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+Project Gutenberg's Les Contemporains, Quatrième Série, by Jules Lemaître
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Les Contemporains, Quatrième Série
+ Etudes et Portraits Littéraires
+
+Author: Jules Lemaître
+
+Release Date: September 6, 2009 [EBook #29918]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTEMPORAINS, QUATRIÈME SÉRIE ***
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+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers, Gallica
+- Bibliothèque Nationale de France and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net
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+[Notes au lecteur de ce ficher digital:
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+Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+corrigées.]
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+ NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE LITTÉRAIRE
+
+ JULES LEMAÎTRE
+
+
+
+ LES CONTEMPORAINS
+
+ ÉTUDES ET PORTRAITS LITTÉRAIRES
+
+ QUATRIÈME SÉRIE
+
+
+
+
+ STENDHAL--BAUDELAIRE--MÉRIMÉE
+ Barbey D'AUREVILLY--Paul VERLAINE
+ Victor HUGO--LAMARTINE
+ G. SAND--TAINE et NAPOLÉON
+ SULLY-PRUDHOMME
+ Alphonse DAUDET--RENAN--ZOLA
+ Paul BOURGET--Jean LAHOR
+ GROSCLAUDE
+
+
+
+
+ _Deuxième édition_
+
+ PARIS
+ LIBRAIRIE H. LECÈNE ET H. OUDIN
+ 17, RUE BONAPARTE, 17
+
+ 1889
+ Tout droit de traduction et de reproduction réservé
+
+
+
+
+LES CONTEMPORAINS
+
+
+
+
+STENDHAL
+
+SON JOURNAL, 1801-1814, publié par MM. Casimir STRYIENSKI et François de
+NION.
+
+
+L'excuse de Stendhal, c'est que, bien réellement, il n'écrivait son
+journal que pour lui et non point, comme ont fait tant d'autres, avec
+une arrière-pensée de publication. Et si, quelque bonne volonté qu'on
+apporte à cette lecture, les trois quarts de ces notes sont décidément
+dénuées d'intérêt, il ne faut pas oublier qu'il n'était qu'un enfant
+quand il commença à les écrire.
+
+L'excuse des éditeurs, c'est que (pour parler comme M. Ferdinand
+Brunetière) toute cette «littérature personnelle», journaux, mémoires,
+souvenirs, impressions, est fort en faveur aujourd'hui. C'est,
+d'ailleurs, que Stendhal n'est pas seulement un des écrivains les plus
+originaux de ce siècle, mais qu'un certain nombre de lettrés,
+sincèrement ou par imitation, les uns pour paraître subtils et les
+autres parce qu'ils le sont en effet, considèrent Beyle comme un maître
+unique, comme le psychologue par excellence, et lui rendent un culte où
+il y a du mystère et un orgueil d'initiation. C'est qu'enfin de ces 480
+pages, souvent insignifiantes et souvent ennuyeuses, on en pourrait
+extraire une centaine qui sont déjà d'un rare observateur, ou qui nous
+fournissent de précieuses lumières sur la formation du caractère et du
+talent de Stendhal. J'en sais d'autant plus de gré à MM. Stryienski et
+de Nion, que je n'ai jamais parfaitement compris, je l'avoue, cet homme
+singulier, et que j'ai beaucoup de peine, je ne dis pas à l'admirer,
+mais à me le définir à moi-même d'une façon un peu satisfaisante. Il m'a
+toujours paru qu'il y avait en lui «du je ne sais quoi», comme dit Retz
+de La Rochefoucauld.
+
+Ce «je ne sais quoi», c'est peut-être ce que j'y sens de trop éloigné de
+mes goûts, de mon idéal de vie, des vertus que je préfère et que je
+souhaiterais le plus être capable de pratiquer,--ou tout simplement, si
+vous voulez, de mon tempérament. Se regarder vivre est bon; mais, après
+qu'on s'est regardé, fixer sur le papier ce qu'on a vu, s'expliquer, se
+commenter (à moins d'y mettre l'adorable bonne grâce et le détachement
+de Montaigne); se mirer longuement chaque soir, commencer ce travail à
+dix-huit ans et le continuer toute sa vie... cela suppose une manie de
+constatation, si je puis dire, un manque de paresse, d'abandon et
+d'insouciance, un goût de la vie, une énergie de volonté et d'orgueil,
+qui me dépassent infiniment.
+
+Car,--et c'est la première clarté que ces pages nous donnent sur leur
+auteur,--le journal de Stendhal n'est pas un épanchement involontaire et
+nonchalant; c'est un travail utile. C'est pour lui un moyen de se
+modifier, de se façonner peu à peu en vue d'un but déterminé. Chaque
+jour, il note ce qu'il a fait dans telle circonstance et ce qu'il aurait
+dû faire ou éviter, étant donné les desseins qu'il poursuit et que nous
+verrons tout à l'heure. Pour lui, s'analyser, c'est agir.
+
+Stendhal appartient, en effet, à une génération robuste, violente,
+brutale, nullement rêveuse; nullement pessimiste. Lui-même est un mâle,
+un sanguin, un homme d'action. Il est, par son libre choix, lieutenant
+de dragons à dix-huit ans; il est commissaire des guerres en Allemagne
+et en Autriche; il fait, sur sa demande, la campagne de Russie. C'est
+un soldat, un administrateur et un diplomate, et qui a le goût de ces
+diverses fonctions. Si, à certains moments, il est triste et découragé
+jusqu'à songer au suicide (du moins il le dit), c'est par accident et
+pour des motifs précis: un manque d'argent, un espoir déçu; mais ce
+n'est point par l'effet d'une mélancolie générale; d'une lassitude de
+lymphatique ou d'une imagination de névropathe. Il n'a rien d'un René. À
+plus forte raison n'a-t-il rien d'un jeune épuisé d'aujourd'hui. Si vous
+voulez comprendre quel abîme il peut y avoir à la fois entre deux
+générations et entre deux âmes, lisez le journal de Stendhal, cette
+confession d'un jeune homme du premier Empire; puis lisez, par exemple,
+_Sous l'oeil des barbares_, ce journal d'un jeune homme de la troisième
+république, et comparez ces deux jeunesses. Vous sentirez clairement ce
+que je ne puis qu'indiquer.
+
+Stendhal est absolument antichrétien. Il est venu à une époque où il
+était possible d'être ainsi. Cela est plus malaisé à présent. Ses
+maîtres de philosophie sont Hobbes, Helvétius et Destutt de Tracy. Il
+est libre de toute croyance et même de tout préjugé, quel qu'il soit. Il
+l'est naturellement, et à un degré qui nous étonne et nous scandalise,
+pauvres ingénus que nous sommes. Nous en conclurions volontiers qu'il y
+avait en lui une étrange dureté foncière. C'est que, nous avons beau
+faire effort pour nous affranchir, il est des cas où, en vertu de notre
+éducation, nous fixons malgré nous des limites à la liberté d'esprit, et
+nous sommes tout prêts à la nommer autrement quand elle insulte à
+certains sentiments que nous jugeons sacrés et hors de discussion. Cette
+dureté se trahit assez souvent chez Beyle. J'en trouve dans le journal
+un très remarquable exemple. Beyle est malade à Paris, et son père, qui
+habite Grenoble, vient de lui refuser une avance sur sa pension.
+
+«Je viens de réfléchir deux heures à la conduite de mon père à mon
+égard, étant tristement miné par un fort accès de la fièvre lente que
+j'ai depuis plus de sept mois.
+
+«... Qu'on calcule l'influence d'une fièvre lente de huit mois,
+alimentée par toutes les misères possibles, sur un tempérament déjà
+attaqué d'obstruction et de faiblesse dans le bas-ventre, et qu'on
+vienne me dire que mon père n'abrège pas ma vie!
+
+«... Il ne daigne pas répondre depuis plus de trois mois à des lettres
+où, lui peignant ma misère, je lui demande une légère avance, _pour me
+vêtir_, sur une pension de trois mille francs, réduite par lui à deux
+mille quatre cents francs, avance dont il peut se rembourser par ses
+mains, aux mois de printemps que je passerai à Grenoble.
+
+«... D'abord tout cela, et vingt pages de détails tous horriblement
+aggravants; mon père est un _vilain scélérat_ à mon égard, n'ayant ni
+vertu, ni pitié. _Senza virtù nè carità_, comme dit Carolino dans le
+_Matrimonio segreto_.
+
+«Si quelqu'un s'étonne de ce fragment, il n'a qu'à me le dire, et,
+partant de la définition de la vertu, _qu'il me donnera_, je lui
+prouverai _par écrit_, aussi clairement que l'on prouve que toutes nos
+_idées_ arrivent par nos sens, c'est-à-dire aussi évidemment qu'une
+vérité morale puisse être prouvée, que mon père à mon égard a eu la
+conduite d'un malhonnête homme et d'un exécrable père, en un mot d'un
+_vilain scélérat_.»
+
+Ce défi est assez bizarre. Voici qui l'est plus encore:
+
+«Je finis cet écrit... en réitérant l'offre de prouver _quantum dixi_,
+par écrit, devant un jury composé des six plus grands hommes existants.
+Si Franklin existait, je le nommerais. Je désigne pour mes trois,
+Georges Gros, Tracy et Chateaubriand, pour apprécier le malheur moral
+dans l'âme d'un poète.
+
+«Si, après cela, vous m'accusez d'être _fils dénaturé_, vous ne
+raisonnez pas, votre opinion n'est qu'un vain bruit et périra avec
+vous.»
+
+Et il y revient encore avec un acharnement maladif:
+
+«Ou vous _niez la vertu_, ou mon père a été un vilain scélérat à mon
+égard; quelque faiblesse que j'aie encore pour cet homme, voilà la
+vérité, et je suis prêt à vous le prouver par écrit à la première
+réquisition.»
+
+Or, il paraît bien que ce père était un homme assez rude et
+désagréable; mais, si vous songez que ce tyran, n'ayant lui-même que dix
+mille francs de rente, faisait à son fils, alors âgé de vingt-deux ans,
+une pension de deux mille quatre cents francs qui en vaudraient plus de
+cinq mille aujourd'hui; que Stendhal avait, en outre, une rente de mille
+francs qui lui venait de sa mère et que, si l'argent lui avait manqué
+pour se soigner, c'est qu'il en dépensait beaucoup pour ses habits et
+pour le théâtre, vous verrez peut-être autre chose que de l'indépendance
+d'esprit dans cette furieuse impiété filiale. Et ce n'est point là,
+comme vous le pourriez croire, un simple accès de fièvre: car, d'abord,
+il appelle couramment son père dans le reste du journal: «mon bâtard de
+père»; puis, relisant vingt ans après la page que j'ai citée, il ajoute
+en marge:
+
+«Ne rougis-tu point, au fond du coeur, en lisant ceci en 1835? Aurais-tu
+besoin que j'écrivisse la démonstration tout au long?
+
+«Rentre dans toi-même.
+
+«ARRÊTÉ.»
+
+Et voici ce qu'il avait écrit déjà, en 1832, à propos de la mort de son
+père, dans un de ces articles nécrologiques qu'il se plaisait à composer
+sur lui-même:
+
+«Pendant le premier mois qui suivit cette nouvelle, je n'y pensai pas
+trois fois. Cinq ou six ans plus tard, j'ai cherché en vain à m'en
+affliger. Le lecteur me trouvera mauvais fils, il aura raison.»
+
+En supposant même que tous les griefs de Stendhal aient été fondés, on
+se dit qu'il y a des sentiments qu'on peut sans doute éprouver malgré
+soi, mais qu'il est odieux de s'y complaire, de les développer par
+écrit, parce qu'ils offensent, tout au moins, des conventions trop
+anciennes, trop nécessaires à la vie des sociétés, et vénérables par là
+même. Toute âme un peu délicate, ou, si vous voulez, un peu craintive,
+modeste et religieuse, pensera ainsi. Maintenant, si vous cherchez, sur
+ce point particulier, un cas analogue à celui de Stendhal, vous serez
+tout surpris de rencontrer Mirabeau et Jules Vallès... Et, en dépit de
+son sang froid et de sa sécheresse d'écrivain, vous n'hésiterez plus à
+classer parmi les «violents» cet abstracteur de quintessences.
+
+Tout cela n'empêche point Stendhal de se croire extraordinairement
+sensible. «Si je vis, ma conduite démontrera qu'il n'y a pas eu d'homme
+aussi accessible à la pitié que moi... La moindre chose m'émeut, me fait
+venir les larmes aux yeux...» Ces déclarations reviennent à chaque
+instant. Il y a là évidemment un reste de sensiblerie à la façon du
+dix-huitième siècle. Cela veut dire aussi qu'il ressent vivement le
+plaisir et la peine, qu'il est de tempérament voluptueux. Et d'autres
+fois, enfin, c'est simplement sensibilité d'artiste. Il faut commencer
+par sentir les choses profondément--et brièvement,--pour être capable de
+les rendre ensuite dans leur vérité.
+
+Il a un immense orgueil, et toutes les formes de l'orgueil, les plus
+petites comme les plus grandes: l'orgueil de César et celui de Brummel.
+Il constate çà et là qu'il était bien habillé (et il décrit son
+costume), qu'il a été beau, brillant, spirituel, profond; qu'il est
+original et qu'il a du génie. Je cite tout à fait au hasard. Il relit un
+de ses cahiers, il en est content et il ajoute: «Il y a quelquefois des
+moments de profondeur dans la peinture de mon caractère.» Il vient de
+prendre une leçon de déclamation: «J'ai joué la scène du métromane avec
+un grand nerf, une verve et une beauté d'organe charmantes. J'avais une
+tenue superbe de fierté et d'enthousiasme.» Et plus loin: «La charmante
+grâce de ma déclamation a interdit Louason.» Ou bien: «La réflexion
+profonde (à la Molière) que je fais dans ce moment, etc...» Ou encore:
+«Je commence à aborder dans le monde le magasin de mes idées de poète
+sur l'homme. Cela donne à ma conversation une physionomie inimitable,»
+etc., etc... Cela est continuel. Penser ainsi de soi, passe encore: nous
+sommes de si plaisants animaux! Mais l'écrire! fût-ce pour son bonnet de
+nuit! Je n'en reviens pas!
+
+Cet orgueil s'accompagnait, comme il arrive souvent, d'une extrême
+timidité, qui n'en était que la conséquence,--timidité qu'exaspéraient
+encore sa sensibilité d'artiste et sa sagacité d'observateur.
+Orgueilleux, il craignait d'autant plus d'être ridicule; sensible, il
+souffrait d'autant plus de cette crainte; clairvoyant, il rencontrait
+partout des occasions d'en souffrir, ou même les faisait naître. Tout ce
+mécanisme est fort connu, et je vous fais là de la psychologie
+élémentaire.
+
+J'ai dit qu'il était bien de son temps. À l'origine du moins, sa qualité
+maîtresse me paraît avoir été une indomptable énergie. Il croit à la
+toute-puissance de la volonté. Nous le voyons imposer à la sienne deux
+tâches principales.
+
+Premièrement, il veut se faire aimer d'une petite comédienne, Mélanie
+Guilbert, qu'il appelle plus souvent Louason. Le travail de roué naïf
+auquel il se livre, et qu'il nous raconte jour par jour, est impayable.
+Il est seulement fâcheux que la relation en dure trop longtemps, et
+qu'il se répète beaucoup. Il se demande sans cesse: «Ai-je été habile
+aujourd'hui? Non; j'ai fait telle et telle faute. Il faudra que demain
+je dise ceci, je fasse cela.» Comme il n'a que vingt ans, il a encore
+des ingénuités. De temps en temps, il se pose cette question: «Mélanie
+ne serait-elle qu'une coquine?» Un vieux monsieur la traite tout à fait
+familièrement et vient passer chez elle deux ou trois heures par jour.
+Beyle écrit: «Ce vieux monsieur serait-il son entreteneur?» Et un peu
+après: «Non, je m'étais trompé: il vient seulement lui faire répéter ses
+rôles.» Une phrase qui revient toutes les dix pages, c'est celle-ci: «À
+tel moment, si j'avais osé, je l'aurais eue.» Cela devient très comique
+à la longue. Finalement, il fait à Louason sa cour pendant plus d'un an
+sans arriver à rien. C'est timidité; c'est aussi manque d'argent
+(l'argent donnant en ces affaires une grande assurance); c'est surtout
+qu'il s'applique trop, combine trop, se regarde trop faire Et,--chose
+admirable,--ce qu'il n'a pu conquérir par toute une année de soins
+assidus et savants,--trop savants,--il l'obtient trois ans après, à
+l'improviste, quand il n'y songe presque plus. Et, tandis qu'il consacre
+deux cents pages au récit détaillé de ses manoeuvres et de ses
+stratégies inutiles, il enregistre négligemment, en une ligne, une
+conquête qu'il n'attendait plus: «Dix heures sonnent. J'ai passé la nuit
+hier avec Mélanie.» (J'adoucis l'expression.) Dons Juans,
+instruisez-vous!
+
+En somme, c'est l'histoire d'un premier échec, puisque, s'il arrive à
+son but, c'est après y avoir renoncé et par d'autres moyens que ceux sur
+lesquels il comptait.
+
+Secondement (je ne suis point ici l'ordre des dates), Beyle s'est juré à
+lui-même d'être un grand poète, et un grand poète comique. Cela nous
+surprend un peu, car, si Stendhal fut un inventeur, il n'était nullement
+poète au sens ordinaire et naturel du mot, et il n'avait à aucun degré
+le génie comique. Mais, encore une fois, il n'était pas éloigné de
+croire que l'on fait toujours ce que l'on veut avec énergie. Il procède
+en poésie, comme il a fait en amour, avec suite et méthode, tout un luxe
+de réflexions, de préparations et de préméditations. Savourez, je vous
+prie, la belle candeur de ces confidences (Beyle avait alors vingt ans):
+«Quel est mon but? d'acquérir la réputation du plus grand poète
+français, non point par intrigue, comme Voltaire, mais en la méritant
+véritablement; pour cela, savoir le grec, l'italien, l'anglais. Ne point
+se former le goût sur l'exemple de mes devanciers, mais à coups
+d'analyse, en recherchant comment la poésie plaît aux hommes et comment
+elle peut parvenir à leur plaire autant que possible.» Et alors il
+s'impose d'énormes lectures. Il lit même des dictionnaires de rimes et
+de synonymes, et entreprend de se faire «un dictionnaire de style
+poétique(!) où il mettra toutes les locutions de Rabelais, Amyot,
+Montaigne, Malherbe, Marot, Corneille, La Fontaine, etc.»
+
+Quelques-unes de ses opinions littéraires sont intéressantes et déjà
+révélatrices soit de son caractère, soit de son talent futur. Sans doute
+il est de son temps; il admire encore Crébillon; il déclare, après une
+représentation de _la Suite du Misanthrope_, que «d'Églantine est le
+plus grand génie qu'ait produit le dix-huitième siècle en
+littérature».--Je comprends d'ailleurs que ce jeune homme de tant
+d'orgueil et d'énergie place très haut Corneille et même Alfieri: je
+conçois moins que celui qui doit écrire le livre de _l'Amour_ fasse si
+peu de cas du théâtre de Racine. Mais il adore La Fontaine, Pascal, et,
+sans réserve et par-dessus tout, Shakespeare (ce qui était alors un
+sentiment original). Il a le goût et l'amour de la naïveté et de la
+vérité. Il fait d'excellentes remarques sur notre tragédie classique:
+«C'est une fausse délicatesse qui empêche les personnages d'entrer dans
+les détails, ce qui fait que nous ne sommes jamais saisis de terreur,
+comme dans les pièces de Shakespeare. Ils n'osent pas nommer leur
+chambre, ils ne parlent pas assez de ce qui les entoure.»--«Ducis semble
+avoir oublié _qu'il n'est point de sensibilité sans détails_. Cet oubli
+est un des défauts capitaux du théâtre français.» Je n'ai pas le loisir
+de développer ici mon impression; mais on sent que, plus tard, le
+romantisme, qu'il défendra, ne sera pas tout à fait la même chose pour
+lui que pour les romantiques, qu'il ne mettra pas les mêmes idées sous
+les mêmes mots, que cette révolution littéraire ne sera à ses yeux qu'un
+développement naturel du génie national dans le sens de la vraie
+simplicité et de la franchise d'observation...
+
+L'histoire de cette seconde entreprise de Beyle est donc l'histoire d'un
+second échec. Je me hâte de dire qu'il n'a pas échoué sur tous les
+points. Il a voulu être un homme du monde, un homme à bonnes fortunes,
+un «homme fort», comme disait Balzac; il s'y est fort appliqué (vous le
+verrez en parcourant ses notes), et il l'a été dans une très honorable
+mesure. Et, enfin, il a été un très subtil psychologue et un romancier à
+peu près unique dans son espèce. Mais avec tout cela on peut dire qu'il
+n'a point fait ce qu'il a voulu le plus énergiquement; et il me semble
+que son journal nous dit pourquoi.
+
+Il voulait le plaisir sous toutes ses formes, mais particulièrement
+l'action grandiose, la domination sur les femmes et sur les hommes. Son
+idéal était celui de l'épicurien, non de celui que célèbrent les
+chansons du Caveau, mais de l'épicurien héroïque de l'antiquité ou de la
+Renaissance, pour qui l'action même et la «vertu» virile étaient le
+meilleur des plaisirs. Il dit, en regrettant de n'avoir pas eu de
+maîtresse à dix-huit ans: «Elle eût trouvé en moi _une âme romaine_ pour
+les choses étrangères à l'amour.» Or, il passe toute sa vie dans d'assez
+médiocres emplois. Il écrit ses deux romans à cinquante ans passés, et
+meurt consul à Civita-Vecchia, sans avoir connu la gloire qu'il avait
+tant désirée. Il a donc pu croire, en mourant, qu'il n'avait pas rempli
+sa destinée.
+
+Voici, je crois, tout le mystère. Il avait reçu de la nature, avec une
+volonté très forte, un don merveilleux d'observation, et, comme on dit
+aujourd'hui, de dédoublement. Il crut que, en mettant cette faculté
+d'analyse au service de sa volonté, il augmenterait la puissance de
+celle-ci. Mais c'est le contraire qui est arrivé. En s'observant
+toujours pour mieux agir, il n'agissait plus que faiblement. Il faut
+être très ignorant de soi pour être vraiment fort, et il faut aussi
+savoir s'arrêter dans la connaissance ou, du moins, dans l'étude des
+autres. Bonaparte avait sur les hommes des notions nettes, mais
+sommaires. Beyle nous dit lui-même: «Je m'arrêtais trop à jouir de ce
+que je sentais... Je connais si fort le jeu des passions... _que je ne
+suis jamais sûr de rien, à force de voir tous les possibles_». Ce que
+nous raconte le journal, c'est peut-être l'aventure d'un grand homme
+d'action paralysé peu à peu par un incomparable analyste,--lequel a
+gardé d'ailleurs, dans ses oeuvres écrites, le goût le plus décidé pour
+l'énergie humaine.
+
+À aller au fond des choses, Fabrice del Dongo représente assez
+exactement ce que Stendhal aurait souhaité d'être, et Julien Sorel (dans
+la première partie du _Rouge et du Noir_) ce qu'il a été. C'est
+l'impression que m'a laissée ce journal--dont je n'ai pu vous donner,
+par ces quelques lignes, qu'une idée fort imparfaite.
+
+
+
+
+BAUDELAIRE
+
+_Oeuvres posthumes et Correspondances inédites, précédées d'une étude
+biographique_, par Eugène CRÉPET.
+
+
+Le jeune marquis Wolfgang de Cadolles, fils d'émigré, s'enrôle dans
+l'armée de l'empereur par besoin d'action, patriotisme, amour de la
+gloire. Il se distingue à Wagram; l'empereur le décore de sa main, et
+dès lors le marquis appartient corps et âme à Napoléon. Il devient
+rapidement colonel. Après l'abdication de l'empereur, Wolfgang retrouve
+son père rapatrié, et une belle royaliste qu'il aime depuis son
+adolescence, Mme de Timey. Il est près de faire sa soumission aux
+Bourbons, quand l'empereur revient de l'île d'Elbe. Comme Ney, comme
+Labédoyère, Wolfgang se rallie _irrésistiblement_ à son ancien maître.
+Il se cache après Waterloo; il écrit à Mme de Timey: «Venez et fuyons
+ensemble.» Elle hésite et répond: «Non.» Seconde lettre de Wolfgang:
+«Puisque vous ne voulez pas fuir avec moi, vous ne m'aimez plus, et je
+me constitue prisonnier.» Et, quoique le roi lui ait accordé
+spontanément sa grâce, il se tue dans sa prison.
+
+Voilà un canevas de drame. Il n'est pas prodigieusement original. Il
+pourrait être de n'importe qui. Or, il est de l'auteur de _Une Martyre_,
+des _Litanies de Satan_ et de _Delphine et Hippolyte_. C'est M. Crépet
+qui nous en donne le scénario assez développé dans le volume qu'il vient
+de publier: _Oeuvres posthumes et Correspondances inédites_ de Charles
+Baudelaire.
+
+Il faut être juste. Deux scènes, dans ce scénario, portent la marque du
+poète des _Fleurs du mal_.
+
+Au premier acte, nous avons vu arriver chez le comte de Cadolles un
+soldat français, le trompette Triton, blessé, sanglant, déguenillé.
+Triton, guéri, devient chef des piqueurs du comte, et Wolfgang passe sa
+vie à la chasse avec Triton. «Ce trompette, _à son insu, corrompt,
+séduit_ le marquis. Il lui explique, dans son langage de trompette, dans
+un style violent, pittoresque, grossier, naïf, ce que c'est qu'un
+combat, une charge de cavalerie; ce que c'est que la gloire, les amitiés
+de régiment, etc. Depuis longtemps, bien longtemps, Triton n'a plus de
+famille; il n'est pas rentré au village depuis les grandes guerres de la
+république; il ne sait pas ce qu'est devenue sa mère. Le régiment du 1er
+houzards est devenu sa famille.--Une nuit, Wolfgang dit au trompette de
+seller les deux meilleurs chevaux. Et, en route, il lui dit:--Devine où
+nous allons. Nous allons rejoindre la grande armée. Je ne veux pas qu'on
+se batte sans moi.»
+
+Cela, c'est d'assez bonne et plausible psychologie.
+
+Au quatrième acte, «Mme de Timey raconte son histoire à Wolfgang. Le
+comte de Timey, qui était un homme très intelligent et très corrompu, a
+été l'amant de sa mère, femme d'un autre émigré français, Mme d'Evré.
+Avant de mourir, après sa confession, M. le comte de Timey a voulu
+épouser Mlle d'Evré, qui était peut-être, et probablement même, sa
+fille. Le moribond a employé sa nuit de noces à enseigner à sa femme sa
+corruption morale et sa corruption politique. Il lui a dit finalement:
+_Ma chère fille, je laisse dans votre âme virginale l'expérience d'un
+vieux roué_. Et puis, il est mort. Ainsi, elle s'est trouvée subitement
+_riche, veuve quoique vierge, et pleine d'expérience quoique
+innocente_.»
+
+Cela, c'est du bizarre, du surprenant, du diabolique, du satanique, et
+Baudelaire a dû être particulièrement satisfait de cette invention.
+
+Mais, au reste, je ne vous ai parlé de ce plan de drame que pour avoir
+le droit de vous parler, à cette place[1], de Baudelaire lui-même. J'ai
+passé, en parcourant ses _Oeuvres posthumes_, par trois impressions.
+J'ai senti l'impuissance et la stérilité de cet homme, et il m'a presque
+irrité par ses prétentions. Puis j'ai senti sa misère, sa souffrance
+intime, et je l'ai plaint; j'ai reconnu en lui des vertus d'honnête
+homme; j'ai cru à sa sincérité d'artiste, dont je doutais
+d'abord.--Enfin, ayant relu _les Fleurs du mal_, j'y ai pris plus de
+plaisir que je n'en attendais, et j'ai été contraint de reconnaître,
+quoi qu'en aient dit d'habiles gens, la réelle, l'irréductible
+originalité de cet esprit si incomplet.
+
+ [Note 1: Feuilleton dramatique des _Débats_.]
+
+J'ouvre les deux petits recueils de «Pensées» de Baudelaire, _Fusées_ et
+_Mon coeur mis à nu_. Il n'y a pas à dire, cela est terriblement pauvre,
+avec de grands airs. C'est la recherche la plus puérile des opinions
+singulières. Et cela aboutit à des paradoxes aussi faciles
+qu'effroyables. Il y en a qui reposent tout entiers sur un mot détourné
+de son sens. Exemple: «L'amour, c'est le goût de la _prostitution_. Il
+n'est même pas de plaisir noble qui ne puisse être ramené à la
+prostitution. Qu'est-ce que l'art? Prostitution... L'être le plus
+prostitué, c'est l'être par excellence, Dieu.» Ou bien: «L'amour peut
+dériver d'un sentiment généreux. Le goût de la prostitution; mais il
+est bientôt corrompu par le goût de la propriété...» Si vous croyez que
+cela veut dire quelque chose!
+
+Ou bien: «De la féminéité de l'Église, comme raison de son
+omni-puissance.» Ou bien: «Analyse des contre-religions; exemple: la
+prostitution sacrée. Qu'est-ce que la prostitution sacrée? Excitation
+nerveuse.--Mysticité du paganisme. Le mysticisme, trait d'union entre le
+paganisme et le christianisme. Le paganisme et le christianisme se
+prouvent réciproquement.» Le pire, c'est que je sens ce malheureux
+parfaitement incapable de développer ces notes sibyllines. Les «pensées»
+de Baudelaire ne sont, le plus souvent, qu'une espèce de balbutiement
+prétentieux et pénible. Une fois, il déclare superbement: «J'ai trouvé
+la définition du beau, de mon beau à moi.» Et il écrit deux pages pour
+nous dire qu'il ne conçoit pas la beauté sans mystère ni tristesse; mais
+il ne l'explique pas, il ne saurait. On n'imagine pas une tête moins
+philosophique.
+
+Je ne parle pas de ces maximes d'une perversité si aisée qu'il semble
+qu'on en fabriquerait comme cela à la douzaine: «Moi, je dis: la volupté
+unique et suprême de l'amour gît dans la certitude de faire le mal. Et
+l'homme et la femme savent, de naissance, que dans le mal se trouve
+toute volupté.»--«Je comprends qu'on déserte une cause pour savoir ce
+qu'on éprouvera à en servir une autre.»--«Être un homme utile m'a
+toujours paru quelque chose de bien hideux», etc... Et son catholicisme!
+et son dandysme! et son mépris de la femme! et son culte de
+l'artificiel! Que tout cela nous paraît aujourd'hui indigent et banal!
+«La femme est le contraire du dandy. Donc, elle doit faire horreur... La
+femme est _naturelle_, c'est-à-dire abominable.--J'ai toujours été
+étonné qu'on laissât les femmes entrer dans les églises. Quelles
+conversations peuvent-elles avoir avec Dieu? La jeune fille, ce qu'elle
+est en réalité. Une petite sotte et une petite salope; la plus grande
+imbécillité unie à la plus grande dépravation.--Le commerce est, par son
+essence, _satanique_... Le commerce est _naturel_, donc il est
+_infâme_», etc... Tout est de cette force. Ces plats paradoxes me
+feraient presque aimer le plat bon sens de «ce coquin de Franklin».
+
+Pourtant une chose me touche: c'est de voir combien a peiné ce
+malheureux pour produire ces extravagances. Il y a en lui une détresse,
+une angoisse, un sentiment atroce de sa stérilité. Son éditeur nous
+dit très sérieusement: «Nous ne possédons qu'une vingtaine de feuilles
+volantes qui se rattachent aux conceptions des romans et des nouvelles
+_que Baudelaire porta vingt ans dans sa tête sans en confier rien au
+papier_.» Les chef-d'oeuvre qu'on prémédite vingt ans sans en écrire une
+ligne... je connais cela. Hélas! l'oeuvre posthume de Baudelaire se
+réduit presque à des titres de nouvelles et de romans, tels que: _Le
+Marquis invisible_, _la Maîtresse de l'idiot_, _la Négresse aux yeux
+bleus_, _la Maîtresse vierge_, _les Monstres_, _l'Autel de la volonté_,
+_le Portrait fatal_... Évidemment ces titres lui semblaient très
+singuliers et très beaux. Mais était-ce pour lui-même quelque chose de
+plus que des titres? Sans cesse, dans sa correspondance, il confesse sa
+paresse, il jure de travailler, et _il ne peut pas_.
+
+Ce qui me touche encore, c'est son dégoût des hommes et des choses; de
+«ce qui est». Ce dégoût, bien qu'il l'exprime le plus souvent avec une
+insupportable affectation, je le crois, je le sens sincère. C'est
+vraiment une âme née malheureuse, tourmentée de désirs toujours
+indéterminés, toujours inassouvis, toujours douloureux. Cet homme, si
+peu simple--en apparence,--si obscur dans ses idées, si préoccupé
+d'étonner et de mystifier les autres, m'eût immensément déplu,
+j'imagine, à une première rencontre. Mais j'aurais bientôt découvert que
+le plus mystifié et le plus étonné de tous, c'était encore lui. Sa
+personne m'aurait sûrement intéressé, et probablement séduit à la
+longue. Ce qu'on ne peut certes lui refuser, c'est d'avoir été un
+Inquiet. Il a eu, au plus haut point, ce qui a manqué à de plus grands
+que lui: le sentiment, le souci et souvent la terreur du Mystère qui
+nous entoure...
+
+Chose inattendue: vers la fin de sa vie, de sa pauvre vie si sombre où
+la débauche morne et appliquée, puis l'opium, le haschich, et, enfin,
+l'alcool, avaient fait tant de ravages, son catholicisme si peu
+chrétien, son catholicisme impie et sensuel, celui des _Fleurs du mal_,
+semble s'épurer et s'attendrir, et lui descendre,--ou lui
+remonter,--dans le coeur. Il a honte de lui; il a des idées de
+conversion, de perfectionnement moral. Il écrit: «À Honfleur! le plus
+tôt possible, avant de tomber plus bas... Que de pressentiments et de
+signes envoyés déjà par Dieu, qu'il est _grandement temps d'agir_!...»
+Et ses notes intimes se terminent par cette page, où il y a, si vous le
+voulez, encore un peu d'artifice et de «pose» en face de soi-même, mais
+où j'ai tout aussi bien le droit de trouver (qui sait?) de la
+simplicité, de la piété, de l'humilité:
+
+«Je me jure à moi-même de prendre désormais les règles suivantes pour
+règles éternelles de ma vie:
+
+«Faire tous les matins ma prière à Dieu, _réservoir de toute force et de
+toute justice, à mon père, à Mariette et à Poë_, comme intercesseurs:
+les prier de me communiquer _la force nécessaire_ pour accomplir tous
+mes devoirs, et d'octroyer à ma mère une _vie assez longue_ pour jouir
+de ma transformation; travailler toute la journée, ou du moins _tant que
+mes forces me le permettront_; me fier à Dieu, c'est-à-dire à la justice
+même, pour la réussite de mes projets; faire, tous les soirs, une
+nouvelle prière, pour demander à Dieu la vie et la force pour ma mère et
+pour moi; faire, de tout ce que je gagnerai, quatre parts: une pour la
+vie courante, une pour mes créanciers, une pour mes amis, et une pour ma
+mère; obéir aux principes de la plus stricte sobriété, dont le premier
+est la suppression de tous les excitants, quels qu'ils soient.»
+
+Plus je me rapproche de l'homme, et plus je reviens de mes préventions
+contre l'artiste. Dans toute sa correspondance avec son éditeur et ami
+Poulet-Malassis, il montre de la délicatesse, de la fierté, de la
+franchise, de la fidélité en amitié. Ses lettres à Sainte-Beuve lui font
+tout à fait honneur. Sainte-Beuve témoigna toujours beaucoup d'affection
+à Baudelaire, soit qu'il eût en effet du goût pour sa personne, soit
+qu'il le sentît très malheureux. En tous cas, l'auteur de _Volupté_, qui
+n'était pas précisément un naïf, n'a pas douté un instant de la
+sincérité du poète des _Fleurs du mal_. Baudelaire s'épanche avec
+Sainte-Beuve plus librement qu'avec tout autre; il est simple,
+affectueux, confiant. Sainte-Beuve avait coutume de l'appeler: «Mon cher
+enfant»; et Baudelaire (qui blanchit de bonne heure) lui répond de
+Bruxelles (mars 1865): «Quand vous m'appelez: _Mon cher enfant_, vous
+m'attendrissez et vous me faites rire en même temps. Malgré mes grands
+cheveux blancs qui me donnent l'air d'un académicien (à l'étranger),
+j'ai grand besoin de quelqu'un qui m'aime assez pour m'appeler son
+enfant...» Il lui demande, un jour, un article sur les _Histoires
+extraordinaires_ de Poë; Sainte-Beuve promet l'article, ne l'écrit
+point, et Baudelaire ne lui en veut pas.
+
+L'affection de Baudelaire pour le grand critique datait de loin; _les
+Poésies de Joseph Delorme_ étaient déjà, au collège, un de ses livres de
+prédilection; et à vingt ans, il envoyait des vers (dont quelques uns
+assez beaux) à son poète favori... Et, en effet, les poésies de
+Sainte-Beuve,--si curieuses, mais qui ne sont aujourd'hui connues et
+aimées que d'un petit nombre de lettrés,--ressemblent déjà par endroits,
+sinon à des «fleurs du mal», du moins à des fleurs assez malades.
+
+M. Crépet a bien raison de dire dans sa Préface: «J'ai la conviction que
+ces documents ne peuvent que servir la mémoire de Baudelaire, en la
+dégageant, sous certains aspects, des ombres qui la couvraient.» On
+constatera, en feuilletant le volume, que Baudelaire fut un bon fils.
+J'entends par là que jamais il ne contrista sa mère autrement que par
+ses vices, dont je ne sais à quel point il faut le rendre responsable,
+et qu'il fut constamment, avec elle, affectueux, attentif et tendre. On
+verra aussi que ce grand débauché garda pendant vingt ans une
+mulâtresse, Jeanne Duval, qui le trompa de toutes les façons; que,
+lorsqu'elle fut, jeune encore, frappée de paralysie, il la fit entrer à
+ses frais à l'hospice Dubois; que, lorsqu'elle en voulut sortir avant sa
+guérison, il revint habiter avec elle, et qu'il ne cessa de lui venir en
+aide, même après qu'il eut fixé sa résidence en Belgique, malgré
+l'extrême gêne à laquelle il était lui-même réduit.
+
+Cette Jeanne Duval, c'est la maîtresse noire, le «vase de tristesse», la
+«grande taciturne», la «sorcière», la «nymphe ténébreuse et chaude» des
+_Fleurs du mal_. Or, il paraît bien qu'elle n'avait, à part sa race,
+rien de remarquable. Voici son signalement: «Pas très noire, pas très
+belle, cheveux noirs peu crépus, poitrine assez plate, de taille assez
+grande, marchant mal». Une réflexion ne vous vient-elle pas? Toutes les
+femmes que les poètes ont aimées et dont ils ont chanté l'incomparable
+beauté; depuis la maîtresse d'Anacréon jusqu'à celle de Baudelaire, en
+passant par Délie, Cynthie, Béatrix, Laure, Cassandre, Elvire...--si
+nous les avions sous les yeux telles qu'elles ont été, qui sait? elles
+ressembleraient peut-être à une bande de trottins, de bonnes et de
+figurantes, et nous nous dirions:--«N'était-ce que cela?» Ô bienfaisante
+poésie, fille de l'éternelle illusion!
+
+Enfin, il est certain que Baudelaire n'a pas été gâté par la vie. Il
+avait sept ans quand sa mère se remaria au colonel Aupick. À vingt ans,
+pour quelque désordre qu'on ignore, il est embarqué par son beau-père
+pour Calcutta. À son retour, il entre en possession de son patrimoine,
+soixante-dix mille francs. En deux ans, il en dépense la moitié; on lui
+donne un conseil judiciaire. Il se refuse obstinément à faire autre
+chose que de la littérature. Il vit donc, pendant vingt ans, de la rente
+des trente-cinq mille francs qui lui restaient, et du produit de sa
+plume (produit fort mince). Or, il ne fait pas, pendant ces vingt ans,
+plus de dix mille francs de dettes nouvelles. Vous jugez que, dans ces
+conditions, il n'a pas dû se livrer souvent à des orgies néroniennes! Il
+s'est débattu jusqu'à la fin dans les plus cruels embarras d'argent. Sur
+ce point, sa correspondance fait mal à lire... Joignez à cela sa maladie
+nerveuse, dont il put bien hâter les progrès par des excès de toute
+sorte, mais qui était d'ailleurs héréditaire. «Mes ancêtres, écrit-il,
+idiots ou maniaques, dans des appartements solennels, tous victimes de
+terribles passions.»... Ah! le pauvre dandy, le pauvre mystificateur, le
+pauvre buveur d'opium, le pauvre diable de poète «diabolique»! Comme il
+faut le plaindre!
+
+Eh bien! non, car, tout compte fait, il a trouvé et laissé après lui
+quelque chose. Son influence, après sa mort, a été très grande sur
+beaucoup de jeunes gens, et même sur des poètes d'un âge mûr. Le
+baudelairisme n'est peut-être pas une fantaisie négligeable dans
+l'histoire de la littérature. Il n'est pas tout entier, quoi qu'on en
+ait dit, dans l'application de deux ou trois procédés d'une certaine
+rhétorique. Quand j'ai lu pour la première fois les _Fleurs du mal_, je
+n'étais déjà plus un adolescent, et cependant j'en ai senti très
+vivement le charme particulier. Je les ai relues, et je voudrais vous
+dire l'espèce de plaisir qu'elles m'ont fait et ce que j'ai cru y voir.
+Mais le baudelairisme est difficile à définir. Je ne puis qu'indiquer
+très sommairement ce qu'il est, ou ce qu'il a l'air d'être.
+
+C'est une des formes extrêmes, la moins spontanée et la plus maladive,
+de la sensibilité poétique. C'est tout un ensemble d'artifices, de
+contradictions volontaires. Essayons d'en noter quelques-unes.
+
+On y trouve mêlés le réalisme et l'idéalisme. C'est la description
+outrée et complaisante des plus désolants détails de la réalité
+physique, et c'est, dans le même moment, la traduction épurée des idées
+et des croyances qui dépassent le plus l'impression immédiate que font
+sur nous les corps.--C'est l'union de la sensualité la plus profonde et
+de l'ascétisme chrétien. «Dégoût de la vie, extase de la vie», écrit
+quelque part Baudelaire. On raffine sur les sensations; on en crée
+presque de nouvelles par l'attention et par la volonté; on saisit des
+rapports subtils entre celles de la vue, celles de l'ouïe, celles de
+l'odorat (ces dernières surtout ont été recherchées de Baudelaire); on
+se délecte du monde matériel, et, en même temps, on le juge vain,--ou
+abominable.--C'est encore, en amour, l'alliance du mépris et de
+l'adoration de la femme, et aussi de la volupté charnelle et du
+mysticisme. On considère la femme comme une esclave, comme une bête, ou
+comme une simple pile électrique, et cependant on lui adresse les mêmes
+hommages, les mêmes prières qu'à la Vierge immaculée. Ou bien, on la
+regarde comme le piège universel, comme l'instrument de toute chute, et
+on l'adore à cause de sa funeste puissance. Et ce n'est pas tout: dans
+l'instant où l'on prétend exprimer la passion la plus ardente, on
+s'applique à chercher la forme la plus précieuse, la plus imprévue, la
+plus contournée, c'est-à-dire celle qui implique le plus de sang-froid
+et l'absence même de la passion.--Ou bien, pour innover encore dans
+l'ordre des sentiments, on se pénètre de l'idée du surnaturel, parce que
+cette idée agrandit les impressions, en prolonge en nous le
+retentissement; on pressent le mystère derrière toute chose; on croit ou
+l'on feint de croire au diable; on l'envisage tour à tour ou à la fois
+comme le père du Mal ou comme le grand Vaincu et la grande Victime; et
+l'on se réjouit d'exprimer son impiété dans le langage des pieux et des
+croyants. On maudit le «Progrès»; on déteste la civilisation
+industrielle de ce siècle, comme hostile au mystère; on la juge
+écoeurante de rationalisme, et, en même temps, on jouit du pittoresque
+spécial que cette civilisation a mis dans la vie humaine et des
+ressources qu'elle apporte à l'art de développer la sensibilité...
+
+Le baudelairisme serait donc, en résumé, le suprême effort de
+l'épicuréisme intellectuel et sentimental. Il dédaigne les sentiments
+que suggère la simple nature. Car les plus délicieux, ce sont les plus
+inventés, les plus savamment ourdis. Le fin du fin, ce sera la
+combinaison de la sensualité païenne et de la mysticité catholique,
+s'aiguisant l'une par l'autre,--ou de la révolte de l'esprit et des
+émotions de la piété. Comme rien n'égale en intensité et en profondeur
+les sentiments religieux (à cause de ce qu'ils peuvent contenir de
+terreur et d'amour), on les reprend, on les ravive en soi,--et cela, en
+pleine recherche des sensations les plus directement condamnées par les
+croyances d'où dérivent ces sentiments. On arrive ainsi à quelque chose
+de merveilleusement artificiel... Oui, je crois que c'est bien là
+l'effort essentiel du baudelairisme: unir toujours deux ordres de
+sentiments contraires et, au premier abord, incompatibles, et, au fond,
+deux conceptions divergentes du monde et de la vie, la chrétienne et
+l'autre, ou, si vous voulez, le passé et le présent. C'est le
+chef-d'oeuvre de la Volonté (je mets, comme Baudelaire, une majuscule),
+le dernier mot de l'invention en fait de sentiments, le plus grand
+plaisir d'orgueil spirituel... Et l'on comprend qu'en ce temps
+d'industrie, de science positive et de démocratie, le baudelairisme ait
+dû naître, chez certaines âmes, du regret du passé et de l'exaspération
+nerveuse, fréquente chez les vieilles races...
+
+Maintenant il va sans dire que le baudelairisme est antérieur à
+Baudelaire. Mais les _Fleurs du mal_ en offrent l'expression la plus
+voulue, la plus ramassée et, somme toute, la plus remarquable jusqu'à
+présent. Sans doute, le souffle y est court et haletant; les obscurités
+et les impropriétés d'expression n'y sont pas rares,--ni même les
+banalités. Avec cela, une douzaine au moins de ces poèmes sont fort
+beaux. Et vous trouverez dans tout le livre de ces vers qui
+appartiennent en propre à Baudelaire, des vers _qu'on n'avait pas faits
+avant lui_, vers singuliers, «troublants», charmants, mystérieux,
+douloureux...
+
+Ce qui a fait tort à Baudelaire, ce sont ses imitateurs, dont la plupart
+sont intolérables. Il leur doit de paraître aujourd'hui faux et suranné
+à beaucoup d'honnêtes gens. Mais lui-même avait écrit: «Créer un poncif,
+c'est le génie. Je dois créer un poncif. Il y a parfaitement réussi.
+
+Le baudelairisme est bon à son heure, pour nous consoler de Voltaire, de
+Béranger, de M. Thiers, et des esprits qui leur ressemblent. Et
+réciproquement.
+
+
+
+
+PROSPER MÉRIMÉE[2]
+
+ [Note 2: Préface d'une édition de _Nouvelles choisies_ de
+ Mérimée, chez Jouaust.]
+
+
+Les Nouvelles de Prosper Mérimée sont toujours bonnes à lire,
+puisqu'elles sont parfaites, mais, à vingt ans, elles paraissent un peu
+sèches. C'est plus tard qu'on en goûte entièrement la saveur amère, fine
+et profonde: car elles expriment, je crois, l'état le plus distingué où
+se puisse reposer soit notre esprit, soit notre conscience.
+
+On se lasse de bien des choses en littérature. On est frappé et dégoûté
+un jour de la part énorme de superflu que contiennent même beaucoup de
+belles oeuvres. Oui, la peinture des mouvements de l'âme et des
+«passions de l'amour» est intéressante; mais c'est bien long, George
+Sand. Oui, les divers types de l'animal humain vivant en société, et ses
+rapports cachés ou visibles avec le milieu où il se développe, sont
+curieux à étudier; mais c'est bien long, Balzac. Oui, «le monde physique
+existe,» et il y a des arrangements de mots qui peuvent ressusciter dans
+notre imagination les objets absents; mais c'est bien long, Gautier.
+Oui, nous sommes enveloppés de mystère, et souvent notre raison côtoie
+la folie; mais c'est bien long, Edgar Poë. Oui, l'humanité dans son fond
+est abominable et féroce, et la nature n'a jamais connu la justice; mais
+c'est bien long, Zola,--et c'est bien gros.--Des artistes abondants
+nous décrivent le monde ou les hommes avec un luxe de détails dont nous
+n'avons que faire; car, nous aussi, nous savons regarder. Ils nous
+étalent leurs sentiments avec une insistance et une indiscrétion qui
+nous rebutent: car, nous aussi, nous savons sentir. Il nous suffisait
+d'être avertis, et «tout ça, c'est de la littérature.»
+
+Or, lisez les courts récits de Mérimée. Mécanisme des passions,
+brutalité des instincts, caractères d'hommes, paysages, tristesse des
+choses, effroi de l'inexpliqué, jeux de l'amour et de la mort, tout cela
+s'y trouve noté brièvement et infailliblement, dans un style dont la
+simplicité et la sobriété sont égales à celles de Voltaire, avec quelque
+chose de plus serré, de plus prémédité, de plus aigu. Le choix des
+détails significatifs, le naturel et la propriété de l'expression y sont
+admirables. Cela ne paraît pas «écrit», et cela est sans défaut. C'est
+net, direct, un peu hautain. À une époque où le génie français
+s'épanchait avec une magnifique intempérance, au temps de la poésie
+romantique, au temps des romans débordés, Mérimée, comme Stendhal (mais
+avec plus de souci de l'art), restait sobre et mesuré, gardait tout le
+meilleur de la forme classique,--en y enfermant tout le plus neuf de
+l'âme et de la philosophie de notre siècle. C'est pourquoi son oeuvre
+demeure. On dirait que sa sécheresse la conserve. «La mort n'y mord.»
+Et, quand nous relisons ces ouvrages d'une si harmonieuse pureté, nous
+sommes étonnés de tout ce qu'ils contiennent sans en avoir l'air; nous
+sommes ravis de cette exacte et précise traduction des choses, où rien
+d'essentiel n'a été omis, où n'a été admis rien de superflu; nous en
+développons la richesse secrète; nous nous apercevons que dans ces
+nouvelles, dont quelques-unes ont été composées voilà cinquante ou
+soixante ans, se trouvent déjà tous les sentiments, toutes les façons de
+voir et de concevoir le monde qui ont paru depuis et qui paraissent
+encore le plus originales. Réalisme, naturalisme, exotisme, pessimisme,
+toutes les écritures de Mérimée en sont profondément imprégnées. Mais
+ces sentiments divers sont tous comprimés et dominés chez lui par un
+autre sentiment, plus général, ou mieux par une manière d'être qui,
+jointe à la qualité particulière de son style, achève de donner sa
+marque à ce rare écrivain: car elle nous révèle, après la distinction
+incomparable de l'artiste, la suprême distinction de l'homme.
+
+Cette exquise attitude de l'esprit, il faut voir comment elle naît et de
+quoi elle est faite. Elle suppose beaucoup de science et de
+désenchantement,--et beaucoup de pudeur et d'orgueil.
+
+Au fond de ces contes si alertes, si rapides, d'un ton si détaché, où
+jamais l'auteur n'exprime directement son opinion sur les hommes ni sur
+les choses, qu'y a-t-il? La philosophie la plus affranchie d'illusions,
+la plus libre et la plus âcre sagesse.
+
+C'est d'abord la vue la plus nette de ce qu'il y a de relatif dans la
+morale, et des différences foncières que les tempéraments, les siècles
+et les pays mettent entre les hommes.
+
+Mateo abat son fils d'un coup de fusil pour avoir livré son hôte. Jadis,
+une balle l'a débarrassé d'un rival d'amour. Pour Mateo la trahison est
+un crime; le meurtre, non. (_Mateo Falcone._)--Don Juan de Marana a été
+pieux, puis sa vie n'est que meurtres et débauches. Un jour, une vision
+l'épouvante et le convertit, et sa vie n'est que pénitence furieuse.
+Mais on a l'impression que, dans ces deux états si différents, la valeur
+morale de don Juan reste pareille: c'est la même créature humaine, ici
+débridée, là terrorisée. (_Les Âmes du Purgatoire._)
+
+Par conséquent, le déterminisme le plus radical.--Il est évident que,
+lorsque l'adjudant met sa montre sous le nez de Fortunato, l'enfant _ne
+peut pas_ résister à la tentation. (_Mateo Falcone._)--Le lieutenant
+Roger est loyal, généreux, brave jusqu'à la folie. Et un jour il triche
+au jeu, non par désespoir, non pour sauver sa maîtresse de la misère,
+mais pour voler. «Quand j'ai triché ce Hollandais, je ne pensais qu'à
+gagner vingt-cinq napoléons, voilà tout. Je ne pensais pas à Gabrielle,
+et voilà pourquoi je me méprise.» (_La Partie de Trictrac._)
+
+Puis, c'est la conception la plus tragique et la plus sombre de l'amour,
+passion fatale, inexplicable et cruelle. L'amour est l'ennemi-né de la
+raison, le recruteur de la folie et de la mort.--Auguste Saint-Clair a
+l'intelligence la plus lucide et la plus froide. Pour rien, pour un
+bibelot d'étagère, il devient jaloux du passé de sa maîtresse, cherche
+un duel absurde et y est tué. (_Le Vase étrusque._)--Dona Teresa aime
+don Juan, qui a tué son père, continue de l'aimer au cloître, le revoit,
+consent à l'enlèvement et meurt de ne pas être enlevée, comme elle
+serait morte de l'avoir été. (_Les Âmes du Purgatoire._)--Une statue
+antique de Vénus va, la nuit, étouffer dans ses bras d'airain un beau
+garçon qui, par jeu, lui a passé au doigt son anneau de fiançailles.
+(_La Vénus d'Ille._) Ce n'est qu'un conte merveilleusement arrangé pour
+nous remplir d'inquiétude et d'effroi; mais cette _Venus turbulenta_,
+cette Vénus méchante, qui étouffe ceux qu'elle aime, c'est aussi, pour
+Mérimée, le symbole véridique de l'amour tel qu'il le conçoit
+d'ordinaire.
+
+Le capitaine Ledoux est «un bon marin», qui, blessé à Trafalgar, a été
+congédié «avec d'excellents certificats.» Il s'est fait négrier. Un jour
+il emporte, outre sa marchandise noire, Tamango le marchand, qui a eu
+l'imprudence de venir réclamer à bord sa femme Ayché. Révolte des noirs
+soulevés par Tamango, et massacre de tout l'équipage. Après quoi les
+bons nègres, qui ne savent pas conduire le vaisseau, s'entre-mangent, et
+les derniers meurent de faim. (_Tamango._) Il est impossible ni
+d'entasser plus d'horreurs, ni de les raconter avec plus de froideur et
+de précision que ne l'a fait Mérimée dans cette étonnante histoire de
+bestialité, de tortures et de sang. Et, si je ne devais m'en tenir aux
+récits rassemblés dans ce volume, combien d'autres où il paraît se
+complaire dans la peinture ou plutôt dans la notation tranquille de la
+stupidité, de la férocité et de la misère humaines! Il y a plus de
+«pessimisme» (puisque le mot est encore à la mode) dans telle nouvelle
+de Mérimée que dans tous les _Rougon-Macquart_.
+
+Mais ce sentiment, il ne l'étale jamais, parce que c'est trop facile, et
+à la portée même des sots. Il ne s'attendrit ni ne s'indigne. Contre la
+vision du monde mauvais il a l'ironie, et c'est assez. Ironie presque
+inexprimée, mais continue, et condensée comme un élixir. Celle de
+_Tamango_ est plus âcre et plus recuite que celle même des plus noirs
+chapitres de _Candide_. Je n'y sais de comparable que l'ironie de
+_Gulliver_. «...Il faut avoir de l'humanité, et laisser à un nègre au
+moins cinq pieds en longueur et deux en largeur pour s'ébattre, pendant
+une traversée de six semaines et plus, car enfin, disait Ledoux à son
+armateur pour justifier cette mesure libérale, les nègres, après tout,
+sont des hommes comme les blancs.»--«Cependant le pauvre Tamango perdait
+tout son sang. Le charitable interprète qui la veille avait sauvé la vie
+à six esclaves... lui adressa quelques paroles de consolation. Ce qu'il
+put lui dire, je l'ignore.»--«...Parmi les révoltés, les uns pleuraient;
+d'autres, levant les mains au ciel, invoquaient leurs fétiches et ceux
+des blancs.» Voilà le ton.
+
+Donc la destinée n'est ni juste ni douce; le monde n'est point bon, et
+il est incompréhensible. Mais allons-nous geindre? ou bien allons-nous
+déclamer? Point; nous ne donnerons pas cette satisfaction à l'obscure
+puissance qui a fait tout cela. Vigny écrivait dans le _Mont des
+Oliviers_: «Si le ciel est muet, aveugle et sourd au cri des
+créatures...
+
+ Le juste opposera le dédain à l'absence,
+ Et ne répondra plus que par un froid silence
+ Au silence éternel de la Divinité.
+
+C'est aussi l'attitude de Mérimée. Mais son silence, à lui, est tout
+plein de raillerie. C'est un de ses plaisirs de se moquer de la vanité
+de toutes choses, et de ceux qui ne savent pas que tout est
+vanité,--mais de s'en moquer sans qu'ils s'en doutent, et sans descendre
+à la satire ni à la bouffonnerie, lesquelles sont indignes du sage par
+trop de passion ou d'expansion. Tout ce qu'il se permet, c'est de
+mystifier les autres, discrètement. Être seul à savoir que l'on raille,
+c'est le dernier raffinement de la raillerie. Mystifications, le
+_Théâtre de Clara Gazul_, _la Guzla_, _la Vénus d'Ille_, _Lokis_, etc.
+
+Autre plaisir. Mérimée aime à voir se développer librement, bonne ou
+mauvaise, la bête humaine; et quand elle est belle, il n'est pas éloigné
+de lui croire tout permis. Il goûte par-dessus tout les époques et les
+pays de vie ardente, de passions fortes et intactes: le XVIe siècle, la
+Corse des maquis, l'Espagne picaresque.--Et ce sceptique a écrit le plus
+beau récit de bataille qui soit: _L'enlèvement de la redoute._
+
+Il put y avoir, dans la sérénité de ce pessimisme et dans la pudeur avec
+laquelle il se dissimule, quelque affectation; qui le nie? Cette
+attitude n'en a que plus de prix. Elle est l'effort d'une volonté très
+hautaine et d'un très délicat orgueil. Observer (comme fit Mérimée) les
+règles de la plus élégante honnêteté, et cela sans croire à rien
+d'absolu en morale, c'est une manière de protestation contre la réalité
+injuste; et c'est une protestation contre la réalité douloureuse que de
+ne pas daigner se plaindre devant les autres. Mérimée s'est montré,
+vis-à-vis de l'univers et de la cause première, quelle qu'elle soit,
+poli, retenu et dédaigneux, comme il était avec les hommes dans un
+salon. Sa philosophie toute négative s'est tournée en dandysme moral.
+C'est peut-être là sa plus essentielle originalité.
+
+A-t-il beaucoup souffert pour en arriver là? Il nous dit, se peignant
+sous le nom de Saint-Clair: «Il était né avec un coeur tendre et aimant;
+mais, à un âge où l'on prend trop facilement des impressions qui durent
+toute la vie, sa sensibilité trop expansive lui avait attiré les
+railleries de ses camarades. Il était fier, ambitieux; il tenait à
+l'opinion comme y tiennent les enfants. Dès lors il se fit une étude de
+cacher tous les dehors de ce qu'il regardait comme une faiblesse
+déshonorante. Il atteignit son but, mais sa victoire lui coûta cher. Il
+put celer aux autres les émotions de son âme trop tendre; mais, les
+renfermant en lui-même, il se les rendit cent fois plus cruelles. Dans
+le monde, il obtint la triste réputation d'insensible et d'insouciant;
+et dans la solitude, son imagination inquiète lui créait des tourments
+d'autant plus affreux qu'il n'aurait voulu en confier le secret à
+personne.»
+
+Le croirons-nous? Si nous le croyons, l'oeuvre de Mérimée n'en sera pas
+moins distinguée pour les raisons que j'ai dites, et l'homme en sera
+plus aimable. Croyons-le donc.
+
+
+
+
+BARBEY D'AUREVILLY
+
+
+Vous vous rappelez les propos mélancoliques de Fantasio sur un monsieur
+qui passe: «.... Je suis sûr que cet homme-là a dans la tête un millier
+d'idées qui me sont absolument étrangères; son essence lui est
+particulière. Hélas! tout ce que les hommes se disent entre eux se
+ressemble: les idées qu'ils échangent sont presque toujours les mêmes
+dans toutes leurs conversations; mais dans l'intérieur de toutes ces
+machines isolées quels replis, quels compartiments secrets! C'est tout
+un monde que chacun porte en lui, un monde ignoré qui naît et qui meurt
+en silence. Quelles solitudes que ces corps humains!»
+
+Nous avons tous éprouvé cela. L'humanité est comme une mêlée de masques.
+Pourtant--et vous en avez fait sûrement l'expérience,--parmi ces
+enveloppes mortelles, il y en a chez qui nous sentons ou croyons sentir
+une âme, une personne--peut-être parce que cette âme a quelque
+ressemblance intime avec la nôtre. Mais, par contre, ne vous est-il pas
+arrivé, en présence de tel homme obscur ou célèbre, de sentir que vous
+êtes bien réellement devant un masque impénétrable dont l'intérieur ne
+vous sera jamais révélé? J'ai eu souvent cette impression gênante. Il y
+a des hommes que j'ai rencontrés et à qui j'ai parlé vingt fois, et qui,
+j'en suis certain, me resteront toujours incompréhensibles. Il me semble
+qu'ils n'ont pas de centre, pas de «moi», qu'ils ne sont qu'un «lieu» où
+se succèdent des phénomènes physiologiques et intellectuels. Je perçois
+chez eux des séries de pensées, d'attitudes, de gestes; mais, quand ils
+me parlent, ce n'est point une personne qui me répond, c'est quelque
+merveilleux automate. Je pourrai les admirer; ils me communiqueront
+peut-être ou me suggéreront des idées, des sentiments que je n'aurais
+pas eus sans eux; mais j'ai, du premier coup, la certitude que je ne les
+aimerai jamais, que je n'aurai jamais avec eux aucune intimité, aucun
+abandon, et qu'ils seront éternellement pour moi des étrangers.
+
+Ce que je dis là de certains hommes, je le dis aussi de certains
+écrivains.
+
+M. Barbey d'Aurevilly m'étonne... Et puis... il m'étonne encore. On me
+cite de lui des mots d'un esprit surprenant, d'un tour héroïque, qui
+joignent l'éclat de l'image à l'imprévu de l'idée. On me dit qu'il parle
+toujours comme cela, et qu'il traverse la vie dans des habits spéciaux,
+redressé, embaumé, pétrifié dans une attitude d'éternelle chevalerie, de
+dandysme ininterrompu et d'obstinée jeunesse. C'est un maître écrivain,
+éloquent, abondant, magnifique, précieux, à panaches, à fusées,
+extraordinairement dénué de simplicité... Avec cela, il m'est plus
+étranger qu'Homère ou Valmiki. Il m'inspire l'admiration la plus
+respectueuse, mais la plus embarrassée, la plus effarée, la plus
+stupéfaite.
+
+Ce n'est pas ma faute. Ces grands airs, ces gestes immenses, ces
+prédilections farouches, cette superstitieuse vision de l'aristocratie,
+cette peur et cet amour du diable, ce catholicisme qui ne recouvre
+aucune vertu chrétienne, cette impertinence travaillée, ces colères, ces
+indignations, cet orgueil, cette façon emphatique et terrible de prendre
+les choses..., j'ai une peine infinie à y entrer. Ce qui rend l'âme de
+M. d'Aurevilly peu accessible à ma bonhomie, ce n'est pas qu'il soit
+aristocrate dans un siècle bourgeois, absolutiste dans un temps de
+démocratie, et catholique dans un temps de science athée (je vois très
+bien comment on peut être tout cela); mais c'est plutôt la manière dont
+il l'est. Je n'ignore pas qu'en réalité les âmes n'appartiennent point
+toutes au temps qui les a fait naître, qu'il y a parmi nous des hommes
+du moyen âge, de la Renaissance et, si vous voulez, du XXe siècle. Je
+consens donc et même je suis charmé que M. d'Aurevilly soit à la fois un
+croisé, un mousquetaire, un roué et un chouan. Mais il l'est avec une si
+hyperbolique furie, une satisfaction si proclamée de n'être pas comme
+nous, un étalage si bruyant, une mise en scène si exaspérée, qu'une
+défiance m'envahit, que l'intérêt tendre que je tenais tout prêt pour ce
+revenant des siècles passés hésite, se trouble, tourne en étonnement, et
+que je ne crois plus avoir devant moi qu'un acteur fastueux, ivre de son
+rôle et dupe de son masque. Il est vrai que le labeur, l'excès même et,
+finalement, la sincérité de cette parade a sa beauté. Si ce n'est donc
+avec une sympathie spontanée et tranquille, ce sera du moins avec grande
+curiosité et révérence que je passerai en revue les divers artifices et
+mensonges M. d'Aurevilly--qui, au surplus, ne sont peut-être pas des
+artifices, mais de bizarres et grandioses illusions. Auquel cas (cela va
+sans dire) j'admets aisément que ce ne soient illusions qu'à mes yeux.
+
+La grande illusion et la plus divertissante de M. d'Aurevilly, c'est
+assurément son catholicisme. Je pense qu'il a la foi. Du moins il
+professe hautement tous les dogmes et, par surcroît, s'émerveille
+volontiers, sans que cela en vaille toujours la peine, des «vues
+profondes de l'Église». Il écrira, par exemple: «Dans l'incertitude où
+l'on était sur le genre de mort de Jeanne, la charité du bon curé
+Caillemer n'eut point à s'affliger d'avoir à appliquer cette sévère et
+_profonde_ loi canonique qui refuse la sépulture à toute personne morte
+d'un suicide et sans repentance.» Il considère comme «abjecte et
+perverse» toute autre doctrine que la doctrine catholique. Enfin il a la
+prétention d'être chaste; il raye courageusement d'un de ses romans un
+«détail libertin de trois lignes», s'imaginant sans doute qu'il n'y en a
+point d'autres dans toute son oeuvre.
+
+Voilà qui est bien. Mais, j'ai beau faire, rien ne me semble moins
+chrétien que le catholicisme de M. d'Aurevilly. Il ressemble à un plumet
+de mousquetaire. Je vois que M. d'Aurevilly porte son Dieu à son
+chapeau. Dans son coeur? je ne sais. L'impression qui se dégage de ses
+livres est plus forte que toutes les professions de foi de l'écrivain.
+«L'homme, lisons-nous dans l'_Imitation_, s'élève au-dessus de la terre
+sur deux ailes: la simplicité et la pureté.» Ces deux ailes manquent
+étrangement à l'auteur d'_Une vieille maîtresse_. Son oeuvre entière
+respire les sentiments les plus opposés à ceux que doit avoir un enfant
+de Dieu: elle implique le culte et la superstition de toutes les vanités
+mondaines, l'orgueil, et la délectation dans l'orgueil, la complaisance
+la plus décidée et même l'admiration la plus éperdue pour les forts et
+les superbes, fussent-ils ennemis de Dieu. Les damnés exercent sur M.
+d'Aurevilly une irrésistible séduction. Il leur prête toujours des
+facultés mirifiques. Il n'admet pas qu'un damné puisse être un pied-plat
+ou un pauvre diable. L'abbé Sombreval, le prêtre athée et marié, qui
+feint de se convertir pour que sa fille ne meure pas; l'orgueilleux,
+farouche et impassible abbé de la Croix-Jugan, effroyable sous les
+cicatrices de son suicide manqué; le chevalier de Mesnilgrand, le
+truculent et flamboyant athée..., il les voit immenses, il les aime, il
+bouillonne d'admiration autour d'eux. Presque tous les héros des romans
+écrits par ce chrétien sont des athées, et qui ont du génie--et de
+grands coeurs. Il les considère avec un effroi plein de tendresses
+secrètes. Il est délicieusement fasciné par le diable.
+
+Mais, si peut-être un peu de tremblement se mêle à son ingénue et
+violente sympathie pour les damnés, c'est avec pleine sécurité et c'est
+d'un amour sans mélange qu'il aime, qu'il glorifie les grands mondains,
+les illustres dandys, les viveurs profonds, les insondables dons Juans:
+Ryno de Marigny, le baron de Brassard, Ravila de Raviles, et combien
+d'autres! Il a un idéal de vie où s'amalgament Benvenuto Cellini, le duc
+de Richelieu et Georges Brummel. Savez-vous un idéal plus antichrétien?
+
+Et est-ce sa critique, croyez-vous, qui lui vaudra le paradis? Je
+comprends et il me plaît que la critique d'un écrivain catholique soit
+intolérante à l'endroit des ennemis de la foi. Mais la critique de M.
+d'Aurevilly est d'une incroyable férocité. Elle sue le plus implacable
+orgueil. Quelques classiques, quelques écrivains ecclésiastiques, Balzac
+et Félicien Mallefille, c'est à peu près tout ce qu'elle épargne. M.
+d'Aurevilly regarde Lacordaire comme un prêtre insuffisant et douteux,
+et peu s'en faut qu'il ne taxe d'immoralité la _Vie de sainte
+Marie-Madeleine_. Sa critique est aussi étroite pour le moins et aussi
+impitoyable que celle de Louis Veuillot. Mais Veuillot était, je crois,
+«humble de coeur» malgré tout, et il y avait chez lui des coins de
+tendresse. Le catholicisme de M. d'Aurevilly ne contient pas une
+parcelle de charité--ni peut-être de justice. La religion ne lui est
+point une règle de vie, mais un costume historique et un habit de
+théâtre où il se drape en Scapamonte.
+
+Et cela même, je l'avoue, est fort intéressant.
+
+S'il n'est guère catholique, il n'est pas «diabolique» non plus, quoi
+qu'on en ait dit et bien qu'il le croie peut-être. On a fort exagéré la
+corruption de M. d'Aurevilly.
+
+On parle beaucoup, depuis quelques années, de «catholicisme sadique» et
+de «péché de malice.» Il faut voir ce que c'est. Au fond, c'est quelque
+chose d'assez simple. C'est un sentiment qui tient tout entier dans le
+mot de cette Napolitaine qui disait que son sorbet était bon, mais
+qu'elle l'aurait trouvé meilleur s'il avait été un péché. Il consiste, à
+l'origine, à faire le mal, non pour les sensations agréables qu'on en
+retire, mais parce qu'il est le mal, à faire ce que défend Dieu
+uniquement parce que Dieu le défend. Sous cette forme primitive il est
+vieux comme le monde; c'est le crime de Satan: _Non serviam_. Il suppose
+nécessairement la foi.
+
+Mais notre siècle a inventé une forme nouvelle du péché de malice,
+quelque chose de bâtard et de contradictoire: le péché de malice sans la
+foi, le plaisir de la révolte par ressouvenir et par imagination. On ne
+croit plus, et pourtant certains actes mauvais semblent plus savoureux
+parce qu'ils vont contre ce qu'on a cru. Par exemple, le ressouvenir des
+obligations de la pudeur chrétienne, encore qu'on ne se croie plus tenu
+par elles, nous rend plus exquis les manquements à cette pudeur. Nous
+concevons plus vivement, en effet, nous nous représentons dans un plus
+grand détail et nous perpétrons avec plus d'application l'acte qui passe
+pour péché que celui qui est moralement indifférent. L'idée de la loi
+violée (même quand nous n'y croyons plus) nous fait plus attentifs aux
+sensations dont la recherche constitue la violation de cette loi, et
+par conséquent les avive, les affine et les prolonge. C'est pourquoi,
+depuis Baudelaire, beaucoup de poètes et de romanciers se sont plu à
+mêler les choses de la religion à celles de la débauche et à donner à
+celle-ci une teinte de mysticisme. Il est vrai que ce mysticisme simulé
+peut quelquefois redevenir sincère; car la conscience de l'incurable
+inassouvissement du désir et de sa fatalité, le détraquement nerveux qui
+suit les expériences trop nombreuses et qui dispose aux sombres
+rêveries, tout cela peut faire naître chez le débauché l'idée d'une
+puissance mystérieuse à laquelle il serait en proie. Dans l'antique
+Orient, les cultes mystiques ont été les cultes impurs. Cette alliance
+de la songerie religieuse et de l'enragement charnel, des jeunes gens
+l'ont appelée «satanique». Comme il leur plaira! Ce satanisme est, en
+somme, un divertissement assez misérable, et il ne prête qu'à un nombre
+d'effets littéraires extrêmement restreint.
+
+Eh bien, il faut le dire à l'honneur de M. d'Aurevilly, s'il y a chez
+lui du satanisme, ce n'est point celui-là. Son satanisme consiste
+simplement à voir partout le diable--et, d'abord, à nous raconter, avec
+complaisance et en s'excitant sur ce qu'ils ont d'extraordinaire, des
+actes d'impiété ou des cas surprenants de perversion morale.
+
+Mlle Alberte, qui sort du couvent, met, pendant le dîner, son pied sur
+celui de l'officier qui est en pension chez ses parents, de bons
+bourgeois de petite ville. Un mois après, sans avoir rien dit, elle
+entre une nuit dans la chambre de l'officier et se livre, toujours sans
+dire un mot (_le Rideau cramoisi_).--Le comte Serlon de Savigny
+empoisonne sa femme, de complicité avec sa maîtresse Hauteclaire, fille
+d'un prévôt, avec laquelle il fait des armes toutes les nuits. Puis il
+épouse Hauteclaire, et tous deux sont et restent _parfaitement heureux_
+(_le Bonheur dans le crime_).--La comtesse de Stasseville, froide,
+spirituelle et mystérieuse, a pour amant, sans que personne s'en doute,
+un gentleman très fort au whist, Mermor de Kéroël. Elle empoisonne sa
+fille par jalousie. Elle a la manie de mâchonner continuellement des
+tiges de résédas, et, après sa mort, on trouve dans son salon, au fond
+d'une caisse de résédas, le cadavre d'un enfant (_le Dessous des cartes
+d'une partie de whist_).--Pendant la Terreur, l'abbé Reniant, prêtre
+défroqué, jette aux cochons des hosties consacrées: ces hosties avaient
+été confiées par des prêtres à une pauvre sainte fille qui les portait
+«entre ses tétons,»--Le major Ydow, quand il découvre que sa femme
+Pudica n'était qu'une courtisane, brise l'urne de cristal où il gardait
+le coeur de l'enfant mort qu'il avait cru son fils, et lui jette à la
+tête ce coeur qu'elle lui renvoie comme une balle. «C'est la première
+fois certainement que si hideuse chose se soit vue! un père et une mère
+se souffletant tour à tour le visage avec le coeur mort de leur enfant!»
+(_À un dîner d'athées._)--Le duc de Sierra-Leone, ayant soupçonné don
+Esteban d'être l'amant de la duchesse, le fait étrangler par ses nègres,
+puis lui arrache le coeur et le donne à manger à ses chiens. La
+duchesse, qui est innocente, se fait fille publique pour se venger. «Je
+veux mourir, dit-elle à l'un de ses clients d'une nuit, où meurent les
+filles comme moi... Avec ma vie ignominieuse de tous les soirs, il
+arrivera bien qu'un jour la putréfaction de la débauche saisira et
+rongera enfin la prostituée et qu'elle ira tomber par morceaux et
+s'éteindre dans quelque honteux hôpital. Oh! alors ma vie sera payée,
+ajouta-t-elle avec l'enthousiasme de la plus affreuse espérance; alors
+il sera temps que le duc de Sierra-Leone apprenne comment sa femme, la
+duchesse de Sierra-Leone, aura vécu et comment elle meurt» (_la
+Vengeance d'une femme_). Et, c'est ainsi que M. d'Aurevilly nous
+terrorise. Mais ce satanisme est un peu celui d'un Croque-mitaine.
+
+Ou bien encore M. d'Aurevilly nous montre, dans des faits inexplicables,
+l'action directe du diable. Jeanne le Hardouey voit un jour à l'église
+l'abbé de la Croix-Jugan. La face mutilée du prêtre est horrible. Mais
+Jeanne est prise pour lui d'un effroyable amour; et, comme elle ne peut
+ni dompter sa passion ni l'assouvir, elle se jette dans une mare. Un
+berger, qui la haïssait, le lui avait prédit. Peut-être lui a-t-il jeté
+un sort?... (_L'Ensorcelée._) La vieille Malgaigne, qui a eu jadis des
+rapports avec le diable, prédit à l'abbé Sombreval qu'il finira dans
+l'étang de Quesnay... Et, en effet, le prêtre athée, après avoir déterré
+sa fille dont il a causé involontairement la mort, se précipite dans
+l'étang avec le cadavre... (_le Prêtre marié_).--Ryno de Marigny épouse
+par amour l'idéale et liliale Hermengarde de Polastron, avec le
+consentement de sa vieille maîtresse, l'Espagnole Vellini. «Va! lui dit
+la Vellini: tu me reviendras!» Et il lui revient, tout en continuant
+d'aimer Hermengarde. C'est que Ryno et la Vellini ont bu du sang l'un de
+l'autre; rien à faire contre cela: c'est un «sort», une «possession»
+(_Une vieille maîtresse_). Presque tous les héros de M. d'Aurevilly sont
+des «ensorcelés».
+
+Cette croyance, si triomphalement affichée, à l'action du diable et à
+son ingérence dans les affaires humaines, peut paraître piquante,
+surtout quand on se rappelle le caractère si peu chrétien du
+catholicisme de M. d'Aurevilly. Mais tout cela est au fond, assez
+innocent. Il me semble même que celui qui, croyant au diable, l'aimerait
+par enfantillage et romantique bravade, ne serait pas, après tout, un
+être si diabolique; car il resterait un croyant, il aurait de l'univers
+une conception très ferme et très décidée: il ne serait qu'un manichéen
+qui s'amuse à faire un mauvais choix. Le vrai satanisme, c'est la
+négation de Satan aussi bien que de Dieu, c'est le doute, l'ironie,
+l'impossibilité de s'arrêter à une conception du monde, la persuasion
+intime et tranquille que le monde n'a point de sens, est foncièrement
+inutile et inintelligible... De ce satanisme-là, il y en a plus dans
+telle page de Sainte-Beuve, de Mérimée ou de M. Renan, que dans ces
+ingénues _Diaboliques_.
+
+Le plus fâcheux, c'est que le surnaturel des histoires de M. d'Aurevilly
+est la suppression de toute psychologie. Le farouche écrivain développe,
+exprime violemment, abondamment--et longuement--les actes et les
+sentiments de ses personnages: il ne les _explique_ jamais, et ne
+saurait en effet les expliquer sans éliminer le diable--auquel il tient
+plus qu'à tout. Or il semble bien que M. d'Aurevilly prenne pour
+profondeur cette absence d'explication. Et ce sera là, si vous le voulez
+bien, sa troisième illusion.
+
+Et voici la quatrième. Elle consiste dans une foi absolue,
+imperturbable, à la suprématie physique et intellectuelle, à l'esprit, à
+la beauté, à l'élégance, au «je ne sais quoi» des hommes et des femmes
+du faubourg Saint-Germain. Le faubourg! M. d'Aurevilly y croit encore
+plus que Balzac! Toutes ses grandes dames et tous ses gentilshommes
+sont, sans exception, des créatures quasi surhumaines. Il écrit
+couramment (et je ne sais si vous sentez comme moi ce qu'il y a
+d'impayable dans l'intonation à la fois hautaine et familière et, pour
+ainsi dire, dans le «geste» de ces phrases): «Spirituelles, nobles, du
+ton le plus faubourg Saint-Germain, mais ce soir-là hardies comme des
+pages de la maison du roi, quand il y avait une maison du roi et des
+pages, elles furent d'un étincellement d'esprit, d'un mouvement, d'une
+verve et d'un brio incomparables.»--«Il fallait qu'il fût trouvé de très
+bonne compagnie pour ne pas être souvent trouvé de la mauvaise. Mais,
+quand on en est réellement, vous savez bien qu'on se passe tout, au
+faubourg Saint-Germain!»--«Elle était jeune, riche, d'un nom superbe,
+belle, spirituelle, d'une large intelligence d'artiste, et naturelle
+avec cela, comme on l'est dans votre monde, quand on l'est!...»
+
+Mais cette illusion se rattache à une autre plus générale et qui a été
+celle de tous les romantiques. M. d'Aurevilly croit qu'il n'y a
+d'intéressant que l'extraordinaire. Ce n'est chez lui que Laras
+immenses, dons Juans prodigieux, Rolands surnaturels, femmes fatales,
+Messalines démesurées, ou saintes de vitrail plus saintes que les anges.
+Le gonflement est universel. Il y a dans _l'Ensorcelée_ une pauvresse,
+ancienne fille de joie, Clotilde Mauduit: elle devient sibylline,
+monumentale de mystère, de dignité et d'orgueil. M. d'Aurevilly a, comme
+Balzac, des extases et des émerveillements bruyants devant ses
+personnages. Et c'est, dans les détails comme dans les conceptions
+d'ensemble, un romantisme effréné et puéril. «... Je me suis piqué la
+veine où tu as bu, écrit Vellini à Ryno, et je trace ces mots à peine
+lisibles _avec l'épingle de mes cheveux sur cette feuille arrachée d'un
+vieux missel..._» Et dire que c'est tout le temps comme cela!
+Comprenez-vous qu'au moment même où je cherche à mettre mes impressions
+en ordre, il m'en reste encore quelque ahurissement?
+
+La dernière illusion (est-ce la dernière?) de M. d'Aurevilly consiste à
+croire que le dandysme est quelque chose de considérable et qui fait
+honneur à l'esprit humain. Il a toujours été très préoccupé du dandysme
+et a consacré un volume à Georges Brummel. Voici, je pense, les raisons
+de ce goût singulier.
+
+L'oeuvre que se propose le dandysme est très paradoxale et très
+difficile. Généralement on ne domine les hommes que par la puissance
+matérielle, par le génie des arts ou des sciences, quelquefois par
+l'ascendant de la vertu. Les agréments extérieurs, l'élégance des
+habits, la politesse des manières, tout cela passe, non seulement aux
+yeux des sages, mais même aux yeux des gens du monde quand il s'avisent
+d'être sérieux, pour des avantages très inférieurs à l'esprit, aux
+talents et à la valeur morale.
+
+Or le dandy entreprend de modifier du tout au tout cette opinion si
+profondément enfoncée chez les hommes par une philosophie traditionnelle
+et banale et de bouleverser la hiérarchie des mérites. Délibérément, il
+fait son tout de ces avantages prétendus futiles. C'est aux choses qui
+ont le moins d'importance qu'il se pique d'en attacher le plus. Et cette
+vue volontairement absurde du monde, il arrive à l'imposer aux autres.
+Il réussit à faire croire à la partie oisive et riche de la société que
+d'innover en fait d'usages mondains, de conventions élégantes, d'habits,
+de manières et d'amusements, c'est aussi rare, aussi méritoire, aussi
+digne de considération que d'inventer et de créer en politique, en art,
+en littérature. Il spiritualise la mode. D'un ensemble de pratiques
+insignifiantes et inutiles il fait un art qui porte sa marque
+personnelle, qui plaît et qui séduit à la façon d'un ouvrage de
+l'esprit. Il communique à de menus signes de costume, de tenue et de
+langage, un sens et une puissance qu'ils n'ont point naturellement.
+Bref, _il fait croire à ce qui n'existe pas_. Il «règne par les airs»,
+comme d'autres par les talents, par la force, par la richesse. Il se
+fait, avec rien, une supériorité mystérieuse que nul ne saurait définir,
+mais dont les effets sont aussi réels et aussi grands que ceux des
+supériorités classées et reconnues par les hommes. Le dandy est un
+révolutionnaire et un illusionniste.
+
+Mais il y a plus: cette royauté des manières, qu'il élève à la hauteur
+des autres royautés humaines, il l'enlève aux femmes, qui seules
+semblaient faites pour l'exercer. C'est à la façon et un peu par les
+moyens des femmes qu'il domine. Et cette usurpation de fonctions, il la
+fait accepter par les femmes elles-mêmes et, ce qui est encore plus
+surprenant, par les hommes. Le dandy a quelque chose d'antinaturel,
+d'androgyne, par où il peut séduire infiniment.
