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+<html>
+<head>
+ <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=UTF-8">
+ <title>The Project Gutenberg eBook of Le féminisme français. Vol. II par Charles Turgeon</title>
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+
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+<!--
+
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+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 30009 ***</div>
+
+<br><br>
+
+
+
+<h4>LE</h4>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p>
+
+
+<h2>II</h2>
+
+<h3><i>L'Émancipation politique et familiale
+de la Femme</i></h3>
+
+<h5>PAR</h5>
+
+<h3>Charles TURGEON</h3>
+
+<h5>Professeur d'Économie politique à la Faculté de Droit<br>
+de l'Université de Rennes</h5>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/002.png"></p>
+
+<h4>PARIS</h4>
+
+<p class="mid">Librairie de la Société du Recueil général des Lois et des Arrêts<br>
+<span class="sml">FONDÉ PAR J.-E. SIREY, ET DU JOURNAL DU PALAIS</span><br>
+Ancienne Maison L. LAROSE et FORCEL<br>
+<span class="sml"><i>22, rue Soufflot, 5e arrondt.</i></span><br>
+L. LAROSE, Directeur de la Librairie</p>
+<p class="mid">__</p>
+
+<h4>1902</h4>
+<br><br>
+
+<h4>AVANT-PROPOS</h4>
+
+<p><i>Non content d'émanciper et de grandir</i> individuellement <i>la femme en
+réclamant pour elle une plus large accession aux trésors de la
+connaissance humaine, non content même de l'émanciper et de la grandir</i>
+socialement <i>en poursuivant son admission aux métiers et aux professions
+du sexe masculin, le féminisme entend qu'elle exerce une influence plus
+agissante et plus efficace sur les affaires de l'</i>État <i>et sur la
+direction du</i> foyer.</p>
+
+<p><i>C'est ainsi que l'</i>émancipation individuelle <i>et</i> sociale <i>conduit
+logiquement à l'</i>émancipation politique<i> et</i> familiale. <i>Devenue plus
+libre de s'instruire et de travailler, pourvue d'une culture
+intellectuelle plus soignée, investie de fonctions économiques plus
+indépendantes et plus rémunératrices qui la rehausseront infiniment à
+ses propres yeux et à ceux des hommes, il n'est pas possible que la
+femme ne cherche à accroître et à étendre son action dans la double
+sphère du gouvernement civique et du gouvernement domestique. La
+laisserons-nous faire?</i></p>
+
+<p><i>Dès maintenant, à côté de l'</i>émancipation intellectuelle; pédagogique,
+économique <i>et</i> sociale, <i>dont nous nous sommes occupé dans nos
+premières études, les «femmes libres» inscrivent au cahier de leurs
+revendications l'</i>émancipation électorale, civile, conjugale <i>et</i>
+maternelle;--<i>et c'est, conformément à notre plan général</i><a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a>
+<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>, <i>l'ordre
+même que nous suivrons en ce livre. Dès maintenant, pour parler avec
+plus de clarté, le féminisme dénonce avec humeur: 1º l'inégalité</i>
+électorale <i>qui accorde tout au citoyen et rien à la citoyenne; 2º
+l'</i>inégalité <i>civile qui assujettit la capacité de la femme mariée à
+l'autorisation préalable du mari; 3º l'</i>inégalité conjugale <i>qui
+enchaîne dans les liens du mariage légal l'épouse à l'époux; 4º
+l'</i>inégalité maternelle <i>qui soumet les enfants à la puissance du père
+plus étroitement qu'à celle de la mère. Dès maintenant, même,
+d'excellents esprits ne se font pas faute de déclarer que</i> la condition
+de la femme dans la cité et dans la famille <i>est susceptible, en plus
+d'un point, d'amélioration et de progrès. Devons-nous appuyer ou
+combattre ces nouveautés?</i></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1"
+name="footnote1"><b>Note 1: </b></a><a href="#footnotetag1">
+(retour) </a> Voir nos premières études sur le féminisme: l'<i>Émancipation
+individuelle et sociale de la femme</i>, pp. 6 et suiv.</blockquote>
+
+<p><i>C'est sur quoi nous nous expliquerons, en cette seconde série d'études
+qui complète et achève la première, avec le souci persévérant de
+subordonner le préjugé à la justice et de séparer, d'un geste net et
+franc, la mauvaise herbe du bon grain.</i></p>
+
+<p> Rennes, 6 juin 1901.</p>
+
+<br><br>
+<hr class="short">
+
+<a name="l1" id="l1"></a>
+<br><br>
+<h2>LIVRE I</h2>
+
+<h3>ÉMANCIPATION ÉLECTORALE DE LA FEMME</h3>
+
+<br>
+<hr class="short">
+<a name="l1c1" id="l1c1"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE I</h3>
+
+<h4>Pourquoi la femme serait-elle exclue des prérogatives de la puissance
+virile</h4>
+
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Théorie surannée de l'«office viril».--Ses origines et
+ ses motifs.</p>
+
+<p> II.--Le témoignage de la femme.--Droit ancien, droit
+ nouveau.</p>
+
+<p> III.--La femme tutrice.--Extension désirable de sa capacité
+ actuelle.</p>
+
+<p> IV.--Droit accordé aux commerçantes d'élire les juges des
+ tribunaux de commerce.--Sa raison d'être.</p>
+
+<p> V.--Droit revendiqué par les patronnes et les ouvrières de
+ participer a la formation des conseils de
+ prud'hommes.--Scrupules inadmissibles.</p>
+</blockquote>
+<br>
+
+<p>C'est un fait d'expérience que l'émancipation économique entraîne tôt ou
+tard l'émancipation politique. Une fois en possession d'un rôle social
+plus libre et plus actif, la femme ne manquera point de réclamer sa part
+des prérogatives électorales. Déjà même le féminisme la revendique pour
+elle. A ses assises internationales de 1900, la Gauche féministe,
+excluant toute mesure transitoire susceptible d'affaiblir la portée de
+sa manifestation, a voté, par acclamation unanime, la déclaration
+suivante: «Le Congrès émet le voeu que les droits civils, civiques et
+politiques soient égaux pour les deux sexes<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a>
+<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2"
+name="footnote2"><b>Note 2: </b></a><a href="#footnotetag2">
+(retour) </a> Congrès de la Condition et des Droits des Femmes: séance du
+samedi soir 8 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>Point de doute que cette motion catégorique ne rende plus d'un esprit
+perplexe. «Si vous rabaissez trop la condition des hommes, diront les
+uns, les hommes se marieront moins.»--«Si vous ne relevez pas la
+condition des femmes, répliqueront les autres, les femmes ne se
+marieront plus.» Qu'on se rassure: hommes et femmes se marieront
+toujours. Ce n'est pas l'accession des femmes au droit de suffrage qui
+empêchera le commerce des sexes d'être la douce attraction que l'on
+sait. La femme changée en homme par la politique, par l'instruction, par
+la liberté, est une métamorphose qu'il ne faut pas vouloir, sans doute,
+parce qu'elle serait monstrueuse, mais dont il serait peu sérieux de
+s'effrayer outre mesure, parce qu'elle n'éloignera jamais des fins
+suprêmes de la nature qu'une minorité imprudente et détraquée. Il suffit
+donc de combattre la chimère et l'outrance, pour empêcher qu'elles
+n'entament et ne pervertissent la masse des honnêtes femmes. C'est un
+devoir auquel nous ne manquerons point. De là notre constante
+préoccupation de séparer ce que nous tenons pour un droit, de ce qui
+nous en paraît l'excès ou l'abus. Cela fait, l'extension des droits
+civiques au sexe féminin n'attentera point gravement aux grâces
+souveraines de l'amour.</p>
+
+<p>D'ailleurs, si l'inégalité est la loi de la vie, l'égalité est le rêve
+de l'humanité. Cet idéal est noble et bon, pourvu qu'il consiste, non
+pas à rabaisser ce qui est en haut, mais bien à élever ce qui est en
+bas; car il nous permet alors, sans niveler les supériorités éminentes,
+d'établir entre les conditions, entre les classes, entre les sexes, un
+certain équilibre d'estime et de justice, qui empêche les forts de
+grandir sans mesure et sans frein, et les faibles de diminuer jusqu'à
+l'effacement et de décroître jusqu'au néant. Nous aurions tort,
+conséquemment, de nous épouvanter d'une évolution lente, mais continue,
+qui tend à introduire plus d'équité dans les relations civiles et
+politiques des hommes et des femmes. Et c'est à retracer ce progrès
+ininterrompu des moeurs et des lois que nous allons premièrement nous
+attacher.</p>
+
+<a name="l1c1s1" id="l1c1s1"></a>
+<h4>I</h4>
+
+<p>Fidèles à l'esprit de l'ancien droit, les auteurs du Code Napoléon ont
+refusé de faire participer la femme à la puissance publique. Était-ce de
+leur part méfiance instinctive ou pensée de subordination mortifiante?
+Pas précisément: témoin ce passage du Discours préliminaire, où Portalis
+déclare contraire à l'équité toute loi de succession qui rétablirait, au
+profit des héritiers mâles, les anciens privilèges de masculinité. Les
+rédacteurs du Code civil n'étaient donc pas si hostiles qu'on le croit à
+l'idée de l'égalité juridique des sexes. Mais ils n'admettaient point
+que la pudeur permît aux femmes de se mêler à la vie des hommes: <i>In
+coetibus hominum versari</i>, comme Pothier disait autrefois.</p>
+
+<p>Ce n'est donc point dans un esprit d'exclusion jalouse et despotique,
+mais par raison de convenance, par délicatesse, en un mot, par respect,
+que nos aïeux fermèrent au sexe féminin l'accès des fonctions publiques,
+conformément à la vieille règle romaine: <i>Feminæ ab omnibus officiis
+civilibus et publicis remotæ sunt.</i> Les rédacteurs du Code civil ont été
+féministes à leur manière. Mais vous pensez bien que ce n'est pas la
+bonne,--toute marque de déférence étant considérée aujourd'hui par les
+dames de la nouvelle école comme un signe d'inégalité blessante.</p>
+
+<p>«Qu'à cela ne tienne! diront les gens portés aux représailles, enlevons
+nos gants et gardons notre chapeau!»--Nous avons mieux à faire. Outre
+qu'il serait affligeant de renoncer à la politesse, il nous paraît
+opportun et juste de renoncer simplement à la théorie surannée des
+«offices virils.»</p>
+
+<p>Nous entendons par là certaines prérogatives, généralement peu
+enviables, qui ont été réservées au sexe masculin de temps immémorial.
+Sur la frontière indécise qui sépare le domaine civil du domaine
+politique, la tradition a placé un certain nombre de droits qui; que
+<i>privés</i> par nature, ont été qualifiés <i>publics</i> par définition et
+tenus, comme tels, pour inaccessibles aux femmes. Ce sont les «offices
+virils», dont l'idée remonte à l'antiquité romaine. Par application de
+cette doctrine, il était défendu, hier encore, à la femme de figurer en
+qualité de témoin dans un acte public, comme il lui est défendu à
+l'heure actuelle,--à moins d'être la mère ou l'aïeule d'un
+mineur,--d'exercer la tutelle ordinaire ou de faire partie d'un conseil
+de famille. Et par analogie, la jurisprudence l'écarté pareillement des
+fonctions de curatrice et de conseil judiciaire.</p>
+
+<p>Quel est l'esprit de ces exclusions traditionnelles? Ont-elles pour but
+de grandir le rôle de l'homme et d'abaisser la condition de la femme?
+Les anciens auteurs leur assignent plutôt comme motifs «l'honneur et la
+continence du sexe.» Il leur semble qu'à se mêler trop activement des
+choses de la vie extérieure, 1er femmes auraient plus à perdre qu'à
+gagner. En tout cas, quelle que soit la pensée qui ait inspiré la
+théorie de l'office viril, pensée de suspicion dédaigneuse ou de
+déférence amicale, son résultat certain a été de diminuer l'influence
+des femmes dans la société en renfermant leur activité dans la maison.</p>
+
+<p>Ces incapacités ont-elles aujourd'hui encore quelque raison d'être?
+Étudions-les une à une.</p>
+
+<a name="l1c1s2" id="l1c1s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>A l'encontre du témoignage de la femme, on a fait valoir cette
+considération que les témoins, ayant pour mission de solenniser un acte,
+sont des mandataires de la société revêtus d'un caractère officiel et
+investis d'une fraction de la puissance publique. Le droit qu'ils
+exercent relève donc, de la capacité politique; et à ce titre, la femme
+ne saurait y prétendre.</p>
+
+<p>Que cette idée ait été celle de nos législateurs, il y a vraisemblance.
+Certaines déclarations des rédacteurs de 1804 nous le font croire<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a>
+<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>.
+Mais n'ont-ils pas été victimes d'une illusion? Le témoin instrumentaire
+n'est pas une sorte de fonctionnaire, dépositaire d'une parcelle de la
+souveraineté nationale, mais une simple caution chargée d'assurer
+l'exactitude d'une déclaration reçue par un officier public. Comment
+voir en son intervention une mission d'ordre politique? Ce n'est pas le
+témoin qui rédige l'acte au bas duquel il appose sa signature; ce n'est
+pas le témoin qui lui confère la forme authentique ou qui lui imprime la
+force exécutoire. Son rôle est externe: il atteste un fait. La solennité
+des actes est l'oeuvre des notaires ou des officiers de l'état civil,
+chargés par la loi de les rédiger sur la foi des affirmations produites
+par le témoin. L'«office» que celui-ci remplit n'est donc point d'ordre
+public ou politique, mais seulement d'ordre civil, d'ordre privé.
+Pourquoi en exclure les femmes, qui, dans le domaine de la réalité, ont
+généralement de bons yeux pour «en connaître» et assez de langue pour
+«en témoigner?»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3"
+name="footnote3"><b>Note 3: </b></a><a href="#footnotetag3">
+(retour) </a> Paul <span class="sc">Viollet</span>, <i>Les témoins mâles</i>. Nouvelle Revue historique de
+droit français et étranger: 1890, nº 5, pp. 715 et suiv.</blockquote>
+
+<p>A défaut de cet argument de droit, il est un argument de fait qui aurait
+suffi à déterminer les législateurs de 1897 à valider et à généraliser
+le témoignage féminin.</p>
+
+<p>Puisque les femmes en étaient venues à prendre pour une injure ce qui
+n'était qu'un hommage, notre loi aurait eu grand tort de leur refuser le
+droit d'être témoins dans les actes de la vie civile. En se plaçant
+uniquement au point de vue de l'égalité, les anciennes exclusions ne se
+comprenaient guère. Si le bon Pothier repoussait le témoignage des
+femmes, c'est qu'il les considérait comme incapables de toute fonction
+civique, et que le contact trop fréquent des hommes, que suppose la vie
+publique, lui paraissait choquant ou périlleux pour leurs grâces et
+leurs vertus. Mais du moment qu'elles tiennent à traiter d'égal à égal
+avec les hommes, il n'y avait plus de raison d'exclure leur sexe de ce
+modeste office, qui consiste à jouer le rôle de témoin dans les actes
+civils et notariés.</p>
+
+<p>Vous en doutez? Voici une Française majeure dirigeant un commerce, un
+domaine ou une industrie, ayant sous ses ordres des ouvriers et des
+commis, des domestiques et des employés; voici une artiste, peintre ou
+sculpteur, une femme de lettres appartenant à l'élite de la société, une
+doctoresse en médecine ou en droit, directrice d'école normale, membre
+du Conseil supérieur de l'Instruction publique, honorée des palmes
+académiques et peut-être décorée de la Légion d'honneur:--et malgré tous
+ses titres, cette femme, admise à jouer dans la vie un rôle utile ou
+prépondérant, ne serait point recevable à figurer comme témoin devant
+les officiers de l'état civil dans les actes de naissance, de mariage ou
+de décès, ni à certifier devant notaire, par sa signature, l'identité
+d'un comparant, d'un testateur, par exemple, fût-ce son ami ou son
+voisin! Ce que le premier passant venu peut faire légalement, cette
+femme considérable ne le pourrait pas? Avouez que l'inconséquence serait
+un peu forte.</p>
+
+<p>Cela n'est que choquant: voici qui devient bouffon. Dans certains cas,
+la sage-femme ou la doctoresse en médecine reçoit de la loi l'injonction
+formelle de déclarer la naissance d'un enfant sous peine d'amende ou
+même de prison. Mais ne croyez point qu'elle eût pu affirmer, comme
+témoin, le fait même que le Code l'oblige à dénoncer comme déclarante.
+Il fallait faire appel à deux mâles quelconques, au commissionnaire et
+au cabaretier du coin, qui, sans rien savoir le plus souvent de
+l'événement qu'ils attestaient, appuyaient complaisamment l'acte de
+naissance de toute la solennité de leur témoignage aveugle. Du côté de
+la barbe est l'infaillibilité!</p>
+
+<p>A vrai dire, des esprits chagrins, élargissant la question, se demandent
+avec anxiété si les femmes sont assez véridiques pour être crues sur
+parole. De fait, il leur est difficile de raconter exactement les choses
+qu'elles ont faites ou qu'elles ont vues. Il est rare qu'elles soient
+simplement et entièrement sincères. Une certaine fausseté n'est-elle pas
+d'obligation mondaine? Est-ce trop dire même que, chez beaucoup d'âmes
+féminines, la dissimulation est passée en habitude ou devenue un art
+duquel on tire vanité? Écoutez une conversation de salon entre femmes:
+que de politesses feintes! que d'amabilités mensongères! M. Lombroso
+attribue précisément à ce défaut de franchise, la répugnance des anciens
+peuples à recevoir en justice le témoignage des femmes<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a>
+<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>. D'après la
+loi de Manou, «la seule affirmation d'un homme sans passion est décisive
+en certains cas, tandis que l'attestation d'une foule de femmes, même
+honnêtes, ne saurait être admise à cause de la volubilité de leur
+esprit.» Aujourd'hui encore, paraît-il, le code ottoman décrète que «la
+déposition d'un homme vaut celle de deux femmes.» Mais là, comme
+ailleurs, on nous assure que la valeur de la femme est en hausse<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a>
+<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4"
+name="footnote4"><b>Note 4: </b></a><a href="#footnotetag4">
+(retour) </a> <span class="sc">Lombroso</span>, <i>La Femme criminelle</i>, chap. VII, p. 137-138.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5"
+name="footnote5"><b>Note 5: </b></a><a href="#footnotetag5">
+(retour) </a> Voir <i>La Femme devant le Parlement</i>, par M. Lucien <span class="sc">Leduc</span>, pp.
+55 et 56, note 4.</blockquote>
+
+<p>Au surplus, il serait injuste de prétendre que toutes les femmes sont
+fausses. Notre vieille législation elle-même n'a jamais professé
+vis-à-vis du sexe féminin une suspicion aussi malveillante et aussi
+grossière. Jamais elle n'a contesté à la femme, par exemple, le droit de
+témoigner devant la justice criminelle et devant la justice civile,
+c'est-à-dire de déposer sur des faits intéressant la fortune, l'honneur
+et la vie des citoyens. Et alors voyez cette nouvelle inconséquence: si
+l'attestation d'une femme était jugée suffisante pour envoyer un homme à
+l'échafaud, comment expliquer que sa signature fût jugée insuffisante
+pour confirmer la déclaration d'un contractant ou d'un disposant?</p>
+
+<p>La justice pénale ne peut se passer de la première, a-t-on dit, tandis
+que les officiers de l'état civil peuvent se passer de la
+seconde.--Peut-être; avouons cependant qu'en fait de témoignage, il n'y
+a pas de motif légitime pour maintenir une si grande différence entre
+les deux cas. C'est ce que notre Parlement a compris. La loi du 7
+décembre 1897 ne fait qu'une réserve: le mari et la femme ne peuvent
+être témoins dans le même acte. Au cas où ils y figureraient l'un et
+l'autre, leurs deux témoignages seront considérés comme n'en formant
+qu'un seul. Et pourtant, si la valeur de la femme possède une valeur
+propre, elle doit avoir, semble-t-il, une autorité distincte. Notre
+législation a craint, sans doute, les ententes frauduleuses et les
+connivences coupables entre les époux. Et cette diminution atteignant le
+mari comme la femme, le féminisme ne saurait en prendre ombrage.</p>
+
+<p>L'admission du témoignage des femmes est donc une affaire gagnée. Est-ce
+là une si grande victoire? Jouer le rôle de témoin dans la rédaction des
+actes publics et privés n'a rien d'extrêmement glorieux. Les hommes le
+tiennent moins pour un honneur que pour un dérangement et parfois un
+ennui. Mais puisque les dames voyaient en cette gêne un privilège
+enviable, pourquoi les en aurions-nous privées? Le Code avait jugé que
+cet office ne constituait point, par lui-même, une fonction assez
+honorifique ou assez urgente pour distraire les femmes de leurs devoirs
+domestiques: du moment, toutefois, que les plus susceptibles
+s'offensaient d'être exclues de cette corvée, la loi ne pouvait
+persister plus longtemps à les en affranchir.</p>
+
+<p>La femme a donc le droit de témoignage; et nous devrons croire à la
+parole de l'«être perfide!» Attendons-nous donc à lire dans les «Notes
+mondaines» des journaux à la mode, qui rendent compte avec complaisance
+des grands mariages, les noms de femmes plus ou moins titrées, choisies
+comme témoins des époux à côté des traditionnels magistrats, généraux ou
+académiciens. Par contre, les femmes devront déférer dorénavant à
+l'invitation des officiers publics qui voudraient en appeler à leur
+témoignage. Il sera loisible aux gens facétieux de faire certifier, en
+cas de besoin, leur signature et leur identité par les deux plus jolies
+filles de leur voisinage.</p>
+
+<p>En résumé, personne n'a essayé de conserver aux hommes le privilège dont
+le Code civil les avait investis, et qui n'avait plus de raison d'être.
+Ce privilège était même beaucoup moins une faveur qu'une charge.
+Seulement la femme «nouvelle» n'aime pas à être traitée en enfant gâtée;
+et puisqu'elle voulait être témoin comme les hommes, on a bien fait de
+lui donner cette marque de considération morale. La seule chose qui
+puisse attribuer quelque prix à cette concession, c'est que la tradition
+en avait fait--à tort, suivant nous,--une dépendance et un attribut de
+la capacité politique et, qu'admise à témoigner, la femme pourra
+souhaiter plus logiquement d'être admise à voter.</p>
+
+<a name="l1c1s3" id="l1c1s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+
+<p>Du moment que la femme ne doit plus être écartée, en tant que femme, des
+«offices virils», il faut pour le moins, après lui avoir accordé le
+droit peu enviable, d'être témoin, lui accorder le droit plus important
+d'être tutrice. En soi, la tutelle n'est pas une charge publique, mais
+une institution destinée à suppléer l'autorité paternelle. Elle a pour
+objet l'éducation de l'enfant et l'administration de sa fortune. Elle
+repose sur une fiction de paternité. Ses attributs sont d'ordre purement
+privé. Pourquoi en écarter la femme? Habituellement les tuteurs sont
+d'excellents hommes d'affaires, mais d'assez pauvres éducateurs.
+L'enfant trouverait mieux, chez une tutrice, les qualités qui sont la
+raison même de la tutelle, à savoir la tendresse dans la protection.
+Aujourd'hui les femmes ne peuvent exercer cette fonction, qui leur
+conviendrait si bien, qu'à la condition d'être mères ou aïeules du
+pupille. Cependant il est fréquent qu'une soeur, une tante, une cousine
+même, soit, de toute la parenté, la plus attachée aux orphelins
+survivants, la plus désireuse de se dévouer à leur éducation, la plus
+capable d'administrer leur fortune. En refusant aux femmes, autres que
+les ascendantes, le droit d'exercer les fonctions tutélaires, la loi
+française leur inflige vraiment une incapacité injustifiée.</p>
+
+<p>En cela, notre Code, loin d'innover, a subi, trop servilement peut-être,
+l'influence des anciens principes. Par tout le monde chrétien,--et chez
+nous particulièrement,--la condition légale de la femme est dominée
+encore par la conception latine qui, pour mieux préserver la modestie et
+la décence du sexe féminin, a contribué jusqu'à nos jours à l'éloigner
+des contacts et des compromissions de la vie extérieure. Rien de plus
+logique, étant donné ce point de vue, que de lui fermer l'accès des
+charges onéreuses et des postes difficiles. D'autant mieux que la
+tutelle est parfois obligatoire, les hommes n'ayant pas toujours la
+faculté de la décliner sans excuse valable; et il a paru excessif
+d'imposer cette même obligation aux femmes qui ont moins la liberté de
+leurs mouvements, le goût et l'habitude des affaires. Ce n'est donc pas
+dans un esprit d'exclusion malveillante, mais plutôt par déférence
+sympathique, que l'article 442 du Code civil les a écartées de la
+tutelle, comme aussi des conseils de famille.</p>
+
+<p>Maintenant que les femmes sont moins confinées qu'autrefois dans leur
+intérieur et qu'elles inclinent à prendre les prévenances de l'homme
+pour des précautions intéressées de geôlier, on pourrait, sans
+inconvénient, les admettre à siéger dans les assemblées de famille et
+leur permettre d'assumer les devoirs de la tutelle, en leur laissant
+toutefois la faculté de décliner ces charges et ces responsabilités.
+Soyons sûrs qu'en leur ménageant ces facilités d'exemption, elles
+n'abuseront pas des droits nouveaux qui leur seront conférés; car elles
+auront tôt fait de reconnaître qu'ils constituent moins des prérogatives
+honorables que des fardeaux pénibles et des obligations graves. Mais du
+moins la tante, la bonne tante qui contribue si souvent à élever ses
+neveux et nièces, pourra être tutrice des petits qui se sont habitués à
+la regarder et à la chérir comme une seconde mère. Et de ce fait, notre
+loi servira utilement les fins de la nature.</p>
+
+<a name="l1c1s4" id="l1c1s4"></a>
+<h4>IV</h4>
+
+
+<p>Où la femme contemporaine,--qui n'aime plus guère à filer la laine dans
+la paix et l'ombre du foyer,--se plaît encore à dénoncer la «loi de
+l'homme», c'est en matière d'élections professionnelles. Ouvrière ou
+patronne, elle entend participer à l'élection des prud'hommes qui ont
+mission de trancher les différends du travail; industrielle ou
+négociante, elle prétend prendre part à l'élection des juges consulaires
+qui siègent dans les tribunaux de commerce. Et pourquoi pas?</p>
+
+<p>En cent industries considérables, telles que la couture, la lingerie,
+les modes, les fleurs, les confections, il n'y a que des femmes,
+ouvrières ou patronnes. En mille autres fabrications, dans les
+manufactures de tabac, dans les imprimeries, dans les grands magasins,
+la femme travaille en compagnie de l'homme, comme caissière, employée ou
+manoeuvre. Obligée de mener à ses côtés une sorte d'existence virile, on
+ne comprend plus que la loi civile ou commerciale lui impose une
+condition différente. Nous trouvons bon qu'ouvrière, elle vive de son
+travail et tienne ses engagements, que patronne, elle supporte la
+responsabilité de sa direction et fasse honneur à sa signature et à ses
+échéances, que, dans toutes les conditions, elle paie sa part d'impôts:
+bref, nous la traitons en homme pour tout ce qui est charge fiscale et
+obligation civile. Pourquoi la maintenir, relativement à ses droits, en
+une subordination inconséquente?</p>
+
+<p>N'oublions pas que l'expérience de la vie pratique l'a rendue aussi
+habile et aussi vaillante, et parfois plus économe, plus ingénieuse,
+plus commerçante que bien des hommes. Souvenons-nous encore que
+l'instruction l'a dotée d'une culture moyenne que bien des ouvriers ou
+des marchands pourraient lui envier. Égale au sexe fort en lumières, en
+activité, en responsabilité, pourquoi ne jouirait-elle pas, au point de
+vue professionnel, des mêmes prérogatives et des mêmes garanties?
+Pourquoi lui refuserait-on les mêmes droits pour agir, les mêmes armes
+pour lutter, les mêmes appuis et les mêmes secours pour se défendre?</p>
+
+<p>Disons tout de suite qu'en matière commerciale, l'égalité est faite.
+Depuis la loi du 23 janvier 1898, les femmes commerçantes sont admises à
+concourir aux élections des tribunaux de commerce. C'est justice. Du
+jour où le législateur avait étendu aux élections consulaires le
+principe du suffrage universel et considéré le droit de vote comme une
+conséquence légale de la patente, la raison exigeait qu'il en accordât
+l'exercice aux commerçants patentés des deux sexes, indistinctement.
+Plaidant devant des juges, à l'élection desquels elles n'avaient pas
+participé, les femmes étaient placées dans un état d'infériorité
+choquante. Choisis seulement par les hommes, les magistrats risquaient
+même d'être soupçonnés de partialité vis-à-vis de leurs électeurs
+masculins. Une fois le principe de l'élection admis, les juges de tous
+devaient être élus par tous.</p>
+
+<p>L'égalité entre le commerçant et la commerçante a soulevé pourtant
+d'étranges objections. On s'est ému à la pensée que la gardienne du
+foyer pût quitter son comptoir, à de rares intervalles, pour déposer
+dans l'urne son bulletin de vote. Le scrupule était plaisant. Les hommes
+ne tiennent guère à l'honneur d'élire leurs juges: dix pour cent des
+électeurs inscrits consentent, non sans peine, à se déranger pour le
+renouvellement des tribunaux de commerce. C'eût été tout profit pour la
+magistrature consulaire, si l'admission des femmes au scrutin avait
+réveillé le zèle endormi des commerçants. Cet espoir a été déçu.
+L'expérience toute fraîche de la nouvelle loi a montré que les femmes
+préfèrent, autant que les hommes, la maison de famille à la salle de
+vote.</p>
+
+<p>D'abord, les commerçantes ont mis bien peu d'empressement à se faire
+inscrire sur les listes; puis, au jour du scrutin, l'abstention a été
+générale. Même à Paris, il n'est guère que les dames de la Halle qui
+aient pris à coeur de déposer leur bulletin dans l'urne: ce qui prouve
+qu'en dehors de quelques personnalités bruyantes, pour lesquelles le
+féminisme est une profession ou une distraction, les Françaises, qui
+sont simplement femmes, se soucient médiocrement des revendications,
+même légitimes, autour desquelles on mène si grand tapage.</p>
+
+<p>Ce n'est pas une raison de leur refuser ce qui leur est dû. Créancière,
+la femme a le droit de voter dans l'assemblée des créanciers, pour
+accorder, ou non, le bénéfice du concordat au débiteur failli;
+actionnaire d'une compagnie ou d'une société, la femme a le droit de
+participer à l'élection du conseil d'administration; et commerçante,
+elle n'aurait pas le droit d'élire les juges qui tiennent en leurs mains
+sa fortune et son honneur? Pourquoi trouverait-on si extraordinaire
+l'électorat consulaire de la femme, quand on trouve si naturelle la
+participation des institutrices à l'élection de leurs assemblées
+professionnelles?</p>
+
+<p>Je sais l'objection: l'éligibilité suivra l'électorat. L'un ne va point
+sans l'autre. Erreur! Les électeurs qui n'ont pas quarante ans ne sont
+pas éligibles au Luxembourg; les électeurs qui n'ont pas vingt-cinq ans
+ne sont pas éligibles au Palais-Bourbon. Si tout le monde a le droit
+d'être représenté, tout le monde n'a pas le droit d'être représentant.
+Et c'est heureux! On sait que la femme magistrat nous inspire peu de
+confiance. L'impartialité n'est pas son fort, la justice n'est pas son
+fait. Contentons-nous, pour le moment, d'admettre les commerçantes à
+choisir leurs juges sans les admettre personnellement à juger.
+L'expérience des dernières élections montre que ce droit de vote n'a
+rien qui puisse effrayer les hommes.</p>
+
+<a name="l1c1s5" id="l1c1s5"></a>
+<h4>V</h4>
+
+
+<p>Il y a même raison d'admettre les femmes à la nomination des Conseils de
+prud'hommes. Cette juridiction de famille est saisie fréquemment de
+litiges qui intéressent les ouvrières. Sur 3858 affaires jugées par
+elle, en une seule année, 1360 ont concerné des femmes<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a>
+<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a>. Ici donc, les
+réclamations féminines sont d'accord avec l'équité, le bon sens et
+l'utilité générale; et nous les appuyons de toutes nos forces.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6"
+name="footnote6"><b>Note 6: </b></a><a href="#footnotetag6">
+(retour) </a> <i>La Femme devant le Parlement</i>, par Lucien <span class="sc">Leduc</span>, p. 76</blockquote>
+
+<p>Sait-on qu'en 1892, la Chambre des députés, remaniant la loi sur les
+Conseils de prud'hommes, s'était laissée aller à voter l'électorat des
+femmes? Mais après les avoir admises à élire, concurremment avec les
+hommes, les membres de ce tribunal professionnel, certains
+parlementaires trop pressés se demandèrent pourquoi les femmes ne
+seraient pas aussi valablement élues. A cette question, la majorité
+répondit par une distinction prudente et sage: «Électeurs, oui;
+éligibles, non.» Toutefois, le motif qui détermina surtout nos députés
+est le plus amusant du monde. «Proclamez, fut-il dit, non pas seulement
+l'électorat, mais encore l'éligibilité des femmes; faites qu'un beau
+jour certaines dames ou demoiselles soient élues: comment
+appellerez-vous ces nouveaux juges? Des femmes prud'hommes ou des
+prud'hommes femmes? Des prud'femmes ou des femmes prudes?» M. Floquet
+lui-même, qui présidait les débats, se déclara très embarrassé pour
+trouver un titre à la loi nouvelle. Et l'éligibilité des femmes fut
+enterrée sous les plaisanteries. Nos députés ont, vraiment, beaucoup
+d'esprit.</p>
+
+<p>L'égalité a pris sa revanche au cours de la législature suivante. Si le
+Sénat entre dans les vues de la Chambre des députés, les femmes pourront
+bientôt juger les différends qui intéressent le travail. Souhaitons
+qu'enfermé dans ces questions d'ordre professionnel, leur esprit de
+justice, dont beaucoup d'hommes se méfient, donne pleine satisfaction
+aux justiciables des deux sexes!</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, le Moyen Age, qui fut souvent plus libéral que notre
+époque, ne s'était pas arrêté à nos scrupules de fond ou de forme. Les
+tisserandes de «couvre-chefs» avaient une représentation
+professionnelle, et les patronnes qui la composaient s'appelaient bel et
+bien «preudofemmes<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a>
+<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>». Sans même les admettre à juger, il faudrait du
+moins les admettre à voter, puisque les femmes employées dans
+l'industrie peuvent, depuis la loi du 21 mars 1881, se constituer
+librement en syndicats ouvriers ou patronaux. Au moment où l'on
+s'apprête à leur ouvrir de plus en plus largement nos bureaux de
+bienfaisance, nos commissions scolaires et nos administrations
+hospitalières, on ne comprendrait pas qu'on hésitât plus longtemps à
+leur concéder le droit d'intervenir dans le choix de leurs juges
+professionnels. Nous opposera-t-on que, pour maintenir l'harmonie dans
+les familles, il importe de laisser la femme en dehors des luttes
+électorales? Mais ce souci de paix sociale n'a pas empêché notre
+Parlement d'accorder aux commerçantes l'électorat consulaire; et s'il
+n'y a pas d'inconvénient à ce que la patronne exerce le même droit que
+le patron, on ne voit point qu'il y ait péril à ce que l'ouvrière exerce
+le même droit que l'ouvrier.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7"
+name="footnote7"><b>Note 7: </b></a><a href="#footnotetag7">
+(retour) </a> <span class="sc">Leroy-Beaulieu</span>, <i>Le Travail des femmes au XIXe siècle</i>, pp. 12
+et suiv.</blockquote>
+
+<p>Plus généralement, toutes celles qui apportent à la société leur labeur
+quotidien dans l'industrie, le commerce ou l'agriculture, nous
+paraissent également qualifiées pour élire les mandataires chargés de
+représenter leurs intérêts et de résoudre leurs différends. Il serait
+juste autant que rationnel de leur accorder l'électorat aux Conseils de
+prud'hommes, et même aux Chambres d'agriculture dont la création est à
+l'étude. Sur nos 17 435 000 paysans, on compte 7 500 000 femmes, dont
+beaucoup dirigent une exploitation rurale. Dans l'industrie, on trouve
+20 patronnes sur 100 patrons, 35 ouvrières pour 100 ouvriers. Pourquoi
+ces femmes seraient-elles privées du droit de participer, avec les
+hommes, à l'élection de leur représentation professionnelle?</p>
+
+<p>«Faites-leur cette grâce, nous dit-on enfin, et vous éveillerez en elles
+d'autres ambitions plus graves.»--Cet aveu nous livre le secret des
+résistances, que beaucoup d'esprits timorés opposent aux revendications
+les plus légitimes de la femme. A les entendre, l'électorat
+professionnel serait la préface et comme l'avant-goût de l'électorat
+politique. Les féministes, à vrai dire, y comptent bien. Ces craintes
+des uns et ces espérances des autres nous sont une transition à la
+grosse question des droits civiques de la femme: et l'étude de ce
+problème irritant nous entraînera forcément à d'assez longs
+développements.</p>
+
+<a name="l1c2" id="l1c2"></a>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE II</h3>
+
+<h4>Vicissitudes et progrès du suffrage féminin</h4>
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Position de la question.--Traditions juridiques et
+ religieuses hostiles a l'Électorat politique des
+ femmes.--La révolution a-t-elle été féministe?--Olympe de
+ Gouges et sa déclaration des «droits de la femme et de la
+ citoyenne.»</p>
+
+<p> II.--Appels de quelques françaises au pouvoir judiciaire et
+ au pouvoir législatif.--Les expériences américaines.--Les
+ innovations anglaises.</p>
+</blockquote>
+<br>
+
+<p>En ce qui concerne le rôle politique de la femme, j'ai deux idées très
+arrêtées que je tiens à énoncer sur-le-champ. C'est d'abord, chez moi,
+une conviction solidement assise que la femme devrait être électeur au
+même titre que l'homme; ensuite, et si désirable que soit le droit de
+voter que je réclame pour elle, j'ai la ferme assurance qu'elle n'est
+pas près de l'obtenir en notre libre et galant pays de France.</p>
+
+<a name="l1c2s1" id="l1c2s1"></a>
+<h4>I</h4>
+
+<p>Reconnaissons tout de suite que le suffrage des femmes est une de ces
+nouveautés hardies qu'il est naturel de trouver dangereuses et
+révolutionnaires, parce qu'elles se heurtent à l'opposition immémoriale
+des hommes. «C'est dans l'intérêt de l'ordre et des bonnes moeurs,
+lisons-nous dans le beau livre de M. Gide sur la <i>Condition privée de la
+femme</i>, que tous les législateurs ont, comme d'un commun accord, refusé
+à la femme toute participation aux droits politiques. De tout temps,
+l'instinct des peuples a senti que la femme, en sortant de l'ombre et de
+la paix du foyer pour s'exposer au grand jour et aux agitations de la
+place publique, perdrait quelque chose du charme qu'elle exerce et du
+respect dont elle est l'objet<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a>
+<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a>.» Telle est bien, en effet, l'objection
+traditionnelle: elle est d'ordre moral. Les stoïciens de l'ancienne Rome
+l'invoquèrent unanimement pour fermer aux femmes l'accès de la vie
+publique. Le jurisconsulte Ulpien trouvait inconvenant qu'elles
+exerçassent des offices virils, <i>ne virilibus officiis fungantur
+mulieres</i>. Une telle liberté s'accorderait mal avec la pudeur de leur
+sexe, <i>ne contra pudicitiam sexui congruentem alienis causis se
+immisceant</i><a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a>
+<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a>. Non qu'elles manquent de jugement, ajoutait le
+jurisconsulte Paul, <i>non quia non habent judicium</i>; mais la coutume
+s'oppose à ce qu'elles remplissent les charges civiques, <i>sed quia
+receptum est ut civilibus officiis non fungantur</i><a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a>
+<a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8"
+name="footnote8"><b>Note 8: </b></a><a href="#footnotetag8">
+(retour) </a> <i>De la condition privée de la femme</i>, p. 7.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9"
+name="footnote9"><b>Note 9: </b></a><a href="#footnotetag9">
+(retour) </a> Loi 1, § 5, Digeste: <i>De postulando</i>, liv. III, tit. I.</blockquote>
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10"
+name="footnote10"><b>Note 10: </b></a><a href="#footnotetag10">
+(retour) </a> Loi 12, § 5, Digeste: <i>De judiciis</i>, liv. V, tit. I.</blockquote>
+
+<p>Le christianisme n'enseigne pas autre chose. D'après saint Paul, les
+femmes doivent être exclues des affaires publiques; elles n'ont point à
+élever la voix dans les assemblées: «Qu'elles écoutent en silence et
+avec une pleine soumission, leur dit l'apôtre sans le moindre
+ménagement. Je ne leur permets pas d'enseigner ni de dominer sur les
+hommes; car Adam a été formé le premier, et c'est Ève qui fut cause de
+la prévarication<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a>
+<a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>.» On peut donc opposer au suffrage des femmes et la
+tradition romaine et la tradition ecclésiastique. Païens et chrétiens,
+juristes et canonistes, professent sur le rôle politique de la femme les
+mêmes sentiments peu aimables, les mêmes idées de méfiance et
+d'exclusion.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11"
+name="footnote11"><b>Note 11: </b></a><a href="#footnotetag11">
+(retour) </a> <i>Ire Épître à Timothée</i>, II, 11 et suiv.</blockquote>
+
+<p>Et les modernes ne pensent guère autrement que les anciens. Certes, on
+ne peut pas dire que les scrupules juridiques et, encore moins, les
+objections religieuses aient embarrassé beaucoup les hommes de la
+Révolution; et pourtant, malgré leur fièvre d'émancipation, ils se
+montrèrent peu favorables à l'accession des femmes à la vie publique. Je
+ne vois guère que le généreux Condorcet qui, dans son <i>Essai sur la
+constitution et les fonctions des Assemblées provinciales</i>, paru en
+1788, ait réclamé le vote politique des femmes. En tout cas, nos
+féministes actuels ne peuvent s'autoriser des «grands ancêtres de 93.»
+Un décret spécial de la Convention interdit expressément les clubs et
+sociétés populaires de femmes. L'excentrique Olympe de Gouges, plus
+renommée par sa beauté que par ses oeuvres, avait réuni autour d'elle un
+petit cercle de femmes «patriotes», et c'est en leur nom qu'elle
+adressait aux représentants de la Nation ses discours et ses brochures.
+Cette agitée fut la première des féministes. Elle avait de la bravoure
+et aimait la franchise. Elle ne ménageait point ses contemporaines, dont
+«la plupart, disait-elle, ont le coeur flétri, l'âme abjecte, l'esprit
+énervé et le génie malfaiteur.» Mais elle rêvait justement de les
+relever de ces infériorités morales et intellectuelles, en réclamant
+pour son sexe l'éducation qu'on donnait aux jeunes gens. «Qu'on nous
+mette des hauts-de-chausse, écrivait-elle, dès 1788, en l'un de ses
+romans, et qu'on nous envoie au collège: vous verrez si on ne fera pas
+de nous des milliers de héros.» Plus tard, elle exposa, dans une
+brochure dédiée à la reine, toutes les doléances féminines. En 1791,
+s'adressant directement à l'Assemblée nationale, elle l'invita à
+compléter son oeuvre par la «Déclaration des Droits de la femme et de la
+citoyenne.» Et à ce propos, elle développa, en dix-sept articles, les
+«droits naturels, inaliénables et sacrés de son sexe.»</p>
+
+<p>Voici un échantillon de cette profession de foi qui, une fois admis les
+principes de la Constitution nouvelle, se recommandait par la plus
+parfaite logique: «La femme naît libre et égale à l'homme en droits; les
+distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité
+commune.--Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans
+la nation, qui n'est que la réunion de l'homme et de la femme.--La loi
+doit être l'expression de la volonté générale; toutes les citoyennes,
+comme tous les citoyens, doivent concourir à sa formation
+personnellement ou par leurs représentants.--Elle doit être la même pour
+tous. Toutes les citoyennes et tous les citoyens, étant égaux à ses
+yeux, doivent être également admissibles à toutes les dignités, places
+et emplois publics, selon leur capacité et sans autres distinctions que
+celles de leurs vertus et de leurs talents.--La femme a le droit de
+monter à l'échafaud; elle doit avoir également celui de monter à la
+tribune<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a>
+<a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>.» La Révolution ne lui accorda que l'égalité devant la
+guillotine: arrêtée le 20 juillet 1793, Olympe de Gouges mourut
+courageusement.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12"
+name="footnote12"><b>Note 12: </b></a><a href="#footnotetag12">
+(retour) </a> <span class="sc">Lairtullier</span>, <i>Les Femmes célèbres de 1789 à 1793</i>, t. II, pp.
+98 et suiv.</blockquote>
+
+<p>En somme, la Constituante seule a fait mention des femmes dans le
+dernier article de sa Constitution, et ç'a été pour remettre le dépôt de
+son oeuvre à «la vigilance des pères de famille, aux épouses et aux
+mères.» Les femmes révolutionnaires se virent rebutées même par la
+Commune de Paris. A une de leurs députations le doux Chaumette criait du
+haut de la tête: «Depuis quand est-il permis aux femmes d'abjurer leur
+sexe, d'abandonner les soins pieux de leur ménage et le berceau de leurs
+enfants, pour venir, dans la tribune aux harangues, usurper les devoirs
+que la nature a départis à l'homme seul<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a>
+<a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a>?»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13"
+name="footnote13"><b>Note 13: </b></a><a href="#footnotetag13">
+(retour) </a> <span class="sc">Lairtullier</span>, <i>op. cit.</i>, t. II, p. 179.</blockquote>
+
+<a name="l1c2s2" id="l1c2s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+
+<p>Depuis lors, les femmes ont sollicité vainement leur inscription sur les
+listes électorales. En 1880, quelques fortes têtes refusèrent de payer
+leurs contributions, «laissant aux hommes, qui s'arrogent le privilège
+de gouverner, d'ordonner et de s'attribuer le budget, le privilège de
+payer les impôts qu'ils votent et répartissent à leur gré.» A cette
+protestation ironique, le Conseil de préfecture de la Seine répondit, le
+plus sérieusement du monde, que les droits politiques n'étaient point le
+corrélatif nécessaire de l'obligation fiscale. En 1885 et en 1893,
+nouvelles réclamations, nouveaux refus. Une citoyenne entêtée se pourvut
+en Cassation, invoquant le principe du suffrage universel et la
+Constitution de 1848, aux termes de laquelle, «sont électeurs, tous les
+Français âgés de vingt et un ans et jouissant de leurs droits civils et
+politiques.» Cette formule masculine, disait-elle, n'est pas exclusive
+du sexe féminin, conformément à cette vieille règle d'interprétation:
+<i>Pronunciatio sermonis in sexu masculino ad utrumque sexum plerumque
+porrigitur</i>. La Cour de cassation rejeta le pourvoi, en s'appuyant sur
+l'esprit de la loi et la pratique constante du suffrage viril<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a>
+<a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14"
+name="footnote14"><b>Note 14: </b></a><a href="#footnotetag14">
+(retour) </a> Cassation: Chambre civile, 16 mars 1885, <span class="sc">Dalloz</span>, 1885, I,
+105;--21 mars 1893, <span class="sc">Dalloz</span>, 1893, I, 555.</blockquote>
+
+<p>Battues devant les autorités judiciaires, les femmes se sont tournées,
+de guerre lasse, du côté du pouvoir législatif. Sans obtenir du
+Parlement la reconnaissance de leurs droits politiques,--et elles ne
+l'obtiendront pas de sitôt!--leur persévérance, toutefois, a été
+partiellement récompensée. On a vu, en effet, qu'une loi du 23 janvier
+1898 avait conféré aux femmes commerçantes le droit d'élire les juges
+des tribunaux de commerce; et en 1901, la Chambre des députés leur a
+concédé une faculté analogue pour les élections des conseils de
+prud'hommes. Mais il est à craindre que ce projet ne reste en détresse
+au Sénat. A part cette double démonstration, dont la dernière est
+platonique, les féministes françaises n'ont pas encore,--les
+malheureuses,--de victoires positives à inscrire sur leur drapeau.</p>
+
+<p>Comment ne pas les plaindre, quand on songe que certaines femmes
+américaines possèdent et exercent les droits politiques depuis un quart
+de siècle? Et si heureux ont été les résultats de cette réforme
+libérale, que la représentation du Wyoming a décidé d'en faire part au
+monde entier. Lisez plutôt: «Attendu que, sans l'aide d'une législation
+violente et oppressive, sans causer aucun dommage, le suffrage féminin a
+contribué à bannir de l'État la criminalité, le paupérisme et le vice;
+qu'il a assuré la paix et l'ordre dans les élections et donné à l'État
+un bon gouvernement; que, depuis vingt-cinq ans de suffrage féminin,
+aucun comté de l'État n'a dû établir de refuge pour les pauvres; que les
+prisons sont à peu près vides, et qu'à la connaissance de tous, aucun
+crime n'a été commis dans l'État, si ce n'est par des étrangers:--par
+ces motifs, le parlement de Wyoming décide que les résultats de son
+expérience seront transmis à toutes les assemblées législatives des
+nations civilisées, en les engageant à octroyer à leurs femmes les
+franchises politiques dans le plus bref délai possible<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a>
+<a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15"
+name="footnote15"><b>Note 15: </b></a><a href="#footnotetag15">
+(retour) </a> Maurice <span class="sc">Lambert</span>, <i>Le Féminisme</i>, p. 26.</blockquote>
+
+<p>Ce manifeste est à méditer. Est-il croyable que l'immixtion des femmes
+dans les affaires publiques ait eu de si admirables effets, sans que la
+pudeur de leur sexe en ait été sérieusement atteinte? Que faut-il donc
+penser de la vieille maxime: <i>Verecundia sexus non permittit mulieres se
+virorum immiscere coetibus</i>? Ce qui fut nécessaire aux femmes
+d'autrefois serait-il inutile aux femmes d'aujourd'hui? Après tout, le
+temps marche si vite qu'il est difficile d'admettre que le monde reste
+en place.</p>
+
+<p>Sait-on qu'à l'heure actuelle, dans la plus grande partie de
+l'Australie, les femmes jouissent de l'électorat politique, et que
+citoyens et citoyennes y votent sur un pied de complète égalité? que,
+plus près de nous, en Angleterre, les femmes sont électeurs pour les
+conseils de comté qui correspondent à nos conseils généraux, électeurs
+et même éligibles pour les conseils de district qui rappellent nos
+conseils d'arrondissement? Sans aller jusqu'au droit de représentation
+parlementaire, pourquoi n'admettrait-on pas chez nous, comme de l'autre
+côté de la Manche, la coopération de la femme lettrée aux commissions
+scolaires, et même la participation de la femme contribuable aux
+élections municipales? Bien plus, le mercredi 3 février 1897, le
+Parlement anglais s'est prononcé, à une majorité de 71 voix, en faveur
+de l'admissibilité des femmes à l'électorat politique.</p>
+
+<p>Je sais bien que l'Angleterre n'est pas un pays de suffrage universel ni
+de service militaire obligatoire, et que ces différences de situation ne
+permettent pas d'étendre à la France, par simple analogie, l'initiative
+qu'ont prise nos voisins d'Outre-Manche. Ajoutons que la Chambre des
+Lords ne semble point partager les vues de la Chambre des Communes. Mais
+si la question de l'électorat féminin n'est pas encore résolue en
+Europe, elle a cessé, du moins, d'être un problème de philosophie
+sociale pour entrer dans les réalités vivantes de la politique.</p>
+
+<a name="l1c3" id="l1c3"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE III</h3>
+
+<h4>Le suffrage universel et l'électorat des femmes</h4>
+
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Tactique habile des anglo-saxonnes.--En France, le
+ suffrage universel ne remplit pas sa définition.--Pourquoi
+ les françaises devraient être admises à voter.</p>
+
+<p> II.--Exclure la femme du scrutin est irrationnel et
+ injuste.--Égalité pour les hommes, inégalité pour les
+ femmes.</p>
+
+<p> III.--L'exemption du service militaire justifie-t-elle
+ l'incapacité politique du sexe féminin?--Que le vote soit
+ un droit ou une fonction de souveraineté, les femmes
+ peuvent y prétendre.</p>
+</blockquote>
+<br>
+
+<a name="l1c3s1" id="l1c3s1"></a>
+<h4>I</h4>
+
+<p>La question de l'émancipation politique des femmes a été fort bien posée
+par les Anglaises et les Américaines; et c'est une raison de plus pour
+qu'elle fasse son chemin. Les Anglo-Saxonnes ont distingué d'abord entre
+l'électorat et l'éligibilité, se bornant sagement à réclamer le droit de
+voter sans prétendre, pour l'instant, au droit de représentation. En
+effet, beaucoup de ceux qui inclinent à laisser les femmes participer
+largement à nos élections, éprouvent, par contre (et c'est mon cas),
+toutes sortes de répugnances à les voir jouer un rôle actif dans nos
+assemblées délibérantes. Ensuite, procédant par une gradation
+méthodique, le féminisme anglo-américain s'est attaché à démontrer que
+les femmes ont intérêt et qualité pour prendre part aux élections
+communales; puis, ce premier droit acquis, il a revendiqué leur
+coopération aux élections provinciales; enfin, ce second point gagné, il
+s'est appliqué à réclamer le droit de voter pour les assemblées
+législatives. La question en est là. Savez-vous plus habile tactique et
+plus adroite diplomatie? Et il y a des gens qui prétendent que les
+femmes n'ont pas l'esprit politique!</p>
+
+<p>Notons, en outre, que cette marche progressive, ce sens pratique des
+difficultés et des résistances, ce goût de l'action prudente et mesurée,
+n'a pas empêché la femme anglo-saxonne d'apercevoir que la commune, la
+province et l'État ne sont, au fond, que trois circonscriptions plus ou
+moins larges de la société politique, et que le droit d'électorat pour
+la première emporte logiquement le droit d'électorat pour les deux
+autres. Qu'il s'agisse donc de nos élections municipales,
+départementales ou législatives, la femme française n'a qu'un seul et
+même argument à présenter, un argument très simple, mais très fort,
+puisqu'elle le tire du principe le plus démocratique, le plus égalitaire
+de notre constitution républicaine: j'ai nommé le suffrage universel,
+qui gouverne aujourd'hui presque toutes nos élections politiques.</p>
+
+<p>Beaucoup en gémissent; mais combien peu le discutent encore?
+Imagine-t-on pourtant une institution plus mal nommée? Peut-on la dire
+universelle sans dérision ou sans duperie, lorsqu'elle exclut la moitié
+des membres de la société? En réalité, notre prétendu suffrage universel
+d'aujourd'hui n'est qu'un suffrage restreint, un privilège viril, un
+monopole masculin. Avons-nous donc de bons motifs pour en réserver
+exclusivement la jouissance au sexe fort? Pas du tout; et voilà bien où
+l'argumentation féministe est embarrassante.</p>
+
+<p>Si discutable qu'il soit en théorie, le suffrage universel est considéré
+aujourd'hui comme la base des gouvernements démocratiques. Taine en a
+formulé très heureusement la raison d'être dans les termes suivants:
+«Que je porte une blouse ou un habit, que je sois capitaliste ou
+manoeuvre, personne n'a le droit de disposer sans mon consentement de
+mon argent ou de ma vie. Pour que cinq cents personnes réunies dans une
+salle puissent justement taxer mon bien ou m'envoyer à la frontière, il
+faut que, tacitement ou spontanément, je les y autorise; or, la façon la
+plus naturelle de les autoriser est de les élire. Il est donc
+raisonnable qu'un paysan, un ouvrier, vote tout comme un bourgeois ou un
+noble; il a beau être ignorant, lourd, mal informé, sa petite épargne,
+sa vie sont à lui et non à d'autres; on lui fait tort, quand on les
+emploie sans le consulter de près ou de loin sur cet emploi<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a>
+<a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16"
+name="footnote16"><b>Note 16: </b></a><a href="#footnotetag16">
+(retour) </a> <span class="sc">H. Taine</span>, <i>Du Suffrage universel et de la manière de voter</i>;
+Paris, 1872, in-12, p. 8.</blockquote>
+
+<p>Si telle est bien l'idée fondamentale du suffrage universel, qui ne voit
+qu'elle est aussi démonstrative en faveur du droit électoral des femmes
+qu'en faveur du droit électoral des hommes? Qu'il s'agisse, en effet, de
+la commune, du département ou de l'État, il n'est pas juste que les
+femmes en supportent les charges sans être appelées à les consentir,
+sans participer conséquemment à l'élection de ceux qui les établissent;
+il n'est pas juste qu'elles soient privées du droit de défendre leur
+épargne et la vie de leurs enfants, parce qu'elles portent une robe au
+lieu d'une blouse ou d'un habit.</p>
+
+<p>Lorsqu'une femme paie dans une commune les taxes syndicales, on l'admet
+à concourir à l'élection du syndicat; lorsqu'elle détient le nombre
+réglementaire d'actions fixé par les statuts, elle a le droit de séance
+et de vote aux assemblées générales de la Compagnie du Nord ou de la
+Banque de France<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a>
+<a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a>. Et la femme possédant quelque fortune propre et
+inscrite au rôle des contributions, la veuve ou la célibataire maîtresse
+de sa personne et de ses biens, réclamera vainement,--fût-elle fixée
+dans la commune depuis plus de vingt ans,--son inscription sur les
+listes électorales! N'est-il donc pas de la plus élémentaire équité que
+cette femme, qui participe a toutes les charges de sa ville, concoure de
+même à la nomination du conseil qui l'administre?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17"
+name="footnote17"><b>Note 17: </b></a><a href="#footnotetag17">
+(retour) </a> Gabriel <span class="sc">Alix</span>, <i>L'électorat municipal et provincial des
+femmes</i>. Réforme sociale du 1er novembre 1896, p. 625.</blockquote>
+
+<p>Française, elle est justiciable du Code civil et du Code pénal;
+commerçante, elle doit faire honneur à sa signature sous peine de
+faillite; locataire, elle doit payer exactement son loyer sous peine de
+saisie; contribuable, elle doit supporter sa part des impôts sous peine
+de poursuite. Soumise, en un mot, aux obligations et aux charges
+sociales, pourquoi serait-elle déclarée inadmissible aux droits
+électoraux qui en sont le correctif et la compensation? Puisque nous la
+considérons comme pleinement responsable de ses actes au point de vue
+privé, pourquoi serait-elle traitée en incapable par la loi politique?
+Pourquoi la société lui imposerait-elle des devoirs sans lui conférer,
+par une juste réciprocité, les droits que les hommes peuvent invoquer en
+retour? «Puisque vous trouvez notre argent bon à prendre, diront-elles,
+vous devez prendre aussi notre avis. C'est un des premiers principes de
+votre droit public que nul n'est obligé de payer ses contributions, s'il
+ne les a d'abord librement discutées et consenties par l'intermédiaire
+de ses représentants. Faites donc que nous votions, ou nous refusons de
+payer nos impôts.» Qu'est-ce que les hommes peuvent bien répondre à
+cette argumentation pressante?</p>
+
+<p>Diront-ils (c'est le raisonnement réactionnaire) que le suffrage
+universel est une institution malfaisante, exécrable, et qui n'existe
+pas encore dans tous les pays d'Europe? que, si en France on l'a concédé
+aux hommes, ce n'est pas une raison pour en investir les femmes, et
+qu'eu égard aux jolies conséquences qu'il a produites, il serait folie
+de l'étendre et sagesse de le restreindre? C'est un peu la façon de
+penser de M. Brunetière, qui ne voit aucune nécessité à remettre une arme
+chargée aux mains de qui ne sait point la manier.</p>
+
+<p>Certes, je me déciderais facilement à refuser tout droit politique aux
+femmes, si je pouvais croire que le suffrage universel fût une
+institution de passage, une fausse divinité que les peuples brûleront
+après l'avoir idolâtrée. Mais puisqu'il n'est pas douteux que l'avenir
+est à la démocratie, comment s'imaginer qu'il ne soit pas au suffrage
+universel? Si absurde et si déplorable qu'il puisse paraître, le vote
+populaire est l'instrument nécessaire,--et d'ailleurs perfectible,--des
+sociétés futures. Et le jour même où la France a proclamé le suffrage
+universel de nom, sans le rendre universel de fait, il était à prévoir
+que la logique, qui est la raison des simples et la loi déterminante des
+foules, l'étendrait graduellement à tous les hommes et à toutes les
+femmes, hormis seulement les interdits et les indignes.</p>
+
+<p>Et cette idée est en marche. Qu'elle progresse plus lentement dans
+l'ancien monde que dans le nouveau, à cela rien d'étonnant. Les
+Anglaises même voteront chez elles bien avant que les Françaises votent
+chez nous. Il n'est point de pays plus attaché que le nôtre à ses
+habitudes et à ses préjugés. Mais quelque lenteur qu'une idée mette à se
+vider de son contenu, il est inévitable que la <i>chose</i> tende à
+s'accorder avec le <i>mot</i>. Je crois donc, avec M. Faguet, que, suivant la
+loi générale du développement logique, le suffrage universel remplira
+tôt ou tard sa définition et sera un jour le «suffrage de tous<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a>
+<a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a>».
+C'est une question de temps.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18"
+name="footnote18"><b>Note 18: </b></a><a href="#footnotetag18">
+(retour) </a> Émile <span class="sc">Faguet</span>, <i>Mesdames au vote!</i> Écho de la semaine du 28
+novembre 1897, p. 522.</blockquote>
+
+<a name="l1c3s2" id="l1c3s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+
+<p>Si encore la loi française avait établi des distinctions parmi les
+électeurs du sexe masculin, on comprendrait, à la rigueur, qu'elle
+écartât les femmes du scrutin. Mais au point de vue politique, le savant
+et l'ignorant jouissent des mêmes privilèges: citoyens, leur titre est
+de même valeur; égaux, leur vote a le même poids. Tous les hommes se
+valent devant l'urne et devant la Constitution. C'est pour en arriver là
+que nous avons fait nos Révolutions! Or, estimant l'inégalité
+négligeable entre les hommes, pouvons-nous la juger suffisante à l'effet
+d'exclure toutes les femmes des droits que nous réputons «inaliénables
+et imprescriptibles»? Reconnaissant pour notre égal le plus médiocre, le
+plus obtus de nos frères, avons-nous le droit de repousser la plus
+distinguée, la plus illustre de nos soeurs? Admettant toutes les
+incapacités masculines, sommes-nous excusables d'exclure toutes les
+capacités féminines? «Comment! disait une femme de tête, c'est moi qui
+paye l'impôt foncier, et ce sont mes fermiers qui votent<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a>
+<a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a>?»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19"
+name="footnote19"><b>Note 19: </b></a><a href="#footnotetag19">
+(retour) </a> Mlle Pauline <span class="sc">de Grandpré</span>, <i>Les élections</i>. Revue
+encyclopédique du 28 novembre 1896, p. 862.</blockquote>
+
+<p>Les Américaines ont su mettre à profit ces anomalies avec une ingénieuse
+finesse. A l'Exposition de Chicago, une lithographie tirée à des
+milliers d'exemplaires, représentait Miss Frances Willard, la très
+populaire et très zélée présidente de l'Association de tempérance,
+entourée d'un peau-rouge, d'un idiot, d'un forçat et d'un fou furieux,
+avec cette légende explicative: «La femme américaine et ses égaux en
+politique.» On ne saurait se trouver en plus mauvaise compagnie. Le
+nègre vote à toutes les élections, et la femme blanche ne le peut pas
+encore! Voilà qui doit révolter l'amour-propre des Américaines.</p>
+
+<p>Pour revenir à l'Europe, une femme peut être reine de Grande-Bretagne ou
+reine de Hollande, et la plus fine, la plus intelligente, la plus
+instruite des Françaises n'aurait pas le droit d'exprimer une opinion
+politique! Il est vrai qu'en France, d'après la loi salique, les femmes
+seraient exclues du trône; et Mrs Fawcet voit précisément dans l'hommage
+rendu à la capacité féminine par la Constitution anglaise, et aussi dans
+l'éclat du long règne de la reine Victoria qui en a été la conséquence,
+une explication des développements rapides du féminisme en Angleterre.
+Mais, bien que vivant en République, nos Françaises ont, grâce à Dumas
+fils, un argument plus spirituel à faire valoir en faveur du suffrage
+féminin: «Quand je pense, disait ce grand prédicateur de théâtre, que
+Jeanne d'Arc ne pourrait pas voter pour les conseillers municipaux de
+Domrémy dans ce beau pays de France qu'elle aurait sauvé<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a>
+<a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a>!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20"
+name="footnote20"><b>Note 20: </b></a><a href="#footnotetag20">
+(retour) </a> Lettre d'Alexandre Dumas à Mme Maria Cheliga Loewy. <i>Revue
+encyclopédique</i> du 15 décembre 1895.</blockquote>
+
+<p>Sans sortir du présent, il reste étrange que, dans un pays où le premier
+rustre venu est électeur, notre mère, notre soeur et notre femme ne le
+soient pas. En leur infligeant cette incapacité électorale, notre loi
+les assimile, ni plus ni moins, au failli, à l'aliéné et au criminel. Et
+l'on comprend que, sous le coup de cette interdiction de voter, les plus
+fières s'approprient, à notre endroit, cette déclaration féministe que
+Beaumarchais a mise dans la bouche de Marceline: «Leurrées de respects
+apparents, dans une servitude réelle, traitées en mineures pour nos
+biens, punies en majeures pour nos fautes, nous n'obtenons de vous
+qu'une considération dérisoire<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a>
+<a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21"
+name="footnote21"><b>Note 21: </b></a><a href="#footnotetag21">
+(retour) </a> Préface du <i>Mariage de Figaro</i>.</blockquote>
+
+<p>Aussi bien connaissons-nous des esprits aristocratiques qui, tout en
+nourrissant les plus fortes préventions contre le suffrage universel,
+inclinent aux revendications du féminisme politique. Tel M. Paul
+Bourget, qui écrivait, à la date du 15 novembre 1893, à une des femmes
+les plus distinguées du Canada: «Je n'aperçois pas une bonne raison pour
+priver les femmes du droit de vote en des pays où l'on professe la
+théorie, qui paraîtra insensée à nos descendants, du suffrage universel.
+Du moment qu'un illettré vote comme un lettré, un domestique comme son
+maître, un paysan comme un bourgeois, puisqu'il n'est tenu compte ni des
+différences d'éducation, ni de celles de capacité, ni même de l'intérêt
+général, pourquoi la femme du paysan, celle du domestique et celle du
+bourgeois, n'auraient-elles pas voix au chapitre, au même titre les unes
+que les autres et que leurs maris. Leurs suffrages ne seraient ni plus
+incompétents ni plus imprudents, et peut-être leur amour pour leurs
+enfants et leur sens de l'économie domestique les rendraient-elles plus
+sages sur certains points: les lois d'éducation, par exemple, et les
+impôts.»</p>
+
+<p>On ne saurait mieux dire. Comme l'homme, la femme fait partie d'une
+société civile et politique. Intéressée au bon ordre, à la paix, à la
+fortune de l'État, il est illogique et injuste de lui imposer les
+charges publiques sans lui reconnaître les prérogatives électorales.
+Citoyenne par les devoirs qu'on lui impose, elle mérite de l'être par la
+reconnaissance des droits qu'on lui refuse.</p>
+
+<p>Et notez que cette reconnaissance du droit de suffrage ne serait, au
+fond, qu'une restitution. Le passé fut plus libéral que le présent. En
+vertu du principe terrien, les femmes nobles prenaient part anciennement
+aux élections provinciales et même à la nomination des États généraux.
+L'électorat féminin ne serait donc pas une si grande nouveauté,
+puisqu'il ne ferait que renouer et élargir une véritable tradition
+historique<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a>
+<a href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22"
+name="footnote22"><b>Note 22: </b></a><a href="#footnotetag22">
+(retour) </a> <span class="sc">Laboulaye</span>, <i>Recherches sur la condition civile et politique
+des femmes</i>, p. 443, note 3.--Lucien <span class="sc">Leduc</span>, <i>La Femme devant le
+Parlement</i>, p. 283, notes 2 et 4.</blockquote>
+
+<a name="l1c3s3" id="l1c3s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+
+<p>«Vous oubliez, me dira-t-on, que la femme est affranchie du service
+militaire, et que son exclusion des droits politiques est précisément la
+rançon de cette exemption. Si l'homme seul est électeur, c'est que seul
+il est soldat. Puisque vous aimez la logique, ayez le courage
+d'enrégimenter les femmes!»--Ce n'est pas nécessaire. On voudra bien
+d'abord remarquer que cette objection n'a qu'une portée toute
+momentanée: le service militaire obligatoire pour tous les hommes
+n'existe ni en Angleterre ni en Amérique. En France même, il n'a pas
+toujours été la loi du recrutement. Bien plus, rien ne s'oppose à ce que
+l'ancien système de l'armée professionnelle remplace un jour ou l'autre,
+quand la situation extérieure le permettra, le système actuel de la
+nation armée. Le temps n'est pas loin où les jeunes gens, qui pouvaient
+se payer un remplaçant, conservaient néanmoins leur pleine capacité
+électorale. Aujourd'hui encore, les prêtres, les professeurs, les
+instituteurs, les diplômés de certaines écoles, sont soustraits à la
+presque totalité du service militaire, sans que leur droit de suffrage
+en soit amoindri.</p>
+
+<p>Est-ce que, par ailleurs, l'impôt du sang n'est point compensé, du côté
+des femmes, par les charges si lourdes de la maternité? Bonaparte disait
+un jour à la veuve du philosophe Condorcet: «Je n'aime pas que les
+femmes s'occupent de politique.»--«Vous avez raison, général; mais dans
+un pays où on leur coupe la tête, il est naturel qu'elles aient envie de
+savoir pourquoi.» La Française d'aujourd'hui pourrait ajouter: «Dans un
+pays où l'on prend les enfants aux mères pour les envoyer se faire tuer
+aux frontières ou dans les colonies, les femmes ont bien le droit de
+savoir pourquoi.» On leur dit: «Ne vous plaignez pas de votre incapacité
+politique: vous ne payez pas l'impôt du sang.» Elles ont une bonne
+réponse à faire: «Nous le payons dans la personne de ceux qui nous sont
+le plus chers, fils, frères, époux et amis: ce qui n'est pas moins dur
+que de l'acquitter par soi-même. Si nous sommes dispensées du service
+militaire, nous sommes condamnées en revanche à toutes les douleurs de
+l'enfantement. Si nous ne faisons pas la guerre, nous faisons des
+soldats!» On comprend maintenant le mot de Michelet: «Qui paie l'impôt
+du sang? La mère.» Inutile de transformer toutes les femmes en
+vivandières pour leur permettre de revendiquer valablement l'exercice du
+droit électoral.</p>
+
+<p>Et maintenant, nous pouvons aborder, en manière de conclusion, cette
+vieille controverse d'école: le vote est-il une <i>fonction</i> ou un
+<i>droit</i>? A vrai dire, cela m'est bien égal.</p>
+
+<p>Si l'on tient l'électorat pour une fonction publique, la loi doit en
+investir seulement les plus dignes et les plus capables de l'exercer; et
+partant notre constitution politique a le devoir, et de la conférer
+sur-le-champ aux femmes instruites qui ne peuvent que l'honorer par leur
+caractère et leur talent, et de l'enlever bien vite à tant d'hommes
+ignorants ou malhonnêtes qui en font le plus sot usage ou le plus
+honteux trafic.</p>
+
+<p>Si l'on admet, au contraire, que l'électorat soit un droit, alors nul
+membre du corps social ne saurait en être dépossédé. Tant que le
+gouvernement a été l'apanage de quelques privilégiés, on pouvait
+comprendre que les femmes ne fussent point recevables à en revendiquer
+le bénéfice; mais du jour où la volonté générale a remplacé la volonté
+monarchique, du jour où les pouvoirs politiques sont devenus l'émanation
+et l'expression du consentement populaire, la souveraineté, procédant de
+tous, doit appartenir à tous.</p>
+
+<p>Et alors, de deux choses l'une: ou l'électorat est une fonction de
+souveraineté, et cette fonction ne doit être conférée qu'aux personnes
+capables de l'exercer, hommes <i>ou</i> femmes; ou bien l'électorat est un
+droit de souveraineté, et ce droit doit être reconnu à tous ceux qui
+composent la volonté générale, hommes <i>et</i> femmes.</p>
+
+<p>Car il n'y a pas moyen de prétendre que la souveraineté soit d'essence
+masculine. Sa nature est double: elle est, en quelque sorte, mâle et
+femelle. En d'autres termes, la souveraineté ne découle pas
+exclusivement, soit des hommes, soit des femmes, mais du peuple entier,
+de tous les membres de la nation, de l'ensemble des hommes et des
+femmes. D'un mot, elle est bisexuelle. Cela étant, la conclusion
+s'impose: tous souverains, tous électeurs!</p>
+
+<a name="l1c4" id="l1c4"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE IV</h3>
+
+<h4>Plaidoyer en faveur de la femme électrice</h4>
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--A-t-elle intérêt a voter?--La politique démocratique
+ intéresse les femmes autant que les hommes.--Le bulletin de
+ vote est l'arme des faibles.</p>
+
+<p> II.--En faveur des droits politiques de la femme.--Sa
+ capacité.--Sa moralité.--Son esprit conservateur.</p>
+
+<p> III.--Opinions de quelques hommes célèbres.--Résistances
+ intéressées.--Les femmes sont-elles trop sentimentales, et
+ trop dévotes pour bien voter?</p>
+</blockquote>
+
+
+<a name="l1c4s1" id="l1c4s1"></a>
+<br>
+<h4>I</h4>
+
+<p>Tout concourt à justifier le <i>droit</i> des femmes au suffrage politique.
+Reste à savoir si elles ont vraiment <i>intérêt</i> à l'exercer. On nous
+objectera sans doute, à ce propos, que l'exercice des droits électoraux
+ne saurait être mis au rang des béatitudes; que jouer un si petit rôle
+officiel est de médiocre conséquence; qu'il y a de plus grandes joies et
+de plus pures jouissances sur la terre que d'introduire, de temps en
+temps, un bulletin dans l'urne sous l'oeil soupçonneux de trois citoyens
+vigilants appelés scrutateurs; que ce plaisir est si peu du goût de tout
+le monde que beaucoup d'hommes,--et des meilleurs,--y renoncent sans
+privation, sans souffrance; qu'en fin de compte, voter ne fait pas le
+bonheur. Vienne donc le jour où toutes les femmes seront électrices, il
+y aura quelques politiciennes de plus, et pas une mécontente de moins.</p>
+
+<p>On nous dira encore, avec une grâce insinuante, que, dépourvue du droit
+de suffrage et placée même sous puissance de mari, la femme est
+maîtresse, quand elle le veut, d'exercer une certaine influence sur les
+affaires de sa ville ou de son pays. Souveraine de ce petit royaume
+qu'on appelle le ménage, elle n'est point dénuée de tout moyen d'agir
+sur les déterminations et le vote de son mari; et ce pouvoir modeste,
+sans éclat, mais sans responsabilité, fait d'une femme intelligente et
+fine l'Égérie du foyer. Grâce à cette influence discrète, la femme
+moderne, sans rien sacrifier de ses devoirs d'épouse et de mère, remplit
+un peu, dans les affaires politiques, l'office d'un monarque
+constitutionnel: elle règne, mais ne gouverne pas. Qu'elle reste donc la
+maîtresse de la maison et le bon génie de la famille: c'est le voeu de
+ceux qui professent le culte de la femme et le mépris de la politique.</p>
+
+<p>Le malheur est (ce sera notre réponse) que la femme d'aujourd'hui n'a
+plus autant qu'autrefois le droit et le moyen de se désintéresser des
+choses de la politique. Depuis que le peuple émancipé a pris en main la
+direction de ses propres affaires, depuis que le suffrage universel a
+subordonné notre fortune, notre famille, notre vie, à cette force
+anonyme, irrésistible, irresponsable, qui est le nombre et qui s'affirme
+par une simple majorité si souvent précaire et instable, la politique
+est devenue la préoccupation et le devoir de tous. Est-ce qu'une femme
+de tête ou de coeur peut rester indifférente à la question de savoir si
+l'impôt dévorera le fruit de son travail, si une législation
+révolutionnaire confisquera ses biens héréditaires, si la puissance
+redoutable de l'État empiétera sans cesse sur les droits de la famille?
+Les Françaises auraient grand tort, en vérité, de se reposer sur leurs
+maris ou sur leurs pères du soin de conjurer ces périls. Un seul
+exemple: l'immense majorité des femmes de France était hostile à la
+laïcisation des écoles, et leurs hommes l'ont faite.</p>
+
+<p>D'ailleurs, il ne faut pas croire qu'en toute chose l'intérêt des deux
+sexes soit identique. Actuellement, l'ouvrier et l'ouvrière de
+l'industrie ont des intérêts, non seulement distincts, mais absolument
+contraires. «Nous avons aujourd'hui mille raisons de voter, diront les
+femmes. D'abord, c'est par milliers que nous travaillons de nos mains
+pour gagner notre vie. Est-il donc inutile de plaider nous-mêmes la
+cause de notre labeur, de notre sexe, et de manifester nos opinions, nos
+besoins, nos griefs, par ce même bulletin de vote que la loi a mis
+précisément en ce but aux mains des hommes? Est-il superflu de prendre
+la défense de notre épargne contre vos gaspillages financiers, la
+défense de nos enfants contre votre pédagogie stupide, la défense de nos
+consciences contre votre intolérance sectaire?» A cela, point de
+réponse.</p>
+
+<p>Aurons-nous enfin le triste courage de refuser le droit de voter à la
+femme parce qu'elle a le malheur d'être plus faible que l'homme? Ce
+serait aggraver une inégalité de nature par une injustice de la loi.
+Voter est aujourd'hui le seul moyen légal d'affirmer ses droits et de
+défendre ses intérêts. Plus la personne humaine est menacée, plus elle a
+besoin d'être protégée. Dans notre société, le bulletin de vote est
+l'arme des faibles et des opprimés. Dénier au sexe féminin le droit de
+suffrage, c'est lui refuser le droit de légitime défense. L'expérience
+politique et parlementaire atteste que les législateurs font surtout les
+lois pour ceux qui font les législateurs. L'<i>intérêt</i> conspire donc avec
+le <i>droit</i> en faveur de l'électorat des femmes.</p>
+
+<a name="l1c4s2" id="l1c4s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>Si chère que nous soit la logique, notre intention toutefois n'est point
+de lui sacrifier l'intérêt public. Que l'on nous démontre que le vote
+des femmes est préjudiciable à la <i>nation</i> ou à la <i>famille</i>, et nous
+renoncerons sans regret à leur émancipation électorale.</p>
+
+<p>Invoquant d'abord l'intérêt national, on nous assure que les femmes sont
+moins capables que les hommes d'exercer le droit de suffrage. Elles
+n'ont point l'intelligence des affaires, ni le discernement réfléchi, ni
+le sang-froid. De complexion nerveuse et sensible, elles s'émeuvent plus
+facilement et plus vivement que nous. Les mouvements populaires, le
+fanatisme religieux ou politique, l'enthousiasme, l'effroi, la colère,
+exercent sur leur âme des ébranlements soudains, des entraînements
+regrettables. Esclaves de leurs nerfs, elles n'émettront que des votes
+de sentiment ou de passion. C'est pourquoi, si favorable qu'il fût à la
+femme, Michelet estimait que «la politique lui est généralement peu
+accessible,» parce qu'il y faut «un esprit généralisateur et très mâle.»</p>
+
+<p>Nous pourrions répondre de suite que les femmes ont montré souvent un
+véritable talent de gouvernement, et que, pour ne parler que du passé,
+des reines comme Élisabeth d'Angleterre, Marie-Thérèse d'Autriche et la
+grande Catherine de Russie ont fait assez belle figure dans le
+monde<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a>
+<a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a>. Stuart Mill<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a>
+<a href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a> prétendait même que toutes les femmes mises à
+l'épreuve du pouvoir s'étaient montrées à la hauteur de leur tâche. Mais
+ne citons pas avec trop de complaisance l'administration de quelques
+grandes souveraines: on nous répondrait par le mot de la duchesse de
+Bourgogne à Mme de Maintenon: «Savez-vous, Madame, pourquoi une reine
+gouverne mieux qu'un roi? C'est que, sous une reine, c'est d'ordinaire
+un homme qui dirige, tandis que, sous un roi, c'est généralement une
+femme.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23"
+name="footnote23"><b>Note 23: </b></a><a href="#footnotetag23">
+(retour) </a> <span class="sc">Appleton</span>, <i>De la situation sociale et politique des femmes
+dans le droit moderne</i>, p. 15.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24"
+name="footnote24"><b>Note 24: </b></a><a href="#footnotetag24">
+(retour) </a> Stuart <span class="sc">Mill</span>, <i>L'Assujettissement des femmes</i>, traduction
+Cazelles, pp. 117 et suiv.</blockquote>
+
+<p>Mettons que l'observation soit juste: elle n'est pas, après tout, si
+désavantageuse pour le sexe féminin. «L'orgueil de l'homme repousse le
+mérite, dit Joseph de Maistre, et l'orgueil de la femme l'appelle.»
+Quelle excellente disposition pour bien voter! Seriez-vous donc si
+surpris que le suffrage des femmes fût plus éclairé, plus prudent et
+plus pratique que le nôtre?</p>
+
+<p>Ne faisons pas les fiers. Si les femmes ne sont pas, à l'heure qu'il
+est, plus intelligentes que les hommes, elles sont peut-être plus
+instruites. Je veux bien que, dans les classes prétendues dirigeantes,
+nous tenions encore la prééminence de la culture et du savoir; mais, en
+revanche, dans les classes populaires, il est bien difficile de refuser
+à l'ouvrière plus de finesse, plus d'ouverture d'esprit, plus de largeur
+de coeur qu'à l'ouvrier. La paysanne elle-même a l'intelligence plus
+éveillée, plus meublée, plus cultivée que le paysan. A la ville et
+surtout à la campagne, tandis que le <i>maître</i> commande, la <i>maîtresse</i>
+inspire et gouverne; en sorte que, dans les masses profondes du suffrage
+universel, notre loi a exclu précisément du vote la partie la plus
+clairvoyante de la population française. Voulons-nous donc avoir un
+corps électoral plus éclairé? Comprenons-y les deux sexes. L'adjonction
+des femmes, c'est l'«adjonction des capacités.»</p>
+
+<p>De plus, la femme du peuple est d'une moralité supérieure à celle des
+hommes de sa condition. Nous avons eu déjà l'occasion de citer les
+statistiques criminelles, qui établissent que le nombre des délinquants
+mâles dépasse considérablement le chiffre des condamnations encourues
+par les femmes. A quelles gens le pays doit-il faire appel, de
+préférence à tous autres, lorsqu'il s'agit de choisir les législateurs,
+sinon aux membres de la société qui respectent le mieux les lois
+établies? Or, tandis que nous fermons l'accès du scrutin aux femmes
+honnêtes et vertueuses, nous y admettons,--hormis seulement les
+criminels,--tous les hommes sans foi ni loi, tous les débauchés, tous
+les alcooliques. C'est de l'insanité pure. Qu'on ne dise point, après
+cela, que le suffrage des femmes est contraire à la tranquillité
+publique, car nous serions trop manifestement autorisé à user du même
+argument contre le suffrage des hommes et même à réclamer l'abolition du
+régime parlementaire qui permet à nos faiseurs de politique de mener
+autour de nous un si scandaleux tapage.</p>
+
+<a name="l1c4s3" id="l1c4s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+
+<p>Les hommes sont donc mal fondés à se prévaloir contre les femmes
+d'incapacité intellectuelle ou d'incapacité morale. Et comme elles ont
+le sens de l'ordre et le goût de la bonne administration, veuillez
+croire qu'elles tiendront un moindre compte des couleurs, des
+manifestes, des vociférations ou des vocalises d'un candidat que de sa
+valeur propre et de son honnêteté personnelle. Transportant aux affaires
+de l'État leurs qualités de bonnes ménagères, elles n'auront pas de
+peine à se montrer plus fidèles au scrutin, plus libres dans leur choix
+et surtout plus scrupuleuses, plus sévères que nous sur les questions
+d'honneur et de probité, si bien qu'il se pourrait que la bonne
+politicienne nous guérît du mauvais politicien.</p>
+
+<p>C'était l'espérance d'Émile de Girardin qui saluait dans l'électorat des
+femmes «l'avènement d'une politique plus haute, plus profonde et plus
+large, de moins en moins révolutionnaire, et de plus en plus sociale.»
+L'<i>Égale de l'homme</i>, d'où j'extrais cette idée, fut une réponse à
+l'<i>Homme-Femme</i> d'Alexandre Dumas; et l'on peut croire que l'opuscule de
+Girardin ne fut pas étranger à la conversion du grand dramaturge qui,
+après avoir persiflé les revendications féministes, les exalta soudain
+dans les <i>Femmes qui tuent</i> et les <i>Femmes qui votent</i>. Et nous avons
+aujourd'hui pour garant de leurs prévisions le progrès des moeurs
+politiques dans les heureux pays où fleurit, par exception, l'électorat
+féminin. Rendant compte des résultats de la loi du 12 décembre 1869 qui,
+dans l'État de Wyoming, a reconnu aux femmes le droit de vote en matière
+politique, le juge John Kingman conclut que «l'influence générale du
+suffrage féminin a été d'élever le niveau moral et intellectuel de la
+société et d'assurer l'élection des hommes les plus capables<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a>
+<a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a>.» Et je
+vous prie de croire que les femmes de là-bas ne négligent rien pour
+faire triompher la candidature qu'elles soutiennent. «Elles ont sur nous
+tant d'avantages!» disait un journaliste américain<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a>
+<a href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote25"
+name="footnote25"><b>Note 25: </b></a><a href="#footnotetag25">
+(retour) </a> Ed. <span class="sc">Villey</span>, <i>Le Mouvement féministe contemporain</i>, p. 15.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote26"
+name="footnote26"><b>Note 26: </b></a><a href="#footnotetag26">
+(retour) </a> <span class="sc">Ostrogorski</span>, <i>La Femme au point de vue du droit public</i>, pp.
+71 et s.</blockquote>
+
+<p>Faut-il craindre, par ailleurs, que leur sentimentalisme et leur
+dévotion ne les entraînent à des votes et à des choix inconsidérés?
+«Elles seront mauvaises gardiennes de l'honneur national, a-t-on dit.
+Faites qu'une guerre soit juste et nécessaire: elles y refuseront leur
+adhésion<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a>
+<a href="#footnote27"><sup class="sml">27</sup></a>.» De fait, les femmes se sont associées en grand nombre aux
+ligues de la paix. Leur coeur, si riche de pitié, se soulève
+naturellement contre les horreurs de la guerre. Beaucoup de
+féministes,--et des plus notoires,--sont de chaleureux adeptes de la
+cause humanitaire. Mais, à tout prendre, lorsqu'il s'agit de déchaîner
+la guerre, mieux vaut un coeur timide qu'un coeur léger. Bienheureux les
+pacifiques! Il n'y a pas trop de mains sur la terre pour élever
+au-dessus des peuples jaloux et querelleurs le rameau d'olivier.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote27"
+name="footnote27"><b>Note 27: </b></a><a href="#footnotetag27">
+(retour) </a> <span class="sc">Duverger</span>, <i>De la Condition politique et civile des femmes</i>, p.
+62.</blockquote>
+
+<p>Apôtre de la paix internationale, la femme servirait également la cause
+de la paix intérieure. D'esprit conservateur, ayant le sens de l'ordre
+et le goût de l'économie, la bonne ménagère française répugnerait à la
+violence des partis extrêmes; et comme son éducation chrétienne la voue
+très généralement à la défense des traditions sociales, elle fournirait
+par ses votes un appoint considérable à la politique modérée.</p>
+
+<p>«Vous y êtes! interrompront certaines gens; elles ne nommeront que des
+curés ou des congréganistes.»--Et après? Si vous leur accordez le droit
+de vote, c'est, j'imagine, pour les laisser libres de voter à leur
+convenance et non point pour leur imposer je ne sais quel mandat
+impératif. Le prêtre et l'évêque ne sont point, d'ailleurs, si déplacés
+dans une assemblée délibérante: tout ce qui touche au culte et aux
+oeuvres d'éducation et d'assistance rentre au premier chef dans leur
+compétence et leur mission. Que si la soutane d'un candidat cachait, par
+hasard, plus d'ambition et d'égoïsme que de dévouement à la chose
+publique, la clairvoyance des électrices aurait tôt fait de le découvrir
+et leur confiance ne tarderait pas à se porter sur de plus dignes et de
+plus méritants. Il n'est pas si facile qu'on le croit de conquérir l'âme
+des dévotes. Beaucoup, dans le nombre, sont indépendantes et frondeuses:
+demandez à MM. les Curés! Les meilleures chrétiennes n'excluront point
+les laïques et ne voteront qu'à bon escient. Mme Marguerite Durand
+estime même que, si les femmes se montrent trop accessibles aux
+influences religieuses, ce sera pour un temps si court que l'Église, qui
+a la vie longue, ne tient pas, chez nous, à en faire l'expérience<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a>
+<a href="#footnote28"><sup class="sml">28</sup></a>.»
+A qui fera-t-on croire, en tout cas, que leurs suffrages seraient moins
+libres que ceux de nos cantonniers et de nos ivrognes? Et puis, il n'est
+guère possible que leurs choix soient pires que les nôtres.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote28"
+name="footnote28"><b>Note 28: </b></a><a href="#footnotetag28">
+(retour) </a> Voir la <i>Fronde</i> du vendredi 14 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>Je n'ai point, du reste, la simplicité de penser que l'esprit sectaire
+puisse s'accommoder de mes idées et se ranger à mes conclusions.
+«L'habileté avant la justice,» voilà le mot d'ordre de ceux qui placent
+l'intérêt de parti au-dessus des droits de la personne humaine. «Quand
+la Française aura nos opinions politiques, disent-ils, nous lui
+permettrons de voter. Pas avant!» On me pardonnera de ne point discuter
+cette manière de voir: je la tiens pour aussi décisive que misérable;
+car elle subordonne cyniquement la cause des faibles à l'utilité égoïste
+des forts.</p>
+
+<a name="l1c5" id="l1c5"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE V</h3>
+
+<h4>Objections des poètes et des maris</h4>
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Si la vie publique risque de gâter les grâces de la
+ femme.--Vaines appréhensions.</p>
+
+<p> II.--Si l'électorat des femmes risque de désorganiser la
+ société domestique--Craintes excessives.</p>
+
+<p> III.--Comment concilier les droits politiques de la femme
+ avec les droits politiques du mari?--Du peu de gout des
+ Françaises pour l'émancipation électorale.</p>
+</blockquote>
+<br>
+
+<p>En justice et en raison, les femmes ont le <i>droit de</i> voter; les femmes
+ont <i>intérêt</i> à voter; les femmes ont <i>qualité</i> pour voter. Que peut-on
+bien encore leur opposer? Deux objections curieuses: celle des poètes et
+celle des maris.</p>
+
+<a name="l1c5s1" id="l1c5s1"></a>
+<h4>I</h4>
+
+<p>Les premiers vous diront avec des larmes dans la voix: «De grâce, ne
+laissez pas les femmes s'approcher de l'urne électorale: vous allez nous
+les gâter. Ce sont des êtres charmants, des créatures délicates, qui
+perdraient leurs grâces et leurs qualités à se mêler des affaires
+publiques. Qu'elles restent neutres en politique pour conserver leur
+empire et leur souveraineté sur les hommes!»</p>
+
+<p>A ces galants scrupules, Alexandre Dumas avait une plaisante réponse:
+«Croyez-vous, disait-il, que la bicyclette les rende gracieuses<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a>
+<a href="#footnote29"><sup class="sml">29</sup></a>?» Ce
+n'est pas le scrutin, d'ailleurs, qui en fera des hommes. L'exercice du
+droit de citoyen n'a rien de bien rude. Il n'est pas nécessaire, pour y
+exceller, d'un long et pénible entraînement. Serait-ce donc qu'en se
+rendant à la mairie, une ou deux fois tous les trois ou quatre ans, pour
+déposer dans l'urne un petit carré de papier, les femmes risquent de
+prendre des allures de portefaix? Certes, une telle métamorphose serait
+haïssable, si le vote la rendait possible. Mais il n'est pas croyable
+qu'à choisir entre les radicaux ou les modérés et à voter pour Pierre ou
+pour Paul, les femmes perdent les grâces de leur sexe.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote29"
+name="footnote29"><b>Note 29: </b></a><a href="#footnotetag29">
+(retour) </a> Lettre à Mme Maria Chéliga.</blockquote>
+
+<p>Aussi des gens plus graves, jugeant cette raison insuffisamment
+raisonnable, ont repris le vieil argument, suivant lequel il n'est pas
+bon que la femme soit mêlée au mouvement et au sans-gêne de la vie
+publique. Comment concilierait-elle ses devoirs de retenue, de modestie,
+de pudeur, avec les compromissions et les brutalités d'une campagne
+électorale? Est-ce dans les réunions publiques qu'elle apprendra le beau
+langage, l'urbanité, la douceur, toutes qualités qui sont l'honneur de
+son sexe? Parviendra-t-elle à bannir des luttes politiques la violence
+et la grossièreté que nous y mettons? N'y perdra-t-elle pas, au
+contraire, la décence que nous lui envions? Il est plus sûr pour elle de
+réserver aux siens «les trésors de sa douce et sage parole, les soins,
+le dévouement et les consolations dont la famille a besoin<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a>
+<a href="#footnote30"><sup class="sml">30</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote30"
+name="footnote30"><b>Note 30: </b></a><a href="#footnotetag30">
+(retour) </a> <span class="sc">Duverger</span>, <i>De la Condition politique et civile des femmes</i>, p.
+58.</blockquote>
+
+<p>Loin de nous la pensée de conseiller aux femmes de faire le coup de
+poing dans les réunions publiques. Mais on peut être électeur «sans
+descendre, comme dirait M. Prudhomme, dans l'arène des partis.» Une
+salle de vote n'est pas nécessairement un mauvais lieu. Le contact des
+électeurs est-il si odieux et si démoralisant? Une mondaine évaporée
+n'est-elle pas plus brouillée avec son foyer que ne le sera jamais une
+femme admise au scrutin? Que si l'on conservait des craintes pour la
+«respectabilité» des électrices, rien n'empêcherait de les admettre à
+voter par correspondance ou par procuration, à moins encore qu'on
+affecte au scrutin deux salles distinctes, l'une pour les dames, l'autre
+pour les hommes.</p>
+
+<p>Mais c'est faire bien des façons pour une chose toute simple. En
+Amérique et en Australie, là où l'intervention des femmes dans les
+élections politiques est de fait et de droit, leur participation au vote
+n'occasionne ni embarras ni scandale. Elles s'acheminent au scrutin pour
+déposer leur bulletin de vote, comme elles vont chez le percepteur
+acquitter leur feuille d'impôts ou chez le banquier toucher leurs
+coupons de rente, le plus tranquillement du monde. Et tous les partis
+reconnaissent que leur influence a été profitable au bien public. On
+leur fait particulièrement honneur des améliorations apportées à la loi
+des pauvres, à la répression de l'alcoolisme, à l'administration des
+hôpitaux, des asiles, des prisons, des écoles et des établissements
+pénitentiaires. Pourquoi l'extension du vote électoral aux femmes
+françaises ne nous vaudrait-il pas les mêmes bénéfices?</p>
+
+<p>Impossible, du reste, d'enfermer les femmes d'aujourd'hui dans un
+gynécée et de les condamner à filer la laine sous le manteau de la
+cheminée. Si l'on voulait interdire à leur sexe la fréquentation des
+hommes dans les lieux publics comme au bon vieux temps, ce n'est pas la
+salle de vote qu'il faudrait leur fermer, mais aussi et surtout les
+magasins, les usines, les bureaux, les postes et les télégraphes, toutes
+les fonctions industrielles et commerciales. Autant supprimer leur
+liberté d'aller et de venir, leur droit de vendre et d'acheter!</p>
+
+<p>Il ne s'agit point, par contre, de déchaîner imprudemment le suffrage
+universel parmi les femmes, comme on l'a déchaîné brusquement, en 1848,
+parmi les hommes. On pourrait les admettre d'abord, par mesure
+d'acheminement, au vote municipal, quitte à étendre peu à peu leur
+capacité électorale. Mais quelles que soient les dispositions
+transitoires admises, nous ne pouvons souscrire à celle qui consisterait
+à réserver le droit de suffrage aux femmes veuves ou célibataires. Ce
+privilège offenserait la raison et la justice. Il ne faut point que les
+beaux titres d'épouse et de mère deviennent une cause de défaveur et
+d'infériorité. A trop avantager les femmes de condition indépendante qui
+jouissent, dans la vie, d'une plus grande somme de libertés civiles, on
+courrait le risque de discréditer le mariage. Et puis, les pères et les
+mères ne sont-ils pas plus intéressés que quiconque à la bonne gestion
+des affaires publiques? Comprendrait-on que les droits politiques
+fussent l'apanage exclusif des veufs et des vieux garçons? Plus
+rationnel assurément serait l'attribution d'un double suffrage aux chefs
+de familles, hommes ou femmes. En un pays où la population décroît, il
+serait fou d'avantager le célibat.</p>
+
+<a name="l1c5s2" id="l1c5s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>Nous arrivons au gros argument des maris. Il ne faut pas désorganiser la
+société domestique sous prétexte de mieux organiser la société
+politique. «Puisque la femme a un maître, a écrit Jules Simon, elle ne
+peut avoir dans l'État les droits de citoyen.» Et encore: «La famille a
+un vote: si elle en avait deux, elle serait divisée; elle périrait.» En
+effet, l'expérience de chaque jour atteste combien les discussions
+politiques creusent entre les hommes de profondes et regrettables
+divisions. N'appréhendez-vous point que, les mêmes causes produisant les
+mêmes effets, la politique n'introduise dans les ménages des
+dissentiments et des querelles qui, en exaspérant les incompatibilités
+d'humeur, ne manqueraient point de dissocier et de rompre bien des
+unions?</p>
+
+<p>Supposez que l'un des conjoints soit royaliste ou conservateur, et
+l'autre radical ou socialiste; faites-les voter, à titre égal, aux mêmes
+élections: la paix du foyer en sera-t-elle affermie ou troublée?
+Imaginez-vous la gaieté de leurs conversations? Les voyez-vous
+s'exercer, en tête-à-tête, aux libertés publiques, en épuisant l'un
+contre l'autre toutes les richesses du langage parlementaire? N'est-il
+pas à craindre, même, que ces disputes conjugales ne se poursuivent
+jusqu'à la mairie, devant l'urne, sous les yeux du public? Entre époux
+quelque peu animés de l'esprit de contrariété, la vie ne sera plus
+tenable. Le divorce a déjà trop d'aliments pour qu'il soit prudent de
+lui fournir le prétexte inépuisable des dissentiments électoraux. La
+politique est ce qui nous divise le plus; ne l'installons pas au foyer!
+«Le vote des femmes ne simplifierait pas nos difficultés, écrit Marion,
+il les doublerait<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a>
+<a href="#footnote31"><sup class="sml">31</sup></a>.» Et la paix des ménages en serait gravement
+troublée. Voulez-vous introduire dans le Code le divorce pour
+incompatibilité d'humeur électorale?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote31"
+name="footnote31"><b>Note 31: </b></a><a href="#footnotetag31">
+(retour) </a> <i>La Psychologie de la femme</i>, p. 302.</blockquote>
+
+<p>Franchement, nous ne croyons pas à cette aggravation des hostilités
+entre mari et femme par la malfaisance de la politique. De nos jours,
+les époux sont divisés sur des questions autrement graves que celles du
+choix d'un maire ou d'un député. Combien de fois leur dissentiment porte
+sur les idées fondamentales de la destinée, sur la foi à une autre vie,
+sur les devoirs de religion? Car il n'est pas rare de voir un
+libre-penseur épouser une dévote; et c'est à l'occasion de l'éducation
+des enfants surtout que les divergences religieuses peuvent s'aigrir et
+s'envenimer. Eh bien! si graves que soient ces oppositions de vues et de
+croyances, si troublants que soient ces malentendus de conscience et ces
+antagonismes de doctrine, on trouve moyen de s'arranger. Les femmes vont
+tranquillement à la messe, tandis que les maris vaquent à leurs
+affaires. Leur serait-il plus difficile de voter, l'un pour les
+radicaux, l'autre pour les conservateurs, sans se meurtrir ou
+s'invectiver?</p>
+
+<p>D'autant mieux que, s'il est possible d'empêcher les femmes de voter, il
+n'est pas au pouvoir de la loi de les empêcher de penser. En réalité,
+elles se sont occupées et s'occuperont toujours de politique; elles s'en
+occupent et s'en préoccupent même de plus en plus; elles lisent les
+journaux, discutent les événements et, faute de pouvoir exercer quelque
+influence sur leur direction par un libre suffrage, les ambitieuses et
+les habiles recourent à l'intrigue pour assurer le triomphe de leurs
+idées ou de leurs amis. Au lieu de politiquer tortueusement dans les
+coulisses, n'y aurait-il pas avantage à ce qu'elles puissent manifester
+leurs opinions au grand jour?</p>
+
+<p>On paraît craindre que la coquetterie des femmes ne soit un nouvel
+élément à la corruption électorale. Mais la beauté ne court pas les
+rues. On redoute les influences féminines, celles du regard, de la
+toilette, le contact de deux mains se rencontrant dans l'urne; on
+tremble à la seule pensée que les résultats d'un scrutin puissent
+dépendre du pli d'une lèvre et de la grâce d'un sourire. Mais à qui
+fera-t-on croire que le suffrage masculin n'obéit présentement qu'à la
+droite et saine raison? On assure que les femmes prendront conseil de
+leur confesseur, de leur époux ou de leur ami, c'est-à-dire d'un homme
+dont elles doubleront le suffrage. Mais nos électeurs d'aujourd'hui
+sont-ils insensibles aux influences de leurs parents, aux sollicitations
+de leurs voisins? Les promesses ou les faveurs n'ont-elles jamais prise
+sur leurs déterminations? J'ai l'idée que si, avant le scrutin, les
+femmes cherchent à éclairer leur conscience, elles songeront moins que
+les hommes, étant plus honnêtes, à vendre leur vote.</p>
+
+<p>On nous dit encore que l'électorat des femmes ne serait sans danger
+qu'au cas où l'union morale serait complète, et que, revendiqué comme
+arme de combat, il ne peut tendre qu'à les séparer de leurs pères, de
+leurs frères et de leurs maris. Ou les femmes voteront pour nous, et
+leur suffrage sera inutile, ou bien elles voteront contre nous, et c'en
+sera fait de la paix sociale. Mais si l'harmonie des esprits était
+parfaite et le gouvernement sans défaut, le vote masculin lui-même
+serait superflu. Et quant à croire à une coalition monstrueuse de la
+totalité des femmes contre la totalité des hommes, c'est du pur
+enfantillage. Au surplus, toutes les objections que l'on élève
+actuellement contre l'électorat féminin--invasion de la politique dans
+les ménages, rivalités des individus et des classes, agitation,
+opposition, corruption,--on les a formulées jadis contre le suffrage
+universel des hommes. Et finalement, puisque le vote personnel est une
+nécessité de la démocratie, il est logique, il est juste de fournir à la
+femme, comme à l'homme, le moyen de défendre ses intérêts et ses droits.</p>
+
+<p>Faisons remarquer, par ailleurs, à ceux qui, redoutant l'ingérence des
+femmes dans la politique, prophétisent les pires extravagances, qu'il
+n'est pas impossible que l'émulation des vues, des ambitions et des
+efforts mette plus d'équilibre dans la société, sans soulever pour cela
+plus de conflits dans la famille. Car, après tout, il n'est pas juste de
+présumer qu'en matière électorale le mari et la femme seront
+nécessairement en désaccord, et que, par suite, la politique soit la
+plus grande ennemie du mariage. Bien qu'admises à voter, les femmes ne
+cesseront point de plaire et d'aimer. Jamais l'amour de la politique ne
+fera renoncer une Française à la politique de l'amour.</p>
+
+<a name="l1c5s3" id="l1c5s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+
+<p>Mais si l'amour persiste, que deviendra le respect de l'autorité
+maritale?--Je réponds: l'union de l'homme et de la femme est une
+alliance; et, comme toute alliance, elle ne doit comporter ni domination
+qui asservit, ni sujétion qui annihile. Chacun des deux alliés garde sa
+personnalité, sa conscience, son moi. L'épouse n'est point le satellite
+de l'époux, ni son reflet, ni son ombre, ni son écho,--toutes
+expressions qui ont été employées par les «antiféministes» pour
+signifier l'absorption nécessaire de la femme par le mari. Après comme
+avant le mariage, la femme est une personne devant l'État comme devant
+Dieu. En épousant un homme, elle n'abdique point son individualité. Le
+mari qui la traiterait en inférieure commettrait un crime de
+lèse-humanité. Bien qu'elle soit autre que lui, elle ne cesse point
+d'être, en raison et en religion, une âme égale à la sienne.</p>
+
+<p>Que l'homme se persuade donc que, s'il est et doit rester le chef de la
+famille, il n'est pas et ne peut pas être, en politique, le maître
+absolu de sa femme. Ne laissons ni décapiter la puissance maritale ni
+annuler la personnalité féminine. De même que l'autorité morale du père
+n'est pas un obstacle au suffrage des fils qui ont atteint l'âge de la
+majorité, ainsi le mariage est incapable de faire perdre à l'épouse ses
+droits de citoyenneté. Nulle contradiction, conséquemment, à la laisser
+voter: le droit du mari électeur n'est point, en soi, la négation du
+droit de la femme électrice. Et qu'on ne voie point là un vote en partie
+double, sous prétexte que les époux ne font qu'un. Car cette unification
+ne saurait aller jusqu'à la suppression de la personnalité de l'épouse.
+L'union des vies n'est pas la confusion des âmes.</p>
+
+<p>Que si, enfin, la femme a omis, pendant des siècles, de revendiquer ses
+droits électoraux, laissant à son compagnon la vie publique, gardant
+pour elle les occupations domestiques, cachant au foyer, par modestie ou
+par fierté, ses trésors de courage, de tendresse et de bonté, il serait
+injuste de triompher contre elle de son silence et de son inaction.
+Lentement elle a pris conscience de son rôle et de son pouvoir;
+lentement elle s'est aperçue qu'elle portait le monde, qu'elle
+l'enfantait, qu'elle relevait, et que son influence ne répondait
+qu'insuffisamment à sa puissance. Dès les premiers pas qu'elle a
+hasardés au dehors, convaincue de sa force autant que frappée de son
+inexpérience, elle a pensé que, si elle chancelait, c'est qu'elle était
+demeurée trop longtemps immobile et enfermée. Et elle s'est mise avec
+ardeur à cultiver son intelligence, à exercer sa liberté. Aujourd'hui,
+les plus hardies manifestent la volonté de participer à la vie sociale
+et d'agir sur la vie politique autrement que par les fils qu'elles
+donnent à la communauté; et elles appuient leurs prétentions du plus
+démonstratif des arguments, en montrant, par leurs efforts et leurs
+succès dans les examens qu'elles subissent et dans les emplois virils
+qu'elles envahissent, des aptitudes sérieuses pour la plupart des rôles
+que l'homme s'était jusqu'ici réservés.</p>
+
+<p>En ce qui concerne la France, toutefois, il serait excessif de dire que
+le mouvement est général. Beaucoup d'esprits estiment que nos moeurs
+politiques sont trop basses et trop rudes pour qu'il soit expédient d'y
+associer les femmes. Et quand nous leur répliquons que l'accession de
+celles-ci au corps électoral lui apporterait un élément de lumière et de
+sagesse, ils refusent de nous croire, alléguant, non sans raison, que la
+très grande généralité des femmes ne réclame pas le suffrage politique.
+L'observation est juste. Pressées par les exigences de la vie, les
+Françaises aspirent moins à l'émancipation politique qu'à l'émancipation
+économique. Elles ont volontiers le «travail agressif»; elles se
+flattent de nous expulser de nos positions les plus solides, sans se
+douter que leur coopération électorale serait plus utile à leur
+cause,--et à la chose publique,--que l'envahissement, souvent
+inconsidéré, des professions masculines.</p>
+
+<a name="l1c6" id="l1c6"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE VI</h3>
+
+<h4>A quand le vote des Françaises?</h4>
+<br>
+<h3> SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Hostilité des uns, indifférence des autres.--Ou est la
+ femme forte de l'Évangile?</p>
+
+<p> II.--L'électorat des femmes et leur éligibilité.--Du rôle
+ politique de la femme de quarante ans.</p>
+
+<p> III.--Dangers de la vie parlementaire.--Point de femmes
+ députés.--Le droit d'élire n'implique pas nécessairement le
+ droit d'être élu.</p>
+</blockquote>
+<br>
+
+<p>Nous persistons à croire que les femmes ont une place à prendre dans
+notre droit public, sans amoindrissement pour les hommes, sans dommage
+pour elles-mêmes. Et chose curieuse, cette nouveauté, que nous jugeons
+la plus raisonnable, la plus utile, la plus légitime, est précisément,
+comme nous venons de le dire, la moins désirée par les deux sexes!</p>
+
+<a name="l1c6s1" id="l1c6s1"></a>
+<h4>I</h4>
+
+<p>De cette indifférence, il est deux raisons. D'une part, les partis
+politiques qui disposent en ce moment du pouvoir, si convaincus qu'ils
+soient du bon droit des femmes, en redoutent les effets pour eux-mêmes.
+Faire voter les Françaises, n'est-ce point livrer la République aux
+catholiques? Et à cette perspective terrifiante, comme nous disait une
+fine dévote,--«toutes les loges maçonniques frémissent d'épouvante.»
+D'autre part, les conservateurs, paralysés par des siècles de préjugés
+et d'apathie, hésitent à prendre en main la cause de l'électorat
+féminin. Ils sont animés de si farouches préventions contre le suffrage
+universel qu'ils n'ont point le courage d'en tirer toutes les
+conséquences, dussent-ils les premiers bénéficier de celles-ci. Méfiance
+de la gauche, pusillanimité de la droite, tel est le secret du peu de
+goût que nos hommes politiques témoignent pour le suffrage féminin.</p>
+
+<p>Mais on sent bien, de part et d'autre, que les femmes ne pourront pas
+être traitées longtemps comme une quantité négligeable. Leur refuser le
+droit de vote, c'est renier les principes de la Révolution, dont se
+réclame le parti avancé, ou trahir les intérêts de la conservation
+sociale, auquel se voue le parti modéré. Et comme pour réussir à gauche
+ou à droite, il faut, suivant le mot de Mirabeau, que «les femmes s'en
+mêlent,» nous voyons les partis en présence rivaliser de coquetterie et
+multiplier les avances pour les attirer et les convertir à leurs idées.
+Nos conservateurs attendront-ils que les femmes françaises aient cessé
+d'être chrétiennes, pour revendiquer en leur faveur le droit de
+participer aux élections communales, départementales et législatives?
+Mon avis est qu'ils ne feraient point une si mauvaise affaire en
+étendant la capacité politique de leurs mères, de leurs femmes et de
+leurs soeurs.</p>
+
+<p>S'il leur faut des voix plus autorisées que la mienne, qu'ils veuillent
+bien prêter l'oreille aux déclarations des plus hauts représentants du
+clergé catholique à l'étranger, moins timorés en cela,--étant plus
+libres,--que leurs «éminentissimes collègues» de l'épiscopat français.
+C'est le cardinal Vaughan, primat d'Angleterre, qui acquiesce
+expressément à la coopération des femmes aux affaires publiques; c'est
+le célèbre prélat américain, Mgr Ireland, archevêque de Saint-Paul, qui
+terminait une conférence faite à Paris par ces mots: «Il ne faut pas
+désespérer du monde si les femmes obtiennent le droit de suffrage<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a>
+<a href="#footnote32"><sup class="sml">32</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote32"
+name="footnote32"><b>Note 32: </b></a><a href="#footnotetag32">
+(retour) </a> <i>Journal des Débats</i> du 20 juin 1892.</blockquote>
+
+<p>Nous qui réclamons pour la femme toute la justice et rien que la
+justice, nous sommes convaincu que, pour peu que les Françaises
+veuillent fermement être électrices, elle le seront. Le voudront-elles?
+Tout est là. Il serait pénible de constater que la discipline catholique
+les a domestiquées et amollies à ce point, qu'elles ne puissent relever
+la tête aussi fièrement que les Anglo-Saxonnes et tenter de nous sauver
+de nos misères en se libérant de leur inertie et de leur infériorité.
+C'est trop déjà que des républicains libéraux comme Jules Simon aient pu
+s'étonner de l'inconcevable résignation, avec laquelle les chrétiennes
+de Franco ont accepté la politique des décrets et des laïcisations. Où
+sont donc les femmes fortes de l'Évangile?</p>
+
+<a name="l1c6s2" id="l1c6s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+
+<p>Par un dernier scrupule que nous tenons à dissiper, d'aucuns inclineront
+peut-être à refuser aux femmes l'électorat politique dans la crainte
+qu'il ne soit un acheminement à leur éligibilité. «A peine mises en
+possession du droit de vote, dit-on, elles réclameront le droit de
+représentation. Dès qu'elles seront électrices, elles voudront être
+élues. Leur ouvrirez-vous débonnairement les mairies, les conseils
+généraux, le Parlement, toutes les fonctions officielles du
+gouvernement?»</p>
+
+<p>Les Américaines n'en doutent pas. Il est quelques États où elles siègent
+déjà dans les assemblées communales; et l'on ne voit pas, pour le dire
+en passant, qu'elles s'acquittent de leurs devoirs plus mal que les
+hommes. On nous certifie même que leur présence n'a produit que de bons
+effets: plus d'ordre, plus de tenue chez leurs collègues masculins, plus
+d'exactitude aux séances, plus de fermeté dans la répression de
+l'ivresse et de la débauche<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a>
+<a href="#footnote33"><sup class="sml">33</sup></a>. Ainsi Mgr Ireland nous assure que, dans
+l'État de Wyoming, une femme ayant été élue maire, tous les cabarets du
+district furent, dès le lendemain, fermés par son ordre<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a>
+<a href="#footnote34"><sup class="sml">34</sup></a>. Voilà un
+bel exemple d'audace que je prends la liberté de recommander à nos
+magistrats municipaux. On comprend maintenant que l'élection d'une femme
+à la présidence de la République paraisse aux féministes d'Amérique la
+chose la plus naturelle du monde.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote33"
+name="footnote33"><b>Note 33: </b></a><a href="#footnotetag33">
+(retour) </a> <span class="sc">Villey</span>, <i>op. cit.</i>, pp. 14 et 15.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote34"
+name="footnote34"><b>Note 34: </b></a><a href="#footnotetag34">
+(retour) </a> <i>Journal des Débats</i> du 20 juin 1892.</blockquote>
+
+<p>Sans nourrir des espérances aussi hardies, le féminisme de France n'est
+pas exempt de toute ambition politique. Non contentes de s'asseoir, en
+élèves studieuses, sur les bancs des écoles supérieures ou même de
+participer, en citoyennes utiles, à l'élection des juridictions
+professionnelles et des assemblées locales, certaines dames,--peu
+nombreuses du reste,--brûlent déjà de siéger au Parlement. Il faut à ces
+fortes têtes la tribune de la Chambre des députés. Quant au Sénat, c'est
+une trop vieille institution pour qu'elle puisse exciter leur envie.
+L'ambitionner serait avouer son âge. Il sera temps de revendiquer cette
+douce retraite lorsqu'on aura blanchi sous le harnais politique.</p>
+
+<p>En revanche, il serait urgent, paraît-il, d'inoculer un peu de gravité
+féminine à notre Chambre des députés, si nous voulons opposer un
+contre-poids efficace à son esprit aventureux et dépensier. Est-ce que
+les femmes ne seront pas plus ménagères des deniers publics? Elles
+seraient sûrement plus décoratives. Une assemblée, qui eût compté parmi
+ses membres Mme Récamier ou Mme de Staël, en aurait été grandement
+embellie et honorée. N'a-t-on pas dit que la France, avec sa
+sensibilité, son enthousiasme et ses engouements idolâtres suivis
+d'accablements désespérés, était une nation «femelle»? Raison de plus
+pour admettre les femmes à la représentation nationale. Attendons-nous
+donc à voir un jour, dans l'agitation incohérente d'une campagne
+électorale, quelque noble ambitieuse se présenter comme champion du
+«féminisme parlementaire».</p>
+
+<p>Sera-t-elle jeune et jolie? On en peut concevoir quelque doute, cette
+fonction ne convenant guère, d'après les féministes eux-mêmes, qu'à la
+femme de quarante ans. Jusque-là, les servitudes du sexe et les devoirs
+de la maternité retiennent l'épouse à la maison. Mais à quarante ans, la
+femme arrive au tournant de la vie. C'est, pour elle, l'âge critique,
+l'âge mûr, l'âge où l'on baille, l'âge où l'on s'ennuie. A ce moment,
+les petits ayant pris leur volée, rien ne l'empêchera, nous assure-t-on,
+de se consacrer tout entière aux affaires de son pays.</p>
+
+<p>Cette conception du rôle politique de la femme sur le «retour» est
+nouvelle. On sait d'ailleurs que dans notre société actuelle organisée
+«par les hommes et au profit des hommes», la femme est appréciée surtout
+comme épouse et comme mère. Si elle n'a, pour beaucoup, qu'une valeur de
+beauté pendant la première moitié de sa vie, il lui est loisible
+d'acquérir, dans la seconde, une valeur propre d'intelligence et
+d'activité sociale. Et voilà un fruit mûr pour la députation.</p>
+
+<p>Mme Edmond Adam a traité ce point avec une particulière autorité. «Ce
+qui m'a toujours choqué chez l'homme, dit-elle, c'est le profond dédain
+avec lequel il traite les femmes qui ont atteint la maturité.» Et elle
+remarque avec malice que c'est pourtant à cet âge qu'elles gouvernent le
+mieux leur maison, leur industrie, leur commerce, et leur mari
+par-dessus le marché. Voici sa conclusion: «Veuillez reconnaître,
+Messieurs les maîtres, qu'une femme qui ne tient plus à plaire et qui
+n'est plus absorbée par les soins de la famille, est encore bonne à
+quelque chose, qu'elle peut rendre des services sociaux, produire au
+point de vue de l'art, du métier, de l'industrie, et que ce temps,
+qu'elle peut employer en dehors du ménage, représente au moins les deux
+tiers du temps qui lui est ordinairement accordé de vivre, ce qui vaut
+la peine d'en parler<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a>
+<a href="#footnote35"><sup class="sml">35</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote35"
+name="footnote35"><b>Note 35: </b></a><a href="#footnotetag35">
+(retour) </a> <i>Revue encyclopédique</i> du 28 novembre 1896, p. 842-843.</blockquote>
+
+<a name="l1c6s3" id="l1c6s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+
+<p>Que valent ces considérations variées en faveur de l'éligibilité de la
+femme quadragénaire? Pas grand'chose.</p>
+
+<p>Il est vrai que, passé l'âge critique, les femmes ont chance de vivre
+plus longtemps que les hommes, et qu'alors, par une métamorphose assez
+générale, l'instinct maternel fait place en leur coeur à une raison
+tranquille, sérieuse et prudente, à toutes les qualités requises pour la
+direction d'une famille. En vieillissant, leur esprit acquiert de la
+netteté, de l'étendue, de la pondération, de la sûreté. Elles se donnent
+moins au sentiment qu'à la réflexion; et par là, elles se rapprochent
+vraiment de la constitution masculine. Pourquoi leur refuserions-nous, à
+cet âge de sagesse où elles deviennent plus aptes à remplir les offices
+virils, le droit de jouer un rôle politique susceptible de tourner à
+l'avantage du pays?</p>
+
+<p>Nous voyons à cela quelques inconvénients.</p>
+
+<p>D'abord, il est excessif de prétendre que la femme de quarante ans soit
+toujours une force disponible et mûre pour la politique. On oublie les
+malaises, les sujétions, les affaiblissements du retour d'âge, et les
+soucis, les préoccupations de l'intérieur, les grands fils à établir,
+les petits-enfants à gâter, la famille à présider, à soutenir, à
+conseiller. Est-ce là une vie de loisirs et de liberté? Par ailleurs,
+même en admettant que la vocation parlementaire s'éveille exactement
+chez la femme à quarante ans révolus, on n'imagine guère qu'elle puisse
+s'improviser à jour fixe femme d'État, pas plus que «préfète» ou
+«avocate», ingénieur ou médecin. Il faut à toutes ces fonctions une
+longue préparation qui n'est point compatible avec les tâches
+sacrées,--et combien absorbantes!--qui incombent à l'épouse et à la
+mère. Vous représentez-vous cette ménagère héroïque piochant le budget
+en allaitant son nouveau-né? Hélas! elle devra choisir entre ceci ou
+cela. A elle aussi, la bifurcation s'imposera de bonne heure. Ou elle
+délaissera la politique, ou elle négligera sa maison. Toute femme
+ambitieuse, ayant le sentiment ou l'illusion de sa supériorité et
+voulant se faire un nom dans les affaires publiques, sera perdue pour le
+mariage.</p>
+
+<p>Et voilà bien ce qui nous inquiète le plus dans l'invasion de nos
+fonctions par les femmes intellectuelles. Obligé de reconnaître que les
+nécessités économiques les portent vers des emplois et des métiers qui
+ne semblent pas toujours faits pour elles, nous avons souscrit sans trop
+de réticences, comme on peut s'en souvenir, à l'élargissement de leur
+activité sociale. Mais dès qu'il nous apparaît avec évidence qu'une
+profession aurait pour conséquence inévitable de les éloigner de leur
+royaume naturel, de les détourner de leur office sacré, alors notre
+devoir est de leur en fermer la porte. Voilà pourquoi nous hésiterions à
+ouvrir le Parlement aux femmes. Si elles y pénètrent, elles feront le
+siège de toutes les fonctions administratives les moins conformes à
+leurs fonctions domestiques. Ainsi donc, point de femme éligible. On
+peut dire cette fois, avec M. Faguet, que «toute politicienne de plus
+serait une mère de moins<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a>
+<a href="#footnote36"><sup class="sml">36</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote36"
+name="footnote36"><b>Note 36: </b></a><a href="#footnotetag36">
+(retour) </a> <i>Mesdames au vote!</i> Écho de la Semaine du 28 novembre 1897, p.
