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This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + +MÉMOIRES +DU MARÉCHAL +DUC DE RAGUSE +DE 1792 A 1832 + + +IMPRIMÉS SUR LE MANUSCRIT ORIGINAL DE L'AUTEUR + +AVEC + +LE PORTRAIT DU DUC DE REISCHSTADT + +CELUI DU DUC DE RAGUSE + + +ET QUATRE FAC-SIMILE DE CHARLES X, DU DUC D'ANGOULÊME, DE L'EMPEREUR +NICOLAS ET DU DUC DE RAGUSE + + +TOME TROISIÈME + + +PARIS +PERROTIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR +41, RUE FONTAINE-MOLIERE, 41 +L'éditeur se réserve tous droits de traduction et de reproduction. +1857 + + + + +MÉMOIRES + +DU MARÉCHAL + +DUC DE RAGUSE + + + + +LIVRE DIXIÈME + +1806-1807 + + +Sommaire.--Arrivée à Raguse.--L'amiral Siniavin à Cattaro.--Le pacha de +Bosnie Kosrew.--Retour en Dalmatie.--Population de la Dalmatie. +Détails: moeurs et habitudes.--Attaque de Corzola par les +Russes.--Déclaration de guerre des Turcs contre les +Russes.--Préparatifs d'une expédition en Turquie.--L'amiral Siniavin +aux Dardanelles.--Habileté de Sébastiani.--Première idée de +construction des routes.--Rapidité d'exécution.--Catastrophe de +Selim.--L'amiral Siniavin revient à Cattaro.--Il entretient des +intelligences en Dalmatie.--Le Pandour Danèse.--Mille Russes débarqués +à Poliza--Révolte des habitants.--Moeurs et usages.--Une élection à +coups de pierres.--Le _knès_.--Le général Launay achète les prisonniers +vingt francs par tête.--L'envoyé d'Ali-Pacha de Janina: son +histoire.--Paix de Tilsitt.--Remise des bouches de Cattaro par +Siniavin.--Attitude des Bocquais.--Le vladiza de Monténégro: son +portrait--Reprise des travaux de route.--Travaux des Romains +comparés.--Population de la Dalmatie du temps des Romains.--Moyens +financiers d'exécution appliqués aux travaux.--Clausel remplace +Lauriston.--Marmont est créé duc de Raguse. + + +J'arrivai le 2 août à Raguse. Les Russes étaient rentrés à Cattaro, les +Monténégrins et les Bocquais dans leurs villages. Un traité de paix, +signé entre la France et la Russie le 20 juillet à Paris, ordonnait la +remise de l'Albanie vénitienne à l'armée française et l'évacuation de +Raguse. Tout semblait donc devoir se pacifier promptement; il ne me +restait plus qu'à m'occuper des besoins de l'armée, qui étaient +immenses. + +L'administration de l'armée d'Italie avait été chargée de faire vivre +les troupes françaises en Dalmatie: on ne peut exprimer sa conduite +coupable envers ces pauvres soldats, dont le sort est toujours de +devenir victimes de ce que l'armée renferme d'abject. Un commissaire +des guerres, appelé Volant, envoyait de Venise des blés gâtés, qu'un +autre coquin de commissaire, nommé Vanel, partageant sans doute avec +lui, recevait à Zara. Le pain était infect, les hôpitaux étaient dans +le plus grand abandon, les casernes sans fournitures; tout était dans +l'état le plus déplorable; plus du quart de l'armée était aux hôpitaux, +où la mortalité était effrayante: c'était pire que ce que j'avais +trouvé deux ans et demi avant en Hollande. + +L'Empereur me donna toute l'administration. Nous pourvûmes à nos besoins +par nos propres moyens; des fonds suffisants nous furent envoyés +régulièrement; la Bosnie donnait à bon marché le bétail dont nous +avions besoin; la Pouille nous envoya des blés, et en quelques mois +tout rentra dans l'ordre. La mortalité diminua très-sensiblement, le +nombre des malades devint plus modéré, enfin il finit par être dans la +plus faible proportion avec l'effectif des troupes. Je n'entrerai pas +dans le détail de ce que je fis alors, ce récit serait de peu d'intérêt; +mais je dirai cependant un mot sur les hôpitaux, pour raconter des faits +dont la connaissance peut être utile et qui s'appliquent à des +circonstances qui peuvent se représenter. + +À l'armée, les grands accidents sanitaires, si je puis m'exprimer ainsi, +sont presque toujours le résultat de la disproportion des moyens de +traitement avec le nombre des malades. Les malades mal soignés ne +guérissent pas; leur nombre augmentant toujours, il y a encombrement, +et il en résulte des maladies épidémiques: alors se manifestent les +accidents, chaque jour plus effrayants, qui détruisent une armée +entière. + +La première condition est donc de proportionner le nombre des lits des +hôpitaux au nombre présumé des malades, et de placer les établissements +à portée des troupes, pour dispenser des évacuations, dont les résultats +sont toujours funestes, et qu'il ne faut autoriser que quand la guerre +les rend nécessaires: les administrations militaires sont toujours +prêtes à les provoquer, mais le général doit les refuser, quand les +mouvements de l'ennemi et ceux de l'armée ne les rendent pas +indispensables. + +Les motifs véritables de ces évacuations intempestives sont d'abord de +se débarrasser et de mettre à la charge des autres la besogne qu'on +devrait garder pour soi; ensuite, d'avoir un moins grand nombre +d'établissements, afin de diminuer le prix de la journée d'hôpital: +charlatanisme commun à toutes les administrations pour plaire au +ministre; comme si les évacuations, indépendamment des intérêts de +l'humanité, n'étaient pas un supplément de dépense bien supérieur à +l'économie apparente. + +D'après ces habitudes coupables, on n'avait établi qu'un seul hôpital à +Zara. Cet hôpital ayant été bientôt plein, les malades reçurent des +soins imparfaits et ne sortirent pas de l'hôpital: l'encombrement arriva +bientôt. Une longue maladie entraîne toujours une longue convalescence: +ainsi, les soldats guéris étaient faibles en sortant de l'hôpital; une +longue route dans un pays aussi difficile, sous un climat brûlant, les +exténuait, et, arrivés à leur corps, ils retombaient malades, étaient de +nouveau envoyés à Zara, où ils mouraient. + +Je changeai tout ce système: les maladies légères étant généralement +guéries par des secoure prompts, je fis établir de petits hôpitaux à +une distance des corps telle, qu'en un jour les malades pouvaient y +arriver: cette disposition prévint tout encombrement. Avec un peu +d'industrie, toutes les localités fournissent des ressources pour +quarante ou cinquante hommes malades. Les maladies légères, n'étant pas +aggravées par un premier défaut de soins et une longue route, étaient +promptement guéries; les soldats sortant de l'hôpital faisaient place à +d'autres malades qui venaient y recevoir les mêmes soins; les soldats +guéris, rejoignant immédiatement leurs régiments, n'étaient pas +exténués par une longue route de retour, et, leur guérison étant +définitive, la mortalité disparaissait. + +Au moyen de ce système, l'année suivante, l'armée, qui avait reçu de +jeunes soldats et dont l'effectif s'était élevé de plus de cinq mille +hommes, n'eut jamais à la fois, à l'époque des plus fortes chaleurs, +plus de cinq cents hommes aux hôpitaux; et cependant le relevé du +mouvement général a constaté que les hôpitaux avaient reçu plus de dix +mille individus. Cette multiplication d'hôpitaux avait élevé le prix de +la journée d'hôpital; mais devant cette économie précieuse et réelle, +l'économie de maladies et de malades, devait-on compter une légère +augmentation de dépense? + +Malgré la paix avec les Russes, signée par M, d'Oubril, le 20 juillet, +on ne prenait aucune disposition pour nous faire la remise de Cattaro. +L'amiral Siniavin avait répondu à mes communications d'une manière +vague et incertaine; il devait, au surplus, attendre les ordres de sa +cour pour exécuter un traité qui n'était pas encore ratifié. Cependant +le bruit de la continuation de la guerre se répandit; l'amiral russe +recevait, chaque jour, des renforts; des troupes de terre arrivaient de +Corfou, sous les ordres du général Padapopoli. Ces dispositions ne +paraissaient guère pacifiques. En supposant la paix, on soupçonnait les +intentions de l'amiral Siniavin; on lui croyait des passions contre +nous; on redoutait qu'il ne livrât Cattaro aux Anglais, comme les +Autrichiens le lui avaient livré à lui-même: d'un moment à l'autre les +Anglais pouvaient arriver et entrer dans les forts; tout était +incertitude et obscurité. + +Dans cet état de choses, je me hâtai de faire travailler aux +fortifications de Raguse, et on construisit, avec la plus grande +activité, un fort au sommet de Saint-Sergio, et un autre dans une +première position. Je fis réunir de grands approvisionnements, afin +d'être libre dans mes mouvements. Je me mis en rapport et en relations +d'amitié avec les commandants turcs de la frontière, avec l'agah de +Mostar, Hadgi-bey du Tovo; le pacha de Trébigne et le vizir de Bosnie, +pour assurer des vivres à l'armée, si leur secours devenait nécessaire. +Je reprochai au pacha de Trébigne d'avoir laissé les Monténégrins +franchir son territoire pour se porter sur Raguse, et de n'avoir pas +empêché des sujets grecs de son pachalik de se joindre à eux. Je fis +des cadeaux d'armes et de canons de montagne à ceux qui me parurent +bien disposés, et avec lesquels j'eus de bons rapports. Il s'établit, +dès ce moment, entre le pacha de Bosnie et moi des relations +véritablement amicales. Il avait été pacha d'Égypte; il en avait ramené +de beaux chevaux, dont il me fit présent: je lui donnai cent fusils de +munition et deux pièces de trois, avec lesquelles il combattit les +Serviens. Ce pacha, Méhémet-Kosrev-Pacha, a été depuis capitan-pacha, +et c'est son vaisseau que Canaris a fait sauter d'une manière si +héroïque; aujourd'hui (1829) il est séraskier, c'est-à-dire chef suprême +de la nouvelle armée turque, et l'homme de confiance de Mahmoud. + +Je pressais sans cesse l'amiral de me remettre les bouches de Cattaro; +mais, ses réponses, toujours dilatoires, montrant sa mauvaise foi, je +devais m'en défier, et préparer d'avance les moyens d'en détruire les +effets. + +Je réunis des approvisionnements pour pouvoir les jeter à Cattaro au +moment même où nous entrerions, et une artillerie convenable pour armer +immédiatement la côte. En supposant l'amiral mal disposé pour nous, mais +loyal, il pouvait nous remettre les bouches de Cattaro en présence des +Anglais; ceux-ci auraient mis des obstacles à l'envoi par mer de ce qui +était nécessaire à la défense du golfe. Je devais prévoir aussi la +continuation de la guerre, et alors il pouvait être utile de rapprocher +des bouches de Cattaro des moyens d'attaque, pendant le moment où les +hostilités étaient suspendues et où la navigation n'éprouvait aucun +obstacle. + +À deux lieues environ de l'entrée du golfe de Cattaro, dans le pays de +Raguse, une échancrure dans la côte forme un port presque fermé, où des +bâtiments sont parfaitement en sûreté. Ce port s'appelle Molonta. J'y +envoyai, sur de petits bâtiments, des approvisionnements en biscuit, +eau-de-vie, riz, et une quinzaine de pièces de gros calibre, avec leurs +armements et munitions. J'occupai en force le Canali, partie du pays de +Raguse couvrant le port de Molonta, et mes avant-postes furent placés à +la frontière de l'Albanie, attendant le moment où les portes de +Castelnovo me seraient ouvertes. + +Les négociations n'avançaient pas. Si, par sa résistance, l'amiral +outre-passait ses ordres, une menace pouvait le décider; ou bien, si les +hostilités devaient recommencer, l'offensive prise me serait utile. Je +me décidai donc à agir: je fis embarquer pendant la nuit, à Molonta, sur +des barques à rames, toute l'artillerie mise en dépôt; elle fut +débarquée à la pointe du jour à la Punta d'Ostro, pointe ouest de +l'entrée du golfe. Je déclarai en même temps que cette disposition ne +devait point être regardée comme un acte d'hostilité, mais comme une +opération préparatoire à la prise de possession des bouches, et dont +l'objet était de mettre d'avance la côte en état de défense. + +Aussitôt le matériel débarqué, je m'occupai de faire construire une +grande batterie pour battre et fermer l'entrée. Si la guerre commençait, +c'était la première opération du siége de Castelnovo. Les Russes, +trouvant mauvaise cette entreprise, et en vérité ils avaient raison, +vinrent tirer du canon sur mes travailleurs; mais les travaux +continuèrent, et en cinq jours ma batterie fut achevée. L'amiral ne +changea pas de langage, et déclara au contraire qu'il avait l'ordre de +garder les bouches de Cattaro: c'était annoncer la continuation de la +guerre. J'étais en pleine opération quand je reçus, avec la nouvelle +que l'empereur de Russie avait refusé de ratifier le traité d'Oubril, +l'ordre de rentrer en Dalmatie et de me tenir en observation devant les +Autrichiens, après avoir pourvu à la défense de Raguse. Cet ordre +positif, impératif, était commandé par les circonstances, et rendait +impossible l'accomplissement des projets dont j'avais déjà commencé +l'exécution. Je ne pouvais retirer mon matériel que du consentement de +l'amiral. J'envoyai à son bord pour lui déclarer que, l'armement fait +ayant été uniquement destiné à la défense des bouches sur la remise +desquelles j'avais dû compter, et les circonstances ayant changé, je +consentais à retirer mon artillerie de la Punta d'Ostro, à condition +qu'il n'y mettrait aucun obstacle; il en prit l'engagement, et l'on se +mit à la besogne. Quand les batteries furent démontées, et les canons +dans des barques, il avait changé d'avis. Je fis jeter les canons à la +mer, et emporter par terre les poudres, les boulets, et tout ce qui +était de nature à être transporté facilement: le reste fut détruit. + +Ce début de campagne ne valait rien; mais j'espérais voir Siniavin se +décider à agir offensivement, et pouvoir saisir une occasion d'obtenir +un succès assez marqué sur lui pour garantir Raguse d'un nouveau siége, +avant d'exécuter le mouvement rétrograde qui m'était ordonné sur Zara: +elle se présenta effectivement bientôt. + +Je me retirai sur Raguse-Vieux, où j'avais des approvisionnements +considérables et presque toute ma flottille. Je pris position à une +lieue en avant de cette ville, et j'attendis les événements. Combattre +des Monténégrins n'était rien pour moi: c'était à des troupes russes +que je voulais avoir affaire, et, pour cela, il fallait qu'elles se +missent en campagne. + +Une partie de l'escadre russe croisait déjà entre Raguse et +Raguse-Vieux; des bâtiments étaient stationnés au milieu du golfe. Cette +escadre se composait de vingt-deux bâtiments de guerre, dont dix ou onze +vaisseaux de ligne: l'amiral, avec le plus grand nombre des vaisseaux, +était encore dans les bouches. Des troupes de débarquement venues de +Corfou, réunies à des détachements formés avec l'équipage des vaisseaux, +élevaient les forces qu'il pouvait mettre à terre à sept mille hommes +environ. Les espérances de succès formées par Siniavin étaient partagées +par ses soldats, et la conquête de Raguse et de toute la Dalmatie leur +paraissait certaine. Le capitaine du génie Boutin, officier plein de +talent, qui depuis a péri malheureusement dans une mission en Asie, et +dont la mort fut vengée d'une manière éclatante par lady Stanhope, ayant +été arrêté avant le commencement des hostilités par un bâtiment de +guerre russe, et conduit à l'amiral, réclama hautement sa liberté comme +ayant été pris contre le droit des gens, et avant la déclaration de la +guerre. Siniavin la lui rendit en lui disant que, dans peu de jours, il +regretterait le don qu'il lui faisait. Cette confiance de l'ennemi était +tout mon espoir, et je ne négligeai rien pour l'augmenter, sans +toutefois atténuer celle de mes troupes. + +Le 26 septembre, je me retirai à Raguse-Vieux. J'envoyai d'abord des +détachements contre des Grecs, sujets turcs, qui cherchaient à +intercepter ma communication avec Raguse, et je plaçai sur les hauteurs +de Breno le 5e régiment pour contenir ceux de Trébigne, qui menaçaient +d'aller de nouveau piller les faubourgs de Raguse, brûler les moulins, +détruire l'aqueduc et couper les eaux. Lorsque ce régiment parut, tout +rentra dans l'ordre. + +Le 27, les Bocquais et les Monténégrins, au nombre de mille environ, +vinrent attaquer nos avant-postes. Ils furent repoussés, et je défendis +de les poursuivre. + +Le 29, je fus informé de l'arrivée d'un nouveau régiment russe venant +de Corfou. Cet événement et notre retraite avaient singulièrement +enorgueilli les Russes et tourné la tête aux Monténégrins, Bocquais et +Grecs, sujets turcs, dont le nombre avait presque doublé; ils parlaient +de piller Raguse et la Dalmatie. Enfin un corps russe assez nombreux +avait pris position au col de Débilibrick, en avant de la vallée de la +Sottorina. C'est ce que j'attendais pour agir offensivement. Si les +Russes restaient, j'espérais les battre. S'ils se retiraient sans +combattre, ils détruiraient l'opinion qui s'était déclarée pour eux et +la confiance de leurs partisans. J'ignorais alors la force précise des +Russes; les renseignements des prisonniers, après la bataille, m'ont +donné les moyens de dresser un état régulier qui porte leur force au +nombre que j'ai déjà fait connaître. Quant à celle des paysans armés, +on peut estimer qu'il y avait quatre à cinq mille Monténégrins, trois +mille Bocquais et deux mille Grecs, sujets turcs. Ainsi j'avais devant +moi sept mille Russes et environ neuf mille hommes de troupes +irrégulières. On sait, au reste, ce que valent ces dernières troupes. La +moitié se montre à portée; un quart seulement se bat avec courage dans +les rochers et résiste; mais cependant la masse occupe toujours plus ou +moins, et deviendrait redoutable dans un moment de désordre. + +Deux heures après avoir reçu la nouvelle de la sortie des Russes, je me +mis en marche. + +Je laissai au camp, devant Raguse-Vieux, les hommes malingres ou mal +chaussés, et avec eux des officiers et sous-officiers, de manière à en +faire une espèce de réserve. Les soldats déposèrent leurs effets, se +chargèrent de vivres et de cartouches, et je me mis en route, dans la +nuit du 29 au 30, avec cinq mille neuf cents baïonnettes. J'espérais +avoir mon avant-garde au jour, en arrière d'un rassemblement de douze à +quinze cents montagnards placés en deçà du pont de la Liouta. Une pluie +survenue et la difficulté des chemins retardèrent mes colonnes, et le +jour nous trouva encore à une lieue de l'ennemi. Lorsque nous fûmes en +présence, je le fis attaquer par un bataillon de voltigeurs, commandé +par le colonel Planzone, et composé des compagnies des troisième et +quatrième bataillons, des 5e, 23e et 79e régiments, et soutenu par un +bataillon de grenadiers des mêmes régiments, conduit par le général +Lauriston. Le 79e resta en réserve. L'ennemi ne tint pas, et se retira +sur de plus grandes hauteurs. Nous l'y joignîmes, et nous découvrîmes +distinctement la ligue russe, établie sur le col de Débilibrick. + +Je réunis les deux bataillons d'élite sous les ordres du général +Lauriston, et lui ordonnai de suivre le plateau situé au dehors des +grandes crêtes, de chasser deux ou trois mille paysans qui y occupaient +une position assez forte, et de tourner ainsi celle des Russes. Je le +fis soutenir par le 11e régiment, sous les ordres du général Aubrée. +J'ordonnai au 79e d'attaquer de front, et je gardai en réserve le 23e +sous les ordres du général Delzons, et deux bataillons de la garde +royale italienne, sous les ordres du général Lecchi. Le 18e régiment +d'infanterie légère, lancé d'abord sur les montagnes, fut rappelé pour +suivre le mouvement, devenir réserve et prendre part au combat du +lendemain. + +Les troupes se mettaient en mouvement lorsque les Russes disparurent. +Les paysans, forcés dans leur position, laissèrent soixante hommes sur +la place, et se retirèrent sur une dernière position, plus forte et +plus élevée, que nous ne pûmes attaquer faute de jour. Un de mes aides +de camp, le capitaine Gayet, qui servait depuis longtemps avec moi, +périt malheureusement ce jour-là, en se rendant à une colonne pour y +porter des ordres; il tomba entre les mains des Monténégrins, qui lui +coupèrent la tête. Je le regrettai beaucoup. + +Le lendemain, 1er octobre, l'ennemi avait disparu de la position où il +s'était retiré la veille au soir; le 11e l'occupa. Le régiment d'élite +suivit la dernière crête et arriva au sommet de la montagne, sur la +croupe de laquelle Castelnovo est bâti, tandis que le 79e régiment, +soutenu par le 23e, celui-ci par le 18e léger, et ce dernier par la +garde italienne, débouchait dans la vallée. Le régiment d'élite avait à +combattre une nuée de paysans précédant un bataillon russe. L'attaque +des voltigeurs n'ayant pas réussi, le bataillon de grenadiers marcha, +ayant à sa tête le général Launay, et enleva la position. Le 11e +marchant dans un étage inférieur, eut à combattre deux bataillons russes +et une grosse troupe de paysans. Il les aborda franchement: un combat à +la baïonnette s'engagea, et plus de cent Russes et cent cinquante +paysans y périrent. Les Russes se retirèrent avec précipitation sur le +gros de leurs troupes, qui se trouvaient dans la plaine. + +Pendant les événements de la gauche, la tête du 79e régiment était +arrivée à l'entrée du bassin de Castelnovo. La vallée, d'abord étroite, +s'élargit tout à coup. C'est là que plus de quatre mille Russes nous +attendaient en bataille. Il était impossible de prendre une formation +régulière sans combattre; il fallait gagner un peu d'espace. Le 79e, +après s'être réuni, autant que le terrain pouvait le permettre, se +précipita sur la ligne russe et la fit rétrograder en partie. Ce +régiment entier se trouva en tirailleurs, mais le courage des soldats +suppléait à l'empire de la discipline et d'une bonne formation; il +tenait ferme contre un nombre très-supérieur, tandis que le 23e à la +tête duquel marchait le général Delzons, approchait. Quand la tête eut +débouché, je chargeai le général Lauriston de rallier le 79e, et de le +porter sur les hauteurs à gauche, pour couvrir le flanc du 23e, et +empêcher les deux bataillons russes, qui descendaient la montagne et +n'avaient pu être suivis à cause de la difficulté du terrain, de les +occuper. Un feu très-vif de ce régiment prépara la charge ordonnée au +23e, et exécutée aussitôt qu'il eut été formé en colonnes par sections. +Les bataillons prenant leur distance en marchant, cette charge, conduite +avec vigueur par le général Delzons, avait pour but de couper la droite +de l'ennemi et de tourner son centre. La première position emportée, la +droite des Russes se retira, homme par homme, dans les montagnes en +arrière. Le centre se replia d'abord sur une hauteur, immédiatement +après attaquée et enlevée, et enfin sur une troisième, où il tint +ferme. La gauche et une réserve s'y rallièrent. Pendant ce combat, le +18e d'infanterie légère, sous les ordres du général Soyez, avait +débouché et s'était formé en colonnes. Je lui ordonnai de passer à la +gauche du 23e et de marcher droit sur Castelnovo pour tourner l'ennemi, +tandis que le 23e ferait une nouvelle attaque, et je gardai en réserve +le 79e et la garde. Ces mouvements s'exécutèrent aussitôt; mais, soit +que l'ennemi sentit son danger imminent, soit que l'attaque du 23e eût +été trop vive, il se replia en toute hâte, et le 18e ne put atteindre +que la queue de sa colonne, au lieu de tomber sur son flanc, comme je +l'avais espéré, et de le couper en grande partie. Quinze cents hommes +seraient tombés en notre pouvoir, si un défilé à passer n'eût retardé +la marche du 18e de dix minutes environ. Il arriva cependant encore à +temps pour écraser par son feu la colonne russe, mise en fuite et +cherchant son refuge, partie dans la mer et sur les canots de l'escadre +envoyés pour la recueillir, et partie dans la plaine protégée par le +feu du fort espagnol. Un quart d'heure après, il ne restait pas un seul +Russe hors de l'enceinte de Castelnovo, et les paysans armés avaient +disparu. Le feu des vaisseaux et du fort soutint l'embarquement des +troupes russes, mais sans nous faire souffrir. + +Depuis six mois, les Bocquais, excités par les Russes, n'avaient pas +cessé de nous insulter. Pendant la suspension des hostilités, ils +avaient attaqué nos avant-postes. J'avais fait tous mes efforts pour +les rappeler à leur devoir et leur faire sentir leur véritable intérêt. +Ils n'en avaient tenu compte, ils croyaient mes démarches inspirées par +la crainte. Les Grecs, sujets turcs du voisinage, s'étaient joints à +eux. J'avais porté mes plaintes au pacha de Trébigne; il m'avait répondu +qu'il abandonnait les rebelles à ma vengeance. Je me décidai à faire un +exemple sévère. + +Je donnai l'ordre de brûler plusieurs villages et tous les faubourgs de +Castelnovo: c'était punir la rébellion dans son foyer même, et, le +lendemain, cet ordre fut exécuté. Je fis épargner la maison d'un +habitant qui avait, quelques mois auparavant, sauvé la vie à un +Français. On y plaça un écriteau pour faire connaître le motif de cette +exception. Le 2 octobre, au moment où je faisais incendier les beaux +faubourgs de Castelnovo, malgré le feu de la flotte ennemie, mille à +douze cents paysans et quelques Russes vinrent attaquer les postes de +ma gauche, les surprirent et les obligèrent à se replier. Le nombre des +ennemis augmentant, je dus y faire marcher des troupes. J'employai dans +cette circonstance la garde italienne, désespérée de n'avoir pas +combattu la veille. Soutenue par un bataillon du 79e et quelques autres +détachements, l'ennemi fut chassé de toutes parts, laissant deux cents +morts sur la place, et tout rentra dans le silence. Ainsi l'ennemi, qui +comptait mettre à feu et à sang Raguse et la Dalmatie, n'avait pas pu +défendre son territoire et ses propres foyers. + +On peut évaluer la perte de l'ennemi, dans ces trois affaires, pour les +Russes, à trois cent cinquante hommes tués et six à sept cents blessés; +nous leur fîmes, en outre, deux cent onze prisonniers. Les paysans +perdirent quatre cents hommes tués et plus de huit cents blesses. Nous +eûmes vingt cinq hommes tués et cent trente blessés. La faiblesse de +cette perte fut due à la vigueur de nos attaques et à la célérité de +nos mouvements. + +J'avais atteint mon but et montré à ces peuples barbares ma supériorité +sur les Russes. Je me retirai le 3, en plein jour, à la vue de l'ennemi. +Rentré à Raguse-Vieux, mes troupes reprirent le camp qu'elles avaient +quitté cinq jours auparavant. La terreur des ennemis était telle, que +pas un paysan n'osa me suivre. Les troupes revinrent plus tard à Raguse +et à Stagno, afin d'accélérer les travaux de défense; une brigade resta +à Raguse-Vieux pour y protéger la flottille. Peu de jours après, cette +flottille, profitant d'un vent frais et favorable, traversa le golfe en +présence d'une partie de l'escadre, mouillée à une portée de canon. La +marine russe, à cette époque, était malhabile; elle ne put pas +appareiller assez promptement pour lui barrer le passage, et la +flottille arriva heureusement, ayant reçu quelques décharges des +vaisseaux ennemis, mais de loin et de nul effet. + +Je fis travailler sans relâche aux ouvrages extérieurs, commencés à +Raguse. Par le système que j'avais adopté, on est complétement maître +de cette magnifique position maritime, qui, comme on va le voir, est la +plus belle du monde. + +Près de Raguse, presque en face de la ville, et parallèlement à la côte + commence une suite d'îles très-rapprochées entre elles, qui forment, +avec la terre ferme, un canal de huit lieues de longueur et d'une +largeur de mille à quinze cents toises. Mer intérieure et rade fermée, +toutes les flottes imaginables pourraient y être en sûreté contre les +gros temps, contre l'ennemi, et y manoeuvrer sans gêne. Au moyen des +diverses passes entre les îles, d'une navigation facile, mais d'une +défense aisée, à cause de leur peu de largeur, on peut entrer et sortir +par tous les vents. En face de Calamota, la première de ces îles, est +le golfe d'Ombla; il est perpendiculaire à la côte et forme comme une +rivière. Sa largeur est de trois à quatre cents toises; l'eau y est +d'une grande profondeur, et son entrée est défendue par l'île de Daxa, +que je fis armer et fortifier avec soin. Le val d'Ombla forme ainsi une +rade intérieure, dans laquelle aucune force maritime ne peut pénétrer +de vive force. Au fond coule une rivière sortant d'un rocher, dont l'eau +est si abondante, que son action se fait sentir au loin et fort avant +dans la mer. La plus grande escadre et la plus nombreuse flotte +pourraient y faire l'eau nécessaire à leurs besoins dans une seule +journée. Enfin, en se rapprochant de Raguse, et perpendiculairement au +val d'Ombla, est le port de Gravosa; la nature l'a creusé, et on peut, +comme dans la meilleure darse, y armer ou désarmer une grande escadre. +Ce port est couvert par la montagne de San Sergio d'un côté, et, de +l'autre, par une langue de terre qui tient à Raguse et le sépare de la +grande mer. La rive extérieure de cette presqu'île est complétement +escarpée. Raguse a encore, et indépendamment, son port de commerce, +couvert par l'île de Lagroma. L'imagination ne conçoit pas une localité +maritime plus complète et plus belle. Aussi l'Empereur avait-il sur +Raguse les projets les plus étendus: cette ville devait devenir notre +grande place maritime dans les mers de l'Orient, et être disposée pour +satisfaire aux besoins d'une nombreuse escadre, qui y aurait +habituellement stationné. + +Je passai le mois d'octobre tout entier à mettre la dernière main aux +affaires de Raguse; on compléta les approvisionnements. Les deux forts +de la montagne, faisant la sûreté de Raguse, rendus défensifs, furent +armés, et je couvris l'île de Daxa de batteries. Les îles de Calamota, +de Mezzo et Jupana furent également armées, et la place elle-même reçut +un complément d'armement. Quand je quittai Raguse, quatre-vingt-quatre +pièces de gros canon étaient en batterie dans la place et dans les +forts, et cent quatre-vingt-deux dans l'arrondissement. + +J'avais fait mettre en état de défense Stagno, occupant l'isthme entier: +cette ville se trouve le point de station et de communication entre la +Dalmatie et Raguse, par la navigation intérieure [1]. Je fis construire +un autre fort sur la montagne au-dessus de Stagno. L'île et la place de +Corzola, qui, par leur situation, commandent le détroit entre cette île +et la presqu'île de Sabioncello, et rendent maître de la navigation +extérieure, furent mises en état de défense. + +[Note 1: Par navigation intérieure, l'auteur entend celle qui a lieu entre +la côte et les îles nombreuses qui bordent la Dalmatie; et, par +navigation extérieure, celle qui se fait en dehors des îles, en pleine +mer. +(_Note de l'éditeur._)] + +Je donnai des instructions détaillées au général Lauriston pour tous +les cas qu'il me fut possible de prévoir; je fixai les limites de son +arrondissement jusques et y compris Stagno, Corzola et Sabioncello, et +je lui laissai trois beaux régiments formant quatre mille cinq cents +hommes, les 23e, 60e et 79e. Je me mis en route le 1er novembre, après +m'être fait devancer par les autres troupes, composées des 5e et 11e de +ligne, 18e léger, et de la garde italienne. J'inspectai en passant les +travaux de Stagno, ainsi que ceux de Corzola, et je me rendis à +Spalatro, point central où j'établis mon quartier général. Voici la +manière dont je conçus la défense de la Dalmatie. + +La difficulté des communications rendait extrêmement importante la +conservation de la navigation intérieure, c'est-à-dire entre les îles +et la terre ferme. Je mis les fortifications de l'île de Lésina en bon +état: c'était un point de relâche précieux à conserver, et bon à +enlever à l'ennemi. L'île de Brazza fut armée et occupée: on a vu ce +que j'avais fait pour assurer la communication avec Raguse. Le fort +Saint-Nicolas de Sebenico, défendant l'entrée de cette magnifique rade, +fut armé. Je fis mettre en bon état de défense, et réunir des +approvisionnements de toute espèce et considérables à Klissa, à Knin et +Stagno. Klissa garde le débouché des montagnes, et présente une position +inexpugnable à peu de distance de Spalatro, où j'aurais rassemblé +l'armée dans le cas d'un débarquement considérable, chose possible à +prévoir alors, et à redouter; car la guerre n'avait pas éclaté encore +entre la Porte et les Russes, et le général Sébastiani, ambassadeur à +Constantinople, m'avait annoncé à plusieurs reprises qu'un corps de dix +mille hommes était embarqué dans les ports de la mer Noire et allait +passer les Dardanelles, et je savais, d'autre part, qu'on l'attendait à +Corfou. + +Knin était destiné à servir d'appui à l'armée dans le cas de mouvement +de la part des Autrichiens. Enfin, j'avais fait fortifier Opus, sur la +Narenta, pour en assurer le passage et faciliter la marche par terre +sur Stagno et sur Raguse. La défense était donc simplifiée autant que +possible, et je m'étais réservé tous les points d'appui utiles. Pour +compléter le système, et ne pas risquer de voir tomber entre les mains +de l'ennemi des villes maritimes qu'il aurait pu ensuite armer et +défendre, je fis ouvrir les remparts et détruire les fortifications de +Spalatro et de Trau: plus tard, je fis servir ces démolitions à +l'embellissement de ces villes. + +Je plaçai mes troupes de la manière suivante; Le 81e régiment à Zara, +le 18e léger à Sebenico, le 5e à Trau et Castelli, le 11e à Klissa et +Spalatro, la garde à Spalatro, et le 8e léger à Macarsca; enfin, à +Signe, ma cavalerie, composée de trois cent cinquante chevaux du 24e +chasseurs, montés sur de petits chevaux bosniaques, cavalerie qui me +rendit de grands services. + +Je pouvais ainsi, en moins de deux journées, rassembler mes troupes, +les porter dans toutes les directions, et elles étaient établies +convenablement pour leur santé et leur bien-être. Une fois cantonnés et +reposés, ces corps reprirent leur instruction, et, en peu de temps, +redevinrent, les 18e et 11e, ce qu'ils avaient été, c'est-à-dire aussi +beaux que jamais; et les autres, se piquant d'honneur, furent bientôt +dignes de leur être comparés. Nous passâmes l'hiver dans cette position. + +L'empereur Napoléon gardait Braunau comme gage des bouches de Cattaro, +et le gouvernement autrichien se trouvait ainsi toujours victime de la +mauvaise foi qu'avait montrée son commissaire en remettant les bouches +aux Russes. Afin de terminer cette affaire, les deux gouvernements +projetèrent une opération combinée de Français et d'Autrichiens pour +prendre Cattaro; on devait réunir des moyens communs et égaux pour faire +le siége de Castelnovo et de Cattaro. M. le comte de Bellegarde +m'écrivit par le major d'Albeck, pour me faire les propositions +relatives à cette opération, et m'envoya l'état de l'équipage de siége +qui y serait employé. Je n'eus qu'à accéder à ses propositions, mais les +circonstances dispensèrent de l'exécution. + +L'Empereur se trouvait jeté dans un grand mouvement; les trônes +s'écroulaient ou s'élevaient en sa présence, et cette petite affaire en +resta là: l'opération, d'ailleurs, était très-difficile, les Russes +ayant des forces maritimes telles, qu'on ne pouvait songer à leur +disputer la mer. + +Les Dalmates nous avaient accueillis avec plaisir et bienveillance; +mais ils changèrent bientôt de sentiment. Le mécontentement, déjà fort +sensible à cette époque, augmenta et finit plus tard par la révolte. + +La population de la Dalmatie s'élevait alors à environ deux cent +cinquante mille âmes. Presque toute catholique, à peine y comptait-on un +dixième de la religion grecque. Cette population se divise en deux +parties bien distinctes: la population du littoral et celle de +l'intérieur. + +Les villes sont peuplées, en presque totalité, d'Italiens, qui sont +venus y chercher fortune. Vivant assez misérablement, quoique pleins de +vanité et d'orgueil, les uns occupent de petits emplois ou se livrent à +quelque petit commerce; d'autres cultivent un petit héritage qui se +compose de vignes et d'oliviers. En général, ces Italiens transplantés +sont peu recommandables; la corruption vénitienne avait laissé chez eux +de profondes traces, et la vénalité en toutes choses, constamment la +même jusqu'à notre arrivée, avait contribué à maintenir et à empirer +cet état des moeurs. + +Une grande partie des habitants de la côte et des îles se livre à la +navigation; elle fournit à la conduite de cinq ou six cents bâtiments, +presque tous employés au cabotage. Ces marins, en général assez +médiocres, sont loin de valoir ceux des bouches de Cattaro. Beaucoup +d'entre eux sont aussi propriétaires. Les campagnes qui avoisinent la +mer sont les plus belles; le climat et la nature des terres comportent +là une culture plus riche que dans l'intérieur. Cette partie de la +Dalmatie ressemble beaucoup à la Provence quand elle était moins riche. +L'intérieur est très-misérable, uniquement habité par les descendants +des anciens Slaves qui l'ont conquise. Une culture rare, une grande +quantité de mauvais bestiaux chétifs, forment toute leur richesse. Leurs +forêts consistent en bois ravagés et réduits en broussailles par la +volonté même des habitants, dans le but de s'affranchir des corvées que +leur exploitation nécessitait pour le service de la marine vénitienne, +et onze cent mille chèvres broutent les arbres et les empêchent de +grandir. + +De chétives cabanes, où toute une famille est réunie et couchée autour +du même foyer; des rivières dont le cours est obstrué, dont les rives +sont malsaines; d'autres qui ont creusé leur lit à pic dans des rochers +de vingt à trente pieds de haut; des mines de charbon fort riches qui +ne sont pas exploitées, et des plaines de cinq ou six lieues de pierres, +sans aucune végétation, surmontées par des montagnes de sept à huit +cents toises d'élévation, composées de rochers entassés, nus et +dépouillés: tel est le spectacle que présente l'intérieur de la +Dalmatie. Mais ce pays, si triste et si pauvre, est habité par une +population belle, valeureuse et susceptible d'enthousiasme; ignorante, +simple, confiante, capable de dévouement pour ses chefs; mais, comme +tous les Barbares, elle ne comprend pas les abstractions; pour la +remuer, il faut frapper ses sens et la soumettre à une action +matérielle. Cette population, paresseuse comme toutes celles dont la +civilisation est reculée, abuse de sa force, et les femmes y sont +employées aux travaux les plus pénibles, tandis que les hommes se +livrent au repos ou à leurs plaisirs. Elle est imprévoyante; elle +consomme en sept ou huit mois ce qui pourrait la faire vivre un an, et, +à chaque printemps, elle éprouve la famine et vit d'herbes et de lait +de chèvre. Cependant la force et la beauté des individus frappent tous +les étrangers. Cette beauté et cette force tiennent à diverses causes. +Le régime auquel la population est soumise et la misère font périr tous +les enfants faibles et mal constitués; il n'y a que les forts et les +robustes qui résistent. Chaque génération subit donc une espèce +d'épuration obligée qui donne lieu à la production d'une race haute et +vigoureuse. Cette observation s'applique à tous les peuples barbares; +elle explique cette taille et cette beauté qui frappent d'admiration +tous les voyageurs. + +Les prêtres séculiers, occupant les emplois de curés et de vicaires, y +étaient d'une grande ignorance et jouissaient de peu de crédit. Il en +était tout autrement des moines franciscains, possédant onze couvents +et desservant beaucoup de paroisses. Ces moines faisaient beaucoup de +bien et exerçaient sur les esprits une grande puissance. + +De ce tableau succinct on doit tirer les conséquences suivantes. Le +littoral, privé de navigation, souffrait de notre occupation, tandis +que les villes et le pays en général gagnaient à notre présence. Mais +les moeurs des montagnards les rendaient susceptibles d'être remués, +soit par leurs chefs anciens dépossédés, soit par les intrigues des +Autrichiens, des Russes et des moines, soit enfin par mille préventions +dont nous étions l'objet, préventions que les rivalités du pouvoir et +l'esprit faux et bizarre du provéditeur et de l'administration +italienne fomentaient, au lieu de les combattre. Quoique l'armée +française répandît beaucoup d'argent, et malgré l'amélioration du sort +de la province, les passions et les intrigues étaient contre nous. Les +passions l'emportent souvent sur les intérêts. Il y avait donc dans le +pays de nombreux éléments de troubles. + +Je n'ai dit qu'un mot de Corzola et de son importance. Cette petite +place servait de refuge à nos bâtiments, protégeait puissamment notre +cabotage, et rendait maître du détroit et du mouillage, d'où l'ennemi +aurait pu l'intercepter. Corzola, située dans l'île qui porte son nom, +à l'extrémité la plus voisine de la presqu'île de Sabioncello, n'est +distante de la terre ferme que de quatre-vingts toises; elle ne tient à +l'île que par un isthme. Ses fortifications se composent d'un bon +rempart revêtu en maçonnerie, de vingt-quatre à quarante pieds de haut, +et flanqué de cinq grosses tours, armées de canons. Le diamètre de la +place ne dépasse pas cent cinquante toises. + +Au delà de l'isthme, une hauteur commande la place. Je l'avais fait +occuper par une bonne redoute; la place, pourvue de vivres et de +munitions, était armée de seize bouches à feu de gros calibre, et la +garnison dépassait cinq cents hommes. C'était un poste dans lequel un +homme de coeur pouvait tenir au moins pendant quinze jours devant toutes +les forces ennemies. Il fallait une succession d'efforts pour le +prendre: 1° débarquer; 2° s'emparer de la redoute; 3° amener du gros +canon; 4° faire brèche; enfin employer un nombre de jours qui pouvait +être augmenté de la défense plus on moins longue de la redoute. Sûr +d'arriver à temps si ce poste était attaqué, tandis que de Raguse +Lauriston aurait envoyé à son secours par Sabioncello, je serais passé, +sous la protection du canon de Corzola, dans cette place; tout était +prévu et préparé dans ce but; la lâcheté ou la trahison du commandant +déconcerta mes mesures. + +Le 9 décembre, Siniavin parut inopinément devant Corzola, avec son +escadre et quelques troupes de débarquement. Le 10, il somma la place +et débarqua dans l'île. Le 11, il donna l'assaut à la redoute, joncha +de ses morts le champ de bataille, et fut repoussé. Le 11 au soir, le +chef de bataillon Orfengo, qui commandait, retira les troupes de la +redoute, et, le 12, ayant été à bord de l'amiral, il signa une +convention qui lui remettait la place et faisait transporter la garnison +en Italie. J'avais reçu le 12, à neuf heures du soir, à Spalatro, la +nouvelle de la présence des Russes; à minuit, j'étais en marche pour m'y +rendre avec les troupes placées sous ma main, et, le lendemain, j'appris +la reddition à Macarsca. Orfengo jouissait d'une bonne réputation, de +l'avancement lui était promis; j'avais donc tout lieu de compter sur +lui. Je le fis arrêter et traduire devant un conseil de guerre, qui le +condamna à quatre ans de prison. Confié à la gendarmerie pour être +transporté en France, il s'évada à son passage à Trieste, et passa au +service de Russie. Je souhaite, pour la gloire de l'armée russe, qu'elle +ne fasse pas souvent de pareilles acquisitions. + +Immédiatement après la prise de Corzola, l'amiral embarqua ses troupes +et vint mouiller dans nos canaux intérieurs, en face de Spalatro. L'île +de Brazza était trop étendue pour pouvoir être défendue; aucun fort n'y +avait été construit; en conséquence, j'en retirai la faible garnison, +et j'abandonnai l'île à l'ennemi. Lesina se trouvait menacée, mais là +une bonne défense était préparée; l'ennemi ne fit aucune tentative pour +s'en emparer, il se contenta de gêner nos communications maritimes +pendant quelque temps. Bientôt après, l'amiral retourna avec son +escadre dans la rade de Cattaro, et rappela à lui la portion qu'il avait +laissée devant nous. Alors je fis réoccuper l'île de Brazza. + +Dans le courant de janvier, une lettre du général Sébastiani m'annonça +la déclaration de guerre des Turcs contre les Russes: c'était un +événement immense pour moi, il changeait toute ma position. Je n'avais +plus à redouter l'arrivée du corps russe de dix mille hommes qui m'avait +été annoncé. Tout semblait, au contraire, me promettre d'autres chances. +Sélim, connaissant la faiblesse des armées turques, leur infériorité +vis-à-vis des armées européennes, demanda un corps auxiliaire français +pour être réuni à l'armée du grand vizir. Ce corps devait être de +vingt-cinq mille hommes, et la mission qu'il avait à remplir ne pouvait +regarder que mes troupes et moi. + +Un corps de vingt-cinq mille hommes de bonnes troupes, mené sagement et +réuni à l'armée turque, aurait donné à cette armée une tout autre +importance; c'eût été une belle marche, digne d'être vantée, que celle +d'une armée partant de la Dalmatie pour aller faire sa jonction avec la +grande armée, en passant par la Valachie. Sébastiani m'en prévint; il +désirait beaucoup l'exécution de ce projet, il le pressa tant qu'il put, +et me provoqua à commencer ce mouvement, si mes instructions m'y +autorisaient; mais il n'en était rien. + +L'Empereur consentait à cette coopération et en appréciait tout +l'avantage; cependant il voulait auparavant qu'un traité de subsides et +d'opération fût signé. On réunit à Bassano les troupes nécessaires pour +me compléter. L'Empereur m'ordonna de me mettre en mesure de marcher; +mais cette affaire traîna beaucoup, et elle n'était pas encore terminée +quand la catastrophe de Sélim arriva. Toutefois cette espérance me +souriait. Je fis reconnaître avec soin les points de la Dalmatie offrant +le moins de difficultés pour déboucher en Bosnie et faire une route pour +y arriver. Ce fut le commencement de ces travaux mémorables exécutés +depuis dans toute la province. Je fis partir sur-le-champ, pour se +rendre auprès du général Sébastiani, six officiers d'artillerie et du +génie. Ce nombre s'augmenta beaucoup quelques mois plus tard. J'envoyai +aussi directement un officier à Viddin, auprès de Passwan-Oglou; un +autre à Routschouk, auprès de Moustapha-Bairactar, ce même Turc dont la +célébrité est justifiée par son courage, son dévouement à Sélim et sa +mort héroïque. Ils étaient chargés d'offrir, de ma part, des secours en +artillerie, en munitions, en officiers, et d'annoncer ma prochaine +entrée en Turquie pour les appuyer avec trente mille hommes aussitôt +après avoir reçu les Firmans du Grand Seigneur. + +Moustapha-Bairactar se trouva être un homme moins civilisé que les Turcs +qui occupent aujourd'hui de grands emplois. Son ignorance en géographie +était fort grande; il demanda à l'officier que je lui envoyai si, en +venant de Dalmatie, il avait dû passer la mer. Ces deux chefs ne +réclamèrent aucun secours. + +La guerre entre la Turquie et la Russie avait multiplié mes rapports +avec les pachas. J'entrai en communication avec le célèbre Ali-Pacha de +Janina. Celui-là fit beaucoup de demandes. Je lui envoyai tout ce qu'il +désira en matériel, et, de plus, un détachement d'artillerie, commandé +par un officier. + +L'amiral Siniavin, parti de Cattaro, depuis un mois, avec toute son +escadre, excepté deux vaisseaux, des frégates et des bâtiments légers +restés dans nos parages, avait fait sa jonction avec l'escadre anglaise. + +Le 27 mars, une lettre de Sébastiani m'annonça le départ de +Constantinople du ministre d'Angleterre, et l'arrivée de l'escadre +anglaise devant cette ville le 21 février. Les Dardanelles avaient été +forcées. On considéra cette action comme extraordinaire; mais c'est un +prodige qui se renouvellera toujours, tant que ce passage ne sera armé +que de gros canons immobiles, qui ne peuvent tirer qu'un seul coup +chacun contre une escadre marchant avec un vent favorable. + +L'amiral Dukwort, arrivé avec son escadre devant Constantinople à la +pointe du sérail, menaça de brûler la ville, et, comme il était maître +de le faire, puisque cette ville était sans défense, il pouvait en +résulter une révolution ou un changement de politique complet. À la +suite d'une pareille entreprise, il y avait tout à redouter. Ces +nouvelles étaient déjà fort anciennes. Mais, le 29 avril, de nouvelles +dépêches de Sébastiani, en date du 4, vinrent m'apprendre les heureux +événements qui s'étaient passés. + +Sébastiani avait soutenu et développé l'énergie du sultan. Par de +feintes négociations, il avait fait gagner du temps, et, en peu de +jours, toute la côte avait été couverte d'artillerie. Alors on refusa +de traiter. Les Turcs étaient revenus de leur effroi, et, les moyens +moraux, les seuls favorables aux Anglais dans leur entreprise, se +trouvant usés, il n'y avait plus aucune proportion entre les moyens +matériels d'attaque et de défense. + +On s'occupait aussi à armer les Dardanelles, afin d'en rendre le +passage plus difficile. L'amiral anglais craignit les dangers du retour, +et se hâta de partir. Un des gros boulets de pierre, lancé par cette +artillerie barbare, mais gigantesque, du détroit, rencontra le grand +mât d'un vaisseau de ligne anglais et l'abattit d'un seul coup. + +L'énergie des Turcs et la rapidité avec laquelle on créa la défense +firent, dans le temps, beaucoup d'honneur à Sébastiani. Il fut secondé +puissamment dans l'exécution des travaux par les officiers que j'avais +envoyés auprès de lui, parmi lesquels étaient deux de mes aides de camp, +MM. Leclerc et Fabvier. Le dernier, homme d'une grande résolution, a +acquis, depuis, à divers titres, une assez grande réputation. Avec eux +était un autre officier, également de mon choix, et devenu, lui aussi, +bien autrement célèbre, le colonel Foy. + +J'ai parlé des difficultés de communication que la Dalmatie présentait: +rien ne peut en donner l'idée. Elles rendaient les marches longues, +pénibles, empêchaient de porter des corps organisés et en état de +combattre sur le point où ils étaient nécessaires. Les transports des +vivres et des munitions présentaient les plus grands embarras. Enfin +les troupes, dans leur marche, étaient toujours dépourvues d'artillerie, +de cet auxiliaire si puissant à la guerre. + +Du temps des Vénitiens, tout était pour le mieux: maîtres de la mer et +réduits sur terre à une guerre constamment défensive, ne communiquant +qu'au moyen de leurs vaisseaux avec la Dalmatie, toutes les villes +maritimes fortifiées étaient autant de têtes de pont par lesquelles ils +pouvaient déboucher. Les ennemis à combattre étaient les Turcs et les +Autrichiens, mais particulièrement les premiers. Le pays étant +impraticable, les Turcs n'avaient aucun moyen de pénétrer avec du canon, +à moins de travaux énormes, et, n'étant jamais maîtres de la mer, ils +ne pouvaient bloquer les places maritimes, de manière que, quoique +assiégées, ces places pouvaient être ravitaillées, et leurs garnisons +conservaient toujours la liberté de sortir quand la défense ne pouvait +plus se prolonger. Les transports à exécuter le long du littoral se +faisaient au moyen de la mer, que personne ne pouvait leur disputer. +Une route longitudinale leur était donc inutile: ils l'auraient eue +qu'ils ne s'en seraient pas servis. Voilà la position des Vénitiens; +elle était l'inverse de la nôtre. La mer ne nous appartenait pas; il ne +nous fallait donc que peu de places maritimes, mais de très-fortes et +exigeant un grand siége, et placées de manière à servir, au besoin, +d'appui et de refuge à notre marine; les autres villes devaient être +ouvertes et démantelées. Nous ne pouvions pas faire nos transports par +mer; il nous fallait donc des chemins. Nous avions à redouter une armée +de débarquement et des révoltes; il nous fallait donc pouvoir nous +mouvoir par l'intérieur avec des troupes nombreuses, réunies, pourvues +de matériel et munies de canons. + +Ces réflexions me frappèrent aussitôt après mon arrivée en Dalmatie; +mais je n'entrevoyais pas alors la possibilité de remédier à cet état +de choses. Le repos laissé par l'ennemi, la disparition de l'amiral +Siniavin et sa station dans le Levant, la douceur du climat dont on +jouit, même au milieu de l'hiver, sur le littoral, l'utilité +d'entretenir l'activité des troupes, et la répugnance que j'ai toujours +eue à les fatiguer de manoeuvres quand elles sont instruites, tous ces +motifs me donnèrent la pensée d'entreprendre ces travaux, sauf à les +quitter si la guerre nous faisait prendre les armes, ou à augmenter leur +développement si notre repos se prolongeait. J'eus recours à ces idées +de gloire et d'avenir auxquelles j'avais trouvé mes soldats si sensibles +dans mes travaux du camp de Zeist; je parlai de l'utilité dont seraient +pour le pays de semblables travaux, de la reconnaissance publique qui en +serait le prix. Je leur rappelai l'exemple des armées romaines, +habituées à employer ainsi leurs loisirs. J'étais aimé de mes troupes, +et un mot de moi, un désir, étaient des lois pour elles. La +manifestation de semblables sentiments allait droit au noble coeur de +ces braves soldats, et ils manifestèrent l'empressement le plus vif à +commencer ces travaux. + +Je ne voulais pas qu'il en résultât pour l'armée d'autres inconvénients +qu'un peu de fatigue. En conséquence, le sort des soldats fut amélioré +sous le rapport de la nourriture pendant la durée des travaux. Je +répartis les ateliers à portée du cantonnement de chaque régiment, afin +d'éviter des bivacs ou des déplacements pénibles. Chaque portion de +route reçut le nom du régiment qui l'avait faite, et ce nom, ainsi que +ceux du colonel et des officiers supérieurs, furent gravés sur le +rocher. Ces idées de gloire, d'avenir et de postérité sont si utiles à +développer dans les troupes! Les portions de route éloignées, qu'il +fallait faire pour joindre celles qui s'exécutaient à portée des +cantonnements, furent construites par les habitants sous la conduite +d'officiers et de soldats désignés à cet effet. Je parlerai en +particulier de ces travaux faits par les Dalmates. Avant de rendre +compte de la direction de ces routes et des obstacles qu'elles +présentaient, il est nécessaire de faire la description du pays. + +La grande chaîne des Alpes, qui forme le réservoir de l'Europe, et dont +le point culminant est en Suisse et en Tyrol, se divise et s'étend en +plusieurs branches suivant différentes directions. L'une d'elles, +marchant de l'ouest à l'est, sert de limite au nord de l'Italie et forme +les Alpes Noriques. Arrivée en Carinthie, elle tourne subitement au sud +ou sud-sud-est, et forme les Alpes Juliennes. C'est la chaîne que l'on +traverse pour aller d'Italie en Carniole. Cette chaîne continue dans la +même direction jusqu'en Grèce. Elle sépare constamment les eaux de +l'Adriatique des eaux du Danube et de la mer Noire. Elle arrive en +Albanie, près de Pristina. Là une autre chaîne se détache et court à +l'est. Celle-ci forme la chaîne du mont Hémus et du Balkan, et se +prolonge, par ses rameaux, jusqu'à la mer et au Bosphore de Thrace. +Avant le dernier cataclysme qui ouvrit aux eaux ce passage, elle se +rattachait par là à la chaîne des montagnes de l'Asie Mineure, au +Caucase et au Thibet. Toutes les chaînes secondaires, qui, de la grande +chaîne, se détachent et courent vers l'ouest ou le sud-ouest, sont ses +contre-forts, et forment les montagnes de la Dalmatie et de l'Albanie. + +Les sources des rivières de Dalmatie déterminent les points par lesquels +passent les sommets de la grande chaîne. On sait que cette chaîne est +d'abord à peu de distance de la Dalmatie, et qu'elle s'en éloigne en se +prolongeant. Ainsi la Dalmatie se compose du même nombre de bassins et +d'autant de chaînes de montagnes secondaires qu'il y a de rivières qui +la coupent, et qui portent leurs eaux dans l'Adriatique, et ces chaînes, +pour la plupart, se relèvent en approchant de la mer et se terminent par +de très-hautes montagnes. + +La première rivière est la Zermagna. Elle sert de délimitation entre la +Dalmatie et la Croatie. Elle prend sa source très-près de la frontière. +Sur sa rive droite sont les hautes montagnes de la Croatie; sur la rive +gauche et jusqu'à la Kerka, le pays est légèrement ondulé. + +La seconde est la Kerka. Cette rivière prend sa source à peu de distance +de la Zermagna, passe au pied de la forteresse de Knin, vient à +Scardonna et se jette dans le golfe de Sebenico. Cette rivière a peu +d'eau pendant une partie de l'année; mais elle s'est creusé un lit de +trente pieds de profondeur. Ses bords escarpés offrent des obstacles +qui, considérés sous des rapports militaires, pourraient entrer +puissamment dans les calculs d'un général, et servir utilement dans des +mouvements d'armée. Les eaux de la Kerka contiennent des substances +calcaires qu'elles déposent constamment. La suite des siècles a formé +un barrage près de Scardonna. Il en résulte une des plus belles +cascades de l'Europe, non par l'élévation, qui est assez peu +considérable, mais par l'étendue, le développement et l'abondance de +ses eaux dans la saison pluvieuse. + +Vient ensuite la Cettina. Elle court d'abord du nord au sud, et ensuite +tourne à l'ouest, traverse des montagnes ardues et élevées, et se jette +dans la mer à Almissa. Une partie du pays, compris entre la Kerka et la +Cettina, est couverte par des montagnes de rochers élevés, pelés et +difficiles. + +La quatrième rivière est la Narenta. Elle prend sa source dans +l'Erzegowine, à vingt lieues de la Dalmatie. C'est un véritable fleuve +par la masse de ses eaux; sa vallée, fort large, serait d'une grande +richesse si les eaux étaient aménagées. Elle forme maintenant d'immenses +marais là où les Romains avaient de belles campagnes bien cultivées. + +Telles sont les quatre rivières qui traversent la Dalmatie. + +Les routes construites eurent pour objet de rendre praticable pour des +voitures le passage d'un bassin dans l'autre. Les Autrichiens avaient +fait une seule route, celle du pont de la Zermagna, et qui va de la +frontière de la Croatie à Zara; tout le reste était en projet. + +Mes premières constructions eurent pour but deux objets: 1° établir la +communication entre Zara, Scardonna, Sebenico, Trau et Spalatro, et 2° +partir du pont de la Zermagna et de Knin, passer dans la vallée de la +Cettina, et mener au meilleur débouché de la frontière pour pénétrer en +Bosnie. + +La première de ces roules passait par les cantonnements de l'armée; les +troupes se trouvaient à portée d'y travailler; elle fut faite avec +rapidité et succès, malgré les grandes difficultés locales. On peut en +juger par un exemple: les murs de soutènement de la descente de la +montagne de Trau ont de vingt à vingt-deux pieds d'élévation, dans une +partie de leur développement. En moins de six mois on arriva à Spalatro +par une route construite d'après les principes, avec double empierrement +et des cordons. + +On fit également en même temps, mais au moyen de réquisitions de +paysans, une route pour aller de la vallée de la Cettina à Cresmo, +débouché en Bosnie. Au moyen des troupes, on construisit aussi une route +dans la largeur de la Dalmatie, et qui, partant de la frontière turque, +et passant par Signe et Clissa, aboutissait au littoral à Spalatro. +C'est dans ce bassin magnifique, l'un des plus beaux lieux de la terre, +qu'une très-grande ville, Salona, l'une des plus belles de l'empire +romain, était bâtie; c'est là qu'un empereur philosophe, dégoûté des +grandeurs et de la puissance, avait choisi le lieu de sa retraite. + +Pendant ces travaux, les troupes de la garnison de Raguse +construisaient, de leur côté, une route de Raguse à Stagno, et partout +l'émulation était égale. + +Au nombre des rivières de la Dalmatie, on en compte encore deux dont +j'ai omis de parler, parce qu'elles ne jouent aucun rôle dans la +configuration du pays. La rivière de Salona sort toute formée du milieu +d'un rocher; son cours est seulement d'une demi-lieue; mais elle roule +beaucoup d'eau et se jette dans le golfe de Spalatro. Cette rivière +produisait les truites célèbres que Dioclétien, dit-on, préférait à +l'empire; elles sont encore délicieuses, mais je doute qu'aujourd'hui +on les achetât à ce prix. La rivière d'Ombla, près Raguse, est une +rivière souterraine qui se jette dans la mer en sortant des rochers. On +a des motifs de croire que c'est l'embouchure de la rivière de Trébigne +qui disparaît dans les montagnes. En général, tous ces pays calcaires +sont remplis de ces phénomènes; les eaux, s'y frayant passage au milieu +des rochers, disparaissent et reparaissent, sans qu'on puisse suivre +leur cours avec certitude. + +Quelquefois ces phénomènes s'accompagnent de circonstances fort +singulières. La chaîne de montagnes placée entre la Cettina et la +Narenta est fort élevée et se termine par le Biocovo, montagne de sept +à huit cents toises de hauteur, dont le pied occidental est baigné par +la mer; à l'est, elle est liée à une suite de hauteurs, dont les +dispositions forment un bassin immense et sans issue. Il y a un lac; au +fond de ce lac sont des gouffres par lesquels les eaux arrivent pendant +la saison des pluies et viennent se joindre à celles que les pentes des +montagnes amènent journellement. Chaque année ce lac se vide aux trois +quarts, et l'on cultive immédiatement le terrain découvert. Mais, chose +extraordinaire! quelquefois le lac se vide entièrement, et ce n'est +jamais qu'après un automne et un hiver extrêmement pluvieux. + +Voici mon explication: les gouffres, n'étant pas placés dans la partie +la plus basse du lac, sont insuffisants pour enlever toute l'eau qu'il +contient; d'ailleurs ils ne peuvent jamais donner issue qu'à la même +quantité d'eau, à peu près, qu'ils ont amenée, et il reste toujours en +surplus celles qu'amènent les pluies et les pentes des montagnes +environnantes, sauf l'évaporation. Quand l'année a été très-pluvieuse, +les eaux du lac s'élèvent davantage. Alors, si l'on suppose que, dans +le Biocovo, il existe un syphon communiquant avec la mer, et que, dans +ces années d'exception, le niveau du lac dépasse le niveau du coude du +syphon, celui-ci est aussitôt rempli, il fonctionne, et, sa courte +branche aboutissant au point le plus bas du lac, celui-ci est mis à sec. +Cette explication satisfait l'esprit sur le phénomène, et semble ne +laisser rien à désirer. Autre singularité: le lac souterrain, recevant +les eaux, conserve aussi les poissons, et les pêcheurs placent leurs +filets aux _voragines_ ou gouffres, à l'arrivée de l'eau comme à son +départ. + +Je reviens à la construction des routes. La partie que j'ai décrite fut +faite comme par enchantement. Ces travaux me donnèrent beaucoup de +popularité. Les peuples aiment à voir l'action de la puissance, quand +elle est salutaire ou glorieuse; ils aiment à voir leurs chefs parler à +l'imagination par leurs actions. Les Dalmates disaient et répétaient, +dans leur langage rempli d'images: «Les Autrichiens, pendant huit ans, +ont fait et discuté des plans de routes sans les exécuter; Marmont est +monté à cheval pour les faire faire, et quand il en est descendu elles +étaient terminées.» Je me rendis à Raguse, pour faire l'inspection des +travaux ordonnés, et je fus content de l'état dans lequel je trouvai +toute chose. + +Le 20 avril, d'après l'ordre de l'Empereur, et à la demande du général +Sébastiani, je préparai l'envoi à Constantinople de cinq cents +canonniers et sapeurs. Des firmans du Grand Seigneur me parvinrent pour +autoriser leur entrée en Bosnie. Je ne perdis pas un moment pour +l'exécution de cette importante mesure; mais, au moment de mettre la +troupe en marche, les firmans ne se trouvèrent pas en règle; ils ne +portaient que le nombre de trois cents hommes. Ensuite le pacha, par une +sollicitude dont je ne pus admettre la nécessité, voulait que les +canonniers marchassent par détachement de douze à quinze. Il en résulta +une discussion qui fit perdre beaucoup de temps. + +Enfin, le 6 juin, le détachement entra en Bosnie, pourvu de tout ce dont +il pouvait avoir besoin, ayant l'argent nécessaire à sa dépense pendant +toute sa route, et sous le commandement du sous-chef de mon état-major, +le colonel Delort. Le pacha de Bosnie le reçut avec beaucoup d'égards et +de soins; mais, après avoir dépassé Traunich, la nouvelle de la +catastrophe de Sélim étant parvenue, et le commandant du détachement +ayant reçu une lettre de Sébastiani qui lui prescrivait de rentrer en +Dalmatie, il revint sur ses pas. On ne savait pas quel système politique +suivrait Mustapha, successeur de Sélim. Les institutions nouvelles, et +conformes aux usages des peuples civilisés, étaient l'objet des +préventions et de l'animadversion des Turcs, et l'aliment de leurs +passions contre tous les Européens. Il était sage de faire rétrograder +le détachement désiré, demandé par le gouvernement. Appelé par +l'opinion, il pouvait être utile; mais, dans la circonstance présente, +il ne pouvait être qu'un embarras et l'occasion d'un danger. Par mesure +de prudence, et pour protéger son retour, je me rendis à la frontière +avec des troupes aussitôt que je connus les événements, et je serais +allé à sa rencontre et l'aurais dégagé si des insurrections en Bosnie +eussent fait commettre contre lui quelque hostilité. + +Depuis quelque temps, Siniavin était revenu à Cattaro; il avait établi +une croisière sur nos côtes devant Spalatro, et il la renforçait tous +les jours. Enfin une grande partie de l'escadre arriva le 5 juin avec +des troupes de débarquement. Il avait établi des intelligences dans le +pays. Les Autrichiens n'avaient pas cessé de fomenter le mécontentement. +Le provéditeur, par sa folle vanité et ses fausses mesures, prêtait son +appui aux mécontents. Nos ennemis les plus déclarés s'étaient emparés +de son esprit en flattant ses passions et son orgueil. Sans le savoir, +il s'était mis entre leurs mains. Ses agents, les hommes de sa confiance, +conspiraient, et cependant il ne voulut jamais le croire. Il n'était +sans doute pas leur complice, car il fut rempli de terreur au moment où +l'insurrection éclata; mais ses yeux étaient fascinés. + +Un colonel de Pandours, nommé Danese, travaillait activement, avec les +Russes et les moines, à amener un soulèvement au profit des Autrichiens. +Sa famille avait de l'influence dans le pays; sa haine contre l'ordre +établi, son dévouement aux Autrichiens, étaient connus. La levée de la +légion dalmate avait mécontenté, parce qu'on avait étendu la +conscription aux villes. Du temps des Autrichiens, jamais les levées de +soldats n'avaient souffert de difficultés; à la vérité, les villes en +étaient exemptes. Aujourd'hui il en était autrement, et les habitants +des villes communiquaient leur mécontentement aux habitants de la +campagne, quoique la mesure dont ils se plaignaient fût une mesure de +justice en faveur de ces derniers. Ainsi va le monde, souvent on sert +avec passion, et contre ses propres intérêts, les passions et les +intérêts des autres. + +L'amiral débarqua immédiatement mille hommes environ dans le comté de +Politza. Aussitôt les habitants se révoltèrent, prirent les armes, et +tous ceux des environs de Spalatro en firent autant. Quelques soldats +périrent et furent assassinés. J'étais à Zara, et j'en fus informé +sur-le-champ. Je me rendis tout de suite à mon quartier général; mais +déjà, à mon arrivée, les Russes s'étaient rembarqués, et mon chef +d'état-major, le général Vignolle, avait marché à eux avec le 8e léger +et le 11e. Ils s'étaient retirés sans l'attendre, et il occupait même +déjà une partie du comté de Politza. J'achevai de tout soumettre et d'y +rétablir l'ordre. + +L'ennemi occupa Almissa, ville entourée de vieilles fortifications et +défendue par un vieux fort qui la domine. L'accès en est très-difficile: +la Cettina nous en séparait, il fallut manoeuvrer et arriver par la cime +des montagnes. Cette opération exécutée, les Russes se rembarquèrent +après avoir perdu quelques hommes, tués, blessé, ou prisonniers. + +Le comté de Politza, situé dans une vallée délicieuse, mais très-élevée, +est hors de toutes les communications, et le chemin qui y conduit est +très-difficile à parcourir et très-facile à défendre. L'isolement de +cette localité, joint aux moyens que la nature a donnés à ses habitants +pour se soustraire à l'obéissance, est sans doute la cause des +priviléges que les Vénitiens leur avaient donnés: ils ne payaient aucun +impôt, se gouvernaient eux-mêmes, nommaient leurs magistrats et ne +fournissaient ni soldats ni matelots. On voulut leur enlever ces +priviléges, et on les mécontenta. Assurément, la vue de ce petit pays +parlerait en faveur du système de son administration: rien de mieux +réglé, rien de plus soigné que leur culture, rien de plus joli que +leurs villages. Cette vallée renferme une immense quantité de cerisiers +portant de petites cerises sauvages, des marasques, employées à faire la +liqueur si célèbre de Zara, appelée marasquin. + +Les magistrats de Politza sont annuels. Il y a douze comtes qui +commandent chacun un village, et l'élection du grand comte se fait par +toute la population assemblée, dans un des endroits les plus larges de +la vallée. On se rassemble là à jour fixe. Le grand comte dont +l'exercice finit dépose dans un lieu indiqué une boîte de fer renfermant +la charte des priviléges. Le plus ambitieux et le plus hardi va la +prendre sous une grêle de pierres: quand il s'en est emparé, s'il a pu +le faire vivant, il est reconnu grand comte. + +Ce mode d'élection en vaut bien un autre; il suppose au moins, dans le +dépositaire de l'autorité, de la décision, du courage et du bonheur, +trois grands éléments de succès dans ce monde. Je remarquerai, à cette +occasion, que le titre porté par le chef de Politza, dans la langue +illyrienne _knès_, est le même que portent les princes russes. On l'a +traduit ici par comte, titre modeste; les Russes l'ont traduit par +prince par orgueil; mais c'est à tort, car, excepté les princes russes +descendant de Rurik et de Jagellon, presque tous les autres sont +originairement des Tartares, décorés de ce titre par le caprice des +czars, au moment où ils arrivaient à Moscou. Knès veut dire chef, et +chef d'un petit territoire. + +Après avoir rétabli la paix dans cette petite contrée, je m'étais rendu +à la frontière de Bosnie avec des troupes, pour attendre le retour de +mes canonniers; mais les désordres de la province n'étaient pas finis. +Les Russes débarquèrent de nouveau à Macarsca et dans le Pridvorié. Ils +eurent l'imprudence de s'éloigner de la mer, pour donner confiance aux +habitants des villages qui, en assez petit nombre, prirent les armes. +Le général Delzons, avec le 8e léger, les attaqua sans perdre un moment, +et leur prit ou tua deux cents hommes: les révoltés se dispersèrent. Je +fis faire une enquête extrêmement étendue et circonstanciée. Je la +confiai à un officier de choix, qui mit, dans ce travail important, +autant de sévérité que de lumières, de soins et de conscience. Les +véritables coupables furent punis, et depuis ce temps la province fut +tranquille. + +Je raconterai ici deux anecdotes, pour montrer dans quelle aberration +tombent quelquefois les juges militaires, par de fausses idées +d'humanité, et en quoi consiste la justice aux yeux de barbares +corrompus. + +Au moment où la révolte éclata, un soldat du 11e régiment reçut, à bout +portant, un coup de fusil dans la grande rue de Castel-Vecchio, au coin +d'une rue qui conduit à la mer. Ce soldat blessé, conduit à l'hôpital, +désigne, avant de mourir, le lieu où il a été atteint, et donne le +signalement de celui qui l'a blessé; il était vêtu de telle et telle +manière, et portait une balafre à la joue gauche. D'un autre côté, on +avait arrêté dans la même rue un Dalmate dont toutes les circonstances +de l'habillement, de la taille et du signalement correspondaient à la +description faite par le soldat; de plus, il avait entre ses mains un +fusil déchargé et venant de faire feu. La commission militaire, par un +caprice impossible à expliquer, condamna le coupable aux galères. Il +fallait frapper d'une salutaire terreur une population insurgée; il +fallait faire un exemple sur les véritables coupables. Or la +condamnation aux galères ne signifiait rien pour l'exemple. Je fis +venir la commission militaire pour lui demander ses motifs; et, comme +elle ne put rien répondre de raisonnable, je fis fusiller le coupable +de ma propre autorité. Je vois d'ici bien des fronts se rembrunir en +lisant ce récit; eh bien, quoi qu'on puisse dire, dans la position où +j'étais, ce devoir m'était imposé; et, dans de pareilles circonstances, +il faut savoir le remplir en engageant toute sa responsabilité. + +Voici l'autre fait. J'avais pris à mon service un Dalmate d'une grande +et rare beauté, natif de Spalatro. Sa taille et son costume le rendaient +vraiment remarquable. Au milieu de l'instruction de la procédure, il +alla trouver le capitaine rapporteur et lui dénonça un curé du +voisinage. Il circonstancia de la manière la plus positive et la plus +détaillée son accusation. Le curé fut arrêté, interrogé; il tomba de son +haut en entendant les charges portées contre lui et se justifia d'une +manière catégorique. Confronté avec son accusateur, celui-ci fut +confondu. Je lui demandai d'expliquer le motif de son action; il me +répondit: «J'ai vu chercher des coupables, j'ai cru faire plaisir en en +indiquant.» Voilà comme ces gens-là conçoivent la justice. Je le chassai +ignominieusement, comme on peut le supposer. + +Après ces événements, les Russes, réunis aux Monténégrins, attaquèrent +le pacha de Trébigne et envahirent ses terres. J'avais fait destituer +le pacha de Trébigne, dont la conduite avait été hostile envers nous, +et le nouveau, appelé Suliman, nous était tout dévoué. Les Monténégrins, +au nombre de trois mille, soutenus par quatre cents Russes et du canon, +vinrent mettre le siége devant la petite forteresse de Clobuk. J'envoyai +de Raguse le général Launay, avec mille hommes d'infanterie, au secours +du pacha. Il marcha, soutenu de deux mille Turcs, dégagea Clobuk et fit +prisonniers les quatre cents Russes. Ce fut la cavalerie turque qui les +prit, et ils étaient sa propriété. Plusieurs eurent la tête coupée, et +le général Launay se hâta de se rendre propriétaire des malheureux qui +restaient en donnant un louis par homme. Il en sauva ainsi un bon +nombre. Les Turcs, ensuite au désespoir de les avoir vendus, venaient +offrir au général Launay trois à quatre louis pour les ravoir et se +donner le plaisir de couper des têtes. Mais, on le devine, le général +Launay ne se livra pas à cet horrible trafic, et ces malheureux +prisonniers conservèrent la vie. + +Sur ces entrefaites, un envoyé du pacha de Janina arriva chez moi, et +m'apporta un sabre en présent de la part de son maître. Il allait en +mission en Pologne pour trouver l'Empereur. Cet envoyé, nommé +Méhémet-Effendi, avait eu une étrange destinée. Il était Romain et +prêtre quand nous l'avions trouvé à Malte, lors de la prise de cette +ville, où il remplissait les fonctions d'inquisiteur. Il nous avait +suivis en Égypte, et nous l'avions employé dans l'administration. Ne +trouvant pas, dans cette carrière, les avantages qu'il s'était promis, +il avait voulu revenir en Europe, et s'était embarqué avec deux +officiers français, aujourd'hui officiers généraux, Poitevin, du génie, +et Charbonnel, de l'artillerie. Un corsaire les prit et les conduisit à +Janina, où ils furent mis en prison. Un jour le ci-devant inquisiteur +annonça qu'il avait eu une vision; que Mahomet lui était apparu, et lui +avait prouvé que la religion chrétienne était fausse et que la vérité +était dans la sienne, et il déclara en même temps, dès ce moment, qu'il +voulait adopter l'Alcoran. On le mit aussitôt en liberté. Il eut des +emplois près d'Ali-Pacha et parvint à la faveur. Quand il se présenta +chez moi, son maître venait de le charger de négociations auprès de +Napoléon. Le vizir avait jugé la paix prochaine, et prévu que l'Empereur +se ferait céder Corfou et les Sept-Îles. Ali-Pacha envoyait Méhémet pour +les demander, et son unique argument, pour convaincre Napoléon, était +celui-ci: Ali-Pacha aime les Français; un général français viendra +commander à Corfou; le voisinage engendrera des querelles, et l'on dira +à tort qu'Ali-Pacha n'aime pas les Français. Pour prévenir une pareille +injustice, il vaut mieux lui donner l'île, à Ali-Pacha. Méhémet-Effendi +joignit l'Empereur au moment où il venait de signer la paix. Les +conditions en étaient encore secrètes. Il lui fit sa demande et l'appuya +du puissant argument que je viens de développer, et l'Empereur répondit: +«Mais comment prendre Corfou? Je ne l'ai pas.--Mais Votre Majesté +l'aura, dit le renégat.