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diff --git a/29922-8.txt b/29922-8.txt new file mode 100644 index 0000000..06d3450 --- /dev/null +++ b/29922-8.txt @@ -0,0 +1,7152 @@ +The Project Gutenberg EBook of Le Tour du Monde; La Russie, race +colonisatrice, by Various + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le Tour du Monde; La Russie, race colonisatrice + Journal des voyages et des voyageurs; 2e Sem. 1905 + +Author: Various + +Editor: Édouard Charton + +Release Date: September 7, 2009 [EBook #29922] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RUSSIE *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Christine P. Travers and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + +[Note au lecteur de ce fichier digital: + +Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été +corrigées. + +Ce fichier est un extrait du recueil du journal "Le Tour du monde: +Journal des voyages et des voyageurs" (2e semestre 1905). + +Les articles ont été regroupés dans des fichiers correspondant +aux différentes zones géographiques, ce fichier contient les articles sur +la Russie. + +Chaque fichier contient l'index complet du recueil dont ces +articles sont originaires. + +La liste des illustrations étant très longue, elle a été déplacée et +placée en fin de fichier.] + + + + + LE TOUR DU MONDE + + + + + PARIS + IMPRIMERIE FERNAND SCHMIDT + 20, rue du Dragon, 20 + + + + + NOUVELLE SÉRIE--11e ANNÉE + 2e SEMESTRE + + + + + LE TOUR DU MONDE + + JOURNAL + DES VOYAGES ET DES VOYAGEURS + + + + + Le Tour du Monde + a été fondé par Édouard Charton + en 1860 + + + + + PARIS + LIBRAIRIE DE HACHETTE ET Cie + 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 + LONDRES, 18, KING WILLIAM STREET, STRAND + 1905 + +Droits de traduction et de reproduction réservés. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +L'ÉTÉ AU KACHMIR + +Par _Mme F. MICHEL_ + + I. De Paris à Srînagar. -- Un guide pratique. -- De Bombay à + Lahore. -- Premiers préparatifs. -- En _tonga_ de + Rawal-Pindi à Srînagar. -- Les Kachmiris et les maîtres du + Kachmir. -- Retour à la vie nomade. 1 + + II. La «Vallée heureuse» en _dounga_. -- Bateliers et + batelières. -- De Baramoula à Srînagar. -- La capitale du + Kachmir. -- Un peu d'économie politique. -- En amont de + Srînagar. 13 + + III. Sous la tente. -- Les petites vallées du Sud-Est. -- + Histoires de voleurs et contes de fées. -- Les ruines de + Martand. -- De Brahmanes en Moullas. 25 + + IV. Le pèlerinage d'Amarnâth. -- La vallée du Lidar. -- Les + pèlerins de l'Inde. -- Vers les cimes. -- La grotte sacrée. + -- En _dholi_. -- Les Goudjars, pasteurs de buffles. 37 + + V. Le pèlerinage de l'Haramouk. -- Alpinisme funèbre et + hydrothérapie religieuse. -- Les temples de Vangâth. -- + Frissons d'automne. -- Les adieux à Srînagar. 49 + + +SOUVENIRS DE LA COTE D'IVOIRE + +Par _le docteur LAMY_ + +_Médecin-major des troupes coloniales_. + + I. Voyage dans la brousse. -- En file indienne. -- Motéso. + -- La route dans un ruisseau. -- Denguéra. -- Kodioso. -- + Villes et villages abandonnés. -- Où est donc Bettié? -- + Arrivée à Dioubasso. 61 + + II. Dans le territoire de Mopé. -- Coutumes du pays. -- La + mort d'un prince héritier. -- L'épreuve du poison. -- De + Mopé à Bettié. -- Bénie, roi de Bettié, et sa capitale. -- + Retour à Petit-Alépé. 73 + + III. Rapports et résultats de la mission. -- Valeur + économique de la côte d'Ivoire. -- Richesse de la flore. -- + Supériorité de la faune. 85 + + IV. La fièvre jaune à Grand-Bassam. -- Deuils nombreux. -- + Retour en France. 90 + + +L'ÎLE D'ELBE + +Par _M. PAUL GRUYER_ + + I. L'île d'Elbe et le «canal» de Piombino. -- Deux mots + d'histoire. -- Débarquement à Porto-Ferraio. -- Une ville + d'opéra. -- La «teste di Napoleone» et le Palais impérial. + -- La bannière de l'ancien roi de l'île d'Elbe. -- Offre à + Napoléon III, après Sedan. -- La bibliothèque de l'Empereur. + -- Souvenir de Victor Hugo. Le premier mot du poète. -- Un + enterrement aux flambeaux. Cagoules noires et cagoules + blanches. Dans la paix des limbes. -- Les différentes routes + de l'île. 97 + + II. Le golfe de Procchio et la montagne de Jupiter. -- Soir + tempétueux et morne tristesse. -- L'ascension du Monte + Giove. -- Un village dans les nuées. -- L'Ermitage de la + Madone et la «Sedia di Napoleone». -- Le vieux gardien de + l'infini. «Bastia, Signor!». Vision sublime. -- La côte + orientale de l'île. Capoliveri et Porto-Longone. -- La gorge + de Monserrat. -- Rio 1 Marina et le monde du fer. 109 + + III. Napoléon, roi de l'île d'Elbe. -- Installation aux + Mulini. -- L'Empereur à la gorge de Monserrat. -- San + Martino Saint-Cloud. La salle des Pyramides et le plafond + aux deux colombes. Le lit de Bertrand. La salle de bain et + le miroir de la Vérité. -- L'Empereur transporte ses pénates + sur le Monte Giove. -- Elbe perdue pour la France. -- + L'ancien Musée de San Martino. Essai de reconstitution par + le propriétaire actuel. Le lit de Madame Mère. -- Où il faut + chercher à Elbe les vraies reliques impériales. «Apollon + gardant ses troupeaux.» Éventail et bijoux de la princesse + Pauline. Les clefs de Porto-Ferraio. Autographes. La robe de + la signorina Squarci. -- L'église de l'archiconfrérie du + Très-Saint-Sacrement. La «Pieta» de l'Empereur. Les + broderies de soie des Mulini. -- Le vieil aveugle de + Porto-Ferraio. 121 + + +D'ALEXANDRETTE AU COUDE DE L'EUPHRATE + +Par _M. VICTOR CHAPOT_ + +_membre de l'École française d'Athènes._ + + I. -- Alexandrette et la montée de Beïlan. -- Antioche et + l'Oronte; excursions à Daphné et à Soueidieh. -- La route + d'Alep par le Kasr-el-Benat et Dana. -- Premier aperçu + d'Alep. 133 + + II. -- Ma caravane. -- Village d'Yazides. -- Nisib. -- + Première rencontre avec l'Euphrate. -- Biredjik. -- + Souvenirs des Hétéens. -- Excursion à Resapha. -- Comment + atteindre Ras-el-Aïn? Comment le quitter? -- Enfin à Orfa! 145 + + III. -- Séjour à Orfa. -- Samosate. -- Vallée accidentée de + l'Euphrate. -- Roum-Kaleh et Aïntab. -- Court repos à Alep. + -- Saint-Syméon et l'Alma-Dagh. -- Huit jours trappiste! -- + Conclusion pessimiste. 157 + + +LA FRANCE AUX NOUVELLES-HÉBRIDES + +Par _M. RAYMOND BEL_ + + À qui les Nouvelles-Hébrides: France, Angleterre ou + Australie? Le condominium anglo-français de 1887. -- + L'oeuvre de M. Higginson. -- Situation actuelle des îles. -- + L'influence anglo-australienne. -- Les ressources des + Nouvelles-Hébrides. -- Leur avenir. 169 + + +LA RUSSIE, RACE COLONISATRICE + +Par _M. ALBERT THOMAS_ + + I. -- Moscou. -- Une déception. -- Le Kreml, acropole + sacrée. -- Les églises, les palais: deux époques. 182 + + II. -- Moscou, la ville et les faubourgs. -- La bourgeoisie + moscovite. -- Changement de paysage; Nijni-Novgorod: le + Kreml et la ville. 193 + + III. -- La foire de Nijni: marchandises et marchands. -- + L'oeuvre du commerce. -- Sur la Volga. -- À bord du + _Sviatoslav_. -- Une visite à Kazan. -- La «sainte mère + Volga». 205 + + IV. -- De Samara à Tomsk. -- La vie du train. -- Les + passagers et l'équipage: les soirées. -- Dans le steppe: + l'effort des hommes. -- Les émigrants. 217 + + V. -- Tomsk. -- La mêlée des races. -- Anciens et nouveaux + fonctionnaires. -- L'Université de Tomsk. -- Le rôle de + l'État dans l'oeuvre de colonisation. 229 + + VI. -- Heures de retour. -- Dans l'Oural. -- La + Grande-Russie. -- Conclusion. 241 + + +LUGANO, LA VILLE DES FRESQUES + +Par _M. GERSPACH_ + + La petite ville de Lugano; ses charmes; son lac. -- Un peu + d'histoire et de géographie. -- La cathédrale de + Saint-Laurent. -- L'église Sainte-Marie-des-Anges. -- + Lugano, la ville des fresques. -- L'oeuvre du Luini. -- + Procédés employés pour le transfert des fresques. 253 + + +SHANGHAÏ, LA MÉTROPOLE CHINOISE + +Par _M. ÉMILE DESCHAMPS_ + + I. -- Woo-Sung. -- Au débarcadère. -- La Concession + française. -- La Cité chinoise. -- Retour à notre + concession. -- La police municipale et la prison. -- La + cangue et le bambou. -- Les exécutions. -- Le corps de + volontaires. -- Émeutes. -- Les conseils municipaux. 265 + + II. -- L'établissement des jésuites de Zi-ka-oueï. -- + Pharmacie chinoise. -- Le camp de Kou-ka-za. -- La fumerie + d'opium. -- Le charnier des enfants trouvés. -- Le + fournisseur des ombres. -- La concession internationale. -- + Jardin chinois. -- Le Bund. -- La pagode de Long-hoa. -- + Fou-tchéou-road. -- Statistique. 277 + + +L'ÉDUCATION DES NÈGRES AUX ÉTATS-UNIS + +Par _M. BARGY_ + + Le problème de la civilisation des nègres. -- L'Institut + Hampton, en Virginie. -- La vie de Booker T. Washington. -- + L'école professionnelle de Tuskegee, en Alabama. -- + Conciliateurs et agitateurs. -- Le vote des nègres et la + casuistique de la Constitution. 289 + + +À TRAVERS LA PERSE ORIENTALE + +Par _le Major PERCY MOLESWORTH SYKES_ + +_Consul général de S. M. Britannique au Khorassan_. + + I. -- Arrivée à Astrabad. -- Ancienne importance de la + ville. -- Le pays des Turkomans: à travers le steppe et les + Collines Noires. -- Le Khorassan. -- Mechhed: sa mosquée; + son commerce. -- Le désert de Lout. -- Sur la route de + Kirman. 301 + + II. -- La province de Kirman. -- Géographie: la flore, la + faune; l'administration, l'armée. -- Histoire: invasions et + dévastations. -- La ville de Kirman, capitale de la + province. -- Une saison sur le plateau de Sardou. 313 + + III. -- En Baloutchistan. -- Le Makran: la côte du golfe + Arabique. -- Histoire et géographie du Makran. -- Le Sarhad. 325 + + IV. -- Délimitation à la frontière perso-baloutche. -- De + Kirman à la ville-frontière de Kouak. -- La Commission de + délimitation. -- Question de préséance. -- L'oeuvre de la + Commission. -- De Kouak à Kélat. 337 + + V. -- Le Seistan: son histoire. -- Le delta du Helmand. -- + Comparaison du Seistan et de l'Égypte. -- Excursions dans le + Helmand. -- Retour par Yezd à Kirman. 349 + + +AUX RUINES D'ANGKOR + +Par _M. le Vicomte DE MIRAMON-FARGUES_ + + De Saïgon à Pnôm-penh et à Compong-Chuang. -- À la rame sur + le Grand-Lac. -- Les charrettes cambodgiennes. -- Siem-Réap. + -- Le temple d'Angkor. -- Angkor-Tom -- Décadence de la + civilisation khmer. -- Rencontre du second roi du Cambodge. + -- Oudong-la-Superbe, capitale du père de Norodom. -- Le + palais de Norodom à Pnôm-penh. -- Pourquoi la France ne + devrait pas abandonner au Siam le territoire d'Angkor. 361 + + +EN ROUMANIE + +Par _M. Th. HEBBELYNCK_ + + I. -- De Budapest à Petrozeny. -- Un mot d'histoire. -- La + vallée du Jiul. -- Les Boyards et les Tziganes. -- Le marché + de Targu Jiul. -- Le monastère de Tismana. 373 + + II. -- Le monastère d'Horezu. -- Excursion à Bistritza. -- + Romnicu et le défilé de la Tour-Rouge. -- De Curtea de Arges + à Campolung. -- Défilé de Dimboviciora. 385 + + III. -- Bucarest, aspect de la ville. -- Les mines de sel de + Slanic. -- Les sources de pétrole de Doftana. -- Sinaïa, + promenade dans la forêt. -- Busteni et le domaine de la + Couronne. 397 + + +CROQUIS HOLLANDAIS + +Par _M. Lud. GEORGES HAMÖN_ + +_Photographies de l'auteur._ + + I. -- Une ville hollandaise. -- Middelburg. -- Les nuages. + -- Les _boerin_. -- La maison. -- L'éclusier. -- Le marché. + -- Le village hollandais. -- Zoutelande. -- Les bons + aubergistes. -- Une soirée locale. -- Les sabots des petits + enfants. -- La kermesse. -- La piété du Hollandais. 410 + + II. -- Rencontre sur la route. -- Le beau cavalier. -- Un + déjeuner décevant. -- Le père Kick. 421 + + III. -- La terre hollandaise. -- L'eau. -- Les moulins. -- + La culture. -- Les polders. -- Les digues. -- Origine de la + Hollande. -- Une nuit à Veere. -- Wemeldingen. -- Les cinq + jeunes filles. -- Flirt muet. -- Le pochard. -- La vie sur + l'eau. 423 + + IV. -- Le pêcheur hollandais. -- Volendam. -- La lessive. -- + Les marmots. -- Les canards. -- La pêche au hareng. -- Le + fils du pêcheur. -- Une île singulière: Marken. -- Au milieu + des eaux. -- Les maisons. -- Les moeurs. -- Les jeunes + filles. -- Perspective. -- La tourbe et les tourbières. -- + Produit national. -- Les tourbières hautes et basses. -- + Houille locale. 433 + + +ABYDOS + +dans les temps anciens et dans les temps modernes + +Par _M. E. AMELINEAU_ + + Légende d'Osiris. -- Histoire d'Abydos à travers les + dynasties, à l'époque chrétienne. -- Ses monuments et leur + spoliation. -- Ses habitants actuels et leurs moeurs. 445 + + +VOYAGE DU PRINCE SCIPION BORGHÈSE AUX MONTS CÉLESTES + +Par _M. JULES BROCHEREL_ + + I. -- De Tachkent à Prjevalsk. -- La ville de Tachkent. -- + En tarentass. -- Tchimkent. -- Aoulié-Ata. -- Tokmak. -- Les + gorges de Bouam. -- Le lac Issik-Koul. -- Prjevalsk. -- Un + chef kirghize. 457 + + II. -- La vallée de Tomghent. -- Un aoul kirghize. -- La + traversée du col de Tomghent. -- Chevaux alpinistes. -- Une + vallée déserte. -- Le Kizil-tao. -- Le Saridjass. -- + Troupeaux de chevaux. -- La vallée de Kachkateur. -- En vue + du Khan-Tengri. 469 + + III. -- Sur le col de Tuz. -- Rencontre d'antilopes. -- La + vallée d'Inghiltchik. -- Le «tchiou mouz». -- Un chef + kirghize. -- Les gorges d'Attiaïlo. -- L'aoul d'Oustchiar. + -- Arrêtés par les rochers. 481 + + IV. -- Vers l'aiguille d'Oustchiar. -- L'aoul de Kaende. -- + En vue du Khan-Tengri. -- Le glacier de Kaende. -- Bloqués + par la neige. -- Nous songeons au retour. -- Dans la vallée + de l'Irtach. -- Chez le kaltchè. -- Cuisine de Kirghize. -- + Fin des travaux topographiques. -- Un enterrement kirghize. 493 + + V. -- L'heure du retour. -- La vallée d'Irtach. -- Nous + retrouvons la douane. -- Arrivée à Prjevalsk. -- La + dispersion. 505 + + VI. -- Les Khirghizes. -- L'origine de la race. -- Kazaks et + Khirghizes. -- Le classement des Bourouts. -- Le costume + khirghize. -- La yourte. -- Moeurs et coutumes khirghizes. + -- Mariages khirghizes. -- Conclusion. 507 + + +L'ARCHIPEL DES FEROÉ + +Par _Mlle ANNA SEE_ + + Première escale: Trangisvaag. -- Thorshavn, capitale de + l'Archipel; le port, la ville. -- Un peu d'histoire. -- La + vie végétative des Feroïens. -- La pêche aux dauphins. -- La + pêche aux baleines. -- Excursions diverses à travers + l'Archipel. 517 + + +PONDICHÉRY + +chef-lieu de l'Inde française + +Par _M. G. VERSCHUUR_ + + Accès difficile de Pondichéry par mer. -- Ville blanche et + ville indienne. -- Le palais du Gouvernement. -- Les hôtels + de nos colonies. -- Enclaves anglaises. -- La population; + les enfants. -- Architecture et religion. -- Commerce. -- + L'avenir de Pondichéry. -- Le marché. -- Les écoles. -- La + fièvre de la politique. 529 + + +UNE PEUPLADE MALGACHE LES TANALA DE L'IKONGO + +Par _M. le Lieutenant ARDANT DU PICQ_ + + I. -- Géographie et histoire de l'Ikongo. -- Les Tanala. -- + Organisation sociale. Tribu, clan, famille. -- Les lois. 541 + + II. -- Religion et superstitions. -- Culte des morts. -- + Devins et sorciers. -- Le Sikidy. -- La science. -- + Astrologie. -- L'écriture. -- L'art. -- Le vêtement et la + parure. -- L'habitation. -- La danse. -- La musique. -- La + poésie. 553 + + +LA RÉGION DU BOU HEDMA + +(sud tunisien) + +Par _M. Ch. MAUMENÉ_ + + Le chemin de fer Sfax-Gafsa. -- Maharess. -- Lella Mazouna. + -- La forêt de gommiers. -- La source des Trois Palmiers. -- + Le Bou Hedma. -- Un groupe mégalithique. -- Renseignements + indigènes. -- L'oued Hadedj et ses sources chaudes. -- La + plaine des Ouled bou Saad et Sidi haoua el oued. -- Bir + Saad. -- Manoubia. -- Khrangat Touninn. -- Sakket. -- Sened. + -- Ogla Zagoufta. -- La plaine et le village de Mech. -- + Sidi Abd el-Aziz. 565 + + +DE TOLÈDE À GRENADE + +Par _Mme JANE DIEULAFOY_ + + I. -- L'aspect de la Castille. -- Les troupeaux en + _transhumance_. -- La Mesta. -- Le Tage et ses poètes. -- La + Cuesta del Carmel. -- Le Cristo de la Luz. -- La machine + hydraulique de Jualino Turriano. -- Le Zocodover. -- Vieux + palais et anciennes synagogues. -- Les Juifs de Tolède. -- + Un souvenir de l'inondation du Tage. 577 + + II. -- Le Taller del Moro et le Salon de la Casa de Mesa. -- + Les pupilles de l'évêque Siliceo. -- Santo Tomé et l'oeuvre + du Greco. -- La mosquée de Tolède et la reine Constance. -- + Juan Guaz, premier architecte de la Cathédrale. -- Ses + transformations et adjonctions. -- Souvenirs de las Navas. + -- Le tombeau du cardinal de Mendoza. Isabelle la Catholique + est son exécutrice testamentaire. -- Ximénès. -- Le rite + mozarabe. -- Alvaro de Luda. -- Le porte-bannière d'Isabelle + à la bataille de Toro. 589 + + III. -- Entrée d'Isabelle et de Ferdinand, d'après les + chroniques. -- San Juan de los Reyes. -- L'hôpital de Santa + Cruz. -- Les Soeurs de Saint-Vincent de Paul. -- Les + portraits fameux de l'Université. -- L'ange et la peste. -- + Sainte-Léocadie. -- El Cristo de la Vega. -- Le soleil + couchant sur les pinacles de San Juan de los Reyes. 601 + + IV. -- Les «cigarrales». -- Le pont San Martino et son + architecte. -- Dévouement conjugal. -- L'inscription de + l'Hôtel de Ville. -- Cordoue, l'Athènes de l'Occident. -- Sa + mosquée. -- Ses fils les plus illustres. -- Gonzalve de + Cordoue. -- Les comptes du _Gran Capitan_. -- Juan de Mena. + -- Doña Maria de Parèdes. -- L'industrie des cuirs repoussés + et dorés. 613 + + + + + TOME XI, NOUVELLE SÉRIE.--16e LIV. Nº 16.--22 Avril 1905. + +[Illustration: Les enfants russes, aux grosses joues pâles, devant +l'isba (page 182).--D'après une photographie de M. J. Cahen.] + + + + +LA RUSSIE, RACE COLONISATRICE + +IMPRESSIONS DE VOYAGE DE MOSCOU À TOMSK. + +Par M. ALBERT THOMAS. + + +[Illustration: La reine des cloches «Tsar Kolokol» (page 190).--D'après +une photographie de M. Thiébeaux.] + +Les impressions qu'on va lire portent maintenant leur date. Depuis +qu'elles furent éprouvées et écrites, de graves événements se sont +produits: la Russie s'est engagée dans une guerre qui a bouleversé sa +vie économique. + +Que sortira-t-il de la lutte sanglante qui se livre en Extrême-Orient? +L'oeuvre de la colonisation russe se trouvera-t-elle compromise? +Pourra-t-elle reprendre encore, après la terrible interruption qu'elle +subit? C'est un problème qu'il serait prématuré de résoudre; et, en tous +cas, c'est par une enquête autrement approfondie, avec des documents +plus nombreux et plus étudiés, qu'il faudrait l'aborder. + +Mais, si nous n'avons pas renoncé à publier ces impressions, si nous +avons estimé utile de dire encore ce que nous avions cru discerner de la +vie russe, c'est que l'on peut trouver dans les faits que nous avons +observés, dans les manifestations que nous avons notées, et dans les +souvenirs mêmes que nous avons rappelés, quelques éléments du jugement à +porter sur les choses présentes. + +Un mot seulement sur les raisons de cette grande excursion. Nous la +dûmes à un prix de voyage, donné naguère par la Compagnie des +Wagons-Lits. Nous fûmes trois à en profiter: Pierre Bourdon, Marius +Dujardin et moi. Le père de Bourdon et un de ses amis, Charles +Thiébeaux, s'étaient joints à nous. Tous ont une part de ces souvenirs; +souvent, pendant les longues et douces journées que nous avons passées +en descendant la Volga, ou dans les wagons du Transsibérien, nous nous +sommes communiqué nos impressions, nos réflexions. Et l'on retrouvera +sans doute dans ces pages quelque écho de la pensée de tous. Mais je +dois remercier Thiébeaux de les avoir illustrées de ses belles +photographies. + +Et maintenant, comme disent nos vieux auteurs, «ici on parle, on conte, +on raconte.» + + + I. -- MOSCOU. -- Une déception. -- Le Kreml, acropole sacrée. -- + Les églises, les palais: deux époques. + +Jusqu'à Varsovie, l'on se sent en Allemagne encore, autant qu'en Russie: +les wagons sont prussiens; c'est en parlant allemand que l'on se fait +comprendre. Mais, passé la Vistule, voici que les locomotives portent, à +l'extrémité de leur cheminée, un capuchon tout noirci: des piles de +bois, sapin ou bouleau, s'élèvent, régulières, sur le tender; la nuit, +parfois, un essaim d'étincelles voltige autour du train.--Dans les +wagons, larges et commodes, le samovar bout et les verres de thé +circulent. Tout prend un nouveau caractère. + +On est maintenant en Russie. Les gares, coquettes, avec leurs +découpures, leurs boiseries, leurs toits verts, semblent toutes +construites sur un même modèle. Chacun y entre, va, vient librement sur +les quais: des enfants, des moujiks, sont venus voir passer le train; +des femmes, aux jupes de couleur vive, aux grands châles jaunes ou +bleus, attendent, accroupies devant leurs paniers, et offrent aux +voyageurs des poires, des framboises, de larges champignons +sauvages,--parfois aussi de petits objets de bois, faits au tour, ou +taillés au couteau durant les longues veillées d'hiver. Tous ces +paysans, aux yeux bleus, clairs et sans profondeurs, aux traits lourds +et comme endormis, ces enfants aux grosses joues pâles, à la tignasse +rousse, ont un air résigné et doux; ils jouissent naïvement de la vie, +de l'agitation des voyageurs, de la locomotive qui manoeuvre, de ce bel +uniforme de gendarme que tous admirent. Le train parti, après les +derniers trémolos de la cloche dont un employé fait trembler le battant, +ils restent là encore, rêveurs. + +Le train roule. La plaine environnante n'envoie aucun bruit. Elle +s'étend, immense des deux côtés de la voie. Des céréales, des pâturages, +des bouquets d'arbres, en varient parfois l'aspect. Les chemises rouges +des moujiks, les jupes des femmes qui moissonnent, ça et là de grands +troupeaux de boeufs, quelques cigognes, arrêtent heureusement les yeux +dans cette immensité. La plaine invite au voyage: elle attire, elle +prend, comme la mer prend les gamins des pêcheurs; et les paysans s'en +vont, comme ils disent, «du côté où regardent les yeux». Entre l'isba, +qui s'abrite sous les arbres, et les feux de campement, qui rougissent +dans la nuit les visages des émigrants en marche, il n'y a point de +différence: demain, la foudre brûlera le village, donnera l'ordre de +partir, ou les moujiks, d'eux-mêmes, l'abandonneront, comme ils laissent +au matin les cendres de leur feu. Et l'on comprend alors, dans cet +infini de la plaine, avec quelle passion les paysans voyageurs désirent +Moscou, la cité sainte, avec son Kreml superbe et ses cathédrales +dorées, qui doivent surgir, là-bas, derrière l'horizon. C'est presque +l'impatience du passager qui attend à la fin des longues traversées +l'apparition de la côte. Et cette impatience nous saisit aussi. + +[Illustration: Les chariots de transport que l'on rencontre en longues +files dans les rues de Moscou (page 183).] + +Lorsqu'on a atteint Viasma, cette monotonie cesse: sur les pentes des +collines vertes, que longent de petites rivières, des troupeaux de +boeufs font de grandes taches mobiles. Les bois sont plus épais, plus +fréquents; au long de la voie, les bruyères agitent leurs clochettes +roses. Des villages forment au lointain de grandes masses noires; et au +centre, toujours l'église les domine de ses clochetons bleus ou verts, +au-dessus de ses murs blancs. + +Enfin, voici Moscou! + +C'est une déception. Moscou, c'était pour nous, pour notre imagination, +la ville fabuleuse et lointaine, la ville orientale, splendide comme une +cité des Mille et une Nuits, où la Grande Armée n'avait pénétré qu'avec +une sorte de religieuse terreur. Et voici que nous ne trouvions qu'un +fouillis de maisons basses, de cheminées d'usine, fumant parmi des dômes +sans hauteur, de chantiers et d'ateliers. + +Tandis que les drojkis nous menaient grand train vers le «Bazar slave», +le caractère moderne de ce quartier de la ville nous choquait encore +davantage. Après un arc de triomphe d'allure berlinoise, nous suivions +une large rue mal pavée. Comme les maisons étaient basses, à peine un ou +deux étages, toute la vie semblait écrasée, sans élan. Au milieu de ces +voies, les piliers des lampes électriques avaient le grand air ridicule +des peupliers isolés dans une plaine. Sur les trottoirs, les chapeaux de +paille et les vestons courts, à l'européenne, étaient plus nombreux que +les blouses rouges. Des tramways forçaient nos drojkis à se ranger! +Seules, les icônes devant lesquelles nos cochers se signaient trois +fois, les chapelles des rues où la foule des moujiks se pressait entre +deux rangs de religieuses noires, où ces paysans que l'on apercevait çà +et là près des longues files de chariots, nous permettaient d'espérer +encore retrouver cette métropole historique que nous avions imaginée. + +[Illustration: Les paysannes en pèlerinage arrivées enfin à Moscou, la +cité sainte (page 182).--D'après une photographie de M. J. Cahen.] + +Sur le soir, les cloches sonnèrent pour annoncer le dimanche: les +battants frappaient avec régularité, les sons tombaient des tours, +descendaient dans la ville, se mêlaient dans ses rues et remontaient en +larges ondes comme les notes d'un unique et vaste carillon, qui aurait +surgi de la terre même. Ce n'était point la gaieté bruyante des cloches +en branle; mais il y avait dans ce bruit, je ne sais quoi de solennel, +qui saisissait. + +Plus tard, aux derniers moments du crépuscule, nous avons contourné le +Kreml. Le mur d'enceinte, avec ses créneaux, ses portes à étages, aux +toits aigus, aux images éclairées par une petite lampe, se profilait +au-dessus de nous; et la masse des palais qu'il contenait nous pesait +lourdement, tandis que nous allions, le long des murs, dans les anciens +fossés élargis et transformés en jardins. + +Peu à peu, la nuit tombait. Les tourelles, les clochetons aux arêtes +vives, les dômes dorés eux-mêmes, tout s'effaçait. Seules, des murailles +d'un blanc cru s'étalaient au milieu des masses rouge sombre, et le +disparate de ces monuments nous choquait. Machinalement, naïvement, nous +répétions le nom de Moscou, comme s'il devait évoquer enfin la cité +sainte que nous _voulions_.... + +Ce fut le lendemain seulement qu'elle nous apparut: ce n'était pas dans +les brumes flottantes du soir qu'il fallait chercher le Kreml et sa +ville, mais sous le soleil vigoureux du matin. Le ciel avait la teinte +grise des jours d'été brillants. À l'extrémité de la place Rouge, le +fouillis polychrome de Saint-Basile, la fantastique église d'Ivan le +Terrible, papillottait. Dans le Kreml, les dômes dorés, les clochers +d'azur, les croix grecques, étincelaient. Les murailles, en briques à nu +ou badigeonnées de blanc, resplendissaient d'un éclat égal; le rouge +sombre des tours de l'enceinte, les tours blanches des cathédrales, la +façade jaunâtre du palais Neuf, tout se perdait alors dans le même +rayonnement. + +Dans cette mer de lumière, l'unité vraie de cette ville sainte, la ville +d'une race plutôt encore que la ville d'une nation, se révélait. On dit +qu'elle est belle encore, sous la neige et toute constellée de glaces. +Sa puissance n'éclate que sous les ciels extrêmes. + +Ainsi les habitants: ils vont de la résignation absolue, du fatalisme +passif, aux révoltes suprêmes et au terrorisme. + + * * * * * + +Napoléon est entré dans le Kreml; il y a couché; on a dit longtemps +qu'il l'avait incendié; il a voulu le faire sauter. L'épopée gigantesque +qui vint s'arrêter là, se perdre parmi les tourbillons de l'incendie, a +laissé dans ces lieux quelque chose de légendaire. L'échec napoléonien a +grandi le Kreml: il apparaît, comme un de ces châteaux dont les portes +se ferment d'elles-mêmes, dont les murs oppriment, dont les pierres +agissent; comme le peuple russe, comme l'hiver et le sol, contre le +génie de Napoléon et le dernier élan révolutionnaire, le Kreml a lui +aussi lutté. + +C'est, comme tous les autres Kremls, l'acropole de la ville russe: des +églises et des couvents, des palais et des casernes sont rassemblés dans +son enceinte. Que la ville habitée brûle, que des ennemis l'occupent, +elle continue de vivre dans son Kreml: le coeur bat toujours. + +Le Kreml n'est donc pas la demeure d'un maître invisible, d'un sultan, +comme les imaginations occidentales le reconstituent parfois; il est au +peuple, il lui appartient. Et c'est ainsi qu'il est de tous les temps: +la haute tour de l'Ivan Véliki continue de le signaler au loin, et les +bourgeois de Moscou y ont doré naguère encore les toitures du monument +d'Alexandre II. + +C'est dans une boucle de la Moskowa, qu'il se dresse. De l'autre côté, +la place Rouge le précède, fermée au fond par sa muraille crénelée. À +l'extrémité de cette place, l'église de Saint-Basile, Vassili Blagennoï, +dresse la forêt de ses clochers. Ainsi placée près de la citadelle, elle +est le satellite de cet astre éclatant; et quand les Russes, au loin, se +prosternent devant la ville, qui surgit de la plaine, ils joignent dans +leur adoration Saint-Basile et le Kreml. + +[Illustration: Une chapelle où les passants entrent adorer les icônes +(page 183).--D'après une photographie de M. J. Cahen.] + +Saint-Basile, en effet, par son architecture, annonce toute une partie +de la cité, qui s'est formée là. Tous ces monuments, assemblés au hasard +des temps, no frappent point l'esprit, chacun isolément. Dans le chant +de gloire de la race russe, deux grands motifs sans cesse reparaissent, +celui d'Ivan le Terrible et celui de Napoléon, deux voix plus précises +qui montent frémissantes à travers le concert de toutes, deux époques +décisives dans cette histoire. Que les monuments du Kreml datent +exactement de ces années, ou non, il n'importe: les efforts artistiques +d'un peuple sont dès longtemps préparés, et les coeurs tentent leur +force; les esprits aussi ne s'apaisent point d'un coup, et leurs +vibrations longtemps se prolongent. + +Au temps des deux Ivans, la Russie s'était décélée. Après de longues +luttes, la terre russe était «rassemblée»: la horde d'Or reculait; la +capitale tatare était prise.... Tandis que les Slaves d'Occident, déjà, +défaillaient, la principauté de Moscou devenait la sainte Russie. La +race, façonnée par les invasions, par la servitude avilissante, par la +religion et les usages de Byzance, douce, résignée, patiente, se pliait +à l'obéissance des grands princes, remettait ses terres à l'Église. À ce +moment, tous les éléments d'origine diverse, slave, tatare ou byzantine, +semblèrent se fondre en une civilisation une. + +En Russie, comme dans toute l'Europe, le XVIe siècle manifestait sa +force jeune et sa vigueur. Ivan, rusé et patient, par l'intrigue, par la +corruption, par le meurtre, achevait l'État, fondait l'autocratie. Il +terminait la lutte sourde contre les boïars, empoisonnait, égorgeait, +puis fondait des messes pour les morts. C'était un esprit inquiet, +tourmenté: défenseur de l'orthodoxie, il était tolérant; roi occidental +par sa conception de l'État, ses institutions, sa diplomatie, il restait +empereur byzantin par ses études théologiques, sa piété, son goût pour +les arts. Il était l'héritier génial de ces grands princes moscovites +qui s'élevaient par les païens, construisaient des cathédrales et +mouraient tonsurés. + +[Illustration: La porte du sauveur que nul ne peut franchir sans se +découvrir (page 185).--D'après une photographie de M. Thiébeaux.] + +Moscou avait grandi; elle avait remplacé Kief dans la vénération du +peuple. «Dieu te bénira, disait à Ivan Kalita le métropolite Pierre, il +t'élèvera au-dessus de tous les autres princes, et agrandira cette ville +au-dessus de toutes les autres villes. Ta race régnera sur ce lieu +pendant de longs siècles, tes mains dompteront tous ses ennemis; les +saints feront ici leur demeure et mes os y reposeront.» Saint Serge à +Troïtza commençait de bâtir cette auréole de couvents qui devait nimber +la cité sainte; les dômes d'azur et d'or enchâssaient déjà la colline du +Kreml, comme l'orfèvrerie qui recouvre les images, et la muraille aux +pierres solides courait maintenant tout autour, sur les pentes. + +L'enceinte crénelée du Kreml est ornée de dix-huit tours, percée de cinq +portes. La plus célèbre est celle du Sauveur, SPASSKOÏ, la Porte sainte. +Elle passe dans une grosse tour carrée, à trois étages en retrait; un +clocher la termine. Elle porte, sur ses flancs, des horloges indiquant +l'heure à tous les horizons. Nul, même étranger, même hérétique, ne peut +la franchir sans se découvrir: les récalcitrants, aux siècles passés, +devaient s'agenouiller cinquante fois devant l'image du Sauveur; +aujourd'hui, sans doute, on les arrête. Cette dévotion obligatoire de +l'entrée, c'est comme une purification de l'âme: au jour du +couronnement, le nouveau tzar entre par là. C'est dans le Kreml, en +effet, dans l'atmosphère pieuse des églises et des couvents, que se +développait la vie des anciens princes. À l'Assomption, ils étaient +couronnés; à l'Annonciation, mariés; aux Saints-Archanges, ensevelis. + +L'Assomption est la plus ancienne cathédrale du Kreml; elle est la seule +qui vive encore. Les autres ne sont plus que de vastes reliquaires, où +les souvenirs étonnent les voyageurs; mais l'Assomption n'est point +désertée. Aux jours de couronnement, aux grandes fêtes, les tapis rouges +recouvrent l'escalier du palais, et parmi le bruit des cloches et le +grondement des canons, les nouveaux tzars, suivis de toute leur cour, +descendent; l'église s'ouvre, la vie pénètre et murmure parmi +l'immobilité hiératique des icônes. + +Le monument actuel n'est pas l'église de Jean à l'aumônière, le prince +charitable et âpre au gain. Il date du règne d'Ivan III. L'ambassadeur +de ce tzar à Venise avait embauché pour son maître un Florentin, +Fioraventi, qui avait travaillé pour des Occidentaux, pour Cosme de +Médicis, pour François Ier et Mathias Corvin. Ce devait être un de ces +aventuriers d'art qui erraient alors par toute l'Europe, un autre +Benvenuto Cellini, en quête d'aventures, de sensations et de moyens +nouveaux, un génie souple qui savait faire oeuvre belle, dans tous les +styles. Comme Léonard de Vinci, c'était un inventeur, un savant presque +universel; il imagina un bélier pour ruiner les constructions déjà +faites, fondit des canons, construisit un pont de bateaux, apporta en +Russie une nouvelle manière de cuire la brique. Les Russes l'appelaient +Aristote. + +Sa cathédrale, d'allure toute byzantine, semble plutôt l'oeuvre +d'architectes venus de Constantinople. Il se peut que cet artiste, ami +de la lumière joyeuse, comme ceux de la Renaissance, ait travaillé sur +des plans faits avant lui; peut-être aussi fut-il, dès cette époque, un +tenant des primitifs! Il n'importe: Fioraventi dut bâtir avec joie, car +son oeuvre est belle. + +L'église est carrée, soutenue par quatre énormes piliers; ils sont si +forts, si massifs, que, du dedans, les murs extérieurs semblent ne pas +supporter l'édifice, être là seulement pour en isoler l'espace. Le toit +est plat, à l'orientale, et l'élan de l'église ne se rassemble pas comme +dans nos flèches gothiques: c'est l'édifice tout entier, régulier et +géométrique, qui monte droit au ciel, comme pour y marquer sa place, +ainsi que dans le rite antique. Une grande coupole le surmonte, flanquée +de quatre plus petites. + +À l'intérieur, au fond de l'abside et du côté de l'orient, il y a +l'autel, un seul autel, car il n'y a qu'un Dieu. Entre l'autel et la +nef, formant un sanctuaire nouveau, l'iconostase, haute muraille de +vermeil, historiée de figures, se dresse: c'est le voile de ces +«temples». Ses portes sont fermées durant la consécration, et nul ne les +peut franchir, sauf le tzar et les prêtres. + +À gauche de l'autel, les reliques les plus précieuses sont montrées au +peuple; on les voit, dans de grandes vitrines, semblables à celles de +nos musées, et les fidèles viennent baiser les carreaux qui les +protègent. Ici, les princes de Moscou, qui butinaient les reliques, +comme les Italiens recueillaient les manuscrits anciens ou les os de +Tite-Live, ont rapporté la tunique du Sauveur, un morceau de la robe de +la Vierge, un clou de la Sainte Croix. Sur l'iconostase, parmi les +figures des moines au froc sombre, parmi les chevaliers et tous les +saints grecs qui s'étagent sur trois rangs, plus chargées de pierreries, +plus étouffées sous l'or, les vierges miraculeuses de Vladimir et +d'Iaroslaf sont suspendues. Tandis que le sacristain approche son cierge +et fait étinceler les diamants, le visage noir de la Vierge peinte par +saint Luc (dit la tradition) se distingue mal; peu à peu, cependant, on +découvre la lueur des yeux, puis la demi-blancheur des pommettes; on +suit les contours de l'or, et, comme sortant lentement de l'ombre, la +figure apparaît. + +Jusqu'au plafond, jusqu'à la coupole, où l'oeil de Dieu seul voit les +efforts de l'artiste, des peintures montent; elles se courbent et se +redressent suivant les hasards de l'architecture; à la lumière des +cierges, tout ce peuple de saints, malgré ses attitudes convenues, +semble remuer doucement. Tout éclate dans ces compositions byzantines, +sur fond or. Tout impressionne les sens, mais ne les excite pas. Comme +le veut l'Église grecque, c'est un art tout spiritualiste, sans attrait +charnel. C'est pour cela que les statues ont été si longtemps proscrites +(car on peut les croire vivantes); c'est pour cela que la peinture +reproduit sans cesse les types imaginés au Ve siècle par les moines du +mont Athos. + +[Illustration: Une porte du Kreml (page 185).--D'après une photographie +de M. Thiébeaux.] + +Les mesures, enfin, que l'artiste a prises contre le jour, ajoutent +encore à l'impression religieuse que produit l'édifice; c'est seulement +par des meurtrières, par des fentes grillées que la lumière pénètre. +Tantôt elle se développe tout au long sur la saillie d'un mur; tantôt +les rayons, lancés, traversent l'ombre, viennent frapper l'or bruni des +piliers, mais ils glissent sur cette surface lisse. Puis les lueurs +reflétées se répandent faiblement, à travers l'espace obscur, jusqu'à +l'iconostase, où les diamants, les saphirs, les turquoises, les +émeraudes, les améthystes, les accrochent, les multiplient, et leur +scintillement intense constelle la paroi d'or. + +À l'opposé de l'autel, les tombeaux de saint Pierre et des autres +métropolites de Moscou s'allongent, le long des murailles latérales, +dans l'ombre calme. Seul, un jeune paysan endimanché les contemplait +pieusement. Au milieu de l'église, entre les quatre piliers, une estrade +s'étendait où se tient le tzar, au jour du couronnement. C'est là, en +effet, qu'il devient le chef de l'orthodoxie; couronné, il franchit la +porte de l'iconostase, et, seul devant son Dieu, communie de sa propre +main. Alors des milliers de cierges illuminent l'église, et les +peintures de la voûte sont révélées aux hommes. + +Tout près de l'Assomption, et pour compléter l'évocation de l'ancien +tzarisme, ses deux soeurs se dressent, les Saints-Archanges et +l'Annonciation. La première est bâtie dans le même système: des piliers +massifs, de grands murs blancs, que le soleil chauffe à outrance, des +coupoles dorées; à l'intérieur, les images carapacées d'orfèvrerie et le +fourmillement des saints. Ici, pourtant, les souvenirs humains abondent. +Les portraits des anciens tzars alternent avec les figures convenues +des saints; comme des reliques, leurs vêtements sont conservés, et dans +l'isolement d'une salle, leurs cadavres reposent. Ils sont là, dans les +cercueils de sapin, recouverts de velours rouge à croix d'or, le +Terrible et ses fils, et parmi eux, Ivan, celui qu'il tua, et dont le +meurtre tourmenta ses derniers jours, ruina son oeuvre. On voit souvent +reproduite en Russie cette scène farouche: le vieux tzar, à genoux, +ravagé par la douleur, étreignant dans ses bras le cadavre de son enfant +et s'efforçant de lui rendre la vie par ses baisers exaspérés; la salle +est vide, et les murs lui renvoient sa plainte. + +[Illustration: Les moines du couvent de Saint-Serge, un des couvents qui +entourent la cité sainte (page 185).