+522.</blockquote>
+
+<p>«Faites mieux, dira-t-on, fermez la salle de vote: l'air qu'on y respire
+n'est pas plus sain que celui du Parlement.»--Permettez: les deux
+situations ne sont pas comparables. Rien de plus absorbant, de plus
+démoralisant que la députation, tandis que le vote est un acte
+individuel et momentané. Il y a fonction continue dans le premier cas,
+et simple visite intermittente à la mairie dans le second. Et comme
+l'électorat des femmes n'implique point, dans notre pensée, leur
+éligibilité, l'exercice du droit de suffrage sera inoffensif, étant
+désintéressé. Point de danger qu'elles soient entraînées aux excès et
+aux bassesses de la vie parlementaire, puisqu'il ne leur sera point
+donné de faire tourner leur vote au profit de leurs ambitions et de
+leurs intérêts personnels.</p>
+
+<p>Notez bien que, si nous écartons les femmes du Parlement, ce n'est point
+parce que nous les jugeons indignes de lui, mais parce que nous le
+jugeons indigne d'elles, tant le niveau moyen de notre représentation
+nationale nous paraît inférieur! Nous avons le pressentiment que leur
+sexe se trouverait mal des compromissions et des chocs de la politique
+militante. Qui ne sait l'action déprimante et malsaine qu'elle exerce
+sur les hommes? Serait-il prudent d'y exposer la décence et l'honneur
+des femmes? Pour ma part, je verrais à regret nos mères, nos filles, nos
+soeurs, entrer dans la cage aux fauves d'une assemblée législative ou
+descendre dans la fosse aux ours d'un conseil municipal. Nos moeurs
+démocratiques sont telles qu'une honnête femme ne saurait s'y mêler sans
+souffrance et sans amoindrissement.</p>
+
+<p>Joignez que la grossièreté est contagieuse et que, les femmes étant
+loquaces, ardentes, opiniâtres, nos dames parlementaires seraient tenues
+de hurler avec les loups, au risque de s'attirer les plus vertes
+répliques. Au Congrès des socialistes allemands tenu à Stuttgard en
+octobre 1898, les femmes prirent part aux discussions avec vigueur et
+fracas. A un moment, elles menèrent un si terrible tapage que, pour les
+faire rentrer dans le silence, un congressiste dut leur crier à pleins
+poumons: «Allez-vous bientôt finir votre sabbat, sorcières?» En
+démocratie, avec le mépris grandissant de la politesse et des
+bienséances, les fonctions publiques deviendront de moins en moins
+accessibles aux honnêtes femmes. Un doux poète canadien, M. Louis
+Fréchette, leur a dit gentiment:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i12"> «Le poids d'un tel fardeau sur de frêles épaules</p>
+<p class="i18"> Pourrait bien les faire ployer.</p>
+<p class="i12"> Mesdames, croyez-moi, ne changeons pas de rôles:</p>
+<p class="i18"> Restez les anges du foyer<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a>
+<a href="#footnote37"><sup class="sml">37</sup></a>.»</p>
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote37"
+name="footnote37"><b>Note 37: </b></a><a href="#footnotetag37">
+(retour) </a> <i>Le Coin du feu</i>, Revue de Montréal, décembre 1893.</blockquote>
+
+<p>Il n'y a qu'un remède à la grossièreté qui envahit nos moeurs
+politiques: laissons voter les femmes. Elles sont très capables d'exiger
+de leurs candidats qu'ils respectent la civilité puérile et honnête.</p>
+
+<p>On insiste: «Elles voteront pour elles et non pour nous. Vous ne leur
+ferez pas comprendre qu'elles peuvent être électrices sans pouvoir être
+élues.»--A cela, nous avons une réponse décisive. Sous un régime de
+suffrage universel, le droit de participer à l'élection des assemblées
+politiques n'entraîne pas nécessairement le droit de s'y faire élire. Si
+le principe de la souveraineté du peuple exige que tous les membres de
+la nation puissent se faire représenter dans ses conseils, il ne réclame
+aucunement que tous les électeurs puissent s'élever eux-mêmes à toutes
+les fonctions représentatives. Tandis que tous les citoyens doivent
+avoir la faculté et le moyen de voter, il est bien évident que tous ne
+sont pas en situation ni en droit d'être députés, sénateurs, ministres
+ou Président de République.</p>
+
+<p>Ne réclamons donc pour les femmes que ce qui leur est dû. A outrepasser
+la limite des revendications permises, on compromettrait, du reste, les
+plus légitimes et les plus désirables réformes. Et puis, on verra plus
+tard! Si notre Parlement s'assagit et se civilise, si surtout il
+devenait un jour la véritable représentation des intérêts généraux de la
+nation, croyez-vous que quelques femmes de mérite et de talent n'y
+feraient pas bonne figure et bonne besogne?</p>
+
+<p>Et maintenant, à quand la Française électrice? Pas tout de suite. Nos
+conservateurs, qui pourraient bénéficier de ses votes, sont trop
+poltrons et trop énervés pour élargir en sa faveur le suffrage universel
+qu'ils détestent; et nos démocrates, qui idolâtrent celui-ci à condition
+d'en profiter, se garderont bien de mettre le bulletin de vote aux mains
+des femmes par peur des couvents et des curés.</p>
+
+<p>Mais,--pour conclure,--qu'on veuille bien retenir ceci, que la logique
+des idées est irrépressible; qu'elle agit lentement, mais
+inévitablement, sur l'esprit des foules; qu'il répugne à la simple
+raison que toute une catégorie de personnes réputées habiles à choisir
+librement des mandataires pour la direction de leurs affaires privées,
+soit déclarée inapte à élire des mandataires pour l'administration des
+affaires publiques, de telle sorte que la plénitude de la capacité
+civile se heurte en un même individu à la plus complète incapacité
+politique.</p>
+
+<p>Qu'on veuille bien encore observer qu'il apparaîtra de plus en plus
+clairement à la conscience du grand nombre que la femme, ayant en soi sa
+fin et sa dignité, est une personne qui ne doit pas être soumise à des
+lois qu'elle ne fait pas, à des impôts qu'elle ne vote pas, à un
+gouvernement qu'elle ne consent pas; qu'en l'excluant de nos comices
+électoraux, il n'est pas vrai que la loi soit l'expression de la volonté
+générale, ni que les gouvernants soient la représentation légitime des
+gouvernés; bref, que, dans notre pays de suffrage universel où l'homme
+le plus médiocre est mieux traité que la femme la plus distinguée, rien
+n'est moins «universel» que le principe électif de notre démocratie
+républicaine.</p>
+
+<p>Et choquée de ces illogismes criants, blessée de ces inégalités
+injustifiables, l'opinion publique finira bien un jour par se dire
+qu'après la suppression des privilèges de rang, de caste et de
+naissance, il lui reste à abolir la dernière aristocratie survivante,
+l'aristocratie de sexe. Qu'importe que les esprits qui s'ouvrent
+prématurément à ces idées ne soient aujourd'hui qu'une infime minorité?
+Demain, grâce à la toute-puissance de la logique que rien n'arrête, ils
+seront légion. «Les majorités ne sont que la preuve de ce qui est,
+écrivait à ce propos Alexandre Dumas; les minorités sont souvent le
+germe de ce qui doit être et de ce qui sera <a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a>
+<a href="#footnote38"><sup class="sml">38</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote38"
+name="footnote38"><b>Note 38: </b></a><a href="#footnotetag38">
+(retour) </a> <i>Les Femmes qui tuent et les Femmes qui votent</i>, p. 115.</blockquote>
+
+<p>Lors même que l'avenir, faisant retour à la sagesse, renoncerait aux
+incohérences aveugles du suffrage d'aujourd'hui pour confier aux plus
+dignes et aux plus capables la mission de choisir les représentants de
+la nation, le féminisme politique aurait encore sa raison d'être et
+devrait réclamer l'accession des femmes d'élite au corps électoral. Mais
+ce serait trop beau: l'avenir n'est pas aux privilèges du suffrage
+restreint.</p>
+
+<p>Le courant égalitaire est trop violent pour revenir en arrière. A-t-on
+jamais vu les eaux d'un fleuve remonter vers leur source?</p>
+
+<p>En tout cas, le dilemme suivant reste entier: ou le suffrage universel
+est une ineptie dangereuse, et l'on ne comprend pas qu'il soit étendu à
+tous les hommes, même les plus niais; ou bien le suffrage universel est
+un principe admirable et un immense bienfait, et alors il est
+inconcevable qu'on en ferme l'accès à toutes les femmes, même les plus
+éminentes.</p>
+
+<br>
+<hr class="short">
+<a name="l2" id="l2"></a>
+<br>
+<h2>LIVRE II</h2>
+
+<h3>ÉMANCIPATION CIVILE DE LA FEMME</h3>
+
+<hr class="short">
+<a name="l2c1" id="l2c1"></a>
+<br>
+<h3>CHAPITRE I</h3>
+
+<h4>La crise du mariage</h4>
+<br>
+<h3> SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--On se marie tard, on se marie moins, on se marie
+ mal.--Calculs égoïstes des jeunes gens.--Calculs égoïstes
+ des jeunes filles.--Calculs égoïstes des parents.</p>
+
+<p> II.--Le flirt.--Son charme.--Son danger.</p>
+
+<p> III.--Instruction et célibat.--Pourquoi la jeune fille
+ «nouvelle» doit faire une femme indépendante.--Anglaises et
+ Françaises.</p>
+
+<p> IV.--Ménages ouvriers.--Diminution des mariages et des
+ naissances dans la classe populaire.--Les tentations de
+ l'amour libre.</p>
+
+<p> .--Raisons d'espérer.--Bonnes épouses et saintes
+ mères.--Le féminisme parisien et l'antiféminisme
+ provincial.</p>
+</blockquote>
+<br>
+
+<p>C'est une heureuse nécessité pour la femme, aussi bien que pour l'homme,
+de préférer les douces fins de l'amour et les intérêts suprêmes de
+l'existence aux calculs et aux soucis de la politique. A l'entrée de la
+vie libre et agissante, l'apprentissage terminé ou l'instruction reçue,
+lorsque l'heure est venue de gagner son pain et d'assurer son avenir, ce
+qu'il faudrait aux jeunes filles sérieuses qui n'ont pas le désir
+d'exposer leur vertu à d'inquiétantes aventures, c'est moins un sénateur
+ou un député à élire, qu'un brave homme à épouser. Mieux vaut courir à
+deux les chances périlleuses de l'existence que de traîner son
+indépendance et son isolement à travers le monde, sans consolateur et
+sans appui. Mais contrariées par les hasards du sort, pressées par les
+exigences de leur condition ou déclassées par leur éducation même, nos
+demoiselles trouveront-elles un compagnon sortable à l'heure opportune?
+Cette question est de nature à faire battre douloureusement bien des
+coeurs.</p>
+
+<p>Actuellement, le mariage présente des difficultés que nos pères n'ont
+pas connues. On se marie tard, on se marie moins, on se marie mal.</p>
+
+<a name="l2c1s1" id="l2c1s1"></a>
+<h4>I</h4>
+
+<p>C'est un fait constant que nos contemporains de France se marient tard.
+L'âge des chimères est passé très généralement quand ils entrent en
+ménage. Il s'ensuit que la raison, plus que l'amour, préside aux unions
+d'aujourd'hui. Est-ce un bien? Est-ce un mal?</p>
+
+<p>Il est assez rare, au moins, que les nouveaux époux éprouvent l'un pour
+l'autre une folle passion. Le romanesque ne s'épanouit que dans les
+coeurs jeunes et dans lès âmes tendres. Un mariage d'inclination n'est
+possible qu'entre gens qui ne connaissent point trop la vie. Il faut
+être un peu écervelé pour croire à l'éternité de l'amour. La sagesse
+consiste à ne demander à ce monde que le bonheur qu'il peut donner.
+Celui-là seul a chance d'être heureux en ménage qui, disposé à se
+contenter d'une félicité relative, rencontre chez son conjoint le même
+caractère indulgent et les mêmes ambitions modestes. Seulement cette
+modération est un fruit de l'expérience, et les jeunes gens n'en ont
+guère. Est-ce pour ce motif qu'ils ont pris l'habitude de réfléchir si
+longtemps avant de se marier?</p>
+
+<p>Des unions tardives, aujourd'hui si nombreuses, il est de meilleures
+explications. C'est d'abord l'encombrement des carrières. Que de
+difficultés pour se faire de bonne heure une «situation»! Avec
+l'obligation du service militaire et le stage préparatoire aux
+professions libérales, un jeune homme ne peut guère songer que vers la
+trentaine à fonder une famille, s'il veut avoir l'assurance de la
+nourrir et de l'élever convenablement.</p>
+
+<p>Ces préoccupations n'ont rien, en soi, que de parfaitement honorable. Le
+malheur est qu'on les exagère. Au lieu même de songer aux enfants à
+naître, jeunes gens et jeunes filles ne songent souvent qu'à eux-mêmes.
+Dans leurs soucis, le présent tient plus de place que l'avenir; et leurs
+inquiétudes familiales se transforment en calculs égoïstes. D'aucunes,
+qui se sentent au coeur le besoin d'aimer, ne reculeraient point sans
+doute devant un mariage modeste et accepteraient de faire le bonheur
+d'un honnête homme plus riche de courage que d'argent, si la crainte de
+l'opinion, la peur du monde et de ses critiques, n'avaient pris sur les
+âmes faibles un empire tyrannique. Telle femme qui, dans l'intimité du
+ménage, abdique toute coquetterie et toute vanité, se prend à souffrir
+d'une robe mal taillée, quand elle aperçoit sur sa voisine un corsage
+fait à la dernière mode.</p>
+
+<p>Et, circonstance aggravante, les parents encouragent fréquemment cette
+faiblesse. Dés qu'ils voient leur fille chargée des devoirs sacrés de la
+maternité et privée peu à peu des douceurs et des gâteries dont ils ont
+entouré sa jeunesse, ils la plaignent comme une sacrifiée et accusent
+tout bas le mari de l'avoir rendue malheureuse.</p>
+
+<p>Où est la simplicité de nos grands-parents? Les appétits de jouissance
+nous font prendre en terreur ou en aversion les obligations essentielles
+de l'existence. Combien peu savent modérer leurs désirs! Combien perdent
+jusqu'à l'habitude d'équilibrer leur budget! À mesure que les dépenses
+augmentent, les revenus diminuent. Plus grands sont les besoins, plus
+chère est la vie. Nos jeunes bourgeois ont de si grands goûts qu'ils
+appréhendent de voir un jour la misère s'asseoir à leur foyer; et ils
+s'attardent dans l'isolement égoïste du célibat. Les mariages précoces
+deviennent de plus en plus rares. Nos petits-neveux auront quelque peine
+à fêter leurs noces d'or.</p>
+
+<p>De braves gens leur disent: «Mariez-vous! c'est la loi de nature.» Ils
+répondent: «Attendons! c'est la loi de sagesse.» Et l'opinion est ainsi
+faite qu'elle leur permet de satisfaire à la fois la prudence et
+l'instinct. Il faut bien que jeunesse se passe! Ceux qui connaissent les
+tristes dessous de la vie, assure-t-on, n'en feront pas moins
+d'excellents maris. Avec trop de retenue, un grand garçon devient un
+grand nigaud.</p>
+
+<p>C'est stupide; c'est immoral. Et tandis que l'opinion ferme les yeux
+avec indulgence sur la conduite du jeune homme, elle les ouvre avec
+méfiance sur les moindres actions de la jeune fille. On surveille ses
+démarches, on suspecte ses relations, on lui impose la réserve et
+l'ignorance, alors qu'on accorde à l'«autre» la liberté jusqu'à la
+licence. Tolérance aveugle pour celui-ci, sévérité rigoureuse pour
+celle-là: voilà l'équité du monde!</p>
+
+<a name="l2c1s2" id="l2c1s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+
+<p>En attendant qu'on se marie le plus tard possible pour faire une fin
+honorable, on se livre dans la belle société à un flirt étourdissant.
+Triste compensation! Si l'on marivaude davantage, on s'épouse moins. Où
+est le profit? Comme nos esthètes mystiques cultivent la piété sans la
+foi, ainsi nos élégants et nos élégantes poursuivent l'émotion sans
+l'amour. On sait que le propre du flirt est de rester à moitié chemin du
+désir, de tempérer les attachements du coeur par le détachement de
+l'esprit, de jouer avec le tendre amour comme on joue avec une rose dont
+l'éclat nous attire et le parfum nous grise, au risque de se piquer les
+doigts aux épines. Il n'est point de jeu plus passionnant pour une
+coquette. Songez donc: se laisser courtiser sans espérance, sourire aux
+compliments sans les payer de trop graves complaisances, provoquer les
+galanteries en refrénant les audaces, goûter les joies de la séduction
+en se moquant du séducteur, en deux mots, s'offrir sans se donner: voilà
+ce qui s'appelle «flirter». Entre parenthèses, pourquoi ne dirions-nous
+pas «fleureter»? Le mot serait plus joli, étant moins anglais. A-t-on
+oublié que nos pères faisaient leur cour en contant fleurettes?</p>
+
+<p>Mais ces petits exercices ont leur danger. Non pas, j'imagine, que le
+flirt soit un passe-temps désagréable entre jeunes femmes qui ont de la
+grâce et jeunes hommes qui ont de l'esprit. Je conseillerai toutefois
+aux mères de famille de le surveiller du coin de l'oeil. A ce jeu
+captivant, plus d'une joueuse risque de perdre sa fraîcheur d'âme,
+surtout lorsque le partenaire est un peu lourd; et cette espèce n'est
+pas rare.</p>
+
+<p>Et puis, il ne faut pas badiner avec le flirt. Cette parodie de l'amour
+peut se transformer, grâce aux familiarités du «cyclisme» et du
+«lawn-tennis», en sentiment sérieux. Il est si facile de dépasser les
+limites, assez mal tracées, de ce badinage mondain! Un beau jour, le
+coeur se trouve pris, et la comédie de l'amour, commencée dans un éclat
+de rire, se terminera, comme un drame de passion, dans les sanglots et
+les larmes.</p>
+
+<p>Mais les fortes têtes vouées au féminisme se flattent d'échapper à ces
+défaillances puériles et de pratiquer largement envers les hommes
+l'indépendance du coeur. Amantes de la science, elles ne connaîtront
+point les trahisons et les douleurs des amours humaines. Pauvre vieux
+mariage! Il est impossible que le flirt le remplace, et il est douteux
+que l'instruction le favorise.</p>
+
+<a name="l2c1s3" id="l2c1s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+
+<p>A la vérité, ce qu'on appelle pompeusement l'«ascension intellectuelle
+de la femme» semble incompatible avec les obligations de l'épouse et de
+la mère. Dès l'enfance, on initie la future compagne de l'homme aux
+connaissances les plus indigestes. On accable de mépris la bonne et
+tendre éducation de famille. Il est tout simple qu'après plusieurs
+années d'un pareil entraînement cérébral, ces demoiselles préfèrent les
+exercices de la pensée à toutes les autres joies de la vie, et surtout
+les libertés douteuses du célibat aux devoirs austères de la famille.
+Quand elles ont pris goût à l'étude et à l'indépendance, la moindre
+obligation leur apparaît comme un amoindrissement d'elles-mêmes. Ne leur
+parlez point de mariage: une créature, qui tient à son autonomie, ne
+saurait accepter d'être la servante d'un homme, une repasseuse, une
+cuisinière, une gardeuse d'enfants. Car la femme dans le mariage reste,
+à leurs yeux, le type de la bonne à tout faire. Une de ces orgueilleuses
+célibataires écrivait à M. Hugues Leroux: «J'ai vingt-huit ans. Je ne
+suis pas mariée; je n'ai pas voulu l'être. Je m'aperçois qu'un peu
+d'argent, un peu de culture, la passion de la musique, le goût du
+voyage, la certitude que les hommes ne sont pas une humanité supérieure
+ni les femmes une humanité inférieure, forment comme la chaîne d'un
+paratonnerre qui met à l'abri d'un coup de foudre<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a>
+<a href="#footnote39"><sup class="sml">39</sup></a>.» C'est entendu:
+l'Extrême-Gauche féministe nourrit peu d'inclination pour le mariage.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote39"
+name="footnote39"><b>Note 39: </b></a><a href="#footnotetag39">
+(retour) </a> <i>Nos filles</i>, IX: Simplicité et snobisme. Le <i>Figaro</i> du jeudi
+7 octobre 1897.</blockquote>
+
+<p>Quant aux jeunes filles qui aspirent simplement et sincèrement à fonder
+une famille, elles n'y apportent plus, elles aussi, les mêmes
+dispositions d'esprit que leurs devancières. Elles ont l'intelligence
+plus curieuse, plus précoce, mieux renseignée sur des choses qu'il était
+de règle jadis de leur celer jusqu'au mariage. Les conversations de
+salon, la lecture des journaux, le commerce de leurs frères, les bruits
+qui circulent autour d'elles, joints à tout ce qu'elles entrevoient et à
+tout ce qu'elles devinent, les ont déniaisées avant l'âge des justes
+noces. Notre monde est peu favorable à la conservation de l'innocence.
+Les petites «oies blanches» se font rares.</p>
+
+<p>En même temps que le milieu ouvre prématurément l'intelligence des
+jeunes filles, l'instruction qu'elles reçoivent les rend plus confiantes
+en elles-mêmes, et aussi plus personnelles, plus combatives, plus
+ambitieuses. Que peut bien être le mariage aux yeux de ces petites
+délurées? Basé sur l'esprit de soumission au mari et de dévouement aux
+enfants, il choque leurs idées d'indépendance et de domination. C'est en
+vain que le sacrement garde officiellement son aspect de sacrifice et
+que, même à la mairie, la nouvelle mariée est remise aux mains de
+l'époux avec des engagements d'obéissance. Les droits du mari font rire,
+à l'heure qu'il est, bien des femmes. Le nombre croît tous les jours,
+même dans les meilleurs ménages, de celles qui, secrètement convaincues
+de l'égalité des époux, s'embarrassent fort peu de l'autorité du chef de
+famille.</p>
+
+<p>Symptôme curieux: le mariage est envisagé par la plupart des jeunes
+filles comme un état de liberté. Elles n'y voient que l'affranchissement
+de la tutelle maternelle, le droit de sortir seules et de faire acte de
+maîtresses de maison.</p>
+
+<p>A ce propos, je ne sais guère de contraste plus frappant que celui de la
+jeune fille française et de la jeune fille anglaise: la première,
+retenue dans la famille, surveillée par le père; couvée par la mère; la
+seconde, libre de ses mouvements, de ses sorties, de ses amitiés, de son
+coeur. Survient le mariage: changement de rôles. La jeune fille anglaise
+passe sous la dépendance du mari; elle devient la gardienne du foyer,
+les moeurs l'assujettissant à un rôle modeste. Devenue femme, au
+contraire, la jeune fille française conquiert mille et mille libertés;
+si bien qu'on peut dire que les jeunes filles anglaises se rangent en se
+mariant, tandis que les nôtres ne songent, en prenant un mari, qu'à
+s'émanciper de leur mieux. Cette aspiration atteste éloquemment que le
+joug marital, en France, n'est pas très pénible à supporter. Elle sert à
+expliquer, du même coup, pourquoi le féminisme s'est développé beaucoup
+plus rapidement en Angleterre que dans notre société française.</p>
+
+<p>En somme, la jeune femme se dédommage chez nous de la contrainte que les
+moeurs imposent à la jeune fille. Combien peu envisagent, en se mariant,
+les responsabilités et les charges du futur ménage, les peines et les
+devoirs de la future famille! Quelle mère a le courage d'avertir sa
+fille des épreuves qui l'attendent? Sans l'éloigner du mariage, qui
+reste la condition normale de la femme, on ne devrait pas lui laisser
+l'idée qu'on se marie seulement pour s'amuser. Combien de demoiselles ne
+prennent un mari que par espoir de jouissance et de liberté? C'est une
+fâcheuse illusion. Car, les déceptions venues, la mésintelligence éclate
+et les divorces se multiplient.</p>
+
+<a name="l2c1s4" id="l2c1s4"></a>
+<h4>IV</h4>
+
+
+<p>Si des classes riches, où se manifestent ces préoccupations de luxe et
+ces velléités d'indépendance, nous descendons aux classes laborieuses,
+les symptômes d'anarchie et de décomposition ne nous paraîtront ni moins
+nombreux, ni moins tristes. Il est vrai que, soustraites par leur misère
+même aux calculs des ménages plus fortunés, les petites gens de la ville
+et des champs se marient plus souvent par convenance personnelle et par
+simple attraction. En revanche, ces unions sont fréquemment troublées
+par l'inconduite de la femme ou la brutalité du mari. Que de ménages
+ouvriers qui affichent le mépris le plus lamentable de la dignité
+humaine! Que de prolétaires avinés qui crient volontiers: «Mort aux
+tyrans!» et battent leur femme sans miséricorde! Je ne sais rien de plus
+triste et de plus cruel que la condition de l'ouvrière obligée de
+disputer à l'ivrognerie du mari, par des prodiges de patience, de
+câlinerie ou de fermeté, l'argent du ménage et le pain des enfants, trop
+heureuse si, en le poursuivant de cabaret en cabaret, elle réussit par
+instants à ramener son homme à la conscience de ses devoirs!</p>
+
+<p>Constatation plus grave encore: les unions illégitimes se multiplient
+dans les basses classes. Après s'être dispensé des formalités
+religieuses, on se désintéresse des formalités légales. Toutes ces
+solennités sont coûteuses ou gênantes: à quoi bon s'imposer un
+dérangement inutile? Et l'on s'habitue, dans le peuple, à s'accoupler
+sans cérémonie.</p>
+
+<p>Ce désordre tend même à se généraliser par suite de l'émigration des
+campagnes vers les villes. Pour ne citer qu'un chiffre, 655 000 jeunes
+gens des deux sexes ont, pendant dix ans, de 1882 à 1891, quitté leur
+village pour aller chercher fortune dans les grands centres<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a>
+<a href="#footnote40"><sup class="sml">40</sup></a>. Combien
+de ces déracinés ont grossi le nombre des déclassés, des malades, des
+mendiants, des criminels et des prostituées? Cet exode est une cause
+incessante de démoralisation: moins de mariages, moins de naissances. Un
+enfant est un malheur qu'on essaie de prévenir systématiquement. D'où il
+suit que, les campagnes se dépeuplant et les villes se dépravant, la
+natalité rurale diminue sans que la natalité urbaine augmente.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote40"
+name="footnote40"><b>Note 40: </b></a><a href="#footnotetag40">
+(retour) </a> Henri <span class="sc">Lannes</span>, <i>Revue politique et parlementaire</i> de février
+1895.</blockquote>
+
+<p>Or, voici qu'aux pauvres femmes déçues et ulcérées, qui pleurent leurs
+espérances évanouies et leur indépendance perdue, le féminisme
+révolutionnaire se présente avec des paroles de liberté, leur montrant
+l'affranchissement de la passion comme l'idéal et la condition même de
+l'affranchissement de leur sexe. Point de femme libre sans l'amour
+libre. Et de fait, l'émancipation absolue de l'être féminin est
+incompatible avec les anciennes moeurs et les anciennes institutions,
+qui servent encore de soutien à la famille contemporaine. Et qui oserait
+dire que, tombant sur des âmes aigries et mûres pour la révolte, ces
+mauvaises semences ne lèveront pas en moissons de haine et d'anarchie?</p>
+
+<p>Femmes de France, sachez donc où l'on vous mène: bien que l'abolition du
+mariage vous fasse encore hausser les épaules, veuillez retenir qu'elle
+est l'aboutissement logique du féminisme avancé. On vous dira que le
+mariage est une invention de la tyrannie masculine; qu'en affirmant la
+«suprématie du mâle sur la femelle», il assure la domination du fort sur
+le faible; qu'en liant la femme pour la vie à son seigneur et maître, il
+est destructif de la spontanéité des sentiments, il viole les droits de
+la personne humaine et condamne l'épouse domestiquée au mensonge et à
+l'asservissement. On vous dira que ce contrat inique et absurde,
+dernière survivance de la barbarie antique qui faisait de la femme une
+proie, un bétail, une chose, a été fort habilement consacré par le Code
+et fort complaisamment béni par l'Église; qu'en nature et en raison, la
+femme n'appartient pas à l'homme, mais à elle-même; que, si la loi et la
+religion l'ont injustement livrée à un despote, elle a toujours le droit
+de se reprendre; qu'ayant un coeur, elle peut en user; qu'ayant une
+intelligence et une volonté, elle doit les exercer; en un mot, que le
+mariage est indigne d'un être libre. Vous devinez la conclusion: il est
+temps que les jeunes filles ne se laissent plus traîner à l'autel comme
+des brebis à l'abattoir. A elles de proclamer l'émancipation de l'amour!</p>
+
+<a name="l2c1s5" id="l2c1s5"></a>
+<h4>V</h4>
+
+
+<p>Puisque nous sommes obligé de constater que, soit dans les milieux
+élégants et mondains, soit dans les agglomérations populaires et
+urbaines, l'opinion devient hostile ou indifférente aux antiques formes
+du mariage; puisque, du haut en bas de l'échelle sociale, les liens de
+la famille légitime tendent à se relâcher ou à se rompre, devons-nous en
+conclure que l'institution du mariage court des risques sérieux?</p>
+
+<p>A notre avis, il serait excessif de parler d'un «krach» du mariage, tant
+que notre bourgeoisie provinciale, catholique ou protestante, restera
+fermement attachée à la tradition chrétienne. Qu'il y ait crise, soit!
+Mais prononcer le mot de faillite, c'est trop dire. Entre le luxe
+démoralisant de l'aristocratie d'argent et l'avilissement inconscient
+des malheureux, au-dessous des somptuosités de la surface et au-dessus
+des bas-fonds de la misère, il existe, à Paris même et dans les grandes
+villes, une réserve immense de familles honnêtes, fortes et unies, où,
+grâce à la survivance des moeurs d'autrefois, la femme reste la
+gardienne des coutumes, du respect des ancêtres, de l'esprit même de la
+race. Vouée à toutes les tâches de fidélité, elle se dit qu'«étant la
+plus aimable, elle doit être, en même temps, suivant le mot de Portalis,
+la plus vertueuse.»</p>
+
+<p>Là où le foyer apparaît comme un sanctuaire, c'est que la femme en est
+demeurée la chaste prêtresse, attentive à développer et à perpétuer ce
+que l'homme crée, c'est-à-dire le sang et les qualités de la famille, le
+génie et la conscience de la nation. Or, ils sont légion, dans notre
+France bourgeoise et rurale, les braves gens qui, indifférents aux
+revendications féministes, suivent instinctivement la loi de la vie et
+continuent de croître et de multiplier. Comme les autres, ils ont leurs
+difficultés et leurs épreuves; mais ils les affrontent avec résolution
+et les supportent avec courage. Si parfois l'on se querelle de mari à
+femme, le désaccord est sans fiel, sans haine, sans rancune. Ceux même
+qui se disputent du matin au soir se réconcilient du soir au matin. Ce
+sont encore ces ménages simples, francs, robustes, moins exempts de
+rudesse que de mélancolie, qui nous offrent les plus nobles exemples de
+soumission au devoir quotidien.</p>
+
+<p>Les petites maîtresses, auxquelles le moindre froissement de l'existence
+arrache des cris lamentables et dont les entrailles se refusent à porter
+la vie, véritables courtisanes qui usurpent devant la loi et devant
+l'Église l'auguste nom d'épouses, devraient prendre pour modèle ces
+femmes vaillantes, de condition modeste, qui, dans leurs flancs,
+vigoureux et féconds, portent avec joie l'espérance de la future
+humanité et, fidèles au mari, dévouées aux enfants, savent être épouses
+et mères et se tuent à la peine, obscurément, allègrement,
+religieusement, par esprit de devoir et par amour du sacrifice. Le monde
+les ignore, et elles soutiennent le monde. Elles sont dignes de
+vénération, et le féminisme extrême s'en moque ou s'en offusque. Quand
+on a tant de droits individuels à exercer, tant de devoirs sociaux à
+remplir, est-il séant de s'enfermer étroitement au foyer et de
+circonscrire son activité aux vulgaires occupations du ménage, de borner
+son ambition à la pratique des traditionnelles vertus de famille? Le
+féminisme avancé n'a guère que du dédain pour la femme d'intérieur qui,
+du reste, le lui rend bien.</p>
+
+<p>Cela même est tout à fait rassurant. Vivre en toute indépendance avec
+intensité et avec fracas, afficher et ébruiter son existence au lieu de
+la transmettre, telle est la préoccupation suprême des féministes à la
+mode. Ces créatures ont perdu le sens de la modestie. Elles sont
+indiscrètement orgueilleuses; elles ne peuvent se résigner à vivre comme
+tout le monde; et cette soif de paraître et ce besoin de briller sont
+tout naturellement surexcités par l'air malsain et surchauffé de Paris.</p>
+
+<p>Mais en province, dans cette bourgeoisie laborieuse où la famille est
+plus honnête et plus unie, où l'on prend la vie comme elle vient, de
+bonne grâce, au jour le jour, sans aigreur, sans rancoeur, le féminisme
+excessif des intellectuelles et des névrosées n'a pas la moindre raison
+d'être. Comment pourrait-il s'acclimater dans un air aussi pur, dans un
+milieu aussi sain? Il faut à cette plante maladive l'atmosphère chaude
+des salons et le fumier des grandes villes. Qu'il pousse et fructifie à
+Paris, rien de plus naturel: la corruption ambiante facilite sa
+germination et son épanouissement. Mais dans le terroir épais et lourd
+de nos provinces, au grand soleil, au plein vent, dans le sillon profond
+où les fortes générations de France jettent gaiement la graine féconde
+qui doit nourrir le monde, cette fleur de décadence n'a aucune chance de
+lever et de grandir. On a donc eu raison de dire que la bonne terre de
+province, où font souche nos familles bourgeoises et rurales, ne
+convient pas du tout à la culture du féminisme «libertaire». Là est le
+salut.</p>
+
+<a name="l2c2" id="l2c2"></a>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE II</h3>
+
+
+<h4>Pour et contre l'autorité maritale</h4>
+<br>
+<h3> SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Des pouvoirs du mari sur la femme.--Ce qu'ils sont en
+ droit et en fait.--L'homme s'agite et la femme le mène.</p>
+
+<p> II.--A quoi tient l'affaiblissement du prestige
+ marital.--Bonté, naïveté, vulgarité ou pusillanimité des
+ hommes.--Qu'est devenue l'élégance virile?</p>
+
+<p> III.--La puissance du mari est d'origine
+ chrétienne.--Doctrine de la bible et des pères de
+ l'église.--Égalité spirituelle et hiérarchie temporelle des
+ époux.</p>
+
+<p> IV.--Déclarations de Léon XIII.--Le dogme chrétien a
+ inspiré notre droit coutumier et notre droit moderne.</p>
+</blockquote>
+<br>
+
+<p>Sans aller jusqu'à l'union libre qui les écoeure, sans même acquiescer
+au divorce qui les effraie, beaucoup de femmes mariées honnêtes et
+éclairées, des bourgeoises sérieuses, des mères de famille, des
+chrétiennes même, commencent à réclamer à leur profit la revision de
+leur constitution matrimoniale. Elles acceptent pleinement le mariage
+indissoluble, convaincues que celui-ci est encore la seule source de
+bonheur pour leur sexe. Elles se plaignent seulement des pouvoirs
+excessifs que la loi accorde au mari sur leur personne et sur leurs
+biens; elles protestent contre l'autorité maritale et réclament la libre
+disposition de leur fortune. Ces revendications portent, comme on le
+voit, sur deux points connexes qui sont: 1° les pouvoirs du mari sur la
+femme; 2° les pouvoirs du mari sur la dot. Pour plus de clarté, nous les
+discuterons séparément.</p>
+
+<a name="l2c2s1" id="l2c2s1"></a>
+<h4>I</h4>
+
+<p>C'est un propos courant chez les femmes que l'autorité maritale est un
+pouvoir abusif; que l'homme, en se mariant, n'a qu'un but: former,
+façonner, dresser la compagne de son choix, détruire en elle les
+manières et les habitudes qui lui déplaisent, insuffler à son idole une
+âme conforme à la sienne, bref, la faire ou la refaire à son image et à
+sa ressemblance.</p>
+
+<p>Pour jouer ainsi au créateur, il faut que l'homme puisse traiter la
+femme de main de maître. C'est pourquoi les lois, qu'il a faites à son
+profit exclusif, l'ont armé des prérogatives redoutables de la puissance
+maritale. Si l'on en croyait ces dames, Shakespeare aurait exprimé dans
+la «Mégère apprivoisée» le rêve secret de tous les maris, lorsqu'il met
+dans la bouche de Petruchio ces paroles impérieuses: «Catherine, allons!
+n'ayez pas l'air grognon. Je veux être maître de ce qui m'appartient.
+Catherine est mon bien. Elle est ma maison, mon mobilier, mon champ, ma
+grange, mon cheval, mon âne, ma chose.» L'esprit masculin rapporte tout
+à soi, et l'autorité maritale ramène tout à l'homme. Que devient, à ce
+compte, la dignité de la femme? Ainsi compris et pratiqué, le mariage
+est la domestication de la femme par le mari.</p>
+
+<p>Cela, je le nie absolument. Prenons le mariage tel qu'il est, dans
+l'immense majorité des cas: est-ce que la femme est si asservie et le
+mari si despotique? Est-ce que, dans la vie réelle, la toute-puissance
+est nécessairement du côté de la barbe? Est-il si rare que l'épouse
+fasse la loi à son homme? De fait, en bien des ménages, la femme exerce
+tous les attributs du pouvoir et cumule tous les avantages de la
+souveraineté. Elle est un maire du palais qui régente, d'une main ferme,
+son roi fainéant. Et cela est si vrai que M. Jean Grave,--dont on
+connaît l'âme anarchiste si prompte à s'alarmer des moindres abus
+d'autorité,--ne prend pas au sérieux la puissance maritale; il la juge
+plus nominale que réelle<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a>
+<a href="#footnote41"><sup class="sml">41</sup></a>. Combien il a raison!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote41"
+name="footnote41"><b>Note 41: </b></a><a href="#footnotetag41">
+(retour) </a> <i>La Société future</i>, chap. XXII, p. 328.</blockquote>
+
+<p>A qui fera-t-on croire que les «prérogatives masculines» sont
+universellement oppressives pour la femme? Le mari d'aujourd'hui est
+devenu si conciliant, si débonnaire, son autorité
+s'est,--particulièrement dans la classe riche,--si adoucie et si
+relâchée, qu'il serait vraiment excessif de prétendre que l'épouse
+végète et tremble et plie sous un joug intolérable. En combien de foyers
+le mari n'a-t-il gardé que le simulacre du pouvoir, image du monarque
+constitutionnel qui règne et ne gouverne pas? Nos moeurs conjugales sont
+ainsi faites, en bien des milieux, que les femmes pourraient prendre
+officiellement la couronne sans que leur empiétement cause la moindre
+révolution. Elles exercent déjà la réalité du commandement. Elles ont
+usurpé la place du maître. Elles prennent toutes les décisions, elles
+tranchent toutes les questions avec un ton de souveraineté qui n'admet
+pas de réplique, ne laissant au père de leurs enfants que la ressource
+d'agréer leurs volontés impératives. L'homme s'agite et la femme le
+mène.</p>
+
+<p>Oui; l'autorité maritale est, plus souvent qu'on ne pense, une pure
+fiction décorative. Savez-vous comment les Normands, qui passent pour
+avoir l'esprit fin et clairvoyant, définissent le mariage: «Une femme de
+plus et un homme de moins.» Chez eux, l'épouse s'appelle la
+«bourgeoise», ou encore la «maîtresse»; et je vous prie de croire
+qu'elle ne se laisse pas marcher sur le pied. En général, il n'est plus
+guère de Françaises qui se soumettent docilement à l'adoration aveugle
+du principe masculin en la personne du fiancé ou du mari. Mme Necker a
+eu raison de dire: «Ce qui prouve en faveur des femmes, c'est qu'elles
+ont tout contre elles, et les lois et la force, et que, cependant, elles
+se laissent rarement dominer<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a>
+<a href="#footnote42"><sup class="sml">42</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote42"
+name="footnote42"><b>Note 42: </b></a><a href="#footnotetag42">
+(retour) </a> <i>Opinions des femmes sur la femme.</i> Revue encyclopédique du 28
+novembre 1896, p. 840.</blockquote>
+
+<a name="l2c2s2" id="l2c2s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+
+<p>Ce changement dans les idées et dans les moeurs tient à deux causes: à
+la bonté et à la faiblesse de l'homme. Je vous prie, Mesdames, de ne
+point jeter les hauts cris: ceci n'est pas un paradoxe.</p>
+
+<p>Avec la meilleure foi du monde, les femmes s'imaginent détenir le
+monopole de la bonté. Pure exagération! Nous admettons qu'elles sont
+plus tendres que nous, étant plus impressionnables et plus sensibles. Et
+en cela, elles marquent sur notre sexe une véritable supériorité. Mais
+la bonté n'est pas impossible aux hommes. Il y a mieux: quand un homme
+se mêle d'être bon, il l'est pleinement, il l'est sottement. Dites d'un
+de vos amis dans un salon: «Ah! quel brave garçon! C'est la crème des
+hommes!» Il est rare qu'il ne se trouve pas quelque femme pour vous
+répliquer: «Ne m'en parlez pas: il est si bon qu'il en est bête! Sa
+femme le mène par le bout du nez.» Ce qui prouve deux choses: d'abord,
+que certaines femmes ne sont pas dignes des excellents maris qu'elles
+ont et qu'elles bousculent; ensuite, qu'une trop grande bonté chez
+l'homme est, aux yeux du beau sexe, un signe de faiblesse et
+d'abdication.</p>
+
+<p>On me dira peut-être que le mari est un niais de se laisser régenter par
+sa femme.--Pas toujours. Il est des cas où, la lutte étant impossible,
+la soumission vaut mieux dans l'intérêt des enfants. Lorsqu'une femme
+autoritaire a usurpé irrémédiablement le pouvoir marital et pris, envers
+et contre tous, l'habitude du commandement, le mari fait preuve de haute
+sagesse et d'abnégation admirable,--tant que cet effacement, bien
+entendu, est compatible avec les intérêts et la dignité de la
+famille,--en acceptant un rôle modeste et une attitude subalterne. Il
+faut que la douceur ait son représentant au foyer. Puisque la mère
+tranche du maître, il est désirable que le père joue, auprès des
+enfants, le rôle de mansuétude et de conciliation qu'elle abdique
+malheureusement. Et même, lorsque cette fonction de paix et d'union est
+remplie avec tact par un homme d'esprit, elle donne, aux yeux du public,
+à celui qui s'y résigne et s'y dévoue un charme qui rehausse infiniment
+sa valeur personnelle. «Bienheureux les doux, car ils posséderont la
+terre!»</p>
+
+<p>Mais il arrive souvent que la bonté dégénère en mollesse et en
+pusillanimité. Malheur aux maris qui, non contents d'être bons comme le
+pain blanc, sont tout en pâte, tout en mie! Ceux-là sont destinés, les
+pauvres! à être mangés. Avec l'habitude de l'homme moderne de ne vivre
+que pour la femme, de n'agir que par la femme, avec la hantise de la
+beauté et l'adoration de la chair qui ont pris possession des têtes les
+plus intellectuelles, il faut s'attendre à voir se multiplier le
+mari-vassal qui, pris d'une sorte de crainte révérentielle en présence
+de son idole, l'interroge du regard, et avant de parler, pour savoir
+s'il doit ouvrir la bouche, et avant de se taire, pour savoir s'il doit
+la fermer. Et cet innocent est convaincu que la femme n'est pas encore
+assez libre, assez souveraine; il a comme un remords de se tenir debout
+devant elle; il prosternerait volontiers aux pieds de sa «maîtresse»
+toute sa dignité, toute sa volonté, toute sa virilité.</p>
+
+<p>Certes, il est bon d'avoir l'âme chevaleresque et de prendre à coeur les
+intérêts de la femme. Mais il ne faudrait pas que, pour remplir cette
+galante mission, l'homme renonçât à toute fierté, à toute autorité.
+Défendez les droits de la femme, si vous voulez, mais ne sacrifiez pas
+les nôtres. N'ayez pas surtout la mauvaise idée de briser son prétendu
+joug en nous forgeant des chaînes plus lourdes et plus humiliantes. Ces
+exagérations nous aliéneraient les sympathies et le respect des femmes,
+au lieu de nous les conquérir.</p>
+
+<p>A qui revient, en effet, la responsabilité du mouvement féministe? A
+l'homme, sans doute. Il y a sur ce point une belle unanimité contre
+nous. Mais lequel de nos actes l'a motivé? Ici, l'on ne s'entend plus.
+Les uns invoquent les progrès de la démocratie hostile à tous les
+privilèges et follement éprise d'égalité. D'aucuns avancent qu'appelée à
+produire les preuves de sa légitimité, la suprématie de l'homme a paru
+aux femmes trop mince et trop discutable pour mériter les droits qu'on
+lui confère. Suivant d'autres, enfin, la véritable cause du mouvement
+d'émancipation auquel nous assistons, serait moins le mauvais usage de
+notre puissance que la volontaire abdication de notre autorité. Et c'est
+l'avis de beaucoup de femmes distinguées. «Il n'en coûterait point à
+notre sexe d'être soumis, disent-elles, s'il avait l'assurance d'être
+efficacement protégé. Mais dans la classe riche comme dans la classe
+pauvre, la puissance virile est incapable de nous donner la sécurité ou
+l'agrément.» Qu'est-ce à dire?</p>
+
+<p>Depuis que le machinisme a mis fin au vieux système patriarcal,
+l'ouvrier a trouvé moins facile de pourvoir à l'entretien de sa femme;
+et avouant son impuissance à la faire vivre, il a souffert qu'elle
+quitte le ménage et entre à la fabrique. De là, une atteinte grave au
+prestige du mari. Dans les milieux bourgeois ou élégants, l'homme n'a
+pas mieux su jouer son rôle et soutenir son personnage. Absorbé dans la
+préoccupation de ses aises, il s'est laissé envahir par la vulgarité, la
+rudesse, la grossièreté; il est sans goût et sans grâce; il est plat,
+lourd, maussade, inélégant. Ce pitoyable souverain a renoncé même à
+relever son titre par la distinction et l'éclat du costume; il s'habille
+d'une façon ridicule. Par une coïncidence digne de remarque, il a perdu
+les façons galantes d'autrefois en même temps qu'il perdait le goût des
+chamarrures somptueuses. Est-il possible que la femme considère l'homme
+comme un héros, s'il renonce aux apparences, aux manières d'un héros?</p>
+
+<p>La guerre des sexes a-t-elle donc pour cause l'invasion de la triste
+redingote et du veston déplaisant? Point d'autorité possible, après
+tout, si elle n'est rehaussée par le prestige de la couleur et
+l'élégance des formes. C'est la loi de nature. Est-ce que, chez nos
+frères les animaux, le mâle ne se met pas en frais de coquetterie pour
+en imposer à la femelle? Et nous nous étonnons que les femmes marquent
+une si vive inclination pour le pantalon rouge et les épaulettes de nos
+officiers! Quel malheur que les pauvres civils ne puissent revêtir leurs
+anatomies d'étoffes esthétiques et variées! S'ils manquent d'autorité,
+c'est qu'ils manquent de panache.</p>
+
+<p>Il n'est qu'une conclusion à ces récriminations mi-sérieuses,
+mi-plaisantes: soyons justes, bons, chevaleresques, mais sans faiblesse
+et sans platitude. Veillons à garder notre prestige; n'abdiquons point
+notre autorité. Les femmes ne nous sauraient aucun gré d'un aussi lâche
+abandon. Au surplus, la puissance maritale, bien comprise, peut leur
+être utile autant qu'à nous. Il ne s'agit que de s'entendre sur son
+principe et ses limites. C'est à quoi nous allons nous appliquer sans
+jactance et sans partialité.</p>
+
+<a name="l2c2s3" id="l2c2s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+
+<p>En ce qui concerne la puissance du mari sur la femme, notre législation,
+simple reflet des idées religieuses, est la consécration laïque du
+mariage chrétien.</p>
+
+<p>Au sens évangélique, le mérite spirituel d'un homme n'est pas supérieur
+à celui de la femme. Si hautes que soient les fonctions auxquelles notre
+sexe est appelé, si merveilleuses que soient ses entreprises et ses
+oeuvres, il se peut que l'humble besogne d'une pauvre servante vaille
+mille fois plus aux yeux de Dieu que les découvertes d'un savant ou les
+exploits d'un héros. La sainteté est la seule chose qui compte au
+tribunal du Christ. Au point de vue de la conscience, il ne saurait y
+avoir de différence entre l'homme et la femme; car tous deux, pris
+individuellement, participent de la même manière aux bienfaits de la
+création et de la rédemption, aux trésors de la grâce et aux promesses
+du salut. On connaît la belle parole de saint Paul: «Vous êtes tous
+enfants de Dieu par la foi en Jésus-Christ. Il n'y a plus ni Juif ni
+Grec; il n'y a plus ni esclave ni homme libre; il n'y a plus ni homme ni
+femme; car vous êtes tous un en Jésus-Christ<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a>
+<a href="#footnote43"><sup class="sml">43</sup></a>.» Ainsi, mariée ou
+veuve, esclave ou libre, la femme vaut l'homme; et c'est par
+l'affirmation de cette égalité de valeur spirituelle que le
+christianisme l'a relevée dans l'esprit des peuples civilisés.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote43"
+name="footnote43"><b>Note 43: </b></a><a href="#footnotetag43">
+(retour) </a> <i>Épître aux Galates</i>, III, 26 et 28.</blockquote>
+
+<p>Mais ce relèvement s'est accompli doucement, sans secousse, sans
+bouleversement, sans faire violence à la nature, sans rompre brusquement
+avec les coutumes humaines, en conservant à la femme sa vocation
+d'auxiliaire et au mari la suprématie de direction. Le christianisme a
+toujours répugné à l'égalité terrestre des époux; il la remet à plus
+tard, ou mieux, il ne l'admet qu'entre les âmes, en ce qui regarde
+l'oeuvre du salut et la conquête du ciel. C'est à quoi saint Pierre fait
+allusion en ces termes: «Vous, maris, demeurez avec vos femmes en toute
+sagesse, les traitant avec honneur comme le sexe le plus faible,
+puisqu'elles hériteront comme vous de la grâce qui donne la vie<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a>
+<a href="#footnote44"><sup class="sml">44</sup></a>.»</p>
+
+<p>En outre, pour ce qui est de la société ecclésiastique et de la société
+civile, l'Église tient l'égalité absolue pour un péril. De fait, elle a
+toujours repoussé l'ingérence des femmes dans le sacerdoce, se
+rappelant,--bien que le concours des premières chrétiennes ait contribué
+puissamment à la diffusion de l'Évangile,--que le Christ ne leur a pas
+dit comme aux hommes: «Allez! Enseignez les nations!» Le prince des
+Apôtres se préoccupait lui-même de modérer leur zèle. «Soyez soumises à
+vos maris, leur disait-il, afin que, s'ils ne croient point à la parole,
+la conduite de leurs femmes les gagne sans la parole, lorsqu'ils
+viendront à considérer la pureté de vos moeurs jointe au respect que
+vous aurez pour eux. Telle Sarah, dont vous êtes les filles, obéissait à
+Abraham, l'appelant son seigneur<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a>
+<a href="#footnote45"><sup class="sml">45</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote44"
+name="footnote44"><b>Note 44: </b></a><a href="#footnotetag44">
+(retour) </a> <i>Ire Épître de saint Pierre</i>, III, 7.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote45"
+name="footnote45"><b>Note 45: </b></a><a href="#footnotetag45">
+(retour) </a> <i>Ibid.</i>, III, 1, 2 et 6.</blockquote>
+
+<p>A cette hiérarchie dans le ménage, qui implique la prééminence de
+l'homme et la subordination de la femme, les docteurs assignent les plus
+lointaines origines. En ordonnant que la femme soit voilée, pour mieux
+marquer la suprématie de l'homme, saint Paul s'exprime ainsi: «Adam a
+été créé le premier; ensuite, ce n'est point Adam, mais Eve qui a été
+séduite par le serpent.» Aux yeux des canonistes, ces deux raisons
+établissent l'infériorité temporelle du sexe féminin.</p>
+
+<p>Retenons, d'abord, le récit de la création. Après avoir tiré le corps
+d'Adam du limon de la terre, Dieu dit: «Il n'est pas bon que l'homme
+soit seul; donnons-lui une aide semblable à lui.» On a bien lu? Une
+«aide», c'est-à-dire une auxiliaire. Puis Dieu prend une côte d'Adam
+pour en former la femme. Et le premier homme s'écrie: «Voilà l'os de mes
+os, la chair de ma chair!» Et le texte ajoute: «Elle s'appellera
+<i>Virago</i> parce qu'elle a été tirée de l'homme; c'est pourquoi l'homme
+quittera son père et sa mère et s'attachera à sa femme; et ils seront
+deux en une seule chair.»</p>
+
+<p>Ces fortes images expriment admirablement les rapports des sexes, tels
+que Dieu les a voulus. L'homme sort des mains du Créateur, et la femme
+sort de l'homme par une opération divine. Ils ont même origine: l'acte
+d'un Dieu. Ils ont même destinée sur la terre et même récompense après
+la mort. Leur dignité, leur valeur, leur spiritualité est égale. Nulle
+différence de corps ni d'âme, puisqu'ils sont vraiment une seule chair
+ceux qui n'ont qu'un même coeur. Et se retrouvant en Ève, Adam ne
+pouvait manquer de l'aimer. «Que le mari rende donc à sa femme la bonne
+volonté qui lui est due, écrit saint Paul, et que la femme en use de
+même envers son mari.» Car ils s'appartiennent devant Dieu. «La femme
+n'a pas son propre corps en sa puissance, mais il est en celle du mari;
+et le mari de même n'a pas en sa puissance son propre corps, mais il est
+en celle de la femme<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a>
+<a href="#footnote46"><sup class="sml">46</sup></a>.» Seulement, l'apôtre ajoute: «La femme vient
+de l'homme et non l'homme de la femme<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a>
+<a href="#footnote47"><sup class="sml">47</sup></a>.» Créée de Dieu, la femme
+conserve donc l'individualité de son être et la responsabilité de sa
+conscience; elle possède la plénitude de la nature humaine. Mais, sortie
+de l'homme, elle doit à son époux une affectueuse subordination. Égaux
+devant Dieu, les deux sexes ont été marqués d'un signe distinct et
+investis d'une vocation différente.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote46"
+name="footnote46"><b>Note 46: </b></a><a href="#footnotetag46">
+(retour) </a> <i>Ire Épître aux Corinthiens</i>, VII, 3 et 4.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote47"
+name="footnote47"><b>Note 47: </b></a><a href="#footnotetag47">
+(retour) </a> <i>Ibid.</i>, XI, 8.</blockquote>
+
+<p>La chute originelle n'a fait qu'aggraver ces distinctions et ces
+disparités. Adam a péché par Ève, l'amour de la femme ayant prévalu en
+son coeur sur la loi du Créateur. Satan, au dire des théologiens, savait
+l'homme moins crédule et partant moins faillible; aussi s'adressa-t-il à
+la femme. Celle-ci, en persuadant le premier homme, enseigna le mal; et
+c'est pour ce motif que l'apôtre saint Paul interdit aux femmes
+d'enseigner dans l'Église. Donnée à l'homme pour l'aider dans le bien,
+la femme l'induit en tentation et l'entraîne au péché. Destinée à être
+son auxiliaire, elle devient son mauvais génie. Et Dieu porte contre
+elle cette sentence: «Tu seras sous la puissance de ton mari, et il te
+dominerai<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a>
+<a href="#footnote48"><sup class="sml">48</sup></a>.» La révolte des sens et les turpitudes de la chair, les
+chaînes de l'amour et les douleurs de l'enfantement, tels seront les
+châtiments.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote48"
+name="footnote48"><b>Note 48: </b></a><a href="#footnotetag48">
+(retour) </a> <i>Genèse</i>, III, 16.</blockquote>
+
+<p>Heureusement que le mal, qui, suivant le mot de Tertullien, «était entré
+dans le monde par la femme comme par une porte ouverte,» devait être
+réparé par la Vierge de qui naîtrait le Sauveur des hommes. Témoin cette
+parole de Jéhovah au serpent: «Je mettrai l'inimitié entre toi et la
+femme, entre sa race et la tienne; elle t'écrasera la tête et tu
+chercheras à lui mordre le talon<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a>
+<a href="#footnote49"><sup class="sml">49</sup></a>.» Dès lors, à la femme régénérée,
+l'homme devra le respect et la justice; car elle est le coeur de la
+famille, si l'homme en est la tête. Il ne faut pas séparer ce que
+l'Éternel a uni. «Dieu, suivant saint Jean Chrysostome, ne charge point
+l'homme de tout le fardeau de la vie et ne fait pas dépendre de lui seul
+la perpétuité du genre humain. La femme aussi a reçu un grand rôle, afin
+qu'elle soit estimée.» Saint Paul avait déjà dit, avec sa netteté
+habituelle: «Il n'y a point de femme sans l'homme, ni d'homme sans la
+femme, et tous deux viennent de Dieu<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a>
+<a href="#footnote50"><sup class="sml">50</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote49"
+name="footnote49"><b>Note 49: </b></a><a href="#footnotetag49">
+(retour) </a> <i>Ibid.</i>, III, 13.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote50"
+name="footnote50"><b>Note 50: </b></a><a href="#footnotetag50">
+(retour) </a> <i>Ire Épître aux Corinthiens</i>, XI, 11-12.</blockquote>
+
+<p>Cette doctrine des Pères impose une borne à l'orgueil masculin et couvre
+d'un rempart la faiblesse féminine. Saint Jean Chrysostome en induit les
+attributions diverses des deux sexes: «Le partage est sagement établi,
+de manière que l'homme vaque aux affaires du dehors et la femme à celles
+du dedans; dès que cet ordre est interverti, tout se trouble, tout est
+bouleversé.» Saint Paul en a tiré de même les règles qui doivent
+présider aux rapports des époux. Après avoir reconnu que «l'homme est le
+chef de la femme, comme Jésus-Christ est le chef de l'Église,» et que
+«l'homme est l'image de la gloire de Dieu, tandis que la femme est la
+gloire de l'homme<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a>
+<a href="#footnote51"><sup class="sml">51</sup></a>,» le grand Apôtre veut que «la femme obéisse au
+mari comme au Seigneur,» et aussi que «le mari aime sa femme comme le
+Christ aime son Église<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a>
+<a href="#footnote52"><sup class="sml">52</sup></a>.» Et ailleurs: «Que la femme soit soumise à
+son mari, comme il convient. Et vous, maris, aimez vos femmes, et ne
+soyez point rigoureux envers elles<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a>
+<a href="#footnote53"><sup class="sml">53</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote51"
+name="footnote51"><b>Note 51: </b></a><a href="#footnotetag51">
+(retour) </a> <i>Ibid.</i>, XI, 3 et 7.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote52"
+name="footnote52"><b>Note 52: </b></a><a href="#footnotetag52">
+(retour) </a> <i>Epître aux Ephésiens</i>, V, 22-25.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote53"
+name="footnote53"><b>Note 53: </b></a><a href="#footnotetag53">
+(retour) </a> <i>Epître aux Colossiens</i>, III, 18 et 19.</blockquote>
+
+<a name="l2c2s4" id="l2c2s4"></a>
+<h4>IV</h4>
+
+
+<p>De saint Pierre à Léon XIII, la doctrine des papes sur la dignité
+spirituelle et le rôle auxiliaire de la femme n'a point varié. Sans
+doute, l'homme s'est efforcé bien souvent de faire tourner sa suprématie
+en domination. Mais contre les abus de la puissance maritale, l'Église
+n'a jamais cessé de protester avec fermeté. Je n'en veux pour preuve
+qu'un fragment de sermon, d'une curieuse forme populaire, que j'emprunte
+au franciscain Berthold de Ratisbonne, qui vivait au XIIIe siècle. Pour
+mieux initier son auditoire aux obligations du mariage chrétien, le
+frère missionnaire suppose qu'un assistant lui adresse cette objection:
+«Frère Berthold, tu prétends que les femmes doivent être soumises à leur
+mari; donc je puis faire de la mienne ce que bon me semble et la traiter
+comme il me plaît?»--«Non, non, réplique le moine, si tu veux entrer
+dans le royaume des cieux! Ton couteau est à toi: t'en serviras-tu pour
+te percer la gorge? Ton jambon est à toi: en manges-tu le vendredi?
+Ainsi de ta ménagère: elle est à toi, tu es à elle; mais vous ne devez
+point offenser ensemble la loi divine, car vous seriez bannis du
+Paradis<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a>
+<a href="#footnote54"><sup class="sml">54</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote54"
+name="footnote54"><b>Note 54: </b></a><a href="#footnotetag54">
+(retour) </a> <i>Sermons du franciscain Berthold</i>, édition Gabel, t. III, pp.
+1 et suiv.</blockquote>
+
+<p>Avec plus d'élévation de langage, le grand pape Léon XIII ne conçoit pas
+autrement les devoirs respectifs des époux. On lit dans l'Encyclique du
+10 février 1880: «L'homme est le prince de la famille, le chef de la
+femme; mais celle-ci, chair de sa chair, os de ses os, ne doit pas le
+servir comme une esclave; elle est sa compagne soumise, mais respectée.
+Si l'homme s'applique à imiter le Christ et si la femme sait imiter
+l'Église, leur tâche, à tous deux, sera rendue facile par le secours de
+l'amour divin qui les soutiendra.»</p>
+
+<p>Ces idées ont passé successivement dans notre législation coutumière et
+dans notre législation civile. Pothier, notre vieux jurisconsulte
+classique, tenait pour «contraire à la bienséance publique que l'homme,
+constitué par Dieu le chef de la femme, <i>vir est caput mulieris,</i> ne fût
+pas le chef de la communauté des biens.» Et plus près de nous, un
+commentateur du Code civil, Marcadé, formule l'esprit de nos
+institutions matrimoniales en termes à peu près identiques: «L'épouse
+doit soumission au mari, selon le précepte de saint Paul: <i>Mulieres
+viris suis subditae sint</i>.» Le dogme chrétien a donc inspiré l'ancien et
+le nouveau droit français.</p>
+
+<p>Que faut-il penser de cette législation traditionnelle? L'excellent
+Condorcet n'hésitait pas à la regarder comme un abus de la force. «Parmi
+les progrès de l'esprit humain les plus importants pour le bonheur
+général, nous devons compter l'entière destruction des préjugés, qui ont
+établi entre les deux sexes une inégalité de droits funeste à celui même
+qu'elle favorise.» A parler franchement, l'égalité absolue appliquée aux
+droits respectifs des époux me paraît d'un optimisme chimérique, et je
+vais, sans plus tarder, m'en expliquer de mon mieux.</p>
+
+<a name="l2c3" id="l2c3"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE III</h3>
+
+<h4>Point de famille sans chef</h4>
+<br>
+<h3> SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--L'article 213 du Code civil.--Son fondement
+ rationnel.--Pourquoi les femmes s'insurgent contre
+ l'autorité maritale.--Curieux plébiscite féminin.</p>
+
+<p> II.--Le fort et le faible des maris.--La maîtrise de la
+ femme vaudrait-elle la maîtrise de l'homme?--La
+ Femme-homme.</p>
+
+<p> III.--L'égalité de puissance est-elle possible entre mari
+ et femme?--Point d'ordre sans hiérarchie.--L'égalité des
+ droits entre époux serait une source de conflits et
+ d'anarchie.</p>
+
+<p> IV.--Répartition naturelle des rôles entre le mari et la
+ femme.--Puissance de celle-ci, pouvoir de celui-là.--La
+ volonté masculine.--A propos du domicile marital.--La
+ «maîtresse» de maison.</p>
+
+<p> V.--Le secret des bons ménages.--Par quelles femmes
+ l'autorité maritale est encore agréée et obéie.--Avis aux
+ hommes.</p>
+</blockquote>
+<br>
+
+<a name="l2c3s1" id="l2c3s1"></a>
+<h4>I</h4>
+
+<p>Sans que nous soyons animé d'une dévotion superstitieuse à l'égard de
+notre loi écrite, il nous est impossible de ne point reconnaître qu'elle
+a du bon. D'après l'article 213 du Code civil, «le mari doit protection
+à sa femme, la femme obéissance à son mari.» De ces deux obligations
+corrélatives, dont l'une est la condition de l'autre, Portalis, un des
+rédacteurs du Code Napoléon, donne l'interprétation suivante: «Ce ne
+sont point les lois, c'est la nature même qui a fait la loi de chacun
+des deux sexes. La femme a besoin de protection parce qu'elle est plus
+faible; l'homme est plus libre parce qu'il est plus fort. La prééminence
+de l'homme est indiquée par la constitution même de son être qui ne
+l'assujettit pas à autant de besoins. L'obéissance de la femme est un
+hommage rendu au pouvoir qui la protège, et elle est une suite de la
+société conjugale qui ne pourrait subsister si l'un des époux n'était
+subordonné à l'autre.»</p>
+
+<p>Ainsi, d'après le texte même de l'article 213 et le commentaire du plus
+autorisé de ses auteurs, le devoir d'obéissance n'est imposé à la femme
+qu'en vue du devoir de protection imposé au mari; ou, plus clairement,
+si le mari a le droit d'être obéi, c'est parce que la femme a le droit
+d'être protégée. Nos obligations de défense sont donc la condition et la
+mesure de nos pouvoirs de commandement.</p>
+
+<p>Cela est-il si déraisonnable? Nous reconnaissons que la soumission
+risque d'être pénible, lorsqu'elle est requise au profit d'un mari que
+la femme juge moins intelligent qu'elle, ou moins noble, ou moins riche,
+ou seulement moins distingué; nous voulons bien qu'il lui soit difficile
+de voir en cet inférieur un guide, un conseil, un appui.--Mais, Madame,
+à qui la faute? Il fallait mieux choisir. N'accusez pas le Code, mais
+vous-même, ou plutôt papa et maman, qui n'ont point su trouver pour leur
+fille un prince charmant.</p>
+
+<p>Que l'obéissance soit quelque peu mortifiante pour une femme qui se sent
+supérieure à son seigneur et maître; qu'elle soit, au contraire,
+naturelle et facile et douce pour l'épouse qui trouve en l'époux de son
+choix une certaine prééminence intellectuelle et morale: encore une
+fois, cela est vraisemblable. Par malheur, pour faire bon ménage, la
+supériorité, même évidente, de l'homme ne suffit pas. Il faut encore que
+sa compagne la reconnaisse et l'accepte; et cette clairvoyance modeste
+et cette soumission sage sont moins communes qu'on ne le pense.</p>
+
+<p>Nous n'en voulons pour preuve qu'un plébiscite organisé en 1896 par une
+revue de famille. Interrogées sur cette question de la sujétion légale
+de la femme mariée, 6 512 lectrices ont répondu; et, sur ce total, 963
+seulement ont acquiescé au devoir d'obéissance que notre loi leur
+impose. Il s'en est trouvé 5 549 pour protester contre l'observation de
+l'article 213. Mais, tandis que 740 ont préconisé la rébellion ouverte
+(scènes, cris, larmes, évasion du domicile conjugal) pour se soustraire
+à une aussi affligeante humiliation, les autres, au nombre de 2 934, ont
+recommandé les moyens diplomatiques (souplesse, ruse, ténacité, feinte
+douceur et longue patience) pour atteindre le même but. Sans prendre au
+pied de la lettre cette consultation plus ou moins sérieuse, il s'en
+dégage néanmoins une certaine répugnance à l'obéissance et,
+corrélativement, une aspiration vague et hasardeuse à l'émancipation
+conjugale qui n'est pas faite pour nous rassurer sur l'état d'âme des
+femmes mariées<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a>
+<a href="#footnote55"><sup class="sml">55</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote55"
+name="footnote55"><b>Note 55: </b></a><a href="#footnotetag55">
+(retour) </a> <i>Annales politiques et littéraires</i> du 9 août 1896, p. 86.</blockquote>
+
+<a name="l2c3s2" id="l2c3s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+
+
+<p>C'est le moment de confesser avec humilité que, même en exceptant les
+monstres (ces dames nous feront-elles la charité de tenir ceux-ci pour
+une minorité?) le caractère des hommes n'est point exempt d'aspérités,
+de brusquerie, de rudesse, d'âpreté même, qui peuvent blesser les
+délicatesses et les susceptibilités féminines. Mais sous ces apparences
+rébarbatives, sous cette raideur de verbe et d'allure, sous cette écorce
+dure et sèche, est-il donc impossible de trouver un fond de loyauté, de
+franchise, de sincérité, de noblesse, de générosité, capable de faire
+oublier, avec un peu d'amour, les rugosités de l'enveloppe? Nous sommes
+impatients et autoritaires: c'est entendu. Si nous supportons
+vaillamment l'infortune, en revanche, nous faiblissons étrangement
+devant la douleur physique. Une fièvre nous abat, un malaise nous
+effraie. Ce nous est un supplice d'entendre gémir ou pleurer autour de
+nous. Quel homme pourrait veiller au chevet d'un enfant ou d'un malade
+comme la mère de famille ou la soeur de charité?</p>
+
+<p>Mais l'homme ne reprend-il point sa supériorité dans les longs efforts,
+dans les labeurs pénibles du corps et de l'esprit? Nous ne sommes point
+parfaits, soit! Mais les femmes le sont-elles? Que celles qui
+inclineraient trop facilement à voir en l'homme un être égoïste et
+méchant, prennent la peine d'observer qu'il travaille, qu'il peine,
+qu'il lutte pour le foyer. Même dans le peuple, sont-ils si rares ceux
+qui, sûrs de trouver chez eux un ménage propre et réjouissant, une femme
+avenante et gaie, préfèrent leur famille à l'auberge et au cabaret?</p>
+
+<p>Voudrait-on, par hasard, intervertir les rôles et remplacer la maîtrise
+de l'homme par la maîtrise de la femme? Le remède serait pire que le
+mal. Une femme autoritaire ne l'est jamais à demi. C'est un tyranneau
+domestique. Rien de plus déplaisant que cette créature d'humeur
+dominante et de caractère impérieux, qui usurpe, en son intérieur, le
+rôle du père. Ses éclats de voix et ses grands airs blessent comme une
+anomalie. Nous associons si étroitement la douceur à la grâce féminine,
+la rudesse et l'emportement lui sont si contraires, qu'une parole dure
+et brutale dans la bouche d'une femme nous choque autant qu'un blasphème
+sur les lèvres d'une dévote. Et pourtant, c'est une tristesse de le
+dire, il y a des femmes revêches et acariâtres. La moindre contradiction
+les offense et les irrite. Personnelles, orgueilleuses, violentes, on
+les voit ramener insensiblement à elles toutes les choses du ménage,
+tous les intérêts de la famille, apostrophant les domestiques, secouant
+les enfants, maltraitant le mari.</p>
+
+<p>Le pauvre homme, chassé peu à peu de toutes ses attributions, décapité
+de son prestige, commandé comme un inférieur, humilié devant les siens,
+quand il n'est pas malmené en public, prend souvent le parti héroïque de
+se taire et de s'effacer en considération des enfants qu'une rupture
+blesserait pour la vie, trop heureux si son silence n'est pas interprété
+comme une injure et sa longanimité prise pour de la pure sottise!
+Devenue maîtresse absolue de son intérieur, madame tranche, gronde,
+crie. C'est un frelon dans la ruche. Donnez-lui toutes les qualités que
+vous voudrez, de l'ordre, de la décision, de l'économie; supposez-la
+charitable aux pauvres, secourable aux malheureux: son esprit de
+domination contre nature lui fera perdre tous ses mérites aux yeux du
+monde. Et c'est justice; car elle fait le malheur des siens. S'en
+rend-elle compte? On peut en douter. Son moi s'épanouit avec une sorte
+d'inconscience. Admettons qu'elle opprime son mari et tyrannise ses gens
+sans le vouloir, sans le savoir. Il n'en reste pas moins que découronnée
+des grâces de la douceur, cette femme, moins rare qu'on ne le pense, a
+quelque chose d'hybride: on dirait un être hors nature qui n'est plus
+«Madame» et n'est pas encore «Monsieur». C'est la femme-homme. Dieu vous
+en garde!</p>
+
+<p>Et le féminisme avancé tend précisément à multiplier ce type
+insupportable. Voici une jeune fille à marier: elle a tous ses brevets;
+elle parle couramment l'anglais ou l'allemand, et à peu près le
+français; elle excelle dans la musique et cultive l'aquarelle. Tous les
+sports lui sont familiers: elle valse à ravir, monte comme un hussard,
+nage comme un poisson et pédale infatigablement sur tous les chemins.
+Mais la jeunesse passe et Mademoiselle s'ennuie. Il faudrait lui trouver
+un bon mari; c'est, à savoir, un brave garçon qui sache tenir un ménage,
+surveiller la cuisine, soigner les enfants et, au besoin, raccommoder
+les bas. Où trouverez-vous cet imbécile? Plus la jeune fille se virilise
+imprudemment, moins elle se mariera facilement.</p>
+
+<p>«Vous vous méprenez, me dira-t-on, sur les tendances du féminisme
+conjugal. Il ne s'agit point de subordonner l'homme à la femme, pas plus
+que la femme ne doit être subordonnée à l'homme. Ce que nous demandons,
+c'est l'égalité.»--Je n'en disconviens pas; mais est-elle possible? La
+chose paraîtra douteuse à quiconque voudra bien rechercher l'esprit de
+ce nivellement de puissance entre les époux.</p>
+
+<a name="l2c3s3" id="l2c3s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+
+<p>D'après les idées nouvelles, les époux sont deux unités indépendantes,
+moins unies que juxtaposées. Entre ces deux souverains autonomes,
+comment l'entente, la paix, la vie seraient-elles durables. C'est un
+fait d'expérience qu'entre deux forces également éprises de leur
+liberté, les conflits aboutissent à la guerre intestine. Le dualisme n'a
+jamais produit que la lutte et le désordre. En politique, il conduit les
+peuples au schisme et à la sécession; appliqué au mariage, il
+multiplierait entre les époux les causes de rupture et les occasions de
+divorce. Voyez-vous ces deux êtres rivaux ayant mêmes droits devant la
+loi et attachés l'un à l'autre par une même chaîne? «L'amour la rendra
+légère,» nous dit-on.--Mais l'amour passe et, privés de ce doux trait
+d'union, il est à prévoir que les conjoints, demeurés face à face sans
+vouloir désarmer, finiront par se tourner le dos pour mieux sauvegarder
+leur très chère indépendance.</p>
+
+<p>Il n'y a pas d'ordre possible sans une certaine hiérarchie. Mettez que
+les père et mère aient sur leurs enfants les mêmes prérogatives: si
+l'accord cesse, c'est la confusion, le conflit aigu, la guerre
+s'installant au foyer; c'est la vie commune rendue impossible; c'est la
+paix du ménage irrévocablement troublée. Quand deux individus, qui se
+croient égaux en droit et en force, se disputent et se heurtent, le duel
+est terrible. Pour éviter les coups et les violences, il n'est plus
+qu'un moyen: se séparer.</p>
+
+<p>Mme Arvède Barine a très bien vu ce danger. «Comment le mariage
+pourrait-il subsister quand personne, dans un ménage, n'aura le dernier
+mot? quand deux époux seront deux puissances égales, dont aucune ne
+pourra contraindre l'autre à capituler?» C'est une belle chose de se
+révolter contre les servitudes du mariage sans amour; mais, pour se
+prémunir contre les collisions inévitables de l'égalité conjugale, il
+faut être prêt à se réfugier dans l'union libre. Là, du moins, dès qu'on
+ne s'entend plus, on se lâche sans cérémonie.</p>
+
+<p>Le «féminisme matrimonial» marque donc, de la part de la femme, une
+tendance à oublier son sexe pour établir entre les conjoints, non pas
+l'union à laquelle les convie naturellement leur diversité, mais une
+égalité séparatiste, un isolement hautain, dont ne sauraient bénéficier
+ni la confiance ni l'amour. Il n'y a pas à s'y méprendre: c'est une
+guerre de sécession qui commence. Que le rêve des libertaires vienne à
+se réaliser, et le mariage sera le rapprochement ou plutôt le conflit de
+deux forces égales, avec plus d'orgueilleuse raideur chez la femme et
+moins d'affectueuse condescendance du côté de l'homme. Et quand ces deux
+forces, rapprochées par une inclination passagère, se heurteront en des
+luttes que nulle autorité supérieure ne pourra trancher, il faudra bien
+rompre, puisque personne ne voudra céder. Pauvres époux! pauvres
+enfants! pauvre famille!</p>
+
+<p>A ce triste régime égalitaire, le mari gagnera-t-il, du moins, de voir
+diminuer ses charges et ses responsabilités? Pas le moins du monde.
+L'esprit de la femme est ainsi fait qu'elle gardera les honneurs et les
+réalités du pouvoir, sans vouloir en assumer les ennuis et les dommages.
+Dés qu'une opération entreprise par son initiative aura mal tourné,
+soyez sûrs qu'elle en rejettera tous les torts sur le mari. «Tu me
+l'avais conseillée.»--«Allons donc!»--«Il fallait m'avertir, alors!»
+Toute l'équité féminine tient en ces propos ingénieux. Les femmes
+veulent être maîtresses de leurs actes, avec l'espoir d'en garder tout
+le profit, s'ils réussissent, et d'en répudier toute la responsabilité,
+s'ils échouent.</p>
+
+<p>L'égalité de puissance entre mari et femme? j'en nie la possibilité
+même. C'est l'équilibre instable. Allez donc bâtir là-dessus une maison
+et une famille! En toute association conjugale, il y a communément un
+des époux qui suggestionne l'autre, et l'intimide et le gouverne. N'en
+soyons point surpris: cette hiérarchie des forces est voulue par la
+nature. Il est des caractères doux et faibles dont c'est le partage, et
+souvent même l'agrément, d'obéir. Aux autres, c'est-à-dire aux
+énergiques, aux sanguins, aux violents, appartient le commandement. Si
+vous le leur refusez, ils le prennent, en accompagnant, au besoin, leur
+ordre souverain d'un geste décisif. Ce sont les dépositaires de 1'
+«impératif catégorique».</p>
+
+<p>Tout est pour le mieux, quand le plus puissant des deux, mari ou femme,
+est en même temps le plus capable et le plus digne. Mais combien il est
+déplaisant de voir l'intelligence réduite en tutelle, et quelquefois en
+servage, par la volonté tranchante d'un conjoint qui tient son autorité
+du tempérament plus que de la raison! Et pourtant, si cet intérieur
+n'est rien moins qu'idéal, encore peut-il se soutenir et durer,
+puisqu'il a un maître. En réalité, l'union la plus malheureuse est celle
+où ni le mari ni la femme ne veulent céder. C'est une lutte de tous les
+instants.</p>
+
+<p>Et voilà précisément où nous conduirait l'égalité des droits entre les
+époux! Malheur au ménage où il n'y a ni meneur ni mené, ni volonté
+prééminente ni volonté subordonnée, où les deux conjoints ont la
+prétention de commander toujours et de ne jamais obéir! On s'y dispute
+d'abord, on se sépare ensuite. La rupture est fatale. Ainsi l'égalité
+des époux, fondée sur l'égalité des droits, nous mènerait directement à
+des conflits douloureux et à un divorce inéluctable. Sans doute, cette
+égalité de puissance serait d'une réalisation difficile, parce que
+l'inégalité est partout dans les forces, dans les tempéraments, dans les
+caractères. Mais là où elle parviendrait à opposer les époux l'un à
+l'autre, elle aboutirait à l'anarchie. Je la tiens conséquemment pour
+deux fois malfaisante, en ce qu'elle contrarie la nature et en ce
+qu'elle dissout la famille.</p>
+
+<a name="l2c3s4" id="l2c3s4"></a>
+<h4>IV</h4>
+
+
+<p>Quels sont donc, en raison et en justice, les principes qui doivent
+présider aux relations respectives des époux?</p>
+
+<p>La femme n'est ni supérieure ni inférieure à l'homme; elle n'est pas
+davantage son égale: elle est autre. Et puisque la loi a pour objet de
+garantir à chacun les moyens de développer régulièrement sa
+personnalité, afin de lui permettre de remplir utilement sa
+destinée,--aux différences de complexion organique qui distinguent
+naturellement l'homme de la femme, doit correspondre une différence de
+fonction engendrant une différence de droit entre les époux.</p>
+
+<p>Or, considérés en leur condition normale qui est le mariage, l'homme et
+la femme n'y tiennent point de la nature mêmes rôles et mêmes
+attributions. Au sexe fort, la charge des lourds travaux, de la défense
+commune et des relations extérieures; au sexe féminin, l'administration
+du ménage et le gouvernement du foyer: telle est l'organisation
+rationnelle de la famille. Celle-ci est une sorte de petit État, qui ne
+se comprend pas sans un ministre des affaires étrangères et sans un
+ministre de l'intérieur. L'ordre est à ce prix. Confinée dans les choses
+de la maison, la femme mariée n'en exerce pas moins un rôle si
+essentiel, qu'en élevant ses enfants on peut dire qu'elle forme les
+hommes et prépare l'avenir de la nation. C'est en cela même qu'elle est,
+suivant le mot de Sénèque, toute-puissante pour le bien, ou pour le mal,
+<i>mulier reipublicae damnum aut salus</i>.</p>
+
+<p>Mais, si net que soit le partage des fonctions entre les deux pouvoirs
+masculin et féminin, des conflits sont possibles. Qui aura le dernier
+mot? Il ne nous paraît pas vraisemblable qu'en un sujet si pratique, le
+monde entier se soit trompé en attribuant la prééminence au mari. Dans
+les questions domestiques, si menues et si compliquées, qui doivent être
+tranchées rapidement et à toute heure sous peine de chaos, il ne suffit
+pas de déclarer que le mari sera maître en ceci et la femme souveraine
+en cela, chacun ayant sa part d'autorité limitée minutieusement par le
+contrat ou par la loi. Il y a mille questions connexes et indivisibles
+qui surgissent chaque jour entre les époux et qui ne relèvent pas, en
+elles-mêmes, de l'un plutôt que de l'autre. En ces matières mixtes, le
+principe de la séparation des pouvoirs n'est plus de mise, sans compter
+qu'ici la séparation du commandement affaiblirait la famille. N'est-il
+pas écrit que toute maison divisée contre elle-même périra? Il faut donc
+au gouvernement conjugal un «président du conseil»; et, pour ce poste
+prééminent, l'universelle tradition désigne le mari. Nous pensons
+qu'elle est sage.</p>
+
+<p>Pourquoi? Parce que la volonté de la femme est moins ferme que celle de
+l'homme. Sans doute, cette raison psychologique a parfois été fort
+exagérée. «La femme est plutôt destinée à l'homme, et l'homme destiné à
+la société; la première se doit à un, le second à tous.» Cette pensée
+d'Amiel est excessive. Si la nature faisait un devoir à la femme de se
+perdre dans le rayonnement de l'homme de son choix, il s'ensuivrait que,
+hors du mariage, elle ne compte pas: conclusion cruelle pour celles qui
+n'ont point rencontré d'homme au cours de leur vie solitaire. Sont-elles
+si coupables, si inutiles, les isolées, les dédaignées, qui n'ont pu
+connaître les joies et les épreuves du mariage? Et puis, même mariée, la
+femme a mieux à faire que d' «absorber sa vie dans l'adoration
+conjugale». Et pourvu que l'homme ait un peu de coeur ou d'esprit, il ne
+lui demandera point un pareil anéantissement. Concevoir la femme comme
+un simple reflet de l'homme, obliger l'épouse à marcher obscurément dans
+l'ombre de son seigneur et maître, c'est témoigner vraiment à la
+personnalité féminine une médiocre confiance et une plus médiocre
+estime.</p>
+
+<p>Par bonheur pour le sexe féminin (c'est une remarque déjà faite), la
+bonté,--pas plus que la justice,--n'est étrangère au sexe masculin. Je
+dirai plus: un homme doux et fort, brave et bon, me paraît le plus bel
+exemplaire de l'humanité supérieure. Mais, observation intéressante: les
+femmes nous sont plus reconnaissantes de la fermeté que de la douceur.
+George Éliot a écrit qu' «elles n'aiment pas à la passion l'homme dont
+elles font tout ce qu'elles veulent,» parce qu'elles sentent bien qu'on
+ne s'appuie que sur ce qui résiste.</p>
+
+<p>En réalité, la femme veut moins fermement que l'homme. Même quand elle
+échappe à l'empire des mobiles passionnels, des impressions et des
+impulsions instinctives, même quand elle obéit à des motifs conscients,
+raisonnés, réfléchis, elle a besoin d'une volonté amie qui la soutienne.
+Au cas où ses idées et ses décisions ne lui sont pas inspirées par son
+milieu, par l'opinion ambiante, par la coutume, par la tradition, elle
+va souvent les demander à un parent, à un prêtre, à un confident. Les
+plus fortes ont besoin d'être aidées. A de certains moments, il leur
+faut un appui moral, une volonté, une autorité qui décide pour elles.
+C'est surtout quand le père vient à disparaître, qu'elles sentent et
+qu'elles confessent leur faiblesse. Alors, elles rendent hommage à la
+puissance maritale. Les plus vaillantes, observe Marion, «font le grand
+effort de vouloir par elles-mêmes, de conduire seules toute leur maison,
+toute leur vie; mais c'est là une suprême fatigue, et elles en font
+l'aveu touchant dans l'intimité, pendant que le monde admire leur
+courage<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a>
+<a href="#footnote56"><sup class="sml">56</sup></a>.» A défaut du mari, combien de mères sont impuissantes à
+diriger leurs grands enfants? Qui n'a reçu leurs confidences éplorées?
+L'autorité de l'homme a du bon. Seulement, le principe posé, il faut
+avoir le courage d'en tirer les conséquences. Prenons un exemple.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote56"
+name="footnote56"><b>Note 56: </b></a><a href="#footnotetag56">
+(retour) </a> <i>Psychologie de la femme</i>, p. 229-230.</blockquote>
+
+<p>Beaucoup s'offensent de ce que la loi française oblige les femmes à
+n'avoir qu'un domicile: celui du mari. L'article 214 du Code civil
+dispose, en effet, que «la femme est obligée d'habiter avec le mari, et
+de le suivre partout où il juge à propos de résider.» Mais du moment que
+celui-ci est le chef du ménage, il faut bien que l'épouse demeure sous
+son toit et loge à la même enseigne. C'est logique et c'est décent.
+D'autant plus que la loi ajoute, à titre de compensation, que «le mari
+est obligé de la recevoir et de lui fournir tout ce qui est nécessaire
+pour les besoins de la vie, selon ses facultés et son état.»</p>
+
+<p>Voudrait-on, par hasard, imposer au mari le domicile de sa femme? Mais
+la question serait moins résolue que renversée. Après avoir subordonné
+l'épouse à l'époux, on assujettirait l'époux à l'épouse. C'est le
+système des représailles. Nous n'en voulons point. Les conjoints
+pourront-ils se choisir deux domiciles distincts? Mais ce serait là
+vraiment une séparation de corps anticipée. Sans compter qu'un ménage
+divisé contre lui-même est condamné à périr. L'éloignement des parents
+détruirait immanquablement l'unité du foyer. Enfin les enfants
+seront-ils domiciliés chez le père ou chez la mère? Et pour n'avantager
+ni l'un ni l'autre, auront-ils, eux aussi, un domicile séparé? Pauvres
+petits!</p>
+
+<p>Conclusion: la loi a été sage en fixant au domicile du mari le domicile
+de la mère et des enfants. C'est là, en effet, qu'est le centre des
+intérêts et des affaires, le centre de la clientèle et de la famille.
+Certes, nous n'ignorons point que la femme a souvent d'excellentes
+raisons de fuir le domicile marital. Mais lorsque sa vie ou son honneur
+est en danger, les tribunaux n'hésitent pas à lui permettre de chercher
+ailleurs un asile plus sûr et plus moral. Quant à la forcer, <i>manu
+militari</i>, à réintégrer le domicile conjugal, il est avéré que ce droit
+n'est exercé par les maris qu'avec une extrême discrétion, et appuyé par
+la police qu'en des cas d'une extrême rareté.</p>
+
+<p>Ce régime hiérarchique implique-t-il la diminution et la déchéance de
+l'épouse? Certaines femmes se plaignent d'être enfermées,
+«cristallisées» dans leurs devoirs d'intérieur par l'accablante autorité
+du mari. La tradition leur pèse. Elles se révoltent, quand on a
+l'imprudence de leur rappeler qu'aux beaux temps de la République, la
+matrone romaine, l'épouse selon le coeur des patriciens, gardait la
+maison et filait la laine.</p>
+
+<p>Pourquoi, ce rôle serait-il devenu risible ou déshonorant? Point de vie
+de famille possible sans un foyer habitable. Pour attirer et retenir
+l'homme et les enfants au logis, il faut qu'ils soient sûrs d'y trouver
+la concorde et la paix, le ménage rangé et la vaisselle luisante,
+l'ordre et la propreté qui sont la parure, pour ne pas dire le luxe des
+maisons pauvres; et c'est à la femme d'y pourvoir. Sa fonction naturelle
+est de veiller à la discipline de l'intérieur, à l'entretien du foyer, à
+la bonne tenue des enfants, à la régularité des repas, à l'exactitude et
+à la décence de la vie de famille. Elle doit être la fée du logis. Il
+n'est pas possible qu'à respirer chaque jour ce bon air, l'homme le plus
+désordonné ne prenne peu à peu de meilleures habitudes. On sait que
+l'épargne est la première condition de l'aisance; et si le père apporte
+l'argent, il incombe à la mère de le conserver. Femme sans ordre, ménage
+sans pain.</p>
+
+<p>M. Lavisse disait naguère en termes excellents: «Il faut à la maison
+ouvrière la dignité de la femme modestement bien élevée. Quand cette
+dignité, une dignité douce, bien entendu, qui ne se montre pas, qui se
+laisse seulement sentir, une dignité de violette,--est accompagnée de
+grâce et de patience, elle est très puissante<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a>
+<a href="#footnote57"><sup class="sml">57</sup></a>.» C'est qu'au fond du
+coeur le Français, citadin ou paysan, bourgeois ou manoeuvre, est fier
+de sa femme. Il lui rend justice et honneur, quand elle le mérite.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote57"
+name="footnote57"><b>Note 57: </b></a><a href="#footnotetag57">(retour)</a> Discours prononcé à la distribution des prix de l'orphelinat
+des Alsaciens-Lorrains, <i>Journal des Débats</i> du 22 juin 1896.</blockquote>
+
+<p>Dans nos intérieurs, la mère est vraiment souveraine; et son autorité
+bienfaisante s'étend sans difficulté au mari, aux enfants et aux aides,
+parce que là, dans l'intimité du foyer, elle s'exerce dans son domaine
+naturel. En France, la femme est, par fonction et par définition, la
+«maîtresse de maison». Vienne le jour où, poussée par des idées
+d'indépendance excessive, elle se répandra au dehors sous prétexte de
+mieux épanouir son individualité, que deviendra, je le demande, le foyer
+déserté? Une ruine inhabitable où la famille négligée, désunie, ne
+trouvera ni le repos ni le bon exemple.</p>
+
+<a name="l2c3s5" id="l2c3s5"></a>
+<h4>V</h4>
+
+
+<p>Voulez-vous connaître le secret des bons ménages? Chacun des époux reste
+à sa place, le mari commandant sans en avoir l'air, la femme obéissant
+sans en avoir conscience. Ils sont si étroitement liés qu'ils ne font
+qu'un coeur et qu'une âme. Ils réalisent le mariage parfait. N'oublions
+pas que les conjoints doivent se donner l'un à l'autre, sans
+restriction, sans distinction. Le mariage est un engagement bilatéral,
+un échange, un don mutuel. Aucun des époux ne devient la chose, le
+domaine de l'autre, ou, s'il le devient, c'est à charge de réciprocité.
+Si donc on tient absolument à ce que le mariage engendre une sorte de
+droit d'appropriation, il importe d'ajouter qu'il fait du mari une
+propriété de la femme comme il fait de la femme une propriété du mari.
+«Elle est à lui, il est à elle,» disait le franciscain Berthold. En
+résumé, ils s'appartiennent l'un l'autre, à la vie, à la mort, <i>ad
+convivendum, ad commoriendum</i>.</p>
+
+<p>Cela étant, un bon ménage suppose une alliance de bonnes volontés qui se
+respectent, se ménagent, se supportent, se conseillent et s'aiment
+réciproquement, un échange continu de concessions mutuelles et de mutuel
+appui, une association si étroite d'esprit, de coeur et d'activité qu'au
+besoin l'un des conjoints pourrait remplacer l'autre, sans trouble, sans
+froissement, sans conflit. Ce ménage idéal est aussi puissamment armé
+qu'il est possible pour supporter le poids de la vie. Et je veux croire
+que les femmes françaises ne se refuseront point, de gaieté de coeur, à
+le prendre pour modèle; sinon, elles tourneraient le dos au bonheur.</p>
+
+<p>Sans doute, nous avons revendiqué et conquis successivement tant de
+libertés, bonnes ou mauvaises, qu'il serait puéril de nous étonner que
+certaines femmes agitées veuillent prendre part au partage. Mais faut-il
+en conclure que le sexe tout entier s'apprête à réclamer, à son tour,
+toutes les libertés que nous avons prises? Que non pas! J'ose dire que
+l'immense majorité des femmes françaises se contente ou s'accommode de
+nos institutions matrimoniales existantes. Elles ne réclament, ainsi que
+nous le verrons plus loin, que des tempéraments ou des corrections de
+détail très acceptables.</p>
+
+<p>Il y a d'abord les femmes qui ont reçu une forte éducation religieuse,
+femmes des plus dignes et des plus respectables, qui remplissent
+courageusement leurs devoirs d'épouse et de mère à tous les degrés de
+l'échelle sociale. Celles-là ne sont point travaillées de si grandes
+velléités d'indépendance, et elles sont innombrables en nos provinces de
+France. Ces bonnes chrétiennes n'ont aucun goût pour les revendications
+audacieuses et les plébiscites tapageurs; ou, si elles prennent part à
+ces derniers, c'est pour adresser à leurs soeurs plus turbulentes un
+rappel à l'ordre comme celui-ci: «Je pense que le Code a grandement
+raison de dire que la femme doit obéissance à son mari, puisque
+Notre-Seigneur Jésus-Christ l'a dit avant le Code et a imposé cette
+obéissance aux femmes chrétiennes, bien avant que Napoléon l'ait imposée
+aux femmes françaises. Celles-ci donc n'ont pas lieu de se montrer
+surprises ou humiliées d'un article qui ne les oblige devant la loi qu'à
+ce à quoi elles sont déjà obligées devant Dieu<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a>
+<a href="#footnote58"><sup class="sml">58</sup></a>.» C'est le langage de
+la sagesse chrétienne. Et comme notre législation du mariage n'est
+vraiment que la consécration civile de la vieille conception dogmatique,
+il se trouve qu'en cette matière délicate la religion est le plus ferme
+appui de la loi.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote58"
+name="footnote58"><b>Note 58: </b></a><a href="#footnotetag58">
+(retour) </a> <i>Annales politiques et littéraires</i> du 9 août 1896, p. 86.</blockquote>
+
+<p>A côté de ces femmes religieuses d'esprit et de coeur qui obéissent par
+principe, il en est d'autres qui, moins attachées aux commandements de
+l'Église, obéissent pourtant sans contrainte, sans regret, par habitude.
+C'est le cas de toutes celles qui ont le bonheur d'appartenir à des
+familles unies dont le chef est aimé estimé, respecté. Façonnées par
+l'exemple, elles obéissent à leur mari comme elles ont vu leur mère
+obéir à leur père, le plus naturellement du monde, avec une docilité
+confiante dont elles ne se sentent aucunement diminuées.</p>
+
+<p>Enfin, sans être dévotes ni routinières, il est des femmes qui ont le
+secret d'obéir, non plus par devoir religieux ou par soumission
+héréditaire, mais bien par calcul diplomatique et suprême habileté.
+Elles se sont dit que le plus facile moyen de se plier à un
+commandement, c'est encore de se faire ordonner précisément ce qu'on
+désire. Cette tactique n'exige que de la souplesse, et beaucoup de
+femmes y excellent.</p>
+
+<p>On voit que les maris de France ont chance de conserver leurs droits à
+la direction de leur famille. Mais qu'ils n'en prennent point orgueil:
+ce n'est pas d'hier que les femmes gouvernent les gouvernants. Le vieux
+Caton s'en plaignait amèrement. Pour n'avoir rien d'officiel, leur
+suggestion est décisive, leur influence prépondérante. Laissant à
+l'homme l'apparence du pouvoir et la responsabilité de l'action, elles
+restent ses inspiratrices pour le bien ou pour le mal. Se souvenant du
+mot de Mme de Staël: «Un homme peut braver l'opinion, une femme doit s'y
+soumettre,» elles ne s'affichent point, elles s'insinuent. Si nous
+faisons les lois, elles nous les imposent en faisant les moeurs. Dans la
+vie privée, la femme française est toute-puissante, quand elle le veut.
+Aussi bien ne réclame-t-elle point tant de droits, se sachant en
+possession de tant de privilèges! Et si l'on excepte une minorité
+bruyante, le plus grand nombre ne se soucie point de l'égalité conjugale
+dans la crainte de s'aliéner les faveurs masculines. A cette question:
+«Quelle est la base unique du bonheur des femmes?» Mme Campan répondait:
+«La douceur de leur caractère.» Et Mme de Maintenon, qui se connaissait
+en diplomatie, ajoute dans ses <i>Mémoires</i>: «Pour les femmes, la douceur
+est le meilleur moyen d'avoir raison<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a>
+<a href="#footnote59"><sup class="sml">59</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote59"
+name="footnote59"><b>Note 59: </b></a><a href="#footnotetag59">
+(retour) </a> <i>Opinions de femmes sur la femme.</i> Revue encyclopédique du 28
+novembre 1896, p. 840.</blockquote>
+
+<p>Quoi qu'on puisse penser de l'autorité maritale (et nous persistons à
+croire qu'elle est souvent plus apparente que réelle), les hommes ont un
+sûr moyen de la conserver et même de la raffermir. Se faire une
+conscience plus nette du devoir de protection déférente qui leur incombe
+vis-à-vis des femmes; se montrer dignes des prérogatives masculines par
+l'action et la volonté, par l'énergie et le sang-froid, par la loyauté,
+l'honneur et la bonté; travailler, peiner, souffrir sans trop de
+plaintes et sans trop de défaillances; opposer à la vertu, à la
+vaillance, à la fierté des femmes, une fierté, une vaillance, une vertu
+suréminentes: voilà le secret d'être maître chez soi sans
+amoindrissement pour personne.</p>
+
+<p>Ce n'est point par l'emportement et la violence, en criant haut et en
+gesticulant fort, que nous maintiendrons notre suprématie. La primauté
+du verbe et du poing est méprisable. L'autorité de la loi ne sauverait
+pas même l'autorité de l'homme, le jour où celle-ci serait sérieusement
+menacée. Nous ne resterons supérieurs en droit à la femme que si nous
+savons lui rester supérieurs en fait, c'est-à-dire en valeur et en
+caractère. A bon entendeur, salut!</p>
+
+<p>Au reste, comme l'abus se glisse dans les meilleures choses, il nous
+suffira que l'autorité maritale soit aux mains d'un incapable ou d'un
+indigne pour que nous lui apportions (on le verra bientôt) toutes les
+restrictions nécessaires.</p>
+
+<a name="l2c4" id="l2c4"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE IV</h3>
+
+<h4>A propos de la dot</h4>
+<br>
+<h3> SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Le mal qu'on en dit.--Les mariages
+ d'argent.--Récriminations féministes et socialistes.</p>
+
+<p> II.--Peut-on et doit-on supprimer la dot?--Le bien qu'elle
+ fait.--La femme dotée est plus forte et plus libre.</p>
+
+<p> III.--Mariage sans dot, mariage sans frein.--Filles à
+ plaindre et parents à blâmer.--Éducation à modifier.</p>
+</blockquote>
+<br>
+
+<a name="l2c4s1" id="l2c4s1"></a>
+<h4>I</h4>
+
+<p>A toute époque, la dot a servi de prétexte aux plus violentes attaques
+contre nos institutions matrimoniales. Aujourd'hui plus que jamais, par
+un effet de ce penchant à l'exagération qui se remarque en toute société
+mal équilibrée comme la nôtre, il n'est personne qui ne puisse lire ou
+entendre les plus folles ou les plus furieuses diatribes contre les
+mariages d'argent. Il semble que l'union de l'homme et de la femme ne
+soit plus en France qu'une juxtaposition de fortunes, un arrangement
+commercial, une combinaison mercantile, une simple affaire; car, si
+l'homme fait la chasse à la dot, la femme fait la chasse à la position:
+deux calculs qui se valent. N'est-ce pas se vendre également que de
+chercher dans un mari les avantages de son rang ou de briguer chez une
+jeune fille la grosse somme et les espérances? Et l'on va jusqu'à dire
+que les parents, qui subordonnent le mariage de leurs enfants à de
+pareilles préoccupations, méritent le nom d' «entremetteurs». Le monde,
+en d'autres termes, a fini par commercialiser l'acte le plus sacré de la
+vie, le don de soi-même, que l'amour seul a le privilège de justifier et
+d'ennoblir.</p>
+
+<p>On est étonné de retrouver ces jugements sommaires et excessifs sous la
+plume d'écrivains sérieux. «La peste du foyer moderne, écrit M.
+Lintilhac, c'est l'épouse dotée. La dot dégrade l'épouseur d'abord. Elle
+déprave l'épouse ensuite.» D'autres font remarquer, par un rapprochement
+plein de délicatesse, que le mari est «l'Alphonse patenté du foyer».
+Prendre une maîtresse qui vous plaît et l'entretenir, est un cas
+pendable. Prendre une femme qui vous déplaît et se faire entretenir par
+elle, est au contraire d'une moralité courante. Qui expliquera cette
+contradiction? Ce que l'opinion tient pour un déshonneur en dehors des
+justes noces, paraît le plus simple du monde après la cérémonie. Aussi
+Mme de Marsy, la distinguée présidente du «Ladie's Club» de Paris,
+traite la dot de «coutume humiliante pour la femme» et en réclame
+instamment l'abolition pure et simple, cette abolition lui paraissant
+«un premier pas vers le bonheur<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a>
+<a href="#footnote60"><sup class="sml">60</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote60"
+name="footnote60"><b>Note 60: </b></a><a href="#footnotetag60">
+(retour) </a> Lettres citées par M. Joseph Renaud dans la <i>Faillite du
+mariage</i>, p. 70-71.</blockquote>
+
+<p>Cette suppression absolue s'imposerait d'autant plus à notre époque,
+qu'au sentiment des outranciers du féminisme révolutionnaire, la dot
+transforme le mariage en un pur trafic esclavagiste. On nous dira, par
+exemple, qu'il n'est rien de plus immoral que de renoncer, moyennant
+finances, à son honneur et à sa liberté, que c'est une chose abominable
+d'acheter l'amour et la maternité au prix du sacrifice de sa personne et
+de sa dignité. On ira jusqu'à trouver «la condition de la matrone plus
+abjecte que la profession de la courtisane, puisque celle-ci ne prête
+que son corps et peut toujours se reprendre, tandis que l'honnête femme
+se livre tout entière et pour jamais<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a>
+<a href="#footnote61"><sup class="sml">61</sup></a>.» D'où il faudrait conclure que
+la plus vertueuse des mères de famille est, par le fait de sa dot, moins
+digne de respect que la dernière des dévergondées.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote61"
+name="footnote61"><b>Note 61: </b></a><a href="#footnotetag61">
+(retour) </a> Benoît <span class="sc">Malon</span>, <i>Le Socialisme intégral</i>, t. I, chap. VII, pp.
+361-363.</blockquote>
+
+<p>C'est de l'extravagance pure. Sans tomber en ces excès de langage, les
+jeunes filles de bonne maison ne sont pas rares qui pensent opposer à
+l'institution de la dot de plus sérieuses et plus réelles objections.
+Témoin cette confidence qui nous fut faite: «Je ne suis pas assez riche
+pour me marier. Les jeunes gens d'aujourd'hui savent compter. Nos petits
+talents, nos petits mérites, l'instruction, la beauté même, ne servent
+pas à grand'chose. Il n'est pas jusqu'à notre nom qui ne soit pour nous
+une étiquette négligeable, puisque nous le perdons en nous mariant.
+Combien nos frères sont plus heureux! S'ils n'épousent plus des
+bergères, ils ont la ressource, quand ils sont titrés, d'anoblir des
+fermières ou des marchandes.»</p>
+
+<p>Enfin de bons esprits, s'inspirant de l'intérêt général, proposent
+d'abolir la dot sous prétexte que cette suppression ranimerait toutes
+les forces épuisées du pays. Ils nous assurent que, débarrassés du souci
+d'amasser la dot de leurs enfants, les époux auront toute facilité de se
+payer le luxe d'une nombreuse famille, et que le mariage, affranchi des
+considérations d'argent, redeviendra, au grand profit de la morale,
+l'union désintéressée de deux âmes et de deux vies. Voulez-vous résoudre
+la crise du mariage? C'est bien simple: supprimez la dot.</p>
+
+<a name="l2c4s2" id="l2c4s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+
+<p>Mais, au fait, est-il si facile de supprimer la dot? Cette institution
+n'est pas seulement l'oeuvre de la loi; elle est entrée profondément
+dans nos moeurs. Et s'il est aisé de modifier le Code, il n'est pas
+aussi simple de corriger un peuple de ses mauvaises habitudes. L'usage
+est une citadelle inexpugnable: la dot s'y est installée depuis des
+siècles; nulle réforme législative ne l'en délogera de sitôt. Le temps,
+qui fait les coutumes, peut seul les défaire; et le temps n'est jamais
+pressé. Nous ne croyons point à la disparition prochaine de la dot.</p>
+
+<p>Il y a mieux. La dot est-elle une si grande coupable? Je sais bien qu'il
+est de bon ton de l'attaquer au nom du pur amour; je sais encore qu'elle
+rend trop rares les mariages d'inclination et trop fréquents les
+mariages d'argent, au détriment de l'idéalisme sentimental cher aux âmes
+tendres qui voudraient unir les plus dignes aux plus belles. Mais,--sans
+rappeler que la dot permet quelquefois aux laides de se relever de leur
+disgrâce imméritée,--on ne réfléchit pas assez qu'elle a plus fait que
+toutes les lois d'émancipation pour la dignité, pour la liberté, pour
+l'autorité de la femme mariée. L'homme qui accepte une dot en se mariant
+aliène une part de sa puissance. Comptable des deniers de sa femme, il a
+les mains liées. Dans une de ses comédies, Plaute prête à l'un de ses
+personnages cette apostrophe fameuse: «Pas de dot! pas de dot! Avec sa
+dot, une femme vous égorge. Je me suis vendu pour une dot.» C'est
+pourquoi Solon, désireux d'accomplir de grandes choses, abolit la dot,
+assujettit la femme au mari et la cloîtra dans le gynécée. Et du coup
+l'Athénienne perdit sa liberté.</p>
+
+<p>L'apport d'un patrimoine propre à la société conjugale investit
+naturellement l'épouse d'un certain pouvoir de contrôle sur les actes du
+mari; il lui confère, en outre, un peu de cette considération qui
+s'attache à la fortune. D'autre part, la femme dotée ne peut plus être
+traitée comme une charge, comme un passif pour le ménage. Ayant versé
+son enjeu à la partie, elle a le droit de se dire personnellement
+intéressée aux pertes et aux gains. En augmentant sa coopération
+effective, la dot contribue donc à accroître le prestige et l'autorité
+de la femme.</p>
+
+<p>Cela est surtout visible dans la petite bourgeoisie commerçante. Là,
+vraiment, l'égalité est faite entre mari et femme. Ayant grossi de son
+bien le fonds commun, participant de ses deniers aux charges du ménage
+et aux opérations du négoce, elle en tire argument pour surveiller la
+gestion du mari. Aussi bien est-elle, au sens plein du mot, son
+associée. Elle est dans le secret des affaires et participe aux travaux
+du magasin; elle tient les écritures et apure les comptes; elle préside
+à la caisse, prépare les inventaires, discute le budget, réduit souvent
+les dépenses et trouve le moyen de faire des économies. Plus d'une
+s'entend merveilleusement au commerce. Combien même sont l'âme de la
+maison?</p>
+
+<p>La dot permet donc à la femme de s'occuper plus activement et plus
+directement des intérêts de la famille, en l'autorisant à surveiller
+l'administration de son conjoint. Elle lui fournit un argument, un
+appui; un rempart pour se mieux défendre contre les empiétements
+possibles de la puissance maritale.</p>
+
+<a name="l2c4s3" id="l2c4s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+
+<p>Oui, la dot a du bon. Qui ne sait que, dans la société actuelle,
+l'argent est le grand libérateur? A ce propos, M. Jean Grave, dont on
+connaît les aspirations anarchistes, exprime cette idée que les
+protections de la loi sont plus à la portée des femmes riches que des
+femmes pauvres, les premières ayant la faculté de se libérer, moyennant
+finances, des liens mêmes du mariage<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a>
+<a href="#footnote62"><sup class="sml">62</sup></a>. Les poursuites en divorce et
+en séparation sont,--je n'ose dire moins lentes, car elles ne sont
+rapides pour personne,--mais plus faciles pour celle qui paie bien que
+pour celle qui paie mal. Que de démarches, que d'ennuis pour obtenir
+l'assistance judiciaire! Combien illusoire et dangereuse est l'action
+d'une femme pauvre contre un mari sans le sou qui peut la quitter à
+volonté et la rouer de coups à l'occasion!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote62"
+name="footnote62"><b>Note 62: </b></a><a href="#footnotetag62">
+(retour) </a> <i>La Société future</i>, ch. XXII, p. 339.</blockquote>
+
+<p>Actuellement, la dot est la meilleure garantie du respect de la
+personnalité féminine. Elle permet à la femme de choisir un peu son
+époux. Qu'on la supprime, et l'épouse retombera plus faible et plus
+misérable sous la loi de l'homme. Prise pour elle seule, apportant au
+ménage ses grâces à entretenir et son appétit à satisfaire, êtes-vous
+sûr que le mari ne la tiendra jamais pour un passif, pour une charge
+sans compensation? Supprimez la dot, et la femme sera plus étroitement
+liée au mari. Comment s'en séparer, puisque, n'ayant rien apporté, elle
+n'aurait rien à reprendre? Supprimez la dot, et la femme sera plus
+strictement assujettie au mari; car celui-ci, pourvoyant seul aux
+dépenses du ménage, voudra augmenter ses pouvoirs en proportion de ses
+obligations. Ne devra-t-elle pas tout subir, puisqu'il la nourrira? De
+ce jour, confesse M. Jules Bois lui-même, «elle n'a plus de sort, plus
+de vie propre, je la vois plus dénuée de destinée que le chien de la
+maison qui saura bien, mis à la porte, vivre dans la rue<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a>
+<a href="#footnote63"><sup class="sml">63</sup></a>.» A mariage
+sans dot, femme sans force et mari sans frein.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote63"
+name="footnote63"><b>Note 63: </b></a><a href="#footnotetag63">
+(retour) </a> <i>L'Ève nouvelle</i>, p. 156-157.</blockquote>
+
+<p>Comme on le voit, la dot confère à la femme mariée plus d'autorité, plus
+de sécurité, plus d'indépendance. Beaucoup me répondront que c'est
+acheter bien cher un mari et que, pour en avoir un de quelque qualité,
+il faut y mettre un prix de plus en plus élevé. Comment, d'ailleurs, ne
+serait-on pas attristé de voir un si grand nombre de filles agréables et
+méritantes aspirer vainement au mariage, faute d'argent à offrir aux
+épouseurs? Rien de plus mélancolique que l'histoire de la demoiselle
+sans dot qui vieillit sans être recherchée. Ses amies, plus fortunées,
+se marient les unes après les autres: elle seule n'est point demandée.
+Chaque hiver, ses parents la traînent de salon en salon. Les jeunes gens
+la font danser volontiers, car elle est spirituelle et touchante; mais
+ils épousent les autres, celles qu'on ne regarde pas et dont la richesse
+fait passer la laideur ou la sottise. Comme elle ne manque point de
+sérieux et de réflexion, elle sait le peu qu'elle vaut et la solitude
+qui l'attend, et elle s'attriste. Puis vient l'arrière-saison. Les
+inconnus l'appellent «madame»; et cette appellation respectueuse la fait
+pleurer, car elle n'a ni mari à gronder, ni enfants à chérir et à
+caresser. Et insensiblement le vide et l'oubli se font autour d'elle.
+C'est une vie perdue. Il faut une grande âme pour ne point s'en aigrir.
+De fait, beaucoup de vieilles filles se résignent à la sainteté avec
+grâce et mélancolie. Je les admire.</p>
+
+<p>Mais à qui la faute? Beaucoup moins à l'institution de la dot qu'à
+l'éducation disproportionnée que les parents ont la détestable habitude
+de donner à leurs filles. On les pare, on les fête, on les gâte; on leur
+inculque des goûts de luxe et des habitudes de frivolité, qu'elles
+seront incapables de satisfaire plus tard. Et lorsqu'elles sont devenues
+mariables, on est tout surpris d'apprendre que la famille ne peut offrir
+qu'une dot plus ou moins maigre, insusceptible de soutenir le train de
+vie auquel le père et la mère les ont accoutumées. Si encore
+mademoiselle avait le courage, en se mariant, de faire peau neuve, de
+couper court à la dépense, de se contenter, par exemple, de deux
+toilettes par an, au lieu de s'en donner deux par saison! Mais coquette
+on l'a faite, coquette elle restera. Combien de dots passent en bijoux
+et en colifichets, au lieu de subvenir, suivant leur définition, aux
+charges du ménage? Lorsqu'un jeune homme à marier dénombre les magasins
+en flânant par les rues les plus commerçantes de sa ville, et qu'il
+observe qu'en moyenne sept boutiques sur dix concernent la toilette et
+le luxe de la femme, il ne peut s'empêcher de se dire que celle-ci coûte
+trop cher à vêtir et à orner, et qu'avec les modestes revenus de son
+travail il lui serait impossible de payer les robes et les chapeaux de
+Madame.</p>
+
+<p>Sans proscrire l'instruction qui doit être plus soignée aujourd'hui
+qu'autrefois, la première chose à faire pour une fille qui veut trouver
+un mari, c'est de revenir bravement à l'ancienne simplicité, de remettre
+en honneur les travaux domestiques, de se préparer à une vie sérieuse,
+vaillante et dévouée, d'instaurer en son coeur un idéal d'honneur et de
+vertu qui fasse dire d'elle aux épouseurs: «Voilà une jeune fille qui
+sera courageusement attachée à son ménage et à ses devoirs! Elle est
+digne d'être la mère de mes enfants.» Il n'y a de vie conjugale,
+honorable et sûre, que celle qui repose sur un travail méritoire,
+conforme à la condition de chacun. Que les parents élèvent leurs filles
+en conséquence, et le mariage sans dot ne tardera pas à refleurir dans
+nos classes aisées.</p>
+
+<p>Les femmes sont donc mal venues à se plaindre de la dot: leur
+coquetterie l'a rendue de plus en plus nécessaire. Avec des goûts plus
+modestes et des aspirations moins élevées, les jeunes filles se
+marieraient plus aisément.</p>
+
+<p>Cela est si vrai que la dot elle-même excite de moins en moins les
+appétits des jeunes gens de la bourgeoisie, tant le mariage leur fait
+peur! Nos demoiselles (on ne saurait trop le répéter) ne sont pas assez
+pratiques, simples, sérieuses. Ourler des mouchoirs ou surveiller une
+omelette, une crème, un rôti, semble tout à fait indigne d'une créature
+intelligente. En dehors des «talents d'agrément», dont les candidats au
+mariage ont raison de faire peu de cas, qu'est-ce qu'elles savent?
+qu'est-ce qu'elles font? La vérité nous oblige même à dire que, dans un
+certain monde, la plupart ne sont bonnes qu'à s'amuser. Dressées au
+plaisir, elles entendent vivre pour le plaisir. Habituées à tuer le
+temps sans profit pour elles-mêmes et pour les autres, elles considèrent
+la vie comme un carnaval sans fin. Or, nos jeunes gens savent ce qu'une
+mondaine évaporée coûte à la bourse du mari, ce que le plaisir apporte
+aux âmes vaines de tentations et de chagrins, ce que la dignité du foyer
+y perd, ce que le dévergondage des moeurs y gagne. Ils se disent
+qu'entre le coût de la vie et le taux de leurs appointements l'équilibre
+serait vite rompu, que longs et infructueux sont les débuts d'une
+carrière libérale et que bon nombre d'emplois publics nourrissent
+maigrement leur homme; et à ces jeunes gens qui ont plus d'esprit de
+calcul que de chaleur d'âme, le mariage devient un épouvantail. Encore
+une fois, à qui la faute, sinon moins à la dot qu'aux femmes elles-mêmes
+qui l'ont rendue nécessaire afin d'entretenir leur luxe et de soutenir
+leur vanité?</p>
+
+<p>Au surplus, la dot n'est guère attaquée que par celles qui n'en ont pas.
+Quant aux femmes pourvues de ce précieux avantage, elles ont aujourd'hui
+la prétention d'en jouir pour elles seules, de l'administrer, dépenser,
+dévorer même, si le coeur leur en dit, sans l'autorisation du mari.
+N'est-il pas juste que l'épouse qui apporte la galette, comme dit le bon
+peuple, la garde ou la mange? Nous touchons ici à une question
+subsidiaire des plus actuelles et des plus irritantes, que nous n'avons
+ni le moyen ni l'intention d'éluder.</p>
+
+<a name="l2c5" id="l2c5"></a>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE V</h3>
+
+<h4>Du régime de communauté légale</h4>
+<br>
+<h3> SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> .--Une revendication de l'«Avant-Courrière».--Pourquoi les
+ gains personnels de la femme sont-ils aujourd'hui à la
+ merci du mari?--La communauté légale est notre régime de
+ droit commun.</p>
+
+<p> II.--Remèdes proposés.--Abolition de l'autorité
+ maritale.--Séparation des biens judiciaires.--Substitution
+ de la division des patrimoines à la communauté légale.</p>
+
+<p> III.--Pourquoi nous restons fidèles à la communauté des
+ biens.--Ce vieux régime favorise l'union des époux.--Point
+ de solidarité sans patrimoine commun.--Méfiance et
+ individualisme: tel est l'esprit de la séparation de biens.</p>
+
+<p> IV.--La communauté légale peut et doit être
+ améliorée.--Restrictions aux pouvoirs trop absolus du
+ mari.--Ce qu'est la communauté dans les petits ménages
+ urbains ou ruraux.</p>
+
+<p> V.--La séparation est un principe de désunion.--Point de
+ nouveautés dissolvantes.--Dernière concession.</p>
+</blockquote>
+<br>
+
+<p>On pense bien que notre intention n'est pas de traiter cette grosse
+question en juriste minutieux. Une pareille étude serait ici fastidieuse
+et déplacée. M. d'Haussonville, qui se récuse à ce sujet avec trop de
+modestie, a raison de dire que c'est la partie «la moins récréante de
+tout le Code.» Aussi bien aurons-nous suffisamment rempli notre dessein,
+si nous parvenons à faire comprendre, sans trop d'efforts, aux personnes
+les moins versées dans les choses du droit, ce qu'exige actuellement une
+protection plus efficace des intérêts pécuniaires de la femme mariée.</p>
+
+<a name="l2c5s1" id="l2c5s1"></a>
+<h4>I</h4>
+
+<p>Une association féministe constituée pour défendre les intérêts généraux
+du sexe faible, l'<i>Avant-Courrière</i>, dont Mme Schmahl est l'habile et
+zélée présidente, a pris en main une revendication très sérieuse et très
+pratique à laquelle la sympathie publique semble désormais acquise. Il
+s'agit du droit pour les femmes mariées de disposer des gains provenant
+de leur travail personnel. Cette innovation intéresse six millions de
+femmes, dont plus de quatre millions d'ouvrières. Je n'en sais point de
+plus équitable ni de plus urgente.</p>
+
+<p>Il n'est aucune femme qui soit moins à l'abri des abus de la puissance
+maritale que la femme ouvrière. Qu'est-ce qui n'a connu un de ces petits
+ménages où le mari, bon ouvrier tant qu'il est à jeun, fête copieusement
+le lundi, et parfois même le mardi, pour marquer sans doute combien il
+est affranchi de la superstition du dimanche? Tout l'argent de la
+semaine passe en ces bombances hebdomadaires, pendant qu'au logis la
+mère et les petits meurent de faim et tremblent de peur; car chacun sait
+que l'argumentation d'un ivrogne est toujours frappante. Et à ce père de
+famille, incapable ou indigne de gérer le petit pécule qui doit faire
+vivre la maison, le Code civil laisse le maniement absolu des ressources
+du ménage. Bien plus, vouant le salaire de la semaine à un gaspillage
+certain, il interdit à la femme d'y mettre la main, fût-ce pour le
+disputer au cabaretier. Et c'est le pain de la famille!</p>
+
+<p>Il y a mieux encore: forcée de travailler de son côté pour entretenir le
+foyer et nourrir les enfants, la femme touche une rémunération
+laborieusement gagnée. Nombreuses sont les ouvrières dont le salaire est
+nécessaire pour équilibrer le budget de chaque semaine.</p>
+
+<p>Mais ne croyez point qu'étant son oeuvre, ce gain personnel sera son
+bien. Dans un accès de mauvaise humeur, le mari peut le réclamer comme
+sien. Et tel est effectivement son droit. On a vu des hommes, forts de
+l'autorité que leur accorde la loi, faire main-basse sur les gains de
+leur femme, pour l'obliger à réintégrer le domicile conjugal, d'où les
+violences l'avaient chassée. Battre sa femme et l'affamer ensuite, c'est
+trop. Comment expliquer de pareilles infamies?</p>
+
+<p>Voici la clef de ce petit mystère d'iniquité.</p>
+
+<p>On sait que la population ouvrière ne recourt presque jamais à
+l'intervention coûteuse du notaire avant de se présenter devant Monsieur
+le maire et Monsieur le curé. A quoi bon, d'ailleurs, un contrat de
+mariage pour qui n'apporte au ménage que son coeur et ses hardes? Or, en
+l'absence de conventions matrimoniales écrites, c'est le régime de la
+communauté légale qui détermine les relations pécuniaires de la femme et
+du mari. Si bien qu'on a pu dire que la communauté légale est, par une
+présomption du Code, le contrat de mariage de ceux qui n'en font point.
+Hormis les époux riches ou aisés qui adoptent expressément un régime
+différent, la communauté légale est donc aujourd'hui la règle des
+ménages français.</p>
+
+<p>On voit par là que la question qui nous occupe est d'ordre général. Elle
+n'intéresse pas seulement l'ouvrière forcée de travailler pour subvenir
+aux besoins de son intérieur, mais encore la femme mariée qui exerce,
+sans y être contrainte par la nécessité, la profession d'employée,
+d'institutrice, d'artiste ou d'écrivain. Cette femme est-elle maîtresse
+de son gain? Peut-elle en disposer?</p>
+
+<p>Non, si elle est mariée sous le régime de la communauté, qui, en
+l'absence de contrat de mariage, est le régime de droit commun imposé
+légalement aux époux. Et notons qu'en France, où la propriété est
+morcelée, il n'est que 32 mariages sur 100 dans lesquels les époux
+prennent soin de «passer par-devant notaire» des conventions
+matrimoniales. Restent 68 unions pour 100 dans lesquelles les conjoints,
+s'étant mariés sans contrat, sont réputés communs en biens. A Paris, on
+compte environ 285 contrats pour 1 000 mariages dans les quartiers
+riches, tandis que la moyenne atteint à peine le chiffre de 60 pour 1
+000 dans les quartiers pauvres<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a>
+<a href="#footnote64"><sup class="sml">64</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote64"
+name="footnote64"><b>Note 64: </b></a><a href="#footnotetag64">
+(retour) </a> <i>La femme devant le Parlement</i> par Lucien <span class="sc">Leduc</span>, p. 97, note
+2.</blockquote>
+
+<p>Il suit de là que le régime de communauté, présumé par la loi en
+l'absence de contrat, gouverne la très grande majorité des familles
+françaises. Et par ce régime, le mari est institué «seigneur et maître»
+des biens de la communauté. Et par «biens communs» on entend tout ce qui
+doit alimenter, par destination, le budget domestique et, au premier
+chef, les salaires gagnés par les deux époux. Le mari a donc le droit de
+toucher lui-même le produit du travail de sa femme, de le dissiper, de
+le manger, de le boire. Il lui est loisible pareillement de disposer à
+son gré des meubles du ménage, de les engager, de les vendre, de les
+briser. Placé par la loi à la tête de la communauté, le mari ouvrier est
+un petit monarque absolu. Rien de mieux, quand il est digne de sa
+toute-puissance; mais s'il en abuse?</p>
+
+<a name="l2c5s2" id="l2c5s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+
+<p>Remarquons tout de suite que l'abolition pure et simple de l'autorité
+maritale serait un remède pire que le mal. Tant que le mariage sera une
+association, tant qu'il sera préféré à l'union libre, il lui faudra une
+cohésion qui suppose une hiérarchie, une force d'unité qui suppose un
+chef. Que ce chef soit le mari ou la femme, peu importe; mais ce sera
+nécessairement l'un des deux. Et puisque la femme n'a pas encore réclamé
+le commandement pour elle et l'obéissance pour l'autre, il est naturel
+de conserver à l'époux la puissance maritale, sauf à garantir l'épouse
+contre les excès qui peuvent en résulter. Comment y parvenir?</p>
+
+<p>La femme, dira-t-on, a un moyen efficace de se soustraire à la tyrannie
+dépensière du mari: c'est la séparation de biens judiciaire. Si elle
+souffre trop de la gestion malhonnête ou malhabile de son époux, qu'elle
+s'adresse au tribunal: celui-ci, après examen, disjoindra les
+patrimoines et la réintégrera dans la direction de sa fortune.--Joli
+remède, en vérité! Sans doute, les biens une fois séparés, la femme aura
+la disposition exclusive de ses propres salaires. Mais pour en arriver
+là, que d'ennuis, que de démarches, que d'interruptions de travail, que
+de journées perdues, que de dérangements, que de scènes, que de périls!
