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+The Project Gutenberg EBook of Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse
+(3/9), by Auguste Wiesse de Marmont
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (3/9)
+
+Author: Auguste Wiesse de Marmont
+
+Release Date: September 17, 2009 [EBook #30013]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES DU MARECHAL MARMONT ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Valérie Auroy, Rénald
+Lévesque (html version) and the Online Distributed
+Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+
+MÉMOIRES
+DU MARÉCHAL
+DUC DE RAGUSE
+DE 1792 A 1832
+
+
+IMPRIMÉS SUR LE MANUSCRIT ORIGINAL DE L'AUTEUR
+
+AVEC
+
+LE PORTRAIT DU DUC DE REISCHSTADT
+
+CELUI DU DUC DE RAGUSE
+
+
+ET QUATRE FAC-SIMILE DE CHARLES X, DU DUC D'ANGOULÊME, DE L'EMPEREUR
+NICOLAS ET DU DUC DE RAGUSE
+
+
+TOME TROISIÈME
+
+
+PARIS
+PERROTIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR
+41, RUE FONTAINE-MOLIERE, 41
+L'éditeur se réserve tous droits de traduction et de reproduction.
+1857
+
+
+
+
+MÉMOIRES
+
+DU MARÉCHAL
+
+DUC DE RAGUSE
+
+
+
+
+LIVRE DIXIÈME
+
+1806-1807
+
+
+Sommaire.--Arrivée à Raguse.--L'amiral Siniavin à Cattaro.--Le pacha de
+Bosnie Kosrew.--Retour en Dalmatie.--Population de la Dalmatie.
+Détails: moeurs et habitudes.--Attaque de Corzola par les
+Russes.--Déclaration de guerre des Turcs contre les
+Russes.--Préparatifs d'une expédition en Turquie.--L'amiral Siniavin
+aux Dardanelles.--Habileté de Sébastiani.--Première idée de
+construction des routes.--Rapidité d'exécution.--Catastrophe de
+Selim.--L'amiral Siniavin revient à Cattaro.--Il entretient des
+intelligences en Dalmatie.--Le Pandour Danèse.--Mille Russes débarqués
+à Poliza--Révolte des habitants.--Moeurs et usages.--Une élection à
+coups de pierres.--Le _knès_.--Le général Launay achète les prisonniers
+vingt francs par tête.--L'envoyé d'Ali-Pacha de Janina: son
+histoire.--Paix de Tilsitt.--Remise des bouches de Cattaro par
+Siniavin.--Attitude des Bocquais.--Le vladiza de Monténégro: son
+portrait--Reprise des travaux de route.--Travaux des Romains
+comparés.--Population de la Dalmatie du temps des Romains.--Moyens
+financiers d'exécution appliqués aux travaux.--Clausel remplace
+Lauriston.--Marmont est créé duc de Raguse.
+
+
+J'arrivai le 2 août à Raguse. Les Russes étaient rentrés à Cattaro, les
+Monténégrins et les Bocquais dans leurs villages. Un traité de paix,
+signé entre la France et la Russie le 20 juillet à Paris, ordonnait la
+remise de l'Albanie vénitienne à l'armée française et l'évacuation de
+Raguse. Tout semblait donc devoir se pacifier promptement; il ne me
+restait plus qu'à m'occuper des besoins de l'armée, qui étaient
+immenses.
+
+L'administration de l'armée d'Italie avait été chargée de faire vivre
+les troupes françaises en Dalmatie: on ne peut exprimer sa conduite
+coupable envers ces pauvres soldats, dont le sort est toujours de
+devenir victimes de ce que l'armée renferme d'abject. Un commissaire
+des guerres, appelé Volant, envoyait de Venise des blés gâtés, qu'un
+autre coquin de commissaire, nommé Vanel, partageant sans doute avec
+lui, recevait à Zara. Le pain était infect, les hôpitaux étaient dans
+le plus grand abandon, les casernes sans fournitures; tout était dans
+l'état le plus déplorable; plus du quart de l'armée était aux hôpitaux,
+où la mortalité était effrayante: c'était pire que ce que j'avais
+trouvé deux ans et demi avant en Hollande.
+
+L'Empereur me donna toute l'administration. Nous pourvûmes à nos besoins
+par nos propres moyens; des fonds suffisants nous furent envoyés
+régulièrement; la Bosnie donnait à bon marché le bétail dont nous
+avions besoin; la Pouille nous envoya des blés, et en quelques mois
+tout rentra dans l'ordre. La mortalité diminua très-sensiblement, le
+nombre des malades devint plus modéré, enfin il finit par être dans la
+plus faible proportion avec l'effectif des troupes. Je n'entrerai pas
+dans le détail de ce que je fis alors, ce récit serait de peu d'intérêt;
+mais je dirai cependant un mot sur les hôpitaux, pour raconter des faits
+dont la connaissance peut être utile et qui s'appliquent à des
+circonstances qui peuvent se représenter.
+
+À l'armée, les grands accidents sanitaires, si je puis m'exprimer ainsi,
+sont presque toujours le résultat de la disproportion des moyens de
+traitement avec le nombre des malades. Les malades mal soignés ne
+guérissent pas; leur nombre augmentant toujours, il y a encombrement,
+et il en résulte des maladies épidémiques: alors se manifestent les
+accidents, chaque jour plus effrayants, qui détruisent une armée
+entière.
+
+La première condition est donc de proportionner le nombre des lits des
+hôpitaux au nombre présumé des malades, et de placer les établissements
+à portée des troupes, pour dispenser des évacuations, dont les résultats
+sont toujours funestes, et qu'il ne faut autoriser que quand la guerre
+les rend nécessaires: les administrations militaires sont toujours
+prêtes à les provoquer, mais le général doit les refuser, quand les
+mouvements de l'ennemi et ceux de l'armée ne les rendent pas
+indispensables.
+
+Les motifs véritables de ces évacuations intempestives sont d'abord de
+se débarrasser et de mettre à la charge des autres la besogne qu'on
+devrait garder pour soi; ensuite, d'avoir un moins grand nombre
+d'établissements, afin de diminuer le prix de la journée d'hôpital:
+charlatanisme commun à toutes les administrations pour plaire au
+ministre; comme si les évacuations, indépendamment des intérêts de
+l'humanité, n'étaient pas un supplément de dépense bien supérieur à
+l'économie apparente.
+
+D'après ces habitudes coupables, on n'avait établi qu'un seul hôpital à
+Zara. Cet hôpital ayant été bientôt plein, les malades reçurent des
+soins imparfaits et ne sortirent pas de l'hôpital: l'encombrement arriva
+bientôt. Une longue maladie entraîne toujours une longue convalescence:
+ainsi, les soldats guéris étaient faibles en sortant de l'hôpital; une
+longue route dans un pays aussi difficile, sous un climat brûlant, les
+exténuait, et, arrivés à leur corps, ils retombaient malades, étaient de
+nouveau envoyés à Zara, où ils mouraient.
+
+Je changeai tout ce système: les maladies légères étant généralement
+guéries par des secoure prompts, je fis établir de petits hôpitaux à
+une distance des corps telle, qu'en un jour les malades pouvaient y
+arriver: cette disposition prévint tout encombrement. Avec un peu
+d'industrie, toutes les localités fournissent des ressources pour
+quarante ou cinquante hommes malades. Les maladies légères, n'étant pas
+aggravées par un premier défaut de soins et une longue route, étaient
+promptement guéries; les soldats sortant de l'hôpital faisaient place à
+d'autres malades qui venaient y recevoir les mêmes soins; les soldats
+guéris, rejoignant immédiatement leurs régiments, n'étaient pas
+exténués par une longue route de retour, et, leur guérison étant
+définitive, la mortalité disparaissait.
+
+Au moyen de ce système, l'année suivante, l'armée, qui avait reçu de
+jeunes soldats et dont l'effectif s'était élevé de plus de cinq mille
+hommes, n'eut jamais à la fois, à l'époque des plus fortes chaleurs,
+plus de cinq cents hommes aux hôpitaux; et cependant le relevé du
+mouvement général a constaté que les hôpitaux avaient reçu plus de dix
+mille individus. Cette multiplication d'hôpitaux avait élevé le prix de
+la journée d'hôpital; mais devant cette économie précieuse et réelle,
+l'économie de maladies et de malades, devait-on compter une légère
+augmentation de dépense?
+
+Malgré la paix avec les Russes, signée par M, d'Oubril, le 20 juillet,
+on ne prenait aucune disposition pour nous faire la remise de Cattaro.
+L'amiral Siniavin avait répondu à mes communications d'une manière
+vague et incertaine; il devait, au surplus, attendre les ordres de sa
+cour pour exécuter un traité qui n'était pas encore ratifié. Cependant
+le bruit de la continuation de la guerre se répandit; l'amiral russe
+recevait, chaque jour, des renforts; des troupes de terre arrivaient de
+Corfou, sous les ordres du général Padapopoli. Ces dispositions ne
+paraissaient guère pacifiques. En supposant la paix, on soupçonnait les
+intentions de l'amiral Siniavin; on lui croyait des passions contre
+nous; on redoutait qu'il ne livrât Cattaro aux Anglais, comme les
+Autrichiens le lui avaient livré à lui-même: d'un moment à l'autre les
+Anglais pouvaient arriver et entrer dans les forts; tout était
+incertitude et obscurité.
+
+Dans cet état de choses, je me hâtai de faire travailler aux
+fortifications de Raguse, et on construisit, avec la plus grande
+activité, un fort au sommet de Saint-Sergio, et un autre dans une
+première position. Je fis réunir de grands approvisionnements, afin
+d'être libre dans mes mouvements. Je me mis en rapport et en relations
+d'amitié avec les commandants turcs de la frontière, avec l'agah de
+Mostar, Hadgi-bey du Tovo; le pacha de Trébigne et le vizir de Bosnie,
+pour assurer des vivres à l'armée, si leur secours devenait nécessaire.
+Je reprochai au pacha de Trébigne d'avoir laissé les Monténégrins
+franchir son territoire pour se porter sur Raguse, et de n'avoir pas
+empêché des sujets grecs de son pachalik de se joindre à eux. Je fis
+des cadeaux d'armes et de canons de montagne à ceux qui me parurent
+bien disposés, et avec lesquels j'eus de bons rapports. Il s'établit,
+dès ce moment, entre le pacha de Bosnie et moi des relations
+véritablement amicales. Il avait été pacha d'Égypte; il en avait ramené
+de beaux chevaux, dont il me fit présent: je lui donnai cent fusils de
+munition et deux pièces de trois, avec lesquelles il combattit les
+Serviens. Ce pacha, Méhémet-Kosrev-Pacha, a été depuis capitan-pacha,
+et c'est son vaisseau que Canaris a fait sauter d'une manière si
+héroïque; aujourd'hui (1829) il est séraskier, c'est-à-dire chef suprême
+de la nouvelle armée turque, et l'homme de confiance de Mahmoud.
+
+Je pressais sans cesse l'amiral de me remettre les bouches de Cattaro;
+mais, ses réponses, toujours dilatoires, montrant sa mauvaise foi, je
+devais m'en défier, et préparer d'avance les moyens d'en détruire les
+effets.
+
+Je réunis des approvisionnements pour pouvoir les jeter à Cattaro au
+moment même où nous entrerions, et une artillerie convenable pour armer
+immédiatement la côte. En supposant l'amiral mal disposé pour nous, mais
+loyal, il pouvait nous remettre les bouches de Cattaro en présence des
+Anglais; ceux-ci auraient mis des obstacles à l'envoi par mer de ce qui
+était nécessaire à la défense du golfe. Je devais prévoir aussi la
+continuation de la guerre, et alors il pouvait être utile de rapprocher
+des bouches de Cattaro des moyens d'attaque, pendant le moment où les
+hostilités étaient suspendues et où la navigation n'éprouvait aucun
+obstacle.
+
+À deux lieues environ de l'entrée du golfe de Cattaro, dans le pays de
+Raguse, une échancrure dans la côte forme un port presque fermé, où des
+bâtiments sont parfaitement en sûreté. Ce port s'appelle Molonta. J'y
+envoyai, sur de petits bâtiments, des approvisionnements en biscuit,
+eau-de-vie, riz, et une quinzaine de pièces de gros calibre, avec leurs
+armements et munitions. J'occupai en force le Canali, partie du pays de
+Raguse couvrant le port de Molonta, et mes avant-postes furent placés à
+la frontière de l'Albanie, attendant le moment où les portes de
+Castelnovo me seraient ouvertes.
+
+Les négociations n'avançaient pas. Si, par sa résistance, l'amiral
+outre-passait ses ordres, une menace pouvait le décider; ou bien, si les
+hostilités devaient recommencer, l'offensive prise me serait utile. Je
+me décidai donc à agir: je fis embarquer pendant la nuit, à Molonta, sur
+des barques à rames, toute l'artillerie mise en dépôt; elle fut
+débarquée à la pointe du jour à la Punta d'Ostro, pointe ouest de
+l'entrée du golfe. Je déclarai en même temps que cette disposition ne
+devait point être regardée comme un acte d'hostilité, mais comme une
+opération préparatoire à la prise de possession des bouches, et dont
+l'objet était de mettre d'avance la côte en état de défense.
+
+Aussitôt le matériel débarqué, je m'occupai de faire construire une
+grande batterie pour battre et fermer l'entrée. Si la guerre commençait,
+c'était la première opération du siége de Castelnovo. Les Russes,
+trouvant mauvaise cette entreprise, et en vérité ils avaient raison,
+vinrent tirer du canon sur mes travailleurs; mais les travaux
+continuèrent, et en cinq jours ma batterie fut achevée. L'amiral ne
+changea pas de langage, et déclara au contraire qu'il avait l'ordre de
+garder les bouches de Cattaro: c'était annoncer la continuation de la
+guerre. J'étais en pleine opération quand je reçus, avec la nouvelle
+que l'empereur de Russie avait refusé de ratifier le traité d'Oubril,
+l'ordre de rentrer en Dalmatie et de me tenir en observation devant les
+Autrichiens, après avoir pourvu à la défense de Raguse. Cet ordre
+positif, impératif, était commandé par les circonstances, et rendait
+impossible l'accomplissement des projets dont j'avais déjà commencé
+l'exécution. Je ne pouvais retirer mon matériel que du consentement de
+l'amiral. J'envoyai à son bord pour lui déclarer que, l'armement fait
+ayant été uniquement destiné à la défense des bouches sur la remise
+desquelles j'avais dû compter, et les circonstances ayant changé, je
+consentais à retirer mon artillerie de la Punta d'Ostro, à condition
+qu'il n'y mettrait aucun obstacle; il en prit l'engagement, et l'on se
+mit à la besogne. Quand les batteries furent démontées, et les canons
+dans des barques, il avait changé d'avis. Je fis jeter les canons à la
+mer, et emporter par terre les poudres, les boulets, et tout ce qui
+était de nature à être transporté facilement: le reste fut détruit.
+
+Ce début de campagne ne valait rien; mais j'espérais voir Siniavin se
+décider à agir offensivement, et pouvoir saisir une occasion d'obtenir
+un succès assez marqué sur lui pour garantir Raguse d'un nouveau siége,
+avant d'exécuter le mouvement rétrograde qui m'était ordonné sur Zara:
+elle se présenta effectivement bientôt.
+
+Je me retirai sur Raguse-Vieux, où j'avais des approvisionnements
+considérables et presque toute ma flottille. Je pris position à une
+lieue en avant de cette ville, et j'attendis les événements. Combattre
+des Monténégrins n'était rien pour moi: c'était à des troupes russes
+que je voulais avoir affaire, et, pour cela, il fallait qu'elles se
+missent en campagne.
+
+Une partie de l'escadre russe croisait déjà entre Raguse et
+Raguse-Vieux; des bâtiments étaient stationnés au milieu du golfe. Cette
+escadre se composait de vingt-deux bâtiments de guerre, dont dix ou onze
+vaisseaux de ligne: l'amiral, avec le plus grand nombre des vaisseaux,
+était encore dans les bouches. Des troupes de débarquement venues de
+Corfou, réunies à des détachements formés avec l'équipage des vaisseaux,
+élevaient les forces qu'il pouvait mettre à terre à sept mille hommes
+environ. Les espérances de succès formées par Siniavin étaient partagées
+par ses soldats, et la conquête de Raguse et de toute la Dalmatie leur
+paraissait certaine. Le capitaine du génie Boutin, officier plein de
+talent, qui depuis a péri malheureusement dans une mission en Asie, et
+dont la mort fut vengée d'une manière éclatante par lady Stanhope, ayant
+été arrêté avant le commencement des hostilités par un bâtiment de
+guerre russe, et conduit à l'amiral, réclama hautement sa liberté comme
+ayant été pris contre le droit des gens, et avant la déclaration de la
+guerre. Siniavin la lui rendit en lui disant que, dans peu de jours, il
+regretterait le don qu'il lui faisait. Cette confiance de l'ennemi était
+tout mon espoir, et je ne négligeai rien pour l'augmenter, sans
+toutefois atténuer celle de mes troupes.
+
+Le 26 septembre, je me retirai à Raguse-Vieux. J'envoyai d'abord des
+détachements contre des Grecs, sujets turcs, qui cherchaient à
+intercepter ma communication avec Raguse, et je plaçai sur les hauteurs
+de Breno le 5e régiment pour contenir ceux de Trébigne, qui menaçaient
+d'aller de nouveau piller les faubourgs de Raguse, brûler les moulins,
+détruire l'aqueduc et couper les eaux. Lorsque ce régiment parut, tout
+rentra dans l'ordre.
+
+Le 27, les Bocquais et les Monténégrins, au nombre de mille environ,
+vinrent attaquer nos avant-postes. Ils furent repoussés, et je défendis
+de les poursuivre.
+
+Le 29, je fus informé de l'arrivée d'un nouveau régiment russe venant
+de Corfou. Cet événement et notre retraite avaient singulièrement
+enorgueilli les Russes et tourné la tête aux Monténégrins, Bocquais et
+Grecs, sujets turcs, dont le nombre avait presque doublé; ils parlaient
+de piller Raguse et la Dalmatie. Enfin un corps russe assez nombreux
+avait pris position au col de Débilibrick, en avant de la vallée de la
+Sottorina. C'est ce que j'attendais pour agir offensivement. Si les
+Russes restaient, j'espérais les battre. S'ils se retiraient sans
+combattre, ils détruiraient l'opinion qui s'était déclarée pour eux et
+la confiance de leurs partisans. J'ignorais alors la force précise des
+Russes; les renseignements des prisonniers, après la bataille, m'ont
+donné les moyens de dresser un état régulier qui porte leur force au
+nombre que j'ai déjà fait connaître. Quant à celle des paysans armés,
+on peut estimer qu'il y avait quatre à cinq mille Monténégrins, trois
+mille Bocquais et deux mille Grecs, sujets turcs. Ainsi j'avais devant
+moi sept mille Russes et environ neuf mille hommes de troupes
+irrégulières. On sait, au reste, ce que valent ces dernières troupes. La
+moitié se montre à portée; un quart seulement se bat avec courage dans
+les rochers et résiste; mais cependant la masse occupe toujours plus ou
+moins, et deviendrait redoutable dans un moment de désordre.
+
+Deux heures après avoir reçu la nouvelle de la sortie des Russes, je me
+mis en marche.
+
+Je laissai au camp, devant Raguse-Vieux, les hommes malingres ou mal
+chaussés, et avec eux des officiers et sous-officiers, de manière à en
+faire une espèce de réserve. Les soldats déposèrent leurs effets, se
+chargèrent de vivres et de cartouches, et je me mis en route, dans la
+nuit du 29 au 30, avec cinq mille neuf cents baïonnettes. J'espérais
+avoir mon avant-garde au jour, en arrière d'un rassemblement de douze à
+quinze cents montagnards placés en deçà du pont de la Liouta. Une pluie
+survenue et la difficulté des chemins retardèrent mes colonnes, et le
+jour nous trouva encore à une lieue de l'ennemi. Lorsque nous fûmes en
+présence, je le fis attaquer par un bataillon de voltigeurs, commandé
+par le colonel Planzone, et composé des compagnies des troisième et
+quatrième bataillons, des 5e, 23e et 79e régiments, et soutenu par un
+bataillon de grenadiers des mêmes régiments, conduit par le général
+Lauriston. Le 79e resta en réserve. L'ennemi ne tint pas, et se retira
+sur de plus grandes hauteurs. Nous l'y joignîmes, et nous découvrîmes
+distinctement la ligue russe, établie sur le col de Débilibrick.
+
+Je réunis les deux bataillons d'élite sous les ordres du général
+Lauriston, et lui ordonnai de suivre le plateau situé au dehors des
+grandes crêtes, de chasser deux ou trois mille paysans qui y occupaient
+une position assez forte, et de tourner ainsi celle des Russes. Je le
+fis soutenir par le 11e régiment, sous les ordres du général Aubrée.
+J'ordonnai au 79e d'attaquer de front, et je gardai en réserve le 23e
+sous les ordres du général Delzons, et deux bataillons de la garde
+royale italienne, sous les ordres du général Lecchi. Le 18e régiment
+d'infanterie légère, lancé d'abord sur les montagnes, fut rappelé pour
+suivre le mouvement, devenir réserve et prendre part au combat du
+lendemain.
+
+Les troupes se mettaient en mouvement lorsque les Russes disparurent.
+Les paysans, forcés dans leur position, laissèrent soixante hommes sur
+la place, et se retirèrent sur une dernière position, plus forte et
+plus élevée, que nous ne pûmes attaquer faute de jour. Un de mes aides
+de camp, le capitaine Gayet, qui servait depuis longtemps avec moi,
+périt malheureusement ce jour-là, en se rendant à une colonne pour y
+porter des ordres; il tomba entre les mains des Monténégrins, qui lui
+coupèrent la tête. Je le regrettai beaucoup.
+
+Le lendemain, 1er octobre, l'ennemi avait disparu de la position où il
+s'était retiré la veille au soir; le 11e l'occupa. Le régiment d'élite
+suivit la dernière crête et arriva au sommet de la montagne, sur la
+croupe de laquelle Castelnovo est bâti, tandis que le 79e régiment,
+soutenu par le 23e, celui-ci par le 18e léger, et ce dernier par la
+garde italienne, débouchait dans la vallée. Le régiment d'élite avait à
+combattre une nuée de paysans précédant un bataillon russe. L'attaque
+des voltigeurs n'ayant pas réussi, le bataillon de grenadiers marcha,
+ayant à sa tête le général Launay, et enleva la position. Le 11e
+marchant dans un étage inférieur, eut à combattre deux bataillons russes
+et une grosse troupe de paysans. Il les aborda franchement: un combat à
+la baïonnette s'engagea, et plus de cent Russes et cent cinquante
+paysans y périrent. Les Russes se retirèrent avec précipitation sur le
+gros de leurs troupes, qui se trouvaient dans la plaine.
+
+Pendant les événements de la gauche, la tête du 79e régiment était
+arrivée à l'entrée du bassin de Castelnovo. La vallée, d'abord étroite,
+s'élargit tout à coup. C'est là que plus de quatre mille Russes nous
+attendaient en bataille. Il était impossible de prendre une formation
+régulière sans combattre; il fallait gagner un peu d'espace. Le 79e,
+après s'être réuni, autant que le terrain pouvait le permettre, se
+précipita sur la ligne russe et la fit rétrograder en partie. Ce
+régiment entier se trouva en tirailleurs, mais le courage des soldats
+suppléait à l'empire de la discipline et d'une bonne formation; il
+tenait ferme contre un nombre très-supérieur, tandis que le 23e à la
+tête duquel marchait le général Delzons, approchait. Quand la tête eut
+débouché, je chargeai le général Lauriston de rallier le 79e, et de le
+porter sur les hauteurs à gauche, pour couvrir le flanc du 23e, et
+empêcher les deux bataillons russes, qui descendaient la montagne et
+n'avaient pu être suivis à cause de la difficulté du terrain, de les
+occuper. Un feu très-vif de ce régiment prépara la charge ordonnée au
+23e, et exécutée aussitôt qu'il eut été formé en colonnes par sections.
+Les bataillons prenant leur distance en marchant, cette charge, conduite
+avec vigueur par le général Delzons, avait pour but de couper la droite
+de l'ennemi et de tourner son centre. La première position emportée, la
+droite des Russes se retira, homme par homme, dans les montagnes en
+arrière. Le centre se replia d'abord sur une hauteur, immédiatement
+après attaquée et enlevée, et enfin sur une troisième, où il tint
+ferme. La gauche et une réserve s'y rallièrent. Pendant ce combat, le
+18e d'infanterie légère, sous les ordres du général Soyez, avait
+débouché et s'était formé en colonnes. Je lui ordonnai de passer à la
+gauche du 23e et de marcher droit sur Castelnovo pour tourner l'ennemi,
+tandis que le 23e ferait une nouvelle attaque, et je gardai en réserve
+le 79e et la garde. Ces mouvements s'exécutèrent aussitôt; mais, soit
+que l'ennemi sentit son danger imminent, soit que l'attaque du 23e eût
+été trop vive, il se replia en toute hâte, et le 18e ne put atteindre
+que la queue de sa colonne, au lieu de tomber sur son flanc, comme je
+l'avais espéré, et de le couper en grande partie. Quinze cents hommes
+seraient tombés en notre pouvoir, si un défilé à passer n'eût retardé
+la marche du 18e de dix minutes environ. Il arriva cependant encore à
+temps pour écraser par son feu la colonne russe, mise en fuite et
+cherchant son refuge, partie dans la mer et sur les canots de l'escadre
+envoyés pour la recueillir, et partie dans la plaine protégée par le
+feu du fort espagnol. Un quart d'heure après, il ne restait pas un seul
+Russe hors de l'enceinte de Castelnovo, et les paysans armés avaient
+disparu. Le feu des vaisseaux et du fort soutint l'embarquement des
+troupes russes, mais sans nous faire souffrir.
+
+Depuis six mois, les Bocquais, excités par les Russes, n'avaient pas
+cessé de nous insulter. Pendant la suspension des hostilités, ils
+avaient attaqué nos avant-postes. J'avais fait tous mes efforts pour
+les rappeler à leur devoir et leur faire sentir leur véritable intérêt.
+Ils n'en avaient tenu compte, ils croyaient mes démarches inspirées par
+la crainte. Les Grecs, sujets turcs du voisinage, s'étaient joints à
+eux. J'avais porté mes plaintes au pacha de Trébigne; il m'avait répondu
+qu'il abandonnait les rebelles à ma vengeance. Je me décidai à faire un
+exemple sévère.
+
+Je donnai l'ordre de brûler plusieurs villages et tous les faubourgs de
+Castelnovo: c'était punir la rébellion dans son foyer même, et, le
+lendemain, cet ordre fut exécuté. Je fis épargner la maison d'un
+habitant qui avait, quelques mois auparavant, sauvé la vie à un
+Français. On y plaça un écriteau pour faire connaître le motif de cette
+exception. Le 2 octobre, au moment où je faisais incendier les beaux
+faubourgs de Castelnovo, malgré le feu de la flotte ennemie, mille à
+douze cents paysans et quelques Russes vinrent attaquer les postes de
+ma gauche, les surprirent et les obligèrent à se replier. Le nombre des
+ennemis augmentant, je dus y faire marcher des troupes. J'employai dans
+cette circonstance la garde italienne, désespérée de n'avoir pas
+combattu la veille. Soutenue par un bataillon du 79e et quelques autres
+détachements, l'ennemi fut chassé de toutes parts, laissant deux cents
+morts sur la place, et tout rentra dans le silence. Ainsi l'ennemi, qui
+comptait mettre à feu et à sang Raguse et la Dalmatie, n'avait pas pu
+défendre son territoire et ses propres foyers.
+
+On peut évaluer la perte de l'ennemi, dans ces trois affaires, pour les
+Russes, à trois cent cinquante hommes tués et six à sept cents blessés;
+nous leur fîmes, en outre, deux cent onze prisonniers. Les paysans
+perdirent quatre cents hommes tués et plus de huit cents blesses. Nous
+eûmes vingt cinq hommes tués et cent trente blessés. La faiblesse de
+cette perte fut due à la vigueur de nos attaques et à la célérité de
+nos mouvements.
+
+J'avais atteint mon but et montré à ces peuples barbares ma supériorité
+sur les Russes. Je me retirai le 3, en plein jour, à la vue de l'ennemi.
+Rentré à Raguse-Vieux, mes troupes reprirent le camp qu'elles avaient
+quitté cinq jours auparavant. La terreur des ennemis était telle, que
+pas un paysan n'osa me suivre. Les troupes revinrent plus tard à Raguse
+et à Stagno, afin d'accélérer les travaux de défense; une brigade resta
+à Raguse-Vieux pour y protéger la flottille. Peu de jours après, cette
+flottille, profitant d'un vent frais et favorable, traversa le golfe en
+présence d'une partie de l'escadre, mouillée à une portée de canon. La
+marine russe, à cette époque, était malhabile; elle ne put pas
+appareiller assez promptement pour lui barrer le passage, et la
+flottille arriva heureusement, ayant reçu quelques décharges des
+vaisseaux ennemis, mais de loin et de nul effet.
+
+Je fis travailler sans relâche aux ouvrages extérieurs, commencés à
+Raguse. Par le système que j'avais adopté, on est complétement maître
+de cette magnifique position maritime, qui, comme on va le voir, est la
+plus belle du monde.
+
+Près de Raguse, presque en face de la ville, et parallèlement à la côte
+ commence une suite d'îles très-rapprochées entre elles, qui forment,
+avec la terre ferme, un canal de huit lieues de longueur et d'une
+largeur de mille à quinze cents toises. Mer intérieure et rade fermée,
+toutes les flottes imaginables pourraient y être en sûreté contre les
+gros temps, contre l'ennemi, et y manoeuvrer sans gêne. Au moyen des
+diverses passes entre les îles, d'une navigation facile, mais d'une
+défense aisée, à cause de leur peu de largeur, on peut entrer et sortir
+par tous les vents. En face de Calamota, la première de ces îles, est
+le golfe d'Ombla; il est perpendiculaire à la côte et forme comme une
+rivière. Sa largeur est de trois à quatre cents toises; l'eau y est
+d'une grande profondeur, et son entrée est défendue par l'île de Daxa,
+que je fis armer et fortifier avec soin. Le val d'Ombla forme ainsi une
+rade intérieure, dans laquelle aucune force maritime ne peut pénétrer
+de vive force. Au fond coule une rivière sortant d'un rocher, dont l'eau
+est si abondante, que son action se fait sentir au loin et fort avant
+dans la mer. La plus grande escadre et la plus nombreuse flotte
+pourraient y faire l'eau nécessaire à leurs besoins dans une seule
+journée. Enfin, en se rapprochant de Raguse, et perpendiculairement au
+val d'Ombla, est le port de Gravosa; la nature l'a creusé, et on peut,
+comme dans la meilleure darse, y armer ou désarmer une grande escadre.
+Ce port est couvert par la montagne de San Sergio d'un côté, et, de
+l'autre, par une langue de terre qui tient à Raguse et le sépare de la
+grande mer. La rive extérieure de cette presqu'île est complétement
+escarpée. Raguse a encore, et indépendamment, son port de commerce,
+couvert par l'île de Lagroma. L'imagination ne conçoit pas une localité
+maritime plus complète et plus belle. Aussi l'Empereur avait-il sur
+Raguse les projets les plus étendus: cette ville devait devenir notre
+grande place maritime dans les mers de l'Orient, et être disposée pour
+satisfaire aux besoins d'une nombreuse escadre, qui y aurait
+habituellement stationné.
+
+Je passai le mois d'octobre tout entier à mettre la dernière main aux
+affaires de Raguse; on compléta les approvisionnements. Les deux forts
+de la montagne, faisant la sûreté de Raguse, rendus défensifs, furent
+armés, et je couvris l'île de Daxa de batteries. Les îles de Calamota,
+de Mezzo et Jupana furent également armées, et la place elle-même reçut
+un complément d'armement. Quand je quittai Raguse, quatre-vingt-quatre
+pièces de gros canon étaient en batterie dans la place et dans les
+forts, et cent quatre-vingt-deux dans l'arrondissement.
+
+J'avais fait mettre en état de défense Stagno, occupant l'isthme entier:
+cette ville se trouve le point de station et de communication entre la
+Dalmatie et Raguse, par la navigation intérieure [1]. Je fis construire
+un autre fort sur la montagne au-dessus de Stagno. L'île et la place de
+Corzola, qui, par leur situation, commandent le détroit entre cette île
+et la presqu'île de Sabioncello, et rendent maître de la navigation
+extérieure, furent mises en état de défense.
+
+[Note 1: Par navigation intérieure, l'auteur entend celle qui a lieu entre
+la côte et les îles nombreuses qui bordent la Dalmatie; et, par
+navigation extérieure, celle qui se fait en dehors des îles, en pleine
+mer.
+(_Note de l'éditeur._)]
+
+Je donnai des instructions détaillées au général Lauriston pour tous
+les cas qu'il me fut possible de prévoir; je fixai les limites de son
+arrondissement jusques et y compris Stagno, Corzola et Sabioncello, et
+je lui laissai trois beaux régiments formant quatre mille cinq cents
+hommes, les 23e, 60e et 79e. Je me mis en route le 1er novembre, après
+m'être fait devancer par les autres troupes, composées des 5e et 11e de
+ligne, 18e léger, et de la garde italienne. J'inspectai en passant les
+travaux de Stagno, ainsi que ceux de Corzola, et je me rendis à
+Spalatro, point central où j'établis mon quartier général. Voici la
+manière dont je conçus la défense de la Dalmatie.
+
+La difficulté des communications rendait extrêmement importante la
+conservation de la navigation intérieure, c'est-à-dire entre les îles
+et la terre ferme. Je mis les fortifications de l'île de Lésina en bon
+état: c'était un point de relâche précieux à conserver, et bon à
+enlever à l'ennemi. L'île de Brazza fut armée et occupée: on a vu ce
+que j'avais fait pour assurer la communication avec Raguse. Le fort
+Saint-Nicolas de Sebenico, défendant l'entrée de cette magnifique rade,
+fut armé. Je fis mettre en bon état de défense, et réunir des
+approvisionnements de toute espèce et considérables à Klissa, à Knin et
+Stagno. Klissa garde le débouché des montagnes, et présente une position
+inexpugnable à peu de distance de Spalatro, où j'aurais rassemblé
+l'armée dans le cas d'un débarquement considérable, chose possible à
+prévoir alors, et à redouter; car la guerre n'avait pas éclaté encore
+entre la Porte et les Russes, et le général Sébastiani, ambassadeur à
+Constantinople, m'avait annoncé à plusieurs reprises qu'un corps de dix
+mille hommes était embarqué dans les ports de la mer Noire et allait
+passer les Dardanelles, et je savais, d'autre part, qu'on l'attendait à
+Corfou.
+
+Knin était destiné à servir d'appui à l'armée dans le cas de mouvement
+de la part des Autrichiens. Enfin, j'avais fait fortifier Opus, sur la
+Narenta, pour en assurer le passage et faciliter la marche par terre
+sur Stagno et sur Raguse. La défense était donc simplifiée autant que
+possible, et je m'étais réservé tous les points d'appui utiles. Pour
+compléter le système, et ne pas risquer de voir tomber entre les mains
+de l'ennemi des villes maritimes qu'il aurait pu ensuite armer et
+défendre, je fis ouvrir les remparts et détruire les fortifications de
+Spalatro et de Trau: plus tard, je fis servir ces démolitions à
+l'embellissement de ces villes.
+
+Je plaçai mes troupes de la manière suivante; Le 81e régiment à Zara,
+le 18e léger à Sebenico, le 5e à Trau et Castelli, le 11e à Klissa et
+Spalatro, la garde à Spalatro, et le 8e léger à Macarsca; enfin, à
+Signe, ma cavalerie, composée de trois cent cinquante chevaux du 24e
+chasseurs, montés sur de petits chevaux bosniaques, cavalerie qui me
+rendit de grands services.
+
+Je pouvais ainsi, en moins de deux journées, rassembler mes troupes,
+les porter dans toutes les directions, et elles étaient établies
+convenablement pour leur santé et leur bien-être. Une fois cantonnés et
+reposés, ces corps reprirent leur instruction, et, en peu de temps,
+redevinrent, les 18e et 11e, ce qu'ils avaient été, c'est-à-dire aussi
+beaux que jamais; et les autres, se piquant d'honneur, furent bientôt
+dignes de leur être comparés. Nous passâmes l'hiver dans cette position.
+
+L'empereur Napoléon gardait Braunau comme gage des bouches de Cattaro,
+et le gouvernement autrichien se trouvait ainsi toujours victime de la
+mauvaise foi qu'avait montrée son commissaire en remettant les bouches
+aux Russes. Afin de terminer cette affaire, les deux gouvernements
+projetèrent une opération combinée de Français et d'Autrichiens pour
+prendre Cattaro; on devait réunir des moyens communs et égaux pour faire
+le siége de Castelnovo et de Cattaro. M. le comte de Bellegarde
+m'écrivit par le major d'Albeck, pour me faire les propositions
+relatives à cette opération, et m'envoya l'état de l'équipage de siége
+qui y serait employé. Je n'eus qu'à accéder à ses propositions, mais les
+circonstances dispensèrent de l'exécution.
+
+L'Empereur se trouvait jeté dans un grand mouvement; les trônes
+s'écroulaient ou s'élevaient en sa présence, et cette petite affaire en
+resta là: l'opération, d'ailleurs, était très-difficile, les Russes
+ayant des forces maritimes telles, qu'on ne pouvait songer à leur
+disputer la mer.
+
+Les Dalmates nous avaient accueillis avec plaisir et bienveillance;
+mais ils changèrent bientôt de sentiment. Le mécontentement, déjà fort
+sensible à cette époque, augmenta et finit plus tard par la révolte.
+
+La population de la Dalmatie s'élevait alors à environ deux cent
+cinquante mille âmes. Presque toute catholique, à peine y comptait-on un
+dixième de la religion grecque. Cette population se divise en deux
+parties bien distinctes: la population du littoral et celle de
+l'intérieur.
+
+Les villes sont peuplées, en presque totalité, d'Italiens, qui sont
+venus y chercher fortune. Vivant assez misérablement, quoique pleins de
+vanité et d'orgueil, les uns occupent de petits emplois ou se livrent à
+quelque petit commerce; d'autres cultivent un petit héritage qui se
+compose de vignes et d'oliviers. En général, ces Italiens transplantés
+sont peu recommandables; la corruption vénitienne avait laissé chez eux
+de profondes traces, et la vénalité en toutes choses, constamment la
+même jusqu'à notre arrivée, avait contribué à maintenir et à empirer
+cet état des moeurs.
+
+Une grande partie des habitants de la côte et des îles se livre à la
+navigation; elle fournit à la conduite de cinq ou six cents bâtiments,
+presque tous employés au cabotage. Ces marins, en général assez
+médiocres, sont loin de valoir ceux des bouches de Cattaro. Beaucoup
+d'entre eux sont aussi propriétaires. Les campagnes qui avoisinent la
+mer sont les plus belles; le climat et la nature des terres comportent
+là une culture plus riche que dans l'intérieur. Cette partie de la
+Dalmatie ressemble beaucoup à la Provence quand elle était moins riche.
+L'intérieur est très-misérable, uniquement habité par les descendants
+des anciens Slaves qui l'ont conquise. Une culture rare, une grande
+quantité de mauvais bestiaux chétifs, forment toute leur richesse. Leurs
+forêts consistent en bois ravagés et réduits en broussailles par la
+volonté même des habitants, dans le but de s'affranchir des corvées que
+leur exploitation nécessitait pour le service de la marine vénitienne,
+et onze cent mille chèvres broutent les arbres et les empêchent de
+grandir.
+
+De chétives cabanes, où toute une famille est réunie et couchée autour
+du même foyer; des rivières dont le cours est obstrué, dont les rives
+sont malsaines; d'autres qui ont creusé leur lit à pic dans des rochers
+de vingt à trente pieds de haut; des mines de charbon fort riches qui
+ne sont pas exploitées, et des plaines de cinq ou six lieues de pierres,
+sans aucune végétation, surmontées par des montagnes de sept à huit
+cents toises d'élévation, composées de rochers entassés, nus et
+dépouillés: tel est le spectacle que présente l'intérieur de la
+Dalmatie. Mais ce pays, si triste et si pauvre, est habité par une
+population belle, valeureuse et susceptible d'enthousiasme; ignorante,
+simple, confiante, capable de dévouement pour ses chefs; mais, comme
+tous les Barbares, elle ne comprend pas les abstractions; pour la
+remuer, il faut frapper ses sens et la soumettre à une action
+matérielle. Cette population, paresseuse comme toutes celles dont la
+civilisation est reculée, abuse de sa force, et les femmes y sont
+employées aux travaux les plus pénibles, tandis que les hommes se
+livrent au repos ou à leurs plaisirs. Elle est imprévoyante; elle
+consomme en sept ou huit mois ce qui pourrait la faire vivre un an, et,
+à chaque printemps, elle éprouve la famine et vit d'herbes et de lait
+de chèvre. Cependant la force et la beauté des individus frappent tous
+les étrangers. Cette beauté et cette force tiennent à diverses causes.
+Le régime auquel la population est soumise et la misère font périr tous
+les enfants faibles et mal constitués; il n'y a que les forts et les
+robustes qui résistent. Chaque génération subit donc une espèce
+d'épuration obligée qui donne lieu à la production d'une race haute et
+vigoureuse. Cette observation s'applique à tous les peuples barbares;
+elle explique cette taille et cette beauté qui frappent d'admiration
+tous les voyageurs.
+
+Les prêtres séculiers, occupant les emplois de curés et de vicaires, y
+étaient d'une grande ignorance et jouissaient de peu de crédit. Il en
+était tout autrement des moines franciscains, possédant onze couvents
+et desservant beaucoup de paroisses. Ces moines faisaient beaucoup de
+bien et exerçaient sur les esprits une grande puissance.
+
+De ce tableau succinct on doit tirer les conséquences suivantes. Le
+littoral, privé de navigation, souffrait de notre occupation, tandis
+que les villes et le pays en général gagnaient à notre présence. Mais
+les moeurs des montagnards les rendaient susceptibles d'être remués,
+soit par leurs chefs anciens dépossédés, soit par les intrigues des
+Autrichiens, des Russes et des moines, soit enfin par mille préventions
+dont nous étions l'objet, préventions que les rivalités du pouvoir et
+l'esprit faux et bizarre du provéditeur et de l'administration
+italienne fomentaient, au lieu de les combattre. Quoique l'armée
+française répandît beaucoup d'argent, et malgré l'amélioration du sort
+de la province, les passions et les intrigues étaient contre nous. Les
+passions l'emportent souvent sur les intérêts. Il y avait donc dans le
+pays de nombreux éléments de troubles.
+
+Je n'ai dit qu'un mot de Corzola et de son importance. Cette petite
+place servait de refuge à nos bâtiments, protégeait puissamment notre
+cabotage, et rendait maître du détroit et du mouillage, d'où l'ennemi
+aurait pu l'intercepter. Corzola, située dans l'île qui porte son nom,
+à l'extrémité la plus voisine de la presqu'île de Sabioncello, n'est
+distante de la terre ferme que de quatre-vingts toises; elle ne tient à
+l'île que par un isthme. Ses fortifications se composent d'un bon
+rempart revêtu en maçonnerie, de vingt-quatre à quarante pieds de haut,
+et flanqué de cinq grosses tours, armées de canons. Le diamètre de la
+place ne dépasse pas cent cinquante toises.
+
+Au delà de l'isthme, une hauteur commande la place. Je l'avais fait
+occuper par une bonne redoute; la place, pourvue de vivres et de
+munitions, était armée de seize bouches à feu de gros calibre, et la
+garnison dépassait cinq cents hommes. C'était un poste dans lequel un
+homme de coeur pouvait tenir au moins pendant quinze jours devant toutes
+les forces ennemies. Il fallait une succession d'efforts pour le
+prendre: 1° débarquer; 2° s'emparer de la redoute; 3° amener du gros
+canon; 4° faire brèche; enfin employer un nombre de jours qui pouvait
+être augmenté de la défense plus on moins longue de la redoute. Sûr
+d'arriver à temps si ce poste était attaqué, tandis que de Raguse
+Lauriston aurait envoyé à son secours par Sabioncello, je serais passé,
+sous la protection du canon de Corzola, dans cette place; tout était
+prévu et préparé dans ce but; la lâcheté ou la trahison du commandant
+déconcerta mes mesures.
+
+Le 9 décembre, Siniavin parut inopinément devant Corzola, avec son
+escadre et quelques troupes de débarquement. Le 10, il somma la place
+et débarqua dans l'île. Le 11, il donna l'assaut à la redoute, joncha
+de ses morts le champ de bataille, et fut repoussé. Le 11 au soir, le
+chef de bataillon Orfengo, qui commandait, retira les troupes de la
+redoute, et, le 12, ayant été à bord de l'amiral, il signa une
+convention qui lui remettait la place et faisait transporter la garnison
+en Italie. J'avais reçu le 12, à neuf heures du soir, à Spalatro, la
+nouvelle de la présence des Russes; à minuit, j'étais en marche pour m'y
+rendre avec les troupes placées sous ma main, et, le lendemain, j'appris
+la reddition à Macarsca. Orfengo jouissait d'une bonne réputation, de
+l'avancement lui était promis; j'avais donc tout lieu de compter sur
+lui. Je le fis arrêter et traduire devant un conseil de guerre, qui le
+condamna à quatre ans de prison. Confié à la gendarmerie pour être
+transporté en France, il s'évada à son passage à Trieste, et passa au
+service de Russie. Je souhaite, pour la gloire de l'armée russe, qu'elle
+ne fasse pas souvent de pareilles acquisitions.
+
+Immédiatement après la prise de Corzola, l'amiral embarqua ses troupes
+et vint mouiller dans nos canaux intérieurs, en face de Spalatro. L'île
+de Brazza était trop étendue pour pouvoir être défendue; aucun fort n'y
+avait été construit; en conséquence, j'en retirai la faible garnison,
+et j'abandonnai l'île à l'ennemi. Lesina se trouvait menacée, mais là
+une bonne défense était préparée; l'ennemi ne fit aucune tentative pour
+s'en emparer, il se contenta de gêner nos communications maritimes
+pendant quelque temps. Bientôt après, l'amiral retourna avec son
+escadre dans la rade de Cattaro, et rappela à lui la portion qu'il avait
+laissée devant nous. Alors je fis réoccuper l'île de Brazza.
+
+Dans le courant de janvier, une lettre du général Sébastiani m'annonça
+la déclaration de guerre des Turcs contre les Russes: c'était un
+événement immense pour moi, il changeait toute ma position. Je n'avais
+plus à redouter l'arrivée du corps russe de dix mille hommes qui m'avait
+été annoncé. Tout semblait, au contraire, me promettre d'autres chances.
+Sélim, connaissant la faiblesse des armées turques, leur infériorité
+vis-à-vis des armées européennes, demanda un corps auxiliaire français
+pour être réuni à l'armée du grand vizir. Ce corps devait être de
+vingt-cinq mille hommes, et la mission qu'il avait à remplir ne pouvait
+regarder que mes troupes et moi.
+
+Un corps de vingt-cinq mille hommes de bonnes troupes, mené sagement et
+réuni à l'armée turque, aurait donné à cette armée une tout autre
+importance; c'eût été une belle marche, digne d'être vantée, que celle
+d'une armée partant de la Dalmatie pour aller faire sa jonction avec la
+grande armée, en passant par la Valachie. Sébastiani m'en prévint; il
+désirait beaucoup l'exécution de ce projet, il le pressa tant qu'il put,
+et me provoqua à commencer ce mouvement, si mes instructions m'y
+autorisaient; mais il n'en était rien.
+
+L'Empereur consentait à cette coopération et en appréciait tout
+l'avantage; cependant il voulait auparavant qu'un traité de subsides et
+d'opération fût signé. On réunit à Bassano les troupes nécessaires pour
+me compléter. L'Empereur m'ordonna de me mettre en mesure de marcher;
+mais cette affaire traîna beaucoup, et elle n'était pas encore terminée
+quand la catastrophe de Sélim arriva. Toutefois cette espérance me
+souriait. Je fis reconnaître avec soin les points de la Dalmatie offrant
+le moins de difficultés pour déboucher en Bosnie et faire une route pour
+y arriver. Ce fut le commencement de ces travaux mémorables exécutés
+depuis dans toute la province. Je fis partir sur-le-champ, pour se
+rendre auprès du général Sébastiani, six officiers d'artillerie et du
+génie. Ce nombre s'augmenta beaucoup quelques mois plus tard. J'envoyai
+aussi directement un officier à Viddin, auprès de Passwan-Oglou; un
+autre à Routschouk, auprès de Moustapha-Bairactar, ce même Turc dont la
+célébrité est justifiée par son courage, son dévouement à Sélim et sa
+mort héroïque. Ils étaient chargés d'offrir, de ma part, des secours en
+artillerie, en munitions, en officiers, et d'annoncer ma prochaine
+entrée en Turquie pour les appuyer avec trente mille hommes aussitôt
+après avoir reçu les Firmans du Grand Seigneur.
+
+Moustapha-Bairactar se trouva être un homme moins civilisé que les Turcs
+qui occupent aujourd'hui de grands emplois. Son ignorance en géographie
+était fort grande; il demanda à l'officier que je lui envoyai si, en
+venant de Dalmatie, il avait dû passer la mer. Ces deux chefs ne
+réclamèrent aucun secours.
+
+La guerre entre la Turquie et la Russie avait multiplié mes rapports
+avec les pachas. J'entrai en communication avec le célèbre Ali-Pacha de
+Janina. Celui-là fit beaucoup de demandes. Je lui envoyai tout ce qu'il
+désira en matériel, et, de plus, un détachement d'artillerie, commandé
+par un officier.
+
+L'amiral Siniavin, parti de Cattaro, depuis un mois, avec toute son
+escadre, excepté deux vaisseaux, des frégates et des bâtiments légers
+restés dans nos parages, avait fait sa jonction avec l'escadre anglaise.
+
+Le 27 mars, une lettre de Sébastiani m'annonça le départ de
+Constantinople du ministre d'Angleterre, et l'arrivée de l'escadre
+anglaise devant cette ville le 21 février. Les Dardanelles avaient été
+forcées. On considéra cette action comme extraordinaire; mais c'est un
+prodige qui se renouvellera toujours, tant que ce passage ne sera armé
+que de gros canons immobiles, qui ne peuvent tirer qu'un seul coup
+chacun contre une escadre marchant avec un vent favorable.
+
+L'amiral Dukwort, arrivé avec son escadre devant Constantinople à la
+pointe du sérail, menaça de brûler la ville, et, comme il était maître
+de le faire, puisque cette ville était sans défense, il pouvait en
+résulter une révolution ou un changement de politique complet. À la
+suite d'une pareille entreprise, il y avait tout à redouter. Ces
+nouvelles étaient déjà fort anciennes. Mais, le 29 avril, de nouvelles
+dépêches de Sébastiani, en date du 4, vinrent m'apprendre les heureux
+événements qui s'étaient passés.
+
+Sébastiani avait soutenu et développé l'énergie du sultan. Par de
+feintes négociations, il avait fait gagner du temps, et, en peu de
+jours, toute la côte avait été couverte d'artillerie. Alors on refusa
+de traiter. Les Turcs étaient revenus de leur effroi, et, les moyens
+moraux, les seuls favorables aux Anglais dans leur entreprise, se
+trouvant usés, il n'y avait plus aucune proportion entre les moyens
+matériels d'attaque et de défense.
+
+On s'occupait aussi à armer les Dardanelles, afin d'en rendre le
+passage plus difficile. L'amiral anglais craignit les dangers du retour,
+et se hâta de partir. Un des gros boulets de pierre, lancé par cette
+artillerie barbare, mais gigantesque, du détroit, rencontra le grand
+mât d'un vaisseau de ligne anglais et l'abattit d'un seul coup.
+
+L'énergie des Turcs et la rapidité avec laquelle on créa la défense
+firent, dans le temps, beaucoup d'honneur à Sébastiani. Il fut secondé
+puissamment dans l'exécution des travaux par les officiers que j'avais
+envoyés auprès de lui, parmi lesquels étaient deux de mes aides de camp,
+MM. Leclerc et Fabvier. Le dernier, homme d'une grande résolution, a
+acquis, depuis, à divers titres, une assez grande réputation. Avec eux
+était un autre officier, également de mon choix, et devenu, lui aussi,
+bien autrement célèbre, le colonel Foy.
+
+J'ai parlé des difficultés de communication que la Dalmatie présentait:
+rien ne peut en donner l'idée. Elles rendaient les marches longues,
+pénibles, empêchaient de porter des corps organisés et en état de
+combattre sur le point où ils étaient nécessaires. Les transports des
+vivres et des munitions présentaient les plus grands embarras. Enfin
+les troupes, dans leur marche, étaient toujours dépourvues d'artillerie,
+de cet auxiliaire si puissant à la guerre.
+
+Du temps des Vénitiens, tout était pour le mieux: maîtres de la mer et
+réduits sur terre à une guerre constamment défensive, ne communiquant
+qu'au moyen de leurs vaisseaux avec la Dalmatie, toutes les villes
+maritimes fortifiées étaient autant de têtes de pont par lesquelles ils
+pouvaient déboucher. Les ennemis à combattre étaient les Turcs et les
+Autrichiens, mais particulièrement les premiers. Le pays étant
+impraticable, les Turcs n'avaient aucun moyen de pénétrer avec du canon,
+à moins de travaux énormes, et, n'étant jamais maîtres de la mer, ils
+ne pouvaient bloquer les places maritimes, de manière que, quoique
+assiégées, ces places pouvaient être ravitaillées, et leurs garnisons
+conservaient toujours la liberté de sortir quand la défense ne pouvait
+plus se prolonger. Les transports à exécuter le long du littoral se
+faisaient au moyen de la mer, que personne ne pouvait leur disputer.
+Une route longitudinale leur était donc inutile: ils l'auraient eue
+qu'ils ne s'en seraient pas servis. Voilà la position des Vénitiens;
+elle était l'inverse de la nôtre. La mer ne nous appartenait pas; il ne
+nous fallait donc que peu de places maritimes, mais de très-fortes et
+exigeant un grand siége, et placées de manière à servir, au besoin,
+d'appui et de refuge à notre marine; les autres villes devaient être
+ouvertes et démantelées. Nous ne pouvions pas faire nos transports par
+mer; il nous fallait donc des chemins. Nous avions à redouter une armée
+de débarquement et des révoltes; il nous fallait donc pouvoir nous
+mouvoir par l'intérieur avec des troupes nombreuses, réunies, pourvues
+de matériel et munies de canons.
+
+Ces réflexions me frappèrent aussitôt après mon arrivée en Dalmatie;
+mais je n'entrevoyais pas alors la possibilité de remédier à cet état
+de choses. Le repos laissé par l'ennemi, la disparition de l'amiral
+Siniavin et sa station dans le Levant, la douceur du climat dont on
+jouit, même au milieu de l'hiver, sur le littoral, l'utilité
+d'entretenir l'activité des troupes, et la répugnance que j'ai toujours
+eue à les fatiguer de manoeuvres quand elles sont instruites, tous ces
+motifs me donnèrent la pensée d'entreprendre ces travaux, sauf à les
+quitter si la guerre nous faisait prendre les armes, ou à augmenter leur
+développement si notre repos se prolongeait. J'eus recours à ces idées
+de gloire et d'avenir auxquelles j'avais trouvé mes soldats si sensibles
+dans mes travaux du camp de Zeist; je parlai de l'utilité dont seraient
+pour le pays de semblables travaux, de la reconnaissance publique qui en
+serait le prix. Je leur rappelai l'exemple des armées romaines,
+habituées à employer ainsi leurs loisirs. J'étais aimé de mes troupes,
+et un mot de moi, un désir, étaient des lois pour elles. La
+manifestation de semblables sentiments allait droit au noble coeur de
+ces braves soldats, et ils manifestèrent l'empressement le plus vif à
+commencer ces travaux.
+
+Je ne voulais pas qu'il en résultât pour l'armée d'autres inconvénients
+qu'un peu de fatigue. En conséquence, le sort des soldats fut amélioré
+sous le rapport de la nourriture pendant la durée des travaux. Je
+répartis les ateliers à portée du cantonnement de chaque régiment, afin
+d'éviter des bivacs ou des déplacements pénibles. Chaque portion de
+route reçut le nom du régiment qui l'avait faite, et ce nom, ainsi que
+ceux du colonel et des officiers supérieurs, furent gravés sur le
+rocher. Ces idées de gloire, d'avenir et de postérité sont si utiles à
+développer dans les troupes! Les portions de route éloignées, qu'il
+fallait faire pour joindre celles qui s'exécutaient à portée des
+cantonnements, furent construites par les habitants sous la conduite
+d'officiers et de soldats désignés à cet effet. Je parlerai en
+particulier de ces travaux faits par les Dalmates. Avant de rendre
+compte de la direction de ces routes et des obstacles qu'elles
+présentaient, il est nécessaire de faire la description du pays.
+
+La grande chaîne des Alpes, qui forme le réservoir de l'Europe, et dont
+le point culminant est en Suisse et en Tyrol, se divise et s'étend en
+plusieurs branches suivant différentes directions. L'une d'elles,
+marchant de l'ouest à l'est, sert de limite au nord de l'Italie et forme
+les Alpes Noriques. Arrivée en Carinthie, elle tourne subitement au sud
+ou sud-sud-est, et forme les Alpes Juliennes. C'est la chaîne que l'on
+traverse pour aller d'Italie en Carniole. Cette chaîne continue dans la
+même direction jusqu'en Grèce. Elle sépare constamment les eaux de
+l'Adriatique des eaux du Danube et de la mer Noire. Elle arrive en
+Albanie, près de Pristina. Là une autre chaîne se détache et court à
+l'est. Celle-ci forme la chaîne du mont Hémus et du Balkan, et se
+prolonge, par ses rameaux, jusqu'à la mer et au Bosphore de Thrace.
+Avant le dernier cataclysme qui ouvrit aux eaux ce passage, elle se
+rattachait par là à la chaîne des montagnes de l'Asie Mineure, au
+Caucase et au Thibet. Toutes les chaînes secondaires, qui, de la grande
+chaîne, se détachent et courent vers l'ouest ou le sud-ouest, sont ses
+contre-forts, et forment les montagnes de la Dalmatie et de l'Albanie.
+
+Les sources des rivières de Dalmatie déterminent les points par lesquels
+passent les sommets de la grande chaîne. On sait que cette chaîne est
+d'abord à peu de distance de la Dalmatie, et qu'elle s'en éloigne en se
+prolongeant. Ainsi la Dalmatie se compose du même nombre de bassins et
+d'autant de chaînes de montagnes secondaires qu'il y a de rivières qui
+la coupent, et qui portent leurs eaux dans l'Adriatique, et ces chaînes,
+pour la plupart, se relèvent en approchant de la mer et se terminent par
+de très-hautes montagnes.
+
+La première rivière est la Zermagna. Elle sert de délimitation entre la
+Dalmatie et la Croatie. Elle prend sa source très-près de la frontière.
+Sur sa rive droite sont les hautes montagnes de la Croatie; sur la rive
+gauche et jusqu'à la Kerka, le pays est légèrement ondulé.
+
+La seconde est la Kerka. Cette rivière prend sa source à peu de distance
+de la Zermagna, passe au pied de la forteresse de Knin, vient à
+Scardonna et se jette dans le golfe de Sebenico. Cette rivière a peu
+d'eau pendant une partie de l'année; mais elle s'est creusé un lit de
+trente pieds de profondeur. Ses bords escarpés offrent des obstacles
+qui, considérés sous des rapports militaires, pourraient entrer
+puissamment dans les calculs d'un général, et servir utilement dans des
+mouvements d'armée. Les eaux de la Kerka contiennent des substances
+calcaires qu'elles déposent constamment. La suite des siècles a formé
+un barrage près de Scardonna. Il en résulte une des plus belles
+cascades de l'Europe, non par l'élévation, qui est assez peu
+considérable, mais par l'étendue, le développement et l'abondance de
+ses eaux dans la saison pluvieuse.
+
+Vient ensuite la Cettina. Elle court d'abord du nord au sud, et ensuite
+tourne à l'ouest, traverse des montagnes ardues et élevées, et se jette
+dans la mer à Almissa. Une partie du pays, compris entre la Kerka et la
+Cettina, est couverte par des montagnes de rochers élevés, pelés et
+difficiles.
+
+La quatrième rivière est la Narenta. Elle prend sa source dans
+l'Erzegowine, à vingt lieues de la Dalmatie. C'est un véritable fleuve
+par la masse de ses eaux; sa vallée, fort large, serait d'une grande
+richesse si les eaux étaient aménagées. Elle forme maintenant d'immenses
+marais là où les Romains avaient de belles campagnes bien cultivées.
+
+Telles sont les quatre rivières qui traversent la Dalmatie.
+
+Les routes construites eurent pour objet de rendre praticable pour des
+voitures le passage d'un bassin dans l'autre. Les Autrichiens avaient
+fait une seule route, celle du pont de la Zermagna, et qui va de la
+frontière de la Croatie à Zara; tout le reste était en projet.
+
+Mes premières constructions eurent pour but deux objets: 1° établir la
+communication entre Zara, Scardonna, Sebenico, Trau et Spalatro, et 2°
+partir du pont de la Zermagna et de Knin, passer dans la vallée de la
+Cettina, et mener au meilleur débouché de la frontière pour pénétrer en
+Bosnie.
+
+La première de ces roules passait par les cantonnements de l'armée; les
+troupes se trouvaient à portée d'y travailler; elle fut faite avec
+rapidité et succès, malgré les grandes difficultés locales. On peut en
+juger par un exemple: les murs de soutènement de la descente de la
+montagne de Trau ont de vingt à vingt-deux pieds d'élévation, dans une
+partie de leur développement. En moins de six mois on arriva à Spalatro
+par une route construite d'après les principes, avec double empierrement
+et des cordons.
+
+On fit également en même temps, mais au moyen de réquisitions de
+paysans, une route pour aller de la vallée de la Cettina à Cresmo,
+débouché en Bosnie. Au moyen des troupes, on construisit aussi une route
+dans la largeur de la Dalmatie, et qui, partant de la frontière turque,
+et passant par Signe et Clissa, aboutissait au littoral à Spalatro.
+C'est dans ce bassin magnifique, l'un des plus beaux lieux de la terre,
+qu'une très-grande ville, Salona, l'une des plus belles de l'empire
+romain, était bâtie; c'est là qu'un empereur philosophe, dégoûté des
+grandeurs et de la puissance, avait choisi le lieu de sa retraite.
+
+Pendant ces travaux, les troupes de la garnison de Raguse
+construisaient, de leur côté, une route de Raguse à Stagno, et partout
+l'émulation était égale.
+
+Au nombre des rivières de la Dalmatie, on en compte encore deux dont
+j'ai omis de parler, parce qu'elles ne jouent aucun rôle dans la
+configuration du pays. La rivière de Salona sort toute formée du milieu
+d'un rocher; son cours est seulement d'une demi-lieue; mais elle roule
+beaucoup d'eau et se jette dans le golfe de Spalatro. Cette rivière
+produisait les truites célèbres que Dioclétien, dit-on, préférait à
+l'empire; elles sont encore délicieuses, mais je doute qu'aujourd'hui
+on les achetât à ce prix. La rivière d'Ombla, près Raguse, est une
+rivière souterraine qui se jette dans la mer en sortant des rochers. On
+a des motifs de croire que c'est l'embouchure de la rivière de Trébigne
+qui disparaît dans les montagnes. En général, tous ces pays calcaires
+sont remplis de ces phénomènes; les eaux, s'y frayant passage au milieu
+des rochers, disparaissent et reparaissent, sans qu'on puisse suivre
+leur cours avec certitude.
+
+Quelquefois ces phénomènes s'accompagnent de circonstances fort
+singulières. La chaîne de montagnes placée entre la Cettina et la
+Narenta est fort élevée et se termine par le Biocovo, montagne de sept
+à huit cents toises de hauteur, dont le pied occidental est baigné par
+la mer; à l'est, elle est liée à une suite de hauteurs, dont les
+dispositions forment un bassin immense et sans issue. Il y a un lac; au
+fond de ce lac sont des gouffres par lesquels les eaux arrivent pendant
+la saison des pluies et viennent se joindre à celles que les pentes des
+montagnes amènent journellement. Chaque année ce lac se vide aux trois
+quarts, et l'on cultive immédiatement le terrain découvert. Mais, chose
+extraordinaire! quelquefois le lac se vide entièrement, et ce n'est
+jamais qu'après un automne et un hiver extrêmement pluvieux.
+
+Voici mon explication: les gouffres, n'étant pas placés dans la partie
+la plus basse du lac, sont insuffisants pour enlever toute l'eau qu'il
+contient; d'ailleurs ils ne peuvent jamais donner issue qu'à la même
+quantité d'eau, à peu près, qu'ils ont amenée, et il reste toujours en
+surplus celles qu'amènent les pluies et les pentes des montagnes
+environnantes, sauf l'évaporation. Quand l'année a été très-pluvieuse,
+les eaux du lac s'élèvent davantage. Alors, si l'on suppose que, dans
+le Biocovo, il existe un syphon communiquant avec la mer, et que, dans
+ces années d'exception, le niveau du lac dépasse le niveau du coude du
+syphon, celui-ci est aussitôt rempli, il fonctionne, et, sa courte
+branche aboutissant au point le plus bas du lac, celui-ci est mis à sec.
+Cette explication satisfait l'esprit sur le phénomène, et semble ne
+laisser rien à désirer. Autre singularité: le lac souterrain, recevant
+les eaux, conserve aussi les poissons, et les pêcheurs placent leurs
+filets aux _voragines_ ou gouffres, à l'arrivée de l'eau comme à son
+départ.
+
+Je reviens à la construction des routes. La partie que j'ai décrite fut
+faite comme par enchantement. Ces travaux me donnèrent beaucoup de
+popularité. Les peuples aiment à voir l'action de la puissance, quand
+elle est salutaire ou glorieuse; ils aiment à voir leurs chefs parler à
+l'imagination par leurs actions. Les Dalmates disaient et répétaient,
+dans leur langage rempli d'images: «Les Autrichiens, pendant huit ans,
+ont fait et discuté des plans de routes sans les exécuter; Marmont est
+monté à cheval pour les faire faire, et quand il en est descendu elles
+étaient terminées.» Je me rendis à Raguse, pour faire l'inspection des
+travaux ordonnés, et je fus content de l'état dans lequel je trouvai
+toute chose.
+
+Le 20 avril, d'après l'ordre de l'Empereur, et à la demande du général
+Sébastiani, je préparai l'envoi à Constantinople de cinq cents
+canonniers et sapeurs. Des firmans du Grand Seigneur me parvinrent pour
+autoriser leur entrée en Bosnie. Je ne perdis pas un moment pour
+l'exécution de cette importante mesure; mais, au moment de mettre la
+troupe en marche, les firmans ne se trouvèrent pas en règle; ils ne
+portaient que le nombre de trois cents hommes. Ensuite le pacha, par une
+sollicitude dont je ne pus admettre la nécessité, voulait que les
+canonniers marchassent par détachement de douze à quinze. Il en résulta
+une discussion qui fit perdre beaucoup de temps.
+
+Enfin, le 6 juin, le détachement entra en Bosnie, pourvu de tout ce dont
+il pouvait avoir besoin, ayant l'argent nécessaire à sa dépense pendant
+toute sa route, et sous le commandement du sous-chef de mon état-major,
+le colonel Delort. Le pacha de Bosnie le reçut avec beaucoup d'égards et
+de soins; mais, après avoir dépassé Traunich, la nouvelle de la
+catastrophe de Sélim étant parvenue, et le commandant du détachement
+ayant reçu une lettre de Sébastiani qui lui prescrivait de rentrer en
+Dalmatie, il revint sur ses pas. On ne savait pas quel système politique
+suivrait Mustapha, successeur de Sélim. Les institutions nouvelles, et
+conformes aux usages des peuples civilisés, étaient l'objet des
+préventions et de l'animadversion des Turcs, et l'aliment de leurs
+passions contre tous les Européens. Il était sage de faire rétrograder
+le détachement désiré, demandé par le gouvernement. Appelé par
+l'opinion, il pouvait être utile; mais, dans la circonstance présente,
+il ne pouvait être qu'un embarras et l'occasion d'un danger. Par mesure
+de prudence, et pour protéger son retour, je me rendis à la frontière
+avec des troupes aussitôt que je connus les événements, et je serais
+allé à sa rencontre et l'aurais dégagé si des insurrections en Bosnie
+eussent fait commettre contre lui quelque hostilité.
+
+Depuis quelque temps, Siniavin était revenu à Cattaro; il avait établi
+une croisière sur nos côtes devant Spalatro, et il la renforçait tous
+les jours. Enfin une grande partie de l'escadre arriva le 5 juin avec
+des troupes de débarquement. Il avait établi des intelligences dans le
+pays. Les Autrichiens n'avaient pas cessé de fomenter le mécontentement.
+Le provéditeur, par sa folle vanité et ses fausses mesures, prêtait son
+appui aux mécontents. Nos ennemis les plus déclarés s'étaient emparés
+de son esprit en flattant ses passions et son orgueil. Sans le savoir,
+il s'était mis entre leurs mains. Ses agents, les hommes de sa confiance,
+conspiraient, et cependant il ne voulut jamais le croire. Il n'était
+sans doute pas leur complice, car il fut rempli de terreur au moment où
+l'insurrection éclata; mais ses yeux étaient fascinés.
+
+Un colonel de Pandours, nommé Danese, travaillait activement, avec les
+Russes et les moines, à amener un soulèvement au profit des Autrichiens.
+Sa famille avait de l'influence dans le pays; sa haine contre l'ordre
+établi, son dévouement aux Autrichiens, étaient connus. La levée de la
+légion dalmate avait mécontenté, parce qu'on avait étendu la
+conscription aux villes. Du temps des Autrichiens, jamais les levées de
+soldats n'avaient souffert de difficultés; à la vérité, les villes en
+étaient exemptes. Aujourd'hui il en était autrement, et les habitants
+des villes communiquaient leur mécontentement aux habitants de la
+campagne, quoique la mesure dont ils se plaignaient fût une mesure de
+justice en faveur de ces derniers. Ainsi va le monde, souvent on sert
+avec passion, et contre ses propres intérêts, les passions et les
+intérêts des autres.
+
+L'amiral débarqua immédiatement mille hommes environ dans le comté de
+Politza. Aussitôt les habitants se révoltèrent, prirent les armes, et
+tous ceux des environs de Spalatro en firent autant. Quelques soldats
+périrent et furent assassinés. J'étais à Zara, et j'en fus informé
+sur-le-champ. Je me rendis tout de suite à mon quartier général; mais
+déjà, à mon arrivée, les Russes s'étaient rembarqués, et mon chef
+d'état-major, le général Vignolle, avait marché à eux avec le 8e léger
+et le 11e. Ils s'étaient retirés sans l'attendre, et il occupait même
+déjà une partie du comté de Politza. J'achevai de tout soumettre et d'y
+rétablir l'ordre.
+
+L'ennemi occupa Almissa, ville entourée de vieilles fortifications et
+défendue par un vieux fort qui la domine. L'accès en est très-difficile:
+la Cettina nous en séparait, il fallut manoeuvrer et arriver par la cime
+des montagnes. Cette opération exécutée, les Russes se rembarquèrent
+après avoir perdu quelques hommes, tués, blessé, ou prisonniers.
+
+Le comté de Politza, situé dans une vallée délicieuse, mais très-élevée,
+est hors de toutes les communications, et le chemin qui y conduit est
+très-difficile à parcourir et très-facile à défendre. L'isolement de
+cette localité, joint aux moyens que la nature a donnés à ses habitants
+pour se soustraire à l'obéissance, est sans doute la cause des
+priviléges que les Vénitiens leur avaient donnés: ils ne payaient aucun
+impôt, se gouvernaient eux-mêmes, nommaient leurs magistrats et ne
+fournissaient ni soldats ni matelots. On voulut leur enlever ces
+priviléges, et on les mécontenta. Assurément, la vue de ce petit pays
+parlerait en faveur du système de son administration: rien de mieux
+réglé, rien de plus soigné que leur culture, rien de plus joli que
+leurs villages. Cette vallée renferme une immense quantité de cerisiers
+portant de petites cerises sauvages, des marasques, employées à faire la
+liqueur si célèbre de Zara, appelée marasquin.
+
+Les magistrats de Politza sont annuels. Il y a douze comtes qui
+commandent chacun un village, et l'élection du grand comte se fait par
+toute la population assemblée, dans un des endroits les plus larges de
+la vallée. On se rassemble là à jour fixe. Le grand comte dont
+l'exercice finit dépose dans un lieu indiqué une boîte de fer renfermant
+la charte des priviléges. Le plus ambitieux et le plus hardi va la
+prendre sous une grêle de pierres: quand il s'en est emparé, s'il a pu
+le faire vivant, il est reconnu grand comte.
+
+Ce mode d'élection en vaut bien un autre; il suppose au moins, dans le
+dépositaire de l'autorité, de la décision, du courage et du bonheur,
+trois grands éléments de succès dans ce monde. Je remarquerai, à cette
+occasion, que le titre porté par le chef de Politza, dans la langue
+illyrienne _knès_, est le même que portent les princes russes. On l'a
+traduit ici par comte, titre modeste; les Russes l'ont traduit par
+prince par orgueil; mais c'est à tort, car, excepté les princes russes
+descendant de Rurik et de Jagellon, presque tous les autres sont
+originairement des Tartares, décorés de ce titre par le caprice des
+czars, au moment où ils arrivaient à Moscou. Knès veut dire chef, et
+chef d'un petit territoire.
+
+Après avoir rétabli la paix dans cette petite contrée, je m'étais rendu
+à la frontière de Bosnie avec des troupes, pour attendre le retour de
+mes canonniers; mais les désordres de la province n'étaient pas finis.
+Les Russes débarquèrent de nouveau à Macarsca et dans le Pridvorié. Ils
+eurent l'imprudence de s'éloigner de la mer, pour donner confiance aux
+habitants des villages qui, en assez petit nombre, prirent les armes.
+Le général Delzons, avec le 8e léger, les attaqua sans perdre un moment,
+et leur prit ou tua deux cents hommes: les révoltés se dispersèrent. Je
+fis faire une enquête extrêmement étendue et circonstanciée. Je la
+confiai à un officier de choix, qui mit, dans ce travail important,
+autant de sévérité que de lumières, de soins et de conscience. Les
+véritables coupables furent punis, et depuis ce temps la province fut
+tranquille.
+
+Je raconterai ici deux anecdotes, pour montrer dans quelle aberration
+tombent quelquefois les juges militaires, par de fausses idées
+d'humanité, et en quoi consiste la justice aux yeux de barbares
+corrompus.
+
+Au moment où la révolte éclata, un soldat du 11e régiment reçut, à bout
+portant, un coup de fusil dans la grande rue de Castel-Vecchio, au coin
+d'une rue qui conduit à la mer. Ce soldat blessé, conduit à l'hôpital,
+désigne, avant de mourir, le lieu où il a été atteint, et donne le
+signalement de celui qui l'a blessé; il était vêtu de telle et telle
+manière, et portait une balafre à la joue gauche. D'un autre côté, on
+avait arrêté dans la même rue un Dalmate dont toutes les circonstances
+de l'habillement, de la taille et du signalement correspondaient à la
+description faite par le soldat; de plus, il avait entre ses mains un
+fusil déchargé et venant de faire feu. La commission militaire, par un
+caprice impossible à expliquer, condamna le coupable aux galères. Il
+fallait frapper d'une salutaire terreur une population insurgée; il
+fallait faire un exemple sur les véritables coupables. Or la
+condamnation aux galères ne signifiait rien pour l'exemple. Je fis
+venir la commission militaire pour lui demander ses motifs; et, comme
+elle ne put rien répondre de raisonnable, je fis fusiller le coupable
+de ma propre autorité. Je vois d'ici bien des fronts se rembrunir en
+lisant ce récit; eh bien, quoi qu'on puisse dire, dans la position où
+j'étais, ce devoir m'était imposé; et, dans de pareilles circonstances,
+il faut savoir le remplir en engageant toute sa responsabilité.
+
+Voici l'autre fait. J'avais pris à mon service un Dalmate d'une grande
+et rare beauté, natif de Spalatro. Sa taille et son costume le rendaient
+vraiment remarquable. Au milieu de l'instruction de la procédure, il
+alla trouver le capitaine rapporteur et lui dénonça un curé du
+voisinage. Il circonstancia de la manière la plus positive et la plus
+détaillée son accusation. Le curé fut arrêté, interrogé; il tomba de son
+haut en entendant les charges portées contre lui et se justifia d'une
+manière catégorique. Confronté avec son accusateur, celui-ci fut
+confondu. Je lui demandai d'expliquer le motif de son action; il me
+répondit: «J'ai vu chercher des coupables, j'ai cru faire plaisir en en
+indiquant.» Voilà comme ces gens-là conçoivent la justice. Je le chassai
+ignominieusement, comme on peut le supposer.
+
+Après ces événements, les Russes, réunis aux Monténégrins, attaquèrent
+le pacha de Trébigne et envahirent ses terres. J'avais fait destituer
+le pacha de Trébigne, dont la conduite avait été hostile envers nous,
+et le nouveau, appelé Suliman, nous était tout dévoué. Les Monténégrins,
+au nombre de trois mille, soutenus par quatre cents Russes et du canon,
+vinrent mettre le siége devant la petite forteresse de Clobuk. J'envoyai
+de Raguse le général Launay, avec mille hommes d'infanterie, au secours
+du pacha. Il marcha, soutenu de deux mille Turcs, dégagea Clobuk et fit
+prisonniers les quatre cents Russes. Ce fut la cavalerie turque qui les
+prit, et ils étaient sa propriété. Plusieurs eurent la tête coupée, et
+le général Launay se hâta de se rendre propriétaire des malheureux qui
+restaient en donnant un louis par homme. Il en sauva ainsi un bon
+nombre. Les Turcs, ensuite au désespoir de les avoir vendus, venaient
+offrir au général Launay trois à quatre louis pour les ravoir et se
+donner le plaisir de couper des têtes. Mais, on le devine, le général
+Launay ne se livra pas à cet horrible trafic, et ces malheureux
+prisonniers conservèrent la vie.
+
+Sur ces entrefaites, un envoyé du pacha de Janina arriva chez moi, et
+m'apporta un sabre en présent de la part de son maître. Il allait en
+mission en Pologne pour trouver l'Empereur. Cet envoyé, nommé
+Méhémet-Effendi, avait eu une étrange destinée. Il était Romain et
+prêtre quand nous l'avions trouvé à Malte, lors de la prise de cette
+ville, où il remplissait les fonctions d'inquisiteur. Il nous avait
+suivis en Égypte, et nous l'avions employé dans l'administration. Ne
+trouvant pas, dans cette carrière, les avantages qu'il s'était promis,
+il avait voulu revenir en Europe, et s'était embarqué avec deux
+officiers français, aujourd'hui officiers généraux, Poitevin, du génie,
+et Charbonnel, de l'artillerie. Un corsaire les prit et les conduisit à
+Janina, où ils furent mis en prison. Un jour le ci-devant inquisiteur
+annonça qu'il avait eu une vision; que Mahomet lui était apparu, et lui
+avait prouvé que la religion chrétienne était fausse et que la vérité
+était dans la sienne, et il déclara en même temps, dès ce moment, qu'il
+voulait adopter l'Alcoran. On le mit aussitôt en liberté. Il eut des
+emplois près d'Ali-Pacha et parvint à la faveur. Quand il se présenta
+chez moi, son maître venait de le charger de négociations auprès de
+Napoléon. Le vizir avait jugé la paix prochaine, et prévu que l'Empereur
+se ferait céder Corfou et les Sept-Îles. Ali-Pacha envoyait Méhémet pour
+les demander, et son unique argument, pour convaincre Napoléon, était
+celui-ci: Ali-Pacha aime les Français; un général français viendra
+commander à Corfou; le voisinage engendrera des querelles, et l'on dira
+à tort qu'Ali-Pacha n'aime pas les Français. Pour prévenir une pareille
+injustice, il vaut mieux lui donner l'île, à Ali-Pacha. Méhémet-Effendi
+joignit l'Empereur au moment où il venait de signer la paix. Les
+conditions en étaient encore secrètes. Il lui fit sa demande et l'appuya
+du puissant argument que je viens de développer, et l'Empereur répondit:
+«Mais comment prendre Corfou? Je ne l'ai pas.--Mais Votre Majesté
+l'aura, dit le renégat.--Comment le prendre?» répliquait l'Empereur; et
+il ne sortait jamais de cet argument, qui ne le compromettait pas.
+Méhémet-Effendi en fut pour ses frais de voyage, et retourna vers son
+maître. On m'a assuré que ce malheureux était depuis retourné à Rome, où
+il avait fait pénitence publique.
+
+Je reçus, le 21 Juillet, la nouvelle de la paix signée le 8, à Tilsitt,
+entre Napoléon et l'empereur Alexandre. Une amitié sincère semblait
+devoir unir les deux adversaires, si longtemps ennemis.
+
+Peu après, me parvint l'ordre d'envoyer les renseignements les plus
+circonstanciés sur la Turquie d'Europe, sur sa population et les revenus
+de ses différentes provinces, sur ses communications et les opérations
+militaires que sa conquête rendrait nécessaires. Enfin l'Empereur me fit
+demander un plan de campagne pour deux armées qui déboucheraient, l'une
+de la Dalmatie, et l'autre de Corfou. C'était me créer de grandes
+espérances. J'avais étudié le pays avec tant de soins, je m'étais fait
+fournir des itinéraires et rendre des comptes si détaillés par tous les
+officiers que j'avais fait voyager par diverses routes, que, dès le 1er
+août, je fus à même d'envoyer à l'Empereur une grande partie des
+mémoires demandés. Tout annonçait la conquête de la Turquie d'Europe et
+son partage; tout me promettait une campagne brillante. Les divisions
+de réserve se formaient en Italie; je recevais l'ordre de tout préparer
+pour recevoir une escadre de quinze vaisseaux à Raguse; tout enfin
+prenait une attitude conforme à mes voeux; mais rien ne se réalisa. Sans
+la tournure que prirent les affaires d'Espagne, il en aurait été
+autrement. Toutefois j'ai passé trois années de ma vie à rêver et à
+espérer des opérations en Turquie, tantôt pour secourir ce pays comme
+allié, tantôt pour le conquérir. À cette époque, je rêvais la grande
+guerre comme on rêve le bonheur dans sa jeunesse, et le bonheur, comme
+il arrive souvent, se faisait bien attendre.
+
+Au commencement d'août, je reçus des ordres pour prendre possession de
+Cattaro, et un officier russe arriva à mon quartier général, porteur de
+ceux adressés à l'amiral Siniavin. Pour cette fois, tout le monde était
+sincère; les choses se firent vite, et avec tous les égards et toutes
+les attentions possibles. Dès le 12 août, les troupes françaises
+occupèrent Castelnovo et Cattaro. Je donnai l'ordre au général Lauriston
+de présider à la prise de possession, et je me rendis à Raguse, en
+attendant le départ des Russes. Ils l'exécutèrent promptement, et
+j'allai visiter ces lieux, dont le nom a retenti pendant trois mois dans
+toute l'Europe.
+
+Les Bocquais, depuis l'affaire de Castelnovo, étaient restés
+tranquilles. Ils avaient compris que leur intérêt, comme leur devoir,
+était d'attendre silencieusement la fin de la lutte pour savoir à qui
+ils appartiendraient, ils reçurent bien les troupes françaises, et
+cherchèrent, par un bon accueil, à faire oublier leurs torts passés. Je
+ne fis aucune récrimination, cela ne servait à rien; seulement,
+j'ordonnai de restituer aux Ragusais les bâtiments que les Bocquais leur
+avaient pris à Gravosa, dans le port, contre le droit des gens, en leur
+faisant rembourser les droits exigés par les Russes. Je me suis bien
+trouvé de cette indulgence: depuis cette époque, la conduite des
+habitants de presque toute cette province n'a pas cessé un seul jour
+d'être bonne et pacifique.
+
+Je pourvus à la défense de la rade en faisant établir des batteries à
+son entrée, mettre dans un état convenable les fortifications de Cattaro
+et de Castelnovo, et j'organisai la province le plus économiquement
+possible. Rien ne serait plus en rapport avec les moeurs des habitants
+de ce pays, en l'appliquant à la marine, que cette admirable
+organisation croate, tout à la fois élément de la défense et de la
+sûreté du pays, et principe de civilisation; mais il aurait fallu
+beaucoup de temps et de dépense pour l'exécuter. Je n'avais d'ailleurs
+pas mission de le faire, et le gouvernement avait, à cette époque, sur
+cette organisation, les idées les plus fausses; il n'en connaissait ni
+le secret ni les contre-poids. Je me contentai donc de donner une
+organisation civile et judiciaire indispensable, et je cherchai à faire
+de bons choix.
+
+L'évêque du Monténégro me demanda une entrevue. Je la lui accordai, et
+nous nous rencontrâmes à peu de distance de Cattaro. Nous parlâmes du
+passé, et je lui demandai pourquoi il nous avait fait la guerre. Il me
+répondit que, placé sous la protection de la Russie, comblé de bienfaits
+par elle, il avait cru de son devoir de lui obéir; mais aujourd'hui le
+nouvel état de choses changeait sa condition et lui imposait d'autres
+devoirs. Il m'assura que le peuple du Monténégro vivrait en bon voisin,
+ne donnerait lieu à aucune plainte, et qu'il ambitionnerait de posséder
+les bonnes grâces de mon souverain. Son discours, sans lui faire prendre
+des engagements formels, me laissa supposer la pensée de se mettre un
+jour sous la protection de la France. Je n'attaquai pas cette question;
+la proposition devait venir de lui. Plus tard, quand je crus qu'il
+allait la faire, il avait changé. Le gouvernement russe n'avait sans
+doute jamais cessé d'attacher beaucoup de prix à l'influence qu'il
+exerçait sur ces contrées. Je lui promis, de notre côté, un bon
+voisinage, mais à charge d'une réciprocité dont il me réitéra
+l'assurance; et, là-dessus, nous nous séparâmes. Ce vladika, homme
+superbe, de cinquante-cinq ans environ, d'un esprit remarquable, avait
+beaucoup de noblesse et de dignité dans les manières. Son autorité
+positive et légale était peu de chose dans son pays, mais son influence
+était sans bornes.
+
+Après avoir pourvu aux besoins de cette province et organisé son
+administration, j'ordonnai une levée de six cents matelots pour la
+flottille et la marine de Venise, ce qui s'exécuta sans difficulté.
+Cette population, composée de quarante-cinq mille habitants, entretient
+quatre cent cinquante bâtiments patentés, dont un certain nombre fait
+la grande navigation. Je mis ce pays et son administration sous les
+ordres et l'inspection du général Lauriston, et je rentrai en Dalmatie.
+
+En arrivant à Spalatro, j'appris un crime horrible qui m'affligea
+beaucoup, commis pendant mon absence et presque sous mon nom. Un certain
+général Guillet, né en Savoie, ayant servi autrefois, en qualité de
+garde du corps, le roi de Sardaigne, avait été mis sous mes ordres à
+l'armée de Dalmatie. Les brigades de mon corps d'armée étant données,
+je l'avais chargé du commandement de l'arrondissement de Spalatro. Cet
+homme était rempli d'intelligence, de finesse et de perspicacité; rien
+ne lui échappait; il savait tout ce qui se passait. Il m'avait été fort
+utile pendant la guerre par ses rapports. En partant pour Cattaro, je
+l'avais chargé de recevoir des Russes l'île de Brazza. Pendant les
+derniers mois de la guerre, cette île avait été la place d'armes de
+l'ennemi; de là étaient parties ses intrigues, secondées par plusieurs
+habitants, ses agents dévoués. Bien plus, ces mêmes habitants avaient
+armé des corsaires et fait plusieurs prises sur nous. Il fallait faire
+un exemple. Je donnai l'ordre au général Guillet de faire une enquête
+aussitôt qu'il serait maître de l'île (personne n'y était plus propre
+que lui), de faire arrêter les principaux coupables et d'attendre mon
+retour. Au lieu de cela, le général Guillet fit arrêter, non les plus
+coupables, mais les plus riches; et, pour donner aux détenus une idée
+de son autorité, il fit fusiller, sans jugement, un des hommes arrêtés,
+accusé d'avoir armé un corsaire; puis il mit les autres en liberté pour
+de l'argent. À mon arrivée, tout le monde était silencieux et dans la
+stupeur; mais de pareils torts devaient venir enfin à ma connaissance.
+On devine mon indignation. Le général Guillet, interrogé, se renferma
+dans une dénégation absolue. Je fis appeler les hommes mis en liberté;
+ils me déclarèrent ce qui s'était passé et les sommes données à un aide
+de camp du général Guillet, qui avait disparu au premier mot prononcé
+sur cette affaire. Je déclarai au général Guillet qu'il allait être
+traduit devant un conseil de guerre si, à l'instant, l'argent n'était
+pas rendu. Il ne se le fit pas répéter deux fois. L'argent ayant été
+restitué en ma présence, je renvoyai de l'armée ce misérable. L'Empereur
+le fit rayer du tableau des officiers généraux, et, depuis, il a servi
+dans les douanes.
+
+Le repos qui survint, les loisirs dont je jouissais, et la probabilité
+de les voir se prolonger quelque temps, me donnèrent l'idée
+d'entreprendre la continuation de la grande communication longitudinale
+de la Dalmatie, de Knin à Raguse, ouvrage gigantesque sans doute, mais
+que d'autres achèveraient après moi si je n'avais pas le temps de le
+terminer. Des paysans seuls pouvaient être employés à son exécution. La
+longueur des travaux et leur durée probable, les localités par
+lesquelles cette route devait passer, obligeant à des bivacs continuels,
+auraient fatigué les troupes. Les constructions sont fort de mon goût;
+mais cependant, avant tout homme de guerre, je voulais conserver mes
+soldats pour combattre quand le moment serait venu; car, dans ce
+temps-là, il ne fallait qu'un peu de patience: on était bien sûr de
+voir la guerre arriver.