--D'après une photographie de M. J. +Cahen.] + +À l'Annonciation, l'antique église au pavé d'agate, les anciens tzars +étaient mariés, les tzarines ensevelies. + +Ces trois cathédrales annoncent la Moscovie de la Renaissance; elles +recueillent pour la Russie, pour l'art des âges suivants, le pur +héritage de Byzance. Mais lorsque, par la servitude tatare, la Russie +eut repris contact avec l'Orient sauvage, puis redevenue libre, rivalisa +avec lui, l'art se modifia. Il y eut dans les esprits un moment étrange: +ils étaient tourmentés, tiraillés entre l'imitation de Byzance et la +façon orientale, originelle. De cette inquiétude chercheuse des Ivans et +de leurs contemporains, le Vieux Palais et Saint-Basile naquirent, +expression de la Russie sainte que les vieux Russes devaient défendre +contre les tentatives des tzars modernisants. + +[Illustration: Deux villes dans le Kreml: celle du XVe siècle, celle +d'Ivan, et la ville moderne, que symbolise ici le Petit Palais (page +190).] + +Parmi les monuments d'allure moderne, qui étalent sur le Kreml leurs +façades régulières, ce qui reste des anciens palais, resserré et +comprimé, se terre sauvagement dans son originalité. Le palais à +facettes, avec l'escalier rouge, du haut duquel le tzar couronné montre +au peuple «la lumière de ses yeux», le petit palais d'or, le Térem, ce +gynécée de l'ancienne Russie, sont toujours disposés et meublés pour la +vie étroite d'un Moyen Âge septentrional. Ce sont de petites salles +basses et voûtées, dont les habitants devaient mener une existence +accroupie, des chambres d'une ornementation bizarre et fantasque, où les +filets d'or éclatent parmi des teintes sombres. Sur les murs, les images +familières, protectrices des tzars, sont plus immobiles encore et plus +tristes dans le fouillis miroitant des décorations orientales. La salle +à manger, la chambre à coucher, l'oratoire, donnent l'impression d'un +Cluny russe encore habité. À l'extrémité du palais, dans un édifice aux +clochetons de forme bulbeuse, la chambre dorée; une voûte la surmonte, +retombant sur un épais pilier central, et d'épaisses barres dorées, +jetées d'un arc à l'autre, empêchent l'écartement des arcatures. Partout +reluit l'or des légendes en lettres slavonnes. C'était là, dit-on, que +l'on discutait des intérêts religieux de la Russie. Tout autour, il y +avait des sièges, creusés dans le mur, où s'asseyaient sans doute les +princes de l'orthodoxie. Incertitude de la condition, incertitude de la +vie, ces deux terreurs du Moyen Âge, on les éprouvait sous les voûtes +basses: l'homme restreignait sa vie, pour qu'elle offrît moins de +prises. C'était tout bas, avec une sorte de peur religieuse, que notre +guide murmurait le nom d'Ivan le Terrible. Contre des crimes de raison +d'État, le peuple russe ne se rebelle point. Il les regarde presque +comme une nécessité; et dans sa conscience peu lucide, il s'est bien +souvent résigné. + +Ce sont les mêmes impressions, les mêmes souvenirs à Saint-Basile, le +monument par excellence d'Ivan IV. Ce fut lui qui le fit construire pour +remercier le Ciel de la prise de Kazan, lui qui jugea l'oeuvre, une fois +terminée,--et il la jugea belle et surprenante,--car il fit tuer +l'architecte pour qu'il n'en bâtit plus d'autres. Mais Saint-Basile est +aussi l'église de la Russie naissante: comme c'était par la religion que +la Russie nouvelle avait dû s'affirmer d'abord, la religion se fit +nationale; et les saints que les Tatars avaient martyrisés furent unis +désormais, dans la mémoire des peuples et sur les murs des églises, aux +premiers martyrs et aux Pères. + +[Illustration: Le mur d'enceinte du Kreml, avec ses créneaux, ses tours +aux toits aigus (page 183).--D'après une photographie de M. Thiébeaux.] + +[Illustration: Tout près de l'Assomption, les deux églises soeurs se +dressent: les Saints-Archanges et l'Annonciation (page 186).--D'après +une photographie de M. Thiébeaux.] + +Saint-Basile est bâtie sur une espèce de plate-forme, entourée de +terrains en contre-bas. Ses huit ou dix coupoles, toutes de dimensions, +de formes diverses, ses clochetons, tantôt taillés à facettes, tantôt +côtelés de nervures, témoignent dès l'abord du composite étonnant de +l'édifice. Gothique et Renaissance, tatar et byzantin, tous les styles +se rencontrent là, comme les tendances opposées dans l'esprit d'Ivan. Ce +n'est pas une église régulièrement disposée, avec des nefs, des +coupoles, des effets de lumière prévus, mais un faisceau de chapelles, +collées les unes contre les autres. Il semble qu'un plan ait été +impossible, que la construction se soit accomplie au hasard. Sous les +clochers d'or à croix grecques, les murs resplendissent dans une +polychromie violente: ce ne sont pas de larges couches symétriques, qui +reposent la vue, mais tout un miroitement de lueurs vagues, qui +scintille au soleil comme les écailles d'un poisson jeté sur la plage. À +l'intérieur, chacun des dômes et des clochers recouvre une chapelle: +Saint-Basile semble une église «d'intentions particulières». Tantôt on +passe d'un sanctuaire à l'autre directement, tantôt par de longs détours +dans des couloirs percés dans la muraille, et où il faut baisser la +tête. Dans la coupole, tout en haut, on aperçoit des figures +hiératiques, celles du Sauveur, de la Vierge, d'un saint, dont le regard +emplit l'édifice. Toutes ces peintures ont un aspect sombre, barbare, +dans l'enchâssement de leur or. Au sortir de la place Rouge, gaie comme +une grève, aux midis d'été, entre les dorures du Kreml et la façade +blanche du Gostinoï Dvor, cette tristesse intérieure étonne. + +Sous l'église, une sorte de crypte était illuminée de cierges. Des +pierreries, de l'or partout: le trésor souterrain d'un château de +légende. Des popes officiaient avec l'animation accoutumée; trois ou +quatre malheureux baisaient la terre avec ferveur. À la sortie, une +demi-douzaine de mendiants se précipitèrent sur nous: une marchande nous +proposa des bibelots de religion. + +Ainsi, de l'Assomption à Saint-Basile, c'était toute une ville qui se +précisait et s'isolait peu à peu dans notre imagination: la Moscou du +XVIe siècle. Comme les anciennes communes ou les villes royales, elle +avait ses cathédrales, ses palais, son beffroi enfin dominant tout le +Kreml, l'Ivan Véliki. C'est un énorme donjon, octogone, à trois étages +en retrait, dont le dernier est surmonté par une coupole d'or. +Trente-quatre cloches forment son carillon: l'une, dit-on, est la cloche +communale de Novgorod la grande, d'autres plus petites, en argent, +furent données par Catherine II. Au bas, la reine des cloches +(tsarkolokol), un bourdon monstrueux, datant du règne d'Alexis +Mikhaïlovitch. + +Du haut de cette tour, la ville immense se découvre. Tout au pied, c'est +d'abord l'entassement fantastique du Kreml. De toutes parts, les +clochetons aux reflets métalliques, les flèches à six ou huit pans, +s'aiguisent vers le ciel; les coupoles d'azur, constellées d'or, +s'arrondissent parmi les tours gothiques de l'enceinte; et les dômes +dorés, les calottes en plaques de cuivre battu, resplendissent; aux +points saillants, et comme pour un jaillissement plus intense, la +lumière se concentre et brasille. On dirait que tout ce tumulte s'anime, +que toutes ces tours et ces clochers se déplacent, se croisent, montent +vers le ciel et redescendent. Plus loin, derrière la boucle de la +Moskowa, à l'abri de sa citadelle, Moscou se prolonge à l'infini. Au +premier plan, sur les bords du fleuve, des façades blanches et d'aspect +moderne lui font une limite précise. Mais immédiatement l'oeil ne +distingue plus qu'une immense étendue verte, du vert clair d'un étang +qui dort. Ça et là, des clochers dorés ou argentés émergent comme des +nénuphars. Sous ses toits peints, la grande cité vit. On n'aperçoit pas, +de l'Ivan Véliki, ces cheminées d'usine où la vue se heurtait à +l'arrivée: c'est, tout entière et seule, la cité sainte et marchande du +XVIe siècle. Telle qu'un vaste couvent, où ceux qui passent essaient +vainement de rien transformer, où la maison elle-même suit sa tradition, +vit de sa vie indépendante et façonne celle de ses habitants, malgré +l'Occident et par ces restaurations, dont un peuple naïf l'accable sans +cesse, la ville d'Ivan demeure, dans le tumulte des civilisations. Mais +ce n'est pas un souvenir mort: avec elle c'est toute sa vie qui +persiste. + + * * * * * + +Et pourtant, tout près de l'Assomption, importune et lassante au premier +abord, la façade rougeâtre du palais Neuf s'étale: plus loin, près de la +place Rouge, c'est l'Arsenal, le palais de Justice, des casernes qui +cachent le mur à créneaux. + +[Illustration: À l'extrémité de la Place Rouge, Saint-Basile dresse le +fouillis de ses clochers (page 184).--D'après une photographie de M. +Thiébeaux.] + +À l'opposé de la porte Spasskoï, du côté de l'occident, une large avenue +monte au Kreml, par la porte de la Trinité. La Grande Armée est entrée +par là. Sur cette voie triomphale, on croit voir monter encore la bande +tumultueuse des soldats occidentaux, fiers et pourtant inquiets. On +croit entendre les tambours, les commandements, le claquement des +essieux et, par intervalles, les notes de _la Marseillaise_ qui +s'élancent du Kitaï-Gorod: tout un bruit guerrier, qui se répand le long +du fleuve, fouette les murailles, et dont l'écume brisée ruisselle sur +les dômes. + +À ce moment, le peuple russe se ressaisit: contre l'ennemi, ce fut lui +qui se dressa. Le moujik brûla son isba, fit le désert devant l'armée; +la guerre le passionnait; avec les kosaks, il pendait, égorgeait les +traînards ou les maraudeurs. Le vieux Kutuzow, le général aimé du peuple +et fataliste comme lui, dédaigneux de la tactique occidentale, répétait +que c'était au soldat russe qu'il devait la victoire.--À l'entrée du +Kreml, au long des murs de l'Arsenal, les pièces françaises prises en +1812 sont alignées. On lit, au-dessous, en russe et en français: «Canons +pris sur les ennemis par la victorieuse armée et par la fidèle et +dévouée nation russe.» Officiellement, l'action du peuple est reconnue +et glorifiée. + +[Illustration: Du haut de l'Ivan Véliki, la ville immense se découvre +(page 190).--D'après une photographie de M. Thiébeaux.] + +Ce fut alors un demi-avènement de la nation. Le tzar l'avait retrouvée; +la vieille alliance entre le père et les enfants avait été refaite. +Mais qu'il était devenu étrange ce père! Comme il semblait gêné au +milieu de la ville sainte! Depuis longtemps, les Occidentaux l'avaient +séduit, suborné dans son Pétersbourg, par des charmes magiques, loin de +ses fils! Sans doute, les longs efforts de ses prédécesseurs l'avaient +conduit à la gloire de 1807, à cette alliance par laquelle il dominait +l'Europe et gagnerait peut-être Constantinople, enfin! Mais l'étranger +avait souillé la sainte Moscou! + +Or, en 1812, le peuple russe accepta ce que ses tzars avaient fait, +adopta comme siens les monuments d'allure occidentale qui déjà avaient +envahi le Kreml; il ne voulut rien laisser de ce qu'on avait fait russe. +Napoléon, sans le vouloir, avait accompli l'oeuvre où Pierre le Grand +avait échoué. + +De ces années, donc, date l'évolution d'une Russie contemporaine. Tout +le Kreml moderne, inachevé encore, complété jour à jour, suivant les +besoins, en devint le signe matériel. + +Non loin de l'Arsenal, des casernes, du palais de Justice, le palais +Neuf s'étend régulier et ferme, classique comme Versailles, devant le +chaos du Kreml ancien. + +Nous avons visité le Trésor des tzars. Par un escalier solennel, on +arrive à une grille monumentale, en fer poli. Elle donne accès dans une +vaste salle, à coupole. À côté des soldats modernes, des fonctionnaires +indolents, quatre grands mannequins équestres, revêtus d'armures +slavonnes, montent leur garde séculaire. De cette rotonde, deux galeries +partent, en forme de demi-cercle: les souvenirs de toute une histoire y +sont rassemblés, attendant pour revivre l'imagination alerte d'un +visiteur. Il y a là des richesses inestimables, des milliers de pierres +précieuses, des tonnes d'or. Ces merveilles retiendraient peu, si leur +prix seul avait invité les tzars à en faire montre. + +Mais le travail délicat de l'orfèvrerie, les souvenirs évoqués et le +fantastique même d'un tel amoncellement forcent les regards. Les +sceptres anciens où les diamants pétillent, les couronnes où s'étagent +les rampes de rubis, de saphirs, de turquoises, celles d'Astrakan et de +Kazan, celle de Sibérie, celle de Vladimir Monomaque, les robes de +couronnement, comme d'immenses vagues d'or qu'on aurait figées là, +symbolisent pour la multitude naïve la grandeur de la monarchie, comme +l'orfèvrerie des icônes lui fait deviner les splendeurs célestes. Plus +loin, ce sont les cadeaux, ceux des sultans, ceux des khans de +Circassie, ceux des Lithuaniens et de Napoléon, hommages du monde entier +au tzar, les selles, les étoffes magnifiquement tissées, les coupes +ouvragées ou les vases de Sèvres, puis des drapeaux, loques effilochées, +pendues là, ceux de Pojarski, avec les figures hiératiques des saints, +ceux des légions polonaises, des haillons tricolores, aux inscriptions +révolutionnaires, des armures de tous les temps, de toutes les guerres, +prises sur les ennemis ou offertes par les princes étrangers, les +carrosses des anciens tzars, le gigantesque traîneau d'Élisabeth, le +mobilier de Pierre le Grand. Surtout, les souvenirs de 1807 à 1815 +emplissent ces lieux; mais ce n'est pas seulement la défroque de +l'ennemi vaincu, le chapeau de Napoléon que l'on montre, comme à Berlin. +L'empereur ici reste glorieux et respecté. C'est qu'il rappelle le +moment où, pour la première fois, la nation russe compta dans l'Europe, +c'est qu'il fut, volontairement ou non, son initiateur à la vie moderne, +c'est enfin qu'il toucha Moscou. La grandeur de l'épopée révolutionnaire +émane de ces salles. + +À l'extrémité de la galerie, une statue de marbre blanc domine le musée +tout entier; en tenue d'apothéose, comme un César romain, Napoléon +médite sur l'organisation de la conquête. Lui aussi, les Russes l'ont +adopté. Près de ces souvenirs, et continuant cette histoire dont ils +indiquent les étapes, le tzar habite. Nous avons parcouru les +appartements, les salons somptueusement meublés, la chambre à coucher, +la salle du trône aux riches tentures. Dans ces salles immenses, +l'ornementation est sobre, et l'éclat des dorures ne les encombre pas. +Les salles capitulaires de Saint-Georges, de Saint-André, que le blason +des ordres a servi seul à orner, et aux murs couverts d'inscriptions, +sont de toute beauté, vastes et simples. + + * * * * * + +Ainsi deux villes dans le Kreml: une du XVe et du XVIe siècle, immobile; +l'autre occidentale, envahissante. Il a pourtant son unité, unité vraie +que des artistes, comme Théophile Gautier, peuvent ne pas découvrir, +mais que le peuple sent. + +Or cette unité ne naît pas de ce sentiment de solidarité dans le temps, +qu'on appelle la tradition; il n'y a point de place pour ce sentiment +dans la conscience russe. Les monuments ne marquent pas là, degré par +degré, le progrès lent d'une civilisation: entre la ville d'Ivan et la +ville moderne, il y a solution de continuité. Et pourtant, le peuple ne +distingue pas. + +C'est que les Russes ne sont pas une nation: ils sont une race, et une +race n'a pas de traditions. Elle ne sent pas ce qu'a laissé le travail +des générations successives; le passé a disparu. Cela, en Russie, a +frappé tous les étrangers: «Chez vous, rien n'est respecté parce que +rien n'est ancien, écrit de Maistre à un Russe.» Michelet rappelle ce +mot: «Nul passé, nul avenir, le présent seul est tout.» Herzen, enfin, +le révolutionnaire: «Nous sommes libres du passé, parce que notre passé +est vide, pauvre, étroit.» La nation est une personne; la tradition la +constitue, elle a besoin d'institutions; la Russie n'a pas su en +acclimater d'étrangères, ni en créer de nationales. Les membres d'une +nation se classent par leurs idées, par la manière dont ils entendent +l'oeuvre de leur groupe dans le monde. Les Russes examinent la figure du +voisin, disent: «Celui-ci est vrai Russe; il a les yeux bleus, les +pommettes saillantes.» Plus vraiment, mais de même, les Grands-Russiens +sont les vrais Russes, parce qu'ils colonisent mieux, parce que leurs +_facultés naturelles_ les rendent plus propres à résister, à assimiler +ou détruire par contact les races vigoureuses. C'est encore une fois que +le peuple russe agit comme une race, physiquement. + +Ainsi son Kreml ne doit-il pas lui apparaître comme le gardien d'une +tradition séculaire; il ne le voudrait pas couvert de cette teinte +grise, dont nous aimons voir nos monuments revêtus. L'antiquité d'une +nation est sa force; la race a besoin de se sentir jeune. Le Kreml, +donc, doit être éternellement neuf, comme la ville; aussi, comme ils +repeignent les peintures byzantines, pour que leur sainteté soit plus +évidente, les Moscovites rebadigeonnent le Kreml, pour que la grandeur +russe ne soit pas mise en doute. Le resplendissement du neuf, voilà ce +qui fait l'unité extérieure du Kreml, ce qui assure la race de sa force +constante. + +Le Kreml brille comme le ciel, et le moujik assimile au ciel +éternellement resplendissant sa cité sainte. Un mot religieux de Moscou +le dit: «Au-dessus de Moscou, le Kreml; au-dessus du Kreml, le ciel.» + + (_À suivre._) Albert THOMAS. + +[Illustration: Un des isvotchiks qui nous mènent grand train à travers +les rues du Moscou (page 182).] + +Droits de traduction et de reproduction réservés. + + + + + TOME XI, NOUVELLE SÉRIE.--17e LIV. Nº 17.--29 Avril 1905. + +[Illustration: Il fait bon errer parmi la foule pittoresque des marchés +moscovites, entre les petits marchands, artisans ou paysans qui +apportent là leurs produits (page 195).--D'après une photographie de M. +J. Cahen.] + + + + +LA RUSSIE, RACE COLONISATRICE[1] + +IMPRESSIONS DE VOYAGE DE MOSCOU À TOMSK, + + [Note 1: _Suite. Voyez page 181._] + +Par M. ALBERT THOMAS. + + II. -- Moscou, la ville et les faubourgs. -- La bourgeoisie + moscovite. -- Changement de paysage; Nijni-Novgorod: le Kreml et + la ville. + + +[Illustration: L'isvotchi a revêtu son long manteau bleu (page +194).--D'après une photographie de M. J. Cahen.] + +MOSCOU.--Plus que ses cathédrales, plus que son Kreml et ses palais, +nous avons aimé Moscou, Moscou elle-même, la cité vivante et +bourdonnante. + +Comme ville industrielle d'abord, comme centre de commerce, comme point +de réunion des lignes de chemins de fer, Moscou s'étend et se +transforme, grandit, en face de Pétersbourg; la foule de ses marchands +s'agite; dans le travail universel, Moscou à son tour fait effort. + +Mais c'est une personne que cette ville; une personne vivante et presque +humaine, qui dissuade ou qui conseille,--qu'il faut aimer ou haïr,--qui +façonne les coeurs. C'est ainsi que le peuple la vénère. Pour lui elle +est, au sens précis, littéral, «la sainte mère», celle à qui il demande +assistance et refuge aux heures de danger. Lorsque Kutuzow l'abandonna, +la sacrifia pour sauver la Russie, il sentait bien que «ce n'était pas +une ville comme une autre». Il ne voulut pas y entrer, et, pleurant, +passa par les faubourgs. + +Ainsi tout le peuple s'abandonne à elle, subit son ascendant; il la sait +douce, hospitalière. Au sortir du steppe dont l'infini tue les bruits, +cette activité resserrée, ce fourmillement de rues, ces bruits sonores +rassurent. Et la foule s'y agite heureuse, se sentant là chez elle, dans +sa ville. + +Sans doute des étrangers sont venus d'Occident, qui ont essayé de +transformer Moscou. Voyez un peu la nouvelle parure dont ils l'ont +revêtue: des tramways, des piliers de lampes électriques, interrompent +les larges rues; des façades de pierre se sont introduites, par force, +entre les maisons de bois, et sur la ville, en un réseau serré et +enveloppant, les fils téléphoniques se croisent, innombrables; parmi les +enseignes en lettres russes, des inscriptions françaises se sont +glissées; dans les étalages, bien ordonnés, les produits parisiens +déploient leur coquetterie. + +Oui, mais Moscou reste sainte; que les machines ronflent dans les +usines, que les sifflets des locomotives percent l'air à l'entour +d'elle, Moscou accepte la civilisation, elle agrée tout ce que l'Europe +lui apporte; comme son peuple, elle est souple; elle s'assimile avec +facilité les connaissances occidentales, elle se plie aux habitudes +nouvelles. Mais ne croyez pas l'avoir changée! Pétersbourg a pu se +transformer au contact des Allemands ou des Français, mais non Moscou. +Dans toutes ces rues, la civilisation occidentale reste isolée; elle ne +pénètre pas la vie russe, elle ne lui donne pas une forme nouvelle. Le +soir, quand les lampes électriques épandent leurs lueurs bleuâtres, les +boutiques basses, à peine éclairées, ne répondent pas à leur appel +joyeux. Les races orientales circulent, sans se mêler, parmi la ville +immense, et la civilisation occidentale s'agite comme une autre race qui +passe. + +Dans sa capitale intacte, le peuple se sent bien chez lui. Sur les +routes, une multitude vient vers Moscou: ce sont des pèlerins, pieds +nus, qui viennent quêter pour une église; avec leur bâton et leur +sébile, ils se tiendront, des journées durant, à la porte des +cathédrales. Ce sont des paysans, toute une famille, des enfants aux +tuniques roses, des femmes aux jupons rouges, un mouchoir autour de la +tête, tous entassés sur la paille, dans une _téléga_, et qui arrivent +pour travailler. + +Beaucoup viennent pour une saison. Aux jours d'été, tandis que les +riches marchands et les bourgeois partent pour la campagne, à plusieurs +verstes de la ville, le peuple en devient le maître; les plaisirs +européens encombrent moins la rue. Dans des maisons basses, dans des +sortes de caves, isvotchis ou charretiers, tous ceux qui sont venus des +champs logent pêle-mêle. + +Au jour, ils se répandent par les rues, foule pittoresque et bariolée. +Les isvotchis recouvrent de leur long manteau bleu la saleté du dessous; +ils attendent, sous le soleil brûlant de midi, résignés et patients, +comme leur cheval même, qu'un M. Orloff (c'était le nom de notre guide) +avec ses étrangers, les appelle ou les siffle; aussitôt, un escadron +s'élance, et, dans une sorte de fantasia, tourbillonne le long du +trottoir. Les commissionnaires aux portes des hôtels, aux coins des +rues, font leur faction. Ils causent, rient, se bousculent. Cette foule +est gaie, enfantine; ils badaudent joyeusement, mais sans insistance: +tandis qu'un de nos compagnons photographiait le Kreml, ils passaient +près de nous; nous observaient, mais sans s'arrêter, sans former de +groupes. + +Sur la chaussée, parmi les drojkis rapides, des files interminables de +charrettes avancent lentement; l'entreprise de charroi paraît être une +industrie moscovite prospère. Chaque cheval a le nez dans la voiture qui +le précède: le plus souvent, il y est attaché, et toute la troupe +avance, d'un seul mouvement. + +[Illustration: Itinéraire de Moscou à Tomsk.] + +Parfois, un cortège empêche d'aller. Tantôt des prisonniers que des +soldats emmènent, un convoi, peut-être, pour la Sibérie: il y a là des +hommes, des adolescents de figure nerveuse, des femmes aussi, portant un +léger paquet de hardes, et cette troupe avance avec lenteur. Plus loin, +c'est un enterrement qui monte le long du Kreml depuis le pont de la +Moskowa; le cercueil, couvert d'un drap rouge sombre, était porté sur +les épaules; en avant, un sacristain tenait l'icône, avec sa robe +blanche et dorée, semblable à l'extrémité d'une étole. + +Une autre fois, le convoi sortait d'un hospice, tout près d'un marché: +c'était un enfant sans doute que l'on enterrait. Le char, blanc et doré, +était traîné par quatre chevaux habillés de noir; un homme à longue robe +tenait chaque cheval. Tout cela luisait sous le soleil, et l'on sentait, +imminente, une gaieté recueillie. + +[Illustration: À côté d'une épicerie, une des petites boutiques ou l'on +vend le kvass, le cidre russe (page 195).--D'après une photographie de +M. J. Cahen.] + +Le marché étincelait dans son fouillis. On aurait cru se promener dans +un grand bazar oriental; dans des baraques en bois ou sur le sol, il y +avait des amoncellements de ferraille. De grands coffres, de couleur +argentée, ornés comme des cercueils, étaient empilés les uns sur les +autres; les petits tonneaux neufs, tout blancs, attiraient par leur +élégance. Les marchands de vaisselle étaient les plus ardents, +insistaient pour nous vendre un moutardier ou une cafetière; mais +beaucoup de ces objets venaient d'Occident. D'autres vendaient des +fruits; des marchandes offraient du kvass, sorte de cidre russe, de +couleur rouge, qu'elles tenaient dans de grandes carafes en verre. Et +des Tatars offraient des étoffes étalées sur leurs bras. + +Il faisait bon errer ainsi, entre ces auvents; on sentait là le travail +isolé, celui du paysan, dans son isba, de l'ouvrier des villes, dans sa +boutique basse, tout seul, aidé de ses outils primitifs; tout un travail +patriarcal, humble et pénible. + +Mais, déjà, la grande industrie a pénétré. Un soir, comme nous étions +dans le Kreml, à l'heure du crépuscule, et que les bruits plus rares +montaient s'éteindre là, nous avons vu les ouvriers modernes: ils +avaient la face pâlie; ils ne regardaient plus avec la curiosité +enfantine du reste du peuple; ils parlaient plus haut; ils respectaient +moins la sainteté du Kreml. Ils s'en allaient deux par deux, les jeunes +surtout, serrés l'un contre l'autre, comme s'ils avaient senti plus fort +le besoin d'être unis. + +Ainsi allions-nous, au travers de la ville, nous laissant pénétrer par +la rumeur active qui nous enveloppait. + +Un dimanche, après midi, nous sommes allés aux Moineaux. Les Moineaux +sont une ondulation faible de la plaine russe et du haut de laquelle on +découvre Moscou. Un souvenir historique, aussi, appelle là: c'est du +haut de cette colline que Napoléon vit le Kreml. + +Après avoir franchi la Moskowa, on traverse l'ancienne ville tatare. +Elle est peuplée aujourd'hui de petites maisons, coquettes, au milieu de +jardins, et qui témoignent de l'aisance des habitants. Les moujiks +enrichis, des commerçants heureux, habitent là, dans ce quartier +tranquille, entre des hospices, des monuments publics ou des églises. + +Peu à peu, à mesure que nous montions, nous apercevions, au détour de la +route, les clochers dorés de Moscou et, par endroits, la masse des +maisons. Au bout d'une demi-heure, nous étions aux Moineaux. + +Il était deux heures, à peu près, le moment même où la Grande Armée put +enfin contempler Moscou étincelante, au 14 septembre 1812. Rappelez-vous +comment Ségur raconte cette arrivée. Les éclaireurs ont découvert la +ville: «À ce spectacle, frappés d'étonnement, ils s'arrêtent, ils +crient: «Moscou! Moscou!» Chacun alors presse sa marche, on accourt on +désordre, et l'armée entière, battant des mains, répète avec transport: +«Moscou! Moscou!» comme les marins crient: «Terre! Terre!» après une +longue navigation. Puis c'est Napoléon lui-même, qui accourt, heureux, +confiant, recueillant de nouveau les hommages de ses maréchaux, +s'arrêtant transporté, et s'exclamant: «La voilà donc enfin, cette ville +fameuse!» + +Du restaurant des Moineaux, le spectacle est merveilleux: ce n'est plus, +comme du haut de l'Ivan Véliki, l'immensité enveloppante de la ville qui +retient l'esprit; ici elle apparaît vraiment comme la halte au milieu de +la plaine sans limites, comme la tiare de pierreries que porte l'empire +russe. Au pied de la pente boisée des Moineaux, c'est la Moskowa, qui +se déroule en une immense boucle. Une plaine où, ça et là, des couvents, +des cabanes, dressaient leurs clochers et montraient leurs toits, +s'étendait, toute verte, avec ses routes blanches. Au fond, Moscou +brillait. On l'apercevait tout entière: l'église du Sauveur d'abord aux +cinq dômes fulgurants; puis, derrière, les clochers bulbeux du Kreml, la +tour de l'Ivan Véliki, la façade du Palais Neuf. Tout autour, dans la +teinte uniforme des autres toits, des clochers plus petits faisaient +effort vers le Kreml. Et, par derrière, la ville semblait se prolonger à +l'infini, se répandre vers l'Orient inculte et qu'il faut coloniser. + +Nous regardions, stupéfaits, saisis d'admiration. Sur la terrasse, des +hommes, des femmes, buvaient le thé ou collationnaient: c'étaient «des +richards», comme disait notre guide, qui s'asseyaient là tout un +après-midi, buvant, mangeant, raillant les passants; de grands +industriels ou des rentiers de Moscou. À l'extrémité d'une table, une +petite fille, d'un an à peine, la tête perdue dans une grande capote, +était portée par une bonne, négligée par sa mère, une de ces grandes +dames, sans doute, qui riaient et plaisantaient, sans songer à la ville +qui s'étalait là-bas. Seule, l'enfant, naïve et curieuse, semblait +comprendre, comme le peuple, la beauté du spectacle; et ses yeux noirs, +ses deux grands yeux, seuls actifs, seuls vivants, dans son visage pâle +de petite maladive, restaient fixés obstinément sur les coupoles d'or. + +Au dehors, de pauvres gens, venus là sans doute comme nos ouvriers vont +à Meudon le dimanche, étaient montés par les sentiers, au travers du +bois. Ils avaient vu Moscou surgir lentement, à mesure qu'ils montaient, +et maintenant ils s'extasiaient devant son resplendissement. + +De l'autre côté, une route redescendait vers la ville; nous l'avons +prise. Il faisait, à cette heure, une chaleur d'étuve, l'air était sans +vent; dans un ciel absolument pur, seul, un nuage blanc s'étirait. Une +poussière épaisse demeurait suspendue au-dessus de la plaine et, par son +immobilité fluide, donnait à tout le paysage une légèreté infinie. + +Dans le village, tout voisin du restaurant, les isbas paraissaient +endormis et déserts. On n'entendait aucun bruit; seuls, des enfants se +baignaient dans une mare sale, près de la route, et clapotaient avec les +canards. Par les fenêtres des isbas, le samovar apparaissait, brillant. + +[Illustration: Et des tatars offraient des étoffes étalées sur leurs +bras (page 195).--D'après une photographie de M. J. Cahen.] + +Au pied de la colline, tout auprès de la Moskowa, un village annonce les +faubourgs industriels. À la porte d'un _tractir_ (cabaret), des hommes +jasaient, observaient naïvement les passants, avant d'entrer boire un +verre de _vodka_. + +Puis ce fut la campagne suburbaine accoutumée, les marais, la culture +des légumes, les potagers. Sur l'autre rive, un couvent au mur crénelé, +avec ses clochetons et ses dômes dorés, reposait. Ici, on n'entendait +aucun bruit; un chant de coq partit soudain dans ce silence et emplit +l'air. + +Enfin, nous revînmes à Moscou; nous arrivâmes par les faubourgs +ouvriers. On apercevait des bâtisses régulières, des magasins et des +usines. Dans les environs, des familles logeaient, s'entassaient à tous +les étages autour de grandes cours où le linge séchait sur des piquets +de bois et où des icônes, parfois, étaient suspendues, protectrices. Le +dimanche, elles étaient dehors; quelques-uns, en habit de fête, +sortaient du Jardin zoologique; d'autres, plus nombreux, étaient restés +aux alentours des tractirs. Les cris, les plaisanteries, ne faisaient +pas défaut; une vieille femme, passant par là, fut poursuivie par +quelques-uns; elle leur tenait tête bravement, répondait avec verve, +sans doute; car elle les faisait rire et les désarmait. La rude gaieté +populaire éclatait. + +Au soir, nous sommes allés à Petrovsky Park, le Bois de Boulogne de +Moscou. Il s'étend entre la ville, dont les dernières villas se sont +cachées là sous les arbres, et le palais construit par Catherine II. +Devant le palais, une vaste surface plane s'étend, lieu des +réjouissances populaires. + +Çà et là, dans le bois, des restaurants, des cafés-concerts. Il fallait, +dit-on, dîner à Mavretagn, au restaurant mauresque, connaître la haute +société moscovite. Nous y fûmes menés. C'était un Français, le maître +d'hôtel, qui nous reçut; il fallut visiter tous les pavillons, un à un, +celui-ci dont les glaces avaient coûté tant, celui-là dont +l'ornementation avait failli ruiner le propriétaire, tous ces cabinets +où de riches marchands dépensaient en une nuit plusieurs milliers de +roubles, avec un gros tapage de gens blasés. + +[Illustration: Patients, résignés, les cochers attendent sous le soleil +de midi (page 194).--D'après une photographie de M. J. Cahen.] + +Pendant le dîner, deux orchestres jouaient tour à tour, l'un civil, +l'autre militaire, le meilleur. Des airs français, naturellement, comme +le _Chant du Départ_, ou des morceaux d'opéra, comme l'ouverture de +_Guillaume Tell_, nous furent offerts. Tandis que l'orchestre continuait +de jouer, comme en sourdine, tandis que les lampes électriques +filtraient leurs rayons au travers du feuillage vert, nous nous +laissions aller à rêver un peu, dans une grande détente de l'attention. + +Pendant ce temps, le maître d'hôtel contait l'accident de +Petrovsky-Park, arrivé là tout près, lors de la fête du couronnement de +Nicolas II. C'était la foule énorme se pressant pour la distribution des +vivres, se bousculant pour arriver à temps, pour recevoir, puis les +planches qui se brisent, au-dessus du ravin, les malheureux qui +s'enfoncent là, s'entassent, s'étouffent, et la multitude des autres, +alors, qui poussent toujours, qui passent sur le fossé comblé de morts, +sur ce nouveau parquet qui ne s'enfoncera pas..., enfin les cadavres +qu'on emporte toute la nuit, accumulés sur les chariots, et les noms, +pendant quinze jours, emplissant les colonnes des journaux. + +Nous songions ace peuple naïf et gai de Moscou, que nous avions vu tout +au long du jour, et ce malheur qui l'avait frappé, nous paraissait +d'autant plus triste et plus insupportable. + +Il était tard déjà quand nos voitures nous ramenèrent à l'hôtel, par +l'arc de triomphe d'Alexandre Ier, tout le long de la Vertskaïa. Le ciel +avait quelque chose d'éthéré et d'immatériel, avec ses étoiles pâles et +la lueur diaphane de son couchant. Les petites chapelles étaient closes; +le peuple, ouvriers et moujiks, avait disparu; la Moscou russe dormait. +Mais les lampes électriques semblaient triompher. À fond de train, des +troïkas et des drojkis revenaient de Petrovsky; aux lueurs de +l'électricité, ou apercevait parfois un officier et une femme, serrés +l'un contre l'autre dans l'étroite voiture; sur les trottoirs, des +filles passaient. + + * * * * * + +Entre Paris et Tomsk, à Varsovie, à Nijni, vous trouverez le marchand de +Moscou. Depuis qu'il a quitté le caftan de ses pères, depuis qu'il fait +peiner des milliers d'ouvriers, il va par toute l'Europe, l'Asie, pour +vendre et pour acheter, pour jouir. J'eus le bonheur d'en voir un à +Moscou même, chez lui, parmi son luxe, M. K... Il habite à Marosseïka +une maison à deux étages, un petit hôtel d'allure occidentale. À +l'intérieur, on trouve le confortable, le luxe moderne et cosmopolite. + +En bas, c'est la bibliothèque, le cabinet de travail, la chambre du +précepteur, celle de ses domestiques, celle de la gouvernante. À +l'entrée, devant le grand escalier de pierre, un valet prend vos +chapeaux, vos manteaux, et vous les rend à la sortie, sans jamais faire +erreur. Au premier, habitent les maîtres; après deux salons, ornés de +quelques Falguière «qui coûtent cher», on arrive à la salle à manger, +aux buffets où s'alignent les services dorés, puis à la serre, au jardin +d'hiver, où les plantes vertes «entretiennent la tradition de la +verdure». Au-dessus, habitent les enfants et leurs domestiques. Un hôtel +parisien ne serait pas disposé d'une autre façon. + +Mais les chambres à coucher sont peu développées: le lit et les tentures +ne préoccupent point les Moscovites comme les Français; on campe en +Russie plutôt qu'on ne couche. Les couchettes sont petites et étroites, +les draps peu larges; le plaisir du lit, «bien rollé», comme disent nos +paysans, est inconnu ici. C'est que la maison tout entière protège du +froid, nul souffle de l'atmosphère glacée du dehors n'y peut pénétrer, +la vie s'isole et s'alourdit parmi les salles aux doubles fenêtres, où +monte la chaleur des poêles. + +Nous avions déjà parcouru l'hôtel, quand le «patron» vint nous +rejoindre. C'était un homme de trente ans environ, bien bâti, d'allure +nerveuse. Il était brun, portait de longs cheveux noirs, luisants; dans +le visage de teint bronzé, les yeux noirs, légèrement bridés, brillaient +derrière les lunettes d'or. Il avait le front haut, l'arcade sourcilière +très développée. Il parlait le français très rapidement, avec de +brusques arrêts, quand un mot lui manquait, sur ce ton chantant et avec +ce zézaiement de beaucoup de Russes, quand ils parlent notre langue. Il +se tenait tout près de son interlocuteur, et le fixait obstinément. + +Dans sa vie de travail et de plaisirs, ce sont les qualités du moujik +que vous retrouvez. Comme le paysan se résigne à émigrer, à reconstruire +l'isba plus loin, dans la plaine; comme le soldat marche pendant 1 000 +kilomètres en disant: «_Nitchévo_: ce n'est rien!» ainsi pendant des +nuits, pour augmenter sa fortune et pour la manifester, M. K... dîne, +boit du champagne, cause avec des marchands et rit avec des femmes. + +«Voilà trois nuits que je ne dors pas, nous dit-il. Tous mes amis sont +éreintés. Moi, je suis debout». _Nitchévo_, ce n'est rien. + +[Illustration: Une cour du quartier ouvrier, avec l'icône protectrice +(page 196).--D'après une photographie de M. J. Cahen.] + +Sans doute, il ne boit plus de vodka. Mais une belle cave, voilà la +marque d'une grande fortune! Les vieux vins de Bordeaux ou de Bourgogne, +les marques de Champagne, les cognacs à 100 roubles la bouteille, voilà +ce qu'il faut montrer au visiteur. + +Comme nous paraissions peu sensibles à tout cet étalage, on nous montra +l'écurie; son écurie est l'autre orgueil de M. K.... Il fait courir +parfois, et il a remporté quelques prix à Moscou. + +Dans une cour intérieure, assez sale, où la poussière s'accumulait entre +les petits pavés inégaux, des brins de paille traînaient, des tas +d'ordures. Dans les maisons particulières, comme dans les hôtels, ces +cours intérieures sont toujours malpropres. Les écuries s'ouvraient là. + +Un à un, sur la demande du maître, tous les chevaux nous furent amenés. +C'étaient d'abord plusieurs paires de magnifiques Orloffs: au repos, ils +payaient peu de mine, mais dès qu'on les faisait courir un peu autour de +la cour, ces animaux nerveux se redressaient, le corps tout entier +tendu. Ils ont la tête très fine, le poitrail très développé; c'est +uniquement par le collier qu'ils entraînent la voiture. Ce sont surtout +des chevaux de vitesse, ceux avec lesquels le patron, pendant les +après-midi d'hiver, laisse derrière lui les autres traîneaux, à travers +Petrovsky Park. Le cocher part à fond de train, puis s'arrête, va au +pas. Qu'une troïka essaie de le passer, vite, il repart; et c'est avec +ces alternatives, au milieu de la joie orgueilleuse du maître, que se +fait la promenade. Des chevaux suédois à longue crinière, plus petits, +plus trapus et moins nerveux, servent aux longs voyages; ils trottent +souvent pendant 60 kilomètres sans manger ni boire, et arrivent frais. + +[Illustration: Sur le flanc de la colline de Nijni, au pied de la route +qui relie la vieille ville à la nouvelle, la citadelle au marché (page +204).--D'après une photographie de M. J. Cahen.] + +Tandis que leur maître causait, caressait ses chevaux, une foule de +domestiques s'empressaient autour de lui. Quand nous étions arrivés dans +la cour, ils s'étaient tous précipités, en courant, avaient demandé ses +ordres. Maintenant, le long des murs, ils attendaient. Le maître tira +une cigarette de son étui; en courant, l'un s'approcha, alluma la +cigarette. Trois fois, il revint pour le même office. Le maître eut +soif, un autre apporta de la bière. Un tout petit chat, sorti de +l'écurie, vint se frotter contre ses jambes; un troisième serviteur +s'approcha respectueusement et l'emporta. Je m'étonnai de cet esclavage +domestique, de cet empressement à deviner et à satisfaire tous les +caprices, et je dis mon étonnement. + +«Oh! à Paris, me répondit-il, il y a aussi de bons domestiques! Mais +nous ne sommes pas mal servis.» + +Je songeai, en même temps, à ses ouvriers, ses autres esclaves, qu'il ne +connaissait pas, qui ne pouvaient se signaler par un tel service. +J'aurais voulu savoir s'il s'intéressait à leur vie, s'il avait souci de +leur condition. + +«Avez-vous, lui dis-je, beaucoup d'ouvriers? + +--17 000, répondit-il, dans mes filatures....» + +Et immédiatement, comme il voyait ma surprise: + +«Que voulez-vous? Ici, avec 100 000 francs de revenu par an, on n'est +pas riche. Il faut au moins 300 000 francs.» + +Ainsi, qu'il organise dans ses filatures un économat, car les ouvriers +mêmes ne seraient pas capables de former «l'artel»; qu'il établisse, +comme veut la loi, des hôpitaux et des écoles, qu'il paie un médecin +pour ses travailleurs, il n'en reste pas moins qu'il faut les exploiter +pour mener à Moscou la grande vie occidentale. Nombre d'ouvriers sont +payés, là-bas, 4 roubles par semaine, des apprentis 30 kopecks. Et le +patron fait cela avec naïveté; il ne s'étonne pas de leur patience, de +leur résignation; l'ouvrier n'est-il pas content, avec un petit verre de +vodka? + +Le moujik vole et ment innocemment; le grand marchand du XIXe siècle, +méprisant les vieilles coutumes, vêtu à la mode et rasé, est resté +vraiment «moujik de commerce», comme disait Ivan le Terrible; il +exploite innocemment. Le sens moral n'est pas très développé dans toutes +les âmes russes, depuis le prince Dolgoroukow jusqu'aux plus humbles +paysans. + +Mais le riche Moscovite n'a pas gardé les traditions pieuses et les +saints usages; il n'aime plus en Moscou la ville religieuse, il ne se +laisse pas pénétrer par son activité dévote. Il a les yeux fixés sur +l'étranger, pour l'imiter ou pour le combattre, et n'a plus d'amour pour +_la sainte Mère_. + +Cependant cette classe est forte. Au milieu d'un peuple indolent, qui +n'a d'énergie que pour supporter, la bourgeoisie moscovite a de +l'initiative. + +[Illustration: Le marché étincelait dans son fouillis (page +195).