+
+Au reste, le dandy est très réellement un artiste à sa manière. C'est
+toute sa vie qui est son oeuvre d'art à lui. Il plaît et règne par les
+apparences qu'il donne à sa personne physique, comme l'écrivain par ses
+livres. Et il plaît tout seul, sans le secours d'autrui. Ce n'est pas,
+comme le comédien, la pensée d'un autre qu'il interprète avec sa
+personne et son corps. Aussi le vrai dandy me paraît-il venir, dans
+l'échelle des mérites, au-dessus du grand comédien.
+
+Enfin, la fonction du dandy est éminemment philosophique. Comme il fait
+quelque chose avec le néant, comme ses inventions consistent en des
+riens parfaitement superflus et qui ne valent que par l'opinion qu'il en
+a su donner, il nous apprend que les choses n'ont de prix que celui que
+nous leur attachons, et que «l'idéalisme est le vrai». Et comme, ayant
+pris la mieux reconnue des vanités, il a su l'égaler aux occupations qui
+passent pour les plus nobles, il nous fait aussi entendre par là que
+tout est vain.
+
+Seulement, pour que le dandy soit tout ce que j'ai dit, une condition
+est nécessaire: il ne faut pas qu'il soit dupe de lui-même. Il faut
+qu'il ait conscience de la profonde ironie et du paradoxe effrayant de
+son oeuvre. M. d'Aurevilly en a-t-il conscience?
+
+C'est la question que je me pose sans cesse en parlant de lui. Et de là
+mon embarras. Est-il dupe des sentiments extraordinaires qu'il affiche,
+de son dandysme, de son catholicisme, de son satanisme un peu enfantin,
+de ses préjugés sur l'aristocratie? Qui distinguera son masque de son
+visage? Je crois que ce qu'il y a de sincère en lui, c'est le goût de la
+grandeur, de la force, de l'héroïsme, et la joie de se sentir
+«différent» de ses contemporains. Il a certes l'imagination puissante et
+parfois épique (_le Chevalier Destouches_). Mais l'outrance énorme et
+continue de son expression donne à tous ses livres un air théâtral, une
+apparence d'artifice. Il a beau avoir de terribles trompettes dans la
+voix et faire des gestes tout à fait sublimes, je suis effrayé de voir à
+combien peu se réduit le noyau substantiel de ces oeuvres redondantes.
+Parmi des affirmations d'idéalisme et de foi catholique ou
+aristocratique développées avec furie, je vois s'agiter des figures
+étranges et plus qu'humaines; mais je vous jure que je ne les sens pas
+vivre. Je trouve des passions singulières et d'une énergie féroce; mais
+de tous ces drames vous n'extrairez pas, j'en ai peur, une goutte de
+vraie pitié ni de simple tendresse. Toute cette oeuvre où s'épand une
+imagination si riche, où roule une si vertigineuse rhétorique, je me dis
+que, si elle est retentissante, c'est peut-être à la façon d'une armure
+vide, et que si elle est empanachée, c'est peut-être comme un catafalque
+qui recouvre le néant. Cet écrivain catapultueux n'est-il donc que le
+dernier et le plus forcené des romantiques? Qu'y a-t-il au juste dans
+son fait? Histrionisme magnanime ou snobisme majestueux? J'hésite et je
+m'étonne... Et, tandis que je demeure stupide, je me rappelle cette
+réplique de Mesnilgrand dans _le Dîner d'athées_:
+
+ «Mon cher, les hommes... comme moi n'ont été faits de toute
+ éternité que pour étonner les hommes... comme toi!»
+
+Je me le tiens pour dit, et je tâche de transformer mon étonnement en
+admiration. Après tout, l'outrance et l'artifice portés à ce point
+deviennent des choses rares et qu'il faut ne considérer qu'avec respect.
+Mettons, pour sortir de peine, que le chef-d'oeuvre de M. d'Aurevilly,
+c'est M. d'Aurevilly lui-même. Quelle que soit dans son personnage la
+part de la nature et de la volonté, la constance, la sûreté, la maîtrise
+infaillible avec lesquelles il a soutenu ce rôle ne sont pas d'un
+médiocre génie. S'est-il contenté d'achever, de pousser à leur maximum
+d'expression les traits naturels de sa personne physique et morale? Ou
+bien est-ce un masque qu'il s'est composé de toutes pièces et qu'il
+s'est appliqué? On ne sait; et sans doute lui-même ne saurait plus le
+dire. Si c'est un masque, quel prodige de l'art! Ah! comme il tient! et
+depuis combien d'années! secrètement réparé peut-être, mais toujours
+intact aux yeux, sans un trou, sans une fêlure. Soyez tranquille, la
+mort le prendra debout, niant le temps, la tête haute, superbe et
+redressé, et s'épandant en propos fastueux. Quelle force d'âme, quand on
+y songe, dans cet acharnement à garder jusqu'au bout, en présence des
+autres hommes, l'apparence et la forme extérieure du personnage spécial
+qu'on a rêvé d'être et qu'on a été! C'est de l'héroïsme tout simplement,
+et, je vous prie de donner au mot tout son sens. Et si c'est de
+l'héroïsme inutile et incompris, c'est d'autant plus beau.
+
+
+
+
+M. PAUL VERLAINE[3]
+
+ET
+
+LES POÈTES «SYMBOLISTES» & «DÉCADENTS»
+
+ [Note 3: _Poèmes saturniens_; _la Bonne chanson_; _Fêtes
+ galantes_; _Jadis et naguère_; _Romances sans paroles_ (chez
+ Léon Vanier); _Sagesse_ (chez Victor Palmé).]
+
+
+I.
+
+Peut-être, au risque de paraître ingénu, vais-je vous parler des poètes
+symbolistes et décadents. Pourquoi? D'abord par un scrupule de
+conscience. Qui sait s'ils sont, autant qu'ils en ont l'air, en dehors
+de la littérature, et si j'ai le droit de les ignorer?--Puis par un
+scrupule d'amour-propre. Je veux faire comme Paul Bourget, qui se
+croirait perdu d'honneur si une seule manifestation d'art lui était
+restée incomprise.--Enfin, par un scrupule de curiosité. Il se peut que
+ces poètes soient intéressants à étudier et à définir, et que leur
+personne ou leur oeuvre me communique quelque impression non encore
+éprouvée. Mais, comme j'ai au fond l'esprit timide, j'ai besoin, avant
+de tenter l'aventure, de m'entourer de quelques précautions. Je m'abrite
+derrière deux hypothèses, invérifiables l'une et l'autre, et que je n'ai
+qu'à donner comme telles pour n'être point accusé soit de témérité, soit
+de snobisme.
+
+Premièrement, je suppose que les poètes dits décadents ne sont point de
+simples mystificateurs. À dire vrai, je suis tenté de les croire à peu
+près sincères--non point parce qu'ils sont terriblement sérieux,
+solennels et pontifiants, mais parce que voilà déjà longtemps que cela
+dure, sans un oubli, sans une défaillance. Il ne leur est jamais échappé
+un sourire. Une mystification si soutenue, qui réclamerait un tel
+effort, et un effort si disproportionné avec le plaisir ou le profit
+qu'on en retire, serait, il me semble, au-dessus des forces humaines.
+Puis j'ai coudoyé quelques-uns de ces initiés, et j'ai eu, sur d'autres,
+des renseignements que j'ai lieu de croire exacts. Il m'a paru que la
+plupart étaient de bons jeunes gens, d'autant de candeur que de
+prétention, assez ignorants, et qui n'avaient point assez d'esprit pour
+machiner la farce énorme dont on les accuse et pour écrire par jeu la
+prose et les vers qu'ils écrivent. Enfin, leur ignorance même et la date
+de leur venue au monde (qui fait d'eux des esprits très jeunes lâchés
+dans une littérature très vieille, des sortes de barbares sensuels et
+précieux), leur vie de noctambules, l'abus des veilles et des boissons
+excitantes, leur désir d'être singuliers, la mystérieuse névrose (soit
+qu'ils l'aient, qu'ils croient l'avoir ou qu'ils se la donnent), il me
+semble que tout cela suffirait presque à expliquer leur cas et qu'il
+n'est point nécessaire de suspecter leur bonne foi.
+
+Secondement, je suppose que le «symbolisme» ou le «décadisme» n'est pas
+un accident totalement négligeable dans l'histoire de la littérature.
+Mais j'ai sur ce point des doutes plus sérieux que sur le premier.
+Certes on avait déjà vu des maladies littéraires: le «précieux» sous
+diverses formes (à la Renaissance, dans la première moitié du XVIIe
+siècle, au commencement du XVIIIe), puis les «excès» du romantisme, de
+la poésie parnassienne et du naturalisme. Mais il y avait encore
+beaucoup de santé dans ces maladies; même la littérature en était
+parfois sortie renouvelée. Et surtout la langue avait toujours été
+respectée dans ces tentatives. Les «précieux» et les «grotesques» du
+temps de Louis XIII, les romantiques et les parnassiens avaient continué
+de donner aux mots leur sens consacré, et se laissaient aisément
+comprendre. Il y a plus: les jeux d'un Voiture ou ceux d'un Cyrano de
+Bergerac exigeaient, pour être agréables, une grande précision et une
+grande propriété dans les termes. C'est la première fois, je pense, que
+des écrivains semblent ignorer le sens traditionnel des mots et, dans
+leurs combinaisons, le génie même de la langue française et composent
+des grimoires parfaitement inintelligibles, je ne dis pas à la foule,
+mais aux lettrés les plus perspicaces. Or je pourrais sans doute
+accorder quelque attention à ces logogriphes, croire qu'ils méritent
+d'être déchiffrés, et qu'ils impliquent, chez leurs auteurs, un état
+d'esprit intéressant, s'il m'était seulement prouvé que ces jeunes gens
+sont capables d'écrire proprement une page dans la langue de tout le
+monde; mais c'est ce qu'ils n'ont jamais fait. Cependant, puisqu'une
+curiosité puérile m'entraîne à les étudier, je suis bien obligé de
+présumer qu'ils en valent la peine, et je maintiens ma seconde
+hypothèse.
+
+
+II.
+
+... En bien, non! je ne parlerai pas d'eux, parce que je n'y comprends
+rien et que cela m'ennuie. Ce n'est pas ma faute. Simple Tourangeau,
+fils d'une race sensée, modérée et railleuse, avec le pli de vingt
+années d'habitudes classiques et un incurable besoin de clarté dans le
+discours, je suis trop mal préparé pour entendre leur évangile. J'ai lu
+leurs vers, et je n'y ai même pas vu ce que voyait le dindon de la fable
+enfantine, lequel, s'il ne distinguait pas très bien, voyait du moins
+quelque chose. Je n'ai pu prendre mon parti de ces séries de vocables
+qui, étant enchaînés selon les lois d'une syntaxe, semblent avoir un
+sens, et qui n'en ont point, et qui vous retiennent malicieusement
+l'esprit tendu dans le vide, comme un rébus fallacieux ou comme une
+charade dont le mot n'existerait pas...
+
+ En ta dentelle où n'est notoire
+ Mon doux évanouissement,
+ Taisons pour l'âtre sans histoire
+ Tel voeu de lèvres résumant.
+
+ Toute ombre hors d'un territoire
+ Se teinte itérativement
+ À la lueur exhalatoire
+ Des pétales de remuement...
+
+J'ai pris ces vers absolument au hasard dans l'un des petits recueils
+symbolistes, et j'ai eu la naïveté de chercher, un quart d'heure durant,
+ce qu'ils pouvaient bien vouloir dire. J'aurais mieux fait de passer ce
+temps à regarder les signes gravés sur l'obélisque de Louqsor; car du
+moins l'obélisque est proche d'un fort beau jardin, et il est rose,
+d'un rose adorable, au soleil couchant... Si les vers que j'ai cités
+n'ont pas plus de sens que le bruit du vent dans les feuilles ou de
+l'eau sur le sable, fort bien. Mais alors j'aime mieux écouler l'onde ou
+le vent.
+
+L'un d'eux, pourtant, nous a exposé ce qu'ils prétendaient faire dans
+une brochure modestement intitulée _Traité du verbe_, avec _Avant-dire_
+de Stéphane Mallarmé. On y voit qu'ils ont inventé (paraît-il) deux
+choses: le symbole et l'instrumentation poétique.
+
+L'auteur du _Traité du verbe_ nous explique ce que c'est que le symbole:
+
+ «Agitons que pour le repos vespéral de l'amante le poète voudrait
+ le site digne qui exhalât vaporeusement le mot _aimer_.
+
+ «Or, en quête sous les ramures, il s'est lassé, et la nuit est
+ venue sur la vanité de son espoir présomptueux: parmi l'air le
+ plus pur de désastre, en le plus plaisant lieu une voix
+ disparate, un pin sévèrement noir ou quelque rouvre de trop d'ans
+ s'opposait à l'intégral salut d'amour, et la velléité dès lors
+ inerte demeurait muette, sans même la conscience mélancolique de
+ son mutisme.
+
+ «Voudras-tu, poète, te résigner?
+
+ «Non, et les lieux inutiles reverront sa visite: les pierres
+ nuées qui lui plurent, il les ordonnera négligemment en un
+ parterre de mousse dont il garde le puéril souvenir: par son
+ unique vouloir esseulées, hors de mille s'étrangeront là quelques
+ ramures vertes virginalement sur de droits rêves, et perplexes
+ quand sous elles il laissera qui prévalaient d'oiseaux tels
+ rameaux morts gésir, et devinée mieux que vue aux dentelles des
+ verdures amènera large et molle une rivière où des lis
+ gigantesques: un torse nu de vierge en l'eau s'ornera d'une
+ toison mêlée à l'heure d'un soleil saignant son or mourant.
+
+ «Alors pourra venir celle-là: et l'amante au seuil très noblement
+ s'alanguira, comprenant, sa rougeur d'ange exquisement éparse
+ parmi le doux soir, l'Hymen immortel mêlé d'oubli et
+ d'appréhension qui de son murmure visible emplira le site créé.»
+
+Cela veut dire, sauf erreur:
+
+--Supposons que le poète veuille, pour que l'amante y dorme le soir, un
+paysage digne d'elle et qui fasse rêver d'amour. Ce paysage idéal, il le
+demandera vainement à la nature: toujours quelque détail disparate y
+rompra l'harmonie rêvée. Alors il fera son choix dans les matériaux que
+lui offre le monde réel. Il disposera à son gré les pierres nuancées; il
+arrangera les ramures droites sur les troncs élancés ou pliants et
+chargés d'oiseaux; il sèmera le gazon de branches mortes et laissera
+entrevoir, parmi la feuillée, une large rivière, avec de grands lis et
+un torse de vierge, etc.
+
+Et plus loin:
+
+ «L'heure n'est étrange, désormais, de resserrer d'un noeud solide
+ les preuves sans ire émises, violettes faveurs de mon songe.»
+
+Cela veut dire: «Résumons-nous.»
+
+ «L'idée, qui seule importe, en la vie est éparse.
+
+ «Aux ordinaires et mille visions (pour elles-mêmes à négliger) où
+ l'Immortelle se dissémine, le logique et méditant poète les
+ lignes saintes ravisse, desquelles il composera la vision seule
+ digne: le réel et suggestif SYMBOLE d'où, palpitante pour le
+ rêve, en son intégrité nue se lèvera l'Idée première et dernière
+ ou vérité.»
+
+Cela signifie, je crois, en langage humain, que certaines formes,
+certains aspects du monde physique font naître en nous certains
+sentiments, et que, réciproquement, ces sentiments évoquent ces visions
+et peuvent s'exprimer par elles. Cela signifie aussi, par suite, que le
+poète ne copie pas exactement la réalité, mais ne lui emprunte que ce
+qui correspond, en elle, à l'impression qu'il veut traduire... Mais
+est-ce qu'il ne vous semble pas que nous nous doutions un peu de ces
+choses?
+
+L'invention des symbolistes consiste peut-être à _ne pas dire_ quels
+sentiments, quelles pensées ou quels états d'esprit ils expriment par
+des images. Mais cela même n'est pas neuf. Un SYMBOLE est, en somme, une
+comparaison prolongée dont on ne nous donne que le second terme, un
+système de métaphores suivies. Bref, le symbole, c'est la vieille
+«allégorie» de nos pères. Horreur! la pièce de Mme Deshoulières: «Dans
+ces prés fleuris...» est un symbole! Et c'est un symbole que _le Vase
+brisé_, si vous rayez les deux dernières strophes.
+
+Seulement, prenez garde: si vous les rayez, celles qui resteront seront
+toujours charmantes; mais vous verrez qu'elles n'exprimeront plus rien
+de bien précis, qu'elles ne vous suggéreront plus que l'idée vague d'une
+brisure, d'une blessure secrète. Les symboles précis et clairs par
+eux-mêmes sont assez peu nombreux. Il est très vrai que la plus belle
+poésie est faite d'images, mais d'images expliquées. Si vous ôtez
+l'explication, vous ne pourrez plus exprimer que des idées ou des
+sentiments très généraux et très simples: naissance ou déclin d'amour,
+joie, mélancolie, abandon, désespoir... Et ainsi (c'est où je voulais en
+venir) le symbolisme devient extrêmement commode pour les poètes qui
+n'ont pas beaucoup d'idées.
+
+Et voici la seconde découverte des symbolistes hagards.
+
+On soupçonnait, depuis Homère, qu'il y a des rapports, des
+correspondances, des affinités entre certains sons, certaines formes,
+certaines couleurs et certains états d'âme. Par exemple, on sentait que
+les _a_ multipliés étaient pour quelque chose dans l'impression de
+fraîcheur et de paix que donne ce vers de Virgile:
+
+ _Pascitur in silva magna formosa juvenca._
+
+On sentait que la douceur des _u_ et la tristesse des _é_ prolongés par
+des muettes contribuaient au charme de ces vers de Racine:
+
+ Ariane, ma soeur, de quelle amour blessée
+ Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée!
+
+On n'ignorait pas que les sons peuvent être éclatants ou effacés comme
+les couleurs, tristes ou joyeux comme les sentiments. Mais on pensait
+que ces ressemblances et ces rapports sont un peu fuyants, n'ont rien
+de constant ni de rigoureux, et qu'ils nous sont pour le moins indiqués
+par le sens des mots qui composent la phrase musicale. Si les _u_ et les
+_é_ du distique de Racine nous semblent correspondre à des sons de flûte
+ou à des teintes de crépuscule, c'est bien un peu parce que ce distique
+exprime en effet une idée des plus mélancoliques.
+
+Mais si l'on vous demandait à quels instruments de musique, à quelles
+couleurs, à quels sentiments correspondent exactement les voyelles et
+les diphtongues et leurs combinaisons avec les consonnes, vous seriez,
+j'imagine, fort empêché. Et si l'on vous disait que ce misérable Arthur
+Rimbaud a cru, par la plus lourde des erreurs, que la voyelle _u_ était
+verte, vous n'auriez peut-être pas le courage de vous indigner; car il
+vous paraît également possible qu'elle soit verte, bleue, blanche,
+violette et même couleur de hanneton, de cuisse de nymphe émue, ou de
+fraise écrasée.
+
+Or écoutez bien! _A_ est noir, _e_ blanc, _i_ bleu, _o_ rouge, _u_
+jaune.
+
+Et le noir, c'est l'orgue; le blanc, la harpe; le bleu, le violon; le
+rouge, la trompette; le jaune, la flûte.
+
+Et l'orgue exprime la monotonie, le doute et la simplesse (_sic_); la
+harpe, la sérénité; le violon, la passion et la prière; la trompette, la
+gloire et l'ovation; la flûte, l'ingénuité et le sourire.
+
+Et vous pourrez voir dans le _Traité du verbe_, déterminées avec la même
+précision et pour l'éternité, les nuances de son, de timbre, de couleur
+et de sentiment qui résultent des diverses combinaisons des voyelles
+entre elles ou avec les consonnes.
+
+Faisons un acte de foi.
+
+Le bon Sully-Prudhomme ne demandait pas mieux que de le faire. Il disait
+humblement à un jeune «instrumentiste» qui était venu lui rendre visite:
+
+--Pardonnez-moi. J'essaye de comprendre ce que vous voulez faire. Vous
+ne considérez, n'est-ce pas, que la valeur musicale des mots, sans tenir
+compte de leur sens?
+
+Le bon jeune homme répondit:
+
+--Nous en tenons compte dans une certaine mesure.
+
+--Mais alors, dit Sully, prenez garde: vous allez être obscurs.
+
+Dans quelle mesure les jeunes symbolards tiennent encore compte du sens
+des mots, c'est ce qu'il est difficile de démêler. Mais cette mesure est
+petite; et, pour moi, je ne distingue pas bien les endroits où ils sont
+obscurs de ceux où ils ne sont qu'inintelligibles.
+
+Pourtant, dans toute erreur il y a, comme dit Shakespeare, une _âme_ de
+vérité. Si ces jeunes gens voulaient être raisonnables, s'ils ne
+gâtaient point par de damnables exagérations l'évangile qu'ils nous
+apportent, on s'apercevrait qu'ils ont fait deux belles découvertes et
+bien inattendues (car il n'y a guère plus de six mille ans qu'on les
+connaissait).
+
+Ils ont découvert la métaphore et l'harmonie imitative[4]!
+
+ [Note 4: Je sais que, parmi les poètes connus sous le nom de
+ décadents, il y en a qui se laissent lire et qui ont du talent.
+ Mais ceux-là ne sont, en somme, que des disciples plus ou moins
+ habiles de Baudelaire, et j'ai pensé qu'il n'était point utile
+ de parler d'eux.]
+
+
+III.
+
+Est-ce à dire qu'il n'y eût plus rien à découvrir en poésie?
+
+Je ne dis pas cela. Il y avait quelque chose peut-être. Quoi? je ne
+sais. Quelque chose de moins précis, de moins raisonnable, de moins
+clair, de plus chantant, de plus rapproché de la musique que la poésie
+romantique et parnassienne. Notre poésie a toujours trop ressemblé à de
+la belle prose. Ceux mêmes qui y ont mis le moins de raison en ont
+encore trop mis. Imaginez quelque chose d'aussi spontané, d'aussi
+gracieusement incohérent, d'aussi peu oratoire et discursif que
+certaines rondes enfantines et certaines chansons populaires, des séries
+d'impressions notées comme en rêve. Mais supposez en même temps que ces
+impressions soient très fines, très délicates et très poignantes,
+qu'elles soient celles d'un poète un peu malade, qui a beaucoup exercé
+ses sens et qui vit à l'ordinaire dans un état d'excitation nerveuse.
+Bref, une poésie sans pensée, à la fois primitive et subtile, qui
+n'exprime point des suites d'idées liées entre elles (comme fait la
+poésie classique), ni le monde physique dans la rigueur de ses contours
+(comme fait la poésie parnassienne), mais des états d'esprit où nous ne
+nous distinguons pas bien des choses, où les sensations sont si
+étroitement unies aux sentiments, où ceux-ci naissent si rapidement et
+si naturellement de celles-là qu'il nous suffit de noter nos sensations
+au hasard et comme elles se présentent pour exprimer par là même les
+émotions qu'elles éveillent successivement dans notre âme...
+
+Comprenez-vous?... Moi non plus. Il faut être ivre pour comprendre. Si
+vous l'êtes jamais, vous remarquerez ceci. Le monde sensible (toute la
+rue si vous êtes à Paris, le ciel et les arbres si vous êtes à la
+campagne) vous entre, si je puis dire, dans les yeux. Le monde sensible
+cesse de vous être extérieur. Vous perdez subitement le pouvoir de l'
+«objectiver», de le tenir en dehors de vous. Vous éprouvez réellement
+qu'un paysage n'est, comme on l'a dit, qu'un état de conscience. Dès
+lors il vous semble que vous n'avez qu'à dire vos perceptions pour
+traduire du même coup vos sentiments, que vous n'avez plus besoin de
+préciser le rapport entre la cause et l'effet, entre le signe et la
+chose signifiée, puisque les deux se confondent pour vous... Encore une
+fois, comprenez-vous? Moi je comprends de moins en moins; je ne sais
+plus, j'en arrive au balbutiement. Je conçois seulement que la poésie
+que j'essaye de définir serait celle d'un solitaire, d'un névropathe et
+presque d'un fou, qui serait néanmoins un grand poète. Et cette poésie
+se jouerait sur les confins de la raison et de la démence.
+
+Quant à l'homme de cette poésie, je veux que ce soit un être
+exceptionnel et bizarre. Je veux qu'il soit, moralement et socialement,
+à part des autres hommes. Je me le figure presque illettré. Peut-être
+a-t-il fait de vagues humanités; mais il ne s'en est pas souvenu. Il
+connaît peu les Grecs, les Latins et les classiques français: il ne se
+rattache pas à une tradition. Il ignore souvent le sens étymologique des
+mots et les significations précises qu'ils ont eues dans le cours des
+âges; les mots sont donc pour lui des signes plus souples, plus
+malléables qu'ils ne nous paraissent, à nous. Il a une tête étrange, le
+profil de Socrate, un front démesuré, un crâne bossué comme un bassin de
+cuivre mince. Il n'est point civilisé; il ignore les codes et la morale
+reçue. On a vu dans le cénacle parnassien sa face de faune cornu, fils
+intact de la nature mystérieuse. Il s'enivrait, avec les autres, de la
+musique des mots, mais de leur musique seulement; et il est resté un
+étranger parmi ces Latins sensés et lucides...
+
+Un jour, il disparaît. Qu'est-il devenu? Je vais jusqu'au bout de ma
+fantaisie. Je veux qu'il ait été publiquement rejeté hors de la société
+régulière. Je veux le voir derrière les barreaux d'une geôle, comme
+François Villon, non pour s'être fait, par amour de la libre vie,
+complice des voleurs et des malandrins, mais plutôt pour une erreur de
+sensibilité, pour avoir mal gouverné son corps et, si vous voulez, pour
+avoir vengé, d'un coup de couteau involontaire et donné comme en songe,
+un amour réprouvé par les lois et coutumes de l'Occident moderne. Mais,
+socialement avili, il reste candide. Il se repent avec simplicité, comme
+il a péché--et d'un repentir catholique, fait de terreur et de
+tendresse, sans raisonnement, sans orgueil de pensée: il demeure, dans
+sa conversion comme dans sa faute, un être purement sensitif...
+
+Puis une femme, peut-être, a eu pitié de lui, et il s'est laissé
+conduire comme un petit enfant. Il reparaît, mais continue de vivre à
+l'écart. Nul ne l'a jamais vu ni sur le boulevard, ni au théâtre, ni
+dans un salon. Il est quelque part, à un bout de Paris, dans
+l'arrière-boutique d'un marchand de vin, où il boit du vin bleu. Il est
+aussi loin de nous que s'il n'était qu'un satyre innocent dans les
+grands bois. Quand il est malade ou à bout de ressources, quelque
+médecin, qu'il a connu interne autrefois, le fait entrer à l'hôpital;
+il s'y attarde, il y écrit des vers; des chansons bizarres et tristes
+bruissent pour lui dans les plis des froids rideaux de calicot blanc. Il
+n'est point déclassé: il n'est pas classé du tout. Son cas est rare et
+singulier. Il trouve moyen de vivre dans une société civilisée comme il
+vivrait en pleine nature. Les hommes ne sont point pour lui des
+individus avec qui il entretient des relations de devoir et d'intérêt,
+mais des formes qui se meuvent et qui passent. Il est le rêveur. Il a
+gardé une âme aussi neuve que celle d'Adam ouvrant les yeux à la
+lumière. La réalité a toujours pour lui le décousu et l'inexpliqué d'un
+songe...
+
+Il a bien pu subir un instant l'influence de quelques poètes
+contemporains; mais ils n'ont servi qu'à éveiller en lui et à lui
+révéler l'extrême et douloureuse sensibilité, qui est son tout. Au fond,
+il est sans maître. La langue, il la pétrit à sa guise, non point, comme
+les grands écrivains, parce qu'il la sait, mais, comme les enfants,
+parce qu'il l'ignore. Il donne ingénument aux mots des sens inexacts. Et
+ainsi il passe auprès de quelques jeunes hommes pour un abstracteur de
+quintessence, pour l'artiste le plus délicat et le plus savant d'une fin
+de littérature. Mais il ne passe pour tel que parce qu'il est un
+barbare, un sauvage, un enfant... Seulement cet enfant a une musique
+dans l'âme, et, à certains jours, il entend des voix que nul avant lui
+n'avait entendues...
+
+
+IV.
+
+Les traits que je viens de rassembler par caprice et pour mon plaisir,
+je ne prétends pas du tout qu'ils s'appliquent à la personne de M. Paul
+Verlaine. Mais pourtant il me semble que l'espèce de poésie vague, très
+naïve et très cherchée, que je m'efforçais de définir tout à l'heure,
+est un peu celle de l'auteur des _Poèmes saturniens_ et de _Sagesse_
+dans ses meilleures pages. La poésie de M. Verlaine représente pour moi
+le dernier degré soit d'inconscience, soit de raffinement, que mon
+esprit infirme puisse admettre. Au delà, tout m'échappe: c'est le
+bégayement de la folie; c'est la nuit noire; c'est, comme dit
+Baudelaire, le vent de l'imbécillité qui passe sur nos fronts. Parfois
+ce vent souffle et parfois cette nuit s'épanche à travers l'oeuvre de M.
+Verlaine; mais d'assez grandes parties restent compréhensibles; et,
+puisque les ahuris du symbolisme le considèrent comme un maître et un
+initiateur, peut-être qu'en écoutant celles de ses chansons qui offrent
+encore un sens à l'esprit, nous aurons quelque soupçon de ce que
+prétendent faire ces adolescents ténébreux et doux.
+
+Dans leur ensemble, les _Poèmes saturniens_ (comme beaucoup d'autres
+recueils de vers de la même époque) sont tout simplement le premier
+volume d'un poète qui a fréquenté chez Leconte de Lisle et qui a lu
+Baudelaire. Mais ce livre offre déjà certains caractères originaux.
+
+On dirait d'abord que ce poète est, peu s'en faut, un ignorant.--Vous me
+répondrez que vous en connaissez d'autres, et que cela ne suffit pas
+pour être original.--Mais je suppose ce point admis que, malgré tout et
+en dépit de ce qui lui manque, M. Verlaine est un vrai poète. Disons
+donc que ce poète est souvent peu attentif au sens et à la valeur des
+signes écrits qu'il emploie, et que, d'autres fois, il se laisse prendre
+aux grands mots ou à ceux qui lui paraissent distingués.
+
+J'ouvre le livre à la première page. Dans les vingt vers qui servent de
+préface, je lis que les hommes nés sous le signe de Saturne doivent être
+malheureux,
+
+ Leur plan de vie étant dessiné ligne à ligne
+ Par la _logique_ d'une influence maligne.
+
+Que veut dire ici le mot _logique_, je vous prie? Je vois au même
+endroit que le sang de ces hommes
+
+ Roule
+ En grésillant leur triste idéal qui s'écroule.
+
+Voilà des métaphores qui ne se suivent guère. Je tourne la page. J'y lis
+que, dans l'Inde antique,
+
+ _Une connexité grandiosement alme_
+ Liait le Kçhatrya serein au chanteur calme.
+
+Je continue à feuilleter. Je trouve des «grils sculptés qu'_alternent_
+des couronnes» et «des éclairs _distancés_ avec art», et de très
+nombreux vers comme celui-ci, qui unit d'une façon si choquante une
+expression scientifique et des mots de poète:
+
+ _L'atmosphère ambiante_ a des _baisers de soeur_.
+
+Ces bigarrures fâcheuses, ces dissonances baroques, vous les rencontrez
+à chaque instant chez M. Verlaine, et plus nombreuses d'un volume à
+l'autre. Chose inattendue, ce poète, que ses disciples regardent comme
+un artiste si consommé, écrit par moments (osons dire notre pensée)
+comme un élève des écoles professionnelles, un officier de santé ou un
+pharmacien de deuxième classe qui aurait des heures de lyrisme. Il y a
+une énorme lacune dans son éducation littéraire. La mienne, il est vrai,
+me rend peut-être plus sensible que de raison à ces insuffisances et à
+ces ridicules.
+
+C'est amusant, après cela, de le voir faire l'artiste impeccable, le
+sculpteur de strophes, le monsieur qui se méfie de l'inspiration,--et
+écrire avec béatitude:
+
+ À nous qui ciselons les mots comme des coupes
+ Et qui faisons des vers émus très froidement...
+ Ce qu'il nous faut, à nous, c'est, aux lueurs des lampes,
+ La science conquise et le sommeil dompté.
+
+Mais cet écrivain si malhabile a pourtant déjà, je ne sais comment, des
+vers d'une douceur pénétrante, d'une langueur qui n'est qu'à lui et qui
+vient peut-être de ces trois choses réunies: charme des sons, clarté du
+sentiment et demi-obscurité des mots. Par exemple, il nous dit qu'il
+rêve d'une femme inconnue, qui l'aime, qui le comprend, qui pleure avec
+lui; et il ajoute:
+
+ Son nom? Je me souviens qu'il est doux et sonore
+ Comme ceux des _aimés que la vie exila_.
+
+ Son regard est pareil aux regards des statues,
+ Et pour sa voix lointaine, et calme, et grave, elle a
+ _L'inflexion des voix chères qui se sont tues_.
+
+N'y regardez pas de trop près. «Les aimés que la vie exila», cela
+veut-il dire «ceux pour qui la vie fut un exil», ou «ceux qui ont été
+exilés de la vie, ceux qui sont morts»?--«L'inflexion des voix chères
+qui se sont tues», qu'est-ce que cela? Est-ce l'inflexion qu'avaient ces
+voix? ou l'inflexion qu'elles ont maintenant quoiqu'elles se taisent,
+celle qu'elles ont dans le souvenir?--En tous cas, ce que ces vers
+équivoques nous communiquent clairement, c'est l'impression de quelque
+chose de lointain, de disparu, et que nous pouvons seulement rêver. Et
+l'on m'a dit que ces vers étaient délicieux, et je l'ai cru.
+
+ De la douceur! de la douceur! de la douceur!
+
+--Qu'est cela? direz-vous. Une phrase de vaudeville, sans doute? Cela
+rappelle le «bénin, bénin», de M. Fleurant.--Point. C'est un vers plein
+d'ingénuité par où commence un sonnet très tendre. Et ce sonnet est
+joli, et j'en aime les deux tercets:
+
+ Mais dans ton cher coeur d'or, me dis-tu, mon enfant,
+ La fauve passion va sonnant l'oliphant.
+ Laisse-la trompetter à son aise, la gueuse!
+
+ Mets ton front sur mon front et ta main dans ma main,
+ Et fais-moi des serments que tu rompras demain,
+ Et pleurons jusqu'au jour, ô petite fougueuse.
+
+J'aime aussi la _Chanson d'automne_, quoique certains mots (_blême_ et
+_suffocant_) ne soient peut-être pas d'une entière propriété et
+s'accordent mal avec la «langueur» exprimée tout de suite avant:
+
+ Les sanglots longs
+ Des violons
+ De l'automne
+ Blessent mon coeur
+ D'une langueur
+ Monotone.
+
+ Tout suffocant
+ Et blême, quand
+ Sonne l'heure,
+ Je me souviens
+ Des jours anciens,
+ Et je pleure.
+
+ Et je m'en vais
+ Au vent mauvais
+ Qui m'emporte
+ De çà, de là,
+ Pareil à la
+ Feuille morte.
+
+(Mais, j'y pense, la douceur triste de l'automne comparée aux longs
+sanglots des violons, c'est bien une de ces assimilations que l'auteur
+du _Traité du verbe_ croit avoir inventées. Or, me reportant à ce
+mystérieux traité, j'y vois que les sons _o_ et _on_ correspondent aux
+«cuivres glorieux», et non pas aux violons: que ceux-ci sont représentés
+par les voyelles _e_, _é_, _è_, et par les consonnes _s_ et _z_, et
+qu'ils traduisent non pas la tristesse, mais la passion et la prière...
+À qui donc entendre?)
+
+
+V.
+
+Nous n'avons encore vu, dans M. Verlaine, qu'un poète élégiaque inégal
+et court, d'un charme très particulier çà et là. Mais déjà dans les
+_Poèmes saturniens_ se rencontrent des poésies d'une bizarrerie malaisée
+à définir, qui sont d'un poète un peu fou ou qui peut-être sont d'un
+poète mal réveillé, le cerveau troublé par la fumée des rêves ou par
+celle des boissons, en sorte que les objets extérieurs ne lui arrivent
+qu'à travers un voile et que les mots ne lui viennent qu'à travers des
+paresses de mémoire.
+
+Écoutez d'abord ceci:
+
+ La lune plaquait ses teintes de zinc
+ Par angles obtus;
+ Des bouts de fumée en forme de cinq
+ Sortaient drus et noirs des hauts toits pointus.
+
+ Le ciel était gris. La bise pleurait
+ Ainsi qu'un basson.
+ Au loin un matou frileux et discret
+ Miaulait d'étrange et grêle façon.
+
+ Moi, j'allais rêvant du divin Platon
+ Et de Phidias,
+ Et de Salamine et de Marathon,
+ Sous l'oeil clignotant des bleus becs de gaz.
+
+Et puis c'est tout.--Qu'est-ce que c'est que ça?--C'est une impression.
+C'est l'impression d'un monsieur qui se promène dans une rue de Paris la
+nuit, et qui songe à Platon et à Salamine, et qui trouve drôle de songer
+à Salamine et à Platon «sous l'oeil des becs de gaz».--Pourquoi est-ce
+drôle?--Je ne sais pas. Peut-être parce que Platon est mort voilà plus
+de deux mille ans et parce qu'un coin de rue parisienne est extrêmement
+différent de l'idée que nous nous faisons du Pnyx ou de
+l'Acropole.--Mais, à ce compte, tout est drôle.--Parfaitement. Un poète
+selon la plus récente formule est avant tout un être étonné.--Mais ce
+monsieur qui est si fier de penser à Platon en flânant sur le trottoir,
+l'a-t-il lu?--À la vérité, je ne crois pas.--Mais le paysage nocturne
+qu'il nous décrit n'est-il pas difficile à concevoir? «Plaquer des
+teintes de zinc _par angles obtus_», cela n'a aucun sens. Voit-on si
+nettement la fumée des toits, la nuit, surtout quand les becs de gaz
+sont allumés? Et cette fumée a-t-elle jamais la forme d'un cinq, surtout
+quand il fait du vent («La bise pleurait»)? Et, si la lune éclaire,
+comment le ciel peut-il être «gris»? Et, si le matou qu'on entend est
+«discret», comment peut-il miauler «d'étrange façon»? Il y a dans tout
+cela bien des mots mis au hasard.--Justement. Ils ont le sens qu'a voulu
+le poète, et ils ne l'ont que pour lui. Et, de même, lui seul sent le
+piquant du rapprochement de Platon et des becs de gaz. Mais il ne
+l'explique pas, il en jouit tout seul. La poésie nouvelle est
+essentiellement subjective.--Tant mieux pour elle. Mais cette poésie
+nouvelle n'est alors qu'une sorte d'aphasie.--Il se peut.
+
+Enfin, voici un exemple de poésie proprement symboliste (je ne dis pas
+symbolique, car la poésie symbolique, on la connaissait déjà, c'était
+celle que l'on comprenait):
+
+ Le souvenir avec le crépuscule
+ Rougeoie et tremble à l'ardent horizon
+ De l'espérance en flamme qui recule
+ Et s'agrandit ainsi qu'une cloison
+ Mystérieuse, où mainte floraison
+ --Dahlia, lis, tulipe et renoncule--
+ S'élance autour d'un treillis et circule
+ Parmi la maladive exhalaison
+ De parfums lourds et chauds, dont le poison
+ --Dahlia, lis, tulipe et renoncule,--
+ Noyant mes sens, mon âme et ma raison,
+ Mêle dans une immense pâmoison
+ Le souvenir avec le crépuscule.
+
+Saisissez-vous? On conçoit qu'il y ait un rapport, une ressemblance
+entre le souvenir et le crépuscule, entre la mélancolie du couchant, du
+jour qui se meurt, et la tristesse qu'on éprouve à se rappeler le passé
+mort. Mais entre le crépuscule et l'espérance? Comment l'esprit du poète
+va-t-il de l'un à l'autre? Sans doute le crépuscule peut figurer le
+souvenir parce qu'il est triste comme lui; et il peut (plus
+difficilement) figurer aussi l'espérance parce qu'il est encore lumineux
+et qu'il a quelquefois des couleurs éclatantes et paradisiaques; mais
+comment peut-il figurer les deux à la fois? Et «le souvenir rougeoyant
+avec le crépuscule à l'horizon de l'espérance», qu'est-ce que cela
+signifie, dieux justes? La «maladive exhalaison de parfums lourds» (les
+parfums du dahlia et de la tulipe?), c'est, si vous voulez, le souvenir;
+mais «l'immense pâmoison», ce serait plutôt l'espérance... Ô ma tête!...
+
+Jadis, quand on traduisait un état moral par une image empruntée au
+monde extérieur, chacun des traits de cette image avait sa
+signification, et le poète aurait pu rendre compte de tous les détails
+de sa métaphore, de son allégorie, de son symbole. Mais ici le poète
+exprime par une seule image deux sentiments très distincts; puis il la
+développe pour elle-même où plutôt la laisse se développer avec une
+sorte de caprice languissant. En réalité, il note sans dessein, sans nul
+souci de ce qui les lie, les sensations et les sentiments qui surgissent
+obscurément en lui, un soir, en regardant le ciel rouge encore du soleil
+éteint. «... Crépuscule; souvenir... Il rougeoie; espérance... Il
+fleurit; dahlia, lis, tulipe, renoncule; treillis de serre; parfums
+chauds... On pâme, on s'endort...; souvenir; crépuscule...» Ni le
+rapport entre les images et les idées, ni le rapport des images entre
+elles n'est énoncé. Et avec tout cela (relisez, je vous prie), c'est
+extrêmement doux à l'oreille. La phrase, avec ses reprises de mots, ses
+rappels de sons, ses entrelacements et ses ondoiements, est d'une
+harmonie et d'une mollesse charmantes. L'unité de cette petite pièce
+n'est donc point dans la signification totale des mots assemblés, mais
+dans leur musique et dans la mélancolie et la langueur dont ils sont
+tout imprégnés. C'est la poésie du crépuscule exprimée dans le songe
+encore, avant la réflexion, avant que les images et les sentiments que
+le crépuscule éveille n'aient été ordonnés et liés par le jugement.
+C'est presque de la poésie avant la parole: c'est de la poésie de
+limbes, du rêve écrit.
+
+
+VI.
+
+Comme je cherche dans M. Verlaine, non ce qu'il a écrit de moins
+imparfait, mais ce qu'il a écrit de plus singulier, je ne m'arrêterai
+pas aux _Fêtes galantes_ ni à _la Bonne Chanson_,--_La Bonne Chanson_,
+ce sont de courtes poésies d'amour, presque toutes très touchantes de
+simplicité et de sincérité, avec, quelquefois, des obscurités dont on ne
+sait si ce sont des raffinements de forme ou des maladresses.--Les
+_Fêtes galantes_, ce sont de petits vers précieux que l'ingénu rimeur
+croit être dans le goût du siècle dernier. Vous ne sauriez imaginer
+quelle chose bizarre et tourmentée est devenu le XVIIIe siècle, en
+traversant le cerveau troublé du pauvre poète. Je n'en veux qu'un
+exemple:
+
+ Mystiques barcaroles,
+ Romances sans paroles,
+ Chère, puisque tes yeux
+ Couleur des cieux..
+
+ Puisque l'arome insigne
+ De ta candeur de cygne,
+ Et puisque la candeur
+ De ton odeur,
+
+ Ah! puisque tout ton être,
+ Musique qui pénètre,
+ Nimbe d'anges défunts,
+ Tons et parfums,
+
+ _À sur d'almes cadences_
+ _En ses correspondances_
+ _Induit mon cour subtil (?)_,
+ Ainsi soit-il!
+
+Ce petit morceau est intitulé: _À Climène._ Il ne rappelle que de fort
+loin Bernis ou Dorat.
+
+
+VII.
+
+Dix ans après... Le poète a péché, il a été puni, il s'est repenti. Dans
+sa détresse, il s'est tourné vers Dieu. Quel Dieu? Celui de son enfance,
+celui de sa première communion, tout simplement. Il reparaît donc avec
+un volume de vers, _Sagesse_, qu'il publie chez Victor Palmé, l'éditeur
+des prêtres. C'est un des livres les plus curieux qui soient, et c'est
+peut-être le seul livre de poésie catholique (non pas seulement
+chrétienne ou religieuse) que je connaisse.
+
+Il est certain qu'un des phénomènes généraux qui ont marqué ce siècle,
+c'est la décroissance du catholicisme. La littérature, prise dans son
+ensemble, n'est même plus chrétienne. Et pourtant--avez-vous
+remarqué?--les artistes qui passent pour les plus rares et les plus
+originaux de ce temps, ceux qui ont été vénérés et imités dans les
+cénacles les plus étroits, ont été catholiques ou se sont donnés pour
+tels. Rappelez-vous seulement Baudelaire et M. Barbey d'Aurevilly.
+
+Pourquoi ont-ils pris cette attitude (car on sait d'ailleurs qu'ils
+n'ont point demandé au catholicisme la règle de leurs moeurs et qu'ils
+n'en ont point observé, sinon par caprice, les pratiques
+extérieures)?--J'ai essayé de le dire au long et à plusieurs
+reprises[5]. En deux mots, ils ont sans doute été catholiques par
+l'imagination et par la sympathie, mais surtout pour s'isoler et en
+manière de protestation contre l'esprit du siècle qui est entraîné
+ailleurs,--par dédain orgueilleux de la raison dans un temps de
+rationalisme,--par un goût de paradoxe,--par sensualité même,--enfin par
+un artifice et un mensonge où il y a quelque chose d'un peu puéril et à
+la fois très émouvant: ils ont feint de croire à la loi pour goûter
+mieux le péché «que la loi a fait», selon le mot de saint Paul: péché de
+malice et péché d'amour... Catholiques non pas pour rire, mais pour
+jouir, dilettantes du catholicisme, qui ne se confessent point et
+auxquels, s'ils se confessaient, un prêtre un peu clairvoyant et sévère
+hésiterait peut-être à donner l'absolution.
+
+ [Note 5: Voir, dans ce volume, l'article sur M. Barbey
+ d'Aurevilly et l'article sur Baudelaire.]
+
+Mais il ne la refuserait point à M. Paul Verlaine. Voilà des vers
+vraiment pénitents et dévots, des prières, des «actes de contrition»,
+des «actes de bon propos» et des «actes de charité». Le poète pense
+humblement et docilement, ce qui est le vrai signe du bon catholique. Il
+est si sincère qu'il raille les libres penseurs et les républicains sur
+le ton d'un curé de village et conclut son invective contre la science
+comme ferait un rédacteur de _l'Univers_:
+
+ Le seul savant, c'est encore Moïse.
+
+Il pleure la mort du prince impérial, parce que le prince fut bon
+chrétien, et il se repent de l'avoir méconnu:
+
+ Mon âge d'homme, noir d'orages et de fautes,
+ Abhorrait ta jeunesse.....
+ Maintenant j'aime Dieu dont l'amour et la foudre
+ M'ont fait une âme neuve!...
+
+Il adresse son salut aux Jésuites expulsés:
+
+ Proscrits des jours, vainqueurs des temps, non point adieu!
+ Vous êtes l'espérance!
+
+Il chante la sainte Vierge dans un fort beau cantique:
+
+ Je ne veux plus aimer que ma mère Marie,
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Car, comme j'étais faible et bien méchant encore,
+ Aux mains lâches, les yeux éblouis des chemins,
+ Elle baissa mes yeux et me joignit les mains
+ Et m'enseigna les mots par lesquels on adore...
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Et tous ces bons efforts vers les croix et les plaies,
+ Comme je l'invoquais, elle en ceignit mes reins.
+
+Ses idées sur l'histoire sont d'une âme pieuse. Il regrette de n'être
+pas né du temps de Louis Racine et de Rollin, quand les hommes de
+lettres servaient la messe et chantaient aux offices,
+
+ Quand Maintenon jetait sur la France ravie
+ L'ombre douce et la paix de ses coiffes de lin.
+
+Puis il se ravise, et, dans une belle horreur de l'hérésie:
+
+ Non: il fut gallican, ce siècle, et janséniste!
+
+Il lui préfère «le moyen âge énorme et délicat;» il voudrait y avoir
+vécu, avoir été un saint, avoir eu
+
+ Haute théologie et solide morale.
+
+Bref, la foi la plus naïve, la plus soumise; nous sommes à cent lieues
+du christianisme littéraire, de la vague religiosité romantique. M. Paul
+Verlaine a avec Dieu des dialogues comparables (je le dis sérieusement)
+à ceux du saint auteur de l'_Imitation_. Il échange avec le Christ des
+sonnets pieux, des sonnets ardents et qui, si l'on n'était arrêté çà et
+là par les maladresses et les insuffisances de l'expression, seraient
+d'une extrême beauté. Dieu lui dit: «Mon fils, il faut m'aimer.» Et le
+poète répond: «Moi, vous aimer! Je tremble et n'ose. Je suis indigne.»
+Et Dieu reprend: «Il faut m'aimer.» Mais ici je ne puis me tenir de
+citer encore; car, à mesure que le dialogue se développe, la forme en
+devient plus irréprochable, et je crois bien que les derniers sonnets
+contiennent quelques-uns des vers les plus pénétrants et les plus
+religieux qu'on ait écrits:
+
+ --Aime. Sors de ta nuit. Aime. C'est ma pensée
+ De toute éternité, pauvre âme délaissée,
+ Que tu dusses m'aimer, moi seul qui suis resté.
+
+ --Seigneur, j'ai peur. Mon âme en moi tressaille toute.
+ Je vois, je sens qu'il faut vous aimer. Mais comment,
+ Moi, ceci, me ferais-je, ô mon Dieu, votre amant,
+ Ô justice que la vertu des bons redoute?
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Tendez-moi votre main, que je puisse lever
+ Cette chair accroupie et cet esprit malade.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ --Certes, si tu le veux mériter, mon fils, oui,
+ Et voici. Laisse aller l'ignorance indécise
+ De ton coeur vers les bras ouverts de mon Église
+ Comme la guêpe vole au lis épanoui.
+
+ Approche-toi de mon oreille. Épanches-y
+ L'humiliation d'une brave franchise.
+ Dis-moi tout sans un mot d'orgueil ou de reprise
+ Et m'offre le bouquet d'un repentir choisi;
+
+ Puis franchement et simplement viens à ma table,
+ Et je t'y bénirai d'un repas délectable
+ Auquel l'ange n'aura lui-même qu'assisté.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Puis, va! Garde une foi modeste en ce mystère
+ D'amour par quoi je suis ta chair et ta raison...
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Qu'il te soit accordé, dans l'exil de la terre.
+ D'être l'agneau sans cris qui donne sa toison,
+
+ D'être l'enfant vêtu de lin et d'innocence,
+ D'oublier ton pauvre amour-propre et ton essence,
+ Enfin, de devenir un peu semblable à moi...,
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Et, pour récompenser ton zèle en ces devoirs
+ Si doux qu'ils sont encor d'ineffables délices,
+ Je te ferai goûter sur terre mes prémices,
+ La paix du coeur, l'amour d'être pauvre, et mes soirs
+
+ Mystiques, quand l'esprit s'ouvre aux calmes espoirs...
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ --Ah! Seigneur, qu'ai-je? Hélas! me voici tout en larme
+ D'une joie extraordinaire; votre voix
+ Me fait comme du bien et du mal à la fois;
+ Et le mal et le bien, tout a les mêmes charmes...
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ J'ai l'extase et j'ai la terreur d'être choisi;
+ Je suis indigne, mais je sais votre clémence.
+ Ah! quel effort, mais quelle ardeur! Et me voici
+
+ Plein d'une humble prière, encor qu'un trouble immense
+ Brouille l'espoir que votre voix me révéla,
+ Et j'aspire en tremblant.
+ --Pauvre âme, c'est cela!
+
+Avez-vous rencontré, fût-ce chez sainte Catherine de Sienne ou chez
+sainte Thérèse, plus belle effusion mystique? Et pensez-vous qu'un saint
+ait jamais mieux parlé à Dieu que M. Paul Verlaine? À mon avis, c'est
+peut-être la première fois que la poésie française a véritablement
+exprimé _l'amour de Dieu_.
+
+Sentiment singulier quand on y songe, difficile à comprendre, difficile
+à éprouver dans sa plénitude. M. Paul Verlaine s'écrie avec saint
+Augustin: «Mon Dieu! vous si haut, si loin de moi, comment vous aimer?»
+En réalité, ce qu'il traduit ainsi, ce n'est pas l'impossibilité d'aimer
+Dieu, mais celle de le concevoir tel qu'il puisse être aimé, ou (ce qui
+revient au même) l'impuissance à l'_imaginer_ dès qu'on essaye de le
+_concevoir_ comme il doit être: principe des choses, éternel,
+omnipotent, infini... Comment donc faire? comment aimer d'amour ce qui
+n'a pas de limites ni de formes? L'âme croyante n'arrive à se
+satisfaire là-dessus que par une illusion. Elle croit concevoir un
+Dieu infini en lui prêtant une bonté, une justice infinies, etc., et
+elle ne s'aperçoit point qu'elle le limite par là et que ces vertus
+n'ont un sens que chez des êtres bornés, en rapport les uns avec les
+autres. Et pourtant je vous défie de trouver mieux, car pensez: il faut
+que Dieu soit infini pour être Dieu, et il faut qu'il soit fini pour
+communiquer avec nous. Au fond, on n'aime Dieu que si on se le
+représente, sans s'en rendre compte, comme la meilleure et la plus belle
+créature qu'il nous soit donné de rêver et comme une merveilleuse âme
+humaine qui gouvernerait le monde.
+
+Mais cette illusion est un grand bienfait. Car, en permettant d'aimer
+Dieu _déraisonnablement_, comme on aime les créatures, elle résout
+toutes les difficultés qui naissent dans notre esprit du spectacle de
+l'univers. Elle répond à tous les «pourquoi.» Pourquoi le monde est-il
+inintelligible? Pourquoi le partage inégal des biens et des maux?
+Pourquoi la douleur? On aurait peine à pardonner ces choses à un Dieu
+que l'on concevrait rationnellement et que, par suite, on n'aimerait
+point: on en remercie le Dieu que l'on conçoit tout de travers, mais
+qu'on aime. Tout ce qu'il fait est bon, parce que nous le voulons ainsi.
+Toute souffrance est bénie, non comme équitable, mais comme venant de
+lui. Tout est bien, non parce qu'il est juste et bon, mais parce que
+nous l'aimons et que notre amour le déclare juste et bon quoi qu'il
+fasse. C'est donc notre amour qui crée sa sainteté. Remarquez que c'est
+exactement le parti pris héroïque et fou des amoureux romanesques, des
+chevaliers de la Table ronde ou des bergers de l'_Astrée_, ce qui les
+rendait capables d'immoler à leur maîtresse non seulement leur intérêt,
+mais leur raison, et d'accepter ses plus injustifiables caprices comme
+des ordres absolus et sacrés. Tant il est vrai qu'il n'y a qu'un amour!
+Et, de fait, toutes les épithètes que l'auteur de l'_Imitation_ donne à
+l'amour de Dieu conviennent aussi à l'amour de la femme. Le dévot aime,
+sous le nom de Dieu, la beauté et la bonté des choses finies d'où il a
+tiré son idéal,--et le chevalier mystique aimait cet idéal à travers et
+par delà la forme finie de sa maîtresse. On s'explique maintenant que
+l'amour divin donne à ceux qui en sont pénétrés la force d'accomplir les
+plus grands sacrifices apparents, de pratiquer la chasteté, la pauvreté,
+le détachement; car ces sacrifices d'objets terrestres, nous les faisons
+à un idéal qu'une expérience terrestre a lentement composé: c'est donc
+encore à nous-mêmes que nous nous sacrifions.
+
+Aimer Dieu, c'est aimer l'âme humaine agrandie avec la joie de
+l'agrandir toujours et de mesurer notre propre valeur à cet
+accroissement--et aussi avec l'angoisse de voir cette création de notre
+pensée s'évanouir dans le mystère et nous échapper. Nul sentiment ne
+doit être plus fort. Et cela, surtout dans la religion catholique, où la
+raison ne garde point, comme dans d'autres religions des sortes de
+demi-droits honteux, mais se soumet toute à l'amour. On comprend dès
+lors que, pour une âme purement sensitive et aimante comme celle de M.
+Paul Verlaine, le catholicisme ait été un jour la seule religion
+possible, le refuge unique après des misères et des aventures où déjà sa
+raison avait pris l'habitude d'abdiquer.
+
+Ô les douces choses que sa piété lui inspire!
+
+ Écoutez la chanson bien douce
+ Qui ne pleure que pour vous plaire.
+ Elle est discrète, elle est légère:
+ Un frisson d'eau sur de la mousse!...
+
+ Elle dit, la voix reconnue,
+ Que la bonté, c'est notre vie,
+ Que de la haine et de l'envie
+ Rien ne reste, la mort venue...
+
+ Accueillez la voix qui persiste
+ Dans son naïf épithalame.
+ Allez, rien n'est meilleur â l'âme
+ Que de faire une âme moins triste...
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Je ne me souviens plus que du mal que j'ai fait.
+
+ Dans tous les mouvements bizarres de ma vie,
+ De mes malheurs, selon le moment et le lieu,
+ Des autres et de moi, de la route suivie,
+ Je n'ai rien retenu que la bonté de Dieu.
+
+Et sur la femme, auxiliatrice de Dieu, sur la femme qui console, apaise
+et purifie:
+
+ Beauté des femmes, leur faiblesse, et ces mains pâles
+ Qui font souvent le bien et peuvent tout le mal...
+ Et toujours, maternelle endormeuse des râles,
+ Même quand elle ment, cette voix!...
+ . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Remords si chers, peine très bonne,
+ Rêves bénis, mains consacrées,
+ Ô ces mains, ces mains vénérées,
+ Faites le geste qui pardonne!
+ . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Et j'ai revu l'enfant unique...
+ Et tout mon sang chrétien chanta la chanson pure.
+
+ J'entends encor, je vois encor! Loi du devoir
+ Si douce! Enfin, je sais ce qu'est entendre et voir,
+ J'entends, je vois toujours! Voix des bonnes pensées
+
+ Innocence! avenir! Sage et silencieux,
+ Que je vais vous aimer, vous un instant pressées,
+ Belles petites mains qui fermerez mes yeux!
+
+Hélas! toutes ces chansons ne sont pas claires. Mais ici il faut
+distinguer. Il y a celles qu'on ne comprend pas parce qu'elles sont
+obscures, sans que le poète l'ait voulu,--et celles qu'on ne comprend
+pas parce qu'elles sont inintelligibles et qu'il l'a voulu ainsi. Je
+préfère de beaucoup ces dernières. En voici une:
+
+ L'espoir luit, comme un brin de paille dans l'étable.
+ Que crains-tu de la guêpe ivre de son vol fou?
+ Vois, le soleil toujours poudroie à quelque trou.
+ Que ne t'endormais-tu, le coude sur la table?
+
+ Pauvre âme pâle, au moins cette eau du puits glacé,
+ Bois-la. Puis dors après. Allons, tu vois, je reste,
+ Et je dorloterai les rêves de ta sieste,
+ Et tu chantonneras comme un enfant bercé.
+
+ Midi sonne. De grâce, éloignez-vous, Madame.
+ Il dort. C'est étonnant comme les pas de femme
+ Résonnent au cerveau des pauvres malheureux.
+
+ Midi sonne. J'ai fait arroser dans la chambre.
+ Va, dors. L'espoir luit comme un caillou dans un creux.
+ Ah! quand refleuriront les roses de septembre?
+
+Comprenez-vous? Quelle suite y a-t-il dans ces idées? Quel lien entre
+ces phrases? Qui est-ce qui parle? Où cela se passe-t-il? On ne sait pas
+d'abord. On sent seulement que cela est doux, tendre, triste, et que
+plusieurs vers sont exquis. Longtemps je n'ai pu comprendre ce
+sonnet--et je l'aimais pourtant. À force de le relire, voici ce que j'ai
+trouvé.
+
+Midi, l'été. Le poète est entré dans un cabaret, au bord de la
+grand'route poudreuse, avec une femme, celle qui l'a accueilli après ses
+fautes et ses malheurs et dont il invoque si souvent les belles petites
+mains. La chaleur est accablante. Le poète a bu du vin bleu; il est
+ivre, il est morne. Et alors il entend la voix de sa compagne. Que
+dit-elle?
+
+Ce qui rend le sonnet difficile à saisir, c'est que l'expression de
+sentiments assez clairs en eux-mêmes y est coupée de menus détails, très
+précis, mais dont on ne sait d'où ils viennent ni à quoi ils sont
+empruntés. Quand on a trouvé que le lieu est un cabaret, tout s'explique
+assez aisément.
+
+Premier quatrain. La voix dit: «Ne sois pas si triste. Espère.
+L'espérance luit dans le malheur comme un brin de paille dans l'étable.»
+Pourquoi cette comparaison--très juste d'ailleurs, mais si inattendue?
+C'est que nous sommes, comme j'ai dit, dans une auberge de campagne.
+Sans doute une des portes de la salle donne sur l'étable où sont les
+vaches et le cheval, et, dans l'obscurité, des pailles luisent parmi la
+litière...
+
+Mais, tandis que la voix parle, le poète, complètement abruti, regarde
+d'un air effaré une guêpe qui bourdonne autour de son verre. «N'aie pas
+peur, lui dit sa compagne: des guêpes, il y en a toujours dans cette
+saison. On a beau fermer les volets: toujours quelque fente laisse
+passer un rayon qui les attire. Tu ferais mieux de dormir...»
+
+Second quatrain. «Tu ne veux pas?» Ici le poète ouvre et ferme, d'un air
+de malaise, sa bouche pâteuse.--«Allons, bois un bon verre d'eau
+fraîche, et dors.» Le reste va de soi.
+
+Premier tercet.--La voix s'adresse à la cabaretière qui tourne autour de
+la table et fait du bruit. Elle la prie de s'éloigner.--La fin est
+limpide. Le sonnet se termine par un souvenir et un espoir. «Les roses
+de septembre» marquent sans doute le commencement du dernier amour du
+poète.--Relisez maintenant, et dites si toute la pièce n'est pas
+adorable!
+
+
+VIII.
+
+ Aimez donc la raison: que toujours vos écrits
+ Empruntent d'elle seule et leur lustre et leur prix.
+
+Si quelqu'un s'est peu soucié de ce vieux précepte, c'est M. Paul
+Verlaine. On pourrait presque dire qu'il est le seul poète qui n'ait
+jamais exprimé que des sentiments et des sensations et qui les ait
+traduits uniquement pour lui; ce qui le dispense d'en montrer le lien,
+car lui le connaît. Ce poète ne s'est jamais demandé s'il serait
+compris, et jamais il n'a rien voulu prouver. Et c'est pourquoi,
+_Sagesse_ à part, il est à peu près impossible de résumer ses recueils,
+d'en donner la pensée abrégée. On ne peut les caractériser que par
+l'état d'âme dont ils sont le plus souvent la traduction: demi-ivresse,
+hallucination qui déforme les objets et les fait ressembler à un rêve
+incohérent; malaise de l'âme qui, dans l'effroi de ce mystère, a des
+plaintes d'enfant; puis langueur, douceur mystique, apaisement dans la
+conception catholique de l'univers acceptée en toute naïveté...
+
+Vous trouverez dans _Jadis et naguère_, de vagues contes sur le diable.
+Le poète appelle cela des «choses crépusculaires.» C'est dans Echatane.
+Des Satans sont en fête. Mais un d'eux est triste; il propose aux autres
+de supprimer l'enfer, de se sacrifier à l'amour universel, et alors les
+démons mettent le feu à la ville, et il n'en reste rien; mais
+
+ On n'avait pas | agréé le sacrifice.
+ Quelqu'un de fort | et de juste assurément
+ Sans peine avait | su démêler la malice
+ Et l'artifice | en un orgueil qui se ment (?).
+
+Une comtesse a tué son mari, de complicité avec son amant. Elle est en
+prison, repentie, et elle tient la tête de l'époux dans ses mains. Cette
+tête lui parle: «J'étais en état de péché mortel quand tu m'as tué.
+Mais je t'aime toujours. Damne-toi pour que nous ne soyons plus
+séparés.» La comtesse croit que c'est le diable qui la tente. Elle crie:
+«Mon Dieu! mon Dieu, pitié!» Et elle meurt, et son âme monte au
+ciel.--Une femme est amoureuse d'un homme qui est le diable. Il l'a
+ruinée et la maltraite. Elle l'aime toujours. Elle lui dit: «Je sais qui
+tu es. Je veux être damnée pour être toujours avec toi.» Mais il la
+raille et s'en va. Alors elle se tue. Ici, une idée fort belle:
+
+ Elle ne savait pas que l'enfer, c'est l'absence.
+
+Les autres contes sont à l'avenant. On croit comprendre; puis le sens
+échappe. C'est qu'il n'y a rien à comprendre--sinon que le diable est
+toujours méchant quoi qu'il fasse, et qu'il ne faut pas l'écouter, et
+qu'il ne faut pas l'aimer, encore que cela soit bien tentant...
+
+Si les récits sont vagues, que dirons-nous des simples notations
+d'impressions? Car c'est à cela que se réduit de plus en plus la poésie
+de M. Paul Verlaine. Lisez _Kaléidoscope_:
+
+ Dans une rue, au coeur d'une ville de rêve,
+ _Ce sera comme quand on a déjà vécu_;
+ Un instant à la fois très vague et très aigu...
+ Ô ce soleil parmi la brume qui se lève!
+
+ Ô ce cri sur la mer, cette voix dans les bois!
+ _Ce sera comme quand on ignore des causes_:
+ Un lent réveil après bien des métempsycoses;
+ _Les choses seront plus les mêmes qu'autrefois_
+
+ Dans cette rue, au coeur de la ville magique
+ Où des orgues moudront des gigues dans les soirs,
+ Où des cafés auront des chats sur les dressoirs,
+ Et que traverseront des bandes de musique.
+
+ Ce sera si fatal qu'on en croira mourir...
+
+Vraiment, ce sont là des séries de mots comme on en forme en rêve...
+Vous avez dû remarquer? Quelquefois, en dormant, on compose et l'on
+récite des vers que l'on comprend, et que l'on trouve admirables. Quand,
+d'aventure, on se les rappelle encore au réveil, plus rien..., l'idée
+s'est évanouie. C'est que, dans le sommeil, on attachait à ces mots des
+significations particulières qu'on ne retrouve plus; on les unissait par
+des rapports qu'on ne ressaisit pas davantage. Et, si l'on s'y applique
+trop longtemps, on en peut souffrir jusqu'à l'angoisse la plus
+douloureuse...
+
+Mais, en y réfléchissant, je crois que si on relit _Kaléidoscope_, on
+verra que l'obscurité est dans les choses plus que dans les mots ou dans
+leur assemblage. Le poète veut rendre ici un phénomène mental très
+bizarre et très pénible, celui qui consiste à reconnaître ce qu'on n'a
+jamais vu. Cela vous est-il arrivé quelquefois? On croit se souvenir; on
+veut poursuivre et préciser une réminiscence très confuse, mais dont on
+est sûr pourtant que c'est bien une réminiscence; et elle fuit et se
+dissout à mesure, et cela devient atroce. C'est à ces moments-là qu'on
+se sent devenir fou. Comment expliquer cela? Oh! que nous nous
+connaissons mal! C'est que notre vie intellectuelle est en grande partie
+inconsciente. Continuellement les objets font sur notre cerveau des
+impressions dont nous ne nous apercevons pas et qui s'y emmagasinent
+sans que nous en soyons avertis. À certains moments, sous un choc
+extérieur, ces impressions ignorées de nous se réveillent à demi: nous
+en prenons subitement conscience, avec plus ou moins de netteté, mais
+toujours sans être informés d'où elles nous sont venues, sans pouvoir
+les éclaircir ni les ramener à leur cause. Et c'est de cette ignorance
+et de cette impuissance que nous nous inquiétons. Ce demi-jour
+soudainement ouvert sur tout ce que nous portons en nous d'inconnu nous
+fait peur. Nous souffrons de sentir que ce qui se passe en nous à cette
+heure ne dépend pas de nous, et que nous ne pouvons point, comme à
+l'ordinaire, nous faire illusion là-dessus...
+
+Il y a quelque chose de profondément involontaire et déraisonnable dans
+la poésie de M. Paul Verlaine. Il n'exprime presque jamais des moments
+de conscience pleine ni de raison entière. C'est à cause de cela souvent
+que sa chanson n'est claire (si elle l'est) que pour lui-même.
+
+
+IX.
+
+De même, ses rythmes, parfois, ne sont saisissables que pour lui seul.
+Je ne parle pas des rimes féminines entrelacées, des allitérations, des
+assonances dans l'intérieur du vers, dont nul n'a usé plus fréquemment
+ni plus heureusement que lui. Mais il emploie volontiers des vers de
+neuf, de onze et de treize syllabes. Ces vers impairs, formés de deux
+groupes de syllabes qui soutiennent entre eux des rapports de nombre
+nécessairement un peu compliqués (3 et 6 ou 4 et 5; 4 et 7 ou 5 et 6; 5
+et 8), ont leur cadence propre, qui peut plaire à l'oreille tout en
+l'inquiétant. Boiteux, ils plaisent justement parce qu'on les sent
+boiteux et parce qu'ils rappellent, en la rompant, la cadence égale de
+l'alexandrin. Mais, pour que ce plaisir dure et même pour qu'il soit
+perceptible, il faut que ces vers boitent toujours de la même façon. Or,
+au moment où nous allions nous habituer à un certain mode de
+claudication, M. Verlaine en change tout à coup, sans prévenir. Et alors
+nous n'y sommes plus. Sans doute, il peut dire: De même que le souvenir
+de l'alexandrin vous faisait sentir la cadence rompue de mes vers, ainsi
+le souvenir de celle-ci me fait sentir la nouvelle cadence irrégulière
+que j'y ai substituée. Soit;--mais notre oreille à nous ne saurait
+s'accommoder si rapidement à des rythmes si particuliers et qui changent
+à chaque instant. Ce caprice dans l'irrégularité même équivaut pour nous
+à l'absence de rythme. Voici des vers de treize syllabes:
+
+ Londres fume et cri | e. Oh! quelle ville de la Bible!
+ Le gaz flambe et na | ge et les enseignes sont vermeilles.
+ Et les maisons | dans leur ratatinement terrible
+ Épouvan | tent comme un sénat | de petites vieilles.
+
+Les deux premiers vers sont coupés après la cinquième syllabe, le vers
+suivant est coupé après la quatrième; le dernier, après la troisième ou
+la huitième.--Et voici des vers de onze syllabes:
+
+ Dans un palais | soie et or, dans Echatane,
+ De beaux démons |, des satans adolescents,
+ Au son d'une musi | que mahométane
+ Font liti | ère aux sept péchés | de leurs cinq sens.
+
+Les deux premiers vers semblent coupés après la quatrième syllabe; soit.
+Mais le suivant est coupé (fort légèrement) après la sixième, et l'autre
+après la troisième ou la septième.
+
+D'autres fois, quand M. Verlaine emploie les vers de dix syllabes, il
+les coupe tantôt après la cinquième, tantôt après la quatrième syllabe.
+C'est-à-dire qu'il mêle des rythmes d'un caractère non seulement
+différent, mais opposé.
+
+ Aussi bien pourquoi | me mettrais-je à geindre? (5, 5)
+ Vous ne m'aimez pas |, l'affaire est conclue,
+ Et, ne voulant pas | qu'on ose me plaindre,
+ Je souffrirai | d'une âme résolue (4, 6).
+
+Ainsi, dans la plus grande partie de l'oeuvre poétique de M. Verlaine,
+les rapports de nombre entre les hémistiches varient trop souvent pour
+nos faibles oreilles. Maintenant, si le poète chante pour être entendu
+de lui seul, c'est bon, n'en parlons plus. Laissons-le à ses plaisirs
+solitaires et allons-nous-en.
+
+
+X.
+
+Non, restons encore un peu; car, avec tout cela, M. Paul Verlaine est un
+rare poète. Mais il est double. D'un côté, il a l'air très artificiel.
+Il a un «art poétique» tout à fait subtil et mystérieux (qu'il a, je
+crois, trouvé sur le tard):
+
+ De la musique avant toute chose,
+ Et pour cela préfère l'impair
+ Plus vague et plus soluble dans l'air,
+ Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.
+
+ Il faut aussi que tu n'ailles point
+ Choisir tes mots sans quelque méprise:
+ Rien de plus cher que la chanson grise
+ Où l'indécis au précis se joint...
+
+ Car nous voulons la nuance encor
+ Pas la couleur, rien que la nuance
+ Oh! la nuance seule fiance
+ Le rêve au rêve, et la flûte au cor...
+
+D'autre part, il est tout simple:
+
+ Je suis venu, calme orphelin,
+ Riche de mes seuls yeux tranquilles,
+ Vers les hommes des grandes villes:
+ Ils ne m'ont pas trouvé malin.
+
+C'est peut-être par cette ingénuité qu'il plaît tant à la longue. À
+force de l'étudier et même de le condamner, sa douce démence me gagne.
+Ce que je prenais d'abord pour des raffinements prétentieux et
+obscurs, j'en viens à y voir (quoi qu'il en dise lui-même) des
+hardiesses maladroites de poète purement spontané, des gaucheries
+charmantes. Puis il a des vers qu'on ne trouve que chez lui, et qui
+sont des caresses. J'en pourrais citer beaucoup. Et comme ce poète
+n'exprime ses idées et ses impressions que pour lui, par un
+vocabulaire et une musique à lui,--sans doute, quand ces idées et ces
+impressions sont compliquées et troubles pour lui-même, elles nous
+deviennent, à nous, incompréhensibles; mais quand, par bonheur, elles
+sont simples et unies, il nous ravit par une grâce naturelle à
+laquelle nous ne sommes plus guère habitués, et la poésie de ce
+prétendu «déliquescent» ressemble alors beaucoup à la poésie
+populaire:
+
+ Il pleure dans mon coeur
+ Comme il pleut sur la ville;
+ Quelle est cette langueur
+ Qui pénètre mon coeur? etc.
+
+Ou bien:
+
+ J'ai peur d'un baiser
+ Comme d'une abeille.
+ Je souffre et je veille
+ Sans me reposer.
+ J'ai peur d'un baiser.
+
+Finissons sur ces riens, qui sont exquis, et disons: M. Paul Verlaine a
+des sens de malade, mais une âme d'enfant; il a un charme naïf dans la
+langueur maladive; c'est un décadent qui est surtout un primitif.
+
+
+
+
+VICTOR HUGO
+
+TOUTE LA LYRE
+
+
+I.
+
+ Ce qu'il dit
+ Est semblable au passage orageux d'un quadrige.
+ Un torrent de parole énorme qu'il dirige,
+ Un verbe surhumain, superbe, engloutissant,
+ S'écroule de sa bouche en tempête, et descend
+ Et coule et se répand sur la foule profonde....
+
+Victor Hugo définit ainsi l'éloquence de Danton; mais il me paraît que
+ces images expriment encore mieux la poésie de Victor Hugo. C'est elle,
+le quadrige orageux, le torrent de parole surhumaine. J'ai lu sans
+interruption _Toute la Lyre_, et je ne sais plus guère où j'en suis. Je
+me sens ivre de mots et d'images. Ce torrent m'a noyé dans son flot qui
+roule des ténèbres et des étoiles. Et maintenant,
+
+ Comme l'eau qu'il secoue aveugle un chien mouillé,
+
+ou, si vous voulez, pareil au barbet du vieux conte, qui «secouait des
+pierreries», je me débats sur la rive, tout ruisselant et aveuglé de
+métaphores, le bruit des rythmes bourdonnant dans mes oreilles comme
+celui des grandes eaux; et, dompté par un dieu, je reconnais et j'adore
+la toute-puissance de son verbe.
+
+Ai-je jamais dit autre chose? Des gens ont voulu me persuader, l'an
+dernier[6], que je lui avais manqué de respect. Pourquoi? Pour avoir dit
+que, si nul poète ne parlait plus haut à mon imagination, deux ou trois
+autres disaient peut-être des choses plus rares à ma pensée et à mon
+coeur. À cause de cela, plusieurs m'ont traité de pygmée, ce qui est
+fort juste,--mais aussi de cuistre, de zoïle et même de batracien, ce
+qui est bien sévère. J'avoue que là-dessus, je ne les ai pas crus.
+J'appartiens à la génération qui a le plus aimé Victor Hugo. Je l'ai
+profondément et religieusement admiré dans mon adolescence et ma
+première jeunesse. Pendant dix ans je l'ai lu tous les jours et je lui
+garde une reconnaissance infinie des joies qu'il m'a données. J'ajoute
+que c'est peut-être pendant ces dix années-là que j'ai eu raison. Mais
+nos âmes vont se modifiant et, par suite, l'idée que nous nous formons
+des grands écrivains et des grands artistes et l'émotion qu'ils nous
+donnent ne sont point les mêmes aux diverses époques de notre vie:
+faut-il rappeler une vérité si simple? Tout ce que je puis vous dire
+aujourd'hui, c'est donc l'impression que me laisse, aujourd'hui même, la
+lecture de _Toute la Lyre_, non celle que j'ai reçue, voilà quinze ans,
+de _la Légende des siècles_.
+
+ [Note 6: Voir l'article suivant.]
+
+--Encore de la critique personnelle! me dit une voix que je
+respecte.--Hé! vous en parlez à votre aise! Plût au ciel que j'en puisse
+faire d'autre et sortir de moi!
+
+Laissez-moi donc vous parler librement et respectueusement du dernier
+livre lyrique de Victor Hugo. Librement? Ai-je donc tant besoin de
+m'excuser? Et l'espèce d'éblouissement qui m'est resté dans les yeux
+après cette lecture n'est-elle pas le meilleur hommage, étant le plus
+involontaire, que je puisse rendre au plus puissant assembleur de mots
+qui ait sans doute paru depuis que l'univers existe, depuis qu'il y a
+des yeux pour voir les objets matériels, des intelligences pour
+concevoir des idées, des imaginations pour découvrir les rapports cachés
+entre tout ce visible et tout cet invisible, et des signes écrits dont
+les combinaisons peuvent exprimer ces rapports?
+
+Ainsi je suis tranquille, et c'est en toute sécurité que je vous
+confierai mes impressions successives. Après le bienheureux ahurissement
+dont je vous ai parlé, je me recueille et je cherche à me reprendre.
+Qu'ai-je donc lu, en somme? Que me reste-t-il dans l'esprit, une fois
+ces grandes vibrations éteintes?
+
+Voici. Le poète nous explique en cinq ou six cents vers que la
+Révolution ne pouvait se faire que par l'échafaud, mais que, maintenant
+qu'elle est faite, il ne faut plus verser de sang.--Il croit au progrès,
+à la future fraternité des hommes.--Il maudit les rois et les
+empereurs.--Cela ne l'empêche pas de dire ensuite à Dieu: «Seigneur,
+expliquons-nous tous deux», et de lui demander pourquoi «il laisse
+mourir Rome», c'est-à-dire la civilisation latine, et grandir
+«l'Amérique sans âme, ouvrière glacée».--Il gémit sur les émeutes de
+Lyon.--Il exhorte le jeune Michel Ney à être digne du nom qu'il
+porte.--Il flétrit Louis XV.--Il entend, dans la nuit, les esprits du
+mal encourager les panthères, les serpents, les plantes vénéneuses, les
+prêtres et les rois.--Il nous ouvre un mausolée royal et nous montre la
+poignée de cendre qu'il contient.--Il fait tous ses compliments à Mlle
+Louise Michel pour sa conduite après la Commune...
+
+Puis, viennent des paysages. Ils sont fort beaux. Cette idée y revient
+sans cesse, que la «création sait le grand secret». (Elle le garde
+joliment!) Un autre refrain, c'est que la nuit représente les puissances
+malfaisantes, l'ignorance, le mal, le passé, mais que l'aurore figure la
+délivrance des esprits, l'avenir, le progrès...
+
+La troisième partie se pourrait résumer ainsi:--L'enfant est un
+mystère rassurant.--La femme est une énigme inquiétante.--Soyons
+bons.--Évitons même les petites fautes.--Dieu est grand. Nos batailles
+font à son oreille le même bruit qu'un moucheron.--La nature est
+mystérieuse.--C'est l'ombre qui a fait les dieux.--Les prêtres sont
+horribles.--L'âme est immortelle: nous retrouverons nos morts.--Le
+monde est mauvais: tout est nuit et souffrance. Le monde est bon.
+Ténèbres, je ne vous crois pas. Je crois à vous, ô Dieu! Ombre!
+Lumière!
+
+Il est beaucoup question de littérature dans la quatrième partie. Et
+voici les pensées qu'on y trouve:--Les poètes primitifs aimaient la
+nature, et elle leur parlait.--J'ai fait de la critique quand j'étais
+enfant, mais j'ai reconnu l'absurdité de cette occupation.--La tragédie
+classique sent le renfermé. De l'air! de l'air!--Le bon goût est une
+grille. Le critique est un eunuque, etc.--Shakespeare est
+sublime.--Brumoy est un âne.--Le rire est une mitraille.--Laharpe,
+Lebatteux, Patouillet, Rapin, Bouhours, etc., sont des ânes et des
+pourceaux.--La nature fut la nourrice d'Homère et d'Hésiode.--Tous les
+grands hommes et les penseurs sont insultés, Mazzini par Thiers,
+Washington par Pitt, Juvénal par Nisard, Shakespeare par Planche, Homère
+par Zoïle, etc.....--Les poètes sont les guides du genre humain.--Les
+sommets sont dangereux; on y a le vertige.--Les grands hommes sont
+malheureux, parce qu'ils sont les enclumes sur lesquelles Dieu forge une
+âme nouvelle à l'humanité.
+
+Voilà le premier volume.
+
+Le second... Me croirez-vous si je vous dis que c'est la même chose, et
+que chacune des «sept cordes de la lyre» rend sensiblement le même
+son?--Cela commence, toutefois, par une série de pièces moins
+impersonnelles, où le poète nous dit sa vie, se raconte plus
+familièrement, se confie à ses amis.--Tu me dis que j'ai changé,
+écrit-il à l'un d'eux. Non, je n'ai pas changé; je veux toujours le
+peuple grand et les hommes libres, et je rêve un avenir meilleur pour la
+femme. Seulement je suis plus triste.--Lorsque j'étais enfant, la France
+était grande.--À une religieuse: Priez! ne vous gênez pas, je comprends
+tout.--À un enfant: Aime bien ta mère et soutiens-la.--J'ai beaucoup
+souffert, j'ai été proscrit et fugitif, mais j'avais la conscience
+tranquille.--«À deux ennemis amis»: Réconciliez-vous. Vous êtes trop
+grands l'un et l'autre pour vous haïr.--Sur la mort de Mme de Girardin:
+Elle s'en est allée... La foule ne comprend pas les grandes âmes... Je
+voudrais m'en aller aussi.--Je rêve aux morts; je les vois.--Je méprise
+la haine et la calomnie.--_Idem._--Je travaille: le travail est bon.--Je
+suis las; mais quelqu'un dans la nuit me dit: Va!--Je rentrerai, comme
+Voltaire, dans mon grand Paris.
+
+Puis, ce sont des pièces d'amour. J'en mets à part trois ou quatre, qui
+sont exquises. Les autres sont absolument semblables aux _Chansons des
+rues et des bois_.
+
+Puis, une suite de fantaisies. Quelques jeux de rimes. De courtes scènes
+dialoguées dont le fond se réduit à ceci: que la femme est fragile,
+qu'elle est contredisante, qu'elle est capricieuse, qu'elle aime les
+soldats, qu'elle aime les mauvais sujets. Enfin, quelques chansons, qui
+ne sont pas toutes les meilleures que Victor Hugo ait écrites.
+
+Tout cela fait sept cordes (à la vérité, il serait difficile de les
+nommer avec précision; il semble pourtant que les sept livres que nous
+venons de parcourir pourraient s'intituler: Humanité, Nature,
+Philosophie, Art, Foyer, Amour, Fantaisie). Mais, le poète ayant écrit:
+
+ ...Et j'ajoute à ma lyre une corde d'airain,
+
+il y a un huitième livre, tout de colère et d'indignation, dont voici à
+peu près le canevas: Rois, je ne suis qu'un passant, mais je vous dis
+que vous êtes infâmes.--Il ne fallait point détruire la Colonne parce
+que, ce qu'elle glorifiait en réalité, ce n'était point le despotisme,
+mais la gloire d'un peuple et la Révolution délivrant l'Europe.--Je
+flétris pareillement ceux qui ont tué les otages, et ceux qui ont
+massacré les soldats de la Commune.--Un tout petit roi m'a chassé de
+Belgique: je ne daigne pas m'en apercevoir.--Nous sommes vaincus, mais
+j'attends la revanche; la France vaincra, parce qu'elle est
+Lumière.--Après la libération du territoire: Je ne me trouve pas
+délivré; je ne le serai que lorsque nous aurons repris Metz et
+Strasbourg.--Aux historiens: Ne cherchez pas à expliquer les traîtres;
+on croirait que vous les excusez.--Vous n'arrêterez pas la Démocratie
+montante.--Toutes les fois qu'un crime se préparera contre le peuple, ma
+conscience rugira...