+D'abord, une instance en séparation de biens équivaut, en l'espèce, à
+une déclaration de guerre à laquelle le mari répondra souvent par la
+violence. Ensuite, la séparation de biens implique une procédure lente
+et compliquée qui, pour être gratuite, doit être précédée elle-même de
+l'assistance judiciaire. Voyez-vous une ouvrière réduite, pour se
+défendre contre son homme, à s'empêtrer longuement dans cet appareil de
+protection? Joignez que la séparation de biens est de peu d'utilité à
+qui n'a pas de biens. En réalité, la séparation judiciaire ne fonctionne
+avantageusement qu'au profit des époux plus ou moins fortunés. Elle
+accable les pauvres plus qu'elle ne les aide.</p>
+
+<p>Comment donc restituer à la femme la libre disposition des fruits de son
+travail? Il est une solution radicale qui agrée fort aux féministes:
+elle consisterait à faire de la séparation de biens le droit commun des
+familles françaises. Au lieu de la prononcer par jugement dans les cas
+désespérés, elle dériverait de la loi elle-même et, comme telle, serait
+préventive. Sous ce régime, tous les époux mariés sans contrat
+conserveraient le maniement de leur fortune personnelle.</p>
+
+<p>Il est remarquable que tous les groupes féministes, depuis
+l'extrême-droite jusqu'à l'extrême-gauche, font des voeux, plus ou moins
+absolus, en faveur de la séparation de biens. Une féministe chrétienne
+nous assure que, si les hommes, connaissant mieux la loi, usaient de
+tous les droits qu'elle leur confère, «la société conjugale serait
+inhabitable pour la femme<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a>
+<a href="#footnote65"><sup class="sml">65</sup></a>.» C'est pourquoi, à l'heure qu'il est, le
+séparatisme conjugal l'emporte dans tous les Congrès à d'écrasantes
+majorités. D'où vient ce mouvement d'opinion? Des pouvoirs souverains
+que le Code civil donne au mari sur la communauté.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote65"
+name="footnote65"><b>Note 65: </b></a><a href="#footnotetag65">
+(retour) </a> Rapport de Mlle Maugeret sur la situation légale de la femme.
+<i>Le Féminisme chrétien</i>, mai 1900, p. 144.</blockquote>
+
+<p>Sous ce régime, en effet, les époux sont trop inégalement traités. Le
+mari peut presque tout, la femme presque rien. Celle-ci n'est pas même
+investie d'un droit de contrôle sur la gestion de celui-là; ce qui a
+fait dire que la femme est associée moins actuellement qu'éventuellement
+à son mari. Il faudra qu'elle accepte la communauté, lors de la
+dissolution du mariage, pour consolider ses droits sur le patrimoine
+commun. «Remarquez, je vous prie, s'écrie Mme Oddo Deflou, l'immoralité
+d'une disposition qui condamne la femme à attendre, pour réaliser ses
+espérances, que son mari soit mort.<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a>
+<a href="#footnote66"><sup class="sml">66</sup></a> Le régime de communauté est un
+«trompe-l'oeil». Au lieu d'associer les époux, il sacrifie les intérêts
+de la femme aux caprices de l'homme.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote66"
+name="footnote66"><b>Note 66: </b></a><a href="#footnotetag66">
+(retour) </a> Rapport lu au Congrès des OEuvres et Institutions
+féminines, en 1900.</blockquote>
+
+<p>Par contre, la séparation de biens est le régime le plus favorable à
+l'indépendance de la femme, celle-ci conservant en ce cas la gestion et
+la jouissance de sa fortune. Aussi ne peut-elle s'en prévaloir
+aujourd'hui qu'à la condition de le stipuler expressément dans son
+contrat de mariage. Grâce à quoi, l'autorité maritale est réduite à son
+minimum de puissance. Madame peut s'obliger sur tout son patrimoine pour
+tout ce qui concerne l'entretien de ses biens. Mais hors de là, elle
+doit obtenir encore l'autorisation maritale pour disposer, à titre
+onéreux ou gratuit, de ses immeubles, de ses valeurs et même de son
+mobilier,--l'aliénation d'un meuble n'étant valable, d'après la
+jurisprudence, qu'autant qu'elle est nécessitée par les besoins de
+l'administration. En plus de cette réserve, le mariage exerce sur les
+droits de l'épouse cette autre conséquence inévitable, que les charges
+du ménage se répartissent entre les époux, d'après une proportion
+déterminée par le contrat ou fixée, à son défaut, par la loi au tiers
+des revenus de la femme.</p>
+
+<p>L'épouse, d'ailleurs, est toujours libre de laisser à son conjoint la
+gestion de sa fortune, et cette délégation confiante est de règle dans
+les bons ménages. Mais le mari ne peut invoquer aucun droit de mainmise
+sur les biens de la femme pour empêcher celle-ci de reprendre, à son
+gré, leur administration.</p>
+
+<p>Clair, simple, franc, sans embûches pour les tiers, sans tentations
+d'usurpation pour les époux, ce régime contractuel a pour lui,
+ajoute-t-on, une présomption de faveur décisive: c'est, à savoir, son
+expansion continue à travers le monde civilisé. Admise comme régime
+légal de droit commun, la séparation de biens consacrerait (c'est le
+voeu des féministes) l'«autonomie de la femme mariée». Au lieu d'être la
+loi exceptionnelle de quelques-uns en vertu d'une convention
+matrimoniale expresse, on souhaite conséquemment qu'elle devienne, en
+vertu d'une prescription législative, la loi générale de tous les
+ménages qui se forment sans contrat.</p>
+
+<a name="l2c5s3" id="l2c5s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+
+<p>Et pourtant, toutes ces considérations ne parviennent pas à nous
+détacher de notre vieux régime de communauté.</p>
+
+<p>Les conjoints séparés de biens sont désunis pécuniairement. La division
+des patrimoines suppose la méfiance. En faire la règle générale des
+mariages, c'est relâcher les liens de la vie commune et, par suite,
+affaiblir l'unité du foyer domestique. Pour être secourable aux femmes
+mal mariées, convient-il d'édicter une loi nuisible aux bons ménages?
+Imaginez-vous deux époux portant le même nom, habitant le même toit,
+ayant même chambre, même lit, même vie, et se tenant l'un à l'autre ce
+joli langage: «Nous avons marié nos personnes, car cela est de petite
+conséquence; quant à marier nos patrimoines, en vérité, cela serait trop
+grave. Nos biens resteront propres. Corps et âme, nous nous sommes
+donnés tout entiers: n'est-ce pas assez? Pour ce qui est de nos fortunes
+particulières, c'est-à-dire propres à chacun de nous, il sera défendu à
+Monsieur de mordre dans le morceau de Madame et à Madame de grignoter la
+portion de Monsieur.» Et ce régime de méfiance serait la loi commune des
+époux français! Il est la prudence même: c'est convenu. Est-il, par
+contre, suffisamment conjugal? Lorsqu'on s'entend bien entre mari et
+femme, la communauté vaut mieux que la distinction des biens. Alors le
+pécule domestique figure une pomme indivise qu'il est doux de conserver
+ou même de croquer ensemble. L'union des bourses complète et affermit
+l'union des coeurs.</p>
+
+<p>Notez que ceux qui s'inspirent de l'intérêt particulier de la femme,
+beaucoup plus que de l'intérêt général de la famille, ne peuvent
+substituer au régime légal de communauté que le régime dotal ou la
+séparation de biens. Quant au régime dotal, il met les deux conjoints en
+suspicion. Il protège la dot et contre la femme et contre le mari. Il
+fait des biens dotaux une masse indisponible sur laquelle aucun des
+époux n'a le droit de porter la main. Par excès de prudence, il tient la
+femme pour incapable de gérer sa fortune et le mari pour indigne de
+suppléer sa femme. C'est un régime de méfiance mutuelle et
+d'inaliénabilité gênante. Beaucoup d'hommes refusent de l'accepter, et
+le féminisme a la sagesse de ne le point recommander.</p>
+
+<p>Toutes ses préférences vont à la séparation de biens. Bien de plus
+simple en apparence: à chaque époux son patrimoine. Aujourd'hui, la loi
+suppose qu'en l'absence de conventions, les époux mettent en commun la
+propriété de leurs biens mobiliers et les revenus de leurs biens
+fonciers. N'est-il pas plus vraisemblable de supposer qu'en l'absence de
+conventions, «chacun entend garder ce qui lui appartient?» Vienne, après
+cela, le divorce, la séparation ou la mort: les fortunes seront vite
+partagées, n'ayant jamais été confondues. Plus de liquidations onéreuses
+et interminables. «Comme on n'aura jamais rien embrouillé, il n'y aura
+rien à débrouiller<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a>
+<a href="#footnote67"><sup class="sml">67</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote67"
+name="footnote67"><b>Note 67: </b></a><a href="#footnotetag67">
+(retour) </a> Rapport déjà cité de Mme Oddo Deflou sur le régime des biens
+de la femme mariée.</blockquote>
+
+<p>Mais nous ne pouvons nous résoudre à renoncer au régime de communauté
+par amour de la simplification. Dans la pensée d'un grand nombre de
+féministes, la séparation de biens est liée à une conception
+matrimoniale que nous ne pouvons faire nôtre, et qui consiste à alléger
+les époux de toutes les obligations susceptibles de les attacher l'un à
+l'autre. On veut faire du mariage une sorte de manteau de voyage que
+l'homme et la femme puissent librement, à tout moment de la route,
+rejeter d'un simple coup d'épaule, afin de courir plus à l'aise où bon
+leur semble et avec qui leur plaît.</p>
+
+<p>Quoi qu'on dise, il est plus vraisemblable, et en tout cas plus moral,
+de croire que les époux, en se mariant, veulent se donner réciproquement
+ce qu'ils ont de biens mobiliers. Pourquoi leur prêter des vues
+égoïstes, des pensées soupçonneuses et des desseins restrictifs? Point
+d'union vraie sans vie commune et, partant, sans patrimoine commun.
+Ériger le régime de séparation en loi générale, c'est présumer la
+contrariété, la rivalité des intérêts, le désaccord et la désunion des
+volontés, tandis que la communauté légale suppose l'entente des esprits
+et favorise la communion des âmes par le rapprochement des fortunes.</p>
+
+<p>On s'offre à nous citer «nombre de couples unis, soit de la main droite,
+soit de la main gauche, dont l'accord et l'affection sont réels et
+profonds, quoique les fortunes soient distinctes.» On se demande même si
+ces couples ne sont pas justement heureux, parce que leurs biens sont
+séparés, la séparation de biens ayant ce mérite d'introduire dans le
+commerce conjugal un peu de ce désintéressement que l'on appelle avec
+pompe «les lettres de noblesse de l'amour.»--Nous répondrons à Mme Oddo
+Deflou que les exemples, dont elle s'autorise, sont impuissants à
+prouver que la séparation l'emporte, en thèse générale, sur la
+communauté. Plus étroits seront les liens qui attachent les époux l'un à
+l'autre, plus inséparables, plus indivisibles même seront les intérêts
+qui les enchaînent, et plus conforme sera leur union aux voeux de la
+nature et aux fins supérieures de la famille qui sont, non pas de
+diviser, mais de marier et de fondre, autant que possible, deux êtres en
+un seul. N'oublions pas que la famille est le noyau essentiel, la
+cellule fondamentale des sociétés; que ce n'est pas l'individu, mais le
+couple humain, qui assure au monde le renouvellement et la perpétuité.
+Il est donc anticonjugal et antisocial à la fois de distendre ou
+d'affaiblir les liens pécuniaires des conjoints.</p>
+
+<p>Cela est si vrai que la communauté absolue, la communauté intégrale, là
+communauté universelle de tous les biens mobiliers et immobiliers serait
+le régime idéal des époux. Cela est si vrai, même pour les partisans de
+la division des patrimoines, que «les bons ménages ont toujours vécu et
+vivront toujours en communauté (c'est Mme Oddo Deflou qui l'avoue), et
+que la séparation de biens, fût-elle devenue le régime légal, ne sera
+pour eux qu'un vain mot.» Oui, la communauté des volontés, des
+aspirations, des vies et des biens, unanimement tendue vers un même but,
+voilà le mariage idéal! Cela étant, n'est-il pas d'une souveraine
+imprudence de dissocier par avance les personnalités et les intérêts?</p>
+
+<p>On croit se tirer d'affaire par cette boutade: «La loi n'est faite que
+pour les mauvais ménages; les bons n'en ont pas besoin.»--On oublie que
+la loi est faite pour tout le monde, pour tous les époux, pour tous les
+ménages, et que les dispositions qu'elle prend au profit des mauvais
+peuvent tourner au dommage des bons. Il en est d'une loi imprévoyante
+comme de l'alcool mis à la portée de tous les passants: elle induit en
+tentation les âmes faibles, de même que le cabaret attire et empoisonne
+les désoeuvrés et les imprudents. Devenue légale, la séparation
+deviendrait, quoi qu'on dise, un redoutable agent de désunion et
+d'égoïsme. Singulier esprit de législation que celui qui consiste à
+légiférer pour des cas particuliers, en vue de situations
+exceptionnelles, pour des gens devenus souvent malheureux par leur
+propre faute, au risque de troubler, par les innovations que l'on
+décrète, la paix des bons ménages et l'ordre même des familles!</p>
+
+<p>N'affaiblissons point, par des mesures de division préventive, les
+pensées de solidarité qui doivent présider au mariage! Moins étroitement
+enchaînés seront les coeurs, moins intimement confondus seront les
+patrimoines, et moins fort et moins durable sera le foyer. <i>Duo in
+unum</i>! telle est la perfection conjugale. Socialement parlant, toute
+mesure préméditée qui s'éloigne de ce but est mauvaise, au lieu que tout
+ce qui s'en rapproche est louable. Présumer entre époux la séparation de
+biens, c'est tourner le dos à l'idéal du mariage. Qu'est-ce, après tout,
+que cette séparation, sinon le divorce des intérêts, facilitant,
+préparant, appelant le divorce des personnes? C'est pourquoi je m'étonne
+que le féminisme catholique se soit laissé entraîner,--par surprise,
+sans doute,--à ces nouveautés fâcheuses.</p>
+
+<p>On semble croire que le régime de communauté ne peut jamais tourner
+qu'au préjudice de la femme, qu'il est pour les maris un instrument
+d'usurpation et une source d'enrichissement malhonnête, et que ceux qui
+ont le triste courage d'en user sont de vulgaires fripons. Lisez ceci:
+«La critique la plus sanglante que l'on puisse faire, c'est précisément
+de montrer qu'un ménage qui vit suivant la loi ne peut jamais être un
+bon ménage, et qu'aucun mari, je ne dirai pas galant homme, mais
+simplement honnête homme, ne consentirait à se prévaloir des
+prérogatives qu'elle lui confère.» Comme s'ils n'étaient pas légion,
+dans nos provinces et nos campagnes, les braves gens qui font
+fructifier, avec zèle et probité, l'avoir commun que la loi a confié à
+leur honneur et à leur activité! Non, tous les chefs de communauté ne
+sont pas les escrocs ou les filous qu'on imagine. En exerçant, même à la
+lettre, les pouvoirs qu'ils tiennent de la loi, ils ont conscience
+d'être les économes fidèles et les loyaux défenseurs de la fortune
+commune.</p>
+
+<p>N'oubliez donc pas que, dans l'état présent des choses, la femme
+elle-même est grandement intéressée au maintien de la communauté.
+Aujourd'hui, les professions les mieux rétribuées, les métiers les plus
+lucratifs, sont aux mains des hommes; et tous les revenus qui en
+proviennent tombant dans le fonds commun, la femme en recueille la
+moitié. On dirait vraiment que le partage de la communauté se solde
+toujours par un déficit, que la femme n'en retire aucun avantage, et que
+tout ce qu'elle apporte à la caisse est immanquablement dévoré par le
+mari!</p>
+
+<p>«La tutelle de l'homme, assure-t-on, est trop onéreuse;» et l'on
+invoque, en ce sens, «les aspirations de toutes les femmes
+éclairées.»--Mais ces autorités nous sont suspectes, convaincu que nous
+sommes que, dans certains milieux, on ne tient pour femmes éclairées,
+pour femmes supérieures, que les indépendantes et les frondeuses, dont
+c'est l'état d'esprit,--inquiétant et injuste,--de souffrir de toutes
+les prééminences masculines, fussent-elles les plus nécessaires à la
+famille et les plus profitables à l'épouse. Ne prêtons pas seulement
+l'oreille aux doléances des malheureuses qui souffrent du régime de
+communauté: elles ont le verbe haut et la récrimination amère, tandis
+que les femmes qui tirent profit de notre droit commun n'en soufflent
+mot. Qu'il y ait de mauvais maris: c'est entendu. Mais il serait étrange
+qu'il n'y eût point de mauvaises femmes! Trouvez-vous équitable de faire
+porter à un sexe tout entier le poids des fautes de quelques-uns?
+Défendons plutôt le mariage contre l'individualisme qui l'envahit.
+Repoussons la séparation de biens qui divise; gardons la communauté qui
+unit. Et enfin, comme toute chose humaine est indéfiniment perfectible,
+recherchons les côtés faibles ou dangereux de notre régime légal pour
+les amender avec justice et impartialité.</p>
+
+<a name="l2c5s4" id="l2c5s4"></a>
+<h4>IV</h4>
+
+
+<p>Loin de nous, en effet, l'idée que la communauté française soit un
+régime idéalement parfait. Durant le mariage, la femme commune n'est
+qu'une associée éventuelle, sans autorité et presque sans contrôle. D'où
+ce mot de Stuart Mill: «Je n'ai aucun goût pour la doctrine en vertu de
+laquelle ce qui est à moi est à toi, sans que ce qui est à toi soit à
+moi<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a>
+<a href="#footnote68"><sup class="sml">68</sup></a>.» Oui, le Code civil donne au mari des pouvoirs presque absolus
+sur la communauté; et il se rencontre des hommes qui en profitent pour
+grever de dettes les biens communs sans cause suffisamment justifiée.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote68"
+name="footnote68"><b>Note 68: </b></a><a href="#footnotetag68">
+(retour) </a> <i>L'assujettissement des femmes</i>, traduction française de
+<span class="sc">Cazelles</span>, p. 115.</blockquote>
+
+<p>On ne manque point, bien entendu, de développer d'une façon saisissante
+les suites dommageables et douloureuses que peuvent entraîner, pour la
+femme, les fautes d'un mari incapable et les excès d'un mari indigne.
+Personne ne saurait les voir d'un oeil indifférent. Voici ce qu'en dit
+très littérairement Mme Oddo Deflou: «A la ruine de cette prétendue
+communauté sur laquelle elle n'a pas plus de pouvoirs qu'une étrangère,
+à l'effondrement des plus légitimes espérances que, dans sa naïveté de
+jeune fille, elle avait basées sur la vie à deux, la femme assiste les
+mains liées, et je ne connais pas de spectacle plus navrant que son
+désespoir impuissant, si ce n'est celui des efforts timides et inutiles
+qu'elle tente parfois pour se sauver du naufrage.» Et puis, sait-elle ce
+qui se passe, surtout quand les affaires vont mal? «Croit-on qu'elle ait
+alors grand courage à grossir par ses privations une bourse qu'elle ne
+voit pas; à économiser, quand elle ignore ce que devient le fruit de ses
+économies; à composer, sou par sou, un petit pécule, alors que près
+d'elle des sommes importantes sont peut-être jetées par les fenêtres du
+plaisir et de la débauche?» Si sombre qu'elle soit, cette peinture est
+vraie, à condition qu'on n'en fasse point une règle générale. Mais ces
+situations exceptionnelles sont-elles sans remède?</p>
+
+<p>Retenons, d'abord, que la future épouse, qui a peur de ne point
+s'accommoder de la communauté légale, a un moyen très simple de s'y
+soustraire préventivement, grâce au principe de la liberté des
+conventions matrimoniales. Libre à elle de se placer par contrat sous un
+autre régime. Que si elle omet de le faire, il est inexact que la
+communauté légale, qui la régit à défaut de stipulations contraires,
+sacrifie, autant qu'on le dit, ses intérêts et ses droits. Pour rétablir
+l'équilibre entre les époux, notre législateur s'est appliqué à corriger
+l'excès de puissance du mari par des responsabilités graves, et l'excès
+de dépendance de la femme par des privilèges considérables; de telle
+sorte que la communauté éveille l'idée d'un patrimoine indivis destiné à
+un partage équitable.</p>
+
+<p>On se plaint de ce que le régime de communauté ne lie pas assez
+étroitement la femme au mari, la première n'étant pas immédiatement
+associée au second, mais ayant seulement l'espoir de le devenir. <i>Non
+socia, sed sperat fore</i>, disaient nos vieux auteurs. Mais ce reproche ne
+s'explique guère de la part de gens qui appellent de tous leurs voeux la
+séparation de biens. Et si le Code suspend, au cours du mariage, la
+vocation et les droits de la femme, s'il évite de la traiter comme
+l'associée du mari jusqu'à la dissolution de l'union conjugale, c'est
+pour mieux sauvegarder ses intérêts en lui permettant de répudier la
+communauté, quand celle-ci est onéreuse, ou de l'accepter lorsqu'elle la
+juge avantageuse. Est-il juste de retourner contre le régime de
+communauté les précautions qu'il édicte en faveur de la femme?</p>
+
+<p>Que si l'on objecte maintenant que ces garanties sont insuffisantes ou
+tardives et que, pendant le mariage, la femme est impuissante à conjurer
+les gaspillages du mari, nous pouvons répondre qu'elle a le moyen de se
+délier les mains en demandant la séparation de biens judiciaire. On nous
+répliquera que c'est un remède coûteux et lent, souvent illusoire,
+toujours douloureux: je l'accorde. Aussi bien suis-je acquis, par
+avance, à tous les amendements possibles qui, sans nuire à l'unité de
+direction du ménage et sans ouvrir la porte à des discussions
+tracassières, accorderont à la femme un certain contrôle sur les
+opérations du mari et obligeront celui-ci, dans la liquidation de la
+communauté, à rendre compte, au moins à grands traits, de la cause et de
+l'étendue des dépenses faites ou des engagements pris. Pour nous, le
+progrès n'est pas dans la suppression de la communauté; mais, celle-ci
+maintenue, fortifiée, agrandie même, s'il est possible, nous
+souscririons volontiers à un amoindrissement rationnel de l'autorité
+maritale. Et comme l'étude de ces restrictions désirables nous
+entraînerait trop loin, nous nous contenterons d'indiquer par un exemple
+l'esprit qui doit les animer.</p>
+
+<p>Pourquoi tout acte grave, qui intéresse le présent et l'avenir de la
+famille, ne serait-il pas consenti par l'un et l'autre des époux?
+Pourquoi, par une conséquence nécessaire, n'accorderait-on pas à la
+femme certains pouvoirs sur les biens communs? Pourquoi n'associerait-on
+point plus étroitement les deux conjoints dans la gestion de la
+communauté? Celle-ci n'exige pas nécessairement le monopole du
+gouvernement au profit du mari. La propriété du patrimoine restant
+commune aux époux, rien n'empêche d'admettre la femme à certaines
+attributions conservatrices. Loin donc d'instituer la séparation de
+biens comme régime de droit commun, nous croyons plus conforme à
+l'esprit du mariage de convier la femme à un partage d'autorité et de
+remanier nos lois de façon qu'elles confèrent, en certains cas, des
+prérogatives identiques aux deux époux, cumulativement.</p>
+
+<p>Ainsi, d'après le Code portugais, le mari n'est que le gérant du
+patrimoine commun. De là une sorte d'égalité de puissance, bien faite
+pour réjouir le coeur des féministes. Mais par cela même qu'elle tempère
+l'autorité du mari en respectant la communauté, cette égalité ne se
+résout pas en individualisme nuisible à l'harmonie conjugale; car il est
+stipulé que, pour les actes de grande importance, les époux ne peuvent
+agir l'un sans l'autre. C'est l'égalité dans la plus étroite solidarité.
+Ni le mari ni la femme ne peut aliéner ou hypothéquer un bien commun
+sans le concours de son conjoint; et l'époux qui s'oblige sans
+l'assentiment de l'autre, n'engage que sa part dans la communauté. Ce
+système ingénieux provoque et garantit une réciprocité d'égards, un
+échange de confiance, qui ne peut que resserrer les liens de
+l'association conjugale.</p>
+
+<p>Et cette mesure, ayant l'avantage de renforcer la situation de la femme
+commune, permettrait peut-être, du même coup, d'alléger ou même de
+supprimer sans inconvénient l'hypothèque légale qu'elle possède sur les
+biens de son mari, et dont souffre grandement le crédit du ménage. C'est
+pourquoi nous proposons que les biens communs ne puissent être aliénés
+qu'avec le consentement des deux époux. Cette innovation serait, tout à
+la fois, une protestation contre la communauté actuelle où l'homme est
+le maître, contre le régime dotal où les deux époux ensemble ne le sont
+pas, et contre la séparation de biens où chacun l'est à sa manière, sans
+entente et sans union.</p>
+
+<p>Pour ce qui est enfin des petites gens des campagnes et des villes qui,
+faute de contrat, sont placées sous le régime de communauté légale, nous
+ne voyons pas en quoi la séparation leur serait profitable. N'ayant rien
+en se mariant qu'un maigre mobilier, l'avoir commun ne comprend guère
+que les revenus du travail quotidien, les économies de chacun et les
+petites acquisitions du ménage. Cette modeste communauté sera vraiment
+sans danger si nous parvenons à protéger, comme on le verra plus loin,
+les salaires et les gains personnels de la femme contre les gaspillages
+du mari. Cela fait, il est difficile de contester que ce régime soit
+excellemment approprié aux besoins et aux intérêts de la classe moyenne,
+de la classe rurale et de la classe ouvrière. Point d'union véritable
+entre les époux, s'il n'existe au moins entre le mari et la femme une
+bourse commune. Ce lien de coopération dans la bonne et la mauvaise
+fortune est l'âme même du mariage. Pourquoi le supprimer? Cette
+communauté d'épargne et d'accumulation fait merveille dans les
+campagnes; c'est elle qui remplit les bas de laine de nos ménages
+paysans. Il serait injuste, il serait dangereux de disjoindre totalement
+les intérêts pécuniaires de la femme et du mari. Formées par le travail
+de chacun, les économies de la famille doivent appartenir indivisément à
+tous deux.</p>
+
+<p>Sans doute, la communauté peut se solder par des pertes, au lieu de se
+résoudre en bénéfices. Mais la femme ayant le droit de renoncer à la
+communauté lorsque celle-ci est obérée, quel dommage peut-elle souffrir?
+Sans doute encore, le mari sera le gérant de cette modeste communauté;
+mais puisque nous lui enlevons la faculté d'aliéner les biens communs
+sans le consentement de sa femme, puisque nous revendiquons même pour
+celle-ci (nous nous en expliquerons tout à l'heure) le droit de recevoir
+et de placer, hors la présence et sans le concours du mari, les gains
+provenant de son travail, quel risque peut-elle courir? Ce qui reste
+alors de la puissance maritale ne saurait léser gravement les intérêts
+de la femme mariée.</p>
+
+<p>Et dans ce système, du moins, la séparation reste ce qu'elle doit être:
+un régime d'exception. Cela étant, point de changement dans le droit
+commun des époux de France. Nous diminuons les pouvoirs de l'homme sur
+la communauté sans décapiter l'autorité maritale, sans diviser la
+famille contre elle-même; nous instituons, l'une à côté de l'autre, deux
+autorités qui se soutiennent mutuellement, la femme surveillant,
+contrôlant et complétant même, en certains cas, la puissance du mari;
+plus brièvement, nous préférons l'entente des volontés et l'union des
+pouvoirs à la séparation des bourses et des biens.</p>
+
+<a name="l2c5s5" id="l2c5s5"></a>
+<h4>V</h4>
+
+
+<p>Pour calmer les appréhensions que la division des patrimoines éveille en
+notre esprit, on nous assure que la femme remettra souvent aux mains du
+mari l'administration de sa fortune, et qu'elle ne reprendra l'exercice
+de ses droits qu'autant que son mandataire aura perdu sa
+confiance.--Mais c'est en vain; car ces délégations et ces reprises de
+pouvoirs donneraient lieu à des marchandages, à des intimidations, à des
+discussions qui mettraient en péril la paix du ménage. Quel homme, un
+peu soucieux de sa dignité, consentirait à accepter une autorité aussi
+précaire? Le gouvernement d'un foyer ne doit pas être le prix des
+complaisances, des faiblesses et des capitulations. Consenti par intérêt
+comme une récompense, retiré par caprice comme une punition, il serait
+une cause d'abaissement pour la moralité conjugale.</p>
+
+<p>Et puis (nous y revenons), ériger la séparation de biens en régime de
+droit commun, n'est-ce pas faire entendre qu'en règle générale le mari
+est un agent de désordre, un instrument de dissipation et de ruine? Et
+nous maintenons que cette généralisation outrageante est l'injustice
+même. Pourquoi imposer la séparation de biens aux femmes dont les maris
+sont laborieux, rangés, économes, bons travailleurs et bons
+administrateurs? Au surplus, la séparation de biens n'est pas un régime
+aussi simple qu'on l'imagine. Pour éviter que les meubles des époux se
+mêlent et se confondent en une masse indivise, un inventaire est
+nécessaire. Pense-t-on que les petites gens recourront à cette formalité
+coûteuse? Ce serait pure naïveté. Et à défaut d'un état estimatif qui
+les sépare et les individualise, les modestes patrimoines mobiliers de
+la femme et du mari deviendront chose commune aux yeux des tiers.</p>
+
+<p>Il n'est que les ménages aisés qui soient à même de pratiquer la
+séparation de biens. Et ne croyez pas que la paix domestique puisse y
+gagner! Que si, en effet, la femme obtient la libre disposition de sa
+fortune, le mari conserve, de son côté, la libre disposition de la
+sienne. On ne veut pas, j'imagine, que celui-ci entretienne la famille à
+lui seul et trouve bon que sa douce moitié garde tout son bien pour
+elle. Du jour où les ressources provenant du travail et les économies
+amassées par l'épargne de l'un et de l'autre ne seront plus mises en
+commun, il faudra bien pourtant que les conjoints contribuent aux
+charges du ménage. A cet effet, un prélèvement sur leurs gains ou leurs
+revenus respectifs sera nécessaire pour faire vivre la maison. Sera-t-il
+d'un tiers? ou plus? ou moins? Quelle sera la forme ou la quotité de
+cette contribution? La fixerez-vous à forfait et immuablement pour tous
+les ménages? Ne craignez-vous point qu'elle soit trop faible pour les
+uns et trop forte pour les autres? En logique et en équité, elle devrait
+être proportionnée à la consistance, généralement inégale, de l'avoir
+respectif des époux; mais comment l'adapter aux variations incessantes,
+aux fluctuations inévitables de la fortune personnelle des conjoints? Et
+si l'un est riche et l'autre pauvre! Enfin croit-on que chacun paiera
+toujours sa quote-part avec régularité? Est-ce trop dire que ce
+règlement de compte soulèvera périodiquement des difficultés et des
+disputes sans nombre? Non, la séparation de biens n'est pas aussi simple
+qu'on le pense.</p>
+
+<p>Tout cela nous confirme en cette idée qu'au lieu de séparer les époux en
+opposant leurs intérêts, il importe plutôt de resserrer leur union
+conjugale en resserrant leur union économique. Dans la classe laborieuse
+où l'on se marie sans contrat, la vie est inséparable du travail et de
+l'économie. C'est donc dissocier la vie commune que de séparer l'avoir
+masculin de l'avoir féminin. Si l'on veut perpétuer dans les ménages peu
+fortunés le sentiment de la prévoyance et de la solidarité, il convient
+d'assurer à l'activité et à l'épargne des deux époux un même stimulant,
+l'idée de communauté,--<i>individua vitae consuetudo</i>.</p>
+
+<p>Au reste, depuis un siècle, sous l'influence des vieilles coutumes qui
+furent le berceau de notre communauté légale, nous nous sommes habitués
+à cette indivision, à cette mutualité des intérêts entre époux. Elle
+constitue historiquement notre régime national; elle est devenue la base
+de notre ordre familial; elle s'accorde le mieux avec nos traditions et
+nos moeurs. Elle constitue même un régime démocratique; car, si la
+séparation de biens et le régime dotal peuvent convenir aux classes
+riches ou aisées, la communauté des épargnes et des acquisitions sert
+mieux les intérêts des petites gens, en élargissant le crédit de la
+femme et du mari par la concentration des économies et la formation d'un
+pécule domestique.</p>
+
+<p>Il demeure que, dans son acception populaire, la communauté légale est,
+comme l'a dit en excellents termes M. Goirand, «une sorte de mise en
+commun des ressources des époux en vue de satisfaire aux charges du
+ménage; c'est la constitution d'une sorte de patrimoine familial dans
+lequel le chef puise à son gré pour satisfaire aux besoins de chacun;
+c'est, au plus haut degré, la confusion, l'identification des intérêts
+entre les époux au profit de l'oeuvre commune<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a>
+<a href="#footnote69"><sup class="sml">69</sup></a>.» Et par cela même
+qu'elle unit étroitement les intérêts pécuniaires des époux, la
+communauté a semblé à nos coutumes d'abord, à notre législation ensuite,
+le seul régime qui fût en harmonie parfaite avec le mariage dont c'est
+le propre d'unir deux personnes et deux vies. L'indivision des biens
+complète et parfait l'unité des vues et le rapprochement des âmes.
+Gardons, en l'amendant, notre vieux régime de communauté: tout compte
+fait, il nous sera utile et bienfaisant.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote69"
+name="footnote69"><b>Note 69: </b></a><a href="#footnotetag69">
+(retour) </a> Cité par M. Lucien <span class="sc">Leduc</span> dans <i>La Femme devant le Parlement</i>,
+p. 165.</blockquote>
+
+<p>Ce qui ne veut pas dire, hélas! que nos législateurs aient la sagesse de
+le conserver, même avec les corrections désirables que nous avons
+proposées plus haut ou que nous proposerons plus bas. S'il faut s'en
+affliger, peut-on en être surpris? L'individualisme envahit le monde:
+pourquoi n'usurperait-il pas le foyer? Nous luttons avec obstination
+contre le courant des mauvaises moeurs. Nous portons au vieux mariage
+français un attachement passionné. Nous croyons fermement que, sans
+l'esprit de communauté,--qui n'est que l'esprit de solidarité,--c'en est
+fait de l'esprit de famille. Et en même temps que certaines femmes
+l'attaquent furieusement en haine de l'autorité maritale, qualifiée par
+elles de «désordre public<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a>
+<a href="#footnote70"><sup class="sml">70</sup></a>», des hommes se rencontrent, surtout dans
+la classe riche, qui s'en détournent peu à peu dans l'espoir de mieux
+secouer le joug de leurs femmes, dont le luxe immodéré dévore le
+patrimoine commun.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote70"
+name="footnote70"><b>Note 70: </b></a><a href="#footnotetag70">
+(retour) </a> Voir notamment le rapport déjà cité de Mme Oddo-Deflou.</blockquote>
+
+<p>Comment la séparation de biens, avec un tel concours d'alliés, ne
+l'emporterait-elle point sur la communauté, même adoucie et remaniée? Si
+donc une transformation doit s'opérer dans la loi qui gouverne les
+ménages français, nous souhaitons au moins qu'on substitue à la
+communauté actuelle, non pas la séparation toute seule, toute froide et
+toute nue, mais la communauté réduite aux «acquêts», qui entre de plus
+en plus dans les habitudes contractuelles des classes bourgeoises. En
+d'autres termes, il faut que les revenus des biens, les gains du travail
+et le produit des économies de chaque conjoint constitue l'avoir indivis
+du ménage. C'est notre dernière concession. Point de maison
+véritablement unie sans un lien, si minime soit-il, d'épargne, de
+coopération, de mutualité pécuniaire entre les époux.</p>
+
+<a name="l2c6" id="l2c6"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE VI</h3>
+
+<h4>Protection des salaires et des gains de l'épouse commune en biens</h4>
+<br>
+<h3> SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Projet de réforme.--Droit pour la femme de disposer de
+ ses salaires et de ses gains.--Intervention nécessaire du
+ tribunal.--Une amélioration facile a réaliser.</p>
+
+<p> II.--Droit pour la femme de déposer ses économies a la
+ Caisse d'épargne.--Innovation incomplète.--L'épouse doit
+ avoir, a l'exclusion de l'époux, le droit de retirer ses
+ dépôts.</p>
+
+<p> III.--Abandon du foyer par le mari.--Droit pour la femme de
+ saisir-arrêter les salaires de son homme.--Droit réciproque
+ accordé au mari a l'encontre de la femme coupable.</p>
+
+<p> IV.--Étrange revendication.--Le salariat conjugal.--Est-il
+ possible et convenable de rémunérer le travail de la femme
+ dans la famille?</p>
+</blockquote>
+<br>
+
+<p>Tandis que, d'une part, le régime dotal, soupçonneux et restrictif,
+semble fait pour les classes riches où la femme apporte une dot plus ou
+moins considérable qu'il a paru naturel de lui réserver, pourvu qu'elle
+en manifeste la volonté par une clause expresse de son contrat de
+mariage; tandis que, d'autre part, la communauté conventionnelle
+d'acquêts convient particulièrement aux classes moyennes de la
+bourgeoisie commerçante qui, privées de gros capitaux, associent
+surtout, en se mariant, leur travail, leur industrie et leurs économies
+à venir; en revanche, la communauté légale des biens est le régime le
+mieux approprié aux classes laborieuses, urbaines et rurales,
+ordinairement dénuées de fortune patrimoniale et pour lesquelles, avec
+un petit mobilier destiné à garnir le foyer naissant, la main-d'oeuvre
+quotidienne est la principale et souvent la seule source de revenus.
+C'est à bon droit qu'elle est devenue notre régime légal. Restons-lui
+fidèles; et si les protections actuellement établies en faveur de la
+femme commune en biens sont insuffisantes, tâchons de les accroître et
+de les perfectionner. Telle a été notre conclusion.</p>
+
+<a name="l2c6s1" id="l2c6s1"></a>
+<h4>I</h4>
+
+<p>Or, en plus des améliorations déjà proposées, il en est une sur laquelle
+tous les féministes sont d'accord, et qui, à notre sentiment, mérite de
+passer sans retard dans nos lois. Une des personnalités les plus
+distinguées de l'enseignement juridique, M. Glasson, a pu dire que «si
+la législation du Code civil protège efficacement la femme lorsque le
+ménage possède une certaine fortune, elle n'est pas faite pour la femme
+de l'ouvrier<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a>
+<a href="#footnote71"><sup class="sml">71</sup></a>.» Il convient donc de l'adapter équitablement aux
+intérêts des travailleurs.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote71"
+name="footnote71"><b>Note 71: </b></a><a href="#footnotetag71">
+(retour) </a> <i>Le Code civil et la question ouvrière</i>, p. 58.</blockquote>
+
+<p>La première mesure de protection à prendre au profit de la femme du
+peuple, honnête, courageuse et prévoyante, c'est de lui donner les
+moyens de défendre ses gains propres contre le gaspillage du mari. Tel
+est l'objet d'une proposition de loi en date du 9 juillet 1894, due à
+l'initiative de M. Goirand, député des Deux-Sèvres, et adoptée le 27
+février 1896 par la Chambre des députés. En voici la disposition
+essentielle: «Quel que soit le régime adopté par les époux, la femme a
+le droit de recevoir sans le concours de son mari les sommes provenant
+de son travail personnel et d'en disposer librement.»</p>
+
+<p>Ce projet ne substitue point la séparation de biens à la communauté. Il
+se borne à limiter le droit d'administration maritale et à conférer à la
+femme sur les fruits de son travail les mêmes droits que le mari exerce
+sur les autres biens de la communauté. Cette innovation ne fait donc
+point échec aux droits des tiers, puisqu'elle se contente de transporter
+à la femme sur ses bénéfices personnels les pouvoirs d'administration
+dont le mari mésuse pour le malheur de la famille. Elle mérite la plus
+entière approbation.</p>
+
+<p>Mais comment la femme pourra-t-elle invoquer ce droit de libre
+disposition sur ses salaires propres et ses gains professionnels?
+L'admettrons-nous à les toucher de plein droit? ou bien
+l'obligerons-nous à solliciter de la justice l'autorisation de les
+recevoir? Dans le premier cas, sa prérogative sera légale; dans le
+second, elle sera judiciaire. La Chambre des députés s'est appropriée la
+première solution, qui est plus simple et plus rapide. Par contre, ceux
+qui pensent qu'il ne faut mettre le mari en suspicion, réduire ses
+droits et démembrer ses pouvoirs, qu'autant que la nécessité en est
+absolument démontrée, n'hésitent point à exiger l'intervention préalable
+du tribunal. Est-il possible de poser en principe que tous les maris
+sont d'abominables dissipateurs? C'est pourquoi deux maîtres éminents,
+MM. Jalabert et Glasson, font dépendre d'un jugement l'extension de la
+capacité féminine. Sans demander la séparation de biens, la femme devra
+donc obtenir de la justice le droit de toucher elle-même les produits de
+son travail, en prouvant que le mari met en péril, par son inconduite,
+les intérêts du ménage. Ainsi le droit de la femme est subordonné à la
+constatation d'un point de fait dont l'examen, pour être impartial, doit
+être confié nécessairement aux tribunaux.</p>
+
+<p>J'inclinerais volontiers à cette solution s'il m'était démontré, qu'en
+ménageant les susceptibilités des maris, elle protège efficacement les
+intérêts des femmes. Malheureusement, l'épouse devra, pour faire siens
+ses gains professionnels, intenter une action en justice. Il lui faudra,
+dans tous les cas, si simplifiée que soit la procédure, si réduites que
+soient les dépenses et les lenteurs, obtenir des magistrats une
+séparation de biens partielle, une petite séparation judiciaire à
+l'usage des pauvres gens. C'est un procès à plaider, une lutte à
+soutenir, d'où peuvent surgir des conflits violents au foyer conjugal.
+Atténuez tant que vous voudrez les frais et les délais: vous ne
+supprimerez pas la mauvaise volonté du mari, vous ne sauvegarderez point
+la paix du ménage. Votre loi de protection,--qui est une loi de classe,
+une loi d'exception,--aura le défaut d'attendre que le mal soit déclaré
+pour y porter remède. Faisons mieux: prévenons l'abus et supprimons les
+procès.</p>
+
+<p>Très bien, nous dit-on. Rien de plus aisé que d'organiser en faveur de
+l'ouvrière un système de préservation anticipée qui, laissé à la
+discrétion des parties intéressées, n'aura point la gravité d'une
+disposition légale séparant de plein droit les salaires et les gains de
+tous les époux français. A cette fin, M. le professeur Cauwès a proposé
+les mesures de précaution suivantes: avant le prononcé de l'union, sur
+l'interpellation de l'officier de l'état civil, la femme pourra déclarer
+que, bien que n'ayant point fait de contrat, elle entend se réserver la
+faculté de toucher elle-même le produit de son travail, à condition de
+contribuer pour sa part aux charges du ménage. L'acte de célébration
+mentionnera la réserve de la femme et l'acquiescement du mari, et sa
+publicité préviendra suffisamment les tiers. Dans la pensée de son
+auteur, ce procédé de défense préventive aurait pour avantage de
+réserver à la femme ses moyens d'existence, sans qu'il lui soit besoin
+de dresser à grands frais un contrat de mariage par-devant notaire<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a>
+<a href="#footnote72"><sup class="sml">72</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote72"
+name="footnote72"><b>Note 72: </b></a><a href="#footnotetag72">
+(retour) </a> Paul <span class="sc">Cauwès</span>, <i>De la protection des intérêts économiques de la
+femme mariée</i>, pp. 17, 18 et suiv.</blockquote>
+
+<p>Nous objecterons simplement que cette déclaration de la femme risque de
+troubler, dès la première heure, l'harmonie du ménage, qu'inspirée par
+un désir d'indépendance ou par une pensée de défiance et d'hostilité
+vis-à-vis du futur mari, elle a le malheur d'éveiller et de consacrer
+les sentiments égoïstes des époux dès le premier jour de leur
+association conjugale. Sans doute, on peut répondre que ces précautions
+individualistes ne seront pas imposées par une loi impérative à toutes
+les unions, mais seulement abandonnées à la libre volonté des parties,
+et que la pensée étroite et jalouse qu'elles manifestent est la suite
+nécessaire de toute séparation de biens: ce qui n'a pas empêché le
+législateur de permettre aux époux de stipuler par contrat de mariage ce
+régime de division soupçonneuse. Pourquoi ce qui est permis en grand
+devant notaire ne serait-il pas licite, en petit, devant le maire,
+puisque cette demi-séparation contractuelle n'atteindrait que les
+salaires personnels et les bénéfices propres de la femme ouvrière?</p>
+
+<p>Au fond, suivant nous, cette réforme n'aurait qu'un avantage assez
+minime: celui de rendre accessible aux classes pauvres le principe de la
+liberté des conventions. Et j'ai l'idée que la femme ouvrière
+repousserait presque toujours cette mesure de protection préventive,
+soit parce qu'à la veille des noces, en ce temps des illusions fraîches
+et vivaces, elle aura pleine confiance en l'honnêteté de son futur
+époux, soit parce qu'elle appréhendera que son fiancé ne prenne ses
+désirs d'indépendance pour une manifestation de méfiance prématurée, ou
+même pour une déclaration de guerre intempestive. Et à défaut de cette
+réserve faite expressément devant l'officier de l'état civil,
+sera-t-elle déchue du droit de réclamer plus tard, si l'inconduite du
+mari l'y contraint, la libre disposition des sommes provenant de son
+travail?</p>
+
+<p>Si l'on veut protéger efficacement la femme et, en même temps, la
+dispenser de plaider, c'est-à-dire de mettre en mouvement l'appareil
+énorme, coûteux et lent de la justice humaine, il n'est que de lui
+accorder de plein droit, sans instance préalable, sans procès, sans
+jugement, le droit de toucher ses gains personnels, lorsque son intérêt
+lui conseillera de les sauvegarder contre les dilapidations de son mari.
+Cette solution, adoptée par la Chambre des députés, est la plus
+pratique, la plus franche, la plus économique. Nous faisons des voeux
+pour que le Sénat la consacre, à son tour, le plus tôt possible. Point
+besoin conséquemment d'ériger la séparation de biens, qui n'est que le
+divorce des patrimoines, en régime de droit commun. Une innovation plus
+modeste suffit: que la loi reconnaisse seulement à la femme le droit de
+toucher le produit de son travail et d'en disposer librement, et cette
+restriction apportée à la toute-puissance, parfois malfaisante, du mari,
+amendera suffisamment la situation pénible que le Code Napoléon a faite
+imprudemment à la femme ouvrière.</p>
+
+<a name="l2c6s2" id="l2c6s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+
+<p>Toutefois cette réforme partielle en impliquerait une autre, non moins
+urgente. Maîtresse de ses salaires, la femme mariée le sera-t-elle de
+ses économies? La logique et la prudence le voudraient ainsi. D'où il
+suit que la femme, qui jouit maintenant de la faculté de se faire ouvrir
+un livret personnel par les Caisses d'épargne sans l'assistance de son
+mari, devrait avoir également, à l'exclusion de celui-ci, le droit de
+retirer les sommes qu'elle a précédemment déposées. Or, la loi du 9
+avril 1881 n'a pas osé faire échec, sur ce point, au pouvoir marital.
+C'est une inconséquence fâcheuse.</p>
+
+<p>Quel est aujourd'hui le droit d'une ménagère économe? Opérer des
+versements et reprendre ses dépôts sans l'assistance du mari. Mais il
+n'y a point là une extension de la capacité juridique de la femme mariée
+aussi large qu'on pourrait le croire, le mari conservant sur les apports
+effectués ses droits de chef de la société conjugale. La femme n'a donc
+pas la libre disposition de l'épargne dont elle a eu l'initiative
+méritoire. Veut-elle retirer son argent? L'article 6 de la loi de 1881
+distingue: elle peut le faire sans le concours du mari; elle ne le peut
+pas contre son opposition. Et cette faculté de veto risque d'être, aux
+mains d'un homme peu scrupuleux, un moyen d'intimidation vexatoire ou
+même de spéculation malhonnête.</p>
+
+<p>Bien plus, l'article 16 de la loi du 20 juillet 1895 a confirmé au mari
+le droit de toucher seul le montant du livret ouvert au nom de sa femme,
+si son régime matrimonial l'y autorise; et c'est le cas de la communauté
+légale qui, en l'absence de contrat de mariage, gouverne la plupart des
+ménages français. Conséquence: la femme commune en biens est libre de
+placer ses économies en son nom, et son seigneur et maître a le droit de
+les reprendre à volonté. Pour rester maîtresse de son livret, il faut
+que le mari en ignore l'existence. C'est inviter la femme à le lui
+celer. De fait, elle parvient souvent à se faire délivrer un carnet en
+son nom de jeune fille. Avait-elle besoin de cet encouragement à la
+dissimulation?</p>
+
+<p>Singulier moyen de favoriser l'épargne et d'améliorer la condition des
+ouvrières! Voici une brave femme mariée à un ivrogne, à un paresseux, à
+un débauché: jour par jour et sou à sou, elle amasse l'argent du terme
+ou la réserve destinée à l'imprévu des mauvais jours. Qu'elle ne s'avise
+pas de porter son petit magot à la Caisse d'épargne: il n'y serait pas
+en sûreté. Son mari pourrait, avec la complicité de la loi, se
+l'approprier à tout instant. Est-il sage de condamner une femme à cacher
+ses laborieuses économies, sans possibilité d'en tirer le plus minime
+intérêt, pour les soustraire à la rapacité d'un époux indigne?</p>
+
+<p>L'épargne du pauvre est sacrée. Les femmes ont raison de demander à la
+loi de la mieux défendre. Que leur servirait de pouvoir toucher leurs
+salaires, si elles n'ont pas le droit de toucher leurs économies? En
+cela, leurs revendications sont essentiellement conservatrices. Et nous
+les appuyons d'autant plus volontiers que plus souvent la femme du
+peuple fait preuve de vertus domestiques qui la placent bien au-dessus
+de la femme du monde. Autant la première sait épargner l'argent du
+ménage, autant la seconde excelle généralement à le dépenser. Mieux que
+personne, l'ouvrière réalise l'adage célèbre d'Aristote: «L'affaire de
+l'homme est d'acquérir, celle de la femme est de conserver.» La
+protéger, c'est à la fois défendre les enfants et sauvegarder la
+famille. Accordons-lui donc, à l'exclusion du mari, le droit de retirer
+librement les dépôts qu'elle a confiés à la Caisse d'épargne. On a
+souvent comparé celle-ci à une tirelire: n'est-il pas juste que la
+ménagère, qui l'a remplie, ait seule la faculté de l'ouvrir? Ne
+permettons pas au mari de s'en emparer, de la briser, de la vider. Ce
+qu'il faut constituer au profit de la femme du peuple, c'est un «pécule»
+inviolable.</p>
+
+<p>Mais il reste entendu que les biens acquis par la femme avec ses gains
+personnels, comme aussi le total de ses économies particulières,
+continueront d'appartenir à la communauté. Si donc, entre mari et femme,
+nous admettons, dans une certaine mesure, la <i>séparation des pouvoirs</i>,
+nous ne voulons à aucun prix de la <i>séparation des patrimoines</i>. A ce
+propos, reconnaissons qu'en fait, eu égard aux formalités gênantes dont
+la pratique a entouré l'opposition maritale, le nombre des comptes
+ouverts aux femmes mariées par les Caisses d'épargne est devenu
+considérable, tandis que celui des remboursements obtenus par les maris
+est resté infime. Ajoutons enfin que la loi du 20 juillet 1886 sur la
+Caisse nationale des retraites pour la vieillesse, et la loi du ler
+avril 1898 relative aux Sociétés de secours mutuels, ont permis à la
+femme d'effectuer des versements sans l'autorisation du mari. Elles nous
+sont un témoignage encourageant de l'état d'âme de nos législateurs,
+puisqu'elles nous les montrent désireux de protéger efficacement la
+femme ouvrière contre les dissipations d'un époux indigne.</p>
+
+<a name="l2c6s3" id="l2c6s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+
+<p>Mais il est une faute maritale plus grave que l'inconduite et le
+gaspillage: c'est l'abandon. La laisserons-nous sans réparation? La
+commission parlementaire, chargée d'examiner la proposition de M.
+Goirand, ne l'a pas voulu. Elle a fait agréer par la Chambre des députés
+une disposition additionnelle, dont l'idée première appartient à MM. les
+professeurs Jalabert et Glasson. «En cas d'abandon par le mari du
+domicile conjugal, la femme peut obtenir du juge de paix l'autorisation
+de saisir-arrêter et de toucher des salaires ou des émoluments du mari
+une part en proportion de ses besoins et du nombre de ses enfants. Le
+même droit appartient au mari, en cas d'existence d'enfants, si la femme
+ne subvient pas spontanément, dans la mesure de ses facultés, aux
+charges du ménage.»</p>
+
+<p>En cas d'abandon, le mari peut donc être partiellement destitué des
+droits qu'il a normalement sur ses gains personnels. Et pour permettre à
+la femme de les saisir sans trop de frais ni trop de lenteurs, le projet
+en question organise une procédure simple, expéditive et peu coûteuse.
+Nous ne ferons à ce projet qu'une critique. Il ne soumet le mari aux
+poursuites de la femme que dans le cas où il abandonne le domicile
+conjugal, tandis que la femme est exposée aux poursuites du mari dès
+qu'elle refuse de supporter sa part des charges du ménage. Cette
+distinction blesse le sentiment d'égalité. Que d'abord les déserteurs,
+mari ou femme, commettant même faute, subissent même traitement: c'est
+justice. Et ensuite pourquoi ne pas permettre à la femme de
+saisir-arrêter une portion des salaires du mari qui refuse de prendre sa
+part des charges de la famille? Les mêmes responsabilités appellent les
+mêmes sanctions; les mêmes défaillances exigent les mêmes corrections.</p>
+
+<p>Qu'opposerait-on au droit de saisie-arrêt exercé par la femme?</p>
+
+<p>En contractant mariage, l'homme s'impose le devoir de subvenir aux
+besoins de sa compagne, aux frais de nourriture, d'entretien et
+d'éducation des enfants. Que le mari vienne à manquer à ces obligations
+sacrées, qui lui sont imposées par les articles 203, 212 et 214 du Code
+civil, et la femme, dont les salaires sont ordinairement minimes, sera
+dans l'impossibilité d'y pourvoir. Est-ce que le Code civil ne doit pas
+contraindre l'homme, qui faillit à ses devoirs, à faire un emploi moral
+de ses gains? Par définition, la loi est la conscience de ceux qui n'en
+ont pas. En manquant d'ailleurs à ses obligations de chef de la famille,
+le mari coupable a volontairement abdiqué ses droits de chef de la
+communauté. On aurait tort de laisser le commandement à qui donne
+l'exemple de l'inconduite et de la lâcheté.</p>
+
+<p>Qu'opposerait-on, maintenant, au droit de saisie-arrêt exercé par le
+mari?</p>
+
+<p>Les époux se doivent mutuellement secours et assistance. Leurs devoirs
+sont réciproques. La femme doit contribuer, pour sa part, aux charges
+communes. Or, s'il y a des maris qui compromettent par leurs excès les
+ressources de la famille, il est des femmes qui ne se font point faute
+de les gaspiller par leurs folies. L'équité veut donc que l'homme et la
+femme ne puissent soustraire leur gain propre à sa destination ménagère,
+et que les deux époux aient pareillement le droit de se rappeler l'un et
+l'autre au premier devoir du mariage. La réciprocité est ici de stricte
+justice. On ne saurait armer la femme en désarmant le mari. Donnons donc
+à l'un et à l'autre même secours et même sanction.</p>
+
+<p>Tout au plus doit-on restreindre, comme l'a fait la Chambre des députés,
+le droit de saisie-arrêt du mari au cas où il y a des enfants, pour ce
+motif qu'en l'absence de postérité, les salaires du mari suffisent
+généralement à son entretien, et qu'il serait contraire à la dignité de
+l'homme de réclamer, à son profit personnel, une part des salaires de la
+femme. En fait, le droit de saisie-arrêt sera souvent d'un exercice
+difficile. Comment atteindre l'époux coupable? Quel moyen de mettre la
+main sur les gains d'un mari qui se dérobe? Quel père oserait toucher sa
+part des profits d'une mère qui se vend?</p>
+
+<a name="l2c6s4" id="l2c6s4"></a>
+<h4>IV</h4>
+
+
+<p>Sur tous les points qui précèdent, nous estimons que les revendications
+du féminisme sont d'une parfaite justice et d'une réalisation facile. Où
+le dissentiment commence entre lui et nous, c'est lorsqu'il oppose les
+époux l'un à l'autre, sans autre but que de séparer leurs intérêts
+pécuniaires au risque de désunir leurs coeurs et leurs vies. Si âpres
+sont, en de certains milieux, ces pensées de division et d'indépendance,
+que plusieurs Cercles d'études féministes ont mis à l'ordre du jour de
+leurs délibérations l'évaluation par la loi et la rémunération par le
+mari des travaux domestiques de la femme. Il ne s'agit plus de garantir
+à celle-ci les gains qu'elle réalise en dehors du ménage, mais de lui
+assurer le paiement des services ménagers qu'elle rend au père et aux
+enfants.</p>
+
+<p>Cette idée est, sans contredit, la chose la plus neuve et la plus
+extravagante qui ait été proposée pour rajeunir et améliorer le mariage.
+Renchérissant sur la séparation de biens, jugée sans doute insuffisante,
+les congressistes de Londres ont discuté sérieusement, en 1899, «la
+question du salaire de la femme par le mari.» On a pu lire, en 1900, au
+programme de la Gauche féministe, un article ainsi conçu: «Évaluation du
+travail ménager de la femme.» Nous ne rions pas: «Le travail de la femme
+dans la famille doit être évalué.» Comment? Les uns prennent pour base
+«le taux des salaires professionnels, pour les différents travaux de la
+maison;» les autres parlent d'attribuer à la femme, en rétribution de
+ses fonctions ménagères, «la propriété exclusive de la moitié des objets
+mobiliers qui garnissent le foyer<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a>
+<a href="#footnote73"><sup class="sml">73</sup></a>.» Mais cette évaluation est
+arbitraire, le travail de la femme variant en qualité et en quantité,
+selon la situation sociale du ménage. C'est pourquoi, jusqu'ici, la
+question a été ajournée, faute de solution pratique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote73"
+name="footnote73"><b>Note 73: </b></a><a href="#footnotetag73">
+(retour) </a> <i>La Fronde</i> du 7 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>Je crois bien! Si vous indemnisez la femme de son travail domestique,
+refuserez-vous au mari toute récompense pour les besognes qu'il
+accomplit à la maison et pour les gains qu'il est seul, en bien des cas,
+à réaliser au dehors? Sinon, que deviendrait l'égalité? Conçoit-on qu'en
+plus du ménage qu'il soutient, l'homme soit obligé de payer sa femme
+comme une mercenaire? Nous avions cru jusqu'à ce jour que le travail
+industriel de l'homme et le travail ménager de la femme avaient pour
+destination commune de faire vivre la famille; que celui de l'épouse
+était la contre-partie et la compensation de celui de l'époux, avec
+cette différence que la ménagère fournit sa contribution en prestations
+manuelles, tandis que le mari verse à la communauté l'argent de ses
+gains professionnels.</p>
+
+<p>Seulement, vous n'évaluerez jamais avec exactitude et, par suite, avec
+justice le travail de la femme dans son ménage. A vrai dire, lorsqu'une
+ouvrière remplit fidèlement ses devoirs d'épouse et de mère, lorsqu'elle
+sait pratiquer, à force d'économie, l'art difficile de partager un sou
+en quatre, son travail n'a pas de prix. Et j'ajoute que ce n'est pas à
+elle que la pensée serait jamais venue de s'en faire payer par son mari.
+D'autre part, il y a de mauvaises ménagères. Dédommagerez-vous le mari
+de ce qu'elles n'ont pas fait, ou bien le forcerez-vous à les rémunérer
+de ce qu'elles auraient dû faire? Toutes vos évaluations seront
+fautives, à moins que la femme ne soit payée par le mari à l'heure ou à
+la journée, comme la domestique gagée par le maître. Ce serait plus
+logique et plus simple. Mais quel amoindrissement du rôle de l'épouse et
+des fonctions augustes de la mère!</p>
+
+<p>Franchement, je ne sais rien de plus fou et de plus dégradant que ce
+mercantilisme conjugal. S'imagine-t-on un mari qui abrite, habille et
+nourrit sa femme, obligé légalement, par surcroît, à la rémunérer de ses
+services quotidiens? A-t-on réfléchi qu'en ce cas la logique et l'équité
+réclameraient encore que Monsieur eût le droit et le pouvoir de forcer
+Madame à les lui rendre. «Puisque je paye, dira-t-il, servez-moi. Il
+m'en faut pour mon argent!» Ce serait la domesticité étendue au mariage.
+Et à ce régime de contrainte salariée, la femme aurait plus à perdre
+qu'à gagner. Car, si la loi actuelle oblige le mari à subvenir aux
+besoins de sa compagne, je ne sais aucun moyen légal de contraindre la
+femme à s'occuper convenablement de son ménage. Qu'elle engage une
+domestique incapable de faire la cuisine, qu'elle abandonne ses enfants
+à une nourrice grossière ou inhumaine, qu'elle coure les magasins ou
+pédale sur les grands chemins au lieu de surveiller son intérieur, le
+mari ne peut user que de persuasion pour la ramener à une plus juste
+conception de ses devoirs.</p>
+
+<p>Et c'est au moment même où l'on dénonce si amèrement les mariages
+d'argent, qu'on nous propose de convertir les relations les plus
+sacrées, celles des mari et femme, celles des père et mère, en simple
+affaire commerciale! Voyez-vous deux époux tenant un compte-courant de
+leurs services réciproques et balançant avec ponctualité, l'un contre
+l'autre, leurs dépenses et leurs recettes? On ne songe pas qu'il est
+impossible de monnayer la tendresse et le dévouement, et que le
+dévouement qui ne se donne pas sans compter n'est plus le dévouement, et
+que l'amour qui se vend et s'achète au jour le jour n'est qu'une vile
+prostitution. Ne parlons donc pas de la rémunération des services que
+les époux se rendent réciproquement pour leur bien-être mutuel. Ce
+serait la ruine de toutes les vertus conjugales. Ne rabaissons point au
+niveau d'un calcul égoïste et d'un marchandage quotidien les
+innombrables devoirs domestiques, que mille et mille générations de
+femmes nobles et pures se sont honorées de remplir avec une tendre et
+courageuse abnégation. Si jamais ce genre de spéculation s'installait au
+foyer, l'affection en sortirait bien vite, chassée par les discussions
+de salaire. C'est corrompre le mariage que d'en faire une société
+marchande et de transformer deux époux solidaires en deux mercenaires
+rivaux et soupçonneux.</p>
+
+<p>Le salariat de la femme n'est pas même la contre-façon misérable de la
+dot, puisque les apports des époux sont fixés, une fois pour toutes,
+avant le mariage et restituables à sa dissolution. Et puis, chose
+essentielle, la dot de la femme, comme le travail du mari, dont elle est
+l'équivalent et la compensation, est affectée, par définition, à un but
+commun qui est le soutien du ménage et l'éducation des enfants. Mais
+investir la femme d'un droit de créance destiné à la rémunérer de tous
+les soins dont elle condescend à entourer son mari et ses petits, c'est
+la regarder comme étrangère à la famille et créer, pour la durée du
+mariage, des intérêts contraires et des vues antagoniques là où toute
+législation bien inspirée doit tendre à fonder une étroite communauté
+d'efforts, de dévouement, de confiance et d'affection.</p>
+
+<p>Revenons, pour conclure, aux réformes sérieuses. D'accord avec les
+différents groupes féministes, nous avons revendiqué, sous certaines
+conditions, pour la femme mariée: 1° le droit de disposer des salaires
+et des gains provenant de son travail; 2° le droit de retirer, à
+l'exclusion du mari, les économies qu'elle a déposées à la Caisse
+d'épargne; 3° le droit de saisir-arrêter, en certains cas, les salaires
+de l'époux coupable.</p>
+
+<p>Mais ces réformes sont-elles suffisantes? Il arrive souvent, dans les
+ménages peu fortunés, que sans délaisser le foyer domestique, le mari
+plonge les siens dans la misère par son inconduite habituelle ou son
+ivresse incurable. En cet état des moeurs ouvrières, est-il admissible
+que l'époux indigne conserve intégralement ses droits et ses pouvoirs de
+chef de la famille? Cet ordre d'idées nous amène à la grosse question de
+l'incapacité légale de la femme mariée.</p>
+
+<a name="l2c7" id="l2c7"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE VII</h3>
+
+<h4>L'incapacité civile de la femme mariée</h4>
+<br>
+<h3> SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--En quoi consiste cette incapacité légale?--Ses
+ atténuations.--Sa raison d'être.--Vient-elle de
+ l'inexpérience ou de l'infériorité du sexe féminin?</p>
+
+<p> II.--Fondement rationnel.--Unité de direction dans le
+ gouvernement de la famille.--Convient-il d'abolir
+ l'incapacité civile de la femme mariée?</p>
+
+<p> III.--Élargissement désirable de la capacité des
+ femmes.--Suppression de l'autorisation maritale dans les
+ cas de divorce, de séparation de corps et même de
+ séparation de biens.--Un dernier voeu.--La puissance
+ maritale est-elle une fonction inamovible?</p>
+</blockquote>
+<br>
+
+<p>L'égalité civile des deux sexes cesse dans les rapports conjugaux: en
+s'engageant dans les liens du mariage, la femme aliène une partie de ses
+droits et se soumet à une sorte d'incapacité temporaire. «Mais (c'est
+une remarque de Paul Gide) cette incapacité, si même elle mérite ce nom,
+n'est pas inhérente au sexe; elle n'a point sa cause dans la nature
+physique ou morale de la femme, mais dans la puissance maritale,
+c'est-à-dire dans un fait extérieur et accidentel<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a>
+<a href="#footnote74"><sup class="sml">74</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote74"
+name="footnote74"><b>Note 74: </b></a><a href="#footnotetag74">
+(retour) </a> Paul <span class="sc">Gide</span>, <i>Étude sur la condition privée de la femme</i>, p.
+465.</blockquote>
+
+<a name="l2c7s1" id="l2c7s1"></a>
+<h4>I</h4>
+
+<p>En quoi consiste l'incapacité légale de la femme mariée? En ceci que la
+femme ne peut valablement procéder à des actes juridiques sans y être
+autorisée par son mari ou par la justice. Veut-elle intenter une action
+devant un tribunal ou y défendre, veut-elle conclure un acte
+extra-judiciaire, donner, aliéner, hypothéquer, acquérir à titre onéreux
+ou gratuit: la loi française exige, pour la validité de tous ces actes
+de la vie civile, «le concours du mari dans l'acte ou son consentement
+par écrit<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a>
+<a href="#footnote75"><sup class="sml">75</sup></a>.»</p>
+
+<p>Exceptionnellement, trois causes peuvent restreindre les prérogatives du
+mari et augmenter, plus ou moins, les droits de la femme. D'abord,
+celle-ci a pu se réserver expressément, dans son contrat de mariage, la
+gestion de son patrimoine personnel. Même en l'absence de cette clause,
+elle a pu obtenir contre l'époux dissipateur la séparation de biens
+judiciaire et rentrer dans l'administration de sa propre fortune. Enfin,
+elle a pu employer sa dot à des opérations commerciales, en vertu d'une
+autorisation générale qui lui restitue en matière de négoce sa pleine
+capacité civile<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a>
+<a href="#footnote76"><sup class="sml">76</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote75"
+name="footnote75"><b>Note 75: </b></a><a href="#footnotetag75">
+(retour) </a> Code civil, articles 215, 217, 218, 219 et 1124.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote76"
+name="footnote76"><b>Note 76: </b></a><a href="#footnotetag76">
+(retour) </a> Code civil, articles 223, 1449, et 220.</blockquote>
+
+<p>Ajoutons que si, en principe, la femme est incapable de contracter sans
+autorisation du mari, elle n'est pas discrétionnairement abandonnée à
+l'autorité de son époux, puisqu'elle peut être habilitée par la justice
+au refus injustifié de ce dernier, et que, même pour certains actes qui
+impliquent une volonté entièrement libre et spontanée, tel que le
+testament, elle n'est soumise à aucune autorisation, ni maritale ni
+judiciaire. Il est donc difficile de voir dans la puissance du mari un
+droit d'omnipotence tyrannique.</p>
+
+<p>Telle qu'elle a été organisée par le Code civil, l'incapacité légale de
+la femme mariée semble donc dériver du fait même du mariage. Elle
+commence et finit avec lui. Beaucoup en demandent la suppression. Si
+hardie que paraisse cette revendication, on voudra bien remarquer que
+l'<i>autorisation</i> et l'<i>autorité</i> du mari sont deux choses distinctes,
+que celle-ci est le principe de celle-là, et qu'on peut tendre à
+restreindre la première, qui ne concerne que les intérêts pécuniaires de
+la femme, sans abolir la seconde, qui s'exerce sur sa personne même. Une
+loi qui supprimerait absolument l'autorité maritale serait une loi de
+combat, tandis qu'une réforme qui s'en prend seulement à l'autorisation
+maritale peut être une réforme de progrès.</p>
+
+<p>Au surplus, l'antique conception de l'incapacité de la femme mariée a
+lentement évolué, et ce n'est pas aujourd'hui un mince problème que de
+découvrir sa véritable raison d'être. Les motifs anciennement allégués
+ne nous suffisent plus. Et cela même atteste un grave changement dans
+les idées et les moeurs.</p>
+
+<p>Dira-t-on que l'incapacité civile de l'épouse n'est qu'une suite de
+l'incapacité naturelle de la femme, de cette légèreté incorrigible, de
+cette inexpérience incurable,--<i>imperitia aetatis et fragilitas
+sexus</i>,--dont parlaient avec dédain nos vieux auteurs? Mais notre loi
+tient une fille majeure pour aussi capable qu'un homme adulte; et il
+serait inconvenant de prétendre que le mariage a le fâcheux effet de la
+dépouiller, du jour au lendemain, de sa liberté consciente et de sa
+volonté réfléchie, à tel point qu'il serait impossible à une femme de
+passer aujourd'hui, sans l'assistance de son mari, le même acte
+juridique que, fille, elle pouvait passer la veille en toute liberté.</p>
+
+<p>Verra-t-on dans cette incapacité spéciale une conséquence de la
+dépendance nécessaire de la femme qui doit, en toute chose, obéir à son
+mari, seigneur et maître du ménage? Il est de fait que nos anciennes
+coutumes ne mettaient pas en doute la suprématie de l'époux et la
+subordination de l'épouse, et que cette idée traditionnelle de la
+prééminence du sexe masculin fut présente à l'esprit des législateurs de
+1804. Portalis, le premier d'entre eux, se moque des «vaines disputes
+sur la préférence ou l'égalité des sexes<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a>
+<a href="#footnote77"><sup class="sml">77</sup></a>.» Le Premier Consul
+n'aurait point manqué de leur rappeler, au besoin, qu'«un mari doit
+avoir un empire absolu sur les actions de sa femme.» On connaît de lui
+ce mot cruel: «Il faut que la femme sache qu'en sortant de la tutelle de
+sa famille, elle passe sous celle de son mari.» C'est l'esprit du vieux
+droit quiritaire. Mais comment expliquerons-nous que l'autorisation de
+la justice puisse suppléer parfois à l'autorisation du mari? Si
+l'incapacité de la femme mariée est un hommage rendu à la puissance
+maritale, on ne conçoit pas qu'un tribunal puisse en relever l'épouse
+contre le gré de l'époux. Dépendance ou fragilité du sexe, voilà qui ne
+satisfait guère l'esprit des modernes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote77"
+name="footnote77"><b>Note 77: </b></a><a href="#footnotetag77">
+(retour) </a> Séance du Conseil d'État du 16 ventôse an XI. <span class="sc">Locré</span>, t. II, p.
+396.</blockquote>
+
+<p>Portalis, d'ailleurs, ajoutait ceci: «L'obéissance de la femme est une
+suite nécessaire de la société conjugale, qui ne pourrait subsister, si
+l'un des époux n'était subordonné à l'autre.» Avant lui, Cambacérès
+avait pris soin d'expliquer que l'égalité de puissance et la diversité
+des opinions sur les plus petits détails entraveraient perpétuellement
+l'administration commune<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a>
+<a href="#footnote78"><sup class="sml">78</sup></a>. Ici transparaît déjà l'esprit nouveau. La
+tendance actuelle incline à voir dans l'incapacité de la femme un moyen
+de prévenir les conflits de volonté par la prédominance du mari,
+naturellement désigné pour ce rôle d'arbitre souverain par sa
+connaissance des affaires et son expérience de la vie. L'autorisation
+maritale s'explique donc suffisamment par la nécessité d'assurer l'unité
+de direction dans la gestion des intérêts de la famille. Si donc
+l'épouse est incapable, ce n'est plus en considération de la suprématie
+de l'homme, ni en vue de l'inexpérience de la femme, mais en faveur du
+ménage et des enfants.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote78"
+name="footnote78"><b>Note 78: </b></a><a href="#footnotetag78">
+(retour) </a> <span class="sc">Fenet</span>, I, p. 156.</blockquote>
+
+<a name="l2c7s2" id="l2c7s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+
+<p>Il semble bien que nos législateurs soient entrés récemment dans ces
+vues. Une loi du 6 février 1893 a rendu à la femme séparée de corps sa
+pleine liberté civile. Jusqu'à cette époque, l'incapacité de l'épouse
+survivait à la séparation de corps qui relâche les liens du mariage sans
+les briser; il en résultait pour la femme l'obligation très humiliante
+et très dure de mendier l'autorisation et de subir la puissance d'un
+homme, auquel rien ne la rattachait plus, ni l'affection, ni l'intérêt.
+De là des scènes pénibles qui rendaient illusoire tout espoir de
+réconciliation,--sans compter que certains maris trafiquaient
+odieusement de leur autorisation nécessaire.</p>
+
+<p>Afin de couper court à ces abus, le nouvel article 311 du Code civil a
+décidé que la séparation de corps a pour effet, comme le divorce, de
+«rendre à la femme le plein exercice de sa capacité civile, sans qu'elle
+ait besoin de recourir à l'autorisation de son mari ou de justice.»
+Cette solution nouvelle prouve assez que l'incapacité de la femme mariée
+dérive, aux yeux des modernes, non pas du mariage qui subsiste, mais de
+la vie commune qui est interrompue par la séparation de corps.</p>
+
+<p>Comment, du reste, parler sérieusement aujourd'hui de la supériorité de
+l'homme et de l'infériorité de la femme? Sur dix maisons de petit
+commerce qui prospèrent, neuf le doivent à l'intelligente coopération de
+la femme. La prédominance du sexe fort s'est imposée d'abord; on l'a
+justifiée ensuite. Elle a commencé par être un fait; elle a fini par
+être un droit. Et ce droit lui-même s'est épuré. Il en a été du
+gouvernement domestique comme du gouvernement politique: leur fondement
+a varié. Présentement, l'autorité ne se légitime plus par l'intérêt de
+celui qui l'exerce, mais bien par l'utilité de celui qui la subit. Loin
+d'être un instrument de domination, la puissance du mari, comme celle du
+père, comme celle du «prince», est tenue pour un instrument de
+protection qui ne se justifie que par ses bienfaits.</p>
+
+<p>Convient-il maintenant d'abolir radicalement l'incapacité de la femme
+mariée? En ce sens, M. Michelin, député de Paris, a déposé sur le bureau
+de la Chambre, le 27 octobre 1895, une proposition tendant à laisser aux
+époux le soin de régler souverainement leur capacité respective par une
+clause de leurs conventions matrimoniales. L'innovation serait grave,
+puisque l'article 1388 du Code civil interdit aux futurs époux de
+déroger par contrat de mariage aux «droits qui appartiennent au mari
+comme chef.»</p>
+
+<p>Y a-t-il donc avantage à n'admettre la subordination d'un époux à
+l'autre, dans le gouvernement des intérêts pécuniaires, qu'autant
+qu'elle sera contractuelle, c'est-à-dire volontaire? Aucun. Voyez-vous
+des fiancés discutant leurs attributions hiérarchiques et leurs droits
+de prééminence avant d'entrer en ménage? Quelle pomme de discorde ou
+quel marché de dupe! Le plus épris sera toujours enclin à sacrifier ses
+intérêts et le plus habile toujours porté à défendre et à exagérer les
+siens. D'ailleurs il serait puéril de convier les futurs époux à régler
+préventivement leur puissance ou leur sujétion. Dès aujourd'hui, et
+malgré la loi, la division des pouvoirs ne se fait qu'après la
+cérémonie, tacitement, au cours du mariage, sans accord préalable. Car
+il ne suffit pas, on le sait, que le mari soit, de droit, le chef de la
+famille pour être, en fait, le maître obéi et incontesté.</p>
+
+<p>En outre, nous tenons pour dangereux de dissocier par anticipation les
+intérêts des époux, en accordant à chacun d'eux, dans l'administration
+séparée de leur fortune, une indépendance absolue. Mieux vaut s'efforcer
+de ramener à l'unisson toutes les contrariétés possibles en exigeant,
+dans certains cas, le concours de leurs deux volontés. C'est pourquoi
+nous avons proposé plus haut que tout acte, qui intéresse gravement la
+fortune commune, soit consenti expressément par l'un et l'autre des
+époux.</p>
+
+<a name="l2c7s3" id="l2c7s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+
+<p>En ce qui concerne spécialement l'autorisation maritale, puisqu'elle ne
+repose plus sur la suprématie du sexe fort ni sur l'imbécillité du sexe
+faible, nous ne voyons pas qu'elle soit sacrée, inéluctable, intangible.
+N'ayant qu'un but, qui est d'assurer l'unité de direction nécessaire à
+la bonne administration du ménage, le pouvoir qu'elle implique pourrait
+très bien être remis aux mains de la femme, lorsque celle-ci fait preuve
+de prudence et d'habileté. Il arrive souvent qu'une autorisation
+générale relève l'épouse commerçante de toute incapacité: pourquoi
+refuserait-on au mari la faculté d'habiliter sa femme aux actes de la
+vie civile, en lui donnant le mandat, au cours du mariage, de gérer la
+fortune commune et de diriger les affaires du ménage? On ne voit point
+que ce qui fonctionne si bien en matière commerciale puisse engendrer de
+moins heureuses conséquences en matière civile. Il conviendrait donc
+d'étendre les cas d'autorisation générale, en stipulant que celle-ci
+sera toujours révocable. Bien plus, lorsque le mari est absent ou
+interdit, la raison veut que la femme soit dispensée de toute
+autorisation préalable. Pourquoi entraver son action par la nécessité de
+recourir à l'autorisation supplétive du tribunal? Lorsqu'une femme fait
+preuve d'honnêteté et d'habileté, elle mérite un peu moins de défiante
+sollicitude et de gênante protection.</p>
+
+<p>L'incapacité de la femme devrait même cesser totalement là où commence
+l'indignité du mari. Lorsque celui-ci est pourvu d'un conseil
+judiciaire, condamné à la prison, mis en faillite ou en liquidation,
+lorsqu'il déserte le foyer ou déshonore la famille, en tous ces cas de
+déchéance morale ou pénale, la femme devrait être relevée de son
+incapacité et placée à la tête du ménage. N'est-elle pas, par
+définition, le suppléant, le substitut de l'époux incapable ou indigne?
+On cite notamment des cas d'abandon monstrueux où le mari, ayant passé
+la frontière, se rit de la mère et des enfants, reste sourd à toutes les
+sommations et inaccessible à toutes les procédures. Quand le chef de la
+famille forfait à ses devoirs, la révocation est de rigueur. C'est une
+sorte de mauvais prince qu'il faut déposer au plus vite.</p>
+
+<p>Enfin, il nous paraît que la séparation de biens judiciaire devrait
+conférer à la femme la même capacité que la séparation de corps. Pour
+justifier la différence que la loi du 6 février 1893 a maintenue, on
+allègue que la communauté d'existence disparaît dans la séparation de
+corps et subsiste dans la séparation de biens. Soit! Et pourtant,
+lorsqu'il s'agit d'une simple question d'ordre pécuniaire, n'est-il pas
+contradictoire de soumettre la femme séparée de biens, pour les actes de
+disposition qui excèdent ses pouvoirs d'administration, à l'autorisation
+d'un mari reconnu judiciairement incapable de diriger les affaires
+communes?</p>
+
+<p>En un mot, sans abolir radicalement l'autorisation maritale, nous
+faisons des voeux pour l'élargissement de la capacité civile de la
+femme. Allons plus loin: est-ce assez de suspendre ou même de supprimer,
+dans certains cas limités l'<i>autorisation</i> maritale? Ne convient-il
+point de s'attaquer au principe d'où elle découle, c'est-à-dire à
+l'<i>autorité</i> maritale elle-même?</p>
+
+<p>Pourquoi pas? Si la raison veut que, dans le mariage, l'homme ait le
+gouvernement des affaires et des personnes de la famille, elle n'exige
+point qu'il la garde, au préjudice de la mère et des enfants, quand il
+s'en montre indigne. En ce cas, l'intérêt de tous commande qu'on lui
+enlève la direction du foyer pour la transmettre à la femme. Lorsqu'un
+cocher heurte son attelage à toutes les bornes et verse sa voiture dans
+toutes les ornières, n'est-ce point prudence et sagesse de lui enlever
+les guides? On voudra bien remarquer qu'il ne s'agit plus seulement,
+dans notre pensée, de libérer l'épouse d'une suprématie malfaisante,
+mais de dépouiller le mari de tous les pouvoirs dont il mésuse, pour les
+confier expressément à la femme. Ce serait une petite révolution de
+palais que l'inconduite du «seigneur et maître» justifiera plus d'une
+fois. Quand un ministre gouverne mal, on le relève de ses fonctions, et
+l'administrateur déchu redevient un administré subalterne. Pourquoi
+l'époux incapable ou malhonnête ne subirait-il pas le même sort? La
+puissance maritale serait-elle donc une qualité intransmissible, une
+fonction inamovible? Soutiendrait-on, sous notre démocratie, que la
+puissance maritale est semblable à la puissance royale, dont les femmes
+étaient écartées par la loi salique?</p>
+
+<p>Conformément à nos idées, une loi du 24 juillet 1889 a déclaré que
+l'autorité paternelle ne peut tourner, aux mains d'un père indigne, en
+mauvais traitements ni en spéculations infâmes. Après avoir protégé
+l'enfant, pourquoi ne point protéger la femme? On n'hésite plus
+aujourd'hui à transporter la puissance paternelle à la mère: pourquoi ne
+point transmettre la puissance maritale à l'épouse? L'autorité du mari
+est-elle plus sacrée que celle du père? Autre analogie: l'article 124 du
+Code civil permet à la femme, en cas d'absence de son mari, d'opter pour
+la continuation de la communauté et de prendre en mains l'administration
+des biens. Pourquoi un jugement de déchéance, prononcé contre le mari
+convaincu d'imbécillité ou d'indignité, ne pourrait-il pas investir la
+femme d'un même droit d'option et d'un même pouvoir de direction?<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a>
+<a href="#footnote79"><sup class="sml">79</sup></a> Le
+gouvernement du ménage doit appartenir au plus digne. Nous accorderions
+donc à la femme une action en déchéance de la puissance maritale contre
+l'époux coupable ou dément, avec faculté pour le juge de transmettre à
+la demanderesse tous les droits qui appartiennent au défendeur en sa
+qualité de chef de la famille.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote79"
+name="footnote79"><b>Note 79: </b></a><a href="#footnotetag79">
+(retour) </a> Paul <span class="sc">Cauwès</span>, <i>De la protection des intérêts économiques de la
+femme mariée</i>, p. 20.</blockquote>
+
+<p>Confucius disait fort irrévérencieusement: «L'homme est à la femme ce
+que le soleil est à la lune. Il dirige et elle obéit; et c'est ainsi que
+règne l'harmonie.» D'accord. Mais lorsque le soleil brûle au lieu
+d'éclairer, n'est-il pas naturel qu'on lui préfère la douceur du clair
+de lune? C'est pourquoi toutes les fois que le gouvernement du mari
+devient stupide ou malfaisant, nous proposons de transporter ses
+pouvoirs aux mains plus sages et plus honnêtes de la maîtresse de
+maison. Il n'est point de règle humaine qui ne comporte des exceptions
+inévitables.</p>
+
+<p>En dernière analyse, ce qu'il faut réprimer chez l'homme, c'est l'excès
+de pouvoir et l'abus du droit. Les esprits modérés nous feront peut-être
+l'honneur de convenir que les nombreux amendements, dont nous venons de
+les entretenir, atteignent ce but en relevant la capacité civile de la
+femme sans décapiter tous les maris de leurs prérogatives nécessaires.
+Quant aux féministes intransigeants, il est à croire qu'ils trouveront
+ces améliorations insignifiantes et parfaitement inutiles. Pourquoi
+s'attarder à des corrections de détail? A quoi bon retoucher notre loi
+matrimoniale? Le mal étant plus profond, le remède doit être plus
+radical. En 1900, tandis que la Gauche féministe discutait la question
+de la communauté légale, un congressiste, peu satisfait des demi-mesures
+proposées, fit remarquer qu'il était insuffisant de briser «quelques
+barreaux de cette prison qu'on appelle le mariage.» Couper seulement les
+liens qui nous entravent les pieds, en respectant ceux qui nous
+enchaînent la tête et les bras, est une préoccupation de naïf ou une
+besogne de poltron. C'est à l'institution matrimoniale elle-même que les
+esprits vraiment libres doivent, paraît-il, s'attaquer résolument. Et
+l'homme courageux, dont je parlais tout à l'heure, réclama l'abolition
+pure et simple du mariage. Suivons-le sur ce terrain.</p>
+
+<br>
+<hr class="short">
+
+<a name="l3" id="l3"></a>
+<br>
+<h2>LIVRE III</h2>
+
+<h3>ÉMANCIPATION CONJUGALE DE LA FEMME</h3>
+<br>
+<hr class="short">
+
+<a name="l3c1" id="l3c1"></a>
+<br>
+<h3>CHAPITRE I</h3>
+
+<h4>L'amour conjugal</h4>
+<br>
+<h3> SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Traditions chrétiennes du mariage.--Son fondement:
+ devoir ou plaisir?--Il ne doit se confondre ni avec la
+ passion qui affole, ni avec le caprice qui passe.</p>
+
+<p> II.--L'amour-passion: ses violences et ses déceptions.--Le
+ mariage sans amour: son abaissement et ses tristesses.</p>
+
+<p> III.--Instinct mutuel d'appropriation.--Rites solennels de
+ célébration.--L'amour conjugal est monogame.--Que penser de
+ l'indissolubilité du mariage?</p>
+
+<p> IV.--C'est une garantie prise par les époux contre
+ eux-mêmes.--L'accord des âmes ne se fait qu'a la
+ longue.--Exemples pris dans la vie réelle.--A quand l'amour
+ sans lien?</p>
+</blockquote>
+<br>
+
+<a name="l3c1s1" id="l3c1s1"></a>
+<h4>I</h4>
+
+<p>Le Livre fameux de Stuart Mill, l'<i>Assujettissement de la femme</i>, repose
+sur cet axiome que «le mariage est, à présent, le seul esclavage reconnu
+par les lois.» Cette parole a trouvé de l'écho un peu partout, même en
+France. On nous affirme que, d'après le Code civil, la femme est la
+servante du mari. Il y a deux lois dans notre loi, dit-on: l'une pour
+les hommes, l'autre pour les femmes.</p>
+
+<p>Et notre société contemporaine accepte cette inégalité criante! A qui la
+faute, sinon à l'atavisme chrétien, à l'héritage obscur des ancêtres
+qui, prolongeant en nous leur vie morale, sentent et pensent, à notre
+insu, dans nos âmes ébranlées vainement d'un désir confus d'intégral
+affranchissement? Qui nous débarrassera de la servitude des idées
+religieuses? Après s'être émancipés du joug de la foi, les incroyants
+auront-ils le courage de s'affranchir des scrupules de la morale
+«sacramentelle»<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a>
+<a href="#footnote80"><sup class="sml">80</sup></a>? Et de fait, un certain féminisme s'applique
+passionnément à déchristianiser l'institution matrimoniale.</p>
+
+<p>Il nous semblait pourtant qu'en épurant et en sanctifiant le mariage, la
+religion du Christ n'avait point amoindri et maltraité la femme. Il est
+vrai que Jésus ne permet à ses fidèles ni la polygamie ni le divorce. On
+lit dans l'Évangile selon saint Mathieu: «Au commencement, Dieu a créé
+un homme et une femme, un seul couple. C'est pourquoi l'homme quittera
+son père et sa mère et s'attachera à sa femme. Ils ne seront plus deux,
+mais une seule chair. Donc, que les hommes ne séparent point ce que Dieu
+a uni. Le mari qui abandonne sa femme pour en épouser une autre et la
+femme qui abandonne son mari pour en épouser un autre, commettent un
+adultère<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a>
+<a href="#footnote81"><sup class="sml">81</sup></a>.» Cette parole a restitué au mariage, dans l'intérêt des
+deux époux, l'honneur et la sécurité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote80"
+name="footnote80"><b>Note 80: </b></a><a href="#footnotetag80">
+(retour) </a> Joseph <span class="sc">Renaud</span>, <i>La Faillite du mariage</i>, p. 44.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote81"
+name="footnote81"><b>Note 81: </b></a><a href="#footnotetag81">
+(retour) </a> <i>Saint Mathieu</i>, XIX, 3-10.</blockquote>
+
+<p>Par ailleurs, en admettant même que le christianisme n'ait rien de
+divin, il faudrait reconnaître au moins qu'il a valu à la femme, en la
+personne de Marie, mère de Jésus de Nazareth, d'incomparables hommages
+et la glorification magnifique de la pureté féminine et de la dignité
+maternelle. Aussi Marie est devenue le modèle de la femme et la
+protectrice bénie de la famille chrétienne. Et s'autorisant de ce grand
+exemple, saint Paul a proclamé que «les femmes se sauveraient par leurs
+enfants<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a>
+<a href="#footnote82"><sup class="sml">82</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote82"
+name="footnote82"><b>Note 82: </b></a><a href="#footnotetag82">
+(retour) </a>
+ <i>Épître à Timothée</i>, II, 15.</blockquote>
+
+<p>Plus tard, l'ancienne chevalerie, qui s'obligeait par serment à défendre
+le bon renom des dames, avait en particulière dévotion «la très douce
+Mère de Dieu». De là une littérature qu'on a justement appelée
+«marianique», où les chevaliers-poètes célébraient leur «chère Dame», la
+«benoîte» Vierge Marie. Mais on sait que ce culte de la femme ne fut pas
+toujours aussi mystique ni aussi épuré. Il n'en reste pas moins que ç'a
+été le grand honneur de l'Église de maintenir le droit de la femme à la
+liberté, au respect et à la vertu, à l'encontre de la corruption des
+moeurs et des passions sensuelles des princes. «Pendant tout le moyen
+âge, écrit le comte de Montalembert, le pontificat des Pères de la
+chrétienté se passa en luttes continuelles, afin de garder
+l'indissolubilité du mariage contre les prétentions déraisonnables des
+grands seigneurs féodaux.» Et ces luttes pourraient bien recommencer
+contre les partisans du libre amour et de la libre jouissance!</p>
+
+<p>«Toutes les questions sur le droit des femmes, sur les relations entre
+maris et femmes, n'existent que pour les personnes qui ne voient dans le
+mariage qu'un plaisir.» Cette parole de Tolstoï jette sur les équivoques
+du «féminisme conjugal» une clarté directe et franche. Il y a un abîme
+entre le sensualisme, né du désir charnel, qui ne voit rien au-delà des
+joies de la possession, et l'esprit des noces légitimes qui assigne à
+l'union des corps et des âmes la préoccupation suprême des enfants à
+naître et de la famille à fonder. Tandis que la passion s'acharne
+exclusivement à la poursuite d'une sensation actuelle et fugitive, le
+mariage subordonne celle-ci à l'avenir de la race et au peuplement du
+foyer. En deux mots, on ne se marie pas seulement pour le plaisir, on ne
+se marie pas uniquement pour le présent. Le mariage ne doit se
+confondre, ni avec la passion sensuelle qui affole, ni avec la
+capricieuse amourette qui passe. Il veut plus de raison et aspire à plus
+de durée.</p>
+
+<a name="l3c1s2" id="l3c1s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+
+<p>Et d'abord, il n'est pas désirable que la passion préside au mariage,
+parce que les sens y ont plus de part que le coeur. La passion, en
+effet, est fantasque et violente: elle ressemble à un orage. Elle fait
+même plus de blessures qu'elle ne cause de joies. Elle est absorbante,
+ombrageuse, inquiète, dominatrice; elle veut posséder l'objet aimé tout
+entier, sans que celui-ci ait le droit de retenir quoi que ce soit de
+lui-même; elle est jalouse des amis, des livres, des bêtes, auxquels le
+partenaire adoré--et persécuté--a le malheur de donner un peu de son
+coeur. Les femmes ne sont pas rares qui éprouvent cette fièvre d'amour.
+Ce sont des malades dangereuses. Quiconque est pris et serré dans l'étau
+d'une passion aveugle est un être à plaindre. S'il ne s'arme d'un
+courage surhumain pour secouer le joug qui l'étouffe, il tombera de
+défaillance en défaillance, de l'amour à la faiblesse, de la faiblesse à
+la lâcheté, jusqu'à l'abandonnement de soi-même, jusqu'à la dégradation
+de tout son être: c'est un suicide lent.</p>
+
+<p>Que s'il veut réagir, se révolter, se reprendre, quelles luttes et
+quelles souffrances! Je ne voudrais pas souhaiter, même à un ennemi, le
+mariage d'une affection douce avec un amour-passion. C'est l'union de
+deux choses inconciliables. Liez une créature ardente et fébrile, tout
+feu, tout flamme, tout désir, avec une autre capable seulement de
+tendresse raisonnable, où entrent surtout la condescendance amicale et
+l'instinct protecteur, et vous aurez un ménage d'enfer. Sans doute,
+entre gens qui s'aiment d'une flamme égale et modérée, les disputes ne
+sont pas rares. Mais entre un amoureux fou et un amoureux sage, il y a
+discord mental, incompatibilité absolue, déchirement continuel. Ils
+vivent ensemble sans se comprendre, ils respirent le même air sans
+s'accommoder l'un à l'autre. Ce sont des étrangers qui couchent dans le
+même lit, sans pouvoir se communiquer leurs pensées, sans pouvoir
+connaître et goûter leur âme. De l'un à l'autre, point d'entente
+possible: ils s'enferment en eux-mêmes, se torturent, se martyrisent
+jusqu'au jour de la séparation inévitable. Ce qui fait que bon nombre de
+mariages d'inclination tournent mal, c'est précisément que la passion y
+préside exclusivement, soit d'un côté, soit de l'autre, ou même des deux
+à la fois; et la passion ne fonde rien de solide, parce qu'étant faite
+surtout de désir, elle est incohérente et folle. Je le répète: la
+passion est une fièvre délicieuse et pernicieuse, dont il est souvent
+plus facile de mourir que de guérir.</p>
+
+<p>Non qu'il faille, grand Dieu! se marier sans amour. Ne laissons pas
+s'aggraver le discrédit où déchoit insensiblement le vrai, l'honnête, le
+pur amour, l'amour conjugal! Le mariage n'est pas seulement l'union de
+deux vies, de deux bourses, mais avant tout l'union de deux coeurs.
+Sinon, il ne mériterait pas d'être défendu. Se marier sans amour, quelle
+misère! Comme si l'amour n'était pas le sourire de la vie! Il n'est que
+son rayonnement pour éclairer la beauté des choses. Si tant de gens
+passent à côté des merveilles de l'univers sans les voir ni les sentir,
+n'est-ce point que leur âme solitaire ne s'est jamais éclairée de cette
+lumière intérieure, qui rend plus présentes et plus chères aux coeurs
+aimants les splendeurs de la nature et de la vie? Il suffit d'aimer pour
+trouver le ciel plus bleu, l'air plus léger, la terre plus clémente,
+plus parée, les hommes meilleurs et les femmes plus parfaites. Ayez le
+coeur en joie, et vous verrez le monde en fête. L'amour est un magicien
+charmant qui anime, colore, et embellit l'existence. Ne le bannissons
+point du mariage.</p>
+
+<p>Mais cet amour doit être plus réfléchi que la passion, et plus sérieux
+qu'une amourette. A l'homme et à la femme qui veulent fonder une
+famille, il faut une affection mutuelle, profonde, solide. On ne se
+marie pas seulement pour soi, on se marie aussi pour l'autre. Sans
+réciprocité consentie et partagée, le mariage est lésionnaire et
+malheureux. On ne se marie pas davantage pour six mois ou pour six ans,
+mais pour toujours. Il s'agit là d'une liaison à vie, et non d'un
+caprice passager. Sans desseins de long avenir, sans promesses de durée,
+sans garanties de fidélité, le mariage est fragile et précaire. Enfin,
+avant toute autre considération, le mariage doit être contracté en vue
+des enfants à naître et du foyer à fonder. Cessons donc de le regarder
+comme le dénouement d'une intrigue habile ou le couronnement d'un simple
+désir. Qu'il ne soit ni la fin d'un long célibat pour les hommes, ni la
+fin d'un roman aventureux pour les femmes, ni surtout l'aboutissement et
+l'assouvissement de la passion pour les uns ou les autres! Le mariage
+est le commencement d'une famille; il lui faut des gages d'avenir et des
+assurances de perpétuité.</p>
+
+<a name="l3c1s3" id="l3c1s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+
+<p>C'est pourquoi, peut-être, l'amour conjugal ne suppose pas seulement
+l'instinct de possession, mais encore l'instinct d'appropriation. Il
+faut que les époux se sentent bien l'un à l'autre, pour aujourd'hui et
+pour demain, sans réserve, sans partage, sans retour, et maintenant et
+toujours. Et ce sentiment de confiance et de sécurité doit être
+réciproque. Là est l'essence et l'honneur du mariage chrétien.</p>
+
+<p>Autrefois l'homme cherchait à réaliser cette assurance par la force, à
+son profit exclusif. On sait que, dans les temps anciens, la femme fut
+généralement attribuée à l'homme par droit de conquête ou par droit
+d'achat. Butin vivant soumis aux violences du rapt ou proie charnelle
+exposée sur les marchés d'esclaves, elle dut subir servilement, durant
+de longs siècles, la loi du vainqueur ou de l'acquéreur devenu son
+souverain maître.</p>
+
+<p>Aujourd'hui les deux époux se donnent et s'appartiennent l'un à l'autre.
+Qu'on ne s'offense point de ce langage: George Sand a écrit elle-même
+que «l'amour est un esclavage volontaire auquel la femme aspire par
+nature.» Et l'homme, pareillement. Quiconque est porté vers le mariage
+par des sentiments honnêtes, se sent las de son indépendance et prêt à
+aliéner une part de soi-même au profit de l'être aimé. C'est avec joie
+qu'il se donne et qu'il se lie. Et comme il ne s'agit point là d'une
+relation fortuite et brève, mais d'une convention à vie, les deux futurs
+conjoints ont une si pleine conscience de la gravité de l'acte décisif
+qui va les attacher l'un à l'autre, qu'ils aiment à l'entourer d'éclat
+et de splendeur. Ils sentent en même temps leur tendresse si supérieure
+aux caprices de l'instinct, ils voient si bien que leur mariage n'est
+pas seulement la conjonction de deux organismes, mais aussi l'union plus
+complète et plus durable de deux existences, qu'ils souhaitent de
+prendre à témoin de leur amour le ciel et la terre et de solenniser leur
+consentement par quelque noble consécration publique. Les rites qui,
+dans presque toutes les civilisations humaines, notifient et
+sanctionnent les noces légitimes de l'homme et de la femme, ne sont donc
+point une artificielle improvisation des lois civiles et religieuses;
+ils sont nés bien plutôt d'un entraînement spontané, d'une impulsion
+générale; et bien qu'ils aient été jadis avilis par des usages
+sacrilèges, ils ne sont pas moins l'expression d'un mouvement du coeur
+et d'un besoin de nature. Si l'on demande maintenant pourquoi les époux
+manifestent, en s'unissant, ce voeu d'unité et cette préoccupation de
+perpétuité qui sont de l'essence du mariage, nous tirerons du coeur
+humain lui-même une observation importante.</p>
+
+<p>L'amour est monogame. Il ne se partage point; il se donne tout entier.
+Notre coeur est ainsi fait qu'il n'a jamais qu'une seule affection en un
+même moment. Il lui serait impossible de mener de front deux passions.
+L'amour est exclusif. Ce qui ne veut point dire que son objet ne puisse
+varier successivement. Seulement, quand un nouvel amour détrône et
+expulse le premier, celui-ci est comme effacé, annihilé, aboli. Il ne
+compte plus. Encore une fois, il est contre nature que deux affections
+également amoureuses puissent se juxtaposer en une même âme. L'amour
+véritable répugne au partage. Tout ou rien, voilà sa devise. Mais le
+coeur humain s'arrange très bien des affections successives. Il est
+volage. Et si troublants sont ses transports et si prestigieux ses
+artifices, qu'il se persuade naïvement que son amour actuel est son
+premier, son unique amour.</p>
+
+<p>Nous montrerons plus loin que c'est le malheur du divorce de favoriser
+puissamment ces étranges illusions, et de servir de la sorte les fins de
+l'amour libre. Faites que les unions monogamiques puissent être
+librement dissoutes par consentement mutuel, au gré des parties
+intéressées, ainsi que se font déjà les divorces en divers pays du
+monde, et la famille stable d'aujourd'hui aura vécu. Alors tous les
+amants seront époux. Pour combien de temps? Cela dépendra de l'amour qui
+les unit. «Le mauvais de la famille actuelle, a-t-on dit, ce n'est pas
+la monogamie, qui est la forme la plus digne de l'union des sexes, mais
+plutôt la quasi-indissolubilité légale<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a>
+<a href="#footnote83"><sup class="sml">83</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote83"
+name="footnote83"><b>Note 83: </b></a><a href="#footnotetag83">
+(retour) </a> B. <span class="sc">Malon</span>, <i>Le Socialisme intégral</i>, t. I, chap. VII, p. 373.</blockquote>
+
+<p>Cette parole d'un socialiste modéré nous montre assez que, pour le
+moment, l'attribut du mariage le plus menacé est la perpétuité. Et
+pourtant le respect des liens matrimoniaux est de nécessité publique.
+Toute société est directement intéressée à la stabilité des familles; et
+le mariage indissoluble a précisément pour but de lui assurer la
+continuité, la durée, la solidité, sans lesquelles nul peuple ne saurait
+vivre et prospérer. Les liens volontaires qu'il consacre ne sont point
+faits pour les bons ménages qui se soutiendraient naturellement sans
+leur appui, mais pour les médiocres qui sont légion, et dont
+l'ébranlement et la dissolution jetteraient autour d'eux le scandale, le
+trouble et la confusion. Au fond, le mariage est une garantie que les
+époux prennent contre eux-mêmes dans l'intérêt des enfants et,
+conséquemment, dans l'intérêt de la société elle-même.</p>
+
+<a name="l3c1s4" id="l3c1s4"></a>
+<h4>IV</h4>
+
+
+<p>A bien y réfléchir même, on ne tarde guère à se convaincre que tous les
+gens mariés ont besoin de cette «assurance» préventive. Je ne crois pas
+faire injure aux meilleurs ménages en affirmant qu'à la suite d'un
+froissement grave ou d'un désaccord passager, ils ont été tentés plus
+d'une fois, au fond du coeur, de se déprendre et de se désunir.</p>
+
+<p>Supposons un mariage qui réunisse toutes les conditions de bonheur:
+est-on sûr qu'il sera heureux? Non. Les femmes se trompent qui lui
+demandent avidement, non pas seulement la sécurité, la dignité, mais
+encore la plénitude des joies terrestres. S'il faut mettre de l'amour
+dans le mariage, c'est à condition de n'en point chasser la raison et de
+songer à l'avenir autant qu'au présent, aux enfants autant qu'à
+soi-même. Pourquoi faut-il que beaucoup de jeunes filles soient élevées
+et entretenues dans cette idée que l'époux est fait pour leur donner la
+félicité, que leur béatitude dépend d'un homme, et que celui-ci doit
+réunir à cette fin toutes sortes de mérites introuvables? Avec les
+qualités qu'on exige du mari rêvé, un dieu ne serait pas capable de
+faire un époux sortable. Quand les femmes se persuaderont-elles qu'on ne
+réalise point à volonté le bonheur de qui que ce soit, même en l'aimant
+de tout son coeur, pour cette bonne raison que notre bonheur vient de
+nous-mêmes beaucoup plus que des autres?</p>
+
+<p>En réalité, il n'est pas de ménage qui n'ait,--un peu plus tôt ou un peu
+plus tard,--ses préoccupations, ses tourments, ses épreuves. Les
+meilleurs époux ne sont mariés véritablement qu'après plusieurs années
+de vie commune, non exempte de froissements d'amour-propre. Les
+prémisses du mariage sont un trompe-l'oeil; la légendaire «lune de miel»
+n'est qu'une comédie galante qu'on se joue l'un à l'autre. L'harmonie de
+deux âmes ne s'improvise point. On peut s'aimer dès la première
+rencontre; on ne s'accorde qu'à la longue. Le coup de foudre peut
+rapprocher les coeurs; il ne fond point les caractères. L'«unisson»
+suppose un stage de concessions réciproques et de bienveillante
+condescendance.</p>
+
+<p>Cela étant, est-ce trop dire que peu de ménages se condamneraient aux
+obligations du support mutuel, s'ils pouvaient, à tout instant, sortir
+du mariage par une porte largement ouverte sur le monde? En tout cas, à
+se croire et à se sentir liés pour la vie, il leur est plus facile de se
+plier aux devoirs de leur condition et d'acheter, au prix de quelques
+sacrifices préalables, un peu de paix et de bonheur pour l'avenir.</p>
+
+<p>Voici, par exemple, une mère de famille entendue à tous les soins
+domestiques, appliquée à l'administration de son intérieur, tenant son
+rang avec dignité, sans effacement ni ostentation, respectée de tous et
+faisant honneur à son mari. Aux premiers temps de sa vie nouvelle, il
+lui est peut-être échappé dans l'ombre, sinon des larmes, du moins bien
+des soupirs. Mais à mesure que s'écoulent les jours et les années, à
+mesure que se forment plus de liens et que se nouent plus d'obligations,
+son âme s'ouvre mieux à la véritable conception des devoirs de ce monde;
+et pendant qu'elle se dépense pour le bonheur des siens et court,
+vigilante et affairée, d'un berceau à l'autre, elle se dit que les
+petites pensionnaires sont folles qui rêvent la vie tout en bleu ou tout
+en rose; que le seul moyen de couper court aux vaines imaginations,
+c'est de remplir simplement son devoir, et qu'on fait son bonheur sur la
+terre moins en cherchant sa félicité propre qu'en travaillant activement
+à celle des autres.</p>
+
+<p>A ce propos, parlons un instant de la femme intelligente mariée à un
+mari vulgaire. C'est l'histoire de Mme Bovary; et ce que le
+chef-d'oeuvre de Flaubert a suscité de tentations dans l'âme aigrie des
+femmes qui se jugent supérieures à leur mari, les confesseurs pourraient
+seuls le dire! Afin de se libérer du contact journalier d'un lourdaud
+stupide, l'idée est venue plus d'une fois à ces vaniteuses de rompre
+leur chaîne, de fuir le foyer, d'abandonner les enfants. Puis la crise
+de révolte passée, quand la raison et la sagesse ont repris le dessus,
+quand l'esprit de devoir l'a emporté, Dieu aidant, sur l'esprit
+d'orgueil, elles se sont apaisées, assagies, et elles sont restées à la
+maison, l'âme triste, mais soumise et résignée.</p>
+
+<p>Croyez-vous donc que, sans le lien matrimonial, elles ne seraient pas
+parties, préférant le libre amour à la vulgarité du devoir quotidien?
+Supprimez l'attache légale, et les époux rendus à leurs passions, à
+leurs caprices, à leurs faiblesses, se disperseront comme une gerbe
+déliée au premier vent d'orage. Et ce que je dis de la femme supérieure
+à son mari, je le dis pareillement du mari supérieur à sa femme. Ce
+second cas n'est pas plus rare que le premier. Croyez-vous que cet homme
+ne sente point, par instants, une furieuse envie de rompre les entraves
+d'une communauté pénible? Heureusement les attaches conjugales le
+retiennent; puis l'habitude l'apaise, le berce, l'endort. Et finalement,
+les enfants ont le bonheur de grandir entre le père et la mère.</p>
+
+<p>En vérité, je le répète, il n'est peut-être pas un seul ménage, si bien
+assorti qu'on le suppose, qui, à de certains moments de contradiction et
+de mauvaise humeur, n'ait souhaité de revenir en arrière, regimbant sous
+le frein qui le lie. Mais on s'est fait lentement l'un à l'autre. Aux
+frottements de la vie commune, les aspérités se sont émoussées. Et peu à
+peu le mariage a rapproché, uni, mêlé, fondu si complètement les deux
+unités conjugales que, si différentes qu'elles fussent l'une de l'autre,
+elles ont fini par s'entendre, se concilier, s'harmoniser. La paix est
+faite. Quelque chose est passé de Lui en Elle et d'Elle en Lui. Ils ne
+peuvent plus se déprendre, se détacher sans souffrance. Cette fois ils
+sont bien mariés. Et la société compte une assise de plus: voilà le
+grand bienfait social du mariage!</p>
+
+<p>Et maintenant, un temps viendra-t-il où les unions conjugales se
+formeront par pure affection, sans alliage d'orgueil, de caprice,
+d'égoïsme ou d'intérêt? Les ménages de colombes deviendront-ils une
+règle sans exception? Tourtereaux et tourterelles construiront-ils leurs
+nids sans le moindre calcul d'ambition, sans aucune préoccupation
+d'argent, sans nul souci du lendemain? L'humanité est-elle destinée à
+roucouler unanimement? Il n'en coûte rien de l'espérer. Ce jour-là
+seulement on pourra, sans inconvénient, émanciper la foi conjugale de
+toutes les chaînes de sûreté que les traditions, les moeurs et les lois
+ont forgées entre les époux. Plus de conjoints, tous amants!</p>
+
+<p>On verra même bientôt que des hommes pressés, qui sont tout miel et tout
+amour,--j'ai suffisamment désigné les anarchistes et les
+socialistes,--voudraient dès maintenant libérer les époux de tout
+assujettissement respectif; car il faut bien reconnaître que l'humanité
+mettra quelque temps à s'élever à l'idéale perfection dont nous parlions
+tout à l'heure. Ces messieurs appréhendent qu'à serrer si fortement le
+lien civil des mariages, on ne brise le lien spontané des libres
+affections, et qu'en appesantissant sur nos épaules le joug des
+contraintes légales, on affaiblisse en nous l'attraction mystérieuse des
+âmes.</p>
+
+<p>N'ayons cure de ces tendres scrupules. L'amour vrai ne souffre point des
+précautions prises pour en assurer la continuité. Il est inévitable
+qu'une société civilisée prenne des garanties en faveur des enfants et,
+pour cela, qu'elle mette chaque couple en garde contre lui-même,
+protégeant ainsi le mari et la femme contre l'inconstance et la
+fragilité de leurs propres sentiments. Oui, les sanctions légales et
+religieuses sont l'aveu de notre faiblesse, le soutien de notre
+infirmité; et tant que les pauvres humains resteront ce qu'ils sont,
+faillibles, capricieux et volages, il sera de nécessité sociale de
+mettre un peu chaque ménage sous les verrous. Attendons patiemment
+qu'ils soient devenus parfaits pour démolir les serrures.</p>
+
+
+<a name="l3c2" id="l3c2"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE II</h3>
+
+<h4>La réforme du mariage</h4>
+<br>
+<h3> SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Récriminations féministes contre les moeurs et contre
+ les lois.--Sont-elles fondées?--La «loi de
+ l'homme».--Exagérations dramatiques.</p>
+
+<p> II.--Jugement porté sur l'oeuvre du Code civil.--S'il faut
+ la détruire ou la perfectionner.--Améliorations désirables.</p>
+
+<p> III.--Entraves excessives.--Ce que doit être l'intervention
+ des parents.--Sommations dites «respectueuses».--Mariages
+ improvisés.--Fiançailles trop courtes.</p>
+
+<p> IV.--Une proposition extravagante.--Le «concubinat légal».</p>
+</blockquote>
+<br>
+
+<p>Il est d'habitude chez les féministes de récriminer amèrement contre le
+mariage. Leurs doléances sont de fait et de droit; elles accusent à la
+fois les moeurs et les lois. Nous les suivrons dans cette double
+argumentation lamentable.</p>
+
+<a name="l3c2s1" id="l3c2s1"></a>
+<h4>I</h4>
+
+<p>L'histoire du mariage n'est, paraît-il, que le martyrologe des femmes.
+Quoi de plus navrant que la vie d'une femme malheureuse en ménage? Elle
+s'est mariée par coquetterie ou par amour, séduite par le brillant
+avenir d'un esprit fort ou seulement par l'élégance soignée d'un joli
+garçon. Son ignorance du monde ne lui permettait point d'apercevoir
+l'insignifiance de l'un ou l'égoïsme de l'autre; et elle s'est laissé
+prendre au miel des paroles caressantes et des prévenances attentives.
+Et une fois le mariage consommé, l'amoureux a disparu et le maître est
+resté. Plus de tendres propos, plus de douces fleurettes. Et après les
+désenchantements du coeur et les angoisses de la maternité, sont venus
+les soucis journaliers d'une vie médiocre, les regrets de l'indépendance
+perdue, les calculs étroits du ménage, mille combinaisons laborieuses
+pour «faire durer la livre de beurre un jour de plus ou payer la viande
+et le sucre quelques sous de moins.» Et la fraîche beauté de la jeune
+mariée s'en est allée et, avec elle, la paix, le contentement et la
+gaieté.</p>
+
+<p>Qu'opposerons-nous à ce triste tableau, sinon qu'il serait injuste d'en
+conclure que tous les maris sont des tigres ou des ânes? On doit se
+dire, après tout, que les femmes mal mariées ne sont pas la majorité,
+même en France; que l'homme n'est pas toujours le tyran et qu'il est
+souvent la victime; que le cas n'est pas rare où la frivolité prodigue
+et la sécheresse cruelle d'une femme ont brisé et avili toute une
+existence masculine; qu'ils sont nombreux les commerçants, les employés,
+les fonctionnaires que pressent et assiègent les inquiétudes et les
+soucis du ménage à soutenir et du budget à équilibrer; bref, que la loi
+du travail s'impose à l'homme comme à la femme et que, pour mieux en
+supporter l'écrasant fardeau, il n'est que d'associer leurs vies et
+d'unir leurs forces et leurs dévouements. S'il y a des femmes
+malheureuses, il y a des maris qui souffrent tout autant. A qui la
+faute? Ces époux mal assortis devaient s'unir avec plus de
+circonspection.</p>
+
+<p>«Vous en parlez d'un coeur léger, me dira-t-on. Vous oubliez que les
+infortunes de la femme sont aggravées et sanctionnées par les lois. Les
+hommes ayant fait le Code de leur seule autorité, il est inévitable
+qu'ils l'aient conçu et fabriqué à leur seul avantage. Au vrai, le Code
+Napoléon n'est pas la loi, mais leur loi.»</p>
+
+<p>Rappelons-nous, en effet, la <i>Loi de l'homme</i>, cette pièce de M. Paul
+Hervieu qui a remporté un si beau succès auprès des dames: on ne saurait
+trouver un exemple plus curieux des inégalités et des injustices
+accumulées contre la femme par notre législation draconienne. Toute
+épouse qui n'a pas en main les preuves flagrantes et brutales requises
+pour assurer le divorce, est absolument désarmée. Que si, n'écoutant que
+sa dignité, elle se résigne à une séparation amiable, le mari peut s'y
+opposer et la contraindre au besoin à réintégrer le domicile conjugal.
+Donne-t-il son consentement: à défaut d'un contrat prudent, l'épouse qui
+s'éloigne n'a aucun moyen de reprendre sa dot. Et enfin, quand il
+s'agira de marier les enfants nés de cette triste union, en cas de
+dissentiment entre les époux séparés de fait et non de droit,
+l'acquiescement du père l'emportera sur le refus de la mère. Telles sont
+les infamies, nous dit-on, qui se peuvent commettre sous le couvert de
+la loi de l'homme, en un siècle qui se vante de sa civilisation. Le Code
+français livre la femme au mari pieds et poings liés. Et l'on prétend
+que le sexe fort ne s'est pas taillé la part du lion?</p>
+
+<p>Nous répondrons que, n'en déplaise aux âmes dramatiques, tout cet
+assemblage d'énormités est accidentel et systématique. Qu'à la rigueur,
+une femme désolée de s'être mal mariée ou une fille navrée de ne point
+l'être, s'en prenne aux lois et à la société, la première du mauvais
+ménage qu'elle a fait, la seconde du bon ménage qu'elle aurait pu faire:
+rien de plus naturel. Au lieu de s'accuser soi-même, il est bien plus
+simple d'accuser tout le monde. Seulement, dans la vie réelle, ces cas
+sont de pures anomalies. Ce n'est point par les accidents qu'il faut
+juger d'une loi, mais par les situations communes et normales. Rien de
+plus simple et de plus injuste que d'imaginer des exceptions cruelles
+qui révoltent les coeurs tendres. Et puis, renversez les rôles, donnez à
+l'épouse la totalité des droits qui appartiennent présentement à
+l'époux: la tyrannie n'aura fait que changer de tête. Comme l'a dit M.
+Brunetière à M. Paul Hervieu lui-même, «si la <i>Loi de la Femme</i> se
+substituait à la <i>Loi de l'Homme</i>, que croyez-vous qu'il y eût de changé
+dans le monde<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a>
+<a href="#footnote84"><sup class="sml">84</sup></a>?»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote84"
+name="footnote84"><b>Note 84: </b></a><a href="#footnotetag84">
+(retour) </a> Réponse au discours de réception de M. Paul Hervieu à
+l'Académie française.</blockquote>
+
+<a name="l3c2s2" id="l3c2s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>En réalité, notre Code civil ne mérite ni la colère des uns, ni
+l'admiration des autres. Nous croyons même qu'il occupera dans
+l'histoire de la condition féminine un rang honorable. Avant lui,
+certains vieux auteurs poussaient la rudesse masculine jusqu'à déclarer
+la femme «battable», mais pour un juste motif et à condition de ne point
+l'estropier. En maintes coutumes, l'exhérédation des filles était
+partielle ou totale. D'ordinaire, les soeurs n'étaient point admises à
+partager l'héritage paternel avec leurs frères. Dans le droit féodal, la
+noblesse n'admettait pas qu'aux enfants, qui avaient même part dans leur
+affection, les parents pussent laisser même part dans leur succession.
+Les mâles étaient privilégiés. Ç'a été une des meilleures inspirations
+du Code de généraliser l'égalité roturière et de reconnaître aux filles,
+comme aux garçons, la plénitude de la capacité héréditaire, en
+n'accordant toutefois à l'un ou à l'autre époux survivant, mari ou
+femme, qu'une vocation subalterne que la loi du 9 mars 1891 a justement
+améliorée. En tout cas, notre législation successorale a tenu la balance
+égale entre les deux sexes. La loi réparatrice, que nous venons de
+citer, a même eu pour objet d'empêcher la veuve d'être plongée dans la
+misère par la mort du mari qui lui assurait, de son vivant, le luxe ou
+l'aisance.</p>
+
+<p>Ce n'est pas une raison de soutenir que notre vieux Code civil est un
+monument intangible. Nous avons déjà reconnu que, dans les relations
+respectives des époux, il a exagéré les pouvoirs du mari sur la personne
+et sur les biens de la femme. Ses rédacteurs n'ont point échappé à
+l'esprit de l'époque et à l'influence de Napoléon, qui affirmait
+cavalièrement que «la femme est la propriété, de l'homme comme l'arbre à
+fruits est celle du jardinier.»</p>
+
+<p>A ces exagérations de pouvoir, nous avons proposé d'importantes
+restrictions, convaincu que la civilisation d'un peuple se mesure au
+degré de justice et d'humanité dont la loi des hommes entoure la
+condition des femmes. Là ou la faiblesse est une cause de déchéance, on
+peut être sûr que le législateur, étouffant le cri de la pitié, n'a obéi
+qu'à son égoïsme; ce qui revient à dire que là où la femme est méprisée,
+l'homme lui-même est méprisable. «Rappelez-vous, disait Fouché à Mme
+Récamier, qu'il faut être douce quand on est faible.»--«Et qu'il faut
+être juste quand on est fort,» répliqua celle-ci. Ces deux paroles
+méritent de vivre dans la mémoire des hommes et des femmes.</p>
+
+<p>Investis de fonctions également nécessaires à l'espèce, les époux
+doivent jouir, non pas de prérogatives identiques qui engendreraient la
+confusion, mais de droits équivalents qui assurent l'ordre dans la
+famille en donnant satisfaction à l'équité. Point d'égalité niveleuse,
+mais une juste «péréquation». Certains féministes, hélas! n'y songent
+guère. En 1896, dans son assemblée générale annuelle, la Ligue pour le
+Droit des femmes avait discuté les «divers modes de contrats de
+mariage,» et Mme Pognon, qui présidait, venait de formuler ainsi la
+conclusion: «Le Code est mauvais; donc il faut le brûler et en refaire
+un autre.»--«Non pas, réclama un assistant. Il faut le brûler et ne
+point le refaire.» Et la séance fut levée sur cette parole anarchique.</p>
+
+<p>Il n'est donc pas superflu de recommander aux femmes de rester femmes,
+de ne point modifier, déformer, dénaturer leur sexe par des nouveautés
+malséantes, mais de s'appliquer simplement à améliorer le sort de celles
+qui peuvent souffrir d'une législation quelque peu vieillie, en
+corrigeant, en amendant, en complétant le Code civil, au lieu de le
+jeter au feu avec de grands gestes et de grandes phrases. Signalons à ce
+propos l'existence d'un «féminisme matrimonial» dont les vues sont
+dignes d'approbation. Mme Clotilde Dissard en a fort bien exprimé
+l'esprit dans la <i>Revue féministe</i>: «Nous pensons que la véritable unité
+sociale, c'est le couple humain. L'idéal que nous poursuivons, c'est
+l'organisation plus parfaite, plus achevée de la famille, la coopération
+plus harmonieuse de l'homme et de la femme à l'oeuvre commune, la
+division des fonctions suivant les aptitudes de chaque sexe, naturelles
+ou acquises par l'éducation.» Nous tâcherons de ne point oublier ce
+principe en étudiant les droits et les devoirs respectifs des époux.</p>
+
+<a name="l3c2s3" id="l3c2s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>Lorsqu'une institution n'est plus d'accord avec les moeurs, il faut, de
+toute nécessité, ou réformer les moeurs ou modifier l'institution.
