diff options
Diffstat (limited to '30009-h')
| -rw-r--r-- | 30009-h/30009-h.htm | 16291 | ||||
| -rw-r--r-- | 30009-h/images/001.png | bin | 0 -> 5415 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 30009-h/images/002.png | bin | 0 -> 867 bytes |
3 files changed, 16291 insertions, 0 deletions
diff --git a/30009-h/30009-h.htm b/30009-h/30009-h.htm new file mode 100644 index 0000000..3710cff --- /dev/null +++ b/30009-h/30009-h.htm @@ -0,0 +1,16291 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=UTF-8"> + <title>The Project Gutenberg eBook of Le féminisme français. Vol. II par Charles Turgeon</title> + + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 10%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; + width: 25%; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.sc {font-variant: small-caps} +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} + +span.pagenum {font-size: 70%; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 70%; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + +--> +</style> +</head> +<body> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 30009 ***</div> + +<br><br> + + + +<h4>LE</h4> +<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p> + + +<h2>II</h2> + +<h3><i>L'Émancipation politique et familiale +de la Femme</i></h3> + +<h5>PAR</h5> + +<h3>Charles TURGEON</h3> + +<h5>Professeur d'Économie politique à la Faculté de Droit<br> +de l'Université de Rennes</h5> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/002.png"></p> + +<h4>PARIS</h4> + +<p class="mid">Librairie de la Société du Recueil général des Lois et des Arrêts<br> +<span class="sml">FONDÉ PAR J.-E. SIREY, ET DU JOURNAL DU PALAIS</span><br> +Ancienne Maison L. LAROSE et FORCEL<br> +<span class="sml"><i>22, rue Soufflot, 5e arrondt.</i></span><br> +L. LAROSE, Directeur de la Librairie</p> +<p class="mid">__</p> + +<h4>1902</h4> +<br><br> + +<h4>AVANT-PROPOS</h4> + +<p><i>Non content d'émanciper et de grandir</i> individuellement <i>la femme en +réclamant pour elle une plus large accession aux trésors de la +connaissance humaine, non content même de l'émanciper et de la grandir</i> +socialement <i>en poursuivant son admission aux métiers et aux professions +du sexe masculin, le féminisme entend qu'elle exerce une influence plus +agissante et plus efficace sur les affaires de l'</i>État <i>et sur la +direction du</i> foyer.</p> + +<p><i>C'est ainsi que l'</i>émancipation individuelle <i>et</i> sociale <i>conduit +logiquement à l'</i>émancipation politique<i> et</i> familiale. <i>Devenue plus +libre de s'instruire et de travailler, pourvue d'une culture +intellectuelle plus soignée, investie de fonctions économiques plus +indépendantes et plus rémunératrices qui la rehausseront infiniment à +ses propres yeux et à ceux des hommes, il n'est pas possible que la +femme ne cherche à accroître et à étendre son action dans la double +sphère du gouvernement civique et du gouvernement domestique. La +laisserons-nous faire?</i></p> + +<p><i>Dès maintenant, à côté de l'</i>émancipation intellectuelle; pédagogique, +économique <i>et</i> sociale, <i>dont nous nous sommes occupé dans nos +premières études, les «femmes libres» inscrivent au cahier de leurs +revendications l'</i>émancipation électorale, civile, conjugale <i>et</i> +maternelle;--<i>et c'est, conformément à notre plan général</i><a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a> +<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>, <i>l'ordre +même que nous suivrons en ce livre. Dès maintenant, pour parler avec +plus de clarté, le féminisme dénonce avec humeur: 1º l'inégalité</i> +électorale <i>qui accorde tout au citoyen et rien à la citoyenne; 2º +l'</i>inégalité <i>civile qui assujettit la capacité de la femme mariée à +l'autorisation préalable du mari; 3º l'</i>inégalité conjugale <i>qui +enchaîne dans les liens du mariage légal l'épouse à l'époux; 4º +l'</i>inégalité maternelle <i>qui soumet les enfants à la puissance du père +plus étroitement qu'à celle de la mère. Dès maintenant, même, +d'excellents esprits ne se font pas faute de déclarer que</i> la condition +de la femme dans la cité et dans la famille <i>est susceptible, en plus +d'un point, d'amélioration et de progrès. Devons-nous appuyer ou +combattre ces nouveautés?</i></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" +name="footnote1"><b>Note 1: </b></a><a href="#footnotetag1"> +(retour) </a> Voir nos premières études sur le féminisme: l'<i>Émancipation +individuelle et sociale de la femme</i>, pp. 6 et suiv.</blockquote> + +<p><i>C'est sur quoi nous nous expliquerons, en cette seconde série d'études +qui complète et achève la première, avec le souci persévérant de +subordonner le préjugé à la justice et de séparer, d'un geste net et +franc, la mauvaise herbe du bon grain.</i></p> + +<p> Rennes, 6 juin 1901.</p> + +<br><br> +<hr class="short"> + +<a name="l1" id="l1"></a> +<br><br> +<h2>LIVRE I</h2> + +<h3>ÉMANCIPATION ÉLECTORALE DE LA FEMME</h3> + +<br> +<hr class="short"> +<a name="l1c1" id="l1c1"></a> +<br><br> +<h3>CHAPITRE I</h3> + +<h4>Pourquoi la femme serait-elle exclue des prérogatives de la puissance +virile</h4> + +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Théorie surannée de l'«office viril».--Ses origines et + ses motifs.</p> + +<p> II.--Le témoignage de la femme.--Droit ancien, droit + nouveau.</p> + +<p> III.--La femme tutrice.--Extension désirable de sa capacité + actuelle.</p> + +<p> IV.--Droit accordé aux commerçantes d'élire les juges des + tribunaux de commerce.--Sa raison d'être.</p> + +<p> V.--Droit revendiqué par les patronnes et les ouvrières de + participer a la formation des conseils de + prud'hommes.--Scrupules inadmissibles.</p> +</blockquote> +<br> + +<p>C'est un fait d'expérience que l'émancipation économique entraîne tôt ou +tard l'émancipation politique. Une fois en possession d'un rôle social +plus libre et plus actif, la femme ne manquera point de réclamer sa part +des prérogatives électorales. Déjà même le féminisme la revendique pour +elle. A ses assises internationales de 1900, la Gauche féministe, +excluant toute mesure transitoire susceptible d'affaiblir la portée de +sa manifestation, a voté, par acclamation unanime, la déclaration +suivante: «Le Congrès émet le voeu que les droits civils, civiques et +politiques soient égaux pour les deux sexes<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a> +<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" +name="footnote2"><b>Note 2: </b></a><a href="#footnotetag2"> +(retour) </a> Congrès de la Condition et des Droits des Femmes: séance du +samedi soir 8 septembre 1900.</blockquote> + +<p>Point de doute que cette motion catégorique ne rende plus d'un esprit +perplexe. «Si vous rabaissez trop la condition des hommes, diront les +uns, les hommes se marieront moins.»--«Si vous ne relevez pas la +condition des femmes, répliqueront les autres, les femmes ne se +marieront plus.» Qu'on se rassure: hommes et femmes se marieront +toujours. Ce n'est pas l'accession des femmes au droit de suffrage qui +empêchera le commerce des sexes d'être la douce attraction que l'on +sait. La femme changée en homme par la politique, par l'instruction, par +la liberté, est une métamorphose qu'il ne faut pas vouloir, sans doute, +parce qu'elle serait monstrueuse, mais dont il serait peu sérieux de +s'effrayer outre mesure, parce qu'elle n'éloignera jamais des fins +suprêmes de la nature qu'une minorité imprudente et détraquée. Il suffit +donc de combattre la chimère et l'outrance, pour empêcher qu'elles +n'entament et ne pervertissent la masse des honnêtes femmes. C'est un +devoir auquel nous ne manquerons point. De là notre constante +préoccupation de séparer ce que nous tenons pour un droit, de ce qui +nous en paraît l'excès ou l'abus. Cela fait, l'extension des droits +civiques au sexe féminin n'attentera point gravement aux grâces +souveraines de l'amour.</p> + +<p>D'ailleurs, si l'inégalité est la loi de la vie, l'égalité est le rêve +de l'humanité. Cet idéal est noble et bon, pourvu qu'il consiste, non +pas à rabaisser ce qui est en haut, mais bien à élever ce qui est en +bas; car il nous permet alors, sans niveler les supériorités éminentes, +d'établir entre les conditions, entre les classes, entre les sexes, un +certain équilibre d'estime et de justice, qui empêche les forts de +grandir sans mesure et sans frein, et les faibles de diminuer jusqu'à +l'effacement et de décroître jusqu'au néant. Nous aurions tort, +conséquemment, de nous épouvanter d'une évolution lente, mais continue, +qui tend à introduire plus d'équité dans les relations civiles et +politiques des hommes et des femmes. Et c'est à retracer ce progrès +ininterrompu des moeurs et des lois que nous allons premièrement nous +attacher.</p> + +<a name="l1c1s1" id="l1c1s1"></a> +<h4>I</h4> + +<p>Fidèles à l'esprit de l'ancien droit, les auteurs du Code Napoléon ont +refusé de faire participer la femme à la puissance publique. Était-ce de +leur part méfiance instinctive ou pensée de subordination mortifiante? +Pas précisément: témoin ce passage du Discours préliminaire, où Portalis +déclare contraire à l'équité toute loi de succession qui rétablirait, au +profit des héritiers mâles, les anciens privilèges de masculinité. Les +rédacteurs du Code civil n'étaient donc pas si hostiles qu'on le croit à +l'idée de l'égalité juridique des sexes. Mais ils n'admettaient point +que la pudeur permît aux femmes de se mêler à la vie des hommes: <i>In +coetibus hominum versari</i>, comme Pothier disait autrefois.</p> + +<p>Ce n'est donc point dans un esprit d'exclusion jalouse et despotique, +mais par raison de convenance, par délicatesse, en un mot, par respect, +que nos aïeux fermèrent au sexe féminin l'accès des fonctions publiques, +conformément à la vieille règle romaine: <i>Feminæ ab omnibus officiis +civilibus et publicis remotæ sunt.</i> Les rédacteurs du Code civil ont été +féministes à leur manière. Mais vous pensez bien que ce n'est pas la +bonne,--toute marque de déférence étant considérée aujourd'hui par les +dames de la nouvelle école comme un signe d'inégalité blessante.</p> + +<p>«Qu'à cela ne tienne! diront les gens portés aux représailles, enlevons +nos gants et gardons notre chapeau!»--Nous avons mieux à faire. Outre +qu'il serait affligeant de renoncer à la politesse, il nous paraît +opportun et juste de renoncer simplement à la théorie surannée des +«offices virils.»</p> + +<p>Nous entendons par là certaines prérogatives, généralement peu +enviables, qui ont été réservées au sexe masculin de temps immémorial. +Sur la frontière indécise qui sépare le domaine civil du domaine +politique, la tradition a placé un certain nombre de droits qui; que +<i>privés</i> par nature, ont été qualifiés <i>publics</i> par définition et +tenus, comme tels, pour inaccessibles aux femmes. Ce sont les «offices +virils», dont l'idée remonte à l'antiquité romaine. Par application de +cette doctrine, il était défendu, hier encore, à la femme de figurer en +qualité de témoin dans un acte public, comme il lui est défendu à +l'heure actuelle,--à moins d'être la mère ou l'aïeule d'un +mineur,--d'exercer la tutelle ordinaire ou de faire partie d'un conseil +de famille. Et par analogie, la jurisprudence l'écarté pareillement des +fonctions de curatrice et de conseil judiciaire.</p> + +<p>Quel est l'esprit de ces exclusions traditionnelles? Ont-elles pour but +de grandir le rôle de l'homme et d'abaisser la condition de la femme? +Les anciens auteurs leur assignent plutôt comme motifs «l'honneur et la +continence du sexe.» Il leur semble qu'à se mêler trop activement des +choses de la vie extérieure, 1er femmes auraient plus à perdre qu'à +gagner. En tout cas, quelle que soit la pensée qui ait inspiré la +théorie de l'office viril, pensée de suspicion dédaigneuse ou de +déférence amicale, son résultat certain a été de diminuer l'influence +des femmes dans la société en renfermant leur activité dans la maison.</p> + +<p>Ces incapacités ont-elles aujourd'hui encore quelque raison d'être? +Étudions-les une à une.</p> + +<a name="l1c1s2" id="l1c1s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>A l'encontre du témoignage de la femme, on a fait valoir cette +considération que les témoins, ayant pour mission de solenniser un acte, +sont des mandataires de la société revêtus d'un caractère officiel et +investis d'une fraction de la puissance publique. Le droit qu'ils +exercent relève donc, de la capacité politique; et à ce titre, la femme +ne saurait y prétendre.</p> + +<p>Que cette idée ait été celle de nos législateurs, il y a vraisemblance. +Certaines déclarations des rédacteurs de 1804 nous le font croire<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a> +<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>. +Mais n'ont-ils pas été victimes d'une illusion? Le témoin instrumentaire +n'est pas une sorte de fonctionnaire, dépositaire d'une parcelle de la +souveraineté nationale, mais une simple caution chargée d'assurer +l'exactitude d'une déclaration reçue par un officier public. Comment +voir en son intervention une mission d'ordre politique? Ce n'est pas le +témoin qui rédige l'acte au bas duquel il appose sa signature; ce n'est +pas le témoin qui lui confère la forme authentique ou qui lui imprime la +force exécutoire. Son rôle est externe: il atteste un fait. La solennité +des actes est l'oeuvre des notaires ou des officiers de l'état civil, +chargés par la loi de les rédiger sur la foi des affirmations produites +par le témoin. L'«office» que celui-ci remplit n'est donc point d'ordre +public ou politique, mais seulement d'ordre civil, d'ordre privé. +Pourquoi en exclure les femmes, qui, dans le domaine de la réalité, ont +généralement de bons yeux pour «en connaître» et assez de langue pour +«en témoigner?»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" +name="footnote3"><b>Note 3: </b></a><a href="#footnotetag3"> +(retour) </a> Paul <span class="sc">Viollet</span>, <i>Les témoins mâles</i>. Nouvelle Revue historique de +droit français et étranger: 1890, nº 5, pp. 715 et suiv.</blockquote> + +<p>A défaut de cet argument de droit, il est un argument de fait qui aurait +suffi à déterminer les législateurs de 1897 à valider et à généraliser +le témoignage féminin.</p> + +<p>Puisque les femmes en étaient venues à prendre pour une injure ce qui +n'était qu'un hommage, notre loi aurait eu grand tort de leur refuser le +droit d'être témoins dans les actes de la vie civile. En se plaçant +uniquement au point de vue de l'égalité, les anciennes exclusions ne se +comprenaient guère. Si le bon Pothier repoussait le témoignage des +femmes, c'est qu'il les considérait comme incapables de toute fonction +civique, et que le contact trop fréquent des hommes, que suppose la vie +publique, lui paraissait choquant ou périlleux pour leurs grâces et +leurs vertus. Mais du moment qu'elles tiennent à traiter d'égal à égal +avec les hommes, il n'y avait plus de raison d'exclure leur sexe de ce +modeste office, qui consiste à jouer le rôle de témoin dans les actes +civils et notariés.</p> + +<p>Vous en doutez? Voici une Française majeure dirigeant un commerce, un +domaine ou une industrie, ayant sous ses ordres des ouvriers et des +commis, des domestiques et des employés; voici une artiste, peintre ou +sculpteur, une femme de lettres appartenant à l'élite de la société, une +doctoresse en médecine ou en droit, directrice d'école normale, membre +du Conseil supérieur de l'Instruction publique, honorée des palmes +académiques et peut-être décorée de la Légion d'honneur:--et malgré tous +ses titres, cette femme, admise à jouer dans la vie un rôle utile ou +prépondérant, ne serait point recevable à figurer comme témoin devant +les officiers de l'état civil dans les actes de naissance, de mariage ou +de décès, ni à certifier devant notaire, par sa signature, l'identité +d'un comparant, d'un testateur, par exemple, fût-ce son ami ou son +voisin! Ce que le premier passant venu peut faire légalement, cette +femme considérable ne le pourrait pas? Avouez que l'inconséquence serait +un peu forte.</p> + +<p>Cela n'est que choquant: voici qui devient bouffon. Dans certains cas, +la sage-femme ou la doctoresse en médecine reçoit de la loi l'injonction +formelle de déclarer la naissance d'un enfant sous peine d'amende ou +même de prison. Mais ne croyez point qu'elle eût pu affirmer, comme +témoin, le fait même que le Code l'oblige à dénoncer comme déclarante. +Il fallait faire appel à deux mâles quelconques, au commissionnaire et +au cabaretier du coin, qui, sans rien savoir le plus souvent de +l'événement qu'ils attestaient, appuyaient complaisamment l'acte de +naissance de toute la solennité de leur témoignage aveugle. Du côté de +la barbe est l'infaillibilité!</p> + +<p>A vrai dire, des esprits chagrins, élargissant la question, se demandent +avec anxiété si les femmes sont assez véridiques pour être crues sur +parole. De fait, il leur est difficile de raconter exactement les choses +qu'elles ont faites ou qu'elles ont vues. Il est rare qu'elles soient +simplement et entièrement sincères. Une certaine fausseté n'est-elle pas +d'obligation mondaine? Est-ce trop dire même que, chez beaucoup d'âmes +féminines, la dissimulation est passée en habitude ou devenue un art +duquel on tire vanité? Écoutez une conversation de salon entre femmes: +que de politesses feintes! que d'amabilités mensongères! M. Lombroso +attribue précisément à ce défaut de franchise, la répugnance des anciens +peuples à recevoir en justice le témoignage des femmes<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a> +<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>. D'après la +loi de Manou, «la seule affirmation d'un homme sans passion est décisive +en certains cas, tandis que l'attestation d'une foule de femmes, même +honnêtes, ne saurait être admise à cause de la volubilité de leur +esprit.» Aujourd'hui encore, paraît-il, le code ottoman décrète que «la +déposition d'un homme vaut celle de deux femmes.» Mais là, comme +ailleurs, on nous assure que la valeur de la femme est en hausse<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a> +<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" +name="footnote4"><b>Note 4: </b></a><a href="#footnotetag4"> +(retour) </a> <span class="sc">Lombroso</span>, <i>La Femme criminelle</i>, chap. VII, p. 137-138.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" +name="footnote5"><b>Note 5: </b></a><a href="#footnotetag5"> +(retour) </a> Voir <i>La Femme devant le Parlement</i>, par M. Lucien <span class="sc">Leduc</span>, pp. +55 et 56, note 4.</blockquote> + +<p>Au surplus, il serait injuste de prétendre que toutes les femmes sont +fausses. Notre vieille législation elle-même n'a jamais professé +vis-à-vis du sexe féminin une suspicion aussi malveillante et aussi +grossière. Jamais elle n'a contesté à la femme, par exemple, le droit de +témoigner devant la justice criminelle et devant la justice civile, +c'est-à-dire de déposer sur des faits intéressant la fortune, l'honneur +et la vie des citoyens. Et alors voyez cette nouvelle inconséquence: si +l'attestation d'une femme était jugée suffisante pour envoyer un homme à +l'échafaud, comment expliquer que sa signature fût jugée insuffisante +pour confirmer la déclaration d'un contractant ou d'un disposant?</p> + +<p>La justice pénale ne peut se passer de la première, a-t-on dit, tandis +que les officiers de l'état civil peuvent se passer de la +seconde.--Peut-être; avouons cependant qu'en fait de témoignage, il n'y +a pas de motif légitime pour maintenir une si grande différence entre +les deux cas. C'est ce que notre Parlement a compris. La loi du 7 +décembre 1897 ne fait qu'une réserve: le mari et la femme ne peuvent +être témoins dans le même acte. Au cas où ils y figureraient l'un et +l'autre, leurs deux témoignages seront considérés comme n'en formant +qu'un seul. Et pourtant, si la valeur de la femme possède une valeur +propre, elle doit avoir, semble-t-il, une autorité distincte. Notre +législation a craint, sans doute, les ententes frauduleuses et les +connivences coupables entre les époux. Et cette diminution atteignant le +mari comme la femme, le féminisme ne saurait en prendre ombrage.</p> + +<p>L'admission du témoignage des femmes est donc une affaire gagnée. Est-ce +là une si grande victoire? Jouer le rôle de témoin dans la rédaction des +actes publics et privés n'a rien d'extrêmement glorieux. Les hommes le +tiennent moins pour un honneur que pour un dérangement et parfois un +ennui. Mais puisque les dames voyaient en cette gêne un privilège +enviable, pourquoi les en aurions-nous privées? Le Code avait jugé que +cet office ne constituait point, par lui-même, une fonction assez +honorifique ou assez urgente pour distraire les femmes de leurs devoirs +domestiques: du moment, toutefois, que les plus susceptibles +s'offensaient d'être exclues de cette corvée, la loi ne pouvait +persister plus longtemps à les en affranchir.</p> + +<p>La femme a donc le droit de témoignage; et nous devrons croire à la +parole de l'«être perfide!» Attendons-nous donc à lire dans les «Notes +mondaines» des journaux à la mode, qui rendent compte avec complaisance +des grands mariages, les noms de femmes plus ou moins titrées, choisies +comme témoins des époux à côté des traditionnels magistrats, généraux ou +académiciens. Par contre, les femmes devront déférer dorénavant à +l'invitation des officiers publics qui voudraient en appeler à leur +témoignage. Il sera loisible aux gens facétieux de faire certifier, en +cas de besoin, leur signature et leur identité par les deux plus jolies +filles de leur voisinage.</p> + +<p>En résumé, personne n'a essayé de conserver aux hommes le privilège dont +le Code civil les avait investis, et qui n'avait plus de raison d'être. +Ce privilège était même beaucoup moins une faveur qu'une charge. +Seulement la femme «nouvelle» n'aime pas à être traitée en enfant gâtée; +et puisqu'elle voulait être témoin comme les hommes, on a bien fait de +lui donner cette marque de considération morale. La seule chose qui +puisse attribuer quelque prix à cette concession, c'est que la tradition +en avait fait--à tort, suivant nous,--une dépendance et un attribut de +la capacité politique et, qu'admise à témoigner, la femme pourra +souhaiter plus logiquement d'être admise à voter.</p> + +<a name="l1c1s3" id="l1c1s3"></a> +<h4>III</h4> + + +<p>Du moment que la femme ne doit plus être écartée, en tant que femme, des +«offices virils», il faut pour le moins, après lui avoir accordé le +droit peu enviable, d'être témoin, lui accorder le droit plus important +d'être tutrice. En soi, la tutelle n'est pas une charge publique, mais +une institution destinée à suppléer l'autorité paternelle. Elle a pour +objet l'éducation de l'enfant et l'administration de sa fortune. Elle +repose sur une fiction de paternité. Ses attributs sont d'ordre purement +privé. Pourquoi en écarter la femme? Habituellement les tuteurs sont +d'excellents hommes d'affaires, mais d'assez pauvres éducateurs. +L'enfant trouverait mieux, chez une tutrice, les qualités qui sont la +raison même de la tutelle, à savoir la tendresse dans la protection. +Aujourd'hui les femmes ne peuvent exercer cette fonction, qui leur +conviendrait si bien, qu'à la condition d'être mères ou aïeules du +pupille. Cependant il est fréquent qu'une soeur, une tante, une cousine +même, soit, de toute la parenté, la plus attachée aux orphelins +survivants, la plus désireuse de se dévouer à leur éducation, la plus +capable d'administrer leur fortune. En refusant aux femmes, autres que +les ascendantes, le droit d'exercer les fonctions tutélaires, la loi +française leur inflige vraiment une incapacité injustifiée.</p> + +<p>En cela, notre Code, loin d'innover, a subi, trop servilement peut-être, +l'influence des anciens principes. Par tout le monde chrétien,--et chez +nous particulièrement,--la condition légale de la femme est dominée +encore par la conception latine qui, pour mieux préserver la modestie et +la décence du sexe féminin, a contribué jusqu'à nos jours à l'éloigner +des contacts et des compromissions de la vie extérieure. Rien de plus +logique, étant donné ce point de vue, que de lui fermer l'accès des +charges onéreuses et des postes difficiles. D'autant mieux que la +tutelle est parfois obligatoire, les hommes n'ayant pas toujours la +faculté de la décliner sans excuse valable; et il a paru excessif +d'imposer cette même obligation aux femmes qui ont moins la liberté de +leurs mouvements, le goût et l'habitude des affaires. Ce n'est donc pas +dans un esprit d'exclusion malveillante, mais plutôt par déférence +sympathique, que l'article 442 du Code civil les a écartées de la +tutelle, comme aussi des conseils de famille.</p> + +<p>Maintenant que les femmes sont moins confinées qu'autrefois dans leur +intérieur et qu'elles inclinent à prendre les prévenances de l'homme +pour des précautions intéressées de geôlier, on pourrait, sans +inconvénient, les admettre à siéger dans les assemblées de famille et +leur permettre d'assumer les devoirs de la tutelle, en leur laissant +toutefois la faculté de décliner ces charges et ces responsabilités. +Soyons sûrs qu'en leur ménageant ces facilités d'exemption, elles +n'abuseront pas des droits nouveaux qui leur seront conférés; car elles +auront tôt fait de reconnaître qu'ils constituent moins des prérogatives +honorables que des fardeaux pénibles et des obligations graves. Mais du +moins la tante, la bonne tante qui contribue si souvent à élever ses +neveux et nièces, pourra être tutrice des petits qui se sont habitués à +la regarder et à la chérir comme une seconde mère. Et de ce fait, notre +loi servira utilement les fins de la nature.</p> + +<a name="l1c1s4" id="l1c1s4"></a> +<h4>IV</h4> + + +<p>Où la femme contemporaine,--qui n'aime plus guère à filer la laine dans +la paix et l'ombre du foyer,--se plaît encore à dénoncer la «loi de +l'homme», c'est en matière d'élections professionnelles. Ouvrière ou +patronne, elle entend participer à l'élection des prud'hommes qui ont +mission de trancher les différends du travail; industrielle ou +négociante, elle prétend prendre part à l'élection des juges consulaires +qui siègent dans les tribunaux de commerce. Et pourquoi pas?</p> + +<p>En cent industries considérables, telles que la couture, la lingerie, +les modes, les fleurs, les confections, il n'y a que des femmes, +ouvrières ou patronnes. En mille autres fabrications, dans les +manufactures de tabac, dans les imprimeries, dans les grands magasins, +la femme travaille en compagnie de l'homme, comme caissière, employée ou +manoeuvre. Obligée de mener à ses côtés une sorte d'existence virile, on +ne comprend plus que la loi civile ou commerciale lui impose une +condition différente. Nous trouvons bon qu'ouvrière, elle vive de son +travail et tienne ses engagements, que patronne, elle supporte la +responsabilité de sa direction et fasse honneur à sa signature et à ses +échéances, que, dans toutes les conditions, elle paie sa part d'impôts: +bref, nous la traitons en homme pour tout ce qui est charge fiscale et +obligation civile. Pourquoi la maintenir, relativement à ses droits, en +une subordination inconséquente?</p> + +<p>N'oublions pas que l'expérience de la vie pratique l'a rendue aussi +habile et aussi vaillante, et parfois plus économe, plus ingénieuse, +plus commerçante que bien des hommes. Souvenons-nous encore que +l'instruction l'a dotée d'une culture moyenne que bien des ouvriers ou +des marchands pourraient lui envier. Égale au sexe fort en lumières, en +activité, en responsabilité, pourquoi ne jouirait-elle pas, au point de +vue professionnel, des mêmes prérogatives et des mêmes garanties? +Pourquoi lui refuserait-on les mêmes droits pour agir, les mêmes armes +pour lutter, les mêmes appuis et les mêmes secours pour se défendre?</p> + +<p>Disons tout de suite qu'en matière commerciale, l'égalité est faite. +Depuis la loi du 23 janvier 1898, les femmes commerçantes sont admises à +concourir aux élections des tribunaux de commerce. C'est justice. Du +jour où le législateur avait étendu aux élections consulaires le +principe du suffrage universel et considéré le droit de vote comme une +conséquence légale de la patente, la raison exigeait qu'il en accordât +l'exercice aux commerçants patentés des deux sexes, indistinctement. +Plaidant devant des juges, à l'élection desquels elles n'avaient pas +participé, les femmes étaient placées dans un état d'infériorité +choquante. Choisis seulement par les hommes, les magistrats risquaient +même d'être soupçonnés de partialité vis-à-vis de leurs électeurs +masculins. Une fois le principe de l'élection admis, les juges de tous +devaient être élus par tous.</p> + +<p>L'égalité entre le commerçant et la commerçante a soulevé pourtant +d'étranges objections. On s'est ému à la pensée que la gardienne du +foyer pût quitter son comptoir, à de rares intervalles, pour déposer +dans l'urne son bulletin de vote. Le scrupule était plaisant. Les hommes +ne tiennent guère à l'honneur d'élire leurs juges: dix pour cent des +électeurs inscrits consentent, non sans peine, à se déranger pour le +renouvellement des tribunaux de commerce. C'eût été tout profit pour la +magistrature consulaire, si l'admission des femmes au scrutin avait +réveillé le zèle endormi des commerçants. Cet espoir a été déçu. +L'expérience toute fraîche de la nouvelle loi a montré que les femmes +préfèrent, autant que les hommes, la maison de famille à la salle de +vote.</p> + +<p>D'abord, les commerçantes ont mis bien peu d'empressement à se faire +inscrire sur les listes; puis, au jour du scrutin, l'abstention a été +générale. Même à Paris, il n'est guère que les dames de la Halle qui +aient pris à coeur de déposer leur bulletin dans l'urne: ce qui prouve +qu'en dehors de quelques personnalités bruyantes, pour lesquelles le +féminisme est une profession ou une distraction, les Françaises, qui +sont simplement femmes, se soucient médiocrement des revendications, +même légitimes, autour desquelles on mène si grand tapage.</p> + +<p>Ce n'est pas une raison de leur refuser ce qui leur est dû. Créancière, +la femme a le droit de voter dans l'assemblée des créanciers, pour +accorder, ou non, le bénéfice du concordat au débiteur failli; +actionnaire d'une compagnie ou d'une société, la femme a le droit de +participer à l'élection du conseil d'administration; et commerçante, +elle n'aurait pas le droit d'élire les juges qui tiennent en leurs mains +sa fortune et son honneur? Pourquoi trouverait-on si extraordinaire +l'électorat consulaire de la femme, quand on trouve si naturelle la +participation des institutrices à l'élection de leurs assemblées +professionnelles?</p> + +<p>Je sais l'objection: l'éligibilité suivra l'électorat. L'un ne va point +sans l'autre. Erreur! Les électeurs qui n'ont pas quarante ans ne sont +pas éligibles au Luxembourg; les électeurs qui n'ont pas vingt-cinq ans +ne sont pas éligibles au Palais-Bourbon. Si tout le monde a le droit +d'être représenté, tout le monde n'a pas le droit d'être représentant. +Et c'est heureux! On sait que la femme magistrat nous inspire peu de +confiance. L'impartialité n'est pas son fort, la justice n'est pas son +fait. Contentons-nous, pour le moment, d'admettre les commerçantes à +choisir leurs juges sans les admettre personnellement à juger. +L'expérience des dernières élections montre que ce droit de vote n'a +rien qui puisse effrayer les hommes.</p> + +<a name="l1c1s5" id="l1c1s5"></a> +<h4>V</h4> + + +<p>Il y a même raison d'admettre les femmes à la nomination des Conseils de +prud'hommes. Cette juridiction de famille est saisie fréquemment de +litiges qui intéressent les ouvrières. Sur 3858 affaires jugées par +elle, en une seule année, 1360 ont concerné des femmes<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a> +<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a>. Ici donc, les +réclamations féminines sont d'accord avec l'équité, le bon sens et +l'utilité générale; et nous les appuyons de toutes nos forces.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" +name="footnote6"><b>Note 6: </b></a><a href="#footnotetag6"> +(retour) </a> <i>La Femme devant le Parlement</i>, par Lucien <span class="sc">Leduc</span>, p. 76</blockquote> + +<p>Sait-on qu'en 1892, la Chambre des députés, remaniant la loi sur les +Conseils de prud'hommes, s'était laissée aller à voter l'électorat des +femmes? Mais après les avoir admises à élire, concurremment avec les +hommes, les membres de ce tribunal professionnel, certains +parlementaires trop pressés se demandèrent pourquoi les femmes ne +seraient pas aussi valablement élues. A cette question, la majorité +répondit par une distinction prudente et sage: «Électeurs, oui; +éligibles, non.» Toutefois, le motif qui détermina surtout nos députés +est le plus amusant du monde. «Proclamez, fut-il dit, non pas seulement +l'électorat, mais encore l'éligibilité des femmes; faites qu'un beau +jour certaines dames ou demoiselles soient élues: comment +appellerez-vous ces nouveaux juges? Des femmes prud'hommes ou des +prud'hommes femmes? Des prud'femmes ou des femmes prudes?» M. Floquet +lui-même, qui présidait les débats, se déclara très embarrassé pour +trouver un titre à la loi nouvelle. Et l'éligibilité des femmes fut +enterrée sous les plaisanteries. Nos députés ont, vraiment, beaucoup +d'esprit.</p> + +<p>L'égalité a pris sa revanche au cours de la législature suivante. Si le +Sénat entre dans les vues de la Chambre des députés, les femmes pourront +bientôt juger les différends qui intéressent le travail. Souhaitons +qu'enfermé dans ces questions d'ordre professionnel, leur esprit de +justice, dont beaucoup d'hommes se méfient, donne pleine satisfaction +aux justiciables des deux sexes!</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, le Moyen Age, qui fut souvent plus libéral que notre +époque, ne s'était pas arrêté à nos scrupules de fond ou de forme. Les +tisserandes de «couvre-chefs» avaient une représentation +professionnelle, et les patronnes qui la composaient s'appelaient bel et +bien «preudofemmes<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a> +<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>». Sans même les admettre à juger, il faudrait du +moins les admettre à voter, puisque les femmes employées dans +l'industrie peuvent, depuis la loi du 21 mars 1881, se constituer +librement en syndicats ouvriers ou patronaux. Au moment où l'on +s'apprête à leur ouvrir de plus en plus largement nos bureaux de +bienfaisance, nos commissions scolaires et nos administrations +hospitalières, on ne comprendrait pas qu'on hésitât plus longtemps à +leur concéder le droit d'intervenir dans le choix de leurs juges +professionnels. Nous opposera-t-on que, pour maintenir l'harmonie dans +les familles, il importe de laisser la femme en dehors des luttes +électorales? Mais ce souci de paix sociale n'a pas empêché notre +Parlement d'accorder aux commerçantes l'électorat consulaire; et s'il +n'y a pas d'inconvénient à ce que la patronne exerce le même droit que +le patron, on ne voit point qu'il y ait péril à ce que l'ouvrière exerce +le même droit que l'ouvrier.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" +name="footnote7"><b>Note 7: </b></a><a href="#footnotetag7"> +(retour) </a> <span class="sc">Leroy-Beaulieu</span>, <i>Le Travail des femmes au XIXe siècle</i>, pp. 12 +et suiv.</blockquote> + +<p>Plus généralement, toutes celles qui apportent à la société leur labeur +quotidien dans l'industrie, le commerce ou l'agriculture, nous +paraissent également qualifiées pour élire les mandataires chargés de +représenter leurs intérêts et de résoudre leurs différends. Il serait +juste autant que rationnel de leur accorder l'électorat aux Conseils de +prud'hommes, et même aux Chambres d'agriculture dont la création est à +l'étude. Sur nos 17 435 000 paysans, on compte 7 500 000 femmes, dont +beaucoup dirigent une exploitation rurale. Dans l'industrie, on trouve +20 patronnes sur 100 patrons, 35 ouvrières pour 100 ouvriers. Pourquoi +ces femmes seraient-elles privées du droit de participer, avec les +hommes, à l'élection de leur représentation professionnelle?</p> + +<p>«Faites-leur cette grâce, nous dit-on enfin, et vous éveillerez en elles +d'autres ambitions plus graves.»--Cet aveu nous livre le secret des +résistances, que beaucoup d'esprits timorés opposent aux revendications +les plus légitimes de la femme. A les entendre, l'électorat +professionnel serait la préface et comme l'avant-goût de l'électorat +politique. Les féministes, à vrai dire, y comptent bien. Ces craintes +des uns et ces espérances des autres nous sont une transition à la +grosse question des droits civiques de la femme: et l'étude de ce +problème irritant nous entraînera forcément à d'assez longs +développements.</p> + +<a name="l1c2" id="l1c2"></a> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE II</h3> + +<h4>Vicissitudes et progrès du suffrage féminin</h4> +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Position de la question.--Traditions juridiques et + religieuses hostiles a l'Électorat politique des + femmes.--La révolution a-t-elle été féministe?--Olympe de + Gouges et sa déclaration des «droits de la femme et de la + citoyenne.»</p> + +<p> II.--Appels de quelques françaises au pouvoir judiciaire et + au pouvoir législatif.--Les expériences américaines.--Les + innovations anglaises.</p> +</blockquote> +<br> + +<p>En ce qui concerne le rôle politique de la femme, j'ai deux idées très +arrêtées que je tiens à énoncer sur-le-champ. C'est d'abord, chez moi, +une conviction solidement assise que la femme devrait être électeur au +même titre que l'homme; ensuite, et si désirable que soit le droit de +voter que je réclame pour elle, j'ai la ferme assurance qu'elle n'est +pas près de l'obtenir en notre libre et galant pays de France.</p> + +<a name="l1c2s1" id="l1c2s1"></a> +<h4>I</h4> + +<p>Reconnaissons tout de suite que le suffrage des femmes est une de ces +nouveautés hardies qu'il est naturel de trouver dangereuses et +révolutionnaires, parce qu'elles se heurtent à l'opposition immémoriale +des hommes. «C'est dans l'intérêt de l'ordre et des bonnes moeurs, +lisons-nous dans le beau livre de M. Gide sur la <i>Condition privée de la +femme</i>, que tous les législateurs ont, comme d'un commun accord, refusé +à la femme toute participation aux droits politiques. De tout temps, +l'instinct des peuples a senti que la femme, en sortant de l'ombre et de +la paix du foyer pour s'exposer au grand jour et aux agitations de la +place publique, perdrait quelque chose du charme qu'elle exerce et du +respect dont elle est l'objet<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a> +<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a>.» Telle est bien, en effet, l'objection +traditionnelle: elle est d'ordre moral. Les stoïciens de l'ancienne Rome +l'invoquèrent unanimement pour fermer aux femmes l'accès de la vie +publique. Le jurisconsulte Ulpien trouvait inconvenant qu'elles +exerçassent des offices virils, <i>ne virilibus officiis fungantur +mulieres</i>. Une telle liberté s'accorderait mal avec la pudeur de leur +sexe, <i>ne contra pudicitiam sexui congruentem alienis causis se +immisceant</i><a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a> +<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a>. Non qu'elles manquent de jugement, ajoutait le +jurisconsulte Paul, <i>non quia non habent judicium</i>; mais la coutume +s'oppose à ce qu'elles remplissent les charges civiques, <i>sed quia +receptum est ut civilibus officiis non fungantur</i><a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a> +<a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" +name="footnote8"><b>Note 8: </b></a><a href="#footnotetag8"> +(retour) </a> <i>De la condition privée de la femme</i>, p. 7.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" +name="footnote9"><b>Note 9: </b></a><a href="#footnotetag9"> +(retour) </a> Loi 1, § 5, Digeste: <i>De postulando</i>, liv. III, tit. I.</blockquote> +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" +name="footnote10"><b>Note 10: </b></a><a href="#footnotetag10"> +(retour) </a> Loi 12, § 5, Digeste: <i>De judiciis</i>, liv. V, tit. I.</blockquote> + +<p>Le christianisme n'enseigne pas autre chose. D'après saint Paul, les +femmes doivent être exclues des affaires publiques; elles n'ont point à +élever la voix dans les assemblées: «Qu'elles écoutent en silence et +avec une pleine soumission, leur dit l'apôtre sans le moindre +ménagement. Je ne leur permets pas d'enseigner ni de dominer sur les +hommes; car Adam a été formé le premier, et c'est Ève qui fut cause de +la prévarication<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a> +<a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>.» On peut donc opposer au suffrage des femmes et la +tradition romaine et la tradition ecclésiastique. Païens et chrétiens, +juristes et canonistes, professent sur le rôle politique de la femme les +mêmes sentiments peu aimables, les mêmes idées de méfiance et +d'exclusion.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" +name="footnote11"><b>Note 11: </b></a><a href="#footnotetag11"> +(retour) </a> <i>Ire Épître à Timothée</i>, II, 11 et suiv.</blockquote> + +<p>Et les modernes ne pensent guère autrement que les anciens. Certes, on +ne peut pas dire que les scrupules juridiques et, encore moins, les +objections religieuses aient embarrassé beaucoup les hommes de la +Révolution; et pourtant, malgré leur fièvre d'émancipation, ils se +montrèrent peu favorables à l'accession des femmes à la vie publique. Je +ne vois guère que le généreux Condorcet qui, dans son <i>Essai sur la +constitution et les fonctions des Assemblées provinciales</i>, paru en +1788, ait réclamé le vote politique des femmes. En tout cas, nos +féministes actuels ne peuvent s'autoriser des «grands ancêtres de 93.» +Un décret spécial de la Convention interdit expressément les clubs et +sociétés populaires de femmes. L'excentrique Olympe de Gouges, plus +renommée par sa beauté que par ses oeuvres, avait réuni autour d'elle un +petit cercle de femmes «patriotes», et c'est en leur nom qu'elle +adressait aux représentants de la Nation ses discours et ses brochures. +Cette agitée fut la première des féministes. Elle avait de la bravoure +et aimait la franchise. Elle ne ménageait point ses contemporaines, dont +«la plupart, disait-elle, ont le coeur flétri, l'âme abjecte, l'esprit +énervé et le génie malfaiteur.» Mais elle rêvait justement de les +relever de ces infériorités morales et intellectuelles, en réclamant +pour son sexe l'éducation qu'on donnait aux jeunes gens. «Qu'on nous +mette des hauts-de-chausse, écrivait-elle, dès 1788, en l'un de ses +romans, et qu'on nous envoie au collège: vous verrez si on ne fera pas +de nous des milliers de héros.» Plus tard, elle exposa, dans une +brochure dédiée à la reine, toutes les doléances féminines. En 1791, +s'adressant directement à l'Assemblée nationale, elle l'invita à +compléter son oeuvre par la «Déclaration des Droits de la femme et de la +citoyenne.» Et à ce propos, elle développa, en dix-sept articles, les +«droits naturels, inaliénables et sacrés de son sexe.»</p> + +<p>Voici un échantillon de cette profession de foi qui, une fois admis les +principes de la Constitution nouvelle, se recommandait par la plus +parfaite logique: «La femme naît libre et égale à l'homme en droits; les +distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité +commune.--Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans +la nation, qui n'est que la réunion de l'homme et de la femme.--La loi +doit être l'expression de la volonté générale; toutes les citoyennes, +comme tous les citoyens, doivent concourir à sa formation +personnellement ou par leurs représentants.--Elle doit être la même pour +tous. Toutes les citoyennes et tous les citoyens, étant égaux à ses +yeux, doivent être également admissibles à toutes les dignités, places +et emplois publics, selon leur capacité et sans autres distinctions que +celles de leurs vertus et de leurs talents.--La femme a le droit de +monter à l'échafaud; elle doit avoir également celui de monter à la +tribune<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a> +<a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>.» La Révolution ne lui accorda que l'égalité devant la +guillotine: arrêtée le 20 juillet 1793, Olympe de Gouges mourut +courageusement.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" +name="footnote12"><b>Note 12: </b></a><a href="#footnotetag12"> +(retour) </a> <span class="sc">Lairtullier</span>, <i>Les Femmes célèbres de 1789 à 1793</i>, t. II, pp. +98 et suiv.</blockquote> + +<p>En somme, la Constituante seule a fait mention des femmes dans le +dernier article de sa Constitution, et ç'a été pour remettre le dépôt de +son oeuvre à «la vigilance des pères de famille, aux épouses et aux +mères.» Les femmes révolutionnaires se virent rebutées même par la +Commune de Paris. A une de leurs députations le doux Chaumette criait du +haut de la tête: «Depuis quand est-il permis aux femmes d'abjurer leur +sexe, d'abandonner les soins pieux de leur ménage et le berceau de leurs +enfants, pour venir, dans la tribune aux harangues, usurper les devoirs +que la nature a départis à l'homme seul<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a> +<a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a>?»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" +name="footnote13"><b>Note 13: </b></a><a href="#footnotetag13"> +(retour) </a> <span class="sc">Lairtullier</span>, <i>op. cit.</i>, t. II, p. 179.</blockquote> + +<a name="l1c2s2" id="l1c2s2"></a> +<h4>II</h4> + + +<p>Depuis lors, les femmes ont sollicité vainement leur inscription sur les +listes électorales. En 1880, quelques fortes têtes refusèrent de payer +leurs contributions, «laissant aux hommes, qui s'arrogent le privilège +de gouverner, d'ordonner et de s'attribuer le budget, le privilège de +payer les impôts qu'ils votent et répartissent à leur gré.» A cette +protestation ironique, le Conseil de préfecture de la Seine répondit, le +plus sérieusement du monde, que les droits politiques n'étaient point le +corrélatif nécessaire de l'obligation fiscale. En 1885 et en 1893, +nouvelles réclamations, nouveaux refus. Une citoyenne entêtée se pourvut +en Cassation, invoquant le principe du suffrage universel et la +Constitution de 1848, aux termes de laquelle, «sont électeurs, tous les +Français âgés de vingt et un ans et jouissant de leurs droits civils et +politiques.» Cette formule masculine, disait-elle, n'est pas exclusive +du sexe féminin, conformément à cette vieille règle d'interprétation: +<i>Pronunciatio sermonis in sexu masculino ad utrumque sexum plerumque +porrigitur</i>. La Cour de cassation rejeta le pourvoi, en s'appuyant sur +l'esprit de la loi et la pratique constante du suffrage viril<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a> +<a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" +name="footnote14"><b>Note 14: </b></a><a href="#footnotetag14"> +(retour) </a> Cassation: Chambre civile, 16 mars 1885, <span class="sc">Dalloz</span>, 1885, I, +105;--21 mars 1893, <span class="sc">Dalloz</span>, 1893, I, 555.</blockquote> + +<p>Battues devant les autorités judiciaires, les femmes se sont tournées, +de guerre lasse, du côté du pouvoir législatif. Sans obtenir du +Parlement la reconnaissance de leurs droits politiques,--et elles ne +l'obtiendront pas de sitôt!--leur persévérance, toutefois, a été +partiellement récompensée. On a vu, en effet, qu'une loi du 23 janvier +1898 avait conféré aux femmes commerçantes le droit d'élire les juges +des tribunaux de commerce; et en 1901, la Chambre des députés leur a +concédé une faculté analogue pour les élections des conseils de +prud'hommes. Mais il est à craindre que ce projet ne reste en détresse +au Sénat. A part cette double démonstration, dont la dernière est +platonique, les féministes françaises n'ont pas encore,--les +malheureuses,--de victoires positives à inscrire sur leur drapeau.</p> + +<p>Comment ne pas les plaindre, quand on songe que certaines femmes +américaines possèdent et exercent les droits politiques depuis un quart +de siècle? Et si heureux ont été les résultats de cette réforme +libérale, que la représentation du Wyoming a décidé d'en faire part au +monde entier. Lisez plutôt: «Attendu que, sans l'aide d'une législation +violente et oppressive, sans causer aucun dommage, le suffrage féminin a +contribué à bannir de l'État la criminalité, le paupérisme et le vice; +qu'il a assuré la paix et l'ordre dans les élections et donné à l'État +un bon gouvernement; que, depuis vingt-cinq ans de suffrage féminin, +aucun comté de l'État n'a dû établir de refuge pour les pauvres; que les +prisons sont à peu près vides, et qu'à la connaissance de tous, aucun +crime n'a été commis dans l'État, si ce n'est par des étrangers:--par +ces motifs, le parlement de Wyoming décide que les résultats de son +expérience seront transmis à toutes les assemblées législatives des +nations civilisées, en les engageant à octroyer à leurs femmes les +franchises politiques dans le plus bref délai possible<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a> +<a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" +name="footnote15"><b>Note 15: </b></a><a href="#footnotetag15"> +(retour) </a> Maurice <span class="sc">Lambert</span>, <i>Le Féminisme</i>, p. 26.</blockquote> + +<p>Ce manifeste est à méditer. Est-il croyable que l'immixtion des femmes +dans les affaires publiques ait eu de si admirables effets, sans que la +pudeur de leur sexe en ait été sérieusement atteinte? Que faut-il donc +penser de la vieille maxime: <i>Verecundia sexus non permittit mulieres se +virorum immiscere coetibus</i>? Ce qui fut nécessaire aux femmes +d'autrefois serait-il inutile aux femmes d'aujourd'hui? Après tout, le +temps marche si vite qu'il est difficile d'admettre que le monde reste +en place.</p> + +<p>Sait-on qu'à l'heure actuelle, dans la plus grande partie de +l'Australie, les femmes jouissent de l'électorat politique, et que +citoyens et citoyennes y votent sur un pied de complète égalité? que, +plus près de nous, en Angleterre, les femmes sont électeurs pour les +conseils de comté qui correspondent à nos conseils généraux, électeurs +et même éligibles pour les conseils de district qui rappellent nos +conseils d'arrondissement? Sans aller jusqu'au droit de représentation +parlementaire, pourquoi n'admettrait-on pas chez nous, comme de l'autre +côté de la Manche, la coopération de la femme lettrée aux commissions +scolaires, et même la participation de la femme contribuable aux +élections municipales? Bien plus, le mercredi 3 février 1897, le +Parlement anglais s'est prononcé, à une majorité de 71 voix, en faveur +de l'admissibilité des femmes à l'électorat politique.</p> + +<p>Je sais bien que l'Angleterre n'est pas un pays de suffrage universel ni +de service militaire obligatoire, et que ces différences de situation ne +permettent pas d'étendre à la France, par simple analogie, l'initiative +qu'ont prise nos voisins d'Outre-Manche. Ajoutons que la Chambre des +Lords ne semble point partager les vues de la Chambre des Communes. Mais +si la question de l'électorat féminin n'est pas encore résolue en +Europe, elle a cessé, du moins, d'être un problème de philosophie +sociale pour entrer dans les réalités vivantes de la politique.</p> + +<a name="l1c3" id="l1c3"></a> +<br><br> +<h3>CHAPITRE III</h3> + +<h4>Le suffrage universel et l'électorat des femmes</h4> + +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Tactique habile des anglo-saxonnes.--En France, le + suffrage universel ne remplit pas sa définition.--Pourquoi + les françaises devraient être admises à voter.</p> + +<p> II.--Exclure la femme du scrutin est irrationnel et + injuste.--Égalité pour les hommes, inégalité pour les + femmes.</p> + +<p> III.--L'exemption du service militaire justifie-t-elle + l'incapacité politique du sexe féminin?--Que le vote soit + un droit ou une fonction de souveraineté, les femmes + peuvent y prétendre.</p> +</blockquote> +<br> + +<a name="l1c3s1" id="l1c3s1"></a> +<h4>I</h4> + +<p>La question de l'émancipation politique des femmes a été fort bien posée +par les Anglaises et les Américaines; et c'est une raison de plus pour +qu'elle fasse son chemin. Les Anglo-Saxonnes ont distingué d'abord entre +l'électorat et l'éligibilité, se bornant sagement à réclamer le droit de +voter sans prétendre, pour l'instant, au droit de représentation. En +effet, beaucoup de ceux qui inclinent à laisser les femmes participer +largement à nos élections, éprouvent, par contre (et c'est mon cas), +toutes sortes de répugnances à les voir jouer un rôle actif dans nos +assemblées délibérantes. Ensuite, procédant par une gradation +méthodique, le féminisme anglo-américain s'est attaché à démontrer que +les femmes ont intérêt et qualité pour prendre part aux élections +communales; puis, ce premier droit acquis, il a revendiqué leur +coopération aux élections provinciales; enfin, ce second point gagné, il +s'est appliqué à réclamer le droit de voter pour les assemblées +législatives. La question en est là. Savez-vous plus habile tactique et +plus adroite diplomatie? Et il y a des gens qui prétendent que les +femmes n'ont pas l'esprit politique!</p> + +<p>Notons, en outre, que cette marche progressive, ce sens pratique des +difficultés et des résistances, ce goût de l'action prudente et mesurée, +n'a pas empêché la femme anglo-saxonne d'apercevoir que la commune, la +province et l'État ne sont, au fond, que trois circonscriptions plus ou +moins larges de la société politique, et que le droit d'électorat pour +la première emporte logiquement le droit d'électorat pour les deux +autres. Qu'il s'agisse donc de nos élections municipales, +départementales ou législatives, la femme française n'a qu'un seul et +même argument à présenter, un argument très simple, mais très fort, +puisqu'elle le tire du principe le plus démocratique, le plus égalitaire +de notre constitution républicaine: j'ai nommé le suffrage universel, +qui gouverne aujourd'hui presque toutes nos élections politiques.</p> + +<p>Beaucoup en gémissent; mais combien peu le discutent encore? +Imagine-t-on pourtant une institution plus mal nommée? Peut-on la dire +universelle sans dérision ou sans duperie, lorsqu'elle exclut la moitié +des membres de la société? En réalité, notre prétendu suffrage universel +d'aujourd'hui n'est qu'un suffrage restreint, un privilège viril, un +monopole masculin. Avons-nous donc de bons motifs pour en réserver +exclusivement la jouissance au sexe fort? Pas du tout; et voilà bien où +l'argumentation féministe est embarrassante.</p> + +<p>Si discutable qu'il soit en théorie, le suffrage universel est considéré +aujourd'hui comme la base des gouvernements démocratiques. Taine en a +formulé très heureusement la raison d'être dans les termes suivants: +«Que je porte une blouse ou un habit, que je sois capitaliste ou +manoeuvre, personne n'a le droit de disposer sans mon consentement de +mon argent ou de ma vie. Pour que cinq cents personnes réunies dans une +salle puissent justement taxer mon bien ou m'envoyer à la frontière, il +faut que, tacitement ou spontanément, je les y autorise; or, la façon la +plus naturelle de les autoriser est de les élire. Il est donc +raisonnable qu'un paysan, un ouvrier, vote tout comme un bourgeois ou un +noble; il a beau être ignorant, lourd, mal informé, sa petite épargne, +sa vie sont à lui et non à d'autres; on lui fait tort, quand on les +emploie sans le consulter de près ou de loin sur cet emploi<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a> +<a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" +name="footnote16"><b>Note 16: </b></a><a href="#footnotetag16"> +(retour) </a> <span class="sc">H. Taine</span>, <i>Du Suffrage universel et de la manière de voter</i>; +Paris, 1872, in-12, p. 8.</blockquote> + +<p>Si telle est bien l'idée fondamentale du suffrage universel, qui ne voit +qu'elle est aussi démonstrative en faveur du droit électoral des femmes +qu'en faveur du droit électoral des hommes? Qu'il s'agisse, en effet, de +la commune, du département ou de l'État, il n'est pas juste que les +femmes en supportent les charges sans être appelées à les consentir, +sans participer conséquemment à l'élection de ceux qui les établissent; +il n'est pas juste qu'elles soient privées du droit de défendre leur +épargne et la vie de leurs enfants, parce qu'elles portent une robe au +lieu d'une blouse ou d'un habit.</p> + +<p>Lorsqu'une femme paie dans une commune les taxes syndicales, on l'admet +à concourir à l'élection du syndicat; lorsqu'elle détient le nombre +réglementaire d'actions fixé par les statuts, elle a le droit de séance +et de vote aux assemblées générales de la Compagnie du Nord ou de la +Banque de France<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a> +<a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a>. Et la femme possédant quelque fortune propre et +inscrite au rôle des contributions, la veuve ou la célibataire maîtresse +de sa personne et de ses biens, réclamera vainement,--fût-elle fixée +dans la commune depuis plus de vingt ans,--son inscription sur les +listes électorales! N'est-il donc pas de la plus élémentaire équité que +cette femme, qui participe a toutes les charges de sa ville, concoure de +même à la nomination du conseil qui l'administre?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" +name="footnote17"><b>Note 17: </b></a><a href="#footnotetag17"> +(retour) </a> Gabriel <span class="sc">Alix</span>, <i>L'électorat municipal et provincial des +femmes</i>. Réforme sociale du 1er novembre 1896, p. 625.</blockquote> + +<p>Française, elle est justiciable du Code civil et du Code pénal; +commerçante, elle doit faire honneur à sa signature sous peine de +faillite; locataire, elle doit payer exactement son loyer sous peine de +saisie; contribuable, elle doit supporter sa part des impôts sous peine +de poursuite. Soumise, en un mot, aux obligations et aux charges +sociales, pourquoi serait-elle déclarée inadmissible aux droits +électoraux qui en sont le correctif et la compensation? Puisque nous la +considérons comme pleinement responsable de ses actes au point de vue +privé, pourquoi serait-elle traitée en incapable par la loi politique? +Pourquoi la société lui imposerait-elle des devoirs sans lui conférer, +par une juste réciprocité, les droits que les hommes peuvent invoquer en +retour? «Puisque vous trouvez notre argent bon à prendre, diront-elles, +vous devez prendre aussi notre avis. C'est un des premiers principes de +votre droit public que nul n'est obligé de payer ses contributions, s'il +ne les a d'abord librement discutées et consenties par l'intermédiaire +de ses représentants. Faites donc que nous votions, ou nous refusons de +payer nos impôts.» Qu'est-ce que les hommes peuvent bien répondre à +cette argumentation pressante?</p> + +<p>Diront-ils (c'est le raisonnement réactionnaire) que le suffrage +universel est une institution malfaisante, exécrable, et qui n'existe +pas encore dans tous les pays d'Europe? que, si en France on l'a concédé +aux hommes, ce n'est pas une raison pour en investir les femmes, et +qu'eu égard aux jolies conséquences qu'il a produites, il serait folie +de l'étendre et sagesse de le restreindre? C'est un peu la façon de +penser de M. Brunetière, qui ne voit aucune nécessité à remettre une arme +chargée aux mains de qui ne sait point la manier.</p> + +<p>Certes, je me déciderais facilement à refuser tout droit politique aux +femmes, si je pouvais croire que le suffrage universel fût une +institution de passage, une fausse divinité que les peuples brûleront +après l'avoir idolâtrée. Mais puisqu'il n'est pas douteux que l'avenir +est à la démocratie, comment s'imaginer qu'il ne soit pas au suffrage +universel? Si absurde et si déplorable qu'il puisse paraître, le vote +populaire est l'instrument nécessaire,--et d'ailleurs perfectible,--des +sociétés futures. Et le jour même où la France a proclamé le suffrage +universel de nom, sans le rendre universel de fait, il était à prévoir +que la logique, qui est la raison des simples et la loi déterminante des +foules, l'étendrait graduellement à tous les hommes et à toutes les +femmes, hormis seulement les interdits et les indignes.</p> + +<p>Et cette idée est en marche. Qu'elle progresse plus lentement dans +l'ancien monde que dans le nouveau, à cela rien d'étonnant. Les +Anglaises même voteront chez elles bien avant que les Françaises votent +chez nous. Il n'est point de pays plus attaché que le nôtre à ses +habitudes et à ses préjugés. Mais quelque lenteur qu'une idée mette à se +vider de son contenu, il est inévitable que la <i>chose</i> tende à +s'accorder avec le <i>mot</i>. Je crois donc, avec M. Faguet, que, suivant la +loi générale du développement logique, le suffrage universel remplira +tôt ou tard sa définition et sera un jour le «suffrage de tous<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a> +<a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a>». +C'est une question de temps.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" +name="footnote18"><b>Note 18: </b></a><a href="#footnotetag18"> +(retour) </a> Émile <span class="sc">Faguet</span>, <i>Mesdames au vote!</i> Écho de la semaine du 28 +novembre 1897, p. 522.</blockquote> + +<a name="l1c3s2" id="l1c3s2"></a> +<h4>II</h4> + + +<p>Si encore la loi française avait établi des distinctions parmi les +électeurs du sexe masculin, on comprendrait, à la rigueur, qu'elle +écartât les femmes du scrutin. Mais au point de vue politique, le savant +et l'ignorant jouissent des mêmes privilèges: citoyens, leur titre est +de même valeur; égaux, leur vote a le même poids. Tous les hommes se +valent devant l'urne et devant la Constitution. C'est pour en arriver là +que nous avons fait nos Révolutions! Or, estimant l'inégalité +négligeable entre les hommes, pouvons-nous la juger suffisante à l'effet +d'exclure toutes les femmes des droits que nous réputons «inaliénables +et imprescriptibles»? Reconnaissant pour notre égal le plus médiocre, le +plus obtus de nos frères, avons-nous le droit de repousser la plus +distinguée, la plus illustre de nos soeurs? Admettant toutes les +incapacités masculines, sommes-nous excusables d'exclure toutes les +capacités féminines? «Comment! disait une femme de tête, c'est moi qui +paye l'impôt foncier, et ce sont mes fermiers qui votent<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a> +<a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a>?»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" +name="footnote19"><b>Note 19: </b></a><a href="#footnotetag19"> +(retour) </a> Mlle Pauline <span class="sc">de Grandpré</span>, <i>Les élections</i>. Revue +encyclopédique du 28 novembre 1896, p. 862.</blockquote> + +<p>Les Américaines ont su mettre à profit ces anomalies avec une ingénieuse +finesse. A l'Exposition de Chicago, une lithographie tirée à des +milliers d'exemplaires, représentait Miss Frances Willard, la très +populaire et très zélée présidente de l'Association de tempérance, +entourée d'un peau-rouge, d'un idiot, d'un forçat et d'un fou furieux, +avec cette légende explicative: «La femme américaine et ses égaux en +politique.» On ne saurait se trouver en plus mauvaise compagnie. Le +nègre vote à toutes les élections, et la femme blanche ne le peut pas +encore! Voilà qui doit révolter l'amour-propre des Américaines.</p> + +<p>Pour revenir à l'Europe, une femme peut être reine de Grande-Bretagne ou +reine de Hollande, et la plus fine, la plus intelligente, la plus +instruite des Françaises n'aurait pas le droit d'exprimer une opinion +politique! Il est vrai qu'en France, d'après la loi salique, les femmes +seraient exclues du trône; et Mrs Fawcet voit précisément dans l'hommage +rendu à la capacité féminine par la Constitution anglaise, et aussi dans +l'éclat du long règne de la reine Victoria qui en a été la conséquence, +une explication des développements rapides du féminisme en Angleterre. +Mais, bien que vivant en République, nos Françaises ont, grâce à Dumas +fils, un argument plus spirituel à faire valoir en faveur du suffrage +féminin: «Quand je pense, disait ce grand prédicateur de théâtre, que +Jeanne d'Arc ne pourrait pas voter pour les conseillers municipaux de +Domrémy dans ce beau pays de France qu'elle aurait sauvé<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a> +<a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a>!»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" +name="footnote20"><b>Note 20: </b></a><a href="#footnotetag20"> +(retour) </a> Lettre d'Alexandre Dumas à Mme Maria Cheliga Loewy. <i>Revue +encyclopédique</i> du 15 décembre 1895.</blockquote> + +<p>Sans sortir du présent, il reste étrange que, dans un pays où le premier +rustre venu est électeur, notre mère, notre soeur et notre femme ne le +soient pas. En leur infligeant cette incapacité électorale, notre loi +les assimile, ni plus ni moins, au failli, à l'aliéné et au criminel. Et +l'on comprend que, sous le coup de cette interdiction de voter, les plus +fières s'approprient, à notre endroit, cette déclaration féministe que +Beaumarchais a mise dans la bouche de Marceline: «Leurrées de respects +apparents, dans une servitude réelle, traitées en mineures pour nos +biens, punies en majeures pour nos fautes, nous n'obtenons de vous +qu'une considération dérisoire<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a> +<a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" +name="footnote21"><b>Note 21: </b></a><a href="#footnotetag21"> +(retour) </a> Préface du <i>Mariage de Figaro</i>.</blockquote> + +<p>Aussi bien connaissons-nous des esprits aristocratiques qui, tout en +nourrissant les plus fortes préventions contre le suffrage universel, +inclinent aux revendications du féminisme politique. Tel M. Paul +Bourget, qui écrivait, à la date du 15 novembre 1893, à une des femmes +les plus distinguées du Canada: «Je n'aperçois pas une bonne raison pour +priver les femmes du droit de vote en des pays où l'on professe la +théorie, qui paraîtra insensée à nos descendants, du suffrage universel. +Du moment qu'un illettré vote comme un lettré, un domestique comme son +maître, un paysan comme un bourgeois, puisqu'il n'est tenu compte ni des +différences d'éducation, ni de celles de capacité, ni même de l'intérêt +général, pourquoi la femme du paysan, celle du domestique et celle du +bourgeois, n'auraient-elles pas voix au chapitre, au même titre les unes +que les autres et que leurs maris. Leurs suffrages ne seraient ni plus +incompétents ni plus imprudents, et peut-être leur amour pour leurs +enfants et leur sens de l'économie domestique les rendraient-elles plus +sages sur certains points: les lois d'éducation, par exemple, et les +impôts.»</p> + +<p>On ne saurait mieux dire. Comme l'homme, la femme fait partie d'une +société civile et politique. Intéressée au bon ordre, à la paix, à la +fortune de l'État, il est illogique et injuste de lui imposer les +charges publiques sans lui reconnaître les prérogatives électorales. +Citoyenne par les devoirs qu'on lui impose, elle mérite de l'être par la +reconnaissance des droits qu'on lui refuse.</p> + +<p>Et notez que cette reconnaissance du droit de suffrage ne serait, au +fond, qu'une restitution. Le passé fut plus libéral que le présent. En +vertu du principe terrien, les femmes nobles prenaient part anciennement +aux élections provinciales et même à la nomination des États généraux. +L'électorat féminin ne serait donc pas une si grande nouveauté, +puisqu'il ne ferait que renouer et élargir une véritable tradition +historique<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a> +<a href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" +name="footnote22"><b>Note 22: </b></a><a href="#footnotetag22"> +(retour) </a> <span class="sc">Laboulaye</span>, <i>Recherches sur la condition civile et politique +des femmes</i>, p. 443, note 3.--Lucien <span class="sc">Leduc</span>, <i>La Femme devant le +Parlement</i>, p. 283, notes 2 et 4.</blockquote> + +<a name="l1c3s3" id="l1c3s3"></a> +<h4>III</h4> + + +<p>«Vous oubliez, me dira-t-on, que la femme est affranchie du service +militaire, et que son exclusion des droits politiques est précisément la +rançon de cette exemption. Si l'homme seul est électeur, c'est que seul +il est soldat. Puisque vous aimez la logique, ayez le courage +d'enrégimenter les femmes!»--Ce n'est pas nécessaire. On voudra bien +d'abord remarquer que cette objection n'a qu'une portée toute +momentanée: le service militaire obligatoire pour tous les hommes +n'existe ni en Angleterre ni en Amérique. En France même, il n'a pas +toujours été la loi du recrutement. Bien plus, rien ne s'oppose à ce que +l'ancien système de l'armée professionnelle remplace un jour ou l'autre, +quand la situation extérieure le permettra, le système actuel de la +nation armée. Le temps n'est pas loin où les jeunes gens, qui pouvaient +se payer un remplaçant, conservaient néanmoins leur pleine capacité +électorale. Aujourd'hui encore, les prêtres, les professeurs, les +instituteurs, les diplômés de certaines écoles, sont soustraits à la +presque totalité du service militaire, sans que leur droit de suffrage +en soit amoindri.</p> + +<p>Est-ce que, par ailleurs, l'impôt du sang n'est point compensé, du côté +des femmes, par les charges si lourdes de la maternité? Bonaparte disait +un jour à la veuve du philosophe Condorcet: «Je n'aime pas que les +femmes s'occupent de politique.»--«Vous avez raison, général; mais dans +un pays où on leur coupe la tête, il est naturel qu'elles aient envie de +savoir pourquoi.» La Française d'aujourd'hui pourrait ajouter: «Dans un +pays où l'on prend les enfants aux mères pour les envoyer se faire tuer +aux frontières ou dans les colonies, les femmes ont bien le droit de +savoir pourquoi.» On leur dit: «Ne vous plaignez pas de votre incapacité +politique: vous ne payez pas l'impôt du sang.» Elles ont une bonne +réponse à faire: «Nous le payons dans la personne de ceux qui nous sont +le plus chers, fils, frères, époux et amis: ce qui n'est pas moins dur +que de l'acquitter par soi-même. Si nous sommes dispensées du service +militaire, nous sommes condamnées en revanche à toutes les douleurs de +l'enfantement. Si nous ne faisons pas la guerre, nous faisons des +soldats!» On comprend maintenant le mot de Michelet: «Qui paie l'impôt +du sang? La mère.» Inutile de transformer toutes les femmes en +vivandières pour leur permettre de revendiquer valablement l'exercice du +droit électoral.</p> + +<p>Et maintenant, nous pouvons aborder, en manière de conclusion, cette +vieille controverse d'école: le vote est-il une <i>fonction</i> ou un +<i>droit</i>? A vrai dire, cela m'est bien égal.</p> + +<p>Si l'on tient l'électorat pour une fonction publique, la loi doit en +investir seulement les plus dignes et les plus capables de l'exercer; et +partant notre constitution politique a le devoir, et de la conférer +sur-le-champ aux femmes instruites qui ne peuvent que l'honorer par leur +caractère et leur talent, et de l'enlever bien vite à tant d'hommes +ignorants ou malhonnêtes qui en font le plus sot usage ou le plus +honteux trafic.</p> + +<p>Si l'on admet, au contraire, que l'électorat soit un droit, alors nul +membre du corps social ne saurait en être dépossédé. Tant que le +gouvernement a été l'apanage de quelques privilégiés, on pouvait +comprendre que les femmes ne fussent point recevables à en revendiquer +le bénéfice; mais du jour où la volonté générale a remplacé la volonté +monarchique, du jour où les pouvoirs politiques sont devenus l'émanation +et l'expression du consentement populaire, la souveraineté, procédant de +tous, doit appartenir à tous.</p> + +<p>Et alors, de deux choses l'une: ou l'électorat est une fonction de +souveraineté, et cette fonction ne doit être conférée qu'aux personnes +capables de l'exercer, hommes <i>ou</i> femmes; ou bien l'électorat est un +droit de souveraineté, et ce droit doit être reconnu à tous ceux qui +composent la volonté générale, hommes <i>et</i> femmes.</p> + +<p>Car il n'y a pas moyen de prétendre que la souveraineté soit d'essence +masculine. Sa nature est double: elle est, en quelque sorte, mâle et +femelle. En d'autres termes, la souveraineté ne découle pas +exclusivement, soit des hommes, soit des femmes, mais du peuple entier, +de tous les membres de la nation, de l'ensemble des hommes et des +femmes. D'un mot, elle est bisexuelle. Cela étant, la conclusion +s'impose: tous souverains, tous électeurs!</p> + +<a name="l1c4" id="l1c4"></a> +<br><br> +<h3>CHAPITRE IV</h3> + +<h4>Plaidoyer en faveur de la femme électrice</h4> +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--A-t-elle intérêt a voter?--La politique démocratique + intéresse les femmes autant que les hommes.--Le bulletin de + vote est l'arme des faibles.</p> + +<p> II.--En faveur des droits politiques de la femme.--Sa + capacité.--Sa moralité.--Son esprit conservateur.</p> + +<p> III.--Opinions de quelques hommes célèbres.--Résistances + intéressées.--Les femmes sont-elles trop sentimentales, et + trop dévotes pour bien voter?</p> +</blockquote> + + +<a name="l1c4s1" id="l1c4s1"></a> +<br> +<h4>I</h4> + +<p>Tout concourt à justifier le <i>droit</i> des femmes au suffrage politique. +Reste à savoir si elles ont vraiment <i>intérêt</i> à l'exercer. On nous +objectera sans doute, à ce propos, que l'exercice des droits électoraux +ne saurait être mis au rang des béatitudes; que jouer un si petit rôle +officiel est de médiocre conséquence; qu'il y a de plus grandes joies et +de plus pures jouissances sur la terre que d'introduire, de temps en +temps, un bulletin dans l'urne sous l'oeil soupçonneux de trois citoyens +vigilants appelés scrutateurs; que ce plaisir est si peu du goût de tout +le monde que beaucoup d'hommes,--et des meilleurs,--y renoncent sans +privation, sans souffrance; qu'en fin de compte, voter ne fait pas le +bonheur. Vienne donc le jour où toutes les femmes seront électrices, il +y aura quelques politiciennes de plus, et pas une mécontente de moins.</p> + +<p>On nous dira encore, avec une grâce insinuante, que, dépourvue du droit +de suffrage et placée même sous puissance de mari, la femme est +maîtresse, quand elle le veut, d'exercer une certaine influence sur les +affaires de sa ville ou de son pays. Souveraine de ce petit royaume +qu'on appelle le ménage, elle n'est point dénuée de tout moyen d'agir +sur les déterminations et le vote de son mari; et ce pouvoir modeste, +sans éclat, mais sans responsabilité, fait d'une femme intelligente et +fine l'Égérie du foyer. Grâce à cette influence discrète, la femme +moderne, sans rien sacrifier de ses devoirs d'épouse et de mère, remplit +un peu, dans les affaires politiques, l'office d'un monarque +constitutionnel: elle règne, mais ne gouverne pas. Qu'elle reste donc la +maîtresse de la maison et le bon génie de la famille: c'est le voeu de +ceux qui professent le culte de la femme et le mépris de la politique.</p> + +<p>Le malheur est (ce sera notre réponse) que la femme d'aujourd'hui n'a +plus autant qu'autrefois le droit et le moyen de se désintéresser des +choses de la politique. Depuis que le peuple émancipé a pris en main la +direction de ses propres affaires, depuis que le suffrage universel a +subordonné notre fortune, notre famille, notre vie, à cette force +anonyme, irrésistible, irresponsable, qui est le nombre et qui s'affirme +par une simple majorité si souvent précaire et instable, la politique +est devenue la préoccupation et le devoir de tous. Est-ce qu'une femme +de tête ou de coeur peut rester indifférente à la question de savoir si +l'impôt dévorera le fruit de son travail, si une législation +révolutionnaire confisquera ses biens héréditaires, si la puissance +redoutable de l'État empiétera sans cesse sur les droits de la famille? +Les Françaises auraient grand tort, en vérité, de se reposer sur leurs +maris ou sur leurs pères du soin de conjurer ces périls. Un seul +exemple: l'immense majorité des femmes de France était hostile à la +laïcisation des écoles, et leurs hommes l'ont faite.</p> + +<p>D'ailleurs, il ne faut pas croire qu'en toute chose l'intérêt des deux +sexes soit identique. Actuellement, l'ouvrier et l'ouvrière de +l'industrie ont des intérêts, non seulement distincts, mais absolument +contraires. «Nous avons aujourd'hui mille raisons de voter, diront les +femmes. D'abord, c'est par milliers que nous travaillons de nos mains +pour gagner notre vie. Est-il donc inutile de plaider nous-mêmes la +cause de notre labeur, de notre sexe, et de manifester nos opinions, nos +besoins, nos griefs, par ce même bulletin de vote que la loi a mis +précisément en ce but aux mains des hommes? Est-il superflu de prendre +la défense de notre épargne contre vos gaspillages financiers, la +défense de nos enfants contre votre pédagogie stupide, la défense de nos +consciences contre votre intolérance sectaire?» A cela, point de +réponse.</p> + +<p>Aurons-nous enfin le triste courage de refuser le droit de voter à la +femme parce qu'elle a le malheur d'être plus faible que l'homme? Ce +serait aggraver une inégalité de nature par une injustice de la loi. +Voter est aujourd'hui le seul moyen légal d'affirmer ses droits et de +défendre ses intérêts. Plus la personne humaine est menacée, plus elle a +besoin d'être protégée. Dans notre société, le bulletin de vote est +l'arme des faibles et des opprimés. Dénier au sexe féminin le droit de +suffrage, c'est lui refuser le droit de légitime défense. L'expérience +politique et parlementaire atteste que les législateurs font surtout les +lois pour ceux qui font les législateurs. L'<i>intérêt</i> conspire donc avec +le <i>droit</i> en faveur de l'électorat des femmes.</p> + +<a name="l1c4s2" id="l1c4s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>Si chère que nous soit la logique, notre intention toutefois n'est point +de lui sacrifier l'intérêt public. Que l'on nous démontre que le vote +des femmes est préjudiciable à la <i>nation</i> ou à la <i>famille</i>, et nous +renoncerons sans regret à leur émancipation électorale.</p> + +<p>Invoquant d'abord l'intérêt national, on nous assure que les femmes sont +moins capables que les hommes d'exercer le droit de suffrage. Elles +n'ont point l'intelligence des affaires, ni le discernement réfléchi, ni +le sang-froid. De complexion nerveuse et sensible, elles s'émeuvent plus +facilement et plus vivement que nous. Les mouvements populaires, le +fanatisme religieux ou politique, l'enthousiasme, l'effroi, la colère, +exercent sur leur âme des ébranlements soudains, des entraînements +regrettables. Esclaves de leurs nerfs, elles n'émettront que des votes +de sentiment ou de passion. C'est pourquoi, si favorable qu'il fût à la +femme, Michelet estimait que «la politique lui est généralement peu +accessible,» parce qu'il y faut «un esprit généralisateur et très mâle.»</p> + +<p>Nous pourrions répondre de suite que les femmes ont montré souvent un +véritable talent de gouvernement, et que, pour ne parler que du passé, +des reines comme Élisabeth d'Angleterre, Marie-Thérèse d'Autriche et la +grande Catherine de Russie ont fait assez belle figure dans le +monde<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a> +<a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a>. Stuart Mill<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a> +<a href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a> prétendait même que toutes les femmes mises à +l'épreuve du pouvoir s'étaient montrées à la hauteur de leur tâche. Mais +ne citons pas avec trop de complaisance l'administration de quelques +grandes souveraines: on nous répondrait par le mot de la duchesse de +Bourgogne à Mme de Maintenon: «Savez-vous, Madame, pourquoi une reine +gouverne mieux qu'un roi? C'est que, sous une reine, c'est d'ordinaire +un homme qui dirige, tandis que, sous un roi, c'est généralement une +femme.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" +name="footnote23"><b>Note 23: </b></a><a href="#footnotetag23"> +(retour) </a> <span class="sc">Appleton</span>, <i>De la situation sociale et politique des femmes +dans le droit moderne</i>, p. 15.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" +name="footnote24"><b>Note 24: </b></a><a href="#footnotetag24"> +(retour) </a> Stuart <span class="sc">Mill</span>, <i>L'Assujettissement des femmes</i>, traduction +Cazelles, pp. 117 et suiv.</blockquote> + +<p>Mettons que l'observation soit juste: elle n'est pas, après tout, si +désavantageuse pour le sexe féminin. «L'orgueil de l'homme repousse le +mérite, dit Joseph de Maistre, et l'orgueil de la femme l'appelle.» +Quelle excellente disposition pour bien voter! Seriez-vous donc si +surpris que le suffrage des femmes fût plus éclairé, plus prudent et +plus pratique que le nôtre?</p> + +<p>Ne faisons pas les fiers. Si les femmes ne sont pas, à l'heure qu'il +est, plus intelligentes que les hommes, elles sont peut-être plus +instruites. Je veux bien que, dans les classes prétendues dirigeantes, +nous tenions encore la prééminence de la culture et du savoir; mais, en +revanche, dans les classes populaires, il est bien difficile de refuser +à l'ouvrière plus de finesse, plus d'ouverture d'esprit, plus de largeur +de coeur qu'à l'ouvrier. La paysanne elle-même a l'intelligence plus +éveillée, plus meublée, plus cultivée que le paysan. A la ville et +surtout à la campagne, tandis que le <i>maître</i> commande, la <i>maîtresse</i> +inspire et gouverne; en sorte que, dans les masses profondes du suffrage +universel, notre loi a exclu précisément du vote la partie la plus +clairvoyante de la population française. Voulons-nous donc avoir un +corps électoral plus éclairé? Comprenons-y les deux sexes. L'adjonction +des femmes, c'est l'«adjonction des capacités.»</p> + +<p>De plus, la femme du peuple est d'une moralité supérieure à celle des +hommes de sa condition. Nous avons eu déjà l'occasion de citer les +statistiques criminelles, qui établissent que le nombre des délinquants +mâles dépasse considérablement le chiffre des condamnations encourues +par les femmes. A quelles gens le pays doit-il faire appel, de +préférence à tous autres, lorsqu'il s'agit de choisir les législateurs, +sinon aux membres de la société qui respectent le mieux les lois +établies? Or, tandis que nous fermons l'accès du scrutin aux femmes +honnêtes et vertueuses, nous y admettons,--hormis seulement les +criminels,--tous les hommes sans foi ni loi, tous les débauchés, tous +les alcooliques. C'est de l'insanité pure. Qu'on ne dise point, après +cela, que le suffrage des femmes est contraire à la tranquillité +publique, car nous serions trop manifestement autorisé à user du même +argument contre le suffrage des hommes et même à réclamer l'abolition du +régime parlementaire qui permet à nos faiseurs de politique de mener +autour de nous un si scandaleux tapage.</p> + +<a name="l1c4s3" id="l1c4s3"></a> +<h4>III</h4> + + +<p>Les hommes sont donc mal fondés à se prévaloir contre les femmes +d'incapacité intellectuelle ou d'incapacité morale. Et comme elles ont +le sens de l'ordre et le goût de la bonne administration, veuillez +croire qu'elles tiendront un moindre compte des couleurs, des +manifestes, des vociférations ou des vocalises d'un candidat que de sa +valeur propre et de son honnêteté personnelle. Transportant aux affaires +de l'État leurs qualités de bonnes ménagères, elles n'auront pas de +peine à se montrer plus fidèles au scrutin, plus libres dans leur choix +et surtout plus scrupuleuses, plus sévères que nous sur les questions +d'honneur et de probité, si bien qu'il se pourrait que la bonne +politicienne nous guérît du mauvais politicien.</p> + +<p>C'était l'espérance d'Émile de Girardin qui saluait dans l'électorat des +femmes «l'avènement d'une politique plus haute, plus profonde et plus +large, de moins en moins révolutionnaire, et de plus en plus sociale.» +L'<i>Égale de l'homme</i>, d'où j'extrais cette idée, fut une réponse à +l'<i>Homme-Femme</i> d'Alexandre Dumas; et l'on peut croire que l'opuscule de +Girardin ne fut pas étranger à la conversion du grand dramaturge qui, +après avoir persiflé les revendications féministes, les exalta soudain +dans les <i>Femmes qui tuent</i> et les <i>Femmes qui votent</i>. Et nous avons +aujourd'hui pour garant de leurs prévisions le progrès des moeurs +politiques dans les heureux pays où fleurit, par exception, l'électorat +féminin. Rendant compte des résultats de la loi du 12 décembre 1869 qui, +dans l'État de Wyoming, a reconnu aux femmes le droit de vote en matière +politique, le juge John Kingman conclut que «l'influence générale du +suffrage féminin a été d'élever le niveau moral et intellectuel de la +société et d'assurer l'élection des hommes les plus capables<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a> +<a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a>.» Et je +vous prie de croire que les femmes de là-bas ne négligent rien pour +faire triompher la candidature qu'elles soutiennent. «Elles ont sur nous +tant d'avantages!» disait un journaliste américain<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a> +<a href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" +name="footnote25"><b>Note 25: </b></a><a href="#footnotetag25"> +(retour) </a> Ed. <span class="sc">Villey</span>, <i>Le Mouvement féministe contemporain</i>, p. 15.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" +name="footnote26"><b>Note 26: </b></a><a href="#footnotetag26"> +(retour) </a> <span class="sc">Ostrogorski</span>, <i>La Femme au point de vue du droit public</i>, pp. +71 et s.</blockquote> + +<p>Faut-il craindre, par ailleurs, que leur sentimentalisme et leur +dévotion ne les entraînent à des votes et à des choix inconsidérés? +«Elles seront mauvaises gardiennes de l'honneur national, a-t-on dit. +Faites qu'une guerre soit juste et nécessaire: elles y refuseront leur +adhésion<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a> +<a href="#footnote27"><sup class="sml">27</sup></a>.» De fait, les femmes se sont associées en grand nombre aux +ligues de la paix. Leur coeur, si riche de pitié, se soulève +naturellement contre les horreurs de la guerre. Beaucoup de +féministes,--et des plus notoires,--sont de chaleureux adeptes de la +cause humanitaire. Mais, à tout prendre, lorsqu'il s'agit de déchaîner +la guerre, mieux vaut un coeur timide qu'un coeur léger. Bienheureux les +pacifiques! Il n'y a pas trop de mains sur la terre pour élever +au-dessus des peuples jaloux et querelleurs le rameau d'olivier.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" +name="footnote27"><b>Note 27: </b></a><a href="#footnotetag27"> +(retour) </a> <span class="sc">Duverger</span>, <i>De la Condition politique et civile des femmes</i>, p. +62.</blockquote> + +<p>Apôtre de la paix internationale, la femme servirait également la cause +de la paix intérieure. D'esprit conservateur, ayant le sens de l'ordre +et le goût de l'économie, la bonne ménagère française répugnerait à la +violence des partis extrêmes; et comme son éducation chrétienne la voue +très généralement à la défense des traditions sociales, elle fournirait +par ses votes un appoint considérable à la politique modérée.</p> + +<p>«Vous y êtes! interrompront certaines gens; elles ne nommeront que des +curés ou des congréganistes.»--Et après? Si vous leur accordez le droit +de vote, c'est, j'imagine, pour les laisser libres de voter à leur +convenance et non point pour leur imposer je ne sais quel mandat +impératif. Le prêtre et l'évêque ne sont point, d'ailleurs, si déplacés +dans une assemblée délibérante: tout ce qui touche au culte et aux +oeuvres d'éducation et d'assistance rentre au premier chef dans leur +compétence et leur mission. Que si la soutane d'un candidat cachait, par +hasard, plus d'ambition et d'égoïsme que de dévouement à la chose +publique, la clairvoyance des électrices aurait tôt fait de le découvrir +et leur confiance ne tarderait pas à se porter sur de plus dignes et de +plus méritants. Il n'est pas si facile qu'on le croit de conquérir l'âme +des dévotes. Beaucoup, dans le nombre, sont indépendantes et frondeuses: +demandez à MM. les Curés! Les meilleures chrétiennes n'excluront point +les laïques et ne voteront qu'à bon escient. Mme Marguerite Durand +estime même que, si les femmes se montrent trop accessibles aux +influences religieuses, ce sera pour un temps si court que l'Église, qui +a la vie longue, ne tient pas, chez nous, à en faire l'expérience<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a> +<a href="#footnote28"><sup class="sml">28</sup></a>.» +A qui fera-t-on croire, en tout cas, que leurs suffrages seraient moins +libres que ceux de nos cantonniers et de nos ivrognes? Et puis, il n'est +guère possible que leurs choix soient pires que les nôtres.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" +name="footnote28"><b>Note 28: </b></a><a href="#footnotetag28"> +(retour) </a> Voir la <i>Fronde</i> du vendredi 14 septembre 1900.</blockquote> + +<p>Je n'ai point, du reste, la simplicité de penser que l'esprit sectaire +puisse s'accommoder de mes idées et se ranger à mes conclusions. +«L'habileté avant la justice,» voilà le mot d'ordre de ceux qui placent +l'intérêt de parti au-dessus des droits de la personne humaine. «Quand +la Française aura nos opinions politiques, disent-ils, nous lui +permettrons de voter. Pas avant!» On me pardonnera de ne point discuter +cette manière de voir: je la tiens pour aussi décisive que misérable; +car elle subordonne cyniquement la cause des faibles à l'utilité égoïste +des forts.</p> + +<a name="l1c5" id="l1c5"></a> +<br><br> +<h3>CHAPITRE V</h3> + +<h4>Objections des poètes et des maris</h4> +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Si la vie publique risque de gâter les grâces de la + femme.--Vaines appréhensions.</p> + +<p> II.--Si l'électorat des femmes risque de désorganiser la + société domestique--Craintes excessives.</p> + +<p> III.--Comment concilier les droits politiques de la femme + avec les droits politiques du mari?--Du peu de gout des + Françaises pour l'émancipation électorale.</p> +</blockquote> +<br> + +<p>En justice et en raison, les femmes ont le <i>droit de</i> voter; les femmes +ont <i>intérêt</i> à voter; les femmes ont <i>qualité</i> pour voter. Que peut-on +bien encore leur opposer? Deux objections curieuses: celle des poètes et +celle des maris.</p> + +<a name="l1c5s1" id="l1c5s1"></a> +<h4>I</h4> + +<p>Les premiers vous diront avec des larmes dans la voix: «De grâce, ne +laissez pas les femmes s'approcher de l'urne électorale: vous allez nous +les gâter. Ce sont des êtres charmants, des créatures délicates, qui +perdraient leurs grâces et leurs qualités à se mêler des affaires +publiques. Qu'elles restent neutres en politique pour conserver leur +empire et leur souveraineté sur les hommes!»</p> + +<p>A ces galants scrupules, Alexandre Dumas avait une plaisante réponse: +«Croyez-vous, disait-il, que la bicyclette les rende gracieuses<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a> +<a href="#footnote29"><sup class="sml">29</sup></a>?» Ce +n'est pas le scrutin, d'ailleurs, qui en fera des hommes. L'exercice du +droit de citoyen n'a rien de bien rude. Il n'est pas nécessaire, pour y +exceller, d'un long et pénible entraînement. Serait-ce donc qu'en se +rendant à la mairie, une ou deux fois tous les trois ou quatre ans, pour +déposer dans l'urne un petit carré de papier, les femmes risquent de +prendre des allures de portefaix? Certes, une telle métamorphose serait +haïssable, si le vote la rendait possible. Mais il n'est pas croyable +qu'à choisir entre les radicaux ou les modérés et à voter pour Pierre ou +pour Paul, les femmes perdent les grâces de leur sexe.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" +name="footnote29"><b>Note 29: </b></a><a href="#footnotetag29"> +(retour) </a> Lettre à Mme Maria Chéliga.</blockquote> + +<p>Aussi des gens plus graves, jugeant cette raison insuffisamment +raisonnable, ont repris le vieil argument, suivant lequel il n'est pas +bon que la femme soit mêlée au mouvement et au sans-gêne de la vie +publique. Comment concilierait-elle ses devoirs de retenue, de modestie, +de pudeur, avec les compromissions et les brutalités d'une campagne +électorale? Est-ce dans les réunions publiques qu'elle apprendra le beau +langage, l'urbanité, la douceur, toutes qualités qui sont l'honneur de +son sexe? Parviendra-t-elle à bannir des luttes politiques la violence +et la grossièreté que nous y mettons? N'y perdra-t-elle pas, au +contraire, la décence que nous lui envions? Il est plus sûr pour elle de +réserver aux siens «les trésors de sa douce et sage parole, les soins, +le dévouement et les consolations dont la famille a besoin<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a> +<a href="#footnote30"><sup class="sml">30</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" +name="footnote30"><b>Note 30: </b></a><a href="#footnotetag30"> +(retour) </a> <span class="sc">Duverger</span>, <i>De la Condition politique et civile des femmes</i>, p. +58.</blockquote> + +<p>Loin de nous la pensée de conseiller aux femmes de faire le coup de +poing dans les réunions publiques. Mais on peut être électeur «sans +descendre, comme dirait M. Prudhomme, dans l'arène des partis.» Une +salle de vote n'est pas nécessairement un mauvais lieu. Le contact des +électeurs est-il si odieux et si démoralisant? Une mondaine évaporée +n'est-elle pas plus brouillée avec son foyer que ne le sera jamais une +femme admise au scrutin? Que si l'on conservait des craintes pour la +«respectabilité» des électrices, rien n'empêcherait de les admettre à +voter par correspondance ou par procuration, à moins encore qu'on +affecte au scrutin deux salles distinctes, l'une pour les dames, l'autre +pour les hommes.</p> + +<p>Mais c'est faire bien des façons pour une chose toute simple. En +Amérique et en Australie, là où l'intervention des femmes dans les +élections politiques est de fait et de droit, leur participation au vote +n'occasionne ni embarras ni scandale. Elles s'acheminent au scrutin pour +déposer leur bulletin de vote, comme elles vont chez le percepteur +acquitter leur feuille d'impôts ou chez le banquier toucher leurs +coupons de rente, le plus tranquillement du monde. Et tous les partis +reconnaissent que leur influence a été profitable au bien public. On +leur fait particulièrement honneur des améliorations apportées à la loi +des pauvres, à la répression de l'alcoolisme, à l'administration des +hôpitaux, des asiles, des prisons, des écoles et des établissements +pénitentiaires. Pourquoi l'extension du vote électoral aux femmes +françaises ne nous vaudrait-il pas les mêmes bénéfices?</p> + +<p>Impossible, du reste, d'enfermer les femmes d'aujourd'hui dans un +gynécée et de les condamner à filer la laine sous le manteau de la +cheminée. Si l'on voulait interdire à leur sexe la fréquentation des +hommes dans les lieux publics comme au bon vieux temps, ce n'est pas la +salle de vote qu'il faudrait leur fermer, mais aussi et surtout les +magasins, les usines, les bureaux, les postes et les télégraphes, toutes +les fonctions industrielles et commerciales. Autant supprimer leur +liberté d'aller et de venir, leur droit de vendre et d'acheter!</p> + +<p>Il ne s'agit point, par contre, de déchaîner imprudemment le suffrage +universel parmi les femmes, comme on l'a déchaîné brusquement, en 1848, +parmi les hommes. On pourrait les admettre d'abord, par mesure +d'acheminement, au vote municipal, quitte à étendre peu à peu leur +capacité électorale. Mais quelles que soient les dispositions +transitoires admises, nous ne pouvons souscrire à celle qui consisterait +à réserver le droit de suffrage aux femmes veuves ou célibataires. Ce +privilège offenserait la raison et la justice. Il ne faut point que les +beaux titres d'épouse et de mère deviennent une cause de défaveur et +d'infériorité. A trop avantager les femmes de condition indépendante qui +jouissent, dans la vie, d'une plus grande somme de libertés civiles, on +courrait le risque de discréditer le mariage. Et puis, les pères et les +mères ne sont-ils pas plus intéressés que quiconque à la bonne gestion +des affaires publiques? Comprendrait-on que les droits politiques +fussent l'apanage exclusif des veufs et des vieux garçons? Plus +rationnel assurément serait l'attribution d'un double suffrage aux chefs +de familles, hommes ou femmes. En un pays où la population décroît, il +serait fou d'avantager le célibat.</p> + +<a name="l1c5s2" id="l1c5s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>Nous arrivons au gros argument des maris. Il ne faut pas désorganiser la +société domestique sous prétexte de mieux organiser la société +politique. «Puisque la femme a un maître, a écrit Jules Simon, elle ne +peut avoir dans l'État les droits de citoyen.» Et encore: «La famille a +un vote: si elle en avait deux, elle serait divisée; elle périrait.» En +effet, l'expérience de chaque jour atteste combien les discussions +politiques creusent entre les hommes de profondes et regrettables +divisions. N'appréhendez-vous point que, les mêmes causes produisant les +mêmes effets, la politique n'introduise dans les ménages des +dissentiments et des querelles qui, en exaspérant les incompatibilités +d'humeur, ne manqueraient point de dissocier et de rompre bien des +unions?</p> + +<p>Supposez que l'un des conjoints soit royaliste ou conservateur, et +l'autre radical ou socialiste; faites-les voter, à titre égal, aux mêmes +élections: la paix du foyer en sera-t-elle affermie ou troublée? +Imaginez-vous la gaieté de leurs conversations? Les voyez-vous +s'exercer, en tête-à-tête, aux libertés publiques, en épuisant l'un +contre l'autre toutes les richesses du langage parlementaire? N'est-il +pas à craindre, même, que ces disputes conjugales ne se poursuivent +jusqu'à la mairie, devant l'urne, sous les yeux du public? Entre époux +quelque peu animés de l'esprit de contrariété, la vie ne sera plus +tenable. Le divorce a déjà trop d'aliments pour qu'il soit prudent de +lui fournir le prétexte inépuisable des dissentiments électoraux. La +politique est ce qui nous divise le plus; ne l'installons pas au foyer! +«Le vote des femmes ne simplifierait pas nos difficultés, écrit Marion, +il les doublerait<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a> +<a href="#footnote31"><sup class="sml">31</sup></a>.» Et la paix des ménages en serait gravement +troublée. Voulez-vous introduire dans le Code le divorce pour +incompatibilité d'humeur électorale?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" +name="footnote31"><b>Note 31: </b></a><a href="#footnotetag31"> +(retour) </a> <i>La Psychologie de la femme</i>, p. 302.</blockquote> + +<p>Franchement, nous ne croyons pas à cette aggravation des hostilités +entre mari et femme par la malfaisance de la politique. De nos jours, +les époux sont divisés sur des questions autrement graves que celles du +choix d'un maire ou d'un député. Combien de fois leur dissentiment porte +sur les idées fondamentales de la destinée, sur la foi à une autre vie, +sur les devoirs de religion? Car il n'est pas rare de voir un +libre-penseur épouser une dévote; et c'est à l'occasion de l'éducation +des enfants surtout que les divergences religieuses peuvent s'aigrir et +s'envenimer. Eh bien! si graves que soient ces oppositions de vues et de +croyances, si troublants que soient ces malentendus de conscience et ces +antagonismes de doctrine, on trouve moyen de s'arranger. Les femmes vont +tranquillement à la messe, tandis que les maris vaquent à leurs +affaires. Leur serait-il plus difficile de voter, l'un pour les +radicaux, l'autre pour les conservateurs, sans se meurtrir ou +s'invectiver?</p> + +<p>D'autant mieux que, s'il est possible d'empêcher les femmes de voter, il +n'est pas au pouvoir de la loi de les empêcher de penser. En réalité, +elles se sont occupées et s'occuperont toujours de politique; elles s'en +occupent et s'en préoccupent même de plus en plus; elles lisent les +journaux, discutent les événements et, faute de pouvoir exercer quelque +influence sur leur direction par un libre suffrage, les ambitieuses et +les habiles recourent à l'intrigue pour assurer le triomphe de leurs +idées ou de leurs amis. Au lieu de politiquer tortueusement dans les +coulisses, n'y aurait-il pas avantage à ce qu'elles puissent manifester +leurs opinions au grand jour?</p> + +<p>On paraît craindre que la coquetterie des femmes ne soit un nouvel +élément à la corruption électorale. Mais la beauté ne court pas les +rues. On redoute les influences féminines, celles du regard, de la +toilette, le contact de deux mains se rencontrant dans l'urne; on +tremble à la seule pensée que les résultats d'un scrutin puissent +dépendre du pli d'une lèvre et de la grâce d'un sourire. Mais à qui +fera-t-on croire que le suffrage masculin n'obéit présentement qu'à la +droite et saine raison? On assure que les femmes prendront conseil de +leur confesseur, de leur époux ou de leur ami, c'est-à-dire d'un homme +dont elles doubleront le suffrage. Mais nos électeurs d'aujourd'hui +sont-ils insensibles aux influences de leurs parents, aux sollicitations +de leurs voisins? Les promesses ou les faveurs n'ont-elles jamais prise +sur leurs déterminations? J'ai l'idée que si, avant le scrutin, les +femmes cherchent à éclairer leur conscience, elles songeront moins que +les hommes, étant plus honnêtes, à vendre leur vote.</p> + +<p>On nous dit encore que l'électorat des femmes ne serait sans danger +qu'au cas où l'union morale serait complète, et que, revendiqué comme +arme de combat, il ne peut tendre qu'à les séparer de leurs pères, de +leurs frères et de leurs maris. Ou les femmes voteront pour nous, et +leur suffrage sera inutile, ou bien elles voteront contre nous, et c'en +sera fait de la paix sociale. Mais si l'harmonie des esprits était +parfaite et le gouvernement sans défaut, le vote masculin lui-même +serait superflu. Et quant à croire à une coalition monstrueuse de la +totalité des femmes contre la totalité des hommes, c'est du pur +enfantillage. Au surplus, toutes les objections que l'on élève +actuellement contre l'électorat féminin--invasion de la politique dans +les ménages, rivalités des individus et des classes, agitation, +opposition, corruption,--on les a formulées jadis contre le suffrage +universel des hommes. Et finalement, puisque le vote personnel est une +nécessité de la démocratie, il est logique, il est juste de fournir à la +femme, comme à l'homme, le moyen de défendre ses intérêts et ses droits.</p> + +<p>Faisons remarquer, par ailleurs, à ceux qui, redoutant l'ingérence des +femmes dans la politique, prophétisent les pires extravagances, qu'il +n'est pas impossible que l'émulation des vues, des ambitions et des +efforts mette plus d'équilibre dans la société, sans soulever pour cela +plus de conflits dans la famille. Car, après tout, il n'est pas juste de +présumer qu'en matière électorale le mari et la femme seront +nécessairement en désaccord, et que, par suite, la politique soit la +plus grande ennemie du mariage. Bien qu'admises à voter, les femmes ne +cesseront point de plaire et d'aimer. Jamais l'amour de la politique ne +fera renoncer une Française à la politique de l'amour.</p> + +<a name="l1c5s3" id="l1c5s3"></a> +<h4>III</h4> + + +<p>Mais si l'amour persiste, que deviendra le respect de l'autorité +maritale?--Je réponds: l'union de l'homme et de la femme est une +alliance; et, comme toute alliance, elle ne doit comporter ni domination +qui asservit, ni sujétion qui annihile. Chacun des deux alliés garde sa +personnalité, sa conscience, son moi. L'épouse n'est point le satellite +de l'époux, ni son reflet, ni son ombre, ni son écho,--toutes +expressions qui ont été employées par les «antiféministes» pour +signifier l'absorption nécessaire de la femme par le mari. Après comme +avant le mariage, la femme est une personne devant l'État comme devant +Dieu. En épousant un homme, elle n'abdique point son individualité. Le +mari qui la traiterait en inférieure commettrait un crime de +lèse-humanité. Bien qu'elle soit autre que lui, elle ne cesse point +d'être, en raison et en religion, une âme égale à la sienne.</p> + +<p>Que l'homme se persuade donc que, s'il est et doit rester le chef de la +famille, il n'est pas et ne peut pas être, en politique, le maître +absolu de sa femme. Ne laissons ni décapiter la puissance maritale ni +annuler la personnalité féminine. De même que l'autorité morale du père +n'est pas un obstacle au suffrage des fils qui ont atteint l'âge de la +majorité, ainsi le mariage est incapable de faire perdre à l'épouse ses +droits de citoyenneté. Nulle contradiction, conséquemment, à la laisser +voter: le droit du mari électeur n'est point, en soi, la négation du +droit de la femme électrice. Et qu'on ne voie point là un vote en partie +double, sous prétexte que les époux ne font qu'un. Car cette unification +ne saurait aller jusqu'à la suppression de la personnalité de l'épouse. +L'union des vies n'est pas la confusion des âmes.</p> + +<p>Que si, enfin, la femme a omis, pendant des siècles, de revendiquer ses +droits électoraux, laissant à son compagnon la vie publique, gardant +pour elle les occupations domestiques, cachant au foyer, par modestie ou +par fierté, ses trésors de courage, de tendresse et de bonté, il serait +injuste de triompher contre elle de son silence et de son inaction. +Lentement elle a pris conscience de son rôle et de son pouvoir; +lentement elle s'est aperçue qu'elle portait le monde, qu'elle +l'enfantait, qu'elle relevait, et que son influence ne répondait +qu'insuffisamment à sa puissance. Dès les premiers pas qu'elle a +hasardés au dehors, convaincue de sa force autant que frappée de son +inexpérience, elle a pensé que, si elle chancelait, c'est qu'elle était +demeurée trop longtemps immobile et enfermée. Et elle s'est mise avec +ardeur à cultiver son intelligence, à exercer sa liberté. Aujourd'hui, +les plus hardies manifestent la volonté de participer à la vie sociale +et d'agir sur la vie politique autrement que par les fils qu'elles +donnent à la communauté; et elles appuient leurs prétentions du plus +démonstratif des arguments, en montrant, par leurs efforts et leurs +succès dans les examens qu'elles subissent et dans les emplois virils +qu'elles envahissent, des aptitudes sérieuses pour la plupart des rôles +que l'homme s'était jusqu'ici réservés.</p> + +<p>En ce qui concerne la France, toutefois, il serait excessif de dire que +le mouvement est général. Beaucoup d'esprits estiment que nos moeurs +politiques sont trop basses et trop rudes pour qu'il soit expédient d'y +associer les femmes. Et quand nous leur répliquons que l'accession de +celles-ci au corps électoral lui apporterait un élément de lumière et de +sagesse, ils refusent de nous croire, alléguant, non sans raison, que la +très grande généralité des femmes ne réclame pas le suffrage politique. +L'observation est juste. Pressées par les exigences de la vie, les +Françaises aspirent moins à l'émancipation politique qu'à l'émancipation +économique. Elles ont volontiers le «travail agressif»; elles se +flattent de nous expulser de nos positions les plus solides, sans se +douter que leur coopération électorale serait plus utile à leur +cause,--et à la chose publique,--que l'envahissement, souvent +inconsidéré, des professions masculines.</p> + +<a name="l1c6" id="l1c6"></a> +<br><br> +<h3>CHAPITRE VI</h3> + +<h4>A quand le vote des Françaises?</h4> +<br> +<h3> SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Hostilité des uns, indifférence des autres.--Ou est la + femme forte de l'Évangile?</p> + +<p> II.--L'électorat des femmes et leur éligibilité.--Du rôle + politique de la femme de quarante ans.</p> + +<p> III.--Dangers de la vie parlementaire.--Point de femmes + députés.--Le droit d'élire n'implique pas nécessairement le + droit d'être élu.</p> +</blockquote> +<br> + +<p>Nous persistons à croire que les femmes ont une place à prendre dans +notre droit public, sans amoindrissement pour les hommes, sans dommage +pour elles-mêmes. Et chose curieuse, cette nouveauté, que nous jugeons +la plus raisonnable, la plus utile, la plus légitime, est précisément, +comme nous venons de le dire, la moins désirée par les deux sexes!</p> + +<a name="l1c6s1" id="l1c6s1"></a> +<h4>I</h4> + +<p>De cette indifférence, il est deux raisons. D'une part, les partis +politiques qui disposent en ce moment du pouvoir, si convaincus qu'ils +soient du bon droit des femmes, en redoutent les effets pour eux-mêmes. +Faire voter les Françaises, n'est-ce point livrer la République aux +catholiques? Et à cette perspective terrifiante, comme nous disait une +fine dévote,--«toutes les loges maçonniques frémissent d'épouvante.» +D'autre part, les conservateurs, paralysés par des siècles de préjugés +et d'apathie, hésitent à prendre en main la cause de l'électorat +féminin. Ils sont animés de si farouches préventions contre le suffrage +universel qu'ils n'ont point le courage d'en tirer toutes les +conséquences, dussent-ils les premiers bénéficier de celles-ci. Méfiance +de la gauche, pusillanimité de la droite, tel est le secret du peu de +goût que nos hommes politiques témoignent pour le suffrage féminin.</p> + +<p>Mais on sent bien, de part et d'autre, que les femmes ne pourront pas +être traitées longtemps comme une quantité négligeable. Leur refuser le +droit de vote, c'est renier les principes de la Révolution, dont se +réclame le parti avancé, ou trahir les intérêts de la conservation +sociale, auquel se voue le parti modéré. Et comme pour réussir à gauche +ou à droite, il faut, suivant le mot de Mirabeau, que «les femmes s'en +mêlent,» nous voyons les partis en présence rivaliser de coquetterie et +multiplier les avances pour les attirer et les convertir à leurs idées. +Nos conservateurs attendront-ils que les femmes françaises aient cessé +d'être chrétiennes, pour revendiquer en leur faveur le droit de +participer aux élections communales, départementales et législatives? +Mon avis est qu'ils ne feraient point une si mauvaise affaire en +étendant la capacité politique de leurs mères, de leurs femmes et de +leurs soeurs.</p> + +<p>S'il leur faut des voix plus autorisées que la mienne, qu'ils veuillent +bien prêter l'oreille aux déclarations des plus hauts représentants du +clergé catholique à l'étranger, moins timorés en cela,--étant plus +libres,--que leurs «éminentissimes collègues» de l'épiscopat français. +C'est le cardinal Vaughan, primat d'Angleterre, qui acquiesce +expressément à la coopération des femmes aux affaires publiques; c'est +le célèbre prélat américain, Mgr Ireland, archevêque de Saint-Paul, qui +terminait une conférence faite à Paris par ces mots: «Il ne faut pas +désespérer du monde si les femmes obtiennent le droit de suffrage<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a> +<a href="#footnote32"><sup class="sml">32</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" +name="footnote32"><b>Note 32: </b></a><a href="#footnotetag32"> +(retour) </a> <i>Journal des Débats</i> du 20 juin 1892.</blockquote> + +<p>Nous qui réclamons pour la femme toute la justice et rien que la +justice, nous sommes convaincu que, pour peu que les Françaises +veuillent fermement être électrices, elle le seront. Le voudront-elles? +Tout est là. Il serait pénible de constater que la discipline catholique +les a domestiquées et amollies à ce point, qu'elles ne puissent relever +la tête aussi fièrement que les Anglo-Saxonnes et tenter de nous sauver +de nos misères en se libérant de leur inertie et de leur infériorité. +C'est trop déjà que des républicains libéraux comme Jules Simon aient pu +s'étonner de l'inconcevable résignation, avec laquelle les chrétiennes +de Franco ont accepté la politique des décrets et des laïcisations. Où +sont donc les femmes fortes de l'Évangile?</p> + +<a name="l1c6s2" id="l1c6s2"></a> +<h4>II</h4> + + +<p>Par un dernier scrupule que nous tenons à dissiper, d'aucuns inclineront +peut-être à refuser aux femmes l'électorat politique dans la crainte +qu'il ne soit un acheminement à leur éligibilité. «A peine mises en +possession du droit de vote, dit-on, elles réclameront le droit de +représentation. Dès qu'elles seront électrices, elles voudront être +élues. Leur ouvrirez-vous débonnairement les mairies, les conseils +généraux, le Parlement, toutes les fonctions officielles du +gouvernement?»</p> + +<p>Les Américaines n'en doutent pas. Il est quelques États où elles siègent +déjà dans les assemblées communales; et l'on ne voit pas, pour le dire +en passant, qu'elles s'acquittent de leurs devoirs plus mal que les +hommes. On nous certifie même que leur présence n'a produit que de bons +effets: plus d'ordre, plus de tenue chez leurs collègues masculins, plus +d'exactitude aux séances, plus de fermeté dans la répression de +l'ivresse et de la débauche<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a> +<a href="#footnote33"><sup class="sml">33</sup></a>. Ainsi Mgr Ireland nous assure que, dans +l'État de Wyoming, une femme ayant été élue maire, tous les cabarets du +district furent, dès le lendemain, fermés par son ordre<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a> +<a href="#footnote34"><sup class="sml">34</sup></a>. Voilà un +bel exemple d'audace que je prends la liberté de recommander à nos +magistrats municipaux. On comprend maintenant que l'élection d'une femme +à la présidence de la République paraisse aux féministes d'Amérique la +chose la plus naturelle du monde.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" +name="footnote33"><b>Note 33: </b></a><a href="#footnotetag33"> +(retour) </a> <span class="sc">Villey</span>, <i>op. cit.</i>, pp. 14 et 15.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" +name="footnote34"><b>Note 34: </b></a><a href="#footnotetag34"> +(retour) </a> <i>Journal des Débats</i> du 20 juin 1892.</blockquote> + +<p>Sans nourrir des espérances aussi hardies, le féminisme de France n'est +pas exempt de toute ambition politique. Non contentes de s'asseoir, en +élèves studieuses, sur les bancs des écoles supérieures ou même de +participer, en citoyennes utiles, à l'élection des juridictions +professionnelles et des assemblées locales, certaines dames,--peu +nombreuses du reste,--brûlent déjà de siéger au Parlement. Il faut à ces +fortes têtes la tribune de la Chambre des députés. Quant au Sénat, c'est +une trop vieille institution pour qu'elle puisse exciter leur envie. +L'ambitionner serait avouer son âge. Il sera temps de revendiquer cette +douce retraite lorsqu'on aura blanchi sous le harnais politique.</p> + +<p>En revanche, il serait urgent, paraît-il, d'inoculer un peu de gravité +féminine à notre Chambre des députés, si nous voulons opposer un +contre-poids efficace à son esprit aventureux et dépensier. Est-ce que +les femmes ne seront pas plus ménagères des deniers publics? Elles +seraient sûrement plus décoratives. Une assemblée, qui eût compté parmi +ses membres Mme Récamier ou Mme de Staël, en aurait été grandement +embellie et honorée. N'a-t-on pas dit que la France, avec sa +sensibilité, son enthousiasme et ses engouements idolâtres suivis +d'accablements désespérés, était une nation «femelle»? Raison de plus +pour admettre les femmes à la représentation nationale. Attendons-nous +donc à voir un jour, dans l'agitation incohérente d'une campagne +électorale, quelque noble ambitieuse se présenter comme champion du +«féminisme parlementaire».</p> + +<p>Sera-t-elle jeune et jolie? On en peut concevoir quelque doute, cette +fonction ne convenant guère, d'après les féministes eux-mêmes, qu'à la +femme de quarante ans. Jusque-là, les servitudes du sexe et les devoirs +de la maternité retiennent l'épouse à la maison. Mais à quarante ans, la +femme arrive au tournant de la vie. C'est, pour elle, l'âge critique, +l'âge mûr, l'âge où l'on baille, l'âge où l'on s'ennuie. A ce moment, +les petits ayant pris leur volée, rien ne l'empêchera, nous assure-t-on, +de se consacrer tout entière aux affaires de son pays.</p> + +<p>Cette conception du rôle politique de la femme sur le «retour» est +nouvelle. On sait d'ailleurs que dans notre société actuelle organisée +«par les hommes et au profit des hommes», la femme est appréciée surtout +comme épouse et comme mère. Si elle n'a, pour beaucoup, qu'une valeur de +beauté pendant la première moitié de sa vie, il lui est loisible +d'acquérir, dans la seconde, une valeur propre d'intelligence et +d'activité sociale. Et voilà un fruit mûr pour la députation.</p> + +<p>Mme Edmond Adam a traité ce point avec une particulière autorité. «Ce +qui m'a toujours choqué chez l'homme, dit-elle, c'est le profond dédain +avec lequel il traite les femmes qui ont atteint la maturité.» Et elle +remarque avec malice que c'est pourtant à cet âge qu'elles gouvernent le +mieux leur maison, leur industrie, leur commerce, et leur mari +par-dessus le marché. Voici sa conclusion: «Veuillez reconnaître, +Messieurs les maîtres, qu'une femme qui ne tient plus à plaire et qui +n'est plus absorbée par les soins de la famille, est encore bonne à +quelque chose, qu'elle peut rendre des services sociaux, produire au +point de vue de l'art, du métier, de l'industrie, et que ce temps, +qu'elle peut employer en dehors du ménage, représente au moins les deux +tiers du temps qui lui est ordinairement accordé de vivre, ce qui vaut +la peine d'en parler<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a> +<a href="#footnote35"><sup class="sml">35</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" +name="footnote35"><b>Note 35: </b></a><a href="#footnotetag35"> +(retour) </a> <i>Revue encyclopédique</i> du 28 novembre 1896, p. 842-843.</blockquote> + +<a name="l1c6s3" id="l1c6s3"></a> +<h4>III</h4> + + +<p>Que valent ces considérations variées en faveur de l'éligibilité de la +femme quadragénaire? Pas grand'chose.