+
+En deux mots, maintenant: «Tout est obscur. Tout est clair. La nature
+rêve et voit Dieu. Haine au passé. Les rois et les prêtres sont infâmes.
+Le peuple est sublime. Ô l'enfant! Ô la femme! Pardonnons, aimons. Les
+poètes sont des mages. Toinon, c'est Callirhoé.» Vous n'extrairez rien
+de plus de _Toute la Lyre_,--et pas grand'chose de plus des quinze
+volumes de vers lyriques de l'immense poète.
+
+--Eh bien! me direz-vous, ne sont-ce pas là de beaux thèmes? Y a-t-il
+plus de pensée, puisqu'il vous en faut, chez Lamartine ou Musset? Et
+quelle idée vous faites-vous donc de la poésie?
+
+--Oui, je sais que la poésie n'est que sentiment, couleur et musique, et
+qu'elle n'a presque pas besoin de pensée. J'en connais qui semble faite
+de rien, et qui me remplit tout entier. Mais que puis-je contre une
+impression répétée et persistante? Non, le bruit énorme, les cymbales
+retentissantes des vers innombrables de Victor Hugo ne sont point pâture
+d'âme,--pas assez pour moi du moins. Je dirais volontiers de ses vers:
+«Ils sont trop! Ils m'empêchent de sentir sa poésie»... La demi-douzaine
+d'idées et de sentiments que j'énumérais tout à l'heure, songez qu'il
+les a développés en cinquante ou soixante mille vers. Il y a tel de ces
+lieux communs qu'il a repris une centaine de fois. Cette idée, qu'on
+aime partout de la même façon, et qu'Amaryllis et Margot, c'est
+_kifkif_, lui a inspiré les quatre ou cinq mille vers octosyllabiques
+des _Chansons des rues et des bois_. Cette autre idée, que tout finira
+par une embrassade de tous les hommes en Dieu, ne lui a guère moins
+suggéré d'alexandrins. Il nous a certainement confié plusieurs milliers
+de fois que le poète est un prophète et un voyant. Il n'y a pas une
+seule pièce dans _Toute la Lyre_, qui ne rappelle des pages, je ne dis
+pas analogues, mais parfaitement semblables, de chacun des recueils
+précédents. Voici un jeu que je propose aux rares honnêtes gens qui ont
+vraiment lu les poètes contemporains. Quelqu'un nous citerait au hasard
+des vers ou même des couplets de Victor Hugo et nous demanderait d'où
+ils sont tirés. Nous devinerions peut-être que ces vers sont antérieurs
+ou postérieurs à 1840; mais, neuf fois sur dix, nous ne saurions à quel
+volume les rapporter. Or, si l'on jouait au même jeu avec Lamartine et
+Musset (que j'ai beaucoup moins lus, les aimant depuis moins longtemps),
+je me ferais fort de gagner presque à tout coup. Ne m'accusez point de
+puérilité. Ce détour chinois m'est une façon de constater une chose
+étrange. Nul n'a fait des vers plus précis de contours que l'auteur de
+_la Légende_ et des _Contemplations_,--et nul n'en a fait, si je puis
+dire, de plus indiscernables, de plus aisés à substituer les uns aux
+autres. Cela est à la fois stupéfiant de richesse et prodigieux
+d'indigence.
+
+Et puis, je l'ai tant lu jadis, je me suis si bien pénétré de ses
+habitudes de style, de ses images ordinaires, de son vocabulaire, de son
+rythme, de ses rimes, de ses manies, que, lisant un nouveau volume de
+lui, il m'a semblé que je le relisais. Tous ces vers inconnus, je les
+reconnaissais à mesure. Pour un peu, j'aurais cru que, par un phénomène
+mystérieux, c'était moi qui les faisais, et que je parodiais l'auteur de
+_l'Âne_. Cette illusion vous paraîtra moins gasconne si vous songez que
+nul poète, en effet, n'a été ni plus souvent, ni plus aisément, ni plus
+parfaitement parodié. M. Albert Sorel a fait des suites de vers
+considérables qui pourraient, à la rigueur, être de Victor Hugo, et où,
+seule, quelque bizarrerie trop forte, ou mieux, quelque faiblesse de
+rime et quelque essoufflement laissent deviner le jeu sacrilège. Et,
+d'autre part, je me souviens d'avoir perdu des sommes en pariant, après
+un peu d'hésitation, que des vers de _la Légende_, qu'on m'avait cités,
+étaient de M. Sorel. (Les voici, ces vers; ils décrivent la salle à
+manger d'_Éviradnus_:
+
+ Cette salle à manger de titans est si haute,
+ Qu'en égarant, de poutre en poutre, son regard
+ Aux étages confus de ce plafond hagard,
+ On est presque étonné de n'y pas voir d'étoiles.)
+
+Et cela ne prouve pas précisément que les bons lettrés qui se livrent à
+ces exercices aient le génie de Victor Hugo. Il est même certain que ce
+qu'il peut y avoir de beauté dans leurs parodies (et il s'en trouve
+quelquefois) appartient de droit au grand poète parodié. Mais cela
+prouve au moins qu'il y a dans la poésie de l'auteur des _Quatre Vents
+de l'esprit_ une énorme part de fabrication quasi mécanique et
+automatique, quelque chose où ni le coeur, ni la pensée ne sont
+intéressés. Et c'est pourquoi j'ai pu lire, avec une admiration
+stupéfaite, il est vrai, et dans une sorte d'ivresse physique, mais sans
+une minute d'émotion, de douceur intérieure, et sans le moindre désir de
+larmes, les dix mille vers de _Toute la Lyre_. J'assistais à cette
+poésie si je puis dire; j'étais même parfois bousculé par elle; mais
+elle n'entrait pas en moi.
+
+Peut-être comprendrez-vous, maintenant ma tendresse pour Lamartine et
+Musset, ces médiocres ouvriers qu'on ne parodie point, que personne n'a
+jamais eu l'idée de parodier. Ce n'est pas qu'ils aient mis dans leurs
+vers ce que la poésie proprement dite ne comporte point: l'analyse aiguë
+de Stendhal, par exemple, ou l'ironie nuancée de Renan. Et ce n'est pas
+non plus qu'ils aient évité les redites. Mais, d'abord, je trouve, à
+tort ou à raison, plus de substance dans leur oeuvre, plus de rêve et
+aussi de pensée chez l'un et, à coup sûr, plus de passion chez l'autre.
+Je les sens absolument sincères, et que leur poésie s'écoule d'eux
+involontairement. Et surtout il me semble toujours que, ce qu'ils
+expriment, je pourrais l'éprouver, que c'est mon âme à moi, qui parle
+dans leurs vers, et qu'elle chante, par eux, ce qu'elle n'aurait su dire
+toute seule. Ces poètes, qui ont un don que je n'ai pas, sont après tout
+des gens comme moi, de ma société et de mon temps, avec qui il m'eût été
+possible de converser...
+
+L'âme de Hugo (et c'est tant pis pour moi) est par trop étrangère à la
+mienne. Il y a dans son oeuvre trop d'attitudes, trop de sentiments,
+trop de façons de voir le monde et l'histoire que j'ai peine à
+comprendre et qui même répugnent à mes plus chères habitudes d'esprit.
+Les milliers de vers où il dit: «Moi, le penseur», où il se qualifie de
+mage effaré, où il se compare aux lions et aux aigles, où il menace
+l'ombre, la nuit et le mystère de je ne sais quelle effraction, sont
+insupportables aux hommes modestes, et à ceux qui essayent vraiment de
+penser. Quand il annonce avec fracas qu'il presse du genou la poitrine
+du sphinx et qu'il lui a arraché son secret, je me dis: «Il est bien
+heureux!» et quand je vois que ce qu'il a découvert, au bout du compte,
+c'est le manichéisme le plus naïf, ou l'optimisme le plus simplet, je me
+dis: «Que d'embarras!» Je sens là-dedans un air d'insincérité. Un
+bourgeois d'aujourd'hui qui vaticine constamment à la façon d'Isaïe et
+d'Ézéchiel, comme s'il vivait dans le désert, comme s'il mangeait des
+sauterelles et comme s'il avait réellement des entretiens avec Dieu sur
+la montagne, me paraît quelque chose d'aussi saugrenu et d'aussi faux
+qu'un bourgeois du dix-septième siècle imitant le délire de Pindare.
+Cela me fâche un peu que, ayant vécu dans le siècle qui a le mieux
+compris l'histoire, ce poète n'en ait vu que le décor et le bric-à-brac,
+et que les Papes et les rois lui apparaissent tous comme des porcs ou
+comme des tigres. Il a des enthousiasmes et des mépris qui m'offensent
+également. Un homme pour qui Robespierre, Saint-Just et même Hébert et
+Marat sont des géants, pour qui Bossuet et de Maistre sont des monstres
+odieux, et pour qui Nisard et Mérimée sont des imbéciles...; cet
+homme-là peut avoir du génie: soyez sûrs qu'il n'a que ça. Son
+inintelligence des âmes, de la vie humaine et de ses complexités est
+incroyable. Ses énumérations des grands hommes, des mages, des
+porte-flambeaux, sont de merveilleux coq-à-l'âne, des chefs-d'oeuvre de
+bouffonnerie inconsciente. C'est Homais à Pathmos... De vieux bergers à
+barbes de fleuves qui conversent avec Dieu; des rois qui sont des
+brigands; des brigands qui sont des héros; des courtisanes qui sont des
+saintes; des prêtres affreux: des petits enfants qui savent le grand
+secret et des gotons qui l'expliquent couramment rien qu'en montrant
+leurs jambes; l'humanité mise en antithèses, pareille à un immense
+guignol apocalyptique; l'histoire, coupée en deux, net, par la
+Révolution; l'ombre avant, la lumière après... telle est sa vision des
+choses. Elle est d'une surprenante simplicité. Aucune des doctrines qui
+ont presque renouvelé cette vision en nous ne semble être arrivée
+jusqu'à lui. Il ne les a ni pressenties ni connues. Quand il rencontre
+Darwin, il le raille du même ton qu'aurait fait Louis Veuillot. Il n'est
+plus de ce temps, sans être, comme Homère, Virgile ou Racine, de tous
+les temps. C'est un vieux sans être un ancien. Il est loin de nous, très
+loin...
+
+--Oui, tout cela peut être vrai. MAIS...
+
+
+II.
+
+«Mais ça n'est pas vrai, m'écrit un de mes amis. Tu as le droit de dire
+de Hugo encore plus de mal que tu n'en as dit, mais seulement à propos
+de ses oeuvres. Ce qu'on vient d'éditer, ce sont des reliefs, des
+rognures,--ou des rinçures, si tu préfères cette métaphore. Les
+héritiers,--par piété évidemment,--font flèche de tout bois et même de
+tous copeaux. Ils publient tous les brouillons, même ceux, du panier.
+Mon impression, à moi, qui ai lu tout Victor Hugo comme toi, et assez
+récemment, c'est que _Toute la Lyre_ est une collection d'épreuves
+ratées; sauf trois ou quatre exceptions, guère plus, chaque pièce me
+rappelle un équivalent, un «original» supérieur. Chaque théorie a déjà
+été exprimée avec plus de puissance et de développement... Ce qu'on nous
+donne aujourd'hui, c'est de la parodie de Hugo, non par Sorel, mais par
+Hugo. C'est comme les charges, qui sont au Louvre, du rapin
+Michel-Ange...»
+
+Je répondrai alors qu'il est singulièrement malaisé de distinguer Hugo
+parodiste de Hugo sérieux, celui qui s'amuse de celui qui ne s'amuse
+pas; et que, souvent, quand il ne s'amuse pas, il nous amuse trop; et
+quand il s'amuse, il ne nous amuse pas assez... Le culte de mon ami pour
+Hugo le rend tout à fait injuste à l'endroit des honnêtes gens à qui le
+grand poète a légué sa malle. Toutes ces «rognures», ils ont mission de
+les publier. Et, quand même ils n'y seraient pas obligés par la volonté
+du défunt, comment oseraient-ils décider que ce sont en effet des
+rognures? Hugo ne le pensait point; il avait annoncé lui-même, sept ou
+huit ans avant sa mort, la publication de _Toute la Lyre_. Et il me
+paraît bien, à moi, que ce dernier recueil n'est pas plus un assemblage
+d'«épreuves ratées» que la seconde _Légende des siècles_, _le Pape_,
+_l'Âne_, _Religions et Religion_, _Pitié suprême_, _le Théâtre en
+liberté_ ou _la Fin de Satan_.
+
+La vérité, c'est que c'est toujours la même chose; et voilà précisément
+ce que j'ai voulu dire. _Les Chants du crépuscule_ étaient la même chose
+que _les Voix intérieures_ qui étaient la même chose que _les Feuilles
+d'automne_; la seconde _Légende_ était la même chose que la première;
+_les Quatre vents de l'esprit_ reprenaient tous les thèmes des
+_Contemplations_, etc. Et, à mon avis, dans cette interminable série de
+farouches redites, la puissance du verbe reste égale, si même elle ne va
+croissant. La pièce qui ouvre _Toute la Lyre_, et qui en rappelle quinze
+ou vingt autres, est peut-être la plus magistrale et la plus complète
+que Hugo ait écrite sur la Révolution. Quelques-uns des paysages qui
+viennent ensuite sont de purs chefs-d'oeuvre. Il y a aussi deux ou trois
+poésies d'amour qui égalent les plus belles des _Contemplations_. Il
+m'est impossible de voir en quoi l'_Idylle de Floriane_ est inférieure à
+n'importe quel morceau des _Chansons des rues et des bois_, ni en quoi
+la dernière partie, _la Corde d'airain_, diffère de l'_Année terrible_.
+Des «copeaux», cela? Mon ami est impertinent. Ce sont du moins, dirait
+le poète, les copeaux de la massue d'Hercule. Non, non, quand les
+éditeurs nous annoncent _Toute la Lyre_, ne lisez pas: _Tout le tiroir!_
+Mon ami avait raison de dire que, s'il me plaisait de mal parler de
+Hugo, je devais prendre son oeuvre entière. Mais c'est bien ce que j'ai
+fait, tout en ayant l'air de ne viser que son dernier volume; et je
+n'aurais pu faire autrement quand je l'eusse voulu.
+
+--Pourtant, répondrez-vous, il faut distinguer dans l'oeuvre de Hugo.
+Elle n'est point partout si exactement semblable à elle-même. Il y a
+encore de braves gens qui disent: «Oh! _Moïse sur le Nil!_ Oh! _le Chant
+de fête de Néron!_... Mais, Monsieur, ne trouvez-vous pas qu'il y ait
+déjà du mauvais goût dans les _Orientales_?» Et d'autres, au contraire:
+«Il est certain qu'il y eut d'abord chez Hugo, de l'Écouchard-Lebrun, du
+Millevoye et du Soumet. Mais le symphoniste des _Contemplations!_ mais
+le poète épique de _la Légende!_» L'autre jour encore M. Sarcey
+écrivait, dans sa causerie du _Parti National_: «Victor Hugo a plusieurs
+manières; il s'est renouvelé lui-même quatre ou cinq fois.» Quatre ou
+cinq fois! Je voudrais bien que M. Sarcey me les indiquât avec
+précision. Je crois que, à bien le prendre, Hugo n'a jamais eu qu'une
+manière. La preuve, c'est que _Toute la Lyre_ se compose de pièces
+écrites par le poète aux diverses époques de sa vie, et que cependant
+l'unité d'impression est parfaite, va presque jusqu'à l'ennui. On peut
+sans doute distinguer le Hugo d'avant _les Contemplations_ et celui
+d'après, mais c'est tout; et si vous cherchez à saisir ses «manières»
+successives, vous trouverez que ce sont justement celles que le
+dictionnaire Bouillet signale chez je ne sais quel grand peintre:
+«Première manière: il se cherche; deuxième manière: il s'est trouvé;
+troisième manière: il se dépasse.» Ainsi, la poésie de Hugo s'enrichit
+d'un vocabulaire de plus en plus vaste, se fait un _bestiarium_ de mots
+et d'images toujours plus fourmillant, plus rugissant et plus fauve.
+Mais sa puissance d'expression n'offre, d'un volume à l'autre, que des
+différences de degré, non d'espèce.
+
+Cette puissance, le poète l'a sans doute appliquée, dans le cours de sa
+vie, à des sujets différents et même à des idées contraires. Mais ces
+idées et ces sujets, il semble toujours les recevoir du dehors. C'est
+après les poèmes de Vigny et même après _la Chute d'un Ange_ qu'il
+conçoit _la Légende des Siècles_. C'est après Gautier et Banville qu'il
+se fait, à l'occasion, néo-grec. C'est après que Michelet, George Sand
+et d'autres ont écrit, qu'il lui vient une si grande pitié pour les
+misérables et les opprimés, et le culte de la Révolution, et la haine
+des rois, et l'humanitairerie mystique, et la charité à bras ouverts, et
+quelquefois à bras tendus et à poings fermés... Ce serait être dupe que
+de tenter l'histoire des idées de Victor Hugo, car, comme il n'est qu'un
+écho, elles se succèdent en lui, mais ne s'engendrent point l'une
+l'autre. C'est une cloche retentissante! dont les plus grandes, ou, pour
+mieux dire, les plus grosses idées de la première moitié de ce siècle
+sont venues tour à tour tirer la corde...
+
+Si donc on veut définir le génie de Hugo par ce qui lui est essentiel,
+je crois qu'il convient d'écarter ses idées et sa philosophie. Car elles
+ne lui appartiennent pas ou ne lui appartiennent que par l'outrance,
+l'énormité, la redondance prodigieuse de la traduction qu'il en a
+donnée; et il ne les a adoptées d'ailleurs que parce qu'elles prêtaient
+à cette énormité et à cette outrance d'expression. C'est l'ouvrier des
+mots, l'homme de style, qui commande chez lui à l'homme de pensée et de
+sentiment. Analyser et décrire sa poétique et sa rhétorique, c'est
+définir Hugo tout entier,--ou presque.
+
+Et ainsi je reviens par un détour à la phrase que j'avais eu le chagrin
+de laisser inachevée: «Oui, tout ce que j'ai dit est vrai, mais...»
+Mais, avec tout cela, Victor Hugo est unique, il est dieu. On peut
+affirmer, je crois, que nul poète, ni dans les temps anciens, ni dans
+les temps modernes, n'a eu à ce degré, avec cette abondance, cette
+force, cette précision, cet éclat, cette grandeur, l'imagination de la
+forme. La qualité de son esprit ne m'éblouit ni ne me charme, hélas! ou
+même m'incite à me réfugier dans la pensée délicate ou dans le tendre
+coeur des poètes qui me sont chers: mais son verbe m'écrase. «Une âme
+violente et grossière», comme l'a appelée Louis Veuillot, soit; mais une
+bouche divine... Et, ici, ce m'est un grand bonheur que d'autres, plus
+habiles que moi, M. Renouvier, M. Ernest Dupuy et surtout M. Émile
+Faguet, aient décrit et loué les procédés du style et de la
+versification de Victor Hugo: ne pouvant faire aussi bien qu'eux, je
+vous renvoie avec joie à leurs études[7]. Je me contenterai de choisir
+dans _Toute la Lyre_, pour votre plus noble divertissement, quelques
+exemples de ce don d'amplification étourdissante et vertigineuse. Vous y
+verrez qu'aucun homme n'a jamais su développer une seule idée par un si
+grand nombre de comparaisons et de métaphores, ni si justes, ni si
+brillantes, ni si rares, ni, en général, si claires, et n'a su enchaîner
+ces images dans des périodes qui eussent tant de mouvement, ni un
+mouvement si large, si emporté, si continu,--ni qui emplissent l'oreille
+de rythmes plus sensibles, d'une musique plus drue et plus sonore. Je
+sais bien que le pauvre Hugo n'a que cela. Mais ce rien, dans la mesure
+où je l'ai dit, personne ne l'a jamais eu. Ne le plaignons donc pas
+trop.
+
+ [Note 7: _Études littéraires sur le XIXe siècle_, par _Émile
+ Faguet_, un vol. in-18 jésus, 5e édit. (Lecène et Oudin,
+ éditeurs),--_Victor Hugo, l'homme et le poète_, par _Ernest
+ Dupuy_, un vol. in-18 jésus, 2e édit. (Lecène et Oudin,
+ éditeurs).]
+
+Venons au détail. Il s'agit, à un endroit du poème intitulé
+_l'Échafaud_, d'exprimer cette idée (vraie ou fausse, il n'importe ici)
+que Marat a été à la fois bon et mauvais, féroce et bienfaisant. Voici
+le début:
+
+ Entendez-vous Marat qui hurle dans sa cave?
+ Sa morsure aux tyrans s'en va baiser l'esclave.
+
+Or, cette idée, Hugo l'exprime dans un couplet de quarante et un vers,
+par trente-cinq images différentes, toutes belles, toutes souverainement
+expressives. J'en prends une poignée, au hasard:
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . Il écrit;
+ Le vent d'orage emporte et sème son esprit,
+ Une feuille, de lange et d'amour inondée...
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Il dénonce, il délivre; il console, il maudit;
+ De la liberté sainte il est l'âpre bandit.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Il est le misérable; il est le formidable;
+ Il est l'auguste infâme; il est le nain géant;
+ Il égorge, massacre, extermine en créant;
+ Un pauvre en deuil l'émeut, un roi saignant le charme;
+ Sa fureur aime; il verse une effroyable larme.
+
+Et après tout ceci, qui n'est qu'un jeu d'antithèses, éclate un vers qui
+est enfin autre chose qu'un cliquetis de mots, un vers ému et
+tragique--(comme si le poète, à force de remuer les vocables, d'épuiser
+toutes les façons de traduire une pensée, devait nécessairement trouver,
+à un moment, l'expression la plus forte et la plus émouvante, et comme
+si sa prodigieuse invention verbale devait fatalement rencontrer la
+profondeur):
+
+ Comme il pleure avec rage au secours des souffrants!
+
+Lisez cette page (en vous souvenant qu'il en a écrit des milliers de
+semblables), vous en demeurerez, je l'espère, stupides comme moi. Car,
+sans doute, si nous avions senti le besoin d'apprendre au monde que
+Marat fut fait de charité et de cruauté, nous aurions pu, en prenant
+notre temps, trouver cinq ou six images pour le dire; mais lui! ses
+trente-cinq images se dressent presque en même temps dans sa pensée:
+elles sautent d'elles-mêmes sur les mots qu'il leur faut, sur les mots
+dont son cerveau est l'ample ménagerie, et les chevauchent éperdument;
+et c'est un flot rapide et intarissable, un torrent auquel rien ne
+résiste...
+
+Et les trente-cinq images sur Marat ne lui suffisent pas. Après que la
+dernière a pris sa course, il lui en vient encore une douzaine à propos
+des bons camarades de Marat; et il les lâche pour se soulager. Seulement
+(et c'est la rançon du don monstrueux que la nature injuste a mis en
+lui) il finit par appeler ses amis les montagnards:
+
+ Tigres compatissants! Formidables agneaux!
+
+Et ce qui me console de n'avoir pu trouver les autres images, c'est
+qu'assurément je n'aurais pas ramassé celle-là!...
+
+Je ne puis me tenir de vous apporter encore un exemple. C'est dans le
+«Choeur des racoleurs» qui vont embauchant les coquins le long du quai
+de la Ferraille:
+
+ Les belles ont le goût des héros...
+
+Voilà le thème. Je ne crois pas me hasarder beaucoup en disant que c'est
+un lieu commun. Et voici le développement; il est proprement
+fantastique:
+
+ Les belles ont le goût des héros, et le muffle
+ Hagard d'un scélérat superbe sous le buffle
+ Fait briller tendrement l'hiatus des fichus;
+ Quand passe un tourbillon de drôles moustachus
+ Hurlant, criant, affreux, éclatants, orgiaques,
+ Un doux soupir émeut les seins élégiaques.
+ Quels beaux hommes! housard ou pandour, le sabreur
+ Effroyable, traînant après lui tant d'horreur
+ Qu'il ferait reculer jusqu'à la sombre Hécate,
+ Charme la plus timide et la plus délicate.
+ Rose qui ne voudrait toucher qu'avec son gant
+ Un honnête homme, prend la griffe d'un brigand
+ Et la baise. Telle est la femme. Elle décerne
+ Avec emportement son âme à la caserne:
+ Elle garde aux bourgeois son petit air bougon,
+ Toujours la sensitive adora le dragon.
+ Sur ce, battez, tambours! Ce qui plaît à la bouche
+ De la blonde aux doux yeux, c'est le baiser farouche;
+ La femme se fait faire avec joie un enfant
+ Par l'homme qui tua, sinistre et triomphant,
+ Et c'est la volupté de toutes ces colombes
+ D'ouvrir leurs lits à ceux qui font ouvrir les tombes.
+
+Quelles rimes! quel rythme! quelle musique! quelle couleur! Devant ces
+effrénées cavalcades de mots, tout pâlit, tout languit; les plus
+prestigieux ouvriers en style, les plus illustres que vous pourriez
+nommer, s'évanouissent,--et ils le savent bien. C'est une joie
+absolument pure que de lire de tels vers. Je suis si tranquille sur le
+fond! Le fond, c'est quelque idée fausse, incomplète, ou qui même me
+répugne; ou bien, c'est quelque idée toute simple, même banale, et que
+le poète laisse banale, comme Dieu l'a faite. Dans les deux cas, la
+chose m'est indifférente. Et alors je puis savourer uniquement, sans
+trouble ni souci, la magnifique, triomphante et précise surabondance de
+l'expression. Je ne sais, pour moi, rien de plus amusant que les
+méditations de Hugo sur la mort. Car, pour exprimer le néant et sa
+tristesse, il moissonne à brassées les figures et les formes de la vie.
+De même, et ne me croyez pas pour cela un mauvais coeur, rien ne me
+réjouit comme ses listes de tyrans (on en ferait des volumes), et comme
+ses énumérations de crimes, de meurtres et d'atrocités. C'est d'une
+prouesse de style et d'un pittoresque qui font passer en moi de petits
+frissons de plaisir. Il a des pages d'apocalypse qui sont de
+surprenantes clowneries. Le relief des détails, la plasticité de
+l'expression est telle que j'ai assez à faire d'admirer ce perpétuel
+prodige. Voici la fin d'une de ces joyeuses énumérations:
+
+ Zeb plante une forêt de gibets à Nicée;
+ Christiern fait tous les jours arroser d'eau glacée
+ Des captifs enchaînés nus dans les souterrains;
+ Galéas Visconti, les bras liés aux reins,
+ Râle, _étreint par les noeuds de la corde que Sforce
+ Passe dans les oeillets de sa veste de force_;
+ Cosme, à l'heure où midi change en brasier le ciel,
+ Fait lécher par un bouc son père enduit de miel;
+ Soliman met Tauris en feu pour se distraire;
+ Alonze, furieux qu'on allaite son frère,
+ Coupe le bout des seins d'Urraque avec ses dents;
+ Vlad regarde mourir ses neveux prétendants,
+ Et rit de voir le pal leur sortir par la bouche;
+ Borgia communie; Abbas, maçon farouche,
+ Fait, avec de la brique et des hommes vivants,
+ D'épouvantables tours qui hurlent dans les vents...
+
+etc... car ça continue. Hugo est le monstre de la parole écrite. Il
+résume et dépasse tous les grands rhéteurs de culture latine qui ont
+excellé dans le _développement_ oratoire ou pittoresque. Imaginez je ne
+sais quel taureau de Phalaris d'où sortirait, amplifiée, la voix de
+Lucain, de Juvénal, de Claudien,--et aussi de d'Aubigné, de Malherbe,
+même de Corneille, de tous ceux enfin qui ont le mieux su le verbe
+classique. Au delà de sa rhétorique, il n'y a rien... On peut dire en un
+sens qu'il ferme un cycle. Il est très grand. S'il ne l'est pas par la
+pensée, il y a cependant en lui plus de substance que je n'ai affecté
+d'en voir; seulement c'est, si je puis dire, son imagination et sa
+rhétorique qui lui ont créé sa pensée.
+
+D'abord, et par la force des choses, il lui est arrivé, aussi souvent
+qu'aux plus grands des classiques, d'exprimer, selon la définition de
+Nisard, des idées générales sous une forme souveraine et définitive
+(laquelle d'ailleurs, quoique définitive, peut toujours être
+renouvelée). Je n'ai pas à feuilleter longtemps _Toute la Lyre_ pour y
+rencontrer ces «vers dorés»:
+
+ Sers celui qui te sert, car il te vaut peut-être;
+ Pense qu'il a son droit comme toi ton devoir;
+ Ménage les petits, les faibles. Sois le maître
+ Que tu voudrais avoir.
+
+Et ceux-ci, aux fils dont les pères ont été glorieux:
+
+ Soyez nobles, loyaux et vaillants entre tous;
+ Car vos noms sont si grands qu'ils ne sont pas à vous.
+ Tout passant peut venir vous en demander compte.
+ Ils sont notre trésor dans nos moments de honte,
+ Dans nos abaissements et dans nos abandons:
+ C'est vous qui les portez, c'est nous qui les gardons.
+
+Il est évident qu'il n'y a rien de mieux dans Juvénal ni dans Sénèque,
+ni même dans Corneille, Bossuet ou Molière; et cela, chez Hugo, est
+continuel.
+
+Autre chose encore. Il a été le roi des mots. Mais les mots, après tant
+de siècles de littérature, sont tout imprégnés de sentiments et de
+pensée: ils devaient donc, par la vertu de leurs assemblages, le forcer
+à penser et à sentir. À cause de cela, ce songeur si peu philosophe a
+quelquefois des vers profonds; et ce poète, de beaucoup plus
+d'imagination que de tendresse, a des vers délicats et tendres. (Il y en
+a dans _Toute la Lyre_; voyez _Ce que dit celle qui n'a pas parlé_.)
+
+Puis, comme la moindre idée lui suggère une image, et comme ensuite les
+images s'appellent et s'enchaînent en lui avec une surnaturelle
+rapidité, le sujet qu'il traite a beau être maigre et court dans son
+fond, la forme dont il le revêt est un vaste enchantement. Ces
+correspondances qu'il saisit entre les choses nous intéressent par
+elles-mêmes. La figure entière du monde finit par tenir dans le
+développement du moindre lieu commun. Cette poésie, que ma pensée et
+mon coeur ont parfois trouvée indigente, finit donc par apparaître, à
+qui sait lire, comme la plus opulente qui se puisse rêver.
+
+Je voudrais ne pas trop répéter ce qu'on sait; je ne rappellerai donc
+pas que Hugo a peut-être été le plus puissant et, à coup sûr, le plus
+débordé des descriptifs. Il voyait les choses concrètes avec une
+intensité extraordinaire, mais toujours un peu en rêve et jusqu'à les
+déformer... Par suite, il a eu, plus que personne, le don de
+l'expression plastique. Or, rien ne donne du relief à l'expression comme
+les contrastes et les oppositions. Il a donc abusé de l'antithèse et a
+fini par ne plus avoir, dans l'ordre physique et dans l'ordre moral, que
+des visions antithétiques. Mais justement les plus originales
+conceptions du monde se réduisent à des antithèses que l'on résout comme
+on peut. À preuve, les systèmes de Kant, de Hegel, même de Spinoza...
+L'univers n'est qu'antinomies. Et ainsi c'est de la maladie de
+l'antithèse qu'est venu à Victor Hugo ce qu'il peut y avoir de
+philosophie dans son oeuvre; et si, d'aventure, il mérite çà et là ce
+nom de «penseur» auquel son ingénuité tenait tant, c'est à sa manie
+d'opposer entre eux les mots qu'il le doit.
+
+Ce qu'il y a de sûr, c'est que Hugo ne pouvait être l'incomparable
+ouvrier de style qu'il a été, sans être par là même un fort grand poète.
+Et si son nom est encore livré aux vaines disputes des hommes, s'il est
+malaisé de déterminer l'étendue et les limites de son génie, c'est
+peut-être que son cas ressemble assez à celui de Ronsard; c'est que son
+oeuvre n'est pas toute dans ses livres; c'est qu'il a eu (non pas seul,
+mais plus qu'aucun autre) la gloire de rajeunir l'imagination d'un
+siècle et de renouveler une langue, et que, par conséquent, nous ne
+pouvons pas savoir au juste ce que nous lui devons...
+
+
+
+
+POURQUOI LUI?[8]
+
+ [Note 8: Je rappelle au lecteur que cet article et le suivant
+ sont des articles de polémique et qu'ils rendent surtout des
+ impressions d'un jour.]
+
+
+L'autre jour, la Comédie-Française célébrait officiellement--quoique
+clandestinement (la presse n'était point conviée)--l'anniversaire de la
+naissance de Victor Hugo par une matinée gratuite où elle représentait
+_Ruy Blas_, cette histoire saugrenue d'un domestique amant d'une reine
+et grand homme d'État.
+
+(De bonne foi, ce ne sont pas les ouvriers ni les petits bourgeois, ce
+sont les gens de maison du Faubourg Saint-Germain et du quartier du parc
+Monceau que l'on eût dû appeler à cette cérémonie. Mais ce n'est point
+de _Ruy Blas_ que j'ai dessein de vous parler.)
+
+Ainsi, on a fait pour Victor Hugo ce qu'on ne fait ni pour Corneille,
+ni pour Racine, ni pour Molière. Ceux-là, on célèbre sans doute leurs
+anniversaires tant bien que mal, mais on ne va pas pour eux jusqu'à la
+représentation gratuite. Déjà Victor Hugo était le seul de nos grands
+écrivains dont le cercueil eût été exposé sous l'Arc de Triomphe, le
+seul qui eût été inhumé au Panthéon, le seul dont les oeuvres
+posthumes eussent eu les honneurs d'une récitation publique à la
+Comédie-Française.
+
+Tout cela veut dire qu'aux yeux de nos gouvernants Victor Hugo est à
+part dans notre littérature, qu'il est le poète national, le grand,
+l'unique, enfin qu'«il n'y a que lui.»
+
+Eh bien! ce n'est pas vrai, il n'y a pas que lui! C'est trop
+d'injustice, à la fin! Pourquoi ce traitement spécial? Pourquoi cette
+immortalité hors classe? À qui vont ces hommages exorbitants? Est-ce à
+l'auteur dramatique? Est-ce à l'écrivain populaire? Est-ce au poète?
+Est-ce au penseur? Est-ce à l'homme?
+
+ * * * * *
+
+Ce ne peut être à l'auteur dramatique. Là-dessus, presque tout le monde
+sera d'accord. Si miraculeusement versifié qu'il soit et quelque plaisir
+qu'il nous donne à la lecture, ce n'est pas le théâtre de Victor Hugo
+qui peut justifier ces honneurs extraordinaires. Dès qu'on essaye de les
+«réaliser» sur la scène, de donner un corps à ces froides et éclatantes
+chimères, les drames de Hugo sonnent si faux que c'est une douleur de
+les entendre. Ou plutôt, tranchons le mot, ils ennuient le public,--et
+la foule aussi bien que les lettrés. Nous l'avons bien vu quand on a
+repris le _Roi s'amuse_ et _Marion Delorme_. Il ne manque qu'une chose à
+ces belles machines lyriques: le frémissement de la vie, ce qui fait
+qu'on se croit en présence de créatures de chair et de sang.
+
+Comme auteur dramatique, c'est plutôt Musset qui aurait droit à des
+célébrations d'anniversaires. _Il ne faut jurer de rien_, _On ne badine
+pas avec l'amour_, presque tout le théâtre de Musset nous intéresse et
+nous touche autrement que _Marie Tudor_ ou même _Hernani_. Il est facile
+de prévoir qu'avant la fin du siècle les drames de Victor Hugo ne
+compteront dans l'histoire du théâtre qu'à titre de documents.
+
+ * * * * *
+
+C'est donc l'écrivain populaire qu'on célèbre par des rites réservés et
+particulièrement solennels?--Oui, le peuple a lu quelque peu _Notre-Dame
+de Paris_, et les _Misérables_, malgré les longueurs et le fatras. Mais
+l'_Homme qui rit_ ou _Quatre-vingt-treize_, croyez-vous qu'il les ait
+lus? Depuis le divorce consommé au seizième siècle entre la multitude et
+les lettrés, les grands écrivains n'ont été populaires chez nous que
+rarement et par accident. Populaires, c'est-à-dire réellement connus et
+aimés du peuple, Dumas père et M. d'Ennery,--ou même M. Richebourg--le
+sont beaucoup plus que Victor Hugo. Car ce qu'il y a d'éminent chez
+l'auteur des _Contemplations_, ce sont des qualités d'artiste, dont la
+foule ne saurait être juge, et qui lui échappent.
+
+ * * * * *
+
+Mais sans doute--et bien que le peuple ne puisse le comprendre
+entièrement--c'est au poète que s'adressent ces hommages que nul autre
+écrivain n'a jamais reçus. Et, certes, il n'est point de plus grand
+poète que Victor Hugo. Mais enfin on peut croire qu'il en est d'aussi
+grands; et sa suprématie ne s'impose point à tous les esprits avec la
+force irrésistible de l'évidence. C'est affaire de sentiment et
+d'opinion, matière aux disputes et aux jugements incertains des hommes.
+
+Ce qu'il a en propre, c'est une vision des choses matérielles, intense
+jusqu'à l'hallucination; c'est, à un degré prodigieux, le don de
+l'expression, l'invention des images et des symboles; c'est enfin l'art
+d'assembler les sons, de conduire les rythmes, de développer et d'enfler
+la période poétique jusqu'à faire songer aux déploiements harmoniques et
+presque à l'orchestration des symphonies et des sonates.
+
+Mais Musset a des cris de passion égaux à tout--et une tendresse, une
+grâce, un esprit, qui sont un perpétuel ravissement. Et quant à
+Lamartine, rien n'est plus beau que ses beaux vers, par la fluidité et à
+la fois par la plénitude, par quelque chose d'involontaire et d'inspiré,
+par le large et libre essor, par l'aisance souveraine et toute divine.
+Ce poète, qui est un médiocre ouvrier de rimes, a des strophes devant
+qui tout pâlit, car c'est la poésie même.
+
+La vérité, c'est que nous avons tous admiré également et tour à tour ces
+trois merveilleux poètes, selon nos âges et selon les journées. Pour
+moi, chacun d'eux me paraît, au moment où je le lis, le plus grand des
+trois.
+
+Et, s'il me fallait avouer, à mon corps défendant, que Musset n'a
+peut-être pas la puissance des deux autres, du moins je ne pourrais me
+prononcer entre ces deux-là, et je me redirais les vers du poète Charles
+de Pomairols, parlant de Lamartine:
+
+ ..... Et son génie aisé, que la grâce accompagne,
+ N'a pas le rude élan de la haute montagne
+ Assise pesamment sur ses lourds contreforts,
+ Miracle de matière, orgueilleuse géante,
+ Qui redresse les flancs de sa paroi béante,
+ Et tend au ciel lointain sa masse avec efforts.
+
+ Plutôt son oeuvre douce où coulent tant de larmes
+ Fait songer à la mer triste, pleine de charmes,
+ Dont l'Esprit langoureux, fluide et palpitant,
+ Mollement étendu sur sa couche azurée,
+ S'unit de toutes parts à la voûte éthérée
+ Et berce tout le ciel sur ses flots en chantant.
+
+ * * * * *
+
+Mais peut-être est-ce le penseur et l'inventeur d'idées qui, chez Hugo,
+mérite un culte de «latrie» officielle? Ses plus fervents admirateurs
+n'oseraient le soutenir. Il n'est pas plus philosophe que Musset; il
+l'est moins que Lamartine.
+
+Sa métaphysique est rudimentaire. C'est une sorte de manichéisme
+panthéistique avec la croyance au triomphe final du Bien. Entendez _Ce
+que dit la bouche d'Ombre_. «La première faute fit le premier poids et
+créa la matière. La matière, c'est le châtiment et l'instrument
+d'expiation. Le monde visible n'est qu'un purgatoire aux innombrables
+degrés, depuis le caillou jusqu'à l'homme et au delà. Le méchant, après
+sa mort, descend et devient bête, plante ou minéral, selon son crime. Le
+juste monte, va on ne sait où, dans quelque planète. Mais, sur cette
+échelle des êtres, l'homme seul ne se souvient pas du passé (pourquoi?).
+De là son ignorance. Au contraire, les animaux, les plantes et les
+rochers se souviennent de ce qu'ils ont été et savent ce que l'homme ne
+sait pas: d'où leur aspect mystérieux. Mais les expiations ne sont pas
+éternelles. Les coupables remontent peu à peu. À la fin, tous se
+retrouveront, dégagés du poids, dans la lumière, en Dieu.»
+
+Sa vision de l'histoire est de même sorte, sommaire, anticritique,
+enfantine et grandiose. L'histoire, c'est la lutte des mendiants
+sublimes et des vieillards décoratifs, à longues barbes, contre les rois
+atroces et les prêtres hideux. La «légende des siècles» devient ainsi, à
+force de simplification, une façon de Guignol épique.
+
+Ces conceptions peuvent être, à coup sûr, d'un grand poète: elles ne
+sont pas d'un homme puissant et original par la pensée. Tous les progrès
+de l'intelligence humaine en ce siècle se sont accomplis par d'autres
+que lui. Ils sont rares, ceux pour qui Victor Hugo a été l'éducateur, le
+directeur de la vie intellectuelle et morale. L'esprit de ce temps,
+c'est dans Stendhal, Sainte-Beuve, Michelet, Taine et Renan qu'il
+réside. Nous ne devons à Victor Hugo aucune façon nouvelle de penser--ni
+de sentir. Il a donné à notre imagination d'incomparables fêtes; mais
+pour qui est-il l'ami, le confident, le consolateur, celui qu'on aime
+avec ce qu'on a de plus intime en soi, celui à qui on demande le mot qui
+éclaire ou qui pénètre? Pour qui ses livres sont-ils vraiment des livres
+de chevet,--si ce n'est pour quelques disciples d'une génération
+antérieure à la nôtre?
+
+Chose singulière, les jeunes poètes se détournent de cet Espagnol
+retentissant, de cette espèce de Lucain énorme, et le respectent fort,
+mais l'aiment peu. Interrogez-les: vous verrez que ceux qu'ils
+préfèrent, c'est Baudelaire et Leconte de Lisle, et que leur véritable
+aïeul ce n'est point Victor Hugo, c'est Alfred de Vigny.
+
+ * * * * *
+
+Eh! direz-vous, que font au public ces partis pris de cénacles et de
+chapelles? Il reste à Victor Hugo d'avoir été, dans ce siècle
+démocratique, le prophète de la démocratie, l'avocat des humbles et des
+souffrants, l'apôtre de la fraternité.--Mais ici même, il est évident
+qu'il n'est pas le seul, et il est contestable qu'il soit le plus grand.
+L'avouerai-je? Je trouve un sentiment de pitié et d'amour autrement
+sincère et profond dans les livres de Michelet, et une bonté autrement
+large et sereine dans les candides romans socialistes de la bonne George
+Sand. Et, pour ne parler que des poètes, quel plus grand coeur que
+Lamartine? Et qui, mieux que l'auteur de _Jocelyn_ et de la
+_Marseillaise de la paix_, a connu toutes les belles illusions de la foi
+démocratique et l'ivresse évangélique de l'amour des hommes?
+
+ * * * * *
+
+Enfin, la personne même de Victor Hugo avait-elle une séduction, et sa
+vie a-t-elle eu une noblesse et une grandeur à quoi rien ne résiste et
+qui, s'ajoutant à son génie, lui assurent sans conteste la place la plus
+élevée dans l'admiration de ses contemporains?
+
+Il fut un surprenant travailleur; il eut des vertus de citoyen et des
+qualités de bourgeois. Il souffrit pour le droit; et si l'exil eut pour
+lui des compensations qu'il n'eut pas pour un grand nombre de pauvres
+diables, il serait cependant injuste de méconnaître le mérite et la
+beauté de son sacrifice.
+
+Mais, avec cela, ce que je sais de sa personne m'attire peu. Il ne me
+paraît pas qu'il eût un très grand caractère. Il y a chez lui des
+prudences et des habiletés qui peuvent être légitimes, mais qui ne
+commandent point l'admiration. Enfin, dans les dernières années de sa
+vie, il poussait l'inconscience du ridicule jusqu'à un excès qui
+affligeait les esprits délicats.
+
+Ah! que j'aime mieux Lamartine, si brave, si fier, si naturellement
+héroïque, si désintéressé, si généreux, si fastueux, si imprudent! Et
+comme la douloureuse vieillesse du pauvre grand homme me devient chère
+quand je songe à la vieillesse d'idole embaumée de son heureux
+rival!--Et quant à Musset, je sais bien tout ce qu'on peut dire contre
+lui; mais il a tant souffert! Cette souffrance est si évidente et si
+vraie! À ne regarder que les hommes, l'un me paraît plus noble que Hugo,
+l'autre plus malheureux,--et tous deux plus aimables.
+
+ * * * * *
+
+Ainsi--et ce point réservé que nul poète ne fut plus grand par
+l'imagination et par l'expression--sous quelque aspect que nous
+considérions Victor Hugo, nous lui voyons des égaux ou des supérieurs.
+Comment donc expliquer les témoignages uniques de vénération officielle
+dont il est l'objet?
+
+On ne le peut que par des raisons étrangères à la littérature.
+
+Il eut la chance d'être exilé et l'esprit de faire servir son exil à sa
+gloire. Il eut la chance de survivre à l'Empire, de revenir de l'exil
+et, à partir de ce moment, d'être l'interprète des sentiments et des
+passions du Paris révolutionnaire. Il eut aussi la chance de vivre
+longtemps. Bref, il sut grossir sa gloire de poète de la gloire spéciale
+d'un Raspail et d'un Chevreul.
+
+Mais il est immoral d'honorer les gens parce qu'ils ont de la chance et
+qu'ils enterrent tout le monde. Il est temps de ne tenir compte à Victor
+Hugo que de ses oeuvres, et par là de le remettre à son
+rang--c'est-à-dire au premier rang. Rien de moins, mais rien de plus.
+
+
+
+
+ET LAMARTINE?
+
+
+J'ai eu, la semaine passée, une grande surprise: on m'a affirmé que
+j'avais manqué de respect à Victor Hugo.
+
+Comment?
+
+En déclarant que nul poète ne lui est supérieur par l'imagination ni par
+l'expression. J'ajoutais, il est vrai, qu'il est peut-être temps de ne
+lui tenir compte que de son oeuvre et de le remettre à son rang,--qui
+est le premier.
+
+Or, il paraît que ces propos sont injurieux. Je n'en crois rien. C'est
+par piété pour la poésie que j'ai pu sembler impie en parlant d'un grand
+poète. Je n'ai pas réclamé contre Victor Hugo, mais pour Lamartine et
+Musset--et aussi pour Balzac, pour Michelet, pour George Sand.
+
+Je dois dire que j'ai été secrètement récompensé de ma piété par les
+remerciements de beaucoup de bonnes âmes. Mais, tandis qu'elles me
+félicitaient tout bas, j'étais accusé tout haut d'injustice et
+d'irrévérence, et j'ai vu que plusieurs de mes confrères persistaient à
+revendiquer pour Victor Hugo «l'immortalité hors classe», une
+immortalité d'un caractère officiel, sanctionnée par les pouvoirs
+publics.
+
+ * * * * *
+
+Leurs raisons ne m'ont pas persuadé. M. Henry de Lapommeraye m'accuse
+d'«attaquer furieusement le grand poète», ce qui n'est pas exact, et me
+démontre que le théâtre de Victor Hugo vaut mieux que je n'ai dit, ce
+qui n'infirme en rien mes conclusions.
+
+M. Aurélien Scholl, après s'être extasié sur le _Dernier jour d'un
+condamné_, qu'il n'a certainement pas relu pour la circonstance, estime
+que Victor Hugo a droit à des hommages spéciaux pour avoir écrit les
+_Châtiments_.
+
+Voilà un bon sentiment, qui s'explique encore à l'heure qu'il est, et
+qui s'expliquait surtout il y a trente ans. Mais dans cinquante ans, je
+vous prie? Les _Châtiments_ paraîtront toujours un fort beau livre, mais
+non plus beau, j'imagine, que les _Contemplations_, les _Nuits_ ou les
+_Harmonies_. Et d'ailleurs si, dans l'appréciation des oeuvres des
+poètes, il fallait tenir compte de leurs vertus civiques, Lamartine,
+opposant son corps à l'émeute triomphante et la domptant par sa parole,
+ferait presque aussi bonne figure, je pense, que Victor Hugo au
+lendemain du coup d'État.
+
+M. Francisque Sarcey me dit que, s'il est permis d'égaler quelques
+écrivains à Victor Hugo, celui-ci garde le mérite d'avoir fait une
+révolution dans la littérature, et que par là du moins il est absolument
+hors pair.
+
+Ici encore, j'ai des doutes. Je ne ferai pas remarquer que les _Odes_ et
+_Ballades_ et même les _Orientales_, écrites après les _Méditations_,
+ont beaucoup plus vieilli, et qu'avant la _Légende des Siècles_ nous
+avions les poèmes de Vigny et ce bizarre et çà et là sublime poème de la
+_Chute d'un Ange_. Je reconnais que Victor Hugo a contribué plus que
+personne à élargir la poésie lyrique et surtout à enrichir la langue des
+vers. Mais, s'il a été révolutionnaire et novateur, il l'a été à sa
+place et dans son ordre. Êtes-vous sûr qu'il ait beaucoup plus innové
+dans la poésie que Michelet dans l'histoire, Sainte-Beuve dans la
+critique, Balzac dans le roman, Dumas fils au théâtre?
+
+D'autres, enfin, les plus naïfs, sont persuadés que Victor Hugo a
+«incarné la pensée du siècle», et qu'«on dira le siècle de Hugo comme
+on dit le siècle de Voltaire». C'est là une illusion bien surprenante.
+Voltaire a été le plus infatigable interprète et quelquefois l'inventeur
+des idées essentielles du siècle dernier, et il a très puissamment agi
+sur l'esprit de ses contemporains. Et, malgré cela, ce n'est que
+rarement et pour la commodité du langage qu'on dit «le siècle de
+Voltaire». Mais je vous jure qu'en 1900 on ne dira pas «le siècle de
+Victor Hugo». Le poète de la _Légende_ a souvent enchanté nos
+imaginations; il a peu agi sur notre pensée, ayant peu pensé lui-même.
+Les hommes de ma génération lui doivent peu de chose; ceux qui suivront
+ne lui devront rien. Et il serait étrange, enfin, qu'on imposât à notre
+âge le nom d'un poète qui est certes de premier ordre, mais qui
+représente si imparfaitement la tradition du génie français et qui
+semble presque en dehors.
+
+N'allez pas conclure de là que je lui préfère Béranger.
+
+ * * * * *
+
+Ce qui me désole en tout ceci, c'est que j'ai beau faire, j'ai l'air de
+respecter médiocrement une grande mémoire. Et pourtant qu'est-ce que je
+prétends? Je confesse, pour la vingtième fois, que Victor Hugo est un
+des cinq ou six grands génies littéraires de ce siècle. Que ceux qu'il
+fascine particulièrement le mettent au-dessus des autres, voilà qui va
+bien. Je fais seulement observer que cette suprématie n'est ni démontrée
+ni démontrable, et je demande que le culte de Victor Hugo reste une
+affaire de dévotion personnelle. Rien de plus. Puisque sa chance l'a
+conduit au Panthéon--dans son hypocrite corbillard des pauvres--qu'on
+l'y laisse! Mais qu'on s'en tienne là, et qu'on ne trouve pas mauvais
+que nous dressions à quelques autres d'immatériels Panthéons dans nos
+coeurs.
+
+Au reste, je le sais, à peine aurai-je relu le _Cheval_, _Ibo_, _Booz
+endormi_ ou le _Satyre_ que je serai tout abîmé de contrition. Mais, je
+le sais aussi, tout mon repentir s'évanouira quand j'aurai relu le
+_Lac_, la _Réponse à Némésis_, les _Laboureurs_ ou la _Vigne et la
+Maison_.
+
+Attendons. Cette querelle que j'ai innocemment suscitée n'est qu'un jeu
+de plume dont je sens à présent la puérilité. L'équitable avenir
+remettra toute chose à sa place. Peu à peu, par la seule vertu du temps
+qui s'écoule, un triage se fait dans les oeuvres: les grandes figures du
+passé se groupent et s'ordonnent, chacune à son plan.
+
+ * * * * *
+
+Lamartine a connu des triomphes égaux pour le moins à ceux de Victor
+Hugo, et peut-être a-t-il senti autour de lui un frémissement d'âmes
+plus spontané, plus amoureux et plus chaud. Et cependant, combien
+sommes-nous qui connaissions aujourd'hui et qui adorions encore le long
+poète élyséen à l'âme harmonieuse et légère?
+
+Mais soyez tranquilles, vous qui l'aimez. Hugo ne l'obstruera pas
+éternellement. Vers la fin de ce siècle, quand tous deux appartiendront
+également au passé, Lamartine réapparaîtra tel qu'il est, très grand.
+
+Ce que je vais dire ne hâtera pas d'une heure sa revanche. Mais
+qu'importe? Je le dis pour mon plaisir.
+
+ * * * * *
+
+De génie plus authentique et de vie plus belle que le génie et la vie de
+Lamartine, je n'en trouve point. Doucement élevé, en pleine campagne,
+par des femmes et par un prêtre romanesque, n'ayant pour livres que la
+Bible, Bernardin de Saint-Pierre et Chateaubriand, il s'en va rêver en
+Italie et se met à chanter. Et aussitôt, les hommes reconnaissent que
+cette merveille leur est née: un poète vraiment inspiré, un poète comme
+ceux des âges antiques, ce «quelque chose de léger, d'ailé et de divin»
+dont parle Platon.
+
+Ce poète, aussi peu «homme de lettres» qu'Homère, ce qu'il exprimait
+sans effort, c'était tous les beaux sentiments tristes et doux accumulés
+dans l'âme humaine depuis trois mille ans: l'amour chaste et rêveur, la
+sympathie pour la vie universelle, un désir de communion avec la nature,
+l'inquiétude devant son mystère, l'espoir en la bonté du Dieu qu'elle
+révèle confusément; je ne sais quoi encore, un suave mélange de piété
+chrétienne, de songe platonicien, de voluptueuse et grave langueur.
+
+Mais qui dirait cela mieux que Sainte-Beuve? «En peignant ainsi la
+nature à grands traits et par masses, en s'attachant aux vastes bruits,
+aux grandes herbes, aux larges feuillages, et en jetant au milieu de
+cette scène indéfinie et sous ces horizons immenses tout ce qu'il y a de
+plus vrai, de plus tendre et de plus religieux dans la mélancolie
+humaine, Lamartine a obtenu du premier coup des effets d'une simplicité
+sublime, et a fait, une fois pour toutes, ce qui n'était qu'une seule
+fois possible.»
+
+Loué soit-il à jamais! On se fatigue des prouesses de la versification.
+On est las quelquefois du style plastique et de ses ciselures, du
+pittoresque à outrance, de la rhétorique impressionniste et de ses
+contournements. Et c'est alors un délice, c'est un rafraîchissement
+inexprimable que ces vers jaillis d'une âme comme d'une source profonde,
+et dont on ne sait «comment ils sont faits.»
+
+Sans compter que, parmi ces vers de génie--à travers les nonchalances,
+les maladresses et les naïvetés de facture qui rappellent les très
+anciens poètes, et parfois aussi à travers les formules conservées du
+dix-huitième siècle,--des vers éclatent et des strophes (les poètes le
+savent bien), d'une beauté aussi solide, d'une plénitude aussi sonore,
+d'une couleur aussi éclatante et d'une langue aussi inventée que les
+plus beaux passages de Victor Hugo ou de Leconte de Lisle.
+
+Rappellerai-je que ce roi de l'élégie amoureuse et religieuse est aussi
+le poète de la _Marseillaise de la paix_, des _Révolutions_, des
+_Fragments du livre antique_; que nul n'a plus aimé les hommes, ni
+annoncé avec une éloquence plus impétueuse l'Évangile des temps
+nouveaux; qu'il a fait _Jocelyn_, cette épopée du sacrifice et le seul
+grand poème moderne que nous ayons; que nul n'a exprimé comme lui la
+conception idéaliste de l'univers et de la destinée, et qu'enfin c'est
+dans _Harold_, dans _Jocelyn_ et dans la _Chute d'un Ange_ que se
+trouvent les plus beaux morceaux de poésie philosophique qui aient été
+écrits dans notre langue?
+
+ * * * * *
+
+Mais ce grand poète concevait quelque chose de plus grand que d'écrire
+des vers, et c'est pour cela peut-être que les siens sont beaux d'une
+beauté unique. C'est dans sa vie même qu'il voulait mettre toute poésie
+et toute grandeur. Il s'en va, comme un roi qui parcourt ses domaines,
+visiter l'Orient mystérieux, ce berceau des races. Il siège «au plafond»
+de la Chambre des députés, ce qui ne l'empêche pas d'être un politique
+très clairvoyant et très informé, en même temps qu'un merveilleux
+orateur. Il écrit l'_Histoire des Girondins_, renverse un trône,
+gouverne la France pendant quatre mois--puis rentre dans l'ombre.
+
+Non, je ne sais rien de plus magnifique, de plus héroïque, de plus digne
+d'être vécu que ces quatre mois de Lamartine au pouvoir. Chose
+invraisemblable et que nous ne concevions plus que dans les républiques
+antiques, il règne réellement par la parole. Le jour où, acculé contre
+une petite porte de l'Hôtel-de-Ville, monté sur une chaise de paille,
+visé par des canons de fusils, la pointe des sabres lui piquant les
+mains et le forçant à relever le menton, gesticulant d'un bras tandis
+que de l'autre il serrait sur sa poitrine un homme du peuple, un
+loqueteux qui fondait en larmes,--le jour où, tenant seul tête à la
+populace aveugle et irrésistible comme un élément, il l'arrêta--avec des
+mots--et fit tomber le drapeau rouge des mains de l'émeute,--la fable
+d'Orphée devint une réalité, et Lamartine fut aussi grand qu'il ait
+jamais été donné à un homme de l'être en ses jours périssables.
+
+Mais, comme si le destin avait voulu lui faire expier cette heure
+extraordinaire,--tout de suite après, l'abandon, l'oubli, la ruine
+amenée par l'ancien faste et par les charités royales, le travail forcé,
+une vieillesse attelée, pour vivre, à des tâches de librairie et
+finissant par tendre la main au peuple...
+
+Cette vie si grande le paraît encore plus, s'étant achevée dans tant de
+douleur.
+
+Et, puisqu'on veut que le rôle politique de l'auteur des _Châtiments_
+entre en ligne de compte dans le bilan de sa gloire, j'espère que
+l'avenir, s'il compare les vers de Hugo et ceux de Lamartine, comparera
+aussi leurs vies et leurs âmes.
+
+
+
+
+GEORGE SAND[9]
+
+ [Note 9: Cet article est le développement d'une page des
+ _Contemporains_ (III, p. 254). On y trouvera donc quelques
+ redites, que je n'ai pas su éviter.]
+
+
+La Porte Saint-Martin va reprendre les _Beaux Messieurs de Bois-Doré_,
+cette délicieuse comédie romanesque; et l'Odéon promet de nous rendre
+bientôt _Claudie_, ce drame rustique dont le premier acte, au moins, est
+un chef-d'oeuvre, une géorgique émouvante et grandiose. J'en suis
+content--comme je l'ai été de surprendre, le mois dernier, un
+commencement de retour des esprits et des coeurs vers Lamartine. Car, à
+mesure que ce siècle s'achemine tristement vers sa fin, je me sens plus
+d'amour pour les génies amples, magnifiques et féconds qui en ont
+illustré les cinquante premières années.
+
+Vous savez combien les deux moitiés du dix-septième siècle se
+ressemblent peu, et comment la littérature, héroïque et romanesque avec
+d'Urfé, Corneille et les grandes Précieuses, revient, vers 1660, à plus
+de vérité, avec Racine, Molière et Boileau. Mais ne trouvez-vous pas
+qu'en tenant compte de la différence des temps il s'est passé dans notre
+siècle quelque chose d'assez semblable?
+
+Après le glorieux règne des écrivains généreux et croyants, optimistes,
+idéalistes, épris de rêve, il s'est produit un mouvement de littérature
+réaliste, très brutale et très morose. La catastrophe de 1870 est encore
+venue augmenter la tristesse et l'âpreté des sentiments. Les grandes
+âmes confiantes et largement épandues qui avaient abreuvé nos
+grands-pères de poésie et de chimères paraissaient bien naïves à leurs
+petits-fils et leur étaient devenues presque indifférentes. Je me
+souviens que, plus jeune, je me suis grisé autant que personne de ce vin
+lourd du naturalisme (si mal nommé). Et il faut avouer qu'en dépit des
+excès et des malentendus, ce retour au vrai n'a pas été infécond, et
+qu'au surplus cette réaction était inévitable et parfaitement conforme
+aux lois les plus assurées de l'histoire littéraire.
+
+Mais il semble que ce mouvement soit déjà bien près d'être épuisé. On
+commence à éprouver une grande fatigue, soit du roman documentaire, soit
+de l'écriture artiste et névrosée. Et voilà qu'on se retourne vers les
+dieux négligés, et qu'ils vont nous redevenir chers et bienfaisants.
+
+Et pourquoi ne pas se remettre à aimer George Sand? Elle est peut-être,
+avec Lamartine et Michelet, l'âme qui a le plus largement réfléchi et
+exprimé les rêves, les pensées, les espérances et les amours de la
+première moitié du siècle. La femme, en elle, fut originale et bonne;
+et, quant à son oeuvre, une partie en sera belle éternellement, et
+l'autre est restée des plus intéressantes pour l'historien des esprits.
+
+ * * * * *
+
+Il y avait, chez George Sand, avec une imagination ardente et une grande
+puissance d'aimer, un tempérament robuste et sain et un fonds de bon
+sens qui se retrouvait toujours. Elle eut, à un degré éminent, toutes
+les vertus de l'honnête homme! On dit aussi qu'elle aimait comme un
+homme,--sans plus de scrupules et de la même façon.
+
+N'en croyez rien. Seulement, c'était une généreuse nature, capable de
+beaucoup agir et de beaucoup sentir; son sang coulait abondant et chaud
+comme celui d'une antique déesse, d'une faunesse habitante des bois
+sacrés. Elle aimait donc avec emportement. Mais chaque fois elle se
+sentait reprise par l'impérieux devoir de sa vocation littéraire; et ces
+interruptions faisaient qu'elle aimait souvent et qu'elle ne paraissait
+pas aimer longtemps. Elle ne pouvait ni se garder de la passion, ni s'y
+tenir, sa vraie pente étant à la pitié et à la tendresse maternelle.
+
+La liberté de sa vie n'a été, en bien des cas, qu'une déviation,
+peut-être excusable, de sa bonté. Elle n'était amante, comme je l'ai dit
+ailleurs, que pour être mieux amie, et sa destinée était d'être l'amie
+d'un grand nombre.
+
+Rien, dans tout cela, de la débauche masculine, qui est proprement
+égoïste et qui ne se soucie point de ses associés. Joignez que la
+fréquence des aventures de coeur de cette femme magnanime se pourrait
+expliquer aussi par son romanesque, par le don qu'elle avait de voir les
+créatures plus belles et plus aimables qu'elles ne sont. Elle suivait la
+nature, comme on disait au siècle dernier, et sa faculté d'idéalisation
+lui fournissait des raisons de la suivre souvent. Beaucoup de mes chers
+contemporains font bien pire, je vous assure. Leur manie d'analyse, leur
+peur d'être dupes, et peut-être un appauvrissement du sang les ont
+rendus incapables d'aimer et réduits à la recherche maladive des
+sensations rares. Pas la moindre trace de névrose chez George Sand. Il y
+a toujours eu de la santé dans ses erreurs sentimentales.
+
+ * * * * *
+
+On reproche à son oeuvre le romanesque; et le fait est qu'il y en a
+beaucoup, et de deux sortes: celui de l'action et des personnages,--et
+celui des idées.
+
+Le premier ne me choque point, ou même m'amuse. D'abord il est chez elle
+absolument spontané; il s'épanche d'elle sans effort. Elle a une
+imagination qui, naturellement et par un besoin irrésistible, transforme
+et embellit la réalité et trouve des combinaisons de faits imprévues et
+charmantes. Elle est née aède, si je puis dire, et faiseuse de contes.
+Elle est restée jusqu'au bout la petite fille qui, dans les traînes du
+Berry, inventait de belles histoires pour amuser les petits pâtres... Je
+suis sûr que les aventures singulières et mystérieuses de l'_Homme de
+neige_, de _Consuelo_ et de _Flamarande_ me raviraient encore. Et quelle
+fantaisie luxuriante, quelle vision aisément poétique des choses, dans
+les _Beaux Messieurs de Bois-Doré_, le _Château des Désertes_ ou
+_Teverino_!
+
+Quant aux personnages, je sais bien qu'on rencontre, dans ses premiers
+romans, un peu trop de Renés en jupons, de petits-fils de Saint-Preux,
+d'ouvriers poètes et philosophes, de grandes dames amoureuses de
+paysans,--et que tout ce monde-là déclame ferme. Mais d'abord ils
+déclament tous naturellement, comme on respire. Puis, à mesure que le
+temps passe, ces personnages deviennent moins déplaisants. Comme ils ne
+sont plus du tout nos contemporains, leur fausseté ne nous gêne plus:
+nous ne voyons en eux que les témoins du romanesque d'une époque; et
+même nous finissons par les aimer, parce qu'ils ont plu à nos pères.
+
+Pour l'autre romanesque, celui des idées... eh bien! il ne me choque pas
+non plus. Le mysticisme magnifique et vague de _Spiridion_ ou de
+_Consuelo_, le socialisme un peu incohérent, mais vraiment évangélique,
+du _Péché de Monsieur Antoine_ ou de _Meunier d'Angibaut_, la foi au
+progrès, l'humanitairerie... tout cela plaît chez cette femme
+excellente, à l'imagination arcadienne, parce que chez elle, encore une
+fois, tout vient du coeur et en déborde à larges flots. Son romanesque
+philosophique et socialiste est encore, à le bien prendre, une des
+formes de sa bonté. Croire à ce point au règne futur de la justice,
+c'est être bon pour l'univers, c'est pardonner à la réalité d'être
+présentement fort mêlée.
+
+Si ce romanesque est, pendant quelque temps, tombé en défaveur, c'est
+que nous sommes de grands misérables. Le rêve nous déplaisait, non point
+parce qu'il nous faisait sentir plus durement le réel; il nous
+exaspérait en tant que rêve. C'était comme une dépravation de nos
+intelligences. La vue du monde mauvais, nous nous y complaisions par une
+étrange maladie d'orgueil: nous préférions que le monde fût laid, pour
+paraître forts en le voyant et en le disant. Il y avait, dans notre
+entêtement à considérer et à peindre le mal, un refus du mieux, un
+méchant sentiment qui semblait venir du diable. Nous ne voulions plus
+embellir la vie par le rêve et l'espoir, tant nous étions fiers de la
+trouver ignoble, et tant ce pessimisme commode nous absolvait de tout à
+nos propres yeux.
+
+Tournons-nous, il en est temps, vers ce pays d'utopie cher à George
+Sand. Elle a reflété dans ses livres toutes les chimères de son temps;
+et, comme elle était femme, elle a ajouté à son rêve celui de tous les
+hommes qu'elle a aimés. Cette partie de son oeuvre, qui semblait
+caduque, m'attire aujourd'hui tout autant comme le reste. Le monde ne
+vit que par le rêve.
+
+ * * * * *
+
+Que reproche-t-on encore à George Sand? Les pharisiens ont dit que ses
+premiers romans avaient perdu beaucoup de jeunes femmes, et--comédie
+exquise--les romanciers naturalistes ont parlé comme les pharisiens. M.
+Zola, lourdement, nous montre, dans _Pot-Bouille_, une petite bourgeoise
+qui tombe pour avoir lu _André_. Hélas! celles qui ont pu tomber après
+avoir lu _André_ ou _Indiana_ étaient mûres pour la chute; et peut-être
+que, sans _Indiana_, elles seraient tombées plus brutalement et plus
+bas. Si George Sand a paru reconnaître, dans ses premiers romans, le
+droit absolu de la passion, c'est uniquement de celle qui est «plus
+forte que la mort» et qui la fait souhaiter ou mépriser. Il se peut que
+ses romans, mal compris, soient pour quelque chose dans les erreurs de
+Mme Bovary; mais alors c'est aussi grâce à eux qu'il lui reste assez de
+noblesse d'âme pour chercher un refuge dans la mort. Sans eux, Emma
+n'aurait pas la candeur de vouloir fuir avec Rodolphe, et elle
+accepterait l'argent du notaire Tuvache... Nos névrosées trouveraient un
+grand profit moral dans la lecture de _Jacques_ et de _Lélia_.
+
+ * * * * *
+
+Que si pourtant le romanesque de George Sand continue à vous déplaire,
+vous trouverez dans ses chefs-d'oeuvre assez de vérité, et beaucoup plus
+qu'on ne l'a dit. Vérité choisie, comme l'est toujours la vérité
+exprimée par l'oeuvre d'art. Seulement, le choix est ici en sens inverse
+de celui qui prévaut depuis une vingtaine d'années.
+
+Je ne parle pas de ses jeunes filles si charmantes; et je ne
+rappellerai pas qu'elle a fait les analyses les plus fines et les plus
+fortes du caractère des artistes et des comédiens (_Horace_, _le Beau
+Laurence_, etc.). Mais il ne faudrait pas oublier que George Sand a
+inventé le roman rustique. La première, je crois, elle a vraiment
+compris et aimé le paysan, celui qui vit loin de Paris, dans les
+provinces qui ont gardé l'originalité de leurs moeurs. La première elle
+a senti ce qu'il y a de grandeur et de poésie dans sa simplicité, dans
+sa patience, dans sa communion avec la Terre; elle a goûté les
+archaïsmes, les lenteurs, les images et la saveur du terroir de sa
+langue colorée; elle a été frappée de la profondeur et de la ténacité
+tranquille de ses sentiments et de ses passions; elle l'a montré
+amoureux du sol, âpre au travail et au gain, prudent, défiant, mais de
+sens droit, très épris de justice et ouvert au mystérieux...
+
+Ce que nous devons encore à George Sand, c'est presque un renouvellement
+(à force de sincérité) du sentiment de la nature. Elle la connaît mieux,
+elle est plus familière avec elle qu'aucun des paysagistes qui l'ont
+précédée. Elle vit vraiment de la vie de la terre, et cela sans s'y
+appliquer. Elle est le plus naturel, le moins laborieux, le moins
+concerté des paysagistes. Au lieu que les autres, le plus souvent,
+voient la nature de haut, et l'arrangent, ou lui prêtent leurs propres
+sentiments, elle se livre, elle, aux charmes des choses et s'en laisse
+intimement pénétrer. Sans aucun doute, elle nous a appris à l'aimer avec
+une tendresse plus abandonnée, la Nature bienfaisante et divine qui
+apporte à ses fidèles l'apaisement, la sérénité et la bonté.
+
+La bonté, c'est un des mots qui reviennent toujours avec elle. Un autre
+mot, tout proche, c'est celui de fécondité, d'abondance heureuse. Elle
+épanchait ses récits, d'un flot régulier, comme une source
+inépuisable,--mais presque sans plan ni dessein, ne sachant guère mieux
+où elle allait qu'une large fontaine dans les grands bois. Son style
+même, ample, aisé, frais et plein, ne se recommande ni par une finesse
+ni par un éclat extraordinaire, mais par des qualités qui semblent
+encore tenir de la bonté et lui être parentes...
+
+George Sand a été une matrice pour recevoir, un peu pêle-mêle, les plus
+généreuses idées. Elle a été un sein nourricier pour verser aux hommes
+la poésie et les beaux contes. Elle est l'Isis du roman contemporain, la
+«bonne déesse» aux multiples mamelles, toujours ruisselantes. Il fait
+bon se rafraîchir dans ce fleuve de lait.
+
+
+
+
+M. TAINE ET NAPOLÉON BONAPARTE
+
+
+On en veut beaucoup à M. Taine des deux chapitres sur Napoléon qu'il
+vient de publier dans la _Revue des Deux-Mondes_. On a trouvé le
+portrait faux, outré et inopportun. Peu s'en faut qu'on n'ait accusé M.
+Taine de manquer de patriotisme. Le Napoléon de Béranger a gardé plus de
+croyants que je ne l'eusse imaginé.
+
+Quelles sont donc les choses inouïes et scandaleuses que M. Taine a osé
+nous dire sur Napoléon Bonaparte? Voici les grandes lignes de ce
+portrait. Je n'atténue rien, et je transcris, autant que possible, les
+expressions mêmes du grand historien philosophe.
+
+Démesuré en tout, mais encore plus étrange, non seulement Napoléon
+Bonaparte est hors ligne, mais il est hors cadre. Par son tempérament,
+par ses instincts, par ses facultés, par son imagination, par ses
+passions, par sa morale, il semble fondu dans un moule à part, composé
+d'un autre métal que ses contemporains.
+
+Les idées ambiantes n'ont pas de prise sur lui. S'il parle le jargon
+humanitaire de son temps, c'est sans y croire. Il n'est ni royaliste, ni
+jacobin. Il descend des grands Italiens, hommes d'action de l'an 1400,
+aventuriers militaires, usurpateurs et fondateurs d'États viagers; il a
+hérité, par filiation directe, de leur sang et de leur structure innée,
+intellectuelle et morale.
+
+Il a d'abord, comme eux, un esprit vierge et puissant, qui n'est point,
+comme le nôtre, déjeté tout d'un côté par la spécialité obligatoire, ni
+encroûté par les idées toutes faites et par la routine. C'est un esprit
+qui fonctionne tout entier et qui jamais ne fonctionne à vide. Les faits
+seuls l'intéressent. Il a en aversion les fantômes sans substance de la
+politique abstraite. Toutes les idées qu'il a de l'humanité ont eu pour
+source des observations qu'il a faites lui-même. Joignez que sa
+puissance de travail, d'attention et de mémoire est prodigieuse. Il a
+trois atlas principaux en lui, à demeure, chacun d'eux composé «d'une
+vingtaine de gros livrets» distincts et perpétuellement tenus à jour: un
+atlas militaire, recueil énorme de cartes topographiques aussi
+minutieuses que celles d'un état-major; un atlas civil, qui comprend
+tout le détail de toutes les administrations et les innombrables
+articles de la recette et de la dépense ordinaire et extraordinaire;
+enfin, un gigantesque dictionnaire biographique et moral, où chaque
+individu notable, chaque groupe local, chaque classe professionnelle ou
+sociale, et même chaque peuple a sa fiche. À ces facultés si grandes,
+ajoutez-en une autre, la plus forte de toutes: l'imagination
+constructive. On connaît ses rêves de conquête orientale, de domination
+universelle et d'organisation du monde selon sa volonté. Il crée dans
+l'idéal et l'impossible. C'est un frère posthume de Dante et de
+Michel-Ange. Il est leur pareil et leur égal; il est un des trois
+esprits souverains de la Renaissance italienne. Seulement, les deux
+premiers opéraient sur le papier ou le marbre; c'est sur l'homme vivant,
+sur la chair sensible et souffrante que celui-ci a travaillé.
+
+Comme par l'esprit, il ressemble par le caractère à ses grands ancêtres
+italiens. Il a des émotions plus vives et plus profondes, des désirs
+plus véhéments et plus effrénés, des volontés plus impétueuses et plus
+tenaces que les nôtres.
+
+La force, qui chez lui coordonne, dirige et maîtrise des passions si
+vives, c'est un instinct d'une profondeur et d'une âpreté
+extraordinaires, l'instinct de se faire centre et de rapporter tout à
+soi, un égoïsme prodigieusement actif et envahissant, développé par les
+leçons que lui donnent la vie sociale en Corse, puis l'anarchie
+française pendant la Révolution. Son ambition est sans limite et, par
+suite, son despotisme est sans détente: «Je suis à part de tout le
+monde, je n'accepte les conditions de personne», ni les obligations
+d'aucune espèce. Il ne fait rien pour un intérêt national, supérieur au
+sien. Général, consul, empereur, il reste officier de fortune et ne
+songe qu'à son avancement. Par une lacune énorme d'éducation, de
+conscience et de coeur, au lieu de subordonner sa personne à l'État, il
+subordonne l'État à sa personne. Il sacrifie l'avenir au présent, et
+c'est pourquoi son oeuvre ne peut être durable. Entre 1804 et 1815 il a
+fait tuer environ quatre millions d'hommes. Pourquoi? Pour nous laisser
+une France amputée des quinze départements acquis par la République...
+
+Ce résumé, je le sais, est fort décharné. Chaque proposition dans M.
+Taine s'appuie sur des faits significatifs et rigoureusement ordonnés.
+Les propositions s'enchaînent et, au-dessous d'elles, les séries de
+faits se commandent. Cela ressemble aux assises successives d'un vaste
+monument. M. Taine construit un portrait moral comme on construirait une
+pyramide d'Égypte. Ce que sa bâtisse a de grandiose a dû disparaître
+dans le plan très sommaire que j'en ai donné. Mais, enfin, ce plan est
+fidèle; et qu'y voyons-nous? La première partie nous montre que Napoléon
+fut un homme d'un surprenant génie; et la seconde, que ce génie fut
+égoïste, et, au bout du compte, malfaisant. Nul ne l'a peut-être établi
+avec plus de force et de méthode que M. Taine; mais bien d'autres l'ont
+dit avant lui, et, pour ma part, je l'ai toujours cru. D'où vient donc
+ce soulèvement contre le nouvel historien de Napoléon Bonaparte?
+
+Ces protestations si vives partent d'un sentiment qui paraît excellent
+quoiqu'il ne le soit pas, et que j'examinerai tout à l'heure,--pour le
+repousser.
+
+Mais on ne fait pas seulement à M. Taine des objections sentimentales.
+On lui reproche de manquer de critique, de s'appuyer sur des documents
+arbitrairement choisis et sans valeur sérieuse. «Il nous cite toujours,
+dit-on, les _Mémoires_ de Bourrienne, qui sont en grande partie
+apocryphes, et ceux de Mme de Rémusat, qui sont d'une ennemie, d'une
+femme qui avait contre l'empereur des griefs personnels,--et des griefs
+féminins. Quelle base fragile et menteuse pour y édifier l'histoire!»
+
+Eh bien! non, ce n'est pas tout à fait cela. M. Taine (et nous pouvons
+nous en rapporter là-dessus à sa conscience d'historien, qui est
+difficile et exigeante) a évidemment lu tout ce que les contemporains
+ont écrit sur son héros. Lui-même nous avertit que sa principale source
+est la _Correspondance de Napoléon_, en trente-deux volumes. S'il cite
+volontiers Bourrienne et Mme de Rémusat, c'est sans doute que leur
+témoignage concorde avec l'idée qu'il se fait de l'empereur. Mais cette
+idée, il ne se l'est pas formée sur la seule foi de ces deux témoins;
+elle est le résultat d'une vaste enquête préalable, qu'il n'avait pas à
+nous étaler. Quand il nous rapporte un mot de Mme de Rémusat (et il en
+rapporte aussi de Miot, de Talleyrand, de Roederer, de Lafayette, etc.),
+ce mot n'est point pour lui la preuve unique, mais simplement une
+confirmation de ce qu'il croit et sent être la vérité.
+
+Puis, le témoignage de Mme de Rémusat n'est peut-être pas aussi suspect,
+aussi partial, aussi calomnieux qu'on le prétend. L'empereur, dit-on,
+lui avait fait une injure que les femmes ne pardonnent point. L'auteur
+des _Mémoires_ est une femme dédaignée et qui se venge. De plus, nous
+n'avons de ces _Mémoires_ qu'une seconde rédaction, et qui date de 1817,
+d'une époque où il était utile de penser et de dire du mal du demi-dieu
+déchu.--Mais, d'abord, il n'est nullement prouvé que Mme de Rémusat eût
+contre l'empereur le genre de griefs qu'on a dit: ce n'est qu'une
+supposition de notre malignité. Et quand même ici cette malignité aurait
+raison, s'ensuit-il nécessairement que les _Mémoires_ de cette aimable
+femme soient une oeuvre de rancune longuement recuite? Je n'ai pas du
+tout cette impression.
+
+On reconnaît, à un accent qui ne trompe pas, qu'elle a commencé par
+admirer sincèrement l'empereur et qu'elle ne s'est détachée de lui que
+lentement et malgré elle, à mesure que se découvrait la vraie nature de
+ce terrible homme. Qu'il l'ait un jour blessée dans son amour-propre de
+femme, c'est ce que nous ne saurons jamais; mais, dans tous les cas,
+cette blessure dut être assez vite cicatrisée: Mme de Rémusat n'était
+certes pas assez naïve pour penser qu'elle retiendrait longtemps un
+homme comme lui; et, d'un autre côté, nous savons par elle que Napoléon
+la traita toujours avec des égards et une estime particulière. Enfin,
+qu'on ne dise point que, écrivant ses _Mémoires_ sous la Restauration,
+elle devait être plus dure pour celui qui avait été son maître. Il me
+semble qu'à ce moment-là les anciens serviteurs de Napoléon devaient
+plutôt, devant le mystère tragique de cette destinée, être pris d'une
+immense compassion et comme pénétrés d'une horreur sacrée où
+s'évanouissaient les rancunes personnelles. Pour moi, je ne sens point
+chez Mme de Rémusat l'âme étroite et mesquine qu'on lui prête; je suis
+fort tenté de croire à la parfaite liberté de son jugement comme à la
+sincérité de son récit; et je ne pense point faire preuve, en cela, de
+tant de naïveté.
+
+Pour en revenir à M. Taine, l'ensemble des textes et documents de toute
+espèce ne s'oppose point à ce que l'on conçoive Napoléon précisément
+comme il l'a fait. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'ils permettent
+aussi de le concevoir un peu autrement. Ainsi, sans nier l'exactitude
+générale de la colossale image construite par M. Taine, j'y voudrais çà
+et là quelques atténuations. Je crains, en y réfléchissant, qu'il ne
+place son héros d'abord un peu trop au-dessus, puis un peu trop
+au-dessous--ou en dehors--de l'humanité.
+
+Son Napoléon est comme une statue de bronze jaillie d'une matrice
+inconnue, un bloc impénétrable, inaltérable, tel au commencement qu'il
+sera à la fin, et à qui le temps ni les événements ne pourront faire
+aucune retouche. Nulle différence entre le lieutenant d'artillerie et
+l'empereur. C'est un géant immobile. J'imagine pourtant qu'il dut subir,
+dans une certaine mesure, les influences extérieures et les idées
+ambiantes; qu'il dut se développer, se modifier et, qui sait? traverser
+peut-être des crises morales. Il semble bien que le meurtre du duc
+d'Enghien, par exemple, marque pour lui une de ces crises, et qu'il
+n'ait pas été tout à fait le même avant et après cet attentat. M. Taine,
+qui le voit immuable, le voit aussi presque surnaturel. Il lui prête des
+facultés qui dépassent par trop la mesure humaine. Croyez-vous que les
+«trois atlas» que Napoléon portait dans sa tête fussent vraiment
+complets? Moi pas; j'y soupçonne des lacunes. Seulement Napoléon faisait
+croire qu'ils étaient complets.
+
+En second lieu, M. Taine fait son héros un peu trop inhumain, ne lui
+laisse pas un seul bon sentiment. Mais il me paraît presque impossible
+qu'un homme placé au-dessus des autres hommes, un conducteur de peuples,
+n'ait jamais de vues supérieures à son intérêt personnel, du moins dans
+les choses où cet intérêt se confond avec l'intérêt général. Or, il se
+trouve que, jusqu'en 1809, ce qui est utile à l'empereur est utile à la
+France. Il a donc pu avoir cette illusion que son oeuvre était bonne à
+d'autres qu'à lui et, par suite, lui survivrait. Son orgueil même y
+trouvait son compte. La gloire la plus haute, c'est de fonder ce qui
+dure; et ce qui n'est fait que pour un seul ne dure pas. Napoléon n'a
+pas pu l'oublier toujours. Le genre d'égoïsme que M. Taine lui attribue
+finirait par être inconcevable. Par la force des choses, ayant besoin,
+pour être grand, de l'assentiment des hommes, même dans l'avenir, il lui
+était presque interdit d'être égoïste de la façon dont peut l'être un
+marchand ou un voleur.