+
+On connaît la pauvreté et la paresse des Morlaques. En leur imposant
+l'obligation de travailler, je ne leur faisais aucun mal. Le plus grand
+nombre manque toujours de subsistances avant la récolte; en les
+appelant au travail, il fallait leur donner des vivres: ainsi c'était
+améliorer leur position. Bien plus, le travail, étant une chose
+d'habitude, finit par entrer dans les goûts et devient nécessaire à
+l'homme qui y est accoutumé. Des paysans, après avoir travaillé pendant
+quelques années pour l'État, trouveraient beaucoup plus doux ensuite de
+travailler pour eux-mêmes afin d'améliorer leur sort. C'est une
+éducation qui les dispose à devenir meilleurs.
+
+Je fis faire dans la province un recensement général des hommes en état
+de travailler. Tous y furent compris sans exception, n'importe leur
+classe. Tout le monde eut la permission de se faire remplacer; ainsi
+l'on ne demandait aux gens riches que de l'argent. La totalité des
+hommes propres au travail se trouva être de douze mille. Je les divisai
+en deux bandes: une moitié remplaçait l'autre dans les travaux de quinze
+en quinze jours. Les ateliers, autant que possible placés à portée des
+communes qui fournissaient les ouvriers, étaient cependant souvent à
+une ou deux marches. La route fut entreprise dans tout son
+développement. Le jour de l'arrivée des ouvriers, un ingénieur donnait
+à ceux de chaque commune une tâche raisonnable pour les travaux de la
+quinzaine, et des sapeurs, ainsi que quelques officiers et
+sous-officiers de différents corps, servant de piqueurs, dirigeaient les
+travaux. Chaque homme recevait un pain de munition ou deux rations par
+jour, c'est-à-dire plus de pain que jamais aucun Dalmate n'en a mangé
+chez lui. Quand la tâche était faite, ils retournaient chez eux; si au
+bout de quinze jours elle n'était pas terminée, ils restaient malgré
+l'arrivée de leurs camarades; mais aussi, quand ils devançaient l'époque
+fixée, ils quittaient les ateliers avant les quinze jours expirés, en
+emportant la totalité du pain de la quinzaine, sorte de prime
+d'encouragement et récompense de leur zèle. Elle suffisait, car
+l'activité était telle, que les ateliers étaient toujours déserts
+pendant deux ou trois jours. Les trois jours de temps ainsi conquis leur
+faisaient un plaisir extrême, impossible à exprimer.
+
+Deux directions différentes pouvaient être choisies dans le tracé de la
+route: suivre le littoral en partant de Spalatro, et passer par les
+villes d'Almissa et de Macarsca; ou bien, de Knin entrer dans la vallée
+de la Cettina, passer par Signe, traverser la Cettina à Tril, et arriver
+sur la Narenta en franchissant le col de Touriate et suivant cette
+vallée déserte qui aboutit à Vergoratz et passe en arrière de la
+Vrouilla et du Biocovo. La première direction, plus convenable pour les
+habitants et plus en rapport avec les besoins usuels, aurait eu le
+défaut, en suivant le bord même de la mer, d'être soumise à l'action des
+vaisseaux placés dans le canal. Par conséquent, elle eût été
+impraticable quand on n'aurait pas été maître de la mer. Or c'était
+précisément pour ce cas que la route était faite. La raison militaire
+devait donc l'emporter. La direction de l'intérieur fut préférée, et la
+route exécutée entièrement jusque bien au delà de la Narenta, tandis
+que de Raguse on s'était avancé au delà de Stagno. À l'exception d'une
+petite lacune, la route jusqu'à Raguse était terminée, quand, en 1809,
+nous sommes entrés en campagne contre les Autrichiens, et que nous avons
+quitté les outils pour prendre les armes. Lorsqu'un gouvernement
+éclairé possède des pays pauvres et barbares, il doit se hâter de faire
+exécuter, par corvées, les grands travaux d'utilité publique. Il avance
+ainsi l'époque de leur civilisation et de leur richesse, sans appauvrir
+momentanément les habitants; car alors le temps qu'on leur enlève n'a
+aucune valeur pour eux. Plus tard il en serait tout autrement. L'État ne
+serait pas assez riche pour les payer, et l'on n'exécuterait pas les
+travaux utiles. Cependant il arrive un moment où, les avantages que la
+société en retire étant supérieurs aux frais, alors, et à de certaines
+conditions, les particuliers s'en chargent comme spéculation; mais c'est
+que le pays est devenu riche et a acquis une grande prospérité par la
+succession des temps et le développement de l'industrie. Or la création
+de la richesse est d'abord singulièrement favorisée par la facilité des
+communications.
+
+Le bien procuré par ces travaux à la Dalmatie sera toujours apprécié
+davantage, et une civilisation plus précoce en sera nécessairement le
+résultat. Dans l'ordre des idées, il faut, pour civiliser des barbares,
+les réunir, et multiplier leurs rapports entre eux. Les routes y servent
+merveilleusement et en sont le premier moyen. Les habitants, d'abord
+contraires à ces travaux, s'y seraient refusés s'ils l'avaient pu; mais,
+quand ils furent terminés, ils en reconnurent l'utilité, et me
+demandèrent l'autorisation d'ouvrir de nouvelles communications avec
+leurs seuls moyens: je la leur donnai sans difficulté, comme on
+l'imagine. L'empereur d'Autriche, visitant cette province en 1817 ou
+1818, les vit avec admiration; il dit naïvement au prince de Metternich,
+qui me l'a répété, ces propres paroles: «Il est bien fâcheux que le
+maréchal Marmont ne soit pas resté en Dalmatie deux ou trois ans de
+plus.»
+
+On aura une idée de la nature de ces travaux et de leur difficulté par
+le fait suivant. Après le passage de la Cettina, la route suit le flanc
+d'une montagne, et les murs de soutènement, dont la hauteur varie de
+cinq à vingt pieds, n'ont pas moins de huit lieues de longueur. À
+l'approche de la Narenta, il a fallu percer des rochers avec la mine,
+et quarante mille kilogrammes de poudre ont été employés à cet usage.
+Enfin, pour traverser les marais de la Narenta, on a dû construire des
+ponts pour l'écoulement des eaux et faire une digue de vingt pieds de
+base, de huit pieds de hauteur et de vingt-deux mille mètres de
+longueur. Certes, les Romains n'ont rien fait de plus beau, de plus
+difficile et de plus admirable: le souvenir des travaux des armées
+romaines et mon expérience m'ont conduit à penser que leurs célèbres
+travaux ont été faits comme cette dernière route; les soldats romains
+n'ont pas exécuté eux-mêmes tout ce qu'on leur attribue: ils ont fait
+travailler les habitants des lieux où ils étaient stationnés, comme nous
+l'avons fait chez les Dalmates: seulement, ils faisaient les ouvrages
+d'art et surveillaient les travaux. En pensant au petit nombre de
+soldats dont étaient composées les armées romaines et à l'étendue des
+communications dont on leur attribue la construction, c'est la seule
+explication raisonnable.
+
+Après avoir ouvert les fortifications des villes maritimes placées hors
+d'un bon système de défense, je fis servir ces travaux à leur
+embellissement. Spalatro, un des lieux dont les restes donnent la plus
+haute idée de la grandeur romaine, eut, sur le port, un magnifique quai
+de plusieurs centaines de toises et un beau jardin public.
+
+Un empereur philosophe, dégoûté du pouvoir et des grandeurs humaines,
+veut se retirer du monde, vivre en solitaire, et l'ermitage qu'il se
+bâtit est assez vaste pour contenir aujourd'hui la moitié de la
+population d'une ville de neuf mille âmes! Et cet ermitage se compose
+d'un palais de la plus belle architecture, quoiqu'on y reconnaisse déjà
+cependant le commencement de la décadence de l'art. Que sommes-nous
+donc, nous autres modernes, à côté d'une pareille puissance et d'une
+semblable grandeur? Mais nous trouvons une compensation dans une idée
+consolante: l'existence sociale actuelle est plus dans les intérêts de
+l'humanité. Si nous ne sommes pas supérieurs aux anciens pour les
+productions qui dépendent de l'esprit et de l'imagination, ils sont
+bien au-dessous de nous pour ce qui tient à la découverte des mystères
+de la nature, et dans les arts et les sciences qui influent sur le
+bien-être des hommes en général. Nos doctrines morales, bienfait du
+christianisme, sont plus belles, sans altérer en rien l'énergie des
+hommes dans ce qu'elle peut avoir d'utile et de louable; cette religion
+sublime est venue adoucir nos moeurs et plaider la cause de l'humanité
+et du malheur. La faiblesse a aujourd'hui des droits qui balancent
+l'action brutale de la force, et celle-ci, la première de toutes les
+lois à l'origine des sociétés, ne règle plus uniquement la destinée des
+hommes.
+
+Ces travaux exécutés, et mes loisirs me permettant de parcourir la
+Dalmatie dans toutes les directions, il n'y a pas une ville, pas un
+village que je n'aie traversé, pas un chemin que je n'aie parcouru, pas
+une montagne dont je n'aie su le nom. Aujourd'hui même, après vingt-deux
+ans, les noms reviennent en foule à ma mémoire. Si ce pays devient
+l'objet de soins particuliers, il pourra atteindre une grande
+prospérité. Du temps des Romains, la Dalmatie avait quatre à cinq
+millions d'habitants; aujourd'hui, elle n'en a que deux cent cinquante
+mille, la vingtième partie! Des mines de charbon de terre pourraient
+être exploitées avec facilité et beaucoup d'avantage; l'Italie en manque
+dans toute son étendue, et le mont Promina, placé à deux lieues de
+Dernis et à quatre lieues de Scardona, où les plus forts bâtiments
+peuvent arriver, n'est qu'un amas de combustibles au-dessous du sol. Des
+sondages exécutés à la profondeur de plusieurs centaines de pieds le
+prouvent. J'avais l'intention, quand j'étais gouverneur des provinces
+illyriennes, de le faire exploiter; mais mes destinées m'enlevèrent à
+ces intérêts en me jetant dans des combinaisons éloignées.
+
+On me demandera avec quelles ressources j'ai pu faire exécuter de si
+grands travaux. J'avais à ma disposition quelques centaines de mille
+francs qui ne furent pas nécessaires pour les services auxquels ils
+étaient destinés, et je les consacrai aux ouvrages d'art et aux
+indemnités données aux soldats. L'entrepreneur des vivres fournit, sur
+ma demande, les rations de pain nécessaires aux paysans; et il n'est pas
+bien sûr, grâce à tous les bouleversements qui ont eu lieu, qu'à l'heure
+qu'il est il en ait reçu le prix. En somme, ces travaux eussent été
+l'objet des plus grands éloges officiels s'ils avaient été faits par
+suite d'ordres du gouvernement; mais ce n'avait été qu'un passe-temps
+pour moi et un moyen d'occuper mes loisirs. Ils auraient coûté plusieurs
+millions s'ils eussent été exécutés par les moyens ordinaires de
+l'administration, et la totalité de la dépense ne s'est pas élevée à un
+seulement.
+
+À la fin de décembre, le général Lauriston, nommé gouverneur de Venise,
+quitta l'armée de Dalmatie et fut remplacé par le général Clausel.
+
+À cette époque, je fus élevé à la dignité de duc. Le nom qui me fut
+donné, rappelant des services rendus, ajouta encore à la valeur de cette
+récompense.
+
+
+
+
+CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS
+RELATIFS AU LIVRE DIXIÈME
+
+
+LE PRINCE EUGÈNE À MARMONT.
+
+ «Brescia, 26 juillet 1806.
+
+«Je m'empresse de vous adresser, monsieur le général Marmont, une lettre
+pour M. de Siniavin, amiral russe. Vous voudrez bien la lui faire
+parvenir le plus promptement possible. Je vous envoie copie du traité
+renfermé dans la lettre, lequel traité a été signé à Paris le 20
+juillet [2]. L'Empereur me charge de vous écrire de fournir au général
+Lauriston les moyens d'occuper les bouches de Cattaro en force. Vous
+devrez lui fournir tout ce que vous pourrez en poudre, munitions,
+biscuits, etc... Vous avez dans les eaux de la Dalmatie une division de
+chaloupes canonnières commandée par le capitaine de frégate Arméni, qui
+est parti de Venise, spécialement destiné pour Raguse et l'Albanie. Le
+blocus de Raguse l'a empêché de se rendre à sa destination. Profitez du
+premier moment pour l'y envoyer. Vous sentez parfaitement que, dès que
+les Anglais auront connaissance de ce traité, ils bloqueront Cattaro.
+Vous avez donc à peu près quinze jours pour vos communications avec
+Cattaro. L'intention de Sa Majesté étant que les forts d'Albanie soient
+mis sur-le-champ en état de soutenir un siége s'ils étaient attaqués,
+vous pourrez vous faire mettre sous les yeux les instructions que
+j'avais envoyées au général Lauriston, et dont le général Charpentier a
+envoyé copie au général Vignolle. Je fais diriger sur Cattaro, de
+Venise et d'Ancône, des blés et des farines, ainsi que quelques
+munitions; mais il vaut toujours mieux ne pas y compter. D'ailleurs,
+nous vous avons déjà fait des envois considérables de poudre, et vous
+pourrez facilement en faire passer cent milliers à Cattaro, d'autant
+que je pourrai vous les remplacer facilement. Quoique, dans le traité,
+l'Empereur reconnaisse l'indépendance de Raguse, on ne doit pas
+l'évacuer avant d'avoir reçu des ordres bien positifs à cet égard; mais
+on peut leur promettre que, les articles du traité exécutés par les
+Russes et les Monténégrins, rentrés dans leurs montagnes et tranquilles,
+on abandonnera le pays.
+
+[Note 2: Nous avons cru inutile de donner ce document, trop connu pour être
+placé ici.
+(_Note de l'Éditeur_.)]
+
+«Je vous préviens que l'Empereur met infiniment d'importance à la
+position de Stagno; il me charge de vous écrire que vous ordonniez au
+général Poitevin de tracer un bon fort à cette position et d'y faire
+travailler promptement. L'Empereur veut que ce fort coupe la presqu'île
+de Sabioncello, de manière que la presqu'île appartienne toujours au
+maître de ce fort, et que l'ennemi, en s'emparant de la presqu'île, ne
+puisse pas même s'emparer de la seule communication qui existera entre
+la Dalmatie et Cattaro. Vous voudrez bien m'en envoyer les plans avec
+un rapport, afin que je puisse le soumettre à Sa Majesté. Je pense
+qu'il sera convenable que, sans perdre de temps, vous vous rendiez à
+Raguse, afin de concerter avec le général Lauriston tous les moyens
+pour l'occupation de Cattaro.
+
+«Vous pourrez, _après le départ des Russes_, faire menacer sous main
+les Monténégrins que, s'ils ne se tiennent pas tranquilles, vous êtes
+prêt à leur donner une bonne leçon; mais que, s'ils se conduisent bien,
+ils ne peuvent que s'en bien trouver.»
+
+
+LE PRINCE EUGÈNE À MARMONT.
+
+ «Monza, 2 août 1806.
+
+«Je reçois, monsieur le général en chef Marmont, plusieurs lettres de
+Sa Majesté. Je transcris littéralement tout ce qui vous concerne:
+
+«Mon intention n'est pas qu'on évacue Raguse. Écrivez au général Marmont
+qu'il en fasse fortifier les hauteurs; qu'il organise son gouvernement
+et laisse son commerce libre; c'est dans ce sens que j'entends
+reconnaître son indépendance. Qu'il fasse arborer à Stagno un drapeau
+italien; c'est un point qui dépend aujourd'hui de la Dalmatie.
+Donnez-lui l'ordre de faire construire sur les tours de Raguse les
+batteries nécessaires et de faire construire au fort de Santa-Croce une
+redoute en maçonnerie fermée. Il faut également construire dans l'île
+de Cromola un fort ou redoute. Les Anglais peuvent s'y présenter: il
+faut être dans le cas de les y recevoir. Le général Marmont fera les
+dispositions qu'il croira nécessaires; mais recommandez-lui de laisser
+les troisième et quatrième bataillons du 5e et 23e à Raguse; car il est
+inutile de traîner loin de la France des corps sans soldats. Aussitôt
+qu'il le pourra, il renverra en Italie les cadres des troisième et
+quatrième bataillons. Si cela pouvait se faire avant l'arrivée des
+Anglais, ce serait un grand bien. Écrivez au général Marmont qu'il doit
+faire occuper les bouches de Cattaro par le général Lauriston, le
+général Delzons et deux autres généraux de brigade, par les troupes
+italiennes que j'ai envoyées et par des troupes françaises, de manière
+qu'il y ait aux bouches de Cattaro six ou sept mille hommes sous les
+armes. Ne réunissez à Cattaro que le moins possible des 5e et 23e
+régiments; mais placez-y les 8e et 18e d'infanterie légère et le 11e de
+ligne, ce qui formera six bataillons qui doivent faire cinq mille
+hommes, et, pour compléter six mille hommes, ajoutez-y le 60e régiment.
+Laissez les bataillons des 5e et 23e à Stagno et à Raguse, d'où ils
+pourront se porter sur Cattaro au premier événement. Après que les
+grandes chaleurs seront passées et que le général Marmont aura rassemblé
+tous ses moyens et organisé ses forces, avec douze mille hommes, il
+tombera sur les Monténégrins pour leur rendre les barbaries qu'ils ont
+faites. Il tâchera de prendre l'évêque, et, en attendant, il dissimulera
+autant qu'il pourra. Tant que ces brigands n'auront pas reçu une bonne
+leçon, ils seront toujours prêts à se déclarer contre nous. Le général
+Marmont peut employer le général Molitor, le général Guillet et ses
+autres généraux à cette opération. Il peut laisser pour la garde de la
+Dalmatie le 81e.--Ainsi le général Marmont a sous ses ordres, en troupes
+italiennes, deux bataillons de la garde, un bataillon brescian et un
+autre bataillon qui y sera envoyé ce qui, avec les canonniers italiens,
+ne fait pas loin de deux mille quatre cents hommes. Il a, en troupes
+françaises, les 5e, 23e et 79e, qui sont à Raguse, et qui forment, à ce
+qu'il paraît, quatre mille cinq cents hommes; le 81e et les hôpitaux et
+détachements de ces régiments, qui doivent former un bon nombre de
+troupes. Il a enfin les 8e et 18e d'infanterie légère, et les 11e et 60e
+de ligne.--Je pense qu'il faut que le général Marmont, après avoir bien
+vu Zara, doit établir son quartier général à Spalatro, faire occuper la
+presqu'île de Sabioncello, et se mettre en possession de tous les forts
+des bouches de Cattaro. Il doit dissimuler avec l'évêque de Monténégro;
+et, vers le 15 ou le 20 septembre, lorsque la saison aura fraîchi, qu'il
+aura bien pris ses précautions et endormi ses ennemis, il réunira douze
+à quinze mille hommes propres à la guerre des montagnes, avec quelques
+pièces sur affûts de traîneaux, et écrasera les Monténégrins.--L'article
+du traité relatif à Raguse dit que j'en reconnais l'indépendance, mais
+non que je dois l'évacuer.--Des quatre généraux de division qu'a le
+général Marmont, il placera Lauriston à Cattaro et Molitor à Raguse, et
+leur formera à chacun une belle division.--Il tiendra une réserve à
+Stagno, fera travailler aux retranchements de la presqu'île et au fort
+qui doit défendre Santa-Croce, ainsi qu'à la fortification du
+Vieux-Raguse et à des redoutes sur les hauteurs de Raguse.--Demandez les
+plans des ports et des pays de Raguse.»
+
+«Sa Majesté s'étant expliquée dans le plus grand détail, je me borne à
+vous recommander l'exécution de tous ses ordres, ci-dessus transcrits.»
+
+
+LE GÉNÉRAL LAURISTON À MARMONT.
+
+ Rade de Castelnovo, 11 août 1806.
+
+«Je viens, mon cher Marmont, de parler à M. l'amiral Siniavin, et suis
+convenu avec lui de la manière dont se ferait la remise des places et
+forts des bouches de Cattaro. Je n'ai pu arrêter le jour, parce que M.
+l'amiral ne peut rien décider sans le conseiller d'État Saukowsky, qui
+est chargé de toute la partie civile. M. Saukowsky est incommodé à
+Cattaro; j'ai fait sentir à l'amiral que sa maladie ne devait retarder
+en rien l'exécution du traité de paix, et lui ai donné mon opinion sur
+la conduite à tenir avec les habitants, et les proclamations à faire.
+J'aurai demain à midi la réponse de M. Saukowsky; je déterminerai alors
+le jour, en laissant le temps aux troupes russes de s'embarquer, et aux
+vaisseaux de sortir du port après notre mise en possession des forts.
+
+«Il faut, mon cher général, arriver ici tout de suite avec des forces
+suffisantes; les esprits sont agités, inquiets; les Russes mêmes ont des
+craintes pour eux: avec des forces, on leur en imposera tout de suite.
+Je crois cependant que les Russes augmentent beaucoup dans leurs récits,
+et veulent peut-être nous faire peur. Il ne faut pas compter trouver ici
+ni grains, ni boeufs, ni vin; il faut absolument tout apporter; les
+habitants craignent beaucoup que nous ne mettions des contributions.
+Cependant ils ne se refuseront pas à nous donner, en payant, ce qu'ils
+pourront avoir, et sans doute ils prendront, dès ce moment, la plus
+grande confiance.
+
+«J'ai regardé en entrant la Punta d'Ostro, le Scoglio de l'autre côté,
+et les côtes voisines. Les Russes ont fait à Porto-Rose une batterie;
+ils ont travaillé à Castelnovo et au fort Spagnola. Je crois que dans
+le premier moment, il n'est pas très-nécéssaire d'occuper la Punta
+d'Ostro et le Scoglio; ils sont placés de manière que les Anglais ne
+pourront s'y établir, et qu'il y faut faire de bons ouvrages à cause de
+leur isolement. Mais la batterie de Porto-Rose, celles de Castelnovo,
+défendent le mouillage, et les chaloupes canonnières seront placées à
+merveille, sous la protection de Castelnovo et du fort Spagnola, dont
+les mortiers doivent bien battre la rade.
+
+«Ce sont les premières observations que j'ai pu faire ce soir, je les
+rectifierai demain. Mais je crois toujours qu'il ne faut pas se presser
+d'occuper la Punta d'Ostro.
+
+«J'ai rencontré M. de l'Épine; il m'a demandé ce qu'il avait à faire;
+je lui ai dit que je n'en savais rien; mais je crois que tu peux dire à
+M. de Bellegarde que, d'après le traité de paix, la remise des bouches
+de Cattaro doit se faire aux Français: cela les inquiétera beaucoup sur
+les suites.»
+
+
+LE PRINCE EUGÈNE À MARMONT.
+
+ «Milan, 16 août 1806.
+
+«Je profite, mon cher colonel général, du départ du courrier pour me
+rappeler à votre souvenir. Il y a longtemps que je n'ai reçu directement
+de vos nouvelles, et je désire que vous en soyez moins avare. Nous
+n'avons rien de nouveau ici.
+
+«Les avis de Paris disent que la paix avec la Russie y a fait infiniment
+de plaisir, et qu'on paraît beaucoup compter sur celle de l'Angleterre.
+On fait grand bruit, dit-on, de la rigidité qui a été ordonnée dans
+l'examen de la comptabilité des armées. Ceci n'est point amusant pour
+ceux qui, comme vous et moi, commandent en chef et n'ont rien à se
+reprocher, parce qu'il en résulte des retards dans les payements, et des
+mécontentements fâcheux. L'Empereur s'en est expliqué, à ce qu'il
+paraît, très-vivement dans un comité particulier. Il a parlé de
+n'épargner ni les généraux ni leurs amis, voulant, a-t-il dit, voir
+cesser toutes les dilapidations commises dans la campagne de l'an XIV;
+mais, après ce grand tapage, l'Empereur a parlé des récompenses qu'il
+destine à ses généraux de la grande armée, et je vous répète avec
+plaisir ce qui a été dit à votre égard, que vous n'auriez plus rien à
+désirer après la distribution de ces récompenses. Votre conduite au sac
+de Pavie, en l'an V, a été citée avec éloge. Voilà les nouvelles, mon
+cher colonel général. Je suis flatté de tout ce qui se rapporte à vous.
+Donnez-moi de vos nouvelles, et croyez à mes anciens sentiments.»
+
+
+LE PRINCE EUGÈNE À MARMONT.
+
+ Monza, 8 septembre 1806.
+
+«Je m'empresse de vous prévenir, monsieur le général en chef Marmont,
+que la Russie n'a pas ratifié le traité de paix. Ainsi nous devons nous
+considérer comme en guerre avec elle. Sa Majesté espère que vous aurez
+pu profiter du temps pour vous organiser, armer et fortifier Raguse.
+C'est un point très-important dans les circonstances actuelles, puisque
+l'on croit que la Russie va déclarer la guerre à la Porte et marcher sur
+Constantinople. L'intention de Sa Majesté est que vous laissiez au
+général Lauriston trois généraux de brigade et un bon corps de troupes;
+que vous fassiez travailler jour et nuit aux fortifications de Raguse et
+à son approvisionnement, ainsi que de Stagno, par où nous pouvons
+communiquer avec cette place. Nous sommes si loin, qu'il est impossible
+de vous envoyer des instructions pour chaque événement. Sa Majesté me
+charge de vous dire que le centre de défense de Dalmatie est Zara, où
+il faut centraliser tous vos magasins de vivres, de munitions de guerre
+et d'habillement, de sorte qu'une armée supérieure, n'importe de quel
+côté elle vienne, se portant pour envahir la Dalmatie, si elle parvenait
+à se rendre maîtresse de la campagne, vous puissiez, à tout événement,
+conserver Zara par-dessus tout et pouvoir vous y enfermer. Des ouvrages
+de campagne et des retranchements faits autour vous défendront dans
+cette place jusqu'à ce que Sa Majesté puisse vous secourir. Il ne faut
+pas disséminer votre artillerie à Spalatro et sur les autres points; il
+ne faut y laisser que le strict nécessaire pour la défense de la côte.
+Du reste, la France est dans la meilleure union avec l'Autriche; on ne
+prévoit aucune expédition contre la Dalmatie. C'est seulement une
+instruction générale que donne Sa Majesté, et pour vous servir dans
+l'occasion et à tout événement. Vous ferez partir sur-le-champ M. de
+Thiars pour se rendre près de Sa Majesté. Si vous trouvez le moyen
+d'écrire par le canal de quelque pacha ou autrement au général
+Sébastiani, il est urgent de lui faire savoir que le traité avec la
+Russie est non avenu, et que tout porte à faire croire à Sa Majesté que
+la Russie veut attaquer la Porte.
+
+«J'ignore si l'amiral russe est prévenu que le traité de paix n'est pas
+ratifié. Il serait à désirer que vous pussiez le savoir avant lui, parce
+que, maître du secret, ainsi que le général Lauriston, vous pourriez
+agir comme vous le jugeriez convenable.»
+
+
+LE PRINCE EUGÈNE À MARMONT.
+
+ «Monza, 24 septembre 1806.
+
+«Comme je présume, monsieur le général Marmont, que vous n'avez pas
+encore pu vous mettre en possession de Cattaro, je m'empresse de vous
+prévenir qu'il n'est plus temps de le faire. Il est probable que
+l'ennemi va se renforcer et se mettre en mesure de toutes manières. La
+Prusse fait des armements considérables; il ne serait pas impossible
+que la guerre vînt à éclater avec cette puissance. L'Autriche proteste
+de sa neutralité et de sa ferme résolution de n'être pour rien dans ces
+armements: cependant, vu votre éloignement, vous devez vous comporter
+suivant les circonstances. Votre point d'appui doit être Zara; et, si le
+cas arrivait, il faudrait agir pour votre défensive d'une manière
+isolée. Il ne faut pas dans ce moment changer de dispositions avec
+l'Autriche, la provoquer d'aucune manière, ni lui donner aucune alarme.
+Mais, si les circonstances changeaient, vous réuniriez vos troupes sur
+la frontière d'Autriche, vous pourriez inquiéter les frontières de
+Croatie, les attaquer même, pousser des partis; vous obligeriez l'ennemi
+à se tenir en corps d'armée devant vous; il faut réunir à Zara une
+quantité de munitions de toute espèce; et, si vous veniez à être attaqué
+par des forces supérieures, Zara doit être votre réduit; vous y
+établiriez un camp retranché de manière à attendre dans cette position
+le résultat des opérations générales. Si l'Autriche ne divisait pas ses
+forces et ne se présentait pas devant vous, vous devriez alors
+l'attaquer pour l'obliger à un corps d'observation et produire ainsi une
+puissante diversion à l'Isonzo. Dans ces suppositions, vous ne devez
+laisser à Raguse qu'une garnison suffisante. Comme dans cette partie la
+guerre ne doit plus être que défensive, je vous prie de rapprocher la
+garde royale de Zara. Peut-être sera-t-elle dans le cas de recevoir une
+nouvelle destination. Je vous envoie un chiffre, ainsi qu'au général
+Lauriston. Il peut arriver que, par les circonstances, les
+communications soient totalement coupées par terre, alors il faudrait
+communiquer par mer; vos points de correspondance seraient Venise,
+Volano, Ravenne et Rimini. Je ne cite pas Ancône, car il ne serait pas
+surprenant que ce port vînt à être bloqué. Le général Vignolle pourrait
+en temps de guerre envoyer des états de situation en chiffres. Vous
+pourriez également commencer à m'écrire quelquefois en chiffres, pour
+essayer ce moyen de correspondance et être assurés que nous nous
+entendrons bien.
+
+«Je vous préviens que tout ceci est une instruction générale _pour vous
+seul_, dont vous ne vous servirez que dans le cas bien éventuel d'une
+guerre avec l'Autriche.
+
+«Je vous transmets littéralement les instructions de Sa Majesté que je
+reçois à l'instant. Je présume que, sans faire de bruit, vous allez
+prendre vos dispositions en vous rapprochant tout doucement de la
+Dalmatie.
+
+«L'intention de Sa Majesté est que le général Lauriston reste à Raguse.
+Vous pouvez y laisser le 79e, le 23e, les chasseurs brescians, les
+chasseurs d'Orient et deux généraux de brigade, avec le nombre de
+compagnies d'artillerie nécessaire, de manière à lui faire un corps
+d'environ trois mille hommes.
+
+«Tout ceci, je vous le répète, n'est qu'hypothétique, et je
+m'empresserai toujours de vous prévenir de ce qui pourrait arriver de
+nouveau.
+
+«Je vous prie de me dire par votre première lettre où vous comptez
+établir votre quartier général en attendant les événements qui
+pourraient vous faire concentrer vos forces.
+
+«Je vous recommande encore la légion dalmate. Vous m'obligerez beaucoup
+de pousser le général Miloscwitz qui dort volontiers. Cette légion vous
+sera utile dans tous les cas, car elle ferait le service de bonnes
+troupes dans les îles.
+
+
+SÉBASTIANI À MARMONT.
+
+ «Constantinople, le 11 octobre 1806.
+
+«Une rupture paraît inévitable entre la Russie et la Sublime Porte; tout
+annonce que l'armée russe du Dniester entrera bientôt en Moldavie et en
+Valachie, et la plus grande partie de ses forces agira sans doute contre
+l'armée française en Dalmatie. Quoique la guerre ne soit pas encore
+déclarée entre l'empire russe et l'empire ottoman, et qu'il soit
+possible encore que les choses s'arrangent, vous devez cependant être
+préparé à cet événement. Je vous informerai exactement de tout ce qui
+pourra vous intéresser.»
+
+
+LE GÉNÉRAL LAURISTON À MARMONT.
+
+ «Raguse, 11 novembre 1806.
+
+«Général, j'ai l'honneur de vous faire part que MM. les comtes de
+Bellegarde et de l'Épine se sont rendus à Raguse pour conférer avec moi
+sur les mesures d'exécution à prendre pour l'attaque de Cattaro. Ils
+m'ont adressé une note pour me faire part de la convention qui a été
+passée entre M. de la Rochefoucauld et M. le comte de Stadion, par
+laquelle il doit être fourni un nombre égal de troupes françaises et
+autrichiennes, ainsi qu'une répartition égale de tout le matériel et
+moyens nécessaires; je leur ai fait la réponse dont j'ai l'honneur de
+vous envoyer copie ci-jointe.
+
+«Mais, pour que rien ne retarde l'exécution dans le cas où vous
+recevriez les ordres, j'ai cru devoir, sans prendre de détermination
+fixe, me concerter avec eux sûr l'ensemble des mesures d'exécution.
+Elles doivent vous être portées par M. le major autrichien Dalbert, qui
+sera autorisé à recevoir de vous les changements et les observations
+que vous croirez devoir y faire.
+
+«Cet officier se rend auprès de Son Altesse Impériale l'archiduc Charles
+pour lui faire part des réponses évasives des agents russes, qui ne
+trouvent plus d'autres raisons à donner que l'occupation des États de
+Raguse par les Français.»
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL À MARMONT.
+
+ «Varsovie, le 29 janvier 1807.
+
+«Sa Majesté a appris avec peine, général, la prise de l'île de
+_Curzola_; la garnison vient de débarquer dans le royaume de Naples.
+Faites redemander le commandant de Curzola et faites-en un bon exemple,
+s'il est coupable.
+
+«Sa Majesté part cette nuit pour rejoindre l'avant-garde de son armée et
+chasser les Russes au delà du _Niémen_. L'infanterie russe ne vaut pas
+la nôtre, et, dans les affaires qu'il y a eu, il n'y a point d'exemple
+qu'elle nous ait fait ployer.
+
+«Un courrier, parti de Constantinople le 2 janvier, arrive à Varsovie.
+Le 30 décembre, la Porte avait déclaré solennellement la guerre à la
+Russie, et, le 29, leur ambassadeur était parti avec cinq à six cents
+personnes, Grecs ou autres, attachées à la Russie. Il règne à
+Constantinople un grand enthousiasme pour cette guerre.
+
+«L'armée du général Michelson, forte de trente mille hommes, avait dix
+mille hommes à Bucharest; les Turcs avaient quinze mille hommes. Il y a
+eu quelques escarmouches de peu de conséquence. Vingt régiments de
+janissaires sont partis de Constantinople: on annonce que vingt autres
+sont partis d'Asie pour passer en Europe. Déjà près de soixante mille
+hommes étaient réunis à _Razof_: l'aswan-Oglou en a vingt mille. Le
+courrier dit que, dans toute la Turquie, on déploie la meilleure
+volonté. Vous connaissez, général, les Turcs de l'Asie, mais ceux
+d'Europe sont meilleurs; ils sont plus accoutumés au genre de guerre
+européen et ils ont souvent eu des succès. Il est possible que l'armée
+de Michelson arrive au Danube; mais le passera-t-elle? on ne doit pas le
+croire.
+
+«L'intention de l'Empereur, général, est que vous envoyiez cinq
+officiers du génie et autant de l'artillerie à Constantinople. Vous
+écrirez au pacha de Bosnie, à celui de Scutari, afin qu'ils vous
+envoient des firmans que ces officiers sont arrivés. Envoyez des
+officiers d'état-major aux pachas de Bosnie et de Bucharest; aidez-les
+de tous vos moyens, comme conseils, approvisionnements et munitions dont
+vous pourrez disposer. Il serait possible que la Porte demandât un corps
+de troupes, et ce corps ne peut avoir qu'un objet, celui de garnir le
+Danube. L'Empereur n'est pas très-éloigné de vous envoyer vingt-cinq
+mille hommes par Widdin, et alors vous rentreriez dans le système de la
+grande armée, puisque vous en feriez l'extrême droite; et vingt-cinq
+mille Français qui soutiendraient soixante mille Turcs obligeraient les
+Russes, non pas à laisser trente mille hommes, comme ils l'ont fait,
+mais à y envoyer une armée du double, ce qui ferait une grande diversion
+pour la grande armée de l'Empereur; mais tout cela n'est encore
+qu'hypothétique. Ce que vous pouvez faire dans le moment, général, c'est
+d'envoyer vingt et trente officiers si les pachas vous les demandent;
+mais ne donnez point de troupes, à moins que ce ne soit quelques
+détachements, à cinq ou six lieues des frontières pour favoriser
+quelques expéditions. Sa Majesté me charge de vous dire que vous pouvez
+compter sur les Turcs comme sur de véritables alliés, et vous êtes
+autorisé à leur fournir ce que vous pourrez en cartouches, poudres,
+canons, etc., s'ils vous le demandent.
+
+«Un ambassadeur de Perse et un de Constantinople se rendent à Varsovie,
+et, quand vous recevrez cette lettre, ils seront déjà arrivés à Vienne.
+Ces deux grands empires sont de coeur attachés à la France, parce que la
+France seule peut les soutenir contre les entreprises ambitieuses des
+Russes. Dans cette grande circonstance, les Anglais hésitent et
+paraissent vouloir rester en paix avec la Porte. Cette dernière
+puissance s'est servie pour cela de la menace de transporter quarante
+mille hommes jusqu'aux portes d'Ispahan, et nos relations sont telles
+avec les Perses, que nous pourrions nous porter sur l'Indus; ce qui
+était chimérique autrefois deviendrait assez simple dans ce moment où
+l'Empereur reçoit fréquemment des lettres des sultans, non des lettres
+d'emphase et trompeuses, mais dans le véritable style de crainte contre
+la puissance des Russes, et portant une grande confiance dans la
+protection de l'empire français.
+
+«Vous devez publier que vous n'attendez que les firmans de la Porte pour
+passer sur le Danube et marcher à la rencontre des Russes. Il est
+très-utile que cela se redise dans le pays; cela intimidera les Russes,
+qui, soldats et officiers, craignent les armées françaises.
+
+«Telle est la situation des affaires.
+
+«Envoyez des officiers au général Sébastiani pour correspondre avec lui.
+L'éloignement de la Dalmatie à Varsovie est tel, que vous devez beaucoup
+prendre sur vous. Bien entendu que les détachements français ne
+s'éloigneraient jamais à plus de deux lieues au delà des frontières.
+
+«L'Empereur a ordonné au général Andréossi d'envoyer à Widdin un
+officier de son ambassade pour servir de correspondance intermédiaire
+avec Constantinople; mais cela n'empêche pas que vous aurez à envoyer
+de votre côté. Quand vous lirez cette lettre, il est vraisemblable que
+l'Empereur sera maître de Koenigsberg, de Grodno et de tout le cours du
+_Niémen_.
+
+«Il y a un fort près de Raguse qui paraît influer sur la défense de
+cette place, et il est possible que le général Sébastiani obtienne qu'il
+soit remis entre nos mains; écrivez-lui à cet égard.
+
+«Jusqu'à cette heure, nous paraissons toujours assez bien avec
+l'Autriche, qui paraît comprendre qu'elle a beaucoup à gagner avec la
+France et à perdre avec les Russes. Les Autrichiens craignent les
+Français, mais ils craignent aussi les Russes. Il paraît qu'ils ont vu
+de mauvais oeil l'envahissement de la Valachie et de la Moldavie.
+
+«Il est bon que des officiers français parcourent les différentes
+provinces de la Turquie. Ils feront connaître tout le bien que
+l'Empereur veut au Grand Seigneur; cela servira à exalter les têtes, et
+vous en obtiendrez des renseignements utiles et que vous nous
+transmettrez.
+
+«En deux mots, général, l'Empereur est aujourd'hui ami sincère de la
+Turquie, et ne désire que lui faire du bien; conduisez-vous donc en
+conséquence. L'Empereur regarde comme l'événement le plus heureux dans
+notre position celui de la déclaration de guerre des Turcs à la Russie;
+car déjà des recrues, destinées pour l'armée qui nous est opposée, ont
+été envoyées à celle de Michelson. Le Bosphore est aujourd'hui fermé.
+L'escadre de Corfou, par cela seul, cesse d'être redoutable. L'Empereur
+a un bon agent à Iéna; écrivez-lui. Sa Majesté remarque que vous ne
+vous entremettez pas assez dans les affaires des pachas de Bucharest,
+de Bosnie et de Scutari, avec lesquels vous devez fréquemment
+correspondre.»
+
+
+L'AMBASSADEUR DE FRANCE À MARMONT.
+
+ «Constantinople, le 28 janvier 1807.
+
+«Mon général, nous sommes au moment de voir arriver devant cette ville
+une escadre anglo-russe. Je ne pense pas que les Dardanelles offrent
+une résistance bien longue dans le mauvais état où se trouvent les
+fortifications qui en défendent l'entrée. C'est à présent que j'éprouve
+une vive affliction par le retard des officiers d'artillerie et du
+génie que vous avez la bonté d'expédier. S'ils m'étaient parvenus il y
+a un mois, nous aurions eu le temps de tout préparer aux Dardanelles et
+dans cette capitale, qui se trouve elle-même fortement menacée. Ses
+moyens de défense sont faibles, et l'entrée même du port, si aisée à
+défendre, offrirait, dans l'état actuel, peu de résistance. La flotte
+est fortement compromise; cependant le Divan a pris la résolution
+courageuse de la résistance, et a rejeté des propositions humiliantes
+qui lui ont été faites par l'Angleterre. Puisse cette noble fermeté
+être couronnée par d'heureux succès! La position naturelle de
+Constantinople est très-forte contre les forces navales. Ou fait à la
+hâte quelques ouvrages que l'ignorance de ceux qui les exécutent rend
+bien faibles. Cependant ils peuvent encore offrir aux projets des
+ennemis un obstacle assez grand pour rassurer cette population contre
+la première épouvante. Les Anglais, n'ayant point de forces de terre,
+ne peuvent point faire la conquête de Constantinople, dont la population
+s'élève à plus de huit cent mille âmes; mais ils peuvent compromettre le
+sort de l'escadre turque et des établissements maritimes. D'ailleurs,
+n'avons-nous pas à craindre aussi que les ministres, effrayés, ne cèdent
+enfin et ne se soumettent aux volontés des Russes et des Anglais. Je
+sais que la ruine de Constantinople n'entraînerait pas celle de
+l'empire, et que deux armées françaises, placées en Pologne et en
+Dalmatie, lui assurent l'existence et l'indépendance qui lui ont été
+promises par Sa Majesté. Mais la crainte peut fermer les yeux sur ces
+vérités. Je ferai pourtant tous mes efforts pour éclairer sur leurs
+véritables intérêts les ministres d'un État dont Sa Majesté veut la
+conservation et la prospérité.
+
+«Ali-Pacha, dont les forces sont assez considérables pour résister sur
+les côtes de l'Épire aux Russes et à leurs partisans, manque de boulets
+du calibre de douze et de seize, ainsi que de poudre. Je vous prie en
+grâce de faire tous vos efforts pour lui en envoyer le plus que vous
+pourrez, soit par terre, soit par mer, et même, s'il est possible, de
+lui expédier quelques officiers d'artillerie. Ce pacha, dont l'amitié
+pour la France ne s'est jamais démentie, mérite tout votre intérêt. Il
+est le seul boulevard à opposer aux Russes dans l'ancienne Grèce; son
+fils vient de recevoir le commandement de la Morée.
+
+«Je joins ici une copie du manifeste de la Sublime Porte contre la
+Russie; je vous adresse également un état des forces de terre de
+l'empire ottoman. Le nombre en est considérable; mais vous savez que ce
+ne sont point là des armées, mais des fractions de population qui
+s'arment. On ne saurait qu'applaudir à l'énergie que déploie en ce
+moment la Turquie, et j'espère que son alliance avec la France la fera
+sortir triomphante de cette lutte. Vous êtes appelé, mon général, à
+être son appui. En attendant que vous puissiez arriver avec les forces
+qui sont à votre disposition, cherchez à lui donner les secours partiels
+dont elle a besoin pour vous attendre.
+
+«Les événements se succèdent avec rapidité, et je pense que Sa Majesté
+prendra promptement des mesures capables de détruire les projets
+sinistres des Anglo-Russes. Je ne forme plus qu'un voeu: c'est celui de
+vous revoir bientôt et de recevoir un commandement dans votre armée, ne
+fût-ce que d'une compagnie de grenadiers; je le préférerais de beaucoup
+à mon ambassade, où je fais cependant tout ce que je peux pour bien
+servir l'Empereur, et où j'ai peut-être un peu réussi.
+
+«Vous avez sans doute appris la prise de Belgrade par les Serviens.
+Cette place s'est rendue faute de munitions de bouche. Je ne crois pas
+l'Autriche étrangère à cet événement. Je crois que le pacha d'Erzeroum
+et les princes des Abares attaquent dans ce moment Tiflis, la Géorgie
+et toute la chaîne du Caucase. Paswan-Oglou, Moustapha-Baïractar et
+Cassan-Pacha font assez bonne contenance sur le Danube, et même ont dû
+agir offensivement en Valachie. Les dernières nouvelles que nous en
+avons reçues portent que quarante mille hommes avaient déjà passé le
+Danube pour attaquer les Russes.
+
+«J'apprends dans ce moment qu'un accommodement a eu lieu entre les
+Serviens et la Sublime Porte. Les Serviens ont promis de rentrer dans
+leurs foyers, de rendre Belgrade et de livrer leur artillerie. Leurs
+députés partent dans trois jours avec cette espèce de convention. Vous
+connaissez, mon général, mon amitié et mon dévouement pour vous: ils ne
+se démentiront jamais.»
+
+
+LE GÉNÉRAL SÉBASTIANI À MARMONT.
+
+ «Constantinople, le 1er février 1807.
+
+«Mon général, M. Arbutnot a quitté brusquement Constantinople, et nous
+a laissé pour adieux la menace de revenir dans quinze jours nous réduire
+en poudre.--Il a emmené avec lui ses négociants, auxquels il n'a pas
+même laissé le temps de prendre leurs femmes et leurs
+enfants.--Aujourd'hui le Grand Seigneur m'a fait écrire pour vous
+demander vingt officiers d'artillerie et quatre du génie: c'est
+beaucoup, mais ils en ont grand besoin; et je vous prie d'en envoyer le
+plus que vous pourrez et le plus tôt possible.--Agréez mon dévouement
+et mon attachement.»
+
+
+SÉBASTIANI À MARMONT.
+
+ «Au palais du Divan, à Constantinople,
+ le 4 février 1807.
+
+«Monsieur le général, Sa Hautesse désire que vous lui envoyiez vingt
+officiers d'artillerie et quatre officiers du génie pour être employés
+à fortifier et défendre Constantinople, les Dardanelles, Smyrne,
+Salonique, le Bosphore et quelques parties de la Grèce. Le danger est
+pressant et réel. Je présume bien que vous n'avez pas vingt officiers
+d'artillerie disponibles pour cet envoi, mais des officiers d'état-major
+et d'infanterie, instruits, rempliront le même but. Le Grand Seigneur
+espère que vous lui prêterez ce secours, dont il a le plus pressant
+besoin. Il fait expédier deux Tartares et des ordres à tous les pachas
+pour faciliter l'arrivée de ces officiers. Il est inutile que je vous
+entretienne sur l'utilité dont ils pourront être: Votre Excellence le
+sent comme moi.»
+
+
+SÉBASTIANI À MARMONT.
+
+ «20 février 1807.
+
+«Mon général, neuf vaisseaux anglais ont déjà passé les Dardanelles; le
+reste de l'escadre suit. Le vent favorisant l'arrivée de la flotte
+anglaise à Constantinople, je m'attends à la voir paraître dans la nuit.
+Les Turcs ont résisté tant qu'ils ont pu. Vous sentez, mon général, que
+ma position est difficile. Je cherche au moins à faire tirer encore
+quelques coups de canon ici; il faut se défendre jusqu'à extinction de
+moyens.--Agréez tout mon attachement.
+
+«_P. S._ Je vous prie de faire passer cette lettre à M. de Talleyrand.»
+
+
+SÉBASTIANI À MARMONT.
+
+ «Constantinople, le 4 mars 1807.
+
+«Mon général, nous avons amusé les Anglais avec des négociations pendant
+tout le temps qui a été nécessaire pour mettre cette capitale en état de
+défense; mais, dès que les ouvrages ont été terminés, la Porte a
+signifié à l'amiral Duckworth qu'elle ne pouvait accéder à aucune de ses
+demandes, et qu'elle voyait sans crainte ses vaisseaux devant
+Constantinople. Pendant qu'on travaillait ici, on faisait porter aussi
+des troupes dans la presqu'île de Gallipoli, et M. Goutaillaux y était
+envoyé pour élever des batteries capables de rendre leur retour
+très-dangereux. L'amiral anglais l'a senti, et il a fait voile;
+j'apprends dans ce moment qu'il a jeté l'ancre à Nagara, mouillage situé
+dans le détroit des Dardanelles et à une lieue des Châteaux, en
+remontant vers Constantinople. Leclerc va partir pour s'y rendre: nous
+allons faire tous nos efforts pour chasser l'escadre anglaise et rendre
+le passage des Dardanelles insurmontable.
+
+«Le Grand Seigneur a fait à Sa Majesté la demande de cinq cents hommes
+en grande partie canonniers, destinés à la défense de cette capitale.
+Si vos instructions vous permettent de les faire partir sur-le-champ,
+je vous prie de ne pas y apporter le moindre retard. Vous sentez combien
+leur arrivée consolidera le système de réunion des deux cours, et
+combien elle donnera de sécurité au gouvernement turc, qui déploiera
+alors de grands moyens contre les Russes sur le Danube et en Géorgie.
+
+«Des ordres sont partis de la part de Sa Hautesse pour tous les pachas,
+afin de préparer les vivres nécessaires au passage de cette troupe, qui
+s'opérera par cinquante hommes par jour, afin qu'ils puissent voyager à
+cheval et arriver promptement ici: il leur sera fourni même des habits
+turcs, s'ils le veulent, pour leur voyage seulement, leurs officiers
+recevront toutes sortes de distinctions.
+
+«Sa Majesté l'Empereur a établi à Widdin M. Mériage, adjudant-commandant
+et secrétaire d'ambassade à Vienne; sa mission, comme vous devez le
+savoir, est d'établir une correspondance entre votre armée et la droite
+de la grande armée impériale, par la Servie. Je crois que vous êtes à la
+veille de cueillir des lauriers, vous sentez combien je le désire.
+
+«Les puissances barbaresques ont reçu ordre du Grand Seigneur
+d'inquiéter dans toute la Méditerranée le commerce anglais. Le pacha de
+Bagdad leur fermera Bassora et par conséquent le golfe Persique;
+j'espère que nous parviendrons à leur rendre dangereuse la navigation
+des côtes de l'Arabie.
+
+«Mon général, nous avons couru ici des dangers. Si l'amiral anglais, le
+lendemain ou le surlendemain de son arrivée, avait tenté l'entrée du
+port, nous ne pouvions lui opposer aucune résistance, et sa réussite
+était complète. Nous aurions reçu notre logement aux Sept-Tours. Cette
+perspective ne nous a point effrayés, et notre fermeté a été couronnée
+par un résultat heureux.
+
+«J'espère de vous donner bientôt des nouvelles qui vous feront plaisir.»
+
+
+SÉBASTIANI À MARMONT.
+
+ «Constantinople, le 31 mars 1807.
+
+«Mon général, la Porte consent au passage des troupes, et j'en ai rendu
+compte au ministre des relations extérieures depuis quinze jours: la
+seule différence qu'il y aura dans l'arrangement de cette affaire, c'est
+que la Sublime Porte désire que la demande du passage des troupes lui
+soit faite par Sa Majesté, et qu'elle craint trop l'opinion de ses
+peuples pour la faire elle-même. Du reste, des ordres ont été donnés
+pour la formation des magasins de vivres, et j'ai mis tant de soins et
+de célérité dans cette négociation, que ma réponse pour le ministre est
+partie trois jours après l'arrivée du courrier qui m'avait été expédié
+pour cet objet. Si les pouvoirs nécessaires pour cette stipulation
+m'avaient été envoyés, tout serait déjà terminé: j'ai mandé au ministre
+qu'il pouvait m'envoyer un traité rédigé sur cette affaire, et que
+j'espérais qu'il ne souffrirait aucune difficulté. Le gouvernement
+ottoman se trouve aujourd'hui dans une position à désirer plus que
+jamais votre appui sur le Danube. La prise de l'île de Ténédos par les
+Russes et les mouvements des Serviens, qui paraissent vouloir se joindre
+à l'armée de Michelson, donnent à la Porte les plus vives inquiétudes.
+Je viens d'expédier un courrier à M. le prince de Bénévent, pour lui
+faire connaître la position actuelle de cet empire et le besoin qu'il a
+d'être secouru promptement. Au reste, ici tout est arrangé pour votre
+entrée, et tout dépend maintenant de notre cour, dont j'attends les
+ordres avec impatience. J'ai demandé, mon général, à être appelé à votre
+armée pour y commander une division; je vous prie d'appuyer ma demande:
+vous connaissez mon dévouement pour vous; comptez sur mon zèle à faire
+tout ce qui peut vous être agréable: mes sentiments pour votre personne
+sont inaltérables.
+
+«_P. S._ Je vous enverrai Leclerc aussitôt que j'aurai reçu les pouvoirs
+nécessaires pour terminer l'affaire de l'entrée de vos troupes. Les
+pachas de Bosnie et de Scutari ont reçu ordre de vous seconder de tous
+leurs moyens, et même de se réunir à vous pour combattre les
+Monténégrins et Cattaro.
+
+«J'ai été fort content de votre docteur drogman: il s'est conduit avec
+esprit et intelligence.»
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL À MARMONT.
+
+ «Finkenstein, le 3 avril 1807.
+
+«Je m'empresse de vous faire connaître, général, qu'une dépêche du 3
+mars de Constantinople arrive à l'instant. L'Empereur reçoit la nouvelle
+officielle que les Anglais ont été obligés d'évacuer le Bosphore, et
+qu'en six jours de temps cinq cents pièces de canon ont été mises en
+batterie devant le sérail. Un grand nombre de troupes s'est porté au
+détroit que les Anglais ont repassé; mais une escadre turque, supérieure
+en nombre, s'est mise à leur poursuite, ce qui est une mauvaise
+opération que le général Sébastiani ni le Grand Seigneur même n'ont pu
+empêcher, tant est grande l'effervescence du peuple à Constantinople.
+Dans cette situation des choses, le Sultan a demandé cinq cents
+canonniers français: le général Sébastiani a dû vous écrire et le firman
+doit vous être arrivé. L'ordre de l'Empereur, général, est que
+sur-le-champ vous fassiez partir tout ce qui vous reste d'officiers
+d'artillerie et d'officiers du génie, avec un corps de six cents hommes
+d'artillerie, sapeurs et ouvriers, bien complet, pour se rendre à
+Constantinople: une partie de ce corps pourrait partir de Raguse.
+
+«Par votre dernier état de situation, vous avez quatre compagnies
+d'artillerie du 2e régiment, une du 8e régiment, deux compagnies de
+sapeurs, ainsi que cinquante ouvriers.
+
+«L'intention de Sa Majesté est que, sur ces cinquante ouvriers, vous en
+fassiez partir vingt-cinq; que vous fassiez partir les deux compagnies
+de sapeurs, qui feront environ cent soixante-dix hommes. Vous ferez
+partir de Raguse une compagnie du 2e régiment, complétée à cent vingt
+hommes, en choisissant dans l'infanterie des hommes beaux et forts. Vous
+ferez partir une compagnie d'artillerie de la Dalmatie, que vous ferez
+également compléter à cent vingt hommes, de la même manière que
+ci-dessus. Vous ferez partir deux compagnies d'artillerie italienne, que
+vous ferez compléter chacune à cent hommes par les troupes italiennes,
+en choisissant des hommes forts et beaux. Ces quatre compagnies
+formeront donc quatre cent quarante hommes, qui, joints aux cent
+soixante-dix sapeurs ou ouvriers, feront les six cents demandés par le
+Grand Seigneur.
+
+«Vous y joindrez une douzaine d'officiers d'artillerie et de génie,
+Français et Italiens, ayant soin que, parmi les officiers d'ouvriers,
+il y en ait un habile, et de bons artificiers. Vous ferez armer de bons
+fusils et vous ferez bien équiper tous ces hommes. Vous ferez partir
+avec eux pour trois mois de solde, et plus si vous avez de l'argent.
+Vous ferez donner à chaque homme trois paires de souliers. Il est à
+désirer que les ouvriers emportent avec eux les outils les plus
+précieux, qu'on ne trouverait pas à Constantinople. Les officiers du
+génie et d'artillerie auront l'attention d'emporter, autant qu'ils
+pourront, les livres qui pourraient leur être utiles suivant les
+circonstances.
+
+«Vous ferez connaître à la Porte que, si elle veut d'autres troupes,
+vous lui en enverrez sur sa demande directe. Effectivement, général,
+l'Empereur vous autorise à envoyer jusqu'à la concurrence de quatre à
+cinq mille hommes, ainsi qu'à les mettre en mouvement et à les faire
+passer sans ordre ultérieur de Sa Majesté. Mais cependant, pour cela, il
+faut que vous ayez une réquisition fort en règle signée du général
+Sébastiani, et que le pacha sur le territoire duquel vous ferez passer
+ces troupes ait un firman bien en règle de la Porte.
+
+«Il vous restera en Dalmatie, ainsi qu'à Raguse, assez d'artillerie.
+Vous ferez compléter les compagnies qui vous resteront à cent vingt
+hommes, en prenant des hommes dans l'infanterie. Je donne d'ailleurs
+des ordres pour que le vice-roi d'Italie fasse passer sur-le-champ en
+Dalmatie douze officiers d'artillerie et douze officiers du génie. Ainsi
+n'épargnez pas les officiers du génie et d'artillerie pour les envoyer à
+Constantinople, où il ne saurait trop y en avoir: avec la direction de
+nos officiers, tous les soldats français sont artilleurs.
+
+«Si vous avez de l'argent, général, l'Empereur ordonne que vous fassiez
+passer, par les troupes que vous envoyez à Constantinople, deux cent
+mille francs en or au général Sébastiani, qui seront employés aux
+besoins des troupes, l'intention de Sa Majesté n'étant point qu'elles
+soient, en aucune manière, à charge à la Porte. Si vous n'avez pas
+d'argent, faites-le-moi connaître, afin que je prenne des mesures en
+conséquence.
+
+«L'intention de l'Empereur est, général, que tout ce que je viens de
+vous ordonner parte vingt-quatre heures après la réception des ordres.
+
+«Vous pouvez envoyer trois à quatre officiers d'état-major si vous en
+avez que vous croyiez pouvoir être utiles dans ce pays. Si vous aviez
+un bon général de brigade qui désirerait aller à Constantinople,
+envoyez-le avec les six cents hommes.
+
+«J'observe que, sur le dernier état de situation de votre armée, vous
+avez plus d'officiers d'artillerie, du génie et d'état-major qu'il ne
+vous en faut. Vous pouvez donc envoyer, si vous le jugez convenable,
+tout ce qui n'est point strictement nécessaire. À quoi vous servent
+cinq colonels ou chefs de bataillon? Un à Raguse et un en Dalmatie vous
+suffisent.»
+
+
+LE PRINCE EUGÈNE À MARMONT.
+
+ «Milan, le 24 mai 1807.
+
+«J'ai soumis à Sa Majesté, monsieur le général Marmont, les projets que
+m'avait adressés le général Poitevin pour les travaux à faire cette
+année aux fortifications de la Dalmatie. Sa Majesté ne veut et ne
+connaît en Dalmatie d'autre place forte que Zara. Je fais connaître au
+général Poitevin les ordres de l'Empereur à cet égard, et je m'empresse
+de vous en prévenir.
+
+«Je vois avec beaucoup de peine, monsieur le général Marmont, que le
+décret de Sa Majesté pour la formation d'une légion dalmate ne s'exécute
+pas. Il n'y a encore que trente-sept à trente-huit hommes, y compris les
+officiers que j'ai nommés, tandis que cette légion devrait être portée à
+quatre mille hommes. Vous devez sentir de quelle importance il serait,
+dans les circonstances actuelles, que ce décret de Sa Majesté reçût son
+exécution. Si les troupes françaises qui sont en Dalmatie venaient à
+partir pour une expédition, cette légion seule pourrait vous fournir du
+monde pour garder vos places et votre littoral. Veuillez bien, je vous
+prie, vous occuper des moyens qui pourraient faciliter la levée de cette
+légion, vous en entendre avec le provéditeur, et me faire connaître
+quels sont les obstacles qui s'y opposent. Il est vraiment ridicule que,
+dans un pays où les Autrichiens ne se gênaient pas pour faire marcher
+les hommes à coups de bâton, nous ne puissions rien obtenir par les
+mesures les plus douces, et, pour ainsi dire, par des politesses. Quoi
+qu'il en soit, Sa Majesté a ordonné la formation de cette légion; elle y
+compte, et il est important qu'elle se forme. Mettez-y donc, je vous
+prie, tous vos soins et tout votre intérêt. Je saisis avec bien du
+plaisir cette occasion de vous renouveler l'assurance de mes sentiments;
+et sur ce, monsieur le général Marmont, je prie Dieu qu'il vous ait en
+sa sainte garde.»
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL À MARMONT.
+
+ «Tilsitt, le 8 juillet 1807.
+
+«Je vous expédie un courrier, général, pour vous faire connaître que la
+paix est faite entre la France et la Russie, et que cette dernière
+puissance va remettre en notre pouvoir Cattaro. Vous devez, en
+conséquence, faire vos dispositions pour prendre possession de cette
+place aussitôt que les ordres seront parvenus. Vous ne devez pas,
+général, attaquer les Monténégrins, mais, au contraire, tâcher d'avoir
+avec eux des intelligences et de les ramener à nous pour les ranger
+sous la protection de l'Empereur; mais vous sentez que cette démarche
+doit être faite avec toute la dextérité convenable.
+
+«Aussitôt que le mois d'août sera passé, c'est-à-dire les chaleurs, les
+ordres sont envoyés pour que les troisièmes bataillons des régiments de
+votre armée complètent ceux que vous avez en Dalmatie, de manière à
+porter chaque compagnie à cent quarante hommes et chaque bataillon à
+douze cent soixante.
+
+«Raguse doit définitivement rester réunie à la Dalmatie; vous devez
+donc faire continuer les fortifications et les mettre dans le meilleur
+état.
+
+«Occupez-vous essentiellement à obtenir des renseignements, soit par des
+officiers que vous enverrez, soit de toute autre manière, que vous
+enverrez directement à l'Empereur, pour lui faire connaître, par des
+officiers sûrs:
+
+«1° Géographiquement et administrativement, ce que vous pourrez obtenir
+sur la Bosnie, la Macédoine, la Thrace, l'Albanie et la Grèce?
+
+«2° Quelle population turque, quelle population grecque? Quelles
+ressources ces pays offriraient en habillements, vivres, argent, pour
+une puissance européenne qui posséderait ce pays? Enfin quel revenu on
+pourrait tirer de suite, au moment de l'occupation, car les rêves des
+améliorations sont sans base?
+
+«Le second mémoire sera un mémoire militaire.
+
+«Si deux armées européennes entraient à la fois, une par Cattaro et la
+Dalmatie, dans la Bosnie, l'autre par Corfou, dans la Grèce, quelle
+devrait être la force de toute arme pour être sûr de la réussite? Quelle
+espèce d'arme est la plus avantageuse? Comment passerait l'artillerie?
+Comment pourrait-on la remonter? Comment se recruterait-on? Quel serait
+le meilleur temps pour agir? Tout ceci, général, ne doit être regardé
+que comme calcul hypothétique. Tous ces rapports doivent être envoyés
+par des hommes de confiance qui puissent arriver à bon port. Faites
+connaître aux Russes que la paix est faite, et envoyez-leur des
+ampliations de la notice ci-incluse. Faite tenir très-secrète la prise
+de possession des forteresses; faites seulement dire aux croisières
+russes que vous leur donnerez tous les secours qu'elles demanderont.
+
+«La Russie a accepté la médiation de la France pour faire sa paix avec
+la Porte. Tenez-vous toujours dans la meilleure amitié avec le pacha de
+Bosnie, auquel vous ferez part de ce qui se passe; mais néanmoins vous
+resterez dans une situation plus froide et plus circonspecte que
+ci-devant. Envoyez des officiers; faites tout ce qui sera possible pour
+bien connaître le pays.»
+
+
+LE GÉNÉRAL LAURISTON À MARMONT.
+
+ «Raguse, le 10 août 1807.
+
+«Général, la prise de possession des bouches de Cattaro a été faite ce
+matin à six heures; la forteresse Spagnola nous a été remise, elle est
+en notre pouvoir, le pavillon français flotte sur ses remparts. La ville
+de Castelnovo, celle de Cattaro, et, Budua, ne nous seront remises que
+le 12, parce qu'il faut déblayer beaucoup de magasins que les Russes
+emportent, et beaucoup qu'ils nous laissent et qui étaient déposés dans
+les casernes.
+
+«Il paraît que l'évêque de Monténégro est disposé à rester tranquille
+et à vivre en bonne intelligence avec nous. Nous verrons lorsque nous
+serons à Cattaro, parce que ce sont les Monténégrins qui approvisionnent
+la ville en légumes, bois.
+
+«M. Baratinsky, commandant russe, m'a encore prié de vous demander la
+grâce des Dalmates qui demandent à se soumettre, et spécialement du
+supérieur de la maison d'éducation illyrique à Almissa. Je ne conçois
+pas le motif de la désertion de ce dernier, qui m'avait paru, dans le
+temps de mes tournées, un homme tranquille.
+
+«J'aurai l'honneur de vous écrire ces jours-ci, je me servirai de petits
+bâtiments lorsqu'il n'y aura rien de signalé.
+
+«Je crois, général, qu'il serait bon d'établir à Raguse-Vieux une
+compagnie de voltigeurs qui aurait un poste intermédiaire à Glinta; l'on
+pourrait correspondre alors avec trois ou quatre hommes marchant
+ensemble.»
+
+
+LE PRINCE EUGÈNE À MARMONT.
+
+ «Milan, le 27 décembre 1807.
+
+«Sa Majesté, au moment de son départ, monsieur le général en chef
+Marmont, m'a chargé de vous écrire pour vous recommander d'avoir
+continuellement les yeux sur Corfou. Sa Majesté présume que les Anglais
+peuvent avoir des projets sur cette île; elle vous charge
+particulièrement de correspondre le plus souvent possible avec le
+général César Berthier, afin d'être parfaitement au courant de tout ce
+qui pourrait être tenté contre cette possession. Vous sonderez les
+dispositions d'Ali-Pacha à notre égard; mais, comme on doit peu se fier
+à lui, Sa Majesté veut que vous envoyiez un courrier au général
+Sébastiani à Constantinople, afin d'obtenir de la Porte l'ordre précis
+à Ali-Pacha d'accorder le passage de vos troupes, dans le cas où elles
+seraient nécessaires pour secourir cet établissement important.»
+
+
+
+
+LIVRE ONZIÈME
+
+1808-1809
+
+Sommaire.--Retour à Raguse.--Renversement de la république de
+Raguse.--Moeurs intimes de la noblesse.--Craintes de l'Empereur sur
+Corfou.--Les franciscains.--De la vraie force.--Le père gardien.--Le
+protectorat.--Jalousie du vice-roi.--Secours à Hadgi-Bey.--Révolution
+de Constantinople.--Intrigues à Pastrovicchio.--Instructions de
+l'Empereur.--Composition de l'armée autrichienne: vingt-cinq mille
+hommes et vingt-quatre pièces.--Diversion opportune.--Le duc de Raguse
+commence les hostilités.--La Zermagna.--L'ennemi poussé sur
+Obrovatz.--La bataille de Sicile perdue par le vice-roi.--Quartier
+général à Benkovatz.--L'archiduc Jean, enhardi, écrit témérairement au
+duc de Raguse de capituler.--Succès de la grande armée à Ratisbonne, et
+marche de Napoléon sur Vienne.--Le vice-roi reprend l'offensive.--Le
+duc de Raguse rentre en opération.--Clausel dirigé sur le mont
+Kitta.--Combat de Gradshatz.--Le duc de Raguse est blessé.--Arrivée
+devant Gospich.--Le duc de Raguse attaque.--L'ennemi, vaincu, bat en
+retraite.--Les journées de Gospich sont les mêmes que celles d'Essling:
+21 et 22 mai.--L'ennemi est battu à Ottochatz.--L'archiduc va rejoindre
+Giulay.--Résumé de cette partie de campagne.
+
+
+Au commencement de l'année 1808, j'allai à Raguse, pour y faire une
+inspection; les circonstances m'obligèrent de changer l'ordre établi
+dans ce pays et d'en détruire le gouvernement.
+
+Cette petite république s'était mise sous la protection des Turcs,
+auxquels elle reconnaissait une espèce de suzeraineté. Orcan, second
+empereur des Turcs au quatorzième siècle, leur accorda la patente qu'ils
+sollicitèrent de lui. Il l'a signée, en apposant au bas sa main trempée
+dans l'encre. Par suite de cette protection, les Ragusais avaient cédé
+au Grand Seigneur une double lisière de terre pour les séparer de la
+Dalmatie et des bouches de Cattaro, et ne pas être en contact avec les
+Vénitiens.
+
+La population de l'État de Raguse ne s'élevait pas au delà de
+trente-cinq mille âmes, et son territoire se composait d'une langue de
+terre allant des bouches de Cattaro à la Dalmatie, et de quelques îles.
+Un corps de noblesse, dont l'ancienneté dépasse de beaucoup celle des
+plus vieilles maisons de l'Europe, possédait la souveraineté de temps
+immémorial. Plusieurs familles font remonter, avec les droits les plus
+évidents, leur origine au huitième siècle: elles sont contemporaines de
+Charlemagne; leur filiation est bien établie; dès ce même temps, elles
+étaient riches et puissantes. Telle est la famille Gozze, dont
+l'ancêtre, lorsqu'il vint s'établir à Raguse et fut admis au partage de
+la souveraineté, était un seigneur bosniaque très-riche en bestiaux. On
+conçoit l'orgueil de cette aristocratie.
+
+L'organisation politique, en rapport sur plusieurs points avec le
+gouvernement vénitien, consacrait un grand conseil où tous les nobles,
+âgés de vingt et un ans, étaient admis; ce conseil décidait de toutes
+les grandes affaires; un conseil de dix formait le gouvernement avec le
+recteur. Celui-ci demeurait au palais, jouissait des honneurs du
+gouvernement, recevait les étrangers, etc.; mais il changeait tous les
+mois. La simplicité du chef de la république eût pu nuire à sa dignité;
+aussi ne pouvait-il jamais sortir du palais pendant le jour, excepté
+pour les processions solennelles, où il était revêtu de tous les
+attributs de son pouvoir.
+
+La bourgeoisie de Raguse, recommandable par ses moeurs et son
+instruction, se composait presque entièrement de capitaines de commerce
+ou d'hommes retirés des affaires. Les nobles ragusais ne naviguaient
+pas; mais ils avaient tous des intérêts dans les bâtiments de commerce.
+Les tribunaux étaient choisis, pour un temps fixe, parmi les nobles,
+ainsi que les délégués des administrations des différents districts.
+
+Les habitants de la campagne, attachés à la glèbe, dépendaient des
+nobles auxquels les villages appartenaient. Jamais on n'a vu un pays
+plus heureux, plus prospère par une louable industrie, une sage économie
+et une aisance bien entendue. Chacun avait sa propre maison et n'était
+pas réduit à loger chez un autre; maison petite, mais propre, meublée
+convenablement avec des meubles achetés en France ou en Angleterre.
+Chaque famille avait aussi sa maison de campagne, soit à Gravosa, soit
+au val d'Ombla, à Malfi ou à Breno. Quelques familles riches en avaient
+eux qu'elles habitaient suivant les saisons.
+
+Ce territoire, si borné, était cultivé admirablement. Pas un pouce de
+terre n'était négligé. Pour en augmenter la surface, on bâtissait des
+terrasses partout où cela était possible. Les moeurs étaient très-douces
+dans toutes les classes, chez les paysans heureux et laborieux, chez les
+bourgeois qui avaient beaucoup voyagé et où il y avait de l'aisance, et
+chez les nobles dont l'éducation était faite ordinairement à Sienne, à
+Bologne, ou dans quelque autre ville de l'Italie, d'où ils rapportaient
+dans leur patrie des moeurs polies et beaucoup d'instruction. L'habitude
+d'une situation élevée et du pouvoir leur donnait le ton et les manières
+des plus grandes villes et des gens les plus considérables de nos pays.
+Les femmes y participaient tellement, que les dames de Raguse auraient
+pu être comparées et confondues avec les plus grandes dames de Milan et
+de Bologne. Des savants, illustres comme le père Boscovich, des
+littérateurs d'un ordre distingué, et de mon temps l'abbé Zamagna,
+faisaient l'ornement et les délices de cette ville. Le véritable
+territoire des Ragusais était la mer; un pavillon neutre leur donnait le
+moyen de l'exploiter avec beaucoup d'industrie et de bénéfices.
+
+Cette petite population entretenait deux cent soixante-quinze bâtiments,
+qui tous faisaient la grande navigation et allaient dans tous les ports
+de l'Europe, quelquefois aux Antilles, et dans l'Inde.
+
+C'est cette heureuse population à laquelle nous sommes venus enlever
+brusquement la paix et la prospérité. Sa douceur était telle, qu'ayant
+été traitée avec équité et désintéressement par les délégués d'un
+pouvoir oppresseur, elle n'en a jamais voulu aux individus qui ont été
+involontairement les agents de leur infortune: c'est tout au plus s'ils
+en voulaient à l'auteur de leurs maux. Je parle de la population en
+masse; car, pour le corps de la noblesse, si elle n'en voulait pas aux
+généraux, elle savait bien quels sentiments elle devait à l'Empereur.
+
+J'ajouterai un mot sur les moeurs intérieures. La noblesse se divisait
+en deux fractions, toutes les deux égales en droits, mais non en
+considération. Les dénominations de Salamanquais et Sorbonnais, servant
+à les distinguer, datent probablement de l'époque des guerres entre
+François Ier et Charles V, et dépendaient sans doute du lieu où on avait
+étudié, et du souverain qu'on servait. Les premiers, plus considérés et
+en général plus riches, passaient pour très-intègres: dans leurs
+fonctions de juges, ils étaient incorruptibles. On accusait les autres
+de vénalité, et le plus grand nombre était fort pauvre. Il est
+impossible d'exprimer le mépris des Salamanquais pour les Sorbonnais.
+Égaux en droits, votant dans la même salle, sur les mêmes questions, ils
+ne se saluaient pas dans la rue. Un Salamanquais épousant une
+Sorbonnaise devenait lui-même Sorbonnais, à plus forte raison ses
+enfants; et tous étaient reniés par leur famille. En 1666, le grand
+conseil était assemblé dans le palais quand un tremblement de terre le
+fit crouler: beaucoup de familles furent éteintes. Le corps de la
+noblesse fut recruté par des bourgeois, et les nouveaux nobles furent
+réputés Sorbonnais.
+
+En général, les nobles étaient fiers et durs envers les bourgeois,
+particulièrement les Sorbonnais; et les bourgeois eux-mêmes, à l'exemple
+des nobles, se divisaient en deux confréries, celle de Saint-Antoine, et
+celle de Saint-Lazare. La première traitait l'autre avec dédain, tant
+les amours-propres sont ingénieux à créer des distinctions dans le but
+d'humilier autrui.
+
+Avec cette exaltation des amours-propres, les malheurs causés par notre
+présence furent sentis moins vivement, parce que cette même présence
+confondait beaucoup les nuances, objet de désespoir pour le plus grand
+nombre.
+
+J'avais montré beaucoup d'égards aux chefs du pays, à tout ce qu'il y
+avait de gens distingués et remarquables; mais je ne pouvais pas leur
+rendre ce qu'ils avaient perdu. Ils s'agitèrent, dans la mesure de leurs
+forces, cherchèrent partout, à Vienne, à Pétersbourg, à Constantinople,
+des appuis. Lors de la paix de Tilsitt, ils crurent leur conservation
+stipulée, et les paroles les plus indiscrètes des nobles amenèrent des
+projets de réaction et de vengeance contre les amis des Français. On fit
+circuler une liste de cinquante-quatre familles destinées à être
+bannies. Cette découverte m'inspira de l'indignation, et je la témoignai
+hautement. Les sénateurs, effrayés, désavouèrent la liste, mais n'en
+continuèrent pas moins leurs intrigues, seulement avec plus de prudence
+et de mystère. Ils s'adressèrent au pacha de Bosnie, et lui envoyèrent
+des cadeaux pour le décider à agir dans leur intérêt auprès du Grand
+Seigneur. Le pacha garda les cadeaux, se moqua d'eux, et m'informa de
+leur démarche.
+
+Un ordre de l'Empereur, transmis par le vice-roi, avait prescrit aux
+bâtiments ragusais de prendre le pavillon du royaume d'Italie. Cette
+mesure, exécutée à Constantinople par ordre de l'ambassade de France,
+fut ordonnée à Raguse par une proclamation affichée. Le gouvernement
+fit arracher les affiches. Il y eut alors lutte ouverte entre nous et
+ce gouvernement, et il fallut se résoudre à le détruire; un arrêté
+suffit pour cela. Je défendis aux sénateurs de s'assembler, et j'établis
+des autorités nouvelles. Je fis choix d'un homme capable pour diriger
+l'administration du pays; je constituai un tribunal, des juges de paix,
+tous les pouvoirs indispensables, et, en même temps, j'organisai les
+rouages administratifs les moins dispendieux possible; je m'occupai de
+beaucoup de choses utiles, et des écoles spécialement. Enfin je pris
+possession des archives et du palais.
+
+Je donnai beaucoup de fêtes aux dames de Raguse; on s'habitua à ce
+nouvel ordre de choses comme on s'habitue à tout; et, après un séjour
+de quelques mois, je rentrai à Zara.
+
+À cette époque, l'Empereur eut la crainte de voir les Anglais faire le
+siége de Corfou, et je reçus l'ordre de me préparer à aller, dans ce
+cas, à son secours. À cet effet, je me mis en rapport avec tous les
+pachas de l'Albanie; j'arrêtai un projet d'opérations, et préparai
+quelques moyens. Heureusement les craintes ne se réalisèrent pas. Les
+Anglais, maîtres de la mer, la longueur de la route, la nature des
+chemins et la nécessité de passer toujours d'un bassin dans un autre,
+auraient rendu l'opération très-difficile, et la marche longue et
+pénible. Tout se borna à l'envoi d'un convoi de poudre et de quelques
+officiers, et cet envoi fut l'occasion d'un événement malheureux,
+L'adjudant-commandant Bailleul et trois officiers avaient voyagé
+jusqu'à Antivari fort paisiblement. Arrivés dans cette ville, des Turcs
+leur cherchèrent querelle et les massacrèrent. Je demandai la tête des
+coupables, et le pacha de Scutari prit l'engagement de les livrer; mais
+il n'en fit rien. Je réclamai le passage pour un bataillon italien;
+mais, après une réponse évasive, un refus formel fut donné, par suite,
+dit le pacha, des ordres du Grand Seigneur. Ainsi nous dûmes renoncer à
+rien envoyer par terre. Des envois de poudre eurent lieu par mer.
+Quelques-uns parvinrent; d'autres furent pris.
+
+J'avais été à même de remarquer la grande influence des franciscains en
+Dalmatie. Ces moines, fort éclairés, et infiniment supérieur sous tous
+les rapports au reste du clergé de la province, habitent onze couvents.
+Charitables, zélés dans l'exercice de leurs devoirs, ils desservent un
+grand nombre de cures. Rien n'était plus utile que de les gagner; car
+les avoir pour amis, c'était donner au gouvernement toute la force
+morale qui leur était propre. Découvrir où est la force dans un pays et
+la séduire, voilà, pour des conquérants, ce qui constitue l'art de
+gouverner sans tyrannie. La force ne se déplace pas à volonté: elle
+existe parce qu'elle existe; elle change de mains suivant les temps,
+suivant les siècles, mais surtout suivant la manière dont les lumières
+et les richesses sont réparties; car ce sont les deux éléments qui la
+constituent.
+
+Je fis donc ma cour aux moines franciscains. Je ne voyageais jamais
+sans aller loger de préférence chez eux quand un de leurs couvents était
+à portée. J'y trouvais mon compte de toutes les manières, car j'étais
+toujours reçu avec empressement. Les moines, malgré leur humilité
+apparente, ne manquent pas d'orgueil et sont très-sensibles aux égards
+des dépositaires de l'autorité. Plusieurs d'entre eux étaient
+remarquables par leur esprit et leur courage. Le père..., gardien du
+couvent de Signe, fit à cette époque une action digne d'admiration, et
+qui honore son caractère et sa foi.
+
+La Dalmatie est sujette aux tremblements de terre, et ces accidents ont
+causé quelquefois de grands désastres. Le bourg de Signe en porte encore
+les traces. Un tremblement de terre a détruit ses fortifications, et
+leurs débris amoncelés en perpétuent le souvenir. À l'époque dont je
+parle, le père gardien de Signe prêchait dans l'église de son couvent,
+où toute la population s'était rassemblée. Tout à coup une secousse se
+fait sentir. Tout le monde s'empresse de se lever pour fuir. Le
+prédicateur, sans s'émouvoir, et d'une voix de tonnerre, s'écrie:
+«Impies que vous êtes, vous tremblez, et vous êtes dans la maison de
+Dieu!» Chacun se rassit, et le prédicateur continua son sermon. Un
+semblable trait a manqué à la gloire de Bossuet.--Peu après, je le fis
+nommer provincial de son ordre.
+
+Du temps du gouvernement vénitien, les moines étaient dans l'usage de
+choisir un protecteur qu'ils prenaient toujours parmi les nobles
+vénitiens. Devenu leur patron, c'était lui qui faisait valoir leurs
+réclamations, et, pour prix de cette protection, ils priaient pour lui.
+Me trouvant si bienveillant pour eux, ils m'offrirent cette dignité. Je
+l'acceptai avec empressement. Je donnai à chacun de leurs couvents un
+portrait de l'Empereur; mon nom fut prononcé chaque jour dans leurs
+prières, et ils me délivrèrent une pancarte qui, en consacrant cette
+dignité en ma personne, me donne le droit de mourir dans les habits de
+l'ordre de Saint-François. Je ne crois pas que j'userai de ce privilége;
+mais un autre avantage plus réel et plus actuel en résulta pour moi. Du
+jour où je fus protecteur des franciscains, j'eus, par cela même, plus
+d'autorité sur l'esprit des paysans dalmates que par le commandement
+dont j'étais investi et le nombre de mes soldats.
+
+Cette nomination, dont chacun peut juger le motif et l'esprit,
+mécontenta le vice-roi d'Italie, qui la regarda comme une usurpation du
+pouvoir. Le vice-roi prit le nom de l'Empereur pour m'exprimer son
+mécontentement. La _Gazette de Milan_ publia un article assez
+désagréable pour moi, ou il était dit que l'Empereur seul, restaurateur
+du culte, était protecteur de la religion. Je n'étais pas le protecteur
+de la religion; j'étais le protecteur de quelques pauvres moines,
+réclamant un appui auprès du souverain, ou plutôt auprès de
+l'administration. Je laissai passer l'orage; je conservai ma dignité,
+si singulièrement jalousée, et je continuai à profiter du bien qui en
+résultait pour le gouvernement et le pays.
+
+Il était toujours question d'opérations en Turquie; quelques symptômes
+autorisaient encore des espérances. Cependant, la situation de l'Espagne
+prenant trop de gravité, on ne pouvait sérieusement penser à
+entreprendre une conquête qui pourrait entraîner plus tard d'autres
+guerres. Mon séjour se prolongerait donc probablement en Dalmatie.
+
+Afin de rendre supportable la carrière agitée et errante que j'ai menée,
+j'ai toujours eu pour principe de m'arranger dans chaque circonstance
+comme si je devais passer ma vie dans la situation présente. Cette
+habitude m'a toujours procuré des jouissances, du bien-être, et m'a
+préservé de l'ennui. À l'époque dont je parle, j'imaginai de consacrer
+ma vie à un travail d'étude régulier et journalier.
+
+J'avais constamment avec moi une bibliothèque choisie de six cents
+volumes; dans les moments de repos, au milieu de mes campagnes, ces
+livres étaient mes délices et ceux des officiers qui m'entouraient. Je
+recommençai l'étude de l'histoire, et je lus avec plus de méthode et
+plus de fruit qu'autrefois.
+
+Un abbé romain, appelé Zelli, homme d'une grande instruction et d'un
+esprit très-remarquable, occupait un poste dans l'instruction publique.
+Je me liai intimement avec lui, et il me fit un cours complet de chimie.
+Cette science a souvent absorbé mes loisirs, et c'est lui véritablement
+qui me l'a apprise. Je fis aussi un cours complet d'anatomie. Mon
+chirurgien en chef, Fabre, homme d'un grand talent, qui plus tard m'a
+sauvé la vie peut-être, mais au moins le bras, voulut bien s'en charger
+ Enfin une année entière, sauf quelques absences, consacrée à une étude
+ de dix heures par jour, a contribué puissamment au peu que je sais.
+
+L'Empereur, à cette époque, attachait beaucoup de prix à obtenir la
+soumission des Monténégrins. Nous étions en état de paix et de bonne
+intelligence, mais ils n'avaient pas renoncé à leur indépendance.
+L'Empereur, il est vrai, ne leur demandait pas de devenir sujets comme
+les Dalmates, mais il voulait d'eux un acte qui leur fît réclamer sa
+protection. Cette question délicate, entamée plusieurs fois avec le
+vladika, n'aboutit jamais à un succès complet. Il donnait des
+espérances, mais ne finissait rien. Il lui fallait du temps, disait-il,
+pour préparer les esprits; il répondait toujours que, si l'Empereur
+faisait la guerre aux Turcs, il pouvait compter sur toute la population
+du Monténégro. Enfin il consulta l'assemblée; l'avis fut d'attendre la
+réponse aux demandes faites à leur égard à Saint-Pétersbourg. J'envoyai
+un consul pour résider auprès des Monténégrins; je choisis un officier
+de la légion dalmate appelé Tomich, homme très-intelligent. Mais
+l'archevêque, tout en l'accueillant avec égards, s'opposa à ce que sa
+résidence habituelle fût dans le Monténégro, il me demanda de fixer sa
+demeure à Cattaro; il viendrait le trouver dans son couvent de Czettin
+toutes les fois qu'il aurait quelque chose à traiter. Après avoir
+prodigué ses protestations et dit même qu'il priait pour l'empereur
+Napoléon et son armée de Dalmatie, il me laissa entrevoir sa répugnance
+à l'acte qu'on réclamait. Indépendamment des rapports de religion, des
+habitudes anciennes existant entre lui et la Russie, des bienfaits qu'il
+en avait reçus, de ceux qu'il pouvait espérer encore, il convenait mieux
+à sa politique d'avoir pour protecteur un souverain dont les États
+étaient à trois cents lieues de lui qu'un souverain dont les possessions
+étaient contiguës avec son territoire. Dans une position comme la
+sienne, on veut un appui, un bienfaiteur, un patron, le chef d'un
+système, mais on ne veut pas un maître, et c'est un maître qu'on se
+donne quand c'est d'un souverain puissant et placé comme l'était
+Napoléon par rapport au Monténégro qu'on réclame la protection. Les
+négociations continuèrent jusque bien avant dans l'année 1808; et, dans
+l'espérance de les mener à bien, je fis préparer pour le vladika de
+riches cadeaux, entre autres choses un portrait de Napoléon entouré de
+fort beaux diamants, et je laissai ébruiter à dessein ces préparatifs;
+mais tout cela n'aboutit à rien.
+
+Des intrigues autrichiennes et des conseils venus de Pétersbourg vinrent
+compliquer cette affaire. Le ton et les manières de l'archevêque
+changèrent après l'arrivée d'un courrier venu de Vienne. J'écrivis à
+l'Empereur pour l'en prévenir et lui dire que, s'il prévoyait une
+rupture, soit avec les Russes, soit avec les Autrichiens, il fallait
+profiter de la paix pour soumettre ce pays par la force. Je lui
+demandais huit jours et sept à huit mille hommes. De Czettin, le grand
+couvent de ces cantons, j'aurais fait une forteresse pour dominer tout
+le pays après la conquête. Pour servir de point de sûreté aux troupes
+françaises, j'y aurais établi leurs magasins. Afin d'affaiblir la
+population, j'y aurais levé un fort régiment. Ce régiment, formé en
+Italie, aurait reçu plus tard une destination plus éloignée; enfin je
+proposais, à la manière des Romains et de Charlemagne, de transporter
+hors de son pays une partie de la population, et de l'envoyer, par
+exemple, posséder et défricher les bruyères du camp de Zeist, autour de
+la pyramide; mais aucun de ces divers projets ne convint à l'Empereur.
+
+Une dernière proposition du vladika à l'assemblée générale, de se mettre
+sous la protection de l'Empereur, fut encore renouvelée, mais seulement
+pour la forme et avec mollesse. Combattue par ses amis mêmes, elle fut
+rejetée à l'unanimité. Les rapports de l'archevêque avec Vienne
+devinrent chaque jour plus fréquents, et ses dispositions pour nous
+moins favorables. Il fit aussi la paix avec son ennemi éternel, le pacha
+de Scutari. Celui-ci, de son côté, avait fait quelques armements depuis
+le massacre d'Antivari, et son refus de donner passage à des troupes
+françaises pour Corfou. On parla d'invasion de sa part dans les bouches,
+avec l'appui des Monténégrins. L'alarme s'en répandit dans la province;
+mais tout cela était absurde, au moins pour le moment. Je calmai les
+esprits en envoyant quelques renforts de troupes dans la partie des
+bouches qui confine au pachalik de Scutari, dans le comté de
+Pastrovicchio.