--D'après une photographie de M. J. Cahen.] + +Comme les figures de ses saints, la physionomie russe apparaissait +hiératique et figée; mais voici que déjà quelques traits s'animent. Tous +les sentiments semblaient endormis; voici que déjà quelques-uns excitent +à l'action. Et peu à peu, tandis que le caractère de la race devient +plus complexe et plus vivant, des caractères individuels s'affirment et +se précisent, par des efforts divers pour grandir Moscou et la Russie +dans le monde. + +M. K... ne songe qu'au commerce, au luxe occidental et pétersbourgeois +qui transformera l'ancienne capitale: que les étrangers viennent en +foule, et la ville sera puissante. Quand ses fils seront grands, quand +ils connaîtront le français, ils partiront pour l'étranger, ils +perfectionneront les manufactures, et ils répandront les dernières modes +européennes. + +[Illustration: Déjà la grande industrie pénètre: on rencontre à Moscou +des ouvriers modernes (page 195).--D'après une photographie.] + +M. C..., un autre marchand, au contraire, est préoccupé d'art, de +littérature. Nous l'avions rencontré en chemin de fer, il se rendait, +pour son commerce, à la foire de Nijni. M. Orloff nous l'avait signalé +comme un grand amateur de tableaux. Si M. C... est connaisseur, nous ne +savons; mais il aime les arts. Il lit assidûment les articles du +_Figaro_, parle de Michelet, qu'il a lu, dit-il, et de Sorel et de +Monod, comme un Français. Mais c'est de nos expositions surtout qu'il +aime à parler, de leurs clous, de leurs plus étranges exhibitions, et +l'on se demande, parfois, au cours de la conversation, si ce sont nos +arts ou ces grands étalages qui l'intéressent le plus vivement. + +À la gare de Varsovie, encore au retour, nous avons rencontré un autre +Moscovite. C'était un grand vieillard, à longue barbe blanche, de figure +ouverte et souriante. Il avait beaucoup voyagé en France, connaissait +bien Paris et ses environs. Pour cette raison, peut-être, la vie +politique, les questions sociales le préoccupaient. Il aimait son +Moscou, mais dans Moscou surtout, tout le rassemblement d'hommes actifs, +intelligents, qui pourraient un jour, sans doute, contribuer au +Gouvernement. Aussi était-ce avec piété qu'il parlait d'Alexandre II, +des réformes de 1861; et il était fier de l'initiative des bourgeois de +Moscou, qui, par leurs souscriptions, avaient élevé au tzar réformateur +le nouveau monument du Kreml. Il avait 5 000 ouvriers, mais ses ouvriers +étaient heureux, incontestablement! «Quelques jours avant son départ, +n'avaient-ils pas pourtant voulu faire grève? Il avait informé le +gouverneur de Moscou. 130 cosaques étalent venus, mais ils ne +suffisaient pas; alors il en avait fait venir 130 autres, et tous +avaient poussé les grévistes devant son comptoir. Ceux qui avaient cédé +reprenaient le travail; les autres avaient été chassés, condamnés.» Et +le bonhomme racontait cela simplement, comme chose juste et toute +naturelle; pourquoi demander un salaire plus fort? il vous dit, lui, +qu'ils sont heureux. Le partage de l'autocratie entre le tzar et la +bourgeoisie, tel semblait pour ce libéral l'idéal du Gouvernement. + + * * * * * + +Lorsque l'on part un soir de Moscou pour Nijni, c'est une tout autre +Russie que l'on découvre à son réveil. Ce n'est plus dans une plaine +sans limites, entrecoupée seulement de ruisseaux et de villages que le +train court, mais des collines légèrement bleutées ferment l'horizon, +les isbas noirs s'espacent presque sur une seule ligne, laissant deviner +un fleuve tout proche. Ça et là, sur des chantiers, de grandes barques, +encore inachevées, attendent; des filets étendus sèchent au soleil. + +Le train passa parmi des bois; puis, sur une vaste place, des pavillons +coquets parurent alignés. Nous arrivions à Nijni. Au travers de la +foire,--par le grand pont de bois,--c'est à la ville même qu'il faut +aller d'abord, comme il faut saluer une mère respectée. Elle s'élève sur +une éminence, que la monotonie infinie de la plaine fait paraître encore +plus abrupte et plus haute. Elle domine le confluent de l'Oka et de la +Volga, et se présente à la Russie lointaine, qui se prolonge vers +l'Oural, comme une nouvelle Moscou. N'est-ce pas là, sur cette colline +que notre voiture gravit avec lenteur, que la race russe s'est +retrouvée, une première fois? + +Après les Ivans, la Russie nouvelle s'élevait toute droite, comme une +tige vivace et forte; au-dessus des boïars brisés, des bourgeois soumis +et des principautés rassemblées, son tzar dominateur, et qui l'avait +faite une, gardait parmi les peuples la tradition de l'Empire. Elle +surgissait, Byzance nouvelle qui recommencerait contre les païens la +lutte du Christ; les ambassadeurs venus d'Occident se pressaient vers +elle, et les espoirs s'exaltaient. Mais voici que des malheurs sans +nombre l'avaient accablée: la dynastie, farouche et laborieuse, qui +l'avait fait grandir s'était éteinte, les tzars nouveaux s'étaient +laissé prendre; le métropolite était prisonnier, et, dans Moscou +découronnée, les Polonais tenaient le Kreml. Les boïars étaient révoltés +et trahissaient; des bords du Don et de ceux du Dnieper, des bandes de +Kosaks s'étaient élancées pour piller; et les églises étaient souillées. +Le peuple semblait mort; la famine et la peste l'avaient ravagé; et les +appels fervents des moines de Troïtza ne faisaient plus sursauter les +coeurs. + +Un jour pourtant ces appels furent entendus. C'était à Nijni, sur cette +esplanade du Kreml, peut-être, où les rayons du soleil s'abattaient avec +violence; et devant le peuple assemblé, le protopope lisait la lettre +venue du monastère inviolé. Tous, sans doute, étaient émus; mais de la +multitude aucun bruit ne montait. Alors Kouzma Minine, le marchand +boucher, fut éloquent; il dit ce que tous ressentaient: «Si nous voulons +sauver l'empire de Moscovie, il ne faut épargner ni nos terres, ni nos +biens; vendons nos maisons, engageons nos femmes et nos enfants; +cherchons un homme qui veuille combattre pour la foi orthodoxe et +marcher à notre tête.» Pojarski consentit, et le bourgeois Minine avec +le noble Pojarski sauvèrent la Moscovie en 1612. + +[Illustration: Sur l'Oka, un large pont de bois barrait les eaux (page +204).--D'après une photographie de M. Thiébeaux.] + +Nous avons visité le Kreml, dont les murailles blanches, au-dessus du +brouhaha cosmopolite de la foire, gardent jalousement ce souvenir. Près +du palais du gouverneur, l'Église de la Transfiguration dresse son dôme +et ses clochetons. Sous l'étendard de Pojarski, Minine y repose, avec la +protection des saints et des vierges miraculeuses; en bas, dans la +crypte humide, les cercueils des anciens princes de Nijni sont alignés, +tous uniformément recouverts d'un drap noir à petite croix d'argent. +Nous fûmes frappés par le ton étrange du malheureux qui nous montrait +ces souvenirs: dans sa figure pâle, les yeux brillaient avec intensité; +par instants, il avait un air inspiré. Il ne débitait pas son récit +accoutumé avec l'air de lassitude de tous les gardiens; il parlait, avec +vivacité, avec feu, en dévot de ces grandes choses. En face de lui, +notre guide semblait embarrassé. «Voilà, reprenait-il en traduisant, il +vous dit que....» Et il résumait,--semblant mettre les choses au point. + +Derrière le Kreml, toute la ville s'étend; elle semble un grand village. +Quelques voies cependant, plus larges et plus droites, suivies par les +tramways, sont bordées de boutiques à l'européenne; malgré la hauteur, +malgré l'abrupt de ces pentes, les coutumes occidentales sont montées +là, et elles ont pénétré l'antique cité russe. + +Mais plus loin, tout au bout de la route poussiéreuse qui s'allonge sur +le plateau, le monastère de Petchersky demeure dans son isolement. La +colline se prolonge en un plateau dénudé et grisâtre, où la ville a +peine à se limiter, et où des cabanes isolées une à une s'étendent. Sur +les seuils, des femmes regardent; des moujiks nous croisent, portant +des seaux pleins d'eau aux extrémités du bâton recourbé qui leur coupe +l'épaule. Au bord de la route, une vieille femme à demi voilée, comme +les musulmanes, appuyée contre une balustrade, est immobile, protégeant +de son ombre une enfant en haillons qui dort, étendue sur le sable +chaud. + +[Illustration: Dans le quartier ouvrier, les familles s'entassent, à +tous les étages, autour de grandes cours (page 196).--D'après une +photographie de M. J. Cahen.] + +Après avoir longé les isbas d'un village, la route descend dans une +espèce de petit cirque qui a jour vers la Volga: c'est là que dort le +monastère. À droite, sur la pente du fond, devant des bouleaux aux +troncs élancés, une maisonnette rit sous le soleil. Tout ce paysage est +calme, et la lumière qui filtre au travers des feuillages ne brûle point +là, comme dans la plaine. De la Volga, aucune voix, aucun murmure de +l'eau ne monte. + +Nous avons passé sous la voûte d'une porte: à gauche, des bâtiments +alignés avaient tracé le chemin; à droite, parmi les derniers arbres +descendus des pontes, un cimetière avait couché ses pierres blanches. +C'est là, dit-on, que furent ensevelis les boïars, victimes du Terrible; +et leurs cadavres se sont mêlés à ceux des anciens moines. + +Par une autre porte, dont la voûte humide faisait pressentir la poussée +prochaine des lierres et des orties, nous sommes entrés dans le couvent. +Il semblait d'abord qu'il n'y eût personne. La grande cour paraissait +immobilisée par le soleil lourd des midis d'été. Deux ou trois figures +parurent aux fenêtres; un domestique, puis un diacre vinrent à nous. + +Le diacre nous montra l'église: elle était obscure, basse, et pourtant +ne manquait pas de coquetterie; les ors et les pierreries n'y +éblouissaient pas, mais tiraient les regards sans violence; la +demi-lumière tombée des feuillages venait s'y perdre en larges flaques, +sur les dalles. Les images nous furent désignées, toutes les richesses +accoutumées. Puis, d'une sacristie aux coffres vermoulus, que les toiles +d'araignée semblaient seules retenir au mur et sur lesquels traînaient +pêle-mêle des livres poussiéreux, le diacre nous apporta le livre des +messes que le Terrible avait fondées pour les âmes de ses boïars, puis +de vieux manuels de liturgie où les lettres slavonnes éclataient en +couleurs vives sur le papier jauni; enfin, avec plus de dévotion encore, +le livre de comptes du couvent. Ce qu'avait apporté chacun était noté +scrupuleusement, et le diacre tournait les pages pieusement, comme s'il +avait senti que la vie des anciens continuait en lui, entre les mêmes +murailles, sous le regard des mêmes images, éclatantes toujours, comme +autrefois.... Et c'étaient bien les mêmes rêves qui l'environnaient; +c'était bien aux mêmes contemplations qu'il s'abandonnait, entre la +Volga toute brune, où les regards glissaient, et la verdure clapotante +du grand bois. + +Ce diacre était beau, avec sa longue barbe, ses yeux gris qui +brillaient, ses traits réguliers et forts. Un des nôtres voulut le +photographier; il alla revêtir une robe neuve, prit son bonnet au long +voile noir, piqua sur sa poitrine le ruban rouge de sa croix, et debout, +la poitrine cambrée, majestueux comme s'il officiait, il posa. Ça et là +des fenêtres s'entr'ouvraient, d'autres moines paraissaient, s'amusaient +de ce spectacle. Il posait sans orgueil, sachant bien qu'il devait être +beau pour plaire au peuple et l'attirer à Dieu. Il nous séduisait par +son air de force tranquille, par son regard et par sa complaisance à nos +caprices de voyageurs. Nous lui avons serré la main, et nous sommes +partis. + +Le long de la côte, un petit cheval échevelé tirait furieusement son +chariot. Une femme a passé avec sa fillette joufflue, qui souriait à +nous voir. + +Nous avons regagné la ville; nous avons franchi le ravin profond qui la +coupe en deux, et de l'extrémité de la colline abrupte, nous avons +regardé la plaine. De la terrasse du bazar oriental où nous logions, ou +du belvédère du Kreml, ce sont deux panoramas prodigieux qui se +déroulent sans limites. + +Au Kreml, ce sont des prairies, bossuées à peine de pentes et de montées +qui reculent indéfiniment l'horizon. Toutes vertes encore, au premier +plan, l'éloignement bientôt les fait paraître bleues ou les revêt d'une +brume légère, de la couleur grise et mauve d'un ciel d'automne. Des +haies, des bouquets d'arbres l'interrompent, et de toutes parts, une +infinité de tas de foin, jaunes comme de petites meules de paille, +surgissent parmi la nappe verte. Dans cette immensité, la Volga déploie +ses eaux, tantôt miroitant au soleil tout au long de vastes plages, +tantôt plus sombres et plus bleues, dans des méandres lointains. Au pied +de la colline, sur des bancs de sable, des piles de bois formaient des +masses noires régulières; et des chalands aux mâts élancés, serrés les +uns contre les autres, semblaient interrompre le fleuve. Un souffle +passait, léger, continu, comme lassé par la vastitude des plaines. + +Du bazar, au contraire, c'était la foire, le confluent de l'Oka et de la +Volga qu'on dominait: l'Oka toute proche, contre la colline, la Volga +plus lointaine et plus mystérieuse, quand elle surgissait de la +demi-incertitude de l'horizon. Au fond, bordant l'Oka ou se répandant +entre les deux fleuves, des forêts faisaient une bande bleue. Un de ces +incendies, si fréquents en Russie, poussait tout haut, dans l'air sans +souffle, une masse blanche de fumée, qui se confondait avec les nuages. +À la lisière des bois, des cheminées d'usine limitaient la foire, +c'est-à-dire la ville immense étendue là, dont elles préparaient le +trafic. Puis la nappe enveloppante des deux fleuves contenait la +multitude des toits verts qui abritaient le grand marché; au-dessus, +l'église et la maison centrale se dressaient. Sur l'Oka, parmi le +fourmillement des barques, des remorqueurs et des chalands, un large +pont de bois barrait les eaux. De longues files de chariots, aux dougas +bariolés, les blouses rouges des hommes du peuple, les tramways +électriques, faisaient, tout au travers, des lignes parallèles. Sur le +flanc de la colline, coupé par la raie jaune d'une allée bien sablée et +garnie de bancs, des wagons funiculaires montaient et descendaient, de +la ville nouvelle à l'ancienne, du marché à la citadelle. + + (_À suivre._) Albert THOMAS. + +[Illustration: Le char funèbre était blanc et doré (page 194).--D'après +une photographie de M. Thiébeaux.] + +Droits de traduction et de reproduction réservés. + + + + + TOME XI, NOUVELLE SÉRIE.--18e LIV. Nº 18.--6 Mai 1905. + +[Illustration: À Nijni, toutes les races se rencontrent, +grands-russiens, tatars, tcherkesses (page 208).--D'après une +photographie de M. J. Cahen.] + + + + +LA RUSSIE, RACE COLONISATRICE[2] + +IMPRESSIONS DE VOYAGE DE MOSCOU À TOMSK, + + [Note 2: _Suite. Voyez pages 181 et 193._] + +Par M. ALBERT THOMAS. + + III. -- La foire de Nijni: marchandises et marchands. -- L'oeuvre + du commerce. -- Sur la Volga. -- À bord du Sviatoslav. Une visite + à Kazan. -- La «sainte mère Volga». + + +[Illustration: Une femme tatare de Kazan dans l'enveloppement de son +grand châle (page 214).--D'après une photographie de M. Thiébeaux.] + +À la foire de Nijni, l'oeuvre difficile et féconde du commerce éclate +aux yeux tout entière. Dans notre vie sociale d'Occident, si complexe, +si continue, nous ne sentons plus, pour ainsi dire, sa difficulté ni sa +grandeur. Les denrées arrivent trop facilement, les trains partent trop +fréquents et trop rapides. Ici, à Nijni, les marchands sont venus +souvent encore en longues caravanes, par les routes poussiéreuses des +plaines, ou par le glissement indolent des fleuves, et la bourse cachée, +qui marquait leur chair, leur rappelait sans cesse l'impérieuse +nécessité des voyages et des trafics. De l'Oural et du Caucase, de +Vladivostok ou de Kiatkha, ils ont apporté aux marchands d'Occident les +produits innombrables de travailleurs isolés et ils ont senti, dès +longtemps, les liens qui unissaient les peuples. + +C'est un mot inexact que l'Orient et l'Occident se donnent rendez-vous à +Nijni. À vrai dire, c'est un Orient russe et un Occident russe qui se +mêlent là. De la civilisation occidentale, ce sont les lampes +électriques, les tramways, l'organisation moderne d'une autre Moscou. De +l'Orient, ce sont les produits qui s'étalaient déjà au Gostinoï-Dvor de +Moscou que l'on rencontre, mais aussi ceux qui les portèrent: des +Tcherkesses et des Sibériens, des Finnois et des Tatars, tous les +peuples courbés sous le knout. + +Nous avons traversé le grand pont par lequel la foule silencieuse allait +vers la foire, et nous y avons pénétré avec elle. + +Il ne faut pas croire trouver là quelqu'une de ces grandes réunions +paysannes qui ne durent qu'un jour, avec de vastes étalages en plein +air, des tentes grises et des baraques. Le marché dure six semaines, et +il faut des abris aux milliers d'hommes qui le visitent. La foire est +donc une ville, toute une ville moderne qu'on a voulue commode et +propre. + +Toutes les maisons y sont bien russes, faites de bois et recouvertes de +toits verts; mais elles s'alignent rigoureusement, à la manière +d'Occident, au long des rues larges et régulières. Elles se composent +d'un rez-de-chaussée et d'un étage en surplomb, soutenu par de minces +piliers; et l'on se promène ainsi, sous une galerie ininterrompue, où +les marchands laissent leurs richesses, lorsque les boutiques sont +combles.--Partout, au coin des rues, sur le bord des trottoirs, des +fontaines versent de l'eau; et des équipes d'arroseurs, poussant la +haute roue où les tuyaux s'enroulent, apaisent la poussière trop souvent +remuée. De la gare à la ville, les tramways passent et repassent. Au +soir, la clarté des lampes électriques protège la vie des voyageurs. Au +croisement des rues, des tourelles blanchies à la chaux laissent voir, +par leurs portes, des escaliers qui s'enfoncent sous terre. Ce sont les +cabinets d'aisances. D'immenses couloirs dallés, tout bordés de cellules +ouvertes, s'étendent ainsi sous la ville: la nuit, une vanne se lève, et +les eaux du fleuve pénétrant avec force, purifient ces lieux. C'est un +ingénieur français, M. de Béthencourt, qui assura ainsi la salubrité de +Nijni. + +On nous a conduits à la Maison centrale, un de ces grands halls aux +toits de vitres, qu'on appelle «palais» dans les expositions. Ici, +c'était avec plus de pompe et de coquetterie que les produits de +l'Orient étaient étalés: dans de petites boutiques, le fouillis des +bazars s'était ordonné, sur les planches, dans les casiers, dans les +vitrines. La fée des légendes était passée là, divisant tout et classant +tout, de sa baguette. En haut, dans une galerie transversale, un +orchestre jouait. C'étaient des airs simples et populaires, qui +tombaient lentement parmi la multitude silencieuse. Des hommes, des +femmes du peuple, assis sur des bancs, s'abandonnaient au charme de +cette musique et semblaient heureux, comme ils sont à l'office. + +Puis, sortis de la Maison centrale, de nouveau, au hasard des rues, nous +avons marché. + +[Illustration: Nous avons traversé le grand pont qui mène à la foire +(page 205).--D'après une photographie de M. Thiébeaux.] + +Nous avons longé les boutiques, regardé, touché les objets, parfois +marchandé et acheté. Dans une rue, c'étaient des coffres de toutes +dimensions, peints de couleurs vives, ornementés de vernis d'or et +d'argent, aux serrures compliquées, et qui servent de commode à la fin +des voyages. Dans une autre voie, les charrons avaient accumulé leurs +roues. Plus loin, une jeune fille offrait ces châles blancs d'Orenbourg, +immenses et si légers, qu'ils peuvent tout entiers passer dans une +bague. Un tout petit nous présentait des coffrets vernis qui tentaient +par leur simplicité et par les nervures de leur bois. Dans une boutique, +des brodequins et des chaussons attiraient les yeux par leurs noeuds +roses ou bleus. Des bibelots incrustés d'or, d'argent ou de nacre, des +étuis à cigarettes, des portefeuilles, rappelaient, sous les vitrines, +le travail délicat des ouvriers d'Orient. Dans un magasin plus vaste, +plus lumineux que les autres, des fourrures étaient entassées. Des peaux +de martres et de zibelines, des peaux de castors et de renards bleus +nous furent montrées; quelques-unes pendaient au mur, noires, moirées de +bleu, ou toutes blanches avec des poils bruns qui dépassaient; une odeur +fauve émanait de ces dépouilles que la main sentait si douces, et la +voix se faisait plus basse, comme étouffée par leur épaisseur lourde. +Plus loin encore, sous un abri, des balances gigantesques étaient +pendues. + +Puis la marche continua. Une idée nous tourmentait: qui donc amassait là +ces richesses? quels étaient-ils, les travailleurs anonymes et forts qui +les accumulaient en ce lieu? Et tandis que nous passions sans cesse dans +des rues nouvelles, comme en des pays nouveaux, nous examinions avec +plus d'attention et de sympathie tous ces hommes de races diverses, qui +nous heurtaient du coude. Le désir nous prenait de leur demander, comme +aux héros d'Homère: «Qui donc es-tu? ô étranger; de quel pays et de quel +nom? Es-tu un homme ou bien un Dieu? un marchand ou bien un pirate?» + +[Illustration: Au dehors, la vie de chaque jour s'étalait, pêle-mêle, à +l'orientale (page 207).--D'après une photographie de M. J. Cahen.] + +C'étaient d'abord des Tatars aux pommettes saillantes, aux yeux plus +nettement bridés que ceux des Russes, aux lèvres grosses, au teint +jaunâtre; ils portaient sur le sommet de la tête de petites calottes +d'une étoffe sombre, égayée de fleurs, d'aspect sale. Puis des +Tcherkesses, au teint bronzé, aux traits plus fins, à la moustache noire +et frisée, couverts de longs vêtements gris, à parements noirs, une +calotte d'astrakan sur la tête; un enfant suivait parfois, habillé, lui +aussi, du costume national, et les jambes tenues dans des bottes +minuscules. Des musulmanes, la figure voilée, tout enveloppées dans leur +grand châle bleu et blanc, semblaient indifférentes aux regards des +passants. Dans le quartier chinois, aux toits recourbés, aux +inscriptions voyantes et bizarres, nous n'avons pas vu de Chinois; mais +le thé arrivait en longues caravanes, de la frontière sibérienne, dans +d'énormes ballots de peaux de boeuf, que les expéditeurs avaient +marquées au couteau de signes cabalistiques. Surtout, des tablettes, +vert sombre, comme des plaques de bronze, attiraient les yeux. Ce sont +des briques de thé: elles sont fort dures, contiennent un nombre infini +de feuilles comprimées et coûtent peu. L'homme du peuple les gratte, +enlève quelques copeaux verts dont il fait son thé. Le quartier persan +était désert; ses habitants arrivent tard. + +Au dehors, parmi les rues, comme s'il avait fallu ne rien prélever sur +la place trop étroite, réservée aux trafics immenses, la vie de chaque +jour s'étalait, pêle-mêle, à l'orientale. Les petits marchands étaient +innombrables; des marchands d'oeufs tenaient leurs deux paniers aux +extrémités d'un bâton recourbé qui leur fléchissait la taille. Au coin +des rues, des marchandes de kvass, un pied sur le trottoir, soutenaient +du genou la carafe de verre où le soleil jouait, dans la liqueur rouge. +Puis c'étaient des gâteaux, des fruits qu'une fillette proposait aux +passants. + +Des galeries et des rues, un murmure de vie, perceptible à peine, +s'élevait; ni tapage, ni tumulte, pas même le brouhaha des activités +indécises. Des hommes traversaient la chaussée, leur théière en main, +couraient chercher de l'eau, et, dans la pénombre des boutiques, on les +apercevait, derrière les comptoirs, qui buvaient leur thé dans la +soucoupe, un bout de sucre entre les dents. D'autres, des pauvres, assis +sur les bords des trottoirs, déjeunaient d'un fruit, d'une pastèque, +d'un poisson séché au soleil. + +À l'extrémité des larges voies qui s'ouvrent vers la plaine, des +campements sont disposés. Près des chariots, près des chevaux dételés, +attachés à un arbre ou à leur voiture même, les hommes reposent sur un +bout d'étoffe ou enveloppés seulement dans leur _touloupe_. + +Un prince a eu souci de cette misère: il a bâti deux vastes bâtiments +semblables aux grands marchés de nos villes, l'un où les pauvres +mangent, l'autre où ils s'abritent pour dormir. Dans le premier, les +moujiks assis, les coudes sur la table et le regard vague, dévoraient +leurs poissons séchés, leurs fruits et les débris d'une viande vieille +et déjà puante qu'un marchand vendait à l'entrée. Le samovar, +heureusement, sifflait, et beaucoup, le sucre entre les dents, se +réjouissaient du thé. + +À l'asile de nuit, la foule commençait d'arriver: chacun prenait une +place en silence sur deux étages de planches, dont les rangées +traversaient la salle en toute sa longueur. Ils plaçaient sous la tête +leur paquet de hardes, s'étendaient et dormaient. Ils entraient, +sortaient librement. Quelques-uns, à la porte, attendaient à plus tard +et parlaient entre eux. + +Près de l'asile, enfin, nous sommes allés au marché des cloches; elles +étaient toutes suspendues sur des bâtis de bois, grandes et petites, à +la voix puissante ou au son cristallin, attendant de verser aux +misérables moujiks les consolations toujours attendues. La lumière +affaiblie glissait sur le métal luisant de leurs parois et se répandait +sur la foule des pauvres qui les venait voir. + +[Illustration: Les galeries couvertes, devant les boutiques de Nijni +(page 206).--D'après une photographie de M. Thiébeaux.] + +C'était l'heure où, malgré la vigueur encore intacte du soleil, on +pressent le crépuscule prochain, l'heure des énergies déployées et du +travail plus intense, dont le résultat va se décider. Par les rues, la +foule bariolée coulait toujours; des familles repartaient sur leurs +chariots, le père, le grand-père souvent, la femme et les enfants, +étendus sur la paille,--et le petit cheval à la longue crinière +flottante, à l'oeil intelligent, tirait avec furie. Parmi les courses +hardies des charretiers, aux blouses bouffantes, qui se réjouissaient +des galops sourds sur le pont de bois et des sauts de leur voiture vide, +les tramways allaient de leur vitesse assurée, unie. Les cosaks, +immobiles au croisement des voies, réglaient ce flot de la rue. Et, dans +cette heure dernière de l'activité, la multitude oubliait, semblait-il, +les gains égoïstes, comme saisie tout entière par la puissance +dominatrice du travail unique qui s'accomplissait là. + +C'est alors que l'unité vraie de la ville devenait sensible. Elles +importaient peu les jouissances opposées, dont le désir avait rassemblé +tous ces hommes étrangers; mais par le contact, par la fusion de ces +multitudes, les efforts s'unissaient dans une même oeuvre, et la ville +entière y participait. L'importance de la foire de Nijni dans la vie +russe éclatait. L'empire des tzars est avant tout une grande mêlée des +races; pour qu'elles s'usent mieux entre elles, pour qu'elles fusent +plus complètement les unes dans les autres, ou pour que les forces de +leur originalité disparue augmentent et renouvellent la vigueur des +Grands-Russiens, n'est-il pas nécessaire, en effet, qu'elles prennent +contact, qu'elles s'éprouvent mutuellement en de grandes occasions? +Vassili Ivanovitch l'avait bien compris lorsque, pour faire échec à la +foire de Kazan, il fondait celle de Makarieff, qui devint plus tard +celle de Nijni, sur les bords mêmes de cette Volga, où toutes les races, +tatares, finnoises et slaves avaient indiqué par leurs migrations le +chemin du rendez-vous. Aujourd'hui encore, c'est sous la protection et +sous l'autorité du gouverneur russe que le grand marché s'ordonne. + +[Illustration: Dans les rues, les petits marchands étaient innombrables +(page 207).--D'après une photographie de M. J. Cahen.] + +Nous sommes allés chez le gouverneur. On nous fit pénétrer dans une +vaste salle, aux murs dénudés, tout blancs, à filets d'or. Autour d'une +petite table, où des papiers traînaient parmi des cendriers, des boîtes +d'allumettes, des cigarettes et des verres de thé, plusieurs secrétaires +travaillaient, sans grande hâte, peu attentifs à leur ouvrage, fumant, +buvant, causant, en bons fonctionnaires russes. Le chef de la police, un +colonel, plusieurs fonctionnaires attendant d'être introduits, formaient +un petit groupe au milieu de la salle. Au long des murs, des femmes, des +enfants, des hommes pâles, faibles et las, avaient peine à supporter +l'attente; la misère de deux femmes en noir éclatait violemment sur la +paroi blanche. Des Tcherkesses exposaient avec une lenteur fière leurs +demandes; de temps à autre, un moujik poussait la porte doucement et +entrait timide. Une mère nous présentait son enfant, les larmes aux +yeux, et, sans mots, sans tendre la main, du regard seulement, implorait +quelques kopecks; une autre parlait d'un ton plaintif, et l'on sentait +sa crainte de n'être pas écoutée: c'étaient l'aspect et les attitudes +des salles d'attente dans nos cliniques. Près de la fenêtre, devant un +rideau blanc que traversaient les rayons du soleil, une vieille femme, +aux joues creuses, aux rides profondes, aux yeux brillants, toute vêtue +de rouge sombre, était accroupie, les coudes sur ses genoux, le menton +dans les mains. Elle regardait fixement, comme la sorcière haineuse et +sarcastique des vieux contes. + +Comme le crépuscule commençait, entre les deux talus verts où la route +s'insinue, nos voitures remontaient au bazar oriental. Cet hôtel est un +lieu de plaisir, une maison de thé, le Mavretagn de Nijni. Dans un grand +pavillon, dont le balcon aux boiseries découpées domine la vallée, un +restaurant et une salle de café-concert sont disposés. Tout autour, dans +un jardin, des chalets en bois à un étage, perdus dans la verdure, +abritent les étrangers paisibles ou cachent les débauches des riches +marchands. + +Nous avons dîné à l'heure de France, tandis qu'au ciel se déployait la +splendeur du soir. + +Sur la scène, pendant le dîner, des choeurs parurent; c'étaient des +hommes, car les femmes, nous expliqua Orloff, avaient causé du scandale. +Ils portaient le costume national, aux couleurs voyantes, les larges +bottes; ils chantaient des airs populaires et dansaient la «cosaque». +Ils nous chantèrent la Marseillaise, en russe, sans élan, sur un ton +presque résigné. Entre temps, un orchestre jouait. Peu à peu des drojkis +arrivaient; la salle s'emplissait de bruit et de fumée. + +Elle était comble quand un nègre, fort médiocre acteur et mauvais +acrobate, débita quelques monologues et chansonnettes comiques, exécuta +quelques tours. Alors ce fut un trépignement d'enthousiasme dans ce +public qui restait insensible, un instant auparavant, aux chants sereins +et presque religieux des choeurs populaires. Les femmes levaient leur +verre en l'honneur de ce pitre, et leurs joues s'empourpraient sous la +poudre de riz; un officier applaudissait à tout rompre, et son battement +de mains se prolongeait après tous les autres. + +Tous ces gens-là, nous ne les avions pas vus par les rues: le jour, ils +étaient dans les maisons de thé, avec les Orientaux, les marchands aux +caftans bruns, sur les quais des fleuves, brassant les affaires, +achetant pour des millions de roubles des marchandises non débarquées et +qui continuaient vers un autre point. Le soir, ils montent ici pour la +fête obligatoire; ils sont riches, il faut qu'ils ripaillent, comme le +moujik boit s'il a vingt kopecks. + +Très tard, accoudés à la balustrade, tandis que derrière nous, dans la +salle illuminée, leur foule se laissait griser par la fumée, la lumière, +les applaudissements et les rires, nous regardions la ville endormie et +sereine, dont le labeur silencieux et frémissant s'était apaisé. À +l'horizon, une lueur encore demeurait et se reflétait plus faible, dans +une dérivation de la Volga, là-bas, près de l'endroit où les campements +populaires étaient dressés. Dans l'eau sombre des deux rivières, les +lueurs tremblotantes des lampes faisaient de longues traînées tout +autour des bateaux qui semblaient plus noirs. Le grand pont de l'Oka, +baigné par la lumière douce de l'électricité, formait une large raie +blanche, et l'on voyait encore des hommes qui passaient. Parfois un +sifflet de remorqueur déchirait la nuit, et sa violence dominait le vain +tumulte de la fête. + +Nous rêvions alors aux transformations énormes que ces marchands +accomplissaient inconsciemment. C'était pour eux, c'était à cause de +leurs trafics et pour leurs plus grandes richesses que les chemins de +fer poussaient leurs voies toutes droites au travers des steppes, et que +les remorqueurs remplaçaient maintenant les manèges grinçants des vieux +chalands. Elle est de moins en moins nombreuse la foule qui vient à +Nijni. Bien des boutiques sont désertes, des marchands paraissent, +traitent une affaire, repartent; et bientôt les fers de l'Oural, qui s'y +accumulent et encombrent ses quais, s'en iront désormais, d'un cours +réglé, par chemin de fer, vers les plaines du Don et la Russie du Sud. + +Bientôt, peut-être, la grande assemblée de Nijni n'aura plus lieu, et si +les riches marchands traversent plus fréquemment l'Asie, si les +courtiers européens arrivent jusqu'au centre des peuples tcherkesses ou +tatars, les grandes caravanes ne se rencontreront plus à l'antique +foire. Les chemins de fer auront eu ce premier effet d'isoler les +peuples, de supprimer le contact des foules. Mais par eux la vie +économique des diverses régions sera bientôt intensifiée; les divers +marchés entreront dans la dépendance les uns des autres, et ce sera une +solidarité plus profonde et plus durable qui unira les peuples de +l'immense empire. + + * * * * * + +Nous nous souviendrons longtemps des heures délicieuses passées sur la +Volga, de Nijni-Novgorod jusqu'à Samara. Ce n'était plus, en tumulte, +des spectacles divers et heurtés qui surgissaient devant nous, mais, +pendant trois jours, le même grand paysage se développant à l'infini, +monotone et pourtant varié! + +Ce fut sur le _Sviatoslav_, un des beaux paquebots à aubes de la +_Compagnie Caucase et Mercure_ que nous fîmes cette traversée. Tout en +bas, les marchandises y étaient accumulées: des ballots d'étoffes, des +produits de l'industrie moscovite qui descendaient vers Astrakhan. En +haut, les passagers logeaient. Des toiles blanches abritant le pont, +claquaient au vent. Au-dessus enfin, la dunette. Entre les deux +tambours, la cabine du pilote dominait le fleuve; ils étaient là quatre +ou cinq hommes, attentifs, les mains sur les poignées qui commandaient +le gouvernail. + +[Illustration: Dans une rue, c étaient des coffres du toutes dimensions, +peints de couleurs vives (page 206).--D'après une photographie de M. J. +Cahen.] + +En Russie, où les voyages durent parfois une semaine, où il faut +parcourir de longs espaces pour découvrir enfin un horizon nouveau, des +relations familières se nouent vite entre voyageurs. Des enfants +jouaient, couraient sur le pont, et les cris joyeux des petites filles +«attrapées» riaient dans les couloirs comme des chants d'oiseaux. +D'autres, plus hardis, plus mondains déjà, s'en venaient vers nous, +comme leurs parents, et voulaient être photographiés. Un petit +d'Orenbourg, surtout, aux yeux gris bleu, au front haut et étroit, un +bambin de dix ans qui souriait toujours, venait causer avec nous, en +allemand; il prononçait à la russe, sur un ton chantant, d'une petite +voix nette et précise. Lorsque nous lui dîmes que nous allions à Tomsk, +il eut un rire de surprise, un «io, io, io» adorable, à nous rendre +orgueilleux d'aller en Sibérie. C'étaient les femmes, ensuite, ni bien +jolies, ni bien élégantes sous leurs fichus légers de Kazan; mais des +convenances gênantes n'entravaient point leur gaieté. Plusieurs, fort +ennuyées de ne point connaître le français, nous proposaient de résoudre +la «question du jour», de ces anneaux emmêlés qu'il faut dégager, sans +forcer, et que nos camelots vendent sur les boulevards; l'une d'elles +entr'ouvrait la porte du salon, regardait nos efforts inutiles, et nous +les entendions alors qui riaient toutes sur le pont. Le soir, à +l'avant, un petit cercle se formait: le capitaine et son second, un +médecin qui retournait à Kazan; des tchinovniks et des marchands +s'entretenaient avec nous. Orloff, notre guide, attentif, traduisait, +résumait: et c'était plaisir de voir cet empressement hospitalier de +tous, du capitaine surtout, dont la voix très douce chantait plus +souvent, plus respectueusement écoutée. + +[Illustration: Près de l'asile, nous sommes allés au Marché aux Cloches +(page 208).--D'après une photographie de M. J. Cahen.] + +À l'arrière, dans un grand dortoir, avec deux étages de planches, le +peuple était entassé pêle-mêle parmi ses paquets et ses provisions. Au +chaud soleil, dans les rues actives, le moujik isolé nous avait semblé +moins misérable, mais dans cette vaste salle, on ne voyait plus qu'un +amoncellement de savons malpropres, de touloupes graisseuses, de jupes +déchirées et maculées. Parfois un bras s'étirait; une jambe, entourée +d'un lacis de cordelettes, changeait de position. Des familles s'étaient +groupées, femmes et enfants; ils s'asseyaient en cercle sur leurs +bagages et savouraient le thé; sur le pont, une grande bouilloire, à +toute heure, leur donnait de l'eau chaude. Il y avait là des émigrants, +des marchands au caftan brun, dont quelques-uns, dit-on, étaient fort +riches, des Asiatiques qui revenaient de Nijni. Tous, résignés, +supportaient sans se plaindre la fatigue du voyage et le contact lourd +des autres. Aux escales, ils s'animaient, descendaient et couraient, +achetaient des provisions; puis tout rentrait dans le demi-silence de +leur résignation. + +[Illustration: Plus loin, sous un abri, des balances gigantesques +étaient pendues (page 206).--D'après une photographie de M. J. Cahen.] + +D'une allure régulière, le _Sviatoslav_ glissait sur le fleuve; il +allait prudemment pourtant, le jour, entre les bouées qui signalaient +les bancs de sable; la nuit, entre leurs lueurs pâlottes, dont le reflet +tremblait sur l'eau, et les feux rouges du rivage, au long des passes. +Souvent des sondeurs, armés de perches graduées, se rendaient à la +proue. Ils jetaient leur bâton, puis, par de grands cris monotones, +transmis de bouche en bouche, ils annonçaient la profondeur. La nuit, +lorsque le tressautement du navire, aux coups réguliers de la bielle, +s'entendait plus distinct, lorsqu'on ne voyait plus dans le lointain que +les falots, rouge et vert, d'un autre bateau, ces sons monotones, qui +réglaient, parmi le sommeil du fleuve et de ses rives, cette activité +isolée, semblaient étranges, inquiétants. Parfois le _Sviatoslav_ +touchait, frottait contre le banc de sable, et l'on entendait des +planches qui craquaient sourdement.... Mais les aubes battaient plus +vite; le navire s'enlevait, passait. + +Pendant des heures, accoudés au bordage d'avant, nous regardions le +paysage, indéfiniment renouvelé dans sa monotonie même. C'était, sur la +rive droite, la ligne continue des falaises, sans grande élévation, qui +dominent le fleuve. Elles étaient dénudées souvent ou recouvertes d'une +herbe maigre, jaunie au soleil; un bois de sapins parfois s'y +accrochait, ou c'étaient tout en haut les troncs blancs des bouleaux qui +luisaient. Parfois aussi, la falaise s'évasait, formait un large +amphithéâtre qui s'ouvrait sur la Volga, et les villages, à l'abri de +leur église blanche, aux coupoles vertes, y disposaient à l'aise leurs +isbas en rondins. Ils étaient si haut perchés, si bien protégés contre +les crues qu'ils semblaient tout à fait séparés du fleuve. Des routes, +cependant, y conduisaient, qu'on découvrait parfois toutes blanches sur +le talus jaune. + +[Illustration: Dans une autre rue, les charhons avaient accumulé leurs +roues (page 206).--D'après une photographie de M. J. Cahen.] + +À gauche, c'était la plaine unie, à l'infini. Dans le fleuve même, elle +se prolongeait par de vastes plages sablonneuses, par des bancs de +sable, comme si les collines de la rive droite seules l'arrêtaient. Et, +de fait, entre le fleuve large et la plaine qu'il anime, il y a comme +une amitié naturelle. Pendant l'hiver, il l'étend lui-même par la +surface lisse de ses glaces; plus tard, à la débâcle, c'est lui qui va +vers elle, s'enfle, sort de son lit et répand au loin, sur 20 verstes, +ses eaux fécondantes. C'est pour cela que les villages se réfugient +là-bas à l'abri des ondulations boisées qu'on aperçoit à l'horizon, +enveloppées de brume bleue. + +Entre ces rives, la Volga déroule largement ses eaux. Point de courants, +point de rapides; mais vraiment «le chemin qui marche», la belle route +qui glisse loin tout entière, et dont les eaux puissantes et calmes +unissent les peuples. + +[Illustration: Paysannes russes, de celles qu'on rencontre aux petits +marchés des débarcadères ou des stations (page 215).