+
+Au reste, dans la sphère où il se mouvait, l'orgueil se teint forcément
+de mysticisme. Quand on n'a aucun front terrestre au-dessus de soi, on y
+sent l'inconnu. Se croire pétri d'un autre limon que le commun des
+hommes, c'était pour Napoléon une manière d'être religieux; car dès lors
+il se sentait «élu». Il lui paraissait donc légitime de tout rapporter à
+lui. Tandis qu'il essayait de réaliser son rêve gigantesque de
+domination universelle, apparemment il songeait au passé et à l'avenir,
+il se comparait, il se «situait» dans l'histoire, il se considérait
+comme l'un des grands ouvriers du drame humain, et sa destinée était
+pour lui-même un mystère dont il frissonnait...
+
+ Rien d'humain ne battait sous son épaisse armure.
+
+Cela n'est vrai que d'une vérité simplifiée et lyrique. Napoléon à
+Sainte-Hélène parlait de «ce pays qu'il avait tant aimé». Pourquoi ne
+pas le croire un peu? Il l'aimait, dit M. Taine, comme le cavalier aime
+sa monture. Mais cet amour du cavalier pour son cheval peut être
+profond. L'empereur aimait dans la France sa propre gloire, dont elle
+était l'indispensable instrument. Quand il passait sur le front de sa
+grande armée, et qu'il songeait que ces milliers d'hommes étaient prêts
+à mourir pour son rêve, savons-nous ce qui remuait en lui? Tout n'était
+pas jeu dans la cordialité brusque avec laquelle il traitait ses
+vétérans. On aime toujours ceux pour qui on est un dieu. La conception
+de M. Taine suppose chez Napoléon une possibilité de se passer de
+sympathie, à laquelle j'ai peine à croire. Il le parque dans un tel
+isolement moral que l'air y doit être irrespirable pour une poitrine
+humaine. Lui seul d'un côté,--et l'univers de l'autre! Une telle
+situation serait effroyable. Je doute qu'un homme né de la femme la
+puisse soutenir. Je suis sûr que l'égoïsme de Napoléon avait des
+défaillances. Néron même a eu des amis.
+
+Puis, malgré tout, l'empereur était un peu de son temps. Il aimait la
+tragédie. En littérature, il avait le goût, si j'ose dire, un peu
+«pompier».--Il n'était pas proprement cruel; j'entends qu'il n'a fait
+tuer presque personne en dehors des champs de bataille. Il a
+certainement aimé Joséphine. Il s'est bien conduit avec Marie-Louise,
+peut-être parce qu'elle était «née». M. Taine nous dit qu'en certaines
+circonstances, par exemple à la mort de quelque vieux compagnon d'armes,
+il avait des accès de sensibilité et de douleur,--suivis de rapides
+oublis. Qu'est-ce à dire, sinon qu'il était quelquefois comme nous
+sommes presque tous? Bref, c'était un être humain à peu près
+normal,--sauf par les points et dans les moments où il était anormal et
+surhumain.
+
+Et c'est ainsi que, par un détour, je donne raison à M. Taine. Il
+n'avait à tenir compte que de ces moments-là. Il est probable que
+Napoléon ne donnait pas tous les jours un coup de pied dans le ventre à
+Volney. Il y a apparence qu'il n'était pas, à tous les instants de sa
+vie, et dans les proportions énormes qu'on a vues, l'effrayant
+condottiere échappé de l'Italie du quinzième siècle. Mais il l'était au
+fond. Or, c'est ce fond intime et permanent que M. Taine a voulu
+dégager. M. Taine peint les hommes en philosophe plus qu'en historien ou
+en romancier. Il ne fait pas évoluer son modèle dans l'espace et dans le
+temps, et il ne tient pas compte de ce qu'il peut avoir de commun avec
+les autres hommes. Il le décompose; il saisit et définit ses facultés
+maîtresses, et élimine le reste. Et assurément, ces facultés n'agissent
+pas, dans la réalité, d'une façon continue: mais elles sont pourtant le
+véritable et suprême ressort d'une âme. Les analyses de M. Taine
+seraient donc justes, si elles restaient inanimées.
+
+Le malheur, c'est que ce philosophe a l'imagination d'un poète; c'est
+qu'il a, à un degré surprenant, le don de la vie, et alors voici ce qui
+se passe. Ces ressorts généraux d'un caractère et d'un esprit, après les
+avoir atteints et définis, il les rapproche, il les anime, il les met en
+branle. Nous voyons les «facultés maîtresses» agir à la manière de roues
+reliées par des courroies ou mues par des engrenages. Les âmes qu'il a
+décomposées et réduites à leurs éléments essentiels prennent des airs de
+machines à vapeur, de léviathans de métal d'une force effroyable et
+aveugle. Ils vivent, mais d'une vie qui ne paraît plus humaine. C'est
+donc la méthode et le style de M. Taine qui font paraître son Napoléon
+monstrueux,--monstrueux comme son Milton ou son Shakespeare, monstrueux
+comme ses jacobins. Au fond, il n'est point si faux.
+
+--«Mais ce monstre, dit-on, a fasciné sa génération. Il a été le grand
+amour de millions et de millions d'hommes. Il suffisait de l'approcher
+pour subir l'ascendant de sa volonté et pour lui appartenir. Pendant la
+retraite de Russie, quand les soldats gisaient dans la neige, à
+demi-morts, si quelqu'un disait: «Voilà l'ennemi!» personne ne bougeait;
+mais si l'on criait: «Voilà l'empereur!» tous se levaient comme un seul
+homme. C'est ce que M. Taine n'explique point. Ce qui manque dans son
+étude, c'est la silhouette du «petit caporal». Oui, c'est vrai, M. Taine
+a publié le Napoléon de la légende. Sans doute il a répondu sur ce point
+en faisant le compte des conscrits réfractaires. Mais cette réponse ne
+vaut que pour les dernières années. Jusqu'à Moscou, le peuple aimait
+Napoléon. Et surtout il l'a adoré depuis sa mort. Le peuple est grand
+admirateur de la force et de la grandeur matérielle.
+
+On reprend: «Le peuple a raison. Napoléon nous a donné la gloire. Ce
+n'est certes pas le moment d'en faire bon marché. Vous dites que les
+millions d'hommes qu'il a fait tuer n'ont servi de rien, puisqu'il a
+laissé la France plus petite qu'il ne l'avait prise? Plus petite! Ne le
+croyez pas. Il l'a laissée plus grande du souvenir de cent victoires. Il
+a fait la guerre pendant vingt ans: cela veut dire que, pendant vingt
+années, il a tenu haut l'âme de ce peuple, en exaltant chez lui le
+courage, la fierté, l'esprit de sacrifice. Ah! vienne un monstre comme
+celui-là, qui nous secoue enfin et qui nous venge!»
+
+Ces considérations n'ont point ému M. Taine. Pourquoi? Parce que ce
+philosophe positiviste est un homme très moral. La gloire militaire ne
+l'éblouit pas: car, partout ailleurs que dans la guerre défensive, elle
+n'est que la gloire d'opprimer et de dépouiller les autres, et ce
+qu'elle satisfait chez le vainqueur, ce sont les instincts les plus
+cupides et le plus brutal orgueil. Cette gloire, c'est la pire de ces
+«grandeurs de chair» dont Pascal parle avec mépris. Venir se vanter
+aujourd'hui des conquêtes du premier empire, c'est justifier la conquête
+allemande. Hoche ou Marceau, voilà ce qu'il nous faudrait. Mais un
+Napoléon Bonaparte, le ciel nous en préserve!
+
+Et puis, M. Taine est tendre. Ne vous récriez pas. Les quatre millions
+d'hommes tués, et la somme de douleurs humaines que cela suppose, le
+découragent d'admirer le grand empereur. Ce qui arrive ici est assez
+singulier. Ce sont les spiritualistes, les idéalistes, les gens bien
+pensants et les plus belles âmes du monde qui nous disent:--Napoléon fut
+un monstre? Qu'importe, puisqu'il a fait la France glorieuse! (entendez:
+puisque nous lui devons de pouvoir dire aux Allemands: «Vous avez été
+atroces, mais nous l'avons été encore plus il y a quatre-vingts ans, et
+cela nous console»).--Et c'est M. Taine, le philosophe «matérialiste»,
+celui qui a écrit que le vice et la vertu étaient des produits comme le
+sucre et le vitriol, c'est lui qui réprouve, de quelque éclat qu'elles
+soient revêtues, l'injustice et la violence! C'est lui, l'homme qui
+considère l'histoire comme un développement nécessaire de faits
+inévitables et qui a toujours goûté en artiste les manifestations de la
+force,--c'est lui qui aujourd'hui se fond en pitié! Nul n'a peint de
+couleurs plus brillantes le déroulement immoral de l'histoire,--et voilà
+qu'il souffre, comme une femme compatissante et naïve, de cette
+immoralité! Ce contraste d'une philosophie très cruelle et d'un coeur
+très humain me paraît charmant. Déjà le sang versé par la Révolution
+l'avait empli d'horreur, jusqu'à troubler, peu s'en faut, sa
+clairvoyance. Certes, je ne lui reproche point cette faiblesse, et je
+la proclame bienheureuse. Car «je hais, comme dit Montaigne, cruellement
+la cruauté», et j'aimerais mieux, je vous le jure, être privé des
+«bienfaits de la Révolution» et vivre dans la plus fâcheuse inégalité
+civile,--et qu'on n'eût pas coupé la tête de Marie-Antoinette et celle
+d'André Chénier.
+
+
+
+
+M. TAINE ET LE PRINCE NAPOLÉON
+
+
+Vous vous rappelez que, il y a quelques mois, M. Taine publiait dans la
+_Revue des Deux-Mondes_ deux chapitres sur l'empereur Napoléon. Je les
+ai résumés, j'en ai dit mon impression, et quelles atténuations et quels
+compléments j'aurais voulus à ce portrait grandiose, à la fois abstrait
+et vivant. Au reste, je m'attachais moins à discuter la vérité de
+l'inhumaine et surhumaine figure tracée par l'historien qu'à démêler
+comment et pourquoi il l'avait vue ainsi. C'est à ces deux chapitres que
+répond aujourd'hui le prince Napoléon. Peut-être eût-il mieux fait
+d'attendre l'apparition du volume, où sans doute le jugement porté sur
+l'homme s'expliquera mieux par le jugement porté sur l'oeuvre; mais nous
+concevons la généreuse impatience du neveu de l'empereur.
+
+Le livre du prince Napoléon est éloquent et violent. Mais au fond et
+malgré les inexactitudes et les partis pris relevés chez M. Taine, cette
+réplique passionnée n'infirme point, à mon avis, ses conclusions dans ce
+qu'elles ont d'essentiel. Cela prouve seulement qu'il y a deux façons de
+se représenter la personne et l'oeuvre de Napoléon. Et il y en a une
+troisième, mitigée et tempérée: celle de M. Thiers. Et il y en a une
+quatrième, celle des grognards (s'il en reste) qui ne connaissent que
+«le petit caporal». Et il y en a encore d'autres. Il y a même celle du
+vieux Dupin, ce Chevreul des vaudevillistes, à qui l'on demandait s'il
+avait vu l'empereur: «Oui, répondit-il, je l'ai vu. C'était un gros,
+l'air commun.» Rien de plus.--Et toutes ces façons sont bonnes, et celle
+du prince est particulièrement intéressante, parce qu'il est ce que nous
+savons, et parce qu'il écrit d'une bonne plume, vigoureuse et
+rapide,--un peu celle de l'oncle. Seulement, si vous voulez ma pensée,
+la façon de M. Taine garde tout de même son prix.
+
+J'admets un moment qu'il soit difficile d'être plus injuste pour
+l'empereur que ne l'a été M. Taine. Mais, à coup sûr, il est impossible
+d'être plus injuste pour M. Taine que ne l'est le prince Napoléon.
+
+Il lui reproche sa «mauvaise foi» et sa «perfidie». Il l'appelle
+déboulonneur académique et l'assimile aux communards. «... Sa tentative
+part du même esprit; elle est inspirée des mêmes haines; _elle relève du
+même mépris_.»
+
+Cette manière de traiter l'auteur de _l'Intelligence_ n'est pas très
+philosophique. M. Taine a dû être aussi étonné de s'entendre accuser de
+perfidie et de mauvaise foi que M. Renan de voir taxer d'immoralité les
+fantaisies de _la Fontaine de Jouvence_ ou de _l'Abbesse de Jouarre_. Je
+ne comprends pas du tout le calcul prêté ici à M. Taine. Quel intérêt
+pouvait-il avoir à écrire contre sa pensée? Je ne parle pas de son
+caractère, qui est connu; mais ses oeuvres répondent pour lui. S'il a
+jamais été de mauvaise foi, il n'est pas commode de dire à quel moment;
+car, s'il l'était en faisant le procès de l'ancien régime, il ne l'était
+donc pas en faisant le procès de la Révolution,--et inversement. Cet
+homme a trouvé le moyen de déplaire successivement à tous les partis
+politiques: c'est dire qu'il vit fort au-dessus des partis et de tout
+intérêt qui n'est pas celui de la science. La continuité, l'universalité
+de son pessimisme et de sa misanthropie garantit sa sincérité. Je
+cherche en vain à quelle rancune il a pu obéir, à qui il a voulu plaire
+en faisant son portrait de Napoléon. Il est étrange de venir nous parler
+ici de «mauvaise foi». Et, quant au mépris dont on l'assure, M. Taine a
+certes le droit de n'y pas prendre garde.
+
+Ce qui est vrai, c'est que, étudiant Napoléon, il l'a vu fort noir,
+parce qu'il voit tout ainsi. Ce qui est vrai, c'est que, s'étant fait,
+après enquête, une certaine idée de Napoléon, il apparu ne tenir compte
+que des textes qui la confirmaient. Mais cette idée, on ne peut pas dire
+que ces textes seuls la lui aient suggérée; peut-être même l'avait-il
+avant de les connaître. Ce qui est vrai encore, c'est qu'il lui est
+arrivé de tirer à lui les documents, de les présenter de la façon la
+plus favorable à sa thèse. Il ne faut donc point l'accuser d'être de
+mauvaise foi, c'est-à-dire d'altérer sciemment la vérité dans un intérêt
+personnel,--mais d'user parfois d'un peu d'artifice dans la
+démonstration de ce qu'il croit être la vérité. Cela est bien différent;
+et le parti pris n'est point nécessairement mensonge. Osons le dire, ces
+inexactitudes, ces habiletés d'interprétation à demi volontaires, vous
+les trouverez chez tout historien digne de ce nom, qu'il soit artiste,
+philosophe ou politique, L'érudit seul peut s'en passer (encore ne s'en
+passe-t-il pas toujours). Mais elles deviennent inévitables dès que
+l'historien essaie d'interpréter l'histoire et de la «construire», dans
+quelque esprit que ce soit. Si jamais le prince Napoléon écrit
+l'histoire de son oncle, nous le défions de ne pas choisir les textes et
+les arranger à peu près dans la même proportion que M. Taine. Et ce
+jour-là nous nous garderons de suspecter sa bonne foi, même si nous
+remarquons qu'en pareille matière la sincérité du neveu de l'empereur
+doit être exposée à plus de tentations que celle du philosophe sans
+aïeux.
+
+Le prince Napoléon est encore injuste d'une autre manière. Il ne me
+parait pas très bien comprendre ni définir l'esprit de M. Taine. Il
+pouvait être plus clairvoyant, même dans la malveillance. Il écrit: «M.
+Taine est un entomologiste; la nature l'avait créé pour classer et
+décrire des collections épinglées. Son goût pour ce genre d'étude
+l'obsède; pour lui, la Révolution française n'est que la «métamorphose
+d'un insecte». Il voit toute chose avec un oeil de myope, il travaille à
+la loupe, et son regard se voile ou se trouble dès que l'objet examiné
+atteint quelques proportions. Alors il redouble ses investigations; il
+cherche un endroit où puisse s'appliquer son microscope; il trouve une
+explication qui rabaisse, à la portée de sa vue, la grandeur dont
+l'aspect l'avait d'abord offusqué, etc.»
+
+Rien de plus faux, à mon sens, que ce jugement. Le prince Napoléon est
+évidemment dupe des apparences. Il est même dupe des mots. De ce que M.
+Taine compare la Révolution à une métamorphose d'_insecte_, il conclut
+que M. Taine n'est en effet qu'un entomologiste, un myope, uniquement
+attentif aux petites choses, comme si, au contraire, cette comparaison
+n'impliquait pas une vue très générale sur l'histoire de la Révolution.
+Des petits faits entassés par M. Taine dans presque tous ses ouvrages,
+le prince ne voit que le nombre, il ne voit pas la puissance avec
+laquelle ils sont enchaînés et classés,--et qu'ils ne sont là que pour
+préparer et appuyer les généralisations les plus hardies. C'est une
+fantaisie étrange que de traiter d'entomologiste l'homme qui a écrit
+l'introduction de l'_Histoire de la littérature anglaise_, les chapitres
+sur Milton et sur Shakespeare, les dernières pages de l'_Intelligence_
+ou le parallèle de l'homme antique et de l'homme moderne dans le
+troisième volume (je crois) des _Origines de la France contemporaine_.
+Je ne pensais pas qu'il pût échapper à personne que M. Taine est un des
+esprits les plus invinciblement généralisateurs qui se soient vus. Je ne
+pensais pas non plus qu'on pût nier les qualités de composition de M.
+Taine. Sa composition n'est que trop serrée; les parties de chacun de
+ses ouvrages ne sont que trop étroitement liées et subordonnées les unes
+aux autres; on y voudrait un peu plus de jeu et un peu plus d'air. Or,
+apprenez que «ses articles ne sont qu'une mosaïque; on n'y sent _aucune
+unité de travail_.» Le prince est dupe, cette fois, d'une apparence
+typographique, de la multiplicité des guillemets.
+
+J'ai peur aussi que le prince ne s'entende pas toujours très bien dans
+ces pages dont on a fait grand bruit et que des badauds nous donnent
+déjà comme un morceau de style. Il prête à M. Taine des défauts
+contradictoires; il lui reconnaît ce qu'il lui a dénié; il reproche à
+cet épingleur d'insectes son «idéologie» et sa «folie métaphysique». Il
+écrit: «Quand on borne son talent à une accumulation de petits faits, on
+devrait être au moins réservé dans ses conclusions et sobre dans ses
+théories.» C'est dire, dans la même phrase, que M. Taine «borne» son
+talent à cette accumulation, et qu'il ne l'y borne pas. Et encore: «Il
+démontrera que la morale de la Réforme trouve son origine dans l'usage
+de la bière; et, devant un tableau, ayant à juger la chevelure d'une
+femme, il essayera de compter les cheveux.» La phrase est amusante;
+mais, en admettant que cette plaisanterie des cheveux comptés puisse
+s'appliquer à M. Taine critique d'art, les deux parties de la phrase,
+qui ont l'air d'exprimer deux critiques analogues, se contredisent en
+réalité: car, si le dénombrement des cheveux d'un portrait indique bien
+un esprit myope et borné, tout au contraire l'explication d'un phénomène
+moral et religieux par une habitude d'alimentation serait plutôt d'un
+esprit philosophique et discursif à l'excès, capable d'embrasser de
+vastes ensembles de faits et de les ramener les uns dans les
+autres.--Enfin, le prince ne peut contenir son indignation contre cet
+«analyste perpétuel» qui «prend plaisir à déchiqueter sa victime
+jusqu'aux dernières fibres, sans un cri de l'âme, _sans une aspiration
+vers l'idéal_». Je n'entends pas clairement ce que cela signifie. Et je
+ne trouve pas que ce soit juger M. Taine avec beaucoup de finesse que de
+le traiter de «matérialiste», comme pourrait faire un curé de village.
+Cela aurait bien fait rire Sainte-Beuve.
+
+Après avoir ainsi arrangé M. Taine, le prince Napoléon examine les
+témoignages sur lesquels il s'est appuyé, en nie la valeur, juge les
+témoins et les exécute. Metternich est le constant ennemi de la
+Révolution, dont l'empereur est pour lui le représentant. Bourrienne est
+un coquin qui se venge d'avoir été pris la main dans le sac. L'abbé de
+Pradt est un espion, Miot de Mélito un plat fonctionnaire. Mme de
+Rémusat est une coquette dépitée et une femme de chambre mauvaise
+langue. Tous ces témoins avaient des raisons pour ne pas dire la vérité.
+Le prince en conclut qu'ils ne l'ont jamais dite. C'est peut-être
+excessif.
+
+J'abandonne les autres; mais je ne puis m'empêcher de réclamer un peu
+pour cette charmante Mme de Rémusat. Vraiment on lui prête une âme trop
+basse, des rancunes trop viles, trop féroces et trop longues. Je veux
+bien (quoique, après tout, cela ne soit nullement prouvé) qu'elle ait
+été déçue soit dans son amour, soit dans son ambition ou sa vanité; je
+veux qu'elle en ait gardé du dépit, et qu'elle ait vu Napoléon d'un tout
+autre oeil qu'auparavant. S'ensuit-il qu'elle l'ait calomnié? Qui dira
+si c'est avant ou après sa mésaventure qu'elle a le mieux connu
+l'empereur? Je suis tenté de croire que c'est après. On peut
+parfaitement soutenir que l'amour et l'intérêt aveuglent plus que la
+rancune. Je crois d'ailleurs sentir, dans ses _Mémoires_, que c'est à
+regret qu'elle s'est détachée de son héros, qu'elle n'a découvert que
+peu à peu son vrai caractère, et que cette découverte lui a été une
+douleur, non un plaisir méchant. C'était une femme fort
+intelligente,--habile, et même adroite;--ce n'était pas un petit esprit,
+ni un coeur bas. Je crois, pour ma part, à la bonne foi d'une femme qui
+ne craint pas de nous faire cet aveu: «Je finis par souffrir de mes
+espérances trompées, de mes affections déçues, des erreurs de
+quelques-uns de mes calculs.» Cette confession ne me semble pas d'une
+âme vulgaire, et j'en tire des conclusions absolument opposées à celles
+du prince Napoléon.--Mais, dira-t-on, si elle avait sur l'empereur
+l'opinion qu'elle nous a livrée, elle n'avait qu'à s'en aller, et même
+elle le devait. A-t-on le droit de juger ainsi ceux que l'on sert, ou,
+les jugeant ainsi, de continuer à les servir, c'est-à-dire à vivre
+d'eux?--Je ne sais; les choses, dans la réalité, ne se présentent point
+aussi simplement. D'abord, Mme de Rémusat a mis plus d'un jour à
+connaître l'empereur; puis, elle pouvait croire qu'elle ne manquait
+point à son devoir, du moment qu'elle ne divulguait pas ses sentiments
+secrets; puis son service à la cour pouvait lui paraître un service
+public autant que privé, et qui la liait au chef de l'État plus qu'à la
+personne même de Napoléon; enfin... je n'ai point dit que Mme de Rémusat
+fût une héroïne.
+
+Le prince Napoléon se divertit à la mettre en contradiction avec
+elle-même en citant, pour la même époque, des passages de ses _Mémoires_
+et des passages de ses _Lettres_. Ici l'empereur est malmené, là
+glorifié. Sur quoi, le prince triomphe. C'est évidemment dans les
+_Lettres_, dit-il, qu'il faut chercher la vérité: «Si les _Mémoires_,
+refaits en 1818 dans les circonstances que j'ai indiquées, doivent être
+justement suspects, les lettres de Mme de Rémusat à son mari, au
+contraire, lettres écrites au jour le jour sous l'Empire et récemment
+publiées, sont une source précieuse pour l'histoire. C'est une
+correspondance, tout intime, qui n'était pas destinée à la publication.
+On n'y trouve que des impressions vives, spontanées et sincères.»
+
+«Sincères?» On a déjà répondu:--Et le cabinet noir?--«Vives et
+spontanées?» Jugez plutôt. Voici une lettre citée par le prince: «Quel
+empire, mon ami, que cette étendue de pays jusqu'à Anvers! Quel homme
+que celui qui peut le contenir d'une seule main! combien l'histoire nous
+en offre peu de modèles!... Tandis qu'en marchant il crée pour ainsi
+dire de nouveaux peuples, on doit être bien frappé d'un bout de l'Europe
+à l'autre de l'état remarquable de la France. Cette marine formée en
+deux ans, etc...; ce calme dans toutes les parties de l'empire, etc...,
+enfin l'administration, etc...: voilà bien de quoi causer la surprise et
+l'admiration, etc...» Est-ce que cela n'est pas glacial? Est-ce qu'une
+femme écrit comme cela quand elle croit n'être lue que de son mari?
+
+Mais j'admets qu'elle soit sincère dans ses lettres. C'est possible:
+après tout, elle avait aimé l'homme et pouvait s'en ressouvenir
+quelquefois; et, d'autre part, elle ne pouvait pas ne pas admirer
+l'empereur. Mais pourquoi ne serait-elle pas également sincère dans ses
+Mémoires? Je crois, d'une façon générale, à sa sincérité dans les deux
+cas. Où a-t-elle dit la vérité? C'est une autre question et dont chacun
+décide, le prince aussi bien que M. Taine, par des impressions prises
+ailleurs.
+
+En somme, le prince Napoléon a démontré que les témoignages dont se sert
+M. Taine étaient suspects, parce qu'ils émanaient des ennemis de
+l'empereur. Mais on démontrerait avec la même facilité que les
+témoignages de ses amis ne sont pas moins suspects, pour d'autres
+raisons. Alors?...
+
+Le parti pris du prince est pour le moins aussi imperturbable et aussi
+artificieux que celui de l'académicien. Seulement, il ne paraît pas s'en
+douter. Je voudrais pouvoir dire qu'il a d'étonnantes candeurs.
+
+M. Taine ayant rappelé _en note_ qu'on accusait Napoléon «d'avoir séduit
+ses soeurs l'une après l'autre»: «Ici, dit le prince, je n'éprouve pour
+l'écrivain qui reproduit de telles infamies qu'un sentiment de
+commisération.» C'est bientôt dit. J'ignore tout à fait si l'empereur a
+eu la fantaisie un peu vive qu'on lui prête, et cela m'est égal; mais je
+crois qu'il était fort capable de l'avoir. Pourquoi? Parce que, dans la
+situation _unique_ qu'il occupait sur la planète et que ses origines
+rendaient plus extraordinaire, la mesure du bien et du mal ne _devait_
+pas lui sembler la même pour lui que pour les autres hommes. Et cela,
+par la force des choses.
+
+Ailleurs, M. Taine se plaignant qu'on n'ait pas donné toute la
+correspondance de Napoléon Ier, le prince répond: «En principe,
+j'établis qu'héritiers de Napoléon, nous devions nous inspirer de ses
+désirs avant tout, et le faire paraître devant la postérité _comme il
+aurait voulu s'y montrer lui-même_.» C'est pourquoi l'on a exclu de la
+_Correspondance_ «les lettres ayant un caractère purement privé». Mais
+c'est justement de cela que M. Taine se plaint. Mérimée, nous raconte le
+prince, s'en plaignait aussi. Il est vrai que Mérimée était «un
+sceptique et un cynique».
+
+Dans les dernières pages de son livre, le prince excuse le meurtre du
+duc d'Enghien par la raison d'État, justifie la guerre d'Espagne,
+affirme que l'empereur n'a été que le propagateur désintéressé des idées
+de la Révolution, qu'il n'a jamais été ambitieux ni égoïste, et insinue
+que ce qu'il avait peut-être de plus remarquable, c'était la bonté de
+son coeur.
+
+Vraiment, c'est là de l'histoire écrite pour les images d'Épinal. Et le
+prince, à force de défendre son oncle, le diminue. À le faire si
+raisonnable, il risque de lui enlever cette merveilleuse puissance
+d'imagination qui l'égale, dans son ordre, aux plus grands artistes, à
+Dante et à Michel-Ange. Napoléon est beaucoup plus grand dans le livre
+de son «détracteur» que dans celui de son apologiste. Et, malgré tout,
+en dépit de la fragilité de quelques-uns des témoignages invoqués par M.
+Taine, les traits principaux de la figure qu'il a tracée demeurent. On
+sent que la constitution de l'âme de Napoléon devait être, au fond,
+telle qu'il nous la montre. D'abord, tout le premier chapitre est
+irréprochable; on y voit, méthodiquement décomposé, le génie d'un grand
+homme de guerre et d'un grand conducteur de peuples. Qu'est-ce que le
+prince nous dit donc, que M. Taine «arrive à cet extraordinaire paradoxe
+d'écrire, sur Napoléon, de longues pages, sans qu'il soit fait même une
+allusion à son génie militaire?» Eh bien! et la page sur «les trois
+atlas»? M. Taine n'avait pas, je pense, à raconter ici les campagnes de
+l'empereur. Dans le second chapitre, c'est l'être moral qui est
+décomposé et décrit. La description est effrayante et sombre. Mais,
+prenez gardé, elle ne s'appliquerait pas mal à Frédéric II ou à
+Catherine de Russie. C'est, au fond, la psychologie plausible de tous
+les individus qui ont exercé matériellement une très puissante action
+sur les affaires humaines...
+
+L'espace me manque pour conclure. J'aurais voulu dire que, au bout du
+compte, j'aime le monstre conçu par M. Taine, non point avec mon coeur,
+mais avec mon imagination; que d'ailleurs, après l'homme, l'oeuvre
+resterait à juger, et qu'il faut donc attendre; que, si les deux
+chapitres de M. Taine me ravissent, le volume du prince Napoléon ne me
+déplaît point; que celui-ci juge en «homme d'action» et celui-là en
+«philosophe» (je n'ai pas le loisir d'extraire la substance de ces deux
+mots), et qu'il faut des uns et des autres pour la variété du monde.
+
+
+
+
+SULLY-PRUDHOMME
+
+«LE BONHEUR»
+
+
+Le dernier poème de M. Sully-Prudhomme est austère et beau, d'une beauté
+toute spirituelle, et qui se sent mieux à la réflexion. Il fait rêver,
+et surtout il fait penser. Bien que l'action se passe dans des régions
+ultra-terrestres, c'est bien un drame de la terre; et, quoiqu'il ait
+pour titre: _le Bonheur_, c'est un drame d'une mélancolie profonde. Son
+principal intérêt vient même de cette contradiction et de ce qu'on y
+sent d'inévitable et de fatal. Instruisez-vous, mortels, et bornez vos
+voeux.
+
+Vous ne pouvez sortir ni de vous-même ni de la planète qui vous sert
+d'habitacle et que vous reflétez. Vous ne pouvez imaginer d'autres
+conditions de vie que celles qui vous ont été faites ici-bas par une
+puissance inconnue. Ce que vous appelez idéal n'est qu'un nouvel
+arrangement, fragile et incertain, des éléments de la réalité. Quand
+vous croyez rêver le bonheur, vous ne rêvez tout au plus que la
+suppression de la souffrance; encore vous ne la rêvez pas longtemps:
+bientôt votre songe vous paraît insignifiant et vain, et vous vous hâtez
+de rappeler la douleur, d'où naît l'effort et le mérite, et par qui seul
+se meut,--vers quel but? nous ne savons,--l'incompréhensible univers. Ce
+monde vous parait mauvais; et cependant vous ne sauriez l'imaginer autre
+qu'il n'est, à moins de l'arrêter dans sa marche et de lui retirer tous
+ses ferments de vie et de progrès. La terre vous tient, vous enserre,
+vous emprisonne, vous défie d'inventer d'autres images de béatitude que
+celles mêmes qu'elle a pu vous offrir aux heures clémentes de vos
+journées. Tandis que votre désir bat de l'aile contre la cloison de la
+réalité; il ne s'aperçoit point que ce qu'il place par delà cette
+cloison, c'est encore et toujours ce qui est en deçà. Vous pouvez
+concevoir (peut-être) la justice parfaite, non la parfaite félicité.
+Résignez-vous.
+
+Ce poème du bonheur, c'est donc en somme, le poème des efforts
+impuissants que fait l'esprit pour se le représenter et pour le définir.
+Et l'effet est d'autant plus saisissant que le poète, sans doute, ne
+l'avait ni cherché ni prévu. M. Sully-Prudhomme suppose que Faustus,
+après sa mort, se réveille dans une autre planète, qu'il y retrouve
+Stella, la femme qu'il aimait, et que tous deux jouissent d'un bonheur
+qui va s'achevant et s'accomplissant par la science et par le sacrifice.
+Ce bonheur, il s'efforce de nous en décrire les phases diverses. Mais il
+se donne tant de peine (et pourquoi? pour nous présenter en fin de
+compte, sous le nom de bonheur idéal, les joies mêlées, les joies
+terrestres que nous connaissions déjà); il se torture si fort
+l'entendement pour aboutir à ce chétif résultat, que, vraiment, le drame
+est beaucoup moins dans l'âme de Faustus et de Stella, les pauvres
+bienheureux, que dans celle du poète tristement acharné à la
+construction de ce pâle Éden et de ce douteux Paradis.
+
+Rien n'est plus touchant, par son insuffisance et sa stérilité même, que
+ce rêve laborieux du bonheur. Faustus et Stella habitent un séjour
+délicieux. Voyons comment le poète se le figure:
+
+ Elle lui prend la main. Ils s'enfoncent dans l'ombre
+ D'une antique forêt aux colonnes sans nombre,
+ Dont les fûts couronnés de feuillages épais
+ En portent noblement l'impénétrable dais, etc.
+
+Et plus loin:
+
+ En cirque devant eux s'élève une colline
+ Qui jusques à leurs pieds languissamment décline;
+ Une flore inconnue y forme des berceaux
+ Et des lits ombragés de verdoyants arceaux...
+
+Ainsi, il y a des forêts dans ce merveilleux séjour, et il y a des
+collines. Qu'est-ce à dire, sinon que ce paradis ressemble parfaitement
+à la terre? Le poète y place une «flore inconnue». Inconnue? Cela
+signifie proprement qu'il nous est fort difficile d'en imaginer une plus
+belle que la flore terrestre.--Faustus et sa compagne connaissent
+d'abord les jouissances du goût et de l'odorat. Ils respirent des
+fleurs, boivent de l'eau et mangent des fruits. Mais quels fruits! et
+quelle eau! et quelles fleurs!--Laissez-moi donc tranquille! Quand le
+poète nous a dit que cette eau est suave et fortifiante, que tel parfum
+est discret comme la pudeur, ou léger comme l'espoir, ou chaud comme un
+baiser, et que les «arbres somptueux» portent des «fruits nouveaux», il
+est au bout de ses imaginations; et nous sentons bien que ce ne sont là
+que des mots, et que, moins timoré ou plus franc, il eût simplement
+transporté dans son Paradis les coulis du café Anglais et les meilleurs
+produits de la parfumerie moderne, ou qu'il se fût contenté de mettre en
+vers cet admirable conte de _l'Île des plaisirs_, où le candide Fénelon
+exhorte les enfants à la sobriété en les faisant baver de gourmandise.
+
+Faustus et Stella savourent ensuite la forme et les couleurs... et c'est
+encore la même chose. Car, que pouvons-nous rêver de supérieur à la
+beauté de l'homme et de la femme, à celle de la nature ou à l'éclat du
+soleil? Et si parfois nous avons conçu quelque chose de plus beau ou de
+plus harmonieux que la réalité, n'avions-nous point l'art pour fixer
+notre rêve? Stella nous dit que, dans cette bienheureuse planète, les
+grands artistes contemplent enfin leur idéal vivant:
+
+ Ils possèdent leur songe incarné sans effort:
+ C'est aux bras d'Athéné que Phidias s'endort;
+ Souriante, Aphrodite enlace Praxitèle;
+ Michel-Ange ose enfin du songe qui la tord
+ Réveiller sa Nuit triste et sinistrement belle.
+
+ Ici le grand Apelle, heureux dès avant nous,
+ De sa vision même est devenu l'époux;
+ L'Aube est d'Angelico la soeur chaste et divine;
+ Raphaël est baisé par la Grâce à genoux,
+ Léonard la contemple et, pensif, la devine;
+
+ Le Corrège ici nage en un matin nacré,
+ Rubens en un midi qui flamboie à son gré;
+ Ravi, le Titien parle au soleil qui sombre
+ Dans un lit somptueux d'or brûlant et pourpré
+ Que Rembrandt ébloui voit lutter avec l'ombre;
+
+ Le Poussin et Ruysdaël se repaissent les yeux
+ De nobles frondaisons, de ciels délicieux,
+ De cascades d'eau vive aux diamants pareilles;
+ Et tous goûtent le Beau, seulement soucieux,
+ Le possédant fixé, d'en sentir les merveilles.
+
+Certes, ce sont là des vers d'une qualité tout à fait rare. Mais il
+reste ceci que le poète, cherchant la manifestation suprême de la beauté
+plastique, n'a rien trouvé de mieux que le musée du Louvre ou les
+Offices de Florence. De même, pour nous donner l'idée des délices
+parfaites que Faustus et Stella goûtent par les oreilles, le poète fait
+chanter le rossignol dans le crépuscule, nous décrit les sensations et
+les sentiments qu'éveille en lui la musique de Beethoven ou de Schumann,
+et se contente d'ajouter que Stella chante mieux que le rossignol, et
+que la musique du paradis est encore plus belle que celle des concerts
+Lamoureux. Même on peut trouver qu'il abuse quelque peu (mais c'est ici
+franchise et non rhétorique) de l'exclamation, de l'interrogation et de
+la prétérition:
+
+ Elle chante. Ô merveille! ô fête! Hélas! quels mots
+ Seront jamais d'un chant les fidèles échos?
+ Quels vers diront du sien l'indicible harmonie?
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Car dans l'air d'ici-bas que seul nous connaissons,
+ Jamais pareils transports n'émurent pareils sons.
+ Ah! ton art est cruel, misérable poète!
+ Nul objet n'a vraiment la forme qu'il lui prête;
+ Ta muse s'évertue en vain à les saisir.
+ Les mots n'existent pas que poursuit ton désir.
+
+Vous le voyez. _Habemus confitentem._ Il renonce à décrire une autre
+musique que celle de la terre: n'est-ce point parce qu'il ne saurait, en
+effet, en concevoir une autre?
+
+De même, enfin, c'est bien l'amour terrestre que connaissent ses deux
+bienheureux. Il nous affirme que leur amour est plus épuré. N'en croyez
+rien. C'est bien le même, puisqu'il n'y en a pas deux. Tout ce qu'il
+trouve à dire, c'est que, leur âme étant «vêtue d'une chair éthérée»,
+l'amour de Faustus et de Stella est affranchi de la pudeur. Mais cela
+même est une imagination terrestre: l'amour de Daphnis et de Chloé,
+celui d'Adam et d'Ève avant la pomme, sont aussi «affranchis de la
+pudeur» (pour d'autres raisons, il est vrai). L'amour de Faustus et de
+Stella, c'est bien encore, au fond, l'amour des pastorales et des
+idylles. Et le dernier vers de Stella semble presque traduit de
+l'_Oaristys_:
+
+ Je m'abandonne entière, épouse, à mon époux.
+
+Et ici j'ai envie de chercher querelle à M. Sully-Prudhomme. Lui, si
+pur, si délicat, si tendre! la matérialité de son rêve me déconcerte et
+me scandalise. Ne trouvez-vous pas que son paradis ressemble fort,
+jusqu'à présent, au paradis de Mahomet? La seule différence, c'est que
+Faustus reste monogame. Mais, enfin, Faustus et Stella boivent et
+mangent, respirent des parfums, regardent de beaux spectacles, entendent
+de bonne musique, dorment ensemble dans les fleurs, et puis c'est
+tout.--Trouvez mieux! me dira-t-on.--Eh bien! oui, on pouvait peut-être
+mieux trouver. Il ne m'eût pas déplu, d'abord, que le poète éliminât de
+son paradis l'amour charnel, parce que c'est un bien trop douteux, trop
+rapide, mêlé de trop de maux, précédé de trop de trouble, suivi de trop
+de dégoût... J'ose presque dire que M. Sully-Prudhomme n'a pas su
+transporter dans son Éden les meilleurs et les plus doux des sentiments
+humains. Il y a, même ici-bas, des bonheurs qui me semblent préférables
+à celui de Faustus et de sa maîtresse. Il y a, par exemple, le désir et
+la tendresse avant la possession, ce que M. Sully-Prudhomme lui-même
+appelle ailleurs «le meilleur moment des amours». Il y a la paternité,
+c'est-à-dire la douceur du plus innocent des égoïsmes dans le plus
+complet des désintéressements. Il y a aussi de suaves commerces de coeur
+et d'esprit entre l'homme et la femme; l'amitié amoureuse, qui est plus
+que l'amour, car elle en a tout le charme, et elle n'en a point les
+malaises, les grossièretés ni les violences: l'ami jouit paisiblement de
+la grâce féminine de son amie, il jouit de sa voix et de ses yeux, et il
+retrouve encore, dans sa sensibilité plus frémissante, dans la façon
+dont elle accueille, embrasse et transforme les idées qu'il lui confie,
+dans sa déraison charmante et passionnée, dans le don qu'elle possède de
+bercer avec des mots, d'apaiser et de consoler, la marque et l'attrait
+mystérieux de son sexe. Et il y a aussi les songes, les illusions, les
+superstitions, les manies mêmes, d'où viennent aux hommes leurs moins
+contestables plaisirs.
+
+Rien de tout cela dans le paradis de Sully-Prudhomme. Et ce n'est point
+un reproche, car il ne pouvait l'y mettre. Le bonheur de Faustus et de
+Stella impliquait, par définition, la connaissance de la vérité et
+excluait l'erreur, si chère aux hommes pourtant, et si bienfaisante
+quelquefois. Et quant aux autres joies dont je parlais tout à l'heure,
+songez que ce sont presque toutes des joies spéciales, des aubaines
+individuelles, et que l'infortuné poète s'était imposé le devoir de
+décrire le bonheur _en général_. Faustus et Stella sont des êtres
+abstraits, qui représentent tous les hommes et qui ne sauraient éprouver
+des jouissances particulières. Dès lors, le poète ne pouvait faire que
+ce qu'il a fait; il n'avait d'autre ressource que de nous peindre les
+plaisirs des sens, et, parmi ces plaisirs, ceux qui sont le plus
+universellement connus et recherchés. Mais, justement, nul poète
+peut-être n'était plus impropre à cette tâche que l'auteur des
+_Épreuves_ et de _la Justice_. Il avait contre lui la tournure
+philosophique de son esprit et l'austérité naturelle de sa pensée.
+
+Et ainsi vous voyez le résultat. Il fallait tout au moins, pour nous
+donner vraiment l'impression du bonheur, réunir comme en un faisceau
+tous les plaisirs des sens: M. Sully-Prudhomme, trop fidèle à ses
+habitudes d'analyse, procède méthodiquement, divise ce qu'il faudrait
+ramasser, étudie successivement les sensations du goût, de l'odorat, de
+la vue, de l'ouïe et du toucher.--Puis, cette description du bonheur de
+tous les sens à la fois, il fallait qu'elle fût ardente, caressante,
+enveloppante, voluptueuse; qu'il y eût de la flamme, et aussi de la
+langueur, de la mollesse et quelquefois de l'indéterminé dans les
+mots.--Or, M. Sully-Prudhomme est le moins sensuel et le plus précis des
+poètes: il pense et définit au lieu de sentir et de chanter. Tandis que
+dans ses vers serrés, tout craquants d'idées, il décompose le bonheur de
+Faustus et de Stella, nous nous disons que Faustus et Stella doivent
+s'ennuyer royalement... Voulez-vous un exemple? C'est au moment où les
+deux bienheureux vont s'enlacer:
+
+ L'âme, vêtue ici d'une chair éthérée,
+ Soeur des lèvres, s'y pose, en paix désaltérée,
+ Et goûte une caresse où, né sans déshonneur,
+ Le plaisir s'attendrit pour se fondre en bonheur.
+
+Ces vers sont nobles et beaux; ils sont remarquables de netteté, de
+justesse et de concision. Mais ils ne parlent qu'à l'esprit; ils ne
+«chatouillent» pas, pour parler comme Boileau. Ce vaste poème sur le
+bonheur est sans volupté et sans joie. Il y a plus de bonheur senti dans
+tel hémistiche de Ronsard ou de Chénier, dans telle page de _Manon
+Lescaut_ ou de _Paul et Virginie_ ou même de quelque roman inconnu et
+sans art, que dans ces cinq mille vers d'un très grand poète.
+
+Mais cela même devient, par un détour, extraordinairement intéressant.
+J'aime cet effort désespéré d'un poète triste et lucide pour exprimer
+l'ivresse et la joie. Le poème du bonheur devient le poème du désir
+impuissant et de la mélancolie incurable. En somme, nous n'y perdons
+pas.
+
+J'ai dit que, dans la pensée de M. Sully-Prudhomme, la science faisait
+partie du bonheur idéal. Faustus, après le parfait contentement de ses
+sens, a la joie plus haute de connaître la vérité. Quelle
+vérité?--C'est, hélas! la même histoire que dans la première partie du
+poème. Faustus jouissait comme nous jouissons: il sait ici ce que nous
+savons, et le poète ne pouvait, en effet, que lui prêter une science
+humaine. Il sait ce qu'ont pensé et découvert les philosophes anciens et
+modernes, d'Empédocle à Schopenhauer, et d'Euclide à Claude Bernard.
+C'est beaucoup, et c'est peu. Pascal, qu'il retrouve dans son froid
+paradis, a beau lui dire: «Ne cherche pas davantage; l'homme, dans cette
+vie nouvelle, connaît tout, hormis la cause première:
+
+ La cause où la nature entière est contenue
+ Outrepasse la sphère où l'homme est circonscrit,
+ Elle est l'inabordable et dernière inconnue
+ Du problème imposé par le monde à l'esprit.»
+
+Il est bon, là, Pascal! Mais c'est justement cette «dernière inconnue»
+que nous voudrions saisir. Je dirais presque:--Qu'importe que nous
+connaissions plus ou moins complètement la série des causes secondes, si
+la cause première doit nous échapper à jamais? M. Sully-Prudhomme
+accorde la science parfaite à Faustus, et, dans le même temps, il lui
+interdit (forcément) la seule notion qui constituerait la science
+parfaite.
+
+À part cette inconséquence,--d'ailleurs inévitable comme toutes les
+autres,--les trois grands morceaux sur la _Philosophie antique_, sur _la
+Philosophie moderne_ et sur _les Sciences_, sont de pures merveilles.
+Les divers systèmes philosophiques et les principales découvertes de la
+science y sont formulés avec un éclat et une précision où nous goûtons à
+la fois la force de la pensée et une extrême adresse à vaincre
+d'incroyables difficultés. Cela tient du tour de force? Soit. Ce n'est
+que de la poésie mnémotechnique? Mais cette poésie-là a de nobles
+origines. Hésiode et Théognis l'ont pratiquée; et l'on demeure stupéfait
+de tout ce qu'elle contient et résume ici. Au reste, elle n'exclut pas
+le mouvement ni la vie. L'histoire de la philosophie antique est menée
+comme un drame; et quelle plus juste et plus expressive image que
+celle-ci (après la chanson des Épicuriens):
+
+ ... Soudain, quand la joyeuse et misérable troupe
+ Ne se soutenait plus pour se passer la coupe,
+ Une perle y tomba, plus rouge que le vin...
+ Ils levèrent les yeux: cette sanglante larme
+ D'un flanc ouvert coulait, et, par un tendre charme,
+ Allait rouvrir le coeur au sentiment divin.
+
+Et je ne sais rien de plus beau, de plus riche de sens et de poésie, de
+plus saisissant par la grandeur et l'importance de l'idée exprimée, et
+en même temps par la simplicité superbe et la rapidité précise et
+ardente de l'expression, que ces trente vers où nous est rendue
+présente, comme dans un large éclair, la suprême découverte de la
+science et la conception la plus récente de l'unité du monde physique.
+
+ Combien sur le vrai fond des choses
+ La forme apparente nous ment!
+ Le jeu changeant des mêmes causes
+ Émeut les sens différemment;
+ Le pinceau des lis et des roses
+ N'est formé que de mouvement;
+ Un frisson venu de l'abîme,
+ Ardent et splendide à la fois,
+ Avant d'y retourner anime
+ Les blés, le sang, les fleurs, les bois.
+ Ce vibrant messager solaire
+ Dans les forêts couve, s'endort
+ Et se réveille après leur mort
+ Dans leur dépouille séculaire,
+ Noir témoin des printemps défunts,
+ Qui nous réchauffe, nous éclaire
+ Et nous rend l'âme des parfums!
+ Dans l'aile du zéphir qui joue,
+ Dans l'armature du granit,
+ Roi des atomes, il les noue,
+ Les dénoue et les réunit.
+ La terre mêle à son écorce
+ Ce Protée en le transformant
+ Tour à tour, de chaleur en force,
+ En lumière, en foudre, en aimant.
+
+ Soleil! gloire à toi, le vrai père,
+ Source de joie et de beauté,
+ D'énergie et de nouveauté,
+ Par qui tout s'engendre et prospère!
+
+Peut-être ai-je trop querellé Faustus sur son prétendu bonheur. Mais
+voici qu'il me donne lui-même raison. Tandis qu'il menait, sur les
+gazons de sa planète paradisiaque, son éternelle et pâle idylle, la
+plainte de la Terre montait dans les espaces, frôlant les astres, et
+cherchant partout la justice. Et vraiment, cette plainte, revenant à
+intervalles réguliers, nous avait semblé plus belle que les froides
+effusions des deux bienheureux. Un jour, Faustus entend cette voix des
+hommes et la reconnaît. Et tout de suite, sa félicité lui pèse, parce
+qu'il ne l'a pas assez méritée. Une chose lui manque: la joie, la fierté
+de l'effort et du sacrifice accompli.
+
+ Car l'homme ne jouit longtemps et sans remords
+ Que des biens chèrement payés par ses efforts...
+ Il n'est vraiment heureux qu'autant qu'il se sent digne.
+
+Or, à partir du moment où Faustus redevient un homme et recommence à
+souffrir, je n'ai plus qu'à admirer. Les magnifiques lamentations de la
+race humaine, l'éveil de la mémoire et de la pitié de Faustus au bruit
+de cette plainte qui passe, la scène où, assis près de Stella, il
+cherche au firmament son ancienne patrie, la terre;
+
+ (Je me rappelle cet enfer...
+ Et cependant je l'aime encore
+ Pour ses fragiles fleurs dont l'éclat m'était cher,
+ Pour tes soeurs dont le front en passant le décore.)
+
+les dialogues où il exprime à Stella les inquiétudes de sa conscience et
+son dessein de redescendre sur la terre pour faire profiter les pauvres
+hommes de ce qu'il a appris dans un monde meilleur, et même, s'il le
+faut, pour souffrir encore avec eux... il y a dans tout cela une
+émotion, une beauté du sentiment moral, et comme un sublime tendre où M.
+Sully-Prudhomme avait à peine encore atteint dans ses meilleures pages
+d'autrefois...
+
+Donc la Mort ramène sur la terre Faustus et Stella. Trop tard. La
+planète humaine voyage depuis si longtemps que l'humanité a disparu du
+globe terrestre: des strophes colorées (d'une imagination nette, mais
+peut-être un peu courte) nous le montrent entièrement reconquis par les
+plantes et par les animaux. Faustus et Stella délibèrent s'ils doivent
+le repeupler: ils communiqueraient leur omniscience à une humanité neuve
+et plus heureuse. «Non, dit la Mort: l'humanité défunte refuserait de
+revivre une vie exempte des tourments qui ont fait sa grandeur.» Et sur
+son aile, à travers les constellations, elle remporte les deux amants,
+parfaitement heureux désormais, puisque, s'ils n'ont pu accomplir le
+sacrifice, ils l'ont du moins tenté.
+
+La conclusion est bien celle que j'indiquais au commencement. Faustus
+lui-même juge le bonheur dont il jouissait avant son sacrifice moins
+désirable que l'antique destinée humaine... C'était déjà la conclusion
+des _Destins_. Le monde, qui est mauvais, est bon néanmoins, puisqu'il
+ne peut être conçu meilleur sans déchéance. Ce poème du _Bonheur_, qui
+se déroule dans les astres, nous enseigne que le bonheur est sur la
+terre. (Et pourtant!)... C'est donc un avortement en cinq mille vers du
+rêve d'une félicité supra-terrestre et, si vous voulez, une grandiose,
+involontaire et douloureuse tautologie... Que serait donc un poème qui
+aurait pour titre: _le Malheur_? Le même apparemment, sauf le ton. Cela
+est très instructif.
+
+Je n'ai prétendu donner, sur l'oeuvre nouvelle de M. Sully-Prudhomme,
+qu'une première impression. _Le Bonheur_ est (avec _la Justice_) un des
+plus vastes efforts de création poétique qu'on ait vus chez nous depuis
+les grands poèmes de Lamartine et de Hugo. Ces livres-là se relisent; et
+l'impression qu'on en a eue d'abord peut se corriger, se compléter et
+s'éclaircir. Je n'ai donc pas tout dit, ni même peut-être ce qu'il y
+avait de plus important à dire.
+
+ * * * * *
+
+_P.-S_. J'ai commis, en vous rendant compte du poème de M.
+Sully-Prudhomme, quelques erreurs dont je tiens à m'excuser. J'ai
+remarqué que la béatitude de Faustus et de Stella était purement
+humaine, et j'ai triomphé là-dessus. Mais le poète nous avertit lui-même
+que ses héros conservent intégralement, dans leur premier paradis, leur
+qualité d'hommes. Ainsi, page 113:
+
+ Mais, homme, ne crains-tu d'essayer l'impossible?
+
+Et page 146:
+
+ Je suis homme!... Tu sais comment me fut rendu
+ Ce repos que j'avais, en t'oubliant, perdu.
+
+C'est précisément parce qu'ils demeurent _hommes_ que le poète leur
+donne un premier paradis qui n'est qu'une terre sans intempéries. Il ne
+pouvait en imaginer un autre et n'en avait nulle envie. Si leur
+voluptueuse oisiveté finit par les lasser, c'est précisément encore
+parce qu'ils sont _hommes_, et qu'à ce titre Faustus se sent tourmenté
+par la curiosité. Pascal n'entend pas satisfaire en eux cette curiosité
+tout entière; il leur explique pourquoi ils ne peuvent savoir. Bref, M.
+Sully-Prudhomme n'a nullement voulu dénaturer et diviniser ses héros
+dans cette première étape d'outre-tombe. C'est seulement après
+l'achèvement de leur destinée humaine par le sacrifice qui leur prouve
+leur valeur morale, qu'ils dépouillent leur matérialité pour entrer dans
+le dernier paradis, dont le poète se résigne à ne se faire qu'une très
+vague idée...
+
+--Mais alors, pourquoi l'aventure de Faustus et de Stella ne se
+passe-t-elle pas tout simplement sur la terre?
+
+Enfin, voyez vous-même dans quelle mesure ces rectifications et ces
+explications doivent modifier l'impression que m'avait laissée le poème.
+Si elles ne peuvent en augmenter beaucoup la beauté poétique et
+plastique, elles lui restituent du moins toute sa beauté logique et de
+construction, si je puis dire.
+
+
+
+
+ALPHONSE DAUDET
+
+L'IMMORTEL
+
+(_Premier article_).
+
+
+ 16 juillet 1888.
+
+Je tiens à dire, avant tout, que M. Alphonse Daudet n'a rien fait de
+plus brillant, de plus crépitant ni de plus amusant; rien où
+l'observation des choses extérieures soit plus aiguë ni l'expression
+plus constamment inventée; rien où il ait mieux réussi à mettre sa
+vision, ses nerfs, son inquiétude, son ironie... Un livre comme
+celui-là, c'est de la sensibilité accumulée et condensée, une bouteille
+de Leyde littéraire. Le plaisir qu'il vous fait est presque trop vif; il
+s'y mêle un peu du malaise qu'on éprouve les jours d'orage; on dirait,
+en feuilletant cette prose de névropathe, qu'il vous part des étincelles
+sous les doigts.
+
+Ceci dit, et pour avoir le droit d'admirer tranquillement tout à
+l'heure, je commencerai par un paquet d'objections. Toutefois, il y en a
+une que tout le monde a faite et que je ne formule à mon tour que pour
+l'écarter aussitôt.
+
+L'_Immortel_ est un roman de moeurs parisiennes et en même temps une
+très violente satire de l'Académie. C'est là-dessus qu'on a réclamé. On
+a dit, ou à peu près:
+
+--Voilà qui est, en vérité, bien outré et bien peu philosophique; et
+l'Académie inspire à M. Alphonse Daudet des moqueries, des colères et
+des indignations singulièrement disproportionnées. Il y a, parmi, les
+académiciens, des médiocres qui arrivent par le respect et parce qu'ils
+ne portent ombrage à personne? Il y en a qui arrivent par l'intrigue, la
+flatterie, ou des influences de salons et des manèges féminins? Mais
+quoi! Cela se voit partout, même, il paraît, dans la politique.--Il y en
+a qui gardent le goût des femmes, voire des petites femmes, jusque dans
+un âge avancé? C'est que les académiciens sont des hommes.--Il y en a
+qui sont laids? C'est que la nature capricieuse n'a pas donné à tout le
+monde de noirs cheveux bouclés, un nez d'une fine courbure, de longs
+yeux, une tête charmante et toujours jeune de roi sarrasin.--Il y en a
+qui sont infirmes et cacochymes? C'est que l'Académie ne garantit point
+contre les inconvénients de la vieillesse... Et encore ils sont bien
+trente sur quarante qui sont à peu près valides, et vingt qui ont un
+physique présentable, et trois ou quatre qui ont de beaux profils
+romains.--Il est absurde et scandaleux qu'une compagnie proprement
+littéraire et qui, par définition, doit compter «dans son sein» les
+meilleurs écrivains du temps, soit à ce point encombrée de médiocrités,
+et il y a pas mal de ces bonshommes à qui on aurait envie de fourrer
+dans les narines les branches de persil qu'ils portent sur leur collet?
+Mais non: il y en a une bonne moitié qui sont incontestablement des
+esprits ou des talents supérieurs (ce qui est une jolie proportion!), et
+les autres sont tout au moins de bons lettrés et, je suppose, d'honnêtes
+gens. Je ne vous dirai pas que «l'Académie est un salon», parce que je
+crois que ce mot est une bêtise, et parce qu'il ne nous importe
+nullement que trente-neuf messieurs très bien élevés se rassemblent de
+temps en temps pour causer avec politesse au bout du pont des Arts. Mais
+je pense, avec Anatole France, qu'il est excellent que l'Académie ne
+soit pas infaillible ou même soit parfois injuste dans ses choix. Car,
+si les membres de cette vénérable compagnie étaient _nécessairement_ les
+quarante plus grands esprits de France, ce serait trop triste pour les
+autres: ils seraient jugés par là même; tandis que, l'Académie se
+recrutant parfois d'une façon bizarre, on est tout de même content d'en
+être, et on n'est point humilié de n'en être pas.--L'Académie est, pour
+ceux qui y entrent, l'éteignoir du talent, la fin des belles et
+généreuses audaces? Si cela est vrai (et ce ne l'est pas toujours),
+c'est peut-être que ceux qui se laissent éteindre par elle ne flambaient
+plus guère; et on ne saura jamais si c'est elle qui leur a coupé leurs
+élans ou si c'est eux qui ont cessé d'en avoir.--L'institution est
+ridicule et surannée? Ses rites et ses costumes sont grotesques? L'habit
+vert est le plus vain des hochets? Eh! laissez-nous celui-là! Il est
+tout au moins inoffensif, quoi que vous disiez; et nous vivons de
+vanités. Faites-nous grâce, homme au coeur fort!
+
+Ainsi les esprits, même les plus modérés, refusent d'entrer dans les
+sentiments de M. Alphonse Daudet. Et même il se passe ici quelque chose
+de curieux et de touchant. On n'est pas fâché contre M. Daudet, non;
+mais on est affligé, et très sincèrement, de ses irrévérences et de son
+injustice. La superstition de l'Académie est si forte dans ce pays que
+beaucoup sont incapables de comprendre qu'un homme qui pourrait en être
+ne le veuille point. Et alors ils le plaignent d'être si aveugle et de
+repousser un si grand bien. Ils en ont la larme à l'oeil. Et ils ne
+croient pas à sa sincérité: «Oui, ce sont de ces choses qu'on dit...
+Mais vous y viendrez... On finit toujours par y venir.»
+
+Mais enfin, si pourtant M. Alphonse Daudet déteste l'Académie?... Je
+m'explique. Il reconnaîtrait lui-même, si on le pressait un peu, que les
+académiciens ne sont pas tous des imbéciles, des intrigants, ni des
+invalides. Il est, d'ailleurs, personnellement ami de plusieurs d'entre
+eux. Qu'est-ce que cela prouve? Tout artiste ne retient de la réalité
+que ce qui est conforme à son dessein; et, en outre, toute satire est
+forcément injuste. Mais ici l'injustice paraît si grande qu'elle vient
+peut-être d'un sentiment plus profond et plus réfléchi qu'on ne croit.
+Et si c'est à l'institution même que M. Daudet en veut? Pensez-vous que
+les raisons manquent pour cela? Elles ne manquent jamais pour rien, les
+raisons. Tâchons de pénétrer celles de l'auteur de _Sapho_.
+
+On conçoit à la rigueur qu'à une époque où tout était chose d'État, où
+s'achevait l'unité de la France, où toute son histoire aboutissait enfin
+à la monarchie absolue, où partout, dans les moeurs, dans les manières,
+dans la religion, dans les lettres, triomphait le même esprit de
+discipline et d'autorité, un cardinal ait eu l'idée de préposer une
+compagnie de lettrés à la fixation et à la conservation de la langue.
+Mais aujourd'hui? dans une société si différente de l'ancienne et quand
+la notion même de l'État se trouve quasi renversée? Quelle cuistrerie
+insupportable de vouloir que l'art et la littérature continuent à
+relever d'une sorte de tribunal revêtu d'un caractère officiel! et quel
+enfantillage que ces distributions de prix, ce prolongement du collège
+qui assimile pour toute la vie les littérateurs à des écoliers! Et ne
+dites pas: «C'est tout ce qui nous reste de l'ancienne France; gardons
+une institution si vénérable par son antiquité. Il faut que vous soyez,
+Monsieur, tout à fait dénué du sens de l'histoire, c'est-à-dire de la
+faculté de trouver bon ce qui est vieux, pour insulter l'Académie!» Eh!
+la royauté aussi, et les parlements, et les corporations, et la noblesse
+étaient vénérables par leur grand âge! Ne dites pas non plus:
+«L'Académie maintient le goût.» Quel goût? Le sien apparemment. Mais
+peut-elle en avoir un, alors que ses membres en ont nécessairement
+plusieurs? Et de quel droit, à quel titre définirait-elle «le goût»? Je
+crois volontiers à la compétence de tel ou tel académicien: je ne puis
+croire à celle de l'Académie. Au reste, je crois surtout à la mienne;
+et, comme je sens qu'elle ne vaut que pour moi, je tire de là des
+conséquences. Ne dites pas davantage que l'Académie conserve une
+tradition de décence et de politesse. Nous savons fort bien être décents
+et polis sans elle, quand on ne nous met pas en colère. Enfin, je vois
+que quatre ou cinq des plus grands génies littéraires de ce siècle, sans
+compter une douzaine de talents supérieurs, ont été repoussés ou oubliés
+par l'Académie. Quoi qu'on dise, cela est grave et cela me la gâte. Et
+j'avais tort de prétendre tout à l'heure qu'elle ne peut avoir un goût
+collectif et qui soit le goût académique. Seulement, ce goût ne saurait
+être qu'un goût moyen, entendez un goût médiocre. Et ce goût moyen, ce
+goût bourgeois et lâche, qui n'est peut-être pas celui de tous les
+académiciens, mais qui est celui de l'Académie, s'impose plus ou moins à
+qui veut lui plaire, et peut faire par là beaucoup de mal... S'ils
+avaient été préoccupés de la coupole, ni MM. Meilhac et Halévy
+n'auraient fait _la Grande Duchesse_, ni M. Zola n'aurait fait
+_l'Assommoir_, ni M. Daudet n'aurait fait _l'Immortel_...
+
+Il est certain qu'avec tout cela, on l'aime, cette risible Académie, et
+que les plus fiers et les plus révoltés finissent souvent par lui faire
+amende honorable. Pourquoi? Oh! tout simplement parce qu'elle assure
+ceux qu'elle choisit de leur propre mérite, qu'elle le garantit
+solennellement, que parfois même elle l'apprend au public qui
+l'ignorait; parce qu'elle donne de la considération, de l'importance,
+des galons, un chapeau, une épée. Mais, au fond, cela ne fait guère
+honneur à l'humanité; cela montre combien nous sommes faibles et
+vaniteux. Que dis-je? L'Académie est une institution radicalement
+immorale, puisqu'elle n'ajoute rien au vrai mérite et qu'elle en donne
+les apparences à l'intrigue ou à la médiocrité. Peuple! elle te trompe,
+car sa fonction affirme une compétence qu'elle _ne peut_ avoir... (Je
+songe seulement que la compétence du gouvernement est encore plus
+contestable sur la même matière... et, comme on m'affirme que M.
+Alphonse Daudet est officier de la Légion-d'Honneur, _pour ses livres_,
+je médite douloureusement sur les inconséquences des âmes les mieux
+trempées.)
+
+Tout ce que j'ai voulu dire au bout du compte, c'est qu'il y a quelque
+chose d'aussi outré, pour le moins, dans les reproches amers ou tendres
+adressés par nombre de bonnes gens à M. Alphonse Daudet que dans les
+colères de celui-ci contre l'institution des Quarante. Je me hâte
+d'ajouter que j'ai la modestie de ne point partager les sentiments de M.
+Daudet. Car, pour les partager, il serait bon d'être aussi fort, aussi
+austère et aussi évidemment désintéressé que lui. (C'est ce qu'ont
+oublié quelques chroniqueurs farouches, de ceux qui vont criant: «Ne
+coupez pas les ailes au génie», comme s'ils étaient personnellement
+menacés.) Mais je reconnais à M. Daudet (et c'est singulier d'avoir à
+dire une chose si simple) le droit d'éprouver ces sentiments; je le lui
+reconnais avec entrain, et je suis enchanté qu'il les ait éprouvés,
+puisqu'il en a fait ce livre, et qu'il a su répondre si crânement, à
+travers deux siècles et demi, aux _Sentiments de l'Académie sur le Cid_
+par les _Sentiments de Tartarin sur l'Académie_.
+
+Tartarin, c'est ici Védrine, le bon, le fier, le génial Védrine. Et
+c'est maintenant que commencent mes objections, à moi. Védrine ne me
+plaît pas énormément. C'est lui qui éreinte tout le temps l'Académie et
+qui tire la morale de l'histoire. J'aimerais que l'éreintement se fit
+uniquement par le récit et les tableaux, et que la morale s'en dégageât
+d'elle-même. Le livre y gagnerait, à mon sens; et les malveillants
+auraient moins beau jeu à l'accuser de puérilité et d'injustice. Déjà M.
+Émile Zola, dans _l'Oeuvre_, nous avait montré un romancier qui était, à
+n'en pas douter, M. Zola en personne; et ce romancier était fort, était
+généreux, était magnanime: une manière de bon Dieu! De même le sculpteur
+Védrine. Il a tout: du génie, des vertus, une femme qui l'adore, des
+enfants d'une beauté merveilleuse. Il n'aime pas l'argent. Il transperce
+les hommes de son regard, il sonde les reins et les coeurs. Il morigène,
+il fustige, il stigmatise. Quelquefois aussi, il bénit. Du bateau où il
+croque des paysages, pendant que ses beaux enfants «pétris d'amour et de
+lumière» s'ébattent sur la rive, il tend ses mains de christ aux jeunes
+générations... Avec tout cela, je crois bien qu'il lui arrive de dire
+des sottises,--des sottises de rapin échauffé, d'artiste à grande barbe
+et à grands gestes. Le malheureux a conservé cette illusion, que c'est
+la faute de l'Université s'il n'y a pas plus d'esprits originaux en
+France, et qu'un professeur de rhétorique est un homme qui s'est donné
+pour tâche d'étouffer le génie chez les pauvres potaches confiés à ses
+soins. Écoutez-le parler du père Astier-Réhu: «Ah! le saligaud, nous
+a-t-il assez raclés, épluchés, sarclés... Il y en avait qui résistaient
+au fer et à la bêche, mais le vieux s'acharnait des outils et des
+ongles, arrivait à nous faire tous propres et plats comme un banc
+d'école. Aussi regarde-les, ceux qui ont passé par ses mains, à part
+quelques révoltés comme Herscher qui, dans sa haine du convenu, tombe à
+l'excessif et à l'ignoble, comme moi qui dois à cette vieille bête mon
+goût du contourné, de l'exaspéré, ma sculpture en sacs de noix, comme
+ils disent... tous les autres, abrutis, rasés, vidés...» Bien candide,
+ce bon Védrine... J'ai eu l'honneur d'être professeur de rhétorique, ce
+qui est un métier fort amusant; et je jure devant Dieu que je n'ai
+jamais étouffé le génie et que je n'ai jamais vu personne l'étouffer
+autour de moi...
+
+Tous les autres personnages sont, à des degrés divers, vivants et vrais;
+mais quelques-uns avec un peu d'inattendu et comme des trous, des
+solutions de continuité dans leur psychologie.
+
+Voici l'historien Astier-Réhu. Oh! nous savons tout de suite que c'est
+un imbécile, et «quel pauvre cerveau de paysan laborieux, quelle
+étroitesse d'intelligence cachent la solennité de ce lauréat académique
+fabricant d'in-octavos, sa parole à son d'ophicléide faite pour les
+hauteurs de la chaire». Mais M. Alphonse Daudet le hait d'une haine si
+féroce, qu'il oublie de nous dire que cet imbécile est un fort honnête
+homme, et que je le prenais, moi, de la meilleure foi du monde, sinon
+pour un vieux gredin, du moins pour un fort plat personnage. Or, dans
+toute la seconde partie du roman, il fait un tas de choses fort
+au-dessus de la probité moyenne, et qui semblent même partir d'une âme
+vraiment haute. Et certes on peut être à la fois une vieille bête et un
+très honnête homme; mais, je ne sais comment cela se fait, je n'étais
+point préparé du tout aux belles actions d'Astier-Réhu. Quand j'ai vu
+tout à coup cet Auvergnat éclater d'indignation parce que son fils doit
+épouser une femme qui a vingt ans de plus que lui et qui a eu un amant,
+mais qui est duchesse, très belle, influente et prodigieusement riche,
+ma surprise n'a pas été mince. Je l'aurais cru moins insensible, je ne
+dis pas à l'argent, mais aux titres, aux marques extérieures de la
+puissance: je m'étais trompé. C'est sans doute ma faute; et lorsque,
+ensuite, je l'ai vu si digne dans l'affaire des faux autographes, si
+décidé à braver le ridicule, à sacrifier sa réputation et toute sa vie
+à la justice et à la vérité, je n'ai plus eu d'étonnement. Mais il m'en
+est revenu un peu, je l'avoue, à le voir se jeter à la Seine du haut du
+pont des Arts... Oui, je sais, le retour chez lui, les propos atroces de
+sa femme ont achevé de le désespérer et de l'affoler... Mais il m'avait
+si bien paru jusque-là qu'Astier-Réhu n'était point de ceux qui se
+suicident! Car enfin, quoi qu'il lui soit arrivé, il reste académicien,
+secrétaire perpétuel, logé à l'Institut; et les choses s'oublient, et
+dans huit jours on ne songera plus à son affaire, ou même sa loyauté et
+son courage lui auront ramené des défenseurs... Vous me direz que, au
+moment de son suicide, il est revenu de tout, même des vanités
+académiques... Mais justement il m'avait donné l'idée d'un homme
+absolument incapable de revenir jamais de certaines vanités. Bref, j'ai
+des doutes.
+
+Peut-être en aurais-je moins, si M. Daudet avait moins accablé de ses
+mépris, au commencement, cet excellent cuistre, et s'il l'avait
+considéré avec moins d'antipathie et plus de sérénité. Moi, les
+Astier-Réhu ne me sont point si odieux. Il peut y avoir de la bonhomie
+et il y a toujours de la candeur dans leur pédantisme et dans leur
+étroitesse d'esprit... Enfin, n'en parlons plus.
+
+De même, quand la sèche et sifflante Mme Astier l'attend à la fin pour
+lui jeter sa haine à la figure et pour lui apprendre que, s'il est
+arrivé à l'Académie, c'est qu'elle s'en est mêlée (... Et elle précisait
+les détails de son élection, lui rappelait son fameux mot sur les
+voilettes de Mme Astier, qui sentaient le tabac, malgré qu'il ne fumât
+jamais... «un mot, mon cher, qui vous a rendu plus célèbre que tous vos
+livres»), je cherche quel intérêt peut avoir une personne si fine à
+désespérer et à chasser d'auprès d'elle un mari qui ne serait rien sans
+elle, il est vrai, mais sans qui elle serait moins encore. Et, si vous
+répondez que la colère l'emporte, je m'étonne donc qu'elle se possède si
+bien dans tout le reste du livre. Ou bien alors, je demande comment il
+se fait que cette femme si avisée et qui a tant de pouvoir sur son mari
+ne l'ait pas empêché, à tout prix et par tous les moyens, d'intenter le
+risible procès où doit sombrer une considération dont elle a sa part. Là
+encore j'ai des doutes.
+
+Et j'en ai de plus sérieux encore sur la vraisemblance de l'aventure
+d'Astier-Réhu et d'Albin Fage. M. Alphonse Daudet m'allèguera celle
+d'Émile Chasles et de Vrain-Lucas. Mais le maniaque Émile Chasles était
+un mathématicien qu'aucune étude antérieure n'avait pu prémunir contre
+les mystifications dont il fut victime. Le cas d'Astier-Réhu n'est point
+le même. Astier-Réhu a été professeur d'histoire; il est, je suppose,
+agrégé d'histoire et docteur ès lettres pour une thèse historique. Cela
+veut dire qu'il sait son métier. Quoiqu'il ne soit qu'un imbécile, il
+connaît certainement les méthodes de vérification des manuscrits; il
+n'est point nécessaire d'être un aigle pour les savoir et les
+appliquer... L'Académie peut bien faire encadrer l'autographe de Rotrou,
+parce qu'elle n'y regarde pas de très près, parce qu'elle est un corps
+et que les corps sont toujours bêtes. Mais Astier-Réhu, si simple qu'il
+soit, ne peut être à ce point la dupe de Fage. D'ailleurs, il a publié
+des livres d'histoire qui ont été lus, jugés, épluchés par les
+rédacteurs de la _Revue historique_, de la _Revue critique_ et du
+_Journal des savants_, et ni M. Gabriel Monod, ni M. Fustel de
+Coulanges, ni M. Paul Meyer, ni M. Ernest Lavisse, ni M. Sorel, ni M.
+Guiraud ne se seraient laissés prendre aux pièces fabriquées par
+l'astucieux bossu. L'aventure d'Astier-Réhu me paraît tout bonnement
+_impossible_. M. Daudet, parti d'un fait vrai, l'a rendu totalement
+invraisemblable et faux parce qu'il en a changé toutes les conditions.
+Il est fâcheux que le principal épisode de son roman repose sur cette
+impossibilité radicale.
+
+
+(_Deuxième article._)
+
+ 20 août 1888
+
+J'ai attendu, pour vous reparler de _l'Immortel_, qu'on en parlât un peu
+moins et que l'on pût enfin s'apercevoir qu'il y a peut-être dans le
+dernier roman de M. Alphonse Daudet autre chose qu'une satire de
+l'Académie.
+
+Le spectacle a été des plus divertissants pendant un mois. On a pu voir,
+au tapage qui s'est produit, à quel point nous avons la superstition
+académique dans les moelles. Cela est consolant. Il y a donc encore du
+respect en France, et quelque attache au passé, à la tradition. Il me
+paraît même que les colères soulevées par _l'Immortel_ ont été aussi
+disproportionnées que les sentiments de M. Alphonse Daudet sur
+l'Académie.
+
+Ou plutôt, non; ces colères étaient justifiées. Car, enfin, on avait
+bien vu des hommes de lettres conspuer l'Académie dans leur jeunesse,
+quand elle ne songeait pas à eux, et y entrer dans leur âge mûr; mais on
+n'avait jamais vu, que je sache, un écrivain, n'ayant qu'un signe à
+faire pour y entrer, déclarer publiquement qu'il ne voulait pas en être,
+et, l'Académie lui ayant pardonné, renouveler cette impertinente
+déclaration. On a beau dire, cela est unique. Je ne sais pas si c'est
+détachement chrétien, ou comble d'orgueil, ou esprit de contradiction,
+ou crainte de déplaire à des amis envers qui l'on se croit engagé. Je ne
+prétends même pas que tant de protestations soient d'un goût très
+distingué. J'irai même plus loin: je crois qu'un pauvre diable médiocre
+et correct, ou génial et malchanceux, mais académisable à la rigueur,
+aurait, en dépit des apparences, plus de mérite que M. Alphonse Daudet à
+conspuer l'Académie; car elle pourrait lui apporter quelque chose à lui,
+et, la repoussant, il repousserait de réels avantages. Mais M. Alphonse
+Daudet, renonçant au fauteuil qu'on lui tenait tout prêt, ne renonce à
+rien, puisqu'il a déjà tout, «la gloire et la fortune», comme dans la
+chanson. Il lui est trop commode de mépriser ce que tous les autres
+désirent. Ce qu'il en fait, c'est pour nous ennuyer. C'est malice pure,
+plaisir d'insulter au plus innocent de nos préjugés et à la plus durable
+de nos institutions nationales. Cela est mal; cela n'est point
+charitable.
+
+Mais, je le répète, c'est unique: à tel point que beaucoup refusent
+obstinément de croire à la sincérité de M. Daudet, ou prétendent qu'il a
+des regrets, tout au fond. Moi, la nouveauté de cette conduite
+m'intéresserait plutôt, et me rangerait du parti de l'impie. Mais voilà!
+je crains qu'il ne soit trop profondément satisfait de sa manifestation
+et de tout ce qui s'en est suivi. «Eh bien, c'est une assez bonne pierre
+dans la mare aux grenouilles! Ils en crient encore au bout d'un mois»,
+a-t-il dit à l'un de ses compatriotes. Je songe là-dessus: «Croit-il
+donc avoir fait quelque chose de si héroïque, de si terrible et de si
+original?» Et alors je ne suis pas fâché du bon tour que lui joue ce
+gros malin de M. Zola en rendant hommage à la tradition, juste au
+moment où ce méchant tsigane la piétine.
+
+--Tsigane, lui? cet homme dont le premier roman a été précisément
+couronné par l'Académie, cet écrivain de vie si bourgeoise et qui est
+notoirement un si bon père de famille?--Tsigane, oui. D'abord, parce
+qu'il le dit. Ensuite, parce que je le crois. Tsigane à Nîmes, à Lyon;
+tsigane à Paris, dans sa prime jeunesse.
+
+Ainsi tout s'arrange, dès qu'on reconnaît au Romanichel qui vit toujours
+secrètement dans la peau de l'ancien Petit Chose le droit d'être un
+Romanichel. Ce qui m'embarrassait dans cette affaire, c'est que, sans
+rien perdre d'ailleurs de son grand talent, M. Alphonse Daudet avait été
+amené à nous révéler, dans _l'Immortel_, des sentiments, ou plutôt une
+disposition d'esprit, une philosophie générale, dont je me sens, pour ma
+part, fort éloigné.--Oui, ce qu'il y a au fond, dans ce roman
+anti-académique, c'est, comme l'a fait remarquer M. Ferdinand
+Brunetière, le mépris, la haine et peut-être l'inintelligence du passé
+et des traditions qui en maintiennent le respect.
+
+M. Alphonse Daudet juge la besogne d'un Astier-Réhu inutile et
+grotesque, et il considère Astier-Réhu comme un odieux imbécile. Or, il
+est certain que, si un type analogue à cet académicien avait été conçu
+par Dickens ou Georges Elliot, ils en auraient fait un délicieux
+bonhomme, et beaucoup plus touchant que ridicule. Moi-même, je ne
+comprends rien du tout au mépris enragé de M. Daudet pour ce digne et
+honnête professeur et pour tous ses pareils. Comment un romancier
+peut-il rétrécir à ce point sa sympathie et ses facultés
+compréhensives?... L'auteur de _l'Immortel_ est bien le même homme que
+j'ai entendu traiter Racine de haut en bas, parce que Racine exprime
+rarement des choses concrètes, et qui disait n'avoir retenu, de tout
+Tacite, qu'une phrase pittoresque sur les funérailles de Britannicus.
+Une telle disposition d'esprit est évidemment pour déplaire à ceux qui
+goûtent et essayent de comprendre les formes de la vie et de l'art dans
+le passé, qui y séjournent volontiers, qui y trouvent autant d'intérêt
+qu'au spectacle de la vie contemporaine, qui voient dans l'Académie soit
+une institution vénérable et salutaire, soit même une absurdité
+charmante,--et qui ne sont pas pour cela des cuistres ni des snobs, qui
+ont même quelque chance d'avoir une sagesse plus détachée et plus
+libérale que cet éternellement jeune Petit Chose.
+
+M. Alphonse Daudet est un artiste hypnotisé par le présent. Les
+impressions qu'il reçoit des objets sont si vives qu'il n'existe pour
+ainsi dire pas en dehors d'elles. Il a, de plus, reçu le don de les
+traduire dans une langue si fébrilement expressive, que tout lui paraît
+languir à côté de ce mode de traduction. Étant doué de façon si
+particulière, il est nécessairement étroit et intransigeant (quoiqu'il
+lui soit arrivé, je le sais, de faire effort pour élargir ses
+sympathies). Il ne s'aperçoit pas qu'il y a autant de pédants
+impressionnistes et modernistes que de pédants académiques, et que les
+premiers ne sont pas toujours les moins bornés ni les moins
+déplaisants... Qu'est-ce que cela fait si, grâce à sa myopie, qui n'est
+qu'une vision intense des choses rapprochées, il nous fait, du monde où
+nous vivons, des peintures, éparses sans doute et fragmentaires, mais
+dont le relief et la couleur vibrante n'ont jamais, je crois, été
+égalées? Gardons notre sagesse et laissons-lui la sienne. Il vaut mieux
+qu'il soit comme il est; car, s'il pensait comme nous, il ne serait,
+tout au plus, qu'un stérile dilettante, et cela nous est tout à fait
+égal qu'il méprise les bons et utiles Astiers-Réhus, et qu'il n'aime pas
+la tragédie, puisqu'il écrit _le Nabab_ et _Sapho_.
+
+C'est un écrivain infiniment curieux. Intense, outrée, intermittente et
+comme émiettée, telle est d'ordinaire sa traduction de la vie. Ce qu'il
+rend toujours, et qu'il communique, c'est l'impression directe,
+immédiate, des choses. Il est, je crois, l'écrivain le plus sincèrement
+«réaliste» qui ait été. Le réaliste, c'est lui, et non M. Zola, je l'ai
+répété maintes fois. Sa façon même de composer, l'absence de liaison
+continue dans le développement de ses personnages, en est une preuve.
+Et, par contre, c'est parce que M. Zola observe sommairement, parce
+qu'il construit ses romans _à priori_ et subordonne à ses conceptions
+les rares remarques qu'il a pu faire sur le vif, c'est pour cela que ses
+récits ont une si forte unité, sont d'une si large coulée,--et
+rappellent les belles oeuvres classiques en dépit des ordures qu'il y
+entasse. Mais les livres de M. Daudet, construits uniquement sur des
+impressions notées, participent du décousu de ces impressions, en même
+temps qu'ils en conservent l'incomparable vivacité.
+
+Chacun de ses personnages ne nous est présenté que dans les instants où
+il agit; et il n'est pas un de ses sentiments qui ne soit accompagné
+d'un geste, d'un air de visage, commenté par une attitude, une
+silhouette. C'est à cause de cela qu'ils nous entrent si avant dans
+l'imagination et qu'ils nous restent dans la mémoire. Entre ces
+apparitions, rien. C'est à nous de faire ou de supposer les liaisons
+nécessaires. Jamais de ces analyses de sentiments faites par l'auteur
+_ex professo_, et qu'on retrouve même chez Flaubert et les Goncourt;
+jamais de «morceau psychologique». Ces personnages ne vivent que dans
+les minutes où nous les voyons. Mais alors comme ils vivent! Cela n'a
+qu'un inconvénient: nous avons parfois quelque peine à accorder
+parfaitement entre elles ces apparitions trop espacées. Je croyais,
+l'autre jour, voir des trous dans le développement du caractère
+d'Astier-Réhu et de Mme Astier. Je n'avais pas fini et j'oubliais la
+duchesse. Vous vous rappelez comment ce jeune «struglifeur» de Paul
+Astier se fait épouser par cette Corse altière et passionnée. Aux
+chapitres XII et XIII, elle est encore très belle, et l'on nous apprend
+que ses bras et sa gorge se tiennent fort bien. Elle est, du reste,
+éperdument amoureuse. Et maintenant tournez quelques feuillets, et voyez
+au dernier chapitre le récit du mariage:
+
+«Et Védrine disait son saisissement en voyant paraître, dans cette salle
+de mairie, la duchesse Padovani, pâle comme une morte, navrée,
+désenchantée, sous une toison de cheveux gris, ses pauvres beaux cheveux
+qu'elle ne prenait plus la peine de teindre. À côté d'elle, Paul Astier,
+Monsieur le comte, souriant et froid, toujours joli... On se regarde,
+personne ne trouve un mot, excepté l'employé, qui, après avoir dévisagé
+les deux vieilles dames, éprouve le besoin de dire en s'inclinant, la
+mine gracieuse:
+
+--Nous n'attendons plus que la mariée...