+
+J'eus dans le même temps à me mêler d'une petite affaire de la
+frontière. Un Turc, nommé Hadgi-Bey, possesseur de trente-deux villages,
+fort dévoué aux intérêts de la France, fut en discussion, les armes à
+la main, avec ses frères. Pendant une absence, ils se révoltèrent. À
+son retour, il se mit à la tête de ceux qui lui étaient restés fidèles,
+et il les combattit. Après diverses chances favorables et contraires,
+la fortune l'abandonna, et il fut forcé de se réfugier dans son fort
+d'Uttovo. Il s'y défendait depuis six mois, et il était au moment de se
+rendre faute de vivres: sa reddition, c'était sa mort; il invoqua mon
+secours. Je crus de mon devoir de le sauver. Je ne voulais pas décider
+entre lui et ses frères; mais lui donner les moyens d'attendre la
+décision du pacha dont il dépendait. Je lui envoyai le général Delaunai
+avec un bataillon du 79e régiment et un grand convoi de vivres. Le
+général avait défense de commettre des hostilités contre les ennemis de
+Hadgi-Bey, s'ils ne s'opposaient pas à sa marche. Tout se passa
+pacifiquement; ils se retirèrent à notre approche. Hadgi-Bey fut sauvé
+et bien approvisionné; et le pacha de Bosnie, informé de mes motifs, me
+remercia. Mais les approvisionnements s'épuisèrent, et il fallut de
+nouveau venir à son secours. Alors ses frères essayèrent de résister.
+Il fallut revenir encore plus tard. Je ne pouvais pas laisser périr un
+homme dont j'avais soutenu les intérêts avec tant de constance, car on
+s'attache plus par les bienfaits accordés que par les services reçus;
+en agissant ainsi, on défend son propre ouvrage. Cette fois, je chargeai
+de l'opération le général Clausel, avec un détachement considérable et
+l'autorisation de négocier un arrangement convenable pour assurer la
+paix de cette famille. Il y parvint, et la tranquillité fut rétablie sur
+cette frontière. Je sollicitai le titre de pacha à deux queues auprès de
+la Porte, pour Hadgi-Bey. Il fut promis sur-le-champ et donné quelque
+temps après. L'existence de Hadgi-Bey et de tous les seigneurs turcs de
+la Bosnie et de l'Erzegovine rappelle celle des seigneurs français au
+moyen âge.
+
+Dans le courant du mois d'août 1808, je reçus la nouvelle d'une
+révolution en Turquie. Moustapha-Beïractar, parti de Routschouk, arriva
+avec ses troupes à Constantinople, pour replacer Sélim sur le trône;
+mais, au moment où il entrait dans le sérail, le cadavre de son maître
+lui fut présenté. Sélim déposé et remplacé par Mahmoud, actuellement
+régnant, Beïractar fut nommé grand vizir. Il s'occupa des réformes qui
+avaient fait succomber Sélim sous le poids des mécontentements; mais,
+peu de mois après, il périt lui-même, à la suite d'une insurrection des
+janissaires. On se rappelle avec quel courage il finit. Quand il vit la
+partie désespérée, il laissa envahir son palais, et, au moment où il le
+vit entièrement rempli d'insurgés, Beïractar mit le feu aux poudres
+rassemblées et sauta avec eux. Ce furent là ses funérailles, et elles
+en valent bien d'autres.
+
+J'avais remarqué le changement graduel du vladika et des Monténégrins
+envers nous. Au commencement de septembre, leur inimitié se montra à
+découvert. Des intrigues avaient été ourdies par eux dans les comtés de
+Pastrovicchio, situés à leur frontière. Celui de Braiki refusa tout à
+coup l'obéissance et donna refuge à divers assassins poursuivis. Des
+troupes furent envoyées pour rétablir l'ordre; les habitants résistèrent
+et prirent les armes, soutenus par trois cents Monténégrins. Il y eut un
+combat où justice fut faite, mais chèrement. Le général Delzons, qui s'y
+rendit, au lieu de prendre avec lui une force convenable, se fit
+accompagner seulement de deux cents hommes. Cette correction, infligée
+avec des moyens trop faibles, lui coûta cinquante hommes tués ou
+blessés. Le vladika, après avoir dirigé ces machinations, s'excusa en
+déclarant ne pas être le maître. Cette insurrection, fomentée par lui,
+avait éclaté sans ordre et plus tôt qu'il n'aurait voulu; mais c'était
+le symptôme certain d'une guerre prochaine avec l'Autriche.
+
+Mon hiver fut consacré tout à la fois aux soins de l'administration, à
+continuer mes études avec ardeur, et à faire les dispositions pour
+entrer en campagne, car tout annonçait une levée de boucliers prochaine
+de la part de l'Autriche. Ne voulant pas être pris au dépourvu, je
+préparai ce qui était nécessaire pour remplir convenablement la tâche
+qui me serait imposée. Je reçus aussi les instructions de l'Empereur:
+elles m'enjoignaient principalement de ne laisser en Dalmatie que la
+quantité de troupes absolument indispensable, afin d'augmenter d'autant
+le nombre de celles avec lesquelles j'entrerais en campagne. Cette
+disposition était trop dans mes intérêts pour ne pas m'y conformer.
+
+La première chose à faire était d'assurer l'approvisionnement des places
+destinées à être gardées et défendues: en Albanie: Cattaro, Castelnovo
+et Raguse; en Dalmatie: Zara, Klissa, Knim, et le fort San Nicolo de
+Sebenico. Tout étant disposé pour évacuer les autres postes, on ouvrit
+les remparts qui les défendaient. Les pièces de gros calibre, retirées
+d'avance des batteries de mer ouvertes, furent mises en sûreté.
+
+Le 60e régiment tout entier, un bataillon d'infanterie légère italienne,
+le quatrième bataillon de la légion dalmate, et tout ce qui n'était pas
+valide dans l'armée, renforcés d'un nombre convenable de canonniers et
+de sapeurs, furent destinés à former toutes ces garnisons. La modicité
+des garnisons, dont la force suffisait cependant à l'indispensable,
+rendit les approvisionnements suffisants pour six ou huit mois, ce qui,
+en présence des événements probables, me donnait beaucoup de sécurité.
+J'avais prévu, de longue main, l'époque où j'irais chercher la guerre,
+si la guerre ne venait pas me chercher. Dans l'un et l'autre cas, les
+places ne devaient pas avoir de fortes garnisons. Pour remédier à cet
+inconvénient obligé, j'avais institué des gardes nationales. En
+accordant des distinctions, j'engageai les jeunes gens des meilleures
+familles à se mettre à leur tête. Quelques éloges piquèrent leur
+amour-propre, et j'étais parvenu à faire de cette troupe un corps de
+milice en état de servir.
+
+Les garnisons des places eurent ainsi, pour corps auxiliaires, un bon
+bataillon à Cattaro, deux à Raguse, et un à Zara, sans qu'il en coûtât
+autre chose que des armes et un supplément de vivres pendant les jours
+de service. Knim renfermait un approvisionnement extraordinaire, destiné
+à nourrir l'armée pendant qu'elle serait rassemblée sur la frontière.
+J'avais de bons soldats, dévoués, braves, instruits; mais mon matériel
+était nul. Mon artillerie se composait seulement de douze bouches à feu.
+J'avais assez de chevaux pour les traîner, mais non pour transporter
+leurs approvisionnements. Je n'avais pas un cheval de trait pour les
+vivres; je n'avais rien de ce qui appartient aux ambulances: il fallut
+tout créer avec les moyens du pays.
+
+La Dalmatie possède une grande quantité de petits chevaux de bât; tous
+les transports se font par leur moyen. Le recensement en porta le nombre
+au delà de quatre-vingt mille. J'ordonnai une levée de deux mille
+chevaux. Mille furent consacrés à porter des munitions, mille aux
+ambulances et aux vivres, et on construisit des caisses pour renfermer
+les munitions, les objets de pansement et les vivres. La charge
+consommée, le cheval devait être consacré à transporter des blessés. Je
+levai un corps de mille Pandours, espèce de gendarmes de la Dalmatie,
+pour l'escorte, la surveillance, et la conservation de ces deux mille
+chevaux, qui avaient aussi leurs propres conducteurs. Les rations de
+vivres étant composées en partie de biscuit et en partie de riz, les
+soldats purent porter, sans se fatiguer, huit jours de vivres. Après
+avoir formé les garnisons ainsi que je l'ai indiqué, et laissé les
+places entre les mains d'officiers capables, à la fin de mars, je
+réunis, dans les environs de Zara, de Benkovatz et d'Ostrovitza, l'armée
+prête à entrer en campagne. Sa force était de neuf mille cinq cents
+hommes d'infanterie, formés en deux divisions: première division
+commandée par le général Montrichard, deuxième division par le général
+Clauzel, et composées des régiments suivants: 8e et 18e d'infanterie
+légère, 5e, 11e, 23e, 79e, 81e d'infanterie de ligne, quatre cents
+chevaux, douze pièces de canon.
+
+L'armée autrichienne en présence, plus du double de la mienne, se
+composait, il est vrai, de troupes d'une qualité fort inférieure, de
+dix-huit bataillons, tous croates, forts chacun de douze cents hommes,
+savoir: les quatre bataillons du régiment de Licca, et deux bataillons
+de chacun des sept autres régiments. La cavalerie avait quatre escadrons
+de dragons légers, de sept cents chevaux, et l'artillerie vingt-quatre
+bouches à feu. Ces troupes étaient sous les ordres du général
+Stoisevich. J'avais de plus à combattre la population entière, qui, par
+son organisation, est soumise aux dispositions militaires, s'arme, se
+meut, et exécute tout ce qui lui est prescrit.
+
+Cette organisation de la population me donnait la certitude qu'après
+avoir obtenu des succès, après avoir conquis le pays, je ne recevrais
+aucun secours des habitants, et ne trouverais que des villages
+abandonnés et des maisons désertes. La difficulté de ma position et mon
+isolement devaient m'empêcher de négliger aucun secours. J'essayai, par
+la politique, une petite diversion qui me réussit et me fut utile alors,
+mais qui, plus tard, me causa quelques embarras. Lors de la paix de
+Sistow, conclue entre les Autrichiens et les Turcs, en 1791, une langue
+de terre bordant le pied des montagnes dans la vallée de l'Unna, et
+située sur la rive gauche de cette rivière, fut cédée par la Porte à
+l'Autriche. Ce territoire, très-fertile, fort habité, et d'une longueur
+de vingt lieues environ, est défendu par la forteresse de Czettin, dont
+les Autrichiens, commandés par le général Devins, ne s'emparèrent
+qu'après trois semaines de tranchée ouverte. Une question de
+souveraineté pour les Turcs est en même temps une question de propriété;
+car, comme ils répugnent à vivre sous une domination chrétienne, quand
+le Grand Seigneur cède un territoire, souvent (en Europe du moins) ceux
+qui l'habitent abandonnent leurs champs et se retirent. Il en fut ainsi
+à l'époque dont je parle: alors le Grand Seigneur promit aux habitants
+des confins dépossédés de leur donner ailleurs des terres équivalentes;
+mais, en Turquie comme dans beaucoup d'autres pays, les souverains ne
+tiennent pas toujours leurs engagements, et ces malheureux ne reçurent
+rien. Les terres cédées, distribuées aux Croates, furent mises en
+valeur, et de jolis villages y furent bâtis.
+
+L'homme aime la justice, et garde toujours au fond du coeur le sentiment
+énergique de ses droits. La force et la violence peuvent seules
+l'empêcher de les faire valoir; mais, quand l'occasion devient
+favorable, il l'entreprend souvent avec énergie. Les Turcs protestèrent
+constamment contre une paix dans laquelle ils avaient été sacrifiés, et
+se prétendaient toujours propriétaires légitimes des lieux cédés.
+Dix-huit ans n'avaient pas apporté la moindre altération à leurs
+dispositions à cet égard. Ces Turcs étaient les capitaines de la
+frontière, espèce de seigneurs féodaux, habitant des châteaux défensifs
+et rappelant les seigneurs français du moyen âge.
+
+Instruit de cet état de choses, j'engageai le consul de France à
+fomenter le mécontentement. Il pourrait amener des hostilités sur la
+frontière, et les hostilités ne pourraient être qu'à mon profit. Pour
+des barbares, dont la prévoyance ne va pas jusqu'au lendemain,
+l'occasion était belle. Toutes les troupes croates en état de combattre
+avaient pris les armes, et étaient sorties de leurs villages: les postes
+fortifiés, situés en vue les uns des autres, appelés _chardaks_, étaient
+confiés à des invalides; la forteresse de Czettin elle-même était
+occupée par des vieillards. Les Turcs ne purent résister à la tentation.
+Un beau jour, ils envahirent sur tous les points toutes les terres
+contestées; ils égorgèrent les Croates surpris dans leurs postes, et
+brûlèrent les villages. Toute la population se réfugia dans l'intérieur;
+mais, par suite de cet esprit de justice dont je parlais tout à l'heure,
+ces Turcs si violents, si emportés, s'arrêtèrent d'eux-mêmes à
+l'ancienne frontière. Cette invasion jeta un grand effroi dans le pays.
+Le général Stoisevich détacha deux bataillons pour le protéger et
+prévenir de nouveaux malheurs, précisément peu de jours avant le moment
+où je devais entrer en campagne.
+
+L'Empereur m'avait donné pour instruction de rassembler mes troupes
+aussitôt que la guerre serait certaine, et d'entrer en campagne dès
+qu'elle serait déclarée, afin de faire diversion en faveur de l'armée
+d'Italie. Depuis un mois, mes troupes étaient réunies sur la frontière,
+et prêtes à marcher. Les hostilités ayant commencé en Italie, je me
+décidai à en faire autant de mon côté, mais avec réserve et prudence,
+car je ne pouvais déboucher qu'après des succès préalables de l'armée
+d'Italie. En effet, si, une fois arrivé dans le coeur de la Croatie,
+j'avais appris que cette armée était battue, il aurait été aussi
+difficile de m'y soutenir que fâcheux de revenir sur mes pas. Mon
+mouvement devait être fait avec vigueur et décision; mais, vu la
+faiblesse de mon corps d'armée, ce ne pouvait être qu'un mouvement
+secondaire et subordonné à ceux de l'armée d'Italie.
+
+La Zermagna sépare la Croatie de la Dalmatie. La grande route, qui
+traverse la Croatie, aboutit à la haute Zermagna. Par là seulement
+pouvait agir un corps d'armée. Mais, dans cette situation, tous les
+corps ennemis, qui étaient placés sur la basse Zermagna, étant maîtres
+de la franchir, menaçaient la communication de l'armée avec Zara. Afin
+de la couvrir, je donnai ordre de couler tous les bateaux de la partie
+inférieure de la rivière, et de rompre les ponts situés dans le reste
+de son cours.
+
+J'envoyai de ce côté le général Soyez, avec sa brigade, tandis que la
+masse de mes troupes se portait en avant de Knim. L'ennemi, profitant
+des gués de la partie supérieure, se présenta en forces. Le général
+Soyez le repoussa; mais, le voyant s'accroître devant lui, il crut
+prudent de se rapprocher de moi. J'arrivai sur ces entrefaites à son
+secours avec une brigade. Je donnai l'ordre au colonel Cazeaux et au
+chef de bataillon Jardet, du 18e, de culbuter ce qu'ils avaient devant
+eux et de poursuivre l'ennemi jusque dans Obrovatz, l'épée dans les
+reins. Cet ordre ne fut que trop ponctuellement exécuté: tout céda, tout
+plia devant le bataillon commandé par Jardet; quatre cents hommes furent
+tués, blessés ou pris. Mais, cet officier s'étant précipité, avec la
+tête de son bataillon, jusque dans Obrovatz même, situé au pied de
+l'escarpement, le feu vif des Autrichiens, placés sur les rochers de la
+rive opposée, fut si meurtrier, que la queue du bataillon ne put pas
+suivre la tête. Celle-ci, mêlée avec les Croates, était descendue jusque
+dans la ville. Remonter en plein jour, c'était impossible à cette
+fraction de troupes. Comme la brigade placée en arrière n'attendait que
+le retour du bataillon pour avancer, Jardet crut bien faire de lui
+envoyer l'ordre de faire son mouvement sur-le-champ, tandis qu'il
+attendrait la nuit pour le rejoindre avec les soixante ou quatre-vingts
+hommes qu'il avait près de lui. Le bataillon arriva; mais, après son
+départ, les Croates, dispersés dans les montagnes, revinrent et firent
+prisonniers Jardet et son détachement. Cet officier, de la plus haute
+distinction et fait pour arriver à tout, en qui j'avais une confiance
+sans bornes, me fut, heureusement, bientôt rendu par un échange. Je le
+pris près de moi: devenu mon premier aide de camp, il fut tué à la
+bataille de Lutzen, quatre ans après.
+
+L'ennemi avait réuni ses troupes sur le mont Kitta, appuyé à la Zermagna
+et couvert par un de ses affluents. Cette position était retranchée, et
+il avait ses réserves placées dans le fond de la vallée et près de la
+grande route qui conduit à Gradschatz. Une forte avant-garde de cinq à
+six mille hommes occupait le plateau de Bender; en avant de la position
+défensive, trois bataillons, deux de Sluin et un d'Ottochaz, formaient
+une première ligne assez mal soutenue. Le 1er mai, je la fis attaquer
+par les voltigeurs du 8e et un bataillon du 11e, pour m'approcher
+davantage de la masse des forces ennemies et juger de sa position, en
+faisant rentrer ainsi tout ce qui en était détaché. Culbuter cette
+ligne fut l'affaire d'un moment; on la jeta en partie dans un ravin, et
+on lui tua beaucoup de monde. Une réserve d'environ mille hommes vint à
+son secours et partagea sa défaite. Je fus à même de juger la manière
+dont l'ennemi était établi et d'apprécier la force de sa position. Il
+était trop tard pour continuer l'action, et je remis au lendemain à
+l'attaquer.
+
+Pendant la nuit, une pluie épouvantable, un vrai déluge, comme on en
+voit dans le Midi, vint gonfler les rivières. Il n'était plus possible
+de tenter l'attaque projetée. La Zermagna seule présentait un obstacle
+insurmontable. Il fallait attendre que ses eaux fussent écoulées. Mais,
+le soir du 2 mai, une lettre du vice-roi, qu'un aviso avait apportée à
+Zara, me parvint. Il m'annonçait le mauvais début de la campagne en
+Italie, sa retraite sur la Piave et peut-être sur l'Adige, par suite de
+la perte de la bataille de Sacile. Il était très-heureux pour moi que
+ces importantes nouvelles me fussent arrivées avant d'avoir livré un
+grand combat, dès lors sans objet. Je me décidai à me retirer le
+lendemain, à me rapprocher de mes ressources et de mes vivres, et je
+revins à Benkovatz, où j'établis mon quartier général. Le bataillon de
+Pandours, organisé pour l'escorte des subsistances, se livra à quelques
+désordres, qui furent promptement punis. Cette sévérité en prévint de
+nouveaux.
+
+Des montagnes de la Croatie étaient descendues des bandes qui couraient
+au milieu des cantonnements et désolaient le pays entre la Zermagna et
+la Kerka. Je profitai de ce moment de repos pour leur donner la chasse
+et pour en purger le territoire.
+
+Les succès des autrichiens obtenus au commencement de la campagne en
+Italie, la conquête du Frioul et le gain de la bataille de Sacile
+avaient donné une grande confiance à l'archiduc Jean. Il m'écrivit pour
+me proposer d'évacuer la Dalmatie, motivant sa lettre sur
+l'impossibilité d'être secouru et mon entier isolement. Il
+m'accorderait, ajoutait-il, les meilleures conditions, en raison de la
+réputation de mes troupes et par considération pour moi. Je crus qu'il
+était au-dessous de moi de répondre à cette lettre.
+
+Le 11 mai, je reçus une lettre du vice-roi, accompagnée des bulletins
+de la grande armée, annonçant le succès de Ratisbonne et la marche de
+Napoléon sur Vienne. Par suite de ce mouvement, le vice-roi allait
+reprendre l'offensive et marcher sur le Frioul. Ses succès cette fois
+ne pouvaient pas être incertains, et j'étais sûr, en marchant moi-même,
+de le rencontrer. Je résolus de ne pas attendre un moment pour agir, et,
+dès le surlendemain, 13, j'entrai en opération.
+
+Je laissai la division Montrichard en observation devant le grand
+débouché de la Zermagna, et je la plaçai de manière à pouvoir en même
+temps soutenir au besoin, par un détachement, la division Clausel. Je
+dirigeai celle-ci immédiatement sur les positions que j'avais reconnues
+quinze jours avant, et au pied desquelles nous avions déjà combattu.
+L'ennemi avait laissé environ quatre à cinq mille hommes sur la basse
+Zermagna. La masse de ses troupes était divisée en deux portions: l'une
+tenait en forces le mont Kitta, clef de la position; l'autre était dans
+la vallée avec toute son artillerie et sa cavalerie. Ses dispositions
+étaient tout à la fois offensives et défensives. Si nous avions éprouvé
+un échec au mont Kitta, la colonne de la vallée aurait débouché avec
+tous ses moyens organisés, tandis que le corps placé du côté d'Évernich,
+dans les montagnes bornant la basse Zermagna, serait descendu, aurait
+passé cette rivière et coupé ma communication avec Zara. Ce plan était
+bien conçu, et, si un revers complet dans notre attaque eût été suivi
+de ce mouvement, notre position serait devenue embarrassante; nous ne
+pouvions plus de longtemps penser à déboucher.
+
+Le mont Kitta offre une magnifique position. Son développement est assez
+grand, et plusieurs pitons forment comme autant de redoutes. Son pied
+est couvert et défendu par un affluent de la Zermagna, qui, ce jour-là,
+était heureusement guéable.
+
+Deux régiments de la division Clausel, le 8e léger et le 23e, furent
+chargés d'enlever la position. Elle fut emportée après une vive
+résistance. Je m'y rendis aussitôt, et j'appelai à moi le 11e et le
+régiment de chasseurs à cheval, monté sur des chevaux bosniaques. Le
+8e s'étant abandonné à la poursuite des troupes battues qui se
+retiraient par les hauteurs, le 23e suivit. Je le fis arrêter, et je
+renforçai la position avec le 11e, placé sur le revers et caché de
+manière à ne pas être aperçu.
+
+Le général Stoisevich vit, de la vallée où il était, l'événement arrivé
+aux troupes du mont Kitta; il savait le prix de sa possession, soit
+qu'il se bornât à la défensive, soit qu'il se décidât à essayer de
+l'offensive: aussi voulut-il le reprendre et profiter du moment où, par
+l'entraînement du succès, les troupes victorieuses s'éloigneraient du
+lieu où elles avaient vaincu, sans avoir assuré suffisamment sa
+conservation. Ayant mis en mouvement immédiatement au moins quatre mille
+hommes du corps de la vallée, il se plaça à leur tête et gravit
+directement le mont Kitta, en se dirigeant par la ligne la plus courte
+sur ses sommités.
+
+Je lançai quelques troupes en avant, avec ordre de rétrograder pour
+l'encourager dans son mouvement. Le général Stoisevich marchait avec une
+nuée de tirailleurs en avant de la colonne. Au moment où il croyait
+atteindre son but et saisir la victoire, le 11e régiment se montra et
+marcha à la baïonnette contre cette infanterie essoufflée, fatiguée; en
+même temps, mes trois cents chasseurs ayant fait une charge sur ce qui
+s'était le plus avancé, huit cents hommes, cinquante officiers furent
+faits prisonniers, et avec eux le générai Stoisevich commandant cette
+armée. La colonne rétrograda aussitôt dans la vallée et fit sa retraite
+sur Popina, où des retranchements très-considérables avaient été
+préparés.
+
+Ce début de campagne était de bon augure. J'envoyai en toute hâte les
+prisonniers à Zara, et, comme je ne leur donnais qu'une faible escorte,
+je les dirigeai par Knim, Oerais et Sebenico: ainsi constamment couverts
+par la Kerka, leur sûreté, pendant leur marche, ne fut jamais
+compromise. Les pertes de l'ennemi, dans cette affaire, dépassèrent
+trois mille hommes tués, blessés ou prisonniers. Un assez grand nombre
+de soldats, en outre, jeta ses armes pour fuir plus facilement dans les
+rochers et échapper à la cavalerie, d'où il suit que ce combat affaiblit
+l'ennemi d'environ quatre mille hommes.
+
+Le lendemain, je marchai sur Popina. La division Montrichard et
+l'artillerie s'y rendirent par la vallée, tandis que je m'y portai par
+les montagnes avec la division Clausel. Les retranchements étaient
+placés au point ou la route quitte les bords de la rivière. Un
+développement suffisant, de bons appuis, rendaient l'attaque difficile.
+À peine étais-je occupé à reconnaître le point le plus faible, que je
+vis l'ennemi s'ébranler pour opérer sa retraite; je le suivis sans
+retard. La prise du général Stoisevich contribua sans doute beaucoup au
+changement de système.
+
+Je fis poursuivre l'ennemi avec toute l'activité possible par mon
+avant-garde. Marchant avec elle, j'avais donné l'ordre au reste de
+l'armée de presser son mouvement pour me soutenir. Je rencontrai
+l'arrière-garde ennemie à une lieue et demie de Gradschatz. Elle essaya
+de nous arrêter pour favoriser le retour de la colonne d'Évernich
+qu'elle couvrait; mais, culbutée, elle se retira jusque dans la plaine,
+où l'armée était rassemblée.
+
+Nous marchions sur le revers des montagnes au pied desquelles coule la
+Zermagna. Le corps de quatre à cinq mille hommes, qui les occupait, dut
+se diriger directement sur Gospich, par suite de la retraite précipitée
+de l'arrière-garde. C'était à Gospich, au surplus, que l'ennemi comptait
+rallier toutes ses forces et combattre de nouveau. Ce corps se trouvait
+ainsi sur le flanc des troupes qui me suivaient. Leur voisinage
+m'obligeant à marcher réuni, et quelques engagements en ayant imposé au
+général Clausel, commandant la colonne, ce général ralentit la marche
+des troupes, tandis que moi, comptant sur leur prochaine arrivée, je
+m'étais engagé avec trois bataillons seulement. J'eus à soutenir un
+combat extrêmement difficile. L'ennemi n'avait pas moins de dix mille
+hommes autour de Gradschatz. D'abord tout à fait sur la défensive, il
+s'aperçut fort tard du peu de monde qu'il avait devant lui; et c'est
+alors seulement qu'il marcha sur nous. Mes troupes étaient si bonnes,
+qu'on pouvait ne pas compter les ennemis; d'ailleurs le moindre
+mouvement rétrograde pouvait avoir les plus grands inconvénients; aussi
+me décidai-je à ne pas reculer d'un pas, et, pour soutenir la résolution
+de mes troupes, je me tins dans le lieu le plus exposé. Je reçus un coup
+de feu à la poitrine. Quoiqu'on se battît de très-près, ma blessure fut
+légère. Je prêtais le flanc droit à l'ennemi, la balle vint de côté
+frapper en glissant sur ma bretelle et ricocha. Les officiers placés
+près de moi, au bruit qu'ils entendirent, me crurent tué. La commotion
+avait été forte, et cinq minutes après je me trouvais mal.
+
+Heureusement la nuit était entièrement close, et le combat finissait. Je
+me rappellerai toute ma vie l'effet produit dans cette petite armée par
+la nouvelle de ma blessure. Chacun éprouva une alarme très-vive et
+montra un intérêt touchant. Indépendamment de l'attachement des soldats
+pour leur chef, ils sentaient bien qu'un changement de commandement,
+dans une situation aussi difficile et au commencement d'une opération
+présentant d'aussi grands obstacles, pourrait être funeste. Aussi une
+grande joie se peignit sur toutes les figures quand je reparus à cheval
+le lendemain. Quelles douces acclamations! il me semble encore les
+entendre. Digne récompense des plus grands dangers et des souffrances
+les plus pénibles.
+
+Le 18, au matin, l'ennemi avait évacué Gradschatz. Il opérait sa
+retraite sur Gospich, où tout annonçait qu'il avait l'intention de
+résister.
+
+Je passai le 18 et le 19 à Gradschatz.
+
+Pendant ces deux journées, un convoi de vivres et de munitions, escorté
+par une partie de la garnison de Zara, me rejoignit, ainsi que tout ce
+qui était resté en arrière. Je renvoyai les hommes du 60e avec des
+prisonniers, en faisant mes adieux à la Dalmatie. Le 20, nous
+continuâmes notre mouvement sur Gospich, et, le 21, nous arrivâmes de
+bonne heure en vue de cette ville.
+
+Indépendamment des colonnes d'Évernich et d'Obrovatz, il était arrivé
+du Banat deux bataillons de renfort. Toute la population avait pris les
+armes; ainsi nous trouvâmes là tout à la fois beaucoup de troupes devant
+nous et des localités très-favorables à la défense.
+
+Gospich est situé à la réunion de quatre rivières. De quelque côté qu'on
+se présente, il est nécessaire d'en passer deux. Ces rivières sont
+très-encaissées, et leurs bords sont à pic; on ne peut les passer que
+devant les chaussées; une seule était guéable. Je me décidai à ne pas
+attaquer de front Gospich, mais à tourner sa position pour menacer la
+retraite de l'ennemi. Pour atteindre ce but, le bassin étant peu large,
+il fallait passer une des rivières à la portée du canon des batteries
+ennemies, situées de l'autre côté de la Licca, ou traverser des
+montagnes de pierre, extrêmement âpres, où les Croates auraient pu, à
+chaque pas, faire résistance. L'ennemi occupant la rive opposée de cette
+rivière, l'en chasser était nécessaire pour rétablir le pont coupé la
+veille. Deux compagnies de voltigeurs passèrent à gué et remplirent cet
+objet. L'ennemi ne croyait pas possible le mouvement qui s'exécutait; il
+était peu en forces sur ce point. Ces compagnies occupèrent deux pitons
+situés près de la rivière. À peine eurent-elles pris position, que
+l'ennemi déboucha derrière nous, par le pont de Bilai, et se porta sur
+la division Montrichard, qui marchait derrière la division Clausel.
+J'avais fort serré mes troupes pour rendre cette marche de flanc moins
+longue, et elles étaient mal formées pour combattre. Je sentis toute
+l'étendue de la crise, et voici les dispositions que je pris pour y
+remédier.
+
+Je donnai l'ordre au général Clausel de faire passer au général Delzons,
+avec le 8e régiment, la petite rivière placée devant nous, afin
+d'occuper les mamelons dont les voltigeurs s'étaient emparés, et de les
+défendre avec la plus grande opiniâtreté. Je fis prendre lestement les
+distances, par la queue de la colonne, à la division Montrichard, avec
+laquelle j'allais combattre. Le général Montrichard, sans manquer de
+bravoure personnelle, perdait toute son intelligence dans le danger; et,
+vu les circonstances, je commandai moi-même ce jour-là sa division.
+L'ennemi marcha à nous avec lenteur, ce qui nous donna le temps de nous
+former et de nous mettre en position. Après y être resté quelques
+moments pour juger des intentions de l'ennemi, je reconnus qu'il était
+formé en trois colonnes. Celle du centre devançant un peu les autres,
+je la fis attaquer sur-le-champ par le 18e régiment. À sa tête était le
+générai Soyez. J'ordonnai ensuite l'attaque de la colonne de droite de
+l'ennemi par le 79e, à la tête duquel marchait Montrichard.
+
+Les charges du 18e furent brillantes. Tout céda devant ce brave
+régiment; tout fut culbuté, et l'ennemi perdit cinq pièces de canon sur
+six qui avaient débouché. Le général Soyez y fut gravement blessé. Le
+5e régiment marcha sur la colonne de gauche de l'ennemi et la fit
+replier. Pendant ce temps, le 79e ayant suivi la droite de l'ennemi,
+s'était réuni à notre centre, après avoir dépassé un mamelon isolé,
+comme on en trouve beaucoup dans ce pays, mamelon auquel l'ennemi
+s'était appuyé, et qui coupait notre ligne. L'ennemi présentant de
+nouvelles troupes, je plaçai en réserve le 81e et un bataillon du 11e,
+que je détachai de la division Clausel. L'ennemi fit alors un grand
+effort sur la droite; le 79e le reçut avec sang-froid et vigueur, et le
+81e, l'ayant chargé immédiatement après, le précipita dans la Licca, où
+plus de deux mille hommes se noyèrent, et douze cents tombèrent entre
+nos mains. Le feu de douze pièces de canon, placées de l'autre côté de
+la Licca, protégea la retraite du reste des troupes qui avaient passé la
+rivière pour nous attaquer. Le général Launai fut gravement blessé dans
+cette circonstance.
+
+Pendant que cette action se passait à ma gauche, l'ennemi avait détaché
+six bataillons pour attaquer le régiment d'infanterie légère, mis en
+position pour protéger la reconstruction du pont et faciliter à l'armée
+les moyens de déboucher. Ce régiment, à la tête duquel se trouvait le
+général Delzons, était si bien posté et avait mis une telle énergie
+dans sa défense, que l'ennemi fut constamment repoussé dans toutes ses
+attaques directes. Il voulut tourner la position; mais le 11e régiment
+était à portée: je l'envoyai au secours du 8e avec ordre de prendre
+l'offensive et de menacer la retraite des forces ennemies en les
+tournant comme elles tournaient le 8e. Le succès le plus complet
+couronna cette manoeuvre. L'ennemi fut repoussé, mis en déroute, et
+laissa entre nos mains cinq cents prisonniers.
+
+Pendant la nuit, on s'occupa de rétablir le pont. Mon intention était
+de traverser la rivière avant le jour avec toutes mes forces, pour me
+trouver le plus tôt possible sur la communication de l'ennemi, ne
+supposant pas qu'il retardât un seul instant à commencer sa retraite.
+Mais les travaux du pont exigèrent plus de temps que je ne l'avais
+pensé, et le transport de six à sept cents blessés fut tellement
+difficile, qu'à midi les troupes n'étaient pas encore en état d'exécuter
+leurs mouvements.
+
+Cependant l'ennemi avait fait une démonstration offensive en remontant
+la Licca avec quatre ou cinq mille hommes. Cette confiance de sa part
+semblait devoir résulter de l'arrivée prochaine des secours qu'amenait
+le général Knesevich; on le disait arrivé à peu d'heures de marche.
+
+Ma position devenait embarrassante. D'un côté, l'armée était divisée
+par un ruisseau difficile à passer, et l'ennemi semblait attendre que
+les trois quarts l'eussent franchi pour tomber sur le reste. Une fois
+au delà du ruisseau, il fallait renoncer à toute idée de retraite. Si
+les renforts annoncés à l'ennemi défendaient les marais d'Ottochatz, il
+était difficile de forcer ce passage, ayant une armée en queue, et avec
+tous mes embarras. Se soutenir quelque temps entre Gospich et Ottochatz
+était absolument impossible, et mes blessés, mes équipages et mon
+artillerie mettaient un grand obstacle à tous mes mouvements.
+
+D'un autre côté, repasser le ruisseau, c'était renoncer à l'offensive;
+c'était ajourner d'une manière indéfinie notre jonction avec l'armée
+d'Italie; c'était, enfin, consacrer l'opinion d'une défaite, après avoir
+remporté la veille une victoire complète. Mais le général Knesevich
+arrivant, il était peut-être possible de le battre séparément. Au pis
+aller, les soldats avaient pour six jours de vivres dans leurs sacs, et,
+si les circonstances devenaient aussi difficiles qu'on pouvait
+l'imaginer, en sacrifiant mon artillerie, en abandonnant mes blessés, et
+en faisant des marches forcées, je pouvais espérer de faire ma jonction
+avec les troupes de l'armée d'Italie, à travers les hautes montagnes.
+
+Les deux partis étaient extrêmes. Je choisis le plus honorable; je
+persistai dans ma première résolution, et la fortune sourit à ma
+confiance.
+
+La division Montrichard passa le ruisseau sans être inquiétée, et,
+aussitôt après l'arrivée de mes troupes à l'entrée de la plaine,
+l'ennemi se disposa à la retraite; il rappela le corps qui avait remonté
+la Licca, et vint se former devant nous avec sept bataillons et toute
+son artillerie, afin de battre les débouchés par lesquels nous sortions
+des montagnes.
+
+Le général Delzons, avec le 23e, gagna autant de terrain qu'il put sur
+le bord du ruisseau; soutenu par le 5e et le 18e, il se porta en avant,
+et donna à toute l'armée le moyen de déboucher et de se former. L'ennemi
+tenta à deux reprises de nous rejeter sur le ruisseau au moyen de sa
+cavalerie, mais sans succès; et, enfin, il se décida à la retraite par
+la route d'Ottochatz.
+
+Telle fut la bataille de Gospich, où nous combattîmes pendant deux jours
+avec une grande infériorité de nombre, dans les localités les plus
+difficiles. Nous fûmes complétement victorieux, grâce à la grande valeur
+des troupes. Pendant les mêmes journées, les 21 et 22 mai, se livrait
+sur la rive gauche du Danube, le terrible combat d'Essling. Le 23, nous
+entrâmes à Gospich par le pont de la route d'Ottochatz. Toute la
+population avait abandonné la ville: quelques officiers d'administration
+seuls étaient restés; je leur remis une trentaine de blessés incapables
+de supporter même le mouvement du brancard, et je pris les moyens
+nécessaires pour assurer le départ de tous les autres.
+
+Les hommes légèrement blessés à la partie supérieure du corps
+continuèrent la route à pied. Ceux plus maltraités, qui ne pouvaient pas
+marcher, mais qui pouvaient monter à cheval, furent placés sur des
+chevaux de bât, dont les charges de vivres ou de munitions avaient été
+consommées; quant aux autres blessés, on les plaça sur des brancards,
+portés par les prisonniers qui se relayaient à tour de rôle. Aucun
+blessé, excepté ceux en très-petit nombre dont le transport, de quelque
+manière qu'il fût exécuté, eût occasionné la mort, ne fut abandonné; ils
+suivirent l'armée, et furent déposés dans les hôpitaux de Fiume à leur
+arrivée dans cette ville.
+
+Le 24, je continuai mon mouvement sur Ottochatz, et, le 25, nous
+arrivâmes devant cette ville. Elle est environnée d'eau et de marais,
+et la route la traverse. Les ponts étant coupés, l'arrière-garde ennemie
+y était encore. Une communication praticable donnait les moyens de la
+tourner par la droite. L'ennemi, qui le savait, plaça un corps de
+troupes appuyé aux marais et aux montagnes pour barrer cette
+communication. Je le fis attaquer par le général Delzons avec les 8e et
+23e. L'ennemi fut battu et culbuté, mais le général Delzons fut blessé.
+
+Arrivé sur les hauteurs d'où on apercevait la grande route, nous vîmes
+sept à huit mille hommes avec l'artillerie et les bagages. Le général
+Montrichard avait l'ordre de suivre mon mouvement: s'il fût arrivé
+sans retard, comme il l'aurait dû, nous serions descendus des montagnes
+et nous aurions achevé la destruction de ce corps d'armée; mais je
+n'osai me commettre avec aussi peu de forces. Ce malheureux Montrichard
+ne pouvait jamais marcher ni rien terminer: sans un seul ennemi devant
+lui, et couvert par des lacs et des marais, il avait perdu son temps à
+manoeuvrer. Sans son incroyable incapacité, un brillant succès aurait
+terminé cette campagne d'une manière éclatante.
+
+Arrivé à l'embranchement des routes de Croatie et de Fiume, l'armée
+ennemie se dirigea sur Carlstadt et alla rejoindre le général Giulay,
+auquel j'eus plus tard affaire en Styrie. Je me dirigeai par Segna sur
+Fiume et Laibach. De ce moment nous n'eûmes plus d'ennemis en présence.
+En quatorze jours d'opérations, j'avais livré une bataille et trois
+combats; l'ennemi était affaibli de six à sept mille hommes tués,
+blessés ou pris, et j'avais prouvé que mes soldats étaient aussi
+vaillants et aussi braves qu'instruits et vigoureux.
+
+Cette petite armée, prise dans les hôpitaux, et, si j'ose le dire, dans
+les charniers de la Dalmatie, était devenue une troupe d'élite. C'est
+avec cette réputation que, plus tard, elle vint prendre place dans les
+rangs de la grande armée à Wagram. Au surplus, je puis, sans m'écarter
+de la vérité, dire ici que toutes les troupes que j'ai commandées, même
+à la fin de nos désastres, ont toujours été bonnes. Pour les rendre
+telles en France, il faut seulement s'en occuper, et, dans les
+circonstances difficiles, montrer l'exemple. Cette conduite est le plus
+éloquent de tous les discours.
+
+Arrivé au col de Segna, la vue de la mer produisit sur tous les soldats
+une agréable surprise. On se sentait hors de peine, et nous avions
+devant nous des récompenses à espérer, mais aussi bien d'autres travaux
+à exécuter. Cette petite armée avait un feu sacré que rien n'a jamais
+pu éteindre.
+
+De Fiume, j'écrivis au provéditeur de la Dalmatie pour lui faire
+connaître le résultat de la courte campagne que nous venions de faire.
+Cette nouvelle fit un effet prodigieux dans la province, et les
+Dalmates, qui dans leurs chants habituels célèbrent la gloire à
+l'imitation des anciens bardes, se hâtèrent de composer des chansons
+qui sont devenues nationales; ils les chantent encore aujourd'hui, et
+nos actions et nos noms y sont consacrés.
+
+Tous les Dalmates qui m'avaient accompagné retournèrent chez eux et y
+furent reçus en triomphe. Je n'oubliai pas d'écrire au provincial des
+franciscains pour lui témoigner ma satisfaction de la conduite de ses
+moines: c'est à eux que nous avions dû la profonde tranquillité dont la
+province avait joui pendant tout ce temps.
+
+
+
+
+CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS
+RELATIFS AU LIVRE ONZIÈME.
+
+
+CLAUSEL À MARMONT.
+
+ «Raguse, 7 janvier 1808.
+
+«Mon général, les sénateurs s'assemblent souvent depuis mon arrivée.
+J'ai reçu d'eux deux lettres que j'ai l'honneur de vous transmettre. La
+dernière contient des doléances, des griefs, et ressemble assez à un
+petit manifeste. Ce matin, j'ai dit au minor Contiglio que je les
+engageais à s'occuper à l'avenir, et seulement, des affaires
+administratives, intérieures et municipales, et, pour tout le reste,
+d'attendre les événements.
+
+«Il est vrai que le pavillon italien est arboré: c'est d'après mon
+ordre, celui de Saint-Blaise n'étant déjà plus lorsque je suis arrivé.
+
+«Les sénateurs font ce qu'ils peuvent pour empêcher que les bâtiments de
+commerce ne prennent le pavillon italien. Je fais ce que je dois pour
+qu'ils l'arborent tous.
+
+«Les autres plaintes sont sans fondement et sans preuves.
+
+«Le sénat députe M. Caboga vers Sa Majesté l'Empereur. Je ne puis
+permettre son départ qu'autant que vous l'autoriserez, et je ne permets
+plus qu'on s'assemble pour de pareilles députations sans votre
+assentiment. Il y a un envoyé à Paris; pourquoi ne pas s'en servir?
+
+«Les sénateurs craignent la perte de leur puissance; ils ont pour eux
+raison; car la majeure partie est et sera bien misérable, puisque les
+concussions, les dettes, etc., etc., ne pourront plus se faire
+impunément.
+
+«Je partirai demain pour Cattaro, et je ferai mettre les dispositions
+de votre arrêté à exécution. Les bâtiments, dont la prise n'aura pas été
+jugée légale, et ceux pris depuis la paix de Tilsitt, seront bientôt
+remis aux anciens propriétaires.
+
+«Le sénat va vous envoyer un député pour obtenir la permission de faire
+partir Caboga pour Paris. Le choix, comme vous le voyez, pouvait être
+meilleur, quoique pas plus utile.
+
+«Le sénat, qui a réfléchi tout le jour et délibéré, me fait prévenir
+qu'il écrit aux comtes pour savoir ce qu'ils pourront fournir en marins
+pour la levée demandée.»
+
+
+NAPOLÉON À MARMONT.
+
+ «Paris, le 20 janvier 1808
+
+«Monsieur le général Marmont, votre aide de camp m'apporte votre lettre
+du 9 janvier.--J'ai déjà écrit depuis longtemps à Sébastiani pour que
+la Porte prenne des mesures telles, qu'en cas de siége de Corfou vous
+ayez passage pour un corps de huit mille hommes, qui se rendrait à
+Butrinto. J'ai à Corfou des moyens de transport, et votre armée, que
+vous pourriez porter jusqu'à douze mille hommes, et qui serait composée
+de trois divisions, passerait en peu de jours à Corfou pour se joindre
+à la garnison et jeter les Anglais dans la mer.--La Porte a ordonné
+également que des Tartares fussent placés depuis Butrinto jusqu'à
+Cattaro pour que les officiers venant de Corfou arrivent rapidement aux
+bouches, et que, de même, non-seulement les officiers que vous
+expédierez puissent faire ce trajet avec la même rapidité, mais encore
+pour que quelques envois de poudre, que vous pourrez faire passer par
+terre, soient protégés. Commencez par expédier par terre cinquante
+mulets chargés de poudre, chaque mulet portant deux barils, ce qui fera
+un total de cent barils ou dix milliers. Moyennant vos négociations de
+Scutari et de Bérat, vous pourrez facilement obtenir le libre passage.
+Écrivez à cet effet.--Faites également partir plusieurs petits bateaux
+chargés de poudre, qui iront le long des côtes, et réussiront à passer
+à Corfou à travers la croisière ennemie. Il est probable que, sur cinq
+bateaux, chargés de trois milliers de poudre chacun, il en arrivera
+trois ou quatre. Si vous aviez moyen de faire passer aussi quelques
+affûts, soit de siége, soit de côte, soit de place, faites-le: il paraît
+qu'ils en ont besoin.--Envoyez régulièrement, au moins tous les quinze
+jours, un de vos officiers à Corfou. Que le général César Berthier vous
+en envoie un des siens aussi tous les quinze jours. Par ce moyen, vous
+aurez toutes les semaines des nouvelles de Corfou, et cette grande
+quantité d'officiers, passant et repassant, prendra une connaissance
+parfaite des localités.--J'approuve fort l'envoi d'un agent à Bérat. Il
+faut connaître à fond cette route, dont le détail, lieue par lieue,
+m'intéresserait beaucoup.--Je ne conçois pas ce que vous me dites que la
+Dalmatie ne peut pas fournir de chevaux; elle en fournissait plusieurs
+milliers aux Vénitiens.--Tenez un agent près l'évêque des Monténégrins,
+et tâchez de vous concilier cet homme.--J'ai, je crois, un consul à
+Scutari; mais il ne m'écrit pas souvent. Exigez qu'il vous écrive tous
+les jours. Envoyez-moi des renseignements sur les golfes de Durazzo et
+de la Vallona. Des bricks ou même des frégates peuvent-elles y entrer?
+Comme vous êtes le maître d'y envoyer des ingénieurs et des marins,
+envoyez-y; recueillez les renseignements que des gens du pays pourraient
+vous fournir, et faites-moi passer des croquis et des mémoires qui me
+fassent bien connaître ce que c'est que ces deux golfes.--Je suppose
+que, dans le cas où une escadre de douze ou quinze vaisseaux arriverait
+à Corfou ou à Raguse, les mesures sont prises pour la mettre à l'abri
+de forces supérieures. Répondez-moi cependant sur cette question.--Je
+vois avec plaisir que vous n'avez pas de malades.--J'ai ordonné au
+vice-roi de vous envoyer encore deux mille hommes pour renforcer vos
+cadres.--Le ministre de la guerre m'a fait connaître que vous demandiez
+le général Montrichard; il est parti pour prendre service sous vos
+ordres.»
+
+
+NAPOLÉON À MARMONT.
+
+ «Paris, le 9 février 1808.
+
+«Monsieur le général Marmont, je reçois votre état de situation du 15
+janvier. Comment arrive-t-il que vous ne me parlez jamais des
+Monténégrins? Il ne faut pas avoir le caractère roide; il faut envoyer
+des agents parmi eux, et vous concilier les meneurs de ces pays.»
+
+
+NAPOLÉON À MARMONT.
+
+ «Paris, le 10 février 1808.
+
+«Monsieur le général Marmont, la conduite que tiennent les Ragusains est
+inconcevable. Mon consul David a dû vous faire connaître que le prétendu
+sénat de Raguse avait écrit et envoyé des présents au pacha de Bosnie
+On m'écrit la même chose de Constantinople. Faites arrêter trois des
+principaux membres, et faites saisir les registres de ce sénat.
+Faites-leur bien connaître que le premier qui tiendra une correspondance
+avec l'étranger sera considéré comme traître et passé par les armes.»
+
+
+NAPOLÉON À MARMONT.
+
+ «Paris, le 18 février 1808.
+
+«Monsieur le général Marmont, je reçois votre lettre du 1er février.
+J'approuve ce que vous avez fait relativement au sénat de Raguse; mais,
+ce qui est le mieux, c'est que vous envoyiez en surveillance dix des
+principaux membres à Venise et à Milan, afin de préserver ces malheureux
+d'excès qui pourraient les conduire à l'échafaud.»
+
+
+LE MINISTRE DE LA GUERRE À MARMONT.
+
+ «Paris, le 7 mars 1808.
+
+«Général, il a été rendu compte à Sa Majesté que, d'après les ordres que
+vous aviez donnés, le payeur de la guerre du royaume d'Italie, qui se
+trouve à l'armée que vous commandez, avait été contraint de prélever,
+sur les fonds qui lui avaient été faits pour les dépenses de la solde et
+des masses des troupes italiennes, une somme de quatre cent
+soixante-treize mille deux cent quatre-vingt-deux francs pour les
+dépenses de l'artillerie, du génie, des approvisionnements, et dépenses
+diverses.
+
+«Sa Majesté m'a ordonné de faire connaître à Votre Excellence qu'elle
+désapprouvait les mesures que vous avez prises dans cette circonstance.
+Elle m'a chargé de vous prévenir que les fonds pour les travaux de
+l'artillerie, du génie, et pour les approvisionnements de siége ayant
+été déterminés par les décrets de S. A. I. le prince vice-roi d'Italie,
+on ne pouvait, en aucune manière les outre-passer, avant d'avoir pris de
+nouveaux ordres.
+
+«L'Empereur, qui porte un oeil attentif sur toutes les dépenses de ses
+armées, a remarqué que celles de l'armée de Dalmatie étaient
+considérables, et que cette armée coûtait plus qu'une autre qui aurait
+le double de sa force.
+
+«Sa Majesté veut que l'administration de l'armée que vous commandez,
+général, soit plus régulière, et qu'en aucune manière il ne soit fait de
+violation de caisse.
+
+«En transmettant à Votre Excellence les ordres de l'Empereur, je la prie
+de vouloir bien prendre toutes les mesures nécessaires pour qu'ils
+reçoivent leur prompte et entière exécution.
+
+«Je la prie aussi de m'accuser la réception de cette dépêche.»
+
+
+NAPOLÉON À MARMONT.
+
+ «Paris, le 20 mars 1808.
+
+«Monsieur le général Marmont, j'ai vu avec peine ce qui est arrivé à
+l'île de Lurin-Grande le 24 février. Je conviens que cette île est trop
+éloignée pour y mettre des Français. Mais pourquoi n'y mettriez-vous
+pas quatre-vingts ou cent Dalmates qui empêcheraient aux vaisseaux et
+frégates d'y débarquer et d'insulter les habitants? Il faut que les
+Français et les Italiens proprement dits soient toujours réunis, mais
+les Dalmates peuvent être disséminés dans les îles. Envoyez-y des fusils
+pour armer des gardes nationales qui seconderont les Dalmates, et deux
+pièces de canon de fer de six, ce qui sera un armement suffisant pour
+mettre ces îles à l'abri d'une insulte.»
+
+
+LE PRINCE EUGÈNE À MARMONT.
+
+ «Milan, le 28 mars 1808.
+
+«Je vous adresse, monsieur le général Marmont, une lettre que j'ai reçue
+hier soir, qui m'a été envoyée pour vous. J'ai voulu vous l'adresser par
+une occasion sûre; j'ai voulu en profiter pour vous faire agréer mes
+compliments sur la nomination que je présume qu'elle renferme, puisque
+les lettres que je reçois en même temps de Paris m'annoncent que Sa
+Majesté vous a nommé duc de Raguse. J'espère que vous me connaissez
+assez pour être bien persuadé que, parmi tous les compliments que vous
+recevrez, aucuns ne seront plus sincères que les miens.»
+
+
+MARMONT À NAPOLÉON.
+
+ «Zara, 30 mars 1808.
+
+«Sire, j'ai reçu, il y a deux jours, une lettre du ministre de la
+guerre, qui m'exprime le mécontentement de Votre Majesté sur diverses
+dispositions de fonds italiens et sur l'administration de l'armée de
+Dalmatie. Comme l'objet de tous mes efforts est de remplir les
+intentions de Votre Majesté et de justifier ses bontés, je suis
+profondément affligé des reproches qui me sont faits.
+
+«J'ai adressé au ministre un récit pur et simple de l'état des choses,
+et j'ose dire qu'il fait disparaître jusqu'aux prétextes de la plus
+légère accusation.
+
+«Éloigné de Votre Majesté depuis près de trois ans, privé du bonheur de
+faire la guerre, lorsque presque toute l'armée combattait sous vos yeux,
+je ne trouvais de consolation, dans mon cruel éloignement et ma
+douloureuse inaction, que dans la pensée où j'étais que je faisais, dans
+le poste obscur qui m'était assigné, tout ce qui dépendait de moi, pour
+le meilleur service de Votre Majesté, et rien ne pourrait m'être plus
+pénible que de perdre l'espoir de la convaincre que toutes mes actions
+ont tendu uniquement vers ce but.»
+
+
+MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE.
+
+ «30 mars 1808.
+
+«Je viens de recevoir la lettre que Votre Excellence m'a fait l'honneur
+de m'écrire le 7 mars, et qui m'exprime le mécontentement de Sa Majesté
+sur les dispositions qui ont été faites sur les fonds italiens.--Je
+crois que le récit pur et simple doit suffire pour me justifier, et je
+vous supplie de mettre ma lettre sous les yeux de Sa Majesté.
+
+«Depuis l'entrée des Français en Dalmatie jusqu'au mois de mai, il n'a
+jamais été donné un sol par le gouvernement italien pour le service de
+l'artillerie en Dalmatie. Cependant Zara n'avait aucune espèce
+d'armement, et il a fallu tout faire, tout construire; et, malgré des
+dépenses considérables, cette place n'a pas encore l'armement
+convenable. Puisque ce n'est qu'au mois de juin 1807 que les fonds
+mensuels ont commencé à être faits, il a bien fallu trouver un moyen de
+payer les travaux qui avaient été exécutés pendant les seize mois
+précédents.
+
+«Les travaux des fortifications, exécutés antérieurement à mon arrivée,
+ou postérieurement, dans les forts de Lésina, Sebenico et de Knim, ont
+été conformes aux dispositions que Sa Majesté avait arrêtées, et dont le
+directeur du génie avait connaissance. L'exécution de ces travaux a
+rendu l'armement nécessaire; et, comme l'artillerie n'avait pas de
+fonds, il a fallu l'en pourvoir. Voilà pour les travaux de l'artillerie
+en Dalmatie.
+
+«Le 2 août 1806, le prince Eugène m'écrivait une lettre dont voici
+quelques extraits:
+
+«Sa Majesté me charge de vous écrire que son intention n'est pas qu'on
+évacue Raguse; que vous devez faire fortifier ses hauteurs.»--Il
+m'écrivit, le 26 juillet: «L'Empereur me charge de vous écrire qu'il met
+infiniment d'importance à la position de Stagno; que vous devez ordonner
+au général Poitevin de tracer un bon fort à cette position, et d'y faire
+travailler promptement. L'Empereur veut que ce fort coupe la presqu'île
+de Sabioncello, de manière, etc., etc.; que vous devez faire faire un
+fort à Santa-Croce, un fort dans l'île de la Croma.»--Il m'écrivit, le 8
+septembre: «Sa Majesté me charge de vous écrire de faire travailler nuit
+et jour aux fortifications de Raguse et de Stagno.»
+
+«Le prince de Neufchâtel m'écrivait, le 8 juillet 1807: «Raguse doit
+définitivement rester réunie à la Dalmatie; vous devez donc faire
+continuer les fortifications et les mettre dans le meilleur état.»
+
+«Les intentions de Sa Majesté étaient bien formelles, bien manifestées;
+et, malgré ma demande et mes sollicitations, il n'a jamais été fait, en
+l'an 1806, pour les fortifications dans l'État de Raguse, que
+soixante-dix-sept mille francs, dont six ou sept mille étaient déjà
+dépensés à mon arrivée, et dix-neuf mille trois cents francs seulement
+depuis le 1er janvier 1807 jusqu'à ce moment, quoiqu'il fallût plus de
+trois cent mille francs pour exécuter (quoique d'une manière
+provisoire), les ordres qui m'étaient donnés.
+
+«J'ai pris possession des places des Bouches. Il fallait armer la côte;
+il fallait mettre en ordre Cattaro. On n'a fait aucune espèce de fonds
+pour cet objet, quoi que j'aie pu demander et dire. Cependant les
+travaux étaient urgents. Il y a peu de jours que Sa Majesté me faisait
+l'honneur de m'écrire: «Je suppose que dans le cas où une escadre de
+douze à quinze vaisseaux arriverait à Cattaro ou à Raguse, les mesures
+sont prises pour la mettre à l'abri de forces supérieures. Répondez-moi
+cependant sur cette question.»
+
+«J'ai cru devoir, par suite de cette lettre, augmenter les dispositions
+défensives des rades de Raguse et de Castelnovo, et on les exécute en ce
+moment. Voilà pour les travaux du génie.
+
+«En résultat, on n'a fait, jusqu'au mois de juin 1807, aucuns fonds pour
+les travaux de l'artillerie en Dalmatie, et, jusqu'à ce moment, il n'a
+pas encore été fait pour l'État de Raguse et de l'Albanie le quart des
+fonds qui étaient nécessaires au génie pour exécuter les travaux
+d'urgence qui étaient ordonnés d'une manière pressante. Il fallait
+cependant pourvoir aux dépenses des uns et des autres.
+
+«Pendant la guerre avec les Russes, nos communications étaient
+entièrement interceptées dans nos canaux. Les troupes ne pouvaient donc
+suivre que la communication par terre. Or cette communication est rendue
+difficile par la Narenta et la Cettina, deux rivières fortes et sur
+lesquelles il n'y avait aucun moyen de passage organisé; il a fallu y
+faire construire des ponts de bateaux; et sans doute j'aurais été
+inexcusable si, dans le cas du siége de Raguse, je n'avais pu aller à
+son secours faute de pouvoir passer ces rivières. L'exemple de la marche
+du général Molitor ne peut être présenté en opposition avec ce que je
+dois attendre. Il est arrivé à Spalatro, à Stagno par mer, et il
+n'aurait jamais pu secourir Raguse si les Russes eussent alors occupé
+les canaux, comme ils l'ont fait depuis, et dont ils ne sont jamais
+sortis pendant 1807 jusqu'à la paix.
+
+«À l'égard des approvisionnements de siége, puisqu'on avait fait un bon
+fort à Lésina, puisqu'on avait mis en très-bon état de défense Stagno,
+puisqu'on avait fortifié Knim et que je devais être en garde contre
+l'Autriche, que Lésina pouvait être bloqué, comme il l'a été en effet
+pendant six mois de suite, il fallait bien y mettre des
+approvisionnements pour les garnisons qui devaient les défendre.
+
+«À l'égard de ce que Votre Excellence ajoute que Sa Majesté trouve que
+l'armée de Dalmatie coûte plus qu'une autre qui aurait le double de sa
+force, je désirerais que Sa Majesté daignât motiver son opinion. J'ai la
+conscience que, dans aucune armée, il n'y a plus d'ordre que dans
+celle-ci, parce que je me suis occupé avec soin de surveiller toutes les
+parties de l'administration; et, à cet égard, je n'ai que des
+témoignages de satisfaction à donner à l'ordonnateur en chef Aubemon. Si
+Sa Majesté veut se faire représenter les marchés qui étaient passés
+avant mon arrivée et ceux qui ont été faits postérieurement, elle
+s'assurera que l'administration est arrivée progressivement à être plus
+économique de trente pour cent environ.
+
+«Lorsque je suis arrivé, au mois de juillet 1806, la viande coûtait à
+l'État trente quatre centimes la ration: elle est aujourd'hui à
+vingt-deux centimes trois quarts.--De mauvais pain, à la même époque,
+était à quarante et un centimes la ration, et aujourd'hui d'excellent
+pain coûte vingt-sept à vingt-huit centimes. Les fournitures
+extraordinaires sont payées en argent aux corps, sur revues et comme
+solde, au pris de quinze centimes, fixées par Sa Majesté, et on ne perd
+jamais une occasion de réduire les prix, quand la chose est possible.
+
+«Les seules dépenses qui ont été un peu fortes ont été les transports
+par mer, que j'avais cru pouvoir ordonner pour soulager les conscrits
+venant d'Italie, fatigués, exténués par une route pénible et affaiblis
+par les longues maladies qu'ils ont éprouvées cet été: cette dépense, à
+l'avenir, n'aura plus lieu.
+
+«Une autre dépense qui peut paraître considérable, et qui vous a été
+soumise, est celle qui a rapport aux officiers envoyés à Constantinople,
+aux officiers et aux courriers envoyés à la grande armée pendant 1807,
+aux canonniers mis en marche pour Constantinople, aux officiers envoyés
+dans toute la Turquie pour faire des itinéraires et des reconnaissances;
+mais cette dépense ne pouvait pas être moindre, et tous ces mouvements
+ont été précisément ordonnés, et l'état qui a été adressé à Votre
+Excellence porte l'indication des individus qui ont été chargés de cette
+mission et des dépenses qu'a occasionnées chacune d'elles.
+
+«Je n'ai jamais eu ni traitement extraordinaire, ni fonds à ma
+disposition, et l'argent pour ces dépenses n'a pu être pris que purement
+et simplement dans la caisse de l'armée, au surplus, _légitimement_,
+puisque j'y étais autorisé par une lettre du prince de Neufchâtel dont
+j'ai eu l'honneur de vous envoyer copie.
+
+«Il n'y a eu de violation de caisse, à l'armée de Dalmatie, qu'à la fin
+de l'été 1806; alors l'administration de l'armée de Dalmatie dépendait
+de celle d'Italie; on ne faisait aucune espèce de disposition de fonds,
+ce qui faisait manquer tous les services à la fois et qui jetait partout
+un désordre épouvantable.
+
+«Depuis quinze ou seize mois que le ministre Dejean fait les fonds
+directement, tout marche avec ordre et régularité, parce qu'il prévoit
+tous nos besoins et qu'il y pourvoit.
+
+«Je désire vivement que Sa Majesté se fasse rendre un compte détaillé
+de l'administration de l'armée de Dalmatie; j'ose croire qu'elle aura
+lieu d'en être satisfaite; et, si elle daigne remarquer que, par suite
+de cette bonne administration, elle n'a jamais eu plus de sept cents
+malades à la fois à l'hôpital, et que la mortalité a été presque nulle,
+quoique neuf mille hommes aient passé à l'hôpital pendant l'année, elle
+trouvera que les dispositions ont été bien ordonnées, que la
+surveillance a été constante, et que nous avons fait la première de
+toutes les économies, celle des hommes.
+
+«Au surplus, comme le premier but que je me propose, le plus ardent de
+tous mes désirs, est de suivre précisément les intentions de Sa Majesté,
+je vous supplie de me dire quelle conduite je dois tenir à l'avenir,
+lorsque les ordres que je recevrai ne seront pas d'accord avec les
+moyens d'exécution.»
+
+
+NAPOLÉON À MARMONT.
+
+ «Bayonne, 8 mai 1808.
+
+«Monsieur le général Marmont, la solde de l'armée de Dalmatie est
+arriérée parce que vous avez distrait quatre cent mille francs de la
+caisse du payeur pour d'autres dépenses. Cela ne peut marcher ainsi. Le
+payeur a eu très-grand tort d'avoir obtempéré à vos ordres. Comme c'est
+le Trésor qui paye ces dépenses, ce service ne peut marcher avec cette
+irrégularité. Vous n'avez pas le droit, sous aucun prétexte, de forcer
+la caisse. Vous devez demander des crédits au ministre; s'il ne vous les
+accorde pas, vous ne devez pas faire ces dépenses.»
+
+
+NAPOLÉON À MARMONT.
+
+ «Bayonne, 16 mai 1808.
+
+«Monsieur le général Marmont, il y a beaucoup de désordres dans
+l'administration de mon armée de Dalmatie. Vous avez autorisé une
+violation de caisse de près de quatre cent mille francs. Cependant le
+crédit mis à votre disposition pour les travaux du génie et de
+l'artillerie était de quatre cent mille francs. C'est une somme
+considérable. Comment n'a-t-elle pas suffi? La Dalmatie me coûte
+immensément; il n'y a aucune régularité, et tout cela met dans les
+finances un désordre auquel on n'est plus accoutumé. Le payeur est
+responsable de toutes ces sommes; j'ai ordonné son rappel; il faut se
+dépêcher d'envoyer tous les papiers qui pourront établir ses comptes.
+Mais tout cela ne justifie pas la dépense. Vous n'avez pas le droit de
+disposer d'un sol que le ministre ne l'ait mis à votre disposition.
+Quand vous avez besoin d'un crédit, il faut le demander.»
+
+
+MARMONT À NAPOLÉON.
+
+ «5 juin 1808.
+
+«Sire, j'ai reçu hier au soir la lettre que Votre Majesté m'a fait
+l'honneur de m'écrire le 16 mai. J'ai trop souvent éprouvé la bonté de
+Votre Majesté pour ne pas recourir avec confiance à son indulgence, si
+le reproche qu'elle fait du désordre à l'administration de l'armée de
+Dalmatie était fondé; mais, comme je crois être certain que cette
+administration ne mérite pas de blâme, je supplie Votre Majesté de
+suspendre son opinion. Elle aura bientôt, pour la fixer, le rapport de
+M. Firino, qui possède sa confiance. Il a vu avec détail tous nos
+établissements. Je souscris d'avance au rapport qu'il doit avoir
+l'honneur de vous adresser. Ce rapport comprendra toutes les branches de
+l'administration: ainsi il présentera à Votre Majesté le tableau complet
+de la situation des choses depuis l'entrée des Français en Dalmatie.
+
+«Votre Majesté remarquera qu'à mon arrivée à cette armée tout était
+désordre, confusion et misère; que l'ordre date seulement des premiers
+mois de mon commandement; et qu'en réduisant successivement le prix des
+fournitures faites à l'armée de trente pour cent nous avons toujours
+marché d'amélioration en amélioration. Je ne m'étendrai pas davantage
+sur l'administration générale. La diminution d'un tiers du prix des
+fournitures, la santé et le bien-être des troupes, sont des faits qui
+parlent assez d'eux-mêmes. Je demanderai seulement à Votre Majesté la
+permission d'entrer dans quelques détails sur l'emploi des fonds qui,
+d'abord, auraient été destinés à la solde; et je les distinguerai en
+fonds français, fonds italiens, et par année.
+
+«Je commencerai d'abord par prier Votre Majesté d'observer qu'il n'y a
+eu de violation de caisse qu'à mon arrivée à l'armée, c'est-à-dire il y
+a deux ans. À cette époque, tous les services se trouvaient abandonnés,
+les hôpitaux encombrés, et l'administrateur de l'armée d'Italie, qui
+alors était chargé de l'administration de la troupe, n'avait fait aucuns
+fonds. Il fallait cependant pourvoir à ses besoins: il fallait soigner
+trois mille cinq cents malades, et assurer la subsistance des troupes.
+
+«L'Empereur acceptera qu'il faut faire vivre la troupe avant de la
+payer; et, lorsqu'il y a impossibilité de le faire autrement qu'avec de
+l'argent comptant, lorsque l'on est à six cents lieues de l'autorité, il
+faut bien pourvoir aux premiers besoins par quelque moyen qu'il soit.
+Ces violations de caisse se sont élevées, pendant trois mois environ, à
+la somme de trois cent trente mille francs. Les comptes ont été envoyés
+au ministre: la dépense est légitime, parce qu'elle a été faite pour
+l'entretien des troupes, d'après les bases fixées par les règlements.
+
+«Si les fonds n'ont pas été faits d'avance, la faute en est à
+l'administrateur de l'année d'Italie. Le ministre a eu immédiatement
+connaissance des dispositions que les circonstances avaient rendues
+indispensablement nécessaires: c'était à lui à y remédier.
+
+«Postérieurement à cette époque, il n'y a eu aucune violation de caisse,
+parce que le ministre, qui a pris alors connaissance de nos besoins, a
+fait régulièrement les fonds convenables.
+
+«Cette somme de trois cent trente mille francs, dont l'emploi irrégulier
+est au moins le plus légitime possible, forme la plus grande partie du
+déficit de la caisse française, le reste va être expliqué d'une manière
+aussi naturelle.
+
+«J'ai reçu à différentes reprises l'ordre de Votre Majesté d'envoyer des
+officiers en Turquie, ensuite des canonniers, des courriers à
+Constantinople. À la paix, sous divers prétextes, j'ai dû faire voyager
+et résider auprès du pacha des officiers pour étudier et connaître le
+pays. Les ordres devaient être exécutés sans retard, sans délai. Et où
+prendre les fonds, si ce n'est dans la caisse du payeur? J'aurais été
+coupable si j'eusse retardé d'un moment l'exécution des ordres de Votre
+Majesté. Ainsi ses ordres justifient suffisamment la légitimité de la
+dépense.
+
+«Mais ces dépenses sont régulières, car, lorsque je reçus les premiers
+ordres de Votre Majesté, j'écrivis au prince de Neufchâtel, alors
+ministre de la guerre, de mettre à ma disposition les fonds nécessaires
+pour l'exécution de ces mêmes ordres; il me répondit que je pouvais
+prendre dans la caisse du payeur les sommes nécessaires, lui en envoyer
+l'état, et qu'il régulariserait ces dépenses par des fonds
+spéciaux.--Cette formalité a été rigoureusement remplie; les états des
+avances mentionnées ont été adressés au ministre, avec l'inventaire des
+noms des officiers, de leurs destinations, des sommes qu'ils ont reçues,
+etc., etc. Le ministre possède tous ces documents, mais n'a pas fait de
+fonds; je ne saurais être coupable de cette omission. C'est sur la copie
+de la lettre du ministre que le payeur a fait les avances, et ce titre
+semblait devoir être réputable pour lui. S'il n'y eût pas déféré, aucun
+des ordres de Votre Majesté n'aurait pu être exécuté. Ces dépenses ont
+été faites pendant l'année 1807.
+
+«À la paix de Tilsitt, j'ai dû prendre possession des bouches de
+Cattaro. Les Russes avaient fait travailler à Castelnovo. J'ai trouvé
+cette place en bon état de défense, et nous n'y avons rien fait. Mais
+ils avaient abandonné Cattaro, et il y avait quelques travaux, quoique
+peu chers, mais urgents à exécuter; j'ai fait avancer quelque argent
+pour cet objet sur les fonds qu'il était probable que le génie recevrait
+pour cette place. J'ai fait des demandes, on n'y a pas fait droit, et la
+caisse française se trouve à découvert à cette occasion de quelque
+argent.
+
+«Pendant les mois qui viennent de s'écouler, Votre Majesté m'a donné
+successivement divers ordres que j'ai exécutés ponctuellement, leur
+exécution était pressante, et pour lesquels il n'a été fait aucuns
+fonds. Ainsi, par exemple, j'ai reçu l'ordre d'envoyer par terre de la
+poudre à Corfou; les dix milliers que j'ai fait transporter ont coûté
+dix-huit mille francs, somme énorme, sans doute, mais nécessaire, parce
+que telle est la nature des choses. L'officier qui a conduit ce convoi
+a eu des difficultés inouïes à surmonter, et il a fallu une patience, un
+courage et une persévérance dignes des plus grands éloges pour qu'il pût
+réussir dans sa mission, malgré l'argent qu'il a dépensé. J'ai envoyé de
+la poudre par lui, il a fallu fréter un bâtiment; cependant, si j'eusse
+différé et que Corfou eût été attaqué, quels reproches n'eussé-je pas
+mérités! Et où prendre l'argent nécessaire si ce n'est dans le trésor de
+l'armée?
+
+«Votre Majesté m'a écrit qu'il était possible qu'une armée nouvelle
+vînt, soit aux Bouches, soit à Raguse, et que sans doute elle y
+trouverait sûreté et protection. Jusqu'ici nous avions eu seulement dans
+nos travaux la défense des terres. La situation des choses changeant, il
+a fallu de nouvelles batteries et de l'argent pour les construire. Les
+localités ne sont pas telles ici, qu'on puisse remettre aux derniers
+jours à exécuter de semblables travaux, attendu que, quelque moyen qu'on
+emploie, il faut du temps, vu l'escarpement des rochers; et quels
+regrets n'eussé-je pas éprouvés si, faute de prévoyance, j'eusse
+compromis le sort d'une de nos flottes! Les dépenses de ces batteries
+ont été réduites autant que possible; mais le génie, n'ayant point de
+fonds, la caisse française en a fait l'avance.
+
+«En exécution des ordres du ministre, de donner aux Russes tous les
+secours qu'ils demanderaient, j'ai fait donner quelque argent à
+plusieurs reprises à un officier russe, qui commande deux bâtiments de
+guerre stationnés dans les Bouches, depuis huit mois, et imputé sur la
+solde de son emploi. Agissant ainsi, j'ai cru suivre les intentions de
+Votre Majesté; et le ministre, qui me les avait notifiées, n'a fait
+aucuns fonds, ni pour faire face à cette dépense lorsqu'elle pourrait
+avoir lieu, ni pour la rembourser, quoiqu'il fût instruit qu'elle ait
+été faite!
+
+«Quoique je n'aie pas, en ce moment, entre les mains les documents qui
+peuvent me donner les moyens de fournir à Votre Majesté un état détaillé
+des fonds, je puis assurer que l'exposé ci-dessus est exact.
+
+«Sire, il en résulte qu'en 1806 les violations de caisse ont été
+nécessitées par le besoin de faire vivre l'armée et d'entretenir les
+hôpitaux, attendu qu'il n'avait pas été fait des fonds convenables pour
+ces services;
+
+«Qu'en l'an 1807 et 1808 il n'a pas été donné un sol irrégulièrement par
+l'administration de l'armée, et que les dépenses ont été toujours en
+diminuant jusqu'à environ trente pour cent;
+
+«Qu'en l'an 1807 il a été fait une avance d'environ cent cinquante mille
+francs pour des dispositions qui m'ont été spécialement ordonnées, et
+cela en vertu d'une autorisation du ministre, et que les comptes lui en
+ont été rendus à différentes époques; qu'il a été avancé une faible
+somme pour les travaux urgents de Cattaro;
+
+«Enfin qu'en l'an 1808 il a été avancé l'argent nécessaire pour le
+transport des munitions à Corfou, qui m'avait été ordonné, ainsi que
+l'établissement d'une bonne défense maritime à Raguse et aux Bouches.
+
+«Quant aux fonds italiens, voici à quelle occasion ils ont été employés.
+
+«Lors du commencement de la guerre avec la Prusse, j'ai reçu l'ordre de
+faire travailler jour et nuit, de fortifier Raguse de manière à la
+mettre à l'abri d'attaque. Malgré cela, il ne fut fait pour cette place
+que soixante-dix et quelques mille francs, lorsqu'il en fallait le
+triple pour établir une défense provisoire. Cependant les circonstances
+étaient pressantes; la situation de l'Autriche était équivoque; la
+guerre pouvait éclater avec cette puissance; et, forcé de rester en
+Dalmatie, je pouvais me trouver dans l'impossibilité d'aller promptement
+au secours de Raguse, qui pouvait être attaquée par les Russes et par
+l'expédition de M. de Bellegarde.--Il fallait donc donner à Raguse tous
+les moyens qui dépendaient de moi pour résister le plus longtemps
+possible. Mes demandes d'argent étaient infructueuses à Milan. Devais-je
+donc, seul, isolé, hésiter à donner des secours pour ces travaux
+lorsqu'il s'agissait de la conservation d'une place à laquelle Votre
+Majesté attache de l'importance; lorsqu'il s'agissait de plus encore, de
+l'honneur des troupes françaises?
+
+«Les mêmes motifs qui m'ont fait donner de l'argent pour les travaux du
+génie à Raguse m'en ont fait donner pour les travaux en Dalmatie. Je ne
+sais par quelle raison on lui a si longtemps refusé tout secours. Depuis
+l'entrée des Français jusqu'au mois de juin 1807, c'est-à-dire pendant
+quinze mois, quelque chose que j'aie écrit, il n'a pas été accordé un
+sol pour ces travaux dans cette province.
+
+«Je supplie Votre Majesté de considérer ce que je devais faire lorsque
+les événements pouvaient me réduire à défendre Zara. Fallait-il laisser
+cette place désarmée? Fallait-il, par une coupable insouciance, trahir
+mes devoirs envers Votre Majesté, envers l'armée, et être moi-même
+l'artisan de son déshonneur? Si les trésors italiens ou français
+n'eussent pu y parvenir, je n'aurais pas hésité à engager tout ce que je
+possède pour satisfaire au besoin des circonstances et du moment, sûr de
+la justice et des bontés de Votre Majesté envers ceux qui la servent
+avec dévouement.
+
+«Sire, l'amour de mes devoirs est la passion qui m'anime dans tous les
+instants de ma vie; et votre satisfaction de ma conduite est la plus
+douce récompense que je conçoive et que j'ambitionne. Mon malheur serait
+à son comble si mes efforts constants n'aboutissaient plus à ce but.
+Puisque telle est votre volonté, sire, à l'avenir, quels que soient les
+événements, je m'abstiendrai de faire aucune disposition de fonds qui
+contrarie celles du trésor public; et, si Votre Majesté trouve
+convenable de me donner des ordres dont l'exécution exige des dépenses,
+je la supplie d'ordonner en même temps que les moyens soient mis à ma
+disposition, soit par des fonds généraux, soit par des fonds spéciaux.»
+
+
+LE MINISTRE DE LA GUERRE À MARMONT.
+
+ «Paris, le 26 septembre 1808.
+
+«Général, j'ai mis sous les yeux de Sa Majesté les détails qui m'ont été
+adressés par Votre Excellence relativement à l'emploi des fonds qui
+avaient été tirés de la caisse du payeur des troupes italiennes pour
+acquitter les dépenses du génie et de l'artillerie de l'armée que vous
+commandez.
+
+«Sa Majesté a reconnu que les travaux relatifs au service du génie
+résultaient des ordres qu'elle a effectivement donnés à Votre
+Excellence, et qu'ils avaient été commandés par les besoins impérieux de
+l'armée. Elle a également reconnu que les dépenses que ces travaux ont
+occasionnées concernaient le royaume d'Italie. En conséquence, elle a
+ordonné que les dépenses dont il s'agit resteraient à la charge de
+l'Italie.
+
+«J'ai fait part des intentions de l'Empereur à Son Altesse Impériale le
+vice-roi, et tout paraît réglé à l'égard de ces dernières dépenses.
+
+«Il ne reste plus, en ce qui a rapport à mon ministère, que les avances
+pour les dépenses extraordinaires qui ont déjà été faites et les fonds
+particuliers que Votre Excellence a réclamés pour les dépenses qui
+pourront être nécessaires à l'avenir.
+
+«L'Empereur, auquel j'en ai rendu compte, ne m'a point encore fait
+connaître ses intentions.
+
+«Aussitôt que j'aurai reçu la décision de Sa Majesté, je m'empresserai
+de la communiquer à Votre Excellence.»
+
+
+NAPOLÉON À MARMONT.
+
+ «Saint-Cloud, le 20 octobre 1808.
+
+«Monsieur le général Marmont, indépendamment du compte que vous me
+rendez, il est nécessaire que vous correspondiez directement avec le
+ministre de la guerre et que vous lui rendiez compte de toutes les
+affaires, non par le canal de votre chef d'état-major, mais directement.
+Dans cette disposition sont compris les rois d'Espagne et de Naples et
+le vice-roi d'Italie, comme commandant mes armées.»
+
+
+LE MINISTRE DE LA GUERRE À MARMONT.
+
+ «Paris, le 21 octobre 1808.
+
+«Monsieur le duc, c'est par ordre exprès de Sa Majesté Impériale que
+j'ai l'honneur de prévenir Votre Excellence des intentions de l'Empereur
+concernant les rapports qui doivent exister dorénavant entre les
+commandants en chef de ses armées et le ministre de la guerre. Sa
+Majesté a décidé que Votre Excellence, en qualité de commandant en chef
+de l'armée de Dalmatie, m'écrirait à l'avenir directement, et non par le
+canal du chef de l'état-major, pour tous les objets relatifs au service;
+ce qui n'empêchera point l'état-major de me donner également toutes les
+explications nécessaires sur les détails et de m'envoyer des rapports
+comme à l'ordinaire. Sa Majesté me charge, à cette occasion, de faire
+connaître à Votre Excellence que sa responsabilité ne peut être à
+couvert qu'autant qu'elle m'aura écrit en ma qualité de ministre de la
+guerre. L'Empereur ajoute à cette occasion que, quoi que Votre
+Excellence puisse lui écrire directement, cette responsabilité ne serait
+point couverte par là, tellement que, dans aucun cas, Votre Excellence
+ne peut se dispenser d'écrire au ministre, même en écrivant à
+l'Empereur.
+
+«Ces nouvelles dispositions, qui rendront mes relations avec Votre
+Excellence plus particulières et plus fréquentes, seront, par cela même,
+d'autant plus agréables pour moi, et je mettrai toujours de
+l'empressement à lui en donner des preuves. Je me plais à croire que
+Votre Excellence voudra bien les envisager de la même manière et
+apporter aussi, dans nos communications, la confiance qui peut les
+rendre utiles au bien du service et satisfaisantes pour chacun de nous.»
+
+
+MARMONT À NAPOLÉON.
+
+«3 janvier 1809.
+
+«Sire, accusé dans mes intentions, traduit devant l'opinion publique
+dans le journal officiel de Milan, j'ose en appeler à Votre Majesté, et
+je la supplie de me permettre de lui présenter un narré fidèle des
+faits.
+
+«Il y a deux ans et demi, Sire, que je suis en Dalmatie, et j'ai eu le
+temps d'étudier et de connaître les moeurs et le caractère de ses
+habitants. Il ne m'a pas fallu longtemps pour voir la grande influence
+dont jouissent les moines franciscains, leur grande autorité et
+l'importance dont ils sont. Ils desservent la moitié des paroisses de
+la province, ils sont instruits, tandis que les prêtres séculiers sont
+d'une ignorance absolue. Le peuple les aime, les estime, et ils méritent
+ces sentiments par leur conduite envers lui.--Enfin il m'a paru démontré
+qu'ayant les moines dans vos intérêts, le peuple de la province vous
+serait toujours fidèle, quelque circonstance qui survînt, et que, au
+contraire, si les moines avaient une opinion différente et que vous
+eussiez la guerre avec l'Autriche, la population se soulèverait, et, au
+lieu de nous donner les secours que nous avons droit d'attendre d'elle,
+nous causerait beaucoup d'embarras.
+
+«Cette double considération aurait suffi pour me faire traiter avec
+égards et un soin tout particulier l'ordre des Franciscains, mais elle
+n'est pas la seule qui m'ait dirigé: tous les chrétiens catholiques de
+la Bosnie sont desservis par deux couvents de cet ordre; une grande
+partie de ceux de l'Albanie l'est par des moines semblables, et ils
+correspondent tous entre eux. Si l'ordre de Saint-François est content
+en Dalmatie et qu'il soit traité avec égards et soins par la première
+autorité, celle surtout qui peut avoir action dans les provinces turques
+limitrophes, les moines de Bosnie et d'Albanie sont alors dans l'espoir
+d'un heureux avenir; ils vous sont dévoués, et dès lors les chrétiens
+sont à votre disposition absolue, chose, qu'il ne faut pas se
+dissimuler, qui n'existerait pas sans cela, attendu que l'Autriche,
+depuis longtemps, a jeté de profondes racines parmi eux. Enfin les
+moines franciscains de la Dalmatie me paraissent, pour le moment, le
+meilleur moyen et le plus sûr pour obtenir de la province tout ce
+qu'elle doit à son souverain, spécialement sous le rapport de la
+conscription, pour former une opinion favorable et établir des relations
+utiles dans toutes les provinces limitrophes de la Turquie.
+
+«D'après ces observations, j'ai cru qu'il était de mon devoir de
+chercher à faire revenir les moines de l'opinion qu'ils avaient conçue
+de nous, et j'y suis parvenu. Ces moines sont, je crois, aujourd'hui,
+par suite de mes démarches, tels que les intérêts de Votre Majesté le
+commandent; ceux d'une des deux provinces religieuses qui les composent
+m'ont prié d'être leur protecteur, c'est-à-dire leur patron et leur
+intercesseur auprès du gouvernement; c'est un usage établi ici de temps
+immémorial et constamment suivi chez eux, comme chez tous les autres
+moines, que de s'en choisir ainsi.--C'est un usage qui existe également
+aujourd'hui encore à Venise et dans presque toutes les villes d'Italie,
+ainsi que Votre Majesté pourra s'en convaincre en jetant les yeux sur la
+note ci-jointe, faite de mémoire par des Italiens dignes de foi, pour ce
+qui regarde l'Italie, et sur mes propres recherches, faites il y a
+longtemps, pour ce qui concerne la Dalmatie.
+
+«Cependant il paraît que ce témoignage de respect des moines
+franciscains en Dalmatie a blessé le prince vice-roi; s'il blâme la
+chose en soi, elle ne devrait plus subsister dans aucune des villes
+d'Italie et de Dalmatie; s'il ne la blâme qu'en moi, j'ignore à quel
+titre; car je ne suis pas dans une catégorie particulière. Il semble
+qu'on voudrait accuser mes intentions lorsque le premier acte que j'ai
+fait a été de donner à chacun des couvents le portrait de Votre Majesté.
+On semble m'accuser de sortir de ma place lorsque précisément, il y a
+quinze jours, ayant découvert par hasard que, selon l'ancien rituel en
+usage à Venise, on comprenait mon nom dans les prières publiques de
+toutes les églises de la province, comme commandant de l'armée, j'ai
+fait écrire circulairement pour le défendre, en motivant cette
+disposition sur l'inconvenance qu'il y a de prononcer jamais le nom d'un
+sujet avec celui de son souverain. Enfin, Sire, c'est un homme qui vous
+porte un attachement et un dévouement sans bornes depuis quinze ans, et
+qui donnerait jusqu'à la dernière goutte de son sang pour votre
+personne, qu'on suppose vouloir vous manquer de respect. Sire, si
+j'étais dans l'erreur, peut-être la pureté de mon coeur et de mes
+sentiments mériterait-elle quelque ménagement, et peut-être aussi alors
+vous seul, Sire, devriez-vous être juge si les inconvénients d'une leçon
+publique donnée à un de vos premiers fonctionnaires, leçon qui doit
+diminuer la considération dont il jouit, et l'influence qu'il n'emploie
+que pour voire service, sont balancés par les avantages qu'elle promet.
+
+«J'ai eu toujours, Sire, pour le prince Eugène le respect que je dois à
+votre auguste famille; je me suis étudié à lui plaire, et je ne puis
+découvrir ce qui peut lui avoir inspiré des sentiments si peu
+bienveillants pour moi. Puisqu'ils sont tels, je me tairai envers lui,
+afin de ne pas les aigrir. Je laisserai mettre dans le _Rigio_ dalmate
+la rétractation qu'il a ordonnée, afin de ne pas établir une lutte
+scandaleuse. Mais c'est à Votre Majesté, toujours juste dispensatrice de
+l'éloge et du blâme, et qui fixe l'opinion du monde, c'est à ses pieds
+que j'apporte mes réclamations avec respect et soumission.»
+
+
+LE PRINCE EUGÈNE À MARMONT.
+
+ «Milan, le 27 janvier 1809.
+
+«Je m'empresse de vous annoncer, monsieur le général Marmont, que les
+affaires d'Espagne sont terminées. Sa Majesté va se rendre bientôt à
+Paris, et sa garde, ainsi qu'une partie de ses troupes, rétrogradent
+déjà en ce moment. Je vous envoie les derniers journaux et les
+bulletins.
+
+«L'Empereur m'écrit de son quartier général de Valladolid, en date du 14
+janvier, et me charge de vous envoyer les instructions suivantes:
+
+«La maison d'Autriche fait des mouvements. Le parti de l'impératrice
+paraît vouloir la guerre; nous sommes toujours au mieux avec la Russie,
+qui, probablement, ferait cause commune avec nous.
+
+«Si les Autrichiens portaient des forces considérables entre l'Isonzo et
+la Dalmatie, l'intention de Sa Majesté est que son armée de Dalmatie
+soit disposée de la manière suivante:
+
+«Le quartier général à Zara avec toute l'artillerie de campagne. Les 8e
+et 18e d'infanterie légère, les 5e et 11e de ligne pour la première
+division; les 23e, 60e, 79e, 81e pour la deuxième division, formant,
+avec les escadrons de cavalerie, l'artillerie et les sapeurs, un total
+de dix-sept mille hommes.
+
+«Les dispositions pour le reste de la Dalmatie et de l'Albanie seront
+les suivantes:
+
+«Tous les hôpitaux, que l'armée peut avoir, concentrés à Zara. On
+laisserait à Cattaro deux officiers du génie, une escouade de quinze
+sapeurs, une compagnie d'artillerie italienne, une compagnie
+d'artillerie française, le premier bataillon du 3e léger italien, qui va
+être porté à huit cent quarante hommes par les renforts qu'on va lui
+envoyer par mer, et les chasseurs d'Orient, ce qui fait environ douze
+cents hommes. Un général de brigade commandera à Cattaro. Il devra
+former un bataillon de Bocquais des plus fidèles pour aider à la défense
+du pays.