--Comment le prendre?» répliquait l'Empereur; et +il ne sortait jamais de cet argument, qui ne le compromettait pas. +Méhémet-Effendi en fut pour ses frais de voyage, et retourna vers son +maître. On m'a assuré que ce malheureux était depuis retourné à Rome, où +il avait fait pénitence publique. + +Je reçus, le 21 Juillet, la nouvelle de la paix signée le 8, à Tilsitt, +entre Napoléon et l'empereur Alexandre. Une amitié sincère semblait +devoir unir les deux adversaires, si longtemps ennemis. + +Peu après, me parvint l'ordre d'envoyer les renseignements les plus +circonstanciés sur la Turquie d'Europe, sur sa population et les revenus +de ses différentes provinces, sur ses communications et les opérations +militaires que sa conquête rendrait nécessaires. Enfin l'Empereur me fit +demander un plan de campagne pour deux armées qui déboucheraient, l'une +de la Dalmatie, et l'autre de Corfou. C'était me créer de grandes +espérances. J'avais étudié le pays avec tant de soins, je m'étais fait +fournir des itinéraires et rendre des comptes si détaillés par tous les +officiers que j'avais fait voyager par diverses routes, que, dès le 1er +août, je fus à même d'envoyer à l'Empereur une grande partie des +mémoires demandés. Tout annonçait la conquête de la Turquie d'Europe et +son partage; tout me promettait une campagne brillante. Les divisions +de réserve se formaient en Italie; je recevais l'ordre de tout préparer +pour recevoir une escadre de quinze vaisseaux à Raguse; tout enfin +prenait une attitude conforme à mes voeux; mais rien ne se réalisa. Sans +la tournure que prirent les affaires d'Espagne, il en aurait été +autrement. Toutefois j'ai passé trois années de ma vie à rêver et à +espérer des opérations en Turquie, tantôt pour secourir ce pays comme +allié, tantôt pour le conquérir. À cette époque, je rêvais la grande +guerre comme on rêve le bonheur dans sa jeunesse, et le bonheur, comme +il arrive souvent, se faisait bien attendre. + +Au commencement d'août, je reçus des ordres pour prendre possession de +Cattaro, et un officier russe arriva à mon quartier général, porteur de +ceux adressés à l'amiral Siniavin. Pour cette fois, tout le monde était +sincère; les choses se firent vite, et avec tous les égards et toutes +les attentions possibles. Dès le 12 août, les troupes françaises +occupèrent Castelnovo et Cattaro. Je donnai l'ordre au général Lauriston +de présider à la prise de possession, et je me rendis à Raguse, en +attendant le départ des Russes. Ils l'exécutèrent promptement, et +j'allai visiter ces lieux, dont le nom a retenti pendant trois mois dans +toute l'Europe. + +Les Bocquais, depuis l'affaire de Castelnovo, étaient restés +tranquilles. Ils avaient compris que leur intérêt, comme leur devoir, +était d'attendre silencieusement la fin de la lutte pour savoir à qui +ils appartiendraient, ils reçurent bien les troupes françaises, et +cherchèrent, par un bon accueil, à faire oublier leurs torts passés. Je +ne fis aucune récrimination, cela ne servait à rien; seulement, +j'ordonnai de restituer aux Ragusais les bâtiments que les Bocquais leur +avaient pris à Gravosa, dans le port, contre le droit des gens, en leur +faisant rembourser les droits exigés par les Russes. Je me suis bien +trouvé de cette indulgence: depuis cette époque, la conduite des +habitants de presque toute cette province n'a pas cessé un seul jour +d'être bonne et pacifique. + +Je pourvus à la défense de la rade en faisant établir des batteries à +son entrée, mettre dans un état convenable les fortifications de Cattaro +et de Castelnovo, et j'organisai la province le plus économiquement +possible. Rien ne serait plus en rapport avec les moeurs des habitants +de ce pays, en l'appliquant à la marine, que cette admirable +organisation croate, tout à la fois élément de la défense et de la +sûreté du pays, et principe de civilisation; mais il aurait fallu +beaucoup de temps et de dépense pour l'exécuter. Je n'avais d'ailleurs +pas mission de le faire, et le gouvernement avait, à cette époque, sur +cette organisation, les idées les plus fausses; il n'en connaissait ni +le secret ni les contre-poids. Je me contentai donc de donner une +organisation civile et judiciaire indispensable, et je cherchai à faire +de bons choix. + +L'évêque du Monténégro me demanda une entrevue. Je la lui accordai, et +nous nous rencontrâmes à peu de distance de Cattaro. Nous parlâmes du +passé, et je lui demandai pourquoi il nous avait fait la guerre. Il me +répondit que, placé sous la protection de la Russie, comblé de bienfaits +par elle, il avait cru de son devoir de lui obéir; mais aujourd'hui le +nouvel état de choses changeait sa condition et lui imposait d'autres +devoirs. Il m'assura que le peuple du Monténégro vivrait en bon voisin, +ne donnerait lieu à aucune plainte, et qu'il ambitionnerait de posséder +les bonnes grâces de mon souverain. Son discours, sans lui faire prendre +des engagements formels, me laissa supposer la pensée de se mettre un +jour sous la protection de la France. Je n'attaquai pas cette question; +la proposition devait venir de lui. Plus tard, quand je crus qu'il +allait la faire, il avait changé. Le gouvernement russe n'avait sans +doute jamais cessé d'attacher beaucoup de prix à l'influence qu'il +exerçait sur ces contrées. Je lui promis, de notre côté, un bon +voisinage, mais à charge d'une réciprocité dont il me réitéra +l'assurance; et, là-dessus, nous nous séparâmes. Ce vladika, homme +superbe, de cinquante-cinq ans environ, d'un esprit remarquable, avait +beaucoup de noblesse et de dignité dans les manières. Son autorité +positive et légale était peu de chose dans son pays, mais son influence +était sans bornes. + +Après avoir pourvu aux besoins de cette province et organisé son +administration, j'ordonnai une levée de six cents matelots pour la +flottille et la marine de Venise, ce qui s'exécuta sans difficulté. +Cette population, composée de quarante-cinq mille habitants, entretient +quatre cent cinquante bâtiments patentés, dont un certain nombre fait +la grande navigation. Je mis ce pays et son administration sous les +ordres et l'inspection du général Lauriston, et je rentrai en Dalmatie. + +En arrivant à Spalatro, j'appris un crime horrible qui m'affligea +beaucoup, commis pendant mon absence et presque sous mon nom. Un certain +général Guillet, né en Savoie, ayant servi autrefois, en qualité de +garde du corps, le roi de Sardaigne, avait été mis sous mes ordres à +l'armée de Dalmatie. Les brigades de mon corps d'armée étant données, +je l'avais chargé du commandement de l'arrondissement de Spalatro. Cet +homme était rempli d'intelligence, de finesse et de perspicacité; rien +ne lui échappait; il savait tout ce qui se passait. Il m'avait été fort +utile pendant la guerre par ses rapports. En partant pour Cattaro, je +l'avais chargé de recevoir des Russes l'île de Brazza. Pendant les +derniers mois de la guerre, cette île avait été la place d'armes de +l'ennemi; de là étaient parties ses intrigues, secondées par plusieurs +habitants, ses agents dévoués. Bien plus, ces mêmes habitants avaient +armé des corsaires et fait plusieurs prises sur nous. Il fallait faire +un exemple. Je donnai l'ordre au général Guillet de faire une enquête +aussitôt qu'il serait maître de l'île (personne n'y était plus propre +que lui), de faire arrêter les principaux coupables et d'attendre mon +retour. Au lieu de cela, le général Guillet fit arrêter, non les plus +coupables, mais les plus riches; et, pour donner aux détenus une idée +de son autorité, il fit fusiller, sans jugement, un des hommes arrêtés, +accusé d'avoir armé un corsaire; puis il mit les autres en liberté pour +de l'argent. À mon arrivée, tout le monde était silencieux et dans la +stupeur; mais de pareils torts devaient venir enfin à ma connaissance. +On devine mon indignation. Le général Guillet, interrogé, se renferma +dans une dénégation absolue. Je fis appeler les hommes mis en liberté; +ils me déclarèrent ce qui s'était passé et les sommes données à un aide +de camp du général Guillet, qui avait disparu au premier mot prononcé +sur cette affaire. Je déclarai au général Guillet qu'il allait être +traduit devant un conseil de guerre si, à l'instant, l'argent n'était +pas rendu. Il ne se le fit pas répéter deux fois. L'argent ayant été +restitué en ma présence, je renvoyai de l'armée ce misérable. L'Empereur +le fit rayer du tableau des officiers généraux, et, depuis, il a servi +dans les douanes. + +Le repos qui survint, les loisirs dont je jouissais, et la probabilité +de les voir se prolonger quelque temps, me donnèrent l'idée +d'entreprendre la continuation de la grande communication longitudinale +de la Dalmatie, de Knin à Raguse, ouvrage gigantesque sans doute, mais +que d'autres achèveraient après moi si je n'avais pas le temps de le +terminer. Des paysans seuls pouvaient être employés à son exécution. La +longueur des travaux et leur durée probable, les localités par +lesquelles cette route devait passer, obligeant à des bivacs continuels, +auraient fatigué les troupes. Les constructions sont fort de mon goût; +mais cependant, avant tout homme de guerre, je voulais conserver mes +soldats pour combattre quand le moment serait venu; car, dans ce +temps-là, il ne fallait qu'un peu de patience: on était bien sûr de +voir la guerre arriver. + +On connaît la pauvreté et la paresse des Morlaques. En leur imposant +l'obligation de travailler, je ne leur faisais aucun mal. Le plus grand +nombre manque toujours de subsistances avant la récolte; en les +appelant au travail, il fallait leur donner des vivres: ainsi c'était +améliorer leur position. Bien plus, le travail, étant une chose +d'habitude, finit par entrer dans les goûts et devient nécessaire à +l'homme qui y est accoutumé. Des paysans, après avoir travaillé pendant +quelques années pour l'État, trouveraient beaucoup plus doux ensuite de +travailler pour eux-mêmes afin d'améliorer leur sort. C'est une +éducation qui les dispose à devenir meilleurs. + +Je fis faire dans la province un recensement général des hommes en état +de travailler. Tous y furent compris sans exception, n'importe leur +classe. Tout le monde eut la permission de se faire remplacer; ainsi +l'on ne demandait aux gens riches que de l'argent. La totalité des +hommes propres au travail se trouva être de douze mille. Je les divisai +en deux bandes: une moitié remplaçait l'autre dans les travaux de quinze +en quinze jours. Les ateliers, autant que possible placés à portée des +communes qui fournissaient les ouvriers, étaient cependant souvent à +une ou deux marches. La route fut entreprise dans tout son +développement. Le jour de l'arrivée des ouvriers, un ingénieur donnait +à ceux de chaque commune une tâche raisonnable pour les travaux de la +quinzaine, et des sapeurs, ainsi que quelques officiers et +sous-officiers de différents corps, servant de piqueurs, dirigeaient les +travaux. Chaque homme recevait un pain de munition ou deux rations par +jour, c'est-à-dire plus de pain que jamais aucun Dalmate n'en a mangé +chez lui. Quand la tâche était faite, ils retournaient chez eux; si au +bout de quinze jours elle n'était pas terminée, ils restaient malgré +l'arrivée de leurs camarades; mais aussi, quand ils devançaient l'époque +fixée, ils quittaient les ateliers avant les quinze jours expirés, en +emportant la totalité du pain de la quinzaine, sorte de prime +d'encouragement et récompense de leur zèle. Elle suffisait, car +l'activité était telle, que les ateliers étaient toujours déserts +pendant deux ou trois jours. Les trois jours de temps ainsi conquis leur +faisaient un plaisir extrême, impossible à exprimer. + +Deux directions différentes pouvaient être choisies dans le tracé de la +route: suivre le littoral en partant de Spalatro, et passer par les +villes d'Almissa et de Macarsca; ou bien, de Knin entrer dans la vallée +de la Cettina, passer par Signe, traverser la Cettina à Tril, et arriver +sur la Narenta en franchissant le col de Touriate et suivant cette +vallée déserte qui aboutit à Vergoratz et passe en arrière de la +Vrouilla et du Biocovo. La première direction, plus convenable pour les +habitants et plus en rapport avec les besoins usuels, aurait eu le +défaut, en suivant le bord même de la mer, d'être soumise à l'action des +vaisseaux placés dans le canal. Par conséquent, elle eût été +impraticable quand on n'aurait pas été maître de la mer. Or c'était +précisément pour ce cas que la route était faite. La raison militaire +devait donc l'emporter. La direction de l'intérieur fut préférée, et la +route exécutée entièrement jusque bien au delà de la Narenta, tandis +que de Raguse on s'était avancé au delà de Stagno. À l'exception d'une +petite lacune, la route jusqu'à Raguse était terminée, quand, en 1809, +nous sommes entrés en campagne contre les Autrichiens, et que nous avons +quitté les outils pour prendre les armes. Lorsqu'un gouvernement +éclairé possède des pays pauvres et barbares, il doit se hâter de faire +exécuter, par corvées, les grands travaux d'utilité publique. Il avance +ainsi l'époque de leur civilisation et de leur richesse, sans appauvrir +momentanément les habitants; car alors le temps qu'on leur enlève n'a +aucune valeur pour eux. Plus tard il en serait tout autrement. L'État ne +serait pas assez riche pour les payer, et l'on n'exécuterait pas les +travaux utiles. Cependant il arrive un moment où, les avantages que la +société en retire étant supérieurs aux frais, alors, et à de certaines +conditions, les particuliers s'en chargent comme spéculation; mais c'est +que le pays est devenu riche et a acquis une grande prospérité par la +succession des temps et le développement de l'industrie. Or la création +de la richesse est d'abord singulièrement favorisée par la facilité des +communications. + +Le bien procuré par ces travaux à la Dalmatie sera toujours apprécié +davantage, et une civilisation plus précoce en sera nécessairement le +résultat. Dans l'ordre des idées, il faut, pour civiliser des barbares, +les réunir, et multiplier leurs rapports entre eux. Les routes y servent +merveilleusement et en sont le premier moyen. Les habitants, d'abord +contraires à ces travaux, s'y seraient refusés s'ils l'avaient pu; mais, +quand ils furent terminés, ils en reconnurent l'utilité, et me +demandèrent l'autorisation d'ouvrir de nouvelles communications avec +leurs seuls moyens: je la leur donnai sans difficulté, comme on +l'imagine. L'empereur d'Autriche, visitant cette province en 1817 ou +1818, les vit avec admiration; il dit naïvement au prince de Metternich, +qui me l'a répété, ces propres paroles: «Il est bien fâcheux que le +maréchal Marmont ne soit pas resté en Dalmatie deux ou trois ans de +plus.» + +On aura une idée de la nature de ces travaux et de leur difficulté par +le fait suivant. Après le passage de la Cettina, la route suit le flanc +d'une montagne, et les murs de soutènement, dont la hauteur varie de +cinq à vingt pieds, n'ont pas moins de huit lieues de longueur. À +l'approche de la Narenta, il a fallu percer des rochers avec la mine, +et quarante mille kilogrammes de poudre ont été employés à cet usage. +Enfin, pour traverser les marais de la Narenta, on a dû construire des +ponts pour l'écoulement des eaux et faire une digue de vingt pieds de +base, de huit pieds de hauteur et de vingt-deux mille mètres de +longueur. Certes, les Romains n'ont rien fait de plus beau, de plus +difficile et de plus admirable: le souvenir des travaux des armées +romaines et mon expérience m'ont conduit à penser que leurs célèbres +travaux ont été faits comme cette dernière route; les soldats romains +n'ont pas exécuté eux-mêmes tout ce qu'on leur attribue: ils ont fait +travailler les habitants des lieux où ils étaient stationnés, comme nous +l'avons fait chez les Dalmates: seulement, ils faisaient les ouvrages +d'art et surveillaient les travaux. En pensant au petit nombre de +soldats dont étaient composées les armées romaines et à l'étendue des +communications dont on leur attribue la construction, c'est la seule +explication raisonnable. + +Après avoir ouvert les fortifications des villes maritimes placées hors +d'un bon système de défense, je fis servir ces travaux à leur +embellissement. Spalatro, un des lieux dont les restes donnent la plus +haute idée de la grandeur romaine, eut, sur le port, un magnifique quai +de plusieurs centaines de toises et un beau jardin public. + +Un empereur philosophe, dégoûté du pouvoir et des grandeurs humaines, +veut se retirer du monde, vivre en solitaire, et l'ermitage qu'il se +bâtit est assez vaste pour contenir aujourd'hui la moitié de la +population d'une ville de neuf mille âmes! Et cet ermitage se compose +d'un palais de la plus belle architecture, quoiqu'on y reconnaisse déjà +cependant le commencement de la décadence de l'art. Que sommes-nous +donc, nous autres modernes, à côté d'une pareille puissance et d'une +semblable grandeur? Mais nous trouvons une compensation dans une idée +consolante: l'existence sociale actuelle est plus dans les intérêts de +l'humanité. Si nous ne sommes pas supérieurs aux anciens pour les +productions qui dépendent de l'esprit et de l'imagination, ils sont +bien au-dessous de nous pour ce qui tient à la découverte des mystères +de la nature, et dans les arts et les sciences qui influent sur le +bien-être des hommes en général. Nos doctrines morales, bienfait du +christianisme, sont plus belles, sans altérer en rien l'énergie des +hommes dans ce qu'elle peut avoir d'utile et de louable; cette religion +sublime est venue adoucir nos moeurs et plaider la cause de l'humanité +et du malheur. La faiblesse a aujourd'hui des droits qui balancent +l'action brutale de la force, et celle-ci, la première de toutes les +lois à l'origine des sociétés, ne règle plus uniquement la destinée des +hommes. + +Ces travaux exécutés, et mes loisirs me permettant de parcourir la +Dalmatie dans toutes les directions, il n'y a pas une ville, pas un +village que je n'aie traversé, pas un chemin que je n'aie parcouru, pas +une montagne dont je n'aie su le nom. Aujourd'hui même, après vingt-deux +ans, les noms reviennent en foule à ma mémoire. Si ce pays devient +l'objet de soins particuliers, il pourra atteindre une grande +prospérité. Du temps des Romains, la Dalmatie avait quatre à cinq +millions d'habitants; aujourd'hui, elle n'en a que deux cent cinquante +mille, la vingtième partie! Des mines de charbon de terre pourraient +être exploitées avec facilité et beaucoup d'avantage; l'Italie en manque +dans toute son étendue, et le mont Promina, placé à deux lieues de +Dernis et à quatre lieues de Scardona, où les plus forts bâtiments +peuvent arriver, n'est qu'un amas de combustibles au-dessous du sol. Des +sondages exécutés à la profondeur de plusieurs centaines de pieds le +prouvent. J'avais l'intention, quand j'étais gouverneur des provinces +illyriennes, de le faire exploiter; mais mes destinées m'enlevèrent à +ces intérêts en me jetant dans des combinaisons éloignées. + +On me demandera avec quelles ressources j'ai pu faire exécuter de si +grands travaux. J'avais à ma disposition quelques centaines de mille +francs qui ne furent pas nécessaires pour les services auxquels ils +étaient destinés, et je les consacrai aux ouvrages d'art et aux +indemnités données aux soldats. L'entrepreneur des vivres fournit, sur +ma demande, les rations de pain nécessaires aux paysans; et il n'est pas +bien sûr, grâce à tous les bouleversements qui ont eu lieu, qu'à l'heure +qu'il est il en ait reçu le prix. En somme, ces travaux eussent été +l'objet des plus grands éloges officiels s'ils avaient été faits par +suite d'ordres du gouvernement; mais ce n'avait été qu'un passe-temps +pour moi et un moyen d'occuper mes loisirs. Ils auraient coûté plusieurs +millions s'ils eussent été exécutés par les moyens ordinaires de +l'administration, et la totalité de la dépense ne s'est pas élevée à un +seulement. + +À la fin de décembre, le général Lauriston, nommé gouverneur de Venise, +quitta l'armée de Dalmatie et fut remplacé par le général Clausel. + +À cette époque, je fus élevé à la dignité de duc. Le nom qui me fut +donné, rappelant des services rendus, ajouta encore à la valeur de cette +récompense. + + + + +CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS +RELATIFS AU LIVRE DIXIÈME + + +LE PRINCE EUGÈNE À MARMONT. + + «Brescia, 26 juillet 1806. + +«Je m'empresse de vous adresser, monsieur le général Marmont, une lettre +pour M. de Siniavin, amiral russe. Vous voudrez bien la lui faire +parvenir le plus promptement possible. Je vous envoie copie du traité +renfermé dans la lettre, lequel traité a été signé à Paris le 20 +juillet [2]. L'Empereur me charge de vous écrire de fournir au général +Lauriston les moyens d'occuper les bouches de Cattaro en force. Vous +devrez lui fournir tout ce que vous pourrez en poudre, munitions, +biscuits, etc... Vous avez dans les eaux de la Dalmatie une division de +chaloupes canonnières commandée par le capitaine de frégate Arméni, qui +est parti de Venise, spécialement destiné pour Raguse et l'Albanie. Le +blocus de Raguse l'a empêché de se rendre à sa destination. Profitez du +premier moment pour l'y envoyer. Vous sentez parfaitement que, dès que +les Anglais auront connaissance de ce traité, ils bloqueront Cattaro. +Vous avez donc à peu près quinze jours pour vos communications avec +Cattaro. L'intention de Sa Majesté étant que les forts d'Albanie soient +mis sur-le-champ en état de soutenir un siége s'ils étaient attaqués, +vous pourrez vous faire mettre sous les yeux les instructions que +j'avais envoyées au général Lauriston, et dont le général Charpentier a +envoyé copie au général Vignolle. Je fais diriger sur Cattaro, de +Venise et d'Ancône, des blés et des farines, ainsi que quelques +munitions; mais il vaut toujours mieux ne pas y compter. D'ailleurs, +nous vous avons déjà fait des envois considérables de poudre, et vous +pourrez facilement en faire passer cent milliers à Cattaro, d'autant +que je pourrai vous les remplacer facilement. Quoique, dans le traité, +l'Empereur reconnaisse l'indépendance de Raguse, on ne doit pas +l'évacuer avant d'avoir reçu des ordres bien positifs à cet égard; mais +on peut leur promettre que, les articles du traité exécutés par les +Russes et les Monténégrins, rentrés dans leurs montagnes et tranquilles, +on abandonnera le pays. + +[Note 2: Nous avons cru inutile de donner ce document, trop connu pour être +placé ici. +(_Note de l'Éditeur_.)] + +«Je vous préviens que l'Empereur met infiniment d'importance à la +position de Stagno; il me charge de vous écrire que vous ordonniez au +général Poitevin de tracer un bon fort à cette position et d'y faire +travailler promptement. L'Empereur veut que ce fort coupe la presqu'île +de Sabioncello, de manière que la presqu'île appartienne toujours au +maître de ce fort, et que l'ennemi, en s'emparant de la presqu'île, ne +puisse pas même s'emparer de la seule communication qui existera entre +la Dalmatie et Cattaro. Vous voudrez bien m'en envoyer les plans avec +un rapport, afin que je puisse le soumettre à Sa Majesté. Je pense +qu'il sera convenable que, sans perdre de temps, vous vous rendiez à +Raguse, afin de concerter avec le général Lauriston tous les moyens +pour l'occupation de Cattaro. + +«Vous pourrez, _après le départ des Russes_, faire menacer sous main +les Monténégrins que, s'ils ne se tiennent pas tranquilles, vous êtes +prêt à leur donner une bonne leçon; mais que, s'ils se conduisent bien, +ils ne peuvent que s'en bien trouver.» + + +LE PRINCE EUGÈNE À MARMONT. + + «Monza, 2 août 1806. + +«Je reçois, monsieur le général en chef Marmont, plusieurs lettres de +Sa Majesté. Je transcris littéralement tout ce qui vous concerne: + +«Mon intention n'est pas qu'on évacue Raguse. Écrivez au général Marmont +qu'il en fasse fortifier les hauteurs; qu'il organise son gouvernement +et laisse son commerce libre; c'est dans ce sens que j'entends +reconnaître son indépendance. Qu'il fasse arborer à Stagno un drapeau +italien; c'est un point qui dépend aujourd'hui de la Dalmatie. +Donnez-lui l'ordre de faire construire sur les tours de Raguse les +batteries nécessaires et de faire construire au fort de Santa-Croce une +redoute en maçonnerie fermée. Il faut également construire dans l'île +de Cromola un fort ou redoute. Les Anglais peuvent s'y présenter: il +faut être dans le cas de les y recevoir. Le général Marmont fera les +dispositions qu'il croira nécessaires; mais recommandez-lui de laisser +les troisième et quatrième bataillons du 5e et 23e à Raguse; car il est +inutile de traîner loin de la France des corps sans soldats. Aussitôt +qu'il le pourra, il renverra en Italie les cadres des troisième et +quatrième bataillons. Si cela pouvait se faire avant l'arrivée des +Anglais, ce serait un grand bien. Écrivez au général Marmont qu'il doit +faire occuper les bouches de Cattaro par le général Lauriston, le +général Delzons et deux autres généraux de brigade, par les troupes +italiennes que j'ai envoyées et par des troupes françaises, de manière +qu'il y ait aux bouches de Cattaro six ou sept mille hommes sous les +armes. Ne réunissez à Cattaro que le moins possible des 5e et 23e +régiments; mais placez-y les 8e et 18e d'infanterie légère et le 11e de +ligne, ce qui formera six bataillons qui doivent faire cinq mille +hommes, et, pour compléter six mille hommes, ajoutez-y le 60e régiment. +Laissez les bataillons des 5e et 23e à Stagno et à Raguse, d'où ils +pourront se porter sur Cattaro au premier événement. Après que les +grandes chaleurs seront passées et que le général Marmont aura rassemblé +tous ses moyens et organisé ses forces, avec douze mille hommes, il +tombera sur les Monténégrins pour leur rendre les barbaries qu'ils ont +faites. Il tâchera de prendre l'évêque, et, en attendant, il dissimulera +autant qu'il pourra. Tant que ces brigands n'auront pas reçu une bonne +leçon, ils seront toujours prêts à se déclarer contre nous. Le général +Marmont peut employer le général Molitor, le général Guillet et ses +autres généraux à cette opération. Il peut laisser pour la garde de la +Dalmatie le 81e.--Ainsi le général Marmont a sous ses ordres, en troupes +italiennes, deux bataillons de la garde, un bataillon brescian et un +autre bataillon qui y sera envoyé ce qui, avec les canonniers italiens, +ne fait pas loin de deux mille quatre cents hommes. Il a, en troupes +françaises, les 5e, 23e et 79e, qui sont à Raguse, et qui forment, à ce +qu'il paraît, quatre mille cinq cents hommes; le 81e et les hôpitaux et +détachements de ces régiments, qui doivent former un bon nombre de +troupes. Il a enfin les 8e et 18e d'infanterie légère, et les 11e et 60e +de ligne.--Je pense qu'il faut que le général Marmont, après avoir bien +vu Zara, doit établir son quartier général à Spalatro, faire occuper la +presqu'île de Sabioncello, et se mettre en possession de tous les forts +des bouches de Cattaro. Il doit dissimuler avec l'évêque de Monténégro; +et, vers le 15 ou le 20 septembre, lorsque la saison aura fraîchi, qu'il +aura bien pris ses précautions et endormi ses ennemis, il réunira douze +à quinze mille hommes propres à la guerre des montagnes, avec quelques +pièces sur affûts de traîneaux, et écrasera les Monténégrins.--L'article +du traité relatif à Raguse dit que j'en reconnais l'indépendance, mais +non que je dois l'évacuer.--Des quatre généraux de division qu'a le +général Marmont, il placera Lauriston à Cattaro et Molitor à Raguse, et +leur formera à chacun une belle division.--Il tiendra une réserve à +Stagno, fera travailler aux retranchements de la presqu'île et au fort +qui doit défendre Santa-Croce, ainsi qu'à la fortification du +Vieux-Raguse et à des redoutes sur les hauteurs de Raguse.--Demandez les +plans des ports et des pays de Raguse.» + +«Sa Majesté s'étant expliquée dans le plus grand détail, je me borne à +vous recommander l'exécution de tous ses ordres, ci-dessus transcrits.» + + +LE GÉNÉRAL LAURISTON À MARMONT. + + Rade de Castelnovo, 11 août 1806. + +«Je viens, mon cher Marmont, de parler à M. l'amiral Siniavin, et suis +convenu avec lui de la manière dont se ferait la remise des places et +forts des bouches de Cattaro. Je n'ai pu arrêter le jour, parce que M. +l'amiral ne peut rien décider sans le conseiller d'État Saukowsky, qui +est chargé de toute la partie civile. M. Saukowsky est incommodé à +Cattaro; j'ai fait sentir à l'amiral que sa maladie ne devait retarder +en rien l'exécution du traité de paix, et lui ai donné mon opinion sur +la conduite à tenir avec les habitants, et les proclamations à faire. +J'aurai demain à midi la réponse de M. Saukowsky; je déterminerai alors +le jour, en laissant le temps aux troupes russes de s'embarquer, et aux +vaisseaux de sortir du port après notre mise en possession des forts. + +«Il faut, mon cher général, arriver ici tout de suite avec des forces +suffisantes; les esprits sont agités, inquiets; les Russes mêmes ont des +craintes pour eux: avec des forces, on leur en imposera tout de suite. +Je crois cependant que les Russes augmentent beaucoup dans leurs récits, +et veulent peut-être nous faire peur. Il ne faut pas compter trouver ici +ni grains, ni boeufs, ni vin; il faut absolument tout apporter; les +habitants craignent beaucoup que nous ne mettions des contributions. +Cependant ils ne se refuseront pas à nous donner, en payant, ce qu'ils +pourront avoir, et sans doute ils prendront, dès ce moment, la plus +grande confiance. + +«J'ai regardé en entrant la Punta d'Ostro, le Scoglio de l'autre côté, +et les côtes voisines. Les Russes ont fait à Porto-Rose une batterie; +ils ont travaillé à Castelnovo et au fort Spagnola. Je crois que dans +le premier moment, il n'est pas très-nécéssaire d'occuper la Punta +d'Ostro et le Scoglio; ils sont placés de manière que les Anglais ne +pourront s'y établir, et qu'il y faut faire de bons ouvrages à cause de +leur isolement. Mais la batterie de Porto-Rose, celles de Castelnovo, +défendent le mouillage, et les chaloupes canonnières seront placées à +merveille, sous la protection de Castelnovo et du fort Spagnola, dont +les mortiers doivent bien battre la rade. + +«Ce sont les premières observations que j'ai pu faire ce soir, je les +rectifierai demain. Mais je crois toujours qu'il ne faut pas se presser +d'occuper la Punta d'Ostro. + +«J'ai rencontré M. de l'Épine; il m'a demandé ce qu'il avait à faire; +je lui ai dit que je n'en savais rien; mais je crois que tu peux dire à +M. de Bellegarde que, d'après le traité de paix, la remise des bouches +de Cattaro doit se faire aux Français: cela les inquiétera beaucoup sur +les suites.» + + +LE PRINCE EUGÈNE À MARMONT. + + «Milan, 16 août 1806. + +«Je profite, mon cher colonel général, du départ du courrier pour me +rappeler à votre souvenir. Il y a longtemps que je n'ai reçu directement +de vos nouvelles, et je désire que vous en soyez moins avare. Nous +n'avons rien de nouveau ici. + +«Les avis de Paris disent que la paix avec la Russie y a fait infiniment +de plaisir, et qu'on paraît beaucoup compter sur celle de l'Angleterre. +On fait grand bruit, dit-on, de la rigidité qui a été ordonnée dans +l'examen de la comptabilité des armées. Ceci n'est point amusant pour +ceux qui, comme vous et moi, commandent en chef et n'ont rien à se +reprocher, parce qu'il en résulte des retards dans les payements, et des +mécontentements fâcheux. L'Empereur s'en est expliqué, à ce qu'il +paraît, très-vivement dans un comité particulier. Il a parlé de +n'épargner ni les généraux ni leurs amis, voulant, a-t-il dit, voir +cesser toutes les dilapidations commises dans la campagne de l'an XIV; +mais, après ce grand tapage, l'Empereur a parlé des récompenses qu'il +destine à ses généraux de la grande armée, et je vous répète avec +plaisir ce qui a été dit à votre égard, que vous n'auriez plus rien à +désirer après la distribution de ces récompenses. Votre conduite au sac +de Pavie, en l'an V, a été citée avec éloge. Voilà les nouvelles, mon +cher colonel général. Je suis flatté de tout ce qui se rapporte à vous. +Donnez-moi de vos nouvelles, et croyez à mes anciens sentiments.» + + +LE PRINCE EUGÈNE À MARMONT. + + Monza, 8 septembre 1806. + +«Je m'empresse de vous prévenir, monsieur le général en chef Marmont, +que la Russie n'a pas ratifié le traité de paix. Ainsi nous devons nous +considérer comme en guerre avec elle. Sa Majesté espère que vous aurez +pu profiter du temps pour vous organiser, armer et fortifier Raguse. +C'est un point très-important dans les circonstances actuelles, puisque +l'on croit que la Russie va déclarer la guerre à la Porte et marcher sur +Constantinople. L'intention de Sa Majesté est que vous laissiez au +général Lauriston trois généraux de brigade et un bon corps de troupes; +que vous fassiez travailler jour et nuit aux fortifications de Raguse et +à son approvisionnement, ainsi que de Stagno, par où nous pouvons +communiquer avec cette place. Nous sommes si loin, qu'il est impossible +de vous envoyer des instructions pour chaque événement. Sa Majesté me +charge de vous dire que le centre de défense de Dalmatie est Zara, où +il faut centraliser tous vos magasins de vivres, de munitions de guerre +et d'habillement, de sorte qu'une armée supérieure, n'importe de quel +côté elle vienne, se portant pour envahir la Dalmatie, si elle parvenait +à se rendre maîtresse de la campagne, vous puissiez, à tout événement, +conserver Zara par-dessus tout et pouvoir vous y enfermer. Des ouvrages +de campagne et des retranchements faits autour vous défendront dans +cette place jusqu'à ce que Sa Majesté puisse vous secourir. Il ne faut +pas disséminer votre artillerie à Spalatro et sur les autres points; il +ne faut y laisser que le strict nécessaire pour la défense de la côte. +Du reste, la France est dans la meilleure union avec l'Autriche; on ne +prévoit aucune expédition contre la Dalmatie. C'est seulement une +instruction générale que donne Sa Majesté, et pour vous servir dans +l'occasion et à tout événement. Vous ferez partir sur-le-champ M. de +Thiars pour se rendre près de Sa Majesté. Si vous trouvez le moyen +d'écrire par le canal de quelque pacha ou autrement au général +Sébastiani, il est urgent de lui faire savoir que le traité avec la +Russie est non avenu, et que tout porte à faire croire à Sa Majesté que +la Russie veut attaquer la Porte. + +«J'ignore si l'amiral russe est prévenu que le traité de paix n'est pas +ratifié. Il serait à désirer que vous pussiez le savoir avant lui, parce +que, maître du secret, ainsi que le général Lauriston, vous pourriez +agir comme vous le jugeriez convenable.» + + +LE PRINCE EUGÈNE À MARMONT. + + «Monza, 24 septembre 1806. + +«Comme je présume, monsieur le général Marmont, que vous n'avez pas +encore pu vous mettre en possession de Cattaro, je m'empresse de vous +prévenir qu'il n'est plus temps de le faire. Il est probable que +l'ennemi va se renforcer et se mettre en mesure de toutes manières. La +Prusse fait des armements considérables; il ne serait pas impossible +que la guerre vînt à éclater avec cette puissance. L'Autriche proteste +de sa neutralité et de sa ferme résolution de n'être pour rien dans ces +armements: cependant, vu votre éloignement, vous devez vous comporter +suivant les circonstances. Votre point d'appui doit être Zara; et, si le +cas arrivait, il faudrait agir pour votre défensive d'une manière +isolée. Il ne faut pas dans ce moment changer de dispositions avec +l'Autriche, la provoquer d'aucune manière, ni lui donner aucune alarme. +Mais, si les circonstances changeaient, vous réuniriez vos troupes sur +la frontière d'Autriche, vous pourriez inquiéter les frontières de +Croatie, les attaquer même, pousser des partis; vous obligeriez l'ennemi +à se tenir en corps d'armée devant vous; il faut réunir à Zara une +quantité de munitions de toute espèce; et, si vous veniez à être attaqué +par des forces supérieures, Zara doit être votre réduit; vous y +établiriez un camp retranché de manière à attendre dans cette position +le résultat des opérations générales. Si l'Autriche ne divisait pas ses +forces et ne se présentait pas devant vous, vous devriez alors +l'attaquer pour l'obliger à un corps d'observation et produire ainsi une +puissante diversion à l'Isonzo. Dans ces suppositions, vous ne devez +laisser à Raguse qu'une garnison suffisante. Comme dans cette partie la +guerre ne doit plus être que défensive, je vous prie de rapprocher la +garde royale de Zara. Peut-être sera-t-elle dans le cas de recevoir une +nouvelle destination. Je vous envoie un chiffre, ainsi qu'au général +Lauriston. Il peut arriver que, par les circonstances, les +communications soient totalement coupées par terre, alors il faudrait +communiquer par mer; vos points de correspondance seraient Venise, +Volano, Ravenne et Rimini. Je ne cite pas Ancône, car il ne serait pas +surprenant que ce port vînt à être bloqué. Le général Vignolle pourrait +en temps de guerre envoyer des états de situation en chiffres. Vous +pourriez également commencer à m'écrire quelquefois en chiffres, pour +essayer ce moyen de correspondance et être assurés que nous nous +entendrons bien. + +«Je vous préviens que tout ceci est une instruction générale _pour vous +seul_, dont vous ne vous servirez que dans le cas bien éventuel d'une +guerre avec l'Autriche. + +«Je vous transmets littéralement les instructions de Sa Majesté que je +reçois à l'instant. Je présume que, sans faire de bruit, vous allez +prendre vos dispositions en vous rapprochant tout doucement de la +Dalmatie. + +«L'intention de Sa Majesté est que le général Lauriston reste à Raguse. +Vous pouvez y laisser le 79e, le 23e, les chasseurs brescians, les +chasseurs d'Orient et deux généraux de brigade, avec le nombre de +compagnies d'artillerie nécessaire, de manière à lui faire un corps +d'environ trois mille hommes. + +«Tout ceci, je vous le répète, n'est qu'hypothétique, et je +m'empresserai toujours de vous prévenir de ce qui pourrait arriver de +nouveau. + +«Je vous prie de me dire par votre première lettre où vous comptez +établir votre quartier général en attendant les événements qui +pourraient vous faire concentrer vos forces. + +«Je vous recommande encore la légion dalmate. Vous m'obligerez beaucoup +de pousser le général Miloscwitz qui dort volontiers. Cette légion vous +sera utile dans tous les cas, car elle ferait le service de bonnes +troupes dans les îles. + + +SÉBASTIANI À MARMONT. + + «Constantinople, le 11 octobre 1806. + +«Une rupture paraît inévitable entre la Russie et la Sublime Porte; tout +annonce que l'armée russe du Dniester entrera bientôt en Moldavie et en +Valachie, et la plus grande partie de ses forces agira sans doute contre +l'armée française en Dalmatie. Quoique la guerre ne soit pas encore +déclarée entre l'empire russe et l'empire ottoman, et qu'il soit +possible encore que les choses s'arrangent, vous devez cependant être +préparé à cet événement. Je vous informerai exactement de tout ce qui +pourra vous intéresser.» + + +LE GÉNÉRAL LAURISTON À MARMONT. + + «Raguse, 11 novembre 1806. + +«Général, j'ai l'honneur de vous faire part que MM. les comtes de +Bellegarde et de l'Épine se sont rendus à Raguse pour conférer avec moi +sur les mesures d'exécution à prendre pour l'attaque de Cattaro. Ils +m'ont adressé une note pour me faire part de la convention qui a été +passée entre M. de la Rochefoucauld et M. le comte de Stadion, par +laquelle il doit être fourni un nombre égal de troupes françaises et +autrichiennes, ainsi qu'une répartition égale de tout le matériel et +moyens nécessaires; je leur ai fait la réponse dont j'ai l'honneur de +vous envoyer copie ci-jointe. + +«Mais, pour que rien ne retarde l'exécution dans le cas où vous +recevriez les ordres, j'ai cru devoir, sans prendre de détermination +fixe, me concerter avec eux sûr l'ensemble des mesures d'exécution. +Elles doivent vous être portées par M. le major autrichien Dalbert, qui +sera autorisé à recevoir de vous les changements et les observations +que vous croirez devoir y faire. + +«Cet officier se rend auprès de Son Altesse Impériale l'archiduc Charles +pour lui faire part des réponses évasives des agents russes, qui ne +trouvent plus d'autres raisons à donner que l'occupation des États de +Raguse par les Français.» + + +LE MAJOR GÉNÉRAL À MARMONT. + + «Varsovie, le 29 janvier 1807. + +«Sa Majesté a appris avec peine, général, la prise de l'île de +_Curzola_; la garnison vient de débarquer dans le royaume de Naples. +Faites redemander le commandant de Curzola et faites-en un bon exemple, +s'il est coupable. + +«Sa Majesté part cette nuit pour rejoindre l'avant-garde de son armée et +chasser les Russes au delà du _Niémen_. L'infanterie russe ne vaut pas +la nôtre, et, dans les affaires qu'il y a eu, il n'y a point d'exemple +qu'elle nous ait fait ployer. + +«Un courrier, parti de Constantinople le 2 janvier, arrive à Varsovie. +Le 30 décembre, la Porte avait déclaré solennellement la guerre à la +Russie, et, le 29, leur ambassadeur était parti avec cinq à six cents +personnes, Grecs ou autres, attachées à la Russie. Il règne à +Constantinople un grand enthousiasme pour cette guerre. + +«L'armée du général Michelson, forte de trente mille hommes, avait dix +mille hommes à Bucharest; les Turcs avaient quinze mille hommes. Il y a +eu quelques escarmouches de peu de conséquence. Vingt régiments de +janissaires sont partis de Constantinople: on annonce que vingt autres +sont partis d'Asie pour passer en Europe. Déjà près de soixante mille +hommes étaient réunis à _Razof_: l'aswan-Oglou en a vingt mille. Le +courrier dit que, dans toute la Turquie, on déploie la meilleure +volonté. Vous connaissez, général, les Turcs de l'Asie, mais ceux +d'Europe sont meilleurs; ils sont plus accoutumés au genre de guerre +européen et ils ont souvent eu des succès. Il est possible que l'armée +de Michelson arrive au Danube; mais le passera-t-elle? on ne doit pas le +croire. + +«L'intention de l'Empereur, général, est que vous envoyiez cinq +officiers du génie et autant de l'artillerie à Constantinople. Vous +écrirez au pacha de Bosnie, à celui de Scutari, afin qu'ils vous +envoient des firmans que ces officiers sont arrivés. Envoyez des +officiers d'état-major aux pachas de Bosnie et de Bucharest; aidez-les +de tous vos moyens, comme conseils, approvisionnements et munitions dont +vous pourrez disposer. Il serait possible que la Porte demandât un corps +de troupes, et ce corps ne peut avoir qu'un objet, celui de garnir le +Danube. L'Empereur n'est pas très-éloigné de vous envoyer vingt-cinq +mille hommes par Widdin, et alors vous rentreriez dans le système de la +grande armée, puisque vous en feriez l'extrême droite; et vingt-cinq +mille Français qui soutiendraient soixante mille Turcs obligeraient les +Russes, non pas à laisser trente mille hommes, comme ils l'ont fait, +mais à y envoyer une armée du double, ce qui ferait une grande diversion +pour la grande armée de l'Empereur; mais tout cela n'est encore +qu'hypothétique. Ce que vous pouvez faire dans le moment, général, c'est +d'envoyer vingt et trente officiers si les pachas vous les demandent; +mais ne donnez point de troupes, à moins que ce ne soit quelques +détachements, à cinq ou six lieues des frontières pour favoriser +quelques expéditions. Sa Majesté me charge de vous dire que vous pouvez +compter sur les Turcs comme sur de véritables alliés, et vous êtes +autorisé à leur fournir ce que vous pourrez en cartouches, poudres, +canons, etc., s'ils vous le demandent. + +«Un ambassadeur de Perse et un de Constantinople se rendent à Varsovie, +et, quand vous recevrez cette lettre, ils seront déjà arrivés à Vienne. +Ces deux grands empires sont de coeur attachés à la France, parce que la +France seule peut les soutenir contre les entreprises ambitieuses des +Russes. Dans cette grande circonstance, les Anglais hésitent et +paraissent vouloir rester en paix avec la Porte. Cette dernière +puissance s'est servie pour cela de la menace de transporter quarante +mille hommes jusqu'aux portes d'Ispahan, et nos relations sont telles +avec les Perses, que nous pourrions nous porter sur l'Indus; ce qui +était chimérique autrefois deviendrait assez simple dans ce moment où +l'Empereur reçoit fréquemment des lettres des sultans, non des lettres +d'emphase et trompeuses, mais dans le véritable style de crainte contre +la puissance des Russes, et portant une grande confiance dans la +protection de l'empire français. + +«Vous devez publier que vous n'attendez que les firmans de la Porte pour +passer sur le Danube et marcher à la rencontre des Russes. Il est +très-utile que cela se redise dans le pays; cela intimidera les Russes, +qui, soldats et officiers, craignent les armées françaises. + +«Telle est la situation des affaires. + +«Envoyez des officiers au général Sébastiani pour correspondre avec lui. +L'éloignement de la Dalmatie à Varsovie est tel, que vous devez beaucoup +prendre sur vous. Bien entendu que les détachements français ne +s'éloigneraient jamais à plus de deux lieues au delà des frontières. + +«L'Empereur a ordonné au général Andréossi d'envoyer à Widdin un +officier de son ambassade pour servir de correspondance intermédiaire +avec Constantinople; mais cela n'empêche pas que vous aurez à envoyer +de votre côté. Quand vous lirez cette lettre, il est vraisemblable que +l'Empereur sera maître de Koenigsberg, de Grodno et de tout le cours du +_Niémen_. + +«Il y a un fort près de Raguse qui paraît influer sur la défense de +cette place, et il est possible que le général Sébastiani obtienne qu'il +soit remis entre nos mains; écrivez-lui à cet égard. + +«Jusqu'à cette heure, nous paraissons toujours assez bien avec +l'Autriche, qui paraît comprendre qu'elle a beaucoup à gagner avec la +France et à perdre avec les Russes. Les Autrichiens craignent les +Français, mais ils craignent aussi les Russes. Il paraît qu'ils ont vu +de mauvais oeil l'envahissement de la Valachie et de la Moldavie. + +«Il est bon que des officiers français parcourent les différentes +provinces de la Turquie. Ils feront connaître tout le bien que +l'Empereur veut au Grand Seigneur; cela servira à exalter les têtes, et +vous en obtiendrez des renseignements utiles et que vous nous +transmettrez. + +«En deux mots, général, l'Empereur est aujourd'hui ami sincère de la +Turquie, et ne désire que lui faire du bien; conduisez-vous donc en +conséquence. L'Empereur regarde comme l'événement le plus heureux dans +notre position celui de la déclaration de guerre des Turcs à la Russie; +car déjà des recrues, destinées pour l'armée qui nous est opposée, ont +été envoyées à celle de Michelson. Le Bosphore est aujourd'hui fermé. +L'escadre de Corfou, par cela seul, cesse d'être redoutable. L'Empereur +a un bon agent à Iéna; écrivez-lui. Sa Majesté remarque que vous ne +vous entremettez pas assez dans les affaires des pachas de Bucharest, +de Bosnie et de Scutari, avec lesquels vous devez fréquemment +correspondre.» + + +L'AMBASSADEUR DE FRANCE À MARMONT. + + «Constantinople, le 28 janvier 1807. + +«Mon général, nous sommes au moment de voir arriver devant cette ville +une escadre anglo-russe. Je ne pense pas que les Dardanelles offrent +une résistance bien longue dans le mauvais état où se trouvent les +fortifications qui en défendent l'entrée. C'est à présent que j'éprouve +une vive affliction par le retard des officiers d'artillerie et du +génie que vous avez la bonté d'expédier. S'ils m'étaient parvenus il y +a un mois, nous aurions eu le temps de tout préparer aux Dardanelles et +dans cette capitale, qui se trouve elle-même fortement menacée. Ses +moyens de défense sont faibles, et l'entrée même du port, si aisée à +défendre, offrirait, dans l'état actuel, peu de résistance. La flotte +est fortement compromise; cependant le Divan a pris la résolution +courageuse de la résistance, et a rejeté des propositions humiliantes +qui lui ont été faites par l'Angleterre. Puisse cette noble fermeté +être couronnée par d'heureux succès! La position naturelle de +Constantinople est très-forte contre les forces navales. Ou fait à la +hâte quelques ouvrages que l'ignorance de ceux qui les exécutent rend +bien faibles. Cependant ils peuvent encore offrir aux projets des +ennemis un obstacle assez grand pour rassurer cette population contre +la première épouvante. Les Anglais, n'ayant point de forces de terre, +ne peuvent point faire la conquête de Constantinople, dont la population +s'élève à plus de huit cent mille âmes; mais ils peuvent compromettre le +sort de l'escadre turque et des établissements maritimes. D'ailleurs, +n'avons-nous pas à craindre aussi que les ministres, effrayés, ne cèdent +enfin et ne se soumettent aux volontés des Russes et des Anglais. Je +sais que la ruine de Constantinople n'entraînerait pas celle de +l'empire, et que deux armées françaises, placées en Pologne et en +Dalmatie, lui assurent l'existence et l'indépendance qui lui ont été +promises par Sa Majesté. Mais la crainte peut fermer les yeux sur ces +vérités. Je ferai pourtant tous mes efforts pour éclairer sur leurs +véritables intérêts les ministres d'un État dont Sa Majesté veut la +conservation et la prospérité. + +«Ali-Pacha, dont les forces sont assez considérables pour résister sur +les côtes de l'Épire aux Russes et à leurs partisans, manque de boulets +du calibre de douze et de seize, ainsi que de poudre. Je vous prie en +grâce de faire tous vos efforts pour lui en envoyer le plus que vous +pourrez, soit par terre, soit par mer, et même, s'il est possible, de +lui expédier quelques officiers d'artillerie. Ce pacha, dont l'amitié +pour la France ne s'est jamais démentie, mérite tout votre intérêt. Il +est le seul boulevard à opposer aux Russes dans l'ancienne Grèce; son +fils vient de recevoir le commandement de la Morée. + +«Je joins ici une copie du manifeste de la Sublime Porte contre la +Russie; je vous adresse également un état des forces de terre de +l'empire ottoman. Le nombre en est considérable; mais vous savez que ce +ne sont point là des armées, mais des fractions de population qui +s'arment. On ne saurait qu'applaudir à l'énergie que déploie en ce +moment la Turquie, et j'espère que son alliance avec la France la fera +sortir triomphante de cette lutte. Vous êtes appelé, mon général, à +être son appui. En attendant que vous puissiez arriver avec les forces +qui sont à votre disposition, cherchez à lui donner les secours partiels +dont elle a besoin pour vous attendre. + +«Les événements se succèdent avec rapidité, et je pense que Sa Majesté +prendra promptement des mesures capables de détruire les projets +sinistres des Anglo-Russes. Je ne forme plus qu'un voeu: c'est celui de +vous revoir bientôt et de recevoir un commandement dans votre armée, ne +fût-ce que d'une compagnie de grenadiers; je le préférerais de beaucoup +à mon ambassade, où je fais cependant tout ce que je peux pour bien +servir l'Empereur, et où j'ai peut-être un peu réussi. + +«Vous avez sans doute appris la prise de Belgrade par les Serviens. +Cette place s'est rendue faute de munitions de bouche. Je ne crois pas +l'Autriche étrangère à cet événement. Je crois que le pacha d'Erzeroum +et les princes des Abares attaquent dans ce moment Tiflis, la Géorgie +et toute la chaîne du Caucase. Paswan-Oglou, Moustapha-Baïractar et +Cassan-Pacha font assez bonne contenance sur le Danube, et même ont dû +agir offensivement en Valachie. Les dernières nouvelles que nous en +avons reçues portent que quarante mille hommes avaient déjà passé le +Danube pour attaquer les Russes. + +«J'apprends dans ce moment qu'un accommodement a eu lieu entre les +Serviens et la Sublime Porte. Les Serviens ont promis de rentrer dans +leurs foyers, de rendre Belgrade et de livrer leur artillerie. Leurs +députés partent dans trois jours avec cette espèce de convention. Vous +connaissez, mon général, mon amitié et mon dévouement pour vous: ils ne +se démentiront jamais.» + + +LE GÉNÉRAL SÉBASTIANI À MARMONT. + + «Constantinople, le 1er février 1807. + +«Mon général, M. Arbutnot a quitté brusquement Constantinople, et nous +a laissé pour adieux la menace de revenir dans quinze jours nous réduire +en poudre.--Il a emmené avec lui ses négociants, auxquels il n'a pas +même laissé le temps de prendre leurs femmes et leurs +enfants.--Aujourd'hui le Grand Seigneur m'a fait écrire pour vous +demander vingt officiers d'artillerie et quatre du génie: c'est +beaucoup, mais ils en ont grand besoin; et je vous prie d'en envoyer le +plus que vous pourrez et le plus tôt possible.--Agréez mon dévouement +et mon attachement.» + + +SÉBASTIANI À MARMONT. + + «Au palais du Divan, à Constantinople, + le 4 février 1807. + +«Monsieur le général, Sa Hautesse désire que vous lui envoyiez vingt +officiers d'artillerie et quatre officiers du génie pour être employés +à fortifier et défendre Constantinople, les Dardanelles, Smyrne, +Salonique, le Bosphore et quelques parties de la Grèce. Le danger est +pressant et réel. Je présume bien que vous n'avez pas vingt officiers +d'artillerie disponibles pour cet envoi, mais des officiers d'état-major +et d'infanterie, instruits, rempliront le même but. Le Grand Seigneur +espère que vous lui prêterez ce secours, dont il a le plus pressant +besoin. Il fait expédier deux Tartares et des ordres à tous les pachas +pour faciliter l'arrivée de ces officiers. Il est inutile que je vous +entretienne sur l'utilité dont ils pourront être: Votre Excellence le +sent comme moi.» + + +SÉBASTIANI À MARMONT. + + «20 février 1807. + +«Mon général, neuf vaisseaux anglais ont déjà passé les Dardanelles; le +reste de l'escadre suit. Le vent favorisant l'arrivée de la flotte +anglaise à Constantinople, je m'attends à la voir paraître dans la nuit. +Les Turcs ont résisté tant qu'ils ont pu. Vous sentez, mon général, que +ma position est difficile. Je cherche au moins à faire tirer encore +quelques coups de canon ici; il faut se défendre jusqu'à extinction de +moyens.--Agréez tout mon attachement. + +«_P. S._ Je vous prie de faire passer cette lettre à M. de Talleyrand.» + + +SÉBASTIANI À MARMONT. + + «Constantinople, le 4 mars 1807. + +«Mon général, nous avons amusé les Anglais avec des négociations pendant +tout le temps qui a été nécessaire pour mettre cette capitale en état de +défense; mais, dès que les ouvrages ont été terminés, la Porte a +signifié à l'amiral Duckworth qu'elle ne pouvait accéder à aucune de ses +demandes, et qu'elle voyait sans crainte ses vaisseaux devant +Constantinople. Pendant qu'on travaillait ici, on faisait porter aussi +des troupes dans la presqu'île de Gallipoli, et M. Goutaillaux y était +envoyé pour élever des batteries capables de rendre leur retour +très-dangereux. L'amiral anglais l'a senti, et il a fait voile; +j'apprends dans ce moment qu'il a jeté l'ancre à Nagara, mouillage situé +dans le détroit des Dardanelles et à une lieue des Châteaux, en +remontant vers Constantinople. Leclerc va partir pour s'y rendre: nous +allons faire tous nos efforts pour chasser l'escadre anglaise et rendre +le passage des Dardanelles insurmontable. + +«Le Grand Seigneur a fait à Sa Majesté la demande de cinq cents hommes +en grande partie canonniers, destinés à la défense de cette capitale. +Si vos instructions vous permettent de les faire partir sur-le-champ, +je vous prie de ne pas y apporter le moindre retard. Vous sentez combien +leur arrivée consolidera le système de réunion des deux cours, et +combien elle donnera de sécurité au gouvernement turc, qui déploiera +alors de grands moyens contre les Russes sur le Danube et en Géorgie. + +«Des ordres sont partis de la part de Sa Hautesse pour tous les pachas, +afin de préparer les vivres nécessaires au passage de cette troupe, qui +s'opérera par cinquante hommes par jour, afin qu'ils puissent voyager à +cheval et arriver promptement ici: il leur sera fourni même des habits +turcs, s'ils le veulent, pour leur voyage seulement, leurs officiers +recevront toutes sortes de distinctions. + +«Sa Majesté l'Empereur a établi à Widdin M. Mériage, adjudant-commandant +et secrétaire d'ambassade à Vienne; sa mission, comme vous devez le +savoir, est d'établir une correspondance entre votre armée et la droite +de la grande armée impériale, par la Servie. Je crois que vous êtes à la +veille de cueillir des lauriers, vous sentez combien je le désire. + +«Les puissances barbaresques ont reçu ordre du Grand Seigneur +d'inquiéter dans toute la Méditerranée le commerce anglais. Le pacha de +Bagdad leur fermera Bassora et par conséquent le golfe Persique; +j'espère que nous parviendrons à leur rendre dangereuse la navigation +des côtes de l'Arabie. + +«Mon général, nous avons couru ici des dangers. Si l'amiral anglais, le +lendemain ou le surlendemain de son arrivée, avait tenté l'entrée du +port, nous ne pouvions lui opposer aucune résistance, et sa réussite +était complète. Nous aurions reçu notre logement aux Sept-Tours. Cette +perspective ne nous a point effrayés, et notre fermeté a été couronnée +par un résultat heureux. + +«J'espère de vous donner bientôt des nouvelles qui vous feront plaisir.» + + +SÉBASTIANI À MARMONT. + + «Constantinople, le 31 mars 1807. + +«Mon général, la Porte consent au passage des troupes, et j'en ai rendu +compte au ministre des relations extérieures depuis quinze jours: la +seule différence qu'il y aura dans l'arrangement de cette affaire, c'est +que la Sublime Porte désire que la demande du passage des troupes lui +soit faite par Sa Majesté, et qu'elle craint trop l'opinion de ses +peuples pour la faire elle-même. Du reste, des ordres ont été donnés +pour la formation des magasins de vivres, et j'ai mis tant de soins et +de célérité dans cette négociation, que ma réponse pour le ministre est +partie trois jours après l'arrivée du courrier qui m'avait été expédié +pour cet objet. Si les pouvoirs nécessaires pour cette stipulation +m'avaient été envoyés, tout serait déjà terminé: j'ai mandé au ministre +qu'il pouvait m'envoyer un traité rédigé sur cette affaire, et que +j'espérais qu'il ne souffrirait aucune difficulté. Le gouvernement +ottoman se trouve aujourd'hui dans une position à désirer plus que +jamais votre appui sur le Danube. La prise de l'île de Ténédos par les +Russes et les mouvements des Serviens, qui paraissent vouloir se joindre +à l'armée de Michelson, donnent à la Porte les plus vives inquiétudes. +Je viens d'expédier un courrier à M. le prince de Bénévent, pour lui +faire connaître la position actuelle de cet empire et le besoin qu'il a +d'être secouru promptement. Au reste, ici tout est arrangé pour votre +entrée, et tout dépend maintenant de notre cour, dont j'attends les +ordres avec impatience. J'ai demandé, mon général, à être appelé à votre +armée pour y commander une division; je vous prie d'appuyer ma demande: +vous connaissez mon dévouement pour vous; comptez sur mon zèle à faire +tout ce qui peut vous être agréable: mes sentiments pour votre personne +sont inaltérables. + +«_P. S._ Je vous enverrai Leclerc aussitôt que j'aurai reçu les pouvoirs +nécessaires pour terminer l'affaire de l'entrée de vos troupes. Les +pachas de Bosnie et de Scutari ont reçu ordre de vous seconder de tous +leurs moyens, et même de se réunir à vous pour combattre les +Monténégrins et Cattaro. + +«J'ai été fort content de votre docteur drogman: il s'est conduit avec +esprit et intelligence.» + + +LE MAJOR GÉNÉRAL À MARMONT. + + «Finkenstein, le 3 avril 1807. + +«Je m'empresse de vous faire connaître, général, qu'une dépêche du 3 +mars de Constantinople arrive à l'instant. L'Empereur reçoit la nouvelle +officielle que les Anglais ont été obligés d'évacuer le Bosphore, et +qu'en six jours de temps cinq cents pièces de canon ont été mises en +batterie devant le sérail. Un grand nombre de troupes s'est porté au +détroit que les Anglais ont repassé; mais une escadre turque, supérieure +en nombre, s'est mise à leur poursuite, ce qui est une mauvaise +opération que le général Sébastiani ni le Grand Seigneur même n'ont pu +empêcher, tant est grande l'effervescence du peuple à Constantinople. +Dans cette situation des choses, le Sultan a demandé cinq cents +canonniers français: le général Sébastiani a dû vous écrire et le firman +doit vous être arrivé. L'ordre de l'Empereur, général, est que +sur-le-champ vous fassiez partir tout ce qui vous reste d'officiers +d'artillerie et d'officiers du génie, avec un corps de six cents hommes +d'artillerie, sapeurs et ouvriers, bien complet, pour se rendre à +Constantinople: une partie de ce corps pourrait partir de Raguse. + +«Par votre dernier état de situation, vous avez quatre compagnies +d'artillerie du 2e régiment, une du 8e régiment, deux compagnies de +sapeurs, ainsi que cinquante ouvriers. + +«L'intention de Sa Majesté est que, sur ces cinquante ouvriers, vous en +fassiez partir vingt-cinq; que vous fassiez partir les deux compagnies +de sapeurs, qui feront environ cent soixante-dix hommes. Vous ferez +partir de Raguse une compagnie du 2e régiment, complétée à cent vingt +hommes, en choisissant dans l'infanterie des hommes beaux et forts. Vous +ferez partir une compagnie d'artillerie de la Dalmatie, que vous ferez +également compléter à cent vingt hommes, de la même manière que +ci-dessus. Vous ferez partir deux compagnies d'artillerie italienne, que +vous ferez compléter chacune à cent hommes par les troupes italiennes, +en choisissant des hommes forts et beaux. Ces quatre compagnies +formeront donc quatre cent quarante hommes, qui, joints aux cent +soixante-dix sapeurs ou ouvriers, feront les six cents demandés par le +Grand Seigneur. + +«Vous y joindrez une douzaine d'officiers d'artillerie et de génie, +Français et Italiens, ayant soin que, parmi les officiers d'ouvriers, +il y en ait un habile, et de bons artificiers. Vous ferez armer de bons +fusils et vous ferez bien équiper tous ces hommes. Vous ferez partir +avec eux pour trois mois de solde, et plus si vous avez de l'argent. +Vous ferez donner à chaque homme trois paires de souliers. Il est à +désirer que les ouvriers emportent avec eux les outils les plus +précieux, qu'on ne trouverait pas à Constantinople. Les officiers du +génie et d'artillerie auront l'attention d'emporter, autant qu'ils +pourront, les livres qui pourraient leur être utiles suivant les +circonstances. + +«Vous ferez connaître à la Porte que, si elle veut d'autres troupes, +vous lui en enverrez sur sa demande directe. Effectivement, général, +l'Empereur vous autorise à envoyer jusqu'à la concurrence de quatre à +cinq mille hommes, ainsi qu'à les mettre en mouvement et à les faire +passer sans ordre ultérieur de Sa Majesté. Mais cependant, pour cela, il +faut que vous ayez une réquisition fort en règle signée du général +Sébastiani, et que le pacha sur le territoire duquel vous ferez passer +ces troupes ait un firman bien en règle de la Porte. + +«Il vous restera en Dalmatie, ainsi qu'à Raguse, assez d'artillerie. +Vous ferez compléter les compagnies qui vous resteront à cent vingt +hommes, en prenant des hommes dans l'infanterie. Je donne d'ailleurs +des ordres pour que le vice-roi d'Italie fasse passer sur-le-champ en +Dalmatie douze officiers d'artillerie et douze officiers du génie. Ainsi +n'épargnez pas les officiers du génie et d'artillerie pour les envoyer à +Constantinople, où il ne saurait trop y en avoir: avec la direction de +nos officiers, tous les soldats français sont artilleurs. + +«Si vous avez de l'argent, général, l'Empereur ordonne que vous fassiez +passer, par les troupes que vous envoyez à Constantinople, deux cent +mille francs en or au général Sébastiani, qui seront employés aux +besoins des troupes, l'intention de Sa Majesté n'étant point qu'elles +soient, en aucune manière, à charge à la Porte. Si vous n'avez pas +d'argent, faites-le-moi connaître, afin que je prenne des mesures en +conséquence. + +«L'intention de l'Empereur est, général, que tout ce que je viens de +vous ordonner parte vingt-quatre heures après la réception des ordres. + +«Vous pouvez envoyer trois à quatre officiers d'état-major si vous en +avez que vous croyiez pouvoir être utiles dans ce pays. Si vous aviez +un bon général de brigade qui désirerait aller à Constantinople, +envoyez-le avec les six cents hommes. + +«J'observe que, sur le dernier état de situation de votre armée, vous +avez plus d'officiers d'artillerie, du génie et d'état-major qu'il ne +vous en faut. Vous pouvez donc envoyer, si vous le jugez convenable, +tout ce qui n'est point strictement nécessaire. À quoi vous servent +cinq colonels ou chefs de bataillon? Un à Raguse et un en Dalmatie vous +suffisent.» + + +LE PRINCE EUGÈNE À MARMONT. + + «Milan, le 24 mai 1807. + +«J'ai soumis à Sa Majesté, monsieur le général Marmont, les projets que +m'avait adressés le général Poitevin pour les travaux à faire cette +année aux fortifications de la Dalmatie. Sa Majesté ne veut et ne +connaît en Dalmatie d'autre place forte que Zara. Je fais connaître au +général Poitevin les ordres de l'Empereur à cet égard, et je m'empresse +de vous en prévenir. + +«Je vois avec beaucoup de peine, monsieur le général Marmont, que le +décret de Sa Majesté pour la formation d'une légion dalmate ne s'exécute +pas. Il n'y a encore que trente-sept à trente-huit hommes, y compris les +officiers que j'ai nommés, tandis que cette légion devrait être portée à +quatre mille hommes. Vous devez sentir de quelle importance il serait, +dans les circonstances actuelles, que ce décret de Sa Majesté reçût son +exécution. Si les troupes françaises qui sont en Dalmatie venaient à +partir pour une expédition, cette légion seule pourrait vous fournir du +monde pour garder vos places et votre littoral. Veuillez bien, je vous +prie, vous occuper des moyens qui pourraient faciliter la levée de cette +légion, vous en entendre avec le provéditeur, et me faire connaître +quels sont les obstacles qui s'y opposent. Il est vraiment ridicule que, +dans un pays où les Autrichiens ne se gênaient pas pour faire marcher +les hommes à coups de bâton, nous ne puissions rien obtenir par les +mesures les plus douces, et, pour ainsi dire, par des politesses. Quoi +qu'il en soit, Sa Majesté a ordonné la formation de cette légion; elle y +compte, et il est important qu'elle se forme. Mettez-y donc, je vous +prie, tous vos soins et tout votre intérêt. Je saisis avec bien du +plaisir cette occasion de vous renouveler l'assurance de mes sentiments; +et sur ce, monsieur le général Marmont, je prie Dieu qu'il vous ait en +sa sainte garde.» + + +LE MAJOR GÉNÉRAL À MARMONT. + + «Tilsitt, le 8 juillet 1807. + +«Je vous expédie un courrier, général, pour vous faire connaître que la +paix est faite entre la France et la Russie, et que cette dernière +puissance va remettre en notre pouvoir Cattaro. Vous devez, en +conséquence, faire vos dispositions pour prendre possession de cette +place aussitôt que les ordres seront parvenus. Vous ne devez pas, +général, attaquer les Monténégrins, mais, au contraire, tâcher d'avoir +avec eux des intelligences et de les ramener à nous pour les ranger +sous la protection de l'Empereur; mais vous sentez que cette démarche +doit être faite avec toute la dextérité convenable. + +«Aussitôt que le mois d'août sera passé, c'est-à-dire les chaleurs, les +ordres sont envoyés pour que les troisièmes bataillons des régiments de +votre armée complètent ceux que vous avez en Dalmatie, de manière à +porter chaque compagnie à cent quarante hommes et chaque bataillon à +douze cent soixante. + +«Raguse doit définitivement rester réunie à la Dalmatie; vous devez +donc faire continuer les fortifications et les mettre dans le meilleur +état. + +«Occupez-vous essentiellement à obtenir des renseignements, soit par des +officiers que vous enverrez, soit de toute autre manière, que vous +enverrez directement à l'Empereur, pour lui faire connaître, par des +officiers sûrs: + +«1° Géographiquement et administrativement, ce que vous pourrez obtenir +sur la Bosnie, la Macédoine, la Thrace, l'Albanie et la Grèce? + +«2° Quelle population turque, quelle population grecque? Quelles +ressources ces pays offriraient en habillements, vivres, argent, pour +une puissance européenne qui posséderait ce pays? Enfin quel revenu on +pourrait tirer de suite, au moment de l'occupation, car les rêves des +améliorations sont sans base? + +«Le second mémoire sera un mémoire militaire. + +«Si deux armées européennes entraient à la fois, une par Cattaro et la +Dalmatie, dans la Bosnie, l'autre par Corfou, dans la Grèce, quelle +devrait être la force de toute arme pour être sûr de la réussite? Quelle +espèce d'arme est la plus avantageuse? Comment passerait l'artillerie? +Comment pourrait-on la remonter? Comment se recruterait-on? Quel serait +le meilleur temps pour agir? Tout ceci, général, ne doit être regardé +que comme calcul hypothétique. Tous ces rapports doivent être envoyés +par des hommes de confiance qui puissent arriver à bon port. Faites +connaître aux Russes que la paix est faite, et envoyez-leur des +ampliations de la notice ci-incluse. Faite tenir très-secrète la prise +de possession des forteresses; faites seulement dire aux croisières +russes que vous leur donnerez tous les secours qu'elles demanderont. + +«La Russie a accepté la médiation de la France pour faire sa paix avec +la Porte. Tenez-vous toujours dans la meilleure amitié avec le pacha de +Bosnie, auquel vous ferez part de ce qui se passe; mais néanmoins vous +resterez dans une situation plus froide et plus circonspecte que +ci-devant. Envoyez des officiers; faites tout ce qui sera possible pour +bien connaître le pays.» + + +LE GÉNÉRAL LAURISTON À MARMONT. + + «Raguse, le 10 août 1807. + +«Général, la prise de possession des bouches de Cattaro a été faite ce +matin à six heures; la forteresse Spagnola nous a été remise, elle est +en notre pouvoir, le pavillon français flotte sur ses remparts. La ville +de Castelnovo, celle de Cattaro, et, Budua, ne nous seront remises que +le 12, parce qu'il faut déblayer beaucoup de magasins que les Russes +emportent, et beaucoup qu'ils nous laissent et qui étaient déposés dans +les casernes. + +«Il paraît que l'évêque de Monténégro est disposé à rester tranquille +et à vivre en bonne intelligence avec nous. Nous verrons lorsque nous +serons à Cattaro, parce que ce sont les Monténégrins qui approvisionnent +la ville en légumes, bois. + +«M. Baratinsky, commandant russe, m'a encore prié de vous demander la +grâce des Dalmates qui demandent à se soumettre, et spécialement du +supérieur de la maison d'éducation illyrique à Almissa. Je ne conçois +pas le motif de la désertion de ce dernier, qui m'avait paru, dans le +temps de mes tournées, un homme tranquille. + +«J'aurai l'honneur de vous écrire ces jours-ci, je me servirai de petits +bâtiments lorsqu'il n'y aura rien de signalé. + +«Je crois, général, qu'il serait bon d'établir à Raguse-Vieux une +compagnie de voltigeurs qui aurait un poste intermédiaire à Glinta; l'on +pourrait correspondre alors avec trois ou quatre hommes marchant +ensemble.» + + +LE PRINCE EUGÈNE À MARMONT. + + «Milan, le 27 décembre 1807. + +«Sa Majesté, au moment de son départ, monsieur le général en chef +Marmont, m'a chargé de vous écrire pour vous recommander d'avoir +continuellement les yeux sur Corfou. Sa Majesté présume que les Anglais +peuvent avoir des projets sur cette île; elle vous charge +particulièrement de correspondre le plus souvent possible avec le +général César Berthier, afin d'être parfaitement au courant de tout ce +qui pourrait être tenté contre cette possession. Vous sonderez les +dispositions d'Ali-Pacha à notre égard; mais, comme on doit peu se fier +à lui, Sa Majesté veut que vous envoyiez un courrier au général +Sébastiani à Constantinople, afin d'obtenir de la Porte l'ordre précis +à Ali-Pacha d'accorder le passage de vos troupes, dans le cas où elles +seraient nécessaires pour secourir cet établissement important.» + + + + +LIVRE ONZIÈME + +1808-1809 + +Sommaire.--Retour à Raguse.--Renversement de la république de +Raguse.--Moeurs intimes de la noblesse.--Craintes de l'Empereur sur +Corfou.--Les franciscains.--De la vraie force.--Le père gardien.--Le +protectorat.--Jalousie du vice-roi.--Secours à Hadgi-Bey.--Révolution +de Constantinople.--Intrigues à Pastrovicchio.--Instructions de +l'Empereur.--Composition de l'armée autrichienne: vingt-cinq mille +hommes et vingt-quatre pièces.--Diversion opportune.--Le duc de Raguse +commence les hostilités.--La Zermagna.--L'ennemi poussé sur +Obrovatz.--La bataille de Sicile perdue par le vice-roi.--Quartier +général à Benkovatz.--L'archiduc Jean, enhardi, écrit témérairement au +duc de Raguse de capituler.--Succès de la grande armée à Ratisbonne, et +marche de Napoléon sur Vienne.--Le vice-roi reprend l'offensive.--Le +duc de Raguse rentre en opération.--Clausel dirigé sur le mont +Kitta.--Combat de Gradshatz.--Le duc de Raguse est blessé.--Arrivée +devant Gospich.--Le duc de Raguse attaque.--L'ennemi, vaincu, bat en +retraite.--Les journées de Gospich sont les mêmes que celles d'Essling: +21 et 22 mai.--L'ennemi est battu à Ottochatz.--L'archiduc va rejoindre +Giulay.--Résumé de cette partie de campagne. + + +Au commencement de l'année 1808, j'allai à Raguse, pour y faire une +inspection; les circonstances m'obligèrent de changer l'ordre établi +dans ce pays et d'en détruire le gouvernement. + +Cette petite république s'était mise sous la protection des Turcs, +auxquels elle reconnaissait une espèce de suzeraineté. Orcan, second +empereur des Turcs au quatorzième siècle, leur accorda la patente qu'ils +sollicitèrent de lui. Il l'a signée, en apposant au bas sa main trempée +dans l'encre. Par suite de cette protection, les Ragusais avaient cédé +au Grand Seigneur une double lisière de terre pour les séparer de la +Dalmatie et des bouches de Cattaro, et ne pas être en contact avec les +Vénitiens. + +La population de l'État de Raguse ne s'élevait pas au delà de +trente-cinq mille âmes, et son territoire se composait d'une langue de +terre allant des bouches de Cattaro à la Dalmatie, et de quelques îles. +Un corps de noblesse, dont l'ancienneté dépasse de beaucoup celle des +plus vieilles maisons de l'Europe, possédait la souveraineté de temps +immémorial. Plusieurs familles font remonter, avec les droits les plus +évidents, leur origine au huitième siècle: elles sont contemporaines de +Charlemagne; leur filiation est bien établie; dès ce même temps, elles +étaient riches et puissantes. Telle est la famille Gozze, dont +l'ancêtre, lorsqu'il vint s'établir à Raguse et fut admis au partage de +la souveraineté, était un seigneur bosniaque très-riche en bestiaux. On +conçoit l'orgueil de cette aristocratie. + +L'organisation politique, en rapport sur plusieurs points avec le +gouvernement vénitien, consacrait un grand conseil où tous les nobles, +âgés de vingt et un ans, étaient admis; ce conseil décidait de toutes +les grandes affaires; un conseil de dix formait le gouvernement avec le +recteur. Celui-ci demeurait au palais, jouissait des honneurs du +gouvernement, recevait les étrangers, etc.; mais il changeait tous les +mois. La simplicité du chef de la république eût pu nuire à sa dignité; +aussi ne pouvait-il jamais sortir du palais pendant le jour, excepté +pour les processions solennelles, où il était revêtu de tous les +attributs de son pouvoir. + +La bourgeoisie de Raguse, recommandable par ses moeurs et son +instruction, se composait presque entièrement de capitaines de commerce +ou d'hommes retirés des affaires. Les nobles ragusais ne naviguaient +pas; mais ils avaient tous des intérêts dans les bâtiments de commerce. +Les tribunaux étaient choisis, pour un temps fixe, parmi les nobles, +ainsi que les délégués des administrations des différents districts. + +Les habitants de la campagne, attachés à la glèbe, dépendaient des +nobles auxquels les villages appartenaient. Jamais on n'a vu un pays +plus heureux, plus prospère par une louable industrie, une sage économie +et une aisance bien entendue. Chacun avait sa propre maison et n'était +pas réduit à loger chez un autre; maison petite, mais propre, meublée +convenablement avec des meubles achetés en France ou en Angleterre. +Chaque famille avait aussi sa maison de campagne, soit à Gravosa, soit +au val d'Ombla, à Malfi ou à Breno. Quelques familles riches en avaient +eux qu'elles habitaient suivant les saisons. + +Ce territoire, si borné, était cultivé admirablement. Pas un pouce de +terre n'était négligé. Pour en augmenter la surface, on bâtissait des +terrasses partout où cela était possible. Les moeurs étaient très-douces +dans toutes les classes, chez les paysans heureux et laborieux, chez les +bourgeois qui avaient beaucoup voyagé et où il y avait de l'aisance, et +chez les nobles dont l'éducation était faite ordinairement à Sienne, à +Bologne, ou dans quelque autre ville de l'Italie, d'où ils rapportaient +dans leur patrie des moeurs polies et beaucoup d'instruction. L'habitude +d'une situation élevée et du pouvoir leur donnait le ton et les manières +des plus grandes villes et des gens les plus considérables de nos pays. +Les femmes y participaient tellement, que les dames de Raguse auraient +pu être comparées et confondues avec les plus grandes dames de Milan et +de Bologne. Des savants, illustres comme le père Boscovich, des +littérateurs d'un ordre distingué, et de mon temps l'abbé Zamagna, +faisaient l'ornement et les délices de cette ville. Le véritable +territoire des Ragusais était la mer; un pavillon neutre leur donnait le +moyen de l'exploiter avec beaucoup d'industrie et de bénéfices. + +Cette petite population entretenait deux cent soixante-quinze bâtiments, +qui tous faisaient la grande navigation et allaient dans tous les ports +de l'Europe, quelquefois aux Antilles, et dans l'Inde. + +C'est cette heureuse population à laquelle nous sommes venus enlever +brusquement la paix et la prospérité. Sa douceur était telle, qu'ayant +été traitée avec équité et désintéressement par les délégués d'un +pouvoir oppresseur, elle n'en a jamais voulu aux individus qui ont été +involontairement les agents de leur infortune: c'est tout au plus s'ils +en voulaient à l'auteur de leurs maux. Je parle de la population en +masse; car, pour le corps de la noblesse, si elle n'en voulait pas aux +généraux, elle savait bien quels sentiments elle devait à l'Empereur. + +J'ajouterai un mot sur les moeurs intérieures. La noblesse se divisait +en deux fractions, toutes les deux égales en droits, mais non en +considération. Les dénominations de Salamanquais et Sorbonnais, servant +à les distinguer, datent probablement de l'époque des guerres entre +François Ier et Charles V, et dépendaient sans doute du lieu où on avait +étudié, et du souverain qu'on servait. Les premiers, plus considérés et +en général plus riches, passaient pour très-intègres: dans leurs +fonctions de juges, ils étaient incorruptibles. On accusait les autres +de vénalité, et le plus grand nombre était fort pauvre. Il est +impossible d'exprimer le mépris des Salamanquais pour les Sorbonnais. +Égaux en droits, votant dans la même salle, sur les mêmes questions, ils +ne se saluaient pas dans la rue. Un Salamanquais épousant une +Sorbonnaise devenait lui-même Sorbonnais, à plus forte raison ses +enfants; et tous étaient reniés par leur famille. En 1666, le grand +conseil était assemblé dans le palais quand un tremblement de terre le +fit crouler: beaucoup de familles furent éteintes. Le corps de la +noblesse fut recruté par des bourgeois, et les nouveaux nobles furent +réputés Sorbonnais. + +En général, les nobles étaient fiers et durs envers les bourgeois, +particulièrement les Sorbonnais; et les bourgeois eux-mêmes, à l'exemple +des nobles, se divisaient en deux confréries, celle de Saint-Antoine, et +celle de Saint-Lazare. La première traitait l'autre avec dédain, tant +les amours-propres sont ingénieux à créer des distinctions dans le but +d'humilier autrui. + +Avec cette exaltation des amours-propres, les malheurs causés par notre +présence furent sentis moins vivement, parce que cette même présence +confondait beaucoup les nuances, objet de désespoir pour le plus grand +nombre. + +J'avais montré beaucoup d'égards aux chefs du pays, à tout ce qu'il y +avait de gens distingués et remarquables; mais je ne pouvais pas leur +rendre ce qu'ils avaient perdu. Ils s'agitèrent, dans la mesure de leurs +forces, cherchèrent partout, à Vienne, à Pétersbourg, à Constantinople, +des appuis. Lors de la paix de Tilsitt, ils crurent leur conservation +stipulée, et les paroles les plus indiscrètes des nobles amenèrent des +projets de réaction et de vengeance contre les amis des Français. On fit +circuler une liste de cinquante-quatre familles destinées à être +bannies. Cette découverte m'inspira de l'indignation, et je la témoignai +hautement. Les sénateurs, effrayés, désavouèrent la liste, mais n'en +continuèrent pas moins leurs intrigues, seulement avec plus de prudence +et de mystère. Ils s'adressèrent au pacha de Bosnie, et lui envoyèrent +des cadeaux pour le décider à agir dans leur intérêt auprès du Grand +Seigneur. Le pacha garda les cadeaux, se moqua d'eux, et m'informa de +leur démarche. + +Un ordre de l'Empereur, transmis par le vice-roi, avait prescrit aux +bâtiments ragusais de prendre le pavillon du royaume d'Italie. Cette +mesure, exécutée à Constantinople par ordre de l'ambassade de France, +fut ordonnée à Raguse par une proclamation affichée. Le gouvernement +fit arracher les affiches. Il y eut alors lutte ouverte entre nous et +ce gouvernement, et il fallut se résoudre à le détruire; un arrêté +suffit pour cela. Je défendis aux sénateurs de s'assembler, et j'établis +des autorités nouvelles. Je fis choix d'un homme capable pour diriger +l'administration du pays; je constituai un tribunal, des juges de paix, +tous les pouvoirs indispensables, et, en même temps, j'organisai les +rouages administratifs les moins dispendieux possible; je m'occupai de +beaucoup de choses utiles, et des écoles spécialement. Enfin je pris +possession des archives et du palais. + +Je donnai beaucoup de fêtes aux dames de Raguse; on s'habitua à ce +nouvel ordre de choses comme on s'habitue à tout; et, après un séjour +de quelques mois, je rentrai à Zara. + +À cette époque, l'Empereur eut la crainte de voir les Anglais faire le +siége de Corfou, et je reçus l'ordre de me préparer à aller, dans ce +cas, à son secours. À cet effet, je me mis en rapport avec tous les +pachas de l'Albanie; j'arrêtai un projet d'opérations, et préparai +quelques moyens. Heureusement les craintes ne se réalisèrent pas. Les +Anglais, maîtres de la mer, la longueur de la route, la nature des +chemins et la nécessité de passer toujours d'un bassin dans un autre, +auraient rendu l'opération très-difficile, et la marche longue et +pénible. Tout se borna à l'envoi d'un convoi de poudre et de quelques +officiers, et cet envoi fut l'occasion d'un événement malheureux, +L'adjudant-commandant Bailleul et trois officiers avaient voyagé +jusqu'à Antivari fort paisiblement. Arrivés dans cette ville, des Turcs +leur cherchèrent querelle et les massacrèrent. Je demandai la tête des +coupables, et le pacha de Scutari prit l'engagement de les livrer; mais +il n'en fit rien. Je réclamai le passage pour un bataillon italien; +mais, après une réponse évasive, un refus formel fut donné, par suite, +dit le pacha, des ordres du Grand Seigneur. Ainsi nous dûmes renoncer à +rien envoyer par terre. Des envois de poudre eurent lieu par mer. +Quelques-uns parvinrent; d'autres furent pris. + +J'avais été à même de remarquer la grande influence des franciscains en +Dalmatie. Ces moines, fort éclairés, et infiniment supérieur sous tous +les rapports au reste du clergé de la province, habitent onze couvents. +Charitables, zélés dans l'exercice de leurs devoirs, ils desservent un +grand nombre de cures. Rien n'était plus utile que de les gagner; car +les avoir pour amis, c'était donner au gouvernement toute la force +morale qui leur était propre. Découvrir où est la force dans un pays et +la séduire, voilà, pour des conquérants, ce qui constitue l'art de +gouverner sans tyrannie. La force ne se déplace pas à volonté: elle +existe parce qu'elle existe; elle change de mains suivant les temps, +suivant les siècles, mais surtout suivant la manière dont les lumières +et les richesses sont réparties; car ce sont les deux éléments qui la +constituent. + +Je fis donc ma cour aux moines franciscains. Je ne voyageais jamais +sans aller loger de préférence chez eux quand un de leurs couvents était +à portée. J'y trouvais mon compte de toutes les manières, car j'étais +toujours reçu avec empressement. Les moines, malgré leur humilité +apparente, ne manquent pas d'orgueil et sont très-sensibles aux égards +des dépositaires de l'autorité. Plusieurs d'entre eux étaient +remarquables par leur esprit et leur courage. Le père..., gardien du +couvent de Signe, fit à cette époque une action digne d'admiration, et +qui honore son caractère et sa foi. + +La Dalmatie est sujette aux tremblements de terre, et ces accidents ont +causé quelquefois de grands désastres. Le bourg de Signe en porte encore +les traces. Un tremblement de terre a détruit ses fortifications, et +leurs débris amoncelés en perpétuent le souvenir. À l'époque dont je +parle, le père gardien de Signe prêchait dans l'église de son couvent, +où toute la population s'était rassemblée. Tout à coup une secousse se +fait sentir. Tout le monde s'empresse de se lever pour fuir. Le +prédicateur, sans s'émouvoir, et d'une voix de tonnerre, s'écrie: +«Impies que vous êtes, vous tremblez, et vous êtes dans la maison de +Dieu!» Chacun se rassit, et le prédicateur continua son sermon. Un +semblable trait a manqué à la gloire de Bossuet.