+Recherchons d'abord les modifications susceptibles de rajeunir le vieux
+mariage monogame, quitte à rechercher, en finissant, si la réforme
+morale ne serait pas plus désirable et plus efficace que la réforme
+légale.</p>
+
+<p>On se plaint de ce que certains mariages se concluent trop
+laborieusement, et que d'autres,--les plus nombreux,--s'improvisent trop
+légèrement: deux griefs qui ne manquent point de gravité.</p>
+
+<p>On parle surtout de multiplier les facilités de se marier. Vous savez de
+quelles précautions la bourgeoisie française entoure le mariage de ses
+enfants. Il ne suffit point qu'un jeune homme et une jeune fille
+s'agréent mutuellement pour que l'union se fasse sans plus de cérémonie;
+il faut encore que les convenances de la famille soient satisfaites. Et
+celle-ci pèse avec soin les situations, les fortunes, les espérances,
+non moins que les qualités et les inclinations des personnes en cause.
+Chez nous, la jeune fille est l'objet de la sollicitude inquiète et
+jalouse de ses parents. Ne convient-il pas de la protéger contre les
+épouseurs avides qui rôdent sournoisement autour du cher trésor?</p>
+
+<p>Rien de pareil en Amérique, du moins dans les classes moyennes. Jeunes
+gens et jeunes filles se fréquentent librement pour mieux se connaître;
+et comme ils n'ignorent rien de la vie, la famille ne se mêle pas de
+leurs petites affaires de coeur. Point de dot d'ailleurs à la charge des
+parents qui, ayant moins d'obligations envers leurs enfants, sont moins
+tentés de les accabler de leur sollicitude. C'est pourquoi le mariage
+est une opération toute simple qui ne regarde guère que les intéressés.</p>
+
+<p>On ne se dit pas qu'une fois mariée, l'Américaine renonce difficilement
+à ses habitudes de club et de libre mouvement pour se vouer modestement
+aux soins du ménage. Indépendante elle reste après comme avant, malgré
+le sacrement. La vie domestique lui pèse. L'ouvrière elle-même, au dire
+de Mme Bentzon, exige de son mari qu'il s'occupe du «baby».</p>
+
+<p>Mais, sans s'inquiéter de savoir si la Française émancipée copiera les
+gestes de ce joli modèle, on nous propose de libérer les justes noces
+des autorisations sévères qui en défendent l'accès. Un député en
+soutane, le bon abbé Lemire,--désireux d'amener au mariage un plus grand
+nombre de jeunes gens que les facilités de l'amour libre entraînent trop
+souvent vers les unions irrégulières,--s'emploie de son mieux à aplanir
+les obstacles et à émonder les formalités qui encombrent la cérémonie
+nuptiale. A quoi l'on pourrait objecter que, si complaisante que soit la
+loi, le mariage ne sera jamais aussi facile que le concubinage. Ceux qui
+aiment leurs aises répugneront toujours à se lier pour la vie, fût-ce
+avec accompagnement d'encens, de fleurs et de musique. Il ne faut pas,
+évidemment, que la célébration des unions légitimes soit hérissée de
+conditions trop difficultueuses. Par contre, à diminuer toutes les
+garanties de sagesse et de réflexion, on ne fera peut-être que permettre
+aux emballés de commettre plus facilement des sottises. La fondation
+d'une famille est un acte plus grave qu'une amourette. On ne saurait
+trop y réfléchir avant, si l'on ne veut pas trop le regretter après. Et
+les parents, qui ont charge d'âmes, ont bien le droit de dire leur mot
+en cette affaire. Pour favoriser le mariage, gardons-nous d'affaiblir
+l'esprit de famille. Ces réserves faites, nous reconnaissons volontiers
+que l'influence des parents gagnerait à s'interposer adroitement, sous
+forme d'observations affectueuses et insinuantes. La jeunesse est plus
+touchée d'une remontrance douce et tendre que d'une injonction
+tranchante et vexatoire.</p>
+
+<p>Notre loi française s'est-elle conformée à ces vues conciliantes et
+diplomatiques? Dans l'article 148, qui est toujours en vigueur, le Code
+civil dispose que «le fils qui n'a pas atteint l'âge de vingt-cinq ans
+et la fille qui n'a pas atteint l'âge de vingt et un ans accomplis, ne
+peuvent contracter mariage sans le consentement de leurs père et mère.»
+Et l'ancien texte des articles 151 et 152 ajoutait que, «depuis la
+majorité fixée par l'article 148 jusqu'à l'âge de trente ans pour les
+fils et de vingt-cinq ans accomplis pour les filles,» l'assentiment des
+père et mère doit être sollicité par trois «actes respectueux»
+renouvelés successivement de mois en mois. On voit que le Code Napoléon
+a pris soin d'édicter des mesures de protection plus longues pour les
+garçons que pour les filles, par appréhension probable (ô l'injurieuse
+inégalité!) de la coquetterie et de la séduction dangereuses du sexe
+féminin.</p>
+
+<p>Nous n'hésitons pas à reconnaître que ces formalités préventives étaient
+véritablement trop sévères et trop minutieuses. La sagesse et l'habileté
+font une loi aux parents (nous y insistons) de n'exercer leur autorité
+que sous forme d'avis et de conseils. Dans les affaires de coeur, la
+persuasion vaut mieux que la contrainte. Lorsque l'opposition des père
+et mère va jusqu'au veto impératif, l'expérience démontre qu'elle fait
+plus de mal que de bien. Rien de plus pénible surtout que ces sommations
+ironiquement dénommées «respectueuses», qui équivalent à une déclaration
+de guerre et n'ajournent la rupture que pour la rendre définitive.
+Pourquoi ne pas les supprimer? La loi du 20 juin 1896 n'est pas allée
+jusque-là. Des trois actes respectueux, elle a maintenu le premier; et
+le nouvel article 151 stipule qu'un mois après, «il pourra être passé
+outre au mariage.»</p>
+
+<p>La même loi de 1896 a introduit, par ailleurs, d'heureuses
+simplifications. On n'ignore point que la multiplicité des formalités
+exigées à la mairie, la nécessité des papiers à produire et des
+démarches et des publications à faire, créent, surtout pour la jeune
+fille du peuple et son fiancé, des difficultés inextricables dont ils
+trouvent plus simple de sortir en se passant du maire et du curé. Les
+membres de la Société de Saint-François Régis, qui s'occupe du mariage
+des indigents, en savent quelque chose: simplifier les formalités
+légales, c'est supprimer une des causes du concubinage. Notre
+législation matrimoniale a été faite pour la classe moyenne beaucoup
+plus que pour la classe pauvre. Dans le peuple, où l'on fait moins de
+façons pour se mettre en ménage, il est bon que le mariage soit
+facilement accessible. Pour les ouvriers et les ouvrières, dont la
+plupart des parents ne s'occupent guère, la production de certaines
+pièces est souvent gênante ou impossible. La loi du 20 juin 1896 a
+restreint les exigences formalistes du Code, en diminuant les actes à
+fournir pour le cas fréquent du prédécès des ascendants.</p>
+
+<p>Ces simplifications ne sont pas du goût de tout le monde. «Qu'on les
+multiplie, nous dit-on, et nos enfants se marieront à la légère!»--A
+quoi je répliquerai que l'intervention impérieuse des parents n'est pas
+toujours, hélas! une garantie de clairvoyance et de réflexion. Dans la
+bourgeoisie, le mal vient surtout de ce que les fiançailles
+d'aujourd'hui ne sont plus dignes de ce nom. La période en est trop
+courte. Rarement la jeune fille est mise à même de choisir en pleine
+indépendance d'esprit, en pleine connaissance de cause. On la marie
+hâtivement. Et pourtant, plus de prudence avant assurerait plus de
+constance après. Et aussi plus de liberté consciente de la part de la
+fiancée entraînerait plus de reconnaissance affectueuse de la part du
+fiancé. Sans doute, il ne faut pas se flatter de supprimer tous les
+accidents conjugaux. Mais faisons-nous bien tout ce qu'il faut pour les
+réduire au minimum? Que d'unions improvisées! Que de mariages «bâclés»!
+Ce ne sont pas les visites aux parents, au notaire, au tapissier, qui
+permettent aux fiancés de s'étudier et de se connaître. En fait, quand
+arrive le jour des noces, trop d'époux s'ignorent l'un l'autre.</p>
+
+<p>Et que de femmes en ont souffert! Pourquoi s'étonner que des
+protestations s'élèvent de toutes parts contre cet usage déraisonnable
+de notre société française, qui cloître et isole nos demoiselles à
+marier, et abrège, autant que possible, la préface si charmante et si
+instructive des fiançailles? Je ne puis qu'admirer une jeune fille qui,
+mettant le bonheur dans le devoir, dans la noblesse de la vie, dans les
+vraies affections,--car il n'est que là!--nourrit la prétention de se
+marier à son gré, c'est-à-dire d'épouser l'homme de son choix, et veut
+être aimée pour sa personne et non pour son argent, comme elle entend
+aimer son mari pour lui-même et non pour sa situation.</p>
+
+<p>«C'est une tête romanesque,» diront les gens pratiques.--Mon Dieu! les
+âmes élevées et tendres ont presque toujours un grain de poésie--ou de
+folie, comme on voudra. Où est la femme généreuse et fière qui ne soit
+un peu romanesque? Une jeune fille sentimentale n'est pas nécessairement
+chimérique. Elle veut un homme à son goût: c'est son droit. Donnons-lui
+donc le moyen de le choisir et le temps de l'étudier, et pour cela
+prolongeons les fiançailles, qui sont le prologue nécessaire des
+mariages sérieux.</p>
+
+<a name="l3c2s4" id="l3c2s4"></a>
+<h4>IV</h4>
+
+
+<p>Ces retouches et ces corrections ne suffisent point à l'esprit novateur
+qui tourmente ou affole un trop grand nombre de nos contemporains. C'est
+ainsi que des hommes ont réclamé la création d'un «concubinat légal.» Il
+faut dire quelques mots de cette étrange proposition.</p>
+
+<p>Et d'abord, on a parlé de créer à côté du mariage, pour ceux qui
+trouvent cette union trop rigide et trop gênante, une sorte d'union
+parallèle, un type légal plus simple et plus souple, quelque chose comme
+l'ancien «concubinat» des Romains. On se flatte, par cette restauration
+d'une institution païenne, de régulariser, de légaliser, de relever dans
+l'opinion publique, le concubinage mal famé qui fleurit dans
+l'atmosphère malsaine des mauvaises moeurs parisiennes.</p>
+
+<p>Disons tout de suite que cette expérience n'a pas tourné précisément à
+l'honneur de l'ancienne Rome. Puis, la reconstitution de cette espèce de
+sous-mariage ne me paraît pas d'esprit très démocratique. Fractionner
+l'institution conjugale, c'est appeler forcément la comparaison entre le
+mariage d'en haut et le mariage d'en bas. Les Romains n'ont jamais
+traité avec la même faveur la concubine et la matrone. Il y aura le
+mariage des honnêtes gens et celui des autres. Enfin à quoi bon investir
+ce dernier d'une sanction légale? Nous savons le peu de considération
+dont le faux ménage est entouré: on le tolère, on le plaint, beaucoup
+lui jettent l'anathème. A coup sûr, ce n'est pas l'estampille de l'État
+qui le réhabilitera dans l'esprit des Français.</p>
+
+<p>J'estime pourtant que, parmi ces unions irrégulières, contractées sans
+l'intervention des autorités religieuse et civile, il en est qui
+méritent le respect. De longues années de vie commune et de fidélité
+réciproque ont lié si fortement ces unions libres, qu'il ne leur manque
+plus que le sceau officiel du mariage légal. Mais alors ces faux ménages
+auraient tort de se plaindre des privilèges attachés à l'union
+régulière. Libre à eux d'en solliciter la consécration. Pourquoi
+refuseraient-ils d'élever leurs enfants naturels à la dignité d'enfants
+légitimes? Pourquoi hésiteraient-ils â se reconnaître pour mari et femme
+devant le représentant de la loi? De deux choses l'une: si le mariage
+leur fait envie, qu'ils se marient. Le mariage civil n'a rien qui puisse
+effrayer une conscience incrédule. Que si, au contraire, le mariage leur
+répugne, rien ne les force à s'unir devant M. le Maire. Accessible à
+tous, le mariage n'est obligatoire pour personne. Les récriminations des
+mécontents n'ont donc pas la moindre raison d'être. Cherchons autre
+chose.</p>
+
+<a name="l3c3" id="l3c3"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE III</h3>
+
+<h4>Du devoir de fidélité et des sanctions de l'adultère</h4>
+<br>
+<h3> SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Rôle de l'Église et de l'État.--Mariage civil et
+ mariage religieux.--Qu'est-ce que l'union libre?</p>
+
+<p> II.--Ce qu'il faut penser du devoir de
+ fidélité.--Répression du délit d'adultère: inégalité de
+ traitement au préjudice de la femme et à l'avantage du
+ mari.--Théorie des deux morales.</p>
+
+<p> III.--Identité des fautes selon la
+ conscience.--Conséquences sociales
+ différentes.--Convient-il d'égaliser les peines?</p>
+
+<p> IV.--A propos de l'article 324.--S'il est vrai que le mari
+ puisse tuer impunément la femme adultère.--Suppression
+ désirable de l'excuse édictée au profit du mari.</p>
+
+<p> V.--Autres modifications pénales en faveur de la jeune
+ fille du peuple.--La question de la prostitution.--Réforme
+ légale et réforme morale.</p>
+</blockquote>
+<br>
+
+<a name="l3c3s1" id="l3c3s1"></a>
+<h4>I</h4>
+
+<p>Une fois l'union décidée et toutes ses conditions de validité remplies,
+l'Église et l'État ne doivent apporter à sa célébration ni entraves ni
+lenteurs. La solennité du mariage civil et religieux gagnerait même à
+être plus simple, plus recueillie, plus égalitaire. Le prêtre et le
+maire ne sont, après tout, que des témoins enregistreurs. Les
+théologiens n'enseignent-ils pas que les futurs époux s'administrent
+l'un à l'autre le sacrement de mariage, en échangeant devant l'autel
+l'expression publique de leur consentement irrévocable? A ce compte, le
+prêtre, qui bénit les mariés, ne noue pas de ses mains les liens
+conjugaux: il en proclame seulement, au nom du Christ, l'inviolabilité
+et l'indissolubilité; il reçoit et atteste les promesses échangées; il
+solennise et sanctifie le pacte conclu.</p>
+
+<p>Même rôle extrinsèque de la part du représentant de l'État. Il
+sanctionne la volonté qu'on lui déclare; il consacre l'engagement qu'il
+reçoit; il régularise, il légalise, il socialise (c'est le mot propre)
+le mariage consenti par les époux. L'union civile--comme l'union
+religieuse, d'ailleurs,--est une garantie prise par la société contre la
+faiblesse et l'inconstance humaines, en vue de la consolidation de la
+famille et de la filiation des enfants.</p>
+
+<p>De là deux conséquences fort importantes: d'une part, l'État ne peut
+s'abstenir d'interposer son autorité dans la législation des mariages;
+et d'autre part, cette intervention de la puissance publique n'est
+obligatoire pour personne.</p>
+
+<p>Que l'État ne puisse se désintéresser du mariage sans abdiquer le
+premier de ses devoirs sociaux, c'est ce qui éclate aux yeux de tous
+ceux qui tiennent le foyer familial pour le nid de l'enfant, pour le
+véritable berceau de l'humanité, pour la pierre angulaire de l'édifice
+social. On peut trouver qu'à cette intervention l'État met trop de
+formes et trop de temps; on peut souhaiter qu'à la célébration devant le
+maire il substitue quelque déclaration précise, reçue et authentiquée
+par l'officier de l'état civil, dans le genre des déclarations de
+naissance et de décès; mais on ne saurait supprimer la légalisation, la
+socialisation des mariages, sans jeter l'incertitude et la confusion
+dans la constitution des familles, ce qui est le plus grand mal social
+qui se puisse imaginer.</p>
+
+<p>Si, en revanche, deux êtres veulent s'unir sans l'assistance de
+l'État--ou de l'Église,--c'est leur droit. Les mariés ne vont point
+demander au maire la permission de se marier. Libre à eux de légaliser,
+ou non, leur union devant l'autorité civile; libre à eux de solenniser,
+ou non, leur union devant le prêtre, le pasteur ou le rabbin: sauf à
+supporter, eux et leurs enfants, toutes les conséquences sociales de
+leur abstention. L'amour est libre.</p>
+
+<p>Que veulent donc les partisans de l' «union libre»? Faire du libre amour
+une règle normale, alors qu'il n'est présentement qu'une exception assez
+mal vue, une condition irrégulière qui ne va pas sans discrédit, sans
+infériorité, aux yeux de l'opinion et de la loi, puisque les amants sont
+flétris du nom de «concubins» et leurs enfants «naturels» placés
+au-dessous des enfants légitimes. L'union libre est donc la négation du
+mariage légal. Dans cette doctrine, l'État n'a rien à voir dans le
+rapprochement des sexes. Que les gens se marient à l'église, au temple
+ou à la synagogue, si le coeur leur en dit, ces «singeries» sont sans
+conséquence; car il est à espérer que le progrès des lumières triomphera
+aisément des préjugés stupides et des superstitions aveugles. Mais la
+puissance publique ne doit pas appliquer aux choses du coeur son
+appareil coercitif. Songez donc: réglementer l'amour, c'est le tuer.</p>
+
+<p>La «sécularisation» du mariage, dont tant de libres-penseurs se
+félicitent, n'a fait qu'aggraver l'asservissement des mariés, en
+alourdissant leurs chaînes de tout le poids des sanctions légales. Il
+est urgent de les briser. Plus de procédure pour s'unir, plus de
+procédure pour se désunir. Toutes les conséquences juridiques du mariage
+civil doivent disparaître,--et le devoir de soumission de la part de la
+femme, et le devoir de protection de la part de l'homme, et le devoir de
+fidélité que le Code impose à l'un et à l'autre. Plus d'obligations,
+plus de pénalités, plus de chaînes, plus de verrous. Tous les enfants
+seront «naturels». Cessant d'être un délit, l'adultère cessera d'être
+punissable. Et l'union des parents, libérée de toute contrainte sociale,
+durera ce que dure l'amour, ce que dure l'immortelle ou la rose,
+l'espace d'une vie ou d'un matin. Laissez faire l'instinct; laissez
+faire la nature. Pour être heureux, le «commerce» des sexes ne veut
+point d'entraves. On voit que l'union libre est une application imprévue
+du libre-échange.</p>
+
+<a name="l3c3s2" id="l3c3s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+
+<p>Pour l'instant, la première condition du mariage monogame est la
+fidélité. Le Christianisme en a fait un devoir de conscience pour les
+époux, et les Codes français l'ont érigée en obligation légale qui
+comporte, comme nous le verrons tout à l'heure, deux ordres de
+sanctions: une sanction civile et une sanction pénale. Dans le système
+de l'union libre, au contraire, l'adultère est considéré comme la chose
+la plus logique et la plus naturelle du monde. L'amour étant le seul
+lien des époux, lorsque le coeur se refroidit et que l'indifférence ou
+la satiété l'envahit, on se trompe, on se quitte, et tout est dit. Pour
+des amants aussi peu liés l'un à l'autre, la fidélité conjugale n'est
+pas gênante.</p>
+
+<p>Il faut même avouer que le relâchement des moeurs a introduit dans
+certains milieux les pires tolérances.</p>
+
+<p>C'est pourquoi les sceptiques et les viveurs ne s'effraient plus guère
+du mariage. Ils le trouvent acceptable, parce qu'il est fréquemment
+«irrégulier» et que l'adultère en est devenu la «soupape de sûreté». Ils
+chanteraient volontiers les bienfaits de l'infidélité respective des
+époux. N'est-ce pas elle qui a fait du mariage,--surtout à Paris,--«une
+simple courbette, une convenance, une formalité de dix-huitième
+importance et facilement négligeable?» C'est le poète Jean Lorrain qui
+parle avec ce joyeux détachement. Son idée est qu'il faut supprimer le
+mariage dans la capitale, où «l'on ne s'épouse plus,» et le conserver
+pour la province qui ne peut vivre que dans ce «guêpier».</p>
+
+<p>En somme, remarquent les mondains et les célibataires, si le mariage
+règne officiellement, l'union libre nous gouverne officieusement. Est-ce
+donc une si terrible prison qu'une association qui, bien que légale et
+sacramentelle, ouvre ses portes avec la plus extrême facilité? En sort
+qui veut, et quand il veut, et comme il veut. Les ménages à trois ou à
+quatre sont des merveilles de condescendance mutuelle et de sociabilité
+charitable. «A quoi bon démolir la Bastille? conclut d'un air narquois
+M. Émile Gebhart; le mariage n'est pas gênant<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a>
+<a href="#footnote85"><sup class="sml">85</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote85"
+name="footnote85"><b>Note 85: </b></a><a href="#footnotetag85">
+(retour) </a> Lettres citées par M. Joseph Renaud, <i>op. cit.</i>, p. 79-80.</blockquote>
+
+<p>Tel n'est pas l'avis des femmes. A les entendre, toute la législation de
+l'adultère serait entachée d'une monstrueuse partialité, et, de ce chef,
+les risques que le mariage fait courir à l'épouse seraient bien plus
+graves que ceux qu'il fait courir au mari. Que faut-il penser de ces
+doléances? Un examen sommaire de nos lois civiles et pénales nous
+permettra d'indiquer les inégalités commises, les améliorations
+réalisées et de peser finalement le pour et le contre des réformes
+proposées.</p>
+
+<p>Le Code Napoléon déclare que «les époux se doivent mutuellement
+fidélité.» Et pourtant, il n'y a pas longtemps que, dans les procès en
+séparation de corps pour cause d'adultère, la femme ne pouvait invoquer
+l'infidélité du mari que s'il avait installé sa complice dans la maison
+commune, sans que la même restriction fût admise en faveur de l'épouse.
+La loi du 27 juillet 1884, corrigeant l'ancien article 230 du Code
+civil, a rétabli l'égalité civile entre les conjoints, en édictant que
+«la femme pourra demander le divorce pour l'adultère du mari,» sans plus
+exiger que celui-ci ait entretenu sa concubine au domicile conjugal. Et
+il en va de même pour la séparation de corps.</p>
+
+<p>Mais si l'égalité est rentrée dans la loi civile, l'inégalité persiste
+dans la loi criminelle. En effet, d'après les articles 337 et 339 du
+Code pénal, les deux époux coupables du délit d'adultère ne sont pas
+soumis à la même sanction, la femme étant traitée pour la même faute
+plus sévèrement que le mari. En cela, on peut relever deux inégalités
+pour une: inégalité dans les conditions du délit, puisque l'infidélité
+de la femme est punissable, en quelque endroit qu'elle ait été commise
+et lors même qu'elle serait restée à l'état de fait isolé,--tandis que
+le mari, qui manque à la foi jurée, n'est incriminé qu'autant qu'il a
+entretenu des relations suivies avec sa complice et qu'il l'a introduite
+au foyer domestique; inégalité dans la peine encourue, puisque le mari
+n'est passible que d'une amende, alors que la femme peut être condamnée
+à la prison.</p>
+
+<p>Pourquoi cette double iniquité? dira-t-on. En admettant même que
+l'adultère mérite une répression pénale, parce qu'il n'atteint pas
+seulement l'époux trompé, mais aussi l'ordre familial inséparable de
+l'ordre public, il est incompréhensible que la loi distingue deux sortes
+d'adultère, l'adultère de l'homme et l'adultère de la femme, et qu'il
+châtie le second plus durement que le premier. Comme si les mêmes
+devoirs ne comportaient pas les mêmes sanctions! Notre Code pénal
+admet-il donc deux morales? Voilà bien, dit-on, cette législation bottée
+et éperonnée, édictée par les forts au détriment des faibles!</p>
+
+<a name="l3c3s3" id="l3c3s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+
+<p>Gardons-nous de toute exagération.</p>
+
+<p>Je suis de ceux qui pensent qu'au point de vue de la conscience, ce qui
+est mal de la part de la femme l'est aussi de la part de l'homme, et
+réciproquement. J'estime qu'il n'y a point deux morales, l'une pour le
+sexe faible, l'autre pour le sexe fort, ou, plus clairement, que la
+morale, comme la justice, doit être la même pour les deux moitiés de
+l'humanité; que ce qui est bien ou mal, honnête ou malhonnête, ne peut
+varier suivant les sexes; que ce qui est faute pour l'un doit être faute
+pour l'autre; qu'en un mot, comme l'a écrit M. Jules Bois, «il n'y a pas
+de péché exclusivement féminin.» Une seule morale pour les deux sexes,
+voilà la vérité. Mais le monde est loin de l'accepter. Que de gens ont
+des trésors d'indulgence pour la femme médisante, coquette ou menteuse,
+tandis que ces jolis défauts sont tenus chez les hommes pour des vices
+déshonorants! Par contre, toute faiblesse de coeur avouée ou affichée
+fait déchoir la femme mariée et lui enlève le droit au respect et à la
+considération, tandis que l'homme à bonnes fortunes se fait gloire de
+ses conquêtes, c'est-à-dire de sa dégradation.</p>
+
+<p>Cette double morale, fort à la mode dans les milieux mondains, est un
+outrage à la logique et à l'honnêteté. Aussi n'hésitons-nous pas à
+reconnaître que les conditions constitutives du délit d'adultère
+devraient être les mêmes pour les deux époux, l'introduction du complice
+dans la maison commune devenant, pour l'un et pour l'autre, une simple
+aggravation de l'offense commise. Mais si l'infraction à la loi morale
+est aussi grave de la part de l'époux que de la part de l'épouse, est-il
+également vrai de dire que le dommage social et aussi le dommage
+individuel sont identiques, soit que la femme trompe son mari, soit que
+le mari trompe sa femme? Nous avons sur ce point des doutes et des
+scrupules. Ce n'est pas sans raison que le Code pénal réprime
+inégalement l'adultère de l'un et l'adultère de l'autre. En tout cas,
+certains écrivains féministes ont le plus grand tort de regarder
+l'adultère de la femme comme une faiblesse sans conséquence.</p>
+
+<p>N'admettant point l'identité des fonctions, comment pourrions-nous
+admettre, en deux situations dont les conséquences diffèrent, l'identité
+des sanctions et l'identité des peines? A quelque indulgence que l'on
+soit enclin, il est bien difficile de ne pas traiter l'épouse infidèle
+comme une sorte de voleuse domestique, qui introduit un sang étranger
+dans la famille. Et d'autre part, si l'adultère est, devant la
+conscience, un égal délit pour les deux sexes, est-il si difficile de
+soutenir que le préjudice domestique et la souffrance morale, qui en
+proviennent, pèsent plus douloureusement sur l'homme que sur la femme?</p>
+
+<p>On va crier, j'en suis sûr, à l'égoïsme et à la partialité. Il est
+naturel, dira-t-on, que le vigneron s'acharne à défendre sa vigne.
+Permettez: je ne réclame aucun privilège masculin. Le mari qui trompe sa
+femme est aussi coupable, moralement parlant, que la femme qui trompe
+son mari. Mais il est de fait que la faute de celle-ci a des suites
+dommageables plus blessantes et plus irréparables que la faute de
+celui-là. Et cela étant, on conçoit que le législateur, qui s'inspire
+plutôt de l'intérêt social que de la morale pure, en ait tenu compte
+dans ses pénalités.</p>
+
+<p>«L'homme, qui fait les lois, écrit M. Jean Grave, n'a eu garde d'oublier
+de les faire à son avantage<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a>
+<a href="#footnote86"><sup class="sml">86</sup></a>.»--Il n'est point d'objection plus
+courante. Tous les jours les femmes nous accusent d'avoir confectionné
+les Codes à notre image et à notre profit. Quelle ingratitude! De par la
+loi civile, l'époux assume la paternité des enfants nés au cours du
+mariage. Et cette obligation onéreuse n'a pour fondement qu'un acte de
+foi aveugle en la fidélité de sa faillible «moitié». C'est une lettre de
+crédit qu'il endosse, les yeux fermés, quel que soit le nombre des
+échéances; un blanc-seing qu'il souscrit, en se réservant seulement,
+pour certains cas limitativement énumérés par la loi, le droit de
+désavouer les abus trop criants que sa femme pourrait en faire. De quel
+côté est la confiance?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote86"
+name="footnote86"><b>Note 86: </b></a><a href="#footnotetag86">
+(retour) </a> <i>l La Société future</i>, p. 338.</blockquote>
+
+<p>Mais voyez la suite. Mariée au dernier des hommes, l'épouse la plus
+vertueuse n'est pas entourée seulement de la compassion, de la sympathie
+et du respect des honnêtes gens; elle a une assurance qui lui est la
+meilleure des consolations et la plus douce des joies: elle peut se
+dire, en embrassant ses enfants, qu'ils sont véritablement siens, parce
+qu'elle est sûre qu'ils sont bien d'elle, la chair de sa chair, le sang
+de son sang, l'âme de son âme.</p>
+
+<p>A une infidèle, au contraire, l'honnête homme, en plus de toutes les
+dérisions auxquelles il est en butte (car le mari trompé n'est en notre
+société que risible et ridicule), est condamné à douter de la légitimité
+de sa postérité. Cet enfant qui porte son nom, et dont la loi lui
+attribue la paternité, est-il de lui ou d'un autre? Fondé ou non, ce
+soupçon est pour une âme droite la plus atroce des tortures. Et rien ne
+peut le détruire. Toutes les protestations de la femme coupable sont
+impuissantes à rendre la sécurité de l'affection à un coeur dans lequel
+un pareil doute est entré. Puisqu'elle a menti une fois à toutes ses
+promesses, pourquoi ne mentirait-elle pas encore et toujours? Et ce
+soupçon cuisant risque de détacher un père de ses véritables enfants, en
+brisant une à une toutes les fibres de l'amour paternel. D'un mot, la
+femme adultère risque d'introduire l'enfant d'un autre parmi les enfants
+du mari. Et du même coup l'unité de l'a famille est brisée.</p>
+
+<p>J'entends bien que la femme adultère n'eût point failli sans le concours
+d'un homme dont elle est souvent la victime. C'est l'évidence même.
+Aussi le Code pénal a-t-il fait preuve de clairvoyance et de sage raison
+en frappant plus sévèrement l'amant de l'épouse que la concubine du
+mari. D'après l'article 338, le complice de la femme encourt une
+pénalité plus forte que la femme elle-même. Et cela est juste; car, dans
+l'état de nos moeurs, le complice de la femme est presque toujours
+l'auteur de sa chute. A l'inverse, l'article 339 n'édicte aucune peine
+contre la complice du mari. Et cela encore est équitable,--la concubine,
+que le mari a installée dans la maison conjugale, n'étant le plus
+souvent qu'une fille séduite. Voilà donc deux inégalités favorables au
+sexe féminin: ne sont-elles pas la compensation des inégalités
+favorables à l'homme?</p>
+
+<p>Somme toute, l'adultère est un délit social. Mais comme sa répression ne
+va point sans bruit ni scandale, la loi, dans l'intérêt des familles,
+s'est déchargée du soin des poursuites sur l'époux offensé; et celui-ci
+n'en abuse point. Quant à savoir si les pénalités encourues doivent être
+les mêmes pour l'un et pour l'autre des époux coupables, nous
+consentirions finalement, dans une pensée de condescendance et d'union,
+à les égaliser sous forme d'amende plutôt que de prison, bien qu'une
+peine plus sévère puisse (nous le maintenons) se justifier contre la
+femme adultère, et par l'atteinte plus grave qu'elle porte à la famille,
+et par la souffrance plus cruelle qu'elle inflige au mari?</p>
+
+<p>Et l'inégalité fameuse de l'article 324? Nous y arrivons.</p>
+
+<a name="l3c3s4" id="l3c3s4"></a>
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Nombreux sont les littérateurs qui professent une indulgente pitié pour
+la femme adultère. Le «Tue-la!» d'Alexandre Dumas fils leur crève le
+coeur. Sans égard pour les services que le grand dramaturge a rendus
+plus tard à la cause de leur émancipation, des femmes auteurs se sont
+jetées sur lui comme des furies. Sans traiter à fond ce problème délicat
+dont les aspects sont infinis, nous nous arrêterons seulement à la
+question la plus actuelle et la plus chaudement discutée du droit
+inter-conjugal,--sans la prendre au tragique,--à celle qui nous paraît
+le mieux refléter, pour l'instant, les préjugés excessifs des femmes et
+les résistances déraisonnables des hommes.</p>
+
+<p>C'est une opinion très accréditée dans le public que le Code autorise
+positivement les maris à occire leurs femmes, quand elles se conduisent
+mal, et refuse méchamment aux femmes le droit de supprimer leurs maris,
+quand ils manquent à leur devoir. Un socialiste sentimental, Benoît
+Malon, l'affirme expressément: «Surprise en flagrant délit d'adultère,
+la femme peut être tuée impunément<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a>
+<a href="#footnote87"><sup class="sml">87</sup></a>.» Mme Marie Dronsart elle-même
+semble croire que notre Code pénal autorise «le mari à tuer sa femme
+dans certains cas» et que «l'assassinat légal est resté inscrit dans
+notre loi au profit des hommes<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a>
+<a href="#footnote88"><sup class="sml">88</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote87"
+name="footnote87"><b>Note 87: </b></a><a href="#footnotetag87">
+(retour) </a> <i>Le Socialisme intégral</i>, t. I, chap. VII, p. 359.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote88"
+name="footnote88"><b>Note 88: </b></a><a href="#footnotetag88">
+(retour) </a> <i>La Mouvement féministe</i>. Le Correspondant du 10 octobre 1896,
+p. 130.</blockquote>
+
+<p>Disons tout de suite que nos lois ne s'ont pas coupables d'une aussi
+excessive partialité. Le préjugé populaire est venu d'un certain article
+324 du Code pénal où une excuse légale est accordée aux maris qui,
+surprenant leur femme en flagrant délit dans la maison conjugale,
+poussent jusqu'au meurtre l'expression de leur surprise et de leur
+mécontentement. Ce texte n'assure point l'impunité, mais l'indulgence au
+coupable. Et cette indulgence n'est point plénière, mais partielle; elle
+abaisse la peine sans supprimer la répression. Nos législateurs de 1810
+ont pensé qu'un accès de fureur, aussi explicable, méritait quelque
+compassion et diminuait la gravité du crime sans décharger complètement
+l'inculpé.</p>
+
+<p>Mais si la femme, dans une situation identique, se débarrasse de son
+mari par un mauvais coup, le Code pénal refuse de l'excuser. Elle n'est
+point admise à invoquer les transports d'une colère invincible, afin
+d'innocenter la brusquerie de son premier mouvement. Pourquoi cette
+inégalité de traitement? Serait-ce que, mû par un scrupule de galant
+homme, le législateur s'est refusé à croire que la douceur inaltérable
+des femmes fût capable d'emportement subit et de vivacité mortelle?
+Toujours est-il que, dans le cas de flagrant délit d'adultère constaté
+dans la maison conjugale, le mari outragé qui tue sa femme est
+excusable, tandis que la femme outragée qui tue son mari ne l'est point.
+Nous prions encore une fois les âmes sensibles de retenir que cette
+excuse atténue seulement le crime, sans l'effacer, et mitigé
+conséquemment la peine, sans la supprimer.</p>
+
+<p>Vous pensez bien que cette solution boiteuse n'est pas faite pour plaire
+aux féministes. A quoi bon représenter la justice avec une balance à la
+main, s'il faut qu'elle ait deux poids et deux mesures? Comprend-on une
+loi qui, pour le même fait, se montre douce à l'époux et inexorable à
+l'épouse? Un homme offensé tue sa femme, et le Code prend en compassion
+les transports de sa jalousie. Une femme outragée tue son mari, et le
+sang versé retombera sur sa tête sans la plus minime atténuation. En
+d'autres termes, pour qui sait lire entre les textes, l'indignation
+meurtrière de l'homme est digne d'indulgence, tandis que l'indignation
+homicide de la femme est indigne de pitié. Serait-ce que la vie de
+Monsieur est plus précieuse que celle de Madame? Serions-nous moins
+humains que nos ancêtres qui permettaient au mari de battre et de
+châtier sa femme, mais raisonnablement, «pourvu que ce fût sans mort et
+sans mutilation?»</p>
+
+<p>Il n'y a point deux morales. Ou la même excuse pour les deux époux, ou
+aucune excuse pour personne. C'est au dernier parti que s'est rangé, en
+1895, le groupe austère de la «Solidarité des femmes,» en demandant à la
+Chambre, par voie de pétition, d'abroger purement et simplement
+l'article 324 du Code pénal. Ces dames auraient pu réclamer, à titre de
+réciprocité, le bénéfice de l'excuse légale pour la mise à mort du mari
+coupable; mais cette égalité compatissante ne convenait point à ces
+femmes héroïques. Elles tiennent pour intempestives toutes brutalités
+mortelles; elles invitent les conjoints mal mariés à s'en tenir au
+divorce. «Ne vous tuez plus. A quoi bon? Séparez-vous. Pourquoi le
+vitriol, le poignard ou le revolver, quand il est si simple de rompre le
+lien conjugal?» Le malheur est que la colère ne raisonne point, et qu'en
+dépit du divorce les crimes passionnels ne diminuent guère.</p>
+
+<p>Qu'on efface donc le privilège de l'article 324! Point d'excuse pour les
+femmes, plus d'excuse pour les hommes. C'est justice. Mais qu'on ne s'y
+trompe pas: le châtiment de l'adultère n'en sera aucunement aggravé. Dès
+maintenant nos jurés acquittent tout le monde. Sans distinction entre
+les deux sexes, sans distinction entre les mariages légitimes et les
+unions irrégulières, le meurtrier, qui s'est emporté contre son conjoint
+jusqu'au crime, leur paraît digne de la plus entière absolution. Dès
+qu'un homme ou une femme a supprimé ou endommagé gravement son prochain
+sous le coup d'émotions vives, dites passionnelles, ils se refusent à
+condamner le coupable. Rien de plus démoralisant que ce parti pris
+d'innocenter quiconque tue par amour déçu. C'est à se demander si, dans
+les relations des sexes, la vie humaine ne sera pas livrée à la
+discrétion des passions d'autrui. Verrons-nous l'homicide accepté par
+les moeurs comme le moyen le plus naturel de vider les querelles des
+mauvais ou des faux ménages? Mais n'accusons pas trop notre jury: le
+meurtre par jalousie ou par vengeance de coeur n'a-t-il pas été célébré,
+encouragé, glorifié dans les livres et les journaux?</p>
+
+<p>Pour en revenir à l'excuse ouverte aux maris par l'article 324, on fera
+bien de la supprimer. Elle ne sert à rien. Cela fait, on ne pourra plus
+répéter que les hommes ont, de par la loi, le privilège énorme de se
+venger sur leurs femmes des trahisons et des offenses graves qu'elles
+leur infligent. La répression ne sera pas plus sévère pour les uns que
+pour les autres, grâce à l'universelle faiblesse du jury qui s'étend
+indistinctement aux coupables des deux sexes; et, les féministes auront
+la joie d'avoir réalisé, en un point, l'égalité de droit entre les
+époux.</p>
+
+<p>Convenons, en effet, pour conclure, que la différence de situation faite
+aux époux par l'article 324 est inexplicable. En admettant que les
+conséquences de leur adultère soient différentes (ce qui peut légitimer,
+au point de vue social, une différence de pénalité), il est certain que,
+dans les rapports des conjoints, l'offense étant aussi grave et
+l'indignation aussi naturelle d'un côté que de l'autre, l'excuse devrait
+être la même. Et pourtant, on apprendra avec surprise, et peut-être avec
+tristesse, que la Commission parlementaire, chargée d'examiner la
+pétition dont j'ai parlé plus haut, a eu la cruauté de refuser au sexe
+faible l'égalité pénale qu'il réclame à si bon droit. Nos députés
+tiennent à l'excuse de faveur écrite dans l'article 324. On voit bien
+que les femmes ne sont pas électeurs!</p>
+
+<a name="l3c3s5" id="l3c3s5"></a>
+<h4>V</h4>
+
+
+<p>Ne quittons pas le Code pénal sans nous associer à deux réformes faciles
+que M. le comte d'Haussonville a proposées dans l'intérêt de la jeune
+fille du peuple, et sans nous expliquer sur la question délicate de la
+prostitution, que le féminisme soulève avec instance et discute avec
+âpreté.</p>
+
+<p>D'une part, il conviendrait de mettre d'accord le Code civil et le Code
+pénal. La jeune fille, à qui le premier défend de prendre un mari avant
+quinze ans, peut, d'après le second, prendre un amant à partir de treize
+ans. L'attentat sur un enfant n'est puni qu'au-dessous de cet âge;
+au-dessus de treize ans,--le cas de violence excepté,--le consentement
+de la victime est présumé: ce qui a fait dire à M. d'Haussonville que la
+jeune fille réputée «inapte à être épouse» par la loi civile est tenue
+pour «apte à être amante» par la loi pénale. Il serait donc logique et
+prudent de modifier l'article 331 du Code pénal, et de prolonger jusqu'à
+l'âge de quinze ans les mesures de défense en faveur de la jeune fille
+du peuple, pour mieux la protéger, s'il est possible, contre la
+brutalité masculine et les grossesses prématurées<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a>
+<a href="#footnote89"><sup class="sml">89</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote89"
+name="footnote89"><b>Note 89: </b></a><a href="#footnotetag89">
+(retour) </a> Comte <span class="sc">d'Haussonville</span>, <i>Salaires et misères de femmes</i>, p.
+XII-XIII.</blockquote>
+
+<p>D'autre part, l'excitation des mineures à la débauche est insuffisamment
+réprimée par notre législation actuelle. Nous voulons parler surtout du
+trafic odieux qui consiste à raccoler les jeunes filles pour les livrer
+à la prostitution en pays étranger. D'après la jurisprudence, cette
+exploitation abominable, qu'on a justement flétrie du nom de «traite des
+blanches», ne tomberait pas sous le coup de l'article 354 du Code pénal.
+Rien de plus simple et de plus urgent que de frapper, par un texte plus
+large et plus sévère, tous ceux qui favorisent «le commerce de la
+prostitution»<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a>
+<a href="#footnote90"><sup class="sml">90</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote90"
+name="footnote90"><b>Note 90: </b></a><a href="#footnotetag90">
+(retour) </a> Comte <span class="sc">d'Haussonville</span>, <i>eod. op.</i>, p. XIV.</blockquote>
+
+<p>Nos mauvaises moeurs appellent ici une observation d'ordre plus général.</p>
+
+<p>Au premier rang des droits de la femme, il faut placer, sans contredit,
+le droit au respect, non seulement parce qu'il est le principe de tous
+les autres, mais encore parce qu'il est la reconnaissance de la
+personnalité et de la dignité féminines. Or, ce droit primordial, les
+femmes honnêtes de Paris et des grandes villes ne l'ont pas toujours. Je
+veux dire que, dans la capitale surtout, l'ouvrière, cette fée
+travailleuse qui dépense chaque jour tant d'activité, de courage et
+d'intelligence, n'a pas la liberté d'aller et de venir, de se rendre à
+l'atelier et de rentrer chez elle sans être suivie ou accostée par les
+désoeuvrés et les fainéants, outragée, souillée par les propositions où
+les plaisanteries des viveurs de haut ou de bas étage. Oui, ce qui
+manque à la Parisienne (toutes celles qu'importunent les passants,
+bourgeoises ou couturières, vous le diront), c'est le respect. Car la
+galanterie, lorsqu'elle est grossière et vile, est une injure à
+l'honnêteté des femmes, une provocation à l'inconduite et au désordre.
+Ce n'est vraiment pas assez de purger les trottoirs des filles de joie
+qui les encombrent à de certaines heures, il faudrait faire une chasse
+impitoyable aux débauchés de toute condition sociale qui poursuivent les
+jeunes filles, à la sortie des ateliers, de leurs malpropretés cyniques.</p>
+
+<p>Nous devrions être sans pitié pour les insulteurs de femmes.</p>
+
+<p>A plus forte raison, nous ne voulons point de la liberté pour la
+débauche, que celle-ci vienne de l'homme ou de la femme. Expliquons-nous
+plus clairement.</p>
+
+<p>L'abolition de la prostitution réglementée est un sujet pénible, sur
+lequel femmes «nouvelles» aiment à s'étendre en vitupérations indignées.
+Nous ne les blâmerons pas de cet acte de courage. «La réglementation de
+la prostitution, écrit l'une d'elles,--et non des moindres,--avec ses
+bastilles, ses hôpitaux-prisons, sa mise hors la loi des plus pauvres,
+des plus misérables d'entre nous, n'est-elle pas le dernier et le plus
+solide maillon qui rive encore l'Ève nouvelle à l'esclavage ancien<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a>
+<a href="#footnote91"><sup class="sml">91</sup></a>?»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote91"
+name="footnote91"><b>Note 91: </b></a><a href="#footnotetag91">
+(retour) </a> Rapport lu par Mme Avril de Sainte-Croix au Congrès de la
+Condition et des Droits de la femme. <i>La Fronde</i> du 7 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>Phrases en moins, il nous semble que cette question est d'une extrême
+simplicité, et qu'il est assez facile, grâce à une distinction qui
+s'impose, de l'éclaircir et même de la résoudre. Cette question, en
+effet, a deux faces: elle intéresse à la fois la morale et l'hygiène. En
+ces matières délicates, on voudra bien nous comprendre à demi-mot.</p>
+
+<p>Au point de vue moral, nous admettons que «le fait de prostitution
+privée ne relève que de la conscience et ne constitue pas un délit<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a>
+<a href="#footnote92"><sup class="sml">92</sup></a>»;
+que frapper la prostituée sans inquiéter le prostituant, c'est frapper
+souvent la victime sans atteindre le complice; que l'intervention de
+l'État, à l'effet de garantir la qualité de la chose livrée, supprime du
+même coup la liberté de la femme et la responsabilité de l'homme, et que
+c'est un outrage à l'unité de la morale que de tolérer chez celui-ci ce
+que l'on réprime chez celle-là,--la malheureuse qui se vend ayant
+souvent, à la différence du mâle qui l'achète, l'excuse de la misère et
+de la faim.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote92"
+name="footnote92"><b>Note 92: </b></a><a href="#footnotetag92">
+(retour) </a> Voeu exprimé en 1900 par le Congrès des OEuvres et
+Institutions féminines.</blockquote>
+
+<p>En conclurons-nous, comme le font les Congrès féministes, que «toutes
+les mesures d'exception à l'égard de la femme doivent être abrogées en
+matière de moeurs?» Dans ce système, le rôle de l'État consisterait
+seulement à ouvrir «des dispensaires gratuits et accessibles à tous, où,
+chaque jour, les filles pourraient venir, si bon leur semble, demander
+au médecin un bulletin de santé<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a>
+<a href="#footnote93"><sup class="sml">93</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote93"
+name="footnote93"><b>Note 93: </b></a><a href="#footnotetag93">
+(retour) </a> Rapport déjà cité. <i>La Fronde</i> du 8 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>Malheureusement, il n'est pas permis à l'État de se désintéresser du
+grave danger que les prostituées font courir à la santé publique. Nous
+applaudissons d'avance à toutes les mesures susceptibles de diminuer
+cette cause de contamination. Que l'on punisse donc sévèrement le
+proxénétisme! Que l'on refrène impitoyablement la traite des blanches!
+Mais toutes ces précautions n'empêcheront pas la prostituée de
+constituer un péril public. La question de morale ne doit pas nous faire
+oublier la question de salubrité. Or, la police sanitaire rentre, au
+premier chef, parmi les attributions de l'État. Lorsqu'il s'agit de
+lutter contre les progrès de la peste ou du choléra, il n'est pas
+d'objection qui tienne contre les mesures coercitives jugées nécessaires
+pour arrêter l'invasion du fléau. Alors le salut de la communauté
+l'emporte sur toutes les considérations de liberté individuelle.
+Laisserez-vous donc les prostituées empoisonner librement les
+agglomérations urbaines?</p>
+
+<p>On nous dit que la visite médicale n'offre aucune garantie décisive,
+qu'elle n'est pas un remède sûr à la contagion. Peut-être; mais si elle
+ne supprime pas le mal, elle le diminue. Dès qu'un enfant est atteint de
+la diphtérie, on l'isole, sans le guérir toujours. Ce point, d'ailleurs,
+regarde les médecins et les hygiénistes; et il en est peu qui soient
+hostiles à la réglementation. Au Congrès de 1900, Mme la doctoresse
+Edwards Pilliet, chargée d'étudier la prostitution au point de vue de
+l'hygiène, a fait la déclaration très loyale que voici: «Comme médecin,
+je ne peux pas penser qu'on ne doive pas supprimer de la circulation
+quelqu'un qui est atteint d'une maladie contagieuse. Je n'ai donc pu
+conclure comme femme sur ce qui m'était imposé comme médecin.»</p>
+
+<p>Il n'y a vraiment qu'un moyen de supprimer la réglementation, c'est de
+supprimer la prostitution. On trouvera sans doute que ce remède héroïque
+est au-dessus des forces morales de l'humanité. Il appartient donc à
+l'État d'améliorer, d'adoucir, d'alléger, autant que possible, les
+mesures douloureuses de préservation publique auxquelles sont astreintes
+les filles perdues. Quant à les abolir, l'intérêt général s'y oppose.</p>
+
+<p>En tout cas, on voudra bien retenir qu'en réglementant la prostitution,
+l'État n'agit pas en moraliste, mais en hygiéniste soucieux des
+fonctions de sécurité qui lui incombent, et qu'en séquestrant une femme
+jugée dangereuse pour la santé publique, il n'entend nullement punir une
+faute, mais seulement conjurer un fléau qui est la conséquence--et aussi
+le châtiment--- du désordre et de la débauche. D'où il suit que, si
+l'expérience venait à démontrer que la prostitution libérée n'est pas
+plus périlleuse pour la société que la prostitution réglementée, il
+faudrait abolir la «police des moeurs»; mais, en l'état des choses, et
+après enquête auprès des spécialistes, il ne nous paraît pas que cette
+preuve soit faite.</p>
+
+<p>Toutefois, en admettant qu'il soit impossible d'émanciper la
+prostitution, ne pourrait-on pas la soumettre à une surveillance
+efficace, sans assujettir les malheureuses qui la subissent à un
+internement innommable? Les forteresses, où elles sont casernées dans
+les villes, jouissent d'une «tolérance» que toute âme honnête doit juger
+intolérable. Le christianisme a relevé la femme de son ancien
+abaissement et lui a donné la royauté domestique. En condamnant la
+polygamie, il l'a arrachée à la réclusion et à la servitude. Or, la
+prostitution embastillée est un reste de la débauche païenne. Pourquoi
+n'essaierions-nous pas d'en purger nos lois et nos moeurs? Est-il donc
+impossible de libérer les prostituées de la claustration abominable que
+l'on sait, sans qu'il soit besoin d'affranchir la prostitution du
+contrôle policier qu'exige la santé publique? A tout le moins, ayons
+plus de compassion pour la femme tombée et plus de sévérité pour son
+complice et son séducteur!</p>
+
+<p>Il résulte de tout ce qui précède que notre législation est susceptible
+de nombreuses améliorations. Mais ne croyons pas qu'à elles seules elles
+puissent tout sauver. Veut-on, pour finir, connaître notre conviction
+intime: c'est que les meilleures réformes ne parviendront à relever le
+mariage que si, en même temps, nous relevons nos moeurs. Et comme il
+nous semble démontré par ailleurs que le relâchement continu du lien
+matrimonial, en précipitant la ruine de la famille et l'abaissement du
+pays, entraînerait dans sa chute tout ce qui fait la force et la dignité
+de la femme, il reste que, sous peine de déchéance, nous devons nous
+corriger nous-mêmes.</p>
+
+<p>Aux maux du mariage, il n'y a qu'un remède: l'idée du devoir. Et surtout
+exerçons notre esprit de réforme, non pas aux dépens du mariage, mais en
+faveur du mariage. Le véritable intérêt de la femme, comme celui de
+l'enfant, comme celui de la société tout entière, n'est point dans
+l'abolition, mais dans la régénération du mariage. L'institution est
+admirable; c'est nous qui l'avons déformée ou pervertie. Maintenons
+intangible son principe qui est l'unité: <i>Duo in unum</i>! Ce qu'il faut
+modifier, ce sont les habitudes du mariage moderne. Sachons le
+débarrasser de cette enveloppe parasite qui l'étouffe; pour se
+renouveler, il a besoin, comme le platane, de changer d'écorce. Tel, en
+effet, qu'il se pratique aujourd'hui, le mariage ne répond plus à
+l'esprit de son institution. Beaucoup n'y associent que deux égoïsmes au
+lieu de deux loyales et courageuses volontés. C'est un merveilleux
+instrument de vertu et de vie dont nous nous servons mal. N'attaquons
+pas le mariage, mais la façon dont on se marie en France. Ne lui
+imputons pas les fautes qui viennent de nos propres défaillances.
+Certains maris, dont l'honnêteté ne vaut pas cher, émettent
+l'outrecuidante prétention que la femme leur doit la fidélité sans
+pouvoir l'exiger en retour. A ce compte, l'épouse ne serait pas
+seulement l'inférieure, mais la victime de l'homme. C'est le contre-pied
+de l'idéal conjugal.</p>
+
+<p>Soyons plus justes, plus moraux, plus chastes, si nous voulons demeurer
+dignes du vieux mariage chrétien qui a fait la force et l'honneur de nos
+pères. Réformer les lois, c'est bien; réformer nos moeurs, c'est mieux.
+Point de législation efficace, si la moralité ne la soutient et ne la
+vivifie. Pour un peuple, la vertu est une promesse d'avenir et un gage
+de succès et de grandeur. Marchons-nous vers cet idéal?</p>
+
+<a name="l3c4" id="l3c4"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE IV</h3>
+
+
+<h4>La littérature «passionnelle» et le féminisme «antimatrimonial»</h4>
+<br>
+<h3> SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Symptômes de décadence.--Mauvais livres, mauvaises
+ moeurs.--Ce que la femme «nouvelle» consent à lire.--Ce
+ qu'y perdent la conversation, la décence et l'honnêteté.</p>
+
+<p> II.--Théâtre et roman: exaltation de la femme, abaissement
+ de l'homme.--La femme romantique d'autrefois et la
+ féministe émancipée d'aujourd'hui.--Anarchisme inconscient
+ de certaines jeunes filles.--Le châtiment qui les attend.</p>
+
+<p> III.--Le mariage est une gêne: abolissons-le!--L'amour
+ selon la nature ou la monogamie selon la loi--On compte sur
+ le divorce pour ruiner le mariage.</p>
+</blockquote>
+<br>
+
+<p>On pense bien que toutes les réformes qui ont pour objet, dans la pensée
+de leurs auteurs, de rajeunir et de faciliter le mariage, sont
+accueillies avec un sourire de pitié par les féministes avancés, dont
+c'est l'idée fixe de subordonner l'émancipation de la femme à
+l'abolition de nos vieilles institutions matrimoniales. Ils se
+félicitent de tout ce qui afflige ou effraie les premiers, des
+difficultés de la vie qui rendent les unions plus hasardeuses ou plus
+tardives, du relâchement des moeurs qui tend nécessairement à
+déconsidérer les noces légitimes, du nombre croissant des célibataires
+des deux sexes, qu'ils regardent comme une recrue possible pour l'union
+libre. Bref, ils se réjouissent de tous les germes de dissolution qui
+s'attaquent au mariage. Or, parmi les causes de démoralisation qui
+travaillent la société actuelle, il n'en est pas de plus actives et de
+plus funestes que les suivantes: 1º la multiplication et le succès des
+mauvais livres; 2º les progrès du divorce, autrement dit, les
+imprudences de la loi; 3º la propagande acharnée des doctrines
+révolutionnaires. Ce que sont aujourd'hui ces trois influences
+combinées, ce qu'elles ont d'insidieux et de malfaisant, et ce qu'elles
+peuvent faire perdre à la femme, à la famille, à la société, c'est sur
+quoi nous devons nous expliquer, dans les chapitres qui suivent, avec la
+plus entière franchise.</p>
+
+<a name="l3c4s1" id="l3c4s1"></a>
+<h4>I</h4>
+
+<p>Dans nos milieux riches et mondains, le mariage a souffert
+particulièrement du dévergondage d'une certaine littérature devenue
+florissante, et que nous appellerons «passionnelle». Qu'on envisage
+celle-ci dans le fond ou dans la forme, c'est-à-dire dans les thèses
+étranges qu'elle soutient ou dans les libertés de style dont elle abuse,
+on ne peut s'empêcher de constater avec tristesse que son action a été
+profondément avilissante.</p>
+
+<p>Pour nous attacher d'abord à la forme, on n'ignore point que la femme de
+tous les temps a marqué de l'inclination pour les récits d'amour. Le
+roman est son livre de prédilection. Bien que ce goût soit explicable de
+la part d'une créature faite surtout de sensibilité et d'imagination, il
+ne va pas cependant sans de graves périls pour sa vertu et,
+conséquemment, pour la nôtre. Les femmes ont, dans toute société, la
+garde des bienséances et des délicatesses; leur pudeur est l'obstacle
+naturel à l'envahissement du vice et de la grossièreté. Faites qu'elles
+se relâchent de cette haute police sur nos moeurs et sur nos manières,
+et il est à craindre que la corruption et la brutalité ne l'emportent
+peu à peu sur le bon goût et le bon ton.</p>
+
+<p>Or, s'il est contestable que le roman soit, eu égard au grossissement de
+ses descriptions, le miroir fidèle d'une époque, il n'est pas douteux,
+en revanche, qu'il tende, par l'agrément du style et l'intérêt de la
+fiction, à faire la société telle qu'il la peint. Ses inventions
+deviennent, pour beaucoup de gens, des modèles qu'il faut suivre, des
+types qu'il faut copier. Fussent-elles imaginaires, les mauvaises moeurs
+décrites par un habile homme (il n'est pas besoin pour cela de grand
+talent) prennent peu à peu, aux yeux des femmes qui ont le loisir de
+lire et de rêver, un attrait de périlleuse suggestion, un goût de fruit
+défendu, qui troublent l'âme et énervent l'honnêteté. L'oisiveté aidant,
+rien de plus naturel que la tentation inspirée par un livre immoral
+aboutisse à l'imitation des défaillances et des chutes qu'il décrit. Une
+mauvaise lecture offre les dangers d'une mauvaise liaison. A toutes deux
+on peut appliquer le proverbe: «Dis-moi qui tu hantes et je te dirai qui
+tu es.»</p>
+
+<p>Pour ce qui est des femmes d'aujourd'hui, de celles du moins qui vivent
+au sein de la richesse désoeuvrée, et à Paris plus particulièrement, ce
+n'est pas une exagération d'affirmer qu'elles sont de moins en moins
+soucieuses du choix de leurs lectures. Effarouchées d'abord par la
+littérature réaliste, blessées même dans leur délicatesse, dans leur
+pudeur, par les rudesses et les malpropretés du roman naturaliste, leur
+premier mouvement fut de les rejeter avec dégoût. Puis la curiosité
+l'emportant peu à peu sur la répugnance, beaucoup sont revenues à cette
+grossière nourriture, les unes par forfanterie, les autres par
+faiblesse, le plus grand nombre par imitation, par mode, par «snobisme».
+Forcée de parler de tout, une femme du monde n'est-elle pas obligée de
+tout connaître? Enfin, l'accoutumance est venue qui a triomphé des
+derniers scrupules; et, comme la bouche la plus délicate se fait
+graduellement aux boissons violentes, ainsi la femme oisive, sous
+prétexte de littérature, s'est habituée à dévorer les oeuvres les plus
+pimentées, sans scrupule, sans révolte, sans rancoeur.</p>
+
+<p>Maintenant, le nombre est grand de celles qui affrontent et supportent
+avec impassibilité les récits les plus répugnants, les descriptions les
+plus osées. Combien même en sont devenues friandes? Et encouragés par
+cette tolérance et cette complicité, nos romanciers et nos conteurs ont
+redoublé de dévergondage et de sensualité. Il n'est plus guère que nos
+grand'mères que les livres du jour déconcertent et offensent. Habituées
+au respect de soi-même, elles ne comprennent pas qu'un auteur, même sous
+couleur de réalisme et de satire, manque impunément aux plus
+élémentaires convenances et outrage avec succès l'honnêteté et la
+décence. Mais elles sont si vieilles! et leurs filles si viriles! Pour
+une jeune femme dans le mouvement, rougir est une faiblesse. Rien ne
+l'émeut, rien ne l'étonne. Elle se sent à l'aise devant les pires
+audaces, et tient la sainte pudeur pour de la vaine pruderie.</p>
+
+<p>Cette licence des lectures ne pouvait manquer d'abaisser et de corrompre
+trois choses qui donnent à la vie son charme et sa dignité: la grâce de
+la conversation, la sûreté des relations et l'honnêteté des moeurs.</p>
+
+<p>On nous assure que le monde où l'on s'amuse et aussi le monde où l'on
+s'ennuie, prennent de fâcheuses habitudes de langage. Si l'on recule
+devant l'effronterie trop crue, si la malpropreté du mot «propre» sonne
+encore mal aux oreilles, en revanche, on se rattrape sur les allusions
+transparentes, on s'exerce aux sous-entendus équivoques, on s'ingénie
+aux périphrases risquées. Ainsi la conversation côtoie toutes les
+souillures. Par intervalles même, l'accent devient vulgaire et le geste
+malséant; les locutions nouvelles du boulevard ou de la rue
+s'épanouissent sur des lèvres aristocratiques. A la grâce décente et
+fine d'autrefois, on préfère, dans bien des salons, une hardiesse
+négligée qui déconcerte les timides et encourage les audacieux. Il
+semble que la société dorée prenne plaisir à s'encanailler.</p>
+
+<p>Et il est facile de deviner ce que les relations des deux sexes peuvent
+perdre à ces libertés. L'hommage discret des hommes ne va qu'aux femmes
+qui, par la dignité de leur tenue, commandent le respect à leurs
+admirateurs. Celles qui ont la faiblesse de se prêter aux familiarités
+excessives de certaines causeries sont condamnées ensuite à les subir.
+Pourquoi se surveiller devant une dame qui tolère et provoque les plus
+libres propos? A qui ne s'effarouche point de tout connaître, pourquoi
+se faire scrupule de tout dire? L'imprudente, qui accepte de tout
+entendre, permet à l'homme de tout oser. C'est pourquoi la politesse
+s'en va. Plus de mesure dans les compliments, plus de réserve dans les
+flatteries, plus de retenue dans l'adoration. A l'ancienne galanterie
+française, faite surtout d'esprit et de légèreté, ont succédé les
+impatiences et les gaillardises d'un flirt impérieux.</p>
+
+<p>Avec de pareilles habitudes, nos mondaines s'acheminent, sans le savoir,
+à des moeurs purement «libertaires». Le dévergondage est prompt à
+descendre des lèvres au coeur. Combien de jeunes femmes ont fini par
+perdre, à ce jeu dangereux, le goût et l'amour de la famille, le sens du
+bien et du mal, la conscience de leurs devoirs et de leur dignité? Ne
+leur parlez pas de la morale, des obligations légales, des commandements
+de Dieu: elles ont la prétention de briser tous les liens pour épancher
+à coeur-joie leur petite personnalité. Ce sont des émancipées déjà mûres
+pour le libre amour. L'adultère ne les effraie point, à condition que
+cette revanche, qu'elles prennent contre les servitudes du mariage, se
+passe avec correction, sans vulgarité, sans banalité. Ces âmes de chair
+et de boue, qui prônent l'indépendance amoureuse, âmes inconscientes et
+sensuelles, impatientes de toute règle et avides de jouissance, sont
+foncièrement anarchistes.</p>
+
+<p>Elles sont une minorité, nous voulons le croire. Mais cette minorité
+peut grossir. Dieu veuille qu'elle ne fasse point de recrues parmi notre
+bourgeoisie laborieuse qui compte tant de femmes admirables, dont c'est
+la fonction sacrée de garder, au milieu de nous, le dépôt des vertus de
+famille et de l'honnêteté conjugale! Celles-là sont encore légion,--la
+légion sainte. Sachons honorer, comme elles le méritent, nos petites
+bourgeoises de France! Si elles ne dirigent pas notre société, elles la
+soutiennent.</p>
+
+<a name="l3c4s2" id="l3c4s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+
+<p>Quant aux thèses soutenues au théâtre ou dans les livres, elles sont le
+plus souvent hostiles au mariage.</p>
+
+<p>La littérature dramatique, notamment, traverse en ce moment une crise de
+pessimisme et d'outrance, qui ne respecte rien de ce que nos pères ont
+respecté. Nos salles de spectacle retentissent des âpres discussions du
+féminisme. Le drame leur prête toute son aigreur, toute sa violence.
+Plus de comédie, plus de vaudeville ou d'opérette, sans un couplet sur
+les «droits de la femme». Avec un désintéressement admirable, nos
+auteurs dramatiques dénoncent les lois et combattent les conventions,
+dont la «douce victime» souffre sous le joug de l'homme. D'un
+«fait-divers» où éclaté brusquement le détraquement passionnel de
+quelques névrosés, ils tirent des conclusions générales qui font frémir.
+Ils nous dépeignent les ménages contemporains sous de si sombres
+couleurs, ils nous montrent des maris si atroces ou si jobards, ils nous
+font un tableau si lamentable de ces pauvres femmes crispées qui,
+réduites à griffer ou à mordre pour se défendre contre leur bourreau,
+clament leur martyre à tous les échos d'alentour en se tordant les mains
+désespérément, ils nous présentent l'institution conjugale comme un
+instrument de torture si épouvantable, que, s'il survit quelque chose de
+cette production horrifique, la postérité pourra croire que tous les
+époux de notre temps se trompaient avec noirceur ou se disputaient avec
+rage.</p>
+
+<p>Et notez qu'en général ils ne valent ni plus ni moins que ceux d'hier ou
+d'avant-hier. Seulement, notre époque a la spécialité de pousser leurs
+misères au tragique. Il y a toujours eu des querelles et des
+mésaventures de ménage; mais ce que nos pères voyaient jaune, nous le
+voyons rouge. Le revolver a remplacé le bâton. Quand les relations entre
+mari et femme deviennent trop difficiles, au lieu de se tourner le dos,
+on se tue. Nous devenons funèbres.</p>
+
+<p>Ce qui n'empêche pas un cercle nombreux d'applaudir avec exaltation les
+tirades larmoyantes ou furibondes du «féminisme théâtral». Des hommes
+surtout se font remarquer par la chaleur de leur enthousiasme. Et
+cependant, nous ne voyons défiler, dans toute cette littérature de cour
+d'assises ou de tribunal civil, que des révoltées ou des malades
+médiocrement intéressantes. Non qu'il faille jamais rire des larmes
+d'une femme. Ainsi que le bon La Fontaine,</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Je ne suis pas de ceux qui disent:</p>
+<p class="i14"> «Ce n'est rien: C'est une femme qui se noie.»</p>
+</div></div>
+
+<p>Encore est-il que ces dames nous font, avec la complicité de nos
+écrivains, trop de scènes échevelées ou criardes. Combien leurs
+problèmes de coeur sont minces et factices, combien leurs déclamations
+élégantes et leurs querelles sonores paraissent fausses ou excessives,
+lorsqu'on les compare aux lourdes obligations de la femme du peuple qui,
+vaillante et résignée, sans récrimination et sans pose, avec simplicité
+et bonne humeur, s'use à travailler pour soutenir le ménage et élever
+honnêtement ses nombreux enfants! Parce qu'une mondaine énervée par le
+plaisir et l'oisiveté ne peut, sans déconsidération, afficher au grand
+jour ses amours irrégulières, tromper son mari à son aise, émanciper son
+coeur à son gré et «exercer ses sens» en toute liberté; parce qu'une
+femme, incomprise et vaniteuse, n'a point trouvé dans l'époux de son
+choix le trésor de perfections que sa folle imagination croyait y
+découvrir; parce qu'une fille maussade, égoïste, fervente de bicyclette
+et de photographie, vieillit et dessèche sur place, faute de trouver un
+mari qui consente à subir docilement ses caprices,--voilà des
+malheureuses prises de rage contre le mariage et la société. Pourquoi
+les plaindrions-nous?</p>
+
+<p>Au lieu de bousculer toutes les conventions avec de grands gestes et de
+grandes phrases, au lieu de s'en prendre furieusement à la «loi de
+l'homme», elles devraient se demander si le mal ne vient pas
+d'elles-mêmes, de leur soif immodérée de plaisir, de leur conception
+fausse de la vie. Mais non! Les femmes en possession d'un mari aimable
+(on nous accordera qu'il y en a quelques-uns) ne sont guère plus sages
+ni plus clairvoyantes. Songent-elles à se réjouir de leur privilège?
+Connaissent-elles leur bonheur? Par moments, tout au plus. C'est que le
+mariage, même heureux, ne tarit pas la source des infortunes humaines.
+Qu'on se dise, au contraire, que la vie est une épreuve, et
+immédiatement tout change, tout s'éclaire. S'amuser devient un emploi
+inférieur du temps que nous traversons. Notre destinée prend un sens,
+qui est le travail méritoire pour soi et utile pour les autres. Et du
+coup le mariage considéré comme une source de devoirs, et non comme une
+occasion de plaisirs, redevient un admirable moyen de moralisation
+réciproque.</p>
+
+<p>Au surplus, qu'est-ce qu'une crise de féminisme aigu, sinon, dans bien
+des cas, une forme de neurasthénie délirante, une violente crise de
+nerfs? Un médecin de mes amis me déclarait même que pour guérir de cette
+maladie, beaucoup de femmes devraient être douchées. Nos pères auraient
+dit tout simplement, les monstres! qu'elles méritent d'être fouettées.
+Mais si efficace qu'il puisse être, ce vieux traitement répugnerait à la
+douceur de nos âmes. Nous avons fait nôtre le joli proverbe indou: «Ne
+frappez pas une femme même avec une fleur»! Et puis, les chères
+créatures n'aiment plus être battues. Mon docteur avait raison: mieux
+vaut, de toute façon, les asperger que les meurtrir. L'hydrothérapie a
+du bon.</p>
+
+<a name="l3c4s3" id="l3c4s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+
+<p>Parmi les moyens d'action du «féminisme antimatrimonial» (je reprends
+ici tout mon sérieux), il faut citer, à côté du théâtre, la littérature
+romanesque. Son procédé de dénigrement systématique est bien simple: il
+consiste à diminuer l'homme en lui prêtant tous les défauts et à grandir
+la femme en lui donnant tous les beaux rôles. Le nombre est considérable
+des romans parus depuis vingt ans qui se sont conformés, plus ou moins
+consciemment, à ce programme d'injuste partialité.</p>
+
+<p>Que nous sommes loin des récits d'autrefois où l'homme avait toutes les
+qualités d'un héros, l'esprit, le courage, l'élégance, à tel point que
+c'était un délice de l'épouser! Maintenant la jeune école nous en fait
+un être pusillanime ou féroce, à la tête vide ou à l'âme sèche, sans
+nerfs, sans muscles, sans coeur, un fantoche ou un polisson. Dans les
+choses de l'amour surtout, on nous le montre capricieux, inconstant,
+cruel, incapable d'affection délicate et de tendresse persévérante, ne
+cherchant dans la femme qu'une satisfaction d'amour-propre ou une
+sensation de volupté. Les femmes de lettres, en particulier, ont dressé
+contre le sexe fort un réquisitoire en règle. A les entendre, l'amour
+des hommes n'a qu'une saison. La fidélité leur pèse. Lors même qu'ils
+seraient mariés à la femme la plus dévouée du monde, ils n'hésiteraient
+point à l'abandonner pour la première perruche rencontrée sur le
+boulevard, quitte à lui revenir sans honte quand l'âge ou les infirmités
+ne lui permettront plus de vagabonder,--comme l'enfant retourne à sa
+bonne lorsque la fatigue arrive ou que le soir tombe.</p>
+
+<p>Entre nous, mesdames, êtes-vous bien sûres que tous les hommes soient
+aussi plats et aussi vils? Franchement, c'est trop généraliser que
+d'imputer au sexe tout entier les fautes et les turpitudes de quelques
+exemplaires abominables. J'accorde que, dans les affaires de sentiment,
+l'homme est inférieur à la femme. L'affection, chez lui, semble
+généralement plus courte et plus brusque. Oui, nous sommes brefs en
+amour. Mais y a-t-il à cela quelque déshonneur? Hercule ne peut pas
+toujours filer aux pieds d'Omphale. L'homme se doit à la famille, à la
+science, à la civilisation, à l'humanité. Que deviendrait la société,
+que deviendrait la femme elle-même, s'il désertait le travail viril qui
+assure aux vivants le nécessaire et le superflu, le pain et le confort,
+pour s'attarder et s'alanguir en adorations perpétuelles et mériter, par
+ses effusions persévérantes, le titre de parfait amant? La nature ne l'a
+pas voulu; et en cela, elle a sacrifié, comme toujours, le plaisir
+individuel à l'intérêt de la race.</p>
+
+<p>Du reste, quand les femmes, que possède le démon de l'égalité, seront
+devenues ingénieurs, médecins, fabricants de meubles ou de savon, elles
+apprendront par expérience qu'il est impossible de mener toujours de
+front le travail et l'amour. Le souci de leur profession abrégera leurs
+élans de coeur. Elles n'auront plus le loisir d'être tendres du matin au
+soir, ni même du soir au matin. Travaillant comme l'homme, elles
+aimeront comme l'homme, rapidement et par intermittences. Au lieu de
+nous élever jusqu'à elles, elles se seront abaissées jusqu'à nous. Et,
+tout compte fait, l'humanité en souffrira; car elle aura gagné peu de
+chose à leur émancipation économique et perdra beaucoup à
+l'amoindrissement de leurs facultés aimantes. Et pour nous disputer
+notre supériorité de travail, les imprudentes auront compromis leur
+supériorité d'amour!</p>
+
+<p>En même temps qu'il s'acharne contre les hommes pour les noircir et les
+défigurer, le féminisme littéraire embellit, exalte, magnifie l'«Ève
+nouvelle» avec une partialité aveugle et une conviction intrépide. Il
+proclame, il exalte les «droits de la femme». Se couvrant des vocables
+obscurs de liberté et d'égalité qui ont servi déjà tant de fois à
+masquer l'erreur et le sophisme, il professe avec véhémence que la
+«lutte des sexes» est inévitable, puisque la libre expansion de chacun
+est le premier des devoirs. Il revendique pour le coeur féminin l'
+«intégralité du bonheur» à rencontre des préjugés et des lois. Il
+glorifie l'énergie et l'âpreté de la volonté, les conquêtes de la
+science et de la puissance des femmes sur l'égoïsme et la brutalité des
+hommes.</p>
+
+<p>C'est en effet l'habitude de ces récits étranges de nous présenter des
+jeunes filles ou des jeunes femmes décidées à vivre leur vie, résolues à
+aimer qui leur plaira. Ne dépendre de personne, vouloir, savoir, pouvoir
+par elles-mêmes et par elles seules, voilà leur rêve. On a remarqué déjà
+que cet état d'âme diffère grandement de celui des femmes romantiques.
+Certes, George Sand prônait bien la souveraineté sacrée de l'amour, la
+rébellion du coeur et de la beauté contre la malfaisance des intérêts et
+le pharisaïsme des Codes. Mais il y avait du lyrisme dans cette
+revendication des droits de la passion. Les héroïnes des romans de 1830
+traversent le monde les yeux levés vers les étoiles, confiantes dans les
+doux songes qui peuplent leur imagination, allant irrésistiblement vers
+l'amour qui ouvre sous leurs pas une voie triomphale. Ces créatures ne
+sont que tendresse, enthousiasme et poésie. Elles vivent leur rêve et
+brûlent leur vie.</p>
+
+<p>Tout autre nous apparaît la jeune fille d'aujourd'hui qu'un souffle
+d'émancipation féministe a touchée. C'est une raisonneuse. Elle ne
+s'attarde pas aux mirages de l'avenir, elle n'a point d'illusions. Ses
+yeux hardis regardent le monde en face, et elle suit son chemin d'un pas
+vif et sûr. Ce n'est point une créature sentimentale, mais un être
+d'orgueil froid et décidé. Elle a le sentiment lucide des rivalités, des
+difficultés de la vie, et la ferme résolution de les affronter et de les
+vaincre. Si elle réclame encore le droit à l'amour, elle revendique
+avant tout sa place au soleil. Son âme déborde d'individualisme
+militant, qu'elle entend bien affirmer en face des circonstances
+adverses et des traditions hostiles. Elle se dit avec une clairvoyance
+aiguë des choses du monde: «Mon origine modeste, ma petite fortune, ma
+beauté médiocre, la rapacité des hommes, la médiocrité des âmes, tout me
+condamne au célibat. Soit! Je travaillerai, je ferai mon existence. Mais
+je ne renonce pas au bonheur; je n'étoufferai ni un élan de mon coeur,
+ni un appel de mes sens; je ne sacrifierai pas ma jeunesse aux
+convenances, aux exigences de ce tyran cruel qu'on appelle le monde. Je
+suis trop raisonnable pour faire la fête, mais je veux être assez libre
+pour vivre pleinement ma vie. Je prendrai un métier et, si le coeur m'en
+dit, j'aimerai qui je voudrai, à mes risques et périls. Puisqu'il m'est
+interdit de trouver l'amour dans le mariage, eh bien! je le chercherai
+ailleurs!» Cette profession de foi audacieuse n'est pas éloignée de
+l'idéal anarchiste, suivant lequel l'homme ne pourra se dire libre que
+le jour où il sera devenu, d'après la formule d'un écrivain libertaire,
+«un bel animal, sans foi ni loi, jouissant de la vie dans la plénitude
+de ses fonctions<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a>
+<a href="#footnote94"><sup class="sml">94</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote94"
+name="footnote94"><b>Note 94: </b></a><a href="#footnotetag94">
+(retour) </a> Adolphe <span class="sc">Retté</span>, <i>La Plume</i>, octobre 1898.</blockquote>
+
+<p>En réalité, la «femme nouvelle», que certains romanciers des deux sexes
+nous dépeignent avec complaisance, n'est qu'une simple révoltée.
+L'individualisme anarchique s'est installé dans son coeur. En
+sera-t-elle plus heureuse? Une de ces viriles créatures avoue tristement
+que «ses jours passent sans soleil.» En vain l'amant qu'elle s'est donné
+s'humilie devant elle et se soumet à ses caprices,--car c'est le rêve de
+toutes les femmes gonflées d'orgueil de subjuguer, de dompter,
+d'asservir l'homme; vainement elle contemple son triomphe et gouverne
+son esclave: elle n'a trouvé ni la paix ni le bonheur. Et voilà bien le
+châtiment! Astreintes aux lourdes obligations de la profession
+indépendante qu'elles auront choisie, ces femmes ne tarderont pas à
+exaspérer leurs nerfs, à fatiguer, à épuiser leur corps. Insoucieuses de
+la solidarité conjugale et des simples joies de la vie domestique, elles
+se replieront sur elles-mêmes avec chagrin ou s'useront avec angoisse
+aux heurts et aux conflits de la vie. Il n'est pour goûter sur terre un
+peu de félicité, que de se délivrer de soi-même d'abord, et d'accepter
+ensuite avec courage le travail, le devoir, l'épreuve, la souffrance.
+Avec les rigueurs économiques du temps présent, l'action est rude et la
+vie amère. C'est bien assez que les hommes se ruent à la bataille. Que
+«celle à qui va l'amour et de qui vient la vie» se garde donc, autant
+que possible, de se meurtrir les mains et le coeur en des efforts et des
+luttes qui ne conviennent pas à son sexe.</p>
+
+<p>Pour revenir à la littérature, loin de remplir ce rôle superbe de
+direction morale que de nobles écrivains leur assignent, le théâtre et
+le roman se sont entremis trop souvent, depuis vingt ans, en faveur des
+idées de révolte et de démoralisation. L'anarchie intellectuelle, qui
+règne dans la classe mondaine et lettrée, n'a pas d'autre cause; et le
+mariage, tout le premier, en a gravement souffert.</p>
+
+<p>Et pourtant, nous avons besoin en France, plus que jamais, qu'on nous
+prêche le mariage et qu'on nous rappelle avec instance que, si nous
+préférons encore la civilisation spiritualiste au matérialisme barbare,
+il faut renoncer aux caprices de la vie facile et de la passion
+sensuelle qui mènent à l'amour libre, pour s'attacher fermement au lien
+exclusif et indissoluble de la monogamie chrétienne.</p>
+
+<p>Au fond, savez-vous pourquoi tant de gens s'en prennent si furieusement
+au mariage?--Parce qu'il les gêne. «Il est fait pour nous, disent-ils,
+et nous ne sommes pas faits pour lui. Subordonnons les institutions aux
+hommes et non les hommes aux institutions. Nous ne devons pas nous
+conformer aux lois, mais celles-ci doivent se conformer à nos besoins et
+à nos instincts. La nature est antérieure au mariage; celui-ci doit se
+modeler sur elle, et non l'asservir et la déformer<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a>
+<a href="#footnote95"><sup class="sml">95</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote95"
+name="footnote95"><b>Note 95: </b></a><a href="#footnotetag95">
+(retour) </a> Joseph <span class="sc">Renaud</span>, <i>La faillite du mariage</i>, pp. 24, 48 et 49.</blockquote>
+
+<p>Or, il est entre le mariage actuel et la maternelle nature un désaccord
+absolu: le mariage est éternel, tandis que l'amour est passager. S'aimer
+toujours! Quelle sotte illusion! Sans doute l'habitude de la vie commune
+ne va point sans quelques charmes d'accoutumance, de sympathie et
+d'amitié. Mais l'amour, enclos dans la prison du mariage, ne tarde guère
+à y mourir de tristesse et d'ennui. «Pour avoir eu de la joie pendant
+deux ans, voici les époux, par expiation de ce bonheur fugitif,
+contraints de le regretter pendant quarante autres. Officiellement, il
+leur est défendu de goûter plus que ce minimum.» Combien il est facile
+de broder sur ce thème sentimental! Disjoints par la loi, et libérés de
+tout scrupule, les conjoints, qui se reprennent, pourront recommencer
+leur vie et connaître de nouvelles ivresses. Si les fleurs du premier
+amour se sont fanées une à une, n'est-il pas dans le palais d'Eros
+d'autres jardins parfumés? Il est cruel, il est absurde, ce principe
+matrimonial qui condamne «à n'aimer qu'une fois et à aimer
+toujours!<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a>
+<a href="#footnote96"><sup class="sml">96</sup></a>»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote96"
+name="footnote96"><b>Note 96: </b></a><a href="#footnotetag96">
+(retour) </a> <i>La faillite du mariage</i>, pp. 55, 56 et 57.</blockquote>
+
+<p>Nulle part cette thèse ne s'étale avec plus de crudité passionnée que
+dans l'<i>Évangile du Bonheur</i> de M. Armand Charpentier. Voici, d'après
+l'auteur lui-même, l'esprit et le résumé de l'oeuvre: «L'amour entre
+deux êtres est-il éternel? Non. Le mariage est-il éternel? Oui.
+Conclusion: à un moment donné, mariage et amour ne sont plus synonymes.
+Autrement dit, le lien subsiste entre les conjoints, tandis que sa
+raison d'être a disparu. Le mariage, tel qu'on le comprend, est
+contraire à toute logique, à tout bonheur. Il est l'une des plus grosses
+et des plus criminelles erreurs sur lesquelles l'humanité vit depuis ses
+origines.»</p>
+
+<p>A cela, quel remède? La «liberté de l'amour» pour la femme comme pour
+l'homme. Lisez plutôt: «Si l'on s'élève quelque peu au-dessus des
+préjugés courants, il convient de louer, sans réticence, la princesse de
+Caraman-Chimay, car elle a accompli l'un des actes les plus nobles dont
+une femme puisse se rendre digne.</p>
+
+<p>Au lieu de s'engourdir, comme tant d'autres, dans l'éternel mensonge de
+l'adultère, elle a affirmé hautement et devant tous: 1° son droit à
+l'amour; 2° sa liberté dans le choix de l'amant.» En somme, c'est la
+conviction de M. Charpentier que Clara Ward a, de toute façon, servi la
+cause émancipatrice de son sexe mieux que ne sauraient le faire les
+conférences ou les romans féministes. Et pour généraliser un aussi bel
+exemple, le moyen est bien simple: «La douleur résidant dans l'éternité
+du lien, il suffira de rendre le pacte révocable à volonté, autrement
+dit, de faciliter le divorce<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a>
+<a href="#footnote97"><sup class="sml">97</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote97"
+name="footnote97"><b>Note 97: </b></a><a href="#footnotetag97">
+(retour) </a> Lettre à M. Joseph Renaud. <i>La faillite du mariage</i>, pp. 59,
+60 et 61, <i>passim</i>.</blockquote>
+
+<a name="l3c5" id="l3c5"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE V</h3>
+
+
+<h4>Où mène le divorce</h4>
+<br>
+<h3> SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Les méfaits du divorce.--L'esprit
+ individualiste.--Statistique inquiétante.--Le mariage a
+ l'essai.</p>
+
+<p> II.--Plus d'indissolubilité pour les époux, plus de
+ sécurité pour les enfants.--Le droit au bonheur et les
+ devoirs de famille.--Appel à l'union.</p>
+
+<p> III.--Le divorce et les mécontents qu'il a
+ faits.--Nouveauté dangereuse, suivant les uns; mesure
+ insuffisante, suivant les autres.--La logique de
+ l'erreur.--Divorce par consentement mutuel.--Divorce par
+ volonté unilatérale.--Suppression du délit d'adultère.</p>
+
+<p> IV.--En marche vers l'union libre.--Plus d'indissolubilité,
+ plus de fidélité.--Un choix à faire: idées chrétiennes,
+ idées révolutionnaires.</p>
+</blockquote>
+<br>
+
+<p>Le divorce est un bel exemple de l'influence que la littérature peut
+exercer sur les moeurs et sur les lois. Sous prétexte de faire entrer
+dans le mariage plus de bonheur et plus de justice, nos écrivains les
+plus renommés n'ont cessé, pendant des années, de protester contre son
+indissolubilité avec une persévérance infatigable. A la scène et dans
+les livres, ils ont prêté leur voix, leur talent, leur crédit, aux
+doléances des maris trompés, aux réclamations des femmes trahies,
+appelant la pitié du public sur ces créatures lamentables obligées de
+traîner leur vie douloureuse irrévocablement rivées l'une à l'autre par
+une loi inexorable. De guerre lasse, nous avons rompu leur chaîne. Le
+divorce a été rétabli, les uns le considérant comme un moyen extrême de
+remédier à quelques infortunes touchantes, les autres, en plus grand
+nombre, le regardant avec transport comme le plus mauvais tour qu'il fût
+possible de jouer à l'«infâme cléricalisme.»</p>
+
+<p>On connaît la suite: le divorce est entré immédiatement dans nos moeurs.
+À l'heure qu'il est, nos tribunaux ont peine à répondre aux demandes qui
+s'élèvent de tous côtés, de la classe pauvre aussi bien que de la classe
+riche. Car c'est la gravité particulière du divorce d'ébranler le
+mariage du haut en bas de l'échelle sociale,--à la différence de la
+littérature perverse, qui distille seulement ses poisons lents aux âmes
+oisives et fortunées. Sans qu'il entre dans notre pensée de traiter à
+fond cette thèse fameuse, il nous faut montrer cependant combien la
+rupture des unions légitimes est un ferment de dissolution grave qui,
+ajouté à ceux qui nous travaillent d'autre part, menace de corrompre nos
+moeurs et de ruiner nos foyers.</p>
+
+<a name="l3c5s1" id="l3c5s1"></a>
+<h4>I</h4>
+
+<p>Les bons ménages n'ont point d'histoire. Vivant heureux, ils vivent
+cachés et silencieux. On ne parle jamais d'eux, on les ignore. Et
+pourtant ils sont innombrables. Le bonheur ne fait point de bruit, pas
+plus que le bruit ne fait le bonheur. Et tandis qu'une ombre discrète et
+douce s'étend sur ces foyers paisibles, les gens mal mariés, étalant
+leurs travers et leurs vices, prennent le public à témoin de leurs
+infortunes et mènent grand tapage autour de leurs peines de coeur et de
+leurs défaillances de conduite. Et cette minorité bruyante, dolente et
+violente, s'est si bien agitée qu'elle a fini par rallier à sa cause une
+majorité dans les Chambres françaises. C'est ainsi que le divorce est
+rentré dans nos lois en 1884. Il a suffi de cette argumentation
+théâtrale dont les romanciers sentimentaux excellent à enguirlander les
+faits-divers de l'adultère et de la passion, pour décider nos hommes
+politiques à démanteler le foyer familial en rompant le lien conjugal.</p>
+
+<p>Car,--impossible de le nier,--la loi qui a rétabli le divorce est une
+conquête de l'individualisme sur l'esprit social. Oubliant que toute
+institution d'utilité générale peut avoir exceptionnellement ses
+victimes, comme le progrès a les siennes, nous ne savons plus résister à
+la misère des accidents particuliers ni même préférer l'intérêt
+prééminent de la collectivité à l'intérêt, pourtant très inférieur, des
+souffrances individuelles. C'est à croire que, si de nos jours les
+révolutionnaires pullulent, rien n'est plus rare, en revanche, qu'un
+véritable socialiste, pour peu que l'on restitue à ce vocable sa pure
+signification étymologique. Je veux dire que nous n'avons point l'âme
+sociale; que nous subordonnons de moins en moins les parties au tout;
+que nous perdons peu à peu l'habitude de mettre le bien général du pays
+au-dessus des aspirations, des doléances, des revendications
+particulières; qu'en résumé, un individualisme orgueilleux, avide et
+indiscipliné nous ronge et nous dissout. Que voilà bien notre maladie
+secrète et honteuse! Toutes les forces de l'homme moderne n'aspirent
+qu'à la souveraineté du moi et, par une suite nécessaire, à
+l'affaiblissement et à la ruine de toutes les autorités sociales, de
+toutes les institutions sociales. Et c'est pourquoi notre pays, plus
+qu'aucun autre, se meurt d'anarchisme inconscient. Le rétablissement du
+divorce en est un exemple saisissant,--notre législateur n'ayant pas
+hésité, pour rompre les chaînes de quelques époux mal assortis, à
+ébranler les assises les plus profondes de la famille française.</p>
+
+<p>Voici des chiffres inquiétants.</p>
+
+<p>Chaque année, les statistiques officielles enregistrent la progression
+constante du nombre des divorces. C'est ainsi que le chiffre des
+demandes s'est élevé de 4 640, en 1885, à 7 456, en 1890. Et presque
+toutes ont trouvé gain de cause auprès des juges. Sur plus de 40 000
+actions intentées de 1884 à 1892, 35 000 environ ont été accueillies
+favorablement par les tribunaux. Et depuis, le mouvement ascensionnel a
+poursuivi son cours. Au tribunal de la Seine, plus particulièrement, les
+procès en divorce augmentent incessamment. En décembre 1898, on l'a vu
+désunir, en une seule audience, 98 ménages.</p>
+
+<p>D'après la loi du 27 juillet 1884, le divorce peut être prononcé pour
+quatre causes, qui sont: 1° la condamnation à une peine afflictive et
+infamante; 2° l'adultère; 3° les excès ou sévices; 4° les injures
+graves. Mais la jurisprudence ayant attribué au mot «injure» un sens
+large, qui efface toute limitation dans le nombre des causes de divorce,
+on peut dire que celui-ci est possible, dans le système actuel, toutes
+les fois qu'un époux manque gravement à ses devoirs envers l'autre. De
+là, des facilités fâcheuses de rupture et de désunion.</p>
+
+<p>Pour toute la France, il y a eu 6 419 divorces judiciairement prononcés
+en 1894, 6 743 en 1895, 7 051 en 1896, 7 460 en 1897. Mais depuis trois
+ans, ces chiffres tendent à diminuer légèrement. On a compté seulement 7
+238 divorces en 1898, et le total est tombé à 7 179 en 1899. L'année
+1898 marquera-t-elle un arrêt définitif dans la progression du nombre
+des divorces? Ou bien cette diminution doit-elle être attribuée moins au
+relèvement de la moralité conjugale qu'à la sévérité restrictive de
+certains juges, dont les féministes avancés dénoncent la bigoterie et le
+cléricalisme. Quoi qu'il en soit, il résulte des chiffres précédents
+que, depuis le rétablissement du divorce jusqu'à la fin du XIXe siècle,
+c'est-à-dire en seize années, la justice française a désuni
+officiellement et irrémédiablement plus de 90 000 unions légitimes. On
+comprend que cette oeuvre de dissolution commence à effrayer la
+magistrature.</p>
+
+<p>Que si maintenant nous comparons le total des ruptures (séparations et
+divorces réunis) au total des mariages, nous constaterons, pour la seule
+année 1890, le chiffre inquiétant de 29 unions dissoutes sur 1 000
+unions contractées. Pour le seul département de la Seine, la proportion
+s'est élevée, la même année, à 75 pour mille; et chose attristante à
+dire, dans plus de la moitié des cas, les époux divorcés avaient des
+enfants. On voit par là combien l'air de Paris est malsain pour la paix
+des ménages et l'union des familles. Joignez que les séparations de
+corps diminuent tandis que les divorces augmentent. Dans les milieux
+ouvriers des grandes villes, notamment, ce n'est plus assez de que
+séparer: on veut rompre à toujours. En 1885, il y avait eu 2 122
+séparations prononcées; en 1892, ce chiffre est tombé à 1 597.
+Impossible de mieux démontrer que le divorce entre de plus en plus dans
+nos moeurs, en favorisant notre égoïsme, notre inconstance et nos goûts
+de jouissance et d'indépendance anarchique.</p>
+
+<p>Comment s'étonner, après cela, que notre population reste stationnaire,
+et que les naissances ne suffisent plus guère qu'à couvrir les décès?
+Non pas qu'on se marie moins: si l'état civil avait enregistré, en 1895,
+282 918 mariages, au lieu de 286 662 en 1894, le nombre des unions
+légitimes s'est légèrement relevé en 1899. Ainsi, la nuptialité
+française, après avoir marqué une tendance à la baisse, est en légère
+progression depuis quelques années. En revanche, les enfants naturels
+augmentent: 76 522 ont vu le jour en 1893. Stagnation des mariages et
+accroissement du concubinage, affaiblissement de la natalité légitime et
+multiplication des bâtards, voilà qui éclaire d'un jour effrayant notre
+décadence morale.</p>
+
+<p>Si, au moins, le divorce avait diminué,--comme on s'en flattait,--les
+adultères et les crimes passionnels! Point. La déception a été complète.
+On dit qu'Alexandre Dumas ne pouvait s'en consoler. A quoi bon se tuer
+lorsqu'il est si facile de se désunir? De 546, en 1881 (trois ans avant
+le rétablissement du divorce), les poursuites en adultère ont monté à
+938, en 1890, après six ans d'application de la loi nouvelle. Et combien
+de trahisons conjugales se terminent dans le sang? Le couteau, le
+vitriol et le revolver n'ont jamais servi si fréquemment et si
+furieusement les rancunes des époux mal assortis. Et cependant, il y a
+quelque chose de plus triste encore que cette violence sanguinaire:
+c'est l'acceptation et l'exploitation de l'adultère par les coupables
+eux-mêmes. Des gens de la belle société tiennent pour une incorrection
+que l'époux outragé tire vengeance de l'époux infidèle. Les cris
+retentissants d'autrefois: «Tue-la! tue-le! tue-les!» sonnent mal à
+leurs oreilles indulgentes. Ils regardent la faute de la femme et
+l'inconduite du mari comme un prêté pour un rendu. Il semble que, dès
+qu'elle est réciproque, l'immoralité soit plus facilement excusable.
+Dans un certain monde, l'infidélité d'un époux ne cause même plus à son
+conjoint une blessure d'amour-propre. Se fâcher est du dernier commun.
+On se trompe, et l'on ferme les yeux. A quoi bon sévir? A quoi bon même
+se séparer? L'oubli est d'une suprême distinction. Et l'on pousse la
+dépravation jusqu'à l'insensibilité. A force d'inconscience, nos
+élégants viveurs ont perdu le sens de la moralité.</p>
+
+<p>Pour en revenir au divorce, c'est chose connue qu'il ne devait être,
+dans la pensée de ses auteurs, qu'une solution extrême offerte à des
+situations cruelles, à des infortunes exceptionnelles. Est-ce trop dire
+qu'il est maintenant envisagé de plus en plus comme la solution normale
+des unions civiles? Mme Arvède Barine, qui s'attriste comme nous de
+cette constatation, compare le divorce à «la divinité tutélaire qui
+préside à la cérémonie nuptiale, et dont l'ombre plane sur la mairie
+pour encourager les indécis et consoler les mélancoliques<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a>
+<a href="#footnote98"><sup class="sml">98</sup></a>.» Comment
+hésiter à franchir le seuil de la maison conjugale lorsqu'il est si aisé
+d'en sortir? Et des gens audacieux réclament le mariage à l'essai. Nous
+n'en sommes pas loin!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote98"
+name="footnote98"><b>Note 98: </b></a><a href="#footnotetag98">
+(retour) </a> <i>La Gauche féministe et le mariage.</i> Revue des Deux-Mondes du
+ler juillet 1896, p. 131.</blockquote>
+
+<p>Par le fait du divorce, les unions légitimes ont tendance à devenir des
+engagements à terme, un bail temporaire, quelque chose comme un stage
+d'épreuve. Si, après quelques mois ou quelques années d'expérience, le
+couple ne se convient pas ou ne se convient plus, on en sera quitte pour
+quelques scènes violentes jouées en public, et chacun reprendra sa
+liberté avec l'assentiment de la justice et des lois. On entre par la
+grande porte en se réservant de fuir par la petite. Sans les résistances
+de l'Église catholique, les progrès énormes, que le divorce a faits dans
+nos moeurs, nous entraîneraient rapidement à ce qu'on a justement appelé
+la «polygamie successive». Sans doute, nos divorcées ne sont pas
+comparables encore à ces matrones romaines dont parle Sénèque, et qui
+comptaient le nombre de leurs années par le nombre de leurs maris. Ainsi
+pratiqué, le divorce équivalait à l'union libre. Avouons cependant qu'en
+s'acclimatant chez nous plus rapidement qu'on ne l'imaginait, il menace
+gravement le mariage lui-même.</p>
+
+<a name="l3c5s2" id="l3c5s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+
+<p>Le grand malheur du divorce (outre qu'il est un parjure, c'est-à-dire la
+violation des serments échangés) vient de ce que la déchirure qu'il
+produit est irréparable. A la différence de la séparation de corps, qui
+laisse l'avenir ouvert à la réconciliation, il coupe, il tranche--et ne
+recoud jamais. Et pourtant, n'est-ce pas à l'abri des foyers
+indestructibles que se forment les familles unies? et n'est-ce pas
+l'ensemble des familles unies qui constitue les nations fortes? Dans un
+pays comme le nôtre, où la nature est si douce, si démente, si riche, si
+tentatrice, chez un peuple au sang chaud, à l'âme ardente, aux
+sensations vives, n'était-il pas à craindre qu'en supprimant
+l'indissolubilité du mariage, on excitât les mauvais désirs, l'appétit
+du changement, les convoitises basses et inavouables, toute cette fange
+d'immoralité où l'homme ne saurait s'abaisser sans une irrémédiable
+déchéance?</p>
+
+<p>Or, quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, le mariage est devenu, par
+l'effet du divorce, quelque chose comme un «concubinage légal»
+régulièrement constaté et éventuellement résoluble. Que l'un des
+stipulants s'avise de manquer à ses promesses et de violer ses
+engagements,--la belle affaire! Bonnes gens, consolez-vous! Le bail est
+résiliable. S'il vous arrive d'en souffrir, rompez le contrat et
+liquidez l'association.</p>
+
+<p>Et les enfants! Impossible de parler du divorce sans que ce cri vous
+monte aux lèvres. Voici deux époux mal assortis, d'humeur contraire, de
+goûts opposés. Rien de plus naturel, hélas! rien de plus humain qu'ils
+rêvent d'une rupture définitive, espérant trouver peut-être, dans une
+nouvelle union le bonheur qu'ils ont vainement cherché dans la première.
+Mais ils ont des enfants: que deviendront ces épaves du mariage? Car
+voilà bien les victimes du divorce!</p>
+
+<p>Admissible, à la rigueur, dans les unions stériles, parce qu'il
+intervient alors entre deux êtres complètement libres, le divorce est un
+grand malheur lorsqu'il désunit deux époux qui ont une postérité, car
+celle-ci en souffre. Qu'est-ce, lorsque la mère divorcée se remarie,
+sous le fallacieux prétexte de donner un meilleur père à son enfant? Et,
+en effet, le second mari ne sera point sans exercer une autorité de fait
+sur le pauvre petit. Faites ensuite que le premier reparaisse et,
+s'adressant à son ancienne épouse, s'efforce de lui reprendre son fils
+ou sa fille: voyez-vous la situation cruelle de l'enfant, que se
+disputent cet homme et cette femme qui ne sont plus conjoints et qui
+sont restés ses parents? Et quel rôle va jouer le second mari dans ce
+conflit? Un rôle atroce ou ridicule. Pour ces gens, la vie est un enfer.
+Je ne sais point de conflits plus douloureux.</p>
+
+<p>Mais les fervents du libre amour ne s'embarrassent guère de ces misères
+et de ces souffrances. Si vous leur dites que l'indissolubilité du
+mariage est fondée même sur des raisons biologiques,--puisque lès petits
+des hommes n'atteignant que très tard leur développement complet, il
+importe que les parents restent unis pour y pourvoir jusqu'au bout,--on
+vous fera cette réponse stupéfiante que, passé la première enfance, les
+petits humains requièrent moins de soins qu'on ne le croit, et qu'en
+tout cas «les lycées officiels ne laissent plus aujourd'hui à la famille
+qu'un rôle secondaire<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a>
+<a href="#footnote99"><sup class="sml">99</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote99"
+name="footnote99"><b>Note 99: </b></a><a href="#footnotetag99">
+(retour) </a> Joseph <span class="sc">Renaud</span>, <i>op. cit.</i>, p. 146.</blockquote>
+
+<p>Ce raisonnement de célibataire fera sourire les mères et les proviseurs.
+Quoi de plus malheureux qu'un petit être abandonné des siens et remis
+comme un fardeau gênant en des mains mercenaires, si honnêtes, si
+dévouées qu'elles puissent être? De par la nature, le père et la mère se
+doivent au bonheur de la frêle créature qu'ils ont mise au monde.</p>
+
+<p>Et qu'on ne dise pas que cet excès de sensibilité pour le plus faible va
+contre la marche de l'émancipation humaine, que les époux, eux aussi,
+ont droit à la liberté et au bonheur, et qu'on ne saurait les forcer de
+sacrifier ce trésor inaliénable à leurs obligations de tendresse et de
+protection envers l'enfant, en les condamnant au terrible supplice d'une
+union forcée, sans paix et sans amour. Ce langage est anarchique. Pour
+nous qui, plaçant le devoir au-dessus du bonheur, subordonnons la
+jouissance égoïste des individus à l'intérêt supérieur de la famille et
+de sa descendance, notre choix est fait. Loin de sacrifier l'enfant aux
+parents, nous maintenons que les parents doivent se sacrifier pour
+l'enfant. C'est, notamment, l'obligation des époux mal assortis de ne se
+soustraire à la vie commune qu'à toute extrémité, lorsque leur personne
+est exposée à des violences ou à des sévices graves, ou encore, lorsque
+la moralité des enfants est soumise à des contacts avilissants et à des
+exemples détestables.</p>
+
+<p>Et maintenant, la séparation et le divorce sont-ils plus profitables aux
+femmes qu'aux maris? Il semble bien qu'on doive, sur la foi des
+statistiques, répondre affirmativement à cette question, puisque la
+justice intervient plus souvent sur la demande de l'épouse que sur les
+instances de l'époux. Serait-ce que les maris sont d'humeur plus
+endurante et plus résignée? ce qui est possible; ou bien que les femmes
+leur sont supérieures en vertu et en moralité? ce qui n'est pas douteux.
+En tout cas, par un reste de galanterie désintéressée, certains hommes
+se laissent condamner sans se défendre. S'ils ont des griefs, ils les
+taisent; et la femme triomphe. Douloureuse victoire, lorsque l'union,
+rompue ou relâchée, a donné naissance à des enfants dont la mère aura la
+garde et la responsabilité! Savez-vous surtout mission plus lourde et
+plus grave, pour une femme divorcée ou séparée, que la charge d'un ou de
+plusieurs garçons à élever et à établir? La mère ne reconquiert tout ou
+partie de son indépendance qu'au prix d'une aggravation de soucis, de
+tourments, de devoirs. Plus mince encore est le profit du divorce, si
+l'on envisage le dommage qu'il cause au sexe féminin tout entier, en
+affaiblissant, en discréditant le mariage, que nous considérons comme
+l'abri tutélaire de la mère et de l'enfant.</p>
+
+<p>Il est donc à souhaiter que les tentations de révolte et de désunion
+soient combattues, refoulées, étouffées, autant qu'il est possible, par
+la conscience des parents. En songeant aux intérêts et aux droits de
+l'enfance, en se rappelant qu'eux-mêmes ne sont pas sur terre pour
+l'unique satisfaction de leurs aises, pour l'unique plaisir de leurs
+sens, en se disant qu'à chercher en de secondes noces, aussi aléatoires
+que les premières, une égoïste félicité, ils porteraient un préjudice à
+peu près certain à ce dépôt redoutable et sacré,--l'enfant,--que les
+lois mystérieuses de l'existence ont remis entre leurs mains, les époux
+éviteront peut-être plus facilement la suprême et irréparable déchirure
+du divorce, qui n'allège momentanément leurs épreuves qu'en blessant,
+pour la vie, les pauvres innocents auxquels ils doivent amour, et
+protection.</p>
+
+<a name="l3c5s3" id="l3c5s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+
+<p>Malheureusement, ces scrupules ne touchent guère les partisans de
+l'union libre. Peu leur importe de vivre, d'homme à femme, sur la foi
+d'un traité constaté par le maire et béni par le curé. Leur farouche
+individualisme s'irrite de ces précautions cérémonieuses. Bien que le
+divorce soit une brèche faite au foyer conjugal, il ne leur agrée point;
+de sorte que, par un effet propre à toutes les demi-mesures qui
+s'arrêtent à la moitié du chemin, cet expédient tant vanté ne contente,
+ni ceux qui voudraient détruire la famille, ni ceux qui voudraient la
+sauver. Il blesse en effet l'indissolubilité sacramentelle, sans
+satisfaire l'indépendance passionnelle. Et pourtant, lors du vote de la
+loi du 27 juillet 1884, c'était l'idée de beaucoup de gens que le
+divorce rajeunirait le mariage. Suivant eux, la loi Naquet avait tout
+réparé, tout renouvelé, tout modernisé. A l'heure qu'il est, cette
+opinion «centre-gauche» ferait sourire. En réalité, le divorce ne
+contente plus personne. «Il est dangereux,» disent les timorés. «Il est
+insuffisant,» répliquent les intransigeants.</p>
+
+<p>De ces deux tendances d'esprit, quelle est la plus agissante et la plus
+forte?</p>
+
+<p>Il n'est pas douteux que les méfaits du divorce effraient de nombreux
+esprits qui, après avoir accepté son rétablissement sans grand scrupule,
+se demandent maintenant avec inquiétude, à la vue de l'effrayante
+multiplicité des ruptures légales, si cette épidémie n'est pas de celles
+dont un peuple peut mourir doucement, mais sûrement. Et nous entendons
+des libéraux, des modérés, que cette expérience a déçus, nous dire d'un
+ton désolé: «Décidément, il eût mieux valu repousser le divorce
+qu'affaiblir le mariage. Pourquoi ne s'est-on pas contenté d'introduire
+dans le Code civil, suivant l'esprit du droit canon, des nullités de
+mariage plus nombreuses et plus accessibles, dont l'application à des
+cas précis et limités n'aurait pas été susceptible, à la différence du
+divorce, d'une extension indéfinie? Pourquoi surtout ne s'est-on pas
+contenté, en 1884, de remanier et de compléter le régime de la
+séparation de corps, en renforçant ses effets, de manière à alléger plus
+efficacement le lien conjugal, sans le rompre irrévocablement? Pourquoi
+a-t-on attendu jusqu'en 1893 pour rendre l'époux victime plus
+indépendant de l'époux coupable, sans ruiner toutefois l'indissolubilité
+conjugale?»</p>
+
+<p>Ces regrets sont vains. Mieux vaudrait, assurément, démolir le divorce
+que démolir le mariage. Mais le mal est fait, l'impulsion est donnée, et
+l'on n'entrevoit point la possibilité de remonter, de sitôt, le courant
+qu'une loi imprévoyante a déchaîné sur là société française. La seule
+chose qui puisse être tentée avec quelque efficacité, c'est de lutter
+contre le flot grandissant des doctrines licencieuses, qui prétendent
+tirer du principe imprudemment réintégré dans nos codes toutes les
+conséquences pernicieuses qu'il renferme. Terrible est la logique des
+idées; et celle du divorce nous mènerait loin, si les moralistes de
+bonne volonté ne lui barraient le chemin.</p>
+
+<p>Or, aucun moyen n'est plus propre à préserver les hommes des surprises
+et des catastrophes, que de les renseigner exactement, et sur les
+risques du chemin qu'ils ont pris à l'aventure, et sur les dangers de la
+pente où des indications mensongères ont entraîné leurs pas. Qu'on sache
+donc que telle est la pression du divorce sur nos moeurs, qu'elle nous
+mènerait insensiblement, si nous n'y prenions garde, à l'abolition du
+mariage et à la reconnaissance légale de l'union libre. Voyez plutôt les
+conséquences que les féministes échauffés en déduisent et les
+réclamations hardies qu'ils en tirent.</p>
+
+<p>Le divorce, déclarent-ils, est une libération incomplète, un débouché
+inaccessible, une issue trop étroite, hérissée de formalités coûteuses
+et de difficultés décourageantes. Élargissons cette porte basse, afin
+que les époux la franchissent aisément.</p>
+
+<p>Et d'abord, il faut que le mariage puisse être dissous par le
+consentement mutuel des époux. Une fois admis que les obligations du
+mariage sont purement humaines, la logique exige que les deux volontés,
+qui suffisent à les former, suffisent également à les dénouer. «Le
+divorce actuel est d'ordre restrictif!» Voilà, pour MM. Paul et Victor
+Margueritte, son grand défaut. Pourquoi l'a-t-on décapité de sa vraie
+cause qui est l'incompatibilité d'humeur? Depuis que la loi a sécularisé
+les justes noces, les «faillis du mariage» ne peuvent rester associés à
+perpétuité. «L'heure sonnera de l'affranchissement complet, logique et
+humain du divorce.» Un «congé» silencieux, rapide, à bon marché, sans
+atermoiements, sans papier timbré, s'il est possible, voilà l'idéal.
+«Brisons les fers des époux mal assortis qui cessent de se comprendre et
+de s'aimer. Leur conscience, leurs coeurs, leurs chairs ne peuvent être
+asservis. La route est large: qu'elle soit libre<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a>
+<a href="#footnote100"><sup class="sml">100</sup></a>!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote100"
+name="footnote100"><b>Note 100: </b></a><a href="#footnotetag100">
+(retour) </a> Paul et Victor <span class="sc">Margueritte</span>, <i>Mariage et divorce</i>. La Revue
+des Revues du 1er décembre 1900, p. 469.</blockquote>
+
+<p>Ainsi donc, dès que deux conjoints s'accordent pour se tourner le dos,
+la rupture s'impose. En fait, ajoute-t-on, ce genre de divorce existe
+déjà, puisqu'il peut se réaliser par une simple supercherie des
+intéressés, tel qu'un flagrant délit d'adultère concerté d'avance ou
+quelque sévice publiquement reçu après entente. Il suffira donc de le
+rendre officiel, aisé, prompt et sûr, en substituant le divorce par
+consentement au divorce par complicité. Aussi facilement que le maire
+nous marie, aussi facilement le juge devra nous désunir. Que cette
+simple raison lui suffise: «Nous ne nous aimons plus, séparez-nous.» De
+même qu'au moment du mariage, l'autorité n'a point exigé des futurs
+conjoints les preuves de leur amour, ainsi la justice ne saurait leur
+imposer, au moment du divorce, la démonstration de leur indifférence ou
+de leur antipathie. M. Naquet nous déclare avec hauteur que «le divorce
+par consentement mutuel, c'est la loi naturelle<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a>
+<a href="#footnote101"><sup class="sml">101</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote101"
+name="footnote101"><b>Note 101: </b></a><a href="#footnotetag101">
+(retour) </a>: Lettre à M. Joseph Renaud, <i>op. cit.</i>, p. 152.</blockquote>
+
+<p>D'autres vont plus loin et souhaitent que le mariage puisse être annulé
+sur le seul désir de l'un ou de l'autre conjoint. N'est-ce pas la
+conclusion d'une pièce célèbre, les <i>Tenailles</i>, de M. Paul Hervieu?
+Rien de plus logique. Si l'on veut que le mariage cesse d'être un piège,
+et qu'il devienne la grande route que l'on suit à deux librement,
+volontairement, joyeusement, il n'est que de permettre à chacun de
+secouer le joug à son gré. Sinon, l'union légitime restera ce qu'elle
+est parfois, un attelage d'ennemis.</p>
+
+<p>Ne dites pas qu'à ce compte le caprice de l'un fera la loi de l'autre,
+et qu'il est contraire à tous les principes d'équité qu'un contrat,
+solennellement formé par l'échange de deux volontés, puisse être rompu
+par la volonté d'un seul. Ces scrupules juridiques n'embarrassent guère
+les gens de lettres. N'ajoutez pas que la liberté est une cause
+d'inconstance et d'incertitude; ne rappelez pas ces pensées si vraies de
+Chateaubriand: «L'habitude et la longueur du temps sont plus nécessaires
+au bonheur, et même à l'amour, qu'on ne pense. On n'est heureux dans
+l'objet de son attachement, que lorsqu'on a vécu beaucoup de jours, et
+surtout de mauvais jours avec lui. On ne s'attache qu'au bien dont on
+est sûr; on n'aime point une propriété que l'on peut perdre.» On vous
+répondra qu'il est absurde de décréter l'amour, la constance et le
+dévouement à perpétuité; qu'il est absurde que «l'étau paralyse tout
+souhait d'évasion.»</p>
+
+<p>Et le divorce devenu plus accessible, le mariage sera moins vil. Et l'on
+nous cite certains cas douloureux, certaines situations
+compliquées,--assez rares,--que le divorce par la volonté d'un seul peut
+dénouer rapidement. On a une telle foi dans l'excellence de la liberté,
+que, pour remédier à quelques exceptions cruelles, on ouvre à tous les
+ménages la porte de la maison commune, en leur conseillant d'en sortir
+pour une simple incompatibilité d'humeur. Quelle imprudence! Faciliter
+la désunion: voilà ce qu'on nous offre pour restaurer le mariage!</p>
+
+<p>Mais on ne s'arrête point, comme on voudrait, à moitié chemin du
+divorce. Dans la pièce que nous citions plus haut, M. Paul Hervieu fait
+dire à l'un de ses personnages: «Quand un mari et une femme sont
+capables de s'entendre sur le divorce, ils en auraient déjà moins
+besoin. C'est pour ceux qui sont incapables de tout accord, même de
+celui-là, que le divorce aurait dû être inventé.» Seulement, voyez la
+conséquence: dès que le divorce est tenu pour un principe de libération
+offert au caprice de chacun des époux, dès que la répudiation est
+abandonnée à la volonté d'un seul, la société est entraînée, par une
+pente irrésistible, à la reconnaissance de l'union libre. Se démarier au
+gré de l'un ou de l'autre, qu'est-ce donc; sinon le droit individuel de
+s'aimer pour un temps et de rompre à son bon plaisir? Cette déduction
+inévitable,--qui est pour le commun des honnêtes gens la condamnation du
+divorce,--est saluée avec joie par l'anarchisme aristocratique comme la
+fin du mariage. Les <i>Tenailles</i>, notamment, ont été applaudies à la
+Comédie française à raison même de leurs prétentions libertaires.
+«Débarrassons-nous de ce qui nous gêne!» tel est le mot d'ordre de la
+belle société qui, au-dessus de tous ses devoirs, place le droit
+imprescriptible de s'amuser.</p>
+
+<p>Il est bien entendu, par ailleurs, que l'interdiction qui empêche
+l'époux adultère de se marier avec son complice devra disparaître de la
+jurisprudence du divorce. Est-il, en effet, restriction plus
+stupéfiante? Une femme a trompé son homme parce qu'elle ne l'aimait pas,
+et elle ne pourra pas épouser son amant parce qu'elle l'aime!
+Interdiction pour elle de substituer un mariage d'amour à un mariage
+sans amour. L'État, qui s'est prêté complaisamment à la célébration de
+celui-ci, refusera de solenniser celui-là. Quoi de plus absurde et de
+plus cruel? La loi ne doit pas séparer artificiellement deux
+partenaires, que la bonne nature convie aux jeux de l'amour et du
+hasard.</p>
+
+<p>La logique du divorce est-elle épuisée? Pas encore. La spirituelle
+Sophie Arnould disait que «le divorce n'est que le sacrement de
+l'adultère.» Est-ce pour faire mentir ce mot célèbre, qu'un législateur,
+M. Viviani, a déposé, en juin 1891, sur le bureau de la Chambre, un
+projet de loi tendant à supprimer le délit d'adultère? Pour lui, tout
+manquement à la fidélité conjugale est une offense purement morale, un
+simple abus, de confiance dont le divorce est la sanction naturelle et
+suffisante. Et cela encore est logique. Vous qui croyez que le mariage
+est la base de la famille, comme la famille est la base de la société,
+vous direz sans doute que supprimer les peines édictées contre
+l'adultère, c'est lui accorder le bénéfice d'une encourageante impunité,
+c'est l'excuser et presque l'autoriser, et que, si les entraînements
+aveugles de la passion peuvent expliquer les violations de la foi
+conjugale, on ne saurait absoudre celles-ci par une disposition
+générale, sans ébranler profondément les assises du foyer domestique. Et
+pourtant, qu'on ne s'y trompe pas: c'est le devoir de fidélité qu'on
+cherche à effacer de nos lois, après en avoir banni l'indissolubilité.
+Du moment que le Code civil tient le mariage pour un contrat résoluble,
+pour un pacte résiliable, n'est-il pas inconséquent de punir ceux qui
+cherchent à bénéficier, par un adultère, de l'annulation qui leur a été
+promise? Comprend-on une loi qui permet aux époux de s'évader du
+mariage, et qui les frappe de pénalités pour l'acte même qui leur en
+ouvre la porte?</p>
+
+<p>Et voilà pourquoi le divorce semble déjà aux esprits «avancés» une
+concession insuffisante, une demi-mesure, un «procédé orléaniste,» comme
+disait le terrible Raoul Rigaud; voilà pourquoi encore les mêmes gens
+voient dans l'adultère une simple offense privée sans conséquence
+publique, un coup de canif insignifiant à la loi du contrat, une
+peccadille,--tandis que les anarchistes de lettres, poussant la logique
+jusqu'au bout, le représentent comme un acte de courage, un acte de
+vertu, une libération sublime qui élève l'homme et la femme au-dessus
+des lois, au-dessus des conventions et des préjugés, et prépare la
+revanche de la Nature contre la Société. Où nous mène cette tolérance
+relâchée des uns, cette immoralité audacieuse des autres? Il est facile
+de le deviner. Elles ouvrent directement la voie aux libertaires des
+deux sexes qui ont pour devise: «La femme libre dans l'union libre.» On
+sait du reste que ce système est en faveur chez nos frères les animaux,
+qui se piquent rarement d'une fidélité durable. Et qu'est-ce que la
+famille humaine, sinon un type d'animalité supérieure?</p>
+
+<p>Au surplus, si nous voulons savoir ce qu'il faut conclure de toutes ces
+aggravations habilement déduites du divorce actuel, les hardis
+jouisseurs, qui prêchent à la femme l'émancipation de l'amour, ne se
+feront pas faute de nous le dire. Écoutons-les.</p>
+
+<p>La loi du mariage est une convention vieillie et surannée, ou mieux, un
+préjugé barbare, étroit, tyrannique, dans lequel les époux, emprisonnés
+comme en un filet, se débattent avec une rage impuissante. Il ne suffit
+plus que le divorce en ait élargi les mailles et desserré les noeuds.