--D'après une +photographie de M. J. Cahen.] + +De Nijni jusqu'à Samara, la navigation est fort animée. + +C'étaient d'abord les grands paquebots qui nous croisaient, au milieu +d'appels joyeux et de saluts réciproques. Puis c'étaient des chalands, +dont le passage lourd restait longtemps marqué sur la surface de l'eau. +De Moscou, de Nijni, vers le Caucase et vers l'Asie, ils transportaient +les produits d'Occident, les indiennes, les rouenneries, les bibelots +des civilisés. En sens inverse, les matières brutes de l'Orient +remontaient le courant comme une masse énorme de travail en puissance: +du blé, du coton, du pétrole enfin que les puits avaient déversé dans +les grands réservoirs flottants. Mais les chevaux de halage, que l'on +attelait autrefois en foule, et les mariniers, courbés sur la perche, +avaient disparu. À peine voyait-on çà et là quelques voiles immenses, +qui ramassaient le vent. Partout, la vapeur, l'essoufflement des +remorqueurs, leur hâte. Dans le calme infini de ces lieux, l'effort +haletant de la navigation moderne semblait se perdre, et les yeux +suivaient avec plus de joie les grands trains de bois qui +s'abandonnaient avec confiance à la grande force du fleuve. + +Autour des villages, une agitation joyeuse régnait. Des bateaux de +pêcheurs, des bacs, ponctuaient la nappe des eaux. Dès que le sifflet du +_Sviatoslav_ se répercutait au long de la falaise, pénétrait sous les +bois et dans les cirques des villages, des canots partaient de la rive, +approchaient, malgré le remous des aubes, et les riverains adroits +lançaient les paquets de lettres ou recevaient les autres au vol. + +Un matin, nous accostâmes au débarcadère de Kazan. C'était un ponton +carré, couvert d'un vaste baraquement. L'activité était là, plus dense, +et dans la foule des marchands, on sentait la fièvre d une ville. Des +fillettes offraient dans des corbeilles des gâteaux ou des pommes; des +femmes tenaient un seau de kvass, tendaient un verre; d'autres étaient +assises tout au long du pont par où les voyageurs gagnaient la rive; +elles avaient devant elles des tas de pastèques ou des _ogourtsis_ +(concombres). + +Plus haut, sur la route bordée de petits auvents, des marchands, debout, +proposaient du pain, de la viande, des poissons séchés. Parmi la foule +des moujiks qui couraient aux provisions, des débardeurs, en longue +file, transportaient des sacs de blé, des marchands tatars, allant de +l'un à l'autre, étalaient sur leurs bras tout un choix bariolé de ces +mouchoirs de cou, si légers et si transparents, qu'on fabrique à Kazan. +Des bambins se haussaient pour nous offrir du lait, dans des bouteilles +de toutes formes. Point d'annonces bruyantes, point de cris discordants, +mais de la foule environnante qui vous pressait, qui semblait vous +barrer le chemin, un murmure de sollicitation montait, irrésistible. + +Nous avons loué des drojkis pour pousser jusqu'à la ville, qui s'étend à +7 verstes de là. Nous avons suivi d'abord une large rue, bordée de +maisons de bois à grandes boutiques, et qui prolonge, pour ainsi dire, +le débarcadère; il n'y a guère en cet endroit que des boutiques de +comestibles et des bureaux. + +Le port est relié à Kazan par une chaussée en remblai qui coupe la +plaine. Un mince filet d'eau y coulait encore à cette époque de l'année; +au moment des inondations, la Volga la couvre toute. On apercevait, d'un +côté, un remblai nouveau, celui du chemin de fer, qui se déployait en +une longue courbe; de l'autre, parmi l'herbe maigre et desséchée, sur +les bords de grandes flaques d'eau, des piles de bois étaient dressées; +on travaillait dans des chantiers. À l'extrémité de la route, les tours +blanches du Kreml et leurs clochetons dorés faisaient une barrière. + +Notre visite fut rapide. Par les rues droites et régulières, nos drojkis +ont parcouru la ville haute et le Kreml; c'est là qu'habitent les +fonctionnaires et les Russes. Mais dans la plaine basse, de l'autre +côté, habitent les Tatars. Vers les portes, dans les faubourgs qui +ceignent toutes les villes de vie populaire et de travail, nous en avons +vu quelques-uns, quelques types de cette population singulièrement +forte, intacte, non russifiée. Ces musulmans sont comme les juifs en +Occident; ces femmes voilées, à la marche lente, dans l'enveloppement de +leur grand châle, ces hommes d'allure vigoureuse, de force ramassée, +accomplissent avec application l'oeuvre de chaque jour. Les marchands de +chiffons et de vieux habits sont nombreux à Kazan, les petits métiers +fleurissent. Parfois les hommes partent, vont dans les grandes villes, +domestiques ou garçons de restaurant, probes et économes toujours; mais +ils restent musulmans. + +Par ces qualités du Tatar, l'industrie devait grandir et transformer +Kazan; des usines se sont établies et prospèrent. Vers midi, des +ouvriers sortaient, des hommes et des apprentis, couverts de vêtements +sombres, bleus ou noirs. Ils ne se répandaient pas par la rue, mais se +suivaient en petits groupes, au long des trottoirs. Nulle hâte, nul cri: +ils ne sentaient pas, comme nos ouvriers nerveux et délicats, le besoin +des mouvements libres, déréglés. Simplement, ils avaient ajusté leur +effort à cette tâche nouvelle, et ils la faisaient, comme les travaux +anciens, avec la même application tenace. + +[Illustration: Le Kreml de Kazan. c'est là que sont les églises et les +administrations (page 214).--D'après une photographie de M. Thiébeaux.] + +Dans la plaine sablonneuse, vers le port, le commerce fourmillait. Des +chevaux passaient, chargés de paquets; des charrettes se suivaient en +longues files; des drojkis filaient, enveloppés de poussière, défiant +les poursuites. C'était, sous le soleil aveuglant, une hâte fiévreuse. +Plus proche de l'Asie et restée comme nomade, malgré la fermeté de son +Kreml, dont les hautes tours la rassemblent, Kazan demeure encore +aujourd'hui, sur les bords de la Volga, la ville orientale où l'Asie, +qui la créa, concentre toujours ses produits. + +Mais la foule se pressait vers le ponton, plus bruyante un peu, car +l'heure du départ approchait; la cloche sonna trois fois, et le +_Sviatoslav_ repartit, du mouvement régulier de ses palettes. + +Au soir du même jour, après le confluent de la Kama, au moment où les +rives du fleuve devenaient moins nettes et que ses eaux abondantes +semblaient vouloir envahir la plaine, le bateau parut incertain de sa +route, il tourna sur lui-même, accosta près d'un bateau noir, en fer, +surmonté seulement d'une pompe à bras, où des moujiks attendaient. +C'était le réservoir de pétrole. + +Un passeur nous a conduits sur la rive, et nous l'avons suivie quelque +temps pendant l'arrêt. + +La berge était plus haute que de coutume sur la rive gauche; elle +montait doucement, par une pente couverte de buissons, d'arbustes et de +fleurs. Un isba était là, tout proche; nous avons voulu le visiter. + +[Illustration: Sur la berge, des tarantass étaient rangées (page +216).--D'après une photographe de M. Thiébeaux.] + +Un vieux moujik se tenait à la porte, vendant des fruits, du pain et du +poisson. Orloff entra sans lui demander la permission. + +Il y avait deux salles, de plafond peu élevé, séparées par une cloison +de bois; mais, perçant la cloison, des deux côtés le poêle s'étendait. +C'est sur ce poêle que la famille russe couche pendant l'hiver. Dans la +première salle, il y avait des tonneaux, des écuelles, des pots, de +grands coffres en bois, les ustensiles de la vie quotidienne, jetés là +pêle-mêle dans un coin. L'autre était la chambre; point de lit, point +d'autres vêtements: le moujik a sur lui toute sa garde-robe. Tout autour +de la salle, des bancs étaient fixés, assez larges, où l'on couche +pendant l'été; il y avait aussi des tables, quelques verres, et sous les +lueurs du soleil couchant, deux samovars étincelaient. Une vieille femme +alignait des pains noirs sortant du four; elle nous reconduisit, vint +avec nous sur le seuil de la porte. Entre le plafond et le toit de +l'isba, dans un grenier ouvert à tous les vents, on apercevait les +tonneaux et les pots de grès qui servent à fabriquer le kvass ou à +préparer le _chtchi_, le fameux potage aux choux aigres. + +À la porte, sous un auvent, le vieux vendait toujours. Orloff nous +présenta comme des «Français de Paris», ce qui fit sourire le moujik, +sans qu'il parût comprendre; puis le guide plaisanta, tapota sur les +bras nus de la bonne femme, la fit «tournevirer», lança quelques mots +qui firent rire des soldats, et après force poignées de main, force +salutations du vieux, nous redescendîmes vers le bateau. + +C'était, tout autour du débarcadère, la même animation qu'à Kazan: tous +les marchands de pommes, de pastèques, de kvass, les paysannes offrant +leur lait, des débardeurs transportant des sacs de blé. Mais toute cette +foule était bruyante, plus secouée d'une rude gaieté populaire; des +soldats, dont on voyait partout les uniformes blancs parmi les jupes +bariolées et les blouses rouges, s'embarquaient pour des manoeuvres, et, +dans un autre paquebot, entre le _Sviatoslav_ et le ponton, les canons +avaient été tirés. Notre public de troisième classe se pressait autour +d'un petit cabaret de bois; chacun prenait un verre et se servait; le +patron, souriant, se contentait de surveiller. Au coup de cloche, tous +se dispersèrent, coururent au bateau. + +Et le _Sviatoslav_ une fois encore reprit le courant; le crépuscule +défaillait déjà, mais ses lueurs affaiblies prolongèrent le soir +indéfiniment. Tandis que la nuit avait avancé du fond de la plaine et +que la lune, à l'horizon, se levait, incertaine et rougeâtre à l'ouest, +le brouillard qui surgissait du fleuve semblait tenir en suspension des +teintes rouges, sans éclat, sous le bleu sombre des flots. La nuit, le +brouillard, les couleurs, s'élançaient de tous côtés, s'inséraient dans +le paysage. La Volga elle-même n'avait plus son allure calme et douce, +elle avait peine, semblait-il, à retenir ses eaux; ses berges semblaient +moins certaines; la rive droite, moins haute, moins régulière, était +entaillée par de larges golfes. Et tandis que les palettes brassaient +l'eau plus nerveusement, et que le vent froid de la nuit cinglait déjà +la figure, une inquiétude irraisonnée nous saisissait. + +Puis, lentement, tout s'apaisa; la lune était maintenant haut dans le +ciel; ses rayons se reflétaient en un long cierge tremblotant, dont les +lueurs indécises venaient se perdre à l'entour du bateau. Des nuages +passaient, mais si légers et transparents qu'ils n'interrompaient point +les rayons des étoiles. Dans l'ombre, les rives redevenaient plus +proches, plus secourables, et le moujik pouvait reprendre confiance en +la grande rivière protectrice, en «la sainte mère Volga». Parfois des +chants venaient à travers le silence: tantôt la mélopée lente des hommes +de peine qui tiraient un bateau ou le déchargeaient, tantôt, sur une +péniche, des mariniers qui se plaisaient à faire sonner leur voix dans +le silence, sur les eaux. Ou apercevait les fanaux vert et rouge des +bateaux qui remontaient; le travail des hommes ne s'arrêtait pas. + +Et nous songions, dans la nuit, au tumulte des peuples qui s'étaient +rencontrés là, au heurt des races et des hommes dont les souvenirs +persistaient. Les races de l'Orient s'étaient avancées jusqu'à ces bords +paisibles, puis elles s'étaient établies. Des Finnois d'abord, les +Moraves, les Tchouvaches, les Tchérémisses et les Votiaks; des peuples +primitifs et doux, vivant de la chasse et de la pêche, et dont de petits +groupes isolés perpétuent aujourd'hui le nom et les coutumes. Puis +c'étaient les hordes conquérantes, les Khajars, les Bulgares et les +Mongols, dont les chevaux, arrêtés soudain sur la rive, avaient fait +dérouler du sable dans les eaux calmes. Itil, Bolgary, Saraï, toutes les +capitales ruinées, dormaient à l'entour de Kazan, héritière de leur +grandeur, déchue aussi, mais vivante. Et maintenant la sainte rivière +était russe tout entière; de Rybinsk à Astrakhan, elle ne reflétait plus +que les armes impériales à la proue des bateaux, ou les lettres +slavonnes de leurs noms. Mais le fourmillement des hommes était devenu +plus grand, et les races qu'elle supportait, plus nombreuses. Elle avait +enseigné le chemin à la race voyageuse des Grands-Russiens; vers l'Asie, +elle avait entraîné leurs bandes nombreuses, comme autrefois le Dnieper +emportait vers Byzance leurs blanches flottilles. Et tous partaient avec +confiance, car la sainte Volga ne pouvait être trompeuse. Aujourd'hui, +toujours, d'autres partaient pour peupler les pays nouveaux que le cours +du fleuve avait faits leurs. Et d'autres races remontaient vers Kazan, +Nijni ou Moscou, dont les désirs âpres et la curiosité avaient été +éveillés par la venue de ces hommes blonds. C'était toujours «la route +unie», la voie naturelle de ces pays, et elle coulait désormais, comme +les antiques voies romaines, entre deux lignes de tombeaux. + +Au matin, le bateau est entré dans la boucle de Samara. C'était une +matinée toute blanche, où, devant le soleil, les brumes de la terre +montaient purifiées. À droite, les monts élevés, couverts de bois +sombres, paraissaient tout bleus dans l'air du matin; et le sifflet du +_Sviatoslav_ s'y répercutait longuement. + +À Stavropol, ce fut le dernier arrêt avant Samara. Comme toujours, la +ville était loin dans les terres; une route poussiéreuse, à larges +ornières, y conduisait. Sur la berge, dont le sable fin brûlait, des +tarantass étaient rangées; les petits chevaux piaffaient, secouaient la +tête; et les sonnettes pendues à la douga faisaient entendre un carillon +nerveux et impatient. + +Puis les dernières heures s'écoulèrent avant l'arrivée; le soleil était +haut déjà dans le ciel, et ses rayons dardés se répandaient sur l'eau, +en flaques miroitantes. À la gaieté du matin, au fleuve qui manifestait +sa puissance, l'imagination plus alerte répondait; elle évoquait une +dernière fois les paysages accoutumés des derniers jours, la suite +ininterrompue des hautes falaises, avec leurs bois et leurs villages, la +plaine immense et ses plages sablonneuses, et cette large coulée de +flots qui avait aidé si longtemps le labeur des hommes. + + (_À suivre._) Albert THOMAS. + +[Illustration: Partout sur la Volga d'immenses paquebots et des +remorqueurs (page 213).--D'après une photographie de M. Thiébeaux.] + +Droits de traduction et de reproduction réservés. + + + + + TOME XI, NOUVELLE SÉRIE.--19e LIV. Nº 19--13 Mai 1905. + +[Illustration: À presque toutes les gares il se forme spontanément un +petit marché (page 222).--D'après une photographie de M. J. Cahen.] + + + + +LA RUSSIE, RACE COLONISATRICE[3] + +IMPRESSIONS DE VOYAGE DE MOSCOU À TOMSK, + + [Note 3: _Suite. Voyez pages 181, 193 et 205._] + +Par M. ALBERT THOMAS. + + IV. -- De Samara à Tomsk. -- La vie du train. -- Les passagers et + l'équipage: les soirées. -- Dans le steppe: l'effort des hommes. + -- Les émigrants. + + +[Illustration: Dans la plaine (page 221).--D'après une photographie de +M. Thiébeaux.] + +Par un gris matin d'août, nous sommes montés sur le «Transsibérien», et +nous avons retrouvé le plaisir paresseux des trains russes. De Samara +jusqu'à Oufa, nous avons traversé, pendant tout un jour, la plaine qui +précédé l'Oural. C'était à l'infini l'étendue grise des champs fauchés. +Près de la voie, les villages étaient rares, mais plus populeux, plus +vastes; et ils se ressemblaient tous avec leur église, leur cimetière +sous un bois de bouleaux, leurs isbas noires et pitoyables, et leurs +petits enclos, où verdissaient quelques légumes, où des tournesols +agitaient, au bout des tiges, leurs «soleils» jaunes. On les trouvait, +de préférence, au bord des cours d'eau, petites rivières lentes qui +avaient creusé dans le sol friable des vallées minuscules et +abruptes.--Et plus loin, en voici un qui avait brûlé: ce n'étaient plus +que des débris noirs, des tas de cendres à la place des meules, des +planches noircies et brisées aux lieux où étaient les isbas. Pas un +homme: sur l'ordre du feu, ils s'en étaient allés plus loin, vers cette +Sibérie peut-être, dont les trains vagabonds avaient fait naître en eux +le désir. Et l'on se répétait dans les wagons que deux cents maisons de +Kazan avaient brûlé deux jours avant. + +Dans les champs, les blouses rouges des faucheurs souriaient au soleil, +et sur les routes, dont le ruban s'amincissait au loin, parfois un +tarantass allait grand train, dans un nuage de poussière. Nous le +suivions longtemps du regard, avec un sourire de penser à Michel +Strogoff. Un bouquet de bouleaux, des chevaux dans un champ, deux ou +trois isbas autour d'une gare, une petite mare, avec des herbes +aquatiques, un boeuf blanc et des oies, c'étaient les plaisirs des yeux +dans ces plaines grises. + +Après midi, un grand vent a soufflé: de tous côtés, la poussière s'est +élevée, ici plus fine au-dessus des champs, là plus obscure, plus +épaisse sur les routes ou près des villages. La plaine se soulevait de +partout. De petits arbres pliaient. Des chevaux effarés galopaient au +hasard, et les bandes de corbeaux tourbillonnaient sur les villages. Le +ciel était noir, et des gouttes de pluie, lourdes, tombaient déjà, +faisant des taches claires sur les vitres poussiéreuses du train. Dans +les champs, les moissonneurs rentraient sans hâte, sans effroi. Sur la +route, une vieille femme ramenait un cheval. Des enfants continuaient de +jouer au bord d'une mare. Mais l'orage s'est dissipé, a disparu; et plus +loin, sous le ciel éclairci, le travail continuait. À l'horizon, +quelques collines se sont profilées, premières hauteurs de l'Oural, et +les nuages lourds, de teintes cuivrées, se sont arrêtés au-dessus, quand +commençait le crépuscule. À Oufa, la nuit était tombée, et dans le +Transsibérien, comme dans un grand hôtel roulant, la vie des longues +soirées s'organisait. + +Nous avons visité notre maison roulante. Après la locomotive et le +fourgon à bagages, dont une partie était occupée par une machine +électrique, le train se composait de quatre wagons, de ces wagons +russes, hauts et larges, un peu lourds d'aspect, mais si commodes! La +voiture verte, la première, était le wagon-restaurant; elle contenait +les cabines des employés, de l'équipage, comme nous disions; puis la +salle de bains, avec sa grande baignoire de marbre, ses robinets de +douches et ses appareils de gymnastique; enfin, après un petit passage +resserré où était l'office, la grande salle à manger. L'ameublement +était simple, avec un bel air d'aisance: des chaises et un grand canapé +de cuir sombre, un guéridon et de petites tables, une bibliothèque, un +piano, des portraits du tzar et de la tzarine, et dans un coin de la +salle, l'icône minuscule. Pas de cuisine: les buffets sont le charme de +ces longs voyages. Aux gares, tous se pressent autour de leur comptoir, +choisissent les portions et s'assoient à la table commune; souvent +aussi, les garçons du restaurant emportent les plats dans le wagon, et +le repas, moins pressé, augmenté de quelques hors-d'oeuvre, se prolonge +parfois longtemps, dans le bercement du voyage. C'est de Moscou, dans +les coffres à provisions, entre les roues, que l'on a emporté les +saucissons et les jambons, les oeufs, le caviar, les harengs, les +zakouskis indispensables. Aux gares, les marchés en plein air permettent +de les renouveler. + +[Illustration: Un petit fumoir, vitré de tous côtés, termine le train +(page 218).--D'après une photographie de M. Thiébeaux.] + +Puis vient un wagon de seconde, un large wagon à couloir, aux +compartiments fermés tantôt par des portes pleines, tantôt par de +simples portières.--Au milieu du wagon de première, tout un grand salon +a été réservé, dont les canapés et les fauteuils sont recouverts de +housses rayées rouge et blanc. Par les portes entr'ouvertes, on aperçoit +les tables surchargées de livres, de tasses de thé ou de gâteaux, +l'abat-jour vert de la petite lampe électrique, et de tous côtés, dans +les filets, sur les banquettes, l'amas des valises et des oreillers. +Enfin l'autre wagon de seconde termine le train par une sorte de fumoir, +vitré de tous côtés, d'où l'on découvre en tous sens le pays parcouru. + +Dans les couloirs, des tableaux annoncent la gare prochaine et les +buffets; dans le salon des premières, de grandes cartes sont pendues, +qui permettent de suivre la route; et l'on trouve dans la bibliothèque +des livres de renseignements sur la Sibérie. + +Cet hôtel roulant a son personnel: l'électricien, un petit bonhomme noir +et toujours sautillant; le médecin, masseur et dentiste à la fois; les +petits garçons de restaurant, le brun et le blond, toujours souriants, +amusés de tout au long de la route, courant à chaque gare réunir les +plats du buffet ou marchander les provisions; le maître d'hôtel et +cuisinier, qui règle nos repas, prépare les oeufs et le thé, et fait la +note: il montre parfois sa large figure et sa barbe brune à la porte de +l'office. Chaque soir, les garçons des wagons retirent, de dessous le +toit, les oreillers, les matelas, et dressent les couchettes. Enfin deux +ingénieurs (c'est ainsi qu'ils se désignent) surveillent la marche du +train et font la joie des voyageurs. C'est à qui des deux en fera le +moins pour conduire le train, pour examiner l'état de la voie, pour +télégraphier notre arrivée; mais tous deux rivalisent de bons offices +auprès des étrangers, de paroles aimables auprès des voyageuses. L'un, +K....., barbe brune et beaux yeux noirs, était un joli garçon et qui le +savait; notre guide l'appelait _tsertsaïed_, voleur de coeurs. L'autre, +Sergui Serguievitch, grand maigre, à la barbiche blonde, aux yeux +ternes, plus intelligent peut-être, mais à la figure usée déjà par les +longues nuits de ripaille. + +[Illustration: Les émigrants étaient là, pêle-mêle, parmi leurs +misérables bagages (page 226).--D'après une photographie de M. J. +Cahen.] + +Dans le train, c'est un va-et-vient continuel: du restaurant au fumoir, +des compartiments au salon, les passagers goûtent, vingt fois par jour, +le plaisir de ces petits voyages. Ils vont lentement, par le long +couloir, devant les compartiments ouverts d'où s'échappent, avec la +fumée des _papirosses_, des parfums de thé et des bribes de +conversations bruyantes. Comme notre hôtel n'est pas grand et que le +couloir est étroit, les rencontres sont fréquentes. Bientôt un sourire +les égaie, et comme beaucoup le désirent, la conversation s'engage. Ils +chantonnent tous un français pur et facile, et devant la carte du salon, +dans l'isolement du petit fumoir, les entretiens se prolongent +longtemps, sérieux et familiers, sur la Sibérie, sur la France, sur le +mir russe, sur les études classiques ou sur Zola. De la part de tous, +c'est la même amabilité, le même empressement curieux, avec tantôt plus +de discrétion, tantôt plus de simplicité et de candeur. + +Pendant le jour, le fumoir de l'arrière était toujours très occupé: on y +trouvait habituellement une jeune femme et sa soeur, demoiselle blonde +en robe rouge, avec une ceinture dorée, qui s'occupait avec patience de +ses deux neveux, deux bambins turbulents et pleurnicheurs. À côté +d'elles, un vieux Monsieur, tout enveloppé d'une houppelande grise, se +perdait dans une vague contemplation du pays parcouru; c'était un +personnage assez bizarre, composant toujours la simplicité de ses +allures, et dont les paroles donnaient une impression de fausseté; +quelques-uns d'entre nous l'appelaient le «pasteur protestant» et +d'autres «le banquier en fuite». On ne l'aurait pas rencontré sans sa +femme, une vieille à bonnet noir, toujours dans une attitude de +déférence et d'approbation aux paroles et aux gestes de son mari; pour +un peu, elle nous aurait appelés, afin de nous le montrer tandis qu'il +distribuait du pain aux émigrants ou qu'il s'essayait déplorablement à +jouer la _Marseillaise_ sur le piano du wagon-restaurant.--D'un bout à +l'autre du train, on se heurtait partout à un Américain, grand vieillard +maigre et remuant, presque âgé de soixante-dix ans, et qui entreprenait +un voyage d'agrément autour du monde: il levait très haut sa tête fine, +encadrée de cheveux blancs bouclés, et faute de pouvoir parler français, +distribuait quelques sourires. Son guide ne le quittait point, un gros +homme blond, d'allure et d'accent tudesques. Il vantait fort «_son +Monsieur_» et l'aidait naïvement à faire montre de sa richesse; à +Tomsk, ils firent atteler une voiture «à trois _chevals_ le premier +jour, à cinq _chevals_ le lendemain», comme il disait; mais un officier +de police coupa les clochettes du pompeux équipage: les pompiers seuls +ont le droit de se servir de clochettes pour annoncer l'incendie. + +Pour nous, c'était dans l'intimité du petit salon que nous restions de +préférence; quelques-uns agitaient déjà des projets de voyage au Baïkal, +ou nous causions tous ensemble avec le commandant N... et Monsieur M.... +C'étaient nos hôtes préférés, ceux dont l'hospitalité semblait la plus +franche, la plus sérieuse. Et c'était chose importante que ce choix, +dans un pays de mensonges comme la Russie! + +Le commandant s'en allait à Vladivostok rejoindre son navire. Grand et +vigoureux, de figure calme et sympathique, il parlait fort bien +français, mais ses phrases devenaient alors comme plus timides et plus +sourdes. Les enfants l'aimaient; lorsque nous descendions aux gares, il +y en avait toujours un ou deux qui couraient vers lui; il les tenait par +la main, et tout heureux et souriant, il se promenait avec eux le long +des quais; «ils allaient voir ensemble la locomotive» et revenaient +parfois avec une petite canne ou des fleurs. Lorsque le commandant +parlait de la marine ou du Transsibérien, une lueur animait la douceur +de ses yeux; ses paroles devenaient plus vives et communiquaient à tous +un peu du respect et de l'admiration qu'il avait pour le tzar. Les +récentes constructions de vaisseaux, les millions de roubles dont +Nicolas II venait de décider la dépense pour l'augmentation de la +flotte, la défense rapide et sûre de l'Asie contre l'Anglais (on ne +redoutait pas encore le Japonais), tout cela l'enthousiasmait. + +Avec lui, notre interlocuteur habituel était M. M..., riche +entrepreneur, qui s'en allait plus loin que Tomsk, du côté de +Krasnoïarsk, pour surveiller l'exploitation de ses mines. Grand et fort, +comme tant de Russes, M. M... était un homme de trente-cinq à quarante +ans; dans sa figure au teint mat, aux traits un peu lourds, ses yeux +vifs brillaient encore avec plus d'intelligence, et de malice. D'esprit +souple et riche, comme un Slave, il avait pourtant dans la discussion +quelque chose de la logique et de la certitude mesurée de l'esprit +occidental. Il aimait à faire la preuve de ses connaissances, citait +Virgile, le récitait, et discutait sur nos auteurs; d'ailleurs, nul +pédantisme. Hardi, entreprenant, il témoignait une sorte de dédain +aristocratique pour ceux qui restent à la maison. Il aurait dit +volontiers, avec le moujik, que le foyer rend bête et le voyage +instruit: _Pitchka prolchit, doroga outchit._ Surtout il se montrait à +tout propos convaincu de la grandeur de l'Empire, de la supériorité de +sa race et de l'avenir du slavisme. + +[Illustration: Les petits garçons du wagon-restaurant s'approvisionnent +(page 218).--D'après une photographie de M. Thiébeaux.] + +Le soir, lorsque l'électricité illuminait le train, la gaieté devenait +plus bruyante. C'était l'heure où tous se trouvaient; dans la journée, +les spectacles qu'offrait le pays distrayaient bien des esprits, mais +personne ne résistait plus à la gaieté d'être ensemble. C'était dans le +wagon-restaurant que la société se réunissait. Après le repas, lorsque +la fumée des cigarettes emplissait la salle et que les verres de thé +circulaient, les conversations devenaient plus vives, les voix +s'élevaient peu à peu, et les rires. Le gros guide de l'Américain +pressentait un plaisir, courait chercher son «Monsieur». Une demoiselle +allemande se mettait au piano, attaquait une fois encore le début du +_Pas de quatre_.--Le «pasteur-banquier» s'essayait à jouer _la +Marseillaise_, et le gros homme se mettait à chanter.--Les enfants +couchés, la demoiselle en rouge et sa soeur venaient prendre le thé; les +autres voyageurs peu à peu envahissaient la salle, et par la porte +entrebâillée de l'office, on voyait le maître d'hôtel et les employés du +train, qui se bousculaient pour voir, ou qui se jetaient en arrière pour +rire à l'aise. + +Toute la nuit, le train avait suivi les longs méandres des rails dans +l'Oural, et nous avons pu voir encore, dans les brouillards du matin qui +s'allégeaient, les rivières aux lits encombrés de pierres, les forêts +sombres et les hautes parois déchiquetées de la montagne; puis les +dernières collines ont bleui à l'horizon, et nous sommes entrés dans la +plaine. Trois jours de lent voyage jusqu'à Tomsk, trois jours de +dorlotement doux et continu dans la grande maison roulante. + +[Illustration: Émigrants prenant leur maigre repas pendant l'arrêt de +leur train (page 228).--Photographie de M. A. N. de Koulomzine.] + +Avant Tchéliabinsk, nous nous plaisions à retrouver un peu de la +précision et de la fraîcheur des paysages ouraliens. À droite de la +voie, de grands lacs riaient à la lumière, et tout à l'entour de leur +resplendissement, sur les pentes qui les bordaient, les isbas étaient +rassemblées en de grands villages, comme dans la montagne, le long des +rivières. C'étaient là, de loin en loin, comme de petites nations, des +mondes isolés. La barrière de l'Oural, sous la ligne claire du soleil, +fermait un côté de l'horizon; de l'autre, des brumes blanchâtres +s'amassaient, et l'on aurait cru que leurs gazes et leurs mousselines +montaient d'une vallée lointaine. + +Plus loin, c'était le steppe. De chaque côté du remblai, il déroulait +son étendue jusqu'à l'horizon. Partout l'herbe avait poussé, dans sa +variété riche, dans sa puissance non contrariée. On dit qu'elle est +superbe, lorsqu'au printemps, hors de la boue des neiges fondues, elle +fait jaillir du sol ses floraisons éclatantes. Mais elle était belle +alors encore, après que juillet avait commencé de la dessécher, avec ses +fleurs rouges ou bleues, demi-fanées, avec ses tiges jaunies que le +poids des baies avait courbées, et pourtant si hautes encore qu'elles +atteignaient le poitrail des chevaux, et que les hommes y baignaient +jusqu'à la ceinture. Quand le vent s'élevait, il gonflait ses vagues +mouvantes, et leur houle grisâtre venait battre le chemin droit qui la +coupait comme une digue. Parfois, des bois de bouleaux émergeaient, +comme des îlots dans la mer, des grandes herbes, et nous aimions leurs +jeunes taillis, avec leurs troncs blancs, leurs petites branches tordues +et grêles, leur feuillage grisâtre et frémissant. Parfois aussi, +c'étaient des lacs, d'un bleu sombre, ou qui reflétaient les +volumineuses lueurs du crépuscule. Mais bientôt recommençait la plaine. + +C'était aux heures de midi surtout qu'elle faisait éclater sa puissance. +À travers l'air immobile, des niasses lourdes de chaleur s'affaissaient +sur elle, et l'on aurait dit qu'elle frémissait toute, et s'offrait plus +entière aux flamboiements du soleil. Les taillis de bouleaux semblaient +plus petits et plus humbles, une touffe d'herbes un peu plus haute: tout +se perdait dans l'unité de cette étendue. Et tout entière elle crépitait +de vie. On entendait un murmure vague et formidable, qui sortait du +remuement des hautes herbes: froissements de tiges et chocs de fleurs, +bruissement des sauterelles, et grésillement de milliards d'insectes, +qui luisaient sous le soleil comme des molécules de lumières. + +Puis le crépuscule venait; la lumière d'or se diffusant d'abord dans +tout l'horizon, le flamboiement des nuages, les dégradations infinies +des teintes, dans l'enveloppement d'une buée rougeâtre, et tout enfin, +quand les dernières lueurs s'étaient éteintes dans le ciel vaporeux et +diaphane, cette lumière vert pâle qui persistait jusqu'au jour. + +Dans la molle tiédeur de la nuit, la vie s'apaisait; mais le +frissonnement de toutes ces petites existences montait encore de chaque +touffe dans l'immensité sans écho. Tranquilles d'âme, dans le bercement +indolent du wagon, nous avons passé là des heures délicieuses de +rêverie: ce n'était plus le voyage haletant à travers les villes, les +monuments qu'il fallait voir, les souvenirs qui se réveillaient: nous +nous abandonnions tout entiers à l'influence douce de la puissance de la +plaine. + +À d'autres heures, son immensité effrayait; sa fécondité nous semblait +mauvaise, dévoratrice d'efforts, useuse d'hommes, et toute notre +tendresse se reportait sur les villes, sur les gares, sur tout ce qu'il +y avait d'humanité tenace, groupée là contre le rail. + +Rien n'est plus beau, en effet, que la concentration des efforts autour +de ce chemin de fer que les ingénieurs ont étendu tout droit à travers +le steppe. Autrefois, les marchands s'en allaient en longues caravanes +vers Kazan, vers Nijni, porter jusqu'en Europe le thé et les fourrures, +les produits de Chine et de Sibérie. Maintenant, c'est vers la grande +ligne, vers les quelques villes qui la jalonnent que tous portent leurs +pas; les trains, perpétuelles et régulières caravanes, recueillent +aujourd'hui les denrées de l'Asie, et nous avons vu les interminables +files de chariots, ou les chameaux qui les apportaient vers les gares. +Il se peut qu'une raison politique et militaire ait décidé la +construction de la nouvelle ligne, mais aujourd'hui le commerce s'en +empare, et c'est avant tout l'oeuvre de colonisation qui s'accomplira +par elle. + +Aux gares, nous rencontrions, de temps en temps, les trains habituels +qui attendaient que le nôtre fût passé. C'étaient, à côté des +tchinovniks et des autres riches passagers, la même foule que sur le +pont du _Sviatoslav_: les marchands d'Orient, au teint bronzé, aux yeux +bridés, aux cheveux crépus, toujours enveloppés de leurs longs manteaux, +avec un bonnet d'astrakan, ou sur le sommet de la tête une riche calotte +de velours,--des Kirghizes, indigènes, aux yeux vifs, au visage +profondément ridé, à la barbe frisée, et que l'on voyait aussi le long +de la voie sur leurs petits chevaux nerveux, ou devant leurs huttes; +enfin, la foule des travailleurs russes, paysans émigrés, marchands, +ouvriers de la voie. + +[Illustration: L'ameublement du wagon-restaurant était simple, avec un +bel air d'aisance (page 218). Photographie de M. A. N. de Koulomzine.] + +Les gares remplaçaient les caravansérails; beaucoup y logeaient, +attendant le train qui devait les emmener; tous y arrêtaient pour les +repas. De deux heures en deux heures, elles apparaissaient longtemps à +l'avance, à l'horizon du chemin droit et blanc. Elles se ressemblaient +toutes. Derrière de longs quais de bois, au milieu d'un petit jardin +dont les fleurs voyantes tiraient les yeux, une maisonnette, aux +boiseries découpées, dressait son toit rouge ou vert. Elle était presque +tout entière occupée par le buffet, salle commune de ces nouveaux +relais, où les voyageurs mangeaient et dormaient. Sur les murs, un tronc +surmonté d'une image dorée représentait l'église à construire et +mendiait une aumône aux voyageurs. Devant la gare ou sous un abri +spécial, un tonneau contenait de l'eau potable, et un énorme samovar +versait l'eau bouillante dans les théières. Près de la station, quelques +isbas, la plupart en construction; les villages sont toujours loin dans +les terres et il s'en construit là de nouveaux. + +À presque toutes les gares, il se forme spontanément un petit marché. +Sur une table de bois ou sur la terre, devant elles, les paysannes +disposent des gâteaux de miel, du pain blanc ou noir, des melons d'eau +et des pastèques, des poissons sèches ou des saucissons, des pommes de +«kèdre» et des graines de tournesol, que les Sibériens ou les Russes +grignotent toute la journée, des fruits sauvages, semblables à des +groseilles; parfois il y avait des oeufs, de petits oeufs comme ceux des +poulettes anglaises, des oeufs frais! qui ne voyageaient pas dans les +coffres d'un wagon depuis six jours. Sur une assiette, un jour, une +marchande nous offrit exactement une trentaine de petits pois écossés. +C'étaient des femmes du pays, grandes et fortes, aux traits vagues comme +ceux des Russes, au visage marqué de taches de rousseur, aux yeux +bleus, clairs et sans profondeur: la fatigue précoce des femmes qui +travaillent les avait enlaidies, toutes jeunes encore. Elles portaient +par-dessus leur chemisette une simple jupe voyante, qui les serrait à la +taille, et s'enveloppaient tout le haut du corps d'un grand châle, +d'éclatante couleur. Des enfants, des bambins, venus peut-être d'un +village éloigné, offraient une bouteille d'un lait épais, crémeux, ou de +petits pains noirs qu'ils vendaient 1 kopeck; dans leur visage bouffi +par la misère, le sourire immuable de la race restait marqué. + +[Illustration: Les gendarmes qui assurent la police des gares du +transsibérien.--Photographie de M. Thiébeaux.] + +Plus près du train, plus attentif au voyage de la caravane nouvelle, +tout un peuple d'ouvriers ou d'employés formait sur le quai des groupes +bariolés et actifs; sur les piles de bois alignées, pendant près d'un +kilomètre, avant ou après la gare, et sur le tender de la locomotive, on +voyait une chaîne de moujiks et des bûches qui volaient, de blouse rouge +en blouse rouge, jusque sur la machine. Au matin, toute une équipe +faisait la toilette du train: les uns montaient sur les wagons, et à +l'aide d'un seau accroché à une longue corde, emplissaient les +réservoirs; d'autres manoeuvraient une pompe à bras pour recharger la +locomotive; d'autres encore inspectaient les graisseurs et faisaient +sonner les cercles des roues. Toute une bande de femmes, armée de seaux, +de chiffons et de balais, envahissaient les wagons et lavaient les +couloirs.--Le chef de gare, en casquette rouge, surveillait ce travail, +tout en causant avec le chef de train, en tunique noire à lisérés +violets, avec les ingénieurs ou avec quelque voyageur. Immobiles et +droits en arrière, deux ou trois «gendarmes du train», des hommes +superbement bâtis, en uniformes bleus à brandebourgs rouges, et +surmontés d'une toque rouge à haute bordure d'astrakan et à plumet. + +Toute cette activité, ce fourmillement des hommes et des couleurs, nous +paraissait plus minuscule et plus cher dans l'immensité du steppe. +Longtemps, lorsque de nouveau, sur la voie toute droite, l'horizon +attirait le train, nos yeux restaient attachés à ce petit point rouge ou +vert, qui désignait encore le toit aigu de la station. + +Et sur le blanc remblai qui avait coupé la plaine, le convoi roulait de +nouveau. On sentait alors l'importance de la route nouvelle qui +pénétrait la terre de fécondité, et nous songions que peut-être, un +jour, dans les esprits innocents des peuplades d'Asie, le chemin de fer +aurait sa légende, comme «la sainte mère Volga». + +[Illustration: L'église, près de la gare de Tchéliabinsk, ne diffère des +isbas neuves que par son clocheton (page 225).--Photographie extraite du +«guide du transsibérien».] + +Point de villes, point de villages: toujours le steppe, où les poteaux +des verstes se succèdent monotones. À peine, dans tout ce long voyage, +deux ou trois grandes gares, et quelques heures d'arrêt. Les villes sont +loin, toujours, parfois à 4 kilomètres de la gare qui porte leur nom, et +il en résulte qu'un faubourg se forme là pour le commerce, pour le repos +des voyageurs, pour l'abri des ouvriers, villages d'auberges et de +campements qui supplanteront un jour les villes anciennes. + +À Tchéliabinsk, nous avons erré au milieu des isbas nouvelles, groupées +à leur aise dans la plaine unie et sablonneuse qui semble aboutir là. +C'est comme la première étape de la civilisation; c'est «le point +d'émigration» où tous les paysans attendent que les fonctionnaires aient +réglé leur sort. C'est là aussi, sous ces hangars que longe la voie, que +toutes les marchandises attendent parfois pendant plusieurs semaines +d'être dirigées vers l'Europe. Au bord de la grande route, que suivent +les longues files des _télègues_, on a l'unique impression d'un arrêt, +d'un bivouac où chacun sait qu'il faut aller plus avant.