+
+--Elle est là, la mariée, répond la duchesse s'avançant la tête haute.
+
+«... Puis la sortie, de froids saluts échangés entre les arcades du
+petit cloître, et le soupir soulagé de la duchesse, son: «C'est fini,
+mon Dieu!» avec l'intonation désespérée de la femme qui a mesuré le
+gouffre et s'y jette les yeux ouverts, pour tenir un engagement
+d'honneur.»
+
+Comprenez-vous? Si la fière duchesse n'aime plus son architecte,
+pourquoi l'épouse-t-elle? Parce qu'elle l'a promis? Allons donc! Ou bien
+si, tout en le jugeant, elle l'aime encore, il est bien singulier
+qu'elle ait perdu subitement tout souci de lui plaire... Je ne dis point
+que tout cela soit inexplicable; je voudrais que tout cela me fût
+expliqué. Que s'est-il donc passé enfin, soit entre les deux amants,
+soit dans l'âme de Mari' Anto, depuis le moment où nous l'avons vu
+sauter à cheval pour rattraper son joli jeune homme à la station?...
+
+Cette horreur de tout développement suivi, de tout éclaircissement qui
+n'est pas en action, est si forte chez M. Alphonse Daudet que, lorsqu'il
+est obligé de nous donner, pour établir son «milieu», certaines
+explications un peu longues, il n'hésite pas à employer l'artifice d'une
+correspondance ou d'un journal. C'est ainsi qu'il imagine, dans le
+_Nabab_, les mémoires de Passajon, et, dans _l'Immortel_, les lettres du
+candidat Freydet à sa soeur. Cet artifice détonne étrangement dans des
+livres où le souci de la vérité est, partout ailleurs, si évident. Car
+il se trouve que Fraydet et même Passajon ont l'oeil et le style de M.
+Daudet, ce qui nous déconcerte un peu. Mais tout lui paraît préférable à
+l'exposition liée, unie, discursive. (Croyez-vous cependant que nous ne
+nous intéresserions pas davantage au candidat Freydet, si l'éducation,
+la jeunesse, le passé de ce hobereau homme de lettres nous étaient
+racontés tout tranquillement, tout bellement, à la papa?)
+
+Mêmes intermittences dans la marche de l'action que dans la vie des
+personnages. Ici, trois actions qui s'entrecoupent: l'histoire des
+grandeurs et de la chute d'Astier-Réhu; l'histoire de la candidature
+académique d'Abel de Freydet et des progrès de la maladie verte chez ce
+brave garçon; l'histoire des manoeuvres de Paul Astier à la poursuite
+d'un grand mariage. Et, sans doute, on voit aisément le lien des deux
+premières, puisqu'elles se rapportent toutes deux à l'Académie. Il n'est
+pas non plus difficile de reconnaître que l'histoire du fils se rattache
+à celle du père par un effet de contraste. Même il y a, dans les
+rencontres de ce père et de ce fils, qui n'ont pas une idée en commun,
+un dramatique froid navrant qui serre le coeur (et qui serait peut-être
+doublé si l'auteur semblait moins persuadé qu'Astier-Réhu n'est qu'une
+horrible vieille bête)... Mais enfin cette unité secrète, intérieure du
+livre, M. Alphonse Daudet s'est si peu donné la peine de nous la rendre
+sensible, que nous pourrions presque affecter de ne pas l'apercevoir.
+J'ai hâte de dire que cette façon de composer ne me choque point. Elle
+se rapproche de la réalité des choses, où nulle action, ne se poursuit
+isolément, où toutes s'enchevêtrent. Je n'ai voulu que constater ce
+retour de M. Alphonse Daudet aux procédés de _Nabab_, après l'effort de
+l'_Évangéliste_ et de _Sapho_ vers la classique unité d'action.
+
+Troisièmement: même absence de liaison apparente dans le style que dans
+les caractères et dans la composition du livre. Pas une phrase pleine,
+ronde, de tour oratoire ou didactique. C'est une dislocation ou, pour
+mieux dire, un émiettement, un poudroiement. Jamais on n'a fait un si
+prodigieux usage de toutes les «figures de grammaire» abréviatives, de
+l'anacoluthe, de l'ellipse et de ce qu'on appellerait, s'il s'agissait
+de latin, l'ablatif absolu. Des notations brèves, rapides, saccadées,
+toc-toc, comme autant de secousses électriques. Pas un poncif; une
+attention scrupuleuse, maladive, à traduire la sensation immédiate des
+objets par le moins de mots possibles et par les mots ou les concours de
+mots les plus expressifs. C'est une continuelle invention de style, si
+audacieuse, si frémissante et si sûre que, les meilleures pages de
+Goncourt mises à part, on n'en a peut-être pas vu de pareilles depuis
+Saint-Simon. Astier-Réhu oserait dire que c'est une perpétuelle
+hypotypose.
+
+J'ouvre au hasard (et je vous assure que ce n'est point ici une
+formule):
+
+«Pour midi, la messe noire (_essayez de dire la chose en moins de mots;
+et encore il y a une image!_) et, bien avant l'heure, un monde énorme
+affluait autour de Saint-Germain-des-Prés, la circulation interdite
+(_ablatif absolu_), les seules voitures d'invités ayant droit d'arriver
+sur la place agrandie (_c'est une sensation que vous avez certainement
+éprouvée: une place vide, mais entourée d'une foule, paraît beaucoup
+plus grande; la sensation est ici notée par un seul mot_), bordée d'un
+sévère cordon de sergents de ville espacés en tirailleurs (_cela encore
+fait image_).» Ne raillez point mes commentaires; ne dites pas que
+chacune de ces «visions» est assez commune et que vous en auriez été
+capable. C'est possible. Mais songez qu'en voilà trois ou quatre dans la
+première phrase venue. C'est leur fourmillement qui est extraordinaire
+dans cette prose. J'ouvre encore et je lis:
+
+«...Et penchés, soufflant très fort, académiciens et diplomates, la
+nuque avancée, leurs cordons, leurs grands-croix, _ballant comme des
+sonnailles_, montrent des _rictus de plaisir_ qui ouvrent jusqu'au fond
+des lèvres humides, des _bouches démeublées_ laissant entendre de petits
+_rires semblables à des hennissements_. Même le prince d'Athis humanise
+la courbe méprisante de son profil devant ce miracle de jeunesse et de
+grâce dansante qui, _du bout de ses pointes, décroche tous ces masques
+mondains_; et le Turc Mourad Bey, qui n'a pas dit un mot de la soirée,
+affalé sur un fauteuil, maintenant gesticule au premier rang, gonfle ses
+narines, _désorbite ses yeux_, pousse _les cris gutturaux d'un obscène
+et démesuré Caragouss_. Dans ce _frénétisme de vivats_, de bravos, la
+fillette volte, bondit, _dissimule si harmonieusement_ le travail
+musculaire de tout son corps que sa danse paraîtrait facile, la
+distraction d'une libellule, sans les _quelques pointes de sueur sur la
+chair gracile et pleine du décolletage_ et le sourire en coin des
+lèvres, aiguisé, volontaire, presque méchant, où se trahit l'effort, la
+fatigue du ravissant petit animal.»
+
+Je vous prie de méditer sur cette page. Je ne veux plus citer, car où
+m'arrêterais-je? Je vous engage seulement à relire le dîner chez la
+duchesse Padovani, l'enterrement de Loisillon, le duel de Paul Astier,
+etc... Il y a là-dedans, avec un peu d'outrance tartarinesque, une
+concision puissante, une ironie à la fois très violente et très fine; et
+surtout, jamais on n'a mieux su nous enfoncer les choses dans les yeux,
+rien qu'avec des mots. Et notez que l'effort s'arrête toujours au point
+extrême par delà lequel il s'en irait tomber dans le précieux ou dans le
+charabia impressionniste. Dans ses plus grandes audaces, M. Daudet garde
+un instinct de la tradition latine, un respect spontané du génie de la
+langue.
+
+(Je ne puis m'empêcher, à ce propos, de vous dire combien _la Vie
+parisienne_ m'a affligé dernièrement par son commentaire grammatical de
+_l'Immortel_, jugeant cette prose d'après la syntaxe du dix-huitième
+siècle et les principes de l'abbé le Batteux... Savez-vous les phrases
+que _la Vie parisienne_ aurait dû relever? Il y en a deux, sans plus;
+mais elles sont atroces. Voici la première: «En cette parfaite
+association, sans joie... _une seule note humaine et naturelle,
+l'enfant; et cette note troubla l'harmonie_.» Et voici l'autre:
+«...L'_évolution_ toute naturelle de la douleur débordante à ce complet
+apaisement s'_accentuait_ ici _de l'appareil_ du veuvage inconsolable,
+etc...).
+
+Donc, pour tout le reste, je ne veux plus qu'aimer et admirer. Et voilà
+que je ne tiens plus du tout à mes critiques. On a dit que les
+personnages de _l'Immortel_ n'étaient que des pantins fort expressifs,
+qu'ils n'avaient pas de «dessous». Ces dessous ne sont pas exprimés,
+c'est vrai, mais la pantomime de ces véridiques et vivantes marionnettes
+est si juste que chacun de leurs gestes ou de leurs airs de tête nous
+révèle leur âme et tout leur passé; et je ne croirai jamais qu'un
+romancier qui, rien qu'en notant des mouvements extérieurs et de brefs
+discours, a pu suggérer à M. Brunetière l'idée d'un si beau roman
+(_Revue des Deux-Mondes_ du 1er août), soit un psychologue si
+insuffisant. Complétons ce qu'il nous donne, sans en être autrement
+fiers; car ce qu'il nous donne, c'est ce que nous n'aurions pas trouvé.
+Au contraire, ce qui manque à son roman, je serais presque capable de
+l'y mettre, et le père Astier-Réhu lui-même saurait nous le dire et nous
+le développer... Le seul don de l'expression pittoresque, _à un pareil
+degré_, me fait passer aisément sur une psychologie peut-être sommaire
+et sur un certain manque de renanisme... Et puis, je ne sais plus. Après
+huit jours de soleil, voilà le froid revenu, un froid dur, brutal, noir.
+Nos raisins ne mûriront pas. Je n'ai rencontré ce matin, dans la
+campagne, que des figures tristes. Brr... je vais me chauffer à la
+cuisine,--aujourd'hui, 17 août.
+
+
+
+
+ERNEST RENAN
+
+LE «PRÊTRE DE NÉMI»[10].
+
+ [Note 10: Cf. Les _Contemporains_, I, et _Impressions de
+ théâtre_, I.]
+
+
+Le grand magicien nous préparait une dernière surprise: il vient
+d'écrire une oeuvre de foi. Telle a été mon impression dès l'abord, et
+elle m'est demeurée, bien que le livre ait produit sur d'autres une
+impression toute contraire. C'est peut-être qu'il y a plusieurs façons
+de lire et d'entendre M. Renan, et que, cette fois, j'ai choisi la
+bonne. _Le Prêtre de Némi_, contre toute attente, m'a édifié.
+
+Sans doute vous y reconnaîtrez quelques-unes des idées que M. Renan a
+exprimées déjà (dans les _Dialogues philosophiques_, dans _Caliban_,
+dans _la Fontaine de Jouvence_, dans les _Souvenirs_, dans l'article sur
+Amiel); vous y retrouverez son dilettantisme, son attitude en face du
+monde, son âme hautaine et tendre, caressante et ironique, attirante et
+fuyante. Et pourtant ce n'est plus la même chose. L'oeuvre est d'une
+beauté moins perverse (je parle ici comme un coeur simple). La
+préoccupation de la femme y est moins aiguë: ce n'est plus une hantise.
+Vous y chercherez en vain les anciennes fantaisies de négation
+voluptueuse, la philosophie du suicide délicieux de Prospero. Puis le
+doute, s'il n'est pas précisément absent du livre, y est plus austère et
+plus triste. Il semble enfin que, des opinions confrontées dans le
+drame, une affirmation se dégage, plus nette qu'on ne l'attendait de M.
+Renan, et qu'après nous avoir si longtemps troublés autant qu'il nous
+charmait, il se repose aujourd'hui dans l'espèce de certitude dont il
+est capable et dans une sérénité moins inquiétante pour nous.
+
+Voilà du moins ce que j'avais cru voir; mais je n'en étais pas
+absolument sûr. La préface, que j'ai lue, ensuite, m'a prouvé que
+j'avais bien vu. «J'ai voulu dans cet ouvrage, dit M. Renan, développer
+une pensée analogue à celle du messianisme hébreu, c'est-à-dire la foi
+au triomphe définitif du progrès religieux et moral, nonobstant les
+victoires répétées de la sottise et du mal.» Voyons donc sous quel
+aspect se présente l'acte de foi de M. Renan.
+
+
+I.
+
+Qu'il a bien fait de ressusciter cette vieille forme du conte, du
+dialogue, du drame philosophique, si fort en honneur au siècle dernier,
+et comme cette forme convient à son esprit! Nulle ne se prête mieux à
+l'expression complète et nuancée de nos idées sur la vie, sur le monde
+et l'histoire. Elle fait vivre les abstractions en les traduisant par
+une fable qui est de l'observation généralisée ou, si on veut, de la
+réalité réduite à l'essentiel. Elle permet de présenter une idée sous
+toutes ses faces, de la dépasser et de revenir en deçà, de la corriger à
+mesure qu'on la développe. Elle permet de s'abandonner librement à sa
+fantaisie, d'être artiste et poète en même temps que philosophe. Comme
+la fable choisie n'est point la représentation d'une réalité
+rigoureusement limitée dans le temps et dans l'espace, on y peut mettre
+tout ce que le souvenir et l'imagination suggèrent de pittoresque et
+d'intéressant. Il n'est point de forme littéraire par où nous puissions
+exprimer avec autant de finesse et de grâce ce que nous avons
+d'important à dire. Je me figure que le conte ou le drame philosophique
+serait le genre le plus usité dans cette cité idéale des esprits que M.
+Renan a quelquefois rêvée. Car les vers sont une musique un peu vaine et
+qui combine les sons selon des lois trop inflexibles; le théâtre impose
+des conventions trop étroites, nécessaires et pourtant frivoles; le
+roman traite de cas trop particuliers, enregistre trop de détails
+éphémères et négligeables, et où ne sauraient s'attacher que des
+intelligences enfantines. Au contraire, le conte ou le drame
+philosophique est le plus libre des genres, et ne vaut, d'autre part,
+qu'à la condition de ne rien exprimer d'insignifiant. C'est pour cela
+que M. Renan l'a adopté. L'_Histoire des origines du christianisme_
+elle-même tient beaucoup du conte philosophique.
+
+Revenons au _Prêtre de Némi_. C'est un étrange composé. Nous sommes à
+Albe-la-Longue, près du lac Némi, sept cents ans avant l'ère chrétienne.
+Sur la terrasse du rempart, d'où l'on découvre à l'horizon les murs de
+Rome naissante, nous rencontrons nos contemporains, des députés de
+l'extrême droite, des «centre gauche», des opportunistes et des
+anarchistes. Il est vrai qu'il faut les supposer habillés comme les
+personnages de Masaccio au Carmine de Florence, et que la sibylle
+Carmenta porte la robe des Vertus de François d'Assise dans le tableau
+de Sano di Pietro. Mais cela n'empêche point le grand prêtre Antistius
+de parler et de penser, vingt-cinq siècles à l'avance, comme M. Ernest
+Renan, tout en traduisant au passage un vers d'Eschyle et un vers de
+Lucrèce. Et l'histoire se termine par un verset de Jérémie. Tout cela
+fait un mélange de haute saveur. On voltige sur les âges; c'est
+charmant. Ce drame contient, du reste, une douce satire politique, la
+peinture d'un peuple décadent vaincu par un peuple jeune, des paysages,
+une idylle, des prières et des effusions mystiques, une philosophie de
+l'histoire, une conception du monde. Ce drame contient même un drame,
+qu'il faut raconter brièvement.
+
+
+II.
+
+Une tradition veut que le grand prêtre de Némi n'arrive au sacerdoce que
+par le meurtre de son prédécesseur. Antistius a rompu cette tradition en
+se faisant nommer par le suffrage populaire. C'est un homme de progrès,
+un rêveur. Il veut épurer le culte, abolir les sacrifices humains; et,
+quoique Albe-la-Longue ait été vaincue par Rome, il n'a point de haine
+contre les vainqueurs; il est plus Latin qu'Albin, il prévoit la future
+grandeur de Rome et son rôle bienfaisant. Mais ce novateur mécontente
+tout le monde. Les citoyens «modérés et sensés» lui reprochent de hâter
+la décadence d'une société qui se décomposera si elle ne garde ses
+vieilles institutions. Les hommes du peuple le haïssent parce qu'ils
+tiennent à leurs superstitions et «parce qu'il n'a pas l'air d'un
+prêtre». Métius, qui représente l'aristocratie, tout en reconnaissant
+l'intelligence et la vertu d'Antistius, le blâme par esprit de
+conservation et par patriotisme, un noble étant intéressé plus qu'un
+autre au maintien des coutumes et au salut de la cité. Liberalis, un peu
+naïf, admire le grand prêtre, mais conserve des craintes. Cethegus, chef
+des démagogues, le hait par bassesse de nature et «parce qu'un prêtre
+est un aristocrate comme un autre» et que «la morale, le bien, la vertu
+sont encore des restes de prêtrise». Le plat Tertius lui-même, «organe
+d'un bon sens superficiel», est irrité «parce qu'il ne déteste rien tant
+que l'imagination». «Je vous le dis, conclut Voltinius, une cité est
+perdue quand elle s'occupe d'autre chose que de la question patriotique.
+Questions sociales, religieuses, sont autant de saignées faites à la
+force vive de la patrie.--_Titius_: Oui, on meurt par le fait de trop
+vivre, comme par le fait de ne pas vivre assez.--_Voltinius_; Albe, je
+crois, mourra par le gâchis.--_Titius_: On va bien loin avec cette
+maladie.»
+
+Nous sommes maintenant dans le vestibule du temple de Diane. Antistius
+distribue aux pauvres la viande des victimes, ce qui fait gronder les
+employés du temple. Les Herniques amènent cinq esclaves pour être
+sacrifiés à la déesse: Antistius délivre les prisonniers; mais ses
+sacristains les immolent à son insu. Une mère dont l'enfant est malade
+lui offre de l'argent: «Garde tes offrandes... Oses-tu croire que la
+divinité dérange l'ordre de la nature pour des cadeaux comme ceux que tu
+peux lui faire?--Quoi! dit la mère, tu ne veux pas sauver mon fils?
+Méchant homme!» Deux amoureux viennent offrir deux colombes: Antistius
+délivre les colombes et bénit les amoureux. Arrive une députation des
+Æquicoles: il s'agit de donner une nouvelle constitution à leur cité.
+«Toutes les victimes nécessaires pour obtenir l'assistance des dieux,
+nous les fournirons.--Consultez l'esprit des pères, répond Antistius;
+pratiquez la justice et respectez les droits des hommes.--Hé! répliquent
+les Æquicoles, s'il ne s'agit que de raison, nous avons aussi des sages
+parmi nous... Voilà la première fois que nous voyons un prêtre ne pas
+pousser aux sacrifices.» Antistius, resté seul, se désespère, et voilà
+que Carmenta, sa sibylle, sa fille spirituelle, vient à lui, découragée.
+Elle voudrait bien être épouse et mère. «On ne délie personne du devoir,
+répond le prêtre.--Au moins, dit la jeune fille, aimez-moi un peu. La
+femme ne fera jamais le bien que par l'amour d'un homme.--Soeur dans le
+devoir et le martyre, je t'aime», dit Antistius en la baisant tristement
+au front.
+
+Cependant tout le monde veut la guerre contre Rome, même les démagogues,
+parce qu'ils espèrent qu'une révolution en sortira; même les libéraux,
+parce que «leur retraite, disent-ils, serait le triomphe de l'absurde».
+Antistius se prête mollement aux cérémonies qui doivent accompagner la
+déclaration de guerre. Le mécontentement grandit; un scélérat, Casca,
+égorge le grand prêtre et lui succède, rétablissant ainsi l'antique
+tradition. Mais Carmenta, surgissant frappe Casca d'un coup de poignard
+au coeur. Puis elle prophétise vaguement et magnifiquement la religion
+future et le triomphe du juste et du vrai... À ce moment on apprend que
+Romulus a tué son frère. «Mauvaise nouvelle! La ville est fondée. La
+fondation de toute ville doit être consommée par un fratricide; au fond
+de toutes les substructions solides, il y a le sang de deux frères.» Et
+à la même heure un prophète d'Israël, captif, qui a tout vu de Babylone,
+prononce ces paroles:
+
+ Ainsi les nations s'exténuent pour le vide;
+ Et les peuples se fatiguent au profit du feu.
+
+
+III.
+
+Il est difficile, diriez-vous, d'imaginer un drame plus décourageant et
+plus sombre, et voilà qui ne ressemble guère à une oeuvre de
+croyant.--Oui, si l'on s'en tient aux faits. Mais il y a le rôle
+d'Antistius; et, justement, si les faits n'étaient pas ironiques,
+déconcertants, cruels, ce rôle ne pourrait être ce qu'il est: un long
+acte de foi. Antistius finit par reconnaître qu'avec ses bonnes
+intentions il a fait plus de mal que de bien, et qu'il «a porté
+préjudice à la patrie, laquelle repose en définitive sur des préjugés
+généralement admis.» Mais, si la réalité ne démentait pas son rêve, il
+ne croirait pas, il serait sûr, et la certitude abolirait la beauté et
+la grandeur de son effort. On oublie toujours que, dans l'ordre moral,
+nous ne pouvons avoir de certitude proprement dite, mais seulement le
+désir ou plutôt le besoin que ce que nous jugeons le meilleur
+existe,--besoin dont l'intensité se traduit en affirmation. On peut dire
+qu'en ce sens M. Renan a toujours eu la foi; mais cela n'a jamais été si
+évident que dans le rôle du prêtre de Némi.
+
+Il est clair, en effet, qu'Antistius, c'est M. Renan lui-même, ou du
+moins qu'il est le porte-voix des sentiments dont M. Renan est le plus
+pénétré. L'accent du rôle suffirait à nous en convaincre; mais nous
+avons le témoignage de M. Renan lui-même:
+
+ «... Laissez ce doux rêveur finir tristement, demander pardon à
+ Dieu et aux hommes de ce qu'il a fait de bien. Un jour, à un
+ point donné du temps et de l'espace, ce qu'il a voulu se
+ réalisera. À travers toutes les déconvenues, le pauvre Liberalis
+ s'obstinera également dans sa simplicité. _Métius, l'aristocrate
+ méchant et habile, qui se moque de l'humanité, sera confondu,
+ Ganeo sera pardonné avant lui..._»
+
+Ainsi M. Renan répudie nettement les opinions de Métius; et même on peut
+trouver--chose absolument inattendue--qu'il est un peu dur pour ce
+sceptique élégant. C'est en cela surtout que consiste, à mon avis, le
+progrès décisif de M. Renan dans la foi. Car jusqu'à présent les
+personnages où l'on était autorisé à croire qu'il s'était incarné
+étaient toujours un composé d'Antistius et de Métius. Toutes les ironies
+inquiétantes de ce dernier, vous les retrouverez éparses dans les
+discours de Théophraste, de Théoctiste et de Prospero. M. Renan s'est
+enfin purifié de Métius, ou, si vous préférez, il ne lui donne plus,
+dans les dialogues qu'ont entre eux les lobes de son cerveau, qu'un rôle
+d'avertisseur. Comparez un peu les dénouements de _la Fontaine de
+Jouvence_ et du _Prêtre de Némi_. Tandis que Prospero s'éteint
+voluptueusement entre les bras des soeurs Célestine et Euphrasie, les
+nonnes douces et jolies élevées pour la distraction des cardinaux,
+Antistius meurt pour ses chimères d'une mort sanglante. Le vieux
+magicien s'est sanctifié: il a chassé le démon moqueur qui était en lui.
+
+Or, si Antistius est bien réellement l'interprète des pensées les plus
+chères à M. Renan, on peut constater que M. Renan croit encore à bien
+des choses. Car Antistius croit en Dieu, ou plutôt, comme il est
+impossible que la conception d'un Dieu personnel ne tourne pas à
+l'anthropomorphisme, il croit au divin. «Les dieux sont une injure à
+Dieu; Dieu sera, à son tour, une injure au divin.» Il croit à la raison,
+à un ordre éternel. Il croit au progrès, au futur avènement de la
+religion pure. «Toujours plus haut! toujours plus haut! Coupe sacrée de
+Némi, tu auras éternellement des adorateurs. Mais maintenant on te
+souille par le sang; un jour, l'homme ne mêlera à tes flots sombres que
+ses larmes. Les larmes, voilà le sacrifice éternel, la libation sainte,
+l'eau du coeur. Joie infinie! Oh! qu'il est doux de pleurer!» Même après
+que l'étroitesse d'esprit et la grossièreté de ses compatriotes l'ont
+dépouillé de ses illusions, il croit encore: «Ne serait-il pas mieux de
+les laisser suivre leur sort et de les abandonner aux erreurs qu'ils
+aiment? Mais non. Il y a la raison, et la raison n'existe pas sans les
+hommes. L'ami de la raison doit aimer l'humanité, puisque la raison ne
+se réalise que par l'humanité..., Ô univers, ô raison des choses, je
+sais qu'en cherchant le bien et le vrai je travaille pour toi.» Il croit
+à l'obligation de se sacrifier pour les fins de l'univers, telles qu'il
+nous a été donné de les concevoir. Et voici l'un de ses derniers cris:
+«Impossible de sortir de ce triple postulat de la vie morale: Dieu,
+justice, immortalité! La vertu n'a pas besoin de la justice des hommes;
+mais elle ne peut se passer d'un témoin céleste qui lui dise: Courage!
+courage! Mort que je vois venir, que j'appelle et que j'embrasse, je
+voudrais au moins que tu fusses utile à quelqu'un, à quelque chose, fût
+ce à la distance des confins de l'infini...» Il est vrai que lorsqu'il
+a vu, par le cynique dialogue de Ganeo et de Sacrificulus, ce que
+deviennent ses doctrines en passant dans des âmes basses qui n'en
+comprennent que les négations, il recule épouvanté et renie son oeuvre
+involontaire. Mais il y a encore dans son cri de désespoir un acte de
+foi: «Oui, une vérité n'est bonne que pour celui qui l'a trouvée. Ce qui
+est nourriture pour l'un est poison pour l'autre. Ô lumière, qui m'as
+induit à t'aimer, sois maudite! Tu m'as trahi. Je voulais améliorer
+l'homme; je l'ai perverti. Joie de vivre, principe de noblesse et
+d'amour, tu deviens pour ces misérables un principe de bassesse. Mon
+expiation sera qu'ils me tuent. Ah! vous dites qu'on ne meurt que pour
+des chimères. On verra...»
+
+Je demande s'il est possible, en dehors des religions positives, d'avoir
+une foi plus complète et plus précise. Je serais curieux de connaître le
+_credo_ de plusieurs de ceux qui qualifient M. Renan de sceptique.
+Espérer que le juste et le bien seront un jour réalisés quelque part et,
+en attendant, y conformer notre vie, que pouvons-nous de plus? Quand le
+train des choses humaines, à le considérer en philosophes, devrait nous
+faire conclure au nihilisme absolu, n'est-ce rien de proclamer quand
+même qu'une oeuvre mystérieuse et bonne s'accomplit dans l'univers? Ce
+sont justement ceux qui ne conforment leur conduite qu'à leur intérêt
+propre et tout au plus à l'intérêt de la petite collection d'hommes dont
+ils font partie, ce sont eux,--les Métius et les Liberalis
+d'aujourd'hui,--qui sont des hommes de peu de foi. Et, tandis qu'ils
+reprochent à M. Renan son scepticisme dissolvant, c'est en réalité le
+manque de foi qui les pousse si résolument à l'action.
+
+
+IV.
+
+Maintenant il est certain que la foi de M. Renan a sa couleur et son
+accent, et qu'elle n'est pas précisément celle du charbonnier. Et notez
+qu'il y a des charbonniers même en philosophie.
+
+Faisons d'abord une remarque. On s'est habitué à ne donner presque le
+nom de foi qu'aux croyances imposées par les religions. Et, en effet,
+cette foi est la plus fixe et la plus solide, étant délimitée par des
+dogmes; et elle prend, ou peut s'en faut, chez les fidèles, tous les
+caractères de la certitude, étant enfoncée dans leur coeur par
+l'éducation et y étant maintenue par la terreur. À côté de celle-là la
+foi volontaire et acquise, mouvement du coeur qui désire que ce que la
+raison conçoit comme le bien soit aussi le vrai, n'a plus l'air d'être
+la foi. Et pourtant les deux sentiments sont au fond identiques. La
+prière d'Antistius n'est pas moins un acte de foi que la démarche des
+Æquicoles venant consulter l'oracle. Seulement, à mesure que croissent
+nos lumières, la foi, tout en s'épurant, participe moins de la
+certitude, et n'est plus que ce qu'elle peut être: une aspiration
+passionnée.
+
+C'est bien le cas pour M. Renan. Mais d'autres causes encore ont
+contribué à obscurcir sa foi aux yeux des gens superficiels.
+
+Il n'est pas d'écrivain qui ait paru plus ondoyant et plus
+insaisissable, à qui l'on ait prêté plus de dessous et de tréfonds, de
+plus inextricables ironies et des fantaisies plus diaboliques. J'ai
+donné moi-même dans ce travers de croire que M. Renan manquait tout à
+fait de naïveté. J'en fais bien mon _mea culpa_. Je crois à présent que
+le meilleur moyen de comprendre M. Renan, c'est de lire d'une âme
+confiante ce qu'il écrit et de n'y point chercher plus de malice qu'il
+n'en a mis. Si M. Renan nous semble si compliqué, c'est que, les
+éléments dont se compose son génie total étant nombreux, divers et
+quelquefois contradictoires, il les laisse transparaître dans son oeuvre
+avec une parfaite sincérité. En d'autres termes, s'il paraît si peu
+candide, c'est à force de candeur.
+
+Ainsi s'explique tout ce qui, dans ses livres, nous étonne et nous met
+en défiance, même en nous séduisant.--Après avoir affirmé quelque grande
+vérité morale, insinue-t-il que le contraire serait possible, que cette
+affirmation n'est en somme qu'une espérance? C'est qu'il a cru,
+autrefois, d'une foi entière et absolue à des dogmes dont il s'est
+détaché depuis, et que cette aventure l'a rendu prudent.--Au milieu
+d'une effusion mystique et lyrique, s'arrête-t-il tout à coup pour nous
+jeter quelque impitoyable réflexion sur le train brutal et fatal des
+choses humaines? C'est qu'il les connaît pour les avoir étudiées dans le
+passé et dans le présent et que, s'il est poète, il est historien.--Ou
+bien parmi de magnifiques paroles sur la vertu, il nous avertit
+subitement qu'elle n'est que duperie, et cela nous scandalise; mais ce
+n'est pourtant qu'une façon de dire que la vertu est à elle-même sa très
+réelle récompense. S'il ne le dit pas, c'est scrupule de Breton
+héroïque, à qui nul sacrifice ne parait assez entier, ou, si vous
+voulez, illusion d'une conscience infiniment délicate qui veut nous
+surfaire la vertu.--S'il garde parfois dans l'expression des sentiments
+les plus éloignés du christianisme, l'onction chrétienne et le ton du
+mysticisme chrétien, nous croyons ces combinaisons préméditées et nous y
+goûtons comme le ragoût d'un très élégant sacrilège. Point: c'est
+l'ancien clerc de Saint-Sulpice qui a conservé l'imagination
+catholique.--S'il témoigne de son respect et de sa sympathie pour les
+choses religieuses, pour les mensonges sacrés qui aident les hommes à
+vivre, qui leur présentent un idéal accommodé à la faiblesse de leur
+esprit, nous y voulons voir une raillerie secrète. Mais c'est nous qui
+manquons de respect: pourquoi le sien ne serait-il pas sincère?--Si
+telle pensée nous scandalise, prenons garde: c'est que nous ne lisons
+pas bien. C'est que, voulant exprimer quelque opinion singulière dont il
+n'est pas lui-même bien sûr, il a cherché exprès, pour la traduire, une
+forme hardie et inattendue dont l'excès nous fasse sourire et nous
+avertisse. Ne nous a-t-il pas prévenu qu'il écrivait souvent _cum grano
+salis_? Ce grain de sel, il est toujours facile de voir où il l'a
+mis.--Si la femme le préoccupe, s'il parle d'elle avec un mélange de
+dédain et d'adoration qui n'est qu'à lui, ces deux sentiments
+s'expliquent par son passé ecclésiastique et par la longue austérité de
+sa jeunesse: voudriez-vous qu'il abordât la femme avec la belle
+tranquillité de M. Armand Silvestre?--S'il rêve, c'est le Breton qui
+rêve en lui; s'il raille, c'est le Gascon qui prend la parole; s'il
+prie, c'est l'ancien lévite; s'il se défie, c'est l'historien. On ne
+peut vraiment pas attendre des livres simples d'un poète qui est un
+savant, d'un Breton qui est un Gascon, d'un philosophe qui a été
+séminariste. S'il est divers jusqu'à la contradiction, c'est qu'il a
+l'esprit merveilleusement riche. Remarquez ce qu'a de singulier et
+d'unique le cas de cet hébraïsant, de cet érudit, de ce philologue qui
+se trouve être un des plus grands poètes qu'on ait vus, et jugez de tout
+ce qu'il faut pour remplir, comme dit Pascal, l'entre-deux.
+
+Il est candide puisque, étant compliqué, il s'est toujours montré tel
+qu'il était. Il est candide, et je n'en veux, pour dernière preuve, que
+la simplicité avec laquelle, dans sa préface, il se compare tour à tour
+à Platon, à Shakespeare et à Edgar Poë. Mais--et je retourne ici ma
+proposition,--s'il est candide, il reste complexe, et j'avoue que cette
+complexité ne permet pas de voir toujours très clairement l'homme de foi
+que j'ai découvert dans _le Prêtre de Némi_, et qui s'y trouve.
+
+
+V.
+
+Au siècle dernier, _le Prêtre de Némi_ eût été, avec toutes les
+différences que vous devinez sans peine, un conte philosophique de vingt
+pages intitulé: _Antistius_, ou _Toute vérité n'est pas bonne à dire_.
+Relisez quelques contes de Voltaire ou de Diderot; puis relisez
+_Caliban_, _la Fontaine de Jouvence_ et _le Prêtre de Némi_: vous
+pourrez mesurer de combien de notions et de sentiments s'est enrichie,
+en cent ans, l'âme humaine; et vous déborderez de reconnaissance et
+d'amour pour le plus suggestif et le plus ensorcelant de nos grands
+écrivains.
+
+
+
+
+M. ÉMILE ZOLA
+
+«L'OEUVRE».
+
+
+J'ai essayé de définir[11] il y a un an, l'impression que faisaient sur
+moi, pris dans leur ensemble, les romans de M. Émile Zola. Or, bien que
+nous soyons, nous et le monde, dans un flux perpétuel, et qu'il y ait
+d'ailleurs quelque plaisir à changer (d'abord on jouit ainsi des choses
+en un plus grand nombre de façons, et puis cette faculté de recevoir du
+même objet des impressions diverses peut aussi bien passer pour
+souplesse que pour légèreté d'esprit), toutefois, et je le dis à ma
+honte, je n'ai pas assez changé dans cet espace d'une année pour avoir
+rien d'essentiel à ajouter à ce que j'ai dit déjà. Mais du moins le
+nouveau livre du poète des _Rougon-Macquart_ m'a donné la joie
+d'assister au développement prévu de ce génie robuste et triste, de
+retrouver sa vision particulière, ses habitudes d'esprit et de plume,
+ses manies et ses procédés, d'autant plus faciles à saisir cette fois
+que le sujet où ils s'appliquent appelait peut-être une autre manière et
+se présentait plutôt comme un sujet d'étude psychologique (je risque le
+mot, quoiqu'il soit de ceux que M. Zola ne peut entendre sans colère).
+
+ [Note 11: Cf. _Les Contemporains_, I.]
+
+Et le livre présente encore un autre intérêt, et des plus rares. M. Zola
+s'y est peint en personne. À côté de Claude Lantier, l'artiste
+impuissant tué par son oeuvre, il nous montre Sandoz, l'artiste
+triomphant qui vit d'elle parce qu'il a su la faire vivre. Le vertueux
+romancier naturaliste qu'on entrevoyait dans _Pot-Bouille_, le monsieur
+du second, le seul locataire propre de la maison de la rue Choiseul,
+traverse _l'Oeuvre_ à la façon d'un bon Dieu, faisant le bien et
+prononçant des discours. Nous savons donc sous quels traits M. Zola se
+voit comme homme et, ce qui nous touche davantage, comme romancier; nous
+savons ce qu'il est ou ce qu'il croit être. L'auteur lui-même, dans ce
+précieux roman, nous enseigne comment il conçoit le roman; et nous avons
+à la fois sous les yeux ce qu'il a fait et ce qu'il a voulu faire.
+
+
+I.
+
+Voici le plus complet des discours où Sandoz expose ses théories:
+
+ «Hein? étudier l'homme tel qu'il est, non plus leur pantin
+ métaphysique, mais l'homme physiologique, déterminé par le
+ milieu, agissant sous le jeu de tous ses organes... N'est-ce pas
+ une farce que cette étude continue et exclusive de la fonction du
+ cerveau, sous prétexte que le cerveau est l'organe noble?... La
+ pensée, la pensée, eh! tonnerre de Dieu! la pensée est le produit
+ du corps entier. Faites donc penser un cerveau tout seul, voyez
+ donc ce que devient la noblesse du cerveau quand le ventre est
+ malade!... Non! c'est imbécile; la philosophie n'y est plus, la
+ science n'y est plus; nous sommes des positivistes, des
+ évolutionnistes, et nous garderions le mannequin littéraire des
+ temps classiques, et nous continuerions à dévider les cheveux
+ emmêlés de la raison pure! Qui dit psychologue dit traître à la
+ vérité. D'ailleurs, physiologie, psychologie, cela ne signifie
+ rien: l'une a pénétré l'autre, toutes deux ne sont qu'une
+ aujourd'hui, le mécanisme de l'homme aboutissant à la somme
+ totale de ses fonctions... Ah! la formule est là; notre
+ révolution moderne n'a pas d'autre base; c'est la mort fatale de
+ l'antique société, c'est la naissance d'une société nouvelle, et
+ c'est nécessairement la poussée d'un nouvel art, dans ce nouveau
+ terrain... Oui, on verra la littérature qui va germer pour le
+ prochain siècle de science et de démocratie!»
+
+Si vous voulez mon sincère avis, je trouve que ces propos sentent à
+plein la secte et l'école. Il y a du pédantisme dans ce débraillé, et de
+la naïveté dans ces affirmations méprisantes et superbes, il est
+difficile de rien imaginer de plus intolérant, de plus vague et de plus
+faux. Le bon Sandoz se grise de grands mots (_positivistes_,
+_évolutionnistes_), comme un illettré dans une réunion publique.
+Saisissez-vous clairement la relation entre l'avènement de la démocratie
+et celui du naturalisme, qui est une littérature d'aristocrates et de
+mandarins?--«Qui dit psychologue dit traître à la vérité», voilà une
+opinion d'une singulière candeur. Il suffit de dire que la psychologie
+n'est pas toute la vérité. Mais la physiologie seule l'est encore moins.
+Il est tout à fait puéril de diviser les romanciers en psychologues,
+tous idiots ou charlatans, et en physiologistes, seuls peintres du vrai.
+Au fond, il y a de bons et de mauvais romanciers; et, parmi les bons, il
+y en a qui expriment surtout le monde extérieur et les sensations, et
+d'autres qui analysent de préférence les sentiments et les pensées; et
+ceux-ci ne sortent pas plus de la réalité que ceux-là. Me
+pardonnera-t-on de répéter des choses aussi banales? Mais c'est que pour
+ce brave Sandoz, la psychologie est je ne sais quoi d'absurde, de
+suranné, de ridicule, de gothique, de tout à fait en dehors du monde
+réel. Or la psychologie est tout uniment, pour les philosophes, l'étude
+expérimentale des facultés de l'esprit, et, pour le romancier, la
+description des sentiments que doit éprouver une créature humaine, étant
+donnés son caractère, son tempérament s'il y a lieu, et une situation
+particulière. Est-ce donc quelque chose de si chinois et de si
+scolastique? Il y a, pour le moins, autant de psychologie que de
+physiologie dans Balzac; il y en a plus dans Stendhal: et je ne pense
+pas pourtant que ni l'un ni l'autre se soient amusés à «dévider les
+cheveux emmêlés de la raison pure». Au fait, qu'est-ce que cela veut
+dire? _Adolphe_ est aussi vrai que _Germinal_, et même _Indiana_ que
+_Nana_. Ce ne sont pas les mêmes personnages ni le même point de vue,
+voilà tout. Il est très juste de dire que «physiologie, psychologie,
+cela ne signifie rien», qu'on ne saurait les séparer absolument, et que
+celle-ci est le prolongement de celle-là (le caractère dépendant du
+tempérament et quelquefois du milieu, et tout sentiment ayant son point
+de départ dans une sensation). Seulement il y a des êtres primitifs chez
+qui ce prolongement n'est presque rien, et d'autres plus raffinés chez
+qui ce prolongement est presque toute la vie. Dans ce dernier cas, je ne
+vois pas pourquoi il serait interdit de sous-entendre une partie des
+origines physiologiques de l'état d'âme et d'esprit qu'on veut analyser,
+et de faire de cette analyse son objet principal. M. Paul Bourget, en
+écrivant _Un crime d'amour_, est resté en pleine réalité. Et on est
+tenté parfois de trouver cette étude du réel invisible aussi attachante
+que celle du visible réel. Sandoz rapetisse étrangement le domaine de
+l'art, et, ce qu'il y a de curieux, c'est que cet enragé croit
+l'agrandir! Ah! que le monde est donc plus vaste, plus profond, plus
+varié et plus amusant qu'il ne le voit! Et que les états de certaines
+âmes sont plus intéressants en eux-mêmes que les événements extérieurs
+qui les «conditionnent»! J'ai peur que le bon Sandoz n'ait jamais vu que
+la surface grossière de la vie et son écorce. Je suis charmé que le
+naturalisme soit venu: il a fait une besogne utile et peut-être
+nécessaire; mais quelle horreur et quel ennui, Dieu juste! s'il n'y
+avait plus au monde que des romanciers naturalistes! Déjà même le
+naturalisme paraît «dater», est presque aussi vieux que le romantisme:
+tout va si vite aujourd'hui! Et parmi les naturalistes il n'y a guère
+que M. Zola qui m'attire encore; mais ce qui est vivant en lui, ce n'est
+pas son naturalisme, c'est lui-même.
+
+
+II.
+
+Ce que je vois de plus clair dans la déclaration de principes un peu
+trouble de Zola-Sandoz, c'est qu'il aspire à mettre dans ses romans plus
+de vérité qu'on n'avait fait avant lui. Or, à chaque livre nouveau du
+puissant romancier, je doute davantage qu'il y ait réussi. N'est-ce pas
+M. Zola lui-même qui, bien inspiré ce jour-là, a dit que l'art était «la
+réalité vue à travers un tempérament»? Eh bien, son oeuvre est
+assurément de celles où la réalité se trouve le plus profondément
+transformée par le tempérament de l'artiste. Son observation est souvent
+vision; son réalisme, poésie sensuelle et sombre. Notez que ce sont là
+des constatations et non point des reproches. Si M. Zola ne fait pas
+toujours ce qu'il croit faire, je m'en réjouis, car ce qu'il fait est
+magnifique et surprenant. Voyez comment, dans son dernier roman, un
+drame tout moral et tout intime se tourne peu à peu en un poème
+symbolique, grandiose et tout matériel.
+
+L'histoire, la voici en deux mots. Le peintre Claude Lantier, génie
+novateur et incomplet, rencontre sur son chemin une fille charmante,
+Christine, qui l'adore et lui est passionnément dévouée. Il l'aime un
+temps, puis est repris par la peinture, se détache de sa compagne, la
+fait horriblement souffrir sans le savoir, et, après des années
+d'efforts douloureux et d'essais avortés, convaincu enfin et désespéré
+de son impuissance, se pend devant son grand tableau inachevé.--Le
+milieu où se déroule le drame, c'est le monde des artistes (peintres,
+sculpteurs, hommes de lettres).--L'époque, c'est la fin du second
+empire.
+
+La date même de l'action nous fait déjà soupçonner que les théories de
+Sandoz ne seront pas aussi rigoureusement appliquées ici que se
+l'imagine M. Zola. C'est bien loin, le second empire. Et M. Zola s'est
+enlevé le droit d'en sortir. Il n'y a pas d'exemple qu'un écrivain se
+soit chargé de plus de chaînes et enfermé dans une prison plus étroite
+que ce superbe romancier. Balzac, du moins, ne s'est jamais interdit les
+sujets immédiatement contemporains et n'a découvert qu'après coup et sur
+le tard le plan de _la Comédie humaine_. Mais M. Zola est captif d'une
+doctrine, captif d'une époque, captif d'une famille, captif d'un plan.
+Il semble que la meilleure condition pour écrire des romans vrais, ce
+soit de vivre en pleine réalité actuelle et de laisser les sujets vous
+venir d'eux-mêmes: M. Zola vit depuis des années loin de Paris, en
+ermite, dans une solitude farouche. Il ne voit plus rien, n'entend plus
+rien. Le monde a changé en seize ans: lui ne bouge; il ne lève plus de
+dessus son papier à copie sa face congestionnée. Il ne songe même plus à
+regarder par-dessus la haie que font autour de lui les Rougon-Macquart.
+Il a sa tâche, qu'il accomplira. Il faut qu'il mène jusqu'au bout
+«l'histoire naturelle et sociale d'une famille sous le second empire».
+Il faut qu'il épuise toutes les classes, toutes les conditions, toutes
+les professions. Après les artistes, il «fera» les paysans; après les
+paysans, les soldats, et ainsi de suite. Pour documents il n'a (car il
+s'agit toujours, ne l'oubliez pas, du second empire) que les souvenirs
+et les impressions de sa jeunesse, des impressions nécessairement
+incomplètes et effacées ou déformées par le temps. Et ce reclus, cet
+homme de cabinet qui s'impose des «matières» à mettre en romans, c'est
+lui qui vient nous parler d'observation directe, scientifique, de vérité
+intégrale, implacable, et autres rengaines! Je sais bien que, grâce à
+Dieu, sa puissante imagination vivifie ses vieilles notes et ses
+souvenirs défraîchis et qu'il invente terriblement! Alors, qu'il avoue
+donc enfin que ses romans, s'ils sont aussi «vrais» que tant d'autres,
+ne le sont guère plus, et que le naturalisme est une bonne plaisanterie;
+car ou il n'est rien, ou il est à peu près aussi vieux que le monde.
+Mais M. Zola ne l'avouera jamais; il mourra sans l'avouer.
+
+Pour en revenir à _l'Oeuvre_, si les artistes qu'on nous y montre ont
+peut-être les allures et le langage de ceux du second empire, ils
+ressemblent assez peu à ceux d'aujourd'hui. Ce sont des animaux
+disparus, des types reconstitués. Ils sont, dans leur genre, aussi
+éloignés de nous que les artistes chevelus et romantiques de 1830. Ils
+ont tous l'air de fous. Ils ont des gestes et des attitudes de maçons et
+de terrassiers allumés. Ils ne peuvent dire une phrase sans y mettre un
+«nom de D...». Ils vocifèrent, ils «gueulent» tout le temps. Ils ont une
+fausse simplicité, une fausse grossièreté, un faux débraillé, une
+outrance bête, qui nous sont aujourd'hui insupportables. Ils parlent
+peinture ou littérature avec les mêmes cris, les mêmes tapes sur
+l'épaule, les mêmes yeux hors de la tête, et presque le même style que
+les ouvriers zingueurs discutant de leur métier dans la noce à Coupeau,
+ou qu'un garçon de l'abattoir expliquant les finesses de son art devant
+le comptoir d'un marchand de vin. «...Bongrand l'arrêtait par un bouton
+de son paletot en lui répétant que cette sacrée peinture était un métier
+du tonnerre de Dieu.»--«Ça y est, mon vieux, crève-les tous!... Mais tu
+vas te faire assommer.»--«Nom de Dieu...! si je ne fiche pas un
+chef-d'oeuvre avec toi, il faut que je sois un cochon.»--«Tiens! le père
+Ingres, tu sais s'il me tourne sur le coeur, celui-là, avec sa peinture
+glaireuse? Eh bien, c'est tout de même un sacré bonhomme, et je le
+trouve très crâne, et je lui tire mon chapeau, car il se fichait de
+tout, il avait un dessin du tonnerre de Dieu, qu'il a fait avaler de
+force aux idiots qui croient aujourd'hui le comprendre. Après ça,
+entends-tu? ils ne sont que deux, Delacroix et Courbet. Le reste, c'est
+de la fripouille.» Je ramasse ces perles sans les choisir. Le ton de la
+conversation est, dans _l'Oeuvre_, sensiblement le même que dans
+_l'Assommoir_. Et tous ces sauvages qui parlent de conquérir, d'avaler
+Paris ont, avec leurs façons de rouliers, des trésors inouïs de candeur.
+D'où sortent-ils? Où M. Zola les a-t-il rencontrés? Je le préviens que
+ce n'est plus cela du tout, les peintres d'à présent. Son roman est d'un
+homme qui n'a pas mis les pieds dans un atelier depuis quinze ans.
+C'était ainsi autrefois? À la bonne heure. M. Zola ressuscite les hommes
+des anciens temps. Il fait presque des «romans historiques»--tout comme
+Walter Scott, ô honte!
+
+Ainsi l'observation directe et récente des milieux fait évidemment
+défaut dans _l'Oeuvre_. Vous pensez bien que vous n'y trouverez pas
+davantage l'observation des mouvements de l'âme, l'odieuse psychologie.
+Pourtant la souffrance d'un artiste inégal à son rêve, la souffrance
+d'une femme intelligente et tendre qui sent que son compagnon lui
+devient étranger, que quelque chose le lui prend, ce divorce lent de
+deux êtres qui s'aimaient et qui n'ont rien, du reste, à se reprocher
+l'un à l'autre..., ce sont là des douleurs d'une espèce rare et
+délicate, des nuances de sentiments dont la notation eût été des plus
+intéressantes. Songez un peu à ce que fût devenu un sujet pareil entre
+les mains de M. Paul Bourget, et vous verrez ce que je veux dire. Tout
+au moins l'auteur eût-il pu marquer avec plus de finesse les progrès du
+détachement de Claude et du martyre de Christine. Cette lutte de
+l'artiste et de la femme, Edmond et Jules de Goncourt nous l'ont
+racontée, avec un dénouement inverse: chez eux, c'est la femme qui tue
+son compagnon; mais voyez, dans _Manette_ et dans _Charles Demailly_,
+combien les étapes sont nombreuses et comment est graduée l'histoire du
+supplice de Charles et de l'abrutissement de Coriolis. Rien de tel dans
+_l'Oeuvre_. Claude aime Christine, puis est ressaisi tout entier par son
+art: c'est aussi simple que cela. Trois ou quatre signes sensibles de ce
+détachement: le jour de leur mariage (il y a des années qu'ils sont
+ensemble), il ne songe pas à la traiter en mariée; il se laisse
+entraîner chez Irma Bécot; il fait poser Christine pour son grand
+tableau et oublie de l'embrasser après la pose. Voilà toutes les étapes.
+Le drame est aussi simple que s'il se passait dans un ménage d'ouvriers
+et si la cause du mal était le jeu ou la boisson. Christine et Claude
+sont bien des «bonshommes physiologiques» et ne sont que cela. Ici
+encore je n'ose pas dire que c'est dommage, et je ne fais que constater.
+
+Car voici éclater le génie particulier de M. Émile Zola, le don de la
+vision concrète et démesurée, le don de l'outrance expressive et
+l'abominable tristesse en face des choses. Tout se matérialise et
+s'exagère. Claude Lantier n'est pas seulement un artiste incomplet:
+c'est un malade, et qui a tout l'air d'un imbécile. Son impuissance est
+surtout physique. «Il s'énervait, ne voyait plus, n'exécutait plus, en
+arrivait à une véritable paralysie de la volonté. Étaient-ce donc ses
+yeux, étaient-ce ses mains qui cessaient de lui appartenir, dans le
+progrès des lésions anciennes qui l'avait inquiété déjà?» Au reste,
+presque tous les artistes et les littérateurs ont, dans ce livre, des
+attitudes tordues ou écrasées d'athlètes, de cariatides, de damnés de
+Michel-Ange. L'effort de la production devient une espèce de lutte à
+main plate, le combat de Jacob avec l'Ange dans une foire de banlieue.
+C'est un «caleçon» que l'Idéal propose à ces hercules et qu'ils
+ramassent en faisant des effets de muscles.--Claude Lantier n'est pas
+seulement un artiste contesté et poursuivi par la malchance: c'est un
+martyr. Manet, Monet et Pissarro sont des heureux et des vainqueurs à
+côté de lui. Il n'a pas même un jour de consolation, d'espoir, de
+demi-réussite. M. Zola l'écrase sous une impuissance absolue et sous un
+malheur absolu.--Et Claude Lantier n'est pas seulement un artiste
+amoureux de son art: c'est un possédé de la peinture, un fou, un
+démoniaque en qui la passion unique a étouffé tout sentiment humain. Il
+torture sa femme. Ce peintre qui, le pinceau à la main, est hanté de
+l'image de la chair, renonce à celle de Christine, ce qui est assez peu
+croyable. Il est mauvais mari. Il est mauvais père. Il a des brutalités
+atroces. «Ah! ma chère, dit-il à Christine, tu n'es plus comme là-bas,
+quai de Bourbon. Ah! mais, plus du tout!... C'est drôle, tu as eu la
+poitrine mûre de bonne heure... Non, décidément, je ne puis rien faire
+avec ça... Ah! vois-tu, quand on veut poser, il ne faut pas avoir
+d'enfants.»--Son enfant mort, il n'a rien de plus pressé que de faire le
+portrait du pauvre petit hydrocéphale, ce qui est bien, et de le
+présenter au Salon, ce qui est mieux. Claude Lantier est à ce point le
+Raté, l'Impuissant, le Possédé, le Pas-de-Chance, qu'il en devient
+monstrueux et que nous sommes enchantés de voir se pendre enfin cet
+Arpin-Prométhée de la peinture impressionniste.--De même, pour que
+Christine soit bien complètement la victime de cette victime, pour
+quelle ne puisse avoir aucun refuge dans sa souffrance, elle sera
+mauvaise mère, elle ne sera qu'amante, et sa douleur essentielle sera
+d'être frustrée des embrassements de Claude.
+
+Voyez-vous maintenant pourquoi M. Zola a fait de son héros un peintre?
+C'est sans doute que la peinture l'a toujours intéressé et que les
+théories, les vues, les pressentiments des peintres du «plein air»
+valaient la peine d'être exprimés dans un roman. Mais c'est surtout que
+le métier de son héros permettait à M. Zola de rendre sensible aux yeux
+le drame qu'il voulait conter. La cause du commun supplice de Claude et
+de Christine pouvait ainsi revêtir une forme concrète. La cruelle
+maîtresse du mari et l'ennemie mortelle de l'épouse, c'est une femme,
+c'est cette femme nue que Claude s'obstine à dresser au milieu de sa
+toile, en plein paysage parisien. Double duel à mort entre le peintre et
+cette image qui résiste, qui ne veut pas se laisser peindre comme il la
+voit, et qui pourtant l'attire et le retient invinciblement, et, d'autre
+part, entre cette femme peinte et la femme de chair. C'est vraiment une
+tragédie à trois personnages, celui qui s'étale sur la toile vivant
+d'une vie aussi réelle que les deux autres. À un moment, Claude enfonce
+un couteau dans la gorge de l'image peinte, comme on ferait à une femme
+méchante. C'est avec sa seule nudité que Christine lutte contre
+l'ennemie nue. Elle combat cette femelle en femelle. Vous vous rappelez
+la dernière scène de ce drame charnel. Claude, cette nuit-là, a passé
+une heure à regarder l'eau du haut du pont des Saints-Pères; il est
+enfin rentré; mais, à peine couché, il s'est échappé du lit. Christine
+le trouve dans l'atelier, au haut de son échelle, une bougie au poing
+s'acharnant comme un aliéné sur son grand tableau. Et, sous sa main
+fiévreuse, le ventre de la femme devient un astre, éclatant de jaune et
+de rouge purs, splendide et hors de la vie... Elle semble faite de
+métaux, de gemmes et de marbres... comme l'idole d'une religion
+inconnue. «Oh! viens! viens!» dit Christine. Et lui: «Non, je veux
+peindre, j'appartiens à l'art, au dieu farouche: qu'il fasse de moi ce
+qu'il voudra!--Mais je suis vivante, moi! et elles sont mortes, les
+femmes que tu aimes.» Et Christine s'enlace à lui, s'écrase contre lui,
+l'emporte comme une proie... Elle le force à blasphémer. «Dis que la
+peinture est imbécile.--La peinture est imbécile.» Mais bientôt, quand
+Christine est endormie, une voix appelle Claude. C'est elle, la femme
+mystérieuse et terrible, la sirène au ventre de joyaux. Elle l'appelle
+trois fois; «Oui, oui, j'y vais.» Et Christine, à l'aube le trouve pendu
+devant l'idole, devant l'ennemie, comme un amant désespéré qui s'est tué
+aux pieds de sa maîtresse.
+
+Les dernières pages sont lugubres: l'enterrement de Claude, un jour de
+pluie, dans le misérable cimetière neuf, pelé, lépreux, avec des
+terrains vagues et, au-dessus, la ligne du chemin de fer. Tandis qu'on
+enterre Claude, on brûle, dans un coin, un tas de vieilles bières
+pourries. Et la lamentation de Sandoz s'élève; car l'artiste triomphant
+est aussi triste que l'artiste vaincu; il doute de son oeuvre, il doute
+de tout, et le livre finit par un chant de désespoir. Ce roman de
+l'artiste est aussi funèbre que le roman de la courtisane, de l'ouvrier
+ou du mineur.
+
+C'est donc toujours la même chose, et je ne m'en plains pas. Vous
+trouverez là des figures de second plan pétries d'un pouce puissant:
+Chêne, Mahoudeau, Jory, Bongrand. Vous trouverez les deux personnages
+qui sont dans presque tous les romans de M. Zola: une créature en qui
+éclate et s'épanouit la bestialité humaine, une «mouquette»: Mathilde,
+l'herboriste; et une créature qui représente la souffrance imméritée: le
+petit Jacques. Vous trouverez même des pages apaisées et presque
+gracieuses: Christine recueillie, par une nuit d'orage, dans l'atelier
+de Claude, ou l'idylle parisienne et bourgeoise du ménage de Sandoz.
+Vous trouverez aussi deux ou trois scènes qui ne sont peut-être que
+mélancoliques: celle où Dubuche, l'homme qui a fait un riche mariage,
+passe sa journée, dans le morne château où il est méprisé des valets, à
+envelopper de couvertures et à suspendre à un petit trapèze ses deux
+petits enfants rachitiques, et le dîner où le brave Sandoz a le
+sentiment amer de la dispersion et de la mort des amitiés de jeunesse...
+
+Mais plutôt vous trouverez, presque à chaque page, une tristesse
+affreuse, une violence de vision hyperbolique qui accable et fait mal.
+Nul n'a jamais vu plus tragiquement tout l'extérieur du drame humain. Il
+y a du Michel-Ange dans M. Zola. Ses figures font penser à la fresque du
+_Jugement dernier_. J'attends avec impatience son prochain cauchemar.
+S'il ne sort de Médan, il finira par des livres d'un naturalisme
+apocalyptique, qui pourront, d'ailleurs, être fort beaux.
+
+
+LE RÊVE.
+
+Ce que je vais vous raconter est tiré des _Rougon-Macquart_, histoire
+naturelle et sociale d'une famille sous le second empire.
+
+«Il y avait une fois une petite fille qui était très belle et très
+bonne et qui à cause de cela s'appelait Angélique.
+
+Angélique n'avait pas de parents. Une nuit qu'il tombait de la neige,
+elle avait été recueillie par un monsieur et une dame qui s'appelaient
+Hubert et Hubertine.
+
+Hubert et Hubertine étaient chasubliers, c'est-à-dire qu'ils faisaient
+des chasubles pour les messieurs prêtres, et aussi des chapes, des
+étoles et des bannières.
+
+Hubert et Hubertine n'avaient pas d'enfants, et ils ne pouvaient pas
+s'en consoler, et c'est pour cela qu'ils avaient adopté la petite
+Angélique.
+
+Hubert et Hubertine habitaient une maison très vieille, tout contre la
+cathédrale.
+
+Angélique voyait donc la cathédrale de sa fenêtre et cela l'amusait
+beaucoup. Et elle aimait surtout un vitrail qui représentait saint
+Georges.
+
+«Il y avait aussi près de la maison un grand champ, qui s'appelait le
+Clos-Marie, traversé par une petite rivière, qui s'appelait la
+Chevrotte.
+
+«Et Angélique aimait beaucoup à se promener au bord de la Chevrotte.
+
+«Angélique lisait souvent la _Vie des saints_, et les miracles la
+ravissaient, mais ne l'étonnaient point.
+
+«Elle était persuadée qu'elle épouserait un jour un prince.
+
+«Un jour, en faisant sécher du linge au bord de la Chevrotte, elle
+rencontra un peintre-verrier qui était beau, beau, beau.
+
+«Elle comprit qu'il l'aimait, et elle se mit à l'aimer, car il
+ressemblait au saint Georges du vitrail.
+
+«Or, ça n'était pas un peintre-verrier, mais le fils de monseigneur
+l'évêque.
+
+«Parce que monseigneur, avant d'être évêque, avait été marié et avait eu
+un fils.
+
+«Or, ce beau jeune homme s'appelait Félicien XIV, et il était prince, et
+il était riche, riche, riche. Il avait peut-être bien cinquante
+millions.
+
+«Et, comme Angélique l'aimait, elle trouvait tout naturel de l'épouser,
+quoiqu'elle ne fût qu'une petite fille très pauvre et sans parents.
+
+«Et Félicien aussi aurait bien voulu être le mari d'Angélique; mais
+monseigneur l'évêque lui dit qu'il ne le lui permettrait jamais.
+
+«Un jour Angélique alla à la cathédrale, et elle se cacha dans un petit
+coin pour attendre monseigneur, et quand elle le vit, elle se jeta à ses
+pieds et pleura beaucoup, et elle le supplia de permettre ce mariage.
+
+«Mais monseigneur, qui était très sévère et qui avait un grand nez,
+répondit: «Jamais!»
+
+«Et Angélique fut très malheureuse.
+
+«Alors Hubert et Hubertine lui dirent que Félicien ne l'aimait plus, et
+qu'il allait épouser une belle demoiselle des environs.
+
+«Et ils dirent à Félicien qu'Angélique l'avait oublié, et ils le
+prièrent de ne plus venir la voir.
+
+«Et Angélique fut malade, très malade.
+
+«Si malade qu'on crut qu'elle allait mourir, et que monseigneur eut
+pitié d'elle et vint lui-même lui donner l'extrême-onction.
+
+«Et monseigneur promit que, si elle guérissait, il lui donnerait son
+fils.
+
+«Angélique guérit, et elle épousa le prince Félicien XIV.
+
+«Mais le jour même de ses noces, comme elle sortait de la messe, elle
+mourut, sans s'en apercevoir, en embrassant son mari.»
+
+Ceci est un conte bleu, tout ce qu'il y a de plus bleu. Et certes M.
+Zola, ayant conté tant de contes noirs, avait bien le droit d'écrire un
+conte bleu. Seulement il fallait l'écrire comme un conte bleu.
+
+Oserai-je dire que ce n'est pas précisément ce qu'a fait M. Émile Zola?
+Au reste, le pouvait-il faire? Et méritait-il de le pouvoir? Eût-il été
+d'un bon exemple que Dieu permît à l'auteur de _Pot-Bouille_ et de
+_Nana_ de raconter innocemment une histoire innocente? Des journaux
+avaient pris soin de nous avertir que cette fois M. Zola serait chaste.
+Mais ne l'est pas qui veut. Lisez le _Rêve_, et vous verrez que ce conte
+ingénu sue l'impureté (parfaitement!) et que cette histoire irréelle est
+écrite dans le même style opaque et puissamment matériel et avec, les
+mêmes procédés de composition et de développement que la _Terre_ ou
+_l'Assommoir_. L'effet est ahurissant.
+
+D'abord, par un scrupule admirable, l'auteur a tenu à bien marquer que
+ce conte bleu est un épisode de l'histoire des Rougon-Macquart. Il s'est
+cru obligé de rattacher sa petite vierge à cette horrible famille par
+quelque lien de parenté. Or, devinez, je vous prie, quelle mère il est
+allé lui choisir? L'immonde Sidonie de la _Curée_, l'entremetteuse du
+mariage de Renée et d'Aristide Saccard. Le doux Hubert va à Paris, à la
+recherche des parents d'Angélique. Il découvre Sidonie dans un petit
+entresol du faubourg Poissonnière, «où, sous prétexte de vendre des
+dentelles, elle vendait de tout». Il entrevoit «une femme maigre,
+blafarde, sans âge et sans sexe, vêtue d'une robe noire élimée, tachée
+de toutes sortes de trafics louches». Je sais que ce n'est rien, que
+cela ne tient que trois pages, et qu'on peut les retrancher du livre
+sans qu'il y paraisse; mais, enfin, évoquer cette Macette dans un conte
+bleu et qu'on déclare avoir voulu faire tout bleu, n'est-ce pas une
+singulière aberration d'esprit? Ou, si c'est que M. Zola ne veut pas
+avoir dressé pour rien l'arbre généalogique de ses Rougon-Macquart,
+n'est-ce pas un enfantillage un peu saugrenu?
+
+Par suite, ce conte bleu est, au fond, une histoire physiologique!
+L'auteur ne veut pas nous laisser oublier que, si Angélique est sage,
+c'est parce qu'elle brode des chasubles et qu'elle vit à l'ombre d'une
+vieille cathédrale, mais que, dans d'autres conditions, elle eût pu
+aussi bien être Nana. C'est dans le cloaque Rougon que ce lis plonge ses
+racines et le mysticisme d'Angélique n'est qu'une forme accidentelle de
+la névrose Macquart. Il était sans doute très important de nous le
+rappeler!... Par les nuits chaudes, Angélique, ne sachant ce qu'elle a,
+saute pieds nus sur le carreau de sa chambre. Ce qui la tourmente, ce
+sont «les désirs insconcients... (page 93), la fièvre anxieuse de sa
+puberté». Elle «devine Félicien ignorant de tout, comme elle, avec _la
+passion gourmande de mordre à la vie_». Elle «ôte ses bas, devant
+Félicien, d'une main vive» (page 124). Et elle s'enfuit, «dans sa peur
+de l'amant.» (Partout ailleurs M. Zola eût dit: «la peur du mâle»; c'est
+tout ce qu'il y a de changé ici.) Et encore (page 164): «Elle se
+donnait, dans un don de toute sa personne. («Se donner dans un don»,
+goûtez-vous beaucoup ce pléonasme?) C'était une flamme héréditaire
+rallumée en elle. Ses mains tâtonnantes étreignaient le vide, sa tête
+trop lourde pliait sur sa nuque délicate. S'il avait tendu les bras,
+elle y serait tombée, ignorant tout, cédant à la poussée de ses veines,
+n'ayant que le besoin de se fondre en lui». Ou bien (243): «Un flot de
+sang montait, l'étourdissait... elle se retrouvait avec son orgueil et
+sa passion, _toute à l'inconnu violent de son origine_». Ou bien (page
+261): «Elle triomphait, _dans une flambée de tous les feux héréditaires_
+que l'on croyait morts.» Eh oui, c'est un ange, mais un ange de beaucoup
+de tempérament! Quel drôle de conte bleu!
+
+Ce n'est pas tout. Hubert et Hubertine, vous vous le rappelez, se
+lamentent de n'avoir pas d'enfant, et, toutes les vingt ou trente pages,
+l'auteur nous fait entendre délicatement que ça n'est vraiment pas leur
+faute... «C'était le mois où ils avaient perdu leur enfant; et chaque
+année, à cette date, ramenait chez eux les mêmes désirs... lui tremblant
+à ses pieds... elle se donnant toute... Et ce redoublement d'amour
+sortait du silence de leur chambre, se dégageait de leur personne» (page
+143). Ou bien (page 167): «Et Hubertine était très belle encore, vêtue
+d'un simple peignoir, avec ses cheveux noués à la hâte; _et elle
+semblait très lasse_, heureuse et désespérée...» Étrange idée d'avoir
+entr'ouvert cette alcôve de quadragénaires au fond de cette idylle
+enfantine!
+
+Et, pendant ce temps-là, monseigneur l'évêque de Beaumont, qui a quelque
+soixante ans, tourmenté dans sa chair par le souvenir de la femme qu'il
+a adorée, passe les nuits à se tordre sur son prie-Dieu avec «un râle
+affreux... dont la violence, étouffée par les tentures, effraye
+l'évêché.» Et, quand Angélique se jette à genoux devant lui, il est très
+frappé de la grâce de sa nuque, et de son odeur. «... Ah! cette odeur de
+jeunesse qui s'exhalait de sa nuque ployée devant lui! Là, il retrouvait
+les petits cheveux blonds si follement baisés autrefois. Celle dont le
+souvenir le torturait après vingt ans de pénitence avait cette jeunesse
+odorante... (page 227).» Et plus loin (page 278): «Sans qu'il se
+l'avouât, elle l'avait touché dans la cathédrale, la petite brodeuse...
+avec sa nuque fraîche, sentant bon la jeunesse»... Ah! ce n'est pas pour
+rien que cet évêque a un grand nez,--pieusement mentionné chaque fois
+que l'aristocratique prélat apparaît dans cette histoire.
+
+Vous ne vous méprenez point sur ma pensée, n'est-ce pas? Tous les
+passages que j'ai cités sont fort convenables, et il faut reconnaître
+que M. Zola s'est appliqué à écrire chastement. Il n'en est pas moins
+vrai que, malgré ses efforts, la préoccupation de la chair est
+peut-être, à qui sait lire, aussi sensible dans le _Rêve_ que dans ses
+autres romans. La caque sent toujours le hareng. À moins que ce ne soit
+moi qui, hanté par le souvenir de cette immense priapée des
+_Rougon-Macquart_, respire, dans le _Rêve_, des parfums qui n'y sont
+pas... Mais ils y sont, j'en ai peur, Sentez vous-même.
+
+Ce conte bleu physiologique est par surcroît un conte bleu naturaliste.
+Il fallait des «documents», il y en a,--par grands tas. Outre un
+sommaire presque complet de la _Légende dorée_, que M. Zola a lue tout
+exprès, il a versé, pêle-mêle, tout au travers du récit des irréelles
+amours de Félicien et d'Angélique, un _Manuel du chasublier_. Il y a des
+énumérations d'outils qui témoignent à la fois d'une érudition et d'un
+scrupule (pages 54 et 55)!... Et que dites-vous de ce petit morceau:
+«Hubert avait posé les deux ensubles sur la chanlatte et sur le tréteau,
+bien en face, de façon à placer de droit fil la soie cramoisie de la
+chape, qu'Hubertine venait de coudre aux coutisses. Et il introduisait
+les lattes dans les mortaises des ensubles, etc., etc.» Mais il y a
+peut-être mieux encore. Lorsque Hubert veut adopter Angélique qui est
+une enfant trouvée, il va consulter le juge de paix. «M. Grandsire lui
+suggéra l'expédient de la tutelle officieuse: tout individu, âgé de plus
+de cinquante ans, peut s'attacher un mineur de moins de quinze ans,
+etc.. Il fut convenu qu'ils conféreraient ensuite l'adoption à leur
+pupille par voie testamentaire, etc... M. Grandsire se mit en rapport
+avec le directeur de l'assistance publique, etc.. Il y eut enquête,
+etc...» Dans un conte bleu! Dans une histoire à peu près aussi réelle
+que celle de _Peau-d'Âne_ ou de _Cendrillon_! N'est-ce pas à hurler?
+
+Enfin ce conte, qui, tout en étant bleu, reste physiologique et
+documentaire, est aussi romantique et épique. Il est romantique par le
+style, par l'enflure générale. Joignez ceci qu'Angélique vit de la vie
+de l'antique cathédrale, un peu comme Quasimodo dans _Notre-Dame de
+Paris_. Cette pénétration de l'âme de la jeune fille par la paix, la
+beauté, la majesté de ces vieilles pierres qui bornent son horizon est
+d'ailleurs fort bien exprimée. Il y a, là-dessus, toute une série de
+«morceaux» d'une poésie ou, mieux, d'une rhétorique abondante et
+robuste. Et le récit est épique, si l'on peut dire (comme tout ce qui
+sort de la plume de M. Zola) par la lenteur puissante, par l'énormité et
+la simplicité de la plupart des personnages,--enfin par le retour
+régulier de sortes de refrains, de _leit motiv_: descriptions de la
+cathédrale et du Clos-Marie à toutes les heures du jour et dans les
+principales circonstances de la vie d'Angélique; énumérations des
+vierges du portail de Sainte-Agnès, et discours qu'elles tiennent à la
+jeune fille, selon les cas; énumérations des ancêtres de Félicien de
+Hautecoeur et de ses aïeules, les _mortes heureuses_; énumérations
+d'outils de chasublier; douleur secrète d'Hubert et d'Hubertine;
+longueur du cou d'Angélique; nez de monseigneur, etc.
+
+À signaler l'emploi de plus en plus fréquent des deux adverbes
+_justement_ et _même_ commençant les phrases, et l'abus de certaines
+constructions que je définirais si cela en valait la peine. Une
+expression nouvelle qui revient une centaine de fois: _à son entour_,
+pour _autour d'elle_ ou _de lui_. Je m'explique mal la tendresse de M.
+Zola pour cet inutile provincialisme.
+
+Vous pensez bien que je ne reproche point à M. Zola ses procédés de
+composition et d'écriture. Ce sont les mêmes qui contribuent à la beauté
+de ses meilleurs ouvrages. Mais d'abord ils s'étalent davantage d'un
+roman à l'autre; et, plus visibles, deviennent plus fatigants. Et
+surtout ils convenaient aussi mal que possible à un sujet comme celui du
+_Rêve_. Toute la grâce de la naïve historiette disparaît. On n'a jamais
+vu fantaisie massive à ce point. C'est un conte bleu bâti en gros
+moellons. Il est vrai qu'il redevient intéressant par l'énormité de
+cette disconvenance du fond et de la forme. Sans cela, il serait
+mortellement ennuyeux.
+
+La conclusion, c'est que j'aime mieux tout, même la _Terre_. Au moins la
+_Terre_, c'était franc et c'était harmonieux... Il faut que M. Zola en
+prenne son parti: il ne peut pas être à la fois Zola et autre chose que
+Zola... Il lui restera toujours d'avoir écrit la _Conquête de Plassans_,
+l'_Assommoir_ et _Germinal_, d'avoir puissamment exprimé les instincts,
+les misères, les ordures et la vie extérieure de la basse humanité.
+Qu'il nous abandonne les petits contes, les doux enfantillages, les
+petites bergères, les petites saintes, les princes charmants, les jolis
+riens du rêve... Qu'il n'y touche pas avec ses gros doigts. Une petite
+fille de dix ans eût beaucoup mieux raconté que lui (qui a pourtant du
+génie) l'histoire d'Angélique. Nous excluons M. Zola du Clos-Marie--et
+du mois de Marie. Ce monsieur qui a écrit de si vilaines choses, ma
+chère! fait peur aux vierges innocentes du portail de Sainte-Agnès...
+Qu'il laisse les vierges tranquilles! Nous le renvoyons aux Trouilles,
+dans l'intérêt de son talent et peut-être, je suis affreusement sincère,
+pour notre plaisir.
+
+
+
+
+PAUL BOURGET
+
+ÉTUDES ET PORTRAITS.
+
+
+M. Paul Bourget vient de publier deux volumes d'_Études et portraits_,
+avec ces sous-titres: _Portraits d'écrivains_, _Notes d'esthétique_,
+_Études anglaises_, _Fantaisies_.
+
+Sur Bourget critique, il me faudrait un trop grand effort pour ajouter
+quelque chose à ce que j'ai dit ici même.[12] Mais j'ai relu avec un
+plaisir profond les notes sur l'île de Wight, sur l'Irlande et l'Écosse,
+sur les lacs anglais, sur Oxford et sur Londres, C'est à la fois
+substantiel et charmant; M. Paul Bourget fait comprendre et il fait
+sentir. Il a l'esprit d'un philosophe et d'un rêveur. Tout détail
+extérieur lui est un signe d'une kyrielle de choses cachées. Il va aux
+idées générales avec aisance et allégresse, ainsi que la chèvre au
+cytise. Mais comme, dans ce mouvement d'habitude qui le fait remonter
+continuellement d'un groupe de faits à un autre groupe, il arrive en un
+rien de temps au fin fond des choses et à des questions comme celle-ci:
+«L'univers existe-t-il en dehors de nous?» ou bien: «Pourquoi cet
+univers et non pas un autre?», il s'ensuit que sa philosophie aboutit
+volontiers au songe. Cela est peut-être inévitable. Quand on a bien
+raisonné sur les accidents, qu'on a essayé de les rattacher à leurs
+causes et de parcourir toute la série des phénomènes en les faisant
+rentrer les uns dans les autres, il se trouve qu'il y a encore plus de
+mystère et d'inconnu dans la conception générale à laquelle on arrive
+que dans l'humble sensation de laquelle on était parti; et ainsi la
+rêverie est à la fin de la contemplation de ce monde, comme elle était
+au commencement. Et c'est pourquoi les philosophes sont si souvent les
+vrais poètes.
+
+ [Note 12: Cf. _Les Contemporains_, III.]
+
+Résumer les impressions de M. Paul Bourget, ce serait trop long. Les
+vérifier, cela m'est tout à fait impossible. Je ne sais pas l'anglais,
+et je ne suis jamais allé en Angleterre. Je n'ai que des impressions sur
+des impressions. Je les dirai néanmoins. Il me semble que je puis ici
+parler de moi-même sans manquer à la modestie, puisque mon cas est
+évidemment celui du plus grand nombre de mes chers concitoyens.
+
+Mais au fait, d'ignorer complètement la langue de Shakespeare et de
+n'avoir jamais passé le détroit, est-ce bien une raison pour ne point
+connaître l'Angleterre? J'ai lu--dans des traductions--un peu de leur
+littérature de tous les temps, de Chaucer à George Elliot. J'ai connu
+quelques Anglais; j'en ai vu en voyage, où ils se conduisent en «hommes
+libres» qui usent de tous leurs droits et où leurs façons manquent un
+peu de grâce et de moelleux. J'ai lu les _Notes sur l'Angleterre_ de M.
+Taine, les livres de M. Philippe Daryl, enfin les _Études anglaises_ de
+M. Paul Bourget. Je sais donc quelles images de l'Angleterre se sont
+imprimées dans des intelligences plus puissantes que la mienne, mais,
+après tout, de même race et de même culture. Que m'apprendrait de plus,
+je vous prie, un voyage ou même un séjour à Londres ou au bord des lacs
+d'Écosse! Ce qui pourrait m'arriver de mieux, ce serait justement de
+voir ce pays comme M. Daryl, M. Bourget et M. Taine. Je n'ai donc nul
+besoin d'y aller. Croyez que je vous parle très sérieusement.
+
+La voici en quelques lignes, mon Angleterre.
+
+Axiome essentiel, tout gonflé d'innombrables conséquences:--Tout ce qui
+se fait en Angleterre est, d'une façon générale, exactement le
+_contraire_ de ce qui se fait en France. Notez que cela creuse un plus
+vaste abîme entre les Anglais et nous qu'entre nous et, par exemple, la
+Chine; car la Chine, c'est seulement _autre chose_.
+
+Principaux signes caractéristiques: race sanguine, rosbif, gin, thé,
+orgueil insulaire, sport, canotage, _lawn-tennis_, la plus puissante
+aristocratie du monde, _keepseakes_, _home_, parlementarisme, loyalisme,
+politique féroce, respect du passé, esthètes, sentiment religieux,
+bible, armée du salut, dimanche anglais, hypocrisie anglaise, etc.;
+
+Pays des antithèses. Antithèses étranges et profondes, plus profondes
+qu'ailleurs, ou plus sensibles, ou plus souvent rencontrées:
+
+Entre le soleil et la pluie ou le brouillard, entre les paysages de
+gares, de docks, d'usines et de mines et les paysages de bois, de lacs
+et de pâturages;
+
+Entre le passé et le présent, qui partout se côtoient, dans les
+institutions, dans les moeurs, dans les édifices;
+
+Entre la richesse formidable et l'épouvantable misère;
+
+Entre le sentiment inné du respect et l'attachement inné à la liberté
+individuelle;
+
+Entre la beauté des jeunes filles et la laideur des vieilles femmes;
+
+Entre l'austérité puritaine et la brutalité des tempéraments;
+
+Entre le don du rêve et le sens pratique, l'âpreté au travail et au
+gain;
+
+Entre les masques et les visages, etc.
+
+Pays des _bars_, des _cars_, des _outsiders-coachs_ et des
+_bow-windows_. (Rien comme chez nous, vous dis-je!) Pays où la rencontre
+d'une jeune fille des rues, fait déborder du coeur corrompu d'un
+Parisien des effusions comme celle-ci: «Où vas-tu, _girl_ Anglaise de
+dix-sept ans?... De passants en passants tu erres, quasi candide, point
+effrontée, point brutale, et à celui qui te renvoie moins durement que
+les autres, tu demandes de quoi boire une goutte d'eau-de-vie; et tout à
+l'heure, je pourrai te voir debout auprès du comptoir d'un bar, au
+milieu d'autres filles, jeunes et douces comme toi, parmi des hommes en
+haillons, et ton visage d'ange exprimera un plaisir naïf tandis que tu
+videras un large verre de brandy. Puis, tu reprendras ta marche sur le
+trottoir de plus en plus vide. Où t'en vas-tu, petite _girl_?»
+
+Vous voyez bien que je connais l'âme de l'Angleterre! Et quant à ses
+paysages, après avoir lu les descriptions de M. Paul Bourget, je les
+connais aussi. Je les vois très nettement. Et je les vois plus beaux
+qu'ils ne sont,--si beaux que je ne les visiterai jamais: j'aurais trop
+peur d'un mécompte.
+
+Il y a un passage du saint auteur de l'_Imitation_ que je cite souvent,
+parce qu'il me console de mon ignorance de sédentaire, parce qu'il
+m'empêche d'être dévoré de la plus noire envie quand je pense à ceux qui
+ont le courage de voyager et de changer d'horizon, comme l'auteur de
+_Cruelle Énigme_. Car il est inouï, ce Bourget. Jamais à Paris! Tout le
+temps à Oxford ou à Florence, quand il n'est pas à Grenade ou à
+Sélinonte! Il est le psychologue errant. Le vrai Touranien, c'est lui,
+et non pas Jean Richepin!
+
+Voici donc ce passage de l'_Imitation_. Il est dans cet admirable
+chapitre XX du livre Ier, qui contient toute sagesse: «Que pouvez-vous
+voir ailleurs que vous ne voyiez où vous êtes? Voilà le ciel, la terre,
+les éléments. Or c'est d'eux que tout est fait. Où que vous alliez, que
+verrez-vous qui soit stable sous le soleil? Vous croyez peut-être vous
+rassasier; mais vous n'y parviendrez jamais. Quand vous verriez toutes
+choses à la fois, que serait-ce qu'une vision vaine?»
+
+Quel baume et quel calmant que ces saintes paroles! Comme elles font
+sentir l'inutilité des chemins de fer et des steamers! Il ne m'est
+arrivé qu'une fois de me déplacer notablement pour aller voir un paysage
+original: celui de Boghari en Algérie, si vous voulez le savoir. J'en
+avais lu la description dans Eugène Fromentin. J'ai voulu vérifier.