</p> + +<p>Il est vrai que, passé l'âge critique, les femmes ont chance de vivre +plus longtemps que les hommes, et qu'alors, par une métamorphose assez +générale, l'instinct maternel fait place en leur coeur à une raison +tranquille, sérieuse et prudente, à toutes les qualités requises pour la +direction d'une famille. En vieillissant, leur esprit acquiert de la +netteté, de l'étendue, de la pondération, de la sûreté. Elles se donnent +moins au sentiment qu'à la réflexion; et par là, elles se rapprochent +vraiment de la constitution masculine. Pourquoi leur refuserions-nous, à +cet âge de sagesse où elles deviennent plus aptes à remplir les offices +virils, le droit de jouer un rôle politique susceptible de tourner à +l'avantage du pays?</p> + +<p>Nous voyons à cela quelques inconvénients.</p> + +<p>D'abord, il est excessif de prétendre que la femme de quarante ans soit +toujours une force disponible et mûre pour la politique. On oublie les +malaises, les sujétions, les affaiblissements du retour d'âge, et les +soucis, les préoccupations de l'intérieur, les grands fils à établir, +les petits-enfants à gâter, la famille à présider, à soutenir, à +conseiller. Est-ce là une vie de loisirs et de liberté? Par ailleurs, +même en admettant que la vocation parlementaire s'éveille exactement +chez la femme à quarante ans révolus, on n'imagine guère qu'elle puisse +s'improviser à jour fixe femme d'État, pas plus que «préfète» ou +«avocate», ingénieur ou médecin. Il faut à toutes ces fonctions une +longue préparation qui n'est point compatible avec les tâches +sacrées,--et combien absorbantes!--qui incombent à l'épouse et à la +mère. Vous représentez-vous cette ménagère héroïque piochant le budget +en allaitant son nouveau-né? Hélas! elle devra choisir entre ceci ou +cela. A elle aussi, la bifurcation s'imposera de bonne heure. Ou elle +délaissera la politique, ou elle négligera sa maison. Toute femme +ambitieuse, ayant le sentiment ou l'illusion de sa supériorité et +voulant se faire un nom dans les affaires publiques, sera perdue pour le +mariage.</p> + +<p>Et voilà bien ce qui nous inquiète le plus dans l'invasion de nos +fonctions par les femmes intellectuelles. Obligé de reconnaître que les +nécessités économiques les portent vers des emplois et des métiers qui +ne semblent pas toujours faits pour elles, nous avons souscrit sans trop +de réticences, comme on peut s'en souvenir, à l'élargissement de leur +activité sociale. Mais dès qu'il nous apparaît avec évidence qu'une +profession aurait pour conséquence inévitable de les éloigner de leur +royaume naturel, de les détourner de leur office sacré, alors notre +devoir est de leur en fermer la porte. Voilà pourquoi nous hésiterions à +ouvrir le Parlement aux femmes. Si elles y pénètrent, elles feront le +siège de toutes les fonctions administratives les moins conformes à +leurs fonctions domestiques. Ainsi donc, point de femme éligible. On +peut dire cette fois, avec M. Faguet, que «toute politicienne de plus +serait une mère de moins<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a> +<a href="#footnote36"><sup class="sml">36</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" +name="footnote36"><b>Note 36: </b></a><a href="#footnotetag36"> +(retour) </a> <i>Mesdames au vote!</i> Écho de la Semaine du 28 novembre 1897, p. +522.</blockquote> + +<p>«Faites mieux, dira-t-on, fermez la salle de vote: l'air qu'on y respire +n'est pas plus sain que celui du Parlement.»--Permettez: les deux +situations ne sont pas comparables. Rien de plus absorbant, de plus +démoralisant que la députation, tandis que le vote est un acte +individuel et momentané. Il y a fonction continue dans le premier cas, +et simple visite intermittente à la mairie dans le second. Et comme +l'électorat des femmes n'implique point, dans notre pensée, leur +éligibilité, l'exercice du droit de suffrage sera inoffensif, étant +désintéressé. Point de danger qu'elles soient entraînées aux excès et +aux bassesses de la vie parlementaire, puisqu'il ne leur sera point +donné de faire tourner leur vote au profit de leurs ambitions et de +leurs intérêts personnels.</p> + +<p>Notez bien que, si nous écartons les femmes du Parlement, ce n'est point +parce que nous les jugeons indignes de lui, mais parce que nous le +jugeons indigne d'elles, tant le niveau moyen de notre représentation +nationale nous paraît inférieur! Nous avons le pressentiment que leur +sexe se trouverait mal des compromissions et des chocs de la politique +militante. Qui ne sait l'action déprimante et malsaine qu'elle exerce +sur les hommes? Serait-il prudent d'y exposer la décence et l'honneur +des femmes? Pour ma part, je verrais à regret nos mères, nos filles, nos +soeurs, entrer dans la cage aux fauves d'une assemblée législative ou +descendre dans la fosse aux ours d'un conseil municipal. Nos moeurs +démocratiques sont telles qu'une honnête femme ne saurait s'y mêler sans +souffrance et sans amoindrissement.</p> + +<p>Joignez que la grossièreté est contagieuse et que, les femmes étant +loquaces, ardentes, opiniâtres, nos dames parlementaires seraient tenues +de hurler avec les loups, au risque de s'attirer les plus vertes +répliques. Au Congrès des socialistes allemands tenu à Stuttgard en +octobre 1898, les femmes prirent part aux discussions avec vigueur et +fracas. A un moment, elles menèrent un si terrible tapage que, pour les +faire rentrer dans le silence, un congressiste dut leur crier à pleins +poumons: «Allez-vous bientôt finir votre sabbat, sorcières?» En +démocratie, avec le mépris grandissant de la politesse et des +bienséances, les fonctions publiques deviendront de moins en moins +accessibles aux honnêtes femmes. Un doux poète canadien, M. Louis +Fréchette, leur a dit gentiment:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i12"> «Le poids d'un tel fardeau sur de frêles épaules</p> +<p class="i18"> Pourrait bien les faire ployer.</p> +<p class="i12"> Mesdames, croyez-moi, ne changeons pas de rôles:</p> +<p class="i18"> Restez les anges du foyer<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a> +<a href="#footnote37"><sup class="sml">37</sup></a>.»</p> +</div></div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" +name="footnote37"><b>Note 37: </b></a><a href="#footnotetag37"> +(retour) </a> <i>Le Coin du feu</i>, Revue de Montréal, décembre 1893.</blockquote> + +<p>Il n'y a qu'un remède à la grossièreté qui envahit nos moeurs +politiques: laissons voter les femmes. Elles sont très capables d'exiger +de leurs candidats qu'ils respectent la civilité puérile et honnête.</p> + +<p>On insiste: «Elles voteront pour elles et non pour nous. Vous ne leur +ferez pas comprendre qu'elles peuvent être électrices sans pouvoir être +élues.»--A cela, nous avons une réponse décisive. Sous un régime de +suffrage universel, le droit de participer à l'élection des assemblées +politiques n'entraîne pas nécessairement le droit de s'y faire élire. Si +le principe de la souveraineté du peuple exige que tous les membres de +la nation puissent se faire représenter dans ses conseils, il ne réclame +aucunement que tous les électeurs puissent s'élever eux-mêmes à toutes +les fonctions représentatives. Tandis que tous les citoyens doivent +avoir la faculté et le moyen de voter, il est bien évident que tous ne +sont pas en situation ni en droit d'être députés, sénateurs, ministres +ou Président de République.</p> + +<p>Ne réclamons donc pour les femmes que ce qui leur est dû. A outrepasser +la limite des revendications permises, on compromettrait, du reste, les +plus légitimes et les plus désirables réformes. Et puis, on verra plus +tard! Si notre Parlement s'assagit et se civilise, si surtout il +devenait un jour la véritable représentation des intérêts généraux de la +nation, croyez-vous que quelques femmes de mérite et de talent n'y +feraient pas bonne figure et bonne besogne?</p> + +<p>Et maintenant, à quand la Française électrice? Pas tout de suite. Nos +conservateurs, qui pourraient bénéficier de ses votes, sont trop +poltrons et trop énervés pour élargir en sa faveur le suffrage universel +qu'ils détestent; et nos démocrates, qui idolâtrent celui-ci à condition +d'en profiter, se garderont bien de mettre le bulletin de vote aux mains +des femmes par peur des couvents et des curés.</p> + +<p>Mais,--pour conclure,--qu'on veuille bien retenir ceci, que la logique +des idées est irrépressible; qu'elle agit lentement, mais +inévitablement, sur l'esprit des foules; qu'il répugne à la simple +raison que toute une catégorie de personnes réputées habiles à choisir +librement des mandataires pour la direction de leurs affaires privées, +soit déclarée inapte à élire des mandataires pour l'administration des +affaires publiques, de telle sorte que la plénitude de la capacité +civile se heurte en un même individu à la plus complète incapacité +politique.</p> + +<p>Qu'on veuille bien encore observer qu'il apparaîtra de plus en plus +clairement à la conscience du grand nombre que la femme, ayant en soi sa +fin et sa dignité, est une personne qui ne doit pas être soumise à des +lois qu'elle ne fait pas, à des impôts qu'elle ne vote pas, à un +gouvernement qu'elle ne consent pas; qu'en l'excluant de nos comices +électoraux, il n'est pas vrai que la loi soit l'expression de la volonté +générale, ni que les gouvernants soient la représentation légitime des +gouvernés; bref, que, dans notre pays de suffrage universel où l'homme +le plus médiocre est mieux traité que la femme la plus distinguée, rien +n'est moins «universel» que le principe électif de notre démocratie +républicaine.</p> + +<p>Et choquée de ces illogismes criants, blessée de ces inégalités +injustifiables, l'opinion publique finira bien un jour par se dire +qu'après la suppression des privilèges de rang, de caste et de +naissance, il lui reste à abolir la dernière aristocratie survivante, +l'aristocratie de sexe. Qu'importe que les esprits qui s'ouvrent +prématurément à ces idées ne soient aujourd'hui qu'une infime minorité? +Demain, grâce à la toute-puissance de la logique que rien n'arrête, ils +seront légion. «Les majorités ne sont que la preuve de ce qui est, +écrivait à ce propos Alexandre Dumas; les minorités sont souvent le +germe de ce qui doit être et de ce qui sera <a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a> +<a href="#footnote38"><sup class="sml">38</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" +name="footnote38"><b>Note 38: </b></a><a href="#footnotetag38"> +(retour) </a> <i>Les Femmes qui tuent et les Femmes qui votent</i>, p. 115.</blockquote> + +<p>Lors même que l'avenir, faisant retour à la sagesse, renoncerait aux +incohérences aveugles du suffrage d'aujourd'hui pour confier aux plus +dignes et aux plus capables la mission de choisir les représentants de +la nation, le féminisme politique aurait encore sa raison d'être et +devrait réclamer l'accession des femmes d'élite au corps électoral. Mais +ce serait trop beau: l'avenir n'est pas aux privilèges du suffrage +restreint.</p> + +<p>Le courant égalitaire est trop violent pour revenir en arrière. A-t-on +jamais vu les eaux d'un fleuve remonter vers leur source?</p> + +<p>En tout cas, le dilemme suivant reste entier: ou le suffrage universel +est une ineptie dangereuse, et l'on ne comprend pas qu'il soit étendu à +tous les hommes, même les plus niais; ou bien le suffrage universel est +un principe admirable et un immense bienfait, et alors il est +inconcevable qu'on en ferme l'accès à toutes les femmes, même les plus +éminentes.</p> + +<br> +<hr class="short"> +<a name="l2" id="l2"></a> +<br> +<h2>LIVRE II</h2> + +<h3>ÉMANCIPATION CIVILE DE LA FEMME</h3> + +<hr class="short"> +<a name="l2c1" id="l2c1"></a> +<br> +<h3>CHAPITRE I</h3> + +<h4>La crise du mariage</h4> +<br> +<h3> SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--On se marie tard, on se marie moins, on se marie + mal.--Calculs égoïstes des jeunes gens.--Calculs égoïstes + des jeunes filles.--Calculs égoïstes des parents.</p> + +<p> II.--Le flirt.--Son charme.--Son danger.</p> + +<p> III.--Instruction et célibat.--Pourquoi la jeune fille + «nouvelle» doit faire une femme indépendante.--Anglaises et + Françaises.</p> + +<p> IV.--Ménages ouvriers.--Diminution des mariages et des + naissances dans la classe populaire.--Les tentations de + l'amour libre.</p> + +<p> .--Raisons d'espérer.--Bonnes épouses et saintes + mères.--Le féminisme parisien et l'antiféminisme + provincial.</p> +</blockquote> +<br> + +<p>C'est une heureuse nécessité pour la femme, aussi bien que pour l'homme, +de préférer les douces fins de l'amour et les intérêts suprêmes de +l'existence aux calculs et aux soucis de la politique. A l'entrée de la +vie libre et agissante, l'apprentissage terminé ou l'instruction reçue, +lorsque l'heure est venue de gagner son pain et d'assurer son avenir, ce +qu'il faudrait aux jeunes filles sérieuses qui n'ont pas le désir +d'exposer leur vertu à d'inquiétantes aventures, c'est moins un sénateur +ou un député à élire, qu'un brave homme à épouser. Mieux vaut courir à +deux les chances périlleuses de l'existence que de traîner son +indépendance et son isolement à travers le monde, sans consolateur et +sans appui. Mais contrariées par les hasards du sort, pressées par les +exigences de leur condition ou déclassées par leur éducation même, nos +demoiselles trouveront-elles un compagnon sortable à l'heure opportune? +Cette question est de nature à faire battre douloureusement bien des +coeurs.</p> + +<p>Actuellement, le mariage présente des difficultés que nos pères n'ont +pas connues. On se marie tard, on se marie moins, on se marie mal.</p> + +<a name="l2c1s1" id="l2c1s1"></a> +<h4>I</h4> + +<p>C'est un fait constant que nos contemporains de France se marient tard. +L'âge des chimères est passé très généralement quand ils entrent en +ménage. Il s'ensuit que la raison, plus que l'amour, préside aux unions +d'aujourd'hui. Est-ce un bien? Est-ce un mal?</p> + +<p>Il est assez rare, au moins, que les nouveaux époux éprouvent l'un pour +l'autre une folle passion. Le romanesque ne s'épanouit que dans les +coeurs jeunes et dans lès âmes tendres. Un mariage d'inclination n'est +possible qu'entre gens qui ne connaissent point trop la vie. Il faut +être un peu écervelé pour croire à l'éternité de l'amour. La sagesse +consiste à ne demander à ce monde que le bonheur qu'il peut donner. +Celui-là seul a chance d'être heureux en ménage qui, disposé à se +contenter d'une félicité relative, rencontre chez son conjoint le même +caractère indulgent et les mêmes ambitions modestes. Seulement cette +modération est un fruit de l'expérience, et les jeunes gens n'en ont +guère. Est-ce pour ce motif qu'ils ont pris l'habitude de réfléchir si +longtemps avant de se marier?</p> + +<p>Des unions tardives, aujourd'hui si nombreuses, il est de meilleures +explications. C'est d'abord l'encombrement des carrières. Que de +difficultés pour se faire de bonne heure une «situation»! Avec +l'obligation du service militaire et le stage préparatoire aux +professions libérales, un jeune homme ne peut guère songer que vers la +trentaine à fonder une famille, s'il veut avoir l'assurance de la +nourrir et de l'élever convenablement.</p> + +<p>Ces préoccupations n'ont rien, en soi, que de parfaitement honorable. Le +malheur est qu'on les exagère. Au lieu même de songer aux enfants à +naître, jeunes gens et jeunes filles ne songent souvent qu'à eux-mêmes. +Dans leurs soucis, le présent tient plus de place que l'avenir; et leurs +inquiétudes familiales se transforment en calculs égoïstes. D'aucunes, +qui se sentent au coeur le besoin d'aimer, ne reculeraient point sans +doute devant un mariage modeste et accepteraient de faire le bonheur +d'un honnête homme plus riche de courage que d'argent, si la crainte de +l'opinion, la peur du monde et de ses critiques, n'avaient pris sur les +âmes faibles un empire tyrannique. Telle femme qui, dans l'intimité du +ménage, abdique toute coquetterie et toute vanité, se prend à souffrir +d'une robe mal taillée, quand elle aperçoit sur sa voisine un corsage +fait à la dernière mode.</p> + +<p>Et, circonstance aggravante, les parents encouragent fréquemment cette +faiblesse. Dés qu'ils voient leur fille chargée des devoirs sacrés de la +maternité et privée peu à peu des douceurs et des gâteries dont ils ont +entouré sa jeunesse, ils la plaignent comme une sacrifiée et accusent +tout bas le mari de l'avoir rendue malheureuse.</p> + +<p>Où est la simplicité de nos grands-parents? Les appétits de jouissance +nous font prendre en terreur ou en aversion les obligations essentielles +de l'existence. Combien peu savent modérer leurs désirs! Combien perdent +jusqu'à l'habitude d'équilibrer leur budget! À mesure que les dépenses +augmentent, les revenus diminuent. Plus grands sont les besoins, plus +chère est la vie. Nos jeunes bourgeois ont de si grands goûts qu'ils +appréhendent de voir un jour la misère s'asseoir à leur foyer; et ils +s'attardent dans l'isolement égoïste du célibat. Les mariages précoces +deviennent de plus en plus rares. Nos petits-neveux auront quelque peine +à fêter leurs noces d'or.</p> + +<p>De braves gens leur disent: «Mariez-vous! c'est la loi de nature.» Ils +répondent: «Attendons! c'est la loi de sagesse.» Et l'opinion est ainsi +faite qu'elle leur permet de satisfaire à la fois la prudence et +l'instinct. Il faut bien que jeunesse se passe! Ceux qui connaissent les +tristes dessous de la vie, assure-t-on, n'en feront pas moins +d'excellents maris. Avec trop de retenue, un grand garçon devient un +grand nigaud.</p> + +<p>C'est stupide; c'est immoral. Et tandis que l'opinion ferme les yeux +avec indulgence sur la conduite du jeune homme, elle les ouvre avec +méfiance sur les moindres actions de la jeune fille. On surveille ses +démarches, on suspecte ses relations, on lui impose la réserve et +l'ignorance, alors qu'on accorde à l'«autre» la liberté jusqu'à la +licence. Tolérance aveugle pour celui-ci, sévérité rigoureuse pour +celle-là: voilà l'équité du monde!</p> + +<a name="l2c1s2" id="l2c1s2"></a> +<h4>II</h4> + + +<p>En attendant qu'on se marie le plus tard possible pour faire une fin +honorable, on se livre dans la belle société à un flirt étourdissant. +Triste compensation! Si l'on marivaude davantage, on s'épouse moins. Où +est le profit? Comme nos esthètes mystiques cultivent la piété sans la +foi, ainsi nos élégants et nos élégantes poursuivent l'émotion sans +l'amour. On sait que le propre du flirt est de rester à moitié chemin du +désir, de tempérer les attachements du coeur par le détachement de +l'esprit, de jouer avec le tendre amour comme on joue avec une rose dont +l'éclat nous attire et le parfum nous grise, au risque de se piquer les +doigts aux épines. Il n'est point de jeu plus passionnant pour une +coquette. Songez donc: se laisser courtiser sans espérance, sourire aux +compliments sans les payer de trop graves complaisances, provoquer les +galanteries en refrénant les audaces, goûter les joies de la séduction +en se moquant du séducteur, en deux mots, s'offrir sans se donner: voilà +ce qui s'appelle «flirter». Entre parenthèses, pourquoi ne dirions-nous +pas «fleureter»? Le mot serait plus joli, étant moins anglais. A-t-on +oublié que nos pères faisaient leur cour en contant fleurettes?</p> + +<p>Mais ces petits exercices ont leur danger. Non pas, j'imagine, que le +flirt soit un passe-temps désagréable entre jeunes femmes qui ont de la +grâce et jeunes hommes qui ont de l'esprit. Je conseillerai toutefois +aux mères de famille de le surveiller du coin de l'oeil. A ce jeu +captivant, plus d'une joueuse risque de perdre sa fraîcheur d'âme, +surtout lorsque le partenaire est un peu lourd; et cette espèce n'est +pas rare.</p> + +<p>Et puis, il ne faut pas badiner avec le flirt. Cette parodie de l'amour +peut se transformer, grâce aux familiarités du «cyclisme» et du +«lawn-tennis», en sentiment sérieux. Il est si facile de dépasser les +limites, assez mal tracées, de ce badinage mondain! Un beau jour, le +coeur se trouve pris, et la comédie de l'amour, commencée dans un éclat +de rire, se terminera, comme un drame de passion, dans les sanglots et +les larmes.</p> + +<p>Mais les fortes têtes vouées au féminisme se flattent d'échapper à ces +défaillances puériles et de pratiquer largement envers les hommes +l'indépendance du coeur. Amantes de la science, elles ne connaîtront +point les trahisons et les douleurs des amours humaines. Pauvre vieux +mariage! Il est impossible que le flirt le remplace, et il est douteux +que l'instruction le favorise.</p> + +<a name="l2c1s3" id="l2c1s3"></a> +<h4>III</h4> + + +<p>A la vérité, ce qu'on appelle pompeusement l'«ascension intellectuelle +de la femme» semble incompatible avec les obligations de l'épouse et de +la mère. Dès l'enfance, on initie la future compagne de l'homme aux +connaissances les plus indigestes. On accable de mépris la bonne et +tendre éducation de famille. Il est tout simple qu'après plusieurs +années d'un pareil entraînement cérébral, ces demoiselles préfèrent les +exercices de la pensée à toutes les autres joies de la vie, et surtout +les libertés douteuses du célibat aux devoirs austères de la famille. +Quand elles ont pris goût à l'étude et à l'indépendance, la moindre +obligation leur apparaît comme un amoindrissement d'elles-mêmes. Ne leur +parlez point de mariage: une créature, qui tient à son autonomie, ne +saurait accepter d'être la servante d'un homme, une repasseuse, une +cuisinière, une gardeuse d'enfants. Car la femme dans le mariage reste, +à leurs yeux, le type de la bonne à tout faire. Une de ces orgueilleuses +célibataires écrivait à M. Hugues Leroux: «J'ai vingt-huit ans. Je ne +suis pas mariée; je n'ai pas voulu l'être. Je m'aperçois qu'un peu +d'argent, un peu de culture, la passion de la musique, le goût du +voyage, la certitude que les hommes ne sont pas une humanité supérieure +ni les femmes une humanité inférieure, forment comme la chaîne d'un +paratonnerre qui met à l'abri d'un coup de foudre<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a> +<a href="#footnote39"><sup class="sml">39</sup></a>.» C'est entendu: +l'Extrême-Gauche féministe nourrit peu d'inclination pour le mariage.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" +name="footnote39"><b>Note 39: </b></a><a href="#footnotetag39"> +(retour) </a> <i>Nos filles</i>, IX: Simplicité et snobisme. Le <i>Figaro</i> du jeudi +7 octobre 1897.</blockquote> + +<p>Quant aux jeunes filles qui aspirent simplement et sincèrement à fonder +une famille, elles n'y apportent plus, elles aussi, les mêmes +dispositions d'esprit que leurs devancières. Elles ont l'intelligence +plus curieuse, plus précoce, mieux renseignée sur des choses qu'il était +de règle jadis de leur celer jusqu'au mariage. Les conversations de +salon, la lecture des journaux, le commerce de leurs frères, les bruits +qui circulent autour d'elles, joints à tout ce qu'elles entrevoient et à +tout ce qu'elles devinent, les ont déniaisées avant l'âge des justes +noces. Notre monde est peu favorable à la conservation de l'innocence. +Les petites «oies blanches» se font rares.</p> + +<p>En même temps que le milieu ouvre prématurément l'intelligence des +jeunes filles, l'instruction qu'elles reçoivent les rend plus confiantes +en elles-mêmes, et aussi plus personnelles, plus combatives, plus +ambitieuses. Que peut bien être le mariage aux yeux de ces petites +délurées? Basé sur l'esprit de soumission au mari et de dévouement aux +enfants, il choque leurs idées d'indépendance et de domination. C'est en +vain que le sacrement garde officiellement son aspect de sacrifice et +que, même à la mairie, la nouvelle mariée est remise aux mains de +l'époux avec des engagements d'obéissance. Les droits du mari font rire, +à l'heure qu'il est, bien des femmes. Le nombre croît tous les jours, +même dans les meilleurs ménages, de celles qui, secrètement convaincues +de l'égalité des époux, s'embarrassent fort peu de l'autorité du chef de +famille.</p> + +<p>Symptôme curieux: le mariage est envisagé par la plupart des jeunes +filles comme un état de liberté. Elles n'y voient que l'affranchissement +de la tutelle maternelle, le droit de sortir seules et de faire acte de +maîtresses de maison.</p> + +<p>A ce propos, je ne sais guère de contraste plus frappant que celui de la +jeune fille française et de la jeune fille anglaise: la première, +retenue dans la famille, surveillée par le père; couvée par la mère; la +seconde, libre de ses mouvements, de ses sorties, de ses amitiés, de son +coeur. Survient le mariage: changement de rôles. La jeune fille anglaise +passe sous la dépendance du mari; elle devient la gardienne du foyer, +les moeurs l'assujettissant à un rôle modeste. Devenue femme, au +contraire, la jeune fille française conquiert mille et mille libertés; +si bien qu'on peut dire que les jeunes filles anglaises se rangent en se +mariant, tandis que les nôtres ne songent, en prenant un mari, qu'à +s'émanciper de leur mieux. Cette aspiration atteste éloquemment que le +joug marital, en France, n'est pas très pénible à supporter. Elle sert à +expliquer, du même coup, pourquoi le féminisme s'est développé beaucoup +plus rapidement en Angleterre que dans notre société française.</p> + +<p>En somme, la jeune femme se dédommage chez nous de la contrainte que les +moeurs imposent à la jeune fille. Combien peu envisagent, en se mariant, +les responsabilités et les charges du futur ménage, les peines et les +devoirs de la future famille! Quelle mère a le courage d'avertir sa +fille des épreuves qui l'attendent? Sans l'éloigner du mariage, qui +reste la condition normale de la femme, on ne devrait pas lui laisser +l'idée qu'on se marie seulement pour s'amuser. Combien de demoiselles ne +prennent un mari que par espoir de jouissance et de liberté? C'est une +fâcheuse illusion. Car, les déceptions venues, la mésintelligence éclate +et les divorces se multiplient.</p> + +<a name="l2c1s4" id="l2c1s4"></a> +<h4>IV</h4> + + +<p>Si des classes riches, où se manifestent ces préoccupations de luxe et +ces velléités d'indépendance, nous descendons aux classes laborieuses, +les symptômes d'anarchie et de décomposition ne nous paraîtront ni moins +nombreux, ni moins tristes. Il est vrai que, soustraites par leur misère +même aux calculs des ménages plus fortunés, les petites gens de la ville +et des champs se marient plus souvent par convenance personnelle et par +simple attraction. En revanche, ces unions sont fréquemment troublées +par l'inconduite de la femme ou la brutalité du mari. Que de ménages +ouvriers qui affichent le mépris le plus lamentable de la dignité +humaine! Que de prolétaires avinés qui crient volontiers: «Mort aux +tyrans!» et battent leur femme sans miséricorde! Je ne sais rien de plus +triste et de plus cruel que la condition de l'ouvrière obligée de +disputer à l'ivrognerie du mari, par des prodiges de patience, de +câlinerie ou de fermeté, l'argent du ménage et le pain des enfants, trop +heureuse si, en le poursuivant de cabaret en cabaret, elle réussit par +instants à ramener son homme à la conscience de ses devoirs!</p> + +<p>Constatation plus grave encore: les unions illégitimes se multiplient +dans les basses classes. Après s'être dispensé des formalités +religieuses, on se désintéresse des formalités légales. Toutes ces +solennités sont coûteuses ou gênantes: à quoi bon s'imposer un +dérangement inutile? Et l'on s'habitue, dans le peuple, à s'accoupler +sans cérémonie.</p> + +<p>Ce désordre tend même à se généraliser par suite de l'émigration des +campagnes vers les villes. Pour ne citer qu'un chiffre, 655 000 jeunes +gens des deux sexes ont, pendant dix ans, de 1882 à 1891, quitté leur +village pour aller chercher fortune dans les grands centres<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a> +<a href="#footnote40"><sup class="sml">40</sup></a>. Combien +de ces déracinés ont grossi le nombre des déclassés, des malades, des +mendiants, des criminels et des prostituées? Cet exode est une cause +incessante de démoralisation: moins de mariages, moins de naissances. Un +enfant est un malheur qu'on essaie de prévenir systématiquement. D'où il +suit que, les campagnes se dépeuplant et les villes se dépravant, la +natalité rurale diminue sans que la natalité urbaine augmente.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" +name="footnote40"><b>Note 40: </b></a><a href="#footnotetag40"> +(retour) </a> Henri <span class="sc">Lannes</span>, <i>Revue politique et parlementaire</i> de février +1895.</blockquote> + +<p>Or, voici qu'aux pauvres femmes déçues et ulcérées, qui pleurent leurs +espérances évanouies et leur indépendance perdue, le féminisme +révolutionnaire se présente avec des paroles de liberté, leur montrant +l'affranchissement de la passion comme l'idéal et la condition même de +l'affranchissement de leur sexe. Point de femme libre sans l'amour +libre. Et de fait, l'émancipation absolue de l'être féminin est +incompatible avec les anciennes moeurs et les anciennes institutions, +qui servent encore de soutien à la famille contemporaine. Et qui oserait +dire que, tombant sur des âmes aigries et mûres pour la révolte, ces +mauvaises semences ne lèveront pas en moissons de haine et d'anarchie?</p> + +<p>Femmes de France, sachez donc où l'on vous mène: bien que l'abolition du +mariage vous fasse encore hausser les épaules, veuillez retenir qu'elle +est l'aboutissement logique du féminisme avancé. On vous dira que le +mariage est une invention de la tyrannie masculine; qu'en affirmant la +«suprématie du mâle sur la femelle», il assure la domination du fort sur +le faible; qu'en liant la femme pour la vie à son seigneur et maître, il +est destructif de la spontanéité des sentiments, il viole les droits de +la personne humaine et condamne l'épouse domestiquée au mensonge et à +l'asservissement. On vous dira que ce contrat inique et absurde, +dernière survivance de la barbarie antique qui faisait de la femme une +proie, un bétail, une chose, a été fort habilement consacré par le Code +et fort complaisamment béni par l'Église; qu'en nature et en raison, la +femme n'appartient pas à l'homme, mais à elle-même; que, si la loi et la +religion l'ont injustement livrée à un despote, elle a toujours le droit +de se reprendre; qu'ayant un coeur, elle peut en user; qu'ayant une +intelligence et une volonté, elle doit les exercer; en un mot, que le +mariage est indigne d'un être libre. Vous devinez la conclusion: il est +temps que les jeunes filles ne se laissent plus traîner à l'autel comme +des brebis à l'abattoir. A elles de proclamer l'émancipation de l'amour!</p> + +<a name="l2c1s5" id="l2c1s5"></a> +<h4>V</h4> + + +<p>Puisque nous sommes obligé de constater que, soit dans les milieux +élégants et mondains, soit dans les agglomérations populaires et +urbaines, l'opinion devient hostile ou indifférente aux antiques formes +du mariage; puisque, du haut en bas de l'échelle sociale, les liens de +la famille légitime tendent à se relâcher ou à se rompre, devons-nous en +conclure que l'institution du mariage court des risques sérieux?</p> + +<p>A notre avis, il serait excessif de parler d'un «krach» du mariage, tant +que notre bourgeoisie provinciale, catholique ou protestante, restera +fermement attachée à la tradition chrétienne. Qu'il y ait crise, soit! +Mais prononcer le mot de faillite, c'est trop dire. Entre le luxe +démoralisant de l'aristocratie d'argent et l'avilissement inconscient +des malheureux, au-dessous des somptuosités de la surface et au-dessus +des bas-fonds de la misère, il existe, à Paris même et dans les grandes +villes, une réserve immense de familles honnêtes, fortes et unies, où, +grâce à la survivance des moeurs d'autrefois, la femme reste la +gardienne des coutumes, du respect des ancêtres, de l'esprit même de la +race. Vouée à toutes les tâches de fidélité, elle se dit qu'«étant la +plus aimable, elle doit être, en même temps, suivant le mot de Portalis, +la plus vertueuse.»</p> + +<p>Là où le foyer apparaît comme un sanctuaire, c'est que la femme en est +demeurée la chaste prêtresse, attentive à développer et à perpétuer ce +que l'homme crée, c'est-à-dire le sang et les qualités de la famille, le +génie et la conscience de la nation. Or, ils sont légion, dans notre +France bourgeoise et rurale, les braves gens qui, indifférents aux +revendications féministes, suivent instinctivement la loi de la vie et +continuent de croître et de multiplier. Comme les autres, ils ont leurs +difficultés et leurs épreuves; mais ils les affrontent avec résolution +et les supportent avec courage. Si parfois l'on se querelle de mari à +femme, le désaccord est sans fiel, sans haine, sans rancune. Ceux même +qui se disputent du matin au soir se réconcilient du soir au matin. Ce +sont encore ces ménages simples, francs, robustes, moins exempts de +rudesse que de mélancolie, qui nous offrent les plus nobles exemples de +soumission au devoir quotidien.</p> + +<p>Les petites maîtresses, auxquelles le moindre froissement de l'existence +arrache des cris lamentables et dont les entrailles se refusent à porter +la vie, véritables courtisanes qui usurpent devant la loi et devant +l'Église l'auguste nom d'épouses, devraient prendre pour modèle ces +femmes vaillantes, de condition modeste, qui, dans leurs flancs, +vigoureux et féconds, portent avec joie l'espérance de la future +humanité et, fidèles au mari, dévouées aux enfants, savent être épouses +et mères et se tuent à la peine, obscurément, allègrement, +religieusement, par esprit de devoir et par amour du sacrifice. Le monde +les ignore, et elles soutiennent le monde. Elles sont dignes de +vénération, et le féminisme extrême s'en moque ou s'en offusque. Quand +on a tant de droits individuels à exercer, tant de devoirs sociaux à +remplir, est-il séant de s'enfermer étroitement au foyer et de +circonscrire son activité aux vulgaires occupations du ménage, de borner +son ambition à la pratique des traditionnelles vertus de famille? Le +féminisme avancé n'a guère que du dédain pour la femme d'intérieur qui, +du reste, le lui rend bien.</p> + +<p>Cela même est tout à fait rassurant. Vivre en toute indépendance avec +intensité et avec fracas, afficher et ébruiter son existence au lieu de +la transmettre, telle est la préoccupation suprême des féministes à la +mode. Ces créatures ont perdu le sens de la modestie. Elles sont +indiscrètement orgueilleuses; elles ne peuvent se résigner à vivre comme +tout le monde; et cette soif de paraître et ce besoin de briller sont +tout naturellement surexcités par l'air malsain et surchauffé de Paris.</p> + +<p>Mais en province, dans cette bourgeoisie laborieuse où la famille est +plus honnête et plus unie, où l'on prend la vie comme elle vient, de +bonne grâce, au jour le jour, sans aigreur, sans rancoeur, le féminisme +excessif des intellectuelles et des névrosées n'a pas la moindre raison +d'être. Comment pourrait-il s'acclimater dans un air aussi pur, dans un +milieu aussi sain? Il faut à cette plante maladive l'atmosphère chaude +des salons et le fumier des grandes villes. Qu'il pousse et fructifie à +Paris, rien de plus naturel: la corruption ambiante facilite sa +germination et son épanouissement. Mais dans le terroir épais et lourd +de nos provinces, au grand soleil, au plein vent, dans le sillon profond +où les fortes générations de France jettent gaiement la graine féconde +qui doit nourrir le monde, cette fleur de décadence n'a aucune chance de +lever et de grandir. On a donc eu raison de dire que la bonne terre de +province, où font souche nos familles bourgeoises et rurales, ne +convient pas du tout à la culture du féminisme «libertaire». Là est le +salut.</p> + +<a name="l2c2" id="l2c2"></a> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE II</h3> + + +<h4>Pour et contre l'autorité maritale</h4> +<br> +<h3> SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Des pouvoirs du mari sur la femme.--Ce qu'ils sont en + droit et en fait.--L'homme s'agite et la femme le mène.</p> + +<p> II.--A quoi tient l'affaiblissement du prestige + marital.--Bonté, naïveté, vulgarité ou pusillanimité des + hommes.--Qu'est devenue l'élégance virile?</p> + +<p> III.--La puissance du mari est d'origine + chrétienne.--Doctrine de la bible et des pères de + l'église.--Égalité spirituelle et hiérarchie temporelle des + époux.</p> + +<p> IV.--Déclarations de Léon XIII.--Le dogme chrétien a + inspiré notre droit coutumier et notre droit moderne.</p> +</blockquote> +<br> + +<p>Sans aller jusqu'à l'union libre qui les écoeure, sans même acquiescer +au divorce qui les effraie, beaucoup de femmes mariées honnêtes et +éclairées, des bourgeoises sérieuses, des mères de famille, des +chrétiennes même, commencent à réclamer à leur profit la revision de +leur constitution matrimoniale. Elles acceptent pleinement le mariage +indissoluble, convaincues que celui-ci est encore la seule source de +bonheur pour leur sexe. Elles se plaignent seulement des pouvoirs +excessifs que la loi accorde au mari sur leur personne et sur leurs +biens; elles protestent contre l'autorité maritale et réclament la libre +disposition de leur fortune. Ces revendications portent, comme on le +voit, sur deux points connexes qui sont: 1° les pouvoirs du mari sur la +femme; 2° les pouvoirs du mari sur la dot. Pour plus de clarté, nous les +discuterons séparément.</p> + +<a name="l2c2s1" id="l2c2s1"></a> +<h4>I</h4> + +<p>C'est un propos courant chez les femmes que l'autorité maritale est un +pouvoir abusif; que l'homme, en se mariant, n'a qu'un but: former, +façonner, dresser la compagne de son choix, détruire en elle les +manières et les habitudes qui lui déplaisent, insuffler à son idole une +âme conforme à la sienne, bref, la faire ou la refaire à son image et à +sa ressemblance.</p> + +<p>Pour jouer ainsi au créateur, il faut que l'homme puisse traiter la +femme de main de maître. C'est pourquoi les lois, qu'il a faites à son +profit exclusif, l'ont armé des prérogatives redoutables de la puissance +maritale. Si l'on en croyait ces dames, Shakespeare aurait exprimé dans +la «Mégère apprivoisée» le rêve secret de tous les maris, lorsqu'il met +dans la bouche de Petruchio ces paroles impérieuses: «Catherine, allons! +n'ayez pas l'air grognon. Je veux être maître de ce qui m'appartient. +Catherine est mon bien. Elle est ma maison, mon mobilier, mon champ, ma +grange, mon cheval, mon âne, ma chose.» L'esprit masculin rapporte tout +à soi, et l'autorité maritale ramène tout à l'homme. Que devient, à ce +compte, la dignité de la femme? Ainsi compris et pratiqué, le mariage +est la domestication de la femme par le mari.</p> + +<p>Cela, je le nie absolument. Prenons le mariage tel qu'il est, dans +l'immense majorité des cas: est-ce que la femme est si asservie et le +mari si despotique? Est-ce que, dans la vie réelle, la toute-puissance +est nécessairement du côté de la barbe? Est-il si rare que l'épouse +fasse la loi à son homme? De fait, en bien des ménages, la femme exerce +tous les attributs du pouvoir et cumule tous les avantages de la +souveraineté. Elle est un maire du palais qui régente, d'une main ferme, +son roi fainéant. Et cela est si vrai que M. Jean Grave,--dont on +connaît l'âme anarchiste si prompte à s'alarmer des moindres abus +d'autorité,--ne prend pas au sérieux la puissance maritale; il la juge +plus nominale que réelle<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a> +<a href="#footnote41"><sup class="sml">41</sup></a>. Combien il a raison!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" +name="footnote41"><b>Note 41: </b></a><a href="#footnotetag41"> +(retour) </a> <i>La Société future</i>, chap. XXII, p. 328.</blockquote> + +<p>A qui fera-t-on croire que les «prérogatives masculines» sont +universellement oppressives pour la femme? Le mari d'aujourd'hui est +devenu si conciliant, si débonnaire, son autorité +s'est,--particulièrement dans la classe riche,--si adoucie et si +relâchée, qu'il serait vraiment excessif de prétendre que l'épouse +végète et tremble et plie sous un joug intolérable. En combien de foyers +le mari n'a-t-il gardé que le simulacre du pouvoir, image du monarque +constitutionnel qui règne et ne gouverne pas? Nos moeurs conjugales sont +ainsi faites, en bien des milieux, que les femmes pourraient prendre +officiellement la couronne sans que leur empiétement cause la moindre +révolution. Elles exercent déjà la réalité du commandement. Elles ont +usurpé la place du maître. Elles prennent toutes les décisions, elles +tranchent toutes les questions avec un ton de souveraineté qui n'admet +pas de réplique, ne laissant au père de leurs enfants que la ressource +d'agréer leurs volontés impératives. L'homme s'agite et la femme le +mène.</p> + +<p>Oui; l'autorité maritale est, plus souvent qu'on ne pense, une pure +fiction décorative. Savez-vous comment les Normands, qui passent pour +avoir l'esprit fin et clairvoyant, définissent le mariage: «Une femme de +plus et un homme de moins.» Chez eux, l'épouse s'appelle la +«bourgeoise», ou encore la «maîtresse»; et je vous prie de croire +qu'elle ne se laisse pas marcher sur le pied. En général, il n'est plus +guère de Françaises qui se soumettent docilement à l'adoration aveugle +du principe masculin en la personne du fiancé ou du mari. Mme Necker a +eu raison de dire: «Ce qui prouve en faveur des femmes, c'est qu'elles +ont tout contre elles, et les lois et la force, et que, cependant, elles +se laissent rarement dominer<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a> +<a href="#footnote42"><sup class="sml">42</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" +name="footnote42"><b>Note 42: </b></a><a href="#footnotetag42"> +(retour) </a> <i>Opinions des femmes sur la femme.</i> Revue encyclopédique du 28 +novembre 1896, p. 840.</blockquote> + +<a name="l2c2s2" id="l2c2s2"></a> +<h4>II</h4> + + +<p>Ce changement dans les idées et dans les moeurs tient à deux causes: à +la bonté et à la faiblesse de l'homme. Je vous prie, Mesdames, de ne +point jeter les hauts cris: ceci n'est pas un paradoxe.</p> + +<p>Avec la meilleure foi du monde, les femmes s'imaginent détenir le +monopole de la bonté. Pure exagération! Nous admettons qu'elles sont +plus tendres que nous, étant plus impressionnables et plus sensibles. Et +en cela, elles marquent sur notre sexe une véritable supériorité. Mais +la bonté n'est pas impossible aux hommes. Il y a mieux: quand un homme +se mêle d'être bon, il l'est pleinement, il l'est sottement. Dites d'un +de vos amis dans un salon: «Ah! quel brave garçon! C'est la crème des +hommes!» Il est rare qu'il ne se trouve pas quelque femme pour vous +répliquer: «Ne m'en parlez pas: il est si bon qu'il en est bête! Sa +femme le mène par le bout du nez.» Ce qui prouve deux choses: d'abord, +que certaines femmes ne sont pas dignes des excellents maris qu'elles +ont et qu'elles bousculent; ensuite, qu'une trop grande bonté chez +l'homme est, aux yeux du beau sexe, un signe de faiblesse et +d'abdication.</p> + +<p>On me dira peut-être que le mari est un niais de se laisser régenter par +sa femme.--Pas toujours. Il est des cas où, la lutte étant impossible, +la soumission vaut mieux dans l'intérêt des enfants. Lorsqu'une femme +autoritaire a usurpé irrémédiablement le pouvoir marital et pris, envers +et contre tous, l'habitude du commandement, le mari fait preuve de haute +sagesse et d'abnégation admirable,--tant que cet effacement, bien +entendu, est compatible avec les intérêts et la dignité de la +famille,--en acceptant un rôle modeste et une attitude subalterne. Il +faut que la douceur ait son représentant au foyer. Puisque la mère +tranche du maître, il est désirable que le père joue, auprès des +enfants, le rôle de mansuétude et de conciliation qu'elle abdique +malheureusement. Et même, lorsque cette fonction de paix et d'union est +remplie avec tact par un homme d'esprit, elle donne, aux yeux du public, +à celui qui s'y résigne et s'y dévoue un charme qui rehausse infiniment +sa valeur personnelle. «Bienheureux les doux, car ils posséderont la +terre!»</p> + +<p>Mais il arrive souvent que la bonté dégénère en mollesse et en +pusillanimité. Malheur aux maris qui, non contents d'être bons comme le +pain blanc, sont tout en pâte, tout en mie! Ceux-là sont destinés, les +pauvres! à être mangés. Avec l'habitude de l'homme moderne de ne vivre +que pour la femme, de n'agir que par la femme, avec la hantise de la +beauté et l'adoration de la chair qui ont pris possession des têtes les +plus intellectuelles, il faut s'attendre à voir se multiplier le +mari-vassal qui, pris d'une sorte de crainte révérentielle en présence +de son idole, l'interroge du regard, et avant de parler, pour savoir +s'il doit ouvrir la bouche, et avant de se taire, pour savoir s'il doit +la fermer. Et cet innocent est convaincu que la femme n'est pas encore +assez libre, assez souveraine; il a comme un remords de se tenir debout +devant elle; il prosternerait volontiers aux pieds de sa «maîtresse» +toute sa dignité, toute sa volonté, toute sa virilité.</p> + +<p>Certes, il est bon d'avoir l'âme chevaleresque et de prendre à coeur les +intérêts de la femme. Mais il ne faudrait pas que, pour remplir cette +galante mission, l'homme renonçât à toute fierté, à toute autorité. +Défendez les droits de la femme, si vous voulez, mais ne sacrifiez pas +les nôtres. N'ayez pas surtout la mauvaise idée de briser son prétendu +joug en nous forgeant des chaînes plus lourdes et plus humiliantes. Ces +exagérations nous aliéneraient les sympathies et le respect des femmes, +au lieu de nous les conquérir.</p> + +<p>A qui revient, en effet, la responsabilité du mouvement féministe? A +l'homme, sans doute. Il y a sur ce point une belle unanimité contre +nous. Mais lequel de nos actes l'a motivé? Ici, l'on ne s'entend plus. +Les uns invoquent les progrès de la démocratie hostile à tous les +privilèges et follement éprise d'égalité. D'aucuns avancent qu'appelée à +produire les preuves de sa légitimité, la suprématie de l'homme a paru +aux femmes trop mince et trop discutable pour mériter les droits qu'on +lui confère. Suivant d'autres, enfin, la véritable cause du mouvement +d'émancipation auquel nous assistons, serait moins le mauvais usage de +notre puissance que la volontaire abdication de notre autorité. Et c'est +l'avis de beaucoup de femmes distinguées. «Il n'en coûterait point à +notre sexe d'être soumis, disent-elles, s'il avait l'assurance d'être +efficacement protégé. Mais dans la classe riche comme dans la classe +pauvre, la puissance virile est incapable de nous donner la sécurité ou +l'agrément.» Qu'est-ce à dire?</p> + +<p>Depuis que le machinisme a mis fin au vieux système patriarcal, +l'ouvrier a trouvé moins facile de pourvoir à l'entretien de sa femme; +et avouant son impuissance à la faire vivre, il a souffert qu'elle +quitte le ménage et entre à la fabrique. De là, une atteinte grave au +prestige du mari. Dans les milieux bourgeois ou élégants, l'homme n'a +pas mieux su jouer son rôle et soutenir son personnage. Absorbé dans la +préoccupation de ses aises, il s'est laissé envahir par la vulgarité, la +rudesse, la grossièreté; il est sans goût et sans grâce; il est plat, +lourd, maussade, inélégant. Ce pitoyable souverain a renoncé même à +relever son titre par la distinction et l'éclat du costume; il s'habille +d'une façon ridicule. Par une coïncidence digne de remarque, il a perdu +les façons galantes d'autrefois en même temps qu'il perdait le goût des +chamarrures somptueuses. Est-il possible que la femme considère l'homme +comme un héros, s'il renonce aux apparences, aux manières d'un héros?</p> + +<p>La guerre des sexes a-t-elle donc pour cause l'invasion de la triste +redingote et du veston déplaisant? Point d'autorité possible, après +tout, si elle n'est rehaussée par le prestige de la couleur et +l'élégance des formes. C'est la loi de nature. Est-ce que, chez nos +frères les animaux, le mâle ne se met pas en frais de coquetterie pour +en imposer à la femelle? Et nous nous étonnons que les femmes marquent +une si vive inclination pour le pantalon rouge et les épaulettes de nos +officiers! Quel malheur que les pauvres civils ne puissent revêtir leurs +anatomies d'étoffes esthétiques et variées! S'ils manquent d'autorité, +c'est qu'ils manquent de panache.</p> + +<p>Il n'est qu'une conclusion à ces récriminations mi-sérieuses, +mi-plaisantes: soyons justes, bons, chevaleresques, mais sans faiblesse +et sans platitude. Veillons à garder notre prestige; n'abdiquons point +notre autorité. Les femmes ne nous sauraient aucun gré d'un aussi lâche +abandon. Au surplus, la puissance maritale, bien comprise, peut leur +être utile autant qu'à nous. Il ne s'agit que de s'entendre sur son +principe et ses limites. C'est à quoi nous allons nous appliquer sans +jactance et sans partialité.</p> + +<a name="l2c2s3" id="l2c2s3"></a> +<h4>III</h4> + + +<p>En ce qui concerne la puissance du mari sur la femme, notre législation, +simple reflet des idées religieuses, est la consécration laïque du +mariage chrétien.</p> + +<p>Au sens évangélique, le mérite spirituel d'un homme n'est pas supérieur +à celui de la femme. Si hautes que soient les fonctions auxquelles notre +sexe est appelé, si merveilleuses que soient ses entreprises et ses +oeuvres, il se peut que l'humble besogne d'une pauvre servante vaille +mille fois plus aux yeux de Dieu que les découvertes d'un savant ou les +exploits d'un héros. La sainteté est la seule chose qui compte au +tribunal du Christ. Au point de vue de la conscience, il ne saurait y +avoir de différence entre l'homme et la femme; car tous deux, pris +individuellement, participent de la même manière aux bienfaits de la +création et de la rédemption, aux trésors de la grâce et aux promesses +du salut. On connaît la belle parole de saint Paul: «Vous êtes tous +enfants de Dieu par la foi en Jésus-Christ. Il n'y a plus ni Juif ni +Grec; il n'y a plus ni esclave ni homme libre; il n'y a plus ni homme ni +femme; car vous êtes tous un en Jésus-Christ<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a> +<a href="#footnote43"><sup class="sml">43</sup></a>.» Ainsi, mariée ou +veuve, esclave ou libre, la femme vaut l'homme; et c'est par +l'affirmation de cette égalité de valeur spirituelle que le +christianisme l'a relevée dans l'esprit des peuples civilisés.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" +name="footnote43"><b>Note 43: </b></a><a href="#footnotetag43"> +(retour) </a> <i>Épître aux Galates</i>, III, 26 et 28.</blockquote> + +<p>Mais ce relèvement s'est accompli doucement, sans secousse, sans +bouleversement, sans faire violence à la nature, sans rompre brusquement +avec les coutumes humaines, en conservant à la femme sa vocation +d'auxiliaire et au mari la suprématie de direction. Le christianisme a +toujours répugné à l'égalité terrestre des époux; il la remet à plus +tard, ou mieux, il ne l'admet qu'entre les âmes, en ce qui regarde +l'oeuvre du salut et la conquête du ciel. C'est à quoi saint Pierre fait +allusion en ces termes: «Vous, maris, demeurez avec vos femmes en toute +sagesse, les traitant avec honneur comme le sexe le plus faible, +puisqu'elles hériteront comme vous de la grâce qui donne la vie<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a> +<a href="#footnote44"><sup class="sml">44</sup></a>.»</p> + +<p>En outre, pour ce qui est de la société ecclésiastique et de la société +civile, l'Église tient l'égalité absolue pour un péril. De fait, elle a +toujours repoussé l'ingérence des femmes dans le sacerdoce, se +rappelant,--bien que le concours des premières chrétiennes ait contribué +puissamment à la diffusion de l'Évangile,--que le Christ ne leur a pas +dit comme aux hommes: «Allez! Enseignez les nations!» Le prince des +Apôtres se préoccupait lui-même de modérer leur zèle. «Soyez soumises à +vos maris, leur disait-il, afin que, s'ils ne croient point à la parole, +la conduite de leurs femmes les gagne sans la parole, lorsqu'ils +viendront à considérer la pureté de vos moeurs jointe au respect que +vous aurez pour eux. Telle Sarah, dont vous êtes les filles, obéissait à +Abraham, l'appelant son seigneur<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a> +<a href="#footnote45"><sup class="sml">45</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" +name="footnote44"><b>Note 44: </b></a><a href="#footnotetag44"> +(retour) </a> <i>Ire Épître de saint Pierre</i>, III, 7.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" +name="footnote45"><b>Note 45: </b></a><a href="#footnotetag45"> +(retour) </a> <i>Ibid.</i>, III, 1, 2 et 6.</blockquote> + +<p>A cette hiérarchie dans le ménage, qui implique la prééminence de +l'homme et la subordination de la femme, les docteurs assignent les plus +lointaines origines. En ordonnant que la femme soit voilée, pour mieux +marquer la suprématie de l'homme, saint Paul s'exprime ainsi: «Adam a +été créé le premier; ensuite, ce n'est point Adam, mais Eve qui a été +séduite par le serpent.» Aux yeux des canonistes, ces deux raisons +établissent l'infériorité temporelle du sexe féminin.</p> + +<p>Retenons, d'abord, le récit de la création. Après avoir tiré le corps +d'Adam du limon de la terre, Dieu dit: «Il n'est pas bon que l'homme +soit seul; donnons-lui une aide semblable à lui.» On a bien lu? Une +«aide», c'est-à-dire une auxiliaire. Puis Dieu prend une côte d'Adam +pour en former la femme. Et le premier homme s'écrie: «Voilà l'os de mes +os, la chair de ma chair!» Et le texte ajoute: «Elle s'appellera +<i>Virago</i> parce qu'elle a été tirée de l'homme; c'est pourquoi l'homme +quittera son père et sa mère et s'attachera à sa femme; et ils seront +deux en une seule chair.»</p> + +<p>Ces fortes images expriment admirablement les rapports des sexes, tels +que Dieu les a voulus. L'homme sort des mains du Créateur, et la femme +sort de l'homme par une opération divine. Ils ont même origine: l'acte +d'un Dieu. Ils ont même destinée sur la terre et même récompense après +la mort. Leur dignité, leur valeur, leur spiritualité est égale. Nulle +différence de corps ni d'âme, puisqu'ils sont vraiment une seule chair +ceux qui n'ont qu'un même coeur. Et se retrouvant en Ève, Adam ne +pouvait manquer de l'aimer. «Que le mari rende donc à sa femme la bonne +volonté qui lui est due, écrit saint Paul, et que la femme en use de +même envers son mari.» Car ils s'appartiennent devant Dieu. «La femme +n'a pas son propre corps en sa puissance, mais il est en celle du mari; +et le mari de même n'a pas en sa puissance son propre corps, mais il est +en celle de la femme<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a> +<a href="#footnote46"><sup class="sml">46</sup></a>.» Seulement, l'apôtre ajoute: «La femme vient +de l'homme et non l'homme de la femme<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a> +<a href="#footnote47"><sup class="sml">47</sup></a>.» Créée de Dieu, la femme +conserve donc l'individualité de son être et la responsabilité de sa +conscience; elle possède la plénitude de la nature humaine. Mais, sortie +de l'homme, elle doit à son époux une affectueuse subordination. Égaux +devant Dieu, les deux sexes ont été marqués d'un signe distinct et +investis d'une vocation différente.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" +name="footnote46"><b>Note 46: </b></a><a href="#footnotetag46"> +(retour) </a> <i>Ire Épître aux Corinthiens</i>, VII, 3 et 4.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" +name="footnote47"><b>Note 47: </b></a><a href="#footnotetag47"> +(retour) </a> <i>Ibid.</i>, XI, 8.</blockquote> + +<p>La chute originelle n'a fait qu'aggraver ces distinctions et ces +disparités. Adam a péché par Ève, l'amour de la femme ayant prévalu en +son coeur sur la loi du Créateur. Satan, au dire des théologiens, savait +l'homme moins crédule et partant moins faillible; aussi s'adressa-t-il à +la femme. Celle-ci, en persuadant le premier homme, enseigna le mal; et +c'est pour ce motif que l'apôtre saint Paul interdit aux femmes +d'enseigner dans l'Église. Donnée à l'homme pour l'aider dans le bien, +la femme l'induit en tentation et l'entraîne au péché. Destinée à être +son auxiliaire, elle devient son mauvais génie. Et Dieu porte contre +elle cette sentence: «Tu seras sous la puissance de ton mari, et il te +dominerai<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a> +<a href="#footnote48"><sup class="sml">48</sup></a>.» La révolte des sens et les turpitudes de la chair, les +chaînes de l'amour et les douleurs de l'enfantement, tels seront les +châtiments.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" +name="footnote48"><b>Note 48: </b></a><a href="#footnotetag48"> +(retour) </a> <i>Genèse</i>, III, 16.</blockquote> + +<p>Heureusement que le mal, qui, suivant le mot de Tertullien, «était entré +dans le monde par la femme comme par une porte ouverte,» devait être +réparé par la Vierge de qui naîtrait le Sauveur des hommes. Témoin cette +parole de Jéhovah au serpent: «Je mettrai l'inimitié entre toi et la +femme, entre sa race et la tienne; elle t'écrasera la tête et tu +chercheras à lui mordre le talon<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a> +<a href="#footnote49"><sup class="sml">49</sup></a>.» Dès lors, à la femme régénérée, +l'homme devra le respect et la justice; car elle est le coeur de la +famille, si l'homme en est la tête. Il ne faut pas séparer ce que +l'Éternel a uni. «Dieu, suivant saint Jean Chrysostome, ne charge point +l'homme de tout le fardeau de la vie et ne fait pas dépendre de lui seul +la perpétuité du genre humain. La femme aussi a reçu un grand rôle, afin +qu'elle soit estimée.» Saint Paul avait déjà dit, avec sa netteté +habituelle: «Il n'y a point de femme sans l'homme, ni d'homme sans la +femme, et tous deux viennent de Dieu<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a> +<a href="#footnote50"><sup class="sml">50</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" +name="footnote49"><b>Note 49: </b></a><a href="#footnotetag49"> +(retour) </a> <i>Ibid.</i>, III, 13.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" +name="footnote50"><b>Note 50: </b></a><a href="#footnotetag50"> +(retour) </a> <i>Ire Épître aux Corinthiens</i>, XI, 11-12.</blockquote> + +<p>Cette doctrine des Pères impose une borne à l'orgueil masculin et couvre +d'un rempart la faiblesse féminine. Saint Jean Chrysostome en induit les +attributions diverses des deux sexes: «Le partage est sagement établi, +de manière que l'homme vaque aux affaires du dehors et la femme à celles +du dedans; dès que cet ordre est interverti, tout se trouble, tout est +bouleversé.» Saint Paul en a tiré de même les règles qui doivent +présider aux rapports des époux. Après avoir reconnu que «l'homme est le +chef de la femme, comme Jésus-Christ est le chef de l'Église,» et que +«l'homme est l'image de la gloire de Dieu, tandis que la femme est la +gloire de l'homme<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a> +<a href="#footnote51"><sup class="sml">51</sup></a>,» le grand Apôtre veut que «la femme obéisse au +mari comme au Seigneur,» et aussi que «le mari aime sa femme comme le +Christ aime son Église<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a> +<a href="#footnote52"><sup class="sml">52</sup></a>.» Et ailleurs: «Que la femme soit soumise à +son mari, comme il convient. Et vous, maris, aimez vos femmes, et ne +soyez point rigoureux envers elles<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a> +<a href="#footnote53"><sup class="sml">53</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" +name="footnote51"><b>Note 51: </b></a><a href="#footnotetag51"> +(retour) </a> <i>Ibid.</i>, XI, 3 et 7.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote52" +name="footnote52"><b>Note 52: </b></a><a href="#footnotetag52"> +(retour) </a> <i>Epître aux Ephésiens</i>, V, 22-25.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote53" +name="footnote53"><b>Note 53: </b></a><a href="#footnotetag53"> +(retour) </a> <i>Epître aux Colossiens</i>, III, 18 et 19.</blockquote> + +<a name="l2c2s4" id="l2c2s4"></a> +<h4>IV</h4> + + +<p>De saint Pierre à Léon XIII, la doctrine des papes sur la dignité +spirituelle et le rôle auxiliaire de la femme n'a point varié. Sans +doute, l'homme s'est efforcé bien souvent de faire tourner sa suprématie +en domination. Mais contre les abus de la puissance maritale, l'Église +n'a jamais cessé de protester avec fermeté. Je n'en veux pour preuve +qu'un fragment de sermon, d'une curieuse forme populaire, que j'emprunte +au franciscain Berthold de Ratisbonne, qui vivait au XIIIe siècle. Pour +mieux initier son auditoire aux obligations du mariage chrétien, le +frère missionnaire suppose qu'un assistant lui adresse cette objection: +«Frère Berthold, tu prétends que les femmes doivent être soumises à leur +mari; donc je puis faire de la mienne ce que bon me semble et la traiter +comme il me plaît?»--«Non, non, réplique le moine, si tu veux entrer +dans le royaume des cieux! Ton couteau est à toi: t'en serviras-tu pour +te percer la gorge? Ton jambon est à toi: en manges-tu le vendredi? +Ainsi de ta ménagère: elle est à toi, tu es à elle; mais vous ne devez +point offenser ensemble la loi divine, car vous seriez bannis du +Paradis<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a> +<a href="#footnote54"><sup class="sml">54</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote54" +name="footnote54"><b>Note 54: </b></a><a href="#footnotetag54"> +(retour) </a> <i>Sermons du franciscain Berthold</i>, édition Gabel, t. III, pp. +1 et suiv.</blockquote> + +<p>Avec plus d'élévation de langage, le grand pape Léon XIII ne conçoit pas +autrement les devoirs respectifs des époux. On lit dans l'Encyclique du +10 février 1880: «L'homme est le prince de la famille, le chef de la +femme; mais celle-ci, chair de sa chair, os de ses os, ne doit pas le +servir comme une esclave; elle est sa compagne soumise, mais respectée. +Si l'homme s'applique à imiter le Christ et si la femme sait imiter +l'Église, leur tâche, à tous deux, sera rendue facile par le secours de +l'amour divin qui les soutiendra.»</p> + +<p>Ces idées ont passé successivement dans notre législation coutumière et +dans notre législation civile. Pothier, notre vieux jurisconsulte +classique, tenait pour «contraire à la bienséance publique que l'homme, +constitué par Dieu le chef de la femme, <i>vir est caput mulieris,</i> ne fût +pas le chef de la communauté des biens.» Et plus près de nous, un +commentateur du Code civil, Marcadé, formule l'esprit de nos +institutions matrimoniales en termes à peu près identiques: «L'épouse +doit soumission au mari, selon le précepte de saint Paul: <i>Mulieres +viris suis subditae sint</i>.» Le dogme chrétien a donc inspiré l'ancien et +le nouveau droit français.</p> + +<p>Que faut-il penser de cette législation traditionnelle? L'excellent +Condorcet n'hésitait pas à la regarder comme un abus de la force. «Parmi +les progrès de l'esprit humain les plus importants pour le bonheur +général, nous devons compter l'entière destruction des préjugés, qui ont +établi entre les deux sexes une inégalité de droits funeste à celui même +qu'elle favorise.» A parler franchement, l'égalité absolue appliquée aux +droits respectifs des époux me paraît d'un optimisme chimérique, et je +vais, sans plus tarder, m'en expliquer de mon mieux.</p> + +<a name="l2c3" id="l2c3"></a> +<br><br> +<h3>CHAPITRE III</h3> + +<h4>Point de famille sans chef</h4> +<br> +<h3> SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--L'article 213 du Code civil.--Son fondement + rationnel.--Pourquoi les femmes s'insurgent contre + l'autorité maritale.--Curieux plébiscite féminin.</p> + +<p> II.--Le fort et le faible des maris.--La maîtrise de la + femme vaudrait-elle la maîtrise de l'homme?--La + Femme-homme.</p> + +<p> III.--L'égalité de puissance est-elle possible entre mari + et femme?--Point d'ordre sans hiérarchie.--L'égalité des + droits entre époux serait une source de conflits et + d'anarchie.</p> + +<p> IV.--Répartition naturelle des rôles entre le mari et la + femme.--Puissance de celle-ci, pouvoir de celui-là.--La + volonté masculine.--A propos du domicile marital.--La + «maîtresse» de maison.</p> + +<p> V.--Le secret des bons ménages.--Par quelles femmes + l'autorité maritale est encore agréée et obéie.--Avis aux + hommes.</p> +</blockquote> +<br> + +<a name="l2c3s1" id="l2c3s1"></a> +<h4>I</h4> + +<p>Sans que nous soyons animé d'une dévotion superstitieuse à l'égard de +notre loi écrite, il nous est impossible de ne point reconnaître qu'elle +a du bon. D'après l'article 213 du Code civil, «le mari doit protection +à sa femme, la femme obéissance à son mari.» De ces deux obligations +corrélatives, dont l'une est la condition de l'autre, Portalis, un des +rédacteurs du Code Napoléon, donne l'interprétation suivante: «Ce ne +sont point les lois, c'est la nature même qui a fait la loi de chacun +des deux sexes. La femme a besoin de protection parce qu'elle est plus +faible; l'homme est plus libre parce qu'il est plus fort. La prééminence +de l'homme est indiquée par la constitution même de son être qui ne +l'assujettit pas à autant de besoins. L'obéissance de la femme est un +hommage rendu au pouvoir qui la protège, et elle est une suite de la +société conjugale qui ne pourrait subsister si l'un des époux n'était +subordonné à l'autre.»</p> + +<p>Ainsi, d'après le texte même de l'article 213 et le commentaire du plus +autorisé de ses auteurs, le devoir d'obéissance n'est imposé à la femme +qu'en vue du devoir de protection imposé au mari; ou, plus clairement, +si le mari a le droit d'être obéi, c'est parce que la femme a le droit +d'être protégée. Nos obligations de défense sont donc la condition et la +mesure de nos pouvoirs de commandement.</p> + +<p>Cela est-il si déraisonnable? Nous reconnaissons que la soumission +risque d'être pénible, lorsqu'elle est requise au profit d'un mari que +la femme juge moins intelligent qu'elle, ou moins noble, ou moins riche, +ou seulement moins distingué; nous voulons bien qu'il lui soit difficile +de voir en cet inférieur un guide, un conseil, un appui.--Mais, Madame, +à qui la faute? Il fallait mieux choisir. N'accusez pas le Code, mais +vous-même, ou plutôt papa et maman, qui n'ont point su trouver pour leur +fille un prince charmant.</p> + +<p>Que l'obéissance soit quelque peu mortifiante pour une femme qui se sent +supérieure à son seigneur et maître; qu'elle soit, au contraire, +naturelle et facile et douce pour l'épouse qui trouve en l'époux de son +choix une certaine prééminence intellectuelle et morale: encore une +fois, cela est vraisemblable. Par malheur, pour faire bon ménage, la +supériorité, même évidente, de l'homme ne suffit pas. Il faut encore que +sa compagne la reconnaisse et l'accepte; et cette clairvoyance modeste +et cette soumission sage sont moins communes qu'on ne le pense.</p> + +<p>Nous n'en voulons pour preuve qu'un plébiscite organisé en 1896 par une +revue de famille. Interrogées sur cette question de la sujétion légale +de la femme mariée, 6 512 lectrices ont répondu; et, sur ce total, 963 +seulement ont acquiescé au devoir d'obéissance que notre loi leur +impose. Il s'en est trouvé 5 549 pour protester contre l'observation de +l'article 213. Mais, tandis que 740 ont préconisé la rébellion ouverte +(scènes, cris, larmes, évasion du domicile conjugal) pour se soustraire +à une aussi affligeante humiliation, les autres, au nombre de 2 934, ont +recommandé les moyens diplomatiques (souplesse, ruse, ténacité, feinte +douceur et longue patience) pour atteindre le même but. Sans prendre au +pied de la lettre cette consultation plus ou moins sérieuse, il s'en +dégage néanmoins une certaine répugnance à l'obéissance et, +corrélativement, une aspiration vague et hasardeuse à l'émancipation +conjugale qui n'est pas faite pour nous rassurer sur l'état d'âme des +femmes mariées<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a> +<a href="#footnote55"><sup class="sml">55</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote55" +name="footnote55"><b>Note 55: </b></a><a href="#footnotetag55"> +(retour) </a> <i>Annales politiques et littéraires</i> du 9 août 1896, p. 86.</blockquote> + +<a name="l2c3s2" id="l2c3s2"></a> +<h4>II</h4> + + + +<p>C'est le moment de confesser avec humilité que, même en exceptant les +monstres (ces dames nous feront-elles la charité de tenir ceux-ci pour +une minorité?) le caractère des hommes n'est point exempt d'aspérités, +de brusquerie, de rudesse, d'âpreté même, qui peuvent blesser les +délicatesses et les susceptibilités féminines. Mais sous ces apparences +rébarbatives, sous cette raideur de verbe et d'allure, sous cette écorce +dure et sèche, est-il donc impossible de trouver un fond de loyauté, de +franchise, de sincérité, de noblesse, de générosité, capable de faire +oublier, avec un peu d'amour, les rugosités de l'enveloppe? Nous sommes +impatients et autoritaires: c'est entendu. Si nous supportons +vaillamment l'infortune, en revanche, nous faiblissons étrangement +devant la douleur physique. Une fièvre nous abat, un malaise nous +effraie. Ce nous est un supplice d'entendre gémir ou pleurer autour de +nous. Quel homme pourrait veiller au chevet d'un enfant ou d'un malade +comme la mère de famille ou la soeur de charité?</p> + +<p>Mais l'homme ne reprend-il point sa supériorité dans les longs efforts, +dans les labeurs pénibles du corps et de l'esprit? Nous ne sommes point +parfaits, soit! Mais les femmes le sont-elles? Que celles qui +inclineraient trop facilement à voir en l'homme un être égoïste et +méchant, prennent la peine d'observer qu'il travaille, qu'il peine, +qu'il lutte pour le foyer. Même dans le peuple, sont-ils si rares ceux +qui, sûrs de trouver chez eux un ménage propre et réjouissant, une femme +avenante et gaie, préfèrent leur famille à l'auberge et au cabaret?</p> + +<p>Voudrait-on, par hasard, intervertir les rôles et remplacer la maîtrise +de l'homme par la maîtrise de la femme? Le remède serait pire que le +mal. Une femme autoritaire ne l'est jamais à demi. C'est un tyranneau +domestique. Rien de plus déplaisant que cette créature d'humeur +dominante et de caractère impérieux, qui usurpe, en son intérieur, le +rôle du père. Ses éclats de voix et ses grands airs blessent comme une +anomalie. Nous associons si étroitement la douceur à la grâce féminine, +la rudesse et l'emportement lui sont si contraires, qu'une parole dure +et brutale dans la bouche d'une femme nous choque autant qu'un blasphème +sur les lèvres d'une dévote. Et pourtant, c'est une tristesse de le +dire, il y a des femmes revêches et acariâtres. La moindre contradiction +les offense et les irrite. Personnelles, orgueilleuses, violentes, on +les voit ramener insensiblement à elles toutes les choses du ménage, +tous les intérêts de la famille, apostrophant les domestiques, secouant +les enfants, maltraitant le mari.</p> + +<p>Le pauvre homme, chassé peu à peu de toutes ses attributions, décapité +de son prestige, commandé comme un inférieur, humilié devant les siens, +quand il n'est pas malmené en public, prend souvent le parti héroïque de +se taire et de s'effacer en considération des enfants qu'une rupture +blesserait pour la vie, trop heureux si son silence n'est pas interprété +comme une injure et sa longanimité prise pour de la pure sottise! +Devenue maîtresse absolue de son intérieur, madame tranche, gronde, +crie. C'est un frelon dans la ruche. Donnez-lui toutes les qualités que +vous voudrez, de l'ordre, de la décision, de l'économie; supposez-la +charitable aux pauvres, secourable aux malheureux: son esprit de +domination contre nature lui fera perdre tous ses mérites aux yeux du +monde. Et c'est justice; car elle fait le malheur des siens. S'en +rend-elle compte? On peut en douter. Son moi s'épanouit avec une sorte +d'inconscience. Admettons qu'elle opprime son mari et tyrannise ses gens +sans le vouloir, sans le savoir. Il n'en reste pas moins que découronnée +des grâces de la douceur, cette femme, moins rare qu'on ne le pense, a +quelque chose d'hybride: on dirait un être hors nature qui n'est plus +«Madame» et n'est pas encore «Monsieur». C'est la femme-homme. Dieu vous +en garde!</p> + +<p>Et le féminisme avancé tend précisément à multiplier ce type +insupportable. Voici une jeune fille à marier: elle a tous ses brevets; +elle parle couramment l'anglais ou l'allemand, et à peu près le +français; elle excelle dans la musique et cultive l'aquarelle. Tous les +sports lui sont familiers: elle valse à ravir, monte comme un hussard, +nage comme un poisson et pédale infatigablement sur tous les chemins. +Mais la jeunesse passe et Mademoiselle s'ennuie. Il faudrait lui trouver +un bon mari; c'est, à savoir, un brave garçon qui sache tenir un ménage, +surveiller la cuisine, soigner les enfants et, au besoin, raccommoder +les bas. Où trouverez-vous cet imbécile? Plus la jeune fille se virilise +imprudemment, moins elle se mariera facilement.</p> + +<p>«Vous vous méprenez, me dira-t-on, sur les tendances du féminisme +conjugal. Il ne s'agit point de subordonner l'homme à la femme, pas plus +que la femme ne doit être subordonnée à l'homme. Ce que nous demandons, +c'est l'égalité.»--Je n'en disconviens pas; mais est-elle possible? La +chose paraîtra douteuse à quiconque voudra bien rechercher l'esprit de +ce nivellement de puissance entre les époux.</p> + +<a name="l2c3s3" id="l2c3s3"></a> +<h4>III</h4> + + +<p>D'après les idées nouvelles, les époux sont deux unités indépendantes, +moins unies que juxtaposées. Entre ces deux souverains autonomes, +comment l'entente, la paix, la vie seraient-elles durables. C'est un +fait d'expérience qu'entre deux forces également éprises de leur +liberté, les conflits aboutissent à la guerre intestine. Le dualisme n'a +jamais produit que la lutte et le désordre. En politique, il conduit les +peuples au schisme et à la sécession; appliqué au mariage, il +multiplierait entre les époux les causes de rupture et les occasions de +divorce. Voyez-vous ces deux êtres rivaux ayant mêmes droits devant la +loi et attachés l'un à l'autre par une même chaîne? «L'amour la rendra +légère,» nous dit-on.--Mais l'amour passe et, privés de ce doux trait +d'union, il est à prévoir que les conjoints, demeurés face à face sans +vouloir désarmer, finiront par se tourner le dos pour mieux sauvegarder +leur très chère indépendance.</p> + +<p>Il n'y a pas d'ordre possible sans une certaine hiérarchie. Mettez que +les père et mère aient sur leurs enfants les mêmes prérogatives: si +l'accord cesse, c'est la confusion, le conflit aigu, la guerre +s'installant au foyer; c'est la vie commune rendue impossible; c'est la +paix du ménage irrévocablement troublée. Quand deux individus, qui se +croient égaux en droit et en force, se disputent et se heurtent, le duel +est terrible. Pour éviter les coups et les violences, il n'est plus +qu'un moyen: se séparer.</p> + +<p>Mme Arvède Barine a très bien vu ce danger. «Comment le mariage +pourrait-il subsister quand personne, dans un ménage, n'aura le dernier +mot? quand deux époux seront deux puissances égales, dont aucune ne +pourra contraindre l'autre à capituler?» C'est une belle chose de se +révolter contre les servitudes du mariage sans amour; mais, pour se +prémunir contre les collisions inévitables de l'égalité conjugale, il +faut être prêt à se réfugier dans l'union libre. Là, du moins, dès qu'on +ne s'entend plus, on se lâche sans cérémonie.</p> + +<p>Le «féminisme matrimonial» marque donc, de la part de la femme, une +tendance à oublier son sexe pour établir entre les conjoints, non pas +l'union à laquelle les convie naturellement leur diversité, mais une +égalité séparatiste, un isolement hautain, dont ne sauraient bénéficier +ni la confiance ni l'amour. Il n'y a pas à s'y méprendre: c'est une +guerre de sécession qui commence. Que le rêve des libertaires vienne à +se réaliser, et le mariage sera le rapprochement ou plutôt le conflit de +deux forces égales, avec plus d'orgueilleuse raideur chez la femme et +moins d'affectueuse condescendance du côté de l'homme. Et quand ces deux +forces, rapprochées par une inclination passagère, se heurteront en des +luttes que nulle autorité supérieure ne pourra trancher, il faudra bien +rompre, puisque personne ne voudra céder. Pauvres époux! pauvres +enfants! pauvre famille!</p> + +<p>A ce triste régime égalitaire, le mari gagnera-t-il, du moins, de voir +diminuer ses charges et ses responsabilités? Pas le moins du monde. +L'esprit de la femme est ainsi fait qu'elle gardera les honneurs et les +réalités du pouvoir, sans vouloir en assumer les ennuis et les dommages. +Dés qu'une opération entreprise par son initiative aura mal tourné, +soyez sûrs qu'elle en rejettera tous les torts sur le mari. «Tu me +l'avais conseillée.»--«Allons donc!»--«Il fallait m'avertir, alors!» +Toute l'équité féminine tient en ces propos ingénieux. Les femmes +veulent être maîtresses de leurs actes, avec l'espoir d'en garder tout +le profit, s'ils réussissent, et d'en répudier toute la responsabilité, +s'ils échouent.</p> + +<p>L'égalité de puissance entre mari et femme? j'en nie la possibilité +même. C'est l'équilibre instable. Allez donc bâtir là-dessus une maison +et une famille! En toute association conjugale, il y a communément un +des époux qui suggestionne l'autre, et l'intimide et le gouverne. N'en +soyons point surpris: cette hiérarchie des forces est voulue par la +nature. Il est des caractères doux et faibles dont c'est le partage, et +souvent même l'agrément, d'obéir. Aux autres, c'est-à-dire aux +énergiques, aux sanguins, aux violents, appartient le commandement. Si +vous le leur refusez, ils le prennent, en accompagnant, au besoin, leur +ordre souverain d'un geste décisif. Ce sont les dépositaires de 1' +«impératif catégorique».</p> + +<p>Tout est pour le mieux, quand le plus puissant des deux, mari ou femme, +est en même temps le plus capable et le plus digne. Mais combien il est +déplaisant de voir l'intelligence réduite en tutelle, et quelquefois en +servage, par la volonté tranchante d'un conjoint qui tient son autorité +du tempérament plus que de la raison! Et pourtant, si cet intérieur +n'est rien moins qu'idéal, encore peut-il se soutenir et durer, +puisqu'il a un maître. En réalité, l'union la plus malheureuse est celle +où ni le mari ni la femme ne veulent céder. C'est une lutte de tous les +instants.</p> + +<p>Et voilà précisément où nous conduirait l'égalité des droits entre les +époux! Malheur au ménage où il n'y a ni meneur ni mené, ni volonté +prééminente ni volonté subordonnée, où les deux conjoints ont la +prétention de commander toujours et de ne jamais obéir! On s'y dispute +d'abord, on se sépare ensuite. La rupture est fatale. Ainsi l'égalité +des époux, fondée sur l'égalité des droits, nous mènerait directement à +des conflits douloureux et à un divorce inéluctable. Sans doute, cette +égalité de puissance serait d'une réalisation difficile, parce que +l'inégalité est partout dans les forces, dans les tempéraments, dans les +caractères. Mais là où elle parviendrait à opposer les époux l'un à +l'autre, elle aboutirait à l'anarchie. Je la tiens conséquemment pour +deux fois malfaisante, en ce qu'elle contrarie la nature et en ce +qu'elle dissout la famille.</p> + +<a name="l2c3s4" id="l2c3s4"></a> +<h4>IV</h4> + + +<p>Quels sont donc, en raison et en justice, les principes qui doivent +présider aux relations respectives des époux?</p> + +<p>La femme n'est ni supérieure ni inférieure à l'homme; elle n'est pas +davantage son égale: elle est autre. Et puisque la loi a pour objet de +garantir à chacun les moyens de développer régulièrement sa +personnalité, afin de lui permettre de remplir utilement sa +destinée,--aux différences de complexion organique qui distinguent +naturellement l'homme de la femme, doit correspondre une différence de +fonction engendrant une différence de droit entre les époux.</p> + +<p>Or, considérés en leur condition normale qui est le mariage, l'homme et +la femme n'y tiennent point de la nature mêmes rôles et mêmes +attributions. Au sexe fort, la charge des lourds travaux, de la défense +commune et des relations extérieures; au sexe féminin, l'administration +du ménage et le gouvernement du foyer: telle est l'organisation +rationnelle de la famille. Celle-ci est une sorte de petit État, qui ne +se comprend pas sans un ministre des affaires étrangères et sans un +ministre de l'intérieur. L'ordre est à ce prix. Confinée dans les choses +de la maison, la femme mariée n'en exerce pas moins un rôle si +essentiel, qu'en élevant ses enfants on peut dire qu'elle forme les +hommes et prépare l'avenir de la nation. C'est en cela même qu'elle est, +suivant le mot de Sénèque, toute-puissante pour le bien, ou pour le mal, +<i>mulier reipublicae damnum aut salus</i>.</p> + +<p>Mais, si net que soit le partage des fonctions entre les deux pouvoirs +masculin et féminin, des conflits sont possibles. Qui aura le dernier +mot? Il ne nous paraît pas vraisemblable qu'en un sujet si pratique, le +monde entier se soit trompé en attribuant la prééminence au mari. Dans +les questions domestiques, si menues et si compliquées, qui doivent être +tranchées rapidement et à toute heure sous peine de chaos, il ne suffit +pas de déclarer que le mari sera maître en ceci et la femme souveraine +en cela, chacun ayant sa part d'autorité limitée minutieusement par le +contrat ou par la loi. Il y a mille questions connexes et indivisibles +qui surgissent chaque jour entre les époux et qui ne relèvent pas, en +elles-mêmes, de l'un plutôt que de l'autre. En ces matières mixtes, le +principe de la séparation des pouvoirs n'est plus de mise, sans compter +qu'ici la séparation du commandement affaiblirait la famille. N'est-il +pas écrit que toute maison divisée contre elle-même périra? Il faut donc +au gouvernement conjugal un «président du conseil»; et, pour ce poste +prééminent, l'universelle tradition désigne le mari. Nous pensons +qu'elle est sage.</p> + +<p>Pourquoi? Parce que la volonté de la femme est moins ferme que celle de +l'homme. Sans doute, cette raison psychologique a parfois été fort +exagérée. «La femme est plutôt destinée à l'homme, et l'homme destiné à +la société; la première se doit à un, le second à tous.» Cette pensée +d'Amiel est excessive. Si la nature faisait un devoir à la femme de se +perdre dans le rayonnement de l'homme de son choix, il s'ensuivrait que, +hors du mariage, elle ne compte pas: conclusion cruelle pour celles qui +n'ont point rencontré d'homme au cours de leur vie solitaire. Sont-elles +si coupables, si inutiles, les isolées, les dédaignées, qui n'ont pu +connaître les joies et les épreuves du mariage? Et puis, même mariée, la +femme a mieux à faire que d' «absorber sa vie dans l'adoration +conjugale». Et pourvu que l'homme ait un peu de coeur ou d'esprit, il ne +lui demandera point un pareil anéantissement. Concevoir la femme comme +un simple reflet de l'homme, obliger l'épouse à marcher obscurément dans +l'ombre de son seigneur et maître, c'est témoigner vraiment à la +personnalité féminine une médiocre confiance et une plus médiocre +estime.</p> + +<p>Par bonheur pour le sexe féminin (c'est une remarque déjà faite), la +bonté,--pas plus que la justice,--n'est étrangère au sexe masculin. Je +dirai plus: un homme doux et fort, brave et bon, me paraît le plus bel +exemplaire de l'humanité supérieure. Mais, observation intéressante: les +femmes nous sont plus reconnaissantes de la fermeté que de la douceur. +George Éliot a écrit qu' «elles n'aiment pas à la passion l'homme dont +elles font tout ce qu'elles veulent,» parce qu'elles sentent bien qu'on +ne s'appuie que sur ce qui résiste.</p> + +<p>En réalité, la femme veut moins fermement que l'homme. Même quand elle +échappe à l'empire des mobiles passionnels, des impressions et des +impulsions instinctives, même quand elle obéit à des motifs conscients, +raisonnés, réfléchis, elle a besoin d'une volonté amie qui la soutienne. +Au cas où ses idées et ses décisions ne lui sont pas inspirées par son +milieu, par l'opinion ambiante, par la coutume, par la tradition, elle +va souvent les demander à un parent, à un prêtre, à un confident. Les +plus fortes ont besoin d'être aidées. A de certains moments, il leur +faut un appui moral, une volonté, une autorité qui décide pour elles. +C'est surtout quand le père vient à disparaître, qu'elles sentent et +qu'elles confessent leur faiblesse. Alors, elles rendent hommage à la +puissance maritale. Les plus vaillantes, observe Marion, «font le grand +effort de vouloir par elles-mêmes, de conduire seules toute leur maison, +toute leur vie; mais c'est là une suprême fatigue, et elles en font +l'aveu touchant dans l'intimité, pendant que le monde admire leur +courage<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a> +<a href="#footnote56"><sup class="sml">56</sup></a>.» A défaut du mari, combien de mères sont impuissantes à +diriger leurs grands enfants? Qui n'a reçu leurs confidences éplorées? +L'autorité de l'homme a du bon. Seulement, le principe posé, il faut +avoir le courage d'en tirer les conséquences. Prenons un exemple.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote56" +name="footnote56"><b>Note 56: </b></a><a href="#footnotetag56"> +(retour) </a> <i>Psychologie de la femme</i>, p. 229-230.</blockquote> + +<p>Beaucoup s'offensent de ce que la loi française oblige les femmes à +n'avoir qu'un domicile: celui du mari. L'article 214 du Code civil +dispose, en effet, que «la femme est obligée d'habiter avec le mari, et +de le suivre partout où il juge à propos de résider.» Mais du moment que +celui-ci est le chef du ménage, il faut bien que l'épouse demeure sous +son toit et loge à la même enseigne. C'est logique et c'est décent. +D'autant plus que la loi ajoute, à titre de compensation, que «le mari +est obligé de la recevoir et de lui fournir tout ce qui est nécessaire +pour les besoins de la vie, selon ses facultés et son état.»</p> + +<p>Voudrait-on, par hasard, imposer au mari le domicile de sa femme? Mais +la question serait moins résolue que renversée. Après avoir subordonné +l'épouse à l'époux, on assujettirait l'époux à l'épouse. C'est le +système des représailles. Nous n'en voulons point. Les conjoints +pourront-ils se choisir deux domiciles distincts? Mais ce serait là +vraiment une séparation de corps anticipée. Sans compter qu'un ménage +divisé contre lui-même est condamné à périr. L'éloignement des parents +détruirait immanquablement l'unité du foyer. Enfin les enfants +seront-ils domiciliés chez le père ou chez la mère? Et pour n'avantager +ni l'un ni l'autre, auront-ils, eux aussi, un domicile séparé? Pauvres +petits!</p> + +<p>Conclusion: la loi a été sage en fixant au domicile du mari le domicile +de la mère et des enfants. C'est là, en effet, qu'est le centre des +intérêts et des affaires, le centre de la clientèle et de la famille. +Certes, nous n'ignorons point que la femme a souvent d'excellentes +raisons de fuir le domicile marital. Mais lorsque sa vie ou son honneur +est en danger, les tribunaux n'hésitent pas à lui permettre de chercher +ailleurs un asile plus sûr et plus moral. Quant à la forcer, <i>manu +militari</i>, à réintégrer le domicile conjugal, il est avéré que ce droit +n'est exercé par les maris qu'avec une extrême discrétion, et appuyé par +la police qu'en des cas d'une extrême rareté.</p> + +<p>Ce régime hiérarchique implique-t-il la diminution et la déchéance de +l'épouse? Certaines femmes se plaignent d'être enfermées, +«cristallisées» dans leurs devoirs d'intérieur par l'accablante autorité +du mari. La tradition leur pèse. Elles se révoltent, quand on a +l'imprudence de leur rappeler qu'aux beaux temps de la République, la +matrone romaine, l'épouse selon le coeur des patriciens, gardait la +maison et filait la laine.</p> + +<p>Pourquoi, ce rôle serait-il devenu risible ou déshonorant? Point de vie +de famille possible sans un foyer habitable. Pour attirer et retenir +l'homme et les enfants au logis, il faut qu'ils soient sûrs d'y trouver +la concorde et la paix, le ménage rangé et la vaisselle luisante, +l'ordre et la propreté qui sont la parure, pour ne pas dire le luxe des +maisons pauvres; et c'est à la femme d'y pourvoir. Sa fonction naturelle +est de veiller à la discipline de l'intérieur, à l'entretien du foyer, à +la bonne tenue des enfants, à la régularité des repas, à l'exactitude et +à la décence de la vie de famille. Elle doit être la fée du logis. Il +n'est pas possible qu'à respirer chaque jour ce bon air, l'homme le plus +désordonné ne prenne peu à peu de meilleures habitudes. On sait que +l'épargne est la première condition de l'aisance; et si le père apporte +l'argent, il incombe à la mère de le conserver. Femme sans ordre, ménage +sans pain.</p> + +<p>M. Lavisse disait naguère en termes excellents: «Il faut à la maison +ouvrière la dignité de la femme modestement bien élevée. Quand cette +dignité, une dignité douce, bien entendu, qui ne se montre pas, qui se +laisse seulement sentir, une dignité de violette,--est accompagnée de +grâce et de patience, elle est très puissante<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a> +<a href="#footnote57"><sup class="sml">57</sup></a>.» C'est qu'au fond du +coeur le Français, citadin ou paysan, bourgeois ou manoeuvre, est fier +de sa femme. Il lui rend justice et honneur, quand elle le mérite.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote57" +name="footnote57"><b>Note 57: </b></a><a href="#footnotetag57">(retour)</a> Discours prononcé à la distribution des prix de l'orphelinat +des Alsaciens-Lorrains, <i>Journal des Débats</i> du 22 juin 1896.</blockquote> + +<p>Dans nos intérieurs, la mère est vraiment souveraine; et son autorité +bienfaisante s'étend sans difficulté au mari, aux enfants et aux aides, +parce que là, dans l'intimité du foyer, elle s'exerce dans son domaine +naturel. En France, la femme est, par fonction et par définition, la +«maîtresse de maison». Vienne le jour où, poussée par des idées +d'indépendance excessive, elle se répandra au dehors sous prétexte de +mieux épanouir son individualité, que deviendra, je le demande, le foyer +déserté? Une ruine inhabitable où la famille négligée, désunie, ne +trouvera ni le repos ni le bon exemple.</p> + +<a name="l2c3s5" id="l2c3s5"></a> +<h4>V</h4> + + +<p>Voulez-vous connaître le secret des bons ménages? Chacun des époux reste +à sa place, le mari commandant sans en avoir l'air, la femme obéissant +sans en avoir conscience. Ils sont si étroitement liés qu'ils ne font +qu'un coeur et qu'une âme. Ils réalisent le mariage parfait. N'oublions +pas que les conjoints doivent se donner l'un à l'autre, sans +restriction, sans distinction. Le mariage est un engagement bilatéral, +un échange, un don mutuel. Aucun des époux ne devient la chose, le +domaine de l'autre, ou, s'il le devient, c'est à charge de réciprocité. +Si donc on tient absolument à ce que le mariage engendre une sorte de +droit d'appropriation, il importe d'ajouter qu'il fait du mari une +propriété de la femme comme il fait de la femme une propriété du mari. +«Elle est à lui, il est à elle,» disait le franciscain Berthold. En +résumé, ils s'appartiennent l'un l'autre, à la vie, à la mort, <i>ad +convivendum, ad commoriendum</i>.</p> + +<p>Cela étant, un bon ménage suppose une alliance de bonnes volontés qui se +respectent, se ménagent, se supportent, se conseillent et s'aiment +réciproquement, un échange continu de concessions mutuelles et de mutuel +appui, une association si étroite d'esprit, de coeur et d'activité qu'au +besoin l'un des conjoints pourrait remplacer l'autre, sans trouble, sans +froissement, sans conflit. Ce ménage idéal est aussi puissamment armé +qu'il est possible pour supporter le poids de la vie. Et je veux croire +que les femmes françaises ne se refuseront point, de gaieté de coeur, à +le prendre pour modèle; sinon, elles tourneraient le dos au bonheur.</p> + +<p>Sans doute, nous avons revendiqué et conquis successivement tant de +libertés, bonnes ou mauvaises, qu'il serait puéril de nous étonner que +certaines femmes agitées veuillent prendre part au partage. Mais faut-il +en conclure que le sexe tout entier s'apprête à réclamer, à son tour, +toutes les libertés que nous avons prises? Que non pas! J'ose dire que +l'immense majorité des femmes françaises se contente ou s'accommode de +nos institutions matrimoniales existantes. Elles ne réclament, ainsi que +nous le verrons plus loin, que des tempéraments ou des corrections de +détail très acceptables.</p> + +<p>Il y a d'abord les femmes qui ont reçu une forte éducation religieuse, +femmes des plus dignes et des plus respectables, qui remplissent +courageusement leurs devoirs d'épouse et de mère à tous les degrés de +l'échelle sociale. Celles-là ne sont point travaillées de si grandes +velléités d'indépendance, et elles sont innombrables en nos provinces de +France. Ces bonnes chrétiennes n'ont aucun goût pour les revendications +audacieuses et les plébiscites tapageurs; ou, si elles prennent part à +ces derniers, c'est pour adresser à leurs soeurs plus turbulentes un +rappel à l'ordre comme celui-ci: «Je pense que le Code a grandement +raison de dire que la femme doit obéissance à son mari, puisque +Notre-Seigneur Jésus-Christ l'a dit avant le Code et a imposé cette +obéissance aux femmes chrétiennes, bien avant que Napoléon l'ait imposée +aux femmes françaises. Celles-ci donc n'ont pas lieu de se montrer +surprises ou humiliées d'un article qui ne les oblige devant la loi qu'à +ce à quoi elles sont déjà obligées devant Dieu<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a> +<a href="#footnote58"><sup class="sml">58</sup></a>.» C'est le langage de +la sagesse chrétienne. Et comme notre législation du mariage n'est +vraiment que la consécration civile de la vieille conception dogmatique, +il se trouve qu'en cette matière délicate la religion est le plus ferme +appui de la loi.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote58" +name="footnote58"><b>Note 58: </b></a><a href="#footnotetag58"> +(retour) </a> <i>Annales politiques et littéraires</i> du 9 août 1896, p. 86.</blockquote> + +<p>A côté de ces femmes religieuses d'esprit et de coeur qui obéissent par +principe, il en est d'autres qui, moins attachées aux commandements de +l'Église, obéissent pourtant sans contrainte, sans regret, par habitude. +C'est le cas de toutes celles qui ont le bonheur d'appartenir à des +familles unies dont le chef est aimé estimé, respecté. Façonnées par +l'exemple, elles obéissent à leur mari comme elles ont vu leur mère +obéir à leur père, le plus naturellement du monde, avec une docilité +confiante dont elles ne se sentent aucunement diminuées.</p> + +<p>Enfin, sans être dévotes ni routinières, il est des femmes qui ont le +secret d'obéir, non plus par devoir religieux ou par soumission +héréditaire, mais bien par calcul diplomatique et suprême habileté. +Elles se sont dit que le plus facile moyen de se plier à un +commandement, c'est encore de se faire ordonner précisément ce qu'on +désire. Cette tactique n'exige que de la souplesse, et beaucoup de +femmes y excellent.</p> + +<p>On voit que les maris de France ont chance de conserver leurs droits à +la direction de leur famille. Mais qu'ils n'en prennent point orgueil: +ce n'est pas d'hier que les femmes gouvernent les gouvernants. Le vieux +Caton s'en plaignait amèrement. Pour n'avoir rien d'officiel, leur +suggestion est décisive, leur influence prépondérante. Laissant à +l'homme l'apparence du pouvoir et la responsabilité de l'action, elles +restent ses inspiratrices pour le bien ou pour le mal. Se souvenant du +mot de Mme de Staël: «Un homme peut braver l'opinion, une femme doit s'y +soumettre,» elles ne s'affichent point, elles s'insinuent. Si nous +faisons les lois, elles nous les imposent en faisant les moeurs. Dans la +vie privée, la femme française est toute-puissante, quand elle le veut. +Aussi bien ne réclame-t-elle point tant de droits, se sachant en +possession de tant de privilèges! Et si l'on excepte une minorité +bruyante, le plus grand nombre ne se soucie point de l'égalité conjugale +dans la crainte de s'aliéner les faveurs masculines. A cette question: +«Quelle est la base unique du bonheur des femmes?» Mme Campan répondait: +«La douceur de leur caractère.» Et Mme de Maintenon, qui se connaissait +en diplomatie, ajoute dans ses <i>Mémoires</i>: «Pour les femmes, la douceur +est le meilleur moyen d'avoir raison<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a> +<a href="#footnote59"><sup class="sml">59</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote59" +name="footnote59"><b>Note 59: </b></a><a href="#footnotetag59"> +(retour) </a> <i>Opinions de femmes sur la femme.</i> Revue encyclopédique du 28 +novembre 1896, p. 840.</blockquote> + +<p>Quoi qu'on puisse penser de l'autorité maritale (et nous persistons à +croire qu'elle est souvent plus apparente que réelle), les hommes ont un +sûr moyen de la conserver et même de la raffermir. Se faire une +conscience plus nette du devoir de protection déférente qui leur incombe +vis-à-vis des femmes; se montrer dignes des prérogatives masculines par +l'action et la volonté, par l'énergie et le sang-froid, par la loyauté, +l'honneur et la bonté; travailler, peiner, souffrir sans trop de +plaintes et sans trop de défaillances; opposer à la vertu, à la +vaillance, à la fierté des femmes, une fierté, une vaillance, une vertu +suréminentes: voilà le secret d'être maître chez soi sans +amoindrissement pour personne.</p> + +<p>Ce n'est point par l'emportement et la violence, en criant haut et en +gesticulant fort, que nous maintiendrons notre suprématie. La primauté +du verbe et du poing est méprisable. L'autorité de la loi ne sauverait +pas même l'autorité de l'homme, le jour où celle-ci serait sérieusement +menacée. Nous ne resterons supérieurs en droit à la femme que si nous +savons lui rester supérieurs en fait, c'est-à-dire en valeur et en +caractère. A bon entendeur, salut!</p> + +<p>Au reste, comme l'abus se glisse dans les meilleures choses, il nous +suffira que l'autorité maritale soit aux mains d'un incapable ou d'un +indigne pour que nous lui apportions (on le verra bientôt) toutes les +restrictions nécessaires.</p> + +<a name="l2c4" id="l2c4"></a> +<br><br> +<h3>CHAPITRE IV</h3> + +<h4>A propos de la dot</h4> +<br> +<h3> SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Le mal qu'on en dit.--Les mariages + d'argent.--Récriminations féministes et socialistes.</p> + +<p> II.--Peut-on et doit-on supprimer la dot?--Le bien qu'elle + fait.--La femme dotée est plus forte et plus libre.</p> + +<p> III.--Mariage sans dot, mariage sans frein.--Filles à + plaindre et parents à blâmer.--Éducation à modifier.</p> +</blockquote> +<br> + +<a name="l2c4s1" id="l2c4s1"></a> +<h4>I</h4> + +<p>A toute époque, la dot a servi de prétexte aux plus violentes attaques +contre nos institutions matrimoniales. Aujourd'hui plus que jamais, par +un effet de ce penchant à l'exagération qui se remarque en toute société +mal équilibrée comme la nôtre, il n'est personne qui ne puisse lire ou +entendre les plus folles ou les plus furieuses diatribes contre les +mariages d'argent. Il semble que l'union de l'homme et de la femme ne +soit plus en France qu'une juxtaposition de fortunes, un arrangement +commercial, une combinaison mercantile, une simple affaire; car, si +l'homme fait la chasse à la dot, la femme fait la chasse à la position: +deux calculs qui se valent. N'est-ce pas se vendre également que de +chercher dans un mari les avantages de son rang ou de briguer chez une +jeune fille la grosse somme et les espérances? Et l'on va jusqu'à dire +que les parents, qui subordonnent le mariage de leurs enfants à de +pareilles préoccupations, méritent le nom d' «entremetteurs». Le monde, +en d'autres termes, a fini par commercialiser l'acte le plus sacré de la +vie, le don de soi-même, que l'amour seul a le privilège de justifier et +d'ennoblir.</p> + +<p>On est étonné de retrouver ces jugements sommaires et excessifs sous la +plume d'écrivains sérieux. «La peste du foyer moderne, écrit M. +Lintilhac, c'est l'épouse dotée. La dot dégrade l'épouseur d'abord. Elle +déprave l'épouse ensuite.» D'autres font remarquer, par un rapprochement +plein de délicatesse, que le mari est «l'Alphonse patenté du foyer». +Prendre une maîtresse qui vous plaît et l'entretenir, est un cas +pendable. Prendre une femme qui vous déplaît et se faire entretenir par +elle, est au contraire d'une moralité courante. Qui expliquera cette +contradiction? Ce que l'opinion tient pour un déshonneur en dehors des +justes noces, paraît le plus simple du monde après la cérémonie. Aussi +Mme de Marsy, la distinguée présidente du «Ladie's Club» de Paris, +traite la dot de «coutume humiliante pour la femme» et en réclame +instamment l'abolition pure et simple, cette abolition lui paraissant +«un premier pas vers le bonheur<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a> +<a href="#footnote60"><sup class="sml">60</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote60" +name="footnote60"><b>Note 60: </b></a><a href="#footnotetag60"> +(retour) </a> Lettres citées par M. Joseph Renaud dans la <i>Faillite du +mariage</i>, p. 70-71.</blockquote> + +<p>Cette suppression absolue s'imposerait d'autant plus à notre époque, +qu'au sentiment des outranciers du féminisme révolutionnaire, la dot +transforme le mariage en un pur trafic esclavagiste. On nous dira, par +exemple, qu'il n'est rien de plus immoral que de renoncer, moyennant +finances, à son honneur et à sa liberté, que c'est une chose abominable +d'acheter l'amour et la maternité au prix du sacrifice de sa personne et +de sa dignité. On ira jusqu'à trouver «la condition de la matrone plus +abjecte que la profession de la courtisane, puisque celle-ci ne prête +que son corps et peut toujours se reprendre, tandis que l'honnête femme +se livre tout entière et pour jamais<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a> +<a href="#footnote61"><sup class="sml">61</sup></a>.» D'où il faudrait conclure que +la plus vertueuse des mères de famille est, par le fait de sa dot, moins +digne de respect que la dernière des dévergondées.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote61" +name="footnote61"><b>Note 61: </b></a><a href="#footnotetag61"> +(retour) </a> Benoît <span class="sc">Malon</span>, <i>Le Socialisme intégral</i>, t. I, chap. VII, pp. +361-363.</blockquote> + +<p>C'est de l'extravagance pure. Sans tomber en ces excès de langage, les +jeunes filles de bonne maison ne sont pas rares qui pensent opposer à +l'institution de la dot de plus sérieuses et plus réelles objections. +Témoin cette confidence qui nous fut faite: «Je ne suis pas assez riche +pour me marier. Les jeunes gens d'aujourd'hui savent compter. Nos petits +talents, nos petits mérites, l'instruction, la beauté même, ne servent +pas à grand'chose. Il n'est pas jusqu'à notre nom qui ne soit pour nous +une étiquette négligeable, puisque nous le perdons en nous mariant. +Combien nos frères sont plus heureux! S'ils n'épousent plus des +bergères, ils ont la ressource, quand ils sont titrés, d'anoblir des +fermières ou des marchandes.»</p> + +<p>Enfin de bons esprits, s'inspirant de l'intérêt général, proposent +d'abolir la dot sous prétexte que cette suppression ranimerait toutes +les forces épuisées du pays. Ils nous assurent que, débarrassés du souci +d'amasser la dot de leurs enfants, les époux auront toute facilité de se +payer le luxe d'une nombreuse famille, et que le mariage, affranchi des +considérations d'argent, redeviendra, au grand profit de la morale, +l'union désintéressée de deux âmes et de deux vies. Voulez-vous résoudre +la crise du mariage? C'est bien simple: supprimez la dot.</p> + +<a name="l2c4s2" id="l2c4s2"></a> +<h4>II</h4> + + +<p>Mais, au fait, est-il si facile de supprimer la dot? Cette institution +n'est pas seulement l'oeuvre de la loi; elle est entrée profondément +dans nos moeurs. Et s'il est aisé de modifier le Code, il n'est pas +aussi simple de corriger un peuple de ses mauvaises habitudes. L'usage +est une citadelle inexpugnable: la dot s'y est installée depuis des +siècles; nulle réforme législative ne l'en délogera de sitôt. Le temps, +qui fait les coutumes, peut seul les défaire; et le temps n'est jamais +pressé. Nous ne croyons point à la disparition prochaine de la dot.</p> + +<p>Il y a mieux. La dot est-elle une si grande coupable? Je sais bien qu'il +est de bon ton de l'attaquer au nom du pur amour; je sais encore qu'elle +rend trop rares les mariages d'inclination et trop fréquents les +mariages d'argent, au détriment de l'idéalisme sentimental cher aux âmes +tendres qui voudraient unir les plus dignes aux plus belles. Mais,--sans +rappeler que la dot permet quelquefois aux laides de se relever de leur +disgrâce imméritée,--on ne réfléchit pas assez qu'elle a plus fait que +toutes les lois d'émancipation pour la dignité, pour la liberté, pour +l'autorité de la femme mariée. L'homme qui accepte une dot en se mariant +aliène une part de sa puissance. Comptable des deniers de sa femme, il a +les mains liées. Dans une de ses comédies, Plaute prête à l'un de ses +personnages cette apostrophe fameuse: «Pas de dot! pas de dot! Avec sa +dot, une femme vous égorge. Je me suis vendu pour une dot.» C'est +pourquoi Solon, désireux d'accomplir de grandes choses, abolit la dot, +assujettit la femme au mari et la cloîtra dans le gynécée. Et du coup +l'Athénienne perdit sa liberté.</p> + +<p>L'apport d'un patrimoine propre à la société conjugale investit +naturellement l'épouse d'un certain pouvoir de contrôle sur les actes du +mari; il lui confère, en outre, un peu de cette considération qui +s'attache à la fortune. D'autre part, la femme dotée ne peut plus être +traitée comme une charge, comme un passif pour le ménage. Ayant versé +son enjeu à la partie, elle a le droit de se dire personnellement +intéressée aux pertes et aux gains. En augmentant sa coopération +effective, la dot contribue donc à accroître le prestige et l'autorité +de la femme.</p> + +<p>Cela est surtout visible dans la petite bourgeoisie commerçante. Là, +vraiment, l'égalité est faite entre mari et femme. Ayant grossi de son +bien le fonds commun, participant de ses deniers aux charges du ménage +et aux opérations du négoce, elle en tire argument pour surveiller la +gestion du mari. Aussi bien est-elle, au sens plein du mot, son +associée. Elle est dans le secret des affaires et participe aux travaux +du magasin; elle tient les écritures et apure les comptes; elle préside +à la caisse, prépare les inventaires, discute le budget, réduit souvent +les dépenses et trouve le moyen de faire des économies. Plus d'une +s'entend merveilleusement au commerce. Combien même sont l'âme de la +maison?</p> + +<p>La dot permet donc à la femme de s'occuper plus activement et plus +directement des intérêts de la famille, en l'autorisant à surveiller +l'administration de son conjoint. Elle lui fournit un argument, un +appui; un rempart pour se mieux défendre contre les empiétements +possibles de la puissance maritale.</p> + +<a name="l2c4s3" id="l2c4s3"></a> +<h4>III</h4> + + +<p>Oui, la dot a du bon. Qui ne sait que, dans la société actuelle, +l'argent est le grand libérateur? A ce propos, M. Jean Grave, dont on +connaît les aspirations anarchistes, exprime cette idée que les +protections de la loi sont plus à la portée des femmes riches que des +femmes pauvres, les premières ayant la faculté de se libérer, moyennant +finances, des liens mêmes du mariage<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a> +<a href="#footnote62"><sup class="sml">62</sup></a>. Les poursuites en divorce et +en séparation sont,--je n'ose dire moins lentes, car elles ne sont +rapides pour personne,--mais plus faciles pour celle qui paie bien que +pour celle qui paie mal. Que de démarches, que d'ennuis pour obtenir +l'assistance judiciaire! Combien illusoire et dangereuse est l'action +d'une femme pauvre contre un mari sans le sou qui peut la quitter à +volonté et la rouer de coups à l'occasion!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote62" +name="footnote62"><b>Note 62: </b></a><a href="#footnotetag62"> +(retour) </a> <i>La Société future</i>, ch. XXII, p. 339.</blockquote> + +<p>Actuellement, la dot est la meilleure garantie du respect de la +personnalité féminine. Elle permet à la femme de choisir un peu son +époux. Qu'on la supprime, et l'épouse retombera plus faible et plus +misérable sous la loi de l'homme. Prise pour elle seule, apportant au +ménage ses grâces à entretenir et son appétit à satisfaire, êtes-vous +sûr que le mari ne la tiendra jamais pour un passif, pour une charge +sans compensation? Supprimez la dot, et la femme sera plus étroitement +liée au mari. Comment s'en séparer, puisque, n'ayant rien apporté, elle +n'aurait rien à reprendre? Supprimez la dot, et la femme sera plus +strictement assujettie au mari; car celui-ci, pourvoyant seul aux +dépenses du ménage, voudra augmenter ses pouvoirs en proportion de ses +obligations. Ne devra-t-elle pas tout subir, puisqu'il la nourrira? De +ce jour, confesse M. Jules Bois lui-même, «elle n'a plus de sort, plus +de vie propre, je la vois plus dénuée de destinée que le chien de la +maison qui saura bien, mis à la porte, vivre dans la rue<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a> +<a href="#footnote63"><sup class="sml">63</sup></a>.» A mariage +sans dot, femme sans force et mari sans frein.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote63" +name="footnote63"><b>Note 63: </b></a><a href="#footnotetag63"> +(retour) </a> <i>L'Ève nouvelle</i>, p. 156-157.</blockquote> + +<p>Comme on le voit, la dot confère à la femme mariée plus d'autorité, plus +de sécurité, plus d'indépendance. Beaucoup me répondront que c'est +acheter bien cher un mari et que, pour en avoir un de quelque qualité, +il faut y mettre un prix de plus en plus élevé. Comment, d'ailleurs, ne +serait-on pas attristé de voir un si grand nombre de filles agréables et +méritantes aspirer vainement au mariage, faute d'argent à offrir aux +épouseurs? Rien de plus mélancolique que l'histoire de la demoiselle +sans dot qui vieillit sans être recherchée. Ses amies, plus fortunées, +se marient les unes après les autres: elle seule n'est point demandée. +Chaque hiver, ses parents la traînent de salon en salon. Les jeunes gens +la font danser volontiers, car elle est spirituelle et touchante; mais +ils épousent les autres, celles qu'on ne regarde pas et dont la richesse +fait passer la laideur ou la sottise. Comme elle ne manque point de +sérieux et de réflexion, elle sait le peu qu'elle vaut et la solitude +qui l'attend, et elle s'attriste. Puis vient l'arrière-saison. Les +inconnus l'appellent «madame»; et cette appellation respectueuse la fait +pleurer, car elle n'a ni mari à gronder, ni enfants à chérir et à +caresser. Et insensiblement le vide et l'oubli se font autour d'elle. +C'est une vie perdue. Il faut une grande âme pour ne point s'en aigrir. +De fait, beaucoup de vieilles filles se résignent à la sainteté avec +grâce et mélancolie. Je les admire.</p> + +<p>Mais à qui la faute? Beaucoup moins à l'institution de la dot qu'à +l'éducation disproportionnée que les parents ont la détestable habitude +de donner à leurs filles. On les pare, on les fête, on les gâte; on leur +inculque des goûts de luxe et des habitudes de frivolité, qu'elles +seront incapables de satisfaire plus tard. Et lorsqu'elles sont devenues +mariables, on est tout surpris d'apprendre que la famille ne peut offrir +qu'une dot plus ou moins maigre, insusceptible de soutenir le train de +vie auquel le père et la mère les ont accoutumées. Si encore +mademoiselle avait le courage, en se mariant, de faire peau neuve, de +couper court à la dépense, de se contenter, par exemple, de deux +toilettes par an, au lieu de s'en donner deux par saison! Mais coquette +on l'a faite, coquette elle restera. Combien de dots passent en bijoux +et en colifichets, au lieu de subvenir, suivant leur définition, aux +charges du ménage? Lorsqu'un jeune homme à marier dénombre les magasins +en flânant par les rues les plus commerçantes de sa ville, et qu'il +observe qu'en moyenne sept boutiques sur dix concernent la toilette et +le luxe de la femme, il ne peut s'empêcher de se dire que celle-ci coûte +trop cher à vêtir et à orner, et qu'avec les modestes revenus de son +travail il lui serait impossible de payer les robes et les chapeaux de +Madame.</p> + +<p>Sans proscrire l'instruction qui doit être plus soignée aujourd'hui +qu'autrefois, la première chose à faire pour une fille qui veut trouver +un mari, c'est de revenir bravement à l'ancienne simplicité, de remettre +en honneur les travaux domestiques, de se préparer à une vie sérieuse, +vaillante et dévouée, d'instaurer en son coeur un idéal d'honneur et de +vertu qui fasse dire d'elle aux épouseurs: «Voilà une jeune fille qui +sera courageusement attachée à son ménage et à ses devoirs! Elle est +digne d'être la mère de mes enfants.» Il n'y a de vie conjugale, +honorable et sûre, que celle qui repose sur un travail méritoire, +conforme à la condition de chacun. Que les parents élèvent leurs filles +en conséquence, et le mariage sans dot ne tardera pas à refleurir dans +nos classes aisées.</p> + +<p>Les femmes sont donc mal venues à se plaindre de la dot: leur +coquetterie l'a rendue de plus en plus nécessaire. Avec des goûts plus +modestes et des aspirations moins élevées, les jeunes filles se +marieraient plus aisément.</p> + +<p>Cela est si vrai que la dot elle-même excite de moins en moins les +appétits des jeunes gens de la bourgeoisie, tant le mariage leur fait +peur! Nos demoiselles (on ne saurait trop le répéter) ne sont pas assez +pratiques, simples, sérieuses. Ourler des mouchoirs ou surveiller une +omelette, une crème, un rôti, semble tout à fait indigne d'une créature +intelligente. En dehors des «talents d'agrément», dont les candidats au +mariage ont raison de faire peu de cas, qu'est-ce qu'elles savent? +qu'est-ce qu'elles font? La vérité nous oblige même à dire que, dans un +certain monde, la plupart ne sont bonnes qu'à s'amuser. Dressées au +plaisir, elles entendent vivre pour le plaisir. Habituées à tuer le +temps sans profit pour elles-mêmes et pour les autres, elles considèrent +la vie comme un carnaval sans fin. Or, nos jeunes gens savent ce qu'une +mondaine évaporée coûte à la bourse du mari, ce que le plaisir apporte +aux âmes vaines de tentations et de chagrins, ce que la dignité du foyer +y perd, ce que le dévergondage des moeurs y gagne. Ils se disent +qu'entre le coût de la vie et le taux de leurs appointements l'équilibre +serait vite rompu, que longs et infructueux sont les débuts d'une +carrière libérale et que bon nombre d'emplois publics nourrissent +maigrement leur homme; et à ces jeunes gens qui ont plus d'esprit de +calcul que de chaleur d'âme, le mariage devient un épouvantail. Encore +une fois, à qui la faute, sinon moins à la dot qu'aux femmes elles-mêmes +qui l'ont rendue nécessaire afin d'entretenir leur luxe et de soutenir +leur vanité?</p> + +<p>Au surplus, la dot n'est guère attaquée que par celles qui n'en ont pas. +Quant aux femmes pourvues de ce précieux avantage, elles ont aujourd'hui +la prétention d'en jouir pour elles seules, de l'administrer, dépenser, +dévorer même, si le coeur leur en dit, sans l'autorisation du mari. +N'est-il pas juste que l'épouse qui apporte la galette, comme dit le bon +peuple, la garde ou la mange? Nous touchons ici à une question +subsidiaire des plus actuelles et des plus irritantes, que nous n'avons +ni le moyen ni l'intention d'éluder.</p> + +<a name="l2c5" id="l2c5"></a> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE V</h3> + +<h4>Du régime de communauté légale</h4> +<br> +<h3> SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> .--Une revendication de l'«Avant-Courrière».--Pourquoi les + gains personnels de la femme sont-ils aujourd'hui à la + merci du mari?--La communauté légale est notre régime de + droit commun.</p> + +<p> II.--Remèdes proposés.--Abolition de l'autorité + maritale.--Séparation des biens judiciaires.--Substitution + de la division des patrimoines à la communauté légale.</p> + +<p> III.--Pourquoi nous restons fidèles à la communauté des + biens.--Ce vieux régime favorise l'union des époux.--Point + de solidarité sans patrimoine commun.--Méfiance et + individualisme: tel est l'esprit de la séparation de biens.</p> + +<p> IV.--La communauté légale peut et doit être + améliorée.--Restrictions aux pouvoirs trop absolus du + mari.--Ce qu'est la communauté dans les petits ménages + urbains ou ruraux.</p> + +<p> V.--La séparation est un principe de désunion.--Point de + nouveautés dissolvantes.--Dernière concession.</p> +</blockquote> +<br> + +<p>On pense bien que notre intention n'est pas de traiter cette grosse +question en juriste minutieux. Une pareille étude serait ici fastidieuse +et déplacée. M. d'Haussonville, qui se récuse à ce sujet avec trop de +modestie, a raison de dire que c'est la partie «la moins récréante de +tout le Code.» Aussi bien aurons-nous suffisamment rempli notre dessein, +si nous parvenons à faire comprendre, sans trop d'efforts, aux personnes +les moins versées dans les choses du droit, ce qu'exige actuellement une +protection plus efficace des intérêts pécuniaires de la femme mariée.</p> + +<a name="l2c5s1" id="l2c5s1"></a> +<h4>I</h4> + +<p>Une association féministe constituée pour défendre les intérêts généraux +du sexe faible, l'<i>Avant-Courrière</i>, dont Mme Schmahl est l'habile et +zélée présidente, a pris en main une revendication très sérieuse et très +pratique à laquelle la sympathie publique semble désormais acquise. Il +s'agit du droit pour les femmes mariées de disposer des gains provenant +de leur travail personnel. Cette innovation intéresse six millions de +femmes, dont plus de quatre millions d'ouvrières. Je n'en sais point de +plus équitable ni de plus urgente.