--Ici comme à +Omsk, comme à Taïga, comme dans tous les groupes d'isbas que la grande +ligne a fait jaillir de terre, une église de bois a été ajustée; avec +ses poutres équarries, elle diffère peu des isbas neuves, mais elle est +surmontée de clochetons bulbeux et de croix grecques. Nous sommes +entrés: on sentait l'odeur d'un office récent, et les rayons clairs, qui +entraient par la fenêtre, illuminaient une atmosphère encore alourdie +d'encens. De ce petit sanctuaire, il transpirait un air d'humilité, mais +d'une humilité coquette, rieuse, orthodoxe. Le sacristain a pris plaisir +à nous montrer les ornements en perles, les fleurs en papier et, sous +une vitrine, le cercueil de Pâques que l'on expose au Vendredi-Saint. +Tout cet attirail du culte, nous le connaissions pour l'avoir vu chez +nous, dans les greniers des presbytères villageois, mais il était ici +plus respecté. + +[Illustration: Un train de constructeurs était remisé là, avec son +wagon-chapelle (page 225).--Photographie de M. A. N. de Koulomzine.] + +Le lendemain, c'était à Omsk que nous passions; le train a franchi +l'Irtych sur un long pont de fer de 800 mètres de long, et nous avons +aperçu la ville au loin, sur la rive droite. Ici, c'était encore une +grande gare, caravansérail et entrepôt. Entre le fleuve et la station, +un campement d'ouvriers blottissait contre la voie ses huttes +recouvertes de terre. Un train de constructeurs était remisé là, avec +ses dortoirs, avec son wagon-chapelle. Cette gare, ces hangars, cette +grande roulotte, et tout là-bas ces bâtiments blancs, dont les façades +dominaient les toits de la ville, tout marquait un nouveau point d'appui +pour les colonisateurs. Devant la gare, le faubourg s'étendait; dans des +cabanes, des paysans vendaient des poissons séchés, du lait et des +fruits; une église était en construction, et nous sommes montés sur les +poutres pour mieux découvrir la ville. + +Comme on devait les aimer, ces villes dans l'immensité de la plaine! +Elles n'étaient pas encore comme en Occident des agglomérations +productrices, mais déjà des lieux de réunion, des marchés, des foires +continuelles, où les hommes se retrouvaient, où, par le contact de tous, +les marchandises devenaient des valeurs. Dans les hangars de +Tchéliabinsk, les marchandises attendaient pour passer l'Oural; à +Petropavlosk, une caravane de chameaux venait lentement vers la gare. +Dans des stations, souvent modestes, nous avons vu de grands +amoncellements de sacs blancs et de forme plate; les trains de +marchandises en étaient chargés, et les télègues, sur les routes, douze, +quinze, vingt ou trente en file, pliaient sous leur poids. C'était le +blé, un petit blé, au grain dur, comme le blé irka de la Crimée. Et +cependant nous n'avions aperçu, du train, que des champs peu nombreux, +de petits rectangles plus gris dans l'immensité du steppe. +Qu'adviendra-t-il quand tout sera mis en culture, quand des millions +d'émigrants russes auront retourné la terre, quand les chemins seront +devenus plus commodes, quand au lieu de passer par Moscou, il s'écoulera +par les lignes nouvelles de Samara à la mer Noire, on quelques jours? +Qu'adviendra-t-il de nos marchés, et comme les mesures de protection +auront peu d'efficacité contre la pauvreté surproductrice du peuple +jeune! + +Et lorsque ces pensées nous envahissaient l'esprit, nous nous prenions à +aimer davantage toute l'activité de la route paisible qui créait des +nations et révolutionnait le monde. Ces gares et le grouillement de leur +foule bigarrée, cette voie et le travail qu'elle suscitait, les ponts, +ponts de bois à fleur d'eau et dont toutes les poutres craquaient sous +la lourdeur du train, ponts de fer monumentaux sur le Tobol, sur +l'Irtych et sur l'Ob, tout cela nous devenait plus précieux. + +C'était surtout une joie vive que la rencontre de ces larges fleuves qui +pénétraient le continent, et qui venaient nouer leur oeuvre de commerce +à celle de la grande ligne. Le dernier soir, nous avons traversé l'Ob; +longtemps à l'avance, une teinte bleue légère, qui coupait le ciel avant +l'horizon, nous avait désigné sa vallée. Puis, après une station, le +train s'est engagé lentement sur le pont, et nous avons dominé le +fleuve. Il était large de près de 1 200 mètres, divisé en deux bras, par +une île de sable, où se dressaient de noirs sapins. Sous le soleil chaud +de cette soirée, entre les deux gares qui bordaient son pont, il nous +apparaissait plus puissant encore, plus dispensateur de civilisation et +de fécondité. + + * * * * * + +À la gare de Samara, comme nous attendions le Transsibérien, nous avions +remarqué des hommes, des femmes, des enfants, couchés dans une salle, à +l'entour de la vaste bouilloire en cuivre rouge qui était le samovar de +la station. Ils étaient là, pêle-mêle, parmi leurs misérables bagages, +comme des paquets de haillons; leurs vêtements étaient crasseux, et les +vives couleurs avaient passé; les touloupes qu'ils emportaient luisaient +de graisse. Des millions de mouches assiégeaient cette misère, se +posaient sur les hardes et sur les hommes, sur le visage des enfants, +pauvres petits êtres chlorotiques qui ne prenaient plus la peine de les +chasser. Quand on entrait, l'odeur violente de la misère russe et la +fumée des cigarettes saisissaient à la gorge. + +Sur le quai, on entourait un vieux moujik: de longs cheveux gris et +bouclés encadraient son front ridé; dans son visage bronzé, les +pommettes faisaient saillie et, profondément, les yeux bleus luisaient. +Une barbe blanchissante coulait sur sa poitrine entre les deux côtés de +la touloupe ouverte. Sous la touloupe, il portait la blouse rouge et le +pantalon bouffant; des lacis de toile entouraient ses jambes. D'une voix +douce et chantante, il racontait que dans le Gouvernement de Kazan +toutes les récoltes avaient brûlé, qu'il était allé plus loin en voyage +d'exploration pour voir des terres; et maintenant il revenait, il +retournait chercher toute la famille qui allait partir s'installer +là-bas. + +[Illustration: Vue du Stretensk: la gare est sur la rive gauche, la +ville sur la rive droite. Photographie de M. A. N. de Koulomzine.] + +Ils étaient 200 000, cette année-là, qui partirent pour la Sibérie, +pendant les quatre mois de l'été, et que l'on rencontrait en troupes +inégales, répandues sur tout le parcours. Depuis que Gregori Strogonoff +s'était heurté, pour la première fois, aux peuplades asiatiques, et que +le kosak Irmak Timoféévitch avait envoyé à Ivan le Terrible la couronne +de Sibérie, le peuple russe tout entier se sentait attiré par l'horizon +nouveau du steppe; les «monts de la Ceinture» ne l'arrêtaient point; il +sentait, par delà, l'immensité qui était à lui. Malgré le servage, +malgré les peines sévères qui frappaient les fuyards, des aventuriers, +des paysans plus épris de liberté, partaient; ils savaient passer les +monts, se cacher, se terrer dans la taïga, et des communautés russes +furent retrouvées plus tard à la frontière de Chine. De hardis chasseurs +cherchaient les fourrures; d'autres l'or et les métaux, et les kosaks +établissaient leurs _ostrogui_. C'était comme un retour vers l'Asie qui +commençait. Et toute la masse paysanne, rivée à la glèbe, secouait son +frein, voulait partir, puisque la plaine amie l'invitait au voyage, +puisque l'horizon la demandait. Il fallait des mesures terribles pour la +tenir là. + +[Illustration: Un point d'émigration (page 228).--Photographie de M. A. +N. de Koulomzine.] + +Enfin, après des siècles, l'oukase parvint, l'oukase tant attendu, si +souvent annoncé, qui déclarait les paysans libres; cette fois, il +n'était point faux. Mais il leur fallait encore acheter cette liberté, +payer des droits. Ils payèrent donc, et quand ils eurent payé, quand le +chemin de fer qu'on n'avait point fait pour eux eut tracé une facile et +large route au travers de l'Asie, la race se réveilla joyeuse; d'une +irrésistible poussée, les forces naturelles, longtemps contenues, +augmentées de tous les progrès modernes, exaltées par leur liberté, se +précipitèrent. + +Grande masse instinctive qui accomplit sans la connaître et sans la +vouloir sa besogne prodigieuse! Ils n'émigrent point, comme les +Allemands, pour créer des débouchés nouveaux au commerce de la +métropole, répandre leur langue et partout le respect de leur nation! +Ils vont plus loin, parce que la foudre a brûlé les isbas, parce que +l'incendie a ravagé les moissons, parce qu'il n'y a plus assez de terres +pour la population augmentée des mirs. Ils vont plus loin, parce qu'il y +aura peut-être, là-bas, des terres où de grands propriétaires ne feront +pas de procès aux petits moujiks imbéciles, où tout le sol, tout +l'usufruit du sol appartiendra aux moujiks; ne dit-on pas dans les +villages que le labeur est moins rude là-bas, que la terre est plus +fertile avec moins de peine, et que toute la récolte appartient à qui la +cultive? Et ils vont plus loin, comme les raskolniks et les stranniki, +poussés, eux aussi, par leur rêve mystique, stimulés par leur désir de +l'âge nouveau, cherchant de steppe en steppe la cité idéale, «le pays +des justes», comme le héros de Gorki;--agissant d'instinct, surtout, +sans souci jamais du lendemain, la conscience fermée, comme le torrent +qui descend la montagne, comme le fleuve qui a crevé ses digues! + +Que trouvera-t-il au bout de son espoir? La loi du 2 décembre 1896 l'a +réglé: l'émigrant russe va d'abord gratuitement visiter les terres; puis +il emmène sa famille. Parfois ce sont des mirs entiers qui s'arrachent +au sol et vont établir ailleurs la nouvelle communauté. La terre +concédée demeure la propriété de l'État; mais le paysan en a l'usufruit. +Chaque émigrant masculin reçoit 16 hectares 5 ares de terre; on lui fait +une avance de 30 roubles; on lui donne le bois pour construire l'isba. + +Depuis ceux qui revenaient du voyage d'exploration ou qui attendaient le +départ, dans le caravansérail de Samara, jusqu'aux paysans de Sibérie +que nous avons vus au marché de Tomsk, nous en avons trouvé à chacun des +moments de l'émigration. + +Un soir, à la gare d'Oufa, il y en avait qui attendaient un autre train +pour passer l'Oural; la pluie tombait, et les lampes du _Transsibérien_ +répandaient une lueur triste sur le bitume mouillé. Ils étaient tous, +quinze ou vingt peut-être, entassés ensemble sur le quai; un monceau de +femmes et d'enfants, enveloppés dans les touloupes, étendus là comme des +cadavres. Une moiteur humaine s'exhalait cependant de ces paquets de +haillons. La gare, trop petite, était pleine, et le train ne partait que +le lendemain à cinq heures. + +Tchéliabinsk est un point d'émigration: c'est là que l'administration +russe règle le sort des communautés ou des individus; sous les hangars +de la station ou dans les baraquements, la foule s'entasse en attendant +que les passeports soient vérifiés, les terres assignées. On les +recueille, nous dit-on, dans des constructions semblables à l'asile de +Nijni; on les soigne, on les chauffe, on les nourrit, et c'est de là +qu'on les dirige, par des voies diverses, vers les terres nouvelles. +Comme nous nous promenions dans toute la gare, nous en avons vu qui +allaient repartir, les formalités accomplies; ils souriaient tous, +heureux de l'attente enfin terminée, heureux des champs qu'ils allaient +ensemencer. Dans un autre coin, un moujik qui revenait d'exploration et +qui avait peut-être un peu trop bu de la blanche vodka, délieuse des +langues, plaisantait, nous raillait de payer beaucoup de roubles pour +voyager, alors que lui, pauvre moujik, allait et venait gratuitement et, +dans sa quatrième classe, arrivait tout comme nous. + +Plus loin, dans une petite station, un groupe avait campé; avant de +construire l'isba, ils avaient dressé près de la voie quelques abris de +feuillage. Deux hommes sont venus d'abord, curieux de mieux voir le +train et les voyageurs, puis des enfants qui couraient pieds nus, des +femmes aux yeux clairs, aux traits plus réguliers et plus déliés que +ceux des Grands-Russiens. Ceux-là venaient de Mohilef. + +Plus loin encore, des isbas étaient en construction; des moujiks +apportaient sur leurs épaules les troncs de sapin équarris, d'autres les +ajustaient. Ici encore, ils ne récolteraient rien avant un an, et les +femmes apportaient aux voyageurs des baies rouges et des pommes de +hêtre, pour gagner quelques kopecks. + +Et partout, au long de la ligne, on rencontrait leurs trains, les wagons +rouges de quatrième classe, avec leurs petites fenêtres, et qui +ressemblaient aux roulottes de nos bohémiens errants. Ils étaient +entassés là, heureux pourtant, si, dans les gares, le samovar versait +l'eau chaude en abondance, et s'ils pouvaient trouver des poissons +séchés ou des fruits. + +Ce qui nous frappait surtout, c'était la constante charité des +voyageurs; à toutes les gares où nous trouvions des émigrants, ils nous +avaient appris à distribuer aux femmes des morceaux de pain, des kopecks +aux enfants. Jamais les émigrants ne demandaient; jamais les regards ne +convoitaient; c'était en tous la même insouciante résignation. +Cependant, la misère était grande, quand il avait fallu quitter le +village incendié, les champs dévastés, ou que la famine, décimant les +mirs, les avait boutés hors la province. + +Mais si développée que soit la charité des hautes classes russes, la +collaboration qu'elle crée entre tous n'est point suffisante; elle ne +saurait empêcher bien des forces d'être perdues, dans leur libre +expansion, sur la terre d'Asie. En poussant instinctivement de ce côté, +dès l'instant où il a été dégagé de la terre, le moujik a déterminé de +nouveau l'avenir de la race; il a traîné derrière lui le Gouvernement et +les hautes classes, tous ceux qui détournaient trop souvent leurs +regards vers l'Occident; il les a forcés de le suivre, d'aider son +oeuvre de leurs efforts et de leur science. + +Celui qu'ils avaient négligé ou moqué, qu'ils avaient voulu plier à +toutes leurs conceptions de politiciens occidentaux, les a dominés à son +tour, parce qu'il est resté plus près de la nature, parce qu'il a obéi +plus fidèlement à leur instinct de race! Tandis qu'ils étaient +incertains du modèle, qu'ils forgeaient des plans de société, le moujik +a agi, et tous se sont reconnus dans son action.... Mais qui sait si +tout là-bas, à la limite de l'Asie, les combinaisons ambitieuses n'ont +point, de nouveau, compromis l'avenir? Qui peut dire si l'oeuvre +pacifique de la race sortira intacte de la lutte présente? + + (_À suivre._) Albert THOMAS. + +[Illustration: Enfants d'émigrants (page 228).--D'après une photographie +de M. Thiébeaux.] + +Droits de traduction et de reproduction réservés. + + + + + TOME XI, NOUVELLE SÉRIE.--20e LIV. Nº 20.--20 Mai 1905. + +[Illustration: Un petit marché dans une gare du +transsibérien.--Photographie de M. Legras.] + + + + +LA RUSSIE, RACE COLONISATRICE[4] + +IMPRESSIONS DE VOYAGE DE MOSCOU À TOMSK, + + [Note 4: _Suite. Voyez pages 181, 193, 205 et 217._] + +Par M. ALBERT THOMAS. + + V. -- Tomsk. -- La mêlée des races. -- Anciens et nouveaux + fonctionnaires. -- L'Université de Tomsk. Le rôle de l'État dans + l'oeuvre de colonisation. + + +[Illustration: La cloche luisait, immobile, sous un petit toit isolé +(page 236).--D'après une photographie de M. Thiébeaux.] + +À Tomsk, où notre voyage aboutissait, nous avons eu la sensation de ce +que devrait être toute l'oeuvre russe, si elle était bien conduite: le +moujik colonisateur pénétrait les autres races; les hautes classes +l'aidaient par leur hardiesse dans les entreprises, par leur dévouement +dans les fonctions publiques; le Gouvernement dirigeait et réglait les +efforts. Et c'était une oeuvre de civilisation, où la race qui +colonisait se découvrait elle-même, dans l'exaltation de ses forces, +fixait son caractère et se grandissait par l'action. Cette Sibérie +occidentale, cette plaine immense avec ses bouquets de bouleaux, ses +fleuves analogues à ceux de la plaine européenne, qu'était-elle autre +chose qu'une Russie exagérée, et où il fallait refaire en plus grand le +travail qui avait fait la Russie? + +C'est pour cela que la force du peuple s'y exerçait plus obstinément à +coloniser et que l'intelligence y multipliait les oeuvres. + +Nous étions arrivés tard à la gare de Taïga, où M. M... et le commandant +N... nous avaient quittés; ils devaient suivre plus loin la grande +ligne. Puis, pendant toute la nuit, le train nous a cahotés lentement, +sur les 65 kilomètres qui séparent Tomsk de Taïga. Au matin, on nous a +réveillés: nous étions devant une station blanche. Nous nous sommes +levés, nous avons rassemblé nos bagages, et M. Orloff a sifflé des +isvotchiks; Tomsk, comme toute ville sibérienne qui se respecte, était +cachée à quelques verstes de sa gare. + +Un tronçon de route conduisait jusqu'à une plaine vague, à l'herbe rare +et jaunie, où les conducteurs de voitures s'étaient fait un chemin à +leur gré. Des deux côtés de la route primitive, que des prisonniers +étaient occupés à remblayer, à transformer en chaussée solide et +définie, les sinuosités des ornières marquaient dans la boue ou la +poussière les chemins les plus usités; les frôles drojkis ou les +télègues manquaient à tout instant de culbuter dans des fondrières. + +À la moindre pluie, cette plaine n'est plus qu'un vaste marécage, où les +roues disparaissent tout entières. Quelques maisons se sont établies là, +pourtant; des isbas sales, groupées autour d'une mare, sur le bord de la +route, des traktirs borgnes, des marchands de fruits ou des fabricants +de cercueils, tout un quartier d'aspect peu sûr, comme toujours ces +alentours de gares sibériennes, sans administration ni police, où +l'assassinat est fréquent, où «la nuit, comme nous disait un Russe, les +moujiks ont coutume de demander les _papiers_». Puis nous sommes passés +près d'une église à clochetons verts, et dont la cloche luisait, +immobile, sous un petit toit isolé. Enfin, par une pente rapide où les +cochers ont lancé leurs chevaux, nous sommes descendus dans la ville. + +Dans une vallée que les collines de la rive droite de la Tome +élargissent en cet endroit, elle a groupé ses maisons grises et ses +toits verts, tantôt arrêtés au pied des hauteurs, tantôt envahissant +leurs montées jaunâtres quand elles se rapprochent du fleuve; des dômes +d'or n'y flamboient pas, mais comme dans un village, les murailles plus +blanches de quelques églises ou la vive verdure d'un jardin illuminent +d'un peu de gaieté cette mélancolie. + +Il y eut bientôt un coin de la ville que nous connûmes mieux, un coin +délicieux que nous avons affectionné davantage, durant les quelques +jours que nous y sommes demeurés. C'étaient les environs de notre hôtel, +l'hôtel d'Europe. + +Dans une sorte de fossé, de vallon minuscule, et qui faisait songer à +une carrière abandonnée depuis longtemps, un ruisseau coulait, +l'Ouchaïka, qui coupait la ville en deux. Il roulait encore en cette +saison un peu d'une eau malpropre, où des blanchisseuses cependant +lavaient leur linge. À droite, cette dépression du sol était bordée par +une large rue, une place plutôt, limitée par toute une rangée de +boutiques basses, d'où parfois la muraille nue d'une église ou la façade +régulière d'une maison moderne s'élevait. D'un côté, cette rue menait au +pied de la colline, tantôt grise, tantôt égayée par les teintes claires +d'un jardin; une chapelle blanche y riait sous le ciel chaud. De +l'autre, elle aboutissait dans une vaste place, devant la berge de la +Tome. Là, une église allongeait son mur, dont les fenêtres, ornées de +vitraux, laissaient venir jusqu'à la rue le bruit des offices. C'était +une assez grande église, mais elle avait un air pauvre et délabré. Dans +ce pays où les plus simples sanctuaires ont un aspect neuf, où l'on +rebadigeonne sans cesse les cathédrales du Kreml et les vieilles +peintures, on prenait plaisir à voir ces murs, dont les plâtres tombés +avaient mis la brique à nu, ces ornements d'or pâlis et cette teinte +bleue du dôme, ternie par le rude climat. + +[Illustration: Nous sommes passés près d'une église à clochetons verts +(page 230).--Photographie de M. Thiébeaux.] + +De l'autre côté de la rue, ou plutôt dans le milieu même de la chaussée, +de petits arbres entouraient la chapelle d'une icône, étincelante de +lumière. Elle était précédée d'un long abri, où de nombreux fidèles +pouvaient se prosterner. Parfois, la voiture de l'icône stationnait là, +une berline attelée de trois chevaux, où les moines la transportaient, +quand des particuliers désiraient la recevoir, pour attirer sur leur +demeure des bénédictions. Plus loin, c'était la place avec de petites +halles, comme dans nos villes de province, avec un marché en plein air, +très animé; tout autour, des maisons plus serrées, plus hautes et plus +blanches: un nouveau quartier de commerce. Quelques pas encore, et l'on +découvrait le cours de la Tome, une rivière bleue, plus large que notre +Seine. Elle miroitait gaiement au soleil et se mêlait à la plaine, dans +un horizon qui semblait tout proche. La ligne verte de l'autre rive, +plus élevée, bornait le regard, et comme rien ne la dépassait, comme +c'était partout au-dessus d'elle l'immensité vaste du ciel, +l'imagination retrouvait la plaine qui recommençait. + +À distance à peu près égale de la colline et de la Tome, une autre rue +joignait la première au coin de l'hôtel d'Europe, et sur un pont de +bois qui grondait sourdement au galop des troïkas, elle franchissait +l'Ouchaïka. Elle venait, large et droite, depuis l'extrémité de la +ville, depuis l'horizon clair qu'on apercevait là-bas, entre les deux +rangées des maisons basses et leurs trottoirs de bois. Des files +interminables de charrettes s'avançaient, par trente, par cinquante, +comme de longues caravanes, au pas lent des petits chevaux, attachés +souvent à la voiture qui les précédait, et les blouses rouges des +conducteurs se dandinaient à côté. Comme à Tchéliabinsk, comme à Omsk, +on avait sur cette route l'impression du plus loin, du plus avant, +toujours; Tomsk n'était encore qu'un campement, une auberge sur la +longue voie que suivait l'émigration. Par delà l'Ouchaïka, la route +bordée d'une barrière contournait un instant la petite vallée creusée +par le fleuve, puis montait toute droite vers la haute ville, où se +groupaient, comme en un Kreml non fortifié, la cathédrale et le palais +du gouverneur, l'Université et les bâtiments administratifs. C'était de +là que descendaient les fils du télégraphe et du téléphone, et leur +réseau enveloppait la ville. Quand venait le soir, les lampes +électriques, suspendues à deux poteaux, répandaient en cercles leurs +lueurs bleues. + +[Illustration: Tomsk a groupé dans la vallée ses maisons grises et ses +toits verts (page 230).--Photographie de M. Brocherel.] + +Grandes routes ou petits chemins, les rues de Tomsk étaient toutes +semblables: une simple bande de terrain que l'on n'empierre sans doute +jamais, limitée par les maisons qui la bordent, et, pendant l'été, +rarement praticable aux piétons, soit que la pluie en ait fait un +marécage infect, soit que le soleil, séchant la boue, y amoncelle la +poussière. Par bonheur, il y avait les trottoirs, des trottoirs en bois, +élevés au-dessus de la chaussée, et où l'on monte par des escaliers de +deux ou trois marches. C'est sur cette estacade improvisée au-dessus de +la mer de boue qui envahit les rues, que nous pouvions faire quelques +promenades à travers la ville. De distance en distance, aux carrefours, +en particulier, un parquet de bois, que la boue couvrait parfois, +réunissait les deux trottoirs et permettait de traverser la rue. Les +maisons étaient basses, avec des boutiques en sous-sols et de grandes +enluminures d'enseignes. Une odeur de fruits s'en exhalait, parfois +l'odeur des petites pommes vertes qui se vendaient partout, sur les +étals du marché, dans les gares du Transsibérien, aux débarcadères de la +Volga. + +Mais plus que la ville, le peuple, la rue nous charmait. Ce n'était plus +le bonheur naïf et à demi mystique du moujik de Moscou, quand il se +confondait dans la sainteté de la ville; le travail était là comme plus +positif: chacun paraissait plus ardent à sa tâche, définie et limitée. +Les porteurs d'eau descendaient vers la Tome, avec leur petit cheval et +leur tonneau; ils entraient dans le fleuve, et debout sur le rebord de +leur véhicule, à l'aide d'une large écope, ils remplissaient le tonneau; +puis, dans la boue, tous les muscles tendus, les petits chevaux nerveux +gravissaient la berge. Sur le bord de l'Ouchaïka, quatre ou cinq +isvotchiks formaient toujours comme une station de fiacres; ou les +entendait à toute heure échanger leurs plaisanteries, mais le moindre +coup de sifflet les mettait en émoi, et, rivalisant de vitesse, ils +galopaient comme des cochers antiques, caracolaient devant le client, +qui choisissait. Le matin, ils descendaient eux aussi dans la Tome et +lavaient leurs voitures. Dans les rues, les marchands de kvass +sollicitaient un achat; d'autres offraient des graines de tournesol, des +sortes de prunelles et des pommes de kèdre. Et sur les trottoirs, il y +avait des groupes de gens assis, causant ou grignotant des graines: +c'étaient des dvorniks et des commissionnaires, toujours prêts à courir +pour quelques kopecks. + +De nos promenades parmi cette foule mêlée, nous avons gardé une +impression bizarre de méfiance et de curieuse amitié. C'est que cette +ville abritait, en effet, des individus de toutes nations, de toutes +classes, de toutes qualités. Au milieu des Russes, des Polonais, qui +sont nombreux ici, dit-on, et que nous ne savions discerner, on +rencontrait des indigènes asiatiques, des Kirghizes ou d'autres races +amenées là, des hommes au teint bronzé, aux cheveux noirs, aux yeux +vifs, vêtus de longs manteaux, coiffés de toques à fleurs et que nous +appelions d'un seul nom: des Tatars. Ça et là, quelques Chinois, presque +aussi rares qu'à Nijni, éveillaient l'attention. Ils vendent librement +du thé et des peaux, et font clandestinement le commerce de l'or. On +nous désignait aussi des Sibériens plus vigoureux, plus massifs que les +Russes: ils avaient, en général, le teint basané, moins pâle; les femmes +étaient lourdes et fortes, sans beauté, et notre ami K... en tchinovnik +insolent, leur lançait au passage un «Sibirskaïa!» de mépris. Il faut +convenir d'ailleurs avec Catherine II «que les beautés de Iaroslav sont +bien autre chose que les femmes sibériennes». + +[Illustration: Après la débâcle de la tome, près de Tomsk (page +230).--D'après une photographie de M. Legras.] + +Avec cette population confuse, Tomsk apparaît d'abord comme la ville +orientale, le marché constant où les nomades, venus de loin, +rencontreront les marchands. Mais en même temps que cette affluence, +Tomsk a dû recevoir d'autres activités, qui ont augmenté l'âpreté des +luttes; à coté des émigrants, des entrepreneurs, des tchinovniks, dont +la foule s'est entassée là depuis cinquante ans, toutes les années lui +ont amené des aventuriers et des condamnés. C'étaient des aventuriers +déjà, ces brigands des rives du Don, que le kosak Irmak Timoféévitch +avait entraînés avec lui à la conquête des régions nouvelles; et la +Russie n'a cessé de produire de ces _conquistadores_, de ces hardis +coureurs, moitié brigands, moitié chasseurs, qui allaient habiter dans +les ostrogui des kosaks. Puis les «criminels» et les «politiques» ont +été déportés là, pêle-mêle; on ne les distingue pas du reste de la +foule; ils sont tenus seulement à la résidence, et se sont recréé bien +souvent une «situation». Tel cocher est un ancien criminel; tel marchand +a été condamné pour vol; tel prince célèbre, qui emploie ses loisirs +forcés à faire des enquêtes sur la Sibérie, est un concussionnaire de +marque, dont les exploits en ce genre ont le don de réjouir la haute +société russe. Comment s'étonner que la police russe s'exagère encore +ici, s'il est possible,--et que quelque haut fonctionnaire à l'uniforme +imposant vienne, par exemple, nous interroger sur nos passeports, dont +quelques traits le préoccupent! Pays neuf, où se ruent les appétits +égoïstes dans une espérance de satisfactions plus amples; mêlée des +races qui fait l'effort plus pénible et plus obstiné le travail; +résidence de condamnés politiques à l'intelligence élevée, à la volonté +ferme, et de criminels; ville au milieu d'un désert avec tous les +raffinements des jouissances, où les passions seront plus âpres et les +désirs plus véhéments! Fatalement ici, parmi la race vigoureuse, mais +encore indécise, forte au bien comme au mal, le vice s'épanouira et il +usera peut-être l'énergie du peuple! + +[Illustration: Le chef de police demande quelques explications sur les +passeports (page 232).--D'après une photographie de M. Thiébeaux.] + +Les hôtels sibériens donnaient bien cette impression; malgré leurs +lampes électriques, malgré les belles salles de billard ou les salons +de restaurant avec leurs orgues monumentaux et leurs pianos mécaniques, +ils avaient une apparence d'auberge louche, où des domestiques +hypocrites et crasseux devaient partager avec le patron les produits de +leurs vols. À l'hôtel d'Europe où nous étions, c'était un spectacle +curieux que le va-et-vient continuel des paysans qui venaient vendre aux +voyageurs du pain, du beurre ou des fruits; en Sibérie, on ne demande +souvent à l'hôtel qu'une chambre et un samovar; les Russes apportent +toujours leurs oreillers et leurs draps et achètent leurs repas à ces +marchands du dehors. Nous couchions tout en haut, à côté d'un ménage de +domestiques, dont le sourire volontairement niais et l'empressement +suspect nous tinrent toujours en méfiance. + +À l'hôtel de Russie c'était autre chose; on n'y pouvait venir, à +n'importe quelle heure du jour, sans y rencontrer quelques femmes, +vêtues à l'avant-dernière mode de Paris, et qui étaient sans doute +attachées à l'établissement. Là-haut, dans les salons particuliers, les +conducteurs du train, les «beaux ingénieurs» et quelques tchinovniks de +leurs amis célébraient avec elles leur séjour à Tomsk. Forts au plaisir +comme ils pouvaient l'être au travail, ils passaient là les nuits et +quelquefois la moitié du jour à chanter et à boire. + +À une extrémité de la ville, quand on avait traversé les derniers +faubourgs et qu'on atteignait la lisière des champs, un café-concert, un +«jardin», comme on disait, était caché dans un assez joli bois. Le jour, +il était désert; à peine un étranger y venait-il en promenade. Mais le +soir, lorsque la nuit était tombée, les isvotchiks commençaient +d'arriver; au-dessus de la porte d'entrée où l'on pouvait lire, en +lettres de bois, le nom de l'établissement: Sad Rossia, deux quinquets +répandaient une lueur faible. C'était une promenade délicieuse que de +venir à cette heure-là, à la limite de la ville et de la plaine, au +galop nerveux du petit cheval et parmi les cahots des ornières. Hors des +maisons enténébrées, aucun rayon de lumière ne filtrait. Un souffle +frais arrivait par-dessus la plaine, caressait le visage; dans le ciel +illimité, les étoiles brillaient. Et il faisait bon encore dans les +coins plus retirés, lorsque dans le feuillage où s'éteignaient les notes +criardes, la fraîcheur du soir pénétrait et tombait lentement parmi les +nappes de chaleur que le jour avait accumulées. Quant au concert, sous +le baraquement où il était installé, on eût dit quelque concert de +barrière; l'expérience de Nijni nous avait prouvé, d'ailleurs, qu'en +cette matière, les Russes ne sont pas d'une grande exigence. Pour nous, +bien qu'intéressés plutôt par la grosse sottise du public, nous sourîmes +de pitié quand quelques malheureux chanteurs, hommes et femmes, en +costume de marins français, vinrent nous chanter une chanson allemande +sur l'air connu des _Matelots_. C'était là le plaisir des marchands, des +petits fonctionnaires qui repartaient continuer leur noce dans les +maisons de Tomsk. Quelquefois, dit-on, le moujik veut avoir aussi sa +part de plaisir, et il détrousse le fêtard au bord du chemin. + +Mais ce n'était point là tout Tomsk; les colonisateurs y poursuivaient +leur labeur, et lui donnaient son caractère; les indigènes et les +premiers colons qui avaient vécu sous la protection des kosaks, les +Sibériens et les déportés, toutes les populations qui s'étaient formées +là successivement, puis pêle-mêle, le flot d'hommes que le chemin de fer +apportait pendant les mois des étés, tout se confondait là. À vrai dire +ce n'était point, à ce qu'il nous parut, un peuple nouveau qui naissait, +une race nouvelle qui se démêlait. Quels que soient, en effet, le +caractère et l'avenir des autres Sibéries, ici, dans cette Russie +nouvelle, identique de climat et de sol à l'ancienne, c'était l'oeuvre +primitive, l'oeuvre instinctive et obstinée de la russification qui +continuait de s'accomplir plus complexe encore et plus parfaite, +puisqu'elle éprouvait plus de résistance. + +Oui, c'était vraiment la Russie que l'on retrouvait dans sa primitive +vigueur. D'abord, la masse anonyme des émigrants avait fécondé le sol +nouveau. On les retrouvait sur la grande place, aux bords de la Tome, +les jours de marché, vendant les fruits, les produits de la terre, +devant leur télègue; puis ils repartaient au long des rues +poussiéreuses, s'arrêtant parfois pour un achat, et sur la litière de +foin, femme, enfants, toute la famille aux vêtements rouges, était +entassée. Et c'étaient bien les mêmes paysans, plus bronzés seulement, +moins pâles, et (peut-être était-ce une illusion!) de figure plus +animée. + +[Illustration: La cathédrale de la Trinité à Tomsk (page 238). +Photographie extraite du "guide du transsibérien".] + +C'étaient eux encore que nous avons vus défiler en une longue +procession, un jour de fête, celui des Préobrajéniés, où l'orthodoxie +consacre les fruits de la terre. La veille, toutes les cloches l'avaient +annoncé; les notes sourdes des bourdons ou les battements plus secs, +plus allègres des petites cloches étaient tombés en pluie pressée sur +les toits plats, dans les rues larges, et s'étaient perdus dans le ciel +et sur la plaine. Au matin, ils avaient de nouveau chanté leur appel +joyeux, et les paysans étaient revenus une fois encore avec tout le +grouillement de leurs vêtements rouges; et les femmes étaient +endimanchées, plus élégantes dans l'enveloppement de leurs châles neufs. +Puis, dans un nouveau carillon, les processions s'étaient mises en +marche, les étendards d'or en avant, les popes majestueux et hâtifs, +enfin la foule naïvement heureuse, qui les suivait sans recueillement. +Bruit des chants et murmure de la religieuse cohue, grouillement des +vêtements clairs, et par-dessus tout, l'averse ininterrompue des +carillons. + +Et c'étaient encore des Russes que nous rencontrions aux hôtels, sur les +trottoirs de bois, dans les bureaux des administrations ou dans les +salles de l'Université, tout un peuple de fonctionnaires, d'avocats, de +médecins, de professeurs, venus de Pétersbourg ou de Moscou, des +marchands, de grands entrepreneurs. Sans doute, ce ne sont que des +portraits trop exacts que ceux faits si souvent de ces hautes classes, +sottement pliées à des coutumes d'emprunt, raffinées et sceptiques, et +recherchant uniquement, parmi les intrigues des salons et de la cour, +des satisfactions personnelles, de ces marchands égoïstes, âpres au +gain, usuriers et voleurs, de ces tchinovniks, à la fois insolents et +plats, qui profitent de l'anarchie administrative pour exploiter le +peuple et voler l'État. Mais, dans la jeune génération, des éléments +nouveaux se sont révélés: princes, commerçants et industriels délaissant +Pétersbourg pour venir extraire de la houille en Sibérie, ou tchinovniks +consacrant leur vie à amoindrir la souffrance du paysan et à assurer son +voyage. + +[Illustration: Tomsk: en revenant de l'église (page 234).--D'après une +photographie de M. Thiébeaux.] + +Après nos promenades dans la ville, ou lorsque nous étions las des +plaisanteries d'un K..., il y avait un endroit solitaire où nous aimions +nous réfugier: une chambre de l'hôtel de Russie, petite et claire, où il +y avait du silence et du travail. Un fonctionnaire y logeait, un +ingénieur agronome, chargé d'une répartition des terres. Nous l'avions +rencontré sur le Transsibérien, et bien qu'il ne nous eût pas souvent +adressé la parole, nous avions été heureux de le retrouver après le +départ de nos camarades; sa modestie et sa douceur donnaient confiance. +À toute heure du jour, lorsqu'il n'était point en voyage, nous étions +assurés de le trouver devant sa table, entre des cartes et des mémoires, +près du samovar qui chantait. + +Nous aimions son isolement, son travail d'esprit net, énergique et +lucide, qui réglait modestement la vie de populations entières, et +c'était pour nous une vraie joie, lorsqu'il voulait bien distraire +quelques minutes pour parler de son labeur, de ses fonctions, de toute +la grande émigration. Nous aimions à deviner son dévouement qu'il ne +disait pas, quand il nous parlait avec amour des campements, des +nouveaux villages et de la qualité des terres. + +Et nous resongions alors à la cohue des trains sibériens, du train de +luxe surtout, à ces travailleurs qui venaient soutenir par la hardiesse +de leurs entreprises, par leurs capitaux et leur intelligence, par leur +dévouement de fonctionnaires, que la routine n'entravait point, +l'instinctive poussée des paysans. Alors nous comprenions plus +intimement le caractère et les paroles de M. M..., son mépris pour ces +Français qui restent au foyer, qui ne savent point eux-mêmes exploiter +leurs capitaux, qui préfèrent, dans la crainte des risques, les prêter à +un État, et son admiration pour ceux qui savaient sacrifier les plaisirs +aux vastes entreprises. Avocat et bien renté comme lui, un Français se +serait fait dans les milieux intellectuels de la capitale une vie de +dilettantisme oisif; lui, l'instinct colonisateur l'avait poussé, comme +le moujik, et cette souplesse, cette jeunesse, d'un esprit qui voulait +tout embrasser, aller au fond de tout, et que la science aurait enivré, +il la sacrifiait à cette oeuvre réaliste, ou plutôt il la consacrait +comme une force nouvelle de civilisation. Puis nous nous rappelions la +passion avec laquelle ils s'entretenaient tous du chemin de fer, des +canaux, des terres à exploiter, des moyens de culture; nous nous +rappelions ces histoires qu'on nous avait contées d'exilés politiques se +donnant à la même oeuvre, demeurant en Sibérie, même après leur peine +terminée, pour coloniser encore. Et il nous semblait presque alors que +nous avions part à leur activité, et que nous allions être entraînés +avec eux dans l'immensité de leur oeuvre. + +[Illustration: Tomsk n'était encore qu'un campement, sur la route de +l'émigration (page 231).--D'après une photographie.] + +C'était cette joie qui les animait tous, qui les soulevait, qui les +faisait déborder de force et d'espoir, et qui les entraînait sur les +grands chemins. Enfin! ils avaient pris conscience de leurs destinées, +de leur mission dans le monde; ils s'étaient déliés de tous leurs +préjugés, de toutes leurs croyances d'Occidentaux que les circonstances +politiques condamnaient à l'impuissance; ils avaient suivi le moujik, +"l'humble camarade", qui obéissait naïvement à l'instinct de la race, et +de cet instinct ils avaient pris une claire conscience. Autrefois, +toutes les classes étaient isolées dans leur tâche, vivaient et +travaillaient seulement dans l'intérêt de la couronne. Maintenant, +toutes les forces étaient associées dans une oeuvre commune, dans la +besogne de la race, et les hautes classes devenaient ardentes à +instruire le peuple par les écoles privées, par les sociétés +d'instruction primaire, pour l'aire l'union plus féconde encore, et +plus accompli le travail. Le caractère se fixait, se déterminait dans +l'action par cette création d'une Sibérie, qui allait devenir comme le +modèle de la Russie future. + +[Illustration: Une rue de Tomsk, définie seulement par les maisons qui +la bordent (page 231).