+Douze heures de diligence en partant de Blidah! Je sais bien qu'on voit
+quelquefois des singes en traversant le défilé de la Chiffa; mais
+l'auteur de l'_Imitation_ me ferait remarquer qu'ils sont parfaitement
+semblables à ceux du Jardin des Plantes. On arrive à la nuit. On couche
+dans une auberge fort incommode, au pied de la colline fauve et nue, aux
+luisants de faïence, où se tasse la petite ville arabe. J'éprouvai si
+douloureusement cette nuit-là l'angoisse absurde, mystérieuse, d'être si
+loin de «chez moi», sous un ciel qui ne me connaissait pas, parmi des
+gens qui ne parlaient pas ma langue et qui n'avaient pas le cerveau fait
+comme le mien, que je sortis par la fenêtre pour attendre la diligence
+qui repartait à trois heures du matin. Je n'avais rien vu du tout, et
+j'éprouvais un désir fou de m'en aller. Mais la diligence n'était pas
+encore là... Je sentais autour de moi la solitude démesurée. J'entendais
+dans le lointain des aboiements épouvantables, et je vis dévaler du haut
+de la colline fauve, à grandes enjambées, des formes blanches... J'eus
+peur, pourquoi ne le dirais-je pas? et je rentrai par la fenêtre. Le
+lendemain et le surlendemain, je vis Boghari, les Ouled-Naïls, Bougzoul,
+le désert; je fis un très mauvais déjeuner sous la tente, chez le caïd
+des Ouled-Anteurs, je crois, près d'une colline couleur de cuir
+fraîchement tanné, tachée de lentisques, et où il y avait des aigles.
+Puis, comme c'était un peu trop, pour mon coup d'essai, de huit heures
+de cheval, je restai en arrière, je m'égarai complètement dans une
+vilaine et interminable forêt de chênes-liège, et, c'est par miracle que
+je pus rejoindre mes compagnons. Je me souviens d'un carrefour où
+j'hésitai longtemps. J'étais persuadé que je prenais le mauvais chemin.
+Je le suivis tout de même, convaincu que, si je prenais l'autre, ce
+serait celui-là le mauvais. Et le mauvais chemin, c'était toute la nuit
+passée dehors. Notez qu'il pleuvait à torrents dans ce pays où il ne
+pleut jamais... Eh bien! je me suis, sans doute, figuré depuis que
+j'avais fait le plus adorable voyage, et je le raconte quelquefois en
+coupant mon récit décris d'admiration ou de plaisir: mais, quand je
+rentre en moi-même et que je tâche d'être sincère, je sens très bien
+que, ce coin du Sahara, c'est à travers le livre de Fromentin que je le
+revois, non à travers mes propres souvenirs; je sens que ce voyage _n'a
+rien ajouté_ à la vision que j'apportais avec moi, et que mes yeux ont,
+sans le savoir, conformé la réalité à cette vision.
+
+Depuis, je ne voyage plus. J'enviais autrefois Pierre Loti, qui mourra
+comme moi, mais qui aura, durant sa vie, habité toute une planète,
+tandis que je n'aurai été l'habitant que d'une ville, ou tout au plus
+d'une province. Je suis revenu de ce sentiment déraisonnable. Qu'importe
+que je n'aie point parcouru toute la planète Terre, puisqu'en tout cas,
+je n'en puis sortir, ni parcourir toutes les planètes et les étoiles?...
+Il y a quelque part un grand verger qui descend vers un ruisseau bordé
+de saules et de peupliers. C'est, pour moi, le plus beau paysage du
+monde, car je l'aime et il me connaît. Cela me suffit. À quoi bon aller
+chercher, bien loin, d'autres paysages, puisque ces paysages, même
+imaginés d'après les livres, c'est-à-dire plus beaux qu'ils ne sont, me
+font moins de plaisir que celui-là?
+
+Je confesse qu'au fond, ce que j'oppose là aux belles curiosités
+sentimentales et intellectuelles de M. Paul Bourget, ce n'est qu'un
+instinct, un instinct très humble et très «peuple». Mais c'est dans ces
+instincts-là que gisent les grandes énergies humaines. S'il faut tout
+dire, cet attachement étroit et aveugle à la terre natale, cette
+incuriosité de paysan, me font considérer avec un peu d'étonnement
+l'extraordinaire prédilection de M. Paul Bourget pour les Anglais.
+Décidément, il les aime trop. Oh! je m'explique très bien cette
+tendresse. M. Paul Bourget est pris à la fois par ce qu'il y a de plus
+noble en lui--et, si j'ose dire, d'un peu frivole. Il les aime comme le
+peuple le plus _sérieux_ d'allures, le plus préoccupé de morale,--et
+aussi comme celui qui a le plus complètement réalisé son rêve de la vie
+élégante et riche. Mais, j'ai beau faire, quand j'y réfléchis, trop de
+choses me déplaisent chez eux. Je vois que c'est le peuple le plus
+rapace et le plus égoïste du monde; celui où le partage des biens est le
+plus effroyablement inégal, et dont l'état social est le plus éloigné de
+l'esprit de l'Évangile, de cet Évangile qu'il professe si haut; celui
+chez qui l'abîme est le plus profond entre la foi et les actes; le
+peuple protestant par excellence, c'est-à-dire le plus entêté de ce
+mensonge de mettre de la raison dans les choses qui n'en comportent
+pas... Nous sommes, certes, un peuple bien malade; mais, tout compte
+fait, nous avons infiniment moins d'hypocrisie dans notre catholicisme
+ou dans notre incroyance, dans nos moeurs, dans nos institutions, même
+dans notre cabotinage ou dans nos folies révolutionnaires. Surtout nous
+n'avons pas cette dureté et cet affreux orgueil. Le Français qui met le
+pied dans Londres sent peser sur lui le mépris de tout ce peuple. Ce
+mépris, tous leurs journaux le suent... Comment donc aimer qui nous
+traite ainsi? Tant d'estime et d'admiration en échange de tant de
+dédain, c'est vraiment trop d'humilité ou trop de détachement. Ce n'est
+pas le moment, quand presque tous les peuples se resserrent sur
+eux-mêmes et nous observent d'un oeil haineux, ce n'est pas le moment de
+nous piquer de leur rendre justice, ni de nous épancher sur eux en
+considérations sympathiques. Je ne suis cosmopolite ni par ma vie ni par
+mon esprit ou mon coeur. Pourquoi le serais-je? Pour la vanité de
+comprendre le plus de choses possible? Passons-nous de cette vanité-là.
+Soyons inintelligents, et n'aimons que qui ne nous hait point, du moins
+pour un temps. Nous aimerons tous les peuples dans un monde meilleur.
+
+
+
+
+JEAN LAHOR (HENRI CAZALIS).
+
+
+Le bouddhisme est la plus vieille des philosophies--et la plus nouvelle.
+La conception du monde et de la vie que se sont formée, il y a trois ou
+quatre mille ans, les solitaires des bords du Gange, voilà que beaucoup
+d'entre nous y sont revenus et qu'elle convient parfaitement à l'état de
+nos âmes. Car, voyez-vous, c'est encore ce que l'humanité a trouvé de
+mieux. Rien n'en est démontrable, mais chacune de nos dispositions
+d'esprit y trouve son compte. Cette idée que nous sommes des parcelles
+de Dieu,--qui est le monde,--et qui n'est qu'un rêve,--on en tire tout
+ce qu'on veut. Elle produit et justifie à la fois l'inertie voluptueuse,
+la charité, le détachement,--même l'héroïsme par la conscience de notre
+solidarité profonde avec l'univers, et par la soumission volontaire aux
+fins du Dieu insaisissable et immense dont nous sommes la pensée. Tout
+cela, je ne sais comment.
+
+D'autres poètes contemporains ont été bouddhistes à leurs heures,
+notamment M. Leconte de Lisle. L'originalité de Jean Lahor, c'est qu'il
+est bouddhiste avec une sincérité évidente, aussi naturellement qu'il
+respire. Outre les beautés de forme et de détail, son livre[13] a donc
+une beauté d'ensemble, qui provient de la continuité d'une même
+inspiration. C'est un livre harmonieux, d'une irréprochable unité. On y
+voit clairement de quelles façons la philosophie du divin Çakia-Mouni
+peut modifier et enrichir les divers sentiments d'un homme de nos jours:
+sentiment de la nature, amour de la femme, sentiment moral.
+
+ [Note 13: _L'Illusion_, par Jean Lahor.--Lemerre.]
+
+Si l'imagination poétique consiste essentiellement à découvrir et à
+exprimer les rapports et les correspondances secrètes entre les choses,
+on peut dire que le panthéisme est la poésie même, puisqu'il établit
+l'universelle parenté des êtres. Et ainsi, toutes les impressions
+particulières que nous donnent les objets du monde physique, il les
+approfondit et les agrandit aussitôt par l'idée toujours présente que
+tout s'enchaîne et se tient dans le rêve ininterrompu de Maïa... Les
+frontières deviennent indistinctes entre les différentes formes de la
+vie--vie végétale, animale et humaine. Les fleurs sont des femmes,
+puisque femmes et fleurs sont l'épanouissement inégalement complet, à la
+surface du monde, de la même âme divine. Chaque image qui nous arrive en
+éveille d'autres, indéfiniment, suscite même la vision confuse de l'Être
+total. La poésie panthéistique met, si je puis dire, dans chacune de nos
+sensations, le ressouvenir de l'univers...
+
+Des exemples? Je vous en donnerais volontiers. Mais quel ennui de
+choisir!
+
+ Les soirs d'été, les fleurs ont des langueurs de femmes,
+ Les fleurs semblent trembler d'amour, comme des âmes;
+ Palpitantes aussi d'extase et de désir,
+ Les fleurs ont des regards qui nous font souvenir
+ De grands yeux féminins attendris par les larmes,
+ Et les beaux yeux des fleurs ont d'aussi tendres charmes.
+ Les fleurs rêvent, les fleurs frissonnent sous la nuit;
+ Et, blanches, comme un sein adorable qui luit
+ Dans la sombre splendeur d'une robe entr'ouverte,
+ Les roses, du milieu de l'obscurité verte,
+ Tandis qu'un rossignol par la lune exalté
+ Pour elles chante et meurt sous cette nuit d'été,
+ Les roses au corps pâle, en écartant leurs voiles,
+ Folles, semblent s'offrir aux baisers des étoiles.
+
+Voilà des vers sur les fleurs. En voici sur les mondes. C'est Brahma qui
+parle:
+
+ Le soleil est ma chair, le soleil est mon coeur,
+ Le coeur du ciel, mon coeur saignant qui vous fait vivre.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Je suis le dieu sans nom aux visages divers,
+ Mon âme illimitée est le palais des êtres;
+ Je suis le grand aïeul qui n'a pas eu d'ancêtres.
+ Dans mon rêve éternel flottent sans fin les cieux;
+ Je vois naître en mon sein et mourir tous les dieux.
+ C'est mon sang qui coula dans la première aurore...
+
+De même, l'idée de l'univers sera toujours présente au poète bouddhiste
+quand il lui arrivera d'aimer une femme. Il aimera magnifiquement: car
+la nature entière lui fournira des images pour exprimer son amour. Il
+aimera avec sensualité et langueur: car il ne voudra goûter l'amour
+qu'aux lieux et aux heures qui le conseillent et l'insinuent, dans les
+parfums, dans les musiques, dans la douceur et la mélancolie des soirs
+tièdes. Il aimera avec tendresse et reconnaissance: car il n'ignore
+point que c'est la rencontre d'une femme qui a embelli pour lui le rêve
+des choses. Il aimera avec résignation: car il sait bien que ce n'est en
+effet qu'un rêve, et qui passera. Il sait aussi que l'amour est
+inséparable de la mort, parce que la mort est inséparable de la vie...
+
+Et maintenant lisez les _Chants de l'Amour et de la Mort_:
+
+ Je voudrais te parer de fleurs rares, de fleurs
+ Souffrantes, qui mourraient pâles sur ton corps pâle.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Tu fermes les yeux, en penchant
+ Ta tête sur mon sein qui tremble:
+ Oh! les doux abîmes du chant
+ Où nos deux coeurs roulent ensemble!
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Notre rêve avait fait la beauté de ces choses...
+ Tout ce qui ce soir-là nous fit ivres et fous
+ Était créé par nous et n'existait qu'en nous...
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Enlacée au corps d'une femme,
+ Comme l'amant de Rimini,
+ Tournoie un instant, ô mon âme,
+ Dans le tourbillon infini!
+
+Le bouddhisme, enfin, est le meilleur baume à la pensée souffrante...
+Quel bonheur, quand on y songe, que tout ne soit que rêve et vanité! Si
+tout n'était pas vanité, c'est alors que nous serions vraiment à
+plaindre. Ne pas être beau, ne pas avoir de génie, ne pas être
+tout-puissant, ne pas être dieu... rien ne serait plus triste que cette
+mesquine et misérable condition si elle devait durer toujours! Il n'y a
+que le Tout qui soit parfait et qui n'ait rien au-dessus de lui: il n'y
+a donc que le Tout qui puisse avoir plaisir à être éternel. Mais nous,
+les accidents, félicitons-nous d'être éphémères et, par suite, de ne pas
+être bien sérieusement réels. Ah! le sentiment de la vanité de toutes
+choses, quel opium pour l'orgueil, l'ambition, l'amour, la jalousie,
+pour toutes les vipères qui grouillent dans notre coeur quand nous n'y
+prenons pas garde! Quelle joie de passer et de n'être rien, puisque les
+autres êtres ne sont rien et passent!... Oh! comme cela fait accepter la
+vie, ce court voyage à travers les apparences! et comme cela fait
+accepter la mort!
+
+ ..... Plonge sans peur dans le gouffre béant,
+ Ainsi que l'épervier plongeant dans la tempête:
+ Car tout ce rêve une heure a passé dans ta tête:
+ Tu fus la goutte d'eau qui reflète les cieux,
+ Et l'univers entier est entré dans tes yeux:
+ Et bénis donc Allah, qui t'a pendant cette heure
+ Laissé comme un oiseau traverser sa demeure.
+
+Et encore:
+
+ Père, engloutis-moi donc, sois donc bien mon tombeau;
+ Et, si je participe à ta vie éternelle,
+ Que ce soit sans penser, tel que la goutte d'eau
+ Que la mer porte et berce inconsciente en elle.
+
+Mais ce n'est pas tout: car les idées générales ont ceci de précieux,
+d'enfanter les sentiments les plus contradictoires. Le bouddhisme, qui
+nous incline au plus suave nihilisme, mène aussi au stoïcisme moral.
+C'est qu'il se rencontre avec le darwinisme dans ce principe commun que
+la force, quelle qu'elle soit, par où l'univers se développe, lui est
+intérieure et immanente. L'homme d'aujourd'hui est le produit suprême de
+ce développement; or, comme l'explique Sully-Prudhomme dans son poème de
+la _Justice_, ce long effort d'où nous sommes sortis constitue notre
+dignité. La conserver et l'accroître et affirmer que nous le
+devons--l'affirmer par un acte de foi (car vous vous rappelez que tout
+est vain), c'est là proprement la vertu... Ici il faudrait tout citer.
+Lisez l'admirable poème intitulé _Réminiscence_:
+
+ Certains soirs, en errant dans les forêts natales,
+ Je ressens dans ma chair les frissons d'autrefois;
+ Quand, la nuit grandissant les formes végétales,
+ Sauvage, halluciné, je rampais sous les bois.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Quand mon esprit aspire à la pleine lumière,
+ Je sens tout un passé qui le tient enchaîné;
+ Je sens rouler en moi l'obscurité première:
+ La terre était si sombre, aux temps où je suis né!
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Et je voudrais pourtant t'affranchir, ô mon âme,
+ Des liens d'un passé qui ne veut pas mourir...
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Mais c'est en vain; toujours en moi vivra ce monde
+ De rêves, de pensers, de souvenirs confus,
+ Me rappelant ainsi ma naissance profonde,
+ Et l'ombre d'où je sors, et le peu que je fus.
+
+Et ce cri vers Dieu:
+
+ Tout affamé d'amour, de justice et de bien,
+ Je m'étonne parfois qu'un idéal se lève
+ Plus grand dans ma pensée et plus pur que le tien!
+ --Oh! pourquoi m'as-tu fait le juge de ton rêve?
+
+Et cette exhortation à l'homme:
+
+ Que les pouvoirs obscurs d'un monde élémentaire
+ Connaissent grâce à toi le rythme harmonieux;
+ Et si, tous les dieux morts, tu restes solitaire,
+ Garde au moins les vertus que tu prêtas aux dieux!
+
+Et toute la dernière pièce, _Vers dorés_:
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Sois pur, le reste est vain, et la beauté suprême,
+ Tu le sais maintenant, n'est pas celle des corps:
+ La statue idéale, elle dort en toi-même;
+ L'oeuvre d'art la plus haute est la vertu des forts.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ De ton âme l'ennui mortel faisait sa proie,
+ Étant le châtiment de l'incessant désir;
+ Du fier renoncement de ton âme à la joie
+ Goûte la joie austère et le sombre plaisir...
+
+Je n'ai voulu que dégager, tant bien que mal, le fond et la substance
+même des vers de M. Jean Lahor. Ce fond est d'une qualité rare.
+L'_Illusion_ est un fort beau livre, plein de tristesse et de sérénité.
+Il charme, il apaise, il fortifie. Après l'avoir relu, je le mets
+décidément à l'un des meilleurs endroits de ma bibliothèque, non loin de
+l'_Imitation_, des _Pensées_ de Marc-Aurèle, de la _Vie intérieure_ et
+des _Épreuves_ de Sully-Prudhomme,--dans le coin des sages et des
+consolateurs.
+
+
+
+
+GROSCLAUDE
+
+
+Les _Gaietés de l'année_ de M Grosclaude[14] ne sont, sans doute, que
+des bouffonneries improvisées sur les événements, grands ou petits, de
+la politique, du théâtre, de la littérature et de la rue. Mais ces
+bouffonneries me paraissent d'une si excellente qualité et d'une
+invention si spéciale, que je ne croirais pas avoir entièrement perdu ma
+peine si je parvenais à les définir et à les caractériser avec quelque
+précision.
+
+ [Note 14: _Les Gaietés de l'année_, par Grosclaude, 3e
+ année.--Librairie moderne.]
+
+Première impression: elles portent, je ne sais comment, mais pleinement
+et avec évidence, la marque d'aujourd'hui. C'est bien la forme suprême
+et savante de ce qu'on a appelé la «blague». Cela est bien à nous; nous
+avons du moins trouvé cela, si nous n'avons pas trouvé autre chose, et
+cela seul nous permettrait de dire que le progrès n'est pas un vain mot.
+Car voyez, goûtez, comparez: les anciens hommes n'ont rien eu qui
+ressemblât à l'esprit des _Gaietés de l'année_. Ils ont eu _leur_
+comique (qui nous échappe la plupart du temps): ils n'ont pas eu la
+«blague». Il peut m'arriver, en lisant les vers ou la prose d'un Grec ou
+d'un Latin, d'être ému d'autant de tendresse ou d'admiration que lorsque
+je lis mes plus aimés contemporains; mais jamais, au grand jamais,
+d'éclater de rire. MM. Henri Rochefort, Émile Bergerat, Alphonse Allais,
+Étienne Grosclaude n'ont point d'analogues dans l'antiquité, et j'ose
+dire qu'ils n'ont, dans les temps modernes, que de vagues précurseurs:
+Swift, si vous voulez, et un peu Rabelais pour l'ironie méthodique du
+fond; Cyrano et les grotesques du XVIIe siècle pour le comique du
+vocabulaire... Encore est-ce une concession que je vous fais.
+
+Et maintenant, abordons ces _Gaietés_ avec tout le sérieux qui convient.
+
+La bouffonnerie d'Étienne Grosclaude, telle que cet esprit éminent
+l'entend et la pratique, est, d'abord, d'une irrévérence universelle.
+Elle implique une philosophie simple et grande, qui est le nihilisme
+absolu.
+
+Elle ne respecte ni la vertu, ni la douleur, ni l'amour, ni la mort.
+Elle badine volontiers sur les assassinats, se joue autour de la
+guillotine; et les plus effroyables manifestations du mal physique, les
+pires cruautés de la nature mauvaise, incendies, inondations,
+tremblements de terre, catastrophes de toute espèce, lui sont matière à
+calembours et à coq-à-l'âne. M. Grosclaude, par exemple, écrira avec
+sérénité:
+
+ «Deux de nos assassins les plus en évidence, MM. Rossel et
+ Demangeot, viennent de nous donner une de ces déceptions que le
+ public parisien ne pardonne pas volontiers... Une intervention
+ gouvernementale de la dernière heure a provoqué l'ajournement
+ illimité de leur exécution, qui n'était pas moins impatiemment
+ attendue que celle de _Lohengrin_. La justice des hommes se
+ promettait par avance une de ces satisfactions d'amour-propre
+ qu'au dire des comptes rendus elle éprouve chaque fois qu'il lui
+ est donné de présider à une cérémonie de cet ordre, et le
+ tout-Paris des dernières, friand de tout bruit de coulisse,--et
+ notamment de celui que fait le sinistre couperet en glissant dans
+ sa rainure,--retenait déjà ses places, etc...»
+
+Ne croyez pas, je vous en supplie, que ces lignes soient l'indice d'un
+mauvais coeur. Elles ne sont que la mise en oeuvre momentanée,
+l'application à un cas particulier, de cette idée qui revient souvent
+chez M. Renan et d'autres sages, que «le monde n'est peut-être pas
+quelque chose de bien sérieux». C'est comme une convention allégeante et
+salutaire que l'écrivain nous demande d'admettre un instant. «Il n'y a
+rien... absolument rien... La douleur même est un pur néant quand elle
+est passée... L'univers n'existe que pour nous permettre de le railler
+par des assemblages singuliers de mots et d'images...» Voilà ce que nous
+admettons implicitement lorsque nous lisons une page de Grosclaude; et
+de là cette impression de déliement, de détachement heureux, que nous
+font souvent éprouver ses facéties les plus macabres. Le rire dont elles
+nous secouent intérieurement est le rire bouddhiste, lequel précède
+immédiatement, dans l'ordre des affranchissements successifs de nos
+pauvres âmes, la paix du _Nirvâna_...
+
+Le second et le troisième caractère de cette gaîté, c'est l'outrance et
+la méthode, portées toutes deux aussi loin que possible, et se soutenant
+et se fortifiant l'une l'autre. M. Grosclaude possède, je crois, au même
+degré que M. Rochefort, le don de déduire les conséquences les plus
+imprévues d'un fait, et, si je puis dire, de créer dans l'absurde. Mais
+peut-être apporte-t-il à ce genre de déduction une logique plus roide,
+plus imperturbable, qui sent mieux son mathématicien, et un délire plus
+direct et plus glacial... Il est difficile de citer, car ces folies
+n'ont toute leur action sur le cerveau que si on leur laisse tout leur
+développement. Mais si vous voulez un exemple, voyez ce que le zèle de
+la commission d'incendie, après la catastrophe de l'Opéra-Comique, a
+inspiré à M. Grosclaude. Il suppose qu'un arrêté préfectoral vient de
+fermer les bains Deligny, «attendu que ledit établissement de bains est
+entièrement construit en bois, ce qui l'expose d'une façon
+particulièrement grave aux dangers du feu...». Puis il énumère les
+conditions auxquelles sera soumise la réouverture de l'établissement...
+Rien n'est oublié; c'est d'une prévoyance d'aliéné qui aurait beaucoup
+d'imagination et qui aurait subi une forte discipline scientifique.
+
+D'autres fois... oh! c'est très simple, c'est un jeu de mots, un
+coq-à-l'âne, auxquels il applique ce système de développement. Ou bien
+il prend une métaphore au pied de la lettre: et alors, avec une patience
+et une subtilité de sauvage ou de polytechnicien, il en fait sortir tout
+le contenu, il la dévide comme un cocon, et ce sont des trouvailles
+d'une drôlerie presque inquiétante... Soit cette figure de rhétorique:
+«la _maladie_ des billets de banque». Il part là-dessus avec une gravité
+de membre de l'Académie de médecine écrivant un rapport: «Une curieuse
+épidémie sévit depuis quelque temps sur les billets de cinq cents
+francs; ils ne meurent pas tous, mais tous sont frappés d'un vague
+discrédit.--Le symptôme pathognomonique de la maladie est un
+épaississement accentué des tissus, avec complication de troubles dans
+le filigrane, etc...» Ou encore: «On vient de découvrir l'antisarcine;
+comme son nom l'indique, ce médicament est destiné à combattre les
+effets du Francisque Sarcey qui sévit avec une si cruelle intensité sur
+la bourgeoisie moyenne.» Et alors il fait l'historique de la découverte;
+il raconte que les études sur le virus sarcéyen ont démontré l'existence
+d'un microbe spécial qui a reçu le nom de _Bacillus scenafairius_
+(bacille de la scène à faire); que les premiers microbes ont été
+recueillis dans la bave d'un abonné du _Temps_, un malheureux qui
+«jetait du Scribe par les narines et délirait sur des airs du Caveau...
+et que son teint blafard (et Fulgence) désignait clairement comme un
+homme épris des choses du théâtre»; que ces bacilles ont été recueillis,
+cultivés dans les «bouillons» du _Temps_ et de _la France_, etc...
+
+Ce qui double encore l'effet de ces méthodiques extravagances, c'est le
+style, qui est d'un sérieux, d'une tenue et d'une impersonnalité
+effrayantes. C'est un ineffable mélange de la langue de la politique et
+de celle du journalisme, de l'administration et de la science, dans ce
+qu'elles ont de plus solennellement inepte. M. Grosclaude exécute depuis
+des années ce tour de force, de ne pas écrire une ligne qui ne soit un
+cliché ou un poncif. Je sais bien que d'autres le font sans le vouloir;
+mais lui le veut, et il n'a pas une défaillance. Ouvrons au hasard:
+
+ «Encore un grand nom compromis dans l'affaire des décorations: il
+ s'agit du Panthéon, à l'égard duquel le _Temps_ publie de graves
+ révélations sous ce titre à scandale: «la décoration du
+ Panthéon». Il semblait pourtant que cette haute personnalité fût
+ à l'abri des soupçons, etc...»
+
+Et plus loin, après avoir rapporté un propos de M. Meissonnier:
+
+ «Il faudrait n'avoir aucune expérience de ce qui se lit entre les
+ lignes d'un journal pour ne pas comprendre que ces réticences
+ cachent quelque horrible mystère. Ayons le courage de l'imprimer:
+ si, malgré des interventions si puissantes, le Panthéon n'est pas
+ encore décoré, c'est vraisemblablement qu'il a dans son passé
+ quelque ténébreuse histoire qui lui interdit l'accès de toute
+ distinction honorifique... Quel est donc ce cadavre? On va
+ jusqu'à prétendre qu'on en trouverait plusieurs dans le fond de
+ sa crypte...»
+
+Est-ce assez soutenu? Je me demande en frémissant quel peut bien être
+l'état d'esprit d'un homme qui se livre tous les jours de sa vie à de
+pareils exercices. Serait-il capable, à l'heure qu'il est, d'écrire
+autrement qu'en clichés? Dans quelle langue rédige-t-il sa
+correspondance familière? Figurez-vous un homme dont toutes les pensées,
+même les plus intimes et les plus personnelles, revêtiraient
+d'elles-mêmes les formes consacrées d'une élégance imbécile; qui aurait
+volontairement créé et développé en lui cette infirmité et qui serait
+décidé à mourir sans avoir une fois, une seule fois, exprimé directement
+sa pensée... Ô prodige d'ironie!...
+
+C'est pourquoi Grosclaude me fascine. Ces inventions de fou dialecticien
+parlant constamment la langue d'un président des quatre classes de
+l'Institut un jour de gala, cela me fait la même espèce de plaisir que
+les cabrioles d'un clown à favoris et en habit noir, mais un plaisir dix
+fois plus intense, d'autant que les choses de l'esprit sont au-dessus de
+celles de la matière. C'est un des plus beaux exemples d'acrobatie
+intellectuelle que je connaisse, un des plus suivis, des mieux exempts
+de lassitude ou de distraction. Ce sont, non pas des envolées dans
+l'absurde, mais comme des percées régulières, qu'on dirait faites avec
+des machines d'ingénieur et des instruments de précision.
+
+J'ajoute qu'il y a un mystère dans tout cela. Les raisons que j'ai
+essayé de démêler n'expliquent pas, en somme, la joie bizarre que me
+donne l'énorme et placide déraison de ces facéties; et peut-être
+aurez-vous beaucoup de peine à comprendre mon admiration et à me la
+pardonner, et y soupçonnerez-vous quelque gageure... Mais non, il n'y en
+a point... Je relis l'_interview_ que Grosclaude est allé prendre à la
+plus ancienne locomotive de France, à l'occasion du cinquantenaire des
+chemins de fer, et je n'y résiste pas plus qu'à la première lecture. La
+perception rapide des rapports démesurément inattendus que l'auteur
+établit soudainement entre les choses, tout en alignant des phrases
+idiotes de reporter, me frappe d'un heurt qui me désagrège l'esprit
+comme le choc électrique désagrège les corps. Pourquoi? Là est l'énigme.
+Peut-être éprouvé-je un plaisir malsain à me sentir violemment introduit
+dans une conception du monde analogue à celles que doivent édifier les
+cerveaux des fous, en restant à peu près sûr de me ressaisir. Il y a
+peut-être du vertige et quelque chose de l'attrait d'un crime à simuler
+ainsi, dans sa propre intelligence, les effets d'un tremblement de
+terre... Enfin, que vous dirai-je? Ce n'est point ma faute si des
+phrases comme celles-ci me délectent profondément:
+
+ «Ce n'est pas sans une respectueuse émotion que nous avons été
+ admis en présence de ce vieux lutteur... La glorieuse locomotive
+ habite un modeste appartement de garçon, au cinquième sur la
+ cour... Nous sommes immédiatement introduits dans le cabinet de
+ toilette de la respectable machine à vapeur, qui est en train de
+ se passer un bâton de cosmétique sur le tuyau, innocente
+ coquetterie de vieillard.»
+
+La conversation s'engage. Elle est d'une suprême vraisemblance. C'est un
+_interview_ qui ressemble à tous les _interview_ de «vieux lutteurs» ou
+de «sommités scientifiques», et bientôt l'on ne sait plus au juste s'il
+s'agit d'une vieille locomotive ou de l'honorable M. Chevreul. Le
+reporter lui demande son âge et fait cette réflexion aimable que «les
+locomotives n'ont jamais que l'âge qu'elles paraissent»; il l'interroge
+sur son hygiène: «Vous transpirez, sans doute?... Portez-vous de la
+flanelle?» Et enfin:
+
+ «--Il va sans dire qu'à l'instar de M. Chevreul et de tous nos
+ grands macrobites vous usez du café au lait?
+
+ «--Ni café, ni rien d'analogue; je m'abstiens rigoureusement de
+ thé, de liqueurs fortes, d'asperges et de femmes.
+
+ «--Cependant vous fumez?
+
+ «--C'est ma seule faiblesse.
+
+ «--La seule? bien vrai?... Voyons, tout à fait entre nous, vous
+ n'avez jamais eu de ces aimables écarts qui embellissent
+ l'existence d'une locomotive à l'âge des passions?
+
+ «--Jamais, monsieur, vous me croirez si vous voulez!... Mon Dieu,
+ j'ai eu comme les autres mes heures de poésie...
+
+ «--Vos vapeurs!»
+
+Et cela continue... Est-ce moi qui suis fou? Je trouve dans ces facéties
+conduites avec tant de sang-froid une véritable puissance d'invention
+charentonnesque. Vous m'excuserez donc de m'y arrêter si longtemps. Car
+rien n'est indigne d'intérêt dans la littérature, rien, si ce n'est le
+médiocre. N'avez-vous pas été frappés, dans les trop nombreuses
+citations que j'ai faites, de la merveilleuse justesse des jeux de mots
+dont elles sont semées et, si je puis dire, de leur caractère de
+nécessité? N'a-t-on point cette impression que l'auteur ne pouvait pas
+ne pas les faire, et que cependant nous ne les aurions point trouvés? Ce
+signe est un de ceux auxquels on reconnaît les belles oeuvres. Vous
+voyez bien que l'art de Grosclaude est du grand art! Ne jurerait-on
+point qu'une Providence a voulu que Fulgence et Waflard collaborassent à
+un grand nombre de vaudevilles, tout exprès pour qu'un lecteur malade de
+Francisque Sarcey pût être qualifié de «blafard (et Fulgence)»? que le
+tabac fût inventé pour qu'un reporter demandât à une vieille locomotive:
+«Vous fumez?»--et que le mépris s'exprimât par le monosyllabe «zut!»
+pour que Grosclaude inventât une faute d'orthographe, les «connaissances
+zutiles», qui raille à la fois les dernières réformes de l'enseignement
+et la prononciation du Conservatoire?... N'y a-t-il pas là comme des
+harmonies préétablies? et certains calembours excellents n'auraient-ils
+point été prévus par le Démiurge de toute éternité? «Ô profondeurs!»
+comme disait Victor Hugo.
+
+Est-il défendu d'imaginer qu'une Puissance inconnue, ayant d'abord
+permis aux hommes d'établir entre les choses et les mots des rapports
+constants, universels et publics, a voulu enfouir en même temps dans les
+ténèbres des idiomes humains certains rapports secrets, absurdes et
+réjouissants des mots avec les objets ou des vocables entre eux, et en a
+réservé la découverte à quelques privilégiés du rire et de la fantaisie?
+Grosclaude est assurément un de ces hommes. À première vue, il y a du
+hasard dans ses inventions. À force de secouer les mots comme des noix
+dans un sac, on amène entre eux d'étranges rencontres, des façons
+nouvelles et baroques de s'accrocher. Mais, soyez-en sûrs, ces
+rencontres, d'où jaillit parfois une pensée originale, ne sont aperçues
+que de ceux qui savent les voir; et, s'ils parviennent à en dégager de
+l'esprit ou même un peu de philosophie, c'est que cette philosophie et
+cet esprit, ils les apportaient avec eux. Il y a coq-à-l'âne et
+coq-à-l'âne. L'Évangile même contient un calembour sublime. Un jour, M.
+Grosclaude, rien qu'en écrivant le contraire de ce que nous eussions
+écrit, vous et moi, a fait une merveilleuse trouvaille. Il raconte la
+fête des Rois chez M. Grévy, et nous montre M. de Freycinet s'apprêtant
+à découper le gâteau: «M. de Freycinet, dit-il, avec cette gravité qu'il
+apporte _même aux choses sérieuses_...» Cette simple phrase,
+remarquez-le, est un puits de profondeur, puisqu'on y suppose couramment
+admise une pensée qui passe elle-même pour surprenante et profonde, à
+savoir que c'est aux choses futiles que nous apportons le plus de
+gravité... N'ai-je pas raison de conclure que le délire de Grosclaude
+est le délire d'un sage?
+
+
+
+
+PRONOSTICS
+
+POUR L'ANNÉE 1887.
+
+
+On ne m'y reprendra plus, à dresser des inventaires de fin d'année. Pour
+deux ou trois mots de remerciements, j'ai reçu vingt lettres de
+réclamations. Il paraît que j'ai commis d'énormes oublis, et que l'année
+littéraire a été bien meilleure et plus fertile en oeuvres originales
+que je n'avais cru. Je me réjouis de m'être trompé si fort. Mon excuse
+est dans ma sincérité. Je n'avais fait d'ailleurs, je l'avoue, aucune
+recherche bibliographique. J'ai laissé remonter d'eux-mêmes dans ma
+mémoire les livres dont j'avais reçu une impression un peu forte, et je
+les ai notés à mesure: voilà tout. Mais j'ai eu grand soin de ne donner
+pour infaillibles ni mes souvenirs ni mes jugements.
+
+Comme je n'apporte aujourd'hui que des prévisions, j'y pourrais mettre
+plus d'assurance. Je voudrais, en effet, après avoir dit ce que nous a
+donné la littérature pendant la dernière année, chercher ce qu'elle nous
+donnera dans le cours de l'année qui commence. Or cette entreprise est
+infiniment moins dangereuse. Car, si je me trompe, on ne le saura que
+dans douze mois, et personne ne se souviendra alors de ce que j'aurai
+prédit. Je puis donc annoncer les livres qui se feront, avec la même
+sécurité que Mathieu Laensberg le temps qu'il fera. Néanmoins, par un
+excès de timidité et de scrupule, je n'ai point voulu prédire l'avenir
+moi-même, quoique rien ne soit plus aisé, et j'ai interrogé une
+somnambule extralucide, comme elles le sont toutes, dont je ne fais que
+résumer ici les réponses.
+
+ * * * * *
+
+Les littérateurs feront de plus en plus en 1887 ce qu'ils faisaient en
+1886.
+
+M. Émile Zola publiera un roman de sept cents pages intitulé _la Terre_.
+Il y aura dans ce roman, comme dans les autres, une Bête, qui sera la
+terre; et, sur cette bête, vivront des bêtes, qui seront les paysans. Il
+y aura un paysage d'hiver, un paysage de printemps, un paysage d'été et
+un paysage d'automne, chacun de vingt à trente pages. Tous les travaux
+des champs y seront décrits, et le Manuel du parfait laboureur y passera
+tout entier.
+
+La seule passion campagnarde étant, comme on sait, l'amour de la terre,
+vous prévoyez le sujet. Ce sera l'histoire d'un vieux paysan qui fera le
+partage de ses biens à ses enfants; ceux-ci, trouvant qu'il dure trop,
+le pousseront dans le feu à la dernière page. Je pense qu'il y aura
+aussi une fille-mère qui jettera son petit dans la mare. Et je suis à
+peu près sûr qu'il y aura une idiote, ou un idiot, peut-être deux, ou
+trois. Et tous ces sauvages seront grandioses. Et le livre sera épique
+et pessimiste. Il faut qu'il le soit, M. Zola n'en peut mais. Et le
+roman commencera ainsi:
+
+ «Le soleil tombait d'aplomb sur les labours... L'odeur forte de
+ la terre fraîchement écorchée se mêlait aux exhalaisons des corps
+ en sueur... La grande fille, chatouillée par la bonne chaleur,
+ riait vaguement, s'attardait, ses seins crevant son
+ corsage...--N... de D...! fit l'homme; arriveras-tu, s...pe?»
+
+L'optimisme de M. Renan ira croissant. Ce sage publiera un nouveau drame
+philosophique intitulé _le Dernier Pape_. Cela se passera au vingtième
+siècle. Le pape Pie XI annoncera par une suprême encyclique (_Gaudeamus,
+fratres_) à ce qui restera du monde chrétien qu'il remet ses pouvoirs
+aux mains de l'Académie des sciences de Berlin. Il croira le temps venu
+de la solution oligarchique du problème de l'univers.
+
+À ce moment, l'élite des êtres intelligents, maîtresse des plus
+importants secrets de la réalité commencera de gouverner le monde par
+les puissants moyens d'action dont elle disposera, et d'y faire régner,
+par la terreur, le plus de raison et de bonheur possible. Cette élite
+n'aura pas de femmes; la femme restera la récompense des humbles, pour
+qu'ils aient un motif de vivre... Mais ce délicieux rêve oligarchique
+réalisé, les sages ne pourront bientôt plus supporter leur propre
+sagesse, leur propre toute-puissance, ni leur solitude.
+
+Le désir de la femme les mordra au coeur; et la femme, introduite dans
+la place, les trahira, livrera au peuple les secrets des savants et les
+machines par lesquelles ils terrorisaient la multitude. Ou bien ces
+machines rateront entre les mains de leurs inventeurs. Et ce sera un
+beau gâchis, et tout sera à recommencer. Et vite il faudra une religion
+nouvelle. Ou bien l'ancien Pape reprendra la tiare et déclarera
+apocryphe l'encyclique _Gaudeamus, fratres_.--Et M. Renan se consolera:
+car «la raison a le temps pour elle, voilà sa force. Elle traversera des
+successions de pourriture et de renaissance. Les essais sont
+incalculables...»
+
+Et le commencement du drame sera:
+
+«_Le pape dans son laboratoire, au Vatican. Les fourneaux, les alambics
+et les cornues cachent presque entièrement les fresques peintes par
+Raphaël. Il rêve et murmure à mi-voix_: Dieu n'était pas: il est tout
+près d'être... Mais, qui sait si la vérité n'est pas triste?... Vive
+l'Éternel!.. L'idéal existe... Heureux les simples!...
+
+Ce drame sera expressément écrit pour la Comédie-Française, et le rôle
+du Pape sera joué par M. Coquelin aîné.
+
+ * * *
+
+Le roman de M. Paul Bourget s'appellera _Péché d'Islande_. Pourquoi? On
+ne sait pas. Robert d'Ancelys, flétri par les turpitudes de la vie de
+collège, puis régénéré par un crime d'amour, n'aura plus pour principe
+d'action que la religion de la souffrance humaine. Et alors il se
+donnera pour mission d'avoir pitié des femmes blessées, et surtout
+d'être le dernier amant de celles qui approchent de l'âge où l'on n'en a
+plus. Il étendra sa miséricorde sur trois femmes à la fois. L'une
+demeurera rue de Varennes, l'autre au Parc Monceau, la troisième aux
+Champs-Élysées; et toutes trois ressembleront à des portraits de
+Botticelli ou de Léonard de Vinci. Et Robert les consolera
+doucement--oh! si doucement!--mais elles voudront être aimées, non
+consolées; et puis elles ne comprendront pas qu'il en console trois en
+même temps. Mais lui ne comprendra point qu'elles n'aient pas compris,
+et ce sera très subtil, et tous les quatre s'écrieront: «Oh! la cruelle
+énigme!» Et il y aura un grand appareil d'analyse psychologique, et
+comme une trousse de chirurgien étalée; et, dans les appartements et
+dans les écuries, un grand confort anglais.
+
+Et voici les premières lignes:
+
+ «Tous les observateurs ont remarqué ce qu'il y a de troublant,
+ d'alliciant et de profondément nostalgique dans le regard des
+ femmes qui offrent cette particularité d'avoir des yeux bleus
+ avec des cheveux bruns,--surtout quand ces femmes appartiennent à
+ une race douloureusement affinée par des siècles de vie élégante
+ et artificielle. C'est un de ces regards, imprégnés d'exquise
+ malfaisance, que voilaient, à cette heure crépusculaire qui suit
+ le _five o'clock tea_, les longs cils,--ah! si longs!--de la
+ comtesse Alice de Courtisols qui, blottie sur un pouf, à l'abri
+ d'un paravent anglais, etc..»
+
+M. Pierre Loti nous donnera _Kouroukakalé_. Ce sera le nom d'une jeune
+Lapone amoureuse d'un officier de marine. On verra dans ce livre des
+fiords, des bancs de glace, des baleines, des morses, des rennes, des
+martres zibelines et des aurores boréales. Au bout de six mois,
+l'officier de marine s'en ira, et Kouroukakalé mourra de désespoir.
+
+Quelques phrases au hasard:
+
+ «Un ciel gris-perle avec des matités de cendre çà et là et des
+ irisations de nacre vers le bas... Notre phoque familier
+ allongeait sa tête de jeune chien entre les seins pointus et
+ couleur de safran de ma petite amie, et parfois léchait doucement
+ ses cheveux brillants d'huile. Et je me rappelais une petite
+ danseuse que j'avais vue l'autre année à Yokohama. Et je songeais
+ que la petite danseuse mourrait, et que Kouroukakalé mourrait
+ aussi, et que je mourrais pareillement...»
+
+Quant au prochain récit de M. Georges Ohnet, il n'est pas difficile de
+le prévoir. On sait que l'auteur des _Batailles de la vie_ écrit
+alternativement un roman de passion et un roman d' «études sociales».
+Les _Dames de Croix-Mort_ appartenant au premier genre, il est évident
+que le roman de cette année réconciliera de nouveau la bourgeoisie et la
+noblesse. Mais, attendu que, dans la _Grande Marnière_, c'est une
+patricienne qui épouse un ingénieur, ce sera cette fois un patricien qui
+épousera la fille d'un vétérinaire. Le livre aura quatre cents éditions.
+Et je me dirai une fois de plus: «Oui, c'est bien. J'accepte tout, mon
+Dieu! Il faut de ces livres-là, il en faut. Mais pourquoi est-ce lui le
+triomphateur unique? Pourquoi pas l'un des quarante autres romanciers
+qui font la même chose et qui la font aussi bien, quelquefois mieux?
+Mystère!»
+
+Et ce roman s'appellera _Guy de Valcreux_, et je vais vous en confier
+les premières lignes:
+
+ «Par une belle matinée de printemps, le digne M. Lerond,
+ vétérinaire de la petite ville d'Arcis-sur-Marne, suivait la
+ route poudreuse qui conduit au chef-lieu du département, bercé
+ dans son antique cabriolet, au trot paisible de sa vieille jument
+ Cocote. Tout à coup, à l'un des tournants du chemin, une amazone
+ à la taille souple, à la lèvre dédaigneuse, aux extrémités
+ aristocratiques, etc...»
+
+Et M. Alphonse Daudet? ai-je demandé à la somnambule.--Oh! celui-là se
+recueille si longtemps entre deux livres qu'il nous jouera peut-être le
+mauvais tour de changer dans l'intervalle. On sait bien qu'il y aura
+dans son prochain roman un mélange astucieux d'observation aiguë
+(l'observation aiguë, vous savez? c'est «sa profession») et de larmes
+faciles, à la Tartarin. Mais nos prévisions ne sauraient aller au
+delà...
+
+ * * *
+
+Et M. Guy de Maupassant?--Lisez les premiers feuilletons de
+_Mont-Oriol_. Cela commence avec la largeur d'un roman de Zola. Puis
+vient un adultère honnête, comme en réclament les femmes vertueuses.
+C'est une trahison. Si les écrivains se mettent comme cela à changer
+leur manière, il n'y a plus de sécurité pour le lecteur.
+
+ * * *
+
+Et le théâtre?--On nous annonce _Francine_, l'oeuvre d'un jeune, si
+jeune qu'on ne peut guère deviner ce qu'il nous réserve, celui-là. Puis,
+M. Henri Meilhac écrira un acte, un seul, mais où il y aura trois
+pièces. Et les trois pièces seront excellentes, et l'acte sera manqué, à
+moins que M. Ludovic Halévy... Mais cet académicien sera absorbé par un
+nouveau _Grand Mariage_. Cette fois, la jeune fille aura six millions de
+dot, et elle épousera un archiduc, et son frère ne sera plus un
+lieutenant d'artillerie, mais un lieutenant de chasseurs.
+
+ * * *
+
+Et l'histoire?--M. Taine nous donnera enfin son volume sur l'Empire. Il
+sera sombre. L'ancien régime lui avait paru lamentable; la Révolution
+lui a semblé absurde et hideuse; l'Empire, qui a consacré les pires
+conquêtes de la Révolution, le dégoûtera plus encore. Il verra dans
+Napoléon un sous-officier cabot, le Bel-Ami de la Victoire. Il sera de
+plus en plus épouvanté de la sottise et de la férocité de l'animal
+humain. Et l'impression du volume pourra bien être retardée parce qu'il
+y aura tant de citations, à chaque page, à chaque ligne, que
+l'imprimeur, à court, sera obligé de faire fondre plusieurs milliers de
+guillemets.
+
+Et la poésie?--On attend de M. Sully-Prudhomme un poème intitulé: _Le
+Bonheur._ Il fera celui des professeurs de mathématiques, car les trois
+premiers livres de la géométrie de Legendre s'y trouveront mis en
+sonnets. M. François Coppée nous donnera quelques poèmes populaires et
+familiers. Le plus remarqué sera _la Crémière_:
+
+ C'était une humble femme, une simple crémière
+ De Montmartre. Elle était vaillante. La première
+ Du quartier, quand pointait l'aube aux cieux violets,
+ De sa pauvre boutique elle était les volets...
+
+Ô vieille sibylle, dis-je à la dame, extralucide, vos malices sont
+grosses. C'est comme si vous me disiez que les pommiers continueront de
+donner des pommes, et les rosiers des roses, et que M. Dupuis et Mme
+Judic continueront de jouer les Judics et les Dupuis. Mais vous ne
+m'avez point dit si quelque jeune homme apportera dans le roman ou au
+théâtre une «formule nouvelle», pour parler la belle langue
+d'aujourd'hui, ni s'il sortira quelque chose d'intelligible du travail
+ténébreux des bons poètes symbolistes...
+
+--Puis j'ajoutai timidement: Et la critique? car il ne faut rien
+oublier.
+
+--Ce n'est pas de la littérature.
+
+--Qui vous l'a dit?
+
+--Un romancier.
+
+
+
+
+CONTES DE NOËL
+
+ Le _Figaro_ a demandé des contes de Noël à nos romanciers les
+ plus goûtés. Ces contes paraîtront dans le numéro du 25 décembre.
+ Mais j'ai pu, en semant l'or avec une intelligente prodigalité,
+ m'en procurer copie. Voici, pour les gens pressés, le canevas de
+ quelques-uns de ces petits récits.
+
+
+M. PAUL BOURGET.
+
+LES LARMES DE COLETTE.
+
+M. Paul Bourget commence par des considérations générales sur la
+supériorité du peuple anglais.
+
+«... Tous ceux qui ont vécu à Londres ont pu constater cette
+supériorité. Elle éclate notamment dans le caractère que prend, chez ce
+peuple sérieux la célébration des fêtes dont l'anniversaire de la
+nativité de Jésus est l'occasion. Et d'abord ils appellent _Christmas_
+ce que nous appelons Noël. Ce détail, insignifiant au premier abord,
+devient éminemment significatif quand on l'examine de près et qu'on
+applique à cet examen les procédés les plus récents de l'analyse
+psychologique.»
+
+L'auteur arrive alors à son sujet. Claude Larcher est allé prendre
+Colette à sa sortie de la Comédie-Française. Ils doivent souper en
+tête-à-tête dans un cabaret du boulevard, puis rentrer tous deux chez
+Colette. Mais tout à coup la comédienne a ce caprice, d'aller entendre
+la messe de minuit à la Madeleine.
+
+Description de la cérémonie. Considérations sur ce fait, que «l'élément
+mondain en est complètement absent».
+
+Colette est bien jolie dans ses fourrures, sous sa petite toque de
+loutre, à demi agenouillée sur un prie-Dieu. Au commencement, elle garde
+son sourire énigmatique, son sourire à la Botticelli. Mais, peu à peu,
+l'expression de son visage devient sérieuse, et Claude voit deux larmes
+rouler lentement dans sa voilette.
+
+Il se demande en trois pages ce que signifient ces larmes. Larmes de
+comédienne, sans doute; larmes de névrosée sensuelle, superficiellement
+émue par ce qu'il y a de théâtral dans cette fête nocturne et dans cette
+antithèse d'un Dieu naissant sur la paille d'une étable... Claude se
+méfie.
+
+Mais les pleurs de Colette redoublent. Qui sait, après tout, ce que peut
+sentir, devant ce mystère de l'amour divin, celle qui a tant et si
+cruellement joué avec l'amour?... Qui sait si elle ne se souvient pas de
+son enfance, de sa première communion? Les filles les plus souillées ont
+de ces minutes singulières...
+
+À ce moment, Colette se retourne vers Claude et lui murmure
+impérieusement à l'oreille:
+
+--Agenouillez-vous et priez, je le veux.
+
+Claude obéit sans savoir pourquoi.
+
+Ils sortent de l'église. La comédienne, les yeux encore rouges, dit à
+Claude:
+
+--Ne vous moquez pas de moi, mon ami. Je ne sais ce que j'ai; mais
+vraiment je n'ai guère le coeur à souper maintenant. Ne m'y contraignez
+pas, je vous en supplie... Oh! je me connais, et je ne dis point que
+cette étrange et douce tristesse--ah! si douce!--survivra à cette nuit.
+Mais j'éprouve un grand besoin d'être seule... Accordez-moi cette grâce,
+vous que j'ai tant fait souffrir. C'est pour cela que je vous la
+demande: car, si vous saviez ce qui se passe en moi, vous vous en
+réjouiriez peut-être... À demain!...
+
+Claude se méfie bien encore un peu, étant psychologue de son état; mais
+il continue à se demander: «Qui sait?» Bref, il met Colette dans un
+fiacre et rentre chez lui, rêveur.
+
+Le lendemain il apprend qu'elle a soupé avec le petit René Vincy à la
+Maison-Dorée, et qu'elle l'a ramené chez elle.
+
+Sur quoi il écrit un nouveau chapitre, extrêmement féroce, de sa
+_Physiologie de l'amour moderne_.
+
+
+M. PIERRE LOTI.
+
+NOËL À YOKOHAMA.
+
+C'est pendant la nuit du 24 au 25 décembre 1887. Loti, son frère Yves et
+Mme Chrysanthème sont assis sur des nattes, dans une maison de papier.
+
+Ils rêvent.
+
+Loti pense à ses anciennes nuits de Noël.
+
+Telle année, il était, cette nuit-là, avec la tahïtienne Rarahu; telle
+autre, avec Fatou-Gaye, la petite négresse; et, en remontant toujours,
+avec la Smyrniote Aziyadé, avec la Chinoise Litaï-pa, avec la Lapone
+Kouroukakalé, avec la Montmartroise Nana, et avec beaucoup d'autres
+encore...
+
+Évocation de petits paysages nocturnes, très intenses et congruents à
+chacune de ces figures féminines.
+
+Il songe que plusieurs sont mortes, et qu'il mourra, et que nous
+mourrons tous.
+
+Yves pense à sa Bretagne.
+
+Mme Chrysanthème ne pense à rien.
+
+Loti dit à Yves:
+
+--Tu es triste?
+
+Yves en convient.
+
+Et alors, pour consoler son frère Yves, Loti l'enferme avec Mme
+Chrysanthème et va se promener tout seul au bord de la mer.
+
+
+M. GUY DE MAUPASSANT.
+
+LE BOUDIN.
+
+D'abord, le préambule ordinaire:
+
+«... Mon ami secoua dans le foyer les cendres de sa pipe, et tout à
+coup:
+
+--Veux-tu que je te raconte mon premier réveillon à Paris?
+
+«J'avais dix-neuf ans; j'étais étudiant en droit, pas riche», etc...
+
+Donc il entre, la nuit de Noël, au bal Bullier. Description brève de ce
+lieu de plaisir: le jardin éclairé par des verres de couleur, les
+bosquets, qu'on dirait en zinc découpé, la cascade et la grotte en
+carton sous laquelle on passe...
+
+Il remarque, parmi les promeneuses, une fille d'allure effarouchée,
+l'air minable, vêtue d'une méchante robe et coiffée d'un énorme chapeau,
+très voyant, qui fait que les hommes se retournent sur son passage avec
+des rires et des plaisanteries.
+
+«... Sous ce chapeau, des joues rondes, fraîches et trop rouges, avec
+des taches de son sur le nez. Mais les yeux, d'un bleu pâle, étaient
+très doux, d'une douceur innocente de ruminant, la bouche était saine,
+et l'on devinait, sous la robe mal taillée, un corps robuste de belle
+campagnarde... Elle sentait encore le village, et avait dû débarquer
+tout récemment sur le trottoir.»
+
+Il l'aborde, lui offre un bock. Mais elle laisse son verre à moitié
+plein et finit par lui avouer qu'elle n'aime pas la bière. Il lui
+propose de souper dans une brasserie du quartier; elle accepte
+docilement, l'appelle «Monsieur» et ne le tutoie pas.
+
+Mais, en chemin, voyant son compagnon très poli et le sentant presque
+aussi timide qu'elle, elle s'enhardit, lui explique qu'elle est de la
+campagne, des environs de la Ferté-sous-Jouarre; que ses parents, de
+petits cultivateurs, la croient en service à Paris; et que, ayant tué
+leur porc à l'occasion de la Noël, ils lui ont envoyé tout un panier de
+provisions «pour faire une politesse à ses bourgeois».
+
+--Je n'ai pas encore pu y goûter, continue-t-elle. Manger ça toute
+seule... ça durerait trop longtemps... Et puis ça me ferait trop gros
+coeur... Alors, Monsieur, si ça ne vous gênait pas... au lieu d'aller à
+la brasserie, nous rentrerions chez moi tout de suite... je ferais cuire
+le boudin et les crépinettes... Ça serait gentil et ça me ferait tant de
+plaisir!
+
+Il lui demande:
+
+--As-tu de la moutarde?
+
+--Tiens, dit-elle, c'est drôle, je n'y avais pas pensé.
+
+Il entre chez un épicier, achète un pot de moutarde, plus une bouteille
+de Champagne à trois francs. Il monte, derrière la fille, au cinquième
+d'un petit hôtel garni de la rue Cujas, étroit comme un phare.
+
+Description brève de la chambre. Il y a, sur la commode, des
+photographies de paysans endimanchés.
+
+--C'est mes parents, dit-elle.
+
+Elle fricote le boudin et la saucisse dans un petit poêlon sur une lampe
+à essence... Puis ils se mettent à table... Elle lui raconte son
+histoire (que vous devinez); elle s'attendrit en la racontant; et ses
+larmes tombent sur le boudin...
+
+
+M. FERDINAND FABRE.
+
+MÉNIQUETTE PIGASSOU.
+
+L'auteur nous confie que, dans son enfance, il aimait déjà toutes les
+femmes, comme il a continué de faire au grand séminaire de Montpellier.
+
+Donc, le jeune Ferdinand a treize ans; il apprend le latin chez son
+oncle l'abbé Fulcran, curé de Lignières-sur-Graveson; celle qu'il aime,
+c'est Mlle Méniquette, une jolie personne de vingt ans, mi-paysanne et
+mi-bourgeoise, fille de M. Pigassou, maire de Lignières.
+
+Il voit souvent Méniquette. Elle vient tous les samedis, et aussi la
+veille des fêtes, parer l'autel, mettre en ordre les vêtements
+sacerdotaux. Une fois, M. l'abbé Fulcran a trouvé son neveu en train de
+baiser ces saints ornements, auxquels les mains de Méniquette venaient
+de toucher; et le digne prêtre, peu clairvoyant, a loué Ferdinand de sa
+piété.
+
+M. l'abbé Fulcran a pour Méniquette la plus haute estime:
+
+--Mlle Pigassou est une âme d'élite, répète-t-il à tout propos.
+
+... M. l'abbé Fulcran et son neveu sont invités à faire le réveillon
+chez M. Pigassou; Ferdinand ne se tient pas de joie. De plus, il doit
+chanter un _solo_ à la messe de minuit; et Méniquette sera là!
+
+Description de la messe de minuit à Lignières-sur-Graveson. Énumération
+des principaux assistants, avec leurs prénoms et profession. Les femmes,
+encapuchonnées de noir, ont apporté leurs lanternes--Effets de lumière
+et d'ombre.
+
+Le jeune Ferdinand, étranglé d'émotion, rate son _solo_. Il fait un
+couac... et voit rire Méniquette, qui est assise sur le premier banc,
+«du côté de la sainte Vierge».
+
+Son désespoir est tel, qu'il se sauve dans la sacristie; là, il
+dépouille son rochet et sa soutanelle d'enfant de choeur; il ouvre la
+porte qui donne sur le cimetière, escalade le mur, se jette au hasard à
+travers champs.
+
+Il songe en pleurant:
+
+--Elle ne m'aime pas!
+
+Et il sent si vivement la misère et la vanité de ce monde qu'il s'écrie
+au milieu de ses larmes:
+
+--Puisque c'est comme ça, je me ferai trappiste!
+
+... Après la messe, M. l'abbé Fulcran est rentré au presbytère: «Où donc
+est Ferdinand?» Il pense que l'enfant l'a devancé chez M. Pigassou. Mais
+non: personne ne l'a vu.
+
+On se met à sa recherche, et Méniquette finit par le découvrir, blotti
+sous la remise, derrière une charrette, sanglotant et grelottant.
+
+Elle l'attire par sa blouse, l'interroge, l'apaise, l'embrasse sur les
+deux joues.
+
+... M. l'abbé Fulcran, toujours aussi clairvoyant, morigène son neveu en
+ces termes:
+
+--Vous avez obéi, mon enfant, à un sentiment peu digne d'un chrétien. Si
+votre voix, novice encore et mal affermie, trompa votre pieuse ardeur,
+il fallait accepter cette mésaventure comme une épreuve envoyée par la
+divine Providence, et n'en pas concevoir un dépit où je crains qu'il n'y
+ait, hélas! beaucoup d'orgueil et de vaine gloire. Vous réciterez avant
+de vous endormir un _acte d'humilité_, pour que Dieu vous pardonne.
+
+Ce coquin de Ferdinand récitera tout ce qu'on voudra. Il est assis
+auprès de Méniquette, qui lui sert un gros morceau de saucisse. Il est
+heureux...
+
+
+M. ÉMILE ZOLA.
+
+UNE FARCE DE BUTEAU.
+
+Lise étant morte des suites d'un coup de pied qu'il lui a donné en plein
+ventre dans un moment de vivacité, Buteau a épousé en secondes noces la
+Guezitte, une veuve qui possède les meilleures terres de Rognes. La
+Guezitte a un enfant de son premier mariage, Athénaïs, une petite fille
+de huit ans, que Buteau, naturellement, déteste et martyrise.
+
+..... On doit faire le réveillon chez les Buteau. Ils ont invité M. et
+Mme Charles, les Delhomme, Jésus-Christ et la Trouille (car la mort du
+père Fouan a réconcilié toute la famille). En attendant, les femmes sont
+à l'église, et les hommes au cabaret, où Jésus-Christ explique aux
+camarades que c'est son jour de naissance et se livre là-dessus à des
+plaisanteries de pochard que vous me dispenserez de vous rapporter.
+
+Buteau, bon garçon, est resté chez lui pour aider sa femme. Il a, d'une
+taloche, renvoyé dans sa soupente la petite Athénaïs qui parlait d'aller
+à la messe de minuit.
+
+Préparatifs du réveillon. Longue description coupée de fragments de
+dialogue extrêmement familiers. Joie de Buteau à la pensée qu'on va
+«s'en fourrer jusque-là».
+
+... On s'aperçoit qu'il n'y a plus d'eau-de-vie. Buteau envoie la
+Guezitte en chercher un litre chez Macqueron. Comme il fait un temps «à
+ne pas f..... un curé dehors», Buteau préfère garder la maison:
+«T'inquiète pas! je mettrai la table pendant ce temps-là.» Et il entre
+dans la chambre, où est l'armoire au linge..
+
+«..... Il aperçut, sous la cheminée, une paire de petits sabots, les
+sabots d'Athénaïs, que l'enfant avait déposés là, en cachette, confiante
+dans la visite du petit Jésus.
+
+«--N... de D...! gueula Buteau; je t'en vas f... moi, des étrennes,
+enfant de g...!
+
+«Mais tout à coup il se calma. Même une gaieté passa dans ses petits
+yeux jaunes, comme s'il rigolait intérieurement à la pensée d'en faire
+une bien bonne.
+
+«Il serra les lèvres, comme quelqu'un qui fait un effort et qui
+s'éprouve, défit ses bretelles et...»
+
+Non, décidément, je ne puis vous dire ce que déposa Buteau dans les
+petits sabots d'Athénaïs.
+
+
+M. CATULLE MENDES.
+
+LE NOËL DE JO.
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ . . . Jo et Lo. . . . . . . . . . . . . . . .
+ . . . . . . . . La main de Lo. . . . . . . .
+ . . . . . . . . . . . une tiédeur de manchon.
+ . . . . . . . le Jésus de cire. . . . . . . .
+ . . pétales de rose. . . . . . . . . . . . .
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ STENDHAL.--_Son journal_ (1801-1814). 1
+ BAUDELAIRE.--_Oeuvres posthumes et correspondance inédites._ 17
+ PROSPER MÉRIMÉE. 33
+ BARBEY D'AUREVILLY. 43
+ PAUL VERLAINE ET LES POÈTES SYMBOLISTES ET DÉCADENTS. 63
+ VICTOR HUGO: _Toute la lyre._ 113
+ -- _Pourquoi lui?_ 140
+ LAMARTINE. 150
+ GEORGE SAND. 159
+ M. TAINE ET NAPOLÉON BONAPARTE. 169
+ M. TAINE ET LE PRINCE NAPOLÉON. 185
+ SULLY-PRUDHOMME.--«_Le Bonheur_». 199
+ ALPHONSE DAUDET.--«_L'Immortel_». 217
+ ERNEST RENAN.--«_Le Prêtre de Némi_». 245
+ ÉMILE ZOLA.--«_L'Oeuvre_». 263
+ -- «_Le Rêve_». 279
+ PAUL BOURGET.--_Études et portraits._ 291
+ JEAN LAHOR. 301
+ GROSCLAUDE. 309
+ PRONOSTICS POUR L'ANNÉE 1887. 321
+ CONTES DE NOËL. 331
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les Contemporains, Quatrième Série, by
+Jules Lemaître
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTEMPORAINS, QUATRIÈME SÉRIE ***
+
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+License as specified in paragraph 1.E.1.
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+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
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+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
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+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
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+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
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+- You comply with all other terms of this agreement for free
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+electronic work or group of works on different terms than are set
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+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
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+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+<body>
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+<pre>
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+Project Gutenberg's Les Contemporains, Quatrième Série, by Jules Lemaître
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les Contemporains, Quatrième Série
+ Etudes et Portraits Littéraires
+
+Author: Jules Lemaître
+
+Release Date: September 6, 2009 [EBook #29918]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTEMPORAINS, QUATRIÈME SÉRIE ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers, Gallica
+- Bibliothèque Nationale de France and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net
+
+
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+
+
+
+</pre>
+
+
+
+
+<div class="tn">
+<p>Notes au lecteur de ce ficher digital:</p>
+
+<p>Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+corrigées.</p>
+</div>
+
+<p class="p4 center noindent">NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE LITTÉRAIRE</p>
+
+<h2>JULES LEMAÎTRE</h2>
+
+<h1>LES CONTEMPORAINS</h1>
+
+<p class="center noindent">ÉTUDES ET PORTRAITS LITTÉRAIRES</p>
+
+<p class="center noindent">QUATRIÈME SÉRIE</p>
+
+<p class="box smcap">Stendhal &mdash; Baudelaire &mdash; Mérimée<br>
+Barbey d'Aurevilly &mdash; Paul Verlaine<br>
+Victor Hugo &mdash; Lamartine<br>
+G. Sand &mdash; Taine et Napoléon<br>
+Sully-Prudhomme<br>
+Alphonse Daudet &mdash; Renan &mdash; Zola<br>
+Paul Bourget &mdash; Jean Lahor<br>
+Grosclaude</p>
+
+<p class="p4 center noindent smaller"><i>Deuxième édition</i></p>
+
+<p class="p4 center noindent smaller">Paris<br>
+ LIBRAIRIE H. LECÈNE ET H. OUDIN<br>
+ 17, <span class="smcap">RUE BONAPARTE</span>, 17<br>
+ 1889<br>
+Tout droit de reproduction et de traduction réservé.</p>
+
+<h1><span class="pagenum"><a id="page001" name="page001"></a>(p. 001)</span> LES CONTEMPORAINS</h1>
+
+<h3>STENDHAL</h3>
+
+<p class="title">SON JOURNAL, 1801-1814,<br> publié par MM. Casimir <span class="smcap">STRYIENSKI</span> et François de
+<span class="smcap">NION</span>.</p>
+
+
+<p>L'excuse de Stendhal, c'est que, bien réellement, il n'écrivait son
+journal que pour lui et non point, comme ont fait tant d'autres, avec
+une arrière-pensée de publication. Et si, quelque bonne volonté qu'on
+apporte à cette lecture, les trois quarts de ces notes sont décidément
+dénuées d'intérêt, il ne faut pas oublier qu'il n'était qu'un enfant
+quand il commença à les écrire.</p>
+
+<p>L'excuse des éditeurs, c'est que (pour parler comme M. Ferdinand
+Brunetière) toute cette «littérature personnelle», journaux, mémoires,
+souvenirs, impressions, est fort en faveur aujourd'hui. C'est, <span class="pagenum"><a id="page002" name="page002"></a>(p. 002)</span>
+d'ailleurs, que Stendhal n'est pas seulement un des écrivains les plus
+originaux de ce siècle, mais qu'un certain nombre de lettrés,
+sincèrement ou par imitation, les uns pour paraître subtils et les
+autres parce qu'ils le sont en effet, considèrent Beyle comme un maître
+unique, comme le psychologue par excellence, et lui rendent un culte où
+il y a du mystère et un orgueil d'initiation. C'est qu'enfin de ces 480
+pages, souvent insignifiantes et souvent ennuyeuses, on en pourrait
+extraire une centaine qui sont déjà d'un rare observateur, ou qui nous
+fournissent de précieuses lumières sur la formation du caractère et du
+talent de Stendhal. J'en sais d'autant plus de gré à MM. Stryienski et
+de Nion, que je n'ai jamais parfaitement compris, je l'avoue, cet homme
+singulier, et que j'ai beaucoup de peine, je ne dis pas à l'admirer,
+mais à me le définir à moi-même d'une façon un peu satisfaisante. Il m'a
+toujours paru qu'il y avait en lui «du je ne sais quoi», comme dit Retz
+de La Rochefoucauld.</p>
+
+<p>Ce «je ne sais quoi», c'est peut-être ce que j'y sens de trop éloigné de
+mes goûts, de mon idéal de vie, des vertus que je préfère et que je
+souhaiterais le plus être capable de pratiquer,&mdash;ou tout simplement, si
+vous voulez, de mon tempérament. Se regarder vivre est bon; mais, après
+qu'on s'est regardé, fixer sur le papier ce qu'on a vu, s'expliquer, se
+commenter (à moins d'y mettre l'adorable bonne grâce et le détachement
+de Montaigne); se <span class="pagenum"><a id="page003" name="page003"></a>(p. 003)</span> mirer longuement chaque soir, commencer ce
+travail à dix-huit ans et le continuer toute sa vie... cela suppose une
+manie de constatation, si je puis dire, un manque de paresse, d'abandon
+et d'insouciance, un goût de la vie, une énergie de volonté et
+d'orgueil, qui me dépassent infiniment.</p>
+
+<p>Car,&mdash;et c'est la première clarté que ces pages nous donnent sur leur
+auteur,&mdash;le journal de Stendhal n'est pas un épanchement involontaire et
+nonchalant; c'est un travail utile. C'est pour lui un moyen de se
+modifier, de se façonner peu à peu en vue d'un but déterminé. Chaque
+jour, il note ce qu'il a fait dans telle circonstance et ce qu'il aurait
+dû faire ou éviter, étant donné les desseins qu'il poursuit et que nous
+verrons tout à l'heure. Pour lui, s'analyser, c'est agir.</p>
+
+<p>Stendhal appartient, en effet, à une génération robuste, violente,
+brutale, nullement rêveuse; nullement pessimiste. Lui-même est un mâle,
+un sanguin, un homme d'action. Il est, par son libre choix, lieutenant
+de dragons à dix-huit ans; il est commissaire des guerres en Allemagne
+et en Autriche; il fait, sur sa demande, la campagne de Russie. C'est
+un soldat, un administrateur et un diplomate, et qui a le goût de ces
+diverses fonctions. Si, à certains moments, il est triste et découragé
+jusqu'à songer au suicide (du moins il le dit), c'est par accident et
+pour des motifs précis: un manque d'argent, un espoir déçu; mais ce
+n'est point par l'effet d'une mélancolie générale; <span class="pagenum"><a id="page004" name="page004"></a>(p. 004)</span> d'une
+lassitude de lymphatique ou d'une imagination de névropathe. Il n'a rien
+d'un René. À plus forte raison n'a-t-il rien d'un jeune épuisé
+d'aujourd'hui. Si vous voulez comprendre quel abîme il peut y avoir à la
+fois entre deux générations et entre deux âmes, lisez le journal de
+Stendhal, cette confession d'un jeune homme du premier Empire; puis
+lisez, par exemple, <i>Sous l'&oelig;il des barbares</i>, ce journal d'un jeune
+homme de la troisième république, et comparez ces deux jeunesses. Vous
+sentirez clairement ce que je ne puis qu'indiquer.</p>
+
+<p>Stendhal est absolument antichrétien. Il est venu à une époque où il
+était possible d'être ainsi. Cela est plus malaisé à présent. Ses
+maîtres de philosophie sont Hobbes, Helvétius et Destutt de Tracy. Il
+est libre de toute croyance et même de tout préjugé, quel qu'il soit. Il
+l'est naturellement, et à un degré qui nous étonne et nous scandalise,
+pauvres ingénus que nous sommes. Nous en conclurions volontiers qu'il y
+avait en lui une étrange dureté foncière. C'est que, nous avons beau
+faire effort pour nous affranchir, il est des cas où, en vertu de notre
+éducation, nous fixons malgré nous des limites à la liberté d'esprit, et
+nous sommes tout prêts à la nommer autrement quand elle insulte à
+certains sentiments que nous jugeons sacrés et hors de discussion. Cette
+dureté se trahit assez souvent chez Beyle. J'en trouve dans le journal
+un très remarquable exemple. Beyle est malade à Paris, et son père, qui
+habite <span class="pagenum"><a id="page005" name="page005"></a>(p. 005)</span> Grenoble, vient de lui refuser une avance sur sa
+pension.</p>
+
+<p>«Je viens de réfléchir deux heures à la conduite de mon père à mon
+égard, étant tristement miné par un fort accès de la fièvre lente que
+j'ai depuis plus de sept mois.</p>
+
+<p>«... Qu'on calcule l'influence d'une fièvre lente de huit mois,
+alimentée par toutes les misères possibles, sur un tempérament déjà
+attaqué d'obstruction et de faiblesse dans le bas-ventre, et qu'on
+vienne me dire que mon père n'abrège pas ma vie!</p>
+
+<p>«... Il ne daigne pas répondre depuis plus de trois mois à des lettres
+où, lui peignant ma misère, je lui demande une légère avance, <i>pour me
+vêtir</i>, sur une pension de trois mille francs, réduite par lui à deux
+mille quatre cents francs, avance dont il peut se rembourser par ses
+mains, aux mois de printemps que je passerai à Grenoble.</p>
+
+<p>«... D'abord tout cela, et vingt pages de détails tous horriblement
+aggravants; mon père est un <i>vilain scélérat</i> à mon égard, n'ayant ni
+vertu, ni pitié. <i>Senza virtù nè carità</i>, comme dit Carolino dans le
+<i>Matrimonio segreto</i>.</p>
+
+<p>«Si quelqu'un s'étonne de ce fragment, il n'a qu'à me le dire, et,
+partant de la définition de la vertu, <i>qu'il me donnera</i>, je lui
+prouverai <i>par écrit</i>, aussi clairement que l'on prouve que toutes nos
+<i>idées</i> arrivent par nos sens, c'est-à-dire aussi évidemment qu'une
+vérité morale puisse être prouvée, que mon <span class="pagenum"><a id="page006" name="page006"></a>(p. 006)</span> père à mon égard a
+eu la conduite d'un malhonnête homme et d'un exécrable père, en un mot
+d'un <i>vilain scélérat</i>.»</p>
+
+<p>Ce défi est assez bizarre. Voici qui l'est plus encore:</p>
+
+<p>«Je finis cet écrit... en réitérant l'offre de prouver <i>quantum dixi</i>,
+par écrit, devant un jury composé des six plus grands hommes existants.
+Si Franklin existait, je le nommerais. Je désigne pour mes trois,
+Georges Gros, Tracy et Chateaubriand, pour apprécier le malheur moral
+dans l'âme d'un poète.</p>
+
+<p>«Si, après cela, vous m'accusez d'être <i>fils dénaturé</i>, vous ne
+raisonnez pas, votre opinion n'est qu'un vain bruit et périra avec
+vous.»</p>
+
+<p>Et il y revient encore avec un acharnement maladif:</p>
+
+<p>«Ou vous <i>niez la vertu</i>, ou mon père a été un vilain scélérat à mon
+égard; quelque faiblesse que j'aie encore pour cet homme, voilà la
+vérité, et je suis prêt à vous le prouver par écrit à la première
+réquisition.»</p>
+
+<p>Or, il paraît bien que ce père était un homme assez rude et
+désagréable; mais, si vous songez que ce tyran, n'ayant lui-même que dix
+mille francs de rente, faisait à son fils, alors âgé de vingt-deux ans,
+une pension de deux mille quatre cents francs qui en vaudraient plus de
+cinq mille aujourd'hui; que Stendhal avait, en outre, une rente de mille
+francs qui lui venait de sa mère et que, si l'argent lui avait <span class="pagenum"><a id="page007" name="page007"></a>(p. 007)</span>
+manqué pour se soigner, c'est qu'il en dépensait beaucoup pour ses
+habits et pour le théâtre, vous verrez peut-être autre chose que de
+l'indépendance d'esprit dans cette furieuse impiété filiale. Et ce n'est
+point là, comme vous le pourriez croire, un simple accès de fièvre: car,
+d'abord, il appelle couramment son père dans le reste du journal: «mon
+bâtard de père»; puis, relisant vingt ans après la page que j'ai citée,
+il ajoute en marge:</p>
+
+<p>«Ne rougis-tu point, au fond du c&oelig;ur, en lisant ceci en 1835?
+Aurais-tu besoin que j'écrivisse la démonstration tout au long?</p>
+
+<p>«Rentre dans toi-même.</p>
+
+<p>«<span class="smcap">Arrêté</span>.»</p>
+
+<p>Et voici ce qu'il avait écrit déjà, en 1832, à propos de la mort de son
+père, dans un de ces articles nécrologiques qu'il se plaisait à composer
+sur lui-même:</p>
+
+<p>«Pendant le premier mois qui suivit cette nouvelle, je n'y pensai pas
+trois fois. Cinq ou six ans plus tard, j'ai cherché en vain à m'en
+affliger. Le lecteur me trouvera mauvais fils, il aura raison.»</p>
+
+<p>En supposant même que tous les griefs de Stendhal aient été fondés, on
+se dit qu'il y a des sentiments qu'on peut sans doute éprouver malgré
+soi, mais qu'il est odieux de s'y complaire, de les développer par
+écrit, parce qu'ils offensent, tout au moins, des conventions trop
+anciennes, trop nécessaires à la vie des sociétés, et vénérables par là
+<span class="pagenum"><a id="page008" name="page008"></a>(p. 008)</span> même. Toute âme un peu délicate, ou, si vous voulez, un peu
+craintive, modeste et religieuse, pensera ainsi. Maintenant, si vous
+cherchez, sur ce point particulier, un cas analogue à celui de Stendhal,
+vous serez tout surpris de rencontrer Mirabeau et Jules Vallès... Et,
+en dépit de son sang froid et de sa sécheresse d'écrivain, vous
+n'hésiterez plus à classer parmi les «violents» cet abstracteur de
+quintessences.</p>
+
+<p>Tout cela n'empêche point Stendhal de se croire extraordinairement
+sensible. «Si je vis, ma conduite démontrera qu'il n'y a pas eu d'homme
+aussi accessible à la pitié que moi... La moindre chose m'émeut, me fait
+venir les larmes aux yeux...» Ces déclarations reviennent à chaque
+instant. Il y a là évidemment un reste de sensiblerie à la façon du
+dix-huitième siècle. Cela veut dire aussi qu'il ressent vivement le
+plaisir et la peine, qu'il est de tempérament voluptueux. Et d'autres
+fois, enfin, c'est simplement sensibilité d'artiste. Il faut commencer
+par sentir les choses profondément&mdash;et brièvement,&mdash;pour être capable de
+les rendre ensuite dans leur vérité.</p>
+
+<p>Il a un immense orgueil, et toutes les formes de l'orgueil, les plus
+petites comme les plus grandes: l'orgueil de César et celui de Brummel.
+Il constate çà et là qu'il était bien habillé (et il décrit son
+costume), qu'il a été beau, brillant, spirituel, profond; qu'il est
+original et qu'il a du génie. Je cite tout à <span class="pagenum"><a id="page009" name="page009"></a>(p. 009)</span> fait au hasard. Il
+relit un de ses cahiers, il en est content et il ajoute: «Il y a
+quelquefois des moments de profondeur dans la peinture de mon
+caractère.» Il vient de prendre une leçon de déclamation: «J'ai joué la
+scène du métromane avec un grand nerf, une verve et une beauté d'organe
+charmantes. J'avais une tenue superbe de fierté et d'enthousiasme.» Et
+plus loin: «La charmante grâce de ma déclamation a interdit Louason.» Ou
+bien: «La réflexion profonde (à la Molière) que je fais dans ce moment,
+etc...» Ou encore: «Je commence à aborder dans le monde le magasin de
+mes idées de poète sur l'homme. Cela donne à ma conversation une
+physionomie inimitable,» etc., etc... Cela est continuel. Penser ainsi
+de soi, passe encore: nous sommes de si plaisants animaux! Mais
+l'écrire! fût-ce pour son bonnet de nuit! Je n'en reviens pas!</p>
+
+<p>Cet orgueil s'accompagnait, comme il arrive souvent, d'une extrême
+timidité, qui n'en était que la conséquence,&mdash;timidité qu'exaspéraient
+encore sa sensibilité d'artiste et sa sagacité d'observateur.
+Orgueilleux, il craignait d'autant plus d'être ridicule; sensible, il
+souffrait d'autant plus de cette crainte; clairvoyant, il rencontrait
+partout des occasions d'en souffrir, ou même les faisait naître. Tout ce
+mécanisme est fort connu, et je vous fais là de la psychologie
+élémentaire.</p>
+
+<p>J'ai dit qu'il était bien de son temps. À l'origine du moins, sa qualité
+maîtresse me paraît avoir été <span class="pagenum"><a id="page010" name="page010"></a>(p. 010)</span> une indomptable énergie. Il croit
+à la toute-puissance de la volonté. Nous le voyons imposer à la sienne
+deux tâches principales.</p>
+
+<p>Premièrement, il veut se faire aimer d'une petite comédienne, Mélanie
+Guilbert, qu'il appelle plus souvent Louason. Le travail de roué naïf
+auquel il se livre, et qu'il nous raconte jour par jour, est impayable.
+Il est seulement fâcheux que la relation en dure trop longtemps, et
+qu'il se répète beaucoup. Il se demande sans cesse: «Ai-je été habile
+aujourd'hui? Non; j'ai fait telle et telle faute. Il faudra que demain
+je dise ceci, je fasse cela.» Comme il n'a que vingt ans, il a encore
+des ingénuités. De temps en temps, il se pose cette question: «Mélanie
+ne serait-elle qu'une coquine?» Un vieux monsieur la traite tout à fait
+familièrement et vient passer chez elle deux ou trois heures par jour.