--Peu après, je le fis +nommer provincial de son ordre. + +Du temps du gouvernement vénitien, les moines étaient dans l'usage de +choisir un protecteur qu'ils prenaient toujours parmi les nobles +vénitiens. Devenu leur patron, c'était lui qui faisait valoir leurs +réclamations, et, pour prix de cette protection, ils priaient pour lui. +Me trouvant si bienveillant pour eux, ils m'offrirent cette dignité. Je +l'acceptai avec empressement. Je donnai à chacun de leurs couvents un +portrait de l'Empereur; mon nom fut prononcé chaque jour dans leurs +prières, et ils me délivrèrent une pancarte qui, en consacrant cette +dignité en ma personne, me donne le droit de mourir dans les habits de +l'ordre de Saint-François. Je ne crois pas que j'userai de ce privilége; +mais un autre avantage plus réel et plus actuel en résulta pour moi. Du +jour où je fus protecteur des franciscains, j'eus, par cela même, plus +d'autorité sur l'esprit des paysans dalmates que par le commandement +dont j'étais investi et le nombre de mes soldats. + +Cette nomination, dont chacun peut juger le motif et l'esprit, +mécontenta le vice-roi d'Italie, qui la regarda comme une usurpation du +pouvoir. Le vice-roi prit le nom de l'Empereur pour m'exprimer son +mécontentement. La _Gazette de Milan_ publia un article assez +désagréable pour moi, ou il était dit que l'Empereur seul, restaurateur +du culte, était protecteur de la religion. Je n'étais pas le protecteur +de la religion; j'étais le protecteur de quelques pauvres moines, +réclamant un appui auprès du souverain, ou plutôt auprès de +l'administration. Je laissai passer l'orage; je conservai ma dignité, +si singulièrement jalousée, et je continuai à profiter du bien qui en +résultait pour le gouvernement et le pays. + +Il était toujours question d'opérations en Turquie; quelques symptômes +autorisaient encore des espérances. Cependant, la situation de l'Espagne +prenant trop de gravité, on ne pouvait sérieusement penser à +entreprendre une conquête qui pourrait entraîner plus tard d'autres +guerres. Mon séjour se prolongerait donc probablement en Dalmatie. + +Afin de rendre supportable la carrière agitée et errante que j'ai menée, +j'ai toujours eu pour principe de m'arranger dans chaque circonstance +comme si je devais passer ma vie dans la situation présente. Cette +habitude m'a toujours procuré des jouissances, du bien-être, et m'a +préservé de l'ennui. À l'époque dont je parle, j'imaginai de consacrer +ma vie à un travail d'étude régulier et journalier. + +J'avais constamment avec moi une bibliothèque choisie de six cents +volumes; dans les moments de repos, au milieu de mes campagnes, ces +livres étaient mes délices et ceux des officiers qui m'entouraient. Je +recommençai l'étude de l'histoire, et je lus avec plus de méthode et +plus de fruit qu'autrefois. + +Un abbé romain, appelé Zelli, homme d'une grande instruction et d'un +esprit très-remarquable, occupait un poste dans l'instruction publique. +Je me liai intimement avec lui, et il me fit un cours complet de chimie. +Cette science a souvent absorbé mes loisirs, et c'est lui véritablement +qui me l'a apprise. Je fis aussi un cours complet d'anatomie. Mon +chirurgien en chef, Fabre, homme d'un grand talent, qui plus tard m'a +sauvé la vie peut-être, mais au moins le bras, voulut bien s'en charger + Enfin une année entière, sauf quelques absences, consacrée à une étude + de dix heures par jour, a contribué puissamment au peu que je sais. + +L'Empereur, à cette époque, attachait beaucoup de prix à obtenir la +soumission des Monténégrins. Nous étions en état de paix et de bonne +intelligence, mais ils n'avaient pas renoncé à leur indépendance. +L'Empereur, il est vrai, ne leur demandait pas de devenir sujets comme +les Dalmates, mais il voulait d'eux un acte qui leur fît réclamer sa +protection. Cette question délicate, entamée plusieurs fois avec le +vladika, n'aboutit jamais à un succès complet. Il donnait des +espérances, mais ne finissait rien. Il lui fallait du temps, disait-il, +pour préparer les esprits; il répondait toujours que, si l'Empereur +faisait la guerre aux Turcs, il pouvait compter sur toute la population +du Monténégro. Enfin il consulta l'assemblée; l'avis fut d'attendre la +réponse aux demandes faites à leur égard à Saint-Pétersbourg. J'envoyai +un consul pour résider auprès des Monténégrins; je choisis un officier +de la légion dalmate appelé Tomich, homme très-intelligent. Mais +l'archevêque, tout en l'accueillant avec égards, s'opposa à ce que sa +résidence habituelle fût dans le Monténégro, il me demanda de fixer sa +demeure à Cattaro; il viendrait le trouver dans son couvent de Czettin +toutes les fois qu'il aurait quelque chose à traiter. Après avoir +prodigué ses protestations et dit même qu'il priait pour l'empereur +Napoléon et son armée de Dalmatie, il me laissa entrevoir sa répugnance +à l'acte qu'on réclamait. Indépendamment des rapports de religion, des +habitudes anciennes existant entre lui et la Russie, des bienfaits qu'il +en avait reçus, de ceux qu'il pouvait espérer encore, il convenait mieux +à sa politique d'avoir pour protecteur un souverain dont les États +étaient à trois cents lieues de lui qu'un souverain dont les possessions +étaient contiguës avec son territoire. Dans une position comme la +sienne, on veut un appui, un bienfaiteur, un patron, le chef d'un +système, mais on ne veut pas un maître, et c'est un maître qu'on se +donne quand c'est d'un souverain puissant et placé comme l'était +Napoléon par rapport au Monténégro qu'on réclame la protection. Les +négociations continuèrent jusque bien avant dans l'année 1808; et, dans +l'espérance de les mener à bien, je fis préparer pour le vladika de +riches cadeaux, entre autres choses un portrait de Napoléon entouré de +fort beaux diamants, et je laissai ébruiter à dessein ces préparatifs; +mais tout cela n'aboutit à rien. + +Des intrigues autrichiennes et des conseils venus de Pétersbourg vinrent +compliquer cette affaire. Le ton et les manières de l'archevêque +changèrent après l'arrivée d'un courrier venu de Vienne. J'écrivis à +l'Empereur pour l'en prévenir et lui dire que, s'il prévoyait une +rupture, soit avec les Russes, soit avec les Autrichiens, il fallait +profiter de la paix pour soumettre ce pays par la force. Je lui +demandais huit jours et sept à huit mille hommes. De Czettin, le grand +couvent de ces cantons, j'aurais fait une forteresse pour dominer tout +le pays après la conquête. Pour servir de point de sûreté aux troupes +françaises, j'y aurais établi leurs magasins. Afin d'affaiblir la +population, j'y aurais levé un fort régiment. Ce régiment, formé en +Italie, aurait reçu plus tard une destination plus éloignée; enfin je +proposais, à la manière des Romains et de Charlemagne, de transporter +hors de son pays une partie de la population, et de l'envoyer, par +exemple, posséder et défricher les bruyères du camp de Zeist, autour de +la pyramide; mais aucun de ces divers projets ne convint à l'Empereur. + +Une dernière proposition du vladika à l'assemblée générale, de se mettre +sous la protection de l'Empereur, fut encore renouvelée, mais seulement +pour la forme et avec mollesse. Combattue par ses amis mêmes, elle fut +rejetée à l'unanimité. Les rapports de l'archevêque avec Vienne +devinrent chaque jour plus fréquents, et ses dispositions pour nous +moins favorables. Il fit aussi la paix avec son ennemi éternel, le pacha +de Scutari. Celui-ci, de son côté, avait fait quelques armements depuis +le massacre d'Antivari, et son refus de donner passage à des troupes +françaises pour Corfou. On parla d'invasion de sa part dans les bouches, +avec l'appui des Monténégrins. L'alarme s'en répandit dans la province; +mais tout cela était absurde, au moins pour le moment. Je calmai les +esprits en envoyant quelques renforts de troupes dans la partie des +bouches qui confine au pachalik de Scutari, dans le comté de +Pastrovicchio. + +J'eus dans le même temps à me mêler d'une petite affaire de la +frontière. Un Turc, nommé Hadgi-Bey, possesseur de trente-deux villages, +fort dévoué aux intérêts de la France, fut en discussion, les armes à +la main, avec ses frères. Pendant une absence, ils se révoltèrent. À +son retour, il se mit à la tête de ceux qui lui étaient restés fidèles, +et il les combattit. Après diverses chances favorables et contraires, +la fortune l'abandonna, et il fut forcé de se réfugier dans son fort +d'Uttovo. Il s'y défendait depuis six mois, et il était au moment de se +rendre faute de vivres: sa reddition, c'était sa mort; il invoqua mon +secours. Je crus de mon devoir de le sauver. Je ne voulais pas décider +entre lui et ses frères; mais lui donner les moyens d'attendre la +décision du pacha dont il dépendait. Je lui envoyai le général Delaunai +avec un bataillon du 79e régiment et un grand convoi de vivres. Le +général avait défense de commettre des hostilités contre les ennemis de +Hadgi-Bey, s'ils ne s'opposaient pas à sa marche. Tout se passa +pacifiquement; ils se retirèrent à notre approche. Hadgi-Bey fut sauvé +et bien approvisionné; et le pacha de Bosnie, informé de mes motifs, me +remercia. Mais les approvisionnements s'épuisèrent, et il fallut de +nouveau venir à son secours. Alors ses frères essayèrent de résister. +Il fallut revenir encore plus tard. Je ne pouvais pas laisser périr un +homme dont j'avais soutenu les intérêts avec tant de constance, car on +s'attache plus par les bienfaits accordés que par les services reçus; +en agissant ainsi, on défend son propre ouvrage. Cette fois, je chargeai +de l'opération le général Clausel, avec un détachement considérable et +l'autorisation de négocier un arrangement convenable pour assurer la +paix de cette famille. Il y parvint, et la tranquillité fut rétablie sur +cette frontière. Je sollicitai le titre de pacha à deux queues auprès de +la Porte, pour Hadgi-Bey. Il fut promis sur-le-champ et donné quelque +temps après. L'existence de Hadgi-Bey et de tous les seigneurs turcs de +la Bosnie et de l'Erzegovine rappelle celle des seigneurs français au +moyen âge. + +Dans le courant du mois d'août 1808, je reçus la nouvelle d'une +révolution en Turquie. Moustapha-Beïractar, parti de Routschouk, arriva +avec ses troupes à Constantinople, pour replacer Sélim sur le trône; +mais, au moment où il entrait dans le sérail, le cadavre de son maître +lui fut présenté. Sélim déposé et remplacé par Mahmoud, actuellement +régnant, Beïractar fut nommé grand vizir. Il s'occupa des réformes qui +avaient fait succomber Sélim sous le poids des mécontentements; mais, +peu de mois après, il périt lui-même, à la suite d'une insurrection des +janissaires. On se rappelle avec quel courage il finit. Quand il vit la +partie désespérée, il laissa envahir son palais, et, au moment où il le +vit entièrement rempli d'insurgés, Beïractar mit le feu aux poudres +rassemblées et sauta avec eux. Ce furent là ses funérailles, et elles +en valent bien d'autres. + +J'avais remarqué le changement graduel du vladika et des Monténégrins +envers nous. Au commencement de septembre, leur inimitié se montra à +découvert. Des intrigues avaient été ourdies par eux dans les comtés de +Pastrovicchio, situés à leur frontière. Celui de Braiki refusa tout à +coup l'obéissance et donna refuge à divers assassins poursuivis. Des +troupes furent envoyées pour rétablir l'ordre; les habitants résistèrent +et prirent les armes, soutenus par trois cents Monténégrins. Il y eut un +combat où justice fut faite, mais chèrement. Le général Delzons, qui s'y +rendit, au lieu de prendre avec lui une force convenable, se fit +accompagner seulement de deux cents hommes. Cette correction, infligée +avec des moyens trop faibles, lui coûta cinquante hommes tués ou +blessés. Le vladika, après avoir dirigé ces machinations, s'excusa en +déclarant ne pas être le maître. Cette insurrection, fomentée par lui, +avait éclaté sans ordre et plus tôt qu'il n'aurait voulu; mais c'était +le symptôme certain d'une guerre prochaine avec l'Autriche. + +Mon hiver fut consacré tout à la fois aux soins de l'administration, à +continuer mes études avec ardeur, et à faire les dispositions pour +entrer en campagne, car tout annonçait une levée de boucliers prochaine +de la part de l'Autriche. Ne voulant pas être pris au dépourvu, je +préparai ce qui était nécessaire pour remplir convenablement la tâche +qui me serait imposée. Je reçus aussi les instructions de l'Empereur: +elles m'enjoignaient principalement de ne laisser en Dalmatie que la +quantité de troupes absolument indispensable, afin d'augmenter d'autant +le nombre de celles avec lesquelles j'entrerais en campagne. Cette +disposition était trop dans mes intérêts pour ne pas m'y conformer. + +La première chose à faire était d'assurer l'approvisionnement des places +destinées à être gardées et défendues: en Albanie: Cattaro, Castelnovo +et Raguse; en Dalmatie: Zara, Klissa, Knim, et le fort San Nicolo de +Sebenico. Tout étant disposé pour évacuer les autres postes, on ouvrit +les remparts qui les défendaient. Les pièces de gros calibre, retirées +d'avance des batteries de mer ouvertes, furent mises en sûreté. + +Le 60e régiment tout entier, un bataillon d'infanterie légère italienne, +le quatrième bataillon de la légion dalmate, et tout ce qui n'était pas +valide dans l'armée, renforcés d'un nombre convenable de canonniers et +de sapeurs, furent destinés à former toutes ces garnisons. La modicité +des garnisons, dont la force suffisait cependant à l'indispensable, +rendit les approvisionnements suffisants pour six ou huit mois, ce qui, +en présence des événements probables, me donnait beaucoup de sécurité. +J'avais prévu, de longue main, l'époque où j'irais chercher la guerre, +si la guerre ne venait pas me chercher. Dans l'un et l'autre cas, les +places ne devaient pas avoir de fortes garnisons. Pour remédier à cet +inconvénient obligé, j'avais institué des gardes nationales. En +accordant des distinctions, j'engageai les jeunes gens des meilleures +familles à se mettre à leur tête. Quelques éloges piquèrent leur +amour-propre, et j'étais parvenu à faire de cette troupe un corps de +milice en état de servir. + +Les garnisons des places eurent ainsi, pour corps auxiliaires, un bon +bataillon à Cattaro, deux à Raguse, et un à Zara, sans qu'il en coûtât +autre chose que des armes et un supplément de vivres pendant les jours +de service. Knim renfermait un approvisionnement extraordinaire, destiné +à nourrir l'armée pendant qu'elle serait rassemblée sur la frontière. +J'avais de bons soldats, dévoués, braves, instruits; mais mon matériel +était nul. Mon artillerie se composait seulement de douze bouches à feu. +J'avais assez de chevaux pour les traîner, mais non pour transporter +leurs approvisionnements. Je n'avais pas un cheval de trait pour les +vivres; je n'avais rien de ce qui appartient aux ambulances: il fallut +tout créer avec les moyens du pays. + +La Dalmatie possède une grande quantité de petits chevaux de bât; tous +les transports se font par leur moyen. Le recensement en porta le nombre +au delà de quatre-vingt mille. J'ordonnai une levée de deux mille +chevaux. Mille furent consacrés à porter des munitions, mille aux +ambulances et aux vivres, et on construisit des caisses pour renfermer +les munitions, les objets de pansement et les vivres. La charge +consommée, le cheval devait être consacré à transporter des blessés. Je +levai un corps de mille Pandours, espèce de gendarmes de la Dalmatie, +pour l'escorte, la surveillance, et la conservation de ces deux mille +chevaux, qui avaient aussi leurs propres conducteurs. Les rations de +vivres étant composées en partie de biscuit et en partie de riz, les +soldats purent porter, sans se fatiguer, huit jours de vivres. Après +avoir formé les garnisons ainsi que je l'ai indiqué, et laissé les +places entre les mains d'officiers capables, à la fin de mars, je +réunis, dans les environs de Zara, de Benkovatz et d'Ostrovitza, l'armée +prête à entrer en campagne. Sa force était de neuf mille cinq cents +hommes d'infanterie, formés en deux divisions: première division +commandée par le général Montrichard, deuxième division par le général +Clauzel, et composées des régiments suivants: 8e et 18e d'infanterie +légère, 5e, 11e, 23e, 79e, 81e d'infanterie de ligne, quatre cents +chevaux, douze pièces de canon. + +L'armée autrichienne en présence, plus du double de la mienne, se +composait, il est vrai, de troupes d'une qualité fort inférieure, de +dix-huit bataillons, tous croates, forts chacun de douze cents hommes, +savoir: les quatre bataillons du régiment de Licca, et deux bataillons +de chacun des sept autres régiments. La cavalerie avait quatre escadrons +de dragons légers, de sept cents chevaux, et l'artillerie vingt-quatre +bouches à feu. Ces troupes étaient sous les ordres du général +Stoisevich. J'avais de plus à combattre la population entière, qui, par +son organisation, est soumise aux dispositions militaires, s'arme, se +meut, et exécute tout ce qui lui est prescrit. + +Cette organisation de la population me donnait la certitude qu'après +avoir obtenu des succès, après avoir conquis le pays, je ne recevrais +aucun secours des habitants, et ne trouverais que des villages +abandonnés et des maisons désertes. La difficulté de ma position et mon +isolement devaient m'empêcher de négliger aucun secours. J'essayai, par +la politique, une petite diversion qui me réussit et me fut utile alors, +mais qui, plus tard, me causa quelques embarras. Lors de la paix de +Sistow, conclue entre les Autrichiens et les Turcs, en 1791, une langue +de terre bordant le pied des montagnes dans la vallée de l'Unna, et +située sur la rive gauche de cette rivière, fut cédée par la Porte à +l'Autriche. Ce territoire, très-fertile, fort habité, et d'une longueur +de vingt lieues environ, est défendu par la forteresse de Czettin, dont +les Autrichiens, commandés par le général Devins, ne s'emparèrent +qu'après trois semaines de tranchée ouverte. Une question de +souveraineté pour les Turcs est en même temps une question de propriété; +car, comme ils répugnent à vivre sous une domination chrétienne, quand +le Grand Seigneur cède un territoire, souvent (en Europe du moins) ceux +qui l'habitent abandonnent leurs champs et se retirent. Il en fut ainsi +à l'époque dont je parle: alors le Grand Seigneur promit aux habitants +des confins dépossédés de leur donner ailleurs des terres équivalentes; +mais, en Turquie comme dans beaucoup d'autres pays, les souverains ne +tiennent pas toujours leurs engagements, et ces malheureux ne reçurent +rien. Les terres cédées, distribuées aux Croates, furent mises en +valeur, et de jolis villages y furent bâtis. + +L'homme aime la justice, et garde toujours au fond du coeur le sentiment +énergique de ses droits. La force et la violence peuvent seules +l'empêcher de les faire valoir; mais, quand l'occasion devient +favorable, il l'entreprend souvent avec énergie. Les Turcs protestèrent +constamment contre une paix dans laquelle ils avaient été sacrifiés, et +se prétendaient toujours propriétaires légitimes des lieux cédés. +Dix-huit ans n'avaient pas apporté la moindre altération à leurs +dispositions à cet égard. Ces Turcs étaient les capitaines de la +frontière, espèce de seigneurs féodaux, habitant des châteaux défensifs +et rappelant les seigneurs français du moyen âge. + +Instruit de cet état de choses, j'engageai le consul de France à +fomenter le mécontentement. Il pourrait amener des hostilités sur la +frontière, et les hostilités ne pourraient être qu'à mon profit. Pour +des barbares, dont la prévoyance ne va pas jusqu'au lendemain, +l'occasion était belle. Toutes les troupes croates en état de combattre +avaient pris les armes, et étaient sorties de leurs villages: les postes +fortifiés, situés en vue les uns des autres, appelés _chardaks_, étaient +confiés à des invalides; la forteresse de Czettin elle-même était +occupée par des vieillards. Les Turcs ne purent résister à la tentation. +Un beau jour, ils envahirent sur tous les points toutes les terres +contestées; ils égorgèrent les Croates surpris dans leurs postes, et +brûlèrent les villages. Toute la population se réfugia dans l'intérieur; +mais, par suite de cet esprit de justice dont je parlais tout à l'heure, +ces Turcs si violents, si emportés, s'arrêtèrent d'eux-mêmes à +l'ancienne frontière. Cette invasion jeta un grand effroi dans le pays. +Le général Stoisevich détacha deux bataillons pour le protéger et +prévenir de nouveaux malheurs, précisément peu de jours avant le moment +où je devais entrer en campagne. + +L'Empereur m'avait donné pour instruction de rassembler mes troupes +aussitôt que la guerre serait certaine, et d'entrer en campagne dès +qu'elle serait déclarée, afin de faire diversion en faveur de l'armée +d'Italie. Depuis un mois, mes troupes étaient réunies sur la frontière, +et prêtes à marcher. Les hostilités ayant commencé en Italie, je me +décidai à en faire autant de mon côté, mais avec réserve et prudence, +car je ne pouvais déboucher qu'après des succès préalables de l'armée +d'Italie. En effet, si, une fois arrivé dans le coeur de la Croatie, +j'avais appris que cette armée était battue, il aurait été aussi +difficile de m'y soutenir que fâcheux de revenir sur mes pas. Mon +mouvement devait être fait avec vigueur et décision; mais, vu la +faiblesse de mon corps d'armée, ce ne pouvait être qu'un mouvement +secondaire et subordonné à ceux de l'armée d'Italie. + +La Zermagna sépare la Croatie de la Dalmatie. La grande route, qui +traverse la Croatie, aboutit à la haute Zermagna. Par là seulement +pouvait agir un corps d'armée. Mais, dans cette situation, tous les +corps ennemis, qui étaient placés sur la basse Zermagna, étant maîtres +de la franchir, menaçaient la communication de l'armée avec Zara. Afin +de la couvrir, je donnai ordre de couler tous les bateaux de la partie +inférieure de la rivière, et de rompre les ponts situés dans le reste +de son cours. + +J'envoyai de ce côté le général Soyez, avec sa brigade, tandis que la +masse de mes troupes se portait en avant de Knim. L'ennemi, profitant +des gués de la partie supérieure, se présenta en forces. Le général +Soyez le repoussa; mais, le voyant s'accroître devant lui, il crut +prudent de se rapprocher de moi. J'arrivai sur ces entrefaites à son +secours avec une brigade. Je donnai l'ordre au colonel Cazeaux et au +chef de bataillon Jardet, du 18e, de culbuter ce qu'ils avaient devant +eux et de poursuivre l'ennemi jusque dans Obrovatz, l'épée dans les +reins. Cet ordre ne fut que trop ponctuellement exécuté: tout céda, tout +plia devant le bataillon commandé par Jardet; quatre cents hommes furent +tués, blessés ou pris. Mais, cet officier s'étant précipité, avec la +tête de son bataillon, jusque dans Obrovatz même, situé au pied de +l'escarpement, le feu vif des Autrichiens, placés sur les rochers de la +rive opposée, fut si meurtrier, que la queue du bataillon ne put pas +suivre la tête. Celle-ci, mêlée avec les Croates, était descendue jusque +dans la ville. Remonter en plein jour, c'était impossible à cette +fraction de troupes. Comme la brigade placée en arrière n'attendait que +le retour du bataillon pour avancer, Jardet crut bien faire de lui +envoyer l'ordre de faire son mouvement sur-le-champ, tandis qu'il +attendrait la nuit pour le rejoindre avec les soixante ou quatre-vingts +hommes qu'il avait près de lui. Le bataillon arriva; mais, après son +départ, les Croates, dispersés dans les montagnes, revinrent et firent +prisonniers Jardet et son détachement. Cet officier, de la plus haute +distinction et fait pour arriver à tout, en qui j'avais une confiance +sans bornes, me fut, heureusement, bientôt rendu par un échange. Je le +pris près de moi: devenu mon premier aide de camp, il fut tué à la +bataille de Lutzen, quatre ans après. + +L'ennemi avait réuni ses troupes sur le mont Kitta, appuyé à la Zermagna +et couvert par un de ses affluents. Cette position était retranchée, et +il avait ses réserves placées dans le fond de la vallée et près de la +grande route qui conduit à Gradschatz. Une forte avant-garde de cinq à +six mille hommes occupait le plateau de Bender; en avant de la position +défensive, trois bataillons, deux de Sluin et un d'Ottochaz, formaient +une première ligne assez mal soutenue. Le 1er mai, je la fis attaquer +par les voltigeurs du 8e et un bataillon du 11e, pour m'approcher +davantage de la masse des forces ennemies et juger de sa position, en +faisant rentrer ainsi tout ce qui en était détaché. Culbuter cette +ligne fut l'affaire d'un moment; on la jeta en partie dans un ravin, et +on lui tua beaucoup de monde. Une réserve d'environ mille hommes vint à +son secours et partagea sa défaite. Je fus à même de juger la manière +dont l'ennemi était établi et d'apprécier la force de sa position. Il +était trop tard pour continuer l'action, et je remis au lendemain à +l'attaquer. + +Pendant la nuit, une pluie épouvantable, un vrai déluge, comme on en +voit dans le Midi, vint gonfler les rivières. Il n'était plus possible +de tenter l'attaque projetée. La Zermagna seule présentait un obstacle +insurmontable. Il fallait attendre que ses eaux fussent écoulées. Mais, +le soir du 2 mai, une lettre du vice-roi, qu'un aviso avait apportée à +Zara, me parvint. Il m'annonçait le mauvais début de la campagne en +Italie, sa retraite sur la Piave et peut-être sur l'Adige, par suite de +la perte de la bataille de Sacile. Il était très-heureux pour moi que +ces importantes nouvelles me fussent arrivées avant d'avoir livré un +grand combat, dès lors sans objet. Je me décidai à me retirer le +lendemain, à me rapprocher de mes ressources et de mes vivres, et je +revins à Benkovatz, où j'établis mon quartier général. Le bataillon de +Pandours, organisé pour l'escorte des subsistances, se livra à quelques +désordres, qui furent promptement punis. Cette sévérité en prévint de +nouveaux. + +Des montagnes de la Croatie étaient descendues des bandes qui couraient +au milieu des cantonnements et désolaient le pays entre la Zermagna et +la Kerka. Je profitai de ce moment de repos pour leur donner la chasse +et pour en purger le territoire. + +Les succès des autrichiens obtenus au commencement de la campagne en +Italie, la conquête du Frioul et le gain de la bataille de Sacile +avaient donné une grande confiance à l'archiduc Jean. Il m'écrivit pour +me proposer d'évacuer la Dalmatie, motivant sa lettre sur +l'impossibilité d'être secouru et mon entier isolement. Il +m'accorderait, ajoutait-il, les meilleures conditions, en raison de la +réputation de mes troupes et par considération pour moi. Je crus qu'il +était au-dessous de moi de répondre à cette lettre. + +Le 11 mai, je reçus une lettre du vice-roi, accompagnée des bulletins +de la grande armée, annonçant le succès de Ratisbonne et la marche de +Napoléon sur Vienne. Par suite de ce mouvement, le vice-roi allait +reprendre l'offensive et marcher sur le Frioul. Ses succès cette fois +ne pouvaient pas être incertains, et j'étais sûr, en marchant moi-même, +de le rencontrer. Je résolus de ne pas attendre un moment pour agir, et, +dès le surlendemain, 13, j'entrai en opération. + +Je laissai la division Montrichard en observation devant le grand +débouché de la Zermagna, et je la plaçai de manière à pouvoir en même +temps soutenir au besoin, par un détachement, la division Clausel. Je +dirigeai celle-ci immédiatement sur les positions que j'avais reconnues +quinze jours avant, et au pied desquelles nous avions déjà combattu. +L'ennemi avait laissé environ quatre à cinq mille hommes sur la basse +Zermagna. La masse de ses troupes était divisée en deux portions: l'une +tenait en forces le mont Kitta, clef de la position; l'autre était dans +la vallée avec toute son artillerie et sa cavalerie. Ses dispositions +étaient tout à la fois offensives et défensives. Si nous avions éprouvé +un échec au mont Kitta, la colonne de la vallée aurait débouché avec +tous ses moyens organisés, tandis que le corps placé du côté d'Évernich, +dans les montagnes bornant la basse Zermagna, serait descendu, aurait +passé cette rivière et coupé ma communication avec Zara. Ce plan était +bien conçu, et, si un revers complet dans notre attaque eût été suivi +de ce mouvement, notre position serait devenue embarrassante; nous ne +pouvions plus de longtemps penser à déboucher. + +Le mont Kitta offre une magnifique position. Son développement est assez +grand, et plusieurs pitons forment comme autant de redoutes. Son pied +est couvert et défendu par un affluent de la Zermagna, qui, ce jour-là, +était heureusement guéable. + +Deux régiments de la division Clausel, le 8e léger et le 23e, furent +chargés d'enlever la position. Elle fut emportée après une vive +résistance. Je m'y rendis aussitôt, et j'appelai à moi le 11e et le +régiment de chasseurs à cheval, monté sur des chevaux bosniaques. Le +8e s'étant abandonné à la poursuite des troupes battues qui se +retiraient par les hauteurs, le 23e suivit. Je le fis arrêter, et je +renforçai la position avec le 11e, placé sur le revers et caché de +manière à ne pas être aperçu. + +Le général Stoisevich vit, de la vallée où il était, l'événement arrivé +aux troupes du mont Kitta; il savait le prix de sa possession, soit +qu'il se bornât à la défensive, soit qu'il se décidât à essayer de +l'offensive: aussi voulut-il le reprendre et profiter du moment où, par +l'entraînement du succès, les troupes victorieuses s'éloigneraient du +lieu où elles avaient vaincu, sans avoir assuré suffisamment sa +conservation. Ayant mis en mouvement immédiatement au moins quatre mille +hommes du corps de la vallée, il se plaça à leur tête et gravit +directement le mont Kitta, en se dirigeant par la ligne la plus courte +sur ses sommités. + +Je lançai quelques troupes en avant, avec ordre de rétrograder pour +l'encourager dans son mouvement. Le général Stoisevich marchait avec une +nuée de tirailleurs en avant de la colonne. Au moment où il croyait +atteindre son but et saisir la victoire, le 11e régiment se montra et +marcha à la baïonnette contre cette infanterie essoufflée, fatiguée; en +même temps, mes trois cents chasseurs ayant fait une charge sur ce qui +s'était le plus avancé, huit cents hommes, cinquante officiers furent +faits prisonniers, et avec eux le générai Stoisevich commandant cette +armée. La colonne rétrograda aussitôt dans la vallée et fit sa retraite +sur Popina, où des retranchements très-considérables avaient été +préparés. + +Ce début de campagne était de bon augure. J'envoyai en toute hâte les +prisonniers à Zara, et, comme je ne leur donnais qu'une faible escorte, +je les dirigeai par Knim, Oerais et Sebenico: ainsi constamment couverts +par la Kerka, leur sûreté, pendant leur marche, ne fut jamais +compromise. Les pertes de l'ennemi, dans cette affaire, dépassèrent +trois mille hommes tués, blessés ou prisonniers. Un assez grand nombre +de soldats, en outre, jeta ses armes pour fuir plus facilement dans les +rochers et échapper à la cavalerie, d'où il suit que ce combat affaiblit +l'ennemi d'environ quatre mille hommes. + +Le lendemain, je marchai sur Popina. La division Montrichard et +l'artillerie s'y rendirent par la vallée, tandis que je m'y portai par +les montagnes avec la division Clausel. Les retranchements étaient +placés au point ou la route quitte les bords de la rivière. Un +développement suffisant, de bons appuis, rendaient l'attaque difficile. +À peine étais-je occupé à reconnaître le point le plus faible, que je +vis l'ennemi s'ébranler pour opérer sa retraite; je le suivis sans +retard. La prise du général Stoisevich contribua sans doute beaucoup au +changement de système. + +Je fis poursuivre l'ennemi avec toute l'activité possible par mon +avant-garde. Marchant avec elle, j'avais donné l'ordre au reste de +l'armée de presser son mouvement pour me soutenir. Je rencontrai +l'arrière-garde ennemie à une lieue et demie de Gradschatz. Elle essaya +de nous arrêter pour favoriser le retour de la colonne d'Évernich +qu'elle couvrait; mais, culbutée, elle se retira jusque dans la plaine, +où l'armée était rassemblée. + +Nous marchions sur le revers des montagnes au pied desquelles coule la +Zermagna. Le corps de quatre à cinq mille hommes, qui les occupait, dut +se diriger directement sur Gospich, par suite de la retraite précipitée +de l'arrière-garde. C'était à Gospich, au surplus, que l'ennemi comptait +rallier toutes ses forces et combattre de nouveau. Ce corps se trouvait +ainsi sur le flanc des troupes qui me suivaient. Leur voisinage +m'obligeant à marcher réuni, et quelques engagements en ayant imposé au +général Clausel, commandant la colonne, ce général ralentit la marche +des troupes, tandis que moi, comptant sur leur prochaine arrivée, je +m'étais engagé avec trois bataillons seulement. J'eus à soutenir un +combat extrêmement difficile. L'ennemi n'avait pas moins de dix mille +hommes autour de Gradschatz. D'abord tout à fait sur la défensive, il +s'aperçut fort tard du peu de monde qu'il avait devant lui; et c'est +alors seulement qu'il marcha sur nous. Mes troupes étaient si bonnes, +qu'on pouvait ne pas compter les ennemis; d'ailleurs le moindre +mouvement rétrograde pouvait avoir les plus grands inconvénients; aussi +me décidai-je à ne pas reculer d'un pas, et, pour soutenir la résolution +de mes troupes, je me tins dans le lieu le plus exposé. Je reçus un coup +de feu à la poitrine. Quoiqu'on se battît de très-près, ma blessure fut +légère. Je prêtais le flanc droit à l'ennemi, la balle vint de côté +frapper en glissant sur ma bretelle et ricocha. Les officiers placés +près de moi, au bruit qu'ils entendirent, me crurent tué. La commotion +avait été forte, et cinq minutes après je me trouvais mal. + +Heureusement la nuit était entièrement close, et le combat finissait. Je +me rappellerai toute ma vie l'effet produit dans cette petite armée par +la nouvelle de ma blessure. Chacun éprouva une alarme très-vive et +montra un intérêt touchant. Indépendamment de l'attachement des soldats +pour leur chef, ils sentaient bien qu'un changement de commandement, +dans une situation aussi difficile et au commencement d'une opération +présentant d'aussi grands obstacles, pourrait être funeste. Aussi une +grande joie se peignit sur toutes les figures quand je reparus à cheval +le lendemain. Quelles douces acclamations! il me semble encore les +entendre. Digne récompense des plus grands dangers et des souffrances +les plus pénibles. + +Le 18, au matin, l'ennemi avait évacué Gradschatz. Il opérait sa +retraite sur Gospich, où tout annonçait qu'il avait l'intention de +résister. + +Je passai le 18 et le 19 à Gradschatz. + +Pendant ces deux journées, un convoi de vivres et de munitions, escorté +par une partie de la garnison de Zara, me rejoignit, ainsi que tout ce +qui était resté en arrière. Je renvoyai les hommes du 60e avec des +prisonniers, en faisant mes adieux à la Dalmatie. Le 20, nous +continuâmes notre mouvement sur Gospich, et, le 21, nous arrivâmes de +bonne heure en vue de cette ville. + +Indépendamment des colonnes d'Évernich et d'Obrovatz, il était arrivé +du Banat deux bataillons de renfort. Toute la population avait pris les +armes; ainsi nous trouvâmes là tout à la fois beaucoup de troupes devant +nous et des localités très-favorables à la défense. + +Gospich est situé à la réunion de quatre rivières. De quelque côté qu'on +se présente, il est nécessaire d'en passer deux. Ces rivières sont +très-encaissées, et leurs bords sont à pic; on ne peut les passer que +devant les chaussées; une seule était guéable. Je me décidai à ne pas +attaquer de front Gospich, mais à tourner sa position pour menacer la +retraite de l'ennemi. Pour atteindre ce but, le bassin étant peu large, +il fallait passer une des rivières à la portée du canon des batteries +ennemies, situées de l'autre côté de la Licca, ou traverser des +montagnes de pierre, extrêmement âpres, où les Croates auraient pu, à +chaque pas, faire résistance. L'ennemi occupant la rive opposée de cette +rivière, l'en chasser était nécessaire pour rétablir le pont coupé la +veille. Deux compagnies de voltigeurs passèrent à gué et remplirent cet +objet. L'ennemi ne croyait pas possible le mouvement qui s'exécutait; il +était peu en forces sur ce point. Ces compagnies occupèrent deux pitons +situés près de la rivière. À peine eurent-elles pris position, que +l'ennemi déboucha derrière nous, par le pont de Bilai, et se porta sur +la division Montrichard, qui marchait derrière la division Clausel. +J'avais fort serré mes troupes pour rendre cette marche de flanc moins +longue, et elles étaient mal formées pour combattre. Je sentis toute +l'étendue de la crise, et voici les dispositions que je pris pour y +remédier. + +Je donnai l'ordre au général Clausel de faire passer au général Delzons, +avec le 8e régiment, la petite rivière placée devant nous, afin +d'occuper les mamelons dont les voltigeurs s'étaient emparés, et de les +défendre avec la plus grande opiniâtreté. Je fis prendre lestement les +distances, par la queue de la colonne, à la division Montrichard, avec +laquelle j'allais combattre. Le général Montrichard, sans manquer de +bravoure personnelle, perdait toute son intelligence dans le danger; et, +vu les circonstances, je commandai moi-même ce jour-là sa division. +L'ennemi marcha à nous avec lenteur, ce qui nous donna le temps de nous +former et de nous mettre en position. Après y être resté quelques +moments pour juger des intentions de l'ennemi, je reconnus qu'il était +formé en trois colonnes. Celle du centre devançant un peu les autres, +je la fis attaquer sur-le-champ par le 18e régiment. À sa tête était le +générai Soyez. J'ordonnai ensuite l'attaque de la colonne de droite de +l'ennemi par le 79e, à la tête duquel marchait Montrichard. + +Les charges du 18e furent brillantes. Tout céda devant ce brave +régiment; tout fut culbuté, et l'ennemi perdit cinq pièces de canon sur +six qui avaient débouché. Le général Soyez y fut gravement blessé. Le +5e régiment marcha sur la colonne de gauche de l'ennemi et la fit +replier. Pendant ce temps, le 79e ayant suivi la droite de l'ennemi, +s'était réuni à notre centre, après avoir dépassé un mamelon isolé, +comme on en trouve beaucoup dans ce pays, mamelon auquel l'ennemi +s'était appuyé, et qui coupait notre ligne. L'ennemi présentant de +nouvelles troupes, je plaçai en réserve le 81e et un bataillon du 11e, +que je détachai de la division Clausel. L'ennemi fit alors un grand +effort sur la droite; le 79e le reçut avec sang-froid et vigueur, et le +81e, l'ayant chargé immédiatement après, le précipita dans la Licca, où +plus de deux mille hommes se noyèrent, et douze cents tombèrent entre +nos mains. Le feu de douze pièces de canon, placées de l'autre côté de +la Licca, protégea la retraite du reste des troupes qui avaient passé la +rivière pour nous attaquer. Le général Launai fut gravement blessé dans +cette circonstance. + +Pendant que cette action se passait à ma gauche, l'ennemi avait détaché +six bataillons pour attaquer le régiment d'infanterie légère, mis en +position pour protéger la reconstruction du pont et faciliter à l'armée +les moyens de déboucher. Ce régiment, à la tête duquel se trouvait le +général Delzons, était si bien posté et avait mis une telle énergie +dans sa défense, que l'ennemi fut constamment repoussé dans toutes ses +attaques directes. Il voulut tourner la position; mais le 11e régiment +était à portée: je l'envoyai au secours du 8e avec ordre de prendre +l'offensive et de menacer la retraite des forces ennemies en les +tournant comme elles tournaient le 8e. Le succès le plus complet +couronna cette manoeuvre. L'ennemi fut repoussé, mis en déroute, et +laissa entre nos mains cinq cents prisonniers. + +Pendant la nuit, on s'occupa de rétablir le pont. Mon intention était +de traverser la rivière avant le jour avec toutes mes forces, pour me +trouver le plus tôt possible sur la communication de l'ennemi, ne +supposant pas qu'il retardât un seul instant à commencer sa retraite. +Mais les travaux du pont exigèrent plus de temps que je ne l'avais +pensé, et le transport de six à sept cents blessés fut tellement +difficile, qu'à midi les troupes n'étaient pas encore en état d'exécuter +leurs mouvements. + +Cependant l'ennemi avait fait une démonstration offensive en remontant +la Licca avec quatre ou cinq mille hommes. Cette confiance de sa part +semblait devoir résulter de l'arrivée prochaine des secours qu'amenait +le général Knesevich; on le disait arrivé à peu d'heures de marche. + +Ma position devenait embarrassante. D'un côté, l'armée était divisée +par un ruisseau difficile à passer, et l'ennemi semblait attendre que +les trois quarts l'eussent franchi pour tomber sur le reste. Une fois +au delà du ruisseau, il fallait renoncer à toute idée de retraite. Si +les renforts annoncés à l'ennemi défendaient les marais d'Ottochatz, il +était difficile de forcer ce passage, ayant une armée en queue, et avec +tous mes embarras. Se soutenir quelque temps entre Gospich et Ottochatz +était absolument impossible, et mes blessés, mes équipages et mon +artillerie mettaient un grand obstacle à tous mes mouvements. + +D'un autre côté, repasser le ruisseau, c'était renoncer à l'offensive; +c'était ajourner d'une manière indéfinie notre jonction avec l'armée +d'Italie; c'était, enfin, consacrer l'opinion d'une défaite, après avoir +remporté la veille une victoire complète. Mais le général Knesevich +arrivant, il était peut-être possible de le battre séparément. Au pis +aller, les soldats avaient pour six jours de vivres dans leurs sacs, et, +si les circonstances devenaient aussi difficiles qu'on pouvait +l'imaginer, en sacrifiant mon artillerie, en abandonnant mes blessés, et +en faisant des marches forcées, je pouvais espérer de faire ma jonction +avec les troupes de l'armée d'Italie, à travers les hautes montagnes. + +Les deux partis étaient extrêmes. Je choisis le plus honorable; je +persistai dans ma première résolution, et la fortune sourit à ma +confiance. + +La division Montrichard passa le ruisseau sans être inquiétée, et, +aussitôt après l'arrivée de mes troupes à l'entrée de la plaine, +l'ennemi se disposa à la retraite; il rappela le corps qui avait remonté +la Licca, et vint se former devant nous avec sept bataillons et toute +son artillerie, afin de battre les débouchés par lesquels nous sortions +des montagnes. + +Le général Delzons, avec le 23e, gagna autant de terrain qu'il put sur +le bord du ruisseau; soutenu par le 5e et le 18e, il se porta en avant, +et donna à toute l'armée le moyen de déboucher et de se former. L'ennemi +tenta à deux reprises de nous rejeter sur le ruisseau au moyen de sa +cavalerie, mais sans succès; et, enfin, il se décida à la retraite par +la route d'Ottochatz. + +Telle fut la bataille de Gospich, où nous combattîmes pendant deux jours +avec une grande infériorité de nombre, dans les localités les plus +difficiles. Nous fûmes complétement victorieux, grâce à la grande valeur +des troupes. Pendant les mêmes journées, les 21 et 22 mai, se livrait +sur la rive gauche du Danube, le terrible combat d'Essling. Le 23, nous +entrâmes à Gospich par le pont de la route d'Ottochatz. Toute la +population avait abandonné la ville: quelques officiers d'administration +seuls étaient restés; je leur remis une trentaine de blessés incapables +de supporter même le mouvement du brancard, et je pris les moyens +nécessaires pour assurer le départ de tous les autres. + +Les hommes légèrement blessés à la partie supérieure du corps +continuèrent la route à pied. Ceux plus maltraités, qui ne pouvaient pas +marcher, mais qui pouvaient monter à cheval, furent placés sur des +chevaux de bât, dont les charges de vivres ou de munitions avaient été +consommées; quant aux autres blessés, on les plaça sur des brancards, +portés par les prisonniers qui se relayaient à tour de rôle. Aucun +blessé, excepté ceux en très-petit nombre dont le transport, de quelque +manière qu'il fût exécuté, eût occasionné la mort, ne fut abandonné; ils +suivirent l'armée, et furent déposés dans les hôpitaux de Fiume à leur +arrivée dans cette ville. + +Le 24, je continuai mon mouvement sur Ottochatz, et, le 25, nous +arrivâmes devant cette ville. Elle est environnée d'eau et de marais, +et la route la traverse. Les ponts étant coupés, l'arrière-garde ennemie +y était encore. Une communication praticable donnait les moyens de la +tourner par la droite. L'ennemi, qui le savait, plaça un corps de +troupes appuyé aux marais et aux montagnes pour barrer cette +communication. Je le fis attaquer par le général Delzons avec les 8e et +23e. L'ennemi fut battu et culbuté, mais le général Delzons fut blessé. + +Arrivé sur les hauteurs d'où on apercevait la grande route, nous vîmes +sept à huit mille hommes avec l'artillerie et les bagages. Le général +Montrichard avait l'ordre de suivre mon mouvement: s'il fût arrivé +sans retard, comme il l'aurait dû, nous serions descendus des montagnes +et nous aurions achevé la destruction de ce corps d'armée; mais je +n'osai me commettre avec aussi peu de forces. Ce malheureux Montrichard +ne pouvait jamais marcher ni rien terminer: sans un seul ennemi devant +lui, et couvert par des lacs et des marais, il avait perdu son temps à +manoeuvrer. Sans son incroyable incapacité, un brillant succès aurait +terminé cette campagne d'une manière éclatante. + +Arrivé à l'embranchement des routes de Croatie et de Fiume, l'armée +ennemie se dirigea sur Carlstadt et alla rejoindre le général Giulay, +auquel j'eus plus tard affaire en Styrie. Je me dirigeai par Segna sur +Fiume et Laibach. De ce moment nous n'eûmes plus d'ennemis en présence. +En quatorze jours d'opérations, j'avais livré une bataille et trois +combats; l'ennemi était affaibli de six à sept mille hommes tués, +blessés ou pris, et j'avais prouvé que mes soldats étaient aussi +vaillants et aussi braves qu'instruits et vigoureux. + +Cette petite armée, prise dans les hôpitaux, et, si j'ose le dire, dans +les charniers de la Dalmatie, était devenue une troupe d'élite. C'est +avec cette réputation que, plus tard, elle vint prendre place dans les +rangs de la grande armée à Wagram. Au surplus, je puis, sans m'écarter +de la vérité, dire ici que toutes les troupes que j'ai commandées, même +à la fin de nos désastres, ont toujours été bonnes. Pour les rendre +telles en France, il faut seulement s'en occuper, et, dans les +circonstances difficiles, montrer l'exemple. Cette conduite est le plus +éloquent de tous les discours. + +Arrivé au col de Segna, la vue de la mer produisit sur tous les soldats +une agréable surprise. On se sentait hors de peine, et nous avions +devant nous des récompenses à espérer, mais aussi bien d'autres travaux +à exécuter. Cette petite armée avait un feu sacré que rien n'a jamais +pu éteindre. + +De Fiume, j'écrivis au provéditeur de la Dalmatie pour lui faire +connaître le résultat de la courte campagne que nous venions de faire. +Cette nouvelle fit un effet prodigieux dans la province, et les +Dalmates, qui dans leurs chants habituels célèbrent la gloire à +l'imitation des anciens bardes, se hâtèrent de composer des chansons +qui sont devenues nationales; ils les chantent encore aujourd'hui, et +nos actions et nos noms y sont consacrés. + +Tous les Dalmates qui m'avaient accompagné retournèrent chez eux et y +furent reçus en triomphe. Je n'oubliai pas d'écrire au provincial des +franciscains pour lui témoigner ma satisfaction de la conduite de ses +moines: c'est à eux que nous avions dû la profonde tranquillité dont la +province avait joui pendant tout ce temps. + + + + +CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS +RELATIFS AU LIVRE ONZIÈME. + + +CLAUSEL À MARMONT. + + «Raguse, 7 janvier 1808. + +«Mon général, les sénateurs s'assemblent souvent depuis mon arrivée. +J'ai reçu d'eux deux lettres que j'ai l'honneur de vous transmettre. La +dernière contient des doléances, des griefs, et ressemble assez à un +petit manifeste. Ce matin, j'ai dit au minor Contiglio que je les +engageais à s'occuper à l'avenir, et seulement, des affaires +administratives, intérieures et municipales, et, pour tout le reste, +d'attendre les événements. + +«Il est vrai que le pavillon italien est arboré: c'est d'après mon +ordre, celui de Saint-Blaise n'étant déjà plus lorsque je suis arrivé. + +«Les sénateurs font ce qu'ils peuvent pour empêcher que les bâtiments de +commerce ne prennent le pavillon italien. Je fais ce que je dois pour +qu'ils l'arborent tous. + +«Les autres plaintes sont sans fondement et sans preuves. + +«Le sénat députe M. Caboga vers Sa Majesté l'Empereur. Je ne puis +permettre son départ qu'autant que vous l'autoriserez, et je ne permets +plus qu'on s'assemble pour de pareilles députations sans votre +assentiment. Il y a un envoyé à Paris; pourquoi ne pas s'en servir? + +«Les sénateurs craignent la perte de leur puissance; ils ont pour eux +raison; car la majeure partie est et sera bien misérable, puisque les +concussions, les dettes, etc., etc., ne pourront plus se faire +impunément. + +«Je partirai demain pour Cattaro, et je ferai mettre les dispositions +de votre arrêté à exécution. Les bâtiments, dont la prise n'aura pas été +jugée légale, et ceux pris depuis la paix de Tilsitt, seront bientôt +remis aux anciens propriétaires. + +«Le sénat va vous envoyer un député pour obtenir la permission de faire +partir Caboga pour Paris. Le choix, comme vous le voyez, pouvait être +meilleur, quoique pas plus utile. + +«Le sénat, qui a réfléchi tout le jour et délibéré, me fait prévenir +qu'il écrit aux comtes pour savoir ce qu'ils pourront fournir en marins +pour la levée demandée.» + + +NAPOLÉON À MARMONT. + + «Paris, le 20 janvier 1808 + +«Monsieur le général Marmont, votre aide de camp m'apporte votre lettre +du 9 janvier.--J'ai déjà écrit depuis longtemps à Sébastiani pour que +la Porte prenne des mesures telles, qu'en cas de siége de Corfou vous +ayez passage pour un corps de huit mille hommes, qui se rendrait à +Butrinto. J'ai à Corfou des moyens de transport, et votre armée, que +vous pourriez porter jusqu'à douze mille hommes, et qui serait composée +de trois divisions, passerait en peu de jours à Corfou pour se joindre +à la garnison et jeter les Anglais dans la mer.--La Porte a ordonné +également que des Tartares fussent placés depuis Butrinto jusqu'à +Cattaro pour que les officiers venant de Corfou arrivent rapidement aux +bouches, et que, de même, non-seulement les officiers que vous +expédierez puissent faire ce trajet avec la même rapidité, mais encore +pour que quelques envois de poudre, que vous pourrez faire passer par +terre, soient protégés. Commencez par expédier par terre cinquante +mulets chargés de poudre, chaque mulet portant deux barils, ce qui fera +un total de cent barils ou dix milliers. Moyennant vos négociations de +Scutari et de Bérat, vous pourrez facilement obtenir le libre passage. +Écrivez à cet effet.--Faites également partir plusieurs petits bateaux +chargés de poudre, qui iront le long des côtes, et réussiront à passer +à Corfou à travers la croisière ennemie. Il est probable que, sur cinq +bateaux, chargés de trois milliers de poudre chacun, il en arrivera +trois ou quatre. Si vous aviez moyen de faire passer aussi quelques +affûts, soit de siége, soit de côte, soit de place, faites-le: il paraît +qu'ils en ont besoin.--Envoyez régulièrement, au moins tous les quinze +jours, un de vos officiers à Corfou. Que le général César Berthier vous +en envoie un des siens aussi tous les quinze jours. Par ce moyen, vous +aurez toutes les semaines des nouvelles de Corfou, et cette grande +quantité d'officiers, passant et repassant, prendra une connaissance +parfaite des localités.--J'approuve fort l'envoi d'un agent à Bérat. Il +faut connaître à fond cette route, dont le détail, lieue par lieue, +m'intéresserait beaucoup.--Je ne conçois pas ce que vous me dites que la +Dalmatie ne peut pas fournir de chevaux; elle en fournissait plusieurs +milliers aux Vénitiens.--Tenez un agent près l'évêque des Monténégrins, +et tâchez de vous concilier cet homme.--J'ai, je crois, un consul à +Scutari; mais il ne m'écrit pas souvent. Exigez qu'il vous écrive tous +les jours. Envoyez-moi des renseignements sur les golfes de Durazzo et +de la Vallona. Des bricks ou même des frégates peuvent-elles y entrer? +Comme vous êtes le maître d'y envoyer des ingénieurs et des marins, +envoyez-y; recueillez les renseignements que des gens du pays pourraient +vous fournir, et faites-moi passer des croquis et des mémoires qui me +fassent bien connaître ce que c'est que ces deux golfes.--Je suppose +que, dans le cas où une escadre de douze ou quinze vaisseaux arriverait +à Corfou ou à Raguse, les mesures sont prises pour la mettre à l'abri +de forces supérieures. Répondez-moi cependant sur cette question.--Je +vois avec plaisir que vous n'avez pas de malades.--J'ai ordonné au +vice-roi de vous envoyer encore deux mille hommes pour renforcer vos +cadres.--Le ministre de la guerre m'a fait connaître que vous demandiez +le général Montrichard; il est parti pour prendre service sous vos +ordres.» + + +NAPOLÉON À MARMONT. + + «Paris, le 9 février 1808. + +«Monsieur le général Marmont, je reçois votre état de situation du 15 +janvier. Comment arrive-t-il que vous ne me parlez jamais des +Monténégrins? Il ne faut pas avoir le caractère roide; il faut envoyer +des agents parmi eux, et vous concilier les meneurs de ces pays.» + + +NAPOLÉON À MARMONT. + + «Paris, le 10 février 1808. + +«Monsieur le général Marmont, la conduite que tiennent les Ragusains est +inconcevable. Mon consul David a dû vous faire connaître que le prétendu +sénat de Raguse avait écrit et envoyé des présents au pacha de Bosnie +On m'écrit la même chose de Constantinople. Faites arrêter trois des +principaux membres, et faites saisir les registres de ce sénat. +Faites-leur bien connaître que le premier qui tiendra une correspondance +avec l'étranger sera considéré comme traître et passé par les armes.» + + +NAPOLÉON À MARMONT. + + «Paris, le 18 février 1808. + +«Monsieur le général Marmont, je reçois votre lettre du 1er février. +J'approuve ce que vous avez fait relativement au sénat de Raguse; mais, +ce qui est le mieux, c'est que vous envoyiez en surveillance dix des +principaux membres à Venise et à Milan, afin de préserver ces malheureux +d'excès qui pourraient les conduire à l'échafaud.» + + +LE MINISTRE DE LA GUERRE À MARMONT. + + «Paris, le 7 mars 1808. + +«Général, il a été rendu compte à Sa Majesté que, d'après les ordres que +vous aviez donnés, le payeur de la guerre du royaume d'Italie, qui se +trouve à l'armée que vous commandez, avait été contraint de prélever, +sur les fonds qui lui avaient été faits pour les dépenses de la solde et +des masses des troupes italiennes, une somme de quatre cent +soixante-treize mille deux cent quatre-vingt-deux francs pour les +dépenses de l'artillerie, du génie, des approvisionnements, et dépenses +diverses. + +«Sa Majesté m'a ordonné de faire connaître à Votre Excellence qu'elle +désapprouvait les mesures que vous avez prises dans cette circonstance. +Elle m'a chargé de vous prévenir que les fonds pour les travaux de +l'artillerie, du génie, et pour les approvisionnements de siége ayant +été déterminés par les décrets de S. A. I. le prince vice-roi d'Italie, +on ne pouvait, en aucune manière les outre-passer, avant d'avoir pris de +nouveaux ordres. + +«L'Empereur, qui porte un oeil attentif sur toutes les dépenses de ses +armées, a remarqué que celles de l'armée de Dalmatie étaient +considérables, et que cette armée coûtait plus qu'une autre qui aurait +le double de sa force. + +«Sa Majesté veut que l'administration de l'armée que vous commandez, +général, soit plus régulière, et qu'en aucune manière il ne soit fait de +violation de caisse. + +«En transmettant à Votre Excellence les ordres de l'Empereur, je la prie +de vouloir bien prendre toutes les mesures nécessaires pour qu'ils +reçoivent leur prompte et entière exécution. + +«Je la prie aussi de m'accuser la réception de cette dépêche.» + + +NAPOLÉON À MARMONT. + + «Paris, le 20 mars 1808. + +«Monsieur le général Marmont, j'ai vu avec peine ce qui est arrivé à +l'île de Lurin-Grande le 24 février. Je conviens que cette île est trop +éloignée pour y mettre des Français. Mais pourquoi n'y mettriez-vous +pas quatre-vingts ou cent Dalmates qui empêcheraient aux vaisseaux et +frégates d'y débarquer et d'insulter les habitants? Il faut que les +Français et les Italiens proprement dits soient toujours réunis, mais +les Dalmates peuvent être disséminés dans les îles. Envoyez-y des fusils +pour armer des gardes nationales qui seconderont les Dalmates, et deux +pièces de canon de fer de six, ce qui sera un armement suffisant pour +mettre ces îles à l'abri d'une insulte.» + + +LE PRINCE EUGÈNE À MARMONT. + + «Milan, le 28 mars 1808. + +«Je vous adresse, monsieur le général Marmont, une lettre que j'ai reçue +hier soir, qui m'a été envoyée pour vous. J'ai voulu vous l'adresser par +une occasion sûre; j'ai voulu en profiter pour vous faire agréer mes +compliments sur la nomination que je présume qu'elle renferme, puisque +les lettres que je reçois en même temps de Paris m'annoncent que Sa +Majesté vous a nommé duc de Raguse. J'espère que vous me connaissez +assez pour être bien persuadé que, parmi tous les compliments que vous +recevrez, aucuns ne seront plus sincères que les miens.» + + +MARMONT À NAPOLÉON. + + «Zara, 30 mars 1808. + +«Sire, j'ai reçu, il y a deux jours, une lettre du ministre de la +guerre, qui m'exprime le mécontentement de Votre Majesté sur diverses +dispositions de fonds italiens et sur l'administration de l'armée de +Dalmatie. Comme l'objet de tous mes efforts est de remplir les +intentions de Votre Majesté et de justifier ses bontés, je suis +profondément affligé des reproches qui me sont faits. + +«J'ai adressé au ministre un récit pur et simple de l'état des choses, +et j'ose dire qu'il fait disparaître jusqu'aux prétextes de la plus +légère accusation. + +«Éloigné de Votre Majesté depuis près de trois ans, privé du bonheur de +faire la guerre, lorsque presque toute l'armée combattait sous vos yeux, +je ne trouvais de consolation, dans mon cruel éloignement et ma +douloureuse inaction, que dans la pensée où j'étais que je faisais, dans +le poste obscur qui m'était assigné, tout ce qui dépendait de moi, pour +le meilleur service de Votre Majesté, et rien ne pourrait m'être plus +pénible que de perdre l'espoir de la convaincre que toutes mes actions +ont tendu uniquement vers ce but.» + + +MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE. + + «30 mars 1808. + +«Je viens de recevoir la lettre que Votre Excellence m'a fait l'honneur +de m'écrire le 7 mars, et qui m'exprime le mécontentement de Sa Majesté +sur les dispositions qui ont été faites sur les fonds italiens.--Je +crois que le récit pur et simple doit suffire pour me justifier, et je +vous supplie de mettre ma lettre sous les yeux de Sa Majesté. + +«Depuis l'entrée des Français en Dalmatie jusqu'au mois de mai, il n'a +jamais été donné un sol par le gouvernement italien pour le service de +l'artillerie en Dalmatie. Cependant Zara n'avait aucune espèce +d'armement, et il a fallu tout faire, tout construire; et, malgré des +dépenses considérables, cette place n'a pas encore l'armement +convenable. Puisque ce n'est qu'au mois de juin 1807 que les fonds +mensuels ont commencé à être faits, il a bien fallu trouver un moyen de +payer les travaux qui avaient été exécutés pendant les seize mois +précédents. + +«Les travaux des fortifications, exécutés antérieurement à mon arrivée, +ou postérieurement, dans les forts de Lésina, Sebenico et de Knim, ont +été conformes aux dispositions que Sa Majesté avait arrêtées, et dont le +directeur du génie avait connaissance. L'exécution de ces travaux a +rendu l'armement nécessaire; et, comme l'artillerie n'avait pas de +fonds, il a fallu l'en pourvoir. Voilà pour les travaux de l'artillerie +en Dalmatie. + +«Le 2 août 1806, le prince Eugène m'écrivait une lettre dont voici +quelques extraits: + +«Sa Majesté me charge de vous écrire que son intention n'est pas qu'on +évacue Raguse; que vous devez faire fortifier ses hauteurs.»--Il +m'écrivit, le 26 juillet: «L'Empereur me charge de vous écrire qu'il met +infiniment d'importance à la position de Stagno; que vous devez ordonner +au général Poitevin de tracer un bon fort à cette position, et d'y faire +travailler promptement. L'Empereur veut que ce fort coupe la presqu'île +de Sabioncello, de manière, etc., etc.; que vous devez faire faire un +fort à Santa-Croce, un fort dans l'île de la Croma.»--Il m'écrivit, le 8 +septembre: «Sa Majesté me charge de vous écrire de faire travailler nuit +et jour aux fortifications de Raguse et de Stagno.» + +«Le prince de Neufchâtel m'écrivait, le 8 juillet 1807: «Raguse doit +définitivement rester réunie à la Dalmatie; vous devez donc faire +continuer les fortifications et les mettre dans le meilleur état.» + +«Les intentions de Sa Majesté étaient bien formelles, bien manifestées; +et, malgré ma demande et mes sollicitations, il n'a jamais été fait, en +l'an 1806, pour les fortifications dans l'État de Raguse, que +soixante-dix-sept mille francs, dont six ou sept mille étaient déjà +dépensés à mon arrivée, et dix-neuf mille trois cents francs seulement +depuis le 1er janvier 1807 jusqu'à ce moment, quoiqu'il fallût plus de +trois cent mille francs pour exécuter (quoique d'une manière +provisoire), les ordres qui m'étaient donnés. + +«J'ai pris possession des places des Bouches. Il fallait armer la côte; +il fallait mettre en ordre Cattaro. On n'a fait aucune espèce de fonds +pour cet objet, quoi que j'aie pu demander et dire. Cependant les +travaux étaient urgents. Il y a peu de jours que Sa Majesté me faisait +l'honneur de m'écrire: «Je suppose que dans le cas où une escadre de +douze à quinze vaisseaux arriverait à Cattaro ou à Raguse, les mesures +sont prises pour la mettre à l'abri de forces supérieures. Répondez-moi +cependant sur cette question.» + +«J'ai cru devoir, par suite de cette lettre, augmenter les dispositions +défensives des rades de Raguse et de Castelnovo, et on les exécute en ce +moment. Voilà pour les travaux du génie. + +«En résultat, on n'a fait, jusqu'au mois de juin 1807, aucuns fonds pour +les travaux de l'artillerie en Dalmatie, et, jusqu'à ce moment, il n'a +pas encore été fait pour l'État de Raguse et de l'Albanie le quart des +fonds qui étaient nécessaires au génie pour exécuter les travaux +d'urgence qui étaient ordonnés d'une manière pressante. Il fallait +cependant pourvoir aux dépenses des uns et des autres. + +«Pendant la guerre avec les Russes, nos communications étaient +entièrement interceptées dans nos canaux. Les troupes ne pouvaient donc +suivre que la communication par terre. Or cette communication est rendue +difficile par la Narenta et la Cettina, deux rivières fortes et sur +lesquelles il n'y avait aucun moyen de passage organisé; il a fallu y +faire construire des ponts de bateaux; et sans doute j'aurais été +inexcusable si, dans le cas du siége de Raguse, je n'avais pu aller à +son secours faute de pouvoir passer ces rivières. L'exemple de la marche +du général Molitor ne peut être présenté en opposition avec ce que je +dois attendre. Il est arrivé à Spalatro, à Stagno par mer, et il +n'aurait jamais pu secourir Raguse si les Russes eussent alors occupé +les canaux, comme ils l'ont fait depuis, et dont ils ne sont jamais +sortis pendant 1807 jusqu'à la paix. + +«À l'égard des approvisionnements de siége, puisqu'on avait fait un bon +fort à Lésina, puisqu'on avait mis en très-bon état de défense Stagno, +puisqu'on avait fortifié Knim et que je devais être en garde contre +l'Autriche, que Lésina pouvait être bloqué, comme il l'a été en effet +pendant six mois de suite, il fallait bien y mettre des +approvisionnements pour les garnisons qui devaient les défendre. + +«À l'égard de ce que Votre Excellence ajoute que Sa Majesté trouve que +l'armée de Dalmatie coûte plus qu'une autre qui aurait le double de sa +force, je désirerais que Sa Majesté daignât motiver son opinion. J'ai la +conscience que, dans aucune armée, il n'y a plus d'ordre que dans +celle-ci, parce que je me suis occupé avec soin de surveiller toutes les +parties de l'administration; et, à cet égard, je n'ai que des +témoignages de satisfaction à donner à l'ordonnateur en chef Aubemon. Si +Sa Majesté veut se faire représenter les marchés qui étaient passés +avant mon arrivée et ceux qui ont été faits postérieurement, elle +s'assurera que l'administration est arrivée progressivement à être plus +économique de trente pour cent environ. + +«Lorsque je suis arrivé, au mois de juillet 1806, la viande coûtait à +l'État trente quatre centimes la ration: elle est aujourd'hui à +vingt-deux centimes trois quarts.--De mauvais pain, à la même époque, +était à quarante et un centimes la ration, et aujourd'hui d'excellent +pain coûte vingt-sept à vingt-huit centimes. Les fournitures +extraordinaires sont payées en argent aux corps, sur revues et comme +solde, au pris de quinze centimes, fixées par Sa Majesté, et on ne perd +jamais une occasion de réduire les prix, quand la chose est possible. + +«Les seules dépenses qui ont été un peu fortes ont été les transports +par mer, que j'avais cru pouvoir ordonner pour soulager les conscrits +venant d'Italie, fatigués, exténués par une route pénible et affaiblis +par les longues maladies qu'ils ont éprouvées cet été: cette dépense, à +l'avenir, n'aura plus lieu. + +«Une autre dépense qui peut paraître considérable, et qui vous a été +soumise, est celle qui a rapport aux officiers envoyés à Constantinople, +aux officiers et aux courriers envoyés à la grande armée pendant 1807, +aux canonniers mis en marche pour Constantinople, aux officiers envoyés +dans toute la Turquie pour faire des itinéraires et des reconnaissances; +mais cette dépense ne pouvait pas être moindre, et tous ces mouvements +ont été précisément ordonnés, et l'état qui a été adressé à Votre +Excellence porte l'indication des individus qui ont été chargés de cette +mission et des dépenses qu'a occasionnées chacune d'elles. + +«Je n'ai jamais eu ni traitement extraordinaire, ni fonds à ma +disposition, et l'argent pour ces dépenses n'a pu être pris que purement +et simplement dans la caisse de l'armée, au surplus, _légitimement_, +puisque j'y étais autorisé par une lettre du prince de Neufchâtel dont +j'ai eu l'honneur de vous envoyer copie. + +«Il n'y a eu de violation de caisse, à l'armée de Dalmatie, qu'à la fin +de l'été 1806; alors l'administration de l'armée de Dalmatie dépendait +de celle d'Italie; on ne faisait aucune espèce de disposition de fonds, +ce qui faisait manquer tous les services à la fois et qui jetait partout +un désordre épouvantable. + +«Depuis quinze ou seize mois que le ministre Dejean fait les fonds +directement, tout marche avec ordre et régularité, parce qu'il prévoit +tous nos besoins et qu'il y pourvoit. + +«Je désire vivement que Sa Majesté se fasse rendre un compte détaillé +de l'administration de l'armée de Dalmatie; j'ose croire qu'elle aura +lieu d'en être satisfaite; et, si elle daigne remarquer que, par suite +de cette bonne administration, elle n'a jamais eu plus de sept cents +malades à la fois à l'hôpital, et que la mortalité a été presque nulle, +quoique neuf mille hommes aient passé à l'hôpital pendant l'année, elle +trouvera que les dispositions ont été bien ordonnées, que la +surveillance a été constante, et que nous avons fait la première de +toutes les économies, celle des hommes. + +«Au surplus, comme le premier but que je me propose, le plus ardent de +tous mes désirs, est de suivre précisément les intentions de Sa Majesté, +je vous supplie de me dire quelle conduite je dois tenir à l'avenir, +lorsque les ordres que je recevrai ne seront pas d'accord avec les +moyens d'exécution.» + + +NAPOLÉON À MARMONT. + + «Bayonne, 8 mai 1808. + +«Monsieur le général Marmont, la solde de l'armée de Dalmatie est +arriérée parce que vous avez distrait quatre cent mille francs de la +caisse du payeur pour d'autres dépenses. Cela ne peut marcher ainsi. Le +payeur a eu très-grand tort d'avoir obtempéré à vos ordres. Comme c'est +le Trésor qui paye ces dépenses, ce service ne peut marcher avec cette +irrégularité. Vous n'avez pas le droit, sous aucun prétexte, de forcer +la caisse. Vous devez demander des crédits au ministre; s'il ne vous les +accorde pas, vous ne devez pas faire ces dépenses.» + + +NAPOLÉON À MARMONT. + + «Bayonne, 16 mai 1808. + +«Monsieur le général Marmont, il y a beaucoup de désordres dans +l'administration de mon armée de Dalmatie. Vous avez autorisé une +violation de caisse de près de quatre cent mille francs. Cependant le +crédit mis à votre disposition pour les travaux du génie et de +l'artillerie était de quatre cent mille francs. C'est une somme +considérable. Comment n'a-t-elle pas suffi? La Dalmatie me coûte +immensément; il n'y a aucune régularité, et tout cela met dans les +finances un désordre auquel on n'est plus accoutumé. Le payeur est +responsable de toutes ces sommes; j'ai ordonné son rappel; il faut se +dépêcher d'envoyer tous les papiers qui pourront établir ses comptes. +Mais tout cela ne justifie pas la dépense. Vous n'avez pas le droit de +disposer d'un sol que le ministre ne l'ait mis à votre disposition. +Quand vous avez besoin d'un crédit, il faut le demander.» + + +MARMONT À NAPOLÉON. + + «5 juin 1808. + +«Sire, j'ai reçu hier au soir la lettre que Votre Majesté m'a fait +l'honneur de m'écrire le 16 mai. J'ai trop souvent éprouvé la bonté de +Votre Majesté pour ne pas recourir avec confiance à son indulgence, si +le reproche qu'elle fait du désordre à l'administration de l'armée de +Dalmatie était fondé; mais, comme je crois être certain que cette +administration ne mérite pas de blâme, je supplie Votre Majesté de +suspendre son opinion. Elle aura bientôt, pour la fixer, le rapport de +M. Firino, qui possède sa confiance. Il a vu avec détail tous nos +établissements. Je souscris d'avance au rapport qu'il doit avoir +l'honneur de vous adresser. Ce rapport comprendra toutes les branches de +l'administration: ainsi il présentera à Votre Majesté le tableau complet +de la situation des choses depuis l'entrée des Français en Dalmatie. + +«Votre Majesté remarquera qu'à mon arrivée à cette armée tout était +désordre, confusion et misère; que l'ordre date seulement des premiers +mois de mon commandement; et qu'en réduisant successivement le prix des +fournitures faites à l'armée de trente pour cent nous avons toujours +marché d'amélioration en amélioration. Je ne m'étendrai pas davantage +sur l'administration générale. La diminution d'un tiers du prix des +fournitures, la santé et le bien-être des troupes, sont des faits qui +parlent assez d'eux-mêmes. Je demanderai seulement à Votre Majesté la +permission d'entrer dans quelques détails sur l'emploi des fonds qui, +d'abord, auraient été destinés à la solde; et je les distinguerai en +fonds français, fonds italiens, et par année. + +«Je commencerai d'abord par prier Votre Majesté d'observer qu'il n'y a +eu de violation de caisse qu'à mon arrivée à l'armée, c'est-à-dire il y +a deux ans. À cette époque, tous les services se trouvaient abandonnés, +les hôpitaux encombrés, et l'administrateur de l'armée d'Italie, qui +alors était chargé de l'administration de la troupe, n'avait fait aucuns +fonds. Il fallait cependant pourvoir à ses besoins: il fallait soigner +trois mille cinq cents malades, et assurer la subsistance des troupes. + +«L'Empereur acceptera qu'il faut faire vivre la troupe avant de la +payer; et, lorsqu'il y a impossibilité de le faire autrement qu'avec de +l'argent comptant, lorsque l'on est à six cents lieues de l'autorité, il +faut bien pourvoir aux premiers besoins par quelque moyen qu'il soit. +Ces violations de caisse se sont élevées, pendant trois mois environ, à +la somme de trois cent trente mille francs. Les comptes ont été envoyés +au ministre: la dépense est légitime, parce qu'elle a été faite pour +l'entretien des troupes, d'après les bases fixées par les règlements. + +«Si les fonds n'ont pas été faits d'avance, la faute en est à +l'administrateur de l'année d'Italie. Le ministre a eu immédiatement +connaissance des dispositions que les circonstances avaient rendues +indispensablement nécessaires: c'était à lui à y remédier. + +«Postérieurement à cette époque, il n'y a eu aucune violation de caisse, +parce que le ministre, qui a pris alors connaissance de nos besoins, a +fait régulièrement les fonds convenables. + +«Cette somme de trois cent trente mille francs, dont l'emploi irrégulier +est au moins le plus légitime possible, forme la plus grande partie du +déficit de la caisse française, le reste va être expliqué d'une manière +aussi naturelle. + +«J'ai reçu à différentes reprises l'ordre de Votre Majesté d'envoyer des +officiers en Turquie, ensuite des canonniers, des courriers à +Constantinople. À la paix, sous divers prétextes, j'ai dû faire voyager +et résider auprès du pacha des officiers pour étudier et connaître le +pays. Les ordres devaient être exécutés sans retard, sans délai. Et où +prendre les fonds, si ce n'est dans la caisse du payeur? J'aurais été +coupable si j'eusse retardé d'un moment l'exécution des ordres de Votre +Majesté. Ainsi ses ordres justifient suffisamment la légitimité de la +dépense. + +«Mais ces dépenses sont régulières, car, lorsque je reçus les premiers +ordres de Votre Majesté, j'écrivis au prince de Neufchâtel, alors +ministre de la guerre, de mettre à ma disposition les fonds nécessaires +pour l'exécution de ces mêmes ordres; il me répondit que je pouvais +prendre dans la caisse du payeur les sommes nécessaires, lui en envoyer +l'état, et qu'il régulariserait ces dépenses par des fonds +spéciaux.--Cette formalité a été rigoureusement remplie; les états des +avances mentionnées ont été adressés au ministre, avec l'inventaire des +noms des officiers, de leurs destinations, des sommes qu'ils ont reçues, +etc., etc. Le ministre possède tous ces documents, mais n'a pas fait de +fonds; je ne saurais être coupable de cette omission. C'est sur la copie +de la lettre du ministre que le payeur a fait les avances, et ce titre +semblait devoir être réputable pour lui. S'il n'y eût pas déféré, aucun +des ordres de Votre Majesté n'aurait pu être exécuté. Ces dépenses ont +été faites pendant l'année 1807. + +«À la paix de Tilsitt, j'ai dû prendre possession des bouches de +Cattaro. Les Russes avaient fait travailler à Castelnovo. J'ai trouvé +cette place en bon état de défense, et nous n'y avons rien fait. Mais +ils avaient abandonné Cattaro, et il y avait quelques travaux, quoique +peu chers, mais urgents à exécuter; j'ai fait avancer quelque argent +pour cet objet sur les fonds qu'il était probable que le génie recevrait +pour cette place. J'ai fait des demandes, on n'y a pas fait droit, et la +caisse française se trouve à découvert à cette occasion de quelque +argent. + +«Pendant les mois qui viennent de s'écouler, Votre Majesté m'a donné +successivement divers ordres que j'ai exécutés ponctuellement, leur +exécution était pressante, et pour lesquels il n'a été fait aucuns +fonds. Ainsi, par exemple, j'ai reçu l'ordre d'envoyer par terre de la +poudre à Corfou; les dix milliers que j'ai fait transporter ont coûté +dix-huit mille francs, somme énorme, sans doute, mais nécessaire, parce +que telle est la nature des choses. L'officier qui a conduit ce convoi +a eu des difficultés inouïes à surmonter, et il a fallu une patience, un +courage et une persévérance dignes des plus grands éloges pour qu'il pût +réussir dans sa mission, malgré l'argent qu'il a dépensé. J'ai envoyé de +la poudre par lui, il a fallu fréter un bâtiment; cependant, si j'eusse +différé et que Corfou eût été attaqué, quels reproches n'eussé-je pas +mérités! Et où prendre l'argent nécessaire si ce n'est dans le trésor de +l'armée? + +«Votre Majesté m'a écrit qu'il était possible qu'une armée nouvelle +vînt, soit aux Bouches, soit à Raguse, et que sans doute elle y +trouverait sûreté et protection. Jusqu'ici nous avions eu seulement dans +nos travaux la défense des terres. La situation des choses changeant, il +a fallu de nouvelles batteries et de l'argent pour les construire. Les +localités ne sont pas telles ici, qu'on puisse remettre aux derniers +jours à exécuter de semblables travaux, attendu que, quelque moyen qu'on +emploie, il faut du temps, vu l'escarpement des rochers; et quels +regrets n'eussé-je pas éprouvés si, faute de prévoyance, j'eusse +compromis le sort d'une de nos flottes! Les dépenses de ces batteries +ont été réduites autant que possible; mais le génie, n'ayant point de +fonds, la caisse française en a fait l'avance. + +«En exécution des ordres du ministre, de donner aux Russes tous les +secours qu'ils demanderaient, j'ai fait donner quelque argent à +plusieurs reprises à un officier russe, qui commande deux bâtiments de +guerre stationnés dans les Bouches, depuis huit mois, et imputé sur la +solde de son emploi. Agissant ainsi, j'ai cru suivre les intentions de +Votre Majesté; et le ministre, qui me les avait notifiées, n'a fait +aucuns fonds, ni pour faire face à cette dépense lorsqu'elle pourrait +avoir lieu, ni pour la rembourser, quoiqu'il fût instruit qu'elle ait +été faite! + +«Quoique je n'aie pas, en ce moment, entre les mains les documents qui +peuvent me donner les moyens de fournir à Votre Majesté un état détaillé +des fonds, je puis assurer que l'exposé ci-dessus est exact. + +«Sire, il en résulte qu'en 1806 les violations de caisse ont été +nécessitées par le besoin de faire vivre l'armée et d'entretenir les +hôpitaux, attendu qu'il n'avait pas été fait des fonds convenables pour +ces services; + +«Qu'en l'an 1807 et 1808 il n'a pas été donné un sol irrégulièrement par +l'administration de l'armée, et que les dépenses ont été toujours en +diminuant jusqu'à environ trente pour cent; + +«Qu'en l'an 1807 il a été fait une avance d'environ cent cinquante mille +francs pour des dispositions qui m'ont été spécialement ordonnées, et +cela en vertu d'une autorisation du ministre, et que les comptes lui en +ont été rendus à différentes époques; qu'il a été avancé une faible +somme pour les travaux urgents de Cattaro; + +«Enfin qu'en l'an 1808 il a été avancé l'argent nécessaire pour le +transport des munitions à Corfou, qui m'avait été ordonné, ainsi que +l'établissement d'une bonne défense maritime à Raguse et aux Bouches. + +«Quant aux fonds italiens, voici à quelle occasion ils ont été employés. + +«Lors du commencement de la guerre avec la Prusse, j'ai reçu l'ordre de +faire travailler jour et nuit, de fortifier Raguse de manière à la +mettre à l'abri d'attaque. Malgré cela, il ne fut fait pour cette place +que soixante-dix et quelques mille francs, lorsqu'il en fallait le +triple pour établir une défense provisoire. Cependant les circonstances +étaient pressantes; la situation de l'Autriche était équivoque; la +guerre pouvait éclater avec cette puissance; et, forcé de rester en +Dalmatie, je pouvais me trouver dans l'impossibilité d'aller promptement +au secours de Raguse, qui pouvait être attaquée par les Russes et par +l'expédition de M. de Bellegarde.--Il fallait donc donner à Raguse tous +les moyens qui dépendaient de moi pour résister le plus longtemps +possible. Mes demandes d'argent étaient infructueuses à Milan. Devais-je +donc, seul, isolé, hésiter à donner des secours pour ces travaux +lorsqu'il s'agissait de la conservation d'une place à laquelle Votre +Majesté attache de l'importance; lorsqu'il s'agissait de plus encore, de +l'honneur des troupes françaises? + +«Les mêmes motifs qui m'ont fait donner de l'argent pour les travaux du +génie à Raguse m'en ont fait donner pour les travaux en Dalmatie. Je ne +sais par quelle raison on lui a si longtemps refusé tout secours. Depuis +l'entrée des Français jusqu'au mois de juin 1807, c'est-à-dire pendant +quinze mois, quelque chose que j'aie écrit, il n'a pas été accordé un +sol pour ces travaux dans cette province. + +«Je supplie Votre Majesté de considérer ce que je devais faire lorsque +les événements pouvaient me réduire à défendre Zara. Fallait-il laisser +cette place désarmée? Fallait-il, par une coupable insouciance, trahir +mes devoirs envers Votre Majesté, envers l'armée, et être moi-même +l'artisan de son déshonneur? Si les trésors italiens ou français +n'eussent pu y parvenir, je n'aurais pas hésité à engager tout ce que je +possède pour satisfaire au besoin des circonstances et du moment, sûr de +la justice et des bontés de Votre Majesté envers ceux qui la servent +avec dévouement. + +«Sire, l'amour de mes devoirs est la passion qui m'anime dans tous les +instants de ma vie; et votre satisfaction de ma conduite est la plus +douce récompense que je conçoive et que j'ambitionne. Mon malheur serait +à son comble si mes efforts constants n'aboutissaient plus à ce but. +Puisque telle est votre volonté, sire, à l'avenir, quels que soient les +événements, je m'abstiendrai de faire aucune disposition de fonds qui +contrarie celles du trésor public; et, si Votre Majesté trouve +convenable de me donner des ordres dont l'exécution exige des dépenses, +je la supplie d'ordonner en même temps que les moyens soient mis à ma +disposition, soit par des fonds généraux, soit par des fonds spéciaux.» + + +LE MINISTRE DE LA GUERRE À MARMONT. + + «Paris, le 26 septembre 1808. + +«Général, j'ai mis sous les yeux de Sa Majesté les détails qui m'ont été +adressés par Votre Excellence relativement à l'emploi des fonds qui +avaient été tirés de la caisse du payeur des troupes italiennes pour +acquitter les dépenses du génie et de l'artillerie de l'armée que vous +commandez. + +«Sa Majesté a reconnu que les travaux relatifs au service du génie +résultaient des ordres qu'elle a effectivement donnés à Votre +Excellence, et qu'ils avaient été commandés par les besoins impérieux de +l'armée. Elle a également reconnu que les dépenses que ces travaux ont +occasionnées concernaient le royaume d'Italie. En conséquence, elle a +ordonné que les dépenses dont il s'agit resteraient à la charge de +l'Italie. + +«J'ai fait part des intentions de l'Empereur à Son Altesse Impériale le +vice-roi, et tout paraît réglé à l'égard de ces dernières dépenses. + +«Il ne reste plus, en ce qui a rapport à mon ministère, que les avances +pour les dépenses extraordinaires qui ont déjà été faites et les fonds +particuliers que Votre Excellence a réclamés pour les dépenses qui +pourront être nécessaires à l'avenir. + +«L'Empereur, auquel j'en ai rendu compte, ne m'a point encore fait +connaître ses intentions. + +«Aussitôt que j'aurai reçu la décision de Sa Majesté, je m'empresserai +de la communiquer à Votre Excellence.» + + +NAPOLÉON À MARMONT. + + «Saint-Cloud, le 20 octobre 1808. + +«Monsieur le général Marmont, indépendamment du compte que vous me +rendez, il est nécessaire que vous correspondiez directement avec le +ministre de la guerre et que vous lui rendiez compte de toutes les +affaires, non par le canal de votre chef d'état-major, mais directement. +Dans cette disposition sont compris les rois d'Espagne et de Naples et +le vice-roi d'Italie, comme commandant mes armées.» + + +LE MINISTRE DE LA GUERRE À MARMONT. + + «Paris, le 21 octobre 1808. + +«Monsieur le duc, c'est par ordre exprès de Sa Majesté Impériale que +j'ai l'honneur de prévenir Votre Excellence des intentions de l'Empereur +concernant les rapports qui doivent exister dorénavant entre les +commandants en chef de ses armées et le ministre de la guerre. Sa +Majesté a décidé que Votre Excellence, en qualité de commandant en chef +de l'armée de Dalmatie, m'écrirait à l'avenir directement, et non par le +canal du chef de l'état-major, pour tous les objets relatifs au service; +ce qui n'empêchera point l'état-major de me donner également toutes les +explications nécessaires sur les détails et de m'envoyer des rapports +comme à l'ordinaire. Sa Majesté me charge, à cette occasion, de faire +connaître à Votre Excellence que sa responsabilité ne peut être à +couvert qu'autant qu'elle m'aura écrit en ma qualité de ministre de la +guerre. L'Empereur ajoute à cette occasion que, quoi que Votre +Excellence puisse lui écrire directement, cette responsabilité ne serait +point couverte par là, tellement que, dans aucun cas, Votre Excellence +ne peut se dispenser d'écrire au ministre, même en écrivant à +l'Empereur. + +«Ces nouvelles dispositions, qui rendront mes relations avec Votre +Excellence plus particulières et plus fréquentes, seront, par cela même, +d'autant plus agréables pour moi, et je mettrai toujours de +l'empressement à lui en donner des preuves. Je me plais à croire que +Votre Excellence voudra bien les envisager de la même manière et +apporter aussi, dans nos communications, la confiance qui peut les +rendre utiles au bien du service et satisfaisantes pour chacun de nous.» + + +MARMONT À NAPOLÉON. + +«3 janvier 1809. + +«Sire, accusé dans mes intentions, traduit devant l'opinion publique +dans le journal officiel de Milan, j'ose en appeler à Votre Majesté, et +je la supplie de me permettre de lui présenter un narré fidèle des +faits. + +«Il y a deux ans et demi, Sire, que je suis en Dalmatie, et j'ai eu le +temps d'étudier et de connaître les moeurs et le caractère de ses +habitants. Il ne m'a pas fallu longtemps pour voir la grande influence +dont jouissent les moines franciscains, leur grande autorité et +l'importance dont ils sont. Ils desservent la moitié des paroisses de +la province, ils sont instruits, tandis que les prêtres séculiers sont +d'une ignorance absolue. Le peuple les aime, les estime, et ils méritent +ces sentiments par leur conduite envers lui.--Enfin il m'a paru démontré +qu'ayant les moines dans vos intérêts, le peuple de la province vous +serait toujours fidèle, quelque circonstance qui survînt, et que, au +contraire, si les moines avaient une opinion différente et que vous +eussiez la guerre avec l'Autriche, la population se soulèverait, et, au +lieu de nous donner les secours que nous avons droit d'attendre d'elle, +nous causerait beaucoup d'embarras. + +«Cette double considération aurait suffi pour me faire traiter avec +égards et un soin tout particulier l'ordre des Franciscains, mais elle +n'est pas la seule qui m'ait dirigé: tous les chrétiens catholiques de +la Bosnie sont desservis par deux couvents de cet ordre; une grande +partie de ceux de l'Albanie l'est par des moines semblables, et ils +correspondent tous entre eux. Si l'ordre de Saint-François est content +en Dalmatie et qu'il soit traité avec égards et soins par la première +autorité, celle surtout qui peut avoir action dans les provinces turques +limitrophes, les moines de Bosnie et d'Albanie sont alors dans l'espoir +d'un heureux avenir; ils vous sont dévoués, et dès lors les chrétiens +sont à votre disposition absolue, chose, qu'il ne faut pas se +dissimuler, qui n'existerait pas sans cela, attendu que l'Autriche, +depuis longtemps, a jeté de profondes racines parmi eux. Enfin les +moines franciscains de la Dalmatie me paraissent, pour le moment, le +meilleur moyen et le plus sûr pour obtenir de la province tout ce +qu'elle doit à son souverain, spécialement sous le rapport de la +conscription, pour former une opinion favorable et établir des relations +utiles dans toutes les provinces limitrophes de la Turquie. + +«D'après ces observations, j'ai cru qu'il était de mon devoir de +chercher à faire revenir les moines de l'opinion qu'ils avaient conçue +de nous, et j'y suis parvenu. Ces moines sont, je crois, aujourd'hui, +par suite de mes démarches, tels que les intérêts de Votre Majesté le +commandent; ceux d'une des deux provinces religieuses qui les composent +m'ont prié d'être leur protecteur, c'est-à-dire leur patron et leur +intercesseur auprès du gouvernement; c'est un usage établi ici de temps +immémorial et constamment suivi chez eux, comme chez tous les autres +moines, que de s'en choisir ainsi.