--Photographie de M. Brocherel.] + +Quand nous sortions de chez l'agronome et que nous nous retrouvions dans +les rues de Tomsk, après ces moments de conversation et de rêverie, la +ville nous semblait tout inachevée, non point endormie à la manière de +la Grande-Russie, dans une indétermination séculaire, mais comme un +prodigieux chantier, où l'on hâtait la construction de la cité +prochaine. On n'en pouvait douter à l'heure qui précède le crépuscule, +lorsque des coulées d'or pâli glissaient à l'horizon; ça et là, +c'étaient des places nues, baignées de clarté, des espaces non bâtis +encore; une palissade de bois entourait encore la cathédrale inachevée; +les rues boueuses semblaient des alentours de palais en construction, +détrempées par les mortiers, défoncées par les lourds chariots; là-bas, +les maisons grises n'étaient plus que des baraquements d'ouvriers, et +les hauts poteaux du télégraphe, du téléphone, des lampes électriques, +formaient l'échafaudage géant de la ville future. La Tomsk actuelle +semblait plus frêle, plus au ras du sol, dans le triomphe de cette +lumière vermeille qui la submergeait; mais on pressentait la ville +définitive et solide qui devait naître. + + * * * * * + +Nous sommes allés à l'Université. Elle est isolée dans un bois de +bouleaux, là-bas, à l'extrémité de la ville, passé la cathédrale et le +palais du gouverneur. Son domaine s'étend au long d'une large route dont +l'autre côté est semé de villas, prenant leurs aises dans des jardins +boisés. Nous avons découvert les longs bâtiments blancs où elle +s'abrite; les isvotchiks ont franchi la barrière du bois et nous ont +menés par une allée solide, bien sablée, devant la grande porte. + +Nous nous réjouissions à la pensée que nous allions trouver des +étudiants russes, qui nous diraient leur travail, leurs projets, un +recteur que les conditions mêmes de notre voyage intéresseraient et qui +allait nous parler à la fois de nos Universités et de celle de Tomsk, +des études qu'on y faisait, des programmes!... Nous espérions qu'il +serait tout heureux de nous recevoir, de nous donner en abondance des +renseignements, de nous faire connaître des "camarades" de Sibérie. Il y +avait bien de la vanité, peut-être, dans ces imaginations; mais elle +était si naturelle! + +Nous fûmes déçus. Nous avions oublié pour ces camarades ce que nous +n'oublions pas pour nous-mêmes, qu'ils avaient aussi des vacances en +Sibérie! Chez le recteur, notre visite fut pénible; il y mit infiniment +de bonne grâce; mais, chose qui nous étonna! malgré dix mois de séjour +en France, il baragouinait à peine quelques mots de français. Devant un +si haut personnage, Orloff semblait s'effacer. Nous aurions pu +audacieusement risquer un discours latin; la conversation se fit en +allemand, très laborieuse. Nous avons compris que l'Université ne se +composait encore que d'une faculté de médecine,--car c'était de médecins +que le besoin se faisait sentir tout d'abord en ces pays neufs; qu'une +faculté de droit allait ouvrir à la rentrée prochaine, que les autres +viendraient plus tard. Puis il nous apprit que les élèves étaient en +vacances, qu'ils étaient externes, que quelques-uns cependant logeaient +dans un pavillon particulier, qu'il nous désigna dans un coin du bois, +primitive Sorbonne de l'Université qui naissait! Le recteur nous avait +l'air d'un administrateur bienveillant et doux; il était gros, un peu +crasseux, nonchalant, peu intéressé au fond, et nous cachait mal l'ennui +que lui causait notre visite. + +Le lendemain, le bibliothécaire devait être là; nous sommes revenus le +trouver. C'était un homme encore jeune, un peu hirsute, qui cachait dans +sa barbe un visage malicieux: on devinait derrière les lunettes la +vivacité de ses yeux de myope, son regard limité et aigu. Il parlait un +français agréable, et se servait assez drôlement des préjugés accoutumés +contre nous. Il savait les noms des voyageurs qui étaient passés par +Tomsk et racontait sans rire l'histoire de leurs méprises. Plein de +prévenance et fort instruit, il connaissait admirablement les trésors +confiés à sa garde, toute cette collection dont le fond principal est +constitué par l'ancienne bibliothèque du comte Strogonoff. Il nous a +montré des éditions rares de Boccace, de Lucien, de Daphnis et Chloé, de +la Pucelle, la plupart ornées de fines gravures du XVIIIe siècle. Il +cherchait les plus licencieuses, pensant peut-être que c'étaient +celles-là auxquelles des Français devaient prendre le plus de plaisir; +d'ailleurs il connaissait fort bien leur place. + +Il nous fit remarquer encore une vieille bible allemande du XVIe siècle, +une chronique depuis l'origine du monde, vieux livre en lettres +gothiques, édité à Nuremberg en 1493, de pittoresques reproductions de +Sainte-Sophie, toute une collection de vieilles estampes pour les +oeuvres de Shakespeare, enfin des livres de la bibliothèque du roi de +France, reliés en rouge avec des fleurs de lys d'or, et il s'est donné +la petite satisfaction du Moscovite qui montre au Kreml nos canons de +1812: «Vous ne les avez plus!», répétait-il. Plus loin, sur une édition +de Lucrèce, il s'est fort amusé à nous faire lire, à haute voix, une +page de latin. Enfin, il nous a salués cérémonieusement et est retourné +à son travail. + +Ça et là, dans les rayons, nous avions aperçu, non sans étonnement, les +oeuvres de Guizot, le XIXe siècle de Michelet, surtout d'assez nombreux +traités d'économie politique, enfin des écrits de Pecqueur, de Proudhon +et d'auteurs socialistes. + +Avec les appartements de quelques fonctionnaires et la bibliothèque, +l'Université contient encore des salles de clinique, de curieux musées +de géologie et d'archéologie. Nous nous sommes promenés dans les +couloirs, dans les salles où pénétrait librement la clarté du jour; +lorsqu'on regardait par la fenêtre, les yeux se reposaient sur le +feuillage vert tendre des bouleaux. Un calme profond, le silence d'un +grand couvent. Le jeune homme blond qui nous conduisait marchait d'un +pas lent et respectueux. Nous avons visité une sorte de parloir, de +salle de réception, où le tzar s'est arrêté pendant son voyage de +tzarévitch à travers l'Asie, et où il a laissé son portrait avec sa +signature: le guide nous fit découvrir. Enfin, tout au bout de longs +couloirs, et comme dominant tout le reste, la chapelle. + +L'Université dépendait de l'État, de l'État religieux et autocratique, +mais l'État, c'était ici la grande puissance qui colonisait. + +[Illustration: Les cliniques de l'université de Tomsk (page +238).--Photographie extraite du «guide du transsibérien».] + +Lorsqu'on errait à travers les rues de la ville, dont les maisons basses +semblaient toujours provisoires, la cathédrale de pierre, qui était +presque achevée, le palais du gouverneur, les nombreuses administrations +du chemin de fer, des voies fluviales et des routes, et même le bureau +de poste, dans son haut pavillon de bois, nous apparaissaient au +contraire comme les points solides où s'appuyait l'activité des colons. +Lorsque nous voyagions de bureau en bureau pour avoir des +renseignements, nous avions plaisir à passer dans ces antichambres un +peu solennelles, avec leurs huissiers cérémonieux, avec leurs glaces et +leurs grands escaliers de bois, à pénétrer dans le bourdonnement de ces +salles où retentissaient plus haut la sonnette du téléphone et les +petits coups secs des appareils télégraphiques, ou bien dans le silence +de ces bureaux, dont les tables étaient surchargées de cartes, de +mémoires, de rapports, imprimés ou manuscrits, et où travaillaient de +hauts fonctionnaires toujours bienveillants. Quelle joie, encore, dans +ce bureau tumultueux de la poste, où l'on apercevait, courbées sur les +appareils, des jeunes filles, serrées dans leurs dolmans à boutons de +métal, attentives, comme si elles avaient eu conscience de la valeur de +leur tâche! Sans doute, nous connaissions les habitudes anarchiques de +l'administration russe; à l'heure même, nous eûmes à en souffrir, mais +nous ne pouvions nous empêcher d'imaginer le rôle de cette colonisation +officielle qui, dans un État renouvelé, compléterait et grandirait +l'autre. C'est qu'elle était gigantesque la besogne qui revenait à +l'État, le Transsibérien d'abord, la grande ligne qui avait pénétré le +pays; les commissaires d'émigration qui préparaient et réglaient le +voyage des paysans; les ingénieurs qui hâtaient la construction des +embranchements nouveaux, qui allaient faire des forages dans le steppe +pour trouver l'eau nécessaire; les enquêteurs qui reconnaissaient la +qualité des terres, les moeurs, le tempérament des habitants primitifs; +les agronomes qui faisaient le partage du sol, tout ce peuple de +fonctionnaires dépendait forcément du Gouvernement central. + +[Illustration: Les longs bâtiments blancs où s'abrite l'université (page +237).--Photographie extraite du «guide du transsibérien».] + +Paysans, hautes classes, État, trois forces associées dans la même +oeuvre. Mais de ce qu'il y a fatalement collaboration, il doit +s'ensuivre une révolution profonde dans l'État russe. + +Longtemps, bien longtemps, presque depuis le jour où Pierre le Grand +avait rêvé de faire de la Russie la représentante de l'Europe en Orient +et l'héritière de sa politique traditionnelle contre le Turc, une sorte +de discordance profonde avait régné entre l'État et le peuple. Pour +faire la Russie plus forte, pour dégager son corps entravé et massif, +Pierre le Grand avait dû lutter contre les nations occidentales et avec +leurs propres armes. Alors il avait créé cet État moderne, à +l'européenne, création artificielle et voulue, qui avait soulevé tant de +haines. Contre la Suède, contre la Pologne, contre la Prusse, contre +l'Autriche, ses successeurs avaient poursuivi ses guerres et ils avaient +perfectionné ses institutions européennes. + +Mais le peuple ne suivait pas: sourdes, les oppositions persistaient; et +dans la masse amorphe de l'immense nation, l'État centralisé n'avait +point de racines. Parfois, il est vrai, lorsque la lutte contre le +Polonais hérétique ou contre le Turc impie réveillaient les vieilles +croyances, il semblait momentanément qu'il y eût accord entre la nation +russe et cet État moderne; l'enthousiasme pieux et le calcul des princes +semblaient tendre au même but. Parfois encore, à quelques moments +terribles de son histoire, la Russie connaissait cette unanimité +profonde entre le Gouvernement et la masse qui atteste l'existence d'un +peuple; dans le péril de 1812, par exemple, lorsque l'ennemi souillait +le Kreml, lorsque les savants d'Occident devaient abandonner la défense +au vieux Kutusow, alors le peuple se sentait groupé autour du +Gouvernement moderne, et le Gouvernement moderne se mettait au service +du peuple. Mais cette unité n'était que passagère; la crise passée, les +princes et les leurs continuaient d'intriguer, de lutter en Occident, +tandis que la nation, sacrifiée et résignée, rêvait, dans la misère, du +jour heureux où le tzarisme donnerait enfin aux moujiks et les terres et +le bonheur. + +Mais où les trouver ces terres? où le trouver ce bonheur? Au loin, dans +la plaine, la race errante et vagabonde les cherchait, la race +colonisatrice qui depuis Novgorod-la-Grande et Moscou avait peu à peu +envahi, conquis, russifié l'immense pays. Le jour où le chemin eut été +désigné, le jour où le voyage enfin fut possible, des masses partirent. +Coûte que coûte, il fallut suivre; le Gouvernement, lui aussi, dut se +retourner vers l'Asie; il dut aider le peuple dans son labeur sibérien. + +De là vient l'originalité étrange de cette colonisation sibérienne: elle +ne procède pas d'une tradition politique, comme celle qui s'accomplit +dans le Brandebourg; elle n'est pas l'oeuvre voulue, systématique d'un +État qui dirige tout, qui conduit tout. Elle n'est point due, non plus, +comme la colonisation du Far West à des initiatives individuelles et +réfléchies; on ne les rencontre ici que dans les hautes classes et en +nombre limité. Elle est seulement comme la continuation, le prolongement +de l'oeuvre instinctive de colonisation et d'assimilation qui +caractérise la race russe. + +Mais alors on conçoit le rôle propre qui doit être celui de l'État +russe; Gouvernement paternel, par tradition, il a le devoir de protéger, +d'aider les masses instinctives dans leur poussée vers l'Asie; c'est à +l'oeuvre pacifique de colonisation qu'il doit consacrer ses ressources +nouvelles. Mais l'oeuvre entreprise exige aussi qu'il soit un +Gouvernement économique et industriel. Il répondrait ainsi à la +conception politique de la haute classe. M. M... et tous ceux que nous +avons rencontrés aimaient à nous répéter alors qu'il était oiseux de +discuter de la forme du Gouvernement. L'essentiel était que le +Gouvernement favorisât les entreprises, fît des enquêtes, établît des +communications, répandît partout le bien-être et la prospérité. Et +c'était avec enthousiasme qu'ils décrivaient l'oeuvre de l'État, la +construction des chemins de fer ou des canaux, les enquêtes, les +règlements de l'émigration, et cette union économique que l'activité +centralisatrice allait réaliser entre les pays divers de l'immense +Empire. + +C'était là le point de départ; mais, sans doute, en admettant même que +les événements violents, qui troublent parfois les évolutions les plus +sûres, ne bouleversent point cette oeuvre, en admettant même que le +tzarisme ne se laisse point tromper par sa puissance nouvelle et ne +compromette point par de folles entreprises l'énergie sûre de la race, +qui ne voit les conséquences infinies et certaines d'une telle +transformation? Lorsqu'à l'usage, dans le pays désormais exploité, les +problèmes économiques seront devenus plus complexes, les intérêts des +individus et des entreprises plus enchevêtrés et plus mêlés, alors la +bourgeoisie et le peuple, voudront connaître et discuter du +Gouvernement. La nation s'est consacrée à la colonisation, au commerce; +la colonisation et le commerce la ramèneront à la politique. Par ce +caractère industriel et commerçant de l'État, les questions économiques +deviennent fatalement des questions politiques; les appétits surexcités +feront sortir le peuple russe de sa résignation séculaire. Les questions +sociales surviennent; et l'on sait quelles racines vivaces elles ont +dans les âmes russes: rêves mystiques du communisme paysan, exaltation +de la jeunesse pensante, christianisme d'un Tolstoï, sans compter ici +encore les souvenirs et les leçons de nos luttes occidentales, toutes +ces aspirations soutenues par les désirs matériels voudront être +satisfaites. Que de changements inouïs le travail instinctif du moujik +aurait fait germer!... Mais qui sait si l'État comprendrait bien sa +tâche! Qui sait si les traditions du passé ne compromettraient point +l'oeuvre nouvelle et grande qui s'offrait à lui! + + (_À suivre._) Albert THOMAS. + +[Illustration: La voiture de l'icône stationnait parfois (page +230).--D'après une photographie de M. Thiébeaux.] + +Droits de traduction et de reproduction réservées. + + + + + TOME XI, NOUVELLE SÉRIE.--21e LIV. Nº 21.--27 Mai 1905 + +[Illustration: Flâneurs à la gare du Petropavlosk (page 242).--D'après +une photographie de M. Legras.] + + + + +LA RUSSIE, RACE COLONISATRICE[5] + +IMPRESSIONS DE VOYAGE DE MOSCOU À TOMSK, + + [Note 5: _Suite. Voyez pages 181, 193, 205, 217 et 229._] + +Par M. ALBERT THOMAS. + + VI. -- Heures de retour. -- Dans l'Oural. -- La Grande-Russie. + --Conclusion. + + +[Illustration: Dans les vallées de l'Oural, habitent encore des Bachkirs +(page 245).--D'après une photographie de M. Thiébeaux.] + +_Dimanche 21/9 août._--Ce soir, nous avons retrouvé notre train; il +était propre, remis à neuf, devant la gare blanche et coquette. Nous +étions arrivés longtemps à l'avance, et nous nous sommes mêlés à la +foule qui était venue pour voir le départ du grand train ou pour le +visiter. Hors des petits groupes de toilettes claires et d'ombrelles +blanches, des voix féminines s'élevaient; plus loin, parmi les blouses +rouges des moujiks, ou n'entendait que le grignotement des pommes de +kèdre, ou des graines de tournesol. Tout souriait: c'était la joie du +crépuscule approchant, la joie du lent voyage et du retour. La cloche +nous a semblé tinter avec plus de solennité; les adieux ont été plus +tendres, plus prolongés que de coutume; un dernier tintement et, sur les +rails, le glissement indolent a recommencé. + +Autour de Tomsk, s'étendait une fraîche campagne toute bosselée de +collines que les troncs blancs des bouleaux avaient parées: dans la +prairie, ainsi limitée, une rivière coulait. La mélancolie d'un soir +d'automne, déjà, transpirait de ce paysage. Les feuilles n'avaient pas +encore pris leurs teintes d'or, mais elles étaient comme séchées, d'un +vert sans éclat. Une lueur rose flottait dans un brouillard à l'horizon. +Ça et là, dans le ciel, quelques nuages, gris bleu s'effilaient, et les +troncs mauves des bouleaux semblaient refléter quelque chose de leurs +teintes étranges. La nuit était tombée quand nous sommes arrivés à +Taïga. + +_Lundi 22/10 août._--Nous avons retrouvé dans le train l'Américain et +son guide, et la _demoiselle en rouge_ qui revient à Pétersbourg, toute +seule. Nous occupons, Dujardin et moi, un compartiment, et personne ne +viendra nous déranger de tout le voyage. M. A..., un musicien, d'origine +grecque, est notre voisin: visage brun, cheveux noirs, parler gras et +vêtements clairs, grand causeur et qui trouve pourtant moyen d'être +discret. + +Ce matin, un accident est arrivé à la machine; deux heures environ, nous +sommes restés entre deux gares, attendant une locomotive. C'était passé +l'Ob, dans le steppe. Les voyageurs sont descendus. À droite, un taillis +de bouleaux entourait une petite mare, et dans ce terrain marécageux, +des plantes grasses avaient poussé; des essaims de moustiques +empêchaient d'avancer. De l'autre côté du remblai, on était plongé dans +les hautes herbes, fourmillantes de vie. Tandis que les garçons du +restaurant cherchaient des baies sauvages, de petits fruits noirs ou +rouges, dont ils étaient friands, tandis que le guide pétersbourgeois +photographiait, et qu'Avierino s'essayait à marcher sur un rail, nous +avons cueilli des fleurs, et nous avons eu plaisir à détailler l'infinie +variété des herbes. Il y en avait de droites et d'élancées, dont la tige +souple se terminait par des vrilles, et garnies d'un duvet que le +moindre souffle faisait envoler. Il y avait aussi des quantités +innombrables de fleurs rouges que la sécheresse avait plus ou moins +assombries, et qui, vues de loin, en masses, teignaient la plaine d'un +brun merveilleux. Hors des herbes grasses, la multitude des graminées +élançait ses épis argentés et mouvants, qui luisaient comme un vol +d'insectes dans un rayon de soleil. Au milieu d'elles, des ombelles +épanouissaient leurs disques roses ou violets. D'autres agitaient des +clochettes bleues; des immortelles faisaient des taches d'un grenat +sombre, et des marguerites sauvages cerclaient de pétales de feu leur +centre noir. Au travers de ces masses, parmi la forêt des tiges, les +menthes humbles, dont on découvrait près de terre les fleurs violettes, +exhalaient leur parfum. Et là aussi, sur le bord du remblai, les +lychnis, les compagnons blancs, inclinaient leurs clochettes blanches, +comme sur le bord de nos routes. + +_Mardi 23/11 août._--Toujours la monotonie du steppe: à droite, à +gauche, les yeux avides d'émotions accueillent avec empressement tout +spectacle inaccoutumé. Ici, la mélancolie d'une forêt brûlée, avec ses +troncs de bouleaux noircis, ses feuilles recroquevillées et rousses qui +pendent encore; là, au passage, un Kirghize, sur son petit cheval..... + +..... Petropavlosk, toute une grande gare: des marchands, des émigrants, +des flâneurs. Derrière une plaine sablonneuse, stérile, lentement +ondulée, des façades blanches émergent, luisent au soleil: des bureaux, +cela est sûr; des maisons d'administration, où parmi la paresse et le +vol, l'oeuvre des colonisateurs s'accomplit encore. + +Plus loin, une petite gare dans un bouquet de verdure. + +Nous causons; nous jouons aux dominos, nous regardons les gravures du +voyage du tzarévitch en Sibérie ou dans l'Inde. Mon camarade prend des +notes sur un livre de Dolgoroukov, établit nos comptes, écrit des +lettres. À chaque gare, il court chercher des fleurs nouvelles. Ce +soir, il en a rapporté de merveilleuses, toutes violettes, tige, +feuilles et fleurs, comme si on les avait trempées dans un bain de +couleur,--couvertes de duvet,--douces au toucher. + +[Illustration: Un taillis de bouleaux entourait une petite +mare.--D'après une photographie.] + +_Mercredi 24/12 août._--À Omsk, à Petropavlosk, à Kourgane et à +Tchéliabinsk, des voyageurs nouveaux sont montés: marchands, +tchinovniks, ingénieurs, deux officiers. + +Dans un compartiment, nos «ingénieurs», puis un nouveau venu, André +Andrévitch, de figure plus fine, aux yeux plus brillants derrière le +lorgnon, plus sérieux et plus réfléchi, sont assis toujours auprès d'une +même voyageuse, et font d'interminables parties de cartes; la dame ne +cesse de fumer des papirosses, dont les cartons jonchent le tapis. K... +est bruyant; c'est lui qui marque: il marque à la craie, à même le tapis +vert de la table, de grands chiffres blancs, qu'une petite brosse +n'efface, qu'imparfaitement, après chaque partie. Au bout de plusieurs +heures, lorsqu'ils sont las, ils viennent causer avec nous; ils aiment à +parler des popes crasseux et répugnants, à railler leur famille +nombreuse et misérable, et se moquent des prétentions de leur femme, la +popadiana: ils n'en feront que plus de signes de croix aux offices. + +Dans le fumoir, à l'arrière, la demoiselle en rouge, un haut +fonctionnaire, deux officiers et le musicien. Ce dernier scande la +marche du train, et on l'entend parfois qui, tout seul, bat la mesure: +[Greek: touto men, touto de]; ou encore [Greek: touton ton tropon], +quand les roues sautent d'un rail à l'autre. + +[Illustration: Les rivières roulaient une eau claire (page +244).--D'après une photographie.] + +Des deux militaires, l'un est un officier supérieur attaché au +gouverneur d'Omsk: c'est un homme de taille moyenne, d'allure un peu +lente, d'aspect modeste; un honnête visage russe, des yeux intelligents; +une voix douce, un parler lent. Il nous raconta qu'il conduisit jadis, à +travers le gouvernement d'Omsk, Henri d'Orléans et Bonvalot, et nous +vante l'amabilité de «notre» prince. Il ne parle du tzar et de l'État +qu'avec beaucoup de respect, infiniment d'affection.... Chose rare en +Russie! il cause seulement de ce qu'il sait, de la campagne des Balkans +à laquelle il a pris part, de l'organisation militaire russe; et à son +tour, il nous demande des renseignements sur notre armée, sur nos écoles +spéciales. + +Par contre, son compagnon, jeune officier de l'Académie de guerre, est +insupportable. Dans un visage plat, des traits durs, des yeux vifs, une +moustache blonde peu fournie, sur une lèvre tombante et grossière; jambe +fine et pantalon collant; le dolman pris à la taille; une voix aiguë et +sifflante, insolent et fat de toute sa personne. Aux gares, il parlait +fort pour attirer sur lui l'attention. Trois sujets de conversation: le +jeu, les chevaux et les femmes;--posant au désillusionné, au misogyne, +au pessimiste, et ne dédaignant pas de dire des grossièretés devant des +jeunes filles. + +Ce soir, tout un petit concert dans le wagon-restaurant: les artistes +ont quêté pour l'orphelinat de Moscou. + +Entre Miask et Oufa s'étend la région de l'Oural méridional, nettement +définie par sa hauteur entre les deux plaines de Sibérie et de +Grande-Russie.--La ligne se déroule dans la montagne, sur les pentes et +les montées: elle suit la vallée des rivières, coupe comme une écharpe +blanche le flanc des collines, s'abrite sous les roches à pic, ou dans +de vastes circuits dont on aperçoit longtemps à l'avance l'autre +extrémité, contourne les gorges plus profondes. La voie est peu solide, +les pluies plus fréquentes; les gelées et les débâcles du printemps +minent, chaque année, le remblai. Les ingénieurs sont attentifs; on +entend tour à tour ahaner la locomotive et les freins grincer. Mais, +dans cette lente promenade, les yeux jouissent davantage de la +nouveauté, de la fraîcheur du paysage. + +C'est comme un monde isolé et fermé, une forteresse de rochers, battus +par la mer des plaines et qui les domine de la ligne bleuâtre de ses +remparts. On dirait que les nappes lourdes de la chaleur, qui +s'affaissaient uniment sur l'immensité du steppe et exaltaient partout +la vie de l'herbe, n'ont pu pénétrer ces vallées et qu'elles sont +demeurées au-dessus de leur atmosphère fraîche, impénétrable. Le matin, +on avait froid. Le ciel était pâle, comme un ciel d'hiver, empli de +brume, mais sans pluie. Dans une bande de lumière plus blanche, les +arêtes des sommets se détachaient plus vigoureusement. + +Ces montagnes, cependant, n'étaient point sauvages; à l'exception de +quelques falaises abruptes qui menaçaient la voie et dont on apercevait +contre les wagons les masses noires stratifiées, les vallées étaient +douces, hospitalières. On se serait cru dans les environs de Tarbes ou +d'Argelès, parmi les premières hauteurs des Pyrénées; les rivières +roulaient des cailloux dans leur eau claire, écumaient contre de gros +rochers; mais elles se répandaient plus librement que nos gaves, dans +des vallées plus larges, à fond plat. C'était la fin de l'été; quelques +torrents étaient à sec. Parfois les monts s'interrompaient, et le train +traversait une sorte de cirque où la bigarrure d'une prairie brillait +sous la lumière plus franche. Puis les hauteurs recommençaient; elles +étaient presque toutes boisées, et dans le lointain aucun pic ne +scintillait de neiges. + +Dans l'isolement de cette région, des hommes s'étaient arrêtés; sans +doute, l'instinct nomade des moujiks de la plaine ne les poussait plus, +comme eux, en avant. Sur la voie, à l'exception de quelques terrassiers, +on apercevait seulement les gardes-barrières, qui, le train passé, se +plaçaient entre les deux rails, et, immobiles, continuaient d'observer +sa marche, jusqu'à ce qu'ils l'eussent perdu de vue. Aux gares, les +employés, quelques marchands d'objets en fer forgé, rarement un +mendiant; les émigrants ne s'arrêtent point là, et les habitants ne +savent pas regarder les trains, toute une journée, en rêvant de la +fertilité des régions lointaines. + +Dans les vallées, entre la rivière et la montagne, ou tout à l'entour +d'un lac à l'eau sombre, les villages s'échelonnaient. De loin, à +Zlatooust, les isbas on bois avaient un aspect misérable, comme des +huttes; mais par-dessus leur amas noir, l'église faisait resplendir sa +coupole verte et ses murs blancs; et devant la lisière des bois, des +cultures incitaient au village une ceinture de teintes claires. À +Vazovaïa, la forêt cernait la gare, un bâtiment dont le granit grisâtre +éclatait sur un fond de sapins noirs, et qui plaisait par sa solidité. +En arrière, les bois neufs d'une chapelle éclairaient les dessous du +bois, et les clochetons d'argent luisaient parmi les feuilles. Sur la +terre, les fleurs avaient déroulé comme un tapis rouge. Plus loin, dans +une de ces vallées qui se ressemblaient toutes, avec leurs rivières +incertaines et sans profondeur, avec leurs îles verdoyantes, leurs +collines boisées ou leurs falaises noires, un autre village avait encore +assemblé ses isbas, autour de l'église blanche et verte. Les maisons peu +serrées laissaient entre elles de grands espaces, couverts d'un gazon +jauni; elles étaient uniformes, toutes entourées d'un petit jardin. Au +bord de la rivière, des forges s'abritaient sous des bâtiments et +dressaient haut leurs cheminées. Là, tout remuait, tout était vivant; +une activité, continue et tenace, des hommes et de la nature. Les routes +étaient nombreuses, des routes grises que les ornières accoutumées +avaient tracées; des troïkas y filaient allègrement, ou toute une file +de chariots qui montait vers la gare. Les rivières, aussi, étaient +vivantes, tantôt perdues sous l'amoncellement des pierres et cherchant à +retrouver leur cours, tantôt plus profondes et rassemblant leurs eaux, +pour mouvoir les roues des moulins ou des forges. Et voilà que la +montagne elle-même s'animait. Comme dans ces forêts, les bouleaux +avaient poussé leurs troncs d'argent entre les sapins, et que les +bouquets, tantôt clairs, tantôt sombres de leur feuillage, distinguaient +chaque arbre par l'inégalité de leurs teintes, on aurait dit que toute +cette masse remuait. C'était comme une armée de géants verts qui +gravissait la pente, qui allait à l'assaut de la montagne. Ça et là, +l'or de quelques feuilles déjà sèches pointait dans ce revêtement +sombre. + +[Illustration: La ligne suit la vallée des rivières (page 243).--D'après +une photographie de M. Thiébeaux.] + +L'Oural est riche en minerai, et cette richesse a retenu le labour des +habitants. L'industrie a crevé la montagne, elle a envahi ses vallées, +elle a, accroché ses ateliers bruyants au-dessus des rivières. Mais les +usines sont loin de la ligne, à 150 verstes, quelquefois, comme l'usine +d'une compagnie française dont les Russes aimaient à nous vanter +l'exemple. Il suit de là que l'organisation industrielle, dans ces +régions, a une physionomie originale, et qui fait saillir quelques +traits du nouveau mode de travail. + +Dans le gouvernement d'Orenbourg, en effet, il y a peu de culture; l'été +est court; on ne peut semer que de l'avoine, qui rend peu. Le pays est +donc un pays d'ouvriers, et comme il est d'usage en Russie, ils sont +plusieurs milliers dans une même usine. L'ouvrier reçoit de la terre, un +petit jardin, des pâturages et du bois pour construire son isba; mais on +lui retient tout cela sur son salaire. L'usine a ses magasins, vend les +vivres. L'organisation en cité ouvrière, sous la direction du patron, +est la forme la plus fréquente de la vie des travailleurs russes. Par +ordre de l'État, chaque usine a son école, son hôpital, son médecin, et +des inspecteurs passent, dit-on, souvent. Peut-être le moujik +agriculteur a-t-il aujourd'hui plus d'indépendance! Peut-être a-t-il +plus souvent à exercer son initiative! Mais n'est-il pas frappant de +voir la servitude séculaire, devenue pour ainsi dire instinctive, +reparaître au moment où le Russe doit s'assouplir à une nouvelle +condition de vie? + +[Illustration: Comme toute l'activité commerciale semble frêle en face +des eaux puissantes de la Volga (page 248).--D'après une photographie de +M. G. Cahen.] + +Ce monde des cités ouvrières vit et produit, ainsi, dans l'isolement de +sa vallée; il produit, toute une année, sans interruption, sans souci +des acheteurs et de leurs besoins; dans les forêts, les bûcherons et les +charbonniers préparent le combustible, et pendant des mois, sur les +rives de la Bielaïa, les fers s'amoncellent. Mais au printemps, c'est un +réveil subit: le fleuve s'enfle, les lourds bateaux peuvent se confier à +ses eaux puissantes; on se rappelle ici qu'il y a d'autres hommes, +là-bas, dans la plaine; et par la Bielaïa, par la Kama et par la Volga, +jusqu'à Kazan, jusqu'aux quais de Nijni, les fers de l'Oural descendent. +C'est tout le capital des entreprises, c'est tout le travail de l'année, +toute la vie d'un peuple qui se confie aux eaux. Il est des années, +dit-on, où la Bielaïa du printemps n'a pas assez d'eau, et c'est pendant +deux ans que le travail s'amasse ainsi. + +Étrange isolement des forces productrices! Comme on doit souhaiter +là-bas, dans les inquiétudes du printemps, de pouvoir plus constamment +mesurer son effort aux besoins des autres! comme on doit sentir parfois +toute la puissance de solidarité en germe dans le travail moderne! + +Autrefois, une population de race finnoise habitait ces vallées, les +Bachkirs; mais, selon le phénomène ethnographique qui a créé la +Moscovie, les Slaves ont russifié ces indigènes païens, et les derniers, +sans doute, bientôt disparaîtront. On dit que ceux-ci sont devenus +musulmans, et cette particularité explique le vouloir-vivre tenace de +leur race. Le Gouvernement, tolérant, leur permet d'élever des mosquées, +et le fanatisme religieux est inconnu chez ces peuples simples. Dans les +villages, les deux races sont mêlées; ils sont excellents voisins, mais +la race vigoureuse étouffera les derniers indigènes dans son +envahissement pacifique.--À une station, nous avons vu un mendiant +bachkir, un vieillard aveugle, attentivement conduit par un petit +garçon. Le bonhomme était grand, droit malgré la vieillesse, mais il +laissait retomber sa tête sur sa poitrine, et l'on avait peine à voir +son visage maigre et ridé, bronzé par le soleil et par la vieillesse, où +la place des yeux semblait plus vaste. Le petit, à la mine éveillée, +guettait à droite et à gauche où recueillir les kopecks. Et le vieux +avait de doux gestes, pleins d'affection, pour le remercier. Vivante et +triste image de la race qui disparaît! + +Mais qui sait si la race, triomphante à son tour, n'est point sur son +déclin, minée, elle aussi, par l'industrie! Les peuples occidentaux, +dont le caractère avait été précisé et affermi par des siècles +d'histoire et qui avaient fait la machine, ont été eux-mêmes asservis +par elle. Par la collaboration de tous, par l'instruction, par une +aspiration plus véhémente à l'indépendance, ils ont commencé de +s'affranchir. Mais qu'adviendra-t-il de la race douce, aux traits vagues +et indolents, au caractère incertain, et qui accomplit encore, par +instinct seulement, son oeuvre de colonisation? Ne va-t-elle pas être +broyée dans les engrenages de l'industrie? On dit que les moeurs sont +horribles dans les campagnes russes où elle a pénétré, que la vodka y +coule plus pernicieuse, et que les ouvriers se vendent mutuellement +leurs femmes. Que le foyer de la chaudière n'anéantisse point la race en +même temps que ses forêts! + +La nuit est tombée. Par une dernière pente, le train descend vers Oufa. +Le crépuscule vient de s'éteindre: mais une déchirure d'un rouge sombre +cerne l'horizon et colore de violet les revers des nuages noirs. Nous +descendons le long de la rivière Oufa, qui entre, elle aussi, dans la +plaine, et sur l'eau, luisante des derniers reflets du ciel, des bateaux +glissent, formes noires. + +Nous avons éprouvé, en traversant la Grande-Russie, l'impression d'une +reconnaissance; nous avons revu Samara et la Volga, des isbas de +pêcheurs et des chalands, puis la campagne plate avec ses villages, +Moscou enfin. Et des paysages nouveaux nous semblaient déjà vus. Autour +de nous, les voyageurs parlaient, comme avec plus d'affection, des +moujiks, du mir, des vieilles institutions, de cette primitive Russie, +si séduisante, dans l'incertitude de sa force. Car c'était là la +Moscovie, une Russie plus intimement russe, puisque des colons l'avaient +faite dans un premier essai de colonisation orientale, et qu'à son tour, +elle envoyait ses émigrants vers la Sibérie. De nos souvenirs et de nos +impressions, une image se réveille en nous, douce et grisâtre, et qui +pour nous est la Russie. Point de couleurs mêlées et éclatantes, point +de vive lumière, mais une mélancolie effacée et pauvre, et tout au fond, +le scintillement d'un dôme. + +Russie marchande de la Volga, Russie industrielle de Toula et de Moscou, +Russie agricole de la plaine, il y a là toutes les formes de l'activité +russe, non point dispersées et heurtées, mais comme le travail d'une +même race, soutenu par les mêmes forces et par les mêmes qualités; et +c'est comme une première et incomplète ébauche de la Russie à faire..... + +[Illustration: Bachkirs sculpteurs.--D'après une photographie de M. Paul +Labbé.] + +[Greek: Touto men, touto de], le musicien grec scande toujours la marche +du train qui va maintenant plus allègre, au sortir de l'Oural. Voici de +nouveau la plaine, non plus immense et traîtresse comme le steppe +mouvant, mais lentement ondulée, coupée de ruisseaux, paisible; tantôt +des pâturages, tantôt des carrés jaunâtres de champs moissonnés, à peine +distincts. Point de variété: le moujik ne fait pas de différence entre +son village et le village voisin, entre son champ et les autres champs. +Toujours, si loin qu'il aille, il est assuré de revoir les troncs +argentés des bouleaux et des trembles, la poussière blanche des chemins +que soulève le galop des troïkas, les blouses rouges ou les jupes +éclatantes des femmes pointillant la plaine, les troupeaux de bétail ou +les chevaux gambadant en liberté, et tout en haut, dans le ciel clair, +le vol noir des corbeaux. On ne peut pas ne pas les aimer. cette +grisaille, ces villages, ces isbas en troncs de sapins, grises comme le +sol, grises comme les meules où s'entasse la paille des années +précédentes, et les cimetières! et les ruisseaux profondément entaillés, +aux rives noires, d'aspect sauvage! et l'église dominant tout de la +floraison dorée de ses bulbes! Dans tous ces lieux, la même activité si +pauvre de moyens: une culture arriérée encore, les instruments et les +méthodes du XVe siècle; pas d'engrais. Au loin, les moulins à vent +hérissant les collines; près des villages, on voit des groupes de +paysans, des blouses rouges qui s'agitent; on bat le blé. Cependant, +tout près de la voie, vers laquelle s'en viennent toujours les longues +files des télègues, aux gares, il y a parfois un élévateur où le blé +s'amasse pour l'exportation. Et tout cela, terre et travail, tout est +souriant dans sa pauvreté, heureux sous le ciel pur, dans l'air vif qui +court sur les champs nus. + +[Illustration: À la gare de Tchéliabinsk, toujours des émigrants (page +242).--D'après une photographie de M. J. Legras.] + +De loin en loin, c'est une ville, Samara, Toula, un plus grand village +avec plus de dômes et de murs blancs, mais ni plus fier, ni plus dur à +l'homme que la pauvre campagne. Nous avions revu Samara répandant ses +toits verts sur une pente douce de colline, égrenant, pêle-mêle, +insouciante et gracieuse, la parure de ses coupoles; c'était la ville de +province que nous connaissions, mais plus naïve et plus jolie de loin +que dans la civilisation crasseuse de ses rues. Le lendemain, c'était +Toula, «la charmante Toula», comme disait le colonel qui venait d'Omsk, +bâtie dans une vallée fraîche, au bord d'une maigre rivière. Comme le +train la contournait, en passant d'une gare à l'autre, pour rejoindre la +ligne de Moscou, nous avons pu goûter sa beauté légère et aussi plus +occidentale, ses dômes moins obsédants, ses maisons modernes et sa +verdure. Les cheminées des usines, groupées au fond de la vallée, ne la +déparaient pas; elles fixaient seulement le paysage, le rendaient moins +vague. Tout auprès s'étendait le faubourg ouvrier, un vrai village +russe, des isbas isolées, chacune avec son enclos, et laissant toujours +entre leurs rangées, non pas une rue, mais une large place couverte +d'une herbe rare que paissaient des bestiaux. Le train a dépassé ces +faubourgs; il a traversé un champ vaste, désolé, où des bandes de +corbeaux croassaient, voletaient, s'abattaient sur le sol, et +tournoyaient autour de quelques chevaux en liberté; puis nous sommes +revenus, par l'autre ligne, jusqu'à la gare principale. Là, d'autres +trains allaient partir, dans des directions diverses, pour des distances +plus courtes; une foule plus nombreuse, une ardeur plus mêlée occupait +la station. Les convois de marchandises témoignaient du travail de la +côte. Des soldats embarquaient, après la manoeuvre, le visage noir, les +habits de toile blanche salis par la poussière et la graisse; ils +avaient formé les faisceaux, et le long du train, dans les marmites de +campement, préparaient le thé; ils avaient rompu les rangs, couraient en +désordre, mais c'est à peine si l'on entendait un vague murmure. Dans la +gare, il y avait un riche buffet, une belle icône; on y vendait des +objets en fer de Toula, des anneaux pour clefs, des couteaux, des +porte-monnaie. + +[Illustration: Une bonne d'enfants, avec son costume traditionnel (page +251).--D'après une photographie de M. G. Cahen.] + +Mais l'industrie qui les produisait n'élevait pas là son bourdonnement +accoutumé; on aurait dit qu'elle ne pénétrait ni les moeurs ni la +nature; c'étaient des moujiks que l'on voyait aux gares, et dans +l'indolence résignée des caractères, dans l'immensité des horizons, il +semblait que l'industrie usait vainement sa force. Ici, comme dans la +plaine, le travail semblait pauvre et sans fixité. + +Point d'oeuvre humaine ici qui paraisse grande: si belle soit-elle, elle +ne s'accommodera qu'avec peine à la majesté de la nature. Dans nos pays +d'Occident, les grands travaux, les grandes usines, toutes les +«merveilles de l'industrie» apparaissent à l'esprit, fortes et +splendides; ici le pont du chemin de fer, jeté à travers la Volga, ce +pont long de 1 200 mètres, avec ses douze piles blanches qui le +jalonnent, avec ses entrées triomphales surmontées des armes de la +Russie, avec son gigantesque tablier dont le fleuve reflète la large +bande rouge, tout cela est mesquin; la Volga déroule au loin la +puissance de ses eaux bleues, elle entraîne confusément les bancs de +sable et les frêles bateaux. À la sortie du pont, une chapelle est +bâtie, où l'icône resplendit de la lueur des cierges. Et le village de +Syzrane qui a logé entre le fleuve et la voie ses isbas misérables, +garnies de poissons séchés, ses jardinets où les filets sont étendus au +soleil, et ses barques en construction, semble tout humble, lui aussi, +dans son labeur. + +[Illustration: Joie naïve de vivre et mélancolie.--Un petit marché du +sud (page 250).