</p> + +<p>Il n'est aucune femme qui soit moins à l'abri des abus de la puissance +maritale que la femme ouvrière. Qu'est-ce qui n'a connu un de ces petits +ménages où le mari, bon ouvrier tant qu'il est à jeun, fête copieusement +le lundi, et parfois même le mardi, pour marquer sans doute combien il +est affranchi de la superstition du dimanche? Tout l'argent de la +semaine passe en ces bombances hebdomadaires, pendant qu'au logis la +mère et les petits meurent de faim et tremblent de peur; car chacun sait +que l'argumentation d'un ivrogne est toujours frappante. Et à ce père de +famille, incapable ou indigne de gérer le petit pécule qui doit faire +vivre la maison, le Code civil laisse le maniement absolu des ressources +du ménage. Bien plus, vouant le salaire de la semaine à un gaspillage +certain, il interdit à la femme d'y mettre la main, fût-ce pour le +disputer au cabaretier. Et c'est le pain de la famille!</p> + +<p>Il y a mieux encore: forcée de travailler de son côté pour entretenir le +foyer et nourrir les enfants, la femme touche une rémunération +laborieusement gagnée. Nombreuses sont les ouvrières dont le salaire est +nécessaire pour équilibrer le budget de chaque semaine.</p> + +<p>Mais ne croyez point qu'étant son oeuvre, ce gain personnel sera son +bien. Dans un accès de mauvaise humeur, le mari peut le réclamer comme +sien. Et tel est effectivement son droit. On a vu des hommes, forts de +l'autorité que leur accorde la loi, faire main-basse sur les gains de +leur femme, pour l'obliger à réintégrer le domicile conjugal, d'où les +violences l'avaient chassée. Battre sa femme et l'affamer ensuite, c'est +trop. Comment expliquer de pareilles infamies?</p> + +<p>Voici la clef de ce petit mystère d'iniquité.</p> + +<p>On sait que la population ouvrière ne recourt presque jamais à +l'intervention coûteuse du notaire avant de se présenter devant Monsieur +le maire et Monsieur le curé. A quoi bon, d'ailleurs, un contrat de +mariage pour qui n'apporte au ménage que son coeur et ses hardes? Or, en +l'absence de conventions matrimoniales écrites, c'est le régime de la +communauté légale qui détermine les relations pécuniaires de la femme et +du mari. Si bien qu'on a pu dire que la communauté légale est, par une +présomption du Code, le contrat de mariage de ceux qui n'en font point. +Hormis les époux riches ou aisés qui adoptent expressément un régime +différent, la communauté légale est donc aujourd'hui la règle des +ménages français.</p> + +<p>On voit par là que la question qui nous occupe est d'ordre général. Elle +n'intéresse pas seulement l'ouvrière forcée de travailler pour subvenir +aux besoins de son intérieur, mais encore la femme mariée qui exerce, +sans y être contrainte par la nécessité, la profession d'employée, +d'institutrice, d'artiste ou d'écrivain. Cette femme est-elle maîtresse +de son gain? Peut-elle en disposer?</p> + +<p>Non, si elle est mariée sous le régime de la communauté, qui, en +l'absence de contrat de mariage, est le régime de droit commun imposé +légalement aux époux. Et notons qu'en France, où la propriété est +morcelée, il n'est que 32 mariages sur 100 dans lesquels les époux +prennent soin de «passer par-devant notaire» des conventions +matrimoniales. Restent 68 unions pour 100 dans lesquelles les conjoints, +s'étant mariés sans contrat, sont réputés communs en biens. A Paris, on +compte environ 285 contrats pour 1 000 mariages dans les quartiers +riches, tandis que la moyenne atteint à peine le chiffre de 60 pour 1 +000 dans les quartiers pauvres<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a> +<a href="#footnote64"><sup class="sml">64</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote64" +name="footnote64"><b>Note 64: </b></a><a href="#footnotetag64"> +(retour) </a> <i>La femme devant le Parlement</i> par Lucien <span class="sc">Leduc</span>, p. 97, note +2.</blockquote> + +<p>Il suit de là que le régime de communauté, présumé par la loi en +l'absence de contrat, gouverne la très grande majorité des familles +françaises. Et par ce régime, le mari est institué «seigneur et maître» +des biens de la communauté. Et par «biens communs» on entend tout ce qui +doit alimenter, par destination, le budget domestique et, au premier +chef, les salaires gagnés par les deux époux. Le mari a donc le droit de +toucher lui-même le produit du travail de sa femme, de le dissiper, de +le manger, de le boire. Il lui est loisible pareillement de disposer à +son gré des meubles du ménage, de les engager, de les vendre, de les +briser. Placé par la loi à la tête de la communauté, le mari ouvrier est +un petit monarque absolu. Rien de mieux, quand il est digne de sa +toute-puissance; mais s'il en abuse?</p> + +<a name="l2c5s2" id="l2c5s2"></a> +<h4>II</h4> + + +<p>Remarquons tout de suite que l'abolition pure et simple de l'autorité +maritale serait un remède pire que le mal. Tant que le mariage sera une +association, tant qu'il sera préféré à l'union libre, il lui faudra une +cohésion qui suppose une hiérarchie, une force d'unité qui suppose un +chef. Que ce chef soit le mari ou la femme, peu importe; mais ce sera +nécessairement l'un des deux. Et puisque la femme n'a pas encore réclamé +le commandement pour elle et l'obéissance pour l'autre, il est naturel +de conserver à l'époux la puissance maritale, sauf à garantir l'épouse +contre les excès qui peuvent en résulter. Comment y parvenir?</p> + +<p>La femme, dira-t-on, a un moyen efficace de se soustraire à la tyrannie +dépensière du mari: c'est la séparation de biens judiciaire. Si elle +souffre trop de la gestion malhonnête ou malhabile de son époux, qu'elle +s'adresse au tribunal: celui-ci, après examen, disjoindra les +patrimoines et la réintégrera dans la direction de sa fortune.--Joli +remède, en vérité! Sans doute, les biens une fois séparés, la femme aura +la disposition exclusive de ses propres salaires. Mais pour en arriver +là, que d'ennuis, que de démarches, que d'interruptions de travail, que +de journées perdues, que de dérangements, que de scènes, que de périls! +D'abord, une instance en séparation de biens équivaut, en l'espèce, à +une déclaration de guerre à laquelle le mari répondra souvent par la +violence. Ensuite, la séparation de biens implique une procédure lente +et compliquée qui, pour être gratuite, doit être précédée elle-même de +l'assistance judiciaire. Voyez-vous une ouvrière réduite, pour se +défendre contre son homme, à s'empêtrer longuement dans cet appareil de +protection? Joignez que la séparation de biens est de peu d'utilité à +qui n'a pas de biens. En réalité, la séparation judiciaire ne fonctionne +avantageusement qu'au profit des époux plus ou moins fortunés. Elle +accable les pauvres plus qu'elle ne les aide.</p> + +<p>Comment donc restituer à la femme la libre disposition des fruits de son +travail? Il est une solution radicale qui agrée fort aux féministes: +elle consisterait à faire de la séparation de biens le droit commun des +familles françaises. Au lieu de la prononcer par jugement dans les cas +désespérés, elle dériverait de la loi elle-même et, comme telle, serait +préventive. Sous ce régime, tous les époux mariés sans contrat +conserveraient le maniement de leur fortune personnelle.</p> + +<p>Il est remarquable que tous les groupes féministes, depuis +l'extrême-droite jusqu'à l'extrême-gauche, font des voeux, plus ou moins +absolus, en faveur de la séparation de biens. Une féministe chrétienne +nous assure que, si les hommes, connaissant mieux la loi, usaient de +tous les droits qu'elle leur confère, «la société conjugale serait +inhabitable pour la femme<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a> +<a href="#footnote65"><sup class="sml">65</sup></a>.» C'est pourquoi, à l'heure qu'il est, le +séparatisme conjugal l'emporte dans tous les Congrès à d'écrasantes +majorités. D'où vient ce mouvement d'opinion? Des pouvoirs souverains +que le Code civil donne au mari sur la communauté.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote65" +name="footnote65"><b>Note 65: </b></a><a href="#footnotetag65"> +(retour) </a> Rapport de Mlle Maugeret sur la situation légale de la femme. +<i>Le Féminisme chrétien</i>, mai 1900, p. 144.</blockquote> + +<p>Sous ce régime, en effet, les époux sont trop inégalement traités. Le +mari peut presque tout, la femme presque rien. Celle-ci n'est pas même +investie d'un droit de contrôle sur la gestion de celui-là; ce qui a +fait dire que la femme est associée moins actuellement qu'éventuellement +à son mari. Il faudra qu'elle accepte la communauté, lors de la +dissolution du mariage, pour consolider ses droits sur le patrimoine +commun. «Remarquez, je vous prie, s'écrie Mme Oddo Deflou, l'immoralité +d'une disposition qui condamne la femme à attendre, pour réaliser ses +espérances, que son mari soit mort.<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a> +<a href="#footnote66"><sup class="sml">66</sup></a> Le régime de communauté est un +«trompe-l'oeil». Au lieu d'associer les époux, il sacrifie les intérêts +de la femme aux caprices de l'homme.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote66" +name="footnote66"><b>Note 66: </b></a><a href="#footnotetag66"> +(retour) </a> Rapport lu au Congrès des OEuvres et Institutions +féminines, en 1900.</blockquote> + +<p>Par contre, la séparation de biens est le régime le plus favorable à +l'indépendance de la femme, celle-ci conservant en ce cas la gestion et +la jouissance de sa fortune. Aussi ne peut-elle s'en prévaloir +aujourd'hui qu'à la condition de le stipuler expressément dans son +contrat de mariage. Grâce à quoi, l'autorité maritale est réduite à son +minimum de puissance. Madame peut s'obliger sur tout son patrimoine pour +tout ce qui concerne l'entretien de ses biens. Mais hors de là, elle +doit obtenir encore l'autorisation maritale pour disposer, à titre +onéreux ou gratuit, de ses immeubles, de ses valeurs et même de son +mobilier,--l'aliénation d'un meuble n'étant valable, d'après la +jurisprudence, qu'autant qu'elle est nécessitée par les besoins de +l'administration. En plus de cette réserve, le mariage exerce sur les +droits de l'épouse cette autre conséquence inévitable, que les charges +du ménage se répartissent entre les époux, d'après une proportion +déterminée par le contrat ou fixée, à son défaut, par la loi au tiers +des revenus de la femme.</p> + +<p>L'épouse, d'ailleurs, est toujours libre de laisser à son conjoint la +gestion de sa fortune, et cette délégation confiante est de règle dans +les bons ménages. Mais le mari ne peut invoquer aucun droit de mainmise +sur les biens de la femme pour empêcher celle-ci de reprendre, à son +gré, leur administration.</p> + +<p>Clair, simple, franc, sans embûches pour les tiers, sans tentations +d'usurpation pour les époux, ce régime contractuel a pour lui, +ajoute-t-on, une présomption de faveur décisive: c'est, à savoir, son +expansion continue à travers le monde civilisé. Admise comme régime +légal de droit commun, la séparation de biens consacrerait (c'est le +voeu des féministes) l'«autonomie de la femme mariée». Au lieu d'être la +loi exceptionnelle de quelques-uns en vertu d'une convention +matrimoniale expresse, on souhaite conséquemment qu'elle devienne, en +vertu d'une prescription législative, la loi générale de tous les +ménages qui se forment sans contrat.</p> + +<a name="l2c5s3" id="l2c5s3"></a> +<h4>III</h4> + + +<p>Et pourtant, toutes ces considérations ne parviennent pas à nous +détacher de notre vieux régime de communauté.</p> + +<p>Les conjoints séparés de biens sont désunis pécuniairement. La division +des patrimoines suppose la méfiance. En faire la règle générale des +mariages, c'est relâcher les liens de la vie commune et, par suite, +affaiblir l'unité du foyer domestique. Pour être secourable aux femmes +mal mariées, convient-il d'édicter une loi nuisible aux bons ménages? +Imaginez-vous deux époux portant le même nom, habitant le même toit, +ayant même chambre, même lit, même vie, et se tenant l'un à l'autre ce +joli langage: «Nous avons marié nos personnes, car cela est de petite +conséquence; quant à marier nos patrimoines, en vérité, cela serait trop +grave. Nos biens resteront propres. Corps et âme, nous nous sommes +donnés tout entiers: n'est-ce pas assez? Pour ce qui est de nos fortunes +particulières, c'est-à-dire propres à chacun de nous, il sera défendu à +Monsieur de mordre dans le morceau de Madame et à Madame de grignoter la +portion de Monsieur.» Et ce régime de méfiance serait la loi commune des +époux français! Il est la prudence même: c'est convenu. Est-il, par +contre, suffisamment conjugal? Lorsqu'on s'entend bien entre mari et +femme, la communauté vaut mieux que la distinction des biens. Alors le +pécule domestique figure une pomme indivise qu'il est doux de conserver +ou même de croquer ensemble. L'union des bourses complète et affermit +l'union des coeurs.</p> + +<p>Notez que ceux qui s'inspirent de l'intérêt particulier de la femme, +beaucoup plus que de l'intérêt général de la famille, ne peuvent +substituer au régime légal de communauté que le régime dotal ou la +séparation de biens. Quant au régime dotal, il met les deux conjoints en +suspicion. Il protège la dot et contre la femme et contre le mari. Il +fait des biens dotaux une masse indisponible sur laquelle aucun des +époux n'a le droit de porter la main. Par excès de prudence, il tient la +femme pour incapable de gérer sa fortune et le mari pour indigne de +suppléer sa femme. C'est un régime de méfiance mutuelle et +d'inaliénabilité gênante. Beaucoup d'hommes refusent de l'accepter, et +le féminisme a la sagesse de ne le point recommander.</p> + +<p>Toutes ses préférences vont à la séparation de biens. Bien de plus +simple en apparence: à chaque époux son patrimoine. Aujourd'hui, la loi +suppose qu'en l'absence de conventions, les époux mettent en commun la +propriété de leurs biens mobiliers et les revenus de leurs biens +fonciers. N'est-il pas plus vraisemblable de supposer qu'en l'absence de +conventions, «chacun entend garder ce qui lui appartient?» Vienne, après +cela, le divorce, la séparation ou la mort: les fortunes seront vite +partagées, n'ayant jamais été confondues. Plus de liquidations onéreuses +et interminables. «Comme on n'aura jamais rien embrouillé, il n'y aura +rien à débrouiller<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a> +<a href="#footnote67"><sup class="sml">67</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote67" +name="footnote67"><b>Note 67: </b></a><a href="#footnotetag67"> +(retour) </a> Rapport déjà cité de Mme Oddo Deflou sur le régime des biens +de la femme mariée.</blockquote> + +<p>Mais nous ne pouvons nous résoudre à renoncer au régime de communauté +par amour de la simplification. Dans la pensée d'un grand nombre de +féministes, la séparation de biens est liée à une conception +matrimoniale que nous ne pouvons faire nôtre, et qui consiste à alléger +les époux de toutes les obligations susceptibles de les attacher l'un à +l'autre. On veut faire du mariage une sorte de manteau de voyage que +l'homme et la femme puissent librement, à tout moment de la route, +rejeter d'un simple coup d'épaule, afin de courir plus à l'aise où bon +leur semble et avec qui leur plaît.</p> + +<p>Quoi qu'on dise, il est plus vraisemblable, et en tout cas plus moral, +de croire que les époux, en se mariant, veulent se donner réciproquement +ce qu'ils ont de biens mobiliers. Pourquoi leur prêter des vues +égoïstes, des pensées soupçonneuses et des desseins restrictifs? Point +d'union vraie sans vie commune et, partant, sans patrimoine commun. +Ériger le régime de séparation en loi générale, c'est présumer la +contrariété, la rivalité des intérêts, le désaccord et la désunion des +volontés, tandis que la communauté légale suppose l'entente des esprits +et favorise la communion des âmes par le rapprochement des fortunes.</p> + +<p>On s'offre à nous citer «nombre de couples unis, soit de la main droite, +soit de la main gauche, dont l'accord et l'affection sont réels et +profonds, quoique les fortunes soient distinctes.» On se demande même si +ces couples ne sont pas justement heureux, parce que leurs biens sont +séparés, la séparation de biens ayant ce mérite d'introduire dans le +commerce conjugal un peu de ce désintéressement que l'on appelle avec +pompe «les lettres de noblesse de l'amour.»--Nous répondrons à Mme Oddo +Deflou que les exemples, dont elle s'autorise, sont impuissants à +prouver que la séparation l'emporte, en thèse générale, sur la +communauté. Plus étroits seront les liens qui attachent les époux l'un à +l'autre, plus inséparables, plus indivisibles même seront les intérêts +qui les enchaînent, et plus conforme sera leur union aux voeux de la +nature et aux fins supérieures de la famille qui sont, non pas de +diviser, mais de marier et de fondre, autant que possible, deux êtres en +un seul. N'oublions pas que la famille est le noyau essentiel, la +cellule fondamentale des sociétés; que ce n'est pas l'individu, mais le +couple humain, qui assure au monde le renouvellement et la perpétuité. +Il est donc anticonjugal et antisocial à la fois de distendre ou +d'affaiblir les liens pécuniaires des conjoints.</p> + +<p>Cela est si vrai que la communauté absolue, la communauté intégrale, là +communauté universelle de tous les biens mobiliers et immobiliers serait +le régime idéal des époux. Cela est si vrai, même pour les partisans de +la division des patrimoines, que «les bons ménages ont toujours vécu et +vivront toujours en communauté (c'est Mme Oddo Deflou qui l'avoue), et +que la séparation de biens, fût-elle devenue le régime légal, ne sera +pour eux qu'un vain mot.» Oui, la communauté des volontés, des +aspirations, des vies et des biens, unanimement tendue vers un même but, +voilà le mariage idéal! Cela étant, n'est-il pas d'une souveraine +imprudence de dissocier par avance les personnalités et les intérêts?</p> + +<p>On croit se tirer d'affaire par cette boutade: «La loi n'est faite que +pour les mauvais ménages; les bons n'en ont pas besoin.»--On oublie que +la loi est faite pour tout le monde, pour tous les époux, pour tous les +ménages, et que les dispositions qu'elle prend au profit des mauvais +peuvent tourner au dommage des bons. Il en est d'une loi imprévoyante +comme de l'alcool mis à la portée de tous les passants: elle induit en +tentation les âmes faibles, de même que le cabaret attire et empoisonne +les désoeuvrés et les imprudents. Devenue légale, la séparation +deviendrait, quoi qu'on dise, un redoutable agent de désunion et +d'égoïsme. Singulier esprit de législation que celui qui consiste à +légiférer pour des cas particuliers, en vue de situations +exceptionnelles, pour des gens devenus souvent malheureux par leur +propre faute, au risque de troubler, par les innovations que l'on +décrète, la paix des bons ménages et l'ordre même des familles!</p> + +<p>N'affaiblissons point, par des mesures de division préventive, les +pensées de solidarité qui doivent présider au mariage! Moins étroitement +enchaînés seront les coeurs, moins intimement confondus seront les +patrimoines, et moins fort et moins durable sera le foyer. <i>Duo in +unum</i>! telle est la perfection conjugale. Socialement parlant, toute +mesure préméditée qui s'éloigne de ce but est mauvaise, au lieu que tout +ce qui s'en rapproche est louable. Présumer entre époux la séparation de +biens, c'est tourner le dos à l'idéal du mariage. Qu'est-ce, après tout, +que cette séparation, sinon le divorce des intérêts, facilitant, +préparant, appelant le divorce des personnes? C'est pourquoi je m'étonne +que le féminisme catholique se soit laissé entraîner,--par surprise, +sans doute,--à ces nouveautés fâcheuses.</p> + +<p>On semble croire que le régime de communauté ne peut jamais tourner +qu'au préjudice de la femme, qu'il est pour les maris un instrument +d'usurpation et une source d'enrichissement malhonnête, et que ceux qui +ont le triste courage d'en user sont de vulgaires fripons. Lisez ceci: +«La critique la plus sanglante que l'on puisse faire, c'est précisément +de montrer qu'un ménage qui vit suivant la loi ne peut jamais être un +bon ménage, et qu'aucun mari, je ne dirai pas galant homme, mais +simplement honnête homme, ne consentirait à se prévaloir des +prérogatives qu'elle lui confère.» Comme s'ils n'étaient pas légion, +dans nos provinces et nos campagnes, les braves gens qui font +fructifier, avec zèle et probité, l'avoir commun que la loi a confié à +leur honneur et à leur activité! Non, tous les chefs de communauté ne +sont pas les escrocs ou les filous qu'on imagine. En exerçant, même à la +lettre, les pouvoirs qu'ils tiennent de la loi, ils ont conscience +d'être les économes fidèles et les loyaux défenseurs de la fortune +commune.</p> + +<p>N'oubliez donc pas que, dans l'état présent des choses, la femme +elle-même est grandement intéressée au maintien de la communauté. +Aujourd'hui, les professions les mieux rétribuées, les métiers les plus +lucratifs, sont aux mains des hommes; et tous les revenus qui en +proviennent tombant dans le fonds commun, la femme en recueille la +moitié. On dirait vraiment que le partage de la communauté se solde +toujours par un déficit, que la femme n'en retire aucun avantage, et que +tout ce qu'elle apporte à la caisse est immanquablement dévoré par le +mari!</p> + +<p>«La tutelle de l'homme, assure-t-on, est trop onéreuse;» et l'on +invoque, en ce sens, «les aspirations de toutes les femmes +éclairées.»--Mais ces autorités nous sont suspectes, convaincu que nous +sommes que, dans certains milieux, on ne tient pour femmes éclairées, +pour femmes supérieures, que les indépendantes et les frondeuses, dont +c'est l'état d'esprit,--inquiétant et injuste,--de souffrir de toutes +les prééminences masculines, fussent-elles les plus nécessaires à la +famille et les plus profitables à l'épouse. Ne prêtons pas seulement +l'oreille aux doléances des malheureuses qui souffrent du régime de +communauté: elles ont le verbe haut et la récrimination amère, tandis +que les femmes qui tirent profit de notre droit commun n'en soufflent +mot. Qu'il y ait de mauvais maris: c'est entendu. Mais il serait étrange +qu'il n'y eût point de mauvaises femmes! Trouvez-vous équitable de faire +porter à un sexe tout entier le poids des fautes de quelques-uns? +Défendons plutôt le mariage contre l'individualisme qui l'envahit. +Repoussons la séparation de biens qui divise; gardons la communauté qui +unit. Et enfin, comme toute chose humaine est indéfiniment perfectible, +recherchons les côtés faibles ou dangereux de notre régime légal pour +les amender avec justice et impartialité.</p> + +<a name="l2c5s4" id="l2c5s4"></a> +<h4>IV</h4> + + +<p>Loin de nous, en effet, l'idée que la communauté française soit un +régime idéalement parfait. Durant le mariage, la femme commune n'est +qu'une associée éventuelle, sans autorité et presque sans contrôle. D'où +ce mot de Stuart Mill: «Je n'ai aucun goût pour la doctrine en vertu de +laquelle ce qui est à moi est à toi, sans que ce qui est à toi soit à +moi<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a> +<a href="#footnote68"><sup class="sml">68</sup></a>.» Oui, le Code civil donne au mari des pouvoirs presque absolus +sur la communauté; et il se rencontre des hommes qui en profitent pour +grever de dettes les biens communs sans cause suffisamment justifiée.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote68" +name="footnote68"><b>Note 68: </b></a><a href="#footnotetag68"> +(retour) </a> <i>L'assujettissement des femmes</i>, traduction française de +<span class="sc">Cazelles</span>, p. 115.</blockquote> + +<p>On ne manque point, bien entendu, de développer d'une façon saisissante +les suites dommageables et douloureuses que peuvent entraîner, pour la +femme, les fautes d'un mari incapable et les excès d'un mari indigne. +Personne ne saurait les voir d'un oeil indifférent. Voici ce qu'en dit +très littérairement Mme Oddo Deflou: «A la ruine de cette prétendue +communauté sur laquelle elle n'a pas plus de pouvoirs qu'une étrangère, +à l'effondrement des plus légitimes espérances que, dans sa naïveté de +jeune fille, elle avait basées sur la vie à deux, la femme assiste les +mains liées, et je ne connais pas de spectacle plus navrant que son +désespoir impuissant, si ce n'est celui des efforts timides et inutiles +qu'elle tente parfois pour se sauver du naufrage.» Et puis, sait-elle ce +qui se passe, surtout quand les affaires vont mal? «Croit-on qu'elle ait +alors grand courage à grossir par ses privations une bourse qu'elle ne +voit pas; à économiser, quand elle ignore ce que devient le fruit de ses +économies; à composer, sou par sou, un petit pécule, alors que près +d'elle des sommes importantes sont peut-être jetées par les fenêtres du +plaisir et de la débauche?» Si sombre qu'elle soit, cette peinture est +vraie, à condition qu'on n'en fasse point une règle générale. Mais ces +situations exceptionnelles sont-elles sans remède?</p> + +<p>Retenons, d'abord, que la future épouse, qui a peur de ne point +s'accommoder de la communauté légale, a un moyen très simple de s'y +soustraire préventivement, grâce au principe de la liberté des +conventions matrimoniales. Libre à elle de se placer par contrat sous un +autre régime. Que si elle omet de le faire, il est inexact que la +communauté légale, qui la régit à défaut de stipulations contraires, +sacrifie, autant qu'on le dit, ses intérêts et ses droits. Pour rétablir +l'équilibre entre les époux, notre législateur s'est appliqué à corriger +l'excès de puissance du mari par des responsabilités graves, et l'excès +de dépendance de la femme par des privilèges considérables; de telle +sorte que la communauté éveille l'idée d'un patrimoine indivis destiné à +un partage équitable.</p> + +<p>On se plaint de ce que le régime de communauté ne lie pas assez +étroitement la femme au mari, la première n'étant pas immédiatement +associée au second, mais ayant seulement l'espoir de le devenir. <i>Non +socia, sed sperat fore</i>, disaient nos vieux auteurs. Mais ce reproche ne +s'explique guère de la part de gens qui appellent de tous leurs voeux la +séparation de biens. Et si le Code suspend, au cours du mariage, la +vocation et les droits de la femme, s'il évite de la traiter comme +l'associée du mari jusqu'à la dissolution de l'union conjugale, c'est +pour mieux sauvegarder ses intérêts en lui permettant de répudier la +communauté, quand celle-ci est onéreuse, ou de l'accepter lorsqu'elle la +juge avantageuse. Est-il juste de retourner contre le régime de +communauté les précautions qu'il édicte en faveur de la femme?</p> + +<p>Que si l'on objecte maintenant que ces garanties sont insuffisantes ou +tardives et que, pendant le mariage, la femme est impuissante à conjurer +les gaspillages du mari, nous pouvons répondre qu'elle a le moyen de se +délier les mains en demandant la séparation de biens judiciaire. On nous +répliquera que c'est un remède coûteux et lent, souvent illusoire, +toujours douloureux: je l'accorde. Aussi bien suis-je acquis, par +avance, à tous les amendements possibles qui, sans nuire à l'unité de +direction du ménage et sans ouvrir la porte à des discussions +tracassières, accorderont à la femme un certain contrôle sur les +opérations du mari et obligeront celui-ci, dans la liquidation de la +communauté, à rendre compte, au moins à grands traits, de la cause et de +l'étendue des dépenses faites ou des engagements pris. Pour nous, le +progrès n'est pas dans la suppression de la communauté; mais, celle-ci +maintenue, fortifiée, agrandie même, s'il est possible, nous +souscririons volontiers à un amoindrissement rationnel de l'autorité +maritale. Et comme l'étude de ces restrictions désirables nous +entraînerait trop loin, nous nous contenterons d'indiquer par un exemple +l'esprit qui doit les animer.</p> + +<p>Pourquoi tout acte grave, qui intéresse le présent et l'avenir de la +famille, ne serait-il pas consenti par l'un et l'autre des époux? +Pourquoi, par une conséquence nécessaire, n'accorderait-on pas à la +femme certains pouvoirs sur les biens communs? Pourquoi n'associerait-on +point plus étroitement les deux conjoints dans la gestion de la +communauté? Celle-ci n'exige pas nécessairement le monopole du +gouvernement au profit du mari. La propriété du patrimoine restant +commune aux époux, rien n'empêche d'admettre la femme à certaines +attributions conservatrices. Loin donc d'instituer la séparation de +biens comme régime de droit commun, nous croyons plus conforme à +l'esprit du mariage de convier la femme à un partage d'autorité et de +remanier nos lois de façon qu'elles confèrent, en certains cas, des +prérogatives identiques aux deux époux, cumulativement.</p> + +<p>Ainsi, d'après le Code portugais, le mari n'est que le gérant du +patrimoine commun. De là une sorte d'égalité de puissance, bien faite +pour réjouir le coeur des féministes. Mais par cela même qu'elle tempère +l'autorité du mari en respectant la communauté, cette égalité ne se +résout pas en individualisme nuisible à l'harmonie conjugale; car il est +stipulé que, pour les actes de grande importance, les époux ne peuvent +agir l'un sans l'autre. C'est l'égalité dans la plus étroite solidarité. +Ni le mari ni la femme ne peut aliéner ou hypothéquer un bien commun +sans le concours de son conjoint; et l'époux qui s'oblige sans +l'assentiment de l'autre, n'engage que sa part dans la communauté. Ce +système ingénieux provoque et garantit une réciprocité d'égards, un +échange de confiance, qui ne peut que resserrer les liens de +l'association conjugale.</p> + +<p>Et cette mesure, ayant l'avantage de renforcer la situation de la femme +commune, permettrait peut-être, du même coup, d'alléger ou même de +supprimer sans inconvénient l'hypothèque légale qu'elle possède sur les +biens de son mari, et dont souffre grandement le crédit du ménage. C'est +pourquoi nous proposons que les biens communs ne puissent être aliénés +qu'avec le consentement des deux époux. Cette innovation serait, tout à +la fois, une protestation contre la communauté actuelle où l'homme est +le maître, contre le régime dotal où les deux époux ensemble ne le sont +pas, et contre la séparation de biens où chacun l'est à sa manière, sans +entente et sans union.</p> + +<p>Pour ce qui est enfin des petites gens des campagnes et des villes qui, +faute de contrat, sont placées sous le régime de communauté légale, nous +ne voyons pas en quoi la séparation leur serait profitable. N'ayant rien +en se mariant qu'un maigre mobilier, l'avoir commun ne comprend guère +que les revenus du travail quotidien, les économies de chacun et les +petites acquisitions du ménage. Cette modeste communauté sera vraiment +sans danger si nous parvenons à protéger, comme on le verra plus loin, +les salaires et les gains personnels de la femme contre les gaspillages +du mari. Cela fait, il est difficile de contester que ce régime soit +excellemment approprié aux besoins et aux intérêts de la classe moyenne, +de la classe rurale et de la classe ouvrière. Point d'union véritable +entre les époux, s'il n'existe au moins entre le mari et la femme une +bourse commune. Ce lien de coopération dans la bonne et la mauvaise +fortune est l'âme même du mariage. Pourquoi le supprimer? Cette +communauté d'épargne et d'accumulation fait merveille dans les +campagnes; c'est elle qui remplit les bas de laine de nos ménages +paysans. Il serait injuste, il serait dangereux de disjoindre totalement +les intérêts pécuniaires de la femme et du mari. Formées par le travail +de chacun, les économies de la famille doivent appartenir indivisément à +tous deux.</p> + +<p>Sans doute, la communauté peut se solder par des pertes, au lieu de se +résoudre en bénéfices. Mais la femme ayant le droit de renoncer à la +communauté lorsque celle-ci est obérée, quel dommage peut-elle souffrir? +Sans doute encore, le mari sera le gérant de cette modeste communauté; +mais puisque nous lui enlevons la faculté d'aliéner les biens communs +sans le consentement de sa femme, puisque nous revendiquons même pour +celle-ci (nous nous en expliquerons tout à l'heure) le droit de recevoir +et de placer, hors la présence et sans le concours du mari, les gains +provenant de son travail, quel risque peut-elle courir? Ce qui reste +alors de la puissance maritale ne saurait léser gravement les intérêts +de la femme mariée.</p> + +<p>Et dans ce système, du moins, la séparation reste ce qu'elle doit être: +un régime d'exception. Cela étant, point de changement dans le droit +commun des époux de France. Nous diminuons les pouvoirs de l'homme sur +la communauté sans décapiter l'autorité maritale, sans diviser la +famille contre elle-même; nous instituons, l'une à côté de l'autre, deux +autorités qui se soutiennent mutuellement, la femme surveillant, +contrôlant et complétant même, en certains cas, la puissance du mari; +plus brièvement, nous préférons l'entente des volontés et l'union des +pouvoirs à la séparation des bourses et des biens.</p> + +<a name="l2c5s5" id="l2c5s5"></a> +<h4>V</h4> + + +<p>Pour calmer les appréhensions que la division des patrimoines éveille en +notre esprit, on nous assure que la femme remettra souvent aux mains du +mari l'administration de sa fortune, et qu'elle ne reprendra l'exercice +de ses droits qu'autant que son mandataire aura perdu sa +confiance.--Mais c'est en vain; car ces délégations et ces reprises de +pouvoirs donneraient lieu à des marchandages, à des intimidations, à des +discussions qui mettraient en péril la paix du ménage. Quel homme, un +peu soucieux de sa dignité, consentirait à accepter une autorité aussi +précaire? Le gouvernement d'un foyer ne doit pas être le prix des +complaisances, des faiblesses et des capitulations. Consenti par intérêt +comme une récompense, retiré par caprice comme une punition, il serait +une cause d'abaissement pour la moralité conjugale.</p> + +<p>Et puis (nous y revenons), ériger la séparation de biens en régime de +droit commun, n'est-ce pas faire entendre qu'en règle générale le mari +est un agent de désordre, un instrument de dissipation et de ruine? Et +nous maintenons que cette généralisation outrageante est l'injustice +même. Pourquoi imposer la séparation de biens aux femmes dont les maris +sont laborieux, rangés, économes, bons travailleurs et bons +administrateurs? Au surplus, la séparation de biens n'est pas un régime +aussi simple qu'on l'imagine. Pour éviter que les meubles des époux se +mêlent et se confondent en une masse indivise, un inventaire est +nécessaire. Pense-t-on que les petites gens recourront à cette formalité +coûteuse? Ce serait pure naïveté. Et à défaut d'un état estimatif qui +les sépare et les individualise, les modestes patrimoines mobiliers de +la femme et du mari deviendront chose commune aux yeux des tiers.</p> + +<p>Il n'est que les ménages aisés qui soient à même de pratiquer la +séparation de biens. Et ne croyez pas que la paix domestique puisse y +gagner! Que si, en effet, la femme obtient la libre disposition de sa +fortune, le mari conserve, de son côté, la libre disposition de la +sienne. On ne veut pas, j'imagine, que celui-ci entretienne la famille à +lui seul et trouve bon que sa douce moitié garde tout son bien pour +elle. Du jour où les ressources provenant du travail et les économies +amassées par l'épargne de l'un et de l'autre ne seront plus mises en +commun, il faudra bien pourtant que les conjoints contribuent aux +charges du ménage. A cet effet, un prélèvement sur leurs gains ou leurs +revenus respectifs sera nécessaire pour faire vivre la maison. Sera-t-il +d'un tiers? ou plus? ou moins? Quelle sera la forme ou la quotité de +cette contribution? La fixerez-vous à forfait et immuablement pour tous +les ménages? Ne craignez-vous point qu'elle soit trop faible pour les +uns et trop forte pour les autres? En logique et en équité, elle devrait +être proportionnée à la consistance, généralement inégale, de l'avoir +respectif des époux; mais comment l'adapter aux variations incessantes, +aux fluctuations inévitables de la fortune personnelle des conjoints? Et +si l'un est riche et l'autre pauvre! Enfin croit-on que chacun paiera +toujours sa quote-part avec régularité? Est-ce trop dire que ce +règlement de compte soulèvera périodiquement des difficultés et des +disputes sans nombre? Non, la séparation de biens n'est pas aussi simple +qu'on le pense.</p> + +<p>Tout cela nous confirme en cette idée qu'au lieu de séparer les époux en +opposant leurs intérêts, il importe plutôt de resserrer leur union +conjugale en resserrant leur union économique. Dans la classe laborieuse +où l'on se marie sans contrat, la vie est inséparable du travail et de +l'économie. C'est donc dissocier la vie commune que de séparer l'avoir +masculin de l'avoir féminin. Si l'on veut perpétuer dans les ménages peu +fortunés le sentiment de la prévoyance et de la solidarité, il convient +d'assurer à l'activité et à l'épargne des deux époux un même stimulant, +l'idée de communauté,--<i>individua vitae consuetudo</i>.</p> + +<p>Au reste, depuis un siècle, sous l'influence des vieilles coutumes qui +furent le berceau de notre communauté légale, nous nous sommes habitués +à cette indivision, à cette mutualité des intérêts entre époux. Elle +constitue historiquement notre régime national; elle est devenue la base +de notre ordre familial; elle s'accorde le mieux avec nos traditions et +nos moeurs. Elle constitue même un régime démocratique; car, si la +séparation de biens et le régime dotal peuvent convenir aux classes +riches ou aisées, la communauté des épargnes et des acquisitions sert +mieux les intérêts des petites gens, en élargissant le crédit de la +femme et du mari par la concentration des économies et la formation d'un +pécule domestique.</p> + +<p>Il demeure que, dans son acception populaire, la communauté légale est, +comme l'a dit en excellents termes M. Goirand, «une sorte de mise en +commun des ressources des époux en vue de satisfaire aux charges du +ménage; c'est la constitution d'une sorte de patrimoine familial dans +lequel le chef puise à son gré pour satisfaire aux besoins de chacun; +c'est, au plus haut degré, la confusion, l'identification des intérêts +entre les époux au profit de l'oeuvre commune<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a> +<a href="#footnote69"><sup class="sml">69</sup></a>.» Et par cela même +qu'elle unit étroitement les intérêts pécuniaires des époux, la +communauté a semblé à nos coutumes d'abord, à notre législation ensuite, +le seul régime qui fût en harmonie parfaite avec le mariage dont c'est +le propre d'unir deux personnes et deux vies. L'indivision des biens +complète et parfait l'unité des vues et le rapprochement des âmes. +Gardons, en l'amendant, notre vieux régime de communauté: tout compte +fait, il nous sera utile et bienfaisant.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote69" +name="footnote69"><b>Note 69: </b></a><a href="#footnotetag69"> +(retour) </a> Cité par M. Lucien <span class="sc">Leduc</span> dans <i>La Femme devant le Parlement</i>, +p. 165.</blockquote> + +<p>Ce qui ne veut pas dire, hélas! que nos législateurs aient la sagesse de +le conserver, même avec les corrections désirables que nous avons +proposées plus haut ou que nous proposerons plus bas. S'il faut s'en +affliger, peut-on en être surpris? L'individualisme envahit le monde: +pourquoi n'usurperait-il pas le foyer? Nous luttons avec obstination +contre le courant des mauvaises moeurs. Nous portons au vieux mariage +français un attachement passionné. Nous croyons fermement que, sans +l'esprit de communauté,--qui n'est que l'esprit de solidarité,--c'en est +fait de l'esprit de famille. Et en même temps que certaines femmes +l'attaquent furieusement en haine de l'autorité maritale, qualifiée par +elles de «désordre public<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a> +<a href="#footnote70"><sup class="sml">70</sup></a>», des hommes se rencontrent, surtout dans +la classe riche, qui s'en détournent peu à peu dans l'espoir de mieux +secouer le joug de leurs femmes, dont le luxe immodéré dévore le +patrimoine commun.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote70" +name="footnote70"><b>Note 70: </b></a><a href="#footnotetag70"> +(retour) </a> Voir notamment le rapport déjà cité de Mme Oddo-Deflou.</blockquote> + +<p>Comment la séparation de biens, avec un tel concours d'alliés, ne +l'emporterait-elle point sur la communauté, même adoucie et remaniée? Si +donc une transformation doit s'opérer dans la loi qui gouverne les +ménages français, nous souhaitons au moins qu'on substitue à la +communauté actuelle, non pas la séparation toute seule, toute froide et +toute nue, mais la communauté réduite aux «acquêts», qui entre de plus +en plus dans les habitudes contractuelles des classes bourgeoises. En +d'autres termes, il faut que les revenus des biens, les gains du travail +et le produit des économies de chaque conjoint constitue l'avoir indivis +du ménage. C'est notre dernière concession. Point de maison +véritablement unie sans un lien, si minime soit-il, d'épargne, de +coopération, de mutualité pécuniaire entre les époux.</p> + +<a name="l2c6" id="l2c6"></a> +<br><br> +<h3>CHAPITRE VI</h3> + +<h4>Protection des salaires et des gains de l'épouse commune en biens</h4> +<br> +<h3> SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Projet de réforme.--Droit pour la femme de disposer de + ses salaires et de ses gains.--Intervention nécessaire du + tribunal.--Une amélioration facile a réaliser.</p> + +<p> II.--Droit pour la femme de déposer ses économies a la + Caisse d'épargne.--Innovation incomplète.--L'épouse doit + avoir, a l'exclusion de l'époux, le droit de retirer ses + dépôts.</p> + +<p> III.--Abandon du foyer par le mari.--Droit pour la femme de + saisir-arrêter les salaires de son homme.--Droit réciproque + accordé au mari a l'encontre de la femme coupable.</p> + +<p> IV.--Étrange revendication.--Le salariat conjugal.--Est-il + possible et convenable de rémunérer le travail de la femme + dans la famille?</p> +</blockquote> +<br> + +<p>Tandis que, d'une part, le régime dotal, soupçonneux et restrictif, +semble fait pour les classes riches où la femme apporte une dot plus ou +moins considérable qu'il a paru naturel de lui réserver, pourvu qu'elle +en manifeste la volonté par une clause expresse de son contrat de +mariage; tandis que, d'autre part, la communauté conventionnelle +d'acquêts convient particulièrement aux classes moyennes de la +bourgeoisie commerçante qui, privées de gros capitaux, associent +surtout, en se mariant, leur travail, leur industrie et leurs économies +à venir; en revanche, la communauté légale des biens est le régime le +mieux approprié aux classes laborieuses, urbaines et rurales, +ordinairement dénuées de fortune patrimoniale et pour lesquelles, avec +un petit mobilier destiné à garnir le foyer naissant, la main-d'oeuvre +quotidienne est la principale et souvent la seule source de revenus. +C'est à bon droit qu'elle est devenue notre régime légal. Restons-lui +fidèles; et si les protections actuellement établies en faveur de la +femme commune en biens sont insuffisantes, tâchons de les accroître et +de les perfectionner. Telle a été notre conclusion.</p> + +<a name="l2c6s1" id="l2c6s1"></a> +<h4>I</h4> + +<p>Or, en plus des améliorations déjà proposées, il en est une sur laquelle +tous les féministes sont d'accord, et qui, à notre sentiment, mérite de +passer sans retard dans nos lois. Une des personnalités les plus +distinguées de l'enseignement juridique, M. Glasson, a pu dire que «si +la législation du Code civil protège efficacement la femme lorsque le +ménage possède une certaine fortune, elle n'est pas faite pour la femme +de l'ouvrier<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a> +<a href="#footnote71"><sup class="sml">71</sup></a>.» Il convient donc de l'adapter équitablement aux +intérêts des travailleurs.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote71" +name="footnote71"><b>Note 71: </b></a><a href="#footnotetag71"> +(retour) </a> <i>Le Code civil et la question ouvrière</i>, p. 58.</blockquote> + +<p>La première mesure de protection à prendre au profit de la femme du +peuple, honnête, courageuse et prévoyante, c'est de lui donner les +moyens de défendre ses gains propres contre le gaspillage du mari. Tel +est l'objet d'une proposition de loi en date du 9 juillet 1894, due à +l'initiative de M. Goirand, député des Deux-Sèvres, et adoptée le 27 +février 1896 par la Chambre des députés. En voici la disposition +essentielle: «Quel que soit le régime adopté par les époux, la femme a +le droit de recevoir sans le concours de son mari les sommes provenant +de son travail personnel et d'en disposer librement.»</p> + +<p>Ce projet ne substitue point la séparation de biens à la communauté. Il +se borne à limiter le droit d'administration maritale et à conférer à la +femme sur les fruits de son travail les mêmes droits que le mari exerce +sur les autres biens de la communauté. Cette innovation ne fait donc +point échec aux droits des tiers, puisqu'elle se contente de transporter +à la femme sur ses bénéfices personnels les pouvoirs d'administration +dont le mari mésuse pour le malheur de la famille. Elle mérite la plus +entière approbation.</p> + +<p>Mais comment la femme pourra-t-elle invoquer ce droit de libre +disposition sur ses salaires propres et ses gains professionnels? +L'admettrons-nous à les toucher de plein droit? ou bien +l'obligerons-nous à solliciter de la justice l'autorisation de les +recevoir? Dans le premier cas, sa prérogative sera légale; dans le +second, elle sera judiciaire. La Chambre des députés s'est appropriée la +première solution, qui est plus simple et plus rapide. Par contre, ceux +qui pensent qu'il ne faut mettre le mari en suspicion, réduire ses +droits et démembrer ses pouvoirs, qu'autant que la nécessité en est +absolument démontrée, n'hésitent point à exiger l'intervention préalable +du tribunal. Est-il possible de poser en principe que tous les maris +sont d'abominables dissipateurs? C'est pourquoi deux maîtres éminents, +MM. Jalabert et Glasson, font dépendre d'un jugement l'extension de la +capacité féminine. Sans demander la séparation de biens, la femme devra +donc obtenir de la justice le droit de toucher elle-même les produits de +son travail, en prouvant que le mari met en péril, par son inconduite, +les intérêts du ménage. Ainsi le droit de la femme est subordonné à la +constatation d'un point de fait dont l'examen, pour être impartial, doit +être confié nécessairement aux tribunaux.</p> + +<p>J'inclinerais volontiers à cette solution s'il m'était démontré, qu'en +ménageant les susceptibilités des maris, elle protège efficacement les +intérêts des femmes. Malheureusement, l'épouse devra, pour faire siens +ses gains professionnels, intenter une action en justice. Il lui faudra, +dans tous les cas, si simplifiée que soit la procédure, si réduites que +soient les dépenses et les lenteurs, obtenir des magistrats une +séparation de biens partielle, une petite séparation judiciaire à +l'usage des pauvres gens. C'est un procès à plaider, une lutte à +soutenir, d'où peuvent surgir des conflits violents au foyer conjugal. +Atténuez tant que vous voudrez les frais et les délais: vous ne +supprimerez pas la mauvaise volonté du mari, vous ne sauvegarderez point +la paix du ménage. Votre loi de protection,--qui est une loi de classe, +une loi d'exception,--aura le défaut d'attendre que le mal soit déclaré +pour y porter remède. Faisons mieux: prévenons l'abus et supprimons les +procès.</p> + +<p>Très bien, nous dit-on. Rien de plus aisé que d'organiser en faveur de +l'ouvrière un système de préservation anticipée qui, laissé à la +discrétion des parties intéressées, n'aura point la gravité d'une +disposition légale séparant de plein droit les salaires et les gains de +tous les époux français. A cette fin, M. le professeur Cauwès a proposé +les mesures de précaution suivantes: avant le prononcé de l'union, sur +l'interpellation de l'officier de l'état civil, la femme pourra déclarer +que, bien que n'ayant point fait de contrat, elle entend se réserver la +faculté de toucher elle-même le produit de son travail, à condition de +contribuer pour sa part aux charges du ménage. L'acte de célébration +mentionnera la réserve de la femme et l'acquiescement du mari, et sa +publicité préviendra suffisamment les tiers. Dans la pensée de son +auteur, ce procédé de défense préventive aurait pour avantage de +réserver à la femme ses moyens d'existence, sans qu'il lui soit besoin +de dresser à grands frais un contrat de mariage par-devant notaire<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a> +<a href="#footnote72"><sup class="sml">72</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote72" +name="footnote72"><b>Note 72: </b></a><a href="#footnotetag72"> +(retour) </a> Paul <span class="sc">Cauwès</span>, <i>De la protection des intérêts économiques de la +femme mariée</i>, pp. 17, 18 et suiv.</blockquote> + +<p>Nous objecterons simplement que cette déclaration de la femme risque de +troubler, dès la première heure, l'harmonie du ménage, qu'inspirée par +un désir d'indépendance ou par une pensée de défiance et d'hostilité +vis-à-vis du futur mari, elle a le malheur d'éveiller et de consacrer +les sentiments égoïstes des époux dès le premier jour de leur +association conjugale. Sans doute, on peut répondre que ces précautions +individualistes ne seront pas imposées par une loi impérative à toutes +les unions, mais seulement abandonnées à la libre volonté des parties, +et que la pensée étroite et jalouse qu'elles manifestent est la suite +nécessaire de toute séparation de biens: ce qui n'a pas empêché le +législateur de permettre aux époux de stipuler par contrat de mariage ce +régime de division soupçonneuse. Pourquoi ce qui est permis en grand +devant notaire ne serait-il pas licite, en petit, devant le maire, +puisque cette demi-séparation contractuelle n'atteindrait que les +salaires personnels et les bénéfices propres de la femme ouvrière?</p> + +<p>Au fond, suivant nous, cette réforme n'aurait qu'un avantage assez +minime: celui de rendre accessible aux classes pauvres le principe de la +liberté des conventions. Et j'ai l'idée que la femme ouvrière +repousserait presque toujours cette mesure de protection préventive, +soit parce qu'à la veille des noces, en ce temps des illusions fraîches +et vivaces, elle aura pleine confiance en l'honnêteté de son futur +époux, soit parce qu'elle appréhendera que son fiancé ne prenne ses +désirs d'indépendance pour une manifestation de méfiance prématurée, ou +même pour une déclaration de guerre intempestive. Et à défaut de cette +réserve faite expressément devant l'officier de l'état civil, +sera-t-elle déchue du droit de réclamer plus tard, si l'inconduite du +mari l'y contraint, la libre disposition des sommes provenant de son +travail?</p> + +<p>Si l'on veut protéger efficacement la femme et, en même temps, la +dispenser de plaider, c'est-à-dire de mettre en mouvement l'appareil +énorme, coûteux et lent de la justice humaine, il n'est que de lui +accorder de plein droit, sans instance préalable, sans procès, sans +jugement, le droit de toucher ses gains personnels, lorsque son intérêt +lui conseillera de les sauvegarder contre les dilapidations de son mari. +Cette solution, adoptée par la Chambre des députés, est la plus +pratique, la plus franche, la plus économique. Nous faisons des voeux +pour que le Sénat la consacre, à son tour, le plus tôt possible. Point +besoin conséquemment d'ériger la séparation de biens, qui n'est que le +divorce des patrimoines, en régime de droit commun. Une innovation plus +modeste suffit: que la loi reconnaisse seulement à la femme le droit de +toucher le produit de son travail et d'en disposer librement, et cette +restriction apportée à la toute-puissance, parfois malfaisante, du mari, +amendera suffisamment la situation pénible que le Code Napoléon a faite +imprudemment à la femme ouvrière.</p> + +<a name="l2c6s2" id="l2c6s2"></a> +<h4>II</h4> + + +<p>Toutefois cette réforme partielle en impliquerait une autre, non moins +urgente. Maîtresse de ses salaires, la femme mariée le sera-t-elle de +ses économies? La logique et la prudence le voudraient ainsi. D'où il +suit que la femme, qui jouit maintenant de la faculté de se faire ouvrir +un livret personnel par les Caisses d'épargne sans l'assistance de son +mari, devrait avoir également, à l'exclusion de celui-ci, le droit de +retirer les sommes qu'elle a précédemment déposées. Or, la loi du 9 +avril 1881 n'a pas osé faire échec, sur ce point, au pouvoir marital. +C'est une inconséquence fâcheuse.</p> + +<p>Quel est aujourd'hui le droit d'une ménagère économe? Opérer des +versements et reprendre ses dépôts sans l'assistance du mari. Mais il +n'y a point là une extension de la capacité juridique de la femme mariée +aussi large qu'on pourrait le croire, le mari conservant sur les apports +effectués ses droits de chef de la société conjugale. La femme n'a donc +pas la libre disposition de l'épargne dont elle a eu l'initiative +méritoire. Veut-elle retirer son argent? L'article 6 de la loi de 1881 +distingue: elle peut le faire sans le concours du mari; elle ne le peut +pas contre son opposition. Et cette faculté de veto risque d'être, aux +mains d'un homme peu scrupuleux, un moyen d'intimidation vexatoire ou +même de spéculation malhonnête.</p> + +<p>Bien plus, l'article 16 de la loi du 20 juillet 1895 a confirmé au mari +le droit de toucher seul le montant du livret ouvert au nom de sa femme, +si son régime matrimonial l'y autorise; et c'est le cas de la communauté +légale qui, en l'absence de contrat de mariage, gouverne la plupart des +ménages français. Conséquence: la femme commune en biens est libre de +placer ses économies en son nom, et son seigneur et maître a le droit de +les reprendre à volonté. Pour rester maîtresse de son livret, il faut +que le mari en ignore l'existence. C'est inviter la femme à le lui +celer. De fait, elle parvient souvent à se faire délivrer un carnet en +son nom de jeune fille. Avait-elle besoin de cet encouragement à la +dissimulation?</p> + +<p>Singulier moyen de favoriser l'épargne et d'améliorer la condition des +ouvrières! Voici une brave femme mariée à un ivrogne, à un paresseux, à +un débauché: jour par jour et sou à sou, elle amasse l'argent du terme +ou la réserve destinée à l'imprévu des mauvais jours. Qu'elle ne s'avise +pas de porter son petit magot à la Caisse d'épargne: il n'y serait pas +en sûreté. Son mari pourrait, avec la complicité de la loi, se +l'approprier à tout instant. Est-il sage de condamner une femme à cacher +ses laborieuses économies, sans possibilité d'en tirer le plus minime +intérêt, pour les soustraire à la rapacité d'un époux indigne?</p> + +<p>L'épargne du pauvre est sacrée. Les femmes ont raison de demander à la +loi de la mieux défendre. Que leur servirait de pouvoir toucher leurs +salaires, si elles n'ont pas le droit de toucher leurs économies? En +cela, leurs revendications sont essentiellement conservatrices. Et nous +les appuyons d'autant plus volontiers que plus souvent la femme du +peuple fait preuve de vertus domestiques qui la placent bien au-dessus +de la femme du monde. Autant la première sait épargner l'argent du +ménage, autant la seconde excelle généralement à le dépenser. Mieux que +personne, l'ouvrière réalise l'adage célèbre d'Aristote: «L'affaire de +l'homme est d'acquérir, celle de la femme est de conserver.» La +protéger, c'est à la fois défendre les enfants et sauvegarder la +famille. Accordons-lui donc, à l'exclusion du mari, le droit de retirer +librement les dépôts qu'elle a confiés à la Caisse d'épargne. On a +souvent comparé celle-ci à une tirelire: n'est-il pas juste que la +ménagère, qui l'a remplie, ait seule la faculté de l'ouvrir? Ne +permettons pas au mari de s'en emparer, de la briser, de la vider. Ce +qu'il faut constituer au profit de la femme du peuple, c'est un «pécule» +inviolable.</p> + +<p>Mais il reste entendu que les biens acquis par la femme avec ses gains +personnels, comme aussi le total de ses économies particulières, +continueront d'appartenir à la communauté. Si donc, entre mari et femme, +nous admettons, dans une certaine mesure, la <i>séparation des pouvoirs</i>, +nous ne voulons à aucun prix de la <i>séparation des patrimoines</i>. A ce +propos, reconnaissons qu'en fait, eu égard aux formalités gênantes dont +la pratique a entouré l'opposition maritale, le nombre des comptes +ouverts aux femmes mariées par les Caisses d'épargne est devenu +considérable, tandis que celui des remboursements obtenus par les maris +est resté infime. Ajoutons enfin que la loi du 20 juillet 1886 sur la +Caisse nationale des retraites pour la vieillesse, et la loi du ler +avril 1898 relative aux Sociétés de secours mutuels, ont permis à la +femme d'effectuer des versements sans l'autorisation du mari. Elles nous +sont un témoignage encourageant de l'état d'âme de nos législateurs, +puisqu'elles nous les montrent désireux de protéger efficacement la +femme ouvrière contre les dissipations d'un époux indigne.</p> + +<a name="l2c6s3" id="l2c6s3"></a> +<h4>III</h4> + + +<p>Mais il est une faute maritale plus grave que l'inconduite et le +gaspillage: c'est l'abandon. La laisserons-nous sans réparation? La +commission parlementaire, chargée d'examiner la proposition de M. +Goirand, ne l'a pas voulu. Elle a fait agréer par la Chambre des députés +une disposition additionnelle, dont l'idée première appartient à MM. les +professeurs Jalabert et Glasson. «En cas d'abandon par le mari du +domicile conjugal, la femme peut obtenir du juge de paix l'autorisation +de saisir-arrêter et de toucher des salaires ou des émoluments du mari +une part en proportion de ses besoins et du nombre de ses enfants. Le +même droit appartient au mari, en cas d'existence d'enfants, si la femme +ne subvient pas spontanément, dans la mesure de ses facultés, aux +charges du ménage.»</p> + +<p>En cas d'abandon, le mari peut donc être partiellement destitué des +droits qu'il a normalement sur ses gains personnels. Et pour permettre à +la femme de les saisir sans trop de frais ni trop de lenteurs, le projet +en question organise une procédure simple, expéditive et peu coûteuse. +Nous ne ferons à ce projet qu'une critique. Il ne soumet le mari aux +poursuites de la femme que dans le cas où il abandonne le domicile +conjugal, tandis que la femme est exposée aux poursuites du mari dès +qu'elle refuse de supporter sa part des charges du ménage. Cette +distinction blesse le sentiment d'égalité. Que d'abord les déserteurs, +mari ou femme, commettant même faute, subissent même traitement: c'est +justice. Et ensuite pourquoi ne pas permettre à la femme de +saisir-arrêter une portion des salaires du mari qui refuse de prendre sa +part des charges de la famille? Les mêmes responsabilités appellent les +mêmes sanctions; les mêmes défaillances exigent les mêmes corrections.</p> + +<p>Qu'opposerait-on au droit de saisie-arrêt exercé par la femme?</p> + +<p>En contractant mariage, l'homme s'impose le devoir de subvenir aux +besoins de sa compagne, aux frais de nourriture, d'entretien et +d'éducation des enfants. Que le mari vienne à manquer à ces obligations +sacrées, qui lui sont imposées par les articles 203, 212 et 214 du Code +civil, et la femme, dont les salaires sont ordinairement minimes, sera +dans l'impossibilité d'y pourvoir. Est-ce que le Code civil ne doit pas +contraindre l'homme, qui faillit à ses devoirs, à faire un emploi moral +de ses gains? Par définition, la loi est la conscience de ceux qui n'en +ont pas. En manquant d'ailleurs à ses obligations de chef de la famille, +le mari coupable a volontairement abdiqué ses droits de chef de la +communauté. On aurait tort de laisser le commandement à qui donne +l'exemple de l'inconduite et de la lâcheté.</p> + +<p>Qu'opposerait-on, maintenant, au droit de saisie-arrêt exercé par le +mari?</p> + +<p>Les époux se doivent mutuellement secours et assistance. Leurs devoirs +sont réciproques. La femme doit contribuer, pour sa part, aux charges +communes. Or, s'il y a des maris qui compromettent par leurs excès les +ressources de la famille, il est des femmes qui ne se font point faute +de les gaspiller par leurs folies. L'équité veut donc que l'homme et la +femme ne puissent soustraire leur gain propre à sa destination ménagère, +et que les deux époux aient pareillement le droit de se rappeler l'un et +l'autre au premier devoir du mariage. La réciprocité est ici de stricte +justice. On ne saurait armer la femme en désarmant le mari. Donnons donc +à l'un et à l'autre même secours et même sanction.</p> + +<p>Tout au plus doit-on restreindre, comme l'a fait la Chambre des députés, +le droit de saisie-arrêt du mari au cas où il y a des enfants, pour ce +motif qu'en l'absence de postérité, les salaires du mari suffisent +généralement à son entretien, et qu'il serait contraire à la dignité de +l'homme de réclamer, à son profit personnel, une part des salaires de la +femme. En fait, le droit de saisie-arrêt sera souvent d'un exercice +difficile. Comment atteindre l'époux coupable? Quel moyen de mettre la +main sur les gains d'un mari qui se dérobe? Quel père oserait toucher sa +part des profits d'une mère qui se vend?</p> + +<a name="l2c6s4" id="l2c6s4"></a> +<h4>IV</h4> + + +<p>Sur tous les points qui précèdent, nous estimons que les revendications +du féminisme sont d'une parfaite justice et d'une réalisation facile. Où +le dissentiment commence entre lui et nous, c'est lorsqu'il oppose les +époux l'un à l'autre, sans autre but que de séparer leurs intérêts +pécuniaires au risque de désunir leurs coeurs et leurs vies. Si âpres +sont, en de certains milieux, ces pensées de division et d'indépendance, +que plusieurs Cercles d'études féministes ont mis à l'ordre du jour de +leurs délibérations l'évaluation par la loi et la rémunération par le +mari des travaux domestiques de la femme. Il ne s'agit plus de garantir +à celle-ci les gains qu'elle réalise en dehors du ménage, mais de lui +assurer le paiement des services ménagers qu'elle rend au père et aux +enfants.</p> + +<p>Cette idée est, sans contredit, la chose la plus neuve et la plus +extravagante qui ait été proposée pour rajeunir et améliorer le mariage. +Renchérissant sur la séparation de biens, jugée sans doute insuffisante, +les congressistes de Londres ont discuté sérieusement, en 1899, «la +question du salaire de la femme par le mari.» On a pu lire, en 1900, au +programme de la Gauche féministe, un article ainsi conçu: «Évaluation du +travail ménager de la femme.» Nous ne rions pas: «Le travail de la femme +dans la famille doit être évalué.» Comment? Les uns prennent pour base +«le taux des salaires professionnels, pour les différents travaux de la +maison;» les autres parlent d'attribuer à la femme, en rétribution de +ses fonctions ménagères, «la propriété exclusive de la moitié des objets +mobiliers qui garnissent le foyer<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a> +<a href="#footnote73"><sup class="sml">73</sup></a>.» Mais cette évaluation est +arbitraire, le travail de la femme variant en qualité et en quantité, +selon la situation sociale du ménage. C'est pourquoi, jusqu'ici, la +question a été ajournée, faute de solution pratique.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote73" +name="footnote73"><b>Note 73: </b></a><a href="#footnotetag73"> +(retour) </a> <i>La Fronde</i> du 7 septembre 1900.</blockquote> + +<p>Je crois bien! Si vous indemnisez la femme de son travail domestique, +refuserez-vous au mari toute récompense pour les besognes qu'il +accomplit à la maison et pour les gains qu'il est seul, en bien des cas, +à réaliser au dehors? Sinon, que deviendrait l'égalité? Conçoit-on qu'en +plus du ménage qu'il soutient, l'homme soit obligé de payer sa femme +comme une mercenaire? Nous avions cru jusqu'à ce jour que le travail +industriel de l'homme et le travail ménager de la femme avaient pour +destination commune de faire vivre la famille; que celui de l'épouse +était la contre-partie et la compensation de celui de l'époux, avec +cette différence que la ménagère fournit sa contribution en prestations +manuelles, tandis que le mari verse à la communauté l'argent de ses +gains professionnels.</p> + +<p>Seulement, vous n'évaluerez jamais avec exactitude et, par suite, avec +justice le travail de la femme dans son ménage. A vrai dire, lorsqu'une +ouvrière remplit fidèlement ses devoirs d'épouse et de mère, lorsqu'elle +sait pratiquer, à force d'économie, l'art difficile de partager un sou +en quatre, son travail n'a pas de prix. Et j'ajoute que ce n'est pas à +elle que la pensée serait jamais venue de s'en faire payer par son mari. +D'autre part, il y a de mauvaises ménagères. Dédommagerez-vous le mari +de ce qu'elles n'ont pas fait, ou bien le forcerez-vous à les rémunérer +de ce qu'elles auraient dû faire? Toutes vos évaluations seront +fautives, à moins que la femme ne soit payée par le mari à l'heure ou à +la journée, comme la domestique gagée par le maître. Ce serait plus +logique et plus simple. Mais quel amoindrissement du rôle de l'épouse et +des fonctions augustes de la mère!</p> + +<p>Franchement, je ne sais rien de plus fou et de plus dégradant que ce +mercantilisme conjugal. S'imagine-t-on un mari qui abrite, habille et +nourrit sa femme, obligé légalement, par surcroît, à la rémunérer de ses +services quotidiens? A-t-on réfléchi qu'en ce cas la logique et l'équité +réclameraient encore que Monsieur eût le droit et le pouvoir de forcer +Madame à les lui rendre. «Puisque je paye, dira-t-il, servez-moi. Il +m'en faut pour mon argent!» Ce serait la domesticité étendue au mariage. +Et à ce régime de contrainte salariée, la femme aurait plus à perdre +qu'à gagner. Car, si la loi actuelle oblige le mari à subvenir aux +besoins de sa compagne, je ne sais aucun moyen légal de contraindre la +femme à s'occuper convenablement de son ménage. Qu'elle engage une +domestique incapable de faire la cuisine, qu'elle abandonne ses enfants +à une nourrice grossière ou inhumaine, qu'elle coure les magasins ou +pédale sur les grands chemins au lieu de surveiller son intérieur, le +mari ne peut user que de persuasion pour la ramener à une plus juste +conception de ses devoirs.</p> + +<p>Et c'est au moment même où l'on dénonce si amèrement les mariages +d'argent, qu'on nous propose de convertir les relations les plus +sacrées, celles des mari et femme, celles des père et mère, en simple +affaire commerciale! Voyez-vous deux époux tenant un compte-courant de +leurs services réciproques et balançant avec ponctualité, l'un contre +l'autre, leurs dépenses et leurs recettes? On ne songe pas qu'il est +impossible de monnayer la tendresse et le dévouement, et que le +dévouement qui ne se donne pas sans compter n'est plus le dévouement, et +que l'amour qui se vend et s'achète au jour le jour n'est qu'une vile +prostitution. Ne parlons donc pas de la rémunération des services que +les époux se rendent réciproquement pour leur bien-être mutuel. Ce +serait la ruine de toutes les vertus conjugales. Ne rabaissons point au +niveau d'un calcul égoïste et d'un marchandage quotidien les +innombrables devoirs domestiques, que mille et mille générations de +femmes nobles et pures se sont honorées de remplir avec une tendre et +courageuse abnégation. Si jamais ce genre de spéculation s'installait au +foyer, l'affection en sortirait bien vite, chassée par les discussions +de salaire. C'est corrompre le mariage que d'en faire une société +marchande et de transformer deux époux solidaires en deux mercenaires +rivaux et soupçonneux.</p> + +<p>Le salariat de la femme n'est pas même la contre-façon misérable de la +dot, puisque les apports des époux sont fixés, une fois pour toutes, +avant le mariage et restituables à sa dissolution. Et puis, chose +essentielle, la dot de la femme, comme le travail du mari, dont elle est +l'équivalent et la compensation, est affectée, par définition, à un but +commun qui est le soutien du ménage et l'éducation des enfants. Mais +investir la femme d'un droit de créance destiné à la rémunérer de tous +les soins dont elle condescend à entourer son mari et ses petits, c'est +la regarder comme étrangère à la famille et créer, pour la durée du +mariage, des intérêts contraires et des vues antagoniques là où toute +législation bien inspirée doit tendre à fonder une étroite communauté +d'efforts, de dévouement, de confiance et d'affection.</p> + +<p>Revenons, pour conclure, aux réformes sérieuses. D'accord avec les +différents groupes féministes, nous avons revendiqué, sous certaines +conditions, pour la femme mariée: 1° le droit de disposer des salaires +et des gains provenant de son travail; 2° le droit de retirer, à +l'exclusion du mari, les économies qu'elle a déposées à la Caisse +d'épargne; 3° le droit de saisir-arrêter, en certains cas, les salaires +de l'époux coupable.</p> + +<p>Mais ces réformes sont-elles suffisantes? Il arrive souvent, dans les +ménages peu fortunés, que sans délaisser le foyer domestique, le mari +plonge les siens dans la misère par son inconduite habituelle ou son +ivresse incurable. En cet état des moeurs ouvrières, est-il admissible +que l'époux indigne conserve intégralement ses droits et ses pouvoirs de +chef de la famille? Cet ordre d'idées nous amène à la grosse question de +l'incapacité légale de la femme mariée.</p> + +<a name="l2c7" id="l2c7"></a> +<br><br> +<h3>CHAPITRE VII</h3> + +<h4>L'incapacité civile de la femme mariée</h4> +<br> +<h3> SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--En quoi consiste cette incapacité légale?--Ses + atténuations.--Sa raison d'être.--Vient-elle de + l'inexpérience ou de l'infériorité du sexe féminin?</p> + +<p> II.--Fondement rationnel.--Unité de direction dans le + gouvernement de la famille.--Convient-il d'abolir + l'incapacité civile de la femme mariée?</p> + +<p> III.--Élargissement désirable de la capacité des + femmes.--Suppression de l'autorisation maritale dans les + cas de divorce, de séparation de corps et même de + séparation de biens.--Un dernier voeu.--La puissance + maritale est-elle une fonction inamovible?</p> +</blockquote> +<br> + +<p>L'égalité civile des deux sexes cesse dans les rapports conjugaux: en +s'engageant dans les liens du mariage, la femme aliène une partie de ses +droits et se soumet à une sorte d'incapacité temporaire. «Mais (c'est +une remarque de Paul Gide) cette incapacité, si même elle mérite ce nom, +n'est pas inhérente au sexe; elle n'a point sa cause dans la nature +physique ou morale de la femme, mais dans la puissance maritale, +c'est-à-dire dans un fait extérieur et accidentel<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a> +<a href="#footnote74"><sup class="sml">74</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote74" +name="footnote74"><b>Note 74: </b></a><a href="#footnotetag74"> +(retour) </a> Paul <span class="sc">Gide</span>, <i>Étude sur la condition privée de la femme</i>, p. +465.</blockquote> + +<a name="l2c7s1" id="l2c7s1"></a> +<h4>I</h4> + +<p>En quoi consiste l'incapacité légale de la femme mariée? En ceci que la +femme ne peut valablement procéder à des actes juridiques sans y être +autorisée par son mari ou par la justice. Veut-elle intenter une action +devant un tribunal ou y défendre, veut-elle conclure un acte +extra-judiciaire, donner, aliéner, hypothéquer, acquérir à titre onéreux +ou gratuit: la loi française exige, pour la validité de tous ces actes +de la vie civile, «le concours du mari dans l'acte ou son consentement +par écrit<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a> +<a href="#footnote75"><sup class="sml">75</sup></a>.»</p> + +<p>Exceptionnellement, trois causes peuvent restreindre les prérogatives du +mari et augmenter, plus ou moins, les droits de la femme. D'abord, +celle-ci a pu se réserver expressément, dans son contrat de mariage, la +gestion de son patrimoine personnel. Même en l'absence de cette clause, +elle a pu obtenir contre l'époux dissipateur la séparation de biens +judiciaire et rentrer dans l'administration de sa propre fortune. Enfin, +elle a pu employer sa dot à des opérations commerciales, en vertu d'une +autorisation générale qui lui restitue en matière de négoce sa pleine +capacité civile<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a> +<a href="#footnote76"><sup class="sml">76</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote75" +name="footnote75"><b>Note 75: </b></a><a href="#footnotetag75"> +(retour) </a> Code civil, articles 215, 217, 218, 219 et 1124.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote76" +name="footnote76"><b>Note 76: </b></a><a href="#footnotetag76"> +(retour) </a> Code civil, articles 223, 1449, et 220.</blockquote> + +<p>Ajoutons que si, en principe, la femme est incapable de contracter sans +autorisation du mari, elle n'est pas discrétionnairement abandonnée à +l'autorité de son époux, puisqu'elle peut être habilitée par la justice +au refus injustifié de ce dernier, et que, même pour certains actes qui +impliquent une volonté entièrement libre et spontanée, tel que le +testament, elle n'est soumise à aucune autorisation, ni maritale ni +judiciaire. Il est donc difficile de voir dans la puissance du mari un +droit d'omnipotence tyrannique.</p> + +<p>Telle qu'elle a été organisée par le Code civil, l'incapacité légale de +la femme mariée semble donc dériver du fait même du mariage. Elle +commence et finit avec lui. Beaucoup en demandent la suppression. Si +hardie que paraisse cette revendication, on voudra bien remarquer que +l'<i>autorisation</i> et l'<i>autorité</i> du mari sont deux choses distinctes, +que celle-ci est le principe de celle-là, et qu'on peut tendre à +restreindre la première, qui ne concerne que les intérêts pécuniaires de +la femme, sans abolir la seconde, qui s'exerce sur sa personne même. Une +loi qui supprimerait absolument l'autorité maritale serait une loi de +combat, tandis qu'une réforme qui s'en prend seulement à l'autorisation +maritale peut être une réforme de progrès.</p> + +<p>Au surplus, l'antique conception de l'incapacité de la femme mariée a +lentement évolué, et ce n'est pas aujourd'hui un mince problème que de +découvrir sa véritable raison d'être. Les motifs anciennement allégués +ne nous suffisent plus. Et cela même atteste un grave changement dans +les idées et les moeurs.</p> + +<p>Dira-t-on que l'incapacité civile de l'épouse n'est qu'une suite de +l'incapacité naturelle de la femme, de cette légèreté incorrigible, de +cette inexpérience incurable,--<i>imperitia aetatis et fragilitas +sexus</i>,--dont parlaient avec dédain nos vieux auteurs? Mais notre loi +tient une fille majeure pour aussi capable qu'un homme adulte; et il +serait inconvenant de prétendre que le mariage a le fâcheux effet de la +dépouiller, du jour au lendemain, de sa liberté consciente et de sa +volonté réfléchie, à tel point qu'il serait impossible à une femme de +passer aujourd'hui, sans l'assistance de son mari, le même acte +juridique que, fille, elle pouvait passer la veille en toute liberté.</p> + +<p>Verra-t-on dans cette incapacité spéciale une conséquence de la +dépendance nécessaire de la femme qui doit, en toute chose, obéir à son +mari, seigneur et maître du ménage? Il est de fait que nos anciennes +coutumes ne mettaient pas en doute la suprématie de l'époux et la +subordination de l'épouse, et que cette idée traditionnelle de la +prééminence du sexe masculin fut présente à l'esprit des législateurs de +1804. Portalis, le premier d'entre eux, se moque des «vaines disputes +sur la préférence ou l'égalité des sexes<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a> +<a href="#footnote77"><sup class="sml">77</sup></a>.» Le Premier Consul +n'aurait point manqué de leur rappeler, au besoin, qu'«un mari doit +avoir un empire absolu sur les actions de sa femme.» On connaît de lui +ce mot cruel: «Il faut que la femme sache qu'en sortant de la tutelle de +sa famille, elle passe sous celle de son mari.» C'est l'esprit du vieux +droit quiritaire. Mais comment expliquerons-nous que l'autorisation de +la justice puisse suppléer parfois à l'autorisation du mari? Si +l'incapacité de la femme mariée est un hommage rendu à la puissance +maritale, on ne conçoit pas qu'un tribunal puisse en relever l'épouse +contre le gré de l'époux. Dépendance ou fragilité du sexe, voilà qui ne +satisfait guère l'esprit des modernes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote77" +name="footnote77"><b>Note 77: </b></a><a href="#footnotetag77"> +(retour) </a> Séance du Conseil d'État du 16 ventôse an XI. <span class="sc">Locré</span>, t. II, p. +396.</blockquote> + +<p>Portalis, d'ailleurs, ajoutait ceci: «L'obéissance de la femme est une +suite nécessaire de la société conjugale, qui ne pourrait subsister, si +l'un des époux n'était subordonné à l'autre.» Avant lui, Cambacérès +avait pris soin d'expliquer que l'égalité de puissance et la diversité +des opinions sur les plus petits détails entraveraient perpétuellement +l'administration commune<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a> +<a href="#footnote78"><sup class="sml">78</sup></a>. Ici transparaît déjà l'esprit nouveau. La +tendance actuelle incline à voir dans l'incapacité de la femme un moyen +de prévenir les conflits de volonté par la prédominance du mari, +naturellement désigné pour ce rôle d'arbitre souverain par sa +connaissance des affaires et son expérience de la vie. L'autorisation +maritale s'explique donc suffisamment par la nécessité d'assurer l'unité +de direction dans la gestion des intérêts de la famille. Si donc +l'épouse est incapable, ce n'est plus en considération de la suprématie +de l'homme, ni en vue de l'inexpérience de la femme, mais en faveur du +ménage et des enfants.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote78" +name="footnote78"><b>Note 78: </b></a><a href="#footnotetag78"> +(retour) </a> <span class="sc">Fenet</span>, I, p. 156.</blockquote> + +<a name="l2c7s2" id="l2c7s2"></a> +<h4>II</h4> + + +<p>Il semble bien que nos législateurs soient entrés récemment dans ces +vues. Une loi du 6 février 1893 a rendu à la femme séparée de corps sa +pleine liberté civile. Jusqu'à cette époque, l'incapacité de l'épouse +survivait à la séparation de corps qui relâche les liens du mariage sans +les briser; il en résultait pour la femme l'obligation très humiliante +et très dure de mendier l'autorisation et de subir la puissance d'un +homme, auquel rien ne la rattachait plus, ni l'affection, ni l'intérêt. +De là des scènes pénibles qui rendaient illusoire tout espoir de +réconciliation,--sans compter que certains maris trafiquaient +odieusement de leur autorisation nécessaire.</p> + +<p>Afin de couper court à ces abus, le nouvel article 311 du Code civil a +décidé que la séparation de corps a pour effet, comme le divorce, de +«rendre à la femme le plein exercice de sa capacité civile, sans qu'elle +ait besoin de recourir à l'autorisation de son mari ou de justice.» +Cette solution nouvelle prouve assez que l'incapacité de la femme mariée +dérive, aux yeux des modernes, non pas du mariage qui subsiste, mais de +la vie commune qui est interrompue par la séparation de corps.</p> + +<p>Comment, du reste, parler sérieusement aujourd'hui de la supériorité de +l'homme et de l'infériorité de la femme? Sur dix maisons de petit +commerce qui prospèrent, neuf le doivent à l'intelligente coopération de +la femme. La prédominance du sexe fort s'est imposée d'abord; on l'a +justifiée ensuite. Elle a commencé par être un fait; elle a fini par +être un droit. Et ce droit lui-même s'est épuré. Il en a été du +gouvernement domestique comme du gouvernement politique: leur fondement +a varié. Présentement, l'autorité ne se légitime plus par l'intérêt de +celui qui l'exerce, mais bien par l'utilité de celui qui la subit. Loin +d'être un instrument de domination, la puissance du mari, comme celle du +père, comme celle du «prince», est tenue pour un instrument de +protection qui ne se justifie que par ses bienfaits.</p> + +<p>Convient-il maintenant d'abolir radicalement l'incapacité de la femme +mariée? En ce sens, M. Michelin, député de Paris, a déposé sur le bureau +de la Chambre, le 27 octobre 1895, une proposition tendant à laisser aux +époux le soin de régler souverainement leur capacité respective par une +clause de leurs conventions matrimoniales. L'innovation serait grave, +puisque l'article 1388 du Code civil interdit aux futurs époux de +déroger par contrat de mariage aux «droits qui appartiennent au mari +comme chef.»</p> + +<p>Y a-t-il donc avantage à n'admettre la subordination d'un époux à +l'autre, dans le gouvernement des intérêts pécuniaires, qu'autant +qu'elle sera contractuelle, c'est-à-dire volontaire? Aucun. Voyez-vous +des fiancés discutant leurs attributions hiérarchiques et leurs droits +de prééminence avant d'entrer en ménage? Quelle pomme de discorde ou +quel marché de dupe! Le plus épris sera toujours enclin à sacrifier ses +intérêts et le plus habile toujours porté à défendre et à exagérer les +siens. D'ailleurs il serait puéril de convier les futurs époux à régler +préventivement leur puissance ou leur sujétion. Dès aujourd'hui, et +malgré la loi, la division des pouvoirs ne se fait qu'après la +cérémonie, tacitement, au cours du mariage, sans accord préalable. Car +il ne suffit pas, on le sait, que le mari soit, de droit, le chef de la +famille pour être, en fait, le maître obéi et incontesté.</p> + +<p>En outre, nous tenons pour dangereux de dissocier par anticipation les +intérêts des époux, en accordant à chacun d'eux, dans l'administration +séparée de leur fortune, une indépendance absolue. Mieux vaut s'efforcer +de ramener à l'unisson toutes les contrariétés possibles en exigeant, +dans certains cas, le concours de leurs deux volontés. C'est pourquoi +nous avons proposé plus haut que tout acte, qui intéresse gravement la +fortune commune, soit consenti expressément par l'un et l'autre des +époux.</p> + +<a name="l2c7s3" id="l2c7s3"></a> +<h4>III</h4> + + +<p>En ce qui concerne spécialement l'autorisation maritale, puisqu'elle ne +repose plus sur la suprématie du sexe fort ni sur l'imbécillité du sexe +faible, nous ne voyons pas qu'elle soit sacrée, inéluctable, intangible. +N'ayant qu'un but, qui est d'assurer l'unité de direction nécessaire à +la bonne administration du ménage, le pouvoir qu'elle implique pourrait +très bien être remis aux mains de la femme, lorsque celle-ci fait preuve +de prudence et d'habileté. Il arrive souvent qu'une autorisation +générale relève l'épouse commerçante de toute incapacité: pourquoi +refuserait-on au mari la faculté d'habiliter sa femme aux actes de la +vie civile, en lui donnant le mandat, au cours du mariage, de gérer la +fortune commune et de diriger les affaires du ménage? On ne voit point +que ce qui fonctionne si bien en matière commerciale puisse engendrer de +moins heureuses conséquences en matière civile. Il conviendrait donc +d'étendre les cas d'autorisation générale, en stipulant que celle-ci +sera toujours révocable. Bien plus, lorsque le mari est absent ou +interdit, la raison veut que la femme soit dispensée de toute +autorisation préalable. Pourquoi entraver son action par la nécessité de +recourir à l'autorisation supplétive du tribunal? Lorsqu'une femme fait +preuve d'honnêteté et d'habileté, elle mérite un peu moins de défiante +sollicitude et de gênante protection.</p> + +<p>L'incapacité de la femme devrait même cesser totalement là où commence +l'indignité du mari. Lorsque celui-ci est pourvu d'un conseil +judiciaire, condamné à la prison, mis en faillite ou en liquidation, +lorsqu'il déserte le foyer ou déshonore la famille, en tous ces cas de +déchéance morale ou pénale, la femme devrait être relevée de son +incapacité et placée à la tête du ménage. N'est-elle pas, par +définition, le suppléant, le substitut de l'époux incapable ou indigne? +On cite notamment des cas d'abandon monstrueux où le mari, ayant passé +la frontière, se rit de la mère et des enfants, reste sourd à toutes les +sommations et inaccessible à toutes les procédures. Quand le chef de la +famille forfait à ses devoirs, la révocation est de rigueur. C'est une +sorte de mauvais prince qu'il faut déposer au plus vite.</p> + +<p>Enfin, il nous paraît que la séparation de biens judiciaire devrait +conférer à la femme la même capacité que la séparation de corps. Pour +justifier la différence que la loi du 6 février 1893 a maintenue, on +allègue que la communauté d'existence disparaît dans la séparation de +corps et subsiste dans la séparation de biens. Soit! Et pourtant, +lorsqu'il s'agit d'une simple question d'ordre pécuniaire, n'est-il pas +contradictoire de soumettre la femme séparée de biens, pour les actes de +disposition qui excèdent ses pouvoirs d'administration, à l'autorisation +d'un mari reconnu judiciairement incapable de diriger les affaires +communes?</p> + +<p>En un mot, sans abolir radicalement l'autorisation maritale, nous +faisons des voeux pour l'élargissement de la capacité civile de la +femme. Allons plus loin: est-ce assez de suspendre ou même de supprimer, +dans certains cas limités l'<i>autorisation</i> maritale? Ne convient-il +point de s'attaquer au principe d'où elle découle, c'est-à-dire à +l'<i>autorité</i> maritale elle-même?</p> + +<p>Pourquoi pas? Si la raison veut que, dans le mariage, l'homme ait le +gouvernement des affaires et des personnes de la famille, elle n'exige +point qu'il la garde, au préjudice de la mère et des enfants, quand il +s'en montre indigne. En ce cas, l'intérêt de tous commande qu'on lui +enlève la direction du foyer pour la transmettre à la femme. Lorsqu'un +cocher heurte son attelage à toutes les bornes et verse sa voiture dans +toutes les ornières, n'est-ce point prudence et sagesse de lui enlever +les guides? On voudra bien remarquer qu'il ne s'agit plus seulement, +dans notre pensée, de libérer l'épouse d'une suprématie malfaisante, +mais de dépouiller le mari de tous les pouvoirs dont il mésuse, pour les +confier expressément à la femme. Ce serait une petite révolution de +palais que l'inconduite du «seigneur et maître» justifiera plus d'une +fois. Quand un ministre gouverne mal, on le relève de ses fonctions, et +l'administrateur déchu redevient un administré subalterne. Pourquoi +l'époux incapable ou malhonnête ne subirait-il pas le même sort? La +puissance maritale serait-elle donc une qualité intransmissible, une +fonction inamovible? Soutiendrait-on, sous notre démocratie, que la +puissance maritale est semblable à la puissance royale, dont les femmes +étaient écartées par la loi salique?</p> + +<p>Conformément à nos idées, une loi du 24 juillet 1889 a déclaré que +l'autorité paternelle ne peut tourner, aux mains d'un père indigne, en +mauvais traitements ni en spéculations infâmes. Après avoir protégé +l'enfant, pourquoi ne point protéger la femme? On n'hésite plus +aujourd'hui à transporter la puissance paternelle à la mère: pourquoi ne +point transmettre la puissance maritale à l'épouse? L'autorité du mari +est-elle plus sacrée que celle du père? Autre analogie: l'article 124 du +Code civil permet à la femme, en cas d'absence de son mari, d'opter pour +la continuation de la communauté et de prendre en mains l'administration +des biens. Pourquoi un jugement de déchéance, prononcé contre le mari +convaincu d'imbécillité ou d'indignité, ne pourrait-il pas investir la +femme d'un même droit d'option et d'un même pouvoir de direction?<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a> +<a href="#footnote79"><sup class="sml">79</sup></a> Le +gouvernement du ménage doit appartenir au plus digne. Nous accorderions +donc à la femme une action en déchéance de la puissance maritale contre +l'époux coupable ou dément, avec faculté pour le juge de transmettre à +la demanderesse tous les droits qui appartiennent au défendeur en sa +qualité de chef de la famille.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote79" +name="footnote79"><b>Note 79: </b></a><a href="#footnotetag79"> +(retour) </a> Paul <span class="sc">Cauwès</span>, <i>De la protection des intérêts économiques de la +femme mariée</i>, p. 20.</blockquote> + +<p>Confucius disait fort irrévérencieusement: «L'homme est à la femme ce +que le soleil est à la lune. Il dirige et elle obéit; et c'est ainsi que +règne l'harmonie.» D'accord. Mais lorsque le soleil brûle au lieu +d'éclairer, n'est-il pas naturel qu'on lui préfère la douceur du clair +de lune? C'est pourquoi toutes les fois que le gouvernement du mari +devient stupide ou malfaisant, nous proposons de transporter ses +pouvoirs aux mains plus sages et plus honnêtes de la maîtresse de +maison. Il n'est point de règle humaine qui ne comporte des exceptions +inévitables.</p> + +<p>En dernière analyse, ce qu'il faut réprimer chez l'homme, c'est l'excès +de pouvoir et l'abus du droit. Les esprits modérés nous feront peut-être +l'honneur de convenir que les nombreux amendements, dont nous venons de +les entretenir, atteignent ce but en relevant la capacité civile de la +femme sans décapiter tous les maris de leurs prérogatives nécessaires. +Quant aux féministes intransigeants, il est à croire qu'ils trouveront +ces améliorations insignifiantes et parfaitement inutiles. Pourquoi +s'attarder à des corrections de détail? A quoi bon retoucher notre loi +matrimoniale? Le mal étant plus profond, le remède doit être plus +radical. En 1900, tandis que la Gauche féministe discutait la question +de la communauté légale, un congressiste, peu satisfait des demi-mesures +proposées, fit remarquer qu'il était insuffisant de briser «quelques +barreaux de cette prison qu'on appelle le mariage.» Couper seulement les +liens qui nous entravent les pieds, en respectant ceux qui nous +enchaînent la tête et les bras, est une préoccupation de naïf ou une +besogne de poltron. C'est à l'institution matrimoniale elle-même que les +esprits vraiment libres doivent, paraît-il, s'attaquer résolument. Et +l'homme courageux, dont je parlais tout à l'heure, réclama l'abolition +pure et simple du mariage. Suivons-le sur ce terrain.</p> + +<br> +<hr class="short"> + +<a name="l3" id="l3"></a> +<br> +<h2>LIVRE III</h2> + +<h3>ÉMANCIPATION CONJUGALE DE LA FEMME</h3> +<br> +<hr class="short"> + +<a name="l3c1" id="l3c1"></a> +<br> +<h3>CHAPITRE I</h3> + +<h4>L'amour conjugal</h4> +<br> +<h3> SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Traditions chrétiennes du mariage.--Son fondement: + devoir ou plaisir?--Il ne doit se confondre ni avec la + passion qui affole, ni avec le caprice qui passe.</p> + +<p> II.--L'amour-passion: ses violences et ses déceptions.--Le + mariage sans amour: son abaissement et ses tristesses.</p> + +<p> III.--Instinct mutuel d'appropriation.--Rites solennels de + célébration.--L'amour conjugal est monogame.--Que penser de + l'indissolubilité du mariage?</p> + +<p> IV.--C'est une garantie prise par les époux contre + eux-mêmes.--L'accord des âmes ne se fait qu'a la + longue.--Exemples pris dans la vie réelle.--A quand l'amour + sans lien?</p> +</blockquote> +<br> + +<a name="l3c1s1" id="l3c1s1"></a> +<h4>I</h4> + +<p>Le Livre fameux de Stuart Mill, l'<i>Assujettissement de la femme</i>, repose +sur cet axiome que «le mariage est, à présent, le seul esclavage reconnu +par les lois.» Cette parole a trouvé de l'écho un peu partout, même en +France. On nous affirme que, d'après le Code civil, la femme est la +servante du mari. Il y a deux lois dans notre loi, dit-on: l'une pour +les hommes, l'autre pour les femmes.</p> + +<p>Et notre société contemporaine accepte cette inégalité criante! A qui la +faute, sinon à l'atavisme chrétien, à l'héritage obscur des ancêtres +qui, prolongeant en nous leur vie morale, sentent et pensent, à notre +insu, dans nos âmes ébranlées vainement d'un désir confus d'intégral +affranchissement? Qui nous débarrassera de la servitude des idées +religieuses? Après s'être émancipés du joug de la foi, les incroyants +auront-ils le courage de s'affranchir des scrupules de la morale +«sacramentelle»<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a> +<a href="#footnote80"><sup class="sml">80</sup></a>? Et de fait, un certain féminisme s'applique +passionnément à déchristianiser l'institution matrimoniale.</p> + +<p>Il nous semblait pourtant qu'en épurant et en sanctifiant le mariage, la +religion du Christ n'avait point amoindri et maltraité la femme. Il est +vrai que Jésus ne permet à ses fidèles ni la polygamie ni le divorce. On +lit dans l'Évangile selon saint Mathieu: «Au commencement, Dieu a créé +un homme et une femme, un seul couple. C'est pourquoi l'homme quittera +son père et sa mère et s'attachera à sa femme. Ils ne seront plus deux, +mais une seule chair. Donc, que les hommes ne séparent point ce que Dieu +a uni. Le mari qui abandonne sa femme pour en épouser une autre et la +femme qui abandonne son mari pour en épouser un autre, commettent un +adultère<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a> +<a href="#footnote81"><sup class="sml">81</sup></a>.» Cette parole a restitué au mariage, dans l'intérêt des +deux époux, l'honneur et la sécurité.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote80" +name="footnote80"><b>Note 80: </b></a><a href="#footnotetag80"> +(retour) </a> Joseph <span class="sc">Renaud</span>, <i>La Faillite du mariage</i>, p. 44.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote81" +name="footnote81"><b>Note 81: </b></a><a href="#footnotetag81"> +(retour) </a> <i>Saint Mathieu</i>, XIX, 3-10.</blockquote> + +<p>Par ailleurs, en admettant même que le christianisme n'ait rien de +divin, il faudrait reconnaître au moins qu'il a valu à la femme, en la +personne de Marie, mère de Jésus de Nazareth, d'incomparables hommages +et la glorification magnifique de la pureté féminine et de la dignité +maternelle. Aussi Marie est devenue le modèle de la femme et la +protectrice bénie de la famille chrétienne. Et s'autorisant de ce grand +exemple, saint Paul a proclamé que «les femmes se sauveraient par leurs +enfants<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a> +<a href="#footnote82"><sup class="sml">82</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote82" +name="footnote82"><b>Note 82: </b></a><a href="#footnotetag82"> +(retour) </a> + <i>Épître à Timothée</i>, II, 15.</blockquote> + +<p>Plus tard, l'ancienne chevalerie, qui s'obligeait par serment à défendre +le bon renom des dames, avait en particulière dévotion «la très douce +Mère de Dieu». De là une littérature qu'on a justement appelée +«marianique», où les chevaliers-poètes célébraient leur «chère Dame», la +«benoîte» Vierge Marie. Mais on sait que ce culte de la femme ne fut pas +toujours aussi mystique ni aussi épuré. Il n'en reste pas moins que ç'a +été le grand honneur de l'Église de maintenir le droit de la femme à la +liberté, au respect et à la vertu, à l'encontre de la corruption des +moeurs et des passions sensuelles des princes. «Pendant tout le moyen +âge, écrit le comte de Montalembert, le pontificat des Pères de la +chrétienté se passa en luttes continuelles, afin de garder +l'indissolubilité du mariage contre les prétentions déraisonnables des +grands seigneurs féodaux.» Et ces luttes pourraient bien recommencer +contre les partisans du libre amour et de la libre jouissance!</p> + +<p>«Toutes les questions sur le droit des femmes, sur les relations entre +maris et femmes, n'existent que pour les personnes qui ne voient dans le +mariage qu'un plaisir.» Cette parole de Tolstoï jette sur les équivoques +du «féminisme conjugal» une clarté directe et franche. Il y a un abîme +entre le sensualisme, né du désir charnel, qui ne voit rien au-delà des +joies de la possession, et l'esprit des noces légitimes qui assigne à +l'union des corps et des âmes la préoccupation suprême des enfants à +naître et de la famille à fonder. Tandis que la passion s'acharne +exclusivement à la poursuite d'une sensation actuelle et fugitive, le +mariage subordonne celle-ci à l'avenir de la race et au peuplement du +foyer. En deux mots, on ne se marie pas seulement pour le plaisir, on ne +se marie pas uniquement pour le présent. Le mariage ne doit se +confondre, ni avec la passion sensuelle qui affole, ni avec la +capricieuse amourette qui passe. Il veut plus de raison et aspire à plus +de durée.</p> + +<a name="l3c1s2" id="l3c1s2"></a> +<h4>II</h4> + + +<p>Et d'abord, il n'est pas désirable que la passion préside au mariage, +parce que les sens y ont plus de part que le coeur. La passion, en +effet, est fantasque et violente: elle ressemble à un orage. Elle fait +même plus de blessures qu'elle ne cause de joies. Elle est absorbante, +ombrageuse, inquiète, dominatrice; elle veut posséder l'objet aimé tout +entier, sans que celui-ci ait le droit de retenir quoi que ce soit de +lui-même; elle est jalouse des amis, des livres, des bêtes, auxquels le +partenaire adoré--et persécuté--a le malheur de donner un peu de son +coeur. Les femmes ne sont pas rares qui éprouvent cette fièvre d'amour. +Ce sont des malades dangereuses. Quiconque est pris et serré dans l'étau +d'une passion aveugle est un être à plaindre. S'il ne s'arme d'un +courage surhumain pour secouer le joug qui l'étouffe, il tombera de +défaillance en défaillance, de l'amour à la faiblesse, de la faiblesse à +la lâcheté, jusqu'à l'abandonnement de soi-même, jusqu'à la dégradation +de tout son être: c'est un suicide lent.</p> + +<p>Que s'il veut réagir, se révolter, se reprendre, quelles luttes et +quelles souffrances! Je ne voudrais pas souhaiter, même à un ennemi, le +mariage d'une affection douce avec un amour-passion. C'est l'union de +deux choses inconciliables. Liez une créature ardente et fébrile, tout +feu, tout flamme, tout désir, avec une autre capable seulement de +tendresse raisonnable, où entrent surtout la condescendance amicale et +l'instinct protecteur, et vous aurez un ménage d'enfer. Sans doute, +entre gens qui s'aiment d'une flamme égale et modérée, les disputes ne +sont pas rares. Mais entre un amoureux fou et un amoureux sage, il y a +discord mental, incompatibilité absolue, déchirement continuel. Ils +vivent ensemble sans se comprendre, ils respirent le même air sans +s'accommoder l'un à l'autre. Ce sont des étrangers qui couchent dans le +même lit, sans pouvoir se communiquer leurs pensées, sans pouvoir +connaître et goûter leur âme. De l'un à l'autre, point d'entente +possible: ils s'enferment en eux-mêmes, se torturent, se martyrisent +jusqu'au jour de la séparation inévitable. Ce qui fait que bon nombre de +mariages d'inclination tournent mal, c'est précisément que la passion y +préside exclusivement, soit d'un côté, soit de l'autre, ou même des deux +à la fois; et la passion ne fonde rien de solide, parce qu'étant faite +surtout de désir, elle est incohérente et folle. Je le répète: la +passion est une fièvre délicieuse et pernicieuse, dont il est souvent +plus facile de mourir que de guérir.</p> + +<p>Non qu'il faille, grand Dieu! se marier sans amour. Ne laissons pas +s'aggraver le discrédit où déchoit insensiblement le vrai, l'honnête, le +pur amour, l'amour conjugal! Le mariage n'est pas seulement l'union de +deux vies, de deux bourses, mais avant tout l'union de deux coeurs. +Sinon, il ne mériterait pas d'être défendu. Se marier sans amour, quelle +misère! Comme si l'amour n'était pas le sourire de la vie! Il n'est que +son rayonnement pour éclairer la beauté des choses. Si tant de gens +passent à côté des merveilles de l'univers sans les voir ni les sentir, +n'est-ce point que leur âme solitaire ne s'est jamais éclairée de cette +lumière intérieure, qui rend plus présentes et plus chères aux coeurs +aimants les splendeurs de la nature et de la vie? Il suffit d'aimer pour +trouver le ciel plus bleu, l'air plus léger, la terre plus clémente, +plus parée, les hommes meilleurs et les femmes plus parfaites. Ayez le +coeur en joie, et vous verrez le monde en fête. L'amour est un magicien +charmant qui anime, colore, et embellit l'existence. Ne le bannissons +point du mariage.</p> + +<p>Mais cet amour doit être plus réfléchi que la passion, et plus sérieux +qu'une amourette. A l'homme et à la femme qui veulent fonder une +famille, il faut une affection mutuelle, profonde, solide. On ne se +marie pas seulement pour soi, on se marie aussi pour l'autre. Sans +réciprocité consentie et partagée, le mariage est lésionnaire et +malheureux. On ne se marie pas davantage pour six mois ou pour six ans, +mais pour toujours. Il s'agit là d'une liaison à vie, et non d'un +caprice passager. Sans desseins de long avenir, sans promesses de durée, +sans garanties de fidélité, le mariage est fragile et précaire. Enfin, +avant toute autre considération, le mariage doit être contracté en vue +des enfants à naître et du foyer à fonder. Cessons donc de le regarder +comme le dénouement d'une intrigue habile ou le couronnement d'un simple +désir. Qu'il ne soit ni la fin d'un long célibat pour les hommes, ni la +fin d'un roman aventureux pour les femmes, ni surtout l'aboutissement et +l'assouvissement de la passion pour les uns ou les autres! Le mariage +est le commencement d'une famille; il lui faut des gages d'avenir et des +assurances de perpétuité.</p> + +<a name="l3c1s3" id="l3c1s3"></a> +<h4>III</h4> + + +<p>C'est pourquoi, peut-être, l'amour conjugal ne suppose pas seulement +l'instinct de possession, mais encore l'instinct d'appropriation. Il +faut que les époux se sentent bien l'un à l'autre, pour aujourd'hui et +pour demain, sans réserve, sans partage, sans retour, et maintenant et +toujours. Et ce sentiment de confiance et de sécurité doit être +réciproque. Là est l'essence et l'honneur du mariage chrétien.</p> + +<p>Autrefois l'homme cherchait à réaliser cette assurance par la force, à +son profit exclusif. On sait que, dans les temps anciens, la femme fut +généralement attribuée à l'homme par droit de conquête ou par droit +d'achat. Butin vivant soumis aux violences du rapt ou proie charnelle +exposée sur les marchés d'esclaves, elle dut subir servilement, durant +de longs siècles, la loi du vainqueur ou de l'acquéreur devenu son +souverain maître.</p> + +<p>Aujourd'hui les deux époux se donnent et s'appartiennent l'un à l'autre. +Qu'on ne s'offense point de ce langage: George Sand a écrit elle-même +que «l'amour est un esclavage volontaire auquel la femme aspire par +nature.» Et l'homme, pareillement. Quiconque est porté vers le mariage +par des sentiments honnêtes, se sent las de son indépendance et prêt à +aliéner une part de soi-même au profit de l'être aimé. C'est avec joie +qu'il se donne et qu'il se lie. Et comme il ne s'agit point là d'une +relation fortuite et brève, mais d'une convention à vie, les deux futurs +conjoints ont une si pleine conscience de la gravité de l'acte décisif +qui va les attacher l'un à l'autre, qu'ils aiment à l'entourer d'éclat +et de splendeur. Ils sentent en même temps leur tendresse si supérieure +aux caprices de l'instinct, ils voient si bien que leur mariage n'est +pas seulement la conjonction de deux organismes, mais aussi l'union plus +complète et plus durable de deux existences, qu'ils souhaitent de +prendre à témoin de leur amour le ciel et la terre et de solenniser leur +consentement par quelque noble consécration publique. Les rites qui, +dans presque toutes les civilisations humaines, notifient et +sanctionnent les noces légitimes de l'homme et de la femme, ne sont donc +point une artificielle improvisation des lois civiles et religieuses; +ils sont nés bien plutôt d'un entraînement spontané, d'une impulsion +générale; et bien qu'ils aient été jadis avilis par des usages +sacrilèges, ils ne sont pas moins l'expression d'un mouvement du coeur +et d'un besoin de nature. Si l'on demande maintenant pourquoi les époux +manifestent, en s'unissant, ce voeu d'unité et cette préoccupation de +perpétuité qui sont de l'essence du mariage, nous tirerons du coeur +humain lui-même une observation importante.</p> + +<p>L'amour est monogame. Il ne se partage point; il se donne tout entier. +Notre coeur est ainsi fait qu'il n'a jamais qu'une seule affection en un +même moment. Il lui serait impossible de mener de front deux passions. +L'amour est exclusif. Ce qui ne veut point dire que son objet ne puisse +varier successivement. Seulement, quand un nouvel amour détrône et +expulse le premier, celui-ci est comme effacé, annihilé, aboli. Il ne +compte plus. Encore une fois, il est contre nature que deux affections +également amoureuses puissent se juxtaposer en une même âme. L'amour +véritable répugne au partage. Tout ou rien, voilà sa devise. Mais le +coeur humain s'arrange très bien des affections successives. Il est +volage. Et si troublants sont ses transports et si prestigieux ses +artifices, qu'il se persuade naïvement que son amour actuel est son +premier, son unique amour.</p> + +<p>Nous montrerons plus loin que c'est le malheur du divorce de favoriser +puissamment ces étranges illusions, et de servir de la sorte les fins de +l'amour libre. Faites que les unions monogamiques puissent être +librement dissoutes par consentement mutuel, au gré des parties +intéressées, ainsi que se font déjà les divorces en divers pays du +monde, et la famille stable d'aujourd'hui aura vécu. Alors tous les +amants seront époux. Pour combien de temps? Cela dépendra de l'amour qui +les unit. «Le mauvais de la famille actuelle, a-t-on dit, ce n'est pas +la monogamie, qui est la forme la plus digne de l'union des sexes, mais +plutôt la quasi-indissolubilité légale<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a> +<a href="#footnote83"><sup class="sml">83</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote83" +name="footnote83"><b>Note 83: </b></a><a href="#footnotetag83"> +(retour) </a> B. <span class="sc">Malon</span>, <i>Le Socialisme intégral</i>, t. I, chap. VII, p. 373.</blockquote> + +<p>Cette parole d'un socialiste modéré nous montre assez que, pour le +moment, l'attribut du mariage le plus menacé est la perpétuité. Et +pourtant le respect des liens matrimoniaux est de nécessité publique. +Toute société est directement intéressée à la stabilité des familles; et +le mariage indissoluble a précisément pour but de lui assurer la +continuité, la durée, la solidité, sans lesquelles nul peuple ne saurait +vivre et prospérer. Les liens volontaires qu'il consacre ne sont point +faits pour les bons ménages qui se soutiendraient naturellement sans +leur appui, mais pour les médiocres qui sont légion, et dont +l'ébranlement et la dissolution jetteraient autour d'eux le scandale, le +trouble et la confusion. Au fond, le mariage est une garantie que les +époux prennent contre eux-mêmes dans l'intérêt des enfants et, +conséquemment, dans l'intérêt de la société elle-même.</p> + +<a name="l3c1s4" id="l3c1s4"></a> +<h4>IV</h4> + + +<p>A bien y réfléchir même, on ne tarde guère à se convaincre que tous les +gens mariés ont besoin de cette «assurance» préventive. Je ne crois pas +faire injure aux meilleurs ménages en affirmant qu'à la suite d'un +froissement grave ou d'un désaccord passager, ils ont été tentés plus +d'une fois, au fond du coeur, de se déprendre et de se désunir.</p> + +<p>Supposons un mariage qui réunisse toutes les conditions de bonheur: +est-on sûr qu'il sera heureux? Non. Les femmes se trompent qui lui +demandent avidement, non pas seulement la sécurité, la dignité, mais +encore la plénitude des joies terrestres. S'il faut mettre de l'amour +dans le mariage, c'est à condition de n'en point chasser la raison et de +songer à l'avenir autant qu'au présent, aux enfants autant qu'à +soi-même. Pourquoi faut-il que beaucoup de jeunes filles soient élevées +et entretenues dans cette idée que l'époux est fait pour leur donner la +félicité, que leur béatitude dépend d'un homme, et que celui-ci doit +réunir à cette fin toutes sortes de mérites introuvables? Avec les +qualités qu'on exige du mari rêvé, un dieu ne serait pas capable de +faire un époux sortable. Quand les femmes se persuaderont-elles qu'on ne +réalise point à volonté le bonheur de qui que ce soit, même en l'aimant +de tout son coeur, pour cette bonne raison que notre bonheur vient de +nous-mêmes beaucoup plus que des autres?</p> + +<p>En réalité, il n'est pas de ménage qui n'ait,--un peu plus tôt ou un peu +plus tard,--ses préoccupations, ses tourments, ses épreuves. Les +meilleurs époux ne sont mariés véritablement qu'après plusieurs années +de vie commune, non exempte de froissements d'amour-propre. Les +prémisses du mariage sont un trompe-l'oeil; la légendaire «lune de miel» +n'est qu'une comédie galante qu'on se joue l'un à l'autre. L'harmonie de +deux âmes ne s'improvise point. On peut s'aimer dès la première +rencontre; on ne s'accorde qu'à la longue. Le coup de foudre peut +rapprocher les coeurs; il ne fond point les caractères. L'«unisson» +suppose un stage de concessions réciproques et de bienveillante +condescendance.</p> + +<p>Cela étant, est-ce trop dire que peu de ménages se condamneraient aux +obligations du support mutuel, s'ils pouvaient, à tout instant, sortir +du mariage par une porte largement ouverte sur le monde? En tout cas, à +se croire et à se sentir liés pour la vie, il leur est plus facile de se +plier aux devoirs de leur condition et d'acheter, au prix de quelques +sacrifices préalables, un peu de paix et de bonheur pour l'avenir.</p> + +<p>Voici, par exemple, une mère de famille entendue à tous les soins +domestiques, appliquée à l'administration de son intérieur, tenant son +rang avec dignité, sans effacement ni ostentation, respectée de tous et +faisant honneur à son mari. Aux premiers temps de sa vie nouvelle, il +lui est peut-être échappé dans l'ombre, sinon des larmes, du moins bien +des soupirs. Mais à mesure que s'écoulent les jours et les années, à +mesure que se forment plus de liens et que se nouent plus d'obligations, +son âme s'ouvre mieux à la véritable conception des devoirs de ce monde; +et pendant qu'elle se dépense pour le bonheur des siens et court, +vigilante et affairée, d'un berceau à l'autre, elle se dit que les +petites pensionnaires sont folles qui rêvent la vie tout en bleu ou tout +en rose; que le seul moyen de couper court aux vaines imaginations, +c'est de remplir simplement son devoir, et qu'on fait son bonheur sur la +terre moins en cherchant sa félicité propre qu'en travaillant activement +à celle des autres.</p> + +<p>A ce propos, parlons un instant de la femme intelligente mariée à un +mari vulgaire. C'est l'histoire de Mme Bovary; et ce que le +chef-d'oeuvre de Flaubert a suscité de tentations dans l'âme aigrie des +femmes qui se jugent supérieures à leur mari, les confesseurs pourraient +seuls le dire! Afin de se libérer du contact journalier d'un lourdaud +stupide, l'idée est venue plus d'une fois à ces vaniteuses de rompre +leur chaîne, de fuir le foyer, d'abandonner les enfants. Puis la crise +de révolte passée, quand la raison et la sagesse ont repris le dessus, +quand l'esprit de devoir l'a emporté, Dieu aidant, sur l'esprit +d'orgueil, elles se sont apaisées, assagies, et elles sont restées à la +maison, l'âme triste, mais soumise et résignée.</p> + +<p>Croyez-vous donc que, sans le lien matrimonial, elles ne seraient pas +parties, préférant le libre amour à la vulgarité du devoir quotidien? +Supprimez l'attache légale, et les époux rendus à leurs passions, à +leurs caprices, à leurs faiblesses, se disperseront comme une gerbe +déliée au premier vent d'orage. Et ce que je dis de la femme supérieure +à son mari, je le dis pareillement du mari supérieur à sa femme. Ce +second cas n'est pas plus rare que le premier. Croyez-vous que cet homme +ne sente point, par instants, une furieuse envie de rompre les entraves +d'une communauté pénible? Heureusement les attaches conjugales le +retiennent; puis l'habitude l'apaise, le berce, l'endort. Et finalement, +les enfants ont le bonheur de grandir entre le père et la mère.</p> + +<p>En vérité, je le répète, il n'est peut-être pas un seul ménage, si bien +assorti qu'on le suppose, qui, à de certains moments de contradiction et +de mauvaise humeur, n'ait souhaité de revenir en arrière, regimbant sous +le frein qui le lie. Mais on s'est fait lentement l'un à l'autre. Aux +frottements de la vie commune, les aspérités se sont émoussées. Et peu à +peu le mariage a rapproché, uni, mêlé, fondu si complètement les deux +unités conjugales que, si différentes qu'elles fussent l'une de l'autre, +elles ont fini par s'entendre, se concilier, s'harmoniser. La paix est +faite. Quelque chose est passé de Lui en Elle et d'Elle en Lui. Ils ne +peuvent plus se déprendre, se détacher sans souffrance. Cette fois ils +sont bien mariés. Et la société compte une assise de plus: voilà le +grand bienfait social du mariage!</p> + +<p>Et maintenant, un temps viendra-t-il où les unions conjugales se +formeront par pure affection, sans alliage d'orgueil, de caprice, +d'égoïsme ou d'intérêt? Les ménages de colombes deviendront-ils une +règle sans exception? Tourtereaux et tourterelles construiront-ils leurs +nids sans le moindre calcul d'ambition, sans aucune préoccupation +d'argent, sans nul souci du lendemain? L'humanité est-elle destinée à +roucouler unanimement? Il n'en coûte rien de l'espérer. Ce jour-là +seulement on pourra, sans inconvénient, émanciper la foi conjugale de +toutes les chaînes de sûreté que les traditions, les moeurs et les lois +ont forgées entre les époux. Plus de conjoints, tous amants!</p> + +<p>On verra même bientôt que des hommes pressés, qui sont tout miel et tout +amour,--j'ai suffisamment désigné les anarchistes et les +socialistes,--voudraient dès maintenant libérer les époux de tout +assujettissement respectif; car il faut bien reconnaître que l'humanité +mettra quelque temps à s'élever à l'idéale perfection dont nous parlions +tout à l'heure. Ces messieurs appréhendent qu'à serrer si fortement le +lien civil des mariages, on ne brise le lien spontané des libres +affections, et qu'en appesantissant sur nos épaules le joug des +contraintes légales, on affaiblisse en nous l'attraction mystérieuse des +âmes.</p> + +<p>N'ayons cure de ces tendres scrupules. L'amour vrai ne souffre point des +précautions prises pour en assurer la continuité. Il est inévitable +qu'une société civilisée prenne des garanties en faveur des enfants et, +pour cela, qu'elle mette chaque couple en garde contre lui-même, +protégeant ainsi le mari et la femme contre l'inconstance et la +fragilité de leurs propres sentiments. Oui, les sanctions légales et +religieuses sont l'aveu de notre faiblesse, le soutien de notre +infirmité; et tant que les pauvres humains resteront ce qu'ils sont, +faillibles, capricieux et volages, il sera de nécessité sociale de +mettre un peu chaque ménage sous les verrous. Attendons patiemment +qu'ils soient devenus parfaits pour démolir les serrures.</p> + + +<a name="l3c2" id="l3c2"></a> +<br><br> +<h3>CHAPITRE II</h3> + +<h4>La réforme du mariage</h4> +<br> +<h3> SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Récriminations féministes contre les moeurs et contre + les lois.--Sont-elles fondées?--La «loi de + l'homme».--Exagérations dramatiques.</p> + +<p> II.--Jugement porté sur l'oeuvre du Code civil.--S'il faut + la détruire ou la perfectionner.--Améliorations désirables.</p> + +<p> III.--Entraves excessives.--Ce que doit être l'intervention + des parents.--Sommations dites «respectueuses».--Mariages + improvisés.--Fiançailles trop courtes.</p> + +<p> IV.--Une proposition extravagante.--Le «concubinat légal».</p> +</blockquote> +<br> + +<p>Il est d'habitude chez les féministes de récriminer amèrement contre le +mariage. Leurs doléances sont de fait et de droit; elles accusent à la +fois les moeurs et les lois. Nous les suivrons dans cette double +argumentation lamentable.</p> + +<a name="l3c2s1" id="l3c2s1"></a> +<h4>I</h4> + +<p>L'histoire du mariage n'est, paraît-il, que le martyrologe des femmes. +Quoi de plus navrant que la vie d'une femme malheureuse en ménage? Elle +s'est mariée par coquetterie ou par amour, séduite par le brillant +avenir d'un esprit fort ou seulement par l'élégance soignée d'un joli +garçon. Son ignorance du monde ne lui permettait point d'apercevoir +l'insignifiance de l'un ou l'égoïsme de l'autre; et elle s'est laissé +prendre au miel des paroles caressantes et des prévenances attentives. +Et une fois le mariage consommé, l'amoureux a disparu et le maître est +resté. Plus de tendres propos, plus de douces fleurettes. Et après les +désenchantements du coeur et les angoisses de la maternité, sont venus +les soucis journaliers d'une vie médiocre, les regrets de l'indépendance +perdue, les calculs étroits du ménage, mille combinaisons laborieuses +pour «faire durer la livre de beurre un jour de plus ou payer la viande +et le sucre quelques sous de moins.» Et la fraîche beauté de la jeune +mariée s'en est allée et, avec elle, la paix, le contentement et la +gaieté.</p> + +<p>Qu'opposerons-nous à ce triste tableau, sinon qu'il serait injuste d'en +conclure que tous les maris sont des tigres ou des ânes? On doit se +dire, après tout, que les femmes mal mariées ne sont pas la majorité, +même en France; que l'homme n'est pas toujours le tyran et qu'il est +souvent la victime; que le cas n'est pas rare où la frivolité prodigue +et la sécheresse cruelle d'une femme ont brisé et avili toute une +existence masculine; qu'ils sont nombreux les commerçants, les employés, +les fonctionnaires que pressent et assiègent les inquiétudes et les +soucis du ménage à soutenir et du budget à équilibrer; bref, que la loi +du travail s'impose à l'homme comme à la femme et que, pour mieux en +supporter l'écrasant fardeau, il n'est que d'associer leurs vies et +d'unir leurs forces et leurs dévouements. S'il y a des femmes +malheureuses, il y a des maris qui souffrent tout autant. A qui la +faute? Ces époux mal assortis devaient s'unir avec plus de +circonspection.</p> + +<p>«Vous en parlez d'un coeur léger, me dira-t-on. Vous oubliez que les +infortunes de la femme sont aggravées et sanctionnées par les lois. Les +hommes ayant fait le Code de leur seule autorité, il est inévitable +qu'ils l'aient conçu et fabriqué à leur seul avantage. Au vrai, le Code +Napoléon n'est pas la loi, mais leur loi.»