+
+«On laisserait à Raguse un général de brigade, une compagnie
+d'artillerie française, une compagnie d'artillerie italienne, un
+bataillon français, le quatrième bataillon du régiment dalmate, deux
+officiers de génie, et une escouade de quinze sapeurs, ce qui fera à
+Raguse un total de quatorze à quinze cents hommes.
+
+«Il suffira de laisser à Castelnovo deux cents hommes pour la défense du
+fort. Il faut s'occuper avec soin d'approvisionner ce fort, Cattaro et
+Raguse pour six ou huit mois de vivres. Il faudra y réunir également les
+poudres, boulets et munitions en quantité suffisante pour la défense de
+ces places pendant le même temps.
+
+«Avec le reste de votre armée, c'est-à-dire avec plus de seize mille
+hommes, vous prendrez position sur la frontière pour obliger les
+Autrichiens à vous opposer d'égales forces, et vous manoeuvrerez de
+manière à opérer votre jonction avec l'armée d'Italie.
+
+«En cas d'échec, vous vous retirerez sur le camp retranché de Zara,
+derrière lequel vous devez pouvoir tenir un an. Il faut donc, à cet
+effet, réunir dans cette place une quantité considérable de biscuit,
+farines, bois, etc., et la munir de poudres, boulets, et tout ce qui
+sera nécessaire à sa défense.
+
+«Dans le cas contraire, c'est-à-dire dans celui de l'offensive, vous
+devriez laisser à Zara une compagnie de chacun de vos régiments,
+composée des hommes malingres et éclopés, mais commandés par de bons
+officiers; vous laisseriez en outre un régiment pour la garnison de
+Zara, et, avec le reste, vous prendriez part aux opérations de la
+campagne. Bien entendu que ce régiment assisterait aux batailles qui
+seraient données avant la jonction, laquelle une fois opérée, ce
+régiment rétrograderait pour venir assurer la défense de Zara et de la
+province.
+
+«Vous laisseriez dès le commencement, à Zara, trois compagnies
+d'artillerie, un officier supérieur avec quatre officiers du génie, et
+une compagnie de sapeurs. L'officier général qui resterait en Dalmatie
+doit organiser, de son côté, un bataillon composé de gens du pays les
+plus fidèles. L'instruction à donner aux commandants de Zara, Cattaro et
+de Raguse doit être de défendre le pays autant que possible, mais de se
+restreindre à la défense des places du moment qu'il y aurait un
+débarquement et que l'ennemi se présenterait trop en forces. Si les
+bouches de Cattaro, Raguse et Zara étaient bloquées, ils devraient
+correspondre avec Ancône et Venise par mer, et ils pourraient être
+assurés qu'avant huit mois ils seraient dégagés. Il est donc
+indispensable de munir ces places de poudres, boulets, biscuits, farines
+et autres approvisionnements. L'intention de Sa Majesté est que les
+troupes ne soient pas disséminées: elles ne doivent occuper que la
+pointe de Cattaro, Castelnovo, Raguse et Zara. Dans le cas où l'armée de
+Dalmatie se porterait en Allemagne, il faut préparer des mines pour
+faire sauter les châteaux fermés qu'il peut y avoir dans le pays, et qui
+donneraient de la peine à reprendre quand l'armée rentrera. Les gardes
+nationales seront suffisantes pour garder la côte pendant tout le temps
+que l'armée marchera contre l'ennemi, dont les forces, occupées
+ailleurs, ne pourront d'ailleurs rien tenter de ce côté.
+
+«Ceci est une instruction générale qui doit servir dans tous les temps,
+quand vous ne recevriez point d'ordre toutes les fois que les courriers
+seraient interceptés, et que vous verriez les Autrichiens se mettre en
+hostilité, chose cependant qu'on a peine à croire. Sa Majesté a vu, par
+vos derniers états, qu'il y a à Raguse et Cattaro quatorze mille
+quintaux de blé, ce qui fait des vivres pour quatre mille hommes pendant
+plus d'un an. Cet approvisionnement est suffisant. Celui de Spalatro et
+de Sebenico serait porté sur Zara, ce qui ferait cinq mille quintaux à
+Zara, c'est-à-dire pour cinq mille hommes pendant cent jours, plus le
+biscuit, qui rendrait cet approvisionnement suffisant; mais il faut
+avoir soin que ce blé soit converti en farine, afin de n'éprouver aucun
+embarras ni obstacle dans les derniers moments. À tout événement, ce
+serait une bonne opération de réunir à Zara dix mille quintaux de blé,
+en faisant en sorte cependant que les fournisseurs soient chargés de la
+conservation, et que cela ne se garde pas.»
+
+ (Par duplicata.)
+
+
+LE PRINCE EUGÈNE À MARMONT.
+
+ «Milan, le 8 mars 1809.
+
+«Je vous adresse ci-joint un extrait d'un rapport, en vous priant de
+prendre des renseignements sur son contenu. Sa Majesté désire également
+que vous fassiez reconnaître les frontières de la Croatie et la position
+qu'il faudrait prendre pour tenir en échec le plus grand nombre de
+forces possible, et si peut-être le travail de quelques fortifications
+sur la ligne des frontières ne serait pas utile. Sa Majesté me charge
+expressément de vous dire que l'armée de Dalmatie est destinée à
+contenir une force autrichienne un tiers plus forte qu'elle, et que, si
+vous restiez inactif sur Zara, vous seriez nul pour l'armée d'Italie.
+
+«Les dernières nouvelles annoncent l'arrivée de onze nouveaux régiments
+à Laybach, Klagenfurth, Villach; il y a de grands magasins sur l'Isonzo:
+tout est à la guerre. Ils paraissent vouloir prendre l'offensive et se
+diriger particulièrement sur l'Italie et le Tyrol. Prenez donc vos
+mesures pour obliger là une diversion et tenir en échec le plus de monde
+possible.»
+
+
+LE PRINCE EUGÈNE À MARMONT
+
+ «Milan, le 14 mars 1809.
+
+«Par mes précédentes, monsieur le général Marmont, je vous ai envoyé les
+instructions de Sa Majesté et je vous ai fait connaître ses intentions;
+je vous ai également prévenu que tout était à la guerre et que les
+Autrichiens faisaient de grands mouvements de troupes. Aujourd'hui, je
+m'empresse de vous prévenir que Sa Majesté a terminé tous ses
+préparatifs en Allemagne; tout est également bien disposé en Italie, et,
+le 20 mars, les armées de Sa Majesté seront en présence sur tous les
+points: cependant Sa Majesté n'a pas l'intention d'attaquer. Sa Majesté
+me charge de vous faire connaître que vous devez vous porter sur les
+frontières de la Croatie et y choisir et tracer même un camp retranché,
+afin de tenir en échec une force au moins égale à la vôtre. Il est
+probable que vous aurez déjà réuni vos troupes disponibles. Je vous
+dirai que la Russie est franchement avec nous. Les Autrichiens avaient
+compté sur l'alliance de cette puissance, ou au moins sur sa neutralité;
+ils s'aperçoivent un peu tard de leur erreur. Je vous préviens que j'ai
+l'ordre de Sa Majesté de garder ici tous les officiers qui devaient
+rejoindre la Dalmatie: le général Vignolle est compris dans cet ordre.
+J'attends avec impatience de vos nouvelles, et l'avis des dispositions
+que vous aurez prises.»
+
+
+LE PRINCE EUGÈNE À MARMONT.
+
+ «Milan, le 20 mars 1809.
+
+«Toutes les nouvelles que je reçois portent que les Autrichiens se
+réunissent à Laybach et Klagenfurth; les troupes croates et la Licca
+sont en mouvement. On y dit qu'il y a un rassemblement à Bihatsch et à
+Novi sur Lunna. J'attends toujours de vos nouvelles. Vous me parlez sans
+doute de cette dernière réunion. Vous avez sans doute fait en ce moment
+toutes vos dispositions et effectué la réunion de vos troupes. En
+conséquence, vous prendrez de suite position sur la frontière
+autrichienne, de manière à la menacer au moindre événement, et, comme je
+vous le marquais dans ma lettre du 14, vous pouvez faire travailler à
+quelques redoutes pour former un camp retranché: il est essentiel
+d'assurer toujours votre communication avec Zara. La guerre ne peut
+tarder à être déclarée; vous devez vous attendre à recevoir aussitôt
+l'ordre d'envahir tout le pays et de marcher à la rencontre des
+Autrichiens, à moins qu'ils n'aient devant vous un corps plus
+considérable que le vôtre. Tenez-vous donc prêt au premier signal, et
+tenez-moi exactement informé de vos dispositions comme de tout ce qui se
+passe en face de vous.»
+
+
+LE PRINCE EUGÈNE À MARMONT.
+
+ «Trévise, le 18 avril 1809.
+
+«Vous avez sans doute reçu, monsieur le général Marmont, ma lettre du
+10, par laquelle je vous prévenais des hostilités.
+
+«L'armée d'Italie était sur les deux rives de l'Adige et peu de force
+dans le Frioul. J'ai été obligé de faire retirer le corps du Frioul et
+de faire avancer des divisions pour soutenir le mouvement, qui a été
+fort bien jusqu'à Sacile, où j'avais la ligne de la Livensa. L'ennemi,
+étant très en force à Pordenone, et le général Chasteler, avec une
+armée, ayant pénétré dans le Tyrol et marchant sur Trente, j'ai été
+obligé de livrer bataille le 16 avril pour au moins l'arrêter sur ce
+point: le résultat n'a pas été à mon avantage. Je me suis replié en
+arrière de la Piave, sans cependant être inquiété par l'ennemi. Le temps
+affreux qu'il fait depuis quelques jours est ce qui me contrarie le
+plus. Je suis, la journée du 18, à Trévise, avec mes postes sur la
+Piave.
+
+«Une partie de l'armée se porte dans le Tyrol, au-devant de l'ennemi.
+
+«J'ai cru devoir vous prévenir de ce qui se passe à l'armée d'Italie,
+pour votre direction.»
+
+
+LE PRINCE EUGÈNE À MARMONT.
+
+ «Ébersdorf, 1er mai 1809.
+
+«Il est essentiel que vous m'écriviez tous les jours, afin que je sois
+exactement informé de tout ce qui se passe autour de vous. Vous recevrez
+successivement les troisième et quatrième bataillons des régiments qui
+composent votre armée; vous vous occuperez de leur amalgame au fur et à
+mesure de leur arrivée.
+
+«Vous avez reçu, j'espère, tous les bulletins de la grande armée.
+L'Empereur, après avoir surmonté toutes les difficultés que les hautes
+eaux du Danube avaient fait naître, a enfin établi le grand pont. Tout
+fait présumer qu'il se passera bientôt des événements importants.
+L'armée d'Italie a, comme vous l'avez vu par l'ordre du jour de
+l'Empereur, heureusement établi sa jonction, et, à l'exception de deux
+divisions d'infanterie et une de cavalerie, qui sont à Gratz sous les
+ordres du général Macdonald, tout le reste est concentré à Neustadt.»
+
+
+LE PRINCE EUGÈNE À MARMONT.
+
+ «Vicence, 3 mai 1809.
+
+«Je vous ai fait connaître, ces jours derniers, monsieur le général duc
+de Raguse, les heureux et brillants événements de la grande armée.
+L'armée d'Italie a repris l'offensive et l'armée autrichienne est forcée
+à la retraite. Depuis deux jours elle fuit. Il est instant que celle de
+Dalmatie commence son mouvement et que ses efforts contribuent à la
+défaite totale des ennemis. Vous voudrez donc bien les attaquer et les
+pousser avec la plus grande vigueur, au reçu de cette lettre. Nos
+avant-postes sont sur la Brenta. Je marcherai au moins par journée
+d'étape; et, si nos mouvements peuvent s'accorder, comme je n'en doute
+pas, l'armée autrichienne peut être entièrement détruite; mais il n'y a
+pas un instant à perdre, et je crains les retards que la mer pourra
+mettre dans la transmission de cette lettre. J'espère que l'armée de
+Dalmatie pourra recueillir la portion de gloire à laquelle elle a droit
+de prétendre.»
+
+
+LE PRINCE EUGÈNE À MARMONT
+
+ «Conegliano, 9 mai 1809.
+
+«Je m'empresse, monsieur le général duc de Raguse, de vous prévenir que
+l'armée a effectué hier de vive force le passage de la Piave, où elle
+était arrivée le 6 au soir. Cette opération, exécutée sous le feu de
+l'ennemi qu'il a fallu combattre depuis le point du jour jusqu'à la
+nuit, a mis son armée dans le plus grand désordre, et je le fais
+poursuivre avec la plus grande vigueur. Deux généraux prisonniers, trois
+tués, seize pièces d'artillerie, des pontons, beaucoup de prisonniers,
+sont les fruits de cette journée.
+
+«Je pense que cette lettre ne vous trouvera plus en Dalmatie et que vous
+aurez commencé votre mouvement; j'espère que nous ne tarderons pas à
+nous donner la main. L'Empereur a dépassé Braunau et marche droit sur
+Vienne. Il était le 1er mai à Braunau.»
+
+
+MARMONT AU PRINCE EUGÈNE.
+
+ «Fiume, 28 mai 1809.
+
+«Monseigneur, je ne perds pas un instant pour avoir l'honneur de rendre
+compte à Votre Altesse Impériale que j'arrive en ce moment à Fiume avec
+mon avant-garde. L'armée y sera réunie demain. Comme elle est
+extrêmement fatiguée, elle y séjournera après-demain, et le jour suivant
+je me rendrai à Lippa. Je vous demande de me faire connaître vos
+intentions. Je demande également à Votre Altesse Impériale de donner des
+ordres pour qu'il me soit envoyé sur les points qu'elle jugera
+convenable de l'artillerie, des munitions d'infanterie attelées, et la
+cavalerie qu'elle me destine. Je n'ai ici que six pièces de campagne
+dont les munitions sont toutes épuisées, et le peu de cartouches
+d'infanterie qui me reste est porté par des chevaux de bât qui ne
+peuvent plus suivre. Quant à la cavalerie, il me reste environ 100
+chevaux qui pouvaient servir en Dalmatie et en Croatie, mais qui ne
+peuvent plus compter sur le théâtre sur lequel je vais entrer.
+
+«J'espère que Votre Altesse Impériale a reçu la lettre que j'ai eu
+l'honneur de lui écrire de Gradchatz, par laquelle je l'instruisais du
+début de notre campagne, de la défaite des Croates au mont Kitta, de la
+prise du général Stoisevich, commandant en chef, et de l'affaire de
+Gradchatz.
+
+«Depuis, l'ennemi, ayant rassemblé les troupes qui n'avaient pas donné,
+reçut des renforts de deux bataillons du Bannat, d'un bataillon
+hongrois, et, ayant ordonné à tous les paysans de la Licca de se réunir
+à l'armée, livra bataille à Gospich avec des forces presque doubles des
+nôtres. Beaucoup de circonstances rendaient sa position extrêmement
+avantageuse et la nôtre très-critique; l'affaire a été fort longue, fort
+chaude et très-meurtrière, mais très-glorieuse pour l'armée.
+
+«L'ennemi a été battu sur tous les points et a perdu, de son aveu, plus
+de deux mille hommes tués, pris, blessés ou noyés dans la Licca. Le
+lendemain, l'ennemi étant tourné fit ses dispositions de retraite. Il
+l'aurait effectuée avec beaucoup de pertes si le nombre de nos blessés
+et le défilé que nous avions à passer nous avaient permis de marcher
+avec plus de vitesse. Il s'engagea cependant un combat dans la soirée
+du 22, où il fut battu et poursuivi. Dans la nuit il disparut.
+
+«Le lendemain, nous entrâmes à Gospich, où je déposai les blessés qui ne
+pouvaient être transportés que sur des brancards. Le 24, nous sommes
+partis de Gospich, et depuis nous n'avons rencontré l'ennemi qu'à
+Ottochatz, où ses bagages et son artillerie auraient été entièrement
+pris, et son arrière-garde détruite, si le général Montrichard, par une
+lenteur inouïe, ne s'était pas trouvé à trois heures en arrière.
+Cependant l'ennemi a éprouvé dans cette affaire une très-grande perte et
+a été poursuivi avec vigueur.
+
+«De là, l'ennemi a pris la route de Carlstadt, et nous celle de Fiume,
+où nous sommes arrivés. Les trois généraux de brigade employés à l'armée
+ont été blessés. Le général Delzons seul pourra reprendre du service
+sous peu. Les deux autres ont été blessés très-gravement. Je demande
+avec instance à Votre Altesse Impériale de me donner des généraux de
+brigade, si elle en a de disponibles.
+
+«L'ennemi a eu dans cette campagne plus de six mille hommes hors de
+combat, son général pris et trois pièces de canon. Excepté un léger
+repos à Gradchatz, nécessaire pour attendre l'artillerie, nous avons,
+depuis notre entrée en campagne, combattu ou marché tous les jours,
+pendant douze ou quatorze heures; enfin nous arrivons prêts à entrer en
+ligne et nous sommes au comble de nos voeux.
+
+«J'aurai l'honneur d'adresser, sous deux jours, à Votre Altesse
+Impériale un complet détail de mes opérations.»
+
+
+MARMONT À NAPOLÉON.
+
+ «Fiume, 29 mai 1809.
+
+«Sire, j'ai eu l'honneur de rendre compte à Votre Majesté de l'entrée
+en campagne de votre armée de Dalmatie, de la défaite de l'armée ennemie
+au mont Kitta, de la prise du général Stoisevich, commandant en chef, et
+du combat de Gradchatz.
+
+«Je dois maintenant à Votre Majesté le rapport des opérations qui ont
+suivi.
+
+«L'artillerie et les vivres que j'attendais de Dalmatie m'ayant joint le
+19, je me mis en marche le 20 pour Gospich. Le 21, de bonne heure,
+j'arrivai à la vue de Gospich. L'ennemi y était renforcé des colonnes
+d'Abrovats et d'Évenik, qui étaient fortes de trois à quatre mille
+hommes, et qui ne s'étaient pas encore battues. Il avait reçu de plus
+deux régiments du Bannat, et avait fait réunir toute la population en
+armes. Ses forces étaient doubles des nôtres.
+
+«La position de l'ennemi était belle. Gospich est situé à la réunion de
+quatre rivières, de manière que, de quelque côté que l'on se présente,
+il est nécessaire d'en passer deux. Ces rivières sont très-encaissées;
+on ne peut les passer que vis-à-vis les chaussées, et, dans cette
+saison, une seule d'elles est guéable. Je me décidai à ne pas attaquer
+de front Gospich, mais à tourner sa position, de manière à menacer la
+retraite de l'ennemi.--Pour atteindre ce but, il fallait passer une des
+rivières à la portée du canon des batteries ennemies, établies de
+l'autre côté de la Licca, ou traverser des montagnes de pierres
+extrêmement âpres et difficiles, où les Croates auraient pu résister
+avec avantage. L'ennemi occupant la rive opposée de cette rivière, il
+fallait l'en chasser, afin de pouvoir rétablir le pont qu'il avait
+coupé. Deux compagnies de voltigeurs du 8e régiment, commandées par le
+capitaine Bourillon, ayant passé ce gué, remplirent cet objet, attendu
+que l'ennemi, comptant sur sa position, était peu en force. Elles
+occupèrent deux pitons qui touchaient la rivière.
+
+«À peine ce mouvement fut-il exécuté, que l'ennemi déboucha par le pont
+de Bilay et marcha sur la division Montrichard, qui suivait la division
+Clausel. Je donnai l'ordre immédiatement au général Clausel de faire
+passer au général Delzons, avec le 8e régiment d'infanterie légère, la
+petite rivière qui était devant nous, afin d'occuper les mamelons dont
+s'étaient emparés les voltigeurs, et de les défendre avec le plus
+d'opiniâtreté possible s'il y était attaqué. Je lui donnai également
+l'ordre de rapprocher un peu les autres régiments de la division, de
+manière à soutenir la division Montrichard, avec laquelle j'allais
+combattre l'ennemi, qui débouchait.
+
+«L'ennemi marcha à nous sur trois colonnes. J'eus bientôt disposé toute
+la division Montrichard, et, après être resté en position pour bien
+juger du projet de l'ennemi, je me décidai à faire attaquer la colonne
+du centre par le 18e régiment d'infanterie légère, à la tête duquel
+marchait le général Soyez, tandis que le 79e régiment, que commandait le
+colonel Godart, et avec lequel se trouvait le général Montrichard,
+contenait la droite de l'ennemi.
+
+«La charge du 18e régiment fut extrêmement brillante; il est impossible
+d'aborder l'ennemi avec plus de confiance et d'audace que ne le fit ce
+brave régiment. L'ennemi fut culbuté, perdit cinq pièces de canon. Dans
+cette glorieuse charge, le général Soyez fut blessé d'une manière
+très-grave. Je fis soutenir immédiatement le 18e régiment par le 5e
+régiment, sous les ordres du colonel Plauzonne, qui marcha sur la
+colonne de gauche de l'ennemi et la fit replier.
+
+«L'ennemi, s'opiniâtrant, envoya de puissants renforts, qui exigèrent de
+notre côté de nouveaux efforts. Le 79e régiment, qui avait suivi la
+droite de l'ennemi, s'était réuni à notre centre en faisant le tour d'un
+monticule qui la séparait. Je plaçai en deuxième ligne le 81e régiment,
+sous les ordres du général Launay et du colonel Bonté, et en réserve un
+bataillon du 11e régiment, que je détachai de la division Clausel.
+
+«L'ennemi ayant fait un nouvel effort, le 79e régiment le reçut avec
+sa bravoure ordinaire, et un bataillon le chargea, tandis que le 81e
+régiment en faisait autant.
+
+«Cette charge fut si vive, que l'ennemi se précipita dans la rivière et
+s'y noya en grand nombre. Tout ce qui avait passé devait être détruit si
+douze pièces de canon de l'ennemi, placées sur l'autre rive de la Licca,
+n'avaient mis obstacle à ce qu'on le poursuivit davantage.
+
+«Cet effort termina la journée à notre gauche. Le général Launay, qui
+marchait à la tête du 79e et du 81e, y fut grièvement blessé.
+
+«Pendant que ces affaires se passaient, l'ennemi détacha six bataillons
+pour attaquer les positions qu'occupait le 8e régiment. Ce corps, un des
+plus braves de l'armée française, que commande le colonel Bertrand, et
+que le général Delzons avait très-bien posté, résista avec beaucoup de
+vigueur et de persévérance. Après plusieurs tentatives inutiles pour
+enlever la position de vive force, l'ennemi s'occupa à le tourner. Il
+allait être en péril lorsque j'ordonnai au général Clausel d'envoyer au
+général Delzons les trois bataillons du 11e régiment, sous les ordres du
+colonel Bachelu, pour, non-seulement soutenir et assurer le 8e régiment,
+mais encore pour prendre l'offensive et menacer la retraite de tout ce
+corps ennemi qu'il avait tourné.
+
+«Le général Delzons fit le meilleur emploi de ces forces, et le 11e
+régiment soutint, dans cette circonstance, son ancienne réputation, et,
+en moins de trois quarts d'heure, l'ennemi perdit de vive force ou
+évacua toutes ses positions.
+
+«Ce succès mit fin au combat.
+
+«Pendant la nuit, on s'occupa avec la plus grande activité à rétablir le
+pont, qui avait été coupé. Mon intention était de le passer avant le
+jour avec toutes mes forces, pour me trouver le plus tôt possible sur la
+communication de l'ennemi, ne supposant pas qu'il retardât un seul
+instant sa retraite.
+
+«Les travaux du pont furent plus longs que je ne l'avais pensé, et le
+transport de cinq cents blessés fut tellement difficile, qu'à midi les
+troupes n'étaient pas encore en état d'exécuter leur mouvement. D'un
+autre côté, l'ennemi avait fait un mouvement offensif, avec quatre ou
+cinq mille hommes, en remontant la Licca. Cette confiance de l'ennemi
+semblait devoir provenir de l'arrivée prochaine du secours qu'amenait le
+général Cneswich, que l'on disait à peu d'heures de marche. Ma position
+devenait embarrassante: l'armée était divisée par un ruisseau
+extrêmement difficile à passer. L'ennemi semblait se disposer à tomber
+sur la partie de l'armée qui passerait la dernière. Une fois le ruisseau
+passé, il fallait renoncer à toute retraite si les renforts annoncés à
+l'ennemi défendaient le marais d'Ottochatz. Il était difficile, ayant
+une armée en queue, de pouvoir les passer et de se soutenir entre
+Gospich et Ottochatz, faute de vivres, et cinq cents blessés, des
+équipages et l'artillerie mettant un grand obstacle à nos mouvements, et
+les dernières nouvelles de l'armée d'Italie n'étant que de Vicence.
+
+«D'un autre côté, repasser le ruisseau était renoncer à l'offensive et
+ajourner d'une manière indéfinie notre jonction avec l'armée d'Italie;
+c'était changer en une opinion de défaite une victoire complète
+remportée la veille. Il était possible que, si le général Cneswich
+arrivait, il fût battu séparément; enfin les soldats avaient encore six
+jours de vivres dans leurs sacs, et, si les circonstances devenaient
+aussi critiques qu'on pouvait l'imaginer, je pouvais encore, en
+détruisant mon artillerie, m'approcher assez de l'armée d'Italie pour
+être dégagé par elle.
+
+«Les deux partis étant extrêmes, je choisis celui qui était le plus
+honorable, et je persistai dans ma première résolution. La fortune
+sourit à ma confiance: la division Montrichard passa le ruisseau sans
+être inquiétée; et, aussitôt que la tête de mes colonnes se montra à
+l'entrée de la plaine, l'ennemi se disposa à la retraite, rappela les
+troupes qui avaient passé la Licca et vint se former devant nous avec
+sept bataillons et une grande quantité d'artillerie, pour battre les
+débouchés par lesquels nous devions arriver des montagnes dans la
+plaine.
+
+«Le général Delzons, à la tête du 23e, gagna autant de terrain qu'il put
+sur les bords du ruisseau; et à peine le colonel Plauzonne, qui
+commandait la brigade du général Soyez depuis sa blessure, eut-il formé
+les 5e et 18e régiments, qu'il marcha à l'ennemi et le força à la
+retraite.--Nous gagnâmes dans un instant assez de terrain pour former
+l'armée sans danger.
+
+«Ce combat est fort honorable pour le colonel Plauzonne et pour le 5e
+régiment. La nuit qui survint nous empêcha de profiter de ces succès,
+et, au jour, nous ne vîmes plus l'ennemi.
+
+«Le 23, nous entrâmes à Gospich. Le 24, nous marchâmes sur Ottochatz,
+où était encore l'arrière-garde de l'ennemi, forte de six bataillons,
+l'artillerie et les bagages. Les ponts étaient coupés; nous tournâmes
+tous les marais d'Ottochatz; et le général Delzons, à la tête du 8e
+régiment d'infanterie légère, soutenu par le 23e, de la division
+Clausel, chassa l'ennemi de toutes les positions qu'il occupait pour
+couvrir la grande route. Ce combat fut brillant pour le 8e régiment
+comme tous ceux qui l'avaient précédé. Le général Delzons, selon son
+usage, conduisit cette affaire avec beaucoup de talent et de vigueur. Il
+y a reçu une blessure qui, j'espère, ne l'empêchera pas de reprendre
+bientôt du service. Si le général Montrichard, par une lenteur inouïe
+et contre tout calcul, ne s'était pas trouvé de trois heures en arrière,
+l'arrière-garde de l'ennemi était évidemment détruite, l'artillerie et
+les bagages pris.
+
+«Dans la nuit, l'ennemi s'est retiré en toute hâte sur Carlstadt;
+quelques bagages sont encore tombés entre nos mains.
+
+«Le 26, nous sommes entrés à Segna, et, le 28, à Fiume, où l'armée se
+rassemble le 29, et d'où elle partira, le 31, pour se joindre à l'armée
+d'Italie.
+
+«L'ennemi, dans cette courte campagne, a eu environ six mille hommes
+hors de combat et un très-grand nombre de déserteurs. Nous avons
+combattu ou marché tous les jours pendant douze heures; et les soldats,
+au milieu des privations, des fatigues et des dangers, se sont toujours
+montrés dignes des bontés de Votre Majesté. Je devrais faire l'éloge de
+tous les colonels, officiers et soldats, car ils sont tous mus du
+meilleur esprit; mais je ne puis dire trop de bien des colonels
+Bertrand, Plauzonne et Bachelu, qui sont des officiers de la plus grande
+capacité.
+
+«L'armée a fait une grande perte dans les généraux Launay et Soyez,
+blessés grièvement; et le jour où ils lui seront rendus sera pour elle
+un jour de fête. Je dois aussi beaucoup d'éloges au général Clausel, et
+je dois me louer du général Tirlet, commandant l'artillerie, du colonel
+Delort et du chef des ambulances.
+
+«Nous avons eu, dans ces trois dernières affaires, huit cents hommes
+tués ou blessés.»
+
+
+
+
+LIVRE DOUZIÈME
+
+1809
+
+Sommaire.--Arrivée de l'armée de Dalmatie à Laybach.--Le général Rusca
+mal informé.--Réflexions sur la bataille d'Essling: situation critique
+de la grande armée.--L'archiduc Charles.--Anecdote.--Le général Giulay
+défend la Drave.--Manoeuvres du duc de Raguse pour passer cette
+rivière.--Le général Broussier.--Le 84e dans le faubourg de Gratz.--Deux
+bataillons contre dix mille hommes.--Devise inscrite sur l'aigle de ce
+régiment.--L'Empereur ordonne au duc de Raguse de se rapprocher de
+Vienne.--Après le passage du Simmering, le duc de Raguse devance son
+armée.--L'Empereur dans l'île de Lobau.--Fautes de l'armée
+autrichienne.--Police de l'armée confiée à Davoust.--L'ennemi évacue
+Enzersdorf.--Napoléon est vainqueur à la droite et au centre.--L'armée
+d'Italie fait face à gauche.--L'ennemi est contenu, et la bataille
+gagnée.--Retraite de l'archiduc.--Réflexions et critique.--L'Empereur
+dresse sa tente au milieu du corps du duc de Raguse.--Statistique de la
+bataille.--L'Empereur parcourt le champ de bataille.--Le duc de Raguse
+marche à l'avant-garde à la poursuite de l'archiduc.--Marche sur
+Znaïm.--Il passe la Taya.--L'armée autrichienne se découvre tout
+entière.--Position de Tisevich.--L'ennemi demande un armistice.--Arrivée
+de l'Empereur.--Il ordonne de l'accepter.--Visite à l'Empereur dans sa
+tente.--Longue conversation.--Le duc de Raguse est nommé maréchal.--Le
+corps du duc de Raguse est dirigé sur Krems.--Bernadotte quitte
+l'armée.--Camp à Krems.--Affaire d'Oporto.--L'Empereur affecte de
+l'ignorer.--Anecdote.--Négociation de paix.--Attentat de
+Schoenbrunn.--La paix est signée par surprise.--Le duc de Raguse
+précède l'Empereur à Paris.--Il est nommé gouverneur des provinces
+illyriennes.
+
+
+Arrivé à Laybach le 3 juin, je trouvai dans cette ville des détachements
+appartenant aux régiments de l'année de Dalmatie. Je les incorporai
+quelques jours après, et les pertes de la campagne furent à peu près
+réparées. En ce moment, un corps autrichien, commandé par le général
+Chasteler, sortait du Tyrol: il était complétement isolé, et sa position
+difficile et dangereuse. Je ne négligeai rien pour lui barrer le
+passage; mais, malgré mes espérances, je n'y pus parvenir. Le 4, à midi,
+je reçus une lettre du général Rusca, datée de Villach. Il m'annonçait
+l'arrivée, devant lui, du corps de Chasteler, fort de huit à neuf mille
+hommes, et me prévenait qu'il se retirait lui-même sur Klagenfurth, où
+il se renfermerait s'il était nécessaire.
+
+Ce corps ennemi, se trouvant en arrière de l'armée française,
+manoeuvrait pour lui échapper et rejoindre sa propre armée. De Villach,
+il pouvait prendre trois différentes routes. Je devais donc me placer
+de manière à lui couper celle qu'il aurait choisie. Ces routes sont: 1°
+par Klagenfurth et Marbourg; 2° par Afling, Krainbourg et Laybach; 3°
+par Tarvis, Caporetto et Goritz. Je me portai immédiatement en avant de
+Laybach, et poussai une avant-garde jusqu'au pied du Klöbel. J'étais
+ainsi en mesure d'arriver, en quelques heures, sur la Drave et à
+Klagenfurth, de défendre la seconde de ces trois routes si l'ennemi la
+préférait, et pas très-éloigné pour l'atteindre encore s'il marchait sur
+Trieste.
+
+Le 5, je reçus une lettre du général Rusca, datée du 4 de Klagenfurth;
+son mouvement sur cette ville était effectué, et il m'annonçait que
+l'ennemi ne l'avait pas suivi.
+
+Le 6, une lettre du général Caffarelli, commandant à Trieste, me
+prévenait qu'une avant-garde ennemie avait paru à Caporetto, et que
+probablement c'était sur lui que l'ennemi se dirigeait. Il me rappelait
+qu'il y avait trois mille prisonniers de guerre à Adelsberg. Rien ne me
+paraissait encore concluant. Le 6 au matin, une lettre du général Rusca,
+datée de Klagenfurth le 5, à cinq heures du soir, me confirmait l'avis
+que l'ennemi n'avait fait aucun mouvement de Villach. Toutes les
+apparences étaient alors que l'ennemi prendrait la route de l'Isonzo.
+Je me rapprochai de Laybach, et portai une division sur Ober-Laybach,
+sans cependant m'abandonner à un mouvement décidé. Ces dispositions,
+d'après les faits ci-dessus, étaient les seules raisonnables; mais mes
+calculs étaient erronés, parce que les rapports qui leur servaient de
+base étaient faux. Le général Rusca était bien mal informé; car, au
+moment où il m'écrivait de Klagenfurth, le 5, à cinq heures du soir, il
+avait l'ennemi à ses portes, qui l'attaquait à six et le bloquait à
+sept. Un officier que je lui avais envoyé en avait été témoin. Caché
+chez un maître de forges de sa connaissance, au milieu des postes
+ennemis, il avait vu détruire et brûler, à neuf heures du soir, le pont
+de Kirschensteuer sur la Drave. Cet officier m'ayant rejoint le 6 dans
+la journée, je partis pour retourner sur mes pas; mais le général
+Chasteler avait hâté son mouvement et disparu quand j'arrivai sur la
+Drave. Si le général Rusca s'était fait éclairer avec plus de soin; si,
+lorsque placé à Krainbourg et au pied du Loibl, j'attendais si
+impatiemment de ses nouvelles, il m'eût prévenu de l'instant où l'ennemi
+avait quitté Villach, je serais arrivé à Kirschensteuer avant lui, et,
+après avoir passé la Drave, je lui aurais barré le chemin. Des troupes
+telles que les miennes, grandies par la campagne qu'elles venaient de
+faire, en présence de soldats harassés, coupés et découragés, auraient
+probablement détruit complétement le corps de Chasteler en un seul
+combat.
+
+J'éprouvai un véritable chagrin de voir des espérances si bien fondées
+s'évanouir; mais il n'y avait pas de ma faute, et l'Empereur, quelque
+regret qu'il en éprouvât, en jugea de même. Revenu à Laybach pour y
+faire reposer mes troupes, je reçus l'ordre d'y rester pendant quelque
+temps, afin de couvrir Trieste et la frontière d'Italie contre tous les
+corps qui pourraient se présenter.
+
+Les succès immenses, obtenus par la grande armée à l'ouverture de cette
+campagne, avaient été un peu balancés par les revers d'Essling. Le
+passage du Danube, effectué avec trop de confiance, avait failli amener
+la ruine et la destruction de l'armée. En ce moment, le prince Charles
+a eu entre ses mains la destinée de l'armée française: il pouvait la
+détruire; mais il lui paraissait si admirable, si extraordinaire de
+n'avoir pas été battu, qu'il doutait presque de sa victoire quand il ne
+tenait qu'à lui de la rendre décisive. Qu'on se figure la situation
+terrible de l'armée française: elle était divisée en deux par le Danube,
+qui est si large devant Vienne; les deux portions ne pouvaient
+communiquer qu'au moyen d'une navigation rare et incertaine; la partie
+placée sur la rive gauche du fleuve, écrasée par le combat le plus
+opiniâtre, le plus meurtrier, n'avait dans l'île de Lobau ni munitions
+pour se battre ni espace pour se mouvoir. Elle avait devant elle, au
+delà d'un bras du fleuve, de la largeur, pour ainsi dire, d'un ruisseau,
+les forces ennemies, victorieuses et bien fournies de toutes choses. Si
+l'armée autrichienne eût effectué le passage dans l'île de vive force,
+et elle le pouvait certainement; si, en outre, un corps de douze ou
+quinze mille hommes eût passé le Danube à Krems, et que la population de
+Vienne se fût révoltée, comme elle y était disposée, tout ce qui était
+rassemblé dans l'île, devenue si célèbre, le corps de Masséna, celui de
+Lannes, la cavalerie de la garde, toutes les troupes eussent été
+incontestablement prises ou détruites, et on peut apprécier les
+conséquences qui en seraient résultées. Mais l'Empereur exerçait sur les
+facultés morales de l'archiduc une action incroyable, une espèce de
+fascination. L'anecdote suivante en est bien la preuve. Je la tiens de
+deux généraux, le comte de Bubna et le baron de Spiegel, qui servaient
+près de l'archiduc Charles en qualité d'aides de camp, et qui étaient
+investis de sa confiance.
+
+L'archiduc était entré en campagne sous les meilleurs auspices. L'armée
+française, au moins la grande masse de ses forces, et particulièrement
+les troupes qui avaient fait les campagnes de 1805, 1806 et 1807,
+étaient en Espagne et en Italie. Le corps seul de Davoust, fort de
+trente mille hommes environ, et quelques autres troupes, organisées à la
+hâte dans les dépôts de France, se trouvaient en Allemagne. Ainsi les
+alliés faisaient le fond de l'armée française par leur nombre. Sans
+vouloir les traiter injustement, on sait combien ces troupes sont
+médiocres. L'archiduc, entré en campagne avec une belle et nombreuse
+armée, bien pourvue, bien outillée, marchait avec la confiance que lui
+donnait son immense supériorité; et cette confiance était universelle.
+Tout à coup, sur le champ de bataille de Ratisbonne, on fait un
+prisonnier français. On le questionne: il annonce l'arrivée de
+l'Empereur à l'armée, et dit qu'il est en personne à la tête de ses
+troupes. On refuse de le croire; mais un second, puis dix, quinze, vingt
+prisonniers, disent la même chose. Dès ce moment, me dit-on, dès
+l'instant où la chose fut constatée, l'archiduc qui, jusque-là, avait
+montré du sang-froid et du talent, perdit la tête, ne fit plus que des
+sottises. «Et moi, ajoutait Bubna, pour lui faire retrouver ses
+facultés, pour le remettre, je lui disais: «Mais, monseigneur, pourquoi
+vous tourmenter? Supposez, au lieu de Napoléon, que c'est Jourdan qui
+vient d'arriver.» Cette histoire fort gaie n'est jamais sortie de ma
+mémoire. Elle ne fait pas trop valoir le maréchal Jourdan; mais Bubna
+avait choisi son nom parce que l'archiduc avait fait la guerre contre
+lui pendant deux campagnes et l'avait toujours battu.
+
+La nouvelle de l'approche de l'armée de Dalmatie fit, à la grande armée,
+une heureuse diversion aux chagrins causés par les malheurs d'Essling.
+On fit valoir ses succès, et on parla de ce corps, avec raison, comme
+d'une troupe d'élite et de son arrivée comme d'un renfort puissant.
+
+Je reviens à mes opérations.
+
+Un séjour à Laybach d'une douzaine de jours me donna le moyen de
+recevoir une partie de ce qui me manquait. Cinq cents chevaux de
+différents corps me furent donnés, et mon artillerie se composa de
+vingt-quatre bouches à feu. J'avais conservé une partie des moyens de
+transport organisés en Dalmatie; et mes petits chevaux de bât donnèrent
+à mon corps d'armée une physionomie particulière quand il se trouva
+encadré dans la grande armée. Mes approvisionnements de guerre étaient
+si complets en partant de la Dalmatie, qu'après la campagne, après la
+bataille de Wagram, après les deux combats de Znaïm, quand l'armistice
+fut conclu, il me restait encore des munitions apportées de Zara.
+
+Pendant mon séjour à Laybach, le corps d'armée commandé par le général
+Giulay, et formant l'aile gauche de l'armée d'Italie, se porta sur
+Marbourg pour défendre la Drave, rivière large, rapide, qui présente de
+grands obstacles; et ce corps, renforcé de toutes les troupes qui, de
+la Croatie, s'étaient retirées devant moi, s'élevait alors à
+trente-cinq mille hommes.
+
+La division Broussier, de l'armée d'Italie, avait reçu l'ordre de
+couvrir la grande armée de ce côté. À cet effet, elle occupait l'entrée
+des gorges voisines de Gratz, à travers lesquelles coule la Muhr. Ayant
+reçu l'ordre de chasser le général Giulay des positions qu'il occupait
+et de me rapprocher de la grande armée, je me mis en mouvement le 20
+juin. J'allais me retrouver sur mon terrain et manoeuvrer dans une
+province que j'avais parcourue dans tous les sens, quatre ans plus tôt,
+à la tête d'un autre corps d'armée.
+
+Toute l'armée de Giulay était rassemblée à Marbourg. Passer la rivière
+de vive force sur ce point étant impraticable, je me contentai seulement
+de reconnaître l'ennemi et d'opérer une forte diversion pour lui cacher
+mon véritable point de passage.
+
+Après avoir réuni mes troupes à Windisch-Feistriz, je marchai avec mon
+avant-garde sur Marbourg. Giulay passa la Drave et déploya ses forces
+en avant de la rivière. Lui livrer bataille dans cette position
+n'entrait pas dans mes projets. Si je le battais, je ne pouvais le
+poursuivre, la rivière et la ville étant là pour le protéger; et,
+puisque j'avais à faire ma jonction avec une division de l'armée
+d'Italie, il était sage d'attendre qu'elle fût opérée pour le combattre.
+Je manoeuvrai donc devant l'ennemi, qui, de son côté, montrait de la
+prudence et même de la timidité. Mais, pendant ces démonstrations, je
+disposai tout pour me rendre, par une marche forcée, à Volkenmarkt, où
+il y a un pont sur la Drave. Ce pont avait été en partie brûlé, mais on
+pouvait assez promptement le réparer. Il fallait seulement y arriver
+avant l'ennemi et l'occuper pour pouvoir exécuter les travaux
+nécessaires.
+
+Au moment où je montrais mes têtes de colonne entre Windisch-Feistriz
+et Marbourg, trois compagnies de voltigeurs et cent ouvriers
+charpentiers, choisis dans les troupes, une compagnie de sapeurs et des
+officiers intelligents se mettaient en route pour Volkenmarkt, en
+passant par Gonobitz, Windischgratz et Bleiberg. Ils avaient l'ordre de
+marcher le plus rapidement possible et de prendre des voitures pour
+faciliter leurs transports. Quand ils eurent pris l'avance, tous les
+bagages de l'armée suivirent, et l'armée ensuite, en marchant en
+colonnes renversées. Je disparus tout à coup aux yeux de Giulay, qui, au
+lieu de me suivre dans les montagnes, repassa la Drave et la remonta
+pour la défendre.
+
+Mes troupes prirent position à Volkenmarkt, où l'ennemi n'avait
+personne. Le pont fut réparé, et il y eut une telle activité dans ces
+travaux et dans mon mouvement, que mon corps d'armée avait déjà passé
+la rivière, mon avant-garde avait descendu la Drave et occupait déjà
+Lavamunde lorsque les éclaireurs de Giulay s'y présentèrent.
+
+Je fis courir le bruit de ma marche sur Marbourg, et ordonnai de
+préparer des vivres pour mes troupes dans cette direction: ruse que tout
+le monde emploie et qui produit toujours quelque effet. Giulay rassembla
+ses troupes pour défendre la vallée et m'attendit. Pendant ce temps, je
+marchais encore en colonnes renversées, mon arrière-garde se portant sur
+Volsberg et Voitzberg, tandis que mon avant-garde, placée à Lavamunde,
+couvrait mon mouvement.
+
+Nous traversâmes rapidement ce massif de montagnes et la haute montagne
+de Pach, et nous arrivâmes comme par enchantement dans le bassin de la
+Muhr. Je communiquai immédiatement avec le général Broussier, qui avait
+évacué Gratz avec sa division, pris position au pont de Gösting, à
+l'entrée des gorges, et l'engageai à mettre sa division en mouvement sur
+la rive droite de la Muhr, afin de se réunir à moi pour aller combattre
+l'ennemi, qui se rassemblait à Vildon.
+
+Le général Broussier, en exécutant ce mouvement, vint me trouver de sa
+personne à Liboé, où j'étais arrivé avec la division Clausel. Je ne pus
+déboucher au même moment, parce que le général Montrichard, par suite de
+son incroyable ineptie, s'était arrêté et se trouvait ainsi à une marche
+en arrière. Instruit de cette halte si inopportune, je lui envoyai ordre
+sur ordre de venir me joindre. Il marcha la nuit, mais il causa
+cependant un retard de plus de douze heures.
+
+Le général Broussier, en faisant le mouvement que je lui avais prescrit,
+avait envoyé deux bataillons du 84e pour bloquer le fort de Gratz et
+occuper les portes de la ville. Une vive fusillade avait été entendue le
+matin à Gratz. Le général Broussier m'en rendit compte sans en expliquer
+la cause. La chose était claire pour moi: le régiment ne s'était pas
+amusé à fusiller avec la citadelle; l'ennemi était donc rentré dans
+Gratz, et Giulay y avait dirigé une partie de ses forces. Je renvoyai,
+sans perdre un moment, le général Broussier à sa division, avec ordre de
+rétrograder et de marcher, par la rive gauche, au secours de ce beau
+régiment, si fort compromis. Une défense héroïque donna le temps au
+général Broussier d'arriver pour le dégager.
+
+Accablé par dix mille hommes, il s'était retranché dans le long faubourg
+de Gratz, du côté de la Hongrie, et jamais l'ennemi ne put l'y forcer.
+De fréquentes sorties déconcertèrent ses attaques; de nombreux
+prisonniers tombèrent entre ses mains, et les munitions de ces derniers
+lui servirent à combattre: deux drapeaux furent pris. Jamais fait
+d'armes comparable n'a brillé d'un pareil éclat. Après quatorze heures
+de combat, les troupes du général Broussier ayant paru, l'ennemi laissa
+la retraite libre au 84e régiment.
+
+Ce régiment, un de ceux de mon corps d'armée de Hollande, acquit en
+cette circonstance une gloire dont je jouis beaucoup. L'Empereur le
+combla de récompenses, et fit inscrire sur son aigle, en lettres d'or:
+«UN CONTRE DIX,» devise qu'il a conservée jusqu'au licenciement de
+l'armée, et dont il n'a cessé de se montrer digne.
+
+Dans la journée du 26, toutes les troupes de Giulay prirent position à
+Gratz, appuyées au fort et à la rivière. Je rejoignis le même jour, au
+pont de Gösting, le général Broussier avec mes troupes. Je disposai tout
+pour attaquer le 27; mais, l'ennemi ayant opéré sa retraite dans la
+nuit, nous trouvâmes, le matin, toutes ses positions évacuées. Il se
+retira en Hongrie, par la route de Gleisdorf et de Fürstenfeld.
+
+En 1805, j'avais mis le fort de Gratz en état de défense, et je m'en
+étais félicité. En 1809, j'en gémis, car il mettait les plus grands
+obstacles à mes communications. On ne pouvait passer le pont, traverser
+les places, se mouvoir au milieu des rues sans recevoir des coups de
+fusil du fort. Les habitants mêmes perdaient assez de monde, tant le
+commandant montrait d'ardeur à tirer sur les officiers et les soldats,
+au risque de blesser les citoyens. Mais ces ennuis ne furent pas de
+longue durée. Je laissai les troupes nécessaires au blocus, et, le 28,
+je me mis à la poursuite de Giulay, dont j'attaquai l'arrière-garde à
+Gleisdorf.
+
+De là, nous nous portâmes sur Feldsbach. Au moment où ce mouvement
+s'exécutait, je reçus l'ordre de me rapprocher de Vienne, de faire
+évacuer tous les hôpitaux de Gratz, de renvoyer sans retard la division
+Broussier, et d'être rendu moi-même avec mes troupes, le 4 juillet au
+soir, sur le bord du Danube. Je revins à Gratz avec la division
+Montrichard, et je fis partir pour Vienne jusqu'au dernier malade ou
+blessé de l'hôpital de cette ville.
+
+Cette opération terminée, je me mis en marche avec cette division, en
+suivant la division Broussier, tandis que la division Clausel se rendait
+à Neustadt par Friedberg. Tout ce mouvement s'exécuta avec rapidité: une
+fois de l'autre côté des montagnes, je devançai mes troupes, et je me
+rendis à Vienne et à l'île de Lobau pour voir l'Empereur.
+
+Je le trouvai dans toute sa grandeur militaire. S'il avait ouvert la
+campagne avec peu de troupes et de faibles moyens, les ressources de son
+esprit et l'énergie de sa volonté lui avaient créé des forces immenses.
+L'état de situation de l'armée, réunie pour passer le Danube, et qui, le
+surlendemain, combattit à Wagram, état de situation que j'ai vu,
+montrait en présence sous les armes cent quatre-vingt-sept mille hommes,
+dont cent soixante-quatre mille sabres ou baïonnettes, et sept cents
+pièces de canon.
+
+La leçon que Napoléon avait reçue lui avait profité. Des moyens de
+passage assurés, à l'abri de toute entreprise et de tout accident,
+avaient été préparés. Le général Bertrand, commandant le génie de
+l'armée, avait conduit tous ces travaux avec habileté. Le véritable
+Danube était passé, et cette vaste île de Lobau rassemblait la plus
+grande population militaire que l'on eût jamais vue réunie sur un même
+point: un bras du fleuve très-étroit restait seul à franchir.
+
+L'ennemi avait dû juger nos moyens de passage, le point sur lequel il
+devait s'effectuer en raison des localités et des travaux préparés, et
+cependant il n'avait rien fait pour les empêcher, pour les contrarier,
+ni même pour nous arrêter au moment où nous déboucherions. Une partie de
+ses troupes seulement était à portée du Danube; la masse de ses forces,
+réunie en arrière, devait occuper une position reconnue, belle et forte:
+disposée en arc de cercle, elle commandait la campagne et se trouvait
+couverte par un ruisseau. C'était un combat en champ clos, où l'on se
+donnait rendez-vous. L'archiduc était apparemment résolu d'avance à
+livrer la bataille à nombre égal; car, s'il eût voulu l'ajourner, ou
+bien combattre deux ou trois contre un, il en était le maître.»
+
+Si, à une demi-portée de canon du Danube, et particulièrement à
+Stadt-Enzersdorf, il eût fait élever de fortes redoutes en face de notre
+point de passage, et qu'il les eût fait soutenir par plusieurs lignes de
+troupes, jamais nous n'aurions pu déboucher. L'affaire se serait réduite
+à un combat opiniâtre, où probablement nous aurions été vaincus,
+puisque, soutenue par les secours de l'art, la masse des forces
+autrichiennes aurait eu affaire seulement à une partie des nôtres,
+l'espace manquant à l'armée française pour déboucher et se former.
+
+Je vis l'Empereur au moment où il rentrait de l'inspection de ses
+préparatifs. Il était glorieux de cette campagne, et avec raison; car
+rien ne fut plus admirable que son début et plus étonnant que l'étendue
+de ses succès avec la faiblesse de ses moyens. Il passait légèrement sur
+les événements d'Essling, et se contentait de rendre hommage à la valeur
+des troupes, à leur grande impassibilité et au courage héroïque qu'elles
+avaient montré. Il se complaisait alors dans l'idée de la force de son
+armée et se montrait, avec raison, confiant dans l'avenir. Je l'ai
+toujours vu extrêmement sensible à l'étalage de sa puissance. Quand ses
+sens étaient frappés par la vue d'une grande quantité de troupes, il
+ressentait une impression toujours vive qui influait sur ses
+résolutions. Un homme de sa supériorité aurait dû être à l'abri d'un
+semblable enivrement; ses sens n'auraient pas dû avoir cet empire sur
+son esprit; car, avant de les voir, il connaissait à quel nombre se
+montaient ses soldats. Il me parut content de la campagne que je venais
+de terminer et m'en parla brièvement. Je reçus l'ordre d'établir mes
+troupes sur la rive droite et de couvrir les ponts de l'île de Lobau.
+
+J'éprouvai un bonheur très-grand à venir prendre ma place dans ce grand
+mouvement; mais aussi que je me trouvai petit! Combien le rôle d'un chef
+suprême devenu un lieutenant est facile! Tout lui est aisé; il n'a rien
+ou fort peu de chose à prévoir; il n'a aucune résolution embarrassante à
+prendre; il n'est pas forcé de consacrer le temps du repos à des
+combinaisons, à des réflexions qui souvent fatiguent et agitent mille
+fois plus que les marches et les combats. Cette responsabilité morale,
+la grande charge du commandement, cette décision obligée de chaque jour,
+avec toutes ses conséquences, bonnes ou mauvaises, voilà la grande
+difficulté du commandement en chef. La solution exige deux grandes
+qualités: assez d'intelligence pour bien combiner l'emploi de ses
+moyens, et un caractère plus fort que l'intelligence, pour tenir
+fermement à la résolution prise: le caractère doit dominer l'esprit.
+
+J'ai commandé de petites et de grandes armées; j'ai commandé aussi des
+corps de la grande armée, et je n'ai trouvé aucune parité entre ces deux
+situations. Il est infiniment plus facile de commander quarante mille
+hommes sous l'autorité d'un chef suprême que dix mille hommes seul, en
+agissant pour son propre compte et sous sa propre responsabilité.
+
+Après avoir mis hors ligne le commandement de ces grandes masses qui
+dépassent cent mille hommes, j'ajouterai que les trop petites armées
+particulièrement présentent de grandes difficultés. Les moyens étant
+très-restreints, le moindre échec a les plus graves conséquences: c'est
+alors qu'on est forcé d'agir de manière à ne jamais rien compromettre.
+Avec trente mille hommes, au contraire, quand cette force est relative
+à celle de l'ennemi et au rôle que l'on doit jouer, on est dans une
+meilleure condition. Il y a facilité dans le commandement et matière à
+combinaisons. Je fixe à ce nombre les conditions du commandement
+proprement dit, et je classerais ainsi les différentes fonctions d'un
+général suivant le nombre des soldats qu'il a sous ses ordres. Avec
+douze mille hommes, on se bat; avec trente mille, on commande; et avec
+les grandes armées on dirige. Quand les armées dépassent certaines
+bornes, le général en chef n'est plus qu'une providence qui intervient
+pour parer à un grand accident; son action se fait sentir seulement
+d'une manière générale; elle ne devient immédiate que dans une
+circonstance décisive, imprévue et irréparable, où il doit changer de
+rôle et redevenir soldat.
+
+Davoust avait la police de l'île de Lobau; son caractère se montra, dans
+cette circonstance, avec toute sa sévérité sauvage. Il avait défendu aux
+habitants du pays, sous peine d'être pendus, de pénétrer dans nos camps,
+et souvent cet ordre a été exécuté à la rigueur. Un de mes domestiques
+ragusais, resté au pont avec ma voiture, lui parut suspect: il aurait
+été expédié, malgré ses représentations, si un de mes officiers ne
+s'était pas trouvé là pour le réclamer.
+
+Me voilà donc rendu à la grande famille militaire, au milieu de ce
+mouvement gigantesque où les destinées du monde se décident, et où
+l'objet de tous mes voeux était de figurer.
+
+Toutes les troupes étaient réunies dans l'île de Lobau; elles n'étaient
+séparées du terrain occupé par l'ennemi que par un bras du fleuve
+extrêmement étroit. Diverses sinuosités formaient des points de passage
+plus ou moins favorables. Le meilleur de tous est à la tête de l'île, au
+point où elle divise le cours du fleuve. C'était là que le passage, en
+mai, s'était effectué. De ce côté, les villages de Gross-Aspern et
+d'Essling, où l'on combattit si vivement les 21 et 22 mai, une fois
+occupés, donnaient l'avantage de couvrir le passage et d'assurer les
+moyens de déboucher. Cette fois, on en choisit un nouveau et on se
+contenta de tout préparer pour faire des ponts à l'ancien, afin d'ouvrir
+cette seconde communication aussitôt après avoir exécuté le passage de
+vive force et dès que l'ennemi aurait été éloigné.
+
+En se rapprochant du Danube, et à l'endroit où il va rentrer dans le lit
+principal, le même bras présente un autre point de passage assez facile.
+En occupant les points saillants par des batteries de gros calibre, en
+occupant aussi une ou deux autres petites îles inférieures, on prenait
+des revers sur toute la campagne et, par conséquent, on pouvait donner
+une protection efficace aux troupes qui passeraient les premières. On
+choisit cet endroit, et on établit de fortes batteries à embrasures sur
+tous les points avantageux.
+
+L'ennemi avait fait quelques travaux, non pour empêcher le passage, mais
+pour la sûreté de son avant-garde et pour donner le temps à l'armée de
+se rassembler. Avec d'autres intentions, il aurait pris pour point
+d'appui le Danube même. Des redoutes à distance convenable se seraient
+flanquées et soutenues. Essling, Gross-Aspern et Stadt-Enzersdorf
+auraient été retranchés avec soin, et cette ligne, appuyée au Danube et
+soutenue par toute l'armée, aurait présenté une barrière insurmontable.
+Au lieu de cela, l'archiduc se contenta de retrancher légèrement
+Gross-Aspern et Enzersdorf, de faire quelques flèches et d'occuper le
+château de Sachsenhausen, poste isolé, placé au delà de Enzersdorf; mais
+il ne fit rien en arrière et laissa l'armée dans les camps, où elle
+était dispersée. Les troupes autrichiennes, placées près du Danube,
+n'étaient donc que des troupes d'observation; les ouvrages occupés
+étaient destinés seulement à leur sûreté particulière et à présenter
+momentanément une première défense, pour retarder les mouvements de
+l'armée française et donner le temps de se réunir sur le champ de
+bataille reconnu et choisi d'avance pour combattre.
+
+Nos batteries eurent bientôt mis en feu la petite ville d'Enzersdorf,
+dont les défenses misérables n'avaient aucune valeur et ne présentaient
+aucun abri. Quatre ponts ayant été jetés, à deux heures du matin, dans
+la partie inférieure de l'île, l'armée française déboucha sans
+rencontrer aucun corps ennemi. Enzersdorf tourné fut évacué, et le
+bataillon placé dans le château de Sachsenhausen, ne s'étant pas retiré
+assez tôt, fut fait prisonnier.
+
+L'évacuation d'Enzersdorf fit retirer l'ennemi des postes retranchés à
+sa droite et de Gross-Aspern; alors l'armée autrichienne, réunie sur le
+plateau choisi pour livrer bataille, plaça sa droite à Gerarsdorf, son
+centre à Wagram et sa gauche à Neusiedl. Le centre et la gauche étaient
+couverts sur leur front par la rivière marécageuse le Rusbach. Mais, peu
+au-dessus de Neusiedl, la gauche était sans appui et pouvait être
+tournée; tandis que la droite, placée au bas d'un amphithéâtre, était
+très-forte et libre dans ses mouvements. Le point d'attaque le plus
+favorable était donc, par notre droite, sur la gauche de l'ennemi.
+
+L'armée française employa toute la journée à passer les ponts, à faire
+évacuer les positions avancées de l'ennemi et à se former dans la
+plaine. À six heures du soir, elle avait sa droite à Gleisendorf, son
+centre à Raschdorf et sa gauche à Gross-Aspern.
+
+En ce moment, l'Empereur, supposant à tort que l'armée autrichienne
+n'était pas encore formée, donna l'ordre au vice-roi de faire attaquer
+par le général Macdonald le centre de l'ennemi dans la direction de
+Wagram. Cet ordre avait été donné négligemment, sans que l'Empereur
+parût en sentir toute la conséquence. Macdonald en prévit sans hésiter
+le résultat. Il avait reconnu avec soin l'ennemi et pu juger que cette
+attaque isolée serait sans succès. Il engagea le vice-roi à faire cette
+observation à l'Empereur; mais celui-ci ne put jamais s'y résoudre, et
+l'ordre de marcher fut réitéré. Macdonald se mit en mouvement, ses
+troupes atteignirent le haut du plateau; mais elles y furent si
+vigoureusement reçues, qu'elles redescendirent rapidement et dans la
+plus grande confusion. Les Saxons, après une attaque pareille, eurent
+un sort semblable.
+
+Cette attaque, mal conçue, faite mal à propos, ne fut qu'une forte
+échauffourée. Si l'ennemi eût suivi les troupes dans leur retraite
+précipitée, il est impossible de deviner les conséquences qui auraient
+pu en résulter. De plus, elle avait été mal calculée: car, en supposant
+le succès, l'heure avancée et les localités n'auraient pas permis d'en
+profiter.
+
+Pendant la journée du 5, j'étais resté au pont avec mon corps. J'en
+partis deux heures avant le jour pour venir prendre ma place de
+bataille. Elle me fut assignée au centre, à la gauche d'Oudinot. L'armée
+était dans l'ordre suivant: À la droite Davoust, ensuite Oudinot,
+l'armée de Dalmatie, l'armée d'Italie, les Saxons et le corps de
+Masséna. Davoust eut la mission de tourner la gauche de l'ennemi,
+d'enlever le village de Neusiedl, qui l'appuyait, et de le refouler sur
+son centre. Davoust exécuta ce mouvement avec correction, méthode et
+vigueur. Le corps du prince de Rosenberg, qui lui-même avait pris
+l'offensive et attaqué celui de Davoust, fut chassé de ses positions et
+forcé de se replier. Le corps de Hohenzollern vint pour le soutenir;
+mais le corps de Davoust était en entier monté sur le plateau, et,
+s'étant formé perpendiculairement à la ligne de bataille de l'ennemi,
+celui-ci fut obligé de perdre du temps et du terrain pour faire un
+changement de front en arrière, et Davoust avança d'autant. Il fut
+ensuite puissamment secondé par l'attaque d'Oudinot, qui marcha sur le
+centre de l'ennemi, composé du corps du général Bellegarde, en liant sa
+droite avec la gauche de Davoust; et, après avoir enlevé la position qui
+était devant lui, il emporta le village de Wagram.
+
+J'avais engagé mon artillerie pour soutenir Oudinot dans son mouvement,
+l'envoyai demander à l'Empereur l'autorisation de suivre le mouvement
+général en appuyant, la gauche d'Oudinot. Il répondit à mon aide de camp
+qu'il me laissait juge de ce qu'il convenait de faire et maître de mes
+mouvements; mais, un instant après, il le fit rappeler: il avait changé
+d'avis, et lui ordonna de me dire de rester en position, qu'il était de
+bonne heure, et que, plus tard, je pourrais être plus nécessaire.
+
+Il était onze heures du matin. Pendant que nous étions vainqueurs à la
+droite et au centre, notre gauche était fort maltraitée. Par la
+direction de notre nouvelle ligne de bataille, nous avions fait un
+changement de front partiel, l'aile droite en avant. Il devint entier
+par la déroute de notre gauche.
+
+Masséna était venu occuper Adlerklau, laissant la division Boudet à
+Gross-Aspern pour la sûreté des ponts, et s'était placé en seconde
+ligne, derrière les Saxons. L'ennemi, après avoir beaucoup renforcé sa
+droite, en ajoutant au corps de Hiller, que commandait le général
+Klenau, celui de Kolowrat se mit en mesure de faire, comme nous, un
+changement de front, l'aile droite en avant. Il descendit des hauteurs
+de Gerarsdorf, prit en flanc et aborda avec vigueur notre gauche; et les
+Saxons prirent la fuite d'une manière honteuse.
+
+Le corps de Masséna étant écrasé et rejeté sur le Danube et sûr les
+ponts, l'ennemi fut au moment d'y pénétrer. La circonstance était
+critique. L'Empereur ordonna à l'armée d'Italie de faire face à gauche,
+et la fit soutenir par cent pièces d'artillerie et la cavalerie de la
+garde, ainsi que par plusieurs divisions de cavalerie de réserve. Ce feu
+d'artillerie imposant arrêta l'ennemi. Macdonald, ayant reçu ordre de
+charger l'ennemi avec deux divisions, se porta en avant, sous un feu
+épouvantable, avec une vigueur peu commune, et ne cessa, malgré les
+pertes qu'il éprouvait, de gagner du terrain. Enfin l'ennemi fut culbuté
+et mis en déroute. En ce moment, Bessières, commandant la cavalerie, eut
+son cheval tué, et lui-même fut blessé.
+
+Cette cavalerie de la garde, si nombreuse, si bonne, si à portée de
+compléter le succès, ne s'ébranla pas. Si elle eût chargé, on faisait
+vingt mille prisonniers. On accusa beaucoup, dans le temps, le général
+Walter; le général Nansouty ne parut pas non plus exempt de reproches.
+Bref, le moment fut manqué, et, en cas pareil, il ne se retrouve plus.
+
+L'ennemi alors effectua sa retraite; la droite ne tint plus que pour
+donner le temps à la gauche d'arriver. Les trois quarts de ses forces
+prirent la direction de Korneubourg, et le reste celle de Nikolsbourg.
+
+On peut tirer diverses conclusions de ce qui précède. D'abord l'archiduc
+a eu divers projets qui se sont succédé et ont contrarié l'exécution du
+dernier. Une bataille décisive a été son but, puisqu'il a renoncé à
+combattre partiellement l'armée française au moment où elle passait le
+fleuve, afin de l'empêcher de déboucher. On ne peut mettre en doute
+qu'il ait voulu livrer une bataille défensive, puisqu'il s'est placé
+dans une position reconnue d'avance. Mais, dans ce cas, il aurait dû
+prévoir qu'il fallait y construire quatre ou cinq bons ouvrages pour
+couvrir sa gauche, la partie la plus faible de sa position. S'en étant
+aperçu trop tard, il changea subitement sa bataille défensive en
+bataille offensive au moment où l'armée française, entièrement réunie et
+toute formée, se trouvait en sa présence sur la rive gauche. Une fois
+l'offensive résolue, on peut s'étonner que l'archiduc ait imaginé de la
+prendre à la fois sur les deux ailes. Il n'était pas dans les règles
+d'attaquer ainsi une aussi forte armée. Au surplus, cette résolution
+paraît avoir été prise si tard, que les ordres ne purent pas arriver en
+même temps aux deux extrémités de l'armée, à cause de l'inégale distance
+qui les séparait du quartier général. L'ordre d'attaquer à la pointe du
+jour arriva à la gauche dans la nuit, et il put être exécuté; mais,
+parvenu à la droite seulement à six heures, il ne put l'être qu'à huit.
+
+On peut difficilement s'expliquer ce qui a décidé l'archiduc à se priver
+du concours de forces imposantes qui n'agirent pas. Le corps du prince
+de Reuss, placé au Bisamberg, en vue de la bataille, n'y prit aucune
+part; huit mille hommes restèrent devant Nussdorf pour se mettre à
+l'abri d'un passage du fleuve qui ne pouvait être tenté. Des hussards
+suffisaient pour éclairer cette partie du terrain. Sept mille hommes de
+troupes, aux ordres du général Soustek, étaient à Krems tout aussi
+inutilement. Ainsi, sans compter le corps de l'archiduc Jean, il y avait
+plus de vingt-cinq mille hommes à portée en mesure de prendre part à la
+bataille, et qui n'ont pas combattu, on ne sait pourquoi.
+
+L'armée autrichienne se composait des corps suivants, et formés dans
+l'ordre ci-après: À droite, le corps de Hiller, commandé par le générai
+Klenau, ensuite Kolowrat, puis Bellegarde; après lui Hohenzollern;
+enfin, le corps de Rosenberg. Au Bisamberg, celui de Reuss, l'archiduc
+Jean venant de Presbourg, une réservé de cavalerie et de grenadiers aux
+ordres du prince Jean Lichtenstein, et des landwehrs devant Nussdorf et
+sur le bord du Danube jusqu'à Krems.
+
+L'archiduc Charles s'est beaucoup plaint de son frère l'archiduc Jean;
+une discussion publique s'est élevée entre eux. L'archiduc Jean était en
+position devant Presbourg, sur la rive droite du Danube, et menaçait de
+marcher sur Vienne, masquée seulement par le faible corps de troupes
+italiennes commandé par le général Baraguey-d'Hilliers. L'ordre lui fut
+donné de repasser rapidement les ponts, et de se porter sur la droite de
+l'armée française; mais il ne parut pas pendant la bataille: voilà la
+cause des débats survenus entre les deux frères. Arrivé avant le jour
+sur la March, une halte intempestive, pour faire la soupe pendant qu'on
+se battait, autorise l'accusation portée contre lui. Le 6, à trois
+heures du soir seulement, ses coureurs arrivèrent dans les environs de
+Wagram, et causèrent l'alerte dont je parlerai plus tard. Quinze mille
+hommes de bonnes troupes et cinquante pièces de canon, arrivant
+inopinément sur le champ de bataille et prenant le corps de Davoust à
+revers, pouvaient nous donner assez d'embarras en menaçant nos ponts
+d'aval. S'ils s'en fussent emparés, et si, en même temps, le mouvement
+sur Aspern, qui a été si près de réussir, avait eu un plein succès,
+l'armée française courait les plus grands périls. Mais, il faut le dire,
+toute l'armée française n'avait pas été engagée: il restait trente-cinq
+mille hommes de bonnes troupes fraîches, mon corps, et la garde. Nous
+étions donc en mesure de recevoir l'archiduc Jean et plus forts qu'il ne
+fallait pour le battre.
+
+Voilà la vérité sur cette affaire, dont le retentissement s'est fait
+sentir en Europe. En réduisant la question à celle du concours possible
+de l'archiduc Jean le 6 au matin, il est incontestable qu'il a eu tort
+et qu'il ne devait pas rester jusqu'à onze heures sur la March.
+
+On a critiqué aussi le point de retraite choisi par l'archiduc; mais, au
+moment où la retraite commença, en raison de la position respective des
+deux armées, on ne pouvait pas en prendre un autre. Si, avant l'action,
+la Bohême a été considérée comme devant de préférence recevoir l'armée
+battue en cas de malheur, on peut s'en étonner, bien que la position de
+l'armée autrichienne sur le flanc de l'armée française et menaçant sa
+ligne d'opération, présentât des avantages; mais les ressources qu'offre
+la Bohême ne peuvent pas être comparées à celles que renferme la Hongrie
+pour prolonger indéfiniment la guerre. En renonçant à la Hongrie, on
+renonçait à un grand avantage, celui d'avoir un pays sans fond pour se
+retirer, où l'ennemi, en avançant, rend à chaque pas sa position plus
+difficile et son retour plus périlleux. En choisissant la Bohême,
+l'armée autrichienne, en quelques marches, allait se trouver acculée aux
+frontières septentrionales de la monarchie, sans que l'armée française
+qui l'aurait poursuivie se fût éloignée de sa propre frontière.
+
+À une heure, la bataille était gagnée et l'ennemi en pleine retraite.
+Les dernières charges faites sur lui au commencement de son mouvement
+rétrograde nous coûtèrent un de nos officiers de cavalerie les plus
+distingués, le général Lasalle, un de nos compagnons d'Italie et
+d'Égypte, homme doué d'un rare coup d'oeil, d'un admirable instinct
+militaire et d'une grande vigueur.
+
+Trois ans plus tard, son émule de gloire, mais dont les facultés
+intellectuelles étaient plus hautes, le général Montbrun, eut le même
+sort.
+
+L'Empereur vint se reposer dans la position du centre, que j'occupais,
+et y fit élever sa tente. Mes troupes étaient formées en colonnes et les
+armes en faisceaux. Tout à coup la plaine entière se trouve couverte de
+fuyards: plus de dix mille hommes, chacun marchant pour son compte, se
+précipitent dans la direction du Danube; des hussards, des cuirassiers,
+des soldats du train avec leurs attelages, etc., présentant ainsi le
+plus horrible spectacle. Mon corps d'armée court aux armes; nous
+attendons ce qui va arriver de cette bagarre, et nous nous disposons à
+bien recevoir l'ennemi. J'eus lieu d'être content de l'attitude de mes
+troupes, et je jouis de leur indignation au spectacle qu'elles avaient
+sous les yeux. Cette foule insensée s'écoula, s'arrêta derrière nous, et
+l'ennemi ne parut pas. Des coureurs du corps de l'archiduc Jean avaient
+jeté une terreur panique parmi des soldats en maraude et d'autres
+occupés à abreuver les chevaux.
+
+Les terreurs paniques sont un triste symptôme de l'état moral d'une
+armée. Il en est arrivé quelquefois dans les armées françaises; mais ce
+n'est jamais dans leur bon temps. L'armée d'Austerlitz et celle d'Iéna
+n'en ont pas offert d'exemple.
+
+Les paniques sont toujours la preuve d'un grand relâchement dans la
+discipline, d'un défaut de confiance et d'une altération dans les vertus
+militaires. Jamais les troupes que j'ai commandées n'ont présenté un
+pareil spectacle, excepté un seul régiment à Lutzen, comme je le
+raconterai en son temps; et encore était-ce un régiment de nouvelle
+formation qui venait de me rejoindre, et dans l'obscurité de la nuit.
+
+L'Empereur me donna ordre de déployer mes troupes et de les faire camper
+en carré autour de sa tente. Ainsi gardé, il pouvait reposer avec
+sécurité.
+
+Telle est la célèbre bataille de Wagram, la plus grande bataille des
+temps modernes en nombre d'hommes combattants, réunis ensemble sur le
+même terrain à la vue de l'observateur. Il y avait trois cent mille
+hommes dans les deux armées, et, de l'extrémité d'une aile à l'extrémité
+de l'autre, deux lieues et demie de distance environ. On peut se figurer
+la beauté et la majesté de ce spectacle. Nous avions sept cents pièces
+de canon attelées, et l'ennemi en avait cinq cents. Ainsi douze cents
+bouches à feu se sont fait entendre en même temps dans cette espèce de
+champ clos. Nous avons consommé, pendant la bataille,
+quatre-vingt-quatre mille coups de canon et eu vingt-sept mille hommes
+hors de combat.
+
+Assurément la bataille a été gagnée, et l'ennemi ne l'a pas contesté.
+Nous l'avons forcé à se retirer; ses attaques ont été infructueuses;
+nous nous sommes emparés de tout le terrain sur lequel il a combattu.
+Ainsi, ce qui constitue une victoire, nous l'avons obtenu, et cependant,
+chose bizarre! nous n'avons pas fait un prisonnier, excepté des blessés
+abandonnés sur le champ de bataille. Nous n'avons pris que sept canons à
+l'ennemi, pas un drapeau, et lui, battu, nous a, au contraire, pris neuf
+bouches à feu.
+
+Ce fut donc une victoire sans résultat. Les temps où des nuées de
+prisonniers tombaient entre nos mains, comme en Italie, à Ulm, à
+Austerlitz, à Iéna, étaient passés. C'était une bataille gagnée, mais
+qui en promettait plusieurs autres à livrer.
+
+Le lendemain, l'Empereur monta à cheval, et, suivant son usage,
+parcourut une partie du champ de bataille; il visita celui de Macdonald.
+Je n'ai jamais compris l'espèce de curiosité qu'il éprouvait à voir les
+morts et les mourants couvrant ainsi la terre. Il s'arrêta devant un
+officier blessé grièvement au genou, et il eut l'étrange idée de faire
+faire devant lui l'amputation par son chirurgien Yvan. Celui-ci eut
+peine à lui faire comprendre que ce n'était pas le lieu, qu'il n'en
+avait pas la possibilité en ce moment, et il invoqua mon témoignage à
+l'appui du sien.
+
+Je quittai l'Empereur pour aller me mettre à la tête de mes troupes,
+dirigées sur Wolkersdorf. En arrivant au pied des hauteurs de
+Gerarsdorf, l'Empereur rencontra Macdonald. Il le félicita de son action
+de la veille, lui fit une espèce de réparation pour le passé, et
+l'embrassa en lui disant: «C'est maintenant à la vie et à la mort entre
+nous.»
+
+Le 7, j'établis mon camp à Wolkersdorf, où était le quartier général. Là
+je reçus l'ordre de partir le 8 pour faire l'avant-garde de l'armée dans
+la direction de Nikolsbourg. Mon corps d'armée fut augmenté de la
+division bavaroise, commandée alors par le général Minucci, en
+remplacement du général de Wrede, blessé, et d'un corps de cavalerie de
+cinq mille chevaux, commandé par le général Montbrun. Cette faveur me
+dédommageait de n'avoir pas combattu sérieusement à Wagram.
+
+Masséna suivait l'armée ennemie par la route de Hollabrunn et de Znaïm.
+Davoust fut chargé de me soutenir. Oudinot suivit la même direction.
+L'armée d'Italie resta près de Vienne pour observer l'archiduc Jean. Je
+me mis en route le 8 de bonne heure, et je me portai à Wolkersdorf.
+L'ennemi avait de l'avance, et, jusqu'à ce bourg, je ne trouvai que des
+traînards. J'en ramassai beaucoup. Là j'appris qu'une forte colonne de
+l'armée autrichienne, et dont le corps de Rosenberg faisait
+l'arrière-garde, avait quitté la grande route, pris à gauche, et s'était
+dirigé sur Laah. Aucun corps n'avait continué sur Nikolsbourg.
+
+Comme c'était l'ennemi que j'allais chercher et non Nikolsbourg,
+j'envoyai deux cents chevaux seulement à trois lieues sur la grande
+route pour m'éclairer, et je pris celle que l'ennemi avait suivie. Je
+rencontrai une forte arrière-garde que je chassai devant moi. Je ne pus
+la poursuivre comme je l'aurais désiré, parce que le général Montbrun ne
+m'avait pas encore rejoint, et je pris position à Mitlebach. Le
+lendemain matin, je me portai sur Paysdorf et sur Stadet, par lesquels
+s'étaient dirigées les troupes que j'avais combattues la veille. Je
+trouvai à Stadet douze cents chevaux, deux bataillons de chasseurs et
+cinq pièces de canon. Ces troupes furent culbutées, dispersées; nous
+fîmes trois cents prisonniers, et je continuai mon mouvement sur Laah,
+où j'espérais trouver l'ennemi plus en force et avant qu'il eût pu
+passer la Taya.
+
+Rien dans le monde ne peut exprimer la chaleur que les troupes
+éprouvèrent pendant cette journée; beaucoup de soldats restèrent en
+arrière, et le mal fut augmenté par l'ivrognerie et le désordre. La
+Moravie est riche en vins: d'immenses caves renferment toujours la
+récolte de plusieurs années. Celles de Stadet furent forcées, et
+l'ivresse, ajoutée à la chaleur et à la fatigue, anéantit, pour ainsi
+dire, dans un moment, toute l'infanterie de mon corps d'armée.
+
+Je trouvai seulement à Laah quelques troupes de cavalerie légère qui se
+retirèrent à mon approche, et j'aurais pu passer la Taya le même jour
+si mes troupes eussent été en ordre; mais je n'avais pas avec moi le
+quart de mon monde, et il fallut nécessairement attendre sur le bord de
+la rivière, après avoir pris poste de l'autre côté pour conserver cette
+multitude de ponts qu'il fallait passer.
+
+Je réunis les officiers pour me plaindre du manque de surveillance. Je
+vis dans les bivacs toutes les compagnies l'une après l'autre, et
+j'exhortai les soldats, quand nous étions si près de l'ennemi, à ne pas
+retomber dans des fautes semblables. Je publiai un ordre extrêmement
+sévère, et, pour imposer une salutaire terreur, je fis juger et exécuter
+deux soldats coupables d'insubordination. Enfin j'attendis impatiemment
+le crépuscule pour marcher sur Znaïm, point sur lequel toutes les
+colonnes de l'armée ennemie se dirigeaient, et où je craignais de ne
+plus trouver qu'une arrière-garde.
+
+Je reçus dans cette journée une lettre du maréchal Davoust, arrivé avec
+son corps à Wülfersdorf; il me demandait des nouvelles et m'annonçait
+qu'il était prêt à me soutenir si j'avais besoin d'appui. Je l'informai
+de ce qui s'était passé et du mouvement que j'allais faire sur Znaïm,
+lieu de réunion et de passage de toutes les colonnes de l'armée ennemie.
+Je me contentai de lui exposer les faits sans l'appeler à moi ni lui
+demander de secours, et je fis mal. La destruction de l'armée
+autrichienne, et par suite celle de la monarchie, ont peut-être tenu à
+cette circonstance. On concevra mes motifs, et ils paraîtront
+excusables. Je n'avais réellement devant moi que des forces inférieures,
+et il y a une sorte de pudeur à ne pas demander des secours quand on
+n'en a pas besoin; il y a même une espèce de ridicule à agir autrement:
+je venais de rejoindre la grande armée, et je tenais à honneur de ne pas
+me montrer faible et craintif.
+
+Je ne parle pas de la conséquence qu'aurait eue pour moi l'arrivée de
+Davoust, qui, par son grade, m'aurait commandé; jamais pareille pensée
+n'est venue à mon esprit, et jamais une question d'amour-propre n'est
+entrée en balance, à mes yeux, avec les intérêts dont on m'avait chargé.
+J'ai toujours eu trop de conscience, j'ai toujours été trop avare du
+sang de mes soldats pour avoir fait jamais pareil calcul; je crus devoir
+attendre, pour réclamer le secours qu'on m'offrait, jusqu'au moment où
+le besoin m'en paraîtrait évident.
+
+D'un autre côté, Davoust, placé à regret en seconde ligne, fut enchanté
+de ma réponse; il se crut autorisé à quitter la route que j'avais suivie
+et à marcher sur Nikolsbourg, où, par une singulière manoeuvre, après
+avoir fait un crochet que rien n'explique, et passé la Taya, le prince
+de Rosenberg s'était reporté.
+
+Toutefois, quel que fût le coupable, de l'Empereur, de Davoust ou de
+moi, je restai complétement isolé.
+
+Le 10, à la pointe du jour, je passai la Taya, et je marchai sur Znaïm
+en remontant la rive gauche. Montbrun, avec toute sa cavalerie, formait
+mon avant-garde. Arrivé à trois quarts de lieue de Znaïm, il rencontra
+quelques tirailleurs d'infanterie qui occupaient des vignes que nous
+avions à traverser, et il me demanda deux bataillons d'infanterie pour
+les en chasser. Je jugeai la chose plus sérieuse, et je marchai moi-même
+avec une division. En approchant de la hauteur en face de Znaïm, qui, de
+ce côté, cache la ville et forme, avec la montagne sur le revers de
+laquelle elle est bâtie, le bassin de Znaïm, je vis des troupes
+d'infanterie arriver à la course pour l'occuper et la défendre: il
+pouvait y avoir de cinq à six mille hommes.
+
+Chaque moment de retard devait ajouter à la difficulté; je fis attaquer
+cette position par la division Clausel, soutenue à gauche et en échelons
+par la division bavaroise, gardant en réserve la division Claparède (le
+général Claparède avait remplacé le général Montrichard). Le 8e
+d'infanterie légère et le 25e de ligne furent seuls engagés; ils
+suffirent pour emporter la position, en chasser l'ennemi et lui enlever
+deux drapeaux du régiment de l'archiduc Charles. La hauteur que nous
+attaquions communiquait avec une plaine découverte qui se prolongeait
+en arrière de Znaïm, et, à cinq cents toises sur ma droite, elle était
+terminée et bordée par un bois. Le général Montbrun appuya sur la droite
+le mouvement de mon infanterie, prit position à l'entrée de la plaine,
+couvert à droite par le bois dont je viens de parler, et il s'établit
+sur plusieurs lignes avec sa nombreuse cavalerie et son artillerie.
+
+Arrivé à cette position, je découvrais Znaïm en face de moi, et, de
+l'autre côté de la Taya, sur la route d'Hollabrunn, une immense quantité
+de troupes, d'artillerie et de bagages. Je me trouvais ainsi derrière
+l'armée autrichienne. Znaïm était occupé. On apercevait, en arrière de
+Znaïm, sur la route de Bohême, beaucoup de troupes et d'artillerie, et
+les colonnes passaient le pont de la Taya pour suivre le mouvement
+général de rassemblement qui s'opérait sur cette ville.
+
+En ce moment, je regrettai vivement de n'avoir pas appelé à moi le
+maréchal Davoust. S'il eût été là pour me soutenir, je me serais emparé
+de Znaïm, et, me mettant ensuite en bataille en face du pont, tandis que
+lui aurait chassé tout ce qui était en arrière de la ville, il m'aurait
+couvert contre ces troupes. Alors l'armée autrichienne était gravement
+compromise; elle n'avait plus de retraite; elle aurait été obligée de
+remonter la Taya par des chemins et un pays difficiles. Le moins qui eût
+pu lui arriver, c'eût été de perdre tout son matériel et d'être
+complétement désorganisée. Mais la fortune en avait décidé autrement.
+J'envoyai officiers sur officiers à Davoust; il s'était lancé sur
+Nikolsbourg; il ne pouvait plus me rejoindre dans la journée.
+
+Je ne pouvais renoncer cependant à faire une tentative. Si l'ennemi
+n'était pas en force derrière Znaïm, je pouvais, quoique seul, essayer
+le mouvement que la présence de Davoust eût rendu infaillible. Avant de
+le commencer, je voulus bien connaître la force de l'ennemi sur le
+plateau. Je donnai l'ordre à Montbrun de s'avancer dans la plaine et
+jusque derrière la ville, s'il le pouvait. Montbrun, après avoir fait
+replier ce qui était devant lui et enlevé trois cents hommes à l'ennemi,
+rencontra, à un mille environ, des forces très-considérables, qu'il
+estima à quarante mille hommes de toute arme. Dès lors, il crut ne pas
+pouvoir, sans un grand danger, s'éloigner davantage, tandis que moi je
+ne pouvais tout à la fois occuper les hauteurs défensives, dont j'étais
+en possession, et opérer sur Znaïm et sur le pont. Il fallut se résigner
+à un rôle défensif.
+
+Devant d'aussi grandes forces, ce rôle n'était pas sans danger; mais,
+fort de l'ardeur de troupes victorieuses, et calculant que l'ennemi ne
+connaissait pas ma force et devait me croire soutenu, je m'y décidai.
+Tout mon front était couvert par un escarpement facile à défendre. Je
+fis occuper, créneler et retrancher deux fermes à ma droite, qui
+appuyaient ma cavalerie; occuper, par de l'infanterie légère, la lisière
+du bois placé à la droite de ma cavalerie; couronner tout le plateau par
+mon artillerie, dont le feu atteignait à la grande route; enfin occuper
+en force le village de Tisevich. Ce village était placé en flèche
+au-dessous de ma position, en avant de mon front, qu'il prenait de
+revers sur tout son développement. Il avait en outre action sur le pont,
+par lequel l'armée autrichienne défilait. Masséna, à environ deux lieues
+de nous, la suivait, et son canon répondait au nôtre.
+
+Une brigade bavaroise, commandée par le général Becker, était chargée de
+la défense de Tisevich. L'ennemi, que la possession de ce village gênait
+beaucoup, dirigea sur lui des attaques. Les Bavarois le reçurent d'abord
+avec vigueur; mais il fallut bientôt aller à leur secours. J'envoyai en
+renfort un régiment de la seconde brigade. Il fut insuffisant. En moins
+de deux heures, toute la division bavaroise y fut employée. Fatigué de
+tant de mollesse, je la fis remplacer par un seul régiment français, le
+81e, composé de deux bataillons, et telle est la supériorité des troupes
+françaises sur les autres troupes, que ce brave régiment suffit seul
+pour défendre, pendant cinq heures, le village contre les efforts
+constants des Autrichiens. Ce village fut pris en partie et repris
+plusieurs fois, et enfin conservé. Les troupes autrichiennes hâtaient
+leur retraite et s'empressaient de repasser le pont en défilant sous le
+feu de notre artillerie. À la fin de la journée, voyant beaucoup de
+désordre, je lançai du village de Tisevich les chevau-légers bavarois,
+qui causèrent une grande confusion et ramenèrent un bon nombre de
+prisonniers.
+
+La nuit survint, et je gardai toutes mes positions, où je me fortifiai
+de nouveau. Plusieurs officiers généraux, sous mes ordres, étaient
+d'avis de s'éloigner pendant la nuit; mais je n'eus garde d'y consentir.
+Nous retirer, c'était nous avouer battus, et nous étions vainqueurs.
+L'armée allait être effectivement pelotonnée devant nous le lendemain;
+mais Masséna serait arrivé, et Davoust aussi de son côté. Je tins bon,
+et je fis bien.
+
+À neuf heures du soir, le lieutenant général de Fresnel, émigré français
+au service d'Autriche, se présenta aux avant-postes et vint de la part
+de M. de Bellegarde, mais, dans le fait, envoyé par l'archiduc, pour
+proposer un armistice. Je lui fis répondre que, n'étant pas autorisé à
+en conclure, j'allais rendre compte de sa proposition à l'Empereur.
+Combien sont grands les jeux de la fortune! Le même général, auquel le
+généralissime autrichien s'adressait pour obtenir l'armistice qui a
+sauvé sa monarchie, placé, quelques mois auparavant, aux confins de la
+Dalmatie, à deux cent cinquante lieues, avait été sommé de se rendre, au
+commencement de la guerre, par l'archiduc Jean. Ce rapprochement, après
+une si longue marche et tant de difficultés vaincues, avait quelque
+chose de satisfaisant pour moi.