--C'est un usage qui existe également +aujourd'hui encore à Venise et dans presque toutes les villes d'Italie, +ainsi que Votre Majesté pourra s'en convaincre en jetant les yeux sur la +note ci-jointe, faite de mémoire par des Italiens dignes de foi, pour ce +qui regarde l'Italie, et sur mes propres recherches, faites il y a +longtemps, pour ce qui concerne la Dalmatie. + +«Cependant il paraît que ce témoignage de respect des moines +franciscains en Dalmatie a blessé le prince vice-roi; s'il blâme la +chose en soi, elle ne devrait plus subsister dans aucune des villes +d'Italie et de Dalmatie; s'il ne la blâme qu'en moi, j'ignore à quel +titre; car je ne suis pas dans une catégorie particulière. Il semble +qu'on voudrait accuser mes intentions lorsque le premier acte que j'ai +fait a été de donner à chacun des couvents le portrait de Votre Majesté. +On semble m'accuser de sortir de ma place lorsque précisément, il y a +quinze jours, ayant découvert par hasard que, selon l'ancien rituel en +usage à Venise, on comprenait mon nom dans les prières publiques de +toutes les églises de la province, comme commandant de l'armée, j'ai +fait écrire circulairement pour le défendre, en motivant cette +disposition sur l'inconvenance qu'il y a de prononcer jamais le nom d'un +sujet avec celui de son souverain. Enfin, Sire, c'est un homme qui vous +porte un attachement et un dévouement sans bornes depuis quinze ans, et +qui donnerait jusqu'à la dernière goutte de son sang pour votre +personne, qu'on suppose vouloir vous manquer de respect. Sire, si +j'étais dans l'erreur, peut-être la pureté de mon coeur et de mes +sentiments mériterait-elle quelque ménagement, et peut-être aussi alors +vous seul, Sire, devriez-vous être juge si les inconvénients d'une leçon +publique donnée à un de vos premiers fonctionnaires, leçon qui doit +diminuer la considération dont il jouit, et l'influence qu'il n'emploie +que pour voire service, sont balancés par les avantages qu'elle promet. + +«J'ai eu toujours, Sire, pour le prince Eugène le respect que je dois à +votre auguste famille; je me suis étudié à lui plaire, et je ne puis +découvrir ce qui peut lui avoir inspiré des sentiments si peu +bienveillants pour moi. Puisqu'ils sont tels, je me tairai envers lui, +afin de ne pas les aigrir. Je laisserai mettre dans le _Rigio_ dalmate +la rétractation qu'il a ordonnée, afin de ne pas établir une lutte +scandaleuse. Mais c'est à Votre Majesté, toujours juste dispensatrice de +l'éloge et du blâme, et qui fixe l'opinion du monde, c'est à ses pieds +que j'apporte mes réclamations avec respect et soumission.» + + +LE PRINCE EUGÈNE À MARMONT. + + «Milan, le 27 janvier 1809. + +«Je m'empresse de vous annoncer, monsieur le général Marmont, que les +affaires d'Espagne sont terminées. Sa Majesté va se rendre bientôt à +Paris, et sa garde, ainsi qu'une partie de ses troupes, rétrogradent +déjà en ce moment. Je vous envoie les derniers journaux et les +bulletins. + +«L'Empereur m'écrit de son quartier général de Valladolid, en date du 14 +janvier, et me charge de vous envoyer les instructions suivantes: + +«La maison d'Autriche fait des mouvements. Le parti de l'impératrice +paraît vouloir la guerre; nous sommes toujours au mieux avec la Russie, +qui, probablement, ferait cause commune avec nous. + +«Si les Autrichiens portaient des forces considérables entre l'Isonzo et +la Dalmatie, l'intention de Sa Majesté est que son armée de Dalmatie +soit disposée de la manière suivante: + +«Le quartier général à Zara avec toute l'artillerie de campagne. Les 8e +et 18e d'infanterie légère, les 5e et 11e de ligne pour la première +division; les 23e, 60e, 79e, 81e pour la deuxième division, formant, +avec les escadrons de cavalerie, l'artillerie et les sapeurs, un total +de dix-sept mille hommes. + +«Les dispositions pour le reste de la Dalmatie et de l'Albanie seront +les suivantes: + +«Tous les hôpitaux, que l'armée peut avoir, concentrés à Zara. On +laisserait à Cattaro deux officiers du génie, une escouade de quinze +sapeurs, une compagnie d'artillerie italienne, une compagnie +d'artillerie française, le premier bataillon du 3e léger italien, qui va +être porté à huit cent quarante hommes par les renforts qu'on va lui +envoyer par mer, et les chasseurs d'Orient, ce qui fait environ douze +cents hommes. Un général de brigade commandera à Cattaro. Il devra +former un bataillon de Bocquais des plus fidèles pour aider à la défense +du pays. + +«On laisserait à Raguse un général de brigade, une compagnie +d'artillerie française, une compagnie d'artillerie italienne, un +bataillon français, le quatrième bataillon du régiment dalmate, deux +officiers de génie, et une escouade de quinze sapeurs, ce qui fera à +Raguse un total de quatorze à quinze cents hommes. + +«Il suffira de laisser à Castelnovo deux cents hommes pour la défense du +fort. Il faut s'occuper avec soin d'approvisionner ce fort, Cattaro et +Raguse pour six ou huit mois de vivres. Il faudra y réunir également les +poudres, boulets et munitions en quantité suffisante pour la défense de +ces places pendant le même temps. + +«Avec le reste de votre armée, c'est-à-dire avec plus de seize mille +hommes, vous prendrez position sur la frontière pour obliger les +Autrichiens à vous opposer d'égales forces, et vous manoeuvrerez de +manière à opérer votre jonction avec l'armée d'Italie. + +«En cas d'échec, vous vous retirerez sur le camp retranché de Zara, +derrière lequel vous devez pouvoir tenir un an. Il faut donc, à cet +effet, réunir dans cette place une quantité considérable de biscuit, +farines, bois, etc., et la munir de poudres, boulets, et tout ce qui +sera nécessaire à sa défense. + +«Dans le cas contraire, c'est-à-dire dans celui de l'offensive, vous +devriez laisser à Zara une compagnie de chacun de vos régiments, +composée des hommes malingres et éclopés, mais commandés par de bons +officiers; vous laisseriez en outre un régiment pour la garnison de +Zara, et, avec le reste, vous prendriez part aux opérations de la +campagne. Bien entendu que ce régiment assisterait aux batailles qui +seraient données avant la jonction, laquelle une fois opérée, ce +régiment rétrograderait pour venir assurer la défense de Zara et de la +province. + +«Vous laisseriez dès le commencement, à Zara, trois compagnies +d'artillerie, un officier supérieur avec quatre officiers du génie, et +une compagnie de sapeurs. L'officier général qui resterait en Dalmatie +doit organiser, de son côté, un bataillon composé de gens du pays les +plus fidèles. L'instruction à donner aux commandants de Zara, Cattaro et +de Raguse doit être de défendre le pays autant que possible, mais de se +restreindre à la défense des places du moment qu'il y aurait un +débarquement et que l'ennemi se présenterait trop en forces. Si les +bouches de Cattaro, Raguse et Zara étaient bloquées, ils devraient +correspondre avec Ancône et Venise par mer, et ils pourraient être +assurés qu'avant huit mois ils seraient dégagés. Il est donc +indispensable de munir ces places de poudres, boulets, biscuits, farines +et autres approvisionnements. L'intention de Sa Majesté est que les +troupes ne soient pas disséminées: elles ne doivent occuper que la +pointe de Cattaro, Castelnovo, Raguse et Zara. Dans le cas où l'armée de +Dalmatie se porterait en Allemagne, il faut préparer des mines pour +faire sauter les châteaux fermés qu'il peut y avoir dans le pays, et qui +donneraient de la peine à reprendre quand l'armée rentrera. Les gardes +nationales seront suffisantes pour garder la côte pendant tout le temps +que l'armée marchera contre l'ennemi, dont les forces, occupées +ailleurs, ne pourront d'ailleurs rien tenter de ce côté. + +«Ceci est une instruction générale qui doit servir dans tous les temps, +quand vous ne recevriez point d'ordre toutes les fois que les courriers +seraient interceptés, et que vous verriez les Autrichiens se mettre en +hostilité, chose cependant qu'on a peine à croire. Sa Majesté a vu, par +vos derniers états, qu'il y a à Raguse et Cattaro quatorze mille +quintaux de blé, ce qui fait des vivres pour quatre mille hommes pendant +plus d'un an. Cet approvisionnement est suffisant. Celui de Spalatro et +de Sebenico serait porté sur Zara, ce qui ferait cinq mille quintaux à +Zara, c'est-à-dire pour cinq mille hommes pendant cent jours, plus le +biscuit, qui rendrait cet approvisionnement suffisant; mais il faut +avoir soin que ce blé soit converti en farine, afin de n'éprouver aucun +embarras ni obstacle dans les derniers moments. À tout événement, ce +serait une bonne opération de réunir à Zara dix mille quintaux de blé, +en faisant en sorte cependant que les fournisseurs soient chargés de la +conservation, et que cela ne se garde pas.» + + (Par duplicata.) + + +LE PRINCE EUGÈNE À MARMONT. + + «Milan, le 8 mars 1809. + +«Je vous adresse ci-joint un extrait d'un rapport, en vous priant de +prendre des renseignements sur son contenu. Sa Majesté désire également +que vous fassiez reconnaître les frontières de la Croatie et la position +qu'il faudrait prendre pour tenir en échec le plus grand nombre de +forces possible, et si peut-être le travail de quelques fortifications +sur la ligne des frontières ne serait pas utile. Sa Majesté me charge +expressément de vous dire que l'armée de Dalmatie est destinée à +contenir une force autrichienne un tiers plus forte qu'elle, et que, si +vous restiez inactif sur Zara, vous seriez nul pour l'armée d'Italie. + +«Les dernières nouvelles annoncent l'arrivée de onze nouveaux régiments +à Laybach, Klagenfurth, Villach; il y a de grands magasins sur l'Isonzo: +tout est à la guerre. Ils paraissent vouloir prendre l'offensive et se +diriger particulièrement sur l'Italie et le Tyrol. Prenez donc vos +mesures pour obliger là une diversion et tenir en échec le plus de monde +possible.» + + +LE PRINCE EUGÈNE À MARMONT + + «Milan, le 14 mars 1809. + +«Par mes précédentes, monsieur le général Marmont, je vous ai envoyé les +instructions de Sa Majesté et je vous ai fait connaître ses intentions; +je vous ai également prévenu que tout était à la guerre et que les +Autrichiens faisaient de grands mouvements de troupes. Aujourd'hui, je +m'empresse de vous prévenir que Sa Majesté a terminé tous ses +préparatifs en Allemagne; tout est également bien disposé en Italie, et, +le 20 mars, les armées de Sa Majesté seront en présence sur tous les +points: cependant Sa Majesté n'a pas l'intention d'attaquer. Sa Majesté +me charge de vous faire connaître que vous devez vous porter sur les +frontières de la Croatie et y choisir et tracer même un camp retranché, +afin de tenir en échec une force au moins égale à la vôtre. Il est +probable que vous aurez déjà réuni vos troupes disponibles. Je vous +dirai que la Russie est franchement avec nous. Les Autrichiens avaient +compté sur l'alliance de cette puissance, ou au moins sur sa neutralité; +ils s'aperçoivent un peu tard de leur erreur. Je vous préviens que j'ai +l'ordre de Sa Majesté de garder ici tous les officiers qui devaient +rejoindre la Dalmatie: le général Vignolle est compris dans cet ordre. +J'attends avec impatience de vos nouvelles, et l'avis des dispositions +que vous aurez prises.» + + +LE PRINCE EUGÈNE À MARMONT. + + «Milan, le 20 mars 1809. + +«Toutes les nouvelles que je reçois portent que les Autrichiens se +réunissent à Laybach et Klagenfurth; les troupes croates et la Licca +sont en mouvement. On y dit qu'il y a un rassemblement à Bihatsch et à +Novi sur Lunna. J'attends toujours de vos nouvelles. Vous me parlez sans +doute de cette dernière réunion. Vous avez sans doute fait en ce moment +toutes vos dispositions et effectué la réunion de vos troupes. En +conséquence, vous prendrez de suite position sur la frontière +autrichienne, de manière à la menacer au moindre événement, et, comme je +vous le marquais dans ma lettre du 14, vous pouvez faire travailler à +quelques redoutes pour former un camp retranché: il est essentiel +d'assurer toujours votre communication avec Zara. La guerre ne peut +tarder à être déclarée; vous devez vous attendre à recevoir aussitôt +l'ordre d'envahir tout le pays et de marcher à la rencontre des +Autrichiens, à moins qu'ils n'aient devant vous un corps plus +considérable que le vôtre. Tenez-vous donc prêt au premier signal, et +tenez-moi exactement informé de vos dispositions comme de tout ce qui se +passe en face de vous.» + + +LE PRINCE EUGÈNE À MARMONT. + + «Trévise, le 18 avril 1809. + +«Vous avez sans doute reçu, monsieur le général Marmont, ma lettre du +10, par laquelle je vous prévenais des hostilités. + +«L'armée d'Italie était sur les deux rives de l'Adige et peu de force +dans le Frioul. J'ai été obligé de faire retirer le corps du Frioul et +de faire avancer des divisions pour soutenir le mouvement, qui a été +fort bien jusqu'à Sacile, où j'avais la ligne de la Livensa. L'ennemi, +étant très en force à Pordenone, et le général Chasteler, avec une +armée, ayant pénétré dans le Tyrol et marchant sur Trente, j'ai été +obligé de livrer bataille le 16 avril pour au moins l'arrêter sur ce +point: le résultat n'a pas été à mon avantage. Je me suis replié en +arrière de la Piave, sans cependant être inquiété par l'ennemi. Le temps +affreux qu'il fait depuis quelques jours est ce qui me contrarie le +plus. Je suis, la journée du 18, à Trévise, avec mes postes sur la +Piave. + +«Une partie de l'armée se porte dans le Tyrol, au-devant de l'ennemi. + +«J'ai cru devoir vous prévenir de ce qui se passe à l'armée d'Italie, +pour votre direction.» + + +LE PRINCE EUGÈNE À MARMONT. + + «Ébersdorf, 1er mai 1809. + +«Il est essentiel que vous m'écriviez tous les jours, afin que je sois +exactement informé de tout ce qui se passe autour de vous. Vous recevrez +successivement les troisième et quatrième bataillons des régiments qui +composent votre armée; vous vous occuperez de leur amalgame au fur et à +mesure de leur arrivée. + +«Vous avez reçu, j'espère, tous les bulletins de la grande armée. +L'Empereur, après avoir surmonté toutes les difficultés que les hautes +eaux du Danube avaient fait naître, a enfin établi le grand pont. Tout +fait présumer qu'il se passera bientôt des événements importants. +L'armée d'Italie a, comme vous l'avez vu par l'ordre du jour de +l'Empereur, heureusement établi sa jonction, et, à l'exception de deux +divisions d'infanterie et une de cavalerie, qui sont à Gratz sous les +ordres du général Macdonald, tout le reste est concentré à Neustadt.» + + +LE PRINCE EUGÈNE À MARMONT. + + «Vicence, 3 mai 1809. + +«Je vous ai fait connaître, ces jours derniers, monsieur le général duc +de Raguse, les heureux et brillants événements de la grande armée. +L'armée d'Italie a repris l'offensive et l'armée autrichienne est forcée +à la retraite. Depuis deux jours elle fuit. Il est instant que celle de +Dalmatie commence son mouvement et que ses efforts contribuent à la +défaite totale des ennemis. Vous voudrez donc bien les attaquer et les +pousser avec la plus grande vigueur, au reçu de cette lettre. Nos +avant-postes sont sur la Brenta. Je marcherai au moins par journée +d'étape; et, si nos mouvements peuvent s'accorder, comme je n'en doute +pas, l'armée autrichienne peut être entièrement détruite; mais il n'y a +pas un instant à perdre, et je crains les retards que la mer pourra +mettre dans la transmission de cette lettre. J'espère que l'armée de +Dalmatie pourra recueillir la portion de gloire à laquelle elle a droit +de prétendre.» + + +LE PRINCE EUGÈNE À MARMONT + + «Conegliano, 9 mai 1809. + +«Je m'empresse, monsieur le général duc de Raguse, de vous prévenir que +l'armée a effectué hier de vive force le passage de la Piave, où elle +était arrivée le 6 au soir. Cette opération, exécutée sous le feu de +l'ennemi qu'il a fallu combattre depuis le point du jour jusqu'à la +nuit, a mis son armée dans le plus grand désordre, et je le fais +poursuivre avec la plus grande vigueur. Deux généraux prisonniers, trois +tués, seize pièces d'artillerie, des pontons, beaucoup de prisonniers, +sont les fruits de cette journée. + +«Je pense que cette lettre ne vous trouvera plus en Dalmatie et que vous +aurez commencé votre mouvement; j'espère que nous ne tarderons pas à +nous donner la main. L'Empereur a dépassé Braunau et marche droit sur +Vienne. Il était le 1er mai à Braunau.» + + +MARMONT AU PRINCE EUGÈNE. + + «Fiume, 28 mai 1809. + +«Monseigneur, je ne perds pas un instant pour avoir l'honneur de rendre +compte à Votre Altesse Impériale que j'arrive en ce moment à Fiume avec +mon avant-garde. L'armée y sera réunie demain. Comme elle est +extrêmement fatiguée, elle y séjournera après-demain, et le jour suivant +je me rendrai à Lippa. Je vous demande de me faire connaître vos +intentions. Je demande également à Votre Altesse Impériale de donner des +ordres pour qu'il me soit envoyé sur les points qu'elle jugera +convenable de l'artillerie, des munitions d'infanterie attelées, et la +cavalerie qu'elle me destine. Je n'ai ici que six pièces de campagne +dont les munitions sont toutes épuisées, et le peu de cartouches +d'infanterie qui me reste est porté par des chevaux de bât qui ne +peuvent plus suivre. Quant à la cavalerie, il me reste environ 100 +chevaux qui pouvaient servir en Dalmatie et en Croatie, mais qui ne +peuvent plus compter sur le théâtre sur lequel je vais entrer. + +«J'espère que Votre Altesse Impériale a reçu la lettre que j'ai eu +l'honneur de lui écrire de Gradchatz, par laquelle je l'instruisais du +début de notre campagne, de la défaite des Croates au mont Kitta, de la +prise du général Stoisevich, commandant en chef, et de l'affaire de +Gradchatz. + +«Depuis, l'ennemi, ayant rassemblé les troupes qui n'avaient pas donné, +reçut des renforts de deux bataillons du Bannat, d'un bataillon +hongrois, et, ayant ordonné à tous les paysans de la Licca de se réunir +à l'armée, livra bataille à Gospich avec des forces presque doubles des +nôtres. Beaucoup de circonstances rendaient sa position extrêmement +avantageuse et la nôtre très-critique; l'affaire a été fort longue, fort +chaude et très-meurtrière, mais très-glorieuse pour l'armée. + +«L'ennemi a été battu sur tous les points et a perdu, de son aveu, plus +de deux mille hommes tués, pris, blessés ou noyés dans la Licca. Le +lendemain, l'ennemi étant tourné fit ses dispositions de retraite. Il +l'aurait effectuée avec beaucoup de pertes si le nombre de nos blessés +et le défilé que nous avions à passer nous avaient permis de marcher +avec plus de vitesse. Il s'engagea cependant un combat dans la soirée +du 22, où il fut battu et poursuivi. Dans la nuit il disparut. + +«Le lendemain, nous entrâmes à Gospich, où je déposai les blessés qui ne +pouvaient être transportés que sur des brancards. Le 24, nous sommes +partis de Gospich, et depuis nous n'avons rencontré l'ennemi qu'à +Ottochatz, où ses bagages et son artillerie auraient été entièrement +pris, et son arrière-garde détruite, si le général Montrichard, par une +lenteur inouïe, ne s'était pas trouvé à trois heures en arrière. +Cependant l'ennemi a éprouvé dans cette affaire une très-grande perte et +a été poursuivi avec vigueur. + +«De là, l'ennemi a pris la route de Carlstadt, et nous celle de Fiume, +où nous sommes arrivés. Les trois généraux de brigade employés à l'armée +ont été blessés. Le général Delzons seul pourra reprendre du service +sous peu. Les deux autres ont été blessés très-gravement. Je demande +avec instance à Votre Altesse Impériale de me donner des généraux de +brigade, si elle en a de disponibles. + +«L'ennemi a eu dans cette campagne plus de six mille hommes hors de +combat, son général pris et trois pièces de canon. Excepté un léger +repos à Gradchatz, nécessaire pour attendre l'artillerie, nous avons, +depuis notre entrée en campagne, combattu ou marché tous les jours, +pendant douze ou quatorze heures; enfin nous arrivons prêts à entrer en +ligne et nous sommes au comble de nos voeux. + +«J'aurai l'honneur d'adresser, sous deux jours, à Votre Altesse +Impériale un complet détail de mes opérations.» + + +MARMONT À NAPOLÉON. + + «Fiume, 29 mai 1809. + +«Sire, j'ai eu l'honneur de rendre compte à Votre Majesté de l'entrée +en campagne de votre armée de Dalmatie, de la défaite de l'armée ennemie +au mont Kitta, de la prise du général Stoisevich, commandant en chef, et +du combat de Gradchatz. + +«Je dois maintenant à Votre Majesté le rapport des opérations qui ont +suivi. + +«L'artillerie et les vivres que j'attendais de Dalmatie m'ayant joint le +19, je me mis en marche le 20 pour Gospich. Le 21, de bonne heure, +j'arrivai à la vue de Gospich. L'ennemi y était renforcé des colonnes +d'Abrovats et d'Évenik, qui étaient fortes de trois à quatre mille +hommes, et qui ne s'étaient pas encore battues. Il avait reçu de plus +deux régiments du Bannat, et avait fait réunir toute la population en +armes. Ses forces étaient doubles des nôtres. + +«La position de l'ennemi était belle. Gospich est situé à la réunion de +quatre rivières, de manière que, de quelque côté que l'on se présente, +il est nécessaire d'en passer deux. Ces rivières sont très-encaissées; +on ne peut les passer que vis-à-vis les chaussées, et, dans cette +saison, une seule d'elles est guéable. Je me décidai à ne pas attaquer +de front Gospich, mais à tourner sa position, de manière à menacer la +retraite de l'ennemi.--Pour atteindre ce but, il fallait passer une des +rivières à la portée du canon des batteries ennemies, établies de +l'autre côté de la Licca, ou traverser des montagnes de pierres +extrêmement âpres et difficiles, où les Croates auraient pu résister +avec avantage. L'ennemi occupant la rive opposée de cette rivière, il +fallait l'en chasser, afin de pouvoir rétablir le pont qu'il avait +coupé. Deux compagnies de voltigeurs du 8e régiment, commandées par le +capitaine Bourillon, ayant passé ce gué, remplirent cet objet, attendu +que l'ennemi, comptant sur sa position, était peu en force. Elles +occupèrent deux pitons qui touchaient la rivière. + +«À peine ce mouvement fut-il exécuté, que l'ennemi déboucha par le pont +de Bilay et marcha sur la division Montrichard, qui suivait la division +Clausel. Je donnai l'ordre immédiatement au général Clausel de faire +passer au général Delzons, avec le 8e régiment d'infanterie légère, la +petite rivière qui était devant nous, afin d'occuper les mamelons dont +s'étaient emparés les voltigeurs, et de les défendre avec le plus +d'opiniâtreté possible s'il y était attaqué. Je lui donnai également +l'ordre de rapprocher un peu les autres régiments de la division, de +manière à soutenir la division Montrichard, avec laquelle j'allais +combattre l'ennemi, qui débouchait. + +«L'ennemi marcha à nous sur trois colonnes. J'eus bientôt disposé toute +la division Montrichard, et, après être resté en position pour bien +juger du projet de l'ennemi, je me décidai à faire attaquer la colonne +du centre par le 18e régiment d'infanterie légère, à la tête duquel +marchait le général Soyez, tandis que le 79e régiment, que commandait le +colonel Godart, et avec lequel se trouvait le général Montrichard, +contenait la droite de l'ennemi. + +«La charge du 18e régiment fut extrêmement brillante; il est impossible +d'aborder l'ennemi avec plus de confiance et d'audace que ne le fit ce +brave régiment. L'ennemi fut culbuté, perdit cinq pièces de canon. Dans +cette glorieuse charge, le général Soyez fut blessé d'une manière +très-grave. Je fis soutenir immédiatement le 18e régiment par le 5e +régiment, sous les ordres du colonel Plauzonne, qui marcha sur la +colonne de gauche de l'ennemi et la fit replier. + +«L'ennemi, s'opiniâtrant, envoya de puissants renforts, qui exigèrent de +notre côté de nouveaux efforts. Le 79e régiment, qui avait suivi la +droite de l'ennemi, s'était réuni à notre centre en faisant le tour d'un +monticule qui la séparait. Je plaçai en deuxième ligne le 81e régiment, +sous les ordres du général Launay et du colonel Bonté, et en réserve un +bataillon du 11e régiment, que je détachai de la division Clausel. + +«L'ennemi ayant fait un nouvel effort, le 79e régiment le reçut avec +sa bravoure ordinaire, et un bataillon le chargea, tandis que le 81e +régiment en faisait autant. + +«Cette charge fut si vive, que l'ennemi se précipita dans la rivière et +s'y noya en grand nombre. Tout ce qui avait passé devait être détruit si +douze pièces de canon de l'ennemi, placées sur l'autre rive de la Licca, +n'avaient mis obstacle à ce qu'on le poursuivit davantage. + +«Cet effort termina la journée à notre gauche. Le général Launay, qui +marchait à la tête du 79e et du 81e, y fut grièvement blessé. + +«Pendant que ces affaires se passaient, l'ennemi détacha six bataillons +pour attaquer les positions qu'occupait le 8e régiment. Ce corps, un des +plus braves de l'armée française, que commande le colonel Bertrand, et +que le général Delzons avait très-bien posté, résista avec beaucoup de +vigueur et de persévérance. Après plusieurs tentatives inutiles pour +enlever la position de vive force, l'ennemi s'occupa à le tourner. Il +allait être en péril lorsque j'ordonnai au général Clausel d'envoyer au +général Delzons les trois bataillons du 11e régiment, sous les ordres du +colonel Bachelu, pour, non-seulement soutenir et assurer le 8e régiment, +mais encore pour prendre l'offensive et menacer la retraite de tout ce +corps ennemi qu'il avait tourné. + +«Le général Delzons fit le meilleur emploi de ces forces, et le 11e +régiment soutint, dans cette circonstance, son ancienne réputation, et, +en moins de trois quarts d'heure, l'ennemi perdit de vive force ou +évacua toutes ses positions. + +«Ce succès mit fin au combat. + +«Pendant la nuit, on s'occupa avec la plus grande activité à rétablir le +pont, qui avait été coupé. Mon intention était de le passer avant le +jour avec toutes mes forces, pour me trouver le plus tôt possible sur la +communication de l'ennemi, ne supposant pas qu'il retardât un seul +instant sa retraite. + +«Les travaux du pont furent plus longs que je ne l'avais pensé, et le +transport de cinq cents blessés fut tellement difficile, qu'à midi les +troupes n'étaient pas encore en état d'exécuter leur mouvement. D'un +autre côté, l'ennemi avait fait un mouvement offensif, avec quatre ou +cinq mille hommes, en remontant la Licca. Cette confiance de l'ennemi +semblait devoir provenir de l'arrivée prochaine du secours qu'amenait le +général Cneswich, que l'on disait à peu d'heures de marche. Ma position +devenait embarrassante: l'armée était divisée par un ruisseau +extrêmement difficile à passer. L'ennemi semblait se disposer à tomber +sur la partie de l'armée qui passerait la dernière. Une fois le ruisseau +passé, il fallait renoncer à toute retraite si les renforts annoncés à +l'ennemi défendaient le marais d'Ottochatz. Il était difficile, ayant +une armée en queue, de pouvoir les passer et de se soutenir entre +Gospich et Ottochatz, faute de vivres, et cinq cents blessés, des +équipages et l'artillerie mettant un grand obstacle à nos mouvements, et +les dernières nouvelles de l'armée d'Italie n'étant que de Vicence. + +«D'un autre côté, repasser le ruisseau était renoncer à l'offensive et +ajourner d'une manière indéfinie notre jonction avec l'armée d'Italie; +c'était changer en une opinion de défaite une victoire complète +remportée la veille. Il était possible que, si le général Cneswich +arrivait, il fût battu séparément; enfin les soldats avaient encore six +jours de vivres dans leurs sacs, et, si les circonstances devenaient +aussi critiques qu'on pouvait l'imaginer, je pouvais encore, en +détruisant mon artillerie, m'approcher assez de l'armée d'Italie pour +être dégagé par elle. + +«Les deux partis étant extrêmes, je choisis celui qui était le plus +honorable, et je persistai dans ma première résolution. La fortune +sourit à ma confiance: la division Montrichard passa le ruisseau sans +être inquiétée; et, aussitôt que la tête de mes colonnes se montra à +l'entrée de la plaine, l'ennemi se disposa à la retraite, rappela les +troupes qui avaient passé la Licca et vint se former devant nous avec +sept bataillons et une grande quantité d'artillerie, pour battre les +débouchés par lesquels nous devions arriver des montagnes dans la +plaine. + +«Le général Delzons, à la tête du 23e, gagna autant de terrain qu'il put +sur les bords du ruisseau; et à peine le colonel Plauzonne, qui +commandait la brigade du général Soyez depuis sa blessure, eut-il formé +les 5e et 18e régiments, qu'il marcha à l'ennemi et le força à la +retraite.--Nous gagnâmes dans un instant assez de terrain pour former +l'armée sans danger. + +«Ce combat est fort honorable pour le colonel Plauzonne et pour le 5e +régiment. La nuit qui survint nous empêcha de profiter de ces succès, +et, au jour, nous ne vîmes plus l'ennemi. + +«Le 23, nous entrâmes à Gospich. Le 24, nous marchâmes sur Ottochatz, +où était encore l'arrière-garde de l'ennemi, forte de six bataillons, +l'artillerie et les bagages. Les ponts étaient coupés; nous tournâmes +tous les marais d'Ottochatz; et le général Delzons, à la tête du 8e +régiment d'infanterie légère, soutenu par le 23e, de la division +Clausel, chassa l'ennemi de toutes les positions qu'il occupait pour +couvrir la grande route. Ce combat fut brillant pour le 8e régiment +comme tous ceux qui l'avaient précédé. Le général Delzons, selon son +usage, conduisit cette affaire avec beaucoup de talent et de vigueur. Il +y a reçu une blessure qui, j'espère, ne l'empêchera pas de reprendre +bientôt du service. Si le général Montrichard, par une lenteur inouïe +et contre tout calcul, ne s'était pas trouvé de trois heures en arrière, +l'arrière-garde de l'ennemi était évidemment détruite, l'artillerie et +les bagages pris. + +«Dans la nuit, l'ennemi s'est retiré en toute hâte sur Carlstadt; +quelques bagages sont encore tombés entre nos mains. + +«Le 26, nous sommes entrés à Segna, et, le 28, à Fiume, où l'armée se +rassemble le 29, et d'où elle partira, le 31, pour se joindre à l'armée +d'Italie. + +«L'ennemi, dans cette courte campagne, a eu environ six mille hommes +hors de combat et un très-grand nombre de déserteurs. Nous avons +combattu ou marché tous les jours pendant douze heures; et les soldats, +au milieu des privations, des fatigues et des dangers, se sont toujours +montrés dignes des bontés de Votre Majesté. Je devrais faire l'éloge de +tous les colonels, officiers et soldats, car ils sont tous mus du +meilleur esprit; mais je ne puis dire trop de bien des colonels +Bertrand, Plauzonne et Bachelu, qui sont des officiers de la plus grande +capacité. + +«L'armée a fait une grande perte dans les généraux Launay et Soyez, +blessés grièvement; et le jour où ils lui seront rendus sera pour elle +un jour de fête. Je dois aussi beaucoup d'éloges au général Clausel, et +je dois me louer du général Tirlet, commandant l'artillerie, du colonel +Delort et du chef des ambulances. + +«Nous avons eu, dans ces trois dernières affaires, huit cents hommes +tués ou blessés.» + + + + +LIVRE DOUZIÈME + +1809 + +Sommaire.--Arrivée de l'armée de Dalmatie à Laybach.--Le général Rusca +mal informé.--Réflexions sur la bataille d'Essling: situation critique +de la grande armée.--L'archiduc Charles.--Anecdote.--Le général Giulay +défend la Drave.--Manoeuvres du duc de Raguse pour passer cette +rivière.--Le général Broussier.--Le 84e dans le faubourg de Gratz.--Deux +bataillons contre dix mille hommes.--Devise inscrite sur l'aigle de ce +régiment.--L'Empereur ordonne au duc de Raguse de se rapprocher de +Vienne.--Après le passage du Simmering, le duc de Raguse devance son +armée.--L'Empereur dans l'île de Lobau.--Fautes de l'armée +autrichienne.--Police de l'armée confiée à Davoust.--L'ennemi évacue +Enzersdorf.--Napoléon est vainqueur à la droite et au centre.--L'armée +d'Italie fait face à gauche.--L'ennemi est contenu, et la bataille +gagnée.--Retraite de l'archiduc.--Réflexions et critique.--L'Empereur +dresse sa tente au milieu du corps du duc de Raguse.--Statistique de la +bataille.--L'Empereur parcourt le champ de bataille.--Le duc de Raguse +marche à l'avant-garde à la poursuite de l'archiduc.--Marche sur +Znaïm.--Il passe la Taya.--L'armée autrichienne se découvre tout +entière.--Position de Tisevich.--L'ennemi demande un armistice.--Arrivée +de l'Empereur.--Il ordonne de l'accepter.--Visite à l'Empereur dans sa +tente.--Longue conversation.--Le duc de Raguse est nommé maréchal.--Le +corps du duc de Raguse est dirigé sur Krems.--Bernadotte quitte +l'armée.--Camp à Krems.--Affaire d'Oporto.--L'Empereur affecte de +l'ignorer.--Anecdote.--Négociation de paix.--Attentat de +Schoenbrunn.--La paix est signée par surprise.--Le duc de Raguse +précède l'Empereur à Paris.--Il est nommé gouverneur des provinces +illyriennes. + + +Arrivé à Laybach le 3 juin, je trouvai dans cette ville des détachements +appartenant aux régiments de l'année de Dalmatie. Je les incorporai +quelques jours après, et les pertes de la campagne furent à peu près +réparées. En ce moment, un corps autrichien, commandé par le général +Chasteler, sortait du Tyrol: il était complétement isolé, et sa position +difficile et dangereuse. Je ne négligeai rien pour lui barrer le +passage; mais, malgré mes espérances, je n'y pus parvenir. Le 4, à midi, +je reçus une lettre du général Rusca, datée de Villach. Il m'annonçait +l'arrivée, devant lui, du corps de Chasteler, fort de huit à neuf mille +hommes, et me prévenait qu'il se retirait lui-même sur Klagenfurth, où +il se renfermerait s'il était nécessaire. + +Ce corps ennemi, se trouvant en arrière de l'armée française, +manoeuvrait pour lui échapper et rejoindre sa propre armée. De Villach, +il pouvait prendre trois différentes routes. Je devais donc me placer +de manière à lui couper celle qu'il aurait choisie. Ces routes sont: 1° +par Klagenfurth et Marbourg; 2° par Afling, Krainbourg et Laybach; 3° +par Tarvis, Caporetto et Goritz. Je me portai immédiatement en avant de +Laybach, et poussai une avant-garde jusqu'au pied du Klöbel. J'étais +ainsi en mesure d'arriver, en quelques heures, sur la Drave et à +Klagenfurth, de défendre la seconde de ces trois routes si l'ennemi la +préférait, et pas très-éloigné pour l'atteindre encore s'il marchait sur +Trieste. + +Le 5, je reçus une lettre du général Rusca, datée du 4 de Klagenfurth; +son mouvement sur cette ville était effectué, et il m'annonçait que +l'ennemi ne l'avait pas suivi. + +Le 6, une lettre du général Caffarelli, commandant à Trieste, me +prévenait qu'une avant-garde ennemie avait paru à Caporetto, et que +probablement c'était sur lui que l'ennemi se dirigeait. Il me rappelait +qu'il y avait trois mille prisonniers de guerre à Adelsberg. Rien ne me +paraissait encore concluant. Le 6 au matin, une lettre du général Rusca, +datée de Klagenfurth le 5, à cinq heures du soir, me confirmait l'avis +que l'ennemi n'avait fait aucun mouvement de Villach. Toutes les +apparences étaient alors que l'ennemi prendrait la route de l'Isonzo. +Je me rapprochai de Laybach, et portai une division sur Ober-Laybach, +sans cependant m'abandonner à un mouvement décidé. Ces dispositions, +d'après les faits ci-dessus, étaient les seules raisonnables; mais mes +calculs étaient erronés, parce que les rapports qui leur servaient de +base étaient faux. Le général Rusca était bien mal informé; car, au +moment où il m'écrivait de Klagenfurth, le 5, à cinq heures du soir, il +avait l'ennemi à ses portes, qui l'attaquait à six et le bloquait à +sept. Un officier que je lui avais envoyé en avait été témoin. Caché +chez un maître de forges de sa connaissance, au milieu des postes +ennemis, il avait vu détruire et brûler, à neuf heures du soir, le pont +de Kirschensteuer sur la Drave. Cet officier m'ayant rejoint le 6 dans +la journée, je partis pour retourner sur mes pas; mais le général +Chasteler avait hâté son mouvement et disparu quand j'arrivai sur la +Drave. Si le général Rusca s'était fait éclairer avec plus de soin; si, +lorsque placé à Krainbourg et au pied du Loibl, j'attendais si +impatiemment de ses nouvelles, il m'eût prévenu de l'instant où l'ennemi +avait quitté Villach, je serais arrivé à Kirschensteuer avant lui, et, +après avoir passé la Drave, je lui aurais barré le chemin. Des troupes +telles que les miennes, grandies par la campagne qu'elles venaient de +faire, en présence de soldats harassés, coupés et découragés, auraient +probablement détruit complétement le corps de Chasteler en un seul +combat. + +J'éprouvai un véritable chagrin de voir des espérances si bien fondées +s'évanouir; mais il n'y avait pas de ma faute, et l'Empereur, quelque +regret qu'il en éprouvât, en jugea de même. Revenu à Laybach pour y +faire reposer mes troupes, je reçus l'ordre d'y rester pendant quelque +temps, afin de couvrir Trieste et la frontière d'Italie contre tous les +corps qui pourraient se présenter. + +Les succès immenses, obtenus par la grande armée à l'ouverture de cette +campagne, avaient été un peu balancés par les revers d'Essling. Le +passage du Danube, effectué avec trop de confiance, avait failli amener +la ruine et la destruction de l'armée. En ce moment, le prince Charles +a eu entre ses mains la destinée de l'armée française: il pouvait la +détruire; mais il lui paraissait si admirable, si extraordinaire de +n'avoir pas été battu, qu'il doutait presque de sa victoire quand il ne +tenait qu'à lui de la rendre décisive. Qu'on se figure la situation +terrible de l'armée française: elle était divisée en deux par le Danube, +qui est si large devant Vienne; les deux portions ne pouvaient +communiquer qu'au moyen d'une navigation rare et incertaine; la partie +placée sur la rive gauche du fleuve, écrasée par le combat le plus +opiniâtre, le plus meurtrier, n'avait dans l'île de Lobau ni munitions +pour se battre ni espace pour se mouvoir. Elle avait devant elle, au +delà d'un bras du fleuve, de la largeur, pour ainsi dire, d'un ruisseau, +les forces ennemies, victorieuses et bien fournies de toutes choses. Si +l'armée autrichienne eût effectué le passage dans l'île de vive force, +et elle le pouvait certainement; si, en outre, un corps de douze ou +quinze mille hommes eût passé le Danube à Krems, et que la population de +Vienne se fût révoltée, comme elle y était disposée, tout ce qui était +rassemblé dans l'île, devenue si célèbre, le corps de Masséna, celui de +Lannes, la cavalerie de la garde, toutes les troupes eussent été +incontestablement prises ou détruites, et on peut apprécier les +conséquences qui en seraient résultées. Mais l'Empereur exerçait sur les +facultés morales de l'archiduc une action incroyable, une espèce de +fascination. L'anecdote suivante en est bien la preuve. Je la tiens de +deux généraux, le comte de Bubna et le baron de Spiegel, qui servaient +près de l'archiduc Charles en qualité d'aides de camp, et qui étaient +investis de sa confiance. + +L'archiduc était entré en campagne sous les meilleurs auspices. L'armée +française, au moins la grande masse de ses forces, et particulièrement +les troupes qui avaient fait les campagnes de 1805, 1806 et 1807, +étaient en Espagne et en Italie. Le corps seul de Davoust, fort de +trente mille hommes environ, et quelques autres troupes, organisées à la +hâte dans les dépôts de France, se trouvaient en Allemagne. Ainsi les +alliés faisaient le fond de l'armée française par leur nombre. Sans +vouloir les traiter injustement, on sait combien ces troupes sont +médiocres. L'archiduc, entré en campagne avec une belle et nombreuse +armée, bien pourvue, bien outillée, marchait avec la confiance que lui +donnait son immense supériorité; et cette confiance était universelle. +Tout à coup, sur le champ de bataille de Ratisbonne, on fait un +prisonnier français. On le questionne: il annonce l'arrivée de +l'Empereur à l'armée, et dit qu'il est en personne à la tête de ses +troupes. On refuse de le croire; mais un second, puis dix, quinze, vingt +prisonniers, disent la même chose. Dès ce moment, me dit-on, dès +l'instant où la chose fut constatée, l'archiduc qui, jusque-là, avait +montré du sang-froid et du talent, perdit la tête, ne fit plus que des +sottises. «Et moi, ajoutait Bubna, pour lui faire retrouver ses +facultés, pour le remettre, je lui disais: «Mais, monseigneur, pourquoi +vous tourmenter? Supposez, au lieu de Napoléon, que c'est Jourdan qui +vient d'arriver.» Cette histoire fort gaie n'est jamais sortie de ma +mémoire. Elle ne fait pas trop valoir le maréchal Jourdan; mais Bubna +avait choisi son nom parce que l'archiduc avait fait la guerre contre +lui pendant deux campagnes et l'avait toujours battu. + +La nouvelle de l'approche de l'armée de Dalmatie fit, à la grande armée, +une heureuse diversion aux chagrins causés par les malheurs d'Essling. +On fit valoir ses succès, et on parla de ce corps, avec raison, comme +d'une troupe d'élite et de son arrivée comme d'un renfort puissant. + +Je reviens à mes opérations. + +Un séjour à Laybach d'une douzaine de jours me donna le moyen de +recevoir une partie de ce qui me manquait. Cinq cents chevaux de +différents corps me furent donnés, et mon artillerie se composa de +vingt-quatre bouches à feu. J'avais conservé une partie des moyens de +transport organisés en Dalmatie; et mes petits chevaux de bât donnèrent +à mon corps d'armée une physionomie particulière quand il se trouva +encadré dans la grande armée. Mes approvisionnements de guerre étaient +si complets en partant de la Dalmatie, qu'après la campagne, après la +bataille de Wagram, après les deux combats de Znaïm, quand l'armistice +fut conclu, il me restait encore des munitions apportées de Zara. + +Pendant mon séjour à Laybach, le corps d'armée commandé par le général +Giulay, et formant l'aile gauche de l'armée d'Italie, se porta sur +Marbourg pour défendre la Drave, rivière large, rapide, qui présente de +grands obstacles; et ce corps, renforcé de toutes les troupes qui, de +la Croatie, s'étaient retirées devant moi, s'élevait alors à +trente-cinq mille hommes. + +La division Broussier, de l'armée d'Italie, avait reçu l'ordre de +couvrir la grande armée de ce côté. À cet effet, elle occupait l'entrée +des gorges voisines de Gratz, à travers lesquelles coule la Muhr. Ayant +reçu l'ordre de chasser le général Giulay des positions qu'il occupait +et de me rapprocher de la grande armée, je me mis en mouvement le 20 +juin. J'allais me retrouver sur mon terrain et manoeuvrer dans une +province que j'avais parcourue dans tous les sens, quatre ans plus tôt, +à la tête d'un autre corps d'armée. + +Toute l'armée de Giulay était rassemblée à Marbourg. Passer la rivière +de vive force sur ce point étant impraticable, je me contentai seulement +de reconnaître l'ennemi et d'opérer une forte diversion pour lui cacher +mon véritable point de passage. + +Après avoir réuni mes troupes à Windisch-Feistriz, je marchai avec mon +avant-garde sur Marbourg. Giulay passa la Drave et déploya ses forces +en avant de la rivière. Lui livrer bataille dans cette position +n'entrait pas dans mes projets. Si je le battais, je ne pouvais le +poursuivre, la rivière et la ville étant là pour le protéger; et, +puisque j'avais à faire ma jonction avec une division de l'armée +d'Italie, il était sage d'attendre qu'elle fût opérée pour le combattre. +Je manoeuvrai donc devant l'ennemi, qui, de son côté, montrait de la +prudence et même de la timidité. Mais, pendant ces démonstrations, je +disposai tout pour me rendre, par une marche forcée, à Volkenmarkt, où +il y a un pont sur la Drave. Ce pont avait été en partie brûlé, mais on +pouvait assez promptement le réparer. Il fallait seulement y arriver +avant l'ennemi et l'occuper pour pouvoir exécuter les travaux +nécessaires. + +Au moment où je montrais mes têtes de colonne entre Windisch-Feistriz +et Marbourg, trois compagnies de voltigeurs et cent ouvriers +charpentiers, choisis dans les troupes, une compagnie de sapeurs et des +officiers intelligents se mettaient en route pour Volkenmarkt, en +passant par Gonobitz, Windischgratz et Bleiberg. Ils avaient l'ordre de +marcher le plus rapidement possible et de prendre des voitures pour +faciliter leurs transports. Quand ils eurent pris l'avance, tous les +bagages de l'armée suivirent, et l'armée ensuite, en marchant en +colonnes renversées. Je disparus tout à coup aux yeux de Giulay, qui, au +lieu de me suivre dans les montagnes, repassa la Drave et la remonta +pour la défendre. + +Mes troupes prirent position à Volkenmarkt, où l'ennemi n'avait +personne. Le pont fut réparé, et il y eut une telle activité dans ces +travaux et dans mon mouvement, que mon corps d'armée avait déjà passé +la rivière, mon avant-garde avait descendu la Drave et occupait déjà +Lavamunde lorsque les éclaireurs de Giulay s'y présentèrent. + +Je fis courir le bruit de ma marche sur Marbourg, et ordonnai de +préparer des vivres pour mes troupes dans cette direction: ruse que tout +le monde emploie et qui produit toujours quelque effet. Giulay rassembla +ses troupes pour défendre la vallée et m'attendit. Pendant ce temps, je +marchais encore en colonnes renversées, mon arrière-garde se portant sur +Volsberg et Voitzberg, tandis que mon avant-garde, placée à Lavamunde, +couvrait mon mouvement. + +Nous traversâmes rapidement ce massif de montagnes et la haute montagne +de Pach, et nous arrivâmes comme par enchantement dans le bassin de la +Muhr. Je communiquai immédiatement avec le général Broussier, qui avait +évacué Gratz avec sa division, pris position au pont de Gösting, à +l'entrée des gorges, et l'engageai à mettre sa division en mouvement sur +la rive droite de la Muhr, afin de se réunir à moi pour aller combattre +l'ennemi, qui se rassemblait à Vildon. + +Le général Broussier, en exécutant ce mouvement, vint me trouver de sa +personne à Liboé, où j'étais arrivé avec la division Clausel. Je ne pus +déboucher au même moment, parce que le général Montrichard, par suite de +son incroyable ineptie, s'était arrêté et se trouvait ainsi à une marche +en arrière. Instruit de cette halte si inopportune, je lui envoyai ordre +sur ordre de venir me joindre. Il marcha la nuit, mais il causa +cependant un retard de plus de douze heures. + +Le général Broussier, en faisant le mouvement que je lui avais prescrit, +avait envoyé deux bataillons du 84e pour bloquer le fort de Gratz et +occuper les portes de la ville. Une vive fusillade avait été entendue le +matin à Gratz. Le général Broussier m'en rendit compte sans en expliquer +la cause. La chose était claire pour moi: le régiment ne s'était pas +amusé à fusiller avec la citadelle; l'ennemi était donc rentré dans +Gratz, et Giulay y avait dirigé une partie de ses forces. Je renvoyai, +sans perdre un moment, le général Broussier à sa division, avec ordre de +rétrograder et de marcher, par la rive gauche, au secours de ce beau +régiment, si fort compromis. Une défense héroïque donna le temps au +général Broussier d'arriver pour le dégager. + +Accablé par dix mille hommes, il s'était retranché dans le long faubourg +de Gratz, du côté de la Hongrie, et jamais l'ennemi ne put l'y forcer. +De fréquentes sorties déconcertèrent ses attaques; de nombreux +prisonniers tombèrent entre ses mains, et les munitions de ces derniers +lui servirent à combattre: deux drapeaux furent pris. Jamais fait +d'armes comparable n'a brillé d'un pareil éclat. Après quatorze heures +de combat, les troupes du général Broussier ayant paru, l'ennemi laissa +la retraite libre au 84e régiment. + +Ce régiment, un de ceux de mon corps d'armée de Hollande, acquit en +cette circonstance une gloire dont je jouis beaucoup. L'Empereur le +combla de récompenses, et fit inscrire sur son aigle, en lettres d'or: +«UN CONTRE DIX,» devise qu'il a conservée jusqu'au licenciement de +l'armée, et dont il n'a cessé de se montrer digne. + +Dans la journée du 26, toutes les troupes de Giulay prirent position à +Gratz, appuyées au fort et à la rivière. Je rejoignis le même jour, au +pont de Gösting, le général Broussier avec mes troupes. Je disposai tout +pour attaquer le 27; mais, l'ennemi ayant opéré sa retraite dans la +nuit, nous trouvâmes, le matin, toutes ses positions évacuées. Il se +retira en Hongrie, par la route de Gleisdorf et de Fürstenfeld. + +En 1805, j'avais mis le fort de Gratz en état de défense, et je m'en +étais félicité. En 1809, j'en gémis, car il mettait les plus grands +obstacles à mes communications. On ne pouvait passer le pont, traverser +les places, se mouvoir au milieu des rues sans recevoir des coups de +fusil du fort. Les habitants mêmes perdaient assez de monde, tant le +commandant montrait d'ardeur à tirer sur les officiers et les soldats, +au risque de blesser les citoyens. Mais ces ennuis ne furent pas de +longue durée. Je laissai les troupes nécessaires au blocus, et, le 28, +je me mis à la poursuite de Giulay, dont j'attaquai l'arrière-garde à +Gleisdorf. + +De là, nous nous portâmes sur Feldsbach. Au moment où ce mouvement +s'exécutait, je reçus l'ordre de me rapprocher de Vienne, de faire +évacuer tous les hôpitaux de Gratz, de renvoyer sans retard la division +Broussier, et d'être rendu moi-même avec mes troupes, le 4 juillet au +soir, sur le bord du Danube. Je revins à Gratz avec la division +Montrichard, et je fis partir pour Vienne jusqu'au dernier malade ou +blessé de l'hôpital de cette ville. + +Cette opération terminée, je me mis en marche avec cette division, en +suivant la division Broussier, tandis que la division Clausel se rendait +à Neustadt par Friedberg. Tout ce mouvement s'exécuta avec rapidité: une +fois de l'autre côté des montagnes, je devançai mes troupes, et je me +rendis à Vienne et à l'île de Lobau pour voir l'Empereur. + +Je le trouvai dans toute sa grandeur militaire. S'il avait ouvert la +campagne avec peu de troupes et de faibles moyens, les ressources de son +esprit et l'énergie de sa volonté lui avaient créé des forces immenses. +L'état de situation de l'armée, réunie pour passer le Danube, et qui, le +surlendemain, combattit à Wagram, état de situation que j'ai vu, +montrait en présence sous les armes cent quatre-vingt-sept mille hommes, +dont cent soixante-quatre mille sabres ou baïonnettes, et sept cents +pièces de canon. + +La leçon que Napoléon avait reçue lui avait profité. Des moyens de +passage assurés, à l'abri de toute entreprise et de tout accident, +avaient été préparés. Le général Bertrand, commandant le génie de +l'armée, avait conduit tous ces travaux avec habileté. Le véritable +Danube était passé, et cette vaste île de Lobau rassemblait la plus +grande population militaire que l'on eût jamais vue réunie sur un même +point: un bras du fleuve très-étroit restait seul à franchir. + +L'ennemi avait dû juger nos moyens de passage, le point sur lequel il +devait s'effectuer en raison des localités et des travaux préparés, et +cependant il n'avait rien fait pour les empêcher, pour les contrarier, +ni même pour nous arrêter au moment où nous déboucherions. Une partie de +ses troupes seulement était à portée du Danube; la masse de ses forces, +réunie en arrière, devait occuper une position reconnue, belle et forte: +disposée en arc de cercle, elle commandait la campagne et se trouvait +couverte par un ruisseau. C'était un combat en champ clos, où l'on se +donnait rendez-vous. L'archiduc était apparemment résolu d'avance à +livrer la bataille à nombre égal; car, s'il eût voulu l'ajourner, ou +bien combattre deux ou trois contre un, il en était le maître.» + +Si, à une demi-portée de canon du Danube, et particulièrement à +Stadt-Enzersdorf, il eût fait élever de fortes redoutes en face de notre +point de passage, et qu'il les eût fait soutenir par plusieurs lignes de +troupes, jamais nous n'aurions pu déboucher. L'affaire se serait réduite +à un combat opiniâtre, où probablement nous aurions été vaincus, +puisque, soutenue par les secours de l'art, la masse des forces +autrichiennes aurait eu affaire seulement à une partie des nôtres, +l'espace manquant à l'armée française pour déboucher et se former. + +Je vis l'Empereur au moment où il rentrait de l'inspection de ses +préparatifs. Il était glorieux de cette campagne, et avec raison; car +rien ne fut plus admirable que son début et plus étonnant que l'étendue +de ses succès avec la faiblesse de ses moyens. Il passait légèrement sur +les événements d'Essling, et se contentait de rendre hommage à la valeur +des troupes, à leur grande impassibilité et au courage héroïque qu'elles +avaient montré. Il se complaisait alors dans l'idée de la force de son +armée et se montrait, avec raison, confiant dans l'avenir. Je l'ai +toujours vu extrêmement sensible à l'étalage de sa puissance. Quand ses +sens étaient frappés par la vue d'une grande quantité de troupes, il +ressentait une impression toujours vive qui influait sur ses +résolutions. Un homme de sa supériorité aurait dû être à l'abri d'un +semblable enivrement; ses sens n'auraient pas dû avoir cet empire sur +son esprit; car, avant de les voir, il connaissait à quel nombre se +montaient ses soldats. Il me parut content de la campagne que je venais +de terminer et m'en parla brièvement. Je reçus l'ordre d'établir mes +troupes sur la rive droite et de couvrir les ponts de l'île de Lobau. + +J'éprouvai un bonheur très-grand à venir prendre ma place dans ce grand +mouvement; mais aussi que je me trouvai petit! Combien le rôle d'un chef +suprême devenu un lieutenant est facile! Tout lui est aisé; il n'a rien +ou fort peu de chose à prévoir; il n'a aucune résolution embarrassante à +prendre; il n'est pas forcé de consacrer le temps du repos à des +combinaisons, à des réflexions qui souvent fatiguent et agitent mille +fois plus que les marches et les combats. Cette responsabilité morale, +la grande charge du commandement, cette décision obligée de chaque jour, +avec toutes ses conséquences, bonnes ou mauvaises, voilà la grande +difficulté du commandement en chef. La solution exige deux grandes +qualités: assez d'intelligence pour bien combiner l'emploi de ses +moyens, et un caractère plus fort que l'intelligence, pour tenir +fermement à la résolution prise: le caractère doit dominer l'esprit. + +J'ai commandé de petites et de grandes armées; j'ai commandé aussi des +corps de la grande armée, et je n'ai trouvé aucune parité entre ces deux +situations. Il est infiniment plus facile de commander quarante mille +hommes sous l'autorité d'un chef suprême que dix mille hommes seul, en +agissant pour son propre compte et sous sa propre responsabilité. + +Après avoir mis hors ligne le commandement de ces grandes masses qui +dépassent cent mille hommes, j'ajouterai que les trop petites armées +particulièrement présentent de grandes difficultés. Les moyens étant +très-restreints, le moindre échec a les plus graves conséquences: c'est +alors qu'on est forcé d'agir de manière à ne jamais rien compromettre. +Avec trente mille hommes, au contraire, quand cette force est relative +à celle de l'ennemi et au rôle que l'on doit jouer, on est dans une +meilleure condition. Il y a facilité dans le commandement et matière à +combinaisons. Je fixe à ce nombre les conditions du commandement +proprement dit, et je classerais ainsi les différentes fonctions d'un +général suivant le nombre des soldats qu'il a sous ses ordres. Avec +douze mille hommes, on se bat; avec trente mille, on commande; et avec +les grandes armées on dirige. Quand les armées dépassent certaines +bornes, le général en chef n'est plus qu'une providence qui intervient +pour parer à un grand accident; son action se fait sentir seulement +d'une manière générale; elle ne devient immédiate que dans une +circonstance décisive, imprévue et irréparable, où il doit changer de +rôle et redevenir soldat. + +Davoust avait la police de l'île de Lobau; son caractère se montra, dans +cette circonstance, avec toute sa sévérité sauvage. Il avait défendu aux +habitants du pays, sous peine d'être pendus, de pénétrer dans nos camps, +et souvent cet ordre a été exécuté à la rigueur. Un de mes domestiques +ragusais, resté au pont avec ma voiture, lui parut suspect: il aurait +été expédié, malgré ses représentations, si un de mes officiers ne +s'était pas trouvé là pour le réclamer. + +Me voilà donc rendu à la grande famille militaire, au milieu de ce +mouvement gigantesque où les destinées du monde se décident, et où +l'objet de tous mes voeux était de figurer. + +Toutes les troupes étaient réunies dans l'île de Lobau; elles n'étaient +séparées du terrain occupé par l'ennemi que par un bras du fleuve +extrêmement étroit. Diverses sinuosités formaient des points de passage +plus ou moins favorables. Le meilleur de tous est à la tête de l'île, au +point où elle divise le cours du fleuve. C'était là que le passage, en +mai, s'était effectué. De ce côté, les villages de Gross-Aspern et +d'Essling, où l'on combattit si vivement les 21 et 22 mai, une fois +occupés, donnaient l'avantage de couvrir le passage et d'assurer les +moyens de déboucher. Cette fois, on en choisit un nouveau et on se +contenta de tout préparer pour faire des ponts à l'ancien, afin d'ouvrir +cette seconde communication aussitôt après avoir exécuté le passage de +vive force et dès que l'ennemi aurait été éloigné. + +En se rapprochant du Danube, et à l'endroit où il va rentrer dans le lit +principal, le même bras présente un autre point de passage assez facile. +En occupant les points saillants par des batteries de gros calibre, en +occupant aussi une ou deux autres petites îles inférieures, on prenait +des revers sur toute la campagne et, par conséquent, on pouvait donner +une protection efficace aux troupes qui passeraient les premières. On +choisit cet endroit, et on établit de fortes batteries à embrasures sur +tous les points avantageux. + +L'ennemi avait fait quelques travaux, non pour empêcher le passage, mais +pour la sûreté de son avant-garde et pour donner le temps à l'armée de +se rassembler. Avec d'autres intentions, il aurait pris pour point +d'appui le Danube même. Des redoutes à distance convenable se seraient +flanquées et soutenues. Essling, Gross-Aspern et Stadt-Enzersdorf +auraient été retranchés avec soin, et cette ligne, appuyée au Danube et +soutenue par toute l'armée, aurait présenté une barrière insurmontable. +Au lieu de cela, l'archiduc se contenta de retrancher légèrement +Gross-Aspern et Enzersdorf, de faire quelques flèches et d'occuper le +château de Sachsenhausen, poste isolé, placé au delà de Enzersdorf; mais +il ne fit rien en arrière et laissa l'armée dans les camps, où elle +était dispersée. Les troupes autrichiennes, placées près du Danube, +n'étaient donc que des troupes d'observation; les ouvrages occupés +étaient destinés seulement à leur sûreté particulière et à présenter +momentanément une première défense, pour retarder les mouvements de +l'armée française et donner le temps de se réunir sur le champ de +bataille reconnu et choisi d'avance pour combattre. + +Nos batteries eurent bientôt mis en feu la petite ville d'Enzersdorf, +dont les défenses misérables n'avaient aucune valeur et ne présentaient +aucun abri. Quatre ponts ayant été jetés, à deux heures du matin, dans +la partie inférieure de l'île, l'armée française déboucha sans +rencontrer aucun corps ennemi. Enzersdorf tourné fut évacué, et le +bataillon placé dans le château de Sachsenhausen, ne s'étant pas retiré +assez tôt, fut fait prisonnier. + +L'évacuation d'Enzersdorf fit retirer l'ennemi des postes retranchés à +sa droite et de Gross-Aspern; alors l'armée autrichienne, réunie sur le +plateau choisi pour livrer bataille, plaça sa droite à Gerarsdorf, son +centre à Wagram et sa gauche à Neusiedl. Le centre et la gauche étaient +couverts sur leur front par la rivière marécageuse le Rusbach. Mais, peu +au-dessus de Neusiedl, la gauche était sans appui et pouvait être +tournée; tandis que la droite, placée au bas d'un amphithéâtre, était +très-forte et libre dans ses mouvements. Le point d'attaque le plus +favorable était donc, par notre droite, sur la gauche de l'ennemi. + +L'armée française employa toute la journée à passer les ponts, à faire +évacuer les positions avancées de l'ennemi et à se former dans la +plaine. À six heures du soir, elle avait sa droite à Gleisendorf, son +centre à Raschdorf et sa gauche à Gross-Aspern. + +En ce moment, l'Empereur, supposant à tort que l'armée autrichienne +n'était pas encore formée, donna l'ordre au vice-roi de faire attaquer +par le général Macdonald le centre de l'ennemi dans la direction de +Wagram. Cet ordre avait été donné négligemment, sans que l'Empereur +parût en sentir toute la conséquence. Macdonald en prévit sans hésiter +le résultat. Il avait reconnu avec soin l'ennemi et pu juger que cette +attaque isolée serait sans succès. Il engagea le vice-roi à faire cette +observation à l'Empereur; mais celui-ci ne put jamais s'y résoudre, et +l'ordre de marcher fut réitéré. Macdonald se mit en mouvement, ses +troupes atteignirent le haut du plateau; mais elles y furent si +vigoureusement reçues, qu'elles redescendirent rapidement et dans la +plus grande confusion. Les Saxons, après une attaque pareille, eurent +un sort semblable. + +Cette attaque, mal conçue, faite mal à propos, ne fut qu'une forte +échauffourée. Si l'ennemi eût suivi les troupes dans leur retraite +précipitée, il est impossible de deviner les conséquences qui auraient +pu en résulter. De plus, elle avait été mal calculée: car, en supposant +le succès, l'heure avancée et les localités n'auraient pas permis d'en +profiter. + +Pendant la journée du 5, j'étais resté au pont avec mon corps. J'en +partis deux heures avant le jour pour venir prendre ma place de +bataille. Elle me fut assignée au centre, à la gauche d'Oudinot. L'armée +était dans l'ordre suivant: À la droite Davoust, ensuite Oudinot, +l'armée de Dalmatie, l'armée d'Italie, les Saxons et le corps de +Masséna. Davoust eut la mission de tourner la gauche de l'ennemi, +d'enlever le village de Neusiedl, qui l'appuyait, et de le refouler sur +son centre. Davoust exécuta ce mouvement avec correction, méthode et +vigueur. Le corps du prince de Rosenberg, qui lui-même avait pris +l'offensive et attaqué celui de Davoust, fut chassé de ses positions et +forcé de se replier. Le corps de Hohenzollern vint pour le soutenir; +mais le corps de Davoust était en entier monté sur le plateau, et, +s'étant formé perpendiculairement à la ligne de bataille de l'ennemi, +celui-ci fut obligé de perdre du temps et du terrain pour faire un +changement de front en arrière, et Davoust avança d'autant. Il fut +ensuite puissamment secondé par l'attaque d'Oudinot, qui marcha sur le +centre de l'ennemi, composé du corps du général Bellegarde, en liant sa +droite avec la gauche de Davoust; et, après avoir enlevé la position qui +était devant lui, il emporta le village de Wagram. + +J'avais engagé mon artillerie pour soutenir Oudinot dans son mouvement, +l'envoyai demander à l'Empereur l'autorisation de suivre le mouvement +général en appuyant, la gauche d'Oudinot. Il répondit à mon aide de camp +qu'il me laissait juge de ce qu'il convenait de faire et maître de mes +mouvements; mais, un instant après, il le fit rappeler: il avait changé +d'avis, et lui ordonna de me dire de rester en position, qu'il était de +bonne heure, et que, plus tard, je pourrais être plus nécessaire. + +Il était onze heures du matin. Pendant que nous étions vainqueurs à la +droite et au centre, notre gauche était fort maltraitée. Par la +direction de notre nouvelle ligne de bataille, nous avions fait un +changement de front partiel, l'aile droite en avant. Il devint entier +par la déroute de notre gauche. + +Masséna était venu occuper Adlerklau, laissant la division Boudet à +Gross-Aspern pour la sûreté des ponts, et s'était placé en seconde +ligne, derrière les Saxons. L'ennemi, après avoir beaucoup renforcé sa +droite, en ajoutant au corps de Hiller, que commandait le général +Klenau, celui de Kolowrat se mit en mesure de faire, comme nous, un +changement de front, l'aile droite en avant. Il descendit des hauteurs +de Gerarsdorf, prit en flanc et aborda avec vigueur notre gauche; et les +Saxons prirent la fuite d'une manière honteuse. + +Le corps de Masséna étant écrasé et rejeté sur le Danube et sûr les +ponts, l'ennemi fut au moment d'y pénétrer. La circonstance était +critique. L'Empereur ordonna à l'armée d'Italie de faire face à gauche, +et la fit soutenir par cent pièces d'artillerie et la cavalerie de la +garde, ainsi que par plusieurs divisions de cavalerie de réserve. Ce feu +d'artillerie imposant arrêta l'ennemi. Macdonald, ayant reçu ordre de +charger l'ennemi avec deux divisions, se porta en avant, sous un feu +épouvantable, avec une vigueur peu commune, et ne cessa, malgré les +pertes qu'il éprouvait, de gagner du terrain. Enfin l'ennemi fut culbuté +et mis en déroute. En ce moment, Bessières, commandant la cavalerie, eut +son cheval tué, et lui-même fut blessé. + +Cette cavalerie de la garde, si nombreuse, si bonne, si à portée de +compléter le succès, ne s'ébranla pas. Si elle eût chargé, on faisait +vingt mille prisonniers. On accusa beaucoup, dans le temps, le général +Walter; le général Nansouty ne parut pas non plus exempt de reproches. +Bref, le moment fut manqué, et, en cas pareil, il ne se retrouve plus. + +L'ennemi alors effectua sa retraite; la droite ne tint plus que pour +donner le temps à la gauche d'arriver. Les trois quarts de ses forces +prirent la direction de Korneubourg, et le reste celle de Nikolsbourg. + +On peut tirer diverses conclusions de ce qui précède. D'abord l'archiduc +a eu divers projets qui se sont succédé et ont contrarié l'exécution du +dernier. Une bataille décisive a été son but, puisqu'il a renoncé à +combattre partiellement l'armée française au moment où elle passait le +fleuve, afin de l'empêcher de déboucher. On ne peut mettre en doute +qu'il ait voulu livrer une bataille défensive, puisqu'il s'est placé +dans une position reconnue d'avance. Mais, dans ce cas, il aurait dû +prévoir qu'il fallait y construire quatre ou cinq bons ouvrages pour +couvrir sa gauche, la partie la plus faible de sa position. S'en étant +aperçu trop tard, il changea subitement sa bataille défensive en +bataille offensive au moment où l'armée française, entièrement réunie et +toute formée, se trouvait en sa présence sur la rive gauche. Une fois +l'offensive résolue, on peut s'étonner que l'archiduc ait imaginé de la +prendre à la fois sur les deux ailes. Il n'était pas dans les règles +d'attaquer ainsi une aussi forte armée. Au surplus, cette résolution +paraît avoir été prise si tard, que les ordres ne purent pas arriver en +même temps aux deux extrémités de l'armée, à cause de l'inégale distance +qui les séparait du quartier général. L'ordre d'attaquer à la pointe du +jour arriva à la gauche dans la nuit, et il put être exécuté; mais, +parvenu à la droite seulement à six heures, il ne put l'être qu'à huit. + +On peut difficilement s'expliquer ce qui a décidé l'archiduc à se priver +du concours de forces imposantes qui n'agirent pas. Le corps du prince +de Reuss, placé au Bisamberg, en vue de la bataille, n'y prit aucune +part; huit mille hommes restèrent devant Nussdorf pour se mettre à +l'abri d'un passage du fleuve qui ne pouvait être tenté. Des hussards +suffisaient pour éclairer cette partie du terrain. Sept mille hommes de +troupes, aux ordres du général Soustek, étaient à Krems tout aussi +inutilement. Ainsi, sans compter le corps de l'archiduc Jean, il y avait +plus de vingt-cinq mille hommes à portée en mesure de prendre part à la +bataille, et qui n'ont pas combattu, on ne sait pourquoi. + +L'armée autrichienne se composait des corps suivants, et formés dans +l'ordre ci-après: À droite, le corps de Hiller, commandé par le générai +Klenau, ensuite Kolowrat, puis Bellegarde; après lui Hohenzollern; +enfin, le corps de Rosenberg. Au Bisamberg, celui de Reuss, l'archiduc +Jean venant de Presbourg, une réservé de cavalerie et de grenadiers aux +ordres du prince Jean Lichtenstein, et des landwehrs devant Nussdorf et +sur le bord du Danube jusqu'à Krems. + +L'archiduc Charles s'est beaucoup plaint de son frère l'archiduc Jean; +une discussion publique s'est élevée entre eux. L'archiduc Jean était en +position devant Presbourg, sur la rive droite du Danube, et menaçait de +marcher sur Vienne, masquée seulement par le faible corps de troupes +italiennes commandé par le général Baraguey-d'Hilliers. L'ordre lui fut +donné de repasser rapidement les ponts, et de se porter sur la droite de +l'armée française; mais il ne parut pas pendant la bataille: voilà la +cause des débats survenus entre les deux frères. Arrivé avant le jour +sur la March, une halte intempestive, pour faire la soupe pendant qu'on +se battait, autorise l'accusation portée contre lui. Le 6, à trois +heures du soir seulement, ses coureurs arrivèrent dans les environs de +Wagram, et causèrent l'alerte dont je parlerai plus tard. Quinze mille +hommes de bonnes troupes et cinquante pièces de canon, arrivant +inopinément sur le champ de bataille et prenant le corps de Davoust à +revers, pouvaient nous donner assez d'embarras en menaçant nos ponts +d'aval. S'ils s'en fussent emparés, et si, en même temps, le mouvement +sur Aspern, qui a été si près de réussir, avait eu un plein succès, +l'armée française courait les plus grands périls. Mais, il faut le dire, +toute l'armée française n'avait pas été engagée: il restait trente-cinq +mille hommes de bonnes troupes fraîches, mon corps, et la garde. Nous +étions donc en mesure de recevoir l'archiduc Jean et plus forts qu'il ne +fallait pour le battre. + +Voilà la vérité sur cette affaire, dont le retentissement s'est fait +sentir en Europe. En réduisant la question à celle du concours possible +de l'archiduc Jean le 6 au matin, il est incontestable qu'il a eu tort +et qu'il ne devait pas rester jusqu'à onze heures sur la March. + +On a critiqué aussi le point de retraite choisi par l'archiduc; mais, au +moment où la retraite commença, en raison de la position respective des +deux armées, on ne pouvait pas en prendre un autre. Si, avant l'action, +la Bohême a été considérée comme devant de préférence recevoir l'armée +battue en cas de malheur, on peut s'en étonner, bien que la position de +l'armée autrichienne sur le flanc de l'armée française et menaçant sa +ligne d'opération, présentât des avantages; mais les ressources qu'offre +la Bohême ne peuvent pas être comparées à celles que renferme la Hongrie +pour prolonger indéfiniment la guerre. En renonçant à la Hongrie, on +renonçait à un grand avantage, celui d'avoir un pays sans fond pour se +retirer, où l'ennemi, en avançant, rend à chaque pas sa position plus +difficile et son retour plus périlleux. En choisissant la Bohême, +l'armée autrichienne, en quelques marches, allait se trouver acculée aux +frontières septentrionales de la monarchie, sans que l'armée française +qui l'aurait poursuivie se fût éloignée de sa propre frontière. + +À une heure, la bataille était gagnée et l'ennemi en pleine retraite. +Les dernières charges faites sur lui au commencement de son mouvement +rétrograde nous coûtèrent un de nos officiers de cavalerie les plus +distingués, le général Lasalle, un de nos compagnons d'Italie et +d'Égypte, homme doué d'un rare coup d'oeil, d'un admirable instinct +militaire et d'une grande vigueur. + +Trois ans plus tard, son émule de gloire, mais dont les facultés +intellectuelles étaient plus hautes, le général Montbrun, eut le même +sort. + +L'Empereur vint se reposer dans la position du centre, que j'occupais, +et y fit élever sa tente. Mes troupes étaient formées en colonnes et les +armes en faisceaux. Tout à coup la plaine entière se trouve couverte de +fuyards: plus de dix mille hommes, chacun marchant pour son compte, se +précipitent dans la direction du Danube; des hussards, des cuirassiers, +des soldats du train avec leurs attelages, etc., présentant ainsi le +plus horrible spectacle. Mon corps d'armée court aux armes; nous +attendons ce qui va arriver de cette bagarre, et nous nous disposons à +bien recevoir l'ennemi. J'eus lieu d'être content de l'attitude de mes +troupes, et je jouis de leur indignation au spectacle qu'elles avaient +sous les yeux. Cette foule insensée s'écoula, s'arrêta derrière nous, et +l'ennemi ne parut pas. Des coureurs du corps de l'archiduc Jean avaient +jeté une terreur panique parmi des soldats en maraude et d'autres +occupés à abreuver les chevaux. + +Les terreurs paniques sont un triste symptôme de l'état moral d'une +armée. Il en est arrivé quelquefois dans les armées françaises; mais ce +n'est jamais dans leur bon temps. L'armée d'Austerlitz et celle d'Iéna +n'en ont pas offert d'exemple. + +Les paniques sont toujours la preuve d'un grand relâchement dans la +discipline, d'un défaut de confiance et d'une altération dans les vertus +militaires. Jamais les troupes que j'ai commandées n'ont présenté un +pareil spectacle, excepté un seul régiment à Lutzen, comme je le +raconterai en son temps; et encore était-ce un régiment de nouvelle +formation qui venait de me rejoindre, et dans l'obscurité de la nuit. + +L'Empereur me donna ordre de déployer mes troupes et de les faire camper +en carré autour de sa tente. Ainsi gardé, il pouvait reposer avec +sécurité. + +Telle est la célèbre bataille de Wagram, la plus grande bataille des +temps modernes en nombre d'hommes combattants, réunis ensemble sur le +même terrain à la vue de l'observateur. Il y avait trois cent mille +hommes dans les deux armées, et, de l'extrémité d'une aile à l'extrémité +de l'autre, deux lieues et demie de distance environ. On peut se figurer +la beauté et la majesté de ce spectacle. Nous avions sept cents pièces +de canon attelées, et l'ennemi en avait cinq cents. Ainsi douze cents +bouches à feu se sont fait entendre en même temps dans cette espèce de +champ clos. Nous avons consommé, pendant la bataille, +quatre-vingt-quatre mille coups de canon et eu vingt-sept mille hommes +hors de combat. + +Assurément la bataille a été gagnée, et l'ennemi ne l'a pas contesté. +Nous l'avons forcé à se retirer; ses attaques ont été infructueuses; +nous nous sommes emparés de tout le terrain sur lequel il a combattu. +Ainsi, ce qui constitue une victoire, nous l'avons obtenu, et cependant, +chose bizarre! nous n'avons pas fait un prisonnier, excepté des blessés +abandonnés sur le champ de bataille. Nous n'avons pris que sept canons à +l'ennemi, pas un drapeau, et lui, battu, nous a, au contraire, pris neuf +bouches à feu. + +Ce fut donc une victoire sans résultat. Les temps où des nuées de +prisonniers tombaient entre nos mains, comme en Italie, à Ulm, à +Austerlitz, à Iéna, étaient passés. C'était une bataille gagnée, mais +qui en promettait plusieurs autres à livrer. + +Le lendemain, l'Empereur monta à cheval, et, suivant son usage, +parcourut une partie du champ de bataille; il visita celui de Macdonald. +Je n'ai jamais compris l'espèce de curiosité qu'il éprouvait à voir les +morts et les mourants couvrant ainsi la terre. Il s'arrêta devant un +officier blessé grièvement au genou, et il eut l'étrange idée de faire +faire devant lui l'amputation par son chirurgien Yvan. Celui-ci eut +peine à lui faire comprendre que ce n'était pas le lieu, qu'il n'en +avait pas la possibilité en ce moment, et il invoqua mon témoignage à +l'appui du sien. + +Je quittai l'Empereur pour aller me mettre à la tête de mes troupes, +dirigées sur Wolkersdorf. En arrivant au pied des hauteurs de +Gerarsdorf, l'Empereur rencontra Macdonald. Il le félicita de son action +de la veille, lui fit une espèce de réparation pour le passé, et +l'embrassa en lui disant: «C'est maintenant à la vie et à la mort entre +nous.» + +Le 7, j'établis mon camp à Wolkersdorf, où était le quartier général. Là +je reçus l'ordre de partir le 8 pour faire l'avant-garde de l'armée dans +la direction de Nikolsbourg. Mon corps d'armée fut augmenté de la +division bavaroise, commandée alors par le général Minucci, en +remplacement du général de Wrede, blessé, et d'un corps de cavalerie de +cinq mille chevaux, commandé par le général Montbrun. Cette faveur me +dédommageait de n'avoir pas combattu sérieusement à Wagram. + +Masséna suivait l'armée ennemie par la route de Hollabrunn et de Znaïm. +Davoust fut chargé de me soutenir. Oudinot suivit la même direction. +L'armée d'Italie resta près de Vienne pour observer l'archiduc Jean. Je +me mis en route le 8 de bonne heure, et je me portai à Wolkersdorf. +L'ennemi avait de l'avance, et, jusqu'à ce bourg, je ne trouvai que des +traînards. J'en ramassai beaucoup. Là j'appris qu'une forte colonne de +l'armée autrichienne, et dont le corps de Rosenberg faisait +l'arrière-garde, avait quitté la grande route, pris à gauche, et s'était +dirigé sur Laah. Aucun corps n'avait continué sur Nikolsbourg. + +Comme c'était l'ennemi que j'allais chercher et non Nikolsbourg, +j'envoyai deux cents chevaux seulement à trois lieues sur la grande +route pour m'éclairer, et je pris celle que l'ennemi avait suivie. Je +rencontrai une forte arrière-garde que je chassai devant moi. Je ne pus +la poursuivre comme je l'aurais désiré, parce que le général Montbrun ne +m'avait pas encore rejoint, et je pris position à Mitlebach. Le +lendemain matin, je me portai sur Paysdorf et sur Stadet, par lesquels +s'étaient dirigées les troupes que j'avais combattues la veille. Je +trouvai à Stadet douze cents chevaux, deux bataillons de chasseurs et +cinq pièces de canon. Ces troupes furent culbutées, dispersées; nous +fîmes trois cents prisonniers, et je continuai mon mouvement sur Laah, +où j'espérais trouver l'ennemi plus en force et avant qu'il eût pu +passer la Taya. + +Rien dans le monde ne peut exprimer la chaleur que les troupes +éprouvèrent pendant cette journée; beaucoup de soldats restèrent en +arrière, et le mal fut augmenté par l'ivrognerie et le désordre. La +Moravie est riche en vins: d'immenses caves renferment toujours la +récolte de plusieurs années. Celles de Stadet furent forcées, et +l'ivresse, ajoutée à la chaleur et à la fatigue, anéantit, pour ainsi +dire, dans un moment, toute l'infanterie de mon corps d'armée. + +Je trouvai seulement à Laah quelques troupes de cavalerie légère qui se +retirèrent à mon approche, et j'aurais pu passer la Taya le même jour +si mes troupes eussent été en ordre; mais je n'avais pas avec moi le +quart de mon monde, et il fallut nécessairement attendre sur le bord de +la rivière, après avoir pris poste de l'autre côté pour conserver cette +multitude de ponts qu'il fallait passer. + +Je réunis les officiers pour me plaindre du manque de surveillance. Je +vis dans les bivacs toutes les compagnies l'une après l'autre, et +j'exhortai les soldats, quand nous étions si près de l'ennemi, à ne pas +retomber dans des fautes semblables. Je publiai un ordre extrêmement +sévère, et, pour imposer une salutaire terreur, je fis juger et exécuter +deux soldats coupables d'insubordination. Enfin j'attendis impatiemment +le crépuscule pour marcher sur Znaïm, point sur lequel toutes les +colonnes de l'armée ennemie se dirigeaient, et où je craignais de ne +plus trouver qu'une arrière-garde. + +Je reçus dans cette journée une lettre du maréchal Davoust, arrivé avec +son corps à Wülfersdorf; il me demandait des nouvelles et m'annonçait +qu'il était prêt à me soutenir si j'avais besoin d'appui. Je l'informai +de ce qui s'était passé et du mouvement que j'allais faire sur Znaïm, +lieu de réunion et de passage de toutes les colonnes de l'armée ennemie. +Je me contentai de lui exposer les faits sans l'appeler à moi ni lui +demander de secours, et je fis mal. La destruction de l'armée +autrichienne, et par suite celle de la monarchie, ont peut-être tenu à +cette circonstance. On concevra mes motifs, et ils paraîtront +excusables. Je n'avais réellement devant moi que des forces inférieures, +et il y a une sorte de pudeur à ne pas demander des secours quand on +n'en a pas besoin; il y a même une espèce de ridicule à agir autrement: +je venais de rejoindre la grande armée, et je tenais à honneur de ne pas +me montrer faible et craintif. + +Je ne parle pas de la conséquence qu'aurait eue pour moi l'arrivée de +Davoust, qui, par son grade, m'aurait commandé; jamais pareille pensée +n'est venue à mon esprit, et jamais une question d'amour-propre n'est +entrée en balance, à mes yeux, avec les intérêts dont on m'avait chargé. +J'ai toujours eu trop de conscience, j'ai toujours été trop avare du +sang de mes soldats pour avoir fait jamais pareil calcul; je crus devoir +attendre, pour réclamer le secours qu'on m'offrait, jusqu'au moment où +le besoin m'en paraîtrait évident. + +D'un autre côté, Davoust, placé à regret en seconde ligne, fut enchanté +de ma réponse; il se crut autorisé à quitter la route que j'avais suivie +et à marcher sur Nikolsbourg, où, par une singulière manoeuvre, après +avoir fait un crochet que rien n'explique, et passé la Taya, le prince +de Rosenberg s'était reporté. + +Toutefois, quel que fût le coupable, de l'Empereur, de Davoust ou de +moi, je restai complétement isolé. + +Le 10, à la pointe du jour, je passai la Taya, et je marchai sur Znaïm +en remontant la rive gauche. Montbrun, avec toute sa cavalerie, formait +mon avant-garde. Arrivé à trois quarts de lieue de Znaïm, il rencontra +quelques tirailleurs d'infanterie qui occupaient des vignes que nous +avions à traverser, et il me demanda deux bataillons d'infanterie pour +les en chasser. Je jugeai la chose plus sérieuse, et je marchai moi-même +avec une division. En approchant de la hauteur en face de Znaïm, qui, de +ce côté, cache la ville et forme, avec la montagne sur le revers de +laquelle elle est bâtie, le bassin de Znaïm, je vis des troupes +d'infanterie arriver à la course pour l'occuper et la défendre: il +pouvait y avoir de cinq à six mille hommes. + +Chaque moment de retard devait ajouter à la difficulté; je fis attaquer +cette position par la division Clausel, soutenue à gauche et en échelons +par la division bavaroise, gardant en réserve la division Claparède (le +général Claparède avait remplacé le général Montrichard). Le 8e +d'infanterie légère et le 25e de ligne furent seuls engagés; ils +suffirent pour emporter la position, en chasser l'ennemi et lui enlever +deux drapeaux du régiment de l'archiduc Charles. La hauteur que nous +attaquions communiquait avec une plaine découverte qui se prolongeait +en arrière de Znaïm, et, à cinq cents toises sur ma droite, elle était +terminée et bordée par un bois. Le général Montbrun appuya sur la droite +le mouvement de mon infanterie, prit position à l'entrée de la plaine, +couvert à droite par le bois dont je viens de parler, et il s'établit +sur plusieurs lignes avec sa nombreuse cavalerie et son artillerie. + +Arrivé à cette position, je découvrais Znaïm en face de moi, et, de +l'autre côté de la Taya, sur la route d'Hollabrunn, une immense quantité +de troupes, d'artillerie et de bagages. Je me trouvais ainsi derrière +l'armée autrichienne. Znaïm était occupé. On apercevait, en arrière de +Znaïm, sur la route de Bohême, beaucoup de troupes et d'artillerie, et +les colonnes passaient le pont de la Taya pour suivre le mouvement +général de rassemblement qui s'opérait sur cette ville. + +En ce moment, je regrettai vivement de n'avoir pas appelé à moi le +maréchal Davoust. S'il eût été là pour me soutenir, je me serais emparé +de Znaïm, et, me mettant ensuite en bataille en face du pont, tandis que +lui aurait chassé tout ce qui était en arrière de la ville, il m'aurait +couvert contre ces troupes. Alors l'armée autrichienne était gravement +compromise; elle n'avait plus de retraite; elle aurait été obligée de +remonter la Taya par des chemins et un pays difficiles. Le moins qui eût +pu lui arriver, c'eût été de perdre tout son matériel et d'être +complétement désorganisée. Mais la fortune en avait décidé autrement. +J'envoyai officiers sur officiers à Davoust; il s'était lancé sur +Nikolsbourg; il ne pouvait plus me rejoindre dans la journée. + +Je ne pouvais renoncer cependant à faire une tentative. Si l'ennemi +n'était pas en force derrière Znaïm, je pouvais, quoique seul, essayer +le mouvement que la présence de Davoust eût rendu infaillible. Avant de +le commencer, je voulus bien connaître la force de l'ennemi sur le +plateau. Je donnai l'ordre à Montbrun de s'avancer dans la plaine et +jusque derrière la ville, s'il le pouvait. Montbrun, après avoir fait +replier ce qui était devant lui et enlevé trois cents hommes à l'ennemi, +rencontra, à un mille environ, des forces très-considérables, qu'il +estima à quarante mille hommes de toute arme. Dès lors, il crut ne pas +pouvoir, sans un grand danger, s'éloigner davantage, tandis que moi je +ne pouvais tout à la fois occuper les hauteurs défensives, dont j'étais +en possession, et opérer sur Znaïm et sur le pont. Il fallut se résigner +à un rôle défensif. + +Devant d'aussi grandes forces, ce rôle n'était pas sans danger; mais, +fort de l'ardeur de troupes victorieuses, et calculant que l'ennemi ne +connaissait pas ma force et devait me croire soutenu, je m'y décidai. +Tout mon front était couvert par un escarpement facile à défendre. Je +fis occuper, créneler et retrancher deux fermes à ma droite, qui +appuyaient ma cavalerie; occuper, par de l'infanterie légère, la lisière +du bois placé à la droite de ma cavalerie; couronner tout le plateau par +mon artillerie, dont le feu atteignait à la grande route; enfin occuper +en force le village de Tisevich. Ce village était placé en flèche +au-dessous de ma position, en avant de mon front, qu'il prenait de +revers sur tout son développement. Il avait en outre action sur le pont, +par lequel l'armée autrichienne défilait. Masséna, à environ deux lieues +de nous, la suivait, et son canon répondait au nôtre. + +Une brigade bavaroise, commandée par le général Becker, était chargée de +la défense de Tisevich. L'ennemi, que la possession de ce village gênait +beaucoup, dirigea sur lui des attaques. Les Bavarois le reçurent d'abord +avec vigueur; mais il fallut bientôt aller à leur secours. J'envoyai en +renfort un régiment de la seconde brigade. Il fut insuffisant. En moins +de deux heures, toute la division bavaroise y fut employée. Fatigué de +tant de mollesse, je la fis remplacer par un seul régiment français, le +81e, composé de deux bataillons, et telle est la supériorité des troupes +françaises sur les autres troupes, que ce brave régiment suffit seul +pour défendre, pendant cinq heures, le village contre les efforts +constants des Autrichiens. Ce village fut pris en partie et repris +plusieurs fois, et enfin conservé. Les troupes autrichiennes hâtaient +leur retraite et s'empressaient de repasser le pont en défilant sous le +feu de notre artillerie. À la fin de la journée, voyant beaucoup de +désordre, je lançai du village de Tisevich les chevau-légers bavarois, +qui causèrent une grande confusion et ramenèrent un bon nombre de +prisonniers. + +La nuit survint, et je gardai toutes mes positions, où je me fortifiai +de nouveau. Plusieurs officiers généraux, sous mes ordres, étaient +d'avis de s'éloigner pendant la nuit; mais je n'eus garde d'y consentir. +Nous retirer, c'était nous avouer battus, et nous étions vainqueurs. +L'armée allait être effectivement pelotonnée devant nous le lendemain; +mais Masséna serait arrivé, et Davoust aussi de son côté. Je tins bon, +et je fis bien. + +À neuf heures du soir, le lieutenant général de Fresnel, émigré français +au service d'Autriche, se présenta aux avant-postes et vint de la part +de M. de Bellegarde, mais, dans le fait, envoyé par l'archiduc, pour +proposer un armistice. Je lui fis répondre que, n'étant pas autorisé à +en conclure, j'allais rendre compte de sa proposition à l'Empereur. +Combien sont grands les jeux de la fortune! Le même général, auquel le +généralissime autrichien s'adressait pour obtenir l'armistice qui a +sauvé sa monarchie, placé, quelques mois auparavant, aux confins de la +Dalmatie, à deux cent cinquante lieues, avait été sommé de se rendre, au +commencement de la guerre, par l'archiduc Jean. Ce rapprochement, après +une si longue marche et tant de difficultés vaincues, avait quelque +chose de satisfaisant pour moi. + +Le lendemain matin, 11 juillet, toute l'armée ennemie avait passé la +Taya: ses troupes occupaient Znaïm en force; elles voyaient le pont, le +village de Tisevich, et étaient appuyées par des lignes multipliées, +formées à la gauche et en arrière de Znaïm. Comme elle allait opérer sa +retraite, je réunis mes troupes et les portai en avant pour la prendre +en flanc quand le mouvement serait commencé. Masséna voulut déboucher +du pont, mais la tête de sa colonne, à peu de distance de la rivière, +chargée par les cuirassiers autrichiens, fut renversée; lui-même, jeté +dans un fossé, faillit être pris. Davoust arrivait avec son corps; +j'allais être soutenu et je ne risquais plus rien. La situation de +Masséna me décida alors à marcher sur Znaïm, et j'allais y pénétrer +quand l'Empereur arriva et m'envoya dire d'annoncer que j'étais autorisé +à traiter d'un armistice. Des officiers traversèrent la ligne des +tirailleurs pour l'annoncer, et le feu cessa de part et d'autre. Chacun +garda le terrain qu'il occupait; et, dans la soirée, le prince de +Neufchâtel et le prince de Lichtenstein signèrent un armistice qui +remettait entre nos mains les citadelles de Brunn, de Gratz, et donnait +à l'armée française pour arrondissement tout le pays qu'elle occupait, +et de plus les cercles de Znaïm, de Brunn, et les comitats de Presbourg +et d'OEdenbourg, en Hongrie. + +Cet armistice était le gage de la paix. L'ennemi, dans les deux combats +de Znaïm, perdit cinq à six mille hommes, dont quinze cents prisonniers, +deux drapeaux et six pièces de canon. J'eus mille à douze cents hommes +hors de combat. + +L'Empereur établit sa tente sur le plateau où j'avais combattu. Je mis +mon quartier général au-dessous de cette position, dans un petit village +appelé Hangsdorf. + +Le lendemain matin, 12 juillet, j'allai voir l'Empereur: il était +radieux. Je lui parlai avec détail des combats de la veille et de +l'avant-veille. Il loua la vigueur et la résolution que j'avais +montrées, mais me blâma avec raison de n'avoir pas appelé plus tôt +Davoust. Il entra ensuite dans le détail de ma campagne, depuis mon +entrée en Croatie. S'occupant à en faire la critique, il me demanda les +motifs des diverses opérations. La justification en était facile, car +j'avais toujours agi avec système et calcul; et je crois pouvoir dire +aujourd'hui, après tant d'années écoulées, que cette campagne, eu égard +aux difficultés et au peu de moyens mis à ma disposition, mérite, de la +part des gens de guerre, quelques éloges. Ses conclusions m'étaient +favorables et mes réponses le satisfaisaient; mais il semblait prendre +à tâche de me trouver en faute et le chercher avec ardeur. Ma +conversation, en me promenant avec lui devant sa tente, dura plus de +deux heures et demie. Il y rentra pour travailler avec Berthier. + +J'étais accablé de fatigue et mécontent. De retour dans la misérable +cabane que j'avais choisie pour asile, je commençais, après m'être +étendu sur la paille, à raconter à mon chef d'état-major, le général +Delort, pour lequel j'avais beaucoup d'amitié, la singulière et +fatigante conversation que je venais d'avoir avec l'Empereur, quand +Alexandre Girardin, aide de camp du prince de Neufchâtel, le même qui a +été premier veneur de Charles X, entra chez moi et me dit: «Mon général, +voulez-vous bien me permettre de vous embrasser?