</p> + +<p>Rappelons-nous, en effet, la <i>Loi de l'homme</i>, cette pièce de M. Paul +Hervieu qui a remporté un si beau succès auprès des dames: on ne saurait +trouver un exemple plus curieux des inégalités et des injustices +accumulées contre la femme par notre législation draconienne. Toute +épouse qui n'a pas en main les preuves flagrantes et brutales requises +pour assurer le divorce, est absolument désarmée. Que si, n'écoutant que +sa dignité, elle se résigne à une séparation amiable, le mari peut s'y +opposer et la contraindre au besoin à réintégrer le domicile conjugal. +Donne-t-il son consentement: à défaut d'un contrat prudent, l'épouse qui +s'éloigne n'a aucun moyen de reprendre sa dot. Et enfin, quand il +s'agira de marier les enfants nés de cette triste union, en cas de +dissentiment entre les époux séparés de fait et non de droit, +l'acquiescement du père l'emportera sur le refus de la mère. Telles sont +les infamies, nous dit-on, qui se peuvent commettre sous le couvert de +la loi de l'homme, en un siècle qui se vante de sa civilisation. Le Code +français livre la femme au mari pieds et poings liés. Et l'on prétend +que le sexe fort ne s'est pas taillé la part du lion?</p> + +<p>Nous répondrons que, n'en déplaise aux âmes dramatiques, tout cet +assemblage d'énormités est accidentel et systématique. Qu'à la rigueur, +une femme désolée de s'être mal mariée ou une fille navrée de ne point +l'être, s'en prenne aux lois et à la société, la première du mauvais +ménage qu'elle a fait, la seconde du bon ménage qu'elle aurait pu faire: +rien de plus naturel. Au lieu de s'accuser soi-même, il est bien plus +simple d'accuser tout le monde. Seulement, dans la vie réelle, ces cas +sont de pures anomalies. Ce n'est point par les accidents qu'il faut +juger d'une loi, mais par les situations communes et normales. Rien de +plus simple et de plus injuste que d'imaginer des exceptions cruelles +qui révoltent les coeurs tendres. Et puis, renversez les rôles, donnez à +l'épouse la totalité des droits qui appartiennent présentement à +l'époux: la tyrannie n'aura fait que changer de tête. Comme l'a dit M. +Brunetière à M. Paul Hervieu lui-même, «si la <i>Loi de la Femme</i> se +substituait à la <i>Loi de l'Homme</i>, que croyez-vous qu'il y eût de changé +dans le monde<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a> +<a href="#footnote84"><sup class="sml">84</sup></a>?»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote84" +name="footnote84"><b>Note 84: </b></a><a href="#footnotetag84"> +(retour) </a> Réponse au discours de réception de M. Paul Hervieu à +l'Académie française.</blockquote> + +<a name="l3c2s2" id="l3c2s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>En réalité, notre Code civil ne mérite ni la colère des uns, ni +l'admiration des autres. Nous croyons même qu'il occupera dans +l'histoire de la condition féminine un rang honorable. Avant lui, +certains vieux auteurs poussaient la rudesse masculine jusqu'à déclarer +la femme «battable», mais pour un juste motif et à condition de ne point +l'estropier. En maintes coutumes, l'exhérédation des filles était +partielle ou totale. D'ordinaire, les soeurs n'étaient point admises à +partager l'héritage paternel avec leurs frères. Dans le droit féodal, la +noblesse n'admettait pas qu'aux enfants, qui avaient même part dans leur +affection, les parents pussent laisser même part dans leur succession. +Les mâles étaient privilégiés. Ç'a été une des meilleures inspirations +du Code de généraliser l'égalité roturière et de reconnaître aux filles, +comme aux garçons, la plénitude de la capacité héréditaire, en +n'accordant toutefois à l'un ou à l'autre époux survivant, mari ou +femme, qu'une vocation subalterne que la loi du 9 mars 1891 a justement +améliorée. En tout cas, notre législation successorale a tenu la balance +égale entre les deux sexes. La loi réparatrice, que nous venons de +citer, a même eu pour objet d'empêcher la veuve d'être plongée dans la +misère par la mort du mari qui lui assurait, de son vivant, le luxe ou +l'aisance.</p> + +<p>Ce n'est pas une raison de soutenir que notre vieux Code civil est un +monument intangible. Nous avons déjà reconnu que, dans les relations +respectives des époux, il a exagéré les pouvoirs du mari sur la personne +et sur les biens de la femme. Ses rédacteurs n'ont point échappé à +l'esprit de l'époque et à l'influence de Napoléon, qui affirmait +cavalièrement que «la femme est la propriété, de l'homme comme l'arbre à +fruits est celle du jardinier.»</p> + +<p>A ces exagérations de pouvoir, nous avons proposé d'importantes +restrictions, convaincu que la civilisation d'un peuple se mesure au +degré de justice et d'humanité dont la loi des hommes entoure la +condition des femmes. Là ou la faiblesse est une cause de déchéance, on +peut être sûr que le législateur, étouffant le cri de la pitié, n'a obéi +qu'à son égoïsme; ce qui revient à dire que là où la femme est méprisée, +l'homme lui-même est méprisable. «Rappelez-vous, disait Fouché à Mme +Récamier, qu'il faut être douce quand on est faible.»--«Et qu'il faut +être juste quand on est fort,» répliqua celle-ci. Ces deux paroles +méritent de vivre dans la mémoire des hommes et des femmes.</p> + +<p>Investis de fonctions également nécessaires à l'espèce, les époux +doivent jouir, non pas de prérogatives identiques qui engendreraient la +confusion, mais de droits équivalents qui assurent l'ordre dans la +famille en donnant satisfaction à l'équité. Point d'égalité niveleuse, +mais une juste «péréquation». Certains féministes, hélas! n'y songent +guère. En 1896, dans son assemblée générale annuelle, la Ligue pour le +Droit des femmes avait discuté les «divers modes de contrats de +mariage,» et Mme Pognon, qui présidait, venait de formuler ainsi la +conclusion: «Le Code est mauvais; donc il faut le brûler et en refaire +un autre.»--«Non pas, réclama un assistant. Il faut le brûler et ne +point le refaire.» Et la séance fut levée sur cette parole anarchique.</p> + +<p>Il n'est donc pas superflu de recommander aux femmes de rester femmes, +de ne point modifier, déformer, dénaturer leur sexe par des nouveautés +malséantes, mais de s'appliquer simplement à améliorer le sort de celles +qui peuvent souffrir d'une législation quelque peu vieillie, en +corrigeant, en amendant, en complétant le Code civil, au lieu de le +jeter au feu avec de grands gestes et de grandes phrases. Signalons à ce +propos l'existence d'un «féminisme matrimonial» dont les vues sont +dignes d'approbation. Mme Clotilde Dissard en a fort bien exprimé +l'esprit dans la <i>Revue féministe</i>: «Nous pensons que la véritable unité +sociale, c'est le couple humain. L'idéal que nous poursuivons, c'est +l'organisation plus parfaite, plus achevée de la famille, la coopération +plus harmonieuse de l'homme et de la femme à l'oeuvre commune, la +division des fonctions suivant les aptitudes de chaque sexe, naturelles +ou acquises par l'éducation.» Nous tâcherons de ne point oublier ce +principe en étudiant les droits et les devoirs respectifs des époux.</p> + +<a name="l3c2s3" id="l3c2s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>Lorsqu'une institution n'est plus d'accord avec les moeurs, il faut, de +toute nécessité, ou réformer les moeurs ou modifier l'institution. +Recherchons d'abord les modifications susceptibles de rajeunir le vieux +mariage monogame, quitte à rechercher, en finissant, si la réforme +morale ne serait pas plus désirable et plus efficace que la réforme +légale.</p> + +<p>On se plaint de ce que certains mariages se concluent trop +laborieusement, et que d'autres,--les plus nombreux,--s'improvisent trop +légèrement: deux griefs qui ne manquent point de gravité.</p> + +<p>On parle surtout de multiplier les facilités de se marier. Vous savez de +quelles précautions la bourgeoisie française entoure le mariage de ses +enfants. Il ne suffit point qu'un jeune homme et une jeune fille +s'agréent mutuellement pour que l'union se fasse sans plus de cérémonie; +il faut encore que les convenances de la famille soient satisfaites. Et +celle-ci pèse avec soin les situations, les fortunes, les espérances, +non moins que les qualités et les inclinations des personnes en cause. +Chez nous, la jeune fille est l'objet de la sollicitude inquiète et +jalouse de ses parents. Ne convient-il pas de la protéger contre les +épouseurs avides qui rôdent sournoisement autour du cher trésor?</p> + +<p>Rien de pareil en Amérique, du moins dans les classes moyennes. Jeunes +gens et jeunes filles se fréquentent librement pour mieux se connaître; +et comme ils n'ignorent rien de la vie, la famille ne se mêle pas de +leurs petites affaires de coeur. Point de dot d'ailleurs à la charge des +parents qui, ayant moins d'obligations envers leurs enfants, sont moins +tentés de les accabler de leur sollicitude. C'est pourquoi le mariage +est une opération toute simple qui ne regarde guère que les intéressés.</p> + +<p>On ne se dit pas qu'une fois mariée, l'Américaine renonce difficilement +à ses habitudes de club et de libre mouvement pour se vouer modestement +aux soins du ménage. Indépendante elle reste après comme avant, malgré +le sacrement. La vie domestique lui pèse. L'ouvrière elle-même, au dire +de Mme Bentzon, exige de son mari qu'il s'occupe du «baby».</p> + +<p>Mais, sans s'inquiéter de savoir si la Française émancipée copiera les +gestes de ce joli modèle, on nous propose de libérer les justes noces +des autorisations sévères qui en défendent l'accès. Un député en +soutane, le bon abbé Lemire,--désireux d'amener au mariage un plus grand +nombre de jeunes gens que les facilités de l'amour libre entraînent trop +souvent vers les unions irrégulières,--s'emploie de son mieux à aplanir +les obstacles et à émonder les formalités qui encombrent la cérémonie +nuptiale. A quoi l'on pourrait objecter que, si complaisante que soit la +loi, le mariage ne sera jamais aussi facile que le concubinage. Ceux qui +aiment leurs aises répugneront toujours à se lier pour la vie, fût-ce +avec accompagnement d'encens, de fleurs et de musique. Il ne faut pas, +évidemment, que la célébration des unions légitimes soit hérissée de +conditions trop difficultueuses. Par contre, à diminuer toutes les +garanties de sagesse et de réflexion, on ne fera peut-être que permettre +aux emballés de commettre plus facilement des sottises. La fondation +d'une famille est un acte plus grave qu'une amourette. On ne saurait +trop y réfléchir avant, si l'on ne veut pas trop le regretter après. Et +les parents, qui ont charge d'âmes, ont bien le droit de dire leur mot +en cette affaire. Pour favoriser le mariage, gardons-nous d'affaiblir +l'esprit de famille. Ces réserves faites, nous reconnaissons volontiers +que l'influence des parents gagnerait à s'interposer adroitement, sous +forme d'observations affectueuses et insinuantes. La jeunesse est plus +touchée d'une remontrance douce et tendre que d'une injonction +tranchante et vexatoire.</p> + +<p>Notre loi française s'est-elle conformée à ces vues conciliantes et +diplomatiques? Dans l'article 148, qui est toujours en vigueur, le Code +civil dispose que «le fils qui n'a pas atteint l'âge de vingt-cinq ans +et la fille qui n'a pas atteint l'âge de vingt et un ans accomplis, ne +peuvent contracter mariage sans le consentement de leurs père et mère.» +Et l'ancien texte des articles 151 et 152 ajoutait que, «depuis la +majorité fixée par l'article 148 jusqu'à l'âge de trente ans pour les +fils et de vingt-cinq ans accomplis pour les filles,» l'assentiment des +père et mère doit être sollicité par trois «actes respectueux» +renouvelés successivement de mois en mois. On voit que le Code Napoléon +a pris soin d'édicter des mesures de protection plus longues pour les +garçons que pour les filles, par appréhension probable (ô l'injurieuse +inégalité!) de la coquetterie et de la séduction dangereuses du sexe +féminin.</p> + +<p>Nous n'hésitons pas à reconnaître que ces formalités préventives étaient +véritablement trop sévères et trop minutieuses. La sagesse et l'habileté +font une loi aux parents (nous y insistons) de n'exercer leur autorité +que sous forme d'avis et de conseils. Dans les affaires de coeur, la +persuasion vaut mieux que la contrainte. Lorsque l'opposition des père +et mère va jusqu'au veto impératif, l'expérience démontre qu'elle fait +plus de mal que de bien. Rien de plus pénible surtout que ces sommations +ironiquement dénommées «respectueuses», qui équivalent à une déclaration +de guerre et n'ajournent la rupture que pour la rendre définitive. +Pourquoi ne pas les supprimer? La loi du 20 juin 1896 n'est pas allée +jusque-là. Des trois actes respectueux, elle a maintenu le premier; et +le nouvel article 151 stipule qu'un mois après, «il pourra être passé +outre au mariage.»</p> + +<p>La même loi de 1896 a introduit, par ailleurs, d'heureuses +simplifications. On n'ignore point que la multiplicité des formalités +exigées à la mairie, la nécessité des papiers à produire et des +démarches et des publications à faire, créent, surtout pour la jeune +fille du peuple et son fiancé, des difficultés inextricables dont ils +trouvent plus simple de sortir en se passant du maire et du curé. Les +membres de la Société de Saint-François Régis, qui s'occupe du mariage +des indigents, en savent quelque chose: simplifier les formalités +légales, c'est supprimer une des causes du concubinage. Notre +législation matrimoniale a été faite pour la classe moyenne beaucoup +plus que pour la classe pauvre. Dans le peuple, où l'on fait moins de +façons pour se mettre en ménage, il est bon que le mariage soit +facilement accessible. Pour les ouvriers et les ouvrières, dont la +plupart des parents ne s'occupent guère, la production de certaines +pièces est souvent gênante ou impossible. La loi du 20 juin 1896 a +restreint les exigences formalistes du Code, en diminuant les actes à +fournir pour le cas fréquent du prédécès des ascendants.</p> + +<p>Ces simplifications ne sont pas du goût de tout le monde. «Qu'on les +multiplie, nous dit-on, et nos enfants se marieront à la légère!»--A +quoi je répliquerai que l'intervention impérieuse des parents n'est pas +toujours, hélas! une garantie de clairvoyance et de réflexion. Dans la +bourgeoisie, le mal vient surtout de ce que les fiançailles +d'aujourd'hui ne sont plus dignes de ce nom. La période en est trop +courte. Rarement la jeune fille est mise à même de choisir en pleine +indépendance d'esprit, en pleine connaissance de cause. On la marie +hâtivement. Et pourtant, plus de prudence avant assurerait plus de +constance après. Et aussi plus de liberté consciente de la part de la +fiancée entraînerait plus de reconnaissance affectueuse de la part du +fiancé. Sans doute, il ne faut pas se flatter de supprimer tous les +accidents conjugaux. Mais faisons-nous bien tout ce qu'il faut pour les +réduire au minimum? Que d'unions improvisées! Que de mariages «bâclés»! +Ce ne sont pas les visites aux parents, au notaire, au tapissier, qui +permettent aux fiancés de s'étudier et de se connaître. En fait, quand +arrive le jour des noces, trop d'époux s'ignorent l'un l'autre.</p> + +<p>Et que de femmes en ont souffert! Pourquoi s'étonner que des +protestations s'élèvent de toutes parts contre cet usage déraisonnable +de notre société française, qui cloître et isole nos demoiselles à +marier, et abrège, autant que possible, la préface si charmante et si +instructive des fiançailles? Je ne puis qu'admirer une jeune fille qui, +mettant le bonheur dans le devoir, dans la noblesse de la vie, dans les +vraies affections,--car il n'est que là!--nourrit la prétention de se +marier à son gré, c'est-à-dire d'épouser l'homme de son choix, et veut +être aimée pour sa personne et non pour son argent, comme elle entend +aimer son mari pour lui-même et non pour sa situation.</p> + +<p>«C'est une tête romanesque,» diront les gens pratiques.--Mon Dieu! les +âmes élevées et tendres ont presque toujours un grain de poésie--ou de +folie, comme on voudra. Où est la femme généreuse et fière qui ne soit +un peu romanesque? Une jeune fille sentimentale n'est pas nécessairement +chimérique. Elle veut un homme à son goût: c'est son droit. Donnons-lui +donc le moyen de le choisir et le temps de l'étudier, et pour cela +prolongeons les fiançailles, qui sont le prologue nécessaire des +mariages sérieux.</p> + +<a name="l3c2s4" id="l3c2s4"></a> +<h4>IV</h4> + + +<p>Ces retouches et ces corrections ne suffisent point à l'esprit novateur +qui tourmente ou affole un trop grand nombre de nos contemporains. C'est +ainsi que des hommes ont réclamé la création d'un «concubinat légal.» Il +faut dire quelques mots de cette étrange proposition.</p> + +<p>Et d'abord, on a parlé de créer à côté du mariage, pour ceux qui +trouvent cette union trop rigide et trop gênante, une sorte d'union +parallèle, un type légal plus simple et plus souple, quelque chose comme +l'ancien «concubinat» des Romains. On se flatte, par cette restauration +d'une institution païenne, de régulariser, de légaliser, de relever dans +l'opinion publique, le concubinage mal famé qui fleurit dans +l'atmosphère malsaine des mauvaises moeurs parisiennes.</p> + +<p>Disons tout de suite que cette expérience n'a pas tourné précisément à +l'honneur de l'ancienne Rome. Puis, la reconstitution de cette espèce de +sous-mariage ne me paraît pas d'esprit très démocratique. Fractionner +l'institution conjugale, c'est appeler forcément la comparaison entre le +mariage d'en haut et le mariage d'en bas. Les Romains n'ont jamais +traité avec la même faveur la concubine et la matrone. Il y aura le +mariage des honnêtes gens et celui des autres. Enfin à quoi bon investir +ce dernier d'une sanction légale? Nous savons le peu de considération +dont le faux ménage est entouré: on le tolère, on le plaint, beaucoup +lui jettent l'anathème. A coup sûr, ce n'est pas l'estampille de l'État +qui le réhabilitera dans l'esprit des Français.</p> + +<p>J'estime pourtant que, parmi ces unions irrégulières, contractées sans +l'intervention des autorités religieuse et civile, il en est qui +méritent le respect. De longues années de vie commune et de fidélité +réciproque ont lié si fortement ces unions libres, qu'il ne leur manque +plus que le sceau officiel du mariage légal. Mais alors ces faux ménages +auraient tort de se plaindre des privilèges attachés à l'union +régulière. Libre à eux d'en solliciter la consécration. Pourquoi +refuseraient-ils d'élever leurs enfants naturels à la dignité d'enfants +légitimes? Pourquoi hésiteraient-ils â se reconnaître pour mari et femme +devant le représentant de la loi? De deux choses l'une: si le mariage +leur fait envie, qu'ils se marient. Le mariage civil n'a rien qui puisse +effrayer une conscience incrédule. Que si, au contraire, le mariage leur +répugne, rien ne les force à s'unir devant M. le Maire. Accessible à +tous, le mariage n'est obligatoire pour personne. Les récriminations des +mécontents n'ont donc pas la moindre raison d'être. Cherchons autre +chose.</p> + +<a name="l3c3" id="l3c3"></a> +<br><br> +<h3>CHAPITRE III</h3> + +<h4>Du devoir de fidélité et des sanctions de l'adultère</h4> +<br> +<h3> SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Rôle de l'Église et de l'État.--Mariage civil et + mariage religieux.--Qu'est-ce que l'union libre?</p> + +<p> II.--Ce qu'il faut penser du devoir de + fidélité.--Répression du délit d'adultère: inégalité de + traitement au préjudice de la femme et à l'avantage du + mari.--Théorie des deux morales.</p> + +<p> III.--Identité des fautes selon la + conscience.--Conséquences sociales + différentes.--Convient-il d'égaliser les peines?</p> + +<p> IV.--A propos de l'article 324.--S'il est vrai que le mari + puisse tuer impunément la femme adultère.--Suppression + désirable de l'excuse édictée au profit du mari.</p> + +<p> V.--Autres modifications pénales en faveur de la jeune + fille du peuple.--La question de la prostitution.--Réforme + légale et réforme morale.</p> +</blockquote> +<br> + +<a name="l3c3s1" id="l3c3s1"></a> +<h4>I</h4> + +<p>Une fois l'union décidée et toutes ses conditions de validité remplies, +l'Église et l'État ne doivent apporter à sa célébration ni entraves ni +lenteurs. La solennité du mariage civil et religieux gagnerait même à +être plus simple, plus recueillie, plus égalitaire. Le prêtre et le +maire ne sont, après tout, que des témoins enregistreurs. Les +théologiens n'enseignent-ils pas que les futurs époux s'administrent +l'un à l'autre le sacrement de mariage, en échangeant devant l'autel +l'expression publique de leur consentement irrévocable? A ce compte, le +prêtre, qui bénit les mariés, ne noue pas de ses mains les liens +conjugaux: il en proclame seulement, au nom du Christ, l'inviolabilité +et l'indissolubilité; il reçoit et atteste les promesses échangées; il +solennise et sanctifie le pacte conclu.</p> + +<p>Même rôle extrinsèque de la part du représentant de l'État. Il +sanctionne la volonté qu'on lui déclare; il consacre l'engagement qu'il +reçoit; il régularise, il légalise, il socialise (c'est le mot propre) +le mariage consenti par les époux. L'union civile--comme l'union +religieuse, d'ailleurs,--est une garantie prise par la société contre la +faiblesse et l'inconstance humaines, en vue de la consolidation de la +famille et de la filiation des enfants.</p> + +<p>De là deux conséquences fort importantes: d'une part, l'État ne peut +s'abstenir d'interposer son autorité dans la législation des mariages; +et d'autre part, cette intervention de la puissance publique n'est +obligatoire pour personne.</p> + +<p>Que l'État ne puisse se désintéresser du mariage sans abdiquer le +premier de ses devoirs sociaux, c'est ce qui éclate aux yeux de tous +ceux qui tiennent le foyer familial pour le nid de l'enfant, pour le +véritable berceau de l'humanité, pour la pierre angulaire de l'édifice +social. On peut trouver qu'à cette intervention l'État met trop de +formes et trop de temps; on peut souhaiter qu'à la célébration devant le +maire il substitue quelque déclaration précise, reçue et authentiquée +par l'officier de l'état civil, dans le genre des déclarations de +naissance et de décès; mais on ne saurait supprimer la légalisation, la +socialisation des mariages, sans jeter l'incertitude et la confusion +dans la constitution des familles, ce qui est le plus grand mal social +qui se puisse imaginer.</p> + +<p>Si, en revanche, deux êtres veulent s'unir sans l'assistance de +l'État--ou de l'Église,--c'est leur droit. Les mariés ne vont point +demander au maire la permission de se marier. Libre à eux de légaliser, +ou non, leur union devant l'autorité civile; libre à eux de solenniser, +ou non, leur union devant le prêtre, le pasteur ou le rabbin: sauf à +supporter, eux et leurs enfants, toutes les conséquences sociales de +leur abstention. L'amour est libre.</p> + +<p>Que veulent donc les partisans de l' «union libre»? Faire du libre amour +une règle normale, alors qu'il n'est présentement qu'une exception assez +mal vue, une condition irrégulière qui ne va pas sans discrédit, sans +infériorité, aux yeux de l'opinion et de la loi, puisque les amants sont +flétris du nom de «concubins» et leurs enfants «naturels» placés +au-dessous des enfants légitimes. L'union libre est donc la négation du +mariage légal. Dans cette doctrine, l'État n'a rien à voir dans le +rapprochement des sexes. Que les gens se marient à l'église, au temple +ou à la synagogue, si le coeur leur en dit, ces «singeries» sont sans +conséquence; car il est à espérer que le progrès des lumières triomphera +aisément des préjugés stupides et des superstitions aveugles. Mais la +puissance publique ne doit pas appliquer aux choses du coeur son +appareil coercitif. Songez donc: réglementer l'amour, c'est le tuer.</p> + +<p>La «sécularisation» du mariage, dont tant de libres-penseurs se +félicitent, n'a fait qu'aggraver l'asservissement des mariés, en +alourdissant leurs chaînes de tout le poids des sanctions légales. Il +est urgent de les briser. Plus de procédure pour s'unir, plus de +procédure pour se désunir. Toutes les conséquences juridiques du mariage +civil doivent disparaître,--et le devoir de soumission de la part de la +femme, et le devoir de protection de la part de l'homme, et le devoir de +fidélité que le Code impose à l'un et à l'autre. Plus d'obligations, +plus de pénalités, plus de chaînes, plus de verrous. Tous les enfants +seront «naturels». Cessant d'être un délit, l'adultère cessera d'être +punissable. Et l'union des parents, libérée de toute contrainte sociale, +durera ce que dure l'amour, ce que dure l'immortelle ou la rose, +l'espace d'une vie ou d'un matin. Laissez faire l'instinct; laissez +faire la nature. Pour être heureux, le «commerce» des sexes ne veut +point d'entraves. On voit que l'union libre est une application imprévue +du libre-échange.</p> + +<a name="l3c3s2" id="l3c3s2"></a> +<h4>II</h4> + + +<p>Pour l'instant, la première condition du mariage monogame est la +fidélité. Le Christianisme en a fait un devoir de conscience pour les +époux, et les Codes français l'ont érigée en obligation légale qui +comporte, comme nous le verrons tout à l'heure, deux ordres de +sanctions: une sanction civile et une sanction pénale. Dans le système +de l'union libre, au contraire, l'adultère est considéré comme la chose +la plus logique et la plus naturelle du monde. L'amour étant le seul +lien des époux, lorsque le coeur se refroidit et que l'indifférence ou +la satiété l'envahit, on se trompe, on se quitte, et tout est dit. Pour +des amants aussi peu liés l'un à l'autre, la fidélité conjugale n'est +pas gênante.</p> + +<p>Il faut même avouer que le relâchement des moeurs a introduit dans +certains milieux les pires tolérances.</p> + +<p>C'est pourquoi les sceptiques et les viveurs ne s'effraient plus guère +du mariage. Ils le trouvent acceptable, parce qu'il est fréquemment +«irrégulier» et que l'adultère en est devenu la «soupape de sûreté». Ils +chanteraient volontiers les bienfaits de l'infidélité respective des +époux. N'est-ce pas elle qui a fait du mariage,--surtout à Paris,--«une +simple courbette, une convenance, une formalité de dix-huitième +importance et facilement négligeable?» C'est le poète Jean Lorrain qui +parle avec ce joyeux détachement. Son idée est qu'il faut supprimer le +mariage dans la capitale, où «l'on ne s'épouse plus,» et le conserver +pour la province qui ne peut vivre que dans ce «guêpier».</p> + +<p>En somme, remarquent les mondains et les célibataires, si le mariage +règne officiellement, l'union libre nous gouverne officieusement. Est-ce +donc une si terrible prison qu'une association qui, bien que légale et +sacramentelle, ouvre ses portes avec la plus extrême facilité? En sort +qui veut, et quand il veut, et comme il veut. Les ménages à trois ou à +quatre sont des merveilles de condescendance mutuelle et de sociabilité +charitable. «A quoi bon démolir la Bastille? conclut d'un air narquois +M. Émile Gebhart; le mariage n'est pas gênant<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a> +<a href="#footnote85"><sup class="sml">85</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote85" +name="footnote85"><b>Note 85: </b></a><a href="#footnotetag85"> +(retour) </a> Lettres citées par M. Joseph Renaud, <i>op. cit.</i>, p. 79-80.</blockquote> + +<p>Tel n'est pas l'avis des femmes. A les entendre, toute la législation de +l'adultère serait entachée d'une monstrueuse partialité, et, de ce chef, +les risques que le mariage fait courir à l'épouse seraient bien plus +graves que ceux qu'il fait courir au mari. Que faut-il penser de ces +doléances? Un examen sommaire de nos lois civiles et pénales nous +permettra d'indiquer les inégalités commises, les améliorations +réalisées et de peser finalement le pour et le contre des réformes +proposées.</p> + +<p>Le Code Napoléon déclare que «les époux se doivent mutuellement +fidélité.» Et pourtant, il n'y a pas longtemps que, dans les procès en +séparation de corps pour cause d'adultère, la femme ne pouvait invoquer +l'infidélité du mari que s'il avait installé sa complice dans la maison +commune, sans que la même restriction fût admise en faveur de l'épouse. +La loi du 27 juillet 1884, corrigeant l'ancien article 230 du Code +civil, a rétabli l'égalité civile entre les conjoints, en édictant que +«la femme pourra demander le divorce pour l'adultère du mari,» sans plus +exiger que celui-ci ait entretenu sa concubine au domicile conjugal. Et +il en va de même pour la séparation de corps.</p> + +<p>Mais si l'égalité est rentrée dans la loi civile, l'inégalité persiste +dans la loi criminelle. En effet, d'après les articles 337 et 339 du +Code pénal, les deux époux coupables du délit d'adultère ne sont pas +soumis à la même sanction, la femme étant traitée pour la même faute +plus sévèrement que le mari. En cela, on peut relever deux inégalités +pour une: inégalité dans les conditions du délit, puisque l'infidélité +de la femme est punissable, en quelque endroit qu'elle ait été commise +et lors même qu'elle serait restée à l'état de fait isolé,--tandis que +le mari, qui manque à la foi jurée, n'est incriminé qu'autant qu'il a +entretenu des relations suivies avec sa complice et qu'il l'a introduite +au foyer domestique; inégalité dans la peine encourue, puisque le mari +n'est passible que d'une amende, alors que la femme peut être condamnée +à la prison.</p> + +<p>Pourquoi cette double iniquité? dira-t-on. En admettant même que +l'adultère mérite une répression pénale, parce qu'il n'atteint pas +seulement l'époux trompé, mais aussi l'ordre familial inséparable de +l'ordre public, il est incompréhensible que la loi distingue deux sortes +d'adultère, l'adultère de l'homme et l'adultère de la femme, et qu'il +châtie le second plus durement que le premier. Comme si les mêmes +devoirs ne comportaient pas les mêmes sanctions! Notre Code pénal +admet-il donc deux morales? Voilà bien, dit-on, cette législation bottée +et éperonnée, édictée par les forts au détriment des faibles!</p> + +<a name="l3c3s3" id="l3c3s3"></a> +<h4>III</h4> + + +<p>Gardons-nous de toute exagération.</p> + +<p>Je suis de ceux qui pensent qu'au point de vue de la conscience, ce qui +est mal de la part de la femme l'est aussi de la part de l'homme, et +réciproquement. J'estime qu'il n'y a point deux morales, l'une pour le +sexe faible, l'autre pour le sexe fort, ou, plus clairement, que la +morale, comme la justice, doit être la même pour les deux moitiés de +l'humanité; que ce qui est bien ou mal, honnête ou malhonnête, ne peut +varier suivant les sexes; que ce qui est faute pour l'un doit être faute +pour l'autre; qu'en un mot, comme l'a écrit M. Jules Bois, «il n'y a pas +de péché exclusivement féminin.» Une seule morale pour les deux sexes, +voilà la vérité. Mais le monde est loin de l'accepter. Que de gens ont +des trésors d'indulgence pour la femme médisante, coquette ou menteuse, +tandis que ces jolis défauts sont tenus chez les hommes pour des vices +déshonorants! Par contre, toute faiblesse de coeur avouée ou affichée +fait déchoir la femme mariée et lui enlève le droit au respect et à la +considération, tandis que l'homme à bonnes fortunes se fait gloire de +ses conquêtes, c'est-à-dire de sa dégradation.</p> + +<p>Cette double morale, fort à la mode dans les milieux mondains, est un +outrage à la logique et à l'honnêteté. Aussi n'hésitons-nous pas à +reconnaître que les conditions constitutives du délit d'adultère +devraient être les mêmes pour les deux époux, l'introduction du complice +dans la maison commune devenant, pour l'un et pour l'autre, une simple +aggravation de l'offense commise. Mais si l'infraction à la loi morale +est aussi grave de la part de l'époux que de la part de l'épouse, est-il +également vrai de dire que le dommage social et aussi le dommage +individuel sont identiques, soit que la femme trompe son mari, soit que +le mari trompe sa femme? Nous avons sur ce point des doutes et des +scrupules. Ce n'est pas sans raison que le Code pénal réprime +inégalement l'adultère de l'un et l'adultère de l'autre. En tout cas, +certains écrivains féministes ont le plus grand tort de regarder +l'adultère de la femme comme une faiblesse sans conséquence.</p> + +<p>N'admettant point l'identité des fonctions, comment pourrions-nous +admettre, en deux situations dont les conséquences diffèrent, l'identité +des sanctions et l'identité des peines? A quelque indulgence que l'on +soit enclin, il est bien difficile de ne pas traiter l'épouse infidèle +comme une sorte de voleuse domestique, qui introduit un sang étranger +dans la famille. Et d'autre part, si l'adultère est, devant la +conscience, un égal délit pour les deux sexes, est-il si difficile de +soutenir que le préjudice domestique et la souffrance morale, qui en +proviennent, pèsent plus douloureusement sur l'homme que sur la femme?</p> + +<p>On va crier, j'en suis sûr, à l'égoïsme et à la partialité. Il est +naturel, dira-t-on, que le vigneron s'acharne à défendre sa vigne. +Permettez: je ne réclame aucun privilège masculin. Le mari qui trompe sa +femme est aussi coupable, moralement parlant, que la femme qui trompe +son mari. Mais il est de fait que la faute de celle-ci a des suites +dommageables plus blessantes et plus irréparables que la faute de +celui-là. Et cela étant, on conçoit que le législateur, qui s'inspire +plutôt de l'intérêt social que de la morale pure, en ait tenu compte +dans ses pénalités.</p> + +<p>«L'homme, qui fait les lois, écrit M. Jean Grave, n'a eu garde d'oublier +de les faire à son avantage<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a> +<a href="#footnote86"><sup class="sml">86</sup></a>.»--Il n'est point d'objection plus +courante. Tous les jours les femmes nous accusent d'avoir confectionné +les Codes à notre image et à notre profit. Quelle ingratitude! De par la +loi civile, l'époux assume la paternité des enfants nés au cours du +mariage. Et cette obligation onéreuse n'a pour fondement qu'un acte de +foi aveugle en la fidélité de sa faillible «moitié». C'est une lettre de +crédit qu'il endosse, les yeux fermés, quel que soit le nombre des +échéances; un blanc-seing qu'il souscrit, en se réservant seulement, +pour certains cas limitativement énumérés par la loi, le droit de +désavouer les abus trop criants que sa femme pourrait en faire. De quel +côté est la confiance?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote86" +name="footnote86"><b>Note 86: </b></a><a href="#footnotetag86"> +(retour) </a> <i>l La Société future</i>, p. 338.</blockquote> + +<p>Mais voyez la suite. Mariée au dernier des hommes, l'épouse la plus +vertueuse n'est pas entourée seulement de la compassion, de la sympathie +et du respect des honnêtes gens; elle a une assurance qui lui est la +meilleure des consolations et la plus douce des joies: elle peut se +dire, en embrassant ses enfants, qu'ils sont véritablement siens, parce +qu'elle est sûre qu'ils sont bien d'elle, la chair de sa chair, le sang +de son sang, l'âme de son âme.</p> + +<p>A une infidèle, au contraire, l'honnête homme, en plus de toutes les +dérisions auxquelles il est en butte (car le mari trompé n'est en notre +société que risible et ridicule), est condamné à douter de la légitimité +de sa postérité. Cet enfant qui porte son nom, et dont la loi lui +attribue la paternité, est-il de lui ou d'un autre? Fondé ou non, ce +soupçon est pour une âme droite la plus atroce des tortures. Et rien ne +peut le détruire. Toutes les protestations de la femme coupable sont +impuissantes à rendre la sécurité de l'affection à un coeur dans lequel +un pareil doute est entré. Puisqu'elle a menti une fois à toutes ses +promesses, pourquoi ne mentirait-elle pas encore et toujours? Et ce +soupçon cuisant risque de détacher un père de ses véritables enfants, en +brisant une à une toutes les fibres de l'amour paternel. D'un mot, la +femme adultère risque d'introduire l'enfant d'un autre parmi les enfants +du mari. Et du même coup l'unité de l'a famille est brisée.</p> + +<p>J'entends bien que la femme adultère n'eût point failli sans le concours +d'un homme dont elle est souvent la victime. C'est l'évidence même. +Aussi le Code pénal a-t-il fait preuve de clairvoyance et de sage raison +en frappant plus sévèrement l'amant de l'épouse que la concubine du +mari. D'après l'article 338, le complice de la femme encourt une +pénalité plus forte que la femme elle-même. Et cela est juste; car, dans +l'état de nos moeurs, le complice de la femme est presque toujours +l'auteur de sa chute. A l'inverse, l'article 339 n'édicte aucune peine +contre la complice du mari. Et cela encore est équitable,--la concubine, +que le mari a installée dans la maison conjugale, n'étant le plus +souvent qu'une fille séduite. Voilà donc deux inégalités favorables au +sexe féminin: ne sont-elles pas la compensation des inégalités +favorables à l'homme?</p> + +<p>Somme toute, l'adultère est un délit social. Mais comme sa répression ne +va point sans bruit ni scandale, la loi, dans l'intérêt des familles, +s'est déchargée du soin des poursuites sur l'époux offensé; et celui-ci +n'en abuse point. Quant à savoir si les pénalités encourues doivent être +les mêmes pour l'un et pour l'autre des époux coupables, nous +consentirions finalement, dans une pensée de condescendance et d'union, +à les égaliser sous forme d'amende plutôt que de prison, bien qu'une +peine plus sévère puisse (nous le maintenons) se justifier contre la +femme adultère, et par l'atteinte plus grave qu'elle porte à la famille, +et par la souffrance plus cruelle qu'elle inflige au mari?</p> + +<p>Et l'inégalité fameuse de l'article 324? Nous y arrivons.</p> + +<a name="l3c3s4" id="l3c3s4"></a> +<h4>IV</h4> + +<p>Nombreux sont les littérateurs qui professent une indulgente pitié pour +la femme adultère. Le «Tue-la!» d'Alexandre Dumas fils leur crève le +coeur. Sans égard pour les services que le grand dramaturge a rendus +plus tard à la cause de leur émancipation, des femmes auteurs se sont +jetées sur lui comme des furies. Sans traiter à fond ce problème délicat +dont les aspects sont infinis, nous nous arrêterons seulement à la +question la plus actuelle et la plus chaudement discutée du droit +inter-conjugal,--sans la prendre au tragique,--à celle qui nous paraît +le mieux refléter, pour l'instant, les préjugés excessifs des femmes et +les résistances déraisonnables des hommes.</p> + +<p>C'est une opinion très accréditée dans le public que le Code autorise +positivement les maris à occire leurs femmes, quand elles se conduisent +mal, et refuse méchamment aux femmes le droit de supprimer leurs maris, +quand ils manquent à leur devoir. Un socialiste sentimental, Benoît +Malon, l'affirme expressément: «Surprise en flagrant délit d'adultère, +la femme peut être tuée impunément<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a> +<a href="#footnote87"><sup class="sml">87</sup></a>.» Mme Marie Dronsart elle-même +semble croire que notre Code pénal autorise «le mari à tuer sa femme +dans certains cas» et que «l'assassinat légal est resté inscrit dans +notre loi au profit des hommes<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a> +<a href="#footnote88"><sup class="sml">88</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote87" +name="footnote87"><b>Note 87: </b></a><a href="#footnotetag87"> +(retour) </a> <i>Le Socialisme intégral</i>, t. I, chap. VII, p. 359.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote88" +name="footnote88"><b>Note 88: </b></a><a href="#footnotetag88"> +(retour) </a> <i>La Mouvement féministe</i>. Le Correspondant du 10 octobre 1896, +p. 130.</blockquote> + +<p>Disons tout de suite que nos lois ne s'ont pas coupables d'une aussi +excessive partialité. Le préjugé populaire est venu d'un certain article +324 du Code pénal où une excuse légale est accordée aux maris qui, +surprenant leur femme en flagrant délit dans la maison conjugale, +poussent jusqu'au meurtre l'expression de leur surprise et de leur +mécontentement. Ce texte n'assure point l'impunité, mais l'indulgence au +coupable. Et cette indulgence n'est point plénière, mais partielle; elle +abaisse la peine sans supprimer la répression. Nos législateurs de 1810 +ont pensé qu'un accès de fureur, aussi explicable, méritait quelque +compassion et diminuait la gravité du crime sans décharger complètement +l'inculpé.</p> + +<p>Mais si la femme, dans une situation identique, se débarrasse de son +mari par un mauvais coup, le Code pénal refuse de l'excuser. Elle n'est +point admise à invoquer les transports d'une colère invincible, afin +d'innocenter la brusquerie de son premier mouvement. Pourquoi cette +inégalité de traitement? Serait-ce que, mû par un scrupule de galant +homme, le législateur s'est refusé à croire que la douceur inaltérable +des femmes fût capable d'emportement subit et de vivacité mortelle? +Toujours est-il que, dans le cas de flagrant délit d'adultère constaté +dans la maison conjugale, le mari outragé qui tue sa femme est +excusable, tandis que la femme outragée qui tue son mari ne l'est point. +Nous prions encore une fois les âmes sensibles de retenir que cette +excuse atténue seulement le crime, sans l'effacer, et mitigé +conséquemment la peine, sans la supprimer.</p> + +<p>Vous pensez bien que cette solution boiteuse n'est pas faite pour plaire +aux féministes. A quoi bon représenter la justice avec une balance à la +main, s'il faut qu'elle ait deux poids et deux mesures? Comprend-on une +loi qui, pour le même fait, se montre douce à l'époux et inexorable à +l'épouse? Un homme offensé tue sa femme, et le Code prend en compassion +les transports de sa jalousie. Une femme outragée tue son mari, et le +sang versé retombera sur sa tête sans la plus minime atténuation. En +d'autres termes, pour qui sait lire entre les textes, l'indignation +meurtrière de l'homme est digne d'indulgence, tandis que l'indignation +homicide de la femme est indigne de pitié. Serait-ce que la vie de +Monsieur est plus précieuse que celle de Madame? Serions-nous moins +humains que nos ancêtres qui permettaient au mari de battre et de +châtier sa femme, mais raisonnablement, «pourvu que ce fût sans mort et +sans mutilation?»</p> + +<p>Il n'y a point deux morales. Ou la même excuse pour les deux époux, ou +aucune excuse pour personne. C'est au dernier parti que s'est rangé, en +1895, le groupe austère de la «Solidarité des femmes,» en demandant à la +Chambre, par voie de pétition, d'abroger purement et simplement +l'article 324 du Code pénal. Ces dames auraient pu réclamer, à titre de +réciprocité, le bénéfice de l'excuse légale pour la mise à mort du mari +coupable; mais cette égalité compatissante ne convenait point à ces +femmes héroïques. Elles tiennent pour intempestives toutes brutalités +mortelles; elles invitent les conjoints mal mariés à s'en tenir au +divorce. «Ne vous tuez plus. A quoi bon? Séparez-vous. Pourquoi le +vitriol, le poignard ou le revolver, quand il est si simple de rompre le +lien conjugal?» Le malheur est que la colère ne raisonne point, et qu'en +dépit du divorce les crimes passionnels ne diminuent guère.</p> + +<p>Qu'on efface donc le privilège de l'article 324! Point d'excuse pour les +femmes, plus d'excuse pour les hommes. C'est justice. Mais qu'on ne s'y +trompe pas: le châtiment de l'adultère n'en sera aucunement aggravé. Dès +maintenant nos jurés acquittent tout le monde. Sans distinction entre +les deux sexes, sans distinction entre les mariages légitimes et les +unions irrégulières, le meurtrier, qui s'est emporté contre son conjoint +jusqu'au crime, leur paraît digne de la plus entière absolution. Dès +qu'un homme ou une femme a supprimé ou endommagé gravement son prochain +sous le coup d'émotions vives, dites passionnelles, ils se refusent à +condamner le coupable. Rien de plus démoralisant que ce parti pris +d'innocenter quiconque tue par amour déçu. C'est à se demander si, dans +les relations des sexes, la vie humaine ne sera pas livrée à la +discrétion des passions d'autrui. Verrons-nous l'homicide accepté par +les moeurs comme le moyen le plus naturel de vider les querelles des +mauvais ou des faux ménages? Mais n'accusons pas trop notre jury: le +meurtre par jalousie ou par vengeance de coeur n'a-t-il pas été célébré, +encouragé, glorifié dans les livres et les journaux?</p> + +<p>Pour en revenir à l'excuse ouverte aux maris par l'article 324, on fera +bien de la supprimer. Elle ne sert à rien. Cela fait, on ne pourra plus +répéter que les hommes ont, de par la loi, le privilège énorme de se +venger sur leurs femmes des trahisons et des offenses graves qu'elles +leur infligent. La répression ne sera pas plus sévère pour les uns que +pour les autres, grâce à l'universelle faiblesse du jury qui s'étend +indistinctement aux coupables des deux sexes; et, les féministes auront +la joie d'avoir réalisé, en un point, l'égalité de droit entre les +époux.</p> + +<p>Convenons, en effet, pour conclure, que la différence de situation faite +aux époux par l'article 324 est inexplicable. En admettant que les +conséquences de leur adultère soient différentes (ce qui peut légitimer, +au point de vue social, une différence de pénalité), il est certain que, +dans les rapports des conjoints, l'offense étant aussi grave et +l'indignation aussi naturelle d'un côté que de l'autre, l'excuse devrait +être la même. Et pourtant, on apprendra avec surprise, et peut-être avec +tristesse, que la Commission parlementaire, chargée d'examiner la +pétition dont j'ai parlé plus haut, a eu la cruauté de refuser au sexe +faible l'égalité pénale qu'il réclame à si bon droit. Nos députés +tiennent à l'excuse de faveur écrite dans l'article 324. On voit bien +que les femmes ne sont pas électeurs!</p> + +<a name="l3c3s5" id="l3c3s5"></a> +<h4>V</h4> + + +<p>Ne quittons pas le Code pénal sans nous associer à deux réformes faciles +que M. le comte d'Haussonville a proposées dans l'intérêt de la jeune +fille du peuple, et sans nous expliquer sur la question délicate de la +prostitution, que le féminisme soulève avec instance et discute avec +âpreté.</p> + +<p>D'une part, il conviendrait de mettre d'accord le Code civil et le Code +pénal. La jeune fille, à qui le premier défend de prendre un mari avant +quinze ans, peut, d'après le second, prendre un amant à partir de treize +ans. L'attentat sur un enfant n'est puni qu'au-dessous de cet âge; +au-dessus de treize ans,--le cas de violence excepté,--le consentement +de la victime est présumé: ce qui a fait dire à M. d'Haussonville que la +jeune fille réputée «inapte à être épouse» par la loi civile est tenue +pour «apte à être amante» par la loi pénale. Il serait donc logique et +prudent de modifier l'article 331 du Code pénal, et de prolonger jusqu'à +l'âge de quinze ans les mesures de défense en faveur de la jeune fille +du peuple, pour mieux la protéger, s'il est possible, contre la +brutalité masculine et les grossesses prématurées<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a> +<a href="#footnote89"><sup class="sml">89</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote89" +name="footnote89"><b>Note 89: </b></a><a href="#footnotetag89"> +(retour) </a> Comte <span class="sc">d'Haussonville</span>, <i>Salaires et misères de femmes</i>, p. +XII-XIII.</blockquote> + +<p>D'autre part, l'excitation des mineures à la débauche est insuffisamment +réprimée par notre législation actuelle. Nous voulons parler surtout du +trafic odieux qui consiste à raccoler les jeunes filles pour les livrer +à la prostitution en pays étranger. D'après la jurisprudence, cette +exploitation abominable, qu'on a justement flétrie du nom de «traite des +blanches», ne tomberait pas sous le coup de l'article 354 du Code pénal. +Rien de plus simple et de plus urgent que de frapper, par un texte plus +large et plus sévère, tous ceux qui favorisent «le commerce de la +prostitution»<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a> +<a href="#footnote90"><sup class="sml">90</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote90" +name="footnote90"><b>Note 90: </b></a><a href="#footnotetag90"> +(retour) </a> Comte <span class="sc">d'Haussonville</span>, <i>eod. op.</i>, p. XIV.</blockquote> + +<p>Nos mauvaises moeurs appellent ici une observation d'ordre plus général.</p> + +<p>Au premier rang des droits de la femme, il faut placer, sans contredit, +le droit au respect, non seulement parce qu'il est le principe de tous +les autres, mais encore parce qu'il est la reconnaissance de la +personnalité et de la dignité féminines. Or, ce droit primordial, les +femmes honnêtes de Paris et des grandes villes ne l'ont pas toujours. Je +veux dire que, dans la capitale surtout, l'ouvrière, cette fée +travailleuse qui dépense chaque jour tant d'activité, de courage et +d'intelligence, n'a pas la liberté d'aller et de venir, de se rendre à +l'atelier et de rentrer chez elle sans être suivie ou accostée par les +désoeuvrés et les fainéants, outragée, souillée par les propositions où +les plaisanteries des viveurs de haut ou de bas étage. Oui, ce qui +manque à la Parisienne (toutes celles qu'importunent les passants, +bourgeoises ou couturières, vous le diront), c'est le respect. Car la +galanterie, lorsqu'elle est grossière et vile, est une injure à +l'honnêteté des femmes, une provocation à l'inconduite et au désordre. +Ce n'est vraiment pas assez de purger les trottoirs des filles de joie +qui les encombrent à de certaines heures, il faudrait faire une chasse +impitoyable aux débauchés de toute condition sociale qui poursuivent les +jeunes filles, à la sortie des ateliers, de leurs malpropretés cyniques.</p> + +<p>Nous devrions être sans pitié pour les insulteurs de femmes.</p> + +<p>A plus forte raison, nous ne voulons point de la liberté pour la +débauche, que celle-ci vienne de l'homme ou de la femme. Expliquons-nous +plus clairement.</p> + +<p>L'abolition de la prostitution réglementée est un sujet pénible, sur +lequel femmes «nouvelles» aiment à s'étendre en vitupérations indignées. +Nous ne les blâmerons pas de cet acte de courage. «La réglementation de +la prostitution, écrit l'une d'elles,--et non des moindres,--avec ses +bastilles, ses hôpitaux-prisons, sa mise hors la loi des plus pauvres, +des plus misérables d'entre nous, n'est-elle pas le dernier et le plus +solide maillon qui rive encore l'Ève nouvelle à l'esclavage ancien<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a> +<a href="#footnote91"><sup class="sml">91</sup></a>?»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote91" +name="footnote91"><b>Note 91: </b></a><a href="#footnotetag91"> +(retour) </a> Rapport lu par Mme Avril de Sainte-Croix au Congrès de la +Condition et des Droits de la femme. <i>La Fronde</i> du 7 septembre 1900.</blockquote> + +<p>Phrases en moins, il nous semble que cette question est d'une extrême +simplicité, et qu'il est assez facile, grâce à une distinction qui +s'impose, de l'éclaircir et même de la résoudre. Cette question, en +effet, a deux faces: elle intéresse à la fois la morale et l'hygiène. En +ces matières délicates, on voudra bien nous comprendre à demi-mot.</p> + +<p>Au point de vue moral, nous admettons que «le fait de prostitution +privée ne relève que de la conscience et ne constitue pas un délit<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a> +<a href="#footnote92"><sup class="sml">92</sup></a>»; +que frapper la prostituée sans inquiéter le prostituant, c'est frapper +souvent la victime sans atteindre le complice; que l'intervention de +l'État, à l'effet de garantir la qualité de la chose livrée, supprime du +même coup la liberté de la femme et la responsabilité de l'homme, et que +c'est un outrage à l'unité de la morale que de tolérer chez celui-ci ce +que l'on réprime chez celle-là,--la malheureuse qui se vend ayant +souvent, à la différence du mâle qui l'achète, l'excuse de la misère et +de la faim.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote92" +name="footnote92"><b>Note 92: </b></a><a href="#footnotetag92"> +(retour) </a> Voeu exprimé en 1900 par le Congrès des OEuvres et +Institutions féminines.</blockquote> + +<p>En conclurons-nous, comme le font les Congrès féministes, que «toutes +les mesures d'exception à l'égard de la femme doivent être abrogées en +matière de moeurs?» Dans ce système, le rôle de l'État consisterait +seulement à ouvrir «des dispensaires gratuits et accessibles à tous, où, +chaque jour, les filles pourraient venir, si bon leur semble, demander +au médecin un bulletin de santé<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a> +<a href="#footnote93"><sup class="sml">93</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote93" +name="footnote93"><b>Note 93: </b></a><a href="#footnotetag93"> +(retour) </a> Rapport déjà cité. <i>La Fronde</i> du 8 septembre 1900.</blockquote> + +<p>Malheureusement, il n'est pas permis à l'État de se désintéresser du +grave danger que les prostituées font courir à la santé publique. Nous +applaudissons d'avance à toutes les mesures susceptibles de diminuer +cette cause de contamination. Que l'on punisse donc sévèrement le +proxénétisme! Que l'on refrène impitoyablement la traite des blanches! +Mais toutes ces précautions n'empêcheront pas la prostituée de +constituer un péril public. La question de morale ne doit pas nous faire +oublier la question de salubrité. Or, la police sanitaire rentre, au +premier chef, parmi les attributions de l'État. Lorsqu'il s'agit de +lutter contre les progrès de la peste ou du choléra, il n'est pas +d'objection qui tienne contre les mesures coercitives jugées nécessaires +pour arrêter l'invasion du fléau. Alors le salut de la communauté +l'emporte sur toutes les considérations de liberté individuelle. +Laisserez-vous donc les prostituées empoisonner librement les +agglomérations urbaines?</p> + +<p>On nous dit que la visite médicale n'offre aucune garantie décisive, +qu'elle n'est pas un remède sûr à la contagion. Peut-être; mais si elle +ne supprime pas le mal, elle le diminue. Dès qu'un enfant est atteint de +la diphtérie, on l'isole, sans le guérir toujours. Ce point, d'ailleurs, +regarde les médecins et les hygiénistes; et il en est peu qui soient +hostiles à la réglementation. Au Congrès de 1900, Mme la doctoresse +Edwards Pilliet, chargée d'étudier la prostitution au point de vue de +l'hygiène, a fait la déclaration très loyale que voici: «Comme médecin, +je ne peux pas penser qu'on ne doive pas supprimer de la circulation +quelqu'un qui est atteint d'une maladie contagieuse. Je n'ai donc pu +conclure comme femme sur ce qui m'était imposé comme médecin.»</p> + +<p>Il n'y a vraiment qu'un moyen de supprimer la réglementation, c'est de +supprimer la prostitution. On trouvera sans doute que ce remède héroïque +est au-dessus des forces morales de l'humanité. Il appartient donc à +l'État d'améliorer, d'adoucir, d'alléger, autant que possible, les +mesures douloureuses de préservation publique auxquelles sont astreintes +les filles perdues. Quant à les abolir, l'intérêt général s'y oppose.</p> + +<p>En tout cas, on voudra bien retenir qu'en réglementant la prostitution, +l'État n'agit pas en moraliste, mais en hygiéniste soucieux des +fonctions de sécurité qui lui incombent, et qu'en séquestrant une femme +jugée dangereuse pour la santé publique, il n'entend nullement punir une +faute, mais seulement conjurer un fléau qui est la conséquence--et aussi +le châtiment--- du désordre et de la débauche. D'où il suit que, si +l'expérience venait à démontrer que la prostitution libérée n'est pas +plus périlleuse pour la société que la prostitution réglementée, il +faudrait abolir la «police des moeurs»; mais, en l'état des choses, et +après enquête auprès des spécialistes, il ne nous paraît pas que cette +preuve soit faite.</p> + +<p>Toutefois, en admettant qu'il soit impossible d'émanciper la +prostitution, ne pourrait-on pas la soumettre à une surveillance +efficace, sans assujettir les malheureuses qui la subissent à un +internement innommable? Les forteresses, où elles sont casernées dans +les villes, jouissent d'une «tolérance» que toute âme honnête doit juger +intolérable. Le christianisme a relevé la femme de son ancien +abaissement et lui a donné la royauté domestique. En condamnant la +polygamie, il l'a arrachée à la réclusion et à la servitude. Or, la +prostitution embastillée est un reste de la débauche païenne. Pourquoi +n'essaierions-nous pas d'en purger nos lois et nos moeurs? Est-il donc +impossible de libérer les prostituées de la claustration abominable que +l'on sait, sans qu'il soit besoin d'affranchir la prostitution du +contrôle policier qu'exige la santé publique? A tout le moins, ayons +plus de compassion pour la femme tombée et plus de sévérité pour son +complice et son séducteur!</p> + +<p>Il résulte de tout ce qui précède que notre législation est susceptible +de nombreuses améliorations. Mais ne croyons pas qu'à elles seules elles +puissent tout sauver. Veut-on, pour finir, connaître notre conviction +intime: c'est que les meilleures réformes ne parviendront à relever le +mariage que si, en même temps, nous relevons nos moeurs. Et comme il +nous semble démontré par ailleurs que le relâchement continu du lien +matrimonial, en précipitant la ruine de la famille et l'abaissement du +pays, entraînerait dans sa chute tout ce qui fait la force et la dignité +de la femme, il reste que, sous peine de déchéance, nous devons nous +corriger nous-mêmes.</p> + +<p>Aux maux du mariage, il n'y a qu'un remède: l'idée du devoir. Et surtout +exerçons notre esprit de réforme, non pas aux dépens du mariage, mais en +faveur du mariage. Le véritable intérêt de la femme, comme celui de +l'enfant, comme celui de la société tout entière, n'est point dans +l'abolition, mais dans la régénération du mariage. L'institution est +admirable; c'est nous qui l'avons déformée ou pervertie. Maintenons +intangible son principe qui est l'unité: <i>Duo in unum</i>! Ce qu'il faut +modifier, ce sont les habitudes du mariage moderne. Sachons le +débarrasser de cette enveloppe parasite qui l'étouffe; pour se +renouveler, il a besoin, comme le platane, de changer d'écorce. Tel, en +effet, qu'il se pratique aujourd'hui, le mariage ne répond plus à +l'esprit de son institution. Beaucoup n'y associent que deux égoïsmes au +lieu de deux loyales et courageuses volontés. C'est un merveilleux +instrument de vertu et de vie dont nous nous servons mal. N'attaquons +pas le mariage, mais la façon dont on se marie en France. Ne lui +imputons pas les fautes qui viennent de nos propres défaillances. +Certains maris, dont l'honnêteté ne vaut pas cher, émettent +l'outrecuidante prétention que la femme leur doit la fidélité sans +pouvoir l'exiger en retour. A ce compte, l'épouse ne serait pas +seulement l'inférieure, mais la victime de l'homme. C'est le contre-pied +de l'idéal conjugal.</p> + +<p>Soyons plus justes, plus moraux, plus chastes, si nous voulons demeurer +dignes du vieux mariage chrétien qui a fait la force et l'honneur de nos +pères. Réformer les lois, c'est bien; réformer nos moeurs, c'est mieux. +Point de législation efficace, si la moralité ne la soutient et ne la +vivifie. Pour un peuple, la vertu est une promesse d'avenir et un gage +de succès et de grandeur. Marchons-nous vers cet idéal?</p> + +<a name="l3c4" id="l3c4"></a> +<br><br> +<h3>CHAPITRE IV</h3> + + +<h4>La littérature «passionnelle» et le féminisme «antimatrimonial»</h4> +<br> +<h3> SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Symptômes de décadence.--Mauvais livres, mauvaises + moeurs.--Ce que la femme «nouvelle» consent à lire.--Ce + qu'y perdent la conversation, la décence et l'honnêteté.</p> + +<p> II.--Théâtre et roman: exaltation de la femme, abaissement + de l'homme.--La femme romantique d'autrefois et la + féministe émancipée d'aujourd'hui.--Anarchisme inconscient + de certaines jeunes filles.--Le châtiment qui les attend.</p> + +<p> III.--Le mariage est une gêne: abolissons-le!--L'amour + selon la nature ou la monogamie selon la loi--On compte sur + le divorce pour ruiner le mariage.</p> +</blockquote> +<br> + +<p>On pense bien que toutes les réformes qui ont pour objet, dans la pensée +de leurs auteurs, de rajeunir et de faciliter le mariage, sont +accueillies avec un sourire de pitié par les féministes avancés, dont +c'est l'idée fixe de subordonner l'émancipation de la femme à +l'abolition de nos vieilles institutions matrimoniales. Ils se +félicitent de tout ce qui afflige ou effraie les premiers, des +difficultés de la vie qui rendent les unions plus hasardeuses ou plus +tardives, du relâchement des moeurs qui tend nécessairement à +déconsidérer les noces légitimes, du nombre croissant des célibataires +des deux sexes, qu'ils regardent comme une recrue possible pour l'union +libre. Bref, ils se réjouissent de tous les germes de dissolution qui +s'attaquent au mariage. Or, parmi les causes de démoralisation qui +travaillent la société actuelle, il n'en est pas de plus actives et de +plus funestes que les suivantes: 1º la multiplication et le succès des +mauvais livres; 2º les progrès du divorce, autrement dit, les +imprudences de la loi; 3º la propagande acharnée des doctrines +révolutionnaires. Ce que sont aujourd'hui ces trois influences +combinées, ce qu'elles ont d'insidieux et de malfaisant, et ce qu'elles +peuvent faire perdre à la femme, à la famille, à la société, c'est sur +quoi nous devons nous expliquer, dans les chapitres qui suivent, avec la +plus entière franchise.</p> + +<a name="l3c4s1" id="l3c4s1"></a> +<h4>I</h4> + +<p>Dans nos milieux riches et mondains, le mariage a souffert +particulièrement du dévergondage d'une certaine littérature devenue +florissante, et que nous appellerons «passionnelle». Qu'on envisage +celle-ci dans le fond ou dans la forme, c'est-à-dire dans les thèses +étranges qu'elle soutient ou dans les libertés de style dont elle abuse, +on ne peut s'empêcher de constater avec tristesse que son action a été +profondément avilissante.</p> + +<p>Pour nous attacher d'abord à la forme, on n'ignore point que la femme de +tous les temps a marqué de l'inclination pour les récits d'amour. Le +roman est son livre de prédilection. Bien que ce goût soit explicable de +la part d'une créature faite surtout de sensibilité et d'imagination, il +ne va pas cependant sans de graves périls pour sa vertu et, +conséquemment, pour la nôtre. Les femmes ont, dans toute société, la +garde des bienséances et des délicatesses; leur pudeur est l'obstacle +naturel à l'envahissement du vice et de la grossièreté. Faites qu'elles +se relâchent de cette haute police sur nos moeurs et sur nos manières, +et il est à craindre que la corruption et la brutalité ne l'emportent +peu à peu sur le bon goût et le bon ton.</p> + +<p>Or, s'il est contestable que le roman soit, eu égard au grossissement de +ses descriptions, le miroir fidèle d'une époque, il n'est pas douteux, +en revanche, qu'il tende, par l'agrément du style et l'intérêt de la +fiction, à faire la société telle qu'il la peint. Ses inventions +deviennent, pour beaucoup de gens, des modèles qu'il faut suivre, des +types qu'il faut copier. Fussent-elles imaginaires, les mauvaises moeurs +décrites par un habile homme (il n'est pas besoin pour cela de grand +talent) prennent peu à peu, aux yeux des femmes qui ont le loisir de +lire et de rêver, un attrait de périlleuse suggestion, un goût de fruit +défendu, qui troublent l'âme et énervent l'honnêteté. L'oisiveté aidant, +rien de plus naturel que la tentation inspirée par un livre immoral +aboutisse à l'imitation des défaillances et des chutes qu'il décrit. Une +mauvaise lecture offre les dangers d'une mauvaise liaison. A toutes deux +on peut appliquer le proverbe: «Dis-moi qui tu hantes et je te dirai qui +tu es.»</p> + +<p>Pour ce qui est des femmes d'aujourd'hui, de celles du moins qui vivent +au sein de la richesse désoeuvrée, et à Paris plus particulièrement, ce +n'est pas une exagération d'affirmer qu'elles sont de moins en moins +soucieuses du choix de leurs lectures. Effarouchées d'abord par la +littérature réaliste, blessées même dans leur délicatesse, dans leur +pudeur, par les rudesses et les malpropretés du roman naturaliste, leur +premier mouvement fut de les rejeter avec dégoût. Puis la curiosité +l'emportant peu à peu sur la répugnance, beaucoup sont revenues à cette +grossière nourriture, les unes par forfanterie, les autres par +faiblesse, le plus grand nombre par imitation, par mode, par «snobisme». +Forcée de parler de tout, une femme du monde n'est-elle pas obligée de +tout connaître? Enfin, l'accoutumance est venue qui a triomphé des +derniers scrupules; et, comme la bouche la plus délicate se fait +graduellement aux boissons violentes, ainsi la femme oisive, sous +prétexte de littérature, s'est habituée à dévorer les oeuvres les plus +pimentées, sans scrupule, sans révolte, sans rancoeur.</p> + +<p>Maintenant, le nombre est grand de celles qui affrontent et supportent +avec impassibilité les récits les plus répugnants, les descriptions les +plus osées. Combien même en sont devenues friandes? Et encouragés par +cette tolérance et cette complicité, nos romanciers et nos conteurs ont +redoublé de dévergondage et de sensualité. Il n'est plus guère que nos +grand'mères que les livres du jour déconcertent et offensent. Habituées +au respect de soi-même, elles ne comprennent pas qu'un auteur, même sous +couleur de réalisme et de satire, manque impunément aux plus +élémentaires convenances et outrage avec succès l'honnêteté et la +décence. Mais elles sont si vieilles! et leurs filles si viriles! Pour +une jeune femme dans le mouvement, rougir est une faiblesse. Rien ne +l'émeut, rien ne l'étonne. Elle se sent à l'aise devant les pires +audaces, et tient la sainte pudeur pour de la vaine pruderie.</p> + +<p>Cette licence des lectures ne pouvait manquer d'abaisser et de corrompre +trois choses qui donnent à la vie son charme et sa dignité: la grâce de +la conversation, la sûreté des relations et l'honnêteté des moeurs.</p> + +<p>On nous assure que le monde où l'on s'amuse et aussi le monde où l'on +s'ennuie, prennent de fâcheuses habitudes de langage. Si l'on recule +devant l'effronterie trop crue, si la malpropreté du mot «propre» sonne +encore mal aux oreilles, en revanche, on se rattrape sur les allusions +transparentes, on s'exerce aux sous-entendus équivoques, on s'ingénie +aux périphrases risquées. Ainsi la conversation côtoie toutes les +souillures. Par intervalles même, l'accent devient vulgaire et le geste +malséant; les locutions nouvelles du boulevard ou de la rue +s'épanouissent sur des lèvres aristocratiques. A la grâce décente et +fine d'autrefois, on préfère, dans bien des salons, une hardiesse +négligée qui déconcerte les timides et encourage les audacieux. Il +semble que la société dorée prenne plaisir à s'encanailler.</p> + +<p>Et il est facile de deviner ce que les relations des deux sexes peuvent +perdre à ces libertés. L'hommage discret des hommes ne va qu'aux femmes +qui, par la dignité de leur tenue, commandent le respect à leurs +admirateurs. Celles qui ont la faiblesse de se prêter aux familiarités +excessives de certaines causeries sont condamnées ensuite à les subir. +Pourquoi se surveiller devant une dame qui tolère et provoque les plus +libres propos? A qui ne s'effarouche point de tout connaître, pourquoi +se faire scrupule de tout dire? L'imprudente, qui accepte de tout +entendre, permet à l'homme de tout oser. C'est pourquoi la politesse +s'en va. Plus de mesure dans les compliments, plus de réserve dans les +flatteries, plus de retenue dans l'adoration. A l'ancienne galanterie +française, faite surtout d'esprit et de légèreté, ont succédé les +impatiences et les gaillardises d'un flirt impérieux.</p> + +<p>Avec de pareilles habitudes, nos mondaines s'acheminent, sans le savoir, +à des moeurs purement «libertaires». Le dévergondage est prompt à +descendre des lèvres au coeur. Combien de jeunes femmes ont fini par +perdre, à ce jeu dangereux, le goût et l'amour de la famille, le sens du +bien et du mal, la conscience de leurs devoirs et de leur dignité? Ne +leur parlez pas de la morale, des obligations légales, des commandements +de Dieu: elles ont la prétention de briser tous les liens pour épancher +à coeur-joie leur petite personnalité. Ce sont des émancipées déjà mûres +pour le libre amour. L'adultère ne les effraie point, à condition que +cette revanche, qu'elles prennent contre les servitudes du mariage, se +passe avec correction, sans vulgarité, sans banalité. Ces âmes de chair +et de boue, qui prônent l'indépendance amoureuse, âmes inconscientes et +sensuelles, impatientes de toute règle et avides de jouissance, sont +foncièrement anarchistes.</p> + +<p>Elles sont une minorité, nous voulons le croire. Mais cette minorité +peut grossir. Dieu veuille qu'elle ne fasse point de recrues parmi notre +bourgeoisie laborieuse qui compte tant de femmes admirables, dont c'est +la fonction sacrée de garder, au milieu de nous, le dépôt des vertus de +famille et de l'honnêteté conjugale! Celles-là sont encore légion,--la +légion sainte. Sachons honorer, comme elles le méritent, nos petites +bourgeoises de France! Si elles ne dirigent pas notre société, elles la +soutiennent.</p> + +<a name="l3c4s2" id="l3c4s2"></a> +<h4>II</h4> + + +<p>Quant aux thèses soutenues au théâtre ou dans les livres, elles sont le +plus souvent hostiles au mariage.</p> + +<p>La littérature dramatique, notamment, traverse en ce moment une crise de +pessimisme et d'outrance, qui ne respecte rien de ce que nos pères ont +respecté. Nos salles de spectacle retentissent des âpres discussions du +féminisme. Le drame leur prête toute son aigreur, toute sa violence. +Plus de comédie, plus de vaudeville ou d'opérette, sans un couplet sur +les «droits de la femme». Avec un désintéressement admirable, nos +auteurs dramatiques dénoncent les lois et combattent les conventions, +dont la «douce victime» souffre sous le joug de l'homme. D'un +«fait-divers» où éclaté brusquement le détraquement passionnel de +quelques névrosés, ils tirent des conclusions générales qui font frémir. +Ils nous dépeignent les ménages contemporains sous de si sombres +couleurs, ils nous montrent des maris si atroces ou si jobards, ils nous +font un tableau si lamentable de ces pauvres femmes crispées qui, +réduites à griffer ou à mordre pour se défendre contre leur bourreau, +clament leur martyre à tous les échos d'alentour en se tordant les mains +désespérément, ils nous présentent l'institution conjugale comme un +instrument de torture si épouvantable, que, s'il survit quelque chose de +cette production horrifique, la postérité pourra croire que tous les +époux de notre temps se trompaient avec noirceur ou se disputaient avec +rage.</p> + +<p>Et notez qu'en général ils ne valent ni plus ni moins que ceux d'hier ou +d'avant-hier. Seulement, notre époque a la spécialité de pousser leurs +misères au tragique. Il y a toujours eu des querelles et des +mésaventures de ménage; mais ce que nos pères voyaient jaune, nous le +voyons rouge. Le revolver a remplacé le bâton. Quand les relations entre +mari et femme deviennent trop difficiles, au lieu de se tourner le dos, +on se tue. Nous devenons funèbres.</p> + +<p>Ce qui n'empêche pas un cercle nombreux d'applaudir avec exaltation les +tirades larmoyantes ou furibondes du «féminisme théâtral». Des hommes +surtout se font remarquer par la chaleur de leur enthousiasme. Et +cependant, nous ne voyons défiler, dans toute cette littérature de cour +d'assises ou de tribunal civil, que des révoltées ou des malades +médiocrement intéressantes. Non qu'il faille jamais rire des larmes +d'une femme. Ainsi que le bon La Fontaine,</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Je ne suis pas de ceux qui disent:</p> +<p class="i14"> «Ce n'est rien: C'est une femme qui se noie.»</p> +</div></div> + +<p>Encore est-il que ces dames nous font, avec la complicité de nos +écrivains, trop de scènes échevelées ou criardes. Combien leurs +problèmes de coeur sont minces et factices, combien leurs déclamations +élégantes et leurs querelles sonores paraissent fausses ou excessives, +lorsqu'on les compare aux lourdes obligations de la femme du peuple qui, +vaillante et résignée, sans récrimination et sans pose, avec simplicité +et bonne humeur, s'use à travailler pour soutenir le ménage et élever +honnêtement ses nombreux enfants! Parce qu'une mondaine énervée par le +plaisir et l'oisiveté ne peut, sans déconsidération, afficher au grand +jour ses amours irrégulières, tromper son mari à son aise, émanciper son +coeur à son gré et «exercer ses sens» en toute liberté; parce qu'une +femme, incomprise et vaniteuse, n'a point trouvé dans l'époux de son +choix le trésor de perfections que sa folle imagination croyait y +découvrir; parce qu'une fille maussade, égoïste, fervente de bicyclette +et de photographie, vieillit et dessèche sur place, faute de trouver un +mari qui consente à subir docilement ses caprices,--voilà des +malheureuses prises de rage contre le mariage et la société. Pourquoi +les plaindrions-nous?</p> + +<p>Au lieu de bousculer toutes les conventions avec de grands gestes et de +grandes phrases, au lieu de s'en prendre furieusement à la «loi de +l'homme», elles devraient se demander si le mal ne vient pas +d'elles-mêmes, de leur soif immodérée de plaisir, de leur conception +fausse de la vie. Mais non! Les femmes en possession d'un mari aimable +(on nous accordera qu'il y en a quelques-uns) ne sont guère plus sages +ni plus clairvoyantes. Songent-elles à se réjouir de leur privilège? +Connaissent-elles leur bonheur? Par moments, tout au plus. C'est que le +mariage, même heureux, ne tarit pas la source des infortunes humaines. +Qu'on se dise, au contraire, que la vie est une épreuve, et +immédiatement tout change, tout s'éclaire. S'amuser devient un emploi +inférieur du temps que nous traversons. Notre destinée prend un sens, +qui est le travail méritoire pour soi et utile pour les autres. Et du +coup le mariage considéré comme une source de devoirs, et non comme une +occasion de plaisirs, redevient un admirable moyen de moralisation +réciproque.</p> + +<p>Au surplus, qu'est-ce qu'une crise de féminisme aigu, sinon, dans bien +des cas, une forme de neurasthénie délirante, une violente crise de +nerfs? Un médecin de mes amis me déclarait même que pour guérir de cette +maladie, beaucoup de femmes devraient être douchées. Nos pères auraient +dit tout simplement, les monstres! qu'elles méritent d'être fouettées. +Mais si efficace qu'il puisse être, ce vieux traitement répugnerait à la +douceur de nos âmes. Nous avons fait nôtre le joli proverbe indou: «Ne +frappez pas une femme même avec une fleur»! Et puis, les chères +créatures n'aiment plus être battues. Mon docteur avait raison: mieux +vaut, de toute façon, les asperger que les meurtrir. L'hydrothérapie a +du bon.</p> + +<a name="l3c4s3" id="l3c4s3"></a> +<h4>III</h4> + + +<p>Parmi les moyens d'action du «féminisme antimatrimonial» (je reprends +ici tout mon sérieux), il faut citer, à côté du théâtre, la littérature +romanesque. Son procédé de dénigrement systématique est bien simple: il +consiste à diminuer l'homme en lui prêtant tous les défauts et à grandir +la femme en lui donnant tous les beaux rôles. Le nombre est considérable +des romans parus depuis vingt ans qui se sont conformés, plus ou moins +consciemment, à ce programme d'injuste partialité.</p> + +<p>Que nous sommes loin des récits d'autrefois où l'homme avait toutes les +qualités d'un héros, l'esprit, le courage, l'élégance, à tel point que +c'était un délice de l'épouser! Maintenant la jeune école nous en fait +un être pusillanime ou féroce, à la tête vide ou à l'âme sèche, sans +nerfs, sans muscles, sans coeur, un fantoche ou un polisson. Dans les +choses de l'amour surtout, on nous le montre capricieux, inconstant, +cruel, incapable d'affection délicate et de tendresse persévérante, ne +cherchant dans la femme qu'une satisfaction d'amour-propre ou une +sensation de volupté. Les femmes de lettres, en particulier, ont dressé +contre le sexe fort un réquisitoire en règle. A les entendre, l'amour +des hommes n'a qu'une saison. La fidélité leur pèse. Lors même qu'ils +seraient mariés à la femme la plus dévouée du monde, ils n'hésiteraient +point à l'abandonner pour la première perruche rencontrée sur le +boulevard, quitte à lui revenir sans honte quand l'âge ou les infirmités +ne lui permettront plus de vagabonder,--comme l'enfant retourne à sa +bonne lorsque la fatigue arrive ou que le soir tombe.</p> + +<p>Entre nous, mesdames, êtes-vous bien sûres que tous les hommes soient +aussi plats et aussi vils? Franchement, c'est trop généraliser que +d'imputer au sexe tout entier les fautes et les turpitudes de quelques +exemplaires abominables. J'accorde que, dans les affaires de sentiment, +l'homme est inférieur à la femme. L'affection, chez lui, semble +généralement plus courte et plus brusque. Oui, nous sommes brefs en +amour. Mais y a-t-il à cela quelque déshonneur? Hercule ne peut pas +toujours filer aux pieds d'Omphale. L'homme se doit à la famille, à la +science, à la civilisation, à l'humanité. Que deviendrait la société, +que deviendrait la femme elle-même, s'il désertait le travail viril qui +assure aux vivants le nécessaire et le superflu, le pain et le confort, +pour s'attarder et s'alanguir en adorations perpétuelles et mériter, par +ses effusions persévérantes, le titre de parfait amant? La nature ne l'a +pas voulu; et en cela, elle a sacrifié, comme toujours, le plaisir +individuel à l'intérêt de la race.</p> + +<p>Du reste, quand les femmes, que possède le démon de l'égalité, seront +devenues ingénieurs, médecins, fabricants de meubles ou de savon, elles +apprendront par expérience qu'il est impossible de mener toujours de +front le travail et l'amour. Le souci de leur profession abrégera leurs +élans de coeur. Elles n'auront plus le loisir d'être tendres du matin au +soir, ni même du soir au matin. Travaillant comme l'homme, elles +aimeront comme l'homme, rapidement et par intermittences. Au lieu de +nous élever jusqu'à elles, elles se seront abaissées jusqu'à nous. Et, +tout compte fait, l'humanité en souffrira; car elle aura gagné peu de +chose à leur émancipation économique et perdra beaucoup à +l'amoindrissement de leurs facultés aimantes. Et pour nous disputer +notre supériorité de travail, les imprudentes auront compromis leur +supériorité d'amour!</p> + +<p>En même temps qu'il s'acharne contre les hommes pour les noircir et les +défigurer, le féminisme littéraire embellit, exalte, magnifie l'«Ève +nouvelle» avec une partialité aveugle et une conviction intrépide. Il +proclame, il exalte les «droits de la femme». Se couvrant des vocables +obscurs de liberté et d'égalité qui ont servi déjà tant de fois à +masquer l'erreur et le sophisme, il professe avec véhémence que la +«lutte des sexes» est inévitable, puisque la libre expansion de chacun +est le premier des devoirs. Il revendique pour le coeur féminin l' +«intégralité du bonheur» à rencontre des préjugés et des lois. Il +glorifie l'énergie et l'âpreté de la volonté, les conquêtes de la +science et de la puissance des femmes sur l'égoïsme et la brutalité des +hommes.</p> + +<p>C'est en effet l'habitude de ces récits étranges de nous présenter des +jeunes filles ou des jeunes femmes décidées à vivre leur vie, résolues à +aimer qui leur plaira. Ne dépendre de personne, vouloir, savoir, pouvoir +par elles-mêmes et par elles seules, voilà leur rêve. On a remarqué déjà +que cet état d'âme diffère grandement de celui des femmes romantiques. +Certes, George Sand prônait bien la souveraineté sacrée de l'amour, la +rébellion du coeur et de la beauté contre la malfaisance des intérêts et +le pharisaïsme des Codes. Mais il y avait du lyrisme dans cette +revendication des droits de la passion. Les héroïnes des romans de 1830 +traversent le monde les yeux levés vers les étoiles, confiantes dans les +doux songes qui peuplent leur imagination, allant irrésistiblement vers +l'amour qui ouvre sous leurs pas une voie triomphale. Ces créatures ne +sont que tendresse, enthousiasme et poésie. Elles vivent leur rêve et +brûlent leur vie.</p> + +<p>Tout autre nous apparaît la jeune fille d'aujourd'hui qu'un souffle +d'émancipation féministe a touchée. C'est une raisonneuse. Elle ne +s'attarde pas aux mirages de l'avenir, elle n'a point d'illusions. Ses +yeux hardis regardent le monde en face, et elle suit son chemin d'un pas +vif et sûr. Ce n'est point une créature sentimentale, mais un être +d'orgueil froid et décidé. Elle a le sentiment lucide des rivalités, des +difficultés de la vie, et la ferme résolution de les affronter et de les +vaincre. Si elle réclame encore le droit à l'amour, elle revendique +avant tout sa place au soleil. Son âme déborde d'individualisme +militant, qu'elle entend bien affirmer en face des circonstances +adverses et des traditions hostiles. Elle se dit avec une clairvoyance +aiguë des choses du monde: «Mon origine modeste, ma petite fortune, ma +beauté médiocre, la rapacité des hommes, la médiocrité des âmes, tout me +condamne au célibat. Soit! Je travaillerai, je ferai mon existence. Mais +je ne renonce pas au bonheur; je n'étoufferai ni un élan de mon coeur, +ni un appel de mes sens; je ne sacrifierai pas ma jeunesse aux +convenances, aux exigences de ce tyran cruel qu'on appelle le monde. Je +suis trop raisonnable pour faire la fête, mais je veux être assez libre +pour vivre pleinement ma vie. Je prendrai un métier et, si le coeur m'en +dit, j'aimerai qui je voudrai, à mes risques et périls. Puisqu'il m'est +interdit de trouver l'amour dans le mariage, eh bien! je le chercherai +ailleurs!» Cette profession de foi audacieuse n'est pas éloignée de +l'idéal anarchiste, suivant lequel l'homme ne pourra se dire libre que +le jour où il sera devenu, d'après la formule d'un écrivain libertaire, +«un bel animal, sans foi ni loi, jouissant de la vie dans la plénitude +de ses fonctions<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a> +<a href="#footnote94"><sup class="sml">94</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote94" +name="footnote94"><b>Note 94: </b></a><a href="#footnotetag94"> +(retour) </a> Adolphe <span class="sc">Retté</span>, <i>La Plume</i>, octobre 1898.</blockquote> + +<p>En réalité, la «femme nouvelle», que certains romanciers des deux sexes +nous dépeignent avec complaisance, n'est qu'une simple révoltée. +L'individualisme anarchique s'est installé dans son coeur. En +sera-t-elle plus heureuse? Une de ces viriles créatures avoue tristement +que «ses jours passent sans soleil.» En vain l'amant qu'elle s'est donné +s'humilie devant elle et se soumet à ses caprices,--car c'est le rêve de +toutes les femmes gonflées d'orgueil de subjuguer, de dompter, +d'asservir l'homme; vainement elle contemple son triomphe et gouverne +son esclave: elle n'a trouvé ni la paix ni le bonheur. Et voilà bien le +châtiment! Astreintes aux lourdes obligations de la profession +indépendante qu'elles auront choisie, ces femmes ne tarderont pas à +exaspérer leurs nerfs, à fatiguer, à épuiser leur corps. Insoucieuses de +la solidarité conjugale et des simples joies de la vie domestique, elles +se replieront sur elles-mêmes avec chagrin ou s'useront avec angoisse +aux heurts et aux conflits de la vie. Il n'est pour goûter sur terre un +peu de félicité, que de se délivrer de soi-même d'abord, et d'accepter +ensuite avec courage le travail, le devoir, l'épreuve, la souffrance. +Avec les rigueurs économiques du temps présent, l'action est rude et la +vie amère. C'est bien assez que les hommes se ruent à la bataille. Que +«celle à qui va l'amour et de qui vient la vie» se garde donc, autant +que possible, de se meurtrir les mains et le coeur en des efforts et des +luttes qui ne conviennent pas à son sexe.</p> + +<p>Pour revenir à la littérature, loin de remplir ce rôle superbe de +direction morale que de nobles écrivains leur assignent, le théâtre et +le roman se sont entremis trop souvent, depuis vingt ans, en faveur des +idées de révolte et de démoralisation. L'anarchie intellectuelle, qui +règne dans la classe mondaine et lettrée, n'a pas d'autre cause; et le +mariage, tout le premier, en a gravement souffert.</p> + +<p>Et pourtant, nous avons besoin en France, plus que jamais, qu'on nous +prêche le mariage et qu'on nous rappelle avec instance que, si nous +préférons encore la civilisation spiritualiste au matérialisme barbare, +il faut renoncer aux caprices de la vie facile et de la passion +sensuelle qui mènent à l'amour libre, pour s'attacher fermement au lien +exclusif et indissoluble de la monogamie chrétienne.</p> + +<p>Au fond, savez-vous pourquoi tant de gens s'en prennent si furieusement +au mariage?--Parce qu'il les gêne. «Il est fait pour nous, disent-ils, +et nous ne sommes pas faits pour lui. Subordonnons les institutions aux +hommes et non les hommes aux institutions. Nous ne devons pas nous +conformer aux lois, mais celles-ci doivent se conformer à nos besoins et +à nos instincts. La nature est antérieure au mariage; celui-ci doit se +modeler sur elle, et non l'asservir et la déformer<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a> +<a href="#footnote95"><sup class="sml">95</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote95" +name="footnote95"><b>Note 95: </b></a><a href="#footnotetag95"> +(retour) </a> Joseph <span class="sc">Renaud</span>, <i>La faillite du mariage</i>, pp. 24, 48 et 49.</blockquote> + +<p>Or, il est entre le mariage actuel et la maternelle nature un désaccord +absolu: le mariage est éternel, tandis que l'amour est passager. S'aimer +toujours! Quelle sotte illusion! Sans doute l'habitude de la vie commune +ne va point sans quelques charmes d'accoutumance, de sympathie et +d'amitié. Mais l'amour, enclos dans la prison du mariage, ne tarde guère +à y mourir de tristesse et d'ennui. «Pour avoir eu de la joie pendant +deux ans, voici les époux, par expiation de ce bonheur fugitif, +contraints de le regretter pendant quarante autres. Officiellement, il +leur est défendu de goûter plus que ce minimum.» Combien il est facile +de broder sur ce thème sentimental! Disjoints par la loi, et libérés de +tout scrupule, les conjoints, qui se reprennent, pourront recommencer +leur vie et connaître de nouvelles ivresses. Si les fleurs du premier +amour se sont fanées une à une, n'est-il pas dans le palais d'Eros +d'autres jardins parfumés? Il est cruel, il est absurde, ce principe +matrimonial qui condamne «à n'aimer qu'une fois et à aimer +toujours!<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a> +<a href="#footnote96"><sup class="sml">96</sup></a>»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote96" +name="footnote96"><b>Note 96: </b></a><a href="#footnotetag96"> +(retour) </a> <i>La faillite du mariage</i>, pp. 55, 56 et 57.</blockquote> + +<p>Nulle part cette thèse ne s'étale avec plus de crudité passionnée que +dans l'<i>Évangile du Bonheur</i> de M. Armand Charpentier. Voici, d'après +l'auteur lui-même, l'esprit et le résumé de l'oeuvre: «L'amour entre +deux êtres est-il éternel? Non. Le mariage est-il éternel? Oui. +Conclusion: à un moment donné, mariage et amour ne sont plus synonymes. +Autrement dit, le lien subsiste entre les conjoints, tandis que sa +raison d'être a disparu. Le mariage, tel qu'on le comprend, est +contraire à toute logique, à tout bonheur. Il est l'une des plus grosses +et des plus criminelles erreurs sur lesquelles l'humanité vit depuis ses +origines.»</p> + +<p>A cela, quel remède? La «liberté de l'amour» pour la femme comme pour +l'homme. Lisez plutôt: «Si l'on s'élève quelque peu au-dessus des +préjugés courants, il convient de louer, sans réticence, la princesse de +Caraman-Chimay, car elle a accompli l'un des actes les plus nobles dont +une femme puisse se rendre digne.</p> + +<p>Au lieu de s'engourdir, comme tant d'autres, dans l'éternel mensonge de +l'adultère, elle a affirmé hautement et devant tous: 1° son droit à +l'amour; 2° sa liberté dans le choix de l'amant.» En somme, c'est la +conviction de M. Charpentier que Clara Ward a, de toute façon, servi la +cause émancipatrice de son sexe mieux que ne sauraient le faire les +conférences ou les romans féministes. Et pour généraliser un aussi bel +exemple, le moyen est bien simple: «La douleur résidant dans l'éternité +du lien, il suffira de rendre le pacte révocable à volonté, autrement +dit, de faciliter le divorce<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a> +<a href="#footnote97"><sup class="sml">97</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote97" +name="footnote97"><b>Note 97: </b></a><a href="#footnotetag97"> +(retour) </a> Lettre à M. Joseph Renaud. <i>La faillite du mariage</i>, pp. 59, +60 et 61, <i>passim</i>.</blockquote> + +<a name="l3c5" id="l3c5"></a> +<br><br> +<h3>CHAPITRE V</h3> + + +<h4>Où mène le divorce</h4> +<br> +<h3> SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Les méfaits du divorce.--L'esprit + individualiste.--Statistique inquiétante.--Le mariage a + l'essai.</p> + +<p> II.--Plus d'indissolubilité pour les époux, plus de + sécurité pour les enfants.--Le droit au bonheur et les + devoirs de famille.--Appel à l'union.</p> + +<p> III.--Le divorce et les mécontents qu'il a + faits.--Nouveauté dangereuse, suivant les uns; mesure + insuffisante, suivant les autres.--La logique de + l'erreur.--Divorce par consentement mutuel.--Divorce par + volonté unilatérale.--Suppression du délit d'adultère.</p> + +<p> IV.--En marche vers l'union libre.--Plus d'indissolubilité, + plus de fidélité.--Un choix à faire: idées chrétiennes, + idées révolutionnaires.</p> +</blockquote> +<br> + +<p>Le divorce est un bel exemple de l'influence que la littérature peut +exercer sur les moeurs et sur les lois. Sous prétexte de faire entrer +dans le mariage plus de bonheur et plus de justice, nos écrivains les +plus renommés n'ont cessé, pendant des années, de protester contre son +indissolubilité avec une persévérance infatigable. A la scène et dans +les livres, ils ont prêté leur voix, leur talent, leur crédit, aux +doléances des maris trompés, aux réclamations des femmes trahies, +appelant la pitié du public sur ces créatures lamentables obligées de +traîner leur vie douloureuse irrévocablement rivées l'une à l'autre par +une loi inexorable. De guerre lasse, nous avons rompu leur chaîne. Le +divorce a été rétabli, les uns le considérant comme un moyen extrême de +remédier à quelques infortunes touchantes, les autres, en plus grand +nombre, le regardant avec transport comme le plus mauvais tour qu'il fût +possible de jouer à l'«infâme cléricalisme.»</p> + +<p>On connaît la suite: le divorce est entré immédiatement dans nos moeurs. +À l'heure qu'il est, nos tribunaux ont peine à répondre aux demandes qui +s'élèvent de tous côtés, de la classe pauvre aussi bien que de la classe +riche. Car c'est la gravité particulière du divorce d'ébranler le +mariage du haut en bas de l'échelle sociale,--à la différence de la +littérature perverse, qui distille seulement ses poisons lents aux âmes +oisives et fortunées. Sans qu'il entre dans notre pensée de traiter à +fond cette thèse fameuse, il nous faut montrer cependant combien la +rupture des unions légitimes est un ferment de dissolution grave qui, +ajouté à ceux qui nous travaillent d'autre part, menace de corrompre nos +moeurs et de ruiner nos foyers.</p> + +<a name="l3c5s1" id="l3c5s1"></a> +<h4>I</h4> + +<p>Les bons ménages n'ont point d'histoire. Vivant heureux, ils vivent +cachés et silencieux. On ne parle jamais d'eux, on les ignore. Et +pourtant ils sont innombrables. Le bonheur ne fait point de bruit, pas +plus que le bruit ne fait le bonheur. Et tandis qu'une ombre discrète et +douce s'étend sur ces foyers paisibles, les gens mal mariés, étalant +leurs travers et leurs vices, prennent le public à témoin de leurs +infortunes et mènent grand tapage autour de leurs peines de coeur et de +leurs défaillances de conduite. Et cette minorité bruyante, dolente et +violente, s'est si bien agitée qu'elle a fini par rallier à sa cause une +majorité dans les Chambres françaises. C'est ainsi que le divorce est +rentré dans nos lois en 1884. Il a suffi de cette argumentation +théâtrale dont les romanciers sentimentaux excellent à enguirlander les +faits-divers de l'adultère et de la passion, pour décider nos hommes +politiques à démanteler le foyer familial en rompant le lien conjugal.</p> + +<p>Car,--impossible de le nier,--la loi qui a rétabli le divorce est une +conquête de l'individualisme sur l'esprit social. Oubliant que toute +institution d'utilité générale peut avoir exceptionnellement ses +victimes, comme le progrès a les siennes, nous ne savons plus résister à +la misère des accidents particuliers ni même préférer l'intérêt +prééminent de la collectivité à l'intérêt, pourtant très inférieur, des +souffrances individuelles. C'est à croire que, si de nos jours les +révolutionnaires pullulent, rien n'est plus rare, en revanche, qu'un +véritable socialiste, pour peu que l'on restitue à ce vocable sa pure +signification étymologique. Je veux dire que nous n'avons point l'âme +sociale; que nous subordonnons de moins en moins les parties au tout; +que nous perdons peu à peu l'habitude de mettre le bien général du pays +au-dessus des aspirations, des doléances, des revendications +particulières; qu'en résumé, un individualisme orgueilleux, avide et +indiscipliné nous ronge et nous dissout. Que voilà bien notre maladie +secrète et honteuse! Toutes les forces de l'homme moderne n'aspirent +qu'à la souveraineté du moi et, par une suite nécessaire, à +l'affaiblissement et à la ruine de toutes les autorités sociales, de +toutes les institutions sociales. Et c'est pourquoi notre pays, plus +qu'aucun autre, se meurt d'anarchisme inconscient. Le rétablissement du +divorce en est un exemple saisissant,--notre législateur n'ayant pas +hésité, pour rompre les chaînes de quelques époux mal assortis, à +ébranler les assises les plus profondes de la famille française.</p> + +<p>Voici des chiffres inquiétants.</p> + +<p>Chaque année, les statistiques officielles enregistrent la progression +constante du nombre des divorces. C'est ainsi que le chiffre des +demandes s'est élevé de 4 640, en 1885, à 7 456, en 1890. Et presque +toutes ont trouvé gain de cause auprès des juges. Sur plus de 40 000 +actions intentées de 1884 à 1892, 35 000 environ ont été accueillies +favorablement par les tribunaux. Et depuis, le mouvement ascensionnel a +poursuivi son cours. Au tribunal de la Seine, plus particulièrement, les +procès en divorce augmentent incessamment. En décembre 1898, on l'a vu +désunir, en une seule audience, 98 ménages.</p> + +<p>D'après la loi du 27 juillet 1884, le divorce peut être prononcé pour +quatre causes, qui sont: 1° la condamnation à une peine afflictive et +infamante; 2° l'adultère; 3° les excès ou sévices; 4° les injures +graves. Mais la jurisprudence ayant attribué au mot «injure» un sens +large, qui efface toute limitation dans le nombre des causes de divorce, +on peut dire que celui-ci est possible, dans le système actuel, toutes +les fois qu'un époux manque gravement à ses devoirs envers l'autre. De +là, des facilités fâcheuses de rupture et de désunion.</p> + +<p>Pour toute la France, il y a eu 6 419 divorces judiciairement prononcés +en 1894, 6 743 en 1895, 7 051 en 1896, 7 460 en 1897. Mais depuis trois +ans, ces chiffres tendent à diminuer légèrement. On a compté seulement 7 +238 divorces en 1898, et le total est tombé à 7 179 en 1899. L'année +1898 marquera-t-elle un arrêt définitif dans la progression du nombre +des divorces? Ou bien cette diminution doit-elle être attribuée moins au +relèvement de la moralité conjugale qu'à la sévérité restrictive de +certains juges, dont les féministes avancés dénoncent la bigoterie et le +cléricalisme. Quoi qu'il en soit, il résulte des chiffres précédents +que, depuis le rétablissement du divorce jusqu'à la fin du XIXe siècle, +c'est-à-dire en seize années, la justice française a désuni +officiellement et irrémédiablement plus de 90 000 unions légitimes. On +comprend que cette oeuvre de dissolution commence à effrayer la +magistrature.</p> + +<p>Que si maintenant nous comparons le total des ruptures (séparations et +divorces réunis) au total des mariages, nous constaterons, pour la seule +année 1890, le chiffre inquiétant de 29 unions dissoutes sur 1 000 +unions contractées. Pour le seul département de la Seine, la proportion +s'est élevée, la même année, à 75 pour mille; et chose attristante à +dire, dans plus de la moitié des cas, les époux divorcés avaient des +enfants. On voit par là combien l'air de Paris est malsain pour la paix +des ménages et l'union des familles. Joignez que les séparations de +corps diminuent tandis que les divorces augmentent. Dans les milieux +ouvriers des grandes villes, notamment, ce n'est plus assez de que +séparer: on veut rompre à toujours. En 1885, il y avait eu 2 122 +séparations prononcées; en 1892, ce chiffre est tombé à 1 597. +Impossible de mieux démontrer que le divorce entre de plus en plus dans +nos moeurs, en favorisant notre égoïsme, notre inconstance et nos goûts +de jouissance et d'indépendance anarchique.</p> + +<p>Comment s'étonner, après cela, que notre population reste stationnaire, +et que les naissances ne suffisent plus guère qu'à couvrir les décès? +Non pas qu'on se marie moins: si l'état civil avait enregistré, en 1895, +282 918 mariages, au lieu de 286 662 en 1894, le nombre des unions +légitimes s'est légèrement relevé en 1899. Ainsi, la nuptialité +française, après avoir marqué une tendance à la baisse, est en légère +progression depuis quelques années. En revanche, les enfants naturels +augmentent: 76 522 ont vu le jour en 1893. Stagnation des mariages et +accroissement du concubinage, affaiblissement de la natalité légitime et +multiplication des bâtards, voilà qui éclaire d'un jour effrayant notre +décadence morale.</p> + +<p>Si, au moins, le divorce avait diminué,--comme on s'en flattait,--les +adultères et les crimes passionnels! Point. La déception a été complète. +On dit qu'Alexandre Dumas ne pouvait s'en consoler. A quoi bon se tuer +lorsqu'il est si facile de se désunir? De 546, en 1881 (trois ans avant +le rétablissement du divorce), les poursuites en adultère ont monté à +938, en 1890, après six ans d'application de la loi nouvelle. Et combien +de trahisons conjugales se terminent dans le sang? Le couteau, le +vitriol et le revolver n'ont jamais servi si fréquemment et si +furieusement les rancunes des époux mal assortis. Et cependant, il y a +quelque chose de plus triste encore que cette violence sanguinaire: +c'est l'acceptation et l'exploitation de l'adultère par les coupables +eux-mêmes. Des gens de la belle société tiennent pour une incorrection +que l'époux outragé tire vengeance de l'époux infidèle. Les cris +retentissants d'autrefois: «Tue-la! tue-le! tue-les!» sonnent mal à +leurs oreilles indulgentes. Ils regardent la faute de la femme et +l'inconduite du mari comme un prêté pour un rendu. Il semble que, dès +qu'elle est réciproque, l'immoralité soit plus facilement excusable. +Dans un certain monde, l'infidélité d'un époux ne cause même plus à son +conjoint une blessure d'amour-propre. Se fâcher est du dernier commun. +On se trompe, et l'on ferme les yeux. A quoi bon sévir? A quoi bon même +se séparer? L'oubli est d'une suprême distinction. Et l'on pousse la +dépravation jusqu'à l'insensibilité. A force d'inconscience, nos +élégants viveurs ont perdu le sens de la moralité.</p> + +<p>Pour en revenir au divorce, c'est chose connue qu'il ne devait être, +dans la pensée de ses auteurs, qu'une solution extrême offerte à des +situations cruelles, à des infortunes exceptionnelles. Est-ce trop dire +qu'il est maintenant envisagé de plus en plus comme la solution normale +des unions civiles? Mme Arvède Barine, qui s'attriste comme nous de +cette constatation, compare le divorce à «la divinité tutélaire qui +préside à la cérémonie nuptiale, et dont l'ombre plane sur la mairie +pour encourager les indécis et consoler les mélancoliques<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a> +<a href="#footnote98"><sup class="sml">98</sup></a>.» Comment +hésiter à franchir le seuil de la maison conjugale lorsqu'il est si aisé +d'en sortir? Et des gens audacieux réclament le mariage à l'essai. Nous +n'en sommes pas loin!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote98" +name="footnote98"><b>Note 98: </b></a><a href="#footnotetag98"> +(retour) </a> <i>La Gauche féministe et le mariage.</i> Revue des Deux-Mondes du +ler juillet 1896, p. 131.</blockquote> + +<p>Par le fait du divorce, les unions légitimes ont tendance à devenir des +engagements à terme, un bail temporaire, quelque chose comme un stage +d'épreuve. Si, après quelques mois ou quelques années d'expérience, le +couple ne se convient pas ou ne se convient plus, on en sera quitte pour +quelques scènes violentes jouées en public, et chacun reprendra sa +liberté avec l'assentiment de la justice et des lois. On entre par la +grande porte en se réservant de fuir par la petite. Sans les résistances +de l'Église catholique, les progrès énormes, que le divorce a faits dans +nos moeurs, nous entraîneraient rapidement à ce qu'on a justement appelé +la «polygamie successive». Sans doute, nos divorcées ne sont pas +comparables encore à ces matrones romaines dont parle Sénèque, et qui +comptaient le nombre de leurs années par le nombre de leurs maris. Ainsi +pratiqué, le divorce équivalait à l'union libre. Avouons cependant qu'en +s'acclimatant chez nous plus rapidement qu'on ne l'imaginait, il menace +gravement le mariage lui-même.</p> + +<a name="l3c5s2" id="l3c5s2"></a> +<h4>II</h4> + + +<p>Le grand malheur du divorce (outre qu'il est un parjure, c'est-à-dire la +violation des serments échangés) vient de ce que la déchirure qu'il +produit est irréparable. A la différence de la séparation de corps, qui +laisse l'avenir ouvert à la réconciliation, il coupe, il tranche--et ne +recoud jamais. Et pourtant, n'est-ce pas à l'abri des foyers +indestructibles que se forment les familles unies? et n'est-ce pas +l'ensemble des familles unies qui constitue les nations fortes? Dans un +pays comme le nôtre, où la nature est si douce, si démente, si riche, si +tentatrice, chez un peuple au sang chaud, à l'âme ardente, aux +sensations vives, n'était-il pas à craindre qu'en supprimant +l'indissolubilité du mariage, on excitât les mauvais désirs, l'appétit +du changement, les convoitises basses et inavouables, toute cette fange +d'immoralité où l'homme ne saurait s'abaisser sans une irrémédiable +déchéance?</p> + +<p>Or, quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, le mariage est devenu, par +l'effet du divorce, quelque chose comme un «concubinage légal» +régulièrement constaté et éventuellement résoluble. Que l'un des +stipulants s'avise de manquer à ses promesses et de violer ses +engagements,--la belle affaire! Bonnes gens, consolez-vous! Le bail est +résiliable. S'il vous arrive d'en souffrir, rompez le contrat et +liquidez l'association.</p> + +<p>Et les enfants! Impossible de parler du divorce sans que ce cri vous +monte aux lèvres. Voici deux époux mal assortis, d'humeur contraire, de +goûts opposés. Rien de plus naturel, hélas! rien de plus humain qu'ils +rêvent d'une rupture définitive, espérant trouver peut-être, dans une +nouvelle union le bonheur qu'ils ont vainement cherché dans la première. +Mais ils ont des enfants: que deviendront ces épaves du mariage? Car +voilà bien les victimes du divorce!</p> + +<p>Admissible, à la rigueur, dans les unions stériles, parce qu'il +intervient alors entre deux êtres complètement libres, le divorce est un +grand malheur lorsqu'il désunit deux époux qui ont une postérité, car +celle-ci en souffre. Qu'est-ce, lorsque la mère divorcée se remarie, +sous le fallacieux prétexte de donner un meilleur père à son enfant? Et, +en effet, le second mari ne sera point sans exercer une autorité de fait +sur le pauvre petit. Faites ensuite que le premier reparaisse et, +s'adressant à son ancienne épouse, s'efforce de lui reprendre son fils +ou sa fille: voyez-vous la situation cruelle de l'enfant, que se +disputent cet homme et cette femme qui ne sont plus conjoints et qui +sont restés ses parents? Et quel rôle va jouer le second mari dans ce +conflit? Un rôle atroce ou ridicule. Pour ces gens, la vie est un enfer. +Je ne sais point de conflits plus douloureux.</p> + +<p>Mais les fervents du libre amour ne s'embarrassent guère de ces misères +et de ces souffrances. Si vous leur dites que l'indissolubilité du +mariage est fondée même sur des raisons biologiques,--puisque lès petits +des hommes n'atteignant que très tard leur développement complet, il +importe que les parents restent unis pour y pourvoir jusqu'au bout,--on +vous fera cette réponse stupéfiante que, passé la première enfance, les +petits humains requièrent moins de soins qu'on ne le croit, et qu'en +tout cas «les lycées officiels ne laissent plus aujourd'hui à la famille +qu'un rôle secondaire<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a> +<a href="#footnote99"><sup class="sml">99</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote99" +name="footnote99"><b>Note 99: </b></a><a href="#footnotetag99"> +(retour) </a> Joseph <span class="sc">Renaud</span>, <i>op. cit.</i>, p. 146.</blockquote> + +<p>Ce raisonnement de célibataire fera sourire les mères et les proviseurs. +Quoi de plus malheureux qu'un petit être abandonné des siens et remis +comme un fardeau gênant en des mains mercenaires, si honnêtes, si +dévouées qu'elles puissent être? De par la nature, le père et la mère se +doivent au bonheur de la frêle créature qu'ils ont mise au monde.</p> + +<p>Et qu'on ne dise pas que cet excès de sensibilité pour le plus faible va +contre la marche de l'émancipation humaine, que les époux, eux aussi, +ont droit à la liberté et au bonheur, et qu'on ne saurait les forcer de +sacrifier ce trésor inaliénable à leurs obligations de tendresse et de +protection envers l'enfant, en les condamnant au terrible supplice d'une +union forcée, sans paix et sans amour. Ce langage est anarchique. Pour +nous qui, plaçant le devoir au-dessus du bonheur, subordonnons la +jouissance égoïste des individus à l'intérêt supérieur de la famille et +de sa descendance, notre choix est fait. Loin de sacrifier l'enfant aux +parents, nous maintenons que les parents doivent se sacrifier pour +l'enfant. C'est, notamment, l'obligation des époux mal assortis de ne se +soustraire à la vie commune qu'à toute extrémité, lorsque leur personne +est exposée à des violences ou à des sévices graves, ou encore, lorsque +la moralité des enfants est soumise à des contacts avilissants et à des +exemples détestables.</p> + +<p>Et maintenant, la séparation et le divorce sont-ils plus profitables aux +femmes qu'aux maris? Il semble bien qu'on doive, sur la foi des +statistiques, répondre affirmativement à cette question, puisque la +justice intervient plus souvent sur la demande de l'épouse que sur les +instances de l'époux. Serait-ce que les maris sont d'humeur plus +endurante et plus résignée? ce qui est possible; ou bien que les femmes +leur sont supérieures en vertu et en moralité? ce qui n'est pas douteux. +En tout cas, par un reste de galanterie désintéressée, certains hommes +se laissent condamner sans se défendre. S'ils ont des griefs, ils les +taisent; et la femme triomphe. Douloureuse victoire, lorsque l'union, +rompue ou relâchée, a donné naissance à des enfants dont la mère aura la +garde et la responsabilité! Savez-vous surtout mission plus lourde et +plus grave, pour une femme divorcée ou séparée, que la charge d'un ou de +plusieurs garçons à élever et à établir? La mère ne reconquiert tout ou +partie de son indépendance qu'au prix d'une aggravation de soucis, de +tourments, de devoirs. Plus mince encore est le profit du divorce, si +l'on envisage le dommage qu'il cause au sexe féminin tout entier, en +affaiblissant, en discréditant le mariage, que nous considérons comme +l'abri tutélaire de la mère et de l'enfant.</p> + +<p>Il est donc à souhaiter que les tentations de révolte et de désunion +soient combattues, refoulées, étouffées, autant qu'il est possible, par +la conscience des parents. En songeant aux intérêts et aux droits de +l'enfance, en se rappelant qu'eux-mêmes ne sont pas sur terre pour +l'unique satisfaction de leurs aises, pour l'unique plaisir de leurs +sens, en se disant qu'à chercher en de secondes noces, aussi aléatoires +que les premières, une égoïste félicité, ils porteraient un préjudice à +peu près certain à ce dépôt redoutable et sacré,--l'enfant,--que les +lois mystérieuses de l'existence ont remis entre leurs mains, les époux +éviteront peut-être plus facilement la suprême et irréparable déchirure +du divorce, qui n'allège momentanément leurs épreuves qu'en blessant, +pour la vie, les pauvres innocents auxquels ils doivent amour, et +protection.</p> + +<a name="l3c5s3" id="l3c5s3"></a> +<h4>III</h4> + + +<p>Malheureusement, ces scrupules ne touchent guère les partisans de +l'union libre. Peu leur importe de vivre, d'homme à femme, sur la foi +d'un traité constaté par le maire et béni par le curé. Leur farouche +individualisme s'irrite de ces précautions cérémonieuses. Bien que le +divorce soit une brèche faite au foyer conjugal, il ne leur agrée point; +de sorte que, par un effet propre à toutes les demi-mesures qui +s'arrêtent à la moitié du chemin, cet expédient tant vanté ne contente, +ni ceux qui voudraient détruire la famille, ni ceux qui voudraient la +sauver. Il blesse en effet l'indissolubilité sacramentelle, sans +satisfaire l'indépendance passionnelle. Et pourtant, lors du vote de la +loi du 27 juillet 1884, c'était l'idée de beaucoup de gens que le +divorce rajeunirait le mariage. Suivant eux, la loi Naquet avait tout +réparé, tout renouvelé, tout modernisé. A l'heure qu'il est, cette +opinion «centre-gauche» ferait sourire. En réalité, le divorce ne +contente plus personne. «Il est dangereux,» disent les timorés. «Il est +insuffisant,» répliquent les intransigeants.</p> + +<p>De ces deux tendances d'esprit, quelle est la plus agissante et la plus +forte?</p> + +<p>Il n'est pas douteux que les méfaits du divorce effraient de nombreux +esprits qui, après avoir accepté son rétablissement sans grand scrupule, +se demandent maintenant avec inquiétude, à la vue de l'effrayante +multiplicité des ruptures légales, si cette épidémie n'est pas de celles +dont un peuple peut mourir doucement, mais sûrement. Et nous entendons +des libéraux, des modérés, que cette expérience a déçus, nous dire d'un +ton désolé: «Décidément, il eût mieux valu repousser le divorce +qu'affaiblir le mariage. Pourquoi ne s'est-on pas contenté d'introduire +dans le Code civil, suivant l'esprit du droit canon, des nullités de +mariage plus nombreuses et plus accessibles, dont l'application à des +cas précis et limités n'aurait pas été susceptible, à la différence du +divorce, d'une extension indéfinie? Pourquoi surtout ne s'est-on pas +contenté, en 1884, de remanier et de compléter le régime de la +séparation de corps, en renforçant ses effets, de manière à alléger plus +efficacement le lien conjugal, sans le rompre irrévocablement? Pourquoi +a-t-on attendu jusqu'en 1893 pour rendre l'époux victime plus +indépendant de l'époux coupable, sans ruiner toutefois l'indissolubilité +conjugale?»</p> + +<p>Ces regrets sont vains. Mieux vaudrait, assurément, démolir le divorce +que démolir le mariage. Mais le mal est fait, l'impulsion est donnée, et +l'on n'entrevoit point la possibilité de remonter, de sitôt, le courant +qu'une loi imprévoyante a déchaîné sur là société française. La seule +chose qui puisse être tentée avec quelque efficacité, c'est de lutter +contre le flot grandissant des doctrines licencieuses, qui prétendent +tirer du principe imprudemment réintégré dans nos codes toutes les +conséquences pernicieuses qu'il renferme. Terrible est la logique des +idées; et celle du divorce nous mènerait loin, si les moralistes de +bonne volonté ne lui barraient le chemin.</p> + +<p>Or, aucun moyen n'est plus propre à préserver les hommes des surprises +et des catastrophes, que de les renseigner exactement, et sur les +risques du chemin qu'ils ont pris à l'aventure, et sur les dangers de la +pente où des indications mensongères ont entraîné leurs pas. Qu'on sache +donc que telle est la pression du divorce sur nos moeurs, qu'elle nous +mènerait insensiblement, si nous n'y prenions garde, à l'abolition du +mariage et à la reconnaissance légale de l'union libre. Voyez plutôt les +conséquences que les féministes échauffés en déduisent et les +réclamations hardies qu'ils en tirent.</p> + +<p>Le divorce, déclarent-ils, est une libération incomplète, un débouché +inaccessible, une issue trop étroite, hérissée de formalités coûteuses +et de difficultés décourageantes. Élargissons cette porte basse, afin +que les époux la franchissent aisément.</p> + +<p>Et d'abord, il faut que le mariage puisse être dissous par le +consentement mutuel des époux. Une fois admis que les obligations du +mariage sont purement humaines, la logique exige que les deux volontés, +qui suffisent à les former, suffisent également à les dénouer. «Le +divorce actuel est d'ordre restrictif!» Voilà, pour MM. Paul et Victor +Margueritte, son grand défaut. Pourquoi l'a-t-on décapité de sa vraie +cause qui est l'incompatibilité d'humeur? Depuis que la loi a sécularisé +les justes noces, les «faillis du mariage» ne peuvent rester associés à +perpétuité. «L'heure sonnera de l'affranchissement complet, logique et +humain du divorce.» Un «congé» silencieux, rapide, à bon marché, sans +atermoiements, sans papier timbré, s'il est possible, voilà l'idéal. +«Brisons les fers des époux mal assortis qui cessent de se comprendre et +de s'aimer. Leur conscience, leurs coeurs, leurs chairs ne peuvent être +asservis. La route est large: qu'elle soit libre<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a> +<a href="#footnote100"><sup class="sml">100</sup></a>!»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote100" +name="footnote100"><b>Note 100: </b></a><a href="#footnotetag100"> +(retour) </a> Paul et Victor <span class="sc">Margueritte</span>, <i>Mariage et divorce</i>. La Revue +des Revues du 1er décembre 1900, p. 469.</blockquote> + +<p>Ainsi donc, dès que deux conjoints s'accordent pour se tourner le dos, +la rupture s'impose. En fait, ajoute-t-on, ce genre de divorce existe +déjà, puisqu'il peut se réaliser par une simple supercherie des +intéressés, tel qu'un flagrant délit d'adultère concerté d'avance ou +quelque sévice publiquement reçu après entente. Il suffira donc de le +rendre officiel, aisé, prompt et sûr, en substituant le divorce par +consentement au divorce par complicité. Aussi facilement que le maire +nous marie, aussi facilement le juge devra nous désunir. Que cette +simple raison lui suffise: «Nous ne nous aimons plus, séparez-nous.» De +même qu'au moment du mariage, l'autorité n'a point exigé des futurs +conjoints les preuves de leur amour, ainsi la justice ne saurait leur +imposer, au moment du divorce, la démonstration de leur indifférence ou +de leur antipathie. M. Naquet nous déclare avec hauteur que «le divorce +par consentement mutuel, c'est la loi naturelle<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a> +<a href="#footnote101"><sup class="sml">101</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote101" +name="footnote101"><b>Note 101: </b></a><a href="#footnotetag101"> +(retour) </a>: Lettre à M. Joseph Renaud, <i>op. cit.</i>, p. 152.</blockquote> + +<p>D'autres vont plus loin et souhaitent que le mariage puisse être annulé +sur le seul désir de l'un ou de l'autre conjoint. N'est-ce pas la +conclusion d'une pièce célèbre, les <i>Tenailles</i>, de M. Paul Hervieu? +Rien de plus logique. Si l'on veut que le mariage cesse d'être un piège, +et qu'il devienne la grande route que l'on suit à deux librement, +volontairement, joyeusement, il n'est que de permettre à chacun de +secouer le joug à son gré. Sinon, l'union légitime restera ce qu'elle +est parfois, un attelage d'ennemis.</p> + +<p>Ne dites pas qu'à ce compte le caprice de l'un fera la loi de l'autre, +et qu'il est contraire à tous les principes d'équité qu'un contrat, +solennellement formé par l'échange de deux volontés, puisse être rompu +par la volonté d'un seul. Ces scrupules juridiques n'embarrassent guère +les gens de lettres. N'ajoutez pas que la liberté est une cause +d'inconstance et d'incertitude; ne rappelez pas ces pensées si vraies de +Chateaubriand: «L'habitude et la longueur du temps sont plus nécessaires +au bonheur, et même à l'amour, qu'on ne pense. On n'est heureux dans +l'objet de son attachement, que lorsqu'on a vécu beaucoup de jours, et +surtout de mauvais jours avec lui. On ne s'attache qu'au bien dont on +est sûr; on n'aime point une propriété que l'on peut perdre.» On vous +répondra qu'il est absurde de décréter l'amour, la constance et le +dévouement à perpétuité; qu'il est absurde que «l'étau paralyse tout +souhait d'évasion.»</p> + +<p>Et le divorce devenu plus accessible, le mariage sera moins vil. Et l'on +nous cite certains cas douloureux, certaines situations +compliquées,--assez rares,--que le divorce par la volonté d'un seul peut +dénouer rapidement. On a une telle foi dans l'excellence de la liberté, +que, pour remédier à quelques exceptions cruelles, on ouvre à tous les +ménages la porte de la maison commune, en leur conseillant d'en sortir +pour une simple incompatibilité d'humeur. Quelle imprudence! Faciliter +la désunion: voilà ce qu'on nous offre pour restaurer le mariage!