+
+Le lendemain matin, 11 juillet, toute l'armée ennemie avait passé la
+Taya: ses troupes occupaient Znaïm en force; elles voyaient le pont, le
+village de Tisevich, et étaient appuyées par des lignes multipliées,
+formées à la gauche et en arrière de Znaïm. Comme elle allait opérer sa
+retraite, je réunis mes troupes et les portai en avant pour la prendre
+en flanc quand le mouvement serait commencé. Masséna voulut déboucher
+du pont, mais la tête de sa colonne, à peu de distance de la rivière,
+chargée par les cuirassiers autrichiens, fut renversée; lui-même, jeté
+dans un fossé, faillit être pris. Davoust arrivait avec son corps;
+j'allais être soutenu et je ne risquais plus rien. La situation de
+Masséna me décida alors à marcher sur Znaïm, et j'allais y pénétrer
+quand l'Empereur arriva et m'envoya dire d'annoncer que j'étais autorisé
+à traiter d'un armistice. Des officiers traversèrent la ligne des
+tirailleurs pour l'annoncer, et le feu cessa de part et d'autre. Chacun
+garda le terrain qu'il occupait; et, dans la soirée, le prince de
+Neufchâtel et le prince de Lichtenstein signèrent un armistice qui
+remettait entre nos mains les citadelles de Brunn, de Gratz, et donnait
+à l'armée française pour arrondissement tout le pays qu'elle occupait,
+et de plus les cercles de Znaïm, de Brunn, et les comitats de Presbourg
+et d'OEdenbourg, en Hongrie.
+
+Cet armistice était le gage de la paix. L'ennemi, dans les deux combats
+de Znaïm, perdit cinq à six mille hommes, dont quinze cents prisonniers,
+deux drapeaux et six pièces de canon. J'eus mille à douze cents hommes
+hors de combat.
+
+L'Empereur établit sa tente sur le plateau où j'avais combattu. Je mis
+mon quartier général au-dessous de cette position, dans un petit village
+appelé Hangsdorf.
+
+Le lendemain matin, 12 juillet, j'allai voir l'Empereur: il était
+radieux. Je lui parlai avec détail des combats de la veille et de
+l'avant-veille. Il loua la vigueur et la résolution que j'avais
+montrées, mais me blâma avec raison de n'avoir pas appelé plus tôt
+Davoust. Il entra ensuite dans le détail de ma campagne, depuis mon
+entrée en Croatie. S'occupant à en faire la critique, il me demanda les
+motifs des diverses opérations. La justification en était facile, car
+j'avais toujours agi avec système et calcul; et je crois pouvoir dire
+aujourd'hui, après tant d'années écoulées, que cette campagne, eu égard
+aux difficultés et au peu de moyens mis à ma disposition, mérite, de la
+part des gens de guerre, quelques éloges. Ses conclusions m'étaient
+favorables et mes réponses le satisfaisaient; mais il semblait prendre
+à tâche de me trouver en faute et le chercher avec ardeur. Ma
+conversation, en me promenant avec lui devant sa tente, dura plus de
+deux heures et demie. Il y rentra pour travailler avec Berthier.
+
+J'étais accablé de fatigue et mécontent. De retour dans la misérable
+cabane que j'avais choisie pour asile, je commençais, après m'être
+étendu sur la paille, à raconter à mon chef d'état-major, le général
+Delort, pour lequel j'avais beaucoup d'amitié, la singulière et
+fatigante conversation que je venais d'avoir avec l'Empereur, quand
+Alexandre Girardin, aide de camp du prince de Neufchâtel, le même qui a
+été premier veneur de Charles X, entra chez moi et me dit: «Mon général,
+voulez-vous bien me permettre de vous embrasser?--Tant que vous voudrez,
+mon cher Girardin, lui répondis-je; mais il y a du mérite à embrasser
+une aussi longue barbe et un homme aussi sale.» Et immédiatement après
+il ajouta: «Voilà votre nomination de maréchal.»
+
+J'étais à mille lieues d'y penser, tant cette conversation avec
+l'Empereur m'avait laissé une impression pénible: c'est tout au plus si
+je le compris. Chose incroyable! je n'en éprouvai pas alors une joie
+très-vive. À l'époque de la création des maréchaux, j'avais été fort
+affecté de ne pas être nommé: depuis je m'étais accoutumé à placer dans
+mon esprit le commandement au-dessus de la dignité; et, comme c'était
+la gloire qui me touchait avant tout, j'étais particulièrement sensible
+aux moyens de l'acquérir. Je fus content, mais sans être transporté.
+Quelques jours après, je reconnus l'immense pas fait comme existence, à
+la différence des manières des généraux avec moi, et comme occasion de
+gloire, par l'importance des commandements que ma nouvelle position
+m'assurait pour l'avenir.
+
+Mon corps d'armée fut dirigé sur Krems; on m'assigna, pour le faire
+vivre, le cercle de Korneuburg, et de ma personne j'établis mon quartier
+général dans le beau château de Graveneck, situé à peu de distance du
+lieu où je fis camper mes troupes.
+
+À cette époque, Bernadotte quitta l'armée. Son corps, à Wagram, avait on
+ne peut plus mal fait, et c'était tout au plus si lui-même s'était
+conduit en homme de coeur. Il osa attribuer le gain de la bataille à ses
+Saxons, qui avaient fui honteusement. L'Empereur en fut irrité et
+blessé. Un ordre du jour, communiqué seulement aux commandants des corps
+d'armée, fut publié, et le censurait avec sévérité, mais avec justice.
+L'Empereur lui donna l'ordre de quitter l'armée et de se rendre à Paris,
+sous prétexte de santé.
+
+Mon corps d'armée fut augmenté d'une division de troupes de la
+confédération, d'une belle division de cuirassiers et d'une brigade de
+cavalerie légère. J'établis un magnifique camp à quelque distance de
+Krems, et je fis construire des baraques régulières en paille, dans la
+forme de nos tentes de toile. Ce camp présentait un très-beau coup
+d'oeil. Les soldats y furent dans l'abondance et y jouirent du plus
+grand bien-être. L'Empereur, qui n'avait pas vu ces troupes depuis
+plusieurs années, vint les passer en revue. Il leur témoigna une grande
+satisfaction, leur accorda beaucoup d'avancements et les combla de
+récompenses. Ces récompenses méritées, données aux compagnons de nos
+travaux, sont plus douces pour un chef que celles qui lui sont propres.
+J'en éprouvai beaucoup de bonheur.
+
+J'avais un logement à Vienne; j'allais souvent dans cette ville, et,
+quand je m'y trouvais, je me rendais le matin à la parade de Schoenbrunn
+pour y faire ma cour à l'Empereur. Les maréchaux déjeunaient avec lui
+après la parade, et là, on se livrait, pendant une heure ou deux, à une
+conversation animée et spirituelle. Comme le plus jeune, je fus chargé
+de lire un jour toutes les dépêches relatives à la bataille de
+Talaveyra, livrée et perdue récemment en Espagne. Napoléon était furieux
+contre son frère, et contre Jourdan, son conseil.
+
+Effectivement, cette bataille fut donnée sans aucun calcul et avec la
+plus grande inutilité; mais l'événement et les circonstances qui s'y
+rattachent ont été assez importants, et j'ai connu assez bien ce qui
+s'est passé, pour pouvoir consigner ici mes souvenirs et en faire un
+récit succinct.
+
+L'Empereur, rappelé d'Espagne, où il se trouvait, par la nouvelle des
+préparatifs des Autrichiens, quitta l'armée au moment où elle était à la
+poursuite de l'armée anglaise. Celle-ci, après avoir repassé l'Esla, se
+retira sur la Corogne. Sa retraite fut pénible, et, comme elle manquait
+de tout et qu'une armée anglaise est accoutumée à ne manquer de rien,
+elle souffrit plus qu'une autre, et arriva dans le plus grand désarroi
+devant cette ville. Le deuxième corps d'armée, commandé par le maréchal
+Soult, était chargé de la poursuivre. Tous ceux qui ont été témoins des
+événements prétendent que l'occasion était belle pour la détruire; mais
+Soult fit là comme partout: il hésita, et l'occasion lui échappa. Après
+le rembarquement de l'armée anglaise, il eut l'ordre d'entrer en
+Portugal et d'en faire la conquête. Rencontrant des milices et des
+rassemblements de paysans, il les battit et s'empara d'Oporto; en
+continuant sa marche sans retard, il serait entré à Lisbonne.
+
+J'ignore quel mauvais génie l'inspira et le fit s'arrêter; mais, chose
+tout à la fois singulière et certaine, c'est qu'il rêva la couronne de
+Portugal. Soult, doué de très-peu d'esprit, fort passionné, a une
+ambition sans bornes: sa réputation de finesse est fondée sur son
+habitude de dire toujours le contraire de sa pensée, et encore cette
+finesse et cette ruse disparaissent quand ses passions parlent, car
+alors son intelligence s'obscurcit au point de le faire tomber dans des
+aberrations incroyables. On a vu des généraux rêver des couronnes après
+de longues guerres, dans les temps de désordre et d'anarchie, et
+lorsqu'ils commandaient des troupes sans patrie, des mercenaires que
+l'habitude, l'intérêt et l'esprit de bande attachaient uniquement à
+leurs chefs; mais, dans un temps d'ordre et de discipline, avec un
+souverain auquel l'Europe était soumise, avec une armée nationale, et
+lorsque le chef de l'État était avant tout le chef des soldats, vouloir
+lui forcer la main pour s'emparer d'une couronne, c'est une pensée qui
+n'est jamais venue à personne, avant d'être entrée dans la tête du
+maréchal Soult.
+
+Il eut donc la fantaisie de devenir roi de Portugal et de se faire
+demander par les Portugais à l'Empereur. Arrivé à Oporto et joint par
+quelques intrigants portugais, il s'occupa à réunir dans cette ville
+une assemblée pour faire prononcer la déchéance de la maison de
+Bragance et demander à l'Empereur un nouveau souverain: bien entendu
+que le choix tomberait sur lui. Le bruit de cet étrange projet se
+répandit dans l'armée et y produisit, comme on l'imagine, l'effet le
+plus fâcheux. Soult n'était pas aimé, et ses ennemis relevaient avec
+d'autant plus de plaisir le ridicule et la folie de son entreprise. On
+ne parlait plus que du roi Nicolas. Le maréchal donna un ordre du jour
+à l'occasion des bruits qui couraient, et cet ordre du jour, en
+cherchant à donner une explication raisonnable, les confirma.
+
+Il résulta de tout cela une sorte de désorganisation de l'armée, toute
+au profit de l'ennemi. Un nommé Argenton, adjudant-major du 18e régiment
+de dragons, alla trouver les Anglais, et annonça qu'il était envoyé par
+un comité composé des principaux généraux pour faire connaître le
+mécontentement de l'armée, le désir qu'elle éprouvait de rentrer en
+France, et pour s'entendre sur l'évacuation du Portugal. Le prétendu
+comité demandait à l'armée anglaise d'avancer et de suivre l'armée
+française, qui à son approche se retirerait. Argenton était spirituel;
+il convainquit les généraux anglais, eut des passe-ports pour franchir
+les avant-postes, annonça qu'il reviendrait avec des pouvoirs, revint
+sans les avoir, parce que, dit-il, la prudence l'avait commandé,
+retourna, et, au milieu de ses allées et venues, au milieu de la
+division de l'armée et de la désorganisation occasionnée par tant
+d'intrigues et de l'incroyable préoccupation de Soult, les Anglais
+passèrent le Duero sans rencontrer un seul de nos postes, et vinrent
+surprendre Soult à Oporto au milieu d'un baisemain. Le maréchal sortit
+de cette ville sous les coups de fusil de l'ennemi: une demi-heure plus
+tard, il aurait été fait prisonnier.
+
+Cette sortie d'Oporto, où toutes les administrations et tous les
+embarras de l'armée s'étaient établis, fut une déroute. Pour comble de
+malheur, l'ennemi s'empara du point de retraite, du pont d'Amarante, et
+Soult fut contraint de diriger l'armée sur Montalegre. Mais la route
+n'était pas praticable aux voitures; il fallut donc abandonner bagages
+et artillerie, quatre-vingts pièces de canon, et se retirer avec le
+personnel et les chevaux, en passant par un véritable trou d'aiguille.
+Argenton, surpris au moment où il revenait de l'armée anglaise, fut
+arrêté; on trouva sur lui des passe-ports anglais. Conduit prisonnier,
+il s'échappa, rejoignit l'armée anglaise, passa en Angleterre, et vint
+débarquer sur la côte de Boulogne, où il fut fusillé. La promptitude de
+son exécution autorisa à croire que sa mort, bien méritée assurément,
+avait pour objet de cacher quelque mystère.
+
+J'ignore quels moyens Soult prit pour expliquer une si triste et si
+déplorable campagne, dont toutes les fautes lui étaient personnelles et
+dont quelques-unes étaient criminelles. Il envoya son aide de camp, Brun
+de Villeret, à l'Empereur, pour lui expliquer ces étranges événements.
+Un des arguments du maréchal, argument dont il s'est servi en me parlant
+lui-même pour se justifier de ce qui s'était passé alors, était qu'il
+avait voulu ajouter une force morale à la puissance des armes.
+L'Empereur hésita s'il ferait justice de Soult; mais il réfléchit au
+scandale qui naîtrait de la publicité: l'effet lui en parut devoir être
+pire que la punition ne serait salutaire, et il se décida à tout ignorer
+vis-à-vis du public.
+
+Cependant son juste mécontentement l'emporta sur le calcul, comme il
+arrivait souvent chez lui; et, longtemps après, voyant le général
+Ricard, chef de l'état-major de Soult, se présenter timidement à son
+audience, il l'apostropha en présence de deux cents personnes, et lui
+dit qu'il méritait la mort pour avoir trempé dans une semblable félonie.
+
+Avant d'être informé des événements d'Oporto, l'Empereur avait ajouté au
+commandement de Soult celui des cinquième et sixième corps, afin de
+mettre de l'ensemble dans les mouvements, et Soult se trouva ainsi
+investi d'un très-grand pouvoir au moment où il en était le moins digne
+et où il redoutait les plus rudes châtiments. D'un autre côté, en
+sortant de Portugal, Soult avait fait le tableau le plus triste de
+l'état de son corps d'armée dans un rapport à Joseph. Ce rapport fut
+intercepté par Wellington: celui-ci savait d'ailleurs à quoi s'en tenir
+sur l'état du deuxième corps, dont il avait pris ou vu détruire tout le
+matériel. Aussi, quand, placé dans la vallée du Tage, en position à
+Talaveyra et se disposant à marcher sur Madrid, on lui fit le rapport
+que le corps de Soult se portait sur ses derrières, passait le col de
+Baños et marchait sur le Tiétar pour le prendre à revers, il rit de son
+entreprise.
+
+Ce ne fut que la veille du jour où l'armée allait le joindre,
+lorsqu'elle passait le Tiétar, qu'il sut que ce n'était plus le deuxième
+corps détruit et hors d'état d'agir, mais une armée de cinquante mille
+hommes en bon état, prête à l'écraser. Il ne perdit pas un moment pour
+repasser le Tage et se couvrir par cette rivière. Ne pouvant plus se
+rendre au pont d'Almaraz, placé sur la grande communication, il passa le
+fleuve à celui de l'Arzobispo, plus à portée. Joseph, qui savait à jour
+fixe le moment de l'arrivée de Soult, ne devait pas s'avancer jusqu'à
+Talaveyra, et encore moins attaquer les Anglais dans une telle position.
+S'il était pressé de revenir sur Madrid pour couvrir cette ville contre
+l'armée espagnole en marche pour s'y rendre, un faible corps sur
+l'Alberche suffisait pour observer les Anglais, retarder leur marche et
+donner le temps à Soult d'arriver. S'il était tranquille sur Ceusta, il
+fallait rester à portée de l'armée anglaise pour tomber sur elle à
+l'instant où elle décamperait; et enfin, s'il voulait absolument
+combattre, il fallait attaquer les Anglais avec plus d'ensemble, d'une
+manière moins décousue. Mais tout fut absurde, jusqu'au choix de
+l'officier que Joseph chargea d'aller rendre compte des événements à
+l'Empereur. Il confia cette mission à Carion Nisas, poëte de profession,
+militaire par hasard, triste avocat pour une pareille cause. Il ne sut
+pas rendre compte de la manière dont les troupes étaient formées. Il ne
+sut pas dire comment les attaques avaient été conduites. L'humeur de
+l'Empereur en augmenta au point que je l'ai vu rarement exprimer son
+mécontentement en termes aussi durs.
+
+Pour achever l'épisode de la campagne d'Espagne, je dirai que l'armée
+anglaise, ayant passé le Tage au pont d'Arzobispo, dut se retirer par le
+chemin de Mezza da Ibor, au milieu de montagnes roides et impraticables.
+L'infanterie anglaise, étant séparée de son canon pendant plus de huit
+jours, et le Tage guéable à Almaraz, Soult, avec une armée si supérieure
+et si bien outillée, se trouvant d'ailleurs si près, pouvait détruire
+les Anglais. S'il eût passé le Tage, il forçait l'ennemi à la retraite
+et à abandonner tout son matériel; il le rejetait en Portugal dans un
+état complet de désorganisation, et fixait le destin de la guerre. Mais
+le caractère des hommes, règle constante des habitudes de leur vie et de
+leur manière d'être, se retrouve toujours dans les grandes occasions, et
+Soult, pour son malheur et pour celui de son armée, ne put échapper au
+sien en cette mémorable circonstance. Il se trouva sans résolution au
+moment d'agir et sans force au moment du danger, et la présence d'une
+armée si belle, que le hasard avait réunie un moment et placée dans une
+situation si favorable, ne servit qu'à montrer de nouveau et son
+incapacité et la fortune de Wellington.
+
+La fête de l'Empereur arriva. Elle fut célébrée dans tous les corps
+d'armée et à Vienne avec une grande pompe. L'Empereur donna beaucoup de
+récompenses, et, entre autres, il fit princes Masséna et Davoust, et
+leur donna d'énormes dotations. Il était constamment occupé à stimuler
+les ambitions, et, à mesure que l'un s'élevait, il créait un échelon de
+plus pour donner l'envie d'y arriver et prévenir le sommeil dans le
+poste où l'on était arrivé. Pourvu du titre de duc et de maréchal
+d'Empire, l'ambition semblait devoir être satisfaite; mais il fallait à
+l'instant voir le néant de ce que l'on possédait; car c'est ainsi que
+l'ambitieux envisage sa situation quand il n'est pas arrivé au dernier
+terme. Aussi, pour tout le monde, dans toutes les situations, c'étaient
+des accès d'une fièvre dont chaque jour augmentait l'activité.
+
+À cette époque, les Anglais firent sur Anvers une expédition, commandée,
+si je ne me trompe, par lord Chatam. Ils y employèrent des forces
+considérables, et, malgré cela, échouèrent. Cependant rien n'était
+préparé de notre côté pour la défense, et la résistance de Flessingue,
+poste avancé d'Anvers, avait été nulle. Le général Monet s'y était mal
+conduit. Je n'en éprouvai aucune surprise: je l'avais jugé un mauvais
+officier, beaucoup plus occupé à s'enrichir en faisant la contrebande
+qu'à remplir ses devoirs. Un bombardement de deux jours le fit
+capituler. Dans l'état où était Flessingue, avec les travaux exécutés,
+cette place pouvait facilement tenir pendant quinze jours de tranchée
+ouverte.
+
+La reddition subite de Flessingue ouvrit l'Escaut à l'ennemi. Anvers
+était sans garnison; mais il renfermait tout le personnel d'un grand
+port: beaucoup d'ouvriers, le fond de plusieurs équipages, et ensuite
+les équipages mêmes des vaisseaux qui devaient s'y réfugier et quitter
+leur station dans la rade de Flessingue. Le conseil des ministres envoya
+Bernadotte pour commander à Anvers, et mobilisa beaucoup de gardes
+nationales qui furent dirigées sur ce point. Le choix de Bernadotte
+déplut à l'Empereur. Sa conduite à Wagram lui avait laissé une profonde
+impression de mécontentement. Il révoqua ce choix aussitôt, et remplaça
+Bernadotte par le duc d'Istrie, alors à Paris, par suite de la légère
+blessure reçue à Wagram. La défense d'Anvers s'organisa. Les Anglais
+mirent une grande lenteur dans leurs mouvements; les maladies, si
+communes dans le pays en cette saison, ravagèrent leur armée, et ils
+durent assez promptement songer à la retraite.
+
+L'Empereur en éprouva une grande joie; il se livra à un mouvement
+d'orgueil légitime. La majesté de l'Empire lui semblait suffire pour
+rendre son territoire inviolable: la terre seule de France rejetait
+d'elle-même l'étranger qui osait la souiller. Cela était vrai, cela sera
+toujours vrai, quand le patriotisme des Français ne sera pas neutralisé
+par leurs divisions, quand un sentiment unique animera toute la nation,
+quand surtout, en défendant son gouvernement, elle croira défendre ses
+richesses, son bien-être et sa liberté.
+
+L'Empereur s'égayait beaucoup, à cette époque, sur le compte des marins.
+Ceux-ci avaient toujours prétendu que la navigation de l'Escaut
+présentait de grandes difficultés pour les vaisseaux de ligne. Les bancs
+au-dessous d'Anvers empêchaient, disait-on, de les armer avant d'être
+arrivés dans la rade: enfin il était prudent de se servir de
+chameaux [3] pour descendre les vaisseaux jusqu'au lieu de leur
+armement. Ce mode de transport, de tout temps en usage en Hollande,
+avait été proposé pour Anvers. «Eh bien, disait Napoléon en riant de
+tout son coeur, voyez les beaux effets de la peur! L'escadre de l'amiral
+Missiessi était dans la rade de Flessingue, prête à mettre en mer,
+armée, approvisionnée, ayant son eau à bord; l'apparition des Anglais a
+produit un effet tel, que l'escadre, dans cet état, a remonté l'Escaut
+par un vent peu favorable, en louvoyant sans s'échouer, et elle s'est si
+bien trouvée de ce mouvement, que quelques vaisseaux ont dépassé Anvers
+et sont entrés dans le Rupel, un de ses affluents. À quelque chose
+malheur est bon: les Anglais nous auront appris toute la valeur et
+toutes les propriétés de cet établissement maritime.»
+
+[Note 3: Les chameaux sont deux corps creux ou grandes caisses, dont un côté
+a la courbure de la muraille d'un vaisseau, de manière qu'ils
+s'appliquent sur ses flancs immédiatement. Ils sont descendus à la
+hauteur de la quille du vaisseau au moyen de l'eau dont on les remplit.
+On les lie au vaisseau avec des cordages, et ils font corps avec lui.
+On vide l'eau avec des pompes; ils soulèvent le vaisseau et diminuent
+son tirant d'eau.]
+
+À l'occasion de la descente des Anglais, j'offris à l'Empereur et je fis
+remettre par son ordre, au ministre de la guerre, un travail fort
+circonstancié, fait pendant mon séjour en Hollande, sur la défense de
+la Zélande et sur les moyens de communication possibles entre les îles,
+malgré des forces maritimes supérieures.
+
+L'éloignement de Napoléon pour Bernadotte datait d'une époque
+antérieure. Celui-ci avait plus d'une fois trempé dans des intrigues
+plus ou moins coupables envers lui. Sa grande mobilité le faisait
+fréquemment changer de langage; on l'accusait de fausseté, et je l'ai
+souvent défendu auprès de l'Empereur de ce tort apparent, en
+l'attribuant au déréglement de son imagination. Les événements de Wagram
+avaient éveillé l'antipathie de Napoléon. Peu de temps après l'époque à
+laquelle je suis arrivé dans mes récits, la fortune appela Bernadotte à
+devenir l'héritier de la couronne de Suède. À cette occasion, l'Empereur
+lui exprima l'opinion qu'il avait de lui d'une manière si plaisante, que
+je ne puis me refuser à consigner ici cette anecdote. Bernadotte, avec
+ses manières agréables, son ton de Gascon, avait été en rapport avec
+beaucoup d'officiers suédois prisonniers, à l'époque où il commandait à
+Hambourg. Ces officiers avaient conservé de lui le souvenir le plus
+favorable. Quand, plus tard, les Suédois cherchèrent un successeur au
+trône, ils pensèrent à lui. Par là, leur but de se soustraire à
+l'influence de la Russie était atteint; ensuite, comme maréchal
+français, ils supposèrent cette démarche agréable à l'Empereur. Enfin,
+Bernadotte étant placé dans une sorte d'opposition, on crut, avec
+raison, qu'il ne serait pas l'esclave de son ancien maître. Tel fut le
+secret de sa nomination.
+
+L'Empereur n'en avait pas eu le moindre avis. Bernadotte ne s'en doutait
+pas davantage. Bien plus, Bernadotte, alors très-mal avec Napoléon et
+soupçonné de nouvelles intrigues, était l'objet d'une sorte de
+surveillance de la police; aussi se conduisait-il avec circonspection.
+Au milieu de ses préoccupations, un étranger demande à lui parler. Cet
+individu, qu'il ne connaît pas, lui annonce que les États de Suède
+l'appellent à succéder au roi Charles XIII. Il ne comprend rien à ce
+discours, croit à une mystification, et se fâche. L'autre, fort étonné,
+se justifie par les papiers dont il est porteur. Bernadotte court à
+Saint-Cloud, où était l'Empereur, le fait sortir du conseil, et lui
+communique ce qu'il vient de recevoir. L'Empereur n'en revient pas,
+refuse d'y croire, et à deux reprises lui dit que c'est une
+plaisanterie. «Cependant, lui répond Bernadotte, les lettres sont
+authentiques.--Cela est vrai, réplique Napoléon; cela paraît certain;
+je ne puis mettre obstacle au succès de leur demande: il est trop
+honorable pour la France et pour moi de voir les peuples venir choisir
+leurs souverains parmi mes généraux. Ainsi acceptez; mais tout ce que je
+puis vous dire, c'est qu'ils font un mauvais choix.»
+
+Napoléon voulut cependant alors établir dans le public l'opinion qu'il
+avait contribué à l'élévation de Bernadotte. Mais je l'ai entendu
+moi-même souvent exprimer son indignation et son mépris de la conduite
+de Charles XIII, en déshéritant son sang, et dire: «Il fallait bien
+remplacer Gustave-Adolphe, puisqu'il était fou; mais c'était son fils
+qu'il fallait appeler à lui succéder.»
+
+Les négociations de paix avançaient. L'Empereur m'envoyait souvent
+chercher pour me parler des provinces autrichiennes qu'il avait
+l'intention de se faire céder. Les ayant parcourues et habitées, je les
+connaissais fort bien. Je lui appris tout le parti qu'on pouvait en
+tirer. Il m'annonça son désir de m'y renvoyer avec des pouvoirs sans
+limites, pour faire de ce pays, en le plaçant hors de l'empire et du
+royaume d'Italie, un poste avancé destiné à couvrir ses États, qui
+serait gouverné et administré sous l'autorité du général qui y
+commanderait. Il voulait créer ainsi une frontière toute militaire,
+comme l'étaient dans le moyen âge les margraviats; et il me dit en
+riant: «_Et vous serez margrave_.»
+
+Dans une de ces conversations, il m'entretint de ma position domestique.
+Il n'aimait pas ma femme: il connaissait ses torts envers moi; il me
+parla de divorce, en développa les motifs, me le présentant comme un
+élément nécessaire à un grand avenir pour moi; il m'y engagea de la
+manière la plus vive. J'appréciais ces motifs comme lui; mais un
+sentiment de justice et de bonté, naturel à mon coeur, me fit résister
+à ses instances. J'avais aimé ma femme; elle m'avait donné sa jeunesse;
+je savais de quel prix étaient pour elle les jouissances de l'orgueil
+et de la vanité. Le changement de sa situation, le malheur et
+l'humiliation qui en seraient la suite, la mettraient au désespoir. Je
+croyais la toucher par cette conduite généreuse, et en trouver le prix
+dans ses soins et un attachement véritable. Le commerce de la vie doit
+se composer d'indulgence réciproque. De bonne heure j'ai mis du prix aux
+souvenirs: comment en retrouver d'agréables si on se sépare de ceux avec
+lesquels l'on a passé ses premières années? Je crus donc devoir me
+refuser à un parti qui aurait eu une si grande influence sur ma
+destinée, l'aurait embellie et consolée. Dieu sait le prix que j'ai
+retiré d'une conduite si délicate! Je repousse aujourd'hui les souvenirs
+les plus pénibles de ma vie. Je ne parlerai plus qu'une fois de cette
+malheureuse union; mais je le ferai avec détail, à cause des débats
+publics qu'elle a occasionnés, et l'on saura quelle masse de chagrins
+une mauvaise femme peut accumuler dans le coeur d'un honnête homme.
+
+Au moment où l'Empereur signait la paix, il prévoyait de nouvelles
+guerres qui devaient le ramener dans ces mêmes contrées. Il n'avait pas
+alors l'idée de ce mariage dont les résultats devaient être si funestes
+pour lui par la folle confiance qu'il lui inspira. Il m'engagea à
+étudier le pays occupé par l'armée, afin de pouvoir un jour me servir
+des connaissances que j'aurais acquises. Je fis donc une tournée fort
+intéressante. J'allai voir Presbourg et ses environs, le cours de la
+March. Je visitai le champ de bataille d'Austerlitz et la citadelle de
+Brunn, et je rentrai chez moi en revenant par Znaïm. Plus tard, je me
+rendis à Saint-Pölten, position indiquée pour combattre en avant de
+Vienne, et je reconnus la rive gauche du Danube depuis Moelk jusqu'à
+Krems.
+
+Un armistice de deux mois avait rétabli complétement l'armée. Mon corps,
+renforcé de tous mes troisième et quatrième bataillons, et d'un grand
+nombre de recrues, était augmenté d'une belle cavalerie; mais la paix,
+alors d'accord avec la politique de l'Empereur, devait avoir lieu. Elle
+fut hâtée par l'attentat commis sur lui, et qu'un simple hasard et la
+présence d'esprit du général Rapp firent échouer. Cet événement a été
+raconté par tout le monde, et je n'en dirai qu'un mot. Il était le
+produit d'un fanatisme patriotique dont toutes les têtes de la jeunesse
+allemande étaient enflammées. Napoléon en fut très-effrayé, et on le
+tint secret alors, autant que possible.
+
+Les négociations de la paix n'avançaient pas; Napoléon, comptant sur
+l'ascendant qu'il exerçait sur les chefs de l'armée autrichienne,
+imagina de demander à l'empereur François de le mettre en rapport avec
+le prince Jean Lichtenstein, en ce moment commandant de l'armée.
+L'empereur François y consentit; il chargea le prince Jean d'aller
+écouter les propositions de Napoléon, et de les lui rapporter, sans lui
+donner aucun pouvoir pour signer. Le prince Jean, d'ailleurs brave
+soldat, mais homme d'un esprit peu étendu, ne put résister aux
+cajoleries dont Napoléon savait faire un emploi si habile: il se laissa
+décider à signer des arrangements provisoires dont la valeur ne devait
+être réelle qu'après l'approbation de son souverain. Mais à peine
+était-il parti pour se rendre à Holitsch, où était l'empereur François,
+Napoléon annonça la paix comme faite, et fit tirer cent coups de canon.
+L'opinion publique la réclamait, et il n'était plus au pouvoir de
+l'empereur d'Autriche de s'y refuser; de façon que cette paix fut, pour
+ainsi dire, escamotée et faite par surprise.
+
+C'est le 14 octobre que cet acte sans exemple eut lieu, et, le 15, je
+me mis en route pour Paris, où je n'avais pas paru depuis le
+couronnement, c'est-à-dire depuis près de cinq ans. J'allai jeter un
+coup d'oeil sur mes affaires, et me disposai à repartir promptement pour
+aller prendre le gouvernement des pays cédés par l'Autriche, et réunis à
+l'Istrie et à la Dalmatie. Ces diverses provinces composèrent un corps
+d'État appelé provinces illyriennes, sorte de réminiscence d'un grand
+nom de l'antiquité. Je laissai le commandement de mon corps d'armée au
+général Clausel, pour le ramener et l'établir dans les cantonnements
+qu'il devait occuper, et je précédai, à Paris, le retour de l'Empereur.
+
+
+
+
+CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS
+RELATIFS AU LIVRE DOUZIÈME
+
+
+LE GÉNÉRAL RUSCA À MARMONT.
+
+ «De Villach, le 3 juin 1809.
+
+«Monseigneur, je suis avec trois mille hommes posté sur la Drave, à
+Villach, pour surveiller les mouvements de l'ennemi, qui tente de sortir
+du Tyrol et se jeter en Croatie par Laybach et Agram. Je ne suis pas
+bien fort pour m'opposer à son projet; je tâcherai néanmoins de lui
+faire du mal.
+
+«Ayant appris que Votre Excellence se trouvait à Laybach, je me suis
+empressé de l'instruire des tentatives de l'ennemi, qui, voulant
+exécuter ce projet, ne pourrait le faire que par la route d'Arnolstein
+et Wurzenberg, et de là à Laybach. Si j'étais forcé de Villach, et
+obligé de me replier sur Klagenfurth, ensuite, si je puis compter d'être
+appuyé par Votre Excellence, je me dirigerai sur Marbourg. Je
+m'empresserai d'expédier un officier en poste pour prévenir Votre
+Excellence des mouvements de l'ennemi, s'il se dirigeait sur Laybach ou
+Klagenfurth.
+
+«Le courrier porteur de la présente ne pouvait passer avec sûreté par
+Tarvis, je le fais rétrograder sur Klagenfurth, et de là à Laybach.
+
+«_P. S._ On fait l'ennemi fort de huit à neuf mille hommes.»
+
+
+LE GÉNÉRAL RUSCA À MARMONT.
+
+ «Au quartier général de Klagenfurth, le 4 juin 1809.
+
+«Mon général, j'ai évacué Villach ce matin, et me suis rendu à
+Klagenfurth. Les mouvements de l'ennemi m'ayant fait connaître qu'il
+cherchait à me jeter dans la Drave, je me suis empressé de former une
+colonne et me mettre en marche, après avoir dû soutenir une fusillade
+que l'ennemi voulait prolonger pour exécuter son projet.
+
+«Comme l'ennemi pourrait se diriger sur Laybach, j'ai cru devoir
+prévenir Votre Excellence de ces mouvements.
+
+«Il m'est difficile de pouvoir connaître à fond ses opérations: 1° par
+la difficulté de la langue; 2° par la presque impossibilité de trouver
+des espions.
+
+«Si j'étais fort, je l'attaquerais; mais, dans l'état où je me trouve,
+je ne pourrai le faire sans danger. Je resterai à Klagenfurth et me
+défendrai.
+
+«Je prie Votre Excellence de me faire connaître si elle doit se diriger
+sur ce point.»
+
+
+NAPOLÉON À MARMONT.
+
+ «Schoenbrunn, le 5 juin 1809.
+
+«Monsieur le général Marmont, je suppose que vous êtes arrivé à Laybach,
+que là vous recevrez votre artillerie et un régiment de cavalerie, et
+qu'en même temps vous veillerez sur toute la frontière et sur toute la
+ligne de communication.--J'ai nommé généraux de brigade les colonels
+Bertrand, Bachelu et Plauzonne. Présentez-moi des chefs de bataillon de
+mérite pour les remplacer.--Vous pouvez garder un de ces nouveaux
+généraux de brigade: envoyez-moi les deux autres ici.»
+
+
+LE GÉNÉRAL RUSCA À MARMONT.
+
+ «Au quartier général de Klagenfurth, le 5 juin 1809.
+
+«Mon général, la dépêche de Votre Excellence, en date d'hier, m'a été
+rendue ce matin, et je m'empresse de lui rendre compte que l'ennemi,
+depuis hier, ne s'est plus montré. Je vais envoyer une reconnaissance
+pour connaître s'il fait quelque mouvement sur Klagenfurth.
+
+«Son point de réunion était hier à Villach; le mouvement qu'il a fait,
+et ensuite des renseignements que j'ai eus, m'en donnaient l'assurance.
+
+«Il faut cependant se méfier et prévenir le parti qu'il peut prendre,
+sachant que Votre Excellence est à Laybach, et qu'il peut être arrêté
+s'il se dirige sur ce point. Il doit être instruit de la position de
+votre armée, et il serait possible qu'il se jetât, par Tarvis, sur
+Caporetto et Gorice.
+
+«J'oserai même croire que c'est le seul parti qui lui reste. Si Votre
+Excellence fait surveiller les mouvements de l'ennemi sur Plez, elle
+aura le temps de le rejoindre sur Gorice.
+
+«De mon côté, je fais tout mon possible pour avoir des renseignements.
+
+«Mais, dans ce pays, il est très-difficile de pouvoir réussir, même avec
+beaucoup d'argent.
+
+«Si j'avais des forces, je prendrais l'offensive et le presserais d'une
+manière vigoureuse; mais je n'ai que trois mille quatre cents hommes,
+officiers compris et tous recrues. Si Votre Excellence pouvait m'envoyer
+cinq mille hommes, nous pourrions nous tirer cette épine.
+
+«Des petits corps de troupes isolés filent continuellement par les
+hauteurs de Gemüd, par la Styrie, et vont rejoindre l'armée ennemie.
+
+«Je fais surveiller Saint-Veit, pour être averti s'il faisait quelque
+mouvement par là; mais je pense qu'il ne s'écartera pas des trois routes
+de Klagenfurth, d'Arnoldstein par Vutzenberg, et celle de Tarvis pour
+Caporetto.
+
+«Voilà les détails que je puis donner à Votre Excellence; en attendant
+ses dispositions, je me maintiendrai à Klagenfurth, poste qui me
+garantit d'un coup de main.»
+
+
+LE GÉNÉRAL RUSCA À MARMONT.
+
+ «Au quartier général de Villach, le 5 juin 1809, à deux heures après
+ midi.
+
+«Mon général, j'ai reçu la dépêche de Votre Excellence, datée d'hier au
+soir; j'avais déjà mandé ce matin, par mes dépêches, que je crois
+également que l'ennemi pouvait encore se porter de Tarvis sur Gorice.
+Une reconnaissance est partie ce matin, et, comme la course qu'elle a à
+faire est très-longue, elle ne rentrera que ce soir; j'aurai soin
+d'informer Votre Excellence de tout ce qui parviendra à ma connaissance.
+
+«Si j'avais assez de forces, j'attaquerais l'ennemi, et, si Votre
+Excellence peut disposer de quelques forces, je l'obligerai ou de
+rentrer dans le Tyrol, ou le pousserai entre deux feux.»
+
+
+LE PRINCE EUGÈNE À MARMONT.
+
+ «OEdenbourg, le 6 juin 1809.
+
+«J'ai reçu, monsieur le général Marmont, les différentes lettres que m'a
+apportées votre aide de camp; il m'a appris qu'à son passage à
+Klagenfurth il avait rencontré le corps du général Rusca, qui se
+repliait de Villach sur cette ville, forcé par le général Chasteler, qui
+était débouché du Tyrol avec environ six mille hommes et qui cherchait à
+se rallier au prince Jean. Votre aide de camp m'a également dit que le
+général Rusca vous avait demandé du renfort; je ne doute pas que vous
+n'ayez profité de cette occasion pour joindre l'ennemi, si vous avez été
+averti assez à temps. Dans tous les cas, je marche sur le prince Jean,
+qui cherche à rallier ses corps épars sur la Raab, Sa Majesté
+m'ordonnant cette opération. Je désire que vous y coopériez; ainsi, si
+le général Chasteler est parvenu à passer, il faut que vous le suiviez,
+et faire en sorte de le joindre, s'il est possible; vous pouvez prendre
+avec vous le général Rusca, car je pense que les derrières de l'armée
+sont libres, du moment où le général Chasteler a passé; vous laisseriez
+quelques troupes dans le fort de Laybach, avec ordre au commandant de
+tenir le plus possible, et vous approvisionneriez ce fort pour plusieurs
+jours. Dans le cas où le général Giulay chercherait à faire un mouvement
+sur votre droite pour se jeter sur Laybach, vous vous y reporteriez
+vous-même et vous pourriez l'attaquer avec avantage. Enfin, si tous les
+corps autrichiens opéraient leur jonction avec le prince Jean, vous
+manoeuvreriez toujours pour tenir en échec le plus de forces possible,
+ce que vous feriez alors avec d'autant plus de facilité, que, me portant
+moi-même sur l'armée autrichienne avec des forces imposantes, je
+l'oblige à me faire face, et vous vous trouvez naturellement placé sur
+son flanc. Je serai, le 9, sur la Raab, et, si l'ennemi manoeuvre, je
+suivrai ses mouvements; agissez donc vous-même d'après cela. Ainsi votre
+premier mouvement doit être de vous porter sur-le-champ à Marbourg, où
+le général Chasteler se sera naturellement dirigé. Vous pourrez
+communiquer par votre gauche avec Macdonald, qui doit s'avancer jusqu'à
+Furstenfeld, mais qui laisse un petit corps d'observation à Gratz. Je
+communique moi-même avec lui, et j'aurai de cette manière promptement de
+vos nouvelles.
+
+«_P. S._ Vous laisserez un officier supérieur à Klagenfurth. Sa Majesté
+a désigné cette place comme le grand dépôt de l'armée d'Italie; elle a
+même ordonné d'y placer les canons sur les remparts, et le général
+Chasseloup y est pour l'armement. Vous ordonnerez qu'on y réunisse tous
+les traînards ou hommes isolés, et qu'il ne parte aucun détachement, à
+moins qu'il ne soit formé en bataillon de marche.»
+
+
+LE GÉNÉRAL RUSCA À MARMONT.
+
+ «Au quartier général de Klagenfurth, le 12 juin 1809.
+
+«Monsieur le duc, le général Chasteler est parvenu à s'échapper, mais
+sans chanter victoire. Sept cents prisonniers, quinze officiers, dont un
+major, sont en notre pouvoir. Les environs de cette place ont été
+couverts de huit cents blessés ou morts. Le général Schmidt, avec trois
+mille hommes, ne doit son salut qu'à la fuite précipitée qui l'a rendu
+aux pénates tyroliens. Deux mille paysans se sont dispersés dans les
+bois, ayant jeté leurs armes, avec quinze cents de leur troupe de ligne.
+Le général Schmidt ne s'est pas arrêté un instant à Villach, et ne s'est
+cru en sûreté qu'au fort de Saxembourg, où s'est dirigée sa bande en
+pleine déroute. Il allait, dit-il, en passant à Villach, prendre des
+renforts pour redescendre. Voilà, monsieur le duc, le résultat de la
+journée du 6, dans laquelle je ne pus disposer que de douze cents hommes
+pour ne pas exposer la place de Klagenfurth.
+
+«Notre communication, par la route de Leoben, avec le quartier général
+n'a été interceptée que pendant quarante-huit heures.
+
+«Si j'avais reçu un renfort de trois à quatre mille hommes, la bande du
+Tyrol aurait été entièrement détruite.
+
+«On remarque tous les jours des hommes égarés dans les bois depuis
+Klagenfurth jusqu'à Villach.
+
+«J'ai reçu la demande de Votre Excellence de deux cents chevaux de
+selle. J'en ai fait part à la régence, qui m'a répondu que, si l'on
+trouvait dans la province des chevaux propres à l'arme de la cavalerie,
+elle était portée à satisfaire aux désirs de Votre Excellence. Cette
+réponse ne m'a pas surpris, n'ayant pu moi-même en trouver une quinzaine
+pour l'escadron de chasseurs royaux qui ont été démontés.
+
+«À l'égard des fourgons, il y en a eu huit disponibles sur les
+quatre-vingt-seize que Son Altesse Impériale le prince Eugène, général
+en chef de l'armée d'Italie, a requis à la province de la Carinthie. Le
+défaut d'ouvriers fait que, de longtemps, cette fourniture ne sera
+remplie, malgré mes sollicitations continuelles. Je m'empresserai de
+satisfaire aux désirs de Votre Excellence à l'égard de ces derniers, lui
+faisant expédier les premiers terminés. Je la prie néanmoins de m'en
+faire donner l'ordre par le chef de l'état-major de l'armée d'Italie.
+
+«J'ai envoyé à Villach M. le général Bertoletti, qui a ouvert la
+communication par Tarvis, Caporetto et Ponteba. Malgré cela, je compte
+faire passer les prisonniers par Laybach, parce qu'ils connaissent trop
+les environs de Villach et de Tarvis, et pourraient s'échapper. Ce
+général me mande que _Schmidt_, rentré par Saxembourg dans le
+Posterthal, se réorganise, et que, renforcé par les troupes du chef de
+brigands _Saint-Vert_, et par un autre général nommé _Pul_, qui a douze
+cents hommes avec lui, il tentera de s'ouvrir un passage.
+
+«Voilà, monsieur le duc, les renseignements qui sont à ma connaissance.
+
+«_P. S._ Je prie Votre Excellence d'excuser si je me sers de ce papier,
+n'en trouvant pas d'autres. Je suis forcé, par le départ du petit
+bataillon qui escorte les prisonniers jusqu'à Laybach, de tenir deux
+portes de la place fermées. Je supplie Votre Excellence de les faire
+escorter de Laybach à Udine par les troupes de son armée, et donner les
+ordres que ce bataillon me rentre.
+
+«Je compte à cet égard sur ses bontés.»
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL À MARMONT.
+
+ «Schoenbrunn, le 13 juin 1809, à dix heures du soir.
+
+«L'Empereur, monsieur le général Marmont, reçoit la lettre que vous avez
+écrite au vice-roi en date du 1er juin, ce qui est vraisemblablement une
+erreur; car elle devrait être du 11. Les dates sont de la dernière
+importance. Sa Majesté espère que vous vous serez mis aux trousses du
+général Chasteler, si vous avez pu le couper, et que vous l'aurez suivi
+pour l'empêcher de se porter sur Gratz. Le vice-roi vous a écrit pour
+que vous mainteniez la communication sur cette ville, et que vous vous
+portiez sur Marbourg et Pétau, et partout où serait l'ennemi. Vous
+pouvez même, général, marcher sur Gratz. Cependant, éloignés comme nous
+le sommes, ceci est plutôt une direction générale qu'un ordre positif,
+et les circonstances doivent décider vos mouvements.
+
+«Le vice-roi, avec la plus grande partie de son armée, est au milieu de
+la Hongrie, où partout il a forcé l'ennemi à la retraite.»
+
+
+MARMONT AU PRINCE DE NEUFCHATEL.
+
+ «Cillex, 19 juin 1809.
+
+«Monseigneur, j'ai reçu hier la lettre que Votre Altesse Sérénissime m'a
+fait l'honneur de m'écrire le 14 au soir. J'étais parti la veille de
+Laybach, ainsi que j'avais eu l'honneur de vous en rendre compte.
+J'espère que je serai demain à Marbourg de bonne heure, si l'ennemi n'y
+est pas assez en force pour mettre obstacle au passage de la Drave,
+chose que j'ignore encore; dans le cas contraire, je serai obligé de
+remonter cette rivière, ce qui retarderait mon arrivée de deux jours.
+
+«J'ai rencontré avant-hier les avant-postes du général Zach, qui est sur
+la route d'Agram, à ce qu'il paraît, avec quatre ou cinq bataillons
+croates. Ces avant-postes ne s'étant pas retirés assez vite, une
+trentaine d'hommes ont été sabrés et pris.
+
+«J'ose espérer que la lettre que j'ai eu l'honneur d'adresser à Votre
+Altesse Sérénissime le 10 me justifiera dans l'esprit de Sa Majesté sur
+l'opinion du défaut d'activité qu'elle a conçue sur mon compte. J'ai été
+en mouvement quatre heures après que j'eus reçu la nouvelle de la
+présence du général Chasteler; mais, la route qu'il devait prendre étant
+incertaine, j'ai dû, avant de m'éloigner beaucoup de Laybach, attendre
+des renseignements sur lesquels j'avais droit de compter. Ce n'est pas
+le silence du général Rusca qui m'a induit en erreur, ce sont les
+fausses nouvelles qu'il m'a données une heure avant d'être attaqué et
+bloqué.
+
+«Permettez-moi de joindre à cette lettre une notice rapprochant les
+dates des événements et de mes mouvements.
+
+«Je n'ai reçu qu'hier les deux lettres dont Sa Majesté m'a honoré, et
+les différents ordres et instructions que vous supposiez qui m'étaient
+parvenus.
+
+«Je n'ai reçu encore ni l'artillerie ni la cavalerie qui m'ont été
+annoncées.»
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL À MARMONT.
+
+ «Schoenbrunn, le 19 juin 1809, trois heures après midi.
+
+«J'ai mis sous les yeux de l'Empereur, monsieur le duc, votre lettre de
+Laybach du 10, par laquelle vous annoncez que le 17, à trois heures du
+matin, vous vous mettez en marche pour Gratz: Sa Majesté espère que vous
+serez arrivé le 19 ou le 20. Vous êtes autorisé à garder le général
+Broussier. L'intention de l'Empereur est que vous marchiez vivement sur
+Giulay et Chasteler, pour les battre et ensuite faire rendre la
+citadelle de Gratz.»
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL À MARMONT.
+
+ «Schoenbrunn, le 19 juin 1809.
+
+«Je vous ai envoyé plusieurs fois, monsieur le duc, l'ordre de marcher
+sur Gratz, et, à la distance où vous êtes, vous n'aviez pas besoin de
+cet ordre pour agir. L'Empereur trouve que vous avez commis une faute
+en laissant intercepter la communication avec Gratz, car, le 18, les
+avant-postes du général Broussier ont été attaqués: nous ignorons ce qui
+se sera passé. Toutefois, général, l'intention de l'Empereur est que
+vous marchiez sans délai sur Gratz et que vous culbutiez les corps de
+Giulay et de Chasteler, qui y sont. Si le général Broussier est obligé
+d'évacuer Gratz, son instruction lui prescrit de se retirer sur Bruck.
+Sa Majesté est étonnée que vous restiez tranquille et que vous
+n'envoyiez pas chaque jour un officier de votre armée avec des
+nouvelles, quand les plus grandes choses vont se décider et que vous
+avez sous vos ordres le meilleur corps d'armée. Vous sentez, général,
+qu'à la distance où vous êtes et avec votre grade, ce n'est point un
+ordre littéral qui doit vous faire mouvoir, mais la masse des
+événements.»
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL À MARMONT.
+
+ «Schoenbrunn, le 25 juin 1809, midi.
+
+«Je reçois, monsieur le général Marmont, votre lettre du 23, où Sa
+Majesté voit que vous aurez été au plus tard aujourd'hui à Gratz. Vous
+aurez pris des mesures pour faire rendre la citadelle; c'est un poste
+important à avoir, et vous aurez battu le corps du général Giulay, s'il
+est auprès de vous. Ces opérations faites, il faut, général, vous tenir
+prêt à faire un mouvement important, conformément aux ordres que vous
+en recevrez. Si le château de Gratz est pris, vous pourrez y laisser une
+garnison et vous occuper de suite de le réapprovisionner.»
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL À MARMONT.
+
+ «Schoenbrunn, le 25 juin 1809, dix heures du soir.
+
+«L'Empereur, monsieur le général Marmont, espère que vous serez arrivé
+à Gratz aujourd'hui 25, que vous aurez attaqué l'ennemi avec le général
+Broussier, et que vous l'aurez poursuivi pour le détruire.
+
+«Le général Broussier a avec lui cinq ou six cents hommes qui
+appartiennent aux autres corps de l'armée d'Italie, quinze cent mille
+cartouches et la réserve de cavalerie de l'armée d'Italie. Sa Majesté
+me charge de vous faire connaître qu'elle désire que vous fassiez partir
+tout cela pour Bruck, de là à Neustadt et de là à Vienne, ainsi que les
+munitions d'artillerie que l'on pourra se procurer indépendamment de ce
+qui appartient aux divisions qui sont à Gratz.--Instruisez-moi des
+ordres que vous donnerez à cet effet.
+
+«Comme Sa Majesté espère recevoir dans la journée de demain, 26, des
+nouvelles sur votre situation, elle les attendra pour vous envoyer de
+nouveaux ordres, ce qui ne doit point cependant vous empêcher de prendre
+la forteresse et de faire du mal à l'ennemi.»
+
+
+MARMONT AU PRINCE DE NEUFCHATEL.
+
+ «27 juin 1809.
+
+«Monseigneur, je viens de recevoir la lettre que Votre Altesse
+Sérénissime m'a fait l'honneur de m'écrire le 25 au soir.
+
+«Un événement aussi étrange qu'imprévu m'a empêché d'arriver le 25
+devant Gratz, ainsi que je vous l'avais annoncé: le général Montrichard,
+sans motif et sans prétexte, a trouvé convenable de ne pas marcher le
+25; et, comme je l'attendais pour déboucher, mon mouvement a été d'abord
+suspendu, et j'ai éprouvé sur son compte les plus vives inquiétudes. De
+nombreux officiers que j'avais envoyés m'ont enfin appris qu'il était
+resté sur les montagnes de Pack. Je l'ai fait partir dans la nuit, mais
+il était trop tard pour qu'il n'y eût pas un jour de perdu. Je profite
+de cette occasion pour supplier Votre Altesse Sérénissime d'obtenir de
+Sa Majesté le changement du général Montrichard; c'est la dixième fois
+qu'il compromet le sort de l'armée par sa conduite irréfléchie et son
+insouciance: c'est un de ces hommes qui ne peuvent que causer des
+événements malheureux à la guerre. J'ai été au moment de lui ôter sa
+division et d'en donner le commandement provisoire au général Delzons;
+mais j'ai pensé qu'il était plus convenable d'attendre les ordres de Sa
+Majesté.
+
+«Aussitôt que j'ai su que le général Broussier s'était retiré de Gratz,
+je lui ai écrit pour l'engager à y rentrer, à y laisser les troupes qui
+étaient nécessaires pour bloquer la citadelle, et à s'approcher de
+l'ennemi. Je l'ai prévenu que je comptais l'attaquer le 26 à Wildon,
+supposant que ses principales forces se trouvaient là. Le général
+Broussier, supposant que l'ennemi n'avait personne dans Gratz, se
+contenta d'envoyer deux bataillons du 84e régiment pour bloquer la
+citadelle et tenir les portes de la ville, et il marcha avec le reste
+de sa division sur Wildon, dans le voisinage duquel il me trouva avec la
+division Clausel.--Il me dit qu'il avait entendu une très-vive fusillade
+pendant la nuit, qui lui faisait penser que le 84e régiment était engagé
+d'une manière sérieuse, et il ajouta qu'il avait vu de nombreux bivouacs
+sur la gauche de la Muhr.
+
+«Je supposai alors que l'ennemi avait formé le projet de s'emparer de
+nos ponts, chose qui aurait été extrêmement fâcheuse pour nous,
+puisqu'elle nous aurait empêchés de passer la rivière et de communiquer
+avec Vienne. J'envoyai en conséquence le général Broussier en toute hâte
+pour garder le pont de Viesselburg et soutenir le 84e. Apprenant plus
+tard que la chose était très-sérieuse et que le 84e régiment, qui avait
+rencontré de très-grandes forces ennemies à Gratz, était bloqué dans une
+partie du faubourg, je marchai avec la division Clausel pour soutenir la
+division Broussier.
+
+«Trois bataillons qu'envoya d'abord le général Broussier, culbutèrent
+tout ce qui se trouva d'ennemis, et le brave 84e régiment, qui pendant
+quatorze heures avait résisté seul à presque toute l'armée ennemie, et
+sans communication fait beaucoup de prisonniers, pris deux drapeaux, fut
+délivré.--Cette affaire termina la journée.
+
+«Il paraît, d'après le rapport des prisonniers, que presque toute
+l'armée se trouve réunie à Gratz avec le général Giulay. Je vais
+l'attaquer ce matin, et j'espère le faire avec succès. Le général
+Broussier vient de me faire savoir que son intention n'était pas de
+marcher aujourd'hui; je ne puis supposer qu'il persiste dans cette
+résolution. Il récuse mon autorité, prétendant n'avoir rien reçu qui le
+mît à mes ordres. Comme par la circonstance, la nature des choses et le
+texte de vos lettres, il me paraît qu'il s'y trouve, je vous prie,
+monseigneur, de lui faire connaître d'une manière formelle les ordres de
+Sa Majesté, afin qu'il s'y conforme sans tiraillements.
+
+«La connaissance parfaite que j'ai du fort de Gratz m'autorise à vous
+assurer qu'il y a impossibilité absolue de le prendre sans gros canons,
+et je n'ai ici pas même des pièces de douze.»
+
+
+NAPOLÉON À MARMONT.
+
+ «Schoenbrunn, le 28 juin 1809, neuf heures du matin.
+
+«Monsieur le duc de Raguse, le 27, vous n'étiez pas à Gratz. Vous avez
+fait la plus grande faute militaire qu'un général puisse faire. Vous
+auriez dû y être le 23 à minuit, ou le 24 au matin. Vous avez dix mille
+hommes à commander, et vous ne savez pas vous faire obéir; au fond,
+votre corps n'est qu'une division. Je crois que Montrichard n'est pas
+grand'chose; mais vous avez mauvaise grâce à vous plaindre. Que
+serait-ce si vous commandiez cent vingt mille hommes? D'ailleurs, une
+désobéissance formelle serait criminelle; c'est un malentendu, et
+comment peut-il y en avoir quand on n'a que dix mille hommes? Marmont,
+vous avez les meilleurs corps de mon armée: je désire que vous soyez à
+une bataille que je veux donner, et vous me retardez de bien des jours.
+Il faut plus d'activité et plus de mouvement qu'il ne paraît que vous
+vous en donnez pour faire la guerre.--Vous aurez peut-être, enfin, battu
+aujourd'hui Giulay. Il est bien nécessaire que je puisse savoir à quoi
+m'en tenir, où vous êtes, et où se ralliera l'ennemi autour de Gratz. Il
+est important qu'il soit dispersé de manière qu'il ne puisse pas se
+réunir de bien des jours.»
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL À MARMONT.
+
+ «Schoenbrunn, le 28 juin 1809.
+
+«J'ai mis, monsieur le général Marmont, votre lettre du 27 sous les
+yeux de l'Empereur. Sa Majesté ne comprend pas et n'approuve pas vos
+dispositions; vous deviez être le 24 à Gratz, et vous n'y êtes pas le
+27. Sa Majesté me charge de vous dire que ce qui convient à la guerre
+est de la simplicité et de la sûreté, et la simplicité et la sûreté de
+vos mouvements voulaient que vous allassiez directement à Gratz: là,
+vous vous seriez trouvé sur la droite de la Muhr, vous auriez eu des
+nouvelles de l'ennemi: c'est l'avantage des grandes villes; alors, le
+26, vous auriez pu prendre un parti convenable. Au lieu de cela, vous
+vous êtes porté sur Wildon, n'ayant pas la facilité de vous porter sur
+les deux rives de la Muhr, et vous avez perdu deux jours, ce qui nuit
+beaucoup aux projets de l'Empereur, en retardant l'instant de la grande
+bataille que Sa Majesté veut livrer à l'ennemi. Quant au général
+Montrichard, Sa Majesté n'en a pas une très-grande opinion; mais elle ne
+peut croire que, s'il avait eu des ordres positifs, il n'eût pas marché.
+Sa Majesté pense donc que les ordres ont été mal donnés. Faites-moi
+connaître ce qui en est, car, si le général Montrichard n'a pas exécuté
+votre ordre, Sa Majesté le fera traduire à un conseil de guerre.
+
+«L'Empereur suppose qu'aujourd'hui vous serez maître de Gratz, que vous
+aurez suivi le général Giulay. Il est probable que, si vous avez une
+affaire, le fort de Gratz se rendra. Toutefois, général, l'intention de
+l'Empereur n'est pas que vous vous éloigniez en poursuivant l'ennemi, et
+vous devez vous mettre en mesure d'attendre ses ordres. Quand l'Empereur
+saura comment les choses se sont passées, son projet est de vous donner
+l'ordre de vous reployer à grandes journées sur Vienne.
+
+«Ce n'est pas la réserve de cavalerie que je vous avais demandée, c'est
+la réserve d'artillerie que le général Broussier avait dit avoir, et qui
+portait quinze cent mille cartouches d'infanterie. Faites filer de suite
+sur Vienne cette réserve de munitions, et faites partir également
+sur-le-champ, pour Vienne, deux compagnies du 8e régiment d'artillerie à
+pied; faites-leur faire de grandes journées.
+
+«Aussitôt que vous n'aurez plus absolument besoin du général Broussier
+et de ses troupes, envoyez-le sur Neustadt, route de Vienne. Si
+cependant les événements de la journée d'aujourd'hui vous avaient
+conduit à cinq ou six lieues sur la route de la Hongrie, et que le
+général Broussier fût plus près d'OEdenbourg, vous le dirigeriez sur
+cette ville et m'en préviendriez.
+
+«Sa Majesté trouve que vous avez manoeuvré de manière à donner tout
+l'avantage sur vous à l'ennemi. Vous deviez être à Gratz avant lui, et,
+comme vous n'avez qu'un petit corps, y arriver le 23: telle est
+l'opinion de Sa Majesté.»
+
+ (Par duplicata.)
+
+
+MARMONT À NAPOLÉON.
+
+ «Gratz, 29 juin 1809.
+
+«Sire, je suis coupable puisque Votre Majesté me condamne; mais, si de
+faux calculs m'ont trompé, je n'ai pas un seul moment été distrait de
+mon devoir, et mon ardeur n'a pas été un instant ralentie. Je puis
+assurer Votre Majesté que nous n'avons jamais marché moins de dix à
+douze heures par jour.
+
+«Sire, Votre Majesté, en m'adressant ses reproches, pénètre en même
+temps mon coeur de reconnaissance pour la bonté avec laquelle ils sont
+exprimés. Ils ajoutent, s'il est possible, aux regrets que j'éprouve
+d'avoir eu le malheur de lui déplaire. Je payerai volontiers au prix de
+tout mon sang le bonheur de vous satisfaire à l'avenir.»
+
+
+MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.
+
+ «Gratz, 29 juin 1809.
+
+«Monseigneur, je reçois la lettre que Votre Altesse Sérénissime m'a fait
+l'honneur de m'écrire hier 28.--Peut-être qu'un jour Sa Majesté jugera
+mes opérations avec moins de sévérité, et il n'y a rien que je ne fasse
+pour l'obtenir. Je vous supplie, en attendant, de lui faire assurer que
+l'ennemi était à deux marches de Gratz, lorsque j'en étais à six, et
+qu'ainsi il était toujours le maître d'y arriver avant moi; et que, de
+plus, j'avais des ponts à rétablir, dont le travail a exigé près de
+vingt-quatre heures.
+
+«J'ai eu l'honneur de vous rendre compte de notre entrée à Gratz, le 27.
+Je comptais marcher sur l'ennemi, le 28, avec mes forces réunies; mais,
+l'ennemi ayant pris différentes directions et ignorant de quel côté
+étaient les principales forces, je l'ai fait suivre par de fortes
+avant-gardes, jusqu'à six ou sept lieues d'ici, pour avoir des nouvelles
+certaines. Il résulte des renseignements qui m'ont été donnés que
+l'ennemi, ayant marché toute la nuit du 26 au 27 et toute la journée du
+27, est arrivé le soir à Guas: il y était encore le 28, mais il
+paraissait disposé à en partir. Des troupes, commandées par le général
+Zagh, se sont retirées par Saint-Georges, et le général Kursurich s'est
+porté sur Feldbach. Le général Giulay était de sa personne à Guas. Le
+bruit, généralement répandu parmi les habitants et parmi les troupes,
+est que l'ennemi se porte en Hongrie, et que, de Guas et Feldbach, il
+doit sortir sur Furing et Saint-Gothard; il est également annoncé à
+Fuistenfeld. J'ai pensé que, vu l'éloignement de l'ennemi et les
+nouveaux ordres qui me sont annoncés, je ne devais pas marcher sur Guas,
+où d'ailleurs sans doute je ne trouverais plus personne: car, puisque
+l'ennemi n'a pas voulu me combattre à Gratz, où toutes les circonstances
+locales étaient à son avantage, il ne le fera nulle part.--Mais, pour
+me mettre à même de l'attaquer, s'il se rapproche dans sa marche, et,
+dans tous les cas, pour lui fermer le chemin de Vienne, j'ai cru devoir
+marcher parallèlement à lui, et je me rends ce soir à Gleinderford,
+qu'il occupe déjà depuis hier, ou je pourrai aller chasser l'ennemi de
+Feldbach, s'il y est encore, et, dans tous les cas, voir ce qui se passe
+sur les bords du Raul. Aussitôt que le mouvement de l'ennemi sera plus
+décidé et que j'aurai la nouvelle que Guas a été évacué, je donnerai
+l'ordre à la division du général Broussier de se porter sur Neustadt,
+ainsi que vous me le prescrivez. En attendant, je la laisse à Gratz.
+C'est sans doute par erreur que le général Broussier a rendu compte
+qu'il existait quinze cent mille cartouches dans le parc de réserve de
+l'aile droite de l'armée d'Italie. Il n'y a dans ce dépôt de munitions,
+y compris celui de sa division, que cent quatre-vingt mille cartouches.
+
+«Je puis affirmer à Votre Altesse Sérénissime qu'il n'y a aucune
+espérance d'avoir le château de Gratz, si on ne l'assiége sérieusement.
+J'ai ordonné des travaux, des mines; j'ai envoyé chercher quatre pièces
+de gros calibre à Laybach; mais il faut du temps pour en obtenir les
+effets. J'ai également fait demander de la poudre qui me manque. Le
+commandant du fort paraît un homme très-déterminé à se défendre et
+au-dessus de toute considération; car, ce qui est sans exemple, il
+canonne et fusille constamment les maisons, places et rues; et les
+habitants en sont encore plus victimes que les soldats. Il y en a déjà
+eu un certain nombre de tués et blessés; mais, quant à nous, il nous
+gêne beaucoup par la grande quantité d'obstacles qu'il met à nos
+communications. Je laisse, pour commencer les travaux du siége, deux
+bons ingénieurs de mon corps d'armée avec une compagnie de sapeurs.
+
+«Votre Altesse Sérénissime me donne l'ordre d'envoyer deux compagnies
+d'artillerie à pied à Neustadt. Je la prie de me dire si je dois aussi
+y envoyer mon matériel, car il ne me restera plus personne pour le
+servir. J'ai trouvé le moyen d'organiser dix-sept bouches à feu, et six
+m'arriveront d'Italie dans deux ou trois jours. Les compagnies de
+canonniers que j'ai sont insuffisantes pour le service de ces bouches à
+feu, d'autant plus quelles fournissent un détachement de cent vingt
+hommes pour la conservation, la garde et la conduite des munitions
+portées par des chevaux de bât, seul moyen de transport que nous ayons
+encore aujourd'hui et qui, s'il venait à disparaître, nous mettrait dans
+le plus grand embarras. Cet ordre serait déjà exécuté si sa conséquence
+immédiate n'était pas la désorganisation absolue du peu d'artillerie que
+nous avons, et je supplie Votre Altesse Sérénissime de vouloir bien
+représenter à Sa Majesté la situation difficile dans laquelle nous
+sommes à cet égard.
+
+«Les hommes des différents corps qui étaient ici sont en route pour
+Neustadt.»
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL À MARMONT
+
+ Schoenbrunn, le 29 juin 1809, midi.
+
+«L'Empereur, monsieur le duc, a reçu votre lettre du 27 au soir, par
+laquelle vous lui annoncez que le général Giulay a fait sa retraite sur
+Rachesbourg, et que vous marchez, le lendemain, 28, à sa poursuite. Sa
+Majesté me charge de vous dire qu'elle est mécontente de ce que vous
+ayez perdu une seule heure pour marcher à sa poursuite, ce qui vous
+aurait mis dans le cas d'attaquer au moins son arrière-garde. Il parait
+que vous ne vous êtes mis en mouvement que vingt-quatre heures après
+qu'il a effectué sa retraite, et c'est vous mettre hors de la main de
+l'Empereur, sans avoir l'espoir d'entamer ce corps ennemi.
+
+«Vous ne devez pas ignorer, général, que le destin des armées et celui
+des plus grands événements dépend d'une heure. Ainsi vous manquez le
+corps du général Giulay comme vous manquez celui du général Chasteler.
+
+«L'Empereur, général, ordonne que vous dirigiez sur-le-champ le général
+Broussier, avec les troupes à ses ordres, par la route la plus courte
+sur Vienne. L'intention de Sa Majesté est que, avec votre corps d'armée,
+vous reveniez à grandes journées sur Vienne, aussitôt que vous aurez
+éloigné le corps du général Giulay. Si vous pouvez prendre le château de
+Gratz, vous y laisserez une garnison, ce qui serait fort avantageux pour
+maintenir nos communications. Si vous ne le pouvez pas, vous laisserez
+une arrière-garde pour bloquer le château, et vous donnerez pour
+instruction au commandant de n'évacuer la ville qu'un ou deux jours
+après votre départ. Il faut, général, que vous marchiez à grandes
+journées, afin d'arriver à Vienne dans quatre à cinq jours; il est
+essentiel que vous soyez rendu à six lieues de cette ville le 4 juillet.
+Vous aurez soin de faire toutes les démonstrations comme si vous
+marchiez en avant, afin d'en imposer le plus que vous pourrez à
+l'ennemi. Dans cet intervalle, vous ferez vos efforts pour prendre le
+château de Gratz. Vous aurez soin de prévenir le général Garrau, à
+Bruck, de votre mouvement, afin qu'il protége autant qu'il pourra la
+route de Bruck à Klagenfurth. Je n'ai pas besoin de vous recommander de
+faire évacuer les hôpitaux de Gratz sur Bruck, et de ne laisser dans
+cette ville aucun embarras.
+
+«Le vice-roi a envoyé le général Macdonald pour couper au général
+Chasteler la route entre Wesperin et Bude. Il paraît que, quant à
+Giulay, il se dirige sur la Croatie.
+
+«La ligne de communication de votre corps d'armée doit être sur Vienne,
+et tout ce que vous aurez laissé sur vos derrières doit rejoindre
+Klagenfurth ou Vienne, de manière que, si l'ennemi s'emparait de la
+Styrie et de la Carniole, vous ne puissiez rien y perdre. Klagenfurth et
+Laybach conserveront seuls des garnisons.»
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL À MARMONT.
+
+ «À l'île Napoléon, le 3 juillet 1809, huit heures du matin.
+
+«Vous devez, monsieur le général Marmont, être le 5 au matin dans l'île
+Napoléon; vous laisserez une arrière-garde de cavalerie et quelques
+hommes d'infanterie à Neustadt; vous ordonnerez au commandant de cette
+arrière-garde de pousser des partis sur le Simering, et vous lui direz
+qu'il doit se mettre en communication avec le général Garrau à Bruck. Il
+devra également pousser des partis sur OEdenbourg, afin de pouvoir être
+instruit de ce qu'il y aurait d'important.
+
+«Ayez soin, monsieur le général Marmont, de m'envoyer un aide de camp à
+l'avance, pour me prévenir où vous serez.»
+
+
+ORDRE.
+
+ «Du camp de l'île Napoléon, le 2 juillet 1809, onze heures du soir.
+
+
+TITRE PREMIER.
+
+1.
+
+«Le 4, à l'heure que nous désignerons, le général Oudinot fera embarquer
+un général de brigade et quatre ou cinq bataillons de voltigeurs,
+formant quinze cents hommes, au lieu qui sera indiqué, par le capitaine
+de vaisseau Baste pour s'emparer du Hausl-Grund. Le capitaine de
+vaisseau Baste, avec huit bateaux armés, marchera devant et protégera
+leur débarquement par une vive canonnade en enfilant les batteries
+ennemies, qui, en même temps, seront canonnées par nos batteries.
+
+2.
+
+«Le général Bertrand donnera des ordres pour que le 5, à six heures du
+soir, il y ait quatre bacs près du lieu où l'on doit jeter le pont de
+l'embouchure, avec des marins et agrès nécessaires à la navigation, et
+avec un treuil et une cinquenelle. Aussitôt que le débarquement qui doit
+avoir lieu sera exécuté, conformément à l'article 1er, le général
+Oudinot fera placer huit cents hommes dans ces quatre bacs et les
+dirigera pour débarquer au pied de la batterie ennemie. Au même moment,
+une cinquenelle sera jetée; ces quatre bacs s'y attacheront et serviront
+à transporter des troupes à chaque voyage qu'ils feront en se servant de
+cette cinquenelle.
+
+3.
+
+«Le capitaine des pontonniers fera établir son pont, qu'il devra
+construire en deux heures, et, immédiatement après, le général Oudinot
+débouchera avec son corps, chassera l'ennemi de tous les bois, viendra
+porter une de ses divisions jusqu'à la Maison-Blanche, une autre sur
+Mulheiten.
+
+«Le chemin le long et le plus près de la rivière sera mis en état pour
+pouvoir être la communication de l'armée, si cela était nécessaire. On
+travaillera à une tête pont, et, le plus tôt possible, le général
+Oudinot établira sa droite à Mulheiten, sa gauche à la Maison-Blanche,
+ayant trois ponts sur le petit canal. La plus grande partie de sa
+cavalerie sera sur Mulheiten. Le général Oudinot aura avec lui de quoi
+jeter deux ponts sur haquets de dix toises chacun. Dans cette position,
+il recevra des ordres. L'Empereur sera dans l'île Alexandre.
+
+4.
+
+«Le capitaine de vaisseau Baste s'emparera de l'île Rohr-Tsith et
+enverra des barques pour flanquer la droite. Deux pièces de canon seront
+débarquées à terre pour faire une batterie qui battra le Zanet et
+flanquera toute la droite. Il fera soutenir cette batterie par deux
+cents marins armés de fusils.
+
+
+TITRE II.
+
+5.
+
+«Un quart d'heure après que la canonnade aura commencé sur la droite, et
+après que la fusillade se sera fait entendre, le duc de Rivoli fera
+partir les cinq bacs, portant dix pièces de canon, avec mille coups à
+tirer, dans des caissons, et quinze cents hommes d'infanterie, lesquels
+doubleront l'île Alexandre, et iront débarquer le plus haut qu'ils
+pourront. Une cinquenelle sera jetée; les bacs y seront attachés, et
+serviront à porter des hommes, des chevaux, des caissons et des canons.
+
+6.
+
+«Aussitôt que les bacs auront doublé l'île Alexandre, le pont d'une
+pièce descendra jusqu'à soixante toises de l'île Alexandre, et là sera
+abattu et placé. Aussitôt tout le reste du corps du duc de Rivoli
+passera sur ce pont.
+
+7.
+
+«Immédiatement après que le pont d'une pièce sera descendu, les radeaux
+fileront, et un pont sera construit vis-à-vis l'île Alexandre. Le duc
+d'Auerstädt sera chargé de faire construire ce pont, ses troupes devant
+passer dessus.
+
+8.
+
+«Au même moment, le pont, sur pontons, sera jeté par-dessus l'îlot,
+vis-à-vis l'île Alexandre, et aussitôt l'artillerie du duc de Rivoli et
+sa cavalerie passeront sur ce pont.
+
+9.
+
+«Le duc de Rivoli se placera selon les circonstances; il se tiendra sous
+la protection des batteries de l'île Alexandre jusqu'à ce que le général
+Oudinot ait pris le bois et que les ponts soient faits. Le duc de Rivoli
+fera la gauche de l'armée. La première position sera sous la protection
+des batteries de l'île Alexandre; la deuxième, sous la protection des
+batteries de l'île Lannes; la troisième, dans Enzersdorf.
+
+10.
+
+«Le corps du prince de Ponte-Corvo, la garde et l'armée du prince
+Eugène, passeront immédiatement après sur les différents ponts et
+formeront la deuxième ligne. L'Empereur leur désignera, au moment, les
+ponts sur lesquels ils doivent passer.
+
+11.
+
+«L'armée doit être placée de la manière suivante le plus tôt possible:
+
+«Trois corps eu première ligne: celui du duc de Rivoli à la gauche,
+celui du général Oudinot au centre, celui du duc d'Auerstädt à la
+droite.
+
+«En deuxième ligne, le corps du prince de Ponte-Corvo à la gauche, la
+garde; le corps du duc de Raguse et la division Wrede au centre; l'armée
+du prince Eugène à la droite. Chaque corps d'armée sera placé, une
+division faisant la gauche, une le centre et une la droite.
+
+12.
+
+«Le 5, à la pointe du jour, toutes les divisions seront sous les armes,
+chacune ayant son artillerie, l'artillerie de régiment, dans
+l'intervalle des bataillons.
+
+13.
+
+«Les cuirassiers, en réserve sous les ordres du duc d'Istrie, formeront
+la troisième ligne.
+
+14.
+
+«En général, on fera la manoeuvre par la droite, en pivotant sur
+Enzersdorf, pour envelopper tout le système de l'ennemi.
+
+
+TITRE III.
+
+15.
+
+«Le duc de Rivoli aura ses quatre divisions d'infanterie; il laissera
+un régiment badois aux ordres du général Reynier. Sa cavalerie sera
+commandée par le général Lasalle, qui ne recevra d'ordre que du duc, et,
+qui aura sous lui les brigades Piré, Marulaz et Bruyère.
+
+16.
+
+«Le général Oudinot aura ses trois divisions d'infanterie et la brigade
+de cavalerie légère du général Colbert. Il laissera deux bataillons,
+formés des compagnies du centre, aux ordres du général Reynier.
+
+17.
+
+«Le corps du duc d'Auerstädt sera composé de ses quatre divisions
+d'infanterie, de la brigade de cavalerie du général Pajol et de celle
+du général Jacquinot, sous les ordres du général Montbrun; plus, d'une
+des deux divisions de dragons de l'armée d'Italie, celle du général
+Pully ou du général Grouchy, ce qui fera neuf régiments de cavalerie.
+
+18.
+
+«Le prince de Ponte-Corvo aura son corps.
+
+19.
+
+«La garde sera augmentée du corps du duc de Raguse et de la division
+Wrede.
+
+20.
+
+«L'armée d'Italie formera le corps du prince Eugène.
+
+21.
+
+«Les cuirassiers formeront une réserve à part, sous les ordres du duc
+d'Istrie.
+
+
+TITRE IV.
+
+De la défense de l'île.
+
+22.
+
+«Le général de division Reynier sera chargé du commandement de l'île; il
+prendra le service le 4 à midi; il donnera le commandement des
+différentes îles et postes détachés aux officiers d'artillerie les plus
+anciens ou les plus propres employés dans les batteries desdites îles.
+
+23.
+
+«Le général Reynier aura sous ses ordres:
+
+«1° Un régiment de Bade que fournit le corps du duc de Rivoli;
+
+«2° Les deux bataillons que fournit le corps du général Oudinot;
+
+«3° Deux bataillons saxons que fournira le corps du prince de
+Ponte-Corvo;
+
+«4° Le bataillon du prince de Neufchâtel.
+
+«Le bataillon de Neufchâtel et un bataillon badois seront placés dans la
+tête de pont, dans laquelle il y aura six pièces de canon en batterie.
+Ce mouvement ne se fera que pendant la nuit du 4 au 5.
+
+«L'autre bataillon badois mettra vingt-cinq hommes dans l'ile
+Saint-Hilaire, vingt-cinq hommes dans l'île Masséna, deux cents hommes
+dans l'île du Moulin, vingt-cinq dans l'île Lannes, vingt-cinq dans
+l'île Espagne et vingt-cinq dans l'île Alexandre, ce qui fera trois cent
+vingt-cinq hommes. Le reste sera en réserve pour se porter partout où il
+sera nécessaire.
+
+«Des deux bataillons du corps du général Oudinot, un sera placé à la
+tête de son pont, et l'autre à la tête des grands ponts du Danube.
+
+«Des deux bataillons saxons, l'un sera placé en réserve; l'autre aux
+grands ponts du Danube.
+
+24.
+
+«Toutes les batteries des îles et la garde de tous les ponts seront sous
+les ordres du général Reynier. Il fera exécuter les changements et fera
+transporter les pièces où les circonstances, pendant la bataille,
+pourront les rendre nécessaires.
+
+
+TITRE V.
+
+Des bâtiments de guerre.
+
+25.
+
+«Il y aura deux bâtiments de guerre armés de pièces de canon en station
+entre Stadelau et la rive gauche, tant pour inquiéter l'ennemi que pour
+prévenir de ce qui viendrait à leur connaissance et des entreprises que
+l'ennemi voudrait faire contre le Prater, ou tout autre point de la rive
+droite, et pour arrêter les brûlots qu'il voudrait envoyer. Deux autres
+bâtiments armés seront placés entre Gross-Aspern et notre pont pour
+inquiéter ce que l'ennemi a dans les îles et observer ses mouvements.
+
+«Le reste des barques armées se tiendra sur notre droite pour protéger
+la descente et toute notre droite.»
+
+
+LE GÉNÉRAL MONTBRUN À MARMONT.
+
+ «Hohen-Ruppersdorff, le 8 juillet 1809.
+
+«Mon général, d'après les ordres que j'ai reçus hier, je suis venu
+prendre position ici et fais éclairer le pays le long de la _March_. Le
+parti qui a été dirigé sur _Marchek_ a trouvé beaucoup de blessés à
+_Schoenkirchen_; il y en avait aussi beaucoup à _Genserndorff_, où la
+reconnaissance a trouvé trois cents chevaux ennemis, près desquels elle
+est restée en présence jusqu'à la nuit. L'officier qui la commandait m'a
+rapporté que les habitants et les déserteurs lui avaient assuré que
+dix-neuf escadrons, tant hussards que dragons, avaient de passer la
+_March_, soit à _Marchek_, soit en descendant cette rivière dans la
+direction de _Presbourg_. Mes régiments, qui ont bivaqué la nuit
+dernière à _Spanberg_ et à _Erdpress_, ont poussé des reconnaissances
+sur _Dürnkrut_, _Leuterstall_ et _Enzersdorf_. On n'a pu aller jusqu'au
+premier endroit, parce qu'on a trouvé l'ennemi à moitié chemin de
+_Spanberg_ à _Dürnkrut_. L'officier qui les commandait a appris par les
+habitants, et ce qui m'a été confirmé par des déserteurs, que le
+quatrième corps de l'armée autrichienne, commandé par le comte de
+Rosenberg, composé en partie des régiments de _Ferdinand_,
+_Lichtenstein_, _Blankenstein_ et _Stipsitz_, de deux divisions de
+hussards d'insurrection et des deux régiments d'infanterie de
+_Wokazowitz_ et _Starrey_, qui avaient souffert beaucoup, s'étaient
+retirés par _Dürnkrut_. Au village d'_Enzersdorf_, nous avons trouvé un
+hôpital où il y avait beaucoup de blessés; hier, nous en avons ramassé
+une grande quantité, ainsi que de traîneurs, dans tous les villages où
+ma division et mes détachements ont passé. D'après tous ces
+renseignements, je dois supposer que le corps de _Rosenberg_ descend la
+_March_ et que les autres corps font leur retraite par les routes de
+_Nikolsburg_, _Znaïm_ et _Horn_. Il serait bon cependant qu'on observât
+le cours de la _March_ depuis _Dürnkrut_ jusqu'à son embouchure, afin
+d'éviter les coups de main que pourraient faire sur les derrières de
+l'armée les dix-neuf escadrons dont il est fait mention. J'ai prévenu
+le général _Grouchy_, qui, d'après les ordres de Son Altesse, doit
+rester à _Ruppersdorff_, de tous les renseignements que j'ai obtenus,
+pour qu'il ait à se conduire comme il l'entendra le mieux.
+
+«Je pars à l'instant pour me rendre aux derniers ordres que j'ai reçus
+de Son Altesse, et marche sur _Nikolsbourg_ par la grande route de
+_Vienne_. Je pousserai aujourd'hui la brigade du général Colbert aussi
+loin que je le pourrai; demain, j'espère rencontrer l'arrière-garde
+ennemie, ainsi que ses bagages; je les ferai poursuivre de manière à ce
+qu'il nous en reste au moins une partie. Il ne dépendra pas de moi que
+vous ne soyez content de ma division.»
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL À MARMONT.
+
+ «Wolkersdorf, le 8 juillet 1809, trois heures après midi.
+
+«Je reçois à l'instant, monsieur le duc, votre lettre de Wüllfersdorf, à
+midi. Comme il est trois heures, vous aurez eu d'autres renseignements
+sur l'ennemi, qui paraît effectivement se retirer en Bohême. L'Empereur
+vous laisse maître de marcher sur Znaïm si, par ce moyen, vous croyez
+vous trouver plus près de la gauche de l'ennemi. Le duc d'Auerstädt,
+avec son corps d'armée, se met en marche; il sera, vers huit heures du
+soir, à Wüllfersdorff. Dans quelque direction que vous soyez, donnez de
+vos nouvelles au duc d'Auerstädt. Le duc de Rivoli était ce matin de
+bonne heure à Stockerau; si l'ennemi était sur la route de Znaïm, il
+l'aura poursuivi, et il sera probablement cette nuit à Hollabrunn. La
+rivière qui est devant vous à Znaïm n'est rien; elle est partout
+guéable. L'Empereur vous recommande de bien conserver les manutentions
+et les magasins. Vous ne nous avez pas envoyé les lettres de la poste:
+il faut les enlever partout. Il y a à Znaïm une fabrique de tabac
+très-importante; il faut la conserver, d'autant mieux qu'on en manque à
+Vienne.»
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL À MARMONT.
+
+ «Wülfersdorf, le 10 juillet 1809, neuf heures et demie du matin.
+
+«Je vous préviens, monsieur le duc, que le maréchal duc d'Auerstädt est
+arrivé hier à Nikolsbourg et qu'il part aujourd'hui pour se diriger sur
+Znaïm. Le duc de Rivoli s'est battu hier à Hollabrunn avec
+l'arrière-garde ennemie. L'Empereur n'a point encore de nouvelles de
+votre arrivée à Laah; Sa Majesté en attend d'un moment à l'autre; elle
+va partir dans une heure ou deux, à la tête de sa garde, pour se diriger
+de votre côté. Ainsi nous aurons demain, du côté de Znaïm, des forces
+imposantes pour y combattre l'ennemi s'il prend position; mais on a plus
+lieu de penser qu'il se retire en Bohême.»
+
+
+NAPOLÉON À MARMONT.
+
+ «Laah, le 11 juillet 1809, deux heures du matin.
+
+«Monsieur le général Marmont, l'officier de génie italien que vous avez
+expédié est arrivé à minuit. Il a donc mis six heures pour faire cette
+mission: depuis, il n'est arrivé personne. Cet officier pouvait
+s'égarer; les règles de la guerre voulaient que vous en envoyassiez
+trois à demi-heure de distance les uns des autres. Je n'ai trouvé à Laah
+aucun commandant, aucune garnison, pas même un poste à vos ponts;
+cependant, si les hussards qui rôdent dans la plaine étaient venus les
+brûler, votre retraite eût été compromise: vous n'avez pas appris cette
+insouciance en servant avec moi. Comment n'avez-vous pas laissé des
+postes de cavalerie pour jalonner la route et pour que vos nouvelles
+arrivassent promptement? Le duc d'Auerstädt avait ordre de vous appuyer;
+vous l'avez si peu pressé de venir à vous, qu'il s'est porté à
+Nikolsbourg, c'est-à-dire à deux journées de vous: heureusement qu'hier
+je l'ai fait venir ici. La lettre que vous lui écrivez n'est pas assez
+pressante; il est tout simple qu'aucun général n'aime à venir en seconde
+ligne. Je monte à cheval avec toute la cavalerie; mais il est déjà deux
+heures du matin; ayez soin de ne rien engager de sérieux jusqu'à ce que
+je sois à portée de vous. Le général Oudinot, qui a pris une direction
+à gauche, a dû vous envoyer un officier pour avoir des nouvelles.
+Envoyez-moi quelqu'un qui connaisse bien votre position et celle de
+l'ennemi. Quel est le village pris et repris? Faites-m'en un croquis que
+vous m'enverrez en route.»
+
+
+MARMONT À NAPOLÉON.
+
+ «Quartier général de Znaïm, 11 juillet 1809.
+
+«Sire, j'ai reçu la lettre que Votre Majesté m'a fait l'honneur de
+m'écrire; je crois pouvoir me justifier des reproches qu'elle contient.
+
+«L'uniformité des rapports m'a autorisé à croire que l'armée ennemie
+avait dépassé Znaïm, et que, tout au plus, une simple arrière-garde s'y
+trouvait: j'ai pu croire, d'après ce qui m'a été affirmé, que deux
+régiments de cavalerie et deux régiments d'infanterie, ainsi qu'on le
+disait, occupaient seulement la ville de Znaïm, se disposant à la
+retraite, ayant entendu le canon le 9, presque dans la direction de
+cette ville. L'ennemi ne m'a d'abord présenté que de la cavalerie,
+ensuite quelques tirailleurs. Plusieurs de ces tirailleurs pris ne m'ont
+parlé que de quatorze bataillons de grenadiers, qui venaient d'être
+envoyés ici pour protéger la retraite, et j'ai dû me croire assez fort
+pour les battre.
+
+«Ce n'est qu'après deux heures de combat que j'ai pu juger que l'ennemi
+avait environ trente mille hommes, divisés par la rivière, et que le
+maréchal Masséna marchait à eux.
+
+«Dans cette situation, je me trouvais encore à même d'obtenir les plus
+grands succès sans secours.--Plus tard enfin, les mouvements de
+cavalerie m'ont donné l'occasion de voir encore trente mille hommes à
+une lieue de moi, et j'ai jugé alors que le concours du général Davoust
+était nécessaire, et je lui ai écrit en toute hâte. J'aurais cru manquer
+à mes devoirs de le faire plus tôt, puisque j'aurais influé sur les
+combinaisons de Votre Majesté par une alarme prématurée. J'ai envoyé
+trois officiers au général Davoust, et l'officier de génie italien était
+le premier. Ainsi je n'ai négligé aucun moyen de lui donner de mes
+nouvelles.