+Bénie soit l'idée libératrice qui permettra enfin aux deux sexes de
+s'affranchir de ce régime accablant! Revenons à la simplicité de nos
+origines, à cette morale primitive, toute nue, qui consiste uniquement à
+satisfaire ses passions amoureuses, sans réticence, sans honte, sans
+remords. Contre le droit de libre existence, de libre amour, de libre
+plaisir, il n'est ni promesses ni scrupules qui tiennent. Devant la
+bonne nature, les devoirs conjugaux n'existent pas. L'être humain, mâle
+ou femelle, n'en a véritablement qu'un seul, qui est de conquérir et de
+conserver sa pleine indépendance envers et contre tous. Que ceux qui ont
+encore le souci de leur dignité reprennent donc leur liberté
+imprudemment aliénée, car elle est inaliénable! Dès qu'un époux est
+fatigué de l'autre, l'association doit être dissoute et liquidée. Le
+mariage, qui s'oppose à cette solution bienfaisante, est une servitude
+abominable. Il n'en faut plus! Démolissons au plus vite ce vieux régime
+cellulaire où des milliers d'êtres, conjoints malgré eux, étouffent et
+agonisent. N'est-il pas juste que l'humanité jouisse au moins de la
+liberté des bêtes?</p>
+
+<a name="l3c5s4" id="l3c5s4"></a>
+<h4>IV</h4>
+
+
+<p>Ici, l'homme doit choisir entre les principes du mariage chrétien ou les
+errements de l'amour païen. Point de moyen terme logique et durable.</p>
+
+<p>Ou le mariage est l'échange de deux volontés, l'association de deux
+âmes, le don mutuel de deux êtres libres consenti loyalement de part et
+d'autre en vue de la création d'une famille, le rapprochement de deux
+destinées, l'union de deux coeurs pour le bonheur et l'adversité, la
+richesse et la misère, la santé et la maladie, la vie et la mort et,
+comme disent les chrétiens, pour l'autre vie au-delà même de la
+mort;--et alors, loin de violer la foi jurée et de reprendre leur
+liberté, les époux ne doivent avoir qu'une préoccupation: s'engager avec
+cette confiance en l'éternité de l'amour qui fait toute la grandeur du
+mariage, remplir leurs promesses jusqu'au bout, fuir tout ce qui risque
+de refroidir ou d'ébranler leur accord, rechercher tout ce qui peut
+unifier et parfaire leur union, tant pour leur bonheur propre que pour
+celui de leurs enfants.</p>
+
+<p>Ou le mariage n'est qu'un pacte révocable, un lien sans perpétuité, un
+bail résiliable, une convention à terme, que les époux peuvent rompre à
+volonté pour une incompatibilité d'humeur, pour un simple discord
+mental, pour ces contrariétés de goût et ces différences d'esprit qui ne
+sont, selon le mot de Chateaubriand, que «le penchant de notre
+inconstance et l'inquiétude de notre désir;»--et alors il ne faut plus
+parler de famille, car on ne fonde rien de noble, rien de solide sur un
+rapprochement éphémère, né des caprices désordonnés de la passion et
+soumis à toutes les vicissitudes des appétits et de l'inévitable
+satiété. Et à mesure que s'allégera le fardeau des obligations
+conjugales, on verra se multiplier le nombre des mauvais ménages,
+puisqu'il est d'expérience qu'un lien se forme à la légère qui se rompt
+à volonté, et que plus on divorce aisément, plus on se marie
+étourdiment. Dès qu'il sera entendu que le mariage n'est qu'un lien
+provisoire, un engagement à temps, une vente à l'essai, on ne cessera
+d'en poursuivre l'abrégement et la réduction. A l'exemple du service
+militaire, nous aurons successivement le service matrimonial de cinq
+ans, de trois ans, de deux ans, jusqu'au jour où il paraîtra plus simple
+et plus logique de ne point s'engager du tout. Et notre société
+s'acheminera de la sorte vers la reconnaissance légale du libertinage, à
+la plus grande joie des hommes et pour le plus grand malheur des femmes.</p>
+
+<p>Qu'on ne nous accuse point de pessimisme exagéré: les moeurs américaines
+nous sont un argument et un avertissement,--et aussi les moeurs
+parisiennes!</p>
+
+<p>Finissons. Le divorce, qui est un premier pas dans la voie du féminisme
+antimatrimonial, n'a satisfait personne. Les récriminations sont plus
+vives aujourd'hui qu'auparavant. Avec sa porte ouverte sur l'avenir, le
+mariage paraît encore trop sévère et trop gênant. C'est pourquoi l'on
+travaille à lui enlever, un à un, tous ses caractères essentiels. Déjà
+l'indissolubilité a disparu de nos lois; et sans la religion, elle
+serait peut-être disparue de nos moeurs. Des écrivains ont tourné en
+raillerie la fidélité. D'autres ont fait l'éloge de l'infécondité. Que
+ces théoriciens aventureux réussissent à convaincre les tristes humains
+que nous sommes, et le mariage aura vécu. Car il serait injurieux et
+hypocrite de conserver cette noble appellation à l'union innommable qui
+s'ensuivra. Il n'était qu'un moyen de spiritualiser la famille de chair,
+qui est la cellule essentielle de l'humanité, c'était de la fonder sur
+l'idée du devoir mutuellement stipulé et perpétuellement respecté par
+les époux. Est-il possible que le monde abandonne cette formule de vie
+et de supérieure dignité, pour une formule abjecte d'union
+intermittente, qui entraînerait rapidement l'abaissement de la femme et
+la ruine de la civilisation?</p>
+
+<p>Il faut avoir perdu, semble-t-il, la notion du bien et du mal pour
+proposer froidement de remplacer le devoir par le plaisir, et la
+conscience par la concupiscence. L'abolition du mariage et
+l'émancipation de l'amour n'en figurent pas moins au programme de nos
+diverses écoles révolutionnaires; et de ce chef, la famille française
+court les plus graves dangers. Tandis que la mauvaise littérature
+empoisonne les milieux riches, tandis que le divorce dissout les mauvais
+ménages en ébranlant les bons, la propagande anarchiste et socialiste en
+faveur de l'union libre risque d'envahir peu à peu les couches profondes
+du peuple et de contaminer le prolétariat tout entier. Cette forme du
+féminisme est donc particulièrement redoutable; et je tiens à montrer
+qu'elle ne tend à rien moins qu'à ruiner la famille ouvrière.</p>
+
+<p>Et rien de plus logique, cette fois encore, que l'esprit de destruction
+qui anime les partis révolutionnaires. Le seul groupement qui leur
+importe, c'est le groupement «collectiviste», suivant les socialistes,
+ou le groupement «communaliste», suivant les anarchistes. Les uns et les
+autres tiennent la famille pour un largissement insuffisant de
+l'individu. Le particularisme et l'autonomie du foyer leur semble un
+obstacle à l'indivision et à la socialisation des biens. Et c'est
+pourquoi l'union libre, qui dissout la communauté domestique, ferait
+bien mieux leur affaire.</p>
+
+<a name="l3c6" id="l3c6"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE VI</h3>
+
+
+<h4>Les doctrines révolutionnaires et l'abolition du mariage</h4>
+<br>
+<h3> SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Mariage et propriété.--Leur évolution parallèle.--La
+ Révolution les supprimera l'un et l'autre.--Pourquoi?</p>
+
+<p> II.--S'il est vrai que le mariage asservisse la femme au
+ mari.--L'épouse est-elle la propriété de l'époux?</p>
+
+<p> III.--Point de révolution sociale sans révolution
+ conjugale.--Appel anarchiste aux jeunes femmes.--Appel
+ socialiste aux vieilles filles.</p>
+</blockquote>
+<br>
+
+<p>Dans l'esprit des doctrines révolutionnaires qui se propagent au milieu
+de nous, il ne suffit point à la «femme nouvelle» de secouer le joug de
+la domination patronale et de la supériorité masculine: rien ne serait
+fait si elle n'échappait à l'autorité maritale. Son émancipation
+intellectuelle et sociale doit avoir pour complément nécessaire
+l'émancipation conjugale. N'allez pas croire qu'un anarchiste ou un
+socialiste, plus ou moins marié civilement, tienne beaucoup à la
+prééminence que lui assure le Code civil: vous le connaîtriez mal. Sans
+hésiter, il se frappe la poitrine et crie aux femmes qui languissent
+sous le joug matrimonial: «Sus aux maris! Votre ennemi, c'est votre
+époux!» Comment le sexe féminin ne serait-il pas touché d'un si noble
+désintéressement?</p>
+
+<a name="l3c6s1" id="l3c6s1"></a>
+<h4>I</h4>
+
+<p>Cette attitude s'explique aisément. Notre droit des personnes, fondé sur
+l'idée d'obligation, et notre droit des biens, fondé sur l'idée
+d'appropriation, ont suivi au cours des temps la même évolution. Les
+époux d'aujourd'hui se peuvent même dire l'un à l'autre: «<i>Ma</i> femme,
+<i>mon</i> mari,» comme ils disent des choses qui sont leur propriété: «<i>Ma</i>
+dot, <i>mon</i> champ, <i>ma</i> maison,»--bien que les droits <i>personnels</i>, comme
+disent les juristes, ne puissent être assimilés aux droits <i>réels</i>, dont
+les conséquences sont plus étendues et plus énergiques. Or, étant donné
+que les anarchistes et les socialistes excluent les biens matériels de
+l'appropriation individuelle, il ne leur est pas permis d'admettre, sans
+inconséquence, que les époux s'appartiennent mutuellement, corps et âme,
+à toujours, en vertu d'un droit exclusif et irrévocable, stipulé
+respectivement et placé solennellement sous la garantie de la loi.</p>
+
+<p>A la vérité, le Mariage et la Propriété se sont développés
+parallèlement, en s'élevant de la jouissance commune à la possession
+privative. «Dans les sociétés inférieures, écrit M. Jean Grave, la femme
+a toujours subi, de par sa faiblesse physique, l'autorité du mâle; ce
+dernier lui a toujours plus ou moins imposé son amour. Propriété de la
+tribu d'abord, du père ensuite, pour passer sous l'autorité du mari,
+elle changeait ainsi de maître sans qu'on daignât consulter ses
+préférences<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a>
+<a href="#footnote102"><sup class="sml">102</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote102"
+name="footnote102"><b>Note 102: </b></a><a href="#footnotetag102">
+(retour) </a> La Société future, chap. XXII: <i>La femme</i>, p. 327.</blockquote>
+
+<p>Une très remarquable profession de foi libertaire intitulée «Unions
+libres»,--dont l'auteur anonyme ne serait autre, paraît-il, que M. Élie
+Reclus<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a>
+<a href="#footnote103"><sup class="sml">103</sup></a>,--confirme ces tristes commencements de l'humanité en termes
+d'une sérénité hautaine qui révèlent le savant. «Rapt, meurtre,
+esclavage, promiscuité brutale, tels furent les débuts de l'institution
+matrimoniale, débuts peu glorieux, mais dont nous n'avons aucune
+honte:--plus bas nous avons commencé, plus haut nous espérons
+monter<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a>
+<a href="#footnote104"><sup class="sml">104</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote103"
+name="footnote103"><b>Note 103: </b></a><a href="#footnotetag103">
+(retour) </a> Revue encyclopédique du 28 novembre 1896. <i>Les hommes
+féministes</i>, p. 828.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote104"
+name="footnote104"><b>Note 104: </b></a><a href="#footnotetag104">
+(retour) </a><i>Souvenir du 14 octobre 1882.</i> Unions libres, p. 3-4.</blockquote>
+
+<p>Puis, la moralité s'épurant, la société se disciplinant, on vit peu à
+peu la polyandrie et la polygamie,--que j'appellerais volontiers le
+communisme sexuel,--disparaître des pays civilisés. En même temps que
+les biens cessent d'être communs, les femmes cessent d'être communes; en
+même temps que la propriété privée se constitue et se généralise, on
+voit apparaître partout le mariage monogame avec ses liens de filiation
+certaine, avec la transmission d'un nom patronymique et la dévolution de
+l'héritage paternel aux enfants. Désormais, le christianisme aidant, la
+distinction du mien et du tien s'étendra aux personnes et aux choses.
+Car le mariage n'est pas seulement l'union de deux êtres, de deux
+destinées, de deux vies, mais aussi un règlement de biens, un contrat
+d'affaires, une constitution de patrimoine; et par ce côté pécuniaire,
+il touche de plus près encore à la propriété. Si bien que M. Gabriel
+Deville, dont j'aime à citer la pensée socialiste, a pu déclarer que
+«l'utilité du mariage résulte de la structure économique d'une société
+basée sur l'appropriation individuelle.» Et un peu plus loin: «Le mode
+de propriété transformé, et après cette transformation seulement, le
+mariage perdra sa raison d'être<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a>
+<a href="#footnote105"><sup class="sml">105</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote105"
+name="footnote105"><b>Note 105: </b></a><a href="#footnotetag105">
+(retour) </a> <i>Le Capital de Karl Marx.</i> Aperçu sur le socialisme
+scientifique, p. 43.</blockquote>
+
+<p>Avis à ceux de nos compatriotes qui ont le bon esprit de tenir au régime
+de l'appropriation privée et de lui attribuer le mérite d'avoir tiré, à
+la fois, les personnes et les biens de la confusion et de la promiscuité
+du collectivisme primitif: ils doivent se dire que, la propriété abolie,
+c'en est fait de la famille et du mariage. Car il n'est point de famille
+sans foyer; et qu'est-ce que le foyer, sinon la maison paternelle et
+quelque coin de terre soustraits, au profit d'un ménage, à l'indivision
+universelle? A vrai dire, le foyer est le noyau de tout patrimoine et
+comme la matrice même de la propriété. Quant au mariage, comment le
+maintenir sans inconséquence après avoir supprimé tout droit privatif
+sur les choses? Comment permettre à l'homme d'accaparer la femme, et à
+la femme d'accaparer l'homme, quand on refuse à un citoyen la possession
+exclusive d'une masure entourée d'un verger ou d'un champ? Que notre
+droit soit plus plein, plus entier, plus dominateur sur les choses que
+sur l'être auquel nous avons uni notre destinée; que le mot «propriété»,
+appliqué au droit que les époux ont l'un sur l'autre, soit violent et
+inexact: cela est de toute évidence. Un fait reste néanmoins: c'est à
+savoir que les sociétés humaines ont suivi la même voie pour
+soustraire,--non sans peine,--les biens à l'indivision communiste et les
+personnes à la promiscuité sexuelle. En somme, il y a eu progrès
+parallèle dans l'évolution du mariage et de la propriété.</p>
+
+<p>Et c'est pourquoi, aujourd'hui encore, on ne peut s'attaquer à la
+propriété sans s'attaquer plus ou moins au mariage: ce qui nous fait
+dire que, la fidélité conjugale étant la conséquence d'un droit privatif
+de l'époux sur son conjoint, lorsqu'on supprime tout droit individuel
+sur les choses, on est amené forcément à supprimer tout droit individuel
+sur les personnes. Saint-Simon et Fourier n'ont point échappé à cette
+logique des idées: leur communisme se complète du libre amour. De même,
+avec une belle unanimité, les anarchistes et les socialistes
+d'aujourd'hui appellent de tous leurs voeux l'abolition du mariage et
+l'avènement de l'union libre. Sous quels prétextes? C'est ce que nous
+allons voir.</p>
+
+<a name="l3c6s2" id="l3c6s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+
+<p>Le mariage, nous dit-on, est un reste des violences primitives. Tandis
+que la «rapine, prenant assiette et consistance, devint propriété, peu à
+peu le rapt se consolida en mariage<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a>
+<a href="#footnote106"><sup class="sml">106</sup></a>.» Malgré toutes les
+atténuations du progrès, l'«oppression» de la femme mariée est une
+survivance de l'esclavage antique. «Exagérons-nous, se demande l'auteur
+des <i>Unions libres</i>, en disant que la femme est toujours une captive? De
+par le Code civil, en quoi consiste le mariage, chez nous autres
+Français? Devant le public assemblé et les représentants de la lot, par
+une déclaration solennelle, la fille met son corps, sa fortune, sa vie
+et son honneur en la possession d'un homme, tenu désormais à donner sa
+protection,--terme très vague,--en retour de l'obéissance,--terme très
+net,--qui lui est acquise. Cette personne n'aura plus la libre
+possession de sa personne<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a>
+<a href="#footnote107"><sup class="sml">107</sup></a>.» L'idée n'est pas neuve. Nous lisons
+dans un <i>Catéchisme du genre humain</i> publié au commencement de la
+Révolution, que «le mariage est la propriété de la femme par l'homme,
+propriété aussi injuste que celle des terres;» et son auteur y réclame,
+en conséquence, «le partage des biens et la communauté des femmes.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote106"
+name="footnote106"><b>Note 106: </b></a><a href="#footnotetag106">
+(retour) </a> <i>Unions libres</i>, p. 8-9.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote107"
+name="footnote107"><b>Note 107: </b></a><a href="#footnotetag107">
+(retour) </a> <i>Eod. op.</i>, p. 19.</blockquote>
+
+<p>Il est donc de l'essence du mariage, suivant la doctrine
+révolutionnaire, d'assujettir l'épouse à l'époux. Non que cette
+institution fasse peser sur toutes les femmes une autorité également et
+nécessairement déprimante. L'écrivain libertaire, que nous avons déjà
+cité, en convient avec franchise: «Nous reconnaissons hautement que,
+dans les mariages contractés sous les auspices de l'autorité civile, il
+est des unions qui sont aussi heureuses que possible; il en est
+plusieurs qui font notre admiration, plusieurs que nous nous proposons
+d'imiter.» Seulement, cette concession faite, il affirme «qu'il n'est
+amitié véritable, qu'il n'est grand amour qu'entre égaux; que la
+contrainte aboutit à la révolte et la subordination à
+l'insubordination.» Et plus loin il ajoute: «Nous supposons comme
+démontrée l'entière et complète équivalence des deux facteurs de la
+famille<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a>
+<a href="#footnote108"><sup class="sml">108</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote108"
+name="footnote108"><b>Note 108: </b></a><a href="#footnotetag108">
+(retour) </a> <i>Unions libres</i>, p. 20 et 22.</blockquote>
+
+<p>Mais qui en doute? Oui, dans le mariage qu'ils contractent et dans la
+famille qu'ils fondent, l'homme et la femme, sans jouer le même rôle,
+remplissent une fonction d'égale importance. Socialement parlant, ils
+équivalent. Et même, selon le plan chrétien, l'équation conjugale doit
+se fondre, sous l'action de l'amour mutuel et de l'estime réciproque, en
+une véritable unité: <i>Duo in unum!</i></p>
+
+<p>Il est vrai que le Code prescrit l'obéissance à la plus faible, la
+protection au plus fort. Mais ceci est la condition et la mesure de
+cela. Faites que dans la société conjugale personne ne veuille céder, et
+la vie commune devient impossible. Point de ménage, point de famille,
+sans une hiérarchie tempérée par la confiance et l'amour. 11 ne faut pas
+confondre l'autorité avec la tyrannie, ni la puissance tutélaire du mari
+avec le despotisme jouisseur d'un pacha. La loi religieuse et la loi
+civile ne permettent point de pareils excès de pouvoir. Que des hommes
+indignes s'en rendent coupables, c'est possible.</p>
+
+<p>Mais, de grâce, n'imputons pas à la loi les méfaits de ceux qui la
+violent! Lorsqu'un époux outrage ou maltraite l'autre, la justice doit
+intervenir en faveur de la victime.</p>
+
+<p>Qu'on ne dise pas davantage que le mari est le «propriétaire» de sa
+femme. Malgré leur évolution parallèle, le mariage et la propriété
+n'engendrent ni mêmes effets ni mêmes pouvoirs. Si les époux se doivent
+l'un à l'autre, en vertu de leurs engagements réciproques, respect,
+amour et fidélité, si même la monogamie chrétienne suppose, de conjoint
+à conjoint, une obligation contractuelle qui les lie indissolublement
+pour la vie, le droit privatif qui s'ensuit, tant au profit du mari sur
+la femme qu'au profit de la femme sur le mari, n'a rien de commun avec
+le domaine absolu qu'un propriétaire a sur son mobilier ou son jardin.
+L'éminente dignité de la personne humaine s'oppose à une aussi
+injurieuse assimilation. Toutes les législations chrétiennes distinguent
+les droits personnels des droits réels. L'homme et la femme peuvent
+s'obliger, mais ils ne sont pas susceptibles de propriété. C'est donc
+commettre un grave excès de langage, auquel les lois, les idées et les
+usages donnent un égal démenti, que de prétendre, comme l'école
+révolutionnaire s'obstine à le faire avec complaisance, que le droit du
+mari sur la femme et le droit du chasseur sur son chien sont les
+manifestations d'une seule et même <i>potestas habendi</i>.</p>
+
+<p>Et puis n'oublions pas que les droits, dont les époux disposent l'un sur
+l'autre, sont réciproques. Le mariage est un échange de promesses et
+d'obligations. Pas plus que la femme, le mari n'a la libre disposition
+de lui-même. Les conjoints sont liés par un mutuel serment. On peut donc
+dire, en un certain sens et à défaut de mot plus précis, que, créanciers
+et débiteurs l'un de l'autre, ils ne s'appartiennent plus, puisqu'ils se
+sont donnés à toujours. Et cette aliénation solennelle, de leur liberté,
+de leur corps, de leur vie, est le seul moyen de fonder la famille. Car
+c'est par ce don irrévocable de l'époux à un être de son choix, par
+cette foi jurée qui les unit à perpétuité, que le bon vieux mariage se
+distingue du pur libertinage, où les amants de rencontre se donnent et
+se reprennent, sans cérémonie, au hasard des passions du moment.</p>
+
+<a name="l3c6s3" id="l3c6s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>D'autres publicistes révolutionnaires ont le mariage en haine, parce
+qu'en perpétuant la famille, «il imprime à la classe possédante, comme
+dit M. Gabriel Deville, son caractère héréditaire et développe ainsi ses
+instincts conservateurs.» Point de révolution effective, point
+d'indépendance durable, avec cette pratique des unions consacrées par
+les autorités civiles et religieuses, qui discipline et soutient la
+société contemporaine. «Si, par contre, on cessait de mépriser les
+filles qui se laissent faire un enfant, si on traitait l'enfant né hors
+mariage comme l'enfant légitime, la liberté des relations sexuelles
+s'étendrait au détriment du mariage.» Et cette barrière emportée,
+famille et propriété se dissoudraient facilement dans le collectivisme
+de l'amour et des biens.</p>
+
+<p>Comme on peut le voir, le divorce n'est, aux yeux des socialistes et des
+anarchistes, qu'une brèche insuffisante faite à la citadelle bourgeoise.
+Il n'y laisse tomber qu'un trop mince rayon de lumière. Qu'on se hâte
+donc d'en ouvrir les portes toutes grandes. Lorsque deux personnes sont
+liées l'une à l'autre par les noeuds multiples des intérêts et des
+habitudes, l'amour cessant, beaucoup hésitent à les rompre et n'essaient
+même pas de se reprendre. Si l'indissolubilité du mariage n'existe plus
+en droit, elle se maintient en fait, assez pour étayer toute notre
+organisation sociale. Et c'est un grand malheur<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a>
+<a href="#footnote109"><sup class="sml">109</sup></a>.</p>
+
+<p>Plus optimiste est M. Jean Grave. Il espère bien que par la fissure du
+divorce,--et ceci est la confirmation des craintes que nous avons
+exprimées,--le mariage se videra de tout ce qui fait sa force. La
+famille légale «a reçu le coup fatal du jour où le législateur a dû
+enregistrer les cas où elle pouvait être dissoute.» Quoi de plus
+naturel, d'ailleurs? «Deux individus, après s'être aimés un jour, un
+mois, deux ans,» peuvent se prendre d'une haine à mort: pourquoi
+enchaîner ces malheureux pour la vie, «quand il est si simple de tirer
+chacun de son côté<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a>
+<a href="#footnote110"><sup class="sml">110</sup></a>?»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote109"
+name="footnote109"><b>Note 109: </b></a><a href="#footnotetag109">
+(retour) </a> <span class="sc">Gabriel Deville</span>, <i>Le Capital de Karl Marx</i>, pp. 42 et 43.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote110"
+name="footnote110"><b>Note 110: </b></a><a href="#footnotetag110">
+(retour) </a> <span class="sc">Jean Grave</span>, <i>La Société future</i>, chap. XXII: La femme, pp.
+332 et 333.</blockquote>
+
+<p>Mais cette brèche pratiquée dans la prison conjugale ne suffit pas à nos
+hardis novateurs: mieux vaut la démolir. Il est vrai que le relâchement
+progressif des moeurs en arrache tous les jours quelques pierres, à la
+grande joie de M. Jean Grave. Déjà, si nous l'en croyons, la vogue du
+mariage religieux est en baisse. M. le Curé perd de son prestige. «Sauf
+quelque grue qui veut étaler sa toilette blanche ou l'héritier qui veut
+se concilier les bonnes grâces de parents à héritage, peu de personnes
+éprouvent le besoin d'aller s'agenouiller devant un monsieur qui se
+déguise en dehors des jours de carnaval.» Et après ce gracieux
+épanchement d'esprit anticlérical, l'écrivain anarchiste constate avec
+la même satisfaction que l'écharpe de M. le Maire n'est pas tenue en
+plus grand respect. «Quant à la sanction légale, si l'on voulait faire
+le recensement parmi la population de nos grandes villes, on trouverait
+bien que tous les ménages ont passé par la mairie; mais, en examinant
+d'un peu près, on pourrait s'apercevoir que les trois quarts ont rompu,
+sans tambour ni trompette, les noeuds légaux pour en former d'autres
+sans aucune consécration officielle.» D'où cette conséquence, dont notre
+auteur se félicite; que «l'opinion publique commence à trouver l'union
+librement consentie aussi valable que l'autre<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a>
+<a href="#footnote111"><sup class="sml">111</sup></a>.» Encore un peu de
+temps, et elle se fera respecter en pénétrant définitivement dans les
+moeurs. Ce jour-là, mariage, héritage et propriété s'effondreront sans
+retour. Et la société «nouvelle» sera fondée.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote111"
+name="footnote111"><b>Note 111: </b></a><a href="#footnotetag111">
+(retour) </a> <i>La Société future</i>, pp. 331 et 332.</blockquote>
+
+<p>Laquelle? Qui l'emportera de l'anarchisme ou du collectivisme? On ne
+sait. Un point certain, c'est qu'unis pour détruire, les
+révolutionnaires auront peine à s'entendre pour reconstruire, les uns
+tirant à droite vers l'autonomie absolue de l'individu, les autres
+tirant à gauche vers la dictature absolue du prolétariat. Ce
+dissentiment irréductible nous présage quelques durs moments à passer.
+Et dire que ces gens aperçoivent également le parfait bonheur à
+l'extrémité des routes contraires sur lesquelles ils s'efforcent
+d'entraîner la multitude!</p>
+
+<p>En attendant, socialisme et anarchisme se disputent la conquête de la
+femme. Il est entendu qu'elle ne saurait s'affranchir que par la
+révolution sociale. Au nom des anarchistes, M. Jean Grave nous déclare
+vertement que «ceux qui lui font espérer son émancipation dans la
+société actuelle mentent effrontément<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a>
+<a href="#footnote112"><sup class="sml">112</sup></a>.» Au nom des socialistes, M.
+Benoît Malon nous assure, avec plus de politesse, que «la femme et le
+prolétaire, ces deux grands opprimés collectifs de l'ordre actuel,
+doivent unir leurs efforts, car leur cause est commune, comme sera
+commun leur triomphe<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a>
+<a href="#footnote113"><sup class="sml">113</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote112"
+name="footnote112"><b>Note 112: </b></a><a href="#footnotetag112">
+(retour) </a> <i>Ibid.</i>, chap. XXII, p. 339.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote113"
+name="footnote113"><b>Note 113: </b></a><a href="#footnotetag113">
+(retour) </a> <i>Le Socialisme intégral</i>, t. I, chap. VII, p. 369.</blockquote>
+
+<p>Mais cette révolution, qui doit faire le bonheur de la femme,
+sera-t-elle anarchiste ou socialiste? Cruelle énigme. Dans les deux
+camps révolutionnaires, on redouble de prévenances et de promesses à
+l'égard du beau sexe. L'anarchisme surtout se met en frais de rhétorique
+pour convaincre les jeunes filles et les jeunes femmes. «Eh! ma belle,
+écoutez-moi donc. Ce que nous poursuivons, c'est notre bonheur et le
+vôtre, c'est l'épanouissement de l'individu tout à la joie de vivre et
+d'aimer dans la libre nature, c'est l'avènement de l'Harmonie et de
+l'Amour entretenus par la liberté et la mutuelle confiance. Alors, fière
+et libre, l'égale de l'homme, non plus femelle, mais femme, tu seras,
+dans toute la beauté du terme, sa compagne. Le veux-tu? Eh bien! sois
+avec nous<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a>
+<a href="#footnote114"><sup class="sml">114</sup></a>.» Cet appel lyrique sera-t-il entendu? On peut en douter.
+Les femmes vont moins, semble-t-il, à l'anarchie qu'au socialisme. Dans
+l'enquête qu'il a menée pour établir la <i>Psychologie de
+l'Anarchiste-Socialiste</i>, M. Hamon n'a reçu, en réponse à son
+questionnaire, que quatre adhésions féminines sur un total de cent
+soixante-dix lettres environ,--et pas une n'émanait de femmes
+françaises<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a>
+<a href="#footnote115"><sup class="sml">115</sup></a>. Cette abstention est peu encourageante.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote114"
+name="footnote114"><b>Note 114: </b></a><a href="#footnotetag114">
+(retour) </a> <i>La Révolte</i>, n° 19 du 20 au 27 janvier 1891, p. 1.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote115"
+name="footnote115"><b>Note 115: </b></a><a href="#footnotetag115">
+(retour) </a> <i>Psychologie de l'Anarchiste-Socialiste</i>, p. 23 et p. 273,
+note 1.</blockquote>
+
+<p>Sur un mode non moins lyrique et non moins insinuant, le doux socialiste
+Benoit Malon s'adressait de préférence aux «filles non mariées, que le
+préjugé cruel et bête croit flétrir du titre de vieilles filles.» Ces
+innombrables sacrifiées, victimes des fatalités sociales, ne sont-elles
+pas «les plus méritantes»? Qui dira jamais ce que leur célibat fait
+perdre «aux hommes, de bonheur, à la société, de dévouement, à la race,
+de perfectionnements physiques et moraux?» Et avec émotion, le brave
+homme leur criait: «Venez à nous, vous qui souffrez surtout de ne
+pouvoir vivre assez pour autrui, venez pour hâter le jour des grandes
+réparations où toutes les forces, toutes les beautés affectives de
+l'humanité s'épanouiront dans le bonheur et le devoir universalisés;
+venez prendre votre place dans l'armée grossissante de l'émancipation
+humaine<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a>
+<a href="#footnote116"><sup class="sml">116</sup></a>.» Mais jusqu'à présent, les vieilles filles préfèrent
+entrer en religion.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote116"
+name="footnote116"><b>Note 116: </b></a><a href="#footnotetag116">
+(retour) </a> <i>Le Socialisme intégral</i>, t. I, chap. VII, p. 368.</blockquote>
+
+<p>Au total, quelque séduction que déploient les enjôleurs, l'immense
+majorité des femmes résiste à la propagande révolutionnaire. Il faut
+pourtant démolir le vieux monde; et comme le mariage est une de ses
+colonnes, on s'acharne, de part et d'autre, à l'ébranler. Instrument
+d'assujettissement pour la femme, fondement de l'héritage pour la
+famille, voilà déjà deux raisons de l'exécrer. Ce n'est pas assez: on le
+voue au mépris des grandes âmes, sous prétexte qu'il abreuve les
+conjoints de honte et d'ignominie. Il est vénal!</p>
+
+<p>Voulez-vous connaître toutes les conséquences dommageables des unions
+actuelles,--ce que Benoît Malon appelait les «nuisances du mariage»: je
+les résume.</p>
+
+<p>On ne consulte pas assez les attractions affectives, les affinités de
+complexion et de tempérament;--et la sélection de l'espèce en souffre.
+Les filles sans dot, condamnées à une virginité solitaire, sont sevrées
+de la vie à deux;--et la reproduction de l'humanité en souffre. Les
+questions d'argent, de position, de convenance, font généralement du
+mariage un maquignonnage plus ou moins déloyal;--et l'honnêteté en
+souffre. La femme est domestiquée au profit du mari et maintenue par la
+loi dans une infériorité déprimante;--et la liberté en souffre. Les
+codes et les moeurs ont creusé entre les enfants naturels et les enfants
+légitimes de profondes inégalités de droit, de condition et de
+traitement;--et la fraternité en souffre.</p>
+
+<p>Conclusion: il n'est que temps de rendre à l'amour qui console, embellit
+et régénère, la souveraineté qu'il doit exercer dans les relations des
+sexes;--et la félicité s'épanouira sur le monde.</p>
+
+<p>En toutes ces questions, nos moralistes révolutionnaires sont prodigues
+de beaux élans et de saintes colères. On m'en voudrait de n'en point
+donner ici quelques échantillons.</p>
+
+<a name="l3c7" id="l3c7"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE VII</h3>
+
+
+<h4>Morale anarchiste et morale socialiste</h4>
+<br>
+<h3> SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Morale anarchiste: l'émancipation du coeur et des sens;
+ la libération de l'amour; l'apologie de l'inconstance.</p>
+
+<p> II.--Morale socialiste: la suppression du mariage; la
+ réhabilitation de l'instinct; l'affranchissement des sexes.</p>
+
+<p> III.--Noces libertaires.--La souveraineté du
+ désir.--Unanimité des conclusions anarchistes et
+ socialistes en faveur de l'union libre.</p>
+
+<p> IV.--Ne pas confondre l'indépendance de l'amour avec la
+ communauté des femmes.--Illusions certaines et déceptions
+ probables.</p>
+</blockquote>
+<br>
+
+<a name="l3c7s1" id="l3c7s1"></a>
+<h4>I</h4>
+
+<p>Il est bien entendu que, loin d'être la conséquence d' «attirances»
+réciproques qui jettent deux êtres dans les bras l'un de l'autre, la
+plupart des unions sont subordonnées à des combinaisons de fortune, à
+des calculs d'argent. Ce sont des associations d'intérêt machinées
+souvent par des parents avides en dehors des futurs conjoints, de telle
+sorte que le mariage est réduit, comme dit M. Sébastien Faure, à «un
+contrat parcheminé dont les articles sont tout et le signataire à peu
+près rien.» Tel se marie pour faire une fin, tel autre pour redorer son
+blason; celui-ci pour payer son étude, celui-là pour relever son crédit.
+La dot est la grosse affaire du mariage. Il n'est pas jusqu'à l'ouvrier
+qui ne recherche une bonne ouvrière, ayant en main un métier lucratif.
+Bref, la femme est épousée non pour elle-même, mais pour son apport.</p>
+
+<p>Et que les hommes ne répliquent point qu'aujourd'hui les jeunes filles
+sont rares, qui offrent leur main sans s'assurer que le futur mari a le
+moyen de prévenir leurs désirs ou du moins de pourvoir à leurs besoins.
+On leur répond que là est le mal. Se marier, c'est pour la femme se
+vendre contre la table et le logement; et ce trafic est un avilissement.
+Les mariages d'inclination sont des contes bleus. De part et d'autre, on
+ne se recherche, on ne s'unit que par intérêt. Le mariage est un marché
+qui ne va point sans marchandage. Et voici la conclusion très grave
+qu'en tire l'écrivain anarchiste déjà cité: «Puisque, au lieu de se
+donner sans condition, sans calcul, sans arrière-pensée, suivant
+l'impulsion naturelle des affinités instinctives, chacun des deux
+conjoints compare ce qu'il vend à ce qu'il achète et ne consent à donner
+qu'à la condition de recevoir,--neuf fois sur dix le mariage n'est, à
+proprement parler, qu'une forme spéciale et respectée de la
+prostitution<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a>
+<a href="#footnote117"><sup class="sml">117</sup></a>.»</p>
+
+<p>Et sur ce point, le socialisme ne pense ni ne parle autrement que
+l'anarchisme. Pour M. Gabriel Deville, «le mariage n'est, dans son
+ensemble, que la prostitution par devant le maire,» puisqu'au sens
+élémentaire du mot, la prostitution consiste «dans la subordination des
+rapports sexuels à des considérations financières<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a>
+<a href="#footnote118"><sup class="sml">118</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote117"
+name="footnote117"><b>Note 117: </b></a><a href="#footnotetag117">
+(retour) </a> <i>La Douleur universelle</i>, chap. VI, p. 318.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote118"
+name="footnote118"><b>Note 118: </b></a><a href="#footnotetag118">
+(retour) </a> <i>Le Capital de Karl Marx</i>, p. 43-44.</blockquote>
+
+<p>Mais laissons ces gros mots. Il est trop vrai que la vie est fréquemment
+l'occasion d'unions mercantiles où l'esprit de lucre étouffe l'esprit de
+famille. Ne défendons point ce qui est indéfendable. Est-il démontré,
+pour cela, que les mariages de passion soient toujours les plus sages? A
+qui fera-t-on croire que les mariages de convenance soient
+nécessairement inconvenants, et ceux de raison absolument
+déraisonnables?</p>
+
+<p>Car, enfin, il faut bien en se mariant songer au lendemain, aux
+obligations de la vie, aux besoins de la famille, à l'avenir, aux
+enfants. L'amour, le fol amour, est l'imprévoyance même; il hypnotise,
+endort et aveugle les plus sensés. Point de sagesse qui tienne contre
+les sophismes de la passion et les emportements du coeur et des sens.
+Combien les parents ont raison de songer, pour leurs enfants trop
+enclins à les oublier, aux réalités de l'existence et aux charges du
+ménage! S'aimer ne dispense point de vivre. Pourquoi incriminer
+violemment ceux qui se préoccupent de pourvoir en même temps à ceci et à
+cela? Il est évident que, si l'humanité n'était pas condamnée aux soucis
+du pain quotidien, on ne comprendrait point de si vulgaires calculs.
+Lorsque la Révolution sociale nous assurera les bienfaits de la poule au
+pot et de ses accessoires, lorsque, d'un coup de sa baguette magique,
+elle emplira nos assiettes et nos verres à chaque repas, alors seulement
+nous pourrons vaquer, sans distractions mesquines, aux plaisirs
+désintéressés du pur amour. Jusque-là, notre vie sentimentale sera
+forcément traversée de viles préoccupations d'argent.</p>
+
+<p>Et d'ailleurs, les mariages d'inclination, pas plus que les mariages
+d'intérêt, ne trouvent grâce devant les tendres scrupules de nos grands
+réformateurs. Se marier, même sans dot, c'est se lier, et partant se
+diminuer. Qu'une alliance soit conclue, fût-ce sous l'impulsion la plus
+spontanée du coeur, devant M. le Curé ou seulement devant M. le Maire,
+le pacte conclu et l'obligation créée font dégénérer l'amour en
+servilité.</p>
+
+<p>Ici encore, anarchistes et socialistes poursuivent les mêmes fins.</p>
+
+<p>On a pu lire dans la <i>Freiheit</i>, la feuille la plus exaltée du parti
+libertaire, qui a été longtemps dirigée par le compagnon Most, ce
+programme des merveilles de la Commune à venir: «Il est évident que la
+femme, réellement affranchie aussi bien que l'homme, dispose de son
+libre arbitre de la manière absolue. L'amour s'est affranchi de la
+prostitution; le mariage renonce à la bénédiction de l'Église ainsi
+qu'au sceau de l'État; il est uniquement basé sur les sentiments et les
+inclinations de ceux qui forment les communautés sexuelles; la famille
+en arrivera insensiblement à faire place à de plus vastes associations
+d'humains fraternisant ensemble<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a>
+<a href="#footnote119"><sup class="sml">119</sup></a>.» Et donc, plus de mariage
+religieux, plus de mariage civil, plus de sacrement, plus de contrat.
+C'est aussi l'idéal de l'auteur des <i>Unions libres</i>, qui déclare avec
+fierté que «l'amour méprise et refuse tout autre répondant que
+lui-même.» Plus de liens, plus de cautions. C'est «une utopie que de
+minuter la sincérité sur papier timbré<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a>
+<a href="#footnote120"><sup class="sml">120</sup></a>.»</p>
+
+<p>Du reste, le mariage transforme à la longue les amants les plus
+passionnés en «compagnons de chaîne,» comme dit M. Jean Grave. Sans
+parler des espérances déçues, l'habitude, l'indifférence, la satiété,
+l'ennui, ne tardent pas à disjoindre les coeurs que la loi a unis pour
+la vie<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a>
+<a href="#footnote121"><sup class="sml">121</sup></a>. On se néglige, on se dispute. L'homme devient un bourru
+malfaisant et la femme un vrai démon. Le mariage tue l'amour.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote119"
+name="footnote119"><b>Note 119: </b></a><a href="#footnotetag119">
+(retour) </a> <i>La Freiheit</i>, n° du 24 mai 1881.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote120"
+name="footnote120"><b>Note 120: </b></a><a href="#footnotetag120">
+(retour) </a> <i>Souvenir du 14 octobre 1882.</i> Unions libres, p. 24.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote121"
+name="footnote121"><b>Note 121: </b></a><a href="#footnotetag121">
+(retour) </a> <i>La Société future</i>, <i>eod. loc.</i>, p. 336-337.</blockquote>
+
+<p>Il faut voir M. Sébastien Faure prendre en pitié le prosaïsme énervant
+des unions régulières! De quoi parle-t-on entre époux? Des domestiques,
+des affaires, du loyer, des enfants, de la lessive à faire et à sécher,
+de la pluie et du beau temps, des cheminées qui fument, d'une médecine à
+prendre ou des notes à payer. Quelle platitude! Plus de propos galants,
+plus de conversation amoureuse. Le coeur de la ménagère n'est plus ému
+que par «la peur de laisser brûler son rôti.» Préoccupations ridicules!
+Existence stupide et froide! Les époux sont les «fonctionnaires du
+mariage.» L'obligation de la vie commune les déprime et les avilit.</p>
+
+<p>Que faire pour les sauver d'eux-mêmes? Leur assurer l'indépendance, la
+variété des choix et des liaisons, et les rendre à l'amour qu'ils ont
+renié et perdu. L'union libre est la condition essentielle de
+l'émancipation suprême. La liberté de la pensée n'est point complète
+sans la liberté du coeur. De même que l'esprit, l'amour ne doit
+connaître ni subir aucune entrave. Vivre avec un conjoint que l'on
+n'aime plus, s'engager à l'aimer toujours et promettre de ne jamais en
+aimer un autre, surveiller ses sens et maîtriser sa chair, voilà des
+assujettissements insupportables dont la barbarie égale l'absurdité. «Le
+mari n'a pas seulement juré d'aimer la même femme, il s'est interdit le
+droit de désirer les autres que son mariage a plongées dans une sorte de
+veuvage, puisqu'il est comme mort pour elles; la femme n'a pas seulement
+promis d'appartenir toujours au même homme, elle a pris aussi
+l'engagement de se refuser à tous les autres, pour lesquels ses charmes
+doivent ne pas exister.» De si cruelles anomalies révoltent et serrent
+le coeur de M. Sébastien Faure. Et voyez les suites: défiance, jalousie,
+astuce, soupçon, querelle, hypocrisie. «La vie commune devient un
+perpétuel mensonge<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a>
+<a href="#footnote122"><sup class="sml">122</sup></a>.» Notre mariage est une prison, d'où les forçats
+ne peuvent s'évader que par l'adultère avec tous ses risques ou par le
+divorce avec tous ses ennuis.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote122"
+name="footnote122"><b>Note 122: </b></a><a href="#footnotetag122">
+(retour) </a> <i>La Douleur universelle</i>, pp. 320 et 321.</blockquote>
+
+<p>Dès lors, point de cérémonie nuptiale, ni à l'église ni à la mairie;
+point de contrat solennel, ni religieux ni civil; point d'engagements,
+point de chaînes. Toutes ces formalités assujettissantes sont
+inconciliables avec la libre et parfaite expansion de la femme. Plus
+d'alliance conclue ni devant un prêtre, ni devant une autorité
+quelconque, pas même devant nos concierges. Il ne faut plus même de
+ménage durable. L'inconstance est une loi de nature.</p>
+
+<p>Vous avez bien lu? Je n'invente rien. M. Sébastien Faure tient à nous
+faire observer que les «mêmes inconvénients» résultent des unions
+légales et illégales, des ménages réguliers et irréguliers. «Ces
+dernières unions ne sont, en définitive, que de véritables mariages
+auxquels fait défaut la sanction civile et religieuse; car la
+cohabitation, la communauté des intérêts, les habitudes ancrées et
+surtout la naissance des enfants, par les responsabilités et les devoirs
+qu'elle impose au père et à la mère, créent à la longue, entre ceux-ci,
+des liens moraux tout aussi forts que les chaînes forgées par la Loi ou
+l'Église<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a>
+<a href="#footnote123"><sup class="sml">123</sup></a>.» Or, tout lien, quel qu'il soit, est «immoralité» et
+«folie». Pourquoi? Parce qu'il est «en absolue contradiction avec notre
+nature mobile, inconstante, capricieuse.» M. Sébastien Faure s'en
+explique avec un sang-froid dépourvu de toute pudeur; et, quelque
+blessante que soit sa thèse pour des oreilles honnêtes, il est bon d'en
+citer quelques extraits pour montrer où veulent en venir les logiciens
+de l'amour libre: «On ne peut pas plus répondre de son coeur que de sa
+santé. Notre «moi» se transforme sans cesse; nous ne sommes jamais
+identiques à nous-mêmes... La nature, essentiellement électrique, ne
+saurait se plier aux rigides exigences d'un contrat de longue haleine;
+la nouveauté, toujours attrayante, nous séduit par ses inconnus chargés
+de grisantes promesses... Il n'est peut-être pas un sentiment plus
+versatile que l'amour, et il est non moins exact que son objet varie
+fréquemment... La divine fleur de l'amour parfume toute notre existence,
+sans doute; mais ce ne sont pas les rayons des mêmes prunelles qui la
+tiennent épanouie, et il est extrêmement rare que ce soient les doigts
+chéris de la même enchanteresse qui la cueillent à chaque renouveau...
+Le désir ne s'alimente que de variété et la passion ne vit que de désir;
+or, le mariage est pour celui-ci une sorte de condamnation à mort... Il
+est déraisonnable de garantir solennellement la fixité de nos
+sentiments<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a>
+<a href="#footnote124"><sup class="sml">124</sup></a>.» Ces citations nous remettent en mémoire le jugement
+que le compagnon Charles Malato a porté un jour sur le compagnon
+Sébastien Faure: «Il serait parfait, s'il consacrait aux questions
+d'urgence immédiate le quart du temps qu'il emploie à formuler ses
+syllogismes ou à pratiquer l'amour libre. Ah! Faure, quand donc
+cesseras-tu d'être le Lovelace de l'anarchie pour en devenir le
+Danton<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a>
+<a href="#footnote125"><sup class="sml">125</sup></a>?»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote123"
+name="footnote123"><b>Note 123: </b></a><a href="#footnotetag123">
+(retour) </a> <i>La Douleur universelle</i>, p. 316, note 1.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote124"
+name="footnote124"><b>Note 124: </b></a><a href="#footnotetag124">
+(retour) </a> <i>La Douleur universelle</i>, pp. 318 et 319.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote125"
+name="footnote125"><b>Note 125: </b></a><a href="#footnotetag125">
+(retour) </a> <i>De la Commune à l'Anarchie</i>, 2e édit., p. 256.</blockquote>
+
+<p>Au fond, l'union libre est pleinement conforme à l'état de nature qui
+est le rêve essentiel de l'anarchie. Les humains doivent s'unir un peu
+comme s'accouplent les bêtes, sans lien d'avenir. Deux amoureux se font
+des visites et les suspendent, se rapprochent et se quittent: c'est leur
+affaire. La société n'a point le droit de s'occuper des choses du coeur.
+Est-ce trop dire maintenant que l'émancipation de l'amour tend, par une
+pente invincible, à nous ramener à la pure animalité?</p>
+
+<a name="l3c7s2" id="l3c7s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+
+<p>Et notez que le socialisme n'échappe pas davantage à la logique de
+l'erreur, de la négation, de la destruction. On ne saurait même dire
+qu'il met plus de retenue dans son langage, ou plus de réserve dans ses
+conclusions. En tout cas, le libre amour figure au programme de ses
+réformes à venir. Engels, que le collectivisme international vénère
+comme un de ses plus illustres docteurs, a écrit ceci: «Quand aura
+grandi une génération d'hommes qui, jamais de leur vie, n'auront été
+dans le cas d'acheter à prix d'argent, ou à l'aide de toute autre
+puissance sociale, l'abandon d'une femme, et une génération de femmes
+qui n'auront jamais été dans le cas de se livrer à un homme en vertu
+d'autres considérations que l'amour réel, ni de se refuser à leur amant
+par crainte des suites économiques de cet abandon,--quand ces gens-là
+seront arrivés, ils se moqueront de ce qu'on aura pensé sur ce qu'ils
+devaient faire<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a>
+<a href="#footnote126"><sup class="sml">126</sup></a>.» Je le crois bien! L'amour libre engendre toutes
+les licences.</p>
+
+<p>Bebel, une autre tête du socialisme allemand, a prophétisé avec éclat
+l'avènement d'une liberté nouvelle, qu'il appelle la liberté de
+l'instinct. «L'union de la femme avec l'homme sera un contrat privé,
+sans intervention d'aucun fonctionnaire quelconque. La satisfaction de
+l'instinct sexuel est chose aussi personnelle à tout individu que la
+satisfaction de tout autre instinct naturel.» La liberté de l'amour
+comprendra «et la liberté de choisir et la liberté de rompre.» Un lien
+antipathique est «immoral,» puisqu'il «contrarie la nature<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a>
+<a href="#footnote127"><sup class="sml">127</sup></a>.» Tel
+est le collectivisme de l'amour; et les livres d'où j'extrais ces idées
+ont été traduits à peu près dans toutes les langues.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote126"
+name="footnote126"><b>Note 126: </b></a><a href="#footnotetag126">
+(retour) </a> <i>L'Origine de la famille, de la propriété privée et de
+l'État.</i> Traduction française de Henri <span class="sc">Ravé</span>, p. 110.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote127"
+name="footnote127"><b>Note 127: </b></a><a href="#footnotetag127">
+(retour) </a> <i>La Femme et le Socialisme</i>, chapitre consacré à <i>la femme
+dans l'avenir</i>.</blockquote>
+
+<p>Au reste, la plupart des socialistes français se montrent non moins
+favorables aux libres penchants de la femme émancipée. Ils se refusent à
+comprendre que, «pour la femme mariée, l'honnêteté soit censée résider
+dans la continence,» et que l'opinion la flétrisse, lorsqu'elle
+succombe, «de ce qu'on appelle son déshonneur.» Ils constatent avec
+affliction que «le fait pour la femme de se livrer à celui qu'elle aime
+et qui la désire, sans que cela ait été préalablement affiché, publié et
+contresigné, est un acte des plus tragiques.» M. Gabriel Deville ne s'en
+tient pas là: il appelle de ses voeux l'âge heureux où, «librement, sans
+crainte de mésestime, filles et garçons pourront écouter leur nature,
+satisfaire leurs besoins amoureux et exercer tous les organes dont
+l'hygiène exige le fonctionnement régulier<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a>
+<a href="#footnote128"><sup class="sml">128</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote128"
+name="footnote128"><b>Note 128: </b></a><a href="#footnotetag128">
+(retour) </a> <i>Le Capital de Karl Marx.</i> Aperçu sur le socialisme
+scientifique, p. 43.</blockquote>
+
+<p>Enfin, la presse populaire du parti socialiste ne fait elle-même aucun
+mystère de ses sympathies pour l'union libre. Si, autrefois, le mariage
+a joué un certain rôle dans l'humanité, il a perdu maintenant tout
+caractère d'utilité aux yeux de M. Fournière, qui va jusqu'à déclarer,
+dans la <i>Petite République</i>, que la famille est un «simple groupe
+d'habitude.» L'essentiel est de substituer au joug pesant des mariages
+d'aujourd'hui les chaînes légères et fleuries qui, dans l'avenir, seront
+l' «unique lien des amants.» S'adressant à la «soeur bien-aimée» qui
+brûle de conquérir son indépendance: «Va, lui dit-il sur le mode
+lyrique, poursuis ta route héroïque vers le rachat de ton sexe et la
+liberté de l'amour. Ta morale, crée-la toi-même!» Somme toute, l'union
+libre fait partie de l'évangile révolutionnaire. «La société socialiste
+ne reconnaîtra qu'un élément d'union entre les amants, l'amour,--le
+reste n'étant qu'une comédie destinée à parer d'un titre légal la
+prostitution de l'un ou de l'autre, quelquefois des deux ensemble.» Nous
+sommes donc fixés sur l'idéal socialiste. Le monde ne sera vraiment
+régénéré qu'en ramenant l'union des sexes à la simplicité toute naïve et
+toute nue des âges d'inconscience. Voilà qui ouvre à l'humanité des
+perspectives infiniment plus riantes que les obligations austères du
+Code civil. Quant aux femmes abandonnées, elles trouveront aisément des
+«consolateurs<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a>
+<a href="#footnote129"><sup class="sml">129</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote129"
+name="footnote129"><b>Note 129: </b></a><a href="#footnotetag129">
+(retour) </a> <i>La Petite République</i> des 8 et 9 avril 1895.</blockquote>
+
+<a name="l3c7s3" id="l3c7s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+
+<p>Nous ne commettrons point l'injustice de confondre toutes les unions
+libres avec le libertinage. Il peut s'en trouver, sur le nombre, d'aussi
+stables que les mariages les plus réguliers. À celles-là, il ne manque
+qu'une chose: la consécration civile et religieuse. L'auteur des <i>Unions
+libres</i> a même accompli le prodige de mettre une réelle dignité dans un
+acte si contraire aux idées et aux moeurs régnantes. Lorsqu'il maria ses
+enfants, il fut donné lecture aux assistants d'une déclaration de
+circonstance, où la beauté de la forme rehausse l'indépendance
+dédaigneuse de la pensée. En voici le début: «Les jeunes couples,
+desquels vous êtes tous ici les parents et amis, se marient,--mais non
+devant l'autorité civile, et s'abstiennent de tout contrat, serment ou
+instrument officiel. L'acte est insolite, il peut être facilement
+incriminé; mais ils ont réfléchi avant de s'y engager.» Et plus loin:
+«Le mariage est une coutume vieillie, mais pas encore démodée... Nous
+nous dispenserons de cette inutile cérémonie... Qu'on ne dise pas qu'il
+faut accepter l'intervention légale, sauf à être confondus avec ceux qui
+tournent l'union sexuelle en incontinence... Allons au fond des choses:
+à tromper ou être trompé, il n'est point de remède.» Les garanties
+qu'édicte la législation actuelle importent peu. «L'amour méprise tout
+autre répondant que lui-même.» La déclaration se termine par ces mots:
+«Maris, nous comptons qu'on n'aura jamais à nous confondre avec de
+vulgaires séducteurs... Femmes, nous déclarons faire résolument et de
+propos délibéré ce que tant de filles séduites, nos soeurs malheureuses,
+n'ont fait que par faiblesse, par légèreté ou par ignorance<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a>
+<a href="#footnote130"><sup class="sml">130</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote130"
+name="footnote130"><b>Note 130: </b></a><a href="#footnotetag130">
+(retour) </a> <i>Souvenir du 14 octobre 1882.</i> Unions libres, pp. 1, 21, 22,
+23 et 27, <i>passim</i>.</blockquote>
+
+<p>Dans le parti socialiste, également, il est des âmes droites qui
+s'effarouchent de la complète «liberté amoureuse» que rêvait Fourier, et
+du «gouvernement des choses de l'amour par un sacerdoce androgyne» que
+les Saint-Simoniens avaient proposé. Tel ce brave Benoît Malon, qui
+assignait bien au mariage futur, comme condition essentielle, «le choix
+révocable des intéressés, choix libre et basé uniquement sur les
+affinités intellectuelles, morales et physiques,» mais qui limitait le
+libre amour «par le devoir moral vis-à-vis du conjoint et par le devoir
+positif vis-à-vis des enfants.» Mais l'amour ainsi limité est-il bien le
+libre amour?</p>
+
+<p>Au demeurant, selon l'aveu du même auteur, tous les révolutionnaires
+admettent que «les unions de l'avenir seront fondées sur le libre choix
+affectif, et résiliables, quand le sentiment qui les inspira ne les
+soutiendra plus<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a>
+<a href="#footnote131"><sup class="sml">131</sup></a>.» Cette concession faite, combien de gens,--en
+dehors de ces «Volontaires de l'Idée» à l'âme hautaine et au verbe si
+fier,--auront le coeur assez pur et assez noble pour fuir
+l'incontinence? L'amour libre est si proche du libertinage, que le
+commun passera de l'un à l'autre sans hésitation ni scrupule.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote131"
+name="footnote131"><b>Note 131: </b></a><a href="#footnotetag131">
+(retour) </a> <i>Le Socialisme intégral</i>, t. I, chap. VII, pp. 371, 372 et
+375.</blockquote>
+
+<p>M. Jean Grave a beau nous vanter «l'entente libre de deux êtres libres,»
+et nous montrer tout ce que les relations sexuelles y gagneront en
+franchise et en aisance; il a beau nous assurer que, dans le choix
+qu'ils feront d'une compagne ou d'un compagnon, l'homme et la femme
+émancipés, loin d'obéir aux viles préoccupations de l'existence,
+n'interrogeront que leur «idéal éthique et esthétique:» il ne parviendra
+pas à nous faire oublier combien les unions privées du frein religieux
+et des garanties civiles deviendront précaires et instables. «Lorsque la
+femme aime, ajoute-t-il, elle se moque des lois, de l'opinion et de tout
+le reste; laissons-la donc s'épancher librement!» Dès qu'elle est prise
+de la nostalgie de la boue, n'est-ce pas son droit de se jeter à plat
+ventre dans le ruisseau? Mais rassurez-vous, gens de peu de foi: il
+n'est pas douteux que, la consécration officielle abolie, «les
+associations sexuelles seront plus normales et plus unies.»</p>
+
+<p>C'est trop d'optimisme, en vérité! Où a-t-on vu qu'un noeud se resserre
+lorsqu'on le dénoue? Depuis quand la licence engendre-t-elle la
+stabilité? Qui peut se flatter de faire de l'ordre avec du désordre?
+Pour calmer ces appréhensions, M. Jean Grave nous fait une réponse
+admirable: après avoir confessé que «l'homme jeune est porté au
+changement et à l'inconstance,» il nous assure que le propre de l'amour
+réel est d'«assagir» les amants. «Laissons donc la nature se corriger
+elle-même.»</p>
+
+<p>Mais n'est-il pas à craindre que cette bonne mère mette quelque rudesse
+dans ses corrections? Rarement deux coeurs s'aiment d'une égale
+tendresse. En l'absence de tout lien, le moins épris ne sera-t-il jamais
+tenté de «lâcher» son partenaire? Par suite, les dissentiments ne
+deviendront-ils pas plus aigus, et les disputes plus aigres, et les
+violences plus brutales, et les crimes passionnels plus fréquents? A
+cela, on réplique, avec un détachement superbe, que c'est «au plus
+aimant de savoir prolonger l'amour qu'il a su inspirer<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a>
+<a href="#footnote132"><sup class="sml">132</sup></a>.» Voilà,
+vous m'avouerez, une bien maigre sûreté pour la femme! Règle générale:
+entre époux, le plus aimant est le plus sacrifié. N'est-ce pas le propre
+de l'amour de nous rendre esclave de l'être aimé?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote132"
+name="footnote132"><b>Note 132: </b></a><a href="#footnotetag132">
+(retour) </a> <i>La Société future</i>, pp. 334-338, <i>passim</i></blockquote>
+
+<p>Au vrai, si l'on excepte certaines unions estimables, il y a mille
+chances que l'amour libre, en aiguisant les convoitises, entraîne le
+commun des mortels au pire dévergondage. Impossible d'imaginer
+conception plus foncièrement anarchique. Avec elle, plus d'ordre, plus
+de paix, plus de foyer. Abandonnée au caprice sensuel, la vie devient
+l'instabilité même. On est étonné que le collectivisme n'en soit point
+troublé. Mais, pour abolir le mariage et la famille, socialistes et
+anarchistes se donnent fraternellement la main. M. Deville nous déclare
+que, dans la société de ses rêves, «les rapports sexuels seront des
+rapports essentiellement privés, basés sur ce qui seul les rend dignes,
+sur l'amour, sur le désir mutuel, aussi durables ou aussi variés que le
+désir qui les provoque<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a>
+<a href="#footnote133"><sup class="sml">133</sup></a>.» Et si un doctrinaire socialiste ramène
+toutes les relations de l'homme et de la femme au désir, à une «crise
+d'amour» comme disait Emile Henry, il n'y a pas lieu de s'étonner que
+les anarchistes renchérissent sur ce thème désordonné. «Démontrer que la
+nature, essentiellement capricieuse et fantaisiste, s'oppose, en amour
+comme en toutes choses, à des engagements dont la rupture peut être
+pénible ou difficile; que le désir est toujours légitime et que rien,
+absolument rien, ne contredit à ce qu'il soit satisfait, lorsqu'il est
+partagé; dire que les compagnons veulent, avec toutes les libertés,
+celle de l'amour, ce qui signifie que, dans la mobilité ou la fixité des
+accouplements, chacun ne doit s'inspirer que de ses attirances stables
+ou variées, et que (c'est l'auteur qui souligne) <i>la fidélité n'est pas
+plus une vertu que le contraire un vice</i>: telle est la série de vérités
+que nous avons mission de propager<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a>
+<a href="#footnote134"><sup class="sml">134</sup></a>.» Retenons bien cette
+déclaration suggestive: «La nature est essentiellement capricieuse et
+fantaisiste... Le désir, est toujours légitime... La fidélité n'est pas
+une vertu.» Et c'est sur ce sable mouvant--et brûlant--qu'on se flatte
+de fonder une nouvelle société! Autant bâtir sur un volcan.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote133"
+name="footnote133"><b>Note 133: </b></a><a href="#footnotetag133">
+(retour) </a> <i>Le Capital de Karl Marx</i>, p. 44.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote134"
+name="footnote134"><b>Note 134: </b></a><a href="#footnotetag134">
+(retour) </a> <i>La Plume</i>, n° 97, 1er mai 1893, p. 205.</blockquote>
+
+<a name="l3c7s4" id="l3c7s4"></a>
+<h4>IV</h4>
+
+
+<p>De cette indépendance de l'amour à la communauté des femmes, il n'y a
+qu'un pas. Néanmoins l'école anarchiste s'abstient de le franchir: c'est
+justice de le remarquer. Bien qu'enseignant avec unanimité que «tout est
+à tous,» elle se refuse à mettre la femme en commun à l'égal d'une
+marchandise ou d'un bétail. Le journal la <i>Révolte</i> a publié jadis, sur
+ce sujet, une déclaration de principes très nette qui mérite d'être
+citée. «L'anarchie proclame la femme l'égale de l'homme, reconnaît son
+indépendance, sa plus complète autonomie, jusques et y compris les
+choses de l'amour. L'union des sexes, en anarchie, n'est subordonnée à
+aucune formalité, à aucune réglementation. S'unissent ceux qui se
+plaisent mutuellement, dans les conditions qu'ils débattent ensemble,
+pour la durée que leur sympathie mutuelle est seule apte à mesurer. Il
+n'y a pas de droits de l'homme sur la femme, de la femme sur l'homme;
+aucun autre lien que leur consentement mutuel ne les retient. La
+confiance et la franchise l'un envers l'autre, dans leurs rapports,
+doivent être leurs seules régies. Ces unions seront-elles temporaires?
+seront-elles durables? Il en sera ce que seront les individus; à ceux
+qui aimeront durablement de savoir se faire aimer de même; aux
+sympathies de se découvrir et de se faire accepter. La seule liberté
+doit régler les rapports des sexes<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a>
+<a href="#footnote135"><sup class="sml">135</sup></a>.»</p>
+
+<p>J'ai pourtant l'idée que, si jamais le mariage doit disparaître, l'amour
+libre jettera quelque trouble dans les sociétés anarchiques de l'avenir.
+A trop laisser faire la nature, c'est naïveté de croire qu'on fondera
+l'harmonie entre les hommes. Pour une minorité d'unions durables et
+pacifiques, le relâchement des moeurs et l'émancipation des coeurs ne
+manqueront point de produire une forte majorité d'unions passagères et
+tourmentées, qui n'enfanteront que désordre et confusion. Vainement M.
+Sébastien Faure nous promet qu'«au sein de cette application spontanée,
+et véritablement libre, de la mystérieuse et harmonique loi d'affinité
+des sexes et des individus, la paix et la fraternité s'épanouiront sans
+effort, en même temps que s'établira, de génération en génération, la
+plus touchante et la plus indestructible solidarité<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a>
+<a href="#footnote136"><sup class="sml">136</sup></a>.» C'est trop
+beau. La passion affranchie est grosse de conflits inévitables.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote135"
+name="footnote135"><b>Note 135: </b></a><a href="#footnotetag135">
+(retour) </a> <i>La Révolte</i>, n° 25 du 4 au 10 mars 1893, p. 1.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote136"
+name="footnote136"><b>Note 136: </b></a><a href="#footnotetag136">
+(retour) </a> <i>La Plume</i>, n° 97, 1er mai 1893, p. 205.</blockquote>
+
+<p>J'en atteste une expérience qui n'a point tourné précisément à l'honneur
+de l'anarchisme; je veux parler d'un essai de colonisation libertaire
+qui fut tenté, en 1892 et 1893, par le citoyen Capellaro. Très décidés à
+fonder un paradis terrestre dans les solitudes vierges du Brésil, trente
+compagnons environ avaient secoué la poussière du vieux monde, confiant
+leurs économies à Puig Mayol, le caissier, qui commença par filer, comme
+un simple bourgeois, avec le fonds social. Sans s'émouvoir de cette
+déconvenue, on construisit des abris en commun, on planta des choux en
+commun, on engraissa, on occit, on mangea des porcs en commun: c'était
+l'âge d'or. Il dura peu. L'idylle fut lamentablement interrompue par les
+disputes que les compagnes firent éclater entre les compagnons. On eut,
+entre frères, des «histoires de femmes.» Il est écrit qu'Ève troublera
+même le paradis anarchiste<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a>
+<a href="#footnote137"><sup class="sml">137</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote137"
+name="footnote137"><b>Note 137: </b></a><a href="#footnotetag137">
+(retour) </a> J. <span class="sc">Bourdeau</span>, <i>l'Anarchisme révolutionnaire</i>. Revue de Paris
+du 15 mars 1891.</blockquote>
+
+<p>M. Melchior de Vogué a prononcé une parole de sagesse le jour où il a
+déclaré que «la guerre serait éternellement inévitable, tant qu'il y
+aurait entre deux hommes une femme et un morceau de pain.» Même à elle
+seule, la femme trouvera toujours le moyen de mettre le monde en feu.
+Quant au morceau de pain, c'est bien sec; on réclame aujourd'hui du
+beurre, beaucoup de beurre, avec. Ce ne sera pas une petite affaire pour
+la Sociale d'assouvir les appétits du corps et les convoitises des sens.
+Il est plus facile de déchaîner les passions que de les satisfaire.</p>
+
+
+<a name="l3c8" id="l3c8"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE VIII</h3>
+
+
+<h4>Où l'union libre conduirait la femme</h4>
+<br>
+<h3> SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--La femme libre dans l'union libre.--Pourquoi se
+ lier?--Le mariage tue l'amour.--Réponse: et l'inconstance
+ du coeur? et la satiété des sens?--Point de sécurité sans
+ un engagement réciproque.--Abattez le foyer ou domptez la
+ passion.--Le mariage profite surtout a la femme.</p>
+
+<p> II.--Étrange dilemme de Proudhon.--Si le mariage chrétien a
+ réhabilité la femme.--L'union libre et les charges de la
+ vie.--Les souffrances et les violences de l'amour-passion.</p>
+
+<p> III.--Crimes passionnels.--Les suicides par amour plus
+ nombreux du côté des femmes que du côté des hommes, plus
+ fréquents du côté des veufs que du côté des
+ veuves.--Explication de cette anomalie.--Quand la moralité
+ baisse, le mariage décline.</p>
+</blockquote>
+<br>
+
+<p>On vient de voir que, sans aller jusqu'à la communauté des femmes et à
+la promiscuité des sexes qui en serait la conséquence, les deux écoles
+révolutionnaires, qui se disputent le périlleux honneur de refondre
+notre société, ne reconnaissent entre l'homme et la femme qu'un seul
+lien valable: l'amour soutenu et vivifié par le désir. Anarchisme et
+socialisme,--ces deux frères ennemis,--se rencontrent pour donner à la
+condition de la «Femme nouvelle» le couronnement de l'union libre.
+L'amour-passion est donc prôné, exalté par les hommes, beaucoup plus que
+par les femmes. En soi, l'idée n'est pas absolument neuve. Nos
+«phalanstériens» de la première moitié du siècle affichaient des
+opinions fort osées. Le droit à la passion faisait partie du programme
+romantique. George Sand a prêché, de parole et d'exemple, l'émancipation
+de l'amour; plusieurs de ses romans sont des plaidoyers en faveur de
+l'affranchissement du coeur et des sens. Mais, aujourd'hui, l'idée
+s'affermit et se vulgarise. Des cénacles littéraires, elle se répand
+dans les masses du prolétariat; elle figure sur les programmes de la
+Révolution sociale et trouve faveur auprès du féminisme avancé.
+L'Extrême-Gauche du parti réclame avec fracas l'abolition du vieux
+mariage. Il n'est que l'union libre qui puisse assurer à la femme «la
+pleine et entière disposition de sa personne.» L'«esprit nouveau»
+répugne aux liens indissolubles, aux serments éternels. «Il faut que
+toute ma vie m'appartienne!» tel est le cri du coeur de la femme
+émancipée.</p>
+
+<p>Sans doute, cette fièvre d'indépendance n'atteint chez nous qu'un petit
+nombre de femmes exaltées. Encore est-il que nos moeurs conspirent à la
+propager. Ici et là, dans le «monde» et dans le peuple en haut et en
+bas, l'antique foyer conjugal s'effrite et se lézarde. Chaque jour, une
+pierre tombe du respectable édifice sous les coups réitérés que trop de
+gens des deux sexes lui portent inconsidérément, sans se dire qu'ils
+risquent d'être écrasés sous ses ruines.</p>
+
+<p>Les entreprises violentes des uns, l'imprudence ou l'indifférence des
+autres, nous font un devoir d'examiner de plus près les raisons
+invoquées en faveur de l'union libre, en nous attachant de préférence
+aux suites qu'elle comporte pour la femme et pour l'enfant. Or, parmi
+les considérations produites à l'appui d'une si étrange nouveauté, il en
+est d'avouables qu'on peut discuter, et d'inavouables qu'il suffit
+d'énoncer. La subtilité spécieuse et paradoxale des premières fait même
+opposition à la crudité franchement cynique des secondes. Il va sans
+dire qu'en les exposant tour à tour, nous nous ferons une loi de ne
+point manquer au respect qui est dû au lecteur.</p>
+
+<a name="l3c8s1" id="l3c8s1"></a>
+<h4>I</h4>
+
+<p>C'est un fait établi que le divorce,--encore qu'il ait relâché
+grandement le lien matrimonial,--ne suffit plus aux féministes ardents
+et logiques. Ces fougueux libérateurs ne se consolent point de ce que la
+rupture, la déchirure, qu'il implique, répugnent souvent aux âmes
+timorées.</p>
+
+<p>Combien restent liés à leur conjoint, par respect humain, par peur, par
+lâcheté, qui s'empresseraient de se reprendre avec allégresse, s'ils
+n'avaient à briser avec éclat un noeud maudit? Il ne faut plus que des
+époux mal assortis passent leur vie à pleurer, à maudire, à expier
+quelques minutes d'entraînement. Il ne faut plus qu'en laissant tomber
+devant le maire l'acquiescement fatal, un jeune homme et une jeune fille
+soient rivés l'un à l'autre, comme deux forçats à la même chaîne.</p>
+
+<p>Pourquoi s'engager? Libérons l'amour de toute sujétion; émancipons les
+époux. Qui peut répondre de son coeur? Rien de plus naturel que de se
+dire: «Restons unis tant que nous nous aimerons, cinq ou dix ans, cinq
+ou dix jours, cinq ou dix heures. La cohabitation sans affection, c'est
+l'enfer. Pourquoi nous épuiser à mettre de l'éternité dans nos
+sentiments? L'infini n'est point accessible à des créatures éphémères.
+Quelle folie de s'engager à perpétuité! Ces grands mots, «jamais,
+toujours», devraient être interdits à toute bouche humaine.»</p>
+
+<p>On ne manque point d'ajouter qu'un contrat rigide tue la tendresse. Nul
+n'a qualité pour s'obliger sous serment à adorer une même créature pour
+toute la vie. Comme si on pouvait aimer par ordre, par contrainte, par
+force! Il n'est point de loi humaine ni divine qui ait le droit de faire
+aux époux une obligation de se chérir. Qui oserait donc répondre de son
+coeur? «Les anarchistes, déclare M. Élisée Reclus, veulent la
+suppression du trafic matrimonial; ils veulent les unions libres, ne
+reposant que sur l'affection mutuelle, le respect de soi et de la
+dignité d'autrui<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a>
+<a href="#footnote138"><sup class="sml">138</sup></a>.» L'amour pour l'amour! c'est assez. Le temps doit
+finir des mariages d'argent, des spéculations d'ambition, des marchés de
+convenance. Le mariage est un contrat sordide ou un guet-apens criminel.
+Laissons l'amour s'épanouir en pleine liberté, sans objecter qu'il peut
+être volage; car on nous répondrait, comme l'héroïne d'un roman
+féministe anglais, que l'inconstance est la manifestation du
+développement humain «dans sa plus riche diversité<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a><a href="#footnote139"><sup class="sml">139</sup></a>.» Respecter ses
+instincts, tous ses instincts, c'est se respecter soi-même; et il n'est
+pas de devoir plus sacré pour qui veut être vraiment libre. Telle est,
+en substance, l'argumentation sur laquelle on fonde l'anarchisme de
+l'amour. Libérons Eros, afin de rendre à l'union de l'homme et de la
+femme sa poésie, son désintéressement et sa dignité perdue.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote138"
+name="footnote138"><b>Note 138: </b></a><a href="#footnotetag138">
+(retour) </a> <i>L'évolution, la révolution et l'idéal anarchique</i>, chap. V,
+p. 145.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote139"
+name="footnote139"><b>Note 139: </b></a><a href="#footnotetag139">
+(retour) </a> <i>Jude l'obscur</i>, par Thomas <span class="sc">Hardy</span>.</blockquote>
+
+<p>Ces rêveries appellent de suite une simple observation. Que des gens se
+trouvent mieux unis par les liens fragiles de la chair que par un noeud
+officiel consacré par le maire et béni par le prêtre, cela est un
+raffinement sublime et candide qui, bien que rare, n'a rien d'absolument
+impossible. La passion n'est-elle pas la source de mille naïvetés et de
+mille duperies? J'admets donc qu'il se puisse rencontrer tels êtres
+délicats, romanesques, précieux, éthérés,--pour ne pas dire
+évaporés,--capables de préférer l'union libre au mariage, pour être plus
+sûrs de tenir la créature qu'ils affectionnent, de leur seul amour, d'un
+amour toujours jeune et ardent comme à l'instant du premier aveu.
+L'union de ces tendres amants étant révocable à volonté, il faudra bien
+que, pour durer, leur liaison soit incessamment soutenue, renouvelée,
+ravivée, par l'élan mutuel du coeur et l'ardeur réciproque et partagée
+des sens. C'est un état d'âme admirable, mais combien dangereux et naïf!
+Si quelques individus de choix ou d'exception, comme on voudra, peuvent
+s'arranger d'un régime aussi sublime, une société qui le mettrait en
+pratique ne tarderait pas à en périr. Il est surhumain.</p>
+
+<p>On n'oublie qu'une chose: l'inconstance du coeur et la satiété des sens.
+L'amour-passion, c'est l'amour-caprice. Il n'obéit qu'à l'appel de
+l'instinct. Ses inclinations et ses goûts sont purement anarchistes. Il
+nous figure, s'il est permis de parler ainsi, un jeune compagnon très
+émancipé, d'humeur changeante, véritable enfant de bohême qui fait ce
+qu'il veut et se donne à qui lui plaît. N'ayant ni foi ni loi, aucun
+scrupule ne l'arrête, nul danger ne l'émeut. Il va où le désir
+l'appelle. C'est une force aveugle, un dieu volage qui eût mis à feu la
+campagne et la ville, si la société, pour se défendre de ses coups de
+tête, ne lui avait quelque peu rogné les ailes. Ce petit
+révolutionnaire, en effet, ne recule point devant la propagande par le
+fait. On retrouve sa main dans tous les crimes passionnels. Quand ses
+caprices sont combattus ou ses avances repoussées, il joue avec
+désinvolture du revolver ou du couteau. Il fallait donc mettre un frein
+à ses intempérances de joli garçon. C'est pourquoi le mariage a été
+inventé, non pour le supprimer, mais pour l'assagir. Discipliner ses
+ardeurs sans éteindre sa flamme, tel est le problème qui se posera
+éternellement à toute société désireuse de vivre et de se perpétuer. Et
+il faut reconnaître que notre vieille institution monogame ne l'a pas
+trop mal résolu, puisqu'elle se maintient, vaille que vaille, contre le
+flot sans cesse renaissant de toutes les concupiscences.</p>
+
+<p>Les révolutionnaires des deux sexes auront fort à faire pour la démolir.
+Et cependant le règne de l'amour libre sera précaire ou impossible, tant
+que le mariage restera en possession des lois et des moeurs. Et c'est
+pourquoi nous les voyons s'attaquer avec véhémence à la société qui le
+sanctionne et au christianisme qui le consacre. Comprenez-vous leur
+tactique? Actuellement, le mariage est une citadelle fermée, à laquelle
+la loi et la religion font une double ceinture de défense. Il s'agit
+donc de la raser. Et à cet effet, les novateurs prêchent, et aux âmes
+confiantes qui brûlent d'y entrer, et aux âmes déçues qui brûlent d'en
+sortir, la même doctrine, qui est «l'union libre par le libre amour.» On
+ne saurait être plus logiquement révolutionnaire. Impossible de ne pas
+voir dans l'affranchissement de la passion une suite directe de ce
+dégoût de toute discipline, de cette impatience de tout frein, de cette
+horreur de toute règle, de cette exaltation orgueilleuse du moi, qui est
+le signe de l'individualisme anarchique. Le libre amour est un fruit de
+l'esprit de révolte.</p>
+
+<p>Tirez maintenant les conséquences de cette conception libertaire. Se
+ramenant au désir charnel, l'amour est naturellement éphémère. Dès lors,
+pourquoi s'épouser à perpétuité? L'entraînement passé, on se tournera le
+dos. Le feu éteint, on se dira bonsoir, comme on se sera dit
+bonjour,--sans cérémonie. A quoi bon se marier pour se démarier si vite?
+Seulement, dans ce système, le mariage devient le roman d'un caprice et
+l'histoire d'une sensation. Toute sanction disparaissant, il est
+inévitable que les conjoints soient déchargés de toute obligation
+respective, et que, se mariant pour le plaisir, ils s'abandonnent l'un à
+l'autre sans grande réflexion, sauf à se séparer au premier
+dissentiment. On se recherchera par appétit, pour les satisfactions de
+la bête; et quand la fièvre du désir sera tombée, quand la désillusion,
+qui naît souvent de la fréquentation intime, aura éteint la flamme dont
+brûlaient nos amants de rencontre, quand la griserie des sens sera
+refroidie, quand le charme de l'attraction passionnelle sera rompu,
+Monsieur et Madame se tireront la révérence, en s'avouant, aussi
+poliment que possible, qu'ils ont cessé de se plaire.</p>
+
+<p>Avec l'union libre, pas d'avenir, pas de stabilité. Et qui ne voit que
+la constitution d'une famille est incompatible avec les fantaisies et
+les incohérences de la passion? «On ne bâtit pas sur le sable, écrit Mme
+Arvède Barine. Il est parfaitement puéril d'essayer de fonder un ordre
+quelconque sur la plus fragile des passions humaines, la seule que la
+nature, qui avait ses raisons, ait faite éphémère. Un ambitieux reste
+ambitieux, un avare reste avare, un amoureux ne reste pas amoureux. De
+sorte qu'il faut, à toute force, qu'on le veuille ou non, aboutir à
+l'amour libre.»</p>
+
+<p>Et dès que la société conjugale n'est plus qu'une union de plaisir,--la
+bête l'emportant sur l'esprit et les sens prévalant contre la
+raison,--tout se gâte, tout s'affaisse, tout s'écroule. Plus de durée,
+plus d'ordre, plus d'incorruptibilité. L'alliance de deux passions est
+un arrangement précaire et orageux, un feu de paille qui éclate, brûle
+et meurt, ne laissant qu'un peu de cendres que le vent soulève et
+disperse. «Autant vivre sur une poudrière,» s'écrie Mme Arvède Barine
+que je me plais à citer, afin qu'on ne prenne point mes raisonnements
+pour l'expression inconsciente des préjugés masculins. Somme toute, un
+ménage, d'où l'on a chassé l'idée de devoir, ne saurait vivre en paix et
+en sécurité.</p>
+
+<p>Cela étant, le problème apparaît dans toute sa simplicité, et la femme
+distinguée, dont je viens d'invoquer le témoignage, l'a encore formulé
+en perfection: «Abattre le foyer ou dompter la passion.» Pas de milieu:
+il faut choisir entre ceci ou cela, entre l'ordre chrétien ou le
+sensualisme libertaire. Au lieu que l'Évangile fait des deux époux un
+tout indivisible, une seule âme, un seul coeur, une seule vie,
+l'individualisme révolutionnaire s'efforce de maintenir intactes et
+indépendantes les deux unités passagèrement rapprochées. Une étoile
+double, tel est le symbole du mariage, dont Bossuet a marqué l'idéal, en
+disant qu'il est «la parfaite société de deux coeurs unis.» Pour
+réaliser cette sublime harmonie, loin d'ériger le plaisir en culte et la
+passion en loi,--ce que Bourdaloue appelle dédaigneusement «l'idolâtrie
+de la créature»,--il importe d'assurer pour but à l'union conjugale la
+fondation d'une famille vertueuse et la formation d'honnêtes gens.</p>
+
+<p>C'est l'honneur du mariage chrétien d'imposer à notre animalité un joug
+moral qui la rehausse et la purifie, de faire pénétrer le sentiment du
+devoir dans l'acte le plus sensuel et l'idée de dévouement dans
+l'instinct le plus égoïste, de dompter, de discipliner notre plus basse
+nature par la règle du don irrévocable de soi-même à l'époux choisi pour
+la vie.</p>
+
+<p>Bien mieux, avec son cortège de garanties, de promesses, de
+restrictions, le mariage est une sûreté pour les deux conjoints, mais
+surtout pour la femme. Ne vous récriez pas! Le mariage associe à
+perpétuité l'existence et la dignité de l'épouse à l'existence et à la
+dignité du mari; il honore, il légitime, il sanctifie la maternité; il
+rattache les conjoints l'un à l'autre par un fil légal. Et je répète que
+ce lien est plus profitable à la femme qu'au mari; car, étant la plus
+faible, elle est plus particulièrement intéressée à enchaîner l'homme à
+son sort. A cela, elle gagne la stabilité de sa condition, la sécurité
+du lendemain. Le vieux mariage est donc pour elle une assurance contre
+les hasards de la vie. Et bien que certaines femmes puissent en
+souffrir, il n'est point douteux que ses règles soient bienfaisantes au
+plus grand nombre. Est-il sage, est-il prudent, pour satisfaire quelques
+exaltées qui étouffent dans la «prison» du mariage, de démolir l'antique
+foyer, au risque d'aggraver les souffrances de celles qui vivent
+paisiblement, heureusement, sous son abri?</p>
+
+<a name="l3c8s2" id="l3c8s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+
+<p>On a tôt fait de nous répondre que le crime du mariage est de condamner
+la femme à n'être qu'une bête de luxe ou une bête de somme, une «chair à
+plaisir» ou une «chair à souffrance», une femme de joie ou une femme de
+peine. Mais on a le tort d'oublier que cette conception barbare du rôle
+de la femme n'est point chrétienne, qu'elle nous vient du paganisme. Il
+faut avoir l'âme despotique des polygames d'autrefois et des Turcs
+d'aujourd'hui, pour rabaisser le sexe féminin à cet esclavagisme
+honteux. «Des Grecs, les plus policés de leur époque, édictèrent
+l'abominable formule: «Ménagère ou courtisane,» que nous avons eu la
+mortification d'entendre répéter en plein XIXe siècle, comme le dernier
+mot de la science sociale et même révolutionnaire<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a>
+<a href="#footnote140"><sup class="sml">140</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote140"
+name="footnote140"><b>Note 140: </b></a><a href="#footnotetag140">
+(retour) </a> <i>Souvenir du 14 octobre 1882</i>, Unions libres, p. 15.</blockquote>
+
+<p>Ces mots de l'auteur des <i>Unions libres</i> font allusion à Proudhon, qui
+rêvait de ramener la femme moderne à l'alternative étroite à laquelle
+l'antiquité païenne l'avait condamnée. Ou la dépendance de la matrone,
+ou la liberté de l'hétaïre: il fallait choisir. Dans l'esprit des Grecs
+comme aux yeux des Romains, l'épouse devait être irréprochable. Quant à
+l'hétaïre, s'appelât-elle Aspasie, fût-elle la femme la plus cultivée et
+la plus célèbre de son temps, elle n'était point admise au mariage ni au
+gynécée. Les anciens ne se souciaient nullement d'une émancipée dans
+leur maison. Mais le fameux dilemme de Proudhon n'est plus vrai dans nos
+sociétés, où le christianisme a réhabilité le célibat. La femme de notre
+temps n'est point forcée de choisir entre les sujétions de la maternité
+et les asservissements de la prostitution. Rien ne l'oblige à acheter
+son indépendance au prix du dévergondage. Il reste seulement
+qu'aujourd'hui comme autrefois, en France comme en Grèce ou à Rome, une
+bonne ménagère doit sacrifier souvent ses aises à ses devoirs, et qu'à
+rechercher la libre jouissance elle perd inévitablement le respect des
+honnêtes gens. C'est pourquoi je comprends très bien qu'une fille
+«libertaire» manifeste peu de goût pour le mariage: il est impossible à
+une femme, qui tient avant tout à son plaisir et à son indépendance, de
+faire une bonne épouse et une bonne mère.</p>
+
+<p>Mais, de grâce, qu'on ne dise pas que le mariage chrétien a domestiqué,
+avili, déshonoré la femme, alors qu'il l'a réhabilitée! Qu'on veuille
+bien réfléchir qu'il n'y avait qu'un moyen de relever le sexe féminin de
+la déchéance servile, où la polygamie antique l'avait plongé: c'était de
+dissoudre les harems, d'émanciper les esclaves, et ensuite de dire à
+l'homme: «Tu choisiras dans ce bétail féminin celle que tu préfères pour
+la faire tienne à jamais; tu l'élèveras à ta dignité, tu l'honoreras à
+l'égal de toi-même. Elle n'est plus ton inférieure, sans qu'elle soit
+pour cela ta pareille. Elle ne te ressemble point, mais elle te
+complète. Femme de ton choix et mère de tes enfants, elle partagera ta
+condition, tes joies et tes douleurs. Tu lui appartiens autant qu'elle
+t'appartient. Elle est la chair de ta chair et l'âme de ton âme. Elle
+est ta compagne à la vie, à la mort.» Voilà le langage que le
+christianisme a tenu et le prodige que le mariage a réalisé. Où voit-on
+que la femme en ait été blessée ou amoindrie? A chaque épouse, la
+monogamie indissoluble donne moins un maître qu'un répondant
+expressément chargé, vis-à-vis du trésor qui lui a été confié, d'un
+devoir de garde, de défense et de protection.</p>
+
+<p>J'entends bien tous les prophètes de la Révolution dire a la femme: «Tu
+es la grâce, la beauté, le plaisir! Ton âme est brûlée de la soif
+d'apprendre, de connaître, de savoir. Instrument des plus délicates
+sensibilités, ton être aspire au plein épanouissement de la vie. Désire
+et palpite comme il te plaît! Sois belle, sois libre! Règne et jouis!»</p>
+
+<p>Mais aux heures douloureuses de la vie, combien ce conseil paraîtra
+vain, décevant et cruel! Il semble, à entendre ces grands prêcheurs de
+liberté, que la femme soit toujours jeune, forte, active, alerte,
+efficacement armée pour la lutte, et que son unique fonction sur la
+terre soit de filer éternellement le parfait amour. Quel optimisme
+enfantin! Quelle méconnaissance des réalités de la vie! On oublie que sa
+nature l'assujettit périodiquement à des misères énervantes; que son
+organisme frêle et délicat lui inflige mille soucis et lui impose mille
+ménagements; que les charges de la maternité, les maladies, les années
+ont tôt fait d'épuiser ses forces et de faner ses grâces. De toute
+nécessité, il lui faut un appui pour les jours d'épreuve et les années
+de vieillesse; et le mariage le lui assure, en l'associant aussi
+étroitement que possible à la destinée du mari. Est-ce fortifier une
+plante que de briser le tuteur qui la soutient?</p>
+
+<p>Si encore cette libération de l'amour pouvait assurer le bonheur aux
+amants dans les années de force et de jeunesse! Mais que de difficultés
+pour assouvir sur terre la soif d'aimer, pour goûter la béatitude de
+vivre! Point de félicité parfaite sans un amour partagé; et le sera-t-il
+toujours? Lors même que cette correspondance affective s'établit entre
+deux coeurs, qui oserait dire ce qu'elle durera? De là, entre les
+constants et les volages, des froissements, des conflits, des douleurs
+inévitables. Il ne suffit pas de se débarrasser de toutes les
+conventions mondaines pour s'affranchir de son coeur. Il ne suffit pas
+d'être une femme sans préjugés, pour être vraiment libre. Après s'être
+libérée de tout ce qui la gêne, elle sera encore esclave de ses
+instincts, de ses sens, de l'amour lui-même, dont les chaînes ne sont
+pas toujours faites de fleurs. Qui veut aimer doit s'apprêter à
+souffrir. Sous la signature d'Étincelle, Mme de Peyronny a écrit cette
+mélancolique pensée: «L'amour est comme une auberge espagnole: on n'y
+trouve que ce qu'on y apporte. La religion fait des saintes; l'amour ne
+fait que des martyres<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a>
+<a href="#footnote141"><sup class="sml">141</sup></a>.»</p>
+
+<p>Si douloureuse est la question que nous touchons ici, que les écrivains
+révolutionnaires n'ont pu s'empêcher de se la poser. «L'amour
+cessera-t-il jamais d'être lié à de grandes souffrances?» C'est
+l'excellent Benoît Malon qui s'adresse à lui-même cette interrogation
+pénible. Et, en effet, le propre de l'amour n'est-il point de donner
+plus qu'il ne reçoit? Or, quiconque aime plus qu'il n'est aimé, finit
+toujours par en souffrir. D'où il suit que le véritable amour est frère
+de la douleur. Il faut en faire son deuil: la Sociale elle-même ne
+supprimera point cette sujétion affligeante que Malon tient, fort
+sensément, pour une «fatalité naturelle que nulle rénovation ne fera
+entièrement disparaître<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a>
+<a href="#footnote142"><sup class="sml">142</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote141"
+name="footnote141"><b>Note 141: </b></a><a href="#footnotetag141">
+(retour) </a> <i>La Femme moderne.</i> Revue encyclopédique du 28 novembre 1896,
+p. 858.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote142"
+name="footnote142"><b>Note 142: </b></a><a href="#footnotetag142">
+(retour) </a> <i>Le Socialisme intégral</i>, t. I, chap. VII, p. 372.</blockquote>
+
+<p>L'amour-passion, d'ailleurs, qu'il soit partagé ou non, ne se fait point
+faute de prendre sa revanche des peines et des tourments qu'il s'inflige
+à lui-même. Il est remarquable qu'on ne fait bien souffrir que les gens
+qu'on adore follement. L'amour-passion est atroce. Il ne connaît point
+l'indifférence, la confiance, la paix unie et reposante. Quand il ne se
+dévore pas lui-même, il dévore l'être aimé, et avec rage. La passion est
+si voisine de la haine qu'il n'est point rare que l'amour exaspéré
+s'emporte jusqu'à tuer. Ainsi s'expliquent les crimes passionnels.</p>
+
+<a name="l3c8s3" id="l3c8s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+
+<p>A ce propos, les statistiques établissent que le nombre des hommes, qui
+s'en rendent coupables, est de quatre à cinq fois supérieur à celui des
+femmes. Ce n'est que pour un seul genre de suicide, le suicide par
+amour, que la femme, par une sorte de revanche lugubre, l'emporte sur
+l'homme. Si l'on en croyait le professeur Lombroso, cette dernière
+supériorité tiendrait à ce que l'amour, chez le sexe masculin, obéit à
+des mobiles moins désintéressés que chez le sexe féminin. La passion
+égoïste pousse l'homme au meurtre; il tue. La tendresse pure conduit la
+femme au suicide; elle se tue. Tandis que l'ingratitude et la trahison
+de l'amante excitent la vengeance de l'amant, l'abandon et la perte du
+bien-aimé n'éveillent chez la femme que douleur et désespoir. Vivre l'un
+sans l'autre lui paraît impossible; et, par appréhension de l'existence,
+elle se jette dans la mort avec fermeté, presque avec ivresse.</p>
+
+<p>Par contre,--ceci soit dit à l'honneur des hommes,--au lieu que
+cinquante maris se tuent après la mort de leur compagne, les douleurs du
+veuvage n'opèrent tragiquement que sur quinze femmes. Il reste (c'est la
+conclusion de M. Lombroso) que les mêmes créatures, qui se réfugient si
+facilement dans la mort pour la perte d'un amant, montrent beaucoup
+moins d'empressement à se supprimer lorsqu'elles perdent leur époux.
+Cette constatation n'a rien qui doive nous étonner.</p>
+
+<p>Grâce aux garanties du mariage, une veuve conserve la considération et
+reprend sa dot. Si le chef de la famille a disparu, le foyer reste
+intact. Elle y vivra peut-être plus maigrement que du vivant de son
+mari, surtout si elle a des enfants; mais le patrimoine paternel est là
+qui soutiendra, l'existence de tous. Si donc un vide s'est creusé dans
+la famille, le foyer survit, et la veuve en reste la souveraine.</p>
+
+<p>Dans l'union libre, au contraire, l'amant disparu, tout s'écroule. C'est
+la misère noire. La loi, dont on a répudié l'appui, ne vient plus au
+secours de l'abandonnée. Les liens de chair, noués en un moment de
+fougueuse tendresse, sont rompus sans miséricorde. Isolée, désespérée,
+sans ressources, sans défense, incapable de se protéger par sa propre
+force contre la malveillance de la foule qui la guette et contre les
+tentations qui l'assiègent, la pauvre survivante ne croit plus à la
+possibilité de vivre et prend la résolution d'en finir. Qu'on supprime
+toutes les sûretés conjugales, qu'on abolisse le mariage, et, avec
+l'union libre généralisée, on verra les suicides passionnels se
+multiplier lamentablement. C'est grâce au mariage que la veuve se
+résigne à vivre. Si grande, au contraire, est la détresse des victimes
+de l'amour libre, qu'elles lui préfèrent la mort. Conclusion: pour la
+femme, pour la mère, la sécurité vaut mieux que l'indépendance.</p>
+
+<p>Et maintenant, détruisez l'institution matrimoniale, si vous le pouvez:
+croyez-vous que les ménages seront plus unis, plus heureux, plus
+honnêtes? Croyez-vous que les trottoirs des boulevards extérieurs seront
+moins encombrés? Pouvez-vous affirmer que vos femmes émancipées ne
+mettront jamais le libre amour aux enchères publiques? Pouvez-vous
+assurer que la femme, privée des garanties du mariage, sera moins
+assujettie, moins exploitée, moins vénale, moins bête de somme ou moins
+bête de luxe? Verrons-nous les filles de joie se ranger et les
+souteneurs se convertir? Si le libertinage déborde dans les grandes
+villes, n'est-ce point précisément que le mariage y est de moins en
+moins honoré, de moins en moins pratiqué? Vous nous jetez au visage
+toutes les plaies conjugales, mais elles sont vôtres. Nos moeurs
+deviennent anarchiques parce que votre esprit révolutionnaire s'est
+glissé entre l'homme et la femme, parce que les époux sont portés de
+plus en plus à n'accepter de leur union que les plaisirs, à répudier
+leurs devoirs, à méconnaître leurs obligations. Ils ont perdu le sens du
+mariage chrétien. Ayez donc la franchise de les reconnaître pour vos
+disciples, car ils vous font honneur! Ils se libèrent de toutes leurs
+charges, ils trahissent tous leurs engagements. Démolissez donc la
+dernière digue qui protège la famille contre l'envahissement des
+mauvaises moeurs; et quand le vice aura submergé la pierre sacrée du
+foyer domestique, la loi de la force reprenant son empire dans les
+relations sexuelles, on verra la femme humiliée, meurtrie, opprimée,
+avilie, retomber dans cette misère où le christianisme l'avait trouvée.
+Que si (je le veux bien) les plus fières, les plus vaillantes, les plus
+fortes échappent à cette ignominie, la masse redeviendra nécessairement
+ce que le passé l'a connue: «chair à souffrance ou chair à plaisir,»
+comme vous dites; et, pour la honte de l'humanité, la femme ne sera plus
+(tranchons le mot) qu'une lamentable femelle.</p>
+
+<a name="l3c9" id="l3c9"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE IX</h3>
+
+
+<h4>Les scandales et les méfaits, du libre amour</h4>
+<br>
+<h3> SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Revendications innommables.--Ce que sera l'«union
+ future».--La liberté de l'instinct--La réhabilitation du
+ libertinage.--La femme devenue la «fille».</p>
+
+<p> II.--Les chaînes du mariage.--Plus d'engagements solennels
+ si la vie doit être un perpétuel amusement.</p>
+
+<p> III.--Sus au mariage! sus à la famille!--Citations
+ démonstratives.--Les destructions révolutionnaires.</p>
+
+<p> IV.--Derniers griefs.--Les «nuisances de l'union libre»--Le
+ mariage peut-il disparaître?--Appel aux honnêtes gens.</p>
+</blockquote>
+<br>
+
+<p>Il est rare que l'homme s'arrête à mi-chemin d'une idée fausse, surtout
+lorsqu'elle lui permet de donner carrière à ses appétits sensuels.
+L'union libre nous en est un exemple. Non contents de plaider
+subtilement en sa faveur, certains écrivains, libérés de tout scrupule
+et résolus aux pires audaces, revendiquent, avec une crudité cynique,
+l'émancipation des sens et la liberté de l'instinct. Avec ces
+publicistes,--anarchistes pour la plupart,--qui poussent l'idée du libre
+amour jusqu'à ses conséquences les plus effrénées, la discussion est
+inutile. Il suffit d'exposer, même avec discrétion, leurs sophismes et
+leurs paradoxes, pour que ceux-ci éveillent dans l'âme des honnêtes
+femmes tout le mépris et toute la rancoeur qu'ils méritent.</p>
+
+<a name="l3c9s1" id="l3c9s1"></a>
+<h4>I</h4>
+
+<p>On connaît le mot de Saint-Just: «Ceux-là sont époux qui s'aiment et
+aussi longtemps qu'ils s'aiment.» Les partisans du libre amour,--gens de
+peu de scrupule,--prennent cette formule à la lettre. Voici le programme
+qu'ils assignent à l'«union future» de leurs rêves.</p>
+
+<p>Il faut, premièrement, qu'on y pénètre et qu'on en sorte à volonté, sans
+tracas, avec la plus entière facilité. L'union libre sera donc
+«multiforme». C'est une demeure que chaque couple se construira selon
+ses goûts, un refuge, un abri, que chaque conjoint pourra modifier ou
+abandonner à sa guise. Ensuite, il est bien entendu que «toutes les
+manifestations de l'amour seront également respectables, même les plus
+imprévues.» Et puisque le temps présent nous offre déjà de bons exemples
+de «bonheur à trois,» il va sans dire que «la polygamie ou la polyandrie
+consentie sera parfaitement admissible.»</p>
+
+<p>Dans ce monde nouveau, la femme est émancipée, comme il convient,
+jusqu'à la licence. Elle a «le droit de n'être mère que lorsqu'elle le
+veut; elle ne se laisse pas imposer, malgré elle, le fardeau de la
+maternité.» Et comme la transmission de la vie doit être volontaire, on
+va jusqu'à revendiquer pour elle «le droit officiel à
+l'avortement»<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a>
+<a href="#footnote143"><sup class="sml">143</sup></a>. On nous affirme même qu'en restaurant les temples,
+que les anciennes époques de beauté avaient élevés a Éros et à Vénus, il
+s'établira peu à peu une «Science de l'Amour», grâce à quoi l'«Union
+future», cessant d'être un mystère douloureux, ne répandra sur les
+humains que des joies ineffables<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a>
+<a href="#footnote144"><sup class="sml">144</sup></a>. Plus prosaïquement, un romancier
+coutumier de toutes les audaces, M. Paul Adam, a émis cette conclusion
+dénuée de lyrisme, que «l'amour n'a pas une importance autre que le
+manger et la marche,» et que «les peuples finiront par reconquérir le
+droit de reproduction<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a>
+<a href="#footnote145"><sup class="sml">145</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote143"
+name="footnote143"><b>Note 143: </b></a><a href="#footnotetag143">
+(retour) </a> <i>La Faillite du mariage et l'Union future</i>, par M. Joseph
+<span class="sc">Renaud</span>, pp. 187, 190, 193, 194, 195, 201 et 205.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote144"
+name="footnote144"><b>Note 144: </b></a><a href="#footnotetag144">
+(retour) </a> <i>La Faillite du mariage et l'Union future</i>, pp. 178, 181 et
+183.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote145"
+name="footnote145"><b>Note 145: </b></a><a href="#footnotetag145">
+(retour) </a> <i>L'Année de Clarisse</i>, chap. VIII.</blockquote>
+
+<p>Que ces idées étranges soient émises par des hommes, on doit en gémir
+assurément, sans qu'il faille toutefois en marquer un grand étonnement.
+Ces extravagances licencieuses sont une de ces revanches de la Bête
+contre l'Esprit, que toutes les époques ont vu se produire avec plus ou
+moins de violence et d'éclat. En cela, du moins, notre temps est
+particulièrement éprouvé, puisque le dévergondage des moeurs ne le cède
+en rien au dévergondage des idées. Et ce qui le prouve bien, c'est que
+les revendications les plus osées peuvent se lire en des livres,--rares
+encore, Dieu merci!--écrits par des mains féminines. Quant à l'esprit de
+cette littérature, nous croyons devoir l'indiquer ici dans sa simplicité
+toute nue.</p>
+
+<p>Pour une certaine catégorie de femmes sans préjugés, dont le désir et la
+curiosité enfièvrent les sens, l'émancipation consisterait à
+s'abandonner librement à ses inclinations amoureuses, afin d'affirmer à
+la face du monde qu'on est maître de soi, de son âme, de son coeur--et
+du reste. En se donnant volontairement, une femme ne prouve-t-elle pas
+qu'elle s'appartient totalement? En conséquence, pourvu qu'elles soient
+raisonnées et consenties, les défaillances charnelles sont la marque
+d'un être libre, et les faiblesses du coeur elles-mêmes attestent
+l'indépendance de l'esprit. On s'élancera donc dans l'amour libre, avec
+une décision renseignée, exempte de pudeur, de scrupule et de timidité.</p>
+
+<p>Nous connaissons ce genre de liberté. C'est la liberté cynique du
+viveur; et il serait triste, en vérité, que toutes les études, tous les
+efforts, toute la culture de la «femme nouvelle» ne servissent qu'à
+l'enflammer du désir d'égaler la plus vile et la plus misérable des
+libertés masculines, la licence du libertin. Qu'elle vive donc en
+garçon,--pardon! en fille,--qu'elle se fasse l'égale de l'homme, non par
+en haut, par le travail qui honore, mais par en bas, par l'immoralité
+qui dégrade! Seulement qu'elle sache bien que, cela fait, elle ne pourra
+plus être la femme qu'on épouse. Qu'apporterait-elle à son mari? Une âme
+flétrie et un corps souillé. Et quel honnête homme la voudrait prendre?
+Plus de sécurité pour lui, plus de respect pour elle. L'indépendance de
+la fille aura tué, en sa personne, la dignité de la femme.</p>
+
+<a name="l3c9s2" id="l3c9s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+
+<p>Mais le mariage est une gêne, un frein, une entrave. Il contient le
+désir, il discipline l'amour. «Mais le mariage veut mâter la nature!»
+c'est le gros grief de M. Sébastien Faure; et comme il le développe avec
+grâce! Comprenez-vous un jeune homme et une jeune fille qui, s'aimant
+pour le bon motif, ont l'insanité de se lier pour toujours? Pauvres
+nigauds! «C'est ce «toujours» qui, nouveau d'abord, fatigant bientôt,
+obsédant enfin, vous enlèvera la fougue des exubérants désirs, vous
+laissera quelque temps à la routinière gymnastique des exercices
+matrimoniaux, puis vous fera connaître, avant qu'il soit longtemps, la
+satiété des monotones caresses, l'écoeurement des sensations invariées,
+le dégoût des mêmes baisers, dans le même décor, sur la même couche,
+avec le même complice.» Et quels complices! «Un petit crétin dressé à
+rougir des surprises de la chair, des éveils délicieux de la virilité,
+de l'affirmation brutale des désirs,--et digne femelle de cet imbécile,
+la jeune fille qui, crevant d'ardeurs inassouvies, torture son coeur,
+supplicie ses sens, baisse les paupières pour feindre la pudeur.»
+J'abrège, et pour cause! Retenons seulement l'apostrophe finale:
+«Allons! couple de fous ou de coquins, après ce noviciat de l'hypocrisie
+supporté dans le couvent familial, vous êtes dignes de prononcer les
+voeux solennels et irrémissibles que reçoit, au nom de la Loi, le
+farceur tricolore<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a>
+<a href="#footnote146"><sup class="sml">146</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote146"
+name="footnote146"><b>Note 146: </b></a><a href="#footnotetag146">
+(retour) </a> <i>La Plume</i> du 1er Mai 1893, p. 201.</blockquote>
+
+<p>Je demande pardon au lecteur de cette citation, pourtant expurgée; mais
+il n'est pas mauvais qu'il sache de quelle haine on poursuit, dans
+certains milieux, le mariage auquel nous devons des siècles d'honneur
+familial et de progrès humain. Et à cette fin, il importe de rappeler
+encore une fois aux honnêtes gens, qui seraient tentés de l'oublier, que
+la passion est une chose et que le mariage en est une autre. Si exquise
+que soit la première, le monde ne saurait vivre sans le second.</p>
+
+<p>On peut bien voir dans l'union libre une idylle d'étudiant, un caprice
+des sens, un jeu de grâces plein d'embrassades et d'agenouillements. Les
+jeunes mariés, d'ailleurs, n'ignorent point le charme de ces premières
+caresses. Mais quand ce joli sensualisme s'est refroidi, quand cette
+fièvre délicieuse et délirante est tombée, le mariage nous apparaît
+alors pour ce qu'il est, à savoir la chose la plus sérieuse du monde, la
+plus grave et la plus sainte de la vie, le prolongement de l'amour par
+l'estime et l'amitié, l'union de deux consciences et de deux destinées
+par la confiance réciproque et le respect mutuel. Et de cette fusion
+loyale et tendre, la famille sort comme une fleur de sa tige, versant
+sur le monde fraîcheur et rajeunissement. Cela ne vaut-il pas mieux que
+les divertissements agités de l'union libre?</p>
+
+<p>Proudhon lui-même s'offensait qu'on voulût rabaisser l'union de l'homme
+et de la femme à un simple «roucoulement». Il s'écriait: «Le mariage
+n'est pas rien que l'amour; c'est la subordination de l'amour à la
+justice.» Sa raison se soulevait contre la souveraineté de la passion et
+la déification du désir, si chères à certaines femmes libres<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a>
+<a href="#footnote147"><sup class="sml">147</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote147"
+name="footnote147"><b>Note 147: </b></a><a href="#footnotetag147">
+(retour) </a> Voyez son livre: <i>De la justice dans la Révolution et dans
+l'Église</i>.</blockquote>
+
+<p>Qu'on se moque maintenant, tant qu'on voudra, des préoccupations de
+notre bourgeoisie. Pères et mères s'appliquent à préserver leurs enfants
+des jeux éphémères de l'amour sensuel, et ils font bien. En les mariant
+avec tant de soin, ils songent à l'avenir, et que tout n'y sera point
+fleurs et baisers. Ils savent par expérience que la vie commune exige
+plus de vertu que de passion; et ils s'emploient, à bon escient, à
+mettre leurs fils et leur filles en garde contre les tentations et les
+déceptions du coeur, leur rappelant que le mariage, véritable fondement
+de la famille humaine, implique plus de devoirs que de plaisirs. C'est
+de la sagesse pure. Nous ne sommes pas sur la terre pour nous amuser!</p>
+
+<a name="l3c9s3" id="l3c9s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+
+<p>A ceux qui demanderaient encore pourquoi les féministes révolutionnaires
+visent le mariage avec tant de fureur, nous répéterons que c'est pour
+atteindre mortellement la famille. A leurs yeux, le vice de la monogamie
+chrétienne n'est pas seulement de brider le désir et de discipliner la
+chair, mais encore et surtout de fonder un foyer. Vainement tous ceux
+qui ont étudié sérieusement l'histoire de l'humanité, s'accordent-ils à
+constater qu'au plus bas échelon de la sauvagerie, les rapports des deux
+sexes sont absolument libres; vainement remarquent-ils que la famille
+humaine n'est sortie de l'animalité qu'en devenant autoritaire, et
+qu'elle ne deviendrait libertaire qu'en retournant à l'animalité par
+l'émancipation des sens: on affirme que c'est à la nature qu'il faut
+revenir, pour retrouver l'intégralité des jouissances perdues. Et comme,
+jusqu'à présent, l'institution familiale a résisté aux efforts des
+démolisseurs, comme elle est l'arche sainte où le vieux monde peut
+trouver un dernier refuge contre le flot montant des mauvaises moeurs,
+on redouble d'acharnement pour l'ébranler et l'abolir. C'est pourquoi la
+Révolution a décrété d'en finir avec les prétendues civilisations
+monogames.</p>
+
+<p>Voyez avec quel cynisme on traite la vie de famille: on la dénonce comme
+une vie de servitude. «A l'âge des turbulences, des caprices et des
+folles étourderies,» l'enfant est obligé de se soumettre à une
+discipline chagrinante. Quel martyre! «Il faut qu'il prenne des
+habitudes de régularité et de soumission, qui meurtrissent ses instincts
+invincibles de liberté.» Comprenez-vous cette abomination? Et lorsque
+vient «l'âge des floraisons amoureuses,» jeunes gens et jeunes filles,
+«impatients d'essayer leurs ailes,» se blessent aux barreaux de «la cage
+familiale qui les retient captifs<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a>
+<a href="#footnote148"><sup class="sml">148</sup></a>.» Et nous ne maudissons pas cette
+détention préventive!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote148"
+name="footnote148"><b>Note 148: </b></a><a href="#footnotetag148">
+(retour) </a> Sébastien <span class="sc">Faure</span>, <i>La Douleur universelle</i>, pp. 321 et 323.</blockquote>
+
+<p>Songez en outre que nos chefs de famille sont des «caporaux» ou des
+«geôliers». Aujourd'hui, l'individu ne sort d'une prison que pour entrer
+dans une autre; il ne se débarrasse du lien familial que pour se mettre
+au cou le joug conjugal. La vie d'un moderne est une «odyssée de
+servitude». A tout âge, en toute condition, la famille nous écrase de
+sujétions, de responsabilités, d'obligations, de contraintes, de corvées
+incessantes. Chaque jour, elle nous astreint à un «continuel
+renoncement». Si, très exceptionnellement, il se rencontre des êtres qui
+trouvent au foyer joie, tendresse et consolation, il reste que
+«l'immense majorité des humains en souffre cruellement<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a>
+<a href="#footnote149"><sup class="sml">149</sup></a>.»
+L'institution familiale opprime l'être à toutes les périodes de
+l'existence. «Elle le guette dans les entrailles de sa mère, l'attend au
+premier vagissement, le suit au berceau, à l'école, au collège, pendant
+sa jeunesse, sa maturité, sa vieillesse, et l'accompagne, sans le
+quitter, jusqu'à la tombe.» Nul n'est exempt de ses persécutions. «Le
+bâtard souffre de la famille parce qu'il n'en a pas; l'autre, parce
+qu'il en a une.» La maison paternelle est une école d'asservissement et
+d'hypocrisie. «C'est ligotté dans les langes de la famille que l'enfant
+contracte des tendances à l'obéissance, des habitudes de servilité.»
+C'est là qu'il plie sa pauvre cervelle aux «respects ridicules» et aux
+«vénérations grotesques». C'est là qu'appliqué chaque jour à dissimuler
+sa conduite et à falsifier son langage, il devient «docteur ès
+fourberie». C'est là, enfin, qu'il reçoit les plus tristes exemples et
+puise les plus lamentables préjugés; car, «c'est dans la famille,
+qu'ayant sous les yeux l'incessant spectacle d'un homme--son
+père--couchant toujours avec la même femme--sa mère--et d'une
+femme--l'épouse--n'ayant ostensiblement d'amour que pour un seul
+homme--le mari,--l'adolescent de l'un et l'autre sexe se fait de l'amour
+l'idée la plus fausse et la plus dangereuse, en se persuadant que
+l'exclusivisme du coeur est une vertueuse obligation<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a>
+<a href="#footnote150"><sup class="sml">150</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote149"
+name="footnote149"><b>Note 149: </b></a><a href="#footnotetag149">
+(retour) </a> <i>La Douleur universelle</i>, p. 321.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote150"
+name="footnote150"><b>Note 150: </b></a><a href="#footnotetag150">
+(retour) </a> <i>La Plume</i> du 1er mai 1893, pp. 203 et 204.</blockquote>
+
+<p>On ne m'aurait point pardonné, j'en suis sûr, de retrancher quelque
+chose de ce réquisitoire odieux. L'anarchisme de l'amour y apparaît dans
+toute sa crudité. On en connaît l'esprit, on en voit le but. Sus au
+mariage légal! Sus à la famille juridique! Nos révolutionnaires ne se
+dissimulent point, du reste, qu'«ils touchent ici à un des préjugés les
+plus profondément ancrés dans l'opinion publique.» Abattre la famille
+leur paraît bien «la partie la plus malaisée de leur glorieuse tâche.»
+Mais ils se disent que «la famille est la photographie en miniature de
+la société tout entière,» qu'on y retrouve «mêmes principes idiots,
+mêmes préjugés inhumains, même hiérarchie meurtrière,» et que, par
+suite, «quiconque veut révolutionner la société ne peut logiquement
+respecter la famille<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a>
+<a href="#footnote151"><sup class="sml">151</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote151"
+name="footnote151"><b>Note 151: </b></a><a href="#footnotetag151">
+(retour) </a> <i>La Plume</i>, <i>eod. loc.</i>, p. 203.</blockquote>
+
+<p>Ce raisonnement est exact. Oui, notre famille est en petit ce que notre
+société est en grand. Il n'est pas besoin d'une très vive clairvoyance
+pour découvrir en elle la cellule vivante, le noyau élémentaire, le
+centre embryonnaire qui communique à l'ensemble la vie, la durée, la
+résistance et le renouvellement. Groupement d'affection, communauté
+d'origine, association d'intérêts, la collectivité familiale est le type
+exemplaire de la nation elle-même, qui suppose la fusion du sang et le
+mélange des races, l'identité des besoins et des aspirations. L'esprit
+de nationalité participe même de l'esprit de famille; car la maison
+paternelle est une petite patrie microscopique, dont la grande famille
+nationale n'est que l'image agrandie et multipliée. Toutes deux sont
+fondées sur la conservation d'un patrimoine de traditions, d'idées, de
+sentiments, qui se transmet de génération en génération. Toutes deux
+impliquent l'appropriation et l'hérédité; toutes deux se soutiennent par
+la solidarité des membres qui les constituent; toutes deux se gouvernent
+par le principe d'autorité; toutes deux se donnent des constitutions qui
+stipulent des droits et des devoirs réciproques. La charte organique de
+notre gouvernement démocratique n'est qu'une sorte de contrat de
+mariage, qui a fixé les pouvoirs respectifs du Peuple et de la
+République, officiellement et volontairement unis l'un à l'autre.</p>
+
+<p>Dès lors, si l'unité souveraine doit être l'individu libéré de toute
+obligation, il faut que famille et société disparaissent. Et le foyer
+étant la pierre angulaire de la nation, et l'esprit de famille étant
+l'aliment de l'esprit de patrie, on ne saurait démolir sûrement la
+société actuelle, qu'en détruisant le centre familial d'où elle procède
+et le mariage qui en est le noeud légal et sacramentel. Et voilà
+pourquoi toute entreprise révolutionnaire, qui s'attaque à la société,
+doit logiquement s'attaquer à la famille, parce que «cet instrument de
+torture, comme dit élégamment M. Sébastien Faure, assume et
+quintessencie les vices, les mensonges, les coquineries, les tyrannies
+de l'ordre social tout entier<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a>
+<a href="#footnote152"><sup class="sml">152</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote152"
+name="footnote152"><b>Note 152: </b></a><a href="#footnotetag152">
+(retour) </a> <i>La Plume</i>, <i>eod. loc.</i>, p. 201.</blockquote>
+
+<a name="l3c9s4" id="l3c9s4"></a>
+<h4>IV</h4>
+
+
+<p>A ce langage haineux et subversif, c'est peine perdue d'opposer la
+morale et la religion, que les esprits émancipés tiennent aujourd'hui
+pour deux vieilles choses très suspectes de radotage. Mieux vaut s'en
+tenir aux raisons d'ordre positif tirées de la vie réelle. Reprenons-les
+pour conclure.</p>
+
+<p>L'union libre est un principe de faiblesse et d'insécurité. Dans les
+faux ménages, précaires et instables, que le caprice de la passion aura
+formés et que le caprice de la passion pourra défaire, les moindres
+litiges risqueront de tourner en dissentiments et en ruptures.</p>
+
+<p>L'union libre est un principe de division et de conflits. La femme étant
+devenue l'égale de l'homme, et l'autorité de la mère pouvant contredire
+et infirmer en toute matière l'autorité du père, la direction des
+affaires et le gouvernement des enfants susciteront mille querelles qui
+rendront la vie commune intolérable.</p>
+
+<p>L'union libre est un principe de violence et d'oppression. A défaut du
+mariage qui protège les époux en liant légalement leurs destinées l'une
+à l'autre et en équilibrant leurs droits respectifs par leurs devoirs
+mutuels, la force, redevenue la règle souveraine des rapports sexuels,
+maintiendra ou rompra despotiquement les noeuds de chair que la passion
+sensuelle aura formés.</p>
+
+<p>L'union libre est un principe d'avilissement. Dépourvue de toute
+garantie légale à l'encontre de son compagnon, la femme retombera
+misérablement sous la main de l'homme. Loin d'affranchir le sexe faible,
+l'abolition du mariage ne peut manquer de l'asservir aux appétits et aux
+brutalités du sexe fort. L'histoire atteste que plus l'idéal conjugal
+s'abaisse, plus la condition de la femme s'aggrave; que plus l'amour se
+dégrade, plus la femme déchoit. La passion émancipée, c'est
+l'indépendance dans l'abjection. Dieu garde la femme d'une si lamentable
+extrémité! La civilisation elle-même risquerait d'en périr. Car, là où
+la femme n'est point respectée, il est impossible que l'humanité soit
+respectable. «Le moyen le plus efficace de perfectionner l'homme, a dit
+Joseph de Maistre, c'est d'ennoblir et d'exalter la femme.»</p>
+
+<p>Plus d'illusion possible: le féminisme conjugal est né d'une réaction
+furieuse de l'individualisme révolutionnaire contre la solidarité
+chrétienne, qui associe les époux dans un coeur-à-coeur immuable. Plus
+de malentendu possible: l'idéal de la famille à venir n'est point dans
+l'indépendance orgueilleuse ni dans le nivellement égalitaire. Que la
+femme s'unisse à l'homme, au lieu de lutter contre lui! Qu'elle s'appuie
+sur son compagnon, au lieu de ne compter que sur elle seule! La paix est
+fille de l'ordre, et celui-ci ne se comprend point sans hiérarchie ni
+subordination, sans confiance ni respect.</p>
+
+<p>Laissons donc les ennemis du mariage prêcher, tant qu'ils voudront,
+l'émancipation de l'amour. Que ces révoltés excitent la femme à relever
+la tête et à secouer le joug, à aimer qui les aimera, à aimer qui leur
+plaira. Qu'ils impriment à leurs revendications un caractère
+antireligieux et antifamilial, une direction agressive et
+révolutionnaire. Il est à espérer que ces excès de langage et de
+conduite ne feront que détourner de leur féminisme malfaisant toutes les
+femmes honnêtes, qui ont le souci de leur dignité et la conscience des
+intérêts supérieurs de la famille, et qu'au lieu d'entamer leurs âmes,
+un pareil débordement de violences et d'incongruités les avertira du
+péril et les prémunira même contre les tentations et les défaillances;
+si bien que, tant par l'emportement inconsidéré de ses adversaires que
+par la vigilance de ses défenseurs, l'institution du mariage pourra être
+sauvée.</p>
+
+<p>Et si un jour, par impossible, le mariage cessait d'être une institution
+légale, si l'union libre, s'insinuant dans les moeurs et dans les codes,
+devenait la règle de fait et de droit, ne croyons pas que les principes
+d'indissolubilité, de fidélité, de fécondité, qui sont l'âme du mariage
+chrétien, disparaîtraient de ce monde. La religion aidant, il y aura
+toujours de braves gens qui demeureront inébranlablement attachés aux
+«justes noces» qu'auront pratiquées leurs ancêtres; et, quelle que soit
+la démoralisation ambiante, ils formeront, au milieu de la dissolution
+générale, le dernier rempart de la famille, une élite vertueuse, une
+race d'élection, une sorte d'aristocratie de l'amour et du devoir.</p>
+
+<p>Oui, quoi qu'on pense et quoi qu'on dise de la «faillite» du mariage,
+l'union durable et sainte, l'union pour la vie, l'union loyale et
+confiante, sans trahison et sans rupture, le mariage, en un mot, restera
+le plus haut idéal qu'il soit donné au couple humain de poursuivre et
+d'atteindre sur la terre. Il est la pierre angulaire, ou encore l'arche
+véritable de la famille; et, au même titre que ce groupe naturel et
+indestructible, il ne saurait pas plus disparaître que la vie même dont
+il assure le mieux la transmission. Étroitement lié à l'honneur du mari,
+à la dignité de la femme et à l'avenir de l'enfant, le mariage est lié,
+par cela même, aux destinées de l'espèce.</p>
+
+<p>C'est pourquoi nous avons la conviction que, si vigoureusement qu'ils
+manient la cognée révolutionnaire, les bûcherons de la Sociale
+s'épuiseront en vains efforts contre l'arbre auguste et magnifique qui
+abrite, depuis des siècles, l'humanité civilisée. Ils pourront lui faire
+de larges blessures; mais ils n'empêcheront point sa sève remontante de
+pousser tôt ou tard de nouveaux rejetons. Pourquoi même ne pas espérer
+qu'instruits par les destructions violentes dont l'imminence effraie les
+plus optimistes, les hommes désabusés reviendront en masse chercher sous
+ses rameaux la paix et la sécurité perdues?</p>
+
+<p>Pour nous, simples et braves gens, qui prenons la vie pour ce qu'elle
+vaut, c'est-à-dire pour une source d'épreuves et pour une occasion
+d'efforts, de mérites et de vertus, disons-nous, en attendant l'avenir,
+que le vieux mariage chrétien,--cette union réfléchie, assortie, conclue
+suivant l'esprit de nos pères, non comme une folle gageure, mais comme
+un pacte solennel qui doit fonder un foyer et soutenir une famille,--est
+l'assise sacrée sur laquelle reposent les destinées et les espérances de
+notre société française; disons-nous que le mariage est un frein moral
+susceptible de protéger les époux contre leurs faiblesses, et partant la
+garantie la plus solide pour les enfants auxquels nous aurons donné le
+jour; qu'à part quelques abus ou quelques dommages inhérents à toutes
+les choses humaines,--ce que les outranciers du féminisme appellent
+tragiquement «les crimes du mariage»,--il nous met du moins à l'abri de
+l'instabilité de nos caprices et de nos passions; qu'en tout cas, les
+accidents individuels ne prouvent rien contre sa règle généralement et
+socialement bienfaisante; que les infortunes qu'on lui impute viennent
+moins souvent des lois qui le sanctionnent, que des révoltes dirigées
+contre son principe et des brèches faites à son inviolabilité; que les
+devoirs qu'il nous impose ne vont pas sans des avantages d'ordre, de
+dignité, de repos et de considération; qu'après tout l'homme et la femme
+n'ont pas seulement sur terre des appétits à satisfaire et des libertés
+à exercer, mais encore des obligations à remplir, des deuils et des
+souffrances à supporter, et qu'il n'est point finalement de moyen plus
+sûr et plus doux de vivre sa courte vie, que de la vivre à deux en
+s'appuyant loyalement l'un sur l'autre jusqu'au bout du chemin.</p>
+
+<a name="l3c10" id="l3c10"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE X</h3>
+
+
+<h4>Hésitations et inconséquences du féminisme radical</h4>
+<br>
+<h3> SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Tactique adoptée par la Gauche féministe.--Le mariage
+ doit être rénové et l'union libre ajournée.</p>
+
+<p> II.--Ce que doit être le mariage nouveau: «une association
+ libre entre égaux»--Absolution de toutes les supériorités
+ maritales.</p>
+
+<p> III.--Extension du divorce.--Voeux significatifs émis par
+ le congrès de 1900.--Aux prises avec la logique.</p>
+
+<p> IV.--Les entraînements de l'erreur.--La peur des mots.--A
+ mi-chemin de l'union libre.--Inconséquence ou
+ timidité.--Conclusion.</p>
+</blockquote>
+<br>
+
+<p>Il serait peu généreux et peu équitable d'attribuer au féminisme tout
+entier des doctrines qui sont prêchées surtout par des hommes. Pour
+quelques femmes audacieuses qui embrassent avec passion les plus folles
+idées, il en est mille, même dans les groupes d'Extrême-Gauche, qui
+répugnent secrètement à l'union libre. Non qu'elles acceptent le mariage
+avec toutes ses conséquences. Elles font même tant de brèches à son
+principe, qu'emportées par la logique de l'erreur et de la destruction,
+elles préparent, sans le savoir, les voies à l'émancipation de l'amour,
+vers laquelle les allégements successifs du lien conjugal tendent
+invinciblement. Et c'est un spectacle plein d'enseignements qui prouve,
+une fois de plus, que tout ce qui affaiblit le mariage tourne, qu'on le
+veuille ou non, au profit du libre amour. On nous excusera, d'y arrêter
+nos regards avant de clore cette étude, la leçon qui s'en dégage nous
+confirmant expressément dans nos vues et nos appréhensions.</p>
+
+<a name="l3c10s1" id="l3c10s1"></a>
+<h4>I</h4>
+
+<p>Malgré les secousses politiques et sociales qui ont bouleversé tant de
+choses et amoncelé tant de ruines au cours des derniers siècles, la
+famille est restée debout, impassible, immuable. Rien de plus curieux
+que la tactique adoptée par la Gauche féministe pour réduire cette
+majestueuse forteresse, qui résiste à la morsure du temps et
+l'ébranlement des révolutions. On ne songe point à l'emporter d'assaut.