--D'après une photographie M. G. Cahen.] + +Partout la même pauvreté, partout la même misère. Dans la masse anonyme +des moujiks, il n'y a point de variétés; qu'ils soient pêcheurs ou +marchands, ouvriers ou agriculteurs, la même somnolence alourdit les +traits, décolore les yeux; ils sont plus pâles peut-être dans les +ateliers clos, plus bronzés à l'air vif de la plaine, mais ils demeurent +identiques. C'est qu'il s'exerce sur tous, uniformément, des influences +plus constantes que celle du métier: l'influence du climat et celle de +la misère. Dans le froid extrême ou dans l'extrême chaleur, le corps +n'apprend point à réagir; il se résigne ou il s'isole dans la maison +surchauffée ou dans l'épaisseur malsaine de la touloupe. Point de +nourriture fortifiante: du thé, du pain, des confitures; la vodka +compense l'insuffisance de ces mets. Le tempérament russe s'est formé +ainsi, comme les spectacles grandioses de la nature ont formé +l'intelligence. + +En traversant ces pays où tout semble imparfait, inachevé, nous avions +sans cesse à l'esprit les belles pages de Michelet où il célèbre la +France; où retraçant l'ensemble de son histoire, il montre l'homme se +dégageant du sol, échappant au fatalisme, s'élevant de ce qui est +matériel et local jusqu'à «l'idée plus libre du village natal, de la +ville, de la province, d'une grande patrie par laquelle il compte +lui-même dans les destinées du monde», et par un nouvel effort +«jusqu'à l'idée de la patrie universelle, de la cité de la +Providence».--Développement irréalisable ici peut-être! Pour qu'une +nation se soit formée, pour qu'une patrie soit née, il a fallu la +diversité locale. Le paysan russe aime la terre, la terre vague, +partout semblable; mais il n'aime point son village; il n'aime pas son +lopin. Comment ce peuple grandira-t-il? Comment sortira-t-il de cette +résignation séculaire que le climat lui donne peut-être, et que +l'ignorance entretient? + +Hélas! il a déçu bien des dévouements; lorsque, pour la première fois, +la Russie a frémi de sentir pénétrer en elle le travail moderne, +beaucoup avaient fondé sur lui l'espoir grandiose d'une nation nouvelle, +«brûlant les étapes», devançant même la civilisation occidentale. Mais +il a fallu revenir de ce culte du moujik! Quel mystère que ce peuple, +jeune par son caractère, par ses institutions, par sa vigueur de race, +et vieux déjà de sa longue histoire! Et cependant on ne peut s'empêcher +de l'aimer pour son charme indéfinissable, pour ce qu'il a, comme +l'enfant, des "possibilités" de tout. Joie naïve de vivre et mélancolie, +vol, mensonge, débauche et préoccupations morales, communisme du mir et +mystique désir d'un communisme plus chrétien et plus abondant en +jouissances, attente du millénium; amour du tzar et ignorance de la +Russie comme nation, quelle puissance purifiera et déliera cet esprit +confus! À tous les degrés de la société russe, dans les hautes classes +si intelligentes et dans la masse anonyme du peuple, il y a une force +qui manque, une force tout occidentale: la réflexion. L'esprit russe +n'est point centré. Il n'est point délicat aux sensations légères de +l'extérieur; il ne sent que les extrêmes; il ne sait pas classer ni +limiter, distinguer le réel de l'idéal, de l'abstrait. + +Et la même question, toujours, obsédait l'esprit: comment ce peuple +instinctif prendra-t-il conscience de son effort? + +Quelques-uns, logiquement rêvaient de "l'apparition de l'individualisme +dans la conscience russe", d'une assimilation plus profonde des +institutions occidentales. Le mir, disaient-ils, et tout l'organisme +villageois étaient ébranlés; une classe moyenne se formait, une sorte de +bourgeoisie à l'occidentale, mêmes qualités et même esprit; l'industrie +bouleversait la masse tranquille des moujiks, un prolétariat urbain +naissait, et la Russie allait devenir brusquement plus démocratique et +plus organisée, avec toute une hiérarchie, toute une variété de classes. + +[Illustration: Un russe dans son vêtement d'hiver (page 249).--D'après +une photographie de M. G. Cahen.] + +--Erreur! erreur! répondaient les autres. Le mir n'est point en +décadence, et malgré les difficultés, les paysans fondent toujours des +communautés nouvelles. La force de révolution que vous prêtez à +l'industrie s'éteint dans notre pays; le moujik ouvrier reste semblable +à son frère des champs. La sainte Russie adoptera l'industrie; mais +l'industrie ne bouleversera point les conditions de sa vie. Aujourd'hui +comme autrefois, la parole de Samarine reste vraie: "Il n'y a chez nous +que deux forces vivantes: l'autocratie on haut, le mir en bas." + +Mais au lieu du communisme patriarcal, au lieu du partage des terres qui +ralentissait la production, on verrait le communisme nouveau, fondé tout +à la fois sur la division et sur l'unité du travail; l'agriculture +industrielle pénétrerait la campagne russe, et le mir deviendrait la +communauté organisée, régulatrice des efforts. Tandis que le tzarisme, +en aidant, en dirigeant la colonisation, aurait clairement désigné à la +Russie sa mission dans le monde, la race elle-même, poussée par son rêve +de jouissances nouvelles et d'un monde meilleur, accommodant son ardeur +et ses institutions aux nécessités modernes, se reconnaîtrait comme +nation, fixerait son génie mobile. + +Quelle était la vraie de ces deux thèses? Longuement, nous poursuivions +ces pensées, tandis que nos yeux erraient sur la plaine. Peu à peu, il +nous semblait qu'un changement s'était fait. C'était toujours l'étendue +incertaine avec ses ondulations, ses minuscules collines. Mais de tous +côtés, des embranchements quittaient la ligne, descendaient vers des +usines aux briques noircies par la fumée, et surmontées de cheminées en +tôle. Ces usines se mêlaient aux cabanes, elles se groupaient, comme les +villages agricoles devenus plus nombreux, au pied des falaises grisâtres +et sur le bord des rivières entaillées dans le sol. Et c'était là comme +des mirs industriels, où le moujik apprendrait le communisme nouveau. + +Nous avons traversé l'Oka; la ligne allait maintenant toute droite à +travers les bois, sur un solide remblai de pierre, comme une belle et +large route. Et c'était bien une route que les paysans suivaient au long +des rails pour aller d'un village à l'autre. Nous entrions dans la +banlieue de Moscou, une campagne plus riche, plus boisée, où l'on +apercevait moins souvent la pauvreté des isbas, mais dans les bois +frais, les datchas, les villas d'été où se réfugie, pendant les +chaleurs, la population riche. De la campagne à la ville, c'est un +va-et-vient continuel, un mélange des deux populations; l'hiver, les +bourgeois rentrent, mais tous les ouvriers venus pour les charrois de +l'été, pour les grands travaux, les maçons et les charretiers retournent +à leur tour au village. Les gares avaient déjà l'aspect souriant et bon +enfant de la grande ville. Elles étaient bordées de larges quais de bois +qui servaient de promenade; sur les bancs, quelques bourgeois lisaient, +où non loin, des enfants jouaient, gardés par leurs bonnes au costume +pittoresque. Des vendeurs de fruits venaient offrir le plaisir d'un +marchandage. + +[Illustration: Dans tous les villages russes, une activité humble, +pauvre de moyens.--Marchands de poteries (page 248).--D'après une +photographie de M. G. Cahen.] + +Et nous sentions déjà toute la joie du retour, quand nous pensions, dans +la lassitude causée par ces six jours de voyage, que nous allions revoir +Moscou, la ville aimée et familière, qui déjà nous avait bercés une +fois, et que nous souhaitions de revoir avec l'affection de l'émigrant +ou du pèlerin. + +Au loin, enfin, nous l'avons aperçue, lorsque nous commencions à peine +de traverser les terrains vagues qui précèdent ses faubourgs. Il était +tard déjà, et les rougeoiements du crépuscule s'éteignaient, mais dans +tout l'horizon une buée de couleurs tendres persistait, bleu pâle, +mauve, lilas et rose. Et dans cette atmosphère paisible et légère, notre +Moscou réapparaissait, avec toutes ses églises; avec tous ses dômes. +Mais ce n'était pas la beauté triomphante de midi, le flamboiement des +coupoles d'or, la splendeur des murailles et l'éclat miroitant des +fouillis polychromes. La grande ville était calme et douce dans le soir, +dressant plus haut sa tour d'Ivan Véliki, et confondant ses dômes dans +les nuées rougeâtres qui l'enveloppaient. + +C'était ainsi sans doute que les moujiks l'aimaient. Et c'était sur +cette image qu'ils devaient fixer les yeux, dans leur attente mystique +du monde nouveau, lorsqu'ils rêvaient de ce temps «où la terre tout +entière serait aux moujiks, où ce serait partout Moscou, une universelle +Moscou, où ce qui vaut 60 kopecks n'en vaudrait plus qu'un, où le kvass +coulerait en abondance sur les places publiques, et où la vodka aurait +versé l'oubli, cette fois définitif, des misères passées». + + * * * * * + +Notre rêve fut-il une erreur? Nous sommes-nous trompés, lorsque, en +traversant l'immense plaine, de Moscou à Tomsk, nous avions cru +pressentir les destinées magnifiques de ce peuple russe, de cette race +russe, dont les instincts colonisateurs semblaient devoir se déployer, +avec tant de puissance, jusqu'à l'extrémité de l'Asie? + +Nous ne voulons pas le croire; toutes les forces latentes qui +commençaient d'agir, toutes les énergies populaires qui inauguraient, +inconsciemment encore, une oeuvre grande, ne peuvent être anéanties par +la crise présente. Mais tandis qu'au jour le jour nous nous plaisions à +noter les efforts nouveaux des différentes classes, l'ardeur +colonisatrice du moujik enfin libéré du servage héréditaire, le travail +conscient et réfléchi de ces ingénieurs, de ces agronomes, de ces +techniciens de toutes sortes, heureux de mettre la science au service +d'une grande oeuvre collective,--puis le dévouement de ces +fonctionnaires, si différents des vieux tchinovniks, paresseux et +concussionnaires,--enfin çà et là quelques initiatives heureuses du +Gouvernement impérial,--nous oubliions trop facilement que toutes les +forces du passé, «toutes les puissances des ténèbres» entravaient encore +l'essor superbe de ce peuple. + +Brusquement, par le conflit d'Extrême-Orient, il a été rappelé à ceux +qui l'oubliaient que les maux anciens subsistaient, qu'ils continuaient +leur oeuvre d'usure et de destruction des forces. Il a été révélé que le +vieil esprit d'ambition et d'hégémonie régnait encore dans les conseils +du Gouvernement impérial, et qu'il n'était point occupé de l'unique +pensée de développer, pour le bonheur de tous, les ressources profondes +de la nation. Il a été révélé encore, qu'à côté des fonctionnaires +dévoués et conscients de leur tâche, les autres étaient nombreux encore +qui se contentaient de vivre leur vie égoïste, dans la désorganisation +de tout. Et il a été révélé surtout que ces initiatives conscientes, qui +devenaient de plus en plus nécessaires pour la conduite de l'oeuvre +commune, ces efforts d'intelligence,--et par là même de liberté,--qui, +depuis les étudiants jusqu'aux moujiks, sollicitaient peu à peu tout le +peuple, épouvantaient une autorité traditionnelle, qui n'avait point su +les gagner et qui ne songeait plus qu'à les entraver. + +À l'heure où nous écrivons, tandis que les armées campent encore en +Mandchourie, il serait bien osé de dire quelle sera l'issue de la lutte, +quelles en seront les conséquences pour la Russie. Mais que l'armée +russe sorte victorieuse ou vaincue des tristes batailles engagées +là-bas, que l'autocratie tzarienne conserve son pouvoir intact ou +qu'elle soit forcée à des concessions administratives ou politiques, les +forces profondes du peuple seront peut-être moins atteintes que celles +de tout autre par une lutte aussi terrible. Nous avons insisté sur cette +idée: si la France est une nation, si la Prusse est un État, la Russie, +elle, est encore une race. Et si les mots disent peu de chose, +scientifiquement, ils rendent bien l'impression que nous éprouvions au +milieu de cette activité collective, qu'une sorte d'instinct seul +dirigeait, et à laquelle les forces intelligentes ne pouvaient que +s'adapter. Le lien entre l'individu et l'État était lâche et les grandes +répercussions de la vie collective se mouraient rapidement dans la +plaine immense, aux environs des grandes villes. Mais, par cela même, +les conseils du Gouvernement peuvent être hésitants et désemparés; +l'oeuvre instinctive continuera, préparatrice de destinées plus +conscientes. Que le Gouvernement russe le comprenne donc une fois +pleinement, qu'il se contente de mettre en oeuvre, dans la liberté et +dans la paix, toutes les forces de la nation, qu'il relève la condition +des paysans, à la campagne, qu'il leur épargne la misère, plus horrible +encore, que l'industrie introduit fatalement parmi eux, et, dans un +bien-être nouveau, dans une liberté nouvelle, le moujik connaîtra enfin +ce _pays des justes_, qu'il a si souvent désespéré de trouver. + + Albert THOMAS. + + Novembre 1904. + +[Illustration: Là, au passage, un Kirghize sur son petit cheval (page +242).--D'après une photographie de M. Thiébeaux.] + +Droits de traduction et de reproduction réservés. + * * * * * + + +TABLE DES GRAVURES ET CARTES + + +L'ÉTÉ AU KACHMIR + +Par _Mme F. MICHEL_ + + + En «rickshaw» sur la route du mont Abou. + (D'après une photographie.) 1 + + L'éléphant du touriste à Djaïpour. 1 + + Petit sanctuaire latéral dans l'un des temples djaïns du mont Abou. + (D'après une photographie.) 2 + + Pont de cordes sur le Djhilam, près de Garhi. (Dessin de Massias, + d'après une photographie.) 3 + + Les «Karévas» ou plateaux alluviaux formés par les érosions du + Djhilam. (D'après une photographie.) 4 + + «Ekkas» et «Tongas» sur la route du Kachmir: vue prise au relais + de Rampour. (D'après une photographie Jadu Kissen, à Delhi.) 5 + + Le vieux fort Sikh et les gorges du Djhilam à Ouri. (D'après une + photographie.) 6 + + Shèr-Garhi ou la «Maison du Lion», palais du Mahârâdja à Srînagar. + (Photographie Bourne et Sheperd, à Calcutta.) 7 + + L'entrée du Tchinar-Bâgh, ou Bois des Platanes, au-dessus de + Srînagar; au premier plan une «dounga», au fond le sommet du + Takht-i-Souleiman. (Photographie Jadu Kissen, à Delhi.) 7 + + Ruines du temple de Brankoutri. (D'après une photographie.) 8 + + Types de Pandis ou Brahmanes Kachmirs. (Photographie Jadu Kissen, + à Delhi.) 9 + + Le quai de la Résidence; au fond, le sommet du Takht-i-Souleiman. + (Photographie Jadu Kissen, à Delhi.) 10 + + La porte du Kachmir et la sortie du Djhilam à Baramoula. + (Photographie Jadu Kissen, à Delhi.) 11 + + Nos tentes à Lahore. (D'après une photographie.) 12 + + «Dounga» ou bateau de passagers au Kachmir. (Photographie Bourne + et Shepherd, à Calcutta.) 13 + + Vichnou porté par Garouda, idole vénérée près du temple de + Vidja-Broer (hauteur 1m 40.) 13 + + Enfants de bateliers jouant à cache-cache dans le creux d'un + vieux platane. (D'après une photographie.) 14 + + Batelières du Kachmir décortiquant du riz, près d'une rangée de + peupliers. (Photographie Bourne et Shepherd, à Calcutta.) 15 + + Campement près de Palhallan: tentes et doungas. (D'après une + photographie.) 16 + + Troisième pont de Srînagar et mosquée de Shah Hamadan; au fond, + le fort de Hari-Paryat. (Photographie Jadu Kissen, à Delhi.) 17 + + Le temple inondé de Pandrethan. (D'après une photographie.) 18 + + Femme musulmane du Kachmir. (Photographie Jadu Kissen, à Delhi.) 19 + + Pandit Narayan assis sur le seuil du temple de Narasthân. + (D'après une photographie.) 20 + + Pont et bourg de Vidjabroer. (Photographie Jadu Kissen, à + Delhi.) 21 + + Ziarat de Cheik Nasr-oud-Din, à Vidjabroer. (D'après une + photographie.) 22 + + Le temple de Panyech: à gauche, un brahmane; à droite, un + musulman. (Photographie Jadu Kissen, à Delhi.) 23 + + Temple hindou moderne à Vidjabroer. (D'après une photographie.) 24 + + Brahmanes en visite au Naga ou source sacrée de Valtongou. + (D'après une photographie.) 25 + + Gargouille ancienne, de style hindou, dans le mur d'une mosquée, + à Houtamourou, près de Bhavan. 25 + + Temple ruiné, à Khotair. (D'après une photographie.) 26 + + Naga ou source sacrée de Kothair. (D'après une photographie.) 27 + + Ver-Nâg: le bungalow au-dessus de la source. (D'après une + photographie.) 28 + + Temple rustique de Voutanâr. (D'après une photographie.) 29 + + Autel du temple de Voutanâr et accessoires du culte. (D'après une + photographie.) 30 + + Noce musulmane, à Rozlou: les musiciens et le fiancé. (D'après + une photographie.) 31 + + Sacrifice bhramanique, à Bhavan. (D'après une photographie.) 31 + + Intérieur de temple de Martand: le repos des coolies employés au + déblaiement. (D'après une photographie.) 32 + + Ruines de Martand: façade postérieure et vue latérale du temple. + (D'après des photographies.) 33 + + Place du campement sous les platanes, à Bhavan. (D'après une + photographie.) 34 + + La Ziarat de Zaïn-oud-Din, à Eichmakam. (Photographie Bourne et + Shepherd, à Calcutta.) 35 + + Naga ou source sacrée de Brar, entre Bhavan et Eichmakar. + (D'après une photographie.) 36 + + Maisons de bois, à Palgâm. (Photographie Bourne et Shepherd, à + Calcutta.) 37 + + Palanquin et porteurs. 37 + + Ganech-Bal sur le Lidar: le village hindou et la roche + miraculeuse. (D'après une photographie.) 38 + + Le massif du Kolahoi et la bifurcation de la vallée du Lidar + au-dessus de Palgâm, vue prise de Ganeth-Bal. (Photographie + Jadu Kissen, à Delhi.) 39 + + Vallée d'Amarnâth: vue prise de la grotte. (D'après une + photographie.) 40 + + Pondjtarni et le camp des pèlerins: au fond, la passe du + Mahâgounas. (Photographie Jadu Kissen, à Delhi.) 41 + + Cascade sortant de dessous un pont de neige entre Tannin et + Zodji-Pâl. (D'après une photographie.) 42 + + Le Koh-i-Nour et les glaciers au-dessus du lac Çecra-Nag. + (Photographie Jadu Kissen, à Delhi.) 43 + + Grotte d'Amarnâth. (Photographie Jadu Kissen, à Delhi.) 43 + + Astan-Marg: la prairie et les bouleaux. (D'après une + photographie.) 44 + + Campement de Goudjars à Astan-Marg. (D'après une photographie.) 45 + + Le bain des pèlerins à Amarnath. (D'après une photographie.) 46 + + Pèlerins d'Amarnâth: le Sâdhou de Patiala; par derrière, des + brahmanes, et à droite, des musulmans du Kachmir. (D'après une + photographie.) 47 + + Mosquée de village au Kachmir. (D'après une photographie.) 48 + + Brodeurs Kachmiris sur toile. (Photographie Bourne et Shepherd, + à Calcutta.) 49 + + Mendiant musulman. (D'après une photographie.) 49 + + Le Brahma Sâr et le camp des pèlerins au pied de l'Haramouk. + (D'après une photographie.) 50 + + Lac Gangâbal au pied du massif de l'Haramouk. (Photographie Jadu + Kissen, à Delhi.) 51 + + Le Noun-Kôl, au pied de l'Haramouk, et le bain des pèlerins. + (D'après une photographie.) 52 + + Femmes musulmanes du Kachmir avec leurs «houkas» (pipes) et leur + «hangri» (chaufferette). (Photographie Jadu Kissen, à Delhi.) 53 + + Temples ruinés à Vangâth. (D'après une photographie.) 54 + + «Mêla» ou foire religieuse à Hazarat-Bal. (En haut, photographie + par l'auteur; en bas, photographie Jadu Kissen, à Delhi.) 55 + + La villa de Cheik Safai-Bagh, au sud du lac de Srînagar. (D'après + une photographie.) 56 + + Nishat-Bâgh et le bord oriental du lac de Srînagar. (Photographie + Jadu Kissen, à Delhi.) 57 + + Le canal de Mar à Sridagar. (Photographie Jadu Kissen, à Delhi.) 58 + + La mosquée de Shah Hamadan à Srînagar (rive droite). (Photographie + Jadu Kissen, à Delhi.) 59 + + Spécimens de l'art du Kachmir. (D'après une photographie.) 60 + + +SOUVENIRS DE LA COTE D'IVOIRE + +Par _le docteur LAMY_ + +_Médecin-major des troupes coloniales_. + + + La barre de Grand-Bassam nécessite un grand déploiement de force + pour la mise à l'eau d'une pirogue. (D'après une photographie.) 61 + + Le féminisme à Adokoï: un médecin concurrent de l'auteur. + (D'après une photographie.) 61 + + «Travail et Maternité» ou «Comment vivent les femmes de + Petit-Alépé». (D'après une photographie.) 62 + + À Motéso: soins maternels. (D'après une photographie.) 63 + + Installation de notre campement dans une clairière débroussaillée. + (D'après une photographie.) 64 + + Environs de Grand-Alépé: des hangars dans une palmeraie, et une + douzaine de grands mortiers destinés à la préparation de l'huile + de palme. (D'après une photographie.) 65 + + Dans le sentier étroit, montant, il faut marcher en file indienne. + (D'après une photographie.) 66 + + Nous utilisons le fût renversé d'un arbre pour traverser la Mé. + (D'après une photographie.) 67 + + La popote dans un admirable champ de bananiers. (D'après une + photographie.) 68 + + Indigènes coupant un acajou. (D'après une photographie.) 69 + + La côte d'Ivoire.--Le pays Attié. 70 + + Ce fut un sauve-qui-peut général quand je braquai sur les + indigènes mon appareil photographique. (Dessin de J. Lavée, + d'après une photographie.) 71 + + La rue principale de Grand-Alépé. (D'après une photographie.) 72 + + Les Trois Graces de Mopé (pays Attié). (D'après une + photographie.) 73 + + Femme du pays Attié portant son enfant en groupe. (D'après une + photographie.) 73 + + Une clairière près de Mopé. (D'après une photographie.) 74 + + La garnison de Mopé se porte à notre rencontre. (D'après une + photographie.) 75 + + Femme de Mopé fabriquant son savon à base d'huile de palme et de + cendres de peaux de bananes. (D'après une photographie.) 76 + + Danse exécutée aux funérailles du prince héritier de Mopé. + (D'après une photographie.) 77 + + Toilette et embaumement du défunt. (D'après une photographie.) 78 + + Jeune femme et jeune fille de Mopé. (D'après une photographie.) 79 + + Route, dans la forêt tropicale, de Malamalasso à Daboissué. + (D'après une photographie.) 80 + + Benié Coamé, roi de Bettié et autres lieux, entouré de ses femmes + et de ses hauts dignitaires. (D'après une photographie.) 81 + + Chute du Mala-Mala, affluent du Comoé, à Malamalasso. (D'après + une photographie.) 82 + + La vallée du Comoé à Malamalasso. (D'après une photographie.) 83 + + Tam-tam de guerre à Mopé. (D'après une photographie.) 84 + + Piroguiers de la côte d'Ivoire pagayant. (D'après une + photographie.) 85 + + Allou, le boy du docteur Lamy. (D'après une photographie.) 85 + + La forêt tropicale à la côte d'Ivoire. (D'après une + photographie.) 86 + + Le débitage des arbres. (D'après une photographie.) 87 + + Les lianes sur la rive du Comoé. (D'après une photographie.) 88 + + Les occupations les plus fréquentes au village: discussions et + farniente Attié. (D'après une photographie.) 89 + + Un incendie à Grand-Bassam. (D'après une photographie.) 90 + + La danse indigène est caractérisée par des poses et des gestes + qui rappellent une pantomime. (D'après une photographie.) 91 + + Une inondation à Grand-Bassam. (D'après une photographie.) 92 + + Un campement sanitaire à Abidjean. (D'après une photographie.) 93 + + Une rue de Jackville, sur le golfe de Guinée. (D'après une + photographie.) 94 + + Grand-Bassam: cases détruites après une épidémie de fièvre jaune. + (D'après une photographie.) 95 + + Grand-Bassam: le boulevard Treich-Laplène. (D'après une + photographie.) 96 + + +L'ÎLE D'ELBE + +Par _M. PAUL GRUYER_ + + + L'île d'Elbe se découpe sur l'horizon, abrupte, montagneuse et + violâtre. 97 + + Une jeune fille elboise, au regard énergique, à la peau d'une + blancheur de lait et aux beaux cheveux noirs. 97 + + Les rues de Porto-Ferraio sont toutes un escalier (page 100). 98 + + Porto-Ferraio: à l'entrée du port, une vieille tour génoise, + trapue, bizarre de forme, se mire dans les flots. 99 + + Porto-Ferraio: la porte de terre, par laquelle sortait Napoléon + pour se rendre à sa maison de campagne de San Martino. 100 + + Porto-Ferraio: la porte de mer, où aborda Napoléon. 101 + + La «teste» de Napoléon (page 100). 102 + + Porto-Ferraio s'échelonne avec ses toits plats et ses façades + scintillantes de clarté (page 99). 103 + + Porto-Ferraio: les remparts découpent sur le ciel d'un bleu + sombre leur profil anguleux (page 99). 103 + + La façade extérieure du «Palais» des Mulini où habitait Napoléon + à Porto-Ferraio (page 101). 104 + + Le jardin impérial et la terrasse de la maison des Mulini + (page 102). 105 + + La Via Napoleone, qui monte au «Palais» des Mulini. 106 + + La salle du conseil à Porto-Ferraio, avec le portrait de la + dernière grande-duchesse de Toscane et celui de Napoléon, + d'après le tableau de Gérard. 107 + + La grande salle des Mulini aujourd'hui abandonnée, avec ses + volets clos et les peintures décoratives qu'y fit faire + l'empereur (page 101). 107 + + Une paysanne elboise avec son vaste chapeau qui la protège du + soleil. 108 + + Les mille mètres du Monte Capanna et de son voisin, le Monte + Giove, dévalent dans les flots de toute leur hauteur. 109 + + Un enfant elbois. 109 + + Marciana Alta et ses ruelles étroites. 110 + + Marciana Marina avec ses maisons rangées autour du rivage et + ses embarcations tirées sur la grève. 111 + + Les châtaigniers dans le brouillard, sur le faite du Monte + Giove. 112 + + ... Et voici au-dessus de moi Marciana Alta surgir des nuées + (page 111). 113 + + La «Seda di Napoleone» sur le Monte Giove où l'empereur + s'asseyait pour découvrir la Corse. 114 + + La blanche chapelle de Monserrat au centre d'un amphithéâtre de + rochers est entourée de sveltes cyprès (page 117). 115 + + Voici Rio Montagne dont les maisons régulières et cubiques ont + l'air de dominos empilés... (page 118). 115 + + J'aperçois Poggio, un autre village perdu aussi dans les nuées. 116 + + Une des trois chambres de l'ermitage. 117 + + L'ermitage du Marciana où l'empereur reçut la visite de la + comtesse Walewska, le 3 Septembre 1814. 117 + + Le petit port de Porto-Longone dominé par la vieille citadelle + espagnole (page 117). 118 + + La maison de Madame Mère à Marciana Alta.--«Bastia, signor!»--La + chapelle de la Madone sur le Monte Giove. 119 + + Le coucher du soleil sur le Monte Giove. 120 + + Porto-Ferraio et son golfe vus des jardins de San Martino. 121 + + L'arrivée de Napoléon à l'île d'Elbe. (D'après une caricature du + temps.) 121 + + Le drapeau de Napoléon roi de l'île d'Elbe: fond blanc, bande + orangé-rouge et trois abeilles jadis dorées. 122 + + La salle de bains de San Martino a conservé sa baignoire de + pierre. 123 + + La chambre de Napoléon à San Martino. 123 + + La cour de Napoléon à l'île d'Elbe. (D'après une caricature du + temps.) 124 + + Une femme du village de Marciana Alta. 125 + + Le plafond de San Martino et les deux colombes symboliques + représentant Napoléon et Marie-Louise. 126 + + San Martino rappelle par son aspect une de ces maisonnettes à + la Jean-Jacques Rousseau, agrestes et paisibles (page 123). 126 + + Rideau du théâtre de Porto-Ferraio représentant Napoléon sous la + figure d'Apollon gardant ses troupeaux chez Admète. 127 + + La salle égyptienne de San Martino est demeurée intacte avec ses + peintures murales et son bassin à sec. 127 + + Broderies de soie du couvre-lit et du baldaquin du lit de Napoléon + aux Mulini, dont on a fait le trône épiscopal de l'évêque + d'Ajaccio. 128 + + La signorina Squarci dans la robe de satin blanc que son aïeule + portait à la cour des Mulini. 129 + + Éventail de Pauline Borghèse, en ivoire sculpté, envoyé en + souvenir d'elle à la signora Traditi, femme du maire de + Porto-Ferraio. 130 + + Le lit de Madame Mère, qu'elle s'était fait envoyer de Paris à + l'île d'Elbe. 130 + + Le vieil aveugle Soldani, fils d'un soldat de Waterloo, + chauffait, à un petit brasero de terre jaune, ses mains + osseuses. 131 + + L'entrée du goulet de Porto-Ferraio par où sortit la flottille + impériale, le 26 février 1815. 132 + + +D'ALEXANDRETTE AU COUDE DE L'EUPHRATE + +Par _M. VICTOR CHAPOT_ + +_membre de l'École française d'Athènes_. + + + Dans une sorte de cirque se dressent les pans de muraille du + Ksar-el-Benat (page 142). (D'après une photographie.) 133 + + Le canal de Séleucie est, par endroits, un tunnel (page 140). 133 + + Vers le coude de l'Euphrate: la pensée de relever les traces de + vie antique a dicté l'itinéraire. 134 + + L'Antioche moderne: de l'ancienne Antioche il ne reste que + l'enceinte, aux flancs du Silpios (page 137). 135 + + Les rues d'Antioche sont étroites et tortueuses; parfois, au + milieu, se creuse en fossé. (D'après une photographie.) 136 + + Le tout-Antioche inonde les promenades. (D'après une + photographie.) 137 + + Les crêtes des collines sont couronnées de chapelles ruinées + (page 142). 138 + + Alep est une ville militaire. (D'après une photographie.) 139 + + La citadelle d'Alep se détache des quartiers qui l'avoisinent + (page 143). (D'après une photographie.) 139 + + Les parois du canal de Séleucie s'élèvent jusqu'à 40 mètres. + (D'après une photographie.) 140 + + Les tombeaux de Séleucie s'étageaient sur le Kasios. (D'après + une photographie.) 141 + + À Alep une seule mosquée peut presque passer pour une oeuvre + d'art. (D'après une photographie.) 142 + + Tout alentour d'Alep la campagne est déserte. (D'après une + photographie.) 143 + + Le Kasr-el-Benat, ancien couvent fortifié. 144 + + Balkis éveille, de loin et de haut, l'idée d'une taupinière + (page 147). (D'après une photographie.) 145 + + Stèle Hittite. L'artiste n'a exécuté qu'un premier ravalement + (page 148). 145 + + Église arménienne de Nisib; le plan en est masqué au dehors. + (D'après une photographie.) 146 + + Tell-Erfat est peuplé d'Yazides; on le reconnaît à la forme des + habitations. (D'après une photographie.) 147 + + La rive droite de l'Euphrate était couverte de stations romaines + et byzantines. (D'après une photographie.) 148 + + Biredjik vu de la citadelle: la plaine s'allonge indéfiniment + (page 148). (D'après une photographie.) 149 + + Sérésat: village mixte d'Yazides et de Bédouins (page 146). + (D'après une photographie.) 150 + + Les Tcherkesses diffèrent des autres musulmans; sur leur personne, + pas de haillons (page 152). (D'après une photographie.) 151 + + Ras-el-Aïn. Deux jours se passent, mélancoliques, en négociations + (page 155). (D'après une photographie.) 152 + + J'ai laissé ma tente hors les murs devant Orfa. (D'après une + photographie.) 153 + + Environs d'Orfa: les vignes, basses, courent sur le sol. (D'après + une photographie.) 154 + + Vue générale d'Orfa. (D'après une photographie.) 155 + + Porte arabe à Rakka (page 152). (D'après une photographie.) 156 + + Passage de l'Euphrate: les chevaux apeurés sont portés dans le + bac à force de bras (page 159). (D'après une photographie.) 157 + + Bédouin. (D'après une photographie.) 157 + + Citadelle d'Orfa: deux puissantes colonnes sont restées debout. + (D'après une photographie.) 158 + + Orfa: mosquée Ibrahim-Djami; les promeneurs flânent dans la cour + et devant la piscine (page 157). (D'après une photographie.) 159 + + Pont byzantin et arabe (page 159). (D'après une photographie.) 160 + + Mausolée d'Alif, orné d'une frise de têtes sculptées (page 160). + (D'après une photographie.) 161 + + Mausolée de Théodoret, selon la légende, près de Cyrrhus. + (D'après une photographie.) 162 + + Kara-Moughara: au sommet se voit une grotte taillée (page 165). + (D'après une photographie.) 163 + + L'Euphrate en amont de Roum-Kaleh; sur la falaise campait un petit + corps de légionnaires romains (page 160). (D'après une + photographie.) 163 + + Trappe de Checkhlé: un grand édifice en pierres a remplacé les + premières habitations (page 166). 164 + + Trappe de Checkhlé: la chapelle (page 166). (D'après une + photographie.) 165 + + Père Maronite (page 168). (D'après une photographie.) 166 + + Acbès est situé au fond d'un grand cirque montagneux (page 166). + (D'après une photographie.) 167 + + Trappe de Checkhlé: premières habitations des trappistes + (page 166). (D'après une photographie.) 168 + + +LA FRANCE AUX NOUVELLES-HÉBRIDES + +Par _M. RAYMOND BEL_ + + + Indigènes hébridais de l'île de Spiritu-Santo. (D'après une + photographie.) 169 + + Le petit personnel d'un colon de Malli-Colo. (D'après une + photographie.) 169 + + Le quai de Franceville ou Port-Vila, dans l'île Vaté. (D'après + une photographie.) 170 + + Une case de l'île de Spiritu-Santo et ses habitants. (D'après + une photographie.) 171 + + Le port de Franceville ou Port-Vila, dans l'île Vaté, présente + une rade magnifique. (D'après une photographie.) 172 + + C'est à Port-Vila ou Franceville, dans l'île Vaté, que la France + a un résident. (D'après une photographie.) 173 + + Dieux indigènes ou Tabous. (D'après une photographie.) 174 + + Les indigènes hébridais de l'île Mallicolo ont un costume et + une physionomie moins sauvages que ceux de l'île Pentecôte. + (D'après des photographies.) 175 + + Pirogues de l'île Vao. (D'après une photographie.) 176 + + Indigènes employés au service d'un bateau. (D'après une + photographie.) 177 + + Un sous-bois dans l'île de Spiritu-Santo. (D'après une + photographie.) 178 + + Un banquet de Français à Port-Vila (Franceville). (D'après + une photographie.) 179 + + La colonie française de Port-Vila (Franceville). (D'après + une photographie.) 179 + + La rivière de Luganville. (D'après une photographie.) 180 + + +LA RUSSIE, RACE COLONISATRICE + +Par _M. ALBERT THOMAS_ + + + Les enfants russes, aux grosses joues pales, devant l'isba + (page 182). (D'après une photographie de M. J. Cahen.) 181 + + La reine des cloches «Tsar Kolokol» (page 180). (D'après une + photographie de M. Thiébeaux.) 181 + + Les chariots de transport que l'on rencontre en longues files + dans les rues de Moscou (page 183). 182 + + Les paysannes en pèlerinage arrivées enfin à Moscou, la cité + sainte (page 182). (D'après une photographie de M. J. Cahen.) 183 + + Une chapelle où les passants entrent adorer les icônes + (page 183). (D'après une photographie de M. J. Cahen.) 184 + + La porte du Sauveur que nul ne peut franchir sans se découvrir + (page 185). (D'après une photographie de M. Thiébeaux.) 185 + + Une porte du Kreml (page 185). (D'après une photographie de M. + Thiébeaux.) 186 + + Les moines du couvent de Saint-Serge, un des couvents qui + entourent la cité sainte (page 185). (D'après une photographie + de M. J. Cahen.) 187 + + Deux villes dans le Kreml: celle du XVe siècle, celle d'Ivan, + et la ville moderne, que symbolise ici le petit palais + (page 190). 188 + + Le mur d'enceinte du Kreml, avec ses créneaux, ses tours aux + toits aigus (page 183). (D'après une photographie de M. + Thiébeaux.) 189 + + Tout près de l'Assomption, les deux églises-soeurs se dressent: + les Saints-Archanges et l'Annonciation (page 186). (D'après une + photographie de M. Thiébeaux.) 189 + + À l'extrémité de la place Rouge, Saint-Basile dresse le fouillis + de ses clochers (page 184). (D'après une photographie de M. + Thiébeaux.) 190 + + Du haut de l'Ivan Véliki, la ville immense se découvre (page 190). + (D'après une photographie de M. Thiébeaux.) 191 + + Un des isvotchiks qui nous mènent grand train à travers les rues + de Moscou (page 182). 192 + + Il fait bon errer parmi la foule pittoresque des marchés moscovites, + entre les petits marchands, artisans ou paysans qui apportent là + leurs produits (page 195). (D'après une photographie de M. J. + Cahen.) 193 + + L'isvotchik a revêtu son long manteau bleu (page 194). (D'après + une photographie de M. J. Cahen.) 193 + + Itinéraire de Moscou à Tomsk. 194 + + À côté d'une épicerie, une des petites boutiques où l'on vend le + kvass, le cidre russe (page 195). (D'après une photographie de + M. J. Cahen.) 195 + + Et des Tatars offraient des étoffes étalées sur leurs bras + (page 195). (D'après une photographie de M. J. Cahen.) 196 + + Patients, résignés, les cochers attendent sous le soleil de midi + (page 194). (D'après une photographie de M. J. Cahen.) 197 + + Une cour du quartier ouvrier, avec l'icône protectrice (page 196). + (D'après une photographie de M. J. Cahen.) 198 + + Sur le flanc de la colline de Nijni, au pied de la route qui + relie la vieille ville à la nouvelle, la citadelle au marché + (page 204). (D'après une photographie de M. J. Cahen.) 199 + + Le marché étincelait dans son fouillis (page 195). (D'après une + photographie de M. J. Cahen.) 200 + + Déjà la grande industrie pénètre: on rencontre à Moscou des + ouvriers modernes (page 195). (D'après une photographie.) 201 + + Sur l'Oka, un large pont de bois barrait les eaux (page 204). + (D'après une photographie de M. Thiébeaux.) 202 + + Dans le quartier ouvrier, les familles s'entassent, à tous les + étages, autour de grandes cours (page 196). (D'après une + photographie de M. J. Cahen.) 203 + + Le char funèbre était blanc et doré (page 194). (D'après une + photographie.) 204 + + À Nijni, toutes les races se rencontrent, Grands-Russiens, Tatars, + Tcherkesses (page 208). (D'après une photographie de M. J. + Cahen.) 205 + + Une femme tatare de Kazan dans l'enveloppement de son grand châle + (page 214). (D'après une photographie de M. Thiébeaux.) 205 + + Nous avons traversé le grand pont qui mène à la foire (page 205). + (D'après une photographie de M. Thiébeaux.) 206 + + Au dehors, la vie de chaque jour s'étalait, pêle-mêle, à + l'orientale (page 207). (D'après une photographie de M. J. + Cahen.) 207 + + Les galeries couvertes, devant les boutiques de Nijni (page 206). + (D'après une photographie de M. Thiébeaux.) 208 + + Dans les rues, les petits marchands étaient innombrables + (page 207). (D'après une photographie de M. J. Cahen.) 209 + + Dans une rue, c'étaient des coffres de toutes dimensions, peints + de couleurs vives (page 206). (D'après une photographie de M. + J. Cahen.) 210 + + Près de l'asile, nous sommes allés au marché aux cloches + (page 208). (D'après une photographie de M. J. Cahen.) 211 + + Plus loin, sous un abri, des balances gigantesques étaient pendues + (page 206). (D'après une photographie de M. J. Cahen.) 211 + + Dans une autre rue, les charrons avaient accumulé leurs roues + (page 206). (D'après une photographie de M. J. Cahen.) 212 + + Paysannes russes, de celles qu'on rencontre aux petits marchés + des débarcadères ou des stations (page 215). (D'après une + photographie de M. J. Cahen.) 213 + + Le Kreml de Kazan. C'est là que sont les églises et les + administrations (page 214). (D'après une photographie de M. + Thiébeaux.) 214 + + Sur la berge, des tarantass étaient rangées (page 216). (D'après + une photographie de M. Thiébeaux.) 215 + + Partout sur la Volga d'immenses paquebots et des remorqueurs + (page 213). (D'après une photographie de M. Thiébeaux.) 216 + + À presque toutes les gares il se forme spontanément un petit + marché (page 222). (D'après une photographie de M. J. Cahen.) 217 + + Dans la plaine (page 221). (D'après une photographie de M. + Thiébeaux.) 217 + + Un petit fumoir, vitré de tous côtés, termine le train + (page 218). (D'après une photographie de M. Thiébeaux.) 218 + + Les émigrants étaient là, pêle-mêle, parmi leurs misérables + bagages (page 226). (D'après une photographie de M. J. + Cahen.) 219 + + Les petits garçons du wagon-restaurant s'approvisionnent + (page 218). (D'après une photographie de M. Thiébeaux.) 220 + + Émigrants prenant leur maigre repas pendant l'arrêt de leur train + (page 228). (Photographie de M. A. N. de Koulomzine) 221 + + L'ameublement du wagon-restaurant était simple, avec un bel air + d'aisance (page 218). (Photographie de M. A. N. de Koulomzine) 222 + + Les gendarmes qui assurent la police des gares du Transsibérien. + (Photographie de M. Thiébeaux.) 223 + + L'église, près de la gare de Tchéliabinsk, ne diffère des isbas + neuves que par son clocheton (page 225). (Photographie extraite + du «Guide du Transsibérien».) 224 + + Un train de constructeurs était remisé là, avec son wagon-chapelle + (page 225). (Photographie de M. A. N. de Koulomzine.) 225 + + Vue De Stretensk: la gare est sur la rive gauche, la ville sur + la rive droite. (Photographie de M. A. N. de Koulomzine.) 226 + + Un point d'émigration (page 228). (Photographie de M. A. N. de + Koulomzine.) 227 + + Enfants d'émigrants (page 228). (D'après une photographie de M. + Thiébeaux.) 228 + + Un petit marché dans une gare du Transsibérien. (Photographie de + M. Legras.) 229 + + La cloche luisait, immobile, sous un petit toit isolé (page 230). + (D'après une photographie de M. Thiébeaux.) 229 + + Nous sommes passés près d'une église à clochetons verts (page 230). + (Photographie de M. Thiébeaux.) 230 + + Tomsk a groupé dans la vallée ses maisons grises et ses toits + verts (page 230). (Photographie de M. Brocherel.) 231 + + Après la débâcle de la Tome, près de Tomsk (page 230). (D'après + une photographie de M. Legras.) 232 + + Le chef de police demande quelques explications sur les passeports + (page 232). (D'après une photographie de M. Thiébeaux.) 233 + + La cathédrale de la Trinité à Tomsk (page 238). (Photographie + extraite du «Guide du Transsibérien».) 234 + + Tomsk: en revenant de l'église (page 234). (D'après une + photographie de M. Thiébeaux.) 235 + + Tomsk n'était encore qu'un campement, sur la route de l'émigration + (page 231). (D'après une photographie.) 