+Beyle écrit: «Ce vieux monsieur serait-il son entreteneur?» Et un peu
+après: «Non, je m'étais trompé: il vient seulement lui faire répéter ses
+rôles.» Une phrase qui revient toutes les dix pages, c'est celle-ci: «À
+tel moment, si j'avais osé, je l'aurais eue.» Cela devient très comique
+à la longue. Finalement, il fait à Louason sa cour pendant plus d'un an
+sans arriver à rien. C'est timidité; c'est aussi manque d'argent
+(l'argent donnant en ces affaires une grande assurance); c'est surtout
+qu'il s'applique trop, combine trop, se regarde trop faire Et,&mdash;chose
+admirable,&mdash;ce qu'il n'a pu conquérir par toute une <span class="pagenum"><a id="page011" name="page011"></a>(p. 011)</span> année de
+soins assidus et savants,&mdash;trop savants,&mdash;il l'obtient trois ans après,
+à l'improviste, quand il n'y songe presque plus. Et, tandis qu'il
+consacre deux cents pages au récit détaillé de ses man&oelig;uvres et de
+ses stratégies inutiles, il enregistre négligemment, en une ligne, une
+conquête qu'il n'attendait plus: «Dix heures sonnent. J'ai passé la nuit
+hier avec Mélanie.» (J'adoucis l'expression.) Dons Juans,
+instruisez-vous!</p>
+
+<p>En somme, c'est l'histoire d'un premier échec, puisque, s'il arrive à
+son but, c'est après y avoir renoncé et par d'autres moyens que ceux sur
+lesquels il comptait.</p>
+
+<p>Secondement (je ne suis point ici l'ordre des dates), Beyle s'est juré à
+lui-même d'être un grand poète, et un grand poète comique. Cela nous
+surprend un peu, car, si Stendhal fut un inventeur, il n'était nullement
+poète au sens ordinaire et naturel du mot, et il n'avait à aucun degré
+le génie comique. Mais, encore une fois, il n'était pas éloigné de
+croire que l'on fait toujours ce que l'on veut avec énergie. Il procède
+en poésie, comme il a fait en amour, avec suite et méthode, tout un luxe
+de réflexions, de préparations et de préméditations. Savourez, je vous
+prie, la belle candeur de ces confidences (Beyle avait alors vingt ans):
+«Quel est mon but? d'acquérir la réputation du plus grand poète
+français, non point par intrigue, comme Voltaire, mais en la méritant
+véritablement; pour cela, savoir le grec, l'italien, l'anglais. Ne point
+<span class="pagenum"><a id="page012" name="page012"></a>(p. 012)</span> se former le goût sur l'exemple de mes devanciers, mais à coups
+d'analyse, en recherchant comment la poésie plaît aux hommes et comment
+elle peut parvenir à leur plaire autant que possible.» Et alors il
+s'impose d'énormes lectures. Il lit même des dictionnaires de rimes et
+de synonymes, et entreprend de se faire «un dictionnaire de style
+poétique(!) où il mettra toutes les locutions de Rabelais, Amyot,
+Montaigne, Malherbe, Marot, Corneille, La Fontaine, etc.»</p>
+
+<p>Quelques-unes de ses opinions littéraires sont intéressantes et déjà
+révélatrices soit de son caractère, soit de son talent futur. Sans doute
+il est de son temps; il admire encore Crébillon; il déclare, après une
+représentation de <i>la Suite du Misanthrope</i>, que «d'Églantine est le
+plus grand génie qu'ait produit le dix-huitième siècle en
+littérature».&mdash;Je comprends d'ailleurs que ce jeune homme de tant
+d'orgueil et d'énergie place très haut Corneille et même Alfieri: je
+conçois moins que celui qui doit écrire le livre de <i>l'Amour</i> fasse si
+peu de cas du théâtre de Racine. Mais il adore La Fontaine, Pascal, et,
+sans réserve et par-dessus tout, Shakespeare (ce qui était alors un
+sentiment original). Il a le goût et l'amour de la naïveté et de la
+vérité. Il fait d'excellentes remarques sur notre tragédie classique:
+«C'est une fausse délicatesse qui empêche les personnages d'entrer dans
+les détails, ce qui fait que nous ne sommes jamais saisis de terreur,
+comme dans les <span class="pagenum"><a id="page013" name="page013"></a>(p. 013)</span> pièces de Shakespeare. Ils n'osent pas nommer
+leur chambre, ils ne parlent pas assez de ce qui les entoure.»&mdash;«Ducis
+semble avoir oublié <i>qu'il n'est point de sensibilité sans détails</i>. Cet
+oubli est un des défauts capitaux du théâtre français.» Je n'ai pas le
+loisir de développer ici mon impression; mais on sent que, plus tard, le
+romantisme, qu'il défendra, ne sera pas tout à fait la même chose pour
+lui que pour les romantiques, qu'il ne mettra pas les mêmes idées sous
+les mêmes mots, que cette révolution littéraire ne sera à ses yeux qu'un
+développement naturel du génie national dans le sens de la vraie
+simplicité et de la franchise d'observation...</p>
+
+<p>L'histoire de cette seconde entreprise de Beyle est donc l'histoire d'un
+second échec. Je me hâte de dire qu'il n'a pas échoué sur tous les
+points. Il a voulu être un homme du monde, un homme à bonnes fortunes,
+un «homme fort», comme disait Balzac; il s'y est fort appliqué (vous le
+verrez en parcourant ses notes), et il l'a été dans une très honorable
+mesure. Et, enfin, il a été un très subtil psychologue et un romancier à
+peu près unique dans son espèce. Mais avec tout cela on peut dire qu'il
+n'a point fait ce qu'il a voulu le plus énergiquement; et il me semble
+que son journal nous dit pourquoi.</p>
+
+<p>Il voulait le plaisir sous toutes ses formes, mais particulièrement
+l'action grandiose, la domination sur les femmes et sur les hommes. Son
+idéal était celui de l'épicurien, non de celui que célèbrent les
+<span class="pagenum"><a id="page014" name="page014"></a>(p. 014)</span> chansons du Caveau, mais de l'épicurien héroïque de l'antiquité
+ou de la Renaissance, pour qui l'action même et la «vertu» virile
+étaient le meilleur des plaisirs. Il dit, en regrettant de n'avoir pas
+eu de maîtresse à dix-huit ans: «Elle eût trouvé en moi <i>une âme
+romaine</i> pour les choses étrangères à l'amour.» Or, il passe toute sa
+vie dans d'assez médiocres emplois. Il écrit ses deux romans à cinquante
+ans passés, et meurt consul à Civita-Vecchia, sans avoir connu la
+gloire qu'il avait tant désirée. Il a donc pu croire, en mourant, qu'il
+n'avait pas rempli sa destinée.</p>
+
+<p>Voici, je crois, tout le mystère. Il avait reçu de la nature, avec une
+volonté très forte, un don merveilleux d'observation, et, comme on dit
+aujourd'hui, de dédoublement. Il crut que, en mettant cette faculté
+d'analyse au service de sa volonté, il augmenterait la puissance de
+celle-ci. Mais c'est le contraire qui est arrivé. En s'observant
+toujours pour mieux agir, il n'agissait plus que faiblement. Il faut
+être très ignorant de soi pour être vraiment fort, et il faut aussi
+savoir s'arrêter dans la connaissance ou, du moins, dans l'étude des
+autres. Bonaparte avait sur les hommes des notions nettes, mais
+sommaires. Beyle nous dit lui-même: «Je m'arrêtais trop à jouir de ce
+que je sentais... Je connais si fort le jeu des passions... <i>que je ne
+suis jamais sûr de rien, à force de voir tous les possibles</i>». Ce que
+nous raconte le journal, c'est peut-être l'aventure d'un grand homme
+d'action <span class="pagenum"><a id="page015" name="page015"></a>(p. 015)</span> paralysé peu à peu par un incomparable
+analyste,&mdash;lequel a gardé d'ailleurs, dans ses &oelig;uvres écrites, le
+goût le plus décidé pour l'énergie humaine.</p>
+
+<p>À aller au fond des choses, Fabrice del Dongo représente assez
+exactement ce que Stendhal aurait souhaité d'être, et Julien Sorel (dans
+la première partie du <i>Rouge et du Noir</i>) ce qu'il a été. C'est
+l'impression que m'a laissée ce journal&mdash;dont je n'ai pu vous donner,
+par ces quelques lignes, qu'une idée fort imparfaite.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page017" name="page017"></a>(p. 017)</span> BAUDELAIRE</h3>
+
+<p class="title"><i>&OElig;uvres posthumes et Correspondances inédites, précédées d'une étude
+biographique</i>, par Eugène <span class="smcap">Crépet</span>.</p>
+
+
+<p>Le jeune marquis Wolfgang de Cadolles, fils d'émigré, s'enrôle dans
+l'armée de l'empereur par besoin d'action, patriotisme, amour de la
+gloire. Il se distingue à Wagram; l'empereur le décore de sa main, et
+dès lors le marquis appartient corps et âme à Napoléon. Il devient
+rapidement colonel. Après l'abdication de l'empereur, Wolfgang retrouve
+son père rapatrié, et une belle royaliste qu'il aime depuis son
+adolescence, M<sup>me</sup> de Timey. Il est près de faire sa soumission aux
+Bourbons, quand l'empereur revient de l'île d'Elbe. Comme Ney, comme
+Labédoyère, Wolfgang se rallie <i>irrésistiblement</i> à son ancien maître.
+Il se cache après Waterloo; il écrit à M<sup>me</sup> de Timey: «Venez et fuyons
+ensemble.» Elle hésite et répond: «Non.» Seconde lettre de Wolfgang:
+«Puisque vous ne voulez pas fuir avec moi, vous ne m'aimez plus, et je
+me constitue prisonnier.» <span class="pagenum"><a id="page018" name="page018"></a>(p. 018)</span> Et, quoique le roi lui ait accordé
+spontanément sa grâce, il se tue dans sa prison.</p>
+
+<p>Voilà un canevas de drame. Il n'est pas prodigieusement original. Il
+pourrait être de n'importe qui. Or, il est de l'auteur de <i>Une Martyre</i>,
+des <i>Litanies de Satan</i> et de <i>Delphine et Hippolyte</i>. C'est M. Crépet
+qui nous en donne le scénario assez développé dans le volume qu'il vient
+de publier: <i>&OElig;uvres posthumes et Correspondances inédites</i> de Charles
+Baudelaire.</p>
+
+<p>Il faut être juste. Deux scènes, dans ce scénario, portent la marque du
+poète des <i>Fleurs du mal</i>.</p>
+
+<p>Au premier acte, nous avons vu arriver chez le comte de Cadolles un
+soldat français, le trompette Triton, blessé, sanglant, déguenillé.
+Triton, guéri, devient chef des piqueurs du comte, et Wolfgang passe sa
+vie à la chasse avec Triton. «Ce trompette, <i>à son insu, corrompt,
+séduit</i> le marquis. Il lui explique, dans son langage de trompette, dans
+un style violent, pittoresque, grossier, naïf, ce que c'est qu'un
+combat, une charge de cavalerie; ce que c'est que la gloire, les amitiés
+de régiment, etc. Depuis longtemps, bien longtemps, Triton n'a plus de
+famille; il n'est pas rentré au village depuis les grandes guerres de la
+république; il ne sait pas ce qu'est devenue sa mère. Le régiment du
+1<sup>er</sup> houzards est devenu sa famille.&mdash;Une nuit, Wolfgang dit au
+trompette de seller les deux meilleurs chevaux. Et, en route, il lui
+dit:&mdash;Devine où nous allons. Nous <span class="pagenum"><a id="page019" name="page019"></a>(p. 019)</span> allons rejoindre la grande
+armée. Je ne veux pas qu'on se batte sans moi.»</p>
+
+<p>Cela, c'est d'assez bonne et plausible psychologie.</p>
+
+<p>Au quatrième acte, «M<sup>me</sup> de Timey raconte son histoire à Wolfgang. Le
+comte de Timey, qui était un homme très intelligent et très corrompu, a
+été l'amant de sa mère, femme d'un autre émigré français, M<sup>me</sup> d'Evré.
+Avant de mourir, après sa confession, M. le comte de Timey a voulu
+épouser M<sup>lle</sup> d'Evré, qui était peut-être, et probablement même, sa
+fille. Le moribond a employé sa nuit de noces à enseigner à sa femme sa
+corruption morale et sa corruption politique. Il lui a dit finalement:
+<i>Ma chère fille, je laisse dans votre âme virginale l'expérience d'un
+vieux roué</i>. Et puis, il est mort. Ainsi, elle s'est trouvée subitement
+<i>riche, veuve quoique vierge, et pleine d'expérience quoique
+innocente</i>.»</p>
+
+<p>Cela, c'est du bizarre, du surprenant, du diabolique, du satanique, et
+Baudelaire a dû être particulièrement satisfait de cette invention.</p>
+
+<p>Mais, au reste, je ne vous ai parlé de ce plan de drame que pour avoir
+le droit de vous parler, à cette place<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Lien vers la note 1"><span class="smaller">[1]</span></a>, de Baudelaire lui-même. J'ai
+passé, en parcourant ses <i>&OElig;uvres posthumes</i>, par trois impressions.
+J'ai senti l'impuissance et la stérilité de cet homme, et il m'a presque
+irrité par ses prétentions. Puis j'ai senti sa misère, sa souffrance
+intime, et je <span class="pagenum"><a id="page020" name="page020"></a>(p. 020)</span> l'ai plaint; j'ai reconnu en lui des vertus
+d'honnête homme; j'ai cru à sa sincérité d'artiste, dont je doutais
+d'abord.&mdash;Enfin, ayant relu <i>les Fleurs du mal</i>, j'y ai pris plus de
+plaisir que je n'en attendais, et j'ai été contraint de reconnaître,
+quoi qu'en aient dit d'habiles gens, la réelle, l'irréductible
+originalité de cet esprit si incomplet.</p>
+
+<p>J'ouvre les deux petits recueils de «Pensées» de Baudelaire, <i>Fusées</i> et
+<i>Mon c&oelig;ur mis à nu</i>. Il n'y a pas à dire, cela est terriblement
+pauvre, avec de grands airs. C'est la recherche la plus puérile des
+opinions singulières. Et cela aboutit à des paradoxes aussi faciles
+qu'effroyables. Il y en a qui reposent tout entiers sur un mot détourné
+de son sens. Exemple: «L'amour, c'est le goût de la <i>prostitution</i>. Il
+n'est même pas de plaisir noble qui ne puisse être ramené à la
+prostitution. Qu'est-ce que l'art? Prostitution... L'être le plus
+prostitué, c'est l'être par excellence, Dieu.» Ou bien: «L'amour peut
+dériver d'un sentiment généreux. Le goût de la prostitution; mais il
+est bientôt corrompu par le goût de la propriété...» Si vous croyez que
+cela veut dire quelque chose!</p>
+
+<p>Ou bien: «De la féminéité de l'Église, comme raison de son
+omni-puissance.» Ou bien: «Analyse des contre-religions; exemple: la
+prostitution sacrée. Qu'est-ce que la prostitution sacrée? Excitation
+nerveuse.&mdash;Mysticité du paganisme. Le mysticisme, trait d'union entre le
+paganisme et le christianisme. <span class="pagenum"><a id="page021" name="page021"></a>(p. 021)</span> Le paganisme et le christianisme
+se prouvent réciproquement.» Le pire, c'est que je sens ce malheureux
+parfaitement incapable de développer ces notes sibyllines. Les «pensées»
+de Baudelaire ne sont, le plus souvent, qu'une espèce de balbutiement
+prétentieux et pénible. Une fois, il déclare superbement: «J'ai trouvé
+la définition du beau, de mon beau à moi.» Et il écrit deux pages pour
+nous dire qu'il ne conçoit pas la beauté sans mystère ni tristesse; mais
+il ne l'explique pas, il ne saurait. On n'imagine pas une tête moins
+philosophique.</p>
+
+<p>Je ne parle pas de ces maximes d'une perversité si aisée qu'il semble
+qu'on en fabriquerait comme cela à la douzaine: «Moi, je dis: la volupté
+unique et suprême de l'amour gît dans la certitude de faire le mal. Et
+l'homme et la femme savent, de naissance, que dans le mal se trouve
+toute volupté.»&mdash;«Je comprends qu'on déserte une cause pour savoir ce
+qu'on éprouvera à en servir une autre.»&mdash;«Être un homme utile m'a
+toujours paru quelque chose de bien hideux», etc... Et son catholicisme!
+et son dandysme! et son mépris de la femme! et son culte de
+l'artificiel! Que tout cela nous paraît aujourd'hui indigent et banal!
+«La femme est le contraire du dandy. Donc, elle doit faire horreur... La
+femme est <i>naturelle</i>, c'est-à-dire abominable.&mdash;J'ai toujours été
+étonné qu'on laissât les femmes entrer dans les églises. Quelles
+conversations peuvent-elles avoir avec Dieu? La jeune fille, ce qu'elle
+est en réalité. <span class="pagenum"><a id="page022" name="page022"></a>(p. 022)</span> Une petite sotte et une petite salope; la plus
+grande imbécillité unie à la plus grande dépravation.&mdash;Le commerce est,
+par son essence, <i>satanique</i>... Le commerce est <i>naturel</i>, donc il est
+<i>infâme</i>», etc... Tout est de cette force. Ces plats paradoxes me
+feraient presque aimer le plat bon sens de «ce coquin de Franklin».</p>
+
+<p>Pourtant une chose me touche: c'est de voir combien a peiné ce
+malheureux pour produire ces extravagances. Il y a en lui une détresse,
+une angoisse, un sentiment atroce de sa stérilité. Son éditeur nous
+dit très sérieusement: «Nous ne possédons qu'une vingtaine de feuilles
+volantes qui se rattachent aux conceptions des romans et des nouvelles
+<i>que Baudelaire porta vingt ans dans sa tête sans en confier rien au
+papier</i>.» Les chef-d'&oelig;uvre qu'on prémédite vingt ans sans en écrire
+une ligne... je connais cela. Hélas! l'&oelig;uvre posthume de Baudelaire
+se réduit presque à des titres de nouvelles et de romans, tels que: <i>Le
+Marquis invisible</i>, <i>la Maîtresse de l'idiot</i>, <i>la Négresse aux yeux
+bleus</i>, <i>la Maîtresse vierge</i>, <i>les Monstres</i>, <i>l'Autel de la volonté</i>,
+<i>le Portrait fatal</i>... Évidemment ces titres lui semblaient très
+singuliers et très beaux. Mais était-ce pour lui-même quelque chose de
+plus que des titres? Sans cesse, dans sa correspondance, il confesse sa
+paresse, il jure de travailler, et <i>il ne peut pas</i>.</p>
+
+<p>Ce qui me touche encore, c'est son dégoût des hommes et des choses; de
+«ce qui est». Ce dégoût, <span class="pagenum"><a id="page023" name="page023"></a>(p. 023)</span> bien qu'il l'exprime le plus souvent
+avec une insupportable affectation, je le crois, je le sens sincère.
+C'est vraiment une âme née malheureuse, tourmentée de désirs toujours
+indéterminés, toujours inassouvis, toujours douloureux. Cet homme, si
+peu simple&mdash;en apparence,&mdash;si obscur dans ses idées, si préoccupé
+d'étonner et de mystifier les autres, m'eût immensément déplu,
+j'imagine, à une première rencontre. Mais j'aurais bientôt découvert que
+le plus mystifié et le plus étonné de tous, c'était encore lui. Sa
+personne m'aurait sûrement intéressé, et probablement séduit à la
+longue. Ce qu'on ne peut certes lui refuser, c'est d'avoir été un
+Inquiet. Il a eu, au plus haut point, ce qui a manqué à de plus grands
+que lui: le sentiment, le souci et souvent la terreur du Mystère qui
+nous entoure...</p>
+
+<p>Chose inattendue: vers la fin de sa vie, de sa pauvre vie si sombre où
+la débauche morne et appliquée, puis l'opium, le haschich, et, enfin,
+l'alcool, avaient fait tant de ravages, son catholicisme si peu
+chrétien, son catholicisme impie et sensuel, celui des <i>Fleurs du mal</i>,
+semble s'épurer et s'attendrir, et lui descendre,&mdash;ou lui
+remonter,&mdash;dans le c&oelig;ur. Il a honte de lui; il a des idées de
+conversion, de perfectionnement moral. Il écrit: «À Honfleur! le plus
+tôt possible, avant de tomber plus bas... Que de pressentiments et de
+signes envoyés déjà par Dieu, qu'il est <i>grandement temps d'agir</i>!...»
+Et ses notes intimes se terminent par cette page, où il y a, si vous le
+<span class="pagenum"><a id="page024" name="page024"></a>(p. 024)</span> voulez, encore un peu d'artifice et de «pose» en face de
+soi-même, mais où j'ai tout aussi bien le droit de trouver (qui sait?)
+de la simplicité, de la piété, de l'humilité:</p>
+
+<p>«Je me jure à moi-même de prendre désormais les règles suivantes pour
+règles éternelles de ma vie:</p>
+
+<p>«Faire tous les matins ma prière à Dieu, <i>réservoir de toute force et de
+toute justice, à mon père, à Mariette et à Poë</i>, comme intercesseurs:
+les prier de me communiquer <i>la force nécessaire</i> pour accomplir tous
+mes devoirs, et d'octroyer à ma mère une <i>vie assez longue</i> pour jouir
+de ma transformation; travailler toute la journée, ou du moins <i>tant que
+mes forces me le permettront</i>; me fier à Dieu, c'est-à-dire à la justice
+même, pour la réussite de mes projets; faire, tous les soirs, une
+nouvelle prière, pour demander à Dieu la vie et la force pour ma mère et
+pour moi; faire, de tout ce que je gagnerai, quatre parts: une pour la
+vie courante, une pour mes créanciers, une pour mes amis, et une pour ma
+mère; obéir aux principes de la plus stricte sobriété, dont le premier
+est la suppression de tous les excitants, quels qu'ils soient.»</p>
+
+<p>Plus je me rapproche de l'homme, et plus je reviens de mes préventions
+contre l'artiste. Dans toute sa correspondance avec son éditeur et ami
+Poulet-Malassis, il montre de la délicatesse, de la fierté, de la
+franchise, de la fidélité en amitié. Ses lettres à Sainte-Beuve lui font
+tout à fait honneur. Sainte-Beuve <span class="pagenum"><a id="page025" name="page025"></a>(p. 025)</span> témoigna toujours beaucoup
+d'affection à Baudelaire, soit qu'il eût en effet du goût pour sa
+personne, soit qu'il le sentît très malheureux. En tous cas, l'auteur de
+<i>Volupté</i>, qui n'était pas précisément un naïf, n'a pas douté un instant
+de la sincérité du poète des <i>Fleurs du mal</i>. Baudelaire s'épanche avec
+Sainte-Beuve plus librement qu'avec tout autre; il est simple,
+affectueux, confiant. Sainte-Beuve avait coutume de l'appeler: «Mon cher
+enfant»; et Baudelaire (qui blanchit de bonne heure) lui répond de
+Bruxelles (mars 1865): «Quand vous m'appelez: <i>Mon cher enfant</i>, vous
+m'attendrissez et vous me faites rire en même temps. Malgré mes grands
+cheveux blancs qui me donnent l'air d'un académicien (à l'étranger),
+j'ai grand besoin de quelqu'un qui m'aime assez pour m'appeler son
+enfant...» Il lui demande, un jour, un article sur les <i>Histoires
+extraordinaires</i> de Poë; Sainte-Beuve promet l'article, ne l'écrit
+point, et Baudelaire ne lui en veut pas.</p>
+
+<p>L'affection de Baudelaire pour le grand critique datait de loin; <i>les
+Poésies de Joseph Delorme</i> étaient déjà, au collège, un de ses livres de
+prédilection; et à vingt ans, il envoyait des vers (dont quelques uns
+assez beaux) à son poète favori... Et, en effet, les poésies de
+Sainte-Beuve,&mdash;si curieuses, mais qui ne sont aujourd'hui connues et
+aimées que d'un petit nombre de lettrés,&mdash;ressemblent déjà par endroits,
+sinon à des «fleurs du mal», du moins à des fleurs assez malades.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page026" name="page026"></a>(p. 026)</span> M. Crépet a bien raison de dire dans sa Préface: «J'ai la
+conviction que ces documents ne peuvent que servir la mémoire de
+Baudelaire, en la dégageant, sous certains aspects, des ombres qui la
+couvraient.» On constatera, en feuilletant le volume, que Baudelaire fut
+un bon fils. J'entends par là que jamais il ne contrista sa mère
+autrement que par ses vices, dont je ne sais à quel point il faut le
+rendre responsable, et qu'il fut constamment, avec elle, affectueux,
+attentif et tendre. On verra aussi que ce grand débauché garda pendant
+vingt ans une mulâtresse, Jeanne Duval, qui le trompa de toutes les
+façons; que, lorsqu'elle fut, jeune encore, frappée de paralysie, il la
+fit entrer à ses frais à l'hospice Dubois; que, lorsqu'elle en voulut
+sortir avant sa guérison, il revint habiter avec elle, et qu'il ne cessa
+de lui venir en aide, même après qu'il eut fixé sa résidence en
+Belgique, malgré l'extrême gêne à laquelle il était lui-même réduit.</p>
+
+<p>Cette Jeanne Duval, c'est la maîtresse noire, le «vase de tristesse», la
+«grande taciturne», la «sorcière», la «nymphe ténébreuse et chaude» des
+<i>Fleurs du mal</i>. Or, il paraît bien qu'elle n'avait, à part sa race,
+rien de remarquable. Voici son signalement: «Pas très noire, pas très
+belle, cheveux noirs peu crépus, poitrine assez plate, de taille assez
+grande, marchant mal». Une réflexion ne vous vient-elle pas? Toutes les
+femmes que les poètes ont aimées et dont ils ont chanté l'incomparable
+beauté; depuis la <span class="pagenum"><a id="page027" name="page027"></a>(p. 027)</span> maîtresse d'Anacréon jusqu'à celle de
+Baudelaire, en passant par Délie, Cynthie, Béatrix, Laure, Cassandre,
+Elvire...&mdash;si nous les avions sous les yeux telles qu'elles ont été, qui
+sait? elles ressembleraient peut-être à une bande de trottins, de bonnes
+et de figurantes, et nous nous dirions:&mdash;«N'était-ce que cela?» Ô
+bienfaisante poésie, fille de l'éternelle illusion!</p>
+
+<p>Enfin, il est certain que Baudelaire n'a pas été gâté par la vie. Il
+avait sept ans quand sa mère se remaria au colonel Aupick. À vingt ans,
+pour quelque désordre qu'on ignore, il est embarqué par son beau-père
+pour Calcutta. À son retour, il entre en possession de son patrimoine,
+soixante-dix mille francs. En deux ans, il en dépense la moitié; on lui
+donne un conseil judiciaire. Il se refuse obstinément à faire autre
+chose que de la littérature. Il vit donc, pendant vingt ans, de la rente
+des trente-cinq mille francs qui lui restaient, et du produit de sa
+plume (produit fort mince). Or, il ne fait pas, pendant ces vingt ans,
+plus de dix mille francs de dettes nouvelles. Vous jugez que, dans ces
+conditions, il n'a pas dû se livrer souvent à des orgies néroniennes! Il
+s'est débattu jusqu'à la fin dans les plus cruels embarras d'argent. Sur
+ce point, sa correspondance fait mal à lire... Joignez à cela sa maladie
+nerveuse, dont il put bien hâter les progrès par des excès de toute
+sorte, mais qui était d'ailleurs héréditaire. «Mes ancêtres, écrit-il,
+idiots ou maniaques, dans des appartements solennels, tous victimes de
+terribles <span class="pagenum"><a id="page028" name="page028"></a>(p. 028)</span> passions.»... Ah! le pauvre dandy, le pauvre
+mystificateur, le pauvre buveur d'opium, le pauvre diable de poète
+«diabolique»! Comme il faut le plaindre!</p>
+
+<p>Eh bien! non, car, tout compte fait, il a trouvé et laissé après lui
+quelque chose. Son influence, après sa mort, a été très grande sur
+beaucoup de jeunes gens, et même sur des poètes d'un âge mûr. Le
+baudelairisme n'est peut-être pas une fantaisie négligeable dans
+l'histoire de la littérature. Il n'est pas tout entier, quoi qu'on en
+ait dit, dans l'application de deux ou trois procédés d'une certaine
+rhétorique. Quand j'ai lu pour la première fois les <i>Fleurs du mal</i>, je
+n'étais déjà plus un adolescent, et cependant j'en ai senti très
+vivement le charme particulier. Je les ai relues, et je voudrais vous
+dire l'espèce de plaisir qu'elles m'ont fait et ce que j'ai cru y voir.
+Mais le baudelairisme est difficile à définir. Je ne puis qu'indiquer
+très sommairement ce qu'il est, ou ce qu'il a l'air d'être.</p>
+
+<p>C'est une des formes extrêmes, la moins spontanée et la plus maladive,
+de la sensibilité poétique. C'est tout un ensemble d'artifices, de
+contradictions volontaires. Essayons d'en noter quelques-unes.</p>
+
+<p>On y trouve mêlés le réalisme et l'idéalisme. C'est la description
+outrée et complaisante des plus désolants détails de la réalité
+physique, et c'est, dans le même moment, la traduction épurée des idées
+et des <span class="pagenum"><a id="page029" name="page029"></a>(p. 029)</span> croyances qui dépassent le plus l'impression immédiate
+que font sur nous les corps.&mdash;C'est l'union de la sensualité la plus
+profonde et de l'ascétisme chrétien. «Dégoût de la vie, extase de la
+vie», écrit quelque part Baudelaire. On raffine sur les sensations; on
+en crée presque de nouvelles par l'attention et par la volonté; on
+saisit des rapports subtils entre celles de la vue, celles de l'ouïe,
+celles de l'odorat (ces dernières surtout ont été recherchées de
+Baudelaire); on se délecte du monde matériel, et, en même temps, on le
+juge vain,&mdash;ou abominable.&mdash;C'est encore, en amour, l'alliance du mépris
+et de l'adoration de la femme, et aussi de la volupté charnelle et du
+mysticisme. On considère la femme comme une esclave, comme une bête, ou
+comme une simple pile électrique, et cependant on lui adresse les mêmes
+hommages, les mêmes prières qu'à la Vierge immaculée. Ou bien, on la
+regarde comme le piège universel, comme l'instrument de toute chute, et
+on l'adore à cause de sa funeste puissance. Et ce n'est pas tout: dans
+l'instant où l'on prétend exprimer la passion la plus ardente, on
+s'applique à chercher la forme la plus précieuse, la plus imprévue, la
+plus contournée, c'est-à-dire celle qui implique le plus de sang-froid
+et l'absence même de la passion.&mdash;Ou bien, pour innover encore dans
+l'ordre des sentiments, on se pénètre de l'idée du surnaturel, parce que
+cette idée agrandit les impressions, en prolonge en nous le
+retentissement; on pressent le mystère <span class="pagenum"><a id="page030" name="page030"></a>(p. 030)</span> derrière toute chose; on
+croit ou l'on feint de croire au diable; on l'envisage tour à tour ou à
+la fois comme le père du Mal ou comme le grand Vaincu et la grande
+Victime; et l'on se réjouit d'exprimer son impiété dans le langage des
+pieux et des croyants. On maudit le «Progrès»; on déteste la
+civilisation industrielle de ce siècle, comme hostile au mystère; on la
+juge éc&oelig;urante de rationalisme, et, en même temps, on jouit du
+pittoresque spécial que cette civilisation a mis dans la vie humaine et
+des ressources qu'elle apporte à l'art de développer la sensibilité...</p>
+
+<p>Le baudelairisme serait donc, en résumé, le suprême effort de
+l'épicuréisme intellectuel et sentimental. Il dédaigne les sentiments
+que suggère la simple nature. Car les plus délicieux, ce sont les plus
+inventés, les plus savamment ourdis. Le fin du fin, ce sera la
+combinaison de la sensualité païenne et de la mysticité catholique,
+s'aiguisant l'une par l'autre,&mdash;ou de la révolte de l'esprit et des
+émotions de la piété. Comme rien n'égale en intensité et en profondeur
+les sentiments religieux (à cause de ce qu'ils peuvent contenir de
+terreur et d'amour), on les reprend, on les ravive en soi,&mdash;et cela, en
+pleine recherche des sensations les plus directement condamnées par les
+croyances d'où dérivent ces sentiments. On arrive ainsi à quelque chose
+de merveilleusement artificiel... Oui, je crois que c'est bien là
+l'effort essentiel du baudelairisme: unir toujours <span class="pagenum"><a id="page031" name="page031"></a>(p. 031)</span> deux ordres
+de sentiments contraires et, au premier abord, incompatibles, et, au
+fond, deux conceptions divergentes du monde et de la vie, la chrétienne
+et l'autre, ou, si vous voulez, le passé et le présent. C'est le
+chef-d'&oelig;uvre de la Volonté (je mets, comme Baudelaire, une
+majuscule), le dernier mot de l'invention en fait de sentiments, le plus
+grand plaisir d'orgueil spirituel... Et l'on comprend qu'en ce temps
+d'industrie, de science positive et de démocratie, le baudelairisme ait
+dû naître, chez certaines âmes, du regret du passé et de l'exaspération
+nerveuse, fréquente chez les vieilles races...</p>
+
+<p>Maintenant il va sans dire que le baudelairisme est antérieur à
+Baudelaire. Mais les <i>Fleurs du mal</i> en offrent l'expression la plus
+voulue, la plus ramassée et, somme toute, la plus remarquable jusqu'à
+présent. Sans doute, le souffle y est court et haletant; les obscurités
+et les impropriétés d'expression n'y sont pas rares,&mdash;ni même les
+banalités. Avec cela, une douzaine au moins de ces poèmes sont fort
+beaux. Et vous trouverez dans tout le livre de ces vers qui
+appartiennent en propre à Baudelaire, des vers <i>qu'on n'avait pas faits
+avant lui</i>, vers singuliers, «troublants», charmants, mystérieux,
+douloureux...</p>
+
+<p>Ce qui a fait tort à Baudelaire, ce sont ses imitateurs, dont la plupart
+sont intolérables. Il leur doit de paraître aujourd'hui faux et suranné
+à beaucoup d'honnêtes gens. Mais lui-même avait écrit: «Créer <span class="pagenum"><a id="page032" name="page032"></a>(p. 032)</span>
+un poncif, c'est le génie. Je dois créer un poncif. Il y a parfaitement
+réussi.</p>
+
+<p>Le baudelairisme est bon à son heure, pour nous consoler de Voltaire, de
+Béranger, de M. Thiers, et des esprits qui leur ressemblent. Et
+réciproquement.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page033" name="page033"></a>(p. 033)</span> PROSPER MÉRIMÉE<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Lien vers la note 2"><span class="smaller">[2]</span></a></h2>
+
+<p>Les Nouvelles de Prosper Mérimée sont toujours bonnes à lire,
+puisqu'elles sont parfaites, mais, à vingt ans, elles paraissent un peu
+sèches. C'est plus tard qu'on en goûte entièrement la saveur amère, fine
+et profonde: car elles expriment, je crois, l'état le plus distingué où
+se puisse reposer soit notre esprit, soit notre conscience.</p>
+
+<p>On se lasse de bien des choses en littérature. On est frappé et dégoûté
+un jour de la part énorme de superflu que contiennent même beaucoup de
+belles &oelig;uvres. Oui, la peinture des mouvements de l'âme et des
+«passions de l'amour» est intéressante; mais c'est bien long, George
+Sand. Oui, les divers types de l'animal humain vivant en société,
+<span class="pagenum"><a id="page034" name="page034"></a>(p. 034)</span> et ses rapports cachés ou visibles avec le milieu où il se
+développe, sont curieux à étudier; mais c'est bien long, Balzac. Oui,
+«le monde physique existe,» et il y a des arrangements de mots qui
+peuvent ressusciter dans notre imagination les objets absents; mais
+c'est bien long, Gautier. Oui, nous sommes enveloppés de mystère, et
+souvent notre raison côtoie la folie; mais c'est bien long, Edgar Poë.
+Oui, l'humanité dans son fond est abominable et féroce, et la nature n'a
+jamais connu la justice; mais c'est bien long, Zola,&mdash;et c'est bien
+gros.&mdash;Des artistes abondants nous décrivent le monde ou les hommes avec
+un luxe de détails dont nous n'avons que faire; car, nous aussi, nous
+savons regarder. Ils nous étalent leurs sentiments avec une insistance
+et une indiscrétion qui nous rebutent: car, nous aussi, nous savons
+sentir. Il nous suffisait d'être avertis, et «tout ça, c'est de la
+littérature.»</p>
+
+<p>Or, lisez les courts récits de Mérimée. Mécanisme des passions,
+brutalité des instincts, caractères d'hommes, paysages, tristesse des
+choses, effroi de l'inexpliqué, jeux de l'amour et de la mort, tout cela
+s'y trouve noté brièvement et infailliblement, dans un style dont la
+simplicité et la sobriété sont égales à celles de Voltaire, avec quelque
+chose de plus serré, de plus prémédité, de plus aigu. Le choix des
+détails significatifs, le naturel et la propriété de l'expression y sont
+admirables. Cela ne paraît pas «écrit», et cela est sans défaut. C'est
+<span class="pagenum"><a id="page035" name="page035"></a>(p. 035)</span> net, direct, un peu hautain. À une époque où le génie français
+s'épanchait avec une magnifique intempérance, au temps de la poésie
+romantique, au temps des romans débordés, Mérimée, comme Stendhal (mais
+avec plus de souci de l'art), restait sobre et mesuré, gardait tout le
+meilleur de la forme classique,&mdash;en y enfermant tout le plus neuf de
+l'âme et de la philosophie de notre siècle. C'est pourquoi son &oelig;uvre
+demeure. On dirait que sa sécheresse la conserve. «La mort n'y mord.»
+Et, quand nous relisons ces ouvrages d'une si harmonieuse pureté, nous
+sommes étonnés de tout ce qu'ils contiennent sans en avoir l'air; nous
+sommes ravis de cette exacte et précise traduction des choses, où rien
+d'essentiel n'a été omis, où n'a été admis rien de superflu; nous en
+développons la richesse secrète; nous nous apercevons que dans ces
+nouvelles, dont quelques-unes ont été composées voilà cinquante ou
+soixante ans, se trouvent déjà tous les sentiments, toutes les façons de
+voir et de concevoir le monde qui ont paru depuis et qui paraissent
+encore le plus originales. Réalisme, naturalisme, exotisme, pessimisme,
+toutes les écritures de Mérimée en sont profondément imprégnées. Mais
+ces sentiments divers sont tous comprimés et dominés chez lui par un
+autre sentiment, plus général, ou mieux par une manière d'être qui,
+jointe à la qualité particulière de son style, achève de donner sa
+marque à ce rare écrivain: car elle nous <span class="pagenum"><a id="page036" name="page036"></a>(p. 036)</span> révèle, après la
+distinction incomparable de l'artiste, la suprême distinction de
+l'homme.</p>
+
+<p>Cette exquise attitude de l'esprit, il faut voir comment elle naît et de
+quoi elle est faite. Elle suppose beaucoup de science et de
+désenchantement,&mdash;et beaucoup de pudeur et d'orgueil.</p>
+
+<p>Au fond de ces contes si alertes, si rapides, d'un ton si détaché, où
+jamais l'auteur n'exprime directement son opinion sur les hommes ni sur
+les choses, qu'y a-t-il? La philosophie la plus affranchie d'illusions,
+la plus libre et la plus âcre sagesse.</p>
+
+<p>C'est d'abord la vue la plus nette de ce qu'il y a de relatif dans la
+morale, et des différences foncières que les tempéraments, les siècles
+et les pays mettent entre les hommes.</p>
+
+<p>Mateo abat son fils d'un coup de fusil pour avoir livré son hôte. Jadis,
+une balle l'a débarrassé d'un rival d'amour. Pour Mateo la trahison est
+un crime; le meurtre, non. (<i>Mateo Falcone.</i>)&mdash;Don Juan de Marana a été
+pieux, puis sa vie n'est que meurtres et débauches. Un jour, une vision
+l'épouvante et le convertit, et sa vie n'est que pénitence furieuse.
+Mais on a l'impression que, dans ces deux états si différents, la valeur
+morale de don Juan reste pareille: c'est la même créature humaine, ici
+débridée, là terrorisée. (<i>Les Âmes du Purgatoire.</i>)</p>
+
+<p>Par conséquent, le déterminisme le plus radical.&mdash;Il est évident que,
+lorsque l'adjudant met sa montre sous le nez de Fortunato, l'enfant <i>ne
+peut <span class="pagenum"><a id="page037" name="page037"></a>(p. 037)</span> pas</i> résister à la tentation. (<i>Mateo Falcone.</i>)&mdash;Le
+lieutenant Roger est loyal, généreux, brave jusqu'à la folie. Et un jour
+il triche au jeu, non par désespoir, non pour sauver sa maîtresse de la
+misère, mais pour voler. «Quand j'ai triché ce Hollandais, je ne pensais
+qu'à gagner vingt-cinq napoléons, voilà tout. Je ne pensais pas à
+Gabrielle, et voilà pourquoi je me méprise.» (<i>La Partie de Trictrac.</i>)</p>
+
+<p>Puis, c'est la conception la plus tragique et la plus sombre de l'amour,
+passion fatale, inexplicable et cruelle. L'amour est l'ennemi-né de la
+raison, le recruteur de la folie et de la mort.&mdash;Auguste Saint-Clair a
+l'intelligence la plus lucide et la plus froide. Pour rien, pour un
+bibelot d'étagère, il devient jaloux du passé de sa maîtresse, cherche
+un duel absurde et y est tué. (<i>Le Vase étrusque.</i>)&mdash;Dona Teresa aime
+don Juan, qui a tué son père, continue de l'aimer au cloître, le revoit,
+consent à l'enlèvement et meurt de ne pas être enlevée, comme elle
+serait morte de l'avoir été. (<i>Les Âmes du Purgatoire.</i>)&mdash;Une statue
+antique de Vénus va, la nuit, étouffer dans ses bras d'airain un beau
+garçon qui, par jeu, lui a passé au doigt son anneau de fiançailles.
+(<i>La Vénus d'Ille.</i>) Ce n'est qu'un conte merveilleusement arrangé pour
+nous remplir d'inquiétude et d'effroi; mais cette <i>Venus turbulenta</i>,
+cette Vénus méchante, qui étouffe ceux qu'elle aime, c'est aussi, pour
+Mérimée, le symbole véridique de l'amour tel qu'il le conçoit
+d'ordinaire.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page038" name="page038"></a>(p. 038)</span> Le capitaine Ledoux est «un bon marin», qui, blessé à
+Trafalgar, a été congédié «avec d'excellents certificats.» Il s'est fait
+négrier. Un jour il emporte, outre sa marchandise noire, Tamango le
+marchand, qui a eu l'imprudence de venir réclamer à bord sa femme Ayché.
+Révolte des noirs soulevés par Tamango, et massacre de tout l'équipage.
+Après quoi les bons nègres, qui ne savent pas conduire le vaisseau,
+s'entre-mangent, et les derniers meurent de faim. (<i>Tamango.</i>) Il est
+impossible ni d'entasser plus d'horreurs, ni de les raconter avec plus
+de froideur et de précision que ne l'a fait Mérimée dans cette étonnante
+histoire de bestialité, de tortures et de sang. Et, si je ne devais m'en
+tenir aux récits rassemblés dans ce volume, combien d'autres où il
+paraît se complaire dans la peinture ou plutôt dans la notation
+tranquille de la stupidité, de la férocité et de la misère humaines! Il
+y a plus de «pessimisme» (puisque le mot est encore à la mode) dans
+telle nouvelle de Mérimée que dans tous les <i>Rougon-Macquart</i>.</p>
+
+<p>Mais ce sentiment, il ne l'étale jamais, parce que c'est trop facile, et
+à la portée même des sots. Il ne s'attendrit ni ne s'indigne. Contre la
+vision du monde mauvais il a l'ironie, et c'est assez. Ironie presque
+inexprimée, mais continue, et condensée comme un élixir. Celle de
+<i>Tamango</i> est plus âcre et plus recuite que celle même des plus noirs
+chapitres de <i>Candide</i>. Je n'y sais de comparable que l'ironie de
+<i>Gulliver</i>. <span class="pagenum"><a id="page039" name="page039"></a>(p. 039)</span> «...Il faut avoir de l'humanité, et laisser à un
+nègre au moins cinq pieds en longueur et deux en largeur pour s'ébattre,
+pendant une traversée de six semaines et plus, car enfin, disait Ledoux
+à son armateur pour justifier cette mesure libérale, les nègres, après
+tout, sont des hommes comme les blancs.»&mdash;«Cependant le pauvre Tamango
+perdait tout son sang. Le charitable interprète qui la veille avait
+sauvé la vie à six esclaves... lui adressa quelques paroles de
+consolation. Ce qu'il put lui dire, je l'ignore.»&mdash;«...Parmi les
+révoltés, les uns pleuraient; d'autres, levant les mains au ciel,
+invoquaient leurs fétiches et ceux des blancs.» Voilà le ton.</p>
+
+<p>Donc la destinée n'est ni juste ni douce; le monde n'est point bon, et
+il est incompréhensible. Mais allons-nous geindre? ou bien allons-nous
+déclamer? Point; nous ne donnerons pas cette satisfaction à l'obscure
+puissance qui a fait tout cela. Vigny écrivait dans le <i>Mont des
+Oliviers</i>: «Si le ciel est muet, aveugle et sourd au cri des
+créatures...</p>
+
+<p class="poem">
+ Le juste opposera le dédain à l'absence,<br>
+ Et ne répondra plus que par un froid silence<br>
+ Au silence éternel de la Divinité.</p>
+
+<p>C'est aussi l'attitude de Mérimée. Mais son silence, à lui, est tout
+plein de raillerie. C'est un de ses plaisirs de se moquer de la vanité
+de toutes choses, et de ceux qui ne savent pas que tout est
+vanité,&mdash;mais <span class="pagenum"><a id="page040" name="page040"></a>(p. 040)</span> de s'en moquer sans qu'ils s'en doutent, et sans
+descendre à la satire ni à la bouffonnerie, lesquelles sont indignes du
+sage par trop de passion ou d'expansion. Tout ce qu'il se permet, c'est
+de mystifier les autres, discrètement. Être seul à savoir que l'on
+raille, c'est le dernier raffinement de la raillerie. Mystifications, le
+<i>Théâtre de Clara Gazul</i>, <i>la Guzla</i>, <i>la Vénus d'Ille</i>, <i>Lokis</i>, etc.</p>
+
+<p>Autre plaisir. Mérimée aime à voir se développer librement, bonne ou
+mauvaise, la bête humaine; et quand elle est belle, il n'est pas éloigné
+de lui croire tout permis. Il goûte par-dessus tout les époques et les
+pays de vie ardente, de passions fortes et intactes: le XVI<sup>e</sup> siècle,
+la Corse des maquis, l'Espagne picaresque.&mdash;Et ce sceptique a écrit le
+plus beau récit de bataille qui soit: <i>L'enlèvement de la redoute.</i></p>
+
+<p>Il put y avoir, dans la sérénité de ce pessimisme et dans la pudeur avec
+laquelle il se dissimule, quelque affectation; qui le nie? Cette
+attitude n'en a que plus de prix. Elle est l'effort d'une volonté très
+hautaine et d'un très délicat orgueil. Observer (comme fit Mérimée) les
+règles de la plus élégante honnêteté, et cela sans croire à rien
+d'absolu en morale, c'est une manière de protestation contre la réalité
+injuste; et c'est une protestation contre la réalité douloureuse que de
+ne pas daigner se plaindre devant les autres. Mérimée s'est montré,
+vis-à-vis de l'univers et de la cause première, quelle qu'elle soit,
+poli, retenu et dédaigneux, comme il était <span class="pagenum"><a id="page041" name="page041"></a>(p. 041)</span> avec les hommes dans
+un salon. Sa philosophie toute négative s'est tournée en dandysme moral.
+C'est peut-être là sa plus essentielle originalité.</p>
+
+<p>A-t-il beaucoup souffert pour en arriver là? Il nous dit, se peignant
+sous le nom de Saint-Clair: «Il était né avec un c&oelig;ur tendre et
+aimant; mais, à un âge où l'on prend trop facilement des impressions qui
+durent toute la vie, sa sensibilité trop expansive lui avait attiré les
+railleries de ses camarades. Il était fier, ambitieux; il tenait à
+l'opinion comme y tiennent les enfants. Dès lors il se fit une étude de
+cacher tous les dehors de ce qu'il regardait comme une faiblesse
+déshonorante. Il atteignit son but, mais sa victoire lui coûta cher. Il
+put celer aux autres les émotions de son âme trop tendre; mais, les
+renfermant en lui-même, il se les rendit cent fois plus cruelles. Dans
+le monde, il obtint la triste réputation d'insensible et d'insouciant;
+et dans la solitude, son imagination inquiète lui créait des tourments
+d'autant plus affreux qu'il n'aurait voulu en confier le secret à
+personne.»</p>
+
+<p>Le croirons-nous? Si nous le croyons, l'&oelig;uvre de Mérimée n'en sera
+pas moins distinguée pour les raisons que j'ai dites, et l'homme en sera
+plus aimable. Croyons-le donc.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page043" name="page043"></a>(p. 043)</span> BARBEY D'AUREVILLY</h2>
+
+
+<p>Vous vous rappelez les propos mélancoliques de Fantasio sur un monsieur
+qui passe: «.... Je suis sûr que cet homme-là a dans la tête un millier
+d'idées qui me sont absolument étrangères; son essence lui est
+particulière. Hélas! tout ce que les hommes se disent entre eux se
+ressemble: les idées qu'ils échangent sont presque toujours les mêmes
+dans toutes leurs conversations; mais dans l'intérieur de toutes ces
+machines isolées quels replis, quels compartiments secrets! C'est tout
+un monde que chacun porte en lui, un monde ignoré qui naît et qui meurt
+en silence. Quelles solitudes que ces corps humains!»</p>
+
+<p>Nous avons tous éprouvé cela. L'humanité est comme une mêlée de masques.
+Pourtant&mdash;et vous en avez fait sûrement l'expérience,&mdash;parmi ces
+enveloppes mortelles, il y en a chez qui nous sentons ou croyons sentir
+une âme, une personne&mdash;peut-être <span class="pagenum"><a id="page044" name="page044"></a>(p. 044)</span> parce que cette âme a quelque
+ressemblance intime avec la nôtre. Mais, par contre, ne vous est-il pas
+arrivé, en présence de tel homme obscur ou célèbre, de sentir que vous
+êtes bien réellement devant un masque impénétrable dont l'intérieur ne
+vous sera jamais révélé? J'ai eu souvent cette impression gênante. Il y
+a des hommes que j'ai rencontrés et à qui j'ai parlé vingt fois, et qui,
+j'en suis certain, me resteront toujours incompréhensibles. Il me semble
+qu'ils n'ont pas de centre, pas de «moi», qu'ils ne sont qu'un «lieu» où
+se succèdent des phénomènes physiologiques et intellectuels. Je perçois
+chez eux des séries de pensées, d'attitudes, de gestes; mais, quand ils
+me parlent, ce n'est point une personne qui me répond, c'est quelque
+merveilleux automate. Je pourrai les admirer; ils me communiqueront
+peut-être ou me suggéreront des idées, des sentiments que je n'aurais
+pas eus sans eux; mais j'ai, du premier coup, la certitude que je ne les
+aimerai jamais, que je n'aurai jamais avec eux aucune intimité, aucun
+abandon, et qu'ils seront éternellement pour moi des étrangers.</p>
+
+<p>Ce que je dis là de certains hommes, je le dis aussi de certains
+écrivains.</p>
+
+<p>M. Barbey d'Aurevilly m'étonne... Et puis... il m'étonne encore. On me
+cite de lui des mots d'un esprit surprenant, d'un tour héroïque, qui
+joignent l'éclat de l'image à l'imprévu de l'idée. On me dit qu'il parle
+toujours comme cela, et qu'il traverse la <span class="pagenum"><a id="page045" name="page045"></a>(p. 045)</span> vie dans des habits
+spéciaux, redressé, embaumé, pétrifié dans une attitude d'éternelle
+chevalerie, de dandysme ininterrompu et d'obstinée jeunesse. C'est un
+maître écrivain, éloquent, abondant, magnifique, précieux, à panaches, à
+fusées, extraordinairement dénué de simplicité... Avec cela, il m'est
+plus étranger qu'Homère ou Valmiki. Il m'inspire l'admiration la plus
+respectueuse, mais la plus embarrassée, la plus effarée, la plus
+stupéfaite.</p>
+
+<p>Ce n'est pas ma faute. Ces grands airs, ces gestes immenses, ces
+prédilections farouches, cette superstitieuse vision de l'aristocratie,
+cette peur et cet amour du diable, ce catholicisme qui ne recouvre
+aucune vertu chrétienne, cette impertinence travaillée, ces colères, ces
+indignations, cet orgueil, cette façon emphatique et terrible de prendre
+les choses..., j'ai une peine infinie à y entrer. Ce qui rend l'âme de
+M. d'Aurevilly peu accessible à ma bonhomie, ce n'est pas qu'il soit
+aristocrate dans un siècle bourgeois, absolutiste dans un temps de
+démocratie, et catholique dans un temps de science athée (je vois très
+bien comment on peut être tout cela); mais c'est plutôt la manière dont
+il l'est. Je n'ignore pas qu'en réalité les âmes n'appartiennent point
+toutes au temps qui les a fait naître, qu'il y a parmi nous des hommes
+du moyen âge, de la Renaissance et, si vous voulez, du <span class="smcap">XX</span><sup>e</sup> siècle. Je
+consens donc et même je suis charmé que M. d'Aurevilly soit à la fois un
+croisé, un mousquetaire, un roué et un chouan. Mais <span class="pagenum"><a id="page046" name="page046"></a>(p. 046)</span> il l'est
+avec une si hyperbolique furie, une satisfaction si proclamée de n'être
+pas comme nous, un étalage si bruyant, une mise en scène si exaspérée,
+qu'une défiance m'envahit, que l'intérêt tendre que je tenais tout prêt
+pour ce revenant des siècles passés hésite, se trouble, tourne en
+étonnement, et que je ne crois plus avoir devant moi qu'un acteur
+fastueux, ivre de son rôle et dupe de son masque. Il est vrai que le
+labeur, l'excès même et, finalement, la sincérité de cette parade a sa
+beauté. Si ce n'est donc avec une sympathie spontanée et tranquille, ce
+sera du moins avec grande curiosité et révérence que je passerai en
+revue les divers artifices et mensonges M. d'Aurevilly&mdash;qui, au surplus,
+ne sont peut-être pas des artifices, mais de bizarres et grandioses
+illusions. Auquel cas (cela va sans dire) j'admets aisément que ce ne
+soient illusions qu'à mes yeux.</p>
+
+<p>La grande illusion et la plus divertissante de M. d'Aurevilly, c'est
+assurément son catholicisme. Je pense qu'il a la foi. Du moins il
+professe hautement tous les dogmes et, par surcroît, s'émerveille
+volontiers, sans que cela en vaille toujours la peine, des «vues
+profondes de l'Église». Il écrira, par exemple: «Dans l'incertitude où
+l'on était sur le genre de mort de Jeanne, la charité du bon curé
+Caillemer n'eut point à s'affliger d'avoir à appliquer cette sévère et
+<i>profonde</i> loi canonique qui refuse la sépulture à toute personne morte
+d'un suicide et sans <span class="pagenum"><a id="page047" name="page047"></a>(p. 047)</span> repentance.» Il considère comme «abjecte
+et perverse» toute autre doctrine que la doctrine catholique. Enfin il a
+la prétention d'être chaste; il raye courageusement d'un de ses romans
+un «détail libertin de trois lignes», s'imaginant sans doute qu'il n'y
+en a point d'autres dans toute son &oelig;uvre.</p>
+
+<p>Voilà qui est bien. Mais, j'ai beau faire, rien ne me semble moins
+chrétien que le catholicisme de M. d'Aurevilly. Il ressemble à un plumet
+de mousquetaire. Je vois que M. d'Aurevilly porte son Dieu à son
+chapeau. Dans son c&oelig;ur? je ne sais. L'impression qui se dégage de ses
+livres est plus forte que toutes les professions de foi de l'écrivain.
+«L'homme, lisons-nous dans l'<i>Imitation</i>, s'élève au-dessus de la terre
+sur deux ailes: la simplicité et la pureté.» Ces deux ailes manquent
+étrangement à l'auteur d'<i>Une vieille maîtresse</i>. Son &oelig;uvre entière
+respire les sentiments les plus opposés à ceux que doit avoir un enfant
+de Dieu: elle implique le culte et la superstition de toutes les vanités
+mondaines, l'orgueil, et la délectation dans l'orgueil, la complaisance
+la plus décidée et même l'admiration la plus éperdue pour les forts et
+les superbes, fussent-ils ennemis de Dieu. Les damnés exercent sur M.
+d'Aurevilly une irrésistible séduction. Il leur prête toujours des
+facultés mirifiques. Il n'admet pas qu'un damné puisse être un pied-plat
+ou un pauvre diable. L'abbé Sombreval, le prêtre athée et marié, qui
+feint de se convertir pour que sa fille ne meure pas; l'orgueilleux,
+farouche <span class="pagenum"><a id="page048" name="page048"></a>(p. 048)</span> et impassible abbé de la Croix-Jugan, effroyable sous
+les cicatrices de son suicide manqué; le chevalier de Mesnilgrand, le
+truculent et flamboyant athée..., il les voit immenses, il les aime, il
+bouillonne d'admiration autour d'eux. Presque tous les héros des romans
+écrits par ce chrétien sont des athées, et qui ont du génie&mdash;et de
+grands c&oelig;urs. Il les considère avec un effroi plein de tendresses
+secrètes. Il est délicieusement fasciné par le diable.</p>
+
+<p>Mais, si peut-être un peu de tremblement se mêle à son ingénue et
+violente sympathie pour les damnés, c'est avec pleine sécurité et c'est
+d'un amour sans mélange qu'il aime, qu'il glorifie les grands mondains,
+les illustres dandys, les viveurs profonds, les insondables dons Juans:
+Ryno de Marigny, le baron de Brassard, Ravila de Raviles, et combien
+d'autres! Il a un idéal de vie où s'amalgament Benvenuto Cellini, le duc
+de Richelieu et Georges Brummel. Savez-vous un idéal plus antichrétien?</p>
+
+<p>Et est-ce sa critique, croyez-vous, qui lui vaudra le paradis? Je
+comprends et il me plaît que la critique d'un écrivain catholique soit
+intolérante à l'endroit des ennemis de la foi. Mais la critique de M.
+d'Aurevilly est d'une incroyable férocité. Elle sue le plus implacable
+orgueil. Quelques classiques, quelques écrivains ecclésiastiques, Balzac
+et Félicien Mallefille, c'est à peu près tout ce qu'elle épargne. M.
+d'Aurevilly regarde Lacordaire comme un prêtre insuffisant et douteux,
+et peu s'en faut qu'il ne taxe <span class="pagenum"><a id="page049" name="page049"></a>(p. 049)</span> d'immoralité la <i>Vie de sainte
+Marie-Madeleine</i>. Sa critique est aussi étroite pour le moins et aussi
+impitoyable que celle de Louis Veuillot. Mais Veuillot était, je crois,
+«humble de c&oelig;ur» malgré tout, et il y avait chez lui des coins de
+tendresse. Le catholicisme de M. d'Aurevilly ne contient pas une
+parcelle de charité&mdash;ni peut-être de justice. La religion ne lui est
+point une règle de vie, mais un costume historique et un habit de
+théâtre où il se drape en Scapamonte.</p>
+
+<p>Et cela même, je l'avoue, est fort intéressant.</p>
+
+<p>S'il n'est guère catholique, il n'est pas «diabolique» non plus, quoi
+qu'on en ait dit et bien qu'il le croie peut-être. On a fort exagéré la
+corruption de M. d'Aurevilly.</p>
+
+<p>On parle beaucoup, depuis quelques années, de «catholicisme sadique» et
+de «péché de malice.» Il faut voir ce que c'est. Au fond, c'est quelque
+chose d'assez simple. C'est un sentiment qui tient tout entier dans le
+mot de cette Napolitaine qui disait que son sorbet était bon, mais
+qu'elle l'aurait trouvé meilleur s'il avait été un péché. Il consiste, à
+l'origine, à faire le mal, non pour les sensations agréables qu'on en
+retire, mais parce qu'il est le mal, à faire ce que défend Dieu
+uniquement parce que Dieu le défend. Sous cette forme primitive il est
+vieux comme le monde; c'est le crime de Satan: <i>Non serviam</i>. Il suppose
+nécessairement la foi.</p>
+
+<p>Mais notre siècle a inventé une forme nouvelle du <span class="pagenum"><a id="page050" name="page050"></a>(p. 050)</span> péché de
+malice, quelque chose de bâtard et de contradictoire: le péché de malice
+sans la foi, le plaisir de la révolte par ressouvenir et par
+imagination. On ne croit plus, et pourtant certains actes mauvais
+semblent plus savoureux parce qu'ils vont contre ce qu'on a cru. Par
+exemple, le ressouvenir des obligations de la pudeur chrétienne, encore
+qu'on ne se croie plus tenu par elles, nous rend plus exquis les
+manquements à cette pudeur. Nous concevons plus vivement, en effet, nous
+nous représentons dans un plus grand détail et nous perpétrons avec plus
+d'application l'acte qui passe pour péché que celui qui est moralement
+indifférent. L'idée de la loi violée (même quand nous n'y croyons plus)
+nous fait plus attentifs aux sensations dont la recherche constitue la
+violation de cette loi, et par conséquent les avive, les affine et les
+prolonge. C'est pourquoi, depuis Baudelaire, beaucoup de poètes et de
+romanciers se sont plu à mêler les choses de la religion à celles de la
+débauche et à donner à celle-ci une teinte de mysticisme. Il est vrai
+que ce mysticisme simulé peut quelquefois redevenir sincère; car la
+conscience de l'incurable inassouvissement du désir et de sa fatalité,
+le détraquement nerveux qui suit les expériences trop nombreuses et qui
+dispose aux sombres rêveries, tout cela peut faire naître chez le
+débauché l'idée d'une puissance mystérieuse à laquelle il serait en
+proie. Dans l'antique Orient, les cultes mystiques ont été les cultes
+impurs. Cette alliance de la <span class="pagenum"><a id="page051" name="page051"></a>(p. 051)</span> songerie religieuse et de
+l'enragement charnel, des jeunes gens l'ont appelée «satanique». Comme
+il leur plaira! Ce satanisme est, en somme, un divertissement assez
+misérable, et il ne prête qu'à un nombre d'effets littéraires
+extrêmement restreint.</p>
+
+<p>Eh bien, il faut le dire à l'honneur de M. d'Aurevilly, s'il y a chez
+lui du satanisme, ce n'est point celui-là. Son satanisme consiste
+simplement à voir partout le diable&mdash;et, d'abord, à nous raconter, avec
+complaisance et en s'excitant sur ce qu'ils ont d'extraordinaire, des
+actes d'impiété ou des cas surprenants de perversion morale.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Alberte, qui sort du couvent, met, pendant le dîner, son pied sur
+celui de l'officier qui est en pension chez ses parents, de bons
+bourgeois de petite ville. Un mois après, sans avoir rien dit, elle
+entre une nuit dans la chambre de l'officier et se livre, toujours sans
+dire un mot (<i>le Rideau cramoisi</i>).&mdash;Le comte Serlon de Savigny
+empoisonne sa femme, de complicité avec sa maîtresse Hauteclaire, fille
+d'un prévôt, avec laquelle il fait des armes toutes les nuits. Puis il
+épouse Hauteclaire, et tous deux sont et restent <i>parfaitement heureux</i>
+(<i>le Bonheur dans le crime</i>).&mdash;La comtesse de Stasseville, froide,
+spirituelle et mystérieuse, a pour amant, sans que personne s'en doute,
+un gentleman très fort au whist, Mermor de Kéroël. Elle empoisonne sa
+fille par jalousie. Elle a la manie de mâchonner continuellement des
+tiges de résédas, et, après sa <span class="pagenum"><a id="page052" name="page052"></a>(p. 052)</span> mort, on trouve dans son salon,
+au fond d'une caisse de résédas, le cadavre d'un enfant (<i>le Dessous des
+cartes d'une partie de whist</i>).&mdash;Pendant la Terreur, l'abbé Reniant,
+prêtre défroqué, jette aux cochons des hosties consacrées: ces hosties
+avaient été confiées par des prêtres à une pauvre sainte fille qui les
+portait «entre ses tétons,»&mdash;Le major Ydow, quand il découvre que sa
+femme Pudica n'était qu'une courtisane, brise l'urne de cristal où il
+gardait le c&oelig;ur de l'enfant mort qu'il avait cru son fils, et lui
+jette à la tête ce c&oelig;ur qu'elle lui renvoie comme une balle. «C'est
+la première fois certainement que si hideuse chose se soit vue! un père
+et une mère se souffletant tour à tour le visage avec le c&oelig;ur mort de
+leur enfant!» (<i>À un dîner d'athées.</i>)&mdash;Le duc de Sierra-Leone, ayant
+soupçonné don Esteban d'être l'amant de la duchesse, le fait étrangler
+par ses nègres, puis lui arrache le c&oelig;ur et le donne à manger à ses
+chiens. La duchesse, qui est innocente, se fait fille publique pour se
+venger. «Je veux mourir, dit-elle à l'un de ses clients d'une nuit, où
+meurent les filles comme moi... Avec ma vie ignominieuse de tous les
+soirs, il arrivera bien qu'un jour la putréfaction de la débauche
+saisira et rongera enfin la prostituée et qu'elle ira tomber par
+morceaux et s'éteindre dans quelque honteux hôpital. Oh! alors ma vie
+sera payée, ajouta-t-elle avec l'enthousiasme de la plus affreuse
+espérance; alors il sera temps que le duc <span class="pagenum"><a id="page053" name="page053"></a>(p. 053)</span> de Sierra-Leone
+apprenne comment sa femme, la duchesse de Sierra-Leone, aura vécu et
+comment elle meurt» (<i>la Vengeance d'une femme</i>). Et, c'est ainsi que M.
+d'Aurevilly nous terrorise. Mais ce satanisme est un peu celui d'un
+Croque-mitaine.</p>
+
+<p>Ou bien encore M. d'Aurevilly nous montre, dans des faits inexplicables,
+l'action directe du diable. Jeanne le Hardouey voit un jour à l'église
+l'abbé de la Croix-Jugan. La face mutilée du prêtre est horrible. Mais
+Jeanne est prise pour lui d'un effroyable amour; et, comme elle ne peut
+ni dompter sa passion ni l'assouvir, elle se jette dans une mare. Un
+berger, qui la haïssait, le lui avait prédit. Peut-être lui a-t-il jeté
+un sort?... (<i>L'Ensorcelée.</i>) La vieille Malgaigne, qui a eu jadis des
+rapports avec le diable, prédit à l'abbé Sombreval qu'il finira dans
+l'étang de Quesnay... Et, en effet, le prêtre athée, après avoir déterré
+sa fille dont il a causé involontairement la mort, se précipite dans
+l'étang avec le cadavre... (<i>le Prêtre marié</i>).&mdash;Ryno de Marigny épouse
+par amour l'idéale et liliale Hermengarde de Polastron, avec le
+consentement de sa vieille maîtresse, l'Espagnole Vellini. «Va! lui dit
+la Vellini: tu me reviendras!» Et il lui revient, tout en continuant
+d'aimer Hermengarde. C'est que Ryno et la Vellini ont bu du sang l'un de
+l'autre; rien à faire contre cela: c'est un «sort», une «possession»
+(<i>Une vieille maîtresse</i>). Presque tous les héros de M. d'Aurevilly sont
+des «ensorcelés».</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page054" name="page054"></a>(p. 054)</span> Cette croyance, si triomphalement affichée, à l'action du
+diable et à son ingérence dans les affaires humaines, peut paraître
+piquante, surtout quand on se rappelle le caractère si peu chrétien du
+catholicisme de M. d'Aurevilly. Mais tout cela est au fond, assez
+innocent. Il me semble même que celui qui, croyant au diable, l'aimerait
+par enfantillage et romantique bravade, ne serait pas, après tout, un
+être si diabolique; car il resterait un croyant, il aurait de l'univers
+une conception très ferme et très décidée: il ne serait qu'un manichéen
+qui s'amuse à faire un mauvais choix. Le vrai satanisme, c'est la
+négation de Satan aussi bien que de Dieu, c'est le doute, l'ironie,
+l'impossibilité de s'arrêter à une conception du monde, la persuasion
+intime et tranquille que le monde n'a point de sens, est foncièrement
+inutile et inintelligible... De ce satanisme-là, il y en a plus dans
+telle page de Sainte-Beuve, de Mérimée ou de M. Renan, que dans ces
+ingénues <i>Diaboliques</i>.</p>
+
+<p>Le plus fâcheux, c'est que le surnaturel des histoires de M. d'Aurevilly
+est la suppression de toute psychologie. Le farouche écrivain développe,
+exprime violemment, abondamment&mdash;et longuement&mdash;les actes et les
+sentiments de ses personnages: il ne les <i>explique</i> jamais, et ne
+saurait en effet les expliquer sans éliminer le diable&mdash;auquel il tient
+plus qu'à tout. Or il semble bien que M. d'Aurevilly prenne pour
+profondeur cette absence d'explication. <span class="pagenum"><a id="page055" name="page055"></a>(p. 055)</span> Et ce sera là, si vous
+le voulez bien, sa troisième illusion.</p>
+
+<p>Et voici la quatrième. Elle consiste dans une foi absolue,
+imperturbable, à la suprématie physique et intellectuelle, à l'esprit, à
+la beauté, à l'élégance, au «je ne sais quoi» des hommes et des femmes
+du faubourg Saint-Germain. Le faubourg! M. d'Aurevilly y croit encore
+plus que Balzac! Toutes ses grandes dames et tous ses gentilshommes
+sont, sans exception, des créatures quasi surhumaines. Il écrit
+couramment (et je ne sais si vous sentez comme moi ce qu'il y a
+d'impayable dans l'intonation à la fois hautaine et familière et, pour
+ainsi dire, dans le «geste» de ces phrases): «Spirituelles, nobles, du
+ton le plus faubourg Saint-Germain, mais ce soir-là hardies comme des
+pages de la maison du roi, quand il y avait une maison du roi et des
+pages, elles furent d'un étincellement d'esprit, d'un mouvement, d'une
+verve et d'un brio incomparables.»&mdash;«Il fallait qu'il fût trouvé de très
+bonne compagnie pour ne pas être souvent trouvé de la mauvaise. Mais,
+quand on en est réellement, vous savez bien qu'on se passe tout, au
+faubourg Saint-Germain!»&mdash;«Elle était jeune, riche, d'un nom superbe,
+belle, spirituelle, d'une large intelligence d'artiste, et naturelle
+avec cela, comme on l'est dans votre monde, quand on l'est!...»</p>
+
+<p>Mais cette illusion se rattache à une autre plus générale et qui a été
+celle de tous les romantiques. <span class="pagenum"><a id="page056" name="page056"></a>(p. 056)</span> M. d'Aurevilly croit qu'il n'y a
+d'intéressant que l'extraordinaire. Ce n'est chez lui que Laras
+immenses, dons Juans prodigieux, Rolands surnaturels, femmes fatales,
+Messalines démesurées, ou saintes de vitrail plus saintes que les anges.
+Le gonflement est universel. Il y a dans <i>l'Ensorcelée</i> une pauvresse,
+ancienne fille de joie, Clotilde Mauduit: elle devient sibylline,
+monumentale de mystère, de dignité et d'orgueil. M. d'Aurevilly a, comme
+Balzac, des extases et des émerveillements bruyants devant ses
+personnages. Et c'est, dans les détails comme dans les conceptions
+d'ensemble, un romantisme effréné et puéril. «... Je me suis piqué la
+veine où tu as bu, écrit Vellini à Ryno, et je trace ces mots à peine
+lisibles <i>avec l'épingle de mes cheveux sur cette feuille arrachée d'un
+vieux missel...</i>» Et dire que c'est tout le temps comme cela!
+Comprenez-vous qu'au moment même où je cherche à mettre mes impressions
+en ordre, il m'en reste encore quelque ahurissement?</p>
+
+<p>La dernière illusion (est-ce la dernière?) de M. d'Aurevilly consiste à
+croire que le dandysme est quelque chose de considérable et qui fait
+honneur à l'esprit humain. Il a toujours été très préoccupé du dandysme
+et a consacré un volume à Georges Brummel. Voici, je pense, les raisons
+de ce goût singulier.</p>
+
+<p>L'&oelig;uvre que se propose le dandysme est très paradoxale et très
+difficile. Généralement on ne domine les hommes que par la puissance
+matérielle, <span class="pagenum"><a id="page057" name="page057"></a>(p. 057)</span> par le génie des arts ou des sciences, quelquefois
+par l'ascendant de la vertu. Les agréments extérieurs, l'élégance des
+habits, la politesse des manières, tout cela passe, non seulement aux
+yeux des sages, mais même aux yeux des gens du monde quand il s'avisent
+d'être sérieux, pour des avantages très inférieurs à l'esprit, aux
+talents et à la valeur morale.</p>
+
+<p>Or le dandy entreprend de modifier du tout au tout cette opinion si
+profondément enfoncée chez les hommes par une philosophie traditionnelle
+et banale et de bouleverser la hiérarchie des mérites. Délibérément, il
+fait son tout de ces avantages prétendus futiles. C'est aux choses qui
+ont le moins d'importance qu'il se pique d'en attacher le plus. Et cette
+vue volontairement absurde du monde, il arrive à l'imposer aux autres.
+Il réussit à faire croire à la partie oisive et riche de la société que
+d'innover en fait d'usages mondains, de conventions élégantes, d'habits,
+de manières et d'amusements, c'est aussi rare, aussi méritoire, aussi
+digne de considération que d'inventer et de créer en politique, en art,
+en littérature. Il spiritualise la mode. D'un ensemble de pratiques
+insignifiantes et inutiles il fait un art qui porte sa marque
+personnelle, qui plaît et qui séduit à la façon d'un ouvrage de
+l'esprit. Il communique à de menus signes de costume, de tenue et de
+langage, un sens et une puissance qu'ils n'ont point naturellement.
+Bref, <i>il fait croire à ce qui n'existe pas</i>. Il «règne <span class="pagenum"><a id="page058" name="page058"></a>(p. 058)</span> par les
+airs», comme d'autres par les talents, par la force, par la richesse. Il
+se fait, avec rien, une supériorité mystérieuse que nul ne saurait
+définir, mais dont les effets sont aussi réels et aussi grands que ceux
+des supériorités classées et reconnues par les hommes. Le dandy est un
+révolutionnaire et un illusionniste.</p>
+
+<p>Mais il y a plus: cette royauté des manières, qu'il élève à la hauteur
+des autres royautés humaines, il l'enlève aux femmes, qui seules
+semblaient faites pour l'exercer. C'est à la façon et un peu par les
+moyens des femmes qu'il domine. Et cette usurpation de fonctions, il la
+fait accepter par les femmes elles-mêmes et, ce qui est encore plus
+surprenant, par les hommes. Le dandy a quelque chose d'antinaturel,
+d'androgyne, par où il peut séduire infiniment.</p>
+
+<p>Au reste, le dandy est très réellement un artiste à sa manière. C'est
+toute sa vie qui est son &oelig;uvre d'art à lui. Il plaît et règne par les
+apparences qu'il donne à sa personne physique, comme l'écrivain par ses
+livres. Et il plaît tout seul, sans le secours d'autrui. Ce n'est pas,
+comme le comédien, la pensée d'un autre qu'il interprète avec sa
+personne et son corps. Aussi le vrai dandy me paraît-il venir, dans
+l'échelle des mérites, au-dessus du grand comédien.</p>
+
+<p>Enfin, la fonction du dandy est éminemment philosophique. Comme il fait
+quelque chose avec le néant, comme ses inventions consistent en des
+riens parfaitement superflus et qui ne valent que par l'opinion <span class="pagenum"><a id="page059" name="page059"></a>(p. 059)</span>
+qu'il en a su donner, il nous apprend que les choses n'ont de prix que
+celui que nous leur attachons, et que «l'idéalisme est le vrai». Et
+comme, ayant pris la mieux reconnue des vanités, il a su l'égaler aux
+occupations qui passent pour les plus nobles, il nous fait aussi
+entendre par là que tout est vain.</p>
+
+<p>Seulement, pour que le dandy soit tout ce que j'ai dit, une condition
+est nécessaire: il ne faut pas qu'il soit dupe de lui-même. Il faut
+qu'il ait conscience de la profonde ironie et du paradoxe effrayant de
+son &oelig;uvre. M. d'Aurevilly en a-t-il conscience?</p>
+
+<p>C'est la question que je me pose sans cesse en parlant de lui. Et de là
+mon embarras. Est-il dupe des sentiments extraordinaires qu'il affiche,
+de son dandysme, de son catholicisme, de son satanisme un peu enfantin,
+de ses préjugés sur l'aristocratie? Qui distinguera son masque de son
+visage? Je crois que ce qu'il y a de sincère en lui, c'est le goût de la
+grandeur, de la force, de l'héroïsme, et la joie de se sentir
+«différent» de ses contemporains. Il a certes l'imagination puissante et
+parfois épique (<i>le Chevalier Destouches</i>). Mais l'outrance énorme et
+continue de son expression donne à tous ses livres un air théâtral, une
+apparence d'artifice. Il a beau avoir de terribles trompettes dans la
+voix et faire des gestes tout à fait sublimes, je suis effrayé de voir à
+combien peu se réduit le noyau substantiel de ces &oelig;uvres
+redondantes. Parmi des affirmations d'idéalisme et de foi catholique ou
+aristocratique développées avec furie, <span class="pagenum"><a id="page060" name="page060"></a>(p. 060)</span> je vois s'agiter des
+figures étranges et plus qu'humaines; mais je vous jure que je ne les
+sens pas vivre. Je trouve des passions singulières et d'une énergie
+féroce; mais de tous ces drames vous n'extrairez pas, j'en ai peur, une
+goutte de vraie pitié ni de simple tendresse. Toute cette &oelig;uvre où
+s'épand une imagination si riche, où roule une si vertigineuse
+rhétorique, je me dis que, si elle est retentissante, c'est peut-être à
+la façon d'une armure vide, et que si elle est empanachée, c'est
+peut-être comme un catafalque qui recouvre le néant. Cet écrivain
+catapultueux n'est-il donc que le dernier et le plus forcené des
+romantiques? Qu'y a-t-il au juste dans son fait? Histrionisme magnanime
+ou snobisme majestueux? J'hésite et je m'étonne... Et, tandis que je
+demeure stupide, je me rappelle cette réplique de Mesnilgrand dans <i>le
+Dîner d'athées</i>:</p>
+
+<p class="quote">
+ «Mon cher, les hommes... comme moi n'ont été faits de toute
+ éternité que pour étonner les hommes... comme toi!»</p>
+
+<p>Je me le tiens pour dit, et je tâche de transformer mon étonnement en
+admiration. Après tout, l'outrance et l'artifice portés à ce point
+deviennent des choses rares et qu'il faut ne considérer qu'avec respect.
+Mettons, pour sortir de peine, que le chef-d'&oelig;uvre de M. d'Aurevilly,
+c'est M. d'Aurevilly lui-même. Quelle que soit dans son personnage la
+part de la nature et de la volonté, la constance, la sûreté, <span class="pagenum"><a id="page061" name="page061"></a>(p. 061)</span> la
+maîtrise infaillible avec lesquelles il a soutenu ce rôle ne sont pas
+d'un médiocre génie. S'est-il contenté d'achever, de pousser à leur
+maximum d'expression les traits naturels de sa personne physique et
+morale? Ou bien est-ce un masque qu'il s'est composé de toutes pièces et
+qu'il s'est appliqué? On ne sait; et sans doute lui-même ne saurait plus
+le dire. Si c'est un masque, quel prodige de l'art! Ah! comme il tient!
+et depuis combien d'années! secrètement réparé peut-être, mais toujours
+intact aux yeux, sans un trou, sans une fêlure. Soyez tranquille, la
+mort le prendra debout, niant le temps, la tête haute, superbe et
+redressé, et s'épandant en propos fastueux. Quelle force d'âme, quand on
+y songe, dans cet acharnement à garder jusqu'au bout, en présence des
+autres hommes, l'apparence et la forme extérieure du personnage spécial
+qu'on a rêvé d'être et qu'on a été! C'est de l'héroïsme tout simplement,
+et, je vous prie de donner au mot tout son sens. Et si c'est de
+l'héroïsme inutile et incompris, c'est d'autant plus beau.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page063" name="page063"></a>(p. 063)</span> M. PAUL VERLAINE<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Lien vers la note 3"><span class="smaller">[3]</span></a><br>
+
+ET<br>
+
+LES POÈTES «SYMBOLISTES» &amp; «DÉCADENTS»</h2>
+
+<p class="section">I.</p>
+
+<p>Peut-être, au risque de paraître ingénu, vais-je vous parler des poètes
+symbolistes et décadents. Pourquoi? D'abord par un scrupule de
+conscience. Qui sait s'ils sont, autant qu'ils en ont l'air, en dehors
+de la littérature, et si j'ai le droit de les ignorer?&mdash;Puis par un
+scrupule d'amour-propre. Je veux faire comme Paul Bourget, qui se
+croirait perdu d'honneur si une seule manifestation d'art lui était
+restée incomprise.&mdash;Enfin, par un scrupule de curiosité. Il se peut que
+ces poètes soient intéressants à étudier et à définir, et que leur
+personne ou leur &oelig;uvre me communique quelque impression non <span class="pagenum"><a id="page064" name="page064"></a>(p. 064)</span>
+encore éprouvée. Mais, comme j'ai au fond l'esprit timide, j'ai besoin,
+avant de tenter l'aventure, de m'entourer de quelques précautions. Je
+m'abrite derrière deux hypothèses, invérifiables l'une et l'autre, et
+que je n'ai qu'à donner comme telles pour n'être point accusé soit de
+témérité, soit de snobisme.</p>
+
+<p>Premièrement, je suppose que les poètes dits décadents ne sont point de
+simples mystificateurs. À dire vrai, je suis tenté de les croire à peu
+près sincères&mdash;non point parce qu'ils sont terriblement sérieux,
+solennels et pontifiants, mais parce que voilà déjà longtemps que cela
+dure, sans un oubli, sans une défaillance. Il ne leur est jamais échappé
+un sourire. Une mystification si soutenue, qui réclamerait un tel
+effort, et un effort si disproportionné avec le plaisir ou le profit
+qu'on en retire, serait, il me semble, au-dessus des forces humaines.
+Puis j'ai coudoyé quelques-uns de ces initiés, et j'ai eu, sur d'autres,
+des renseignements que j'ai lieu de croire exacts. Il m'a paru que la
+plupart étaient de bons jeunes gens, d'autant de candeur que de
+prétention, assez ignorants, et qui n'avaient point assez d'esprit pour
+machiner la farce énorme dont on les accuse et pour écrire par jeu la
+prose et les vers qu'ils écrivent. Enfin, leur ignorance même et la date
+de leur venue au monde (qui fait d'eux des esprits très jeunes lâchés
+dans une littérature très vieille, des sortes de barbares sensuels et
+précieux), leur vie de <span class="pagenum"><a id="page065" name="page065"></a>(p. 065)</span> noctambules, l'abus des veilles et des
+boissons excitantes, leur désir d'être singuliers, la mystérieuse
+névrose (soit qu'ils l'aient, qu'ils croient l'avoir ou qu'ils se la
+donnent), il me semble que tout cela suffirait presque à expliquer leur
+cas et qu'il n'est point nécessaire de suspecter leur bonne foi.</p>
+
+<p>Secondement, je suppose que le «symbolisme» ou le «décadisme» n'est pas
+un accident totalement négligeable dans l'histoire de la littérature.
+Mais j'ai sur ce point des doutes plus sérieux que sur le premier.