</p> + +<p>Mais on ne s'arrête point, comme on voudrait, à moitié chemin du +divorce. Dans la pièce que nous citions plus haut, M. Paul Hervieu fait +dire à l'un de ses personnages: «Quand un mari et une femme sont +capables de s'entendre sur le divorce, ils en auraient déjà moins +besoin. C'est pour ceux qui sont incapables de tout accord, même de +celui-là, que le divorce aurait dû être inventé.» Seulement, voyez la +conséquence: dès que le divorce est tenu pour un principe de libération +offert au caprice de chacun des époux, dès que la répudiation est +abandonnée à la volonté d'un seul, la société est entraînée, par une +pente irrésistible, à la reconnaissance de l'union libre. Se démarier au +gré de l'un ou de l'autre, qu'est-ce donc; sinon le droit individuel de +s'aimer pour un temps et de rompre à son bon plaisir? Cette déduction +inévitable,--qui est pour le commun des honnêtes gens la condamnation du +divorce,--est saluée avec joie par l'anarchisme aristocratique comme la +fin du mariage. Les <i>Tenailles</i>, notamment, ont été applaudies à la +Comédie française à raison même de leurs prétentions libertaires. +«Débarrassons-nous de ce qui nous gêne!» tel est le mot d'ordre de la +belle société qui, au-dessus de tous ses devoirs, place le droit +imprescriptible de s'amuser.</p> + +<p>Il est bien entendu, par ailleurs, que l'interdiction qui empêche +l'époux adultère de se marier avec son complice devra disparaître de la +jurisprudence du divorce. Est-il, en effet, restriction plus +stupéfiante? Une femme a trompé son homme parce qu'elle ne l'aimait pas, +et elle ne pourra pas épouser son amant parce qu'elle l'aime! +Interdiction pour elle de substituer un mariage d'amour à un mariage +sans amour. L'État, qui s'est prêté complaisamment à la célébration de +celui-ci, refusera de solenniser celui-là. Quoi de plus absurde et de +plus cruel? La loi ne doit pas séparer artificiellement deux +partenaires, que la bonne nature convie aux jeux de l'amour et du +hasard.</p> + +<p>La logique du divorce est-elle épuisée? Pas encore. La spirituelle +Sophie Arnould disait que «le divorce n'est que le sacrement de +l'adultère.» Est-ce pour faire mentir ce mot célèbre, qu'un législateur, +M. Viviani, a déposé, en juin 1891, sur le bureau de la Chambre, un +projet de loi tendant à supprimer le délit d'adultère? Pour lui, tout +manquement à la fidélité conjugale est une offense purement morale, un +simple abus, de confiance dont le divorce est la sanction naturelle et +suffisante. Et cela encore est logique. Vous qui croyez que le mariage +est la base de la famille, comme la famille est la base de la société, +vous direz sans doute que supprimer les peines édictées contre +l'adultère, c'est lui accorder le bénéfice d'une encourageante impunité, +c'est l'excuser et presque l'autoriser, et que, si les entraînements +aveugles de la passion peuvent expliquer les violations de la foi +conjugale, on ne saurait absoudre celles-ci par une disposition +générale, sans ébranler profondément les assises du foyer domestique. Et +pourtant, qu'on ne s'y trompe pas: c'est le devoir de fidélité qu'on +cherche à effacer de nos lois, après en avoir banni l'indissolubilité. +Du moment que le Code civil tient le mariage pour un contrat résoluble, +pour un pacte résiliable, n'est-il pas inconséquent de punir ceux qui +cherchent à bénéficier, par un adultère, de l'annulation qui leur a été +promise? Comprend-on une loi qui permet aux époux de s'évader du +mariage, et qui les frappe de pénalités pour l'acte même qui leur en +ouvre la porte?</p> + +<p>Et voilà pourquoi le divorce semble déjà aux esprits «avancés» une +concession insuffisante, une demi-mesure, un «procédé orléaniste,» comme +disait le terrible Raoul Rigaud; voilà pourquoi encore les mêmes gens +voient dans l'adultère une simple offense privée sans conséquence +publique, un coup de canif insignifiant à la loi du contrat, une +peccadille,--tandis que les anarchistes de lettres, poussant la logique +jusqu'au bout, le représentent comme un acte de courage, un acte de +vertu, une libération sublime qui élève l'homme et la femme au-dessus +des lois, au-dessus des conventions et des préjugés, et prépare la +revanche de la Nature contre la Société. Où nous mène cette tolérance +relâchée des uns, cette immoralité audacieuse des autres? Il est facile +de le deviner. Elles ouvrent directement la voie aux libertaires des +deux sexes qui ont pour devise: «La femme libre dans l'union libre.» On +sait du reste que ce système est en faveur chez nos frères les animaux, +qui se piquent rarement d'une fidélité durable. Et qu'est-ce que la +famille humaine, sinon un type d'animalité supérieure?</p> + +<p>Au surplus, si nous voulons savoir ce qu'il faut conclure de toutes ces +aggravations habilement déduites du divorce actuel, les hardis +jouisseurs, qui prêchent à la femme l'émancipation de l'amour, ne se +feront pas faute de nous le dire. Écoutons-les.</p> + +<p>La loi du mariage est une convention vieillie et surannée, ou mieux, un +préjugé barbare, étroit, tyrannique, dans lequel les époux, emprisonnés +comme en un filet, se débattent avec une rage impuissante. Il ne suffit +plus que le divorce en ait élargi les mailles et desserré les noeuds. +Bénie soit l'idée libératrice qui permettra enfin aux deux sexes de +s'affranchir de ce régime accablant! Revenons à la simplicité de nos +origines, à cette morale primitive, toute nue, qui consiste uniquement à +satisfaire ses passions amoureuses, sans réticence, sans honte, sans +remords. Contre le droit de libre existence, de libre amour, de libre +plaisir, il n'est ni promesses ni scrupules qui tiennent. Devant la +bonne nature, les devoirs conjugaux n'existent pas. L'être humain, mâle +ou femelle, n'en a véritablement qu'un seul, qui est de conquérir et de +conserver sa pleine indépendance envers et contre tous. Que ceux qui ont +encore le souci de leur dignité reprennent donc leur liberté +imprudemment aliénée, car elle est inaliénable! Dès qu'un époux est +fatigué de l'autre, l'association doit être dissoute et liquidée. Le +mariage, qui s'oppose à cette solution bienfaisante, est une servitude +abominable. Il n'en faut plus! Démolissons au plus vite ce vieux régime +cellulaire où des milliers d'êtres, conjoints malgré eux, étouffent et +agonisent. N'est-il pas juste que l'humanité jouisse au moins de la +liberté des bêtes?</p> + +<a name="l3c5s4" id="l3c5s4"></a> +<h4>IV</h4> + + +<p>Ici, l'homme doit choisir entre les principes du mariage chrétien ou les +errements de l'amour païen. Point de moyen terme logique et durable.</p> + +<p>Ou le mariage est l'échange de deux volontés, l'association de deux +âmes, le don mutuel de deux êtres libres consenti loyalement de part et +d'autre en vue de la création d'une famille, le rapprochement de deux +destinées, l'union de deux coeurs pour le bonheur et l'adversité, la +richesse et la misère, la santé et la maladie, la vie et la mort et, +comme disent les chrétiens, pour l'autre vie au-delà même de la +mort;--et alors, loin de violer la foi jurée et de reprendre leur +liberté, les époux ne doivent avoir qu'une préoccupation: s'engager avec +cette confiance en l'éternité de l'amour qui fait toute la grandeur du +mariage, remplir leurs promesses jusqu'au bout, fuir tout ce qui risque +de refroidir ou d'ébranler leur accord, rechercher tout ce qui peut +unifier et parfaire leur union, tant pour leur bonheur propre que pour +celui de leurs enfants.</p> + +<p>Ou le mariage n'est qu'un pacte révocable, un lien sans perpétuité, un +bail résiliable, une convention à terme, que les époux peuvent rompre à +volonté pour une incompatibilité d'humeur, pour un simple discord +mental, pour ces contrariétés de goût et ces différences d'esprit qui ne +sont, selon le mot de Chateaubriand, que «le penchant de notre +inconstance et l'inquiétude de notre désir;»--et alors il ne faut plus +parler de famille, car on ne fonde rien de noble, rien de solide sur un +rapprochement éphémère, né des caprices désordonnés de la passion et +soumis à toutes les vicissitudes des appétits et de l'inévitable +satiété. Et à mesure que s'allégera le fardeau des obligations +conjugales, on verra se multiplier le nombre des mauvais ménages, +puisqu'il est d'expérience qu'un lien se forme à la légère qui se rompt +à volonté, et que plus on divorce aisément, plus on se marie +étourdiment. Dès qu'il sera entendu que le mariage n'est qu'un lien +provisoire, un engagement à temps, une vente à l'essai, on ne cessera +d'en poursuivre l'abrégement et la réduction. A l'exemple du service +militaire, nous aurons successivement le service matrimonial de cinq +ans, de trois ans, de deux ans, jusqu'au jour où il paraîtra plus simple +et plus logique de ne point s'engager du tout. Et notre société +s'acheminera de la sorte vers la reconnaissance légale du libertinage, à +la plus grande joie des hommes et pour le plus grand malheur des femmes.</p> + +<p>Qu'on ne nous accuse point de pessimisme exagéré: les moeurs américaines +nous sont un argument et un avertissement,--et aussi les moeurs +parisiennes!</p> + +<p>Finissons. Le divorce, qui est un premier pas dans la voie du féminisme +antimatrimonial, n'a satisfait personne. Les récriminations sont plus +vives aujourd'hui qu'auparavant. Avec sa porte ouverte sur l'avenir, le +mariage paraît encore trop sévère et trop gênant. C'est pourquoi l'on +travaille à lui enlever, un à un, tous ses caractères essentiels. Déjà +l'indissolubilité a disparu de nos lois; et sans la religion, elle +serait peut-être disparue de nos moeurs. Des écrivains ont tourné en +raillerie la fidélité. D'autres ont fait l'éloge de l'infécondité. Que +ces théoriciens aventureux réussissent à convaincre les tristes humains +que nous sommes, et le mariage aura vécu. Car il serait injurieux et +hypocrite de conserver cette noble appellation à l'union innommable qui +s'ensuivra. Il n'était qu'un moyen de spiritualiser la famille de chair, +qui est la cellule essentielle de l'humanité, c'était de la fonder sur +l'idée du devoir mutuellement stipulé et perpétuellement respecté par +les époux. Est-il possible que le monde abandonne cette formule de vie +et de supérieure dignité, pour une formule abjecte d'union +intermittente, qui entraînerait rapidement l'abaissement de la femme et +la ruine de la civilisation?</p> + +<p>Il faut avoir perdu, semble-t-il, la notion du bien et du mal pour +proposer froidement de remplacer le devoir par le plaisir, et la +conscience par la concupiscence. L'abolition du mariage et +l'émancipation de l'amour n'en figurent pas moins au programme de nos +diverses écoles révolutionnaires; et de ce chef, la famille française +court les plus graves dangers. Tandis que la mauvaise littérature +empoisonne les milieux riches, tandis que le divorce dissout les mauvais +ménages en ébranlant les bons, la propagande anarchiste et socialiste en +faveur de l'union libre risque d'envahir peu à peu les couches profondes +du peuple et de contaminer le prolétariat tout entier. Cette forme du +féminisme est donc particulièrement redoutable; et je tiens à montrer +qu'elle ne tend à rien moins qu'à ruiner la famille ouvrière.</p> + +<p>Et rien de plus logique, cette fois encore, que l'esprit de destruction +qui anime les partis révolutionnaires. Le seul groupement qui leur +importe, c'est le groupement «collectiviste», suivant les socialistes, +ou le groupement «communaliste», suivant les anarchistes. Les uns et les +autres tiennent la famille pour un largissement insuffisant de +l'individu. Le particularisme et l'autonomie du foyer leur semble un +obstacle à l'indivision et à la socialisation des biens. Et c'est +pourquoi l'union libre, qui dissout la communauté domestique, ferait +bien mieux leur affaire.</p> + +<a name="l3c6" id="l3c6"></a> +<br><br> +<h3>CHAPITRE VI</h3> + + +<h4>Les doctrines révolutionnaires et l'abolition du mariage</h4> +<br> +<h3> SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Mariage et propriété.--Leur évolution parallèle.--La + Révolution les supprimera l'un et l'autre.--Pourquoi?</p> + +<p> II.--S'il est vrai que le mariage asservisse la femme au + mari.--L'épouse est-elle la propriété de l'époux?</p> + +<p> III.--Point de révolution sociale sans révolution + conjugale.--Appel anarchiste aux jeunes femmes.--Appel + socialiste aux vieilles filles.</p> +</blockquote> +<br> + +<p>Dans l'esprit des doctrines révolutionnaires qui se propagent au milieu +de nous, il ne suffit point à la «femme nouvelle» de secouer le joug de +la domination patronale et de la supériorité masculine: rien ne serait +fait si elle n'échappait à l'autorité maritale. Son émancipation +intellectuelle et sociale doit avoir pour complément nécessaire +l'émancipation conjugale. N'allez pas croire qu'un anarchiste ou un +socialiste, plus ou moins marié civilement, tienne beaucoup à la +prééminence que lui assure le Code civil: vous le connaîtriez mal. Sans +hésiter, il se frappe la poitrine et crie aux femmes qui languissent +sous le joug matrimonial: «Sus aux maris! Votre ennemi, c'est votre +époux!» Comment le sexe féminin ne serait-il pas touché d'un si noble +désintéressement?</p> + +<a name="l3c6s1" id="l3c6s1"></a> +<h4>I</h4> + +<p>Cette attitude s'explique aisément. Notre droit des personnes, fondé sur +l'idée d'obligation, et notre droit des biens, fondé sur l'idée +d'appropriation, ont suivi au cours des temps la même évolution. Les +époux d'aujourd'hui se peuvent même dire l'un à l'autre: «<i>Ma</i> femme, +<i>mon</i> mari,» comme ils disent des choses qui sont leur propriété: «<i>Ma</i> +dot, <i>mon</i> champ, <i>ma</i> maison,»--bien que les droits <i>personnels</i>, comme +disent les juristes, ne puissent être assimilés aux droits <i>réels</i>, dont +les conséquences sont plus étendues et plus énergiques. Or, étant donné +que les anarchistes et les socialistes excluent les biens matériels de +l'appropriation individuelle, il ne leur est pas permis d'admettre, sans +inconséquence, que les époux s'appartiennent mutuellement, corps et âme, +à toujours, en vertu d'un droit exclusif et irrévocable, stipulé +respectivement et placé solennellement sous la garantie de la loi.</p> + +<p>A la vérité, le Mariage et la Propriété se sont développés +parallèlement, en s'élevant de la jouissance commune à la possession +privative. «Dans les sociétés inférieures, écrit M. Jean Grave, la femme +a toujours subi, de par sa faiblesse physique, l'autorité du mâle; ce +dernier lui a toujours plus ou moins imposé son amour. Propriété de la +tribu d'abord, du père ensuite, pour passer sous l'autorité du mari, +elle changeait ainsi de maître sans qu'on daignât consulter ses +préférences<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a> +<a href="#footnote102"><sup class="sml">102</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote102" +name="footnote102"><b>Note 102: </b></a><a href="#footnotetag102"> +(retour) </a> La Société future, chap. XXII: <i>La femme</i>, p. 327.</blockquote> + +<p>Une très remarquable profession de foi libertaire intitulée «Unions +libres»,--dont l'auteur anonyme ne serait autre, paraît-il, que M. Élie +Reclus<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a> +<a href="#footnote103"><sup class="sml">103</sup></a>,--confirme ces tristes commencements de l'humanité en termes +d'une sérénité hautaine qui révèlent le savant. «Rapt, meurtre, +esclavage, promiscuité brutale, tels furent les débuts de l'institution +matrimoniale, débuts peu glorieux, mais dont nous n'avons aucune +honte:--plus bas nous avons commencé, plus haut nous espérons +monter<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a> +<a href="#footnote104"><sup class="sml">104</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote103" +name="footnote103"><b>Note 103: </b></a><a href="#footnotetag103"> +(retour) </a> Revue encyclopédique du 28 novembre 1896. <i>Les hommes +féministes</i>, p. 828.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote104" +name="footnote104"><b>Note 104: </b></a><a href="#footnotetag104"> +(retour) </a><i>Souvenir du 14 octobre 1882.</i> Unions libres, p. 3-4.</blockquote> + +<p>Puis, la moralité s'épurant, la société se disciplinant, on vit peu à +peu la polyandrie et la polygamie,--que j'appellerais volontiers le +communisme sexuel,--disparaître des pays civilisés. En même temps que +les biens cessent d'être communs, les femmes cessent d'être communes; en +même temps que la propriété privée se constitue et se généralise, on +voit apparaître partout le mariage monogame avec ses liens de filiation +certaine, avec la transmission d'un nom patronymique et la dévolution de +l'héritage paternel aux enfants. Désormais, le christianisme aidant, la +distinction du mien et du tien s'étendra aux personnes et aux choses. +Car le mariage n'est pas seulement l'union de deux êtres, de deux +destinées, de deux vies, mais aussi un règlement de biens, un contrat +d'affaires, une constitution de patrimoine; et par ce côté pécuniaire, +il touche de plus près encore à la propriété. Si bien que M. Gabriel +Deville, dont j'aime à citer la pensée socialiste, a pu déclarer que +«l'utilité du mariage résulte de la structure économique d'une société +basée sur l'appropriation individuelle.» Et un peu plus loin: «Le mode +de propriété transformé, et après cette transformation seulement, le +mariage perdra sa raison d'être<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a> +<a href="#footnote105"><sup class="sml">105</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote105" +name="footnote105"><b>Note 105: </b></a><a href="#footnotetag105"> +(retour) </a> <i>Le Capital de Karl Marx.</i> Aperçu sur le socialisme +scientifique, p. 43.</blockquote> + +<p>Avis à ceux de nos compatriotes qui ont le bon esprit de tenir au régime +de l'appropriation privée et de lui attribuer le mérite d'avoir tiré, à +la fois, les personnes et les biens de la confusion et de la promiscuité +du collectivisme primitif: ils doivent se dire que, la propriété abolie, +c'en est fait de la famille et du mariage. Car il n'est point de famille +sans foyer; et qu'est-ce que le foyer, sinon la maison paternelle et +quelque coin de terre soustraits, au profit d'un ménage, à l'indivision +universelle? A vrai dire, le foyer est le noyau de tout patrimoine et +comme la matrice même de la propriété. Quant au mariage, comment le +maintenir sans inconséquence après avoir supprimé tout droit privatif +sur les choses? Comment permettre à l'homme d'accaparer la femme, et à +la femme d'accaparer l'homme, quand on refuse à un citoyen la possession +exclusive d'une masure entourée d'un verger ou d'un champ? Que notre +droit soit plus plein, plus entier, plus dominateur sur les choses que +sur l'être auquel nous avons uni notre destinée; que le mot «propriété», +appliqué au droit que les époux ont l'un sur l'autre, soit violent et +inexact: cela est de toute évidence. Un fait reste néanmoins: c'est à +savoir que les sociétés humaines ont suivi la même voie pour +soustraire,--non sans peine,--les biens à l'indivision communiste et les +personnes à la promiscuité sexuelle. En somme, il y a eu progrès +parallèle dans l'évolution du mariage et de la propriété.</p> + +<p>Et c'est pourquoi, aujourd'hui encore, on ne peut s'attaquer à la +propriété sans s'attaquer plus ou moins au mariage: ce qui nous fait +dire que, la fidélité conjugale étant la conséquence d'un droit privatif +de l'époux sur son conjoint, lorsqu'on supprime tout droit individuel +sur les choses, on est amené forcément à supprimer tout droit individuel +sur les personnes. Saint-Simon et Fourier n'ont point échappé à cette +logique des idées: leur communisme se complète du libre amour. De même, +avec une belle unanimité, les anarchistes et les socialistes +d'aujourd'hui appellent de tous leurs voeux l'abolition du mariage et +l'avènement de l'union libre. Sous quels prétextes? C'est ce que nous +allons voir.</p> + +<a name="l3c6s2" id="l3c6s2"></a> +<h4>II</h4> + + +<p>Le mariage, nous dit-on, est un reste des violences primitives. Tandis +que la «rapine, prenant assiette et consistance, devint propriété, peu à +peu le rapt se consolida en mariage<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a> +<a href="#footnote106"><sup class="sml">106</sup></a>.» Malgré toutes les +atténuations du progrès, l'«oppression» de la femme mariée est une +survivance de l'esclavage antique. «Exagérons-nous, se demande l'auteur +des <i>Unions libres</i>, en disant que la femme est toujours une captive? De +par le Code civil, en quoi consiste le mariage, chez nous autres +Français? Devant le public assemblé et les représentants de la lot, par +une déclaration solennelle, la fille met son corps, sa fortune, sa vie +et son honneur en la possession d'un homme, tenu désormais à donner sa +protection,--terme très vague,--en retour de l'obéissance,--terme très +net,--qui lui est acquise. Cette personne n'aura plus la libre +possession de sa personne<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a> +<a href="#footnote107"><sup class="sml">107</sup></a>.» L'idée n'est pas neuve. Nous lisons +dans un <i>Catéchisme du genre humain</i> publié au commencement de la +Révolution, que «le mariage est la propriété de la femme par l'homme, +propriété aussi injuste que celle des terres;» et son auteur y réclame, +en conséquence, «le partage des biens et la communauté des femmes.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote106" +name="footnote106"><b>Note 106: </b></a><a href="#footnotetag106"> +(retour) </a> <i>Unions libres</i>, p. 8-9.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote107" +name="footnote107"><b>Note 107: </b></a><a href="#footnotetag107"> +(retour) </a> <i>Eod. op.</i>, p. 19.</blockquote> + +<p>Il est donc de l'essence du mariage, suivant la doctrine +révolutionnaire, d'assujettir l'épouse à l'époux. Non que cette +institution fasse peser sur toutes les femmes une autorité également et +nécessairement déprimante. L'écrivain libertaire, que nous avons déjà +cité, en convient avec franchise: «Nous reconnaissons hautement que, +dans les mariages contractés sous les auspices de l'autorité civile, il +est des unions qui sont aussi heureuses que possible; il en est +plusieurs qui font notre admiration, plusieurs que nous nous proposons +d'imiter.» Seulement, cette concession faite, il affirme «qu'il n'est +amitié véritable, qu'il n'est grand amour qu'entre égaux; que la +contrainte aboutit à la révolte et la subordination à +l'insubordination.» Et plus loin il ajoute: «Nous supposons comme +démontrée l'entière et complète équivalence des deux facteurs de la +famille<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a> +<a href="#footnote108"><sup class="sml">108</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote108" +name="footnote108"><b>Note 108: </b></a><a href="#footnotetag108"> +(retour) </a> <i>Unions libres</i>, p. 20 et 22.</blockquote> + +<p>Mais qui en doute? Oui, dans le mariage qu'ils contractent et dans la +famille qu'ils fondent, l'homme et la femme, sans jouer le même rôle, +remplissent une fonction d'égale importance. Socialement parlant, ils +équivalent. Et même, selon le plan chrétien, l'équation conjugale doit +se fondre, sous l'action de l'amour mutuel et de l'estime réciproque, en +une véritable unité: <i>Duo in unum!</i></p> + +<p>Il est vrai que le Code prescrit l'obéissance à la plus faible, la +protection au plus fort. Mais ceci est la condition et la mesure de +cela. Faites que dans la société conjugale personne ne veuille céder, et +la vie commune devient impossible. Point de ménage, point de famille, +sans une hiérarchie tempérée par la confiance et l'amour. 11 ne faut pas +confondre l'autorité avec la tyrannie, ni la puissance tutélaire du mari +avec le despotisme jouisseur d'un pacha. La loi religieuse et la loi +civile ne permettent point de pareils excès de pouvoir. Que des hommes +indignes s'en rendent coupables, c'est possible.</p> + +<p>Mais, de grâce, n'imputons pas à la loi les méfaits de ceux qui la +violent! Lorsqu'un époux outrage ou maltraite l'autre, la justice doit +intervenir en faveur de la victime.</p> + +<p>Qu'on ne dise pas davantage que le mari est le «propriétaire» de sa +femme. Malgré leur évolution parallèle, le mariage et la propriété +n'engendrent ni mêmes effets ni mêmes pouvoirs. Si les époux se doivent +l'un à l'autre, en vertu de leurs engagements réciproques, respect, +amour et fidélité, si même la monogamie chrétienne suppose, de conjoint +à conjoint, une obligation contractuelle qui les lie indissolublement +pour la vie, le droit privatif qui s'ensuit, tant au profit du mari sur +la femme qu'au profit de la femme sur le mari, n'a rien de commun avec +le domaine absolu qu'un propriétaire a sur son mobilier ou son jardin. +L'éminente dignité de la personne humaine s'oppose à une aussi +injurieuse assimilation. Toutes les législations chrétiennes distinguent +les droits personnels des droits réels. L'homme et la femme peuvent +s'obliger, mais ils ne sont pas susceptibles de propriété. C'est donc +commettre un grave excès de langage, auquel les lois, les idées et les +usages donnent un égal démenti, que de prétendre, comme l'école +révolutionnaire s'obstine à le faire avec complaisance, que le droit du +mari sur la femme et le droit du chasseur sur son chien sont les +manifestations d'une seule et même <i>potestas habendi</i>.</p> + +<p>Et puis n'oublions pas que les droits, dont les époux disposent l'un sur +l'autre, sont réciproques. Le mariage est un échange de promesses et +d'obligations. Pas plus que la femme, le mari n'a la libre disposition +de lui-même. Les conjoints sont liés par un mutuel serment. On peut donc +dire, en un certain sens et à défaut de mot plus précis, que, créanciers +et débiteurs l'un de l'autre, ils ne s'appartiennent plus, puisqu'ils se +sont donnés à toujours. Et cette aliénation solennelle, de leur liberté, +de leur corps, de leur vie, est le seul moyen de fonder la famille. Car +c'est par ce don irrévocable de l'époux à un être de son choix, par +cette foi jurée qui les unit à perpétuité, que le bon vieux mariage se +distingue du pur libertinage, où les amants de rencontre se donnent et +se reprennent, sans cérémonie, au hasard des passions du moment.</p> + +<a name="l3c6s3" id="l3c6s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>D'autres publicistes révolutionnaires ont le mariage en haine, parce +qu'en perpétuant la famille, «il imprime à la classe possédante, comme +dit M. Gabriel Deville, son caractère héréditaire et développe ainsi ses +instincts conservateurs.» Point de révolution effective, point +d'indépendance durable, avec cette pratique des unions consacrées par +les autorités civiles et religieuses, qui discipline et soutient la +société contemporaine. «Si, par contre, on cessait de mépriser les +filles qui se laissent faire un enfant, si on traitait l'enfant né hors +mariage comme l'enfant légitime, la liberté des relations sexuelles +s'étendrait au détriment du mariage.» Et cette barrière emportée, +famille et propriété se dissoudraient facilement dans le collectivisme +de l'amour et des biens.</p> + +<p>Comme on peut le voir, le divorce n'est, aux yeux des socialistes et des +anarchistes, qu'une brèche insuffisante faite à la citadelle bourgeoise. +Il n'y laisse tomber qu'un trop mince rayon de lumière. Qu'on se hâte +donc d'en ouvrir les portes toutes grandes. Lorsque deux personnes sont +liées l'une à l'autre par les noeuds multiples des intérêts et des +habitudes, l'amour cessant, beaucoup hésitent à les rompre et n'essaient +même pas de se reprendre. Si l'indissolubilité du mariage n'existe plus +en droit, elle se maintient en fait, assez pour étayer toute notre +organisation sociale. Et c'est un grand malheur<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a> +<a href="#footnote109"><sup class="sml">109</sup></a>.</p> + +<p>Plus optimiste est M. Jean Grave. Il espère bien que par la fissure du +divorce,--et ceci est la confirmation des craintes que nous avons +exprimées,--le mariage se videra de tout ce qui fait sa force. La +famille légale «a reçu le coup fatal du jour où le législateur a dû +enregistrer les cas où elle pouvait être dissoute.» Quoi de plus +naturel, d'ailleurs? «Deux individus, après s'être aimés un jour, un +mois, deux ans,» peuvent se prendre d'une haine à mort: pourquoi +enchaîner ces malheureux pour la vie, «quand il est si simple de tirer +chacun de son côté<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a> +<a href="#footnote110"><sup class="sml">110</sup></a>?»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote109" +name="footnote109"><b>Note 109: </b></a><a href="#footnotetag109"> +(retour) </a> <span class="sc">Gabriel Deville</span>, <i>Le Capital de Karl Marx</i>, pp. 42 et 43.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote110" +name="footnote110"><b>Note 110: </b></a><a href="#footnotetag110"> +(retour) </a> <span class="sc">Jean Grave</span>, <i>La Société future</i>, chap. XXII: La femme, pp. +332 et 333.</blockquote> + +<p>Mais cette brèche pratiquée dans la prison conjugale ne suffit pas à nos +hardis novateurs: mieux vaut la démolir. Il est vrai que le relâchement +progressif des moeurs en arrache tous les jours quelques pierres, à la +grande joie de M. Jean Grave. Déjà, si nous l'en croyons, la vogue du +mariage religieux est en baisse. M. le Curé perd de son prestige. «Sauf +quelque grue qui veut étaler sa toilette blanche ou l'héritier qui veut +se concilier les bonnes grâces de parents à héritage, peu de personnes +éprouvent le besoin d'aller s'agenouiller devant un monsieur qui se +déguise en dehors des jours de carnaval.» Et après ce gracieux +épanchement d'esprit anticlérical, l'écrivain anarchiste constate avec +la même satisfaction que l'écharpe de M. le Maire n'est pas tenue en +plus grand respect. «Quant à la sanction légale, si l'on voulait faire +le recensement parmi la population de nos grandes villes, on trouverait +bien que tous les ménages ont passé par la mairie; mais, en examinant +d'un peu près, on pourrait s'apercevoir que les trois quarts ont rompu, +sans tambour ni trompette, les noeuds légaux pour en former d'autres +sans aucune consécration officielle.» D'où cette conséquence, dont notre +auteur se félicite; que «l'opinion publique commence à trouver l'union +librement consentie aussi valable que l'autre<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a> +<a href="#footnote111"><sup class="sml">111</sup></a>.» Encore un peu de +temps, et elle se fera respecter en pénétrant définitivement dans les +moeurs. Ce jour-là, mariage, héritage et propriété s'effondreront sans +retour. Et la société «nouvelle» sera fondée.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote111" +name="footnote111"><b>Note 111: </b></a><a href="#footnotetag111"> +(retour) </a> <i>La Société future</i>, pp. 331 et 332.</blockquote> + +<p>Laquelle? Qui l'emportera de l'anarchisme ou du collectivisme? On ne +sait. Un point certain, c'est qu'unis pour détruire, les +révolutionnaires auront peine à s'entendre pour reconstruire, les uns +tirant à droite vers l'autonomie absolue de l'individu, les autres +tirant à gauche vers la dictature absolue du prolétariat. Ce +dissentiment irréductible nous présage quelques durs moments à passer. +Et dire que ces gens aperçoivent également le parfait bonheur à +l'extrémité des routes contraires sur lesquelles ils s'efforcent +d'entraîner la multitude!</p> + +<p>En attendant, socialisme et anarchisme se disputent la conquête de la +femme. Il est entendu qu'elle ne saurait s'affranchir que par la +révolution sociale. Au nom des anarchistes, M. Jean Grave nous déclare +vertement que «ceux qui lui font espérer son émancipation dans la +société actuelle mentent effrontément<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a> +<a href="#footnote112"><sup class="sml">112</sup></a>.» Au nom des socialistes, M. +Benoît Malon nous assure, avec plus de politesse, que «la femme et le +prolétaire, ces deux grands opprimés collectifs de l'ordre actuel, +doivent unir leurs efforts, car leur cause est commune, comme sera +commun leur triomphe<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a> +<a href="#footnote113"><sup class="sml">113</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote112" +name="footnote112"><b>Note 112: </b></a><a href="#footnotetag112"> +(retour) </a> <i>Ibid.</i>, chap. XXII, p. 339.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote113" +name="footnote113"><b>Note 113: </b></a><a href="#footnotetag113"> +(retour) </a> <i>Le Socialisme intégral</i>, t. I, chap. VII, p. 369.</blockquote> + +<p>Mais cette révolution, qui doit faire le bonheur de la femme, +sera-t-elle anarchiste ou socialiste? Cruelle énigme. Dans les deux +camps révolutionnaires, on redouble de prévenances et de promesses à +l'égard du beau sexe. L'anarchisme surtout se met en frais de rhétorique +pour convaincre les jeunes filles et les jeunes femmes. «Eh! ma belle, +écoutez-moi donc. Ce que nous poursuivons, c'est notre bonheur et le +vôtre, c'est l'épanouissement de l'individu tout à la joie de vivre et +d'aimer dans la libre nature, c'est l'avènement de l'Harmonie et de +l'Amour entretenus par la liberté et la mutuelle confiance. Alors, fière +et libre, l'égale de l'homme, non plus femelle, mais femme, tu seras, +dans toute la beauté du terme, sa compagne. Le veux-tu? Eh bien! sois +avec nous<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a> +<a href="#footnote114"><sup class="sml">114</sup></a>.» Cet appel lyrique sera-t-il entendu? On peut en douter. +Les femmes vont moins, semble-t-il, à l'anarchie qu'au socialisme. Dans +l'enquête qu'il a menée pour établir la <i>Psychologie de +l'Anarchiste-Socialiste</i>, M. Hamon n'a reçu, en réponse à son +questionnaire, que quatre adhésions féminines sur un total de cent +soixante-dix lettres environ,--et pas une n'émanait de femmes +françaises<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a> +<a href="#footnote115"><sup class="sml">115</sup></a>. Cette abstention est peu encourageante.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote114" +name="footnote114"><b>Note 114: </b></a><a href="#footnotetag114"> +(retour) </a> <i>La Révolte</i>, n° 19 du 20 au 27 janvier 1891, p. 1.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote115" +name="footnote115"><b>Note 115: </b></a><a href="#footnotetag115"> +(retour) </a> <i>Psychologie de l'Anarchiste-Socialiste</i>, p. 23 et p. 273, +note 1.</blockquote> + +<p>Sur un mode non moins lyrique et non moins insinuant, le doux socialiste +Benoit Malon s'adressait de préférence aux «filles non mariées, que le +préjugé cruel et bête croit flétrir du titre de vieilles filles.» Ces +innombrables sacrifiées, victimes des fatalités sociales, ne sont-elles +pas «les plus méritantes»? Qui dira jamais ce que leur célibat fait +perdre «aux hommes, de bonheur, à la société, de dévouement, à la race, +de perfectionnements physiques et moraux?» Et avec émotion, le brave +homme leur criait: «Venez à nous, vous qui souffrez surtout de ne +pouvoir vivre assez pour autrui, venez pour hâter le jour des grandes +réparations où toutes les forces, toutes les beautés affectives de +l'humanité s'épanouiront dans le bonheur et le devoir universalisés; +venez prendre votre place dans l'armée grossissante de l'émancipation +humaine<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a> +<a href="#footnote116"><sup class="sml">116</sup></a>.» Mais jusqu'à présent, les vieilles filles préfèrent +entrer en religion.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote116" +name="footnote116"><b>Note 116: </b></a><a href="#footnotetag116"> +(retour) </a> <i>Le Socialisme intégral</i>, t. I, chap. VII, p. 368.</blockquote> + +<p>Au total, quelque séduction que déploient les enjôleurs, l'immense +majorité des femmes résiste à la propagande révolutionnaire. Il faut +pourtant démolir le vieux monde; et comme le mariage est une de ses +colonnes, on s'acharne, de part et d'autre, à l'ébranler. Instrument +d'assujettissement pour la femme, fondement de l'héritage pour la +famille, voilà déjà deux raisons de l'exécrer. Ce n'est pas assez: on le +voue au mépris des grandes âmes, sous prétexte qu'il abreuve les +conjoints de honte et d'ignominie. Il est vénal!</p> + +<p>Voulez-vous connaître toutes les conséquences dommageables des unions +actuelles,--ce que Benoît Malon appelait les «nuisances du mariage»: je +les résume.</p> + +<p>On ne consulte pas assez les attractions affectives, les affinités de +complexion et de tempérament;--et la sélection de l'espèce en souffre. +Les filles sans dot, condamnées à une virginité solitaire, sont sevrées +de la vie à deux;--et la reproduction de l'humanité en souffre. Les +questions d'argent, de position, de convenance, font généralement du +mariage un maquignonnage plus ou moins déloyal;--et l'honnêteté en +souffre. La femme est domestiquée au profit du mari et maintenue par la +loi dans une infériorité déprimante;--et la liberté en souffre. Les +codes et les moeurs ont creusé entre les enfants naturels et les enfants +légitimes de profondes inégalités de droit, de condition et de +traitement;--et la fraternité en souffre.</p> + +<p>Conclusion: il n'est que temps de rendre à l'amour qui console, embellit +et régénère, la souveraineté qu'il doit exercer dans les relations des +sexes;--et la félicité s'épanouira sur le monde.</p> + +<p>En toutes ces questions, nos moralistes révolutionnaires sont prodigues +de beaux élans et de saintes colères. On m'en voudrait de n'en point +donner ici quelques échantillons.</p> + +<a name="l3c7" id="l3c7"></a> +<br><br> +<h3>CHAPITRE VII</h3> + + +<h4>Morale anarchiste et morale socialiste</h4> +<br> +<h3> SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Morale anarchiste: l'émancipation du coeur et des sens; + la libération de l'amour; l'apologie de l'inconstance.</p> + +<p> II.--Morale socialiste: la suppression du mariage; la + réhabilitation de l'instinct; l'affranchissement des sexes.</p> + +<p> III.--Noces libertaires.--La souveraineté du + désir.--Unanimité des conclusions anarchistes et + socialistes en faveur de l'union libre.</p> + +<p> IV.--Ne pas confondre l'indépendance de l'amour avec la + communauté des femmes.--Illusions certaines et déceptions + probables.</p> +</blockquote> +<br> + +<a name="l3c7s1" id="l3c7s1"></a> +<h4>I</h4> + +<p>Il est bien entendu que, loin d'être la conséquence d' «attirances» +réciproques qui jettent deux êtres dans les bras l'un de l'autre, la +plupart des unions sont subordonnées à des combinaisons de fortune, à +des calculs d'argent. Ce sont des associations d'intérêt machinées +souvent par des parents avides en dehors des futurs conjoints, de telle +sorte que le mariage est réduit, comme dit M. Sébastien Faure, à «un +contrat parcheminé dont les articles sont tout et le signataire à peu +près rien.» Tel se marie pour faire une fin, tel autre pour redorer son +blason; celui-ci pour payer son étude, celui-là pour relever son crédit. +La dot est la grosse affaire du mariage. Il n'est pas jusqu'à l'ouvrier +qui ne recherche une bonne ouvrière, ayant en main un métier lucratif. +Bref, la femme est épousée non pour elle-même, mais pour son apport.</p> + +<p>Et que les hommes ne répliquent point qu'aujourd'hui les jeunes filles +sont rares, qui offrent leur main sans s'assurer que le futur mari a le +moyen de prévenir leurs désirs ou du moins de pourvoir à leurs besoins. +On leur répond que là est le mal. Se marier, c'est pour la femme se +vendre contre la table et le logement; et ce trafic est un avilissement. +Les mariages d'inclination sont des contes bleus. De part et d'autre, on +ne se recherche, on ne s'unit que par intérêt. Le mariage est un marché +qui ne va point sans marchandage. Et voici la conclusion très grave +qu'en tire l'écrivain anarchiste déjà cité: «Puisque, au lieu de se +donner sans condition, sans calcul, sans arrière-pensée, suivant +l'impulsion naturelle des affinités instinctives, chacun des deux +conjoints compare ce qu'il vend à ce qu'il achète et ne consent à donner +qu'à la condition de recevoir,--neuf fois sur dix le mariage n'est, à +proprement parler, qu'une forme spéciale et respectée de la +prostitution<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a> +<a href="#footnote117"><sup class="sml">117</sup></a>.»</p> + +<p>Et sur ce point, le socialisme ne pense ni ne parle autrement que +l'anarchisme. Pour M. Gabriel Deville, «le mariage n'est, dans son +ensemble, que la prostitution par devant le maire,» puisqu'au sens +élémentaire du mot, la prostitution consiste «dans la subordination des +rapports sexuels à des considérations financières<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a> +<a href="#footnote118"><sup class="sml">118</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote117" +name="footnote117"><b>Note 117: </b></a><a href="#footnotetag117"> +(retour) </a> <i>La Douleur universelle</i>, chap. VI, p. 318.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote118" +name="footnote118"><b>Note 118: </b></a><a href="#footnotetag118"> +(retour) </a> <i>Le Capital de Karl Marx</i>, p. 43-44.</blockquote> + +<p>Mais laissons ces gros mots. Il est trop vrai que la vie est fréquemment +l'occasion d'unions mercantiles où l'esprit de lucre étouffe l'esprit de +famille. Ne défendons point ce qui est indéfendable. Est-il démontré, +pour cela, que les mariages de passion soient toujours les plus sages? A +qui fera-t-on croire que les mariages de convenance soient +nécessairement inconvenants, et ceux de raison absolument +déraisonnables?</p> + +<p>Car, enfin, il faut bien en se mariant songer au lendemain, aux +obligations de la vie, aux besoins de la famille, à l'avenir, aux +enfants. L'amour, le fol amour, est l'imprévoyance même; il hypnotise, +endort et aveugle les plus sensés. Point de sagesse qui tienne contre +les sophismes de la passion et les emportements du coeur et des sens. +Combien les parents ont raison de songer, pour leurs enfants trop +enclins à les oublier, aux réalités de l'existence et aux charges du +ménage! S'aimer ne dispense point de vivre. Pourquoi incriminer +violemment ceux qui se préoccupent de pourvoir en même temps à ceci et à +cela? Il est évident que, si l'humanité n'était pas condamnée aux soucis +du pain quotidien, on ne comprendrait point de si vulgaires calculs. +Lorsque la Révolution sociale nous assurera les bienfaits de la poule au +pot et de ses accessoires, lorsque, d'un coup de sa baguette magique, +elle emplira nos assiettes et nos verres à chaque repas, alors seulement +nous pourrons vaquer, sans distractions mesquines, aux plaisirs +désintéressés du pur amour. Jusque-là, notre vie sentimentale sera +forcément traversée de viles préoccupations d'argent.</p> + +<p>Et d'ailleurs, les mariages d'inclination, pas plus que les mariages +d'intérêt, ne trouvent grâce devant les tendres scrupules de nos grands +réformateurs. Se marier, même sans dot, c'est se lier, et partant se +diminuer. Qu'une alliance soit conclue, fût-ce sous l'impulsion la plus +spontanée du coeur, devant M. le Curé ou seulement devant M. le Maire, +le pacte conclu et l'obligation créée font dégénérer l'amour en +servilité.</p> + +<p>Ici encore, anarchistes et socialistes poursuivent les mêmes fins.</p> + +<p>On a pu lire dans la <i>Freiheit</i>, la feuille la plus exaltée du parti +libertaire, qui a été longtemps dirigée par le compagnon Most, ce +programme des merveilles de la Commune à venir: «Il est évident que la +femme, réellement affranchie aussi bien que l'homme, dispose de son +libre arbitre de la manière absolue. L'amour s'est affranchi de la +prostitution; le mariage renonce à la bénédiction de l'Église ainsi +qu'au sceau de l'État; il est uniquement basé sur les sentiments et les +inclinations de ceux qui forment les communautés sexuelles; la famille +en arrivera insensiblement à faire place à de plus vastes associations +d'humains fraternisant ensemble<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a> +<a href="#footnote119"><sup class="sml">119</sup></a>.» Et donc, plus de mariage +religieux, plus de mariage civil, plus de sacrement, plus de contrat. +C'est aussi l'idéal de l'auteur des <i>Unions libres</i>, qui déclare avec +fierté que «l'amour méprise et refuse tout autre répondant que +lui-même.» Plus de liens, plus de cautions. C'est «une utopie que de +minuter la sincérité sur papier timbré<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a> +<a href="#footnote120"><sup class="sml">120</sup></a>.»</p> + +<p>Du reste, le mariage transforme à la longue les amants les plus +passionnés en «compagnons de chaîne,» comme dit M. Jean Grave. Sans +parler des espérances déçues, l'habitude, l'indifférence, la satiété, +l'ennui, ne tardent pas à disjoindre les coeurs que la loi a unis pour +la vie<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a> +<a href="#footnote121"><sup class="sml">121</sup></a>. On se néglige, on se dispute. L'homme devient un bourru +malfaisant et la femme un vrai démon. Le mariage tue l'amour.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote119" +name="footnote119"><b>Note 119: </b></a><a href="#footnotetag119"> +(retour) </a> <i>La Freiheit</i>, n° du 24 mai 1881.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote120" +name="footnote120"><b>Note 120: </b></a><a href="#footnotetag120"> +(retour) </a> <i>Souvenir du 14 octobre 1882.</i> Unions libres, p. 24.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote121" +name="footnote121"><b>Note 121: </b></a><a href="#footnotetag121"> +(retour) </a> <i>La Société future</i>, <i>eod. loc.</i>, p. 336-337.</blockquote> + +<p>Il faut voir M. Sébastien Faure prendre en pitié le prosaïsme énervant +des unions régulières! De quoi parle-t-on entre époux? Des domestiques, +des affaires, du loyer, des enfants, de la lessive à faire et à sécher, +de la pluie et du beau temps, des cheminées qui fument, d'une médecine à +prendre ou des notes à payer. Quelle platitude! Plus de propos galants, +plus de conversation amoureuse. Le coeur de la ménagère n'est plus ému +que par «la peur de laisser brûler son rôti.» Préoccupations ridicules! +Existence stupide et froide! Les époux sont les «fonctionnaires du +mariage.» L'obligation de la vie commune les déprime et les avilit.</p> + +<p>Que faire pour les sauver d'eux-mêmes? Leur assurer l'indépendance, la +variété des choix et des liaisons, et les rendre à l'amour qu'ils ont +renié et perdu. L'union libre est la condition essentielle de +l'émancipation suprême. La liberté de la pensée n'est point complète +sans la liberté du coeur. De même que l'esprit, l'amour ne doit +connaître ni subir aucune entrave. Vivre avec un conjoint que l'on +n'aime plus, s'engager à l'aimer toujours et promettre de ne jamais en +aimer un autre, surveiller ses sens et maîtriser sa chair, voilà des +assujettissements insupportables dont la barbarie égale l'absurdité. «Le +mari n'a pas seulement juré d'aimer la même femme, il s'est interdit le +droit de désirer les autres que son mariage a plongées dans une sorte de +veuvage, puisqu'il est comme mort pour elles; la femme n'a pas seulement +promis d'appartenir toujours au même homme, elle a pris aussi +l'engagement de se refuser à tous les autres, pour lesquels ses charmes +doivent ne pas exister.» De si cruelles anomalies révoltent et serrent +le coeur de M. Sébastien Faure. Et voyez les suites: défiance, jalousie, +astuce, soupçon, querelle, hypocrisie. «La vie commune devient un +perpétuel mensonge<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a> +<a href="#footnote122"><sup class="sml">122</sup></a>.» Notre mariage est une prison, d'où les forçats +ne peuvent s'évader que par l'adultère avec tous ses risques ou par le +divorce avec tous ses ennuis.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote122" +name="footnote122"><b>Note 122: </b></a><a href="#footnotetag122"> +(retour) </a> <i>La Douleur universelle</i>, pp. 320 et 321.</blockquote> + +<p>Dès lors, point de cérémonie nuptiale, ni à l'église ni à la mairie; +point de contrat solennel, ni religieux ni civil; point d'engagements, +point de chaînes. Toutes ces formalités assujettissantes sont +inconciliables avec la libre et parfaite expansion de la femme. Plus +d'alliance conclue ni devant un prêtre, ni devant une autorité +quelconque, pas même devant nos concierges. Il ne faut plus même de +ménage durable. L'inconstance est une loi de nature.</p> + +<p>Vous avez bien lu? Je n'invente rien. M. Sébastien Faure tient à nous +faire observer que les «mêmes inconvénients» résultent des unions +légales et illégales, des ménages réguliers et irréguliers. «Ces +dernières unions ne sont, en définitive, que de véritables mariages +auxquels fait défaut la sanction civile et religieuse; car la +cohabitation, la communauté des intérêts, les habitudes ancrées et +surtout la naissance des enfants, par les responsabilités et les devoirs +qu'elle impose au père et à la mère, créent à la longue, entre ceux-ci, +des liens moraux tout aussi forts que les chaînes forgées par la Loi ou +l'Église<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a> +<a href="#footnote123"><sup class="sml">123</sup></a>.» Or, tout lien, quel qu'il soit, est «immoralité» et +«folie». Pourquoi? Parce qu'il est «en absolue contradiction avec notre +nature mobile, inconstante, capricieuse.» M. Sébastien Faure s'en +explique avec un sang-froid dépourvu de toute pudeur; et, quelque +blessante que soit sa thèse pour des oreilles honnêtes, il est bon d'en +citer quelques extraits pour montrer où veulent en venir les logiciens +de l'amour libre: «On ne peut pas plus répondre de son coeur que de sa +santé. Notre «moi» se transforme sans cesse; nous ne sommes jamais +identiques à nous-mêmes... La nature, essentiellement électrique, ne +saurait se plier aux rigides exigences d'un contrat de longue haleine; +la nouveauté, toujours attrayante, nous séduit par ses inconnus chargés +de grisantes promesses... Il n'est peut-être pas un sentiment plus +versatile que l'amour, et il est non moins exact que son objet varie +fréquemment... La divine fleur de l'amour parfume toute notre existence, +sans doute; mais ce ne sont pas les rayons des mêmes prunelles qui la +tiennent épanouie, et il est extrêmement rare que ce soient les doigts +chéris de la même enchanteresse qui la cueillent à chaque renouveau... +Le désir ne s'alimente que de variété et la passion ne vit que de désir; +or, le mariage est pour celui-ci une sorte de condamnation à mort... Il +est déraisonnable de garantir solennellement la fixité de nos +sentiments<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a> +<a href="#footnote124"><sup class="sml">124</sup></a>.» Ces citations nous remettent en mémoire le jugement +que le compagnon Charles Malato a porté un jour sur le compagnon +Sébastien Faure: «Il serait parfait, s'il consacrait aux questions +d'urgence immédiate le quart du temps qu'il emploie à formuler ses +syllogismes ou à pratiquer l'amour libre. Ah! Faure, quand donc +cesseras-tu d'être le Lovelace de l'anarchie pour en devenir le +Danton<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a> +<a href="#footnote125"><sup class="sml">125</sup></a>?»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote123" +name="footnote123"><b>Note 123: </b></a><a href="#footnotetag123"> +(retour) </a> <i>La Douleur universelle</i>, p. 316, note 1.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote124" +name="footnote124"><b>Note 124: </b></a><a href="#footnotetag124"> +(retour) </a> <i>La Douleur universelle</i>, pp. 318 et 319.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote125" +name="footnote125"><b>Note 125: </b></a><a href="#footnotetag125"> +(retour) </a> <i>De la Commune à l'Anarchie</i>, 2e édit., p. 256.</blockquote> + +<p>Au fond, l'union libre est pleinement conforme à l'état de nature qui +est le rêve essentiel de l'anarchie. Les humains doivent s'unir un peu +comme s'accouplent les bêtes, sans lien d'avenir. Deux amoureux se font +des visites et les suspendent, se rapprochent et se quittent: c'est leur +affaire. La société n'a point le droit de s'occuper des choses du coeur. +Est-ce trop dire maintenant que l'émancipation de l'amour tend, par une +pente invincible, à nous ramener à la pure animalité?</p> + +<a name="l3c7s2" id="l3c7s2"></a> +<h4>II</h4> + + +<p>Et notez que le socialisme n'échappe pas davantage à la logique de +l'erreur, de la négation, de la destruction. On ne saurait même dire +qu'il met plus de retenue dans son langage, ou plus de réserve dans ses +conclusions. En tout cas, le libre amour figure au programme de ses +réformes à venir. Engels, que le collectivisme international vénère +comme un de ses plus illustres docteurs, a écrit ceci: «Quand aura +grandi une génération d'hommes qui, jamais de leur vie, n'auront été +dans le cas d'acheter à prix d'argent, ou à l'aide de toute autre +puissance sociale, l'abandon d'une femme, et une génération de femmes +qui n'auront jamais été dans le cas de se livrer à un homme en vertu +d'autres considérations que l'amour réel, ni de se refuser à leur amant +par crainte des suites économiques de cet abandon,--quand ces gens-là +seront arrivés, ils se moqueront de ce qu'on aura pensé sur ce qu'ils +devaient faire<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a> +<a href="#footnote126"><sup class="sml">126</sup></a>.» Je le crois bien! L'amour libre engendre toutes +les licences.</p> + +<p>Bebel, une autre tête du socialisme allemand, a prophétisé avec éclat +l'avènement d'une liberté nouvelle, qu'il appelle la liberté de +l'instinct. «L'union de la femme avec l'homme sera un contrat privé, +sans intervention d'aucun fonctionnaire quelconque. La satisfaction de +l'instinct sexuel est chose aussi personnelle à tout individu que la +satisfaction de tout autre instinct naturel.» La liberté de l'amour +comprendra «et la liberté de choisir et la liberté de rompre.» Un lien +antipathique est «immoral,» puisqu'il «contrarie la nature<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a> +<a href="#footnote127"><sup class="sml">127</sup></a>.» Tel +est le collectivisme de l'amour; et les livres d'où j'extrais ces idées +ont été traduits à peu près dans toutes les langues.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote126" +name="footnote126"><b>Note 126: </b></a><a href="#footnotetag126"> +(retour) </a> <i>L'Origine de la famille, de la propriété privée et de +l'État.</i> Traduction française de Henri <span class="sc">Ravé</span>, p. 110.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote127" +name="footnote127"><b>Note 127: </b></a><a href="#footnotetag127"> +(retour) </a> <i>La Femme et le Socialisme</i>, chapitre consacré à <i>la femme +dans l'avenir</i>.</blockquote> + +<p>Au reste, la plupart des socialistes français se montrent non moins +favorables aux libres penchants de la femme émancipée. Ils se refusent à +comprendre que, «pour la femme mariée, l'honnêteté soit censée résider +dans la continence,» et que l'opinion la flétrisse, lorsqu'elle +succombe, «de ce qu'on appelle son déshonneur.» Ils constatent avec +affliction que «le fait pour la femme de se livrer à celui qu'elle aime +et qui la désire, sans que cela ait été préalablement affiché, publié et +contresigné, est un acte des plus tragiques.» M. Gabriel Deville ne s'en +tient pas là: il appelle de ses voeux l'âge heureux où, «librement, sans +crainte de mésestime, filles et garçons pourront écouter leur nature, +satisfaire leurs besoins amoureux et exercer tous les organes dont +l'hygiène exige le fonctionnement régulier<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a> +<a href="#footnote128"><sup class="sml">128</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote128" +name="footnote128"><b>Note 128: </b></a><a href="#footnotetag128"> +(retour) </a> <i>Le Capital de Karl Marx.</i> Aperçu sur le socialisme +scientifique, p. 43.</blockquote> + +<p>Enfin, la presse populaire du parti socialiste ne fait elle-même aucun +mystère de ses sympathies pour l'union libre. Si, autrefois, le mariage +a joué un certain rôle dans l'humanité, il a perdu maintenant tout +caractère d'utilité aux yeux de M. Fournière, qui va jusqu'à déclarer, +dans la <i>Petite République</i>, que la famille est un «simple groupe +d'habitude.» L'essentiel est de substituer au joug pesant des mariages +d'aujourd'hui les chaînes légères et fleuries qui, dans l'avenir, seront +l' «unique lien des amants.» S'adressant à la «soeur bien-aimée» qui +brûle de conquérir son indépendance: «Va, lui dit-il sur le mode +lyrique, poursuis ta route héroïque vers le rachat de ton sexe et la +liberté de l'amour. Ta morale, crée-la toi-même!» Somme toute, l'union +libre fait partie de l'évangile révolutionnaire. «La société socialiste +ne reconnaîtra qu'un élément d'union entre les amants, l'amour,--le +reste n'étant qu'une comédie destinée à parer d'un titre légal la +prostitution de l'un ou de l'autre, quelquefois des deux ensemble.» Nous +sommes donc fixés sur l'idéal socialiste. Le monde ne sera vraiment +régénéré qu'en ramenant l'union des sexes à la simplicité toute naïve et +toute nue des âges d'inconscience. Voilà qui ouvre à l'humanité des +perspectives infiniment plus riantes que les obligations austères du +Code civil. Quant aux femmes abandonnées, elles trouveront aisément des +«consolateurs<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a> +<a href="#footnote129"><sup class="sml">129</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote129" +name="footnote129"><b>Note 129: </b></a><a href="#footnotetag129"> +(retour) </a> <i>La Petite République</i> des 8 et 9 avril 1895.</blockquote> + +<a name="l3c7s3" id="l3c7s3"></a> +<h4>III</h4> + + +<p>Nous ne commettrons point l'injustice de confondre toutes les unions +libres avec le libertinage. Il peut s'en trouver, sur le nombre, d'aussi +stables que les mariages les plus réguliers. À celles-là, il ne manque +qu'une chose: la consécration civile et religieuse. L'auteur des <i>Unions +libres</i> a même accompli le prodige de mettre une réelle dignité dans un +acte si contraire aux idées et aux moeurs régnantes. Lorsqu'il maria ses +enfants, il fut donné lecture aux assistants d'une déclaration de +circonstance, où la beauté de la forme rehausse l'indépendance +dédaigneuse de la pensée. En voici le début: «Les jeunes couples, +desquels vous êtes tous ici les parents et amis, se marient,--mais non +devant l'autorité civile, et s'abstiennent de tout contrat, serment ou +instrument officiel. L'acte est insolite, il peut être facilement +incriminé; mais ils ont réfléchi avant de s'y engager.» Et plus loin: +«Le mariage est une coutume vieillie, mais pas encore démodée... Nous +nous dispenserons de cette inutile cérémonie... Qu'on ne dise pas qu'il +faut accepter l'intervention légale, sauf à être confondus avec ceux qui +tournent l'union sexuelle en incontinence... Allons au fond des choses: +à tromper ou être trompé, il n'est point de remède.» Les garanties +qu'édicte la législation actuelle importent peu. «L'amour méprise tout +autre répondant que lui-même.» La déclaration se termine par ces mots: +«Maris, nous comptons qu'on n'aura jamais à nous confondre avec de +vulgaires séducteurs... Femmes, nous déclarons faire résolument et de +propos délibéré ce que tant de filles séduites, nos soeurs malheureuses, +n'ont fait que par faiblesse, par légèreté ou par ignorance<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a> +<a href="#footnote130"><sup class="sml">130</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote130" +name="footnote130"><b>Note 130: </b></a><a href="#footnotetag130"> +(retour) </a> <i>Souvenir du 14 octobre 1882.</i> Unions libres, pp. 1, 21, 22, +23 et 27, <i>passim</i>.</blockquote> + +<p>Dans le parti socialiste, également, il est des âmes droites qui +s'effarouchent de la complète «liberté amoureuse» que rêvait Fourier, et +du «gouvernement des choses de l'amour par un sacerdoce androgyne» que +les Saint-Simoniens avaient proposé. Tel ce brave Benoît Malon, qui +assignait bien au mariage futur, comme condition essentielle, «le choix +révocable des intéressés, choix libre et basé uniquement sur les +affinités intellectuelles, morales et physiques,» mais qui limitait le +libre amour «par le devoir moral vis-à-vis du conjoint et par le devoir +positif vis-à-vis des enfants.» Mais l'amour ainsi limité est-il bien le +libre amour?</p> + +<p>Au demeurant, selon l'aveu du même auteur, tous les révolutionnaires +admettent que «les unions de l'avenir seront fondées sur le libre choix +affectif, et résiliables, quand le sentiment qui les inspira ne les +soutiendra plus<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a> +<a href="#footnote131"><sup class="sml">131</sup></a>.» Cette concession faite, combien de gens,--en +dehors de ces «Volontaires de l'Idée» à l'âme hautaine et au verbe si +fier,--auront le coeur assez pur et assez noble pour fuir +l'incontinence? L'amour libre est si proche du libertinage, que le +commun passera de l'un à l'autre sans hésitation ni scrupule.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote131" +name="footnote131"><b>Note 131: </b></a><a href="#footnotetag131"> +(retour) </a> <i>Le Socialisme intégral</i>, t. I, chap. VII, pp. 371, 372 et +375.</blockquote> + +<p>M. Jean Grave a beau nous vanter «l'entente libre de deux êtres libres,» +et nous montrer tout ce que les relations sexuelles y gagneront en +franchise et en aisance; il a beau nous assurer que, dans le choix +qu'ils feront d'une compagne ou d'un compagnon, l'homme et la femme +émancipés, loin d'obéir aux viles préoccupations de l'existence, +n'interrogeront que leur «idéal éthique et esthétique:» il ne parviendra +pas à nous faire oublier combien les unions privées du frein religieux +et des garanties civiles deviendront précaires et instables. «Lorsque la +femme aime, ajoute-t-il, elle se moque des lois, de l'opinion et de tout +le reste; laissons-la donc s'épancher librement!» Dès qu'elle est prise +de la nostalgie de la boue, n'est-ce pas son droit de se jeter à plat +ventre dans le ruisseau? Mais rassurez-vous, gens de peu de foi: il +n'est pas douteux que, la consécration officielle abolie, «les +associations sexuelles seront plus normales et plus unies.»</p> + +<p>C'est trop d'optimisme, en vérité! Où a-t-on vu qu'un noeud se resserre +lorsqu'on le dénoue? Depuis quand la licence engendre-t-elle la +stabilité? Qui peut se flatter de faire de l'ordre avec du désordre? +Pour calmer ces appréhensions, M. Jean Grave nous fait une réponse +admirable: après avoir confessé que «l'homme jeune est porté au +changement et à l'inconstance,» il nous assure que le propre de l'amour +réel est d'«assagir» les amants. «Laissons donc la nature se corriger +elle-même.»</p> + +<p>Mais n'est-il pas à craindre que cette bonne mère mette quelque rudesse +dans ses corrections? Rarement deux coeurs s'aiment d'une égale +tendresse. En l'absence de tout lien, le moins épris ne sera-t-il jamais +tenté de «lâcher» son partenaire? Par suite, les dissentiments ne +deviendront-ils pas plus aigus, et les disputes plus aigres, et les +violences plus brutales, et les crimes passionnels plus fréquents? A +cela, on réplique, avec un détachement superbe, que c'est «au plus +aimant de savoir prolonger l'amour qu'il a su inspirer<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a> +<a href="#footnote132"><sup class="sml">132</sup></a>.» Voilà, +vous m'avouerez, une bien maigre sûreté pour la femme! Règle générale: +entre époux, le plus aimant est le plus sacrifié. N'est-ce pas le propre +de l'amour de nous rendre esclave de l'être aimé?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote132" +name="footnote132"><b>Note 132: </b></a><a href="#footnotetag132"> +(retour) </a> <i>La Société future</i>, pp. 334-338, <i>passim</i></blockquote> + +<p>Au vrai, si l'on excepte certaines unions estimables, il y a mille +chances que l'amour libre, en aiguisant les convoitises, entraîne le +commun des mortels au pire dévergondage. Impossible d'imaginer +conception plus foncièrement anarchique. Avec elle, plus d'ordre, plus +de paix, plus de foyer. Abandonnée au caprice sensuel, la vie devient +l'instabilité même. On est étonné que le collectivisme n'en soit point +troublé. Mais, pour abolir le mariage et la famille, socialistes et +anarchistes se donnent fraternellement la main. M. Deville nous déclare +que, dans la société de ses rêves, «les rapports sexuels seront des +rapports essentiellement privés, basés sur ce qui seul les rend dignes, +sur l'amour, sur le désir mutuel, aussi durables ou aussi variés que le +désir qui les provoque<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a> +<a href="#footnote133"><sup class="sml">133</sup></a>.» Et si un doctrinaire socialiste ramène +toutes les relations de l'homme et de la femme au désir, à une «crise +d'amour» comme disait Emile Henry, il n'y a pas lieu de s'étonner que +les anarchistes renchérissent sur ce thème désordonné. «Démontrer que la +nature, essentiellement capricieuse et fantaisiste, s'oppose, en amour +comme en toutes choses, à des engagements dont la rupture peut être +pénible ou difficile; que le désir est toujours légitime et que rien, +absolument rien, ne contredit à ce qu'il soit satisfait, lorsqu'il est +partagé; dire que les compagnons veulent, avec toutes les libertés, +celle de l'amour, ce qui signifie que, dans la mobilité ou la fixité des +accouplements, chacun ne doit s'inspirer que de ses attirances stables +ou variées, et que (c'est l'auteur qui souligne) <i>la fidélité n'est pas +plus une vertu que le contraire un vice</i>: telle est la série de vérités +que nous avons mission de propager<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a> +<a href="#footnote134"><sup class="sml">134</sup></a>.» Retenons bien cette +déclaration suggestive: «La nature est essentiellement capricieuse et +fantaisiste... Le désir, est toujours légitime... La fidélité n'est pas +une vertu.» Et c'est sur ce sable mouvant--et brûlant--qu'on se flatte +de fonder une nouvelle société! Autant bâtir sur un volcan.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote133" +name="footnote133"><b>Note 133: </b></a><a href="#footnotetag133"> +(retour) </a> <i>Le Capital de Karl Marx</i>, p. 44.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote134" +name="footnote134"><b>Note 134: </b></a><a href="#footnotetag134"> +(retour) </a> <i>La Plume</i>, n° 97, 1er mai 1893, p. 205.</blockquote> + +<a name="l3c7s4" id="l3c7s4"></a> +<h4>IV</h4> + + +<p>De cette indépendance de l'amour à la communauté des femmes, il n'y a +qu'un pas. Néanmoins l'école anarchiste s'abstient de le franchir: c'est +justice de le remarquer. Bien qu'enseignant avec unanimité que «tout est +à tous,» elle se refuse à mettre la femme en commun à l'égal d'une +marchandise ou d'un bétail. Le journal la <i>Révolte</i> a publié jadis, sur +ce sujet, une déclaration de principes très nette qui mérite d'être +citée. «L'anarchie proclame la femme l'égale de l'homme, reconnaît son +indépendance, sa plus complète autonomie, jusques et y compris les +choses de l'amour. L'union des sexes, en anarchie, n'est subordonnée à +aucune formalité, à aucune réglementation. S'unissent ceux qui se +plaisent mutuellement, dans les conditions qu'ils débattent ensemble, +pour la durée que leur sympathie mutuelle est seule apte à mesurer. Il +n'y a pas de droits de l'homme sur la femme, de la femme sur l'homme; +aucun autre lien que leur consentement mutuel ne les retient. La +confiance et la franchise l'un envers l'autre, dans leurs rapports, +doivent être leurs seules régies. Ces unions seront-elles temporaires? +seront-elles durables? Il en sera ce que seront les individus; à ceux +qui aimeront durablement de savoir se faire aimer de même; aux +sympathies de se découvrir et de se faire accepter. La seule liberté +doit régler les rapports des sexes<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a> +<a href="#footnote135"><sup class="sml">135</sup></a>.»</p> + +<p>J'ai pourtant l'idée que, si jamais le mariage doit disparaître, l'amour +libre jettera quelque trouble dans les sociétés anarchiques de l'avenir. +A trop laisser faire la nature, c'est naïveté de croire qu'on fondera +l'harmonie entre les hommes. Pour une minorité d'unions durables et +pacifiques, le relâchement des moeurs et l'émancipation des coeurs ne +manqueront point de produire une forte majorité d'unions passagères et +tourmentées, qui n'enfanteront que désordre et confusion. Vainement M. +Sébastien Faure nous promet qu'«au sein de cette application spontanée, +et véritablement libre, de la mystérieuse et harmonique loi d'affinité +des sexes et des individus, la paix et la fraternité s'épanouiront sans +effort, en même temps que s'établira, de génération en génération, la +plus touchante et la plus indestructible solidarité<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a> +<a href="#footnote136"><sup class="sml">136</sup></a>.» C'est trop +beau. La passion affranchie est grosse de conflits inévitables.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote135" +name="footnote135"><b>Note 135: </b></a><a href="#footnotetag135"> +(retour) </a> <i>La Révolte</i>, n° 25 du 4 au 10 mars 1893, p. 1.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote136" +name="footnote136"><b>Note 136: </b></a><a href="#footnotetag136"> +(retour) </a> <i>La Plume</i>, n° 97, 1er mai 1893, p. 205.</blockquote> + +<p>J'en atteste une expérience qui n'a point tourné précisément à l'honneur +de l'anarchisme; je veux parler d'un essai de colonisation libertaire +qui fut tenté, en 1892 et 1893, par le citoyen Capellaro. Très décidés à +fonder un paradis terrestre dans les solitudes vierges du Brésil, trente +compagnons environ avaient secoué la poussière du vieux monde, confiant +leurs économies à Puig Mayol, le caissier, qui commença par filer, comme +un simple bourgeois, avec le fonds social. Sans s'émouvoir de cette +déconvenue, on construisit des abris en commun, on planta des choux en +commun, on engraissa, on occit, on mangea des porcs en commun: c'était +l'âge d'or. Il dura peu. L'idylle fut lamentablement interrompue par les +disputes que les compagnes firent éclater entre les compagnons. On eut, +entre frères, des «histoires de femmes.» Il est écrit qu'Ève troublera +même le paradis anarchiste<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a> +<a href="#footnote137"><sup class="sml">137</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote137" +name="footnote137"><b>Note 137: </b></a><a href="#footnotetag137"> +(retour) </a> J. <span class="sc">Bourdeau</span>, <i>l'Anarchisme révolutionnaire</i>. Revue de Paris +du 15 mars 1891.</blockquote> + +<p>M. Melchior de Vogué a prononcé une parole de sagesse le jour où il a +déclaré que «la guerre serait éternellement inévitable, tant qu'il y +aurait entre deux hommes une femme et un morceau de pain.» Même à elle +seule, la femme trouvera toujours le moyen de mettre le monde en feu. +Quant au morceau de pain, c'est bien sec; on réclame aujourd'hui du +beurre, beaucoup de beurre, avec. Ce ne sera pas une petite affaire pour +la Sociale d'assouvir les appétits du corps et les convoitises des sens. +Il est plus facile de déchaîner les passions que de les satisfaire.</p> + + +<a name="l3c8" id="l3c8"></a> +<br><br> +<h3>CHAPITRE VIII</h3> + + +<h4>Où l'union libre conduirait la femme</h4> +<br> +<h3> SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--La femme libre dans l'union libre.--Pourquoi se + lier?--Le mariage tue l'amour.--Réponse: et l'inconstance + du coeur? et la satiété des sens?--Point de sécurité sans + un engagement réciproque.--Abattez le foyer ou domptez la + passion.--Le mariage profite surtout a la femme.</p> + +<p> II.--Étrange dilemme de Proudhon.--Si le mariage chrétien a + réhabilité la femme.--L'union libre et les charges de la + vie.--Les souffrances et les violences de l'amour-passion.</p> + +<p> III.--Crimes passionnels.--Les suicides par amour plus + nombreux du côté des femmes que du côté des hommes, plus + fréquents du côté des veufs que du côté des + veuves.--Explication de cette anomalie.--Quand la moralité + baisse, le mariage décline.</p> +</blockquote> +<br> + +<p>On vient de voir que, sans aller jusqu'à la communauté des femmes et à +la promiscuité des sexes qui en serait la conséquence, les deux écoles +révolutionnaires, qui se disputent le périlleux honneur de refondre +notre société, ne reconnaissent entre l'homme et la femme qu'un seul +lien valable: l'amour soutenu et vivifié par le désir. Anarchisme et +socialisme,--ces deux frères ennemis,--se rencontrent pour donner à la +condition de la «Femme nouvelle» le couronnement de l'union libre. +L'amour-passion est donc prôné, exalté par les hommes, beaucoup plus que +par les femmes. En soi, l'idée n'est pas absolument neuve. Nos +«phalanstériens» de la première moitié du siècle affichaient des +opinions fort osées. Le droit à la passion faisait partie du programme +romantique. George Sand a prêché, de parole et d'exemple, l'émancipation +de l'amour; plusieurs de ses romans sont des plaidoyers en faveur de +l'affranchissement du coeur et des sens. Mais, aujourd'hui, l'idée +s'affermit et se vulgarise. Des cénacles littéraires, elle se répand +dans les masses du prolétariat; elle figure sur les programmes de la +Révolution sociale et trouve faveur auprès du féminisme avancé. +L'Extrême-Gauche du parti réclame avec fracas l'abolition du vieux +mariage. Il n'est que l'union libre qui puisse assurer à la femme «la +pleine et entière disposition de sa personne.» L'«esprit nouveau» +répugne aux liens indissolubles, aux serments éternels. «Il faut que +toute ma vie m'appartienne!» tel est le cri du coeur de la femme +émancipée.</p> + +<p>Sans doute, cette fièvre d'indépendance n'atteint chez nous qu'un petit +nombre de femmes exaltées. Encore est-il que nos moeurs conspirent à la +propager. Ici et là, dans le «monde» et dans le peuple en haut et en +bas, l'antique foyer conjugal s'effrite et se lézarde. Chaque jour, une +pierre tombe du respectable édifice sous les coups réitérés que trop de +gens des deux sexes lui portent inconsidérément, sans se dire qu'ils +risquent d'être écrasés sous ses ruines.</p> + +<p>Les entreprises violentes des uns, l'imprudence ou l'indifférence des +autres, nous font un devoir d'examiner de plus près les raisons +invoquées en faveur de l'union libre, en nous attachant de préférence +aux suites qu'elle comporte pour la femme et pour l'enfant. Or, parmi +les considérations produites à l'appui d'une si étrange nouveauté, il en +est d'avouables qu'on peut discuter, et d'inavouables qu'il suffit +d'énoncer. La subtilité spécieuse et paradoxale des premières fait même +opposition à la crudité franchement cynique des secondes. Il va sans +dire qu'en les exposant tour à tour, nous nous ferons une loi de ne +point manquer au respect qui est dû au lecteur.</p> + +<a name="l3c8s1" id="l3c8s1"></a> +<h4>I</h4> + +<p>C'est un fait établi que le divorce,--encore qu'il ait relâché +grandement le lien matrimonial,--ne suffit plus aux féministes ardents +et logiques. Ces fougueux libérateurs ne se consolent point de ce que la +rupture, la déchirure, qu'il implique, répugnent souvent aux âmes +timorées.</p> + +<p>Combien restent liés à leur conjoint, par respect humain, par peur, par +lâcheté, qui s'empresseraient de se reprendre avec allégresse, s'ils +n'avaient à briser avec éclat un noeud maudit? Il ne faut plus que des +époux mal assortis passent leur vie à pleurer, à maudire, à expier +quelques minutes d'entraînement. Il ne faut plus qu'en laissant tomber +devant le maire l'acquiescement fatal, un jeune homme et une jeune fille +soient rivés l'un à l'autre, comme deux forçats à la même chaîne.</p> + +<p>Pourquoi s'engager? Libérons l'amour de toute sujétion; émancipons les +époux. Qui peut répondre de son coeur? Rien de plus naturel que de se +dire: «Restons unis tant que nous nous aimerons, cinq ou dix ans, cinq +ou dix jours, cinq ou dix heures. La cohabitation sans affection, c'est +l'enfer. Pourquoi nous épuiser à mettre de l'éternité dans nos +sentiments? L'infini n'est point accessible à des créatures éphémères. +Quelle folie de s'engager à perpétuité! Ces grands mots, «jamais, +toujours», devraient être interdits à toute bouche humaine.»</p> + +<p>On ne manque point d'ajouter qu'un contrat rigide tue la tendresse. Nul +n'a qualité pour s'obliger sous serment à adorer une même créature pour +toute la vie. Comme si on pouvait aimer par ordre, par contrainte, par +force! Il n'est point de loi humaine ni divine qui ait le droit de faire +aux époux une obligation de se chérir. Qui oserait donc répondre de son +coeur? «Les anarchistes, déclare M. Élisée Reclus, veulent la +suppression du trafic matrimonial; ils veulent les unions libres, ne +reposant que sur l'affection mutuelle, le respect de soi et de la +dignité d'autrui<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a> +<a href="#footnote138"><sup class="sml">138</sup></a>.» L'amour pour l'amour! c'est assez. Le temps doit +finir des mariages d'argent, des spéculations d'ambition, des marchés de +convenance. Le mariage est un contrat sordide ou un guet-apens criminel. +Laissons l'amour s'épanouir en pleine liberté, sans objecter qu'il peut +être volage; car on nous répondrait, comme l'héroïne d'un roman +féministe anglais, que l'inconstance est la manifestation du +développement humain «dans sa plus riche diversité<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a><a href="#footnote139"><sup class="sml">139</sup></a>.» Respecter ses +instincts, tous ses instincts, c'est se respecter soi-même; et il n'est +pas de devoir plus sacré pour qui veut être vraiment libre. Telle est, +en substance, l'argumentation sur laquelle on fonde l'anarchisme de +l'amour. Libérons Eros, afin de rendre à l'union de l'homme et de la +femme sa poésie, son désintéressement et sa dignité perdue.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote138" +name="footnote138"><b>Note 138: </b></a><a href="#footnotetag138"> +(retour) </a> <i>L'évolution, la révolution et l'idéal anarchique</i>, chap. V, +p. 145.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote139" +name="footnote139"><b>Note 139: </b></a><a href="#footnotetag139"> +(retour) </a> <i>Jude l'obscur</i>, par Thomas <span class="sc">Hardy</span>.</blockquote> + +<p>Ces rêveries appellent de suite une simple observation. Que des gens se +trouvent mieux unis par les liens fragiles de la chair que par un noeud +officiel consacré par le maire et béni par le prêtre, cela est un +raffinement sublime et candide qui, bien que rare, n'a rien d'absolument +impossible. La passion n'est-elle pas la source de mille naïvetés et de +mille duperies? J'admets donc qu'il se puisse rencontrer tels êtres +délicats, romanesques, précieux, éthérés,--pour ne pas dire +évaporés,--capables de préférer l'union libre au mariage, pour être plus +sûrs de tenir la créature qu'ils affectionnent, de leur seul amour, d'un +amour toujours jeune et ardent comme à l'instant du premier aveu. +L'union de ces tendres amants étant révocable à volonté, il faudra bien +que, pour durer, leur liaison soit incessamment soutenue, renouvelée, +ravivée, par l'élan mutuel du coeur et l'ardeur réciproque et partagée +des sens. C'est un état d'âme admirable, mais combien dangereux et naïf! +Si quelques individus de choix ou d'exception, comme on voudra, peuvent +s'arranger d'un régime aussi sublime, une société qui le mettrait en +pratique ne tarderait pas à en périr. Il est surhumain.</p> + +<p>On n'oublie qu'une chose: l'inconstance du coeur et la satiété des sens. +L'amour-passion, c'est l'amour-caprice. Il n'obéit qu'à l'appel de +l'instinct. Ses inclinations et ses goûts sont purement anarchistes. Il +nous figure, s'il est permis de parler ainsi, un jeune compagnon très +émancipé, d'humeur changeante, véritable enfant de bohême qui fait ce +qu'il veut et se donne à qui lui plaît. N'ayant ni foi ni loi, aucun +scrupule ne l'arrête, nul danger ne l'émeut. Il va où le désir +l'appelle. C'est une force aveugle, un dieu volage qui eût mis à feu la +campagne et la ville, si la société, pour se défendre de ses coups de +tête, ne lui avait quelque peu rogné les ailes. Ce petit +révolutionnaire, en effet, ne recule point devant la propagande par le +fait. On retrouve sa main dans tous les crimes passionnels. Quand ses +caprices sont combattus ou ses avances repoussées, il joue avec +désinvolture du revolver ou du couteau. Il fallait donc mettre un frein +à ses intempérances de joli garçon. C'est pourquoi le mariage a été +inventé, non pour le supprimer, mais pour l'assagir. Discipliner ses +ardeurs sans éteindre sa flamme, tel est le problème qui se posera +éternellement à toute société désireuse de vivre et de se perpétuer. Et +il faut reconnaître que notre vieille institution monogame ne l'a pas +trop mal résolu, puisqu'elle se maintient, vaille que vaille, contre le +flot sans cesse renaissant de toutes les concupiscences.</p> + +<p>Les révolutionnaires des deux sexes auront fort à faire pour la démolir. +Et cependant le règne de l'amour libre sera précaire ou impossible, tant +que le mariage restera en possession des lois et des moeurs. Et c'est +pourquoi nous les voyons s'attaquer avec véhémence à la société qui le +sanctionne et au christianisme qui le consacre. Comprenez-vous leur +tactique? Actuellement, le mariage est une citadelle fermée, à laquelle +la loi et la religion font une double ceinture de défense. Il s'agit +donc de la raser. Et à cet effet, les novateurs prêchent, et aux âmes +confiantes qui brûlent d'y entrer, et aux âmes déçues qui brûlent d'en +sortir, la même doctrine, qui est «l'union libre par le libre amour.» On +ne saurait être plus logiquement révolutionnaire. Impossible de ne pas +voir dans l'affranchissement de la passion une suite directe de ce +dégoût de toute discipline, de cette impatience de tout frein, de cette +horreur de toute règle, de cette exaltation orgueilleuse du moi, qui est +le signe de l'individualisme anarchique. Le libre amour est un fruit de +l'esprit de révolte.</p> + +<p>Tirez maintenant les conséquences de cette conception libertaire. Se +ramenant au désir charnel, l'amour est naturellement éphémère. Dès lors, +pourquoi s'épouser à perpétuité? L'entraînement passé, on se tournera le +dos. Le feu éteint, on se dira bonsoir, comme on se sera dit +bonjour,--sans cérémonie. A quoi bon se marier pour se démarier si vite? +Seulement, dans ce système, le mariage devient le roman d'un caprice et +l'histoire d'une sensation. Toute sanction disparaissant, il est +inévitable que les conjoints soient déchargés de toute obligation +respective, et que, se mariant pour le plaisir, ils s'abandonnent l'un à +l'autre sans grande réflexion, sauf à se séparer au premier +dissentiment. On se recherchera par appétit, pour les satisfactions de +la bête; et quand la fièvre du désir sera tombée, quand la désillusion, +qui naît souvent de la fréquentation intime, aura éteint la flamme dont +brûlaient nos amants de rencontre, quand la griserie des sens sera +refroidie, quand le charme de l'attraction passionnelle sera rompu, +Monsieur et Madame se tireront la révérence, en s'avouant, aussi +poliment que possible, qu'ils ont cessé de se plaire.</p> + +<p>Avec l'union libre, pas d'avenir, pas de stabilité. Et qui ne voit que +la constitution d'une famille est incompatible avec les fantaisies et +les incohérences de la passion? «On ne bâtit pas sur le sable, écrit Mme +Arvède Barine. Il est parfaitement puéril d'essayer de fonder un ordre +quelconque sur la plus fragile des passions humaines, la seule que la +nature, qui avait ses raisons, ait faite éphémère. Un ambitieux reste +ambitieux, un avare reste avare, un amoureux ne reste pas amoureux. De +sorte qu'il faut, à toute force, qu'on le veuille ou non, aboutir à +l'amour libre.»</p> + +<p>Et dès que la société conjugale n'est plus qu'une union de plaisir,--la +bête l'emportant sur l'esprit et les sens prévalant contre la +raison,--tout se gâte, tout s'affaisse, tout s'écroule. Plus de durée, +plus d'ordre, plus d'incorruptibilité. L'alliance de deux passions est +un arrangement précaire et orageux, un feu de paille qui éclate, brûle +et meurt, ne laissant qu'un peu de cendres que le vent soulève et +disperse. «Autant vivre sur une poudrière,» s'écrie Mme Arvède Barine +que je me plais à citer, afin qu'on ne prenne point mes raisonnements +pour l'expression inconsciente des préjugés masculins. Somme toute, un +ménage, d'où l'on a chassé l'idée de devoir, ne saurait vivre en paix et +en sécurité.</p> + +<p>Cela étant, le problème apparaît dans toute sa simplicité, et la femme +distinguée, dont je viens d'invoquer le témoignage, l'a encore formulé +en perfection: «Abattre le foyer ou dompter la passion.» Pas de milieu: +il faut choisir entre ceci ou cela, entre l'ordre chrétien ou le +sensualisme libertaire. Au lieu que l'Évangile fait des deux époux un +tout indivisible, une seule âme, un seul coeur, une seule vie, +l'individualisme révolutionnaire s'efforce de maintenir intactes et +indépendantes les deux unités passagèrement rapprochées. Une étoile +double, tel est le symbole du mariage, dont Bossuet a marqué l'idéal, en +disant qu'il est «la parfaite société de deux coeurs unis.» Pour +réaliser cette sublime harmonie, loin d'ériger le plaisir en culte et la +passion en loi,--ce que Bourdaloue appelle dédaigneusement «l'idolâtrie +de la créature»,--il importe d'assurer pour but à l'union conjugale la +fondation d'une famille vertueuse et la formation d'honnêtes gens.</p> + +<p>C'est l'honneur du mariage chrétien d'imposer à notre animalité un joug +moral qui la rehausse et la purifie, de faire pénétrer le sentiment du +devoir dans l'acte le plus sensuel et l'idée de dévouement dans +l'instinct le plus égoïste, de dompter, de discipliner notre plus basse +nature par la règle du don irrévocable de soi-même à l'époux choisi pour +la vie.</p> + +<p>Bien mieux, avec son cortège de garanties, de promesses, de +restrictions, le mariage est une sûreté pour les deux conjoints, mais +surtout pour la femme. Ne vous récriez pas! Le mariage associe à +perpétuité l'existence et la dignité de l'épouse à l'existence et à la +dignité du mari; il honore, il légitime, il sanctifie la maternité; il +rattache les conjoints l'un à l'autre par un fil légal. Et je répète que +ce lien est plus profitable à la femme qu'au mari; car, étant la plus +faible, elle est plus particulièrement intéressée à enchaîner l'homme à +son sort. A cela, elle gagne la stabilité de sa condition, la sécurité +du lendemain. Le vieux mariage est donc pour elle une assurance contre +les hasards de la vie. Et bien que certaines femmes puissent en +souffrir, il n'est point douteux que ses règles soient bienfaisantes au +plus grand nombre. Est-il sage, est-il prudent, pour satisfaire quelques +exaltées qui étouffent dans la «prison» du mariage, de démolir l'antique +foyer, au risque d'aggraver les souffrances de celles qui vivent +paisiblement, heureusement, sous son abri?</p> + +<a name="l3c8s2" id="l3c8s2"></a> +<h4>II</h4> + + +<p>On a tôt fait de nous répondre que le crime du mariage est de condamner +la femme à n'être qu'une bête de luxe ou une bête de somme, une «chair à +plaisir» ou une «chair à souffrance», une femme de joie ou une femme de +peine. Mais on a le tort d'oublier que cette conception barbare du rôle +de la femme n'est point chrétienne, qu'elle nous vient du paganisme. Il +faut avoir l'âme despotique des polygames d'autrefois et des Turcs +d'aujourd'hui, pour rabaisser le sexe féminin à cet esclavagisme +honteux. «Des Grecs, les plus policés de leur époque, édictèrent +l'abominable formule: «Ménagère ou courtisane,» que nous avons eu la +mortification d'entendre répéter en plein XIXe siècle, comme le dernier +mot de la science sociale et même révolutionnaire<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a> +<a href="#footnote140"><sup class="sml">140</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote140" +name="footnote140"><b>Note 140: </b></a><a href="#footnotetag140"> +(retour) </a> <i>Souvenir du 14 octobre 1882</i>, Unions libres, p. 15.</blockquote> + +<p>Ces mots de l'auteur des <i>Unions libres</i> font allusion à Proudhon, qui +rêvait de ramener la femme moderne à l'alternative étroite à laquelle +l'antiquité païenne l'avait condamnée. Ou la dépendance de la matrone, +ou la liberté de l'hétaïre: il fallait choisir. Dans l'esprit des Grecs +comme aux yeux des Romains, l'épouse devait être irréprochable. Quant à +l'hétaïre, s'appelât-elle Aspasie, fût-elle la femme la plus cultivée et +la plus célèbre de son temps, elle n'était point admise au mariage ni au +gynécée. Les anciens ne se souciaient nullement d'une émancipée dans +leur maison. Mais le fameux dilemme de Proudhon n'est plus vrai dans nos +sociétés, où le christianisme a réhabilité le célibat. La femme de notre +temps n'est point forcée de choisir entre les sujétions de la maternité +et les asservissements de la prostitution. Rien ne l'oblige à acheter +son indépendance au prix du dévergondage. Il reste seulement +qu'aujourd'hui comme autrefois, en France comme en Grèce ou à Rome, une +bonne ménagère doit sacrifier souvent ses aises à ses devoirs, et qu'à +rechercher la libre jouissance elle perd inévitablement le respect des +honnêtes gens. C'est pourquoi je comprends très bien qu'une fille +«libertaire» manifeste peu de goût pour le mariage: il est impossible à +une femme, qui tient avant tout à son plaisir et à son indépendance, de +faire une bonne épouse et une bonne mère.</p> + +<p>Mais, de grâce, qu'on ne dise pas que le mariage chrétien a domestiqué, +avili, déshonoré la femme, alors qu'il l'a réhabilitée! Qu'on veuille +bien réfléchir qu'il n'y avait qu'un moyen de relever le sexe féminin de +la déchéance servile, où la polygamie antique l'avait plongé: c'était de +dissoudre les harems, d'émanciper les esclaves, et ensuite de dire à +l'homme: «Tu choisiras dans ce bétail féminin celle que tu préfères pour +la faire tienne à jamais; tu l'élèveras à ta dignité, tu l'honoreras à +l'égal de toi-même. Elle n'est plus ton inférieure, sans qu'elle soit +pour cela ta pareille. Elle ne te ressemble point, mais elle te +complète. Femme de ton choix et mère de tes enfants, elle partagera ta +condition, tes joies et tes douleurs. Tu lui appartiens autant qu'elle +t'appartient. Elle est la chair de ta chair et l'âme de ton âme. Elle +est ta compagne à la vie, à la mort.» Voilà le langage que le +christianisme a tenu et le prodige que le mariage a réalisé. Où voit-on +que la femme en ait été blessée ou amoindrie? A chaque épouse, la +monogamie indissoluble donne moins un maître qu'un répondant +expressément chargé, vis-à-vis du trésor qui lui a été confié, d'un +devoir de garde, de défense et de protection.</p> + +<p>J'entends bien tous les prophètes de la Révolution dire a la femme: «Tu +es la grâce, la beauté, le plaisir! Ton âme est brûlée de la soif +d'apprendre, de connaître, de savoir. Instrument des plus délicates +sensibilités, ton être aspire au plein épanouissement de la vie. Désire +et palpite comme il te plaît! Sois belle, sois libre! Règne et jouis!»</p> + +<p>Mais aux heures douloureuses de la vie, combien ce conseil paraîtra +vain, décevant et cruel! Il semble, à entendre ces grands prêcheurs de +liberté, que la femme soit toujours jeune, forte, active, alerte, +efficacement armée pour la lutte, et que son unique fonction sur la +terre soit de filer éternellement le parfait amour. Quel optimisme +enfantin! Quelle méconnaissance des réalités de la vie! On oublie que sa +nature l'assujettit périodiquement à des misères énervantes; que son +organisme frêle et délicat lui inflige mille soucis et lui impose mille +ménagements; que les charges de la maternité, les maladies, les années +ont tôt fait d'épuiser ses forces et de faner ses grâces. De toute +nécessité, il lui faut un appui pour les jours d'épreuve et les années +de vieillesse; et le mariage le lui assure, en l'associant aussi +étroitement que possible à la destinée du mari. Est-ce fortifier une +plante que de briser le tuteur qui la soutient?</p> + +<p>Si encore cette libération de l'amour pouvait assurer le bonheur aux +amants dans les années de force et de jeunesse! Mais que de difficultés +pour assouvir sur terre la soif d'aimer, pour goûter la béatitude de +vivre! Point de félicité parfaite sans un amour partagé; et le sera-t-il +toujours? Lors même que cette correspondance affective s'établit entre +deux coeurs, qui oserait dire ce qu'elle durera? De là, entre les +constants et les volages, des froissements, des conflits, des douleurs +inévitables. Il ne suffit pas de se débarrasser de toutes les +conventions mondaines pour s'affranchir de son coeur. Il ne suffit pas +d'être une femme sans préjugés, pour être vraiment libre. Après s'être +libérée de tout ce qui la gêne, elle sera encore esclave de ses +instincts, de ses sens, de l'amour lui-même, dont les chaînes ne sont +pas toujours faites de fleurs. Qui veut aimer doit s'apprêter à +souffrir. Sous la signature d'Étincelle, Mme de Peyronny a écrit cette +mélancolique pensée: «L'amour est comme une auberge espagnole: on n'y +trouve que ce qu'on y apporte. La religion fait des saintes; l'amour ne +fait que des martyres<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a> +<a href="#footnote141"><sup class="sml">141</sup></a>.»</p> + +<p>Si douloureuse est la question que nous touchons ici, que les écrivains +révolutionnaires n'ont pu s'empêcher de se la poser. «L'amour +cessera-t-il jamais d'être lié à de grandes souffrances?» C'est +l'excellent Benoît Malon qui s'adresse à lui-même cette interrogation +pénible. Et, en effet, le propre de l'amour n'est-il point de donner +plus qu'il ne reçoit? Or, quiconque aime plus qu'il n'est aimé, finit +toujours par en souffrir. D'où il suit que le véritable amour est frère +de la douleur. Il faut en faire son deuil: la Sociale elle-même ne +supprimera point cette sujétion affligeante que Malon tient, fort +sensément, pour une «fatalité naturelle que nulle rénovation ne fera +entièrement disparaître<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a> +<a href="#footnote142"><sup class="sml">142</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote141" +name="footnote141"><b>Note 141: </b></a><a href="#footnotetag141"> +(retour) </a> <i>La Femme moderne.</i> Revue encyclopédique du 28 novembre 1896, +p. 858.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote142" +name="footnote142"><b>Note 142: </b></a><a href="#footnotetag142"> +(retour) </a> <i>Le Socialisme intégral</i>, t. I, chap. VII, p. 372.</blockquote> + +<p>L'amour-passion, d'ailleurs, qu'il soit partagé ou non, ne se fait point +faute de prendre sa revanche des peines et des tourments qu'il s'inflige +à lui-même. Il est remarquable qu'on ne fait bien souffrir que les gens +qu'on adore follement. L'amour-passion est atroce. Il ne connaît point +l'indifférence, la confiance, la paix unie et reposante. Quand il ne se +dévore pas lui-même, il dévore l'être aimé, et avec rage. La passion est +si voisine de la haine qu'il n'est point rare que l'amour exaspéré +s'emporte jusqu'à tuer. Ainsi s'expliquent les crimes passionnels.</p> + +<a name="l3c8s3" id="l3c8s3"></a> +<h4>III</h4> + + +<p>A ce propos, les statistiques établissent que le nombre des hommes, qui +s'en rendent coupables, est de quatre à cinq fois supérieur à celui des +femmes. Ce n'est que pour un seul genre de suicide, le suicide par +amour, que la femme, par une sorte de revanche lugubre, l'emporte sur +l'homme. Si l'on en croyait le professeur Lombroso, cette dernière +supériorité tiendrait à ce que l'amour, chez le sexe masculin, obéit à +des mobiles moins désintéressés que chez le sexe féminin. La passion +égoïste pousse l'homme au meurtre; il tue. La tendresse pure conduit la +femme au suicide; elle se tue. Tandis que l'ingratitude et la trahison +de l'amante excitent la vengeance de l'amant, l'abandon et la perte du +bien-aimé n'éveillent chez la femme que douleur et désespoir. Vivre l'un +sans l'autre lui paraît impossible; et, par appréhension de l'existence, +elle se jette dans la mort avec fermeté, presque avec ivresse.</p> + +<p>Par contre,--ceci soit dit à l'honneur des hommes,--au lieu que +cinquante maris se tuent après la mort de leur compagne, les douleurs du +veuvage n'opèrent tragiquement que sur quinze femmes. Il reste (c'est la +conclusion de M. Lombroso) que les mêmes créatures, qui se réfugient si +facilement dans la mort pour la perte d'un amant, montrent beaucoup +moins d'empressement à se supprimer lorsqu'elles perdent leur époux. +Cette constatation n'a rien qui doive nous étonner.</p> + +<p>Grâce aux garanties du mariage, une veuve conserve la considération et +reprend sa dot. Si le chef de la famille a disparu, le foyer reste +intact. Elle y vivra peut-être plus maigrement que du vivant de son +mari, surtout si elle a des enfants; mais le patrimoine paternel est là +qui soutiendra, l'existence de tous. Si donc un vide s'est creusé dans +la famille, le foyer survit, et la veuve en reste la souveraine.</p> + +<p>Dans l'union libre, au contraire, l'amant disparu, tout s'écroule. C'est +la misère noire. La loi, dont on a répudié l'appui, ne vient plus au +secours de l'abandonnée. Les liens de chair, noués en un moment de +fougueuse tendresse, sont rompus sans miséricorde. Isolée, désespérée, +sans ressources, sans défense, incapable de se protéger par sa propre +force contre la malveillance de la foule qui la guette et contre les +tentations qui l'assiègent, la pauvre survivante ne croit plus à la +possibilité de vivre et prend la résolution d'en finir. Qu'on supprime +toutes les sûretés conjugales, qu'on abolisse le mariage, et, avec +l'union libre généralisée, on verra les suicides passionnels se +multiplier lamentablement. C'est grâce au mariage que la veuve se +résigne à vivre. Si grande, au contraire, est la détresse des victimes +de l'amour libre, qu'elles lui préfèrent la mort. Conclusion: pour la +femme, pour la mère, la sécurité vaut mieux que l'indépendance.</p> + +<p>Et maintenant, détruisez l'institution matrimoniale, si vous le pouvez: +croyez-vous que les ménages seront plus unis, plus heureux, plus +honnêtes? Croyez-vous que les trottoirs des boulevards extérieurs seront +moins encombrés? Pouvez-vous affirmer que vos femmes émancipées ne +mettront jamais le libre amour aux enchères publiques? Pouvez-vous +assurer que la femme, privée des garanties du mariage, sera moins +assujettie, moins exploitée, moins vénale, moins bête de somme ou moins +bête de luxe? Verrons-nous les filles de joie se ranger et les +souteneurs se convertir? Si le libertinage déborde dans les grandes +villes, n'est-ce point précisément que le mariage y est de moins en +moins honoré, de moins en moins pratiqué? Vous nous jetez au visage +toutes les plaies conjugales, mais elles sont vôtres. Nos moeurs +deviennent anarchiques parce que votre esprit révolutionnaire s'est +glissé entre l'homme et la femme, parce que les époux sont portés de +plus en plus à n'accepter de leur union que les plaisirs, à répudier +leurs devoirs, à méconnaître leurs obligations. Ils ont perdu le sens du +mariage chrétien. Ayez donc la franchise de les reconnaître pour vos +disciples, car ils vous font honneur! Ils se libèrent de toutes leurs +charges, ils trahissent tous leurs engagements. Démolissez donc la +dernière digue qui protège la famille contre l'envahissement des +mauvaises moeurs; et quand le vice aura submergé la pierre sacrée du +foyer domestique, la loi de la force reprenant son empire dans les +relations sexuelles, on verra la femme humiliée, meurtrie, opprimée, +avilie, retomber dans cette misère où le christianisme l'avait trouvée. +Que si (je le veux bien) les plus fières, les plus vaillantes, les plus +fortes échappent à cette ignominie, la masse redeviendra nécessairement +ce que le passé l'a connue: «chair à souffrance ou chair à plaisir,» +comme vous dites; et, pour la honte de l'humanité, la femme ne sera plus +(tranchons le mot) qu'une lamentable femelle.</p> + +<a name="l3c9" id="l3c9"></a> +<br><br> +<h3>CHAPITRE IX</h3> + + +<h4>Les scandales et les méfaits, du libre amour</h4> +<br> +<h3> SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Revendications innommables.--Ce que sera l'«union + future».--La liberté de l'instinct--La réhabilitation du + libertinage.--La femme devenue la «fille».</p> + +<p> II.--Les chaînes du mariage.--Plus d'engagements solennels + si la vie doit être un perpétuel amusement.</p> + +<p> III.--Sus au mariage! sus à la famille!--Citations + démonstratives.--Les destructions révolutionnaires.</p> + +<p> IV.--Derniers griefs.--Les «nuisances de l'union libre»--Le + mariage peut-il disparaître?--Appel aux honnêtes gens.</p> +</blockquote> +<br> + +<p>Il est rare que l'homme s'arrête à mi-chemin d'une idée fausse, surtout +lorsqu'elle lui permet de donner carrière à ses appétits sensuels. +L'union libre nous en est un exemple. Non contents de plaider +subtilement en sa faveur, certains écrivains, libérés de tout scrupule +et résolus aux pires audaces, revendiquent, avec une crudité cynique, +l'émancipation des sens et la liberté de l'instinct. Avec ces +publicistes,--anarchistes pour la plupart,--qui poussent l'idée du libre +amour jusqu'à ses conséquences les plus effrénées, la discussion est +inutile. Il suffit d'exposer, même avec discrétion, leurs sophismes et +leurs paradoxes, pour que ceux-ci éveillent dans l'âme des honnêtes +femmes tout le mépris et toute la rancoeur qu'ils méritent.</p> + +<a name="l3c9s1" id="l3c9s1"></a> +<h4>I</h4> + +<p>On connaît le mot de Saint-Just: «Ceux-là sont époux qui s'aiment et +aussi longtemps qu'ils s'aiment.» Les partisans du libre amour,--gens de +peu de scrupule,--prennent cette formule à la lettre. Voici le programme +qu'ils assignent à l'«union future» de leurs rêves.</p> + +<p>Il faut, premièrement, qu'on y pénètre et qu'on en sorte à volonté, sans +tracas, avec la plus entière facilité. L'union libre sera donc +«multiforme». C'est une demeure que chaque couple se construira selon +ses goûts, un refuge, un abri, que chaque conjoint pourra modifier ou +abandonner à sa guise. Ensuite, il est bien entendu que «toutes les +manifestations de l'amour seront également respectables, même les plus +imprévues.» Et puisque le temps présent nous offre déjà de bons exemples +de «bonheur à trois,» il va sans dire que «la polygamie ou la polyandrie +consentie sera parfaitement admissible.»</p> + +<p>Dans ce monde nouveau, la femme est émancipée, comme il convient, +jusqu'à la licence. Elle a «le droit de n'être mère que lorsqu'elle le +veut; elle ne se laisse pas imposer, malgré elle, le fardeau de la +maternité.» Et comme la transmission de la vie doit être volontaire, on +va jusqu'à revendiquer pour elle «le droit officiel à +l'avortement»<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a> +<a href="#footnote143"><sup class="sml">143</sup></a>. On nous affirme même qu'en restaurant les temples, +que les anciennes époques de beauté avaient élevés a Éros et à Vénus, il +s'établira peu à peu une «Science de l'Amour», grâce à quoi l'«Union +future», cessant d'être un mystère douloureux, ne répandra sur les +humains que des joies ineffables<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a> +<a href="#footnote144"><sup class="sml">144</sup></a>. Plus prosaïquement, un romancier +coutumier de toutes les audaces, M. Paul Adam, a émis cette conclusion +dénuée de lyrisme, que «l'amour n'a pas une importance autre que le +manger et la marche,» et que «les peuples finiront par reconquérir le +droit de reproduction<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a> +<a href="#footnote145"><sup class="sml">145</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote143" +name="footnote143"><b>Note 143: </b></a><a href="#footnotetag143"> +(retour) </a> <i>La Faillite du mariage et l'Union future</i>, par M. Joseph +<span class="sc">Renaud</span>, pp. 187, 190, 193, 194, 195, 201 et 205.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote144" +name="footnote144"><b>Note 144: </b></a><a href="#footnotetag144"> +(retour) </a> <i>La Faillite du mariage et l'Union future</i>, pp. 178, 181 et +183.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote145" +name="footnote145"><b>Note 145: </b></a><a href="#footnotetag145"> +(retour) </a> <i>L'Année de Clarisse</i>, chap. VIII.</blockquote> + +<p>Que ces idées étranges soient émises par des hommes, on doit en gémir +assurément, sans qu'il faille toutefois en marquer un grand étonnement. +Ces extravagances licencieuses sont une de ces revanches de la Bête +contre l'Esprit, que toutes les époques ont vu se produire avec plus ou +moins de violence et d'éclat. En cela, du moins, notre temps est +particulièrement éprouvé, puisque le dévergondage des moeurs ne le cède +en rien au dévergondage des idées. Et ce qui le prouve bien, c'est que +les revendications les plus osées peuvent se lire en des livres,--rares +encore, Dieu merci!--écrits par des mains féminines. Quant à l'esprit de +cette littérature, nous croyons devoir l'indiquer ici dans sa simplicité +toute nue.</p> + +<p>Pour une certaine catégorie de femmes sans préjugés, dont le désir et la +curiosité enfièvrent les sens, l'émancipation consisterait à +s'abandonner librement à ses inclinations amoureuses, afin d'affirmer à +la face du monde qu'on est maître de soi, de son âme, de son coeur--et +du reste. En se donnant volontairement, une femme ne prouve-t-elle pas +qu'elle s'appartient totalement? En conséquence, pourvu qu'elles soient +raisonnées et consenties, les défaillances charnelles sont la marque +d'un être libre, et les faiblesses du coeur elles-mêmes attestent +l'indépendance de l'esprit. On s'élancera donc dans l'amour libre, avec +une décision renseignée, exempte de pudeur, de scrupule et de timidité.</p> + +<p>Nous connaissons ce genre de liberté. C'est la liberté cynique du +viveur; et il serait triste, en vérité, que toutes les études, tous les +efforts, toute la culture de la «femme nouvelle» ne servissent qu'à +l'enflammer du désir d'égaler la plus vile et la plus misérable des +libertés masculines, la licence du libertin. Qu'elle vive donc en +garçon,--pardon! en fille,--qu'elle se fasse l'égale de l'homme, non par +en haut, par le travail qui honore, mais par en bas, par l'immoralité +qui dégrade! Seulement qu'elle sache bien que, cela fait, elle ne pourra +plus être la femme qu'on épouse. Qu'apporterait-elle à son mari? Une âme +flétrie et un corps souillé. Et quel honnête homme la voudrait prendre? +Plus de sécurité pour lui, plus de respect pour elle. L'indépendance de +la fille aura tué, en sa personne, la dignité de la femme.</p> + +<a name="l3c9s2" id="l3c9s2"></a> +<h4>II</h4> + + +<p>Mais le mariage est une gêne, un frein, une entrave. Il contient le +désir, il discipline l'amour. «Mais le mariage veut mâter la nature!» +c'est le gros grief de M. Sébastien Faure; et comme il le développe avec +grâce! Comprenez-vous un jeune homme et une jeune fille qui, s'aimant +pour le bon motif, ont l'insanité de se lier pour toujours? Pauvres +nigauds! «C'est ce «toujours» qui, nouveau d'abord, fatigant bientôt, +obsédant enfin, vous enlèvera la fougue des exubérants désirs, vous +laissera quelque temps à la routinière gymnastique des exercices +matrimoniaux, puis vous fera connaître, avant qu'il soit longtemps, la +satiété des monotones caresses, l'écoeurement des sensations invariées, +le dégoût des mêmes baisers, dans le même décor, sur la même couche, +avec le même complice.» Et quels complices! «Un petit crétin dressé à +rougir des surprises de la chair, des éveils délicieux de la virilité, +de l'affirmation brutale des désirs,--et digne femelle de cet imbécile, +la jeune fille qui, crevant d'ardeurs inassouvies, torture son coeur, +supplicie ses sens, baisse les paupières pour feindre la pudeur.» +J'abrège, et pour cause! Retenons seulement l'apostrophe finale: +«Allons! couple de fous ou de coquins, après ce noviciat de l'hypocrisie +supporté dans le couvent familial, vous êtes dignes de prononcer les +voeux solennels et irrémissibles que reçoit, au nom de la Loi, le +farceur tricolore<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a> +<a href="#footnote146"><sup class="sml">146</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote146" +name="footnote146"><b>Note 146: </b></a><a href="#footnotetag146"> +(retour) </a> <i>La Plume</i> du 1er Mai 1893, p. 201.</blockquote> + +<p>Je demande pardon au lecteur de cette citation, pourtant expurgée; mais +il n'est pas mauvais qu'il sache de quelle haine on poursuit, dans +certains milieux, le mariage auquel nous devons des siècles d'honneur +familial et de progrès humain. Et à cette fin, il importe de rappeler +encore une fois aux honnêtes gens, qui seraient tentés de l'oublier, que +la passion est une chose et que le mariage en est une autre. Si exquise +que soit la première, le monde ne saurait vivre sans le second.</p> + +<p>On peut bien voir dans l'union libre une idylle d'étudiant, un caprice +des sens, un jeu de grâces plein d'embrassades et d'agenouillements. Les +jeunes mariés, d'ailleurs, n'ignorent point le charme de ces premières +caresses. Mais quand ce joli sensualisme s'est refroidi, quand cette +fièvre délicieuse et délirante est tombée, le mariage nous apparaît +alors pour ce qu'il est, à savoir la chose la plus sérieuse du monde, la +plus grave et la plus sainte de la vie, le prolongement de l'amour par +l'estime et l'amitié, l'union de deux consciences et de deux destinées +par la confiance réciproque et le respect mutuel. Et de cette fusion +loyale et tendre, la famille sort comme une fleur de sa tige, versant +sur le monde fraîcheur et rajeunissement. Cela ne vaut-il pas mieux que +les divertissements agités de l'union libre?</p> + +<p>Proudhon lui-même s'offensait qu'on voulût rabaisser l'union de l'homme +et de la femme à un simple «roucoulement». Il s'écriait: «Le mariage +n'est pas rien que l'amour; c'est la subordination de l'amour à la +justice.» Sa raison se soulevait contre la souveraineté de la passion et +la déification du désir, si chères à certaines femmes libres<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a> +<a href="#footnote147"><sup class="sml">147</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote147" +name="footnote147"><b>Note 147: </b></a><a href="#footnotetag147"> +(retour) </a> Voyez son livre: <i>De la justice dans la Révolution et dans +l'Église</i>.</blockquote> + +<p>Qu'on se moque maintenant, tant qu'on voudra, des préoccupations de +notre bourgeoisie. Pères et mères s'appliquent à préserver leurs enfants +des jeux éphémères de l'amour sensuel, et ils font bien. En les mariant +avec tant de soin, ils songent à l'avenir, et que tout n'y sera point +fleurs et baisers. Ils savent par expérience que la vie commune exige +plus de vertu que de passion; et ils s'emploient, à bon escient, à +mettre leurs fils et leur filles en garde contre les tentations et les +déceptions du coeur, leur rappelant que le mariage, véritable fondement +de la famille humaine, implique plus de devoirs que de plaisirs. C'est +de la sagesse pure. Nous ne sommes pas sur la terre pour nous amuser!</p> + +<a name="l3c9s3" id="l3c9s3"></a> +<h4>III</h4> + + +<p>A ceux qui demanderaient encore pourquoi les féministes révolutionnaires +visent le mariage avec tant de fureur, nous répéterons que c'est pour +atteindre mortellement la famille. A leurs yeux, le vice de la monogamie +chrétienne n'est pas seulement de brider le désir et de discipliner la +chair, mais encore et surtout de fonder un foyer. Vainement tous ceux +qui ont étudié sérieusement l'histoire de l'humanité, s'accordent-ils à +constater qu'au plus bas échelon de la sauvagerie, les rapports des deux +sexes sont absolument libres; vainement remarquent-ils que la famille +humaine n'est sortie de l'animalité qu'en devenant autoritaire, et +qu'elle ne deviendrait libertaire qu'en retournant à l'animalité par +l'émancipation des sens: on affirme que c'est à la nature qu'il faut +revenir, pour retrouver l'intégralité des jouissances perdues. Et comme, +jusqu'à présent, l'institution familiale a résisté aux efforts des +démolisseurs, comme elle est l'arche sainte où le vieux monde peut +trouver un dernier refuge contre le flot montant des mauvaises moeurs, +on redouble d'acharnement pour l'ébranler et l'abolir. C'est pourquoi la +Révolution a décrété d'en finir avec les prétendues civilisations +monogames.</p> + +<p>Voyez avec quel cynisme on traite la vie de famille: on la dénonce comme +une vie de servitude. «A l'âge des turbulences, des caprices et des +folles étourderies,» l'enfant est obligé de se soumettre à une +discipline chagrinante. Quel martyre! «Il faut qu'il prenne des +habitudes de régularité et de soumission, qui meurtrissent ses instincts +invincibles de liberté.» Comprenez-vous cette abomination? Et lorsque +vient «l'âge des floraisons amoureuses,» jeunes gens et jeunes filles, +«impatients d'essayer leurs ailes,» se blessent aux barreaux de «la cage +familiale qui les retient captifs<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a> +<a href="#footnote148"><sup class="sml">148</sup></a>.» Et nous ne maudissons pas cette +détention préventive!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote148" +name="footnote148"><b>Note 148: </b></a><a href="#footnotetag148"> +(retour) </a> Sébastien <span class="sc">Faure</span>, <i>La Douleur universelle</i>, pp. 321 et 323.</blockquote> + +<p>Songez en outre que nos chefs de famille sont des «caporaux» ou des +«geôliers». Aujourd'hui, l'individu ne sort d'une prison que pour entrer +dans une autre; il ne se débarrasse du lien familial que pour se mettre +au cou le joug conjugal. La vie d'un moderne est une «odyssée de +servitude». A tout âge, en toute condition, la famille nous écrase de +sujétions, de responsabilités, d'obligations, de contraintes, de corvées +incessantes. Chaque jour, elle nous astreint à un «continuel +renoncement». Si, très exceptionnellement, il se rencontre des êtres qui +trouvent au foyer joie, tendresse et consolation, il reste que +«l'immense majorité des humains en souffre cruellement<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a> +<a href="#footnote149"><sup class="sml">149</sup></a>.» +L'institution familiale opprime l'être à toutes les périodes de +l'existence. «Elle le guette dans les entrailles de sa mère, l'attend au +premier vagissement, le suit au berceau, à l'école, au collège, pendant +sa jeunesse, sa maturité, sa vieillesse, et l'accompagne, sans le +quitter, jusqu'à la tombe.» Nul n'est exempt de ses persécutions. «Le +bâtard souffre de la famille parce qu'il n'en a pas; l'autre, parce +qu'il en a une.» La maison paternelle est une école d'asservissement et +d'hypocrisie. «C'est ligotté dans les langes de la famille que l'enfant +contracte des tendances à l'obéissance, des habitudes de servilité.» +C'est là qu'il plie sa pauvre cervelle aux «respects ridicules» et aux +«vénérations grotesques». C'est là qu'appliqué chaque jour à dissimuler +sa conduite et à falsifier son langage, il devient «docteur ès +fourberie». C'est là, enfin, qu'il reçoit les plus tristes exemples et +puise les plus lamentables préjugés; car, «c'est dans la famille, +qu'ayant sous les yeux l'incessant spectacle d'un homme--son +père--couchant toujours avec la même femme--sa mère--et d'une +femme--l'épouse--n'ayant ostensiblement d'amour que pour un seul +homme--le mari,--l'adolescent de l'un et l'autre sexe se fait de l'amour +l'idée la plus fausse et la plus dangereuse, en se persuadant que +l'exclusivisme du coeur est une vertueuse obligation<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a> +<a href="#footnote150"><sup class="sml">150</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote149" +name="footnote149"><b>Note 149: </b></a><a href="#footnotetag149"> +(retour) </a> <i>La Douleur universelle</i>, p. 321.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote150" +name="footnote150"><b>Note 150: </b></a><a href="#footnotetag150"> +(retour) </a> <i>La Plume</i> du 1er mai 1893, pp. 203 et 204.</blockquote> + +<p>On ne m'aurait point pardonné, j'en suis sûr, de retrancher quelque +chose de ce réquisitoire odieux. L'anarchisme de l'amour y apparaît dans +toute sa crudité. On en connaît l'esprit, on en voit le but. Sus au +mariage légal! Sus à la famille juridique! Nos révolutionnaires ne se +dissimulent point, du reste, qu'«ils touchent ici à un des préjugés les +plus profondément ancrés dans l'opinion publique.» Abattre la famille +leur paraît bien «la partie la plus malaisée de leur glorieuse tâche.» +Mais ils se disent que «la famille est la photographie en miniature de +la société tout entière,» qu'on y retrouve «mêmes principes idiots, +mêmes préjugés inhumains, même hiérarchie meurtrière,» et que, par +suite, «quiconque veut révolutionner la société ne peut logiquement +respecter la famille<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a> +<a href="#footnote151"><sup class="sml">151</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote151" +name="footnote151"><b>Note 151: </b></a><a href="#footnotetag151"> +(retour) </a> <i>La Plume</i>, <i>eod. loc.</i>, p. 203.</blockquote> + +<p>Ce raisonnement est exact. Oui, notre famille est en petit ce que notre +société est en grand. Il n'est pas besoin d'une très vive clairvoyance +pour découvrir en elle la cellule vivante, le noyau élémentaire, le +centre embryonnaire qui communique à l'ensemble la vie, la durée, la +résistance et le renouvellement. Groupement d'affection, communauté +d'origine, association d'intérêts, la collectivité familiale est le type +exemplaire de la nation elle-même, qui suppose la fusion du sang et le +mélange des races, l'identité des besoins et des aspirations. L'esprit +de nationalité participe même de l'esprit de famille; car la maison +paternelle est une petite patrie microscopique, dont la grande famille +nationale n'est que l'image agrandie et multipliée. Toutes deux sont +fondées sur la conservation d'un patrimoine de traditions, d'idées, de +sentiments, qui se transmet de génération en génération. Toutes deux +impliquent l'appropriation et l'hérédité; toutes deux se soutiennent par +la solidarité des membres qui les constituent; toutes deux se gouvernent +par le principe d'autorité; toutes deux se donnent des constitutions qui +stipulent des droits et des devoirs réciproques. La charte organique de +notre gouvernement démocratique n'est qu'une sorte de contrat de +mariage, qui a fixé les pouvoirs respectifs du Peuple et de la +République, officiellement et volontairement unis l'un à l'autre.