+Impossible d'abattre «cette vieille maison ingrate et inhospitalière»,
+qui abrite actuellement la famille légitime. Il suffira donc de la
+transformer, de l'aménager, d'en faire «une maison spacieuse et
+souriante, image exacte de cette société de demain, où tous les êtres
+auront une part égale de soleil, de bonheur et de pain.» C'est M.
+Viviani, le rapporteur général de la section de législation du Congrès
+de 1900, qui parle ainsi. Et à cette phrase caressante et fleurie, on
+reconnaît le féminisme socialiste, un féminisme à la fois très avancé et
+très opportuniste, qui sait cacher sous d'habiles réticences les vues et
+les tendances les plus audacieuses.</p>
+
+<p>Adversaire de la famille telle qu'elle est constituée, ce groupe
+important veut que le mariage soit «une association libre où les époux
+auront des droits égaux.»</p>
+
+<p>Mais, dira-t-on, cette libre association, c'est l'union libre, ni plus
+ni moins! Estimant que cette dernière formule sonnait trop mal aux
+oreilles, et désireux de n'effaroucher personne, on a sans doute changé
+le mot et conservé la chose.--Pas tout à fait. On a la prétention de
+fonder un ordre familial nouveau, où rien ne subsistera de la «tyrannie
+ancienne», mais où l'on entend recueillir, pour les vivifier, «les rares
+vertus que la famille laisse encore fleurir,» telles que la fidélité
+respective des époux et la soumission respectueuse des enfants.</p>
+
+<p>Conséquemment, cette association libre ne comportera point le droit de
+répudiation. Elle est quelque chose de plus qu'un louage de services
+susceptible d'être dénoncé par l'un ou l'autre des époux, lorsque surgit
+un désaccord ou arrive l'heure de la lassitude. On ne se mariera donc
+point comme on fait un bail, pour trois, six ou neuf ans, avec droit de
+résiliation pour chacune des parties. M. Viviani, dont je reproduis la
+pensée aussi fidèlement que possible, estime avec raison que la
+répudiation serait plus profitable au mari qu'à la femme, et que
+celle-ci, placée sous une perpétuelle menace de renvoi, deviendrait
+souvent, pour éviter la misère, «la servante de tous les bas caprices
+masculins.»</p>
+
+<p>L'union libre elle-même est inacceptable pour l'heure présente. La femme
+du peuple doit s'en garder comme d'un piège et d'une duperie. Quand la
+beauté se fane et que la jeunesse finit, rien ne la protège plus contre
+l'abandon ou les rigueurs de l'amant. Trop fragile est le lien
+volontaire de la parole donnée. Bien folle serait la femme qui
+consentirait à appuyer sur cette fondation tremblante tout son avenir,
+tout son bonheur, toute sa vie. En repoussant l'union libre, M. Viviani
+ne pense qu'«à la misérable poussière humaine, à toutes les femmes sans
+argent, sans foyer, sans garantie.» Mais l'union libre est-elle moins
+précaire pour les autres? Riches ou pauvres ne peuvent en recueillir que
+des humiliations atroces. Elle ne sera jamais profitable qu'au mâle.
+L'union libre, c'est le <i>féminisme des hommes</i>. Aussi je ne comprends
+pas que le distingué rapporteur la repousse pour aujourd'hui et se
+déclare «bien près de l'accepter» pour demain, c'est-à-dire pour cet
+avenir, plus ou moins lointain, où le socialisme de ses rêves aura fait
+merveille--ou faillite<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a>
+<a href="#footnote153"><sup class="sml">153</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote153"
+name="footnote153"><b>Note 153: </b></a><a href="#footnotetag153">
+(retour) </a> Congrès international de la Condition et des Droits des
+Femmes; séance du vendredi soir 7 septembre. Voir la <i>Fronde</i> du 10
+septembre 1900.</blockquote>
+
+<a name="l3c10s2" id="l3c10s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+
+<p>Que faut-il penser de cette conception de la société conjugale, qui
+n'est pas encore l'union libre et qui n'est plus le vieux mariage? Nous
+la tenons pour un système bâtard, inconséquent, instable. Par les vues
+dont elle procède et par les fins où elle tend, elle peut très bien
+ébranler l'antique foyer qui nous abrite; mais elle est incapable de
+fonder une maison durable et une famille forte. Faites entrer dans le
+mariage l'idée de bonheur à la place de l'idée de devoir, substituez la
+liberté des époux à l'obligation qui les lie, l'égalité des droits à
+l'autorité qui les discipline et les coordonne,--et ces ferments
+nouveaux vont tout corrompre et tout dévorer. Vous aurez beau lutter
+contre la logique des idées: elle se développera irrésistiblement. Et la
+force qui les anime et les pousse vous emportera, quoi que vous fassiez,
+jusqu'à l'union libre. On ne s'arrête pas à mi-chemin de l'erreur.
+Lorsque celle-ci nous presse et nous talonne, il faut avoir le courage
+et l'énergie de rétrograder vers les sommets; faute de quoi, on
+s'effondre jusqu'en bas. Voyez plutôt.</p>
+
+<p>L'«association libre», préconisée par la Gauche féministe, implique
+l'égalité des droits entre mari et femme. «Tous nos voeux, déclare M.
+Viviani, réclament l'abolition de la puissance maritale.» Et encore:
+«Nous voulons faire disparaître de la famille tous les vestiges de la
+puissance maritale.» Et le Congrès a voté la suppression pure et simple
+de toutes les lois qui édictent la soumission de la femme au mari. Ce
+qui emporte l'abolition de l'article 213 du Code civil: on n'admet pas
+que le mari doive protection à sa femme, ni surtout que la femme doive
+obéissance à son mari. De cette façon, la «douce et candide fiancée» ne
+tombera plus dans le mariage comme en une embûche. Elle conservera tous
+ses droits. Souveraine par la grâce, elle sera l'égale de l'homme devant
+la loi. Libre à elle de remettre aux mains de son mari la direction
+morale et matérielle de la famille; mais au lieu de tenir leurs pouvoirs
+de la «brutalité» du Code, les hommes les devront seulement à la
+condescendance et à la «tendresse» des femmes.</p>
+
+<p>Cela est gracieusement ingénu. Si pourtant des conflits surgissent entre
+ces deux volontés égales,--et ils peuvent éclater à tout instant pour
+une question des plus graves ou des plus vaines,--qui les tranchera?
+Soyons sans inquiétude: il y a des juges en France, nous dit-on. Comme
+en une «société commerciale» où la résistance irréfléchie d'un associé
+peut causer un «préjudice», les tribunaux décideront<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a>
+<a href="#footnote154"><sup class="sml">154</sup></a>. Rétablir la
+paix dans les ménages, quelle belle mission pour nos magistrats!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote154"
+name="footnote154"><b>Note 154: </b></a><a href="#footnotetag154">
+(retour) </a> Discours précité de M. Viviani.</blockquote>
+
+<p>Le malheur est que le mariage est quelque chose de plus qu'une «société
+commerciale». Impossible de faire tenir dans les limites d'un contrat
+ordinaire cette communauté de joies et d'épreuves, d'espérances et de
+deuils, de devoirs et d'efforts, qui est la famille. Vainement vous
+manderez en hâte le juge de paix pour départager les époux en cas de
+conflit: croyez-vous que ce ménage à trois puisse être uni et durable?
+Ériger la magistrature en providence des familles, quelle imprudence!
+L'intervention de cette puissance au coeur sec et aux mains rudes ne
+fera qu'envenimer, exaspérer les querelles et les dissentiments. L'époux
+contraint de céder par arrêt de justice rentrera au foyer,--pas pour
+longtemps,--l'âme haïssante et ulcérée. Demandez aux magistrats
+eux-mêmes: tout ménage où l'autorité judiciaire s'introduit avec son
+appareil coercitif, est un ménage perdu. En général, le dualisme du
+pouvoir n'a jamais engendré que rivalités et dissensions. Faites donc de
+la famille une sorte de monstre à deux têtes également puissantes, et
+vous pouvez être assurés que, malgré la médiation ou l'arbitrage du
+tribunal, les disputes de prééminence multiplieront les
+mésintelligences, les ruptures et les divorces. Et ce faisant, l'égalité
+des droits entre époux précipitera la ruine du mariage et l'avènement de
+l'union libre.</p>
+
+<p>D'autant que, pour parfaire l'égalité entre époux, on s'acharne à
+détruire tout ce qui marque la supériorité du mari. Ainsi la Gauche
+féministe a émis le voeu que la femme française qui épouse un étranger,
+ou la femme étrangère qui épouse un Français, ait le droit de conserver,
+par une déclaration faite au jour de son mariage devant l'officier de
+l'état civil, sa nationalité d'origine. N'est-il pas «immoral» que la
+femme soit condamnée à prendre toujours la nationalité de son mari? Et
+pour procurer à la femme la satisfaction orgueilleuse de conserver la
+plénitude de son individualité, on n'hésite pas à sacrifier les intérêts
+de la famille, dont le patrimoine doit être régi par une seule et même
+législation sous peine de conflits inextricables. Concevez-vous un
+ménage dont la femme, restée Anglaise, sera gouvernée par la législation
+anglaise, et le mari, resté Français, sera gouverné par la législation
+française? Et les enfants suivront-ils la nationalité du père? Si oui,
+c'est un hommage rendu à la primauté virile. Si non, seront-ils
+mi-anglais, mi-français? Vous verrez que, par horreur de la prééminence
+paternelle, on leur réservera le droit de trancher cette question à leur
+majorité.</p>
+
+<p>Ainsi encore, la Gauche féministe a émis le voeu que la femme mariée,
+«afin de sauvegarder son individualité, sa liberté et ses intérêts,
+garde son nom patronymique, au lieu d'adopter celui du mari.» Remarquez
+qu'aucune loi n'oblige l'épouse à prendre le nom de l'époux. L'usage le
+veut ainsi, et non la législation. Mais Mme Hubertine Auclert n'admet
+pas qu'une femme «se fasse estampiller comme une brebis sous le vocable
+de l'homme qu'elle épouse<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a>
+<a href="#footnote155"><sup class="sml">155</sup></a>.» Et quel nom donnera-t-on aux enfants?
+Si nous revenons au matriarcat, comme on nous l'assure, ils devront
+suivre la filiation et recevoir le nom de leur mère, bien que l'histoire
+atteste que la famille monogame ne s'est fortement constituée, que du
+jour où la filiation est devenue certaine et l'état civil régulier par
+la transmission du nom paternel, avec toutes les obligations qui
+s'ensuivent au profit de la mère et des enfants.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote155"
+name="footnote155"><b>Note 155: </b></a><a href="#footnotetag155">
+(retour) </a> Congrès international de la Condition et des Droits des
+Femmes. Séance du samedi matin 8 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>Ainsi enfin, le féminisme avancé demande que la femme puisse obtenir du
+juge de paix «l'autorisation d'avoir une résidence séparée de celle du
+mari.» On ne veut pas que l'épouse soit astreinte à suivre partout son
+époux, lorsqu'il plaît à ce dernier de changer capricieusement le siège
+de ses affaires ou le lieu de son habitation. Le juge de paix, ce
+médiateur familial qui est appelé à jouer le rôle de confesseur laïque,
+devra peser les raisons du mari et les résistances de la femme, et au
+besoin permettre à celle-ci, par exemple, de rester à Paris si le
+conjoint préfère s'installer en province. Est-ce qu'il n'est pas
+contraire à l'égalité d'imposer toujours à la femme le domicile du
+mari?<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a>
+<a href="#footnote156"><sup class="sml">156</sup></a> Laissez donc aller l'un à droite et l'autre à gauche, et
+l'égalité sera sauvée, et l'union rompue. Et les enfants suivront-ils
+papa ou maman? Triste ménage! Triste système!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote156"
+name="footnote156"><b>Note 156: </b></a><a href="#footnotetag156">
+(retour) </a> Séance du samedi soir 8 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>Si le féminisme s'obstine à opposer l'épouse au mari et les enfants au
+père, il est à prévoir que la famille à venir, divisée contre elle-même,
+retombera peu à peu à sa primitive faiblesse. Un des congressistes de
+1900, M. Le Foyer, a fait cette déclaration dénuée d'artifice: «Nous
+avons à assurer l'abdication de ce roi conjugal qu'est le mari, et
+l'avènement de cette citoyenne qu'est la femme; en un mot, nous avons à
+faire du mariage une république.» C'est entendu. Mais si jamais la
+république, ainsi comprise, s'installe au foyer, tenons pour sûr que la
+famille, disloquée par l'égalité absolue, se débattra douloureusement
+dans la confusion et l'anarchie.</p>
+
+<a name="l3c10s3" id="l3c10s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+
+<p>Et cependant, il ne suffit pas que le mariage nouveau soit une «société
+entre égaux»: on veut qu'il devienne une «association libre». Mais
+comment concilier cette liberté avec la fidélité? Pour ceux qui fondent
+l'union conjugale sur l'idée du devoir, cette question n'existe pas.
+Libres avant le mariage, les époux ne le sont plus après. Une fois liés
+l'un à l'autre, ils doivent tenir leur serment. Point de mariage sans
+foi jurée; et lorsqu'on s'est obligé réciproquement pour la vie, on ne
+peut reprendre sa liberté sans faillir à l'honneur. Les époux, qui se
+sont promis fidélité, doivent respecter leurs engagements jusqu'au bout.
+Les honnêtes gens n'ont qu'une parole. Et pour donner plus de poids à ce
+serment mutuel, la loi civile a fait du mariage un contrat solennel, et
+la loi religieuse l'a élevé à la dignité de contrat sacramentel.</p>
+
+<p>La Gauche féministe n'ose pas attaquer le devoir de fidélité, par
+tactique peut-être plus que par principe, de peur qu'on lui prête
+l'intention de détruire dans la famille les sentiments qui font sa
+force. M. Viviani, personnellement, ne trouve «aucune raison dans son
+esprit et dans son coeur» pour infirmer et abolir une promesse qui est
+dans la nature des choses. Le devoir de fidélité subsistera donc, mais
+allégé de toutes les sanctions du Code pénal contre l'adultère. De plus,
+il ne saurait s'agir entre époux d'un voeu perpétuel de fidélité,
+s'enchaîner à toujours étant trop manifestement contraire à la liberté
+individuelle, à la possession de soi-même.</p>
+
+<p>Cela fait, le féminisme radical s'acheminera doucement du mariage légal
+à l'union libre. Car s'il est prudent de ne point effrayer les
+bourgeois, il convient de ne pas se séparer des camarades qui, plus
+hardis et plus conséquents, sont toujours prêts à prendre les habiles
+pour des réactionnaires. Et ces frères terribles ne se feront pas faute
+de stimuler les indécis. «Vous avez peur des mots, leur dira, par
+exemple, le groupe avancé des Amis de la science. L'union libre est au
+bout de la route que vous avez prise. Encore quelques pas, et vous y
+êtes. Pourquoi vous arrêter en si beau chemin?» Appliquée au mariage, la
+liberté ne vaut pas mieux que l'alcoolisme. Une fois qu'on en a pris, on
+n'en saurait trop prendre. Il faudra, coûte que coûte, qu'elle se vide
+de tout son contenu, pour le malheur de ceux qui s'en griseront.</p>
+
+<p>Déjà la Gauche féministe est unanime pour ajouter le divorce par
+consentement mutuel aux quatre causes de rupture prévues par le Code
+civil, et qui sont: 1º l'adultère; 2º les excès où sévices; 3º les
+injures graves, 4º la condamnation à une peine afflictive et infamante.
+Or, cette extension du divorce est une première atteinte, et combien
+grave! au devoir de fidélité, puisqu'elle permet aux époux de se relever
+de leur parole, d'un commun accord. Et comment s'y soustraire? Une fois
+admis que le mariage est un contrat comme un autre, ce que le
+consentement a fait, le consentement peut le défaire. Suffisante pour
+les unir, la volonté des époux doit suffire pour les désunir.</p>
+
+<p>Et l'enfant? Il semble bien que ce tiers innocent et faible devrait
+faire obstacle au divorce des parents. Lorsqu'on se marie, la volonté
+des époux est souveraine, l'enfant n'existant pas encore. Mais lorsqu'on
+divorce, la volonté des parents n'est plus aussi libre. Un lien de chair
+a pu se former entre le mari et la femme: sacrifierez-vous l'enfant à
+leurs aises ou à leurs passions? C'est là que nous pouvons toucher du
+doigt la logique cruelle du divorce.</p>
+
+<p>Dirons-nous que, les enfants ayant droit non seulement à la nourriture,
+mais à la famille, le fait de leur existence doit rendre le divorce de
+leurs parents impossible?--Mais, répondra-t-on, pourquoi condamner
+ceux-ci à l'enfer conjugal? Subordonner le divorce par consentement
+mutuel à l'inexistence des enfants, c'est accorder aux unions stériles
+un privilège et un encouragement. N'est-il pas à craindre même que des
+époux, plus attachés à leur indépendance qu'à leur devoir, ne
+s'arrangent pour écarter préventivement l'obstacle qui les empêcherait
+de sortir du mariage?</p>
+
+<p>Dirons-nous que le tribunal devra s'assurer, avant d'accueillir la
+demande des époux, qu'il est donné satisfaction aux droits et aux
+intérêts de leurs enfants?--Mais si rationnel qu'il paraisse de charger
+la justice de défendre ces mineurs qui, par définition, sont incapables
+de se défendre eux-mêmes, on ne voudra point que l'avenir des enfants
+enchaîne la liberté des parents. Laissez aux magistrats le pouvoir de
+subordonner souverainement le divorce des père et mère à l'obligation
+d'élever et d'entretenir convenablement les enfants, et c'en est fait,
+dira-t-on, du divorce par consentement mutuel? «Rappelez-vous, s'est
+écrié M. Viviani, l'opposition presque religieuse que certaines chambres
+civiles font, dès aujourd'hui, au divorce incomplet que nous avons
+conquis.» Il serait, d'ailleurs, impossible aux ménages pauvres
+d'établir qu'en se désunissant, les intérêts de l'enfant seront
+suffisamment sauvegardés; et le divorce par consentement mutuel
+deviendrait le privilège des riches.</p>
+
+<p>Dirons-nous que le sentiment des enfants sera consulté, la dignité
+humaine ne permettant pas qu'on en dispose comme d'une chose, ou qu'on
+les sépare comme un mobilier.--Mais en joignant au consentement des
+époux la consultation des enfants, on soumettrait les parents à une
+épreuve souvent ridicule, s'il s'agit d'enfants en bas âge, et toujours
+douloureuse, s'il s'agit d'adolescents. Au lieu d'interroger les
+préférences secrètes des enfants, il est plus simple de s'en remettre au
+tribunal du soin d'attribuer leur garde à celui des parents qu'il jugera
+le plus digne.</p>
+
+<p>Dirons-nous que, si l'attribution des enfants à l'époux innocent se
+comprend lorsque le divorce a été prononcé, pour cause déterminée,
+contre l'époux coupable justement puni par le rapt légal que le tribunal
+lui inflige, en revanche, le divorce par consentement mutuel s'oppose à
+ce qu'ils soient adjugés à l'un plutôt qu'à l'autre, puisque la désunion
+est poursuivie, en ce cas, d'un commun accord, sans articulation de
+motifs; qu'il vaut mieux conséquemment tenir compte des sentiments des
+enfants, sitôt que leur âge le permettra, afin que le divorce, qui met
+un terme au malheur des père et mère, ne consomme pas du même coup le
+malheur des fils et des filles.--Mais l'affection de ceux-ci peut être
+mal placée; leur plus vive inclination pour «papa» ou pour «maman»
+risque d'être inconsidérée. Au cas où les parents s'en disputent la
+garde (et la question est particulièrement délicate s'il s'agit d'un
+rejeton unique), il est inévitable que le tribunal intervienne, <i>ex æquo
+et bono</i>, pour décider souverainement du sort de l'enfant,--sans
+recourir toutefois au jugement de Salomon.</p>
+
+<p>Ces déductions fortement enchaînées serrent le coeur. Une fois pris dans
+l'engrenage, l'enfant ne peut plus y échapper: il est sacrifié. De la
+part des époux, le divorce par consentement mutuel est un acte de pur
+égoïsme; car il prouve que ceux-ci mettent leur satisfaction et leur
+plaisir au-dessus des intérêts sacrés de leur descendance née ou à
+naître. L'enfant est la grande victime du divorce.</p>
+
+<p>Mais poursuivons. Aux parents qui veulent rompre le lien matrimonial par
+consentement bilatéral, la Gauche féministe n'impose qu'une simple
+condition de forme. «Les époux devront exprimer par trois fois, devant
+le président du tribunal civil, à trois mois d'intervalle les deux
+premières fois-, à six mois d'intervalle la troisième fois, leur volonté
+de se séparer.» A vrai dire, ce laps de temps et ces déclarations
+réitérées sont des épreuves salutaires, destinées à provoquer la
+réflexion des époux au seuil du divorce; sans compter que, dans cet
+intervalle, une grossesse de la femme peut survenir qui modifie leurs
+projets. Et pourtant, des âmes impatientes trouvent ces conditions de
+durée trop longues et trop dures, estimant qu'il est inique de prolonger
+pendant un an le «supplice des époux» qui aspirent au divorce
+contractuel. Pourquoi imposer à la désunion volontaire une forme de
+consentement que la loi n'exige pas pour l'union elle-même? Puisqu'il
+est loisible de se marier après deux bans publiés deux dimanches
+consécutifs, pourquoi les époux n'auraient-ils pas le droit de se délier
+aussi rapidement qu'ils se sont liés?</p>
+
+<p>On oublie que la publication des bans est la manifestation officielle
+d'un consentement qui s'est formé plus ou moins lentement au cours des
+fiançailles,--ce que M. Viviani a rappelé, du reste, en fort bons
+termes<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a>
+<a href="#footnote157"><sup class="sml">157</sup></a>. Par malheur, l'habile rapporteur s'est vu distancé et
+débordé sur d'autres points infiniment plus graves, tant la poussée des
+idées d'indépendance est irrésistible! Après le divorce par consentement
+mutuel, le Congrès a voté le divorce par consentement unilatéral. Il
+fallait s'y attendre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote157"
+name="footnote157"><b>Note 157: </b></a><a href="#footnotetag157">
+(retour) </a> Voir le compte rendu sténographique de la <i>Fronde</i> du 10
+septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>Vainement M. Viviani est-il intervenu, non sans quelque embarras, pour
+montrer que le droit de répudiation serait moins profitable à la femme
+qu'au mari, et que celui-ci ne manquera point d'en user, lorsque l'heure
+de la lassitude aura sonné, pour se débarrasser de sa femme infirme ou
+vieillie. Rien ne fit. La majorité déclara, par la bouche de Mme Pognon,
+que personne ne doit être forcé de vivre avec un conjoint, pour lequel
+on ne se sent plus ni amour ni estime. De quel droit empêcherait-on une
+femme, déçue et trompée une première fois, de chercher à se refaire un
+renouveau de bonheur? «Nous ne voulons pas que le mariage soit un
+bagne.»</p>
+
+<p>Et sur cette parole, le Congrès a émis le voeu que «le divorce demandé
+par un seul fût autorisé au bout de trois années, quand la volonté de
+divorcer aura été exprimée trois fois à une année d'intervalle.» Et
+voilà comment cette «association libre», qui doit remplacer le mariage
+légal, est emportée, par la force inéluctable des choses, jusqu'à la
+répudiation, dont pourtant les féministes les plus qualifiés avaient
+affirmé ne point vouloir. Cette brèche faite, tout ce qu'il y a
+d'honneur et de sécurité dans le mariage va fuir immanquablement; car
+cette lézarde compromet toute la solidité du vieil édifice.</p>
+
+<p>Voyez plutôt. Il est inadmissible, en droit, qu'un contrat formé par la
+volonté de deux parties puisse être rompu par la volonté d'une seule;
+sinon, plus de contrat possible. Eh bien! ce principe élémentaire de
+justice, d'égalité, d'ordre, de sûreté, est aboli dans l'union
+conjugale. Ce qui revient à dire que le mariage, qui a été regardé
+jusqu'ici comme le plus sacré des contrats, n'a pas même aux yeux de
+certains féministes, l'existence et la validité du plus vulgaire contrat
+privé. Pourquoi se lier, si le mariage n'oblige plus? Dès que la liberté
+individuelle est la loi des époux, il n'est plus d'engagement qui
+tienne. Une seule règle subsiste: «Il n'appartient à aucune puissance
+humaine d'enchaîner un époux à sa misère.» Le mot a été prononcé. Mais
+qu'on y prenne garde: une fois ce point de départ admis, le mariage est
+voué fatalement à se fondre et à s'abîmer dans l'union libre.</p>
+
+<p>On voit par ce qui précède que cette évolution entraîne déjà certains
+esprits. Rien ne l'arrêtera. Ainsi, on demandera que la folie dûment
+constatée soit admise comme un cas de divorce. La Gauche féministe s'est
+prononcée en ce sens, sous prétexte qu'il n'est pas possible de
+contraindre une femme à sacrifier sa jeunesse, son bonheur et sa vie à
+un mari dément ou idiot. C'est en vain que M. le docteur Fauveau de
+Courmelles a insinué que la folie n'était pas absolument héréditaire, et
+qu'en tout cas, si elle provenait parfois de l'inconduite ou du
+libertinage, elle était plus souvent occasionnée par l'excès de travail
+d'un père surmenant ses forces pour nourrir sa famille. C'est en vain
+que Mme la doctoresse Edwards Pilliet a fait remarquer, en excellents
+termes, que la folie n'est pas incurable, et que permettre à une femme
+de se remarier pendant l'internement de son mari, c'est condamner le
+fou, s'il vient à guérir, à une rechute certaine, par la constatation
+désolante de son isolement et de son abandon.</p>
+
+<p>Et puis, a-t-on réfléchi que, si l'on ouvre la porte du divorce à la
+folie, toutes les maladies, toutes les infirmités vont y passer? Car, au
+sens médical, la folie est un cas pathologique comme un autre, avec
+cette atténuation que, lorsqu'un époux tombe en démence, on l'enferme,
+ce qui délivre son conjoint des pénibles obligations de la vie commune.
+Combien d'autres infirmités sont plus horribles et plus répugnantes!
+Admettrez-vous que la maladie soit une cause légale de désunion? Mais
+que de fois on devient infirme ou dément sans l'avoir voulu!</p>
+
+<p>Il est affligeant de penser que des gens, qui se sont unis pour la bonne
+et la mauvaise fortune, peuvent songer de sang-froid à rompre leur lien,
+dès que l'un d'entre eux vient à perdre la raison ou la santé. En cas de
+maladies, héréditaires ou non, le divorce s'aggraverait d'une lâcheté.
+Que l'on relève les médecins de l'obligation du secret professionnel en
+ce qui concerne le mariage, qu'on leur reconnaisse le droit de dire la
+vérité aux parents ou même aux futurs époux qui la sollicitent: soit!
+Mais autoriser un conjoint à quitter le foyer domestique, lorsque la
+femme ou le mari le remplit de ses plaintes et l'attriste de ses
+souffrances, ce serait faire servir la loi à des fins égoïstes,
+malhonnêtes et barbares.</p>
+
+<p>Vous ne pouvez pas empêcher, a dit Mme Pognon, que le mari d'une folle
+ou la femme d'un fou «se crée une autre existence et demande le bonheur
+à un nouvel amour.»--C'est vrai. Mais si la loi ne peut empêcher cette
+trahison, elle ne doit pas l'encourager; et en autorisant le divorce
+contre un époux dont le seul tort est d'être malade, elle favoriserait
+précisément la désertion et la cruauté. Jusqu'ici le divorce avait été
+invoqué, à titre de peine, contre l'époux coupable: de grâce, ne le
+faisons pas servir au châtiment immérité de l'époux innocent et
+malheureux! A toutes ces raisons, la Gauche féministe est restée sourde.
+La folie, d'après elle, doit être un cas de divorce. Et l'on ne voit pas
+pourquoi il en serait différemment des maladies incurables<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a>
+<a href="#footnote158"><sup class="sml">158</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote158"
+name="footnote158"><b>Note 158: </b></a><a href="#footnotetag158">
+(retour) </a> Congrès international de la Condition et des Droits des
+femmes. Séance du samedi matin 8 septembre, d'après le compte rendu
+sténographique de la <i>Fronde</i> du lundi 10 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>Au cours de la discussion, une dame s'est écriée d'un ton aigu: «Est-il
+donc si gai de vivre avec un fou, un alcoolique ou un malade?»--Non,
+madame, cette vie n'est pas gaie. Le devoir, du reste, est rarement gai.
+Mais s'il n'apporte pas avec lui cette jouissance égoïste et sensuelle,
+à laquelle on rabaisse aujourd'hui l'idée du bonheur conjugal, il nous
+donne, en revanche, lorsqu'il est fièrement accepté et courageusement
+accompli, une estime, une fierté, un contentement de soi, c'est-à-dire
+des joies graves et austères, dont les grandes âmes sentent le prix et
+qu'elles tiennent pour une suffisante récompense. N'est-ce donc rien que
+de pouvoir se dire qu'en dépit des épreuves et des souffrances, on a
+suivi la voie droite où les plus nobles représentants de l'humanité ont
+marché avant nous? N'est-ce rien que d'être salué par les honnêtes gens
+comme un martyr ou une victime du devoir? Le mariage sans vertu, voilà
+ce qu'on nous prépare. Le temps est loin où Mme de Rémusat réclamait
+pour les femmes «le droit au devoir.» A l'heure qu'il est, certaines
+dames réclament le droit au plaisir. Entre ces deux formules, il y a
+toute la distance qui sépare le mariage légal que l'on délaisse, de
+l'union libre où l'on tend.</p>
+
+<p>Il est bien entendu, d'autre part, que, si le divorce a été prononcé
+pour cause d'adultère, le mariage sera permis entre les complices. En
+effet, puisque le divorce ne doit plus être la punition de l'époux
+coupable, rien ne s'oppose à ce qu'on permette à celui-ci, à titre de
+dédommagement et de récompense, d'épouser la maîtresse ou l'amant qui
+aura motivé le divorcé en participant à l'adultère. C'est pourquoi la
+Gauche féministe réclame instamment l'abrogation de l'article 298 du
+Code civil, qui pousse la cruauté jusqu'à interdire le mariage entre
+complices.</p>
+
+<p>Réalisant nos prévisions, elle poursuit également, avec une impitoyable
+logique, l'abolition de toutes les prescriptions du Code pénal
+«relatives à la répression du délit d'adultère,» que celui-ci ait été
+commis par la femme ou par le mari. Toute trahison conjugale est une
+affaire privée, une question d'ordre intime, un incident d'alcôve, qui
+ne regarde point la société. Elle ne constitue pas même «un abus de
+confiance, au sens pénal du mot,» pour parler comme M. Viviani.
+Autrement dit, l'adultère ne peut être érigé en faute sociale, en délit
+public, puni comme tel par le Code pénal. Il faut le considérer
+seulement comme une faute conjugale, engendrant un simple délit civil et
+donnant ouverture au divorce. Qu'on ne parle donc point d'atteinte à
+l'ordre public! Ç'a été l'erreur de toutes les sociétés chrétiennes de
+croire qu'elles étaient intéressées à la fidélité des époux, et de
+traiter conséquemment l'adultère comme un acte délictueux qui mérite une
+répression pénale. Il n'est que temps de supprimer toutes ces atteintes
+à la liberté conjugale. Et de fait, le Congrès de la Gauche féministe a
+voté, par acclamation, l'abolition du délit d'adultère.</p>
+
+<p>La bigamie elle-même, qui n'est qu'un adultère prolongé, sera seulement
+considérée comme un faux en écriture publique, passible des pénalités de
+droit commun. Ce qu'on punira chez le bigame, ce n'est pas la violation
+de la foi conjugale, qui n'est qu'une indélicatesse d'ordre privé, mais
+le fait délictueux d'avoir fait régulariser son adultère par l'officier
+de l'état civil. La loi ne frappera pas le bigame, mais le faussaire.</p>
+
+<a name="l3c10s4" id="l3c10s4"></a>
+<h4>IV</h4>
+
+
+<p>Tel est le travail de destruction, auquel M. Viviani a prié galamment
+les femmes d'associer «leur fine et gracieuse enveloppe.» Mais, arrivé à
+ce point d'émancipation, le «mariage libre» touche de si près à l'amour
+libre, qu'il est impossible que le premier ne rejoigne pas le second.
+Leur principe est le même: la liberté. La discussion ne porte que sur
+les plus extrêmes conséquences. Point de doute que la dialectique des
+audacieux ne finisse par triompher de la timidité des inconséquents.
+Comment résister aux pressions et aux entraînements de la logique?</p>
+
+<p>Déjà un vigoureux théoricien de l'union libre, M. Le Foyer, a proposé au
+Congrès de la Gauche féministe deux motions déduites avec vigueur et
+précision. Voici la première: «Si l'un des époux se rend coupable
+d'inexécution volontaire d'une ou plusieurs des dispositions constituant
+le régime légal ou conventionnel du mariage, l'autre époux pourra
+demander le divorce.» Du moment, en effet, que la société n'a rien à
+voir à la célébration et à la dissolution du mariage, l'adultère n'étant
+qu'un délit purement civil et le divorce un accident d'ordre privé, on
+est amené à décider que les époux sont maîtres de subordonner la
+formation et la résiliation de leur union à telles conditions qu'ils
+jugent convenables. Puisque le mariage relève exclusivement de la
+souveraineté individuelle, le principe de la liberté des conventions,
+qui s'applique à leurs biens, doit être étendu à leurs personnes. C'est
+pourquoi il est permis de trouver, qu'en refusant de discuter ce voeu,
+le Congrès de 1900 a fait preuve d'illogisme ou de pusillanimité.
+Lorsqu'on vient d'admettre que l'inexécution involontaire des
+obligations conjugales pour cause de folie peut être un cas de divorce,
+il y a inconséquence manifeste à refuser d'attacher le même effet à
+l'inexécution volontaire des clauses du contrat, celle-ci constituant
+une violation de la foi conjugale mille fois plus grave, puisqu'elle est
+consciente et réfléchie.</p>
+
+<p>Poursuivant son idée,--sans succès, d'ailleurs,--M. Le Foyer a soumis au
+Congrès le voeu additionnel suivant: «Que la loi ne régisse
+l'association conjugale quant aux personnes, conformément à ce qui
+existe déjà pour les biens, qu'à défaut de conventions spéciales, que
+les époux peuvent faire comme ils le jugent à propos.» A cela le Congrès
+n'avait rien à répondre, ayant admis la répudiation, c'est-à-dire la
+dissolution du mariage par la volonté d'un seul.</p>
+
+<p>Voici, en substance, l'argumentation de M. Le Foyer. Il est irrationnel
+qu'un contrat, qui est l'oeuvre de deux consentements, puisse être
+détruit par le caprice de l'un ou de l'autre époux. N'est-il pas plus
+sensé de permettre aux futurs conjoints d'insérer dans leur pacte
+matrimonial une clause comme celle-ci: «Nous nous reconnaissons à chacun
+le droit de demander, à un moment donné, la rupture de notre union, sans
+que l'autre puisse y faire opposition?» Une fois admise la liberté des
+conventions entre époux, le divorce par volonté unilatérale devient
+rationnel, les intéressés y ayant acquiescé par avance. Et voyez de quel
+élargissement la liberté conjugale va bénéficier du même coup! Si nous
+avons, en France, plusieurs mariages quant aux biens, il n'y en a qu'un
+seul quant aux personnes: ce qui ne va pas sans assujettissements
+pénibles pour les époux qui diffèrent d'âge ou de caractère, de
+mentalité ou de tempérament. Le mariage d'aujourd'hui est un domicile
+étroit, «une maison toujours bâtie sur le même modèle, où l'on ne peut
+se loger à sa guise.» Et il arrive que plus nous allons, plus nombreux
+sont les conjoints qui cherchent à «s'évader de cette prison», plus
+nombreux sont les ménages qui préfèrent même «coucher hors des murs». Le
+mariage ne sera vraiment l'«association libre» que vous réclamez, que si
+elle comprend «plusieurs types de mariages, un certain nombre de maisons
+modèles adaptées aux diverses exigences, aux diverses aptitudes, où
+chacun puisse s'installer commodément. Au lieu de légiférer pour des cas
+particuliers, qu'on nous donne vite une union «souple et libérée». Et la
+loi, qui n'a été qu'un instrument de domination pour le passé et qui
+doit être un instrument d'émancipation pour l'avenir, aura fondé la
+«liberté conjugale».</p>
+
+<p>Ce langage est la logique même. Mais cette logique est effrayante. J'en
+atteste ce court dialogue emprunté aux débats du Congrès de 1900: il met
+à nu toutes les licences effrénées de l'union libre.</p>
+
+<p>M. <span class="sc">Viviani</span>.--Supposons que les futurs époux aient le droit de faire tel
+contrat qui leur plaira, relativement à leur personne: la femme
+pourra-t-elle stipuler qu'elle aura un domicile séparé de celui de
+l'homme?</p>
+
+<p>M. <span class="sc">Le Foyer</span>.--Parfaitement.</p>
+
+<p>M. <span class="sc">Viviani</span>.--L'homme et la femme pourront-ils se donner réciproquement
+la permission, non seulement d'avoir un domicile séparé, mais encore de
+vivre chacun avec une autre personne?</p>
+
+<p>M. <span class="sc">Le Foyer</span>.--Parfaitement.</p>
+
+<p>M. <span class="sc">Viviani</span>.--L'homme et la femme pourront-ils s'accorder l'un à l'autre
+le droit d'admettre, en participation, à leur héritage respectif les
+enfants qu'il leur plaira d'avoir hors mariage?</p>
+
+<p>M. <span class="sc">Le Foyer</span>.--Parfaitement.</p>
+
+<p>M. <span class="sc">Viviani</span>.--L'homme et la femme auront-ils la faculté de se réserver
+leur liberté personnelle et de convenir que, dans un délai de trois ou
+cinq ans, chacun pourra répudier son époux?</p>
+
+<p>M. <span class="sc">Le Foyer</span>.--Je n'y vois pas d'inconvénient, pourvu que cette clause
+soit acceptée par les deux conjoints.</p>
+
+<p>Et M. Viviani de s'emporter en un fort beau langage contre «une pareille
+conception du mariage!»--ce dont nous ne saurions trop le féliciter.
+«Faites entrer cette liberté dans le contrat de mariage, et la femme
+sera sacrifiée, lorsque viendra l'heure de la disgrâce et de la
+lassitude, qui envahira plus tôt le coeur de l'homme que le coeur de la
+femme, celle-ci vieillissant plus rapidement que celui-là.» Et le
+Congrès a refusé de passer outre.</p>
+
+<p>En cela, du reste, la Gauche féministe n'a obéi qu'à des répugnances
+parfaitement légitimes, sans pouvoir se flatter d'avoir cédé à des
+arguments valables. Ceux qui introduisent la liberté dans le mariage,
+sont condamnés à la voir dérouler inexorablement toutes ses conséquences
+jusqu'à l'union libre. M. Le Foyer voudrait même que celle-ci fût
+reconnue et sanctionnée par la loi; mais il a rencontré sur ce point une
+âme plus libertaire encore que la sienne. Par cette raison que les lois,
+ayant toujours servi à réprimer les peuples, ne sauraient jamais devenir
+un instrument de libération pour les individus, un congressiste a fait
+observer très justement que, lorsqu'on s'élève contre les lois du
+mariage, il est «contradictoire de recourir aux sanctions légales pour
+libérer l'union conjugale<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a>
+<a href="#footnote159"><sup class="sml">159</sup></a>.» La conclusion s'impose: supprimons
+toutes les lois matrimoniales: la liberté des conventions suffit à tout.
+Et M. Viviani de se récrier avec feu: «Vous oubliez qu'il faut donner à
+la femme plus de garanties qu'à l'homme, et que, tant que la mère ne
+pourra vivre par elle-même, il faudra,--bien loin de briser le
+mariage,--en faire une citadelle vivante ou elle puisse s'enfermer avec
+son enfant!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote159"
+name="footnote159"><b>Note 159: </b></a><a href="#footnotetag159">
+(retour) </a> Congrès de la Condition et des Droits des femmes. Séance du
+samedi matin 8 septembre.--Voir le compte rendu sténographique de la
+<i>Fronde</i> du mardi 11 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>Et conquise par ces nobles paroles, la Gauche féministe s'est refusée à
+réclamer l'abolition du mariage. Seulement, pour mettre le comble à ses
+contradictions, elle s'est empressée de voter l'abolition de la
+séparation de corps. Là pourtant, M. Viviani avait plaidé fort
+habilement les circonstances atténuantes. Elle est bien inoffensive,
+cette pauvre séparation de corps! Songea donc qu'à l'heure actuelle, il
+suffit qu'elle existe depuis trois ans, pour qu'on la puisse transformer
+en divorce; et qu'en outre, le Sénat est saisi d'un projet déjà voté par
+la Chambre, qui rend cette transformation obligatoire, en enlevant à
+chacun des époux le droit de s'y opposer. Pourquoi effrayer le Parlement
+par des voeux inopportuns? Mais sacrifiant la prudence à l'irréligion,
+ces dames se sont obstinées à proscrire la séparation de corps. Cette
+demi-mesure offense leur radicalisme superbe. C'est en vain que les
+femmes catholiques leur diront: «L'Église nous fait un devoir de
+repousser le divorce: laissez-nous la séparation qui nous agrée et nous
+suffît.»--«Elle nous déplaît!» répondent les femmes libres.--«Mais le
+divorce blesse notre conscience!»--«Tant pis! réplique-t-on; il
+satisfait la nôtre. Souffrez en silence ou divorcez comme tout le
+monde.» Voilà comment, dans les milieux avancés, on comprend la liberté
+des catholiques. Aux uns l'indépendance poussée jusqu'à la licence, aux
+autres la contrainte poussée jusqu'à la violation de la liberté de
+conscience. Ou la honte du divorce, ou l'enfer de la vie commune: plus
+de milieu. C'est de l'intolérance pure. Méfions-nous du fanatisme
+sectaire des femmes athées! Il pourrait bien être plus vexatoire,--étant
+plus orgueilleux,--que l'intransigeance naïve des dévotes.</p>
+
+<p>Résumons-nous. Avec l' «égalité des droits,» c'est la discorde qui
+s'assied au foyer des époux. Avec la «liberté des personnes», c'est
+l'anarchie qui envahit la famille. Et du même coup, nous avons démontré
+que les outrances du féminisme révolutionnaire ne se lisent plus
+seulement aux pages de certains livres, mais qu'elles s'infiltrent peu à
+peu en des âmes féminines. Pour demain, sinon pour aujourd'hui, l'union
+libre devient leur secret idéal. Les unes y penchent; les autres y
+courent. Quelle imprévoyance!</p>
+
+<p>Poursuivez, mesdames, votre oeuvre de nivellement et d'émancipation.
+Brisez, les uns après les autres, tous les liens du mariage, pour mettre
+à l'aise les couples qui en souffrent. Continuez à ébranler l'arbre par
+le pied, sous prétexte de venir au secours de quelques branches malades
+ou gâtées. C'est toute l'histoire du divorce: achevez son oeuvre. La
+logique vous y condamne; les hommes vous y convient. Certaines
+déductions vous font peur qui les satisfont grandement. Croyez-vous que
+le mariage ne leur pèse pas plus qu'à vous? Chaque licence que vous
+réclamez est tout profit pour le sexe fort. Combien de maris
+s'applaudiront du relâchement des liens conjugaux! A jeter bas tous les
+remparts du mariage, soyez assurées que beaucoup vous aideront
+activement. Et vous n'aurez pas à vous louer de ces alliés résolus et
+entreprenants; car, pour dix braves gens qui prônent l'union libre en
+toute droiture d'intention, par pur amour de la liberté, il est cent
+viveurs qui accoureront à la rescousse avec des mobiles infiniment moins
+honorables. Et ne dites plus, pour vous défendre de certaines
+conséquences extrêmes qui vous épouvantent ou vous écoeurent, que le
+mariage est une citadelle où la femme doit se retrancher désespérément:
+ces scrupules seraient tardifs et vains. Sous prétexte de faire entrer
+dans le mariage plus d'air et plus de lumière, vous en ouvrez toutes les
+portes, vous en livrez à l'ennemi toutes les approches, vous en
+démantelez, pierre par pierre, toutes les défenses et toutes les
+murailles. La maison conjugale de vos rêves n'est plus une forteresse,
+mais un moulin où l'on entre et d'où l'on sort sans gêne, sans scrupule,
+sans remords. Malheur à celles qui se contenteront d'un abri aussi
+précaire et aussi chancelant! Ainsi compris, le mariage n'est plus le
+foyer immuable et auguste où les époux s'installent pour la vie; c'est
+un passage ouvert à tous les vents, où l'on ne se hasarde qu'avec l'idée
+d'en sortir. Cela fait, l'union libre pourra prendre aisément possession
+des âmes et des moeurs; et il n'est pas douteux que, dans la dépravation
+qui nous gagne et nous ronge, beaucoup de gens la pousseront jusqu'au
+libertinage. Et ce sera le châtiment des femmes. Avis aux chrétiennes de
+France qui sont légion: l'union libre, c'est le <i>féminisme des mâles</i>.
+Je les adjure de défendre leur sexe contre le retour offensif de cette
+barbarie abominable.</p>
+
+<br>
+<hr class="short">
+<a name="l4" id="l4"></a>
+<br>
+<h2>LIVRE IV</h2>
+
+<h3>ÉMANCIPATION MATERNELLE DE LA FEMME</h3>
+
+<br>
+<hr class="short">
+<a name="l4c1" id="l4c1"></a>
+<br>
+<h3>CHAPITRE I</h3>
+
+<h4>Du rôle respectif des père et mère</h4>
+<br>
+<h3> SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Le «féminisme maternel».--Philosophie
+ chrétienne.--Division des taches et séparation des
+ pouvoirs.</p>
+
+<p> II.--Quelles sont les intentions et les indications de la
+ nature?--Dissemblances physiques entre le père et la
+ mère.--Différenciation des sexes.</p>
+
+<p> III.--Dissemblances psychiques entre l'homme et la
+ femme.--Heureuses conséquences de ces différences pour les
+ parents et pour les enfants.--La paternité et la maternité
+ sont indélébiles.</p>
+
+<p> IV.--Égalité de conscience entre le père et la mère,
+ suivant la religion.--Équivalence des apports de l'homme et
+ de la femme dans la transmission de la vie, selon la
+ science.--N'oublions pas l'enfant!</p>
+</blockquote>
+<br>
+
+<p>Le «féminisme maternel» soulève une série de questions qui, étroitement
+liées à celles qu'agite le «féminisme conjugal», intéressent au premier
+chef l'avenir de l'humanité. Convient-il d'émanciper la mère, comme on
+veut émanciper l'épouse? Quels sont ses droits vis-à-vis du père? De
+quelle autorité doit-elle être investie sur la personne et sur les biens
+de ses enfants? Quels pouvoirs lui appartiennent? Quels devoirs lui
+incombent? Tous ces points mettent naturellement aux prises le féminisme
+chrétien et le féminisme révolutionnaire. Pour éclaircir le débat, il
+n'est que d'exposer les doctrines traditionnelles du premier et les
+hardiesses novatrices du second; et après avoir confronté, chemin
+faisant, leurs solutions respectives, il nous sera plus facile de
+conclure.</p>
+
+<a name="l4c1s1" id="l4c1s1"></a>
+<h4>I</h4>
+
+<p>D'après la philosophie chrétienne, l'homme et la femme, appelés aux
+mêmes fins dernières, participant aux fruits de la même rédemption, sont
+égaux devant Dieu. Séparez-les pourtant: en l'un ou en l'autre,
+l'humanité n'est pas complète. C'est le couple qui la constitue. Et même
+lorsque l'union est conclue par les époux et bénie par le prêtre, tout
+n'est pas fini. L'oeuvre matrimoniale commence.</p>
+
+<p>Dans la pure doctrine catholique, la solution naturelle et le fruit
+parfait du mariage, c'est l'enfant. Et cette doctrine remonte aux
+premières traditions bibliques. Dieu, ayant tiré la femme de l'homme,
+les unit l'un à l'autre et leur dit: «Croissez et multipliez.» Pour un
+chrétien, prendre femme ne va point sans le dessein très ferme de fonder
+une famille. Saint Jean Chrysostome a donné aux fidèles de son temps
+l'explication de cette haute conception du mariage: «Comprenez-vous le
+mystère? D'un seul être, Dieu en a fait deux; puis de ces deux moitiés
+réunies, il en a tiré un troisième!»</p>
+
+<p>L'enfant est le lien de chair qui, unissant définitivement le père et la
+mère, fait de la famille une indissoluble trinité. Et en lui donnant la
+vie, les parents continuent et complètent la création primitive; si bien
+qu'on peut dire qu'ils collaborent à l'oeuvre divine. Et puisque Ève est
+sortie d'Adam, et que l'homme a été promu le chef de la femme, la
+puissance du père devra primer logiquement celle de la mère. Ou mieux,
+par une sorte de séparation des pouvoirs, l'autorité respective des
+parents devra s'exercer, pour le bien des enfants, sans empiétement ni
+conflit, dans le domaine propre que la Providence leur a spécialement
+assigné. De là un partage d'attributions, une spécialisation des tâches,
+qui, loin d'affaiblir le foyer, met chacun des époux à la place qu'il
+faut, pour le plus grand profit de la famille.</p>
+
+<p>Cette théorie ne saurait déplaire, ni aux économistes qui regardent la
+division du travail comme une loi générale de l'humanité, ni aux hommes
+publics, pour qui l'art de balancer et de modérer les pouvoirs, les uns
+par les autres, est le dernier mot de la sagesse politique. Ce qui
+achèvera peut-être de les satisfaire tout à fait, c'est que
+l'organisation théologique des pouvoirs de la famille, telle que nous
+venons de l'exposer succinctement, est, de l'aveu même des savants les
+moins suspects de partialité cléricale, en parfaite conformité avec les
+vues et les indications de la nature.</p>
+
+<a name="l4c1s2" id="l4c1s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+
+<p>En effet, les dissemblances physiques, intellectuelles et morales des
+deux unités du couple humain éclatent à tous les âges de leur existence;
+et les différences d'aptitude et de vocation, qui en découlent,
+procèdent si bien de l'instinct,--plutôt que de l'éducation,--qu'elles
+se marquent, dès la plus tendre enfance, dans les goûts, dans les
+attitudes, dans les jeux, le petit homme recherchant le grand air, le
+bruit, le mouvement poussé jusqu'à l'exaltation de la vie physique,
+tandis que sa petite soeur s'applique doucement, dans un coin, avec de
+menus gestes et de patientes précautions, à parer, instruire ou gronder
+sa poupée. C'est ainsi que nos garçons se préparent, sans le savoir, aux
+luttes et aux labeurs qui attendent le futur chef de famille, et que nos
+filles s'exercent inconsciemment à l'activité soigneuse et douce des
+tâches maternelles.</p>
+
+<p>Vienne l'âge, et ces dissemblances physiques vont s'accuser avec un
+relief de plus en plus saisissant. D'un côté, la rondeur délicate des
+formes, la souplesse du corps et la grâce de l'allure, la finesse de la
+peau, la caresse du regard, la douceur de la voix, l'adresse des
+mains,--tout prédispose la femme à la vie calme du foyer, aux soins de
+l'enfance, aux délicates besognes de la maternité. Sa faiblesse est
+faite pour attirer, bercer, consoler toutes les faiblesses. D'autre
+part, une taille élevée, une structure puissante, une démarche plus
+ferme, une force musculaire plus résistante, plus de gravité dans la
+parole, plus de sûreté dans le regard,--et aussi, très généralement,
+plus de barbe au menton,--prédestinent l'homme aux rudes travaux, aux
+longs efforts et aux grandes entreprises. Au lieu que tout ce qui
+constitue la femme, en bien ou en mal, procède de l'extrême sensibilité
+de son système nerveux et, conséquemment, de la vivacité des impressions
+qu'elle reçoit, on remarque chez l'homme plus de vigueur et plus de
+calme, plus d'assurance et plus de solidité.</p>
+
+<p>Les intentions de la nature sont évidentes: elle n'a point fait l'homme
+et la femme pour les mêmes rôles. Il suffirait presque de comparer le
+squelette de l'un avec le squelette de l'autre, pour réfuter le paradoxe
+de l'égalité absolue des aptitudes et des fonctions entre les sexes.
+Tandis que l'homme est taillé pour la lutte, pour les démarches
+extérieures, pour l'action robuste et violente, la femme est faite pour
+les douces et patientes occupations du foyer. A lui, les oeuvres de
+force; à elle, les oeuvres de tendresse et de bonté. Et ce que la nature
+a voulu, l'homme et la femme ne peuvent le contredire sans dommage et
+sans souffrance; car, de même que l'homme déchoit par l'imitation de la
+femme, il n'est pas possible que la femme ne se nuise gravement, en
+s'ingéniant à rivaliser avec l'homme dans tous les domaines de l'esprit
+et de la vie.</p>
+
+<p>Nul moyen, d'ailleurs, que cette différenciation des sexes, aperçue et
+constatée par les meilleurs esprits de l'antiquité, tels que Platon,
+Xénophon, Aristote, Cicéron, Columelle, soit le simple résultat d'une
+habitude, d'un artifice d'éducation, puisque, du petit au grand, nous la
+retrouvons chez les animaux, courbés plus matériellement que nous sous
+le joug des lois naturelles. Et plus on s'élève dans l'échelle des
+êtres, plus le contraste s'accentue entre le mâle et la femelle, plus le
+sexe de chacun s'accuse par des dissemblances de forme et de fonction.
+Là, au contraire, où la femme est assujettie, contre nature, au labeur
+écrasant des hommes, cette confusion des tâches engendre la misère et la
+barbarie. Point de progrès dans l'espèce humaine sans la division du
+travail.</p>
+
+<a name="l4c1s3" id="l4c1s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>Joignez que les dissemblances physiques sont le signe extérieur des
+dissemblances psychiques, qui distinguent et individualisent les deux
+moitiés de l'humanité.</p>
+
+<p>La femme aperçoit mieux les détails que les ensembles; elle se laisse
+diriger par des affections particulières, par les mouvements secrets du
+coeur, plutôt qu'elle ne se dirige elle-même d'après un raisonnement
+suivi et des maximes générales. Son jugement décèle plus de subtilité
+que de profondeur, plus de finesse, plus de vivacité, plus de
+précipitation même que de froide et lente raison.</p>
+
+<p>Par contre, ce qui domine surtout au coeur de l'homme, c'est
+l'amour-propre, l'ardeur, l'audace, un désir de protection, un besoin de
+commandement, un appétit de supériorité qui le porte au courage, à
+l'ambition, à l'action ouverte et soutenue, à l'orgueil, à la
+domination.</p>
+
+<p>Ces disparités de caractère et de tempérament sont si constantes et si
+manifestes, que la grande voix de l'humanité les proclame depuis le
+commencement des temps. C'est ainsi que l'art s'est toujours plu à
+personnifier le travail par un homme, et à représenter la douce paix
+sous les traits d'une vierge. Un mâle visage est devenu dans la
+statuaire le symbole du mouvement, de l'effort, de la lutte. C'est ainsi
+encore que, dans toutes les langues, les grands fleuves, le Nil, le
+Rhin, le Danube, le Rhône, sont du genre masculin, tandis que, par une
+allégorie pleine de sens, le langage désigne les villes, les cités,
+réunions des familles et des foyers, par des vocables féminins.</p>
+
+<p>Et le mariage de la force virile avec la grâce féminine engendre
+l'harmonie conjugale, pour le progrès de l'espèce et le charme des
+sociétés humaines. Par l'ascendant qu'elle sait prendre sur le coeur de
+l'époux, l'épouse calme en lui l'ardeur de l'action, la fièvre et
+l'inquiétude du succès. Elle lui assure la paix au logis et lui procure
+la douceur du foyer, sans quoi il n'est pour l'homme ni repos, ni
+bonheur, ni moralité. En revanche, par le prestige qu'il exerce sur
+l'esprit de l'épouse, l'époux saura la prémunir contre la légèreté et la
+mollesse, qui sont les fruits ordinaires de la tendresse et de la
+nervosité.</p>
+
+<p>Sans appui masculin, la femme s'abandonnerait souvent à l'exaltation, à
+la frivolité; car il est d'évidence que la vivacité de ses impressions
+la porte au changement et à l'exagération. Voyez la mode: excentrique et
+instable du côté des femmes, elle est plus simple et plus fixe chez les
+hommes. Inversement, c'est le propre de l'action des femmes de polir
+notre grossièreté, de modérer nos emportements, de colorer d'un vernis
+de douceur notre enveloppe dure et sèche. Comme deux compagnons de route
+qui s'appuient l'un sur l'autre, les deux sexes échangent, par un
+contact journalier, la délicatesse de l'un contre la fermeté de l'autre,
+grâce à quoi ils se tempèrent, s'équilibrent et s'améliorent
+réciproquement. De même que la tête ne peut vivre sans le coeur, ni le
+coeur sans la tête, et qu'intervertir leurs fonctions ou interrompre
+leurs relations serait une oeuvre de mort et la pensée d'un fou, ainsi,
+dans l'organisation du genre humain, l'homme et la femme ne peuvent
+vivre l'un sans l'autre,--sans qu'ils aient besoin d'empiéter l'un sur
+l'autre. Ce sont deux êtres complémentaires qui doivent s'associer pour
+leur mutuelle perfection. Et comme la grâce de la femme modère et
+adoucit l'exagération de force si naturelle au caractère masculin, de
+même l'énergie virile soutient et relève l'excès de modestie et de
+timidité ordinairement propre au caractère féminin.</p>
+
+<p>Et les enfants, bien entendu, sont les premiers à recueillir les fruits
+de cette fusion harmonieuse. Pour les petits, «papa» aurait la main trop
+rude; pour les grands, «maman» aurait la main trop faible. L'enfant
+a-t-il de bons instincts: la direction paternelle risquerait d'être trop
+raide. L'enfant a-t-il de mauvais penchants: la loi de la mère serait
+trop douce. Mariez ces deux natures, ces deux tempéraments, et aussitôt
+le gouvernement domestique se pondère et se complète.</p>
+
+<p>Mais, pour que les enfants tirent de cette précieuse combinaison tous
+les bienfaits qu'elle recèle, encore faut-il qu'elle soit durable et
+inviolée. Au risque de nous répéter, nous maintenons que l'union
+conjugale n'est point l'union physique d'un moment. A la différence des
+animaux, que rapproche accidentellement le hasard d'un caprice ou
+l'entraînement de l'instinct, les humains, qui se marient, ont des vues
+plus complexes et de plus longs desseins. Ils s'associent pour la vie.
+Ils fondent une famille. La protection et l'éducation des enfants ne
+peuvent se comprendre sans l'unité et la stabilité du foyer. La
+constance et l'indissolubilité du mariage, voilà donc l'idéal pour les
+parents et leur descendance. Les fautes ou les infortunes individuelles
+ne prouvent rien contre l'excellence de cette loi générale. Bien plus,
+en devenant père, en devenant mère, l'homme et la femme revêtent un
+caractère indélébile. Confirmé et soutenu par l'enfant, le lien
+matrimonial ne peut être dénoué ou rompu que par <i>fiction</i>. La famille
+ne se compose point d'êtres indépendants les uns des autres. Confondus
+dans le mystère de la génération, père, mère, enfant, sont les fractions
+inséparables de cette première unité sociale.</p>
+
+<a name="l4c1s4" id="l4c1s4"></a>
+<h4>IV</h4>
+
+
+<p>Et retenons bien que, devant la conscience et devant la nature, la
+paternité ne saurait l'emporter sur la maternité, ni en valeur ni en
+vertu. Il est donc impossible d'admettre que le père doive toujours
+commander et la mère toujours obéir. Du moment que la paternité ne se
+comprend point sans la collaboration de la femme, la loi religieuse et
+la loi naturelle sont fondées à nous faire un devoir d'admettre la mère
+à un certain partage de l'autorité du père, la fermeté de celui-ci
+s'unissant à la tendresse de celle-là pour l'heureuse formation des
+enfants.</p>
+
+<p>Mais qui dit partage des pouvoirs, ne dit pas opposition et
+contradiction des volontés. Au sein de la famille idéale, trois éléments
+concourent à l'éducation de l'enfance: l'autorité qui dirige, l'amour
+qui persuade et la piété filiale qui obéit. Plus l'union morale du père
+et de la mère est étroite, plus leur entente est parfaite, et plus ils
+ont chance de façonner la jeune âme, qu'ils ont mission d'élever, à leur
+image et à leur ressemblance.</p>
+
+<p>A un autre point de vue, la science semble admettre, conformément aux
+enseignements de la religion, que la masculinité n'est point, par
+elle-même et par elle seule, une supériorité décisive. Nous n'ignorons
+pas que, parmi les partisans de la sélection sexuelle, les uns voient
+dans l'homme une femme qui a poursuivi et consommé son évolution, tandis
+que les autres regardent la femme comme un homme inachevé, dont les
+fonctions de maternité ont arrêté le développement normal. D'aucuns
+tiennent même les femelles pour des exemplaires dégénérés d'une
+masculinité primordiale. Mais, Dieu merci pour la femme! de nouvelles
+recherches ont mis en lumière l'équipollence physiologique des apports
+masculin et féminin dans la transmission du sang et la propagation de
+l'espèce. Il y a, semble-t-il, dans les premiers capitaux de vie hérités
+du père et de la mère, une parfaite identité de puissance et une égale
+part de coopération. D'où il suit que, pour l'oeuvre de reproduction,
+pour le soutien de la race, le féminin balance le masculin, et que, dans
+le mystère de la génération, le père et la mère se complètent et
+s'équivalent.</p>
+
+<p>Ainsi donc, envisagée au point de vue supérieur des destinées de la
+famille humaine, et regardée comme la collaboratrice nécessaire de
+l'homme dans la transmission des qualités physiques et morales de
+l'espèce, la femme ne doit être placée ni au-dessous ni au-dessus de son
+compagnon. Il ne saurait plus être question, malgré les déclamations de
+quelques misogynes, de la rabaisser à la condition misérable qu'elle
+occupa aux premiers âges de l'humanité, de la traiter comme une sorte
+d'animal domestique soumis à la pleine propriété de l'homme.</p>
+
+<p>Il ne convient pas davantage de l'ériger en personnalité indépendante,
+ayant son but en elle-même et travaillant, sur les conseils d'un
+individualisme exalté, à se hausser au-dessus de l'homme. D'où qu'il
+vienne, l'égoïsme est haïssable et destructeur des intérêts supérieurs
+de la race. Point d'oppression du côté de l'homme, point d'indépendance
+du côté de la femme. Les fonctions normales de l'un et de l'autre sont
+également nécessaires à la famille et à l'espèce. Ils ne sont point nés
+pour vivre séparés comme deux voisins jaloux, comme deux puissances
+rivales. Si les sexes ont été créés dissemblables, c'est apparemment
+pour se rapprocher, se parfaire et se perpétuer. Que chacun s'enferme
+dans son moi solitaire, sous prétexte de liberté, et les fins suprêmes
+de la nature seront sacrifiées aux vues étroites et stériles de
+l'individu. L'union dans la solidarité de l'amour pour le renouvellement
+de la vie, tel est le voeu suprême de la nature. N'oublions pas
+l'enfant!</p>
+
+<a name="l4c2" id="l4c2"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE II</h3>
+
+<h4>Éducation maternelle</h4>
+<br>
+<h3> SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Vertu éducatrice de la mère.--Ses qualités
+ admirables.--Ses tendresses excessives--Faiblesse de la
+ mère pour son fils, faiblesse du père pour sa fille.</p>
+
+<p> II.--Les parents aiment mal leurs enfants.--L'éducation
+ doit se conformer aux conditions nouvelles de la vie.</p>
+
+<p> III.--Éducation des filles par les mères.--Supériorité de
+ l'éducation maternelle sur l'éducation paternelle.</p>
+
+<p> IV.--Ce qu'une mère transmet à ses fils.--L'enfant est le
+ chef-d'oeuvre de la femme.</p>
+</blockquote>
+<br>
+
+<p>Me sera-t-il permis de vanter les qualités ménagères et les vertus
+maternelles de la femme? Certaines «intellectuelles» s'imaginent que
+l'homme ne célèbre leurs aptitudes domestiques que pour mieux rabaisser
+leurs capacités cérébrales. Il faut pourtant bien observer,--sans qu'il
+entre dans ma pensée de diminuer leurs autres talents,--que la maternité
+est la vocation suprême de leur sexe, et que l'enfance est un petit
+monde qu'elles gouvernent avec une compétence particulière.</p>
+
+<a name="l4c2s1" id="l4c2s1"></a>
+<h4>I</h4>
+
+<p>Tous ceux qui se sont occupés un peu d'éducation, savent qu'il n'est pas
+inutile d'inculquer à l'enfance le préjugé du devoir, avant de lui en
+montrer la raison. Il faut d'abord la rendre familière avec certains
+mots, qui opèrent ensuite, d'eux-mêmes, sur son esprit. L'Église en agit
+de la sorte pour le catéchisme: elle l'emmagasine dans le cerveau des
+enfants avant qu'ils le comprennent. Et c'est à la mère surtout que
+revient ce rôle de suggestion morale, qui est le principe même de
+l'éducation. C'est à elle qu'il incombe de former l'âme de ses enfants
+après avoir formé leur petit corps. Des aptitudes que ses garçons et ses
+filles ont reçues en naissant, il lui appartient de faire des qualités.
+La nature lui donne des fleurs simples, pour qu'elle en fasse des fleurs
+doubles. A cette horticulture des âmes candides et ingénues, l'homme
+n'entend rien.</p>
+
+<p>Aucune pédagogie, d'ailleurs, ne vaudra l'éducation maternelle. Il est
+des familles, sans doute, et dans la classe pauvre et dans la classe
+riche, où la maternité est insuffisamment ou indignement représentée.
+Mais celui qui, s'armant de ces exceptions désolantes contre la
+généralité des femmes, oserait dire, sans distinction, du mal des mères
+françaises, mériterait qu'on lui coupât la langue. Hormis une certaine
+faiblesse, sur laquelle nous insisterons tout à l'heure, je n'en sais
+point de plus tendres, de plus dévouées, de plus enveloppantes. Ces
+bonnes et saintes mères, qui abritent craintivement leur couvée contre
+leur coeur, n'ont point à redouter la comparaison avec les femmes
+électriques de la Grande-Bretagne et du Nouveau-Monde. Le nid français
+vaut bien l'auberge américaine.</p>
+
+<p>«Voilà précisément le grand malheur!» m'objecteront les partisans de
+l'«athlétisme» et de la colonisation. Nos mères nous font de leurs bras
+une douce chaîne qui nous retient au foyer. Il faudrait aux garçons une
+éducation moins amollissante. Au lieu de préparer à la France de
+vigoureux gaillards pour les luttes de l'avenir, la bonne maman énerve
+et affadit ses petits de prévenances, de gâteries et de caresses. Et
+comme ils ne sont point des ingrats, la déférence affectueuse, dont ils
+l'entourent, ressemble à une religion. Ils tiennent à vivre près d'elle
+comme les dévots près de leur idole. Les rapports, qui les lient l'un à
+l'autre, sont ceux du lierre avec le vieil arbre ou le vieux mur: ils
+voudraient tomber et mourir ensemble. Faute d'avoir été suffisamment
+armés pour la conquête ou pour la résistance, rares sont les jeunes gens
+qui ont le courage de briser les entraves de l'amour maternel.</p>
+
+<p>A ce propos, M. Demolins, dans son livre fameux: <i>A quoi tient la
+supériorité des Anglo-Saxons</i>, s'est montré très sévère, très dur même,
+pour les femmes françaises. Il les regarde comme «un des principaux
+obstacles au relèvement de notre pays,» incriminant à la fois leur coeur
+et leur esprit. Leur coeur: parce qu'«elles aiment mal leurs enfants»,
+les aimant moins pour eux que pour elles-mêmes; leur esprit: parce
+qu'elles sont moins accessibles, «moins ouvertes que l'homme aux choses
+nouvelles,» et qu'il est plus facile de convaincre dix pères que de
+convaincre une mère.</p>
+
+<p>Il y a du vrai dans ces doléances. Oui, les Françaises ont leurs enfants
+en adoration. Le fils surtout est l'objet de toutes leurs complaisances.
+A peine a-t-il l'âge de raison, qu'elles lui ouvrent leur coeur; et
+devenu grand, elles s'en font un confident, un ami. Aussi, dès que les
+nécessités de la vie les y contraignent, c'est un chagrin pour l'enfant
+et une désolation pour la mère de se séparer.</p>
+
+<p>Mais on remarquera que le père professe généralement pour sa fille une
+affection aussi tendre et aussi exclusive. Il la veut près de lui. Il la
+défend le plus longtemps possible contre les épouseurs, tenant le
+mariage pour un enlèvement cruel. Et lorsqu'il s'agit enfin de la
+confier à un gendre, il choisira un bon jeune homme dans son voisinage,
+à sa porte, afin de ne point mettre trop de distance entre lui et son
+cher trésor.</p>
+
+<a name="l4c2s2" id="l4c2s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>Au fond de cette tendresse excessive de la mère pour le fils et du père
+pour la fille, nous devons avouer qu'il y a un grain de déraison et
+d'égoïsme. Aujourd'hui que les nécessités d'une carrière rémunératrice
+peuvent forcer les enfants à s'éloigner au bout de la France ou plus
+loin même, aux colonies d'outre-mer, ces affections timorées ont le
+grand malheur de se mettre en travers de leurs projets et de leurs
+initiatives. Outre qu'à donner aux enfants des goûts sédentaires et des
+habitudes craintives, on risque de les immobiliser en des positions
+subalternes et chétives, les pères et les mères devraient se dire que
+l'amour, digne de ce nom, s'élève jusqu'à l'oubli de soi-même; que
+ceux-là aiment vraiment leurs enfants, qui les préparent à accepter
+courageusement la vie, là où les appellent leur destinée, leur vocation,
+l'intérêt de leur avenir. Puisqu'il faut créer une France au dehors,
+ayons donc le courage de façonner nos garçons à ce rôle de conquête, et
+aussi nos chères demoiselles, si nous voulons que le colon hardi et
+vaillant trouve, au moment de s'embarquer, une compagne assez résolue
+pour le suivre.</p>
+
+<p>Voilà le seul reproche qu'on puisse adresser à la famille française.
+Qu'elle soit plus énergique et plus désintéressée, qu'elle aime ses
+enfants pour eux-mêmes, et elle redeviendra cette parfaite éducatrice
+des anciens temps, qui a donné à la France d'autrefois tant de pionniers
+admirables.</p>
+
+<p>Lorsque les conditions de la vie viennent à changer, lorsque les temps
+sont,--comme le nôtre,--difficiles et hasardeux, c'est une obligation
+pour les parents de modifier, en conséquence, la direction et l'esprit
+de l'éducation qu'ils doivent à leurs enfants. Or, s'il est toujours
+nécessaire d'inculquer à nos fils les qualités essentielles et les
+vertus nécessaires, s'il est toujours bon de les former aux sentiments
+délicats, aux bonnes manières, à la vieille politesse française, il faut
+prendre garde, en revanche, d'amollir leur caractère, d'anémier leur
+volonté, se rappelant que la douceur et l'urbanité comptent moins
+aujourd'hui pour faire sa vie, que la force morale, l'esprit
+d'entreprise et le goût de l'action robuste et persévérante. A les
+envelopper de trop de soins, nous risquons de tuer en eux l'énergie
+virile, d'en faire des êtres demi-passifs, soumis, dociles, mais faibles
+et timorés. Mieux vaut préparer nos enfants pour l'avenir, que de
+préparer l'avenir de nos enfants; mieux vaut leur donner la force de
+conquérir le bonheur par eux-mêmes, que de mettre un facile bonheur à
+portée de leurs mains débiles; mieux vaut les armer d'une volonté fière,
+que de satisfaire leurs volontés capricieuses.</p>
+
+<p>Ne parlons pas surtout d'ingratitude et de révolte, lorsque nos fils,
+montrant peu de goût pour l'existence toute faite et toute unie que nous
+leur offrons à nos côtés, osent rêver d'une vie plus large, plus libre,
+plus pleine, dussent-ils, pour la réaliser, quitter la maison et courir
+le monde! Certes, il serait plus doux à notre coeur, et plus conforme à
+notre instinct d'autorité, de les enlacer de notre tendresse tutélaire
+jusqu'aux années extrêmes de notre vieillesse. Mais il est plus noble de
+se dire que nos enfants ne sont pas une propriété comme une autre, notre
+bien, notre chose, une continuation, une survivance, un reflet de
+nous-mêmes, et qu'ils devront tôt ou tard, nous disparus, mener une vie
+indépendante; que nous aurions tort, conséquemment, de les traiter
+toujours, même en leur maturité, comme de petits enfants, parce qu'ils
+sont nos chers enfants; qu'au lieu de les assouplir, de les absorber, de
+les plier à nos manières, à nos habitudes, à nos aises, il est plus sage
+de leur inculquer le goût du travail personnel, l'estime de l'activité
+libre, le plaisir, l'orgueil, la passion de l'effort individuel; qu'au
+lieu de nous charger,--au prix de quels sacrifices!--de faire leur
+situation, l'intérêt de leur avenir exige qu'ils la fassent eux-mêmes.</p>
+
+<p>Réservons donc notre autorité pour les cas exceptionnellement graves.
+Par nos conseils plus que par nos ordres, entraînons-les à l'action
+virile. Il n'est que l'apprentissage précoce des risques et des
+responsabilités de la vie pour faire des héros. Et à ceux qui nous
+objectent qu'il ne dépend ni des mères ni des pères de transformer «les
+poussins en aiglons,» nous répondrons, avec une femme d'esprit, Mme de
+Broutelles, que «si par bonheur il se trouve quelque aiglon dans notre
+nichée, c'est déjà beaucoup de ne point lui rogner les ailes.» J'ajoute
+qu'il serait criminel, dans tous les cas, de faire de nos garçons des
+poules mouillées.</p>
+
+<a name="l4c2s3" id="l4c2s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+
+<p>Est-ce une raison d'enlever les enfants à leurs mères? Aucunement,
+puisqu'en fait de tendresse amollissante, nous savons que bon nombre de
+pères sont femmes. Pour ce qui est de la jeune fille, d'ailleurs, j'ai
+déjà revendiqué pour la mère le droit de la former et même de
+l'instruire, toutes les fois qu'elle le peut. L'entrée dans l'âge adulte
+est généralement plus difficile pour les filles que pour les garçons. On
+sait combien sont brusques et variables les phases critiques de leur
+transformation physique et morale. Personne ne saurait mieux que la mère
+surveiller et diriger la formation d'un organisme aussi fragile,
+l'éclosion d'une âme aussi tendre.</p>
+
+<p>On sait pourtant qu'il est question d'introduire de singulières
+nouveautés dans l'éducation des filles. Des dames ont proposé d'inscrire
+la «dogmatique de l'amour» dans les programmes de l'instruction
+congréganiste. Et Mgr l'archevêque d'Avignon, considérant «la grandeur
+et la sainteté de l'amour humain, de l'amour conjugal,» ne voit aucun
+inconvénient à ce qu'on «mette la jeune fille en face de la vérité, pour
+lui en inspirer le respect et lui montrer les grands devoirs qu'elle lui
+impose.»</p>
+
+<p>Je sais pertinemment que ces hardiesses inquiètent bien des femmes, qui
+se disent, à bon droit, que le soin de certaines révélations
+n'appartient qu'à la mère. La plus impeccable maîtresse apportera-t-elle
+tout le tact désirable à expliquer aux petites pensionnaires, que
+«l'exercice normal des sens n'est pas un péché, mais une fonction?» Il
+peut être sage de ne point ajourner au mariage certaines lumières,
+certaines connaissances; il ne suffît pas toujours que l'esprit vienne
+aux filles par les yeux et par les oreilles que les plus innocentes
+ouvrent curieusement sur tout ce qui les environne. Mieux vaut parfois
+mettre leur esprit en face des réalités. Mais qui sera juge du moment,
+si ce n'est la mère? Prenons garde de défraîchir avant le temps la
+candeur de la jeunesse. Les filles précoces me font peur. S'il est bon
+de combattre la pruderie, qui n'est que l'hypocrisie du désir inavoué,
+ne déflorons pas la pudeur, cette fleur rougissante de décence et de
+retenue, qui pare si joliment le front des vierges de quinze ans.</p>
+
+<p>En revanche, certains parlent sérieusement d'enlever les garçons à leurs
+mères? Les pédagogues de la «société future» prétendent même que nos
+fils s'élèveront tout seuls, et qu'à pousser en liberté, comme les
+arbustes en plein vent, ils retrouveront d'eux-mêmes toutes les énergies
+morales et physiques de la primitive humanité. Un système aussi commode
+rencontre toutefois bien des sceptiques. Ces petits sauvages, revenus à
+l'état de nature, sont faits pour n'inspirer qu'une demi-confiance. Le
+temps n'est pas venu de renoncer à l'éducation.</p>
+
+<p>Alors, confierons-nous les garçons aux pères? Pétris par de fortes
+mains, ils deviendront des hommes,--à moins qu'ils ne deviennent tout
+simplement des brutes. Je me méfie de l'éducation paternelle, pour
+plusieurs raisons. D'abord, tous ceux qu'absorbe le souci des affaires,
+n'ont point le temps d'éduquer, de dresser, de discipliner Messieurs
+leurs fils. Quand un de ces braves gens entre à la maison, c'est pour
+s'y reposer. Le loisir lui manque, et la vocation aussi. Il n'est pas
+assez religieux, et la croyance est le soutien de toute éducation. Il
+n'est pas assez patient, et l'égalité d'humeur est une condition
+essentielle de dignité et de respect. Il n'est pas assez tendre, et la
+tendresse seule ouvre et conquiert les âmes. Souvent même, il n'est pas
+assez ferme; le moindre malaise de l'enfant l'affole et l'induit en
+toutes sortes de faiblesses et de capitulations.</p>
+
+<p>Et enfin, il affiche en matière d'éducation, des idées fausses. A qui
+n'est-il pas arrivé d'entendre un père affirmer d'un ton catégorique:
+«Il n'y a qu'un moyen d'élever les enfants. Quand j'aurai un fils, je
+ferai ceci, je ferai cela. J'ai mon plan.» Autant de mots, autant
+d'erreurs. L'éducation ne se résout pas comme un problème d'algèbre.
+Elle n'a rien de systématique. Elle doit varier ses procédés, ses
+méthodes, suivant le tempérament, le caractère, la santé, l'intelligence
+des enfants. Et la mère excelle à cette oeuvre d'adaptation délicate,
+parce que, mieux que le père, elle connaît ses fils et ses filles.</p>
+
+<p>On n'élève pas un enfant malgré lui ou sans lui. Pour nous rendre
+maîtres de sa volonté, il faut qu'il se livre, qu'il se confie, qu'il
+s'abandonne. Et seule la mère peut lui dire: «Mon enfant, donne-moi ton
+coeur.» Elle seule sait frapper à la porte au bon moment, et attendre
+avec douceur qu'on la lui ouvre. Tous ceux qui aiment l'enfance et
+ambitionnent, non pas de la dresser sur un modèle artificiel et d'après
+une règle uniforme, mais d'assouplir, d'élargir, d'ennoblir ses qualités
+diverses, tous ceux-là reconnaissent qu'il n'y a, pour la préparer
+utilement à la vie, qu'un moyen vraiment efficace, qui consiste à se
+pencher sur chaque âme en particulier, à l'interroger sans rudesse, à la
+scruter sans violence, pour y verser peu à peu avec mesure et discrétion
+la lumière, la confiance et l'amour. Or, je ne sais que la mère qui soit
+capable et digne d'exercer auprès de l'enfance une si délicate fonction.
+L'homme aurait ici la main trop dure, l'esprit trop raide et le coeur
+trop sec. C'est un pitoyable éducateur. Laissons, comme dit la chanson,</p>
+
+<p class="mid"> «Les oiseaux à leur nid, les enfants à leur mère.»</p>
+
+<a name="l4c2s4" id="l4c2s4"></a>
+<h4>IV</h4>
+
+
+<p>Sait-on bien, au reste, tout ce qu'une mère, digne de ce nom, donne et
+transmet à ses fils? Nous touchons là aux vertus les plus admirables de
+la maternité.</p>
+
+<p>J'ai dit que nul ne saurait la remplacer auprès des enfants. Il y a
+plus: l'esprit humain ne concevrait pas de quels miracles sont capables
+l'amour désintéressé, la joie du sacrifice; la tendresse éprise de
+dévouement, si le coeur des mères n'existait pas. Et cette vie du coeur
+a sa raison d'être dans les fonctions essentielles de la femme, qui la
+retiennent auprès des berceaux, auprès des petits, dans le cercle intime
+des relations familiales, loin des occupations et des dissipations
+extérieures. Et cela même explique pourquoi la femme est naturellement
+plus mère qu'épouse, tandis qu'il est habituel à l'homme d'être plus
+époux que père, surtout lorsque la femme est jeune et l'enfant
+nouveau-né.</p>
+
+<p>La femme a si bien l'instinct éducateur, qu'elle est maternelle avant
+d'être mère. Qui ne sait la sollicitude passionnée, avec laquelle la
+petite fille s'occupe de ses frères et soeurs plus jeunes, les porte,
+les surveille, les pouponne ou les régente? La femme est l'intermédiaire
+obligé entre l'homme et l'enfant. Pour élever celui-ci, l'homme est trop
+haut, trop raide, trop rude. Il n'est que la femme pour se plier à la
+taille des petits, pour manier avec souplesse leur conscience naissante,
+pour s'insinuer doucement dans leur âme si fragile et si délicate. Elle
+seule comprend l'enfant et s'en fait comprendre à demi-mot.
+S'intéressant toujours aux personnes plus qu'aux idées, «prenant peu de
+part aux événements généraux,» comme l'avoue Mme Guizot, leur place est
+marquée là où l'humanité a besoin de toutes les forces vives de la
+pitié, de la bonté, du dévouement, de la charité. Bref, le penchant des
+femmes à sympathiser et à s'attendrir les rend incomparables pour la
+formation morale de l'enfance. Et c'est par là qu'elles méritent la
+reconnaissance et l'admiration des hommes.</p>
+
+<p>Au-dessus de la femme d'esprit, de la femme de talent, de la femme de
+lettres, même de la femme de grande beauté, le monde devrait placer la
+femme de caractère, la femme de coeur, la simple et tendre mère. «Une
+belle femme est un bijou, une bonne femme est un trésor,» a dit
+Napoléon. Si l'on songe aux découragements et aux révoltes que les
+oeuvres d'une George Sand ont semés dans les esprits, on ne saurait
+hésiter à lui préférer l'humble et obscure mère de famille, qui prépare
+à l'humanité de fortes âmes, de beaux et robustes rejetons. Une mère
+s'honore moins à penser, à écrire, à travailler pour son compte, qu'à
+transmettre à ses fils la vie du corps et de l'intelligence, l'étincelle
+sacrée qui doit les animer et les éclairer d'abord, afin qu'ils puissent
+à leur tour animer et éclairer les autres. Et Dieu merci! la plupart
+excellent à former des hommes. Lamartine, Guizot, Bonaparte lui-même,
+ont reconnu qu'ils devaient, en grande partie, leur avenir et leur
+grandeur aux vertus de leurs mères. Combien même d'écrivains et
+d'artistes leur ont été redevables de la flamme auguste qui resplendit
+dans leurs oeuvres?</p>
+
+<p>On a dit qu'il y a un nom de femme au fond de toute gloire. Si ce n'est
+pas toujours celui de la femme légitime, c'est souvent celui de la mère.
+Ou plutôt, le nom de la mère ne figure pas dans les oeuvres des fils,
+car son influence est obscure, silencieuse, cachée; elle l'a exercée
+humblement pendant leur enfance, dont elle a été le refuge, le soutien
+et la consolation; elle l'a exercée secrètement même avant leur
+naissance, puisqu'elle fut l'habitacle, le sanctuaire de leur corps et
+de leur intelligence. L'amante n'est que le prétexte et l'occasion du
+chef-d'oeuvre des poètes et des artistes. La mère en est la source
+première; elle participe à leurs travaux et à leurs créations; elle
+collabore aux plus beaux produits de leur pensée, puisque ses enfants
+sont la chair de sa chair et l'âme de son âme. Elle leur a donné son
+sang, prodigué sa vie, insufflé l'ardeur mystérieuse qui fait battre
+leur coeur et leur cerveau.</p>
+
+<p>Heureux, trois fois heureux, celui qui eut pour mère une femme de grand
+coeur et de haute élévation morale, car elle fut l'ange gardien de sa
+vie! Si nécessaire que soit aux enfants l'influence du père, surtout aux
+années de la fougueuse jeunesse, pour en assouplir et discipliner les
+élans, l'empreinte de la mère, encore qu'elle se grave plus doucement
+sur l'âme de ses fils, est plus profonde peut-être et plus ineffaçable.
+Au lieu que l'homme ne coopère à la transmission de la vie qu'en
+passant, par fièvre et par plaisir, la mère donne à l'enfant, à la suite
+de cette brève minute créatrice, de longs mois de gestation douloureuse
+et de dévouement inlassable. Elle le forme et le nourrit de sa
+substance, avant de le nourrir et de le fortifier de son lait. C'est
+pourquoi nous tenons pour une des plus belles inspirations du
+catholicisme d'avoir su honorer, à côté de Dieu le Fils, la Vierge Mère
+qui, en le portant dans son sein, fut associée véritablement aux
+souffrances et aux mérites de la rédemption. Et c'est pourquoi encore la
+dévotion à Marie est, par une suite nécessaire, le plus bel hommage
+qu'on puisse rendre à la maternité.</p>
+
+<p>Ainsi donc, le flambeau de l'intelligence humaine se transmet, de
+génération en génération, par la main pure des mères autant que par la
+forte main des pères. Et si elles songeaient que tout ce qui resplendit
+sur le monde, belles pensées, vers sublimes, nobles et grandes actions,
+est un fruit de leurs entrailles; si elles se disaient que toutes les
+femmes qui ont écrit ou rimé, ont donné peu de chose à l'humanité en
+comparaison des mères obscures de nos grands poètes, de nos grands
+artistes, de nos grands savants, en comparaison de celles d'un
+Lamartine, d'un Guizot ou d'un Pasteur; si elles se disaient que la mère
+des plus puissants cerveaux qui aient honoré l'espèce humaine, fut, soit
+une femme rare, une femme supérieure, soit une femme modeste et sainte,
+et dans tous les cas une femme qui, littérairement parlant, ne produisit
+rien;--alors, elles sacrifieraient moins aux joies égoïstes du travail
+indépendant, et elles se résigneraient tout simplement à soigner et à
+parfaire ce chef-d'oeuvre des chefs-d'oeuvre qui s'appelle l'enfant. Une
+romancière italienne d'un sens exquis, Mme Neera, écrivait récemment que
+«la femme a été vouée par la nature à cette tâche sublime de sacrifier
+son intelligence à l'homme qui doit naître d'elle.»</p>
+
+<a name="l4c3" id="l4c3"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE III</h3>
+
+
+<h4>Paternité légitime et maternité naturelle</h4>
+<br>
+<h3> SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Le patriarcat d'autrefois et la puissance paternelle
+ d'aujourd'hui.--L'intérêt de l'enfant prime l'intérêt du
+ père dans les lois et dans les moeurs.--Décadence fâcheuse
+ de l'autorité familiale.--Deux faits
+ attristants.--Imprudences féministes.</p>
+
+<p> II.--Régime du Code civil.--Prépondérance nécessaire du
+ père.--Le fait et le droit.--Indivision de puissance dans
+ les bons ménages.--La mère est le suppléant légal du
+ père.--Inégalités à maintenir ou à niveler.</p>
+
+<p> III.--Encore le matriarcat.--Son passé, son
+ avenir.--Priorité conjecturale du droit des mères.--Le
+ matriarcat est inséparable de la barbarie.--Il serait
+ nuisible au père, à la mère et à l'enfant.</p>
+
+<p> IV.--Honte et misère de la maternité naturelle.--Mortalité
+ infantile.--De la recherche de la paternité naturelle:
+ raisons de l'admettre; difficultés de l'établir.--Réformes
+ proposées.--La caisse de la maternité.</p>
+</blockquote>
+<br>
+
+<p>Pour remplir son auguste ministère, la mère est-elle armée de pouvoirs
+suffisants sur la personne de ses enfants? Cette question soulève contre
+le Code civil les protestations les plus acrimonieuses du féminisme
+militant. Voyons donc brièvement comment la loi a compris et a organisé
+la puissance paternelle, ce que les moeurs l'ont faite, d'où elle vient
+et où elle tend, et surtout les améliorations et les réformes qu'elle
+comporte dans l'intérêt de la mère et de l'enfant.</p>
+
+<a name="l4c3s1" id="l4c3s1"></a>
+<h4>I</h4>
+
+<p>Parler aujourd'hui de «puissance paternelle», c'est employer un grand
+mot qui n'a pas grand sens. Cette puissance, d'abord, a cessé
+d'appartenir exclusivement au père, puisque la mère la possède également
+et l'exerce à son défaut. Ensuite, cette puissance n'en est
+véritablement pas une; car elle est loin de constituer maintenant ce
+qu'on est convenu d'appeler le «patriarcat», sorte de royauté
+domestique, sans partage et sans contre-poids, qui jadis faisait du père
+le magistrat suprême de la famille. Dans l'esprit de nos lois, les
+droits des parents sont la contre-partie nécessaire des lourds devoirs
+qui leur incombent. Ils n'ont de puissance que pour faire face aux
+obligations dont ils ont la charge et qui tiennent toutes en ce mot:
+l'éducation de l'enfant. La puissance paternelle est donc moins un
+pouvoir avantageux institué dans l'intérêt du père, qu'une tutelle
+onéreuse imaginée dans l'intérêt de l'enfant.</p>
+
+<p>Nos anciennes provinces du midi, qui avaient conservé le droit romain,
+et qu'on appelait, pour ce motif, «pays de droit écrit», étaient restées
+fidèles à la vieille et rigide <i>patria potestas</i>. Il en résultait que,
+dans cette partie de la France, la puissance paternelle n'appartenait
+jamais à la mère. Les provinces du nord, au contraire, «pays de
+coutume», comme on disait, partant de l'idée d'une protection due à
+l'enfant, y conviaient également les deux époux. Pour elles, la
+puissance paternelle était de fait plutôt que de droit; elle dépendait
+des moeurs plus qu'elle ne relevait des lois.</p>
+
+<p>Notre Code civil s'est référé, sans aucun doute, aux principes du droit
+coutumier, puisqu'il fait passer l'autorité paternelle aux mains de la
+mère, lorsque le père est dans l'impuissance de l'exercer. Et c'est
+pourquoi certains rédacteurs voulaient donner pour titre à leur projet:
+«De l'autorité des père et mère.» Si le mot «puissance paternelle» est
+resté, c'est qu'il avait reçu la consécration de l'usage. Mais qu'on ne
+s'y trompe pas: ce vocable exprime des idées moins favorables au père
+qu'à l'enfant. Témoin ce passage de l'«Exposé des motifs», où
+apparaissent clairement les tendances des hommes qui présidèrent à la
+rédaction du Code: «L'enfant naît faible, assiégé par des besoins et des
+maladies; la nature lui donne ses père et mère pour le <i>défendre</i> et le
+<i>protéger</i>. Quand arrive l'époque de la puberté, les passions
+s'éveillent, en même temps que l'intelligence et l'imagination se
+développent. C'est alors que l'enfant a besoin d'un <i>conseil</i>, d'un
+<i>ami</i>, qui défende sa raison naissante contre les séductions de tout
+genre qui l'environnent.»</p>
+
+<p>Depuis lors, notre législation s'est enrichie de lois nouvelles,
+inspirées de plus en plus visiblement par l'intérêt de l'enfant; si bien
+qu'on a pu dire que l'histoire de la puissance paternelle n'est qu'une
+succession d'efforts tentés pour la réduire et la paralyser. Aujourd'hui
+le droit des fils et des filles l'emporte sur le droit des pères et des
+mères. Après avoir gouverné longtemps la société domestique sans limite
+et sans contrôle, la puissance paternelle n'est plus qu'un pouvoir de
+protection, la première des tutelles, une autorité instituée par la
+nature et corrigée, atténuée, adoucie graduellement par la loi au profit
+des enfants.</p>
+
+<p>Et les moeurs conspirent avec les lois pour affaiblir la puissance
+paternelle. Nombreuses sont les familles dans lesquelles l'autorité des
+père et mère est tombée à rien. Les parents ne savent plus commander;
+les enfants se déshabituent d'obéir. Le respect s'en va, tué par
+l'individualisme orgueilleux du siècle. Tout ce qui représente une
+supériorité personnelle et sociale, même la primauté si naturelle du
+père sur son fils, est vu avec défiance ou hostilité. On ne veut plus
+être dominé, gouverné, surveillé. Si nous avons encore des
+administrateurs et des administrés, des employeurs et des employés, il
+n'y a plus de «maîtrise». Nous perdons le sens de l'autorité. L'instinct
+d'égalité et d'indépendance ombrageuse nous tient si fort au coeur, que
+nous ne savons plus guère supporter--et encore moins honorer,--le
+patronat, la tutelle ou même la prééminence de la paternité. Les parents
+faiblissent ou abdiquent; les enfants s'émancipent ou se révoltent. Ce
+n'est que dans les familles très attachées à la religion de leurs pères,
+et qui gardent fidèlement le dépôt des vieilles et fortes traditions,
+que le respect se retrouve, avec ce qu'il met de délicatesse dans
+l'hommage et de dignité dans la soumission. L'idée d'autorité, si
+nécessaire à la société, demeure enracinée dans la vie chrétienne, et
+c'est par là seulement qu'elle se prolonge et se perpétue dans la vie
+nationale: tant il est vrai que l'esprit chrétien est l'âme et la
+suprême sauvegarde de l'esprit social! N'a-t-on pas dit avec raison que
+le Christianisme est la plus grande école d'autorité qui soit sur la
+terre?</p>
+
+<p>Rien de plus regrettable, à notre sentiment, que l'affaiblissement de
+l'autorité dans la famille. La faute en est-elle au Code civil? Du tout.
+Ce n'est pas de la loi que les parents tirent la raison première de leur
+autorité; encore que le législateur doive en faciliter l'exercice, il
+est incapable d'en conférer le principe. Celui-ci a sa racine dans la
+nature même des choses, dans le fait de la transmission du sang et de la
+vie. Et c'est au relâchement des habitudes familiales, à l'oubli des
+traditions du foyer, et surtout à l'exaltation de la liberté de l'enfant
+au préjudice des droits du père, qu'il faut s'en prendre de l'anarchie
+qui envahit la famille française. Nos moeurs domestiques sont
+indulgentes, faibles, molles. On espérait que la tendresse remplacerait
+avantageusement le respect. Erreur: le fils s'habitue à traiter le père
+comme un vieux camarade affectueux et complaisant. Il faut même oser
+dire que, dans bien des cas, ce qu'on aime surtout du père de famille,
+c'est sa mort, afin de recueillir son héritage.</p>
+
+<p>Chez les ouvriers, au contraire, la puissance tourne souvent en
+brutalité. C'est un autre malheur. Nul doute que l'État n'ait le devoir
+de surveiller les parents indignes. En somme, les pères et les mères
+marquent une tendance fâcheuse à perdre le sentiment de leur dignité,
+tantôt en s'emportant jusqu'à la violence, tantôt en abdiquant jusqu'à
+la lâcheté.</p>
+
+<p>Qui en souffre? L'enfant. Pour plus de précision, citons deux faits dont
+le féminisme ne manque pas de tirer parti contre la famille actuelle:
+l'un concerne la classe riche; l'autre, la classe pauvre. Ce sont des
+exceptions, si l'on veut, mais des exceptions trop fréquentes.</p>
+
+<p>«L'enfant de l'émancipatrice,» comme dit Mme la doctoresse
+Edwards-Pilliet, n'aura rien de commun avec l'enfant qu'on fait
+aujourd'hui. Il sera, nous assure-t-on, un petit être parfait de corps
+et d'esprit, beau comme un dieu, le chef-d'oeuvre de l'amour. Sachons
+reconnaître, en effet, que la reproduction de l'espèce est abandonnée
+aux influences les plus défavorables. Combien d'unions décidées par les
+père et mère, où l'inclination mutuelle des futurs époux a peu de part?
+Alors, dès qu'un poupon vient au monde, la mère s'en décharge à la
+maison sur une nourrice mercenaire, quand elle ne l'expédie pas en hâte
+au fond d'une campagne, l'abandonnant sans surveillance à un ménage de
+paysans durs, grossiers et malpropres. A deux ou trois ans, lorsque le
+bébé devient amusant et décoratif, on le reprend, on le décrasse, on le
+pare comme une poupée, on lui obéit comme à un souverain, on l'exhibe
+comme une idole. Puis, à sept ou huit ans, lorsque le petit despote,
+profitant de la mauvaise éducation qu'il reçoit, devient mauvais et
+insupportable, on l'interne bien vite chez les bonnes Soeurs, si c'est
+une fille, ou chez les bons Pères, si c'est un garçon. Et les parents ne
+s'en occuperont plus que pour lui procurer, en temps voulu, un riche
+parti, ce qu'on appelle «un beau mariage».</p>
+
+<p>A cette façon d'élever les enfants,--qui est malheureusement trop
+fréquente dans la classe riche,--Mme la doctoresse Edwards-Pilliet
+oppose une méthode plus maternelle, qu'elle nous a exposée avec une
+hardiesse savoureuse que j'essaierai de ne point trop affaiblir.
+N'oublions pas que c'est un médecin qui parle. «D'abord, avant de créer
+l'enfant, nous commencerons par y penser et, à cet effet, nous
+essaierons de prendre un collaborateur qui soit notre complément, au
+point de vue intellectuel et moral. L'enfant, que nous aurons ainsi
+obtenu, sera déjà supérieur à l'autre, ayant été fait avec goût et avec
+amour. Ensuite, nous lui donnerons le sein nous-mêmes, et nous aurons du
+lait, car toutes les femmes en ont qui veulent en avoir. Puis, quand
+nous aurons fait cet enfant aussi bien que nous sommes capables de le
+faire, nous le garderons sous notre oeil maternel, nous l'élèverons,
+nous l'éduquerons aussi complètement que possible. Et cela fait, nous
+aurons formé un être utile, homme ou femme, et c'est tout ce que nous
+pouvons désirer<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a>
+<a href="#footnote160"><sup class="sml">160</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote160"
+name="footnote160"><b>Note 160: </b></a><a href="#footnotetag160">
+(retour) </a>
+ Voir la <i>Fronde</i> du jeudi 13 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>Très bien. Mais est-il si nécessaire d'émanciper la femme, pour mettre
+en action ce programme de maternité tendre et tutélaire? Je sais de très
+bonnes chrétiennes qui répugnent, autant qu'il se peut concevoir, aux
+idées d'indépendance que professe le féminisme avancé, et dont c'est la
+joie de suivre à la lettre, vis-à-vis de leurs enfants, la loi d'amour
+et de dévouement. Pas besoin de révolutionner le sexe pour rappeler les
+mondaines et les égoïstes, déjà trop complètement émancipées, à la
+pratique du devoir maternel. Mieux vaut s'appliquer à réveiller leur
+conscience distraite ou assoupie; mieux vaut ranimer en leur coeur la
+flamme de tendresse qui couve sous les cendres, afin de leur apprendre à
+mieux goûter la grâce et l'orgueil d'être mère.</p>
+
+<p>L'enfant est-il mieux traité dans les ménages ouvriers? Point. On
+inculque aujourd'hui aux classes laborieuses une conception si fausse de
+la famille, qu'elles en sont venues à professer sans rougir, que, si
+l'enfant ne rapporte pas, il doit au moins ne rien coûter. Le rapport de
+la Commission supérieure du commerce relatif à l'application, pendant
+l'année 1899, de la loi sur le travail des enfants, des filles mineures
+et des femmes dans les établissements industriels, nous fait cet aveu:
+«Le Gouvernement ne peut pas obtenir l'application stricte de l'article
+2 de la loi de 1892, qui interdit l'emploi des enfants au-dessous de 13
+ans.» A cela, il est une excuse: la famille ouvrière a souvent besoin,
+pour vivre, du concours pécuniaire de tous les siens, même des plus
+petits.</p>
+
+<p>Mais voici des chiffres qui éclairent tristement la question: le même
+rapport officiel atteste que les 1 458 établissements de bienfaisance,
+qui ont été inspectés au cours de l'année 1899, fournissent un total de
+56 369 enfants qui ne coûtent rien, ou presque rien, à leurs parents.
+Même en faisant la part des orphelins, combien nombreux reste le
+contingent des abandonnés! Dans les milieux urbains, trop de ménages
+pauvres se déchargent sur les oeuvres d'assistance de leurs devoirs de
+paternité. Où l'enfant travaille, et on le surmène; ou il ne travaille
+pas, et on le délaisse. Comment s'étonner qu'avec de pareilles moeurs,
+l'enfant, devenu grand, refuse de venir en aide à ses vieux parents? Il
+traitera leur vieillesse comme ils ont traité son enfance, avec la même
+dureté ou la même indifférence. La famille ouvrière offre au féminisme
+chrétien une admirable occasion de dévouement et d'apostolat. Saura-t-il
+la saisir?</p>
+
+<p>En tout cas, il appartient de rappeler aux parents riches et aux parents
+pauvres qui paraissent l'oublier, que la puissance paternelle n'est
+autre que l'autorité mise par la loi aux mains des père et mère, afin de
+leur permettre d'assurer la formation de leurs enfants. Que nos
+législateurs n'oublient pas, de leur côté, que c'est encore prendre les
+intérêts de l'enfance et ceux de la société elle-même, que de fortifier
+l'autorité des parents qui méritent ce nom. L'enfant gâté est le premier
+à souffrir de sa mauvaise éducation, et le fils irrespectueux fait
+rarement un bon citoyen. «Plus il y a de liberté dans l'État, remarque
+Montesquieu, plus il faut d'autorité dans la famille.» Aussi
+trouvons-nous inopportune, sinon même inconsidérée, cette proposition de
+la Gauche féministe tendant à remplacer partout, dans nos lois, les mots
+<i>puissance paternelle</i> par ceux de <i>protection paternelle</i><a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a>
+<a href="#footnote161"><sup class="sml">161</sup></a>. Si la
+protection de l'enfant est le but, l'autorité des parents est le moyen.
+On ne saurait vraiment sauvegarder le droit des faibles en désarmant
+leurs défenseurs naturels. C'est à quoi pourtant le féminisme radical
+travaille de son mieux, en allégeant peu à peu le lien de sujétion qui
+subordonne les enfants aux parents. Nous en donnerons deux exemples.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote161"
+name="footnote161"><b>Note 161: </b></a><a href="#footnotetag161">
+(retour) </a> Congrès de la Condition et des Droits des femmes: séance du
+samedi soir 8 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>Ainsi, la Gauche féministe a demandé «que tout mineur, établissant qu'il
+peut vivre du produit de son travail, puisse être émancipé de droit à
+partir de sa dix-huitième année, par simple ordonnance rendue sur sa
+demande par le juge de paix de son domicile, sans qu'il soit besoin de
+remplir d'autres formalités.» Mais pourquoi rompre si vite le lien qui
+unit l'enfant à ses père et mère? Pourquoi permettre à ce jeune
+individualiste de fuir le toit paternel et d'abandonner les parents qui
+l'ont élevé? Car l'enfant émancipé est maître de son salaire; et si
+nombreuses sont à cet âge les tentations de dépense et de dissipation,
+qu'il est à craindre que la famille ne soit frustrée souvent des gains
+de l'enfant prodigue. Combien de fils et de filles, même dans un état
+d'aisance relative, laissent aujourd'hui leurs parents mourir
+misérablement à l'hôpital, plutôt que d'entourer leurs vieux jours de
+soins décents et honorables? Est-ce donc l'indifférence et l'égoïsme des
+ingrats que le féminisme veut encourager?</p>
+
+<p>Bien plus, la Gauche féministe a réclamé «qu'un prélèvement, dont la
+quotité est à fixer, soit effectué de droit sur le salaire de l'enfant
+mineur, pour être déposé, en son nom, à la caisse d'épargne et lui être
+remis à son émancipation ou à sa majorité<a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a>
+<a href="#footnote162"><sup class="sml">162</sup></a>.» Sans doute, il peut
+arriver que des familles abusent de leurs enfants. Mais plus nombreux
+sont les parents qui se saignent aux quatre membres, pour régaler les
+mioches d'une douceur ou envoyer cent sous au grand fils qui crie famine
+au régiment. Ne laissons pas croire aux enfants qu'ils n'ont aucun
+devoir envers leur famille. A vrai dire, dans un grand nombre de ménages
+ouvriers, la famille tout entière doit unir ses efforts et ses
+ressources contre la misère commune. L'épargne est un luxe qui n'est pas
+à portée de toutes les bourses. S'il est facile aux gens qui gagnent
+beaucoup d'argent de mettre un louis sur un louis, que de sacrifices
+l'ouvrier doit s'imposer pour mettre deux sous sur deux sous! Quand
+vient le chômage, notamment, ce n'est pas trop des petits gains de toute
+la famille pour arriver à joindre les deux bouts. Parler d'épargne au
+profit de l'enfant lorsque le travail manque et que la huche est vide,
+c'est porter atteinte à l'esprit de solidarité qui doit unir les enfants
+aux parents, surtout dans la mauvaise fortune.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote162"
+name="footnote162"><b>Note 162: </b></a><a href="#footnotetag162">
+(retour) </a> Congrès de la Condition et des Droits des Femmes: séance du
+samedi soir 8 septembre 1900.</blockquote>
+
+<a name="l4c3s2" id="l4c3s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+<p>Non content de relâcher le lien de subordination et d'obéissance qui
+soumet les fils et les filles à l'autorité des parents, le féminisme
+intransigeant s'applique, plus hardiment et plus ardemment encore, à
+égaliser les pouvoirs du père et de la mère sur la personne et les biens
+de l'enfant: ce qui est une autre façon de les affaiblir.</p>
+
+<p>L'économie du Code civil est toute simple. L'article 372 place l'enfant
+sous l'autorité collective du père et de la mère. Mais bien que commune
+aux deux parents, cette autorité est réservée au père, qui «l'exerce
+seul pendant le mariage,» comme dit l'article 373. Tant que le mari est
+vivant et capable d'agir, le droit maternel reste en suspens et
+sommeille en quelque sorte. La mère peut donner son avis sans pouvoir
+l'imposer. L'autorité maritale, à laquelle l'épouse est soumise, fait
+obstacle temporairement à l'exercice de l'autorité familiale qui
+appartient à la mère. C'est pourquoi la puissance de celle-ci est,
+pendant le mariage, un attribut sans réalité, un honneur latent, un
+titre nu.</p>
+
+<p>On s'en plaint fort. Mais quel moyen de faire autrement? Reconnaître
+simultanément aux père et mère l'exercice d'une même puissance indivise,
+c'eût été introduire dans les ménages une cause perpétuelle de
+discussions et de conflits. L'indivision du pouvoir engendre la
+confusion et le désordre. Il fallait donc attribuer la prépondérance à
+quelqu'un; et la loi a désigné le père, déjà investi de l'autorité
+maritale. N'était-il pas logique, naturel, avantageux même pour la
+communauté, que le chef du ménage fût en même temps le chef de la
+famille, afin qu'une même direction fût imprimée au gouvernement
+domestique?</p>
+
+<p>A l'heure qu'il est, ce privilège est violemment battu en brèche, avec
+un parti pris d'égalisation et de nivellement qui nous inquiète.</p>
+
+<p>«Durant le mariage, le père et la mère ont les mêmes droits sur la
+personne et les biens de leurs enfants communs<a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a>
+<a href="#footnote163"><sup class="sml">163</sup></a>.» Cette déclaration,
+à laquelle se rallient, presque unanimement, tous les groupes
+féministes, emporte la suppression absolue de la prééminence maritale et
+paternelle. Nous ne pouvons y souscrire. C'est, à nos yeux, une
+détestable conception que celle qui institue, dans la famille, deux
+puissances latérales, deux forces equipollentes, deux têtes égales en
+pouvoir et en droit. A cette famille, fondée sur le dualisme des époux,
+l'unité de direction fera défaut; et divisée contre elle-même, comment
+veut-on qu'elle soit heureuse et florissante? Supposez que les volontés
+de la femme et du mari s'entrechoquent: qui les départagera? Il faudra
+nécessairement recourir à une puissance extérieure érigée en tribunal
+des conflits matrimoniaux. De là ce voeu émis par le Centre et par la
+Gauche féministes «que les tribunaux prononcent dans tous les cas de
+conflit pouvant surgir, entre le mari et la femme, à l'occasion de
+l'exercice de la puissance maritale ou paternelle<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a>
+<a href="#footnote164"><sup class="sml">164</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote163"
+name="footnote163"><b>Note 163: </b></a><a href="#footnotetag163">
+(retour) </a> Voeu émis, en 1900, par le Congrès des oeuvres et
+institutions féminines.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote164"
+name="footnote164"><b>Note 164: </b></a><a href="#footnotetag164">
+(retour) </a> <i>La Fronde</i> du 11 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>Mais, si l'intervention de la justice se comprend lorsque le désaccord,
+qui lui est déféré, soulève un point de droit ou une question d'argent,
+elle ne nous paraît ni pratique ni décente, lorsque le litige qui met
+les époux aux prises est d'ordre moral ou de nature intime. Voyez-vous
+la magistrature appelée à trancher les nombreux dissentiments qui
+éclatent, dans les ménages, à l'occasion des enfants? Cet arbitrage, si
+habile et si discret qu'on le suppose, ne fera qu'envenimer les
+querelles en leur donnant plus d'aigreur et plus d'éclat. Rien de plus
+dangereux pour la paix des ménages que l'intervention d'un tiers, juge
+ou confesseur, dans les affaires confidentielles de la famille.</p>
+
+<p>Et maintenant suivons de plus près la pensée du Code civil: nous
+trouverons peut-être qu'elle est moins dure à la femme qu'on le suppose.
+A la vérité, nous ne savons qu'un cas où le consentement de la mère soit
+aussi nécessaire que celui du père: c'est l'adoption de leur enfant par
+un tiers; et les adoptions étant très rares, l'exercice en commun du
+droit de puissance est donc exceptionnel. Sans doute, l'assentiment de
+la mère est requis pour le mariage des enfants; encore est-il donné au
+père de passer outre à l'opposition maternelle, si l'union projetée a
+son agrément.</p>
+
+<p>Ne récriminons pas outre mesure contre ces inégalités nécessaires! Cette
+prédominance de la volonté paternelle ne s'affirme que dans l'hypothèse
+d'un désaccord absolu; et la loi n'intervient alors que pour résoudre un
+conflit aigu et douloureux. C'est dans le même esprit de transaction que
+la loi du 20 juin 1896 dispose, dans l'article 152 du Code civil, que
+«s'il y a dissentiment entre des parents divorcés ou séparés de corps,
+le consentement de celui des deux époux, au profit duquel le divorce ou
+la séparation aura été prononcée et qui aura obtenu la garde de
+l'enfant, suffira.» Hors de là, dans la vie normale, les père et mère
+exercent à la fois leur autorité, se consultant, se concertant,
+s'appuyant l'un sur l'autre au lieu de se contredire et de se disputer.
+Qui ne sait que les discussions, qui éclatent devant les enfants,
+discréditent rapidement la puissance des parents? «Puisqu'ils ne sont
+pas d'accord, se disent les petits, il en est un qui se trompe. Mais
+lequel a tort? lequel a raison? Est-ce papa? est-ce maman?» Et le doute
+leur vient, et la confiance se perd, et le respect s'en va.</p>
+
+<p>Ce n'est que dans les familles où le pouvoir paternel et le pouvoir
+maternel coexistent harmonieusement, que l'enfant estime et affectionne
+véritablement ses père et mère. Point n'est besoin, pour cela, d'une
+autorité dure et tranchante, tracassière et hautaine. Pour se faire
+respecter, il n'est pas nécessaire de se faire craindre. Ce qu'il faut
+développer chez l'enfant, c'est l'obéissance volontaire, et non
+l'obéissance forcée, apeurée, humiliante et humiliée. L'autorité douce
+et insinuante trouve aisément le chemin du coeur et y laisse des traces
+ineffaçables. Là où règne l'entente entre les parents, l'enfant prend
+sans le savoir une bonne, une grande, une exquise idée de la famille. Et
+plus tard, le jeune homme, qui aura gardé le souvenir d'une maison
+d'enfance heureuse et respectée, éprouvera invinciblement le besoin de
+la rebâtir pour son compte. «Le désir de créer une famille, a dit M.
+Faguet, n'est pas autre chose que le désir de faire revivre celle où
+l'on a vécu.»</p>
+
+<p>Mieux vaut donc, à tout point de vue, que l'autorité soit exercée en
+commun sur les enfants, par une sorte d'indivision confiante et
+affectueuse, qui s'établit d'elle-même dans les bons ménages. Mais, le
+père disparu, la mère hérite de ses droits, et la puissance paternelle
+devient entre ses mains une puissance maternelle. Ce déplacement de
+pouvoir s'opère, suivant la jurisprudence, lorsque, pour une raison ou
+pour une autre, le mari est dans l'impossibilité de remplir son rôle de
+chef de famille: ce qui peut arriver par suite de mort, de folie ou
+d'absence. Cessant alors d'être paralysée par le droit du père, la
+puissance, qui résidait en la personne de la mère, reprend sa force et
+son empire.</p>
+
+<p>Rien de plus rationnel. Nul n'est plus digne ni plus capable que la mère
+de recueillir les pouvoirs tombés des mains du mari. Sa tendresse et son
+dévouement suppléeront à son inexpérience, et les conseils, que la loi
+place auprès d'elle, empêcheront que sa bonté ne dégénère en faiblesse.
+Les droits de la paternité sont comparables à une magistrature
+domestique, à laquelle la prudence exige d'adjoindre un suppléant
+éventuel. La mère est le «substitut» naturel du père.</p>
+
+<p>C'est pourquoi, en cas de déchéance du père pour cause
+d'indignité,--déchéance totale attachée par la loi du 24 juillet 1889 à
+certaines condamnations pénales, déchéance partielle créée par la loi du
+5 avril 1898 pour le fait, hélas! trop fréquent, de mauvais traitements
+infligés à l'enfant,--la mère est naturellement indiquée pour recueillir
+la puissance paternelle. Encore est-il que, dans les milieux populaires,
+les parents peuvent être de même violence et de même immoralité. Aussi
+la mère ne profitera pas nécessairement de la déchéance du père. La loi
+a prudemment réservé aux juges la faculté de décider, en fait, si
+l'exercice de l'autorité doit être attribué à la mère dans l'intérêt de
+l'enfant. S'ils voient quelque inconvénient à cette dévolution de
+puissance, ils prononceront l'ouverture de la tutelle. De même,
+l'article 302 du Code civil attribue les enfants à l'époux qui a obtenu
+le divorce ou la séparation, comme étant le plus digne de les élever.
+Mais le tribunal reste maître de les confier à la garde d'un tiers, ou
+même de les laisser à l'époux coupable, si les circonstances l'exigent:
+tel le cas d'enfants en bas âge qui ne peuvent être élevés que par la
+mère.</p>
+
+<p>Une fois investie de la puissance paternelle, la mère dispose, en
+principe, de tous les droits et de tous les pouvoirs du père. Par
+exception, le droit de faire incarcérer l'enfant récalcitrant ne passe
+pas complètement entre ses mains. D'abord, la mère n'a jamais le droit
+d'agir par voie d'initiative propre; il lui faut obtenir, par voie de
+réquisition, l'agrément préalable du président. La loi exige, en outre,
+qu'elle sollicite l'approbation et rapporte l'assentiment des deux plus
+proches parents paternels de l'enfant. Enfin, elle perd entièrement son
+droit en se remariant, sous prétexte que la mère remariée est soumise à
+l'influence du second mari qui peut être hostile aux enfants du premier
+lit, tandis que le père est beaucoup moins exposé aux suggestions de sa
+seconde femme,--ce qui n'est pas toujours exact<a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a>
+<a href="#footnote165"><sup class="sml">165</sup></a>. Il va sans dire
+que ces restrictions excitent l'indignation des féministes égalitaires.
+Est-ce que l'amour, dit-on, ne suffit pas à mettre les mères en garde
+contre les abus de puissance?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote165"
+name="footnote165"><b>Note 165: </b></a><a href="#footnotetag165">
+(retour) </a> Articles 380, 381 et 383 du Code civil.</blockquote>
+
+<p>Autre cause de protestation,--et très juste, celle-là: lorsqu'un mariage
+est conclu entre personnes appartenant à des cultes différents, il
+arrive souvent que la femme stipule, en son contrat de mariage, que les
+enfants à naître seront élevés dans sa propre religion. Or, il est admis
+que cette convention n'est pas civilement obligatoire, et que la femme
+est désarmée contre la mauvaise foi du mari qui manque aux engagements
+qu'il a souscrits. Et pourtant, outre le respect de la foi jurée qu'il
+est sage d'imposer aux malhonnêtes gens, le contrat de mariage n'est-il
+pas la charte de la famille, la loi constitutionnelle des époux? Et qui
+ne voit qu'on ne saurait maintenir la concorde dans les unions mixtes,
+qu'en assurant la stabilité d'une convention dont le but a été,
+précisément, de régler à l'avance et à l'amiable une des causes les plus
+graves de mésintelligence et de conflit?</p>
+
+<p>Certaines âmes susceptibles s'offensent encore du droit accordé au père
+par l'article 391, de donner à sa femme survivante un conseil spécial,
+«sans l'avis duquel elle ne pourra faire aucun acte relatif à la tutelle
+de ses enfants.» On dénonce de même, comme une injustice criante,
+l'article 381 qui réserve au mari, tant que dure le mariage, la
+jouissance des biens appartenant à ses enfants mineurs. Mesure de
+suspicion, dans le premier cas; privilège de masculinité, dans le
+second: voilà deux inégalités dans lesquelles on s'obstine à voir un
+abaissement pour la mère et une diminution pour son sexe. On ne se dit
+pas que les droits de puissance paternelle entraînent aujourd'hui plus
+de charges que de profits; que, dans le cours habituel de la vie, ils
+sont exercés cumulativement par les deux époux, avec une condescendance
+mutuelle qui exclut toute idée de prépondérance pour le père et
+d'infériorité pour la mère; que la loi n'a institué un pouvoir majeur
+aux mains du mari que pour trancher les conflits possibles d'attribution
+et unifier, en cas de dissentiment, le gouvernement des personnes et
+l'administration des biens; qu'on est mal venu à dénoncer les droits du
+père sur l'éducation et la fortune des enfants à un moment où les
+moeurs, conspirant avec les lois pour enlever aux parents la direction
+de la famille, tendent de plus en plus généralement à affaiblir et à
+découronner la puissance paternelle.</p>
+
+<p>Mais je doute que les femmes éprises d'égalité se rendent à ces
+respectueuses remontrances. Elles poursuivront impérieusement leur
+chemin, fouillant d'un air soupçonneux les moindres articles de nos
+lois, échenillant toutes les broussailles du Code, pour en débusquer les
+odieux privilèges masculins. Il en est même qui, reprenant un mot
+célèbre à leur profit, diraient volontiers de leur sexe: «Qu'est-il?
+Rien. Que doit-il être? Tout.» Celles-là ont coutume d'opposer
+imprudemment le matriarcat du passé à la puissance paternelle
+d'aujourd'hui. Que faut-il penser de cette prétention?</p>
+
+<a name="l4c3s3" id="l4c3s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+
+<p>Des littérateurs pourvus d'érudition,--ou seulement d'imagination,--se
+plaisent à opposer la parenté par les femmes, ou matriarcat, à la
+parenté par les hommes, ou patriarcat, sous prétexte que c'est du jour,
+où le sexe masculin substitua violemment celui-ci à celui-là, que
+daterait l'asservissement et la dégradation du sexe féminin. Dès lors,
+les mâles s'attribuèrent un droit exclusif sur les femmes, sur les
+enfants et sur les choses. Mariage, famille et propriété sont sortis des
+mêmes appétits d'appropriation absolue au profit des hommes. Pour
+émanciper véritablement la femme, il faut donc avoir le courage de
+revenir au matriarcat primitif. Nous avons déjà vu que le féminisme
+tirait parti de ce problème historique pour établir l'égalité
+intellectuelle de la femme<a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a>
+<a href="#footnote166"><sup class="sml">166</sup></a>. On s'en prévaut maintenant pour
+démontrer l'antériorité et la supériorité familiales de la mère.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote166"
+name="footnote166"><b>Note 166: </b></a><a href="#footnotetag166">
+(retour) </a> Voyez notre premier volume: <i>Émancipation individuelle et
+sociale de la femme</i>, p. 78.</blockquote>
+
+<p>Voici comment on raisonne: il n'y a présentement que deux solutions au
+mariage, une solution illégale et une solution légale.</p>
+
+<p>La solution illégale, c'est l'adultère, qui ne va pas sans de gros
+risques et de graves accidents.</p>
+
+<p>La solution légale, c'est le divorce, qui n'est point exempt de
+souffrances et de scandales.</p>
+
+<p>Tout cela est insuffisant. Plus de trahison occulte et hypocrite, plus
+même de rupture judiciaire et tapageuse. Il n'est qu'une solution
+logique à la crise du mariage, c'est la suppression même du mariage. M.