--Tant que vous voudrez, +mon cher Girardin, lui répondis-je; mais il y a du mérite à embrasser +une aussi longue barbe et un homme aussi sale.» Et immédiatement après +il ajouta: «Voilà votre nomination de maréchal.» + +J'étais à mille lieues d'y penser, tant cette conversation avec +l'Empereur m'avait laissé une impression pénible: c'est tout au plus si +je le compris. Chose incroyable! je n'en éprouvai pas alors une joie +très-vive. À l'époque de la création des maréchaux, j'avais été fort +affecté de ne pas être nommé: depuis je m'étais accoutumé à placer dans +mon esprit le commandement au-dessus de la dignité; et, comme c'était +la gloire qui me touchait avant tout, j'étais particulièrement sensible +aux moyens de l'acquérir. Je fus content, mais sans être transporté. +Quelques jours après, je reconnus l'immense pas fait comme existence, à +la différence des manières des généraux avec moi, et comme occasion de +gloire, par l'importance des commandements que ma nouvelle position +m'assurait pour l'avenir. + +Mon corps d'armée fut dirigé sur Krems; on m'assigna, pour le faire +vivre, le cercle de Korneuburg, et de ma personne j'établis mon quartier +général dans le beau château de Graveneck, situé à peu de distance du +lieu où je fis camper mes troupes. + +À cette époque, Bernadotte quitta l'armée. Son corps, à Wagram, avait on +ne peut plus mal fait, et c'était tout au plus si lui-même s'était +conduit en homme de coeur. Il osa attribuer le gain de la bataille à ses +Saxons, qui avaient fui honteusement. L'Empereur en fut irrité et +blessé. Un ordre du jour, communiqué seulement aux commandants des corps +d'armée, fut publié, et le censurait avec sévérité, mais avec justice. +L'Empereur lui donna l'ordre de quitter l'armée et de se rendre à Paris, +sous prétexte de santé. + +Mon corps d'armée fut augmenté d'une division de troupes de la +confédération, d'une belle division de cuirassiers et d'une brigade de +cavalerie légère. J'établis un magnifique camp à quelque distance de +Krems, et je fis construire des baraques régulières en paille, dans la +forme de nos tentes de toile. Ce camp présentait un très-beau coup +d'oeil. Les soldats y furent dans l'abondance et y jouirent du plus +grand bien-être. L'Empereur, qui n'avait pas vu ces troupes depuis +plusieurs années, vint les passer en revue. Il leur témoigna une grande +satisfaction, leur accorda beaucoup d'avancements et les combla de +récompenses. Ces récompenses méritées, données aux compagnons de nos +travaux, sont plus douces pour un chef que celles qui lui sont propres. +J'en éprouvai beaucoup de bonheur. + +J'avais un logement à Vienne; j'allais souvent dans cette ville, et, +quand je m'y trouvais, je me rendais le matin à la parade de Schoenbrunn +pour y faire ma cour à l'Empereur. Les maréchaux déjeunaient avec lui +après la parade, et là, on se livrait, pendant une heure ou deux, à une +conversation animée et spirituelle. Comme le plus jeune, je fus chargé +de lire un jour toutes les dépêches relatives à la bataille de +Talaveyra, livrée et perdue récemment en Espagne. Napoléon était furieux +contre son frère, et contre Jourdan, son conseil. + +Effectivement, cette bataille fut donnée sans aucun calcul et avec la +plus grande inutilité; mais l'événement et les circonstances qui s'y +rattachent ont été assez importants, et j'ai connu assez bien ce qui +s'est passé, pour pouvoir consigner ici mes souvenirs et en faire un +récit succinct. + +L'Empereur, rappelé d'Espagne, où il se trouvait, par la nouvelle des +préparatifs des Autrichiens, quitta l'armée au moment où elle était à la +poursuite de l'armée anglaise. Celle-ci, après avoir repassé l'Esla, se +retira sur la Corogne. Sa retraite fut pénible, et, comme elle manquait +de tout et qu'une armée anglaise est accoutumée à ne manquer de rien, +elle souffrit plus qu'une autre, et arriva dans le plus grand désarroi +devant cette ville. Le deuxième corps d'armée, commandé par le maréchal +Soult, était chargé de la poursuivre. Tous ceux qui ont été témoins des +événements prétendent que l'occasion était belle pour la détruire; mais +Soult fit là comme partout: il hésita, et l'occasion lui échappa. Après +le rembarquement de l'armée anglaise, il eut l'ordre d'entrer en +Portugal et d'en faire la conquête. Rencontrant des milices et des +rassemblements de paysans, il les battit et s'empara d'Oporto; en +continuant sa marche sans retard, il serait entré à Lisbonne. + +J'ignore quel mauvais génie l'inspira et le fit s'arrêter; mais, chose +tout à la fois singulière et certaine, c'est qu'il rêva la couronne de +Portugal. Soult, doué de très-peu d'esprit, fort passionné, a une +ambition sans bornes: sa réputation de finesse est fondée sur son +habitude de dire toujours le contraire de sa pensée, et encore cette +finesse et cette ruse disparaissent quand ses passions parlent, car +alors son intelligence s'obscurcit au point de le faire tomber dans des +aberrations incroyables. On a vu des généraux rêver des couronnes après +de longues guerres, dans les temps de désordre et d'anarchie, et +lorsqu'ils commandaient des troupes sans patrie, des mercenaires que +l'habitude, l'intérêt et l'esprit de bande attachaient uniquement à +leurs chefs; mais, dans un temps d'ordre et de discipline, avec un +souverain auquel l'Europe était soumise, avec une armée nationale, et +lorsque le chef de l'État était avant tout le chef des soldats, vouloir +lui forcer la main pour s'emparer d'une couronne, c'est une pensée qui +n'est jamais venue à personne, avant d'être entrée dans la tête du +maréchal Soult. + +Il eut donc la fantaisie de devenir roi de Portugal et de se faire +demander par les Portugais à l'Empereur. Arrivé à Oporto et joint par +quelques intrigants portugais, il s'occupa à réunir dans cette ville +une assemblée pour faire prononcer la déchéance de la maison de +Bragance et demander à l'Empereur un nouveau souverain: bien entendu +que le choix tomberait sur lui. Le bruit de cet étrange projet se +répandit dans l'armée et y produisit, comme on l'imagine, l'effet le +plus fâcheux. Soult n'était pas aimé, et ses ennemis relevaient avec +d'autant plus de plaisir le ridicule et la folie de son entreprise. On +ne parlait plus que du roi Nicolas. Le maréchal donna un ordre du jour +à l'occasion des bruits qui couraient, et cet ordre du jour, en +cherchant à donner une explication raisonnable, les confirma. + +Il résulta de tout cela une sorte de désorganisation de l'armée, toute +au profit de l'ennemi. Un nommé Argenton, adjudant-major du 18e régiment +de dragons, alla trouver les Anglais, et annonça qu'il était envoyé par +un comité composé des principaux généraux pour faire connaître le +mécontentement de l'armée, le désir qu'elle éprouvait de rentrer en +France, et pour s'entendre sur l'évacuation du Portugal. Le prétendu +comité demandait à l'armée anglaise d'avancer et de suivre l'armée +française, qui à son approche se retirerait. Argenton était spirituel; +il convainquit les généraux anglais, eut des passe-ports pour franchir +les avant-postes, annonça qu'il reviendrait avec des pouvoirs, revint +sans les avoir, parce que, dit-il, la prudence l'avait commandé, +retourna, et, au milieu de ses allées et venues, au milieu de la +division de l'armée et de la désorganisation occasionnée par tant +d'intrigues et de l'incroyable préoccupation de Soult, les Anglais +passèrent le Duero sans rencontrer un seul de nos postes, et vinrent +surprendre Soult à Oporto au milieu d'un baisemain. Le maréchal sortit +de cette ville sous les coups de fusil de l'ennemi: une demi-heure plus +tard, il aurait été fait prisonnier. + +Cette sortie d'Oporto, où toutes les administrations et tous les +embarras de l'armée s'étaient établis, fut une déroute. Pour comble de +malheur, l'ennemi s'empara du point de retraite, du pont d'Amarante, et +Soult fut contraint de diriger l'armée sur Montalegre. Mais la route +n'était pas praticable aux voitures; il fallut donc abandonner bagages +et artillerie, quatre-vingts pièces de canon, et se retirer avec le +personnel et les chevaux, en passant par un véritable trou d'aiguille. +Argenton, surpris au moment où il revenait de l'armée anglaise, fut +arrêté; on trouva sur lui des passe-ports anglais. Conduit prisonnier, +il s'échappa, rejoignit l'armée anglaise, passa en Angleterre, et vint +débarquer sur la côte de Boulogne, où il fut fusillé. La promptitude de +son exécution autorisa à croire que sa mort, bien méritée assurément, +avait pour objet de cacher quelque mystère. + +J'ignore quels moyens Soult prit pour expliquer une si triste et si +déplorable campagne, dont toutes les fautes lui étaient personnelles et +dont quelques-unes étaient criminelles. Il envoya son aide de camp, Brun +de Villeret, à l'Empereur, pour lui expliquer ces étranges événements. +Un des arguments du maréchal, argument dont il s'est servi en me parlant +lui-même pour se justifier de ce qui s'était passé alors, était qu'il +avait voulu ajouter une force morale à la puissance des armes. +L'Empereur hésita s'il ferait justice de Soult; mais il réfléchit au +scandale qui naîtrait de la publicité: l'effet lui en parut devoir être +pire que la punition ne serait salutaire, et il se décida à tout ignorer +vis-à-vis du public. + +Cependant son juste mécontentement l'emporta sur le calcul, comme il +arrivait souvent chez lui; et, longtemps après, voyant le général +Ricard, chef de l'état-major de Soult, se présenter timidement à son +audience, il l'apostropha en présence de deux cents personnes, et lui +dit qu'il méritait la mort pour avoir trempé dans une semblable félonie. + +Avant d'être informé des événements d'Oporto, l'Empereur avait ajouté au +commandement de Soult celui des cinquième et sixième corps, afin de +mettre de l'ensemble dans les mouvements, et Soult se trouva ainsi +investi d'un très-grand pouvoir au moment où il en était le moins digne +et où il redoutait les plus rudes châtiments. D'un autre côté, en +sortant de Portugal, Soult avait fait le tableau le plus triste de +l'état de son corps d'armée dans un rapport à Joseph. Ce rapport fut +intercepté par Wellington: celui-ci savait d'ailleurs à quoi s'en tenir +sur l'état du deuxième corps, dont il avait pris ou vu détruire tout le +matériel. Aussi, quand, placé dans la vallée du Tage, en position à +Talaveyra et se disposant à marcher sur Madrid, on lui fit le rapport +que le corps de Soult se portait sur ses derrières, passait le col de +Baños et marchait sur le Tiétar pour le prendre à revers, il rit de son +entreprise. + +Ce ne fut que la veille du jour où l'armée allait le joindre, +lorsqu'elle passait le Tiétar, qu'il sut que ce n'était plus le deuxième +corps détruit et hors d'état d'agir, mais une armée de cinquante mille +hommes en bon état, prête à l'écraser. Il ne perdit pas un moment pour +repasser le Tage et se couvrir par cette rivière. Ne pouvant plus se +rendre au pont d'Almaraz, placé sur la grande communication, il passa le +fleuve à celui de l'Arzobispo, plus à portée. Joseph, qui savait à jour +fixe le moment de l'arrivée de Soult, ne devait pas s'avancer jusqu'à +Talaveyra, et encore moins attaquer les Anglais dans une telle position. +S'il était pressé de revenir sur Madrid pour couvrir cette ville contre +l'armée espagnole en marche pour s'y rendre, un faible corps sur +l'Alberche suffisait pour observer les Anglais, retarder leur marche et +donner le temps à Soult d'arriver. S'il était tranquille sur Ceusta, il +fallait rester à portée de l'armée anglaise pour tomber sur elle à +l'instant où elle décamperait; et enfin, s'il voulait absolument +combattre, il fallait attaquer les Anglais avec plus d'ensemble, d'une +manière moins décousue. Mais tout fut absurde, jusqu'au choix de +l'officier que Joseph chargea d'aller rendre compte des événements à +l'Empereur. Il confia cette mission à Carion Nisas, poëte de profession, +militaire par hasard, triste avocat pour une pareille cause. Il ne sut +pas rendre compte de la manière dont les troupes étaient formées. Il ne +sut pas dire comment les attaques avaient été conduites. L'humeur de +l'Empereur en augmenta au point que je l'ai vu rarement exprimer son +mécontentement en termes aussi durs. + +Pour achever l'épisode de la campagne d'Espagne, je dirai que l'armée +anglaise, ayant passé le Tage au pont d'Arzobispo, dut se retirer par le +chemin de Mezza da Ibor, au milieu de montagnes roides et impraticables. +L'infanterie anglaise, étant séparée de son canon pendant plus de huit +jours, et le Tage guéable à Almaraz, Soult, avec une armée si supérieure +et si bien outillée, se trouvant d'ailleurs si près, pouvait détruire +les Anglais. S'il eût passé le Tage, il forçait l'ennemi à la retraite +et à abandonner tout son matériel; il le rejetait en Portugal dans un +état complet de désorganisation, et fixait le destin de la guerre. Mais +le caractère des hommes, règle constante des habitudes de leur vie et de +leur manière d'être, se retrouve toujours dans les grandes occasions, et +Soult, pour son malheur et pour celui de son armée, ne put échapper au +sien en cette mémorable circonstance. Il se trouva sans résolution au +moment d'agir et sans force au moment du danger, et la présence d'une +armée si belle, que le hasard avait réunie un moment et placée dans une +situation si favorable, ne servit qu'à montrer de nouveau et son +incapacité et la fortune de Wellington. + +La fête de l'Empereur arriva. Elle fut célébrée dans tous les corps +d'armée et à Vienne avec une grande pompe. L'Empereur donna beaucoup de +récompenses, et, entre autres, il fit princes Masséna et Davoust, et +leur donna d'énormes dotations. Il était constamment occupé à stimuler +les ambitions, et, à mesure que l'un s'élevait, il créait un échelon de +plus pour donner l'envie d'y arriver et prévenir le sommeil dans le +poste où l'on était arrivé. Pourvu du titre de duc et de maréchal +d'Empire, l'ambition semblait devoir être satisfaite; mais il fallait à +l'instant voir le néant de ce que l'on possédait; car c'est ainsi que +l'ambitieux envisage sa situation quand il n'est pas arrivé au dernier +terme. Aussi, pour tout le monde, dans toutes les situations, c'étaient +des accès d'une fièvre dont chaque jour augmentait l'activité. + +À cette époque, les Anglais firent sur Anvers une expédition, commandée, +si je ne me trompe, par lord Chatam. Ils y employèrent des forces +considérables, et, malgré cela, échouèrent. Cependant rien n'était +préparé de notre côté pour la défense, et la résistance de Flessingue, +poste avancé d'Anvers, avait été nulle. Le général Monet s'y était mal +conduit. Je n'en éprouvai aucune surprise: je l'avais jugé un mauvais +officier, beaucoup plus occupé à s'enrichir en faisant la contrebande +qu'à remplir ses devoirs. Un bombardement de deux jours le fit +capituler. Dans l'état où était Flessingue, avec les travaux exécutés, +cette place pouvait facilement tenir pendant quinze jours de tranchée +ouverte. + +La reddition subite de Flessingue ouvrit l'Escaut à l'ennemi. Anvers +était sans garnison; mais il renfermait tout le personnel d'un grand +port: beaucoup d'ouvriers, le fond de plusieurs équipages, et ensuite +les équipages mêmes des vaisseaux qui devaient s'y réfugier et quitter +leur station dans la rade de Flessingue. Le conseil des ministres envoya +Bernadotte pour commander à Anvers, et mobilisa beaucoup de gardes +nationales qui furent dirigées sur ce point. Le choix de Bernadotte +déplut à l'Empereur. Sa conduite à Wagram lui avait laissé une profonde +impression de mécontentement. Il révoqua ce choix aussitôt, et remplaça +Bernadotte par le duc d'Istrie, alors à Paris, par suite de la légère +blessure reçue à Wagram. La défense d'Anvers s'organisa. Les Anglais +mirent une grande lenteur dans leurs mouvements; les maladies, si +communes dans le pays en cette saison, ravagèrent leur armée, et ils +durent assez promptement songer à la retraite. + +L'Empereur en éprouva une grande joie; il se livra à un mouvement +d'orgueil légitime. La majesté de l'Empire lui semblait suffire pour +rendre son territoire inviolable: la terre seule de France rejetait +d'elle-même l'étranger qui osait la souiller. Cela était vrai, cela sera +toujours vrai, quand le patriotisme des Français ne sera pas neutralisé +par leurs divisions, quand un sentiment unique animera toute la nation, +quand surtout, en défendant son gouvernement, elle croira défendre ses +richesses, son bien-être et sa liberté. + +L'Empereur s'égayait beaucoup, à cette époque, sur le compte des marins. +Ceux-ci avaient toujours prétendu que la navigation de l'Escaut +présentait de grandes difficultés pour les vaisseaux de ligne. Les bancs +au-dessous d'Anvers empêchaient, disait-on, de les armer avant d'être +arrivés dans la rade: enfin il était prudent de se servir de +chameaux [3] pour descendre les vaisseaux jusqu'au lieu de leur +armement. Ce mode de transport, de tout temps en usage en Hollande, +avait été proposé pour Anvers. «Eh bien, disait Napoléon en riant de +tout son coeur, voyez les beaux effets de la peur! L'escadre de l'amiral +Missiessi était dans la rade de Flessingue, prête à mettre en mer, +armée, approvisionnée, ayant son eau à bord; l'apparition des Anglais a +produit un effet tel, que l'escadre, dans cet état, a remonté l'Escaut +par un vent peu favorable, en louvoyant sans s'échouer, et elle s'est si +bien trouvée de ce mouvement, que quelques vaisseaux ont dépassé Anvers +et sont entrés dans le Rupel, un de ses affluents. À quelque chose +malheur est bon: les Anglais nous auront appris toute la valeur et +toutes les propriétés de cet établissement maritime.» + +[Note 3: Les chameaux sont deux corps creux ou grandes caisses, dont un côté +a la courbure de la muraille d'un vaisseau, de manière qu'ils +s'appliquent sur ses flancs immédiatement. Ils sont descendus à la +hauteur de la quille du vaisseau au moyen de l'eau dont on les remplit. +On les lie au vaisseau avec des cordages, et ils font corps avec lui. +On vide l'eau avec des pompes; ils soulèvent le vaisseau et diminuent +son tirant d'eau.] + +À l'occasion de la descente des Anglais, j'offris à l'Empereur et je fis +remettre par son ordre, au ministre de la guerre, un travail fort +circonstancié, fait pendant mon séjour en Hollande, sur la défense de +la Zélande et sur les moyens de communication possibles entre les îles, +malgré des forces maritimes supérieures. + +L'éloignement de Napoléon pour Bernadotte datait d'une époque +antérieure. Celui-ci avait plus d'une fois trempé dans des intrigues +plus ou moins coupables envers lui. Sa grande mobilité le faisait +fréquemment changer de langage; on l'accusait de fausseté, et je l'ai +souvent défendu auprès de l'Empereur de ce tort apparent, en +l'attribuant au déréglement de son imagination. Les événements de Wagram +avaient éveillé l'antipathie de Napoléon. Peu de temps après l'époque à +laquelle je suis arrivé dans mes récits, la fortune appela Bernadotte à +devenir l'héritier de la couronne de Suède. À cette occasion, l'Empereur +lui exprima l'opinion qu'il avait de lui d'une manière si plaisante, que +je ne puis me refuser à consigner ici cette anecdote. Bernadotte, avec +ses manières agréables, son ton de Gascon, avait été en rapport avec +beaucoup d'officiers suédois prisonniers, à l'époque où il commandait à +Hambourg. Ces officiers avaient conservé de lui le souvenir le plus +favorable. Quand, plus tard, les Suédois cherchèrent un successeur au +trône, ils pensèrent à lui. Par là, leur but de se soustraire à +l'influence de la Russie était atteint; ensuite, comme maréchal +français, ils supposèrent cette démarche agréable à l'Empereur. Enfin, +Bernadotte étant placé dans une sorte d'opposition, on crut, avec +raison, qu'il ne serait pas l'esclave de son ancien maître. Tel fut le +secret de sa nomination. + +L'Empereur n'en avait pas eu le moindre avis. Bernadotte ne s'en doutait +pas davantage. Bien plus, Bernadotte, alors très-mal avec Napoléon et +soupçonné de nouvelles intrigues, était l'objet d'une sorte de +surveillance de la police; aussi se conduisait-il avec circonspection. +Au milieu de ses préoccupations, un étranger demande à lui parler. Cet +individu, qu'il ne connaît pas, lui annonce que les États de Suède +l'appellent à succéder au roi Charles XIII. Il ne comprend rien à ce +discours, croit à une mystification, et se fâche. L'autre, fort étonné, +se justifie par les papiers dont il est porteur. Bernadotte court à +Saint-Cloud, où était l'Empereur, le fait sortir du conseil, et lui +communique ce qu'il vient de recevoir. L'Empereur n'en revient pas, +refuse d'y croire, et à deux reprises lui dit que c'est une +plaisanterie. «Cependant, lui répond Bernadotte, les lettres sont +authentiques.--Cela est vrai, réplique Napoléon; cela paraît certain; +je ne puis mettre obstacle au succès de leur demande: il est trop +honorable pour la France et pour moi de voir les peuples venir choisir +leurs souverains parmi mes généraux. Ainsi acceptez; mais tout ce que je +puis vous dire, c'est qu'ils font un mauvais choix.» + +Napoléon voulut cependant alors établir dans le public l'opinion qu'il +avait contribué à l'élévation de Bernadotte. Mais je l'ai entendu +moi-même souvent exprimer son indignation et son mépris de la conduite +de Charles XIII, en déshéritant son sang, et dire: «Il fallait bien +remplacer Gustave-Adolphe, puisqu'il était fou; mais c'était son fils +qu'il fallait appeler à lui succéder.» + +Les négociations de paix avançaient. L'Empereur m'envoyait souvent +chercher pour me parler des provinces autrichiennes qu'il avait +l'intention de se faire céder. Les ayant parcourues et habitées, je les +connaissais fort bien. Je lui appris tout le parti qu'on pouvait en +tirer. Il m'annonça son désir de m'y renvoyer avec des pouvoirs sans +limites, pour faire de ce pays, en le plaçant hors de l'empire et du +royaume d'Italie, un poste avancé destiné à couvrir ses États, qui +serait gouverné et administré sous l'autorité du général qui y +commanderait. Il voulait créer ainsi une frontière toute militaire, +comme l'étaient dans le moyen âge les margraviats; et il me dit en +riant: «_Et vous serez margrave_.» + +Dans une de ces conversations, il m'entretint de ma position domestique. +Il n'aimait pas ma femme: il connaissait ses torts envers moi; il me +parla de divorce, en développa les motifs, me le présentant comme un +élément nécessaire à un grand avenir pour moi; il m'y engagea de la +manière la plus vive. J'appréciais ces motifs comme lui; mais un +sentiment de justice et de bonté, naturel à mon coeur, me fit résister +à ses instances. J'avais aimé ma femme; elle m'avait donné sa jeunesse; +je savais de quel prix étaient pour elle les jouissances de l'orgueil +et de la vanité. Le changement de sa situation, le malheur et +l'humiliation qui en seraient la suite, la mettraient au désespoir. Je +croyais la toucher par cette conduite généreuse, et en trouver le prix +dans ses soins et un attachement véritable. Le commerce de la vie doit +se composer d'indulgence réciproque. De bonne heure j'ai mis du prix aux +souvenirs: comment en retrouver d'agréables si on se sépare de ceux avec +lesquels l'on a passé ses premières années? Je crus donc devoir me +refuser à un parti qui aurait eu une si grande influence sur ma +destinée, l'aurait embellie et consolée. Dieu sait le prix que j'ai +retiré d'une conduite si délicate! Je repousse aujourd'hui les souvenirs +les plus pénibles de ma vie. Je ne parlerai plus qu'une fois de cette +malheureuse union; mais je le ferai avec détail, à cause des débats +publics qu'elle a occasionnés, et l'on saura quelle masse de chagrins +une mauvaise femme peut accumuler dans le coeur d'un honnête homme. + +Au moment où l'Empereur signait la paix, il prévoyait de nouvelles +guerres qui devaient le ramener dans ces mêmes contrées. Il n'avait pas +alors l'idée de ce mariage dont les résultats devaient être si funestes +pour lui par la folle confiance qu'il lui inspira. Il m'engagea à +étudier le pays occupé par l'armée, afin de pouvoir un jour me servir +des connaissances que j'aurais acquises. Je fis donc une tournée fort +intéressante. J'allai voir Presbourg et ses environs, le cours de la +March. Je visitai le champ de bataille d'Austerlitz et la citadelle de +Brunn, et je rentrai chez moi en revenant par Znaïm. Plus tard, je me +rendis à Saint-Pölten, position indiquée pour combattre en avant de +Vienne, et je reconnus la rive gauche du Danube depuis Moelk jusqu'à +Krems. + +Un armistice de deux mois avait rétabli complétement l'armée. Mon corps, +renforcé de tous mes troisième et quatrième bataillons, et d'un grand +nombre de recrues, était augmenté d'une belle cavalerie; mais la paix, +alors d'accord avec la politique de l'Empereur, devait avoir lieu. Elle +fut hâtée par l'attentat commis sur lui, et qu'un simple hasard et la +présence d'esprit du général Rapp firent échouer. Cet événement a été +raconté par tout le monde, et je n'en dirai qu'un mot. Il était le +produit d'un fanatisme patriotique dont toutes les têtes de la jeunesse +allemande étaient enflammées. Napoléon en fut très-effrayé, et on le +tint secret alors, autant que possible. + +Les négociations de la paix n'avançaient pas; Napoléon, comptant sur +l'ascendant qu'il exerçait sur les chefs de l'armée autrichienne, +imagina de demander à l'empereur François de le mettre en rapport avec +le prince Jean Lichtenstein, en ce moment commandant de l'armée. +L'empereur François y consentit; il chargea le prince Jean d'aller +écouter les propositions de Napoléon, et de les lui rapporter, sans lui +donner aucun pouvoir pour signer. Le prince Jean, d'ailleurs brave +soldat, mais homme d'un esprit peu étendu, ne put résister aux +cajoleries dont Napoléon savait faire un emploi si habile: il se laissa +décider à signer des arrangements provisoires dont la valeur ne devait +être réelle qu'après l'approbation de son souverain. Mais à peine +était-il parti pour se rendre à Holitsch, où était l'empereur François, +Napoléon annonça la paix comme faite, et fit tirer cent coups de canon. +L'opinion publique la réclamait, et il n'était plus au pouvoir de +l'empereur d'Autriche de s'y refuser; de façon que cette paix fut, pour +ainsi dire, escamotée et faite par surprise. + +C'est le 14 octobre que cet acte sans exemple eut lieu, et, le 15, je +me mis en route pour Paris, où je n'avais pas paru depuis le +couronnement, c'est-à-dire depuis près de cinq ans. J'allai jeter un +coup d'oeil sur mes affaires, et me disposai à repartir promptement pour +aller prendre le gouvernement des pays cédés par l'Autriche, et réunis à +l'Istrie et à la Dalmatie. Ces diverses provinces composèrent un corps +d'État appelé provinces illyriennes, sorte de réminiscence d'un grand +nom de l'antiquité. Je laissai le commandement de mon corps d'armée au +général Clausel, pour le ramener et l'établir dans les cantonnements +qu'il devait occuper, et je précédai, à Paris, le retour de l'Empereur. + + + + +CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS +RELATIFS AU LIVRE DOUZIÈME + + +LE GÉNÉRAL RUSCA À MARMONT. + + «De Villach, le 3 juin 1809. + +«Monseigneur, je suis avec trois mille hommes posté sur la Drave, à +Villach, pour surveiller les mouvements de l'ennemi, qui tente de sortir +du Tyrol et se jeter en Croatie par Laybach et Agram. Je ne suis pas +bien fort pour m'opposer à son projet; je tâcherai néanmoins de lui +faire du mal. + +«Ayant appris que Votre Excellence se trouvait à Laybach, je me suis +empressé de l'instruire des tentatives de l'ennemi, qui, voulant +exécuter ce projet, ne pourrait le faire que par la route d'Arnolstein +et Wurzenberg, et de là à Laybach. Si j'étais forcé de Villach, et +obligé de me replier sur Klagenfurth, ensuite, si je puis compter d'être +appuyé par Votre Excellence, je me dirigerai sur Marbourg. Je +m'empresserai d'expédier un officier en poste pour prévenir Votre +Excellence des mouvements de l'ennemi, s'il se dirigeait sur Laybach ou +Klagenfurth. + +«Le courrier porteur de la présente ne pouvait passer avec sûreté par +Tarvis, je le fais rétrograder sur Klagenfurth, et de là à Laybach. + +«_P. S._ On fait l'ennemi fort de huit à neuf mille hommes.» + + +LE GÉNÉRAL RUSCA À MARMONT. + + «Au quartier général de Klagenfurth, le 4 juin 1809. + +«Mon général, j'ai évacué Villach ce matin, et me suis rendu à +Klagenfurth. Les mouvements de l'ennemi m'ayant fait connaître qu'il +cherchait à me jeter dans la Drave, je me suis empressé de former une +colonne et me mettre en marche, après avoir dû soutenir une fusillade +que l'ennemi voulait prolonger pour exécuter son projet. + +«Comme l'ennemi pourrait se diriger sur Laybach, j'ai cru devoir +prévenir Votre Excellence de ces mouvements. + +«Il m'est difficile de pouvoir connaître à fond ses opérations: 1° par +la difficulté de la langue; 2° par la presque impossibilité de trouver +des espions. + +«Si j'étais fort, je l'attaquerais; mais, dans l'état où je me trouve, +je ne pourrai le faire sans danger. Je resterai à Klagenfurth et me +défendrai. + +«Je prie Votre Excellence de me faire connaître si elle doit se diriger +sur ce point.» + + +NAPOLÉON À MARMONT. + + «Schoenbrunn, le 5 juin 1809. + +«Monsieur le général Marmont, je suppose que vous êtes arrivé à Laybach, +que là vous recevrez votre artillerie et un régiment de cavalerie, et +qu'en même temps vous veillerez sur toute la frontière et sur toute la +ligne de communication.--J'ai nommé généraux de brigade les colonels +Bertrand, Bachelu et Plauzonne. Présentez-moi des chefs de bataillon de +mérite pour les remplacer.--Vous pouvez garder un de ces nouveaux +généraux de brigade: envoyez-moi les deux autres ici.» + + +LE GÉNÉRAL RUSCA À MARMONT. + + «Au quartier général de Klagenfurth, le 5 juin 1809. + +«Mon général, la dépêche de Votre Excellence, en date d'hier, m'a été +rendue ce matin, et je m'empresse de lui rendre compte que l'ennemi, +depuis hier, ne s'est plus montré. Je vais envoyer une reconnaissance +pour connaître s'il fait quelque mouvement sur Klagenfurth. + +«Son point de réunion était hier à Villach; le mouvement qu'il a fait, +et ensuite des renseignements que j'ai eus, m'en donnaient l'assurance. + +«Il faut cependant se méfier et prévenir le parti qu'il peut prendre, +sachant que Votre Excellence est à Laybach, et qu'il peut être arrêté +s'il se dirige sur ce point. Il doit être instruit de la position de +votre armée, et il serait possible qu'il se jetât, par Tarvis, sur +Caporetto et Gorice. + +«J'oserai même croire que c'est le seul parti qui lui reste. Si Votre +Excellence fait surveiller les mouvements de l'ennemi sur Plez, elle +aura le temps de le rejoindre sur Gorice. + +«De mon côté, je fais tout mon possible pour avoir des renseignements. + +«Mais, dans ce pays, il est très-difficile de pouvoir réussir, même avec +beaucoup d'argent. + +«Si j'avais des forces, je prendrais l'offensive et le presserais d'une +manière vigoureuse; mais je n'ai que trois mille quatre cents hommes, +officiers compris et tous recrues. Si Votre Excellence pouvait m'envoyer +cinq mille hommes, nous pourrions nous tirer cette épine. + +«Des petits corps de troupes isolés filent continuellement par les +hauteurs de Gemüd, par la Styrie, et vont rejoindre l'armée ennemie. + +«Je fais surveiller Saint-Veit, pour être averti s'il faisait quelque +mouvement par là; mais je pense qu'il ne s'écartera pas des trois routes +de Klagenfurth, d'Arnoldstein par Vutzenberg, et celle de Tarvis pour +Caporetto. + +«Voilà les détails que je puis donner à Votre Excellence; en attendant +ses dispositions, je me maintiendrai à Klagenfurth, poste qui me +garantit d'un coup de main.» + + +LE GÉNÉRAL RUSCA À MARMONT. + + «Au quartier général de Villach, le 5 juin 1809, à deux heures après + midi. + +«Mon général, j'ai reçu la dépêche de Votre Excellence, datée d'hier au +soir; j'avais déjà mandé ce matin, par mes dépêches, que je crois +également que l'ennemi pouvait encore se porter de Tarvis sur Gorice. +Une reconnaissance est partie ce matin, et, comme la course qu'elle a à +faire est très-longue, elle ne rentrera que ce soir; j'aurai soin +d'informer Votre Excellence de tout ce qui parviendra à ma connaissance. + +«Si j'avais assez de forces, j'attaquerais l'ennemi, et, si Votre +Excellence peut disposer de quelques forces, je l'obligerai ou de +rentrer dans le Tyrol, ou le pousserai entre deux feux.» + + +LE PRINCE EUGÈNE À MARMONT. + + «OEdenbourg, le 6 juin 1809. + +«J'ai reçu, monsieur le général Marmont, les différentes lettres que m'a +apportées votre aide de camp; il m'a appris qu'à son passage à +Klagenfurth il avait rencontré le corps du général Rusca, qui se +repliait de Villach sur cette ville, forcé par le général Chasteler, qui +était débouché du Tyrol avec environ six mille hommes et qui cherchait à +se rallier au prince Jean. Votre aide de camp m'a également dit que le +général Rusca vous avait demandé du renfort; je ne doute pas que vous +n'ayez profité de cette occasion pour joindre l'ennemi, si vous avez été +averti assez à temps. Dans tous les cas, je marche sur le prince Jean, +qui cherche à rallier ses corps épars sur la Raab, Sa Majesté +m'ordonnant cette opération. Je désire que vous y coopériez; ainsi, si +le général Chasteler est parvenu à passer, il faut que vous le suiviez, +et faire en sorte de le joindre, s'il est possible; vous pouvez prendre +avec vous le général Rusca, car je pense que les derrières de l'armée +sont libres, du moment où le général Chasteler a passé; vous laisseriez +quelques troupes dans le fort de Laybach, avec ordre au commandant de +tenir le plus possible, et vous approvisionneriez ce fort pour plusieurs +jours. Dans le cas où le général Giulay chercherait à faire un mouvement +sur votre droite pour se jeter sur Laybach, vous vous y reporteriez +vous-même et vous pourriez l'attaquer avec avantage. Enfin, si tous les +corps autrichiens opéraient leur jonction avec le prince Jean, vous +manoeuvreriez toujours pour tenir en échec le plus de forces possible, +ce que vous feriez alors avec d'autant plus de facilité, que, me portant +moi-même sur l'armée autrichienne avec des forces imposantes, je +l'oblige à me faire face, et vous vous trouvez naturellement placé sur +son flanc. Je serai, le 9, sur la Raab, et, si l'ennemi manoeuvre, je +suivrai ses mouvements; agissez donc vous-même d'après cela. Ainsi votre +premier mouvement doit être de vous porter sur-le-champ à Marbourg, où +le général Chasteler se sera naturellement dirigé. Vous pourrez +communiquer par votre gauche avec Macdonald, qui doit s'avancer jusqu'à +Furstenfeld, mais qui laisse un petit corps d'observation à Gratz. Je +communique moi-même avec lui, et j'aurai de cette manière promptement de +vos nouvelles. + +«_P. S._ Vous laisserez un officier supérieur à Klagenfurth. Sa Majesté +a désigné cette place comme le grand dépôt de l'armée d'Italie; elle a +même ordonné d'y placer les canons sur les remparts, et le général +Chasseloup y est pour l'armement. Vous ordonnerez qu'on y réunisse tous +les traînards ou hommes isolés, et qu'il ne parte aucun détachement, à +moins qu'il ne soit formé en bataillon de marche.» + + +LE GÉNÉRAL RUSCA À MARMONT. + + «Au quartier général de Klagenfurth, le 12 juin 1809. + +«Monsieur le duc, le général Chasteler est parvenu à s'échapper, mais +sans chanter victoire. Sept cents prisonniers, quinze officiers, dont un +major, sont en notre pouvoir. Les environs de cette place ont été +couverts de huit cents blessés ou morts. Le général Schmidt, avec trois +mille hommes, ne doit son salut qu'à la fuite précipitée qui l'a rendu +aux pénates tyroliens. Deux mille paysans se sont dispersés dans les +bois, ayant jeté leurs armes, avec quinze cents de leur troupe de ligne. +Le général Schmidt ne s'est pas arrêté un instant à Villach, et ne s'est +cru en sûreté qu'au fort de Saxembourg, où s'est dirigée sa bande en +pleine déroute. Il allait, dit-il, en passant à Villach, prendre des +renforts pour redescendre. Voilà, monsieur le duc, le résultat de la +journée du 6, dans laquelle je ne pus disposer que de douze cents hommes +pour ne pas exposer la place de Klagenfurth. + +«Notre communication, par la route de Leoben, avec le quartier général +n'a été interceptée que pendant quarante-huit heures. + +«Si j'avais reçu un renfort de trois à quatre mille hommes, la bande du +Tyrol aurait été entièrement détruite. + +«On remarque tous les jours des hommes égarés dans les bois depuis +Klagenfurth jusqu'à Villach. + +«J'ai reçu la demande de Votre Excellence de deux cents chevaux de +selle. J'en ai fait part à la régence, qui m'a répondu que, si l'on +trouvait dans la province des chevaux propres à l'arme de la cavalerie, +elle était portée à satisfaire aux désirs de Votre Excellence. Cette +réponse ne m'a pas surpris, n'ayant pu moi-même en trouver une quinzaine +pour l'escadron de chasseurs royaux qui ont été démontés. + +«À l'égard des fourgons, il y en a eu huit disponibles sur les +quatre-vingt-seize que Son Altesse Impériale le prince Eugène, général +en chef de l'armée d'Italie, a requis à la province de la Carinthie. Le +défaut d'ouvriers fait que, de longtemps, cette fourniture ne sera +remplie, malgré mes sollicitations continuelles. Je m'empresserai de +satisfaire aux désirs de Votre Excellence à l'égard de ces derniers, lui +faisant expédier les premiers terminés. Je la prie néanmoins de m'en +faire donner l'ordre par le chef de l'état-major de l'armée d'Italie. + +«J'ai envoyé à Villach M. le général Bertoletti, qui a ouvert la +communication par Tarvis, Caporetto et Ponteba. Malgré cela, je compte +faire passer les prisonniers par Laybach, parce qu'ils connaissent trop +les environs de Villach et de Tarvis, et pourraient s'échapper. Ce +général me mande que _Schmidt_, rentré par Saxembourg dans le +Posterthal, se réorganise, et que, renforcé par les troupes du chef de +brigands _Saint-Vert_, et par un autre général nommé _Pul_, qui a douze +cents hommes avec lui, il tentera de s'ouvrir un passage. + +«Voilà, monsieur le duc, les renseignements qui sont à ma connaissance. + +«_P. S._ Je prie Votre Excellence d'excuser si je me sers de ce papier, +n'en trouvant pas d'autres. Je suis forcé, par le départ du petit +bataillon qui escorte les prisonniers jusqu'à Laybach, de tenir deux +portes de la place fermées. Je supplie Votre Excellence de les faire +escorter de Laybach à Udine par les troupes de son armée, et donner les +ordres que ce bataillon me rentre. + +«Je compte à cet égard sur ses bontés.» + + +LE MAJOR GÉNÉRAL À MARMONT. + + «Schoenbrunn, le 13 juin 1809, à dix heures du soir. + +«L'Empereur, monsieur le général Marmont, reçoit la lettre que vous avez +écrite au vice-roi en date du 1er juin, ce qui est vraisemblablement une +erreur; car elle devrait être du 11. Les dates sont de la dernière +importance. Sa Majesté espère que vous vous serez mis aux trousses du +général Chasteler, si vous avez pu le couper, et que vous l'aurez suivi +pour l'empêcher de se porter sur Gratz. Le vice-roi vous a écrit pour +que vous mainteniez la communication sur cette ville, et que vous vous +portiez sur Marbourg et Pétau, et partout où serait l'ennemi. Vous +pouvez même, général, marcher sur Gratz. Cependant, éloignés comme nous +le sommes, ceci est plutôt une direction générale qu'un ordre positif, +et les circonstances doivent décider vos mouvements. + +«Le vice-roi, avec la plus grande partie de son armée, est au milieu de +la Hongrie, où partout il a forcé l'ennemi à la retraite.» + + +MARMONT AU PRINCE DE NEUFCHATEL. + + «Cillex, 19 juin 1809. + +«Monseigneur, j'ai reçu hier la lettre que Votre Altesse Sérénissime m'a +fait l'honneur de m'écrire le 14 au soir. J'étais parti la veille de +Laybach, ainsi que j'avais eu l'honneur de vous en rendre compte. +J'espère que je serai demain à Marbourg de bonne heure, si l'ennemi n'y +est pas assez en force pour mettre obstacle au passage de la Drave, +chose que j'ignore encore; dans le cas contraire, je serai obligé de +remonter cette rivière, ce qui retarderait mon arrivée de deux jours. + +«J'ai rencontré avant-hier les avant-postes du général Zach, qui est sur +la route d'Agram, à ce qu'il paraît, avec quatre ou cinq bataillons +croates. Ces avant-postes ne s'étant pas retirés assez vite, une +trentaine d'hommes ont été sabrés et pris. + +«J'ose espérer que la lettre que j'ai eu l'honneur d'adresser à Votre +Altesse Sérénissime le 10 me justifiera dans l'esprit de Sa Majesté sur +l'opinion du défaut d'activité qu'elle a conçue sur mon compte. J'ai été +en mouvement quatre heures après que j'eus reçu la nouvelle de la +présence du général Chasteler; mais, la route qu'il devait prendre étant +incertaine, j'ai dû, avant de m'éloigner beaucoup de Laybach, attendre +des renseignements sur lesquels j'avais droit de compter. Ce n'est pas +le silence du général Rusca qui m'a induit en erreur, ce sont les +fausses nouvelles qu'il m'a données une heure avant d'être attaqué et +bloqué. + +«Permettez-moi de joindre à cette lettre une notice rapprochant les +dates des événements et de mes mouvements. + +«Je n'ai reçu qu'hier les deux lettres dont Sa Majesté m'a honoré, et +les différents ordres et instructions que vous supposiez qui m'étaient +parvenus. + +«Je n'ai reçu encore ni l'artillerie ni la cavalerie qui m'ont été +annoncées.» + + +LE MAJOR GÉNÉRAL À MARMONT. + + «Schoenbrunn, le 19 juin 1809, trois heures après midi. + +«J'ai mis sous les yeux de l'Empereur, monsieur le duc, votre lettre de +Laybach du 10, par laquelle vous annoncez que le 17, à trois heures du +matin, vous vous mettez en marche pour Gratz: Sa Majesté espère que vous +serez arrivé le 19 ou le 20. Vous êtes autorisé à garder le général +Broussier. L'intention de l'Empereur est que vous marchiez vivement sur +Giulay et Chasteler, pour les battre et ensuite faire rendre la +citadelle de Gratz.» + + +LE MAJOR GÉNÉRAL À MARMONT. + + «Schoenbrunn, le 19 juin 1809. + +«Je vous ai envoyé plusieurs fois, monsieur le duc, l'ordre de marcher +sur Gratz, et, à la distance où vous êtes, vous n'aviez pas besoin de +cet ordre pour agir. L'Empereur trouve que vous avez commis une faute +en laissant intercepter la communication avec Gratz, car, le 18, les +avant-postes du général Broussier ont été attaqués: nous ignorons ce qui +se sera passé. Toutefois, général, l'intention de l'Empereur est que +vous marchiez sans délai sur Gratz et que vous culbutiez les corps de +Giulay et de Chasteler, qui y sont. Si le général Broussier est obligé +d'évacuer Gratz, son instruction lui prescrit de se retirer sur Bruck. +Sa Majesté est étonnée que vous restiez tranquille et que vous +n'envoyiez pas chaque jour un officier de votre armée avec des +nouvelles, quand les plus grandes choses vont se décider et que vous +avez sous vos ordres le meilleur corps d'armée. Vous sentez, général, +qu'à la distance où vous êtes et avec votre grade, ce n'est point un +ordre littéral qui doit vous faire mouvoir, mais la masse des +événements.» + + +LE MAJOR GÉNÉRAL À MARMONT. + + «Schoenbrunn, le 25 juin 1809, midi. + +«Je reçois, monsieur le général Marmont, votre lettre du 23, où Sa +Majesté voit que vous aurez été au plus tard aujourd'hui à Gratz. Vous +aurez pris des mesures pour faire rendre la citadelle; c'est un poste +important à avoir, et vous aurez battu le corps du général Giulay, s'il +est auprès de vous. Ces opérations faites, il faut, général, vous tenir +prêt à faire un mouvement important, conformément aux ordres que vous +en recevrez. Si le château de Gratz est pris, vous pourrez y laisser une +garnison et vous occuper de suite de le réapprovisionner.» + + +LE MAJOR GÉNÉRAL À MARMONT. + + «Schoenbrunn, le 25 juin 1809, dix heures du soir. + +«L'Empereur, monsieur le général Marmont, espère que vous serez arrivé +à Gratz aujourd'hui 25, que vous aurez attaqué l'ennemi avec le général +Broussier, et que vous l'aurez poursuivi pour le détruire. + +«Le général Broussier a avec lui cinq ou six cents hommes qui +appartiennent aux autres corps de l'armée d'Italie, quinze cent mille +cartouches et la réserve de cavalerie de l'armée d'Italie. Sa Majesté +me charge de vous faire connaître qu'elle désire que vous fassiez partir +tout cela pour Bruck, de là à Neustadt et de là à Vienne, ainsi que les +munitions d'artillerie que l'on pourra se procurer indépendamment de ce +qui appartient aux divisions qui sont à Gratz.--Instruisez-moi des +ordres que vous donnerez à cet effet. + +«Comme Sa Majesté espère recevoir dans la journée de demain, 26, des +nouvelles sur votre situation, elle les attendra pour vous envoyer de +nouveaux ordres, ce qui ne doit point cependant vous empêcher de prendre +la forteresse et de faire du mal à l'ennemi.» + + +MARMONT AU PRINCE DE NEUFCHATEL. + + «27 juin 1809. + +«Monseigneur, je viens de recevoir la lettre que Votre Altesse +Sérénissime m'a fait l'honneur de m'écrire le 25 au soir. + +«Un événement aussi étrange qu'imprévu m'a empêché d'arriver le 25 +devant Gratz, ainsi que je vous l'avais annoncé: le général Montrichard, +sans motif et sans prétexte, a trouvé convenable de ne pas marcher le +25; et, comme je l'attendais pour déboucher, mon mouvement a été d'abord +suspendu, et j'ai éprouvé sur son compte les plus vives inquiétudes. De +nombreux officiers que j'avais envoyés m'ont enfin appris qu'il était +resté sur les montagnes de Pack. Je l'ai fait partir dans la nuit, mais +il était trop tard pour qu'il n'y eût pas un jour de perdu. Je profite +de cette occasion pour supplier Votre Altesse Sérénissime d'obtenir de +Sa Majesté le changement du général Montrichard; c'est la dixième fois +qu'il compromet le sort de l'armée par sa conduite irréfléchie et son +insouciance: c'est un de ces hommes qui ne peuvent que causer des +événements malheureux à la guerre. J'ai été au moment de lui ôter sa +division et d'en donner le commandement provisoire au général Delzons; +mais j'ai pensé qu'il était plus convenable d'attendre les ordres de Sa +Majesté. + +«Aussitôt que j'ai su que le général Broussier s'était retiré de Gratz, +je lui ai écrit pour l'engager à y rentrer, à y laisser les troupes qui +étaient nécessaires pour bloquer la citadelle, et à s'approcher de +l'ennemi. Je l'ai prévenu que je comptais l'attaquer le 26 à Wildon, +supposant que ses principales forces se trouvaient là. Le général +Broussier, supposant que l'ennemi n'avait personne dans Gratz, se +contenta d'envoyer deux bataillons du 84e régiment pour bloquer la +citadelle et tenir les portes de la ville, et il marcha avec le reste +de sa division sur Wildon, dans le voisinage duquel il me trouva avec la +division Clausel.--Il me dit qu'il avait entendu une très-vive fusillade +pendant la nuit, qui lui faisait penser que le 84e régiment était engagé +d'une manière sérieuse, et il ajouta qu'il avait vu de nombreux bivouacs +sur la gauche de la Muhr. + +«Je supposai alors que l'ennemi avait formé le projet de s'emparer de +nos ponts, chose qui aurait été extrêmement fâcheuse pour nous, +puisqu'elle nous aurait empêchés de passer la rivière et de communiquer +avec Vienne. J'envoyai en conséquence le général Broussier en toute hâte +pour garder le pont de Viesselburg et soutenir le 84e. Apprenant plus +tard que la chose était très-sérieuse et que le 84e régiment, qui avait +rencontré de très-grandes forces ennemies à Gratz, était bloqué dans une +partie du faubourg, je marchai avec la division Clausel pour soutenir la +division Broussier. + +«Trois bataillons qu'envoya d'abord le général Broussier, culbutèrent +tout ce qui se trouva d'ennemis, et le brave 84e régiment, qui pendant +quatorze heures avait résisté seul à presque toute l'armée ennemie, et +sans communication fait beaucoup de prisonniers, pris deux drapeaux, fut +délivré.--Cette affaire termina la journée. + +«Il paraît, d'après le rapport des prisonniers, que presque toute +l'armée se trouve réunie à Gratz avec le général Giulay. Je vais +l'attaquer ce matin, et j'espère le faire avec succès. Le général +Broussier vient de me faire savoir que son intention n'était pas de +marcher aujourd'hui; je ne puis supposer qu'il persiste dans cette +résolution. Il récuse mon autorité, prétendant n'avoir rien reçu qui le +mît à mes ordres. Comme par la circonstance, la nature des choses et le +texte de vos lettres, il me paraît qu'il s'y trouve, je vous prie, +monseigneur, de lui faire connaître d'une manière formelle les ordres de +Sa Majesté, afin qu'il s'y conforme sans tiraillements. + +«La connaissance parfaite que j'ai du fort de Gratz m'autorise à vous +assurer qu'il y a impossibilité absolue de le prendre sans gros canons, +et je n'ai ici pas même des pièces de douze.» + + +NAPOLÉON À MARMONT. + + «Schoenbrunn, le 28 juin 1809, neuf heures du matin. + +«Monsieur le duc de Raguse, le 27, vous n'étiez pas à Gratz. Vous avez +fait la plus grande faute militaire qu'un général puisse faire. Vous +auriez dû y être le 23 à minuit, ou le 24 au matin. Vous avez dix mille +hommes à commander, et vous ne savez pas vous faire obéir; au fond, +votre corps n'est qu'une division. Je crois que Montrichard n'est pas +grand'chose; mais vous avez mauvaise grâce à vous plaindre. Que +serait-ce si vous commandiez cent vingt mille hommes? D'ailleurs, une +désobéissance formelle serait criminelle; c'est un malentendu, et +comment peut-il y en avoir quand on n'a que dix mille hommes? Marmont, +vous avez les meilleurs corps de mon armée: je désire que vous soyez à +une bataille que je veux donner, et vous me retardez de bien des jours. +Il faut plus d'activité et plus de mouvement qu'il ne paraît que vous +vous en donnez pour faire la guerre.--Vous aurez peut-être, enfin, battu +aujourd'hui Giulay. Il est bien nécessaire que je puisse savoir à quoi +m'en tenir, où vous êtes, et où se ralliera l'ennemi autour de Gratz. Il +est important qu'il soit dispersé de manière qu'il ne puisse pas se +réunir de bien des jours.» + + +LE MAJOR GÉNÉRAL À MARMONT. + + «Schoenbrunn, le 28 juin 1809. + +«J'ai mis, monsieur le général Marmont, votre lettre du 27 sous les +yeux de l'Empereur. Sa Majesté ne comprend pas et n'approuve pas vos +dispositions; vous deviez être le 24 à Gratz, et vous n'y êtes pas le +27. Sa Majesté me charge de vous dire que ce qui convient à la guerre +est de la simplicité et de la sûreté, et la simplicité et la sûreté de +vos mouvements voulaient que vous allassiez directement à Gratz: là, +vous vous seriez trouvé sur la droite de la Muhr, vous auriez eu des +nouvelles de l'ennemi: c'est l'avantage des grandes villes; alors, le +26, vous auriez pu prendre un parti convenable. Au lieu de cela, vous +vous êtes porté sur Wildon, n'ayant pas la facilité de vous porter sur +les deux rives de la Muhr, et vous avez perdu deux jours, ce qui nuit +beaucoup aux projets de l'Empereur, en retardant l'instant de la grande +bataille que Sa Majesté veut livrer à l'ennemi. Quant au général +Montrichard, Sa Majesté n'en a pas une très-grande opinion; mais elle ne +peut croire que, s'il avait eu des ordres positifs, il n'eût pas marché. +Sa Majesté pense donc que les ordres ont été mal donnés. Faites-moi +connaître ce qui en est, car, si le général Montrichard n'a pas exécuté +votre ordre, Sa Majesté le fera traduire à un conseil de guerre. + +«L'Empereur suppose qu'aujourd'hui vous serez maître de Gratz, que vous +aurez suivi le général Giulay. Il est probable que, si vous avez une +affaire, le fort de Gratz se rendra. Toutefois, général, l'intention de +l'Empereur n'est pas que vous vous éloigniez en poursuivant l'ennemi, et +vous devez vous mettre en mesure d'attendre ses ordres. Quand l'Empereur +saura comment les choses se sont passées, son projet est de vous donner +l'ordre de vous reployer à grandes journées sur Vienne. + +«Ce n'est pas la réserve de cavalerie que je vous avais demandée, c'est +la réserve d'artillerie que le général Broussier avait dit avoir, et qui +portait quinze cent mille cartouches d'infanterie. Faites filer de suite +sur Vienne cette réserve de munitions, et faites partir également +sur-le-champ, pour Vienne, deux compagnies du 8e régiment d'artillerie à +pied; faites-leur faire de grandes journées. + +«Aussitôt que vous n'aurez plus absolument besoin du général Broussier +et de ses troupes, envoyez-le sur Neustadt, route de Vienne. Si +cependant les événements de la journée d'aujourd'hui vous avaient +conduit à cinq ou six lieues sur la route de la Hongrie, et que le +général Broussier fût plus près d'OEdenbourg, vous le dirigeriez sur +cette ville et m'en préviendriez. + +«Sa Majesté trouve que vous avez manoeuvré de manière à donner tout +l'avantage sur vous à l'ennemi. Vous deviez être à Gratz avant lui, et, +comme vous n'avez qu'un petit corps, y arriver le 23: telle est +l'opinion de Sa Majesté.» + + (Par duplicata.) + + +MARMONT À NAPOLÉON. + + «Gratz, 29 juin 1809. + +«Sire, je suis coupable puisque Votre Majesté me condamne; mais, si de +faux calculs m'ont trompé, je n'ai pas un seul moment été distrait de +mon devoir, et mon ardeur n'a pas été un instant ralentie. Je puis +assurer Votre Majesté que nous n'avons jamais marché moins de dix à +douze heures par jour. + +«Sire, Votre Majesté, en m'adressant ses reproches, pénètre en même +temps mon coeur de reconnaissance pour la bonté avec laquelle ils sont +exprimés. Ils ajoutent, s'il est possible, aux regrets que j'éprouve +d'avoir eu le malheur de lui déplaire. Je payerai volontiers au prix de +tout mon sang le bonheur de vous satisfaire à l'avenir.» + + +MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL. + + «Gratz, 29 juin 1809. + +«Monseigneur, je reçois la lettre que Votre Altesse Sérénissime m'a fait +l'honneur de m'écrire hier 28.--Peut-être qu'un jour Sa Majesté jugera +mes opérations avec moins de sévérité, et il n'y a rien que je ne fasse +pour l'obtenir. Je vous supplie, en attendant, de lui faire assurer que +l'ennemi était à deux marches de Gratz, lorsque j'en étais à six, et +qu'ainsi il était toujours le maître d'y arriver avant moi; et que, de +plus, j'avais des ponts à rétablir, dont le travail a exigé près de +vingt-quatre heures. + +«J'ai eu l'honneur de vous rendre compte de notre entrée à Gratz, le 27. +Je comptais marcher sur l'ennemi, le 28, avec mes forces réunies; mais, +l'ennemi ayant pris différentes directions et ignorant de quel côté +étaient les principales forces, je l'ai fait suivre par de fortes +avant-gardes, jusqu'à six ou sept lieues d'ici, pour avoir des nouvelles +certaines. Il résulte des renseignements qui m'ont été donnés que +l'ennemi, ayant marché toute la nuit du 26 au 27 et toute la journée du +27, est arrivé le soir à Guas: il y était encore le 28, mais il +paraissait disposé à en partir. Des troupes, commandées par le général +Zagh, se sont retirées par Saint-Georges, et le général Kursurich s'est +porté sur Feldbach. Le général Giulay était de sa personne à Guas. Le +bruit, généralement répandu parmi les habitants et parmi les troupes, +est que l'ennemi se porte en Hongrie, et que, de Guas et Feldbach, il +doit sortir sur Furing et Saint-Gothard; il est également annoncé à +Fuistenfeld. J'ai pensé que, vu l'éloignement de l'ennemi et les +nouveaux ordres qui me sont annoncés, je ne devais pas marcher sur Guas, +où d'ailleurs sans doute je ne trouverais plus personne: car, puisque +l'ennemi n'a pas voulu me combattre à Gratz, où toutes les circonstances +locales étaient à son avantage, il ne le fera nulle part.--Mais, pour +me mettre à même de l'attaquer, s'il se rapproche dans sa marche, et, +dans tous les cas, pour lui fermer le chemin de Vienne, j'ai cru devoir +marcher parallèlement à lui, et je me rends ce soir à Gleinderford, +qu'il occupe déjà depuis hier, ou je pourrai aller chasser l'ennemi de +Feldbach, s'il y est encore, et, dans tous les cas, voir ce qui se passe +sur les bords du Raul. Aussitôt que le mouvement de l'ennemi sera plus +décidé et que j'aurai la nouvelle que Guas a été évacué, je donnerai +l'ordre à la division du général Broussier de se porter sur Neustadt, +ainsi que vous me le prescrivez. En attendant, je la laisse à Gratz. +C'est sans doute par erreur que le général Broussier a rendu compte +qu'il existait quinze cent mille cartouches dans le parc de réserve de +l'aile droite de l'armée d'Italie. Il n'y a dans ce dépôt de munitions, +y compris celui de sa division, que cent quatre-vingt mille cartouches. + +«Je puis affirmer à Votre Altesse Sérénissime qu'il n'y a aucune +espérance d'avoir le château de Gratz, si on ne l'assiége sérieusement. +J'ai ordonné des travaux, des mines; j'ai envoyé chercher quatre pièces +de gros calibre à Laybach; mais il faut du temps pour en obtenir les +effets. J'ai également fait demander de la poudre qui me manque. Le +commandant du fort paraît un homme très-déterminé à se défendre et +au-dessus de toute considération; car, ce qui est sans exemple, il +canonne et fusille constamment les maisons, places et rues; et les +habitants en sont encore plus victimes que les soldats. Il y en a déjà +eu un certain nombre de tués et blessés; mais, quant à nous, il nous +gêne beaucoup par la grande quantité d'obstacles qu'il met à nos +communications. Je laisse, pour commencer les travaux du siége, deux +bons ingénieurs de mon corps d'armée avec une compagnie de sapeurs. + +«Votre Altesse Sérénissime me donne l'ordre d'envoyer deux compagnies +d'artillerie à pied à Neustadt. Je la prie de me dire si je dois aussi +y envoyer mon matériel, car il ne me restera plus personne pour le +servir. J'ai trouvé le moyen d'organiser dix-sept bouches à feu, et six +m'arriveront d'Italie dans deux ou trois jours. Les compagnies de +canonniers que j'ai sont insuffisantes pour le service de ces bouches à +feu, d'autant plus quelles fournissent un détachement de cent vingt +hommes pour la conservation, la garde et la conduite des munitions +portées par des chevaux de bât, seul moyen de transport que nous ayons +encore aujourd'hui et qui, s'il venait à disparaître, nous mettrait dans +le plus grand embarras. Cet ordre serait déjà exécuté si sa conséquence +immédiate n'était pas la désorganisation absolue du peu d'artillerie que +nous avons, et je supplie Votre Altesse Sérénissime de vouloir bien +représenter à Sa Majesté la situation difficile dans laquelle nous +sommes à cet égard. + +«Les hommes des différents corps qui étaient ici sont en route pour +Neustadt.» + + +LE MAJOR GÉNÉRAL À MARMONT + + Schoenbrunn, le 29 juin 1809, midi. + +«L'Empereur, monsieur le duc, a reçu votre lettre du 27 au soir, par +laquelle vous lui annoncez que le général Giulay a fait sa retraite sur +Rachesbourg, et que vous marchez, le lendemain, 28, à sa poursuite. Sa +Majesté me charge de vous dire qu'elle est mécontente de ce que vous +ayez perdu une seule heure pour marcher à sa poursuite, ce qui vous +aurait mis dans le cas d'attaquer au moins son arrière-garde. Il parait +que vous ne vous êtes mis en mouvement que vingt-quatre heures après +qu'il a effectué sa retraite, et c'est vous mettre hors de la main de +l'Empereur, sans avoir l'espoir d'entamer ce corps ennemi. + +«Vous ne devez pas ignorer, général, que le destin des armées et celui +des plus grands événements dépend d'une heure. Ainsi vous manquez le +corps du général Giulay comme vous manquez celui du général Chasteler. + +«L'Empereur, général, ordonne que vous dirigiez sur-le-champ le général +Broussier, avec les troupes à ses ordres, par la route la plus courte +sur Vienne. L'intention de Sa Majesté est que, avec votre corps d'armée, +vous reveniez à grandes journées sur Vienne, aussitôt que vous aurez +éloigné le corps du général Giulay. Si vous pouvez prendre le château de +Gratz, vous y laisserez une garnison, ce qui serait fort avantageux pour +maintenir nos communications. Si vous ne le pouvez pas, vous laisserez +une arrière-garde pour bloquer le château, et vous donnerez pour +instruction au commandant de n'évacuer la ville qu'un ou deux jours +après votre départ. Il faut, général, que vous marchiez à grandes +journées, afin d'arriver à Vienne dans quatre à cinq jours; il est +essentiel que vous soyez rendu à six lieues de cette ville le 4 juillet. +Vous aurez soin de faire toutes les démonstrations comme si vous +marchiez en avant, afin d'en imposer le plus que vous pourrez à +l'ennemi. Dans cet intervalle, vous ferez vos efforts pour prendre le +château de Gratz. Vous aurez soin de prévenir le général Garrau, à +Bruck, de votre mouvement, afin qu'il protége autant qu'il pourra la +route de Bruck à Klagenfurth. Je n'ai pas besoin de vous recommander de +faire évacuer les hôpitaux de Gratz sur Bruck, et de ne laisser dans +cette ville aucun embarras. + +«Le vice-roi a envoyé le général Macdonald pour couper au général +Chasteler la route entre Wesperin et Bude. Il paraît que, quant à +Giulay, il se dirige sur la Croatie. + +«La ligne de communication de votre corps d'armée doit être sur Vienne, +et tout ce que vous aurez laissé sur vos derrières doit rejoindre +Klagenfurth ou Vienne, de manière que, si l'ennemi s'emparait de la +Styrie et de la Carniole, vous ne puissiez rien y perdre. Klagenfurth et +Laybach conserveront seuls des garnisons.» + + +LE MAJOR GÉNÉRAL À MARMONT. + + «À l'île Napoléon, le 3 juillet 1809, huit heures du matin. + +«Vous devez, monsieur le général Marmont, être le 5 au matin dans l'île +Napoléon; vous laisserez une arrière-garde de cavalerie et quelques +hommes d'infanterie à Neustadt; vous ordonnerez au commandant de cette +arrière-garde de pousser des partis sur le Simering, et vous lui direz +qu'il doit se mettre en communication avec le général Garrau à Bruck. Il +devra également pousser des partis sur OEdenbourg, afin de pouvoir être +instruit de ce qu'il y aurait d'important. + +«Ayez soin, monsieur le général Marmont, de m'envoyer un aide de camp à +l'avance, pour me prévenir où vous serez.» + + +ORDRE. + + «Du camp de l'île Napoléon, le 2 juillet 1809, onze heures du soir. + + +TITRE PREMIER. + +1. + +«Le 4, à l'heure que nous désignerons, le général Oudinot fera embarquer +un général de brigade et quatre ou cinq bataillons de voltigeurs, +formant quinze cents hommes, au lieu qui sera indiqué, par le capitaine +de vaisseau Baste pour s'emparer du Hausl-Grund. Le capitaine de +vaisseau Baste, avec huit bateaux armés, marchera devant et protégera +leur débarquement par une vive canonnade en enfilant les batteries +ennemies, qui, en même temps, seront canonnées par nos batteries. + +2. + +«Le général Bertrand donnera des ordres pour que le 5, à six heures du +soir, il y ait quatre bacs près du lieu où l'on doit jeter le pont de +l'embouchure, avec des marins et agrès nécessaires à la navigation, et +avec un treuil et une cinquenelle. Aussitôt que le débarquement qui doit +avoir lieu sera exécuté, conformément à l'article 1er, le général +Oudinot fera placer huit cents hommes dans ces quatre bacs et les +dirigera pour débarquer au pied de la batterie ennemie. Au même moment, +une cinquenelle sera jetée; ces quatre bacs s'y attacheront et serviront +à transporter des troupes à chaque voyage qu'ils feront en se servant de +cette cinquenelle. + +3. + +«Le capitaine des pontonniers fera établir son pont, qu'il devra +construire en deux heures, et, immédiatement après, le général Oudinot +débouchera avec son corps, chassera l'ennemi de tous les bois, viendra +porter une de ses divisions jusqu'à la Maison-Blanche, une autre sur +Mulheiten. + +«Le chemin le long et le plus près de la rivière sera mis en état pour +pouvoir être la communication de l'armée, si cela était nécessaire. On +travaillera à une tête pont, et, le plus tôt possible, le général +Oudinot établira sa droite à Mulheiten, sa gauche à la Maison-Blanche, +ayant trois ponts sur le petit canal. La plus grande partie de sa +cavalerie sera sur Mulheiten. Le général Oudinot aura avec lui de quoi +jeter deux ponts sur haquets de dix toises chacun. Dans cette position, +il recevra des ordres. L'Empereur sera dans l'île Alexandre. + +4. + +«Le capitaine de vaisseau Baste s'emparera de l'île Rohr-Tsith et +enverra des barques pour flanquer la droite. Deux pièces de canon seront +débarquées à terre pour faire une batterie qui battra le Zanet et +flanquera toute la droite. Il fera soutenir cette batterie par deux +cents marins armés de fusils. + + +TITRE II. + +5. + +«Un quart d'heure après que la canonnade aura commencé sur la droite, et +après que la fusillade se sera fait entendre, le duc de Rivoli fera +partir les cinq bacs, portant dix pièces de canon, avec mille coups à +tirer, dans des caissons, et quinze cents hommes d'infanterie, lesquels +doubleront l'île Alexandre, et iront débarquer le plus haut qu'ils +pourront. Une cinquenelle sera jetée; les bacs y seront attachés, et +serviront à porter des hommes, des chevaux, des caissons et des canons. + +6. + +«Aussitôt que les bacs auront doublé l'île Alexandre, le pont d'une +pièce descendra jusqu'à soixante toises de l'île Alexandre, et là sera +abattu et placé. Aussitôt tout le reste du corps du duc de Rivoli +passera sur ce pont. + +7. + +«Immédiatement après que le pont d'une pièce sera descendu, les radeaux +fileront, et un pont sera construit vis-à-vis l'île Alexandre. Le duc +d'Auerstädt sera chargé de faire construire ce pont, ses troupes devant +passer dessus. + +8. + +«Au même moment, le pont, sur pontons, sera jeté par-dessus l'îlot, +vis-à-vis l'île Alexandre, et aussitôt l'artillerie du duc de Rivoli et +sa cavalerie passeront sur ce pont. + +9. + +«Le duc de Rivoli se placera selon les circonstances; il se tiendra sous +la protection des batteries de l'île Alexandre jusqu'à ce que le général +Oudinot ait pris le bois et que les ponts soient faits. Le duc de Rivoli +fera la gauche de l'armée. La première position sera sous la protection +des batteries de l'île Alexandre; la deuxième, sous la protection des +batteries de l'île Lannes; la troisième, dans Enzersdorf. + +10. + +«Le corps du prince de Ponte-Corvo, la garde et l'armée du prince +Eugène, passeront immédiatement après sur les différents ponts et +formeront la deuxième ligne. L'Empereur leur désignera, au moment, les +ponts sur lesquels ils doivent passer. + +11. + +«L'armée doit être placée de la manière suivante le plus tôt possible: + +«Trois corps eu première ligne: celui du duc de Rivoli à la gauche, +celui du général Oudinot au centre, celui du duc d'Auerstädt à la +droite. + +«En deuxième ligne, le corps du prince de Ponte-Corvo à la gauche, la +garde; le corps du duc de Raguse et la division Wrede au centre; l'armée +du prince Eugène à la droite. Chaque corps d'armée sera placé, une +division faisant la gauche, une le centre et une la droite. + +12. + +«Le 5, à la pointe du jour, toutes les divisions seront sous les armes, +chacune ayant son artillerie, l'artillerie de régiment, dans +l'intervalle des bataillons. + +13. + +«Les cuirassiers, en réserve sous les ordres du duc d'Istrie, formeront +la troisième ligne. + +14. + +«En général, on fera la manoeuvre par la droite, en pivotant sur +Enzersdorf, pour envelopper tout le système de l'ennemi. + + +TITRE III. + +15. + +«Le duc de Rivoli aura ses quatre divisions d'infanterie; il laissera +un régiment badois aux ordres du général Reynier. Sa cavalerie sera +commandée par le général Lasalle, qui ne recevra d'ordre que du duc, et, +qui aura sous lui les brigades Piré, Marulaz et Bruyère. + +16. + +«Le général Oudinot aura ses trois divisions d'infanterie et la brigade +de cavalerie légère du général Colbert. Il laissera deux bataillons, +formés des compagnies du centre, aux ordres du général Reynier. + +17. + +«Le corps du duc d'Auerstädt sera composé de ses quatre divisions +d'infanterie, de la brigade de cavalerie du général Pajol et de celle +du général Jacquinot, sous les ordres du général Montbrun; plus, d'une +des deux divisions de dragons de l'armée d'Italie, celle du général +Pully ou du général Grouchy, ce qui fera neuf régiments de cavalerie. + +18. + +«Le prince de Ponte-Corvo aura son corps. + +19. + +«La garde sera augmentée du corps du duc de Raguse et de la division +Wrede. + +20. + +«L'armée d'Italie formera le corps du prince Eugène. + +21. + +«Les cuirassiers formeront une réserve à part, sous les ordres du duc +d'Istrie. + + +TITRE IV. + +De la défense de l'île. + +22. + +«Le général de division Reynier sera chargé du commandement de l'île; il +prendra le service le 4 à midi; il donnera le commandement des +différentes îles et postes détachés aux officiers d'artillerie les plus +anciens ou les plus propres employés dans les batteries desdites îles. + +23. + +«Le général Reynier aura sous ses ordres: + +«1° Un régiment de Bade que fournit le corps du duc de Rivoli; + +«2° Les deux bataillons que fournit le corps du général Oudinot; + +«3° Deux bataillons saxons que fournira le corps du prince de +Ponte-Corvo; + +«4° Le bataillon du prince de Neufchâtel. + +«Le bataillon de Neufchâtel et un bataillon badois seront placés dans la +tête de pont, dans laquelle il y aura six pièces de canon en batterie. +Ce mouvement ne se fera que pendant la nuit du 4 au 5. + +«L'autre bataillon badois mettra vingt-cinq hommes dans l'ile +Saint-Hilaire, vingt-cinq hommes dans l'île Masséna, deux cents hommes +dans l'île du Moulin, vingt-cinq dans l'île Lannes, vingt-cinq dans +l'île Espagne et vingt-cinq dans l'île Alexandre, ce qui fera trois cent +vingt-cinq hommes. Le reste sera en réserve pour se porter partout où il +sera nécessaire. + +«Des deux bataillons du corps du général Oudinot, un sera placé à la +tête de son pont, et l'autre à la tête des grands ponts du Danube. + +«Des deux bataillons saxons, l'un sera placé en réserve; l'autre aux +grands ponts du Danube. + +24. + +«Toutes les batteries des îles et la garde de tous les ponts seront sous +les ordres du général Reynier. Il fera exécuter les changements et fera +transporter les pièces où les circonstances, pendant la bataille, +pourront les rendre nécessaires. + + +TITRE V. + +Des bâtiments de guerre. + +25. + +«Il y aura deux bâtiments de guerre armés de pièces de canon en station +entre Stadelau et la rive gauche, tant pour inquiéter l'ennemi que pour +prévenir de ce qui viendrait à leur connaissance et des entreprises que +l'ennemi voudrait faire contre le Prater, ou tout autre point de la rive +droite, et pour arrêter les brûlots qu'il voudrait envoyer. Deux autres +bâtiments armés seront placés entre Gross-Aspern et notre pont pour +inquiéter ce que l'ennemi a dans les îles et observer ses mouvements. + +«Le reste des barques armées se tiendra sur notre droite pour protéger +la descente et toute notre droite.» + + +LE GÉNÉRAL MONTBRUN À MARMONT. + + «Hohen-Ruppersdorff, le 8 juillet 1809. + +«Mon général, d'après les ordres que j'ai reçus hier, je suis venu +prendre position ici et fais éclairer le pays le long de la _March_. Le +parti qui a été dirigé sur _Marchek_ a trouvé beaucoup de blessés à +_Schoenkirchen_; il y en avait aussi beaucoup à _Genserndorff_, où la +reconnaissance a trouvé trois cents chevaux ennemis, près desquels elle +est restée en présence jusqu'à la nuit. L'officier qui la commandait m'a +rapporté que les habitants et les déserteurs lui avaient assuré que +dix-neuf escadrons, tant hussards que dragons, avaient de passer la +_March_, soit à _Marchek_, soit en descendant cette rivière dans la +direction de _Presbourg_. Mes régiments, qui ont bivaqué la nuit +dernière à _Spanberg_ et à _Erdpress_, ont poussé des reconnaissances +sur _Dürnkrut_, _Leuterstall_ et _Enzersdorf_. On n'a pu aller jusqu'au +premier endroit, parce qu'on a trouvé l'ennemi à moitié chemin de +_Spanberg_ à _Dürnkrut_. L'officier qui les commandait a appris par les +habitants, et ce qui m'a été confirmé par des déserteurs, que le +quatrième corps de l'armée autrichienne, commandé par le comte de +Rosenberg, composé en partie des régiments de _Ferdinand_, +_Lichtenstein_, _Blankenstein_ et _Stipsitz_, de deux divisions de +hussards d'insurrection et des deux régiments d'infanterie de +_Wokazowitz_ et _Starrey_, qui avaient souffert beaucoup, s'étaient +retirés par _Dürnkrut_. Au village d'_Enzersdorf_, nous avons trouvé un +hôpital où il y avait beaucoup de blessés; hier, nous en avons ramassé +une grande quantité, ainsi que de traîneurs, dans tous les villages où +ma division et mes détachements ont passé. D'après tous ces +renseignements, je dois supposer que le corps de _Rosenberg_ descend la +_March_ et que les autres corps font leur retraite par les routes de +_Nikolsburg_, _Znaïm_ et _Horn_. Il serait bon cependant qu'on observât +le cours de la _March_ depuis _Dürnkrut_ jusqu'à son embouchure, afin +d'éviter les coups de main que pourraient faire sur les derrières de +l'armée les dix-neuf escadrons dont il est fait mention. J'ai prévenu +le général _Grouchy_, qui, d'après les ordres de Son Altesse, doit +rester à _Ruppersdorff_, de tous les renseignements que j'ai obtenus, +pour qu'il ait à se conduire comme il l'entendra le mieux. + +«Je pars à l'instant pour me rendre aux derniers ordres que j'ai reçus +de Son Altesse, et marche sur _Nikolsbourg_ par la grande route de +_Vienne_. Je pousserai aujourd'hui la brigade du général Colbert aussi +loin que je le pourrai; demain, j'espère rencontrer l'arrière-garde +ennemie, ainsi que ses bagages; je les ferai poursuivre de manière à ce +qu'il nous en reste au moins une partie. Il ne dépendra pas de moi que +vous ne soyez content de ma division.» + + +LE MAJOR GÉNÉRAL À MARMONT. + + «Wolkersdorf, le 8 juillet 1809, trois heures après midi. + +«Je reçois à l'instant, monsieur le duc, votre lettre de Wüllfersdorf, à +midi. Comme il est trois heures, vous aurez eu d'autres renseignements +sur l'ennemi, qui paraît effectivement se retirer en Bohême. L'Empereur +vous laisse maître de marcher sur Znaïm si, par ce moyen, vous croyez +vous trouver plus près de la gauche de l'ennemi. Le duc d'Auerstädt, +avec son corps d'armée, se met en marche; il sera, vers huit heures du +soir, à Wüllfersdorff. Dans quelque direction que vous soyez, donnez de +vos nouvelles au duc d'Auerstädt. Le duc de Rivoli était ce matin de +bonne heure à Stockerau; si l'ennemi était sur la route de Znaïm, il +l'aura poursuivi, et il sera probablement cette nuit à Hollabrunn. La +rivière qui est devant vous à Znaïm n'est rien; elle est partout +guéable. L'Empereur vous recommande de bien conserver les manutentions +et les magasins. Vous ne nous avez pas envoyé les lettres de la poste: +il faut les enlever partout. Il y a à Znaïm une fabrique de tabac +très-importante; il faut la conserver, d'autant mieux qu'on en manque à +Vienne.» + + +LE MAJOR GÉNÉRAL À MARMONT. + + «Wülfersdorf, le 10 juillet 1809, neuf heures et demie du matin. + +«Je vous préviens, monsieur le duc, que le maréchal duc d'Auerstädt est +arrivé hier à Nikolsbourg et qu'il part aujourd'hui pour se diriger sur +Znaïm. Le duc de Rivoli s'est battu hier à Hollabrunn avec +l'arrière-garde ennemie. L'Empereur n'a point encore de nouvelles de +votre arrivée à Laah; Sa Majesté en attend d'un moment à l'autre; elle +va partir dans une heure ou deux, à la tête de sa garde, pour se diriger +de votre côté. Ainsi nous aurons demain, du côté de Znaïm, des forces +imposantes pour y combattre l'ennemi s'il prend position; mais on a plus +lieu de penser qu'il se retire en Bohême.» + + +NAPOLÉON À MARMONT. + + «Laah, le 11 juillet 1809, deux heures du matin. + +«Monsieur le général Marmont, l'officier de génie italien que vous avez +expédié est arrivé à minuit. Il a donc mis six heures pour faire cette +mission: depuis, il n'est arrivé personne. Cet officier pouvait +s'égarer; les règles de la guerre voulaient que vous en envoyassiez +trois à demi-heure de distance les uns des autres. Je n'ai trouvé à Laah +aucun commandant, aucune garnison, pas même un poste à vos ponts; +cependant, si les hussards qui rôdent dans la plaine étaient venus les +brûler, votre retraite eût été compromise: vous n'avez pas appris cette +insouciance en servant avec moi. Comment n'avez-vous pas laissé des +postes de cavalerie pour jalonner la route et pour que vos nouvelles +arrivassent promptement? Le duc d'Auerstädt avait ordre de vous appuyer; +vous l'avez si peu pressé de venir à vous, qu'il s'est porté à +Nikolsbourg, c'est-à-dire à deux journées de vous: heureusement qu'hier +je l'ai fait venir ici. La lettre que vous lui écrivez n'est pas assez +pressante; il est tout simple qu'aucun général n'aime à venir en seconde +ligne. Je monte à cheval avec toute la cavalerie; mais il est déjà deux +heures du matin; ayez soin de ne rien engager de sérieux jusqu'à ce que +je sois à portée de vous. Le général Oudinot, qui a pris une direction +à gauche, a dû vous envoyer un officier pour avoir des nouvelles. +Envoyez-moi quelqu'un qui connaisse bien votre position et celle de +l'ennemi. Quel est le village pris et repris? Faites-m'en un croquis que +vous m'enverrez en route.» + + +MARMONT À NAPOLÉON. + + «Quartier général de Znaïm, 11 juillet 1809. + +«Sire, j'ai reçu la lettre que Votre Majesté m'a fait l'honneur de +m'écrire; je crois pouvoir me justifier des reproches qu'elle contient. + +«L'uniformité des rapports m'a autorisé à croire que l'armée ennemie +avait dépassé Znaïm, et que, tout au plus, une simple arrière-garde s'y +trouvait: j'ai pu croire, d'après ce qui m'a été affirmé, que deux +régiments de cavalerie et deux régiments d'infanterie, ainsi qu'on le +disait, occupaient seulement la ville de Znaïm, se disposant à la +retraite, ayant entendu le canon le 9, presque dans la direction de +cette ville. L'ennemi ne m'a d'abord présenté que de la cavalerie, +ensuite quelques tirailleurs. Plusieurs de ces tirailleurs pris ne m'ont +parlé que de quatorze bataillons de grenadiers, qui venaient d'être +envoyés ici pour protéger la retraite, et j'ai dû me croire assez fort +pour les battre. + +«Ce n'est qu'après deux heures de combat que j'ai pu juger que l'ennemi +avait environ trente mille hommes, divisés par la rivière, et que le +maréchal Masséna marchait à eux. + +«Dans cette situation, je me trouvais encore à même d'obtenir les plus +grands succès sans secours.