</p> + +<p>Dès lors, si l'unité souveraine doit être l'individu libéré de toute +obligation, il faut que famille et société disparaissent. Et le foyer +étant la pierre angulaire de la nation, et l'esprit de famille étant +l'aliment de l'esprit de patrie, on ne saurait démolir sûrement la +société actuelle, qu'en détruisant le centre familial d'où elle procède +et le mariage qui en est le noeud légal et sacramentel. Et voilà +pourquoi toute entreprise révolutionnaire, qui s'attaque à la société, +doit logiquement s'attaquer à la famille, parce que «cet instrument de +torture, comme dit élégamment M. Sébastien Faure, assume et +quintessencie les vices, les mensonges, les coquineries, les tyrannies +de l'ordre social tout entier<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a> +<a href="#footnote152"><sup class="sml">152</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote152" +name="footnote152"><b>Note 152: </b></a><a href="#footnotetag152"> +(retour) </a> <i>La Plume</i>, <i>eod. loc.</i>, p. 201.</blockquote> + +<a name="l3c9s4" id="l3c9s4"></a> +<h4>IV</h4> + + +<p>A ce langage haineux et subversif, c'est peine perdue d'opposer la +morale et la religion, que les esprits émancipés tiennent aujourd'hui +pour deux vieilles choses très suspectes de radotage. Mieux vaut s'en +tenir aux raisons d'ordre positif tirées de la vie réelle. Reprenons-les +pour conclure.</p> + +<p>L'union libre est un principe de faiblesse et d'insécurité. Dans les +faux ménages, précaires et instables, que le caprice de la passion aura +formés et que le caprice de la passion pourra défaire, les moindres +litiges risqueront de tourner en dissentiments et en ruptures.</p> + +<p>L'union libre est un principe de division et de conflits. La femme étant +devenue l'égale de l'homme, et l'autorité de la mère pouvant contredire +et infirmer en toute matière l'autorité du père, la direction des +affaires et le gouvernement des enfants susciteront mille querelles qui +rendront la vie commune intolérable.</p> + +<p>L'union libre est un principe de violence et d'oppression. A défaut du +mariage qui protège les époux en liant légalement leurs destinées l'une +à l'autre et en équilibrant leurs droits respectifs par leurs devoirs +mutuels, la force, redevenue la règle souveraine des rapports sexuels, +maintiendra ou rompra despotiquement les noeuds de chair que la passion +sensuelle aura formés.</p> + +<p>L'union libre est un principe d'avilissement. Dépourvue de toute +garantie légale à l'encontre de son compagnon, la femme retombera +misérablement sous la main de l'homme. Loin d'affranchir le sexe faible, +l'abolition du mariage ne peut manquer de l'asservir aux appétits et aux +brutalités du sexe fort. L'histoire atteste que plus l'idéal conjugal +s'abaisse, plus la condition de la femme s'aggrave; que plus l'amour se +dégrade, plus la femme déchoit. La passion émancipée, c'est +l'indépendance dans l'abjection. Dieu garde la femme d'une si lamentable +extrémité! La civilisation elle-même risquerait d'en périr. Car, là où +la femme n'est point respectée, il est impossible que l'humanité soit +respectable. «Le moyen le plus efficace de perfectionner l'homme, a dit +Joseph de Maistre, c'est d'ennoblir et d'exalter la femme.»</p> + +<p>Plus d'illusion possible: le féminisme conjugal est né d'une réaction +furieuse de l'individualisme révolutionnaire contre la solidarité +chrétienne, qui associe les époux dans un coeur-à-coeur immuable. Plus +de malentendu possible: l'idéal de la famille à venir n'est point dans +l'indépendance orgueilleuse ni dans le nivellement égalitaire. Que la +femme s'unisse à l'homme, au lieu de lutter contre lui! Qu'elle s'appuie +sur son compagnon, au lieu de ne compter que sur elle seule! La paix est +fille de l'ordre, et celui-ci ne se comprend point sans hiérarchie ni +subordination, sans confiance ni respect.</p> + +<p>Laissons donc les ennemis du mariage prêcher, tant qu'ils voudront, +l'émancipation de l'amour. Que ces révoltés excitent la femme à relever +la tête et à secouer le joug, à aimer qui les aimera, à aimer qui leur +plaira. Qu'ils impriment à leurs revendications un caractère +antireligieux et antifamilial, une direction agressive et +révolutionnaire. Il est à espérer que ces excès de langage et de +conduite ne feront que détourner de leur féminisme malfaisant toutes les +femmes honnêtes, qui ont le souci de leur dignité et la conscience des +intérêts supérieurs de la famille, et qu'au lieu d'entamer leurs âmes, +un pareil débordement de violences et d'incongruités les avertira du +péril et les prémunira même contre les tentations et les défaillances; +si bien que, tant par l'emportement inconsidéré de ses adversaires que +par la vigilance de ses défenseurs, l'institution du mariage pourra être +sauvée.</p> + +<p>Et si un jour, par impossible, le mariage cessait d'être une institution +légale, si l'union libre, s'insinuant dans les moeurs et dans les codes, +devenait la règle de fait et de droit, ne croyons pas que les principes +d'indissolubilité, de fidélité, de fécondité, qui sont l'âme du mariage +chrétien, disparaîtraient de ce monde. La religion aidant, il y aura +toujours de braves gens qui demeureront inébranlablement attachés aux +«justes noces» qu'auront pratiquées leurs ancêtres; et, quelle que soit +la démoralisation ambiante, ils formeront, au milieu de la dissolution +générale, le dernier rempart de la famille, une élite vertueuse, une +race d'élection, une sorte d'aristocratie de l'amour et du devoir.</p> + +<p>Oui, quoi qu'on pense et quoi qu'on dise de la «faillite» du mariage, +l'union durable et sainte, l'union pour la vie, l'union loyale et +confiante, sans trahison et sans rupture, le mariage, en un mot, restera +le plus haut idéal qu'il soit donné au couple humain de poursuivre et +d'atteindre sur la terre. Il est la pierre angulaire, ou encore l'arche +véritable de la famille; et, au même titre que ce groupe naturel et +indestructible, il ne saurait pas plus disparaître que la vie même dont +il assure le mieux la transmission. Étroitement lié à l'honneur du mari, +à la dignité de la femme et à l'avenir de l'enfant, le mariage est lié, +par cela même, aux destinées de l'espèce.</p> + +<p>C'est pourquoi nous avons la conviction que, si vigoureusement qu'ils +manient la cognée révolutionnaire, les bûcherons de la Sociale +s'épuiseront en vains efforts contre l'arbre auguste et magnifique qui +abrite, depuis des siècles, l'humanité civilisée. Ils pourront lui faire +de larges blessures; mais ils n'empêcheront point sa sève remontante de +pousser tôt ou tard de nouveaux rejetons. Pourquoi même ne pas espérer +qu'instruits par les destructions violentes dont l'imminence effraie les +plus optimistes, les hommes désabusés reviendront en masse chercher sous +ses rameaux la paix et la sécurité perdues?</p> + +<p>Pour nous, simples et braves gens, qui prenons la vie pour ce qu'elle +vaut, c'est-à-dire pour une source d'épreuves et pour une occasion +d'efforts, de mérites et de vertus, disons-nous, en attendant l'avenir, +que le vieux mariage chrétien,--cette union réfléchie, assortie, conclue +suivant l'esprit de nos pères, non comme une folle gageure, mais comme +un pacte solennel qui doit fonder un foyer et soutenir une famille,--est +l'assise sacrée sur laquelle reposent les destinées et les espérances de +notre société française; disons-nous que le mariage est un frein moral +susceptible de protéger les époux contre leurs faiblesses, et partant la +garantie la plus solide pour les enfants auxquels nous aurons donné le +jour; qu'à part quelques abus ou quelques dommages inhérents à toutes +les choses humaines,--ce que les outranciers du féminisme appellent +tragiquement «les crimes du mariage»,--il nous met du moins à l'abri de +l'instabilité de nos caprices et de nos passions; qu'en tout cas, les +accidents individuels ne prouvent rien contre sa règle généralement et +socialement bienfaisante; que les infortunes qu'on lui impute viennent +moins souvent des lois qui le sanctionnent, que des révoltes dirigées +contre son principe et des brèches faites à son inviolabilité; que les +devoirs qu'il nous impose ne vont pas sans des avantages d'ordre, de +dignité, de repos et de considération; qu'après tout l'homme et la femme +n'ont pas seulement sur terre des appétits à satisfaire et des libertés +à exercer, mais encore des obligations à remplir, des deuils et des +souffrances à supporter, et qu'il n'est point finalement de moyen plus +sûr et plus doux de vivre sa courte vie, que de la vivre à deux en +s'appuyant loyalement l'un sur l'autre jusqu'au bout du chemin.</p> + +<a name="l3c10" id="l3c10"></a> +<br><br> +<h3>CHAPITRE X</h3> + + +<h4>Hésitations et inconséquences du féminisme radical</h4> +<br> +<h3> SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Tactique adoptée par la Gauche féministe.--Le mariage + doit être rénové et l'union libre ajournée.</p> + +<p> II.--Ce que doit être le mariage nouveau: «une association + libre entre égaux»--Absolution de toutes les supériorités + maritales.</p> + +<p> III.--Extension du divorce.--Voeux significatifs émis par + le congrès de 1900.--Aux prises avec la logique.</p> + +<p> IV.--Les entraînements de l'erreur.--La peur des mots.--A + mi-chemin de l'union libre.--Inconséquence ou + timidité.--Conclusion.</p> +</blockquote> +<br> + +<p>Il serait peu généreux et peu équitable d'attribuer au féminisme tout +entier des doctrines qui sont prêchées surtout par des hommes. Pour +quelques femmes audacieuses qui embrassent avec passion les plus folles +idées, il en est mille, même dans les groupes d'Extrême-Gauche, qui +répugnent secrètement à l'union libre. Non qu'elles acceptent le mariage +avec toutes ses conséquences. Elles font même tant de brèches à son +principe, qu'emportées par la logique de l'erreur et de la destruction, +elles préparent, sans le savoir, les voies à l'émancipation de l'amour, +vers laquelle les allégements successifs du lien conjugal tendent +invinciblement. Et c'est un spectacle plein d'enseignements qui prouve, +une fois de plus, que tout ce qui affaiblit le mariage tourne, qu'on le +veuille ou non, au profit du libre amour. On nous excusera, d'y arrêter +nos regards avant de clore cette étude, la leçon qui s'en dégage nous +confirmant expressément dans nos vues et nos appréhensions.</p> + +<a name="l3c10s1" id="l3c10s1"></a> +<h4>I</h4> + +<p>Malgré les secousses politiques et sociales qui ont bouleversé tant de +choses et amoncelé tant de ruines au cours des derniers siècles, la +famille est restée debout, impassible, immuable. Rien de plus curieux +que la tactique adoptée par la Gauche féministe pour réduire cette +majestueuse forteresse, qui résiste à la morsure du temps et +l'ébranlement des révolutions. On ne songe point à l'emporter d'assaut. +Impossible d'abattre «cette vieille maison ingrate et inhospitalière», +qui abrite actuellement la famille légitime. Il suffira donc de la +transformer, de l'aménager, d'en faire «une maison spacieuse et +souriante, image exacte de cette société de demain, où tous les êtres +auront une part égale de soleil, de bonheur et de pain.» C'est M. +Viviani, le rapporteur général de la section de législation du Congrès +de 1900, qui parle ainsi. Et à cette phrase caressante et fleurie, on +reconnaît le féminisme socialiste, un féminisme à la fois très avancé et +très opportuniste, qui sait cacher sous d'habiles réticences les vues et +les tendances les plus audacieuses.</p> + +<p>Adversaire de la famille telle qu'elle est constituée, ce groupe +important veut que le mariage soit «une association libre où les époux +auront des droits égaux.»</p> + +<p>Mais, dira-t-on, cette libre association, c'est l'union libre, ni plus +ni moins! Estimant que cette dernière formule sonnait trop mal aux +oreilles, et désireux de n'effaroucher personne, on a sans doute changé +le mot et conservé la chose.--Pas tout à fait. On a la prétention de +fonder un ordre familial nouveau, où rien ne subsistera de la «tyrannie +ancienne», mais où l'on entend recueillir, pour les vivifier, «les rares +vertus que la famille laisse encore fleurir,» telles que la fidélité +respective des époux et la soumission respectueuse des enfants.</p> + +<p>Conséquemment, cette association libre ne comportera point le droit de +répudiation. Elle est quelque chose de plus qu'un louage de services +susceptible d'être dénoncé par l'un ou l'autre des époux, lorsque surgit +un désaccord ou arrive l'heure de la lassitude. On ne se mariera donc +point comme on fait un bail, pour trois, six ou neuf ans, avec droit de +résiliation pour chacune des parties. M. Viviani, dont je reproduis la +pensée aussi fidèlement que possible, estime avec raison que la +répudiation serait plus profitable au mari qu'à la femme, et que +celle-ci, placée sous une perpétuelle menace de renvoi, deviendrait +souvent, pour éviter la misère, «la servante de tous les bas caprices +masculins.»</p> + +<p>L'union libre elle-même est inacceptable pour l'heure présente. La femme +du peuple doit s'en garder comme d'un piège et d'une duperie. Quand la +beauté se fane et que la jeunesse finit, rien ne la protège plus contre +l'abandon ou les rigueurs de l'amant. Trop fragile est le lien +volontaire de la parole donnée. Bien folle serait la femme qui +consentirait à appuyer sur cette fondation tremblante tout son avenir, +tout son bonheur, toute sa vie. En repoussant l'union libre, M. Viviani +ne pense qu'«à la misérable poussière humaine, à toutes les femmes sans +argent, sans foyer, sans garantie.» Mais l'union libre est-elle moins +précaire pour les autres? Riches ou pauvres ne peuvent en recueillir que +des humiliations atroces. Elle ne sera jamais profitable qu'au mâle. +L'union libre, c'est le <i>féminisme des hommes</i>. Aussi je ne comprends +pas que le distingué rapporteur la repousse pour aujourd'hui et se +déclare «bien près de l'accepter» pour demain, c'est-à-dire pour cet +avenir, plus ou moins lointain, où le socialisme de ses rêves aura fait +merveille--ou faillite<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a> +<a href="#footnote153"><sup class="sml">153</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote153" +name="footnote153"><b>Note 153: </b></a><a href="#footnotetag153"> +(retour) </a> Congrès international de la Condition et des Droits des +Femmes; séance du vendredi soir 7 septembre. Voir la <i>Fronde</i> du 10 +septembre 1900.</blockquote> + +<a name="l3c10s2" id="l3c10s2"></a> +<h4>II</h4> + + +<p>Que faut-il penser de cette conception de la société conjugale, qui +n'est pas encore l'union libre et qui n'est plus le vieux mariage? Nous +la tenons pour un système bâtard, inconséquent, instable. Par les vues +dont elle procède et par les fins où elle tend, elle peut très bien +ébranler l'antique foyer qui nous abrite; mais elle est incapable de +fonder une maison durable et une famille forte. Faites entrer dans le +mariage l'idée de bonheur à la place de l'idée de devoir, substituez la +liberté des époux à l'obligation qui les lie, l'égalité des droits à +l'autorité qui les discipline et les coordonne,--et ces ferments +nouveaux vont tout corrompre et tout dévorer. Vous aurez beau lutter +contre la logique des idées: elle se développera irrésistiblement. Et la +force qui les anime et les pousse vous emportera, quoi que vous fassiez, +jusqu'à l'union libre. On ne s'arrête pas à mi-chemin de l'erreur. +Lorsque celle-ci nous presse et nous talonne, il faut avoir le courage +et l'énergie de rétrograder vers les sommets; faute de quoi, on +s'effondre jusqu'en bas. Voyez plutôt.</p> + +<p>L'«association libre», préconisée par la Gauche féministe, implique +l'égalité des droits entre mari et femme. «Tous nos voeux, déclare M. +Viviani, réclament l'abolition de la puissance maritale.» Et encore: +«Nous voulons faire disparaître de la famille tous les vestiges de la +puissance maritale.» Et le Congrès a voté la suppression pure et simple +de toutes les lois qui édictent la soumission de la femme au mari. Ce +qui emporte l'abolition de l'article 213 du Code civil: on n'admet pas +que le mari doive protection à sa femme, ni surtout que la femme doive +obéissance à son mari. De cette façon, la «douce et candide fiancée» ne +tombera plus dans le mariage comme en une embûche. Elle conservera tous +ses droits. Souveraine par la grâce, elle sera l'égale de l'homme devant +la loi. Libre à elle de remettre aux mains de son mari la direction +morale et matérielle de la famille; mais au lieu de tenir leurs pouvoirs +de la «brutalité» du Code, les hommes les devront seulement à la +condescendance et à la «tendresse» des femmes.</p> + +<p>Cela est gracieusement ingénu. Si pourtant des conflits surgissent entre +ces deux volontés égales,--et ils peuvent éclater à tout instant pour +une question des plus graves ou des plus vaines,--qui les tranchera? +Soyons sans inquiétude: il y a des juges en France, nous dit-on. Comme +en une «société commerciale» où la résistance irréfléchie d'un associé +peut causer un «préjudice», les tribunaux décideront<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a> +<a href="#footnote154"><sup class="sml">154</sup></a>. Rétablir la +paix dans les ménages, quelle belle mission pour nos magistrats!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote154" +name="footnote154"><b>Note 154: </b></a><a href="#footnotetag154"> +(retour) </a> Discours précité de M. Viviani.</blockquote> + +<p>Le malheur est que le mariage est quelque chose de plus qu'une «société +commerciale». Impossible de faire tenir dans les limites d'un contrat +ordinaire cette communauté de joies et d'épreuves, d'espérances et de +deuils, de devoirs et d'efforts, qui est la famille. Vainement vous +manderez en hâte le juge de paix pour départager les époux en cas de +conflit: croyez-vous que ce ménage à trois puisse être uni et durable? +Ériger la magistrature en providence des familles, quelle imprudence! +L'intervention de cette puissance au coeur sec et aux mains rudes ne +fera qu'envenimer, exaspérer les querelles et les dissentiments. L'époux +contraint de céder par arrêt de justice rentrera au foyer,--pas pour +longtemps,--l'âme haïssante et ulcérée. Demandez aux magistrats +eux-mêmes: tout ménage où l'autorité judiciaire s'introduit avec son +appareil coercitif, est un ménage perdu. En général, le dualisme du +pouvoir n'a jamais engendré que rivalités et dissensions. Faites donc de +la famille une sorte de monstre à deux têtes également puissantes, et +vous pouvez être assurés que, malgré la médiation ou l'arbitrage du +tribunal, les disputes de prééminence multiplieront les +mésintelligences, les ruptures et les divorces. Et ce faisant, l'égalité +des droits entre époux précipitera la ruine du mariage et l'avènement de +l'union libre.</p> + +<p>D'autant que, pour parfaire l'égalité entre époux, on s'acharne à +détruire tout ce qui marque la supériorité du mari. Ainsi la Gauche +féministe a émis le voeu que la femme française qui épouse un étranger, +ou la femme étrangère qui épouse un Français, ait le droit de conserver, +par une déclaration faite au jour de son mariage devant l'officier de +l'état civil, sa nationalité d'origine. N'est-il pas «immoral» que la +femme soit condamnée à prendre toujours la nationalité de son mari? Et +pour procurer à la femme la satisfaction orgueilleuse de conserver la +plénitude de son individualité, on n'hésite pas à sacrifier les intérêts +de la famille, dont le patrimoine doit être régi par une seule et même +législation sous peine de conflits inextricables. Concevez-vous un +ménage dont la femme, restée Anglaise, sera gouvernée par la législation +anglaise, et le mari, resté Français, sera gouverné par la législation +française? Et les enfants suivront-ils la nationalité du père? Si oui, +c'est un hommage rendu à la primauté virile. Si non, seront-ils +mi-anglais, mi-français? Vous verrez que, par horreur de la prééminence +paternelle, on leur réservera le droit de trancher cette question à leur +majorité.</p> + +<p>Ainsi encore, la Gauche féministe a émis le voeu que la femme mariée, +«afin de sauvegarder son individualité, sa liberté et ses intérêts, +garde son nom patronymique, au lieu d'adopter celui du mari.» Remarquez +qu'aucune loi n'oblige l'épouse à prendre le nom de l'époux. L'usage le +veut ainsi, et non la législation. Mais Mme Hubertine Auclert n'admet +pas qu'une femme «se fasse estampiller comme une brebis sous le vocable +de l'homme qu'elle épouse<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a> +<a href="#footnote155"><sup class="sml">155</sup></a>.» Et quel nom donnera-t-on aux enfants? +Si nous revenons au matriarcat, comme on nous l'assure, ils devront +suivre la filiation et recevoir le nom de leur mère, bien que l'histoire +atteste que la famille monogame ne s'est fortement constituée, que du +jour où la filiation est devenue certaine et l'état civil régulier par +la transmission du nom paternel, avec toutes les obligations qui +s'ensuivent au profit de la mère et des enfants.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote155" +name="footnote155"><b>Note 155: </b></a><a href="#footnotetag155"> +(retour) </a> Congrès international de la Condition et des Droits des +Femmes. Séance du samedi matin 8 septembre 1900.</blockquote> + +<p>Ainsi enfin, le féminisme avancé demande que la femme puisse obtenir du +juge de paix «l'autorisation d'avoir une résidence séparée de celle du +mari.» On ne veut pas que l'épouse soit astreinte à suivre partout son +époux, lorsqu'il plaît à ce dernier de changer capricieusement le siège +de ses affaires ou le lieu de son habitation. Le juge de paix, ce +médiateur familial qui est appelé à jouer le rôle de confesseur laïque, +devra peser les raisons du mari et les résistances de la femme, et au +besoin permettre à celle-ci, par exemple, de rester à Paris si le +conjoint préfère s'installer en province. Est-ce qu'il n'est pas +contraire à l'égalité d'imposer toujours à la femme le domicile du +mari?<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a> +<a href="#footnote156"><sup class="sml">156</sup></a> Laissez donc aller l'un à droite et l'autre à gauche, et +l'égalité sera sauvée, et l'union rompue. Et les enfants suivront-ils +papa ou maman? Triste ménage! Triste système!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote156" +name="footnote156"><b>Note 156: </b></a><a href="#footnotetag156"> +(retour) </a> Séance du samedi soir 8 septembre 1900.</blockquote> + +<p>Si le féminisme s'obstine à opposer l'épouse au mari et les enfants au +père, il est à prévoir que la famille à venir, divisée contre elle-même, +retombera peu à peu à sa primitive faiblesse. Un des congressistes de +1900, M. Le Foyer, a fait cette déclaration dénuée d'artifice: «Nous +avons à assurer l'abdication de ce roi conjugal qu'est le mari, et +l'avènement de cette citoyenne qu'est la femme; en un mot, nous avons à +faire du mariage une république.» C'est entendu. Mais si jamais la +république, ainsi comprise, s'installe au foyer, tenons pour sûr que la +famille, disloquée par l'égalité absolue, se débattra douloureusement +dans la confusion et l'anarchie.</p> + +<a name="l3c10s3" id="l3c10s3"></a> +<h4>III</h4> + + +<p>Et cependant, il ne suffit pas que le mariage nouveau soit une «société +entre égaux»: on veut qu'il devienne une «association libre». Mais +comment concilier cette liberté avec la fidélité? Pour ceux qui fondent +l'union conjugale sur l'idée du devoir, cette question n'existe pas. +Libres avant le mariage, les époux ne le sont plus après. Une fois liés +l'un à l'autre, ils doivent tenir leur serment. Point de mariage sans +foi jurée; et lorsqu'on s'est obligé réciproquement pour la vie, on ne +peut reprendre sa liberté sans faillir à l'honneur. Les époux, qui se +sont promis fidélité, doivent respecter leurs engagements jusqu'au bout. +Les honnêtes gens n'ont qu'une parole. Et pour donner plus de poids à ce +serment mutuel, la loi civile a fait du mariage un contrat solennel, et +la loi religieuse l'a élevé à la dignité de contrat sacramentel.</p> + +<p>La Gauche féministe n'ose pas attaquer le devoir de fidélité, par +tactique peut-être plus que par principe, de peur qu'on lui prête +l'intention de détruire dans la famille les sentiments qui font sa +force. M. Viviani, personnellement, ne trouve «aucune raison dans son +esprit et dans son coeur» pour infirmer et abolir une promesse qui est +dans la nature des choses. Le devoir de fidélité subsistera donc, mais +allégé de toutes les sanctions du Code pénal contre l'adultère. De plus, +il ne saurait s'agir entre époux d'un voeu perpétuel de fidélité, +s'enchaîner à toujours étant trop manifestement contraire à la liberté +individuelle, à la possession de soi-même.</p> + +<p>Cela fait, le féminisme radical s'acheminera doucement du mariage légal +à l'union libre. Car s'il est prudent de ne point effrayer les +bourgeois, il convient de ne pas se séparer des camarades qui, plus +hardis et plus conséquents, sont toujours prêts à prendre les habiles +pour des réactionnaires. Et ces frères terribles ne se feront pas faute +de stimuler les indécis. «Vous avez peur des mots, leur dira, par +exemple, le groupe avancé des Amis de la science. L'union libre est au +bout de la route que vous avez prise. Encore quelques pas, et vous y +êtes. Pourquoi vous arrêter en si beau chemin?» Appliquée au mariage, la +liberté ne vaut pas mieux que l'alcoolisme. Une fois qu'on en a pris, on +n'en saurait trop prendre. Il faudra, coûte que coûte, qu'elle se vide +de tout son contenu, pour le malheur de ceux qui s'en griseront.</p> + +<p>Déjà la Gauche féministe est unanime pour ajouter le divorce par +consentement mutuel aux quatre causes de rupture prévues par le Code +civil, et qui sont: 1º l'adultère; 2º les excès où sévices; 3º les +injures graves, 4º la condamnation à une peine afflictive et infamante. +Or, cette extension du divorce est une première atteinte, et combien +grave! au devoir de fidélité, puisqu'elle permet aux époux de se relever +de leur parole, d'un commun accord. Et comment s'y soustraire? Une fois +admis que le mariage est un contrat comme un autre, ce que le +consentement a fait, le consentement peut le défaire. Suffisante pour +les unir, la volonté des époux doit suffire pour les désunir.</p> + +<p>Et l'enfant? Il semble bien que ce tiers innocent et faible devrait +faire obstacle au divorce des parents. Lorsqu'on se marie, la volonté +des époux est souveraine, l'enfant n'existant pas encore. Mais lorsqu'on +divorce, la volonté des parents n'est plus aussi libre. Un lien de chair +a pu se former entre le mari et la femme: sacrifierez-vous l'enfant à +leurs aises ou à leurs passions? C'est là que nous pouvons toucher du +doigt la logique cruelle du divorce.</p> + +<p>Dirons-nous que, les enfants ayant droit non seulement à la nourriture, +mais à la famille, le fait de leur existence doit rendre le divorce de +leurs parents impossible?--Mais, répondra-t-on, pourquoi condamner +ceux-ci à l'enfer conjugal? Subordonner le divorce par consentement +mutuel à l'inexistence des enfants, c'est accorder aux unions stériles +un privilège et un encouragement. N'est-il pas à craindre même que des +époux, plus attachés à leur indépendance qu'à leur devoir, ne +s'arrangent pour écarter préventivement l'obstacle qui les empêcherait +de sortir du mariage?</p> + +<p>Dirons-nous que le tribunal devra s'assurer, avant d'accueillir la +demande des époux, qu'il est donné satisfaction aux droits et aux +intérêts de leurs enfants?--Mais si rationnel qu'il paraisse de charger +la justice de défendre ces mineurs qui, par définition, sont incapables +de se défendre eux-mêmes, on ne voudra point que l'avenir des enfants +enchaîne la liberté des parents. Laissez aux magistrats le pouvoir de +subordonner souverainement le divorce des père et mère à l'obligation +d'élever et d'entretenir convenablement les enfants, et c'en est fait, +dira-t-on, du divorce par consentement mutuel? «Rappelez-vous, s'est +écrié M. Viviani, l'opposition presque religieuse que certaines chambres +civiles font, dès aujourd'hui, au divorce incomplet que nous avons +conquis.» Il serait, d'ailleurs, impossible aux ménages pauvres +d'établir qu'en se désunissant, les intérêts de l'enfant seront +suffisamment sauvegardés; et le divorce par consentement mutuel +deviendrait le privilège des riches.</p> + +<p>Dirons-nous que le sentiment des enfants sera consulté, la dignité +humaine ne permettant pas qu'on en dispose comme d'une chose, ou qu'on +les sépare comme un mobilier.--Mais en joignant au consentement des +époux la consultation des enfants, on soumettrait les parents à une +épreuve souvent ridicule, s'il s'agit d'enfants en bas âge, et toujours +douloureuse, s'il s'agit d'adolescents. Au lieu d'interroger les +préférences secrètes des enfants, il est plus simple de s'en remettre au +tribunal du soin d'attribuer leur garde à celui des parents qu'il jugera +le plus digne.</p> + +<p>Dirons-nous que, si l'attribution des enfants à l'époux innocent se +comprend lorsque le divorce a été prononcé, pour cause déterminée, +contre l'époux coupable justement puni par le rapt légal que le tribunal +lui inflige, en revanche, le divorce par consentement mutuel s'oppose à +ce qu'ils soient adjugés à l'un plutôt qu'à l'autre, puisque la désunion +est poursuivie, en ce cas, d'un commun accord, sans articulation de +motifs; qu'il vaut mieux conséquemment tenir compte des sentiments des +enfants, sitôt que leur âge le permettra, afin que le divorce, qui met +un terme au malheur des père et mère, ne consomme pas du même coup le +malheur des fils et des filles.--Mais l'affection de ceux-ci peut être +mal placée; leur plus vive inclination pour «papa» ou pour «maman» +risque d'être inconsidérée. Au cas où les parents s'en disputent la +garde (et la question est particulièrement délicate s'il s'agit d'un +rejeton unique), il est inévitable que le tribunal intervienne, <i>ex æquo +et bono</i>, pour décider souverainement du sort de l'enfant,--sans +recourir toutefois au jugement de Salomon.</p> + +<p>Ces déductions fortement enchaînées serrent le coeur. Une fois pris dans +l'engrenage, l'enfant ne peut plus y échapper: il est sacrifié. De la +part des époux, le divorce par consentement mutuel est un acte de pur +égoïsme; car il prouve que ceux-ci mettent leur satisfaction et leur +plaisir au-dessus des intérêts sacrés de leur descendance née ou à +naître. L'enfant est la grande victime du divorce.</p> + +<p>Mais poursuivons. Aux parents qui veulent rompre le lien matrimonial par +consentement bilatéral, la Gauche féministe n'impose qu'une simple +condition de forme. «Les époux devront exprimer par trois fois, devant +le président du tribunal civil, à trois mois d'intervalle les deux +premières fois-, à six mois d'intervalle la troisième fois, leur volonté +de se séparer.» A vrai dire, ce laps de temps et ces déclarations +réitérées sont des épreuves salutaires, destinées à provoquer la +réflexion des époux au seuil du divorce; sans compter que, dans cet +intervalle, une grossesse de la femme peut survenir qui modifie leurs +projets. Et pourtant, des âmes impatientes trouvent ces conditions de +durée trop longues et trop dures, estimant qu'il est inique de prolonger +pendant un an le «supplice des époux» qui aspirent au divorce +contractuel. Pourquoi imposer à la désunion volontaire une forme de +consentement que la loi n'exige pas pour l'union elle-même? Puisqu'il +est loisible de se marier après deux bans publiés deux dimanches +consécutifs, pourquoi les époux n'auraient-ils pas le droit de se délier +aussi rapidement qu'ils se sont liés?</p> + +<p>On oublie que la publication des bans est la manifestation officielle +d'un consentement qui s'est formé plus ou moins lentement au cours des +fiançailles,--ce que M. Viviani a rappelé, du reste, en fort bons +termes<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a> +<a href="#footnote157"><sup class="sml">157</sup></a>. Par malheur, l'habile rapporteur s'est vu distancé et +débordé sur d'autres points infiniment plus graves, tant la poussée des +idées d'indépendance est irrésistible! Après le divorce par consentement +mutuel, le Congrès a voté le divorce par consentement unilatéral. Il +fallait s'y attendre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote157" +name="footnote157"><b>Note 157: </b></a><a href="#footnotetag157"> +(retour) </a> Voir le compte rendu sténographique de la <i>Fronde</i> du 10 +septembre 1900.</blockquote> + +<p>Vainement M. Viviani est-il intervenu, non sans quelque embarras, pour +montrer que le droit de répudiation serait moins profitable à la femme +qu'au mari, et que celui-ci ne manquera point d'en user, lorsque l'heure +de la lassitude aura sonné, pour se débarrasser de sa femme infirme ou +vieillie. Rien ne fit. La majorité déclara, par la bouche de Mme Pognon, +que personne ne doit être forcé de vivre avec un conjoint, pour lequel +on ne se sent plus ni amour ni estime. De quel droit empêcherait-on une +femme, déçue et trompée une première fois, de chercher à se refaire un +renouveau de bonheur? «Nous ne voulons pas que le mariage soit un +bagne.»</p> + +<p>Et sur cette parole, le Congrès a émis le voeu que «le divorce demandé +par un seul fût autorisé au bout de trois années, quand la volonté de +divorcer aura été exprimée trois fois à une année d'intervalle.» Et +voilà comment cette «association libre», qui doit remplacer le mariage +légal, est emportée, par la force inéluctable des choses, jusqu'à la +répudiation, dont pourtant les féministes les plus qualifiés avaient +affirmé ne point vouloir. Cette brèche faite, tout ce qu'il y a +d'honneur et de sécurité dans le mariage va fuir immanquablement; car +cette lézarde compromet toute la solidité du vieil édifice.</p> + +<p>Voyez plutôt. Il est inadmissible, en droit, qu'un contrat formé par la +volonté de deux parties puisse être rompu par la volonté d'une seule; +sinon, plus de contrat possible. Eh bien! ce principe élémentaire de +justice, d'égalité, d'ordre, de sûreté, est aboli dans l'union +conjugale. Ce qui revient à dire que le mariage, qui a été regardé +jusqu'ici comme le plus sacré des contrats, n'a pas même aux yeux de +certains féministes, l'existence et la validité du plus vulgaire contrat +privé. Pourquoi se lier, si le mariage n'oblige plus? Dès que la liberté +individuelle est la loi des époux, il n'est plus d'engagement qui +tienne. Une seule règle subsiste: «Il n'appartient à aucune puissance +humaine d'enchaîner un époux à sa misère.» Le mot a été prononcé. Mais +qu'on y prenne garde: une fois ce point de départ admis, le mariage est +voué fatalement à se fondre et à s'abîmer dans l'union libre.</p> + +<p>On voit par ce qui précède que cette évolution entraîne déjà certains +esprits. Rien ne l'arrêtera. Ainsi, on demandera que la folie dûment +constatée soit admise comme un cas de divorce. La Gauche féministe s'est +prononcée en ce sens, sous prétexte qu'il n'est pas possible de +contraindre une femme à sacrifier sa jeunesse, son bonheur et sa vie à +un mari dément ou idiot. C'est en vain que M. le docteur Fauveau de +Courmelles a insinué que la folie n'était pas absolument héréditaire, et +qu'en tout cas, si elle provenait parfois de l'inconduite ou du +libertinage, elle était plus souvent occasionnée par l'excès de travail +d'un père surmenant ses forces pour nourrir sa famille. C'est en vain +que Mme la doctoresse Edwards Pilliet a fait remarquer, en excellents +termes, que la folie n'est pas incurable, et que permettre à une femme +de se remarier pendant l'internement de son mari, c'est condamner le +fou, s'il vient à guérir, à une rechute certaine, par la constatation +désolante de son isolement et de son abandon.</p> + +<p>Et puis, a-t-on réfléchi que, si l'on ouvre la porte du divorce à la +folie, toutes les maladies, toutes les infirmités vont y passer? Car, au +sens médical, la folie est un cas pathologique comme un autre, avec +cette atténuation que, lorsqu'un époux tombe en démence, on l'enferme, +ce qui délivre son conjoint des pénibles obligations de la vie commune. +Combien d'autres infirmités sont plus horribles et plus répugnantes! +Admettrez-vous que la maladie soit une cause légale de désunion? Mais +que de fois on devient infirme ou dément sans l'avoir voulu!</p> + +<p>Il est affligeant de penser que des gens, qui se sont unis pour la bonne +et la mauvaise fortune, peuvent songer de sang-froid à rompre leur lien, +dès que l'un d'entre eux vient à perdre la raison ou la santé. En cas de +maladies, héréditaires ou non, le divorce s'aggraverait d'une lâcheté. +Que l'on relève les médecins de l'obligation du secret professionnel en +ce qui concerne le mariage, qu'on leur reconnaisse le droit de dire la +vérité aux parents ou même aux futurs époux qui la sollicitent: soit! +Mais autoriser un conjoint à quitter le foyer domestique, lorsque la +femme ou le mari le remplit de ses plaintes et l'attriste de ses +souffrances, ce serait faire servir la loi à des fins égoïstes, +malhonnêtes et barbares.</p> + +<p>Vous ne pouvez pas empêcher, a dit Mme Pognon, que le mari d'une folle +ou la femme d'un fou «se crée une autre existence et demande le bonheur +à un nouvel amour.»--C'est vrai. Mais si la loi ne peut empêcher cette +trahison, elle ne doit pas l'encourager; et en autorisant le divorce +contre un époux dont le seul tort est d'être malade, elle favoriserait +précisément la désertion et la cruauté. Jusqu'ici le divorce avait été +invoqué, à titre de peine, contre l'époux coupable: de grâce, ne le +faisons pas servir au châtiment immérité de l'époux innocent et +malheureux! A toutes ces raisons, la Gauche féministe est restée sourde. +La folie, d'après elle, doit être un cas de divorce. Et l'on ne voit pas +pourquoi il en serait différemment des maladies incurables<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a> +<a href="#footnote158"><sup class="sml">158</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote158" +name="footnote158"><b>Note 158: </b></a><a href="#footnotetag158"> +(retour) </a> Congrès international de la Condition et des Droits des +femmes. Séance du samedi matin 8 septembre, d'après le compte rendu +sténographique de la <i>Fronde</i> du lundi 10 septembre 1900.</blockquote> + +<p>Au cours de la discussion, une dame s'est écriée d'un ton aigu: «Est-il +donc si gai de vivre avec un fou, un alcoolique ou un malade?»--Non, +madame, cette vie n'est pas gaie. Le devoir, du reste, est rarement gai. +Mais s'il n'apporte pas avec lui cette jouissance égoïste et sensuelle, +à laquelle on rabaisse aujourd'hui l'idée du bonheur conjugal, il nous +donne, en revanche, lorsqu'il est fièrement accepté et courageusement +accompli, une estime, une fierté, un contentement de soi, c'est-à-dire +des joies graves et austères, dont les grandes âmes sentent le prix et +qu'elles tiennent pour une suffisante récompense. N'est-ce donc rien que +de pouvoir se dire qu'en dépit des épreuves et des souffrances, on a +suivi la voie droite où les plus nobles représentants de l'humanité ont +marché avant nous? N'est-ce rien que d'être salué par les honnêtes gens +comme un martyr ou une victime du devoir? Le mariage sans vertu, voilà +ce qu'on nous prépare. Le temps est loin où Mme de Rémusat réclamait +pour les femmes «le droit au devoir.» A l'heure qu'il est, certaines +dames réclament le droit au plaisir. Entre ces deux formules, il y a +toute la distance qui sépare le mariage légal que l'on délaisse, de +l'union libre où l'on tend.</p> + +<p>Il est bien entendu, d'autre part, que, si le divorce a été prononcé +pour cause d'adultère, le mariage sera permis entre les complices. En +effet, puisque le divorce ne doit plus être la punition de l'époux +coupable, rien ne s'oppose à ce qu'on permette à celui-ci, à titre de +dédommagement et de récompense, d'épouser la maîtresse ou l'amant qui +aura motivé le divorcé en participant à l'adultère. C'est pourquoi la +Gauche féministe réclame instamment l'abrogation de l'article 298 du +Code civil, qui pousse la cruauté jusqu'à interdire le mariage entre +complices.</p> + +<p>Réalisant nos prévisions, elle poursuit également, avec une impitoyable +logique, l'abolition de toutes les prescriptions du Code pénal +«relatives à la répression du délit d'adultère,» que celui-ci ait été +commis par la femme ou par le mari. Toute trahison conjugale est une +affaire privée, une question d'ordre intime, un incident d'alcôve, qui +ne regarde point la société. Elle ne constitue pas même «un abus de +confiance, au sens pénal du mot,» pour parler comme M. Viviani. +Autrement dit, l'adultère ne peut être érigé en faute sociale, en délit +public, puni comme tel par le Code pénal. Il faut le considérer +seulement comme une faute conjugale, engendrant un simple délit civil et +donnant ouverture au divorce. Qu'on ne parle donc point d'atteinte à +l'ordre public! Ç'a été l'erreur de toutes les sociétés chrétiennes de +croire qu'elles étaient intéressées à la fidélité des époux, et de +traiter conséquemment l'adultère comme un acte délictueux qui mérite une +répression pénale. Il n'est que temps de supprimer toutes ces atteintes +à la liberté conjugale. Et de fait, le Congrès de la Gauche féministe a +voté, par acclamation, l'abolition du délit d'adultère.</p> + +<p>La bigamie elle-même, qui n'est qu'un adultère prolongé, sera seulement +considérée comme un faux en écriture publique, passible des pénalités de +droit commun. Ce qu'on punira chez le bigame, ce n'est pas la violation +de la foi conjugale, qui n'est qu'une indélicatesse d'ordre privé, mais +le fait délictueux d'avoir fait régulariser son adultère par l'officier +de l'état civil. La loi ne frappera pas le bigame, mais le faussaire.</p> + +<a name="l3c10s4" id="l3c10s4"></a> +<h4>IV</h4> + + +<p>Tel est le travail de destruction, auquel M. Viviani a prié galamment +les femmes d'associer «leur fine et gracieuse enveloppe.» Mais, arrivé à +ce point d'émancipation, le «mariage libre» touche de si près à l'amour +libre, qu'il est impossible que le premier ne rejoigne pas le second. +Leur principe est le même: la liberté. La discussion ne porte que sur +les plus extrêmes conséquences. Point de doute que la dialectique des +audacieux ne finisse par triompher de la timidité des inconséquents. +Comment résister aux pressions et aux entraînements de la logique?</p> + +<p>Déjà un vigoureux théoricien de l'union libre, M. Le Foyer, a proposé au +Congrès de la Gauche féministe deux motions déduites avec vigueur et +précision. Voici la première: «Si l'un des époux se rend coupable +d'inexécution volontaire d'une ou plusieurs des dispositions constituant +le régime légal ou conventionnel du mariage, l'autre époux pourra +demander le divorce.» Du moment, en effet, que la société n'a rien à +voir à la célébration et à la dissolution du mariage, l'adultère n'étant +qu'un délit purement civil et le divorce un accident d'ordre privé, on +est amené à décider que les époux sont maîtres de subordonner la +formation et la résiliation de leur union à telles conditions qu'ils +jugent convenables. Puisque le mariage relève exclusivement de la +souveraineté individuelle, le principe de la liberté des conventions, +qui s'applique à leurs biens, doit être étendu à leurs personnes. C'est +pourquoi il est permis de trouver, qu'en refusant de discuter ce voeu, +le Congrès de 1900 a fait preuve d'illogisme ou de pusillanimité. +Lorsqu'on vient d'admettre que l'inexécution involontaire des +obligations conjugales pour cause de folie peut être un cas de divorce, +il y a inconséquence manifeste à refuser d'attacher le même effet à +l'inexécution volontaire des clauses du contrat, celle-ci constituant +une violation de la foi conjugale mille fois plus grave, puisqu'elle est +consciente et réfléchie.</p> + +<p>Poursuivant son idée,--sans succès, d'ailleurs,--M. Le Foyer a soumis au +Congrès le voeu additionnel suivant: «Que la loi ne régisse +l'association conjugale quant aux personnes, conformément à ce qui +existe déjà pour les biens, qu'à défaut de conventions spéciales, que +les époux peuvent faire comme ils le jugent à propos.» A cela le Congrès +n'avait rien à répondre, ayant admis la répudiation, c'est-à-dire la +dissolution du mariage par la volonté d'un seul.</p> + +<p>Voici, en substance, l'argumentation de M. Le Foyer. Il est irrationnel +qu'un contrat, qui est l'oeuvre de deux consentements, puisse être +détruit par le caprice de l'un ou de l'autre époux. N'est-il pas plus +sensé de permettre aux futurs conjoints d'insérer dans leur pacte +matrimonial une clause comme celle-ci: «Nous nous reconnaissons à chacun +le droit de demander, à un moment donné, la rupture de notre union, sans +que l'autre puisse y faire opposition?» Une fois admise la liberté des +conventions entre époux, le divorce par volonté unilatérale devient +rationnel, les intéressés y ayant acquiescé par avance. Et voyez de quel +élargissement la liberté conjugale va bénéficier du même coup! Si nous +avons, en France, plusieurs mariages quant aux biens, il n'y en a qu'un +seul quant aux personnes: ce qui ne va pas sans assujettissements +pénibles pour les époux qui diffèrent d'âge ou de caractère, de +mentalité ou de tempérament. Le mariage d'aujourd'hui est un domicile +étroit, «une maison toujours bâtie sur le même modèle, où l'on ne peut +se loger à sa guise.» Et il arrive que plus nous allons, plus nombreux +sont les conjoints qui cherchent à «s'évader de cette prison», plus +nombreux sont les ménages qui préfèrent même «coucher hors des murs». Le +mariage ne sera vraiment l'«association libre» que vous réclamez, que si +elle comprend «plusieurs types de mariages, un certain nombre de maisons +modèles adaptées aux diverses exigences, aux diverses aptitudes, où +chacun puisse s'installer commodément. Au lieu de légiférer pour des cas +particuliers, qu'on nous donne vite une union «souple et libérée». Et la +loi, qui n'a été qu'un instrument de domination pour le passé et qui +doit être un instrument d'émancipation pour l'avenir, aura fondé la +«liberté conjugale».</p> + +<p>Ce langage est la logique même. Mais cette logique est effrayante. J'en +atteste ce court dialogue emprunté aux débats du Congrès de 1900: il met +à nu toutes les licences effrénées de l'union libre.</p> + +<p>M. <span class="sc">Viviani</span>.--Supposons que les futurs époux aient le droit de faire tel +contrat qui leur plaira, relativement à leur personne: la femme +pourra-t-elle stipuler qu'elle aura un domicile séparé de celui de +l'homme?</p> + +<p>M. <span class="sc">Le Foyer</span>.--Parfaitement.</p> + +<p>M. <span class="sc">Viviani</span>.--L'homme et la femme pourront-ils se donner réciproquement +la permission, non seulement d'avoir un domicile séparé, mais encore de +vivre chacun avec une autre personne?</p> + +<p>M. <span class="sc">Le Foyer</span>.--Parfaitement.</p> + +<p>M. <span class="sc">Viviani</span>.--L'homme et la femme pourront-ils s'accorder l'un à l'autre +le droit d'admettre, en participation, à leur héritage respectif les +enfants qu'il leur plaira d'avoir hors mariage?</p> + +<p>M. <span class="sc">Le Foyer</span>.--Parfaitement.</p> + +<p>M. <span class="sc">Viviani</span>.--L'homme et la femme auront-ils la faculté de se réserver +leur liberté personnelle et de convenir que, dans un délai de trois ou +cinq ans, chacun pourra répudier son époux?</p> + +<p>M. <span class="sc">Le Foyer</span>.--Je n'y vois pas d'inconvénient, pourvu que cette clause +soit acceptée par les deux conjoints.</p> + +<p>Et M. Viviani de s'emporter en un fort beau langage contre «une pareille +conception du mariage!»--ce dont nous ne saurions trop le féliciter. +«Faites entrer cette liberté dans le contrat de mariage, et la femme +sera sacrifiée, lorsque viendra l'heure de la disgrâce et de la +lassitude, qui envahira plus tôt le coeur de l'homme que le coeur de la +femme, celle-ci vieillissant plus rapidement que celui-là.» Et le +Congrès a refusé de passer outre.</p> + +<p>En cela, du reste, la Gauche féministe n'a obéi qu'à des répugnances +parfaitement légitimes, sans pouvoir se flatter d'avoir cédé à des +arguments valables. Ceux qui introduisent la liberté dans le mariage, +sont condamnés à la voir dérouler inexorablement toutes ses conséquences +jusqu'à l'union libre. M. Le Foyer voudrait même que celle-ci fût +reconnue et sanctionnée par la loi; mais il a rencontré sur ce point une +âme plus libertaire encore que la sienne. Par cette raison que les lois, +ayant toujours servi à réprimer les peuples, ne sauraient jamais devenir +un instrument de libération pour les individus, un congressiste a fait +observer très justement que, lorsqu'on s'élève contre les lois du +mariage, il est «contradictoire de recourir aux sanctions légales pour +libérer l'union conjugale<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a> +<a href="#footnote159"><sup class="sml">159</sup></a>.» La conclusion s'impose: supprimons +toutes les lois matrimoniales: la liberté des conventions suffit à tout. +Et M. Viviani de se récrier avec feu: «Vous oubliez qu'il faut donner à +la femme plus de garanties qu'à l'homme, et que, tant que la mère ne +pourra vivre par elle-même, il faudra,--bien loin de briser le +mariage,--en faire une citadelle vivante ou elle puisse s'enfermer avec +son enfant!»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote159" +name="footnote159"><b>Note 159: </b></a><a href="#footnotetag159"> +(retour) </a> Congrès de la Condition et des Droits des femmes. Séance du +samedi matin 8 septembre.--Voir le compte rendu sténographique de la +<i>Fronde</i> du mardi 11 septembre 1900.</blockquote> + +<p>Et conquise par ces nobles paroles, la Gauche féministe s'est refusée à +réclamer l'abolition du mariage. Seulement, pour mettre le comble à ses +contradictions, elle s'est empressée de voter l'abolition de la +séparation de corps. Là pourtant, M. Viviani avait plaidé fort +habilement les circonstances atténuantes. Elle est bien inoffensive, +cette pauvre séparation de corps! Songea donc qu'à l'heure actuelle, il +suffit qu'elle existe depuis trois ans, pour qu'on la puisse transformer +en divorce; et qu'en outre, le Sénat est saisi d'un projet déjà voté par +la Chambre, qui rend cette transformation obligatoire, en enlevant à +chacun des époux le droit de s'y opposer. Pourquoi effrayer le Parlement +par des voeux inopportuns? Mais sacrifiant la prudence à l'irréligion, +ces dames se sont obstinées à proscrire la séparation de corps. Cette +demi-mesure offense leur radicalisme superbe. C'est en vain que les +femmes catholiques leur diront: «L'Église nous fait un devoir de +repousser le divorce: laissez-nous la séparation qui nous agrée et nous +suffît.»--«Elle nous déplaît!» répondent les femmes libres.--«Mais le +divorce blesse notre conscience!»--«Tant pis! réplique-t-on; il +satisfait la nôtre. Souffrez en silence ou divorcez comme tout le +monde.» Voilà comment, dans les milieux avancés, on comprend la liberté +des catholiques. Aux uns l'indépendance poussée jusqu'à la licence, aux +autres la contrainte poussée jusqu'à la violation de la liberté de +conscience. Ou la honte du divorce, ou l'enfer de la vie commune: plus +de milieu. C'est de l'intolérance pure. Méfions-nous du fanatisme +sectaire des femmes athées! Il pourrait bien être plus vexatoire,--étant +plus orgueilleux,--que l'intransigeance naïve des dévotes.</p> + +<p>Résumons-nous. Avec l' «égalité des droits,» c'est la discorde qui +s'assied au foyer des époux. Avec la «liberté des personnes», c'est +l'anarchie qui envahit la famille. Et du même coup, nous avons démontré +que les outrances du féminisme révolutionnaire ne se lisent plus +seulement aux pages de certains livres, mais qu'elles s'infiltrent peu à +peu en des âmes féminines. Pour demain, sinon pour aujourd'hui, l'union +libre devient leur secret idéal. Les unes y penchent; les autres y +courent. Quelle imprévoyance!</p> + +<p>Poursuivez, mesdames, votre oeuvre de nivellement et d'émancipation. +Brisez, les uns après les autres, tous les liens du mariage, pour mettre +à l'aise les couples qui en souffrent. Continuez à ébranler l'arbre par +le pied, sous prétexte de venir au secours de quelques branches malades +ou gâtées. C'est toute l'histoire du divorce: achevez son oeuvre. La +logique vous y condamne; les hommes vous y convient. Certaines +déductions vous font peur qui les satisfont grandement. Croyez-vous que +le mariage ne leur pèse pas plus qu'à vous? Chaque licence que vous +réclamez est tout profit pour le sexe fort. Combien de maris +s'applaudiront du relâchement des liens conjugaux! A jeter bas tous les +remparts du mariage, soyez assurées que beaucoup vous aideront +activement. Et vous n'aurez pas à vous louer de ces alliés résolus et +entreprenants; car, pour dix braves gens qui prônent l'union libre en +toute droiture d'intention, par pur amour de la liberté, il est cent +viveurs qui accoureront à la rescousse avec des mobiles infiniment moins +honorables. Et ne dites plus, pour vous défendre de certaines +conséquences extrêmes qui vous épouvantent ou vous écoeurent, que le +mariage est une citadelle où la femme doit se retrancher désespérément: +ces scrupules seraient tardifs et vains. Sous prétexte de faire entrer +dans le mariage plus d'air et plus de lumière, vous en ouvrez toutes les +portes, vous en livrez à l'ennemi toutes les approches, vous en +démantelez, pierre par pierre, toutes les défenses et toutes les +murailles. La maison conjugale de vos rêves n'est plus une forteresse, +mais un moulin où l'on entre et d'où l'on sort sans gêne, sans scrupule, +sans remords. Malheur à celles qui se contenteront d'un abri aussi +précaire et aussi chancelant! Ainsi compris, le mariage n'est plus le +foyer immuable et auguste où les époux s'installent pour la vie; c'est +un passage ouvert à tous les vents, où l'on ne se hasarde qu'avec l'idée +d'en sortir. Cela fait, l'union libre pourra prendre aisément possession +des âmes et des moeurs; et il n'est pas douteux que, dans la dépravation +qui nous gagne et nous ronge, beaucoup de gens la pousseront jusqu'au +libertinage. Et ce sera le châtiment des femmes. Avis aux chrétiennes de +France qui sont légion: l'union libre, c'est le <i>féminisme des mâles</i>. +Je les adjure de défendre leur sexe contre le retour offensif de cette +barbarie abominable.</p> + +<br> +<hr class="short"> +<a name="l4" id="l4"></a> +<br> +<h2>LIVRE IV</h2> + +<h3>ÉMANCIPATION MATERNELLE DE LA FEMME</h3> + +<br> +<hr class="short"> +<a name="l4c1" id="l4c1"></a> +<br> +<h3>CHAPITRE I</h3> + +<h4>Du rôle respectif des père et mère</h4> +<br> +<h3> SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Le «féminisme maternel».--Philosophie + chrétienne.--Division des taches et séparation des + pouvoirs.</p> + +<p> II.--Quelles sont les intentions et les indications de la + nature?--Dissemblances physiques entre le père et la + mère.--Différenciation des sexes.</p> + +<p> III.--Dissemblances psychiques entre l'homme et la + femme.--Heureuses conséquences de ces différences pour les + parents et pour les enfants.--La paternité et la maternité + sont indélébiles.</p> + +<p> IV.--Égalité de conscience entre le père et la mère, + suivant la religion.--Équivalence des apports de l'homme et + de la femme dans la transmission de la vie, selon la + science.--N'oublions pas l'enfant!</p> +</blockquote> +<br> + +<p>Le «féminisme maternel» soulève une série de questions qui, étroitement +liées à celles qu'agite le «féminisme conjugal», intéressent au premier +chef l'avenir de l'humanité. Convient-il d'émanciper la mère, comme on +veut émanciper l'épouse? Quels sont ses droits vis-à-vis du père? De +quelle autorité doit-elle être investie sur la personne et sur les biens +de ses enfants? Quels pouvoirs lui appartiennent? Quels devoirs lui +incombent? Tous ces points mettent naturellement aux prises le féminisme +chrétien et le féminisme révolutionnaire. Pour éclaircir le débat, il +n'est que d'exposer les doctrines traditionnelles du premier et les +hardiesses novatrices du second; et après avoir confronté, chemin +faisant, leurs solutions respectives, il nous sera plus facile de +conclure.</p> + +<a name="l4c1s1" id="l4c1s1"></a> +<h4>I</h4> + +<p>D'après la philosophie chrétienne, l'homme et la femme, appelés aux +mêmes fins dernières, participant aux fruits de la même rédemption, sont +égaux devant Dieu. Séparez-les pourtant: en l'un ou en l'autre, +l'humanité n'est pas complète. C'est le couple qui la constitue. Et même +lorsque l'union est conclue par les époux et bénie par le prêtre, tout +n'est pas fini. L'oeuvre matrimoniale commence.</p> + +<p>Dans la pure doctrine catholique, la solution naturelle et le fruit +parfait du mariage, c'est l'enfant. Et cette doctrine remonte aux +premières traditions bibliques. Dieu, ayant tiré la femme de l'homme, +les unit l'un à l'autre et leur dit: «Croissez et multipliez.» Pour un +chrétien, prendre femme ne va point sans le dessein très ferme de fonder +une famille. Saint Jean Chrysostome a donné aux fidèles de son temps +l'explication de cette haute conception du mariage: «Comprenez-vous le +mystère? D'un seul être, Dieu en a fait deux; puis de ces deux moitiés +réunies, il en a tiré un troisième!»</p> + +<p>L'enfant est le lien de chair qui, unissant définitivement le père et la +mère, fait de la famille une indissoluble trinité. Et en lui donnant la +vie, les parents continuent et complètent la création primitive; si bien +qu'on peut dire qu'ils collaborent à l'oeuvre divine. Et puisque Ève est +sortie d'Adam, et que l'homme a été promu le chef de la femme, la +puissance du père devra primer logiquement celle de la mère. Ou mieux, +par une sorte de séparation des pouvoirs, l'autorité respective des +parents devra s'exercer, pour le bien des enfants, sans empiétement ni +conflit, dans le domaine propre que la Providence leur a spécialement +assigné. De là un partage d'attributions, une spécialisation des tâches, +qui, loin d'affaiblir le foyer, met chacun des époux à la place qu'il +faut, pour le plus grand profit de la famille.</p> + +<p>Cette théorie ne saurait déplaire, ni aux économistes qui regardent la +division du travail comme une loi générale de l'humanité, ni aux hommes +publics, pour qui l'art de balancer et de modérer les pouvoirs, les uns +par les autres, est le dernier mot de la sagesse politique. Ce qui +achèvera peut-être de les satisfaire tout à fait, c'est que +l'organisation théologique des pouvoirs de la famille, telle que nous +venons de l'exposer succinctement, est, de l'aveu même des savants les +moins suspects de partialité cléricale, en parfaite conformité avec les +vues et les indications de la nature.</p> + +<a name="l4c1s2" id="l4c1s2"></a> +<h4>II</h4> + + +<p>En effet, les dissemblances physiques, intellectuelles et morales des +deux unités du couple humain éclatent à tous les âges de leur existence; +et les différences d'aptitude et de vocation, qui en découlent, +procèdent si bien de l'instinct,--plutôt que de l'éducation,--qu'elles +se marquent, dès la plus tendre enfance, dans les goûts, dans les +attitudes, dans les jeux, le petit homme recherchant le grand air, le +bruit, le mouvement poussé jusqu'à l'exaltation de la vie physique, +tandis que sa petite soeur s'applique doucement, dans un coin, avec de +menus gestes et de patientes précautions, à parer, instruire ou gronder +sa poupée. C'est ainsi que nos garçons se préparent, sans le savoir, aux +luttes et aux labeurs qui attendent le futur chef de famille, et que nos +filles s'exercent inconsciemment à l'activité soigneuse et douce des +tâches maternelles.</p> + +<p>Vienne l'âge, et ces dissemblances physiques vont s'accuser avec un +relief de plus en plus saisissant. D'un côté, la rondeur délicate des +formes, la souplesse du corps et la grâce de l'allure, la finesse de la +peau, la caresse du regard, la douceur de la voix, l'adresse des +mains,--tout prédispose la femme à la vie calme du foyer, aux soins de +l'enfance, aux délicates besognes de la maternité. Sa faiblesse est +faite pour attirer, bercer, consoler toutes les faiblesses. D'autre +part, une taille élevée, une structure puissante, une démarche plus +ferme, une force musculaire plus résistante, plus de gravité dans la +parole, plus de sûreté dans le regard,--et aussi, très généralement, +plus de barbe au menton,--prédestinent l'homme aux rudes travaux, aux +longs efforts et aux grandes entreprises. Au lieu que tout ce qui +constitue la femme, en bien ou en mal, procède de l'extrême sensibilité +de son système nerveux et, conséquemment, de la vivacité des impressions +qu'elle reçoit, on remarque chez l'homme plus de vigueur et plus de +calme, plus d'assurance et plus de solidité.</p> + +<p>Les intentions de la nature sont évidentes: elle n'a point fait l'homme +et la femme pour les mêmes rôles. Il suffirait presque de comparer le +squelette de l'un avec le squelette de l'autre, pour réfuter le paradoxe +de l'égalité absolue des aptitudes et des fonctions entre les sexes. +Tandis que l'homme est taillé pour la lutte, pour les démarches +extérieures, pour l'action robuste et violente, la femme est faite pour +les douces et patientes occupations du foyer. A lui, les oeuvres de +force; à elle, les oeuvres de tendresse et de bonté. Et ce que la nature +a voulu, l'homme et la femme ne peuvent le contredire sans dommage et +sans souffrance; car, de même que l'homme déchoit par l'imitation de la +femme, il n'est pas possible que la femme ne se nuise gravement, en +s'ingéniant à rivaliser avec l'homme dans tous les domaines de l'esprit +et de la vie.</p> + +<p>Nul moyen, d'ailleurs, que cette différenciation des sexes, aperçue et +constatée par les meilleurs esprits de l'antiquité, tels que Platon, +Xénophon, Aristote, Cicéron, Columelle, soit le simple résultat d'une +habitude, d'un artifice d'éducation, puisque, du petit au grand, nous la +retrouvons chez les animaux, courbés plus matériellement que nous sous +le joug des lois naturelles. Et plus on s'élève dans l'échelle des +êtres, plus le contraste s'accentue entre le mâle et la femelle, plus le +sexe de chacun s'accuse par des dissemblances de forme et de fonction. +Là, au contraire, où la femme est assujettie, contre nature, au labeur +écrasant des hommes, cette confusion des tâches engendre la misère et la +barbarie. Point de progrès dans l'espèce humaine sans la division du +travail.</p> + +<a name="l4c1s3" id="l4c1s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>Joignez que les dissemblances physiques sont le signe extérieur des +dissemblances psychiques, qui distinguent et individualisent les deux +moitiés de l'humanité.</p> + +<p>La femme aperçoit mieux les détails que les ensembles; elle se laisse +diriger par des affections particulières, par les mouvements secrets du +coeur, plutôt qu'elle ne se dirige elle-même d'après un raisonnement +suivi et des maximes générales. Son jugement décèle plus de subtilité +que de profondeur, plus de finesse, plus de vivacité, plus de +précipitation même que de froide et lente raison.</p> + +<p>Par contre, ce qui domine surtout au coeur de l'homme, c'est +l'amour-propre, l'ardeur, l'audace, un désir de protection, un besoin de +commandement, un appétit de supériorité qui le porte au courage, à +l'ambition, à l'action ouverte et soutenue, à l'orgueil, à la +domination.</p> + +<p>Ces disparités de caractère et de tempérament sont si constantes et si +manifestes, que la grande voix de l'humanité les proclame depuis le +commencement des temps. C'est ainsi que l'art s'est toujours plu à +personnifier le travail par un homme, et à représenter la douce paix +sous les traits d'une vierge. Un mâle visage est devenu dans la +statuaire le symbole du mouvement, de l'effort, de la lutte. C'est ainsi +encore que, dans toutes les langues, les grands fleuves, le Nil, le +Rhin, le Danube, le Rhône, sont du genre masculin, tandis que, par une +allégorie pleine de sens, le langage désigne les villes, les cités, +réunions des familles et des foyers, par des vocables féminins.</p> + +<p>Et le mariage de la force virile avec la grâce féminine engendre +l'harmonie conjugale, pour le progrès de l'espèce et le charme des +sociétés humaines. Par l'ascendant qu'elle sait prendre sur le coeur de +l'époux, l'épouse calme en lui l'ardeur de l'action, la fièvre et +l'inquiétude du succès. Elle lui assure la paix au logis et lui procure +la douceur du foyer, sans quoi il n'est pour l'homme ni repos, ni +bonheur, ni moralité. En revanche, par le prestige qu'il exerce sur +l'esprit de l'épouse, l'époux saura la prémunir contre la légèreté et la +mollesse, qui sont les fruits ordinaires de la tendresse et de la +nervosité.</p> + +<p>Sans appui masculin, la femme s'abandonnerait souvent à l'exaltation, à +la frivolité; car il est d'évidence que la vivacité de ses impressions +la porte au changement et à l'exagération. Voyez la mode: excentrique et +instable du côté des femmes, elle est plus simple et plus fixe chez les +hommes. Inversement, c'est le propre de l'action des femmes de polir +notre grossièreté, de modérer nos emportements, de colorer d'un vernis +de douceur notre enveloppe dure et sèche. Comme deux compagnons de route +qui s'appuient l'un sur l'autre, les deux sexes échangent, par un +contact journalier, la délicatesse de l'un contre la fermeté de l'autre, +grâce à quoi ils se tempèrent, s'équilibrent et s'améliorent +réciproquement. De même que la tête ne peut vivre sans le coeur, ni le +coeur sans la tête, et qu'intervertir leurs fonctions ou interrompre +leurs relations serait une oeuvre de mort et la pensée d'un fou, ainsi, +dans l'organisation du genre humain, l'homme et la femme ne peuvent +vivre l'un sans l'autre,--sans qu'ils aient besoin d'empiéter l'un sur +l'autre. Ce sont deux êtres complémentaires qui doivent s'associer pour +leur mutuelle perfection. Et comme la grâce de la femme modère et +adoucit l'exagération de force si naturelle au caractère masculin, de +même l'énergie virile soutient et relève l'excès de modestie et de +timidité ordinairement propre au caractère féminin.</p> + +<p>Et les enfants, bien entendu, sont les premiers à recueillir les fruits +de cette fusion harmonieuse. Pour les petits, «papa» aurait la main trop +rude; pour les grands, «maman» aurait la main trop faible. L'enfant +a-t-il de bons instincts: la direction paternelle risquerait d'être trop +raide. L'enfant a-t-il de mauvais penchants: la loi de la mère serait +trop douce. Mariez ces deux natures, ces deux tempéraments, et aussitôt +le gouvernement domestique se pondère et se complète.</p> + +<p>Mais, pour que les enfants tirent de cette précieuse combinaison tous +les bienfaits qu'elle recèle, encore faut-il qu'elle soit durable et +inviolée. Au risque de nous répéter, nous maintenons que l'union +conjugale n'est point l'union physique d'un moment. A la différence des +animaux, que rapproche accidentellement le hasard d'un caprice ou +l'entraînement de l'instinct, les humains, qui se marient, ont des vues +plus complexes et de plus longs desseins. Ils s'associent pour la vie. +Ils fondent une famille. La protection et l'éducation des enfants ne +peuvent se comprendre sans l'unité et la stabilité du foyer. La +constance et l'indissolubilité du mariage, voilà donc l'idéal pour les +parents et leur descendance. Les fautes ou les infortunes individuelles +ne prouvent rien contre l'excellence de cette loi générale. Bien plus, +en devenant père, en devenant mère, l'homme et la femme revêtent un +caractère indélébile. Confirmé et soutenu par l'enfant, le lien +matrimonial ne peut être dénoué ou rompu que par <i>fiction</i>. La famille +ne se compose point d'êtres indépendants les uns des autres. Confondus +dans le mystère de la génération, père, mère, enfant, sont les fractions +inséparables de cette première unité sociale.</p> + +<a name="l4c1s4" id="l4c1s4"></a> +<h4>IV</h4> + + +<p>Et retenons bien que, devant la conscience et devant la nature, la +paternité ne saurait l'emporter sur la maternité, ni en valeur ni en +vertu. Il est donc impossible d'admettre que le père doive toujours +commander et la mère toujours obéir. Du moment que la paternité ne se +comprend point sans la collaboration de la femme, la loi religieuse et +la loi naturelle sont fondées à nous faire un devoir d'admettre la mère +à un certain partage de l'autorité du père, la fermeté de celui-ci +s'unissant à la tendresse de celle-là pour l'heureuse formation des +enfants.</p> + +<p>Mais qui dit partage des pouvoirs, ne dit pas opposition et +contradiction des volontés. Au sein de la famille idéale, trois éléments +concourent à l'éducation de l'enfance: l'autorité qui dirige, l'amour +qui persuade et la piété filiale qui obéit. Plus l'union morale du père +et de la mère est étroite, plus leur entente est parfaite, et plus ils +ont chance de façonner la jeune âme, qu'ils ont mission d'élever, à leur +image et à leur ressemblance.</p> + +<p>A un autre point de vue, la science semble admettre, conformément aux +enseignements de la religion, que la masculinité n'est point, par +elle-même et par elle seule, une supériorité décisive. Nous n'ignorons +pas que, parmi les partisans de la sélection sexuelle, les uns voient +dans l'homme une femme qui a poursuivi et consommé son évolution, tandis +que les autres regardent la femme comme un homme inachevé, dont les +fonctions de maternité ont arrêté le développement normal. D'aucuns +tiennent même les femelles pour des exemplaires dégénérés d'une +masculinité primordiale. Mais, Dieu merci pour la femme! de nouvelles +recherches ont mis en lumière l'équipollence physiologique des apports +masculin et féminin dans la transmission du sang et la propagation de +l'espèce. Il y a, semble-t-il, dans les premiers capitaux de vie hérités +du père et de la mère, une parfaite identité de puissance et une égale +part de coopération. D'où il suit que, pour l'oeuvre de reproduction, +pour le soutien de la race, le féminin balance le masculin, et que, dans +le mystère de la génération, le père et la mère se complètent et +s'équivalent.</p> + +<p>Ainsi donc, envisagée au point de vue supérieur des destinées de la +famille humaine, et regardée comme la collaboratrice nécessaire de +l'homme dans la transmission des qualités physiques et morales de +l'espèce, la femme ne doit être placée ni au-dessous ni au-dessus de son +compagnon. Il ne saurait plus être question, malgré les déclamations de +quelques misogynes, de la rabaisser à la condition misérable qu'elle +occupa aux premiers âges de l'humanité, de la traiter comme une sorte +d'animal domestique soumis à la pleine propriété de l'homme.</p> + +<p>Il ne convient pas davantage de l'ériger en personnalité indépendante, +ayant son but en elle-même et travaillant, sur les conseils d'un +individualisme exalté, à se hausser au-dessus de l'homme. D'où qu'il +vienne, l'égoïsme est haïssable et destructeur des intérêts supérieurs +de la race. Point d'oppression du côté de l'homme, point d'indépendance +du côté de la femme. Les fonctions normales de l'un et de l'autre sont +également nécessaires à la famille et à l'espèce. Ils ne sont point nés +pour vivre séparés comme deux voisins jaloux, comme deux puissances +rivales. Si les sexes ont été créés dissemblables, c'est apparemment +pour se rapprocher, se parfaire et se perpétuer. Que chacun s'enferme +dans son moi solitaire, sous prétexte de liberté, et les fins suprêmes +de la nature seront sacrifiées aux vues étroites et stériles de +l'individu. L'union dans la solidarité de l'amour pour le renouvellement +de la vie, tel est le voeu suprême de la nature. N'oublions pas +l'enfant!</p> + +<a name="l4c2" id="l4c2"></a> +<br><br> +<h3>CHAPITRE II</h3> + +<h4>Éducation maternelle</h4> +<br> +<h3> SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Vertu éducatrice de la mère.--Ses qualités + admirables.--Ses tendresses excessives--Faiblesse de la + mère pour son fils, faiblesse du père pour sa fille.</p> + +<p> II.--Les parents aiment mal leurs enfants.--L'éducation + doit se conformer aux conditions nouvelles de la vie.</p> + +<p> III.--Éducation des filles par les mères.--Supériorité de + l'éducation maternelle sur l'éducation paternelle.</p> + +<p> IV.--Ce qu'une mère transmet à ses fils.--L'enfant est le + chef-d'oeuvre de la femme.</p> +</blockquote> +<br> + +<p>Me sera-t-il permis de vanter les qualités ménagères et les vertus +maternelles de la femme? Certaines «intellectuelles» s'imaginent que +l'homme ne célèbre leurs aptitudes domestiques que pour mieux rabaisser +leurs capacités cérébrales. Il faut pourtant bien observer,--sans qu'il +entre dans ma pensée de diminuer leurs autres talents,--que la maternité +est la vocation suprême de leur sexe, et que l'enfance est un petit +monde qu'elles gouvernent avec une compétence particulière.</p> + +<a name="l4c2s1" id="l4c2s1"></a> +<h4>I</h4> + +<p>Tous ceux qui se sont occupés un peu d'éducation, savent qu'il n'est pas +inutile d'inculquer à l'enfance le préjugé du devoir, avant de lui en +montrer la raison. Il faut d'abord la rendre familière avec certains +mots, qui opèrent ensuite, d'eux-mêmes, sur son esprit. L'Église en agit +de la sorte pour le catéchisme: elle l'emmagasine dans le cerveau des +enfants avant qu'ils le comprennent. Et c'est à la mère surtout que +revient ce rôle de suggestion morale, qui est le principe même de +l'éducation. C'est à elle qu'il incombe de former l'âme de ses enfants +après avoir formé leur petit corps. Des aptitudes que ses garçons et ses +filles ont reçues en naissant, il lui appartient de faire des qualités. +La nature lui donne des fleurs simples, pour qu'elle en fasse des fleurs +doubles. A cette horticulture des âmes candides et ingénues, l'homme +n'entend rien.</p> + +<p>Aucune pédagogie, d'ailleurs, ne vaudra l'éducation maternelle. Il est +des familles, sans doute, et dans la classe pauvre et dans la classe +riche, où la maternité est insuffisamment ou indignement représentée. +Mais celui qui, s'armant de ces exceptions désolantes contre la +généralité des femmes, oserait dire, sans distinction, du mal des mères +françaises, mériterait qu'on lui coupât la langue. Hormis une certaine +faiblesse, sur laquelle nous insisterons tout à l'heure, je n'en sais +point de plus tendres, de plus dévouées, de plus enveloppantes. Ces +bonnes et saintes mères, qui abritent craintivement leur couvée contre +leur coeur, n'ont point à redouter la comparaison avec les femmes +électriques de la Grande-Bretagne et du Nouveau-Monde. Le nid français +vaut bien l'auberge américaine.</p> + +<p>«Voilà précisément le grand malheur!» m'objecteront les partisans de +l'«athlétisme» et de la colonisation. Nos mères nous font de leurs bras +une douce chaîne qui nous retient au foyer. Il faudrait aux garçons une +éducation moins amollissante. Au lieu de préparer à la France de +vigoureux gaillards pour les luttes de l'avenir, la bonne maman énerve +et affadit ses petits de prévenances, de gâteries et de caresses. Et +comme ils ne sont point des ingrats, la déférence affectueuse, dont ils +l'entourent, ressemble à une religion. Ils tiennent à vivre près d'elle +comme les dévots près de leur idole. Les rapports, qui les lient l'un à +l'autre, sont ceux du lierre avec le vieil arbre ou le vieux mur: ils +voudraient tomber et mourir ensemble. Faute d'avoir été suffisamment +armés pour la conquête ou pour la résistance, rares sont les jeunes gens +qui ont le courage de briser les entraves de l'amour maternel.</p> + +<p>A ce propos, M. Demolins, dans son livre fameux: <i>A quoi tient la +supériorité des Anglo-Saxons</i>, s'est montré très sévère, très dur même, +pour les femmes françaises. Il les regarde comme «un des principaux +obstacles au relèvement de notre pays,» incriminant à la fois leur coeur +et leur esprit. Leur coeur: parce qu'«elles aiment mal leurs enfants», +les aimant moins pour eux que pour elles-mêmes; leur esprit: parce +qu'elles sont moins accessibles, «moins ouvertes que l'homme aux choses +nouvelles,» et qu'il est plus facile de convaincre dix pères que de +convaincre une mère.</p> + +<p>Il y a du vrai dans ces doléances. Oui, les Françaises ont leurs enfants +en adoration. Le fils surtout est l'objet de toutes leurs complaisances. +A peine a-t-il l'âge de raison, qu'elles lui ouvrent leur coeur; et +devenu grand, elles s'en font un confident, un ami. Aussi, dès que les +nécessités de la vie les y contraignent, c'est un chagrin pour l'enfant +et une désolation pour la mère de se séparer.</p> + +<p>Mais on remarquera que le père professe généralement pour sa fille une +affection aussi tendre et aussi exclusive. Il la veut près de lui. Il la +défend le plus longtemps possible contre les épouseurs, tenant le +mariage pour un enlèvement cruel. Et lorsqu'il s'agit enfin de la +confier à un gendre, il choisira un bon jeune homme dans son voisinage, +à sa porte, afin de ne point mettre trop de distance entre lui et son +cher trésor.</p> + +<a name="l4c2s2" id="l4c2s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>Au fond de cette tendresse excessive de la mère pour le fils et du père +pour la fille, nous devons avouer qu'il y a un grain de déraison et +d'égoïsme. Aujourd'hui que les nécessités d'une carrière rémunératrice +peuvent forcer les enfants à s'éloigner au bout de la France ou plus +loin même, aux colonies d'outre-mer, ces affections timorées ont le +grand malheur de se mettre en travers de leurs projets et de leurs +initiatives. Outre qu'à donner aux enfants des goûts sédentaires et des +habitudes craintives, on risque de les immobiliser en des positions +subalternes et chétives, les pères et les mères devraient se dire que +l'amour, digne de ce nom, s'élève jusqu'à l'oubli de soi-même; que +ceux-là aiment vraiment leurs enfants, qui les préparent à accepter +courageusement la vie, là où les appellent leur destinée, leur vocation, +l'intérêt de leur avenir. Puisqu'il faut créer une France au dehors, +ayons donc le courage de façonner nos garçons à ce rôle de conquête, et +aussi nos chères demoiselles, si nous voulons que le colon hardi et +vaillant trouve, au moment de s'embarquer, une compagne assez résolue +pour le suivre.</p> + +<p>Voilà le seul reproche qu'on puisse adresser à la famille française. +Qu'elle soit plus énergique et plus désintéressée, qu'elle aime ses +enfants pour eux-mêmes, et elle redeviendra cette parfaite éducatrice +des anciens temps, qui a donné à la France d'autrefois tant de pionniers +admirables.</p> + +<p>Lorsque les conditions de la vie viennent à changer, lorsque les temps +sont,--comme le nôtre,--difficiles et hasardeux, c'est une obligation +pour les parents de modifier, en conséquence, la direction et l'esprit +de l'éducation qu'ils doivent à leurs enfants. Or, s'il est toujours +nécessaire d'inculquer à nos fils les qualités essentielles et les +vertus nécessaires, s'il est toujours bon de les former aux sentiments +délicats, aux bonnes manières, à la vieille politesse française, il faut +prendre garde, en revanche, d'amollir leur caractère, d'anémier leur +volonté, se rappelant que la douceur et l'urbanité comptent moins +aujourd'hui pour faire sa vie, que la force morale, l'esprit +d'entreprise et le goût de l'action robuste et persévérante. A les +envelopper de trop de soins, nous risquons de tuer en eux l'énergie +virile, d'en faire des êtres demi-passifs, soumis, dociles, mais faibles +et timorés. Mieux vaut préparer nos enfants pour l'avenir, que de +préparer l'avenir de nos enfants; mieux vaut leur donner la force de +conquérir le bonheur par eux-mêmes, que de mettre un facile bonheur à +portée de leurs mains débiles; mieux vaut les armer d'une volonté fière, +que de satisfaire leurs volontés capricieuses.</p> + +<p>Ne parlons pas surtout d'ingratitude et de révolte, lorsque nos fils, +montrant peu de goût pour l'existence toute faite et toute unie que nous +leur offrons à nos côtés, osent rêver d'une vie plus large, plus libre, +plus pleine, dussent-ils, pour la réaliser, quitter la maison et courir +le monde! Certes, il serait plus doux à notre coeur, et plus conforme à +notre instinct d'autorité, de les enlacer de notre tendresse tutélaire +jusqu'aux années extrêmes de notre vieillesse. Mais il est plus noble de +se dire que nos enfants ne sont pas une propriété comme une autre, notre +bien, notre chose, une continuation, une survivance, un reflet de +nous-mêmes, et qu'ils devront tôt ou tard, nous disparus, mener une vie +indépendante; que nous aurions tort, conséquemment, de les traiter +toujours, même en leur maturité, comme de petits enfants, parce qu'ils +sont nos chers enfants; qu'au lieu de les assouplir, de les absorber, de +les plier à nos manières, à nos habitudes, à nos aises, il est plus sage +de leur inculquer le goût du travail personnel, l'estime de l'activité +libre, le plaisir, l'orgueil, la passion de l'effort individuel; qu'au +lieu de nous charger,--au prix de quels sacrifices!--de faire leur +situation, l'intérêt de leur avenir exige qu'ils la fassent eux-mêmes.</p> + +<p>Réservons donc notre autorité pour les cas exceptionnellement graves. +Par nos conseils plus que par nos ordres, entraînons-les à l'action +virile. Il n'est que l'apprentissage précoce des risques et des +responsabilités de la vie pour faire des héros. Et à ceux qui nous +objectent qu'il ne dépend ni des mères ni des pères de transformer «les +poussins en aiglons,» nous répondrons, avec une femme d'esprit, Mme de +Broutelles, que «si par bonheur il se trouve quelque aiglon dans notre +nichée, c'est déjà beaucoup de ne point lui rogner les ailes.» J'ajoute +qu'il serait criminel, dans tous les cas, de faire de nos garçons des +poules mouillées.</p> + +<a name="l4c2s3" id="l4c2s3"></a> +<h4>III</h4> + + +<p>Est-ce une raison d'enlever les enfants à leurs mères? Aucunement, +puisqu'en fait de tendresse amollissante, nous savons que bon nombre de +pères sont femmes. Pour ce qui est de la jeune fille, d'ailleurs, j'ai +déjà revendiqué pour la mère le droit de la former et même de +l'instruire, toutes les fois qu'elle le peut. L'entrée dans l'âge adulte +est généralement plus difficile pour les filles que pour les garçons. On +sait combien sont brusques et variables les phases critiques de leur +transformation physique et morale. Personne ne saurait mieux que la mère +surveiller et diriger la formation d'un organisme aussi fragile, +l'éclosion d'une âme aussi tendre.</p> + +<p>On sait pourtant qu'il est question d'introduire de singulières +nouveautés dans l'éducation des filles. Des dames ont proposé d'inscrire +la «dogmatique de l'amour» dans les programmes de l'instruction +congréganiste. Et Mgr l'archevêque d'Avignon, considérant «la grandeur +et la sainteté de l'amour humain, de l'amour conjugal,» ne voit aucun +inconvénient à ce qu'on «mette la jeune fille en face de la vérité, pour +lui en inspirer le respect et lui montrer les grands devoirs qu'elle lui +impose.»</p> + +<p>Je sais pertinemment que ces hardiesses inquiètent bien des femmes, qui +se disent, à bon droit, que le soin de certaines révélations +n'appartient qu'à la mère. La plus impeccable maîtresse apportera-t-elle +tout le tact désirable à expliquer aux petites pensionnaires, que +«l'exercice normal des sens n'est pas un péché, mais une fonction?» Il +peut être sage de ne point ajourner au mariage certaines lumières, +certaines connaissances; il ne suffît pas toujours que l'esprit vienne +aux filles par les yeux et par les oreilles que les plus innocentes +ouvrent curieusement sur tout ce qui les environne. Mieux vaut parfois +mettre leur esprit en face des réalités. Mais qui sera juge du moment, +si ce n'est la mère? Prenons garde de défraîchir avant le temps la +candeur de la jeunesse. Les filles précoces me font peur. S'il est bon +de combattre la pruderie, qui n'est que l'hypocrisie du désir inavoué, +ne déflorons pas la pudeur, cette fleur rougissante de décence et de +retenue, qui pare si joliment le front des vierges de quinze ans.</p> + +<p>En revanche, certains parlent sérieusement d'enlever les garçons à leurs +mères? Les pédagogues de la «société future» prétendent même que nos +fils s'élèveront tout seuls, et qu'à pousser en liberté, comme les +arbustes en plein vent, ils retrouveront d'eux-mêmes toutes les énergies +morales et physiques de la primitive humanité. Un système aussi commode +rencontre toutefois bien des sceptiques. Ces petits sauvages, revenus à +l'état de nature, sont faits pour n'inspirer qu'une demi-confiance. Le +temps n'est pas venu de renoncer à l'éducation.</p> + +<p>Alors, confierons-nous les garçons aux pères? Pétris par de fortes +mains, ils deviendront des hommes,--à moins qu'ils ne deviennent tout +simplement des brutes. Je me méfie de l'éducation paternelle, pour +plusieurs raisons. D'abord, tous ceux qu'absorbe le souci des affaires, +n'ont point le temps d'éduquer, de dresser, de discipliner Messieurs +leurs fils. Quand un de ces braves gens entre à la maison, c'est pour +s'y reposer. Le loisir lui manque, et la vocation aussi. Il n'est pas +assez religieux, et la croyance est le soutien de toute éducation. Il +n'est pas assez patient, et l'égalité d'humeur est une condition +essentielle de dignité et de respect. Il n'est pas assez tendre, et la +tendresse seule ouvre et conquiert les âmes. Souvent même, il n'est pas +assez ferme; le moindre malaise de l'enfant l'affole et l'induit en +toutes sortes de faiblesses et de capitulations.</p> + +<p>Et enfin, il affiche en matière d'éducation, des idées fausses. A qui +n'est-il pas arrivé d'entendre un père affirmer d'un ton catégorique: +«Il n'y a qu'un moyen d'élever les enfants. Quand j'aurai un fils, je +ferai ceci, je ferai cela. J'ai mon plan.» Autant de mots, autant +d'erreurs. L'éducation ne se résout pas comme un problème d'algèbre. +Elle n'a rien de systématique. Elle doit varier ses procédés, ses +méthodes, suivant le tempérament, le caractère, la santé, l'intelligence +des enfants. Et la mère excelle à cette oeuvre d'adaptation délicate, +parce que, mieux que le père, elle connaît ses fils et ses filles.</p> + +<p>On n'élève pas un enfant malgré lui ou sans lui. Pour nous rendre +maîtres de sa volonté, il faut qu'il se livre, qu'il se confie, qu'il +s'abandonne. Et seule la mère peut lui dire: «Mon enfant, donne-moi ton +coeur.» Elle seule sait frapper à la porte au bon moment, et attendre +avec douceur qu'on la lui ouvre. Tous ceux qui aiment l'enfance et +ambitionnent, non pas de la dresser sur un modèle artificiel et d'après +une règle uniforme, mais d'assouplir, d'élargir, d'ennoblir ses qualités +diverses, tous ceux-là reconnaissent qu'il n'y a, pour la préparer +utilement à la vie, qu'un moyen vraiment efficace, qui consiste à se +pencher sur chaque âme en particulier, à l'interroger sans rudesse, à la +scruter sans violence, pour y verser peu à peu avec mesure et discrétion +la lumière, la confiance et l'amour. Or, je ne sais que la mère qui soit +capable et digne d'exercer auprès de l'enfance une si délicate fonction. +L'homme aurait ici la main trop dure, l'esprit trop raide et le coeur +trop sec. C'est un pitoyable éducateur. Laissons, comme dit la chanson,</p> + +<p class="mid"> «Les oiseaux à leur nid, les enfants à leur mère.»</p> + +<a name="l4c2s4" id="l4c2s4"></a> +<h4>IV</h4> + + +<p>Sait-on bien, au reste, tout ce qu'une mère, digne de ce nom, donne et +transmet à ses fils? Nous touchons là aux vertus les plus admirables de +la maternité.</p> + +<p>J'ai dit que nul ne saurait la remplacer auprès des enfants. Il y a +plus: l'esprit humain ne concevrait pas de quels miracles sont capables +l'amour désintéressé, la joie du sacrifice; la tendresse éprise de +dévouement, si le coeur des mères n'existait pas. Et cette vie du coeur +a sa raison d'être dans les fonctions essentielles de la femme, qui la +retiennent auprès des berceaux, auprès des petits, dans le cercle intime +des relations familiales, loin des occupations et des dissipations +extérieures. Et cela même explique pourquoi la femme est naturellement +plus mère qu'épouse, tandis qu'il est habituel à l'homme d'être plus +époux que père, surtout lorsque la femme est jeune et l'enfant +nouveau-né.</p> + +<p>La femme a si bien l'instinct éducateur, qu'elle est maternelle avant +d'être mère. Qui ne sait la sollicitude passionnée, avec laquelle la +petite fille s'occupe de ses frères et soeurs plus jeunes, les porte, +les surveille, les pouponne ou les régente? La femme est l'intermédiaire +obligé entre l'homme et l'enfant. Pour élever celui-ci, l'homme est trop +haut, trop raide, trop rude. Il n'est que la femme pour se plier à la +taille des petits, pour manier avec souplesse leur conscience naissante, +pour s'insinuer doucement dans leur âme si fragile et si délicate. Elle +seule comprend l'enfant et s'en fait comprendre à demi-mot. +S'intéressant toujours aux personnes plus qu'aux idées, «prenant peu de +part aux événements généraux,» comme l'avoue Mme Guizot, leur place est +marquée là où l'humanité a besoin de toutes les forces vives de la +pitié, de la bonté, du dévouement, de la charité. Bref, le penchant des +femmes à sympathiser et à s'attendrir les rend incomparables pour la +formation morale de l'enfance. Et c'est par là qu'elles méritent la +reconnaissance et l'admiration des hommes.</p> + +<p>Au-dessus de la femme d'esprit, de la femme de talent, de la femme de +lettres, même de la femme de grande beauté, le monde devrait placer la +femme de caractère, la femme de coeur, la simple et tendre mère. «Une +belle femme est un bijou, une bonne femme est un trésor,» a dit +Napoléon. Si l'on songe aux découragements et aux révoltes que les +oeuvres d'une George Sand ont semés dans les esprits, on ne saurait +hésiter à lui préférer l'humble et obscure mère de famille, qui prépare +à l'humanité de fortes âmes, de beaux et robustes rejetons. Une mère +s'honore moins à penser, à écrire, à travailler pour son compte, qu'à +transmettre à ses fils la vie du corps et de l'intelligence, l'étincelle +sacrée qui doit les animer et les éclairer d'abord, afin qu'ils puissent +à leur tour animer et éclairer les autres. Et Dieu merci! la plupart +excellent à former des hommes. Lamartine, Guizot, Bonaparte lui-même, +ont reconnu qu'ils devaient, en grande partie, leur avenir et leur +grandeur aux vertus de leurs mères. Combien même d'écrivains et +d'artistes leur ont été redevables de la flamme auguste qui resplendit +dans leurs oeuvres?</p> + +<p>On a dit qu'il y a un nom de femme au fond de toute gloire. Si ce n'est +pas toujours celui de la femme légitime, c'est souvent celui de la mère. +Ou plutôt, le nom de la mère ne figure pas dans les oeuvres des fils, +car son influence est obscure, silencieuse, cachée; elle l'a exercée +humblement pendant leur enfance, dont elle a été le refuge, le soutien +et la consolation; elle l'a exercée secrètement même avant leur +naissance, puisqu'elle fut l'habitacle, le sanctuaire de leur corps et +de leur intelligence. L'amante n'est que le prétexte et l'occasion du +chef-d'oeuvre des poètes et des artistes. La mère en est la source +première; elle participe à leurs travaux et à leurs créations; elle +collabore aux plus beaux produits de leur pensée, puisque ses enfants +sont la chair de sa chair et l'âme de son âme. Elle leur a donné son +sang, prodigué sa vie, insufflé l'ardeur mystérieuse qui fait battre +leur coeur et leur cerveau.</p> + +<p>Heureux, trois fois heureux, celui qui eut pour mère une femme de grand +coeur et de haute élévation morale, car elle fut l'ange gardien de sa +vie! Si nécessaire que soit aux enfants l'influence du père, surtout aux +années de la fougueuse jeunesse, pour en assouplir et discipliner les +élans, l'empreinte de la mère, encore qu'elle se grave plus doucement +sur l'âme de ses fils, est plus profonde peut-être et plus ineffaçable. +Au lieu que l'homme ne coopère à la transmission de la vie qu'en +passant, par fièvre et par plaisir, la mère donne à l'enfant, à la suite +de cette brève minute créatrice, de longs mois de gestation douloureuse +et de dévouement inlassable. Elle le forme et le nourrit de sa +substance, avant de le nourrir et de le fortifier de son lait. C'est +pourquoi nous tenons pour une des plus belles inspirations du +catholicisme d'avoir su honorer, à côté de Dieu le Fils, la Vierge Mère +qui, en le portant dans son sein, fut associée véritablement aux +souffrances et aux mérites de la rédemption. Et c'est pourquoi encore la +dévotion à Marie est, par une suite nécessaire, le plus bel hommage +qu'on puisse rendre à la maternité.</p> + +<p>Ainsi donc, le flambeau de l'intelligence humaine se transmet, de +génération en génération, par la main pure des mères autant que par la +forte main des pères. Et si elles songeaient que tout ce qui resplendit +sur le monde, belles pensées, vers sublimes, nobles et grandes actions, +est un fruit de leurs entrailles; si elles se disaient que toutes les +femmes qui ont écrit ou rimé, ont donné peu de chose à l'humanité en +comparaison des mères obscures de nos grands poètes, de nos grands +artistes, de nos grands savants, en comparaison de celles d'un +Lamartine, d'un Guizot ou d'un Pasteur; si elles se disaient que la mère +des plus puissants cerveaux qui aient honoré l'espèce humaine, fut, soit +une femme rare, une femme supérieure, soit une femme modeste et sainte, +et dans tous les cas une femme qui, littérairement parlant, ne produisit +rien;--alors, elles sacrifieraient moins aux joies égoïstes du travail +indépendant, et elles se résigneraient tout simplement à soigner et à +parfaire ce chef-d'oeuvre des chefs-d'oeuvre qui s'appelle l'enfant. Une +romancière italienne d'un sens exquis, Mme Neera, écrivait récemment que +«la femme a été vouée par la nature à cette tâche sublime de sacrifier +son intelligence à l'homme qui doit naître d'elle.»</p> + +<a name="l4c3" id="l4c3"></a> +<br><br> +<h3>CHAPITRE III</h3> + + +<h4>Paternité légitime et maternité naturelle</h4> +<br> +<h3> SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Le patriarcat d'autrefois et la puissance paternelle + d'aujourd'hui.--L'intérêt de l'enfant prime l'intérêt du + père dans les lois et dans les moeurs.--Décadence fâcheuse + de l'autorité familiale.--Deux faits + attristants.--Imprudences féministes.</p> + +<p> II.--Régime du Code civil.--Prépondérance nécessaire du + père.--Le fait et le droit.--Indivision de puissance dans + les bons ménages.--La mère est le suppléant légal du + père.--Inégalités à maintenir ou à niveler.</p> + +<p> III.--Encore le matriarcat.--Son passé, son + avenir.--Priorité conjecturale du droit des mères.--Le + matriarcat est inséparable de la barbarie.--Il serait + nuisible au père, à la mère et à l'enfant.</p> + +<p> IV.--Honte et misère de la maternité naturelle.--Mortalité + infantile.--De la recherche de la paternité naturelle: + raisons de l'admettre; difficultés de l'établir.--Réformes + proposées.--La caisse de la maternité.</p> +</blockquote> +<br> + +<p>Pour remplir son auguste ministère, la mère est-elle armée de pouvoirs +suffisants sur la personne de ses enfants? Cette question soulève contre +le Code civil les protestations les plus acrimonieuses du féminisme +militant. Voyons donc brièvement comment la loi a compris et a organisé +la puissance paternelle, ce que les moeurs l'ont faite, d'où elle vient +et où elle tend, et surtout les améliorations et les réformes qu'elle +comporte dans l'intérêt de la mère et de l'enfant.</p> + +<a name="l4c3s1" id="l4c3s1"></a> +<h4>I</h4> + +<p>Parler aujourd'hui de «puissance paternelle», c'est employer un grand +mot qui n'a pas grand sens. Cette puissance, d'abord, a cessé +d'appartenir exclusivement au père, puisque la mère la possède également +et l'exerce à son défaut. Ensuite, cette puissance n'en est +véritablement pas une; car elle est loin de constituer maintenant ce +qu'on est convenu d'appeler le «patriarcat», sorte de royauté +domestique, sans partage et sans contre-poids, qui jadis faisait du père +le magistrat suprême de la famille. Dans l'esprit de nos lois, les +droits des parents sont la contre-partie nécessaire des lourds devoirs +qui leur incombent. Ils n'ont de puissance que pour faire face aux +obligations dont ils ont la charge et qui tiennent toutes en ce mot: +l'éducation de l'enfant. La puissance paternelle est donc moins un +pouvoir avantageux institué dans l'intérêt du père, qu'une tutelle +onéreuse imaginée dans l'intérêt de l'enfant.</p> + +<p>Nos anciennes provinces du midi, qui avaient conservé le droit romain, +et qu'on appelait, pour ce motif, «pays de droit écrit», étaient restées +fidèles à la vieille et rigide <i>patria potestas</i>. Il en résultait que, +dans cette partie de la France, la puissance paternelle n'appartenait +jamais à la mère. Les provinces du nord, au contraire, «pays de +coutume», comme on disait, partant de l'idée d'une protection due à +l'enfant, y conviaient également les deux époux. Pour elles, la +puissance paternelle était de fait plutôt que de droit; elle dépendait +des moeurs plus qu'elle ne relevait des lois.</p> + +<p>Notre Code civil s'est référé, sans aucun doute, aux principes du droit +coutumier, puisqu'il fait passer l'autorité paternelle aux mains de la +mère, lorsque le père est dans l'impuissance de l'exercer. Et c'est +pourquoi certains rédacteurs voulaient donner pour titre à leur projet: +«De l'autorité des père et mère.» Si le mot «puissance paternelle» est +resté, c'est qu'il avait reçu la consécration de l'usage. Mais qu'on ne +s'y trompe pas: ce vocable exprime des idées moins favorables au père +qu'à l'enfant. Témoin ce passage de l'«Exposé des motifs», où +apparaissent clairement les tendances des hommes qui présidèrent à la +rédaction du Code: «L'enfant naît faible, assiégé par des besoins et des +maladies; la nature lui donne ses père et mère pour le <i>défendre</i> et le +<i>protéger</i>. Quand arrive l'époque de la puberté, les passions +s'éveillent, en même temps que l'intelligence et l'imagination se +développent. C'est alors que l'enfant a besoin d'un <i>conseil</i>, d'un +<i>ami</i>, qui défende sa raison naissante contre les séductions de tout +genre qui l'environnent.»</p> + +<p>Depuis lors, notre législation s'est enrichie de lois nouvelles, +inspirées de plus en plus visiblement par l'intérêt de l'enfant; si bien +qu'on a pu dire que l'histoire de la puissance paternelle n'est qu'une +succession d'efforts tentés pour la réduire et la paralyser. Aujourd'hui +le droit des fils et des filles l'emporte sur le droit des pères et des +mères. Après avoir gouverné longtemps la société domestique sans limite +et sans contrôle, la puissance paternelle n'est plus qu'un pouvoir de +protection, la première des tutelles, une autorité instituée par la +nature et corrigée, atténuée, adoucie graduellement par la loi au profit +des enfants.</p> + +<p>Et les moeurs conspirent avec les lois pour affaiblir la puissance +paternelle. Nombreuses sont les familles dans lesquelles l'autorité des +père et mère est tombée à rien. Les parents ne savent plus commander; +les enfants se déshabituent d'obéir. Le respect s'en va, tué par +l'individualisme orgueilleux du siècle. Tout ce qui représente une +supériorité personnelle et sociale, même la primauté si naturelle du +père sur son fils, est vu avec défiance ou hostilité. On ne veut plus +être dominé, gouverné, surveillé. Si nous avons encore des +administrateurs et des administrés, des employeurs et des employés, il +n'y a plus de «maîtrise». Nous perdons le sens de l'autorité. L'instinct +d'égalité et d'indépendance ombrageuse nous tient si fort au coeur, que +nous ne savons plus guère supporter--et encore moins honorer,--le +patronat, la tutelle ou même la prééminence de la paternité. Les parents +faiblissent ou abdiquent; les enfants s'émancipent ou se révoltent. Ce +n'est que dans les familles très attachées à la religion de leurs pères, +et qui gardent fidèlement le dépôt des vieilles et fortes traditions, +que le respect se retrouve, avec ce qu'il met de délicatesse dans +l'hommage et de dignité dans la soumission. L'idée d'autorité, si +nécessaire à la société, demeure enracinée dans la vie chrétienne, et +c'est par là seulement qu'elle se prolonge et se perpétue dans la vie +nationale: tant il est vrai que l'esprit chrétien est l'âme et la +suprême sauvegarde de l'esprit social! N'a-t-on pas dit avec raison que +le Christianisme est la plus grande école d'autorité qui soit sur la +terre?</p> + +<p>Rien de plus regrettable, à notre sentiment, que l'affaiblissement de +l'autorité dans la famille. La faute en est-elle au Code civil? Du tout. +Ce n'est pas de la loi que les parents tirent la raison première de leur +autorité; encore que le législateur doive en faciliter l'exercice, il +est incapable d'en conférer le principe. Celui-ci a sa racine dans la +nature même des choses, dans le fait de la transmission du sang et de la +vie. Et c'est au relâchement des habitudes familiales, à l'oubli des +traditions du foyer, et surtout à l'exaltation de la liberté de l'enfant +au préjudice des droits du père, qu'il faut s'en prendre de l'anarchie +qui envahit la famille française. Nos moeurs domestiques sont +indulgentes, faibles, molles. On espérait que la tendresse remplacerait +avantageusement le respect. Erreur: le fils s'habitue à traiter le père +comme un vieux camarade affectueux et complaisant. Il faut même oser +dire que, dans bien des cas, ce qu'on aime surtout du père de famille, +c'est sa mort, afin de recueillir son héritage.</p> + +<p>Chez les ouvriers, au contraire, la puissance tourne souvent en +brutalité. C'est un autre malheur. Nul doute que l'État n'ait le devoir +de surveiller les parents indignes. En somme, les pères et les mères +marquent une tendance fâcheuse à perdre le sentiment de leur dignité, +tantôt en s'emportant jusqu'à la violence, tantôt en abdiquant jusqu'à +la lâcheté.</p> + +<p>Qui en souffre? L'enfant. Pour plus de précision, citons deux faits dont +le féminisme ne manque pas de tirer parti contre la famille actuelle: +l'un concerne la classe riche; l'autre, la classe pauvre. Ce sont des +exceptions, si l'on veut, mais des exceptions trop fréquentes.</p> + +<p>«L'enfant de l'émancipatrice,» comme dit Mme la doctoresse +Edwards-Pilliet, n'aura rien de commun avec l'enfant qu'on fait +aujourd'hui. Il sera, nous assure-t-on, un petit être parfait de corps +et d'esprit, beau comme un dieu, le chef-d'oeuvre de l'amour. Sachons +reconnaître, en effet, que la reproduction de l'espèce est abandonnée +aux influences les plus défavorables. Combien d'unions décidées par les +père et mère, où l'inclination mutuelle des futurs époux a peu de part? +Alors, dès qu'un poupon vient au monde, la mère s'en décharge à la +maison sur une nourrice mercenaire, quand elle ne l'expédie pas en hâte +au fond d'une campagne, l'abandonnant sans surveillance à un ménage de +paysans durs, grossiers et malpropres. A deux ou trois ans, lorsque le +bébé devient amusant et décoratif, on le reprend, on le décrasse, on le +pare comme une poupée, on lui obéit comme à un souverain, on l'exhibe +comme une idole. Puis, à sept ou huit ans, lorsque le petit despote, +profitant de la mauvaise éducation qu'il reçoit, devient mauvais et +insupportable, on l'interne bien vite chez les bonnes Soeurs, si c'est +une fille, ou chez les bons Pères, si c'est un garçon. Et les parents ne +s'en occuperont plus que pour lui procurer, en temps voulu, un riche +parti, ce qu'on appelle «un beau mariage».</p> + +<p>A cette façon d'élever les enfants,--qui est malheureusement trop +fréquente dans la classe riche,--Mme la doctoresse Edwards-Pilliet +oppose une méthode plus maternelle, qu'elle nous a exposée avec une +hardiesse savoureuse que j'essaierai de ne point trop affaiblir. +N'oublions pas que c'est un médecin qui parle. «D'abord, avant de créer +l'enfant, nous commencerons par y penser et, à cet effet, nous +essaierons de prendre un collaborateur qui soit notre complément, au +point de vue intellectuel et moral. L'enfant, que nous aurons ainsi +obtenu, sera déjà supérieur à l'autre, ayant été fait avec goût et avec +amour. Ensuite, nous lui donnerons le sein nous-mêmes, et nous aurons du +lait, car toutes les femmes en ont qui veulent en avoir. Puis, quand +nous aurons fait cet enfant aussi bien que nous sommes capables de le +faire, nous le garderons sous notre oeil maternel, nous l'élèverons, +nous l'éduquerons aussi complètement que possible. Et cela fait, nous +aurons formé un être utile, homme ou femme, et c'est tout ce que nous +pouvons désirer<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a> +<a href="#footnote160"><sup class="sml">160</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote160" +name="footnote160"><b>Note 160: </b></a><a href="#footnotetag160"> +(retour) </a> + Voir la <i>Fronde</i> du jeudi 13 septembre 1900.</blockquote> + +<p>Très bien. Mais est-il si nécessaire d'émanciper la femme, pour mettre +en action ce programme de maternité tendre et tutélaire? Je sais de très +bonnes chrétiennes qui répugnent, autant qu'il se peut concevoir, aux +idées d'indépendance que professe le féminisme avancé, et dont c'est la +joie de suivre à la lettre, vis-à-vis de leurs enfants, la loi d'amour +et de dévouement. Pas besoin de révolutionner le sexe pour rappeler les +mondaines et les égoïstes, déjà trop complètement émancipées, à la +pratique du devoir maternel. Mieux vaut s'appliquer à réveiller leur +conscience distraite ou assoupie; mieux vaut ranimer en leur coeur la +flamme de tendresse qui couve sous les cendres, afin de leur apprendre à +mieux goûter la grâce et l'orgueil d'être mère.</p> + +<p>L'enfant est-il mieux traité dans les ménages ouvriers? Point. On +inculque aujourd'hui aux classes laborieuses une conception si fausse de +la famille, qu'elles en sont venues à professer sans rougir, que, si +l'enfant ne rapporte pas, il doit au moins ne rien coûter. Le rapport de +la Commission supérieure du commerce relatif à l'application, pendant +l'année 1899, de la loi sur le travail des enfants, des filles mineures +et des femmes dans les établissements industriels, nous fait cet aveu: +«Le Gouvernement ne peut pas obtenir l'application stricte de l'article +2 de la loi de 1892, qui interdit l'emploi des enfants au-dessous de 13 +ans.» A cela, il est une excuse: la famille ouvrière a souvent besoin, +pour vivre, du concours pécuniaire de tous les siens, même des plus +petits.</p> + +<p>Mais voici des chiffres qui éclairent tristement la question: le même +rapport officiel atteste que les 1 458 établissements de bienfaisance, +qui ont été inspectés au cours de l'année 1899, fournissent un total de +56 369 enfants qui ne coûtent rien, ou presque rien, à leurs parents. +Même en faisant la part des orphelins, combien nombreux reste le +contingent des abandonnés! Dans les milieux urbains, trop de ménages +pauvres se déchargent sur les oeuvres d'assistance de leurs devoirs de +paternité. Où l'enfant travaille, et on le surmène; ou il ne travaille +pas, et on le délaisse. Comment s'étonner qu'avec de pareilles moeurs, +l'enfant, devenu grand, refuse de venir en aide à ses vieux parents? Il +traitera leur vieillesse comme ils ont traité son enfance, avec la même +dureté ou la même indifférence. La famille ouvrière offre au féminisme +chrétien une admirable occasion de dévouement et d'apostolat. Saura-t-il +la saisir?</p> + +<p>En tout cas, il appartient de rappeler aux parents riches et aux parents +pauvres qui paraissent l'oublier, que la puissance paternelle n'est +autre que l'autorité mise par la loi aux mains des père et mère, afin de +leur permettre d'assurer la formation de leurs enfants. Que nos +législateurs n'oublient pas, de leur côté, que c'est encore prendre les +intérêts de l'enfance et ceux de la société elle-même, que de fortifier +l'autorité des parents qui méritent ce nom. L'enfant gâté est le premier +à souffrir de sa mauvaise éducation, et le fils irrespectueux fait +rarement un bon citoyen. «Plus il y a de liberté dans l'État, remarque +Montesquieu, plus il faut d'autorité dans la famille.» Aussi +trouvons-nous inopportune, sinon même inconsidérée, cette proposition de +la Gauche féministe tendant à remplacer partout, dans nos lois, les mots +<i>puissance paternelle</i> par ceux de <i>protection paternelle</i><a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a> +<a href="#footnote161"><sup class="sml">161</sup></a>. Si la +protection de l'enfant est le but, l'autorité des parents est le moyen. +On ne saurait vraiment sauvegarder le droit des faibles en désarmant +leurs défenseurs naturels. C'est à quoi pourtant le féminisme radical +travaille de son mieux, en allégeant peu à peu le lien de sujétion qui +subordonne les enfants aux parents. Nous en donnerons deux exemples.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote161" +name="footnote161"><b>Note 161: </b></a><a href="#footnotetag161"> +(retour) </a> Congrès de la Condition et des Droits des femmes: séance du +samedi soir 8 septembre 1900.</blockquote> + +<p>Ainsi, la Gauche féministe a demandé «que tout mineur, établissant qu'il +peut vivre du produit de son travail, puisse être émancipé de droit à +partir de sa dix-huitième année, par simple ordonnance rendue sur sa +demande par le juge de paix de son domicile, sans qu'il soit besoin de +remplir d'autres formalités.» Mais pourquoi rompre si vite le lien qui +unit l'enfant à ses père et mère? Pourquoi permettre à ce jeune +individualiste de fuir le toit paternel et d'abandonner les parents qui +l'ont élevé? Car l'enfant émancipé est maître de son salaire; et si +nombreuses sont à cet âge les tentations de dépense et de dissipation, +qu'il est à craindre que la famille ne soit frustrée souvent des gains +de l'enfant prodigue. Combien de fils et de filles, même dans un état +d'aisance relative, laissent aujourd'hui leurs parents mourir +misérablement à l'hôpital, plutôt que d'entourer leurs vieux jours de +soins décents et honorables? Est-ce donc l'indifférence et l'égoïsme des +ingrats que le féminisme veut encourager?</p> + +<p>Bien plus, la Gauche féministe a réclamé «qu'un prélèvement, dont la +quotité est à fixer, soit effectué de droit sur le salaire de l'enfant +mineur, pour être déposé, en son nom, à la caisse d'épargne et lui être +remis à son émancipation ou à sa majorité<a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a> +<a href="#footnote162"><sup class="sml">162</sup></a>.» Sans doute, il peut +arriver que des familles abusent de leurs enfants. Mais plus nombreux +sont les parents qui se saignent aux quatre membres, pour régaler les +mioches d'une douceur ou envoyer cent sous au grand fils qui crie famine +au régiment. Ne laissons pas croire aux enfants qu'ils n'ont aucun +devoir envers leur famille. A vrai dire, dans un grand nombre de ménages +ouvriers, la famille tout entière doit unir ses efforts et ses +ressources contre la misère commune. L'épargne est un luxe qui n'est pas +à portée de toutes les bourses. S'il est facile aux gens qui gagnent +beaucoup d'argent de mettre un louis sur un louis, que de sacrifices +l'ouvrier doit s'imposer pour mettre deux sous sur deux sous! Quand +vient le chômage, notamment, ce n'est pas trop des petits gains de toute +la famille pour arriver à joindre les deux bouts. Parler d'épargne au +profit de l'enfant lorsque le travail manque et que la huche est vide, +c'est porter atteinte à l'esprit de solidarité qui doit unir les enfants +aux parents, surtout dans la mauvaise fortune.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote162" +name="footnote162"><b>Note 162: </b></a><a href="#footnotetag162"> +(retour) </a> Congrès de la Condition et des Droits des Femmes: séance du +samedi soir 8 septembre 1900.</blockquote> + +<a name="l4c3s2" id="l4c3s2"></a> +<h4>II</h4> + +<p>Non content de relâcher le lien de subordination et d'obéissance qui +soumet les fils et les filles à l'autorité des parents, le féminisme +intransigeant s'applique, plus hardiment et plus ardemment encore, à +égaliser les pouvoirs du père et de la mère sur la personne et les biens +de l'enfant: ce qui est une autre façon de les affaiblir.</p> + +<p>L'économie du Code civil est toute simple. L'article 372 place l'enfant +sous l'autorité collective du père et de la mère. Mais bien que commune +aux deux parents, cette autorité est réservée au père, qui «l'exerce +seul pendant le mariage,» comme dit l'article 373. Tant que le mari est +vivant et capable d'agir, le droit maternel reste en suspens et +sommeille en quelque sorte. La mère peut donner son avis sans pouvoir +l'imposer. L'autorité maritale, à laquelle l'épouse est soumise, fait +obstacle temporairement à l'exercice de l'autorité familiale qui +appartient à la mère. C'est pourquoi la puissance de celle-ci est, +pendant le mariage, un attribut sans réalité, un honneur latent, un +titre nu.</p> + +<p>On s'en plaint fort. Mais quel moyen de faire autrement? Reconnaître +simultanément aux père et mère l'exercice d'une même puissance indivise, +c'eût été introduire dans les ménages une cause perpétuelle de +discussions et de conflits. L'indivision du pouvoir engendre la +confusion et le désordre. Il fallait donc attribuer la prépondérance à +quelqu'un; et la loi a désigné le père, déjà investi de l'autorité +maritale. N'était-il pas logique, naturel, avantageux même pour la +communauté, que le chef du ménage fût en même temps le chef de la +famille, afin qu'une même direction fût imprimée au gouvernement +domestique?</p> + +<p>A l'heure qu'il est, ce privilège est violemment battu en brèche, avec +un parti pris d'égalisation et de nivellement qui nous inquiète.</p> + +<p>«Durant le mariage, le père et la mère ont les mêmes droits sur la +personne et les biens de leurs enfants communs<a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a> +<a href="#footnote163"><sup class="sml">163</sup></a>.» Cette déclaration, +à laquelle se rallient, presque unanimement, tous les groupes +féministes, emporte la suppression absolue de la prééminence maritale et +paternelle. Nous ne pouvons y souscrire. C'est, à nos yeux, une +détestable conception que celle qui institue, dans la famille, deux +puissances latérales, deux forces equipollentes, deux têtes égales en +pouvoir et en droit. A cette famille, fondée sur le dualisme des époux, +l'unité de direction fera défaut; et divisée contre elle-même, comment +veut-on qu'elle soit heureuse et florissante? Supposez que les volontés +de la femme et du mari s'entrechoquent: qui les départagera? Il faudra +nécessairement recourir à une puissance extérieure érigée en tribunal +des conflits matrimoniaux. De là ce voeu émis par le Centre et par la +Gauche féministes «que les tribunaux prononcent dans tous les cas de +conflit pouvant surgir, entre le mari et la femme, à l'occasion de +l'exercice de la puissance maritale ou paternelle<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a> +<a href="#footnote164"><sup class="sml">164</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote163" +name="footnote163"><b>Note 163: </b></a><a href="#footnotetag163"> +(retour) </a> Voeu émis, en 1900, par le Congrès des oeuvres et +institutions féminines.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote164" +name="footnote164"><b>Note 164: </b></a><a href="#footnotetag164"> +(retour) </a> <i>La Fronde</i> du 11 septembre 1900.</blockquote> + +<p>Mais, si l'intervention de la justice se comprend lorsque le désaccord, +qui lui est déféré, soulève un point de droit ou une question d'argent, +elle ne nous paraît ni pratique ni décente, lorsque le litige qui met +les époux aux prises est d'ordre moral ou de nature intime. Voyez-vous +la magistrature appelée à trancher les nombreux dissentiments qui +éclatent, dans les ménages, à l'occasion des enfants? Cet arbitrage, si +habile et si discret qu'on le suppose, ne fera qu'envenimer les +querelles en leur donnant plus d'aigreur et plus d'éclat. Rien de plus +dangereux pour la paix des ménages que l'intervention d'un tiers, juge +ou confesseur, dans les affaires confidentielles de la famille.</p> + +<p>Et maintenant suivons de plus près la pensée du Code civil: nous +trouverons peut-être qu'elle est moins dure à la femme qu'on le suppose. +A la vérité, nous ne savons qu'un cas où le consentement de la mère soit +aussi nécessaire que celui du père: c'est l'adoption de leur enfant par +un tiers; et les adoptions étant très rares, l'exercice en commun du +droit de puissance est donc exceptionnel. Sans doute, l'assentiment de +la mère est requis pour le mariage des enfants; encore est-il donné au +père de passer outre à l'opposition maternelle, si l'union projetée a +son agrément.</p> + +<p>Ne récriminons pas outre mesure contre ces inégalités nécessaires! Cette +prédominance de la volonté paternelle ne s'affirme que dans l'hypothèse +d'un désaccord absolu; et la loi n'intervient alors que pour résoudre un +conflit aigu et douloureux. C'est dans le même esprit de transaction que +la loi du 20 juin 1896 dispose, dans l'article 152 du Code civil, que +«s'il y a dissentiment entre des parents divorcés ou séparés de corps, +le consentement de celui des deux époux, au profit duquel le divorce ou +la séparation aura été prononcée et qui aura obtenu la garde de +l'enfant, suffira.» Hors de là, dans la vie normale, les père et mère +exercent à la fois leur autorité, se consultant, se concertant, +s'appuyant l'un sur l'autre au lieu de se contredire et de se disputer. +Qui ne sait que les discussions, qui éclatent devant les enfants, +discréditent rapidement la puissance des parents? «Puisqu'ils ne sont +pas d'accord, se disent les petits, il en est un qui se trompe. Mais +lequel a tort? lequel a raison? Est-ce papa? est-ce maman?» Et le doute +leur vient, et la confiance se perd, et le respect s'en va.