+Paul Adam, par exemple, estime qu'il vaut mieux «soutenir franchement
+que le mariage, institution utile pour les philosophies périmées, est la
+survivance du rapt.» Et il conclut en prêchant la maternité sacrée,
+c'est-à-dire le droit pour la mère de donner son nom à l'enfant, sans
+que mention soit faite du père putatif<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a>
+<a href="#footnote167"><sup class="sml">167</sup></a>. C'est le matriarcat! Le
+mariage aboli, on ne voit pas trop, en effet, ce que ferait le père dans
+la famille. Alors une seule relation reste possible, celle de la mère et
+de l'enfant. L'homme est affranchi de toute responsabilité à leur égard,
+puisque sa paternité redevient mystérieuse, inconnue, anonyme. Comme
+dernière conséquence, la société pourvoira par l'impôt à l'entretien des
+mères et des enfants.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote167"
+name="footnote167"><b>Note 167: </b></a><a href="#footnotetag167">
+(retour) </a> <i>Revue Blanche</i> du 1er mai 1897.</blockquote>
+
+<p>Franchement, ce régime n'a pu être inventé que par l'égoïsme sensuel des
+hommes; car on voit bien ce que ceux-ci peuvent y gagner. Mais la femme
+sans mari? Mais les enfants sans père? Quelle misère!</p>
+
+<p>Et cependant, pour qui sait voir de loin, telle est bien la dernière
+étape du mouvement révolutionnaire. Si jamais la femme devient
+fonctionnaire, avocat, juge, député ou sénateur, le féminisme
+radical-socialiste n'en sera point assouvi,--au contraire. Débarrassé de
+toutes les revendications d'ordre politique ou professionnel, il
+réclamera plus nettement qu'aujourd'hui l'abolition de la famille
+monogame et propriétaire. Nous touchons là au dernier terme de la
+libération de l'amour; et l'indépendance logique des sexes nous y mène.</p>
+
+<p>Il n'est donc point superflu de rappeler brièvement ce qu'a pu être le
+matriarcat dans le passé, et de conjecturer ce qu'il pourrait être dans
+l'avenir.</p>
+
+<p>Comme nous le disions tout à l'heure, le matriarcat sert aux écrivains
+féministes pour nous convaincre que le sexe féminin a été, non moins que
+le sexe masculin, un facteur de progrès et de civilisation. Une fois
+démontré que, dans les premières sociétés humaines, si obscures, si mal
+connues, et dont il est de mode de nous parler avec tant de
+complaisance, des femmes ont existé qui, reines par l'intelligence, ont
+régné véritablement sur les hommes, il n'est que juste d'accorder aux
+deux sexes une attestation <i>ex æquo</i> de puissance cérébrale.</p>
+
+<p>Par malheur, dans tous les siècles dont l'histoire nous a transmis le
+souvenir, la suprématie des hommes s'affirme par la prééminence de la
+force physique et de la force intellectuelle, tandis que les traces de
+ce qu'on appelle le matriarcat n'apparaissent,--et combien rares et
+confuses!--qu'aux premières lueurs de l'existence humaine. En admettant
+même que le matriarcat ait précédé généralement le patriarcat, cette
+priorité ne prouverait qu'une chose, à savoir que l'autorité, jadis
+exercée par les femmes, a passé de très bonne heure aux hommes, et que
+les pouvoirs éminents de la mère sont tombés rapidement aux mains du
+père, par une sorte de déchéance qui ne ferait qu'affirmer la
+supériorité de l'esprit masculin.</p>
+
+<p>Mais le matriarcat a-t-il bien existé? Le rôle de chef de famille a-t-il
+été dévolu primitivement à la mère? Beaucoup de savants en doutent, et
+non des moindres. Fustel de Coulanges, Sumner Maine, Westermarck,
+Posada, tiennent pour le patriarcat. Ceux même qui admettent que la
+filiation féminine a réglé d'abord les relations de parenté, sont loin
+d'en induire la prédominance sociale de la femme: tel Sir John Lubbock,
+pour qui le matriarcat n'est point synonyme de souveraineté familiale.</p>
+
+<p>Sans traiter à fond cette question obscure, il est un point certain,
+c'est qu'aux âges les plus lointains de l'histoire, la violence et la
+guerre nous apparaissent traînant après elles un cortège d'oppressions
+et de servitudes. Dans les luttes perpétuelles que les tribus se
+livraient les unes aux autres, le vainqueur s'arrogeait un pouvoir
+absolu sur la personne, le patrimoine et la vie de ses prisonniers.
+Maître de tuer sa captive et même de la manger, puisque le cannibalisme
+a précédé l'esclavagisme, il se croyait, à plus forte raison, le droit
+d'en faire sa femme, de l'enfermer et de revendiquer pour lui seul les
+enfants qu'elle lui donnait. Les premières familles masculines sont nées
+vraisemblablement d'un fait de guerre, et du droit de capture qui en
+était la conséquence. Mais, par une corrélation naturelle, l'homme,
+ayant le droit de disposer de sa captive, se réserva le droit de la
+nourrir et de la protéger, comme fait un propriétaire vis-à-vis du
+bétail qui lui est profitable. Et les femmes libres de la tribu,
+obligées de se suffire à elles-mêmes, en vinrent peut-être à envier la
+condition assujettie des prisonnières, pour se soustraire à la misère et
+à l'insécurité, tant la maternité indépendante et isolée est une source
+de souffrance et d'humiliation!</p>
+
+<p>Quant à croire qu'antérieurement à ces rapts et à ces enlèvements, il
+exista une phase de suprématie féminine où les femmes, révoltées par la
+promiscuité primitive, auraient imposé aux hommes leur domination et
+fondé la prééminence de la mère,--c'est une pure conjecture. Hérodote
+tient pour une «singularité» que les Lyciens se nomment d'après leurs
+mères, et non d'après leurs pères. On a prétendu, il est vrai, que
+l'indication de la filiation maternelle figure souvent sur les tombeaux
+étrusques, et que, d'après Jules César, la famille maternelle aurait
+existé chez les anciens Bretons.</p>
+
+<p>Mais ces faits de généalogie matriarcale n'ont rien qui nous embarrasse.
+Ils s'expliquent tout simplement par l'extrême difficulté de connaître
+le père. Là où le mariage n'existe pas, il ne peut être question que de
+la descendance maternelle. A défaut d'un père certain, l'enfant doit se
+contenter forcément du nom de sa mère. Et le jour où le fil légal, qui
+unit le père à la mère et aux enfants, serait rompu, il n'est pas
+douteux que la parenté féminine reprendrait son ancienne prépondérance.
+Aujourd'hui encore, chez les peuplades sauvages, l'ignorance du devoir
+paternel est à peu près complète. Souvent même la mère est seule chargée
+de la subsistance de l'enfant. Eu égard à l'instabilité, à l'incertitude
+ou à l'inexistence des liens conjugaux, la parenté ne s'établit
+conséquemment que du côté féminin.</p>
+
+<p>Mais au lieu d'y voir un témoignage en faveur des droits de la mère, il
+faut tenir ce matriarcat pour un signe de sauvagerie et d'avilissement.
+Sous ce régime, l'homme n'accorde à la femme ni autorité, ni influence;
+il ne voit en elle qu'une esclave utile, une auxiliaire nécessaire à la
+reproduction ou même un simple instrument de plaisir. Si la coutume
+fait, ici ou là, porter à l'enfant le nom de la mère, on aurait tort
+d'en conclure que celle-ci tient le premier rang dans la famille et dans
+la société. Sinon, comment expliquer que l'antiquité ait manifesté une
+prédilection générale pour le principe masculin? Bien que les anciennes
+mythologies divinisent l'homme et la femme, elles ne manquent jamais
+d'attribuer une certaine suprématie au dieu sur la déesse. Dans les
+ménages de l'Olympe, le sexe fort l'emporte sur le sexe faible. Et cette
+primauté révèle chez les civilisations antiques une préférence non
+douteuse pour le principe mâle. N'est-ce pas du cerveau de Jupiter qu'un
+mythe ancien fait sortir Minerve, la déesse de la sagesse et de la
+science? Lors donc que la mère donne son nom aux enfants, il ne faut
+voir, en cette prépondérance de la filiation utérine, qu'un signe de
+dépravation et de barbarie.</p>
+
+<p>Dès que le chaos se débrouille et que la promiscuité des sexes
+disparaît, dès que la famille monogame se constitue, le père en est le
+chef. Qu'il s'agisse de l'Égypte ou de la Chine, de la Grèce ou de Rome,
+des Indous ou des Arabes, le droit paternel prévaut partout sur le droit
+maternel. Et la prédominance despotique du mâle ne va point, hélas! sans
+la subordination humiliante de la femme.</p>
+
+<p>L'existence problématique ou, pour le moins, exceptionnelle du
+matriarcat ne saurait donc faire présumer l'inintelligence et
+l'incapacité générales des premiers hommes. Réfléchissons que la
+maternité est aussi patente que la paternité est mystérieuse. La
+première a l'évidence d'un fait, tandis que la seconde ne résulte que
+d'une présomption. Cela étant, aux époques lointaines du monde où la
+sauvagerie, qui fut généralement «le premier état de l'homme<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a>
+<a href="#footnote168"><sup class="sml">168</sup></a>,»
+rapprochait les deux sexes de l'animalité inférieure, alors que la
+polygamie et la polyandrie rendaient la filiation incertaine et la
+famille instable ou même impossible,--un seul lien pouvait être établi
+sûrement, matériellement, par le seul fait de la naissance: le lien qui
+unissait l'enfant à la mère. D'où il advint peut-être que la femme, chef
+unique de la famille, réunit tous les pouvoirs et assuma toutes les
+charges. De là ce vague matriarcat qu'on entrevoit dans l'enfance de
+certaines sociétés humaines. A défaut du père, resté nécessairement
+inconnu, la mère groupa instinctivement sous sa loi tous ses enfants,
+comme la poule, dans la promiscuité du poulailler, abrite ses poussins
+sous ses ailes. La suprématie du père n'apparut que plus tard, avec le
+patriarcat, lorsque la famille fut plus étroitement unie par les liens
+d'un mariage même rudimentaire, et que, la paternité pouvant être plus
+ou moins rationnellement présumée, il fut possible d'assigner au père
+des droits et des devoirs qui ont perpétué jusqu'à nos jours son
+autorité prééminente.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote168"
+name="footnote168"><b>Note 168: </b></a><a href="#footnotetag168">
+(retour) </a> Adolphe <span class="sc">Posada</span>, <i>Théories modernes sur les origines de la
+famille</i>. Appendice II, p. 137.</blockquote>
+
+<p>En tout cas, les rares survivances matriarcales, que l'on signale encore
+de nos jours, ne se rencontrent que chez des tribus plus ou moins
+sauvages. Et quant au passé, il paraît certain que la primauté du père
+est complète, dès qu'on arrive aux âges connus de la vie des peuples
+civilisés. Le matriarcat n'est donc, à nos yeux, qu'une institution de
+simple barbarie; et les féministes auraient tort d'en triompher. Depuis
+les temps historiques, la direction du foyer et la présidence de la
+famille ont appartenu à peu près généralement aux hommes, parce que sans
+doute ceux-ci ont uni la plus grande force à la plus grande
+intelligence, mais aussi parce que le mariage a permis de consolider, de
+certifier, de légaliser le lien qui unit le père aux enfants. Il reste,
+en définitive, que le matriarcat est inséparable du concubinage et que,
+si la promiscuité primitive l'a fait naître, la promiscuité anarchique
+le ramènerait.</p>
+
+<p>Pour en finir, les rapports de parenté ne peuvent être basés, dans toute
+civilisation qui commence, que sur un fait précis, matériel,
+indiscutable: la maternité. Il est naturel que la femme y joue un rôle
+exclusif. On ne connaît alors que la famille utérine. Puis, la
+supériorité physique et la prépondérance sociale de l'homme s'affirmant
+de plus en plus, la parenté par les femmes s'efface graduellement devant
+la parenté par les mâles, jusqu'au moment où le mariage, unissant ces
+deux principes, fonde la famille telle qu'elle existe de nos jours.</p>
+
+<p>Et maintenant le matriarcat tournerait-il au profit et à l'honneur de la
+femme? Gardons-nous d'y voir un patriarcat renversé; car il mettrait à
+la charge de la mère un poids écrasant d'obligations, pendant que le
+père, affranchi de toute responsabilité, libre de toute préoccupation,
+vaquerait, d'un air conquérant, à ses affaires et à ses plaisirs. Ce
+régime fait songer à l'indifférence, à l'ingratitude, à l'égoïsme volage
+du coq de nos basses-cours. Le matriarcat des poules est-il chose si
+enviable? Ces honorables mères de famille ont tous les embarras, tous
+les soucis de leur couvée, tandis que le mâle flâne, heureux et fier, au
+milieu de ses femelles, comme un pacha dans son harem.</p>
+
+<p>Au fond, le matriarcat serait nuisible à la mère, au père et à l'enfant.</p>
+
+<p>Il n'est que le mariage pour attacher le père à sa descendance.
+N'oublions pas que l'amour maternel est en avance de neuf mois sur
+l'amour paternel. Celui-ci même n'éclate point soudainement au coeur de
+l'homme; sa croissance est lente et progressive. Séparez le père de
+l'enfant: et contrariés et refroidis, les sentiments du premier à
+l'égard du second ne s'épanouiront que rarement en tendresse et en
+dévouement. Pour qu'ils s'aiment, il faut qu'ils s'approchent et se
+reconnaissent. Rien n'est donc plus propice que le mariage pour
+développer et affermir l'affection paternelle, en associant étroitement
+et indissolublement la vie du père à celle de l'enfant. Relâchez, au
+contraire, la filiation légale qui rattache l'existence de l'un à
+l'existence de l'autre: et la mère seule restera chargée, pour ne pas
+dire écrasée, du fardeau de la famille. Ce que l'on appelle
+l'émancipation de la mère, je le tiens plutôt pour l'émancipation du
+père,--à moins que la femme, devenue souveraine, ne fasse marcher
+l'homme à la baguette!</p>
+
+<p>D'autre part, le matriarcat pourrait bien tarir au coeur des femmes les
+sources de l'amour et de la pitié, en y développant à l'excès l'instinct
+de domination et l'orgueil du commandement. Et que deviendraient les
+hommes? Expulsés de leurs fonctions et de leurs prérogatives,
+tomberaient-ils à la charge des femmes? Sans initiative, sans vigueur,
+sans pouvoir, ces mâles dégénérés seraient-ils asservis ou entretenus
+par leurs despotiques femelles? Mais qu'ils soient mis à la chaîne ou à
+l'engrais, leur dégradation morale serait inévitable. De toute façon, le
+matriarcat ne va point sans l'avilissement du sexe masculin et
+l'appauvrissement de toutes les forces sociales.</p>
+
+<p>Et pourtant, ce n'est pas le père qui aurait le plus à souffrir du
+matriarcat; il y trouverait plutôt la liberté de ses aises et l'impunité
+de ses appétits: ce qui ne le ferait point, il est vrai, croître en
+mérite et en honnêteté. Tous les attentats contre le mariage retombent
+moins encore sur sa tête que sur celle de l'enfant. A mesure que la
+famille légitime se disloque ou se pervertit, on voit les crimes contre
+l'enfance,--avortements, abandons, infanticides,--augmenter en nombre et
+en atrocité. L'enfant est la victime désignée du matriarcat. Si même
+celui-ci était d'une application générale (ce que je ne veux pas
+croire), il entraînerait, à bref délai, la fin de la famille et la
+décadence de l'espèce. Qu'on n'objecte point que la mère sera toujours
+la mère et que, la famille légitime disparue, la famille naturelle
+prendra sa place: quelle illusion! La maternité naturelle? Parlons-en.
+Elle n'est le plus souvent qu'un long calvaire pour la mère et qu'un
+long martyre pour l'enfant.</p>
+
+<a name="l4c3s4" id="l4c3s4"></a>
+<h4>IV</h4>
+
+
+<p>Dans l'union hors mariage, la femme court tous les risques d'un acte qui
+laisse à l'homme toute sécurité. Car, si la recherche de la maternité
+est admise, celle de la paternité est interdite<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a>
+<a href="#footnote169"><sup class="sml">169</sup></a>. Est-il équitable
+que l'un puisse se glorifier de ses «bonnes fortunes», tandis que
+l'autre doit cacher sa faute et dévorer sa honte dans le silence et
+l'abandon? Est-ce donc ce triste régime que l'on voudrait généraliser?
+Le matriarcat naturel n'engendre pour la femme que souffrance,
+humiliation et misère. Là où n'existe plus le lien matrimonial, la
+paternité étant aussi mystérieuse que la maternité est évidente, le père
+est toujours plus enclin à désavouer l'enfant qu'à le reconnaître. La
+maternité naturelle livre donc la femme à toutes les séductions, à tous
+les égoïsmes, à toutes les lâchetés de l'homme sensuel et brutal.
+Inséparable de l'union libre, elle est une cause fréquente de reniement,
+de cruauté, de bassesse et d'avilissement. Voyez la mère naturelle
+d'aujourd'hui: n'est-elle pas, en bien des cas, la plus lamentable des
+victimes? Et si affligeante est sa condition, si souvent immérité est
+son abandon, qu'il faudrait sans retard, s'il est possible, améliorer
+son sort et sauver son enfant.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote169"
+name="footnote169"><b>Note 169: </b></a><a href="#footnotetag169">
+(retour) </a> Articles 340 et 341 du Code civil.</blockquote>
+
+<p>Comment résoudre ce problème délicat?</p>
+
+<p>L'amour paternel ne se développe sûrement que dans le mariage, au profit
+des enfants légitimes qui sont la joie et l'honneur des époux. Né d'un
+commerce que la loi refuse de sanctionner et que les moeurs réprouvent,
+l'enfant naturel ne peut compter que rarement sur l'affection de son
+père. Celui-ci, oubliant le précepte coutumier: «Qui fait l'enfant doit
+le nourrir,» se dérobe le plus souvent aux obligations que la paternité
+lui impose, heureux de s'abriter derrière l'article 340 du Code civil:
+«La recherche de la paternité est interdite.» Que fait la mère? Abusée
+par les promesses trompeuses d'un débauché, déshonorée aux yeux du
+monde, incapable de subvenir à l'entretien de l'enfant comme aussi d'y
+faire participer son séducteur, elle dissimule, autant qu'elle peut, sa
+grossesse et son accouchement, et abandonne le nouveau-né aux soins de
+l'Assistance publique pour mieux cacher sa faute et sa honte, si même,
+ouvrant l'oreille aux suggestions terribles du désespoir, elle ne
+supprime point criminellement le fruit de ses entrailles! Quant à celles
+que l'amour maternel détourne de l'infanticide, et qui s'acharnent
+vaillamment à nourrir et à élever leur enfant, combien se trouvent
+réduites par les extrémités de la misère au suicide ou à la
+prostitution?</p>
+
+<p>En France, le chiffre annuel des naissances illégitimes varie de 70 000
+à 75 000; Et sur ce nombre, les enfants naturels reconnus par leurs
+pères ne constituent qu'une infime minorité: ils ne dépassent pas 5 000.
+Voilà donc 65 000 ou 70 000 nouveau-nés qui tombent chaque année à la
+charge exclusive des mères! Qu'on s'étonne, après cela, que les Cours
+d'Assises acquittent systématiquement les malheureuses qui étouffent
+leurs enfants! Le grand coupable, c'est le père qui manque à tous ses
+devoirs. Joignez que la mortalité infantile sévit surtout sur les
+enfants nés hors mariage. Pour l'ensemble des enfants de moins d'un an,
+on compte 155 décès sur 1 000 naissances légitimes, et 274 décès sur 1
+000 naissances naturelles. La loi de l'homme est cruelle.</p>
+
+<p>Puisque tels sont les fruits de l'irresponsabilité paternelle,
+dira-t-on, supprimons-la! Et, à cette fin, rendons à la mère et à
+l'enfant le droit de rechercher et d'établir la paternité
+naturelle.--C'est une des revendications féministes les mieux
+accueillies par le public. «Protégez la femme contre l'homme, écrivait
+Dumas fils il y a vingt ans, et protégez-les ensuite l'un contre
+l'autre. Mettez la recherche de la paternité dans l'amour, et le divorce
+dans le mariage.» Nos législateurs ne se pressent point de résoudre ce
+grave problème.</p>
+
+<p>Le 4 juin 1793, Cambacérès disait à la Convention: «Il ne peut pas y
+avoir deux sortes de paternité, une légitime, une illégitime.» Cela est
+de toute évidence, si l'on entend par là qu'il n'y a qu'une seule et
+même façon de faire des enfants. M. Georges Brandès, l'illustre critique
+danois, se plaçait à ce point de vue simpliste, lorsqu'il écrivait: «De
+nos jours, il y a deux sortes de naissances et une sorte de mort. Les
+naissances sont légitimes ou illégitimes, la mort est toujours légitime.
+Dans l'avenir on ne connaîtra, je l'espère, qu'une manière de naître
+ainsi que de mourir<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a>
+<a href="#footnote170"><sup class="sml">170</sup></a>.» Il faudrait pour cela que le mariage fût
+aboli et que l'humanité revînt tout simplement à l'état de nature; et ce
+ne sera pas encore pour demain. En attendant, le féminisme radical fait
+des voeux pour que les enfants dits «naturels» jouissent des mêmes
+droits civils que les enfants dits «légitimes<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a>
+<a href="#footnote171"><sup class="sml">171</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote170"
+name="footnote170"><b>Note 170: </b></a><a href="#footnotetag170">
+(retour) </a> Revue encyclopédique du 28 novembre 1896: <i>Les Hommes
+féministes</i>, p. 829.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote171"
+name="footnote171"><b>Note 171: </b></a><a href="#footnotetag171">
+(retour) </a> Congrès international de la Condition et des Droits des
+Femmes: séance du samedi soir 8 septembre 1900.--Voir la <i>Fronde</i> du
+mercredi 12 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>Il n'en est pas moins vrai que le père d'un enfant né, soit du mariage
+légitime, soit de l'union libre, est obligé, en conscience, de le
+nourrir et de l'élever au même titre que la mère. S'il y a deux sortes
+de naissances, il n'y a qu'une morale. D'ailleurs, le nombre des
+avortements, des infanticides, des abandons d'enfant, se multiplie; et
+nul ne peut rester indifférent à cette douloureuse situation.</p>
+
+<p>Et donc, lorsque le père refuse de se faire connaître, il faut le
+démasquer. Bien qu'il soit louable d'ouvrir largement les crèches et les
+refuges aux nourrissons délaissés, la justice exige que les intéressés
+puissent se retourner préalablement contre le coupable auteur de cette
+misère, pour le contraindre au devoir d'assistance et d'éducation qu'il
+déserte lâchement. C'est surtout à l'enfant, que le poids de la
+bâtardise écrase, qu'il importe d'accorder le droit de réclamer son
+père. Et à défaut de la mère, disparue, morte ou empêchée, il
+appartiendra à l'État, investi de la tutelle des enfants abandonnés, de
+rechercher ou de poursuivre, en leur nom, le père naturel qui se cache
+et se dérobe à ses obligations. L'immunité, dont celui-ci jouit dans
+notre société française, est un scandale et un fléau. «C'est une
+question qu'il faudrait traiter entre hommes, disait M. le professeur
+Terrat au Congrès des femmes catholiques, car c'est une honte pour nous
+d'avoir fait et de conserver une loi d'une si odieuse injustice<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a>
+<a href="#footnote172"><sup class="sml">172</sup></a>.»
+Toute société est mal constituée qui énerve et affaiblit le sentiment de
+la responsabilité, en empêchant que l'acte accompli au préjudice
+d'autrui se retourne un jour contre son auteur. Jamais une conscience
+droite n'admettra qu'on sacrifie à l'impunité d'un malhonnête homme,
+l'intérêt et l'avenir de ses deux victimes, le droit de la mère et celui
+de l'enfant.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote172"
+name="footnote172"><b>Note 172: </b></a><a href="#footnotetag172">
+(retour) </a> <i>Le Féminisme chrétien</i> du mois de mai 1900, p. 135.</blockquote>
+
+<p>Non point qu'à l'homme revienne toujours l'initiative de l'acte
+irréparable. Il est plus d'une femme envers qui la séduction est facile.
+Souvent les deux complices n'auront fait que suivre leur instinct ou
+leur inclination. Mais de cette égalité de nature doit résulter
+justement une égalité de droit. Pareil ayant été leur penchant l'un pour
+l'autre, pareille doit être la responsabilité de l'un et de l'autre.
+Devant l'enfant né de leur rencontre, leurs obligations sont identiques;
+et le père, non plus que la mère, ne saurait légitimement s'y
+soustraire. Ouvrons donc aux victimes le droit de rechercher la
+paternité du coupable. Cette faculté réparatrice ne sera dure que pour
+le malhonnête homme, qui recule devant les conséquences de son
+imprudence ou de son libertinage.</p>
+
+<p>En soi, cette argumentation est décisive. Combien de drames et de romans
+nous ont montré une fille-mère, honnête et fière, cherchant vainement à
+se réhabiliter, et mourant victime de la lâcheté d'un homme et des
+sottes malveillances de la foule? Ces prédications sentimentales n'ont
+pas été vaines. Il n'est personne, au sortir de ces spectacles ou de ces
+lectures, dont le coeur n'ait fait écho à la malheureuse abandonnée
+criant à son séducteur: «Voilà ton enfant! Tu lui as donné la vie:
+aide-moi à la lui conserver!»</p>
+
+<p>Par malheur, la recherche de la paternité n'est pas, dans la réalité,
+aussi simple qu'on le suppose. Sur la scène et dans les livres, la
+fille-mère est toujours une merveille de grâce, de tendresse et de
+vertu. En admettant que, dans la vie, cette petite perfection puisse se
+rencontrer par hasard, il faut prévoir, en revanche, les calculs des
+intrigantes qui, se faisant une arme de leurs faiblesses ou de leurs
+séductions, essaieraient de s'introduire dans les familles les plus
+honnêtes. Que la recherche de la paternité soit permise, et les plus
+audacieuses réclamations d'état risquent de se produire devant les
+tribunaux. Quel honnête homme pourrait se flatter d'être à l'abri des
+revendications mensongères et des manoeuvres habiles d'une femme
+impudente? Laisserez-vous aux filles publiques la liberté de spéculer
+sur le fruit de leur honteux commerce? Ajouterez-vous foi aux
+déclarations de paternité faites par une prostituée? A cela, une femme
+d'un optimisme admirable répondait naguère, dans un journal féministe,
+qu' «il n'était pas à craindre que des femmes attribuassent la paternité
+de leur enfant à un homme qu'elles n'avaient jamais approché<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a>
+<a href="#footnote173"><sup class="sml">173</sup></a>.»
+C'est trop de bonté d'âme. Comment croire et affirmer que des filles ou
+des femmes d'une adroite perversité n'exploiteront jamais contre la
+naïveté de la jeunesse, des légèretés, des imprudences, des familiarités
+sans conséquence, pour lui infliger une paternité flétrissante qui ne
+sera point son fait? Prenez garde d'ouvrir la porte au chantage et à la
+calomnie!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote173"
+name="footnote173"><b>Note 173: </b></a><a href="#footnotetag173">
+(retour) </a> Feuilleton de la <i>Fronde</i> du 24 mars 1898.</blockquote>
+
+<p>D'autant plus que, s'il est facile de rechercher la paternité, il est
+impossible de la prouver. L'enlèvement, le viol, la séduction même, sont
+des événements dont l'extériorité tombe sous les sens. Mais, pour
+éclaircir le mystère de la conception, il faut bien s'en rapporter à la
+mère. Et à une condition encore: c'est qu'elle ne prodigue point ses
+faveurs à trop de monde; sinon «la confusion de parts», comme disent les
+juristes, ne serait pas facile à éclaircir pour la femme elle-même.</p>
+
+<p>La paternité est donc à peu près impénétrable. On ne la prouve pas: on
+la suppose. Le mariage lui-même n'établit la paternité légitime que par
+fiction; il la fait présumer. Hors des justes noces, il n'y a plus ni
+signe légal, ni signe matériel, qui permette de convaincre un homme d'un
+fait caché, dont la certitude échappe à toute investigation. C'est le
+secret de la femme. Cela étant, est-il prudent de croire toutes les
+filles-mères sur parole? N'oublions pas que c'est pour couper court aux
+scandales et aux diffamations que suscitèrent sous l'ancien régime
+certaines revendications de paternité, que le Code Napoléon a interdit
+la recherche de la filiation naturelle. Si donc nous l'admettons à
+nouveau, il faudra prendre de sérieuses garanties contre les pièges, les
+ruses et les stratagèmes des intrigantes et des dévergondées, afin de ne
+point faire payer aux honnêtes gens la protection méritée par quelques
+intéressantes créatures. C'est pourquoi la recherche de la paternité
+devrait avoir pour effet, à notre sentiment, moins de procurer à
+l'enfant une filiation certaine, que d'assurer à la mère une créance
+alimentaire pour le nourrir et l'élever.</p>
+
+<p>Telle est l'idée qui semble dominer aujourd'hui dans les milieux
+féministes. On y parle moins d'imposer au père une reconnaissance
+forcée, avec tous les liens de droit et les avantages successoraux qui
+s'y rattachent, que d'organiser à sa charge une «responsabilité
+pécuniaire» comprenant les frais d'entretien et d'éducation de l'enfant,
+ainsi que sa préparation à une profession conforme à la condition de la
+mère. En outre, le Congrès des oeuvres et institutions féminines de
+1900, qui représentait le Centre féministe, a pris, contre le chantage
+possible, une mesure de répression ainsi conçue: «Les actions
+introduites de mauvaise foi seront punies d'un emprisonnement de 1 an à
+5 ans et d'une amende de 50 francs à 3 000 francs.»</p>
+
+<p>Et pour plus de sûreté, le projet de loi soumis au Parlement n'admet la
+recherche de la paternité naturelle qu'à titre exceptionnel. Voici
+comment l'article 340 du Code civil serait modifié: «La recherche de la
+paternité est interdite. Cependant, la paternité hors mariage peut être
+judiciairement déclarée: 1º dans le cas de rapt, d'enlèvement ou de
+viol, lorsque l'époque du rapt, de l'enlèvement ou du viol légalement
+constatée se rapportera à celle de la conception; 2º dans le cas de
+séduction accomplie à l'aide de manoeuvres dolosives, abus d'autorité,
+promesse de mariage ou fiançailles, à une époque contemporaine de la
+conception, et s'il existe un commencement de preuve par écrit
+susceptible de rendre admissible la preuve par témoins.» Nous
+admettrions même la recherche et la démonstration de la filiation
+adultérine, tant vis-à-vis du père que vis-à-vis de la mère, sous la
+seule réserve que la pension alimentaire due à l'enfant serait payée sur
+les biens propres de l'un ou de l'autre, sans pouvoir jamais être
+poursuivie sur la communauté.</p>
+
+<p>Quelque projet que l'on adopte,--ou plus restreint ou plus large,--il
+est curieux de remarquer que la recherche de la paternité ne satisfait
+pas toutes les femmes. Mme Pognon est de ce nombre; et c'est avec une
+vaillance hautaine qu'elle a fait valoir ses scrupules au Congrès de la
+Gauche féministe. Jugeant les autres femmes d'après elle-même, elle a
+déclaré que, si jamais elle s'était trouvée dans le cas d'être
+abandonnée par un homme qu'elle aurait aimé, sa fierté l'aurait empêchée
+de le traîner devant un tribunal, comme aussi sa dignité aurait reculé
+devant la révélation publique des secrets de son coeur. Un pareil
+langage lui fait honneur. Mais on peut répondre que ces scrupules
+délicats n'empêchent point les femmes d'étaler journellement devant la
+justice, au cours des procès en divorce, leurs querelles de ménage et
+leurs secrets d'alcôve.</p>
+
+<p>Plus forte est l'objection que Mme Pognon a développée contre les
+résultats pratiques de la recherche de la paternité naturelle. «Vous
+n'aurez rien fait pour la mère, quand vous aurez trouvé le père.» Il est
+de fait que, dans la classe ouvrière des grands centres urbains, où
+l'esprit du vieux mariage chrétien décline tous les jours, des femmes
+mariées se rencontrent souvent qui, bien que chargées de famille, ne
+peuvent rien obtenir du mari tenu par la loi pour le père légitime de
+leurs enfants. «J'en connais, disait Mme Pognon, qui ont passé des
+années à courir après leur mari, pour se faire payer la pension que le
+tribunal leur avait accordée.» Voyez ce qui se passe en matière de
+divorce: combien de fois l'époux coupable parvient-il à se dérober à la
+dette alimentaire qui lui incombe vis-à-vis de la femme? Que de
+poursuites vaines! Que de procédures infructueuses! Jamais vous ne
+forcerez un ouvrier à nourrir et à élever un enfant qu'il ne veut pas
+reconnaître. Qui sait même si la condition des filles-mères n'en sera
+pas aggravée? Aux demandes de secours qu'elles pourront faire aux âmes
+charitables, combien seront tentées de leur répondre: «Cherchez le père:
+il paiera!»</p>
+
+<p>C'est pourquoi Mme Pognon a réclamé la création d'une «caisse de la
+maternité»,--la déclaration de naissance devant suffire pour donner le
+droit à la mère, mariée ou non, de toucher chaque mois la pension de son
+enfant. Et après avoir émis le voeu que «la recherche de la paternité
+soit autorisée», le Congrès, entrant dans les vues de sa présidente, a
+voté, à l'unanimité, le principe de cette fondation<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a>
+<a href="#footnote174"><sup class="sml">174</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote174"
+name="footnote174"><b>Note 174: </b></a><a href="#footnotetag174">
+(retour) </a> Voir la <i>Fronde</i> des 11 et 12 septembre 1900.</blockquote>
+
+<p>L'idée, sans doute, procède d'une intention excellente. Et pourtant la
+forme qu'on lui a donnée nous inquiète.</p>
+
+<p>Qu'il soit bon de prélever sur les ressources de la commune, du
+département ou de l'État, les fonds nécessaires pour venir au secours
+des familles indigentes chargées d'enfants, nul ne le contestera. Mais
+pourquoi créer une caisse ouverte à toutes les femmes, «quelle que soit
+leur situation et sans qu'aucune enquête puisse être faite à ce sujet?»
+Pourquoi étendre son bénéfice aux femmes riches comme aux femmes
+pauvres? Est-il admissible que les contribuables, qui élèvent leurs
+enfants, paient pour une mère qui a le moyen d'élever les siens? Mme
+Kergomard avait cent fois raison d'objecter que «toutes les fois qu'une
+femme peut nourrir son enfant par son travail, elle le doit.» Et elle le
+fait aujourd'hui; mais le fera-t-elle demain, si nous abolissons en son
+coeur le sentiment des responsabilités les plus sacrées?</p>
+
+<p>On a parlé d'assurance. Une caisse de prévoyance contre les risques et
+les frais de la maternité sauvegarderait pleinement, assure-t-on, la
+dignité de la femme. Mais combien de mères seraient dans l'impossibilité
+de payer régulièrement les primes? Si donc l'assistance est nécessaire,
+ne l'accordons qu'aux pauvres. Et que les mères ne nous fassent pas
+oublier les pères! Quand la femme vient à mourir, les enfants légitimes
+tombent à la charge du mari. Un homme pauvre n'a pas toujours le moyen
+d'élever une famille: refuserez-vous de le secourir? Comme on l'a
+proposé, la «caisse de la maternité» serait mieux appelée «caisse de
+l'enfance».</p>
+
+<p>Au fond, la conception de cette caisse nous semble procéder de l'esprit
+socialiste. Si l'enfant doit être nourri aux frais de la communauté,
+c'est qu'il appartient à la société autant qu'à sa famille. Cela étant,
+Mme Hubertine Auclerc était dans la pure logique de l'idée en
+préconisant «un impôt paternel, prélevé sur tous les hommes, et destiné
+à servir à la mère une pension suffisante pour élever son enfant.»
+Pourquoi même l'enfant n'appartiendrait-il pas exclusivement à la mère?
+Pourquoi rechercher la paternité naturelle? Pourquoi s'inquiéter d'une
+loi difficile à faire, dont le texte subtil traîne depuis des années
+devant les Chambres? Pourquoi mettre tant d'insistance à réclamer pour
+le bâtard le nom paternel? «Est-ce une honte pour la mère de donner son
+nom à l'enfant et pour l'enfant de recevoir celui de sa mère?» C'est Mme
+Pognon qui parle ainsi; et son langage est conforme à la nouvelle morale
+féministe.</p>
+
+<p>Les partis avancés ne peuvent qu'y applaudir. A quoi bon chercher le
+père, en effet, si l'enfant doit être soustrait aux parents et élevé par
+les soins de l'État en des couveuses socialistes? A quoi bon chercher le
+père, si le patriarcat, déchu de ses prérogatives abusives et surannées,
+doit céder le pas à la tendre souveraineté du matriarcat? A quoi bon
+chercher le père si, enfin, le mariage devant tomber en désuétude comme
+toutes les superstitions du passé, l'union libre est appelée à
+réhabiliter, à glorifier prochainement la fille-mère,--la vraie femme
+des temps nouveaux,--en lui imputant à honneur et à vertu ce que
+l'opinion de nos contemporains tient encore pour une irréparable faute?</p>
+
+<p>Et tel est bien l'esprit des doctrines révolutionnaires. Pour remédier
+au mal social dont nous souffrons, il n'est que de revenir à la
+«Maternité sacrée», c'est-à-dire au droit pour la mère de donner son nom
+à l'enfant, sans que mention soit faite du père putatif. L'impôt
+assurera des ressources à la procréation, proportionnellement au nombre
+des nouveau-nés. Au voeu d'une certaine école, la Commune et l'État sont
+appelés à prendre un jour la suite des obligations du père. Et cette
+solution est inéluctable. Là où le mariage ne régularise plus les
+relations entre les deux sexes, l'impossibilité de connaître le père
+implique naturellement l'impossibilité de fonder une famille. A qui
+seront attribués les enfants? A la mère ou à la communauté? Car je
+n'imagine pas qu'on restaure certaine pratique primitive, qui attribuait
+l'enfant à celui des hommes de la tribu, avec lequel il avait le plus de
+ressemblance. Ce serait trop simple. Seulement, le fardeau des enfants
+sera bien lourd pour la femme. Qu'à cela ne tienne! La société s'en
+chargera.</p>
+
+<p>A vrai dire, les écoles révolutionnaires se montrent assez indifférentes
+à la querelle du patriarcat et du matriarcat. Au contraire de Proudhon
+qui voulait ramener le mariage actuel en arrière, jusqu'à la rigide
+puissance du père de famille romain, on sait que les socialistes et les
+anarchistes réclament l'abolition pure et simple de la famille. Celle-ci
+a fait son temps. La famille païenne était fondée sur le mépris et
+l'asservissement de la femme. La famille chrétienne implique la
+suspicion et la subordination de l'épouse. Par bonheur, le progrès des
+moeurs a successivement adouci nos idées. Il appartient à la démocratie
+révolutionnaire de poursuivre l'évolution commencée. Libérons l'épouse,
+émancipons la mère. Plus de mariage, plus de famille. Les enfants
+appartiendront à la communauté. Ils seront nourris, élevés et entretenus
+aux frais du public<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a>
+<a href="#footnote175"><sup class="sml">175</sup></a>. Pas besoin de s'inquiéter des droits du père
+ou de la mère, puisque la collectivité les remplacera. Est-ce que l'État
+ne fera pas un père de famille idéal? Cela mérite réflexion.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote175"
+name="footnote175"><b>Note 175: </b></a><a href="#footnotetag175">
+(retour) </a> Benoît <span class="sc">Malon</span>, <i>Le Socialisme intégral</i>, t. I, p. 372.</blockquote>
+
+<a name="l4c4" id="l4c4"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE IV</h3>
+
+
+<h4>Idées et projets révolutionnaires</h4>
+<br>
+<h3> SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--La question des enfants.--Réhabilitation des
+ bâtards.--Tous les enfants égaux devant l'amour.--Optimisme
+ révolutionnaire.</p>
+
+<p> II.--Doctrine socialiste: l'éducation devenue «charge
+ sociale.»--Tous les nourrissons a l'Assistance
+ publique.--Le collectivisme infantile.</p>
+
+<p> III.--Doctrine anarchiste: l'enfant n'appartient a
+ personne, ni aux parents, ni a la communauté.--Que penser
+ du droit des père et mère et du droit de la société?--La
+ voix du sang.</p>
+
+<p> IV.--Le devoir maternel.--Négations libertaires.--Retour a
+ l'animalité primitive.--Les nourrices volontaires.</p>
+
+<p> V.--Ou est le danger?--La liberté du père et la liberté de
+ l'enfant.--Un dernier mot sur les droits de la
+ famille.--Histoire d'un Congrès.--La paternité sociale de
+ l'État.</p>
+</blockquote>
+<br>
+
+<a name="l4c4s1" id="l4c4s1"></a>
+<h4>I</h4>
+
+<p>Si blessant que soit le libre amour pour les hommes délicats et les
+filles bien nées, il est un point qui achèvera, j'en suis sûr, de les
+révolter contre la licence de la passion et l'anarchisme du coeur: c'est
+la question des enfants.</p>
+
+<p>Le mariage aboli, que deviendront-ils? Certes, la filiation maternelle
+ne cessera point d'être visible, puisque le fait de l'accouchement la
+révèle. Encore est-il que les écritures de l'état civil sont nécessaires
+pour en conserver la preuve et en perpétuer le souvenir; et ces
+registres indiscrets ne sont bons, paraît-il, qu'à être brûlés.</p>
+
+<p>Quant à la filiation paternelle, il est impossible de l'établir dès
+qu'il n'existe aucun lien légal entre le père et la mère. Qui en fera
+foi en dehors du mariage? La paternité n'existera que pour ceux qui
+voudront bien l'accepter. Quelle insécurité pour la mère? Qui la
+protégera contre les lâchetés, les abandons et les reniements? Le
+mariage lie le père à ses devoirs, en le liant à la mère et à l'enfant.
+Rompez cette attache, et le père, pour peu qu'il tienne à ses aises,
+lâchera «maman» et «bébé». En tout cas, il est d'évidence qu'à défaut du
+mariage, il sera singulièrement malaisé d'établir la filiation
+paternelle. Rien de plus commode pour l'homme qui voudra se dérober à
+ses devoirs les plus sacrés. A la vérité, les enfants n'auront qu'à
+rechercher leur père, si le coeur leur en dit. Mais pourquoi
+s'inquiéteraient-ils de cette bagatelle? Avec une imperturbable
+sérénité, l'école anarchiste leur prêche à cet égard le désintéressement
+et l'indifférence.</p>
+
+<p>Les «Volontaires de l'Idée» devraient même, à en croire certains
+doctrinaires anarchistes, s'élever au-dessus des préjugés mondains et se
+marier, dès maintenant, sans passer par l'église et par la mairie. Ne
+dites point, par exemple, à l'auteur déjà cité des «Unions libres,» que
+la loi méconnue se vengera sur les enfants issus de cette libre union,
+en les qualifiant de bâtards et en les excluant, à ce titre, des
+partages de famille. «Cela est incontestable, répond-il. Mais puisque
+l'héritage est privilège, on n'a pas à le rechercher ni pour soi, ni
+pour les siens, encore moins à lui sacrifier une conviction. Et pour ce
+qui est de l'état civil, quel mal à ce qu'on qualifie d'enfants naturels
+ceux qui ne sont autre chose?»</p>
+
+<p>Il est incontestable que les enfants légitimes et illégitimes naissent à
+la vie de la même façon, le plus <i>naturellement</i> du monde. Seulement,
+l'union libre étant officiellement illégitime, il est loisible à
+l'opinion de donner aux enfants naturels l'appellation de «bâtards»,
+tant qu'il lui plaira. A cela, un père libertaire voudrait que son fils,
+dominant l'injure, toujours bienveillant et tranquille, répondît avec un
+sourire doux et fier: «Libre à vous de prononcer «bâtard» le mot que mon
+père et ma mère prononcent «enfant de l'amour». Je ne suis point bâtard
+par accident, mais parce qu'on l'a bien voulu. Des parents, les miens,
+ont compris que ce nom cesserait d'être un opprobre, dès que d'honnêtes
+gens n'en auraient pas honte; ils m'ont voulu bâtard pour en diminuer le
+nombre<a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a>
+<a href="#footnote176"><sup class="sml">176</sup></a>
+.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote176"
+name="footnote176"><b>Note 176: </b></a><a href="#footnotetag176">
+(retour) </a> <i>Souvenir du 14 octobre 1882.</i> Unions libres, pp. 25 et 26.</blockquote>
+
+<p>Voilà, certes, un langage qui n'est point banal; mais il nous révèle un
+optimisme bien étrange. Supprimons, par hypothèse, l'intervention de M.
+le Maire: les enfants ne naîtront pas autrement que par le passé; et il
+est probable que nous n'aurons pas changé grand'chose à la condition des
+familles. J'ai l'idée que les «honnêtes gens» ne manqueront jamais de
+donner à leur union une certaine publicité, une certaine consécration,
+ceux-ci la plaçant sous la bénédiction du prêtre, ceux-là sous
+l'attestation des parents, des amis et des voisins, à l'effet de la
+distinguer des unions passagères et clandestines, qui ne sont que
+libertinage et inconduite. Cela étant, il y aura toujours dans le
+langage humain un mot, doué d'une signification plus relevée, pour
+qualifier l'enfant issu de noces réputées honorables, et un mot, plus ou
+moins flétrissant, pour désigner l'enfant né d'un commerce tenu pour
+inconvenant ou ignominieux. Tant que le monde conservera la notion de la
+décence et de la pudeur, tous les ménages honnêtes auront à coeur, pour
+eux et pour leur descendance, de ne pas être confondus avec les couples
+indignes, qui n'entretiennent que des relations instables de vice et de
+prostitution. Je crois ce sentiment indestructible. Et c'est pour y
+donner satisfaction que la loi civile est intervenue partout, séparant
+officiellement le mariage des uns du concubinage des autres.</p>
+
+<p>Ce n'est point même la suppression du mariage civil et du mariage
+religieux, qui tarirait absolument du coeur des parents les trésors
+d'affection et de dévouement, que la nature y a libéralement déposés.
+J'aime à croire que, sous un régime d'union libre, beaucoup d'enfants
+seraient, comme aujourd'hui, nourris et élevés à frais communs par le
+père et la mère. Dieu merci! la tendresse maternelle et paternelle est
+si instinctive à l'âme humaine, qu'elle ne saurait jamais être abolie
+entièrement par l'égoïsme, si desséchant qu'on le suppose. L'auteur de
+l'apologie des «Unions libres», dont j'ai déjà cité plusieurs fragments,
+en triomphe dans une jolie page sur l'enfant «innocent et suave, le doux
+et prodigieux miracle de la Nature.» Se demandant quel est le mystère de
+son pouvoir: «C'est que, dit-il, faible, désarmé, incapable de se
+défendre, impuissant à se suffire, le petit être ne vit que par votre
+bonté, ne subsiste que par votre faveur.» Et le grave auteur induit du
+seul fait de l'existence des enfants, que «ce n'est point le droit du
+plus fort, mais le droit du plus faible qui l'emporte dans
+l'humanité<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a>
+<a href="#footnote177"><sup class="sml">177</sup></a>».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote177"
+name="footnote177"><b>Note 177: </b></a><a href="#footnotetag177">
+(retour) </a> <i>Souvenir du 14 octobre 1882.</i> Unions libres, pp. 6 et 7.</blockquote>
+
+<p>Ces sentiments sont généreux. Encore faut-il songer aux marâtres et aux
+indignes, qui brutalisent ou abandonnent leur progéniture. Et je ne puis
+croire que l'habitude des unions libertaires, la rupture de tous les
+liens civils et religieux, le relâchement de toutes les obligations
+divines et humaines, l'extension de ces maximes anarchistes: «Fais ce
+que veux! Aime qui voudras!» soient de nature à diminuer le nombre de
+ces intéressantes victimes. J'admets que l'enfant est la plus forte
+chaîne qui puisse rattacher un homme à une femme. Mais cette chaîne est
+lourde. Élever une famille ne va point sans peines, sans charges, sans
+frais, sans assujettissement. Et c'est pour empêcher les égoïstes et les
+lâches de se dérober à ce pesant fardeau, que la religion et la loi sont
+intervenues pour les retenir dans leurs devoirs. L'individualisme, au
+contraire, s'effarouche de toute sujétion, rougit de tout lien,
+s'épouvante de toute chaîne. Il veut être son maître et s'efforce de
+secouer tous les jougs. Mais alors, pour s'appartenir véritablement, les
+enfants sont de trop! Encore une fois, que deviendront-ils?</p>
+
+<a name="l4c4s2" id="l4c4s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+
+<p>Les socialistes ne sont pas embarrassés. Dans toutes les questions que
+soulève l'avenir, ils font intervenir la collectivité,--une excellente
+femme, un peu fée, omnisciente et omnipotente, la providence des
+mécréants,--qui pourvoira, comme en se jouant, à toutes les difficultés
+humaines.</p>
+
+<p>Il est donc entendu, dans le monde socialiste, qu'à défaut de parents,
+la communauté prendra les nouveau-nés sous son aile. M. Deville déclare
+même que «l'entretien des enfants» doit être soustrait au «hasard de la
+naissance», pour devenir, comme l'instruction, une «charge
+sociale<a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a>
+<a href="#footnote178"><sup class="sml">178</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote178"
+name="footnote178"><b>Note 178: </b></a><a href="#footnotetag178">
+(retour) </a> Gabriel <span class="sc">Deville</span>, <i>Aperçu sur le Socialisme scientifique</i>
+publié en tête du <i>Capital de Karl Marx</i>, p. 43.</blockquote>
+
+<p>La société se «chargera» conséquemment d'élever tous les «mioches».
+Chacun pourra, comme Jean-Jacques Rousseau, envoyer les siens aux
+Enfants trouvés. Inutile de dire qu'en ce temps-là, l'Assistance
+publique sera la plus douce, la plus dévouée, la plus tendre des mères.
+Pour faire de l'humanité une seule famille, il n'est que de mettre nos
+enfants en commun. A ce compte, les célibataires eux-mêmes, devenus un
+peu les pères des enfants des autres, seront associés, par un miracle de
+solidarité collective, aux bienfaits et aux joies de la paternité. Je ne
+plaisante pas: M. Sébastien Faure déclare très sérieusement que «c'est
+en ce sens, et seulement dans celui-là, que l'humanité entière,
+définitivement reconstituée, ne formera qu'une vaste famille étroitement
+unie<a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a>
+<a href="#footnote179"><sup class="sml">179</sup></a>.» Après cela, vieux garçons et vieilles filles feraient preuve
+d'un bien mauvais caractère, s'ils ne se vouaient, corps et âme, à la
+«mutualité communiste».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote179"
+name="footnote179"><b>Note 179: </b></a><a href="#footnotetag179">
+(retour) </a> La <i>Plume</i> du 1er mai 1893, p. 205.</blockquote>
+
+<p>Il est vrai qu'Aristote, s'élevant contre la confusion des femmes et des
+enfants, se refusait à comprendre que tous les citoyens pussent déclarer
+à l'occasion d'un seul et même objet: «Ceci est à moi sans être à moi.»
+Conçoit-on tous les grands Français disant, avec unanimité, de tous les
+petits Français: «Ce sont mes fils, ce sont mes filles?» On oublie qu'il
+est au-dessus des forces de l'homme de supprimer les liens de famille,
+d'abolir l'atavisme et l'hérédité, les ressemblances et les affections.
+Combien les enfants mal doués et mal venus seraient à plaindre sous un
+régime de communisme familial! D'un enfant de génie chacun dirait:
+«C'est le mien!» Et d'un infirme ou d'un idiot: «C'est le vôtre!» Je ne
+sais que l'affection des pères et des mères qui puisse adoucir le sort
+des petits déshérités de la nature. Est-ce que le coeur humain s'attache
+aussi fortement aux choses communes qu'aux choses privées? Mais
+j'oubliais que, par un miracle de la Révolution sociale, les hommes de
+l'avenir auront le coeur si large, qu'ils pourront y faire entrer tous
+les nouveau-nés de France et de Navarre,--et l'universel féminin, par
+dessus le marché!</p>
+
+<a name="l4c4s3" id="l4c4s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+<p>Rien de plus simple, on le voit, que de donner une famille à ceux qui
+n'en ont pas. Ici, toutefois, le féminisme anarchiste ne s'accorde pas
+tout à fait avec le féminisme socialiste. Il n'a qu'une demi-confiance
+dans le biberon officiel et s'effarouche des vertus impérieuses de
+l'Assistance publique. L'uniformité régimentaire lui semble aussi
+mauvaise pour les poupons que pour les adultes.</p>
+
+<p>A qui donc appartiendra l'enfant? A personne. C'est un bien indivis. La
+dissolution de la famille est le couronnement de toutes les
+émancipations. Plus de dépendance patronale, grâce au collectivisme de
+la production et de la propriété; plus de dépendance masculine, grâce à
+l'égalité des sexes et à l'intégralité de l'instruction; plus de
+dépendance maritale, grâce à l'abolition du mariage et à
+l'affranchissement de l'amour; plus de dépendance paternelle, grâce à la
+destruction du foyer et au communisme des enfants. Lorsqu'on est en goût
+de liberté, on n'en saurait trop prendre.</p>
+
+<p>Ainsi, d'après M. Jean Grave, «l'enfant n'est pas une propriété, un
+produit, qui puisse appartenir plus à ceux qui l'ont procréé,--comme le
+veulent les uns,--qu'à la société,--comme le prétendent les
+autres<a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a>
+<a href="#footnote180"><sup class="sml">180</sup></a>.» A la vérité, l'enfant est insusceptible d'appropriation
+privée ou publique. Il n'est ni la chose du père ou de la mère, ni la
+chose de la Commune ou de l'État. C'est un être sacré placé en dehors et
+au-dessus de tous les biens. Seulement je me sépare de l'écrivain
+anarchiste sur le point de savoir qui sera chargé de donner des soins à
+l'enfant. Où M. Jean Grave ne veut voir qu'une faculté, je mets une
+obligation.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote180"
+name="footnote180"><b>Note 180: </b></a><a href="#footnotetag180">
+(retour) </a> <i>La Société future</i>, chap. XXIII: L'enfant dans la société
+nouvelle, p. 341.</blockquote>
+
+<p>A la charge de qui? De la société? On vient de voir que c'est le rêve
+socialiste de donner pour père aux enfants «Monsieur tout le monde».
+Mais les anarchistes repoussent l'intervention d'une collectivité
+autoritaire, véritable monstre anonyme, dont les griffes pèseraient
+lourdement sur toutes les vies, depuis le berceau jusqu'à la tombe. Leur
+société, d'ailleurs, est inorganique et, comme telle, impropre à toute
+fonction de tutelle et de paternité. M. Jean Grave nous en avertit:
+«Étant donné que les anarchistes ne veulent d'aucune autorité; que leur
+organisation doit découler des rapports journaliers entre les individus
+et les groupes, rapports directs, sans intermédiaires, naissant sous
+l'action spontanée des intéressés et se rompant aussitôt, une fois le
+besoin disparu,--il est évident que la société n'aurait, pour la
+synthétiser, aucun comité, aucun corps, aucun système représentatif
+pouvant intervenir dans les relations individuelles.» Et un peu plus
+loin: «Il y a bien, en anarchie, une association d'individus combinant
+leurs efforts en vue d'arriver à la plus grande somme de jouissances
+possible, mais il n'y a pas de société, telle qu'on l'entend
+actuellement, venant se résumer en une série d'institutions qui agissent
+au nom de tous. Impossible donc d'attribuer l'enfant à une entité qui
+n'existe pas d'une façon tangible. La question de l'enfant appartenant à
+la société se trouve ainsi tout naturellement écartée<a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a>
+<a href="#footnote181"><sup class="sml">181</sup></a>.» En somme,
+la société anarchique n'est qu'une sorte d'indivision vague, instable et
+confuse. Il serait donc absurde de confier de petits êtres de chair qui
+veulent être allaités, soignés, entretenus et élevés, à un ensemble
+flottant et insaisissable, à une masse anonyme sans tête, sans bras et
+sans coeur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote181"
+name="footnote181"><b>Note 181: </b></a><a href="#footnotetag181">
+(retour) </a> <i>La Société future</i>, chap. XXIII, p. 342.</blockquote>
+
+<p>Fût-elle même autoritaire, fortement organisée; impérieusement
+centralisée selon le mode collectiviste, la société ne me paraîtrait pas
+recevable davantage à usurper la place des parents naturels, à exercer
+les fonctions écrasantes d'une paternité universelle. Son rôle ne doit
+être et ne peut être que supplétif. Qu'elle recueille les enfants
+abandonnés, rien de mieux; mais qu'elle se garde d'empiéter sur les
+attributions de la famille, qui est mieux placée, mieux douée pour la
+formation des générations nouvelles! C'est pourquoi, en refusant aux
+pères et aux mères un droit absolu de propriété sur la personne de leurs
+enfants, il convient de leur accorder expressément des pouvoirs
+d'autorité suffisants pour qu'ils puissent remplir les devoirs, les
+obligations et les charges qui leur incombent au profit de leur
+postérité. Fils et filles ne sont donc point la chose, le bien, le
+domaine des parents: c'est entendu. Mais ils restent leurs enfants.</p>
+
+<p>Jamais vous n'empêcherez un père et une mère de dire des descendants
+qu'ils se sont donnés: «Mon fils, ma fille!» Si différente que soit
+l'autorité paternelle de la propriété privée, on conviendra que les
+parents ont plus de droits sur leurs enfants que le premier venu du
+voisinage. Les ayant faits, ils sont chargés de les nourrir. Et c'est
+méconnaître les intentions de la nature que de leur refuser un pouvoir
+de protection, de conseil, de direction, qui, dans l'état normal des
+choses, est tempéré par un fond de tendresse généreuse et compatissante.
+Les parents sans entrailles sont, Dieu merci! des exceptions. On ne
+saurait poser en règle générale que l'autorité paternelle est plus
+nuisible qu'utile au développement de l'enfance. On ne fera croire à
+personne que les pères d'aujourd'hui soient barbares et féroces. Les
+droits de la paternité ne sont que la juste contre-partie de ses
+devoirs. Et en quelles mains débonnaires sont-ils souvent placés!
+Combien peu savent se faire respecter? La fermeté, la dignité s'en va.
+L'autorité familiale s'est peu à peu amollie, pour ne pas dire aplatie.
+Que de parents sont devenus les esclaves de leurs enfants! Que de jeunes
+gens se moquent de leur vieux bonhomme de père et envoient promener leur
+vieille bonne femme de mère! Osera-t-on dire que ces petits messieurs et
+ces grandes demoiselles gagneront, à ce relâchement de la discipline
+familiale, de se faire une vie plus noble, plus heureuse et plus utile?</p>
+
+<p>Et pourtant, le féminisme anarchique presse les pères et les mères
+d'abdiquer leurs vaines prérogatives. Il mettra, par exemple, dans la
+bouche d'un père s'adressant à ses filles et à ses gendres, le jour de
+leur union, des paroles comme celles-ci: «Notre titre de parents ne nous
+fait en rien vos supérieurs et nous n'avons sur vous d'autres droits que
+ceux de notre profonde affection. Restés libres, vous n'en êtes devenus
+que plus aimants. Encore aujourd'hui, vous êtes vos propres maîtres.
+Nous n'avons point à vous demander de promesses et nous ne vous faisons
+point de recommandations<a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a>
+<a href="#footnote182"><sup class="sml">182</sup></a>.» Cela est d'un détachement et d'une
+confiance admirables.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote182"
+name="footnote182"><b>Note 182: </b></a><a href="#footnotetag182">
+(retour) </a> <i>Souvenir du 14 octobre 1882.</i> Unions libres, pp. 29 et 30.</blockquote>
+
+<p>Non qu'il soit sage au père de s'immiscer rudement dans les affaires de
+coeur de ses filles majeures et de ses grands garçons. Mais une sottise
+est si vite commise, fût-ce en âge de raison! Comment, dès lors, en
+vouloir aux parents de chercher à éclairer leurs enfants sur les suites
+possibles d'un entraînement ou d'une liaison? Ils peuvent invoquer, en
+ce cas, et leur droit et leur devoir. Car, ici, l'intervention familiale
+est dictée moins par une manie de commandement que par une vue
+clairvoyante des véritables intérêts des descendants. Il ne s'agit point
+d'opposer obstinément le veto des vieux aux inclinations des jeunes. Une
+fois majeurs, ceux-ci doivent être maîtres de disposer de leur coeur. A
+eux, le dernier mot. Mais interdire aux parents le droit d'en appeler de
+la passion aveugle à la raison avertie, mais leur faire un crime
+d'adresser à leur fils ou à leur fille des représentations prudentes et
+de sages remontrances, mais les obliger à laisser faire et les réduire
+au rôle de témoins impassibles et indifférents, lorsqu'il s'agit d'actes
+susceptibles de compromettre l'avenir, le bonheur, la vie même de ce
+qu'ils ont de plus cher au monde,--c'est vraiment leur imposer une
+abstention au-dessus de leur force, une abstention contre nature. Nous
+ne croyons pas qu'on obtienne de sitôt d'un père ou d'une mère qu'ils
+foulent aux pieds leurs obligations de tendresse, de sollicitude et
+d'affectueuse protection. Il faudrait, pour cela, leur arracher le
+coeur. Où est la puissance humaine capable d'étouffer en nous la voix du
+sang?</p>
+
+<a name="l4c4s4" id="l4c4s4"></a>
+<h4>IV</h4>
+
+
+<p>Une fois le père dépossédé de sa puissance, il restera la mère qui,
+semble-t-il, a bien aussi quelques droits sur l'enfant. Elle l'a porté
+dans son sein et nourri de son lait; elle lui a communiqué son sang, son
+souffle, sa vie. Pendant neuf mois, elle a fait corps avec lui. Il est
+sien. Et grâce au fait matériel de la naissance, il peut être facilement
+revendiqué par elle <i>erga omnes</i>. M. Jean Grave veut bien le
+reconnaître: «Plus que la société, plus que le père qui, somme toute, ne
+peut s'affirmer comme tel que par un acte de confiance,--plus que
+quiconque, la mère seule a quelque raison d'arguer de ses droits sur
+l'enfant.» Elle sera donc libre de le conserver<a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a>
+<a href="#footnote183"><sup class="sml">183</sup></a>. Il semble même que
+l'école anarchiste soit favorable au matriarcat. «Si jamais révolution
+troubla les esprits, dit-on, ce fut assurément celle qui substitua le
+patriarcat aux institutions matriarcales<a id="footnotetag184" name="footnotetag184"></a>
+<a href="#footnote184"><sup class="sml">184</sup></a>.» Sans revenir à nouveau
+sur ces institutions hypothétiques (on a vu que beaucoup d'historiens
+n'y croient pas), il est constant que, durant de longs siècles, la
+filiation paternelle l'a emporté sur la filiation maternelle dans la
+détermination de l'état civil de l'enfant. Et tandis que nous voulons
+aujourd'hui que celui-ci soit,--grâce au mariage,--le fils du père aussi
+bien que le fils de la mère, l'esprit féministe tend à exagérer le
+matriarcat, au préjudice des influences paternelles, sous prétexte que
+la femme en sera grandie et libérée.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote183"
+name="footnote183"><b>Note 183: </b></a><a href="#footnotetag183">
+(retour) </a> <i>La Société future</i>, p. 347.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote184"
+name="footnote184"><b>Note 184: </b></a><a href="#footnotetag184">
+(retour) </a> <i>Souvenir du 14 octobre 1882.</i> Unions libres, p. 11.</blockquote>
+
+<p>Mais point d'honneur sans charge. En éliminant le père du gouvernement
+de la famille, on aggrave inévitablement les responsabilités de la mère
+qui, seule chargée du fardeau de ses petits, ne manquera point le plus
+souvent d'en être écrasée. Émancipée du côté du mari, la femme sera donc
+plus gravement assujettie du côté des enfants.</p>
+
+<p>Émile Henry, que l'attentat de l'hôtel Terminus a rendu tristement
+célèbre, a bien voulu s'inquiéter de cette situation. «Dans la société
+actuelle, nous dit-il ingénument, l'idée de famille est fondée sur
+l'union continue et parfois perpétuelle de l'homme et de la femme, en
+vue de la procréation et de l'éducation des enfants. Nous, les
+anarchistes, nous ne voyons dans le rapprochement des sexes qu'une crise
+d'amour. C'est la recherche naturelle et réciproque de l'homme et de la
+femme. Cela ne crée aucun devoir. Le mâle, après qu'il a fécondé la
+femelle, ne lui doit plus rien. S'il veut demeurer avec elle, tant
+mieux; mais ce sera en vertu de l'amour qu'elle continue de lui
+inspirer, et non en vertu de je ne sais quel lien insupportable. Aucun
+devoir ne découle de la procréation, qui n'est qu'un acte momentané. La
+femme n'a pas même le devoir de l'allaitement vis-à-vis du petit qu'elle
+a engendré. Si la nature ne l'attache point à son produit rien ne
+saurait la retenir près de l'enfant<a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a>
+<a href="#footnote185"><sup class="sml">185</sup></a>.» Ce régime est proprement
+celui des bêtes qui vaguent dans les champs et dans les bois. Rien n'est
+plus conforme à la «nature» que l'amour cynique. Je ne sais même qu'un
+gros mot pour qualifier convenablement un pareil dévergondage: c'est la
+«chiennerie» universelle.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote185"
+name="footnote185"><b>Note 185: </b></a><a href="#footnotetag185">
+(retour) </a> Document publié par le <i>Journal des Débats</i> du mardi soir 10
+juillet 1894.</blockquote>
+
+<p>Ainsi comprise, l'union libre nous ramènerait à cette animalité
+primitive dont Jean-Jacques Rousseau nous a donné une si charmante
+peinture: «Dans l'état primitif, n'ayant aucune espèce de propriété, les
+mâles et les femelles s'unissaient fortuitement, selon la rencontre,
+l'occasion et le désir: ils se quittaient avec la même facilité. La mère
+allaitait d'abord ses enfants pour son propre besoin; puis, l'habitude
+les lui ayant rendus chers, elle les nourrissait ensuite pour le leur.»
+Cette aimable pastorale n'est-elle pas mille fois supérieure à la triste
+monogamie des modernes? Plus de devoirs pour le père, plus d'obligations
+pour la mère. «Fais ce que tu veux!» L'enfant poussera comme il pourra.
+Le développement de la nature humaine ne saurait se concevoir, au dire
+d'Émile Henry, que par «la libre éclosion de toutes les facultés
+physiques, morales et cérébrales.»</p>
+
+<p>Rien n'oblige donc les individus à se charger de leur progéniture. Mais
+à défaut de la société politique, qui sera dissoute, et de la famille
+juridique, qui sera abolie, à quelles personnes reviendra le soin de les
+élever? M. Jean Grave répond le plus sérieusement du monde: «A ceux qui
+aimeront le plus l'enfant.» Que de gens, en effet, sont au supplice
+d'avoir tout le jour des marmots dans les jambes, et combien répondent à
+leurs criailleries par des brutalités! Qu'ils abandonnent leur
+marmaille: cela vaudra mieux pour tout le monde. Il en est d'autres, par
+contre, pour qui c'est un bonheur de choyer, de dorloter, de pouponner
+les bambins: laissez-leur donc la joie d'élever les enfants des autres.
+Au lieu de payer des poupées de carton à nos petites demoiselles,
+pourquoi ne pas leur donner tout de suite un bébé en chair et en os à
+mailloter et à entretenir? Nul doute qu'on ne puisse former des
+bataillons de «nourrices volontaires», qui se dévoueront aux nouveau-nés
+«par goût et par amitié». L'amour de l'enfance fera des prodiges. «Plus
+de mercenaires rechignant sur le travail;» plus de pédagogues
+«tortionnaires»; plus de salariés «sans conviction». Dans la société
+anarchique, «chacun se partageant la besogne au mieux de ses tendances
+et de ses aptitudes et y trouvant sa propre satisfaction,» les bonnes
+âmes auront toutes facilités de devenir les «parents intellectuels» des
+petits abandonnés<a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a>
+<a href="#footnote186"><sup class="sml">186</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote186"
+name="footnote186"><b>Note 186: </b></a><a href="#footnotetag186">
+(retour) </a> <i>La Société future</i>, chap. XXIII: L'enfant dans la société
+nouvelle, pp. 343, 344, 345, 350, <i>passim.</i></blockquote>
+
+<p>Que si tant de bonté vous étonne, on vous répondra que, les difficultés
+sociales étant aplanies, «le caractère des individus se modifiera
+certainement» sous la libre action des affinités naturelles. Sur la
+terre libérée des soucis de l'existence, la solidarité s'épanouira
+d'elle-même; «une plus grande sincérité régnera dans les relations
+humaines.» Toute contrainte cessant, l'«affection» sera le lien des
+hommes. «Au lieu d'être une charge pour ceux qui l'adopteront, l'enfant
+ne sera plus qu'une jolie petite créature à aimer et à cajoler.»
+Décidément, nous aurions mauvaise grâce à nous inquiéter des générations
+à naître. Pour un père qui se dérobera, dix suppléants s'offriront à le
+remplacer. Et avec quel zèle! Les substituts volontaires ne manqueront
+point. Ce sera le miracle de l'anarchie de susciter les plus admirables
+vocations. «Nul doute, affirme M. Jean Grave, que les individus ne
+s'acquittent à merveille de leur tâche<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a>
+<a href="#footnote187"><sup class="sml">187</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote187"
+name="footnote187"><b>Note 187: </b></a><a href="#footnotetag187">
+(retour) </a><i>La Société future</i>, <i>eod. loc.</i>, pp. 343-344.</blockquote>
+
+<p>Toutefois, malgré sa robuste confiance, l'écrivain libertaire laisse
+percer, ici ou là, quelques inquiétudes.</p>
+
+<p>N'est-il pas à craindre que, profitant d'un régime d'absolue liberté,
+des parents «idiots ou abrutis», (c'est aux chrétiens que ce discours
+s'adresse), fassent «des crétins de leurs enfants.» Cela est infiniment
+grave; car protestants et catholiques n'enseigneront vraisemblablement
+point le catéchisme anarchiste à leur progéniture. Ce qui rassure un peu
+M. Jean Grave, c'est que cette insanité «sera rendue impossible par la
+force même des choses.» N'oubliez pas que les États et les Églises
+seront supprimés; que, ces retranchements opérés, les individus jouiront
+pleinement de toutes les béatitudes de la science et de la vie; qu'il
+est donc inadmissible que l'idée saugrenue puisse venir à des parents
+«obscurantistes» de façonner des enfants «ignorantins»; qu'en tout cas,
+ceux-ci n'hésiteraient point à échapper à l'influence de leurs indignes
+ascendants, pour se livrer aux nobles éducateurs qui sauront mieux
+respecter l'«intégral développement» de leur petite personne. Mais il
+faut tout prévoir. Si donc il arrivait, par hasard, que des parents
+oppresseurs eussent la mauvaise pensée de nourrir l'esprit de leur
+descendance d'absurdités rétrogrades, on se réserve de leur faire sentir
+que «la loi du plus fort est facilement déplaçable<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a>
+<a href="#footnote188"><sup class="sml">188</sup></a>.» Est-ce bien
+logique, M. Grave? Comment? Voilà des amants de la liberté qui
+proclament le droit pour chacun de faire ce qui lui plaît, et qui
+viennent dire aux catholiques, aux protestants, aux socialistes, à tous
+leurs adversaires: «Vous aurez mille facilités d'accomplir ce que nous
+voulons; vous aurez les coudées franches pour développer, de toute
+façon, la solidarité telle que nous l'entendons. Mais s'il vous convient
+d'induire vos enfants en d'autres idées, sachez que le poing nous
+démange à la pensée de pareils abus. Vous ferez de petits anarchistes,
+ou nous vous casserons les reins.» Libertaires en théorie, autoritaires
+en action, les compagnons ne reconnaissent-ils donc qu'une
+autonomie,--la leur?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote188"
+name="footnote188"><b>Note 188: </b></a><a href="#footnotetag188">
+(retour) </a> <i>La Société future</i>, <i>eod. loc.</i>, pp. 353 et 355.</blockquote>
+
+<a name="l4c4s5" id="l4c4s5"></a>
+<h4>V</h4>
+
+
+<p>On trouvera peut-être que nous avons accordé une bien large place à
+l'exposé des idées du féminisme révolutionnaire. A quoi bon s'occuper si
+longuement de pures utopies, qui ne prendront jamais corps dans
+l'humanité à venir?--Qu'en sait-on? L'esprit d'indépendance et de
+révolte fait au milieu de nos sociétés d'inquiétants progrès. Tout ce
+qui tend à affaiblir l'autorité de la famille et à ruiner le droit des
+parents trouve peu à peu créance dans les esprits. En veut-on un
+exemple?</p>
+
+<p>Par définition, la puissance paternelle n'est, de l'avis unanime des
+jurisconsultes, que le droit pour les père et mère de pourvoir à
+l'éducation de leurs enfants. Or, par défiance injurieuse, ou mieux par
+usurpation violente, le radicalisme jacobin conteste aujourd'hui ce
+droit suprême aux pères et aux mères de famille. Qu'on attache au devoir
+moral des parents une certaine sanction juridique: nous l'admettons
+volontiers. C'est ainsi que la loi du 28 mars 1882 a organisé un procédé
+spécial de coercition, pour les forcer à donner au moins l'instruction
+primaire à leurs enfants. Encore est-il qu'ils doivent être libres de
+choisir les maîtres auxquels ils délèguent leurs pouvoirs. Cela est
+tellement évident que si, nous, pères de famille, nous pouvions élever
+et instruire personnellement nos enfants, nul, je pense, n'aurait l'idée
+de nous l'interdire. L'État enseignant n'est donc, en principe, que le
+mandataire des parents.</p>
+
+<p>Mais ce rôle ne suffit plus aux représentants de la politique
+révolutionnaire. A la liberté du père, on oppose hypocritement la
+«liberté de l'enfant». Et cette formule n'est qu'un mot vide de sens, si
+l'on entend par là qu'il appartient à un petit être sans force, sans
+lumière et sans expérience, de choisir l'enseignement qui lui convient.
+Seulement, derrière le sophisme de la liberté de l'enfant, se cache
+sournoisement une prétention sectaire, celle d'accaparer l'enfant. On ne
+veut le soustraire à l'influence de la famille que pour le placer plus
+étroitement sous une autre contrainte. Et cependant, observe M.
+Brunetière, «s'il est désarmé contre ce qu'on appelle les préjugés
+paternels, à plus forte raison combien ne le serait-il pas contre ceux
+d'un maître du dehors?»</p>
+
+<p>Au fond, nos modernes jacobins se moquent du droit de l'enfant autant
+que du droit du père. Ils n'ont qu'une pensée: substituer à l'autorité
+familiale instituée par la nature et fondée sur l'amour, le maître sans
+âme, impersonnel et irresponsable, qui est l'État. Eux aussi
+admettent,--mais avec moins de franchise que les socialistes,--que
+l'enfant appartient à tous avant d'appartenir aux siens. A de telles
+prétentions, ouvertes ou dissimulées, les parents n'ont qu'une réponse à
+faire: il y a entre l'enfant et ses père et mère un lien de chair, un
+lien de sang, qu'il est criminel de trancher par la force. Nous arracher
+nos fils et nos filles, c'est nous prendre notre vie. Il n'est point de
+vol qui soit plus odieux et plus cruel. Toute violence faite au coeur
+des pères et des mères est un attentat contre les droits les plus sacrés
+de l'humanité.</p>
+
+<p>Pour revenir à la mère, que peut-elle gagner à ces idées despotiques?
+Une aggravation de sujétion et de misère. L'avènement du collectivisme,
+en particulier, lui réserve une existence extrêmement dure. Rendue à la
+liberté de l'amour, délivrée du devoir de fidélité, unie à l'homme par
+un bail à temps, et non plus par une convention à vie, elle devra
+renoncer aux charmes et aux sûretés du foyer domestique. Revendiqués par
+l'État, les enfants appartiendront moins à la mère; élevés aux frais de
+l'État, les enfants s'attacheront moins à leur mère. Car la piété
+filiale est un fruit de l'esprit de famille; et celui-ci ne pourrait
+subsister longtemps sous un régime qui se propose d'abolir le mariage.</p>
+
+<p>Viennent donc les ans avec leurs disgrâces et leurs infirmités: et la
+mère, devenue étrangère au père et indifférente à ses fils et à ses
+filles, ne pourra compter que sur le secours des institutions banales de
+l'Assistance publique. Au lieu du foyer d'aujourd'hui, la solitude et
+l'abandon; au lieu d'une vieillesse douce et tranquille au milieu des
+siens, une fin morne et lugubre dans quelque asile de l'État. Dès qu'on
+supprime la famille, la mère est condamnée à mourir tristement dans un
+lit d'hôpital. Voilà l'effrayante destinée que les écoles
+révolutionnaires préparent à la femme de l'avenir! Les épouses et les
+mères seraient bien imprudentes de prêter l'oreille et d'ouvrir leur
+coeur à de si funestes doctrines.</p>
+
+<p>Ici, de bonnes âmes nous accuseront peut-être d'avoir mis à la charge du
+féminisme des tendances et des idées qui ne sont point siennes. Il ne
+suffit pas qu'une nouveauté hardie figure au programme socialiste ou
+s'étale dans un livre anarchiste, pour en conclure que les femmes, même
+avancées, y sont acquises d'esprit et de coeur. Aussi bien devons-nous
+reconnaître que la question de la maternité a suscité un schisme grave,
+dont il est facile d'induire, avec quelque certitude, l'état d'âme des
+groupes rivaux qui marchent à l'avant-garde du féminisme français.</p>
+
+<p>Au congrès de 1896, la citoyenne Rouzade avait réclamé «un budget
+spécial pour cette fonction qu'on appelle la maternité.» Providence
+nourricière des petits et des grands, l'État doit assurer, disait-elle,
+une pension honorable à «toute femme ayant charge d'enfants.» Mais cette
+motion, parfaitement logique dès qu'il n'y a plus de mariage et de
+légitimité, fut assez mal accueillie. Traiter les filles-mères comme des
+fonctionnaires parut quelque peu audacieux. Cette sorte de prime à la
+production ne manquerait point, d'ailleurs, d'encourager les naissances
+irrégulières, au grand profit de ces messieurs des boulevards
+extérieurs, qui pratiquent déjà si habilement «l'art de se faire des
+rentes (le mot deviendrait tout à fait exact) en traitant les femmes
+comme elles le méritent».</p>
+
+<p>Ces intéressants personnages ne bénéficieraient pas moins, semble-t-il,
+de l'abolition de la prostitution réglementée, que le même congrès eut
+la générosité imprudente de voter. En même temps, le célibat
+ecclésiastique était signalé à l'attention particulière des dames
+présentes comme «une cause très préjudiciable à l'ordre moral.» C'est
+alors que M. Robin, l'ancien directeur de Cempuis, renchérissant sur les
+déclarations les plus saugrenues, considérant notamment que «Dieu, c'est
+le mal,» qu'«il n'y a rien à faire avec la morale chrétienne», et que
+«la prostitution ne sera supprimée que par la liberté de l'amour,»
+réclama instamment «l'abolition de toute espèce de lois relatives à
+l'union des sexes».</p>
+
+<p>Cette proposition fit bondir la moitié de la salle. Ce fut un beau
+tapage. Et depuis cet événement, il semble que le parti féministe se
+soit partagé en deux camps, «les jupes de soie» et «les jupes de laine,»
+autrement dit les bourgeoises modérées et les révolutionnaires
+intransigeantes. Tandis que les premières s'attardent à pérorer sur le
+mariage, sur le divorce, sur la communauté, sur l'adultère, les secondes
+ne s'embarrassent point de ces subtilités juridiques qui ne doivent
+avoir aucune place dans leur société à venir. Pour les adeptes du
+féminisme intégral, les questions de sexe n'ont plus de sens. Aux temps
+heureux de la Révolution sociale, l'union libre résoudra tous les
+antagonismes. Qu'on ne s'inquiète donc point des enfants: on évitera
+d'en faire, s'il le faut. A ce propos, M. Robin, qui ne recule devant
+aucune audace, se proclama nettement malthusien, au grand scandale des
+mères présentes. Et le congrès se subdivisa, du coup, en «féministes
+purs» et en «robinistes impurs».</p>
+
+<p>Par suite, les modérées se contentèrent d'exprimer le voeu que, «de sa
+naissance à sa majorité, l'enfant, mis à la charge de la société, tant
+au point de vue de son entretien que de son éducation, fût constamment
+protégé et surveillé, autant dans l'intérêt de la société que dans le
+sien propre<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a>
+<a href="#footnote189"><sup class="sml">189</sup></a>.» C'est la négation formelle du droit des parents sur
+leur progéniture. Mais, du moment que la famille est appelée à
+disparaître, il faut bien que l'État la remplace; et c'est pourquoi le
+féminisme, d'accord en cela avec le socialisme, met tous les enfants à
+la charge de l'Assistance publique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote189"
+name="footnote189"><b>Note 189: </b></a><a href="#footnotetag189">
+(retour) </a> <i>Journal des Débats</i> des 10, 11, 12 et 13 avril 1896.</blockquote>
+
+<p>Si jamais la société pouvait, suivant ce triste voeu, décharger les
+mères des soins, des épreuves, des tribulations même qui les attachent à
+leurs enfants, les sources de la tendresse humaine seraient bientôt
+appauvries et desséchées. L'élevage des enfants par l'État éteindrait
+vite au coeur des pères et des mères le dévouement et l'amour,
+c'est-à-dire nos plus belles vertus. Le jour où, effaçant toute
+responsabilité paternelle et maternelle, une loi aura décrété que les
+enfants naîtront comme ils pourront, et que l'État, prenant la place des
+parents, se chargera de les recueillir et de les élever, ce jour-là et
+l'imprévoyance des femmes et la licence des hommes n'auront plus de
+frein. C'est pourquoi nous ne verrions pas sans inquiétude (c'est une
+observation déjà faite) la création d'une «caisse de la maternité»
+alimentée par les deniers des contribuables. Sous prétexte de venir en
+aide aux mères pauvres, cette forme de l'assistance énerverait chez
+l'homme et chez la femme le sentiment des devoirs et des responsabilités
+de la famille. Mais on s'inquiète peu de cet amoindrissement des
+facultés affectives.</p>
+
+<p>Reste à savoir si la société pourrait faire face aux devoirs de
+paternité universelle que, d'accord avec le socialisme, un certain
+féminisme met à sa charge. Que les divorces se multiplient et passent en
+habitude,--et nous savons que l'union libre n'est que le divorce
+pratiqué à volonté,--les enfants trouveront-ils auprès de la Commune ou
+de l'État les soins affectueux, la protection tendre et dévouée, dont
+ils jouissent aujourd'hui dans la famille? Rien qu'au point de vue
+financier, l'Assistance publique plie déjà sous le faix de ses
+obligations. Pour que les communautés de l'avenir assument le rôle de
+tuteur, de nourrisseur, d'éleveur d'enfants, il leur faudrait, outre des
+ressources considérables, des trésors d'affection, de désintéressement,
+de sacrifice et d'amour, qui ne jaillissent que de l'âme des parents. Si
+parfait qu'on suppose le mécanisme d'une crèche municipale ou d'un
+refuge départemental, jamais il ne remplacera le coeur d'une mère.
+Malgré les brèches que le vent du siècle a creusées dans les vieux murs
+du foyer domestique, la famille française constitue un abri, un soutien,
+une défense, dont il serait inepte et criminel de priver l'enfance.
+Nulle part on ne trouvera pour celle-ci un asile plus sûr, plus chaud,
+plus gai, plus confortable. Ne la sevrons point cruellement du lait
+vivifiant de l'amour maternel! Quelque perfectionnée qu'on la suppose,
+l'Assistance publique ne sera jamais qu'une nourrice sèche, très sèche,
+trop sèche. Mais soyons tranquilles: ce n'est pas demain que les parents
+abandonneront leurs enfants à cette marâtre. Remplacer le père par un
+fonctionnaire et la maternité par une administration, quelle idée! Si
+jamais quelque dictature révolutionnaire exigeait violemment des
+familles françaises le corps et l'âme de leurs fils et de leurs filles,
+j'espère bien qu'un même cri d'indignation soulèverait toutes les
+poitrines: «Sus aux voleurs d'enfants!»</p>
+
+<a name="l4c5" id="l4c5"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE V</h3>
+
+
+<h4>Le féminisme et la natalité</h4>
+<br>
+<h3> SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Conséquences extrêmes du féminisme «intégral».--Ses
+ craintes d'un excès de prolificité.--Pas trop d'enfants,
+ s'il vous plaît!--Raréfaction humaine a prévoir.</p>
+
+<p> II.--Diminution des naissances.--Le féminisme intellectuel
+ et la stérilité involontaire ou systématique.--Le droit a
+ l'infécondité.--Luxe et libertinage.</p>
+
+<p> III.--Calculs restrictifs de la natalité.--Inquiétantes
+ perspectives.--Ou est le remède?</p>
+
+<p> IV.--Coup d'oeil rétrospectif.--Quelle est la fin suprême
+ du mariage?--Nos devoirs envers l'enfant.--Appel aux mères.</p>
+</blockquote>
+<br>
+
+<p>Nous n'avons pas encore épuisé toutes les conséquences malfaisantes du
+«féminisme intégral». Non content de poursuivre la ruine du mariage, il
+ne se gêne pas de porter la main sur l'auguste maternité pour la flétrir
+et la découronner. Après les libérations de l'amour, le débordement des
+mauvaises moeurs est inévitable. Socialement parlant, là où le mariage
+cesse, le libertinage commence. La femme, qui proclame l'émancipation du
+coeur, est une malheureuse désorbitée que n'arrête plus guère le respect
+d'elle-même. La maternité l'effraie. Elle a peur de l'enfant. C'est
+l'ennemie de la race.</p>
+
+<a name="l4c5s1" id="l4c5s1"></a>
+<h4>I</h4>
+
+<p>Là encore, le féminisme révolutionnaire nous fournit de curieuses
+indications sur les déviations affligeantes du sentiment familial, en
+des âmes que l'individualisme orgueilleux et sensuel a touchées et
+perverties. Voici, d'abord, le singulier scrupule qui tourmente M. Jean
+Grave: dans une société vraiment libre, où «tous ne demanderont qu'à
+épancher leurs sentiments affectifs<a id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a>
+<a href="#footnote190"><sup class="sml">190</sup></a>,» où l'être humain pourra
+«satisfaire à tous ses besoins», où les pères et mères n'auront plus «ni
+capital à débourser ni privations à s'imposer pour élever leur
+progéniture,» dans ce Paradis reconquis, n'aurons-nous pas à redouter
+une multiplication excessive de l'espèce? Ayant cessé d'être une charge,
+la reproduction ne sera plus qu'un plaisir. Et comme nulle obligation
+n'est imposée aux parents anarchistes de prendre souci de leur
+descendance, l'homme n'aura plus «aucune raison de craindre un
+accroissement de famille.» Et vous voyez la conséquence: les enfants
+vont pulluler «comme les petits lapins.» Nos ressources suffiront-elles
+pour nourrir cette surabondance de population?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote190"
+name="footnote190"><b>Note 190: </b></a><a href="#footnotetag190">
+(retour) </a> <i>La Société future</i>, p. 340.</blockquote>
+
+<p>A cette question inquiétante, M. Jean Grave, qui ne manque pas
+d'imagination, oppose d'abord tous les progrès de l'agriculture
+anarchiste. Avec un outillage perfectionné, avec une connaissance plus
+approfondie de la nature des terres, avec une application plus savante
+des engrais, «l'humanité a de la marge devant elle avant de s'encombrer
+de ses enfants.» Et puis, dans le monde nouveau, chacun pourra se
+déplacer, émigrer, voyager «le plus facilement du monde,» sans frais et
+probablement sans accidents. Les poupons eux-mêmes s'élèveront tout
+seuls. Vous en doutez? «Quelles facilités ne trouverait-on pas dans une
+société future où les produits ne seraient plus sophistiqués par des
+trafiquants rapaces, où la nourriture des animaux choisis pour
+l'allaitement de l'enfance serait appropriée à sa destination, où les
+animaux eux-mêmes seraient placés dans des conditions de bien-être qui
+en feraient des animaux robustes et sains?<a id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a>
+<a href="#footnote191"><sup class="sml">191</sup></a>» Heureux bétail! Heureux
+poupons! Plus d'anémie, plus de phtisie, plus de maladie. Un
+ruissellement de bon lait, une abondance intarissable de toutes choses,
+la plénitude de la vie et de la joie: tel est l'avenir que nous promet
+la divine anarchie! Si, après cela, nos arrière-petits-neveux ne sont
+pas contents, il faudra vraiment désespérer de satisfaire le coeur
+humain.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote191"
+name="footnote191"><b>Note 191: </b></a><a href="#footnotetag191">
+(retour) </a> <i>La Société future</i>, pp. 343, 349, 355.</blockquote>
+
+<p>Pourquoi M. Jean Grave, après avoir tracé ce joli tableau, nous
+rappelle-t-il que «la souffrance de l'enfantement et les incommodités de
+la grossesse seront toujours là pour apporter un frein modérateur à la
+prolification?» Après avoir fait le bonheur des mioches, il ne lui en
+coûtait pas davantage de faire le bonheur des mères. Mais les
+générations futures s'acquitteront de ce soin. «Nos vues, dit-il en
+manière de conclusion, sont trop courtes pour que nous puissions faire
+les prophètes.» Il est de notoriété, en effet, que l'esprit anarchiste
+est l'esprit le plus positif qui se puisse imaginer; les citations, qui
+précèdent, attestent suffisamment qu'il ne se paie ni de mots ni de
+chimères.</p>
+
+<p>M. Kropotkine tient pourtant, sur le même sujet, un langage évasif qui
+prête aux plus fâcheuses interprétations. «Émanciper la femme, c'est
+s'organiser de manière à lui permettre de nourrir et d'élever ses
+enfants, si bon lui semble (nous savons que l'anarchisme ne saurait
+logiquement l'y obliger), tout en conservant assez de loisirs pour
+prendre sa part de vie sociale<a id="footnotetag192" name="footnotetag192"></a>
+<a href="#footnote192"><sup class="sml">192</sup></a>.» Ainsi donc, la femme aura peu
+d'enfants pour les avoir beaux et forts, suivant les procédés de
+sélection scientifique. Elle se privera même de cette joie, si la
+maternité lui fait peur. Elle n'allaitera ses petits que si le coeur lui
+en dit, l'anarchisme s'abstenant de lui en faire une obligation. Il lui
+faut du «loisir». Le bonheur individuel n'est-il pas l'idéal suprême?</p>
+
+<p>En réalité, tous les systèmes révolutionnaires préparent et escomptent
+une diminution de la natalité. Si l'enfant tient une si petite place
+dans les programmes socialistes ou anarchistes, c'est qu'il ne jouera,
+pense-t-on, qu'un rôle de plus en plus effacé dans les unions libres de
+l'avenir. On peut lire déjà, dans certains livres et certains journaux,
+cet aveu effronté qu'«on ne se marie plus pour avoir des enfants.» A
+quoi bon s'inquiéter, par conséquent, d'une postérité aussi
+accidentelle<a id="footnotetag193" name="footnotetag193"></a>
+<a href="#footnote193"><sup class="sml">193</sup></a>? Le libre amour, avec ses passions émancipées et ses
+réticences habiles, nous prépare une véritable raréfaction humaine. A
+qui prend la vie pour un amusement, les enfants sont une gêne, un
+fardeau, une sujétion. On en fera donc le moins possible. Après nous, la
+fin du monde! Et puis, la maternité n'est-elle pas le «patriotisme des
+femmes»? Et le patriotisme est une duperie; il n'en faut plus! <i>Ubi
+bene, ibi patria.</i></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote192"
+name="footnote192"><b>Note 192: </b></a><a href="#footnotetag192">
+(retour) </a> <i>La Conquête du pain.</i> Le travail agréable, p. 164.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote193"
+name="footnote193"><b>Note 193: </b></a><a href="#footnotetag193">
+(retour) </a> <i>La Petite République</i> des 8 et 9 avril 1895.</blockquote>
+
+<p>Que si donc les unions libres se multiplient selon l'esprit et le voeu
+des écoles révolutionnaires, nous pouvons conjecturer sûrement que la
+population diminuera en nombre et en vigueur. A un affaiblissement de la
+moralité correspond toujours un affaiblissement de la natalité. Et
+lorsque l'enfant naîtra, par accident, d'un commerce purement
+passionnel, comment croire qu'il trouvera des soins aussi dévoués, une
+sollicitude aussi compatissante, qu'entre les mains de braves gens unis
+en justes noces devant Dieu et devant les hommes? S'il naît un enfant
+naturel, l'expérience atteste que sa vie est plus menacée que celle de
+l'enfant légitime. On a vu que les avortements, les infanticides et les
+mauvais traitements sont pour beaucoup dans la mortalité infantile, et
+qu'ils sont presque toujours le fait de parents affranchis de tout
+préjugé et libres de tout scrupule. Que dire de ces dévergondées sans
+coeur, sans entrailles, sans moralité, qui, se contentant du lien
+fragile des «faux ménages», répugnent à la maternité parce qu'elle
+épaissit la taille, alourdit la marche et interrompt la fête? Ces folles
+émancipées n'entendent point devenir filles-mères; et cela, moins à
+cause des rigueurs de l'opinion publique dont elles se moquent comme
+d'une guigne, que des souffrances et des charges de la maternité qui,
+pourtant, lorsqu'elle est vaillamment acceptée, purifie les pires
+souillures et relève les plus viles créatures.</p>
+
+<a name="l4c5s2" id="l4c5s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+
+<p>Pour le moment,--qu'il le veuille ou non,--le féminisme avancé conspire
+également à la diminution du nombre des enfants; et c'est le grief le
+plus grave que l'on puisse formuler contre lui. La natalité faiblit: là
+est le péril d'aujourd'hui. Les économistes sont vraiment bien bons de
+se préoccuper d'une trop rapide propagation de l'espèce humaine: la
+femme «nouvelle» n'entend point devenir une mère «lapine».</p>
+
+<p>Le pourrait-elle, d'abord? C'est douteux. Nos filles savantes ne nous
+préparent guère de robustes mères de famille. Chétives ou infécondes,
+voilà ce qu'en fera souvent le surmenage intellectuel. Mais n'est-il pas
+à craindre surtout que la maternité les effraie ou les importune? Est-ce
+trop dire que beaucoup déjà ne se sentent plus grand coeur à cette
+sainte besogne?</p>
+
+<p>A force d'envisager les questions de morale d'un point de vue
+rigoureusement individualiste, nous risquons d'avilir et d'amoindrir en
+nous l'esprit de famille. Combien de gens «cultivés» effacent
+délibérément de leur vie ce qui en est l'unique raison: l'enfant?
+Combien de lettrés pensent tout bas de la paternité ce que Pétrarque en
+disait tout haut, avec le dédain vaniteux de l'égoïsme intellectuel?
+«Qu'ils prennent femme ceux qui s'imaginent tirer grand honneur de leur
+postérité. Pour nous, ce n'est point du mariage que nous attendons la
+perpétuité de notre nom, mais de notre propre esprit. Nous ne la
+demandons pas à des enfants, mais à des livres.»</p>
+
+<p>Dans le même esprit, certaines femmes d'aujourd'hui revendiquent le
+droit de disposer de leur personne. Mlle Chauvin, par exemple, n'admet
+pas que «toutes les femmes soient condamnées à exercer, de mère en
+fille, toujours la même profession, celle d'épouse et de mère<a id="footnotetag194" name="footnotetag194"></a>
+<a href="#footnote194"><sup class="sml">194</sup></a>.» Et
+lorsque, d'aventure, elles se sont mariées, que de fois, pour parler
+comme Lady Henry Sommerset, «elles saluent d'un soupir de regret
+l'enfant non désiré!» Combien «reçoivent le petit importun avec un
+sanglot au lieu d'un baiser?» Chez les riches, comme chez les pauvres,
+la maternité est «l'incident le plus triste de la vie des femmes.» Et la
+noble Anglaise de conclure qu'elle ne doit pas leur être «imposée», et
+que, pour s'appartenir en pareil cas, l'épouse doit conquérir
+l'«indépendance personnelle<a id="footnotetag195" name="footnotetag195"></a>
+<a href="#footnote195"><sup class="sml">195</sup></a>.» Stuart Mill, qui redoutait une
+multiplication excessive de la population, avait bien raison de compter
+sur le féminisme pour l'enrayer et la réduire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote194"
+name="footnote194"><b>Note 194: </b></a><a href="#footnotetag194">
+(retour) </a> Revue encyclopédique du 28 novembre 1896. <i>La Femme moderne
+par elle-même</i>, p. 853.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote195"
+name="footnote195"><b>Note 195: </b></a><a href="#footnotetag195">
+(retour) </a> <i>Op. cit.</i>, p. 889.</blockquote>
+
+<p>De ce langage équivoque à la franche revendication pour la femme mariée
+du «droit à la stérilité», il n'y a pas loin; et le féminisme mondain
+s'y achemine inconsciemment. Les unes, considérant le mariage comme une
+duperie, refusent d'aller jusqu'au bout dans la voie du sacrifice. Les
+autres, supputant les charges et les humiliations de la médiocrité,
+calculent et fixent préventivement le chiffre de leur postérité. Où est
+le moyen, d'ailleurs, de mener de front les «obligations» du monde et
+les «corvées» de la famille? Le premier devoir d'une femme «comme il
+faut» n'est-il pas de se faire voir à toutes les réunions où s'affiche
+la belle société? C'est pourquoi les reines du monde où l'on s'amuse
+sacrifient, sans scrupule, les intérêts de la race aux superfluités
+ruineuses de la mode et des salons. On se donnera moins d'enfants, mais
+on pourra se payer de plus riches toilettes et de plus belles parures.</p>
+
+<p>Si grave même est en quelques âmes la perversion du sentiment social,
+qu'il leur paraît tout simple d'insinuer que la femme, qui se refuse à
+être mère par quelque moyen que ce soit, est digne d'une indulgence
+plénière. Ainsi, on a poussé les subtilités de la casuistique jusqu'à
+plaider les circonstances atténuantes en faveur des enfantements
+prématurés. N'est-ce pas le malheur des grossesses de déformer la
+taille? Et nos «chères belles» en sont si péniblement affectées, que de
+prétendus honnêtes gens osent à peine leur reprocher d'y remédier par un
+crime. Cette inconscience fait trembler. Sans le vouloir et, peut-être,
+sans le savoir, ce joli monde s'accorde, d'esprit et de coeur, avec les
+écoles les plus subversives.</p>
+
+<a name="l4c5s3" id="l4c5s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+
+<p>Chose triste à dire: j'ai peur que certaines vues restrictives de
+stérilité égoïste ne s'insinuent peu à peu même dans les ménages
+réguliers. Pour comprendre ici toute ma pensée, on voudra bien lire
+entre les lignes.</p>
+
+<p>A mesure que l'esprit humain deviendra plus instruit et plus éclairé, à
+mesure que les lois de la vie et de la reproduction seront mieux
+connues, il est à croire que la naissance des enfants et le peuplement
+de la terre seront assujettis plus étroitement à notre volonté. Au lieu
+d'être abandonnée à la merci d'un hasard aveugle ou aux caprices
+d'impulsions inconscientes, la génération sera soumise de plus en plus
+au contrôle de notre libre jugement. Tranchons le mot: un jour
+viendra,--et je le crois proche,--où n'auront d'enfants que ceux qui, de
+propos délibéré, voudront bien en faire.</p>
+
+<p>Et il se pourrait que cette volonté fût de moins en moins active et
+générale. Avec l'excitation des mauvaises moeurs qui, dans les grandes
+villes surtout, inclinent la population à des habitudes physiologiques
+désordonnées, avec l'horreur croissante de certaines gens pour les
+soins, les tracas, les dépenses, les soucis d'une famille à nourrir et à
+élever,--n'est-il pas à redouter que la perversité humaine, servie par
+la science, ne se fasse un jeu d'appauvrir le pays de nouvelles
+existences? N'est-il pas à prévoir que le goût du bien-être, du luxe et
+du confort, l'attachement aux jouissances personnelles, les calculs de
+l'amour-propre et les tentations de la vie facile, inclineront les âmes
+à sacrifier l'avenir au présent et la vie des enfants à l'égoïsme des
+parents? L'abaissement de la natalité française est déjà, pour la plus
+large part, le résultat d'une limitation systématique et d'une
+infécondité volontaire. Que les restrictions préventives se propagent,
+et notre population ne cessera de décroître, inévitablement.</p>
+
+<p>Oui! plus nous irons, et plus les variations de la production humaine
+seront soumises à la souveraineté du libre arbitre individuel. Si donc
+les naissances augmentent ou diminuent, c'est que, les distractions et
+les surprises exceptées, nous l'aurons consciemment et délibérément
+voulu. A l'avenir, si habile que soit la nature à déjouer les calculs de
+la prudence conjugale, la conception sera de moins en moins
+accidentelle, de plus en plus raisonnée. Dès lors, ceux qu'affole la
+passion des jouissances et qu'épouvante la pensée du sacrifice, ne
+seront-ils point tentés trop souvent de cueillir la fleur du plaisir en
+supprimant préventivement le fruit du devoir? Je le crains fort. Et cet
+égoïsme n'ira point, bien entendu, sans offenser plus ou moins gravement
+la moralité. <i>Vitio parentum rara juventus!</i> Et c'est pourquoi les
+siècles futurs seront, vraisemblablement, l'occasion de grandes vertus
+et de grands crimes. Encore une fois, avec la diffusion de
+l'instruction, qui sert à propager dans les deux sexes le mal comme le
+bien, il est à conjecturer que les restrictions de la natalité seront de
+plus en plus volontaires. Et qu'on ne se récrie point: elles le sont
+déjà. Conseillées ou imposées par l'un, acceptées ou subies par l'autre,
+il n'est pas rare même qu'elles soient concertées entre mari et femme.
+Des gens graves et pudiques font les étonnés: qu'ils entrent dans un
+ménage normand ou beauceron, et on leur dira, à demi-mot, qu'on a peu
+d'enfants, parce qu'on serait désolé d'en avoir beaucoup. Si les
+confesseurs pouvaient parler, ils nous édifieraient sur ce chapitre
+délicat.</p>
+
+<p>Alors une grave question se pose: puisque la volonté de l'homme (et je
+n'excepte point la volonté de la femme, au contraire), ne cesse de
+s'exercer, avec plus d'assurance et d'efficacité, sur la transmission de
+la vie et la reproduction de l'espèce, comment pourrons-nous sauver
+notre patrie d'une dépopulation qui la diminue et d'une dépravation qui
+l'abaisse? Je ne sais qu'un remède; et c'est encore le vieux mariage
+chrétien avec ses sanctions légales et son frein religieux. Voulez-vous
+fonder une famille: mariez-vous, sinon soyez chaste. Ou le mariage
+fécond, ou le célibat vertueux. Honnête et prolifique, l'union bénie par
+le prêtre et enregistrée par le maire est la seule qui soit douée, à la
+fois, de noblesse morale et d'efficacité sociale.</p>
+
+<p>Mais ce remède n'est-il point au-dessus de nos forces? La discipline,
+qu'il suppose, n'est-elle pas trop pure, trop austère pour les âmes
+débilitées de nos contemporains? Il est des malades qui ne veulent point
+guérir. En tout cas, n'oublions pas qu'une nation irrémédiablement
+démoralisée est vouée à une décadence prochaine.</p>
+
+<a name="l4c5s4" id="l4c5s4"></a>
+<h4>IV</h4>
+
+
+<p>Résumons-nous. Les partisans de l'union libre reconnaissent à l'homme et
+à la femme le droit de chercher le bonheur ici-bas aux dépens de
+l'enfant. Pour eux, le mariage ne doit être qu'une communauté de
+jouissances, une association de plaisir assortie par l'amour. Ne
+permettre à deux êtres, brûlants de passion, de s'unir et de vivre que
+pour l'enfant, leur semble une abomination. Est-il juste, s'écrient-ils,
+de subordonner l'adulte à l'embryon, le papillon à la chenille, la fleur
+à la graine, l'individualité formée au germe qui, peut-être, ne le sera
+jamais? «Deux amants, écrit Mme Camille Pert, doivent-ils briser leur
+vie, étouffer leurs aspirations, s'astreindre à un joug insupportable,
+uniquement à cause de cet être qui est né d'eux par hasard?»</p>
+
+<p>Assurément, hommes et femmes ne se marient que pour être heureux l'un
+par l'autre. L'espoir d'une félicité mutuelle les anime, les échauffe et
+les rapproche. Au fond du mariage, il y a une aspiration ardente vers le
+bonheur. Mais à côté de la volupté cherchée, il y a autre chose dans
+cette promesse solennelle échangée devant Dieu et devant les hommes. Il
+y a une pensée d'avenir et de perpétuité; il y a l'auguste dessein de
+transmettre la vie, de se prolonger dans le temps, de continuer la
+création, de fonder une famille. La naissance de l'enfant est donc la
+fin suprême du mariage.</p>
+
+<p>«L'enfant est une lourde charge, dit-on encore; il est l'occasion de
+mille tourments, de mille sacrifices, de mille chagrins.».--C'est vrai;
+mais la nature a pris soin d'alléger ce fardeau et d'adoucir ces peines,
+en mettant la gaieté dans le regard espiègle et ingénu des enfants, la
+candeur sur leur front, la plus charmante musique sur leurs lèvres, la
+souplesse et la grâce dans leurs mouvements. Ils sont l'amusement, la
+joie et la vie du foyer, en attendant qu'ils deviennent l'orgueil et la
+consolation de leurs parents vieillis. Voyez les ménages sans enfants:
+leur tristesse fait songer aux nids abandonnés, qui ne connaîtront
+jamais le babil et la chaleur des jeunes couvées. Point de bonheur
+complet sans le doux lien de chair que font, autour du cou des père et
+mère, les bras caressants du nouveau-né. L'union des époux est comme
+scellée, rajeunie, renouvelée par la naissance des chers petits.</p>
+
+<p>Mais l'enfant ne doit pas être accueilli seulement comme une
+bénédiction. C'est un dépôt sacré, source de nombreuses et graves
+obligations. Puisqu'il n'existerait pas si les parents ne lui avaient
+donné la vie, puisqu'il est leur oeuvre, le fruit de leur coopération,
+l'héritier de leur sang, rien de plus juste qu'ils en répondent;
+d'autant mieux qu'ils ont pris l'engagement formel, devant eux-mêmes, de
+le chérir et de l'élever. L'abandonner serait une lâcheté; le négliger,
+une faute; le haïr, un crime. Dès que l'enfant paraît au jour, les époux
+ne s'appartiennent plus. Un devoir nouveau les lie l'un à l'autre,
+devoir voulu par anticipation, accepté dès le début du mariage, consenti
+sous serment devant l'autorité civile et l'autorité religieuse. Sans
+eux, l'enfant ne serait pas né; sans eux, l'enfant ne pourrait pas
+vivre. A eux de compléter l'existence qu'ils ont créée. Ils l'ont
+promis: c'est le devoir. Tant pis si la passion satisfaite s'est
+refroidie, si la vie commune est douloureuse! Les époux n'ont pas le
+droit de sacrifier un innocent à leur plaisir. On ne doit se résigner à
+une séparation qu'à la dernière extrémité. Ayons le respect de l'enfant!
+Ayons pitié de l'enfance!</p>
+
+<p>Dans un discours fameux prononcé au Reichstag le 6 février 1892, un des
+chefs du socialisme allemand, Bebel, a dit fort justement: «Là où se
+portera la femme pour le grand mouvement social, là sera la victoire.»
+Aujourd'hui donc, la femme a une option décisive à exercer, une
+détermination très grave à prendre. D'un côté, le féminisme
+révolutionnaire lui ouvre des perspectives infinies d'indépendance et
+d'égalité. De l'autre, la tradition sociale lui prêche l'accord,
+l'union, la paix avec l'homme dans la diversité des rôles et des
+fonctions. Qui écoutera-t-elle? Qui suivra-t-elle? Nous n'avons point
+qualité pour répondre. A elle de choisir! L'avenir du monde est aux
+mains des femmes.</p>
+
+
+
+<br>
+<hr class="short">
+<a name="l5" id="l5"></a>
+<br>
+
+<h2>LIVRE V</h2>
+
+<h3>PRÉVISIONS ET CONCLUSIONS</h3>
+
+<br>
+<hr class="short">
+<a name="l5c1" id="l5c1"></a>
+<br>
+
+<h3>CHAPITRE I</h3>
+
+<h4>Les risques du féminisme</h4>
+<br>
+<h3> SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Ou est le danger?--Premier risque: le surmenage
+ cérébral.--A quoi bon tout enseigner et tout
+ apprendre?--Les exigences des programmes et les exigences
+ de la vie.</p>
+
+<p> I.--Doléances des maîtres.--Appréhensions des
+ médecins.--Exagérations à éviter.</p>
+
+<p> III.--Le célibat des intellectuelles.--Ses périls et ses
+ souffrances.</p>
+</blockquote>
+<br>
+
+<p>Au cours de ce long ouvrage,--où notre constante préoccupation a été de
+rendre accessible à tous une question qui ne saurait être indifférente à
+personne,--on a pu se convaincre que le féminisme, tel seulement qu'il
+se manifeste en France, est vraiment «tout un monde»<a id="footnotetag196" name="footnotetag196"></a>
+<a href="#footnote196"><sup class="sml">196</sup></a>. Il s'étend à
+toutes les manifestations de la vie sociale; il touche à tous les
+domaines de la pensée humaine,--psychologie, pédagogie, droit,
+politique, morale, économie; et si grave est l'enjeu des problèmes qu'il
+soulève entre les sexes et entre les époux, que nous avons vu les écoles
+philosophiques les plus diverses et les partis politiques les plus
+opposés en évoquer l'examen et en revendiquer la solution. Dès
+maintenant, le Christianisme et la Révolution se disputent la femme,
+assurés qu'ils sont que la victoire est acquise d'avance à ceux qui
+auront l'habileté de conquérir ses bonnes grâces et son appui dans les
+luttes de l'avenir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote196"
+name="footnote196"><b>Note 196: </b></a><a href="#footnotetag196">
+(retour) </a> Voyez l'<i>Avertissement au lecteur</i> de notre premier volume,
+p. III.</blockquote>
+
+<p>Arrivé au terme de notre tâche, nous voudrions, avant de clore cette
+double série d'études, non pas rappeler, même succinctement, les
+questions innombrables que nous y avons tour à tour abordées et
+résolues,--ce qui nous entraînerait en des redites inutiles et
+fastidieuses,--mais seulement remémorer, en les soulignant, les
+principaux dangers qu'un féminisme excessif et imprévoyant peut faire
+courir à la femme de demain. Ils sont inhérents aux trois choses qui
+tiennent le plus au coeur des féministes contemporains: nous avons nommé
+l'<i>instruction</i>, le <i>travail</i> et l'<i>indépendance</i>. Plus clairement, ce
+que nous redoutons surtout pour la femme «nouvelle», c'est le surmenage
+intellectuel, la concurrence économique et l'orgueil individualiste. Ces
+risques nous semblent si graves que nous tenons, avant de finir, à les
+mettre une dernière fois en pleine lumière.</p>
+
+<a name="l5c1s1" id="l5c1s1"></a>
+<h4>I</h4>
+
+<p>On sait que les questions relatives à l'éducation des filles et à la
+condition des femmes sont au premier rang de nos préoccupations
+sociales; cela est si vrai que le roman et le théâtre s'en sont emparés.
+De là un mouvement logique et en un certain sens, irrésistible, qui se
+manifeste autour de nous, et qu'il ne faut ni craindre ni regretter.
+N'est-ce pas le propre de la vie de faire germer et fleurir indéfiniment
+la nouveauté sur les ruines du passé? Nous serions vraiment de pauvres
+philosophes et d'étranges démocrates, si nous fermions les yeux et les
+oreilles aux spectacles et aux bruits du temps présent.</p>
+
+<p>Or, c'est un fait certain que, par le progrès des moeurs devenues plus
+douces et des lois devenues plus équitables, la condition des femmes
+s'est améliorée et tend, d'année en année, à s'améliorer davantage. Par
+suite, beaucoup de Françaises souhaitent de remplir un rôle plus actif
+dans la société, de tenir une place plus large dans la famille, de mener
+une vie plus libre dans le monde; et à notre avis, tant que la modestie
+de leur sexe n'en souffre point, ni leur santé non plus, on aurait tort
+de refouler de tels sentiments, de combattre de si naturelles
+aspirations. Après avoir chanté leurs mérites, le moment est venu de
+reconnaître leurs droits. Libres et responsables comme nous, mais
+absolument distinctes de nous, nous avons conséquemment réclamé pour
+elles, suivant la formule même de M. Legouvé, «l'égalité dans la
+différence».</p>
+
+<p>Conformément à ce principe, nous n'avons pas hésité à réfuter vivement
+l'opinion impertinente, d'après laquelle les femmes sont de grands
+enfants frivoles, souvent malades, incapables de pensée suivie, vouées
+aux tâches subalternes de l'esprit. S'il est rare qu'elles soient douées
+d'une intelligence virile, elles possèdent en revanche des qualités
+propres, qui nous ont fait dire qu'elles sont <i>autres</i> que les hommes,
+sans être <i>inférieures</i> aux hommes. Les perfectionnements des deux sexes
+ne sauraient donc être <i>pareils</i>, mais seulement <i>parallèles</i>.</p>
+
+<p>Que la jeune fille puisse invoquer le «droit à la connaissance» et
+réclamer une instruction plus complète et plus soignée, nous y avons
+souscrit de grand coeur. Mais il reste entendu que ce droit a des
+limites, et que cette instruction, par exemple, ne sera pas «intégrale».
+En général, les travaux méthodiques, exigés pour la formation complète
+de l'esprit, conviennent mal à sa nature et à son rôle. Il serait fou de
+viser à faire de toute femme une institutrice, une savante, d'autant
+mieux que l'érudition lui sied moins que la grâce. Mme de Girardin
+disait malicieusement: «En France, toutes les femmes ont de l'esprit,
+sauf les bas-bleus.» Et de fait, la conversation d'une illettrée aura
+parfois plus de charme que celle d'une maîtresse d'école.</p>
+
+<p>Joignez que les têtes féminines les mieux cultivées ne sont pas toujours
+les plus raisonnables. Voyez les «vierges fortes»,--pour employer un mot
+de M. Marcel Prévost: l'instruction à haute dose, qu'elles ont reçue,
+les a-t-elle toujours perfectionnées? Ce qu'elles écrivent n'offre-t-il
+point, généralement, quelque chose d'étrange, d'incomplet, d'inquiétant?
+Les idées qu'elles affirment sont-elles lucides et pondérées? N'y
+sent-on pas comme une âme tourmentée, enfiévrée, désorbitée?</p>
+
+<p>C'est que les qualités propres à l'esprit féminin procèdent moins d'une
+culture intensive que d'un fond naturel. Elles lui viennent
+spontanément, comme à l'alouette son gazouillement et sa légèreté. A
+vouloir élever les femmes sur le modèle des hommes, on risquerait
+d'insinuer en leur intelligence plus de prétention que de force, plus
+d'orgueil que de sagesse, plus de pédantisme que d'élévation. Il y a
+longtemps que Fénelon a dit, avec son admirable bon sens, qu' «une femme
+curieuse et qui se pique de savoir beaucoup, est plus éblouie
+qu'éclairée par ce qu'elle sait.» Elle ne vise qu'à devenir un «bel
+esprit»; elle n'a que du dédain pour les bourgeoises qui préparent des
+conserves, surveillent le blanchissage et soignent leur jardin et leur
+basse-cour; et comme elle a vite pris l'habitude de lire sans cesse,
+elle néglige toutes ses affaires et souvent sa propre toilette.</p>
+
+<p>Combien d'études, même sérieuses, sont inutiles à la très grande
+majorité des femmes? Est-il une créature plus à plaindre que la jeune
+fille chèrement pourvue des grâces superflues d'une éducation de
+pensionnat, et qui, une fois mariée, n'aura pas la moindre femme de
+chambre à son service? A quoi lui serviront les arts d'agrément? et le
+piano? et l'aquarelle? et son bagage littéraire? et son brevet
+supérieur? Vienne son premier-né, et il lui faudra se contenter de la
+musique, dont ce petit souverain la régalera jour et nuit. Et si, par
+bonheur, il lui reste au coeur quelque douce flamme, si l'instruction
+inutile, qu'elle a reçue, n'a pas appauvri et desséché en elle
+l'instinct maternel, elle aura vite fait d'oublier avec joie ses
+partitions, ses pinceaux et ses livres.</p>
+
+<a name="l5c1s2" id="l5c1s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+
+<p>Pourquoi alors accabler nos jeunes filles de connaissances érudites qui
+ne sauraient être d'aucun secours dans la vie? C'est une belle chose de
+faire pénétrer dans l'éducation féminine ce qu'on appelle «le large et
+vivifiant courant de la science moderne;» c'est une tâche peu commune
+d'enseigner aux écolières «à prendre conscience de leur âme qui
+sommeille, à développer leurs énergies latentes, afin de les rendre
+capables de penser l'action juste et de la vouloir.» Certes, un pareil
+programme n'est pas banal. Est-ce une raison pourtant d'introduire,
+pêle-mêle et avec effort, dans la cervelle des jeunes patientes, les
+notions confuses de toutes les sciences humaines? Or, voici, d'après les
+confidences d'une maîtresse, à quel supplice sont présentement soumis
+les professeurs de nos lycées de filles: «Il n'est pas rare de les voir
+faire, dans une même journée, le commentaire d'une églogue de Virgile,
+l'analyse du système de Kant, l'exposé des transformations du substantif
+dans la langue d'oïl et le tableau du régime parlementaire des Anglais
+au XVIII e siècle, ou expliquer le rôle du système nerveux périphérique,
+la structure de l'aéromètre de Nicholson, les relations métriques entre
+les côtés d'un triangle et la formation des carbures d'hydrogène,--<i>et
+reliqua</i>!»</p>
+
+<p>Sûrement, l'esprit de Molière n'habite pas ces maisons d'enseignement.
+De quel rire notre grand comique eût cinglé, lui vivant, cette pédagogie
+cruelle! Et notez que je ne plains qu'à moitié les professeurs: si ces
+dames sont surmenées, c'est leur rôle, après tout, et presque leur
+devoir. Ma compassion va surtout aux élèves condamnées à les écouter,
+les malheureuses!</p>
+
+<p>Il n'est donc pas mauvais de rappeler, en passant, que le maître a pour
+fonction d'élaguer, de simplifier, de clarifier les programmes touffus
+et indigestes qui menacent d'écraser toute la jeunesse. Savoir se
+borner, telle est la première qualité du professeur, la plus précieuse
+et la plus rare. Et si désirable qu'il soit de faire instruire et
+éduquer les femmes par les femmes, j'ai déjà exprimé la crainte que peu
+de maîtresses satisfassent à cette condition essentielle d'un bon
+enseignement, la pente naturelle de l'esprit féminin devant les incliner
+beaucoup plus à la minutie détaillée de l'analyse, qu'aux vues larges et
+supérieures de la synthèse. Que si même les errements d'aujourd'hui
+devaient se généraliser, attendons-nous à ce qu'ils produisent une
+génération de jeunes femmes anémiées par la fièvre et dévorées par la
+névrose. Les médecins sont unanimes à déclarer que la tension excessive
+du cerveau a, sur l'organisme féminin, les plus graves répercussions.
+Quelle menace pour l'avenir de la race! Surmener la jeune fille, c'est
+par avance épuiser la mère. Si donc nous continuons, comme les
+exagérations du féminisme intellectuel nous y poussent, à déprimer, à
+débiliter le tempérament de nos écolières par l'obligation d'un travail
+de tête exagéré, nous risquons de compromettre, de ruiner même, par
+anticipation, la santé des femmes. «Ce qu'il y a de très important,
+disait encore le tendre Fénelon, c'est de laisser affermir les organes
+en ne pressant pas l'instruction.»</p>
+
+<p>Qu'on se rappelle donc une bonne fois que le but suprême de toute
+éducation, c'est de préparer des êtres utiles à l'humanité. Or, l'homme
+sera médecin, avocat, ingénieur, fonctionnaire ou soldat. Sa vie
+s'écoulera au dehors, se dispersera et se dépensera dans les occupations
+extérieures de sa carrière ou de son métier. Le travail le dispute et
+l'enlève à la famille. En lui, le professionnel l'emporte sur l'homme
+d'intérieur. «A la femme, au contraire, sauf exception, il ne sera
+jamais demandé que d'être une femme, c'est-à-dire une jeune fille, une
+épouse et une mère.» Et le charmant poète Auguste Dorchain, auquel
+j'emprunte cette citation, exprime absolument notre pensée, en ajoutant:
+«Que tout, dans son éducation, soit donc combiné pour que la Française
+se réalise pleinement sous ces trois aspects. Et pour cela, que faut-il?
+Que son éducation soit avant tout esthétique, morale et, dans la plus
+large acception du mot, religieuse.»</p>
+
+<p>N'en déplaise au «féminisme intégral», mieux vaut faire de nos filles
+des intelligences ouvertes à toutes les nobles pensées, mais aussi et
+surtout des âmes prudentes et modestes, convaincues que le peu qu'elles
+savent n'est rien auprès de ce qu'elles ignorent,--plutôt que des têtes
+bourrées d'érudition vaine, des êtres artificiels que leur fatuité
+pédante rendrait insupportables et que leur égoïsme savant rendrait
+dangereux ou inutiles. Et ce faisant, nous aurons préparé plus
+efficacement l'avenir et le bonheur de nos enfants.</p>
+
+<a name="l5c1s3" id="l5c1s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+
+<p>Lors même qu'à force de talent, de chance ou d'énergie, une femme a
+réussi, avec ses seules ressources, à s'assurer une vie indépendante et
+honorable, franchement, son isolement nous fait peur. Car il n'y a pas à
+le nier: elle est hors de sa fonction véritable, hors de sa destinée.