--Plus tard enfin, les mouvements de +cavalerie m'ont donné l'occasion de voir encore trente mille hommes à +une lieue de moi, et j'ai jugé alors que le concours du général Davoust +était nécessaire, et je lui ai écrit en toute hâte. J'aurais cru manquer +à mes devoirs de le faire plus tôt, puisque j'aurais influé sur les +combinaisons de Votre Majesté par une alarme prématurée. J'ai envoyé +trois officiers au général Davoust, et l'officier de génie italien était +le premier. Ainsi je n'ai négligé aucun moyen de lui donner de mes +nouvelles. + +«Une fois maître de la position que j'avais attaquée, j'ai dû la +conserver, parce que tous les mouvements de l'ennemi indiquaient +évidemment l'intention de se retirer, parce que ma position était bonne, +et que je pouvais, pendant cinq à six heures, soutenir tous les efforts +de l'armée ennemie, ma gauche étant appuyée à la rivière dans un endroit +qui n'est pas guéable et où les rives sont escarpées: mon front, couvert +par un ravin extrêmement facile à défendre et par un village offensif et +défensif; ma droite, par deux fermes qui sont voûtées, que j'ai fait +créneler, qui sont deux forteresses et qui sont placées précisément à la +distance convenable pour soutenir et rendre inexpugnables les quatre +mille chevaux que j'ai; enfin la ferme la plus à droite, étant appuyée +par un bois très-vaste, complète tout le système de défense. En dernier +lieu, je devais toujours faire entrer en balance le concours du maréchal +Masséna, dont j'avais vu le feu, et la terreur d'un ennemi qui se +retire, qui est tourné, et la vigueur des troupes que je commande. + +«Quant à ce qui regarde la communication, Sire, voilà ce que j'ai fait. +J'ai laissé le 7e régiment de chasseurs à Laah, jusqu'à huit heures du +matin, partie au pont de Ruhauf et partie à Schonau sur la route de +Nikolsbourg, et il n'a quitté cette position que quand j'ai connu +officiellement que l'avant-garde du maréchal Davoust était arrivée à +Nikolsbourg, et que les postes du 1er dragons occupaient le cours de la +rivière; enfin, Sire, j'ai eu constamment deux escadrons occupés à +observer les bords de la Taya, depuis la position que j'occupe jusqu'à +deux lieues en arrière de nous. + +«Sire, j'espère que Votre Majesté agréera avec bonté l'exposé de ces +faits, et qu'il rétablira dans son opinion autant ma prudence que mon +désir de bien faire. + +«J'ai l'honneur d'envoyer à Votre Majesté le croquis qu'elle m'a +demandé.» + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + + «Au camp devant Znaïm, le 12 juillet 1809. + +«L'Empereur ordonne, monsieur le maréchal, que vous fassiez partir, +demain 12, la division bavaroise du général de Wrede, pour se rendre, à +petites journées, à Lintz. Vous lui ordonnerez de traverser le cercle +d'Ober-Manhartsberg, et, en y passant, d'installer l'intendance et le +commandant de la province dans la principale ville. Le général +commandant cette division verra M. l'intendant général, qui fera partir +avec lui l'intendant qu'il aura désigné; quant au commandant, +l'adjudant-commandant Maucune est nommé à cet emploi. Vous prescrirez +aussi à la division de Wrede de laisser, en passant, un bataillon au +chef-lieu de la province. + +«L'Empereur remet sous les ordres de M. le maréchal duc d'Auerstädt la +division de cavalerie légère du général Montbrun tout entière. J'en ai +prévenu ce général, et je lui ai prescrit de prendre sur-le-champ les +ordres du duc d'Auerstädt, ayant un mouvement à faire dès ce soir. + +»Sa Majesté, monsieur le maréchal, ordonne que vous preniez le +commandement du cercle de Vienne, sur la rive gauche du Danube qui +confine à la March. Vous établirez votre quartier général dans le +chef-lieu de ce cercle, et vous ferez baraquer votre corps d'armée par +division, à une ou deux lieues de distance. Vous commencerez demain +votre mouvement; faites-moi connaître l'itinéraire de votre marche.» + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU PRINCE DE NEUFCHÂTEL. + + «14 juillet 1809. + +«Monseigneur, quoique mes rapports journaliers vous aient fait connaître +dans le plus grand détail les événements qui viennent d'avoir lieu, je +crois de mon devoir de vous rendre un compte qui en présente l'ensemble. + +«Le 7, je reçus l'ordre de me porter en avant avec mon corps d'armée, +augmenté de la division bavaroise et de la cavalerie légère du général +Montbrun, pour marcher à la recherche de l'ennemi par la route de +Nikolsbourg. Arrivé à Wüllersdorf, j'y acquis la certitude que très-peu +de troupes ennemies y avaient passé, et qu'au contraire la masse de ses +forces était dirigée sur Znaïm. Je me mis en marche pour me porter sur +cette ville, à une lieue et demie de laquelle j'arrivai le 10, à onze +heures du matin. Tous les rapports qui m'avaient été faits s'accordaient +à m'annoncer que l'armée ennemie avait dépassé cette ville, et que je +n'y trouverais plus qu'une arrière-garde. + +«Je vis bientôt paraître, sur les hauteurs qui couvrent le bassin de +Znaïm, six à sept mille hommes d'infanterie qui voulaient m'en disputer +la possession. Je les fis immédiatement attaquer par la division +Clausel, soutenue par la division bavaroise, ayant en réserve la +division Claparède. + +«Le 8e régiment d'infanterie légère, soutenu du 23e, chargea avec tant +de vigueur et de confiance l'ennemi, que, dans peu d'instants, il fut +forcé à la retraite. Le général Delzons conduisait cette charge avec son +habileté ordinaire. La cavalerie du général Montbrun culbuta toute la +cavalerie ennemie qui était sur la gauche, et nous arrivâmes bientôt sur +les bords du ravin qui borde la plaine. + +«J'aperçus alors bien distinctement dix à douze mille hommes de troupes +autrichiennes dans le bassin, et un corps de vingt à vingt-cinq mille +sur la rive droite de la Taya, qui n'avait pas eu le temps de passer +cette rivière. Déjà différents indices me faisaient soupçonner le +voisinage du maréchal Masséna par la route de Stokerau. + +«Je pensai que la fortune m'offrait la plus belle occasion possible, et +que je pouvais détruire l'armée ennemie en battant ce que j'avais devant +moi, en coupant les ponts, et livrant tout ce qui était de l'autre côté +de la rivière au maréchal Masséna. + +«Je fis mes dispositions d'attaque; mais, avant de les faire exécuter, +je crus utile de bien faire éclairer ma droite, et j'ordonnai un +mouvement offensif à la cavalerie du général Montbrun. Ce mouvement nous +découvrit près de quarante mille hommes de l'armée ennemie, avec tout le +parc d'artillerie qui était en avant de Znaïm. La présence d'une force +aussi considérable me fit renoncer à attaquer l'ennemi; mais, fort de +l'opinion qui soutient les armées victorieuses, assuré de l'ignorance de +l'ennemi sur mes véritables forces, je pris avec sécurité position sur +les bords du ravin. Je fis retrancher deux fermes qui servaient d'appui +à ma droite, couvraient ma cavalerie, et j'occupai le village de +Tisevich, qui était en avant de mon front et me donnait action sur les +ponts de la Taya, et je fis garnir d'une nombreuse artillerie toutes les +hauteurs. + +«L'ennemi voulut bientôt nous faire évacuer le village, et l'attaqua +avec beaucoup de vigueur. Il fut défendu avec opiniâtreté par le général +bavarois Becker, commandant la deuxième brigade. Mais, après un certain +temps, de nouveaux secours lui furent nécessaires pour conserver une +partie du village dont l'autre lui avait été prise par l'ennemi. Le +combat se soutint avec des alternatives de revers et de succès, et la +moitié du village fut prise et reprise trois fois de suite; mais la +fortune fut fixée quand le 81e régiment marcha au secours du général +Becker. + +«Je dois beaucoup d'éloges à la manière vigoureuse dont ce général s'est +conduit, et je dois beaucoup de louanges au colonel Bonté à la défense +qu'il a faite pendant ces événements. + +«L'ennemi, après de fréquentes charges sur le village, se trouvant en +désordre, j'ordonnai au général comte Preiken, qui commande les chevaux +bavarois, de déboucher et de charger l'ennemi. Cette charge, faite avec +beaucoup de vigueur, eut pour résultat ce que je devais en attendre, et +l'ennemi perdit un bon nombre de prisonniers. + +«L'ennemi dirigea plusieurs colonnes sur d'autres points de ma ligne, +mais sans succès; et, après un combat de neuf heures, nous restâmes +maîtres des positions dont nous nous étions emparés. + +«Le lendemain, l'ennemi se disposa à la retraite. Lorsque je vis +déboucher sur les bords de la Taya l'avant-garde du maréchal Masséna, je +me portai en toute hâte sur les flancs de l'armée ennemie, espérant +pouvoir l'entraver dans son mouvement. La disproportion de mes forces +avec celles de l'ennemi m'obligeait à attendre que, d'un côté, le corps +du maréchal Masséna eût fait des progrès, et que, de l'autre, celui du +maréchal Davoust fût en liaison avec moi. L'ennemi, qui s'aperçut de mon +projet, vint m'attaquer, et il en résulta un combat où l'ennemi, malgré +les avantages du nombre, ne put nous faire céder le terrain. Mais Votre +Altesse Sérénissime en est aussi bien instruite que moi, puisqu'elle y a +assisté sur le soir. + +«Sa Majesté m'ordonna de marcher sur Znaïm, afin d'aider au mouvement du +maréchal Masséna, et nous allions entrer dans cette ville lorsque je +reçus l'ordre de faire cesser le feu. + +«Les résultats de cette journée sont d'avoir pris deux drapeaux, deux +mille hommes à l'ennemi; d'avoir retardé sa marche, de manière à ce +qu'elle aurait pu être combattue avec avantage si la générosité de +l'Empereur n'eût fait accorder une suspension d'armes à l'ennemi. + +«L'ennemi a perdu plus de trois mille hommes tués ou blessés dans ces +deux journées. Nous avons eu seize cents hommes hors de combat. Parmi +les blessés se trouvent le général de division Claparède, les généraux +de brigade Delzons et Bertrand. C'est la deuxième fois dans la campagne +que le général Delzons est blessé. + +«Je ne saurais trop me louer des généraux, officiers et soldats. Mais je +dois particulièrement des éloges aux généraux Clausel et Delzons.» + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + + «Schoenbrunn, le 17 juillet 1809. + +«Je vous préviens, monsieur le maréchal, que l'intention de l'Empereur +est que votre corps d'armée prenne la dénomination de onzième corps. + +«Je donne l'ordre au général Lariboissière de faire les dispositions +nécessaires pour y attacher trente pièces d'artillerie; correspondez à +cet égard avec lui. + +«Le prince vice-roi m'a annoncé qu'il vous avait envoyé tous les +troisièmes et quatrièmes bataillons qui étaient à l'armée d'Italie, et +dont les premiers bataillons étaient sous vos ordres. Faites-moi +connaître si tous ces bataillons sont arrivés, et envoyez-m'en la liste, +ainsi que l'état de situation. + +«Je donne l'ordre à la brigade de cavalerie légère du général Thiry, +composée du 1er régiment provisoire de chasseurs, d'un régiment de +chevaux légers wurtembergeois et du 25e régiment de chasseurs, de se +rendre de Presbourg auprès de vous, pour faire partie de votre corps +d'armée. Le prince vice-roi vous fera donner avis de sa marche. + +«Je donne l'ordre aux généraux Bertrand et Lariboissière de réorganiser +les équipages de pont, et, par suite de cette disposition, votre corps +d'armée aura une compagnie de pontonniers avec trois pontons sur trois +haquets munis de leurs poutrelles, madriers, ancres, cordages, etc., de +manière à pouvoir jeter un pont de vingt toises. + +«Le général Bertrand est chargé aussi d'organiser sur-le-champ le +service du génie et d'attacher à votre corps d'armée une compagnie de +sapeurs, le nombre d'officiers du génie nécessaire, et six mille outils +sur des chariots attelés. + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + + «Schoenbrunn, le 17 juillet 1809. + +«L'Empereur ordonne, monsieur le maréchal, que vous portiez votre +quartier général à Krems, et que vous fassiez camper votre corps +d'armée, par deux divisions, aux environs de cette ville. Sa Majesté +vous recommande de former des magasins et d'utiliser toutes les +ressources du cercle dont Krems est le chef-lieu, pour +l'approvisionnement de votre armée. Elle verrait avec plaisir que vous +établissiez à Krems un atelier d'habillement pour reformer l'habillement +de vos troupes. Vous mènerez avec vous la division de cuirassiers +commandée par le duc de Padoue, qui est maintenant à Stokerau; vous la +cantonnerez dans tout le cercle, en choisissant les lieux les plus +favorables pour son établissement, et vous emploierez tout pour la +mettre en état. Je joins ici un ordre pour cette division. + +«Je vous préviens aussi, monsieur le duc, que l'intention de Sa Majesté +est qu'on ait soin d'établir des hôpitaux de convalescence dans les +lieux où sont placées les divisions. Les divisions doivent camper; les +administrations doivent être avec elles, et Sa Majesté recommande +expressément que l'on s'occupe de remonter la cavalerie et de se mettre +dans le meilleur état possible. + +«Je n'ai point reçu vos états de situation, depuis la bataille; je vous +prie de me les faire adresser.» + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + + «Schoenbrunn, le 24 juillet 1809. + +«Mon cousin, je ne conçois pas que vous fassiez dépendre la construction +de vos camps de savoir si vous conserverez ou non les quatrièmes +bataillons; c'est tout à fait de l'enfantillage. Faites camper sans +délai vos troupes et faites-les exercer, c'est le meilleur moyen de +maintenir parmi elles l'ordre et la discipline; et les mois d'août et de +septembre sont les plus favorables pour le campement. J'irai dans huit +jours passer la revue de votre corps; faites que je voie les camps en +bon état.» + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + + «Juillet 1809. + +«Mon cousin, le 25e régiment de chasseurs, qui fait partie de votre +corps d'armée, a, au dépôt de cavalerie de Klosterneubourg, cent +cinquante hommes à pied. Il vous est facile de faire acheter des chevaux +à un prix raisonnable, sur les confins de la Bohême, pour monter ces +hommes. Occupez-vous de cela, et tâchez de procurer à ce régiment, qui +n'a que quatre cents chevaux à l'armée, une centaine de chevaux, ce qui, +avec les deux cents qui lui viennent d'Italie, le porterait à sept cents +chevaux.» + + +LE MARÉCHAL MARMONT À MARET. + + «28 juillet 1809. + +«Monsieur le comte, je ne reçois qu'en ce moment la lettre que Votre +Excellence m'a fait l'honneur de m'écrire le 23 juillet, et je ne perds +pas un moment pour y répondre. Je commence d'abord par vous remercier du +sentiment qui l'a dictée, et je m'empresse de vous donner les +renseignements que vous me demandez. + +«Il y a dix généraux qui comptent en ce moment à mon corps d'armée, dont +deux généraux de division et huit généraux de brigade. Le général de +division Claparède, le général de brigade Delzons, le général Soyez, le +général Thiry, sont les seuls qui, jusqu'ici, aient reçu des titres. Les +autres méritent tous d'en recevoir, et j'ai la conviction intime que, +dans aucun corps de son armée, Sa Majesté n'a de plus braves généraux et +de plus dévoués à sa personne. Voici leurs noms: + +«Le général de division Clausel est un officier de la plus grande +distinction, et auquel je ne saurais donner trop d'éloges pour sa +conduite dans la campagne que nous venons de faire pendant tout le temps +qu'il a servi sous mes ordres. + +«Le général de brigade Tirlet, commandant l'artillerie. C'est un +officier rempli du zèle le plus ardent, qui a fait toutes les campagnes +d'Égypte, qui est déjà fort ancien général de brigade, et dont tous les +cadets ont été faits généraux de division et revêtus de titres. Je n'ai +jamais eu, depuis six ans qu'il sert avec moi, que des éloges à lui +donner. + +«Le général Launay a été blessé très-grièvement à l'affaire de Gospich, +où il s'est comporté de manière à mériter beaucoup d'éloges; il est un +des plus anciens généraux de l'armée française. + +«Les trois autres généraux sont MM. Bertrand, Bachelu et Plauzonne, que +Sa Majesté a promus il y a deux mois. Ils sont tous les trois des +officiers de la plus grande distinction. + +«Le général Delzons et le général Soyez ont reçu précédemment le titre +de baron et une dotation de quatre mille francs. Je vous les recommande +pour y faire ajouter ce que les bontés de l'Empereur voudraient leur +accorder. Ce sont des officiers de fortune et des plus braves que je +connaisse. Le général Delzons, entre autres, est un officier de la plus +grande capacité. Le général Soyez a été blessé à l'affaire de Gospich +d'une manière très-grave. Le général Delzons l'a été plus légèrement, +mais deux fois, l'une à l'affaire d'Ottochatz, et l'autre devant Znaïm. + +«Je finirai par vous prier de recommander aux bontés de Sa Majesté +l'adjudant général Delort, qui remplit les fonctions de chef +d'état-major de mon corps d'armée, qui est, pour ainsi dire, le plus +ancien colonel de l'armée, et mon premier aide de camp Richemont, +officier de la plus grande valeur et digne des bontés de l'Empereur.» + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU PRINCE DE NEUFCHÂTEL. + + «14 août 1809. + +«Monseigneur, j'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de +m'écrire le 11 août. + +«Je n'ai point eu l'intention de changer les dispositions ordonnées par +l'Empereur; mais bien, au contraire, d'exécuter, fidèlement et +ponctuellement, ce qui a été prescrit par l'ordre du jour dont j'ai +l'honneur de vous envoyer copie. + +«Il est accordé aux soldats, dans les cantonnements, seize onces de +viande, vingt-quatre onces de pain de munition, quatre onces de pain de +soupe, une bouteille de vin, et une ration d'eau-de-vie.» + +Et, comme il n'est pas possible que l'intention de Sa Majesté soit que +les troupes campées soient moins bien traitées que les troupes +cantonnées, mais que, au contraire, il me paraît clair que sa volonté +est qu'elles reçoivent cet accroissement de nourriture pendant tout le +temps qu'elles seront nourries par le pays, j'ai cru devoir ordonner +l'application au camp de l'ordre relatif aux cantonnements. J'ajouterai +que les troupes de mon corps d'armée sont arriérées de trois mois de +solde, et que, si elles ne recevaient pas un accroissement de +nourriture, elles souffriraient beaucoup et seraient loin de se refaire, +ne pouvant rien acheter pour mettre à l'ordinaire tant qu'il ne sera pas +possible de leur faire le prêt régulièrement. + +«Ces considérations et le texte de l'ordre de Sa Majesté m'ont décidé à +vous adresser ces représentations et à vous demander de me faire +connaître les ordres de l'Empereur.» + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + + «Schoenbrunn, le 29 août 1809. + +«Mon cousin, allez voir Presbourg, la position de Theben, Marcheck, +Augern, et remontez la March jusqu'à Göding. De là, allez à Nikolsbourg +et Brunn, visitez la citadelle de Brunn, et revenez par Znaïm sur Krems. +Cette tournée est convenable pour bien observer la nature du terrain +entre les monts Krapacks et la March; suivez la chaîne des Krapacks, +aussi loin que vous le pourrez, jusqu'aux postes ennemis. Reconnaissez +bien Presbourg et le terrain depuis Presbourg jusqu'à Marcheck et le +long de la March.» + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + + «Schoenbrunn, le 6 septembre 1809. + +«Je vous préviens, monsieur le maréchal, que l'Empereur partira d'ici, +le 8, à quatre heures du matin, et se rendra, par la rive droite du +Danube, à l'abbaye de Gottweig, où Sa Majesté déjeunera. Sa Majesté +passera ensuite le Danube à Mautern, et se tendra au camp de Krems, où +elle verra toutes les troupes qui sont sous vos ordres, infanterie, +cavalerie, artillerie, tant la cavalerie légère que la grosse cavalerie. +Donnez, en conséquence, monsieur le duc, tous les ordres nécessaires +pour cet objet, et, à cet effet, vous ferez reployer tous les postes. + +«Je vous préviens en même temps que Son Altesse Impériale le prince +vice-roi d'Italie se rendra demain, 7, pour passer une revue détaillée +de la troisième division de cuirassiers. Donnez vos ordres pour que tout +soit prêt pour cette revue.» + +(Par duplicata.) + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + + «Schoenbrunn, le 10 septembre 1809. + +«L'Empereur ordonne, monsieur le maréchal, que vous placiez la division +de cuirassiers aux ordres du général duc de Padoue, savoir les derniers +postes à la distance de dix lieues de Stokerau, le long du Danube, sur +la route de Krems, sur celle de Bohême et sur celle de Znaïm. Le général +commandant la division placera son quartier général à deux lieues au +plus de distance de Stokerau, et il ne devra avoir aucune troupe à +Stokerau. + +«Je donne l'ordre à M. le maréchal duc de Reggio de retirer ce qui +appartient à la division de cuirassiers du général Saint-Germain et à +toute autre espèce de cavalerie, pour les pousser sur la route de Brunn +et sur la March. + +«Sa Majesté ordonne aussi, monsieur le duc, que vous fassiez faire, par +un officier d'état-major, une reconnaissance de Krems à Lintz par la +rive gauche du Danube, de Krems à Znaïm, et de Krems à Stokerau. Cette +reconnaissance devra être faite sur l'échelle de trois lignes pour cent +toises, et il faudra avoir soin d'y faire connaître la nature des +chemins, leur voie et celle des montagnes.» + + + + +LIVRE TREIZIÈME + +1809--1810 + +SOMMAIRE.--Le duc de Raguse à Paris.--Conversations intimes.--Le duc +Decrès.--L'Empereur à Fontainebleau.--Pouvoir du gouverneur des +provinces illyriennes.--Le cardinal Fesch.--Les provinces +illyriennes.--Régiments frontières.--Les _faiseurs_ de Paris.--Les +pachas turcs.--Expédition d'Isachich et de Bihacz.--Reddition de +Czettin.--Administration.--Le blocus continental; son influence.--Garde +nationale.--Système de contributions directes.--Emprunt à +Trieste.--Ponts et chaussées.--Instruction publique.--Régie des tabacs, +poudres et salpêtres.--Inspection des régiments frontières. + + +Je revenais content, satisfait, après avoir été nommé maréchal avec le +suffrage de l'armée. La campagne avait été glorieuse, et véritablement +elle était une des plus belles qu'eût faites l'Empereur, si l'on songe +à la nature et à la faiblesse des moyens dont il avait disposé à son +début. C'était toujours le grand capitaine, objet de l'étonnement du +monde. Il n'était tombé encore dans aucune des aberrations qui ont +marqué la fin de sa carrière. Si, comme politique et comme souverain, +on pouvait l'accuser, je ne l'avais pas vu assez longtemps, et j'avais +surtout perdu de vue la France depuis trop d'années, pour juger +sainement les changements qui s'étaient opérés en lui et dans la +situation des choses. Mon admiration pour sa personne était toujours la +même. J'arrivai à Paris avec ces sentiments, peu en harmonie avec ceux +du public. Certes, on appréciait cette campagne de 1809; on était +satisfait de la paix; mais on était blasé sur la gloire militaire. On +voulait du repos, on désirait plus de liberté, une existence plus calme, +et on voyait l'avenir encore chargé de tempêtes. Je retrouvai mes amis +avec grand plaisir; ils me revirent avec joie; mais j'étais surpris de +leur froideur et de leur calme sur les questions politiques. Un d'eux +surtout m'étonna à un point impossible à exprimer; les paroles qu'il +m'a dites, il y a bientôt trente ans, retentissent encore à mon oreille, +et je ne puis m'empêcher de les consigner ici. + +Le duc Decrès, ministre de la marine, était mon compatriote; nous avions +des alliances communes; j'avais navigué à son bord dans la traversée +d'Égypte. C'était un homme de beaucoup d'esprit. Nous nous étions +convenus et liés intimement. Je ne ferai pas l'éloge de son caractère +passionné et vindicatif; je connais plusieurs traits de lui blâmables; +mais, personnellement, j'ai toujours eu à me louer de ses procédés +envers moi. Il me vit bien satisfait, bien ardent dans mes récits. Après +m'avoir laissé dire, après m'avoir écouté, il prononça ces propres +paroles: «Eh bien, Marmont, vous voilà bien content, parce que vous +venez d'être fait maréchal. Vous voyez tout en beau. Voulez-vous que moi +je vous dise la vérité, que je vous dévoile l'avenir? L'Empereur est +fou, tout à fait fou, et nous jettera tous, tant que nous sommes, cul +par-dessus tête, et tout cela finira par une épouvantable catastrophe.» + +Je reculai deux pas et lui répondis: «Êtes-vous fou vous-même de parler +ainsi, et est-ce une épreuve que vous voulez me faire subir? + +--Ni l'un ni l'autre, mon cher ami: je ne vous dis que la vérité. Je ne +la proclamerai pas sur les toits; mais notre ancienne amitié et la +confiance qui existe entre nous m'autorisent à vous parler sans réserve +Ce que je vous dis n'est que trop vrai, et je vous prends à témoin de +ma prédiction.» Et là-dessus, il me développa ses idées en me parlant +de la bizarrerie des projets de l'Empereur, de leur mobilité et de leur +contradiction, de leur étendue gigantesque, que sais-je? Il me présenta +un tableau que les événements n'ont que trop justifié. Plus d'une fois, +depuis la Restauration, j'ai rappelé à Decrès notre conversation et son +étonnante, mais bien triste prédiction. + +L'Empereur arriva et fut s'établir à Fontainebleau. Je m'y rendis +plusieurs fois et j'y restai quelques jours pour connaître ses +intentions sur les provinces illyriennes et recevoir ses instructions. +Une organisation provisoire fut faite. Elle m'investissait de tous les +pouvoirs, et me transmettait l'autorité du souverain. On me donna divers +agents principaux. D'abord un intendant général pour l'administration +proprement dite, sous mon autorité, au moyen des décisions et des +arrêtés que je prendrais sur ses rapports. Cet intendant était chargé +des finances, de l'intérieur, de la police, des douanes, etc. Un +commissaire général de justice exerçait, également sous moi, les +fonctions de ministre de la justice. Je ne devais correspondre qu'avec +un seul ministre, celui des finances, pour toutes les affaires de +l'Illyrie, et avec le ministre de la guerre pour l'armée française qui +y était placée. En un mot, j'étais, dans toute l'étendue du terme, un +vice-roi dont le pouvoir n'avait pas de bornes. + +Aucun de mes actes, pendant tout le temps de mon séjour en Illyrie, n'a +été l'objet d'une désapprobation. Je rendrai compte, dans ces +_Mémoires_, des principales circonstances de mon administration. +L'Empereur me donna, en partant, pour instruction générale, de faire +pour le mieux. Je pense avoir rempli cette tâche, puisque j'ai tout à +la fois tiré le plus grand parti de ce pays sous le rapport des +ressources, ménagé les habitants, fait régner l'ordre et la justice, et +laissé chez eux des souvenirs honorables, dont j'ai reçu de grandes +marques, et qui, plus d'une fois, ont été pour moi, dans d'autres temps, +le motif de véritables consolations et des plus douces jouissances. + +Lors de mon séjour à Fontainebleau, l'Empereur avait de fréquents débats +avec son oncle, le cardinal Fesch. Pendant l'été qui venait de +s'écouler, Napoléon s'était porté aux derniers actes de violence contre +le saint-père, ce pontife vénérable qui l'avait sacré, et dont le +concours, en cette solennelle circonstance, avait servi si puissamment +à sa grandeur aux yeux des peuples. Au milieu de la nuit du 5 au 6 +juillet, le pape avait été fait prisonnier. Aux heures mêmes de cette +mémorable bataille de Wagram, au moment où Napoléon, ce puissant +monarque, déployait les forces immenses qu'il avait rassemblées, ses +agents faisaient, par ses ordres, la guerre à un vieillard, retranché +dans son palais, à un vieux prêtre, dont toute la force, tous les moyens +de résistance, étaient placés dans ses droits et dans l'opinion des +peuples. Grand contraste! mais grave sujet de réflexions. Cinq ans ne +s'étaient pas écoulés, et le glorieux souverain, que la raison et la +justice ne gouvernaient plus, était tombé, tandis que le vieux prêtre +était remonté sur son trône. + +Fesch, devenu cardinal, avait repris avec ardeur les sentiments propres +aux gens d'Église: il fut, dans tous ces temps, un des plus zélés +défenseurs des droits du pape, et il l'a témoigné par une résistance +constante, énergique et honorable pour son caractère. Il savait, il est +vrai, que la sévérité de l'Empereur envers lui aurait des bornes, et +effectivement elle n'a jamais dépassé les paroles et les menaces. Un +jour, à Fontainebleau, Fesch disputait avec aigreur, comme cela lui +était assez habituel: l'Empereur se fâcha et lui dit qu'il lui allait +bien de prendre ce ton hypocrite, à lui, libertin, incrédule, etc. +«C'est possible, c'est possible, disait Fesch; mais cela n'empêche pas +que vous ne fassiez une injustice, vous êtes sans raison, sans droits, +sans prétexte; vous êtes le plus injuste des hommes.» À la fin, +l'Empereur le prend par la main, ouvre sa fenêtre et le mène sur le +balcon.--«Regardez là-haut, lui dit-il, voyez-vous quelque chose?--Non, +lui dit Fesch, je ne vois rien.--Eh bien, sachez donc vous taire, reprit +l'Empereur, moi je vois mon étoile; c'est elle qui me guide. Ne comparez +plus vos facultés débiles et incomplètes à mon organisation supérieure.» + +On retrouve sans cesse, comme je l'ai remarqué, et comme je le +remarquerai encore, le besoin qu'avait Napoléon de chercher à rattacher +au ciel son origine. Le jour même où cette scène eut lieu, Duroc, qui +en avait été témoin, me la raconta, et j'eus la pensée que Decrès +pouvait bien avoir raison. + +Je partis de Paris le 4 novembre, et je me rendis sans retard en +Illyrie. Je m'arrêtai quelques moments à Milan, pour y voir le vice-roi +et m'entendre sur divers objets à régler pour la rétrocession de la +Dalmatie et de l'Istrie au gouvernement français. J'arrivai à Laybach +le 16 novembre. + +La ville de Laybach est bien inférieure en population, en richesses et +en importance à Trieste; mais elle fut choisie pour la résidence du +gouverneur, à cause de la proximité de la frontière d'Autriche et de +l'avantage que cette position lui donne comme poste d'observation. +J'habitais de ma personne, l'hiver seulement, Trieste, dont le climat +est plus doux et la résidence plus agréable. Pendant ce temps, je +m'occupais d'une manière particulière des intérêts de cette ville. + +Les provinces illyriennes, agrégation de provinces, les unes autrefois +vénitiennes et les autres autrichiennes, diffèrent entre elles par le +climat, par le langage, par la nature de leur population enfin par +toutes les circonstances qui constituent la diversité des peuples. Leur +longueur du nord au sud est de deux cent trente lieues. Leurs +frontières, au nord, contiguës au Tyrol, se terminaient au sud à la +frontière du pachalik de Scutari. Composées du bailliage de Lientz et de +Lillion, dans le Tyrol, du cercle de Villach, en Carinthie, de la +Carniole, du comté de Goritz, de Trieste, de la Croatie civile et +militaire, sur la rive droite de la Save; de l'Istrie vénitienne et +autrichienne, de Fiume, de la Dalmatie, de l'État de Raguse et de la +province des Bouches de Cattaro, leur population approchait de deux +millions d'âmes et se composait d'Allemands, d'Illyriens, d'Italiens, +d'Albanais, enfin d'individus de tous les pays, réunis à Trieste. Il y +a donc autant de moeurs diverses que de provinces, autant de produits +différents que de localités, et surtout les diverses manières d'exister +n'ont aucun rapport entre elles. Ainsi les lois et l'organisation ne +pouvaient pas être uniformes, et le même régime ne pouvait convenir aux +Croates militaires qui gardent les frontières, aux négociants de la +ville de Trieste, aux seigneurs de la Carniole, aux mineurs d'Idria et +de Bleiberg, et aux matelots de la Dalmatie et de l'Albanie. + +La première chose à faire en arrivant était de rétablir l'ordre en +Dalmatie. Les Autrichiens, pendant la campagne, avaient fait une +invasion dans le plat pays. Le général Knesevich y était entré, et ses +troupes avaient occupé tout l'espace compris entre la Zermagna et la +Cettina; mais elles n'avaient pas passé cette dernière rivière. Après +avoir bloqué Zara, Knim, Klissa et le fort San Nicolo, elles firent +prendre les armes contre nous à une partie de la population, séduite par +l'espérance d'être traitée plus doucement. Plusieurs agents de +l'administration se joignirent à eux; d'autres, restés fidèles, furent +arrêtés et conduits en Hongrie. J'envoyai des troupes et des +instructions pour faire tout rentrer dans l'ordre, et je punis par le +bannissement les employés qui nous avaient abandonnés. Je réclamai les +autres qu'on refusait de me rendre, et, afin d'assurer leur retour, +j'écrivis au maréchal Macdonald, encore à Gratz, pour lui demander de +faire prendre des otages dans cette ville. Cette menace les fit rendre +à la liberté. Tout ce qui n'avait pas été envahi était resté tranquille, +preuve du bon esprit de la province. Parmi les individus dont la +fidélité appela sur eux la colère des Autrichiens, se trouvaient des +moines de Saint-François, les mêmes qui, dans d'autres temps, avaient +été les promoteurs de la révolte. J'avais donc bien fait de chercher à +m'emparer de leur affection, et de mettre à profit leur influence. + +Un des premiers actes de mon administration fut de déterminer les +divisions territoriales et administratives. Je cherchai la règle à +suivre, persuadé qu'en toute chose il y a un principe générateur qui +domine la matière. Quand on l'a trouvé, tout est facile: quand on ne le +connaît pas, on marche au hasard, et rien n'est coordonné. Ce devoir à +remplir m'inspira les réflexions suivantes: + +Les divisions administratives doivent varier suivant les localités. À +l'exception des très-grandes villes, où l'accumulation de la population +multiplie à l'infini les affaires, ce n'est pas le nombre des +administrés qui doit servir de règle, mais l'étendue du pays qu'ils +habitent. Un administrateur doit pouvoir recevoir, en cas d'urgence, +dans les vingt-quatre heures, des nouvelles de ce qui se passe dans le +pays qui lui est confié. Suivant la nature du pays, les arrondissements +doivent donc être plus ou moins étendus: dans un pays de montagnes, +plus petits que dans un pays de plaines; et, dans un pays traversé par +de grandes routes, plus grands que dans un pays qui en est privé. Après +ce principe, il en est un autre aussi évident. Dans beaucoup de pays, +on a borné les cercles et les provinces par les rivières: rien n'est +plus absurde. Les rivières, bornes naturelles des États, ne doivent pas +être employées aux divisions de l'intérieur. Elles servent de limites +aux États: 1° parce qu'elles sont des barrières; 2° parce que chaque +État veut profiter des avantages qu'elles apportent par la navigation; +3° parce que c'est un tracé permanent qui n'est pas sujet à +contestation. Mais, si, dans un cas, elles servent à diviser, dans +l'autre elles doivent réunir. Les intérêts des habitants des deux rives +d'un fleuve sont toujours les mêmes; leurs rapports sont multipliés et +constants, leurs affaires de tous les moments. Il est donc contraire à +la raison de faire ressortir de deux administrations différentes les +habitants des deux rives, et les divisions d'administration doivent être +circonscrites par bassins, et non se terminer aux bords des rivières. + +Ces réflexions m'ont porté à examiner la division de la France en +départements, souvent admirée, on ne sait pourquoi: elle a été faite par +caprice, sans système, sans principe; on a peine à concevoir jusqu'à +quel point on ignorait la règle à suivre. Lyon, par exemple, était +frontière de trois départements, et son faubourg de la rive gauche du +Rhône n'appartenait pas anciennement au même département que la ville. + +Je fis donc ma division territoriale d'après ces principes, en +conservant toutefois, autant que possible, les divisions déjà +existantes; car rien ne contrarie autant les populations que de changer +leurs habitudes sans nécessité. + +J'eus à m'occuper promptement des régiments frontières. Grand admirateur +de cette organisation remarquable, tout à la fois utile à un peuple +barbare par la direction qu'elle lui donne dans le développement de ses +facultés, économique pour la défense de la frontière, satisfaisante pour +la police et le maintien du bon ordre, et bonne pour le gouvernement qui +entretient une véritable et excellente armée, toujours au complet, +toujours prête à marcher, et presque sans frais en temps de paix, j'en +avais parlé souvent à l'Empereur, et lui en avais fait goûter les +avantages. Cependant les faiseurs de Paris, accoutumés à porter des +jugements absolus, sans prendre la peine de rien étudier, et convaincus +que le développement de l'intelligence humaine date seulement de leur +époque, ne veulent pas comprendre que la législation et les +institutions, chez tous les peuples, doivent varier de mille manières: +bizarres aujourd'hui, elles ont été, dans le temps de leur création, +l'expression des besoins publics. Les faiseurs dont je parle prennent +pour terme unique de comparaison la France, qu'ils connaissent seule et +souvent fort mal. Ils trouvaient monstrueuse la réunion des pouvoirs +entre les mains des mêmes individus: ils criaient au scandale, à la +violation des principes; ils demandaient la suppression de cette +organisation, qui seule donnait du prix à ce pays nouvellement cédé. + +Leurs clameurs arrivèrent jusqu'à moi, et je vis toute l'étendue du +péril. Si elles eussent été écoutées par Napoléon, c'en était fait de +la Croatie, l'anarchie y régnait; une partie de la population passait +en Autriche, et les troupes françaises eussent été écrasées de service +pour satisfaire aux nécessités de la frontière. Je rédigeai un mémoire +où je fis de mon mieux le tableau de l'organisation frontière, des +changements qu'elle avait subis, et de la perfection à laquelle elle +était arrivée. Les mêmes mains réunissaient tous les pouvoirs; mais il +y avait un contre-poids, et des précautions étaient prises pour empêcher +l'abus. Je fis voir les avantages immenses qu'en tiraient les services +publics, en ménageant une population pauvre, à laquelle on peut demander +des travaux, des services militaires, et les produits de sa chétive +industrie, mais non de l'argent qu'elle n'a pas. Enfin, je fis remarquer +l'harmonie de ses lois tout à la fois dans l'intérêt du souverain et des +sujets. Ce mémoire, rédigé en deux jours, et envoyé à l'Empereur par +estafette, fut lu aussitôt, et une réponse immédiate m'annonça qu'aucun +changement ne serait apporté à l'organisation des régiments croates, que +si je le jugeais nécessaire. Je devais les réorganiser, et j'étais +autorisé à nommer à tous les emplois vacants, soit en prenant les sujets +dans les troupes, soit en les choisissant dans l'armée française. Cette +importante besogne fut promptement terminée. + +Je nommai colonel du premier régiment (licca) le lieutenant-colonel +Slivarich, venu du service d'Autriche: il me parut le plus digne. Les +cinq autres régiments furent donnés à des officiers de l'armée +française, dont je faisais un cas particulier. Je mis à peu près autant +d'officiers français que d'officiers croates, et, de ce moment, les uns +et les autres, suivant leurs mérites, furent traités également. L'union +s'établit parmi eux; un grand amour du service, une émulation louable, +s'empara de leurs esprits, et les officiers croates, afin de se montrer +dignes de l'armée dont ils faisaient partie maintenant, déployèrent une +activité qu'ils n'avaient jamais connue. Les soldats, fiers de leur +nouvelle destinée et des soins dont ils étaient l'objet, regardés dans +l'armée autrichienne comme inférieurs aux autres, purent être comparés +aux meilleures troupes connues. + +J'avais souvent annoncé ce résultat à l'Empereur sans le persuader: en +quittant les provinces, je lui prédis qu'à la première guerre il en +tirerait un grand parti. À son retour de Russie, il reconnut la vérité +de mon assertion: il n'avait jamais eu, me dit-il, de soldats plus +braves et meilleurs sous tous les rapports. Cette organisation, +véritable chef-d'oeuvre, mérite d'être connue; ceux qui en seront +curieux pourront eu lire les détails dans la relation d'un voyage que +j'ai publié en 1837. + +Des magasins de subsistances, habituellement formés en Croatie, +préparent les secours nécessaires dans les années de disette, et donnent +le moyen au gouvernement autrichien de faire des avances de cette nature +aux Croates. L'année précédente avait été mauvaise; l'invasion des +Turcs, au commencement de la campagne, sur une lisière très-fertile, +invasion accompagnée d'un incendie général, avait causé de grandes +pertes et diminué les moyens de subsistance. Il fallait pourvoir tout à +fait à la nourriture de cette population dépossédée de ses terres et de +ses maisons, et s'élevant à vingt-cinq mille individus. La chose, peu +facile en elle-même, devint embarrassante surtout par la difficulté d'en +faire comprendre la nécessité à une espèce de fou que l'on m'avait donné +pour intendant général, un conseiller d'État nommé d'Auchy. Cet homme, +capable autrefois, mais alors abruti par la débauche et tombé fort bas, +était d'une fiscalité incroyable: des peuples placés dans des +circonstances particulières et devant plutôt recevoir que donner +blessaient sa raison. Je parvins cependant à pourvoir aux besoins de +cette population. Mais une autre question s'élevait, et celle-ci était +assez délicate. Les Turcs voisins de la frontière avaient envahi le +territoire croate, et un peu à mon instigation. Le consul de France à +Traunik, David, les y avait poussés: cette diversion alors était dans +notre intérêt. Aujourd'hui mon rôle avait changé: gouverneur de +l'Illyrie, j'étais chargé des intérêts des Croates; mon devoir me +commandait de les protéger, de leur faire rendre justice, et l'acte +dont ils avaient été victimes était en lui-même très-irrégulier. Je +n'hésitai pas; j'écrivis au pacha, au chargé d'affaires de France à +Constantinople, au consul de France en Bosnie, pour réclamer la +restitution des terres envahies, ainsi que la remise du fort de Czettin, +enlevé par surprise. Le pacha promit de donner l'ordre; mais son ordre +ne fut pas exécuté, comme il arrive toujours dans cette province quand +le vizir commande une chose qui déplaît aux habitants. Le consul de +France répugnait à faire des démarches trop vives en opposition avec le +langage qu'il avait tenu quelques mois auparavant. Des ordres de +Constantinople furent envoyés, mais ils furent reçus comme ceux du +pacha. + +Je réitérai mes plaintes et mes demandes auprès du vizir. Ce n'était +plus mon ami Khosrew-Pacha, qui eût fait, probablement sans fruit, au +moins toutes les démarches possibles pour me satisfaire. Son successeur +me déclara son impuissance; il avait, quant à lui, disait-il, rempli +son devoir complétement; je devais maintenant m'adresser directement +aux capitaines de la frontière. + +L'empire ottoman, en Europe, ressemble beaucoup à l'état où était la +France à la fin de la seconde race et au commencement de la troisième; +tout est anarchie, et la province de Bosnie est celle où l'on retrouve +davantage l'exemple de la féodalité du moyen âge. Deux espèces de pachas +existent en Turquie: premièrement, ceux qui se sont élevés eux-mêmes à +ce pouvoir par le brigandage, la révolte et des usurpations successives, +d'abord d'un petit territoire, ensuite d'un plus grand, puis d'un plus +étendu, et qui ayant obtenu à Constantinople, par la corruption, des +titres de possession légitime, ont fait disparaître ainsi le scandale de +leur rébellion. Ces pachas-là sont puissants chez eux, et n'obéissent +guère au Grand Seigneur, qui ne leur donne des ordres que rarement; de +ce nombre sont: le pacha de Scutari; Méhémet-Ali, pacha d'Égypte; et +autrefois Ali-Pacha de Janina, et Djezzar-Pacha à Acre. Ensuite viennent +les pachas de cour, envoyés dans les provinces soumises. Officiers de la +Porte, ils viennent résider, pendant quinze mois, souvent pendant deux +ans et demi, quelquefois pendant trois ans, sont respectés et reçus avec +égards, touchent un tribut plus ou moins considérable, ordinairement +assez léger, mais restent étrangers à tout ce qui regarde la province, +et ne sont obéis en rien. Ils cèdent leur place à d'autres, qui sont +traités de même, et la province est entre les mains des propriétaires +des fiefs, ou _timariotes_, des possesseurs des châteaux fortifiés. +Quand leurs intérêts communs sont en souffrance, ces derniers se +réunissent et y pourvoient. Ainsi, dans les pachaliks, où les pachas +sont les maîtres, les pachas n'obéissent pas au Grand Seigneur, et, là +où les pachas sont soumis au Grand Seigneur, ils sont sans pouvoir dans +les provinces qu'ils sont censés gouverner. Les pachas de Bosnie sont +dans cette dernière catégorie. Je crus devoir faire quelque +démonstration pour appuyer mes réclamations auprès des capitaines de la +frontière. En conséquence, je réunis trois ou quatre mille hommes +d'infanterie, huit cents chevaux et vingt pièces de canon à Szluin; j'y +établis mon quartier général et j'entrai en communication avec les +capitaines turcs. Ceux-ci, réunis à Isachich, amenèrent environ dix +mille hommes, en grande partie composés de cavalerie, et ils discutèrent +entre eux ce qu'il y avait à faire dans la circonstance. + +Le consul de France, David, dont j'avais jusque-là constamment eu à me +louer, et reconnu le zèle et la capacité, se conduisit mal en cette +occasion. Au désespoir d'être forcé de tenir un langage qui le mettait +en contradiction avec lui-même, il ne voulait pas comprendre que souvent +la politique commande des actions réprouvées par la stricte équité et +défendues à un homme privé, dans son intérêt bien entendu; que les +devoirs varient suivant les circonstances. Il engageait sous main les +Turcs à la résistance, et croyait ainsi mettre fin à mes instances, et +conserver à ses protégés les terres dont ils s'étaient enrichis. Il +aurait dû mieux juger ma position. Faire rendre justice aux Croates +était pour moi une chose vitale, un moyen à saisir avec empressement +pour me faire connaître à eux, et montrer l'efficacité de la protection +de la France; rétrograder eût été nous perdre gratuitement dans leur +esprit. + +Ces manières de voir opposées produisirent une négociation difficile; +car, au moment où je menaçais les Turcs, celui qui devait me seconder, +et qui publiquement tenait le même langage, disait secrètement tout le +contraire. Les pourparlers et les discussions durèrent un mois. Un de +mes aides de camp résidait auprès de cette espèce de congrès et pressait +sa décision. Je montrais une grande longanimité pour prévenir une fausse +interprétation de mes mouvements, empêcher le peuple de Bosnie de croire +à un commencement de guerre avec la Porte, pour bien établir enfin que +ce n'était qu'une discussion de frontière. Plus je montrais de patience, +et plus les capitaines turcs se rassuraient. Comme les Turcs ne cèdent +jamais qu'à la nécessité et à la nécessité du moment, ils ne supposent +pas qu'on puisse être inspiré par un autre sentiment. En conséquence, ne +me voyant pas agir, ils ne crurent pas à des hostilités de ma part. +Malheureusement cette opinion était partagée par le consul de France, +qui eut l'indiscrétion de la leur laisser voir, et dès lors le parti de +ne pas céder fut arrêté entre eux. Ils renvoyèrent mon aide de camp et +ils répondirent, par l'organe d'Hadgi-Ali, que leurs droits aux terres +envahies étaient incontestables, parce que le Grand Seigneur ne les +avait pas indemnisés, que, par conséquent, ils les gardaient. Quant aux +menaces d'employer la force contre eux, ils savaient parfaitement que je +n'oserais jamais les exécuter. C'était me mettre dans la nécessité de +les attaquer immédiatement. + +Dès le lendemain, au soleil levant, je sortis de mon camp et je marchai +à eux. Le spectacle offert par mes diverses colonnes descendant des +montagnes était fort imposant; derrière moi marchait toute cette +population dépossédée. L'armée des Turcs se composait de dix mille +hommes, la plus grande partie formée de cavalerie. Ils avaient construit +trois redoutes dans lesquelles ils avaient mis une quinzaine de bouches +à feu, dont plusieurs sans affûts étaient en batterie sur des rouleaux. +Quelques volées de canon mirent en désordre cette masse confuse; les +plus braves se jetèrent sur notre infanterie et se firent tuer. Tout +s'éparpilla; nous prîmes les redoutes, l'artillerie, et nous tuâmes +environ deux cents hommes. Notre perte fut de cinq hommes. + +Je marchai sur Isachich, lieu de rassemblement des capitaines. Les +habitants l'avaient évacué. Isachich, avec les hameaux environnants, +formait un total d'environ quinze cents maisons. La peine du talion +étant la plus juste, les représailles toujours naturelles et opportunes +avec des gens semblables, et l'unique moyen d'assurer le repos de +l'avenir, je donnai ordre à tous les Croates qui me suivaient de se +rendre dans les maisons abandonnées, d'en enlever ce qui était +transportable et de quelque prix, et ensuite de mettre le feu +partout.--Jamais ordre ne fut exécuté plus consciencieusement et avec +plus de joie. Ayant pris la meilleure maison pour mon logement, le +lendemain matin, dix Croates attendaient impatiemment, avec des torches, +le moment où j'en serais sorti pour y mettre le feu, et tremblaient +qu'elle n'échappât à l'incendie. Il est bon et utile de servir l'intérêt +des siens; mais qu'on se les attache bien davantage encore en servant +leurs passions! Ce pillage et cet incendie, commandés aux Croates, nous +conquirent leur affection plus que toutes les faveurs possibles, et la +circonstance contribua puissamment à donner à cette +population le bon esprit qu'elle a conservé pendant tout le temps de +notre domination. + +Après avoir fait ce terrible exemple, je me rendis devant Bihacz, ville +fortifiée, boulevard de la province, capitale de la Croatie turque. Au +moyen d'un pli de terrain qui permettait d'approcher de la place, +j'établis des batteries d'obusiers et de petits mortiers de huit pouces. +Avant de commencer le feu, j'envoyai aux habitants de cette ville, où +s'étaient réfugiés les principaux capitaines, auteurs de tout ce qui +s'était passé, un parlementaire avec une lettre, pour leur faire +connaître mes intentions. Je venais de leur prouver que jamais mes +menaces n'étaient vaines; ils devaient juger combien peu je les +redoutais. J'étais prêt à cesser mes hostilités si j'obtenais justice, +c'est-à-dire la reconnaissance de nos droits, la libre possession des +terres reprises et le repos de la frontière. La terreur régnait partout; +aussi ma lettre fut-elle reçue avec reconnaissance et comme moyen de +salut. Le capitaine Hadgi-Ali, principal auteur de la résistance, et +qui, sur la foi du consul David, avait joué le principal rôle dans cette +affaire et m'avait répondu la lettre insolente citée plus haut, crut de +son devoir de se dévouer pour apaiser ma colère s'il fallait une +victime. Il proposa de se rendre de sa personne dans mon camp afin +d'implorer ma miséricorde. La proposition fut agréée. Il se présenta aux +avant-postes, accompagné de deux autres députés. Un de mes interprètes +alla le recevoir et me l'amena. L'action de ce capitaine était +généreuse, car il croyait s'exposer au plus grand danger. Il connaissait +l'interprète, et, aussitôt qu'il le vit, il lui dit: «Nicoletto (c'était +son nom), parlez-moi franchement, dites-moi la vérité, j'ai assez de +courage pour l'entendre: le maréchal demande-t-il ma tête?»--Nicoletto +le rassura. J'exigeai une reconnaissance écrite de nos droits, signée de +tous les capitaines de l'arrondissement. J'aurais pu obtenir des otages; +cette garantie me parut superflue. Je demandai la remise de la +forteresse de Czettin; mais ils me déclarèrent et me prouvèrent que la +chose était hors de leur pouvoir, le capitaine qui l'occupait n'étant +pas avec eux ni dans leur union, et je les crus. + +Les tschardaks ou postes fortifiés ayant été replacés, les Croates +rentrèrent en possession de leurs biens. La paix fut donc rétablie dans +cette partie de la frontière, et n'a pas été troublée depuis. Il était +difficile de rentrer de vive force dans Czettin si les Turcs eussent +voulu s'y défendre. Un équipage de siége, dont je n'étais pas pourvu, +eût été nécessaire. Cette opération m'aurait entraîné dans des dépenses +et des travaux supérieurs à mes moyens. Czettin avait résisté aux +Autrichiens pendant vingt jours de tranchée ouverte, et les mêmes Turcs +de la frontière avaient battu seuls le général Devins. Ne perdant pas un +moment et profitant de la terreur causée par les événements d'Isachich +et de Bihacz, je crus pouvoir arriver à mes fins. En conséquence, +aussitôt mon arrangement terminé, j'écrivis au capitaine qui occupait +Czettin la lettre suivante: + +«Vous avez été informé des événements d'Isachich et de la soumission des +habitants de Bihacz. Je vous préviens qu'à l'instant même je me mets en +marche contre vous. Si demain, en arrivant devant la forteresse de +Czettin, je la trouve occupée par vos gens, je ne m'amuserai pas à en +faire le siége, mais je détruirai toutes vos possessions et mettrai à +feu et à sang votre territoire.» + +Le lendemain matin, je trouvai le fort évacué par les Turcs, tout le +matériel intact, les canons en batterie sur les remparts, et les +magasins remplis de vivres et de munitions. Les postes furent rétablis +sur cette partie de la frontière comme sur l'autre, et tout rentra dans +l'ordre. + +Les Croates trouvèrent, dans notre autorité, une protection efficace à +laquelle ils n'étaient pas accoutumés. Sous le gouvernement autrichien, +on leur donnait toujours tort dans toutes leurs discussions, tant ce +gouvernement craignait de se brouiller avec ses incommodes voisins. Ma +règle de conduite fut d'être de la plus scrupuleuse justice, mais de +soutenir avec énergie les Croates toutes les fois qu'ils auraient +raison. Ce qui venait de se passer prouvait, aux uns et aux autres, ma +résolution et mon pouvoir; et, depuis ce moment, une parole de moi +suffit toujours pour tout terminer. + +Les Croates, relevés à leurs propres yeux, étaient devenus fiers, et les +Turcs disaient d'eux qu'ils avaient pris _la peau française_. Parmi +ceux-ci, mon nom était resté un objet de terreur. Je l'ai ouï dire il +n'y a pas très-longtemps à plusieurs personnes revenant de ce pays. Il +est devenu populaire comme moyen de crainte; et quand une mère veut +faire taire son enfant qui pleure, elle lui dit: «Tais-toi, ou Marmont +va venir.» C'est ainsi qu'autrefois, en France, on menaçait de l'ogre +les petits enfants. + +Je le répète, la manière dont cette affaire fut traitée a eu une grande +influence sur l'esprit des Croates; elle leur a donné, pour ainsi dire, +une nouvelle existence auprès des Turcs. J'ai raconté ici cette petite +campagne, parce qu'elle concerne les Croates, dont je viens de parler +si longuement. Mais cette courte expédition n'eut lieu qu'au +commencement du printemps. Un mouvement de troupes au milieu de l'hiver, +dans des pays difficiles et pauvres, dépourvus de moyens de +cantonnement, aurait été trop pénible. Mes réclamations auprès du pacha +furent faites immédiatement; mais la réunion des troupes, les menaces et +l'exécution n'eurent lieu qu'au mois de mai. + +Une partie de l'hiver fut employée à prendre connaissance de +l'administration, à décider tout ce qui pouvait être réglé. Je ne +trouvais aucun concours utile dans la personne de M. d'Auchy; au +contraire, ses prétentions et son extrême nullité multiplièrent les +obstacles. Cependant je parvins à exécuter diverses choses utiles. Après +avoir pourvu aux premiers besoins de l'administration, je m'occupai +d'une opération urgente, résultant de la séparation de ces provinces +avec l'Autriche, c'est-à-dire du tarif de douanes. Un comité d'hommes +experts en cette matière fut chargé de faire un projet d'après les bases +suivantes: + +1° Établir, à l'entrée des provinces illyriennes, des droits assez forts +pour donner le plus de revenus possible, et assez faibles pour que la +contrebande n'y soit pas encouragée. Cette dernière considération était +d'une grande importance, vu l'immense développement et l'étendue du +contour des provinces, comparé à leur surface et à leur richesse. + +2° Favoriser d'abord l'industrie propre des provinces illyriennes, +ensuite celle de la France, puis celle du royaume d'Italie, et enfin +celle du royaume de Naples. + +3° Établir un droit de transit pour les marchandises entrant en Autriche +ou en sortant, dont Vienne est le lieu de consommation présumé ou le +point de départ, et le calculer de manière à ce qu'il ne puisse pas +élever le prix des marchandises assez pour faire prendre au commerce une +autre direction. + +4° Augmenter le droit de transit, pour les objets manufacturés en +Autriche, en raison du voisinage des provinces illyriennes, et, par +conséquent, de la dépendance dont ils étaient de nos communications, +mais sans courir risque de les repousser. + +J'envoyai le projet du tarif, avec l'indication des bases ci-dessus, au +consul de France à Trieste, M. Maurice Séguier, un des hommes les plus +distingués, les plus instruits, les plus spirituels et les plus +agréables que j'aie jamais connus. Il communiqua ce travail aux +négociants les plus éclairés, et nous parvînmes à faire assez +promptement et avec succès ce travail, très-difficile de sa nature. + +Je pris connaissance des ressources sur lesquelles on pouvait compter; +les résultats étaient fort tristes; les revenus ne pouvaient pas +s'élever pendant l'année 1810, en raison des pertes occasionnées par la +guerre, à plus de cinq millions; et nos dépenses, en y comprenant les +troupes françaises destinées à y rester, et dont la force avait été +fixée à vingt-quatre bataillons et douze escadrons, devait s'élever à +dix-neuf millions. Diverses améliorations pouvaient faire espérer de +porter ces revenus de douze à quatorze millions pour les années +suivantes; mais il devait toujours rester un déficit, qui, dans ce cas, +serait réduit à cinq millions. Nous avions, comme ressources +extraordinaires, les domaines de la Carniole, dont l'étendue formait le +cinquième de la province, les riches mines de mercure d'Idria, et celles +de plomb de la Carinthie. Mais, d'un côté, les biens se composaient en +partie de droits féodaux dont la suppression était posée en principe, et +l'on ne pouvait pas vendre un objet dont la valeur était au moment +d'être réduite. D'ailleurs, l'Empereur disposa de ces biens pour en +faire des dotations, ainsi que des mines de Bleiberg; et, quant à celles +d'Idria, il les prit pour doter l'ordre des Trois-Toisons, dont il avait +décrété la fondation en mémoire de la conquête de Vienne, répétée deux +fois, et de celle de Madrid. Ainsi nous étions réduits aux plus minces +ressources. Nos embarras étaient encore augmentés par la présence du +papier-monnaie, laissé par les Autrichiens, et de la monnaie de cuivre, +dont nous étions inondés. L'Istrie, la Dalmatie, Raguse et Cattaro s'en +trouvaient exemptées, ce qui compliquait notre position. On ne pouvait +brusquement mettre hors de la circulation le papier-monnaie, parce que +l'argent était rare et insuffisant pour servir aux moyens d'échange. +Afin de rapprocher le moment où l'on pourrait s'en passer et accélérer +le retour de la monnaie effective, j'établis la valeur du florin en +papier beaucoup au-dessous du cours de Vienne, soit pour les échanges +de particulier à particulier, soit pour le payement dans les caisses +publiques. Chacun s'empressa d'envoyer son papier à Vienne et d'en faire +venir de l'argent, et, dès le mois de mars 1810, je pus prendre un +arrêté qui le mettait hors de cours. + +Nous fixâmes aussi, par un tarif, la valeur des monnaies de cuivre et de +billon; mais, l'évaluation avant été mal faite, et les monnaies arrivant +d'Autriche chez nous, il fallut faire un nouveau tarif pour les +maintenir à leur juste valeur. + +Tous les tribunaux des provinces illyriennes, la Dalmatie et l'Istrie +exceptées, ressortissaient autrefois du tribunal d'appel de Vienne. +Depuis la séparation et jusqu'à l'organisation de l'ordre judiciaire, il +y eut suspension de justice, ce qui fut une grande calamité. Tout était +dans le chaos, et la confusion s'augmentait encore par les exigences de +l'Empereur, qui demandait des choses impossibles. Il voulait qu'on +trouvât de l'argent pour tous les besoins, et cependant son premier acte +avait été de déterminer que, pour l'an 1810, les impôts ne seraient pas +changés, en ordonnant, d'un autre côté, qu'on appliquât sur-le-champ à +ce pays les principes de l'administration française, principes +entièrement différents. + +Les travaux les mieux faits, les recherches les plus consciencieuses, +démontrèrent l'impossibilité d'obtenir, à l'avenir, plus de douze +millions de revenus des provinces illyriennes, vu les circonstances dans +lesquelles elles étaient placées, c'est-à-dire avec la cessation du +commerce et la distraction des domaines et des mines. Nous opérâmes sur +cette base, et, de prime abord, nous doublâmes les contributions +établies dans les provinces nouvellement cédées. Quant à la Dalmatie, on +ne put rien changer à ce qui existait. Toutes les terres de l'intérieur, +primitivement concédées à titre de fiefs, payaient autrefois au +gouvernement la dîme en nature comme redevance; l'administration +italienne ayant rendu les Morlaques propriétaires, la dîme forma +l'impôt. Changer chez cette population, dans l'état de misère où elle +était, l'impôt eu nature en impôt en argent, quelque faible que fût ce +dernier, était tout à fait impossible: aussi je conservai l'ordre de +choses établi; mais, au lieu d'avoir une nuée d'employés, et +d'embarrasser l'administration de beaucoup de magasins, je fis affermer +la dîme par arrondissement. + +Le sel était un des plus grands revenus de l'Illyrie, et par la +consommation propre de ses habitants, et par les ventes faites aux +Turcs. J'ordonnai tout de suite que le payement du sel vendu aurait lieu +en argent, et cette disposition fit rentrer quelques sommes dans les +caisses publiques. Un contrôle bien entendu établit l'ordre dans cette +administration et la plaça à l'abri de la fraude. + +Les douanes étaient une grande affaire: le blocus continental, idée fixe +de l'Empereur, exigeait impérieusement qu'on s'en occupât. Ce malheureux +système, cette combinaison funeste, cause et prétexte de tant et de si +criantes injustices, dont l'idée gigantesque avait quelque chose de +séduisant pour une imagination comme celle de Napoléon, devenait +monstrueuse et absurde dans son application; absurde, car l'Empereur, +seul intéressé à l'établir contre le voeu et le besoin de toute +l'Europe, pouvant seul en obtenir des résultats favorables, était obligé +d'y déroger par des licences, autre scandale, autre infamie. Du jour où +l'Empereur, par l'action du despotisme le plus violent exercé sur tous +les princes de l'Europe, eut dérogé à son système par des exceptions à +son profit, il transforma une idée grande en une misérable spéculation +financière, faite aux dépens de ses propres alliés. Aucune raison +politique ne justifiant plus alors la mesure la plus tyrannique qui fut +jamais, elle mettait le comble à l'humiliation de tous les souverains de +l'Europe, et ils durent chercher à s'en affranchir. Mais, par rapport à +ses propres sujets, vit-on jamais monstruosité plus grande? Ces licences +donnaient le privilége du commerce à un petit nombre d'individus, au +détriment de tous ceux de leur classe; faisaient intervenir, dans +l'expédition de chaque navire, le gouvernement, qui partageait le profit +du commerce par le prix qu'il faisait payer la licence. Sans admettre +une liberté illimitée du commerce, question d'une tout autre nature, et +en admettant le droit d'en restreindre l'étendue et d'en modifier +l'exercice, le gouvernement ne peut intervenir que par des règles +générales, laissant à chacun, dans ses actions, la même liberté qu'à son +voisin. Avec les licences, un individu corrupteur, mal famé, sans +crédit, mais protégé, fait scandaleusement sa fortune; et l'honorable +négociant, dont le crédit embrasse le monde, qui a répugné à employer +des moyens réprouvés par la délicatesse pour obtenir une faculté qui lui +est refusée, végète et consomme ses capitaux au lieu de les faire +fructifier. + +L'injustice était entre les individus, entre les villes, elle était +partout; et, pour compléter le tableau de ce temps d'aberration et de +folie, il faut rappeler deux faits dont il y a eu beaucoup d'exemples: +des denrées coloniales confisquées, vendues publiquement, confisquées de +nouveau et vendues encore; et la confiscation d'objets apportés par des +bâtiments munis de licence, mais absents pendant que la mobile +législation des douanes avait changé. Ce système, si fatal et si +funeste, fut au moment d'être abandonné: on peut en juger par les +demandes que l'Empereur fit adresser partout. À la fin de juillet 1810, +il posa la question de savoir si l'admission des marchandises coloniales +avec des droits extrêmement élevés ne valait pas mieux que la répulsion +et la confiscation. Cette question, débattue avec soin, nous amena à +conclure pour l'affirmative dans notre réponse. Si la résolution eût été +conforme, elle rendait la vie à ce malheureux pays, et particulièrement +à Trieste, monument admirable des effets de la liberté du commerce; mais +il n'en fut rien. Au contraire, on exagéra toutes les mesures déjà si +rigoureuses; et l'Europe, constamment insultée, avilie par le mépris de +tous les droits et de toute équité, se disposa à rompre ses chaînes. + +L'orgueil a toujours été un des traits les plus marquants du caractère +de Napoléon; aussi tous les actes qui mettaient sa puissance en relief +lui causaient de grandes jouissances. Cette action constante qu'il +exerça pendant quelque temps sur tous les points de l'Europe, à +l'occasion du système continental, a eu pour lui un grand charme et une +grande séduction, indépendamment des calculs de la politique; mais il +oubliait que, par la nature des choses, l'action de la force doit +seulement être passagère; sa durée ne peut avoir qu'un temps borné, elle +s'use d'elle-même: elle s'use par les intérêts; elle s'use par +l'opinion, son auxiliaire indispensable. La puissance, pour être +durable, doit être fondée sur la raison, et son action réglée par la +modération et la justice. Et combien les flatteurs de Napoléon, qui +l'ont précipité ou maintenu dans cette voie, en caressant sa passion +dominante, ont eu d'influence sur sa destinée à la fin de sa carrière! +Ces flatteurs sont les auteurs véritables de la catastrophe qui l'a +englouti. + +La forme des provinces illyriennes, dont la largeur est dans plusieurs +parties très-petite, et qui se trouvent ainsi avoir une frontière d'une +immense étendue, comparée à sa surface, me détermina à mettre en dehors +du système continental le pays au sud de Fiume; ainsi le pays enveloppé +par les douanes se composa des provinces acquises, plus l'Istrie. Les +points d'observation spéciaux lurent les ports de mer et les côtes. +L'étendue de celles-ci, ne pouvant être défendue par le faible corps +d'armée d'Illyrie, réduit de beaucoup par l'impossibilité de +l'entretenir avec les ressources du pays, me détermina à m'occuper de +l'établissement d'une garde nationale garde-côtes, depuis Trieste +jusqu'à Cattaro. Il en existait déjà une excellente à Raguse, à Cattaro +et à Zara: je m'occupai particulièrement de celle de Trieste et +d'Istrie, et je réussis au delà de mes espérances. Je développai une +émulation extraordinaire dans toute cette population: l'admission dans +la garde nationale fut une distinction, et, quelques priviléges plus +honorifiques qu'utiles y ayant été attachés, tous les gens riches y +arrivèrent en foule. Ils s'habillaient à leurs frais. Une caisse établie +dans chaque compagnie, au moyen d'une légère contribution levée sur les +hommes aisés, donna même les fonds nécessaires pour habiller ceux qui +étaient pauvres. Tous les hommes furent exercés à la manoeuvre du canon +et au maniement du fusil. Je fis armer les villes de Capo-d'Istria, +Pirano, Rovigno, Pola, etc., etc., et on leur confia des batteries que, +dans l'occasion, ils servirent avec intelligence et courage. Pola, à +cause de sa belle rade, eut quarante pièces de canon; et, comme les +gardes nationales auraient été insuffisantes et que ce point avait +d'ailleurs une grande importance, je leur adjoignis deux compagnies +d'artillerie de l'armée. Les gardes nationales de service recevaient le +pain, et, quand elles quittaient leurs communes pour le service, elles +avaient la solde de l'armée. + +Jamais je n'ai vu nulle part, en aucun temps, une garde nationale si +digne d'être comparée aux troupes de ligne. On peut faire des hommes ce +qu'on veut. Tout est dans la manière de s'y prendre; et, quand on ne +réussit pas, l'autorité a toujours tort. Je trouvai à Rovigno un +ecclésiastique encore jeune, qui semblait regretter d'être prêtre, et je +lui demandai pourquoi il avait choisi cet état. Il me répondit: «Hélas! +monsieur le maréchal, les idées changent suivant les temps: autrefois, +tout le monde voulait être prêtre, comme aujourd'hui tout le monde veut +être garde national.» + +J'organisai ainsi, depuis Trieste jusqu'à Fiume, un corps de deux mille +cinq cents hommes qui servait à merveille, ne me coûtait presque rien et +m'assurait la défense des côtes. La totalité des gardes ainsi organisés +à Trieste, en Istrie, en Dalmatie et en Albanie, s'élevait à une force +d'environ dix mille hommes. + +Je me trouve naturellement conduit à raconter ce que je fis pour +délivrer l'Istrie de l'oppression exercée sur elle depuis un grand +nombre d'années par une bande de brigands sous laquelle elle gémissait. + +Depuis trente à quarante ans, des voleurs, au nombre de cent cinquante +au moins, cantonnés entre Rovigno et Pola, dans les bois qui couvrent +cette partie de la province, faisaient trembler toute la population des +environs. Sous les Vénitiens, une faible guerre, rendue peu efficace +par l'argent distribué à propos, leur était faite. La proximité de la +frontière de la Croatie donnait d'ailleurs aux coupables le moyen +d'échapper aux poursuites. Sous le gouvernement autrichien, ils +s'étaient un peu modérés, et la mollesse des autorités avait fait leur +salut. Quand l'Istrie appartint au royaume d'Italie, les désordres +anciens avaient recommencé dans tous leurs excès. C'était à cet état de +choses que j'avais à remédier. + +Le désordre était tel, que les habitants du sud de l'Istrie et de +Rovigno n'auraient pas osé sortir de leurs villes si, d'avance, ils +n'avaient pris l'engagement de payer, chaque année, aux brigands une +contribution dont la quotité était proportionnée à leur fortune. Un +homme voulait-il s'affranchir de cette dépendance, sa campagne était +infailliblement brûlée. Une fois la taxe acquittée, chacun pouvait aller +et venir librement; ses biens, sa famille et sa personne étaient +constamment respectés. On s'était soumis à cette espèce de souveraineté +de fait, en payant une somme modérée, plutôt que d'attendre sa sûreté +de la protection d'une autorité dont l'impuissance était démontrée. + +Mon devoir était de faire disparaître ce scandale, qui rappelait la +Turquie; mais j'avais à vaincre, pour ainsi dire, la résistance des +habitants, effrayés de se brouiller avec les brigands, et de faire +courir des risques à leurs habitations et à leurs personnes si +l'autorité, comme il était arrivé tant de fois, n'atteignait pas son +but. + +Je formai plusieurs détachements de troupes, sous le commandement +d'officiers choisis. J'ajoutai à chacun d'eux des détachements de gardes +nationales, composés d'hommes sans propriétés, moins exposés que +d'autres à la vengeance des brigands, et connaissant bien le pays. + +Toutes ces colonnes étant mises sous les ordres d'un officier supérieur, +on commença la chasse. Au moment même où on poursuivait les brigands, je +fis placer des soldats dans toutes les maisons des villages à portée, +dont les habitants étaient, pour la plupart, complices des brigands. +Ordre rigoureux fut donné de les retenir tous, hommes, femmes, enfants, +jusqu'à la fin des opérations.--Par ce moyen, les brigands perdirent à +la fois les avis et les vivres qu'ils tiraient de ces villages ainsi que +les refuges qu'ils pouvaient y trouver dans un cas pressant. Abandonnés +ainsi à eux-mêmes et privés de tout secours étranger, ils ne pouvaient +plus se défendre ni subsister. Une commission militaire en permanence +jugeait immédiatement les hommes saisis. La chasse dura trois semaines +environ. Soixante et quelques de ces misérables furent pris et pendus +sur le lieu même de leurs exploits; une douzaine se soumirent, donnèrent +des sûretés, et le reste disparut. Depuis, et tant que dura le régime +français, on n'en entendit plus parler. Cette province devint aussi sûre +que le reste de l'Illyrie. + +Je complétai l'organisation civile des provinces en établissant, à +l'instar de la France, une administration des contributions directes, +et en faisant faire la répartition de l'impôt fixé pour l'année +suivante. + +Quoique le pays soit cadastré depuis Marie-Thérèse, cette opération +était difficile à la suite d'un si long temps; chaque propriété avait, +pour ainsi dire, changé de nature. L'impôt du timbre et de +l'enregistrement fut adopté et une régie des domaines créée; mais on +ajourna la perception de l'impôt de l'enregistrement jusqu'à là +publication du Code civil. Une règle unique est indispensable, et alors +il y avait autant de lois et de coutumes que de provinces. Ces divers +changements promettaient de l'argent pour l'avenir, mais ne nous en +donnaient pas pour le moment. Nos besoins étant extrêmes et d'une +urgence impossible à exprimer, je fis un emprunt de cinq cent mille +francs à Trieste. Couvert aussitôt, ce fut une ressource momentanée. +J'établis une administration des postes et un service régulier pour +toute l'étendue des provinces. J'avais, deux fois par semaine, des +nouvelles des points les plus éloignés. + +Enfin je créai un corps des ponts et chaussées, composé des meilleurs +ingénieurs civils des villes et de la province de Carniole, et je mis à +sa tête un ingénieur nommé Blanchard, envoyé de France, homme fort +capable. Je m'occupai aussi de l'instruction publique, et j'établis deux +écoles centrales, une à Laybach et l'autre à Zara, et huit lycées dans +les principales villes; deux écoles d'arts et de métiers; des écoles +primaires dans toutes les communes. L'instruction enseignée dans les +écoles supérieures comprenait le latin et le français, les mathématiques +et la physique; et, avec le temps, les écoles de Laybach et de Zara +auraient reçu plus de développement. Un assez grand nombre de bourses +fut créé, et le tout établi si économiquement, que l'ensemble de +l'instruction publique, hors des écoles primaires, ne s'élevait pas, en +y comprenant les bourses, au delà de deux cent cinquante mille francs. + +Pour achever l'indication sommaire des établissements faits alors, je +parlerai encore d'une régie intéressée pour la vente des tabacs, d'une +entreprise pour la fabrication des poudres, et des salpêtrières dans +toutes les villes. Notre situation devant nous porter aux économies, je +fis répartir chez les cultivateurs solvables douze cents chevaux +d'artillerie et d'équipages, avec obligation de les représenter au +moment du besoin, ou d'autres de même valeur. Cette mesure, en usage en +Prusse de tout temps, avait déjà été pratiquée en France, après la paix +de Lunéville. Il n'y en a pas de plus utile. On devrait toujours y +revenir, car elle donne des moyens d'armement très-prompts. Elle réserve +pour le service du gouvernement et utilise pour le pays des chevaux qui, +à la fin des guerres, n'ont aucune valeur au moment où ils sont vendus. +N'en retrouva-t-on que la moitié au moment où on les réclame, il y +aurait encore pour l'État un grand bénéfice de temps et d'argent. + +Aussitôt que la saison et les affaires la permirent, je commençai une +inspection de détail dans les régiments frontières, et un voyage dans +le reste des provinces. Je vis les Croates, compagnie par compagnie, je +pourvus à leurs besoins, je satisfis à leurs demandes, et je laissai ce +peuple content d'appartenir à son nouveau souverain; il n'avait pas +perdu au change, et il le sentait. Il devait conserver ses institutions, +auxquelles il tenait beaucoup, et il était l'objet de soins plus +empressés et d'une protection plus efficace; et puis le nom français +alors était si grand! + +J'avais fait traduire en illyrien nos ordonnances sur les manoeuvres. +Afin de les faire apprendre aux Croates, j'attachai momentanément deux +bons instructeurs français, pris dans les régiments français, à +l'état-major de chaque régiment croate. Une instruction normale fut +donnée, et un officier et deux sous-officiers par compagnie venaient, +sous les yeux des colonels, apprendre à servir eux-mêmes d'instructeurs. +J'attachai aussi à chaque régiment français des officiers et +sous-officiers croates, pour y être instruits. Dans le cours de l'été, +les régiments croates acquirent l'instruction nécessaire pour servir et +manoeuvrer avec les troupes françaises, et les Croates, fort +intelligents, apprirent assez vite tous les commandements français, pour +les faire eux-mêmes et les exécuter. Dès lors, tous les commandements +eurent lieu en notre langue, chose indispensable pour des troupes qui +devaient servir avec nous. + +De bonne heure, j'avais pensé à étendre nos relations de commerce avec +la Turquie, et, pour les favoriser, j'avais donné l'ordre de construire +un grand lazaret à Costanitza. Le confluent de la Culpa dans la Save +m'avait d'abord paru un emplacement plus avantageux, comme pouvant +servir également aux marchandises venant par eau et par terre; mais, ces +dernières étant de beaucoup les plus nombreuses et devant le devenir +davantage encore, leur intérêt particulier dut prévaloir. Le commerce +avait déjà les habitudes de Costanitza, et il ne faut pas changer la +marche du commerce sans nécessité. Les travaux, conduits avec activité, +furent terminés dans la campagne. Cependant un entrepôt secondaire fut +établi à Sissek. + +J'allai voir aussi les Croates, dont j'avais vengé la querelle et qui +rebâtissaient leurs demeures: elles y gagnèrent, comme il arrive +toujours en pareil cas; des ingénieurs présidèrent à leurs travaux, et +leurs habitations furent réunies par masses de vingt à vingt-cinq +maisons. Les régiments étant autorisés à venir à leur secours, des bois +leur furent fournis gratuitement; on leur abandonna un certain nombre +de journées de travail qu'ils devaient à l'État. L'ouvrage, +très-régulièrement exécuté, fut terminé avant la mauvaise saison. + +Je réformai une disposition de l'état civil des Croates contraire aux +intérêts de la population. Les mariages, trop précoces et autorisés dès +l'âge de douze à quinze ans, furent défendus avant seize ans pour les +filles et dix-huit ans pour les hommes. J'avais obtenu de l'Empereur +d'envoyer deux cents enfants croates, fils d'officiers et de +sous-officiers, en France, pour y être élevés, aux frais de l'État, dans +nos lycées et nos écoles. Cette disposition fut reçue avec joie et +reconnaissance. Je fis faire les choix sous mes yeux. Les jeunes gens +partirent sans retard en deux détachements, à pied et conduits par des +officiers. Peut-être un jour la France retrouvera-t-elle les fruits de +ces soins! + +Après avoir visité ainsi la Croatie et revu les champs de bataille où +l'année précédente j'avais combattu, je revins par Segna, Fiume, +Trieste, Gorizia, Villach et Laybach. + +Trois vaisseaux et une frégate nous avaient été cédés par les Russes. +L'Empereur voulait, avec un de ces vaisseaux et la frégate, faire le +fond de la marine d'Illyrie; les matelots étaient faciles à fournir, +mais où était l'argent pour les payer? car l'Empereur se refusait à +reconnaître la disproportion existante entre les charges qu'il nous +imposait et nos ressources; son esprit présentait déjà, et fréquemment, +les contradictions extraordinaires qui depuis ont été toujours en +augmentant. + +Avant ce temps, il était toujours d'accord avec lui-même: quand il +voulait la fin, il voulait les moyens; mais alors il ordonnait l'une +sans s'occuper des autres. Il fallait donc nécessairement lui désobéir, +ou dans le résultat ou dans le choix des moyens. Je fis visiter le +vaisseau; trouvé hors d'état de naviguer par la commission de marine +chargée sous mes ordres du service, on le démolit; mais la frégate fut +armée au moyen de nouvelles levées, et ces levées fournirent aussi +l'équipage du vaisseau le _Rivoli_ qui était à Venise. La frégate alla +le joindre et passa à la solde de l'Italie. La flottille de l'Illyrie +se trouva seulement composée de deux goëlettes, deux bricks, dix +chaloupes canonnières et vingt péniches; elle se divisait en trois +stations suffisantes à la protection de nos côtes. + + + + +CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS +RELATIFS AU LIVRE TREIZIÈME + + +LE MINISTRE DE LA GUERRE AU MARÉCHAL MARMONT + + «Paris, le 11 décembre 1809. + +«Monsieur le maréchal, j'ai reçu la lettre que Votre Excellence m'a +adressée de Laybach le 25 de novembre, et je me suis empressé de la +mettre sous les yeux de Sa Majesté. + +«Par cette lettre, monsieur le maréchal, vous demandiez des ordres +prompts pour la réorganisation des régiments croates, que Votre +Excellence présumait avec raison devoir être conservés au service de +l'Empereur. + +«Sa Majesté veut, en effet, que les troupes croates soient immédiatement +réorganisées; mais elle m'ordonne de vous faire connaître que, pour +effectuer cette organisation, Votre Excellence n'a besoin de recevoir +aucun ordre de sa part, et que vous devez, de suite, donner tous ceux +qui seront nécessaires pour remplir cet objet. + +«Sa Majesté vous autorise spécialement, monsieur le maréchal, à faire +donner des armes aux soldats croates et à nommer leurs officiers. Elle +entend toutefois qu'avant de les armer Votre Excellence se soit assurée +qu'on peut le faire avec confiance.» + + +LE MINISTRE DE LA GUERRE AU MARÉCHAL MARMONT. + + «Paris, le 21 décembre 1809. + +«Monsieur le maréchal, l'intention de l'Empereur est que Votre +Excellence administre ce pays, en touche les revenus, et les fasse +servir à l'entretien des troupes. Sa Majesté vous recommande cependant, +monsieur le maréchal, de ne rien faire, pour les finances que de concert +et par le canal de M. le conseiller d'État d'Auchy. + +«Je vous préviens en même temps, monsieur le maréchal, que l'intention +de Sa Majesté est que le commandant de la Dalmatie s'adresse à Votre +Excellence pour tout ce qui aura rapport au bien du service et aux +besoins des troupes stationnées dans celle partie des provinces +illyriennes.» + + +LE MARÉCHAL MARMONT À D'AUCHY. + + «1er janvier 1810. + +«Monsieur l'intendant général, depuis sis semaines que j'ai rejoint +l'armée, il ne m'a pas été difficile de démêler vos sentiments et de +remarquer votre conduite. Mais j'espérais que de bonnes manières, et les +égards particuliers que je vous ai montrés suffiraient pour vous ramener +à des idées plus saines. Puisque le contraire est arrivé, je dois avoir +une explication avec vous. + +«Il est possible que vous ayez raison de vous plaindre de votre +destination, de vous trouver employé d'une manière inférieure à vos +droits et à vos talents; mais, quelle que soit votre position +personnelle, elle ne vous permet pas de vous exprimer sur le compte de +l'armée française comme vous le faites dans vos conversations +habituelles: le texte de tous vos discours est l'injustice et +l'arbitraire des militaires, et vos passions vous emportent au point de +ne pas voir que vous scandalisez ceux mêmes que vous croyez qui y +applaudissent. + +«Où sont les actes arbitraires? Où sont les injustices? L'armée +française ne mérite que des éloges, et mon corps d'armée, en +particulier, est un modèle d'ordre, de discipline et de subordination, +comme les généraux qui la commandent sont l'exemple de l'honneur et de +la délicatesse. S'il y avait des abus, c'est moi que vous devriez en +entretenir, et non de nouveaux sujets de l'Empereur, dont l'opinion +n'est pas encore fixée, et que, sans doute, vous n'engagez pas ainsi à +nous aimer. + +«Croyez-vous donc bien servir l'Empereur en cherchant à nous rendre +odieux? Non, monsieur, non; vous ne pouvez pas prendre une marche qui +soit plus nuisible aux intérêts de Sa Majesté. + +«Vous avez établi en principe de persécuter ceux qui ont de la déférence +pour nous. Eh mais, monsieur, quelle erreur vous égare, et dans quel +pays des généraux qui méritent l'estime et la confiance publique ne +doivent-ils pas recevoir des témoignages de déférence? Vous avez menacé +de destituer de vos employés par le seul motif qu'ils sont venus +quelquefois chez moi. Vous avez traité injustement des hommes parce +qu'ils ont montré de l'empressement à me donner des renseignements sur +le pays. Vous avez suspendu pour plusieurs mois, après l'avoir menacé de +destitution, un ingénieur, parce qu'il a accompagné le général Bertrand, +aide de camp de Sa Majesté, dans une reconnaissance sur la Save. Vous +avez menacé de destitution un autre ingénieur, s'il se rendait auprès du +général Guilleminot, chargé de fixer les frontières, lors même que votre +autorité sur eux est incertaine, n'ayant encore d'autre attribution que +les finances. + +«Mais, en vérité, monsieur, quel est l'esprit qui vous conduit? Y a-t-il +guerre civile, et avons-nous des intérêts autres que ceux de l'Empereur? + +«Il y a trente-six jours que les troupes françaises occupent Carlstadt. +Le pays est dépourvu d'effets de casernement, et je vous ai écrit pour +en faire acheter. Vous avez donné des ordres et des moyens à M. +Koermelitz, administrateur. J'étais autorisé à espérer que tout serait +promptement en ordre. À mon arrivée ici, rien n'est acheté, aucun marché +même n'est fait, et les troupes sont dans l'état le plus minable. + +«Je suis justement indigné de l'ineptie de M. Koermelitz; et, trouvant +dans M. Litardi, auditeur au conseil d'État, un jeune homme plein +d'intelligence, de zèle, et muni de votre confiance, je le charge +d'établir le casernement. Immédiatement on éprouve les meilleurs effets +des mesures qu'il a prises, et, au lieu d'applaudir, vous censurez, vous +menacez, vous déclarez que rien de ce que M. Litardi a fait acheter ne +sera payé, et vous renvoyez à M. Koermelitz, dont je suis autorisé à +soupçonner beaucoup la probité, pour l'examen des fournitures faites à +l'hôpital. Ainsi les troupes doivent être victimes de vos passions. + +«N'aurai-je donc aucune action sur l'administration du pays? Ma seule +qualité de chef de l'armée, et ma présence sur le lieu même, quand vous +êtes à quarante lieues, auraient dû vous faire déférer avec empressement +à ce que j'avais ordonné, et qui intéresse aussi puissamment la +conservation des soldats. Mais, puisque j'ai d'autres pouvoirs, votre +conduite est bien plus étrange. + +«Monsieur l'intendant général, rien ne peut être plus fatal aux intérêts +de l'Empereur, à la tranquillité et au bien-être du pays, que la +division que fait naître votre amour-propre froissé. Élever autel contre +autel, c'est préparer l'influence de l'Autriche, puisque c'est organiser +des partis dont elle saura bien faire usage. Il n'y a et ne peut y avoir +qu'un seul point de ralliement, c'est le premier magistrat délégué par +l'Empereur. + +«J'espère donc que vous ferez cesser une lutte qui ne pourrait offrir +que du scandale et nuire aux intérêts de Sa Majesté. Je ne vois pas, +d'ailleurs, quels avantages elle pourrait vous promettre; car, quelque +répugnance que m'inspirent de pareilles discussions, je saurai, s'il le +faut, les soutenir; mais je préférerai toujours vivre en bonne +intelligence avec vous, si vous voulez y concourir. Je le désire même +vivement, attendu que le bien du service de l'Empereur le commande. + +«Je vous adresse un paragraphe d'une lettre du ministre de la guerre, +en date du 21 décembre. Il vous fera connaître les intentions de Sa +Majesté. En conséquence, je vous prie de vouloir bien, jusqu'à ce qu'il +en soit autrement ordonné, ne prendre aucune disposition et ne donner +aucun ordre sur les choses de quelque importance dans l'administration +des provinces illyriennes, sans m'en avoir rendu compte, et sans avoir +pris mon assentiment et mon approbation.» + + +LE MINISTRE DE LA GUERRE AU MARÉCHAL MARMONT. + + «Paris, le 1er janvier 1810. + +«Monsieur le maréchal, j'ai eu l'honneur de prévenir Votre Excellence, +par ma dépêche du 27 décembre, que, d'après les ordres de Sa Majesté, +les troupes qui se trouvaient dans la Croatie devaient être mises sur +le pied de paix. + +«Par suite de nouveaux ordres de Sa Majesté, cette disposition +s'applique à toutes les troupes qui composent l'armée d'Illyrie. + +«Je vous prie, monsieur le maréchal, de vouloir bien ordonner toutes +les dispositions nécessaires pour la mise sur le pied de paix de toutes +les troupes que vous commandez. + +«En conséquence de ces dispositions, les officiers généraux qui font +partie de l'armée d'Illyrie ne recevront plus, à compter du 1er janvier, +présent mois, le supplément de guerre, et ne jouiront, indépendamment de +leur solde, que d'un traitement extraordinaire de six mille francs, pour +les généraux de division, et de trois mille francs pour les généraux de +brigade, le tout par année. + +«Les adjudants-commandants ne toucheront plus le supplément de guerre, +et ceux qui sont chargés des fonctions de chefs d'état-major, dans les +divisions, ne recevront que cent cinquante francs par chaque mois. + +«Les bataillons du train ne recevront que la solde déterminée pour le +pied de paix.» + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU DUC DE FELTRE + + «Laybach, 9 janvier 1810. + +«Monsieur le duc, le colonel Leclère, aide de camp de Votre Excellence, +est arrivé et m'a remis les dépêches dont vous l'aviez chargé pour moi. +Je vais m'occuper sans retard de l'exécution des dispositions qui sont +contenues dans les arrêtés de l'Empereur et dans vos lettres. Votre +Excellence s'adressant à moi comme gouverneur général des provinces +illyriennes, je crois devoir en remplir sur-le-champ les fonctions, +quoique je n'aie pas encore reçu ma nomination. + +«La lettre de Votre Excellence du 27 décembre m'annonce que l'intention +de l'Empereur est que les troupes qui sont en Croatie soient mises sur +le pied de paix, et que je fasse cesser les fournitures arbitraires qui +pèsent sur les habitants. + +«J'ai l'honneur de vous assurer qu'il n'y a aucune fourniture arbitraire +depuis longtemps; que les réquisitions faites en Croatie n'ont eu pour +objet que des services réguliers, et n'ont eu lieu, à l'entrée des +troupes, que parce que M. l'intendant général n'avait pris aucune +disposition pour les faire vivre et pourvoir à leurs besoins. + +«Votre Excellence, ne me parlant que de la Croatie, me fait soupçonner +que l'Empereur n'a eu pour objet, dans ce qu'il prescrit, que le +redressement de torts qu'il croyait exister, et non la mise sur le pied +de paix, qui semblerait dans ce cas devoir regarder tout mon corps +d'armée. J'attends donc de nouveaux ordres, qui sans doute lèveront +bientôt mon hésitation à cet égard. + +«J'ajouterai à ce qui précède une observation dont je demande à Votre +Excellence de peser l'importance. Si les troupes sont sur le pied de +paix et qu'on n'ordonne pas leur solde en papier au cours déterminé et +fixé par M. d'Auchy, qui est celui du marché, il est impossible que les +troupes vivent, attendu qu'elles recevraient moins de dix sous pour un +franc. Le cours fixé et suivi étant de cinq florins pour un, M. d'Auchy +a refusé de payer à ce taux et a rendu compte au ministre des finances, +qui n'a pas encore répondu. Je demande à Votre Excellence d'obtenir de +Sa Majesté une décision qui fixe notre situation: et, puisque les +troupes ne peuvent pas recevoir d'argent, il me paraît indispensable, +pour qu'elles puissent subsister, qu'on leur donne des vivres en nature, +et encore seront-elles très-misérables, ou du papier à sa valeur réelle +et au cours fixé par M. d'Auchy, tel enfin que la caisse publique le +reçoit. + +«Il me reste une autre demande à adresser à Votre Excellence: c'est que, +comme les provinces cédées par l'Autriche, et qui font la presque +totalité des ressources de l'Illyrie, au moins pour le moment, ne +pourraient pas donner, de plusieurs mois, les moyens de payer les +troupes en argent, et que le papier n'a pas cours en Dalmatie, il serait +nécessaire de donner un secours en numéraire pour les deux régiments qui +sont dans cette province, et qui sont depuis longtemps sans aucune +solde. Il y a un fonds de près d'un million à Venise, fait au +commencement de la guerre pour l'armée de Dalmatie, qui, n'ayant pu le +recevoir, n'en a pas disposé.» + + +LE MINISTRE DE LA GUERRE AU MARÉCHAL MARMONT. + + «Paris, 13 janvier 1810. + +«Monsieur le maréchal, j'ai soumis à l'Empereur la demande que vous me +faisiez de quinze mille fusils pour armer les régiments de Croates que +vous formez en ce moment, en priant Sa Majesté de me faire connaître +ses intentions à cet égard. + +«Sa Majesté me charge de vous mander qu'elle trouve cette demande bien +prématurée et bien hasardée, et qu'elle pense qu'il faut ajourner cet +armement jusqu'à ce que l'on connaisse bien les dispositions des Croates +et que l'on en soit bien sûr. Sa Majesté craint que d'en agir autrement +ce serait peut-être agir avec légèreté, et elle a voulu que son +observation à ce sujet fût communiquée à Votre Excellence. + +«Cependant l'Empereur vous autorise, si vous êtes bien assuré que les +Croates ne se serviront pas contre nous des armes qu'on pourrait leur +donner, à faire armer tout au plus une compagnie par régiment, mais sans +excéder le nombre de mille hommes armés: vous pourrez tirer ces mille +fusils de la place de Zara ou de celle de Venise.» + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU DUC DE FELTRE. + + «Laybach, 24 janvier 1810. + +«Je reçois la lettre que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'écrire +le 6 janvier en conséquence d'une lettre adressée au ministre des +finances par M. d'Auchy, dans laquelle il se plaint que l'administration +des troupes qui occupent les provinces illyriennes était confiée à +plusieurs ordonnateurs. Cet état de choses était le résultat de la +présence de l'armée d'Italie. Les réquisitions dont on se plaint n'ont +été faites que par elle, et elles ont cessé au moment même de son +départ. + +«L'armée d'Illyrie est depuis longtemps, à l'exception des fourrages, +fournie par entreprise. + +«J'ai eu l'honneur de rendre compte à Votre Excellence de sa situation, +particulièrement des troupes que je commande, qui, sans aucune solde +depuis longtemps, seraient sans moyen de subsister si je n'avais pas +fait continuer la fourniture de vivres de campagne jusqu'à ce qu'un +mois d'appointements et quinze jours de solde et de masse d'ordinaires +aient été donnés aux officiers et soldats.» + + +LE MARÉCHAL MARMONT À SÉGUIER. + + «Laybach, 2 février 1810. + +«Monsieur le consul général, j'ai l'honneur de vous adresser un projet +de tarif de douanes qui a été rédigé pour les provinces illyriennes. Je +désire que vous en preniez connaissance et que vous consultiez, sans +éclat, les négociants qui vous inspireront le plus de confiance pour +avoir leur opinion sur ce travail. Je désire enfin que vous cherchiez à +reconnaître si l'application des principes que j'ai posés est bien +faite. Ces principes sont: + +«1° D'établir à l'entrée des provinces illyriennes des droits assez +forts pour donner le plus de revenu possible et assez faibles pour que +la contrebande offre peu d'avantages. Cette considération est d'une +grande importance, attendu que l'étendue des provinces illyriennes ne +permet pas une parfaite surveillance. + +«2° Favoriser d'abord l'industrie des provinces illyriennes, ensuite +celle de la France, puis celle du royaume d'Italie, et enfin celle du +royaume de Naples. + +«3° Établir un droit de transit pour les marchandises qui entrent en +Autriche et qui en sortent, dont la consommation ou le départ est +présumé être Vienne, et calculer le prix des marchandises de manière à +ce que les négociants ne trouvent pas avantage à faire prendre une autre +direction à leurs marchandises. + +«4° Augmenter ce droit de transit pour les objets manufacturés en +Autriche, en raison du voisinage des provinces illyriennes, et, par +conséquent, de la dépendance où elles sont de nos communications.» + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU DUC DE FELTRE. + + «Trieste, 6 février 1810. + +«Je viens de recevoir la lettre que Votre Excellence m'a fait l'honneur +de m'écrire, le 25 janvier, et qui m'annonce que l'Empereur est dans +l'intention de ne donner aucun secours pécuniaire à l'armée d'Illyrie, +et qu'elle doit s'entretenir par les ressources du pays. + +«Sa Majesté aura reçu peu après le budget des provinces illyriennes, +présentant le tableau exact des recettes et des dépenses, et elle aura +été à même de juger combien ces provinces sont loin, au moins pour cette +année, d'être en état de fournir aux besoins des troupes qui ont été +désignées pour les occuper. Quoique je sois autorisé à croire qu'en ce +moment Sa Majesté est parfaitement au fait de la véritable situation des +choses, je vous demande de mettre sous ses yeux le résumé suivant. + +«Le décret du 25 décembre 1809 détermine que les impositions dans les +provinces illyriennes seront, dans l'an 1810, les mêmes qu'avant +l'entrée des Français. + +«Le tableau général des recettes et des dépenses présente, comme +résultat disponible, cinq millions de francs environ, en comprenant +comme recette un million d'économies qui doit résulter des suppressions +à faire en Dalmatie et de celles qui seront la conséquence de la mise en +activité de l'organisation projetée; et cependant les dépenses doubles, +occasionnées par l'établissement des intendants, sans la suppression des +capitaines de cercles, et les réformes à faire en Dalmatie, ne pourront +cesser d'avoir lieu que lorsque Sa Majesté aura fait connaître sa +volonté, ordonné les suppressions, et prescrit l'organisation qu'elle +veut donner aux provinces illyriennes. + +«Quelle que soit la promptitude avec laquelle arrivent les ordres, et +quelque diligence que nous mettions à les exécuter, il est probable que, +pour l'année 1810, les économies, évaluées à un million, n'arriveront +pas à plus de six cent mille francs; de manière que l'on peut regarder +comme certain que, malgré les bases établies, les produits nets n'iront +pas cette année à cinq millions, et les provinces illyriennes ont +besoin, pour leur administration, pour l'entretien de vingt-quatre +bataillons, ainsi que l'a fixé Sa Majesté, de l'état-major de l'armée et +des places; enfin la solde des officiers, sous-officiers et soldats des +régiments frontières, de dix-huit à dix-neuf millions. Ainsi le déficit +est certainement cette année, et d'après les bases ci-dessus, de treize +à quatorze millions. + +«Plusieurs circonstances rendent encore douteuse la rentrée de la +totalité des revenus. Les consommations extraordinaires qui ont eu lieu +dans le pays, les réquisitions qui ont été faites pendant six mois, +l'entretien presque à discrétion d'une bonne partie de l'armée d'Italie +en Carinthie et à Gorrizia pendant près de trois mois; enfin la chute du +papier qui bouleverse les fortunes, et les suppressions prochaines d'une +grande partie des droits féodaux dont le principe est consacré dans le +décret de l'Empereur; tous ces motifs doivent faire craindre que les +impôts ne soient payés que d'une manière incomplète; mais au moins ils +autorisent à éloigner l'idée d'une augmentation dans les impôts pour +cette année, idée qu'au surplus Sa Majesté a rejetée d'elle-même. + +«À ces causes de la faiblesse des revenus, il faut ajouter que les +révoltes qui ont eu lieu en Dalmatie ont réduit à rien les revenus +pendant l'année 1809, tandis que l'organisation est restée la même, et +qu'il est dû huit à dix mois d'appointements à tous les employés de la +justice et de l'administration;--que l'état de blocus a fait émettre à +Zara, tant pour les travaux de la place que pour le payement des troupes +italiennes et de la flotte, une somme de trois cent mille francs en +billets de siége, dont l'état a été envoyé au ministre des finances, et +dont le royaume d'Italie n'a pas encore opéré le remboursement;--que la +circulation de ces billets, qui éprouvent une perte assez considérable, +embarrasse et gêne l'administration à Zara;--enfin que la cession au +royaume d'Italie des salines du pays, faisant disparaître le peu +d'industrie commerciale de la Dalmatie par la destruction des moyens +d'échanges avec les Turcs, diminuera le produit des douanes, et enlève +encore au trésor public un revenu de sept cent mille francs, tandis que +les salines de l'Istrie portent à l'Italie un revenu net de cinq +millions, en laissant seulement à l'Illyrie les charges de +l'administration de ces deux provinces. + +«En conséquence de toutes ces causes réunies, on doit conclure que les +revenus nets des provinces illyriennes ne s'élèveront pas et ne peuvent +s'élever, pour cette année, à cinq millions. + +«Ces revenus, rapprochés du chiffre des dépenses que j'ai eu l'honneur +d'exposer à Votre Excellence, tant pour l'administration du pays que +pour l'entretien des troupes, telle que leur force a été déterminée par +Sa Majesté, et la solde des officiers et sous-officiers des régiments +frontières, etc., etc., s'élevant à une somme de dix-huit à dix-neuf +millions, présenteront un déficit de treize à quatorze millions. + +«Mais, si l'on doit conclure un déficit aussi considérable pour l'année +1810, il est facile d'envisager une amélioration certaine et très-forte +dans la recette de l'année suivante. + +«Un cinquième des domaines de la Carniole appartient à l'Empereur. +L'administration de ces biens a été jusqu'ici très-vicieuse, les +régisseurs en consommaient presque tous les revenus. L'opinion du pays +à leur égard n'est pas équivoque et les accuse de la plus grande +infidélité. Lorsque les domaines seront affermés, les produits +tripleront infailliblement. Le désir d'améliorer l'administration +m'avait fait former le projet de hâter le moment où ce régime sera +établi; mais plusieurs raisons s'opposent à un changement immédiat. + +«L'Empereur est dans l'intention de supprimer plusieurs droits féodaux; +ainsi les domaines, dont les revenus se composent en partie de ces +droits, ont une valeur variable, et personne ne peut souscrire des +engagements à la veille de changements dont il ne connaît pas +l'importance.