+
+«Une fois maître de la position que j'avais attaquée, j'ai dû la
+conserver, parce que tous les mouvements de l'ennemi indiquaient
+évidemment l'intention de se retirer, parce que ma position était bonne,
+et que je pouvais, pendant cinq à six heures, soutenir tous les efforts
+de l'armée ennemie, ma gauche étant appuyée à la rivière dans un endroit
+qui n'est pas guéable et où les rives sont escarpées: mon front, couvert
+par un ravin extrêmement facile à défendre et par un village offensif et
+défensif; ma droite, par deux fermes qui sont voûtées, que j'ai fait
+créneler, qui sont deux forteresses et qui sont placées précisément à la
+distance convenable pour soutenir et rendre inexpugnables les quatre
+mille chevaux que j'ai; enfin la ferme la plus à droite, étant appuyée
+par un bois très-vaste, complète tout le système de défense. En dernier
+lieu, je devais toujours faire entrer en balance le concours du maréchal
+Masséna, dont j'avais vu le feu, et la terreur d'un ennemi qui se
+retire, qui est tourné, et la vigueur des troupes que je commande.
+
+«Quant à ce qui regarde la communication, Sire, voilà ce que j'ai fait.
+J'ai laissé le 7e régiment de chasseurs à Laah, jusqu'à huit heures du
+matin, partie au pont de Ruhauf et partie à Schonau sur la route de
+Nikolsbourg, et il n'a quitté cette position que quand j'ai connu
+officiellement que l'avant-garde du maréchal Davoust était arrivée à
+Nikolsbourg, et que les postes du 1er dragons occupaient le cours de la
+rivière; enfin, Sire, j'ai eu constamment deux escadrons occupés à
+observer les bords de la Taya, depuis la position que j'occupe jusqu'à
+deux lieues en arrière de nous.
+
+«Sire, j'espère que Votre Majesté agréera avec bonté l'exposé de ces
+faits, et qu'il rétablira dans son opinion autant ma prudence que mon
+désir de bien faire.
+
+«J'ai l'honneur d'envoyer à Votre Majesté le croquis qu'elle m'a
+demandé.»
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+ «Au camp devant Znaïm, le 12 juillet 1809.
+
+«L'Empereur ordonne, monsieur le maréchal, que vous fassiez partir,
+demain 12, la division bavaroise du général de Wrede, pour se rendre, à
+petites journées, à Lintz. Vous lui ordonnerez de traverser le cercle
+d'Ober-Manhartsberg, et, en y passant, d'installer l'intendance et le
+commandant de la province dans la principale ville. Le général
+commandant cette division verra M. l'intendant général, qui fera partir
+avec lui l'intendant qu'il aura désigné; quant au commandant,
+l'adjudant-commandant Maucune est nommé à cet emploi. Vous prescrirez
+aussi à la division de Wrede de laisser, en passant, un bataillon au
+chef-lieu de la province.
+
+«L'Empereur remet sous les ordres de M. le maréchal duc d'Auerstädt la
+division de cavalerie légère du général Montbrun tout entière. J'en ai
+prévenu ce général, et je lui ai prescrit de prendre sur-le-champ les
+ordres du duc d'Auerstädt, ayant un mouvement à faire dès ce soir.
+
+»Sa Majesté, monsieur le maréchal, ordonne que vous preniez le
+commandement du cercle de Vienne, sur la rive gauche du Danube qui
+confine à la March. Vous établirez votre quartier général dans le
+chef-lieu de ce cercle, et vous ferez baraquer votre corps d'armée par
+division, à une ou deux lieues de distance. Vous commencerez demain
+votre mouvement; faites-moi connaître l'itinéraire de votre marche.»
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT AU PRINCE DE NEUFCHÂTEL.
+
+ «14 juillet 1809.
+
+«Monseigneur, quoique mes rapports journaliers vous aient fait connaître
+dans le plus grand détail les événements qui viennent d'avoir lieu, je
+crois de mon devoir de vous rendre un compte qui en présente l'ensemble.
+
+«Le 7, je reçus l'ordre de me porter en avant avec mon corps d'armée,
+augmenté de la division bavaroise et de la cavalerie légère du général
+Montbrun, pour marcher à la recherche de l'ennemi par la route de
+Nikolsbourg. Arrivé à Wüllersdorf, j'y acquis la certitude que très-peu
+de troupes ennemies y avaient passé, et qu'au contraire la masse de ses
+forces était dirigée sur Znaïm. Je me mis en marche pour me porter sur
+cette ville, à une lieue et demie de laquelle j'arrivai le 10, à onze
+heures du matin. Tous les rapports qui m'avaient été faits s'accordaient
+à m'annoncer que l'armée ennemie avait dépassé cette ville, et que je
+n'y trouverais plus qu'une arrière-garde.
+
+«Je vis bientôt paraître, sur les hauteurs qui couvrent le bassin de
+Znaïm, six à sept mille hommes d'infanterie qui voulaient m'en disputer
+la possession. Je les fis immédiatement attaquer par la division
+Clausel, soutenue par la division bavaroise, ayant en réserve la
+division Claparède.
+
+«Le 8e régiment d'infanterie légère, soutenu du 23e, chargea avec tant
+de vigueur et de confiance l'ennemi, que, dans peu d'instants, il fut
+forcé à la retraite. Le général Delzons conduisait cette charge avec son
+habileté ordinaire. La cavalerie du général Montbrun culbuta toute la
+cavalerie ennemie qui était sur la gauche, et nous arrivâmes bientôt sur
+les bords du ravin qui borde la plaine.
+
+«J'aperçus alors bien distinctement dix à douze mille hommes de troupes
+autrichiennes dans le bassin, et un corps de vingt à vingt-cinq mille
+sur la rive droite de la Taya, qui n'avait pas eu le temps de passer
+cette rivière. Déjà différents indices me faisaient soupçonner le
+voisinage du maréchal Masséna par la route de Stokerau.
+
+«Je pensai que la fortune m'offrait la plus belle occasion possible, et
+que je pouvais détruire l'armée ennemie en battant ce que j'avais devant
+moi, en coupant les ponts, et livrant tout ce qui était de l'autre côté
+de la rivière au maréchal Masséna.
+
+«Je fis mes dispositions d'attaque; mais, avant de les faire exécuter,
+je crus utile de bien faire éclairer ma droite, et j'ordonnai un
+mouvement offensif à la cavalerie du général Montbrun. Ce mouvement nous
+découvrit près de quarante mille hommes de l'armée ennemie, avec tout le
+parc d'artillerie qui était en avant de Znaïm. La présence d'une force
+aussi considérable me fit renoncer à attaquer l'ennemi; mais, fort de
+l'opinion qui soutient les armées victorieuses, assuré de l'ignorance de
+l'ennemi sur mes véritables forces, je pris avec sécurité position sur
+les bords du ravin. Je fis retrancher deux fermes qui servaient d'appui
+à ma droite, couvraient ma cavalerie, et j'occupai le village de
+Tisevich, qui était en avant de mon front et me donnait action sur les
+ponts de la Taya, et je fis garnir d'une nombreuse artillerie toutes les
+hauteurs.
+
+«L'ennemi voulut bientôt nous faire évacuer le village, et l'attaqua
+avec beaucoup de vigueur. Il fut défendu avec opiniâtreté par le général
+bavarois Becker, commandant la deuxième brigade. Mais, après un certain
+temps, de nouveaux secours lui furent nécessaires pour conserver une
+partie du village dont l'autre lui avait été prise par l'ennemi. Le
+combat se soutint avec des alternatives de revers et de succès, et la
+moitié du village fut prise et reprise trois fois de suite; mais la
+fortune fut fixée quand le 81e régiment marcha au secours du général
+Becker.
+
+«Je dois beaucoup d'éloges à la manière vigoureuse dont ce général s'est
+conduit, et je dois beaucoup de louanges au colonel Bonté à la défense
+qu'il a faite pendant ces événements.
+
+«L'ennemi, après de fréquentes charges sur le village, se trouvant en
+désordre, j'ordonnai au général comte Preiken, qui commande les chevaux
+bavarois, de déboucher et de charger l'ennemi. Cette charge, faite avec
+beaucoup de vigueur, eut pour résultat ce que je devais en attendre, et
+l'ennemi perdit un bon nombre de prisonniers.
+
+«L'ennemi dirigea plusieurs colonnes sur d'autres points de ma ligne,
+mais sans succès; et, après un combat de neuf heures, nous restâmes
+maîtres des positions dont nous nous étions emparés.
+
+«Le lendemain, l'ennemi se disposa à la retraite. Lorsque je vis
+déboucher sur les bords de la Taya l'avant-garde du maréchal Masséna, je
+me portai en toute hâte sur les flancs de l'armée ennemie, espérant
+pouvoir l'entraver dans son mouvement. La disproportion de mes forces
+avec celles de l'ennemi m'obligeait à attendre que, d'un côté, le corps
+du maréchal Masséna eût fait des progrès, et que, de l'autre, celui du
+maréchal Davoust fût en liaison avec moi. L'ennemi, qui s'aperçut de mon
+projet, vint m'attaquer, et il en résulta un combat où l'ennemi, malgré
+les avantages du nombre, ne put nous faire céder le terrain. Mais Votre
+Altesse Sérénissime en est aussi bien instruite que moi, puisqu'elle y a
+assisté sur le soir.
+
+«Sa Majesté m'ordonna de marcher sur Znaïm, afin d'aider au mouvement du
+maréchal Masséna, et nous allions entrer dans cette ville lorsque je
+reçus l'ordre de faire cesser le feu.
+
+«Les résultats de cette journée sont d'avoir pris deux drapeaux, deux
+mille hommes à l'ennemi; d'avoir retardé sa marche, de manière à ce
+qu'elle aurait pu être combattue avec avantage si la générosité de
+l'Empereur n'eût fait accorder une suspension d'armes à l'ennemi.
+
+«L'ennemi a perdu plus de trois mille hommes tués ou blessés dans ces
+deux journées. Nous avons eu seize cents hommes hors de combat. Parmi
+les blessés se trouvent le général de division Claparède, les généraux
+de brigade Delzons et Bertrand. C'est la deuxième fois dans la campagne
+que le général Delzons est blessé.
+
+«Je ne saurais trop me louer des généraux, officiers et soldats. Mais je
+dois particulièrement des éloges aux généraux Clausel et Delzons.»
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+ «Schoenbrunn, le 17 juillet 1809.
+
+«Je vous préviens, monsieur le maréchal, que l'intention de l'Empereur
+est que votre corps d'armée prenne la dénomination de onzième corps.
+
+«Je donne l'ordre au général Lariboissière de faire les dispositions
+nécessaires pour y attacher trente pièces d'artillerie; correspondez à
+cet égard avec lui.
+
+«Le prince vice-roi m'a annoncé qu'il vous avait envoyé tous les
+troisièmes et quatrièmes bataillons qui étaient à l'armée d'Italie, et
+dont les premiers bataillons étaient sous vos ordres. Faites-moi
+connaître si tous ces bataillons sont arrivés, et envoyez-m'en la liste,
+ainsi que l'état de situation.
+
+«Je donne l'ordre à la brigade de cavalerie légère du général Thiry,
+composée du 1er régiment provisoire de chasseurs, d'un régiment de
+chevaux légers wurtembergeois et du 25e régiment de chasseurs, de se
+rendre de Presbourg auprès de vous, pour faire partie de votre corps
+d'armée. Le prince vice-roi vous fera donner avis de sa marche.
+
+«Je donne l'ordre aux généraux Bertrand et Lariboissière de réorganiser
+les équipages de pont, et, par suite de cette disposition, votre corps
+d'armée aura une compagnie de pontonniers avec trois pontons sur trois
+haquets munis de leurs poutrelles, madriers, ancres, cordages, etc., de
+manière à pouvoir jeter un pont de vingt toises.
+
+«Le général Bertrand est chargé aussi d'organiser sur-le-champ le
+service du génie et d'attacher à votre corps d'armée une compagnie de
+sapeurs, le nombre d'officiers du génie nécessaire, et six mille outils
+sur des chariots attelés.
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+ «Schoenbrunn, le 17 juillet 1809.
+
+«L'Empereur ordonne, monsieur le maréchal, que vous portiez votre
+quartier général à Krems, et que vous fassiez camper votre corps
+d'armée, par deux divisions, aux environs de cette ville. Sa Majesté
+vous recommande de former des magasins et d'utiliser toutes les
+ressources du cercle dont Krems est le chef-lieu, pour
+l'approvisionnement de votre armée. Elle verrait avec plaisir que vous
+établissiez à Krems un atelier d'habillement pour reformer l'habillement
+de vos troupes. Vous mènerez avec vous la division de cuirassiers
+commandée par le duc de Padoue, qui est maintenant à Stokerau; vous la
+cantonnerez dans tout le cercle, en choisissant les lieux les plus
+favorables pour son établissement, et vous emploierez tout pour la
+mettre en état. Je joins ici un ordre pour cette division.
+
+«Je vous préviens aussi, monsieur le duc, que l'intention de Sa Majesté
+est qu'on ait soin d'établir des hôpitaux de convalescence dans les
+lieux où sont placées les divisions. Les divisions doivent camper; les
+administrations doivent être avec elles, et Sa Majesté recommande
+expressément que l'on s'occupe de remonter la cavalerie et de se mettre
+dans le meilleur état possible.
+
+«Je n'ai point reçu vos états de situation, depuis la bataille; je vous
+prie de me les faire adresser.»
+
+
+NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+ «Schoenbrunn, le 24 juillet 1809.
+
+«Mon cousin, je ne conçois pas que vous fassiez dépendre la construction
+de vos camps de savoir si vous conserverez ou non les quatrièmes
+bataillons; c'est tout à fait de l'enfantillage. Faites camper sans
+délai vos troupes et faites-les exercer, c'est le meilleur moyen de
+maintenir parmi elles l'ordre et la discipline; et les mois d'août et de
+septembre sont les plus favorables pour le campement. J'irai dans huit
+jours passer la revue de votre corps; faites que je voie les camps en
+bon état.»
+
+
+NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+ «Juillet 1809.
+
+«Mon cousin, le 25e régiment de chasseurs, qui fait partie de votre
+corps d'armée, a, au dépôt de cavalerie de Klosterneubourg, cent
+cinquante hommes à pied. Il vous est facile de faire acheter des chevaux
+à un prix raisonnable, sur les confins de la Bohême, pour monter ces
+hommes. Occupez-vous de cela, et tâchez de procurer à ce régiment, qui
+n'a que quatre cents chevaux à l'armée, une centaine de chevaux, ce qui,
+avec les deux cents qui lui viennent d'Italie, le porterait à sept cents
+chevaux.»
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT À MARET.
+
+ «28 juillet 1809.
+
+«Monsieur le comte, je ne reçois qu'en ce moment la lettre que Votre
+Excellence m'a fait l'honneur de m'écrire le 23 juillet, et je ne perds
+pas un moment pour y répondre. Je commence d'abord par vous remercier du
+sentiment qui l'a dictée, et je m'empresse de vous donner les
+renseignements que vous me demandez.
+
+«Il y a dix généraux qui comptent en ce moment à mon corps d'armée, dont
+deux généraux de division et huit généraux de brigade. Le général de
+division Claparède, le général de brigade Delzons, le général Soyez, le
+général Thiry, sont les seuls qui, jusqu'ici, aient reçu des titres. Les
+autres méritent tous d'en recevoir, et j'ai la conviction intime que,
+dans aucun corps de son armée, Sa Majesté n'a de plus braves généraux et
+de plus dévoués à sa personne. Voici leurs noms:
+
+«Le général de division Clausel est un officier de la plus grande
+distinction, et auquel je ne saurais donner trop d'éloges pour sa
+conduite dans la campagne que nous venons de faire pendant tout le temps
+qu'il a servi sous mes ordres.
+
+«Le général de brigade Tirlet, commandant l'artillerie. C'est un
+officier rempli du zèle le plus ardent, qui a fait toutes les campagnes
+d'Égypte, qui est déjà fort ancien général de brigade, et dont tous les
+cadets ont été faits généraux de division et revêtus de titres. Je n'ai
+jamais eu, depuis six ans qu'il sert avec moi, que des éloges à lui
+donner.
+
+«Le général Launay a été blessé très-grièvement à l'affaire de Gospich,
+où il s'est comporté de manière à mériter beaucoup d'éloges; il est un
+des plus anciens généraux de l'armée française.
+
+«Les trois autres généraux sont MM. Bertrand, Bachelu et Plauzonne, que
+Sa Majesté a promus il y a deux mois. Ils sont tous les trois des
+officiers de la plus grande distinction.
+
+«Le général Delzons et le général Soyez ont reçu précédemment le titre
+de baron et une dotation de quatre mille francs. Je vous les recommande
+pour y faire ajouter ce que les bontés de l'Empereur voudraient leur
+accorder. Ce sont des officiers de fortune et des plus braves que je
+connaisse. Le général Delzons, entre autres, est un officier de la plus
+grande capacité. Le général Soyez a été blessé à l'affaire de Gospich
+d'une manière très-grave. Le général Delzons l'a été plus légèrement,
+mais deux fois, l'une à l'affaire d'Ottochatz, et l'autre devant Znaïm.
+
+«Je finirai par vous prier de recommander aux bontés de Sa Majesté
+l'adjudant général Delort, qui remplit les fonctions de chef
+d'état-major de mon corps d'armée, qui est, pour ainsi dire, le plus
+ancien colonel de l'armée, et mon premier aide de camp Richemont,
+officier de la plus grande valeur et digne des bontés de l'Empereur.»
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT AU PRINCE DE NEUFCHÂTEL.
+
+ «14 août 1809.
+
+«Monseigneur, j'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de
+m'écrire le 11 août.
+
+«Je n'ai point eu l'intention de changer les dispositions ordonnées par
+l'Empereur; mais bien, au contraire, d'exécuter, fidèlement et
+ponctuellement, ce qui a été prescrit par l'ordre du jour dont j'ai
+l'honneur de vous envoyer copie.
+
+«Il est accordé aux soldats, dans les cantonnements, seize onces de
+viande, vingt-quatre onces de pain de munition, quatre onces de pain de
+soupe, une bouteille de vin, et une ration d'eau-de-vie.»
+
+Et, comme il n'est pas possible que l'intention de Sa Majesté soit que
+les troupes campées soient moins bien traitées que les troupes
+cantonnées, mais que, au contraire, il me paraît clair que sa volonté
+est qu'elles reçoivent cet accroissement de nourriture pendant tout le
+temps qu'elles seront nourries par le pays, j'ai cru devoir ordonner
+l'application au camp de l'ordre relatif aux cantonnements. J'ajouterai
+que les troupes de mon corps d'armée sont arriérées de trois mois de
+solde, et que, si elles ne recevaient pas un accroissement de
+nourriture, elles souffriraient beaucoup et seraient loin de se refaire,
+ne pouvant rien acheter pour mettre à l'ordinaire tant qu'il ne sera pas
+possible de leur faire le prêt régulièrement.
+
+«Ces considérations et le texte de l'ordre de Sa Majesté m'ont décidé à
+vous adresser ces représentations et à vous demander de me faire
+connaître les ordres de l'Empereur.»
+
+
+NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+ «Schoenbrunn, le 29 août 1809.
+
+«Mon cousin, allez voir Presbourg, la position de Theben, Marcheck,
+Augern, et remontez la March jusqu'à Göding. De là, allez à Nikolsbourg
+et Brunn, visitez la citadelle de Brunn, et revenez par Znaïm sur Krems.
+Cette tournée est convenable pour bien observer la nature du terrain
+entre les monts Krapacks et la March; suivez la chaîne des Krapacks,
+aussi loin que vous le pourrez, jusqu'aux postes ennemis. Reconnaissez
+bien Presbourg et le terrain depuis Presbourg jusqu'à Marcheck et le
+long de la March.»
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+ «Schoenbrunn, le 6 septembre 1809.
+
+«Je vous préviens, monsieur le maréchal, que l'Empereur partira d'ici,
+le 8, à quatre heures du matin, et se rendra, par la rive droite du
+Danube, à l'abbaye de Gottweig, où Sa Majesté déjeunera. Sa Majesté
+passera ensuite le Danube à Mautern, et se tendra au camp de Krems, où
+elle verra toutes les troupes qui sont sous vos ordres, infanterie,
+cavalerie, artillerie, tant la cavalerie légère que la grosse cavalerie.
+Donnez, en conséquence, monsieur le duc, tous les ordres nécessaires
+pour cet objet, et, à cet effet, vous ferez reployer tous les postes.
+
+«Je vous préviens en même temps que Son Altesse Impériale le prince
+vice-roi d'Italie se rendra demain, 7, pour passer une revue détaillée
+de la troisième division de cuirassiers. Donnez vos ordres pour que tout
+soit prêt pour cette revue.»
+
+(Par duplicata.)
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+ «Schoenbrunn, le 10 septembre 1809.
+
+«L'Empereur ordonne, monsieur le maréchal, que vous placiez la division
+de cuirassiers aux ordres du général duc de Padoue, savoir les derniers
+postes à la distance de dix lieues de Stokerau, le long du Danube, sur
+la route de Krems, sur celle de Bohême et sur celle de Znaïm. Le général
+commandant la division placera son quartier général à deux lieues au
+plus de distance de Stokerau, et il ne devra avoir aucune troupe à
+Stokerau.
+
+«Je donne l'ordre à M. le maréchal duc de Reggio de retirer ce qui
+appartient à la division de cuirassiers du général Saint-Germain et à
+toute autre espèce de cavalerie, pour les pousser sur la route de Brunn
+et sur la March.
+
+«Sa Majesté ordonne aussi, monsieur le duc, que vous fassiez faire, par
+un officier d'état-major, une reconnaissance de Krems à Lintz par la
+rive gauche du Danube, de Krems à Znaïm, et de Krems à Stokerau. Cette
+reconnaissance devra être faite sur l'échelle de trois lignes pour cent
+toises, et il faudra avoir soin d'y faire connaître la nature des
+chemins, leur voie et celle des montagnes.»
+
+
+
+
+LIVRE TREIZIÈME
+
+1809--1810
+
+SOMMAIRE.--Le duc de Raguse à Paris.--Conversations intimes.--Le duc
+Decrès.--L'Empereur à Fontainebleau.--Pouvoir du gouverneur des
+provinces illyriennes.--Le cardinal Fesch.--Les provinces
+illyriennes.--Régiments frontières.--Les _faiseurs_ de Paris.--Les
+pachas turcs.--Expédition d'Isachich et de Bihacz.--Reddition de
+Czettin.--Administration.--Le blocus continental; son influence.--Garde
+nationale.--Système de contributions directes.--Emprunt à
+Trieste.--Ponts et chaussées.--Instruction publique.--Régie des tabacs,
+poudres et salpêtres.--Inspection des régiments frontières.
+
+
+Je revenais content, satisfait, après avoir été nommé maréchal avec le
+suffrage de l'armée. La campagne avait été glorieuse, et véritablement
+elle était une des plus belles qu'eût faites l'Empereur, si l'on songe
+à la nature et à la faiblesse des moyens dont il avait disposé à son
+début. C'était toujours le grand capitaine, objet de l'étonnement du
+monde. Il n'était tombé encore dans aucune des aberrations qui ont
+marqué la fin de sa carrière. Si, comme politique et comme souverain,
+on pouvait l'accuser, je ne l'avais pas vu assez longtemps, et j'avais
+surtout perdu de vue la France depuis trop d'années, pour juger
+sainement les changements qui s'étaient opérés en lui et dans la
+situation des choses. Mon admiration pour sa personne était toujours la
+même. J'arrivai à Paris avec ces sentiments, peu en harmonie avec ceux
+du public. Certes, on appréciait cette campagne de 1809; on était
+satisfait de la paix; mais on était blasé sur la gloire militaire. On
+voulait du repos, on désirait plus de liberté, une existence plus calme,
+et on voyait l'avenir encore chargé de tempêtes. Je retrouvai mes amis
+avec grand plaisir; ils me revirent avec joie; mais j'étais surpris de
+leur froideur et de leur calme sur les questions politiques. Un d'eux
+surtout m'étonna à un point impossible à exprimer; les paroles qu'il
+m'a dites, il y a bientôt trente ans, retentissent encore à mon oreille,
+et je ne puis m'empêcher de les consigner ici.
+
+Le duc Decrès, ministre de la marine, était mon compatriote; nous avions
+des alliances communes; j'avais navigué à son bord dans la traversée
+d'Égypte. C'était un homme de beaucoup d'esprit. Nous nous étions
+convenus et liés intimement. Je ne ferai pas l'éloge de son caractère
+passionné et vindicatif; je connais plusieurs traits de lui blâmables;
+mais, personnellement, j'ai toujours eu à me louer de ses procédés
+envers moi. Il me vit bien satisfait, bien ardent dans mes récits. Après
+m'avoir laissé dire, après m'avoir écouté, il prononça ces propres
+paroles: «Eh bien, Marmont, vous voilà bien content, parce que vous
+venez d'être fait maréchal. Vous voyez tout en beau. Voulez-vous que moi
+je vous dise la vérité, que je vous dévoile l'avenir? L'Empereur est
+fou, tout à fait fou, et nous jettera tous, tant que nous sommes, cul
+par-dessus tête, et tout cela finira par une épouvantable catastrophe.»
+
+Je reculai deux pas et lui répondis: «Êtes-vous fou vous-même de parler
+ainsi, et est-ce une épreuve que vous voulez me faire subir?
+
+--Ni l'un ni l'autre, mon cher ami: je ne vous dis que la vérité. Je ne
+la proclamerai pas sur les toits; mais notre ancienne amitié et la
+confiance qui existe entre nous m'autorisent à vous parler sans réserve
+Ce que je vous dis n'est que trop vrai, et je vous prends à témoin de
+ma prédiction.» Et là-dessus, il me développa ses idées en me parlant
+de la bizarrerie des projets de l'Empereur, de leur mobilité et de leur
+contradiction, de leur étendue gigantesque, que sais-je? Il me présenta
+un tableau que les événements n'ont que trop justifié. Plus d'une fois,
+depuis la Restauration, j'ai rappelé à Decrès notre conversation et son
+étonnante, mais bien triste prédiction.
+
+L'Empereur arriva et fut s'établir à Fontainebleau. Je m'y rendis
+plusieurs fois et j'y restai quelques jours pour connaître ses
+intentions sur les provinces illyriennes et recevoir ses instructions.
+Une organisation provisoire fut faite. Elle m'investissait de tous les
+pouvoirs, et me transmettait l'autorité du souverain. On me donna divers
+agents principaux. D'abord un intendant général pour l'administration
+proprement dite, sous mon autorité, au moyen des décisions et des
+arrêtés que je prendrais sur ses rapports. Cet intendant était chargé
+des finances, de l'intérieur, de la police, des douanes, etc. Un
+commissaire général de justice exerçait, également sous moi, les
+fonctions de ministre de la justice. Je ne devais correspondre qu'avec
+un seul ministre, celui des finances, pour toutes les affaires de
+l'Illyrie, et avec le ministre de la guerre pour l'armée française qui
+y était placée. En un mot, j'étais, dans toute l'étendue du terme, un
+vice-roi dont le pouvoir n'avait pas de bornes.
+
+Aucun de mes actes, pendant tout le temps de mon séjour en Illyrie, n'a
+été l'objet d'une désapprobation. Je rendrai compte, dans ces
+_Mémoires_, des principales circonstances de mon administration.
+L'Empereur me donna, en partant, pour instruction générale, de faire
+pour le mieux. Je pense avoir rempli cette tâche, puisque j'ai tout à
+la fois tiré le plus grand parti de ce pays sous le rapport des
+ressources, ménagé les habitants, fait régner l'ordre et la justice, et
+laissé chez eux des souvenirs honorables, dont j'ai reçu de grandes
+marques, et qui, plus d'une fois, ont été pour moi, dans d'autres temps,
+le motif de véritables consolations et des plus douces jouissances.
+
+Lors de mon séjour à Fontainebleau, l'Empereur avait de fréquents débats
+avec son oncle, le cardinal Fesch. Pendant l'été qui venait de
+s'écouler, Napoléon s'était porté aux derniers actes de violence contre
+le saint-père, ce pontife vénérable qui l'avait sacré, et dont le
+concours, en cette solennelle circonstance, avait servi si puissamment
+à sa grandeur aux yeux des peuples. Au milieu de la nuit du 5 au 6
+juillet, le pape avait été fait prisonnier. Aux heures mêmes de cette
+mémorable bataille de Wagram, au moment où Napoléon, ce puissant
+monarque, déployait les forces immenses qu'il avait rassemblées, ses
+agents faisaient, par ses ordres, la guerre à un vieillard, retranché
+dans son palais, à un vieux prêtre, dont toute la force, tous les moyens
+de résistance, étaient placés dans ses droits et dans l'opinion des
+peuples. Grand contraste! mais grave sujet de réflexions. Cinq ans ne
+s'étaient pas écoulés, et le glorieux souverain, que la raison et la
+justice ne gouvernaient plus, était tombé, tandis que le vieux prêtre
+était remonté sur son trône.
+
+Fesch, devenu cardinal, avait repris avec ardeur les sentiments propres
+aux gens d'Église: il fut, dans tous ces temps, un des plus zélés
+défenseurs des droits du pape, et il l'a témoigné par une résistance
+constante, énergique et honorable pour son caractère. Il savait, il est
+vrai, que la sévérité de l'Empereur envers lui aurait des bornes, et
+effectivement elle n'a jamais dépassé les paroles et les menaces. Un
+jour, à Fontainebleau, Fesch disputait avec aigreur, comme cela lui
+était assez habituel: l'Empereur se fâcha et lui dit qu'il lui allait
+bien de prendre ce ton hypocrite, à lui, libertin, incrédule, etc.
+«C'est possible, c'est possible, disait Fesch; mais cela n'empêche pas
+que vous ne fassiez une injustice, vous êtes sans raison, sans droits,
+sans prétexte; vous êtes le plus injuste des hommes.» À la fin,
+l'Empereur le prend par la main, ouvre sa fenêtre et le mène sur le
+balcon.--«Regardez là-haut, lui dit-il, voyez-vous quelque chose?--Non,
+lui dit Fesch, je ne vois rien.--Eh bien, sachez donc vous taire, reprit
+l'Empereur, moi je vois mon étoile; c'est elle qui me guide. Ne comparez
+plus vos facultés débiles et incomplètes à mon organisation supérieure.»
+
+On retrouve sans cesse, comme je l'ai remarqué, et comme je le
+remarquerai encore, le besoin qu'avait Napoléon de chercher à rattacher
+au ciel son origine. Le jour même où cette scène eut lieu, Duroc, qui
+en avait été témoin, me la raconta, et j'eus la pensée que Decrès
+pouvait bien avoir raison.
+
+Je partis de Paris le 4 novembre, et je me rendis sans retard en
+Illyrie. Je m'arrêtai quelques moments à Milan, pour y voir le vice-roi
+et m'entendre sur divers objets à régler pour la rétrocession de la
+Dalmatie et de l'Istrie au gouvernement français. J'arrivai à Laybach
+le 16 novembre.
+
+La ville de Laybach est bien inférieure en population, en richesses et
+en importance à Trieste; mais elle fut choisie pour la résidence du
+gouverneur, à cause de la proximité de la frontière d'Autriche et de
+l'avantage que cette position lui donne comme poste d'observation.
+J'habitais de ma personne, l'hiver seulement, Trieste, dont le climat
+est plus doux et la résidence plus agréable. Pendant ce temps, je
+m'occupais d'une manière particulière des intérêts de cette ville.
+
+Les provinces illyriennes, agrégation de provinces, les unes autrefois
+vénitiennes et les autres autrichiennes, diffèrent entre elles par le
+climat, par le langage, par la nature de leur population enfin par
+toutes les circonstances qui constituent la diversité des peuples. Leur
+longueur du nord au sud est de deux cent trente lieues. Leurs
+frontières, au nord, contiguës au Tyrol, se terminaient au sud à la
+frontière du pachalik de Scutari. Composées du bailliage de Lientz et de
+Lillion, dans le Tyrol, du cercle de Villach, en Carinthie, de la
+Carniole, du comté de Goritz, de Trieste, de la Croatie civile et
+militaire, sur la rive droite de la Save; de l'Istrie vénitienne et
+autrichienne, de Fiume, de la Dalmatie, de l'État de Raguse et de la
+province des Bouches de Cattaro, leur population approchait de deux
+millions d'âmes et se composait d'Allemands, d'Illyriens, d'Italiens,
+d'Albanais, enfin d'individus de tous les pays, réunis à Trieste. Il y
+a donc autant de moeurs diverses que de provinces, autant de produits
+différents que de localités, et surtout les diverses manières d'exister
+n'ont aucun rapport entre elles. Ainsi les lois et l'organisation ne
+pouvaient pas être uniformes, et le même régime ne pouvait convenir aux
+Croates militaires qui gardent les frontières, aux négociants de la
+ville de Trieste, aux seigneurs de la Carniole, aux mineurs d'Idria et
+de Bleiberg, et aux matelots de la Dalmatie et de l'Albanie.
+
+La première chose à faire en arrivant était de rétablir l'ordre en
+Dalmatie. Les Autrichiens, pendant la campagne, avaient fait une
+invasion dans le plat pays. Le général Knesevich y était entré, et ses
+troupes avaient occupé tout l'espace compris entre la Zermagna et la
+Cettina; mais elles n'avaient pas passé cette dernière rivière. Après
+avoir bloqué Zara, Knim, Klissa et le fort San Nicolo, elles firent
+prendre les armes contre nous à une partie de la population, séduite par
+l'espérance d'être traitée plus doucement. Plusieurs agents de
+l'administration se joignirent à eux; d'autres, restés fidèles, furent
+arrêtés et conduits en Hongrie. J'envoyai des troupes et des
+instructions pour faire tout rentrer dans l'ordre, et je punis par le
+bannissement les employés qui nous avaient abandonnés. Je réclamai les
+autres qu'on refusait de me rendre, et, afin d'assurer leur retour,
+j'écrivis au maréchal Macdonald, encore à Gratz, pour lui demander de
+faire prendre des otages dans cette ville. Cette menace les fit rendre
+à la liberté. Tout ce qui n'avait pas été envahi était resté tranquille,
+preuve du bon esprit de la province. Parmi les individus dont la
+fidélité appela sur eux la colère des Autrichiens, se trouvaient des
+moines de Saint-François, les mêmes qui, dans d'autres temps, avaient
+été les promoteurs de la révolte. J'avais donc bien fait de chercher à
+m'emparer de leur affection, et de mettre à profit leur influence.
+
+Un des premiers actes de mon administration fut de déterminer les
+divisions territoriales et administratives. Je cherchai la règle à
+suivre, persuadé qu'en toute chose il y a un principe générateur qui
+domine la matière. Quand on l'a trouvé, tout est facile: quand on ne le
+connaît pas, on marche au hasard, et rien n'est coordonné. Ce devoir à
+remplir m'inspira les réflexions suivantes:
+
+Les divisions administratives doivent varier suivant les localités. À
+l'exception des très-grandes villes, où l'accumulation de la population
+multiplie à l'infini les affaires, ce n'est pas le nombre des
+administrés qui doit servir de règle, mais l'étendue du pays qu'ils
+habitent. Un administrateur doit pouvoir recevoir, en cas d'urgence,
+dans les vingt-quatre heures, des nouvelles de ce qui se passe dans le
+pays qui lui est confié. Suivant la nature du pays, les arrondissements
+doivent donc être plus ou moins étendus: dans un pays de montagnes,
+plus petits que dans un pays de plaines; et, dans un pays traversé par
+de grandes routes, plus grands que dans un pays qui en est privé. Après
+ce principe, il en est un autre aussi évident. Dans beaucoup de pays,
+on a borné les cercles et les provinces par les rivières: rien n'est
+plus absurde. Les rivières, bornes naturelles des États, ne doivent pas
+être employées aux divisions de l'intérieur. Elles servent de limites
+aux États: 1° parce qu'elles sont des barrières; 2° parce que chaque
+État veut profiter des avantages qu'elles apportent par la navigation;
+3° parce que c'est un tracé permanent qui n'est pas sujet à
+contestation. Mais, si, dans un cas, elles servent à diviser, dans
+l'autre elles doivent réunir. Les intérêts des habitants des deux rives
+d'un fleuve sont toujours les mêmes; leurs rapports sont multipliés et
+constants, leurs affaires de tous les moments. Il est donc contraire à
+la raison de faire ressortir de deux administrations différentes les
+habitants des deux rives, et les divisions d'administration doivent être
+circonscrites par bassins, et non se terminer aux bords des rivières.
+
+Ces réflexions m'ont porté à examiner la division de la France en
+départements, souvent admirée, on ne sait pourquoi: elle a été faite par
+caprice, sans système, sans principe; on a peine à concevoir jusqu'à
+quel point on ignorait la règle à suivre. Lyon, par exemple, était
+frontière de trois départements, et son faubourg de la rive gauche du
+Rhône n'appartenait pas anciennement au même département que la ville.
+
+Je fis donc ma division territoriale d'après ces principes, en
+conservant toutefois, autant que possible, les divisions déjà
+existantes; car rien ne contrarie autant les populations que de changer
+leurs habitudes sans nécessité.
+
+J'eus à m'occuper promptement des régiments frontières. Grand admirateur
+de cette organisation remarquable, tout à la fois utile à un peuple
+barbare par la direction qu'elle lui donne dans le développement de ses
+facultés, économique pour la défense de la frontière, satisfaisante pour
+la police et le maintien du bon ordre, et bonne pour le gouvernement qui
+entretient une véritable et excellente armée, toujours au complet,
+toujours prête à marcher, et presque sans frais en temps de paix, j'en
+avais parlé souvent à l'Empereur, et lui en avais fait goûter les
+avantages. Cependant les faiseurs de Paris, accoutumés à porter des
+jugements absolus, sans prendre la peine de rien étudier, et convaincus
+que le développement de l'intelligence humaine date seulement de leur
+époque, ne veulent pas comprendre que la législation et les
+institutions, chez tous les peuples, doivent varier de mille manières:
+bizarres aujourd'hui, elles ont été, dans le temps de leur création,
+l'expression des besoins publics. Les faiseurs dont je parle prennent
+pour terme unique de comparaison la France, qu'ils connaissent seule et
+souvent fort mal. Ils trouvaient monstrueuse la réunion des pouvoirs
+entre les mains des mêmes individus: ils criaient au scandale, à la
+violation des principes; ils demandaient la suppression de cette
+organisation, qui seule donnait du prix à ce pays nouvellement cédé.
+
+Leurs clameurs arrivèrent jusqu'à moi, et je vis toute l'étendue du
+péril. Si elles eussent été écoutées par Napoléon, c'en était fait de
+la Croatie, l'anarchie y régnait; une partie de la population passait
+en Autriche, et les troupes françaises eussent été écrasées de service
+pour satisfaire aux nécessités de la frontière. Je rédigeai un mémoire
+où je fis de mon mieux le tableau de l'organisation frontière, des
+changements qu'elle avait subis, et de la perfection à laquelle elle
+était arrivée. Les mêmes mains réunissaient tous les pouvoirs; mais il
+y avait un contre-poids, et des précautions étaient prises pour empêcher
+l'abus. Je fis voir les avantages immenses qu'en tiraient les services
+publics, en ménageant une population pauvre, à laquelle on peut demander
+des travaux, des services militaires, et les produits de sa chétive
+industrie, mais non de l'argent qu'elle n'a pas. Enfin, je fis remarquer
+l'harmonie de ses lois tout à la fois dans l'intérêt du souverain et des
+sujets. Ce mémoire, rédigé en deux jours, et envoyé à l'Empereur par
+estafette, fut lu aussitôt, et une réponse immédiate m'annonça qu'aucun
+changement ne serait apporté à l'organisation des régiments croates, que
+si je le jugeais nécessaire. Je devais les réorganiser, et j'étais
+autorisé à nommer à tous les emplois vacants, soit en prenant les sujets
+dans les troupes, soit en les choisissant dans l'armée française. Cette
+importante besogne fut promptement terminée.
+
+Je nommai colonel du premier régiment (licca) le lieutenant-colonel
+Slivarich, venu du service d'Autriche: il me parut le plus digne. Les
+cinq autres régiments furent donnés à des officiers de l'armée
+française, dont je faisais un cas particulier. Je mis à peu près autant
+d'officiers français que d'officiers croates, et, de ce moment, les uns
+et les autres, suivant leurs mérites, furent traités également. L'union
+s'établit parmi eux; un grand amour du service, une émulation louable,
+s'empara de leurs esprits, et les officiers croates, afin de se montrer
+dignes de l'armée dont ils faisaient partie maintenant, déployèrent une
+activité qu'ils n'avaient jamais connue. Les soldats, fiers de leur
+nouvelle destinée et des soins dont ils étaient l'objet, regardés dans
+l'armée autrichienne comme inférieurs aux autres, purent être comparés
+aux meilleures troupes connues.
+
+J'avais souvent annoncé ce résultat à l'Empereur sans le persuader: en
+quittant les provinces, je lui prédis qu'à la première guerre il en
+tirerait un grand parti. À son retour de Russie, il reconnut la vérité
+de mon assertion: il n'avait jamais eu, me dit-il, de soldats plus
+braves et meilleurs sous tous les rapports. Cette organisation,
+véritable chef-d'oeuvre, mérite d'être connue; ceux qui en seront
+curieux pourront eu lire les détails dans la relation d'un voyage que
+j'ai publié en 1837.
+
+Des magasins de subsistances, habituellement formés en Croatie,
+préparent les secours nécessaires dans les années de disette, et donnent
+le moyen au gouvernement autrichien de faire des avances de cette nature
+aux Croates. L'année précédente avait été mauvaise; l'invasion des
+Turcs, au commencement de la campagne, sur une lisière très-fertile,
+invasion accompagnée d'un incendie général, avait causé de grandes
+pertes et diminué les moyens de subsistance. Il fallait pourvoir tout à
+fait à la nourriture de cette population dépossédée de ses terres et de
+ses maisons, et s'élevant à vingt-cinq mille individus. La chose, peu
+facile en elle-même, devint embarrassante surtout par la difficulté d'en
+faire comprendre la nécessité à une espèce de fou que l'on m'avait donné
+pour intendant général, un conseiller d'État nommé d'Auchy. Cet homme,
+capable autrefois, mais alors abruti par la débauche et tombé fort bas,
+était d'une fiscalité incroyable: des peuples placés dans des
+circonstances particulières et devant plutôt recevoir que donner
+blessaient sa raison. Je parvins cependant à pourvoir aux besoins de
+cette population. Mais une autre question s'élevait, et celle-ci était
+assez délicate. Les Turcs voisins de la frontière avaient envahi le
+territoire croate, et un peu à mon instigation. Le consul de France à
+Traunik, David, les y avait poussés: cette diversion alors était dans
+notre intérêt. Aujourd'hui mon rôle avait changé: gouverneur de
+l'Illyrie, j'étais chargé des intérêts des Croates; mon devoir me
+commandait de les protéger, de leur faire rendre justice, et l'acte
+dont ils avaient été victimes était en lui-même très-irrégulier. Je
+n'hésitai pas; j'écrivis au pacha, au chargé d'affaires de France à
+Constantinople, au consul de France en Bosnie, pour réclamer la
+restitution des terres envahies, ainsi que la remise du fort de Czettin,
+enlevé par surprise. Le pacha promit de donner l'ordre; mais son ordre
+ne fut pas exécuté, comme il arrive toujours dans cette province quand
+le vizir commande une chose qui déplaît aux habitants. Le consul de
+France répugnait à faire des démarches trop vives en opposition avec le
+langage qu'il avait tenu quelques mois auparavant. Des ordres de
+Constantinople furent envoyés, mais ils furent reçus comme ceux du
+pacha.
+
+Je réitérai mes plaintes et mes demandes auprès du vizir. Ce n'était
+plus mon ami Khosrew-Pacha, qui eût fait, probablement sans fruit, au
+moins toutes les démarches possibles pour me satisfaire. Son successeur
+me déclara son impuissance; il avait, quant à lui, disait-il, rempli
+son devoir complétement; je devais maintenant m'adresser directement
+aux capitaines de la frontière.
+
+L'empire ottoman, en Europe, ressemble beaucoup à l'état où était la
+France à la fin de la seconde race et au commencement de la troisième;
+tout est anarchie, et la province de Bosnie est celle où l'on retrouve
+davantage l'exemple de la féodalité du moyen âge. Deux espèces de pachas
+existent en Turquie: premièrement, ceux qui se sont élevés eux-mêmes à
+ce pouvoir par le brigandage, la révolte et des usurpations successives,
+d'abord d'un petit territoire, ensuite d'un plus grand, puis d'un plus
+étendu, et qui ayant obtenu à Constantinople, par la corruption, des
+titres de possession légitime, ont fait disparaître ainsi le scandale de
+leur rébellion. Ces pachas-là sont puissants chez eux, et n'obéissent
+guère au Grand Seigneur, qui ne leur donne des ordres que rarement; de
+ce nombre sont: le pacha de Scutari; Méhémet-Ali, pacha d'Égypte; et
+autrefois Ali-Pacha de Janina, et Djezzar-Pacha à Acre. Ensuite viennent
+les pachas de cour, envoyés dans les provinces soumises. Officiers de la
+Porte, ils viennent résider, pendant quinze mois, souvent pendant deux
+ans et demi, quelquefois pendant trois ans, sont respectés et reçus avec
+égards, touchent un tribut plus ou moins considérable, ordinairement
+assez léger, mais restent étrangers à tout ce qui regarde la province,
+et ne sont obéis en rien. Ils cèdent leur place à d'autres, qui sont
+traités de même, et la province est entre les mains des propriétaires
+des fiefs, ou _timariotes_, des possesseurs des châteaux fortifiés.
+Quand leurs intérêts communs sont en souffrance, ces derniers se
+réunissent et y pourvoient. Ainsi, dans les pachaliks, où les pachas
+sont les maîtres, les pachas n'obéissent pas au Grand Seigneur, et, là
+où les pachas sont soumis au Grand Seigneur, ils sont sans pouvoir dans
+les provinces qu'ils sont censés gouverner. Les pachas de Bosnie sont
+dans cette dernière catégorie. Je crus devoir faire quelque
+démonstration pour appuyer mes réclamations auprès des capitaines de la
+frontière. En conséquence, je réunis trois ou quatre mille hommes
+d'infanterie, huit cents chevaux et vingt pièces de canon à Szluin; j'y
+établis mon quartier général et j'entrai en communication avec les
+capitaines turcs. Ceux-ci, réunis à Isachich, amenèrent environ dix
+mille hommes, en grande partie composés de cavalerie, et ils discutèrent
+entre eux ce qu'il y avait à faire dans la circonstance.
+
+Le consul de France, David, dont j'avais jusque-là constamment eu à me
+louer, et reconnu le zèle et la capacité, se conduisit mal en cette
+occasion. Au désespoir d'être forcé de tenir un langage qui le mettait
+en contradiction avec lui-même, il ne voulait pas comprendre que souvent
+la politique commande des actions réprouvées par la stricte équité et
+défendues à un homme privé, dans son intérêt bien entendu; que les
+devoirs varient suivant les circonstances. Il engageait sous main les
+Turcs à la résistance, et croyait ainsi mettre fin à mes instances, et
+conserver à ses protégés les terres dont ils s'étaient enrichis. Il
+aurait dû mieux juger ma position. Faire rendre justice aux Croates
+était pour moi une chose vitale, un moyen à saisir avec empressement
+pour me faire connaître à eux, et montrer l'efficacité de la protection
+de la France; rétrograder eût été nous perdre gratuitement dans leur
+esprit.
+
+Ces manières de voir opposées produisirent une négociation difficile;
+car, au moment où je menaçais les Turcs, celui qui devait me seconder,
+et qui publiquement tenait le même langage, disait secrètement tout le
+contraire. Les pourparlers et les discussions durèrent un mois. Un de
+mes aides de camp résidait auprès de cette espèce de congrès et pressait
+sa décision. Je montrais une grande longanimité pour prévenir une fausse
+interprétation de mes mouvements, empêcher le peuple de Bosnie de croire
+à un commencement de guerre avec la Porte, pour bien établir enfin que
+ce n'était qu'une discussion de frontière. Plus je montrais de patience,
+et plus les capitaines turcs se rassuraient. Comme les Turcs ne cèdent
+jamais qu'à la nécessité et à la nécessité du moment, ils ne supposent
+pas qu'on puisse être inspiré par un autre sentiment. En conséquence, ne
+me voyant pas agir, ils ne crurent pas à des hostilités de ma part.
+Malheureusement cette opinion était partagée par le consul de France,
+qui eut l'indiscrétion de la leur laisser voir, et dès lors le parti de
+ne pas céder fut arrêté entre eux. Ils renvoyèrent mon aide de camp et
+ils répondirent, par l'organe d'Hadgi-Ali, que leurs droits aux terres
+envahies étaient incontestables, parce que le Grand Seigneur ne les
+avait pas indemnisés, que, par conséquent, ils les gardaient. Quant aux
+menaces d'employer la force contre eux, ils savaient parfaitement que je
+n'oserais jamais les exécuter. C'était me mettre dans la nécessité de
+les attaquer immédiatement.
+
+Dès le lendemain, au soleil levant, je sortis de mon camp et je marchai
+à eux. Le spectacle offert par mes diverses colonnes descendant des
+montagnes était fort imposant; derrière moi marchait toute cette
+population dépossédée. L'armée des Turcs se composait de dix mille
+hommes, la plus grande partie formée de cavalerie. Ils avaient construit
+trois redoutes dans lesquelles ils avaient mis une quinzaine de bouches
+à feu, dont plusieurs sans affûts étaient en batterie sur des rouleaux.
+Quelques volées de canon mirent en désordre cette masse confuse; les
+plus braves se jetèrent sur notre infanterie et se firent tuer. Tout
+s'éparpilla; nous prîmes les redoutes, l'artillerie, et nous tuâmes
+environ deux cents hommes. Notre perte fut de cinq hommes.
+
+Je marchai sur Isachich, lieu de rassemblement des capitaines. Les
+habitants l'avaient évacué. Isachich, avec les hameaux environnants,
+formait un total d'environ quinze cents maisons. La peine du talion
+étant la plus juste, les représailles toujours naturelles et opportunes
+avec des gens semblables, et l'unique moyen d'assurer le repos de
+l'avenir, je donnai ordre à tous les Croates qui me suivaient de se
+rendre dans les maisons abandonnées, d'en enlever ce qui était
+transportable et de quelque prix, et ensuite de mettre le feu
+partout.--Jamais ordre ne fut exécuté plus consciencieusement et avec
+plus de joie. Ayant pris la meilleure maison pour mon logement, le
+lendemain matin, dix Croates attendaient impatiemment, avec des torches,
+le moment où j'en serais sorti pour y mettre le feu, et tremblaient
+qu'elle n'échappât à l'incendie. Il est bon et utile de servir l'intérêt
+des siens; mais qu'on se les attache bien davantage encore en servant
+leurs passions! Ce pillage et cet incendie, commandés aux Croates, nous
+conquirent leur affection plus que toutes les faveurs possibles, et la
+circonstance contribua puissamment à donner à cette
+population le bon esprit qu'elle a conservé pendant tout le temps de
+notre domination.
+
+Après avoir fait ce terrible exemple, je me rendis devant Bihacz, ville
+fortifiée, boulevard de la province, capitale de la Croatie turque. Au
+moyen d'un pli de terrain qui permettait d'approcher de la place,
+j'établis des batteries d'obusiers et de petits mortiers de huit pouces.
+Avant de commencer le feu, j'envoyai aux habitants de cette ville, où
+s'étaient réfugiés les principaux capitaines, auteurs de tout ce qui
+s'était passé, un parlementaire avec une lettre, pour leur faire
+connaître mes intentions. Je venais de leur prouver que jamais mes
+menaces n'étaient vaines; ils devaient juger combien peu je les
+redoutais. J'étais prêt à cesser mes hostilités si j'obtenais justice,
+c'est-à-dire la reconnaissance de nos droits, la libre possession des
+terres reprises et le repos de la frontière. La terreur régnait partout;
+aussi ma lettre fut-elle reçue avec reconnaissance et comme moyen de
+salut. Le capitaine Hadgi-Ali, principal auteur de la résistance, et
+qui, sur la foi du consul David, avait joué le principal rôle dans cette
+affaire et m'avait répondu la lettre insolente citée plus haut, crut de
+son devoir de se dévouer pour apaiser ma colère s'il fallait une
+victime. Il proposa de se rendre de sa personne dans mon camp afin
+d'implorer ma miséricorde. La proposition fut agréée. Il se présenta aux
+avant-postes, accompagné de deux autres députés. Un de mes interprètes
+alla le recevoir et me l'amena. L'action de ce capitaine était
+généreuse, car il croyait s'exposer au plus grand danger. Il connaissait
+l'interprète, et, aussitôt qu'il le vit, il lui dit: «Nicoletto (c'était
+son nom), parlez-moi franchement, dites-moi la vérité, j'ai assez de
+courage pour l'entendre: le maréchal demande-t-il ma tête?»--Nicoletto
+le rassura. J'exigeai une reconnaissance écrite de nos droits, signée de
+tous les capitaines de l'arrondissement. J'aurais pu obtenir des otages;
+cette garantie me parut superflue. Je demandai la remise de la
+forteresse de Czettin; mais ils me déclarèrent et me prouvèrent que la
+chose était hors de leur pouvoir, le capitaine qui l'occupait n'étant
+pas avec eux ni dans leur union, et je les crus.
+
+Les tschardaks ou postes fortifiés ayant été replacés, les Croates
+rentrèrent en possession de leurs biens. La paix fut donc rétablie dans
+cette partie de la frontière, et n'a pas été troublée depuis. Il était
+difficile de rentrer de vive force dans Czettin si les Turcs eussent
+voulu s'y défendre. Un équipage de siége, dont je n'étais pas pourvu,
+eût été nécessaire. Cette opération m'aurait entraîné dans des dépenses
+et des travaux supérieurs à mes moyens. Czettin avait résisté aux
+Autrichiens pendant vingt jours de tranchée ouverte, et les mêmes Turcs
+de la frontière avaient battu seuls le général Devins. Ne perdant pas un
+moment et profitant de la terreur causée par les événements d'Isachich
+et de Bihacz, je crus pouvoir arriver à mes fins. En conséquence,
+aussitôt mon arrangement terminé, j'écrivis au capitaine qui occupait
+Czettin la lettre suivante:
+
+«Vous avez été informé des événements d'Isachich et de la soumission des
+habitants de Bihacz. Je vous préviens qu'à l'instant même je me mets en
+marche contre vous. Si demain, en arrivant devant la forteresse de
+Czettin, je la trouve occupée par vos gens, je ne m'amuserai pas à en
+faire le siége, mais je détruirai toutes vos possessions et mettrai à
+feu et à sang votre territoire.»
+
+Le lendemain matin, je trouvai le fort évacué par les Turcs, tout le
+matériel intact, les canons en batterie sur les remparts, et les
+magasins remplis de vivres et de munitions. Les postes furent rétablis
+sur cette partie de la frontière comme sur l'autre, et tout rentra dans
+l'ordre.
+
+Les Croates trouvèrent, dans notre autorité, une protection efficace à
+laquelle ils n'étaient pas accoutumés. Sous le gouvernement autrichien,
+on leur donnait toujours tort dans toutes leurs discussions, tant ce
+gouvernement craignait de se brouiller avec ses incommodes voisins. Ma
+règle de conduite fut d'être de la plus scrupuleuse justice, mais de
+soutenir avec énergie les Croates toutes les fois qu'ils auraient
+raison. Ce qui venait de se passer prouvait, aux uns et aux autres, ma
+résolution et mon pouvoir; et, depuis ce moment, une parole de moi
+suffit toujours pour tout terminer.
+
+Les Croates, relevés à leurs propres yeux, étaient devenus fiers, et les
+Turcs disaient d'eux qu'ils avaient pris _la peau française_. Parmi
+ceux-ci, mon nom était resté un objet de terreur. Je l'ai ouï dire il
+n'y a pas très-longtemps à plusieurs personnes revenant de ce pays. Il
+est devenu populaire comme moyen de crainte; et quand une mère veut
+faire taire son enfant qui pleure, elle lui dit: «Tais-toi, ou Marmont
+va venir.» C'est ainsi qu'autrefois, en France, on menaçait de l'ogre
+les petits enfants.
+
+Je le répète, la manière dont cette affaire fut traitée a eu une grande
+influence sur l'esprit des Croates; elle leur a donné, pour ainsi dire,
+une nouvelle existence auprès des Turcs. J'ai raconté ici cette petite
+campagne, parce qu'elle concerne les Croates, dont je viens de parler
+si longuement. Mais cette courte expédition n'eut lieu qu'au
+commencement du printemps. Un mouvement de troupes au milieu de l'hiver,
+dans des pays difficiles et pauvres, dépourvus de moyens de
+cantonnement, aurait été trop pénible. Mes réclamations auprès du pacha
+furent faites immédiatement; mais la réunion des troupes, les menaces et
+l'exécution n'eurent lieu qu'au mois de mai.
+
+Une partie de l'hiver fut employée à prendre connaissance de
+l'administration, à décider tout ce qui pouvait être réglé. Je ne
+trouvais aucun concours utile dans la personne de M. d'Auchy; au
+contraire, ses prétentions et son extrême nullité multiplièrent les
+obstacles. Cependant je parvins à exécuter diverses choses utiles. Après
+avoir pourvu aux premiers besoins de l'administration, je m'occupai
+d'une opération urgente, résultant de la séparation de ces provinces
+avec l'Autriche, c'est-à-dire du tarif de douanes. Un comité d'hommes
+experts en cette matière fut chargé de faire un projet d'après les bases
+suivantes:
+
+1° Établir, à l'entrée des provinces illyriennes, des droits assez forts
+pour donner le plus de revenus possible, et assez faibles pour que la
+contrebande n'y soit pas encouragée. Cette dernière considération était
+d'une grande importance, vu l'immense développement et l'étendue du
+contour des provinces, comparé à leur surface et à leur richesse.
+
+2° Favoriser d'abord l'industrie propre des provinces illyriennes,
+ensuite celle de la France, puis celle du royaume d'Italie, et enfin
+celle du royaume de Naples.
+
+3° Établir un droit de transit pour les marchandises entrant en Autriche
+ou en sortant, dont Vienne est le lieu de consommation présumé ou le
+point de départ, et le calculer de manière à ce qu'il ne puisse pas
+élever le prix des marchandises assez pour faire prendre au commerce une
+autre direction.
+
+4° Augmenter le droit de transit, pour les objets manufacturés en
+Autriche, en raison du voisinage des provinces illyriennes, et, par
+conséquent, de la dépendance dont ils étaient de nos communications,
+mais sans courir risque de les repousser.
+
+J'envoyai le projet du tarif, avec l'indication des bases ci-dessus, au
+consul de France à Trieste, M. Maurice Séguier, un des hommes les plus
+distingués, les plus instruits, les plus spirituels et les plus
+agréables que j'aie jamais connus. Il communiqua ce travail aux
+négociants les plus éclairés, et nous parvînmes à faire assez
+promptement et avec succès ce travail, très-difficile de sa nature.
+
+Je pris connaissance des ressources sur lesquelles on pouvait compter;
+les résultats étaient fort tristes; les revenus ne pouvaient pas
+s'élever pendant l'année 1810, en raison des pertes occasionnées par la
+guerre, à plus de cinq millions; et nos dépenses, en y comprenant les
+troupes françaises destinées à y rester, et dont la force avait été
+fixée à vingt-quatre bataillons et douze escadrons, devait s'élever à
+dix-neuf millions. Diverses améliorations pouvaient faire espérer de
+porter ces revenus de douze à quatorze millions pour les années
+suivantes; mais il devait toujours rester un déficit, qui, dans ce cas,
+serait réduit à cinq millions. Nous avions, comme ressources
+extraordinaires, les domaines de la Carniole, dont l'étendue formait le
+cinquième de la province, les riches mines de mercure d'Idria, et celles
+de plomb de la Carinthie. Mais, d'un côté, les biens se composaient en
+partie de droits féodaux dont la suppression était posée en principe, et
+l'on ne pouvait pas vendre un objet dont la valeur était au moment
+d'être réduite. D'ailleurs, l'Empereur disposa de ces biens pour en
+faire des dotations, ainsi que des mines de Bleiberg; et, quant à celles
+d'Idria, il les prit pour doter l'ordre des Trois-Toisons, dont il avait
+décrété la fondation en mémoire de la conquête de Vienne, répétée deux
+fois, et de celle de Madrid. Ainsi nous étions réduits aux plus minces
+ressources. Nos embarras étaient encore augmentés par la présence du
+papier-monnaie, laissé par les Autrichiens, et de la monnaie de cuivre,
+dont nous étions inondés. L'Istrie, la Dalmatie, Raguse et Cattaro s'en
+trouvaient exemptées, ce qui compliquait notre position. On ne pouvait
+brusquement mettre hors de la circulation le papier-monnaie, parce que
+l'argent était rare et insuffisant pour servir aux moyens d'échange.
+Afin de rapprocher le moment où l'on pourrait s'en passer et accélérer
+le retour de la monnaie effective, j'établis la valeur du florin en
+papier beaucoup au-dessous du cours de Vienne, soit pour les échanges
+de particulier à particulier, soit pour le payement dans les caisses
+publiques. Chacun s'empressa d'envoyer son papier à Vienne et d'en faire
+venir de l'argent, et, dès le mois de mars 1810, je pus prendre un
+arrêté qui le mettait hors de cours.
+
+Nous fixâmes aussi, par un tarif, la valeur des monnaies de cuivre et de
+billon; mais, l'évaluation avant été mal faite, et les monnaies arrivant
+d'Autriche chez nous, il fallut faire un nouveau tarif pour les
+maintenir à leur juste valeur.
+
+Tous les tribunaux des provinces illyriennes, la Dalmatie et l'Istrie
+exceptées, ressortissaient autrefois du tribunal d'appel de Vienne.
+Depuis la séparation et jusqu'à l'organisation de l'ordre judiciaire, il
+y eut suspension de justice, ce qui fut une grande calamité. Tout était
+dans le chaos, et la confusion s'augmentait encore par les exigences de
+l'Empereur, qui demandait des choses impossibles. Il voulait qu'on
+trouvât de l'argent pour tous les besoins, et cependant son premier acte
+avait été de déterminer que, pour l'an 1810, les impôts ne seraient pas
+changés, en ordonnant, d'un autre côté, qu'on appliquât sur-le-champ à
+ce pays les principes de l'administration française, principes
+entièrement différents.
+
+Les travaux les mieux faits, les recherches les plus consciencieuses,
+démontrèrent l'impossibilité d'obtenir, à l'avenir, plus de douze
+millions de revenus des provinces illyriennes, vu les circonstances dans
+lesquelles elles étaient placées, c'est-à-dire avec la cessation du
+commerce et la distraction des domaines et des mines. Nous opérâmes sur
+cette base, et, de prime abord, nous doublâmes les contributions
+établies dans les provinces nouvellement cédées. Quant à la Dalmatie, on
+ne put rien changer à ce qui existait. Toutes les terres de l'intérieur,
+primitivement concédées à titre de fiefs, payaient autrefois au
+gouvernement la dîme en nature comme redevance; l'administration
+italienne ayant rendu les Morlaques propriétaires, la dîme forma
+l'impôt. Changer chez cette population, dans l'état de misère où elle
+était, l'impôt eu nature en impôt en argent, quelque faible que fût ce
+dernier, était tout à fait impossible: aussi je conservai l'ordre de
+choses établi; mais, au lieu d'avoir une nuée d'employés, et
+d'embarrasser l'administration de beaucoup de magasins, je fis affermer
+la dîme par arrondissement.
+
+Le sel était un des plus grands revenus de l'Illyrie, et par la
+consommation propre de ses habitants, et par les ventes faites aux
+Turcs. J'ordonnai tout de suite que le payement du sel vendu aurait lieu
+en argent, et cette disposition fit rentrer quelques sommes dans les
+caisses publiques. Un contrôle bien entendu établit l'ordre dans cette
+administration et la plaça à l'abri de la fraude.
+
+Les douanes étaient une grande affaire: le blocus continental, idée fixe
+de l'Empereur, exigeait impérieusement qu'on s'en occupât. Ce malheureux
+système, cette combinaison funeste, cause et prétexte de tant et de si
+criantes injustices, dont l'idée gigantesque avait quelque chose de
+séduisant pour une imagination comme celle de Napoléon, devenait
+monstrueuse et absurde dans son application; absurde, car l'Empereur,
+seul intéressé à l'établir contre le voeu et le besoin de toute
+l'Europe, pouvant seul en obtenir des résultats favorables, était obligé
+d'y déroger par des licences, autre scandale, autre infamie. Du jour où
+l'Empereur, par l'action du despotisme le plus violent exercé sur tous
+les princes de l'Europe, eut dérogé à son système par des exceptions à
+son profit, il transforma une idée grande en une misérable spéculation
+financière, faite aux dépens de ses propres alliés. Aucune raison
+politique ne justifiant plus alors la mesure la plus tyrannique qui fut
+jamais, elle mettait le comble à l'humiliation de tous les souverains de
+l'Europe, et ils durent chercher à s'en affranchir. Mais, par rapport à
+ses propres sujets, vit-on jamais monstruosité plus grande? Ces licences
+donnaient le privilége du commerce à un petit nombre d'individus, au
+détriment de tous ceux de leur classe; faisaient intervenir, dans
+l'expédition de chaque navire, le gouvernement, qui partageait le profit
+du commerce par le prix qu'il faisait payer la licence. Sans admettre
+une liberté illimitée du commerce, question d'une tout autre nature, et
+en admettant le droit d'en restreindre l'étendue et d'en modifier
+l'exercice, le gouvernement ne peut intervenir que par des règles
+générales, laissant à chacun, dans ses actions, la même liberté qu'à son
+voisin. Avec les licences, un individu corrupteur, mal famé, sans
+crédit, mais protégé, fait scandaleusement sa fortune; et l'honorable
+négociant, dont le crédit embrasse le monde, qui a répugné à employer
+des moyens réprouvés par la délicatesse pour obtenir une faculté qui lui
+est refusée, végète et consomme ses capitaux au lieu de les faire
+fructifier.
+
+L'injustice était entre les individus, entre les villes, elle était
+partout; et, pour compléter le tableau de ce temps d'aberration et de
+folie, il faut rappeler deux faits dont il y a eu beaucoup d'exemples:
+des denrées coloniales confisquées, vendues publiquement, confisquées de
+nouveau et vendues encore; et la confiscation d'objets apportés par des
+bâtiments munis de licence, mais absents pendant que la mobile
+législation des douanes avait changé. Ce système, si fatal et si
+funeste, fut au moment d'être abandonné: on peut en juger par les
+demandes que l'Empereur fit adresser partout. À la fin de juillet 1810,
+il posa la question de savoir si l'admission des marchandises coloniales
+avec des droits extrêmement élevés ne valait pas mieux que la répulsion
+et la confiscation. Cette question, débattue avec soin, nous amena à
+conclure pour l'affirmative dans notre réponse. Si la résolution eût été
+conforme, elle rendait la vie à ce malheureux pays, et particulièrement
+à Trieste, monument admirable des effets de la liberté du commerce; mais
+il n'en fut rien. Au contraire, on exagéra toutes les mesures déjà si
+rigoureuses; et l'Europe, constamment insultée, avilie par le mépris de
+tous les droits et de toute équité, se disposa à rompre ses chaînes.
+
+L'orgueil a toujours été un des traits les plus marquants du caractère
+de Napoléon; aussi tous les actes qui mettaient sa puissance en relief
+lui causaient de grandes jouissances. Cette action constante qu'il
+exerça pendant quelque temps sur tous les points de l'Europe, à
+l'occasion du système continental, a eu pour lui un grand charme et une
+grande séduction, indépendamment des calculs de la politique; mais il
+oubliait que, par la nature des choses, l'action de la force doit
+seulement être passagère; sa durée ne peut avoir qu'un temps borné, elle
+s'use d'elle-même: elle s'use par les intérêts; elle s'use par
+l'opinion, son auxiliaire indispensable. La puissance, pour être
+durable, doit être fondée sur la raison, et son action réglée par la
+modération et la justice. Et combien les flatteurs de Napoléon, qui
+l'ont précipité ou maintenu dans cette voie, en caressant sa passion
+dominante, ont eu d'influence sur sa destinée à la fin de sa carrière!
+Ces flatteurs sont les auteurs véritables de la catastrophe qui l'a
+englouti.
+
+La forme des provinces illyriennes, dont la largeur est dans plusieurs
+parties très-petite, et qui se trouvent ainsi avoir une frontière d'une
+immense étendue, comparée à sa surface, me détermina à mettre en dehors
+du système continental le pays au sud de Fiume; ainsi le pays enveloppé
+par les douanes se composa des provinces acquises, plus l'Istrie. Les
+points d'observation spéciaux lurent les ports de mer et les côtes.
+L'étendue de celles-ci, ne pouvant être défendue par le faible corps
+d'armée d'Illyrie, réduit de beaucoup par l'impossibilité de
+l'entretenir avec les ressources du pays, me détermina à m'occuper de
+l'établissement d'une garde nationale garde-côtes, depuis Trieste
+jusqu'à Cattaro. Il en existait déjà une excellente à Raguse, à Cattaro
+et à Zara: je m'occupai particulièrement de celle de Trieste et
+d'Istrie, et je réussis au delà de mes espérances. Je développai une
+émulation extraordinaire dans toute cette population: l'admission dans
+la garde nationale fut une distinction, et, quelques priviléges plus
+honorifiques qu'utiles y ayant été attachés, tous les gens riches y
+arrivèrent en foule. Ils s'habillaient à leurs frais. Une caisse établie
+dans chaque compagnie, au moyen d'une légère contribution levée sur les
+hommes aisés, donna même les fonds nécessaires pour habiller ceux qui
+étaient pauvres. Tous les hommes furent exercés à la manoeuvre du canon
+et au maniement du fusil. Je fis armer les villes de Capo-d'Istria,
+Pirano, Rovigno, Pola, etc., etc., et on leur confia des batteries que,
+dans l'occasion, ils servirent avec intelligence et courage. Pola, à
+cause de sa belle rade, eut quarante pièces de canon; et, comme les
+gardes nationales auraient été insuffisantes et que ce point avait
+d'ailleurs une grande importance, je leur adjoignis deux compagnies
+d'artillerie de l'armée. Les gardes nationales de service recevaient le
+pain, et, quand elles quittaient leurs communes pour le service, elles
+avaient la solde de l'armée.
+
+Jamais je n'ai vu nulle part, en aucun temps, une garde nationale si
+digne d'être comparée aux troupes de ligne. On peut faire des hommes ce
+qu'on veut. Tout est dans la manière de s'y prendre; et, quand on ne
+réussit pas, l'autorité a toujours tort. Je trouvai à Rovigno un
+ecclésiastique encore jeune, qui semblait regretter d'être prêtre, et je
+lui demandai pourquoi il avait choisi cet état. Il me répondit: «Hélas!
+monsieur le maréchal, les idées changent suivant les temps: autrefois,
+tout le monde voulait être prêtre, comme aujourd'hui tout le monde veut
+être garde national.»
+
+J'organisai ainsi, depuis Trieste jusqu'à Fiume, un corps de deux mille
+cinq cents hommes qui servait à merveille, ne me coûtait presque rien et
+m'assurait la défense des côtes. La totalité des gardes ainsi organisés
+à Trieste, en Istrie, en Dalmatie et en Albanie, s'élevait à une force
+d'environ dix mille hommes.
+
+Je me trouve naturellement conduit à raconter ce que je fis pour
+délivrer l'Istrie de l'oppression exercée sur elle depuis un grand
+nombre d'années par une bande de brigands sous laquelle elle gémissait.
+
+Depuis trente à quarante ans, des voleurs, au nombre de cent cinquante
+au moins, cantonnés entre Rovigno et Pola, dans les bois qui couvrent
+cette partie de la province, faisaient trembler toute la population des
+environs. Sous les Vénitiens, une faible guerre, rendue peu efficace
+par l'argent distribué à propos, leur était faite. La proximité de la
+frontière de la Croatie donnait d'ailleurs aux coupables le moyen
+d'échapper aux poursuites. Sous le gouvernement autrichien, ils
+s'étaient un peu modérés, et la mollesse des autorités avait fait leur
+salut. Quand l'Istrie appartint au royaume d'Italie, les désordres
+anciens avaient recommencé dans tous leurs excès. C'était à cet état de
+choses que j'avais à remédier.
+
+Le désordre était tel, que les habitants du sud de l'Istrie et de
+Rovigno n'auraient pas osé sortir de leurs villes si, d'avance, ils
+n'avaient pris l'engagement de payer, chaque année, aux brigands une
+contribution dont la quotité était proportionnée à leur fortune. Un
+homme voulait-il s'affranchir de cette dépendance, sa campagne était
+infailliblement brûlée. Une fois la taxe acquittée, chacun pouvait aller
+et venir librement; ses biens, sa famille et sa personne étaient
+constamment respectés. On s'était soumis à cette espèce de souveraineté
+de fait, en payant une somme modérée, plutôt que d'attendre sa sûreté
+de la protection d'une autorité dont l'impuissance était démontrée.
+
+Mon devoir était de faire disparaître ce scandale, qui rappelait la
+Turquie; mais j'avais à vaincre, pour ainsi dire, la résistance des
+habitants, effrayés de se brouiller avec les brigands, et de faire
+courir des risques à leurs habitations et à leurs personnes si
+l'autorité, comme il était arrivé tant de fois, n'atteignait pas son
+but.
+
+Je formai plusieurs détachements de troupes, sous le commandement
+d'officiers choisis. J'ajoutai à chacun d'eux des détachements de gardes
+nationales, composés d'hommes sans propriétés, moins exposés que
+d'autres à la vengeance des brigands, et connaissant bien le pays.
+
+Toutes ces colonnes étant mises sous les ordres d'un officier supérieur,
+on commença la chasse. Au moment même où on poursuivait les brigands, je
+fis placer des soldats dans toutes les maisons des villages à portée,
+dont les habitants étaient, pour la plupart, complices des brigands.
+Ordre rigoureux fut donné de les retenir tous, hommes, femmes, enfants,
+jusqu'à la fin des opérations.--Par ce moyen, les brigands perdirent à
+la fois les avis et les vivres qu'ils tiraient de ces villages ainsi que
+les refuges qu'ils pouvaient y trouver dans un cas pressant. Abandonnés
+ainsi à eux-mêmes et privés de tout secours étranger, ils ne pouvaient
+plus se défendre ni subsister. Une commission militaire en permanence
+jugeait immédiatement les hommes saisis. La chasse dura trois semaines
+environ. Soixante et quelques de ces misérables furent pris et pendus
+sur le lieu même de leurs exploits; une douzaine se soumirent, donnèrent
+des sûretés, et le reste disparut. Depuis, et tant que dura le régime
+français, on n'en entendit plus parler. Cette province devint aussi sûre
+que le reste de l'Illyrie.
+
+Je complétai l'organisation civile des provinces en établissant, à
+l'instar de la France, une administration des contributions directes,
+et en faisant faire la répartition de l'impôt fixé pour l'année
+suivante.
+
+Quoique le pays soit cadastré depuis Marie-Thérèse, cette opération
+était difficile à la suite d'un si long temps; chaque propriété avait,
+pour ainsi dire, changé de nature. L'impôt du timbre et de
+l'enregistrement fut adopté et une régie des domaines créée; mais on
+ajourna la perception de l'impôt de l'enregistrement jusqu'à là
+publication du Code civil. Une règle unique est indispensable, et alors
+il y avait autant de lois et de coutumes que de provinces. Ces divers
+changements promettaient de l'argent pour l'avenir, mais ne nous en
+donnaient pas pour le moment. Nos besoins étant extrêmes et d'une
+urgence impossible à exprimer, je fis un emprunt de cinq cent mille
+francs à Trieste. Couvert aussitôt, ce fut une ressource momentanée.
+J'établis une administration des postes et un service régulier pour
+toute l'étendue des provinces. J'avais, deux fois par semaine, des
+nouvelles des points les plus éloignés.
+
+Enfin je créai un corps des ponts et chaussées, composé des meilleurs
+ingénieurs civils des villes et de la province de Carniole, et je mis à
+sa tête un ingénieur nommé Blanchard, envoyé de France, homme fort
+capable. Je m'occupai aussi de l'instruction publique, et j'établis deux
+écoles centrales, une à Laybach et l'autre à Zara, et huit lycées dans
+les principales villes; deux écoles d'arts et de métiers; des écoles
+primaires dans toutes les communes. L'instruction enseignée dans les
+écoles supérieures comprenait le latin et le français, les mathématiques
+et la physique; et, avec le temps, les écoles de Laybach et de Zara
+auraient reçu plus de développement. Un assez grand nombre de bourses
+fut créé, et le tout établi si économiquement, que l'ensemble de
+l'instruction publique, hors des écoles primaires, ne s'élevait pas, en
+y comprenant les bourses, au delà de deux cent cinquante mille francs.
+
+Pour achever l'indication sommaire des établissements faits alors, je
+parlerai encore d'une régie intéressée pour la vente des tabacs, d'une
+entreprise pour la fabrication des poudres, et des salpêtrières dans
+toutes les villes. Notre situation devant nous porter aux économies, je
+fis répartir chez les cultivateurs solvables douze cents chevaux
+d'artillerie et d'équipages, avec obligation de les représenter au
+moment du besoin, ou d'autres de même valeur. Cette mesure, en usage en
+Prusse de tout temps, avait déjà été pratiquée en France, après la paix
+de Lunéville. Il n'y en a pas de plus utile. On devrait toujours y
+revenir, car elle donne des moyens d'armement très-prompts. Elle réserve
+pour le service du gouvernement et utilise pour le pays des chevaux qui,
+à la fin des guerres, n'ont aucune valeur au moment où ils sont vendus.
+N'en retrouva-t-on que la moitié au moment où on les réclame, il y
+aurait encore pour l'État un grand bénéfice de temps et d'argent.
+
+Aussitôt que la saison et les affaires la permirent, je commençai une
+inspection de détail dans les régiments frontières, et un voyage dans
+le reste des provinces. Je vis les Croates, compagnie par compagnie, je
+pourvus à leurs besoins, je satisfis à leurs demandes, et je laissai ce
+peuple content d'appartenir à son nouveau souverain; il n'avait pas
+perdu au change, et il le sentait. Il devait conserver ses institutions,
+auxquelles il tenait beaucoup, et il était l'objet de soins plus
+empressés et d'une protection plus efficace; et puis le nom français
+alors était si grand!
+
+J'avais fait traduire en illyrien nos ordonnances sur les manoeuvres.
+Afin de les faire apprendre aux Croates, j'attachai momentanément deux
+bons instructeurs français, pris dans les régiments français, à
+l'état-major de chaque régiment croate. Une instruction normale fut
+donnée, et un officier et deux sous-officiers par compagnie venaient,
+sous les yeux des colonels, apprendre à servir eux-mêmes d'instructeurs.
+J'attachai aussi à chaque régiment français des officiers et
+sous-officiers croates, pour y être instruits. Dans le cours de l'été,
+les régiments croates acquirent l'instruction nécessaire pour servir et
+manoeuvrer avec les troupes françaises, et les Croates, fort
+intelligents, apprirent assez vite tous les commandements français, pour
+les faire eux-mêmes et les exécuter. Dès lors, tous les commandements
+eurent lieu en notre langue, chose indispensable pour des troupes qui
+devaient servir avec nous.
+
+De bonne heure, j'avais pensé à étendre nos relations de commerce avec
+la Turquie, et, pour les favoriser, j'avais donné l'ordre de construire
+un grand lazaret à Costanitza. Le confluent de la Culpa dans la Save
+m'avait d'abord paru un emplacement plus avantageux, comme pouvant
+servir également aux marchandises venant par eau et par terre; mais, ces
+dernières étant de beaucoup les plus nombreuses et devant le devenir
+davantage encore, leur intérêt particulier dut prévaloir. Le commerce
+avait déjà les habitudes de Costanitza, et il ne faut pas changer la
+marche du commerce sans nécessité. Les travaux, conduits avec activité,
+furent terminés dans la campagne. Cependant un entrepôt secondaire fut
+établi à Sissek.
+
+J'allai voir aussi les Croates, dont j'avais vengé la querelle et qui
+rebâtissaient leurs demeures: elles y gagnèrent, comme il arrive
+toujours en pareil cas; des ingénieurs présidèrent à leurs travaux, et
+leurs habitations furent réunies par masses de vingt à vingt-cinq
+maisons. Les régiments étant autorisés à venir à leur secours, des bois
+leur furent fournis gratuitement; on leur abandonna un certain nombre
+de journées de travail qu'ils devaient à l'État. L'ouvrage,
+très-régulièrement exécuté, fut terminé avant la mauvaise saison.
+
+Je réformai une disposition de l'état civil des Croates contraire aux
+intérêts de la population. Les mariages, trop précoces et autorisés dès
+l'âge de douze à quinze ans, furent défendus avant seize ans pour les
+filles et dix-huit ans pour les hommes. J'avais obtenu de l'Empereur
+d'envoyer deux cents enfants croates, fils d'officiers et de
+sous-officiers, en France, pour y être élevés, aux frais de l'État, dans
+nos lycées et nos écoles. Cette disposition fut reçue avec joie et
+reconnaissance. Je fis faire les choix sous mes yeux. Les jeunes gens
+partirent sans retard en deux détachements, à pied et conduits par des
+officiers. Peut-être un jour la France retrouvera-t-elle les fruits de
+ces soins!
+
+Après avoir visité ainsi la Croatie et revu les champs de bataille où
+l'année précédente j'avais combattu, je revins par Segna, Fiume,
+Trieste, Gorizia, Villach et Laybach.
+
+Trois vaisseaux et une frégate nous avaient été cédés par les Russes.
+L'Empereur voulait, avec un de ces vaisseaux et la frégate, faire le
+fond de la marine d'Illyrie; les matelots étaient faciles à fournir,
+mais où était l'argent pour les payer? car l'Empereur se refusait à
+reconnaître la disproportion existante entre les charges qu'il nous
+imposait et nos ressources; son esprit présentait déjà, et fréquemment,
+les contradictions extraordinaires qui depuis ont été toujours en
+augmentant.
+
+Avant ce temps, il était toujours d'accord avec lui-même: quand il
+voulait la fin, il voulait les moyens; mais alors il ordonnait l'une
+sans s'occuper des autres. Il fallait donc nécessairement lui désobéir,
+ou dans le résultat ou dans le choix des moyens. Je fis visiter le
+vaisseau; trouvé hors d'état de naviguer par la commission de marine
+chargée sous mes ordres du service, on le démolit; mais la frégate fut
+armée au moyen de nouvelles levées, et ces levées fournirent aussi
+l'équipage du vaisseau le _Rivoli_ qui était à Venise. La frégate alla
+le joindre et passa à la solde de l'Italie. La flottille de l'Illyrie
+se trouva seulement composée de deux goëlettes, deux bricks, dix
+chaloupes canonnières et vingt péniches; elle se divisait en trois
+stations suffisantes à la protection de nos côtes.
+
+
+
+
+CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS
+RELATIFS AU LIVRE TREIZIÈME
+
+
+LE MINISTRE DE LA GUERRE AU MARÉCHAL MARMONT
+
+ «Paris, le 11 décembre 1809.
+
+«Monsieur le maréchal, j'ai reçu la lettre que Votre Excellence m'a
+adressée de Laybach le 25 de novembre, et je me suis empressé de la
+mettre sous les yeux de Sa Majesté.
+
+«Par cette lettre, monsieur le maréchal, vous demandiez des ordres
+prompts pour la réorganisation des régiments croates, que Votre
+Excellence présumait avec raison devoir être conservés au service de
+l'Empereur.
+
+«Sa Majesté veut, en effet, que les troupes croates soient immédiatement
+réorganisées; mais elle m'ordonne de vous faire connaître que, pour
+effectuer cette organisation, Votre Excellence n'a besoin de recevoir
+aucun ordre de sa part, et que vous devez, de suite, donner tous ceux
+qui seront nécessaires pour remplir cet objet.
+
+«Sa Majesté vous autorise spécialement, monsieur le maréchal, à faire
+donner des armes aux soldats croates et à nommer leurs officiers. Elle
+entend toutefois qu'avant de les armer Votre Excellence se soit assurée
+qu'on peut le faire avec confiance.»
+
+
+LE MINISTRE DE LA GUERRE AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+ «Paris, le 21 décembre 1809.
+
+«Monsieur le maréchal, l'intention de l'Empereur est que Votre
+Excellence administre ce pays, en touche les revenus, et les fasse
+servir à l'entretien des troupes. Sa Majesté vous recommande cependant,
+monsieur le maréchal, de ne rien faire, pour les finances que de concert
+et par le canal de M. le conseiller d'État d'Auchy.
+
+«Je vous préviens en même temps, monsieur le maréchal, que l'intention
+de Sa Majesté est que le commandant de la Dalmatie s'adresse à Votre
+Excellence pour tout ce qui aura rapport au bien du service et aux
+besoins des troupes stationnées dans celle partie des provinces
+illyriennes.»
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT À D'AUCHY.
+
+ «1er janvier 1810.
+
+«Monsieur l'intendant général, depuis sis semaines que j'ai rejoint
+l'armée, il ne m'a pas été difficile de démêler vos sentiments et de
+remarquer votre conduite. Mais j'espérais que de bonnes manières, et les
+égards particuliers que je vous ai montrés suffiraient pour vous ramener
+à des idées plus saines. Puisque le contraire est arrivé, je dois avoir
+une explication avec vous.
+
+«Il est possible que vous ayez raison de vous plaindre de votre
+destination, de vous trouver employé d'une manière inférieure à vos
+droits et à vos talents; mais, quelle que soit votre position
+personnelle, elle ne vous permet pas de vous exprimer sur le compte de
+l'armée française comme vous le faites dans vos conversations
+habituelles: le texte de tous vos discours est l'injustice et
+l'arbitraire des militaires, et vos passions vous emportent au point de
+ne pas voir que vous scandalisez ceux mêmes que vous croyez qui y
+applaudissent.
+
+«Où sont les actes arbitraires? Où sont les injustices? L'armée
+française ne mérite que des éloges, et mon corps d'armée, en
+particulier, est un modèle d'ordre, de discipline et de subordination,
+comme les généraux qui la commandent sont l'exemple de l'honneur et de
+la délicatesse. S'il y avait des abus, c'est moi que vous devriez en
+entretenir, et non de nouveaux sujets de l'Empereur, dont l'opinion
+n'est pas encore fixée, et que, sans doute, vous n'engagez pas ainsi à
+nous aimer.
+
+«Croyez-vous donc bien servir l'Empereur en cherchant à nous rendre
+odieux? Non, monsieur, non; vous ne pouvez pas prendre une marche qui
+soit plus nuisible aux intérêts de Sa Majesté.
+
+«Vous avez établi en principe de persécuter ceux qui ont de la déférence
+pour nous. Eh mais, monsieur, quelle erreur vous égare, et dans quel
+pays des généraux qui méritent l'estime et la confiance publique ne
+doivent-ils pas recevoir des témoignages de déférence? Vous avez menacé
+de destituer de vos employés par le seul motif qu'ils sont venus
+quelquefois chez moi. Vous avez traité injustement des hommes parce
+qu'ils ont montré de l'empressement à me donner des renseignements sur
+le pays. Vous avez suspendu pour plusieurs mois, après l'avoir menacé de
+destitution, un ingénieur, parce qu'il a accompagné le général Bertrand,
+aide de camp de Sa Majesté, dans une reconnaissance sur la Save. Vous
+avez menacé de destitution un autre ingénieur, s'il se rendait auprès du
+général Guilleminot, chargé de fixer les frontières, lors même que votre
+autorité sur eux est incertaine, n'ayant encore d'autre attribution que
+les finances.
+
+«Mais, en vérité, monsieur, quel est l'esprit qui vous conduit? Y a-t-il
+guerre civile, et avons-nous des intérêts autres que ceux de l'Empereur?
+
+«Il y a trente-six jours que les troupes françaises occupent Carlstadt.
+Le pays est dépourvu d'effets de casernement, et je vous ai écrit pour
+en faire acheter. Vous avez donné des ordres et des moyens à M.
+Koermelitz, administrateur. J'étais autorisé à espérer que tout serait
+promptement en ordre. À mon arrivée ici, rien n'est acheté, aucun marché
+même n'est fait, et les troupes sont dans l'état le plus minable.
+
+«Je suis justement indigné de l'ineptie de M. Koermelitz; et, trouvant
+dans M. Litardi, auditeur au conseil d'État, un jeune homme plein
+d'intelligence, de zèle, et muni de votre confiance, je le charge
+d'établir le casernement. Immédiatement on éprouve les meilleurs effets
+des mesures qu'il a prises, et, au lieu d'applaudir, vous censurez, vous
+menacez, vous déclarez que rien de ce que M. Litardi a fait acheter ne
+sera payé, et vous renvoyez à M. Koermelitz, dont je suis autorisé à
+soupçonner beaucoup la probité, pour l'examen des fournitures faites à
+l'hôpital. Ainsi les troupes doivent être victimes de vos passions.
+
+«N'aurai-je donc aucune action sur l'administration du pays? Ma seule
+qualité de chef de l'armée, et ma présence sur le lieu même, quand vous
+êtes à quarante lieues, auraient dû vous faire déférer avec empressement
+à ce que j'avais ordonné, et qui intéresse aussi puissamment la
+conservation des soldats. Mais, puisque j'ai d'autres pouvoirs, votre
+conduite est bien plus étrange.
+
+«Monsieur l'intendant général, rien ne peut être plus fatal aux intérêts
+de l'Empereur, à la tranquillité et au bien-être du pays, que la
+division que fait naître votre amour-propre froissé. Élever autel contre
+autel, c'est préparer l'influence de l'Autriche, puisque c'est organiser
+des partis dont elle saura bien faire usage. Il n'y a et ne peut y avoir
+qu'un seul point de ralliement, c'est le premier magistrat délégué par
+l'Empereur.