+Mme Émile de Girardin la comparait à un rosier stérile. Et, en réalité,
+pour se faire un nom dans une carrière libérale, elle doit s'arracher le
+coeur et faire taire le cri de ses entrailles. Quel sacrifice! Et si,
+renonçant au mariage, elle n'a point la force de renoncer à l'amour,
+quel sera cet amour sans dignité, sans sûreté, sans lendemain? La femme
+éminente que je citais tout à l'heure a fait à cette question effrayante
+une réponse qui ne l'est pas moins: «La terreur de l'enfant, qui
+resterait à sa charge, glace ses baisers.»</p>
+
+<p>C'est pourquoi nous avons entendu certaines féministes exaltées clamer,
+d'une voix furieuse, qu'il est injuste que l'homme ait les plaisirs de
+l'amour et la femme les douleurs de la maternité. Libre aux naïves et
+aux stupides de se résigner encore à enfanter: c'est leur affaire. Mais
+une «intellectuelle», digne de ce nom, doit imposer silence au cri
+obscur de l'instinct. L'horreur de l'enfant est une conséquence
+naturelle du féminisme intransigeant.</p>
+
+<p>A tout prendre, je préfère à ces divagations le célibat ingénu, triste,
+farouche, des vierges froides et têtues qui repoussent, comme une
+souillure, tout contact avec l'homme. Et pourtant, elles devraient se
+dire qu'aucun livre, aucun chef-d'oeuvre, aucune science ne pourra
+jamais faire d'une jeune fille une véritable femme; car c'est là, comme
+le remarque une Italienne spirituelle, Mme Neera, «un privilège que Dieu
+a transmis directement à l'homme»: ce dont je voudrais, pour ma part,
+qu'il se montrât plus conscient, plus reconnaissant et plus fier.</p>
+
+<p>Ainsi donc, soit par le surmenage cérébral et la ruine de la santé
+qu'elles supposent chez les meilleures, soit par l'appréhension de la
+maternité et la peur de l'enfant qu'elles impliquent chez les pires,
+l'étude immodérée et l'émancipation excessive des femmes sont un vol
+commis au préjudice de l'humanité future. Voilà pourquoi les progrès du
+féminisme, lorsqu'ils outrepassent les limites de la raison, nous
+semblent périlleux et inquiétants.</p>
+
+<a name="l5c2" id="l5c2"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE II</h3>
+
+<h4>Où allons-nous?</h4>
+<br>
+<h3> SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Deuxième risque: l'émancipation économique.--La
+ concurrence féminine est un droit individuel.--Il faut la
+ subir.</p>
+
+<p> II.--Ce que la femme peut faire.--Ce que l'État doit
+ permettre.--Balance des profits et des pertes.</p>
+
+<p> III.--L'indépendance professionnelle de la femme lui
+ vaudra-t-elle plus d'honneur et de considération?--Les
+ représailles possibles de l'homme.</p>
+
+<p> IV.--Contre le féminisme intransigeant.--En quoi ses
+ extravagances peuvent nuire à la femme.</p>
+
+<p> V.--Encore la question de santé.--Par ou le féminisme
+ risque de périr.</p>
+</blockquote>
+<br>
+
+<p>Après le surmenage cérébral, la concurrence sociale de l'homme et de la
+femme nous semble un des risques les plus redoutables du féminisme
+contemporain. Bien que la question économique et la question politique
+se tiennent par plus d'un côté, et quelque téméraire qu'il soit
+d'escompter à l'avance l'évolution probable d'un mouvement aussi
+complexe que le mouvement féministe, nous inclinons à croire que
+l'émancipation politique produirait plus de bien que de mal, et qu'en
+sens inverse, l'émancipation économique fera peut-être plus de mal que
+de bien.</p>
+
+<p>C'est pourquoi nous avons dès maintenant revendiqué, pour la femme
+majeure, l'exercice du droit de suffrage, dont les Anglaises et les
+Américaines jouissent déjà en tout ce qui concerne les affaires
+communales et provinciales. Mais il nous a fallu constater, en même
+temps, que les Français d'aujourd'hui sont peu désireux d'en octroyer
+l'exercice aux femmes, et que les Françaises elles-mêmes se montrent peu
+empressées d'en réclamer la jouissance aux hommes: méfiance d'un côté,
+pusillanimité de l'autre, que les progrès de l'instruction et la marche
+des idées ne manqueront pas de vaincre tôt ou tard. N'est-ce pas un fait
+d'expérience que l'émancipation intellectuelle mène tout droit à
+l'émancipation politique?</p>
+
+<p>On a vu plus haut les raisons qui nous font augurer des bons effets de
+l'électoral féminin. Veut-on connaître maintenant celles qui nous font
+redouter l'envahissement graduel, et presque fatal, de nos emplois
+industriels par les femmes du peuple et de nos professions libérales par
+les femmes de la bourgeoisie? Aussi bien faut-il que celles-ci sachent,
+par avance, où les excès inconsidérés du féminisme économique peuvent
+les conduire; et qu'à s'y jeter à corps perdu, elles risquent de
+trouver, au bout du chemin, des réalités douloureuses, qui ne
+ressemblent guère aux rêves qu'elles caressent ni aux conquêtes qu'elles
+ambitionnent.</p>
+
+<a name="l5c2s1" id="l5c2s1"></a>
+<h4>I</h4>
+
+<p>Le censeur Metellus Numidicus disait au peuple romain assemblé: «Si la
+nature avait pu nous donner l'existence sans le secours de la femme,
+nous serions délivrés d'une compagne fort importune.» Cette boutade
+insolente nous prouve que la misogynie n'est pas chose nouvelle. Que
+penserait aujourd'hui ce terrible homme, s'il lui était donné de voir
+aux États-Unis la formidable invasion de toutes les carrières viriles
+par les femmes américaines? Il partagerait, j'imagine, le pessimisme
+d'un de nos contemporains, d'esprit très positif, qui nous assure que,
+«sitôt que la femme sera proclamée civilement l'égale de l'homme, il n'y
+aura plus d'égalité, l'homme alors devenant définitivement
+esclave<a id="footnotetag197" name="footnotetag197"></a>
+<a href="#footnote197"><sup class="sml">197</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote197"
+name="footnote197"><b>Note 197: </b></a><a href="#footnotetag197">
+(retour) </a> <span class="sc">J. Bourdeau</span>, <i>L'Évolution de l'esclavage</i>. Feuilleton du
+<i>Journal des Débats</i> du 2 avril 1897.</blockquote>
+
+<p>Triste présage! Où allons-nous donc? Quoique notre pays soit moins
+immédiatement menacé que les pays anglo-saxons, M. Émile Bergerat
+annonçait récemment à ses compatriotes abrutis par l'absinthe, énervés
+par l'inconduite ou stupéfiés par le tabac, le jeu et la politique, que
+«la femme nouvelle est en train d'usurper la France<a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a>
+<a href="#footnote198"><sup class="sml">198</sup></a>.» Est-il
+possible que notre République démocratique se transforme, un jour ou
+l'autre, en un royaume d'amazones? Après avoir écrasé le serpent, la
+femme doit-elle encore écraser l'homme? Le sexe fort court-il vraiment
+de sérieux dangers? Est-il à prévoir qu'à force d'envahir les ateliers,
+de s'insinuer dans les magasins et les bureaux et de s'installer dans
+les professions libérales, le féminisme victorieux évincera les hommes
+des situations éminentes qu'ils occupent depuis des siècles, et que, de
+chute en chute, le roi de la création tombera misérablement au rôle de
+roi fainéant?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote198"
+name="footnote198"><b>Note 198: </b></a><a href="#footnotetag198">
+(retour) </a> <i>Revue illustrée</i> du 1er mars 1897, p. 162.</blockquote>
+
+<p>Un fait n'est pas niable, à savoir que la femme d'Occident marque une
+tendance de plus en plus nette à devenir, comme on l'a dit, «l'antithèse
+absolue de la femme d'Orient.» Est-ce une raison pour que les nouveautés
+intellectuelles auxquelles l'Européenne aspire,--études universitaires
+et carrières libérales, égalité des sexes dans la famille, dans
+l'industrie, dans l'État,--lui donnent, comme elle l'espère, honneur et
+profit, bonheur et santé? Faisons la balance des profits et des pertes,
+que l'homme et la femme peuvent retirer d'un mouvement d'opinion qui
+tend à égaliser leurs droits et leurs fonctions; et demandons-nous
+premièrement si la société elle-même y trouvera son compte.</p>
+
+<p>Pour celle-ci, assurément, le bénéfice serait nul et le préjudice
+certain, au cas où les revendications féminines en viendraient,
+d'exagération en exagération, à violenter l'ordre fondamental des
+choses. La dissemblance des sexes est de nécessité naturelle. En
+s'efforçant de réaliser entre l'homme et la femme une croissante
+identité d'attributions, on méconnaîtrait cette loi générale, d'un
+caractère vraiment scientifique, d'après laquelle le progrès normal des
+organismes supérieurs est lié à la division de mieux en mieux comprise
+et pratiquée des efforts et des travaux. Mais nous pouvons être sûrs que
+dame Nature ne se laissera pas violer impunément: quand le féminisme
+aura dépassé la limite des libertés permises, elle saura bien rappeler à
+l'ordre, avec une rudesse souveraine, les extravagantes qui s'en seront
+écartées. Encore est-il que, sans outrepasser ces frontières extrêmes,
+il ne serait pas bon que la concurrence, après s'être établie entre les
+hommes et les peuples, se glissât entre les sexes pour les désunir. Le
+«chacun pour soi» n'a point fait assez de bien dans nos sociétés, pour
+qu'on trouve excellent qu'il divise les familles et les ménages.</p>
+
+<p>Quant à l'homme, il n'aurait qu'à se louer, d'après M. Georges
+Brandès,--le critique danois bien connu,--du «flot psychique» qui pousse
+les femmes vers les positions viriles. Ce mouvement le délivrera «des
+fatigues physiques et de l'affaissement moral occasionné par sa position
+actuelle de soutien unique et surmené de la famille, trop souvent
+victime d'une épouse exigeante, vaniteuse ou stupide<a id="footnotetag199" name="footnotetag199"></a>
+<a href="#footnote199"><sup class="sml">199</sup></a>.» Mais un si
+beau résultat suppose évidemment que toutes les femmes de l'avenir
+seront parfaites. En êtes-vous bien sûr, M. Brandès? Pour l'instant,
+l'homme risque très certainement d'être évincé, peu a peu, de certaines
+positions lucratives, qu'il a occupées jusqu'ici en maître indiscuté. Et
+comme l'entrée en scène de sa rivale permet de conjecturer pour lui, en
+plus d'un cas, une aggravation des difficultés de la vie, on conviendra
+qu'il n'a point tort de trouver cette perspective peu réjouissante.
+Est-ce une raison d'interdire aux femmes de nous disputer nos métiers et
+nos professions? Cette prohibition serait inhumaine. Nous ne
+consentirons jamais à ériger en délit le travail féminin qui empiète sur
+les positions masculines. Imagine-t-on une loi martiale bannissant les
+femmes de tous nos emplois, sous le prétexte outrecuidant que, seuls,
+nous sommes capables d'y faire bonne figure? Nous maintenons qu'en règle
+générale, elles ont le droit et le moyen de les remplir aussi bien que
+notre sexe.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote199"
+name="footnote199"><b>Note 199: </b></a><a href="#footnotetag199">
+(retour) </a> <i>Revue encyclopédique</i> du 28 novembre 1896, p. 829.</blockquote>
+
+<p>Entre nous, faut-il une si haute capacité, une si sublime intelligence,
+des lumières si rares pour faire un avocat disert, un médecin estimable,
+un bon avoué, un huissier exact ou un parfait notaire? Est-il si
+difficile de se créer une place honorable dans les carrières dites
+«libérales»? Faut-il une vocation insigne et des dons particuliers pour
+faire un agent de change ou un commissaire priseur? Évidemment non; des
+qualités très moyennes nous suffisent pour occuper honnêtement ces
+ordinaires fonctions. Ne dites donc point que les femmes sont indignes
+de les briguer, sous prétexte qu'elles sont incapables de les remplir.
+La vérité est que beaucoup d'entre elles s'en acquitteraient avec autant
+d'application, de savoir et d'habileté que leurs maris. Nous avons
+l'idée, somme toute, que la femme ne rabaisserait aucune de nos
+professions, de même qu'elle aurait beaucoup de peine à voter plus mal
+que nous.</p>
+
+<a name="l5c2s2" id="l5c2s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+
+<p>Mais n'exagérons point les profits possibles de son immixtion dans nos
+emplois. La moyenne des femmes pourra s'élever utilement aux fonctions
+d'importance secondaire qui lui procureront, sinon la gloire, dont il
+est facile de se passer, du moins le pain, qui leur est nécessaire pour
+vivre; et la plupart n'ambitionnent rien de plus. A côté de quelques
+intrigantes qui bataillent pour la notoriété, les autres, qui sont
+légion, ne combattent que pour l'existence. Et c'est ce qui fait
+précisément que la société n'est point recevable à décliner leur requête
+et, encore moins à railler leurs doléances. Aussi bien conclurons-nous à
+nouveau que leur refuser les moyens de s'instruire, c'est leur refuser
+et les moyens de travailler et les moyens de vivre. En admettant même
+que la culture plus soignée de leur intelligence soit, pour le plus
+grand nombre, une très faible chance de réussite industrielle et
+d'élévation sociale, l'État n'est fondé, ni en justice ni en raison, à
+leur fermer telles ou telles écoles, à leur interdire tels ou tels
+emplois, à inscrire impérativement sur les portes qui donnent accès aux
+différentes carrières: «Compartiment des hommes, compartiment des
+femmes! Ici, les messieurs; ailleurs, les dames!»</p>
+
+<p>Hormis les restrictions d'utilité générale,--et par là nous entendons
+les exceptions nécessaires qui s'appuient sur un intérêt social de
+premier ordre,--dès qu'une femme a l'espoir de faire son chemin et de
+gagner sa vie en une position quelconque, si bien tenue qu'elle soit par
+les hommes, il serait cruel de lui dire: «Vous n'entrerez pas ici. Cette
+propriété est gardée. Défense vous est faite de braconner sur le domaine
+réservé au sexe masculin!» Car elle serait en droit de nous répondre:
+«Je veux vivre; et, à cet effet, j'ai le droit de travailler librement,
+à mes risques et périls, sous la seule sanction de ma responsabilité
+personnelle. Or, je me sens des goûts pour tel métier, des aptitudes
+pour telle fonction. Si vous m'en fermez l'accès, faites-moi des rentes.
+Si vous me refusez une situation indépendante, mariez-moi. Si vous
+m'empêchez de travailler, nourrissez-moi. Une dot ou du pain, s'il vous
+plaît!»</p>
+
+<p>Encore une fois, qu'une élite parvienne seulement à supplanter le sexe
+fort dans les professions ouvertes à la concurrence féminine, il y a
+probabilité; que les nouveaux emplois sollicités par la femme soient
+maigrement rémunérateurs pour elle, il y a vraisemblance. Et pour cause:
+les hommes s'écrasent aux portes des carrières surabondamment pourvues.
+Tant pis pour les femmes qui s'obstineront à en forcer l'entrée! Elles
+ne pourront s'en prendre qu'à elles-mêmes des déceptions qui les
+attendent. Mais l'État n'a pas le droit de les exproprier préventivement
+de ce qu'elles croient être leur gagne-pain.</p>
+
+<p>Et puis, toute force sociale en disponibilité finit toujours par se
+créer un emploi. Qui oserait affirmer qu'après bien des tâtonnements,
+bien des épreuves, bien des souffrances, les femmes, en quête de
+nouvelles destinées, ne trouveront pas, dans les civilisations à venir,
+des occupations imprévues,--dont nos incessants progrès industriels nous
+donnent déjà, sinon une idée nette, du moins un vague
+pressentiment,--grâce à quoi leur activité débordante pourra s'épancher
+librement vers d'utiles et larges débouchés, pour leur profit et pour le
+nôtre?</p>
+
+<a name="l5c2s3" id="l5c2s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+
+<p>Quant à savoir maintenant si l'émancipation économique rapportera à la
+femme autant de considération et d'honneur que d'argent comptant, il y a
+pour le moins discussion. Si, d'un côté, on tient pour un profit certain
+le développement de son indépendance et de sa fierté, de son instruction
+et de son influence, c'est-à-dire un accroissement du vouloir et du
+pouvoir, il convient, d'autre part, d'inscrire à son passif tout ce
+qu'elle pourra perdre, hélas! en tranquillité, en grâce, en bonté. Pour
+être plus homme, qui sait si elle ne sera pas moins femme? Elle pourra
+se flatter sans doute d'être une activité productrice capable, autant
+que son compagnon, de «faire de l'argent»; mais, devenue par cela même
+sa rivale plus ou moins acharnée, n'est-il pas à craindre que celui-ci
+ne lui marchande ou ne lui refuse les égards, les prévenances, les
+indulgences, qu'il accordait jadis à sa douceur aimable et pacifiante?</p>
+
+<p>Et ce sera perte nette pour son sexe. Que si, en effet, contrairement à
+la tradition, qui nous la montre se mouvant partout dans un cercle
+d'action différent de celui des hommes, elle s'efforce sans mesure
+d'envahir leur domaine et d'empiéter sur leurs attributions séculaires,
+il est à prévoir, qu'en même temps qu'elle oubliera sa faiblesse pour
+s'élever, son compagnon se souviendra de sa force pour la rabaisser?</p>
+
+<p>En aucun pays, le culte chevaleresque de la femme n'a pénétré aussi
+profondément le coeur de l'homme. Nul étranger n'égale, vis-à-vis des
+dames, cette politesse prévenante, cette bonne grâce empressée des
+Français, que nos pères ont désignée du joli nom de «galanterie». Il
+n'est pas un peuple où la femme ait été,--je ne dis pas mieux
+comprise,--mais plus fêtée qu'en France, plus admirée des artistes, plus
+chantée par les poètes, plus flattée dans son amour-propre, plus excusée
+dans ses faiblesses, plus obéie dans ses caprices, plus recherchée pour
+sa grâce et sa beauté, «plus entourée, comme dit Mme Marie Dronsard, de
+tendresse audacieuse et de respect ému<a id="footnotetag200" name="footnotetag200"></a>
+<a href="#footnote200"><sup class="sml">200</sup></a>,»--en un mot, plus aimée.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote200"
+name="footnote200"><b>Note 200: </b></a><a href="#footnotetag200">
+(retour) </a> <i>Le Mouvement féministe.</i> Le Correspondant du 10 septembre
+1896, p. 862.</blockquote>
+
+<p>Or, est-il si difficile d'observer que, déjà ces prévenances deviennent
+moins générales? Les hommes s'effacent-ils toujours devant les portes
+pour laisser la préséance aux dames? Soulèvent-ils toujours leur
+chapeau, en s'introduisant dans un compartiment occupé par quelque
+voyageuse? Offrent-ils toujours aux femmes leur place d'intérieur dans
+les tramways et les omnibus? Le nivellement fait son chemin dans les
+relations de la vie. A part les vieux messieurs réactionnaires qui
+continuent les traditions polies de notre race, les nouvelles
+générations s'habituent, sans le moindre scrupule, à la règle facile de
+l'égalité des sexes. J'ai entendu des dames aux cheveux blancs se
+plaindre du sans-gêne de nos jeunes gens, qui paraissent s'inquiéter
+comme d'une guigne de mériter la réputation, autrefois si enviée,
+d'hommes bien élevés. Éviter à une voisine un courant d'air, une
+mauvaise place, un dérangement, une fatigue, leur est de nul souci. Le
+soin de leur chère petite personne l'emporte sur tout sentiment de
+déférence respectueuse ou d'obligeance serviable.</p>
+
+<p>S'il faut se plaindre de cette indifférence, on aurait grand tort de
+s'en étonner. Il y a d'abord la concurrence, qui tend à effacer
+l'ancienne ligne de démarcation entre les deux sexes. Les femmes se
+flattant d'usurper nos positions, des hommes se trouvent qui les
+défendent rudement: quoi de plus naturel? À Dieu ne plaise que nous
+excusions en quelque façon l'inconvenant charivari, dont les élèves de
+l'École des beaux-arts ont salué l'entrée des femmes dans les ateliers!
+Si même cette concurrence n'avait pour effet que de renvoyer aux
+professions manuelles certains gaillards plus pourvus de vanité que de
+talent, il faudrait la bénir. Mais comment voulez-vous qu'ils voient
+d'un bon oeil l'introduction de rivales, qui leur disputeront les
+récompenses officielles? Où l'antagonisme éclate, la galanterie cesse.</p>
+
+<p>Et c'est de bonne guerre, après tout! Vous réclamez l'égalité absolue,
+Mesdames: vous l'aurez. Impossible de prendre une part égale des profits
+et des libertés de notre sexe, sans subir une égale part de nos
+désagréments et de nos risques. Pas moyen d'être à l'honneur, sans être
+à la peine, à la lutte. Vos mères tenaient pour des charges douces et
+sacrées d'élever les enfants et de gouverner la maison; et ces devoirs
+excitent votre pitié, offensent votre superbe individualisme. La vie
+extérieure vous tente; les occupations viriles vous attirent. Mais à
+disputer au sexe fort les carrières et les offices qu'il occupe en
+monopole, à l'évincer des places où il gagne le pain de la famille, il
+faut que vous sachiez que vous courez au devant des représailles, et que
+votre concurrence risque de tourner en conflit.</p>
+
+<p>Habitué à ne plus voir en la femme son complément, sa collaboratrice,
+son associée, mais une rivale qui s'applique à le supplanter dans ses
+fonctions et à l'expulser de son domaine, forcé de vous combattre
+puisqu'il vous répugne d'être protégées, et condamné à vous rendre coup
+pour coup puisqu'il vous sied de lui déclarer la guerre, l'homme vous
+fera regretter peut-être de l'avoir traité en ennemi au lieu de l'avoir
+accueilli en allié. Que peuvent devenir, je vous le demande, dans cette
+âpre mêlée pour la vie, et cette urbanité séculaire, qui s'efforçait de
+vous faire oublier votre faiblesse et votre subordination par les égards
+rendus à la maîtresse du logis et à la mère de famille, et cette
+courtoisie prévenante, qui s'appliquait à écarter de vos pas les soucis
+et les misères, à parer votre personne, à embellir votre vie? Vous ne
+voulez plus être défendues, servies, honorées, gâtées: très bien.
+Provoqués imprudemment en combat singulier, vos chevaliers servants
+d'autrefois vous tireront la révérence et se mettront en garde. Que
+celles qui vont au devant des coups ne s'étonnent donc point de recevoir
+quelques horions! A qui brûle de le combattre, l'homme aurait tort
+vraiment de faire des grâces et de prodiguer les fleurs et les bonbons.</p>
+
+<a name="l5c2s4" id="l5c2s4"></a>
+<h4>IV</h4>
+
+
+<p>On pense bien que ce petit discours s'adresse surtout, dans notre
+pensée, à ce bataillon de femmes, d'humeur conquérante, qui nourrissent
+la prétention d'imposer aux hommes leurs vues, leurs goûts, leurs
+caprices; à ces libres créatures, éprises d'une rage de domination, qui,
+pour de vagues raisons de vanité blessée, de cabotinage exaspéré ou même
+de méchanceté pure, ont pris en haine le sexe masculin tout entier.
+Entre nous, j'ai peine à les croire redoutables. Elles ont beau déclarer
+la guerre ouverte entre l'Homme et la Femme et prêcher la révolte en
+termes effrontés, comment les prendre au sérieux? Qu'elles sachent
+pourtant qu'une réaction est possible: la misogynie fait des progrès
+parmi les lettrés, et certains d'entre eux ont la main lourde. A ce
+féminisme dément et pervers, au féminisme qui pédale, canote, fume,
+cavalcade, au féminisme nigaud qui compromet par ses extravagances les
+plus utiles réformes, nous devons, en toute occasion, prodiguer rudement
+les rappels à l'ordre et à la bienséance.</p>
+
+<p>Comment conserver son sang-froid en voyant des femmes,--que je veux
+croire intelligentes,--repousser avec un dédain blessant les politesses
+des hommes, par ce motif qu'elles sont le signe d'une tutelle injurieuse
+exercée sur leur prétendue faiblesse? Certaine école féministe en est
+venue à ne pas comprendre qu'une femme, qui se respecte, puisse se
+laisser complimenter par un honnête homme. N'a-t-on pas incriminé Mme
+Pognon d'avoir fait appel à la vieille galanterie française, pour
+ramener au silence les auditeurs irrespectueux du Congrès féministe de
+1896? Afin de nous encourager sans doute à la courtoisie, Mme Potonié
+Pierre, qui ne redoutait point l'égalité du verbe et du poing, tenait
+toutes nos marques de condescendance pour des manifestations de mépris,
+interprétant les moindres égards rendus à son sexe comme un signe de
+servage et l'affirmation d'une infériorité sociale. Quoi d'étonnant,
+après cela, que certains mâles, amis de leurs aises, prennent la femme
+au mot et lui prodiguent l'égalité qu'elle désire? Si même au lieu de
+coups de chapeau, ils échangent avec leurs voisines, dans une réunion
+publique, des coups de coude ou des coups de parapluie, celles-ci
+devront, pour être logiques, les en remercier, comme d'un touchant
+hommage à leur indépendance virile et batailleuse.</p>
+
+<p>Aux femmes qui seraient tentées de l'oublier, rappelons donc que,
+vis-à-vis du sexe masculin, elles ne sont vraiment fortes que par leur
+faiblesse; qu'il est de leur intérêt d'agréer nos ménagements et nos
+politesses; et qu'à souffrir d'être gâtées par ces vilains hommes, elles
+conserveront sur eux leur influence et leur empire plus sûrement qu'en
+réclamant contre eux une égalité chimérique.</p>
+
+<p>Certains écrivains semblent craindre qu'une fois affranchie légalement
+de ses traditionnelles sujétions, la femme aura tôt fait d'accabler
+l'homme de sa prééminence. C'est même une opinion très répandue que les
+relations publiques et privées ne peuvent être transformées par
+l'évolution du féminisme, qu'au préjudice des maîtres d'aujourd'hui.
+Mais, à notre avis, ce pessimisme est vain. Nous sommes convaincu, au
+contraire, que la femme émancipée souffrira beaucoup plus que nous de
+ses libertés conquises. Humble servante, en théorie, n'est-elle pas
+aujourd'hui, pour peu qu'elle sache le vouloir avec intelligence, la
+souveraine maîtresse de l'a famille et de la maison? Supposez qu'elle
+brise les liens légaux dont elle sait si bien, quand elle est habile,
+nous faire des chaînes: est-elle sûre qu'on lui laissera partout la
+préséance? A se poser en rivale, elle risque de ne plus être traitée en
+amie. Faites donc que toutes ses obligations actuelles soient rompues ou
+relâchées, que tous ses actes soient émancipés, que toute sa
+personnalité soit libérée,--faute de pouvoir s'appuyer, comme à présent,
+sur l'époux que notre loi civile constitue, pour la vie, son pourvoyeur
+et son gardien,--elle aura perdu ce qui fait en notre société son
+honneur et sa sécurité. Aux femmes que la bicyclette ou le vagabondage
+des moeurs mondaines arrache à leur mari, à leurs enfants, à leurs
+devoirs, il faut avoir le courage de répéter que deux calamités les
+guettent: l'irrévérence des hommes et l'exaspération des nerfs. Ce qui
+menace la femme, dont c'est le rêve de s'affranchir et de se
+«masculiniser» outre mesure, c'est l'abaissement moral et la
+dégénérescence physique. Au bout du féminisme excentrique, il y a la
+déconsidération et la névrose.</p>
+
+<a name="l5c2s5" id="l5c2s5"></a>
+<h4>V</h4>
+
+
+<p>Nous voici ramenés encore une fois à l'inévitable question de santé. Il
+n'en est point qui intéresse davantage l'avenir de la femme, ni qui
+marque mieux les limites intangibles que les outrances du féminisme ne
+doivent point dépasser. Or, de même que l'émancipation intellectuelle
+met en péril le développement normal de la jeune fille, ainsi encore
+l'émancipation économique risque de détourner la jeune femme de sa
+vocation naturelle et d'appauvrir les sources mêmes de la natalité.</p>
+
+<p>Et d'abord, les prétentions féminines aux tâches et aux emplois des
+hommes sont grosses de périls pour la santé des femmes. Tout en
+souscrivant à leurs revendications, pour ce qu'elles ont de rationnel et
+d'humain, tout en reconnaissant que certaines exigences économiques leur
+font parfois une nécessité de marcher sur nos brisées,--on ne peut
+s'empêcher de trembler pour leur complexion plus délicate et plus
+fragile que la nôtre. Qu'elles choisissent bien leur voie! Plus d'une
+occupation virile leur serait meurtrière. Qu'elles ne se flattent point
+d'avoir, en tout et partout, la force de nous imiter, de nous suppléer,
+de nous évincer sans dommage! Pour ne parler que des fonctions
+libérales, douces en apparence et si enviables en fait, sont-elles
+nombreuses les têtes féminines capables de résister aux fatigues, à
+l'énervement des recherches et des travaux intellectuels? La plupart des
+carrières scientifiques et professorales, par l'application continue,
+par la tension cérébrale et même l'endurance corporelle qu'elles
+supposent, exigent de quiconque veut s'y élever et s'y maintenir une
+certaine robustesse générale, un solide équilibre mental, une très forte
+santé physique et morale. Que de vies l'effort intellectuel a brisées
+prématurément parmi nous! Que sera-ce parmi les femmes? Ne
+risquent-elles point de payer d'un épuisement prématuré l'ambition
+d'égaler et d'imiter le sexe fort? N'ont-elles rien à craindre du
+surmenage?</p>
+
+<p>Un exemple, en passant: il concerne une fonction à laquelle, pourtant,
+nous avons montré que la femme semble appelée par de nombreuses
+convenances sociales. De l'avis des médecins allemands, «une femme ne
+peut pas affronter les fatigues médicales sans de sérieux dangers pour
+sa santé: son organisme est trop délicat pour des travaux aussi rudes et
+aussi prolongés.» Et Mme Arvède Barine, à laquelle j'emprunte ce
+témoignage, ajoute: «Je dois dire que les lettres des médecins, que j'ai
+sous les yeux, sont presque unanimes à mettre le public en garde contre
+l'influence pernicieuse du travail cérébral à haute dose pour les jeunes
+filles. Qu'elles ne commencent au moins qu'après vingt ans, écrit l'un
+d'eux. Autant dire qu'elles doivent renoncer aux carrières
+libérales<a id="footnotetag201" name="footnotetag201"></a>
+<a href="#footnote201"><sup class="sml">201</sup></a>.» Les médecins français que j'ai pu consulter ne pensent
+pas autrement.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote201"
+name="footnote201"><b>Note 201: </b></a><a href="#footnotetag201">
+(retour) </a> <i>Progrès du féminisme en Allemagne.</i> Feuilleton du <i>Journal
+des Débats</i> du 2 décembre 1896.</blockquote>
+
+<p>Et ce n'est rien d'étudier en vue d'une profession virile: il faut plus
+tard l'exercer. Pour une femme dont la tête et le corps résisteront
+vaillamment aux fatigues et aux veilles, combien tomberont le long du
+chemin ou n'apporteront au mariage qu'une fécondité appauvrie, une
+constitution débilitée, pour le plus grand malheur des enfants? Sans
+compter que le féminisme intégral se soucie peu des devoirs encombrants
+de la maternité; et c'est là le troisième péril qu'il fait courir à
+l'humanité future.</p>
+
+<a name="l5c3" id="l5c3"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE III</h3>
+
+<h4>Femmes d'aujourd'hui et femmes de demain</h4>
+<br>
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<blockquote class="sc">
+<p> I.--Troisième risque: l'orgueil individualiste.--Du devoir
+ maternel.--L'écueil du féminisme absolu.--Les tentations de
+ l'amour libre.</p>
+
+<p> II.--Ce qu'est la puissance de la femme sur l'homme.--La
+ «Grande Féministe» de l'avenir.--Une créature a
+ gifler.--Avis aux honnêtes femmes.</p>
+
+<p> III.--Ce qu'elles doivent défendre: la famille, le mariage
+ et l'enfant--Pourquoi?</p>
+
+<p> IV.--Dernier conseil.--Appel en faveur de la paix
+ domestique et de la paix sociale.--Pax nobiscum!</p>
+</blockquote>
+<br>
+
+<p>Après le <i>surmenage intellectuel</i>, qui risque d'épuiser prématurément en
+la jeune fille les énergies et les grâces de la vie, après la
+<i>concurrence économique</i>, dont l'âpreté croissante peut compromettre
+gravement le repos et la dignité de la femme, nous redoutons pour
+l'épouse l'<i>orgueil individualiste</i>, qui dessèche et tarit toutes les
+sources de l'amour et du sacrifice.</p>
+
+<a name="l5c3s1" id="l5c3s1"></a>
+<h4>I</h4>
+
+<p>En affirmant que la femme est quelqu'un au même titre que l'homme, et
+que nous devons respecter en elle, comme en nous-même, la personnalité,
+la dignité humaine, notre intention n'est point de déposséder le mari,
+et encore moins le père, de tous leurs pouvoirs traditionnels. Nous
+convenons seulement qu'ils ne sont pas des monarques absolus; que, sans
+être supprimée, leur autorité peut être adoucie; et qu'enfin, s'ils ont
+charge d'âmes, ils ne sauraient jamais opérer de mainmise sur les âmes.
+En un mot, l'exercice de leurs droits est inséparable, à nos yeux, de
+l'accomplissement de leurs devoirs. C'est pourquoi, en vue d'élargir les
+prérogatives de l'épouse et de la mère, nous n'avons pas hésité à
+tempérer, à restreindre même l'autorité maritale et paternelle, toutes
+les fois que les revendications de la femme nous ont paru d'accord avec
+les intérêts de la famille.</p>
+
+<p>Faut-il aller plus loin? Des esprits, qui se piquent d'être
+scientifiques, nous assurent que l'évolution de l'industrie et la
+division du travail, la rapidité des communications et surtout les
+progrès de l'instruction, auront pour effet certain de déraciner peu à
+peu l'homme et la femme du sol et du foyer; que la bonne vie familiale
+d'autrefois est condamnée à disparaître un jour sous la poussée des
+forces dissolvantes qui travaillent le monde; que la dislocation de la
+communauté domestique est fatale; qu'en résumé, suivant un aphorisme
+tranchant répété à satiété, si «la famille est le centre du monde
+actuel, l'individu sera l'unité sociale du monde futur.» Certes, ceux
+qui partagent ces vues doivent craindre l'avènement de l'union libre et,
+avec lui, un nouvel esclavage pour la femme, puisqu'il est d'expérience
+que des moeurs sans règle conduisent au chaos, à la sauvagerie et à
+l'exploitation odieuse des faibles par les forts.</p>
+
+<p>Mais, heureusement, ces prévisions attristantes ne tiennent pas un
+compte suffisant des résistances inévitables de la nature.
+L'émancipation de la femme a des limites qui ne seront point franchies
+sans souffrance et sans dommage. Après être sorti imprudemment de sa
+sphère traditionnelle, le sexe féminin sera, tôt ou tard, impérieusement
+ramené à ses fonctions conjugales et maternelles. Il n'en est point
+d'ailleurs de plus élevées, puisque de ce double rôle dépendent la
+conservation et l'élévation de l'espèce humaine. Au père d'assurer des
+ressources à la famille; à la mère d'en surveiller l'emploi. Il serait
+fou de tourner leur collaboration nécessaire en concurrence jalouse.
+Compagne des bons et des mauvais jours, ménagère économe et diligente,
+soutien et consolation des enfants, l'épouse doit être, en plus, une
+éducatrice accomplie. Nous dirions même volontiers que le but de
+l'éducation féminine consiste surtout à préparer les jeunes filles à la
+maternité réelle ou suppléante.</p>
+
+<p>Que pourrait bien être, en effet, une société dépossédée du saint idéal
+de la mère? C'est même du point de vue élevé de la maternité, qu'il nous
+est le plus facile d'apercevoir que les occupations viriles ne peuvent
+être, toutes indistinctement, le fait des femmes. Mettons-les à nos
+places: elles n'y seront pas absolument déplacées. Intellectuellement
+parlant, nous ne les croyons nécessairement impropres à aucun service
+administratif ou privé. Beaucoup même y seraient peut-être plus
+ponctuelles que les hommes, plus attentives, plus zélées (je n'ose dire
+moins nerveuses ou moins maussades,--le public ayant trop à se plaindre
+des demoiselles du téléphone!) Ouvrons-leur donc, par hypothèse, tous
+nos métiers. Alors une question se pose: comment feront-elles leur
+métier de femmes? Il est loisible à une fille majeure d'occuper une
+fonction masculine; à une mère, non. Qui gardera le foyer? Qui veillera
+sur les enfants? Aujourd'hui, une femme se fait une position en se
+mariant, car elle épouse véritablement la position du mari. Mais forcée
+de se créer elle-même une position indépendante, occupée aux devoirs de
+sa charge, assujettie aux exigences de sa clientèle, comment
+pourra-t-elle fonder, allaiter, soigner, élever une famille?</p>
+
+<p>On répond à cela que l'homme et la femme feront une paire d'excellents
+amis. Et des écrivains éthérés ont célébré, en style charmant, tout ce
+qui peut résulter de beau, de bon et de sain d'un commerce idéal entre
+les deux sexes. Une Italienne de distinction, qui signe ses livres du
+pseudonyme de Neera, écrit ceci: «On dirait presque que les personnes
+d'esprit et de coeur très subtils préfèrent l'amitié à l'amour
+proprement dit, par ce même raffinement de sensation qui rend
+quelquefois préférable aux fleurs des plates-bandes le parfum des
+plantes nuisibles, dans certains jardins remplis d'ombre et de mystère.»
+Voilà certes un sentiment qui n'est pas à la portée du vulgaire! Si ces
+«amitiés très nobles» ont le don d'élever les hommes et les femmes
+au-dessus de la matière, il faut tout de même reconnaître qu'en se
+généralisant, elles ne serviraient guère les fins de la nature.</p>
+
+<p>Et ce qu'il y a de pis, c'est que l'amour platonique a moins de chances
+que l'amour libre de régner sur les âmes à venir. Pour une originale qui
+ne se mariera point du tout, il en sera vingt plus positives qui se
+marieront de temps en temps. L'union libre et stérile est la fin
+inéluctable du féminisme absolu; et cette perspective réjouit et
+enchante l'individualisme anarchique. Qu'est-ce, après tout, que le
+féminisme «intégral», sinon l'anarchisme des femmes? De là une plaie
+possible et redoutable, sur laquelle M. Émile Faguet a mis fortement le
+doigt. «Toute femme exerçant une profession masculine, a-t-il dit, sera
+une quantité perdue pour la propagation de l'espèce; car elle cessera
+d'être la femme dont la société a besoin pour se perpétuer, dont la
+nation a besoin pour s'augmenter, ou pour ne pas diminuer, ou pour ne
+pas périr.» Le féminisme est donc lié dans ses progrès,--comme dans ses
+origines,--au célibat féminin. Et l'on imagine aisément combien la
+moralité risque d'en souffrir,--un célibat féminin aggravé, généralisé,
+émancipé, comme on s'en flatte, ne pouvant que difficilement rester
+vertueux et chaste. Conclusion à méditer: «La nation forte, la nation
+d'avenir sera, parmi les nations, celle où les femmes n'exerceront point
+de métier, si ce n'est le leur. L'accession des femmes aux emplois
+masculins est d'abord le signe, puis devient la cause d'une formidable
+dégénérescence nationale<a id="footnotetag202" name="footnotetag202"></a>
+<a href="#footnote202"><sup class="sml">202</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote202"
+name="footnote202"><b>Note 202: </b></a><a href="#footnotetag202">
+(retour) </a> Émile <span class="sc">Faguet</span>, <i>La Femme devant la science</i>. Feuilleton du
+<i>Journal des Débats</i> du jeudi 12 décembre 1895.</blockquote>
+
+<a name="l5c3s2" id="l5c3s2"></a>
+<h4>II</h4>
+
+
+<p>Au fond des plus ardentes revendications féministes, on sent percer
+vaguement un insatiable besoin d'activité et d'influence. Mais où
+voit-on que l'une et l'autre manquent aux femmes honnêtes? Que la
+société d'aujourd'hui nous réserve certaines carrières, soit! Elle n'en
+sollicite pas moins nos contemporaines à l'action. Sans parler des
+livres qu'elles inspirent, des fleurs de poésie qu'elles sèment sur
+leurs pas, des arts qu'elles soutiennent de leur grâce et qu'elles
+encouragent et récompensent de leur suffrage, est-ce que toute oeuvre
+humaine ne laisse pas transparaître un nom de femme? Est-ce qu'en toute
+maison fortunée, en tout ménage bien tenu, dans l'ordre, la paix et la
+joie du foyer, on ne retrouve pas l'activité vigilante de l'épouse et la
+tendresse attentive de la mère? Est-ce qu'en toute vieillesse
+tranquille, on ne reconnaît pas le dévouement d'une fille, comme aussi
+dans toute enfance heureuse, les caresses d'une aïeule? La femme est la
+gardienne de nos moeurs, l'éducatrice des petits, la consolation des
+affligés. Son coeur s'ouvre à tous les élans de charité, et sa main à
+toutes les oeuvres d'assistance. Rien ne se fait de grand et de bon,
+dans la famille et dans là société, d'où sa pensée soit absente. Elle
+est capable de toutes les initiatives, de toutes les générosités, de
+tous les héroïsmes;--et l'on prétend qu'elle ne sera utilement agissante
+qu'en ouvrant un cabinet d'affaires ou de consultations!</p>
+
+<p>Et ces dames se remuent, s'agitent, se groupent, se syndiquent, afin
+d'accroître et d'étendre leur prépondérance. Elles s'imaginent de très
+bonne foi que leur union fera leur force, que leur action concertée
+multipliera leur prestige et leur influence, sans se douter que l'homme,
+qui se laisse conquérir volontiers par le charme d'une femme, ne
+manquera pas de réagir instinctivement contre les tentatives
+d'intimidation d'un comité hostile. Je ne sais qui a dit que, pour en
+arriver à ses fins, la femme doit être seule. Sa puissance est en raison
+inverse du nombre. Elle est faite, des pieds à la tête, pour l'action
+individuelle, pour l'ascendant individuel, pour le triomphe individuel.
+Là où, seule, elle peut vaincre, une coalition a mille chances d'être
+battue; car celle-ci n'est plus qu'une machine de guerre, contre les
+entreprises de laquelle la combativité de l'homme se réveille et se
+hérisse. Le féminisme syndical n'augmentera point si facilement qu'on le
+croit l'action et la prééminence de la femme.</p>
+
+<p>Mais c'est peine perdue d'opposer la femme de nos jours à la femme des
+temps nouveaux. Celle-ci prendra sûrement nos raisonnements en pitié.
+Très libre dans ses manières, dans ses relations, dans ses habitudes,
+entourée d'hommes qui ne seront jamais que des camarades, rebelle au
+mariage, ennemie de toutes les conventions sociales, guérie de toutes
+les illusions de jeunesse, froide, sèche, dure, amoureuse d'elle-même,
+égoïste et méprisante, telle on nous dépeint déjà la «grande féministe»
+de l'avenir. Il ne faudra point lui parler d'amour familial ou de
+dévouement domestique: une femme de son espèce ne saurait être que la
+noble amie d'un sublime esthète ou d'un grand homme.</p>
+
+<p>En vérité, une créature aussi bouffie d'orgueil et d'ambition ne
+mériterait que des «gifles», comme disait Sarcey. Si la femme du XXe
+siècle doit ressembler à ce type singulier, la vie sera gaie! Plus de
+ménage tenable, plus de famille possible. A moins que cette anarchie ne
+finisse, comme tous les bouleversements sociaux, par l'intervention du
+maître, c'est-à-dire par la victoire brutale du sexe fort sur le sexe
+faible. Nous avons parlé plus haut de la possibilité d'une réaction
+masculine: à constater certains faits, à lire certains livres, on la
+croirait presque commencée. Déjà les ouvriers syndiqués repoussent les
+femmes de l'usine et de l'atelier. C'est un concert unanime, à gauche et
+à droite, pour les renvoyer à leur pot-au-feu et à leurs mioches. Et
+dans les classes lettrées, s'il est encore des écrivains pour prôner, à
+l'exemple d'Ibsen, l'émancipation féminine, il en est d'autres qui, à la
+suite de Strindberg, prêchent la croisade sainte contre l'éternelle
+Dalila; et c'est un emportement furieux contre 1'«être perfide». Bref,
+chez certains hommes, la misogynie est en progrès.</p>
+
+<p>Et si jamais les hostilités éclatent et se généralisent entre les deux
+sexes, on peut conjecturer que la lutte sera cruelle et inique, comme le
+sont inévitablement les grands mouvements de passion. En cette bataille
+lamentable, toutes les haines se croiseront: haine de la femme nouvelle
+contre l'homme, contre la maîtrise de la force brutale, contre la
+tyrannie persévérante du mâle; haine exaspérée de l'homme contre la
+femme indépendante, contre les effronteries des demi-vierges, contre les
+ambitions comiques de ces lettrées prétentieuses que Nietzsche appelait,
+injurieusement, «des vaches écrivassières aux mamelles gonflées
+d'encre.» A entendre ces dames et ces demoiselles en voie de libération,
+le devoir d'obéissance est un «esclavage avilissant». Impossible à ces
+fières créatures de voir un homme, sans qu'elles se sentent «supérieures
+à lui en lumières et en vertus.» L'existence d'un mari leur «pèse sur la
+poitrine comme un rocher.» Du côté des hommes, mêmes récriminations
+farouches. La plus élémentaire prudence nous conseillerait, paraît-il,
+de tenir à distance ces «félins perfides», qui cachent leurs griffes
+sous les gants blancs. Devenir maîtresse de sa destinée n'est pour la
+femme, en rupture d'obéissance, qu'un moyen de devenir maîtresse de
+notre propre liberté.</p>
+
+<p>Au total, l'union des sexes n'est plus, dans un certain monde, qu'un
+prétexte à des sensations agréables, à moins que les conjoints ne
+voient, l'un dans l'autre, un instrument malheureusement nécessaire de
+procréation et d'avilissement. Pourquoi faut-il, je vous le demande, que
+la nature ait exigé la collaboration de l'homme et de la femme pour
+assurer la reproduction de l'espèce? Et puis, à quoi bon faire des
+enfants? On s'y résignerait peut-être «si tous les nouveau-nés étaient
+garçons», dira Monsieur, «si tous les nouveau-nés étaient filles», dira
+Madame. Ô l'harmonieuse famille! Adieu le doux et simple unisson des
+bons ménages!</p>
+
+<p>«Vous exagérez,» dira-t-on.--Pas beaucoup. Que les sceptiques veuillent
+bien se reporter aux pages où nous avons établi qu'après l'émancipation
+intellectuelle, pédagogique, sociale et politique,--à laquelle nous
+croyons équitable de souscrire en une sage mesure,--les féministes les
+plus hardis et les plus exaltés réclament, sans le moindre scrupule,
+l'abolition de la puissance paternelle et maritale, la suppression du
+mariage monogame et de la famille légitime: ils y verront qu'en
+affichant ces revendications extrêmes, l'anarchisme féminin nous menace,
+tant par les sophismes qu'il étale que par les réactions qu'il
+encourage, d'anéantir tout ce que la loi, la religion, la morale, la
+civilisation, ont fait depuis des siècles pour élever notre pauvre
+humanité au-dessus des appétits de la brutalité animale, pour corriger
+l'instinct par le devoir, pour ennoblir le père et honorer la mère, pour
+discipliner la chair et spiritualiser la bête.</p>
+
+<p>C'est pourquoi tous ceux qui ont à coeur la paix publique et le progrès
+humain, estimeront sans doute qu'il est nécessaire de rappeler une
+dernière fois à la femme honnête, à la femme chrétienne, à nos mères, à
+nos soeurs, que le devoir leur incombe,--plus qu'aux hommes,--de
+défendre les saintes traditions de la famille française contre le
+dévergondage des idées et des moeurs, et de crier avec nous au féminisme
+tenté de franchir la limite des revendications permises: «Tu iras
+jusqu'ici, mais pas plus loin!»</p>
+
+<a name="l5c3s3" id="l5c3s3"></a>
+<h4>III</h4>
+
+
+<p>De grâce, Mesdames, faites bonne garde autour du mariage, autour de
+l'enfant; défendez le foyer, défendez la famille.</p>
+
+<p>La famille! Chose inconcevable: nos diverses écoles révolutionnaires
+n'ont à la bouche que le mot «solidarité»; et elles conspirent, avec une
+effrayante unanimité, à décrier, à détruire la famille qui est le
+berceau des premières affections, la source vive de cette tendresse
+d'âme qui seule est capable de sauver l'homme de la dureté et de la
+barbarie. Mais il suffit que la pierre du foyer soit le premier
+fondement de la morale, la raison d'être du patrimoine, la clef de voûte
+de la propriété, pour qu'ils s'acharnent à l'ébranler. Ils devraient se
+dire, pourtant, que le respect de la famille est le soutien des devoirs
+plus généraux qui nous lient à tous nos frères en souffrance; qu'un
+peuple n'est qu'un groupement de familles, comme l'humanité elle-même
+n'est que l'ensemble des peuples, et que ces vastes unions ne sauraient
+être fortes, prospères et bienfaisantes, si l'unité première, qui en est
+l'âme, se disloque et se désagrège.</p>
+
+<p>Mais non! Faute peut-être d'avoir goûté les joies du foyer, faute
+d'avoir connu la douce affection d'une bonne mère et la forte et
+paternelle direction d'un brave homme, ils s'appliquent furieusement à
+effacer de la conscience publique le respect des parents et les
+obligations de la piété filiale. Ils savent maintenant que, pour
+renverser l'ordre social, il ne suffit pas de renverser le gouvernement.
+Les prétendants et les ministres ne manqueront jamais en France. Dès que
+l'un tombe, quelque autre se relève. Seulement la famille ne se refait
+pas comme un ministère. Et comme cette vieille puissance domestique est
+le dernier refuge de l'autorité sociale, on la tient pour la grande
+ennemie qu'il faut à tout prix miner et abattre, en aiguisant contre
+elle l'ironie des gens d'esprit, en troublant la paix des ménages, en
+exaltant la passion, en ridiculisant la vertu, en excusant l'adultère,
+en prônant le divorce, en obscurcissant dans l'âme des époux et des
+enfants la notion de leurs devoirs respectifs, en affaiblissant chez
+tous le respect de la foi jurée, le respect du mariage, le respect de la
+vie, le respect de l'amour.</p>
+
+<p>Et les femmes se prêteraient complaisamment à ces démolitions
+anarchiques? Je ne veux pas le croire. Car tout serait perdu,--la
+morale, la patrie et l'honneur. Si, par hasard, ces grandes choses
+cessaient de leur tenir au coeur, qu'elles songent du moins à
+elles-mêmes et à leurs enfants. Qu'elles sachent que jamais l'union
+libre ne pourra faire le bonheur des femmes et des mères. Tous les
+révolutionnaires du monde ne parviendront pas à démontrer que la
+félicité consiste, pour celles-ci, à retourner en arrière, à la
+polygamie païenne, à ces époques de naturalisme barbare où le mâle et la
+femelle se prenaient et se quittaient au gré de la passion ou de
+l'instinct. L'union sexuelle met face à face un fort: l'homme,--et deux
+faibles: la femme et l'enfant. Or, le mariage a été créé pour l'enfant,
+auquel il donne un père «certain», et aussi pour la femme, qu'il a, non
+sans peine, arrachée à la dégradation de la sauvagerie primitive en la
+constituant reine du foyer. Oui, le mariage est tout profit et tout
+honneur pour la femme. C'est à quoi, encore une fois, nous prions
+instamment les Françaises de réfléchir.</p>
+
+<p>En tout cas, le mariage est beaucoup moins avantageux pour l'homme.
+C'est un frein très dur qui bride toutes les convoitises de l'instinct
+et du plaisir, qui refoule et comprime tous les appétits de changement
+et de nouveauté. A vrai dire, la monogamie est, pour le sexe fort, un
+instrument de perpétuel renoncement. Lié pour toujours à la femme de son
+choix, l'époux doit s'interdire, s'il est honnête homme, d'effleurer du
+moindre désir les femmes des autres. Il n'est que la polygamie qui lui
+permette l'assouvissement de ses passions et lui assure la pleine
+satisfaction de ses caprices. Parlez-moi d'un pacha: voilà un véritable
+souverain. Lui, au moins, est le maître de son harem. Dans la
+chrétienté, plus d'autocratie maritale. Qui dit mariage, dit partage. Là
+où la famille monogame existe, le roi de la création a renoncé à la
+monarchie absolue. Élevant la femme jusqu'à lui, il s'est contenté d'un
+dualisme constitutionnel qui associe l'épouse au gouvernement du foyer
+et à la dignité du pouvoir.</p>
+
+<p>Et maintenant, dénouez le lien matrimonial, rompez le noeud sacramentel,
+supprimez les obligations civiles, relevez les époux de leurs serments:
+et l'homme, délivré du mariage qui le gêne, retournera bien vite au
+plaisir, aux libres amours, aux jouissances despotiques, méprisantes et
+méprisables. C'est faire le jeu du mâle que d'affaiblir la discipline
+conjugale. Le jour où, de relâchement en relâchement, l'union des sexes
+ne sera plus qu'une association temporaire, l'homme aura reconquis sa
+souveraineté absolue; et la femme, déchue de son ancienne grandeur,
+s'apercevra, mais un peu tard, que la liberté ne profite qu'aux forts et
+aux brutes.</p>
+
+<p>Dieu veuille donc qu'elle ferme l'oreille aux doctrines de ceux en qui
+s'oblitère et défaille le sens moral! Préconisée surtout par des hommes,
+exclusivement avantageuse aux hommes, l'union libre est, comme l'a écrit
+M. Jules Bois, «une duperie bien plus cruelle que le mariage le moins
+bien assorti<a id="footnotetag203" name="footnotetag203"></a>
+<a href="#footnote203"><sup class="sml">203</sup></a>.» Puissent les femmes s'en tenir au vieux mariage! Là
+est, pour elles, la sécurité, l'honneur, le salut. Et j'imagine que
+cette résolution leur sera facile à prendre, si elles veulent bien se
+rappeler, qu'à part quelques respectables exceptions, le libre amour
+n'est préconisé que par des viveurs ou des dévergondées.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote203"
+name="footnote203"><b>Note 203: </b></a><a href="#footnotetag203">
+(retour) </a> Lettre citée par M. Joseph Renaud dans la <i>Faillite du
+mariage</i>, p. 159.</blockquote>
+
+<p>Souhaitons enfin que les mères sachent défendre leurs enfants contre les
+entreprises des partis révolutionnaires, dont c'est le mot d'ordre de
+substituer les prétendus droits de l'État au droit sacré des parents sur
+la personne de leurs fils et de leurs filles. Et défendre l'enfant,
+n'est-ce pas encore défendre le mariage et la famille? Or, il nous
+paraît impossible, qu'en réponse aux voleurs sournois ou effrontés qui
+rôdent autour de nos berceaux, les mères françaises ne sentent tout à
+coup, lorqu'elles contemplent leur fils endormi sous les rideaux blancs,
+un même cri de colère et de passion leur monter instinctivement du coeur
+aux lèvres: «Cher petit corps, fruit béni de mes entrailles, tu n'es pas
+leur enfant, mais le mien. Ton père et moi, nous t'avons donné la vie
+pour perpétuer la nôtre. Tu es notre joie et notre parure. Nous t'avons
+fait, par la grâce de Dieu, à notre image et à notre ressemblance; et
+sur ton visage, notre paternité s'est gravée comme un sceau. Quelque
+chose de nous transparaît sur ton front, dans tes yeux, dans tes gestes,
+dans ton sourire. Nous vivons pour t'aimer, pour t'aider, pour faire ton
+bonheur. Moi qui te parles, je donnerais tout mon sang pour t'épargner
+une larme. Car tu es mon chef-d'oeuvre, toi, dont le corps est ma chair,
+toi, dont mon sang et mon lait sont la vie. Qui oserait se glisser entre
+ton père et moi pour nous prendre ton âme? Tu n'es pas un trésor
+abandonné par hasard sur le bord du chemin, une chose sans maître que le
+premier venu puisse ramasser en passant. Je ne veux pas que l'État te
+traite comme un vil métal qu'on jette au creuset pour le frapper au coin
+d'une effigie commune. Nous avons mis en toi toutes nos complaisances,
+toutes nos ressemblances, et j'entends que tu les gardes ainsi qu'un
+dépôt sacré. Plus tard, lorsque la patrie te demandera ton sang,
+j'espère, mon fils, que, devenu homme, tu le donneras bravement, sans
+hésiter, sans compter, avec joie, avec orgueil. Mais si jamais la
+société révolutionnaire, cette marâtre anonyme au sein aride, osait
+porter une main impie sur ta frêle adolescence, tout mon sang crierait
+vers elle: «Mon enfant n'est pas orphelin. Je suis sa mère: je le garde.
+Qui l'aimerait davantage? Lui dérober son âme, c'est m'arracher la
+mienne. Je ne vous le livrerai point. Je ne le dois pas, je ne le peux
+pas!»</p>
+
+<a name="l5c3s4" id="l5c3s4"></a>
+<h4>IV</h4>
+
+
+<p>Il faut finir. <i>Droit au respect, droit à la vérité, droit à la science,
+sans exception ni restriction; droit au travail, droit au suffrage,
+droit à l'autorité familiale elle-même, dans la mesure où ces droits
+s'accordent avec l'intérêt social et l'unité du gouvernement
+domestique!</i> tel est l'élargissement de puissance et de dignité que nous
+avons revendiqué pour la femme. Mais, en revanche, nous croyons avoir
+démontré que, poussé plus loin, le féminisme la découronnerait des
+privilèges de son sexe et affranchirait l'homme de ses devoirs de
+traditionnelle protection. Les Françaises commettraient donc une grave
+imprudence en épousant tous ces excès. Elles n'y gagneraient aucun
+profit honnête et perdraient, du même coup, bien des honneurs
+appréciables.</p>
+
+<p>Jamais, en effet, la femme n'a tenu tant de place qu'aujourd'hui dans
+nos hommages et dans nos préoccupations. Il semble même que notre
+société soit organisée principalement pour son plaisir et pour son
+avantage. Cela est vrai surtout de la femme riche qui gouverne le monde
+comme une reine. Les hommes l'adulent et l'exaltent. On la célèbre en
+prose et en vers. Elle est l'idole des artistes et des poètes. Le roman
+et le théâtre nous attendrissent sur ses qualités, sur ses malheurs et
+jusque sur ses défauts. C'est pour parer sa beauté et satisfaire ses
+caprices que nos plus précieuses industries tissent la laine, le lin et
+la soie. La mode va au-devant de ses désirs et multiplie pour elle ses
+créations et ses nouveautés. On rencontre partout son influence, dans
+les intrigues de la politique, dans les cénacles littéraires, dans les
+succès de salon et d'académie. Rien ne se fait sans qu'on la consulte.
+Elle inspire les oeuvres, elle dispense la renommée, elle consacre ou
+renverse les réputations, elle élève ou affolle ou pervertit les hommes.
+Tout conspire à son ornement, à sa puissance et à sa glorification. Son
+empire est souverain. Est-il croyable que, lasse des honneurs où l'ont
+portée l'esprit chrétien, le sentiment chevaleresque et la politesse des
+moeurs, elle aspire à descendre?</p>
+
+<p>Que s'il lui plaît,--ce dont je la louerai fort,--de mener une vie plus
+sérieuse, plus agissante et surtout plus bienfaisante, sans s'exposer à
+être moins fêtée et moins honorée, qu'elle nous permette de lui indiquer
+un champ largement et indéfiniment ouvert à ses besoins d'expansion, à
+sa fièvre de mouvement et d'apostolat. Au lieu de s'acharner à établir
+entre les deux sexes une égalité absolue, une égalité chimérique, ne
+serait-il pas logique, autant que désirable, que la femme heureuse,
+intelligente et fortunée, s'efforçât de diminuer les inégalités qui la
+séparent de ses soeurs indigentes et déshéritées?</p>
+
+<p>Vous voulez l'égalité, Mesdames? Commencez donc par la réaliser entre
+les femmes, avant de la poursuivre contre les hommes. Puisque l'égalité
+est un si grand bienfait, faites-en d'abord la charité à votre sexe. Ne
+soyez point méprisantes pour celles qui peinent, ni indifférentes pour
+celles qui souffrent. Tendez affectueusement votre main blanche et fine
+à l'apprentie, à l'ouvrière, à la paysanne. Compatissez à leurs
+épreuves, secourez leur misère, partagez leurs chagrins. Sans abdiquer
+votre autorité sur vos domestiques, rendez-la plus douce, plus calme,
+plus digne. Faites-vous aimer de vos inférieures; c'est le meilleur
+moyen de vous en faire respecter. Multipliez les oeuvres d'assistance:
+ouvrez des crèches, des asiles, des patronages. Visitez les pauvres,
+visitez les malades. Prenez soin des orphelins et des veuves. Que votre
+sollicitude s'étende à toutes les souffrances! Que votre pitié pénètre
+dans les prisons, dans les hôpitaux, dans les mansardes! Vous, femme du
+monde, soyez l'amie de la femme du peuple. Faites-lui l'aumône de votre
+aristocratique bonté; rendez l'amour pour la haine. Rapprochez les
+distances, dissipez les préjugés, désarmez l'envie. Les mères sont
+faites pour se comprendre et s'estimer. Et lorsque plus d'égalité
+régnera entre les femmes, combien vous sera-t-il plus aisé de la
+revendiquer,--si vous y tenez,--entre les sexes!</p>
+
+<p>Même alors, Mesdames, quelles que soient vos aspirations de liberté, ne
+renoncez point (c'est ma dernière prière) à cette rayonnante bonté
+féminine qui nous console des tristesses et des horreurs de la vie
+présente. Entre les peuples, l'antagonisme s'avive, la lutte s'exaspère;
+lutte pour la suprématie du côté des forts, lutte pour l'existence du
+côté des faibles. Les petits États en appellent vainement à la justice
+et à la pitié du monde civilisé. Les grandes nations poursuivent leurs
+fins ambitieuses par le fer et par le feu. Sur tous les continents, la
+force écrase le droit. C'est l'universel triomphe de la mauvaise foi. Et
+pendant ce temps-là, des hommes se lèvent au-dedans du pays, qui,
+attisant la haine et soufflant la révolte, fondent le bonheur du peuple
+sur la discorde et la violence, et menacent de jeter à bas notre société
+pour la refaire à leur image et à leur ressemblance. En ce triste monde
+qui retentit du bruit des grèves incessantes et du tumulte furieux des
+guerres, au milieu des clameurs du prolétariat révolutionnaire, dans le
+fracas des régiments en marche et des canons qui roulent vers les
+frontières, dans le concert formidable des lamentations de ceux qui
+tombent et des malédictions de ceux qui souffrent, au milieu des
+plaintes et des blasphèmes, des cris de colère et des appels de
+vengeance qui se croisent à travers l'espace, troublant les vaillants,
+terrifiant les timides, déconcertant les sages, affligeant, navrant,
+désespérant toutes les âmes,--une seule voix parle encore de compassion
+et d'amour. Et cette voix, Mesdames, c'est la vôtre.</p>
+
+<p>Que les menaces de guerre ne remplacent point sur vos lèvres les paroles
+de grâce et de bonté! Vous êtes le sourire de la terre. Déjà nous
+souffrons de trop de divisions: n'y joignez pas ce conflit suprême qui
+s'appelle le «divorce des sexes». Que la paix soit avec nous! Que la
+paix soit entre nous! Retenez et méditez le conseil d'ami que vous donne
+M. Jules Lemaître, et dont nous faisons notre conclusion, assuré qu'en
+le suivant à la lettre, vous travaillerez plus sûrement à votre bonheur
+et à celui de votre entourage, qu'en émancipant à outrance votre
+personnalité: «Le meilleur moyen pour la femme de s'élever et de se
+maintenir en dignité, ce n'est pas de faire l'homme, c'est, au
+contraire, d'être très femme, non par le caprice, la coquetterie, mais
+par l'acceptation totale des fonctions bienfaisantes de son sexe, par
+cette faculté de dévouement et ce don de consolation qui sont en elle;
+de prendre très au sérieux son ministère féminin et d'en chérir les
+devoirs<a id="footnotetag204" name="footnotetag204"></a>
+<a href="#footnote204"><sup class="sml">204</sup></a>.» Veut-on, pour terminer, que nous enfermions en une
+formule brève l'esprit essentiel de ce livre? <i>Reconnaître à la femme
+tous ses droits, ne l'émanciper d'aucun de ses devoirs</i>, tel est pour
+nous, le premier et le dernier mot du féminisme honnête et sage.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote204"
+name="footnote204"><b>Note 204: </b></a><a href="#footnotetag204">
+(retour) </a> Opinions à répandre: <i>Féminisme</i>, p. 161.</blockquote>
+<br>
+<a name="biblio" id="biblio"></a>
+
+<h3>BIBLIOGRAPHIE FÉMINISTE<a id="footnotetag205" name="footnotetag205"></a>
+<a href="#footnote205"><sup class="sml">205</sup></a></h3>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote205"
+name="footnote205"><b>Note 205: </b></a><a href="#footnotetag205">
+(retour) </a> Cette bibliographie,--la première qui ait été faite sur ce
+sujet,--n'a pas la prétention d'être complète.</blockquote>
+
+<h4>ÉTUDES, DISCOURS ET OUVRAGES PUBLIÉS OU TRADUITS EN LANGUE FRANÇAISE AU
+COURS DES CINQUANTE DERNIÈRES ANNÉES DU XIXe SIÈCLE.</h4>
+
+<p><b>Acollas</b> (Emile).--<i>Le mariage, son passé, son présent, son avenir.</i> 1
+vol. in-18. Chevalier-Marescq, 1880.</p>
+
+<p><b>Adam</b> (Mme Juliette).--<i>Idées antiproudhoniennes sur l'amour, la femme et
+le mariage.</i> 1 vol. in-12. Taride, 1858.</p>
+
+<p><b>Adhémar</b> (Mme la Vesse d').--<i>La nouvelle éducation de la femme dans les
+classes cultivées.</i> 1 vol. in-16. Perrin, 1898.</p>
+
+<p><b>Aftallon</b> (Albert).--<i>Les lois relatives à l'épargne de la femme mariée.</i>
+(Thèse.) 1 vol. in-8. Pédone, 1898.--<i>La Femme mariée, ses droits et ses
+intérêts pécuniaires.</i> 1 vol. in-8. Pédone, 1899.</p>
+
+<p><b>Albert</b> (Charles).--<i>L'amour libre.</i> 1 vol. in-18. Bibliothèque
+sociologique. Stock, 1900.</p>
+
+<p><b>Alix</b> (Gabriel).--<i>L'électorat municipal et provincial des femmes.</i>
+Réforme sociale du 1er novembre 1896.</p>
+
+<p><b>Angot des Rotours</b> (le baron).--<i>L'agitation féministe.</i> La Quinzaine du
+1er juillet 1896.</p>
+
+<p><b>Appleton</b> (le professeur Charles).--<i>La situation sociale et politique
+des femmes dans le droit moderne.</i> (Discours.) Brochure in-8. Lyon,
+1892.</p>
+
+<p><b>Aubray</b> (Gabriel).--<i>L'allée des demoiselles.</i> 1 vol. in-16. Plon, 1899.</p>
+
+<p><b>Backer</b> (Louis de).--<i>Le droit de la femme dans l'antiquité; son devoir
+au moyen âge.</i> 1 vol. in-12. Claudin, 1880.</p>
+
+<p><b>Barine</b> (Mme Arvède).--<i>La révolte de l'homme.</i> Revue des Deux-Mondes du
+15 juin 1883.--<i>La Gauche féministe et le mariage.</i> Revue des
+Deux-Mondes du 1er juillet 1896.</p>
+
+<p><b>Baudrillart</b> (Henri).--<i>L'agitation pour l'émancipation des femmes en
+Angleterre et aux États-Unis.</i> Revue des Deux-Mondes du 1er octobre
+1872.</p>
+
+<p><b>Bebel</b> (Auguste).--<i>La femme dans le passé, le présent et l'avenir.</i>
+Traduction française par Henri Ravé. 1 vol. in-8. Carré, 1891.</p>
+
+<p><b>Benoist</b> (Charles).--<i>Les ouvrières à l'aiguille à Paris.</i> 1 vol. in-18.
+Chailley, 1895.</p>
+
+<p><b>Bentzon</b> (Mme Thérèse).--<i>Les Américaines chez elles.</i> 1 vol. in-18.
+Calmann-Lévy, 1896.</p>
+
+<p><b>Bernard</b> (Frank).--<i>Étude historique et critique sur le consentement des
+ascendants au mariage.</i> (Thèse.) 1 vol. in-8. Paris, 1899.</p>
+
+<p><b>Bois</b> (Jules).--<i>L'éternelle poupée.</i> (Roman.) 1 vol. in-18. Ollendorf,
+1894.--<i>L'Ève nouvelle.</i> 1 vol. in-18. Flammarion, 1896.</p>
+
+<p><b>Bolo</b> (l'abbé Henry).--<i>Du mariage au divorce.</i> 1 vol. in-l6. Haton,
+1899.</p>
+
+<p><b>Bonnier</b> (Charles).--<i>La question de la femme.</i> Brochure gr. in-8. Giard
+et Brière, 1897.</p>
+
+<p><b>Bridel</b> (Louis).--<i>La femme et le droit.</i> 1 vol. in-8. Pichon,
+1884.--<i>Mélanges féministes.</i> 1 vol. in-18. Giard et Brière, 1897.</p>
+
+<p><b>Camp</b> (Maxime du).--<i>L'oeuvre des libérées de Saint Lazare.</i> Revue des
+Deux-Mondes du 15 mars 1887.</p>
+
+<p><b>Canonge</b> (le professeur Albert).--<i>La femme dans l'Ancien Testament.</i>
+(Thèse.) 1 vol. in-8. Montauban, 1897.</p>
+
+<p><b>Cauwès</b> (le professeur Paul).--<i>De la protection des intérêts économiques
+de la femme mariée.</i> (Brochure.) Larose, 1894.</p>
+
+<p><b>Chailley-Bert</b> (Joseph).--<i>L'émigration des femmes aux colonies.</i>
+(Discours.) Brochure in-16. Colin, 1897.</p>
+
+<p><b>Charpentier</b> (Armand).--<i>L'évangile du bonheur.</i> 1 vol. in-18. Ollendorf,
+1898.</p>
+
+<p><b>Chassain</b> (Substitut du procureur général).--<i>Le mouvement féministe en
+France.</i> (Discours.) Brochure in-8. Pau, 1898.</p>
+
+<p><b>Chaughi</b> (René).--<i>Immoralité du mariage</i>. Brochure in-16. Namur, Louis
+Roman, 1899.</p>
+
+<p><b>Chauvin</b> (Mlle Jeanne).--<i>Étude historique sur les professions
+accessibles aux femmes</i>. 1 vol. in-8. Giard et Brière, 1892.</p>
+
+<p><b>Chéliga</b> (Mme Marya).--<i>Les hommes féministes</i>.--<i>Évolution</i> <i>du
+féminisme</i>. Revue encyclopédique du 28 novembre 1896.--<i>Le mouvement
+féministe en France</i>. Revue politique et parlementaire du 10 août
+1897.--<i>Almanach féministe de 1900</i>. 1 vol. in-12. Cornély, 1900.</p>
+
+<p><b>Choisy</b> (Gaston).--<i>Le féminisme en Europe</i>. Revue bleue de mars 1900.</p>
+
+<p><b>Coulon</b> (Henri).--<i>Le divorce et la séparation de corps</i>. 5 vol. in-8.
+Marchal et Billard, 1890-1896.--<i>Jésus et la femme.</i> 1 vol. in-12.
+Ollendorff, 1895.--<i>De la réforme du mariage: modifications aux régimes
+matrimoniaux</i>. 1 vol. in-8. Marchal et Billard, 1900.</p>
+
+<p><b>Crocq</b> (le docteur).--<i>La femme normale et la femme criminelle.</i> 1 vol.
+in-8. Namur, 1896.</p>
+
+<p><b>Daste</b> (Eugène).--<i>De la recherche de la paternité hors mariage.</i> 1 vol.
+in-8. Chevalier-Marescq, 1873.</p>
+
+<p><b>Daubié</b> (Mlle Julie).--<i>La femme pauvre au XIXe siècle</i>. 1 vol. in-8.
+Guillaumin, 1866.--<i>L'émancipation de la femme.</i> 1 vol. in-8. Thorin,
+1873.</p>
+
+<p><b>Deloze</b> (Xavier).--<i>Théorie de la puissance maritale</i>.1 vol. in-8.
+Chevalier-Marescq, 1867.</p>
+
+<p><b>Deraismes</b> (Maria).--<i>L'ancien devant le nouveau</i>. 1 vol. in-12.
+Librairie internationale, 1868.--<i>Ève contre Monsieur Dumas fils</i>. 1
+vol. in-12. Dentu, 1872.</p>
+
+<p><b>Deschanel</b> (Émile).<i>--Le bien et le mal qu'on a dit des femmes</i>. 2 vol.
+in-32. Hetzel, 1855 et 1856.</p>
+
+<p><b>Desmarest</b> (Henri).--<i>La femme future</i>. 1 vol. in-18. Édition du livre
+moderne, 1900.</p>
+
+<p><b>Destable</b> (Substitut du procureur général).--<i>De l'évolution féministe
+comparée en France et en Amérique</i>. (Discours.) Brochure in-8. Rouen,
+Lecerf, 1898.</p>
+
+<p><b>Didon</b> (le R. P. Henri).--<i>Indissolubilité et divorce</i>. 1 vol. in-12.
+Dentu, 1880.</p>
+
+<p><b>Dissard</b> (Mme Clotilde).--<i>Opinions féministes</i> à propos du Congrès
+féministe de Paris. Brochure gr. in-8. Giard et Brière, 1896.</p>
+
+<p><b>Dora d'Istria</b> (Mme).--<i>Des femmes, par une femme.</i> 2 vol. in-8.
+Bruxelles, Lacroix et Verboeckoven, 1864.</p>
+
+<p><b>Drioux</b> (Substitut du procureur général).--<i>Le mouvement féministe et le
+socialisme.</i> (Discours.) Brochure in-8. Orléans, Morand, 1896.</p>
+
+<p><b>Dronsard</b> (Mme Marie).--<i>Le mouvement féministe, les causes de son
+développement tardif en France; son extension à l'étranger.</i> Le
+Correspondant de septembre et octobre 1896.</p>
+
+<p><b>Dugard</b> (Mlle Marie).--<i>La société américaine.</i> 1 vol. in-16. Hachette,
+1896.--<i>De l'éducation moderne des jeunes filles.</i> Brochure in-16.
+Armand Colin, 1900.</p>
+
+<p><b>Dumas fils</b> (Alexandre).--<i>Les femmes qui tuent et les femmes qui
+votent.</i> 1 vol. in-12. Calmann Lévy, 1880.--<i>La question du divorce.</i> 1
+vol. in-8. Ibid., 1880.--<i>La recherche de la paternité.</i> 1 vol. in-12.
+Ibid., 1883.</p>
+
+<p><b>Dupanloup</b> (Mgr Félix).--<i>M. Duruy et l'éducation des filles.</i> Brochure
+in-8. Douniol, 1867.--<i>La femme chrétienne et française: dernière
+réponse à M. Duruy.</i> Brochure in-8. Ibid., 1868.--<i>La femme studieuse.</i>
+1 vol. in-16. Ibid., 1869.--<i>Femmes savantes et femmes studieuses.</i>
+Brochure in-8. Ibid., 1867.--<i>Le mariage chrétien.</i> 1 vol. in-16. Ibid.,
+1868.--<i>Controverse sur l'éducation des filles.</i> 1 vol. in-8. Plon et
+Cie, 1875.</p>
+
+<p><b>Duverger</b> (A.).--<i>De la condition politique et civile des femmes.</i> 1 vol.
+in-8. Marescq, 1872.</p>
+
+<p><b>Esterno</b> (le comte Ferdinand d').--<i>La femme envisagée au point de vue
+naturaliste, spiritualiste, philosophique, providentiel.</i> 1 vol. in-12.
+Calmann-Lévy, 1882.</p>
+
+<p>F. A. B.--<i>La femme et sa vocation.</i> 1 vol. in-12. Fischbacher, 1898.</p>
+
+<p><b>Flornoy</b> (Eugène).--<i>L'action sociale de la femme.</i> La Quinzaine du 16
+août 1901.</p>
+
+<p><b>Fonsegrive</b> (Georges).--<i>Le rôle de la femme à l'intérieur et à
+l'extérieur du catholicisme.</i> La Quinzaine du 16 février
+1898.--<i>L'enseignement féminin.</i> 1 vol. in-8. Lecoffre, 1898.</p>
+
+<p><b>Fouillée</b> (Alfred).--<i>La psychologie des sexes et ses fondements
+physiologiques.</i> Revue des Deux-Mondes du 15 septembre 1895.</p>
+
+<p><b>Frank</b> (Louis).--<i>Essai sur la condition politique de la femme.</i> 1 vol.
+in-8. Arthur Rousseau, 1892.--<i>Le grand catéchisme de la femme.</i>
+Verviers, 1894.--<i>L'épargne de la femme mariée.</i> Bruxelles, 1892.--<i>La
+femme dans les emplois publics.</i> Bruxelles, 1893.--<i>Le témoignage de la
+femme.</i> Bruxelles, 1896.--<i>Les salaires de la famille ouvrière.</i>
+Bruxelles, 1896.--<i>La femme contre l'alcool.</i> Bruxelles, 1896.--<i>La
+femme avocat.</i> 1 vol. in-8. Giard et Brière, 1898.</p>
+
+<p><b>Gasparin</b> (la comtesse Agénor de).--<i>La femme et le mariage.</i> 1 vol.
+in-12. Fischbacher, 1895.</p>
+
+<p><b>Gasparin</b> (le comte Agénor de).--<i>Les réclamations des femmes.</i>--1 vol.
+in-8. Lévy frères, 1872.</p>
+
+<p><b>Gerritsen</b> (M. et Mme C.-V.).--<i>La femme et le féminisme.</i> 1 vol. in-4.
+Giard et Brière, 1901.</p>
+
+<p><b>Gide</b> (Paul).--<i>Étude sur la condition privée de la femme dans le droit
+ancien et moderne.</i> 1 vol. in-8. Durand et Pedone-Lauriel, 1867.</p>
+
+<p><b>Girardin</b> (Émile de).--<i>L'égale de l'homme.</i> 1 vol. in-12. Calmann-Lévy,
+1881.</p>
+
+<p><b>Giraud</b> (Léon).--<i>Le roman de la femme chrétienne.</i> Préface de Mlle
+Hubertine Auclert. 1 vol. in-12. Ghio, 1880.--<i>Les femmes et les
+libres-penseurs.</i> Brochure in-12. Périnet, 1880.--<i>Essai sur la
+condition des femmes en Europe et en Amérique.</i> 1 vol. in-12. Ghio,
+1883.--<i>La femme et la nouvelle loi sur le divorce.</i> Brochure in-8.
+Pedone-Lauriel, 1885.--<i>La vérité sur la recherche de la paternité.</i> 1
+vol. in-8. Pichon, 1888.</p>
+
+<p><b>Giraud-Teulon</b> (Alexis).--<i>Les origines du mariage et de la famille.</i> 1
+vol, in-12. Fischbacher, 1884.</p>
+
+<p><b>Glasson</b> (le professeur).--<i>Le mariage civil et le divorce.</i> 1 vol. in-8.
+Paris, 1885.</p>
+
+<p><b>Gourdault</b> (Jules).--<i>La femme dans tous les pays.</i> 1 vol. in-8. Jouvet,
+1882.</p>
+
+<p><b>Gournay</b> (Louis).--<i>De l'éducation des femmes.</i> Revue encyclopédique du 8
+octobre 1898.</p>
+
+<p><b>Grant-Allen</b>.--<i>Le roman d'une féministe.</i> Traduction française de G.
+Labouchère. 1 vol. in-18. Bibliothèque de la Vie moderne, 1896.</p>
+
+<p><b>Gréard</b> (Octave).--<i>L'enseignement secondaire des filles.</i> 1 vol. in-8.
+Delalain, 1882.--<i>L'éducation des femmes par les femmes.</i> 1 vol. in-12.
+Hachette, 1886.--<i>Éducation et instruction.</i> 4 vol. in-12. Ibid., 1887.</p>
+
+<p><b>Guerrier</b> (Paul).--<i>Le respect de la femme dans la société moderne.</i> 1
+vol. in-18. Savine, 1895.</p>
+
+<p><b>Guilleminot</b> (A.).--<i>Études sociales: femme, enfant, humanité.</i> Préface
+du Dr Georges Martin. 1 vol. in-18. Giard et Brière, 1896.</p>
+
+<p><b>Hauser</b> (H.).--<i>Le travail des femmes aux XVe et XVIe siècles.</i> Brochure
+gr. in-8. Giard et Brière, 1897.</p>
+
+<p><b>Haussonville</b> (comte d').--<i>Salaires et misères de femmes.</i> l vol. in-18.
+Calmann-Lévy, 1899.</p>
+
+<p><b>Hepworth-Dixon</b> (Miss Ella).--<i>Une femme moderne.</i> Traduction française
+de G. Labouchère. 1 vol. in-18. Bibliothèque de la Vie moderne, 1896.</p>
+
+<p><b>Héricourt</b> (Jenny d').--<i>La femme affranchie.</i> 2 vol. in-12. Dentu, 1860.</p>
+
+<p><b>Hudry-Menos</b> (Mme).--<i>La femme.</i> 1 vol. petit in-18. Schleicher frères,
+1900.</p>
+
+<p><b>Ingelbrecht.</b>--<i>Le féminisme et la femme mariée.</i> Revue politique et
+parlementaire de février 1900.</p>
+
+<p><b>Janet</b> (Paul).--<i>L'éducation des femmes.</i> Revue des Deux-Mondes du 1er
+septembre 1883.</p>
+
+<p><b>Joly</b> (Henri)--<i>Le dernier congrès d'économie sociale et le féminisme.</i>
+La Quinzaine du 16 août 1901.</p>
+
+<p><b>Kauffmann</b> (Mme Caroline).--<i>Questionnaire sur plusieurs sujets
+féministes.</i> Brochure in-8. Henri Richard, 1900.</p>
+
+<p><b>Krug</b> (Charles).--<i>Le féminisme et le Droit civil français.</i> (Thèse.) 1
+vol. in-8. Nancy, 1899.</p>
+
+<p><b>Laboulaye</b> (Édouard).--<i>Recherches sur la condition civile et politique
+des femmes.</i> 1 vol. in-8. Durand, 1843.</p>
+
+<p><b>Lacour</b> (Léopold).--<i>L'humanisme intégral.</i> 1 vol. in-18. Bibliothèque
+sociologique. Stock, 1896.</p>
+
+<p><b>La Grasserie</b> (Raoul de).--<i>De la recherche et des effets de la paternité
+naturelle.</i> 1 vol. in-8. Pedone-Lauriel, 1893.--<i>Le mouvement féministe
+et les droits de la femme.</i> Revue politique et parlementaire de
+septembre 1894.</p>
+
+<p><b>Lafont de Sentenne</b> (Substitut du procureur général).--<i>Des droits du
+mari sur la correspondance de sa femme.</i> (Discours.) Brochure in-8.
+Toulouse, 1897.</p>
+
+<p><b>Lambert</b> (Maurice).--<i>Le féminisme et ses revendications.</i> Brochure in-8.
+Pédone, 1897.</p>
+
+<p><b>Lamy</b> (Étienne).--<i>La femme de demain.</i> 1 vol. in-16. Perrin, 1901.</p>
+
+<p><b>Lampérière</b> (Mme Anna).--<i>Le rôle social de la femme: devoirs, droit,
+éducation.</i> 1 vol. in-18. Alcan, 1898.</p>
+
+<p><b>Leduc</b> (Lucien).--<i>La femme devant le Parlement.</i> (Thèse.) 1 vol. in-8.
+Giard et Brière, 1898.</p>
+
+<p><b>Lefebvre</b> (le professeur Charles).--<i>Leçons d'introduction à l'histoire
+du droit matrimonial français.</i> 1 vol. in-8. Larose, 1900.</p>
+
+<p><b>Legouvé</b> (Ernest).--<i>Histoire morale des femmes.</i> 1 vol. in-8. Saudré,
+1848. La septième édition a été augmentée d'un appendice sur
+<i>L'éducation des femmes</i>, Didier, 1882.--<i>La femme en France au XIXe
+siècle.</i> 1 vol. in-12. Ibid., 1864.--<i>La question des femmes.</i> Brochure
+in-12. Ibid., 1881.</p>
+
+<p><b>Le Hardy de Beaulieu</b> (Charles).--<i>L'éducation de la femme.</i>--1 vol.
+in-12. Liège, Sazonoff, 1867.</p>
+
+<p><b>Lejeal</b> (Gustave).--<i>La Française devant la loi.</i> Revue encyclopédique du
+26 novembre 1896.</p>
+
+<p><b>Lemaître</b> (Jules).--<i>La femme de Michelet.</i> Revue de Paris du 15 octobre
+1898.--<i>Opinions à répandre: féminisme.</i> Société française d'imprimerie
+et de librairie, 1901.</p>
+
+<p><b>Leroy-Beaulieu</b> (Paul).--<i>Le travail des femmes au XIXe siècle.</i> 1 vol.
+in-18. Charpentier, 1895.</p>
+
+<p><b>Le Senne</b> (Napoléon-Madeleine).--<i>Droits et devoirs de la femme devant la
+loi française.</i> 1 vol. in-8. Hennuyer, 1884.</p>
+
+<p><b>Letourneau</b> (Charles).--<i>L'évolution du mariage et de la famille.</i> 1 vol.
+in-8. Vigot, 1888.</p>
+
+<p><b>Le Roux</b> (Hugues).--<i>Nos filles: qu'en ferons-nous?</i> 1 vol. in-18.
+Calmann-Lévy, 1898.--<i>Le bilan du divorce.</i> 1 vol. in-18. Ibid., 1900.</p>
+
+<p><b>Levinck</b> (Anna).--<i>Les femmes qui ne tuent ni qui ne votent.</i> 1 vol.
+in-12. Marpon et Flammarion, 1882.</p>
+
+<p><b>Lombroso</b> et <b>Ferrari</b>.--<i>La femme criminelle et la prostituée.</i> Traduction
+française de Meille. 1 vol. in-8. Alcan, 1896.</p>
+
+<p><b>Lourbet</b> (Jacques).--<i>La femme devant la science contemporaine.</i> 1 vol.
+in-18. Alcan, 1896.--<i>Le problème des sexes.</i> 1 vol. in-8. Giard et
+Brière, 1900.</p>
+
+<p><b>Maguette</b> (L.).--<i>De l'admission des femmes au barreau.</i> Revue générale
+du droit, année 1897.</p>
+
+<p><b>Marc</b> (Fernand).--<i>Le rôle de la femme chrétienne dans les premières
+communautés.</i> (Thèse.) 1 vol. in-8. Paris, 1898.</p>
+
+<p><b>Margueritte</b> (Paul et Victor).--<i>Femmes nouvelles.</i> (Roman.) 1 vol.
+in-16. Plon, 1899.--<i>Mariage et divorce.</i> La Revue des Revues du 1er
+décembre 1900.</p>
+
+<p><b>Marie du Sacré-Coeur</b> (Soeur).--<i>La régénération de la France par la
+femme.</i> 1 vol. in-18. Lecoffre, 1897.--<i>Les religieuses enseignantes et
+les nécessités de l'apostolat.</i> 1 vol. in-16. Rondelet, 1898.--<i>La
+formation catholique de la femme contemporaine.</i> 1 vol. in-18. Ibid.,
+1899.</p>
+
+<p><b>Marion</b> (Henri).--<i>Psychologie de la femme.</i> 1 vol. in-18. Colin, 1900.</p>
+
+<p><b>Marquet</b> (Substitut du procureur général).--<i>La condition légale de la
+femme au commencement et à la fin du XIXe siècle.</i> Brochure in-8. Nîmes,
+Chastanier, 1899.</p>
+
+<p><b>Martial</b> (Lydie).--<i>Qu'elles soient des épouses et des mères.</i> 1 vol.
+in-16. Bibliothèque de la Nouvelle Revue, 1898.</p>
+
+<p><b>Maryan</b> (M.) et <b>Béal</b> (G.).--<i>Le féminisme de tous les temps.</i> 1 vol.
+in-8. Bloud, 1901.</p>
+
+<p><b>Michelet.</b>--<i>Le prêtre, la femme et la famille.</i> 1 vol. in-12. Hachette,
+1845.--<i>La femme.</i> 1 vol. in-12. Ibid., 1860.</p>
+
+<p><b>Mill</b> (John-Stuart).--<i>L'affranchissement des femmes.</i> Traduction
+française de Cazelles. 1 vol. in-12. Guillaumin, 1869.</p>
+
+<p><b>Morché</b> (Henri).--<i>Le droit de la femme sur les produits de son travail.</i>
+(Thèse.) 1 vol. in-8. Angers, Burdin, 1901.</p>
+
+<p><b>Morisot-Thibault.</b>--<i>De l'autorité maritale.</i> 1-vol. in-8.
+Chevalier-Maresch, 1899.</p>
+
+<p><b>Moysen</b> (Paul).--<i>La femme dans le droit français.</i> 1 vol. in-8.
+Chevalier-Marescq, 1896.</p>
+
+<p><b>Musée social.</b>--<i>L'industrie de la couture et de la confection à Paris.</i>
+Série A, circulaire nº 14.</p>
+
+<p><b>Nadaillac</b> (marquis de).--<i>L'évolution du mariage.</i> Le Correspondant du
+10 juin 1893.</p>
+
+<p><b>Naville</b> (Ernest).--<i>La condition sociale des femmes.</i> 1 vol. in-12.
+Fischbacher, 1891.</p>
+
+<p><b>Ostrogorski.</b>--<i>La femme au point de vue du droit public.</i> Annuaire de
+législation étrangère, année 1899.</p>
+
+<p><b>Pascaud</b> (H.).--<i>Le droit de la femme mariée aux produits de son
+travail.</i> Revue politique et parlementaire du 10 septembre 1896.--<i>Les
+droits des femmes dans la vie civile et familiale.</i> Recueil des travaux
+de l'Académie des sciences morales et politiques, juillet 1896.</p>
+
+<p><b>Pelletan</b> (Eugène).--<i>La famille, la mère.</i> 1 vol. in-8. Librairie
+internationale, 1865.--<i>La femme au XIXe siècle.</i> Brochure in-18.
+Paguerre, 1869.</p>
+
+<p><b>Pert</b> (Camille).--<i>Le livre de la femme.</i> 1 vol. in-16. Société
+d'éditions littéraires et artistiques, 1901.</p>
+
+<p><b>Piolet</b> (le R. P. Jean-Baptiste).--<i>De l'émigration des femmes aux
+colonies.</i> Le Correspondant du 10 avril.</p>
+
+<p><b>Posada</b> (Adolphe).--<i>Théories modernes sur les origines de la famille et
+de la société.</i> Traduction française de Frantz de Zeltner. 1 vol. in-8.
+Giard et Brière, 1897.</p>
+
+<p><b>Prévost</b> (Marcel).--<i>Les vierges fortes</i>: I. <i>Frédérique</i>; II. <i>Léa.</i>
+(Romans.) 2 vol. in-18. Lemerre, 1900.</p>
+
+<p><b>Principales personnalités féminines de France et de l'Étranger.</b>--<i>La
+femme moderne.</i> Revue encyclopédique du 26 novembre 1896.</p>
+
+<p><b>Raztetti</b> (Mme).--<i>La femme d'après la physiologie, la pathologie et la
+morale.</i> 1 vol. in-12. Fischbacher, 1890.</p>
+
+<p><b>Rebière</b> (A.).--<i>Les femmes dans la science.</i> 1 vol. in-8. Nony, 1897.</p>
+
+<p><b>Regnal</b> (Georges).--<i>Ce que doivent être nos filles.</i> 1 vol. in-18.
+Dentu, 1896.</p>
+
+<p><b>Renaud</b> (Joseph).--<i>La faillite du mariage et l'union future.</i> 1 vol.
+in-18. Flammarion, 1898.</p>
+
+<p><b>Réval</b> (G.).--<i>Les Sévriennes.</i> (Roman.) 1 vol. in-18. Société d'éditions
+littéraires et artistiques, 1900.--<i>Un lycée de jeunes filles.</i> (Roman.)
+1 vol. in-18. Ollendorff, 1901.</p>
+
+<p><b>Richer</b> (Léon).--<i>La femme libre.</i> 1 vol. in-12. Dentu, 1877.--<i>Le Code
+des femmes.</i> 1 vol. in-12. Ibid., 1883.</p>
+
+<p><b>Rivet</b> (Gustave).--<i>La recherche de la paternité.</i> Préface par Alexandre
+Dumas fils. In-8. Dreyfous, 1891.</p>
+
+<p><b>Rochard</b> (Jules).--<i>L'éducation des filles.</i> Revue des Deux-Mondes du 1er
+février 1888.</p>
+
+<p><b>Rössler</b> (le R. P. Augustin).--<i>La question féministe.</i> Traduction
+française de J. de Rochay. 1 vol. in-18. Perrin, 1899.</p>
+
+<p><b>Rousselot</b> (Paul).--<i>La pédagogie féminine.</i> 1 vol. in-12. Delagrave,
+1881.--<i>Histoire de l'éducation des femmes en France.</i> 2 vol. in-12.
+Didier, 1883.</p>
+
+<p><b>Ryckère</b> (Raymond de).--<i>La femme en prison et devant la mort.</i> 1 vol.
+gr. in-8. Storck, Lyon, 1898.</p>
+
+<p><b>Sagnol</b> (Johannès).--<i>L'égalité des sexes.</i> Brochure-in-8. Librairie
+socialiste, 1889.</p>
+
+<p><b>Schirmacher</b> (Mlle Kaethe).--<i>Le féminisme aux États-Unis, en France,
+dans la Grande-Bretagne, en Suède et en Russie.</i> Brochure petit in-18.
+Colin, 1898.</p>
+
+<p><b>Secrétan</b> (Charles).--<i>Le droit de la femme</i>, 1886.</p>
+
+<p><b>Simon</b> (Jules).--<i>L'ouvrière.</i> 1 vol. in-8. Hachette, 1861.--<i>La
+famille.</i> Brochure in-18. Degorce-Cadot, 1869.</p>
+
+<p><b>Simon</b> (Jules et Gustave).--<i>La femme du XXe siècle.</i> 1 vol. in-18.
+Calmann-Lévy, 1892.</p>
+
+<p><b>Starcke</b> (C. N.).--<i>La famille dans les différentes sociétés.</i> 1 vol.
+in-8. Giard et Brière, 1899.</p>
+
+<p><b>Talmeyr</b> (Maurice).--<i>Les femmes qui enseignent.</i> Revue des Deux-Mondes
+du 1er juin 1897.</p>
+
+<p><b>Terrisse</b> (Marie).--<i>A travers le féminisme.</i> 1 vol. in-12. Fischbacher,
+1895.</p>
+
+<p><b>Thullé</b> (le docteur).--<i>La femme: essai de sociologie physiologique.</i> 1
+vol. in-8. Delahaye et Lecrosnier, 1885.</p>
+
+<p><b>Thuriet</b> (Substitut du procureur général).--<i>Des réformes demandées par
+le parti féministe dans la législation pénale.</i> (Discours). Brochure
+in-8. Dijon, Darantière, 1896.</p>
+
+<p><b>Un vieux bibliophile.</b>--<i>Manuel de bibliographie biographique et
+d'iconographie des femmes célèbres de tous les siècles et de tous les
+pays.</i> 1 vol. gr. in-8. Nilsson, 1894.</p>
+
+<p><b>Vachon</b> (Marius).--<i>La femme dans l'art.</i> 1 vol. in-4. Rouam, 1893.</p>
+
+<p><b>Valbert</b> (G.).--<i>L'émancipation des femmes.</i> Revue des Deux-Mondes du 1er
+novembre 1880.--<i>L'enseignement des jeunes filles en France, à propos
+d'un livre allemand.</i> Revue des Deux-Mondes du 1er janvier 1886.--<i>Ce
+que pensent les professeurs allemands de l'admission des femmes dans les
+Universités.</i> Revue des Deux-Mondes du 1er avril 1897.</p>
+
+<p><b>Vallier</b> (Joseph).--<i>Le travail des femmes dans l'industrie française.</i>
+(Thèse.) 1 vol. in-8. Grenoble, 1899.</p>
+
+<p><b>Varigny</b> (Charles de).--<i>La femme aux États-Unis.</i> 1 vol. in-18. Colin,
+1893.</p>
+
+<p><b>Viallefont</b> (Substitut du procureur général).--<i>De la femme avocat.</i>
+(Discours.) Brochure in-8. Agen, 1898.</p>
+
+<p><b>Villey</b> (le professeur Edmond).--<i>Le mouvement féministe contemporain.</i>
+(Discours.) Brochure in-8. Caen, Lanier, 1895.</p>
+
+<p><b>Wagner</b> (C).--<i>Auprès du foyer.</i> 1 vol. in-18. Colin, 1898.</p>
+
+<p><b>Westermarck</b> (Édouard).--<i>L'origine du mariage dans l'espèce humaine.</i>
+Traduction française de Henry de Varigny. 1 vol. in-8. Guillaumin, 1895.</p>
+
+<h4>REVUES ET JOURNAUX</h4>
+
+<p><i>L'Avant-Courrière.</i>--Feuille des revendications féministes fondée en
+1893 par Mme Jeanne Schmahl.</p>
+
+<p><i>Le Droit des Femmes.</i>--Journal fondé en 1869 et publié pendant
+vingt-trois ans sous la direction de M. Léon Richer.</p>
+
+<p><i>Le Féminisme chrétien.</i>--Revue fondée en 1896 par Mme Marie Maugeret.</p>
+
+<p><i>La Femme.</i>--Publication fondée par Mlle Sarah Monod et dirigée par Mlle
+Sabatier.</p>
+
+<p><i>La Femme socialiste.</i>--Feuille mensuelle fondée en 1901 par Mme
+Élisabeth Renaud.</p>
+
+<p><i>La Fronde.</i>--Journal quotidien fondé en 1897 par Mlle Marguerite
+Durand.</p>
+
+<p><i>L'Harmonie sociale.</i>--Feuille hebdomadaire fondée en 1897 par Mme Aline
+Valette.</p>
+
+<p><i>Le Journal des Femmes.</i>--Revue dirigée par Mme Maria Martin.</p>
+
+<p><i>La Ligue.</i>--Organe belge du Droit des femmes, fondé à Bruxelles en 1893
+par Mlle Marie Popelin.</p>
+
+<p><i>Le Pain.</i>--Publication fondée en 1898 par Mme Paule Vigneron.</p>
+
+<p><i>La Revue féministe</i>, fondée en 1895 par Mme Clotilde Dissard.</p>
+<br><br>
+
+<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3>
+
+<pre>
+AVANT-PROPOS
+
+<a href="#l1">LIVRE I</a>
+ÉMANCIPATION ÉLECTORALE DE LA FEMME
+
+<a href="#l1c1">CHAPITRE I</a>
+Pourquoi la femme serait-elle exclue des prérogatives de la puissance
+virile?
+
+<a href="#l1c1s1">I.</a>--Théorie surannée de l'«office viril».--Ses origines et ses motifs. 3
+
+<a href="#l1c1s2">II.</a>--Le témoignage de la femme.--Droit ancien, droit nouveau. 5
+
+<a href="#l1c1s3">III.</a>--La femme tutrice.--Extension désirable de sa capacité actuelle. 10
+
+<a href="#l1c1s4">IV.</a>--Droit accordé aux commerçantes d'élire les juges des tribunaux de
+commerce.--Sa raison d'être. 12
+
+<a href="#l1c1s5">V.</a>--Droit revendiqué par les patronnes et les ouvrières de participer à
+la formation des conseils de prud'hommes.--Scrupules inadmissibles. 15
+
+<a href="#l1c2">CHAPITRE II</a>
+Vicissitudes et progrès du suffrage féminin
+
+<a href="#l1c2s1">I.</a>--Position de la question.--Traditions juridiques et religieuses
+hostiles à l'électorat politique des femmes.--La Révolution a-t-elle été
+féministe?--Olympe de Gouges et sa «Déclaration des droits de la Femme
+et de la Citoyenne». 18
+
+<a href="#l1c2s2">II.</a>--Appels de quelques Françaises au pouvoir judiciaire et au pouvoir
+législatif.--Les expériences américaines.--Les innovations anglaises. 22
+
+<a href="#l1c3">CHAPITRE III</a>
+Le suffrage universel et l'électorat des femmes
+
+<a href="#l1c3s1">I.</a>--Tactique habile des Anglo-Saxonnes.--En France, le suffrage
+universel ne remplit pas sa définition.--Pourquoi les Françaises
+devraient être admises à voter. 25
+
+<a href="#l1c3s2">II.</a>--Exclure la femme du scrutin est irrationnel et injuste.--Égalité
+pour les hommes, inégalité pour les femmes. 30
+
+<a href="#l1c3s3">III.</a>--L'exemption du service militaire justifie-t-elle l'incapacité
+politique du sexe féminin?--Que le vote soit un «droit» ou une
+«fonction» de souveraineté, les femmes peuvent y prétendre. 33
+
+<a href="#l1c4">CHAPITRE IV</a>
+Plaidoyer en faveur de la femme électrice
+
+<a href="#l1c4s1">I.</a>--A-t-elle intérêt à voter?--La politique démocratique intéresse les
+femmes autant que les hommes.--Le bulletin de vote est l'arme des
+faibles. 36
+
+<a href="#l1c4s2">II.</a>--En faveur des droits politiques de la femme.--Sa capacité.--Sa
+moralité.--Son esprit conservateur. 39
+
+<a href="#l1c4s3">III.</a>--Opinions de quelques hommes célèbres.--Résistances
+intéressées.--Les femmes sont-elles trop sentimentales et trop dévotes
+pour bien voter? 41
+
+<a href="#l1c5">CHAPITRE V</a>
+Objections des poètes et des maris
+
+<a href="#l1c5s1">I.</a>--Si la vie publique risque de gâter les grâces de la femme.--Vaines
+appréhensions. 45
+
+<a href="#l1c5s2">II.</a>--Si l'électorat des femmes risque de désorganiser la société
+domestique.--Craintes excessives. 48
+
+<a href="#l1c5s3">III.</a>--Comment concilier les droits politiques de la femme avec les
+droits politiques du mari?--Du peu de goût des Françaises pour
+l'émancipation électorale. 52
+
+<a href="#l1c6">CHAPITRE VI</a>
+A quand le vote des Françaises?
+
+<a href="#l1c6s1">I.</a>--Hostilité des uns, indifférence des autres.--Où est la femme forte
+de l'Évangile? 55
+
+<a href="#l1c6s2">II.</a>--L'électorat des femmes et leur éligibilité.--Du rôle politique de
+la femme de quarante ans. 57
+
+<a href="#l1c6s3">III.</a>--Dangers de la vie parlementaire.--Point de femmes députés.--Le
+droit d'élire n'implique pas nécessairement le droit d'être élu. 60
+
+<a href="#l2">LIVRE II</a>
+ÉMANCIPATION CIVILE DE LA FEMME
+
+<a href="#l2c1">CHAPITRE I</a>
+La crise du mariage
+
+<a href="#l2c1s1">I.</a>--On se marie tard, on se marie moins, on se marie mal.--Calculs
+égoïstes des jeunes gens.--Calculs égoïstes des jeunes filles.--Calculs
+égoïstes des parents. 68
+
+<a href="#l2c1s2">II.</a>--Le flirt.--Son charme.--Son danger. 70
+
+<a href="#l2c1s3">III.</a>--Instruction et célibat.--Pourquoi la jeune fille «nouvelle» doit
+faire une femme indépendante.--Anglaises et Françaises. 72
+
+<a href="#l2c1s4">IV.</a>--Ménages ouvriers.--Diminution des mariages et des naissances dans
+la classe populaire.--Les tentations de l'amour libre. 75
+
+<a href="#l2c1s5">V.</a>--Raisons d'espérer.--Bonnes épouses et saintes mères.--Le féminisme
+parisien et l'antiféminisme provincial. 77
+
+<a href="#l2c2">CHAPITRE II</a>
+Pour et contre l'autorité maritale
+
+<a href="#l2c2s1">I.</a>--Des pouvoirs du mari sur la femme.--Ce qu'ils sont en droit et en
+fait.--L'homme s'agite et la femme le mène. 82
+
+<a href="#l2c2s2">II.</a>--A quoi tient l'affaiblissement du prestige marital?--Bonté,
+naïveté, vulgarité ou pusillanimité des hommes.--Qu'est devenue
+l'élégance virile? 84
+
+<a href="#l2c2s3">III.</a>--La puissance du mari est d'origine chrétienne.--Doctrine de la
+Bible et des Pères de l'Église.--Égalité spirituelle et hiérarchie
+temporelle des époux. 88
+
+<a href="#l2c2s4">IV.</a>--Déclarations de Léon XIII.--Le dogme chrétien a inspiré notre droit
+coutumier et notre droit moderne. 92
+
+<a href="#l2c3">CHAPITRE III</a>
+Point de famille sans chef
+
+<a href="#l2c3s1">I.</a>--L'article 213 du Code civil.--Son fondement rationnel.--Pourquoi les
+femmes s'insurgent contre l'autorité maritale.--Curieux plébiscite
+féminin. 95
+
+<a href="#l2c3s2">II.</a>--Le fort et le faible des maris.--La maîtrise de la femme
+vaudrait-elle la maîtrise de l'homme?--La femme-homme. 97
+
+<a href="#l2c3s3">III.</a>--L'égalité de puissance est-elle possible entre mari et
+femme?--Point d'ordre sans hiérarchie.--L'égalité des droits entre époux
+serait une source de conflits et d'anarchie. 100
+
+<a href="#l2c3s4">IV.</a>--Répartition naturelle des rôles entre le mari et la
+femme.--Puissance de celle-ci, pouvoir de celui-là.--La volonté
+masculine.--A propos du domicile marital.--La maîtresse de maison. 103
+
+<a href="#l2c3s5">V.</a>--Le secret des bons ménages.--Par quelles femmes l'autorité maritale
+est encore agréée et obéie.--Avis aux hommes. 109
+
+<a href="#l2c4">CHAPITRE IV</a>
+A propos de la dot
+
+<a href="#l2c4s1">I.</a>--Le mal qu'on en dit.--Les mariages d'argent.--Récriminations
+féministes et socialistes. 114
+
+<a href="#l2c4s2">II.</a>--Peut-on et doit-on supprimer la dot?--Le bien qu'elle fait.--La
+femme dotée est plus forte et plus libre. 117
+
+<a href="#l2c4s3">III.</a>--Mariage sans dot, mari sans frein.--Filles à plaindre et parents à
+blâmer.--Éducation à modifier. 119
+
+<a href="#l2c5">CHAPITRE V</a>
+Du régime de communauté légale
+
+<a href="#l2c5s1">I.</a>--Une revendication de l'«Avant-Courrière».--Pourquoi les gains
+personnels de la femme sont-ils aujourd'hui à la merci du mari?--La
+communauté légale est notre régime de droit commun. 125
+
+<a href="#l2c5s2">II.</a>--Remèdes proposés.--Abolition de l'autorité maritale.--Séparation de
+biens judiciaire.--Substitution de la division des patrimoines à la
+communauté légale. 127
+
+<a href="#l2c5s3">III.</a>--Pourquoi nous restons fidèles à la communauté des biens.--Ce vieux
+régime favorise l'union des époux.--Point de solidarité sans patrimoine
+commun.--Méfiance et individualisme: tel est l'esprit de la séparation
+de biens. 131
+
+<a href="#l2c5s4">IV.</a>--La communauté légale peut et doit être améliorée.--Restrictions aux
+pouvoirs trop absolus du mari.--Ce qu'est la communauté dans les petits
+ménages urbains ou ruraux. 137
+
+<a href="#l2c5s5">V.</a>--La séparation est un principe de désunion.--Point de nouveautés
+dissolvantes.--Dernière concession. 142
+
+<a href="#l2c6">CHAPITRE VI</a>
+Protection des salaires et des gains de l'épouse commune en biens
+
+<a href="#l2c6s1">I.</a>--Projet de réforme.--Droit pour la femme de disposer de ses salaires
+et de ses gains.--Le tribunal devra-t-il intervenir?--Une amélioration
+facile à réaliser. 148
+
+<a href="#l2c6s2">II.</a>--Droit pour la femme de déposer ses économies à la Caisse
+d'épargne.--Innovation incomplète.--L'épouse doit avoir, à l'exclusion
+de l'époux, le droit de retirer ses dépôts. 152
+
+<a href="#l2c6s3">III.</a>--Abandon du foyer par le mari.--Droit pour la femme de
+saisir-arrêter les salaires de son homme.--Droit réciproque accordé au
+mari à rencontre de la femme coupable. 153
+
+<a href="#l2c6s4">IV.</a>--Étrange revendication.--Le salariat conjugal.--Est-il possible et
+convenable de rémunérer le travail de la femme dans la famille? 157
+
+<a href="#l2c7">CHAPITRE VII</a>
+L'incapacité civile de la femme mariée
+
+<a href="#l2c7s1">I.</a>--En quoi consiste cette incapacité légale?--Ses atténuations.--Sa
+raison d'être.--Vient-elle de l'inexpérience ou de l'infériorité du sexe
+féminin? 163
+
+<a href="#l2c7s2">II.</a>--Fondement rationnel.--Unité de direction dans le gouvernement de la
+famille.--Convient-il d'abolir l'incapacité civile de la femme mariée?
+ 166
+
+<a href="#l2c7s3">III.</a>--Élargissement désirable de la capacité des femmes.--Suppression de
+l'autorisation maritale dans le cas de séparation de biens.--Un dernier
+voeu.--La puissance maritale est-elle une fonction inamovible? 168
+
+<a href="#l3">LIVRE III</a>
+ÉMANCIPATION CONJUGALE DE LA FEMME
+
+<a href="#l3c1">CHAPITRE I</a>
+L'amour conjugal
+
+<a href="#l3c1s1">I.</a>--Traditions chrétiennes du mariage.--Son fondement: devoir ou
+plaisir?--Il ne doit se confondre ni avec la passion qui affole, ni avec
+le caprice qui passe. 173
+
+<a href="#l3c1s2">II.</a>--L'amour-passion: ses violences et ses déceptions.--Le mariage sans
+amour: son abaissement et ses tristesses. 176
+
+<a href="#l3c1s3">III.</a>--Instinct mutuel d'appropriation.--Rites solennels de
+célébration.--L'amour conjugal est monogame.--Que penser de
+l'indissolubilité du mariage? 179
+
+<a href="#l3c1s4">IV.</a>--C'est une garantie prise par les époux contre eux-mêmes.--L'accord
+des âmes ne se fait qu'à la longue.--Exemples pris dans la vie
+réelle.--A quand l'amour sans lien? 182
+
+<a href="#l3c2">CHAPITRE II</a>
+La réforme du mariage
+
+<a href="#l3c2s1">I.</a>--Récriminations féministes contre les moeurs et contre les
+lois.--Sont-elles fondées?--La «loi de l'homme».--Exagérations
+dramatiques. 187
+
+<a href="#l3c2s2">II.</a>--Jugement porté sur l'oeuvre du Code civil.--S'il faut la détruire
+ou la perfectionner.--Améliorations désirables. 190
+
+<a href="#l3c2s3">III.</a>--Entraves excessives.--Ce que doit être l'intervention des
+parents.--Sommations dites «respectueuses».--Mariages
+improvisés.--Fiançailles trop courtes. 192
+
+<a href="#l3c2s4">IV.</a>--Une proposition extravagante: le «concubinat légal». 197
+
+<a href="#l3c3">CHAPITRE III</a>
+Du devoir de fidélité et des peines de l'adultère
+
+<a href="#l3c3s1">I.</a>--Rôle de l'Église et de l'État.--Mariage civil et mariage
+religieux.--Qu'est-ce que l'union libre? 199
+
+<a href="#l3c3s2">II.</a>--Ce qu'il faut penser du devoir de fidélité.--Répression du délit
+d'adultère: inégalité de traitement au préjudice de la femme et à
+l'avantage du mari.--Théorie des deux morales. 202
+
+<a href="#l3c3s3">III.</a>--Identité des fautes selon la conscience.--Conséquences sociales
+différentes.--Convient-il d'égaliser les peines? 205
+
+<a href="#l3c3s4">IV.</a>--A propos de l'article 324.--S'il est vrai que le mari puisse tuer
+impunément la femme adultère.--Suppression désirable de l'excuse édictée
+au profit du mari. 209
+
+<a href="#l3c3s5">V.</a>--Autres modifications pénales en faveur de la jeune fille du
+peuple.--La question de la prostitution.--Réforme légale et réforme
+morale. 213
+
+<a href="#l3c4">CHAPITRE IV</a>
+La littérature «passionnelle» et le féminisme «antimatrimonial»
+
+<a href="#l3c4s1">I.</a>--Symptômes de décadence.--Mauvais livres, mauvaises moeurs.--Ce que
+la femme «nouvelle» consent à lire.--Ce qu'y perdent la conversation, la
+décence et l'honnêteté. 221
+
+<a href="#l3c4s2">II.</a>--Théâtre et roman: exaltation de la femme, abaissement de
+l'homme.--La femme romantique d'autrefois et la féministe émancipée
+d'aujourd'hui.--Anarchisme inconscient de certaines jeunes filles.--Le
+châtiment qui les attend. 225
+
+<a href="#l3c4s3">III.</a>--Le mariage est une gène: abolissons-le!--L'amour selon la Nature
+ou la monogamie selon la Loi.--On compte sur le divorce pour ruiner le
+mariage. 228
+
+<a href="#l3c5">CHAPITRE V</a>
+Où mène le divorce
+
+<a href="#l3c5s1">I.</a>--Les méfaits du divorce.--L'esprit individualiste.--Statistique
+inquiétante.--Le mariage à l'essai. 237
+
+<a href="#l3c5s2">II.</a>--Plus d'indissolubilité pour les époux, plus de sécurité pour les
+enfants.--Le droit au bonheur et les devoirs de famille.--Appel à
+l'union. 243
+
+<a href="#l3c5s3">III.</a>--Le divorce et les mécontents qu'il a faits.--Nouveauté dangereuse,
+suivant les uns; mesure insuffisante, suivant les autres.--La logique de
+l'erreur.--Divorce par consentement mutuel.--Divorce par volonté
+unilatérale.--Suppression du délit d'adultère. 246
+
+<a href="#l3c5s4">IV.</a>--En marche vers l'union libre.--Plus d'indissolubilité, plus de
+fidélité.--Un choix à faire: idées chrétiennes, idées révolutionnaires. 254
+
+<a href="#l3c6">CHAPITRE VI</a>
+Les doctrines révolutionnaires et l'abolition du mariage
+
+<a href="#l3c6s1">I.</a>--Mariage et propriété.--Leur évolution parallèle.--La Révolution les
+supprimera l'un et l'autre.--Pourquoi? 259
+
+<a href="#l3c6s2">II.</a>--S'il est vrai que le mariage actuel asservisse la femme au
+mari.--L'épouse est-elle la propriété de l'époux? 262
+
+<a href="#l3c6s3">III.</a>--Point de révolution sociale sans révolution conjugale.--Appel
+anarchiste aux jeunes femmes.--Appel socialiste aux vieilles filles. 265
+
+<a href="#l3c7">CHAPITRE VII</a>
+Morale anarchiste et morale socialiste
+
+<a href="#l3c7s1">I.</a>--Morale anarchiste: l'émancipation du coeur et des sens; la
+libération de l'amour; l'apologie de l'inconstance. 271
+
+<a href="#l3c7s2">II.</a>--Morale socialiste: la suppression du mariage; la réhabilitation de
+l'instinct; l'affranchissement des sexes. 278
+
+<a href="#l3c7s3">III.</a>--Noces libertaires.--La souveraineté du désir.--Unanimité des
+conclusions anarchistes et socialistes en faveur de l'union libre. 280
+
+<a href="#l3c7s4">IV.</a>--Ne pas confondre l'indépendance de l'amour avec la communauté des
+femmes.--Illusions certaines et déceptions probables. 284
+
+<a href="#l3c8">CHAPITRE VIII</a>
+Où l'union libre conduirait la femme
+
+<a href="#l3c8s1">I.</a>--La femme libre dans l'union libre.--Pourquoi se lier?--Le mariage
+tue l'amour.--Réponse: et l'inconstance du coeur? et la satiété des
+sens?--Point de sécurité sans un engagement réciproque.--Abattez le
+foyer ou domptez la passion.--Le mariage profite surtout à la femme. 289
+
+<a href="#l3c8s2">II.</a>--Étrange dilemme de Proudhon.--Si le mariage chrétien a réhabilité
+la femme.--L'union libre et les charges de la vie.--Les souffrances et
+les violences de l'amour-passion. 295
+
+<a href="#l3c8s3">III.</a>--Crimes passionnels.--Les suicides par amour plus nombreux du côté
+des femmes que du côté des hommes, plus fréquents du côté des veufs que
+du côté des veuves.--Explication de cette anomalie.--Quand la moralité
+baisse, le mariage décline. 299
+
+<a href="#l3c9">CHAPITRE IX</a>
+Les scandales et les méfaits du libre amour
+
+<a href="#l3c9s1">I.</a>--Revendications innommables.--Ce que sera l'«union future».--La
+liberté de l'instinct.--La réhabilitation du libertinage.--La femme
+devenue la «fille». 303
+
+<a href="#l3c9s2">II.</a>--Les chaînes du mariage.--Plus d'engagements solennels si la vie
+doit être un perpétuel amusement. 305
+
+<a href="#l3c9s3">III.</a>--Sus au mariage! sus à la famille!--Citations démonstratives.--Les
+destructions révolutionnaires. 307
+
+<a href="#l3c9s4">IV.</a>--Derniers griefs.--Les nuisances de l'union libre.--Le mariage,
+peut-il disparaître?--Appel aux honnêtes gens. 311
+
+<a href="#l3c10">CHAPITRE X</a>
+Hésitations et inconséquences du féminisme radical
+
+<a href="#l3c10s1">I.</a>--Tactique adoptée par la Gauche féministe.--Le mariage doit être
+rénové et l'union libre ajournée. 317
+
+<a href="#l3c10s2">II.</a>--Ce que doit être le mariage nouveau: «une association libre entre
+égaux».--Abolition de toutes les supériorités maritales. 319
+
+<a href="#l3c10s3">III.</a>--Extension du divorce.--Voeux significatifs émis par le Congrès de
+1900.--Aux prises avec la logique. 323
+
+<a href="#l3c10s4">IV.</a>--Les entraînements de l'erreur.--La peur des mots.--A mi-chemin de
+l'union libre.--Inconséquence ou timidité.--Conclusion. 333
+
+<a href="#l4">LIVRE IV</a>
+ÉMANCIPATION MATERNELLE DE LA FEMME
+
+<a href="#l4c1">CHAPITRE I</a>
+Du rôle respectif des père et mère
+
+<a href="#l4c1s1">I.</a>--Le «féminisme maternel».--Philosophie chrétienne.--Division des
+tâches et séparation des pouvoirs. 342
+
+<a href="#l4c1s2">II.</a>--Quelles sont les intentions et les indications de la
+nature?--Dissemblances physiques entre le père et la
+mère.--Différenciation des sexes. 343
+
+<a href="#l4c1s3">III.</a>--Dissemblances psychiques entre l'homme et la femme.--Heureuses
+conséquences de ces différences pour les parents et pour les
+enfants.--La paternité et la maternité sont indélébiles. 345
+
+<a href="#l4c1s4">IV.</a>--Égalité de conscience entre le père et la mère, suivant la
+religion.--Équivalence des apports de l'homme et de la femme dans la
+transmission de la vie, selon la science.--N'oublions pas l'enfant! 348
+
+<a href="#l4c2">CHAPITRE II</a>
+Éducation maternelle
+
+<a href="#l4c2s1">I.</a>--Vertu éducatrice de la mère.--Ses qualités admirables.--Ses
+tendresses excessives.--Faiblesse de la mère pour son fils, faiblesse du
+père pour sa fille. 351
+
+<a href="#l4c2s2">II.</a>--Les parents aiment mal leurs enfants.--L'éducation doit se
+conformer aux conditions nouvelles de la vie. 354
+
+<a href="#l4c2s3">III.</a>--Éducation des filles par les mères.--Supériorité de l'éducation
+maternelle sur l'éducation paternelle. 356
+
+<a href="#l4c2s4">IV.</a>--Ce qu'une mère transmet à ses fils.--L'enfant est le chef-d'oeuvre
+de la femme. 359
+
+<a href="#l4c3">CHAPITRE III</a>
+Paternité légitime et maternité naturelle
+
+<a href="#l4c3s1">I.</a>--Le patriarcat d'autrefois et la puissance paternelle
+d'aujourd'hui.--L'intérêt de l'enfant prime l'intérêt du père dans les
+lois et dans les moeurs.--Décadence fâcheuse de l'autorité
+familiale.--Deux faits attristants.--Imprudences féministes. 364
+
+<a href="#l4c3s2">II.</a>--Régime du Code civil.--Prépondérance nécessaire du père.--Le fait
+et le droit.--Indivision de puissance dans les bons ménages.--La mère
+est le suppléant légal du père.--Inégalités à maintenir ou à niveler. 372
+
+<a href="#l4c3s3">III.</a>--Encore le matriarcat.--Son passé, son avenir.--Priorité
+conjecturale du droit des mères.--Le matriarcat est inséparable de la
+barbarie.--Il serait nuisible au père, à la mère et à l'enfant. 379
+
+<a href="#l4c3s4">IV.</a>--Honte et misère de la maternité naturelle.--Mortalité
+infantile.--De la recherche de la paternité naturelle: raisons de
+l'admettre; difficultés de l'établir.--Réformes proposées.--La Caisse de
+la Maternité. 387
+
+<a href="#l4c4">CHAPITRE IV</a>
+Idées et projets révolutionnaires
+
+<a href="#l4c4s1">I.</a>--La question des enfants.--Réhabilitation des bâtards.--Tous les
+enfants égaux devant l'amour.--Optimisme révolutionnaire. 399
+
+<a href="#l4c4s2">II.</a>--Doctrine socialiste: l'éducation devenue «charge sociale».--Tous
+les nourrissons à l'Assistance publique.--Le collectivisme infantile. 403
+
+<a href="#l4c4s3">III.</a>--Doctrine anarchiste: l'enfant n'appartient à personne, ni aux
+parents, ni à la communauté.--Que penser du droit des père et mère et du
+droit de la société?--La voix du sang. 405
+
+<a href="#l4c4s4">IV.</a>--Le devoir maternel.--Négations libertaires.--Retour à l'animalité
+primitive.--Les «nourrices volontaires». 409
+
+<a href="#l4c4s5">V.</a>--Où est le danger?--La liberté du père et la liberté de l'enfant.--Un
+dernier mot sur les droits de la famille.--Histoire d'un Congrès.--La
+paternité sociale de l'État. 414
+
+<a href="#l4c5">CHAPITRE V</a>
+Le féminisme et la natalité
+
+<a href="#l4c5s1">I.</a>--Conséquences extrêmes du féminisme «intégral».--Ses craintes d'un
+excès de prolificité.--Pas trop d'enfants, s'il vous plaît!--Remèdes
+anarchistes. 422
+
+<a href="#l4c5s2">II.</a>--Diminution des naissances.--Le féminisme intellectuel et la
+stérilité involontaire ou systématique.--Le droit à l'infécondité.--Luxe
+et libertinage. 425
+
+<a href="#l4c5s3">III.</a>--Calculs restrictifs de la natalité.--Inquiétantes
+perspectives.--Où est le remède? 428
+
+<a href="#l4c5s4">IV.</a>--Coup d'oeil rétrospectif.--Quelle est la fin suprême du
+mariage?--Nos devoirs envers l'enfant.--Appel aux mères. 430
+
+<a href="#l5">LIVRE V</a>
+PRÉVISIONS ET CONCLUSIONS
+
+<a href="#l5c1">CHAPITRE I</a>
+Les risques du féminisme
+
+<a href="#l5c1s1">I.</a>--Où est le danger?--Premier risque: le surmenage cérébral.--A quoi
+bon tout enseigner et tout apprendre?--Les exigences des programmes et
+les exigences de la vie. 434
+
+<a href="#l5c1s2">II.</a>--Doléances des maîtres.--Appréhensions des médecins.--Exagérations à
+éviter. 437
+
+<a href="#l5c1s3">III.</a>--Le célibat des intellectuelles.--Ses périls et ses souffrances. 440
+
+<a href="#l5c2">CHAPITRE II</a>
+Où allons-nous?
+
+<a href="#l5c2s1">I.</a>--Deuxième risque: l'émancipation économique.--La concurrence féminine
+est un droit individuel.--Il faut la subir. 443
+
+<a href="#l5c2s2">II.</a>--Ce que la femme peut faire.--Ce que l'État doit permettre.--Balance
+des profits et pertes. 447
+
+<a href="#l5c2s3">III.</a>--L'indépendance professionnelle de la femme lui vaudra-t-elle plus
+d'honneur et de considération?--Les représailles possibles de l'homme. 449
+
+<a href="#l5c2s4">IV.</a>--Contre le féminisme intransigeant.--En quoi ses extravagances
+peuvent nuire à la femme. 452
+
+<a href="#l5c2s5">V.</a>--Encore la question de santé.--Par où le féminisme risque de périr.
+ 454
+
+<a href="#l5c3">CHAPITRE III</a>
+Femmes d'aujourd'hui et femmes de demain
+
+<a href="#l5c3s1">I.</a>--Troisième risque: l'orgueil individualiste.--Du devoir
+maternel.--L'écueil du féminisme absolu.--Les tentations de l'amour
+libre. 457
+
+<a href="#l5c3s2">II.</a>--Ce qu'est la puissance de la femme sur l'homme.--La «Grande
+féministe» de l'avenir.--Une créature à giffler.--Avis aux honnêtes
+femmes. 461
+
+<a href="#l5c3s3">III.</a>--Ce qu'elles doivent défendre: la famille, le mariage et
+l'enfant.--Pourquoi? 465
+
+<a href="#l5c3s4">IV.</a>--Dernier conseil.--Appel en faveur de la paix domestique et de la
+paix sociale.--_Pax nobiscum!_ 470
+
+<a href="#biblio">BIBLIOGRAPHIE FÉMINISTE.</a> 475
+</pre>
+<br>
+
+
+
+<p class="sml">IMP. FR. SIMON, RENNES (2471-01).</p>
+
+
+
+
+<br><br>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 30009 ***</div>
+</body>
+</html>
+
+
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