--D'un autre côté, l'extrême rareté de l'argent, ou plutôt +sa disparition absolue, rendant le moment actuel peu avantageux pour +établir des fermages, il faut ajourner à plusieurs mois les changements +qu'une bonne administration rend cependant nécessaires. + +«L'exploitation des mines n'est certainement pas portée au point où elle +peut être, et, après des recherches, des observations et des changements +utiles, on peut raisonnablement espérer une augmentation de produits et +par conséquent de revenus. + +«Les bois sont administrés sans ordre, mais il faut du temps pour +établir un système régulier. + +«L'an prochain, les plaies de la guerre étant en partie cicatrisées, il +sera naturel d'établir des impôts sur le sel, sur d'autres objets de +consommation, et l'impôt sur le sel peut produire plusieurs millions. + +«Enfin, si on ajoute les résultats de l'économie qu'il est probable que +l'on pourra apporter avec le temps dans la perception de plusieurs +impôts, on est autorisé à espérer une augmentation de revenus +considérable, et je ne pense pas les évaluer alors trop haut en les +portant à douze ou quatorze millions.--Dans ce cas, il ne resterait plus +qu'un déficit de quatre à cinq millions. + +«Il résulte de ce qui précède que la cause de la pauvreté des finances +des provinces illyriennes est immédiate et qu'elle nous frappe +aujourd'hui; tandis que celle de sa prospérité est nécessairement +ajournée après l'exécution des dispositions qui doivent la faire naître, +et que le temps est indispensable pour en obtenir l'effet, et le +résultat satisfaisant ne pouvant pas, vu l'importance des changements, +devoir être attendu avant une année. + +«Tels sont, monsieur le duc, les principaux traits du tableau que +j'avais à vous soumettre. Je vous le présenterai avec plus de détail, +lorsque j'aurai reçu les renseignements que j'ai demandés, jusqu'ici +infructueusement à M. l'intendant général, et je ne doute pas qu'ils ne +confirment en tout point ces aperçus généraux. + +«D'après l'exposé de notre situation, Votre Excellence peut juger de la +gêne que nous éprouvons aujourd'hui. Les troupes ne sont pas payées +depuis le 1er novembre. Les officiers, comme les soldats, sont dans le +plus extrême besoin et souffrent beaucoup. Trois mille francs, que nous +avons donnés avec beaucoup d'efforts à chaque bataillon, servent à peine +à assurer la subsistance du moment. Sa Majesté jugera sans doute que des +secours considérables nous sont nécessaires cette année; mais, comme ses +intérêts et sa volonté sont la règle de toutes mes actions, elle aura +lieu de reconnaître, j'espère, que je ne néglige aucune occasion de les +rendre moins nécessaires chaque jour. Si l'intendant général veut y +concourir avec zèle et plus d'activité, j'espère que nous approcherons +au moins du terme indiqué par l'Empereur. Mais il faut le temps +indispensable à tout changement, et particulièrement dans les +circonstances difficiles où nous sommes. + +«Je n'ajouterai plus qu'un mot, c'est que, les caisses des régiments +frontières ayant été emportées par les colonels au moment de la remise +du pays, ce ne sera qu'après la récolte que les régiments toucheront la +plus grande partie des revenus qui forment leur dotation; que, jusqu'à +cette époque, il faut que la solde mensuelle soit faite aux officiers, +sous-officiers, prêtres, employés, etc., etc., par la caisse générale +des provinces illyriennes, et qu'il serait extrêmement fâcheux que, +dans les premiers mois qu'ils servent Sa Majesté, et au moment où doit +se former l'opinion de leur bien-être à venir, ils éprouvassent du +retard dans leur payement. Leur sort dans les six premiers mois influera +beaucoup sur la conduite de toute leur vie.» + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE. + + «3 mai 1810. + +«Monsieur le duc, j'ai eu l'honneur de rendre compte à Votre Excellence +des négociations entamées par Surulu-Pacha avec les capitaines rebelles +nos voisins; que le capitaine Vakup avait restitué le terrain envahi et +s'était engagé à ne jamais troubler la frontière; que le capitaine de +Bihacz tergiversait, ainsi que Hassan-Aga de Pekey, les deux principaux +rebelles. + +«Le 27 avril, il arriva un nouveau firman du Grand Seigneur, et de +nouveaux ordres du vizir de Bosnie, qui furent lus à Roustan-Bey, +capitaine de Bihacz, qui promit de s'y soumettre et de signer le +lendemain les mêmes engagements que le capitaine de Vakup. Le pacha fit +des dispositions pour se rendre à Kruppa, où il espérait amener +Hassan-Aga au même point. Le lendemain, 28, Roustan-Bey changea d'avis, +refusa toute espèce d'arrangement, et partit pour se rendre chez lui. Le +pacha, voyant qu'il avait affaire à des gens sans parole et sans foi, et +les troupes qui lui avaient été promises n'étant pas arrivées, et +n'ayant qu'une simple escorte trop faible pour pouvoir soumettre +Roustan-Bey, est parti pour Traunik, en me faisant prévenir qu'il ne +pouvait plus rien et qu'il s'en remettait à Dieu. + +«Le 29, Roustan-Bey surprit un de nos postes du régiment d'Ottochatz, et +brûla le village de Neblue. Les rapports d'hier m'annoncent qu'il marche +contre le capitaine de Vakup, pour le forcer à rentrer dans sa ligne; le +capitaine de Vakup, qui ne veut pas manquer à ses engagements, et qui +est peu en état de lui résister, m'en fait prévenir, afin que je mette à +l'abri les terres du régiment de Licca et que je lui donne à lui-même +des secours qui vont lui devenir extrêmement nécessaires. + +«Telle est la situation actuelle des choses. + +«Il y a trois partis à prendre dans cette circonstance: ou rester en +position comme j'y suis, ou retenir les troupes françaises et abandonner +les Croates à eux-mêmes, ou en imposer aux rebelles par un exemple. + +«Premièrement, je ne puis rester dans la situation où je me trouve, car +les troupes, accumulées, souffrent, et cette situation exige des frais. +D'ailleurs, l'intendant général, ne faisant rien pour accroître nos +revenus, quelque chose que nous ayons arrêté ensemble et quelque +instantes que soient mes sollicitations pour leur exécution, il devient +très-urgent de renvoyer deux régiments en Frioul. Ainsi il faut donc +penser à évacuer promptement la Croatie; mais faut-il le faire sans +avoir d'autres garanties de la tranquillité publique? Je ne le pense +pas. + +«Si presque en présence de l'armée française les Turcs viennent brûler +les villages, ils le feront avec bien plus de confiance lorsqu'ils +n'auront à combattre que les Croates armés en petit nombre, qui ont une +étendue de pays de quarante lieues à défendre, et dont la frontière est +tellement déchiquetée par les invasions des Turcs, qu'il faudrait le +double de monde de ce qu'elle exige ordinairement pour être tenue avec +la même sûreté. + +«Mais quel serait le résultat infaillible de ce parti? D'un côté, les +rebelles ne mettraient plus de bornes à leur insolence et à leurs +prétentions; les capitanats de Vakup et d'Ostrerezza seraient dévastés +pour avoir été obéissants envers le Grand Seigneur et s'être conduits +en bons voisins envers nous, et forcés probablement à se réunir à eux +pour renouveler l'invasion du régiment de Licca. Tous les vagabonds et +les bandits de la Bosnie, certains de l'impunité, viendraient se réunir +à Roustan-Bey pour accroître ses forces, et les autres capitaines des +confins, qui, jusqu'ici, ont été fidèles, auraient peut-être bien de la +peine à résister aux efforts de leurs populations, qui seraient jalouses +des avantages des autres, attendu que cette guerre est une guerre de +propriété, et qui a pour but de procurer des champs à cultiver. + +«De l'autre côté, les Croates, qui sont si satisfaits, qui attendent +toutes sortes de biens du nouvel ordre de choses, qui sont si fiers +d'appartenir à l'Empereur, qui ont de si bonnes dispositions à l'aimer +et à se dévouer à son service, n'auraient plus aucune espèce de +confiance en nous ni dans la sollicitude du gouvernement pour eux, et +plus de vingt-cinq mille individus, qui sont sans asile, qui n'ont pas +un pouce de terre pour pourvoir à leur subsistance, seraient forcés +d'émigrer et de passer en Autriche. + +«Je le demande à Votre Excellence, quelle perte! quelle désorganisation +du pays! quel effet funeste dans l'opinion! et tout cela pour avoir +encore une guerre interminable, et qui nous forcerait à revenir ici dans +un mois. + +«Si, au contraire, j'en impose aux rebelles immédiatement en déployant +mes forces, qui sont toutes rassemblées, tout rentre dans l'ordre, et il +est rétabli pour toujours. Le capitaine de Vakup est préservé et nous +reste attaché; la population des autres capitanats, qui pourrait avoir +envie de remuer, malgré le capitaine, rendra grâce à la sagesse de leurs +chefs, qui, jusqu'ici, les ont maintenus en amitié avec nous. + +«Je fais rétablir en peu de jours les redoutes et les retranchements qui +défendent toute la frontière, et qui permettent aux Croates de la garder +avec peu de monde. + +«Et quel inconvénient peut avoir ce parti? Cette affaire est étrangère +au Grand Seigneur, puisqu'il a donné deux firmans pour rétablir la paix +de la frontière et nous rendre le terrain usurpé. + +«Cette affaire n'est pas celle du vizir, car il n'a cessé de donner des +ordres, des exhortations, et de faire des menaces. Enfin, elle n'est pas +celle de la province; car je sais, à n'en pouvoir douter, que toute la +Bosnie s'est constamment prononcée contre cette usurpation, et que, en +dernier lieu, les cinquante principaux personnages de cette province +venus en députation ont mis tout en usage pour nous faire rendre +justice. + +«C'est donc une affaire qui regarde deux misérables insensés, et +quelques brigands qui se croient invincibles, parce qu'il y a un an ils +ont massacré des vieillards et des enfants. + +«Je pense donc, monsieur le duc, qu'il n'y a pas à balancer, et que je +dois rétablir l'ordre par la force; et, quoique cette disposition soit +contraire au texte de mes instructions, cette circonstance me paraît +être une de celles où, vu l'éloignement, un général investi de la +confiance de son souverain ne doit pas craindre d'engager sa +responsabilité. En conséquence, je vais me porter avec tous mes moyens +réunis devant le régiment d'Ottochatz, faire rétablir les redoutes, +corps de garde retranchés, et la ligne des postes, qui doivent mettre à +l'abri ce régiment, et, s'il le faut, brûler quelques villages pour +obtenir de Roustan-Bey la promesse qu'il ne troublera plus la frontière. +Mes forces sont tellement considérables, que non-seulement il ne peut +pas y avoir de résistance, mais à peine l'apparence d'un combat. + +«Je suis disposé à croire que, lorsqu'il me verra bien décidé à user de +rigueur envers lui, il me dispensera de le faire en me donnant toutes +les garanties que je pourrai désirer, et qu'il fera évacuer Czettin. +S'il n'en avait pas la puissance, après avoir rétabli les postes +retranchés sur cette position de la frontière, j'en serais quitte pour +bloquer ce fort, qui, après peu de jours, se rendra, faute de +subsistance. + +«Enfin, il est évident que l'intention de l'Empereur est que je me +défende, et que je prévienne de nouveaux envahissements. Or le moyen que +je vais prendre est le seul qui puisse conserver au régiment de Licca le +pays dans la possession duquel il est rentré, et terminer une petite +guerre sur tout le développement de notre frontière, qui, en continuant +davantage, prendrait chaque jour plus de consistance.» + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE. + + «Zleim, 9 mai 1810. + +«Monsieur le duc, j'ai eu l'honneur de vous rendre compte des motifs qui +m'ont déterminé à employer les moyens de rigueur pour forcer les Turcs à +restituer le territoire envahi. + +«J'ai voulu auparavant tenter encore auprès du capitaine de Bihacz des +moyens de conciliation, mais tous mes efforts ont été sans succès. Le 5, +il attaqua mes postes. Il y eut de part et d'autre un homme de tué et +quelques blessés. Voulant mettre un terme à tant d'extravagance, j'ai +marché sur lui le 6.--Comme plusieurs assez grands villages dépendent de +lui, il avait réuni environ douze cents hommes d'infanterie, huit cents +cavaliers, et huit pièces de canon. + +«Nous avons dispersé cette foule en un moment, tué cinquante hommes, et +pris ses huit pièces. Je n'ai eu qu'un seul homme tué, et neuf blessés. +Le village d'Isachich, qui était un des principaux repaires de ces +brigands, a été incendié, ainsi que le village de Glokot, qui +appartenait à un des hommes les plus influents du parti du capitaine de +Bihacz. + +«Cet acte de sévérité a produit l'effet que j'en attendais, et a répandu +une grande terreur. Je me suis porté ensuite sur la ville de Bihacz, qui +est fortifiée, et, après avoir placé devant cette ville quatre obusiers +et quatre mortiers, j'ai écrit, non au capitaine, mais _aux capitaines_ +principaux, tous de cette ville, pour leur demander s'ils ne voulaient +pas enfin renoncer aux droits qu'ils s'étaient arrogés d'insulter notre +territoire, et de piller les Croates. Ils se sont rendus devant moi pour +m'exprimer les regrets du passé, et promettre de ne jamais donner aucun +sujet de plainte. Ils ont signé cette promesse en renonçant, s'ils y +manquaient, à leur place, au payement de leurs émoluments, et ils ont +imploré ma clémence. J'envoie cette promesse au pacha, qui est un tuteur +fort important. Cette leçon, et la garantie qu'ils m'ont donnée, me +paraissent suffisantes pour assurer la tranquillité. Je me suis retiré, +et je crois pouvoir assurer Votre Excellence que de longtemps la +tranquillité de cette partie de la frontière ne sera troublée par les +habitants. + +«Les régiments d'Ottochatz et d'Ogulim ont recouvré toutes les terres +qu'ils avaient perdues. Des quatre régiments qui avaient été envahis, il +ne reste plus que le territoire de Czettin, qui fait partie du régiment +de Zleim. Hassan-Aga de Pekey, qui le commande, n'était pas sous les +ordres du capitaine de Bihacz. Ce qui le regarde n'est pas encore +terminé, mais je suppose qu'il est dans une grande terreur. Je me +rendrai chez lui, afin de le forcer également à la restitution. + +«Une chose qui m'a prouvé que je ne m'étais pas trompé sur l'esprit de +la province, c'est qu'il n'est pas venu au secours du capitaine de +Bihacz un seul homme étranger à son territoire. Ainsi le vizir sera +content de la punition infligée à ceux qui ont méprisé ses ordres. Les +grands de la Bosnie le seront également, parce qu'ils ont vu leurs +conseils méprisés, et les capitaines voisins se loueront beaucoup de +n'avoir pas trempé dans tous ces brigandages. Enfin, je ne puis exprimer +le bonheur des Croates. + +«Je saisis cette circonstance pour répéter à Votre Excellence combien je +suis satisfait de l'esprit qui règne parmi les Croates. Je puis vous +assurer que personne n'y pense plus à l'Autriche, et que les Croates +éprouvent un juste sentiment d'orgueil d'appartenir à Sa Majesté. + +«Je ne doute pas qu'avec quelques mois de soins je ne parvienne à en +faire des troupes meilleures que toutes celles qui ne sont pas +françaises. Plus je les vois, plus je m'en convaincs, et plus je suis +persuadé que cette armée croate est ce que les provinces illyriennes +renferment de plus précieux.» + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE. + + «Carlstadt, 12 mai 1810. + +«Monsieur le duc, j'ai l'honneur de rendre compte à Votre Excellence du +succès des moyens de rigueur employés envers les habitants du capitanat +de Bihacz, et du rétablissement de la tranquillité sur les frontières +des régiments d'Ottochatz et d'Ogulim. Il restait à la rétablir de même +sur la frontière du régiment de Zleim et à reprendre le fort de Czettin, +qu'Hassan-Aga de Pekey et ses gens avaient annoncé vouloir défendre +jusqu'à la dernière extrémité. + +«J'ai marché sur Czettin le 9, après m'avoir fait précéder de lettres +convenables dans les différents territoires qui avaient fait alliance +entre eux, et qui se composaient d'Ostrokaz, Sturlitz, Radruch, etc. +J'ai bivaqué le 9 à une lieue de Czettin, et le 10 au matin, à l'instant +où je me suis présenté devant cette place, je l'ai trouvée évacuée. +L'utile exemple d'Isachich et de Glokot a répandu une telle terreur +parmi les Turcs, qu'ils ont subitement abandonné la place, la laissant +pourvue de son artillerie et de vivres pour un long siége. C'est le même +fort qui, il y a vingt et un ans, défendu par sept cents hommes, a +arrêté l'armée autrichienne de vingt-cinq mille hommes, commandée par le +général Devintz, pendant trente-sept jours. La tranquillité est ainsi +complétement assurée, et le régiment de Zleim a recouvré leur +territoire. Je puis affirmer à Votre Excellence que ces Turcs, qui, sur +cette frontière, ont le surnom de méchants, et qui, grâce à l'extrême +faiblesse du gouvernement autrichien, étaient en possession de se livrer +à tous les excès, ne seront de longtemps tentés de les renouveler. + +«En conséquence, je mets en route dès aujourd'hui les 5e et 81e +régiments pour Udine, afin de soulager la caisse des provinces +illyriennes. Je me rends moi-même à Laybach pour voir, avec M. d'Auchy, +à prendre les mesures nécessaires pour faire face aux besoins du +service. Pendant l'été, et lorsque j'aurai atteint ce but, je reviendrai +en Croatie pour visiter sur les lieux chaque consigne des régiments +croates, et pouvoir, avec connaissance de cause, ordonner tout ce que le +bien du service de Sa Majesté et l'intérêt des régiments croates +commandera. + +«Les événements qui viennent de se passer ont donné occasion à huit +cents individus grecs de se rendre sur notre territoire avec leurs +bestiaux, demandant des terres et leur incorporation dans les régiments. +J'ai pris des dispositions pour assurer leur établissement. + +«J'ai aussi donné l'ordre que tous les habitants qui avaient été +expropriés par l'invasion des Turcs, dont les maisons ont été +incendiées, et qui étaient épars sur les territoires, fussent réunis en +divers camps de quatre à cinq cents âmes, où l'on réunira les matériaux +nécessaires pour construire des villages qui offriront, lorsque les +bataillons de campagne seront absents du pays, les moyens à la +population de se défendre contre les Turcs. + +«Cette opération pourra être faite l'an prochain, et, pour qu'elle ne +soit en rien à charge aux habitants, on fera dans le courant de l'année, +pour être exécuté l'an prochain, le projet des échanges nécessaires des +parties de terres pour que les habitants de chaque village soient au +centre de leurs propriétés.» + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU DUC DE FELTRE. + + «Laybach, 15 mai 1810. + +«Monsieur le duc, je viens de recevoir la lettre que vous m'avez fait +l'honneur de m'écrire le 5 mai, et qui renferme une copie d'une lettre +de Son Excellence le ministre des relations extérieures, relative aux +réclamations de l'ambassadeur d'Autriche sur une notification faite au +commandant du cordon autrichien, portant qu'on allait raser les maisons +des sujets de la Croatie autrichienne, sur la rive droite de la Save, +et qu'on ne souffrirait pas que, sous quelque motif que ce fût, ils +vinssent avec leurs bestiaux sur le territoire illyrien. + +«Je vais avoir l'honneur de rendre compte à Votre Excellence de cet +objet. + +«D'abord il n'a été fait aucune notification qui annonce qu'on va faire +raser les maisons des sujets autrichiens sur la rive droite de la Save. +Il est possible que quelque officier croate illyrien, dont plusieurs +portent déjà plus de haine aux Autrichiens que nous ne l'avons jamais +fait, se soient permis, dans quelque discussion, des menaces; mais, si +elles ont été faites, ce sont des bruits populaires, qui n'auraient pas +dû prendre crédit auprès des autorités autrichiennes, ou tout au moins +sur lesquels on n'aurait dû réclamer qu'en désignant les coupables pour +les faire punir. Si nous voulions écouter les bruits d'agression et les +menaces faites à nos Croates, nous aurions bien d'autres plaintes à +former. + +«Il y a deux circonstances qui peuvent cependant avoir causé les +réclamations de l'ambassadeur d'Autriche; mais je pense que ces deux +circonstances ont été mal présentées, et que nous n'avons rien fait que +nous ne dussions faire. Les voici: + +«Le 2e régiment banat, qui appartient à..., avait sa douzième compagnie +sur la rive gauche de la Save, et, par conséquent, cette compagnie se +trouve séparée de son régiment, et appartient aujourd'hui à l'empereur +d'Autriche. Cette compagnie a eu la prétention de couper, pour sa +consommation, du bois dans les forêts du 2e régiment banat, comme ayant +fait partie de ce régiment, chose qui est évidemment inadmissible, +puisque les dotations des régiments ne sont qu'un revenu public, et les +domaines qui en font partie des propriétés particulières dont la +possession a été cédée avec la souveraineté à l'Empereur. + +«La compagnie de la rive gauche est venue en armes pour couper du bois; +il a fallu réunir des troupes et employer la menace de la force pour la +contraindre à se retirer. Je ne pense pas que la légitimité de ce qui a +été fait de notre côté puisse être révoquée en doute. Voici l'autre +événement: + +«Lors de la prise de possession des régiments, plusieurs officiers +autrichiens, des généraux, et, entre autres, le général Knedevich, +employèrent toutes sortes de moyens pour alarmer les Croates militaires +sur leur sort futur, les séduire et les décider à quitter le pays. Un +certain nombre de Croates du 2e régiment banat, le plus voisin de +l'Autriche, fut entraîné par cette suggestion et passa la Save. Depuis +ils ont réclamé la jouissance et la disposition de leur propriété aux +termes du traité de paix; mais je ne pense pas qu'ils soient compris +dans les dispositions qu'il renferme. En effet, le traité de paix a eu +pour objet de conserver aux citoyens leurs droits, mais non de leur en +donner de nouveaux. Le traité de paix n'a pas pu rendre propriétaires +des gens qui ne l'étaient pas, au moins d'une manière absolue. + +«1° D'après les lois en vigueur dans la Croatie militaire, aucun +individu croate ne possède; les familles seules collectivement sont +propriétaires. Ainsi les individus isolés ne peuvent, dans aucun cas, +rien réclamer: tout est en commun, administré par le chef de famille, +les revenus annuels répartis également. Un individu échappé de la +famille ne peut donc réclamer de propriété. + +«2° Un chef de famille ne peut vendre une partie de sa propriété qu'avec +la permission de son colonel, et lorsque cette partie est surabondante à +ses moyens de subsistance; mais, dans aucun cas, il ne peut vendre ni +posséder terre qui est jugée nécessaire à l'entretien de la famille. + +«3° Enfin, lorsqu'une famille s'éteint, le bien retourne à l'Empereur, +les familles croates ne possédant qu'au titre de service militaire +qu'elles prêtent au souverain. + +«Il me paraît donc bien évident que les habitants de la Croatie +militaire ne sont pas dans les catégories des autres citoyens, et qu'ils +sont possesseurs de fiefs avec quelque modification, et que l'article du +traité de paix, ne pouvant pas changer leur qualité, ne leur donne pas +le droit d'emporter ce qu'ils possèdent; si le principe contraire était +constaté, il n'y aurait pas de raison pour qu'il restât une seule +famille dans les régiments, attendu que, l'empereur d'Autriche ayant +beaucoup de terres à disposer dans les régiments frontières qui lui +restent, les habitants qui voudraient aller s'y établir auraient le +double avantage d'une existence semblable à celle qu'ils quitteraient, +et d'emporter les capitaux qui seraient le produit de la vente de leurs +biens qu'ils auraient laissés; en conséquence, j'ai refusé de permettre +à des émigrés des régiments banats de jouir des terres qu'ils ont +abandonnées. J'ai considéré celles-ci comme acquises au gouvernement et +destinées à former de nouveaux établissements. Cet objet me paraît d'une +si haute importance, et ce que j'ai ordonné me paraît si conforme aux +règles de la justice et aux droits positifs de l'Empereur, qu'avant de +changer les dispositions que j'ai prises je prie Votre Excellence de +mettre mes observations sous les yeux de Sa Majesté et de me faire +connaître sa volonté. + +«Quant à la Croatie civile, il n'y a eu aucune espèce de mesure prise +pour contrarier les habitants, qui sont sur la rive gauche, dans la +jouissance de leurs biens. Ils disposent des cultures à leur gré et +emportent les productions sans que l'autorité y mette aucun obstacle. + +«La réclamation ci-dessus me semble être le résultat du mauvais esprit +qui a longtemps animé les autorités autrichiennes de la rive gauche. Il +y a eu de fréquentes discussions et de mauvais procédés de leur part. +Les Autrichiens ont arrêté nos barques, et les mesures prises ont forcé +les autorités de la rive droite à user de représailles. À mon arrivée à +Carlstadt, il y a un mois, j'envoyai un officier au général Hiller pour +lui représenter combien un tel état de choses était affligeant et +combien il était désirable qu'il cessât; que, de mon côté, j'aimais +mieux être accusé de pousser trop loin l'esprit de modération que de +contribuer à présenter un contraste aussi frappant avec l'intime +harmonie qui existait entre nos souverains, et que j'avais donné l'ordre +de relâcher les bâtiments arrêtés, et prescrit aux autorités françaises +de ne laisser échapper aucune occasion de prouver aux autorités +autrichiennes l'intention de vivre en bons voisins. + +«Ce procédé semble avoir été apprécié par le général Hiller; car la paix +la plus parfaite règne maintenant sur la frontière. Cet état de choses +est depuis longtemps connu à Vienne. Votre Excellence en aura +l'assurance par l'extrait ci-joint de la lettre que j'ai reçue de M. +Otto. + +«J'ose donc espérer que la conduite que j'ai tenue dans ces différentes +circonstances recevra l'approbation de Sa Majesté. + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MINISTRE +DU TRÉSOR PUBLIC. + + «Laybach, 17 mai 1810. + +«Monsieur le comte, Votre Excellence a déjà été entretenue plusieurs +fois par M. l'intendant général de la réclamation de l'armée d'Illyrie +sur le taux auquel elle a reçu les bancozettel et à compte de ce qui lui +était dû par la grande armée sur les mois de novembre et de décembre +1809. M. l'intendant général m'a fait part que vous lui aviez répondu +que l'Empereur ne voulait pas que les bancozettel fussent donnés au taux +des arrêtés qu'il avait pris pour l'expulsion des papiers; mais le taux +_du franc_ pour un florin ici est chose tellement injuste, que je crois +de mon devoir d'en entretenir de nouveau Votre Excellence. + +«En effet, nous sommes dans une catégorie différente de la grande armée, +attendu que le papier a été beaucoup plus bas ici et beaucoup plus +longtemps qu'en Allemagne; il a été déprécié ici par la publication d'un +ordre légal, qui a sur-le-champ fixé dans le commerce et chez les +marchands le taux auquel on devait le recevoir, et comment un officier +ou un soldat aurait-il pu forcer un habitant à prendre pour un franc le +même florin que l'autorité publique ne voulait recevoir, par ordre +patent, dans les coffres de l'État que pour onze, dix et même neuf sous. + +«En Allemagne, une semblable dépréciation n'a pas eu lieu, et la +fixation du franc pour un florin était une raison de crédit. Enfin, +lorsque les troupes françaises en Allemagne éprouvaient une perte sur le +papier beaucoup moindre que la nôtre, elles étaient nourries chez +l'habitant et jouissaient de toutes les faveurs qui résultent du séjour +en pays conquis. Ici, la paix étant faite, elles ne recevaient aucun +secours du pays et étaient traitées comme elles l'auraient été en +France. + +«L'extrême misère dans laquelle s'est trouvée l'armée a forcé les corps +et quelques individus à toucher du papier par _à bon compte_ et en +valeur nominale et sans taux déterminé. + +«Si la décision de Sa Majesté reçoit son extension dans toute sa +rigueur, plusieurs corps sont ruinés pour longtemps, d'autres sont +endettés, et cela parce que l'administration a fait une chose illégale +en autorisant des payements dans une forme qui ne devait pas être +consacrée, et qui, s'ils n'avaient pas en lieu, devraient être faits +aujourd'hui en argent. + +«Je vous demande, monsieur le comte, d'être encore auprès de Sa Majesté +notre avocat, notre défenseur, et d'obtenir une fixation, sinon conforme +aux arrêtés de M. d'Auchy, au moins une qui soit à une moins grande +distance de la vérité. Enfin, si la chose était impossible, d'autoriser +que les _à bon compte_ reçus soient reversés dans le Trésor public. Par +ce moyen, le Trésor des provinces illyriennes, qui recevrait cependant +ce papier à un taux très-supérieur à la valeur réelle qu'il avait +lorsqu'il l'a donné, partagerait ainsi avec les officiers et les corps +la perte qui, aujourd'hui, n'est supportée que par ces derniers.» + + +LE MINISTRE DE LA GUERRE AU MARÉCHAL MARMONT + + «Paris, 18 mai 1810. + +«Monsieur le maréchal, par ma lettre du 10 du courant, je vous ai fait +connaître que j'avais fait passer à l'Empereur une copie de celle que +Votre Excellence m'avait écrite le 3. + +«Cette lettre portait que Surulu-Pacha, ayant renoncé à obtenir, par des +voies amiables, l'entière restitution des terrains usurpés sur les +Croates par des sujets de la Porte, et qu'un des capitaines turcs de la +frontière ayant brûlé le village croate de Nebluee, Votre Excellence +croyait devoir prendre le parti de se porter avec tous ses moyens devant +la ligne du régiment d'Ottochatz, afin de la couvrir et d'être en mesure +d'incendier quelques villages, s'il le fallait, pour amener Rustan-Bey, +capitaine de Bihacz, à ne plus inquiéter cette frontière. + +«Sa Majesté voit avec peine, monsieur le maréchal, que des troupes +françaises soient engagées contre les Turcs, et elle veut que l'on +n'emploie contre eux que les Croates; ceux-ci doivent suffire. Les +hostilités partielles qui ont eu lieu de peuple à peuple n'étant +d'ailleurs qu'une chose ordinaire, il ne faut point que votre corps +d'armée y intervienne et que le sang français coule mal à propos. Votre +Excellence peut mettre parmi les Croates quelques officiers français et +de l'artillerie; mais elle doit s'en tenir là et ne point y mêler de son +infanterie.» + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE. + + «Laybach, 20 juin 1810 + +«J'ai trouvé à mon arrivée ici des jeux établis par autorité supérieure, +et par ordre écrit, à Trieste, à Laybach, à Gorizia et Fiume. Peu après, +je reconnus le mauvais effet de ces jeux, et je les défendis à Laybach, +à Gorizia et à Fiume, et cette défense a été suivie ponctuellement. +J'avais pensé qu'ils pouvaient rester sans inconvénient à Trieste, comme +dans les grandes villes maritimes de France et d'Italie, qui rassemblent +toujours un grand nombre d'aventuriers; mais, dès que l'intention de Sa +Majesté est qu'ils cessent, l'ordre de le faire va être donné +immédiatement. + +«Un régiment français a commis quelques désordres en Croatie, dit-on. +Celui qui a fait le rapport a pris cette nouvelle sans doute dans +l'ordre du jour de l'armée qui l'a publiée; mais il aurait dû en même +temps rendre compte de la punition, car le même acte la consacre. Votre +Excellence trouvera ci-joint cet ordre du jour, en date du 15 mai, qui +ordonne l'évaluation dès pertes et leur payement au compte du 23e +régiment. Au surplus, ces pertes, d'après les états présentés par les +chefs de famille, et sur lesquels assurément rien n'est oublié, montent +à cinq cent quatre-vingt-six florins, et, comme la discipline des +troupes que je commande est un de mes premiers soins, et qu'elles ont à +juste titre laissé partout une belle réputation à cet égard, il est +probable que ce dernier désordre n'aurait pas eu lieu si ce régiment +n'eût pas été sans solde depuis le commencement de l'année et s'il ne +lui eût pas été dû alors plus de cent quatre-vingt mille francs pour +1810, malgré mes plaintes continuelles à M. d'Auchy, qui pendant cinq +mois n'a pas envoyé un sol aux troupes en Dalmatie, tandis qu'il +gorgeait d'argent ceux des fournisseurs qui lui faisaient la cour et par +de grands titres flattaient sa vanité. + +«Votre lettre, monsieur le duc, annonce des plaintes pour d'autres +exactions. Je désirerais les connaître, afin de pouvoir y répondre. + +«Tel est l'exposé sincère des faits. Sa Majesté pourra juger si ceux qui +portent ces accusations près d'elle ont plus en vue le bien de son +service que de me faire perdre ses bonnes grâces; elle pourra juger avec +quelle perfidie on a exagéré des torts qui étaient déjà réprimés, et +combien sont mensongères les conséquences qu'on en tire, puisque la +malveillance n'a pu découvrir aucun fait impuni. Elle pourra juger enfin +si j'ai fait ce que j'ai pu pour son service lorsqu'elle saura que le +peu de bien qui a été fait ici m'appartient ou par moi-même ou par mes +poursuites incessantes auprès de l'intendant général pour l'obtenir +lorsque son concours était nécessaire pour atteindre ce but; que c'est +moi qui ai rédigé plus des trois quarts des arrêtés qui consacrent ces +dispositions; que les routes, qui étaient infestées de plusieurs +centaines de brigands, commencent à être sûres, quoique je n'aie pas de +gendarmerie, et qu'elles le seront, dans peu, plus qu'à aucune époque +elles ne l'ont été; que j ai fait former partout de bons hôpitaux, de +bons établissements pour les troupes, où elles sont aussi bien que dans +les meilleures villes de France; que les dispositions que j'ai prises +pour l'assiette des logements dans toute l'Illyrie, en soulageant les +habitants, leur assurent le payement de ce qui leur est dû; lorsqu'elle +se rappellera que j'ai fait rentrer vingt-cinq mille habitants dans la +jouissance des biens dont ils avaient été expulsés, et assurer pour +toujours le repos de la frontière; que je suis parvenu, par mes soins, +à animer du meilleur esprit les Croates militaires, malgré les intrigues +des Autrichiens; que j'ai fait garnir toute la côte d'Istrie de +batteries, organisé sur cette côte deux mille hommes de gardes +nationales habillés, qui rivalisent de zèle et d'instruction avec les +troupes de ligne, et les rendront bientôt superflues dans cette partie; +que pareil établissement est commencé en Dalmatie, à Raguse et à +Cattaro, et sera couronné des mêmes succès aussitôt que j'aurai des +armes à leur donner, etc. + +«Quoique je ne me dissimule pas combien il reste à faire, je pourrais +cependant encore ajouter le détail de beaucoup de choses utiles faites +ou commencées; mais je craindrais de fatiguer Votre Excellence. Cet +exposé fera d'ailleurs partie du rapport général que je vous dois. + +«Je me bornerai donc à vous assurer que je n'ai négligé aucuns moyens +pour faire aimer le gouvernement de l'Empereur, ce que je regarde comme +mon premier devoir; que jamais habitant n'a demandé une chose juste, et +qui fût en mon pouvoir, qu'il n'ait été satisfait sur-le-champ; et, si +je n'ai pas obtenu encore d'aussi grands résultats que je l'aurais +désiré, c'est que les circonstances sont difficiles, que le bien vient +lentement, et que je n'ai trouvé en M. d'Auchy qu'obstacle et +difficulté, lorsque j'avais lieu de m'en promettre aide et secours; mais +certes il n'y a que les passions les plus aveugles et les plus haineuses +qui puissent présenter le tableau qui a été mis sous les yeux de Sa +Majesté. + +«L'Empereur aura des serviteurs plus capables que moi; il n'en aura +jamais qui soient plus fidèles, plus zélés, et qui aient des intentions +plus pures; car je n'ai de passions que celle de mes devoirs envers lui +et du bien public. Mais, j'ose le dire ici, l'aliment dont ce zèle a +besoin, et dont il ne saurait se passer, c'est l'estime de Sa Majesté, +l'idée qu'elle apprécie mes efforts, et que les insinuations +calomnieuses que l'envie et la haine ont déjà si souvent dirigées contre +moi sont sans effet près d'elle.» + + + + +LIVRE QUATORZIÈME + +1810 + + +Sommaire.--Rétablissement du commerce de Trieste avec le +Levant.--Bailliages du Tyrol.--Députation des provinces illyriennes au +couronnement.--Emploi du temps.--Noblesse de la Carniole.--Le prince +d'Auersberg.--Chasse à l'ours.--La Louisen-Strasse.--Le prince +Dietrichstein.--Les tribunaux.--Relations avec l'Autriche.--Projet de +fortification pour les provinces illyriennes.--Mines d'Idria.--Lac de +Zirknitz.--Le duc de Raguse demande et obtient un congé.--Aurelio +d'Amitia.--La reine de Naples.--Prétentions à une découverte +scientifique.--Départ pour Paris.--Accouchement de +l'impératrice.--Affaires d'Espagne.--Masséna.--Le général Foy.--Le duc +de Raguse est nommé commandant de l'armée de Portugal. + + +J'avais pensé de bonne heure à établir une branche importante de +commerce entre Trieste et la Turquie, par la Croatie. Le blocus +continental privait la France de coton, et les nouvelles manufactures +pour la fabrication des étoffes de cette espèce souffraient beaucoup par +la disette et le prix des matières premières. Les transports étant au +plus bas prix en Turquie, on pouvait peut-être rivaliser avec les +transports par mer. En effet, des transports effectués à travers des +pays fertiles, mais incultes, qui fournissent sans frais la nourriture +des bestiaux qui les traversent; le peu de valeur des chevaux de bât +employés; la sobriété des sujets turcs et le bas prix de leur entretien, +me firent supposer qu'avec des soins mon plan était exécutable. Il +fallait d'abord commencer par assurer une protection spéciale aux +caravanes. Les Turcs, dont c'était l'intérêt, s'en occupèrent et y +parvinrent. De mon côté, je m'occupai de leur donner toute espèce de +facilités et de sûreté en Illyrie. D'abord un grand lazaret avec +d'immenses magasins; puis des transports de voitures à bon marché pour +aller de Costanitza à Trieste, car on ne pouvait recevoir et laisser +conduire cette multitude de chevaux de bât, qui n'auraient pas trouvé +dans la route des terrains abandonnés où ils pussent paître, et encore +moins payer leur consommation. Je fis faire tous les calculs, rédiger +un mémoire circonstancié, et j'envoyai ces propositions à l'Empereur, +qui les adopta avec empressement. Il restait à empêcher les cotons +envoyés de Constantinople à Vienne par la mer Noire et le Danube, +d'entrer en France par Strasbourg. Cette nécessité fut comprise: un +droit de deux cents francs par quintal, mis à la douane de Strasbourg, +remplit cet objet, et dès lors l'Illyrie fut la route naturelle des +cotons qui venaient de Smyrne et étaient destinés pour la France. + +Ces transports très-longs exigeaient de grands capitaux, et, pour +faciliter le crédit des négociants français, une ville d'entrepôt était +nécessaire. Trieste se trouvait être naturellement cette place; elle fut +déclarée telle, et reçut tous les priviléges qui en découlent. Je +communiquai ces projets aux négociants de Trieste, dont l'existence se +trouvait ainsi ranimée. Tout avait été si bien prévu pour l'exécution, +et de si bonne heure, que, dès le mois de septembre 1810, les premières +balles de coton arrivèrent à Trieste. Dans le cours de l'année 1811, +soixante mille balles y furent emmagasinées; le nombre s'augmenta et +arriva depuis jusqu'à deux cent mille par an. Ce transport et ce +commerce ont été d'un puissant secours pour l'industrie française +pendant ce temps de souffrances et de misère; ils ont été le salut et la +fortune de Trieste et de tous les pays qu'ils traversaient; ils ont +enfin diminué puissamment pour eux les calamités qu'entraînait après lui +le système continental. + +Pendant la tournée dont je viens de rendre compte, je donnai l'ordre de +prendre possession de deux bailliages du Tyrol, cédés par la Bavière +aux provinces illyriennes, ceux de Liante et de Lillion. Cette réunion +complétait ces provinces comme frontière militaire de cette partie de +l'empire. + +À mon passage à Villach, une maison d'éducation de femmes, connue sous +le nom de Congrégation des vierges, établissement reconnu utile et +jouissant des faveurs de l'opinion publique, était dans une grande +détresse: je m'en fis rendre compte; je pourvus à ses besoins et +j'assurai sa conservation. Je rentrai enfin à Laybach, après une absence +de plus de deux mois. + +J'ai oublié de rendre compte de l'envoi d'une députation des provinces +illyriennes pour complimenter l'Empereur, hommage d'usage en pareille +circonstance, mais qui avait alors un but particulier d'utilité, vu le +grand éloignement de la France de ce pays, et la différence de ses +moeurs. Un reflet de l'éclat du trône impérial et de Paris devait +frapper les nouveaux sujets qui n'avaient qu'une idée confuse de notre +grandeur. En conséquence, je multipliai beaucoup les députés. Chaque +province eut son représentant, et chaque régiment croate fut considéré +comme une province. + +Le colonel Slivarich, seul des colonels sortant du service d'Autriche, +et auquel j'avais confié le commandement du 1er régiment, fut chargé de +présider lui-même la députation militaire des six régiments. + +Je choisis pour chef de la députation M. Calafatti, dalmate fort +considéré, homme d'esprit, auquel j'avais confié l'intendance de Trieste +et de l'Istrie. Son mérite particulier et la situation de sa famille +m'avaient fait déroger en sa faveur au principe, suivi toujours en cas +pareil, de choisir les députés ailleurs que dans les employés du +gouvernement. + +Ceux qui composaient cette députation étaient au comble de la joie et +du bonheur. Calafatti surtout l'exprimait avec un enthousiasme difficile +à peindre; il emmenait sa femme et sa fille, c'était le grand événement +de sa vie et un triomphe auquel s'associait sa famille entière. +L'infortuné! et que sommes-nous en présence de l'avenir! Combien nos +voeux sont souvent indiscrets! Ce léger triomphe devait être la cause de +la perte des siens et du malheur de sa vie. + +Il se trouva à la fête si tristement célèbre du prince de Schwarzenberg, +ambassadeur d'Autriche, donnée à l'occasion du mariage de Marie-Louise; +et sa femme et sa fille y périrent; lui-même, blessé grièvement, eut les +pieds entièrement brûlés; et, après avoir passé plusieurs mois en danger +de mort, il est resté estropié le reste de ses jours. + +Dans le nombre des députés, se trouvait un nommé Zanovich, que nous +avions tiré des cachots de Venise, et trouvé sous les plombs à notre +entrée dans cette ville. Lui et toute sa famille ont eu la plus +singulière destinée; exemple marquant de l'influence de l'organisation +sur les facultés: j'ai raconté ailleurs les circonstances +extraordinaires qui la concernent. + +Pendant tout ce voyage, je n'avais pas perdu un moment de vue toutes les +affaires d'administration. Chaque jour, une estafette m'apportait le +travail courant sur lequel je prononçais. De retour à Laybach, je +rentrai dans ma vie habituelle, à la fois vie d'affaires et de plaisirs, +car je menais de front les uns et les autres avec une grande facilité. + +Ma manière d'exister était très-régulière, et j'employais bien mon +temps; je ne me laissais pas absorber par des détails minutieux. On ne +peut mener une grande besogne qu'en faisant travailler les autres, en +employant des hommes capables, et en gardant pour soi le soin de donner +la direction, de fixer les principes, et de juger l'ouvrage. En se +bornant à ce rôle, le seul qui convienne à un grand pouvoir, on a le +temps de réfléchir et de penser, la tête est toujours fraîche, +c'est-à-dire en possession de toutes ses facultés. Tout aboutissait à +moi; indépendamment des travaux extraordinaires tenant à l'organisation, +j'avais à régler journellement ce qui tenait aux finances, à +l'intérieur, aux douanes, à la justice, à la marine, qu'une commission +dirigeait; à la guerre pour les troupes croates, à la guerre pour ce qui +concernait l'armée française, etc. Eh bien, jamais je n'ai remis au +lendemain à terminer ce que je devais faire le jour même; et chaque +jour, avant trois heures, mon travail étant fini, toutes mes décisions +prises, toutes mes signatures données, depuis ce moment jusqu'au soir je +m'occupais de promenades, de chasses, de fêtes et de plaisirs de toute +espèce. + +La province de Carniole est habitée par beaucoup de noblesse +très-ancienne et très-fière. Je m'occupai à lui plaire; et, comme je la +traitais avec distinction et qu'elle n'avait rien de plus à prétendre, +elle fut bientôt à moi et satisfaite de son sort. Bref, aucun pays réuni +à la France n'a montré plus promptement et plus constamment de bons +sentiments pour nous, malgré l'affection héréditaire et si marquée que +ses habitants portent, avec tant de raison, à la maison d'Autriche; et, +je crois pouvoir le dire sans orgueil et avec vérité, la cause en est +dans la justice, les égards et la fermeté avec lesquels ces peuples ont +été traités. + +Plusieurs seigneurs autrichiens, entre autres le prince d'Auersberg, +vinrent pour me recevoir dans leurs belles possessions, et celui-ci dans +le duché de Gottsche. Nous y chassâmes l'ours: cet animal y est commun; +nous en trouvâmes plusieurs, aucun ne fut tué. Je dirai, à la honte de +plusieurs compagnons de chasse, entre autres d'un intendant français, +que des ours passèrent près d'eux et qu'ils n'osèrent pas les tirer. +Cette chasse a, en France, la réputation d'être dangereuse; là, elle +n'inspire aucune crainte. Quand il a le moyen de fuir, l'ours ne cherche +pas à attaquer le chasseur. Les sangliers sont très-rares dans ce pays, +et leur chasse passe pour périlleuse; et en France, où elle est commune, +personne n'a jamais eu l'idée d'y attacher aucun mérite: on redoute, +dans chaque pays, ce que l'on ne connaît pas, et les craintes +disparaissent quand on observe de plus près les objets qui les +inspirent. Il en est de cela comme de beaucoup d'autres choses dans le +monde: + + Toujours bâtons flottants, + De loin c'est quelque chose, et de près ce n'est rien. + +Le prince Dietrichstein, un des plus grands seigneurs de l'Autriche, +vint aussi à Laybach au nom de la compagnie de la route Louise +(_Louisen-Strasse_), dont il était un des plus forts actionnaires. Cette +route traverse la Croatie et va de Carlstadt à Fiume. D'une haute +importance pour la Hongrie, elle sert à exporter ses produits. Ouvrage +magnifique, elle a été un objet de patriotisme de la part de ses +principaux actionnaires. Un décret impérial avait fait à cette société +la concession d'un péage: il fallait faire reconnaître ce droit par le +nouveau gouvernement, et le lui conserver; c'est ce que le prince +Dietrichstein venait solliciter. Indépendamment de la justice de sa +réclamation, il y avait un autre motif pour l'accueillir: les travaux +n'étaient pas tout à fait achevés, et il y avait encore quelques +capitaux à y dépenser. Je me fis rendre compte, avec un grand détail, de +tout ce qui avait rapport à cette affaire, et, au bout de six semaines, +elle fut éclaircie et entendue. Je confirmai la concession par un +arrêté, et il y fut ajouté quelques dispositions qui parurent +équitables. Tout fut fait en moins de deux mois. Si on veut comparer la +marche des affaires chez nous avec celle qu'on suit à Vienne, nous en +avons ici les moyens. On peut s'étonner qu'un pays puisse subsister avec +la lenteur qui règle un grand nombre des actes de son administration. On +se garantit sans doute ainsi des surprises et des erreurs, on s'épargne +l'obligation de revenir sur des décisions prises; mais d'autres +inconvénients plus grands et impossibles à développer ici en sont les +conséquences nécessaires. + +En 1814, ce pays est revenu à l'Autriche. Les changements apportés à la +concession primitive, relative à la route Louise, durent être l'objet +d'un nouvel examen de la part de l'administration autrichienne. Eh bien, +en 1819, je fus à Vienne, et je trouvai le prince Dietrichstein +sollicitant cette affaire, dont on s'occupait depuis cinq ans, et qui, +grâce aux renvois éternels d'une direction à l'autre, n'était pas encore +terminée. + +Nous étions en discussions continuelles sur la frontière de la Save avec +les autorités autrichiennes. Elles contrariaient fréquemment la +navigation sous divers prétextes. Après mille réclamations et mille +pourparlers, je ne trouvai d'autre moyen que la voie des représailles. +Elle me réussit comme elle réussira toujours toutes les fois qu'on ne +les exagère pas. Il y eut aussi des intérêts froissés par des +possesseurs riverains opposés pour des pâturages; mais tout se termina +enfin à l'amiable. J'envoyai mon chef d'état-major pour quelque temps à +Agram auprès du général Hiller. Nous nous entendîmes avec lui, comme +aussi avec l'évêque d'Agram, pour qu'il donnât à l'évêque de Laybach le +pouvoir d'administrer la partie de son diocèse placée sur la rive droite +de la Save. + +J'organisai une compagnie de réserve à Laybach, composée d'anciens +officiers et d'anciens soldats autrichiens licenciés. Je proposai à +l'Empereur de lever un régiment de trois bataillons, afin d'employer +beaucoup d'officiers nés dans les provinces. Ils avaient quitté le +service autrichien et en demandaient en France. Cette proposition ayant +été accueillie, ce régiment, connu sous le nom de régiment d'Illyrie, +fut très-promptement organisé et envoyé en Italie. Je reçus +l'autorisation d'y placer un tiers d'officiers français, ce qui, avec +les placements déjà exécutés dans les régiments croates, donna un grand +avancement et un grand mouvement à mon corps d'armée. + +Deux choses produisaient un véritable état de souffrance dans ce pays: +le manque d'argent, et le retard apporté dans l'organisation des +tribunaux. Mais, malgré mes représentations, rien ne revenait de Paris. +Je fus obligé de former provisoirement un tribunal à Carlstadt, composé +de civils et de militaires, pour assurer le cours de la justice en +Croatie. Quant à l'argent, comme les nouveaux impôts n'étaient +productifs qu'en partie, et qu'on ne retirait pas les troupes, je fis +sur les principales villes un emprunt de un million cinq cent mille +francs, à la garantie desquels j'affectai des rentes foncières dont la +province de Carniole était propriétaire. L'Empereur blâma cette mesure. +Je lui demandai quel pouvoir il me supposait, quels moyens il +m'attribuait, pour faire face à des besoins aussi positifs avec des +moyens aussi faibles, et dont l'insuffisance lui avait été démontrée. Je +lui prouvai, non pas sans humeur, que, si je n'eusse pas pris cette +mesure, tout serait tombé en dissolution. J'eus gain de cause. La plus +grande partie des troupes françaises eut l'ordre de passer en Italie; +je les remplaçai, pour la garde des places de Raguse, Zara, Carlstadt, +etc., par quatre bataillons croates mis en activité, et qui se +relevaient à des époques fixes. + +Je disposai tout pour organiser avec le temps en Dalmatie deux régiments +à l'instar des Croates. C'était la seule manière de civiliser cette +province et d'en tirer parti. Tout le littoral était destiné à recruter +la légion dalmate, et la marine devait rester sous une administration +civile. L'intérieur, ce qu'on nomme la Morlachie, formerait le +territoire des deux régiments; la garde nationale et la gendarmerie +seraient chargées de la police du littoral, et, en attendant la +formation des régiments, les Pandours, réorganisés, devaient être la +force territoriale de ces cantons et former leur noyau. Les Pandours +furent formés en dix compagnies; chaque compagnie avait son territoire, +cinq officiers, et cent à deux cents hommes de la population lui étaient +adjoints. Les dédoublements successifs auraient fourni les cadres +nécessaires. En attendant, près de deux mille hommes étaient déjà +ensemble et dans l'esprit de l'organisation que je méditais. Le temps +n'a pas permis d'y apporter plus de développement. + +L'empereur d'Autriche m'en a parlé plusieurs fois, et je l'ai fort +engagé à former des régiments dans son intérêt, comme dans celui de la +province; mais la considération que les Dalmates étaient actuellement +propriétaires, et avaient reçu les terres qu'ils possédaient sans +condition, l'avait retenu jusqu'alors, à ce qu'il m'a dit. Celles des +Croates leur avaient été, au contraire, données à titre spécial de +services militaires. On voit quel poids a dans son esprit le droit de +chacun de ses sujets, et quelle équité préside à ses décisions. + +Le lycée de Laybach était entre les mains d'hommes distingués et +capables. Je ne négligeai aucun soin pour ajouter à renseignement qu'on +y recevait. Je lui donnai un jardin botanique pour servir à +l'instruction des élèves. + +Un évêché grec fut établi en Dalmatie. Les Dalmates de ce rite +dépendaient de l'évêque de Monténégro, et je crus utile et politique de +les soustraire ainsi à son influence. Le siége en fut placé dans un +couvent situé au milieu de la Kerka, près de Sebenico. Un journal du +gouvernement, traduit en quatre langues, fut publié, et j'établis une +censure pour les livres. Cette mesure, commandée par les besoins de la +société, était plus particulièrement en harmonie avec le mode du +gouvernement d'alors et les moeurs de cette époque, et on a payé cher +depuis la fantaisie d'y renoncer; mais ses instructions étaient de +laisser à la publication des ouvrages la plus grande liberté possible, +et je ne crois pas qu'elle ait été une seule fois dans le cas d'exercer +son _veto_ et de faire sentir l'action de son pouvoir aux écrivains. + +J'eus soin aussi des officiers mutilés et des veuves des officiers morts +au service d'Autriche pendant la dernière campagne. Je fis liquider +leurs pensions sur le taux de la législation d'Autriche. L'Empereur +devait prendre les charges du pays en l'acquérant, et récompenser +loyalement des services rendus à l'État dont ce pays avait fait partie. +Je fis faire aussi un travail sur les médailles de Joseph II et de +Marie-Thérèse, données pour actions d'éclat à quelques soldats croates, +et je sollicitai leur échange contre des croix de la Légion d'honneur. +Il était politique de faire disparaître des distinctions autrichiennes, +et équitable de rendre à de braves soldats un signe d'honneur mérité au +prix de leur sang. Le courage qui se fait remarquer dans +l'accomplissement du devoir doit être honoré, qu'il ait été employé ou +non à notre profit, et le nouveau souverain s'honore lui-même et fait +acte de haute justice en traitant avec faveur et bienveillance les +anciens défenseurs du pays qu'il vient d'acquérir. + +Les provinces illyriennes avaient été épuisées par la guerre, et le +bétail y était devenu fort rare. Le gouvernement autrichien accorda la +libre sortie de douze mille boeufs de Hongrie, et aussi une sortie +illimitée des grains: ces secours furent un grand soulagement. + +Depuis le mariage de Napoléon, je trouvais de meilleurs procédés dans +les autorités autrichiennes, une facilité plus grande à s'entendre avec +nous, et les rapports de la frontière étaient devenus aussi faciles que +pacifiques. Ces autorités trouvèrent en moi les mêmes dispositions +bienveillantes. Des billets faux, imités de ceux de la banque de Vienne, +se répandirent tout à coup en Autriche; on reconnut qu'ils venaient +d'Illyrie, et j'en reçus l'avis. La police se mit en campagne et +découvrit l'atelier: les coupables reconnus furent punis suivant toute +la rigueur des lois. Le gouvernement autrichien avait sollicité +l'admission d'un commissaire pour être témoin de la procédure et +assister au jugement; je le refusai comme contraire à notre dignité, +mais la justice n'en fut faite qu'avec plus de sévérité. + +À cette époque, les mesures de rigueur redoublèrent contre les +marchandises anglaises: on les brûla impitoyablement dans tous les lieux +où l'on put en découvrir, et ces actes, tout rigoureux qu'ils étaient, +ne présentaient pas au moins les circonstances d'iniquité si odieuses +auxquelles la confiscation des marchandises coloniales avait donné lieu, +ainsi que je l'ai remarqué précédemment. + +L'Empereur s'occupa de la sûreté des provinces illyriennes, et me +demanda un projet de fortification. Par la réunion des bailliages du +Tyrol, on a pu juger son intention: il voulait faire de ces provinces la +frontière militaire complète de l'Italie contre l'Autriche. Tout me +parut devoir se réduire à deux places, en outre de celles que j'ai +indiquées en parlant de la défense du Frioul: l'une entre Tarvis et la +Ponteba, à Malborghetto, et l'autre à Caporetto. Ces deux places +auraient défendu et fermé les débouchés des montagnes dans la plaine du +Frioul. Pour garder les bords de la Save, il aurait fallu une bonne +place à Krainbourg; elle aurait fermé la vallée et gardé las deux +débouchés qui viennent de Villach et de Klagenfurth, et une à Laybach +pour appuyer une armée qui aurait défendu le passage de la Save. La +place de Krainbourg, me paraissant plus importante, était celle que +j'avais proposé de construire, sauf à s'en tenir seulement au château de +Laybach et à établir au besoin un camp retranché sur les belles +positions qui se lient à son assiette. Un fort occupant les défilés en +avant d'Adelsberg aurait complété la défense de cette frontière: mais +notre puissance a été si passagère, qu'à peine a-t-on eu le temps de +concevoir et de préparer les projets. + +L'Empereur insistait pour fortifier Trieste. Le fort qui couvre la ville +pouvait être armé sans grandes dépenses; mais l'idée d'envelopper la +ville par un système de forts détachés m'a toujours paru une entreprise +d'un succès douteux et exigeant des moyens supérieure au but qu'on +voulait atteindre. + +J'allai visiter les mines de mercure d'Idria, dont la célébrité est fort +grande. Découvertes en 1497 par un paysan, elles ont depuis été +constamment exploitées. Une population de trois mille âmes environ est +consacrée aux travaux. Ses produits sont annuellement de un million cinq +cent mille francs de vif-argent, et le revenu net ne dépasse pas cinq +cent mille francs. Le principal débouché pour le placement du mercure +est l'Amérique, où on l'emploie dans l'exploitation des mines d'or. Le +mercure ayant la propriété de s'amalgamer avec l'or et l'argent, ces +métaux, dans leur gangue, sont réduits en poussière que l'on jette dans +le mercure. Tout ce qui n'est pas or ou argent se sépare. Reste le +mercure ainsi combiné à l'or et à l'argent. On place le tout dans des +fours à réverbère; le mercure se volatilise; l'or et l'argent restent +purs au fond du fourneau. Le mercure volatilisé est recueilli; et, sauf +quelque perte, il sert de nouveau. Les Espagnols étaient autrefois en +possession d'acheter la totalité des produits; mais leurs besoins ont +beaucoup diminué par la découverte et l'exploitation des mines de +mercure d'Almaden, en Andalousie, plus considérables que celles d'Idria. +L'Empereur affecta le produit des mines d'Idria à l'ordre des +Trois-Toisons d'Or, qui a existé seulement en projet. + +L'administration de ces mines, mal conduite, était fort chère, comme il +arrive toujours chez nous en pareil cas. Je réclamai qu'elle fût +abandonnée à l'administration des provinces, sauf à livrer, chaque +année, une quantité de mercure déterminée. Nous aurions ainsi développé +leur exploitation, et le trésor de l'Illyrie y aurait trouvé un puissant +secours, après avoir satisfait à la délégation faite sur lui en faveur +de l'ordre des Trois-Toisons; mais l'Empereur ne voulut pas entendre à +cet arrangement. + +Ces mines sont belles et curieuses. L'exploitation eu est bien entendue. +On en tire divers oxydes de mercure et on y fabrique du cinabre. La +population, entièrement composée de mineurs, est aisée; mais combien +elle achète cher son bien-être par les infirmités précoces qui +l'accablent! Quelques années d'un travail suivi dans ces mines suffisent +pour affecter le système nerveux et produire quelquefois un tremblement +continuel dans tous les membres. + +Je profitai du voisinage pour aller voir deux choses curieuses de ce +pays: la grotte d'Adelsberg et le lac de Zirknitz. La Carniole a la même +constitution que la Dalmatie; tout est calcaire ou grès. Les rivières +creusent leur lit profondément, traversent les montagnes, disparaissent +et surgissent de nouveau. Des grottes immenses et caverneuses d'une +grande profondeur semblent les temples des Titans. Des stalactites et +des stalagmites superbes, produites par les dépôts des infiltrations, +forment des colonnes et des monuments d'une architecture bizarre. La +grotte d'Adelsberg, par sa profondeur, par son étendue et la variété des +formes de ses parvis et de ses divisions, est une des choses les plus +remarquables en ce genre, et, quand elle est illuminée, comme lorsque je +la visitai, elle offre un coup d'oeil dont il est impossible de faire +une description exacte et de donner une juste idée. + +À quelque distance d'Adelsberg et sur la route de Laybach, près du +château de Cobentzel, sort de la montagne une rivière qui se perd plus +loin et forme ensuite la Laybach. La grotte qui lui donne issue est si +élevée, la forme des rochers est telle, qu'il s'y produit des effets +d'acoustique extraordinaires. Une planche tombant sur le sable fin et +humide occasionne un bruit comparable à celui que produit l'explosion +d'une pièce de vingt-quatre. + +J'allai voir le lac de Zirknitz, situé dans cette partie des montagnes. +Celui-ci, comme les lacs de Dalmatie, se vide en partie pendant l'été, +quelquefois complétement. Tant qu'il n'est pas descendu à un certain +niveau, on ne peut rien prédire de l'avenir; mais, quand il a baissé à +un point qu'on a observé, sa disparition a toujours lieu le quatrième +jour. Ce phénomène excitait l'admiration et l'étonnement de ceux qui me +le décrivaient. Je crois en avoir trouvé l'explication. + +Le lac de Zirknitz communique évidemment avec un lac souterrain beaucoup +plus grand que lui. Un banc les sépare au-dessous de leur niveau commun. +Tant que ce niveau reste au-dessus du banc, il y a communication entre +les deux lacs, et l'abaissement qui constitue le phénomène est +incertain. Quand le niveau disparaît, les deux lacs sont isolés, +c'est-à-dire le lac qui est à la superficie du sol n'est plus alimenté +par le lac souterrain; et alors, comme il existe une proportion +constante entre la quantité d'eau qu'il renferme et les gouffres par +lesquels elle s'écoule, l'eau disparaît toujours au bout d'un même temps +de trois jours et quelques heures [4]. + +[Note 4: M. Arago a parlé longuement du lac de Zirknitz, dans l'_Annuaire du +bureau des longitudes_, page 210, année 1834. L'explication qu'il donne +du phénomène est analogue à celle du duc de Raguse. Les détails qu'il +ajoute, concernant les produits du lac, sont très-curieux: +«Immédiatement après la retraite des eaux, toute l'étendue de terrain +qu'elles couvraient est mise en culture, et, au bout d'une couple de +mois, les paysans fauchent du foin ou moissonnent du millet et du seigle +là où quelque temps auparavant ils pêchaient des tanches et des +brochets.] + +«On a remarqué, parmi ces diverses ouvertures du sol, des différences +singulières: les unes fournissent seulement de l'eau; d'autres donnent +passage à de l'eau et à des poissons plus ou moins gros; il en est d'une +troisième espèce par lesquelles il sort d'abord quelques canards du lac +souterrain. + +«Ces canards, au moment où le flux liquide les fait pour ainsi dire +jaillir à la surface de la terre, nagent bien. Ils sont complétement +aveugles, et presque entièrement nus. La faculté de voir leur vient en +peu de temps; mais ce n'est guère qu'au bout de deux ou trois semaines +que leurs plumes toutes noires, excepté sur la tête, ont assez poussé +pour qu'ils puissent s'envoler. Valvasor visita le lac de Zirknitz en +1687: il y prit lui-même un grand nombre de ces canards, et vit les +paysans pêcher des anguilles (_mustela fluvialilis_) qui pesaient deux +ou trois livres, des tanches de six à sept livres; enfin des brochets de +vingt, de trente et même de quarante livres.» + +(_Note de l'Éditeur._) + +Toutes les branches de l'administration marchaient aussi bien que +possible; l'ordre judiciaire seul était en retard. L'organisation +projetée était à Paris depuis longtemps et ne pouvait pas en sortir. Je +réclamais chaque jour davantage. On sent plus que jamais l'importance +et le besoin de l'action de la justice, au moment où on en est privé. +J'étais réduit à intervenir quelquefois dans des affaires particulières, +à cause de l'urgence (chose si fâcheuse!), et de donner des arrêts de +surséance. Je pris le parti d'envoyer à Paris M. Heim, secrétaire du +gouvernement, homme actif et distingué, pour représenter l'état des +choses; mais, plus tard, je sentis qu'il fallait faire connaître à +l'Empereur et à ses ministres d'une manière spéciale les besoins +généraux de ce pays autrement que par des lettres, et je sollicitai pour +moi-même un congé qui me fut accordé peu après. + +Au commencement de janvier survint un événement fort extraordinaire. Un +nommé Wilhelm-Aurelio d'Amitia, né à Stuttgard, arriva sur la côte de +Dalmatie sur un brik sicilien de quatorze canons. S'étant fait mettre à +terre pendant la nuit, il s'annonça aux autorités comme ayant des +dépêches à me remettre, et demanda à être conduit auprès de moi. Amené +en poste à Laybach par un officier, il me déclara qu'il était au service +de la reine de Sicile et qu'il arrivait de Palerme. Il n'avait ni +dépêches ni pouvoirs; mais assuré, disait-il, d'en avoir aussitôt qu'il +en aurait besoin; dévoué au roi et à la reine de Sicile, et connaissant +leur situation malheureuse, il s'était décidé à venir s'informer s'il +n'existait pas quelques moyens de rapprochement entre eux et l'Empereur. +Il me dit que les Anglais, par suite de leurs outrages envers la cour de +Sicile, étaient devenus l'objet de son animadversion; il ne doutait pas, +si l'Empereur déterminait, par un traité, une indemnité convenable, +qu'elle ne se résolût à déclarer la guerre aux Anglais, à soulever le +pays et faire mettre bas les armes aux huit mille hommes de cette nation +qui s'y trouvaient: enfin à livrer Messine aux Français. Il ajouta: «La +reine ne peut penser que l'Empereur reste toujours son ennemi, lui qui +vient d'épouser sa petite-fille.» Il prenait l'engagement de rapporter +le plus promptement possible les pouvoirs nécessaires pour conclure +l'arrangement, si Napoléon était disposé à y donner les mains. Quoique +l'arrivée de cet homme sur un bâtiment de l'État donnât une sorte +d'autorité à sa mission, comme il était possible qu'il fût un espion +envoyé par les Anglais pour voir le nombre des troupes existantes en +Illyrie, je défendis toute communication entre lui et les étrangers. Il +était possible que l'Empereur voulût tirer parti de ces ouvertures. Je +lui en rendis compte, et, en attendant sa réponse, je retins le +voyageur, que je logeai convenablement au château de Laybach, bien +traité et gardé avec soin. + +Cette mission et ces projets étaient dans le génie de Caroline, dont la +légèreté était aussi grande que la violence. Sa déclaration de guerre +aux Anglais ne pouvait être autre chose qu'un massacre, de nouvelles +vêpres siciliennes, mais cette fois à notre profit. En réponse à mon +rapport, je reçus l'ordre d'envoyer cet homme à Paris. Il monta en +chaise de poste et y fut conduit par un officier de gendarmerie. +L'Empereur n'eut pas foi à sa mission: elle était cependant bien réelle. +Mis au Temple à son arrivée, il y est resté prisonnier jusqu'à la +Restauration. + +La preuve de la vérité de sa mission est tout entière dans ce qui se +passa quelque temps après à Palerme. Les Anglais, informés des intrigues +ourdies contre eux par Caroline, prirent de grandes mesures de sûreté. +La première fut d'embarquer cette princesse pour Constantinople et de la +renvoyer en Autriche. Tout le monde peut se rappeler ces événements, +arrivés au mois de mars, précisément deux mois après le départ d'Amitia +pour l'Illyrie. + +J'avais fait de grands efforts, ainsi qu'on a pu en juger, pour amener +les Monténégrins à se mettre sous la protection de la France. Les +apparences avaient d'abord paru favorables; mais le temps avait beaucoup +diminué les probabilités. Quoique la paix régnât entre eux et nous, on +ne pouvait cependant se faire illusion sur les mauvaises dispositions de +l'archevêque et mettre en doute que ces barbares, à la première occasion +difficile, nous causeraient des embarras. Je crus devoir profiter du +repos dans lequel nous étions pour les détruire ou les soumettre; j'en +fis de nouveau la proposition à l'Empereur, et j'en fixai l'exécution au +printemps. Cette fois, il l'agréa, et je préparai ce qui était +nécessaire; mais mon départ de l'Illyrie empêcha le projet de se +réaliser. + +Il existait, dans le régiment d'Ogulim, une horrible maladie, dont les +progrès augmentaient chaque jour; elle avait été apportée de Valachie, +après la paix de Sistow; le moindre contact suffisait pour la +communiquer d'une personne à l'autre. Trois mille individus en étaient +attaqués. Je fis disposer tout dans le lazaret de Fiume, pour faire +traiter et guérir, en l'isolant, cette population, qui fut enfin +délivrée de l'horrible fléau. + +L'emploi de mon temps étant bien réglé, il m'en restait beaucoup que je +consacrais à des occupations de mon goût. J'avais fait les frais d'un +magnifique cabinet de chimie, où j'avais réuni quelques instruments de +physique, nécessaires aux décompositions. Aidé par le pharmacien en chef +de l'armée, nommé Paissé, homme d'une grande habileté, je consacrais +chaque jour plusieurs heures à diverses expériences, dont l'idée me +venait à l'esprit. Frappé du phénomène que produit l'acide sulfurique +concentré, quand, mêlé à de l'eau dans une proportion déterminée, il +dégage une quantité de calorique très-considérable, et, réfléchissant +que la loi de la gravité agissant sur le calorique comme sur tous les +autres corps, il doit être pesant, j'eus la pensée qu'on pourrait +démontrer cette pesanteur, et la prétention de l'avoir découverte. J'en +écrivis à Monge, qui me répondit qu'il n'y croyait pas. + +Mon raisonnement était basé sur des faits: son incrédulité ne m'alarma +pas, et je persistai dans ma croyance; les expériences réitérées me +confirmaient dans ma conviction. Quand, plus tard, je fus à Paris, je +courus chez lui; je vis aussi MM. de Laplace et Berthollet; ils +convinrent que, si le fait était bien constaté, j'aurais fait une grande +découverte. On prit jour pour aller à l'École polytechnique, où tout le +monde se rendit. M. Gay-Lussac fit l'opération. Je vis, dans cette +circonstance, pour la première fois, M. de Humboldt, le célèbre +voyageur, que j'ai beaucoup connu depuis. Le résultat contredit toutes +mes expériences, et je fus anéanti. M. Gay-Lussac me proposa de +recommencer, mais je ne voulus pas à la présomption ajouter +l'obstination, et je me tins pour battu. Je raconte ce petit événement, +pour montrer combien il est difficile de bien faire une expérience, et +à quel point les apparences sont trompeuses. Il faut une grande +habitude, les soins les plus minutieux, et des instruments parfaits, +pour observer la nature et découvrir ses secrets. Je me résignai, mais +je renonçai, avec une véritable douleur, à un genre de célébrité que +j'avais cru mériter et atteindre. + +Après avoir passé quelques mois d'hiver à Trieste, les décisions +indispensables au bien-être de l'Illyrie n'arrivant pas, et le congé que +j'avais demandé m'étant accordé, je partis pour Paris. J'étais bien aise +d'aller voir la nouvelle cour, contempler cette fille des Césars, +nouvellement associée à nos destinées, et dont la présence vieillissait +notre jeune dynastie, en l'unissant aux plus anciennes et aux plus +illustres familles de l'Europe. + +Je partis de Trieste à la fin de février, laissant le commandement des +troupes, en Illyrie, au général Delzons, général très-distingué. +J'arrivai à Paris dans les première jours de mars, dans ce mois qui +devait être si fertile en événements politiques, et dans lequel devaient +successivement se produire les espérances et les convulsions de +l'Empire. + +Alors, époque de joie et de triomphe, tout avait réussi à Napoléon; le +monde paraissait avoir des limites trop étroites pour lui, tout était à +ses pieds, et ses moindres désirs avaient presque la puissance +irrésistible des lois de la nature. Un fils allait lui naître, et cet +enfant, regardé comme le gage de la paix et de la tranquillité de la +terre, comme l'arc-en-ciel politique des nations, semblait destiné à +porter sur sa tête cette couronne ombragée par de si nombreux lauriers, +et à recevoir le sceptre de l'univers pour héritage. On croyait +l'édifice majestueux élevé par tant de travaux à l'abri des tempêtes, +et, quoique quelques symptômes pussent alarmer déjà les initiés, on +n'avait cependant pas encore la pensée que ce flambeau, dont l'éclat, +pour ainsi dire, était céleste, dût bientôt pâlir et s'éteindre. Mais +tant de prudence, de calcul et de profondeur devait faire place aux +conceptions les plus déraisonnables; l'orgueil se changer en aberration +grossière; les inspirations du génie disparaître ou se réduire à ce qui +flatte les passions; et un homme sorti de la foule, enfant de ses +oeuvres, dépasserait bientôt en illusions les princes nés sur le trône, +dont les flatteurs ont corrompu le caractère et obstrué l'intelligence. +Tout cela cependant était au moment d'arriver, tant est faible notre +nature! Trois ans à peine étaient écoulés, et le colosse avait disparu! + +La grandeur de Napoléon a été en partie son ouvrage; mais les +circonstances ont singulièrement favorisé son élévation. Son arrivée au +pouvoir a été l'expression des besoins de la société d'alors, mais sa +chute, c'est lui seul qui l'a causée. Il a mis une plus grande et une +plus constante énergie à se détruire qu'à s'élever, et jamais on n'a pu +faire une application plus juste qu'à lui de cette observation, que les +gouvernements établis ne peuvent tomber que par leur faute et meurent +toujours par une espèce de suicide. + +L'Empereur me reçut à merveille à mon arrivée à Paris: tous les rapports +venus sur l'Illyrie l'avaient satisfait; je lui parlai des besoins de +ces provinces, de la nécessité de terminer leur organisation: il nomma +une commission pour m'entendre: deux séances suffirent pour tout +expliquer, tout faire comprendre, et tout terminer. On adopta sans +restriction toutes mes idées. J'obtins la grâce de tous les Dalmates +condamnés pendant la guerre pour délits politiques; j'obtins aussi pour +les Illyriens la participation au cabotage des côtes d'Italie, réservé +jusque-là aux seuls Italiens. Dans la discussion de tous ces intérêts, +on vanta peut-être avec excès mes connaissances en législation, en +administration et en politique. + +Je vis alors pour la première fois la nouvelle Impératrice; je trouvai +en elle de la dignité et cette expression de bonté qui est l'apanage de +toute sa famille. + +Le moment des couches de Marie-Louise approchait: l'agitation était dans +tous les esprits! Que d'espérances! quel prix on mettait à la naissance +d'un fils! Le 19 mars, l'Impératrice ressentit les premières douleurs, +et tout ce qui tenait à la cour se rendit aux Tuileries. Nous passâmes +la nuit dans le salon bleu, où aujourd'hui reçoit madame la Dauphine. À +cinq heures du matin, Dubois ayant annoncé que, selon les apparences, +l'accouchement n'aurait pas encore lieu, chacun se retira chez soi. À +six heures, le canon annonça la délivrance de l'Impératrice: le nombre +des coups de canon devant faire connaître le sexe de l'enfant, tout le +monde compta avec soin jusqu'au vingt-deuxième; on courut ensuite aux +Tuileries pour féliciter l'Empereur. On a beaucoup argumenté sur les +circonstances de cet accouchement si brusque pour faire croire à la +supposition d'un enfant. Le renvoi des courtisans fut une maladresse; +mais jamais rien n'a été moins fondé ni plus calomnieux que le bruit +répandu alors. + +On en a dit autant depuis, et avec une aussi grande injustice, lorsque +madame la duchesse de Berry accoucha du duc de Bordeaux avec encore plus +de promptitude. + +C'était mon troisième voyage à Paris depuis l'Empire. Quel que fût mon +goût pour les camps, et ma passion pour la guerre, je jouissais vivement +de ce séjour; mais il ne devait pas se prolonger beaucoup. Je ne devais +plus revoir qu'une seule fois, à l'époque de son déclin, après les +désastres de Moscou, cette cour alors si grande, si éclatante et si +magnifique. + +Masséna avait été envoyé en Espagne l'année précédente pour prendre le +commandement d'une armée forte et bien pourvue, destinée à faire la +conquête du Portugal. Arrivé jusque devant les lignes de Lisbonne, il +n'osa pas les attaquer. Les besoins de toute espèce, la misère, la +disette assaillirent bientôt cette armée, la désorganisèrent, et la +forcèrent à la retraite. + +Le général Foy, envoyé par Masséna, avait informé l'Empereur de la +situation des choses. Des divisions fâcheuses existaient dans l'armée. +Masséna, vieilli, s'était trouvé au-dessous de lui-même; son rôle, +malgré ses grandes qualités comme homme de guerre, aurait été d'ailleurs +au-dessus de ses facultés, même dans son plus beau temps: il n'était +donc pas étonnant qu'il n'eût pas réussi. Mais je n'anticiperai pas sur +le récit de ces événements, dont je vais m'occuper immédiatement. Il +formera le préambule de l'histoire de mes campagnes dans la Péninsule, +du compte rendu de mes opérations. La retraite résolue s'exécuta, et +l'armée se rapprocha de la Castille, ayant à sa suite l'armée anglaise. + +L'Empereur, décidé à rappeler Masséna, me proposa de le remplacer et de +prendre le commandement de cette armée; tâche difficile dans les +circonstances où elle se trouvait! Je crus cependant que cette tâche +n'était pas au-dessus de mon zèle. L'Empereur me fit, suivant son usage, +les plus belles promesses en secours de toute espèce: on verra comme il +les a tenues. + +J'allais chercher de la gloire, il voulut stimuler mon ambition: c'était +un moyen superflu pour exciter mon ardeur. Il me dit, quand je le +quittai, ces propres paroles: «En Espagne sont les grandes récompenses. +Après la conquête, la Péninsule est destinée à être divisée en cinq +États gouvernés par des vice-rois, qui auront une cour et jouiront de +tous les honneurs de la royauté; une de ces vice-royautés vous est +destinée, allez la conquérir et la mériter.» + +Je partis avec le titre de commandant du sixième corps, qui faisait +partie de l'armée du Portugal: à mon arrivée, je devais trouver mes +lettres de service comme général en chef, et le rappel de Masséna. Je me +mis en route le 26 avril 1811, et je rejoignis l'armée le 6 mai, le +lendemain même du combat de Fuente-Oñoro. L'armée étant réunie sous les +murs de Rodrigo, Masséna m'en remit le commandement, et partit pour +rentrer en France. + + + + +CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS +RELATIFS AU LIVRE QUATORZIÈME + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE. + + «Laybach, le 29 mai 1810. + +«Monsieur le duc, je viens de recevoir la lettre que Votre Excellence +m'a fait l'honneur de m'écrire le 16 mai, par laquelle vous m'annoncez +que l'Empereur voit avec peine que j'emploie des troupes françaises dans +les démêlés de la frontière. Votre Excellence aura reçu, peu de jours +après, mon rapport du 9 et du 11, qui vous aura instruit comment ces +événements se sont passés, et que la tranquillité est rétablie d'une +manière stable: ces résultats auront sans doute justifié les +dispositions que j'ai prises. Je demande à Votre Excellence de prier Sa +Majesté d'observer que c'est au déploiement que j'ai fait de forces +considérables que j'ai dû de n'avoir presque pas eu à combattre; que, si +je n'avais envoyé que peu de troupes, j'aurais eu certainement dix à +douze mille hommes sur les bras, qui forment la force totale des Turcs +de la frontière, qui ont pris part primitivement à la rébellion, tandis +qu'il y en a à peine quatre mille en tête des cantons qui ont été tentés +de résister, tant à Bihacz qu'à Czettin; que c'est à ce déploiement de +forces que j'ai dû la terreur profonde qui a fait évacuer Czettin, qui +pouvait se défendre longtemps, et qui se serait défendue sans cela; que +je ne pouvais employer les Croates seuls, puisque alors à peine deux +mille avaient reçu des armes; enfin que je ne pouvais plus retarder un +seul moment la rentrée en possession de ce territoire, sous peine de +renoncer aux avantages qu'il pouvait procurer aux Croates cette année, +puisque nous étions arrivés à la dernière époque de la saison où il est +possible d'ensemencer les terres. + +«Tels sont, monsieur le duc, les motifs qui m'ont déterminé, et j'espère +qu'ils paraîtront fondés à Sa Majesté. Au surplus, je n'ai éprouvé +aucune espèce de perte.» + + +LE MARÉCHAL MARMONT À NAPOLÉON. + + «Laybach, le 12 juillet 1810. + +«Sire, je reçois la lettre que Votre Majesté m'a fait l'honneur de +m'écrire le 3 juillet. Les volontés de Votre Majesté vont être +exécutées. + +«La défense maritime de Pola va être assurée le plus promptement +possible par une quarantaine de bouches à feu de gros calibre. J'aurai +l'honneur sous peu de jours d'adresser à Votre Majesté le croquis de ces +armements, et de lui annoncer d'une manière positive le jour où ils +seront terminés. Par aperçu, je crois que ce travail n'ira pas au delà +de la fin d'août. + +«J'aurai l'honneur également d'adresser à Votre Majesté un mémoire +détaillé sur les fortifications dont Pola serait susceptible du côté de +terre. Plusieurs officiers sont occupés en ce moment d'un travail sur +cet objet. + +«Si une escadre se présentait dans l'Adriatique, elle trouverait encore +un asile assuré à Raguse. Il y a deux ans, j'y ai fait faire de +très-belles batteries, qui peuvent être en vingt-quatre heures armées de +soixante bouches à feu. Ainsi, soit au moyen des canons de la place, +soit avec ceux de l'escadre, elle serait garantie. + +«Une escadre, mais seulement de cinq à six vaisseaux, serait dans ce +moment également en sûreté à Zara. + +«Enfin la défense de Trieste, complétée par une ligne d'embossage, est +très-respectable, et suffit, je crois, pour mettre une escadre à l'abri +de tout danger. + +«Quant à la défense de terre de Trieste, il me paraît démontré qu'il est +impossible de la rendre assez complète pour mettre en sûreté une escadre +qui s'y serait retirée. Le port de Trieste, situé au fond d'un vaste +entonnoir, ne peut pas être couvert par des ouvrages, et, quelque +dépense qu'on fît pour parvenir à ce but, je ne pense pas qu'on pût +l'atteindre. Le fort cependant est à l'abri d'un coup de main; il +pourrait être amélioré en occupant un mamelon qui se lie avec celui sur +lequel il est construit. Mais ces ouvrages exigeraient deux mille +hommes; ils seraient susceptibles de quelque résistance; mais ils ne +couvriraient pas le port, parce qu'ils n'occuperaient que le quart à peu +près de son développement, et que le reste n'est pas susceptible d'être +défendu. + +«Je viens de demander à la commission de marine, qui se trouve à Trieste +en ce moment, un rapport pour l'exécution des volontés de Votre Majesté +relativement à l'armement d'un des vaisseaux russes qui sont à Trieste +et d'une frégate. J'aurai l'honneur de lui en rendre compte. + +«Les travaux que cet armement exige seraient moins difficiles si nos +ressources financières avaient été réunies plus tôt; car, si les +dépenses qui en résulteront doivent être facilement supportées par les +provinces illyriennes, elles sont aujourd'hui au-dessus de leur force. + +«Mais, indépendamment de cette considération, et par premier aperçu, il +me paraît douteux que le vaisseau puisse être mis en état de naviguer +très-promptement: 1° faute de personnel pour diriger les travaux; 2° par +le défaut de mâts, qu'il faudra faire couper, façonner et transporter, +tous les mâts des vaisseaux russes ayant été détruits par eux, et par le +manque de tout ce qui constitue un établissement de marine militaire à +Trieste. + +«Quant à la frégate, je ne doute pas qu'on ne puisse en très-peu de +temps la mettre en état de tenir la mer, et on va s'en occuper sans le +moindre retard. Mais un secours qui est pressant, c'est l'envoi d'un +bon ingénieur constructeur, de chefs d'ouvriers de différentes classes, +et d'un commissaire de marine pour prendre l'administration et mettre +de l'ordre dans les dépenses.» + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE + + «Laybach, le 15 juillet 1810. + +«Monsieur le duc, les détails que je me suis fait donner sur +l'administration des mines d'Idria, dans la visite que j'y ai faite, +m'ont convaincu que cette administration difficile et compliquée ne peut +être dirigée à une grande distance. La nécessité de nourrir toute la +population d'une manière régulière, les soins de tous les instants, qui +soumettent cette population plus qu'au même régime que ne le serait un +corps de troupes, exigent que l'autorité, qui dispose des ressources et +des moyens, soit sur les lieux. Si l'administration de l'ordre des +Trois-Toisons veut administrer sans intermédiaire, elle échouera. Si +elle donne toute espèce de pouvoirs à un administrateur qui sera sur les +lieux, il faut qu'elle fasse choix d'un homme important, qui offre +toutes les garanties; et, dès lors, elle doit le payer fort cher.