236 + + Une rue de Tomsk, définie seulement par les maisons qui la bordent + (page 231). (Photographie de M. Brocherel.) 237 + + Les cliniques de l'Université de Tomsk (page 238). (Photographie + extraite du «Guide du Transsibérien».) 238 + + Les longs bâtiments blancs où s'abrite l'Université (page 237). + (Photographie extraite du «Guide du Transsibérien».) 239 + + La voiture de l'icône stationnait parfois (page 230). (D'après une + photographie de M. Thiébeaux.) 240 + + Flâneurs à la gare de Petropavlosk (page 242). (D'après une + photographie de M. Legras.) 241 + + Dans les vallées de l'Oural, habitent encore des Bachkirs + (page 245). (D'après une photographie de M. Thiébeaux.) 241 + + Un taillis de bouleaux entourait une petite mare. (D'après une + photographie.) 242 + + Les rivières roulaient une eau claire (page 244). (D'après une + photographie.) 243 + + La ligne suit la vallée des rivières (page 243). (D'après une + photographie de M. Thiébeaux.) 244 + + Comme toute l'activité commerciale semble frêle en face des eaux + puissantes de la Volga! (page 248.) (D'après une photographie + de M. G. Cahen.) 245 + + Bachkirs sculpteurs. (D'après une photographie de M. Paul + Labbé.) 246 + + À la gare de Tchéliabinsk, toujours des émigrants (page 242). + (D'après une photographie de M. J. Legras.) 247 + + Une bonne d'enfants, avec son costume traditionnel (page 251). + (D'après une photographie de M. G. Cahen.) 248 + + Joie naïve de vivre, et mélancolie.--un petit marché du sud + (page 250). (D'après une photographie de M. G. Cahen.) 249 + + Un russe dans son vêtement d'hiver (page 249). (D'après une + photographie de M. G. Cahen.) 250 + + Dans tous les villages russes, une activité humble, pauvre de + moyens.--Marchands de poteries (page 248). (D'après une + photographie de M. G. Cahen.) 251 + + Là, au passage, un Kirghize sur son petit cheval (page 242). + (D'après une photographie de M. Thiébeaux.) 252 + + +LUGANO, LA VILLE DES FRESQUES + +Par _M. GERSPACH_ + + + Lugano: les quais offrent aux touristes une merveilleuse + promenade. (Photographie Alinari.) 253 + + Porte de la cathédrale Saint-Laurent de Lugano (page 256). + (Photographie Alinari.) 253 + + Le lac de Lugano dont les deux bras enserrent le promontoire de + San Salvatore. (D'après une photographie.) 254 + + La ville de Lugano descend en amphithéâtre jusqu'aux rives de son + lac. (Photographie Alinari.) 255 + + Lugano: faubourg de Castagnola. (D'après une photographie.) 256 + + La cathédrale de Saint-Laurent: sa façade est décorée de figures + de prophètes et de médaillons d'apôtres (page 256). + (Photographie Alinari.) 257 + + Saint-Roch: détail de la fresque de Luini à Sainte-Marie-des-Anges + (Photographie Alinari.) 258 + + La passion: fresque de Luini à l'église Sainte-Marie-des-Anges + (page 260). (Photographie Alinari) 259 + + Saint Sébastien: détail de la grande fresque de Luini à + Sainte-Marie-des-Anges. (Photographie Alinari.) 260 + + La madone, l'enfant Jésus et Saint Jean, par Luini, église + Sainte-Marie-des-Anges (page 260). (Photographie Alinari.) 261 + + La Scène: fresque de Luini à l'église Sainte-Marie-des-Anges + (page 260). 262 + + Lugano: le quai et le faubourg Paradiso. + (Photographie Alinari.) 263 + + Lac de Lugano: viaduc du chemin de fer du Saint-Gothard. + (D'après une photographie.) 264 + + +SHANGHAÏ, LA MÉTROPOLE CHINOISE + +Par _M. ÉMILE DESCHAMPS_ + + + Les quais sont animés par la population grouillante des Chinois + (page 266). (D'après une photographie.) 265 + + Acteurs du théâtre chinois. (D'après une photographie.) 265 + + Plan de Shanghaï. 266 + + Shanghaï est sillonnée de canaux qui, à marée basse, montrent + une boue noire et mal odorante. (Photographie de Mlle Hélène + de Harven.) 267 + + Panorama de Shanghaï. (D'après une photographie.) 268 + + Dans la ville chinoise, les «camelots» sont nombreux, qui débitent + en plein vent des marchandises ou des légendes extraordinaires. + (D'après une photographie.) 269 + + Le poste de l'Ouest, un des quatre postes où s'abrite la milice + de la Concession française (page 272). (D'après une + photographie.) 270 + + La population ordinaire qui grouille dans les rues de la ville + chinoise de Shanghaï (page 268). 271 + + Les coolies conducteurs de brouettes attendent nonchalamment + l'arrivée du client (page 266). (Photographies de Mlle H. de + Harven.) 271 + + Une maison de thé dans la cité chinoise. (D'après une + photographie.) 272 + + Les brouettes, qui transportent marchandises ou indigènes, ne + peuvent circuler que dans les larges avenues des concessions + (page 270). (D'après une photographie.) 273 + + La prison de Shanghaï se présente sous l'aspect d'une grande cage, + à forts barreaux de fer. (D'après une photographie.) 274 + + Le parvis des temples dans la cité est toujours un lieu de + réunion très fréquenté. (D'après une photographie.) 275 + + Les murs de la cité chinoise, du côté de la Concession française. + (D'après une photographie.) 276 + + La navigation des sampans sur le Ouang-Pô. (D'après une + photographie.) 277 + + Aiguille de la pagode de Long-Hoa. (D'après une photographie.) 277 + + Rickshaws et brouettes sillonnent les ponts du Yang King-Pang. + (D'après une photographie.) 278 + + Dans Broadway, les boutiques alternent avec des magasins de belle + apparence (page 282). 279 + + Les jeunes Chinois flânent au soleil dans leur Cité. + (Photographies de Mlle H. de Harven.) 279 + + Sur les quais du Yang-King-Pang s'élèvent des bâtiments, banques + ou clubs, qui n'ont rien de chinois. (D'après une + photographie.) 280 + + Le quai de la Concession française présente, à toute heure du + jour, la plus grande animation. (D'après une photographie.) 281 + + Hong-Hoa: pavillon qui surmonte l'entrée de la pagode. (D'après + une photographie.) 282 + + «L'omnibus du pauvre» (wheel-barrow ou brouette) fait du deux à + l'heure et coûte quelques centimes seulement. (D'après une + photographie.) 283 + + Une station de brouettes sur le Yang-King-Pang. (D'après une + photographie.) 284 + + Les barques s'entre-croisent et se choquent devant le quai + chinois de Tou-Ka-Dou. (D'après une photographie.) 285 + + Chinoises de Shanghaï. (D'après une photographie.) 286 + + Village chinois aux environs de Shanghaï. (D'après une + photographie.) 287 + + Le charnier des enfants trouvés (page 280). (D'après une + photographie.) 288 + + +L'ÉDUCATION DES NÈGRES AUX ÉTATS-UNIS + +Par _M. BARGY_ + + + L'école maternelle de Hampton accueille et occupe les négrillons + des deux sexes. (D'après une photographie.) 289 + + Institut Hampton: cours de travail manuel. (D'après une + photographie.) 289 + + Booker T. Washington, le leader de l'éducation des nègres aux + États-Unis, fondateur de l'école de Tuskegee, en costume + universitaire. (D'après une photographie.) 290 + + Institut Hampton: le cours de maçonnerie. (D'après une + photographie.) 291 + + Institut Hampton: le cours de laiterie. (D'après une + photographie.) 292 + + Institut Hampton: le cours d'électricité. (D'après une + photographie.) 293 + + Institut Hampton: le cours de menuiserie. (D'après une + photographie.) 294 + + Le salut au drapeau exécuté par les négrillons de l'Institut + Hampton. (D'après une photographie.) 295 + + Institut Hampton: le cours de chimie. (D'après une + photographie.) 296 + + Le basket ball dans les jardins de l'Institut Hampton. (D'après + une photographie.) 297 + + Institut Hampton: le cours de cosmographie. (D'après une + photographie.) 298 + + Institut Hampton: le cours de botanique. (D'après une + photographie.) 299 + + Institut Hampton: le cours de mécanique. (D'après une + photographie.) 300 + + +À TRAVERS LA PERSE ORIENTALE + +Par _le Major PERCY MOLESWORTH SYKES_ + +_Consul général de S. M. Britannique au Khorassan._ + + + Une foule curieuse nous attendait sur les places de Mechhed. + (D'après une photographie.) 301 + + Un poney persan et sa charge ordinaire. (D'après une + photographie.) 301 + + Le plateau de l'Iran. Carte pour suivre le voyage de l'auteur, + d'Astrabad à Kirman. 302 + + Les femmes persanes s'enveloppent la tête et le corps d'amples + étoffes. (D'après une photographie.) 303 + + Paysage du Khorassan: un sol rocailleux et ravagé, une rivière + presque à sec; au fond, des constructions à l'aspect de fortins. + (D'après une photographie.) 304 + + Le sanctuaire de Mechhed est parmi les plus riches et les plus + visités de l'Asie. (D'après une photographie.) 305 + + La cour principale du sanctuaire de Mechhed. (D'après une + photographie.) 306 + + Enfants nomades de la Perse orientale. (D'après une + photographie.) 307 + + Jeunes filles kurdes des bords de la mer Caspienne. (D'après une + photographie.) 308 + + Les préparatifs d'un campement dans le désert de Lout. (D'après + une photographie.) 309 + + Le désert de Lout n'est surpassé, en aridité, par aucun autre de + l'Asie. (D'après une photographie.) 310 + + Avant d'arriver à Kirman, nous avions à traverser la chaîne de + Kouhpaia. (D'après une photographie.) 311 + + Rien n'égale la désolation du désert de Lout. (D'après une + photographie.) 312 + + La communauté Zoroastrienne de Kirman vint, en chemin, nous + souhaiter la bienvenue. (D'après une photographie.) 313 + + Un marchand de Kirman. (D'après une photographie.) 313 + + Le «dôme de Djabalia», ruine des environs de Kirman, ancien + sanctuaire ou ancien tombeau. (D'après une photographie.) 314 + + À Kirman: le jardin qui est loué par le Consulat, se trouve à un + mille au delà des remparts. (D'après une photographie.) 315 + + Une avenue dans la partie ouest de Kirman. (D'après une + photographie.) 316 + + Les gardes indigènes du Consulat anglais de Kirman. (D'après une + photographie.) 317 + + La plus ancienne mosquée de Kirman est celle dite Masdjid-i-Malik. + (D'après une photographie.) 318 + + Membres des cheikhis, secte qui en compte 7 000 dans la province + de Kirman. (D'après une photographie.) 319 + + La Masdjid Djami, construite en 1349, une des quatre-vingt-dix + mosquées de Kirman. (D'après une photographie.) 320 + + Dans la partie ouest de Kirman se trouve le Bagh-i-Zirisf, + terrain de plaisance occupé par des jardins. (D'après une + photographie.) 321 + + Les environs de Kirman comptent quelques maisons de thé. (D'après + une photographie.) 322 + + Une «tour de la mort», où les Zoroastriens exposent les cadavres. + (D'après une photographie.) 323 + + Le fort dit Kala-i-Dukhtar ou fort de la Vierge, aux portes de + Kirman. (D'après une photographie.) 324 + + Le «Farma Farma». (D'après une photographie.) 325 + + Indigènes du bourg d'Aptar, Baloutchistan. (D'après une + photographie.) 325 + + Carte du Makran. 326 + + Baloutches de Pip, village de deux cents maisons groupées autour + d'un fort. (D'après une photographie.) 327 + + Des forts abandonnés rappellent l'ancienne puissance du + Baloutchistan. (D'après une photographie.) 328 + + Chameliers brahmanes du Baloutchistan. (D'après une + photographie.) 329 + + La passe de Fanoch, faisant communiquer la vallée du même nom et + la vallée de Lachar. (D'après une photographie.) 330 + + Musiciens ambulants du Baloutchistan. (D'après une + photographie.) 331 + + Une halte dans les montagnes du Makran. (D'après une + photographie.) 332 + + Baloutches du district de Sarhad. (D'après une photographie.) 333 + + Un fortin sur les frontières du Baloutchistan. (D'après une + photographie.) 334 + + Dans les montagnes du Makran: À des collines d'argile succèdent + de rugueuses chaînes calcaires. (D'après une photographie.) 335 + + Bureau du télégraphe sur la côte du Makran. (D'après une + photographie.) 336 + + L'oasis de Djalsk, qui s'étend sur 10 kilomètres carrés, est + remplie de palmiers-dattiers, et compte huit villages. + (D'après une photographie.) 337 + + Femme Parsi du Baloutchistan. (D'après une photographie.) 337 + + Carte pour suivre les délimitations de la frontière + perso-baloutche. 338 + + Nous campâmes à Fahradj, sur la route de Kouak, dans une + palmeraie. (D'après une photographie.) 339 + + C'est à Kouak que les commissaires anglais et persans s'étaient + donné rendez-vous. (D'après une photographie.) 340 + + Le sanctuaire de Mahoun, notre première étape sur la route de + Kouak. (D'après une photographie.) 341 + + Cour intérieure du sanctuaire de Mahoun. (D'après une + photographie.) 342 + + Le khan de Kélat et sa cour. (D'après une photographie.) 343 + + Jardins du sanctuaire de Mahoun. (D'après une photographie.) 344 + + Dans la vallée de Kalagan, près de l'oasis de Djalsk. (D'après + une photographie.) 345 + + Oasis de Djalsk: Des édifices en briques abritent les tombes + d'une race de chefs disparue. (D'après une photographie.) 346 + + Indigènes de l'oasis de Pandjgour, à l'est de Kouak. (D'après + une photographie.) 347 + + Camp de la commission de délimitation sur la frontière + perso-baloutche. (D'après une photographie.) 348 + + Campement de la commission des frontières perso-baloutches. + (D'après une photographie.) 349 + + Parsi de Yezd. (D'après une photographie.) 349 + + Une séance d'arpentage dans le Seistan. (D'après une + photographie.) 350 + + Les commissaires persans de la délimitation des frontières + perso-baloutches. (D'après une photographie.) 351 + + Le delta du Helmand. 352 + + Sculptures sassanides de Persépolis. (D'après une photographie.) 352 + + Un gouverneur persan et son état-major. (D'après une + photographie.) 353 + + La passe de Buzi. (D'après une photographie.) 354 + + Le Gypsies du sud-est persan. 355 + + Sur la lagune du Helmand. (D'après une photographie.) 356 + + Couple baloutche. (D'après une photographie.) 357 + + Vue de Yezd, par où nous passâmes pour rentrer à Kirman. (D'après + une photographie.) 358 + + La colonne de Nadir s'élève comme un phare dans le désert. + (D'après une photographie.) 359 + + Mosquée de Yezd. (D'après une photographie.) 360 + + +AUX RUINES D'ANGKOR + +Par _M. le Vicomte De MIRAMON-FARGUES_ + + + Entre le sanctuaire et la seconde enceinte qui abrite sous ses + voûtes un peuple de divinités de pierre.... (D'après une + photographie.) 361 + + Emblème décoratif (art khmer). (D'après une photographie.) 361 + + Porte d'entrée de la cité royale d'Angkor-Tom, dans la forêt. + (D'après une photographie.) 362 + + Ce grand village, c'est Siem-Réap, capitale de la province. + (D'après une photographie) 363 + + Une chaussée de pierre s'avance au milieu des étangs. (D'après + une photographie.) 364 + + Par des escaliers invraisemblablement raides, on gravit la + montagne sacrée. (D'après une photographie.) 365 + + Colonnades et galeries couvertes de bas-reliefs. (D'après une + photographie.) 366 + + La plus grande des deux enceintes mesure 2 kilomètres de tour; + c'est un long cloître. (D'après une photographie.) 367 + + Trois dômes hérissent superbement la masse formidable du temple + d'Angkor-Wat. (D'après une photographie.) 367 + + Bas-relief du temple d'Angkor. (D'après une photographie.) 368 + + La forêt a envahi le second étage d'un palais khmer. (D'après + une photographie.) 369 + + Le gouverneur réquisitionne pour nous des charrettes à boeufs. + (D'après une photographie.) 370 + + La jonque du deuxième roi, qui a, l'an dernier, succédé à Norodom. + (D'après une photographie.) 371 + + Le palais du roi, à Oudong-la-Superbe. (D'après une + photographie.) 371 + + Sculptures de l'art khmer. (D'après une photographie.) 372 + + +EN ROUMANIE + +Par _M. Th. HEBBELYNCK_ + + + La petite ville de Petrozeny n'est guère originale; elle a, de + plus, un aspect malpropre. (D'après une photographie.) 373 + + Paysan des environs de Petrozeny et son fils. (D'après une + photographie.) 373 + + Carte de Roumanie pour suivre l'itinéraire de l'auteur. 374 + + Vendeuses au marché de Targu-Jiul. (D'après une photographie.) 375 + + La nouvelle route de Valachie traverse les Carpathes et aboutit + à Targu-Jiul. (D'après une photographie.) 376 + + C'est aux environs d'Arad que pour la première fois nous voyons + des buffles domestiques. (D'après une photographie.) 377 + + Montagnard roumain endimanché. (Cliché Anerlich.) 378 + + Derrière une haie de bois blanc s'élève l'habitation modeste. + (D'après une photographie.) 379 + + Nous croisons des paysans roumains. (D'après une photographie.) 379 + + Costume national de gala, roumain. (Cliché Cavallar.) 380 + + Dans les vicissitudes de leur triste existence, les tziganes ont + conservé leur type et leurs moeurs. (Photographie Anerlich.) 381 + + Un rencontre près de Padavag d'immenses troupeaux de boeufs. + (D'après une photographie.) 382 + + Les femmes de Targu-Jiul ont des traits rudes et sévères, sous + le linge blanc. (D'après une photographie.) 383 + + En Roumanie, on ne voyage qu'en victoria. (D'après une + photographie.) 384 + + Dans la vallée de l'Olt, les «castrinza» des femmes sont + décorées de paillettes multicolores. 385 + + Dans le village de Slanic. (D'après une photographie.) 385 + + Roumaine du défilé de la Tour-Rouge. (D'après une photographie.) 386 + + La petite ville d'Horezu est charmante et animée. (D'après une + photographie.) 387 + + La perle de Curtea, c'est cette superbe église blanche, + scintillante sous ses coupoles dorées. (D'après une + photographie.) 388 + + Une ferme près du monastère de Bistritza. (D'après une + photographie.) 389 + + Entrée de l'église de Curtea. (D'après une photographie.) 390 + + Les religieuses du monastère d'Horezu portent le même costume + que les moines. (D'après une photographie.) 391 + + Devant l'entrée de l'église se dresse le baptistère de Curtea. + (D'après une photographie.) 392 + + Au marché de Campolung. (D'après une photographie.) 393 + + L'excursion du défilé de Dimboviciora est le complément obligé + d'un séjour à Campolung. (D'après une photographie.) 394 + + Dans le défilé de Dimboviciora. (D'après des photographies.) 395 + + Dans les jardins du monastère de Curtea. 396 + + Sinaïa: le château royal, Castel Pelés, sur la montagne du même + nom. (D'après une photographie.) 397 + + Un enfant des Carpathes. (D'après une photographie.) 397 + + Une fabrique de ciment groupe autour d'elle le village de Campina. + (D'après une photographie.) 398 + + Vue intérieure des mines de sel de Slanic. (D'après une + photographie.) 399 + + Entre Campina et Sinaïa la route de voiture est des plus + poétiques. (D'après une photographie.) 400 + + Un coin de Campina. (D'après une photographie.) 401 + + Les villas de Sinaïa. (D'après une photographie.) 402 + + Vues de Bucarest: le boulevard Coltei. -- L'église du Spiritou + Nou. -- Les constructions nouvelles du boulevard Coltei. -- + L'église métropolitaine.--L'Université.--Le palais Stourdza. + -- Un vieux couvent. -- (D'après des photographies.) 403 + + Le monastère de Sinaïa se dresse derrière les villas et les + hôtels de la ville. (D'après une photographie.) 404 + + Une des deux cours intérieures du monastère de Sinaïa. (D'après + une photographie.) 405 + + Une demeure princière de Sinaïa. (D'après une photographie.) 406 + + Busteni (les villas, l'église), but d'excursion pour les habitants + de Sinaïa. (D'après une photographie.) 407 + + Slanic: un wagon de sel. (D'après une photographie.) 408 + + +CROQUIS HOLLANDAIS + +Par _M. Lud. GEORGES HAMÖN_ + +_Photographies de l'auteur._ + + + À la kermesse. 409 + + Ces anciens, pour la plupart, ont une maigreur de bon aloi. 409 + + Des «boerin» bien prises en leurs justins marchent en roulant, + un joug sur les épaules. 410 + + Par intervalles une femme sort avec des seaux; elle lave sa + demeure de haut en bas. 410 + + Emplettes familiales. 411 + + Les ménagères sont là, également calmes, lentes, avec leurs + grosses jupes. 411 + + Jeune métayère de Middelburg. 412 + + Middelburg: le faubourg qui prend le chemin du marché conduit + à un pont. 412 + + Une mère, songeuse, promenait son petit garçon. 413 + + Une famille hollandaise au marché de Middelburg. 414 + + Le marché de Middelburg: considérations sur la grosseur des + betteraves. 415 + + Des groupes d'anciens en culottes courtes, chapeaux marmites. 416 + + Un septuagénaire appuyé sur son petit-fils me sourit + bonassement. 417 + + Roux en le décor roux, l'éclusier fumait sa pipe. 417 + + Le village de Zoutelande. 418 + + Les grandes voitures en forme de nacelle, recouvertes de bâches + blanches. 419 + + Aussi comme on l'aime, ce home. 420 + + Les filles de l'hôtelier de Wemeldingen. 421 + + Il se campe près de son cheval. 421 + + Je rencontre à l'orée du village un couple minuscule. 422 + + La campagne hollandaise. 423 + + Environs de Westkapelle: deux femmes reviennent du «molen». 423 + + Par tous les sentiers, des marmots se juchèrent. 424 + + Le père Kick symbolisait les générations des Néerlandais + défunts. 425 + + Wemeldingen: un moulin colossal domine les digues. 426 + + L'une entonna une chanson. 427 + + Les moutons broutent avec ardeur le long des canaux. 428 + + Famille hollandaise en voyage. 429 + + Ah! les moulins; leur nombre déroute l'esprit. 429 + + Les chariots enfoncés dans les champs marécageux sont enlevés + par de forts chevaux. 430 + + La digue de Westkapelle. 431 + + Les écluses ouvertes. 432 + + Les petits garçons rôdent par bandes, à grand bruit de sabots + sonores.... 433 + + Jeune mère à Marken. 433 + + Volendam, sur les bords du Zuiderzee, est le rendez-vous des + peintres de tous les pays. 434 + + Avec leurs figures rondes, épanouies de contentement, les petites + filles de Volendam font plaisir à voir. 435 + + Aux jours de lessive, les linges multicolores flottent partout. 436 + + Les jeunes filles de Volendam sont coiffées du casque en dentelle, + à forme de «salade» renversée. 437 + + Deux pêcheurs accroupis au soleil, à Volendam. 438 + + Une lessive consciencieuse. 439 + + Il y a des couples d'enfants ravissants, d'un type expressif. 440 + + Les femmes de Volendam sont moins claquemurées en leur logis. 441 + + Vêtu d'un pantalon démesuré, le pêcheur de Volendam a une allure + personnelle. 442 + + Un commencement d'idylle à Marken. 443 + + Les petites filles sont charmantes. 444 + + +ABYDOS + +dans les temps anciens et dans les temps modernes + +Par _M. E. AMELINEAU_ + + + Le lac sacré d'Osiris, situé au sud-est de son temple, qui a été + détruit. (D'après une photographie.) 445 + + Séti Ier présentant des offrandes de pain, légumes, etc. (D'après + une photographie.) 445 + + Une rue d'Abydos. (D'après une photographie.) 446 + + Maison d'Abydos habitée par l'auteur, pendant les trois premières + années. (D'après une photographie.) 447 + + Le prêtre-roi rendant hommage à Séti Ier (chambre annexe de la + deuxième salle d'Osiris). (D'après une photographie.) 448 + + Thot présentant le signe de la vie aux narines du roi Séti Ier + (chambre annexe de la deuxième salle d'Osiris). (D'après une + photographie.) 449 + + Le dieu Thot purifiant le roi Séti Ier (chambre annexe de la + deuxième salle d'Osiris, mur sud). (D'après une photographie.) 450 + + Vue intérieure du temple de Ramsès II. (D'après une + photographie.) 451 + + Perspective de la seconde salle hypostyle du temple de Séti Ier. + (D'après une photographie.) 451 + + Temple de Séti Ier, mur est, pris du mur nord. Salle due à + Ramsès II. (D'après une photographie.) 452 + + Temple de Séti Ier, mur est, montrant des scènes diverses du + culte. (D'après une photographie.) 453 + + Table des rois Séti Ier et Ramsès II, faisant des offrandes aux + rois leurs prédécesseurs. (D'après une photographie.) 454 + + Vue générale du temple de Séti Ier, prise de l'entrée. (D'après + une photographie.) 455 + + Procession des victimes amenées au sacrifice (temple de + Ramsès II). (D'après une photographie.) 456 + + +VOYAGE DU PRINCE SCIPION BORGHÈSE AUX MONTS CÉLESTES + +Par _M. JULES BROCHEREL_ + + + Le bazar de Tackhent s'étale dans un quartier vieux et fétide. + (D'après une photographie.) 457 + + Un Kozaque de Djarghess. (D'après une photographie.) 457 + + Itinéraire de Tachkent à Prjevalsk. 458 + + Les marchands de pain de Prjevalsk. (D'après une photographie.) 459 + + Un des trente-deux quartiers du bazar de Tachkent. (D'après une + photographie.) 460 + + Un contrefort montagneux borde la rive droite du «tchou». + (D'après une photographie.) 461 + + Le bazar de Prjevalsk, principale étape des caravaniers de + Viernyi et de Kachgar. (D'après une photographie.) 462 + + Couple russe de Prjevalsk. (D'après une photographie.) 463 + + Arrivée d'une caravane à Prjevalsk. (D'après une photographie.) 464 + + Le chef des Kirghizes et sa petite famille. (D'après une + photographie.) 465 + + Notre djighite, sorte de garde et de policier. (D'après une + photographie.) 466 + + Le monument de Prjevalsky, à Prjevalsk. (D'après une + photographie.) 467 + + Des têtes humaines, grossièrement sculptées, monuments funéraires + des Nestoriens... (D'après une photographie.) 467 + + Enfants kozaques sur des boeufs. (D'après une photographie.) 468 + + Un de nos campements dans la montagne. (D'après une + photographie.) 469 + + Montée du col de Tomghent. (D'après une photographie.) 469 + + Dans la vallée de Kizil-Tao. (D'après une photographie.) 470 + + Itinéraire du voyage aux Monts Célestes. 470 + + La carabine de Zurbriggen intriguait fort les indigènes. (D'après + une photographie.) 471 + + Au sud du col s'élevait une blanche pyramide de glace. (D'après + une photographie.) 472 + + La vallée de Kizil-Tao. (D'après une photographie.) 473 + + Le col de Karaguer, vallée de Tomghent. (D'après une + photographie.) 474 + + Sur le col de Tomghent. (D'après une photographie.) 475 + + J'étais enchanté des aptitudes alpinistes de nos coursiers. + (D'après une photographie.) 475 + + Le plateau de Saridjass, peu tourmenté, est pourvu d'une herbe + suffisante pour les chevaux. (D'après une photographie.) 476 + + Nous passons à gué le Kizil-Sou. (D'après des photographies.) 477 + + Panorama du massif du Khan-Tengri. (D'après une photographie.) 478 + + Entrée de la vallée de Kachkateur. (D'après une photographie.) 479 + + Nous baptisâmes Kachkateur-Tao, la pointe de 4 250 mètres que + nous avions escaladée. (D'après une photographie.) 479 + + La vallée de Tomghent. (D'après une photographie.) 480 + + Des Kirghizes d'Oustchiar étaient venus à notre rencontre. + (D'après une photographie.) 481 + + Kirghize joueur de flûte. (D'après une photographie.) 481 + + Le massif du Kizil-Tao. (D'après une photographie.) 482 + + Région des Monts Célestes. 482 + + Les Kirghizes mènent au village une vie peu occupée. (D'après + une photographie.) 483 + + Notre petite troupe s'aventure audacieusement sur la pente + glacée. (D'après une photographie.) 484 + + Vallée supérieure d'Inghiltchik. (D'après une photographie.) 485 + + Vallée de Kaende: l'eau d'un lac s'écoulait au milieu d'une + prairie émaillée de fleurs. (D'après une photographie.) 486 + + Les femmes kirghizes d'Oustchiar se rangèrent, avec leurs + enfants, sur notre passage. (D'après une photographie.) 487 + + Le chirtaï de Kaende. (D'après une photographie.) 488 + + Nous saluâmes la vallée de Kaende comme un coin de la terre des + Alpes. (D'après une photographie.) 489 + + Femmes mariées de la vallée de Kaende, avec leur progéniture. + (D'après une photographie.) 490 + + L'élément mâle de la colonie vint tout l'après-midi voisiner + dans notre campement. (D'après une photographie.) 491 + + Un «aoul» kirghize. 492 + + Yeux bridés, pommettes saillantes, nez épaté, les femmes de + Kaende sont de vilaines Kirghizes. (D'après une photographie.) 493 + + Enfant kirghize. (D'après une photographie.) 493 + + Kirghize dressant un aigle. (D'après une photographie.) 494 + + Itinéraire du voyage aux Monts Célestes. 494 + + Nous rencontrâmes sur la route d'Oustchiar un berger et son + troupeau. (D'après une photographie.) 495 + + Je photographiai les Kirghizes de Kaende, qui s'étaient, pour + nous recevoir, assemblés sur une éminence. (D'après une + photographie.) 496 + + Le glacier de Kaende. (D'après une photographie.) 497 + + L'aiguille d'Oustchiar vue de Kaende. 498 + + Notre cabane au pied de l'aiguille d'Oustchiar. (D'après des + photographies.) 498 + + Kirghizes de Kaende. (D'après une photographie.) 499 + + Le pic de Kaende s'élève à 6 000 mètres. (D'après une + photographie.) 500 + + La fille du chirtaï (chef) de Kaende, fiancée au kaltchè de la + vallée d'Irtach. (D'après une photographie.) 501 + + Le kaltchè (chef) de la vallée d'Irtach, l'heureux fiancé de + la fille du chirtaï de Kaende. (D'après une photographie.) 502 + + Le glacier de Kaende. 503 + + Cheval kirghize au repos sur les flancs du Kaende. (D'après + des photographies.) 503 + + Retour des champs. (D'après une photographie.) 504 + + Femmes kirghizes de la vallée d'Irtach. (D'après une + photographie.) 505 + + Un chef de district dans la vallée d'Irtach. (D'après une + photographie.) 505 + + Le pic du Kara-tach, vu d'Irtach, prend vaguement l'aspect d'une + pyramide. (D'après une photographie.) 506 + + Les caravaniers passent leur vie dans les Monts Célestes, + emmenant leur famille avec leurs marchandises. (D'après une + photographie.) 507 + + La vallée de Zououka, par où transitent les caravaniers de Viernyi + à Kachgar. (D'après une photographie.) 508 + + Le massif du Djoukoutchiak; au pied, le dangereux col du même nom, + fréquenté par les nomades qui se rendent à Prjevalsk. (D'après + une photographie.) 509 + + Le chaos des pics dans le Kara-Tao. (D'après une photographie.) 510 + + Étalon kirghize de la vallée d'Irtach et son cavalier. (D'après + une photographie.) 511 + + Véhicule kirghize employé dans la vallée d'Irtach. (D'après une + photographie.) 511 + + Les roches plissées des environs de Slifkina, sur la route de + Prjevalsk. (D'après une photographie.) 512 + + Campement kirghize, près de Slifkina. (D'après une + photographie.) 513 + + Femme kirghize tannant une peau. (D'après une photographie.) 514 + + Les glaciers du Djoukoutchiak-Tao. (D'après une photographie.) 515 + + Tombeau kirghize. (D'après une photographie.) 516 + + +L'ARCHIPEL DES FEROÉ + +Par _Mlle ANNA SEE_ + + + «L'espoir des Feroé» se rendant à l'école. (D'après une + photographie.) 517 + + Les enfants transportent la tourbe dans des hottes en bois. + (D'après une photographie.) 517 + + Thorshavn apparut, construite en amphithéâtre au fond d'un petit + golfe. 518 + + Les fermiers de Kirkeboe en habits de fête. (D'après une + photographie.) 519 + + Les poneys feroïens et leurs caisses à transporter la tourbe. + (D'après une photographie.) 520 + + Les dénicheurs d'oiseaux se suspendent à des cordes armées d'un + crampon. (D'après une photographie.) 521 + + Des îlots isolés, des falaises de basalte ruinées par le heurt + des vagues. (D'après des photographies.) 522 + + On pousse vers la plage les cadavres des dauphins, qui ont + environ 6 mètres. (D'après une photographie.) 523 + + Les femmes feroïennes préparent la laine.... (D'après une + photographie.) 524 + + On sale les morues. (D'après une photographie.) 525 + + Feroïen en costume de travail. (D'après une photographie.) 526 + + Les femmes portent une robe en flanelle tissée avec la laine + qu'elles ont cardée et filée. (D'après une photographie.) 527 + + Déjà mélancolique!... (D'après une photographie.) 528 + + +PONDICHÉRY + +chef-lieu de l'Inde française + +Par _M. G. VERSCHUUR_ + + + Groupe de Brahmanes électeurs français. (D'après une + photographie.) 529 + + Musicien indien de Pondichéry. (D'après une photographie.) 529 + + Les enfants ont une bonne petite figure et un costume peu + compliqué. (D'après une photographie.) 530 + + La visite du marché est toujours une distraction utile pour le + voyageur. (D'après une photographie.) 531 + + Indienne en costume de fête. (D'après une photographie.) 532 + + Groupe de Brahmanes français. (D'après une photographie.) 533 + + La pagode de Villenour, à quelques kilomètres de Pondichéry. + (D'après une photographie.) 534 + + Intérieur de la pagode de Villenour. (D'après une photographie.) 535 + + La Fontaine aux Bayadères. (D'après une photographie.) 536 + + Plusieurs rues de Pondichéry sont larges et bien bâties. + (D'après une photographie.) 537 + + Étang de la pagode de Villenour. (D'après une photographie.) 538 + + Brahmanes français attendant la clientèle dans un bazar. + (D'après une photographie.) 539 + + La statue de Dupleix à Pondichéry. (D'après une photographie.) 540 + + +UNE PEUPLADE MALGACHE + +LES TANALA DE L'IKONGO + +Par _M. le Lieutenant ARDANT DU PICQ_ + + + Les populations souhaitent la bienvenue à l'étranger. (D'après + une photographie.) 541 + + Femme d'Ankarimbelo. (D'après une photographie.) 541 + + Carte du pays des Tanala. 542 + + Les femmes tanala sont sveltes, élancées. (D'après une + photographie.) 543 + + Panorama de Fort-Carnot. (D'après une photographie.) 544 + + Groupe de Tanala dans la campagne de Milakisihy. (D'après une + photographie.) 545 + + Un partisan tanala tirant à la cible à Fort-Carnot. (D'après + une photographie.) 546 + + Enfants tanala. (D'après une photographie.) 547 + + Les hommes, tous armés de la hache. (D'après une photographie.) 548 + + Les cercueils sont faits d'un tronc d'arbre creusé, et recouverts + d'un drap. (D'après une photographie.) 549 + + Le battage du riz. (D'après une photographie.) 550 + + Une halte de partisans dans la forêt. (D'après une + photographie.) 551 + + Femmes des environs de Fort-Carnot. (D'après une photographie.) 552 + + Les Tanala au repos perdent toute leur élégance naturelle. + (D'après une photographie.) 553 + + Une jeune beauté tanala. (D'après une photographie.) 553 + + Le Tanala, maniant une sagaie, a le geste élégant et souple. + (D'après une photographie.) 554 + + Le chant du «e manenina», à Iaborano. (D'après une + photographie.) 555 + + La rue principale à Sahasinaka. (D'après une photographie.) 556 + + La danse est exécutée par des hommes, quelquefois par des femmes. + (D'après une photographie.) 557 + + Un danseur botomaro. (D'après une photographie.) 558 + + La danse, chez les Tanala, est expressive au plus haut degré. + (D'après des photographies.) 559 + + Tapant à coups redoublés sur un long bambou, les Tanala en tirent + une musique étrange. (D'après une photographie.) 560 + + Femmes tanala tissant un lamba. (D'après une photographie.) 561 + + Le village et le fort de Sahasinaka s'élèvent sur les hauteurs + qui bordent le Faraony. (D'après une photographie.) 562 + + Un détachement d'infanterie coloniale traverse le Rienana. + (D'après une photographie.) 563 + + Profil et face de femmes tanala. (D'après une photographie.) 564 + + +LA RÉGION DU BOU HEDMA + +(sud tunisien) + +Par _M. Ch. MAUMENÉ_ + + + Les murailles de Sfax, véritable décor d'opéra.... (D'après une + photographie.) 565 + + Salem, le domestique arabe de l'auteur. (D'après une + photographie.) 565 + + Carte de la région du Bou Hedma (sud tunisien). 566 + + Les sources chaudes de l'oued Hadedj sont sulfureuses. (D'après + une photographie.) 567 + + L'oued Hadedj, d'aspect si charmant, est un bourbier qui sue la + fièvre. (D'après une photographie.) 568 + + Le cirque du Bou Hedma. (D'après une photographie.) 569 + + L'oued Hadedj sort d'une étroite crevasse de la montagne. + (D'après une photographie.) 570 + + Manoubia est une petite paysanne d'une douzaine d'années. + (D'après une photographie.) 571 + + Un puits dans le défilé de Touninn. (D'après une photographie.) 571 + + Le ksar de Sakket abrite les Ouled bou Saad Sédentaires, qui + cultivent oliviers et figuiers. (D'après une photographie.) 572 + + De temps en temps la forêt de gommiers se révèle par un arbre. + (D'après une photographie.) 573 + + Le village de Mech; dans l'arrière-plan, le Bou Hedma. (D'après + une photographie.) 574 + + Le Khrangat Touninn (défile de Touninn), que traverse le chemin + de Bir Saad à Sakket. (D'après une photographie.) 575 + + Le puits de Bordj Saad. (D'après une photographie.) 576 + + +DE TOLÈDE À GRENADE + +Par _Mme JANE DIEULAFOY_ + + + Après avoir croisé des boeufs superbes.... (D'après une + photographie.) 577 + + Femme castillane. (D'après une photographie.) 577 + + On chemine à travers l'inextricable réseau des ruelles + silencieuses. (D après une photographie.) 578 + + La rue du Commerce, à Tolède. (D'après une photographie.) 579 + + Un représentant de la foule innombrable des mendiants de Tolède. + (D'après une photographie.) 580 + + Dans des rues tortueuses s'ouvrent les entrées monumentales + d'anciens palais, tel que celui de la Sainte Hermandad. + (Photographie Lacoste, à Madrid.) 581 + + Porte du vieux palais de Tolède. (D'après une photographie.) 582 + + Fière et isolée comme un arc de triomphe, s'élève la merveilleuse + Puerta del Sol. (Photographie Lacoste, à Madrid.) 583 + + Détail de sculpture mudejar dans le Transito. (D'après une + photographie.) 584 + + Ancienne sinagogue connue sous le nom de Santa Maria la Blanca. + (Photographie Lacoste, à Madrid.) 585 + + Madrilène. (D'après une photographie.) 586 + + La porte de Visagra, construction massive remontant à l'époque + de Charles Quint. (Photographie Lacoste, à Madrid.) 587 + + Tympan mudejar. (D'après une photographie.) 588 + + Des familles d'ouvriers ont établi leurs demeures près de + murailles solides. (D'après une photographie.) 589 + + Castillane et Sévillane. (D'après une photographie.) 589 + + Isabelle de Portugal, par le Titien (Musée du Prado). + (Photographie Lacoste, à Madrid.) 590 + + Le palais de Pierre le Cruel. (D'après une photographie.) 591 + + Statue polychrome du prophète Élie, dans l'église de Santo Tomé + (auteur inconnu). (D'après une photographie.) 592 + + Porte du palais de Pierre le Cruel. (D'après une photographie.) 593 + + Portrait d'homme, par le Greco. (Photographie Hauser y Menet, + à Madrid.) 594 + + La cathédrale de Tolède. 595 + + Enterrement du comte d'Orgaz, par le Greco (église Santo Tomé). + (D'après une photographie.) 596 + + Le couvent de Santo Tomé conserve une tour en forme de minaret. + (D'après une photographie.) 597 + + Les évêques Mendoza et Ximénès. (D'après une photographie.) 598 + + Salon de la prieure, au couvent de San Juan de la Penitencia. + (D'après une photographie.) 599 + + Prise de Melilla (cathédrale de Tolède). (D'après une + photographie.) 600 + + C'est dans cette pauvre demeure que vécut Cervantès pendant son + séjour à Tolède. (D'après une photographie.) 601 + + Saint François d'Assise, par Alonzo Cano, cathédrale de Tolède. 601 + + Porte des Lions. (Photographie Lacoste, à Madrid.) 602 + + Le cloître de San Juan de los Reyes apparaît comme le morceau le + plus précieux et le plus fleuri de l'architecture gothique + espagnole. (Photographie Lacoste, à Madrid.) 603 + + Ornements d'église, à Madrid. (D'après une photographie.) 604 + + Porte due au ciseau de Berruguete, dans le cloître de la + cathédrale de Tolède. (Photographie Lacoste, à Madrid.) 605 + + Une torea. (D'après une photographie.) 606 + + Vue intérieure de l'église de San Juan de Los Reyes. + (Photographie Lacoste, à Madrid.) 607 + + Une rue de Tolède. (D'après une photographie.) 608 + + Porte de l'hôpital de Santa Cruz. (Photographie Lacoste, + à Madrid.) 609 + + Sur les bords du Tage. (Photographie Lacoste, à Madrid.) 610 + + Escalier de l'hôpital de Santa Cruz. (D'après une photographie.) 611 + + Détail du plafond de la cathédrale. (D'après une photographie) 612 + + Pont Saint-Martin à Tolède. (D'après une photographie.) 613 + + Guitariste castillane. (D'après une photographie.) 613 + + La «Casa consistorial», hôtel de ville. (D'après une + photographie.) 614 + + Le «patio» des Templiers. (D'après une photographie.) 615 + + Jeune femme de Cordoue avec la mantille en chenille légère. + (D'après une photographie.) 616 + + Un coin de la Mosquée de Cordoue. (Photographie Lacoste, + à Madrid.) 617 + + Chapelle de San Fernando, de style mudejar, élevée au + centre de la Mosquée de Cordoue. (D'après une photographie.) 618 + + La mosquée qui fait la célébrité de Cordoue, avec ses dix-neuf + galeries hypostyles, orientées vers la Mecque. (Photographie + Lacoste, à Madrid.) 619 + + Détail de la chapelle de San Fernando. (D'après une + photographie.) 620 + + Vue extérieure de la Mosquée de Cordoue, avec l'église + catholique élevée en 1523, malgré les protestations des + Cordouans. (D'après une photographie.) 621 + + Statue de Gonzalve de Cordoue. (D'après une photographie.) 622 + + Statue de doña Maria Manrique, femme de Gonzalve de Cordoue. + (D'après une photographie.) 623 + + Détail d'une porte de la mosquée. (D'après une photographie.) 624 + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le Tour du Monde; La Russie, race +colonisatrice, by Various + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RUSSIE *** + +***** This file should be named 29922-8.txt or 29922-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/9/9/2/29922/ + +Produced by Carlo Traverso, Christine P. Travers and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. 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