</p> + +<p>Ce n'est que dans les familles où le pouvoir paternel et le pouvoir +maternel coexistent harmonieusement, que l'enfant estime et affectionne +véritablement ses père et mère. Point n'est besoin, pour cela, d'une +autorité dure et tranchante, tracassière et hautaine. Pour se faire +respecter, il n'est pas nécessaire de se faire craindre. Ce qu'il faut +développer chez l'enfant, c'est l'obéissance volontaire, et non +l'obéissance forcée, apeurée, humiliante et humiliée. L'autorité douce +et insinuante trouve aisément le chemin du coeur et y laisse des traces +ineffaçables. Là où règne l'entente entre les parents, l'enfant prend +sans le savoir une bonne, une grande, une exquise idée de la famille. Et +plus tard, le jeune homme, qui aura gardé le souvenir d'une maison +d'enfance heureuse et respectée, éprouvera invinciblement le besoin de +la rebâtir pour son compte. «Le désir de créer une famille, a dit M. +Faguet, n'est pas autre chose que le désir de faire revivre celle où +l'on a vécu.»</p> + +<p>Mieux vaut donc, à tout point de vue, que l'autorité soit exercée en +commun sur les enfants, par une sorte d'indivision confiante et +affectueuse, qui s'établit d'elle-même dans les bons ménages. Mais, le +père disparu, la mère hérite de ses droits, et la puissance paternelle +devient entre ses mains une puissance maternelle. Ce déplacement de +pouvoir s'opère, suivant la jurisprudence, lorsque, pour une raison ou +pour une autre, le mari est dans l'impossibilité de remplir son rôle de +chef de famille: ce qui peut arriver par suite de mort, de folie ou +d'absence. Cessant alors d'être paralysée par le droit du père, la +puissance, qui résidait en la personne de la mère, reprend sa force et +son empire.</p> + +<p>Rien de plus rationnel. Nul n'est plus digne ni plus capable que la mère +de recueillir les pouvoirs tombés des mains du mari. Sa tendresse et son +dévouement suppléeront à son inexpérience, et les conseils, que la loi +place auprès d'elle, empêcheront que sa bonté ne dégénère en faiblesse. +Les droits de la paternité sont comparables à une magistrature +domestique, à laquelle la prudence exige d'adjoindre un suppléant +éventuel. La mère est le «substitut» naturel du père.</p> + +<p>C'est pourquoi, en cas de déchéance du père pour cause +d'indignité,--déchéance totale attachée par la loi du 24 juillet 1889 à +certaines condamnations pénales, déchéance partielle créée par la loi du +5 avril 1898 pour le fait, hélas! trop fréquent, de mauvais traitements +infligés à l'enfant,--la mère est naturellement indiquée pour recueillir +la puissance paternelle. Encore est-il que, dans les milieux populaires, +les parents peuvent être de même violence et de même immoralité. Aussi +la mère ne profitera pas nécessairement de la déchéance du père. La loi +a prudemment réservé aux juges la faculté de décider, en fait, si +l'exercice de l'autorité doit être attribué à la mère dans l'intérêt de +l'enfant. S'ils voient quelque inconvénient à cette dévolution de +puissance, ils prononceront l'ouverture de la tutelle. De même, +l'article 302 du Code civil attribue les enfants à l'époux qui a obtenu +le divorce ou la séparation, comme étant le plus digne de les élever. +Mais le tribunal reste maître de les confier à la garde d'un tiers, ou +même de les laisser à l'époux coupable, si les circonstances l'exigent: +tel le cas d'enfants en bas âge qui ne peuvent être élevés que par la +mère.</p> + +<p>Une fois investie de la puissance paternelle, la mère dispose, en +principe, de tous les droits et de tous les pouvoirs du père. Par +exception, le droit de faire incarcérer l'enfant récalcitrant ne passe +pas complètement entre ses mains. D'abord, la mère n'a jamais le droit +d'agir par voie d'initiative propre; il lui faut obtenir, par voie de +réquisition, l'agrément préalable du président. La loi exige, en outre, +qu'elle sollicite l'approbation et rapporte l'assentiment des deux plus +proches parents paternels de l'enfant. Enfin, elle perd entièrement son +droit en se remariant, sous prétexte que la mère remariée est soumise à +l'influence du second mari qui peut être hostile aux enfants du premier +lit, tandis que le père est beaucoup moins exposé aux suggestions de sa +seconde femme,--ce qui n'est pas toujours exact<a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a> +<a href="#footnote165"><sup class="sml">165</sup></a>. Il va sans dire +que ces restrictions excitent l'indignation des féministes égalitaires. +Est-ce que l'amour, dit-on, ne suffit pas à mettre les mères en garde +contre les abus de puissance?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote165" +name="footnote165"><b>Note 165: </b></a><a href="#footnotetag165"> +(retour) </a> Articles 380, 381 et 383 du Code civil.</blockquote> + +<p>Autre cause de protestation,--et très juste, celle-là: lorsqu'un mariage +est conclu entre personnes appartenant à des cultes différents, il +arrive souvent que la femme stipule, en son contrat de mariage, que les +enfants à naître seront élevés dans sa propre religion. Or, il est admis +que cette convention n'est pas civilement obligatoire, et que la femme +est désarmée contre la mauvaise foi du mari qui manque aux engagements +qu'il a souscrits. Et pourtant, outre le respect de la foi jurée qu'il +est sage d'imposer aux malhonnêtes gens, le contrat de mariage n'est-il +pas la charte de la famille, la loi constitutionnelle des époux? Et qui +ne voit qu'on ne saurait maintenir la concorde dans les unions mixtes, +qu'en assurant la stabilité d'une convention dont le but a été, +précisément, de régler à l'avance et à l'amiable une des causes les plus +graves de mésintelligence et de conflit?</p> + +<p>Certaines âmes susceptibles s'offensent encore du droit accordé au père +par l'article 391, de donner à sa femme survivante un conseil spécial, +«sans l'avis duquel elle ne pourra faire aucun acte relatif à la tutelle +de ses enfants.» On dénonce de même, comme une injustice criante, +l'article 381 qui réserve au mari, tant que dure le mariage, la +jouissance des biens appartenant à ses enfants mineurs. Mesure de +suspicion, dans le premier cas; privilège de masculinité, dans le +second: voilà deux inégalités dans lesquelles on s'obstine à voir un +abaissement pour la mère et une diminution pour son sexe. On ne se dit +pas que les droits de puissance paternelle entraînent aujourd'hui plus +de charges que de profits; que, dans le cours habituel de la vie, ils +sont exercés cumulativement par les deux époux, avec une condescendance +mutuelle qui exclut toute idée de prépondérance pour le père et +d'infériorité pour la mère; que la loi n'a institué un pouvoir majeur +aux mains du mari que pour trancher les conflits possibles d'attribution +et unifier, en cas de dissentiment, le gouvernement des personnes et +l'administration des biens; qu'on est mal venu à dénoncer les droits du +père sur l'éducation et la fortune des enfants à un moment où les +moeurs, conspirant avec les lois pour enlever aux parents la direction +de la famille, tendent de plus en plus généralement à affaiblir et à +découronner la puissance paternelle.</p> + +<p>Mais je doute que les femmes éprises d'égalité se rendent à ces +respectueuses remontrances. Elles poursuivront impérieusement leur +chemin, fouillant d'un air soupçonneux les moindres articles de nos +lois, échenillant toutes les broussailles du Code, pour en débusquer les +odieux privilèges masculins. Il en est même qui, reprenant un mot +célèbre à leur profit, diraient volontiers de leur sexe: «Qu'est-il? +Rien. Que doit-il être? Tout.» Celles-là ont coutume d'opposer +imprudemment le matriarcat du passé à la puissance paternelle +d'aujourd'hui. Que faut-il penser de cette prétention?</p> + +<a name="l4c3s3" id="l4c3s3"></a> +<h4>III</h4> + + +<p>Des littérateurs pourvus d'érudition,--ou seulement d'imagination,--se +plaisent à opposer la parenté par les femmes, ou matriarcat, à la +parenté par les hommes, ou patriarcat, sous prétexte que c'est du jour, +où le sexe masculin substitua violemment celui-ci à celui-là, que +daterait l'asservissement et la dégradation du sexe féminin. Dès lors, +les mâles s'attribuèrent un droit exclusif sur les femmes, sur les +enfants et sur les choses. Mariage, famille et propriété sont sortis des +mêmes appétits d'appropriation absolue au profit des hommes. Pour +émanciper véritablement la femme, il faut donc avoir le courage de +revenir au matriarcat primitif. Nous avons déjà vu que le féminisme +tirait parti de ce problème historique pour établir l'égalité +intellectuelle de la femme<a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a> +<a href="#footnote166"><sup class="sml">166</sup></a>. On s'en prévaut maintenant pour +démontrer l'antériorité et la supériorité familiales de la mère.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote166" +name="footnote166"><b>Note 166: </b></a><a href="#footnotetag166"> +(retour) </a> Voyez notre premier volume: <i>Émancipation individuelle et +sociale de la femme</i>, p. 78.</blockquote> + +<p>Voici comment on raisonne: il n'y a présentement que deux solutions au +mariage, une solution illégale et une solution légale.</p> + +<p>La solution illégale, c'est l'adultère, qui ne va pas sans de gros +risques et de graves accidents.</p> + +<p>La solution légale, c'est le divorce, qui n'est point exempt de +souffrances et de scandales.</p> + +<p>Tout cela est insuffisant. Plus de trahison occulte et hypocrite, plus +même de rupture judiciaire et tapageuse. Il n'est qu'une solution +logique à la crise du mariage, c'est la suppression même du mariage. M. +Paul Adam, par exemple, estime qu'il vaut mieux «soutenir franchement +que le mariage, institution utile pour les philosophies périmées, est la +survivance du rapt.» Et il conclut en prêchant la maternité sacrée, +c'est-à-dire le droit pour la mère de donner son nom à l'enfant, sans +que mention soit faite du père putatif<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a> +<a href="#footnote167"><sup class="sml">167</sup></a>. C'est le matriarcat! Le +mariage aboli, on ne voit pas trop, en effet, ce que ferait le père dans +la famille. Alors une seule relation reste possible, celle de la mère et +de l'enfant. L'homme est affranchi de toute responsabilité à leur égard, +puisque sa paternité redevient mystérieuse, inconnue, anonyme. Comme +dernière conséquence, la société pourvoira par l'impôt à l'entretien des +mères et des enfants.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote167" +name="footnote167"><b>Note 167: </b></a><a href="#footnotetag167"> +(retour) </a> <i>Revue Blanche</i> du 1er mai 1897.</blockquote> + +<p>Franchement, ce régime n'a pu être inventé que par l'égoïsme sensuel des +hommes; car on voit bien ce que ceux-ci peuvent y gagner. Mais la femme +sans mari? Mais les enfants sans père? Quelle misère!</p> + +<p>Et cependant, pour qui sait voir de loin, telle est bien la dernière +étape du mouvement révolutionnaire. Si jamais la femme devient +fonctionnaire, avocat, juge, député ou sénateur, le féminisme +radical-socialiste n'en sera point assouvi,--au contraire. Débarrassé de +toutes les revendications d'ordre politique ou professionnel, il +réclamera plus nettement qu'aujourd'hui l'abolition de la famille +monogame et propriétaire. Nous touchons là au dernier terme de la +libération de l'amour; et l'indépendance logique des sexes nous y mène.</p> + +<p>Il n'est donc point superflu de rappeler brièvement ce qu'a pu être le +matriarcat dans le passé, et de conjecturer ce qu'il pourrait être dans +l'avenir.</p> + +<p>Comme nous le disions tout à l'heure, le matriarcat sert aux écrivains +féministes pour nous convaincre que le sexe féminin a été, non moins que +le sexe masculin, un facteur de progrès et de civilisation. Une fois +démontré que, dans les premières sociétés humaines, si obscures, si mal +connues, et dont il est de mode de nous parler avec tant de +complaisance, des femmes ont existé qui, reines par l'intelligence, ont +régné véritablement sur les hommes, il n'est que juste d'accorder aux +deux sexes une attestation <i>ex æquo</i> de puissance cérébrale.</p> + +<p>Par malheur, dans tous les siècles dont l'histoire nous a transmis le +souvenir, la suprématie des hommes s'affirme par la prééminence de la +force physique et de la force intellectuelle, tandis que les traces de +ce qu'on appelle le matriarcat n'apparaissent,--et combien rares et +confuses!--qu'aux premières lueurs de l'existence humaine. En admettant +même que le matriarcat ait précédé généralement le patriarcat, cette +priorité ne prouverait qu'une chose, à savoir que l'autorité, jadis +exercée par les femmes, a passé de très bonne heure aux hommes, et que +les pouvoirs éminents de la mère sont tombés rapidement aux mains du +père, par une sorte de déchéance qui ne ferait qu'affirmer la +supériorité de l'esprit masculin.</p> + +<p>Mais le matriarcat a-t-il bien existé? Le rôle de chef de famille a-t-il +été dévolu primitivement à la mère? Beaucoup de savants en doutent, et +non des moindres. Fustel de Coulanges, Sumner Maine, Westermarck, +Posada, tiennent pour le patriarcat. Ceux même qui admettent que la +filiation féminine a réglé d'abord les relations de parenté, sont loin +d'en induire la prédominance sociale de la femme: tel Sir John Lubbock, +pour qui le matriarcat n'est point synonyme de souveraineté familiale.</p> + +<p>Sans traiter à fond cette question obscure, il est un point certain, +c'est qu'aux âges les plus lointains de l'histoire, la violence et la +guerre nous apparaissent traînant après elles un cortège d'oppressions +et de servitudes. Dans les luttes perpétuelles que les tribus se +livraient les unes aux autres, le vainqueur s'arrogeait un pouvoir +absolu sur la personne, le patrimoine et la vie de ses prisonniers. +Maître de tuer sa captive et même de la manger, puisque le cannibalisme +a précédé l'esclavagisme, il se croyait, à plus forte raison, le droit +d'en faire sa femme, de l'enfermer et de revendiquer pour lui seul les +enfants qu'elle lui donnait. Les premières familles masculines sont nées +vraisemblablement d'un fait de guerre, et du droit de capture qui en +était la conséquence. Mais, par une corrélation naturelle, l'homme, +ayant le droit de disposer de sa captive, se réserva le droit de la +nourrir et de la protéger, comme fait un propriétaire vis-à-vis du +bétail qui lui est profitable. Et les femmes libres de la tribu, +obligées de se suffire à elles-mêmes, en vinrent peut-être à envier la +condition assujettie des prisonnières, pour se soustraire à la misère et +à l'insécurité, tant la maternité indépendante et isolée est une source +de souffrance et d'humiliation!</p> + +<p>Quant à croire qu'antérieurement à ces rapts et à ces enlèvements, il +exista une phase de suprématie féminine où les femmes, révoltées par la +promiscuité primitive, auraient imposé aux hommes leur domination et +fondé la prééminence de la mère,--c'est une pure conjecture. Hérodote +tient pour une «singularité» que les Lyciens se nomment d'après leurs +mères, et non d'après leurs pères. On a prétendu, il est vrai, que +l'indication de la filiation maternelle figure souvent sur les tombeaux +étrusques, et que, d'après Jules César, la famille maternelle aurait +existé chez les anciens Bretons.</p> + +<p>Mais ces faits de généalogie matriarcale n'ont rien qui nous embarrasse. +Ils s'expliquent tout simplement par l'extrême difficulté de connaître +le père. Là où le mariage n'existe pas, il ne peut être question que de +la descendance maternelle. A défaut d'un père certain, l'enfant doit se +contenter forcément du nom de sa mère. Et le jour où le fil légal, qui +unit le père à la mère et aux enfants, serait rompu, il n'est pas +douteux que la parenté féminine reprendrait son ancienne prépondérance. +Aujourd'hui encore, chez les peuplades sauvages, l'ignorance du devoir +paternel est à peu près complète. Souvent même la mère est seule chargée +de la subsistance de l'enfant. Eu égard à l'instabilité, à l'incertitude +ou à l'inexistence des liens conjugaux, la parenté ne s'établit +conséquemment que du côté féminin.</p> + +<p>Mais au lieu d'y voir un témoignage en faveur des droits de la mère, il +faut tenir ce matriarcat pour un signe de sauvagerie et d'avilissement. +Sous ce régime, l'homme n'accorde à la femme ni autorité, ni influence; +il ne voit en elle qu'une esclave utile, une auxiliaire nécessaire à la +reproduction ou même un simple instrument de plaisir. Si la coutume +fait, ici ou là, porter à l'enfant le nom de la mère, on aurait tort +d'en conclure que celle-ci tient le premier rang dans la famille et dans +la société. Sinon, comment expliquer que l'antiquité ait manifesté une +prédilection générale pour le principe masculin? Bien que les anciennes +mythologies divinisent l'homme et la femme, elles ne manquent jamais +d'attribuer une certaine suprématie au dieu sur la déesse. Dans les +ménages de l'Olympe, le sexe fort l'emporte sur le sexe faible. Et cette +primauté révèle chez les civilisations antiques une préférence non +douteuse pour le principe mâle. N'est-ce pas du cerveau de Jupiter qu'un +mythe ancien fait sortir Minerve, la déesse de la sagesse et de la +science? Lors donc que la mère donne son nom aux enfants, il ne faut +voir, en cette prépondérance de la filiation utérine, qu'un signe de +dépravation et de barbarie.</p> + +<p>Dès que le chaos se débrouille et que la promiscuité des sexes +disparaît, dès que la famille monogame se constitue, le père en est le +chef. Qu'il s'agisse de l'Égypte ou de la Chine, de la Grèce ou de Rome, +des Indous ou des Arabes, le droit paternel prévaut partout sur le droit +maternel. Et la prédominance despotique du mâle ne va point, hélas! sans +la subordination humiliante de la femme.</p> + +<p>L'existence problématique ou, pour le moins, exceptionnelle du +matriarcat ne saurait donc faire présumer l'inintelligence et +l'incapacité générales des premiers hommes. Réfléchissons que la +maternité est aussi patente que la paternité est mystérieuse. La +première a l'évidence d'un fait, tandis que la seconde ne résulte que +d'une présomption. Cela étant, aux époques lointaines du monde où la +sauvagerie, qui fut généralement «le premier état de l'homme<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a> +<a href="#footnote168"><sup class="sml">168</sup></a>,» +rapprochait les deux sexes de l'animalité inférieure, alors que la +polygamie et la polyandrie rendaient la filiation incertaine et la +famille instable ou même impossible,--un seul lien pouvait être établi +sûrement, matériellement, par le seul fait de la naissance: le lien qui +unissait l'enfant à la mère. D'où il advint peut-être que la femme, chef +unique de la famille, réunit tous les pouvoirs et assuma toutes les +charges. De là ce vague matriarcat qu'on entrevoit dans l'enfance de +certaines sociétés humaines. A défaut du père, resté nécessairement +inconnu, la mère groupa instinctivement sous sa loi tous ses enfants, +comme la poule, dans la promiscuité du poulailler, abrite ses poussins +sous ses ailes. La suprématie du père n'apparut que plus tard, avec le +patriarcat, lorsque la famille fut plus étroitement unie par les liens +d'un mariage même rudimentaire, et que, la paternité pouvant être plus +ou moins rationnellement présumée, il fut possible d'assigner au père +des droits et des devoirs qui ont perpétué jusqu'à nos jours son +autorité prééminente.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote168" +name="footnote168"><b>Note 168: </b></a><a href="#footnotetag168"> +(retour) </a> Adolphe <span class="sc">Posada</span>, <i>Théories modernes sur les origines de la +famille</i>. Appendice II, p. 137.</blockquote> + +<p>En tout cas, les rares survivances matriarcales, que l'on signale encore +de nos jours, ne se rencontrent que chez des tribus plus ou moins +sauvages. Et quant au passé, il paraît certain que la primauté du père +est complète, dès qu'on arrive aux âges connus de la vie des peuples +civilisés. Le matriarcat n'est donc, à nos yeux, qu'une institution de +simple barbarie; et les féministes auraient tort d'en triompher. Depuis +les temps historiques, la direction du foyer et la présidence de la +famille ont appartenu à peu près généralement aux hommes, parce que sans +doute ceux-ci ont uni la plus grande force à la plus grande +intelligence, mais aussi parce que le mariage a permis de consolider, de +certifier, de légaliser le lien qui unit le père aux enfants. Il reste, +en définitive, que le matriarcat est inséparable du concubinage et que, +si la promiscuité primitive l'a fait naître, la promiscuité anarchique +le ramènerait.</p> + +<p>Pour en finir, les rapports de parenté ne peuvent être basés, dans toute +civilisation qui commence, que sur un fait précis, matériel, +indiscutable: la maternité. Il est naturel que la femme y joue un rôle +exclusif. On ne connaît alors que la famille utérine. Puis, la +supériorité physique et la prépondérance sociale de l'homme s'affirmant +de plus en plus, la parenté par les femmes s'efface graduellement devant +la parenté par les mâles, jusqu'au moment où le mariage, unissant ces +deux principes, fonde la famille telle qu'elle existe de nos jours.</p> + +<p>Et maintenant le matriarcat tournerait-il au profit et à l'honneur de la +femme? Gardons-nous d'y voir un patriarcat renversé; car il mettrait à +la charge de la mère un poids écrasant d'obligations, pendant que le +père, affranchi de toute responsabilité, libre de toute préoccupation, +vaquerait, d'un air conquérant, à ses affaires et à ses plaisirs. Ce +régime fait songer à l'indifférence, à l'ingratitude, à l'égoïsme volage +du coq de nos basses-cours. Le matriarcat des poules est-il chose si +enviable? Ces honorables mères de famille ont tous les embarras, tous +les soucis de leur couvée, tandis que le mâle flâne, heureux et fier, au +milieu de ses femelles, comme un pacha dans son harem.</p> + +<p>Au fond, le matriarcat serait nuisible à la mère, au père et à l'enfant.</p> + +<p>Il n'est que le mariage pour attacher le père à sa descendance. +N'oublions pas que l'amour maternel est en avance de neuf mois sur +l'amour paternel. Celui-ci même n'éclate point soudainement au coeur de +l'homme; sa croissance est lente et progressive. Séparez le père de +l'enfant: et contrariés et refroidis, les sentiments du premier à +l'égard du second ne s'épanouiront que rarement en tendresse et en +dévouement. Pour qu'ils s'aiment, il faut qu'ils s'approchent et se +reconnaissent. Rien n'est donc plus propice que le mariage pour +développer et affermir l'affection paternelle, en associant étroitement +et indissolublement la vie du père à celle de l'enfant. Relâchez, au +contraire, la filiation légale qui rattache l'existence de l'un à +l'existence de l'autre: et la mère seule restera chargée, pour ne pas +dire écrasée, du fardeau de la famille. Ce que l'on appelle +l'émancipation de la mère, je le tiens plutôt pour l'émancipation du +père,--à moins que la femme, devenue souveraine, ne fasse marcher +l'homme à la baguette!</p> + +<p>D'autre part, le matriarcat pourrait bien tarir au coeur des femmes les +sources de l'amour et de la pitié, en y développant à l'excès l'instinct +de domination et l'orgueil du commandement. Et que deviendraient les +hommes? Expulsés de leurs fonctions et de leurs prérogatives, +tomberaient-ils à la charge des femmes? Sans initiative, sans vigueur, +sans pouvoir, ces mâles dégénérés seraient-ils asservis ou entretenus +par leurs despotiques femelles? Mais qu'ils soient mis à la chaîne ou à +l'engrais, leur dégradation morale serait inévitable. De toute façon, le +matriarcat ne va point sans l'avilissement du sexe masculin et +l'appauvrissement de toutes les forces sociales.</p> + +<p>Et pourtant, ce n'est pas le père qui aurait le plus à souffrir du +matriarcat; il y trouverait plutôt la liberté de ses aises et l'impunité +de ses appétits: ce qui ne le ferait point, il est vrai, croître en +mérite et en honnêteté. Tous les attentats contre le mariage retombent +moins encore sur sa tête que sur celle de l'enfant. A mesure que la +famille légitime se disloque ou se pervertit, on voit les crimes contre +l'enfance,--avortements, abandons, infanticides,--augmenter en nombre et +en atrocité. L'enfant est la victime désignée du matriarcat. Si même +celui-ci était d'une application générale (ce que je ne veux pas +croire), il entraînerait, à bref délai, la fin de la famille et la +décadence de l'espèce. Qu'on n'objecte point que la mère sera toujours +la mère et que, la famille légitime disparue, la famille naturelle +prendra sa place: quelle illusion! La maternité naturelle? Parlons-en. +Elle n'est le plus souvent qu'un long calvaire pour la mère et qu'un +long martyre pour l'enfant.</p> + +<a name="l4c3s4" id="l4c3s4"></a> +<h4>IV</h4> + + +<p>Dans l'union hors mariage, la femme court tous les risques d'un acte qui +laisse à l'homme toute sécurité. Car, si la recherche de la maternité +est admise, celle de la paternité est interdite<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a> +<a href="#footnote169"><sup class="sml">169</sup></a>. Est-il équitable +que l'un puisse se glorifier de ses «bonnes fortunes», tandis que +l'autre doit cacher sa faute et dévorer sa honte dans le silence et +l'abandon? Est-ce donc ce triste régime que l'on voudrait généraliser? +Le matriarcat naturel n'engendre pour la femme que souffrance, +humiliation et misère. Là où n'existe plus le lien matrimonial, la +paternité étant aussi mystérieuse que la maternité est évidente, le père +est toujours plus enclin à désavouer l'enfant qu'à le reconnaître. La +maternité naturelle livre donc la femme à toutes les séductions, à tous +les égoïsmes, à toutes les lâchetés de l'homme sensuel et brutal. +Inséparable de l'union libre, elle est une cause fréquente de reniement, +de cruauté, de bassesse et d'avilissement. Voyez la mère naturelle +d'aujourd'hui: n'est-elle pas, en bien des cas, la plus lamentable des +victimes? Et si affligeante est sa condition, si souvent immérité est +son abandon, qu'il faudrait sans retard, s'il est possible, améliorer +son sort et sauver son enfant.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote169" +name="footnote169"><b>Note 169: </b></a><a href="#footnotetag169"> +(retour) </a> Articles 340 et 341 du Code civil.</blockquote> + +<p>Comment résoudre ce problème délicat?</p> + +<p>L'amour paternel ne se développe sûrement que dans le mariage, au profit +des enfants légitimes qui sont la joie et l'honneur des époux. Né d'un +commerce que la loi refuse de sanctionner et que les moeurs réprouvent, +l'enfant naturel ne peut compter que rarement sur l'affection de son +père. Celui-ci, oubliant le précepte coutumier: «Qui fait l'enfant doit +le nourrir,» se dérobe le plus souvent aux obligations que la paternité +lui impose, heureux de s'abriter derrière l'article 340 du Code civil: +«La recherche de la paternité est interdite.» Que fait la mère? Abusée +par les promesses trompeuses d'un débauché, déshonorée aux yeux du +monde, incapable de subvenir à l'entretien de l'enfant comme aussi d'y +faire participer son séducteur, elle dissimule, autant qu'elle peut, sa +grossesse et son accouchement, et abandonne le nouveau-né aux soins de +l'Assistance publique pour mieux cacher sa faute et sa honte, si même, +ouvrant l'oreille aux suggestions terribles du désespoir, elle ne +supprime point criminellement le fruit de ses entrailles! Quant à celles +que l'amour maternel détourne de l'infanticide, et qui s'acharnent +vaillamment à nourrir et à élever leur enfant, combien se trouvent +réduites par les extrémités de la misère au suicide ou à la +prostitution?</p> + +<p>En France, le chiffre annuel des naissances illégitimes varie de 70 000 +à 75 000; Et sur ce nombre, les enfants naturels reconnus par leurs +pères ne constituent qu'une infime minorité: ils ne dépassent pas 5 000. +Voilà donc 65 000 ou 70 000 nouveau-nés qui tombent chaque année à la +charge exclusive des mères! Qu'on s'étonne, après cela, que les Cours +d'Assises acquittent systématiquement les malheureuses qui étouffent +leurs enfants! Le grand coupable, c'est le père qui manque à tous ses +devoirs. Joignez que la mortalité infantile sévit surtout sur les +enfants nés hors mariage. Pour l'ensemble des enfants de moins d'un an, +on compte 155 décès sur 1 000 naissances légitimes, et 274 décès sur 1 +000 naissances naturelles. La loi de l'homme est cruelle.</p> + +<p>Puisque tels sont les fruits de l'irresponsabilité paternelle, +dira-t-on, supprimons-la! Et, à cette fin, rendons à la mère et à +l'enfant le droit de rechercher et d'établir la paternité +naturelle.--C'est une des revendications féministes les mieux +accueillies par le public. «Protégez la femme contre l'homme, écrivait +Dumas fils il y a vingt ans, et protégez-les ensuite l'un contre +l'autre. Mettez la recherche de la paternité dans l'amour, et le divorce +dans le mariage.» Nos législateurs ne se pressent point de résoudre ce +grave problème.</p> + +<p>Le 4 juin 1793, Cambacérès disait à la Convention: «Il ne peut pas y +avoir deux sortes de paternité, une légitime, une illégitime.» Cela est +de toute évidence, si l'on entend par là qu'il n'y a qu'une seule et +même façon de faire des enfants. M. Georges Brandès, l'illustre critique +danois, se plaçait à ce point de vue simpliste, lorsqu'il écrivait: «De +nos jours, il y a deux sortes de naissances et une sorte de mort. Les +naissances sont légitimes ou illégitimes, la mort est toujours légitime. +Dans l'avenir on ne connaîtra, je l'espère, qu'une manière de naître +ainsi que de mourir<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a> +<a href="#footnote170"><sup class="sml">170</sup></a>.» Il faudrait pour cela que le mariage fût +aboli et que l'humanité revînt tout simplement à l'état de nature; et ce +ne sera pas encore pour demain. En attendant, le féminisme radical fait +des voeux pour que les enfants dits «naturels» jouissent des mêmes +droits civils que les enfants dits «légitimes<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a> +<a href="#footnote171"><sup class="sml">171</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote170" +name="footnote170"><b>Note 170: </b></a><a href="#footnotetag170"> +(retour) </a> Revue encyclopédique du 28 novembre 1896: <i>Les Hommes +féministes</i>, p. 829.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote171" +name="footnote171"><b>Note 171: </b></a><a href="#footnotetag171"> +(retour) </a> Congrès international de la Condition et des Droits des +Femmes: séance du samedi soir 8 septembre 1900.--Voir la <i>Fronde</i> du +mercredi 12 septembre 1900.</blockquote> + +<p>Il n'en est pas moins vrai que le père d'un enfant né, soit du mariage +légitime, soit de l'union libre, est obligé, en conscience, de le +nourrir et de l'élever au même titre que la mère. S'il y a deux sortes +de naissances, il n'y a qu'une morale. D'ailleurs, le nombre des +avortements, des infanticides, des abandons d'enfant, se multiplie; et +nul ne peut rester indifférent à cette douloureuse situation.</p> + +<p>Et donc, lorsque le père refuse de se faire connaître, il faut le +démasquer. Bien qu'il soit louable d'ouvrir largement les crèches et les +refuges aux nourrissons délaissés, la justice exige que les intéressés +puissent se retourner préalablement contre le coupable auteur de cette +misère, pour le contraindre au devoir d'assistance et d'éducation qu'il +déserte lâchement. C'est surtout à l'enfant, que le poids de la +bâtardise écrase, qu'il importe d'accorder le droit de réclamer son +père. Et à défaut de la mère, disparue, morte ou empêchée, il +appartiendra à l'État, investi de la tutelle des enfants abandonnés, de +rechercher ou de poursuivre, en leur nom, le père naturel qui se cache +et se dérobe à ses obligations. L'immunité, dont celui-ci jouit dans +notre société française, est un scandale et un fléau. «C'est une +question qu'il faudrait traiter entre hommes, disait M. le professeur +Terrat au Congrès des femmes catholiques, car c'est une honte pour nous +d'avoir fait et de conserver une loi d'une si odieuse injustice<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a> +<a href="#footnote172"><sup class="sml">172</sup></a>.» +Toute société est mal constituée qui énerve et affaiblit le sentiment de +la responsabilité, en empêchant que l'acte accompli au préjudice +d'autrui se retourne un jour contre son auteur. Jamais une conscience +droite n'admettra qu'on sacrifie à l'impunité d'un malhonnête homme, +l'intérêt et l'avenir de ses deux victimes, le droit de la mère et celui +de l'enfant.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote172" +name="footnote172"><b>Note 172: </b></a><a href="#footnotetag172"> +(retour) </a> <i>Le Féminisme chrétien</i> du mois de mai 1900, p. 135.</blockquote> + +<p>Non point qu'à l'homme revienne toujours l'initiative de l'acte +irréparable. Il est plus d'une femme envers qui la séduction est facile. +Souvent les deux complices n'auront fait que suivre leur instinct ou +leur inclination. Mais de cette égalité de nature doit résulter +justement une égalité de droit. Pareil ayant été leur penchant l'un pour +l'autre, pareille doit être la responsabilité de l'un et de l'autre. +Devant l'enfant né de leur rencontre, leurs obligations sont identiques; +et le père, non plus que la mère, ne saurait légitimement s'y +soustraire. Ouvrons donc aux victimes le droit de rechercher la +paternité du coupable. Cette faculté réparatrice ne sera dure que pour +le malhonnête homme, qui recule devant les conséquences de son +imprudence ou de son libertinage.</p> + +<p>En soi, cette argumentation est décisive. Combien de drames et de romans +nous ont montré une fille-mère, honnête et fière, cherchant vainement à +se réhabiliter, et mourant victime de la lâcheté d'un homme et des +sottes malveillances de la foule? Ces prédications sentimentales n'ont +pas été vaines. Il n'est personne, au sortir de ces spectacles ou de ces +lectures, dont le coeur n'ait fait écho à la malheureuse abandonnée +criant à son séducteur: «Voilà ton enfant! Tu lui as donné la vie: +aide-moi à la lui conserver!»</p> + +<p>Par malheur, la recherche de la paternité n'est pas, dans la réalité, +aussi simple qu'on le suppose. Sur la scène et dans les livres, la +fille-mère est toujours une merveille de grâce, de tendresse et de +vertu. En admettant que, dans la vie, cette petite perfection puisse se +rencontrer par hasard, il faut prévoir, en revanche, les calculs des +intrigantes qui, se faisant une arme de leurs faiblesses ou de leurs +séductions, essaieraient de s'introduire dans les familles les plus +honnêtes. Que la recherche de la paternité soit permise, et les plus +audacieuses réclamations d'état risquent de se produire devant les +tribunaux. Quel honnête homme pourrait se flatter d'être à l'abri des +revendications mensongères et des manoeuvres habiles d'une femme +impudente? Laisserez-vous aux filles publiques la liberté de spéculer +sur le fruit de leur honteux commerce? Ajouterez-vous foi aux +déclarations de paternité faites par une prostituée? A cela, une femme +d'un optimisme admirable répondait naguère, dans un journal féministe, +qu' «il n'était pas à craindre que des femmes attribuassent la paternité +de leur enfant à un homme qu'elles n'avaient jamais approché<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a> +<a href="#footnote173"><sup class="sml">173</sup></a>.» +C'est trop de bonté d'âme. Comment croire et affirmer que des filles ou +des femmes d'une adroite perversité n'exploiteront jamais contre la +naïveté de la jeunesse, des légèretés, des imprudences, des familiarités +sans conséquence, pour lui infliger une paternité flétrissante qui ne +sera point son fait? Prenez garde d'ouvrir la porte au chantage et à la +calomnie!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote173" +name="footnote173"><b>Note 173: </b></a><a href="#footnotetag173"> +(retour) </a> Feuilleton de la <i>Fronde</i> du 24 mars 1898.</blockquote> + +<p>D'autant plus que, s'il est facile de rechercher la paternité, il est +impossible de la prouver. L'enlèvement, le viol, la séduction même, sont +des événements dont l'extériorité tombe sous les sens. Mais, pour +éclaircir le mystère de la conception, il faut bien s'en rapporter à la +mère. Et à une condition encore: c'est qu'elle ne prodigue point ses +faveurs à trop de monde; sinon «la confusion de parts», comme disent les +juristes, ne serait pas facile à éclaircir pour la femme elle-même.</p> + +<p>La paternité est donc à peu près impénétrable. On ne la prouve pas: on +la suppose. Le mariage lui-même n'établit la paternité légitime que par +fiction; il la fait présumer. Hors des justes noces, il n'y a plus ni +signe légal, ni signe matériel, qui permette de convaincre un homme d'un +fait caché, dont la certitude échappe à toute investigation. C'est le +secret de la femme. Cela étant, est-il prudent de croire toutes les +filles-mères sur parole? N'oublions pas que c'est pour couper court aux +scandales et aux diffamations que suscitèrent sous l'ancien régime +certaines revendications de paternité, que le Code Napoléon a interdit +la recherche de la filiation naturelle. Si donc nous l'admettons à +nouveau, il faudra prendre de sérieuses garanties contre les pièges, les +ruses et les stratagèmes des intrigantes et des dévergondées, afin de ne +point faire payer aux honnêtes gens la protection méritée par quelques +intéressantes créatures. C'est pourquoi la recherche de la paternité +devrait avoir pour effet, à notre sentiment, moins de procurer à +l'enfant une filiation certaine, que d'assurer à la mère une créance +alimentaire pour le nourrir et l'élever.</p> + +<p>Telle est l'idée qui semble dominer aujourd'hui dans les milieux +féministes. On y parle moins d'imposer au père une reconnaissance +forcée, avec tous les liens de droit et les avantages successoraux qui +s'y rattachent, que d'organiser à sa charge une «responsabilité +pécuniaire» comprenant les frais d'entretien et d'éducation de l'enfant, +ainsi que sa préparation à une profession conforme à la condition de la +mère. En outre, le Congrès des oeuvres et institutions féminines de +1900, qui représentait le Centre féministe, a pris, contre le chantage +possible, une mesure de répression ainsi conçue: «Les actions +introduites de mauvaise foi seront punies d'un emprisonnement de 1 an à +5 ans et d'une amende de 50 francs à 3 000 francs.»</p> + +<p>Et pour plus de sûreté, le projet de loi soumis au Parlement n'admet la +recherche de la paternité naturelle qu'à titre exceptionnel. Voici +comment l'article 340 du Code civil serait modifié: «La recherche de la +paternité est interdite. Cependant, la paternité hors mariage peut être +judiciairement déclarée: 1º dans le cas de rapt, d'enlèvement ou de +viol, lorsque l'époque du rapt, de l'enlèvement ou du viol légalement +constatée se rapportera à celle de la conception; 2º dans le cas de +séduction accomplie à l'aide de manoeuvres dolosives, abus d'autorité, +promesse de mariage ou fiançailles, à une époque contemporaine de la +conception, et s'il existe un commencement de preuve par écrit +susceptible de rendre admissible la preuve par témoins.» Nous +admettrions même la recherche et la démonstration de la filiation +adultérine, tant vis-à-vis du père que vis-à-vis de la mère, sous la +seule réserve que la pension alimentaire due à l'enfant serait payée sur +les biens propres de l'un ou de l'autre, sans pouvoir jamais être +poursuivie sur la communauté.</p> + +<p>Quelque projet que l'on adopte,--ou plus restreint ou plus large,--il +est curieux de remarquer que la recherche de la paternité ne satisfait +pas toutes les femmes. Mme Pognon est de ce nombre; et c'est avec une +vaillance hautaine qu'elle a fait valoir ses scrupules au Congrès de la +Gauche féministe. Jugeant les autres femmes d'après elle-même, elle a +déclaré que, si jamais elle s'était trouvée dans le cas d'être +abandonnée par un homme qu'elle aurait aimé, sa fierté l'aurait empêchée +de le traîner devant un tribunal, comme aussi sa dignité aurait reculé +devant la révélation publique des secrets de son coeur. Un pareil +langage lui fait honneur. Mais on peut répondre que ces scrupules +délicats n'empêchent point les femmes d'étaler journellement devant la +justice, au cours des procès en divorce, leurs querelles de ménage et +leurs secrets d'alcôve.</p> + +<p>Plus forte est l'objection que Mme Pognon a développée contre les +résultats pratiques de la recherche de la paternité naturelle. «Vous +n'aurez rien fait pour la mère, quand vous aurez trouvé le père.» Il est +de fait que, dans la classe ouvrière des grands centres urbains, où +l'esprit du vieux mariage chrétien décline tous les jours, des femmes +mariées se rencontrent souvent qui, bien que chargées de famille, ne +peuvent rien obtenir du mari tenu par la loi pour le père légitime de +leurs enfants. «J'en connais, disait Mme Pognon, qui ont passé des +années à courir après leur mari, pour se faire payer la pension que le +tribunal leur avait accordée.» Voyez ce qui se passe en matière de +divorce: combien de fois l'époux coupable parvient-il à se dérober à la +dette alimentaire qui lui incombe vis-à-vis de la femme? Que de +poursuites vaines! Que de procédures infructueuses! Jamais vous ne +forcerez un ouvrier à nourrir et à élever un enfant qu'il ne veut pas +reconnaître. Qui sait même si la condition des filles-mères n'en sera +pas aggravée? Aux demandes de secours qu'elles pourront faire aux âmes +charitables, combien seront tentées de leur répondre: «Cherchez le père: +il paiera!»</p> + +<p>C'est pourquoi Mme Pognon a réclamé la création d'une «caisse de la +maternité»,--la déclaration de naissance devant suffire pour donner le +droit à la mère, mariée ou non, de toucher chaque mois la pension de son +enfant. Et après avoir émis le voeu que «la recherche de la paternité +soit autorisée», le Congrès, entrant dans les vues de sa présidente, a +voté, à l'unanimité, le principe de cette fondation<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a> +<a href="#footnote174"><sup class="sml">174</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote174" +name="footnote174"><b>Note 174: </b></a><a href="#footnotetag174"> +(retour) </a> Voir la <i>Fronde</i> des 11 et 12 septembre 1900.</blockquote> + +<p>L'idée, sans doute, procède d'une intention excellente. Et pourtant la +forme qu'on lui a donnée nous inquiète.</p> + +<p>Qu'il soit bon de prélever sur les ressources de la commune, du +département ou de l'État, les fonds nécessaires pour venir au secours +des familles indigentes chargées d'enfants, nul ne le contestera. Mais +pourquoi créer une caisse ouverte à toutes les femmes, «quelle que soit +leur situation et sans qu'aucune enquête puisse être faite à ce sujet?» +Pourquoi étendre son bénéfice aux femmes riches comme aux femmes +pauvres? Est-il admissible que les contribuables, qui élèvent leurs +enfants, paient pour une mère qui a le moyen d'élever les siens? Mme +Kergomard avait cent fois raison d'objecter que «toutes les fois qu'une +femme peut nourrir son enfant par son travail, elle le doit.» Et elle le +fait aujourd'hui; mais le fera-t-elle demain, si nous abolissons en son +coeur le sentiment des responsabilités les plus sacrées?</p> + +<p>On a parlé d'assurance. Une caisse de prévoyance contre les risques et +les frais de la maternité sauvegarderait pleinement, assure-t-on, la +dignité de la femme. Mais combien de mères seraient dans l'impossibilité +de payer régulièrement les primes? Si donc l'assistance est nécessaire, +ne l'accordons qu'aux pauvres. Et que les mères ne nous fassent pas +oublier les pères! Quand la femme vient à mourir, les enfants légitimes +tombent à la charge du mari. Un homme pauvre n'a pas toujours le moyen +d'élever une famille: refuserez-vous de le secourir? Comme on l'a +proposé, la «caisse de la maternité» serait mieux appelée «caisse de +l'enfance».</p> + +<p>Au fond, la conception de cette caisse nous semble procéder de l'esprit +socialiste. Si l'enfant doit être nourri aux frais de la communauté, +c'est qu'il appartient à la société autant qu'à sa famille. Cela étant, +Mme Hubertine Auclerc était dans la pure logique de l'idée en +préconisant «un impôt paternel, prélevé sur tous les hommes, et destiné +à servir à la mère une pension suffisante pour élever son enfant.» +Pourquoi même l'enfant n'appartiendrait-il pas exclusivement à la mère? +Pourquoi rechercher la paternité naturelle? Pourquoi s'inquiéter d'une +loi difficile à faire, dont le texte subtil traîne depuis des années +devant les Chambres? Pourquoi mettre tant d'insistance à réclamer pour +le bâtard le nom paternel? «Est-ce une honte pour la mère de donner son +nom à l'enfant et pour l'enfant de recevoir celui de sa mère?» C'est Mme +Pognon qui parle ainsi; et son langage est conforme à la nouvelle morale +féministe.</p> + +<p>Les partis avancés ne peuvent qu'y applaudir. A quoi bon chercher le +père, en effet, si l'enfant doit être soustrait aux parents et élevé par +les soins de l'État en des couveuses socialistes? A quoi bon chercher le +père, si le patriarcat, déchu de ses prérogatives abusives et surannées, +doit céder le pas à la tendre souveraineté du matriarcat? A quoi bon +chercher le père si, enfin, le mariage devant tomber en désuétude comme +toutes les superstitions du passé, l'union libre est appelée à +réhabiliter, à glorifier prochainement la fille-mère,--la vraie femme +des temps nouveaux,--en lui imputant à honneur et à vertu ce que +l'opinion de nos contemporains tient encore pour une irréparable faute?</p> + +<p>Et tel est bien l'esprit des doctrines révolutionnaires. Pour remédier +au mal social dont nous souffrons, il n'est que de revenir à la +«Maternité sacrée», c'est-à-dire au droit pour la mère de donner son nom +à l'enfant, sans que mention soit faite du père putatif. L'impôt +assurera des ressources à la procréation, proportionnellement au nombre +des nouveau-nés. Au voeu d'une certaine école, la Commune et l'État sont +appelés à prendre un jour la suite des obligations du père. Et cette +solution est inéluctable. Là où le mariage ne régularise plus les +relations entre les deux sexes, l'impossibilité de connaître le père +implique naturellement l'impossibilité de fonder une famille. A qui +seront attribués les enfants? A la mère ou à la communauté? Car je +n'imagine pas qu'on restaure certaine pratique primitive, qui attribuait +l'enfant à celui des hommes de la tribu, avec lequel il avait le plus de +ressemblance. Ce serait trop simple. Seulement, le fardeau des enfants +sera bien lourd pour la femme. Qu'à cela ne tienne! La société s'en +chargera.</p> + +<p>A vrai dire, les écoles révolutionnaires se montrent assez indifférentes +à la querelle du patriarcat et du matriarcat. Au contraire de Proudhon +qui voulait ramener le mariage actuel en arrière, jusqu'à la rigide +puissance du père de famille romain, on sait que les socialistes et les +anarchistes réclament l'abolition pure et simple de la famille. Celle-ci +a fait son temps. La famille païenne était fondée sur le mépris et +l'asservissement de la femme. La famille chrétienne implique la +suspicion et la subordination de l'épouse. Par bonheur, le progrès des +moeurs a successivement adouci nos idées. Il appartient à la démocratie +révolutionnaire de poursuivre l'évolution commencée. Libérons l'épouse, +émancipons la mère. Plus de mariage, plus de famille. Les enfants +appartiendront à la communauté. Ils seront nourris, élevés et entretenus +aux frais du public<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a> +<a href="#footnote175"><sup class="sml">175</sup></a>. Pas besoin de s'inquiéter des droits du père +ou de la mère, puisque la collectivité les remplacera. Est-ce que l'État +ne fera pas un père de famille idéal? Cela mérite réflexion.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote175" +name="footnote175"><b>Note 175: </b></a><a href="#footnotetag175"> +(retour) </a> Benoît <span class="sc">Malon</span>, <i>Le Socialisme intégral</i>, t. I, p. 372.</blockquote> + +<a name="l4c4" id="l4c4"></a> +<br><br> +<h3>CHAPITRE IV</h3> + + +<h4>Idées et projets révolutionnaires</h4> +<br> +<h3> SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--La question des enfants.--Réhabilitation des + bâtards.--Tous les enfants égaux devant l'amour.--Optimisme + révolutionnaire.</p> + +<p> II.--Doctrine socialiste: l'éducation devenue «charge + sociale.»--Tous les nourrissons a l'Assistance + publique.--Le collectivisme infantile.</p> + +<p> III.--Doctrine anarchiste: l'enfant n'appartient a + personne, ni aux parents, ni a la communauté.--Que penser + du droit des père et mère et du droit de la société?--La + voix du sang.</p> + +<p> IV.--Le devoir maternel.--Négations libertaires.--Retour a + l'animalité primitive.--Les nourrices volontaires.</p> + +<p> V.--Ou est le danger?--La liberté du père et la liberté de + l'enfant.--Un dernier mot sur les droits de la + famille.--Histoire d'un Congrès.--La paternité sociale de + l'État.</p> +</blockquote> +<br> + +<a name="l4c4s1" id="l4c4s1"></a> +<h4>I</h4> + +<p>Si blessant que soit le libre amour pour les hommes délicats et les +filles bien nées, il est un point qui achèvera, j'en suis sûr, de les +révolter contre la licence de la passion et l'anarchisme du coeur: c'est +la question des enfants.</p> + +<p>Le mariage aboli, que deviendront-ils? Certes, la filiation maternelle +ne cessera point d'être visible, puisque le fait de l'accouchement la +révèle. Encore est-il que les écritures de l'état civil sont nécessaires +pour en conserver la preuve et en perpétuer le souvenir; et ces +registres indiscrets ne sont bons, paraît-il, qu'à être brûlés.</p> + +<p>Quant à la filiation paternelle, il est impossible de l'établir dès +qu'il n'existe aucun lien légal entre le père et la mère. Qui en fera +foi en dehors du mariage? La paternité n'existera que pour ceux qui +voudront bien l'accepter. Quelle insécurité pour la mère? Qui la +protégera contre les lâchetés, les abandons et les reniements? Le +mariage lie le père à ses devoirs, en le liant à la mère et à l'enfant. +Rompez cette attache, et le père, pour peu qu'il tienne à ses aises, +lâchera «maman» et «bébé». En tout cas, il est d'évidence qu'à défaut du +mariage, il sera singulièrement malaisé d'établir la filiation +paternelle. Rien de plus commode pour l'homme qui voudra se dérober à +ses devoirs les plus sacrés. A la vérité, les enfants n'auront qu'à +rechercher leur père, si le coeur leur en dit. Mais pourquoi +s'inquiéteraient-ils de cette bagatelle? Avec une imperturbable +sérénité, l'école anarchiste leur prêche à cet égard le désintéressement +et l'indifférence.</p> + +<p>Les «Volontaires de l'Idée» devraient même, à en croire certains +doctrinaires anarchistes, s'élever au-dessus des préjugés mondains et se +marier, dès maintenant, sans passer par l'église et par la mairie. Ne +dites point, par exemple, à l'auteur déjà cité des «Unions libres,» que +la loi méconnue se vengera sur les enfants issus de cette libre union, +en les qualifiant de bâtards et en les excluant, à ce titre, des +partages de famille. «Cela est incontestable, répond-il. Mais puisque +l'héritage est privilège, on n'a pas à le rechercher ni pour soi, ni +pour les siens, encore moins à lui sacrifier une conviction. Et pour ce +qui est de l'état civil, quel mal à ce qu'on qualifie d'enfants naturels +ceux qui ne sont autre chose?»</p> + +<p>Il est incontestable que les enfants légitimes et illégitimes naissent à +la vie de la même façon, le plus <i>naturellement</i> du monde. Seulement, +l'union libre étant officiellement illégitime, il est loisible à +l'opinion de donner aux enfants naturels l'appellation de «bâtards», +tant qu'il lui plaira. A cela, un père libertaire voudrait que son fils, +dominant l'injure, toujours bienveillant et tranquille, répondît avec un +sourire doux et fier: «Libre à vous de prononcer «bâtard» le mot que mon +père et ma mère prononcent «enfant de l'amour». Je ne suis point bâtard +par accident, mais parce qu'on l'a bien voulu. Des parents, les miens, +ont compris que ce nom cesserait d'être un opprobre, dès que d'honnêtes +gens n'en auraient pas honte; ils m'ont voulu bâtard pour en diminuer le +nombre<a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a> +<a href="#footnote176"><sup class="sml">176</sup></a> +.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote176" +name="footnote176"><b>Note 176: </b></a><a href="#footnotetag176"> +(retour) </a> <i>Souvenir du 14 octobre 1882.</i> Unions libres, pp. 25 et 26.</blockquote> + +<p>Voilà, certes, un langage qui n'est point banal; mais il nous révèle un +optimisme bien étrange. Supprimons, par hypothèse, l'intervention de M. +le Maire: les enfants ne naîtront pas autrement que par le passé; et il +est probable que nous n'aurons pas changé grand'chose à la condition des +familles. J'ai l'idée que les «honnêtes gens» ne manqueront jamais de +donner à leur union une certaine publicité, une certaine consécration, +ceux-ci la plaçant sous la bénédiction du prêtre, ceux-là sous +l'attestation des parents, des amis et des voisins, à l'effet de la +distinguer des unions passagères et clandestines, qui ne sont que +libertinage et inconduite. Cela étant, il y aura toujours dans le +langage humain un mot, doué d'une signification plus relevée, pour +qualifier l'enfant issu de noces réputées honorables, et un mot, plus ou +moins flétrissant, pour désigner l'enfant né d'un commerce tenu pour +inconvenant ou ignominieux. Tant que le monde conservera la notion de la +décence et de la pudeur, tous les ménages honnêtes auront à coeur, pour +eux et pour leur descendance, de ne pas être confondus avec les couples +indignes, qui n'entretiennent que des relations instables de vice et de +prostitution. Je crois ce sentiment indestructible. Et c'est pour y +donner satisfaction que la loi civile est intervenue partout, séparant +officiellement le mariage des uns du concubinage des autres.</p> + +<p>Ce n'est point même la suppression du mariage civil et du mariage +religieux, qui tarirait absolument du coeur des parents les trésors +d'affection et de dévouement, que la nature y a libéralement déposés. +J'aime à croire que, sous un régime d'union libre, beaucoup d'enfants +seraient, comme aujourd'hui, nourris et élevés à frais communs par le +père et la mère. Dieu merci! la tendresse maternelle et paternelle est +si instinctive à l'âme humaine, qu'elle ne saurait jamais être abolie +entièrement par l'égoïsme, si desséchant qu'on le suppose. L'auteur de +l'apologie des «Unions libres», dont j'ai déjà cité plusieurs fragments, +en triomphe dans une jolie page sur l'enfant «innocent et suave, le doux +et prodigieux miracle de la Nature.» Se demandant quel est le mystère de +son pouvoir: «C'est que, dit-il, faible, désarmé, incapable de se +défendre, impuissant à se suffire, le petit être ne vit que par votre +bonté, ne subsiste que par votre faveur.» Et le grave auteur induit du +seul fait de l'existence des enfants, que «ce n'est point le droit du +plus fort, mais le droit du plus faible qui l'emporte dans +l'humanité<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a> +<a href="#footnote177"><sup class="sml">177</sup></a>».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote177" +name="footnote177"><b>Note 177: </b></a><a href="#footnotetag177"> +(retour) </a> <i>Souvenir du 14 octobre 1882.</i> Unions libres, pp. 6 et 7.</blockquote> + +<p>Ces sentiments sont généreux. Encore faut-il songer aux marâtres et aux +indignes, qui brutalisent ou abandonnent leur progéniture. Et je ne puis +croire que l'habitude des unions libertaires, la rupture de tous les +liens civils et religieux, le relâchement de toutes les obligations +divines et humaines, l'extension de ces maximes anarchistes: «Fais ce +que veux! Aime qui voudras!» soient de nature à diminuer le nombre de +ces intéressantes victimes. J'admets que l'enfant est la plus forte +chaîne qui puisse rattacher un homme à une femme. Mais cette chaîne est +lourde. Élever une famille ne va point sans peines, sans charges, sans +frais, sans assujettissement. Et c'est pour empêcher les égoïstes et les +lâches de se dérober à ce pesant fardeau, que la religion et la loi sont +intervenues pour les retenir dans leurs devoirs. L'individualisme, au +contraire, s'effarouche de toute sujétion, rougit de tout lien, +s'épouvante de toute chaîne. Il veut être son maître et s'efforce de +secouer tous les jougs. Mais alors, pour s'appartenir véritablement, les +enfants sont de trop! Encore une fois, que deviendront-ils?</p> + +<a name="l4c4s2" id="l4c4s2"></a> +<h4>II</h4> + + +<p>Les socialistes ne sont pas embarrassés. Dans toutes les questions que +soulève l'avenir, ils font intervenir la collectivité,--une excellente +femme, un peu fée, omnisciente et omnipotente, la providence des +mécréants,--qui pourvoira, comme en se jouant, à toutes les difficultés +humaines.</p> + +<p>Il est donc entendu, dans le monde socialiste, qu'à défaut de parents, +la communauté prendra les nouveau-nés sous son aile. M. Deville déclare +même que «l'entretien des enfants» doit être soustrait au «hasard de la +naissance», pour devenir, comme l'instruction, une «charge +sociale<a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a> +<a href="#footnote178"><sup class="sml">178</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote178" +name="footnote178"><b>Note 178: </b></a><a href="#footnotetag178"> +(retour) </a> Gabriel <span class="sc">Deville</span>, <i>Aperçu sur le Socialisme scientifique</i> +publié en tête du <i>Capital de Karl Marx</i>, p. 43.</blockquote> + +<p>La société se «chargera» conséquemment d'élever tous les «mioches». +Chacun pourra, comme Jean-Jacques Rousseau, envoyer les siens aux +Enfants trouvés. Inutile de dire qu'en ce temps-là, l'Assistance +publique sera la plus douce, la plus dévouée, la plus tendre des mères. +Pour faire de l'humanité une seule famille, il n'est que de mettre nos +enfants en commun. A ce compte, les célibataires eux-mêmes, devenus un +peu les pères des enfants des autres, seront associés, par un miracle de +solidarité collective, aux bienfaits et aux joies de la paternité. Je ne +plaisante pas: M. Sébastien Faure déclare très sérieusement que «c'est +en ce sens, et seulement dans celui-là, que l'humanité entière, +définitivement reconstituée, ne formera qu'une vaste famille étroitement +unie<a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a> +<a href="#footnote179"><sup class="sml">179</sup></a>.» Après cela, vieux garçons et vieilles filles feraient preuve +d'un bien mauvais caractère, s'ils ne se vouaient, corps et âme, à la +«mutualité communiste».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote179" +name="footnote179"><b>Note 179: </b></a><a href="#footnotetag179"> +(retour) </a> La <i>Plume</i> du 1er mai 1893, p. 205.</blockquote> + +<p>Il est vrai qu'Aristote, s'élevant contre la confusion des femmes et des +enfants, se refusait à comprendre que tous les citoyens pussent déclarer +à l'occasion d'un seul et même objet: «Ceci est à moi sans être à moi.» +Conçoit-on tous les grands Français disant, avec unanimité, de tous les +petits Français: «Ce sont mes fils, ce sont mes filles?» On oublie qu'il +est au-dessus des forces de l'homme de supprimer les liens de famille, +d'abolir l'atavisme et l'hérédité, les ressemblances et les affections. +Combien les enfants mal doués et mal venus seraient à plaindre sous un +régime de communisme familial! D'un enfant de génie chacun dirait: +«C'est le mien!» Et d'un infirme ou d'un idiot: «C'est le vôtre!» Je ne +sais que l'affection des pères et des mères qui puisse adoucir le sort +des petits déshérités de la nature. Est-ce que le coeur humain s'attache +aussi fortement aux choses communes qu'aux choses privées? Mais +j'oubliais que, par un miracle de la Révolution sociale, les hommes de +l'avenir auront le coeur si large, qu'ils pourront y faire entrer tous +les nouveau-nés de France et de Navarre,--et l'universel féminin, par +dessus le marché!</p> + +<a name="l4c4s3" id="l4c4s3"></a> +<h4>III</h4> + +<p>Rien de plus simple, on le voit, que de donner une famille à ceux qui +n'en ont pas. Ici, toutefois, le féminisme anarchiste ne s'accorde pas +tout à fait avec le féminisme socialiste. Il n'a qu'une demi-confiance +dans le biberon officiel et s'effarouche des vertus impérieuses de +l'Assistance publique. L'uniformité régimentaire lui semble aussi +mauvaise pour les poupons que pour les adultes.</p> + +<p>A qui donc appartiendra l'enfant? A personne. C'est un bien indivis. La +dissolution de la famille est le couronnement de toutes les +émancipations. Plus de dépendance patronale, grâce au collectivisme de +la production et de la propriété; plus de dépendance masculine, grâce à +l'égalité des sexes et à l'intégralité de l'instruction; plus de +dépendance maritale, grâce à l'abolition du mariage et à +l'affranchissement de l'amour; plus de dépendance paternelle, grâce à la +destruction du foyer et au communisme des enfants. Lorsqu'on est en goût +de liberté, on n'en saurait trop prendre.</p> + +<p>Ainsi, d'après M. Jean Grave, «l'enfant n'est pas une propriété, un +produit, qui puisse appartenir plus à ceux qui l'ont procréé,--comme le +veulent les uns,--qu'à la société,--comme le prétendent les +autres<a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a> +<a href="#footnote180"><sup class="sml">180</sup></a>.» A la vérité, l'enfant est insusceptible d'appropriation +privée ou publique. Il n'est ni la chose du père ou de la mère, ni la +chose de la Commune ou de l'État. C'est un être sacré placé en dehors et +au-dessus de tous les biens. Seulement je me sépare de l'écrivain +anarchiste sur le point de savoir qui sera chargé de donner des soins à +l'enfant. Où M. Jean Grave ne veut voir qu'une faculté, je mets une +obligation.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote180" +name="footnote180"><b>Note 180: </b></a><a href="#footnotetag180"> +(retour) </a> <i>La Société future</i>, chap. XXIII: L'enfant dans la société +nouvelle, p. 341.</blockquote> + +<p>A la charge de qui? De la société? On vient de voir que c'est le rêve +socialiste de donner pour père aux enfants «Monsieur tout le monde». +Mais les anarchistes repoussent l'intervention d'une collectivité +autoritaire, véritable monstre anonyme, dont les griffes pèseraient +lourdement sur toutes les vies, depuis le berceau jusqu'à la tombe. Leur +société, d'ailleurs, est inorganique et, comme telle, impropre à toute +fonction de tutelle et de paternité. M. Jean Grave nous en avertit: +«Étant donné que les anarchistes ne veulent d'aucune autorité; que leur +organisation doit découler des rapports journaliers entre les individus +et les groupes, rapports directs, sans intermédiaires, naissant sous +l'action spontanée des intéressés et se rompant aussitôt, une fois le +besoin disparu,--il est évident que la société n'aurait, pour la +synthétiser, aucun comité, aucun corps, aucun système représentatif +pouvant intervenir dans les relations individuelles.» Et un peu plus +loin: «Il y a bien, en anarchie, une association d'individus combinant +leurs efforts en vue d'arriver à la plus grande somme de jouissances +possible, mais il n'y a pas de société, telle qu'on l'entend +actuellement, venant se résumer en une série d'institutions qui agissent +au nom de tous. Impossible donc d'attribuer l'enfant à une entité qui +n'existe pas d'une façon tangible. La question de l'enfant appartenant à +la société se trouve ainsi tout naturellement écartée<a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a> +<a href="#footnote181"><sup class="sml">181</sup></a>.» En somme, +la société anarchique n'est qu'une sorte d'indivision vague, instable et +confuse. Il serait donc absurde de confier de petits êtres de chair qui +veulent être allaités, soignés, entretenus et élevés, à un ensemble +flottant et insaisissable, à une masse anonyme sans tête, sans bras et +sans coeur.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote181" +name="footnote181"><b>Note 181: </b></a><a href="#footnotetag181"> +(retour) </a> <i>La Société future</i>, chap. XXIII, p. 342.</blockquote> + +<p>Fût-elle même autoritaire, fortement organisée; impérieusement +centralisée selon le mode collectiviste, la société ne me paraîtrait pas +recevable davantage à usurper la place des parents naturels, à exercer +les fonctions écrasantes d'une paternité universelle. Son rôle ne doit +être et ne peut être que supplétif. Qu'elle recueille les enfants +abandonnés, rien de mieux; mais qu'elle se garde d'empiéter sur les +attributions de la famille, qui est mieux placée, mieux douée pour la +formation des générations nouvelles! C'est pourquoi, en refusant aux +pères et aux mères un droit absolu de propriété sur la personne de leurs +enfants, il convient de leur accorder expressément des pouvoirs +d'autorité suffisants pour qu'ils puissent remplir les devoirs, les +obligations et les charges qui leur incombent au profit de leur +postérité. Fils et filles ne sont donc point la chose, le bien, le +domaine des parents: c'est entendu. Mais ils restent leurs enfants.</p> + +<p>Jamais vous n'empêcherez un père et une mère de dire des descendants +qu'ils se sont donnés: «Mon fils, ma fille!» Si différente que soit +l'autorité paternelle de la propriété privée, on conviendra que les +parents ont plus de droits sur leurs enfants que le premier venu du +voisinage. Les ayant faits, ils sont chargés de les nourrir. Et c'est +méconnaître les intentions de la nature que de leur refuser un pouvoir +de protection, de conseil, de direction, qui, dans l'état normal des +choses, est tempéré par un fond de tendresse généreuse et compatissante. +Les parents sans entrailles sont, Dieu merci! des exceptions. On ne +saurait poser en règle générale que l'autorité paternelle est plus +nuisible qu'utile au développement de l'enfance. On ne fera croire à +personne que les pères d'aujourd'hui soient barbares et féroces. Les +droits de la paternité ne sont que la juste contre-partie de ses +devoirs. Et en quelles mains débonnaires sont-ils souvent placés! +Combien peu savent se faire respecter? La fermeté, la dignité s'en va. +L'autorité familiale s'est peu à peu amollie, pour ne pas dire aplatie. +Que de parents sont devenus les esclaves de leurs enfants! Que de jeunes +gens se moquent de leur vieux bonhomme de père et envoient promener leur +vieille bonne femme de mère! Osera-t-on dire que ces petits messieurs et +ces grandes demoiselles gagneront, à ce relâchement de la discipline +familiale, de se faire une vie plus noble, plus heureuse et plus utile?</p> + +<p>Et pourtant, le féminisme anarchique presse les pères et les mères +d'abdiquer leurs vaines prérogatives. Il mettra, par exemple, dans la +bouche d'un père s'adressant à ses filles et à ses gendres, le jour de +leur union, des paroles comme celles-ci: «Notre titre de parents ne nous +fait en rien vos supérieurs et nous n'avons sur vous d'autres droits que +ceux de notre profonde affection. Restés libres, vous n'en êtes devenus +que plus aimants. Encore aujourd'hui, vous êtes vos propres maîtres. +Nous n'avons point à vous demander de promesses et nous ne vous faisons +point de recommandations<a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a> +<a href="#footnote182"><sup class="sml">182</sup></a>.» Cela est d'un détachement et d'une +confiance admirables.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote182" +name="footnote182"><b>Note 182: </b></a><a href="#footnotetag182"> +(retour) </a> <i>Souvenir du 14 octobre 1882.</i> Unions libres, pp. 29 et 30.</blockquote> + +<p>Non qu'il soit sage au père de s'immiscer rudement dans les affaires de +coeur de ses filles majeures et de ses grands garçons. Mais une sottise +est si vite commise, fût-ce en âge de raison! Comment, dès lors, en +vouloir aux parents de chercher à éclairer leurs enfants sur les suites +possibles d'un entraînement ou d'une liaison? Ils peuvent invoquer, en +ce cas, et leur droit et leur devoir. Car, ici, l'intervention familiale +est dictée moins par une manie de commandement que par une vue +clairvoyante des véritables intérêts des descendants. Il ne s'agit point +d'opposer obstinément le veto des vieux aux inclinations des jeunes. Une +fois majeurs, ceux-ci doivent être maîtres de disposer de leur coeur. A +eux, le dernier mot. Mais interdire aux parents le droit d'en appeler de +la passion aveugle à la raison avertie, mais leur faire un crime +d'adresser à leur fils ou à leur fille des représentations prudentes et +de sages remontrances, mais les obliger à laisser faire et les réduire +au rôle de témoins impassibles et indifférents, lorsqu'il s'agit d'actes +susceptibles de compromettre l'avenir, le bonheur, la vie même de ce +qu'ils ont de plus cher au monde,--c'est vraiment leur imposer une +abstention au-dessus de leur force, une abstention contre nature. Nous +ne croyons pas qu'on obtienne de sitôt d'un père ou d'une mère qu'ils +foulent aux pieds leurs obligations de tendresse, de sollicitude et +d'affectueuse protection. Il faudrait, pour cela, leur arracher le +coeur. Où est la puissance humaine capable d'étouffer en nous la voix du +sang?</p> + +<a name="l4c4s4" id="l4c4s4"></a> +<h4>IV</h4> + + +<p>Une fois le père dépossédé de sa puissance, il restera la mère qui, +semble-t-il, a bien aussi quelques droits sur l'enfant. Elle l'a porté +dans son sein et nourri de son lait; elle lui a communiqué son sang, son +souffle, sa vie. Pendant neuf mois, elle a fait corps avec lui. Il est +sien. Et grâce au fait matériel de la naissance, il peut être facilement +revendiqué par elle <i>erga omnes</i>. M. Jean Grave veut bien le +reconnaître: «Plus que la société, plus que le père qui, somme toute, ne +peut s'affirmer comme tel que par un acte de confiance,--plus que +quiconque, la mère seule a quelque raison d'arguer de ses droits sur +l'enfant.» Elle sera donc libre de le conserver<a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a> +<a href="#footnote183"><sup class="sml">183</sup></a>. Il semble même que +l'école anarchiste soit favorable au matriarcat. «Si jamais révolution +troubla les esprits, dit-on, ce fut assurément celle qui substitua le +patriarcat aux institutions matriarcales<a id="footnotetag184" name="footnotetag184"></a> +<a href="#footnote184"><sup class="sml">184</sup></a>.» Sans revenir à nouveau +sur ces institutions hypothétiques (on a vu que beaucoup d'historiens +n'y croient pas), il est constant que, durant de longs siècles, la +filiation paternelle l'a emporté sur la filiation maternelle dans la +détermination de l'état civil de l'enfant. Et tandis que nous voulons +aujourd'hui que celui-ci soit,--grâce au mariage,--le fils du père aussi +bien que le fils de la mère, l'esprit féministe tend à exagérer le +matriarcat, au préjudice des influences paternelles, sous prétexte que +la femme en sera grandie et libérée.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote183" +name="footnote183"><b>Note 183: </b></a><a href="#footnotetag183"> +(retour) </a> <i>La Société future</i>, p. 347.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote184" +name="footnote184"><b>Note 184: </b></a><a href="#footnotetag184"> +(retour) </a> <i>Souvenir du 14 octobre 1882.</i> Unions libres, p. 11.</blockquote> + +<p>Mais point d'honneur sans charge. En éliminant le père du gouvernement +de la famille, on aggrave inévitablement les responsabilités de la mère +qui, seule chargée du fardeau de ses petits, ne manquera point le plus +souvent d'en être écrasée. Émancipée du côté du mari, la femme sera donc +plus gravement assujettie du côté des enfants.</p> + +<p>Émile Henry, que l'attentat de l'hôtel Terminus a rendu tristement +célèbre, a bien voulu s'inquiéter de cette situation. «Dans la société +actuelle, nous dit-il ingénument, l'idée de famille est fondée sur +l'union continue et parfois perpétuelle de l'homme et de la femme, en +vue de la procréation et de l'éducation des enfants. Nous, les +anarchistes, nous ne voyons dans le rapprochement des sexes qu'une crise +d'amour. C'est la recherche naturelle et réciproque de l'homme et de la +femme. Cela ne crée aucun devoir. Le mâle, après qu'il a fécondé la +femelle, ne lui doit plus rien. S'il veut demeurer avec elle, tant +mieux; mais ce sera en vertu de l'amour qu'elle continue de lui +inspirer, et non en vertu de je ne sais quel lien insupportable. Aucun +devoir ne découle de la procréation, qui n'est qu'un acte momentané. La +femme n'a pas même le devoir de l'allaitement vis-à-vis du petit qu'elle +a engendré. Si la nature ne l'attache point à son produit rien ne +saurait la retenir près de l'enfant<a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a> +<a href="#footnote185"><sup class="sml">185</sup></a>.» Ce régime est proprement +celui des bêtes qui vaguent dans les champs et dans les bois. Rien n'est +plus conforme à la «nature» que l'amour cynique. Je ne sais même qu'un +gros mot pour qualifier convenablement un pareil dévergondage: c'est la +«chiennerie» universelle.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote185" +name="footnote185"><b>Note 185: </b></a><a href="#footnotetag185"> +(retour) </a> Document publié par le <i>Journal des Débats</i> du mardi soir 10 +juillet 1894.</blockquote> + +<p>Ainsi comprise, l'union libre nous ramènerait à cette animalité +primitive dont Jean-Jacques Rousseau nous a donné une si charmante +peinture: «Dans l'état primitif, n'ayant aucune espèce de propriété, les +mâles et les femelles s'unissaient fortuitement, selon la rencontre, +l'occasion et le désir: ils se quittaient avec la même facilité. La mère +allaitait d'abord ses enfants pour son propre besoin; puis, l'habitude +les lui ayant rendus chers, elle les nourrissait ensuite pour le leur.» +Cette aimable pastorale n'est-elle pas mille fois supérieure à la triste +monogamie des modernes? Plus de devoirs pour le père, plus d'obligations +pour la mère. «Fais ce que tu veux!» L'enfant poussera comme il pourra. +Le développement de la nature humaine ne saurait se concevoir, au dire +d'Émile Henry, que par «la libre éclosion de toutes les facultés +physiques, morales et cérébrales.»</p> + +<p>Rien n'oblige donc les individus à se charger de leur progéniture. Mais +à défaut de la société politique, qui sera dissoute, et de la famille +juridique, qui sera abolie, à quelles personnes reviendra le soin de les +élever? M. Jean Grave répond le plus sérieusement du monde: «A ceux qui +aimeront le plus l'enfant.» Que de gens, en effet, sont au supplice +d'avoir tout le jour des marmots dans les jambes, et combien répondent à +leurs criailleries par des brutalités! Qu'ils abandonnent leur +marmaille: cela vaudra mieux pour tout le monde. Il en est d'autres, par +contre, pour qui c'est un bonheur de choyer, de dorloter, de pouponner +les bambins: laissez-leur donc la joie d'élever les enfants des autres. +Au lieu de payer des poupées de carton à nos petites demoiselles, +pourquoi ne pas leur donner tout de suite un bébé en chair et en os à +mailloter et à entretenir? Nul doute qu'on ne puisse former des +bataillons de «nourrices volontaires», qui se dévoueront aux nouveau-nés +«par goût et par amitié». L'amour de l'enfance fera des prodiges. «Plus +de mercenaires rechignant sur le travail;» plus de pédagogues +«tortionnaires»; plus de salariés «sans conviction». Dans la société +anarchique, «chacun se partageant la besogne au mieux de ses tendances +et de ses aptitudes et y trouvant sa propre satisfaction,» les bonnes +âmes auront toutes facilités de devenir les «parents intellectuels» des +petits abandonnés<a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a> +<a href="#footnote186"><sup class="sml">186</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote186" +name="footnote186"><b>Note 186: </b></a><a href="#footnotetag186"> +(retour) </a> <i>La Société future</i>, chap. XXIII: L'enfant dans la société +nouvelle, pp. 343, 344, 345, 350, <i>passim.</i></blockquote> + +<p>Que si tant de bonté vous étonne, on vous répondra que, les difficultés +sociales étant aplanies, «le caractère des individus se modifiera +certainement» sous la libre action des affinités naturelles. Sur la +terre libérée des soucis de l'existence, la solidarité s'épanouira +d'elle-même; «une plus grande sincérité régnera dans les relations +humaines.» Toute contrainte cessant, l'«affection» sera le lien des +hommes. «Au lieu d'être une charge pour ceux qui l'adopteront, l'enfant +ne sera plus qu'une jolie petite créature à aimer et à cajoler.» +Décidément, nous aurions mauvaise grâce à nous inquiéter des générations +à naître. Pour un père qui se dérobera, dix suppléants s'offriront à le +remplacer. Et avec quel zèle! Les substituts volontaires ne manqueront +point. Ce sera le miracle de l'anarchie de susciter les plus admirables +vocations. «Nul doute, affirme M. Jean Grave, que les individus ne +s'acquittent à merveille de leur tâche<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a> +<a href="#footnote187"><sup class="sml">187</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote187" +name="footnote187"><b>Note 187: </b></a><a href="#footnotetag187"> +(retour) </a><i>La Société future</i>, <i>eod. loc.</i>, pp. 343-344.</blockquote> + +<p>Toutefois, malgré sa robuste confiance, l'écrivain libertaire laisse +percer, ici ou là, quelques inquiétudes.</p> + +<p>N'est-il pas à craindre que, profitant d'un régime d'absolue liberté, +des parents «idiots ou abrutis», (c'est aux chrétiens que ce discours +s'adresse), fassent «des crétins de leurs enfants.» Cela est infiniment +grave; car protestants et catholiques n'enseigneront vraisemblablement +point le catéchisme anarchiste à leur progéniture. Ce qui rassure un peu +M. Jean Grave, c'est que cette insanité «sera rendue impossible par la +force même des choses.» N'oubliez pas que les États et les Églises +seront supprimés; que, ces retranchements opérés, les individus jouiront +pleinement de toutes les béatitudes de la science et de la vie; qu'il +est donc inadmissible que l'idée saugrenue puisse venir à des parents +«obscurantistes» de façonner des enfants «ignorantins»; qu'en tout cas, +ceux-ci n'hésiteraient point à échapper à l'influence de leurs indignes +ascendants, pour se livrer aux nobles éducateurs qui sauront mieux +respecter l'«intégral développement» de leur petite personne. Mais il +faut tout prévoir. Si donc il arrivait, par hasard, que des parents +oppresseurs eussent la mauvaise pensée de nourrir l'esprit de leur +descendance d'absurdités rétrogrades, on se réserve de leur faire sentir +que «la loi du plus fort est facilement déplaçable<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a> +<a href="#footnote188"><sup class="sml">188</sup></a>.» Est-ce bien +logique, M. Grave? Comment? Voilà des amants de la liberté qui +proclament le droit pour chacun de faire ce qui lui plaît, et qui +viennent dire aux catholiques, aux protestants, aux socialistes, à tous +leurs adversaires: «Vous aurez mille facilités d'accomplir ce que nous +voulons; vous aurez les coudées franches pour développer, de toute +façon, la solidarité telle que nous l'entendons. Mais s'il vous convient +d'induire vos enfants en d'autres idées, sachez que le poing nous +démange à la pensée de pareils abus. Vous ferez de petits anarchistes, +ou nous vous casserons les reins.» Libertaires en théorie, autoritaires +en action, les compagnons ne reconnaissent-ils donc qu'une +autonomie,--la leur?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote188" +name="footnote188"><b>Note 188: </b></a><a href="#footnotetag188"> +(retour) </a> <i>La Société future</i>, <i>eod. loc.</i>, pp. 353 et 355.</blockquote> + +<a name="l4c4s5" id="l4c4s5"></a> +<h4>V</h4> + + +<p>On trouvera peut-être que nous avons accordé une bien large place à +l'exposé des idées du féminisme révolutionnaire. A quoi bon s'occuper si +longuement de pures utopies, qui ne prendront jamais corps dans +l'humanité à venir?--Qu'en sait-on? L'esprit d'indépendance et de +révolte fait au milieu de nos sociétés d'inquiétants progrès. Tout ce +qui tend à affaiblir l'autorité de la famille et à ruiner le droit des +parents trouve peu à peu créance dans les esprits. En veut-on un +exemple?</p> + +<p>Par définition, la puissance paternelle n'est, de l'avis unanime des +jurisconsultes, que le droit pour les père et mère de pourvoir à +l'éducation de leurs enfants. Or, par défiance injurieuse, ou mieux par +usurpation violente, le radicalisme jacobin conteste aujourd'hui ce +droit suprême aux pères et aux mères de famille. Qu'on attache au devoir +moral des parents une certaine sanction juridique: nous l'admettons +volontiers. C'est ainsi que la loi du 28 mars 1882 a organisé un procédé +spécial de coercition, pour les forcer à donner au moins l'instruction +primaire à leurs enfants. Encore est-il qu'ils doivent être libres de +choisir les maîtres auxquels ils délèguent leurs pouvoirs. Cela est +tellement évident que si, nous, pères de famille, nous pouvions élever +et instruire personnellement nos enfants, nul, je pense, n'aurait l'idée +de nous l'interdire. L'État enseignant n'est donc, en principe, que le +mandataire des parents.</p> + +<p>Mais ce rôle ne suffit plus aux représentants de la politique +révolutionnaire. A la liberté du père, on oppose hypocritement la +«liberté de l'enfant». Et cette formule n'est qu'un mot vide de sens, si +l'on entend par là qu'il appartient à un petit être sans force, sans +lumière et sans expérience, de choisir l'enseignement qui lui convient. +Seulement, derrière le sophisme de la liberté de l'enfant, se cache +sournoisement une prétention sectaire, celle d'accaparer l'enfant. On ne +veut le soustraire à l'influence de la famille que pour le placer plus +étroitement sous une autre contrainte. Et cependant, observe M. +Brunetière, «s'il est désarmé contre ce qu'on appelle les préjugés +paternels, à plus forte raison combien ne le serait-il pas contre ceux +d'un maître du dehors?»</p> + +<p>Au fond, nos modernes jacobins se moquent du droit de l'enfant autant +que du droit du père. Ils n'ont qu'une pensée: substituer à l'autorité +familiale instituée par la nature et fondée sur l'amour, le maître sans +âme, impersonnel et irresponsable, qui est l'État. Eux aussi +admettent,--mais avec moins de franchise que les socialistes,--que +l'enfant appartient à tous avant d'appartenir aux siens. A de telles +prétentions, ouvertes ou dissimulées, les parents n'ont qu'une réponse à +faire: il y a entre l'enfant et ses père et mère un lien de chair, un +lien de sang, qu'il est criminel de trancher par la force. Nous arracher +nos fils et nos filles, c'est nous prendre notre vie. Il n'est point de +vol qui soit plus odieux et plus cruel. Toute violence faite au coeur +des pères et des mères est un attentat contre les droits les plus sacrés +de l'humanité.</p> + +<p>Pour revenir à la mère, que peut-elle gagner à ces idées despotiques? +Une aggravation de sujétion et de misère. L'avènement du collectivisme, +en particulier, lui réserve une existence extrêmement dure. Rendue à la +liberté de l'amour, délivrée du devoir de fidélité, unie à l'homme par +un bail à temps, et non plus par une convention à vie, elle devra +renoncer aux charmes et aux sûretés du foyer domestique. Revendiqués par +l'État, les enfants appartiendront moins à la mère; élevés aux frais de +l'État, les enfants s'attacheront moins à leur mère. Car la piété +filiale est un fruit de l'esprit de famille; et celui-ci ne pourrait +subsister longtemps sous un régime qui se propose d'abolir le mariage.</p> + +<p>Viennent donc les ans avec leurs disgrâces et leurs infirmités: et la +mère, devenue étrangère au père et indifférente à ses fils et à ses +filles, ne pourra compter que sur le secours des institutions banales de +l'Assistance publique. Au lieu du foyer d'aujourd'hui, la solitude et +l'abandon; au lieu d'une vieillesse douce et tranquille au milieu des +siens, une fin morne et lugubre dans quelque asile de l'État. Dès qu'on +supprime la famille, la mère est condamnée à mourir tristement dans un +lit d'hôpital. Voilà l'effrayante destinée que les écoles +révolutionnaires préparent à la femme de l'avenir! Les épouses et les +mères seraient bien imprudentes de prêter l'oreille et d'ouvrir leur +coeur à de si funestes doctrines.</p> + +<p>Ici, de bonnes âmes nous accuseront peut-être d'avoir mis à la charge du +féminisme des tendances et des idées qui ne sont point siennes. Il ne +suffit pas qu'une nouveauté hardie figure au programme socialiste ou +s'étale dans un livre anarchiste, pour en conclure que les femmes, même +avancées, y sont acquises d'esprit et de coeur. Aussi bien devons-nous +reconnaître que la question de la maternité a suscité un schisme grave, +dont il est facile d'induire, avec quelque certitude, l'état d'âme des +groupes rivaux qui marchent à l'avant-garde du féminisme français.</p> + +<p>Au congrès de 1896, la citoyenne Rouzade avait réclamé «un budget +spécial pour cette fonction qu'on appelle la maternité.» Providence +nourricière des petits et des grands, l'État doit assurer, disait-elle, +une pension honorable à «toute femme ayant charge d'enfants.» Mais cette +motion, parfaitement logique dès qu'il n'y a plus de mariage et de +légitimité, fut assez mal accueillie. Traiter les filles-mères comme des +fonctionnaires parut quelque peu audacieux. Cette sorte de prime à la +production ne manquerait point, d'ailleurs, d'encourager les naissances +irrégulières, au grand profit de ces messieurs des boulevards +extérieurs, qui pratiquent déjà si habilement «l'art de se faire des +rentes (le mot deviendrait tout à fait exact) en traitant les femmes +comme elles le méritent».</p> + +<p>Ces intéressants personnages ne bénéficieraient pas moins, semble-t-il, +de l'abolition de la prostitution réglementée, que le même congrès eut +la générosité imprudente de voter. En même temps, le célibat +ecclésiastique était signalé à l'attention particulière des dames +présentes comme «une cause très préjudiciable à l'ordre moral.» C'est +alors que M. Robin, l'ancien directeur de Cempuis, renchérissant sur les +déclarations les plus saugrenues, considérant notamment que «Dieu, c'est +le mal,» qu'«il n'y a rien à faire avec la morale chrétienne», et que +«la prostitution ne sera supprimée que par la liberté de l'amour,» +réclama instamment «l'abolition de toute espèce de lois relatives à +l'union des sexes».</p> + +<p>Cette proposition fit bondir la moitié de la salle. Ce fut un beau +tapage. Et depuis cet événement, il semble que le parti féministe se +soit partagé en deux camps, «les jupes de soie» et «les jupes de laine,» +autrement dit les bourgeoises modérées et les révolutionnaires +intransigeantes. Tandis que les premières s'attardent à pérorer sur le +mariage, sur le divorce, sur la communauté, sur l'adultère, les secondes +ne s'embarrassent point de ces subtilités juridiques qui ne doivent +avoir aucune place dans leur société à venir. Pour les adeptes du +féminisme intégral, les questions de sexe n'ont plus de sens. Aux temps +heureux de la Révolution sociale, l'union libre résoudra tous les +antagonismes. Qu'on ne s'inquiète donc point des enfants: on évitera +d'en faire, s'il le faut. A ce propos, M. Robin, qui ne recule devant +aucune audace, se proclama nettement malthusien, au grand scandale des +mères présentes. Et le congrès se subdivisa, du coup, en «féministes +purs» et en «robinistes impurs».</p> + +<p>Par suite, les modérées se contentèrent d'exprimer le voeu que, «de sa +naissance à sa majorité, l'enfant, mis à la charge de la société, tant +au point de vue de son entretien que de son éducation, fût constamment +protégé et surveillé, autant dans l'intérêt de la société que dans le +sien propre<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a> +<a href="#footnote189"><sup class="sml">189</sup></a>.» C'est la négation formelle du droit des parents sur +leur progéniture. Mais, du moment que la famille est appelée à +disparaître, il faut bien que l'État la remplace; et c'est pourquoi le +féminisme, d'accord en cela avec le socialisme, met tous les enfants à +la charge de l'Assistance publique.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote189" +name="footnote189"><b>Note 189: </b></a><a href="#footnotetag189"> +(retour) </a> <i>Journal des Débats</i> des 10, 11, 12 et 13 avril 1896.</blockquote> + +<p>Si jamais la société pouvait, suivant ce triste voeu, décharger les +mères des soins, des épreuves, des tribulations même qui les attachent à +leurs enfants, les sources de la tendresse humaine seraient bientôt +appauvries et desséchées. L'élevage des enfants par l'État éteindrait +vite au coeur des pères et des mères le dévouement et l'amour, +c'est-à-dire nos plus belles vertus. Le jour où, effaçant toute +responsabilité paternelle et maternelle, une loi aura décrété que les +enfants naîtront comme ils pourront, et que l'État, prenant la place des +parents, se chargera de les recueillir et de les élever, ce jour-là et +l'imprévoyance des femmes et la licence des hommes n'auront plus de +frein. C'est pourquoi nous ne verrions pas sans inquiétude (c'est une +observation déjà faite) la création d'une «caisse de la maternité» +alimentée par les deniers des contribuables. Sous prétexte de venir en +aide aux mères pauvres, cette forme de l'assistance énerverait chez +l'homme et chez la femme le sentiment des devoirs et des responsabilités +de la famille. Mais on s'inquiète peu de cet amoindrissement des +facultés affectives.</p> + +<p>Reste à savoir si la société pourrait faire face aux devoirs de +paternité universelle que, d'accord avec le socialisme, un certain +féminisme met à sa charge. Que les divorces se multiplient et passent en +habitude,--et nous savons que l'union libre n'est que le divorce +pratiqué à volonté,--les enfants trouveront-ils auprès de la Commune ou +de l'État les soins affectueux, la protection tendre et dévouée, dont +ils jouissent aujourd'hui dans la famille? Rien qu'au point de vue +financier, l'Assistance publique plie déjà sous le faix de ses +obligations. Pour que les communautés de l'avenir assument le rôle de +tuteur, de nourrisseur, d'éleveur d'enfants, il leur faudrait, outre des +ressources considérables, des trésors d'affection, de désintéressement, +de sacrifice et d'amour, qui ne jaillissent que de l'âme des parents. Si +parfait qu'on suppose le mécanisme d'une crèche municipale ou d'un +refuge départemental, jamais il ne remplacera le coeur d'une mère. +Malgré les brèches que le vent du siècle a creusées dans les vieux murs +du foyer domestique, la famille française constitue un abri, un soutien, +une défense, dont il serait inepte et criminel de priver l'enfance. +Nulle part on ne trouvera pour celle-ci un asile plus sûr, plus chaud, +plus gai, plus confortable. Ne la sevrons point cruellement du lait +vivifiant de l'amour maternel! Quelque perfectionnée qu'on la suppose, +l'Assistance publique ne sera jamais qu'une nourrice sèche, très sèche, +trop sèche. Mais soyons tranquilles: ce n'est pas demain que les parents +abandonneront leurs enfants à cette marâtre. Remplacer le père par un +fonctionnaire et la maternité par une administration, quelle idée! Si +jamais quelque dictature révolutionnaire exigeait violemment des +familles françaises le corps et l'âme de leurs fils et de leurs filles, +j'espère bien qu'un même cri d'indignation soulèverait toutes les +poitrines: «Sus aux voleurs d'enfants!»</p> + +<a name="l4c5" id="l4c5"></a> +<br><br> +<h3>CHAPITRE V</h3> + + +<h4>Le féminisme et la natalité</h4> +<br> +<h3> SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Conséquences extrêmes du féminisme «intégral».--Ses + craintes d'un excès de prolificité.--Pas trop d'enfants, + s'il vous plaît!--Raréfaction humaine a prévoir.</p> + +<p> II.--Diminution des naissances.--Le féminisme intellectuel + et la stérilité involontaire ou systématique.--Le droit a + l'infécondité.--Luxe et libertinage.</p> + +<p> III.--Calculs restrictifs de la natalité.--Inquiétantes + perspectives.--Ou est le remède?</p> + +<p> IV.--Coup d'oeil rétrospectif.--Quelle est la fin suprême + du mariage?--Nos devoirs envers l'enfant.--Appel aux mères.</p> +</blockquote> +<br> + +<p>Nous n'avons pas encore épuisé toutes les conséquences malfaisantes du +«féminisme intégral». Non content de poursuivre la ruine du mariage, il +ne se gêne pas de porter la main sur l'auguste maternité pour la flétrir +et la découronner. Après les libérations de l'amour, le débordement des +mauvaises moeurs est inévitable. Socialement parlant, là où le mariage +cesse, le libertinage commence. La femme, qui proclame l'émancipation du +coeur, est une malheureuse désorbitée que n'arrête plus guère le respect +d'elle-même. La maternité l'effraie. Elle a peur de l'enfant. C'est +l'ennemie de la race.</p> + +<a name="l4c5s1" id="l4c5s1"></a> +<h4>I</h4> + +<p>Là encore, le féminisme révolutionnaire nous fournit de curieuses +indications sur les déviations affligeantes du sentiment familial, en +des âmes que l'individualisme orgueilleux et sensuel a touchées et +perverties. Voici, d'abord, le singulier scrupule qui tourmente M. Jean +Grave: dans une société vraiment libre, où «tous ne demanderont qu'à +épancher leurs sentiments affectifs<a id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a> +<a href="#footnote190"><sup class="sml">190</sup></a>,» où l'être humain pourra +«satisfaire à tous ses besoins», où les pères et mères n'auront plus «ni +capital à débourser ni privations à s'imposer pour élever leur +progéniture,» dans ce Paradis reconquis, n'aurons-nous pas à redouter +une multiplication excessive de l'espèce? Ayant cessé d'être une charge, +la reproduction ne sera plus qu'un plaisir. Et comme nulle obligation +n'est imposée aux parents anarchistes de prendre souci de leur +descendance, l'homme n'aura plus «aucune raison de craindre un +accroissement de famille.» Et vous voyez la conséquence: les enfants +vont pulluler «comme les petits lapins.» Nos ressources suffiront-elles +pour nourrir cette surabondance de population?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote190" +name="footnote190"><b>Note 190: </b></a><a href="#footnotetag190"> +(retour) </a> <i>La Société future</i>, p. 340.</blockquote> + +<p>A cette question inquiétante, M. Jean Grave, qui ne manque pas +d'imagination, oppose d'abord tous les progrès de l'agriculture +anarchiste. Avec un outillage perfectionné, avec une connaissance plus +approfondie de la nature des terres, avec une application plus savante +des engrais, «l'humanité a de la marge devant elle avant de s'encombrer +de ses enfants.» Et puis, dans le monde nouveau, chacun pourra se +déplacer, émigrer, voyager «le plus facilement du monde,» sans frais et +probablement sans accidents. Les poupons eux-mêmes s'élèveront tout +seuls. Vous en doutez? «Quelles facilités ne trouverait-on pas dans une +société future où les produits ne seraient plus sophistiqués par des +trafiquants rapaces, où la nourriture des animaux choisis pour +l'allaitement de l'enfance serait appropriée à sa destination, où les +animaux eux-mêmes seraient placés dans des conditions de bien-être qui +en feraient des animaux robustes et sains?<a id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a> +<a href="#footnote191"><sup class="sml">191</sup></a>» Heureux bétail! Heureux +poupons! Plus d'anémie, plus de phtisie, plus de maladie. Un +ruissellement de bon lait, une abondance intarissable de toutes choses, +la plénitude de la vie et de la joie: tel est l'avenir que nous promet +la divine anarchie! Si, après cela, nos arrière-petits-neveux ne sont +pas contents, il faudra vraiment désespérer de satisfaire le coeur +humain.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote191" +name="footnote191"><b>Note 191: </b></a><a href="#footnotetag191"> +(retour) </a> <i>La Société future</i>, pp. 343, 349, 355.</blockquote> + +<p>Pourquoi M. Jean Grave, après avoir tracé ce joli tableau, nous +rappelle-t-il que «la souffrance de l'enfantement et les incommodités de +la grossesse seront toujours là pour apporter un frein modérateur à la +prolification?» Après avoir fait le bonheur des mioches, il ne lui en +coûtait pas davantage de faire le bonheur des mères. Mais les +générations futures s'acquitteront de ce soin. «Nos vues, dit-il en +manière de conclusion, sont trop courtes pour que nous puissions faire +les prophètes.» Il est de notoriété, en effet, que l'esprit anarchiste +est l'esprit le plus positif qui se puisse imaginer; les citations, qui +précèdent, attestent suffisamment qu'il ne se paie ni de mots ni de +chimères.</p> + +<p>M. Kropotkine tient pourtant, sur le même sujet, un langage évasif qui +prête aux plus fâcheuses interprétations. «Émanciper la femme, c'est +s'organiser de manière à lui permettre de nourrir et d'élever ses +enfants, si bon lui semble (nous savons que l'anarchisme ne saurait +logiquement l'y obliger), tout en conservant assez de loisirs pour +prendre sa part de vie sociale<a id="footnotetag192" name="footnotetag192"></a> +<a href="#footnote192"><sup class="sml">192</sup></a>.» Ainsi donc, la femme aura peu +d'enfants pour les avoir beaux et forts, suivant les procédés de +sélection scientifique. Elle se privera même de cette joie, si la +maternité lui fait peur. Elle n'allaitera ses petits que si le coeur lui +en dit, l'anarchisme s'abstenant de lui en faire une obligation. Il lui +faut du «loisir». Le bonheur individuel n'est-il pas l'idéal suprême?</p> + +<p>En réalité, tous les systèmes révolutionnaires préparent et escomptent +une diminution de la natalité. Si l'enfant tient une si petite place +dans les programmes socialistes ou anarchistes, c'est qu'il ne jouera, +pense-t-on, qu'un rôle de plus en plus effacé dans les unions libres de +l'avenir. On peut lire déjà, dans certains livres et certains journaux, +cet aveu effronté qu'«on ne se marie plus pour avoir des enfants.» A +quoi bon s'inquiéter, par conséquent, d'une postérité aussi +accidentelle<a id="footnotetag193" name="footnotetag193"></a> +<a href="#footnote193"><sup class="sml">193</sup></a>? Le libre amour, avec ses passions émancipées et ses +réticences habiles, nous prépare une véritable raréfaction humaine. A +qui prend la vie pour un amusement, les enfants sont une gêne, un +fardeau, une sujétion. On en fera donc le moins possible. Après nous, la +fin du monde! Et puis, la maternité n'est-elle pas le «patriotisme des +femmes»? Et le patriotisme est une duperie; il n'en faut plus! <i>Ubi +bene, ibi patria.</i></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote192" +name="footnote192"><b>Note 192: </b></a><a href="#footnotetag192"> +(retour) </a> <i>La Conquête du pain.</i> Le travail agréable, p. 164.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote193" +name="footnote193"><b>Note 193: </b></a><a href="#footnotetag193"> +(retour) </a> <i>La Petite République</i> des 8 et 9 avril 1895.</blockquote> + +<p>Que si donc les unions libres se multiplient selon l'esprit et le voeu +des écoles révolutionnaires, nous pouvons conjecturer sûrement que la +population diminuera en nombre et en vigueur. A un affaiblissement de la +moralité correspond toujours un affaiblissement de la natalité. Et +lorsque l'enfant naîtra, par accident, d'un commerce purement +passionnel, comment croire qu'il trouvera des soins aussi dévoués, une +sollicitude aussi compatissante, qu'entre les mains de braves gens unis +en justes noces devant Dieu et devant les hommes? S'il naît un enfant +naturel, l'expérience atteste que sa vie est plus menacée que celle de +l'enfant légitime. On a vu que les avortements, les infanticides et les +mauvais traitements sont pour beaucoup dans la mortalité infantile, et +qu'ils sont presque toujours le fait de parents affranchis de tout +préjugé et libres de tout scrupule. Que dire de ces dévergondées sans +coeur, sans entrailles, sans moralité, qui, se contentant du lien +fragile des «faux ménages», répugnent à la maternité parce qu'elle +épaissit la taille, alourdit la marche et interrompt la fête? Ces folles +émancipées n'entendent point devenir filles-mères; et cela, moins à +cause des rigueurs de l'opinion publique dont elles se moquent comme +d'une guigne, que des souffrances et des charges de la maternité qui, +pourtant, lorsqu'elle est vaillamment acceptée, purifie les pires +souillures et relève les plus viles créatures.</p> + +<a name="l4c5s2" id="l4c5s2"></a> +<h4>II</h4> + + +<p>Pour le moment,--qu'il le veuille ou non,--le féminisme avancé conspire +également à la diminution du nombre des enfants; et c'est le grief le +plus grave que l'on puisse formuler contre lui. La natalité faiblit: là +est le péril d'aujourd'hui. Les économistes sont vraiment bien bons de +se préoccuper d'une trop rapide propagation de l'espèce humaine: la +femme «nouvelle» n'entend point devenir une mère «lapine».</p> + +<p>Le pourrait-elle, d'abord? C'est douteux. Nos filles savantes ne nous +préparent guère de robustes mères de famille. Chétives ou infécondes, +voilà ce qu'en fera souvent le surmenage intellectuel. Mais n'est-il pas +à craindre surtout que la maternité les effraie ou les importune? Est-ce +trop dire que beaucoup déjà ne se sentent plus grand coeur à cette +sainte besogne?</p> + +<p>A force d'envisager les questions de morale d'un point de vue +rigoureusement individualiste, nous risquons d'avilir et d'amoindrir en +nous l'esprit de famille. Combien de gens «cultivés» effacent +délibérément de leur vie ce qui en est l'unique raison: l'enfant? +Combien de lettrés pensent tout bas de la paternité ce que Pétrarque en +disait tout haut, avec le dédain vaniteux de l'égoïsme intellectuel? +«Qu'ils prennent femme ceux qui s'imaginent tirer grand honneur de leur +postérité. Pour nous, ce n'est point du mariage que nous attendons la +perpétuité de notre nom, mais de notre propre esprit. Nous ne la +demandons pas à des enfants, mais à des livres.»</p> + +<p>Dans le même esprit, certaines femmes d'aujourd'hui revendiquent le +droit de disposer de leur personne. Mlle Chauvin, par exemple, n'admet +pas que «toutes les femmes soient condamnées à exercer, de mère en +fille, toujours la même profession, celle d'épouse et de mère<a id="footnotetag194" name="footnotetag194"></a> +<a href="#footnote194"><sup class="sml">194</sup></a>.» Et +lorsque, d'aventure, elles se sont mariées, que de fois, pour parler +comme Lady Henry Sommerset, «elles saluent d'un soupir de regret +l'enfant non désiré!» Combien «reçoivent le petit importun avec un +sanglot au lieu d'un baiser?» Chez les riches, comme chez les pauvres, +la maternité est «l'incident le plus triste de la vie des femmes.» Et la +noble Anglaise de conclure qu'elle ne doit pas leur être «imposée», et +que, pour s'appartenir en pareil cas, l'épouse doit conquérir +l'«indépendance personnelle<a id="footnotetag195" name="footnotetag195"></a> +<a href="#footnote195"><sup class="sml">195</sup></a>.» Stuart Mill, qui redoutait une +multiplication excessive de la population, avait bien raison de compter +sur le féminisme pour l'enrayer et la réduire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote194" +name="footnote194"><b>Note 194: </b></a><a href="#footnotetag194"> +(retour) </a> Revue encyclopédique du 28 novembre 1896. <i>La Femme moderne +par elle-même</i>, p. 853.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote195" +name="footnote195"><b>Note 195: </b></a><a href="#footnotetag195"> +(retour) </a> <i>Op. cit.</i>, p. 889.</blockquote> + +<p>De ce langage équivoque à la franche revendication pour la femme mariée +du «droit à la stérilité», il n'y a pas loin; et le féminisme mondain +s'y achemine inconsciemment. Les unes, considérant le mariage comme une +duperie, refusent d'aller jusqu'au bout dans la voie du sacrifice. Les +autres, supputant les charges et les humiliations de la médiocrité, +calculent et fixent préventivement le chiffre de leur postérité. Où est +le moyen, d'ailleurs, de mener de front les «obligations» du monde et +les «corvées» de la famille? Le premier devoir d'une femme «comme il +faut» n'est-il pas de se faire voir à toutes les réunions où s'affiche +la belle société? C'est pourquoi les reines du monde où l'on s'amuse +sacrifient, sans scrupule, les intérêts de la race aux superfluités +ruineuses de la mode et des salons. On se donnera moins d'enfants, mais +on pourra se payer de plus riches toilettes et de plus belles parures.</p> + +<p>Si grave même est en quelques âmes la perversion du sentiment social, +qu'il leur paraît tout simple d'insinuer que la femme, qui se refuse à +être mère par quelque moyen que ce soit, est digne d'une indulgence +plénière. Ainsi, on a poussé les subtilités de la casuistique jusqu'à +plaider les circonstances atténuantes en faveur des enfantements +prématurés. N'est-ce pas le malheur des grossesses de déformer la +taille? Et nos «chères belles» en sont si péniblement affectées, que de +prétendus honnêtes gens osent à peine leur reprocher d'y remédier par un +crime. Cette inconscience fait trembler. Sans le vouloir et, peut-être, +sans le savoir, ce joli monde s'accorde, d'esprit et de coeur, avec les +écoles les plus subversives.</p> + +<a name="l4c5s3" id="l4c5s3"></a> +<h4>III</h4> + + +<p>Chose triste à dire: j'ai peur que certaines vues restrictives de +stérilité égoïste ne s'insinuent peu à peu même dans les ménages +réguliers. Pour comprendre ici toute ma pensée, on voudra bien lire +entre les lignes.</p> + +<p>A mesure que l'esprit humain deviendra plus instruit et plus éclairé, à +mesure que les lois de la vie et de la reproduction seront mieux +connues, il est à croire que la naissance des enfants et le peuplement +de la terre seront assujettis plus étroitement à notre volonté. Au lieu +d'être abandonnée à la merci d'un hasard aveugle ou aux caprices +d'impulsions inconscientes, la génération sera soumise de plus en plus +au contrôle de notre libre jugement. Tranchons le mot: un jour +viendra,--et je le crois proche,--où n'auront d'enfants que ceux qui, de +propos délibéré, voudront bien en faire.</p> + +<p>Et il se pourrait que cette volonté fût de moins en moins active et +générale. Avec l'excitation des mauvaises moeurs qui, dans les grandes +villes surtout, inclinent la population à des habitudes physiologiques +désordonnées, avec l'horreur croissante de certaines gens pour les +soins, les tracas, les dépenses, les soucis d'une famille à nourrir et à +élever,--n'est-il pas à redouter que la perversité humaine, servie par +la science, ne se fasse un jeu d'appauvrir le pays de nouvelles +existences? N'est-il pas à prévoir que le goût du bien-être, du luxe et +du confort, l'attachement aux jouissances personnelles, les calculs de +l'amour-propre et les tentations de la vie facile, inclineront les âmes +à sacrifier l'avenir au présent et la vie des enfants à l'égoïsme des +parents? L'abaissement de la natalité française est déjà, pour la plus +large part, le résultat d'une limitation systématique et d'une +infécondité volontaire. Que les restrictions préventives se propagent, +et notre population ne cessera de décroître, inévitablement.</p> + +<p>Oui! plus nous irons, et plus les variations de la production humaine +seront soumises à la souveraineté du libre arbitre individuel. Si donc +les naissances augmentent ou diminuent, c'est que, les distractions et +les surprises exceptées, nous l'aurons consciemment et délibérément +voulu. A l'avenir, si habile que soit la nature à déjouer les calculs de +la prudence conjugale, la conception sera de moins en moins +accidentelle, de plus en plus raisonnée. Dès lors, ceux qu'affole la +passion des jouissances et qu'épouvante la pensée du sacrifice, ne +seront-ils point tentés trop souvent de cueillir la fleur du plaisir en +supprimant préventivement le fruit du devoir? Je le crains fort. Et cet +égoïsme n'ira point, bien entendu, sans offenser plus ou moins gravement +la moralité. <i>Vitio parentum rara juventus!</i> Et c'est pourquoi les +siècles futurs seront, vraisemblablement, l'occasion de grandes vertus +et de grands crimes. Encore une fois, avec la diffusion de +l'instruction, qui sert à propager dans les deux sexes le mal comme le +bien, il est à conjecturer que les restrictions de la natalité seront de +plus en plus volontaires. Et qu'on ne se récrie point: elles le sont +déjà. Conseillées ou imposées par l'un, acceptées ou subies par l'autre, +il n'est pas rare même qu'elles soient concertées entre mari et femme. +Des gens graves et pudiques font les étonnés: qu'ils entrent dans un +ménage normand ou beauceron, et on leur dira, à demi-mot, qu'on a peu +d'enfants, parce qu'on serait désolé d'en avoir beaucoup. Si les +confesseurs pouvaient parler, ils nous édifieraient sur ce chapitre +délicat.</p> + +<p>Alors une grave question se pose: puisque la volonté de l'homme (et je +n'excepte point la volonté de la femme, au contraire), ne cesse de +s'exercer, avec plus d'assurance et d'efficacité, sur la transmission de +la vie et la reproduction de l'espèce, comment pourrons-nous sauver +notre patrie d'une dépopulation qui la diminue et d'une dépravation qui +l'abaisse? Je ne sais qu'un remède; et c'est encore le vieux mariage +chrétien avec ses sanctions légales et son frein religieux. Voulez-vous +fonder une famille: mariez-vous, sinon soyez chaste. Ou le mariage +fécond, ou le célibat vertueux. Honnête et prolifique, l'union bénie par +le prêtre et enregistrée par le maire est la seule qui soit douée, à la +fois, de noblesse morale et d'efficacité sociale.</p> + +<p>Mais ce remède n'est-il point au-dessus de nos forces? La discipline, +qu'il suppose, n'est-elle pas trop pure, trop austère pour les âmes +débilitées de nos contemporains? Il est des malades qui ne veulent point +guérir. En tout cas, n'oublions pas qu'une nation irrémédiablement +démoralisée est vouée à une décadence prochaine.</p> + +<a name="l4c5s4" id="l4c5s4"></a> +<h4>IV</h4> + + +<p>Résumons-nous. Les partisans de l'union libre reconnaissent à l'homme et +à la femme le droit de chercher le bonheur ici-bas aux dépens de +l'enfant. Pour eux, le mariage ne doit être qu'une communauté de +jouissances, une association de plaisir assortie par l'amour. Ne +permettre à deux êtres, brûlants de passion, de s'unir et de vivre que +pour l'enfant, leur semble une abomination. Est-il juste, s'écrient-ils, +de subordonner l'adulte à l'embryon, le papillon à la chenille, la fleur +à la graine, l'individualité formée au germe qui, peut-être, ne le sera +jamais? «Deux amants, écrit Mme Camille Pert, doivent-ils briser leur +vie, étouffer leurs aspirations, s'astreindre à un joug insupportable, +uniquement à cause de cet être qui est né d'eux par hasard?»</p> + +<p>Assurément, hommes et femmes ne se marient que pour être heureux l'un +par l'autre. L'espoir d'une félicité mutuelle les anime, les échauffe et +les rapproche. Au fond du mariage, il y a une aspiration ardente vers le +bonheur. Mais à côté de la volupté cherchée, il y a autre chose dans +cette promesse solennelle échangée devant Dieu et devant les hommes. Il +y a une pensée d'avenir et de perpétuité; il y a l'auguste dessein de +transmettre la vie, de se prolonger dans le temps, de continuer la +création, de fonder une famille. La naissance de l'enfant est donc la +fin suprême du mariage.</p> + +<p>«L'enfant est une lourde charge, dit-on encore; il est l'occasion de +mille tourments, de mille sacrifices, de mille chagrins.».--C'est vrai; +mais la nature a pris soin d'alléger ce fardeau et d'adoucir ces peines, +en mettant la gaieté dans le regard espiègle et ingénu des enfants, la +candeur sur leur front, la plus charmante musique sur leurs lèvres, la +souplesse et la grâce dans leurs mouvements. Ils sont l'amusement, la +joie et la vie du foyer, en attendant qu'ils deviennent l'orgueil et la +consolation de leurs parents vieillis. Voyez les ménages sans enfants: +leur tristesse fait songer aux nids abandonnés, qui ne connaîtront +jamais le babil et la chaleur des jeunes couvées. Point de bonheur +complet sans le doux lien de chair que font, autour du cou des père et +mère, les bras caressants du nouveau-né. L'union des époux est comme +scellée, rajeunie, renouvelée par la naissance des chers petits.</p> + +<p>Mais l'enfant ne doit pas être accueilli seulement comme une +bénédiction. C'est un dépôt sacré, source de nombreuses et graves +obligations. Puisqu'il n'existerait pas si les parents ne lui avaient +donné la vie, puisqu'il est leur oeuvre, le fruit de leur coopération, +l'héritier de leur sang, rien de plus juste qu'ils en répondent; +d'autant mieux qu'ils ont pris l'engagement formel, devant eux-mêmes, de +le chérir et de l'élever. L'abandonner serait une lâcheté; le négliger, +une faute; le haïr, un crime. Dès que l'enfant paraît au jour, les époux +ne s'appartiennent plus. Un devoir nouveau les lie l'un à l'autre, +devoir voulu par anticipation, accepté dès le début du mariage, consenti +sous serment devant l'autorité civile et l'autorité religieuse. Sans +eux, l'enfant ne serait pas né; sans eux, l'enfant ne pourrait pas +vivre. A eux de compléter l'existence qu'ils ont créée. Ils l'ont +promis: c'est le devoir. Tant pis si la passion satisfaite s'est +refroidie, si la vie commune est douloureuse! Les époux n'ont pas le +droit de sacrifier un innocent à leur plaisir. On ne doit se résigner à +une séparation qu'à la dernière extrémité. Ayons le respect de l'enfant! +Ayons pitié de l'enfance!</p> + +<p>Dans un discours fameux prononcé au Reichstag le 6 février 1892, un des +chefs du socialisme allemand, Bebel, a dit fort justement: «Là où se +portera la femme pour le grand mouvement social, là sera la victoire.» +Aujourd'hui donc, la femme a une option décisive à exercer, une +détermination très grave à prendre. D'un côté, le féminisme +révolutionnaire lui ouvre des perspectives infinies d'indépendance et +d'égalité. De l'autre, la tradition sociale lui prêche l'accord, +l'union, la paix avec l'homme dans la diversité des rôles et des +fonctions. Qui écoutera-t-elle? Qui suivra-t-elle? Nous n'avons point +qualité pour répondre. A elle de choisir! L'avenir du monde est aux +mains des femmes.</p> + + + +<br> +<hr class="short"> +<a name="l5" id="l5"></a> +<br> + +<h2>LIVRE V</h2> + +<h3>PRÉVISIONS ET CONCLUSIONS</h3> + +<br> +<hr class="short"> +<a name="l5c1" id="l5c1"></a> +<br> + +<h3>CHAPITRE I</h3> + +<h4>Les risques du féminisme</h4> +<br> +<h3> SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Ou est le danger?--Premier risque: le surmenage + cérébral.--A quoi bon tout enseigner et tout + apprendre?--Les exigences des programmes et les exigences + de la vie.</p> + +<p> I.--Doléances des maîtres.--Appréhensions des + médecins.--Exagérations à éviter.</p> + +<p> III.--Le célibat des intellectuelles.--Ses périls et ses + souffrances.</p> +</blockquote> +<br> + +<p>Au cours de ce long ouvrage,--où notre constante préoccupation a été de +rendre accessible à tous une question qui ne saurait être indifférente à +personne,--on a pu se convaincre que le féminisme, tel seulement qu'il +se manifeste en France, est vraiment «tout un monde»<a id="footnotetag196" name="footnotetag196"></a> +<a href="#footnote196"><sup class="sml">196</sup></a>. Il s'étend à +toutes les manifestations de la vie sociale; il touche à tous les +domaines de la pensée humaine,--psychologie, pédagogie, droit, +politique, morale, économie; et si grave est l'enjeu des problèmes qu'il +soulève entre les sexes et entre les époux, que nous avons vu les écoles +philosophiques les plus diverses et les partis politiques les plus +opposés en évoquer l'examen et en revendiquer la solution. Dès +maintenant, le Christianisme et la Révolution se disputent la femme, +assurés qu'ils sont que la victoire est acquise d'avance à ceux qui +auront l'habileté de conquérir ses bonnes grâces et son appui dans les +luttes de l'avenir.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote196" +name="footnote196"><b>Note 196: </b></a><a href="#footnotetag196"> +(retour) </a> Voyez l'<i>Avertissement au lecteur</i> de notre premier volume, +p. III.</blockquote> + +<p>Arrivé au terme de notre tâche, nous voudrions, avant de clore cette +double série d'études, non pas rappeler, même succinctement, les +questions innombrables que nous y avons tour à tour abordées et +résolues,--ce qui nous entraînerait en des redites inutiles et +fastidieuses,--mais seulement remémorer, en les soulignant, les +principaux dangers qu'un féminisme excessif et imprévoyant peut faire +courir à la femme de demain. Ils sont inhérents aux trois choses qui +tiennent le plus au coeur des féministes contemporains: nous avons nommé +l'<i>instruction</i>, le <i>travail</i> et l'<i>indépendance</i>. Plus clairement, ce +que nous redoutons surtout pour la femme «nouvelle», c'est le surmenage +intellectuel, la concurrence économique et l'orgueil individualiste. Ces +risques nous semblent si graves que nous tenons, avant de finir, à les +mettre une dernière fois en pleine lumière.</p> + +<a name="l5c1s1" id="l5c1s1"></a> +<h4>I</h4> + +<p>On sait que les questions relatives à l'éducation des filles et à la +condition des femmes sont au premier rang de nos préoccupations +sociales; cela est si vrai que le roman et le théâtre s'en sont emparés. +De là un mouvement logique et en un certain sens, irrésistible, qui se +manifeste autour de nous, et qu'il ne faut ni craindre ni regretter. +N'est-ce pas le propre de la vie de faire germer et fleurir indéfiniment +la nouveauté sur les ruines du passé? Nous serions vraiment de pauvres +philosophes et d'étranges démocrates, si nous fermions les yeux et les +oreilles aux spectacles et aux bruits du temps présent.</p> + +<p>Or, c'est un fait certain que, par le progrès des moeurs devenues plus +douces et des lois devenues plus équitables, la condition des femmes +s'est améliorée et tend, d'année en année, à s'améliorer davantage. Par +suite, beaucoup de Françaises souhaitent de remplir un rôle plus actif +dans la société, de tenir une place plus large dans la famille, de mener +une vie plus libre dans le monde; et à notre avis, tant que la modestie +de leur sexe n'en souffre point, ni leur santé non plus, on aurait tort +de refouler de tels sentiments, de combattre de si naturelles +aspirations. Après avoir chanté leurs mérites, le moment est venu de +reconnaître leurs droits. Libres et responsables comme nous, mais +absolument distinctes de nous, nous avons conséquemment réclamé pour +elles, suivant la formule même de M. Legouvé, «l'égalité dans la +différence».