--Mais +cet homme, même bien choisi, ne pourra pas obtenir, à beaucoup près, les +mêmes résultats que l'administration des provinces illyriennes, parce +qu'il faut sans cesse le concours de l'autorité, et qu'elle est +indispensable aux progrès et aux améliorations dont cet établissement +important est susceptible. + +«Je pense donc que le moyen de faire prospérer l'établissement des +mines, et d'accroître beaucoup ses produits, serait d'en rendre +l'administration au gouverneur des provinces, sauf à verser chaque mois +dans la caisse des Trois-Toisons, en argent, ou dans les mains d'un de +ses agents, la quantité d'argent ou de mercure déterminée pour former la +dotation de l'ordre des Trois-Toisons, qui est à sa charge. + +«Si la somme de cinq cent mille francs, déterminée par Sa Majesté, +restait la même, les provinces illyriennes y gagneraient beaucoup, car +on peut calculer que, par la sollicitude de l'autorité d'une +administration bien entendue, le produit des mines doit s'élever à un +million, somme très-supérieure a celle que les Autrichiens en ont jamais +tirée. + +«Dans tous les cas, l'Empereur ferait connaître sa volonté pour la somme +à verser dans la caisse des Trois-Toisons, et, le gouvernement des +provinces illyriennes dût-il ne rien avoir, il y aurait toujours un +avantage considérable pour le pays, en raison de l'accroissement de +l'industrie et des produits. + +«Telles sont, monsieur le duc, les réflexions que m'ont fait naître la +connaissance que j'ai prise de l'administration des mines d'Idria et mon +zèle pour le service de Sa Majesté.» + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE. + + «Laybach, le 31 juillet 1810. + +«Monsieur le duc, j'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de +m'écrire le 21 juillet, qui est relative à l'arriéré de la solde des +troupes à Raguse. + +«J'ai l'honneur d'adresser à Votre Excellence le tableau de la situation +de la solde, qui vient de m'être remis par le trésorier général. Elle y +verra que le sort des troupes en Dalmatie et en Albanie a été amélioré. + +«Les raisons qui ont placé les troupes dans des conditions aussi +défavorables sont telles, que j'ose à peine vous les présenter, tant +elles paraissent étranges et incroyables; mais elles n'en sont pas moins +vraies et à la connaissance de tout le monde. Les voici: + +«M. d'Auchy avait pris en aversion la Dalmatie, et quelque chose que +j'aie faite et quelque promesse que j'en aie obtenue, ce qui est +constaté par le procès-verbal de nos séances, il n'a jamais voulu +s'occuper ni envoyer des secours. Ce n'est que pendant le mois de juin +qu'il a commencé à faire quelques dispositions de fonds pour ce pays. + +«Le prétexte d'absence de ressource ne peut le justifier; car jamais je +ne lui ai demandé des envois de fonds que lorsque j'avais la +connaissance des moyens existants; et c'est précisément lorsqu'il +manquait à ses engagements, qu'il payait avec profusion des fournisseurs +qui étaient ses favoris. + +«Lors de la vente des marchandises coloniales, j'avais proposé à M. +d'Auchy d'admettre les régiments en payement de leur solde, dans l'achat +de ces marchandises. Il en résultait un recouvrement et payement sans +numéraire, dont la rareté était un obstacle de plus. M. d'Auchy n'a +étendu cette disposition qu'aux fournisseurs, et des sommes +très-considérables ont disparu lorsque les troupes étaient dans le plus +grand besoin. + +«Enfin M. d'Auchy a mis une telle volonté et une telle négligence dans +cette partie du service, qu'il avait oublié ou feint d'oublier qu'il +existait dans la caisse du receveur, à Zara, cent mille francs; tandis +que le préposé du trésorier n'avait pas un sou, que tout le monde était +dans le besoin, et qu'en ayant été instruit j'ai dû lui écrire, le 21 +juillet, pour le presser de donner l'ordre de faire verser des fonds, de +manière à ce qu'on pût en faire l'emploi pour le payement des troupes. + +«Pendant ce temps de disette et de besoins, lorsque M. d'Auchy ne +voulait s'occuper ni de la Dalmatie, ni des troupes qui y sont en +garnison, il donnait, sans ma participation, sans mon consentement, et +outre mesure, des sommes à l'administration d'Idria pour des travaux qui +nous sont étrangers, travaux dont il fallait sans doute empêcher la +suspension, mais qu'il ne fallait pas traiter plus favorablement que les +troupes. + +«Il est dû, en outre, aux troupes d'assez fortes sommes sur l'an 1809; +mais, comme l'administration des provinces illyriennes commence au 1er +janvier 1810, nous n'avons pas payé des dettes antérieures. Bien plus, +le ministre du trésor public ayant envoyé, au mois de février, huit cent +mille francs en numéraire pour payer ce qui était dû aux troupes +sédentaires de la Dalmatie pour l'an 1809, nous avons été obligés d'en +prendre une partie pour faire la solde des troupes dans les provinces +conquises, parce qu'alors on était dans le plus fort de la crise du +papier, crise qui n'est pas encore passée, et qui était telle alors, que +nous ne pouvions pas nous promettre la rentrée de mille louis. + +«Mais les fonds sont compensés par une solde de huit cent quatorze mille +francs, qui nous est due par la caisse de la cinquième coalition, et qui +servira à solder toutes les dépenses de l'année pour l'an 1809. + +«Votre Excellence pourra se convaincre, d'après ce qui précède et qui +est de la plus rigoureuse vérité, que, si le sort des troupes de +Dalmatie n'est pas le même que celui des provinces cédées, c'est que mes +efforts, pour le bien du service de l'Empereur, étaient impuissants +lorsque M. d'Auchy était ici. + +«Notre situation à cet égard a beaucoup changé, et je ne doute pas +qu'avec le concours de M. Belleville et les bonnes dispositions qu'il +annonce nous ne fassions tout ce qu'on peut attendre du zèle le plus pur +et le plus soutenu. + +«Notre situation serait meilleure si M. d'Auchy avait voulu plus tôt, et +d'une manière plus complète, s'occuper des moyens d'augmenter les +revenus. Mais il a été sourd à ma voix, en cela comme en toute autre +chose; et je n'ai pas à me reprocher de l'avoir laissé ignorer, car j'ai +la crainte même d'avoir répété trop fréquemment combien son inertie, son +insouciance et sa mauvaise volonté étaient funestes. Mais il faut que Sa +Majesté sache qu'en ce moment même pas un seul octroi n'est établi, et +cependant c'était un des moyens les plus simples et les plus prompts +d'augmenter les revenus. + +«Une chose aussi qui est indispensable à l'amélioration de nos finances, +c'est la mise en activité du Code Napoléon, sans lequel nous ne pouvons +établir l'impôt sur l'enregistrement, et que le retard prolongé de M. +Cofinhal ajourne indéfiniment. Chaque mois de retard prive le trésor des +provinces illyriennes de cent cinquante mille francs, qui est la moitié +de la solde de l'armée. + +«Je saisis cette circonstance pour prier Votre Excellence de solliciter +de Sa Majesté ses ordres à cet égard. + +«Enfin, je le répète, les provinces illyriennes, dont les finances +seront très-belles en 1811, et qui auront amplement ce qu'il leur faut +pour supporter les charges que Sa Majesté leur a imposées, ont besoin +d'un secours et d'un prêt cette année, pour donner le temps d'attendre +le moment où toute la nouvelle organisation financière pourra être en +activité et donner les produits qu'elle promet. + +«Toutes mes sollicitudes et celles de M. Belleville tendent à mettre les +troupes de Dalmatie au niveau de celles des provinces cédées; et, comme +nous sommes pénétrés l'un et l'autre des mêmes principes et des mêmes +idées, que nous sommes parfaitement convenus de nos faits, Sa Majesté +peut être assurée que chaque jour améliorera la situation de tous les +services.» + + +LE MARÉCHAL MARMONT À NAPOLÉON. + + «Trieste, le 7 août 1810. + +«Sire, j'ai l'honneur de rendre compte à Votre Majesté que vingt pièces +de gros calibre sont aujourd'hui en batterie à Pola, et que trente +autres, qui portent à cinquante l'armement de cette rade, y seront +placées le 1er septembre. Chaque batterie aura, en outre, un fourneau à +rougir les boulets et les établissements indispensables à leur service. + +«Il serait désirable que, dans cet armement, il y eût au moins six +mortiers; mais, n'en ayant point, j'en demande douze en Italie, afin +d'en placer aussi le même nombre à Trieste. + +«J'ai l'honneur de rendre compte également à Votre Majesté que j'ai vu +sur les lieux, et dans le plus grand détail, les projets qui ont été +faits pour la place de Pola. Ils m'ont paru fort satisfaisants. On +s'occupe à mettre au net quelques changements que j'ai indiqués, et +j'espère, sous quatre ou cinq jours, avoir l'honneur de les adresser à +Votre Majesté, ainsi que ceux de Trieste, conformément aux ordres que +Votre Majesté m'a fait transmettre par le général Bertrand. + +«L'armement de la frégate _Lenoi_ avait été commencé, conformément aux +ordres de Votre Majesté, mais il a été suspendu par le mauvais état dans +lequel on a trouvé ses fonds. J'ai visité ces fonds avec des gens +experts; ils ne m'ont pas paru tels cependant, qu'on dût renoncer à +faire naviguer ce bâtiment dans l'Adriatique. En conséquence, on va +reprendre son armement, et on le continuera si on ne découvre pas +d'autres avaries, et, dans ce cas, cette frégate pourra être en état de +servir dans six semaines. + +«Quant au vaisseau que Votre Majesté veut qu'on arme, ce n'est que dans +quatre ou cinq jours que nous saurons d'une manière précise s'il en est +susceptible et s'il est possible de le rétablir sans une dépense plus +forte que sa valeur.» + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE. + + «Laybach, le 19 août 1810 + +«Monsieur le duc, Sa Majesté m'ayant fait donner l'ordre de faire faire +le plus promptement possible des projets sur Trieste, j'ai l'honneur de +vous adresser ceux qui ont été rédigés sous mes yeux, en vous priant de +les soumettre à Sa Majesté. + +«L'Empereur m'ayant fait l'honneur de me demander également des projets +sur Pola, j'ai l'honneur de les joindre aussi à cette lettre. Je me suis +rendu sur les lieux pour pouvoir en juger par moi-même; je vous demande +également de les soumettre à Sa Majesté. + +«Les mémoires qui accompagnent les projets me paraissent rédigés avec +beaucoup de clarté. En conséquence, je crois superflu d'entrer dans de +grands détails. Les projets sur Trieste ont été faits sous deux points +de vue: le premier, en s'attachant à l'exécution littérale des ordres +de Sa Majesté, le second, en s'abandonnant aux idées que font naître les +localités et la nature des terrains. Plus je l'ai étudié, et plus je me +suis convaincu qu'il est impossible d'obtenir de bons résultats en +faisant du château de Trieste le point capital de la défense, et en lui +faisant renfermer le matériel qu'il doit contenir; et qu'au contraire on +peut faire une très-bonne place en faisant jouer au château le rôle de +place secondaire, et en plaçant le centre de la défense à Saint-Vito, et +couvrant d'un ouvrage avancé le plateau qui le précède. La place, telle +qu'elle a été indiquée dans le projet, serait susceptible d'une bonne +défense, n'exigeant probablement pas les quatre mille hommes qu'estime +nécessaires le général Maureillan, mais pourrait en contenir beaucoup +plus au besoin. Enfin, offrant beaucoup d'espace, ayant un seul point +d'attaque, elle présente d'immenses moyens pour renfermer et mettre en +sûreté de nombreux établissements. + +«Le seul inconvénient paraît être la dépense que les premiers aperçus +portent à quatre millions cinq cent mille francs; mais l'opinion +générale des ingénieurs est que l'évaluation en a été un peu forcée; et, +d'ailleurs, dans ces quatre millions cinq cent mille francs sont +comptées les indemnités pour six cent mille francs, dont le payement ne +serait pas absolument indispensable. + +«Les projets sur Pola sont aussi complets que possible. Ignorant la +pensée précise de Sa Majesté pour cette place, j'ai cru qu'il était +convenable que celui que j'ai l'honneur de vous adresser remplît toutes +les conditions qu'on exige d'une grande place maritime. Sa Majesté +pourra en supprimer toute la partie qui lui paraîtra superflue. Le peu +d'étendue qu'a la rade de Pola, et qui permettrait à l'ennemi, maître de +la terre, d'établir des batteries qui commanderaient le mouillage, nous +a forcés d'établir une ligne d'ouvrages qui, en l'éloignant, garantit la +flotte de l'action de ses batteries. L'immensité des travaux de la place +disparaît en partie lorsqu'on réfléchit que cette place, n'ayant que +deux points d'attaque, ce sont ces deux points pour lesquels seuls on +doit épuiser les ressources de l'art, et que l'enceinte proprement dite +peut être faite avec beaucoup d'économie; partie pouvant être non +revêtue, partie non terrassée, enfin tous les ouvrages qui sont situés +sur le long promontoire terminé par le cap _Figo_ sont inattaquables +avant la prise de la place, puisqu'ils voient tous les points de +débarquement, et par conséquent inutile de leur donner une grande force. + +«Les localités de Pola sont extrêmement avantageuses pour une bonne +fortification, et je pense que le projet, tel qu'il est rédigé, en +présentant ce qu'il y a de plus raisonnable, assure tous les moyens +d'une longue résistance; la nature du pays qui environne Pola ajoute +encore à la force de la place, et l'ennemi, dans un pays inculte, obligé +de cheminer sur un sol de roc, sans eau, trouverait de grandes +difficultés à réussir et à tenir rassemblés pendant longtemps les moyens +qu'exigerait une entreprise aussi importante que celle du siége de cette +place. + +«J'ai l'honneur de rendre compte à Votre Excellence qu'ayant donné tous +les ordres relatifs aux travaux de la marine, et ayant arrêté avec +l'intendant général les principales dispositions que les circonstances +commandent pour assurer la subsistance et les services, je pars +après-demain pour la Croatie, afin de visiter, dans le plus grand +détail, les régiments croates, compagnie par compagnie. J'ai toujours +pensé que ce voyage était indispensable, et je ne doute pas qu'il ne +donne les meilleurs résultats. + +«Je ne considérerai l'organisation de ces régiments comme complète +qu'après cette tournée, ayant eu depuis six mois l'expérience de leur +régime et pouvant apprécier les différents officiers. Mon voyage sera de +six semaines environ.» + + +LE MINISTRE DE LA GUERRE AU MARÉCHAL MARMONT. + + «Paris, le 20 août 1810. + +«Monsieur le due, j'ai l'honneur de transmettre à Votre Excellence une +note que Sa Majesté l'Empereur a dictée sur les provinces illyriennes, +et dont elle a prescrit qu'il vous fût donné communication. Votre +Excellence verra que l'intention de Sa Majesté est qu'il n'y ait aucun +établissement important de défense ou de dépôt dans ces provinces, et +qu'il soit seulement projeté, dans la position que vous ferez +reconnaître par M. le général commandant du génie, une place sur +l'Isonzo, et deux forts qui intercepteraient la route d'Osoppo à +Villach, et de Goritzia à Villach par Tarvis. Je vous invite à donner +connaissance de la présente note à M. le général baron de Maureillan, +afin qu'il la prenne pour base des projets et de tout système de défense +qu'il devra concerter avec vous, pour être ensuite soumis à Sa Majesté.» + + +NOTE SUR LES PROVINCES ILLYRIENNES. + +«Le fort de Sachsenbourg doit être détruit, parce qu'il n'est +susceptible d'aucune augmentation; qu'il est tellement plongé, que ce +serait jeter son argent sans résultat, et que, après quinze jours de +défense, la garnison serait inévitablement prise avant qu'on y pût +revenir. + +«Villach paraît susceptible de peu de chose; du moins tout serait à +faire. + +«Le cours de la Drave, dont nous sommes en possession, a l'important +avantage de nous rendre maîtres du versant des eaux, et de nous +permettre de choisir les positions que nous devons occuper sur la chaîne +des Alpes. + +«Il est à prévoir que, dans les événements d'une guerre, les Autrichiens +pourraient nous prévenir; or il est probable que nous n'essayerons pas +même de défendre Villach et le versant des montagnes, qu'il faudra se +retirer derrière les Alpes. Rester maître des Alpes est la seule chose +qu'on doive désirer. + +«On peut en dire autant de toutes les provinces illyriennes. Dans une +guerre contre l'Autriche, l'armée française repassera l'Isonzo, et il +est possible qu'elle ne puisse pas se trouver assez réunie pour se +battre dans des pays si près de l'Autriche. On aura obtenu un grand +résultat de la circonstance qui nous rend maîtres de tout le pays, si +nous restons maîtres de l'Isonzo et du passage des Alpes. + +«Un des grands désavantages de la place de Palmanova est qu'elle ne nous +rend pas maîtres de l'Isonzo. S'il y a une nouvelle fortification à +établir, il faudrait l'établir à Goritzia, Gradiska, ou tout autre +point, qu'il faudrait chercher et choisir sur l'Isonzo, qui fasse que +l'armée puisse repasser l'Isonzo et être maîtresse de le passer quand +elle voudra. + +«Ce qui est arrivé dans la dernière guerre avait été prévu, et on avait +bien pensé qu'il n'était pas possible de se défendre dans le Frioul. + +«Il faudrait donc reconnaître quel est le point qu'il faut occuper pour +être maître du chemin d'Osoppo à Villach par la Pontola, celui qui +rendrait maître du chemin de Tarvis à Caporetto par Goritzia. + +«S'il y avait là deux points qu'on pût occuper, cela mériterait la peine +de dépenser un million sur chaque point, de manière que l'ennemi ne pût +déboucher par ce chemin sans prendre les forts, ce qui exigerait quinze +ou seize jours. + +«On ne prétend pas l'empêcher de passer avec de l'infanterie, de la +cavalerie, et des divisions légères, mais intercepter la chaussée: c'est +de la grande route qu'il est question de se rendre maître. + +«Il ne faut donc pas se dissimuler qu'il ne faut établir aucune +offensive au delà des Alpes, aucune défensive au delà de l'Isonzo; on +sera prévenu par l'ennemi. + +«La vraie défense est sur l'Isonzo et les montagnes. Il faut charger le +général Poitevin de parcourir cette rivière, et de déterminer un point +pour pouvoir l'occuper et faire système avec Palmanova; surtout chercher +le point qui intercepte parfaitement la route de Villach à Osoppo, et de +Villach à Goritzia par Tarvis. + +«Ces deux points sont bien plus importants que celui sur l'Isonzo; car, +si le quartier général de l'armée ennemie est à Klagenfurth, il lui faut +quatre jours pour se porter aux montagnes; et, s'il y a là des obstacles +qui le retiennent, l'ingression par la Carinthie, qui est l'ingression +la plus dangereuse, se trouvera considérablement retardée, et l'armée +française aura tout le temps de se former dans le Frioul, de débloquer +les places et de prendre l'offensive. + +«Si, à cause de ces obstacles, l'ennemi ne vient point par Klagenfurth +et vient par Laybach, ce serait un détour de quatre ou cinq jours qui +retarderait d'autant sa marche. + +«Cela l'obligera à diviser ses forces, parce qu'il aura toujours à +craindre une attaque par la cavalerie; gagner cinq à six jours dans ces +moments-là n'est pas un petit objet. + +«Ainsi il faut renoncer à toute espèce de projets sur Laybach; il faut +en détruire les fortifications; mais il est bon de conserver le château +en l'améliorant, d'abord parce que le château contiendra les habitants, +et qu'il peut être utile, dans l'hypothèse où l'ennemi serait prévenu, +et où l'armée se porterait en avant, pour assurer les communications, +servir de refuge aux partis, et qu'il rend solidement maître du pays. + +«Ce château est situé sur une arête si étroite, qu'on ne le croit pas +susceptible d'être fortifié pour être gardé. + +«Il restera à savoir si les six cents hommes qu'on pourrait laisser dans +ce fort pourraient s'y défendre trente ou quarante jours et attendre le +retour de l'armée; ce serait une raison de plus pour y dépenser quelque +argent, et on pourrait s'exposer à la perte de quelques cinq ou six +cents hommes. Il est plus avantageux de le conserver que de le détruire; +mais on ne doit le considérer que comme un simple fort qu'il faut +améliorer; ce sont les bases d'après lesquelles il faut agir. + +«Mêmes raisons au fort de Trieste; il est utile pour mettre la police +contre les Anglais, maintenir une ville populeuse et commerçante, et +assurer les communications si l'armée est en avant. On a développé, dans +une note précédente, les raisons qui déterminaient à mettre en état le +fort de Trieste; on attend des renseignements pour savoir si l'armée +pourra le garder, dans le cas où elle repasserait l'Isonzo. + +«À moins de dépenses considérables, il est douteux qu'on puisse +fortifier ce château de manière à le mettre en état de se défendre +quinze à vingt jours. + +«Ainsi, un principe général pour les fortifications, l'artillerie et le +ministre de la guerre, c'est qu'il ne doit y avoir aucun établissement +sérieux sur la rive gauche de l'Isonzo, aucun arsenal, magasins de +fusils ni d'artillerie; tout doit être à Palmanova, Venise, Mantoue, et, +si on veut, à Osoppo et Zara. + +«Il ne faut penser à établir aucune offensive sur le pendant des Alpes +Juliennes, ni aucune défensive au delà de l'Isonzo. + +«On doit être constamment en mesure d'évacuer en quatre jours de temps +tout le pays au delà de l'Isonzo, et sur le pendant des Alpes Juliennes, +partie sur la Dalmatie, partie sur l'Isonzo. + +«On ne doit jamais penser que le commencement de la guerre doit se faire +dans les provinces illyriennes. + +«Tout ce qui est nécessaire à la garnison de Zara doit se retirer de ce +côté: tout le reste sur l'Isonzo. + +«Les avantages du pays illyrien sont très-considérables; mais, s'ils +étaient mal saisis, ils deviendraient de grands inconvénients. + +«Leurs avantages consistent: 1° à ce que l'armée de Dalmatie n'est plus +séparée; qu'elle formerait l'avant-garde, et se trouverait sur la Save +en avant de Laybach, tandis que les deux mille hommes destinés à la +garnison de Zara seraient sur les derrières; + +«2° Que, si l'armée française ne pouvait se réunir à temps, l'armée de +Dalmatie formerait l'arrière-garde de l'armée et se retirerait sur +l'Isonzo, où elle serait jointe par l'armée d'Italie. + +«Ainsi, en 1809, seize mille hommes d'élite de l'armée de Dalmatie ne +pouvaient rien; et, si l'armée d'Italie était battue, l'armée de +Dalmatie l'eût été un peu plus tôt ou un peu plus tard. + +«Si les choses eussent été en 1809 comme aujourd'hui, l'armée de +Dalmatie eût été à la bataille de Sacile; cet avantage est immense. + +«Le second avantage est que, la réunion de l'armée autrichienne étant +près du Frioul, elle était en mesure d'y porter la guerre, le second +jour de la déclaration de la guerre; aujourd'hui, ce ne peut être que le +dixième. C'est un gain de huit jours, qui est très-considérable dans +cette circonstance. + +«Le troisième avantage, et qui n'est pas le moindre, est que, maîtres de +tous les débouchés des Alpes, nous pouvons, pour la défensive, choisir +les points qu'il nous importe de fortifier pour retarder de dix ou +quinze jours la marche de l'armée ennemie, et que, pour l'offensive, +nous sommes sûrs que l'ennemi n'aura pu rien fortifier. + +«En résumé, les provinces illyriennes, considérées sous les points de +vue de guerre, ne doivent être regardées que comme complétant la +possession du Frioul. Si on les considérait autrement, on s'exposerait +à de grands malheurs, et on pourrait donner lieu à des pertes de +batailles qui pourraient compromettre l'Italie elle-même. + +«Ainsi donc, envisageant, les choses sous ce point de vue, il convient +de garder les châteaux de Laybach et de Trieste, de s'y fortifier chaque +année, moyennant une petite dépense; d'y détruire tous les bâtiments et +constructions qui pourraient le mettre dans le cas d'être pris par les +obus. + +«Si on a dépensé, dans quatre ou cinq ans, quelques centaines de mille +francs dans les deux forts, ils peuvent rendre des services qui +compensent l'argent qu'on y aura dépensé. Il est vrai aussi qu'ils +pourront n'être d'aucune utilité. + +«S'il est nécessaire de faire une dépense de quelques millions, ce +serait dans une ou deux places qui intercepteraient la communication de +la Carinthie dans le Frioul, et une bonne place sur l'Isonzo, en +regardant le premier de ces objets comme beaucoup plus important que le +second. + +«Les provinces illyriennes peuvent aussi être considérées comme pouvant +servir dans une guerre contre les Turcs; Carlstadt serait bientôt armée, +et Dubicza pourrait servir à l'agression de la Bosnie.» + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MINISTRE DES FINANCES. + + «Septembre 1810. + +«Monsieur le duc, ayant appris qu'il avait été rédigé à Paris un projet +d'organisation des tribunaux pour les provinces illyriennes, dans lequel +est comprise celle de la justice pour la Croatie militaire, détruisant +tout le système qui y a été suivi jusqu'à ce jour, je me suis hâté +d'écrire au ministre de la justice pour lui faire connaître la +conséquence funeste que ce changement produirait, s'il avait lieu. J'ai +l'honneur d'adresser à Votre Excellence copie de la lettre que je lui ai +écrite à cet égard. J'y ai développé les motifs puissants qui s'opposent +à toute innovation dans ces régiments. Le désir de conserver à Sa +Majesté, dans toute son intégrité, et avec tous les avantages qu'elle +offre pour son service, une portion aussi utile de la population de ces +provinces, m'engage à présenter avec chaleur toutes les considérations +qui exigent que l'institution, telle qu'elle est, des régiments croates +subsiste sans qu'il y soit porté aucune atteinte. Les résultats heureux +qu'on doit attendre de leurs services naissent de cette institution +même, qui est, j'en suis convaincu, la seule qui puisse les faire +obtenir. Ce que j'ai exprimé sur la justice s'applique mieux encore à +l'administration, dont toutes les parties sont parfaitement coordonnées, +et qui offre toute espèce de garantie pour la régularité, l'économie et +la prospérité de ces régiments. J'ai lieu, tous les jours, de m'en +convaincre dans l'inspection que je fais. On s'occupe d'arrêter la +comptabilité, qui sera ensuite envoyée à l'intendant général, chargé, +m'a-t-on dit, de rédiger un projet de décret sur l'administration de +l'Illyrie. + +«Je demande, avec les plus vives instances, à Votre Excellence qu'elle +veuille bien faire valoir mes observations à ce sujet, et de mettre, +autant qu'il dépendra d'elle, obstacle à l'introduction d'un nouveau +mode d'administration pour les régiments, pour lesquels, faute de +connaître sous tous les rapports leur véritable situation, on peut +prendre des mesures préjudiciables aux intérêts de Sa Majesté. + +Accoutumé, comme je le suis, à voir Votre Excellence accueillir avec +bienveillance mes observations, qui ont pour but le bien public, je lui +réitère, avec confiance, l'assurance que c'est ma conviction intime, ma +conscience, et mon amour pour le service de l'Empereur, qui me font +mettre tant de chaleur à la conservation du système, et que ce serait un +malheur public que de voir détruire un aussi bel édifice, source, je +crois, de la principale richesse que renferment les provinces +illyriennes.» + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE. + + «Laybach, le 2 septembre 1810. + +«Monsieur le duc, je reçois en ce moment une lettre qui m'apprend que Sa +Majesté ayant daigné recevoir les officiers, députés illyriens, et +croates, ils ont fait diverses demandes sur lesquelles je crois de mon +devoir de donner, sans perte de temps, à Votre Excellence les +renseignements convenables. + +«Les officiers ont demandé, à ce que l'on m'assure, que le gouvernement +français fournît l'habillement aux soldats en retenant les douze florins +qui sont donnés aux familles pour cet objet, sauf à augmenter les +impôts. Je puis vous assurer que, à moins que Sa Majesté ne donnât +l'habillement aux Croates en leur remettant l'imposition qui le couvre +aujourd'hui aux cinq sixièmes, ce qui, assurément, serait tout à leur +avantage, rien ne serait plus malheureux qu'une pareille disposition, +parce que les Croates ne sont pas en état de donner de l'argent, mais +seulement des objets de leur industrie. À plus forte raison, rien ne +serait plus malheureux qu'une augmentation d'impôt. + +«L'annonce de nouveaux impôts est l'argument qu'emploient sans cesse les +Autrichiens pour les inquiéter. Il n'en faudrait pas davantage pour +changer l'opinion du peuple et faire émigrer une partie de la +population. + +«Je crois, d'ailleurs, avoir démontré cette proposition d'une manière +complète dans le mémoire que j'ai eu l'honneur de vous adresser. Les +officiers sont des ignorants qui sacrifient, sans s'en douter, les +intérêts de l'Empereur et de leur pays à la gloriole d'avoir des soldats +plus régulièrement habillés. + +«Ils ont parlé d'officiers français et dalmates placés dans les +régiments qui leur donnent de la jalousie. + +«J'ai placé un chef de bataillon par régiment, et certes, eu égard à +l'avancement qui a eu lieu, cette disposition a été extrêmement modérée. +Il faudrait, pour donner aux Croates toute la valeur dont ils sont +susceptibles, mettre un bon nombre d'officiers français pour les +commander, et, dans le rapport de l'inspection que j'ai l'honneur +d'adresser à Votre Excellence, je demande qu'il en soit placé un par +compagnie, au moyen d'échanges convenables. Sous les Autrichiens, au +moins la moitié des officiers employés dans ces corps étaient étrangers +au pays, et le colonel Slivarich lui-même n'est pas né Croate, mais +marié et établi en Croatie depuis qu'il est dans ces régiments. Les +chefs de bataillon qui y ont été placés étaient indispensables pour y +introduire l'esprit français et contribuer à y faire connaître le +service français. + +«Quant aux officiers dalmates, je conçois que les députés n'approuvent +pas le motif de leur placement; mais il n'en est pas moins fondé. +L'objet que je me suis proposé a été de placer près des colonels +français, qui ne savent pas l'Illyrique, des jeunes gens sûrs, dévoués, +intelligents, et qui, entendant la langue du pays, pourraient rendre +compte de tout ce qui s'y passe. J'ai déjà eu lieu de me féliciter de +cette mesure, et d'ailleurs, pour ne pas blesser les intérêts des +Croates, j'ai ajouté à l'organisation les emplois que je leur ai donnés. + +«Les officiers ont dit que l'Empereur avait l'intention d'envoyer un +bataillon par régiment à Naples ou en France. + +«Si telle est l'intention de l'Empereur, je vous supplie de lui +représenter, au nom du bien de son service, que les troupes de cette +espèce doivent combattre ou rester chez elles, et que les tenir en +garnison fixe est aussi contraire à leur institution qu'à leur esprit et +à leur existence, puisque ce sont les enfants de ces soldats qui +recrutent le bataillon; que ces individus, mariés en grande partie, +pénétrés de l'idée qu'ils doivent combattre et mourir pour l'Empereur, +ne verraient, dans l'éloignement de leur pays, que la destruction de +leur nation. + +«Je ne rappellerai pas ici que ces troupes ne coûtent presque rien +lorsqu'elles vivent chez elles, et qu'il faut les payer comme d'autres +soldats lorsqu'elles en sortent. Mais je fais remarquer que, si c'est +pour les rendre meilleures que ces troupes seraient retirées de chez +elles, ce but serait beaucoup mieux rempli par trois mois de campement +dans le pays que par un an de garnison éloignée. Rien ne contrarierait +plus l'esprit de l'organisation de ces troupes et leur conservation. + +«Si l'intention de Sa Majesté est de les envoyer en Espagne, je n'ai +rien à répondre, puisque les soldats doivent faire la guerre, quelque +part qu'on les envoie. Cependant il est nécessaire d'observer que, pour +le début, ce serait une chose fâcheuse que de les employer dans une +expédition que les Autrichiens, pendant dix-huit mois, leur ont peinte +sous les couleurs les plus désavantageuses, et que le bon parti que Sa +Majesté tirera des Croates pour son service à l'avenir dépendra beaucoup +de la manière dont ils seront employés la première fois à la guerre.» + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU GRAND-JUGE. + + «Carlstadt, le 3 septembre 1810. + +«Je viens de recevoir la nouvelle que M. Paris, président de la cour de +cassation, avait été chargé par Votre Excellence de rédiger et de faire +connaître aux députés illyriens un projet d'organisation de la justice +dans les provinces illyriennes. Ce projet, s'il était adopté, détruirait +tout le système de la justice dans la Croatie militaire; et ce +changement, comme tous ceux qui pourraient avoir lieu dans +l'organisation de cette partie des provinces illyriennes, devant avoir +les conséquences les plus graves, je ne perds pas un moment pour +adresser à Votre Excellence les observations qui naissent de la nature +même des choses. + +«Le régime de la Croatie militaire est un chef-d'oeuvre dans toutes ses +parties. Je ne saurais trop me répandre en éloges sur la force et la +bonté des institutions qui la composent. C'est certainement une des plus +belles choses que les modernes aient faites et qu'il serait fâcheux de +voir détruire faute de la connaître. Toutes les parties en sont +coordonnées. Guerre, administration, justice, etc., forment un tout que +le moindre changement doit détruire. Tout a tendu à l'ordre dans ce +système, parce qu'il y avait beaucoup d'obstacles à l'établir dans une +population mutine et difficile à conduire, parce que l'ordre était la +base de toutes les autres institutions. En conséquence, c'est l'autorité +militaire qui a d'abord été nécessaire, et elle a dû continuer à régir +ce peuple, parce qu'étant pauvre et ne pouvant donner d'argent le +meilleur parti qu'on pouvait en tirer était d'en obtenir le plus grand +nombre de soldats possible, et que, pour cela, il fallait inspirer au +plus haut degré, à toute la population, l'esprit militaire. Cette +population a donc dû être réorganisée pour la faire marcher d'une +manière régulière, et, en cela on aura préparé sa prospérité; car des +barbares, sans organisation, ne feront que difficilement des progrès +dans la civilisation. L'exemple qu'offrent les Morlaques, Dalmates, +comparés aux Croates leurs voisins, qui, par suite de leur organisation, +sont devenus bien supérieurs à eux, confirment ce précepte. Enfin on a +voulu tirer le plus grand parti possible de ce peuple pour le service de +l'État, et les effets obtenus sont ici au-dessus de tous les calculs et +de toute comparaison. + +«Il a fallu et il faut, pour soutenir un pareil système, concentrer les +pouvoirs. Élever plusieurs autorités parmi ce peuple serait le principe +de l'anarchie, parce que son intelligence ne va pas jusqu'à concevoir +leurs rapports: obéir et commander, voilà la sphère de sa conception. +Mais, si les pouvoirs ont été concentrés, si tout a été soumis aux +formes militaires, que de précautions n'a-t-on pas prises pour empêcher +les abus de pouvoir! quelles mesures paternelles l'organisation +n'a-t-elle pas consacrées! Aussi, combien sont beaux les résultats, +puisque les Croates, qui sont tous voués au service, qui appartiennent +sans réserve et se dévouent à l'État, sont heureux, bénissent leur +organisation, à un tel point qu'ils abandonneraient leurs foyers s'ils +se croyaient menacés d'en changer, certains de retrouver en Autriche +l'existence qui leur serait refusée par un nouvel ordre de choses. + +«Je vais entrer dans quelques détails pour les tribunaux, et je vais +vous faire connaître comment se rend la justice. Votre Excellence verra +s'il peut y avoir des motifs pour changer de mode, et s'il n'en est pas +mille autres pour conserver celui qui existe. + +«Les Croates étant très-pauvres, leurs discussions d'intérêt sont de peu +de valeur; en conséquence, on a cherché à leur épargner les frais, et on +a placé la justice près d'eux. La population est répandue sur une assez +grande surface de pays; il a donc fallu multiplier les tribunaux, ou en +établir un par compagnie, c'est-à-dire soixante-douze pour les six +régiments. Mais quel caractère a ce tribunal? C'est un tribunal de +famille, un tribunal paternel; c'est enfin un tribunal de conciliation +plutôt que de justice. Le capitaine de chaque compagnie, un lieutenant +de l'économie, deux sous-officiers nommés à tour de rôle, deux soldats +également choisis à des époques déterminées, forment ce qu'on appelle +une _session_, qui s'assemble une fois la semaine. Les Croates de la +compagnie viennent y discuter leurs intérêts, et rarement retournent-ils +chez eux sans être tous contents. Mais, si l'une des parties en appelle, +l'affaire est portée devant le tribunal du régiment. Ici le mode change: +on doit supposer que, puisque l'affaire n'a pas été résolue d'une +manière satisfaisante pour tous, qu'elle est obscure; et alors c'est un +homme de loi, homme gradué, qu'on nomme auditeur, qui juge.--Vingt +officiers nommés à tour de rôle sont témoins et signent le +procès-verbal, qui contient les exposés; mais l'auditeur seul juge. Cet +auditeur, quoique homme de loi, porte l'habit et le titre d'un grade +militaire; mais on ne l'en a revêtu que parce que ce titre et cet habit +sont seuls respectés des Croates. En France, on a donné la robe aux +juges parce qu'on a pensé qu'elle imposait aux yeux; ici, elle +produirait un effet tout contraire. + +«J'ai remarqué que le tribunal de compagnies ou de conciliation +terminait beaucoup d'affaires. Il y en a peu à soumettre à l'auditeur, +et il les termine presque toutes. Cependant s'il arrive que, par +exception, l'affaire soit ou assez obscure ou assez importante pour +avoir besoin d'un troisième jugement, c'est ici où je pense qu'on doit +rentrer dans l'ordre commun, et qu'il convient de porter l'affaire à un +tribunal tout civil; mais, encore une fois, comme les Croates sont +pauvres, il faut qu'il soit le plus près d'eux possible. Il faut +l'établir à Carlstadt, où leurs affaires journalières, leurs habitudes, +les conduisent; le composer seulement de quatre ou cinq juges, si on +n'aime mieux, par économie, donner au tribunal de première instance de +Carlstadt les attributions de l'appel pour la Croatie militaire. + +«Cette justice, rendue sans frais, car les Croates doivent faire +eux-mêmes l'exposé de leurs affaires, placée près des familles, garantie +par toutes les formes qui assurent la pureté des juges; cette justice, +dis-je, qui doit habituellement prononcer sur des affaires de cinq, dix +ou quinze florins, n'est-elle pas conforme à la nature et à la situation +du pays? n'est-elle pas économique pour l'État, et peut-on +raisonnablement lui substituer une justice éloignée de dix à vingt-cinq +lieues, et qui, en coûtant de grands frais de déplacement aux Croates +pauvres, leur occasionne plus de dépenses encore en les mettant à la +disposition des gens de loi. + +«Voici maintenant comment se rend la justice criminelle. Les jugements +de police correctionnelle se rendent dans les compagnies par la session, +ainsi qu'il a été dit plus haut, présidée par le capitaine. La justice +criminelle se rend par un conseil de guerre, présidé par le major et +composé des officiers supérieurs et d'un nombre déterminé de capitaines, +lieutenants, sous-officiers et soldats. L'instruction de la procédure +est faite par le premier auditeur du régiment, qui, comme je l'ai dit, +est un homme de loi. Dans certains cas, où les délits pour lesquels les +lois portent la peine de mort, comme pour ceux portant atteinte à la +sûreté publique, la révolte, la désertion en masse, etc., la sentence, +approuvée par le colonel, est exécutée immédiatement. Dans tous les +autres, elle doit être revisée au tribunal d'appel des régiments. Chez +les Autrichiens, ce tribunal est composé d'auditeurs, c'est-à-dire des +gens de loi ayant des grades militaires. Je propose de faire reviser, +dans les cas ordinaires, le jugement par le tribunal d'appel du +régiment, que je suppose composé de juges civils, mais auxquels il +faudrait adjoindre un nombre déterminé d'officiers. + +«Donner au tribunal civil la police correctionnelle et la justice +criminelle; dans tous les cas, ôter l'une et l'autre aux chefs +militaires, c'est détruire les régiments croates, car c'est ôter une +grande partie de leur puissance aux officiers. Il n'y aurait plus ni +discipline ni obéissance; il n'y aurait plus que désordre et confusion. + +«Je pourrais facilement m'étendre sur cet article-là; mais Votre +Excellence a déjà saisi toutes les conséquences qui seraient la suite +d'un changement de système. + +«En résultat, toutes les erreurs dans lesquelles on est tombé à ce sujet +viennent de ce qu'on ignore ce que c'est que la Croatie militaire. Je ne +m'en étonne pas; je n'avais pu le savoir précisément pendant mon séjour +en Dalmatie, quoique je le désirasse beaucoup, et je ne connais +parfaitement son régime que depuis peu de mois. + +«La Croatie ne doit pas être considérée comme une province, mais comme +un camp, et sa population comme une armée qui a avec elle son moyen de +recrutement, des femmes, des enfants, et des invalides, qui sont les +vieillards. C'est une horde de Tartares, qui, au lieu de vivre sous des +tentes, vit dans des cabanes, et qui, au lieu d'exister uniquement de +ses bestiaux, vit du produit de ses champs et de ses bestiaux; mais +c'est une horde organisée, disciplinée, heureuse et marchant rapidement +vers la civilisation; (car les lois de la discipline militaire ne sont +pas moins employées par les chefs pour établir l'ordre que pour diriger +la culture des terres et l'économie des troupeaux); et qui, en même +temps, fournit à l'Empereur, moyennant un secours de un million cinq +cent mille francs, une armée, belle, brave, instruite, habillée, et +toujours prête à marcher, de seize mille hommes, sans en compter huit +mille de réserve, c'est-à-dire autant, et avec douze millions de francs +d'économie, que donnerait une puissance de deux à trois millions d'âmes. +Cette organisation, je le répète, est enfin un chef-d'oeuvre, +puisqu'elle résout le problème difficile de donner, en améliorant chaque +jour le sort des habitants et en les rendant heureux, dix fois plus que +tous les autres peuples pour le service de son souverain. + +«Je ne tarirais pas si je voulais entrer dans tous les détails de ce +qu'a de bon et d'utile l'organisation des régiments croates; mais je +terminerai cette lettre, peut-être déjà trop longue, en déclarant que le +peuple croate est déjà, au delà de mes espérances, dévoué à Sa Majesté, +et que je prends l'engagement, en conservant son organisation actuelle, +de le faire combattre pour son service tant qu'elle le voudra, avec +fidélité; d'en faire, en peu de temps, les troupes meilleures que les +meilleures troupes allemandes; tandis qu'au contraire il me paraît +évident qu'en détruisant une partie de son organisation on compromettra +l'autre, et qu'on risque de voir ce peuple changer d'esprit. Alors une +portion émigrerait, et il faudrait combattre l'autre à la première +apparence de guerre au lieu d'en tirer des secours. + +«Telles sont, monsieur le duc, les observations que ma conscience et mon +amour pour les intérêts de Sa Majesté m'ont dictées. Je vous demande +avec instance de les prendre en considération; je crois pouvoir vous +assurer qu'elles en méritent la peine. + +«Je vous fais également la prière de me faire connaître les points qui +présentent des difficultés. Je crois pouvoir les résoudre toutes. Si les +officiers croates n'ont rien dit au changement proposé, l'explication +s'en trouve dans leur ignorance de la langue française et leur timidité, +car les vérités que je viens d'établir et leurs conséquences n'ont pas +dû échapper à ceux d'entre eux qui y ont le moins réfléchi. + +«_P. S._ Les Croates ont tellement horreur d'un changement +d'organisation, que le seul moyen que les Autrichiens aient employé avec +quelque succès pour les agiter a été de publier qu'on allait changer +leur régime. Cette opinion, qui s'était répandue un instant, a fait +émigrer plus de cent familles; et le plus léger changement donnerait à +ces bruits beaucoup de crédit, tandis que je n'ai négligé aucun moyen +pour les détruire.» + + +LE MARÉCHAL MARMONT À NAPOLÉON. + + «Ogucin, le 9 septembre 1810 + +«Sire, je viens de recevoir une lettre du ministre de la guerre, qui +m'annonce les dispositions bienveillantes que Votre Majesté a daigné +prendre à mon égard; permettez-moi de mettre à vos pieds, Sire, +l'hommage de ma reconnaissance. + +«L'augmentation de traitement que Votre Majesté a bien voulu m'accorder +n'ajoutera ni à mon zèle pour son service ni à mon amour pour mes +devoirs, car mon dévouement et mon zèle sont sans bornes; mais il me +facilitera les moyens de les remplir. + +«Je suis occupé à faire en détail l'inspection de la Croatie militaire; +j'ai lieu d'être satisfait de l'esprit qui règne parmi ce peuple soldat, +qui apprécie, comme il le doit, le bonheur de vous appartenir. Je crois +pouvoir assurer Votre Majesté que, si elle daigne continuer à ce peuple +son organisation complète, où tout a été prévu et calculé de la manière +la plus admirable, et qui est un chef-d'oeuvre sous quelque rapport +qu'on l'envisage, soit pour votre service, soit pour la tranquillité du +pays, soit pour le bien-être de cette population et les progrès de la +civilisation, j'en formerai en peu de temps une armée digne de Votre +Majesté, et qui combattra avec honneur et gloire dans les rangs de +l'armée française. + +«L'esprit militaire de ce peuple est tellement établi, et tellement +maintenu par son organisation, que les bataillons de campagne, quoique +toujours dispersés dans les familles, sont comparables, et par leur +instruction, et pour leur caractère belliqueux, et pour tout ce qui +distingue les bons soldats, aux plus belles et aux meilleures troupes de +ligne. + +«Votre Majesté ne doit pas considérer la Croatie militaire comme une +province, mais comme un camp, et sa population comme une armée qui la +servira fidèlement, et sera toujours prête à donner jusqu'à son dernier +homme pour elle.» + + +LE MARÉCHAL MARMONT À NAPOLÉON. + + «Laybach, le 15 octobre 1810. + +«Sire, je reçois la lettre que Votre Majesté m'a fait l'honneur de +m'écrire le 6 octobre, relative aux bâtiments ottomans. Je supplie Votre +Majesté de me permettre de l'assurer de la manière la plus solennelle +que ce n'est point par ma propre volonté que ces bâtiments ont été +relâchés. M. d'Auchy m'a prévenu verbalement qu'il donnait l'ordre de +les relâcher sous caution, motivé sur ce que la valeur de ces bâtiments +se trouvait, par la Turquie, entre ses mains, et que le Trésor public y +gagnerait la dépense de l'entretien des équipages, et je n'y ai pas mis +obstacle. + +«J'ai eu sans doute grand tort d'y consentir, puisque Votre Majesté me +blâme; mais je n'ai pas eu celui de le vouloir ni de l'ordonner. M. +d'Auchy n'a pas un mot de moi qui puisse me faire partager sa +responsabilité sur cette affaire, tandis que les ordres donnés au +directeur central des douanes sont de lui, et en son nom. Votre Majesté +pourra s'en assurer par la copie de sa lettre, qui est ci-jointe. + +«Si Votre Majesté daigne réfléchir à la nature des relations qui +existaient entre M. d'Auchy et moi, elle sera bien convaincue que, si +pareille disposition avait été prise contre son avis, il aurait exigé de +moi une lettre que je n'aurais pu lui refuser. Je puis assurer à Votre +Majesté que personne au monde n'est plus esclave de ses ordres que moi: +de près comme de loin, ils me sont également sacrés. + +«Si je n'avais pas cru, dans cette circonstance, que c'était en suivre +l'esprit que de se borner à conserver la valeur des bâtiments, je me +serais bien gardé de tolérer cette disposition. Les connaissements de +ces bâtiments n'ont pas encore été envoyés à Paris; la cause en est dans +la lenteur du directeur central des douanes, qui a différé jusqu'à +présent à les faire partir. Je les reçois en ce moment, et je les envoie +par estafette au ministre des finances.» + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE + + «Laybach, le 20 octobre 1810. + +«Monsieur le duc, j'ai l'honneur d'adresser à Votre Excellence le +mémoire sur la Croatie militaire que je lui ai annoncé. + +«J'ai cherché à faire connaître, le plus succinctement possible, une +institution qui n'a d'analogue nulle part, et qui mérite d'être observée +avec soin pour être bien jugée et appréciée comme elle le mérite. Le +général Andréossy a fait donner l'ordre, par les officiers croates qui +sont à Paris, de suspendre tous les remplacements d'habillements, motivé +sur ce qu'il s'occupait de leur donner une nouvelle organisation, +d'autres uniformes, etc. + +«Cette nouvelle, qui est précisément conforme aux moyens qu'emploient +sans cesse les Autrichiens pour inquiéter les Croates, a produit le plus +mauvais effet. + +«J'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour le détruire. Tout ici +se touche, et rien n'est indifférent, parce que tout fait système. Le +général Andréossy ne se doute probablement pas qu'une simple question +d'uniforme, qui, partout ailleurs, ne signifie rien, est ici fort +importante, attendu que c'est une question d'impôt, puisque ce sont les +familles qui habillent les soldats, et que, si l'uniforme était +déterminé de manière à ce que les familles ne pussent plus les fabriquer +elles-mêmes et qu'elles fussent obligées de l'acheter, cette seule +disposition ferait une révolution qui causerait l'émigration d'un +très-grand nombre d'entre elles qui seraient dans l'impossibilité de +faire ce qui leur aurait été demandé. + +«Le projet d'organisation générale des provinces illyriennes, que M. +l'intendant général, M. le conseiller général de justice, et moi avons +unanimement arrêté, sera rédigé dans peu de jours. + +«J'ai pensé qu'il était utile, pour pouvoir répondre aux diverses +objections qui pourraient être faites à Paris, de vous l'envoyer par +quelqu'un qui ait assisté à la discussion, et qui, par son bon esprit et +ses lumières, ait pu juger de la valeur des différents motifs qui l'ont +déterminé. + +«J'ai fait choix de M. Heim, secrétaire général du gouvernement, et avec +d'autant plus de plaisir, que ce choix sera agréable à Votre +Excellence.» + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE. + + «Laybach, le 28 octobre 1810. + +«Monsieur le duc, je reçois la lettre que Votre Excellence m'a fait +l'honneur de m'écrire le 19 octobre, et qui est relative aux projets de +levée de troupes dans les provinces illyriennes pour le service de Sa +Majesté. + +«Voici quelles étaient les forces que l'empereur d'Autriche en tirait: + +«Le régiment de Reiski, de trois bataillons, était formé du territoire +de Gouzin, du cercle d'Adelsberg et de l'Istrie autrichienne. + +«Le régiment de Schimchan, de trois bataillons, était formé des deux +autres cercles de la Carniole. + +«Le régiment de Hohenlohe était formé de la Carinthie. + +«La Croatie, suivant les différents ordres du gouvernement de Hongrie, +fournissait des recrues à divers régiments hongrois qu'on peut évaluer +à un bataillon. + +«La moitié de la Carinthie étant restée à l'empereur d'Autriche, on peut +estimer ce que recrutait le cercle de Villach à un bataillon et demi. + +«Ainsi le gouvernement autrichien tirait de ces différents pays huit +bataillons et demi. + +«Voici comment je pense que la division pourrait être faite pour +recruter trois régiments: + +«Un régiment dans la haute Carniole et le cercle de Villach; + +«Un autre régiment dans la Carniole inférieure, ou cercle d'Adelsberg; +Gorizia et Trieste, l'Istrie autrichienne et vénitienne, en remplacement +de la partie du cercle de Gorizia, qui est au royaume d'Italie; + +«Le troisième régiment dans la Basse-Carniole et la Croatie civile. + +«Par ce moyen, les Carinthiens, qui passent pour de mauvais soldats, +seraient fondus parmi les soldats des autres provinces, qui en donnent +de meilleurs. Il semblerait que la Dalmatie, qui doit fournir une grande +quantité de matelots, et qui a à peine deux cent cinquante mille +habitants, aurait suffisamment du recrutement du régiment dalmate, qui +est en Italie et se trouve toujours au complet. Quant à Raguse et à +Cattaro, ces deux pays doivent être consacrés presque en entier à la +marine, et il faut compter pour peu les soldats qu'on doit en tirer. + +«Mais, si l'Empereur voulait augmenter davantage ses forces, je pense +que le meilleur parti serait d'organiser deux régiments frontières dans +les montagnes de la Dalmatie; de conserver tout le littoral, Raguse et +Cattaro, le littoral hongrois, Fiume et les îles, les marins déduits, au +recrutement de la légion dalmate. Par ce moyen, l'Empereur aurait le +plus grand nombre de troupes possible, sans surcharger la population, et +l'intérieur de la Dalmatie parviendrait à se discipliner et à +s'améliorer. L'organisation de Pandours qui y existe a été faite dans +cet esprit et comme travail préparatoire, attendu que Sa Majesté m'avait +paru être, il y a un an, dans l'intention d'adopter ce système. + +«Quant aux officiers, on en trouve beaucoup et de fort bons. Ce pays est +rempli d'officiers qui ont quitté le service d'Autriche, qui ne cessent +de me demander de l'emploi, et beaucoup d'autres, au service de +l'Autriche encore, m'ont écrit ou fait dire qu'ils abandonneraient +l'armée autrichienne aussitôt qu'ils pourraient avoir la certitude +d'entrer au service de l'Empereur. Pour hâter leur retour, il serait +cependant utile d'établir un mode de rappel, soit par un décret de Sa +Majesté, soit par une publication. + +«Il y avait ici quelques soldats licenciés de l'Autriche sans moyens +d'existence; j'en ai formé une compagnie de réserve, par enrôlement +volontaire; je l'ai envoyée à Trieste pour former la garnison de la +flottille. Cette compagnie est aujourd'hui de quatre-vingts hommes.» + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE. + + «Laybach, le 3 novembre 1810. + +«Monsieur le duc, je reçois seulement aujourd'hui 3 novembre la lettre +que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'écrire le 11 octobre, et +qui est relative à différents renseignements que demande Sa Majesté sur +les régiments croates.--Je ne perds pas un instant pour y répondre. + +«Il n'y a eu aucun changement dans l'organisation des régiments croates. +Je me suis contenté d'étudier les règlements autrichiens, de les +remettre en vigueur et de suppléer aux lacunes qu'avait laissées la +séparation de l'Autriche. Mieux j'ai connu l'organisation de ces +troupes, et plus j'ai été convaincu qu'il fallait être extrêmement +réservé et ne faire aucun changement. Je vais entrer dans les détails +que désire Votre Excellence. + +«À l'époque de la prise de possession de la Croatie, les Autrichiens ont +fait ce qui était en leur pouvoir pour y jeter la confusion. Les +registres ont été détruits ou emportés; les principaux officiers +d'économie, qui avaient l'ensemble de l'administration, ont passé la +Save, ainsi que les colonels et lieutenants-colonels; de manière que +tous les documents qui pouvaient nous éclairer nous ont manqué pendant +longtemps. D'un autre côté, les règlements de l'organisation des +Croates, qui datent de très-loin, qui ont été modifiés en 1754, sont +très-volumineux; nulle part nous ne les avons trouvés rassemblés; et ce +n'est qu'avec beaucoup de peine que nous avons pu nous en procurer la +plus grande partie. Enfin le siége du commandement et de +l'administration centrale de ces régiments était à Agram. Ainsi tous les +documents que renfermait ce dépôt se sont trouvés perdus pour nous. Il a +donc fallu marcher avec beaucoup de circonspection et étudier tous les +détails de ces régiments avant d'oser donner aucun ordre. + +«Des colonels français ont été placés à la tête de ces régiments, et +parce que les Croates manquaient d'officiers supérieurs, et parce qu'il +était convenable de leur donner des chefs sûrs et les accoutumer à nous +obéir. Slivarich, qui était major-commandant de bataillon, a cependant +été placé comme colonel, afin de faire connaître aux officiers croates +qu'ils pouvaient parvenir à ce grade; et, pour récompenser l'ardeur et +le zèle qu'il montrait, tous les lieutenants-colonels ont été choisis +parmi les Croates, afin d'aider les colonels de leur expérience et de +leurs connaissances locales, à l'exception de celui du régiment que +commande le colonel Slivarich, qui a été choisi parmi les Français. + +«De deux chefs de bataillon qui existent dans chaque régiment, un a été +choisi parmi les Français, l'autre parmi les Croates. + +«Malgré tous ces soins, j'ai eu bientôt lieu de m'apercevoir que les +régiments étaient menés d'une manière arbitraire et sans uniformité. +Comme il n'y avait qu'un contrôle et une surveillance éclairée qui +pussent y suppléer, je me suis hâté d'y remédier en établissant l'un et +l'autre. + +«Sous les Autrichiens, tous les régiments croates étaient sous la +surveillance d'un commissaire des guerres par brigade; d'un commandant +en chef résidant à Agram, remplissant les fonctions d'ordonnateur et +d'inspecteur aux revues; du général commandant en Croatie, ayant la +haute main sur l'administration, et qui correspondait avec la direction +des frontières, à Vienne. + +«Il m'a paru indispensable d'établir quelque chose d'analogue: mais, +comme nous étions ignorants sur tout; qu'à chaque instant des questions +nouvelles se présentaient; que nous n'avions pu encore nous procurer +toutes les lois, et que, faute de les connaître, les dispositions les +plus sages restaient sans exécution, j'ai pensé qu'un commissaire seul +ne suffirait pas pour établir l'ordre et l'ensemble dans toutes les +parties du service, et qu'il était nécessaire de former une direction, +composée d'un officier supérieur qui eût toujours servi dans les +Croates, et qui fût connu pour sa capacité; d'un ancien commissaire des +guerres employé dans ces régiments, connaissant bien les règles de +l'administration; enfin d'un auditeur connaissant bien les lois et +l'administration de la justice dans ces régiments, et ayant servi +longtemps comme _auditeur_, c'est-à-dire comme juge. + +«J'ai chargé cette direction de remettre en vigueur toutes les lois et +règlements sur l'administration, la justice, la police, etc., etc.; +d'entrer en correspondance avec tous les régiments, de leur demander +tous les comptes, et de faire son rapport habituel au général commandant +la Croatie, auquel j'ai donné pouvoir de résoudre les affaires +courantes, et que j'ai chargé de me rendre compte de toutes celles de +quelque importance. + +«J'ai cru utile de consacrer, par un arrêt, toutes les attributions de +la direction en rapport avec les différentes branches de +l'administration, qui, quoique ayant connexion avec les régiments, se +rattachent à l'organisation générale de l'Illyrie; enfin, le mode de +surveillance supérieure et d'inspection de ces régiments s'y rattachant +aussi. + +«J'ai rencontré des hommes fort capables dans les trois individus qui +composent la direction, et qui, en peu de mois, ont rempli le but que je +m'étais proposé, et rétabli l'ordre le plus régulier. + +«J'ai nommé, indépendamment de cela, comme il y en avait autrefois, +trois commissaires, que j'ai choisis parmi les officiers renommés par +leurs connaissances en administration; j'en ai attaché un à chaque +brigade ou deux régiments. Ils sont chargés, ainsi que l'étaient leurs +prédécesseurs, de viser toutes les pièces de comptabilité, suivre dans +tous ses détails l'administration des régiments, et d'arrêter cette +comptabilité provisoirement à la fin de chaque trimestre. + +«J'ai établi dans chaque régiment un conseil d'administration +responsable, qui n'existait pas autrefois, afin d'avoir plus de garantie +pour l'administration, et de me rapprocher le plus possible de ce qui se +fait dans l'armée française. + +«Toutes ces mesures sont consacrées dans l'arrêté du 2 juin, que j'ai +l'honneur de joindre à cette lettre, et qui a établi, pour toutes les +parties du service, une marche régulière. Cet arrêté ordonne aussi une +inspection dont j'ai cru utile de me charger cette année. + +«J'ai conservé intact le système de l'administration et de +l'organisation de ces régiments. Je me suis occupé de réunir, rappeler +toutes les lois anciennes, et d'en faire suivre scrupuleusement +l'exécution. + +«Il serait utile de faire une refonte générale de ces lois, afin +d'avoir, dans un cadre rétréci, des règles pour tout. Mais c'est un +travail de longue haleine. + +«Les seuls et légers changements que j'ai cru utile d'opérer sont +ceux-ci: J'ai placé près des colonels un adjudant-major choisi parmi les +Dalmates qui appartiennent aux familles les plus dévouées à l'Empereur, +afin qu'ils puissent savoir, par ceux qui connaissent la langue, tout ce +qui se dit et se fait intéressant le bien du service. Mais, afin de ne +pas blesser les officiers croates dans leurs prétentions et leurs +intérêts, j'ai ajouté les emplois que j'ai donnés à l'ancienne +organisation. + +«Des officiers commandant des bataillons avaient le titre de major. Je +leur ai donné celui de chef de bataillon. Les lieutenants-colonels +étaient précisément ce que sont nos majors français; ils ont pris le +titre de colonels-majors. Enfin, tous les officiers ont pris les +insignes des officiers français. + +«J'ai réduit à six les capitaines de première classe; j'ai supprimé six +chirurgiens par régiment; j'ai augmenté la solde des chefs de bataillon +et des chirurgiens. + +«Enfin, n'ayant point de tribunal de révision, j'ai institué, en +attendant l'établissement du tribunal ordinaire, un conseil de révision +composé partie d'officiers français, partie d'officiers croates, pour +les affaires criminelles. + +«Telles sont les seules et uniques modifications que j'ai apportées aux +régiments croates. Ainsi Votre Excellence pourra se convaincre, d'après +les détails ci-dessus, qu'ils se régissent, s'administrent selon leurs +anciennes lois, et que tout ce que j'ai ordonné n'a tendu qu'à remettre +ces lois en vigueur, pour remplir les lacunes laissées par la séparation +de l'Autriche, et établir une surveillance, un mode de reddition de +comptes qui assurait l'ordre public, la conservation des intérêts de Sa +Majesté comme aussi celle de ses sujets. + +«Mon intention était de retarder l'envoi du rapport d'inspection +jusqu'au moment où tous les états qui devaient l'accompagner auraient +été terminés; mais, ce travail demandant encore quelques jours, et ce +rapport devant compléter les documents que Votre Excellence désire sur +ces régiments, je vous l'envoie séparément, et j'aurai l'honneur de vous +adresser tous les états qu'il indique. + +«Quant à la question du service, il y aurait inconvénient à faire sortir +du pays, aujourd'hui, un bataillon par régiment pour se rendre en +France. + +«Je crois y avoir répondu hier dans la lettre que j'ai eu l'honneur de +vous écrire. Je suis convaincu que cette mesure serait aussi funeste au +pays que contraire au bon esprit des Croates, et par conséquent au +service de Sa Majesté, de les tirer de chez eux pour leur faire tenir +garnison. L'esprit de leur institution est de les faire tenir chez eux +en temps de paix, et de n'en sortir que pour faire la guerre, parce que +le plus grand nombre est marié et que leurs bras sont nécessaires à la +culture des terres, et qu'enfin ils forment la partie vigoureuse de la +population. Ils partiraient demain sans regret pour aller au fond de la +Pologne faire la guerre aux Russes, s'ils en recevaient l'ordre, parce +que la guerre est leur métier; mais ils se regarderaient comme perdus +s'ils pouvaient avoir un moment l'inquiétude de passer leur vie dans des +garnisons fixes, parce qu'ils y verraient la destruction certaine et +infaillible de leurs familles; et, dès lors, l'opinion du peuple entier +serait changée. + +«Pour ce qui est relatif aux sommes qui seraient nécessaires pour les +faire entrer en campagne, voici ce que les règlements ont consacré: + +«Du jour où ils sont réunis, ils doivent avoir la solde de l'année et +recevoir un habillement et un équipement complet des magasins du +gouvernement. + +«Si le gouvernement préfère le lui acheter au prix de celui qu'il porte, +et qui est une propriété de la famille; mais, dans ce cas, il faudrait +encore les fournir en nature de sacs à peau, dont ils manquent en +général; on ne peut guère estimer le tout à moins de cent francs par +homme, y compris trois paires de souliers dont il faudrait leur faire +l'avance.» + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE. + + «Laybach, le 10 novembre 1810. + +«Monsieur le duc, j'ai reçu la lettre que Votre Excellence m'a fait +l'honneur de m'écrire le 31 octobre, qui demande de nouveaux +renseignements sur les jeunes Croates envoyés en France. Je ne perds pas +un instant pour y répondre; vous les trouverez ci-joints aux listes de +cent quarante-sept jeunes gens, dont cent quarante-cinq partis. + +«Les cinquante-trois autres jeunes gens se composent de tous ceux qui +étaient entretenus dans les lycées autrichiens aux frais de l'empereur +d'Autriche, et qui ne sont pas encore arrivés. Les parents ont écrit à +plusieurs reprises pour les obtenir, mais on n'y a fait aucune réponse. + +«J'ai écrit à l'ambassadeur de France pour le prier de réclamer ces +jeunes gens; aussitôt que j'aurai sa réponse, les mesures seront prises +pour les réunir et les acheminer sur la France. + +«Votre Excellence me demande des renseignements sur les grandes +professions et fortunes des pères des enfants: une colonne de l'état +satisfait à la première question; quant à la fortune, ils sont tous +presque également pauvres dans la Croatie militaire. En ce pays, il +n'existe pas de classe qui ressemble ni à la noblesse ni à la +bourgeoisie des autres pays: il n'y a que des paysans et des soldats, +des officiers et des sous-officiers, en retraite ou en activité; les +dernière, avec leurs appointements faibles, ont besoin de beaucoup +d'économie pour vivre; les autres, sans leurs pensions, ne sauraient +comment exister, parce que presque tous les officiers sortent de la +classe des soldats. Les sous-officiers subsistent avec leur modique +paye, plus la part qu'ils ont dans leur famille. + +«J'ai fait le choix de la manière suivante: j'ai pris d'abord la +totalité des jeunes gens qui étaient en Autriche entretenus par +l'empereur; ensuite la totalité des fils d'officiers de neuf à quinze +ans.--J'ai complété le nombre par des enfants du même âge appartenant à +des sous-officiers qui jouissaient de la meilleure réputation dans leur +régiment. + +«Le nombre que l'Empereur a fixé est très-considérable; j'ai pensé qu'il +était utile d'y faire concourir les jeunes gens des familles de la +Croatie civile et du littoral hongrois, qui, par leur voisinage, ont +jusqu'à un certain point de l'influence sur l'opinion des Croates. Les +premières, choisies parmi celles qui jouissent de plus de considération +et qui remplissent les emplois les plus respectés, qui sont de juges, de +comitat et de cercle; en général, ces familles-là ont quelque aisance. +Ceux du littoral appartiennent à des familles les plus recommandables +qui ne sont pas riches et dont l'opinion passe pour être favorable aux +Français. + +«Votre Excellence verra, d'après les développements ci-dessus, qu'il est +impossible d'espérer que les familles fournissent un trousseau de trois +cent cinquante francs, tel que le porte votre lettre du 10 octobre; à +l'exception peut-être pour des enfants de la Croatie civile, demander +cette somme serait détruire les effets précieux que l'acte de +bienfaisance et de générosité de l'Empereur a produits sur les esprits; +l'exiger serait superflu, par l'impossibilité où se trouverait le plus +grand nombre d'y satisfaire.» + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE. + + «Laybach, le 17 décembre 1810. + +«Monsieur le duc, le général Lauriston m'a communiqué, conformément aux +ordres de Sa Majesté, les projets d'organisation des mines d'Idria, afin +que je puisse faire les observations dont je les croirais susceptibles; +je ne peux que me réunir à lui pour faire, en général, l'éloge de +l'organisation faite par les Autrichiens, et que je crois parfaitement +bien entendue. Mais je crois de mon devoir de représenter l'inutilité et +les inconvénients qui résulteraient de l'exemption d'impôt qu'il +propose. + +«Une exemption d'impôt ne pourrait avoir ici d'autre objet que +d'accroître les revenus de l'ordre des Trois-Toisons; mais, si telle +était l'intention de Sa Majesté, il serait préférable de l'enrichir +d'une tout autre manière que d'adopter un système d'exception et de +privilége, qui enfanterait toute sorte d'abus. + +«Les mines d'Idria jouissaient, il est vrai, de diverses exemptions +sous les Autrichiens; mais cette disposition n'était nullement motivée, +car les autres mines de la Carniole et de la Carinthie sont imposées +sans inconvénients pour leur prospérité. La mine d'Idria appartient à +l'ordre des Trois-Toisons, et je ne concevrais pas pourquoi cet ordre, +qui doit être considéré comme un particulier, jouirait d'un privilége +dont le bon ordre de l'administration a privé les autres mines de ces +provinces. + +«Mais ce n'est pas seulement la mine d'Idria que l'on voudrait exempter: +c'est la seigneurie d'Idria, le domaine d'Idria, les habitants d'Idria, +enfin jusqu'au commerce de cette mine. Or j'avoue que je ne puis le +concevoir! Si, par la raison que la forêt d'Idria sert aux travaux de la +mine, on ne doit pas l'imposer, il faut aussi exempter de l'impôt +foncier les terres qui produisent le blé destiné aux habitants, les +manufactures qui produisent le drap qui habille les ouvriers, car les +mêmes raisonnements y sont applicables: il faudrait exempter les +prairies qui fournissent le foin qui nourrit les animaux destinés au +transport du mercure; enfin, par de semblables raisonnements, on tombe +dans l'absurde. Mais ce n'est pas tout: on a été jusqu'à demander +l'exemption des droits de péage sur les routes d'Illyrie, tant pour les +objets sortant d'Idria que pour ceux qui y entrent. Ces transports +dégradent les routes, et les droits de _barrières_ ne sont établis que +pour subvenir aux frais de leurs réparations. + +«Le système qui a été adopté à Idria, et qui a déterminé +l'administration à fournir aux mineurs tous les objets de première +nécessité à bas prix, a pour but d'empêcher le prix de la main-d'oeuvre +de s'élever, première cause de la prospérité de toute manufacture. + +«Je crois donc qu'il est extrêmement précieux de conserver ce système. +Mais, s'il y a des pertes à éprouver, c'est à l'administration des +mines à les supporter, et le gouvernement ne doit jamais perdre ses +droits. Ainsi, par exemple, l'impôt personnel qui pourrait être dû par +des individus employés à la mine doit être supporté par l'administration +des mines, afin que les prétentions de ces individus ne s'élèvent pas +envers elle dans une proportion supérieure à l'impôt, ce qui ne +manquerait pas d'arriver s'ils payaient directement. Mais les individus +qui appartiennent à la seigneurie d'Idria, et qui ne sont rien à la +mine, ne doivent, par aucune espèce de raison, être soumis à un régime +particulier. + +«Quant aux droits de vente de vin, qui peuvent être considérés comme un +octroi, je ne vois aucune espèce d'inconvénient à l'abandonner à +l'administration des mines, puisqu'elle se charge des dépenses +communales, des écoles, de l'hôpital, etc., et qu'il convient qu'elle +ait toutes ces attributions, afin d'avoir l'autorité qui lui est +nécessaire. Il convient aussi qu'elle ait la police municipale de +l'arrondissement. Mais, quant à la justice proprement dite, elle doit +être rendue à Idria comme dans tous les autres points centraux. Un juge +de paix me semble devoir y être établi, et ressortir, comme les autres +juges de paix, des tribunaux supérieurs. + +«Je me résume donc, et je pense: + +«1° Que la mine d'Idria doit être imposée comme les autres mines; + +«2° Que le domaine d'Idria doit être imposé comme toutes les autres +propriétés semblables de l'Illyrie; + +«3° Que les impôts de la nature de ceux que des employés ou ouvriers de +la mine seraient dans le cas de supporter devraient être payés par +l'administration de la mine impériale; + +«4° Que le juge préposé pour membre du conseil d'administration doit +être remplacé par un commissaire de police, et qu'il doit y avoir à +Idria un juge de paix indépendant de l'administration, soumis aux +tribunaux ordinaires, tant pour le civil que pour le criminel; + +«5° Enfin qu'il est convenable que l'administration de la mine soit +investie de tous les droits et pouvoirs municipaux sur Idria. + +«Telles sont, monsieur le duc, les observations que j'ai cru devoir +faire à Votre Excellence, et que je la prie de faire valoir auprès de +Sa Majesté. + + +FIN DU TOME TROISIÈME. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires du maréchal Marmont, duc de +Raguse (3/9), by Auguste Wiesse de Marmont + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES DU MARECHAL MARMONT *** + +***** This file should be named 30013-8.txt or 30013-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/3/0/0/1/30013/ + +Produced by Mireille Harmelin, Valérie Auroy, Rénald +Lévesque (html version) and the Online Distributed +Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. 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