+
+«J'espère donc que vous ferez cesser une lutte qui ne pourrait offrir
+que du scandale et nuire aux intérêts de Sa Majesté. Je ne vois pas,
+d'ailleurs, quels avantages elle pourrait vous promettre; car, quelque
+répugnance que m'inspirent de pareilles discussions, je saurai, s'il le
+faut, les soutenir; mais je préférerai toujours vivre en bonne
+intelligence avec vous, si vous voulez y concourir. Je le désire même
+vivement, attendu que le bien du service de l'Empereur le commande.
+
+«Je vous adresse un paragraphe d'une lettre du ministre de la guerre,
+en date du 21 décembre. Il vous fera connaître les intentions de Sa
+Majesté. En conséquence, je vous prie de vouloir bien, jusqu'à ce qu'il
+en soit autrement ordonné, ne prendre aucune disposition et ne donner
+aucun ordre sur les choses de quelque importance dans l'administration
+des provinces illyriennes, sans m'en avoir rendu compte, et sans avoir
+pris mon assentiment et mon approbation.»
+
+
+LE MINISTRE DE LA GUERRE AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+ «Paris, le 1er janvier 1810.
+
+«Monsieur le maréchal, j'ai eu l'honneur de prévenir Votre Excellence,
+par ma dépêche du 27 décembre, que, d'après les ordres de Sa Majesté,
+les troupes qui se trouvaient dans la Croatie devaient être mises sur
+le pied de paix.
+
+«Par suite de nouveaux ordres de Sa Majesté, cette disposition
+s'applique à toutes les troupes qui composent l'armée d'Illyrie.
+
+«Je vous prie, monsieur le maréchal, de vouloir bien ordonner toutes
+les dispositions nécessaires pour la mise sur le pied de paix de toutes
+les troupes que vous commandez.
+
+«En conséquence de ces dispositions, les officiers généraux qui font
+partie de l'armée d'Illyrie ne recevront plus, à compter du 1er janvier,
+présent mois, le supplément de guerre, et ne jouiront, indépendamment de
+leur solde, que d'un traitement extraordinaire de six mille francs, pour
+les généraux de division, et de trois mille francs pour les généraux de
+brigade, le tout par année.
+
+«Les adjudants-commandants ne toucheront plus le supplément de guerre,
+et ceux qui sont chargés des fonctions de chefs d'état-major, dans les
+divisions, ne recevront que cent cinquante francs par chaque mois.
+
+«Les bataillons du train ne recevront que la solde déterminée pour le
+pied de paix.»
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT AU DUC DE FELTRE
+
+ «Laybach, 9 janvier 1810.
+
+«Monsieur le duc, le colonel Leclère, aide de camp de Votre Excellence,
+est arrivé et m'a remis les dépêches dont vous l'aviez chargé pour moi.
+Je vais m'occuper sans retard de l'exécution des dispositions qui sont
+contenues dans les arrêtés de l'Empereur et dans vos lettres. Votre
+Excellence s'adressant à moi comme gouverneur général des provinces
+illyriennes, je crois devoir en remplir sur-le-champ les fonctions,
+quoique je n'aie pas encore reçu ma nomination.
+
+«La lettre de Votre Excellence du 27 décembre m'annonce que l'intention
+de l'Empereur est que les troupes qui sont en Croatie soient mises sur
+le pied de paix, et que je fasse cesser les fournitures arbitraires qui
+pèsent sur les habitants.
+
+«J'ai l'honneur de vous assurer qu'il n'y a aucune fourniture arbitraire
+depuis longtemps; que les réquisitions faites en Croatie n'ont eu pour
+objet que des services réguliers, et n'ont eu lieu, à l'entrée des
+troupes, que parce que M. l'intendant général n'avait pris aucune
+disposition pour les faire vivre et pourvoir à leurs besoins.
+
+«Votre Excellence, ne me parlant que de la Croatie, me fait soupçonner
+que l'Empereur n'a eu pour objet, dans ce qu'il prescrit, que le
+redressement de torts qu'il croyait exister, et non la mise sur le pied
+de paix, qui semblerait dans ce cas devoir regarder tout mon corps
+d'armée. J'attends donc de nouveaux ordres, qui sans doute lèveront
+bientôt mon hésitation à cet égard.
+
+«J'ajouterai à ce qui précède une observation dont je demande à Votre
+Excellence de peser l'importance. Si les troupes sont sur le pied de
+paix et qu'on n'ordonne pas leur solde en papier au cours déterminé et
+fixé par M. d'Auchy, qui est celui du marché, il est impossible que les
+troupes vivent, attendu qu'elles recevraient moins de dix sous pour un
+franc. Le cours fixé et suivi étant de cinq florins pour un, M. d'Auchy
+a refusé de payer à ce taux et a rendu compte au ministre des finances,
+qui n'a pas encore répondu. Je demande à Votre Excellence d'obtenir de
+Sa Majesté une décision qui fixe notre situation: et, puisque les
+troupes ne peuvent pas recevoir d'argent, il me paraît indispensable,
+pour qu'elles puissent subsister, qu'on leur donne des vivres en nature,
+et encore seront-elles très-misérables, ou du papier à sa valeur réelle
+et au cours fixé par M. d'Auchy, tel enfin que la caisse publique le
+reçoit.
+
+«Il me reste une autre demande à adresser à Votre Excellence: c'est que,
+comme les provinces cédées par l'Autriche, et qui font la presque
+totalité des ressources de l'Illyrie, au moins pour le moment, ne
+pourraient pas donner, de plusieurs mois, les moyens de payer les
+troupes en argent, et que le papier n'a pas cours en Dalmatie, il serait
+nécessaire de donner un secours en numéraire pour les deux régiments qui
+sont dans cette province, et qui sont depuis longtemps sans aucune
+solde. Il y a un fonds de près d'un million à Venise, fait au
+commencement de la guerre pour l'armée de Dalmatie, qui, n'ayant pu le
+recevoir, n'en a pas disposé.»
+
+
+LE MINISTRE DE LA GUERRE AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+ «Paris, 13 janvier 1810.
+
+«Monsieur le maréchal, j'ai soumis à l'Empereur la demande que vous me
+faisiez de quinze mille fusils pour armer les régiments de Croates que
+vous formez en ce moment, en priant Sa Majesté de me faire connaître
+ses intentions à cet égard.
+
+«Sa Majesté me charge de vous mander qu'elle trouve cette demande bien
+prématurée et bien hasardée, et qu'elle pense qu'il faut ajourner cet
+armement jusqu'à ce que l'on connaisse bien les dispositions des Croates
+et que l'on en soit bien sûr. Sa Majesté craint que d'en agir autrement
+ce serait peut-être agir avec légèreté, et elle a voulu que son
+observation à ce sujet fût communiquée à Votre Excellence.
+
+«Cependant l'Empereur vous autorise, si vous êtes bien assuré que les
+Croates ne se serviront pas contre nous des armes qu'on pourrait leur
+donner, à faire armer tout au plus une compagnie par régiment, mais sans
+excéder le nombre de mille hommes armés: vous pourrez tirer ces mille
+fusils de la place de Zara ou de celle de Venise.»
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT AU DUC DE FELTRE.
+
+ «Laybach, 24 janvier 1810.
+
+«Je reçois la lettre que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'écrire
+le 6 janvier en conséquence d'une lettre adressée au ministre des
+finances par M. d'Auchy, dans laquelle il se plaint que l'administration
+des troupes qui occupent les provinces illyriennes était confiée à
+plusieurs ordonnateurs. Cet état de choses était le résultat de la
+présence de l'armée d'Italie. Les réquisitions dont on se plaint n'ont
+été faites que par elle, et elles ont cessé au moment même de son
+départ.
+
+«L'armée d'Illyrie est depuis longtemps, à l'exception des fourrages,
+fournie par entreprise.
+
+«J'ai eu l'honneur de rendre compte à Votre Excellence de sa situation,
+particulièrement des troupes que je commande, qui, sans aucune solde
+depuis longtemps, seraient sans moyen de subsister si je n'avais pas
+fait continuer la fourniture de vivres de campagne jusqu'à ce qu'un
+mois d'appointements et quinze jours de solde et de masse d'ordinaires
+aient été donnés aux officiers et soldats.»
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT À SÉGUIER.
+
+ «Laybach, 2 février 1810.
+
+«Monsieur le consul général, j'ai l'honneur de vous adresser un projet
+de tarif de douanes qui a été rédigé pour les provinces illyriennes. Je
+désire que vous en preniez connaissance et que vous consultiez, sans
+éclat, les négociants qui vous inspireront le plus de confiance pour
+avoir leur opinion sur ce travail. Je désire enfin que vous cherchiez à
+reconnaître si l'application des principes que j'ai posés est bien
+faite. Ces principes sont:
+
+«1° D'établir à l'entrée des provinces illyriennes des droits assez
+forts pour donner le plus de revenu possible et assez faibles pour que
+la contrebande offre peu d'avantages. Cette considération est d'une
+grande importance, attendu que l'étendue des provinces illyriennes ne
+permet pas une parfaite surveillance.
+
+«2° Favoriser d'abord l'industrie des provinces illyriennes, ensuite
+celle de la France, puis celle du royaume d'Italie, et enfin celle du
+royaume de Naples.
+
+«3° Établir un droit de transit pour les marchandises qui entrent en
+Autriche et qui en sortent, dont la consommation ou le départ est
+présumé être Vienne, et calculer le prix des marchandises de manière à
+ce que les négociants ne trouvent pas avantage à faire prendre une autre
+direction à leurs marchandises.
+
+«4° Augmenter ce droit de transit pour les objets manufacturés en
+Autriche, en raison du voisinage des provinces illyriennes, et, par
+conséquent, de la dépendance où elles sont de nos communications.»
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT AU DUC DE FELTRE.
+
+ «Trieste, 6 février 1810.
+
+«Je viens de recevoir la lettre que Votre Excellence m'a fait l'honneur
+de m'écrire, le 25 janvier, et qui m'annonce que l'Empereur est dans
+l'intention de ne donner aucun secours pécuniaire à l'armée d'Illyrie,
+et qu'elle doit s'entretenir par les ressources du pays.
+
+«Sa Majesté aura reçu peu après le budget des provinces illyriennes,
+présentant le tableau exact des recettes et des dépenses, et elle aura
+été à même de juger combien ces provinces sont loin, au moins pour cette
+année, d'être en état de fournir aux besoins des troupes qui ont été
+désignées pour les occuper. Quoique je sois autorisé à croire qu'en ce
+moment Sa Majesté est parfaitement au fait de la véritable situation des
+choses, je vous demande de mettre sous ses yeux le résumé suivant.
+
+«Le décret du 25 décembre 1809 détermine que les impositions dans les
+provinces illyriennes seront, dans l'an 1810, les mêmes qu'avant
+l'entrée des Français.
+
+«Le tableau général des recettes et des dépenses présente, comme
+résultat disponible, cinq millions de francs environ, en comprenant
+comme recette un million d'économies qui doit résulter des suppressions
+à faire en Dalmatie et de celles qui seront la conséquence de la mise en
+activité de l'organisation projetée; et cependant les dépenses doubles,
+occasionnées par l'établissement des intendants, sans la suppression des
+capitaines de cercles, et les réformes à faire en Dalmatie, ne pourront
+cesser d'avoir lieu que lorsque Sa Majesté aura fait connaître sa
+volonté, ordonné les suppressions, et prescrit l'organisation qu'elle
+veut donner aux provinces illyriennes.
+
+«Quelle que soit la promptitude avec laquelle arrivent les ordres, et
+quelque diligence que nous mettions à les exécuter, il est probable que,
+pour l'année 1810, les économies, évaluées à un million, n'arriveront
+pas à plus de six cent mille francs; de manière que l'on peut regarder
+comme certain que, malgré les bases établies, les produits nets n'iront
+pas cette année à cinq millions, et les provinces illyriennes ont
+besoin, pour leur administration, pour l'entretien de vingt-quatre
+bataillons, ainsi que l'a fixé Sa Majesté, de l'état-major de l'armée et
+des places; enfin la solde des officiers, sous-officiers et soldats des
+régiments frontières, de dix-huit à dix-neuf millions. Ainsi le déficit
+est certainement cette année, et d'après les bases ci-dessus, de treize
+à quatorze millions.
+
+«Plusieurs circonstances rendent encore douteuse la rentrée de la
+totalité des revenus. Les consommations extraordinaires qui ont eu lieu
+dans le pays, les réquisitions qui ont été faites pendant six mois,
+l'entretien presque à discrétion d'une bonne partie de l'armée d'Italie
+en Carinthie et à Gorrizia pendant près de trois mois; enfin la chute du
+papier qui bouleverse les fortunes, et les suppressions prochaines d'une
+grande partie des droits féodaux dont le principe est consacré dans le
+décret de l'Empereur; tous ces motifs doivent faire craindre que les
+impôts ne soient payés que d'une manière incomplète; mais au moins ils
+autorisent à éloigner l'idée d'une augmentation dans les impôts pour
+cette année, idée qu'au surplus Sa Majesté a rejetée d'elle-même.
+
+«À ces causes de la faiblesse des revenus, il faut ajouter que les
+révoltes qui ont eu lieu en Dalmatie ont réduit à rien les revenus
+pendant l'année 1809, tandis que l'organisation est restée la même, et
+qu'il est dû huit à dix mois d'appointements à tous les employés de la
+justice et de l'administration;--que l'état de blocus a fait émettre à
+Zara, tant pour les travaux de la place que pour le payement des troupes
+italiennes et de la flotte, une somme de trois cent mille francs en
+billets de siége, dont l'état a été envoyé au ministre des finances, et
+dont le royaume d'Italie n'a pas encore opéré le remboursement;--que la
+circulation de ces billets, qui éprouvent une perte assez considérable,
+embarrasse et gêne l'administration à Zara;--enfin que la cession au
+royaume d'Italie des salines du pays, faisant disparaître le peu
+d'industrie commerciale de la Dalmatie par la destruction des moyens
+d'échanges avec les Turcs, diminuera le produit des douanes, et enlève
+encore au trésor public un revenu de sept cent mille francs, tandis que
+les salines de l'Istrie portent à l'Italie un revenu net de cinq
+millions, en laissant seulement à l'Illyrie les charges de
+l'administration de ces deux provinces.
+
+«En conséquence de toutes ces causes réunies, on doit conclure que les
+revenus nets des provinces illyriennes ne s'élèveront pas et ne peuvent
+s'élever, pour cette année, à cinq millions.
+
+«Ces revenus, rapprochés du chiffre des dépenses que j'ai eu l'honneur
+d'exposer à Votre Excellence, tant pour l'administration du pays que
+pour l'entretien des troupes, telle que leur force a été déterminée par
+Sa Majesté, et la solde des officiers et sous-officiers des régiments
+frontières, etc., etc., s'élevant à une somme de dix-huit à dix-neuf
+millions, présenteront un déficit de treize à quatorze millions.
+
+«Mais, si l'on doit conclure un déficit aussi considérable pour l'année
+1810, il est facile d'envisager une amélioration certaine et très-forte
+dans la recette de l'année suivante.
+
+«Un cinquième des domaines de la Carniole appartient à l'Empereur.
+L'administration de ces biens a été jusqu'ici très-vicieuse, les
+régisseurs en consommaient presque tous les revenus. L'opinion du pays
+à leur égard n'est pas équivoque et les accuse de la plus grande
+infidélité. Lorsque les domaines seront affermés, les produits
+tripleront infailliblement. Le désir d'améliorer l'administration
+m'avait fait former le projet de hâter le moment où ce régime sera
+établi; mais plusieurs raisons s'opposent à un changement immédiat.
+
+«L'Empereur est dans l'intention de supprimer plusieurs droits féodaux;
+ainsi les domaines, dont les revenus se composent en partie de ces
+droits, ont une valeur variable, et personne ne peut souscrire des
+engagements à la veille de changements dont il ne connaît pas
+l'importance.--D'un autre côté, l'extrême rareté de l'argent, ou plutôt
+sa disparition absolue, rendant le moment actuel peu avantageux pour
+établir des fermages, il faut ajourner à plusieurs mois les changements
+qu'une bonne administration rend cependant nécessaires.
+
+«L'exploitation des mines n'est certainement pas portée au point où elle
+peut être, et, après des recherches, des observations et des changements
+utiles, on peut raisonnablement espérer une augmentation de produits et
+par conséquent de revenus.
+
+«Les bois sont administrés sans ordre, mais il faut du temps pour
+établir un système régulier.
+
+«L'an prochain, les plaies de la guerre étant en partie cicatrisées, il
+sera naturel d'établir des impôts sur le sel, sur d'autres objets de
+consommation, et l'impôt sur le sel peut produire plusieurs millions.
+
+«Enfin, si on ajoute les résultats de l'économie qu'il est probable que
+l'on pourra apporter avec le temps dans la perception de plusieurs
+impôts, on est autorisé à espérer une augmentation de revenus
+considérable, et je ne pense pas les évaluer alors trop haut en les
+portant à douze ou quatorze millions.--Dans ce cas, il ne resterait plus
+qu'un déficit de quatre à cinq millions.
+
+«Il résulte de ce qui précède que la cause de la pauvreté des finances
+des provinces illyriennes est immédiate et qu'elle nous frappe
+aujourd'hui; tandis que celle de sa prospérité est nécessairement
+ajournée après l'exécution des dispositions qui doivent la faire naître,
+et que le temps est indispensable pour en obtenir l'effet, et le
+résultat satisfaisant ne pouvant pas, vu l'importance des changements,
+devoir être attendu avant une année.
+
+«Tels sont, monsieur le duc, les principaux traits du tableau que
+j'avais à vous soumettre. Je vous le présenterai avec plus de détail,
+lorsque j'aurai reçu les renseignements que j'ai demandés, jusqu'ici
+infructueusement à M. l'intendant général, et je ne doute pas qu'ils ne
+confirment en tout point ces aperçus généraux.
+
+«D'après l'exposé de notre situation, Votre Excellence peut juger de la
+gêne que nous éprouvons aujourd'hui. Les troupes ne sont pas payées
+depuis le 1er novembre. Les officiers, comme les soldats, sont dans le
+plus extrême besoin et souffrent beaucoup. Trois mille francs, que nous
+avons donnés avec beaucoup d'efforts à chaque bataillon, servent à peine
+à assurer la subsistance du moment. Sa Majesté jugera sans doute que des
+secours considérables nous sont nécessaires cette année; mais, comme ses
+intérêts et sa volonté sont la règle de toutes mes actions, elle aura
+lieu de reconnaître, j'espère, que je ne néglige aucune occasion de les
+rendre moins nécessaires chaque jour. Si l'intendant général veut y
+concourir avec zèle et plus d'activité, j'espère que nous approcherons
+au moins du terme indiqué par l'Empereur. Mais il faut le temps
+indispensable à tout changement, et particulièrement dans les
+circonstances difficiles où nous sommes.
+
+«Je n'ajouterai plus qu'un mot, c'est que, les caisses des régiments
+frontières ayant été emportées par les colonels au moment de la remise
+du pays, ce ne sera qu'après la récolte que les régiments toucheront la
+plus grande partie des revenus qui forment leur dotation; que, jusqu'à
+cette époque, il faut que la solde mensuelle soit faite aux officiers,
+sous-officiers, prêtres, employés, etc., etc., par la caisse générale
+des provinces illyriennes, et qu'il serait extrêmement fâcheux que,
+dans les premiers mois qu'ils servent Sa Majesté, et au moment où doit
+se former l'opinion de leur bien-être à venir, ils éprouvassent du
+retard dans leur payement. Leur sort dans les six premiers mois influera
+beaucoup sur la conduite de toute leur vie.»
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE.
+
+ «3 mai 1810.
+
+«Monsieur le duc, j'ai eu l'honneur de rendre compte à Votre Excellence
+des négociations entamées par Surulu-Pacha avec les capitaines rebelles
+nos voisins; que le capitaine Vakup avait restitué le terrain envahi et
+s'était engagé à ne jamais troubler la frontière; que le capitaine de
+Bihacz tergiversait, ainsi que Hassan-Aga de Pekey, les deux principaux
+rebelles.
+
+«Le 27 avril, il arriva un nouveau firman du Grand Seigneur, et de
+nouveaux ordres du vizir de Bosnie, qui furent lus à Roustan-Bey,
+capitaine de Bihacz, qui promit de s'y soumettre et de signer le
+lendemain les mêmes engagements que le capitaine de Vakup. Le pacha fit
+des dispositions pour se rendre à Kruppa, où il espérait amener
+Hassan-Aga au même point. Le lendemain, 28, Roustan-Bey changea d'avis,
+refusa toute espèce d'arrangement, et partit pour se rendre chez lui. Le
+pacha, voyant qu'il avait affaire à des gens sans parole et sans foi, et
+les troupes qui lui avaient été promises n'étant pas arrivées, et
+n'ayant qu'une simple escorte trop faible pour pouvoir soumettre
+Roustan-Bey, est parti pour Traunik, en me faisant prévenir qu'il ne
+pouvait plus rien et qu'il s'en remettait à Dieu.
+
+«Le 29, Roustan-Bey surprit un de nos postes du régiment d'Ottochatz, et
+brûla le village de Neblue. Les rapports d'hier m'annoncent qu'il marche
+contre le capitaine de Vakup, pour le forcer à rentrer dans sa ligne; le
+capitaine de Vakup, qui ne veut pas manquer à ses engagements, et qui
+est peu en état de lui résister, m'en fait prévenir, afin que je mette à
+l'abri les terres du régiment de Licca et que je lui donne à lui-même
+des secours qui vont lui devenir extrêmement nécessaires.
+
+«Telle est la situation actuelle des choses.
+
+«Il y a trois partis à prendre dans cette circonstance: ou rester en
+position comme j'y suis, ou retenir les troupes françaises et abandonner
+les Croates à eux-mêmes, ou en imposer aux rebelles par un exemple.
+
+«Premièrement, je ne puis rester dans la situation où je me trouve, car
+les troupes, accumulées, souffrent, et cette situation exige des frais.
+D'ailleurs, l'intendant général, ne faisant rien pour accroître nos
+revenus, quelque chose que nous ayons arrêté ensemble et quelque
+instantes que soient mes sollicitations pour leur exécution, il devient
+très-urgent de renvoyer deux régiments en Frioul. Ainsi il faut donc
+penser à évacuer promptement la Croatie; mais faut-il le faire sans
+avoir d'autres garanties de la tranquillité publique? Je ne le pense
+pas.
+
+«Si presque en présence de l'armée française les Turcs viennent brûler
+les villages, ils le feront avec bien plus de confiance lorsqu'ils
+n'auront à combattre que les Croates armés en petit nombre, qui ont une
+étendue de pays de quarante lieues à défendre, et dont la frontière est
+tellement déchiquetée par les invasions des Turcs, qu'il faudrait le
+double de monde de ce qu'elle exige ordinairement pour être tenue avec
+la même sûreté.
+
+«Mais quel serait le résultat infaillible de ce parti? D'un côté, les
+rebelles ne mettraient plus de bornes à leur insolence et à leurs
+prétentions; les capitanats de Vakup et d'Ostrerezza seraient dévastés
+pour avoir été obéissants envers le Grand Seigneur et s'être conduits
+en bons voisins envers nous, et forcés probablement à se réunir à eux
+pour renouveler l'invasion du régiment de Licca. Tous les vagabonds et
+les bandits de la Bosnie, certains de l'impunité, viendraient se réunir
+à Roustan-Bey pour accroître ses forces, et les autres capitaines des
+confins, qui, jusqu'ici, ont été fidèles, auraient peut-être bien de la
+peine à résister aux efforts de leurs populations, qui seraient jalouses
+des avantages des autres, attendu que cette guerre est une guerre de
+propriété, et qui a pour but de procurer des champs à cultiver.
+
+«De l'autre côté, les Croates, qui sont si satisfaits, qui attendent
+toutes sortes de biens du nouvel ordre de choses, qui sont si fiers
+d'appartenir à l'Empereur, qui ont de si bonnes dispositions à l'aimer
+et à se dévouer à son service, n'auraient plus aucune espèce de
+confiance en nous ni dans la sollicitude du gouvernement pour eux, et
+plus de vingt-cinq mille individus, qui sont sans asile, qui n'ont pas
+un pouce de terre pour pourvoir à leur subsistance, seraient forcés
+d'émigrer et de passer en Autriche.
+
+«Je le demande à Votre Excellence, quelle perte! quelle désorganisation
+du pays! quel effet funeste dans l'opinion! et tout cela pour avoir
+encore une guerre interminable, et qui nous forcerait à revenir ici dans
+un mois.
+
+«Si, au contraire, j'en impose aux rebelles immédiatement en déployant
+mes forces, qui sont toutes rassemblées, tout rentre dans l'ordre, et il
+est rétabli pour toujours. Le capitaine de Vakup est préservé et nous
+reste attaché; la population des autres capitanats, qui pourrait avoir
+envie de remuer, malgré le capitaine, rendra grâce à la sagesse de leurs
+chefs, qui, jusqu'ici, les ont maintenus en amitié avec nous.
+
+«Je fais rétablir en peu de jours les redoutes et les retranchements qui
+défendent toute la frontière, et qui permettent aux Croates de la garder
+avec peu de monde.
+
+«Et quel inconvénient peut avoir ce parti? Cette affaire est étrangère
+au Grand Seigneur, puisqu'il a donné deux firmans pour rétablir la paix
+de la frontière et nous rendre le terrain usurpé.
+
+«Cette affaire n'est pas celle du vizir, car il n'a cessé de donner des
+ordres, des exhortations, et de faire des menaces. Enfin, elle n'est pas
+celle de la province; car je sais, à n'en pouvoir douter, que toute la
+Bosnie s'est constamment prononcée contre cette usurpation, et que, en
+dernier lieu, les cinquante principaux personnages de cette province
+venus en députation ont mis tout en usage pour nous faire rendre
+justice.
+
+«C'est donc une affaire qui regarde deux misérables insensés, et
+quelques brigands qui se croient invincibles, parce qu'il y a un an ils
+ont massacré des vieillards et des enfants.
+
+«Je pense donc, monsieur le duc, qu'il n'y a pas à balancer, et que je
+dois rétablir l'ordre par la force; et, quoique cette disposition soit
+contraire au texte de mes instructions, cette circonstance me paraît
+être une de celles où, vu l'éloignement, un général investi de la
+confiance de son souverain ne doit pas craindre d'engager sa
+responsabilité. En conséquence, je vais me porter avec tous mes moyens
+réunis devant le régiment d'Ottochatz, faire rétablir les redoutes,
+corps de garde retranchés, et la ligne des postes, qui doivent mettre à
+l'abri ce régiment, et, s'il le faut, brûler quelques villages pour
+obtenir de Roustan-Bey la promesse qu'il ne troublera plus la frontière.
+Mes forces sont tellement considérables, que non-seulement il ne peut
+pas y avoir de résistance, mais à peine l'apparence d'un combat.
+
+«Je suis disposé à croire que, lorsqu'il me verra bien décidé à user de
+rigueur envers lui, il me dispensera de le faire en me donnant toutes
+les garanties que je pourrai désirer, et qu'il fera évacuer Czettin.
+S'il n'en avait pas la puissance, après avoir rétabli les postes
+retranchés sur cette position de la frontière, j'en serais quitte pour
+bloquer ce fort, qui, après peu de jours, se rendra, faute de
+subsistance.
+
+«Enfin, il est évident que l'intention de l'Empereur est que je me
+défende, et que je prévienne de nouveaux envahissements. Or le moyen que
+je vais prendre est le seul qui puisse conserver au régiment de Licca le
+pays dans la possession duquel il est rentré, et terminer une petite
+guerre sur tout le développement de notre frontière, qui, en continuant
+davantage, prendrait chaque jour plus de consistance.»
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE.
+
+ «Zleim, 9 mai 1810.
+
+«Monsieur le duc, j'ai eu l'honneur de vous rendre compte des motifs qui
+m'ont déterminé à employer les moyens de rigueur pour forcer les Turcs à
+restituer le territoire envahi.
+
+«J'ai voulu auparavant tenter encore auprès du capitaine de Bihacz des
+moyens de conciliation, mais tous mes efforts ont été sans succès. Le 5,
+il attaqua mes postes. Il y eut de part et d'autre un homme de tué et
+quelques blessés. Voulant mettre un terme à tant d'extravagance, j'ai
+marché sur lui le 6.--Comme plusieurs assez grands villages dépendent de
+lui, il avait réuni environ douze cents hommes d'infanterie, huit cents
+cavaliers, et huit pièces de canon.
+
+«Nous avons dispersé cette foule en un moment, tué cinquante hommes, et
+pris ses huit pièces. Je n'ai eu qu'un seul homme tué, et neuf blessés.
+Le village d'Isachich, qui était un des principaux repaires de ces
+brigands, a été incendié, ainsi que le village de Glokot, qui
+appartenait à un des hommes les plus influents du parti du capitaine de
+Bihacz.
+
+«Cet acte de sévérité a produit l'effet que j'en attendais, et a répandu
+une grande terreur. Je me suis porté ensuite sur la ville de Bihacz, qui
+est fortifiée, et, après avoir placé devant cette ville quatre obusiers
+et quatre mortiers, j'ai écrit, non au capitaine, mais _aux capitaines_
+principaux, tous de cette ville, pour leur demander s'ils ne voulaient
+pas enfin renoncer aux droits qu'ils s'étaient arrogés d'insulter notre
+territoire, et de piller les Croates. Ils se sont rendus devant moi pour
+m'exprimer les regrets du passé, et promettre de ne jamais donner aucun
+sujet de plainte. Ils ont signé cette promesse en renonçant, s'ils y
+manquaient, à leur place, au payement de leurs émoluments, et ils ont
+imploré ma clémence. J'envoie cette promesse au pacha, qui est un tuteur
+fort important. Cette leçon, et la garantie qu'ils m'ont donnée, me
+paraissent suffisantes pour assurer la tranquillité. Je me suis retiré,
+et je crois pouvoir assurer Votre Excellence que de longtemps la
+tranquillité de cette partie de la frontière ne sera troublée par les
+habitants.
+
+«Les régiments d'Ottochatz et d'Ogulim ont recouvré toutes les terres
+qu'ils avaient perdues. Des quatre régiments qui avaient été envahis, il
+ne reste plus que le territoire de Czettin, qui fait partie du régiment
+de Zleim. Hassan-Aga de Pekey, qui le commande, n'était pas sous les
+ordres du capitaine de Bihacz. Ce qui le regarde n'est pas encore
+terminé, mais je suppose qu'il est dans une grande terreur. Je me
+rendrai chez lui, afin de le forcer également à la restitution.
+
+«Une chose qui m'a prouvé que je ne m'étais pas trompé sur l'esprit de
+la province, c'est qu'il n'est pas venu au secours du capitaine de
+Bihacz un seul homme étranger à son territoire. Ainsi le vizir sera
+content de la punition infligée à ceux qui ont méprisé ses ordres. Les
+grands de la Bosnie le seront également, parce qu'ils ont vu leurs
+conseils méprisés, et les capitaines voisins se loueront beaucoup de
+n'avoir pas trempé dans tous ces brigandages. Enfin, je ne puis exprimer
+le bonheur des Croates.
+
+«Je saisis cette circonstance pour répéter à Votre Excellence combien je
+suis satisfait de l'esprit qui règne parmi les Croates. Je puis vous
+assurer que personne n'y pense plus à l'Autriche, et que les Croates
+éprouvent un juste sentiment d'orgueil d'appartenir à Sa Majesté.
+
+«Je ne doute pas qu'avec quelques mois de soins je ne parvienne à en
+faire des troupes meilleures que toutes celles qui ne sont pas
+françaises. Plus je les vois, plus je m'en convaincs, et plus je suis
+persuadé que cette armée croate est ce que les provinces illyriennes
+renferment de plus précieux.»
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE.
+
+ «Carlstadt, 12 mai 1810.
+
+«Monsieur le duc, j'ai l'honneur de rendre compte à Votre Excellence du
+succès des moyens de rigueur employés envers les habitants du capitanat
+de Bihacz, et du rétablissement de la tranquillité sur les frontières
+des régiments d'Ottochatz et d'Ogulim. Il restait à la rétablir de même
+sur la frontière du régiment de Zleim et à reprendre le fort de Czettin,
+qu'Hassan-Aga de Pekey et ses gens avaient annoncé vouloir défendre
+jusqu'à la dernière extrémité.
+
+«J'ai marché sur Czettin le 9, après m'avoir fait précéder de lettres
+convenables dans les différents territoires qui avaient fait alliance
+entre eux, et qui se composaient d'Ostrokaz, Sturlitz, Radruch, etc.
+J'ai bivaqué le 9 à une lieue de Czettin, et le 10 au matin, à l'instant
+où je me suis présenté devant cette place, je l'ai trouvée évacuée.
+L'utile exemple d'Isachich et de Glokot a répandu une telle terreur
+parmi les Turcs, qu'ils ont subitement abandonné la place, la laissant
+pourvue de son artillerie et de vivres pour un long siége. C'est le même
+fort qui, il y a vingt et un ans, défendu par sept cents hommes, a
+arrêté l'armée autrichienne de vingt-cinq mille hommes, commandée par le
+général Devintz, pendant trente-sept jours. La tranquillité est ainsi
+complétement assurée, et le régiment de Zleim a recouvré leur
+territoire. Je puis affirmer à Votre Excellence que ces Turcs, qui, sur
+cette frontière, ont le surnom de méchants, et qui, grâce à l'extrême
+faiblesse du gouvernement autrichien, étaient en possession de se livrer
+à tous les excès, ne seront de longtemps tentés de les renouveler.
+
+«En conséquence, je mets en route dès aujourd'hui les 5e et 81e
+régiments pour Udine, afin de soulager la caisse des provinces
+illyriennes. Je me rends moi-même à Laybach pour voir, avec M. d'Auchy,
+à prendre les mesures nécessaires pour faire face aux besoins du
+service. Pendant l'été, et lorsque j'aurai atteint ce but, je reviendrai
+en Croatie pour visiter sur les lieux chaque consigne des régiments
+croates, et pouvoir, avec connaissance de cause, ordonner tout ce que le
+bien du service de Sa Majesté et l'intérêt des régiments croates
+commandera.
+
+«Les événements qui viennent de se passer ont donné occasion à huit
+cents individus grecs de se rendre sur notre territoire avec leurs
+bestiaux, demandant des terres et leur incorporation dans les régiments.
+J'ai pris des dispositions pour assurer leur établissement.
+
+«J'ai aussi donné l'ordre que tous les habitants qui avaient été
+expropriés par l'invasion des Turcs, dont les maisons ont été
+incendiées, et qui étaient épars sur les territoires, fussent réunis en
+divers camps de quatre à cinq cents âmes, où l'on réunira les matériaux
+nécessaires pour construire des villages qui offriront, lorsque les
+bataillons de campagne seront absents du pays, les moyens à la
+population de se défendre contre les Turcs.
+
+«Cette opération pourra être faite l'an prochain, et, pour qu'elle ne
+soit en rien à charge aux habitants, on fera dans le courant de l'année,
+pour être exécuté l'an prochain, le projet des échanges nécessaires des
+parties de terres pour que les habitants de chaque village soient au
+centre de leurs propriétés.»
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT AU DUC DE FELTRE.
+
+ «Laybach, 15 mai 1810.
+
+«Monsieur le duc, je viens de recevoir la lettre que vous m'avez fait
+l'honneur de m'écrire le 5 mai, et qui renferme une copie d'une lettre
+de Son Excellence le ministre des relations extérieures, relative aux
+réclamations de l'ambassadeur d'Autriche sur une notification faite au
+commandant du cordon autrichien, portant qu'on allait raser les maisons
+des sujets de la Croatie autrichienne, sur la rive droite de la Save,
+et qu'on ne souffrirait pas que, sous quelque motif que ce fût, ils
+vinssent avec leurs bestiaux sur le territoire illyrien.
+
+«Je vais avoir l'honneur de rendre compte à Votre Excellence de cet
+objet.
+
+«D'abord il n'a été fait aucune notification qui annonce qu'on va faire
+raser les maisons des sujets autrichiens sur la rive droite de la Save.
+Il est possible que quelque officier croate illyrien, dont plusieurs
+portent déjà plus de haine aux Autrichiens que nous ne l'avons jamais
+fait, se soient permis, dans quelque discussion, des menaces; mais, si
+elles ont été faites, ce sont des bruits populaires, qui n'auraient pas
+dû prendre crédit auprès des autorités autrichiennes, ou tout au moins
+sur lesquels on n'aurait dû réclamer qu'en désignant les coupables pour
+les faire punir. Si nous voulions écouter les bruits d'agression et les
+menaces faites à nos Croates, nous aurions bien d'autres plaintes à
+former.
+
+«Il y a deux circonstances qui peuvent cependant avoir causé les
+réclamations de l'ambassadeur d'Autriche; mais je pense que ces deux
+circonstances ont été mal présentées, et que nous n'avons rien fait que
+nous ne dussions faire. Les voici:
+
+«Le 2e régiment banat, qui appartient à..., avait sa douzième compagnie
+sur la rive gauche de la Save, et, par conséquent, cette compagnie se
+trouve séparée de son régiment, et appartient aujourd'hui à l'empereur
+d'Autriche. Cette compagnie a eu la prétention de couper, pour sa
+consommation, du bois dans les forêts du 2e régiment banat, comme ayant
+fait partie de ce régiment, chose qui est évidemment inadmissible,
+puisque les dotations des régiments ne sont qu'un revenu public, et les
+domaines qui en font partie des propriétés particulières dont la
+possession a été cédée avec la souveraineté à l'Empereur.
+
+«La compagnie de la rive gauche est venue en armes pour couper du bois;
+il a fallu réunir des troupes et employer la menace de la force pour la
+contraindre à se retirer. Je ne pense pas que la légitimité de ce qui a
+été fait de notre côté puisse être révoquée en doute. Voici l'autre
+événement:
+
+«Lors de la prise de possession des régiments, plusieurs officiers
+autrichiens, des généraux, et, entre autres, le général Knedevich,
+employèrent toutes sortes de moyens pour alarmer les Croates militaires
+sur leur sort futur, les séduire et les décider à quitter le pays. Un
+certain nombre de Croates du 2e régiment banat, le plus voisin de
+l'Autriche, fut entraîné par cette suggestion et passa la Save. Depuis
+ils ont réclamé la jouissance et la disposition de leur propriété aux
+termes du traité de paix; mais je ne pense pas qu'ils soient compris
+dans les dispositions qu'il renferme. En effet, le traité de paix a eu
+pour objet de conserver aux citoyens leurs droits, mais non de leur en
+donner de nouveaux. Le traité de paix n'a pas pu rendre propriétaires
+des gens qui ne l'étaient pas, au moins d'une manière absolue.
+
+«1° D'après les lois en vigueur dans la Croatie militaire, aucun
+individu croate ne possède; les familles seules collectivement sont
+propriétaires. Ainsi les individus isolés ne peuvent, dans aucun cas,
+rien réclamer: tout est en commun, administré par le chef de famille,
+les revenus annuels répartis également. Un individu échappé de la
+famille ne peut donc réclamer de propriété.
+
+«2° Un chef de famille ne peut vendre une partie de sa propriété qu'avec
+la permission de son colonel, et lorsque cette partie est surabondante à
+ses moyens de subsistance; mais, dans aucun cas, il ne peut vendre ni
+posséder terre qui est jugée nécessaire à l'entretien de la famille.
+
+«3° Enfin, lorsqu'une famille s'éteint, le bien retourne à l'Empereur,
+les familles croates ne possédant qu'au titre de service militaire
+qu'elles prêtent au souverain.
+
+«Il me paraît donc bien évident que les habitants de la Croatie
+militaire ne sont pas dans les catégories des autres citoyens, et qu'ils
+sont possesseurs de fiefs avec quelque modification, et que l'article du
+traité de paix, ne pouvant pas changer leur qualité, ne leur donne pas
+le droit d'emporter ce qu'ils possèdent; si le principe contraire était
+constaté, il n'y aurait pas de raison pour qu'il restât une seule
+famille dans les régiments, attendu que, l'empereur d'Autriche ayant
+beaucoup de terres à disposer dans les régiments frontières qui lui
+restent, les habitants qui voudraient aller s'y établir auraient le
+double avantage d'une existence semblable à celle qu'ils quitteraient,
+et d'emporter les capitaux qui seraient le produit de la vente de leurs
+biens qu'ils auraient laissés; en conséquence, j'ai refusé de permettre
+à des émigrés des régiments banats de jouir des terres qu'ils ont
+abandonnées. J'ai considéré celles-ci comme acquises au gouvernement et
+destinées à former de nouveaux établissements. Cet objet me paraît d'une
+si haute importance, et ce que j'ai ordonné me paraît si conforme aux
+règles de la justice et aux droits positifs de l'Empereur, qu'avant de
+changer les dispositions que j'ai prises je prie Votre Excellence de
+mettre mes observations sous les yeux de Sa Majesté et de me faire
+connaître sa volonté.
+
+«Quant à la Croatie civile, il n'y a eu aucune espèce de mesure prise
+pour contrarier les habitants, qui sont sur la rive gauche, dans la
+jouissance de leurs biens. Ils disposent des cultures à leur gré et
+emportent les productions sans que l'autorité y mette aucun obstacle.
+
+«La réclamation ci-dessus me semble être le résultat du mauvais esprit
+qui a longtemps animé les autorités autrichiennes de la rive gauche. Il
+y a eu de fréquentes discussions et de mauvais procédés de leur part.
+Les Autrichiens ont arrêté nos barques, et les mesures prises ont forcé
+les autorités de la rive droite à user de représailles. À mon arrivée à
+Carlstadt, il y a un mois, j'envoyai un officier au général Hiller pour
+lui représenter combien un tel état de choses était affligeant et
+combien il était désirable qu'il cessât; que, de mon côté, j'aimais
+mieux être accusé de pousser trop loin l'esprit de modération que de
+contribuer à présenter un contraste aussi frappant avec l'intime
+harmonie qui existait entre nos souverains, et que j'avais donné l'ordre
+de relâcher les bâtiments arrêtés, et prescrit aux autorités françaises
+de ne laisser échapper aucune occasion de prouver aux autorités
+autrichiennes l'intention de vivre en bons voisins.
+
+«Ce procédé semble avoir été apprécié par le général Hiller; car la paix
+la plus parfaite règne maintenant sur la frontière. Cet état de choses
+est depuis longtemps connu à Vienne. Votre Excellence en aura
+l'assurance par l'extrait ci-joint de la lettre que j'ai reçue de M.
+Otto.
+
+«J'ose donc espérer que la conduite que j'ai tenue dans ces différentes
+circonstances recevra l'approbation de Sa Majesté.
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT AU MINISTRE
+DU TRÉSOR PUBLIC.
+
+ «Laybach, 17 mai 1810.
+
+«Monsieur le comte, Votre Excellence a déjà été entretenue plusieurs
+fois par M. l'intendant général de la réclamation de l'armée d'Illyrie
+sur le taux auquel elle a reçu les bancozettel et à compte de ce qui lui
+était dû par la grande armée sur les mois de novembre et de décembre
+1809. M. l'intendant général m'a fait part que vous lui aviez répondu
+que l'Empereur ne voulait pas que les bancozettel fussent donnés au taux
+des arrêtés qu'il avait pris pour l'expulsion des papiers; mais le taux
+_du franc_ pour un florin ici est chose tellement injuste, que je crois
+de mon devoir d'en entretenir de nouveau Votre Excellence.
+
+«En effet, nous sommes dans une catégorie différente de la grande armée,
+attendu que le papier a été beaucoup plus bas ici et beaucoup plus
+longtemps qu'en Allemagne; il a été déprécié ici par la publication d'un
+ordre légal, qui a sur-le-champ fixé dans le commerce et chez les
+marchands le taux auquel on devait le recevoir, et comment un officier
+ou un soldat aurait-il pu forcer un habitant à prendre pour un franc le
+même florin que l'autorité publique ne voulait recevoir, par ordre
+patent, dans les coffres de l'État que pour onze, dix et même neuf sous.
+
+«En Allemagne, une semblable dépréciation n'a pas eu lieu, et la
+fixation du franc pour un florin était une raison de crédit. Enfin,
+lorsque les troupes françaises en Allemagne éprouvaient une perte sur le
+papier beaucoup moindre que la nôtre, elles étaient nourries chez
+l'habitant et jouissaient de toutes les faveurs qui résultent du séjour
+en pays conquis. Ici, la paix étant faite, elles ne recevaient aucun
+secours du pays et étaient traitées comme elles l'auraient été en
+France.
+
+«L'extrême misère dans laquelle s'est trouvée l'armée a forcé les corps
+et quelques individus à toucher du papier par _à bon compte_ et en
+valeur nominale et sans taux déterminé.
+
+«Si la décision de Sa Majesté reçoit son extension dans toute sa
+rigueur, plusieurs corps sont ruinés pour longtemps, d'autres sont
+endettés, et cela parce que l'administration a fait une chose illégale
+en autorisant des payements dans une forme qui ne devait pas être
+consacrée, et qui, s'ils n'avaient pas en lieu, devraient être faits
+aujourd'hui en argent.
+
+«Je vous demande, monsieur le comte, d'être encore auprès de Sa Majesté
+notre avocat, notre défenseur, et d'obtenir une fixation, sinon conforme
+aux arrêtés de M. d'Auchy, au moins une qui soit à une moins grande
+distance de la vérité. Enfin, si la chose était impossible, d'autoriser
+que les _à bon compte_ reçus soient reversés dans le Trésor public. Par
+ce moyen, le Trésor des provinces illyriennes, qui recevrait cependant
+ce papier à un taux très-supérieur à la valeur réelle qu'il avait
+lorsqu'il l'a donné, partagerait ainsi avec les officiers et les corps
+la perte qui, aujourd'hui, n'est supportée que par ces derniers.»
+
+
+LE MINISTRE DE LA GUERRE AU MARÉCHAL MARMONT
+
+ «Paris, 18 mai 1810.
+
+«Monsieur le maréchal, par ma lettre du 10 du courant, je vous ai fait
+connaître que j'avais fait passer à l'Empereur une copie de celle que
+Votre Excellence m'avait écrite le 3.
+
+«Cette lettre portait que Surulu-Pacha, ayant renoncé à obtenir, par des
+voies amiables, l'entière restitution des terrains usurpés sur les
+Croates par des sujets de la Porte, et qu'un des capitaines turcs de la
+frontière ayant brûlé le village croate de Nebluee, Votre Excellence
+croyait devoir prendre le parti de se porter avec tous ses moyens devant
+la ligne du régiment d'Ottochatz, afin de la couvrir et d'être en mesure
+d'incendier quelques villages, s'il le fallait, pour amener Rustan-Bey,
+capitaine de Bihacz, à ne plus inquiéter cette frontière.
+
+«Sa Majesté voit avec peine, monsieur le maréchal, que des troupes
+françaises soient engagées contre les Turcs, et elle veut que l'on
+n'emploie contre eux que les Croates; ceux-ci doivent suffire. Les
+hostilités partielles qui ont eu lieu de peuple à peuple n'étant
+d'ailleurs qu'une chose ordinaire, il ne faut point que votre corps
+d'armée y intervienne et que le sang français coule mal à propos. Votre
+Excellence peut mettre parmi les Croates quelques officiers français et
+de l'artillerie; mais elle doit s'en tenir là et ne point y mêler de son
+infanterie.»
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE.
+
+ «Laybach, 20 juin 1810
+
+«J'ai trouvé à mon arrivée ici des jeux établis par autorité supérieure,
+et par ordre écrit, à Trieste, à Laybach, à Gorizia et Fiume. Peu après,
+je reconnus le mauvais effet de ces jeux, et je les défendis à Laybach,
+à Gorizia et à Fiume, et cette défense a été suivie ponctuellement.
+J'avais pensé qu'ils pouvaient rester sans inconvénient à Trieste, comme
+dans les grandes villes maritimes de France et d'Italie, qui rassemblent
+toujours un grand nombre d'aventuriers; mais, dès que l'intention de Sa
+Majesté est qu'ils cessent, l'ordre de le faire va être donné
+immédiatement.
+
+«Un régiment français a commis quelques désordres en Croatie, dit-on.
+Celui qui a fait le rapport a pris cette nouvelle sans doute dans
+l'ordre du jour de l'armée qui l'a publiée; mais il aurait dû en même
+temps rendre compte de la punition, car le même acte la consacre. Votre
+Excellence trouvera ci-joint cet ordre du jour, en date du 15 mai, qui
+ordonne l'évaluation dès pertes et leur payement au compte du 23e
+régiment. Au surplus, ces pertes, d'après les états présentés par les
+chefs de famille, et sur lesquels assurément rien n'est oublié, montent
+à cinq cent quatre-vingt-six florins, et, comme la discipline des
+troupes que je commande est un de mes premiers soins, et qu'elles ont à
+juste titre laissé partout une belle réputation à cet égard, il est
+probable que ce dernier désordre n'aurait pas eu lieu si ce régiment
+n'eût pas été sans solde depuis le commencement de l'année et s'il ne
+lui eût pas été dû alors plus de cent quatre-vingt mille francs pour
+1810, malgré mes plaintes continuelles à M. d'Auchy, qui pendant cinq
+mois n'a pas envoyé un sol aux troupes en Dalmatie, tandis qu'il
+gorgeait d'argent ceux des fournisseurs qui lui faisaient la cour et par
+de grands titres flattaient sa vanité.
+
+«Votre lettre, monsieur le duc, annonce des plaintes pour d'autres
+exactions. Je désirerais les connaître, afin de pouvoir y répondre.
+
+«Tel est l'exposé sincère des faits. Sa Majesté pourra juger si ceux qui
+portent ces accusations près d'elle ont plus en vue le bien de son
+service que de me faire perdre ses bonnes grâces; elle pourra juger avec
+quelle perfidie on a exagéré des torts qui étaient déjà réprimés, et
+combien sont mensongères les conséquences qu'on en tire, puisque la
+malveillance n'a pu découvrir aucun fait impuni. Elle pourra juger enfin
+si j'ai fait ce que j'ai pu pour son service lorsqu'elle saura que le
+peu de bien qui a été fait ici m'appartient ou par moi-même ou par mes
+poursuites incessantes auprès de l'intendant général pour l'obtenir
+lorsque son concours était nécessaire pour atteindre ce but; que c'est
+moi qui ai rédigé plus des trois quarts des arrêtés qui consacrent ces
+dispositions; que les routes, qui étaient infestées de plusieurs
+centaines de brigands, commencent à être sûres, quoique je n'aie pas de
+gendarmerie, et qu'elles le seront, dans peu, plus qu'à aucune époque
+elles ne l'ont été; que j ai fait former partout de bons hôpitaux, de
+bons établissements pour les troupes, où elles sont aussi bien que dans
+les meilleures villes de France; que les dispositions que j'ai prises
+pour l'assiette des logements dans toute l'Illyrie, en soulageant les
+habitants, leur assurent le payement de ce qui leur est dû; lorsqu'elle
+se rappellera que j'ai fait rentrer vingt-cinq mille habitants dans la
+jouissance des biens dont ils avaient été expulsés, et assurer pour
+toujours le repos de la frontière; que je suis parvenu, par mes soins,
+à animer du meilleur esprit les Croates militaires, malgré les intrigues
+des Autrichiens; que j'ai fait garnir toute la côte d'Istrie de
+batteries, organisé sur cette côte deux mille hommes de gardes
+nationales habillés, qui rivalisent de zèle et d'instruction avec les
+troupes de ligne, et les rendront bientôt superflues dans cette partie;
+que pareil établissement est commencé en Dalmatie, à Raguse et à
+Cattaro, et sera couronné des mêmes succès aussitôt que j'aurai des
+armes à leur donner, etc.
+
+«Quoique je ne me dissimule pas combien il reste à faire, je pourrais
+cependant encore ajouter le détail de beaucoup de choses utiles faites
+ou commencées; mais je craindrais de fatiguer Votre Excellence. Cet
+exposé fera d'ailleurs partie du rapport général que je vous dois.
+
+«Je me bornerai donc à vous assurer que je n'ai négligé aucuns moyens
+pour faire aimer le gouvernement de l'Empereur, ce que je regarde comme
+mon premier devoir; que jamais habitant n'a demandé une chose juste, et
+qui fût en mon pouvoir, qu'il n'ait été satisfait sur-le-champ; et, si
+je n'ai pas obtenu encore d'aussi grands résultats que je l'aurais
+désiré, c'est que les circonstances sont difficiles, que le bien vient
+lentement, et que je n'ai trouvé en M. d'Auchy qu'obstacle et
+difficulté, lorsque j'avais lieu de m'en promettre aide et secours; mais
+certes il n'y a que les passions les plus aveugles et les plus haineuses
+qui puissent présenter le tableau qui a été mis sous les yeux de Sa
+Majesté.
+
+«L'Empereur aura des serviteurs plus capables que moi; il n'en aura
+jamais qui soient plus fidèles, plus zélés, et qui aient des intentions
+plus pures; car je n'ai de passions que celle de mes devoirs envers lui
+et du bien public. Mais, j'ose le dire ici, l'aliment dont ce zèle a
+besoin, et dont il ne saurait se passer, c'est l'estime de Sa Majesté,
+l'idée qu'elle apprécie mes efforts, et que les insinuations
+calomnieuses que l'envie et la haine ont déjà si souvent dirigées contre
+moi sont sans effet près d'elle.»
+
+
+
+
+LIVRE QUATORZIÈME
+
+1810
+
+
+Sommaire.--Rétablissement du commerce de Trieste avec le
+Levant.--Bailliages du Tyrol.--Députation des provinces illyriennes au
+couronnement.--Emploi du temps.--Noblesse de la Carniole.--Le prince
+d'Auersberg.--Chasse à l'ours.--La Louisen-Strasse.--Le prince
+Dietrichstein.--Les tribunaux.--Relations avec l'Autriche.--Projet de
+fortification pour les provinces illyriennes.--Mines d'Idria.--Lac de
+Zirknitz.--Le duc de Raguse demande et obtient un congé.--Aurelio
+d'Amitia.--La reine de Naples.--Prétentions à une découverte
+scientifique.--Départ pour Paris.--Accouchement de
+l'impératrice.--Affaires d'Espagne.--Masséna.--Le général Foy.--Le duc
+de Raguse est nommé commandant de l'armée de Portugal.
+
+
+J'avais pensé de bonne heure à établir une branche importante de
+commerce entre Trieste et la Turquie, par la Croatie. Le blocus
+continental privait la France de coton, et les nouvelles manufactures
+pour la fabrication des étoffes de cette espèce souffraient beaucoup par
+la disette et le prix des matières premières. Les transports étant au
+plus bas prix en Turquie, on pouvait peut-être rivaliser avec les
+transports par mer. En effet, des transports effectués à travers des
+pays fertiles, mais incultes, qui fournissent sans frais la nourriture
+des bestiaux qui les traversent; le peu de valeur des chevaux de bât
+employés; la sobriété des sujets turcs et le bas prix de leur entretien,
+me firent supposer qu'avec des soins mon plan était exécutable. Il
+fallait d'abord commencer par assurer une protection spéciale aux
+caravanes. Les Turcs, dont c'était l'intérêt, s'en occupèrent et y
+parvinrent. De mon côté, je m'occupai de leur donner toute espèce de
+facilités et de sûreté en Illyrie. D'abord un grand lazaret avec
+d'immenses magasins; puis des transports de voitures à bon marché pour
+aller de Costanitza à Trieste, car on ne pouvait recevoir et laisser
+conduire cette multitude de chevaux de bât, qui n'auraient pas trouvé
+dans la route des terrains abandonnés où ils pussent paître, et encore
+moins payer leur consommation. Je fis faire tous les calculs, rédiger
+un mémoire circonstancié, et j'envoyai ces propositions à l'Empereur,
+qui les adopta avec empressement. Il restait à empêcher les cotons
+envoyés de Constantinople à Vienne par la mer Noire et le Danube,
+d'entrer en France par Strasbourg. Cette nécessité fut comprise: un
+droit de deux cents francs par quintal, mis à la douane de Strasbourg,
+remplit cet objet, et dès lors l'Illyrie fut la route naturelle des
+cotons qui venaient de Smyrne et étaient destinés pour la France.
+
+Ces transports très-longs exigeaient de grands capitaux, et, pour
+faciliter le crédit des négociants français, une ville d'entrepôt était
+nécessaire. Trieste se trouvait être naturellement cette place; elle fut
+déclarée telle, et reçut tous les priviléges qui en découlent. Je
+communiquai ces projets aux négociants de Trieste, dont l'existence se
+trouvait ainsi ranimée. Tout avait été si bien prévu pour l'exécution,
+et de si bonne heure, que, dès le mois de septembre 1810, les premières
+balles de coton arrivèrent à Trieste. Dans le cours de l'année 1811,
+soixante mille balles y furent emmagasinées; le nombre s'augmenta et
+arriva depuis jusqu'à deux cent mille par an. Ce transport et ce
+commerce ont été d'un puissant secours pour l'industrie française
+pendant ce temps de souffrances et de misère; ils ont été le salut et la
+fortune de Trieste et de tous les pays qu'ils traversaient; ils ont
+enfin diminué puissamment pour eux les calamités qu'entraînait après lui
+le système continental.
+
+Pendant la tournée dont je viens de rendre compte, je donnai l'ordre de
+prendre possession de deux bailliages du Tyrol, cédés par la Bavière
+aux provinces illyriennes, ceux de Liante et de Lillion. Cette réunion
+complétait ces provinces comme frontière militaire de cette partie de
+l'empire.
+
+À mon passage à Villach, une maison d'éducation de femmes, connue sous
+le nom de Congrégation des vierges, établissement reconnu utile et
+jouissant des faveurs de l'opinion publique, était dans une grande
+détresse: je m'en fis rendre compte; je pourvus à ses besoins et
+j'assurai sa conservation. Je rentrai enfin à Laybach, après une absence
+de plus de deux mois.
+
+J'ai oublié de rendre compte de l'envoi d'une députation des provinces
+illyriennes pour complimenter l'Empereur, hommage d'usage en pareille
+circonstance, mais qui avait alors un but particulier d'utilité, vu le
+grand éloignement de la France de ce pays, et la différence de ses
+moeurs. Un reflet de l'éclat du trône impérial et de Paris devait
+frapper les nouveaux sujets qui n'avaient qu'une idée confuse de notre
+grandeur. En conséquence, je multipliai beaucoup les députés. Chaque
+province eut son représentant, et chaque régiment croate fut considéré
+comme une province.
+
+Le colonel Slivarich, seul des colonels sortant du service d'Autriche,
+et auquel j'avais confié le commandement du 1er régiment, fut chargé de
+présider lui-même la députation militaire des six régiments.
+
+Je choisis pour chef de la députation M. Calafatti, dalmate fort
+considéré, homme d'esprit, auquel j'avais confié l'intendance de Trieste
+et de l'Istrie. Son mérite particulier et la situation de sa famille
+m'avaient fait déroger en sa faveur au principe, suivi toujours en cas
+pareil, de choisir les députés ailleurs que dans les employés du
+gouvernement.
+
+Ceux qui composaient cette députation étaient au comble de la joie et
+du bonheur. Calafatti surtout l'exprimait avec un enthousiasme difficile
+à peindre; il emmenait sa femme et sa fille, c'était le grand événement
+de sa vie et un triomphe auquel s'associait sa famille entière.
+L'infortuné! et que sommes-nous en présence de l'avenir! Combien nos
+voeux sont souvent indiscrets! Ce léger triomphe devait être la cause de
+la perte des siens et du malheur de sa vie.
+
+Il se trouva à la fête si tristement célèbre du prince de Schwarzenberg,
+ambassadeur d'Autriche, donnée à l'occasion du mariage de Marie-Louise;
+et sa femme et sa fille y périrent; lui-même, blessé grièvement, eut les
+pieds entièrement brûlés; et, après avoir passé plusieurs mois en danger
+de mort, il est resté estropié le reste de ses jours.
+
+Dans le nombre des députés, se trouvait un nommé Zanovich, que nous
+avions tiré des cachots de Venise, et trouvé sous les plombs à notre
+entrée dans cette ville. Lui et toute sa famille ont eu la plus
+singulière destinée; exemple marquant de l'influence de l'organisation
+sur les facultés: j'ai raconté ailleurs les circonstances
+extraordinaires qui la concernent.
+
+Pendant tout ce voyage, je n'avais pas perdu un moment de vue toutes les
+affaires d'administration. Chaque jour, une estafette m'apportait le
+travail courant sur lequel je prononçais. De retour à Laybach, je
+rentrai dans ma vie habituelle, à la fois vie d'affaires et de plaisirs,
+car je menais de front les uns et les autres avec une grande facilité.
+
+Ma manière d'exister était très-régulière, et j'employais bien mon
+temps; je ne me laissais pas absorber par des détails minutieux. On ne
+peut mener une grande besogne qu'en faisant travailler les autres, en
+employant des hommes capables, et en gardant pour soi le soin de donner
+la direction, de fixer les principes, et de juger l'ouvrage. En se
+bornant à ce rôle, le seul qui convienne à un grand pouvoir, on a le
+temps de réfléchir et de penser, la tête est toujours fraîche,
+c'est-à-dire en possession de toutes ses facultés. Tout aboutissait à
+moi; indépendamment des travaux extraordinaires tenant à l'organisation,
+j'avais à régler journellement ce qui tenait aux finances, à
+l'intérieur, aux douanes, à la justice, à la marine, qu'une commission
+dirigeait; à la guerre pour les troupes croates, à la guerre pour ce qui
+concernait l'armée française, etc. Eh bien, jamais je n'ai remis au
+lendemain à terminer ce que je devais faire le jour même; et chaque
+jour, avant trois heures, mon travail étant fini, toutes mes décisions
+prises, toutes mes signatures données, depuis ce moment jusqu'au soir je
+m'occupais de promenades, de chasses, de fêtes et de plaisirs de toute
+espèce.
+
+La province de Carniole est habitée par beaucoup de noblesse
+très-ancienne et très-fière. Je m'occupai à lui plaire; et, comme je la
+traitais avec distinction et qu'elle n'avait rien de plus à prétendre,
+elle fut bientôt à moi et satisfaite de son sort. Bref, aucun pays réuni
+à la France n'a montré plus promptement et plus constamment de bons
+sentiments pour nous, malgré l'affection héréditaire et si marquée que
+ses habitants portent, avec tant de raison, à la maison d'Autriche; et,
+je crois pouvoir le dire sans orgueil et avec vérité, la cause en est
+dans la justice, les égards et la fermeté avec lesquels ces peuples ont
+été traités.
+
+Plusieurs seigneurs autrichiens, entre autres le prince d'Auersberg,
+vinrent pour me recevoir dans leurs belles possessions, et celui-ci dans
+le duché de Gottsche. Nous y chassâmes l'ours: cet animal y est commun;
+nous en trouvâmes plusieurs, aucun ne fut tué. Je dirai, à la honte de
+plusieurs compagnons de chasse, entre autres d'un intendant français,
+que des ours passèrent près d'eux et qu'ils n'osèrent pas les tirer.
+Cette chasse a, en France, la réputation d'être dangereuse; là, elle
+n'inspire aucune crainte. Quand il a le moyen de fuir, l'ours ne cherche
+pas à attaquer le chasseur. Les sangliers sont très-rares dans ce pays,
+et leur chasse passe pour périlleuse; et en France, où elle est commune,
+personne n'a jamais eu l'idée d'y attacher aucun mérite: on redoute,
+dans chaque pays, ce que l'on ne connaît pas, et les craintes
+disparaissent quand on observe de plus près les objets qui les
+inspirent. Il en est de cela comme de beaucoup d'autres choses dans le
+monde:
+
+ Toujours bâtons flottants,
+ De loin c'est quelque chose, et de près ce n'est rien.
+
+Le prince Dietrichstein, un des plus grands seigneurs de l'Autriche,
+vint aussi à Laybach au nom de la compagnie de la route Louise
+(_Louisen-Strasse_), dont il était un des plus forts actionnaires. Cette
+route traverse la Croatie et va de Carlstadt à Fiume. D'une haute
+importance pour la Hongrie, elle sert à exporter ses produits. Ouvrage
+magnifique, elle a été un objet de patriotisme de la part de ses
+principaux actionnaires. Un décret impérial avait fait à cette société
+la concession d'un péage: il fallait faire reconnaître ce droit par le
+nouveau gouvernement, et le lui conserver; c'est ce que le prince
+Dietrichstein venait solliciter. Indépendamment de la justice de sa
+réclamation, il y avait un autre motif pour l'accueillir: les travaux
+n'étaient pas tout à fait achevés, et il y avait encore quelques
+capitaux à y dépenser. Je me fis rendre compte, avec un grand détail, de
+tout ce qui avait rapport à cette affaire, et, au bout de six semaines,
+elle fut éclaircie et entendue. Je confirmai la concession par un
+arrêté, et il y fut ajouté quelques dispositions qui parurent
+équitables. Tout fut fait en moins de deux mois. Si on veut comparer la
+marche des affaires chez nous avec celle qu'on suit à Vienne, nous en
+avons ici les moyens. On peut s'étonner qu'un pays puisse subsister avec
+la lenteur qui règle un grand nombre des actes de son administration. On
+se garantit sans doute ainsi des surprises et des erreurs, on s'épargne
+l'obligation de revenir sur des décisions prises; mais d'autres
+inconvénients plus grands et impossibles à développer ici en sont les
+conséquences nécessaires.
+
+En 1814, ce pays est revenu à l'Autriche. Les changements apportés à la
+concession primitive, relative à la route Louise, durent être l'objet
+d'un nouvel examen de la part de l'administration autrichienne. Eh bien,
+en 1819, je fus à Vienne, et je trouvai le prince Dietrichstein
+sollicitant cette affaire, dont on s'occupait depuis cinq ans, et qui,
+grâce aux renvois éternels d'une direction à l'autre, n'était pas encore
+terminée.
+
+Nous étions en discussions continuelles sur la frontière de la Save avec
+les autorités autrichiennes. Elles contrariaient fréquemment la
+navigation sous divers prétextes. Après mille réclamations et mille
+pourparlers, je ne trouvai d'autre moyen que la voie des représailles.
+Elle me réussit comme elle réussira toujours toutes les fois qu'on ne
+les exagère pas. Il y eut aussi des intérêts froissés par des
+possesseurs riverains opposés pour des pâturages; mais tout se termina
+enfin à l'amiable. J'envoyai mon chef d'état-major pour quelque temps à
+Agram auprès du général Hiller. Nous nous entendîmes avec lui, comme
+aussi avec l'évêque d'Agram, pour qu'il donnât à l'évêque de Laybach le
+pouvoir d'administrer la partie de son diocèse placée sur la rive droite
+de la Save.
+
+J'organisai une compagnie de réserve à Laybach, composée d'anciens
+officiers et d'anciens soldats autrichiens licenciés. Je proposai à
+l'Empereur de lever un régiment de trois bataillons, afin d'employer
+beaucoup d'officiers nés dans les provinces. Ils avaient quitté le
+service autrichien et en demandaient en France. Cette proposition ayant
+été accueillie, ce régiment, connu sous le nom de régiment d'Illyrie,
+fut très-promptement organisé et envoyé en Italie. Je reçus
+l'autorisation d'y placer un tiers d'officiers français, ce qui, avec
+les placements déjà exécutés dans les régiments croates, donna un grand
+avancement et un grand mouvement à mon corps d'armée.
+
+Deux choses produisaient un véritable état de souffrance dans ce pays:
+le manque d'argent, et le retard apporté dans l'organisation des
+tribunaux. Mais, malgré mes représentations, rien ne revenait de Paris.
+Je fus obligé de former provisoirement un tribunal à Carlstadt, composé
+de civils et de militaires, pour assurer le cours de la justice en
+Croatie. Quant à l'argent, comme les nouveaux impôts n'étaient
+productifs qu'en partie, et qu'on ne retirait pas les troupes, je fis
+sur les principales villes un emprunt de un million cinq cent mille
+francs, à la garantie desquels j'affectai des rentes foncières dont la
+province de Carniole était propriétaire. L'Empereur blâma cette mesure.
+Je lui demandai quel pouvoir il me supposait, quels moyens il
+m'attribuait, pour faire face à des besoins aussi positifs avec des
+moyens aussi faibles, et dont l'insuffisance lui avait été démontrée. Je
+lui prouvai, non pas sans humeur, que, si je n'eusse pas pris cette
+mesure, tout serait tombé en dissolution. J'eus gain de cause. La plus
+grande partie des troupes françaises eut l'ordre de passer en Italie;
+je les remplaçai, pour la garde des places de Raguse, Zara, Carlstadt,
+etc., par quatre bataillons croates mis en activité, et qui se
+relevaient à des époques fixes.
+
+Je disposai tout pour organiser avec le temps en Dalmatie deux régiments
+à l'instar des Croates. C'était la seule manière de civiliser cette
+province et d'en tirer parti. Tout le littoral était destiné à recruter
+la légion dalmate, et la marine devait rester sous une administration
+civile. L'intérieur, ce qu'on nomme la Morlachie, formerait le
+territoire des deux régiments; la garde nationale et la gendarmerie
+seraient chargées de la police du littoral, et, en attendant la
+formation des régiments, les Pandours, réorganisés, devaient être la
+force territoriale de ces cantons et former leur noyau. Les Pandours
+furent formés en dix compagnies; chaque compagnie avait son territoire,
+cinq officiers, et cent à deux cents hommes de la population lui étaient
+adjoints. Les dédoublements successifs auraient fourni les cadres
+nécessaires. En attendant, près de deux mille hommes étaient déjà
+ensemble et dans l'esprit de l'organisation que je méditais. Le temps
+n'a pas permis d'y apporter plus de développement.
+
+L'empereur d'Autriche m'en a parlé plusieurs fois, et je l'ai fort
+engagé à former des régiments dans son intérêt, comme dans celui de la
+province; mais la considération que les Dalmates étaient actuellement
+propriétaires, et avaient reçu les terres qu'ils possédaient sans
+condition, l'avait retenu jusqu'alors, à ce qu'il m'a dit. Celles des
+Croates leur avaient été, au contraire, données à titre spécial de
+services militaires. On voit quel poids a dans son esprit le droit de
+chacun de ses sujets, et quelle équité préside à ses décisions.
+
+Le lycée de Laybach était entre les mains d'hommes distingués et
+capables. Je ne négligeai aucun soin pour ajouter à renseignement qu'on
+y recevait. Je lui donnai un jardin botanique pour servir à
+l'instruction des élèves.
+
+Un évêché grec fut établi en Dalmatie. Les Dalmates de ce rite
+dépendaient de l'évêque de Monténégro, et je crus utile et politique de
+les soustraire ainsi à son influence. Le siége en fut placé dans un
+couvent situé au milieu de la Kerka, près de Sebenico. Un journal du
+gouvernement, traduit en quatre langues, fut publié, et j'établis une
+censure pour les livres. Cette mesure, commandée par les besoins de la
+société, était plus particulièrement en harmonie avec le mode du
+gouvernement d'alors et les moeurs de cette époque, et on a payé cher
+depuis la fantaisie d'y renoncer; mais ses instructions étaient de
+laisser à la publication des ouvrages la plus grande liberté possible,
+et je ne crois pas qu'elle ait été une seule fois dans le cas d'exercer
+son _veto_ et de faire sentir l'action de son pouvoir aux écrivains.
+
+J'eus soin aussi des officiers mutilés et des veuves des officiers morts
+au service d'Autriche pendant la dernière campagne. Je fis liquider
+leurs pensions sur le taux de la législation d'Autriche. L'Empereur
+devait prendre les charges du pays en l'acquérant, et récompenser
+loyalement des services rendus à l'État dont ce pays avait fait partie.
+Je fis faire aussi un travail sur les médailles de Joseph II et de
+Marie-Thérèse, données pour actions d'éclat à quelques soldats croates,
+et je sollicitai leur échange contre des croix de la Légion d'honneur.
+Il était politique de faire disparaître des distinctions autrichiennes,
+et équitable de rendre à de braves soldats un signe d'honneur mérité au
+prix de leur sang. Le courage qui se fait remarquer dans
+l'accomplissement du devoir doit être honoré, qu'il ait été employé ou
+non à notre profit, et le nouveau souverain s'honore lui-même et fait
+acte de haute justice en traitant avec faveur et bienveillance les
+anciens défenseurs du pays qu'il vient d'acquérir.
+
+Les provinces illyriennes avaient été épuisées par la guerre, et le
+bétail y était devenu fort rare. Le gouvernement autrichien accorda la
+libre sortie de douze mille boeufs de Hongrie, et aussi une sortie
+illimitée des grains: ces secours furent un grand soulagement.
+
+Depuis le mariage de Napoléon, je trouvais de meilleurs procédés dans
+les autorités autrichiennes, une facilité plus grande à s'entendre avec
+nous, et les rapports de la frontière étaient devenus aussi faciles que
+pacifiques. Ces autorités trouvèrent en moi les mêmes dispositions
+bienveillantes. Des billets faux, imités de ceux de la banque de Vienne,
+se répandirent tout à coup en Autriche; on reconnut qu'ils venaient
+d'Illyrie, et j'en reçus l'avis. La police se mit en campagne et
+découvrit l'atelier: les coupables reconnus furent punis suivant toute
+la rigueur des lois. Le gouvernement autrichien avait sollicité
+l'admission d'un commissaire pour être témoin de la procédure et
+assister au jugement; je le refusai comme contraire à notre dignité,
+mais la justice n'en fut faite qu'avec plus de sévérité.
+
+À cette époque, les mesures de rigueur redoublèrent contre les
+marchandises anglaises: on les brûla impitoyablement dans tous les lieux
+où l'on put en découvrir, et ces actes, tout rigoureux qu'ils étaient,
+ne présentaient pas au moins les circonstances d'iniquité si odieuses
+auxquelles la confiscation des marchandises coloniales avait donné lieu,
+ainsi que je l'ai remarqué précédemment.
+
+L'Empereur s'occupa de la sûreté des provinces illyriennes, et me
+demanda un projet de fortification. Par la réunion des bailliages du
+Tyrol, on a pu juger son intention: il voulait faire de ces provinces la
+frontière militaire complète de l'Italie contre l'Autriche. Tout me
+parut devoir se réduire à deux places, en outre de celles que j'ai
+indiquées en parlant de la défense du Frioul: l'une entre Tarvis et la
+Ponteba, à Malborghetto, et l'autre à Caporetto. Ces deux places
+auraient défendu et fermé les débouchés des montagnes dans la plaine du
+Frioul. Pour garder les bords de la Save, il aurait fallu une bonne
+place à Krainbourg; elle aurait fermé la vallée et gardé las deux
+débouchés qui viennent de Villach et de Klagenfurth, et une à Laybach
+pour appuyer une armée qui aurait défendu le passage de la Save. La
+place de Krainbourg, me paraissant plus importante, était celle que
+j'avais proposé de construire, sauf à s'en tenir seulement au château de
+Laybach et à établir au besoin un camp retranché sur les belles
+positions qui se lient à son assiette. Un fort occupant les défilés en
+avant d'Adelsberg aurait complété la défense de cette frontière: mais
+notre puissance a été si passagère, qu'à peine a-t-on eu le temps de
+concevoir et de préparer les projets.
+
+L'Empereur insistait pour fortifier Trieste. Le fort qui couvre la ville
+pouvait être armé sans grandes dépenses; mais l'idée d'envelopper la
+ville par un système de forts détachés m'a toujours paru une entreprise
+d'un succès douteux et exigeant des moyens supérieure au but qu'on
+voulait atteindre.
+
+J'allai visiter les mines de mercure d'Idria, dont la célébrité est fort
+grande. Découvertes en 1497 par un paysan, elles ont depuis été
+constamment exploitées. Une population de trois mille âmes environ est
+consacrée aux travaux. Ses produits sont annuellement de un million cinq
+cent mille francs de vif-argent, et le revenu net ne dépasse pas cinq
+cent mille francs. Le principal débouché pour le placement du mercure
+est l'Amérique, où on l'emploie dans l'exploitation des mines d'or. Le
+mercure ayant la propriété de s'amalgamer avec l'or et l'argent, ces
+métaux, dans leur gangue, sont réduits en poussière que l'on jette dans
+le mercure. Tout ce qui n'est pas or ou argent se sépare. Reste le
+mercure ainsi combiné à l'or et à l'argent. On place le tout dans des
+fours à réverbère; le mercure se volatilise; l'or et l'argent restent
+purs au fond du fourneau. Le mercure volatilisé est recueilli; et, sauf
+quelque perte, il sert de nouveau. Les Espagnols étaient autrefois en
+possession d'acheter la totalité des produits; mais leurs besoins ont
+beaucoup diminué par la découverte et l'exploitation des mines de
+mercure d'Almaden, en Andalousie, plus considérables que celles d'Idria.
+L'Empereur affecta le produit des mines d'Idria à l'ordre des
+Trois-Toisons d'Or, qui a existé seulement en projet.
+
+L'administration de ces mines, mal conduite, était fort chère, comme il
+arrive toujours chez nous en pareil cas. Je réclamai qu'elle fût
+abandonnée à l'administration des provinces, sauf à livrer, chaque
+année, une quantité de mercure déterminée. Nous aurions ainsi développé
+leur exploitation, et le trésor de l'Illyrie y aurait trouvé un puissant
+secours, après avoir satisfait à la délégation faite sur lui en faveur
+de l'ordre des Trois-Toisons; mais l'Empereur ne voulut pas entendre à
+cet arrangement.
+
+Ces mines sont belles et curieuses. L'exploitation eu est bien entendue.
+On en tire divers oxydes de mercure et on y fabrique du cinabre. La
+population, entièrement composée de mineurs, est aisée; mais combien
+elle achète cher son bien-être par les infirmités précoces qui
+l'accablent! Quelques années d'un travail suivi dans ces mines suffisent
+pour affecter le système nerveux et produire quelquefois un tremblement
+continuel dans tous les membres.
+
+Je profitai du voisinage pour aller voir deux choses curieuses de ce
+pays: la grotte d'Adelsberg et le lac de Zirknitz. La Carniole a la même
+constitution que la Dalmatie; tout est calcaire ou grès. Les rivières
+creusent leur lit profondément, traversent les montagnes, disparaissent
+et surgissent de nouveau. Des grottes immenses et caverneuses d'une
+grande profondeur semblent les temples des Titans. Des stalactites et
+des stalagmites superbes, produites par les dépôts des infiltrations,
+forment des colonnes et des monuments d'une architecture bizarre. La
+grotte d'Adelsberg, par sa profondeur, par son étendue et la variété des
+formes de ses parvis et de ses divisions, est une des choses les plus
+remarquables en ce genre, et, quand elle est illuminée, comme lorsque je
+la visitai, elle offre un coup d'oeil dont il est impossible de faire
+une description exacte et de donner une juste idée.
+
+À quelque distance d'Adelsberg et sur la route de Laybach, près du
+château de Cobentzel, sort de la montagne une rivière qui se perd plus
+loin et forme ensuite la Laybach. La grotte qui lui donne issue est si
+élevée, la forme des rochers est telle, qu'il s'y produit des effets
+d'acoustique extraordinaires. Une planche tombant sur le sable fin et
+humide occasionne un bruit comparable à celui que produit l'explosion
+d'une pièce de vingt-quatre.
+
+J'allai voir le lac de Zirknitz, situé dans cette partie des montagnes.
+Celui-ci, comme les lacs de Dalmatie, se vide en partie pendant l'été,
+quelquefois complétement. Tant qu'il n'est pas descendu à un certain
+niveau, on ne peut rien prédire de l'avenir; mais, quand il a baissé à
+un point qu'on a observé, sa disparition a toujours lieu le quatrième
+jour. Ce phénomène excitait l'admiration et l'étonnement de ceux qui me
+le décrivaient. Je crois en avoir trouvé l'explication.
+
+Le lac de Zirknitz communique évidemment avec un lac souterrain beaucoup
+plus grand que lui. Un banc les sépare au-dessous de leur niveau commun.
+Tant que ce niveau reste au-dessus du banc, il y a communication entre
+les deux lacs, et l'abaissement qui constitue le phénomène est
+incertain. Quand le niveau disparaît, les deux lacs sont isolés,
+c'est-à-dire le lac qui est à la superficie du sol n'est plus alimenté
+par le lac souterrain; et alors, comme il existe une proportion
+constante entre la quantité d'eau qu'il renferme et les gouffres par
+lesquels elle s'écoule, l'eau disparaît toujours au bout d'un même temps
+de trois jours et quelques heures [4].
+
+[Note 4: M. Arago a parlé longuement du lac de Zirknitz, dans l'_Annuaire du
+bureau des longitudes_, page 210, année 1834. L'explication qu'il donne
+du phénomène est analogue à celle du duc de Raguse. Les détails qu'il
+ajoute, concernant les produits du lac, sont très-curieux:
+«Immédiatement après la retraite des eaux, toute l'étendue de terrain
+qu'elles couvraient est mise en culture, et, au bout d'une couple de
+mois, les paysans fauchent du foin ou moissonnent du millet et du seigle
+là où quelque temps auparavant ils pêchaient des tanches et des
+brochets.]
+
+«On a remarqué, parmi ces diverses ouvertures du sol, des différences
+singulières: les unes fournissent seulement de l'eau; d'autres donnent
+passage à de l'eau et à des poissons plus ou moins gros; il en est d'une
+troisième espèce par lesquelles il sort d'abord quelques canards du lac
+souterrain.
+
+«Ces canards, au moment où le flux liquide les fait pour ainsi dire
+jaillir à la surface de la terre, nagent bien. Ils sont complétement
+aveugles, et presque entièrement nus. La faculté de voir leur vient en
+peu de temps; mais ce n'est guère qu'au bout de deux ou trois semaines
+que leurs plumes toutes noires, excepté sur la tête, ont assez poussé
+pour qu'ils puissent s'envoler. Valvasor visita le lac de Zirknitz en
+1687: il y prit lui-même un grand nombre de ces canards, et vit les
+paysans pêcher des anguilles (_mustela fluvialilis_) qui pesaient deux
+ou trois livres, des tanches de six à sept livres; enfin des brochets de
+vingt, de trente et même de quarante livres.»
+
+(_Note de l'Éditeur._)
+
+Toutes les branches de l'administration marchaient aussi bien que
+possible; l'ordre judiciaire seul était en retard. L'organisation
+projetée était à Paris depuis longtemps et ne pouvait pas en sortir. Je
+réclamais chaque jour davantage. On sent plus que jamais l'importance
+et le besoin de l'action de la justice, au moment où on en est privé.
+J'étais réduit à intervenir quelquefois dans des affaires particulières,
+à cause de l'urgence (chose si fâcheuse!), et de donner des arrêts de
+surséance. Je pris le parti d'envoyer à Paris M. Heim, secrétaire du
+gouvernement, homme actif et distingué, pour représenter l'état des
+choses; mais, plus tard, je sentis qu'il fallait faire connaître à
+l'Empereur et à ses ministres d'une manière spéciale les besoins
+généraux de ce pays autrement que par des lettres, et je sollicitai pour
+moi-même un congé qui me fut accordé peu après.
+
+Au commencement de janvier survint un événement fort extraordinaire. Un
+nommé Wilhelm-Aurelio d'Amitia, né à Stuttgard, arriva sur la côte de
+Dalmatie sur un brik sicilien de quatorze canons. S'étant fait mettre à
+terre pendant la nuit, il s'annonça aux autorités comme ayant des
+dépêches à me remettre, et demanda à être conduit auprès de moi. Amené
+en poste à Laybach par un officier, il me déclara qu'il était au service
+de la reine de Sicile et qu'il arrivait de Palerme. Il n'avait ni
+dépêches ni pouvoirs; mais assuré, disait-il, d'en avoir aussitôt qu'il
+en aurait besoin; dévoué au roi et à la reine de Sicile, et connaissant
+leur situation malheureuse, il s'était décidé à venir s'informer s'il
+n'existait pas quelques moyens de rapprochement entre eux et l'Empereur.
+Il me dit que les Anglais, par suite de leurs outrages envers la cour de
+Sicile, étaient devenus l'objet de son animadversion; il ne doutait pas,
+si l'Empereur déterminait, par un traité, une indemnité convenable,
+qu'elle ne se résolût à déclarer la guerre aux Anglais, à soulever le
+pays et faire mettre bas les armes aux huit mille hommes de cette nation
+qui s'y trouvaient: enfin à livrer Messine aux Français. Il ajouta: «La
+reine ne peut penser que l'Empereur reste toujours son ennemi, lui qui
+vient d'épouser sa petite-fille.» Il prenait l'engagement de rapporter
+le plus promptement possible les pouvoirs nécessaires pour conclure
+l'arrangement, si Napoléon était disposé à y donner les mains. Quoique
+l'arrivée de cet homme sur un bâtiment de l'État donnât une sorte
+d'autorité à sa mission, comme il était possible qu'il fût un espion
+envoyé par les Anglais pour voir le nombre des troupes existantes en
+Illyrie, je défendis toute communication entre lui et les étrangers. Il
+était possible que l'Empereur voulût tirer parti de ces ouvertures. Je
+lui en rendis compte, et, en attendant sa réponse, je retins le
+voyageur, que je logeai convenablement au château de Laybach, bien
+traité et gardé avec soin.
+
+Cette mission et ces projets étaient dans le génie de Caroline, dont la
+légèreté était aussi grande que la violence. Sa déclaration de guerre
+aux Anglais ne pouvait être autre chose qu'un massacre, de nouvelles
+vêpres siciliennes, mais cette fois à notre profit. En réponse à mon
+rapport, je reçus l'ordre d'envoyer cet homme à Paris. Il monta en
+chaise de poste et y fut conduit par un officier de gendarmerie.
+L'Empereur n'eut pas foi à sa mission: elle était cependant bien réelle.
+Mis au Temple à son arrivée, il y est resté prisonnier jusqu'à la
+Restauration.
+
+La preuve de la vérité de sa mission est tout entière dans ce qui se
+passa quelque temps après à Palerme. Les Anglais, informés des intrigues
+ourdies contre eux par Caroline, prirent de grandes mesures de sûreté.
+La première fut d'embarquer cette princesse pour Constantinople et de la
+renvoyer en Autriche. Tout le monde peut se rappeler ces événements,
+arrivés au mois de mars, précisément deux mois après le départ d'Amitia
+pour l'Illyrie.
+
+J'avais fait de grands efforts, ainsi qu'on a pu en juger, pour amener
+les Monténégrins à se mettre sous la protection de la France. Les
+apparences avaient d'abord paru favorables; mais le temps avait beaucoup
+diminué les probabilités. Quoique la paix régnât entre eux et nous, on
+ne pouvait cependant se faire illusion sur les mauvaises dispositions de
+l'archevêque et mettre en doute que ces barbares, à la première occasion
+difficile, nous causeraient des embarras. Je crus devoir profiter du
+repos dans lequel nous étions pour les détruire ou les soumettre; j'en
+fis de nouveau la proposition à l'Empereur, et j'en fixai l'exécution au
+printemps. Cette fois, il l'agréa, et je préparai ce qui était
+nécessaire; mais mon départ de l'Illyrie empêcha le projet de se
+réaliser.
+
+Il existait, dans le régiment d'Ogulim, une horrible maladie, dont les
+progrès augmentaient chaque jour; elle avait été apportée de Valachie,
+après la paix de Sistow; le moindre contact suffisait pour la
+communiquer d'une personne à l'autre. Trois mille individus en étaient
+attaqués. Je fis disposer tout dans le lazaret de Fiume, pour faire
+traiter et guérir, en l'isolant, cette population, qui fut enfin
+délivrée de l'horrible fléau.
+
+L'emploi de mon temps étant bien réglé, il m'en restait beaucoup que je
+consacrais à des occupations de mon goût. J'avais fait les frais d'un
+magnifique cabinet de chimie, où j'avais réuni quelques instruments de
+physique, nécessaires aux décompositions. Aidé par le pharmacien en chef
+de l'armée, nommé Paissé, homme d'une grande habileté, je consacrais
+chaque jour plusieurs heures à diverses expériences, dont l'idée me
+venait à l'esprit. Frappé du phénomène que produit l'acide sulfurique
+concentré, quand, mêlé à de l'eau dans une proportion déterminée, il
+dégage une quantité de calorique très-considérable, et, réfléchissant
+que la loi de la gravité agissant sur le calorique comme sur tous les
+autres corps, il doit être pesant, j'eus la pensée qu'on pourrait
+démontrer cette pesanteur, et la prétention de l'avoir découverte. J'en
+écrivis à Monge, qui me répondit qu'il n'y croyait pas.
+
+Mon raisonnement était basé sur des faits: son incrédulité ne m'alarma
+pas, et je persistai dans ma croyance; les expériences réitérées me
+confirmaient dans ma conviction. Quand, plus tard, je fus à Paris, je
+courus chez lui; je vis aussi MM. de Laplace et Berthollet; ils
+convinrent que, si le fait était bien constaté, j'aurais fait une grande
+découverte. On prit jour pour aller à l'École polytechnique, où tout le
+monde se rendit. M. Gay-Lussac fit l'opération. Je vis, dans cette
+circonstance, pour la première fois, M. de Humboldt, le célèbre
+voyageur, que j'ai beaucoup connu depuis. Le résultat contredit toutes
+mes expériences, et je fus anéanti. M. Gay-Lussac me proposa de
+recommencer, mais je ne voulus pas à la présomption ajouter
+l'obstination, et je me tins pour battu. Je raconte ce petit événement,
+pour montrer combien il est difficile de bien faire une expérience, et
+à quel point les apparences sont trompeuses. Il faut une grande
+habitude, les soins les plus minutieux, et des instruments parfaits,
+pour observer la nature et découvrir ses secrets. Je me résignai, mais
+je renonçai, avec une véritable douleur, à un genre de célébrité que
+j'avais cru mériter et atteindre.