</p> + +<p>Conformément à ce principe, nous n'avons pas hésité à réfuter vivement +l'opinion impertinente, d'après laquelle les femmes sont de grands +enfants frivoles, souvent malades, incapables de pensée suivie, vouées +aux tâches subalternes de l'esprit. S'il est rare qu'elles soient douées +d'une intelligence virile, elles possèdent en revanche des qualités +propres, qui nous ont fait dire qu'elles sont <i>autres</i> que les hommes, +sans être <i>inférieures</i> aux hommes. Les perfectionnements des deux sexes +ne sauraient donc être <i>pareils</i>, mais seulement <i>parallèles</i>.</p> + +<p>Que la jeune fille puisse invoquer le «droit à la connaissance» et +réclamer une instruction plus complète et plus soignée, nous y avons +souscrit de grand coeur. Mais il reste entendu que ce droit a des +limites, et que cette instruction, par exemple, ne sera pas «intégrale». +En général, les travaux méthodiques, exigés pour la formation complète +de l'esprit, conviennent mal à sa nature et à son rôle. Il serait fou de +viser à faire de toute femme une institutrice, une savante, d'autant +mieux que l'érudition lui sied moins que la grâce. Mme de Girardin +disait malicieusement: «En France, toutes les femmes ont de l'esprit, +sauf les bas-bleus.» Et de fait, la conversation d'une illettrée aura +parfois plus de charme que celle d'une maîtresse d'école.</p> + +<p>Joignez que les têtes féminines les mieux cultivées ne sont pas toujours +les plus raisonnables. Voyez les «vierges fortes»,--pour employer un mot +de M. Marcel Prévost: l'instruction à haute dose, qu'elles ont reçue, +les a-t-elle toujours perfectionnées? Ce qu'elles écrivent n'offre-t-il +point, généralement, quelque chose d'étrange, d'incomplet, d'inquiétant? +Les idées qu'elles affirment sont-elles lucides et pondérées? N'y +sent-on pas comme une âme tourmentée, enfiévrée, désorbitée?</p> + +<p>C'est que les qualités propres à l'esprit féminin procèdent moins d'une +culture intensive que d'un fond naturel. Elles lui viennent +spontanément, comme à l'alouette son gazouillement et sa légèreté. A +vouloir élever les femmes sur le modèle des hommes, on risquerait +d'insinuer en leur intelligence plus de prétention que de force, plus +d'orgueil que de sagesse, plus de pédantisme que d'élévation. Il y a +longtemps que Fénelon a dit, avec son admirable bon sens, qu' «une femme +curieuse et qui se pique de savoir beaucoup, est plus éblouie +qu'éclairée par ce qu'elle sait.» Elle ne vise qu'à devenir un «bel +esprit»; elle n'a que du dédain pour les bourgeoises qui préparent des +conserves, surveillent le blanchissage et soignent leur jardin et leur +basse-cour; et comme elle a vite pris l'habitude de lire sans cesse, +elle néglige toutes ses affaires et souvent sa propre toilette.</p> + +<p>Combien d'études, même sérieuses, sont inutiles à la très grande +majorité des femmes? Est-il une créature plus à plaindre que la jeune +fille chèrement pourvue des grâces superflues d'une éducation de +pensionnat, et qui, une fois mariée, n'aura pas la moindre femme de +chambre à son service? A quoi lui serviront les arts d'agrément? et le +piano? et l'aquarelle? et son bagage littéraire? et son brevet +supérieur? Vienne son premier-né, et il lui faudra se contenter de la +musique, dont ce petit souverain la régalera jour et nuit. Et si, par +bonheur, il lui reste au coeur quelque douce flamme, si l'instruction +inutile, qu'elle a reçue, n'a pas appauvri et desséché en elle +l'instinct maternel, elle aura vite fait d'oublier avec joie ses +partitions, ses pinceaux et ses livres.</p> + +<a name="l5c1s2" id="l5c1s2"></a> +<h4>II</h4> + + +<p>Pourquoi alors accabler nos jeunes filles de connaissances érudites qui +ne sauraient être d'aucun secours dans la vie? C'est une belle chose de +faire pénétrer dans l'éducation féminine ce qu'on appelle «le large et +vivifiant courant de la science moderne;» c'est une tâche peu commune +d'enseigner aux écolières «à prendre conscience de leur âme qui +sommeille, à développer leurs énergies latentes, afin de les rendre +capables de penser l'action juste et de la vouloir.» Certes, un pareil +programme n'est pas banal. Est-ce une raison pourtant d'introduire, +pêle-mêle et avec effort, dans la cervelle des jeunes patientes, les +notions confuses de toutes les sciences humaines? Or, voici, d'après les +confidences d'une maîtresse, à quel supplice sont présentement soumis +les professeurs de nos lycées de filles: «Il n'est pas rare de les voir +faire, dans une même journée, le commentaire d'une églogue de Virgile, +l'analyse du système de Kant, l'exposé des transformations du substantif +dans la langue d'oïl et le tableau du régime parlementaire des Anglais +au XVIII e siècle, ou expliquer le rôle du système nerveux périphérique, +la structure de l'aéromètre de Nicholson, les relations métriques entre +les côtés d'un triangle et la formation des carbures d'hydrogène,--<i>et +reliqua</i>!»</p> + +<p>Sûrement, l'esprit de Molière n'habite pas ces maisons d'enseignement. +De quel rire notre grand comique eût cinglé, lui vivant, cette pédagogie +cruelle! Et notez que je ne plains qu'à moitié les professeurs: si ces +dames sont surmenées, c'est leur rôle, après tout, et presque leur +devoir. Ma compassion va surtout aux élèves condamnées à les écouter, +les malheureuses!</p> + +<p>Il n'est donc pas mauvais de rappeler, en passant, que le maître a pour +fonction d'élaguer, de simplifier, de clarifier les programmes touffus +et indigestes qui menacent d'écraser toute la jeunesse. Savoir se +borner, telle est la première qualité du professeur, la plus précieuse +et la plus rare. Et si désirable qu'il soit de faire instruire et +éduquer les femmes par les femmes, j'ai déjà exprimé la crainte que peu +de maîtresses satisfassent à cette condition essentielle d'un bon +enseignement, la pente naturelle de l'esprit féminin devant les incliner +beaucoup plus à la minutie détaillée de l'analyse, qu'aux vues larges et +supérieures de la synthèse. Que si même les errements d'aujourd'hui +devaient se généraliser, attendons-nous à ce qu'ils produisent une +génération de jeunes femmes anémiées par la fièvre et dévorées par la +névrose. Les médecins sont unanimes à déclarer que la tension excessive +du cerveau a, sur l'organisme féminin, les plus graves répercussions. +Quelle menace pour l'avenir de la race! Surmener la jeune fille, c'est +par avance épuiser la mère. Si donc nous continuons, comme les +exagérations du féminisme intellectuel nous y poussent, à déprimer, à +débiliter le tempérament de nos écolières par l'obligation d'un travail +de tête exagéré, nous risquons de compromettre, de ruiner même, par +anticipation, la santé des femmes. «Ce qu'il y a de très important, +disait encore le tendre Fénelon, c'est de laisser affermir les organes +en ne pressant pas l'instruction.»</p> + +<p>Qu'on se rappelle donc une bonne fois que le but suprême de toute +éducation, c'est de préparer des êtres utiles à l'humanité. Or, l'homme +sera médecin, avocat, ingénieur, fonctionnaire ou soldat. Sa vie +s'écoulera au dehors, se dispersera et se dépensera dans les occupations +extérieures de sa carrière ou de son métier. Le travail le dispute et +l'enlève à la famille. En lui, le professionnel l'emporte sur l'homme +d'intérieur. «A la femme, au contraire, sauf exception, il ne sera +jamais demandé que d'être une femme, c'est-à-dire une jeune fille, une +épouse et une mère.» Et le charmant poète Auguste Dorchain, auquel +j'emprunte cette citation, exprime absolument notre pensée, en ajoutant: +«Que tout, dans son éducation, soit donc combiné pour que la Française +se réalise pleinement sous ces trois aspects. Et pour cela, que faut-il? +Que son éducation soit avant tout esthétique, morale et, dans la plus +large acception du mot, religieuse.»</p> + +<p>N'en déplaise au «féminisme intégral», mieux vaut faire de nos filles +des intelligences ouvertes à toutes les nobles pensées, mais aussi et +surtout des âmes prudentes et modestes, convaincues que le peu qu'elles +savent n'est rien auprès de ce qu'elles ignorent,--plutôt que des têtes +bourrées d'érudition vaine, des êtres artificiels que leur fatuité +pédante rendrait insupportables et que leur égoïsme savant rendrait +dangereux ou inutiles. Et ce faisant, nous aurons préparé plus +efficacement l'avenir et le bonheur de nos enfants.</p> + +<a name="l5c1s3" id="l5c1s3"></a> +<h4>III</h4> + + +<p>Lors même qu'à force de talent, de chance ou d'énergie, une femme a +réussi, avec ses seules ressources, à s'assurer une vie indépendante et +honorable, franchement, son isolement nous fait peur. Car il n'y a pas à +le nier: elle est hors de sa fonction véritable, hors de sa destinée. +Mme Émile de Girardin la comparait à un rosier stérile. Et, en réalité, +pour se faire un nom dans une carrière libérale, elle doit s'arracher le +coeur et faire taire le cri de ses entrailles. Quel sacrifice! Et si, +renonçant au mariage, elle n'a point la force de renoncer à l'amour, +quel sera cet amour sans dignité, sans sûreté, sans lendemain? La femme +éminente que je citais tout à l'heure a fait à cette question effrayante +une réponse qui ne l'est pas moins: «La terreur de l'enfant, qui +resterait à sa charge, glace ses baisers.»</p> + +<p>C'est pourquoi nous avons entendu certaines féministes exaltées clamer, +d'une voix furieuse, qu'il est injuste que l'homme ait les plaisirs de +l'amour et la femme les douleurs de la maternité. Libre aux naïves et +aux stupides de se résigner encore à enfanter: c'est leur affaire. Mais +une «intellectuelle», digne de ce nom, doit imposer silence au cri +obscur de l'instinct. L'horreur de l'enfant est une conséquence +naturelle du féminisme intransigeant.</p> + +<p>A tout prendre, je préfère à ces divagations le célibat ingénu, triste, +farouche, des vierges froides et têtues qui repoussent, comme une +souillure, tout contact avec l'homme. Et pourtant, elles devraient se +dire qu'aucun livre, aucun chef-d'oeuvre, aucune science ne pourra +jamais faire d'une jeune fille une véritable femme; car c'est là, comme +le remarque une Italienne spirituelle, Mme Neera, «un privilège que Dieu +a transmis directement à l'homme»: ce dont je voudrais, pour ma part, +qu'il se montrât plus conscient, plus reconnaissant et plus fier.</p> + +<p>Ainsi donc, soit par le surmenage cérébral et la ruine de la santé +qu'elles supposent chez les meilleures, soit par l'appréhension de la +maternité et la peur de l'enfant qu'elles impliquent chez les pires, +l'étude immodérée et l'émancipation excessive des femmes sont un vol +commis au préjudice de l'humanité future. Voilà pourquoi les progrès du +féminisme, lorsqu'ils outrepassent les limites de la raison, nous +semblent périlleux et inquiétants.</p> + +<a name="l5c2" id="l5c2"></a> +<br><br> +<h3>CHAPITRE II</h3> + +<h4>Où allons-nous?</h4> +<br> +<h3> SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Deuxième risque: l'émancipation économique.--La + concurrence féminine est un droit individuel.--Il faut la + subir.</p> + +<p> II.--Ce que la femme peut faire.--Ce que l'État doit + permettre.--Balance des profits et des pertes.</p> + +<p> III.--L'indépendance professionnelle de la femme lui + vaudra-t-elle plus d'honneur et de considération?--Les + représailles possibles de l'homme.</p> + +<p> IV.--Contre le féminisme intransigeant.--En quoi ses + extravagances peuvent nuire à la femme.</p> + +<p> V.--Encore la question de santé.--Par ou le féminisme + risque de périr.</p> +</blockquote> +<br> + +<p>Après le surmenage cérébral, la concurrence sociale de l'homme et de la +femme nous semble un des risques les plus redoutables du féminisme +contemporain. Bien que la question économique et la question politique +se tiennent par plus d'un côté, et quelque téméraire qu'il soit +d'escompter à l'avance l'évolution probable d'un mouvement aussi +complexe que le mouvement féministe, nous inclinons à croire que +l'émancipation politique produirait plus de bien que de mal, et qu'en +sens inverse, l'émancipation économique fera peut-être plus de mal que +de bien.</p> + +<p>C'est pourquoi nous avons dès maintenant revendiqué, pour la femme +majeure, l'exercice du droit de suffrage, dont les Anglaises et les +Américaines jouissent déjà en tout ce qui concerne les affaires +communales et provinciales. Mais il nous a fallu constater, en même +temps, que les Français d'aujourd'hui sont peu désireux d'en octroyer +l'exercice aux femmes, et que les Françaises elles-mêmes se montrent peu +empressées d'en réclamer la jouissance aux hommes: méfiance d'un côté, +pusillanimité de l'autre, que les progrès de l'instruction et la marche +des idées ne manqueront pas de vaincre tôt ou tard. N'est-ce pas un fait +d'expérience que l'émancipation intellectuelle mène tout droit à +l'émancipation politique?</p> + +<p>On a vu plus haut les raisons qui nous font augurer des bons effets de +l'électoral féminin. Veut-on connaître maintenant celles qui nous font +redouter l'envahissement graduel, et presque fatal, de nos emplois +industriels par les femmes du peuple et de nos professions libérales par +les femmes de la bourgeoisie? Aussi bien faut-il que celles-ci sachent, +par avance, où les excès inconsidérés du féminisme économique peuvent +les conduire; et qu'à s'y jeter à corps perdu, elles risquent de +trouver, au bout du chemin, des réalités douloureuses, qui ne +ressemblent guère aux rêves qu'elles caressent ni aux conquêtes qu'elles +ambitionnent.</p> + +<a name="l5c2s1" id="l5c2s1"></a> +<h4>I</h4> + +<p>Le censeur Metellus Numidicus disait au peuple romain assemblé: «Si la +nature avait pu nous donner l'existence sans le secours de la femme, +nous serions délivrés d'une compagne fort importune.» Cette boutade +insolente nous prouve que la misogynie n'est pas chose nouvelle. Que +penserait aujourd'hui ce terrible homme, s'il lui était donné de voir +aux États-Unis la formidable invasion de toutes les carrières viriles +par les femmes américaines? Il partagerait, j'imagine, le pessimisme +d'un de nos contemporains, d'esprit très positif, qui nous assure que, +«sitôt que la femme sera proclamée civilement l'égale de l'homme, il n'y +aura plus d'égalité, l'homme alors devenant définitivement +esclave<a id="footnotetag197" name="footnotetag197"></a> +<a href="#footnote197"><sup class="sml">197</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote197" +name="footnote197"><b>Note 197: </b></a><a href="#footnotetag197"> +(retour) </a> <span class="sc">J. Bourdeau</span>, <i>L'Évolution de l'esclavage</i>. Feuilleton du +<i>Journal des Débats</i> du 2 avril 1897.</blockquote> + +<p>Triste présage! Où allons-nous donc? Quoique notre pays soit moins +immédiatement menacé que les pays anglo-saxons, M. Émile Bergerat +annonçait récemment à ses compatriotes abrutis par l'absinthe, énervés +par l'inconduite ou stupéfiés par le tabac, le jeu et la politique, que +«la femme nouvelle est en train d'usurper la France<a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a> +<a href="#footnote198"><sup class="sml">198</sup></a>.» Est-il +possible que notre République démocratique se transforme, un jour ou +l'autre, en un royaume d'amazones? Après avoir écrasé le serpent, la +femme doit-elle encore écraser l'homme? Le sexe fort court-il vraiment +de sérieux dangers? Est-il à prévoir qu'à force d'envahir les ateliers, +de s'insinuer dans les magasins et les bureaux et de s'installer dans +les professions libérales, le féminisme victorieux évincera les hommes +des situations éminentes qu'ils occupent depuis des siècles, et que, de +chute en chute, le roi de la création tombera misérablement au rôle de +roi fainéant?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote198" +name="footnote198"><b>Note 198: </b></a><a href="#footnotetag198"> +(retour) </a> <i>Revue illustrée</i> du 1er mars 1897, p. 162.</blockquote> + +<p>Un fait n'est pas niable, à savoir que la femme d'Occident marque une +tendance de plus en plus nette à devenir, comme on l'a dit, «l'antithèse +absolue de la femme d'Orient.» Est-ce une raison pour que les nouveautés +intellectuelles auxquelles l'Européenne aspire,--études universitaires +et carrières libérales, égalité des sexes dans la famille, dans +l'industrie, dans l'État,--lui donnent, comme elle l'espère, honneur et +profit, bonheur et santé? Faisons la balance des profits et des pertes, +que l'homme et la femme peuvent retirer d'un mouvement d'opinion qui +tend à égaliser leurs droits et leurs fonctions; et demandons-nous +premièrement si la société elle-même y trouvera son compte.</p> + +<p>Pour celle-ci, assurément, le bénéfice serait nul et le préjudice +certain, au cas où les revendications féminines en viendraient, +d'exagération en exagération, à violenter l'ordre fondamental des +choses. La dissemblance des sexes est de nécessité naturelle. En +s'efforçant de réaliser entre l'homme et la femme une croissante +identité d'attributions, on méconnaîtrait cette loi générale, d'un +caractère vraiment scientifique, d'après laquelle le progrès normal des +organismes supérieurs est lié à la division de mieux en mieux comprise +et pratiquée des efforts et des travaux. Mais nous pouvons être sûrs que +dame Nature ne se laissera pas violer impunément: quand le féminisme +aura dépassé la limite des libertés permises, elle saura bien rappeler à +l'ordre, avec une rudesse souveraine, les extravagantes qui s'en seront +écartées. Encore est-il que, sans outrepasser ces frontières extrêmes, +il ne serait pas bon que la concurrence, après s'être établie entre les +hommes et les peuples, se glissât entre les sexes pour les désunir. Le +«chacun pour soi» n'a point fait assez de bien dans nos sociétés, pour +qu'on trouve excellent qu'il divise les familles et les ménages.</p> + +<p>Quant à l'homme, il n'aurait qu'à se louer, d'après M. Georges +Brandès,--le critique danois bien connu,--du «flot psychique» qui pousse +les femmes vers les positions viriles. Ce mouvement le délivrera «des +fatigues physiques et de l'affaissement moral occasionné par sa position +actuelle de soutien unique et surmené de la famille, trop souvent +victime d'une épouse exigeante, vaniteuse ou stupide<a id="footnotetag199" name="footnotetag199"></a> +<a href="#footnote199"><sup class="sml">199</sup></a>.» Mais un si +beau résultat suppose évidemment que toutes les femmes de l'avenir +seront parfaites. En êtes-vous bien sûr, M. Brandès? Pour l'instant, +l'homme risque très certainement d'être évincé, peu a peu, de certaines +positions lucratives, qu'il a occupées jusqu'ici en maître indiscuté. Et +comme l'entrée en scène de sa rivale permet de conjecturer pour lui, en +plus d'un cas, une aggravation des difficultés de la vie, on conviendra +qu'il n'a point tort de trouver cette perspective peu réjouissante. +Est-ce une raison d'interdire aux femmes de nous disputer nos métiers et +nos professions? Cette prohibition serait inhumaine. Nous ne +consentirons jamais à ériger en délit le travail féminin qui empiète sur +les positions masculines. Imagine-t-on une loi martiale bannissant les +femmes de tous nos emplois, sous le prétexte outrecuidant que, seuls, +nous sommes capables d'y faire bonne figure? Nous maintenons qu'en règle +générale, elles ont le droit et le moyen de les remplir aussi bien que +notre sexe.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote199" +name="footnote199"><b>Note 199: </b></a><a href="#footnotetag199"> +(retour) </a> <i>Revue encyclopédique</i> du 28 novembre 1896, p. 829.</blockquote> + +<p>Entre nous, faut-il une si haute capacité, une si sublime intelligence, +des lumières si rares pour faire un avocat disert, un médecin estimable, +un bon avoué, un huissier exact ou un parfait notaire? Est-il si +difficile de se créer une place honorable dans les carrières dites +«libérales»? Faut-il une vocation insigne et des dons particuliers pour +faire un agent de change ou un commissaire priseur? Évidemment non; des +qualités très moyennes nous suffisent pour occuper honnêtement ces +ordinaires fonctions. Ne dites donc point que les femmes sont indignes +de les briguer, sous prétexte qu'elles sont incapables de les remplir. +La vérité est que beaucoup d'entre elles s'en acquitteraient avec autant +d'application, de savoir et d'habileté que leurs maris. Nous avons +l'idée, somme toute, que la femme ne rabaisserait aucune de nos +professions, de même qu'elle aurait beaucoup de peine à voter plus mal +que nous.</p> + +<a name="l5c2s2" id="l5c2s2"></a> +<h4>II</h4> + + +<p>Mais n'exagérons point les profits possibles de son immixtion dans nos +emplois. La moyenne des femmes pourra s'élever utilement aux fonctions +d'importance secondaire qui lui procureront, sinon la gloire, dont il +est facile de se passer, du moins le pain, qui leur est nécessaire pour +vivre; et la plupart n'ambitionnent rien de plus. A côté de quelques +intrigantes qui bataillent pour la notoriété, les autres, qui sont +légion, ne combattent que pour l'existence. Et c'est ce qui fait +précisément que la société n'est point recevable à décliner leur requête +et, encore moins à railler leurs doléances. Aussi bien conclurons-nous à +nouveau que leur refuser les moyens de s'instruire, c'est leur refuser +et les moyens de travailler et les moyens de vivre. En admettant même +que la culture plus soignée de leur intelligence soit, pour le plus +grand nombre, une très faible chance de réussite industrielle et +d'élévation sociale, l'État n'est fondé, ni en justice ni en raison, à +leur fermer telles ou telles écoles, à leur interdire tels ou tels +emplois, à inscrire impérativement sur les portes qui donnent accès aux +différentes carrières: «Compartiment des hommes, compartiment des +femmes! Ici, les messieurs; ailleurs, les dames!»</p> + +<p>Hormis les restrictions d'utilité générale,--et par là nous entendons +les exceptions nécessaires qui s'appuient sur un intérêt social de +premier ordre,--dès qu'une femme a l'espoir de faire son chemin et de +gagner sa vie en une position quelconque, si bien tenue qu'elle soit par +les hommes, il serait cruel de lui dire: «Vous n'entrerez pas ici. Cette +propriété est gardée. Défense vous est faite de braconner sur le domaine +réservé au sexe masculin!» Car elle serait en droit de nous répondre: +«Je veux vivre; et, à cet effet, j'ai le droit de travailler librement, +à mes risques et périls, sous la seule sanction de ma responsabilité +personnelle. Or, je me sens des goûts pour tel métier, des aptitudes +pour telle fonction. Si vous m'en fermez l'accès, faites-moi des rentes. +Si vous me refusez une situation indépendante, mariez-moi. Si vous +m'empêchez de travailler, nourrissez-moi. Une dot ou du pain, s'il vous +plaît!»</p> + +<p>Encore une fois, qu'une élite parvienne seulement à supplanter le sexe +fort dans les professions ouvertes à la concurrence féminine, il y a +probabilité; que les nouveaux emplois sollicités par la femme soient +maigrement rémunérateurs pour elle, il y a vraisemblance. Et pour cause: +les hommes s'écrasent aux portes des carrières surabondamment pourvues. +Tant pis pour les femmes qui s'obstineront à en forcer l'entrée! Elles +ne pourront s'en prendre qu'à elles-mêmes des déceptions qui les +attendent. Mais l'État n'a pas le droit de les exproprier préventivement +de ce qu'elles croient être leur gagne-pain.</p> + +<p>Et puis, toute force sociale en disponibilité finit toujours par se +créer un emploi. Qui oserait affirmer qu'après bien des tâtonnements, +bien des épreuves, bien des souffrances, les femmes, en quête de +nouvelles destinées, ne trouveront pas, dans les civilisations à venir, +des occupations imprévues,--dont nos incessants progrès industriels nous +donnent déjà, sinon une idée nette, du moins un vague +pressentiment,--grâce à quoi leur activité débordante pourra s'épancher +librement vers d'utiles et larges débouchés, pour leur profit et pour le +nôtre?</p> + +<a name="l5c2s3" id="l5c2s3"></a> +<h4>III</h4> + + +<p>Quant à savoir maintenant si l'émancipation économique rapportera à la +femme autant de considération et d'honneur que d'argent comptant, il y a +pour le moins discussion. Si, d'un côté, on tient pour un profit certain +le développement de son indépendance et de sa fierté, de son instruction +et de son influence, c'est-à-dire un accroissement du vouloir et du +pouvoir, il convient, d'autre part, d'inscrire à son passif tout ce +qu'elle pourra perdre, hélas! en tranquillité, en grâce, en bonté. Pour +être plus homme, qui sait si elle ne sera pas moins femme? Elle pourra +se flatter sans doute d'être une activité productrice capable, autant +que son compagnon, de «faire de l'argent»; mais, devenue par cela même +sa rivale plus ou moins acharnée, n'est-il pas à craindre que celui-ci +ne lui marchande ou ne lui refuse les égards, les prévenances, les +indulgences, qu'il accordait jadis à sa douceur aimable et pacifiante?</p> + +<p>Et ce sera perte nette pour son sexe. Que si, en effet, contrairement à +la tradition, qui nous la montre se mouvant partout dans un cercle +d'action différent de celui des hommes, elle s'efforce sans mesure +d'envahir leur domaine et d'empiéter sur leurs attributions séculaires, +il est à prévoir, qu'en même temps qu'elle oubliera sa faiblesse pour +s'élever, son compagnon se souviendra de sa force pour la rabaisser?</p> + +<p>En aucun pays, le culte chevaleresque de la femme n'a pénétré aussi +profondément le coeur de l'homme. Nul étranger n'égale, vis-à-vis des +dames, cette politesse prévenante, cette bonne grâce empressée des +Français, que nos pères ont désignée du joli nom de «galanterie». Il +n'est pas un peuple où la femme ait été,--je ne dis pas mieux +comprise,--mais plus fêtée qu'en France, plus admirée des artistes, plus +chantée par les poètes, plus flattée dans son amour-propre, plus excusée +dans ses faiblesses, plus obéie dans ses caprices, plus recherchée pour +sa grâce et sa beauté, «plus entourée, comme dit Mme Marie Dronsard, de +tendresse audacieuse et de respect ému<a id="footnotetag200" name="footnotetag200"></a> +<a href="#footnote200"><sup class="sml">200</sup></a>,»--en un mot, plus aimée.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote200" +name="footnote200"><b>Note 200: </b></a><a href="#footnotetag200"> +(retour) </a> <i>Le Mouvement féministe.</i> Le Correspondant du 10 septembre +1896, p. 862.</blockquote> + +<p>Or, est-il si difficile d'observer que, déjà ces prévenances deviennent +moins générales? Les hommes s'effacent-ils toujours devant les portes +pour laisser la préséance aux dames? Soulèvent-ils toujours leur +chapeau, en s'introduisant dans un compartiment occupé par quelque +voyageuse? Offrent-ils toujours aux femmes leur place d'intérieur dans +les tramways et les omnibus? Le nivellement fait son chemin dans les +relations de la vie. A part les vieux messieurs réactionnaires qui +continuent les traditions polies de notre race, les nouvelles +générations s'habituent, sans le moindre scrupule, à la règle facile de +l'égalité des sexes. J'ai entendu des dames aux cheveux blancs se +plaindre du sans-gêne de nos jeunes gens, qui paraissent s'inquiéter +comme d'une guigne de mériter la réputation, autrefois si enviée, +d'hommes bien élevés. Éviter à une voisine un courant d'air, une +mauvaise place, un dérangement, une fatigue, leur est de nul souci. Le +soin de leur chère petite personne l'emporte sur tout sentiment de +déférence respectueuse ou d'obligeance serviable.</p> + +<p>S'il faut se plaindre de cette indifférence, on aurait grand tort de +s'en étonner. Il y a d'abord la concurrence, qui tend à effacer +l'ancienne ligne de démarcation entre les deux sexes. Les femmes se +flattant d'usurper nos positions, des hommes se trouvent qui les +défendent rudement: quoi de plus naturel? À Dieu ne plaise que nous +excusions en quelque façon l'inconvenant charivari, dont les élèves de +l'École des beaux-arts ont salué l'entrée des femmes dans les ateliers! +Si même cette concurrence n'avait pour effet que de renvoyer aux +professions manuelles certains gaillards plus pourvus de vanité que de +talent, il faudrait la bénir. Mais comment voulez-vous qu'ils voient +d'un bon oeil l'introduction de rivales, qui leur disputeront les +récompenses officielles? Où l'antagonisme éclate, la galanterie cesse.</p> + +<p>Et c'est de bonne guerre, après tout! Vous réclamez l'égalité absolue, +Mesdames: vous l'aurez. Impossible de prendre une part égale des profits +et des libertés de notre sexe, sans subir une égale part de nos +désagréments et de nos risques. Pas moyen d'être à l'honneur, sans être +à la peine, à la lutte. Vos mères tenaient pour des charges douces et +sacrées d'élever les enfants et de gouverner la maison; et ces devoirs +excitent votre pitié, offensent votre superbe individualisme. La vie +extérieure vous tente; les occupations viriles vous attirent. Mais à +disputer au sexe fort les carrières et les offices qu'il occupe en +monopole, à l'évincer des places où il gagne le pain de la famille, il +faut que vous sachiez que vous courez au devant des représailles, et que +votre concurrence risque de tourner en conflit.</p> + +<p>Habitué à ne plus voir en la femme son complément, sa collaboratrice, +son associée, mais une rivale qui s'applique à le supplanter dans ses +fonctions et à l'expulser de son domaine, forcé de vous combattre +puisqu'il vous répugne d'être protégées, et condamné à vous rendre coup +pour coup puisqu'il vous sied de lui déclarer la guerre, l'homme vous +fera regretter peut-être de l'avoir traité en ennemi au lieu de l'avoir +accueilli en allié. Que peuvent devenir, je vous le demande, dans cette +âpre mêlée pour la vie, et cette urbanité séculaire, qui s'efforçait de +vous faire oublier votre faiblesse et votre subordination par les égards +rendus à la maîtresse du logis et à la mère de famille, et cette +courtoisie prévenante, qui s'appliquait à écarter de vos pas les soucis +et les misères, à parer votre personne, à embellir votre vie? Vous ne +voulez plus être défendues, servies, honorées, gâtées: très bien. +Provoqués imprudemment en combat singulier, vos chevaliers servants +d'autrefois vous tireront la révérence et se mettront en garde. Que +celles qui vont au devant des coups ne s'étonnent donc point de recevoir +quelques horions! A qui brûle de le combattre, l'homme aurait tort +vraiment de faire des grâces et de prodiguer les fleurs et les bonbons.</p> + +<a name="l5c2s4" id="l5c2s4"></a> +<h4>IV</h4> + + +<p>On pense bien que ce petit discours s'adresse surtout, dans notre +pensée, à ce bataillon de femmes, d'humeur conquérante, qui nourrissent +la prétention d'imposer aux hommes leurs vues, leurs goûts, leurs +caprices; à ces libres créatures, éprises d'une rage de domination, qui, +pour de vagues raisons de vanité blessée, de cabotinage exaspéré ou même +de méchanceté pure, ont pris en haine le sexe masculin tout entier. +Entre nous, j'ai peine à les croire redoutables. Elles ont beau déclarer +la guerre ouverte entre l'Homme et la Femme et prêcher la révolte en +termes effrontés, comment les prendre au sérieux? Qu'elles sachent +pourtant qu'une réaction est possible: la misogynie fait des progrès +parmi les lettrés, et certains d'entre eux ont la main lourde. A ce +féminisme dément et pervers, au féminisme qui pédale, canote, fume, +cavalcade, au féminisme nigaud qui compromet par ses extravagances les +plus utiles réformes, nous devons, en toute occasion, prodiguer rudement +les rappels à l'ordre et à la bienséance.</p> + +<p>Comment conserver son sang-froid en voyant des femmes,--que je veux +croire intelligentes,--repousser avec un dédain blessant les politesses +des hommes, par ce motif qu'elles sont le signe d'une tutelle injurieuse +exercée sur leur prétendue faiblesse? Certaine école féministe en est +venue à ne pas comprendre qu'une femme, qui se respecte, puisse se +laisser complimenter par un honnête homme. N'a-t-on pas incriminé Mme +Pognon d'avoir fait appel à la vieille galanterie française, pour +ramener au silence les auditeurs irrespectueux du Congrès féministe de +1896? Afin de nous encourager sans doute à la courtoisie, Mme Potonié +Pierre, qui ne redoutait point l'égalité du verbe et du poing, tenait +toutes nos marques de condescendance pour des manifestations de mépris, +interprétant les moindres égards rendus à son sexe comme un signe de +servage et l'affirmation d'une infériorité sociale. Quoi d'étonnant, +après cela, que certains mâles, amis de leurs aises, prennent la femme +au mot et lui prodiguent l'égalité qu'elle désire? Si même au lieu de +coups de chapeau, ils échangent avec leurs voisines, dans une réunion +publique, des coups de coude ou des coups de parapluie, celles-ci +devront, pour être logiques, les en remercier, comme d'un touchant +hommage à leur indépendance virile et batailleuse.</p> + +<p>Aux femmes qui seraient tentées de l'oublier, rappelons donc que, +vis-à-vis du sexe masculin, elles ne sont vraiment fortes que par leur +faiblesse; qu'il est de leur intérêt d'agréer nos ménagements et nos +politesses; et qu'à souffrir d'être gâtées par ces vilains hommes, elles +conserveront sur eux leur influence et leur empire plus sûrement qu'en +réclamant contre eux une égalité chimérique.</p> + +<p>Certains écrivains semblent craindre qu'une fois affranchie légalement +de ses traditionnelles sujétions, la femme aura tôt fait d'accabler +l'homme de sa prééminence. C'est même une opinion très répandue que les +relations publiques et privées ne peuvent être transformées par +l'évolution du féminisme, qu'au préjudice des maîtres d'aujourd'hui. +Mais, à notre avis, ce pessimisme est vain. Nous sommes convaincu, au +contraire, que la femme émancipée souffrira beaucoup plus que nous de +ses libertés conquises. Humble servante, en théorie, n'est-elle pas +aujourd'hui, pour peu qu'elle sache le vouloir avec intelligence, la +souveraine maîtresse de l'a famille et de la maison? Supposez qu'elle +brise les liens légaux dont elle sait si bien, quand elle est habile, +nous faire des chaînes: est-elle sûre qu'on lui laissera partout la +préséance? A se poser en rivale, elle risque de ne plus être traitée en +amie. Faites donc que toutes ses obligations actuelles soient rompues ou +relâchées, que tous ses actes soient émancipés, que toute sa +personnalité soit libérée,--faute de pouvoir s'appuyer, comme à présent, +sur l'époux que notre loi civile constitue, pour la vie, son pourvoyeur +et son gardien,--elle aura perdu ce qui fait en notre société son +honneur et sa sécurité. Aux femmes que la bicyclette ou le vagabondage +des moeurs mondaines arrache à leur mari, à leurs enfants, à leurs +devoirs, il faut avoir le courage de répéter que deux calamités les +guettent: l'irrévérence des hommes et l'exaspération des nerfs. Ce qui +menace la femme, dont c'est le rêve de s'affranchir et de se +«masculiniser» outre mesure, c'est l'abaissement moral et la +dégénérescence physique. Au bout du féminisme excentrique, il y a la +déconsidération et la névrose.</p> + +<a name="l5c2s5" id="l5c2s5"></a> +<h4>V</h4> + + +<p>Nous voici ramenés encore une fois à l'inévitable question de santé. Il +n'en est point qui intéresse davantage l'avenir de la femme, ni qui +marque mieux les limites intangibles que les outrances du féminisme ne +doivent point dépasser. Or, de même que l'émancipation intellectuelle +met en péril le développement normal de la jeune fille, ainsi encore +l'émancipation économique risque de détourner la jeune femme de sa +vocation naturelle et d'appauvrir les sources mêmes de la natalité.</p> + +<p>Et d'abord, les prétentions féminines aux tâches et aux emplois des +hommes sont grosses de périls pour la santé des femmes. Tout en +souscrivant à leurs revendications, pour ce qu'elles ont de rationnel et +d'humain, tout en reconnaissant que certaines exigences économiques leur +font parfois une nécessité de marcher sur nos brisées,--on ne peut +s'empêcher de trembler pour leur complexion plus délicate et plus +fragile que la nôtre. Qu'elles choisissent bien leur voie! Plus d'une +occupation virile leur serait meurtrière. Qu'elles ne se flattent point +d'avoir, en tout et partout, la force de nous imiter, de nous suppléer, +de nous évincer sans dommage! Pour ne parler que des fonctions +libérales, douces en apparence et si enviables en fait, sont-elles +nombreuses les têtes féminines capables de résister aux fatigues, à +l'énervement des recherches et des travaux intellectuels? La plupart des +carrières scientifiques et professorales, par l'application continue, +par la tension cérébrale et même l'endurance corporelle qu'elles +supposent, exigent de quiconque veut s'y élever et s'y maintenir une +certaine robustesse générale, un solide équilibre mental, une très forte +santé physique et morale. Que de vies l'effort intellectuel a brisées +prématurément parmi nous! Que sera-ce parmi les femmes? Ne +risquent-elles point de payer d'un épuisement prématuré l'ambition +d'égaler et d'imiter le sexe fort? N'ont-elles rien à craindre du +surmenage?</p> + +<p>Un exemple, en passant: il concerne une fonction à laquelle, pourtant, +nous avons montré que la femme semble appelée par de nombreuses +convenances sociales. De l'avis des médecins allemands, «une femme ne +peut pas affronter les fatigues médicales sans de sérieux dangers pour +sa santé: son organisme est trop délicat pour des travaux aussi rudes et +aussi prolongés.» Et Mme Arvède Barine, à laquelle j'emprunte ce +témoignage, ajoute: «Je dois dire que les lettres des médecins, que j'ai +sous les yeux, sont presque unanimes à mettre le public en garde contre +l'influence pernicieuse du travail cérébral à haute dose pour les jeunes +filles. Qu'elles ne commencent au moins qu'après vingt ans, écrit l'un +d'eux. Autant dire qu'elles doivent renoncer aux carrières +libérales<a id="footnotetag201" name="footnotetag201"></a> +<a href="#footnote201"><sup class="sml">201</sup></a>.» Les médecins français que j'ai pu consulter ne pensent +pas autrement.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote201" +name="footnote201"><b>Note 201: </b></a><a href="#footnotetag201"> +(retour) </a> <i>Progrès du féminisme en Allemagne.</i> Feuilleton du <i>Journal +des Débats</i> du 2 décembre 1896.</blockquote> + +<p>Et ce n'est rien d'étudier en vue d'une profession virile: il faut plus +tard l'exercer. Pour une femme dont la tête et le corps résisteront +vaillamment aux fatigues et aux veilles, combien tomberont le long du +chemin ou n'apporteront au mariage qu'une fécondité appauvrie, une +constitution débilitée, pour le plus grand malheur des enfants? Sans +compter que le féminisme intégral se soucie peu des devoirs encombrants +de la maternité; et c'est là le troisième péril qu'il fait courir à +l'humanité future.</p> + +<a name="l5c3" id="l5c3"></a> +<br><br> +<h3>CHAPITRE III</h3> + +<h4>Femmes d'aujourd'hui et femmes de demain</h4> +<br> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<blockquote class="sc"> +<p> I.--Troisième risque: l'orgueil individualiste.--Du devoir + maternel.--L'écueil du féminisme absolu.--Les tentations de + l'amour libre.</p> + +<p> II.--Ce qu'est la puissance de la femme sur l'homme.--La + «Grande Féministe» de l'avenir.--Une créature a + gifler.--Avis aux honnêtes femmes.</p> + +<p> III.--Ce qu'elles doivent défendre: la famille, le mariage + et l'enfant--Pourquoi?</p> + +<p> IV.--Dernier conseil.--Appel en faveur de la paix + domestique et de la paix sociale.--Pax nobiscum!</p> +</blockquote> +<br> + +<p>Après le <i>surmenage intellectuel</i>, qui risque d'épuiser prématurément en +la jeune fille les énergies et les grâces de la vie, après la +<i>concurrence économique</i>, dont l'âpreté croissante peut compromettre +gravement le repos et la dignité de la femme, nous redoutons pour +l'épouse l'<i>orgueil individualiste</i>, qui dessèche et tarit toutes les +sources de l'amour et du sacrifice.</p> + +<a name="l5c3s1" id="l5c3s1"></a> +<h4>I</h4> + +<p>En affirmant que la femme est quelqu'un au même titre que l'homme, et +que nous devons respecter en elle, comme en nous-même, la personnalité, +la dignité humaine, notre intention n'est point de déposséder le mari, +et encore moins le père, de tous leurs pouvoirs traditionnels. Nous +convenons seulement qu'ils ne sont pas des monarques absolus; que, sans +être supprimée, leur autorité peut être adoucie; et qu'enfin, s'ils ont +charge d'âmes, ils ne sauraient jamais opérer de mainmise sur les âmes. +En un mot, l'exercice de leurs droits est inséparable, à nos yeux, de +l'accomplissement de leurs devoirs. C'est pourquoi, en vue d'élargir les +prérogatives de l'épouse et de la mère, nous n'avons pas hésité à +tempérer, à restreindre même l'autorité maritale et paternelle, toutes +les fois que les revendications de la femme nous ont paru d'accord avec +les intérêts de la famille.</p> + +<p>Faut-il aller plus loin? Des esprits, qui se piquent d'être +scientifiques, nous assurent que l'évolution de l'industrie et la +division du travail, la rapidité des communications et surtout les +progrès de l'instruction, auront pour effet certain de déraciner peu à +peu l'homme et la femme du sol et du foyer; que la bonne vie familiale +d'autrefois est condamnée à disparaître un jour sous la poussée des +forces dissolvantes qui travaillent le monde; que la dislocation de la +communauté domestique est fatale; qu'en résumé, suivant un aphorisme +tranchant répété à satiété, si «la famille est le centre du monde +actuel, l'individu sera l'unité sociale du monde futur.» Certes, ceux +qui partagent ces vues doivent craindre l'avènement de l'union libre et, +avec lui, un nouvel esclavage pour la femme, puisqu'il est d'expérience +que des moeurs sans règle conduisent au chaos, à la sauvagerie et à +l'exploitation odieuse des faibles par les forts.</p> + +<p>Mais, heureusement, ces prévisions attristantes ne tiennent pas un +compte suffisant des résistances inévitables de la nature. +L'émancipation de la femme a des limites qui ne seront point franchies +sans souffrance et sans dommage. Après être sorti imprudemment de sa +sphère traditionnelle, le sexe féminin sera, tôt ou tard, impérieusement +ramené à ses fonctions conjugales et maternelles. Il n'en est point +d'ailleurs de plus élevées, puisque de ce double rôle dépendent la +conservation et l'élévation de l'espèce humaine. Au père d'assurer des +ressources à la famille; à la mère d'en surveiller l'emploi. Il serait +fou de tourner leur collaboration nécessaire en concurrence jalouse. +Compagne des bons et des mauvais jours, ménagère économe et diligente, +soutien et consolation des enfants, l'épouse doit être, en plus, une +éducatrice accomplie. Nous dirions même volontiers que le but de +l'éducation féminine consiste surtout à préparer les jeunes filles à la +maternité réelle ou suppléante.</p> + +<p>Que pourrait bien être, en effet, une société dépossédée du saint idéal +de la mère? C'est même du point de vue élevé de la maternité, qu'il nous +est le plus facile d'apercevoir que les occupations viriles ne peuvent +être, toutes indistinctement, le fait des femmes. Mettons-les à nos +places: elles n'y seront pas absolument déplacées. Intellectuellement +parlant, nous ne les croyons nécessairement impropres à aucun service +administratif ou privé. Beaucoup même y seraient peut-être plus +ponctuelles que les hommes, plus attentives, plus zélées (je n'ose dire +moins nerveuses ou moins maussades,--le public ayant trop à se plaindre +des demoiselles du téléphone!) Ouvrons-leur donc, par hypothèse, tous +nos métiers. Alors une question se pose: comment feront-elles leur +métier de femmes? Il est loisible à une fille majeure d'occuper une +fonction masculine; à une mère, non. Qui gardera le foyer? Qui veillera +sur les enfants? Aujourd'hui, une femme se fait une position en se +mariant, car elle épouse véritablement la position du mari. Mais forcée +de se créer elle-même une position indépendante, occupée aux devoirs de +sa charge, assujettie aux exigences de sa clientèle, comment +pourra-t-elle fonder, allaiter, soigner, élever une famille?</p> + +<p>On répond à cela que l'homme et la femme feront une paire d'excellents +amis. Et des écrivains éthérés ont célébré, en style charmant, tout ce +qui peut résulter de beau, de bon et de sain d'un commerce idéal entre +les deux sexes. Une Italienne de distinction, qui signe ses livres du +pseudonyme de Neera, écrit ceci: «On dirait presque que les personnes +d'esprit et de coeur très subtils préfèrent l'amitié à l'amour +proprement dit, par ce même raffinement de sensation qui rend +quelquefois préférable aux fleurs des plates-bandes le parfum des +plantes nuisibles, dans certains jardins remplis d'ombre et de mystère.» +Voilà certes un sentiment qui n'est pas à la portée du vulgaire! Si ces +«amitiés très nobles» ont le don d'élever les hommes et les femmes +au-dessus de la matière, il faut tout de même reconnaître qu'en se +généralisant, elles ne serviraient guère les fins de la nature.</p> + +<p>Et ce qu'il y a de pis, c'est que l'amour platonique a moins de chances +que l'amour libre de régner sur les âmes à venir. Pour une originale qui +ne se mariera point du tout, il en sera vingt plus positives qui se +marieront de temps en temps. L'union libre et stérile est la fin +inéluctable du féminisme absolu; et cette perspective réjouit et +enchante l'individualisme anarchique. Qu'est-ce, après tout, que le +féminisme «intégral», sinon l'anarchisme des femmes? De là une plaie +possible et redoutable, sur laquelle M. Émile Faguet a mis fortement le +doigt. «Toute femme exerçant une profession masculine, a-t-il dit, sera +une quantité perdue pour la propagation de l'espèce; car elle cessera +d'être la femme dont la société a besoin pour se perpétuer, dont la +nation a besoin pour s'augmenter, ou pour ne pas diminuer, ou pour ne +pas périr.» Le féminisme est donc lié dans ses progrès,--comme dans ses +origines,--au célibat féminin. Et l'on imagine aisément combien la +moralité risque d'en souffrir,--un célibat féminin aggravé, généralisé, +émancipé, comme on s'en flatte, ne pouvant que difficilement rester +vertueux et chaste. Conclusion à méditer: «La nation forte, la nation +d'avenir sera, parmi les nations, celle où les femmes n'exerceront point +de métier, si ce n'est le leur. L'accession des femmes aux emplois +masculins est d'abord le signe, puis devient la cause d'une formidable +dégénérescence nationale<a id="footnotetag202" name="footnotetag202"></a> +<a href="#footnote202"><sup class="sml">202</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote202" +name="footnote202"><b>Note 202: </b></a><a href="#footnotetag202"> +(retour) </a> Émile <span class="sc">Faguet</span>, <i>La Femme devant la science</i>. Feuilleton du +<i>Journal des Débats</i> du jeudi 12 décembre 1895.</blockquote> + +<a name="l5c3s2" id="l5c3s2"></a> +<h4>II</h4> + + +<p>Au fond des plus ardentes revendications féministes, on sent percer +vaguement un insatiable besoin d'activité et d'influence. Mais où +voit-on que l'une et l'autre manquent aux femmes honnêtes? Que la +société d'aujourd'hui nous réserve certaines carrières, soit! Elle n'en +sollicite pas moins nos contemporaines à l'action. Sans parler des +livres qu'elles inspirent, des fleurs de poésie qu'elles sèment sur +leurs pas, des arts qu'elles soutiennent de leur grâce et qu'elles +encouragent et récompensent de leur suffrage, est-ce que toute oeuvre +humaine ne laisse pas transparaître un nom de femme? Est-ce qu'en toute +maison fortunée, en tout ménage bien tenu, dans l'ordre, la paix et la +joie du foyer, on ne retrouve pas l'activité vigilante de l'épouse et la +tendresse attentive de la mère? Est-ce qu'en toute vieillesse +tranquille, on ne reconnaît pas le dévouement d'une fille, comme aussi +dans toute enfance heureuse, les caresses d'une aïeule? La femme est la +gardienne de nos moeurs, l'éducatrice des petits, la consolation des +affligés. Son coeur s'ouvre à tous les élans de charité, et sa main à +toutes les oeuvres d'assistance. Rien ne se fait de grand et de bon, +dans la famille et dans là société, d'où sa pensée soit absente. Elle +est capable de toutes les initiatives, de toutes les générosités, de +tous les héroïsmes;--et l'on prétend qu'elle ne sera utilement agissante +qu'en ouvrant un cabinet d'affaires ou de consultations!</p> + +<p>Et ces dames se remuent, s'agitent, se groupent, se syndiquent, afin +d'accroître et d'étendre leur prépondérance. Elles s'imaginent de très +bonne foi que leur union fera leur force, que leur action concertée +multipliera leur prestige et leur influence, sans se douter que l'homme, +qui se laisse conquérir volontiers par le charme d'une femme, ne +manquera pas de réagir instinctivement contre les tentatives +d'intimidation d'un comité hostile. Je ne sais qui a dit que, pour en +arriver à ses fins, la femme doit être seule. Sa puissance est en raison +inverse du nombre. Elle est faite, des pieds à la tête, pour l'action +individuelle, pour l'ascendant individuel, pour le triomphe individuel. +Là où, seule, elle peut vaincre, une coalition a mille chances d'être +battue; car celle-ci n'est plus qu'une machine de guerre, contre les +entreprises de laquelle la combativité de l'homme se réveille et se +hérisse. Le féminisme syndical n'augmentera point si facilement qu'on le +croit l'action et la prééminence de la femme.</p> + +<p>Mais c'est peine perdue d'opposer la femme de nos jours à la femme des +temps nouveaux. Celle-ci prendra sûrement nos raisonnements en pitié. +Très libre dans ses manières, dans ses relations, dans ses habitudes, +entourée d'hommes qui ne seront jamais que des camarades, rebelle au +mariage, ennemie de toutes les conventions sociales, guérie de toutes +les illusions de jeunesse, froide, sèche, dure, amoureuse d'elle-même, +égoïste et méprisante, telle on nous dépeint déjà la «grande féministe» +de l'avenir. Il ne faudra point lui parler d'amour familial ou de +dévouement domestique: une femme de son espèce ne saurait être que la +noble amie d'un sublime esthète ou d'un grand homme.</p> + +<p>En vérité, une créature aussi bouffie d'orgueil et d'ambition ne +mériterait que des «gifles», comme disait Sarcey. Si la femme du XXe +siècle doit ressembler à ce type singulier, la vie sera gaie! Plus de +ménage tenable, plus de famille possible. A moins que cette anarchie ne +finisse, comme tous les bouleversements sociaux, par l'intervention du +maître, c'est-à-dire par la victoire brutale du sexe fort sur le sexe +faible. Nous avons parlé plus haut de la possibilité d'une réaction +masculine: à constater certains faits, à lire certains livres, on la +croirait presque commencée. Déjà les ouvriers syndiqués repoussent les +femmes de l'usine et de l'atelier. C'est un concert unanime, à gauche et +à droite, pour les renvoyer à leur pot-au-feu et à leurs mioches. Et +dans les classes lettrées, s'il est encore des écrivains pour prôner, à +l'exemple d'Ibsen, l'émancipation féminine, il en est d'autres qui, à la +suite de Strindberg, prêchent la croisade sainte contre l'éternelle +Dalila; et c'est un emportement furieux contre 1'«être perfide». Bref, +chez certains hommes, la misogynie est en progrès.</p> + +<p>Et si jamais les hostilités éclatent et se généralisent entre les deux +sexes, on peut conjecturer que la lutte sera cruelle et inique, comme le +sont inévitablement les grands mouvements de passion. En cette bataille +lamentable, toutes les haines se croiseront: haine de la femme nouvelle +contre l'homme, contre la maîtrise de la force brutale, contre la +tyrannie persévérante du mâle; haine exaspérée de l'homme contre la +femme indépendante, contre les effronteries des demi-vierges, contre les +ambitions comiques de ces lettrées prétentieuses que Nietzsche appelait, +injurieusement, «des vaches écrivassières aux mamelles gonflées +d'encre.» A entendre ces dames et ces demoiselles en voie de libération, +le devoir d'obéissance est un «esclavage avilissant». Impossible à ces +fières créatures de voir un homme, sans qu'elles se sentent «supérieures +à lui en lumières et en vertus.» L'existence d'un mari leur «pèse sur la +poitrine comme un rocher.» Du côté des hommes, mêmes récriminations +farouches. La plus élémentaire prudence nous conseillerait, paraît-il, +de tenir à distance ces «félins perfides», qui cachent leurs griffes +sous les gants blancs. Devenir maîtresse de sa destinée n'est pour la +femme, en rupture d'obéissance, qu'un moyen de devenir maîtresse de +notre propre liberté.</p> + +<p>Au total, l'union des sexes n'est plus, dans un certain monde, qu'un +prétexte à des sensations agréables, à moins que les conjoints ne +voient, l'un dans l'autre, un instrument malheureusement nécessaire de +procréation et d'avilissement. Pourquoi faut-il, je vous le demande, que +la nature ait exigé la collaboration de l'homme et de la femme pour +assurer la reproduction de l'espèce? Et puis, à quoi bon faire des +enfants? On s'y résignerait peut-être «si tous les nouveau-nés étaient +garçons», dira Monsieur, «si tous les nouveau-nés étaient filles», dira +Madame. Ô l'harmonieuse famille! Adieu le doux et simple unisson des +bons ménages!</p> + +<p>«Vous exagérez,» dira-t-on.--Pas beaucoup. Que les sceptiques veuillent +bien se reporter aux pages où nous avons établi qu'après l'émancipation +intellectuelle, pédagogique, sociale et politique,--à laquelle nous +croyons équitable de souscrire en une sage mesure,--les féministes les +plus hardis et les plus exaltés réclament, sans le moindre scrupule, +l'abolition de la puissance paternelle et maritale, la suppression du +mariage monogame et de la famille légitime: ils y verront qu'en +affichant ces revendications extrêmes, l'anarchisme féminin nous menace, +tant par les sophismes qu'il étale que par les réactions qu'il +encourage, d'anéantir tout ce que la loi, la religion, la morale, la +civilisation, ont fait depuis des siècles pour élever notre pauvre +humanité au-dessus des appétits de la brutalité animale, pour corriger +l'instinct par le devoir, pour ennoblir le père et honorer la mère, pour +discipliner la chair et spiritualiser la bête.</p> + +<p>C'est pourquoi tous ceux qui ont à coeur la paix publique et le progrès +humain, estimeront sans doute qu'il est nécessaire de rappeler une +dernière fois à la femme honnête, à la femme chrétienne, à nos mères, à +nos soeurs, que le devoir leur incombe,--plus qu'aux hommes,--de +défendre les saintes traditions de la famille française contre le +dévergondage des idées et des moeurs, et de crier avec nous au féminisme +tenté de franchir la limite des revendications permises: «Tu iras +jusqu'ici, mais pas plus loin!»</p> + +<a name="l5c3s3" id="l5c3s3"></a> +<h4>III</h4> + + +<p>De grâce, Mesdames, faites bonne garde autour du mariage, autour de +l'enfant; défendez le foyer, défendez la famille.</p> + +<p>La famille! Chose inconcevable: nos diverses écoles révolutionnaires +n'ont à la bouche que le mot «solidarité»; et elles conspirent, avec une +effrayante unanimité, à décrier, à détruire la famille qui est le +berceau des premières affections, la source vive de cette tendresse +d'âme qui seule est capable de sauver l'homme de la dureté et de la +barbarie. Mais il suffit que la pierre du foyer soit le premier +fondement de la morale, la raison d'être du patrimoine, la clef de voûte +de la propriété, pour qu'ils s'acharnent à l'ébranler. Ils devraient se +dire, pourtant, que le respect de la famille est le soutien des devoirs +plus généraux qui nous lient à tous nos frères en souffrance; qu'un +peuple n'est qu'un groupement de familles, comme l'humanité elle-même +n'est que l'ensemble des peuples, et que ces vastes unions ne sauraient +être fortes, prospères et bienfaisantes, si l'unité première, qui en est +l'âme, se disloque et se désagrège.</p> + +<p>Mais non! Faute peut-être d'avoir goûté les joies du foyer, faute +d'avoir connu la douce affection d'une bonne mère et la forte et +paternelle direction d'un brave homme, ils s'appliquent furieusement à +effacer de la conscience publique le respect des parents et les +obligations de la piété filiale. Ils savent maintenant que, pour +renverser l'ordre social, il ne suffit pas de renverser le gouvernement. +Les prétendants et les ministres ne manqueront jamais en France. Dès que +l'un tombe, quelque autre se relève. Seulement la famille ne se refait +pas comme un ministère. Et comme cette vieille puissance domestique est +le dernier refuge de l'autorité sociale, on la tient pour la grande +ennemie qu'il faut à tout prix miner et abattre, en aiguisant contre +elle l'ironie des gens d'esprit, en troublant la paix des ménages, en +exaltant la passion, en ridiculisant la vertu, en excusant l'adultère, +en prônant le divorce, en obscurcissant dans l'âme des époux et des +enfants la notion de leurs devoirs respectifs, en affaiblissant chez +tous le respect de la foi jurée, le respect du mariage, le respect de la +vie, le respect de l'amour.</p> + +<p>Et les femmes se prêteraient complaisamment à ces démolitions +anarchiques? Je ne veux pas le croire. Car tout serait perdu,--la +morale, la patrie et l'honneur. Si, par hasard, ces grandes choses +cessaient de leur tenir au coeur, qu'elles songent du moins à +elles-mêmes et à leurs enfants. Qu'elles sachent que jamais l'union +libre ne pourra faire le bonheur des femmes et des mères. Tous les +révolutionnaires du monde ne parviendront pas à démontrer que la +félicité consiste, pour celles-ci, à retourner en arrière, à la +polygamie païenne, à ces époques de naturalisme barbare où le mâle et la +femelle se prenaient et se quittaient au gré de la passion ou de +l'instinct. L'union sexuelle met face à face un fort: l'homme,--et deux +faibles: la femme et l'enfant. Or, le mariage a été créé pour l'enfant, +auquel il donne un père «certain», et aussi pour la femme, qu'il a, non +sans peine, arrachée à la dégradation de la sauvagerie primitive en la +constituant reine du foyer. Oui, le mariage est tout profit et tout +honneur pour la femme. C'est à quoi, encore une fois, nous prions +instamment les Françaises de réfléchir.</p> + +<p>En tout cas, le mariage est beaucoup moins avantageux pour l'homme. +C'est un frein très dur qui bride toutes les convoitises de l'instinct +et du plaisir, qui refoule et comprime tous les appétits de changement +et de nouveauté. A vrai dire, la monogamie est, pour le sexe fort, un +instrument de perpétuel renoncement. Lié pour toujours à la femme de son +choix, l'époux doit s'interdire, s'il est honnête homme, d'effleurer du +moindre désir les femmes des autres. Il n'est que la polygamie qui lui +permette l'assouvissement de ses passions et lui assure la pleine +satisfaction de ses caprices. Parlez-moi d'un pacha: voilà un véritable +souverain. Lui, au moins, est le maître de son harem. Dans la +chrétienté, plus d'autocratie maritale. Qui dit mariage, dit partage. Là +où la famille monogame existe, le roi de la création a renoncé à la +monarchie absolue. Élevant la femme jusqu'à lui, il s'est contenté d'un +dualisme constitutionnel qui associe l'épouse au gouvernement du foyer +et à la dignité du pouvoir.</p> + +<p>Et maintenant, dénouez le lien matrimonial, rompez le noeud sacramentel, +supprimez les obligations civiles, relevez les époux de leurs serments: +et l'homme, délivré du mariage qui le gêne, retournera bien vite au +plaisir, aux libres amours, aux jouissances despotiques, méprisantes et +méprisables. C'est faire le jeu du mâle que d'affaiblir la discipline +conjugale. Le jour où, de relâchement en relâchement, l'union des sexes +ne sera plus qu'une association temporaire, l'homme aura reconquis sa +souveraineté absolue; et la femme, déchue de son ancienne grandeur, +s'apercevra, mais un peu tard, que la liberté ne profite qu'aux forts et +aux brutes.</p> + +<p>Dieu veuille donc qu'elle ferme l'oreille aux doctrines de ceux en qui +s'oblitère et défaille le sens moral! Préconisée surtout par des hommes, +exclusivement avantageuse aux hommes, l'union libre est, comme l'a écrit +M. Jules Bois, «une duperie bien plus cruelle que le mariage le moins +bien assorti<a id="footnotetag203" name="footnotetag203"></a> +<a href="#footnote203"><sup class="sml">203</sup></a>.» Puissent les femmes s'en tenir au vieux mariage! Là +est, pour elles, la sécurité, l'honneur, le salut. Et j'imagine que +cette résolution leur sera facile à prendre, si elles veulent bien se +rappeler, qu'à part quelques respectables exceptions, le libre amour +n'est préconisé que par des viveurs ou des dévergondées.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote203" +name="footnote203"><b>Note 203: </b></a><a href="#footnotetag203"> +(retour) </a> Lettre citée par M. Joseph Renaud dans la <i>Faillite du +mariage</i>, p. 159.</blockquote> + +<p>Souhaitons enfin que les mères sachent défendre leurs enfants contre les +entreprises des partis révolutionnaires, dont c'est le mot d'ordre de +substituer les prétendus droits de l'État au droit sacré des parents sur +la personne de leurs fils et de leurs filles. Et défendre l'enfant, +n'est-ce pas encore défendre le mariage et la famille? Or, il nous +paraît impossible, qu'en réponse aux voleurs sournois ou effrontés qui +rôdent autour de nos berceaux, les mères françaises ne sentent tout à +coup, lorqu'elles contemplent leur fils endormi sous les rideaux blancs, +un même cri de colère et de passion leur monter instinctivement du coeur +aux lèvres: «Cher petit corps, fruit béni de mes entrailles, tu n'es pas +leur enfant, mais le mien. Ton père et moi, nous t'avons donné la vie +pour perpétuer la nôtre. Tu es notre joie et notre parure. Nous t'avons +fait, par la grâce de Dieu, à notre image et à notre ressemblance; et +sur ton visage, notre paternité s'est gravée comme un sceau. Quelque +chose de nous transparaît sur ton front, dans tes yeux, dans tes gestes, +dans ton sourire. Nous vivons pour t'aimer, pour t'aider, pour faire ton +bonheur. Moi qui te parles, je donnerais tout mon sang pour t'épargner +une larme. Car tu es mon chef-d'oeuvre, toi, dont le corps est ma chair, +toi, dont mon sang et mon lait sont la vie. Qui oserait se glisser entre +ton père et moi pour nous prendre ton âme? Tu n'es pas un trésor +abandonné par hasard sur le bord du chemin, une chose sans maître que le +premier venu puisse ramasser en passant. Je ne veux pas que l'État te +traite comme un vil métal qu'on jette au creuset pour le frapper au coin +d'une effigie commune. Nous avons mis en toi toutes nos complaisances, +toutes nos ressemblances, et j'entends que tu les gardes ainsi qu'un +dépôt sacré. Plus tard, lorsque la patrie te demandera ton sang, +j'espère, mon fils, que, devenu homme, tu le donneras bravement, sans +hésiter, sans compter, avec joie, avec orgueil. Mais si jamais la +société révolutionnaire, cette marâtre anonyme au sein aride, osait +porter une main impie sur ta frêle adolescence, tout mon sang crierait +vers elle: «Mon enfant n'est pas orphelin. Je suis sa mère: je le garde. +Qui l'aimerait davantage? Lui dérober son âme, c'est m'arracher la +mienne. Je ne vous le livrerai point. Je ne le dois pas, je ne le peux +pas!»</p> + +<a name="l5c3s4" id="l5c3s4"></a> +<h4>IV</h4> + + +<p>Il faut finir. <i>Droit au respect, droit à la vérité, droit à la science, +sans exception ni restriction; droit au travail, droit au suffrage, +droit à l'autorité familiale elle-même, dans la mesure où ces droits +s'accordent avec l'intérêt social et l'unité du gouvernement +domestique!</i> tel est l'élargissement de puissance et de dignité que nous +avons revendiqué pour la femme. Mais, en revanche, nous croyons avoir +démontré que, poussé plus loin, le féminisme la découronnerait des +privilèges de son sexe et affranchirait l'homme de ses devoirs de +traditionnelle protection. Les Françaises commettraient donc une grave +imprudence en épousant tous ces excès. Elles n'y gagneraient aucun +profit honnête et perdraient, du même coup, bien des honneurs +appréciables.</p> + +<p>Jamais, en effet, la femme n'a tenu tant de place qu'aujourd'hui dans +nos hommages et dans nos préoccupations. Il semble même que notre +société soit organisée principalement pour son plaisir et pour son +avantage. Cela est vrai surtout de la femme riche qui gouverne le monde +comme une reine. Les hommes l'adulent et l'exaltent. On la célèbre en +prose et en vers. Elle est l'idole des artistes et des poètes. Le roman +et le théâtre nous attendrissent sur ses qualités, sur ses malheurs et +jusque sur ses défauts. C'est pour parer sa beauté et satisfaire ses +caprices que nos plus précieuses industries tissent la laine, le lin et +la soie. La mode va au-devant de ses désirs et multiplie pour elle ses +créations et ses nouveautés. On rencontre partout son influence, dans +les intrigues de la politique, dans les cénacles littéraires, dans les +succès de salon et d'académie. Rien ne se fait sans qu'on la consulte. +Elle inspire les oeuvres, elle dispense la renommée, elle consacre ou +renverse les réputations, elle élève ou affolle ou pervertit les hommes. +Tout conspire à son ornement, à sa puissance et à sa glorification. Son +empire est souverain. Est-il croyable que, lasse des honneurs où l'ont +portée l'esprit chrétien, le sentiment chevaleresque et la politesse des +moeurs, elle aspire à descendre?</p> + +<p>Que s'il lui plaît,--ce dont je la louerai fort,--de mener une vie plus +sérieuse, plus agissante et surtout plus bienfaisante, sans s'exposer à +être moins fêtée et moins honorée, qu'elle nous permette de lui indiquer +un champ largement et indéfiniment ouvert à ses besoins d'expansion, à +sa fièvre de mouvement et d'apostolat. Au lieu de s'acharner à établir +entre les deux sexes une égalité absolue, une égalité chimérique, ne +serait-il pas logique, autant que désirable, que la femme heureuse, +intelligente et fortunée, s'efforçât de diminuer les inégalités qui la +séparent de ses soeurs indigentes et déshéritées?</p> + +<p>Vous voulez l'égalité, Mesdames? Commencez donc par la réaliser entre +les femmes, avant de la poursuivre contre les hommes. Puisque l'égalité +est un si grand bienfait, faites-en d'abord la charité à votre sexe. Ne +soyez point méprisantes pour celles qui peinent, ni indifférentes pour +celles qui souffrent. Tendez affectueusement votre main blanche et fine +à l'apprentie, à l'ouvrière, à la paysanne. Compatissez à leurs +épreuves, secourez leur misère, partagez leurs chagrins. Sans abdiquer +votre autorité sur vos domestiques, rendez-la plus douce, plus calme, +plus digne. Faites-vous aimer de vos inférieures; c'est le meilleur +moyen de vous en faire respecter. Multipliez les oeuvres d'assistance: +ouvrez des crèches, des asiles, des patronages. Visitez les pauvres, +visitez les malades. Prenez soin des orphelins et des veuves. Que votre +sollicitude s'étende à toutes les souffrances! Que votre pitié pénètre +dans les prisons, dans les hôpitaux, dans les mansardes! Vous, femme du +monde, soyez l'amie de la femme du peuple. Faites-lui l'aumône de votre +aristocratique bonté; rendez l'amour pour la haine. Rapprochez les +distances, dissipez les préjugés, désarmez l'envie. Les mères sont +faites pour se comprendre et s'estimer. Et lorsque plus d'égalité +régnera entre les femmes, combien vous sera-t-il plus aisé de la +revendiquer,--si vous y tenez,--entre les sexes!</p> + +<p>Même alors, Mesdames, quelles que soient vos aspirations de liberté, ne +renoncez point (c'est ma dernière prière) à cette rayonnante bonté +féminine qui nous console des tristesses et des horreurs de la vie +présente. Entre les peuples, l'antagonisme s'avive, la lutte s'exaspère; +lutte pour la suprématie du côté des forts, lutte pour l'existence du +côté des faibles. Les petits États en appellent vainement à la justice +et à la pitié du monde civilisé. Les grandes nations poursuivent leurs +fins ambitieuses par le fer et par le feu. Sur tous les continents, la +force écrase le droit. C'est l'universel triomphe de la mauvaise foi. Et +pendant ce temps-là, des hommes se lèvent au-dedans du pays, qui, +attisant la haine et soufflant la révolte, fondent le bonheur du peuple +sur la discorde et la violence, et menacent de jeter à bas notre société +pour la refaire à leur image et à leur ressemblance. En ce triste monde +qui retentit du bruit des grèves incessantes et du tumulte furieux des +guerres, au milieu des clameurs du prolétariat révolutionnaire, dans le +fracas des régiments en marche et des canons qui roulent vers les +frontières, dans le concert formidable des lamentations de ceux qui +tombent et des malédictions de ceux qui souffrent, au milieu des +plaintes et des blasphèmes, des cris de colère et des appels de +vengeance qui se croisent à travers l'espace, troublant les vaillants, +terrifiant les timides, déconcertant les sages, affligeant, navrant, +désespérant toutes les âmes,--une seule voix parle encore de compassion +et d'amour. Et cette voix, Mesdames, c'est la vôtre.</p> + +<p>Que les menaces de guerre ne remplacent point sur vos lèvres les paroles +de grâce et de bonté! Vous êtes le sourire de la terre. Déjà nous +souffrons de trop de divisions: n'y joignez pas ce conflit suprême qui +s'appelle le «divorce des sexes». Que la paix soit avec nous! Que la +paix soit entre nous! Retenez et méditez le conseil d'ami que vous donne +M. Jules Lemaître, et dont nous faisons notre conclusion, assuré qu'en +le suivant à la lettre, vous travaillerez plus sûrement à votre bonheur +et à celui de votre entourage, qu'en émancipant à outrance votre +personnalité: «Le meilleur moyen pour la femme de s'élever et de se +maintenir en dignité, ce n'est pas de faire l'homme, c'est, au +contraire, d'être très femme, non par le caprice, la coquetterie, mais +par l'acceptation totale des fonctions bienfaisantes de son sexe, par +cette faculté de dévouement et ce don de consolation qui sont en elle; +de prendre très au sérieux son ministère féminin et d'en chérir les +devoirs<a id="footnotetag204" name="footnotetag204"></a> +<a href="#footnote204"><sup class="sml">204</sup></a>.» Veut-on, pour terminer, que nous enfermions en une +formule brève l'esprit essentiel de ce livre? <i>Reconnaître à la femme +tous ses droits, ne l'émanciper d'aucun de ses devoirs</i>, tel est pour +nous, le premier et le dernier mot du féminisme honnête et sage.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote204" +name="footnote204"><b>Note 204: </b></a><a href="#footnotetag204"> +(retour) </a> Opinions à répandre: <i>Féminisme</i>, p. 161.</blockquote> +<br> +<a name="biblio" id="biblio"></a> + +<h3>BIBLIOGRAPHIE FÉMINISTE<a id="footnotetag205" name="footnotetag205"></a> +<a href="#footnote205"><sup class="sml">205</sup></a></h3> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote205" +name="footnote205"><b>Note 205: </b></a><a href="#footnotetag205"> +(retour) </a> Cette bibliographie,--la première qui ait été faite sur ce +sujet,--n'a pas la prétention d'être complète.</blockquote> + +<h4>ÉTUDES, DISCOURS ET OUVRAGES PUBLIÉS OU TRADUITS EN LANGUE FRANÇAISE AU +COURS DES CINQUANTE DERNIÈRES ANNÉES DU XIXe SIÈCLE.</h4> + +<p><b>Acollas</b> (Emile).--<i>Le mariage, son passé, son présent, son avenir.</i> 1 +vol. in-18. Chevalier-Marescq, 1880.</p> + +<p><b>Adam</b> (Mme Juliette).--<i>Idées antiproudhoniennes sur l'amour, la femme et +le mariage.</i> 1 vol. in-12. Taride, 1858.</p> + +<p><b>Adhémar</b> (Mme la Vesse d').--<i>La nouvelle éducation de la femme dans les +classes cultivées.</i> 1 vol. in-16. Perrin, 1898.</p> + +<p><b>Aftallon</b> (Albert).--<i>Les lois relatives à l'épargne de la femme mariée.</i> +(Thèse.) 1 vol. in-8. Pédone, 1898.--<i>La Femme mariée, ses droits et ses +intérêts pécuniaires.</i> 1 vol. in-8. Pédone, 1899.</p> + +<p><b>Albert</b> (Charles).--<i>L'amour libre.</i> 1 vol. in-18. Bibliothèque +sociologique. Stock, 1900.</p> + +<p><b>Alix</b> (Gabriel).--<i>L'électorat municipal et provincial des femmes.</i> +Réforme sociale du 1er novembre 1896.</p> + +<p><b>Angot des Rotours</b> (le baron).--<i>L'agitation féministe.</i> La Quinzaine du +1er juillet 1896.</p> + +<p><b>Appleton</b> (le professeur Charles).--<i>La situation sociale et politique +des femmes dans le droit moderne.</i> (Discours.) Brochure in-8. Lyon, +1892.</p> + +<p><b>Aubray</b> (Gabriel).--<i>L'allée des demoiselles.</i> 1 vol. in-16. Plon, 1899.</p> + +<p><b>Backer</b> (Louis de).--<i>Le droit de la femme dans l'antiquité; son devoir +au moyen âge.</i> 1 vol. in-12. Claudin, 1880.</p> + +<p><b>Barine</b> (Mme Arvède).--<i>La révolte de l'homme.</i> Revue des Deux-Mondes du +15 juin 1883.--<i>La Gauche féministe et le mariage.</i> Revue des +Deux-Mondes du 1er juillet 1896.</p> + +<p><b>Baudrillart</b> (Henri).--<i>L'agitation pour l'émancipation des femmes en +Angleterre et aux États-Unis.</i> Revue des Deux-Mondes du 1er octobre +1872.</p> + +<p><b>Bebel</b> (Auguste).--<i>La femme dans le passé, le présent et l'avenir.</i> +Traduction française par Henri Ravé. 1 vol. in-8. Carré, 1891.</p> + +<p><b>Benoist</b> (Charles).--<i>Les ouvrières à l'aiguille à Paris.</i> 1 vol. in-18. +Chailley, 1895.</p> + +<p><b>Bentzon</b> (Mme Thérèse).--<i>Les Américaines chez elles.</i> 1 vol. in-18. +Calmann-Lévy, 1896.</p> + +<p><b>Bernard</b> (Frank).--<i>Étude historique et critique sur le consentement des +ascendants au mariage.</i> (Thèse.) 1 vol. in-8. Paris, 1899.</p> + +<p><b>Bois</b> (Jules).--<i>L'éternelle poupée.</i> (Roman.) 1 vol. in-18. Ollendorf, +1894.--<i>L'Ève nouvelle.</i> 1 vol. in-18. Flammarion, 1896.</p> + +<p><b>Bolo</b> (l'abbé Henry).--<i>Du mariage au divorce.</i> 1 vol. in-l6. Haton, +1899.</p> + +<p><b>Bonnier</b> (Charles).--<i>La question de la femme.</i> Brochure gr. in-8. Giard +et Brière, 1897.</p> + +<p><b>Bridel</b> (Louis).--<i>La femme et le droit.</i> 1 vol. in-8. Pichon, +1884.--<i>Mélanges féministes.</i> 1 vol. in-18. Giard et Brière, 1897.</p> + +<p><b>Camp</b> (Maxime du).--<i>L'oeuvre des libérées de Saint Lazare.</i> Revue des +Deux-Mondes du 15 mars 1887.</p> + +<p><b>Canonge</b> (le professeur Albert).--<i>La femme dans l'Ancien Testament.</i> +(Thèse.) 1 vol. in-8. Montauban, 1897.</p> + +<p><b>Cauwès</b> (le professeur Paul).--<i>De la protection des intérêts économiques +de la femme mariée.</i> (Brochure.) Larose, 1894.</p> + +<p><b>Chailley-Bert</b> (Joseph).--<i>L'émigration des femmes aux colonies.</i> +(Discours.) Brochure in-16. Colin, 1897.</p> + +<p><b>Charpentier</b> (Armand).--<i>L'évangile du bonheur.</i> 1 vol. in-18. Ollendorf, +1898.</p> + +<p><b>Chassain</b> (Substitut du procureur général).--<i>Le mouvement féministe en +France.</i> (Discours.) Brochure in-8. Pau, 1898.</p> + +<p><b>Chaughi</b> (René).--<i>Immoralité du mariage</i>. Brochure in-16. Namur, Louis +Roman, 1899.</p> + +<p><b>Chauvin</b> (Mlle Jeanne).--<i>Étude historique sur les professions +accessibles aux femmes</i>. 1 vol. in-8. Giard et Brière, 1892.</p> + +<p><b>Chéliga</b> (Mme Marya).--<i>Les hommes féministes</i>.--<i>Évolution</i> <i>du +féminisme</i>. Revue encyclopédique du 28 novembre 1896.--<i>Le mouvement +féministe en France</i>. Revue politique et parlementaire du 10 août +1897.--<i>Almanach féministe de 1900</i>. 1 vol. in-12. Cornély, 1900.</p> + +<p><b>Choisy</b> (Gaston).--<i>Le féminisme en Europe</i>. Revue bleue de mars 1900.</p> + +<p><b>Coulon</b> (Henri).--<i>Le divorce et la séparation de corps</i>. 5 vol. in-8. +Marchal et Billard, 1890-1896.--<i>Jésus et la femme.</i> 1 vol. in-12. +Ollendorff, 1895.--<i>De la réforme du mariage: modifications aux régimes +matrimoniaux</i>. 1 vol. in-8. Marchal et Billard, 1900.</p> + +<p><b>Crocq</b> (le docteur).--<i>La femme normale et la femme criminelle.</i> 1 vol. +in-8. Namur, 1896.</p> + +<p><b>Daste</b> (Eugène).--<i>De la recherche de la paternité hors mariage.</i> 1 vol. +in-8. Chevalier-Marescq, 1873.</p> + +<p><b>Daubié</b> (Mlle Julie).--<i>La femme pauvre au XIXe siècle</i>. 1 vol. in-8. +Guillaumin, 1866.--<i>L'émancipation de la femme.</i> 1 vol. in-8. Thorin, +1873.</p> + +<p><b>Deloze</b> (Xavier).--<i>Théorie de la puissance maritale</i>.1 vol. in-8. +Chevalier-Marescq, 1867.</p> + +<p><b>Deraismes</b> (Maria).--<i>L'ancien devant le nouveau</i>. 1 vol. in-12. +Librairie internationale, 1868.--<i>Ève contre Monsieur Dumas fils</i>. 1 +vol. in-12. Dentu, 1872.</p> + +<p><b>Deschanel</b> (Émile).<i>--Le bien et le mal qu'on a dit des femmes</i>. 2 vol. +in-32. Hetzel, 1855 et 1856.</p> + +<p><b>Desmarest</b> (Henri).--<i>La femme future</i>. 1 vol. in-18. Édition du livre +moderne, 1900.</p> + +<p><b>Destable</b> (Substitut du procureur général).--<i>De l'évolution féministe +comparée en France et en Amérique</i>. (Discours.) Brochure in-8. Rouen, +Lecerf, 1898.</p> + +<p><b>Didon</b> (le R. P. Henri).--<i>Indissolubilité et divorce</i>. 1 vol. in-12. +Dentu, 1880.</p> + +<p><b>Dissard</b> (Mme Clotilde).--<i>Opinions féministes</i> à propos du Congrès +féministe de Paris. Brochure gr. in-8. Giard et Brière, 1896.</p> + +<p><b>Dora d'Istria</b> (Mme).--<i>Des femmes, par une femme.</i> 2 vol. in-8. +Bruxelles, Lacroix et Verboeckoven, 1864.</p> + +<p><b>Drioux</b> (Substitut du procureur général).--<i>Le mouvement féministe et le +socialisme.</i> (Discours.) Brochure in-8. Orléans, Morand, 1896.</p> + +<p><b>Dronsard</b> (Mme Marie).--<i>Le mouvement féministe, les causes de son +développement tardif en France; son extension à l'étranger.</i> Le +Correspondant de septembre et octobre 1896.</p> + +<p><b>Dugard</b> (Mlle Marie).--<i>La société américaine.</i> 1 vol. in-16. Hachette, +1896.--<i>De l'éducation moderne des jeunes filles.</i> Brochure in-16. +Armand Colin, 1900.</p> + +<p><b>Dumas fils</b> (Alexandre).--<i>Les femmes qui tuent et les femmes qui +votent.</i> 1 vol. in-12. Calmann Lévy, 1880.--<i>La question du divorce.</i> 1 +vol. in-8. Ibid., 1880.--<i>La recherche de la paternité.</i> 1 vol. in-12. +Ibid., 1883.</p> + +<p><b>Dupanloup</b> (Mgr Félix).--<i>M. Duruy et l'éducation des filles.</i> Brochure +in-8. Douniol, 1867.--<i>La femme chrétienne et française: dernière +réponse à M. Duruy.</i> Brochure in-8. Ibid., 1868.--<i>La femme studieuse.</i> +1 vol. in-16. Ibid., 1869.--<i>Femmes savantes et femmes studieuses.</i> +Brochure in-8. Ibid., 1867.--<i>Le mariage chrétien.</i> 1 vol. in-16. Ibid., +1868.--<i>Controverse sur l'éducation des filles.</i> 1 vol. in-8. Plon et +Cie, 1875.</p> + +<p><b>Duverger</b> (A.).--<i>De la condition politique et civile des femmes.</i> 1 vol. +in-8. Marescq, 1872.</p> + +<p><b>Esterno</b> (le comte Ferdinand d').--<i>La femme envisagée au point de vue +naturaliste, spiritualiste, philosophique, providentiel.</i> 1 vol. in-12. +Calmann-Lévy, 1882.</p> + +<p>F. A. B.--<i>La femme et sa vocation.</i> 1 vol. in-12. Fischbacher, 1898.</p> + +<p><b>Flornoy</b> (Eugène).--<i>L'action sociale de la femme.</i> La Quinzaine du 16 +août 1901.</p> + +<p><b>Fonsegrive</b> (Georges).--<i>Le rôle de la femme à l'intérieur et à +l'extérieur du catholicisme.</i> La Quinzaine du 16 février +1898.--<i>L'enseignement féminin.</i> 1 vol. in-8. Lecoffre, 1898.</p> + +<p><b>Fouillée</b> (Alfred).--<i>La psychologie des sexes et ses fondements +physiologiques.</i> Revue des Deux-Mondes du 15 septembre 1895.</p> + +<p><b>Frank</b> (Louis).--<i>Essai sur la condition politique de la femme.</i> 1 vol. +in-8. Arthur Rousseau, 1892.--<i>Le grand catéchisme de la femme.</i> +Verviers, 1894.--<i>L'épargne de la femme mariée.</i> Bruxelles, 1892.--<i>La +femme dans les emplois publics.</i> Bruxelles, 1893.--<i>Le témoignage de la +femme.</i> Bruxelles, 1896.--<i>Les salaires de la famille ouvrière.</i> +Bruxelles, 1896.--<i>La femme contre l'alcool.</i> Bruxelles, 1896.--<i>La +femme avocat.</i> 1 vol. in-8. Giard et Brière, 1898.</p> + +<p><b>Gasparin</b> (la comtesse Agénor de).--<i>La femme et le mariage.</i> 1 vol. +in-12. Fischbacher, 1895.</p> + +<p><b>Gasparin</b> (le comte Agénor de).--<i>Les réclamations des femmes.</i>--1 vol. +in-8. Lévy frères, 1872.</p> + +<p><b>Gerritsen</b> (M. et Mme C.-V.).--<i>La femme et le féminisme.</i> 1 vol. in-4. +Giard et Brière, 1901.</p> + +<p><b>Gide</b> (Paul).--<i>Étude sur la condition privée de la femme dans le droit +ancien et moderne.</i> 1 vol. in-8. Durand et Pedone-Lauriel, 1867.</p> + +<p><b>Girardin</b> (Émile de).--<i>L'égale de l'homme.</i> 1 vol. in-12. Calmann-Lévy, +1881.</p> + +<p><b>Giraud</b> (Léon).--<i>Le roman de la femme chrétienne.</i> Préface de Mlle +Hubertine Auclert. 1 vol. in-12. Ghio, 1880.--<i>Les femmes et les +libres-penseurs.</i> Brochure in-12. Périnet, 1880.--<i>Essai sur la +condition des femmes en Europe et en Amérique.</i> 1 vol. in-12. Ghio, +1883.--<i>La femme et la nouvelle loi sur le divorce.</i> Brochure in-8. +Pedone-Lauriel, 1885.--<i>La vérité sur la recherche de la paternité.</i> 1 +vol. in-8. Pichon, 1888.</p> + +<p><b>Giraud-Teulon</b> (Alexis).--<i>Les origines du mariage et de la famille.</i> 1 +vol, in-12. Fischbacher, 1884.</p> + +<p><b>Glasson</b> (le professeur).--<i>Le mariage civil et le divorce.</i> 1 vol. in-8. +Paris, 1885.</p> + +<p><b>Gourdault</b> (Jules).--<i>La femme dans tous les pays.</i> 1 vol. in-8. Jouvet, +1882.</p> + +<p><b>Gournay</b> (Louis).--<i>De l'éducation des femmes.</i> Revue encyclopédique du 8 +octobre 1898.</p> + +<p><b>Grant-Allen</b>.--<i>Le roman d'une féministe.</i> Traduction française de G. +Labouchère. 1 vol. in-18. Bibliothèque de la Vie moderne, 1896.</p> + +<p><b>Gréard</b> (Octave).--<i>L'enseignement secondaire des filles.</i> 1 vol. in-8. +Delalain, 1882.--<i>L'éducation des femmes par les femmes.</i> 1 vol. in-12. +Hachette, 1886.--<i>Éducation et instruction.</i> 4 vol. in-12. Ibid., 1887.</p> + +<p><b>Guerrier</b> (Paul).--<i>Le respect de la femme dans la société moderne.</i> 1 +vol. in-18. Savine, 1895.</p> + +<p><b>Guilleminot</b> (A.).--<i>Études sociales: femme, enfant, humanité.</i> Préface +du Dr Georges Martin. 1 vol. in-18. Giard et Brière, 1896.</p> + +<p><b>Hauser</b> (H.).--<i>Le travail des femmes aux XVe et XVIe siècles.</i> Brochure +gr. in-8. Giard et Brière, 1897.</p> + +<p><b>Haussonville</b> (comte d').--<i>Salaires et misères de femmes.</i> l vol. in-18. +Calmann-Lévy, 1899.</p> + +<p><b>Hepworth-Dixon</b> (Miss Ella).--<i>Une femme moderne.</i> Traduction française +de G. Labouchère. 1 vol. in-18. Bibliothèque de la Vie moderne, 1896.</p> + +<p><b>Héricourt</b> (Jenny d').--<i>La femme affranchie.</i> 2 vol. in-12. Dentu, 1860.</p> + +<p><b>Hudry-Menos</b> (Mme).--<i>La femme.</i> 1 vol. petit in-18. Schleicher frères, +1900.</p> + +<p><b>Ingelbrecht.</b>--<i>Le féminisme et la femme mariée.</i> Revue politique et +parlementaire de février 1900.</p> + +<p><b>Janet</b> (Paul).--<i>L'éducation des femmes.</i> Revue des Deux-Mondes du 1er +septembre 1883.</p> + +<p><b>Joly</b> (Henri)--<i>Le dernier congrès d'économie sociale et le féminisme.</i> +La Quinzaine du 16 août 1901.</p> + +<p><b>Kauffmann</b> (Mme Caroline).--<i>Questionnaire sur plusieurs sujets +féministes.</i> Brochure in-8. Henri Richard, 1900.</p> + +<p><b>Krug</b> (Charles).--<i>Le féminisme et le Droit civil français.</i> (Thèse.) 1 +vol. in-8. Nancy, 1899.</p> + +<p><b>Laboulaye</b> (Édouard).--<i>Recherches sur la condition civile et politique +des femmes.</i> 1 vol. in-8. Durand, 1843.</p> + +<p><b>Lacour</b> (Léopold).--<i>L'humanisme intégral.</i> 1 vol. in-18. Bibliothèque +sociologique. Stock, 1896.</p> + +<p><b>La Grasserie</b> (Raoul de).--<i>De la recherche et des effets de la paternité +naturelle.</i> 1 vol. in-8. Pedone-Lauriel, 1893.--<i>Le mouvement féministe +et les droits de la femme.</i> Revue politique et parlementaire de +septembre 1894.</p> + +<p><b>Lafont de Sentenne</b> (Substitut du procureur général).--<i>Des droits du +mari sur la correspondance de sa femme.</i> (Discours.) Brochure in-8. +Toulouse, 1897.</p> + +<p><b>Lambert</b> (Maurice).--<i>Le féminisme et ses revendications.</i> Brochure in-8. +Pédone, 1897.</p> + +<p><b>Lamy</b> (Étienne).--<i>La femme de demain.</i> 1 vol. in-16. Perrin, 1901.</p> + +<p><b>Lampérière</b> (Mme Anna).--<i>Le rôle social de la femme: devoirs, droit, +éducation.</i> 1 vol. in-18. Alcan, 1898.</p> + +<p><b>Leduc</b> (Lucien).--<i>La femme devant le Parlement.</i> (Thèse.) 1 vol. in-8. +Giard et Brière, 1898.</p> + +<p><b>Lefebvre</b> (le professeur Charles).--<i>Leçons d'introduction à l'histoire +du droit matrimonial français.</i> 1 vol. in-8. Larose, 1900.</p> + +<p><b>Legouvé</b> (Ernest).--<i>Histoire morale des femmes.</i> 1 vol. in-8. Saudré, +1848. La septième édition a été augmentée d'un appendice sur +<i>L'éducation des femmes</i>, Didier, 1882.--<i>La femme en France au XIXe +siècle.</i> 1 vol. in-12. Ibid., 1864.--<i>La question des femmes.</i> Brochure +in-12. Ibid., 1881.</p> + +<p><b>Le Hardy de Beaulieu</b> (Charles).--<i>L'éducation de la femme.</i>--1 vol. +in-12. Liège, Sazonoff, 1867.</p> + +<p><b>Lejeal</b> (Gustave).--<i>La Française devant la loi.</i> Revue encyclopédique du +26 novembre 1896.</p> + +<p><b>Lemaître</b> (Jules).--<i>La femme de Michelet.</i> Revue de Paris du 15 octobre +1898.--<i>Opinions à répandre: féminisme.</i> Société française d'imprimerie +et de librairie, 1901.</p> + +<p><b>Leroy-Beaulieu</b> (Paul).--<i>Le travail des femmes au XIXe siècle.</i> 1 vol. +in-18. Charpentier, 1895.</p> + +<p><b>Le Senne</b> (Napoléon-Madeleine).--<i>Droits et devoirs de la femme devant la +loi française.</i> 1 vol. in-8. Hennuyer, 1884.</p> + +<p><b>Letourneau</b> (Charles).--<i>L'évolution du mariage et de la famille.</i> 1 vol. +in-8. Vigot, 1888.</p> + +<p><b>Le Roux</b> (Hugues).--<i>Nos filles: qu'en ferons-nous?</i> 1 vol. in-18. +Calmann-Lévy, 1898.--<i>Le bilan du divorce.</i> 1 vol. in-18. Ibid., 1900.</p> + +<p><b>Levinck</b> (Anna).--<i>Les femmes qui ne tuent ni qui ne votent.</i> 1 vol. +in-12. Marpon et Flammarion, 1882.</p> + +<p><b>Lombroso</b> et <b>Ferrari</b>.--<i>La femme criminelle et la prostituée.</i> Traduction +française de Meille. 1 vol. in-8. Alcan, 1896.</p> + +<p><b>Lourbet</b> (Jacques).--<i>La femme devant la science contemporaine.</i> 1 vol. +in-18. Alcan, 1896.--<i>Le problème des sexes.</i> 1 vol. in-8. Giard et +Brière, 1900.</p> + +<p><b>Maguette</b> (L.).--<i>De l'admission des femmes au barreau.</i> Revue générale +du droit, année 1897.</p> + +<p><b>Marc</b> (Fernand).--<i>Le rôle de la femme chrétienne dans les premières +communautés.</i> (Thèse.) 1 vol. in-8. Paris, 1898.</p> + +<p><b>Margueritte</b> (Paul et Victor).--<i>Femmes nouvelles.</i> (Roman.) 1 vol. +in-16. Plon, 1899.--<i>Mariage et divorce.</i> La Revue des Revues du 1er +décembre 1900.</p> + +<p><b>Marie du Sacré-Coeur</b> (Soeur).--<i>La régénération de la France par la +femme.</i> 1 vol. in-18. Lecoffre, 1897.--<i>Les religieuses enseignantes et +les nécessités de l'apostolat.</i> 1 vol. in-16. Rondelet, 1898.--<i>La +formation catholique de la femme contemporaine.</i> 1 vol. in-18. Ibid., +1899.</p> + +<p><b>Marion</b> (Henri).--<i>Psychologie de la femme.</i> 1 vol. in-18. Colin, 1900.</p> + +<p><b>Marquet</b> (Substitut du procureur général).--<i>La condition légale de la +femme au commencement et à la fin du XIXe siècle.</i> Brochure in-8. Nîmes, +Chastanier, 1899.</p> + +<p><b>Martial</b> (Lydie).--<i>Qu'elles soient des épouses et des mères.</i> 1 vol. +in-16. Bibliothèque de la Nouvelle Revue, 1898.</p> + +<p><b>Maryan</b> (M.) et <b>Béal</b> (G.).--<i>Le féminisme de tous les temps.</i> 1 vol. +in-8. Bloud, 1901.</p> + +<p><b>Michelet.</b>--<i>Le prêtre, la femme et la famille.</i> 1 vol. in-12. Hachette, +1845.--<i>La femme.</i> 1 vol. in-12. Ibid., 1860.</p> + +<p><b>Mill</b> (John-Stuart).--<i>L'affranchissement des femmes.</i> Traduction +française de Cazelles. 1 vol. in-12. Guillaumin, 1869.</p> + +<p><b>Morché</b> (Henri).--<i>Le droit de la femme sur les produits de son travail.</i> +(Thèse.) 1 vol. in-8. Angers, Burdin, 1901.</p> + +<p><b>Morisot-Thibault.</b>--<i>De l'autorité maritale.</i> 1-vol. in-8. +Chevalier-Maresch, 1899.</p> + +<p><b>Moysen</b> (Paul).--<i>La femme dans le droit français.</i> 1 vol. in-8. +Chevalier-Marescq, 1896.</p> + +<p><b>Musée social.</b>--<i>L'industrie de la couture et de la confection à Paris.</i> +Série A, circulaire nº 14.</p> + +<p><b>Nadaillac</b> (marquis de).--<i>L'évolution du mariage.</i> Le Correspondant du +10 juin 1893.</p> + +<p><b>Naville</b> (Ernest).--<i>La condition sociale des femmes.</i> 1 vol. in-12. +Fischbacher, 1891.</p> + +<p><b>Ostrogorski.</b>--<i>La femme au point de vue du droit public.</i> Annuaire de +législation étrangère, année 1899.</p> + +<p><b>Pascaud</b> (H.).--<i>Le droit de la femme mariée aux produits de son +travail.</i> Revue politique et parlementaire du 10 septembre 1896.--<i>Les +droits des femmes dans la vie civile et familiale.</i> Recueil des travaux +de l'Académie des sciences morales et politiques, juillet 1896.</p> + +<p><b>Pelletan</b> (Eugène).--<i>La famille, la mère.</i> 1 vol. in-8. Librairie +internationale, 1865.--<i>La femme au XIXe siècle.</i> Brochure in-18. +Paguerre, 1869.</p> + +<p><b>Pert</b> (Camille).--<i>Le livre de la femme.</i> 1 vol. in-16. Société +d'éditions littéraires et artistiques, 1901.</p> + +<p><b>Piolet</b> (le R. P. Jean-Baptiste).--<i>De l'émigration des femmes aux +colonies.</i> Le Correspondant du 10 avril.</p> + +<p><b>Posada</b> (Adolphe).--<i>Théories modernes sur les origines de la famille et +de la société.</i> Traduction française de Frantz de Zeltner. 1 vol. in-8. +Giard et Brière, 1897.</p> + +<p><b>Prévost</b> (Marcel).--<i>Les vierges fortes</i>: I. <i>Frédérique</i>; II. <i>Léa.</i> +(Romans.) 2 vol. in-18. Lemerre, 1900.</p> + +<p><b>Principales personnalités féminines de France et de l'Étranger.</b>--<i>La +femme moderne.</i> Revue encyclopédique du 26 novembre 1896.</p> + +<p><b>Raztetti</b> (Mme).--<i>La femme d'après la physiologie, la pathologie et la +morale.</i> 1 vol. in-12. Fischbacher, 1890.</p> + +<p><b>Rebière</b> (A.).--<i>Les femmes dans la science.</i> 1 vol. in-8. Nony, 1897.</p> + +<p><b>Regnal</b> (Georges).--<i>Ce que doivent être nos filles.</i> 1 vol. in-18. +Dentu, 1896.</p> + +<p><b>Renaud</b> (Joseph).--<i>La faillite du mariage et l'union future.</i> 1 vol. +in-18. Flammarion, 1898.</p> + +<p><b>Réval</b> (G.).--<i>Les Sévriennes.</i> (Roman.) 1 vol. in-18. Société d'éditions +littéraires et artistiques, 1900.--<i>Un lycée de jeunes filles.</i> (Roman.) +1 vol. in-18. Ollendorff, 1901.</p> + +<p><b>Richer</b> (Léon).--<i>La femme libre.</i> 1 vol. in-12. Dentu, 1877.--<i>Le Code +des femmes.</i> 1 vol. in-12. Ibid., 1883.</p> + +<p><b>Rivet</b> (Gustave).--<i>La recherche de la paternité.</i> Préface par Alexandre +Dumas fils. In-8. Dreyfous, 1891.</p> + +<p><b>Rochard</b> (Jules).--<i>L'éducation des filles.</i> Revue des Deux-Mondes du 1er +février 1888.</p> + +<p><b>Rössler</b> (le R. P. Augustin).--<i>La question féministe.</i> Traduction +française de J. de Rochay. 1 vol. in-18. Perrin, 1899.</p> + +<p><b>Rousselot</b> (Paul).--<i>La pédagogie féminine.</i> 1 vol. in-12. Delagrave, +1881.--<i>Histoire de l'éducation des femmes en France.</i> 2 vol. in-12. +Didier, 1883.</p> + +<p><b>Ryckère</b> (Raymond de).--<i>La femme en prison et devant la mort.</i> 1 vol. +gr. in-8. Storck, Lyon, 1898.</p> + +<p><b>Sagnol</b> (Johannès).--<i>L'égalité des sexes.</i> Brochure-in-8. Librairie +socialiste, 1889.</p> + +<p><b>Schirmacher</b> (Mlle Kaethe).--<i>Le féminisme aux États-Unis, en France, +dans la Grande-Bretagne, en Suède et en Russie.</i> Brochure petit in-18. +Colin, 1898.</p> + +<p><b>Secrétan</b> (Charles).--<i>Le droit de la femme</i>, 1886.</p> + +<p><b>Simon</b> (Jules).--<i>L'ouvrière.</i> 1 vol. in-8. Hachette, 1861.--<i>La +famille.</i> Brochure in-18. Degorce-Cadot, 1869.</p> + +<p><b>Simon</b> (Jules et Gustave).--<i>La femme du XXe siècle.</i> 1 vol. in-18. +Calmann-Lévy, 1892.</p> + +<p><b>Starcke</b> (C. N.).--<i>La famille dans les différentes sociétés.</i> 1 vol. +in-8. Giard et Brière, 1899.</p> + +<p><b>Talmeyr</b> (Maurice).--<i>Les femmes qui enseignent.</i> Revue des Deux-Mondes +du 1er juin 1897.</p> + +<p><b>Terrisse</b> (Marie).--<i>A travers le féminisme.</i> 1 vol. in-12. Fischbacher, +1895.</p> + +<p><b>Thullé</b> (le docteur).--<i>La femme: essai de sociologie physiologique.</i> 1 +vol. in-8. Delahaye et Lecrosnier, 1885.</p> + +<p><b>Thuriet</b> (Substitut du procureur général).--<i>Des réformes demandées par +le parti féministe dans la législation pénale.</i> (Discours). Brochure +in-8. Dijon, Darantière, 1896.</p> + +<p><b>Un vieux bibliophile.</b>--<i>Manuel de bibliographie biographique et +d'iconographie des femmes célèbres de tous les siècles et de tous les +pays.</i> 1 vol. gr. in-8. Nilsson, 1894.</p> + +<p><b>Vachon</b> (Marius).--<i>La femme dans l'art.</i> 1 vol. in-4. Rouam, 1893.</p> + +<p><b>Valbert</b> (G.).--<i>L'émancipation des femmes.</i> Revue des Deux-Mondes du 1er +novembre 1880.--<i>L'enseignement des jeunes filles en France, à propos +d'un livre allemand.</i> Revue des Deux-Mondes du 1er janvier 1886.--<i>Ce +que pensent les professeurs allemands de l'admission des femmes dans les +Universités.</i> Revue des Deux-Mondes du 1er avril 1897.</p> + +<p><b>Vallier</b> (Joseph).--<i>Le travail des femmes dans l'industrie française.</i> +(Thèse.) 1 vol. in-8. Grenoble, 1899.</p> + +<p><b>Varigny</b> (Charles de).--<i>La femme aux États-Unis.</i> 1 vol. in-18. Colin, +1893.</p> + +<p><b>Viallefont</b> (Substitut du procureur général).--<i>De la femme avocat.</i> +(Discours.) Brochure in-8. Agen, 1898.</p> + +<p><b>Villey</b> (le professeur Edmond).--<i>Le mouvement féministe contemporain.</i> +(Discours.) Brochure in-8. Caen, Lanier, 1895.</p> + +<p><b>Wagner</b> (C).--<i>Auprès du foyer.</i> 1 vol. in-18. Colin, 1898.</p> + +<p><b>Westermarck</b> (Édouard).--<i>L'origine du mariage dans l'espèce humaine.</i> +Traduction française de Henry de Varigny. 1 vol. in-8. Guillaumin, 1895.</p> + +<h4>REVUES ET JOURNAUX</h4> + +<p><i>L'Avant-Courrière.</i>--Feuille des revendications féministes fondée en +1893 par Mme Jeanne Schmahl.</p> + +<p><i>Le Droit des Femmes.</i>--Journal fondé en 1869 et publié pendant +vingt-trois ans sous la direction de M. Léon Richer.</p> + +<p><i>Le Féminisme chrétien.</i>--Revue fondée en 1896 par Mme Marie Maugeret.</p> + +<p><i>La Femme.</i>--Publication fondée par Mlle Sarah Monod et dirigée par Mlle +Sabatier.</p> + +<p><i>La Femme socialiste.</i>--Feuille mensuelle fondée en 1901 par Mme +Élisabeth Renaud.</p> + +<p><i>La Fronde.</i>--Journal quotidien fondé en 1897 par Mlle Marguerite +Durand.</p> + +<p><i>L'Harmonie sociale.</i>--Feuille hebdomadaire fondée en 1897 par Mme Aline +Valette.</p> + +<p><i>Le Journal des Femmes.</i>--Revue dirigée par Mme Maria Martin.</p> + +<p><i>La Ligue.</i>--Organe belge du Droit des femmes, fondé à Bruxelles en 1893 +par Mlle Marie Popelin.</p> + +<p><i>Le Pain.</i>--Publication fondée en 1898 par Mme Paule Vigneron.</p> + +<p><i>La Revue féministe</i>, fondée en 1895 par Mme Clotilde Dissard.</p> +<br><br> + +<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3> + +<pre> +AVANT-PROPOS + +<a href="#l1">LIVRE I</a> +ÉMANCIPATION ÉLECTORALE DE LA FEMME + +<a href="#l1c1">CHAPITRE I</a> +Pourquoi la femme serait-elle exclue des prérogatives de la puissance +virile? + +<a href="#l1c1s1">I.</a>--Théorie surannée de l'«office viril».--Ses origines et ses motifs. 3 + +<a href="#l1c1s2">II.</a>--Le témoignage de la femme.--Droit ancien, droit nouveau. 5 + +<a href="#l1c1s3">III.</a>--La femme tutrice.--Extension désirable de sa capacité actuelle. 10 + +<a href="#l1c1s4">IV.</a>--Droit accordé aux commerçantes d'élire les juges des tribunaux de +commerce.--Sa raison d'être. 12 + +<a href="#l1c1s5">V.</a>--Droit revendiqué par les patronnes et les ouvrières de participer à +la formation des conseils de prud'hommes.--Scrupules inadmissibles. 15 + +<a href="#l1c2">CHAPITRE II</a> +Vicissitudes et progrès du suffrage féminin + +<a href="#l1c2s1">I.</a>--Position de la question.--Traditions juridiques et religieuses +hostiles à l'électorat politique des femmes.--La Révolution a-t-elle été +féministe?--Olympe de Gouges et sa «Déclaration des droits de la Femme +et de la Citoyenne». 18 + +<a href="#l1c2s2">II.</a>--Appels de quelques Françaises au pouvoir judiciaire et au pouvoir +législatif.--Les expériences américaines.--Les innovations anglaises. 22 + +<a href="#l1c3">CHAPITRE III</a> +Le suffrage universel et l'électorat des femmes + +<a href="#l1c3s1">I.</a>--Tactique habile des Anglo-Saxonnes.--En France, le suffrage +universel ne remplit pas sa définition.--Pourquoi les Françaises +devraient être admises à voter. 25 + +<a href="#l1c3s2">II.</a>--Exclure la femme du scrutin est irrationnel et injuste.--Égalité +pour les hommes, inégalité pour les femmes. 30 + +<a href="#l1c3s3">III.</a>--L'exemption du service militaire justifie-t-elle l'incapacité +politique du sexe féminin?--Que le vote soit un «droit» ou une +«fonction» de souveraineté, les femmes peuvent y prétendre. 33 + +<a href="#l1c4">CHAPITRE IV</a> +Plaidoyer en faveur de la femme électrice + +<a href="#l1c4s1">I.</a>--A-t-elle intérêt à voter?--La politique démocratique intéresse les +femmes autant que les hommes.--Le bulletin de vote est l'arme des +faibles. 36 + +<a href="#l1c4s2">II.</a>--En faveur des droits politiques de la femme.--Sa capacité.--Sa +moralité.--Son esprit conservateur. 39 + +<a href="#l1c4s3">III.</a>--Opinions de quelques hommes célèbres.--Résistances +intéressées.--Les femmes sont-elles trop sentimentales et trop dévotes +pour bien voter? 41 + +<a href="#l1c5">CHAPITRE V</a> +Objections des poètes et des maris + +<a href="#l1c5s1">I.</a>--Si la vie publique risque de gâter les grâces de la femme.--Vaines +appréhensions. 45 + +<a href="#l1c5s2">II.</a>--Si l'électorat des femmes risque de désorganiser la société +domestique.--Craintes excessives. 48 + +<a href="#l1c5s3">III.</a>--Comment concilier les droits politiques de la femme avec les +droits politiques du mari?--Du peu de goût des Françaises pour +l'émancipation électorale. 52 + +<a href="#l1c6">CHAPITRE VI</a> +A quand le vote des Françaises? + +<a href="#l1c6s1">I.</a>--Hostilité des uns, indifférence des autres.--Où est la femme forte +de l'Évangile? 55 + +<a href="#l1c6s2">II.</a>--L'électorat des femmes et leur éligibilité.--Du rôle politique de +la femme de quarante ans. 57 + +<a href="#l1c6s3">III.</a>--Dangers de la vie parlementaire.--Point de femmes députés.--Le +droit d'élire n'implique pas nécessairement le droit d'être élu. 60 + +<a href="#l2">LIVRE II</a> +ÉMANCIPATION CIVILE DE LA FEMME + +<a href="#l2c1">CHAPITRE I</a> +La crise du mariage + +<a href="#l2c1s1">I.</a>--On se marie tard, on se marie moins, on se marie mal.--Calculs +égoïstes des jeunes gens.--Calculs égoïstes des jeunes filles.--Calculs +égoïstes des parents. 68 + +<a href="#l2c1s2">II.</a>--Le flirt.--Son charme.--Son danger. 70 + +<a href="#l2c1s3">III.</a>--Instruction et célibat.--Pourquoi la jeune fille «nouvelle» doit +faire une femme indépendante.--Anglaises et Françaises. 72 + +<a href="#l2c1s4">IV.</a>--Ménages ouvriers.--Diminution des mariages et des naissances dans +la classe populaire.--Les tentations de l'amour libre. 75 + +<a href="#l2c1s5">V.</a>--Raisons d'espérer.--Bonnes épouses et saintes mères.--Le féminisme +parisien et l'antiféminisme provincial. 77 + +<a href="#l2c2">CHAPITRE II</a> +Pour et contre l'autorité maritale + +<a href="#l2c2s1">I.</a>--Des pouvoirs du mari sur la femme.--Ce qu'ils sont en droit et en +fait.--L'homme s'agite et la femme le mène. 82 + +<a href="#l2c2s2">II.</a>--A quoi tient l'affaiblissement du prestige marital?--Bonté, +naïveté, vulgarité ou pusillanimité des hommes.--Qu'est devenue +l'élégance virile? 84 + +<a href="#l2c2s3">III.</a>--La puissance du mari est d'origine chrétienne.--Doctrine de la +Bible et des Pères de l'Église.--Égalité spirituelle et hiérarchie +temporelle des époux. 88 + +<a href="#l2c2s4">IV.</a>--Déclarations de Léon XIII.--Le dogme chrétien a inspiré notre droit +coutumier et notre droit moderne. 92 + +<a href="#l2c3">CHAPITRE III</a> +Point de famille sans chef + +<a href="#l2c3s1">I.</a>--L'article 213 du Code civil.--Son fondement rationnel.--Pourquoi les +femmes s'insurgent contre l'autorité maritale.--Curieux plébiscite +féminin. 95 + +<a href="#l2c3s2">II.</a>--Le fort et le faible des maris.--La maîtrise de la femme +vaudrait-elle la maîtrise de l'homme?--La femme-homme. 97 + +<a href="#l2c3s3">III.</a>--L'égalité de puissance est-elle possible entre mari et +femme?--Point d'ordre sans hiérarchie.--L'égalité des droits entre époux +serait une source de conflits et d'anarchie. 100 + +<a href="#l2c3s4">IV.</a>--Répartition naturelle des rôles entre le mari et la +femme.--Puissance de celle-ci, pouvoir de celui-là.--La volonté +masculine.--A propos du domicile marital.--La maîtresse de maison. 103 + +<a href="#l2c3s5">V.</a>--Le secret des bons ménages.--Par quelles femmes l'autorité maritale +est encore agréée et obéie.--Avis aux hommes. 109 + +<a href="#l2c4">CHAPITRE IV</a> +A propos de la dot + +<a href="#l2c4s1">I.</a>--Le mal qu'on en dit.--Les mariages d'argent.--Récriminations +féministes et socialistes. 114 + +<a href="#l2c4s2">II.</a>--Peut-on et doit-on supprimer la dot?--Le bien qu'elle fait.--La +femme dotée est plus forte et plus libre. 117 + +<a href="#l2c4s3">III.</a>--Mariage sans dot, mari sans frein.--Filles à plaindre et parents à +blâmer.--Éducation à modifier. 119 + +<a href="#l2c5">CHAPITRE V</a> +Du régime de communauté légale + +<a href="#l2c5s1">I.</a>--Une revendication de l'«Avant-Courrière».--Pourquoi les gains +personnels de la femme sont-ils aujourd'hui à la merci du mari?--La +communauté légale est notre régime de droit commun. 125 + +<a href="#l2c5s2">II.</a>--Remèdes proposés.--Abolition de l'autorité maritale.--Séparation de +biens judiciaire.--Substitution de la division des patrimoines à la +communauté légale. 127 + +<a href="#l2c5s3">III.</a>--Pourquoi nous restons fidèles à la communauté des biens.--Ce vieux +régime favorise l'union des époux.--Point de solidarité sans patrimoine +commun.--Méfiance et individualisme: tel est l'esprit de la séparation +de biens. 131 + +<a href="#l2c5s4">IV.</a>--La communauté légale peut et doit être améliorée.--Restrictions aux +pouvoirs trop absolus du mari.--Ce qu'est la communauté dans les petits +ménages urbains ou ruraux. 137 + +<a href="#l2c5s5">V.</a>--La séparation est un principe de désunion.--Point de nouveautés +dissolvantes.--Dernière concession. 142 + +<a href="#l2c6">CHAPITRE VI</a> +Protection des salaires et des gains de l'épouse commune en biens + +<a href="#l2c6s1">I.</a>--Projet de réforme.--Droit pour la femme de disposer de ses salaires +et de ses gains.--Le tribunal devra-t-il intervenir?--Une amélioration +facile à réaliser. 148 + +<a href="#l2c6s2">II.</a>--Droit pour la femme de déposer ses économies à la Caisse +d'épargne.--Innovation incomplète.--L'épouse doit avoir, à l'exclusion +de l'époux, le droit de retirer ses dépôts. 152 + +<a href="#l2c6s3">III.</a>--Abandon du foyer par le mari.--Droit pour la femme de +saisir-arrêter les salaires de son homme.--Droit réciproque accordé au +mari à rencontre de la femme coupable. 153 + +<a href="#l2c6s4">IV.</a>--Étrange revendication.--Le salariat conjugal.--Est-il possible et +convenable de rémunérer le travail de la femme dans la famille? 157 + +<a href="#l2c7">CHAPITRE VII</a> +L'incapacité civile de la femme mariée + +<a href="#l2c7s1">I.</a>--En quoi consiste cette incapacité légale?--Ses atténuations.--Sa +raison d'être.--Vient-elle de l'inexpérience ou de l'infériorité du sexe +féminin? 163 + +<a href="#l2c7s2">II.</a>--Fondement rationnel.--Unité de direction dans le gouvernement de la +famille.--Convient-il d'abolir l'incapacité civile de la femme mariée? + 166 + +<a href="#l2c7s3">III.</a>--Élargissement désirable de la capacité des femmes.--Suppression de +l'autorisation maritale dans le cas de séparation de biens.--Un dernier +voeu.--La puissance maritale est-elle une fonction inamovible? 168 + +<a href="#l3">LIVRE III</a> +ÉMANCIPATION CONJUGALE DE LA FEMME + +<a href="#l3c1">CHAPITRE I</a> +L'amour conjugal + +<a href="#l3c1s1">I.</a>--Traditions chrétiennes du mariage.--Son fondement: devoir ou +plaisir?--Il ne doit se confondre ni avec la passion qui affole, ni avec +le caprice qui passe. 173 + +<a href="#l3c1s2">II.</a>--L'amour-passion: ses violences et ses déceptions.--Le mariage sans +amour: son abaissement et ses tristesses. 176 + +<a href="#l3c1s3">III.</a>--Instinct mutuel d'appropriation.--Rites solennels de +célébration.--L'amour conjugal est monogame.--Que penser de +l'indissolubilité du mariage? 179 + +<a href="#l3c1s4">IV.</a>--C'est une garantie prise par les époux contre eux-mêmes.--L'accord +des âmes ne se fait qu'à la longue.--Exemples pris dans la vie +réelle.--A quand l'amour sans lien? 182 + +<a href="#l3c2">CHAPITRE II</a> +La réforme du mariage + +<a href="#l3c2s1">I.</a>--Récriminations féministes contre les moeurs et contre les +lois.--Sont-elles fondées?--La «loi de l'homme».--Exagérations +dramatiques. 187 + +<a href="#l3c2s2">II.</a>--Jugement porté sur l'oeuvre du Code civil.--S'il faut la détruire +ou la perfectionner.--Améliorations désirables. 190 + +<a href="#l3c2s3">III.</a>--Entraves excessives.--Ce que doit être l'intervention des +parents.--Sommations dites «respectueuses».--Mariages +improvisés.--Fiançailles trop courtes. 192 + +<a href="#l3c2s4">IV.</a>--Une proposition extravagante: le «concubinat légal». 197 + +<a href="#l3c3">CHAPITRE III</a> +Du devoir de fidélité et des peines de l'adultère + +<a href="#l3c3s1">I.</a>--Rôle de l'Église et de l'État.--Mariage civil et mariage +religieux.--Qu'est-ce que l'union libre? 199 + +<a href="#l3c3s2">II.</a>--Ce qu'il faut penser du devoir de fidélité.--Répression du délit +d'adultère: inégalité de traitement au préjudice de la femme et à +l'avantage du mari.--Théorie des deux morales. 202 + +<a href="#l3c3s3">III.</a>--Identité des fautes selon la conscience.--Conséquences sociales +différentes.--Convient-il d'égaliser les peines? 205 + +<a href="#l3c3s4">IV.</a>--A propos de l'article 324.--S'il est vrai que le mari puisse tuer +impunément la femme adultère.--Suppression désirable de l'excuse édictée +au profit du mari. 209 + +<a href="#l3c3s5">V.</a>--Autres modifications pénales en faveur de la jeune fille du +peuple.--La question de la prostitution.--Réforme légale et réforme +morale. 213 + +<a href="#l3c4">CHAPITRE IV</a> +La littérature «passionnelle» et le féminisme «antimatrimonial» + +<a href="#l3c4s1">I.</a>--Symptômes de décadence.--Mauvais livres, mauvaises moeurs.--Ce que +la femme «nouvelle» consent à lire.--Ce qu'y perdent la conversation, la +décence et l'honnêteté. 221 + +<a href="#l3c4s2">II.</a>--Théâtre et roman: exaltation de la femme, abaissement de +l'homme.--La femme romantique d'autrefois et la féministe émancipée +d'aujourd'hui.--Anarchisme inconscient de certaines jeunes filles.--Le +châtiment qui les attend. 225 + +<a href="#l3c4s3">III.</a>--Le mariage est une gène: abolissons-le!--L'amour selon la Nature +ou la monogamie selon la Loi.--On compte sur le divorce pour ruiner le +mariage. 228 + +<a href="#l3c5">CHAPITRE V</a> +Où mène le divorce + +<a href="#l3c5s1">I.</a>--Les méfaits du divorce.--L'esprit individualiste.--Statistique +inquiétante.--Le mariage à l'essai. 237 + +<a href="#l3c5s2">II.</a>--Plus d'indissolubilité pour les époux, plus de sécurité pour les +enfants.--Le droit au bonheur et les devoirs de famille.--Appel à +l'union. 243 + +<a href="#l3c5s3">III.</a>--Le divorce et les mécontents qu'il a faits.--Nouveauté dangereuse, +suivant les uns; mesure insuffisante, suivant les autres.--La logique de +l'erreur.--Divorce par consentement mutuel.--Divorce par volonté +unilatérale.--Suppression du délit d'adultère. 246 + +<a href="#l3c5s4">IV.</a>--En marche vers l'union libre.--Plus d'indissolubilité, plus de +fidélité.--Un choix à faire: idées chrétiennes, idées révolutionnaires. 254 + +<a href="#l3c6">CHAPITRE VI</a> +Les doctrines révolutionnaires et l'abolition du mariage + +<a href="#l3c6s1">I.</a>--Mariage et propriété.--Leur évolution parallèle.--La Révolution les +supprimera l'un et l'autre.--Pourquoi? 259 + +<a href="#l3c6s2">II.</a>--S'il est vrai que le mariage actuel asservisse la femme au +mari.--L'épouse est-elle la propriété de l'époux? 262 + +<a href="#l3c6s3">III.</a>--Point de révolution sociale sans révolution conjugale.--Appel +anarchiste aux jeunes femmes.--Appel socialiste aux vieilles filles. 265 + +<a href="#l3c7">CHAPITRE VII</a> +Morale anarchiste et morale socialiste + +<a href="#l3c7s1">I.</a>--Morale anarchiste: l'émancipation du coeur et des sens; la +libération de l'amour; l'apologie de l'inconstance. 271 + +<a href="#l3c7s2">II.</a>--Morale socialiste: la suppression du mariage; la réhabilitation de +l'instinct; l'affranchissement des sexes. 278 + +<a href="#l3c7s3">III.</a>--Noces libertaires.--La souveraineté du désir.--Unanimité des +conclusions anarchistes et socialistes en faveur de l'union libre. 280 + +<a href="#l3c7s4">IV.</a>--Ne pas confondre l'indépendance de l'amour avec la communauté des +femmes.--Illusions certaines et déceptions probables. 284 + +<a href="#l3c8">CHAPITRE VIII</a> +Où l'union libre conduirait la femme + +<a href="#l3c8s1">I.</a>--La femme libre dans l'union libre.--Pourquoi se lier?--Le mariage +tue l'amour.--Réponse: et l'inconstance du coeur? et la satiété des +sens?--Point de sécurité sans un engagement réciproque.--Abattez le +foyer ou domptez la passion.--Le mariage profite surtout à la femme. 289 + +<a href="#l3c8s2">II.</a>--Étrange dilemme de Proudhon.--Si le mariage chrétien a réhabilité +la femme.--L'union libre et les charges de la vie.--Les souffrances et +les violences de l'amour-passion. 295 + +<a href="#l3c8s3">III.</a>--Crimes passionnels.--Les suicides par amour plus nombreux du côté +des femmes que du côté des hommes, plus fréquents du côté des veufs que +du côté des veuves.--Explication de cette anomalie.--Quand la moralité +baisse, le mariage décline. 299 + +<a href="#l3c9">CHAPITRE IX</a> +Les scandales et les méfaits du libre amour + +<a href="#l3c9s1">I.</a>--Revendications innommables.--Ce que sera l'«union future».--La +liberté de l'instinct.--La réhabilitation du libertinage.--La femme +devenue la «fille». 303 + +<a href="#l3c9s2">II.</a>--Les chaînes du mariage.--Plus d'engagements solennels si la vie +doit être un perpétuel amusement. 305 + +<a href="#l3c9s3">III.</a>--Sus au mariage! sus à la famille!--Citations démonstratives.--Les +destructions révolutionnaires. 307 + +<a href="#l3c9s4">IV.</a>--Derniers griefs.--Les nuisances de l'union libre.--Le mariage, +peut-il disparaître?--Appel aux honnêtes gens. 311 + +<a href="#l3c10">CHAPITRE X</a> +Hésitations et inconséquences du féminisme radical + +<a href="#l3c10s1">I.</a>--Tactique adoptée par la Gauche féministe.--Le mariage doit être +rénové et l'union libre ajournée. 317 + +<a href="#l3c10s2">II.</a>--Ce que doit être le mariage nouveau: «une association libre entre +égaux».--Abolition de toutes les supériorités maritales. 319 + +<a href="#l3c10s3">III.</a>--Extension du divorce.--Voeux significatifs émis par le Congrès de +1900.--Aux prises avec la logique. 323 + +<a href="#l3c10s4">IV.</a>--Les entraînements de l'erreur.--La peur des mots.--A mi-chemin de +l'union libre.--Inconséquence ou timidité.--Conclusion. 333 + +<a href="#l4">LIVRE IV</a> +ÉMANCIPATION MATERNELLE DE LA FEMME + +<a href="#l4c1">CHAPITRE I</a> +Du rôle respectif des père et mère + +<a href="#l4c1s1">I.</a>--Le «féminisme maternel».--Philosophie chrétienne.--Division des +tâches et séparation des pouvoirs. 342 + +<a href="#l4c1s2">II.</a>--Quelles sont les intentions et les indications de la +nature?--Dissemblances physiques entre le père et la +mère.--Différenciation des sexes. 343 + +<a href="#l4c1s3">III.</a>--Dissemblances psychiques entre l'homme et la femme.--Heureuses +conséquences de ces différences pour les parents et pour les +enfants.--La paternité et la maternité sont indélébiles. 345 + +<a href="#l4c1s4">IV.</a>--Égalité de conscience entre le père et la mère, suivant la +religion.--Équivalence des apports de l'homme et de la femme dans la +transmission de la vie, selon la science.--N'oublions pas l'enfant! 348 + +<a href="#l4c2">CHAPITRE II</a> +Éducation maternelle + +<a href="#l4c2s1">I.</a>--Vertu éducatrice de la mère.--Ses qualités admirables.--Ses +tendresses excessives.--Faiblesse de la mère pour son fils, faiblesse du +père pour sa fille. 351 + +<a href="#l4c2s2">II.</a>--Les parents aiment mal leurs enfants.--L'éducation doit se +conformer aux conditions nouvelles de la vie. 354 + +<a href="#l4c2s3">III.</a>--Éducation des filles par les mères.--Supériorité de l'éducation +maternelle sur l'éducation paternelle. 356 + +<a href="#l4c2s4">IV.</a>--Ce qu'une mère transmet à ses fils.--L'enfant est le chef-d'oeuvre +de la femme. 359 + +<a href="#l4c3">CHAPITRE III</a> +Paternité légitime et maternité naturelle + +<a href="#l4c3s1">I.</a>--Le patriarcat d'autrefois et la puissance paternelle +d'aujourd'hui.--L'intérêt de l'enfant prime l'intérêt du père dans les +lois et dans les moeurs.--Décadence fâcheuse de l'autorité +familiale.--Deux faits attristants.--Imprudences féministes. 364 + +<a href="#l4c3s2">II.</a>--Régime du Code civil.--Prépondérance nécessaire du père.--Le fait +et le droit.--Indivision de puissance dans les bons ménages.--La mère +est le suppléant légal du père.--Inégalités à maintenir ou à niveler. 372 + +<a href="#l4c3s3">III.</a>--Encore le matriarcat.--Son passé, son avenir.--Priorité +conjecturale du droit des mères.--Le matriarcat est inséparable de la +barbarie.--Il serait nuisible au père, à la mère et à l'enfant. 379 + +<a href="#l4c3s4">IV.</a>--Honte et misère de la maternité naturelle.--Mortalité +infantile.--De la recherche de la paternité naturelle: raisons de +l'admettre; difficultés de l'établir.--Réformes proposées.--La Caisse de +la Maternité. 387 + +<a href="#l4c4">CHAPITRE IV</a> +Idées et projets révolutionnaires + +<a href="#l4c4s1">I.</a>--La question des enfants.--Réhabilitation des bâtards.--Tous les +enfants égaux devant l'amour.--Optimisme révolutionnaire. 399 + +<a href="#l4c4s2">II.</a>--Doctrine socialiste: l'éducation devenue «charge sociale».--Tous +les nourrissons à l'Assistance publique.--Le collectivisme infantile. 403 + +<a href="#l4c4s3">III.</a>--Doctrine anarchiste: l'enfant n'appartient à personne, ni aux +parents, ni à la communauté.--Que penser du droit des père et mère et du +droit de la société?--La voix du sang. 405 + +<a href="#l4c4s4">IV.</a>--Le devoir maternel.--Négations libertaires.--Retour à l'animalité +primitive.--Les «nourrices volontaires». 409 + +<a href="#l4c4s5">V.</a>--Où est le danger?--La liberté du père et la liberté de l'enfant.--Un +dernier mot sur les droits de la famille.--Histoire d'un Congrès.--La +paternité sociale de l'État. 414 + +<a href="#l4c5">CHAPITRE V</a> +Le féminisme et la natalité + +<a href="#l4c5s1">I.</a>--Conséquences extrêmes du féminisme «intégral».--Ses craintes d'un +excès de prolificité.--Pas trop d'enfants, s'il vous plaît!--Remèdes +anarchistes. 422 + +<a href="#l4c5s2">II.</a>--Diminution des naissances.--Le féminisme intellectuel et la +stérilité involontaire ou systématique.--Le droit à l'infécondité.--Luxe +et libertinage. 425 + +<a href="#l4c5s3">III.</a>--Calculs restrictifs de la natalité.--Inquiétantes +perspectives.--Où est le remède? 428 + +<a href="#l4c5s4">IV.</a>--Coup d'oeil rétrospectif.--Quelle est la fin suprême du +mariage?--Nos devoirs envers l'enfant.--Appel aux mères. 430 + +<a href="#l5">LIVRE V</a> +PRÉVISIONS ET CONCLUSIONS + +<a href="#l5c1">CHAPITRE I</a> +Les risques du féminisme + +<a href="#l5c1s1">I.</a>--Où est le danger?--Premier risque: le surmenage cérébral.--A quoi +bon tout enseigner et tout apprendre?--Les exigences des programmes et +les exigences de la vie. 434 + +<a href="#l5c1s2">II.</a>--Doléances des maîtres.--Appréhensions des médecins.--Exagérations à +éviter. 437 + +<a href="#l5c1s3">III.</a>--Le célibat des intellectuelles.--Ses périls et ses souffrances. 440 + +<a href="#l5c2">CHAPITRE II</a> +Où allons-nous? + +<a href="#l5c2s1">I.</a>--Deuxième risque: l'émancipation économique.--La concurrence féminine +est un droit individuel.--Il faut la subir. 443 + +<a href="#l5c2s2">II.</a>--Ce que la femme peut faire.--Ce que l'État doit permettre.--Balance +des profits et pertes. 447 + +<a href="#l5c2s3">III.</a>--L'indépendance professionnelle de la femme lui vaudra-t-elle plus +d'honneur et de considération?--Les représailles possibles de l'homme. 449 + +<a href="#l5c2s4">IV.</a>--Contre le féminisme intransigeant.--En quoi ses extravagances +peuvent nuire à la femme. 452 + +<a href="#l5c2s5">V.</a>--Encore la question de santé.--Par où le féminisme risque de périr. + 454 + +<a href="#l5c3">CHAPITRE III</a> +Femmes d'aujourd'hui et femmes de demain + +<a href="#l5c3s1">I.</a>--Troisième risque: l'orgueil individualiste.--Du devoir +maternel.--L'écueil du féminisme absolu.--Les tentations de l'amour +libre. 457 + +<a href="#l5c3s2">II.</a>--Ce qu'est la puissance de la femme sur l'homme.--La «Grande +féministe» de l'avenir.--Une créature à giffler.--Avis aux honnêtes +femmes. 461 + +<a href="#l5c3s3">III.</a>--Ce qu'elles doivent défendre: la famille, le mariage et +l'enfant.--Pourquoi? 465 + +<a href="#l5c3s4">IV.</a>--Dernier conseil.--Appel en faveur de la paix domestique et de la +paix sociale.--_Pax nobiscum!_ 470 + +<a href="#biblio">BIBLIOGRAPHIE FÉMINISTE.</a> 475 +</pre> +<br> + + + +<p class="sml">IMP. FR. SIMON, RENNES (2471-01).</p> + + + + +<br><br> + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 30009 ***</div> +</body> +</html> + + diff --git a/30009-h/images/001.png b/30009-h/images/001.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8c5d01b --- /dev/null +++ b/30009-h/images/001.png diff --git a/30009-h/images/002.png b/30009-h/images/002.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1bca202 --- /dev/null +++ b/30009-h/images/002.png |