+
+Après avoir passé quelques mois d'hiver à Trieste, les décisions
+indispensables au bien-être de l'Illyrie n'arrivant pas, et le congé que
+j'avais demandé m'étant accordé, je partis pour Paris. J'étais bien aise
+d'aller voir la nouvelle cour, contempler cette fille des Césars,
+nouvellement associée à nos destinées, et dont la présence vieillissait
+notre jeune dynastie, en l'unissant aux plus anciennes et aux plus
+illustres familles de l'Europe.
+
+Je partis de Trieste à la fin de février, laissant le commandement des
+troupes, en Illyrie, au général Delzons, général très-distingué.
+J'arrivai à Paris dans les première jours de mars, dans ce mois qui
+devait être si fertile en événements politiques, et dans lequel devaient
+successivement se produire les espérances et les convulsions de
+l'Empire.
+
+Alors, époque de joie et de triomphe, tout avait réussi à Napoléon; le
+monde paraissait avoir des limites trop étroites pour lui, tout était à
+ses pieds, et ses moindres désirs avaient presque la puissance
+irrésistible des lois de la nature. Un fils allait lui naître, et cet
+enfant, regardé comme le gage de la paix et de la tranquillité de la
+terre, comme l'arc-en-ciel politique des nations, semblait destiné à
+porter sur sa tête cette couronne ombragée par de si nombreux lauriers,
+et à recevoir le sceptre de l'univers pour héritage. On croyait
+l'édifice majestueux élevé par tant de travaux à l'abri des tempêtes,
+et, quoique quelques symptômes pussent alarmer déjà les initiés, on
+n'avait cependant pas encore la pensée que ce flambeau, dont l'éclat,
+pour ainsi dire, était céleste, dût bientôt pâlir et s'éteindre. Mais
+tant de prudence, de calcul et de profondeur devait faire place aux
+conceptions les plus déraisonnables; l'orgueil se changer en aberration
+grossière; les inspirations du génie disparaître ou se réduire à ce qui
+flatte les passions; et un homme sorti de la foule, enfant de ses
+oeuvres, dépasserait bientôt en illusions les princes nés sur le trône,
+dont les flatteurs ont corrompu le caractère et obstrué l'intelligence.
+Tout cela cependant était au moment d'arriver, tant est faible notre
+nature! Trois ans à peine étaient écoulés, et le colosse avait disparu!
+
+La grandeur de Napoléon a été en partie son ouvrage; mais les
+circonstances ont singulièrement favorisé son élévation. Son arrivée au
+pouvoir a été l'expression des besoins de la société d'alors, mais sa
+chute, c'est lui seul qui l'a causée. Il a mis une plus grande et une
+plus constante énergie à se détruire qu'à s'élever, et jamais on n'a pu
+faire une application plus juste qu'à lui de cette observation, que les
+gouvernements établis ne peuvent tomber que par leur faute et meurent
+toujours par une espèce de suicide.
+
+L'Empereur me reçut à merveille à mon arrivée à Paris: tous les rapports
+venus sur l'Illyrie l'avaient satisfait; je lui parlai des besoins de
+ces provinces, de la nécessité de terminer leur organisation: il nomma
+une commission pour m'entendre: deux séances suffirent pour tout
+expliquer, tout faire comprendre, et tout terminer. On adopta sans
+restriction toutes mes idées. J'obtins la grâce de tous les Dalmates
+condamnés pendant la guerre pour délits politiques; j'obtins aussi pour
+les Illyriens la participation au cabotage des côtes d'Italie, réservé
+jusque-là aux seuls Italiens. Dans la discussion de tous ces intérêts,
+on vanta peut-être avec excès mes connaissances en législation, en
+administration et en politique.
+
+Je vis alors pour la première fois la nouvelle Impératrice; je trouvai
+en elle de la dignité et cette expression de bonté qui est l'apanage de
+toute sa famille.
+
+Le moment des couches de Marie-Louise approchait: l'agitation était dans
+tous les esprits! Que d'espérances! quel prix on mettait à la naissance
+d'un fils! Le 19 mars, l'Impératrice ressentit les premières douleurs,
+et tout ce qui tenait à la cour se rendit aux Tuileries. Nous passâmes
+la nuit dans le salon bleu, où aujourd'hui reçoit madame la Dauphine. À
+cinq heures du matin, Dubois ayant annoncé que, selon les apparences,
+l'accouchement n'aurait pas encore lieu, chacun se retira chez soi. À
+six heures, le canon annonça la délivrance de l'Impératrice: le nombre
+des coups de canon devant faire connaître le sexe de l'enfant, tout le
+monde compta avec soin jusqu'au vingt-deuxième; on courut ensuite aux
+Tuileries pour féliciter l'Empereur. On a beaucoup argumenté sur les
+circonstances de cet accouchement si brusque pour faire croire à la
+supposition d'un enfant. Le renvoi des courtisans fut une maladresse;
+mais jamais rien n'a été moins fondé ni plus calomnieux que le bruit
+répandu alors.
+
+On en a dit autant depuis, et avec une aussi grande injustice, lorsque
+madame la duchesse de Berry accoucha du duc de Bordeaux avec encore plus
+de promptitude.
+
+C'était mon troisième voyage à Paris depuis l'Empire. Quel que fût mon
+goût pour les camps, et ma passion pour la guerre, je jouissais vivement
+de ce séjour; mais il ne devait pas se prolonger beaucoup. Je ne devais
+plus revoir qu'une seule fois, à l'époque de son déclin, après les
+désastres de Moscou, cette cour alors si grande, si éclatante et si
+magnifique.
+
+Masséna avait été envoyé en Espagne l'année précédente pour prendre le
+commandement d'une armée forte et bien pourvue, destinée à faire la
+conquête du Portugal. Arrivé jusque devant les lignes de Lisbonne, il
+n'osa pas les attaquer. Les besoins de toute espèce, la misère, la
+disette assaillirent bientôt cette armée, la désorganisèrent, et la
+forcèrent à la retraite.
+
+Le général Foy, envoyé par Masséna, avait informé l'Empereur de la
+situation des choses. Des divisions fâcheuses existaient dans l'armée.
+Masséna, vieilli, s'était trouvé au-dessous de lui-même; son rôle,
+malgré ses grandes qualités comme homme de guerre, aurait été d'ailleurs
+au-dessus de ses facultés, même dans son plus beau temps: il n'était
+donc pas étonnant qu'il n'eût pas réussi. Mais je n'anticiperai pas sur
+le récit de ces événements, dont je vais m'occuper immédiatement. Il
+formera le préambule de l'histoire de mes campagnes dans la Péninsule,
+du compte rendu de mes opérations. La retraite résolue s'exécuta, et
+l'armée se rapprocha de la Castille, ayant à sa suite l'armée anglaise.
+
+L'Empereur, décidé à rappeler Masséna, me proposa de le remplacer et de
+prendre le commandement de cette armée; tâche difficile dans les
+circonstances où elle se trouvait! Je crus cependant que cette tâche
+n'était pas au-dessus de mon zèle. L'Empereur me fit, suivant son usage,
+les plus belles promesses en secours de toute espèce: on verra comme il
+les a tenues.
+
+J'allais chercher de la gloire, il voulut stimuler mon ambition: c'était
+un moyen superflu pour exciter mon ardeur. Il me dit, quand je le
+quittai, ces propres paroles: «En Espagne sont les grandes récompenses.
+Après la conquête, la Péninsule est destinée à être divisée en cinq
+États gouvernés par des vice-rois, qui auront une cour et jouiront de
+tous les honneurs de la royauté; une de ces vice-royautés vous est
+destinée, allez la conquérir et la mériter.»
+
+Je partis avec le titre de commandant du sixième corps, qui faisait
+partie de l'armée du Portugal: à mon arrivée, je devais trouver mes
+lettres de service comme général en chef, et le rappel de Masséna. Je me
+mis en route le 26 avril 1811, et je rejoignis l'armée le 6 mai, le
+lendemain même du combat de Fuente-Oñoro. L'armée étant réunie sous les
+murs de Rodrigo, Masséna m'en remit le commandement, et partit pour
+rentrer en France.
+
+
+
+
+CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS
+RELATIFS AU LIVRE QUATORZIÈME
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE.
+
+ «Laybach, le 29 mai 1810.
+
+«Monsieur le duc, je viens de recevoir la lettre que Votre Excellence
+m'a fait l'honneur de m'écrire le 16 mai, par laquelle vous m'annoncez
+que l'Empereur voit avec peine que j'emploie des troupes françaises dans
+les démêlés de la frontière. Votre Excellence aura reçu, peu de jours
+après, mon rapport du 9 et du 11, qui vous aura instruit comment ces
+événements se sont passés, et que la tranquillité est rétablie d'une
+manière stable: ces résultats auront sans doute justifié les
+dispositions que j'ai prises. Je demande à Votre Excellence de prier Sa
+Majesté d'observer que c'est au déploiement que j'ai fait de forces
+considérables que j'ai dû de n'avoir presque pas eu à combattre; que, si
+je n'avais envoyé que peu de troupes, j'aurais eu certainement dix à
+douze mille hommes sur les bras, qui forment la force totale des Turcs
+de la frontière, qui ont pris part primitivement à la rébellion, tandis
+qu'il y en a à peine quatre mille en tête des cantons qui ont été tentés
+de résister, tant à Bihacz qu'à Czettin; que c'est à ce déploiement de
+forces que j'ai dû la terreur profonde qui a fait évacuer Czettin, qui
+pouvait se défendre longtemps, et qui se serait défendue sans cela; que
+je ne pouvais employer les Croates seuls, puisque alors à peine deux
+mille avaient reçu des armes; enfin que je ne pouvais plus retarder un
+seul moment la rentrée en possession de ce territoire, sous peine de
+renoncer aux avantages qu'il pouvait procurer aux Croates cette année,
+puisque nous étions arrivés à la dernière époque de la saison où il est
+possible d'ensemencer les terres.
+
+«Tels sont, monsieur le duc, les motifs qui m'ont déterminé, et j'espère
+qu'ils paraîtront fondés à Sa Majesté. Au surplus, je n'ai éprouvé
+aucune espèce de perte.»
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT À NAPOLÉON.
+
+ «Laybach, le 12 juillet 1810.
+
+«Sire, je reçois la lettre que Votre Majesté m'a fait l'honneur de
+m'écrire le 3 juillet. Les volontés de Votre Majesté vont être
+exécutées.
+
+«La défense maritime de Pola va être assurée le plus promptement
+possible par une quarantaine de bouches à feu de gros calibre. J'aurai
+l'honneur sous peu de jours d'adresser à Votre Majesté le croquis de ces
+armements, et de lui annoncer d'une manière positive le jour où ils
+seront terminés. Par aperçu, je crois que ce travail n'ira pas au delà
+de la fin d'août.
+
+«J'aurai l'honneur également d'adresser à Votre Majesté un mémoire
+détaillé sur les fortifications dont Pola serait susceptible du côté de
+terre. Plusieurs officiers sont occupés en ce moment d'un travail sur
+cet objet.
+
+«Si une escadre se présentait dans l'Adriatique, elle trouverait encore
+un asile assuré à Raguse. Il y a deux ans, j'y ai fait faire de
+très-belles batteries, qui peuvent être en vingt-quatre heures armées de
+soixante bouches à feu. Ainsi, soit au moyen des canons de la place,
+soit avec ceux de l'escadre, elle serait garantie.
+
+«Une escadre, mais seulement de cinq à six vaisseaux, serait dans ce
+moment également en sûreté à Zara.
+
+«Enfin la défense de Trieste, complétée par une ligne d'embossage, est
+très-respectable, et suffit, je crois, pour mettre une escadre à l'abri
+de tout danger.
+
+«Quant à la défense de terre de Trieste, il me paraît démontré qu'il est
+impossible de la rendre assez complète pour mettre en sûreté une escadre
+qui s'y serait retirée. Le port de Trieste, situé au fond d'un vaste
+entonnoir, ne peut pas être couvert par des ouvrages, et, quelque
+dépense qu'on fît pour parvenir à ce but, je ne pense pas qu'on pût
+l'atteindre. Le fort cependant est à l'abri d'un coup de main; il
+pourrait être amélioré en occupant un mamelon qui se lie avec celui sur
+lequel il est construit. Mais ces ouvrages exigeraient deux mille
+hommes; ils seraient susceptibles de quelque résistance; mais ils ne
+couvriraient pas le port, parce qu'ils n'occuperaient que le quart à peu
+près de son développement, et que le reste n'est pas susceptible d'être
+défendu.
+
+«Je viens de demander à la commission de marine, qui se trouve à Trieste
+en ce moment, un rapport pour l'exécution des volontés de Votre Majesté
+relativement à l'armement d'un des vaisseaux russes qui sont à Trieste
+et d'une frégate. J'aurai l'honneur de lui en rendre compte.
+
+«Les travaux que cet armement exige seraient moins difficiles si nos
+ressources financières avaient été réunies plus tôt; car, si les
+dépenses qui en résulteront doivent être facilement supportées par les
+provinces illyriennes, elles sont aujourd'hui au-dessus de leur force.
+
+«Mais, indépendamment de cette considération, et par premier aperçu, il
+me paraît douteux que le vaisseau puisse être mis en état de naviguer
+très-promptement: 1° faute de personnel pour diriger les travaux; 2° par
+le défaut de mâts, qu'il faudra faire couper, façonner et transporter,
+tous les mâts des vaisseaux russes ayant été détruits par eux, et par le
+manque de tout ce qui constitue un établissement de marine militaire à
+Trieste.
+
+«Quant à la frégate, je ne doute pas qu'on ne puisse en très-peu de
+temps la mettre en état de tenir la mer, et on va s'en occuper sans le
+moindre retard. Mais un secours qui est pressant, c'est l'envoi d'un
+bon ingénieur constructeur, de chefs d'ouvriers de différentes classes,
+et d'un commissaire de marine pour prendre l'administration et mettre
+de l'ordre dans les dépenses.»
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE
+
+ «Laybach, le 15 juillet 1810.
+
+«Monsieur le duc, les détails que je me suis fait donner sur
+l'administration des mines d'Idria, dans la visite que j'y ai faite,
+m'ont convaincu que cette administration difficile et compliquée ne peut
+être dirigée à une grande distance. La nécessité de nourrir toute la
+population d'une manière régulière, les soins de tous les instants, qui
+soumettent cette population plus qu'au même régime que ne le serait un
+corps de troupes, exigent que l'autorité, qui dispose des ressources et
+des moyens, soit sur les lieux. Si l'administration de l'ordre des
+Trois-Toisons veut administrer sans intermédiaire, elle échouera. Si
+elle donne toute espèce de pouvoirs à un administrateur qui sera sur les
+lieux, il faut qu'elle fasse choix d'un homme important, qui offre
+toutes les garanties; et, dès lors, elle doit le payer fort cher.--Mais
+cet homme, même bien choisi, ne pourra pas obtenir, à beaucoup près, les
+mêmes résultats que l'administration des provinces illyriennes, parce
+qu'il faut sans cesse le concours de l'autorité, et qu'elle est
+indispensable aux progrès et aux améliorations dont cet établissement
+important est susceptible.
+
+«Je pense donc que le moyen de faire prospérer l'établissement des
+mines, et d'accroître beaucoup ses produits, serait d'en rendre
+l'administration au gouverneur des provinces, sauf à verser chaque mois
+dans la caisse des Trois-Toisons, en argent, ou dans les mains d'un de
+ses agents, la quantité d'argent ou de mercure déterminée pour former la
+dotation de l'ordre des Trois-Toisons, qui est à sa charge.
+
+«Si la somme de cinq cent mille francs, déterminée par Sa Majesté,
+restait la même, les provinces illyriennes y gagneraient beaucoup, car
+on peut calculer que, par la sollicitude de l'autorité d'une
+administration bien entendue, le produit des mines doit s'élever à un
+million, somme très-supérieure a celle que les Autrichiens en ont jamais
+tirée.
+
+«Dans tous les cas, l'Empereur ferait connaître sa volonté pour la somme
+à verser dans la caisse des Trois-Toisons, et, le gouvernement des
+provinces illyriennes dût-il ne rien avoir, il y aurait toujours un
+avantage considérable pour le pays, en raison de l'accroissement de
+l'industrie et des produits.
+
+«Telles sont, monsieur le duc, les réflexions que m'ont fait naître la
+connaissance que j'ai prise de l'administration des mines d'Idria et mon
+zèle pour le service de Sa Majesté.»
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE.
+
+ «Laybach, le 31 juillet 1810.
+
+«Monsieur le duc, j'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de
+m'écrire le 21 juillet, qui est relative à l'arriéré de la solde des
+troupes à Raguse.
+
+«J'ai l'honneur d'adresser à Votre Excellence le tableau de la situation
+de la solde, qui vient de m'être remis par le trésorier général. Elle y
+verra que le sort des troupes en Dalmatie et en Albanie a été amélioré.
+
+«Les raisons qui ont placé les troupes dans des conditions aussi
+défavorables sont telles, que j'ose à peine vous les présenter, tant
+elles paraissent étranges et incroyables; mais elles n'en sont pas moins
+vraies et à la connaissance de tout le monde. Les voici:
+
+«M. d'Auchy avait pris en aversion la Dalmatie, et quelque chose que
+j'aie faite et quelque promesse que j'en aie obtenue, ce qui est
+constaté par le procès-verbal de nos séances, il n'a jamais voulu
+s'occuper ni envoyer des secours. Ce n'est que pendant le mois de juin
+qu'il a commencé à faire quelques dispositions de fonds pour ce pays.
+
+«Le prétexte d'absence de ressource ne peut le justifier; car jamais je
+ne lui ai demandé des envois de fonds que lorsque j'avais la
+connaissance des moyens existants; et c'est précisément lorsqu'il
+manquait à ses engagements, qu'il payait avec profusion des fournisseurs
+qui étaient ses favoris.
+
+«Lors de la vente des marchandises coloniales, j'avais proposé à M.
+d'Auchy d'admettre les régiments en payement de leur solde, dans l'achat
+de ces marchandises. Il en résultait un recouvrement et payement sans
+numéraire, dont la rareté était un obstacle de plus. M. d'Auchy n'a
+étendu cette disposition qu'aux fournisseurs, et des sommes
+très-considérables ont disparu lorsque les troupes étaient dans le plus
+grand besoin.
+
+«Enfin M. d'Auchy a mis une telle volonté et une telle négligence dans
+cette partie du service, qu'il avait oublié ou feint d'oublier qu'il
+existait dans la caisse du receveur, à Zara, cent mille francs; tandis
+que le préposé du trésorier n'avait pas un sou, que tout le monde était
+dans le besoin, et qu'en ayant été instruit j'ai dû lui écrire, le 21
+juillet, pour le presser de donner l'ordre de faire verser des fonds, de
+manière à ce qu'on pût en faire l'emploi pour le payement des troupes.
+
+«Pendant ce temps de disette et de besoins, lorsque M. d'Auchy ne
+voulait s'occuper ni de la Dalmatie, ni des troupes qui y sont en
+garnison, il donnait, sans ma participation, sans mon consentement, et
+outre mesure, des sommes à l'administration d'Idria pour des travaux qui
+nous sont étrangers, travaux dont il fallait sans doute empêcher la
+suspension, mais qu'il ne fallait pas traiter plus favorablement que les
+troupes.
+
+«Il est dû, en outre, aux troupes d'assez fortes sommes sur l'an 1809;
+mais, comme l'administration des provinces illyriennes commence au 1er
+janvier 1810, nous n'avons pas payé des dettes antérieures. Bien plus,
+le ministre du trésor public ayant envoyé, au mois de février, huit cent
+mille francs en numéraire pour payer ce qui était dû aux troupes
+sédentaires de la Dalmatie pour l'an 1809, nous avons été obligés d'en
+prendre une partie pour faire la solde des troupes dans les provinces
+conquises, parce qu'alors on était dans le plus fort de la crise du
+papier, crise qui n'est pas encore passée, et qui était telle alors, que
+nous ne pouvions pas nous promettre la rentrée de mille louis.
+
+«Mais les fonds sont compensés par une solde de huit cent quatorze mille
+francs, qui nous est due par la caisse de la cinquième coalition, et qui
+servira à solder toutes les dépenses de l'année pour l'an 1809.
+
+«Votre Excellence pourra se convaincre, d'après ce qui précède et qui
+est de la plus rigoureuse vérité, que, si le sort des troupes de
+Dalmatie n'est pas le même que celui des provinces cédées, c'est que mes
+efforts, pour le bien du service de l'Empereur, étaient impuissants
+lorsque M. d'Auchy était ici.
+
+«Notre situation à cet égard a beaucoup changé, et je ne doute pas
+qu'avec le concours de M. Belleville et les bonnes dispositions qu'il
+annonce nous ne fassions tout ce qu'on peut attendre du zèle le plus pur
+et le plus soutenu.
+
+«Notre situation serait meilleure si M. d'Auchy avait voulu plus tôt, et
+d'une manière plus complète, s'occuper des moyens d'augmenter les
+revenus. Mais il a été sourd à ma voix, en cela comme en toute autre
+chose; et je n'ai pas à me reprocher de l'avoir laissé ignorer, car j'ai
+la crainte même d'avoir répété trop fréquemment combien son inertie, son
+insouciance et sa mauvaise volonté étaient funestes. Mais il faut que Sa
+Majesté sache qu'en ce moment même pas un seul octroi n'est établi, et
+cependant c'était un des moyens les plus simples et les plus prompts
+d'augmenter les revenus.
+
+«Une chose aussi qui est indispensable à l'amélioration de nos finances,
+c'est la mise en activité du Code Napoléon, sans lequel nous ne pouvons
+établir l'impôt sur l'enregistrement, et que le retard prolongé de M.
+Cofinhal ajourne indéfiniment. Chaque mois de retard prive le trésor des
+provinces illyriennes de cent cinquante mille francs, qui est la moitié
+de la solde de l'armée.
+
+«Je saisis cette circonstance pour prier Votre Excellence de solliciter
+de Sa Majesté ses ordres à cet égard.
+
+«Enfin, je le répète, les provinces illyriennes, dont les finances
+seront très-belles en 1811, et qui auront amplement ce qu'il leur faut
+pour supporter les charges que Sa Majesté leur a imposées, ont besoin
+d'un secours et d'un prêt cette année, pour donner le temps d'attendre
+le moment où toute la nouvelle organisation financière pourra être en
+activité et donner les produits qu'elle promet.
+
+«Toutes mes sollicitudes et celles de M. Belleville tendent à mettre les
+troupes de Dalmatie au niveau de celles des provinces cédées; et, comme
+nous sommes pénétrés l'un et l'autre des mêmes principes et des mêmes
+idées, que nous sommes parfaitement convenus de nos faits, Sa Majesté
+peut être assurée que chaque jour améliorera la situation de tous les
+services.»
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT À NAPOLÉON.
+
+ «Trieste, le 7 août 1810.
+
+«Sire, j'ai l'honneur de rendre compte à Votre Majesté que vingt pièces
+de gros calibre sont aujourd'hui en batterie à Pola, et que trente
+autres, qui portent à cinquante l'armement de cette rade, y seront
+placées le 1er septembre. Chaque batterie aura, en outre, un fourneau à
+rougir les boulets et les établissements indispensables à leur service.
+
+«Il serait désirable que, dans cet armement, il y eût au moins six
+mortiers; mais, n'en ayant point, j'en demande douze en Italie, afin
+d'en placer aussi le même nombre à Trieste.
+
+«J'ai l'honneur de rendre compte également à Votre Majesté que j'ai vu
+sur les lieux, et dans le plus grand détail, les projets qui ont été
+faits pour la place de Pola. Ils m'ont paru fort satisfaisants. On
+s'occupe à mettre au net quelques changements que j'ai indiqués, et
+j'espère, sous quatre ou cinq jours, avoir l'honneur de les adresser à
+Votre Majesté, ainsi que ceux de Trieste, conformément aux ordres que
+Votre Majesté m'a fait transmettre par le général Bertrand.
+
+«L'armement de la frégate _Lenoi_ avait été commencé, conformément aux
+ordres de Votre Majesté, mais il a été suspendu par le mauvais état dans
+lequel on a trouvé ses fonds. J'ai visité ces fonds avec des gens
+experts; ils ne m'ont pas paru tels cependant, qu'on dût renoncer à
+faire naviguer ce bâtiment dans l'Adriatique. En conséquence, on va
+reprendre son armement, et on le continuera si on ne découvre pas
+d'autres avaries, et, dans ce cas, cette frégate pourra être en état de
+servir dans six semaines.
+
+«Quant au vaisseau que Votre Majesté veut qu'on arme, ce n'est que dans
+quatre ou cinq jours que nous saurons d'une manière précise s'il en est
+susceptible et s'il est possible de le rétablir sans une dépense plus
+forte que sa valeur.»
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE.
+
+ «Laybach, le 19 août 1810
+
+«Monsieur le duc, Sa Majesté m'ayant fait donner l'ordre de faire faire
+le plus promptement possible des projets sur Trieste, j'ai l'honneur de
+vous adresser ceux qui ont été rédigés sous mes yeux, en vous priant de
+les soumettre à Sa Majesté.
+
+«L'Empereur m'ayant fait l'honneur de me demander également des projets
+sur Pola, j'ai l'honneur de les joindre aussi à cette lettre. Je me suis
+rendu sur les lieux pour pouvoir en juger par moi-même; je vous demande
+également de les soumettre à Sa Majesté.
+
+«Les mémoires qui accompagnent les projets me paraissent rédigés avec
+beaucoup de clarté. En conséquence, je crois superflu d'entrer dans de
+grands détails. Les projets sur Trieste ont été faits sous deux points
+de vue: le premier, en s'attachant à l'exécution littérale des ordres
+de Sa Majesté, le second, en s'abandonnant aux idées que font naître les
+localités et la nature des terrains. Plus je l'ai étudié, et plus je me
+suis convaincu qu'il est impossible d'obtenir de bons résultats en
+faisant du château de Trieste le point capital de la défense, et en lui
+faisant renfermer le matériel qu'il doit contenir; et qu'au contraire on
+peut faire une très-bonne place en faisant jouer au château le rôle de
+place secondaire, et en plaçant le centre de la défense à Saint-Vito, et
+couvrant d'un ouvrage avancé le plateau qui le précède. La place, telle
+qu'elle a été indiquée dans le projet, serait susceptible d'une bonne
+défense, n'exigeant probablement pas les quatre mille hommes qu'estime
+nécessaires le général Maureillan, mais pourrait en contenir beaucoup
+plus au besoin. Enfin, offrant beaucoup d'espace, ayant un seul point
+d'attaque, elle présente d'immenses moyens pour renfermer et mettre en
+sûreté de nombreux établissements.
+
+«Le seul inconvénient paraît être la dépense que les premiers aperçus
+portent à quatre millions cinq cent mille francs; mais l'opinion
+générale des ingénieurs est que l'évaluation en a été un peu forcée; et,
+d'ailleurs, dans ces quatre millions cinq cent mille francs sont
+comptées les indemnités pour six cent mille francs, dont le payement ne
+serait pas absolument indispensable.
+
+«Les projets sur Pola sont aussi complets que possible. Ignorant la
+pensée précise de Sa Majesté pour cette place, j'ai cru qu'il était
+convenable que celui que j'ai l'honneur de vous adresser remplît toutes
+les conditions qu'on exige d'une grande place maritime. Sa Majesté
+pourra en supprimer toute la partie qui lui paraîtra superflue. Le peu
+d'étendue qu'a la rade de Pola, et qui permettrait à l'ennemi, maître de
+la terre, d'établir des batteries qui commanderaient le mouillage, nous
+a forcés d'établir une ligne d'ouvrages qui, en l'éloignant, garantit la
+flotte de l'action de ses batteries. L'immensité des travaux de la place
+disparaît en partie lorsqu'on réfléchit que cette place, n'ayant que
+deux points d'attaque, ce sont ces deux points pour lesquels seuls on
+doit épuiser les ressources de l'art, et que l'enceinte proprement dite
+peut être faite avec beaucoup d'économie; partie pouvant être non
+revêtue, partie non terrassée, enfin tous les ouvrages qui sont situés
+sur le long promontoire terminé par le cap _Figo_ sont inattaquables
+avant la prise de la place, puisqu'ils voient tous les points de
+débarquement, et par conséquent inutile de leur donner une grande force.
+
+«Les localités de Pola sont extrêmement avantageuses pour une bonne
+fortification, et je pense que le projet, tel qu'il est rédigé, en
+présentant ce qu'il y a de plus raisonnable, assure tous les moyens
+d'une longue résistance; la nature du pays qui environne Pola ajoute
+encore à la force de la place, et l'ennemi, dans un pays inculte, obligé
+de cheminer sur un sol de roc, sans eau, trouverait de grandes
+difficultés à réussir et à tenir rassemblés pendant longtemps les moyens
+qu'exigerait une entreprise aussi importante que celle du siége de cette
+place.
+
+«J'ai l'honneur de rendre compte à Votre Excellence qu'ayant donné tous
+les ordres relatifs aux travaux de la marine, et ayant arrêté avec
+l'intendant général les principales dispositions que les circonstances
+commandent pour assurer la subsistance et les services, je pars
+après-demain pour la Croatie, afin de visiter, dans le plus grand
+détail, les régiments croates, compagnie par compagnie. J'ai toujours
+pensé que ce voyage était indispensable, et je ne doute pas qu'il ne
+donne les meilleurs résultats.
+
+«Je ne considérerai l'organisation de ces régiments comme complète
+qu'après cette tournée, ayant eu depuis six mois l'expérience de leur
+régime et pouvant apprécier les différents officiers. Mon voyage sera de
+six semaines environ.»
+
+
+LE MINISTRE DE LA GUERRE AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+ «Paris, le 20 août 1810.
+
+«Monsieur le due, j'ai l'honneur de transmettre à Votre Excellence une
+note que Sa Majesté l'Empereur a dictée sur les provinces illyriennes,
+et dont elle a prescrit qu'il vous fût donné communication. Votre
+Excellence verra que l'intention de Sa Majesté est qu'il n'y ait aucun
+établissement important de défense ou de dépôt dans ces provinces, et
+qu'il soit seulement projeté, dans la position que vous ferez
+reconnaître par M. le général commandant du génie, une place sur
+l'Isonzo, et deux forts qui intercepteraient la route d'Osoppo à
+Villach, et de Goritzia à Villach par Tarvis. Je vous invite à donner
+connaissance de la présente note à M. le général baron de Maureillan,
+afin qu'il la prenne pour base des projets et de tout système de défense
+qu'il devra concerter avec vous, pour être ensuite soumis à Sa Majesté.»
+
+
+NOTE SUR LES PROVINCES ILLYRIENNES.
+
+«Le fort de Sachsenbourg doit être détruit, parce qu'il n'est
+susceptible d'aucune augmentation; qu'il est tellement plongé, que ce
+serait jeter son argent sans résultat, et que, après quinze jours de
+défense, la garnison serait inévitablement prise avant qu'on y pût
+revenir.
+
+«Villach paraît susceptible de peu de chose; du moins tout serait à
+faire.
+
+«Le cours de la Drave, dont nous sommes en possession, a l'important
+avantage de nous rendre maîtres du versant des eaux, et de nous
+permettre de choisir les positions que nous devons occuper sur la chaîne
+des Alpes.
+
+«Il est à prévoir que, dans les événements d'une guerre, les Autrichiens
+pourraient nous prévenir; or il est probable que nous n'essayerons pas
+même de défendre Villach et le versant des montagnes, qu'il faudra se
+retirer derrière les Alpes. Rester maître des Alpes est la seule chose
+qu'on doive désirer.
+
+«On peut en dire autant de toutes les provinces illyriennes. Dans une
+guerre contre l'Autriche, l'armée française repassera l'Isonzo, et il
+est possible qu'elle ne puisse pas se trouver assez réunie pour se
+battre dans des pays si près de l'Autriche. On aura obtenu un grand
+résultat de la circonstance qui nous rend maîtres de tout le pays, si
+nous restons maîtres de l'Isonzo et du passage des Alpes.
+
+«Un des grands désavantages de la place de Palmanova est qu'elle ne nous
+rend pas maîtres de l'Isonzo. S'il y a une nouvelle fortification à
+établir, il faudrait l'établir à Goritzia, Gradiska, ou tout autre
+point, qu'il faudrait chercher et choisir sur l'Isonzo, qui fasse que
+l'armée puisse repasser l'Isonzo et être maîtresse de le passer quand
+elle voudra.
+
+«Ce qui est arrivé dans la dernière guerre avait été prévu, et on avait
+bien pensé qu'il n'était pas possible de se défendre dans le Frioul.
+
+«Il faudrait donc reconnaître quel est le point qu'il faut occuper pour
+être maître du chemin d'Osoppo à Villach par la Pontola, celui qui
+rendrait maître du chemin de Tarvis à Caporetto par Goritzia.
+
+«S'il y avait là deux points qu'on pût occuper, cela mériterait la peine
+de dépenser un million sur chaque point, de manière que l'ennemi ne pût
+déboucher par ce chemin sans prendre les forts, ce qui exigerait quinze
+ou seize jours.
+
+«On ne prétend pas l'empêcher de passer avec de l'infanterie, de la
+cavalerie, et des divisions légères, mais intercepter la chaussée: c'est
+de la grande route qu'il est question de se rendre maître.
+
+«Il ne faut donc pas se dissimuler qu'il ne faut établir aucune
+offensive au delà des Alpes, aucune défensive au delà de l'Isonzo; on
+sera prévenu par l'ennemi.
+
+«La vraie défense est sur l'Isonzo et les montagnes. Il faut charger le
+général Poitevin de parcourir cette rivière, et de déterminer un point
+pour pouvoir l'occuper et faire système avec Palmanova; surtout chercher
+le point qui intercepte parfaitement la route de Villach à Osoppo, et de
+Villach à Goritzia par Tarvis.
+
+«Ces deux points sont bien plus importants que celui sur l'Isonzo; car,
+si le quartier général de l'armée ennemie est à Klagenfurth, il lui faut
+quatre jours pour se porter aux montagnes; et, s'il y a là des obstacles
+qui le retiennent, l'ingression par la Carinthie, qui est l'ingression
+la plus dangereuse, se trouvera considérablement retardée, et l'armée
+française aura tout le temps de se former dans le Frioul, de débloquer
+les places et de prendre l'offensive.
+
+«Si, à cause de ces obstacles, l'ennemi ne vient point par Klagenfurth
+et vient par Laybach, ce serait un détour de quatre ou cinq jours qui
+retarderait d'autant sa marche.
+
+«Cela l'obligera à diviser ses forces, parce qu'il aura toujours à
+craindre une attaque par la cavalerie; gagner cinq à six jours dans ces
+moments-là n'est pas un petit objet.
+
+«Ainsi il faut renoncer à toute espèce de projets sur Laybach; il faut
+en détruire les fortifications; mais il est bon de conserver le château
+en l'améliorant, d'abord parce que le château contiendra les habitants,
+et qu'il peut être utile, dans l'hypothèse où l'ennemi serait prévenu,
+et où l'armée se porterait en avant, pour assurer les communications,
+servir de refuge aux partis, et qu'il rend solidement maître du pays.
+
+«Ce château est situé sur une arête si étroite, qu'on ne le croit pas
+susceptible d'être fortifié pour être gardé.
+
+«Il restera à savoir si les six cents hommes qu'on pourrait laisser dans
+ce fort pourraient s'y défendre trente ou quarante jours et attendre le
+retour de l'armée; ce serait une raison de plus pour y dépenser quelque
+argent, et on pourrait s'exposer à la perte de quelques cinq ou six
+cents hommes. Il est plus avantageux de le conserver que de le détruire;
+mais on ne doit le considérer que comme un simple fort qu'il faut
+améliorer; ce sont les bases d'après lesquelles il faut agir.
+
+«Mêmes raisons au fort de Trieste; il est utile pour mettre la police
+contre les Anglais, maintenir une ville populeuse et commerçante, et
+assurer les communications si l'armée est en avant. On a développé, dans
+une note précédente, les raisons qui déterminaient à mettre en état le
+fort de Trieste; on attend des renseignements pour savoir si l'armée
+pourra le garder, dans le cas où elle repasserait l'Isonzo.
+
+«À moins de dépenses considérables, il est douteux qu'on puisse
+fortifier ce château de manière à le mettre en état de se défendre
+quinze à vingt jours.
+
+«Ainsi, un principe général pour les fortifications, l'artillerie et le
+ministre de la guerre, c'est qu'il ne doit y avoir aucun établissement
+sérieux sur la rive gauche de l'Isonzo, aucun arsenal, magasins de
+fusils ni d'artillerie; tout doit être à Palmanova, Venise, Mantoue, et,
+si on veut, à Osoppo et Zara.
+
+«Il ne faut penser à établir aucune offensive sur le pendant des Alpes
+Juliennes, ni aucune défensive au delà de l'Isonzo.
+
+«On doit être constamment en mesure d'évacuer en quatre jours de temps
+tout le pays au delà de l'Isonzo, et sur le pendant des Alpes Juliennes,
+partie sur la Dalmatie, partie sur l'Isonzo.
+
+«On ne doit jamais penser que le commencement de la guerre doit se faire
+dans les provinces illyriennes.
+
+«Tout ce qui est nécessaire à la garnison de Zara doit se retirer de ce
+côté: tout le reste sur l'Isonzo.
+
+«Les avantages du pays illyrien sont très-considérables; mais, s'ils
+étaient mal saisis, ils deviendraient de grands inconvénients.
+
+«Leurs avantages consistent: 1° à ce que l'armée de Dalmatie n'est plus
+séparée; qu'elle formerait l'avant-garde, et se trouverait sur la Save
+en avant de Laybach, tandis que les deux mille hommes destinés à la
+garnison de Zara seraient sur les derrières;
+
+«2° Que, si l'armée française ne pouvait se réunir à temps, l'armée de
+Dalmatie formerait l'arrière-garde de l'armée et se retirerait sur
+l'Isonzo, où elle serait jointe par l'armée d'Italie.
+
+«Ainsi, en 1809, seize mille hommes d'élite de l'armée de Dalmatie ne
+pouvaient rien; et, si l'armée d'Italie était battue, l'armée de
+Dalmatie l'eût été un peu plus tôt ou un peu plus tard.
+
+«Si les choses eussent été en 1809 comme aujourd'hui, l'armée de
+Dalmatie eût été à la bataille de Sacile; cet avantage est immense.
+
+«Le second avantage est que, la réunion de l'armée autrichienne étant
+près du Frioul, elle était en mesure d'y porter la guerre, le second
+jour de la déclaration de la guerre; aujourd'hui, ce ne peut être que le
+dixième. C'est un gain de huit jours, qui est très-considérable dans
+cette circonstance.
+
+«Le troisième avantage, et qui n'est pas le moindre, est que, maîtres de
+tous les débouchés des Alpes, nous pouvons, pour la défensive, choisir
+les points qu'il nous importe de fortifier pour retarder de dix ou
+quinze jours la marche de l'armée ennemie, et que, pour l'offensive,
+nous sommes sûrs que l'ennemi n'aura pu rien fortifier.
+
+«En résumé, les provinces illyriennes, considérées sous les points de
+vue de guerre, ne doivent être regardées que comme complétant la
+possession du Frioul. Si on les considérait autrement, on s'exposerait
+à de grands malheurs, et on pourrait donner lieu à des pertes de
+batailles qui pourraient compromettre l'Italie elle-même.
+
+«Ainsi donc, envisageant, les choses sous ce point de vue, il convient
+de garder les châteaux de Laybach et de Trieste, de s'y fortifier chaque
+année, moyennant une petite dépense; d'y détruire tous les bâtiments et
+constructions qui pourraient le mettre dans le cas d'être pris par les
+obus.
+
+«Si on a dépensé, dans quatre ou cinq ans, quelques centaines de mille
+francs dans les deux forts, ils peuvent rendre des services qui
+compensent l'argent qu'on y aura dépensé. Il est vrai aussi qu'ils
+pourront n'être d'aucune utilité.
+
+«S'il est nécessaire de faire une dépense de quelques millions, ce
+serait dans une ou deux places qui intercepteraient la communication de
+la Carinthie dans le Frioul, et une bonne place sur l'Isonzo, en
+regardant le premier de ces objets comme beaucoup plus important que le
+second.
+
+«Les provinces illyriennes peuvent aussi être considérées comme pouvant
+servir dans une guerre contre les Turcs; Carlstadt serait bientôt armée,
+et Dubicza pourrait servir à l'agression de la Bosnie.»
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT AU MINISTRE DES FINANCES.
+
+ «Septembre 1810.
+
+«Monsieur le duc, ayant appris qu'il avait été rédigé à Paris un projet
+d'organisation des tribunaux pour les provinces illyriennes, dans lequel
+est comprise celle de la justice pour la Croatie militaire, détruisant
+tout le système qui y a été suivi jusqu'à ce jour, je me suis hâté
+d'écrire au ministre de la justice pour lui faire connaître la
+conséquence funeste que ce changement produirait, s'il avait lieu. J'ai
+l'honneur d'adresser à Votre Excellence copie de la lettre que je lui ai
+écrite à cet égard. J'y ai développé les motifs puissants qui s'opposent
+à toute innovation dans ces régiments. Le désir de conserver à Sa
+Majesté, dans toute son intégrité, et avec tous les avantages qu'elle
+offre pour son service, une portion aussi utile de la population de ces
+provinces, m'engage à présenter avec chaleur toutes les considérations
+qui exigent que l'institution, telle qu'elle est, des régiments croates
+subsiste sans qu'il y soit porté aucune atteinte. Les résultats heureux
+qu'on doit attendre de leurs services naissent de cette institution
+même, qui est, j'en suis convaincu, la seule qui puisse les faire
+obtenir. Ce que j'ai exprimé sur la justice s'applique mieux encore à
+l'administration, dont toutes les parties sont parfaitement coordonnées,
+et qui offre toute espèce de garantie pour la régularité, l'économie et
+la prospérité de ces régiments. J'ai lieu, tous les jours, de m'en
+convaincre dans l'inspection que je fais. On s'occupe d'arrêter la
+comptabilité, qui sera ensuite envoyée à l'intendant général, chargé,
+m'a-t-on dit, de rédiger un projet de décret sur l'administration de
+l'Illyrie.
+
+«Je demande, avec les plus vives instances, à Votre Excellence qu'elle
+veuille bien faire valoir mes observations à ce sujet, et de mettre,
+autant qu'il dépendra d'elle, obstacle à l'introduction d'un nouveau
+mode d'administration pour les régiments, pour lesquels, faute de
+connaître sous tous les rapports leur véritable situation, on peut
+prendre des mesures préjudiciables aux intérêts de Sa Majesté.
+
+Accoutumé, comme je le suis, à voir Votre Excellence accueillir avec
+bienveillance mes observations, qui ont pour but le bien public, je lui
+réitère, avec confiance, l'assurance que c'est ma conviction intime, ma
+conscience, et mon amour pour le service de l'Empereur, qui me font
+mettre tant de chaleur à la conservation du système, et que ce serait un
+malheur public que de voir détruire un aussi bel édifice, source, je
+crois, de la principale richesse que renferment les provinces
+illyriennes.»
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE.
+
+ «Laybach, le 2 septembre 1810.
+
+«Monsieur le duc, je reçois en ce moment une lettre qui m'apprend que Sa
+Majesté ayant daigné recevoir les officiers, députés illyriens, et
+croates, ils ont fait diverses demandes sur lesquelles je crois de mon
+devoir de donner, sans perte de temps, à Votre Excellence les
+renseignements convenables.
+
+«Les officiers ont demandé, à ce que l'on m'assure, que le gouvernement
+français fournît l'habillement aux soldats en retenant les douze florins
+qui sont donnés aux familles pour cet objet, sauf à augmenter les
+impôts. Je puis vous assurer que, à moins que Sa Majesté ne donnât
+l'habillement aux Croates en leur remettant l'imposition qui le couvre
+aujourd'hui aux cinq sixièmes, ce qui, assurément, serait tout à leur
+avantage, rien ne serait plus malheureux qu'une pareille disposition,
+parce que les Croates ne sont pas en état de donner de l'argent, mais
+seulement des objets de leur industrie. À plus forte raison, rien ne
+serait plus malheureux qu'une augmentation d'impôt.
+
+«L'annonce de nouveaux impôts est l'argument qu'emploient sans cesse les
+Autrichiens pour les inquiéter. Il n'en faudrait pas davantage pour
+changer l'opinion du peuple et faire émigrer une partie de la
+population.
+
+«Je crois, d'ailleurs, avoir démontré cette proposition d'une manière
+complète dans le mémoire que j'ai eu l'honneur de vous adresser. Les
+officiers sont des ignorants qui sacrifient, sans s'en douter, les
+intérêts de l'Empereur et de leur pays à la gloriole d'avoir des soldats
+plus régulièrement habillés.
+
+«Ils ont parlé d'officiers français et dalmates placés dans les
+régiments qui leur donnent de la jalousie.
+
+«J'ai placé un chef de bataillon par régiment, et certes, eu égard à
+l'avancement qui a eu lieu, cette disposition a été extrêmement modérée.
+Il faudrait, pour donner aux Croates toute la valeur dont ils sont
+susceptibles, mettre un bon nombre d'officiers français pour les
+commander, et, dans le rapport de l'inspection que j'ai l'honneur
+d'adresser à Votre Excellence, je demande qu'il en soit placé un par
+compagnie, au moyen d'échanges convenables. Sous les Autrichiens, au
+moins la moitié des officiers employés dans ces corps étaient étrangers
+au pays, et le colonel Slivarich lui-même n'est pas né Croate, mais
+marié et établi en Croatie depuis qu'il est dans ces régiments. Les
+chefs de bataillon qui y ont été placés étaient indispensables pour y
+introduire l'esprit français et contribuer à y faire connaître le
+service français.
+
+«Quant aux officiers dalmates, je conçois que les députés n'approuvent
+pas le motif de leur placement; mais il n'en est pas moins fondé.
+L'objet que je me suis proposé a été de placer près des colonels
+français, qui ne savent pas l'Illyrique, des jeunes gens sûrs, dévoués,
+intelligents, et qui, entendant la langue du pays, pourraient rendre
+compte de tout ce qui s'y passe. J'ai déjà eu lieu de me féliciter de
+cette mesure, et d'ailleurs, pour ne pas blesser les intérêts des
+Croates, j'ai ajouté à l'organisation les emplois que je leur ai donnés.
+
+«Les officiers ont dit que l'Empereur avait l'intention d'envoyer un
+bataillon par régiment à Naples ou en France.
+
+«Si telle est l'intention de l'Empereur, je vous supplie de lui
+représenter, au nom du bien de son service, que les troupes de cette
+espèce doivent combattre ou rester chez elles, et que les tenir en
+garnison fixe est aussi contraire à leur institution qu'à leur esprit et
+à leur existence, puisque ce sont les enfants de ces soldats qui
+recrutent le bataillon; que ces individus, mariés en grande partie,
+pénétrés de l'idée qu'ils doivent combattre et mourir pour l'Empereur,
+ne verraient, dans l'éloignement de leur pays, que la destruction de
+leur nation.
+
+«Je ne rappellerai pas ici que ces troupes ne coûtent presque rien
+lorsqu'elles vivent chez elles, et qu'il faut les payer comme d'autres
+soldats lorsqu'elles en sortent. Mais je fais remarquer que, si c'est
+pour les rendre meilleures que ces troupes seraient retirées de chez
+elles, ce but serait beaucoup mieux rempli par trois mois de campement
+dans le pays que par un an de garnison éloignée. Rien ne contrarierait
+plus l'esprit de l'organisation de ces troupes et leur conservation.
+
+«Si l'intention de Sa Majesté est de les envoyer en Espagne, je n'ai
+rien à répondre, puisque les soldats doivent faire la guerre, quelque
+part qu'on les envoie. Cependant il est nécessaire d'observer que, pour
+le début, ce serait une chose fâcheuse que de les employer dans une
+expédition que les Autrichiens, pendant dix-huit mois, leur ont peinte
+sous les couleurs les plus désavantageuses, et que le bon parti que Sa
+Majesté tirera des Croates pour son service à l'avenir dépendra beaucoup
+de la manière dont ils seront employés la première fois à la guerre.»
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT AU GRAND-JUGE.
+
+ «Carlstadt, le 3 septembre 1810.
+
+«Je viens de recevoir la nouvelle que M. Paris, président de la cour de
+cassation, avait été chargé par Votre Excellence de rédiger et de faire
+connaître aux députés illyriens un projet d'organisation de la justice
+dans les provinces illyriennes. Ce projet, s'il était adopté, détruirait
+tout le système de la justice dans la Croatie militaire; et ce
+changement, comme tous ceux qui pourraient avoir lieu dans
+l'organisation de cette partie des provinces illyriennes, devant avoir
+les conséquences les plus graves, je ne perds pas un moment pour
+adresser à Votre Excellence les observations qui naissent de la nature
+même des choses.
+
+«Le régime de la Croatie militaire est un chef-d'oeuvre dans toutes ses
+parties. Je ne saurais trop me répandre en éloges sur la force et la
+bonté des institutions qui la composent. C'est certainement une des plus
+belles choses que les modernes aient faites et qu'il serait fâcheux de
+voir détruire faute de la connaître. Toutes les parties en sont
+coordonnées. Guerre, administration, justice, etc., forment un tout que
+le moindre changement doit détruire. Tout a tendu à l'ordre dans ce
+système, parce qu'il y avait beaucoup d'obstacles à l'établir dans une
+population mutine et difficile à conduire, parce que l'ordre était la
+base de toutes les autres institutions. En conséquence, c'est l'autorité
+militaire qui a d'abord été nécessaire, et elle a dû continuer à régir
+ce peuple, parce qu'étant pauvre et ne pouvant donner d'argent le
+meilleur parti qu'on pouvait en tirer était d'en obtenir le plus grand
+nombre de soldats possible, et que, pour cela, il fallait inspirer au
+plus haut degré, à toute la population, l'esprit militaire. Cette
+population a donc dû être réorganisée pour la faire marcher d'une
+manière régulière, et, en cela on aura préparé sa prospérité; car des
+barbares, sans organisation, ne feront que difficilement des progrès
+dans la civilisation. L'exemple qu'offrent les Morlaques, Dalmates,
+comparés aux Croates leurs voisins, qui, par suite de leur organisation,
+sont devenus bien supérieurs à eux, confirment ce précepte. Enfin on a
+voulu tirer le plus grand parti possible de ce peuple pour le service de
+l'État, et les effets obtenus sont ici au-dessus de tous les calculs et
+de toute comparaison.
+
+«Il a fallu et il faut, pour soutenir un pareil système, concentrer les
+pouvoirs. Élever plusieurs autorités parmi ce peuple serait le principe
+de l'anarchie, parce que son intelligence ne va pas jusqu'à concevoir
+leurs rapports: obéir et commander, voilà la sphère de sa conception.
+Mais, si les pouvoirs ont été concentrés, si tout a été soumis aux
+formes militaires, que de précautions n'a-t-on pas prises pour empêcher
+les abus de pouvoir! quelles mesures paternelles l'organisation
+n'a-t-elle pas consacrées! Aussi, combien sont beaux les résultats,
+puisque les Croates, qui sont tous voués au service, qui appartiennent
+sans réserve et se dévouent à l'État, sont heureux, bénissent leur
+organisation, à un tel point qu'ils abandonneraient leurs foyers s'ils
+se croyaient menacés d'en changer, certains de retrouver en Autriche
+l'existence qui leur serait refusée par un nouvel ordre de choses.
+
+«Je vais entrer dans quelques détails pour les tribunaux, et je vais
+vous faire connaître comment se rend la justice. Votre Excellence verra
+s'il peut y avoir des motifs pour changer de mode, et s'il n'en est pas
+mille autres pour conserver celui qui existe.
+
+«Les Croates étant très-pauvres, leurs discussions d'intérêt sont de peu
+de valeur; en conséquence, on a cherché à leur épargner les frais, et on
+a placé la justice près d'eux. La population est répandue sur une assez
+grande surface de pays; il a donc fallu multiplier les tribunaux, ou en
+établir un par compagnie, c'est-à-dire soixante-douze pour les six
+régiments. Mais quel caractère a ce tribunal? C'est un tribunal de
+famille, un tribunal paternel; c'est enfin un tribunal de conciliation
+plutôt que de justice. Le capitaine de chaque compagnie, un lieutenant
+de l'économie, deux sous-officiers nommés à tour de rôle, deux soldats
+également choisis à des époques déterminées, forment ce qu'on appelle
+une _session_, qui s'assemble une fois la semaine. Les Croates de la
+compagnie viennent y discuter leurs intérêts, et rarement retournent-ils
+chez eux sans être tous contents. Mais, si l'une des parties en appelle,
+l'affaire est portée devant le tribunal du régiment. Ici le mode change:
+on doit supposer que, puisque l'affaire n'a pas été résolue d'une
+manière satisfaisante pour tous, qu'elle est obscure; et alors c'est un
+homme de loi, homme gradué, qu'on nomme auditeur, qui juge.--Vingt
+officiers nommés à tour de rôle sont témoins et signent le
+procès-verbal, qui contient les exposés; mais l'auditeur seul juge. Cet
+auditeur, quoique homme de loi, porte l'habit et le titre d'un grade
+militaire; mais on ne l'en a revêtu que parce que ce titre et cet habit
+sont seuls respectés des Croates. En France, on a donné la robe aux
+juges parce qu'on a pensé qu'elle imposait aux yeux; ici, elle
+produirait un effet tout contraire.
+
+«J'ai remarqué que le tribunal de compagnies ou de conciliation
+terminait beaucoup d'affaires. Il y en a peu à soumettre à l'auditeur,
+et il les termine presque toutes. Cependant s'il arrive que, par
+exception, l'affaire soit ou assez obscure ou assez importante pour
+avoir besoin d'un troisième jugement, c'est ici où je pense qu'on doit
+rentrer dans l'ordre commun, et qu'il convient de porter l'affaire à un
+tribunal tout civil; mais, encore une fois, comme les Croates sont
+pauvres, il faut qu'il soit le plus près d'eux possible. Il faut
+l'établir à Carlstadt, où leurs affaires journalières, leurs habitudes,
+les conduisent; le composer seulement de quatre ou cinq juges, si on
+n'aime mieux, par économie, donner au tribunal de première instance de
+Carlstadt les attributions de l'appel pour la Croatie militaire.
+
+«Cette justice, rendue sans frais, car les Croates doivent faire
+eux-mêmes l'exposé de leurs affaires, placée près des familles, garantie
+par toutes les formes qui assurent la pureté des juges; cette justice,
+dis-je, qui doit habituellement prononcer sur des affaires de cinq, dix
+ou quinze florins, n'est-elle pas conforme à la nature et à la situation
+du pays? n'est-elle pas économique pour l'État, et peut-on
+raisonnablement lui substituer une justice éloignée de dix à vingt-cinq
+lieues, et qui, en coûtant de grands frais de déplacement aux Croates
+pauvres, leur occasionne plus de dépenses encore en les mettant à la
+disposition des gens de loi.
+
+«Voici maintenant comment se rend la justice criminelle. Les jugements
+de police correctionnelle se rendent dans les compagnies par la session,
+ainsi qu'il a été dit plus haut, présidée par le capitaine. La justice
+criminelle se rend par un conseil de guerre, présidé par le major et
+composé des officiers supérieurs et d'un nombre déterminé de capitaines,
+lieutenants, sous-officiers et soldats. L'instruction de la procédure
+est faite par le premier auditeur du régiment, qui, comme je l'ai dit,
+est un homme de loi. Dans certains cas, où les délits pour lesquels les
+lois portent la peine de mort, comme pour ceux portant atteinte à la
+sûreté publique, la révolte, la désertion en masse, etc., la sentence,
+approuvée par le colonel, est exécutée immédiatement. Dans tous les
+autres, elle doit être revisée au tribunal d'appel des régiments. Chez
+les Autrichiens, ce tribunal est composé d'auditeurs, c'est-à-dire des
+gens de loi ayant des grades militaires. Je propose de faire reviser,
+dans les cas ordinaires, le jugement par le tribunal d'appel du
+régiment, que je suppose composé de juges civils, mais auxquels il
+faudrait adjoindre un nombre déterminé d'officiers.
+
+«Donner au tribunal civil la police correctionnelle et la justice
+criminelle; dans tous les cas, ôter l'une et l'autre aux chefs
+militaires, c'est détruire les régiments croates, car c'est ôter une
+grande partie de leur puissance aux officiers. Il n'y aurait plus ni
+discipline ni obéissance; il n'y aurait plus que désordre et confusion.
+
+«Je pourrais facilement m'étendre sur cet article-là; mais Votre
+Excellence a déjà saisi toutes les conséquences qui seraient la suite
+d'un changement de système.
+
+«En résultat, toutes les erreurs dans lesquelles on est tombé à ce sujet
+viennent de ce qu'on ignore ce que c'est que la Croatie militaire. Je ne
+m'en étonne pas; je n'avais pu le savoir précisément pendant mon séjour
+en Dalmatie, quoique je le désirasse beaucoup, et je ne connais
+parfaitement son régime que depuis peu de mois.
+
+«La Croatie ne doit pas être considérée comme une province, mais comme
+un camp, et sa population comme une armée qui a avec elle son moyen de
+recrutement, des femmes, des enfants, et des invalides, qui sont les
+vieillards. C'est une horde de Tartares, qui, au lieu de vivre sous des
+tentes, vit dans des cabanes, et qui, au lieu d'exister uniquement de
+ses bestiaux, vit du produit de ses champs et de ses bestiaux; mais
+c'est une horde organisée, disciplinée, heureuse et marchant rapidement
+vers la civilisation; (car les lois de la discipline militaire ne sont
+pas moins employées par les chefs pour établir l'ordre que pour diriger
+la culture des terres et l'économie des troupeaux); et qui, en même
+temps, fournit à l'Empereur, moyennant un secours de un million cinq
+cent mille francs, une armée, belle, brave, instruite, habillée, et
+toujours prête à marcher, de seize mille hommes, sans en compter huit
+mille de réserve, c'est-à-dire autant, et avec douze millions de francs
+d'économie, que donnerait une puissance de deux à trois millions d'âmes.
+Cette organisation, je le répète, est enfin un chef-d'oeuvre,
+puisqu'elle résout le problème difficile de donner, en améliorant chaque
+jour le sort des habitants et en les rendant heureux, dix fois plus que
+tous les autres peuples pour le service de son souverain.
+
+«Je ne tarirais pas si je voulais entrer dans tous les détails de ce
+qu'a de bon et d'utile l'organisation des régiments croates; mais je
+terminerai cette lettre, peut-être déjà trop longue, en déclarant que le
+peuple croate est déjà, au delà de mes espérances, dévoué à Sa Majesté,
+et que je prends l'engagement, en conservant son organisation actuelle,
+de le faire combattre pour son service tant qu'elle le voudra, avec
+fidélité; d'en faire, en peu de temps, les troupes meilleures que les
+meilleures troupes allemandes; tandis qu'au contraire il me paraît
+évident qu'en détruisant une partie de son organisation on compromettra
+l'autre, et qu'on risque de voir ce peuple changer d'esprit. Alors une
+portion émigrerait, et il faudrait combattre l'autre à la première
+apparence de guerre au lieu d'en tirer des secours.
+
+«Telles sont, monsieur le duc, les observations que ma conscience et mon
+amour pour les intérêts de Sa Majesté m'ont dictées. Je vous demande
+avec instance de les prendre en considération; je crois pouvoir vous
+assurer qu'elles en méritent la peine.
+
+«Je vous fais également la prière de me faire connaître les points qui
+présentent des difficultés. Je crois pouvoir les résoudre toutes. Si les
+officiers croates n'ont rien dit au changement proposé, l'explication
+s'en trouve dans leur ignorance de la langue française et leur timidité,
+car les vérités que je viens d'établir et leurs conséquences n'ont pas
+dû échapper à ceux d'entre eux qui y ont le moins réfléchi.
+
+«_P. S._ Les Croates ont tellement horreur d'un changement
+d'organisation, que le seul moyen que les Autrichiens aient employé avec
+quelque succès pour les agiter a été de publier qu'on allait changer
+leur régime. Cette opinion, qui s'était répandue un instant, a fait
+émigrer plus de cent familles; et le plus léger changement donnerait à
+ces bruits beaucoup de crédit, tandis que je n'ai négligé aucun moyen
+pour les détruire.»
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT À NAPOLÉON.
+
+ «Ogucin, le 9 septembre 1810
+
+«Sire, je viens de recevoir une lettre du ministre de la guerre, qui
+m'annonce les dispositions bienveillantes que Votre Majesté a daigné
+prendre à mon égard; permettez-moi de mettre à vos pieds, Sire,
+l'hommage de ma reconnaissance.
+
+«L'augmentation de traitement que Votre Majesté a bien voulu m'accorder
+n'ajoutera ni à mon zèle pour son service ni à mon amour pour mes
+devoirs, car mon dévouement et mon zèle sont sans bornes; mais il me
+facilitera les moyens de les remplir.
+
+«Je suis occupé à faire en détail l'inspection de la Croatie militaire;
+j'ai lieu d'être satisfait de l'esprit qui règne parmi ce peuple soldat,
+qui apprécie, comme il le doit, le bonheur de vous appartenir. Je crois
+pouvoir assurer Votre Majesté que, si elle daigne continuer à ce peuple
+son organisation complète, où tout a été prévu et calculé de la manière
+la plus admirable, et qui est un chef-d'oeuvre sous quelque rapport
+qu'on l'envisage, soit pour votre service, soit pour la tranquillité du
+pays, soit pour le bien-être de cette population et les progrès de la
+civilisation, j'en formerai en peu de temps une armée digne de Votre
+Majesté, et qui combattra avec honneur et gloire dans les rangs de
+l'armée française.
+
+«L'esprit militaire de ce peuple est tellement établi, et tellement
+maintenu par son organisation, que les bataillons de campagne, quoique
+toujours dispersés dans les familles, sont comparables, et par leur
+instruction, et pour leur caractère belliqueux, et pour tout ce qui
+distingue les bons soldats, aux plus belles et aux meilleures troupes de
+ligne.
+
+«Votre Majesté ne doit pas considérer la Croatie militaire comme une
+province, mais comme un camp, et sa population comme une armée qui la
+servira fidèlement, et sera toujours prête à donner jusqu'à son dernier
+homme pour elle.»
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT À NAPOLÉON.
+
+ «Laybach, le 15 octobre 1810.
+
+«Sire, je reçois la lettre que Votre Majesté m'a fait l'honneur de
+m'écrire le 6 octobre, relative aux bâtiments ottomans. Je supplie Votre
+Majesté de me permettre de l'assurer de la manière la plus solennelle
+que ce n'est point par ma propre volonté que ces bâtiments ont été
+relâchés. M. d'Auchy m'a prévenu verbalement qu'il donnait l'ordre de
+les relâcher sous caution, motivé sur ce que la valeur de ces bâtiments
+se trouvait, par la Turquie, entre ses mains, et que le Trésor public y
+gagnerait la dépense de l'entretien des équipages, et je n'y ai pas mis
+obstacle.
+
+«J'ai eu sans doute grand tort d'y consentir, puisque Votre Majesté me
+blâme; mais je n'ai pas eu celui de le vouloir ni de l'ordonner. M.
+d'Auchy n'a pas un mot de moi qui puisse me faire partager sa
+responsabilité sur cette affaire, tandis que les ordres donnés au
+directeur central des douanes sont de lui, et en son nom. Votre Majesté
+pourra s'en assurer par la copie de sa lettre, qui est ci-jointe.
+
+«Si Votre Majesté daigne réfléchir à la nature des relations qui
+existaient entre M. d'Auchy et moi, elle sera bien convaincue que, si
+pareille disposition avait été prise contre son avis, il aurait exigé de
+moi une lettre que je n'aurais pu lui refuser. Je puis assurer à Votre
+Majesté que personne au monde n'est plus esclave de ses ordres que moi:
+de près comme de loin, ils me sont également sacrés.
+
+«Si je n'avais pas cru, dans cette circonstance, que c'était en suivre
+l'esprit que de se borner à conserver la valeur des bâtiments, je me
+serais bien gardé de tolérer cette disposition. Les connaissements de
+ces bâtiments n'ont pas encore été envoyés à Paris; la cause en est dans
+la lenteur du directeur central des douanes, qui a différé jusqu'à
+présent à les faire partir. Je les reçois en ce moment, et je les envoie
+par estafette au ministre des finances.»
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE
+
+ «Laybach, le 20 octobre 1810.
+
+«Monsieur le duc, j'ai l'honneur d'adresser à Votre Excellence le
+mémoire sur la Croatie militaire que je lui ai annoncé.
+
+«J'ai cherché à faire connaître, le plus succinctement possible, une
+institution qui n'a d'analogue nulle part, et qui mérite d'être observée
+avec soin pour être bien jugée et appréciée comme elle le mérite. Le
+général Andréossy a fait donner l'ordre, par les officiers croates qui
+sont à Paris, de suspendre tous les remplacements d'habillements, motivé
+sur ce qu'il s'occupait de leur donner une nouvelle organisation,
+d'autres uniformes, etc.
+
+«Cette nouvelle, qui est précisément conforme aux moyens qu'emploient
+sans cesse les Autrichiens pour inquiéter les Croates, a produit le plus
+mauvais effet.
+
+«J'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour le détruire. Tout ici
+se touche, et rien n'est indifférent, parce que tout fait système. Le
+général Andréossy ne se doute probablement pas qu'une simple question
+d'uniforme, qui, partout ailleurs, ne signifie rien, est ici fort
+importante, attendu que c'est une question d'impôt, puisque ce sont les
+familles qui habillent les soldats, et que, si l'uniforme était
+déterminé de manière à ce que les familles ne pussent plus les fabriquer
+elles-mêmes et qu'elles fussent obligées de l'acheter, cette seule
+disposition ferait une révolution qui causerait l'émigration d'un
+très-grand nombre d'entre elles qui seraient dans l'impossibilité de
+faire ce qui leur aurait été demandé.
+
+«Le projet d'organisation générale des provinces illyriennes, que M.
+l'intendant général, M. le conseiller général de justice, et moi avons
+unanimement arrêté, sera rédigé dans peu de jours.
+
+«J'ai pensé qu'il était utile, pour pouvoir répondre aux diverses
+objections qui pourraient être faites à Paris, de vous l'envoyer par
+quelqu'un qui ait assisté à la discussion, et qui, par son bon esprit et
+ses lumières, ait pu juger de la valeur des différents motifs qui l'ont
+déterminé.
+
+«J'ai fait choix de M. Heim, secrétaire général du gouvernement, et avec
+d'autant plus de plaisir, que ce choix sera agréable à Votre
+Excellence.»
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE.
+
+ «Laybach, le 28 octobre 1810.
+
+«Monsieur le duc, je reçois la lettre que Votre Excellence m'a fait
+l'honneur de m'écrire le 19 octobre, et qui est relative aux projets de
+levée de troupes dans les provinces illyriennes pour le service de Sa
+Majesté.
+
+«Voici quelles étaient les forces que l'empereur d'Autriche en tirait:
+
+«Le régiment de Reiski, de trois bataillons, était formé du territoire
+de Gouzin, du cercle d'Adelsberg et de l'Istrie autrichienne.
+
+«Le régiment de Schimchan, de trois bataillons, était formé des deux
+autres cercles de la Carniole.
+
+«Le régiment de Hohenlohe était formé de la Carinthie.
+
+«La Croatie, suivant les différents ordres du gouvernement de Hongrie,
+fournissait des recrues à divers régiments hongrois qu'on peut évaluer
+à un bataillon.
+
+«La moitié de la Carinthie étant restée à l'empereur d'Autriche, on peut
+estimer ce que recrutait le cercle de Villach à un bataillon et demi.
+
+«Ainsi le gouvernement autrichien tirait de ces différents pays huit
+bataillons et demi.
+
+«Voici comment je pense que la division pourrait être faite pour
+recruter trois régiments:
+
+«Un régiment dans la haute Carniole et le cercle de Villach;
+
+«Un autre régiment dans la Carniole inférieure, ou cercle d'Adelsberg;
+Gorizia et Trieste, l'Istrie autrichienne et vénitienne, en remplacement
+de la partie du cercle de Gorizia, qui est au royaume d'Italie;
+
+«Le troisième régiment dans la Basse-Carniole et la Croatie civile.
+
+«Par ce moyen, les Carinthiens, qui passent pour de mauvais soldats,
+seraient fondus parmi les soldats des autres provinces, qui en donnent
+de meilleurs. Il semblerait que la Dalmatie, qui doit fournir une grande
+quantité de matelots, et qui a à peine deux cent cinquante mille
+habitants, aurait suffisamment du recrutement du régiment dalmate, qui
+est en Italie et se trouve toujours au complet. Quant à Raguse et à
+Cattaro, ces deux pays doivent être consacrés presque en entier à la
+marine, et il faut compter pour peu les soldats qu'on doit en tirer.
+
+«Mais, si l'Empereur voulait augmenter davantage ses forces, je pense
+que le meilleur parti serait d'organiser deux régiments frontières dans
+les montagnes de la Dalmatie; de conserver tout le littoral, Raguse et
+Cattaro, le littoral hongrois, Fiume et les îles, les marins déduits, au
+recrutement de la légion dalmate. Par ce moyen, l'Empereur aurait le
+plus grand nombre de troupes possible, sans surcharger la population, et
+l'intérieur de la Dalmatie parviendrait à se discipliner et à
+s'améliorer. L'organisation de Pandours qui y existe a été faite dans
+cet esprit et comme travail préparatoire, attendu que Sa Majesté m'avait
+paru être, il y a un an, dans l'intention d'adopter ce système.
+
+«Quant aux officiers, on en trouve beaucoup et de fort bons. Ce pays est
+rempli d'officiers qui ont quitté le service d'Autriche, qui ne cessent
+de me demander de l'emploi, et beaucoup d'autres, au service de
+l'Autriche encore, m'ont écrit ou fait dire qu'ils abandonneraient
+l'armée autrichienne aussitôt qu'ils pourraient avoir la certitude
+d'entrer au service de l'Empereur. Pour hâter leur retour, il serait
+cependant utile d'établir un mode de rappel, soit par un décret de Sa
+Majesté, soit par une publication.
+
+«Il y avait ici quelques soldats licenciés de l'Autriche sans moyens
+d'existence; j'en ai formé une compagnie de réserve, par enrôlement
+volontaire; je l'ai envoyée à Trieste pour former la garnison de la
+flottille. Cette compagnie est aujourd'hui de quatre-vingts hommes.»
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE.
+
+ «Laybach, le 3 novembre 1810.
+
+«Monsieur le duc, je reçois seulement aujourd'hui 3 novembre la lettre
+que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'écrire le 11 octobre, et
+qui est relative à différents renseignements que demande Sa Majesté sur
+les régiments croates.--Je ne perds pas un instant pour y répondre.
+
+«Il n'y a eu aucun changement dans l'organisation des régiments croates.
+Je me suis contenté d'étudier les règlements autrichiens, de les
+remettre en vigueur et de suppléer aux lacunes qu'avait laissées la
+séparation de l'Autriche. Mieux j'ai connu l'organisation de ces
+troupes, et plus j'ai été convaincu qu'il fallait être extrêmement
+réservé et ne faire aucun changement. Je vais entrer dans les détails
+que désire Votre Excellence.
+
+«À l'époque de la prise de possession de la Croatie, les Autrichiens ont
+fait ce qui était en leur pouvoir pour y jeter la confusion. Les
+registres ont été détruits ou emportés; les principaux officiers
+d'économie, qui avaient l'ensemble de l'administration, ont passé la
+Save, ainsi que les colonels et lieutenants-colonels; de manière que
+tous les documents qui pouvaient nous éclairer nous ont manqué pendant
+longtemps. D'un autre côté, les règlements de l'organisation des
+Croates, qui datent de très-loin, qui ont été modifiés en 1754, sont
+très-volumineux; nulle part nous ne les avons trouvés rassemblés; et ce
+n'est qu'avec beaucoup de peine que nous avons pu nous en procurer la
+plus grande partie. Enfin le siége du commandement et de
+l'administration centrale de ces régiments était à Agram. Ainsi tous les
+documents que renfermait ce dépôt se sont trouvés perdus pour nous. Il a
+donc fallu marcher avec beaucoup de circonspection et étudier tous les
+détails de ces régiments avant d'oser donner aucun ordre.
+
+«Des colonels français ont été placés à la tête de ces régiments, et
+parce que les Croates manquaient d'officiers supérieurs, et parce qu'il
+était convenable de leur donner des chefs sûrs et les accoutumer à nous
+obéir. Slivarich, qui était major-commandant de bataillon, a cependant
+été placé comme colonel, afin de faire connaître aux officiers croates
+qu'ils pouvaient parvenir à ce grade; et, pour récompenser l'ardeur et
+le zèle qu'il montrait, tous les lieutenants-colonels ont été choisis
+parmi les Croates, afin d'aider les colonels de leur expérience et de
+leurs connaissances locales, à l'exception de celui du régiment que
+commande le colonel Slivarich, qui a été choisi parmi les Français.
+
+«De deux chefs de bataillon qui existent dans chaque régiment, un a été
+choisi parmi les Français, l'autre parmi les Croates.
+
+«Malgré tous ces soins, j'ai eu bientôt lieu de m'apercevoir que les
+régiments étaient menés d'une manière arbitraire et sans uniformité.
+Comme il n'y avait qu'un contrôle et une surveillance éclairée qui
+pussent y suppléer, je me suis hâté d'y remédier en établissant l'un et
+l'autre.
+
+«Sous les Autrichiens, tous les régiments croates étaient sous la
+surveillance d'un commissaire des guerres par brigade; d'un commandant
+en chef résidant à Agram, remplissant les fonctions d'ordonnateur et
+d'inspecteur aux revues; du général commandant en Croatie, ayant la
+haute main sur l'administration, et qui correspondait avec la direction
+des frontières, à Vienne.
+
+«Il m'a paru indispensable d'établir quelque chose d'analogue: mais,
+comme nous étions ignorants sur tout; qu'à chaque instant des questions
+nouvelles se présentaient; que nous n'avions pu encore nous procurer
+toutes les lois, et que, faute de les connaître, les dispositions les
+plus sages restaient sans exécution, j'ai pensé qu'un commissaire seul
+ne suffirait pas pour établir l'ordre et l'ensemble dans toutes les
+parties du service, et qu'il était nécessaire de former une direction,
+composée d'un officier supérieur qui eût toujours servi dans les
+Croates, et qui fût connu pour sa capacité; d'un ancien commissaire des
+guerres employé dans ces régiments, connaissant bien les règles de
+l'administration; enfin d'un auditeur connaissant bien les lois et
+l'administration de la justice dans ces régiments, et ayant servi
+longtemps comme _auditeur_, c'est-à-dire comme juge.
+
+«J'ai chargé cette direction de remettre en vigueur toutes les lois et
+règlements sur l'administration, la justice, la police, etc., etc.;
+d'entrer en correspondance avec tous les régiments, de leur demander
+tous les comptes, et de faire son rapport habituel au général commandant
+la Croatie, auquel j'ai donné pouvoir de résoudre les affaires
+courantes, et que j'ai chargé de me rendre compte de toutes celles de
+quelque importance.
+
+«J'ai cru utile de consacrer, par un arrêt, toutes les attributions de
+la direction en rapport avec les différentes branches de
+l'administration, qui, quoique ayant connexion avec les régiments, se
+rattachent à l'organisation générale de l'Illyrie; enfin, le mode de
+surveillance supérieure et d'inspection de ces régiments s'y rattachant
+aussi.
+
+«J'ai rencontré des hommes fort capables dans les trois individus qui
+composent la direction, et qui, en peu de mois, ont rempli le but que je
+m'étais proposé, et rétabli l'ordre le plus régulier.
+
+«J'ai nommé, indépendamment de cela, comme il y en avait autrefois,
+trois commissaires, que j'ai choisis parmi les officiers renommés par
+leurs connaissances en administration; j'en ai attaché un à chaque
+brigade ou deux régiments. Ils sont chargés, ainsi que l'étaient leurs
+prédécesseurs, de viser toutes les pièces de comptabilité, suivre dans
+tous ses détails l'administration des régiments, et d'arrêter cette
+comptabilité provisoirement à la fin de chaque trimestre.
+
+«J'ai établi dans chaque régiment un conseil d'administration
+responsable, qui n'existait pas autrefois, afin d'avoir plus de garantie
+pour l'administration, et de me rapprocher le plus possible de ce qui se
+fait dans l'armée française.
+
+«Toutes ces mesures sont consacrées dans l'arrêté du 2 juin, que j'ai
+l'honneur de joindre à cette lettre, et qui a établi, pour toutes les
+parties du service, une marche régulière. Cet arrêté ordonne aussi une
+inspection dont j'ai cru utile de me charger cette année.
+
+«J'ai conservé intact le système de l'administration et de
+l'organisation de ces régiments. Je me suis occupé de réunir, rappeler
+toutes les lois anciennes, et d'en faire suivre scrupuleusement
+l'exécution.
+
+«Il serait utile de faire une refonte générale de ces lois, afin
+d'avoir, dans un cadre rétréci, des règles pour tout. Mais c'est un
+travail de longue haleine.
+
+«Les seuls et légers changements que j'ai cru utile d'opérer sont
+ceux-ci: J'ai placé près des colonels un adjudant-major choisi parmi les
+Dalmates qui appartiennent aux familles les plus dévouées à l'Empereur,
+afin qu'ils puissent savoir, par ceux qui connaissent la langue, tout ce
+qui se dit et se fait intéressant le bien du service. Mais, afin de ne
+pas blesser les officiers croates dans leurs prétentions et leurs
+intérêts, j'ai ajouté les emplois que j'ai donnés à l'ancienne
+organisation.
+
+«Des officiers commandant des bataillons avaient le titre de major. Je
+leur ai donné celui de chef de bataillon. Les lieutenants-colonels
+étaient précisément ce que sont nos majors français; ils ont pris le
+titre de colonels-majors. Enfin, tous les officiers ont pris les
+insignes des officiers français.
+
+«J'ai réduit à six les capitaines de première classe; j'ai supprimé six
+chirurgiens par régiment; j'ai augmenté la solde des chefs de bataillon
+et des chirurgiens.
+
+«Enfin, n'ayant point de tribunal de révision, j'ai institué, en
+attendant l'établissement du tribunal ordinaire, un conseil de révision
+composé partie d'officiers français, partie d'officiers croates, pour
+les affaires criminelles.
+
+«Telles sont les seules et uniques modifications que j'ai apportées aux
+régiments croates. Ainsi Votre Excellence pourra se convaincre, d'après
+les détails ci-dessus, qu'ils se régissent, s'administrent selon leurs
+anciennes lois, et que tout ce que j'ai ordonné n'a tendu qu'à remettre
+ces lois en vigueur, pour remplir les lacunes laissées par la séparation
+de l'Autriche, et établir une surveillance, un mode de reddition de
+comptes qui assurait l'ordre public, la conservation des intérêts de Sa
+Majesté comme aussi celle de ses sujets.
+
+«Mon intention était de retarder l'envoi du rapport d'inspection
+jusqu'au moment où tous les états qui devaient l'accompagner auraient
+été terminés; mais, ce travail demandant encore quelques jours, et ce
+rapport devant compléter les documents que Votre Excellence désire sur
+ces régiments, je vous l'envoie séparément, et j'aurai l'honneur de vous
+adresser tous les états qu'il indique.
+
+«Quant à la question du service, il y aurait inconvénient à faire sortir
+du pays, aujourd'hui, un bataillon par régiment pour se rendre en
+France.
+
+«Je crois y avoir répondu hier dans la lettre que j'ai eu l'honneur de
+vous écrire. Je suis convaincu que cette mesure serait aussi funeste au
+pays que contraire au bon esprit des Croates, et par conséquent au
+service de Sa Majesté, de les tirer de chez eux pour leur faire tenir
+garnison. L'esprit de leur institution est de les faire tenir chez eux
+en temps de paix, et de n'en sortir que pour faire la guerre, parce que
+le plus grand nombre est marié et que leurs bras sont nécessaires à la
+culture des terres, et qu'enfin ils forment la partie vigoureuse de la
+population. Ils partiraient demain sans regret pour aller au fond de la
+Pologne faire la guerre aux Russes, s'ils en recevaient l'ordre, parce
+que la guerre est leur métier; mais ils se regarderaient comme perdus
+s'ils pouvaient avoir un moment l'inquiétude de passer leur vie dans des
+garnisons fixes, parce qu'ils y verraient la destruction certaine et
+infaillible de leurs familles; et, dès lors, l'opinion du peuple entier
+serait changée.
+
+«Pour ce qui est relatif aux sommes qui seraient nécessaires pour les
+faire entrer en campagne, voici ce que les règlements ont consacré:
+
+«Du jour où ils sont réunis, ils doivent avoir la solde de l'année et
+recevoir un habillement et un équipement complet des magasins du
+gouvernement.
+
+«Si le gouvernement préfère le lui acheter au prix de celui qu'il porte,
+et qui est une propriété de la famille; mais, dans ce cas, il faudrait
+encore les fournir en nature de sacs à peau, dont ils manquent en
+général; on ne peut guère estimer le tout à moins de cent francs par
+homme, y compris trois paires de souliers dont il faudrait leur faire
+l'avance.»
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE.
+
+ «Laybach, le 10 novembre 1810.
+
+«Monsieur le duc, j'ai reçu la lettre que Votre Excellence m'a fait
+l'honneur de m'écrire le 31 octobre, qui demande de nouveaux
+renseignements sur les jeunes Croates envoyés en France. Je ne perds pas
+un instant pour y répondre; vous les trouverez ci-joints aux listes de
+cent quarante-sept jeunes gens, dont cent quarante-cinq partis.
+
+«Les cinquante-trois autres jeunes gens se composent de tous ceux qui
+étaient entretenus dans les lycées autrichiens aux frais de l'empereur
+d'Autriche, et qui ne sont pas encore arrivés. Les parents ont écrit à
+plusieurs reprises pour les obtenir, mais on n'y a fait aucune réponse.
+
+«J'ai écrit à l'ambassadeur de France pour le prier de réclamer ces
+jeunes gens; aussitôt que j'aurai sa réponse, les mesures seront prises
+pour les réunir et les acheminer sur la France.
+
+«Votre Excellence me demande des renseignements sur les grandes
+professions et fortunes des pères des enfants: une colonne de l'état
+satisfait à la première question; quant à la fortune, ils sont tous
+presque également pauvres dans la Croatie militaire. En ce pays, il
+n'existe pas de classe qui ressemble ni à la noblesse ni à la
+bourgeoisie des autres pays: il n'y a que des paysans et des soldats,
+des officiers et des sous-officiers, en retraite ou en activité; les
+dernière, avec leurs appointements faibles, ont besoin de beaucoup
+d'économie pour vivre; les autres, sans leurs pensions, ne sauraient
+comment exister, parce que presque tous les officiers sortent de la
+classe des soldats. Les sous-officiers subsistent avec leur modique
+paye, plus la part qu'ils ont dans leur famille.
+
+«J'ai fait le choix de la manière suivante: j'ai pris d'abord la
+totalité des jeunes gens qui étaient en Autriche entretenus par
+l'empereur; ensuite la totalité des fils d'officiers de neuf à quinze
+ans.--J'ai complété le nombre par des enfants du même âge appartenant à
+des sous-officiers qui jouissaient de la meilleure réputation dans leur
+régiment.
+
+«Le nombre que l'Empereur a fixé est très-considérable; j'ai pensé qu'il
+était utile d'y faire concourir les jeunes gens des familles de la
+Croatie civile et du littoral hongrois, qui, par leur voisinage, ont
+jusqu'à un certain point de l'influence sur l'opinion des Croates. Les
+premières, choisies parmi celles qui jouissent de plus de considération
+et qui remplissent les emplois les plus respectés, qui sont de juges, de
+comitat et de cercle; en général, ces familles-là ont quelque aisance.
+Ceux du littoral appartiennent à des familles les plus recommandables
+qui ne sont pas riches et dont l'opinion passe pour être favorable aux
+Français.
+
+«Votre Excellence verra, d'après les développements ci-dessus, qu'il est
+impossible d'espérer que les familles fournissent un trousseau de trois
+cent cinquante francs, tel que le porte votre lettre du 10 octobre; à
+l'exception peut-être pour des enfants de la Croatie civile, demander
+cette somme serait détruire les effets précieux que l'acte de
+bienfaisance et de générosité de l'Empereur a produits sur les esprits;
+l'exiger serait superflu, par l'impossibilité où se trouverait le plus
+grand nombre d'y satisfaire.»
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE.
+
+ «Laybach, le 17 décembre 1810.
+
+«Monsieur le duc, le général Lauriston m'a communiqué, conformément aux
+ordres de Sa Majesté, les projets d'organisation des mines d'Idria, afin
+que je puisse faire les observations dont je les croirais susceptibles;
+je ne peux que me réunir à lui pour faire, en général, l'éloge de
+l'organisation faite par les Autrichiens, et que je crois parfaitement
+bien entendue. Mais je crois de mon devoir de représenter l'inutilité et
+les inconvénients qui résulteraient de l'exemption d'impôt qu'il
+propose.
+
+«Une exemption d'impôt ne pourrait avoir ici d'autre objet que
+d'accroître les revenus de l'ordre des Trois-Toisons; mais, si telle
+était l'intention de Sa Majesté, il serait préférable de l'enrichir
+d'une tout autre manière que d'adopter un système d'exception et de
+privilége, qui enfanterait toute sorte d'abus.
+
+«Les mines d'Idria jouissaient, il est vrai, de diverses exemptions
+sous les Autrichiens; mais cette disposition n'était nullement motivée,
+car les autres mines de la Carniole et de la Carinthie sont imposées
+sans inconvénients pour leur prospérité. La mine d'Idria appartient à
+l'ordre des Trois-Toisons, et je ne concevrais pas pourquoi cet ordre,
+qui doit être considéré comme un particulier, jouirait d'un privilége
+dont le bon ordre de l'administration a privé les autres mines de ces
+provinces.
+
+«Mais ce n'est pas seulement la mine d'Idria que l'on voudrait exempter:
+c'est la seigneurie d'Idria, le domaine d'Idria, les habitants d'Idria,
+enfin jusqu'au commerce de cette mine. Or j'avoue que je ne puis le
+concevoir! Si, par la raison que la forêt d'Idria sert aux travaux de la
+mine, on ne doit pas l'imposer, il faut aussi exempter de l'impôt
+foncier les terres qui produisent le blé destiné aux habitants, les
+manufactures qui produisent le drap qui habille les ouvriers, car les
+mêmes raisonnements y sont applicables: il faudrait exempter les
+prairies qui fournissent le foin qui nourrit les animaux destinés au
+transport du mercure; enfin, par de semblables raisonnements, on tombe
+dans l'absurde. Mais ce n'est pas tout: on a été jusqu'à demander
+l'exemption des droits de péage sur les routes d'Illyrie, tant pour les
+objets sortant d'Idria que pour ceux qui y entrent. Ces transports
+dégradent les routes, et les droits de _barrières_ ne sont établis que
+pour subvenir aux frais de leurs réparations.
+
+«Le système qui a été adopté à Idria, et qui a déterminé
+l'administration à fournir aux mineurs tous les objets de première
+nécessité à bas prix, a pour but d'empêcher le prix de la main-d'oeuvre
+de s'élever, première cause de la prospérité de toute manufacture.
+
+«Je crois donc qu'il est extrêmement précieux de conserver ce système.
+Mais, s'il y a des pertes à éprouver, c'est à l'administration des
+mines à les supporter, et le gouvernement ne doit jamais perdre ses
+droits. Ainsi, par exemple, l'impôt personnel qui pourrait être dû par
+des individus employés à la mine doit être supporté par l'administration
+des mines, afin que les prétentions de ces individus ne s'élèvent pas
+envers elle dans une proportion supérieure à l'impôt, ce qui ne
+manquerait pas d'arriver s'ils payaient directement. Mais les individus
+qui appartiennent à la seigneurie d'Idria, et qui ne sont rien à la
+mine, ne doivent, par aucune espèce de raison, être soumis à un régime
+particulier.
+
+«Quant aux droits de vente de vin, qui peuvent être considérés comme un
+octroi, je ne vois aucune espèce d'inconvénient à l'abandonner à
+l'administration des mines, puisqu'elle se charge des dépenses
+communales, des écoles, de l'hôpital, etc., et qu'il convient qu'elle
+ait toutes ces attributions, afin d'avoir l'autorité qui lui est
+nécessaire. Il convient aussi qu'elle ait la police municipale de
+l'arrondissement. Mais, quant à la justice proprement dite, elle doit
+être rendue à Idria comme dans tous les autres points centraux. Un juge
+de paix me semble devoir y être établi, et ressortir, comme les autres
+juges de paix, des tribunaux supérieurs.
+
+«Je me résume donc, et je pense:
+
+«1° Que la mine d'Idria doit être imposée comme les autres mines;
+
+«2° Que le domaine d'Idria doit être imposé comme toutes les autres
+propriétés semblables de l'Illyrie;
+
+«3° Que les impôts de la nature de ceux que des employés ou ouvriers de
+la mine seraient dans le cas de supporter devraient être payés par
+l'administration de la mine impériale;
+
+«4° Que le juge préposé pour membre du conseil d'administration doit
+être remplacé par un commissaire de police, et qu'il doit y avoir à
+Idria un juge de paix indépendant de l'administration, soumis aux
+tribunaux ordinaires, tant pour le civil que pour le criminel;
+
+«5° Enfin qu'il est convenable que l'administration de la mine soit
+investie de tous les droits et pouvoirs municipaux sur Idria.
+
+«Telles sont, monsieur le duc, les observations que j'ai cru devoir
+faire à Votre Excellence, et que je la prie de faire valoir auprès de
+Sa Majesté.
+
+
+FIN DU TOME TROISIÈME.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires du maréchal Marmont, duc de
+Raguse (3/9), by Auguste Wiesse de Marmont
+
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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