+Certes on avait déjà vu des maladies littéraires: le «précieux» sous
+diverses formes (à la Renaissance, dans la première moitié du XVII<sup>e</sup>
+siècle, au commencement du XVIII<sup>e</sup>), puis les «excès» du romantisme, de
+la poésie parnassienne et du naturalisme. Mais il y avait encore
+beaucoup de santé dans ces maladies; même la littérature en était
+parfois sortie renouvelée. Et surtout la langue avait toujours été
+respectée dans ces tentatives. Les «précieux» et les «grotesques» du
+temps de Louis XIII, les romantiques et les parnassiens avaient continué
+de donner aux mots leur sens consacré, et se laissaient aisément
+comprendre. Il y a plus: les jeux d'un Voiture ou ceux d'un Cyrano de
+Bergerac exigeaient, pour être agréables, une grande précision et une
+grande propriété dans les termes. C'est la première fois, je pense, que
+des écrivains semblent ignorer le sens traditionnel des mots et, dans
+leurs combinaisons, le génie même de <span class="pagenum"><a id="page066" name="page066"></a>(p. 066)</span> la langue française et
+composent des grimoires parfaitement inintelligibles, je ne dis pas à la
+foule, mais aux lettrés les plus perspicaces. Or je pourrais sans doute
+accorder quelque attention à ces logogriphes, croire qu'ils méritent
+d'être déchiffrés, et qu'ils impliquent, chez leurs auteurs, un état
+d'esprit intéressant, s'il m'était seulement prouvé que ces jeunes gens
+sont capables d'écrire proprement une page dans la langue de tout le
+monde; mais c'est ce qu'ils n'ont jamais fait. Cependant, puisqu'une
+curiosité puérile m'entraîne à les étudier, je suis bien obligé de
+présumer qu'ils en valent la peine, et je maintiens ma seconde
+hypothèse.</p>
+
+<p class="section">II.</p>
+
+<p>... En bien, non! je ne parlerai pas d'eux, parce que je n'y comprends
+rien et que cela m'ennuie. Ce n'est pas ma faute. Simple Tourangeau,
+fils d'une race sensée, modérée et railleuse, avec le pli de vingt
+années d'habitudes classiques et un incurable besoin de clarté dans le
+discours, je suis trop mal préparé pour entendre leur évangile. J'ai lu
+leurs vers, et je n'y ai même pas vu ce que voyait le dindon de la fable
+enfantine, lequel, s'il ne distinguait pas très bien, voyait du moins
+quelque chose. Je n'ai pu prendre mon parti de ces séries de vocables
+qui, étant enchaînés selon les lois d'une syntaxe, <span class="pagenum"><a id="page067" name="page067"></a>(p. 067)</span> semblent
+avoir un sens, et qui n'en ont point, et qui vous retiennent
+malicieusement l'esprit tendu dans le vide, comme un rébus fallacieux ou
+comme une charade dont le mot n'existerait pas...</p>
+
+<div class="poem">
+<p>En ta dentelle où n'est notoire<br>
+ Mon doux évanouissement,<br>
+ Taisons pour l'âtre sans histoire<br>
+ Tel v&oelig;u de lèvres résumant.</p>
+
+<p>Toute ombre hors d'un territoire<br>
+ Se teinte itérativement<br>
+ À la lueur exhalatoire<br>
+ Des pétales de remuement...</p>
+</div>
+
+<p>J'ai pris ces vers absolument au hasard dans l'un des petits recueils
+symbolistes, et j'ai eu la naïveté de chercher, un quart d'heure durant,
+ce qu'ils pouvaient bien vouloir dire. J'aurais mieux fait de passer ce
+temps à regarder les signes gravés sur l'obélisque de Louqsor; car du
+moins l'obélisque est proche d'un fort beau jardin, et il est rose,
+d'un rose adorable, au soleil couchant... Si les vers que j'ai cités
+n'ont pas plus de sens que le bruit du vent dans les feuilles ou de
+l'eau sur le sable, fort bien. Mais alors j'aime mieux écouler l'onde ou
+le vent.</p>
+
+<p>L'un d'eux, pourtant, nous a exposé ce qu'ils prétendaient faire dans
+une brochure modestement intitulée <i>Traité du verbe</i>, avec <i>Avant-dire</i>
+de Stéphane Mallarmé. On y voit qu'ils ont inventé (paraît-il) deux
+choses: le symbole et l'instrumentation poétique.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page068" name="page068"></a>(p. 068)</span> L'auteur du <i>Traité du verbe</i> nous explique ce que c'est que le
+symbole:</p>
+
+<div class="quote">
+<p>«Agitons que pour le repos vespéral de l'amante le poète voudrait
+ le site digne qui exhalât vaporeusement le mot <i>aimer</i>.</p>
+
+ <p>«Or, en quête sous les ramures, il s'est lassé, et la nuit est
+ venue sur la vanité de son espoir présomptueux: parmi l'air le
+ plus pur de désastre, en le plus plaisant lieu une voix
+ disparate, un pin sévèrement noir ou quelque rouvre de trop d'ans
+ s'opposait à l'intégral salut d'amour, et la velléité dès lors
+ inerte demeurait muette, sans même la conscience mélancolique de
+ son mutisme.</p>
+
+ <p>«Voudras-tu, poète, te résigner?</p>
+
+ <p>«Non, et les lieux inutiles reverront sa visite: les pierres
+ nuées qui lui plurent, il les ordonnera négligemment en un
+ parterre de mousse dont il garde le puéril souvenir: par son
+ unique vouloir esseulées, hors de mille s'étrangeront là quelques
+ ramures vertes virginalement sur de droits rêves, et perplexes
+ quand sous elles il laissera qui prévalaient d'oiseaux tels
+ rameaux morts gésir, et devinée mieux que vue aux dentelles des
+ verdures amènera large et molle une rivière où des lis
+ gigantesques: un torse nu de vierge en l'eau s'ornera d'une
+ toison mêlée à l'heure d'un soleil saignant son or mourant.</p>
+
+ <p>«Alors pourra venir celle-là: et l'amante au seuil très noblement
+ s'alanguira, comprenant, sa rougeur d'ange exquisement éparse
+ parmi le doux soir, l'Hymen immortel mêlé d'oubli et
+ d'appréhension qui de son murmure visible emplira le site créé.»</p>
+</div>
+
+<p>Cela veut dire, sauf erreur:</p>
+
+<p>&mdash;Supposons que le poète veuille, pour que l'amante y dorme le soir, un
+paysage digne d'elle et qui fasse rêver d'amour. Ce paysage idéal, il le
+demandera vainement à la nature: toujours quelque <span class="pagenum"><a id="page069" name="page069"></a>(p. 069)</span> détail
+disparate y rompra l'harmonie rêvée. Alors il fera son choix dans les
+matériaux que lui offre le monde réel. Il disposera à son gré les
+pierres nuancées; il arrangera les ramures droites sur les troncs
+élancés ou pliants et chargés d'oiseaux; il sèmera le gazon de branches
+mortes et laissera entrevoir, parmi la feuillée, une large rivière, avec
+de grands lis et un torse de vierge, etc.</p>
+
+<p>Et plus loin:</p>
+
+<p class="quote">«L'heure n'est étrange, désormais, de resserrer d'un n&oelig;ud
+ solide les preuves sans ire émises, violettes faveurs de mon
+ songe.»</p>
+
+<p>Cela veut dire: «Résumons-nous.»</p>
+
+<div class="quote">
+<p>«L'idée, qui seule importe, en la vie est éparse.</p>
+
+<p>«Aux ordinaires et mille visions (pour elles-mêmes à négliger) où
+ l'Immortelle se dissémine, le logique et méditant poète les
+ lignes saintes ravisse, desquelles il composera la vision seule
+ digne: le réel et suggestif <span class="smcap">SYMBOLE</span> d'où, palpitante pour le
+ rêve, en son intégrité nue se lèvera l'Idée première et dernière
+ ou vérité.»</p>
+</div>
+
+<p>Cela signifie, je crois, en langage humain, que certaines formes,
+certains aspects du monde physique font naître en nous certains
+sentiments, et que, réciproquement, ces sentiments évoquent ces visions
+et peuvent s'exprimer par elles. Cela signifie aussi, par suite, que le
+poète ne copie pas exactement la réalité, mais ne lui emprunte que ce
+qui correspond, en elle, <span class="pagenum"><a id="page070" name="page070"></a>(p. 070)</span> à l'impression qu'il veut traduire...
+Mais est-ce qu'il ne vous semble pas que nous nous doutions un peu de
+ces choses?</p>
+
+<p>L'invention des symbolistes consiste peut-être à <i>ne pas dire</i> quels
+sentiments, quelles pensées ou quels états d'esprit ils expriment par
+des images. Mais cela même n'est pas neuf. Un <span class="smcap">SYMBOLE</span> est, en somme, une
+comparaison prolongée dont on ne nous donne que le second terme, un
+système de métaphores suivies. Bref, le symbole, c'est la vieille
+«allégorie» de nos pères. Horreur! la pièce de M<sup>me</sup> Deshoulières:
+«Dans ces prés fleuris...» est un symbole! Et c'est un symbole que <i>le
+Vase brisé</i>, si vous rayez les deux dernières strophes.</p>
+
+<p>Seulement, prenez garde: si vous les rayez, celles qui resteront seront
+toujours charmantes; mais vous verrez qu'elles n'exprimeront plus rien
+de bien précis, qu'elles ne vous suggéreront plus que l'idée vague d'une
+brisure, d'une blessure secrète. Les symboles précis et clairs par
+eux-mêmes sont assez peu nombreux. Il est très vrai que la plus belle
+poésie est faite d'images, mais d'images expliquées. Si vous ôtez
+l'explication, vous ne pourrez plus exprimer que des idées ou des
+sentiments très généraux et très simples: naissance ou déclin d'amour,
+joie, mélancolie, abandon, désespoir... Et ainsi (c'est où je voulais en
+venir) le symbolisme devient extrêmement commode pour les poètes qui
+n'ont pas beaucoup d'idées.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page071" name="page071"></a>(p. 071)</span> Et voici la seconde découverte des symbolistes hagards.</p>
+
+<p>On soupçonnait, depuis Homère, qu'il y a des rapports, des
+correspondances, des affinités entre certains sons, certaines formes,
+certaines couleurs et certains états d'âme. Par exemple, on sentait que
+les <i>a</i> multipliés étaient pour quelque chose dans l'impression de
+fraîcheur et de paix que donne ce vers de Virgile:</p>
+
+<p class="poem"><i>Pascitur in silva magna formosa juvenca.</i></p>
+
+<p>On sentait que la douceur des <i>u</i> et la tristesse des <i>é</i> prolongés par
+des muettes contribuaient au charme de ces vers de Racine:</p>
+
+<p class="poem">
+ Ariane, ma s&oelig;ur, de quelle amour blessée<br>
+ Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée!</p>
+
+<p>On n'ignorait pas que les sons peuvent être éclatants ou effacés comme
+les couleurs, tristes ou joyeux comme les sentiments. Mais on pensait
+que ces ressemblances et ces rapports sont un peu fuyants, n'ont rien
+de constant ni de rigoureux, et qu'ils nous sont pour le moins indiqués
+par le sens des mots qui composent la phrase musicale. Si les <i>u</i> et les
+<i>é</i> du distique de Racine nous semblent correspondre à des sons de flûte
+ou à des teintes de crépuscule, c'est bien un peu parce que ce distique
+exprime en effet une idée des plus mélancoliques.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page072" name="page072"></a>(p. 072)</span> Mais si l'on vous demandait à quels instruments de musique, à
+quelles couleurs, à quels sentiments correspondent exactement les
+voyelles et les diphtongues et leurs combinaisons avec les consonnes,
+vous seriez, j'imagine, fort empêché. Et si l'on vous disait que ce
+misérable Arthur Rimbaud a cru, par la plus lourde des erreurs, que la
+voyelle <i>u</i> était verte, vous n'auriez peut-être pas le courage de vous
+indigner; car il vous paraît également possible qu'elle soit verte,
+bleue, blanche, violette et même couleur de hanneton, de cuisse de
+nymphe émue, ou de fraise écrasée.</p>
+
+<p>Or écoutez bien! <i>A</i> est noir, <i>e</i> blanc, <i>i</i> bleu, <i>o</i> rouge, <i>u</i>
+jaune.</p>
+
+<p>Et le noir, c'est l'orgue; le blanc, la harpe; le bleu, le violon; le
+rouge, la trompette; le jaune, la flûte.</p>
+
+<p>Et l'orgue exprime la monotonie, le doute et la simplesse (<i>sic</i>); la
+harpe, la sérénité; le violon, la passion et la prière; la trompette, la
+gloire et l'ovation; la flûte, l'ingénuité et le sourire.</p>
+
+<p>Et vous pourrez voir dans le <i>Traité du verbe</i>, déterminées avec la même
+précision et pour l'éternité, les nuances de son, de timbre, de couleur
+et de sentiment qui résultent des diverses combinaisons des voyelles
+entre elles ou avec les consonnes.</p>
+
+<p>Faisons un acte de foi.</p>
+
+<p>Le bon Sully-Prudhomme ne demandait pas mieux que de le faire. Il disait
+humblement à un jeune <span class="pagenum"><a id="page073" name="page073"></a>(p. 073)</span> «instrumentiste» qui était venu lui
+rendre visite:</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi. J'essaye de comprendre ce que vous voulez faire. Vous
+ne considérez, n'est-ce pas, que la valeur musicale des mots, sans tenir
+compte de leur sens?</p>
+
+<p>Le bon jeune homme répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Nous en tenons compte dans une certaine mesure.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors, dit Sully, prenez garde: vous allez être obscurs.</p>
+
+<p>Dans quelle mesure les jeunes symbolards tiennent encore compte du sens
+des mots, c'est ce qu'il est difficile de démêler. Mais cette mesure est
+petite; et, pour moi, je ne distingue pas bien les endroits où ils sont
+obscurs de ceux où ils ne sont qu'inintelligibles.</p>
+
+<p>Pourtant, dans toute erreur il y a, comme dit Shakespeare, une <i>âme</i> de
+vérité. Si ces jeunes gens voulaient être raisonnables, s'ils ne
+gâtaient point par de damnables exagérations l'évangile qu'ils nous
+apportent, on s'apercevrait qu'ils ont fait deux belles découvertes et
+bien inattendues (car il n'y a guère plus de six mille ans qu'on les
+connaissait).</p>
+
+<p>Ils ont découvert la métaphore et l'harmonie imitative<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Lien vers la note 4"><span class="smaller">[4]</span></a>!</p>
+
+
+<p class="section"><span class="pagenum"><a id="page074" name="page074"></a>(p. 074)</span> III.</p>
+
+<p>Est-ce à dire qu'il n'y eût plus rien à découvrir en poésie?</p>
+
+<p>Je ne dis pas cela. Il y avait quelque chose peut-être. Quoi? je ne
+sais. Quelque chose de moins précis, de moins raisonnable, de moins
+clair, de plus chantant, de plus rapproché de la musique que la poésie
+romantique et parnassienne. Notre poésie a toujours trop ressemblé à de
+la belle prose. Ceux mêmes qui y ont mis le moins de raison en ont
+encore trop mis. Imaginez quelque chose d'aussi spontané, d'aussi
+gracieusement incohérent, d'aussi peu oratoire et discursif que
+certaines rondes enfantines et certaines chansons populaires, des séries
+d'impressions notées comme en rêve. Mais supposez en même temps que ces
+impressions soient très fines, très délicates et très poignantes,
+qu'elles soient celles d'un poète un peu malade, qui a beaucoup exercé
+ses sens et qui vit à l'ordinaire dans un état d'excitation nerveuse.
+Bref, une poésie sans pensée, à la fois primitive et subtile, qui
+n'exprime point des suites d'idées liées entre elles (comme fait la
+poésie classique), ni le monde physique dans la rigueur de ses contours
+(comme fait la poésie parnassienne), mais des états d'esprit où nous ne
+nous distinguons pas bien des choses, où les sensations <span class="pagenum"><a id="page075" name="page075"></a>(p. 075)</span> sont si
+étroitement unies aux sentiments, où ceux-ci naissent si rapidement et
+si naturellement de celles-là qu'il nous suffit de noter nos sensations
+au hasard et comme elles se présentent pour exprimer par là même les
+émotions qu'elles éveillent successivement dans notre âme...</p>
+
+<p>Comprenez-vous?... Moi non plus. Il faut être ivre pour comprendre. Si
+vous l'êtes jamais, vous remarquerez ceci. Le monde sensible (toute la
+rue si vous êtes à Paris, le ciel et les arbres si vous êtes à la
+campagne) vous entre, si je puis dire, dans les yeux. Le monde sensible
+cesse de vous être extérieur. Vous perdez subitement le pouvoir de l'
+«objectiver», de le tenir en dehors de vous. Vous éprouvez réellement
+qu'un paysage n'est, comme on l'a dit, qu'un état de conscience. Dès
+lors il vous semble que vous n'avez qu'à dire vos perceptions pour
+traduire du même coup vos sentiments, que vous n'avez plus besoin de
+préciser le rapport entre la cause et l'effet, entre le signe et la
+chose signifiée, puisque les deux se confondent pour vous... Encore une
+fois, comprenez-vous? Moi je comprends de moins en moins; je ne sais
+plus, j'en arrive au balbutiement. Je conçois seulement que la poésie
+que j'essaye de définir serait celle d'un solitaire, d'un névropathe et
+presque d'un fou, qui serait néanmoins un grand poète. Et cette poésie
+se jouerait sur les confins de la raison et de la démence.</p>
+
+<p>Quant à l'homme de cette poésie, je veux que ce <span class="pagenum"><a id="page076" name="page076"></a>(p. 076)</span> soit un être
+exceptionnel et bizarre. Je veux qu'il soit, moralement et socialement,
+à part des autres hommes. Je me le figure presque illettré. Peut-être
+a-t-il fait de vagues humanités; mais il ne s'en est pas souvenu. Il
+connaît peu les Grecs, les Latins et les classiques français: il ne se
+rattache pas à une tradition. Il ignore souvent le sens étymologique des
+mots et les significations précises qu'ils ont eues dans le cours des
+âges; les mots sont donc pour lui des signes plus souples, plus
+malléables qu'ils ne nous paraissent, à nous. Il a une tête étrange, le
+profil de Socrate, un front démesuré, un crâne bossué comme un bassin de
+cuivre mince. Il n'est point civilisé; il ignore les codes et la morale
+reçue. On a vu dans le cénacle parnassien sa face de faune cornu, fils
+intact de la nature mystérieuse. Il s'enivrait, avec les autres, de la
+musique des mots, mais de leur musique seulement; et il est resté un
+étranger parmi ces Latins sensés et lucides...</p>
+
+<p>Un jour, il disparaît. Qu'est-il devenu? Je vais jusqu'au bout de ma
+fantaisie. Je veux qu'il ait été publiquement rejeté hors de la société
+régulière. Je veux le voir derrière les barreaux d'une geôle, comme
+François Villon, non pour s'être fait, par amour de la libre vie,
+complice des voleurs et des malandrins, mais plutôt pour une erreur de
+sensibilité, pour avoir mal gouverné son corps et, si vous voulez, pour
+avoir vengé, d'un coup de couteau involontaire et donné comme en songe,
+un amour réprouvé par les <span class="pagenum"><a id="page077" name="page077"></a>(p. 077)</span> lois et coutumes de l'Occident
+moderne. Mais, socialement avili, il reste candide. Il se repent avec
+simplicité, comme il a péché&mdash;et d'un repentir catholique, fait de
+terreur et de tendresse, sans raisonnement, sans orgueil de pensée: il
+demeure, dans sa conversion comme dans sa faute, un être purement
+sensitif...</p>
+
+<p>Puis une femme, peut-être, a eu pitié de lui, et il s'est laissé
+conduire comme un petit enfant. Il reparaît, mais continue de vivre à
+l'écart. Nul ne l'a jamais vu ni sur le boulevard, ni au théâtre, ni
+dans un salon. Il est quelque part, à un bout de Paris, dans
+l'arrière-boutique d'un marchand de vin, où il boit du vin bleu. Il est
+aussi loin de nous que s'il n'était qu'un satyre innocent dans les
+grands bois. Quand il est malade ou à bout de ressources, quelque
+médecin, qu'il a connu interne autrefois, le fait entrer à l'hôpital;
+il s'y attarde, il y écrit des vers; des chansons bizarres et tristes
+bruissent pour lui dans les plis des froids rideaux de calicot blanc. Il
+n'est point déclassé: il n'est pas classé du tout. Son cas est rare et
+singulier. Il trouve moyen de vivre dans une société civilisée comme il
+vivrait en pleine nature. Les hommes ne sont point pour lui des
+individus avec qui il entretient des relations de devoir et d'intérêt,
+mais des formes qui se meuvent et qui passent. Il est le rêveur. Il a
+gardé une âme aussi neuve que celle d'Adam ouvrant les yeux à la
+lumière. La réalité a toujours pour lui le décousu et l'inexpliqué d'un
+songe...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page078" name="page078"></a>(p. 078)</span> Il a bien pu subir un instant l'influence de quelques poètes
+contemporains; mais ils n'ont servi qu'à éveiller en lui et à lui
+révéler l'extrême et douloureuse sensibilité, qui est son tout. Au fond,
+il est sans maître. La langue, il la pétrit à sa guise, non point, comme
+les grands écrivains, parce qu'il la sait, mais, comme les enfants,
+parce qu'il l'ignore. Il donne ingénument aux mots des sens inexacts. Et
+ainsi il passe auprès de quelques jeunes hommes pour un abstracteur de
+quintessence, pour l'artiste le plus délicat et le plus savant d'une fin
+de littérature. Mais il ne passe pour tel que parce qu'il est un
+barbare, un sauvage, un enfant... Seulement cet enfant a une musique
+dans l'âme, et, à certains jours, il entend des voix que nul avant lui
+n'avait entendues...</p>
+
+
+<p class="section">IV.</p>
+
+<p>Les traits que je viens de rassembler par caprice et pour mon plaisir,
+je ne prétends pas du tout qu'ils s'appliquent à la personne de M. Paul
+Verlaine. Mais pourtant il me semble que l'espèce de poésie vague, très
+naïve et très cherchée, que je m'efforçais de définir tout à l'heure,
+est un peu celle de l'auteur des <i>Poèmes saturniens</i> et de <i>Sagesse</i>
+dans ses meilleures pages. La poésie de M. Verlaine représente pour moi
+le dernier degré soit d'inconscience, soit de raffinement, que mon
+esprit infirme puisse admettre. Au <span class="pagenum"><a id="page079" name="page079"></a>(p. 079)</span> delà, tout m'échappe: c'est
+le bégayement de la folie; c'est la nuit noire; c'est, comme dit
+Baudelaire, le vent de l'imbécillité qui passe sur nos fronts. Parfois
+ce vent souffle et parfois cette nuit s'épanche à travers l'&oelig;uvre de
+M. Verlaine; mais d'assez grandes parties restent compréhensibles; et,
+puisque les ahuris du symbolisme le considèrent comme un maître et un
+initiateur, peut-être qu'en écoutant celles de ses chansons qui offrent
+encore un sens à l'esprit, nous aurons quelque soupçon de ce que
+prétendent faire ces adolescents ténébreux et doux.</p>
+
+<p>Dans leur ensemble, les <i>Poèmes saturniens</i> (comme beaucoup d'autres
+recueils de vers de la même époque) sont tout simplement le premier
+volume d'un poète qui a fréquenté chez Leconte de Lisle et qui a lu
+Baudelaire. Mais ce livre offre déjà certains caractères originaux.</p>
+
+<p>On dirait d'abord que ce poète est, peu s'en faut, un ignorant.&mdash;Vous me
+répondrez que vous en connaissez d'autres, et que cela ne suffit pas
+pour être original.&mdash;Mais je suppose ce point admis que, malgré tout et
+en dépit de ce qui lui manque, M. Verlaine est un vrai poète. Disons
+donc que ce poète est souvent peu attentif au sens et à la valeur des
+signes écrits qu'il emploie, et que, d'autres fois, il se laisse prendre
+aux grands mots ou à ceux qui lui paraissent distingués.</p>
+
+<p>J'ouvre le livre à la première page. Dans les vingt vers qui servent de
+préface, je lis que les hommes <span class="pagenum"><a id="page080" name="page080"></a>(p. 080)</span> nés sous le signe de Saturne
+doivent être malheureux,</p>
+
+<p class="poem">
+ Leur plan de vie étant dessiné ligne à ligne<br>
+ Par la <i>logique</i> d'une influence maligne.</p>
+
+<p>Que veut dire ici le mot <i>logique</i>, je vous prie? Je vois au même
+endroit que le sang de ces hommes</p>
+
+<p class="poem">
+<span class="add12em">Roule</span><br>
+ En grésillant leur triste idéal qui s'écroule.</p>
+
+<p>Voilà des métaphores qui ne se suivent guère. Je tourne la page. J'y lis
+que, dans l'Inde antique,</p>
+
+<p class="poem">
+ <i>Une connexité grandiosement alme</i><br>
+ Liait le Kçhatrya serein au chanteur calme.</p>
+
+<p>Je continue à feuilleter. Je trouve des «grils sculptés qu'<i>alternent</i>
+des couronnes» et «des éclairs <i>distancés</i> avec art», et de très
+nombreux vers comme celui-ci, qui unit d'une façon si choquante une
+expression scientifique et des mots de poète:</p>
+
+<p class="poem">
+ <i>L'atmosphère ambiante</i> a des <i>baisers de s&oelig;ur</i>.</p>
+
+<p>Ces bigarrures fâcheuses, ces dissonances baroques, vous les rencontrez
+à chaque instant chez M. Verlaine, et plus nombreuses d'un volume à
+l'autre. Chose inattendue, ce poète, que ses disciples regardent comme
+un artiste si consommé, écrit par <span class="pagenum"><a id="page081" name="page081"></a>(p. 081)</span> moments (osons dire notre
+pensée) comme un élève des écoles professionnelles, un officier de santé
+ou un pharmacien de deuxième classe qui aurait des heures de lyrisme. Il
+y a une énorme lacune dans son éducation littéraire. La mienne, il est
+vrai, me rend peut-être plus sensible que de raison à ces insuffisances
+et à ces ridicules.</p>
+
+<p>C'est amusant, après cela, de le voir faire l'artiste impeccable, le
+sculpteur de strophes, le monsieur qui se méfie de l'inspiration,&mdash;et
+écrire avec béatitude:</p>
+
+<p class="poem">
+ À nous qui ciselons les mots comme des coupes<br>
+ Et qui faisons des vers émus très froidement...<br>
+ Ce qu'il nous faut, à nous, c'est, aux lueurs des lampes,<br>
+ La science conquise et le sommeil dompté.</p>
+
+<p>Mais cet écrivain si malhabile a pourtant déjà, je ne sais comment, des
+vers d'une douceur pénétrante, d'une langueur qui n'est qu'à lui et qui
+vient peut-être de ces trois choses réunies: charme des sons, clarté du
+sentiment et demi-obscurité des mots. Par exemple, il nous dit qu'il
+rêve d'une femme inconnue, qui l'aime, qui le comprend, qui pleure avec
+lui; et il ajoute:</p>
+
+<div class="poem">
+<p>Son nom? Je me souviens qu'il est doux et sonore<br>
+ Comme ceux des <i>aimés que la vie exila</i>.</p>
+
+<p>Son regard est pareil aux regards des statues,<br>
+ Et pour sa voix lointaine, et calme, et grave, elle a<br>
+ <i>L'inflexion des voix chères qui se sont tues</i>.</p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page082" name="page082"></a>(p. 082)</span> N'y regardez pas de trop près. «Les aimés que la vie exila»,
+cela veut-il dire «ceux pour qui la vie fut un exil», ou «ceux qui ont
+été exilés de la vie, ceux qui sont morts»?&mdash;«L'inflexion des voix
+chères qui se sont tues», qu'est-ce que cela? Est-ce l'inflexion
+qu'avaient ces voix? ou l'inflexion qu'elles ont maintenant quoiqu'elles
+se taisent, celle qu'elles ont dans le souvenir?&mdash;En tous cas, ce que
+ces vers équivoques nous communiquent clairement, c'est l'impression de
+quelque chose de lointain, de disparu, et que nous pouvons seulement
+rêver. Et l'on m'a dit que ces vers étaient délicieux, et je l'ai cru.</p>
+
+<p class="poem">
+ De la douceur! de la douceur! de la douceur!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est cela? direz-vous. Une phrase de vaudeville, sans doute? Cela
+rappelle le «bénin, bénin», de M. Fleurant.&mdash;Point. C'est un vers plein
+d'ingénuité par où commence un sonnet très tendre. Et ce sonnet est
+joli, et j'en aime les deux tercets:</p>
+
+<div class="poem">
+<p>Mais dans ton cher c&oelig;ur d'or, me dis-tu, mon enfant,<br>
+ La fauve passion va sonnant l'oliphant.<br>
+ Laisse-la trompetter à son aise, la gueuse!</p>
+
+<p>Mets ton front sur mon front et ta main dans ma main,<br>
+ Et fais-moi des serments que tu rompras demain,<br>
+ Et pleurons jusqu'au jour, ô petite fougueuse.</p>
+</div>
+
+<p>J'aime aussi la <i>Chanson d'automne</i>, quoique certains <span class="pagenum"><a id="page083" name="page083"></a>(p. 083)</span> mots
+(<i>blême</i> et <i>suffocant</i>) ne soient peut-être pas d'une entière
+propriété et s'accordent mal avec la «langueur» exprimée tout de suite
+avant:</p>
+
+<div class="poem20">
+<p>Les sanglots longs<br>
+ Des violons<br>
+<span class="add1em">De l'automne</span><br>
+ Blessent mon c&oelig;ur<br>
+ D'une langueur<br>
+<span class="add1em">Monotone.</span></p>
+
+<p>Tout suffocant<br>
+ Et blême, quand<br>
+<span class="add1em">Sonne l'heure,</span><br>
+ Je me souviens<br>
+ Des jours anciens,<br>
+<span class="add1em">Et je pleure.</span></p>
+
+<p>Et je m'en vais<br>
+ Au vent mauvais<br>
+<span class="add1em">Qui m'emporte</span><br>
+ De çà, de là,<br>
+ Pareil à la<br>
+<span class="add1em">Feuille morte.</span></p>
+</div>
+
+<p>(Mais, j'y pense, la douceur triste de l'automne comparée aux longs
+sanglots des violons, c'est bien une de ces assimilations que l'auteur
+du <i>Traité du verbe</i> croit avoir inventées. Or, me reportant à ce
+mystérieux traité, j'y vois que les sons <i>o</i> et <i>on</i> correspondent aux
+«cuivres glorieux», et non pas aux violons: que ceux-ci sont représentés
+par les voyelles <i>e</i>, <i>é</i>, <i>è</i>, et par les consonnes <i>s</i> et <i>z</i>, et
+qu'ils traduisent <span class="pagenum"><a id="page084" name="page084"></a>(p. 084)</span> non pas la tristesse, mais la passion et la
+prière... À qui donc entendre?)</p>
+
+
+<p class="section">V.</p>
+
+<p>Nous n'avons encore vu, dans M. Verlaine, qu'un poète élégiaque inégal
+et court, d'un charme très particulier çà et là. Mais déjà dans les
+<i>Poèmes saturniens</i> se rencontrent des poésies d'une bizarrerie malaisée
+à définir, qui sont d'un poète un peu fou ou qui peut-être sont d'un
+poète mal réveillé, le cerveau troublé par la fumée des rêves ou par
+celle des boissons, en sorte que les objets extérieurs ne lui arrivent
+qu'à travers un voile et que les mots ne lui viennent qu'à travers des
+paresses de mémoire.</p>
+
+<p>Écoutez d'abord ceci:</p>
+
+<div class="poem20">
+<p>La lune plaquait ses teintes de zinc<br>
+<span class="add2em">Par angles obtus;</span><br>
+ Des bouts de fumée en forme de cinq<br>
+ Sortaient drus et noirs des hauts toits pointus.</p>
+
+<p>Le ciel était gris. La bise pleurait<br>
+<span class="add2em">Ainsi qu'un basson.</span><br>
+ Au loin un matou frileux et discret<br>
+ Miaulait d'étrange et grêle façon.</p>
+
+<p>Moi, j'allais rêvant du divin Platon<br>
+<span class="add2em">Et de Phidias,</span><br>
+ Et de Salamine et de Marathon,<br>
+ Sous l'&oelig;il clignotant des bleus becs de gaz.</p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page085" name="page085"></a>(p. 085)</span> Et puis c'est tout.&mdash;Qu'est-ce que c'est que ça?&mdash;C'est une
+impression. C'est l'impression d'un monsieur qui se promène dans une rue
+de Paris la nuit, et qui songe à Platon et à Salamine, et qui trouve
+drôle de songer à Salamine et à Platon «sous l'&oelig;il des becs de
+gaz».&mdash;Pourquoi est-ce drôle?&mdash;Je ne sais pas. Peut-être parce que
+Platon est mort voilà plus de deux mille ans et parce qu'un coin de rue
+parisienne est extrêmement différent de l'idée que nous nous faisons du
+Pnyx ou de l'Acropole.&mdash;Mais, à ce compte, tout est
+drôle.&mdash;Parfaitement. Un poète selon la plus récente formule est avant
+tout un être étonné.&mdash;Mais ce monsieur qui est si fier de penser à
+Platon en flânant sur le trottoir, l'a-t-il lu?&mdash;À la vérité, je ne
+crois pas.&mdash;Mais le paysage nocturne qu'il nous décrit n'est-il pas
+difficile à concevoir? «Plaquer des teintes de zinc <i>par angles obtus</i>»,
+cela n'a aucun sens. Voit-on si nettement la fumée des toits, la nuit,
+surtout quand les becs de gaz sont allumés? Et cette fumée a-t-elle
+jamais la forme d'un cinq, surtout quand il fait du vent («La bise
+pleurait»)? Et, si la lune éclaire, comment le ciel peut-il être «gris»?
+Et, si le matou qu'on entend est «discret», comment peut-il miauler
+«d'étrange façon»? Il y a dans tout cela bien des mots mis au
+hasard.&mdash;Justement. Ils ont le sens qu'a voulu le poète, et ils ne l'ont
+que pour lui. Et, de même, lui seul sent le piquant du rapprochement de
+Platon et des becs de gaz. Mais il ne <span class="pagenum"><a id="page086" name="page086"></a>(p. 086)</span> l'explique pas, il en
+jouit tout seul. La poésie nouvelle est essentiellement
+subjective.&mdash;Tant mieux pour elle. Mais cette poésie nouvelle n'est
+alors qu'une sorte d'aphasie.&mdash;Il se peut.</p>
+
+<p>Enfin, voici un exemple de poésie proprement symboliste (je ne dis pas
+symbolique, car la poésie symbolique, on la connaissait déjà, c'était
+celle que l'on comprenait):</p>
+
+<p class="poem20">
+ Le souvenir avec le crépuscule<br>
+ Rougeoie et tremble à l'ardent horizon<br>
+ De l'espérance en flamme qui recule<br>
+ Et s'agrandit ainsi qu'une cloison<br>
+ Mystérieuse, où mainte floraison<br>
+ &mdash;Dahlia, lis, tulipe et renoncule&mdash;<br>
+ S'élance autour d'un treillis et circule<br>
+ Parmi la maladive exhalaison<br>
+ De parfums lourds et chauds, dont le poison<br>
+ &mdash;Dahlia, lis, tulipe et renoncule,&mdash;<br>
+ Noyant mes sens, mon âme et ma raison,<br>
+ Mêle dans une immense pâmoison<br>
+ Le souvenir avec le crépuscule.</p>
+
+<p>Saisissez-vous? On conçoit qu'il y ait un rapport, une ressemblance
+entre le souvenir et le crépuscule, entre la mélancolie du couchant, du
+jour qui se meurt, et la tristesse qu'on éprouve à se rappeler le passé
+mort. Mais entre le crépuscule et l'espérance? Comment l'esprit du poète
+va-t-il de l'un à l'autre? Sans doute le crépuscule peut figurer le
+souvenir parce qu'il est triste comme lui; et il peut (plus
+difficilement) figurer aussi l'espérance parce qu'il est encore <span class="pagenum"><a id="page087" name="page087"></a>(p. 087)</span>
+lumineux et qu'il a quelquefois des couleurs éclatantes et
+paradisiaques; mais comment peut-il figurer les deux à la fois? Et «le
+souvenir rougeoyant avec le crépuscule à l'horizon de l'espérance»,
+qu'est-ce que cela signifie, dieux justes? La «maladive exhalaison de
+parfums lourds» (les parfums du dahlia et de la tulipe?), c'est, si vous
+voulez, le souvenir; mais «l'immense pâmoison», ce serait plutôt
+l'espérance... Ô ma tête!...</p>
+
+<p>Jadis, quand on traduisait un état moral par une image empruntée au
+monde extérieur, chacun des traits de cette image avait sa
+signification, et le poète aurait pu rendre compte de tous les détails
+de sa métaphore, de son allégorie, de son symbole. Mais ici le poète
+exprime par une seule image deux sentiments très distincts; puis il la
+développe pour elle-même où plutôt la laisse se développer avec une
+sorte de caprice languissant. En réalité, il note sans dessein, sans nul
+souci de ce qui les lie, les sensations et les sentiments qui surgissent
+obscurément en lui, un soir, en regardant le ciel rouge encore du soleil
+éteint. «... Crépuscule; souvenir... Il rougeoie; espérance... Il
+fleurit; dahlia, lis, tulipe, renoncule; treillis de serre; parfums
+chauds... On pâme, on s'endort...; souvenir; crépuscule...» Ni le
+rapport entre les images et les idées, ni le rapport des images entre
+elles n'est énoncé. Et avec tout cela (relisez, je vous prie), c'est
+extrêmement doux à l'oreille. La phrase, avec ses reprises de mots, ses
+rappels de <span class="pagenum"><a id="page088" name="page088"></a>(p. 088)</span> sons, ses entrelacements et ses ondoiements, est
+d'une harmonie et d'une mollesse charmantes. L'unité de cette petite
+pièce n'est donc point dans la signification totale des mots assemblés,
+mais dans leur musique et dans la mélancolie et la langueur dont ils
+sont tout imprégnés. C'est la poésie du crépuscule exprimée dans le
+songe encore, avant la réflexion, avant que les images et les sentiments
+que le crépuscule éveille n'aient été ordonnés et liés par le jugement.
+C'est presque de la poésie avant la parole: c'est de la poésie de
+limbes, du rêve écrit.</p>
+
+
+<p class="section">VI.</p>
+
+<p>Comme je cherche dans M. Verlaine, non ce qu'il a écrit de moins
+imparfait, mais ce qu'il a écrit de plus singulier, je ne m'arrêterai
+pas aux <i>Fêtes galantes</i> ni à <i>la Bonne Chanson</i>,&mdash;<i>La Bonne Chanson</i>,
+ce sont de courtes poésies d'amour, presque toutes très touchantes de
+simplicité et de sincérité, avec, quelquefois, des obscurités dont on ne
+sait si ce sont des raffinements de forme ou des maladresses.&mdash;Les
+<i>Fêtes galantes</i>, ce sont de petits vers précieux que l'ingénu rimeur
+croit être dans le goût du siècle dernier. Vous ne sauriez imaginer
+quelle chose bizarre et tourmentée est devenu le <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, en
+traversant le cerveau troublé du pauvre poète. Je n'en veux qu'un
+exemple:</p>
+
+<div class="poem">
+<p><span class="pagenum"><a id="page089" name="page089"></a>(p. 089)</span> Mystiques barcaroles,<br>
+ Romances sans paroles,<br>
+ Chère, puisque tes yeux<br>
+<span class="add2em">Couleur des cieux..</span></p>
+
+<p>Puisque l'arome insigne<br>
+ De ta candeur de cygne,<br>
+ Et puisque la candeur<br>
+<span class="add2em">De ton odeur,</span></p>
+
+<p>Ah! puisque tout ton être,<br>
+ Musique qui pénètre,<br>
+ Nimbe d'anges défunts,<br>
+<span class="add2em">Tons et parfums,</span></p>
+
+<p><i>À sur d'almes cadences</i><br>
+ <i>En ses correspondances</i><br>
+ <i>Induit mon cour subtil (?)</i>,<br>
+<span class="add2em">Ainsi soit-il!</span></p>
+</div>
+
+<p>Ce petit morceau est intitulé: <i>À Climène.</i> Il ne rappelle que de fort
+loin Bernis ou Dorat.</p>
+
+
+<p class="section">VII.</p>
+
+<p>Dix ans après... Le poète a péché, il a été puni, il s'est repenti. Dans
+sa détresse, il s'est tourné vers Dieu. Quel Dieu? Celui de son enfance,
+celui de sa première communion, tout simplement. Il reparaît donc avec
+un volume de vers, <i>Sagesse</i>, qu'il publie chez Victor Palmé, l'éditeur
+des prêtres. C'est un des livres les plus curieux qui soient, et c'est
+peut-être <span class="pagenum"><a id="page090" name="page090"></a>(p. 090)</span> le seul livre de poésie catholique (non pas seulement
+chrétienne ou religieuse) que je connaisse.</p>
+
+<p>Il est certain qu'un des phénomènes généraux qui ont marqué ce siècle,
+c'est la décroissance du catholicisme. La littérature, prise dans son
+ensemble, n'est même plus chrétienne. Et pourtant&mdash;avez-vous
+remarqué?&mdash;les artistes qui passent pour les plus rares et les plus
+originaux de ce temps, ceux qui ont été vénérés et imités dans les
+cénacles les plus étroits, ont été catholiques ou se sont donnés pour
+tels. Rappelez-vous seulement Baudelaire et M. Barbey d'Aurevilly.</p>
+
+<p>Pourquoi ont-ils pris cette attitude (car on sait d'ailleurs qu'ils
+n'ont point demandé au catholicisme la règle de leurs m&oelig;urs et qu'ils
+n'en ont point observé, sinon par caprice, les pratiques
+extérieures)?&mdash;J'ai essayé de le dire au long et à plusieurs
+reprises<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Lien vers la note 5"><span class="smaller">[5]</span></a>. En deux mots, ils ont sans doute été catholiques par
+l'imagination et par la sympathie, mais surtout pour s'isoler et en
+manière de protestation contre l'esprit du siècle qui est entraîné
+ailleurs,&mdash;par dédain orgueilleux de la raison dans un temps de
+rationalisme,&mdash;par un goût de paradoxe,&mdash;par sensualité même,&mdash;enfin par
+un artifice et un mensonge où il y a quelque chose d'un peu puéril et à
+la fois très émouvant: ils ont feint de <span class="pagenum"><a id="page091" name="page091"></a>(p. 091)</span> croire à la loi pour
+goûter mieux le péché «que la loi a fait», selon le mot de saint Paul:
+péché de malice et péché d'amour... Catholiques non pas pour rire, mais
+pour jouir, dilettantes du catholicisme, qui ne se confessent point et
+auxquels, s'ils se confessaient, un prêtre un peu clairvoyant et sévère
+hésiterait peut-être à donner l'absolution.</p>
+
+<p>Mais il ne la refuserait point à M. Paul Verlaine. Voilà des vers
+vraiment pénitents et dévots, des prières, des «actes de contrition»,
+des «actes de bon propos» et des «actes de charité». Le poète pense
+humblement et docilement, ce qui est le vrai signe du bon catholique. Il
+est si sincère qu'il raille les libres penseurs et les républicains sur
+le ton d'un curé de village et conclut son invective contre la science
+comme ferait un rédacteur de <i>l'Univers</i>:</p>
+
+<p class="poem">
+ Le seul savant, c'est encore Moïse.</p>
+
+<p>Il pleure la mort du prince impérial, parce que le prince fut bon
+chrétien, et il se repent de l'avoir méconnu:</p>
+
+<p class="poem">
+ Mon âge d'homme, noir d'orages et de fautes,<br>
+<span class="add2em">Abhorrait ta jeunesse.....</span><br>
+ Maintenant j'aime Dieu dont l'amour et la foudre<br>
+<span class="add2em">M'ont fait une âme neuve!...</span></p>
+
+<p>Il adresse son salut aux Jésuites expulsés:</p>
+
+<p class="poem">
+ <span class="pagenum"><a id="page092" name="page092"></a>(p. 092)</span> Proscrits des jours, vainqueurs des temps, non point adieu!<br>
+<span class="add4em">Vous êtes l'espérance!</span></p>
+
+<p>Il chante la sainte Vierge dans un fort beau cantique:</p>
+
+<p class="poem">
+ Je ne veux plus aimer que ma mère Marie,<br>
+<span class="spaced1">...............</span><br>
+ Car, comme j'étais faible et bien méchant encore,<br>
+ Aux mains lâches, les yeux éblouis des chemins,<br>
+ Elle baissa mes yeux et me joignit les mains<br>
+ Et m'enseigna les mots par lesquels on adore...<br>
+<span class="spaced1">...............</span><br>
+ Et tous ces bons efforts vers les croix et les plaies,<br>
+ Comme je l'invoquais, elle en ceignit mes reins.</p>
+
+<p>Ses idées sur l'histoire sont d'une âme pieuse. Il regrette de n'être
+pas né du temps de Louis Racine et de Rollin, quand les hommes de
+lettres servaient la messe et chantaient aux offices,</p>
+
+<p class="poem">
+ Quand Maintenon jetait sur la France ravie<br>
+ L'ombre douce et la paix de ses coiffes de lin.</p>
+
+<p>Puis il se ravise, et, dans une belle horreur de l'hérésie:</p>
+
+<p class="poem">
+ Non: il fut gallican, ce siècle, et janséniste!</p>
+
+<p>Il lui préfère «le moyen âge énorme et délicat;» <span class="pagenum"><a id="page093" name="page093"></a>(p. 093)</span> il voudrait y
+avoir vécu, avoir été un saint, avoir eu</p>
+
+<p class="poem">
+ Haute théologie et solide morale.</p>
+
+<p>Bref, la foi la plus naïve, la plus soumise; nous sommes à cent lieues
+du christianisme littéraire, de la vague religiosité romantique. M. Paul
+Verlaine a avec Dieu des dialogues comparables (je le dis sérieusement)
+à ceux du saint auteur de l'<i>Imitation</i>. Il échange avec le Christ des
+sonnets pieux, des sonnets ardents et qui, si l'on n'était arrêté çà et
+là par les maladresses et les insuffisances de l'expression, seraient
+d'une extrême beauté. Dieu lui dit: «Mon fils, il faut m'aimer.» Et le
+poète répond: «Moi, vous aimer! Je tremble et n'ose. Je suis indigne.»
+Et Dieu reprend: «Il faut m'aimer.» Mais ici je ne puis me tenir de
+citer encore; car, à mesure que le dialogue se développe, la forme en
+devient plus irréprochable, et je crois bien que les derniers sonnets
+contiennent quelques-uns des vers les plus pénétrants et les plus
+religieux qu'on ait écrits:</p>
+
+<div class="poem">
+<p>&mdash;Aime. Sors de ta nuit. Aime. C'est ma pensée<br>
+ De toute éternité, pauvre âme délaissée,<br>
+ Que tu dusses m'aimer, moi seul qui suis resté.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, j'ai peur. Mon âme en moi tressaille toute.<br>
+ Je vois, je sens qu'il faut vous aimer. Mais comment,<br>
+ Moi, ceci, me ferais-je, ô mon Dieu, votre amant,<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page094" name="page094"></a>(p. 094)</span> Ô justice que la vertu des bons redoute?<br>
+<span class="spaced1">..............</span><br>
+ Tendez-moi votre main, que je puisse lever<br>
+ Cette chair accroupie et cet esprit malade.<br>
+<span class="spaced1">..............</span><br>
+ &mdash;Certes, si tu le veux mériter, mon fils, oui,<br>
+ Et voici. Laisse aller l'ignorance indécise<br>
+ De ton c&oelig;ur vers les bras ouverts de mon Église<br>
+ Comme la guêpe vole au lis épanoui.</p>
+
+<p>Approche-toi de mon oreille. Épanches-y<br>
+ L'humiliation d'une brave franchise.<br>
+ Dis-moi tout sans un mot d'orgueil ou de reprise<br>
+ Et m'offre le bouquet d'un repentir choisi;</p>
+
+<p>Puis franchement et simplement viens à ma table,<br>
+ Et je t'y bénirai d'un repas délectable<br>
+ Auquel l'ange n'aura lui-même qu'assisté.<br>
+<span class="spaced1">..............</span><br>
+ Puis, va! Garde une foi mode en ce mystère<br>
+ D'amour par quoi je suis ta chair et ta raison...<br>
+<span class="spaced1">..............</span><br>
+ Qu'il te soit accordé, dans l'exil de la terre.<br>
+ D'être l'agneau sans cris qui donne sa toison,</p>
+
+<p>D'être l'enfant vêtu de lin et d'innocence,<br>
+ D'oublier ton pauvre amour-propre et ton essence,<br>
+ Enfin, de devenir un peu semblable à moi...,<br>
+<span class="spaced1">..............</span><br>
+ Et, pour récompenser ton zèle en ces devoirs<br>
+ Si doux qu'ils sont encor d'ineffables délices,<br>
+ Je te ferai goûter sur terre mes prémices,<br>
+ La paix du c&oelig;ur, l'amour d'être pauvre, et mes soirs</p>
+
+<p>Mystiques, quand l'esprit s'ouvre aux calmes espoirs...<br>
+<span class="spaced1">..............</span><br>
+ &mdash;Ah! Seigneur, qu'ai-je? Hélas! me voici tout en larme<br>
+ D'une joie extraordinaire; votre voix<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page095" name="page095"></a>(p. 095)</span> Me fait comme du bien et du mal à la fois;<br>
+ Et le mal et le bien, tout a les mêmes charmes...<br>
+<span class="spaced1">..............</span><br>
+ J'ai l'extase et j'ai la terreur d'être choisi;<br>
+ Je suis indigne, mais je sais votre clémence.<br>
+ Ah! quel effort, mais quelle ardeur! Et me voici</p>
+
+<p>Plein d'une humble prière, encor qu'un trouble immense<br>
+ Brouille l'espoir que votre voix me révéla,<br>
+ Et j'aspire en tremblant.<br>
+<span class="add8em">&mdash;Pauvre âme, c'est cela!</span></p>
+</div>
+
+<p>Avez-vous rencontré, fût-ce chez sainte Catherine de Sienne ou chez
+sainte Thérèse, plus belle effusion mystique? Et pensez-vous qu'un saint
+ait jamais mieux parlé à Dieu que M. Paul Verlaine? À mon avis, c'est
+peut-être la première fois que la poésie française a véritablement
+exprimé <i>l'amour de Dieu</i>.</p>
+
+<p>Sentiment singulier quand on y songe, difficile à comprendre, difficile
+à éprouver dans sa plénitude. M. Paul Verlaine s'écrie avec saint
+Augustin: «Mon Dieu! vous si haut, si loin de moi, comment vous aimer?»
+En réalité, ce qu'il traduit ainsi, ce n'est pas l'impossibilité d'aimer
+Dieu, mais celle de le concevoir tel qu'il puisse être aimé, ou (ce qui
+revient au même) l'impuissance à l'<i>imaginer</i> dès qu'on essaye de le
+<i>concevoir</i> comme il doit être: principe des choses, éternel,
+omnipotent, infini... Comment donc faire? comment aimer d'amour ce qui
+n'a pas de limites ni de formes? L'âme croyante n'arrive à se
+satisfaire là-dessus que par une illusion. Elle croit <span class="pagenum"><a id="page096" name="page096"></a>(p. 096)</span>
+concevoir un Dieu infini en lui prêtant une bonté, une justice infinies,
+etc., et elle ne s'aperçoit point qu'elle le limite par là et que ces
+vertus n'ont un sens que chez des êtres bornés, en rapport les uns avec
+les autres. Et pourtant je vous défie de trouver mieux, car pensez: il
+faut que Dieu soit infini pour être Dieu, et il faut qu'il soit fini
+pour communiquer avec nous. Au fond, on n'aime Dieu que si on se le
+représente, sans s'en rendre compte, comme la meilleure et la plus belle
+créature qu'il nous soit donné de rêver et comme une merveilleuse âme
+humaine qui gouvernerait le monde.</p>
+
+<p>Mais cette illusion est un grand bienfait. Car, en permettant d'aimer
+Dieu <i>déraisonnablement</i>, comme on aime les créatures, elle résout
+toutes les difficultés qui naissent dans notre esprit du spectacle de
+l'univers. Elle répond à tous les «pourquoi.» Pourquoi le monde est-il
+inintelligible? Pourquoi le partage inégal des biens et des maux?
+Pourquoi la douleur? On aurait peine à pardonner ces choses à un Dieu
+que l'on concevrait rationnellement et que, par suite, on n'aimerait
+point: on en remercie le Dieu que l'on conçoit tout de travers, mais
+qu'on aime. Tout ce qu'il fait est bon, parce que nous le voulons ainsi.
+Toute souffrance est bénie, non comme équitable, mais comme venant de
+lui. Tout est bien, non parce qu'il est juste et bon, mais parce que
+nous l'aimons et que notre amour le déclare juste et bon quoi qu'il
+fasse. C'est donc notre amour qui crée sa <span class="pagenum"><a id="page097" name="page097"></a>(p. 097)</span> sainteté. Remarquez
+que c'est exactement le parti pris héroïque et fou des amoureux
+romanesques, des chevaliers de la Table ronde ou des bergers de
+l'<i>Astrée</i>, ce qui les rendait capables d'immoler à leur maîtresse non
+seulement leur intérêt, mais leur raison, et d'accepter ses plus
+injustifiables caprices comme des ordres absolus et sacrés. Tant il est
+vrai qu'il n'y a qu'un amour! Et, de fait, toutes les épithètes que
+l'auteur de l'<i>Imitation</i> donne à l'amour de Dieu conviennent aussi à
+l'amour de la femme. Le dévot aime, sous le nom de Dieu, la beauté et la
+bonté des choses finies d'où il a tiré son idéal,&mdash;et le chevalier
+mystique aimait cet idéal à travers et par delà la forme finie de sa
+maîtresse. On s'explique maintenant que l'amour divin donne à ceux qui
+en sont pénétrés la force d'accomplir les plus grands sacrifices
+apparents, de pratiquer la chasteté, la pauvreté, le détachement; car
+ces sacrifices d'objets terrestres, nous les faisons à un idéal qu'une
+expérience terrestre a lentement composé: c'est donc encore à nous-mêmes
+que nous nous sacrifions.</p>
+
+<p>Aimer Dieu, c'est aimer l'âme humaine agrandie avec la joie de
+l'agrandir toujours et de mesurer notre propre valeur à cet
+accroissement&mdash;et aussi avec l'angoisse de voir cette création de notre
+pensée s'évanouir dans le mystère et nous échapper. Nul sentiment ne
+doit être plus fort. Et cela, surtout dans la religion catholique, où la
+raison ne garde point, comme dans d'autres religions des sortes de
+<span class="pagenum"><a id="page098" name="page098"></a>(p. 098)</span> demi-droits honteux, mais se soumet toute à l'amour. On
+comprend dès lors que, pour une âme purement sensitive et aimante comme
+celle de M. Paul Verlaine, le catholicisme ait été un jour la seule
+religion possible, le refuge unique après des misères et des aventures
+où déjà sa raison avait pris l'habitude d'abdiquer.</p>
+
+<p>Ô les douces choses que sa piété lui inspire!</p>
+
+<div class="poem">
+<p>
+<span class="add1em">Écoutez la chanson bien douce</span><br>
+<span class="add1em">Qui ne pleure que pour vous plaire.</span><br>
+<span class="add1em">Elle est discrète, elle est légère:</span><br>
+<span class="add1em">Un frisson d'eau sur de la mousse!...</span></p>
+
+<p>
+<span class="add1em">Elle dit, la voix reconnue,</span><br>
+<span class="add1em">Que la bonté, c'est notre vie,</span><br>
+<span class="add1em">Que de la haine et de l'envie</span><br>
+<span class="add1em">Rien ne reste, la mort venue...</span></p>
+
+<p>
+<span class="add1em">Accueillez la voix qui persiste</span><br>
+<span class="add1em">Dans son naïf épithalame.</span><br>
+<span class="add1em">Allez, rien n'est meilleur â l'âme</span><br>
+<span class="add1em">Que de faire une âme moins triste...</span><br>
+<span class="add1em spaced1">..............</span><br>
+ Je ne me souviens plus que du mal que j'ai fait.</p>
+
+<p>Dans tous les mouvements bizarres de ma vie,<br>
+ De mes malheurs, selon le moment et le lieu,<br>
+ Des autres et de moi, de la route suivie,<br>
+ Je n'ai rien retenu que la bonté de Dieu.</p>
+</div>
+
+<p>Et sur la femme, auxiliatrice de Dieu, sur la femme qui console, apaise
+et purifie:</p>
+
+<div class="poem">
+<p><span class="pagenum"><a id="page099" name="page099"></a>(p. 099)</span> Beauté des femmes, leur faiblesse, et ces mains pâles<br>
+ Qui font souvent le bien et peuvent tout le mal...<br>
+ Et toujours, maternelle endormeuse des râles,<br>
+ Même quand elle ment, cette voix!...<br>
+<span class="spaced1">............</span><br>
+<span class="add1em">Remords si chers, peine très bonne,</span><br>
+<span class="add1em">Rêves bénis, mains consacrées,</span><br>
+<span class="add1em">Ô ces mains, ces mains vénérées,</span><br>
+<span class="add1em">Faites le geste qui pardonne!</span><br>
+<span class="spaced1">............</span><br>
+ Et j'ai revu l'enfant unique...<br>
+ Et tout mon sang chrétien chanta la chanson pure.</p>
+
+<p>J'entends encor, je vois encor! Loi du devoir<br>
+ Si douce! Enfin, je sais ce qu'est entendre et voir,<br>
+ J'entends, je vois toujours! Voix des bonnes pensées</p>
+
+<p>Innocence! avenir! Sage et silencieux,<br>
+ Que je vais vous aimer, vous un instant pressées,<br>
+ Belles petites mains qui fermerez mes yeux!</p>
+</div>
+
+<p>Hélas! toutes ces chansons ne sont pas claires. Mais ici il faut
+distinguer. Il y a celles qu'on ne comprend pas parce qu'elles sont
+obscures, sans que le poète l'ait voulu,&mdash;et celles qu'on ne comprend
+pas parce qu'elles sont inintelligibles et qu'il l'a voulu ainsi. Je
+préfère de beaucoup ces dernières. En voici une:</p>
+
+<div class="poem">
+<p>L'espoir luit, comme un brin de paille dans l'étable.<br>
+ Que crains-tu de la guêpe ivre de son vol fou?<br>
+ Vois, le soleil toujours poudroie à quelque trou.<br>
+ Que ne t'endormais-tu, le coude sur la table?</p>
+
+<p>Pauvre âme pâle, au moins cette eau du puits glacé,<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> Bois-la. Puis dors après. Allons, tu vois, je reste,<br>
+ Et je dorloterai les rêves de ta sieste,<br>
+ Et tu chantonneras comme un enfant bercé.</p>
+
+<p>Midi sonne. De grâce, éloignez-vous, Madame.<br>
+ Il dort. C'est étonnant comme les pas de femme<br>
+ Résonnent au cerveau des pauvres malheureux.</p>
+
+<p>Midi sonne. J'ai fait arroser dans la chambre.<br>
+ Va, dors. L'espoir luit comme un caillou dans un creux.<br>
+ Ah! quand refleuriront les roses de septembre?</p>
+</div>
+
+<p>Comprenez-vous? Quelle suite y a-t-il dans ces idées? Quel lien entre
+ces phrases? Qui est-ce qui parle? Où cela se passe-t-il? On ne sait pas
+d'abord. On sent seulement que cela est doux, tendre, triste, et que
+plusieurs vers sont exquis. Longtemps je n'ai pu comprendre ce
+sonnet&mdash;et je l'aimais pourtant. À force de le relire, voici ce que j'ai
+trouvé.</p>
+
+<p>Midi, l'été. Le poète est entré dans un cabaret, au bord de la
+grand'route poudreuse, avec une femme, celle qui l'a accueilli après ses
+fautes et ses malheurs et dont il invoque si souvent les belles petites
+mains. La chaleur est accablante. Le poète a bu du vin bleu; il est
+ivre, il est morne. Et alors il entend la voix de sa compagne. Que
+dit-elle?</p>
+
+<p>Ce qui rend le sonnet difficile à saisir, c'est que l'expression de
+sentiments assez clairs en eux-mêmes y est coupée de menus détails, très
+précis, mais dont on ne sait d'où ils viennent ni à quoi ils <span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span>
+sont empruntés. Quand on a trouvé que le lieu est un cabaret, tout
+s'explique assez aisément.</p>
+
+<p>Premier quatrain. La voix dit: «Ne sois pas si triste. Espère.
+L'espérance luit dans le malheur comme un brin de paille dans l'étable.»
+Pourquoi cette comparaison&mdash;très juste d'ailleurs, mais si inattendue?
+C'est que nous sommes, comme j'ai dit, dans une auberge de campagne.
+Sans doute une des portes de la salle donne sur l'étable où sont les
+vaches et le cheval, et, dans l'obscurité, des pailles luisent parmi la
+litière...</p>
+
+<p>Mais, tandis que la voix parle, le poète, complètement abruti, regarde
+d'un air effaré une guêpe qui bourdonne autour de son verre. «N'aie pas
+peur, lui dit sa compagne: des guêpes, il y en a toujours dans cette
+saison. On a beau fermer les volets: toujours quelque fente laisse
+passer un rayon qui les attire. Tu ferais mieux de dormir...»</p>
+
+<p>Second quatrain. «Tu ne veux pas?» Ici le poète ouvre et ferme, d'un air
+de malaise, sa bouche pâteuse.&mdash;«Allons, bois un bon verre d'eau
+fraîche, et dors.» Le reste va de soi.</p>
+
+<p>Premier tercet.&mdash;La voix s'adresse à la cabaretière qui tourne autour de
+la table et fait du bruit. Elle la prie de s'éloigner.&mdash;La fin est
+limpide. Le sonnet se termine par un souvenir et un espoir. «Les roses
+de septembre» marquent sans doute le commencement du dernier amour du
+poète.&mdash;Relisez <span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> maintenant, et dites si toute la pièce n'est
+pas adorable!</p>
+
+
+<p class="section">VIII.</p>
+
+<p class="poem20">
+ Aimez donc la raison: que toujours vos écrits<br>
+ Empruntent d'elle seule et leur lustre et leur prix.</p>
+
+<p>Si quelqu'un s'est peu soucié de ce vieux précepte, c'est M. Paul
+Verlaine. On pourrait presque dire qu'il est le seul poète qui n'ait
+jamais exprimé que des sentiments et des sensations et qui les ait
+traduits uniquement pour lui; ce qui le dispense d'en montrer le lien,
+car lui le connaît. Ce poète ne s'est jamais demandé s'il serait
+compris, et jamais il n'a rien voulu prouver. Et c'est pourquoi,
+<i>Sagesse</i> à part, il est à peu près impossible de résumer ses recueils,
+d'en donner la pensée abrégée. On ne peut les caractériser que par
+l'état d'âme dont ils sont le plus souvent la traduction: demi-ivresse,
+hallucination qui déforme les objets et les fait ressembler à un rêve
+incohérent; malaise de l'âme qui, dans l'effroi de ce mystère, a des
+plaintes d'enfant; puis langueur, douceur mystique, apaisement dans la
+conception catholique de l'univers acceptée en toute naïveté...</p>
+
+<p>Vous trouverez dans <i>Jadis et naguère</i>, de vagues contes sur le diable.
+Le poète appelle cela des <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> «choses crépusculaires.» C'est dans
+Echatane. Des Satans sont en fête. Mais un d'eux est triste; il propose
+aux autres de supprimer l'enfer, de se sacrifier à l'amour universel, et
+alors les démons mettent le feu à la ville, et il n'en reste rien; mais</p>
+
+<p class="poem">
+ On n'avait <span class="wspaced1">pas | agréé</span> le sacrifice.<br>
+ Quelqu'un de <span class="wspaced1">fort | et</span> de juste assurément<br>
+ Sans peine <span class="wspaced1">avait | su</span> démêler la malice<br>
+ Et <span class="wspaced1">l'artifice | en</span> un orgueil qui se ment (?).</p>
+
+<p>Une comtesse a tué son mari, de complicité avec son amant. Elle est en
+prison, repentie, et elle tient la tête de l'époux dans ses mains. Cette
+tête lui parle: «J'étais en état de péché mortel quand tu m'as tué.
+Mais je t'aime toujours. Damne-toi pour que nous ne soyons plus
+séparés.» La comtesse croit que c'est le diable qui la tente. Elle crie:
+«Mon Dieu! mon Dieu, pitié!» Et elle meurt, et son âme monte au
+ciel.&mdash;Une femme est amoureuse d'un homme qui est le diable. Il l'a
+ruinée et la maltraite. Elle l'aime toujours. Elle lui dit: «Je sais qui
+tu es. Je veux être damnée pour être toujours avec toi.» Mais il la
+raille et s'en va. Alors elle se tue. Ici, une idée fort belle:</p>
+
+<p class="poem">
+ Elle ne savait pas que l'enfer, c'est l'absence.</p>
+
+<p>Les autres contes sont à l'avenant. On croit comprendre; <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> puis
+le sens échappe. C'est qu'il n'y a rien à comprendre&mdash;sinon que le
+diable est toujours méchant quoi qu'il fasse, et qu'il ne faut pas
+l'écouter, et qu'il ne faut pas l'aimer, encore que cela soit bien
+tentant...</p>
+
+<p>Si les récits sont vagues, que dirons-nous des simples notations
+d'impressions? Car c'est à cela que se réduit de plus en plus la poésie
+de M. Paul Verlaine. Lisez <i>Kaléidoscope</i>:</p>
+
+<div class="poem">
+<p>Dans une rue, au c&oelig;ur d'une ville de rêve,<br>
+ <i>Ce sera comme quand on a déjà vécu</i>;<br>
+ Un instant à la fois très vague et très aigu...<br>
+ Ô ce soleil parmi la brume qui se lève!</p>
+
+<p>Ô ce cri sur la mer, cette voix dans les bois!<br>
+ <i>Ce sera comme quand on ignore des causes</i>:<br>
+ Un lent réveil après bien des métempsycoses;<br>
+ <i>Les choses seront plus les mêmes qu'autrefois</i></p>
+
+<p>Dans cette rue, au c&oelig;ur de la ville magique<br>
+ Où des orgues moudront des gigues dans les soirs,<br>
+ Où des cafés auront des chats sur les dressoirs,<br>
+ Et que traverseront des bandes de musique.</p>
+
+<p>Ce sera si fatal qu'on en croira mourir...</p>
+</div>
+
+<p>Vraiment, ce sont là des séries de mots comme on en forme en rêve...
+Vous avez dû remarquer? Quelquefois, en dormant, on compose et l'on
+récite des vers que l'on comprend, et que l'on trouve admirables. Quand,
+d'aventure, on se les rappelle encore au réveil, plus rien..., l'idée
+s'est évanouie. C'est <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> que, dans le sommeil, on attachait à ces
+mots des significations particulières qu'on ne retrouve plus; on les
+unissait par des rapports qu'on ne ressaisit pas davantage. Et, si l'on
+s'y applique trop longtemps, on en peut souffrir jusqu'à l'angoisse la
+plus douloureuse...</p>
+
+<p>Mais, en y réfléchissant, je crois que si on relit <i>Kaléidoscope</i>, on
+verra que l'obscurité est dans les choses plus que dans les mots ou dans
+leur assemblage. Le poète veut rendre ici un phénomène mental très
+bizarre et très pénible, celui qui consiste à reconnaître ce qu'on n'a
+jamais vu. Cela vous est-il arrivé quelquefois? On croit se souvenir; on
+veut poursuivre et préciser une réminiscence très confuse, mais dont on
+est sûr pourtant que c'est bien une réminiscence; et elle fuit et se
+dissout à mesure, et cela devient atroce. C'est à ces moments-là qu'on
+se sent devenir fou. Comment expliquer cela? Oh! que nous nous
+connaissons mal! C'est que notre vie intellectuelle est en grande partie
+inconsciente. Continuellement les objets font sur notre cerveau des
+impressions dont nous ne nous apercevons pas et qui s'y emmagasinent
+sans que nous en soyons avertis. À certains moments, sous un choc
+extérieur, ces impressions ignorées de nous se réveillent à demi: nous
+en prenons subitement conscience, avec plus ou moins de netteté, mais
+toujours sans être informés d'où elles nous sont venues, sans pouvoir
+les éclaircir <span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> ni les ramener à leur cause. Et c'est de cette
+ignorance et de cette impuissance que nous nous inquiétons. Ce demi-jour
+soudainement ouvert sur tout ce que nous portons en nous d'inconnu nous
+fait peur. Nous souffrons de sentir que ce qui se passe en nous à cette
+heure ne dépend pas de nous, et que nous ne pouvons point, comme à
+l'ordinaire, nous faire illusion là-dessus...</p>
+
+<p>Il y a quelque chose de profondément involontaire et déraisonnable dans
+la poésie de M. Paul Verlaine. Il n'exprime presque jamais des moments
+de conscience pleine ni de raison entière. C'est à cause de cela souvent
+que sa chanson n'est claire (si elle l'est) que pour lui-même.</p>
+
+
+<p class="section">IX.</p>
+
+<p>De même, ses rythmes, parfois, ne sont saisissables que pour lui seul.
+Je ne parle pas des rimes féminines entrelacées, des allitérations, des
+assonances dans l'intérieur du vers, dont nul n'a usé plus fréquemment
+ni plus heureusement que lui. Mais il emploie volontiers des vers de
+neuf, de onze et de treize syllabes. Ces vers impairs, formés de deux
+groupes de syllabes qui soutiennent entre eux des rapports de nombre
+nécessairement un peu compliqués (3 et 6 ou 4 et 5; 4 et 7 ou 5 et 6; 5
+et 8), ont leur cadence propre, qui peut plaire à <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> l'oreille
+tout en l'inquiétant. Boiteux, ils plaisent justement parce qu'on les
+sent boiteux et parce qu'ils rappellent, en la rompant, la cadence égale
+de l'alexandrin. Mais, pour que ce plaisir dure et même pour qu'il soit
+perceptible, il faut que ces vers boitent toujours de la même façon. Or,
+au moment où nous allions nous habituer à un certain mode de
+claudication, M. Verlaine en change tout à coup, sans prévenir. Et alors
+nous n'y sommes plus. Sans doute, il peut dire: De même que le souvenir
+de l'alexandrin vous faisait sentir la cadence rompue de mes vers, ainsi
+le souvenir de celle-ci me fait sentir la nouvelle cadence irrégulière
+que j'y ai substituée. Soit;&mdash;mais notre oreille à nous ne saurait
+s'accommoder si rapidement à des rythmes si particuliers et qui changent
+à chaque instant. Ce caprice dans l'irrégularité même équivaut pour nous
+à l'absence de rythme. Voici des vers de treize syllabes:</p>
+
+<p class="poem">
+ Londres fume et <span class="wspaced1">cri | e.</span> Oh! quelle ville de la Bible!<br>
+ Le gaz flambe et <span class="wspaced1">na | ge</span> et les enseignes sont vermeilles.<br>
+ Et les <span class="wspaced1">maisons | dans</span> leur ratatinement terrible<br>
+ <span class="wspaced1">Épouvan | tent</span> comme un sénat | de petites vieilles.</p>
+
+<p>Les deux premiers vers sont coupés après la cinquième syllabe, le vers
+suivant est coupé après la quatrième; le dernier, après la troisième ou
+la huitième.&mdash;Et voici des vers de onze syllabes:</p>
+
+<p class="poem">
+ <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> Dans un <span class="wspaced1">palais | soie</span> et or, dans Echatane,<br>
+ De beaux <span class="wspaced1">démons |, des</span> satans adolescents,<br>
+ Au son d'une <span class="wspaced1">musi | que</span> mahométane<br>
+ Font <span class="wspaced1">liti | ère</span> aux sept <span class="wspaced1">péchés | de</span> leurs cinq sens.</p>
+
+<p>Les deux premiers vers semblent coupés après la quatrième syllabe; soit.
+Mais le suivant est coupé (fort légèrement) après la sixième, et l'autre
+après la troisième ou la septième.</p>
+
+<p>D'autres fois, quand M. Verlaine emploie les vers de dix syllabes, il
+les coupe tantôt après la cinquième, tantôt après la quatrième syllabe.
+C'est-à-dire qu'il mêle des rythmes d'un caractère non seulement
+différent, mais opposé.</p>
+
+<p class="poem">
+ Aussi bien <span class="wspaced1">pourquoi | me</span> mettrais-je à geindre? (5, 5)<br>
+ Vous ne m'aimez <span class="wspaced1">pas |, l'affaire</span> est conclue,<br>
+ Et, ne voulant <span class="wspaced1">pas | qu'on</span> ose me plaindre,<br>
+ Je <span class="wspaced1">souffrirai | d'une</span> âme résolue (4, 6).</p>
+
+<p>Ainsi, dans la plus grande partie de l'&oelig;uvre poétique de M. Verlaine,
+les rapports de nombre entre les hémistiches varient trop souvent pour
+nos faibles oreilles. Maintenant, si le poète chante pour être entendu
+de lui seul, c'est bon, n'en parlons plus. Laissons-le à ses plaisirs
+solitaires et allons-nous-en.</p>
+
+
+<p class="section"><span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> X.</p>
+
+<p>Non, restons encore un peu; car, avec tout cela, M. Paul Verlaine est un
+rare poète. Mais il est double. D'un côté, il a l'air très artificiel.
+Il a un «art poétique» tout à fait subtil et mystérieux (qu'il a, je
+crois, trouvé sur le tard):</p>
+
+<div class="poem">
+<p>De la musique avant toute chose,<br>
+ Et pour cela préfère l'impair<br>
+ Plus vague et plus soluble dans l'air,<br>
+ Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.</p>
+
+<p>Il faut aussi que tu n'ailles point<br>
+ Choisir tes mots sans quelque méprise:<br>
+ Rien de plus cher que la chanson grise<br>
+ Où l'indécis au précis se joint...</p>
+
+<p>Car nous voulons la nuance encor<br>
+ Pas la couleur, rien que la nuance<br>
+ Oh! la nuance seule fiance<br>
+ Le rêve au rêve, et la flûte au cor...</p>
+</div>
+
+<p>D'autre part, il est tout simple:</p>
+
+<p class="poem">
+ Je suis venu, calme orphelin,<br>
+ Riche de mes seuls yeux tranquilles,<br>
+ Vers les hommes des grandes villes:<br>
+ Ils ne m'ont pas trouvé malin.</p>
+
+<p>C'est peut-être par cette ingénuité qu'il plaît <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> tant à la
+longue. À force de l'étudier et même de le condamner, sa douce démence
+me gagne. Ce que je prenais d'abord pour des raffinements prétentieux et
+obscurs, j'en viens à y voir (quoi qu'il en dise lui-même) des
+hardiesses maladroites de poète purement spontané, des gaucheries
+charmantes. Puis il a des vers qu'on ne trouve que chez lui, et qui sont
+des caresses. J'en pourrais citer beaucoup. Et comme ce poète n'exprime
+ses idées et ses impressions que pour lui, par un vocabulaire et une
+musique à lui,&mdash;sans doute, quand ces idées et ces impressions sont
+compliquées et troubles pour lui-même, elles nous deviennent, à nous,
+incompréhensibles; mais quand, par bonheur, elles sont simples et unies,
+il nous ravit par une grâce naturelle à laquelle nous ne sommes plus
+guère habitués, et la poésie de ce prétendu «déliquescent» ressemble
+alors beaucoup à la poésie populaire:</p>
+
+<p class="poem">
+ Il pleure dans mon c&oelig;ur<br>
+ Comme il pleut sur la ville;<br>
+ Quelle est cette langueur<br>
+ Qui pénètre mon c&oelig;ur? etc.</p>
+
+<p>Ou bien:</p>
+
+<p class="poem">
+ J'ai peur d'un baiser<br>
+ Comme d'une abeille.<br>
+ Je souffre et je veille<br>
+ Sans me reposer.<br>
+ J'ai peur d'un baiser.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> Finissons sur ces riens, qui sont exquis, et disons: M. Paul
+Verlaine a des sens de malade, mais une âme d'enfant; il a un charme
+naïf dans la langueur maladive; c'est un décadent qui est surtout un
+primitif.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> VICTOR HUGO</h3>
+
+<p class="title">TOUTE LA LYRE</p>
+
+
+<p class="section">I.</p>
+
+<p class="poem">
+<span class="add12em">Ce qu'il dit</span><br>
+ Est semblable au passage orageux d'un quadrige.<br>
+ Un torrent de parole énorme qu'il dirige,<br>
+ Un verbe surhumain, superbe, engloutissant,<br>
+ S'écroule de sa bouche en tempête, et descend<br>
+ Et coule et se répand sur la foule profonde....</p>
+
+<p>Victor Hugo définit ainsi l'éloquence de Danton; mais il me paraît que
+ces images expriment encore mieux la poésie de Victor Hugo. C'est elle,
+le quadrige orageux, le torrent de parole surhumaine. J'ai lu sans
+interruption <i>Toute la Lyre</i>, et je ne sais plus guère où j'en suis. Je
+me sens ivre de mots et d'images. Ce torrent m'a noyé dans son flot qui
+roule des ténèbres et des étoiles. Et maintenant,</p>
+
+<p class="poem">
+ Comme l'eau qu'il secoue aveugle un chien mouillé,</p>
+
+<p class="noindent">ou, si vous voulez, pareil au barbet du vieux conte, <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> qui
+«secouait des pierreries», je me débats sur la rive, tout ruisselant et
+aveuglé de métaphores, le bruit des rythmes bourdonnant dans mes
+oreilles comme celui des grandes eaux; et, dompté par un dieu, je
+reconnais et j'adore la toute-puissance de son verbe.</p>
+
+<p>Ai-je jamais dit autre chose? Des gens ont voulu me persuader, l'an
+dernier<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Lien vers la note 6"><span class="smaller">[6]</span></a>, que je lui avais manqué de respect. Pourquoi? Pour avoir dit
+que, si nul poète ne parlait plus haut à mon imagination, deux ou trois
+autres disaient peut-être des choses plus rares à ma pensée et à mon
+c&oelig;ur. À cause de cela, plusieurs m'ont traité de pygmée, ce qui est
+fort juste,&mdash;mais aussi de cuistre, de zoïle et même de batracien, ce
+qui est bien sévère. J'avoue que là-dessus, je ne les ai pas crus.
+J'appartiens à la génération qui a le plus aimé Victor Hugo. Je l'ai
+profondément et religieusement admiré dans mon adolescence et ma
+première jeunesse. Pendant dix ans je l'ai lu tous les jours et je lui
+garde une reconnaissance infinie des joies qu'il m'a données. J'ajoute
+que c'est peut-être pendant ces dix années-là que j'ai eu raison. Mais
+nos âmes vont se modifiant et, par suite, l'idée que nous nous formons
+des grands écrivains et des grands artistes et l'émotion qu'ils nous
+donnent ne sont point les mêmes aux diverses époques de notre vie:
+faut-il rappeler une vérité si simple? Tout ce que je puis vous dire
+aujourd'hui, c'est donc l'impression que me laisse, aujourd'hui même,
+<span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> la lecture de <i>Toute la Lyre</i>, non celle que j'ai reçue, voilà
+quinze ans, de <i>la Légende des siècles</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Encore de la critique personnelle! me dit une voix que je
+respecte.&mdash;Hé! vous en parlez à votre aise! Plût au ciel que j'en puisse
+faire d'autre et sortir de moi!</p>
+
+<p>Laissez-moi donc vous parler librement et respectueusement du dernier
+livre lyrique de Victor Hugo. Librement? Ai-je donc tant besoin de
+m'excuser? Et l'espèce d'éblouissement qui m'est resté dans les yeux
+après cette lecture n'est-elle pas le meilleur hommage, étant le plus
+involontaire, que je puisse rendre au plus puissant assembleur de mots
+qui ait sans doute paru depuis que l'univers existe, depuis qu'il y a
+des yeux pour voir les objets matériels, des intelligences pour
+concevoir des idées, des imaginations pour découvrir les rapports cachés
+entre tout ce visible et tout cet invisible, et des signes écrits dont
+les combinaisons peuvent exprimer ces rapports?</p>
+
+<p>Ainsi je suis tranquille, et c'est en toute sécurité que je vous
+confierai mes impressions successives. Après le bienheureux ahurissement
+dont je vous ai parlé, je me recueille et je cherche à me reprendre.
+Qu'ai-je donc lu, en somme? Que me reste-t-il dans l'esprit, une fois
+ces grandes vibrations éteintes?</p>
+
+<p>Voici. Le poète nous explique en cinq ou six cents vers que la
+Révolution ne pouvait se faire que par l'échafaud, mais que, maintenant
+qu'elle est faite, <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> il ne faut plus verser de sang.&mdash;Il croit au
+progrès, à la future fraternité des hommes.&mdash;Il maudit les rois et les
+empereurs.&mdash;Cela ne l'empêche pas de dire ensuite à Dieu: «Seigneur,
+expliquons-nous tous deux», et de lui demander pourquoi «il laisse
+mourir Rome», c'est-à-dire la civilisation latine, et grandir
+«l'Amérique sans âme, ouvrière glacée».&mdash;Il gémit sur les émeutes de
+Lyon.&mdash;Il exhorte le jeune Michel Ney à être digne du nom qu'il
+porte.&mdash;Il flétrit Louis XV.&mdash;Il entend, dans la nuit, les esprits du
+mal encourager les panthères, les serpents, les plantes vénéneuses, les
+prêtres et les rois.&mdash;Il nous ouvre un mausolée royal et nous montre la
+poignée de cendre qu'il contient.&mdash;Il fait tous ses compliments à
+M<sup>lle</sup> Louise Michel pour sa conduite après la Commune...</p>
+
+<p>Puis, viennent des paysages. Ils sont fort beaux. Cette idée y revient
+sans cesse, que la «création sait le grand secret». (Elle le garde
+joliment!) Un autre refrain, c'est que la nuit représente les puissances
+malfaisantes, l'ignorance, le mal, le passé, mais que l'aurore figure la
+délivrance des esprits, l'avenir, le progrès...</p>
+
+<p>La troisième partie se pourrait résumer ainsi:&mdash;L'enfant est un mystère
+rassurant.&mdash;La femme est une énigme inquiétante.&mdash;Soyons bons.&mdash;Évitons
+même les petites fautes.&mdash;Dieu est grand. Nos batailles font à son
+oreille le même bruit qu'un moucheron.&mdash;La nature est
+mystérieuse.&mdash;C'est l'ombre <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> qui a fait les dieux.&mdash;Les prêtres
+sont horribles.&mdash;L'âme est immortelle: nous retrouverons nos morts.&mdash;Le
+monde est mauvais: tout est nuit et souffrance. Le monde est bon.
+Ténèbres, je ne vous crois pas. Je crois à vous, ô Dieu! Ombre! Lumière!</p>
+
+<p>Il est beaucoup question de littérature dans la quatrième partie. Et
+voici les pensées qu'on y trouve:&mdash;Les poètes primitifs aimaient la
+nature, et elle leur parlait.&mdash;J'ai fait de la critique quand j'étais
+enfant, mais j'ai reconnu l'absurdité de cette occupation.&mdash;La tragédie
+classique sent le renfermé. De l'air! de l'air!&mdash;Le bon goût est une
+grille. Le critique est un eunuque, etc.&mdash;Shakespeare est
+sublime.&mdash;Brumoy est un âne.&mdash;Le rire est une mitraille.&mdash;Laharpe,
+Lebatteux, Patouillet, Rapin, Bouhours, etc., sont des ânes et des
+pourceaux.&mdash;La nature fut la nourrice d'Homère et d'Hésiode.&mdash;Tous les
+grands hommes et les penseurs sont insultés, Mazzini par Thiers,
+Washington par Pitt, Juvénal par Nisard, Shakespeare par Planche, Homère
+par Zoïle, etc.....&mdash;Les poètes sont les guides du genre humain.&mdash;Les
+sommets sont dangereux; on y a le vertige.&mdash;Les grands hommes sont
+malheureux, parce qu'ils sont les enclumes sur lesquelles Dieu forge une
+âme nouvelle à l'humanité.</p>
+
+<p>Voilà le premier volume.</p>
+
+<p>Le second... Me croirez-vous si je vous dis que c'est la même chose, et
+que chacune des «sept cordes <span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> de la lyre» rend sensiblement le
+même son?&mdash;Cela commence, toutefois, par une série de pièces moins
+impersonnelles, où le poète nous dit sa vie, se raconte plus
+familièrement, se confie à ses amis.&mdash;Tu me dis que j'ai changé,
+écrit-il à l'un d'eux. Non, je n'ai pas changé; je veux toujours le
+peuple grand et les hommes libres, et je rêve un avenir meilleur pour la
+femme. Seulement je suis plus triste.&mdash;Lorsque j'étais enfant, la France
+était grande.&mdash;À une religieuse: Priez! ne vous gênez pas, je comprends
+tout.&mdash;À un enfant: Aime bien ta mère et soutiens-la.&mdash;J'ai beaucoup
+souffert, j'ai été proscrit et fugitif, mais j'avais la conscience
+tranquille.&mdash;«À deux ennemis amis»: Réconciliez-vous. Vous êtes trop
+grands l'un et l'autre pour vous haïr.&mdash;Sur la mort de M<sup>me</sup> de
+Girardin: Elle s'en est allée... La foule ne comprend pas les grandes
+âmes... Je voudrais m'en aller aussi.&mdash;Je rêve aux morts; je les
+vois.&mdash;Je méprise la haine et la calomnie.&mdash;<i>Idem.</i>&mdash;Je travaille: le
+travail est bon.&mdash;Je suis las; mais quelqu'un dans la nuit me dit:
+Va!&mdash;Je rentrerai, comme Voltaire, dans mon grand Paris.</p>
+
+<p>Puis, ce sont des pièces d'amour. J'en mets à part trois ou quatre, qui
+sont exquises. Les autres sont absolument semblables aux <i>Chansons des
+rues et des bois</i>.</p>
+
+<p>Puis, une suite de fantaisies. Quelques jeux de rimes. De courtes scènes
+dialoguées dont le fond se <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> réduit à ceci: que la femme est
+fragile, qu'elle est contredisante, qu'elle est capricieuse, qu'elle
+aime les soldats, qu'elle aime les mauvais sujets. Enfin, quelques
+chansons, qui ne sont pas toutes les meilleures que Victor Hugo ait
+écrites.</p>
+
+<p>Tout cela fait sept cordes (à la vérité, il serait difficile de les
+nommer avec précision; il semble pourtant que les sept livres que nous
+venons de parcourir pourraient s'intituler: Humanité, Nature,
+Philosophie, Art, Foyer, Amour, Fantaisie). Mais, le poète ayant écrit:</p>
+
+<p class="poem">
+ ...Et j'ajoute à ma lyre une corde d'airain,</p>
+
+<p class="noindent">il y a un huitième livre, tout de colère et d'indignation, dont voici à
+peu près le canevas: Rois, je ne suis qu'un passant, mais je vous dis
+que vous êtes infâmes.&mdash;Il ne fallait point détruire la Colonne parce
+que, ce qu'elle glorifiait en réalité, ce n'était point le despotisme,
+mais la gloire d'un peuple et la Révolution délivrant l'Europe.&mdash;Je
+flétris pareillement ceux qui ont tué les otages, et ceux qui ont
+massacré les soldats de la Commune.&mdash;Un tout petit roi m'a chassé de
+Belgique: je ne daigne pas m'en apercevoir.&mdash;Nous sommes vaincus, mais
+j'attends la revanche; la France vaincra, parce qu'elle est
+Lumière.&mdash;Après la libération du territoire: Je ne me trouve pas
+délivré; je ne le serai que lorsque nous aurons repris Metz et
+Strasbourg.&mdash;Aux <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> historiens: Ne cherchez pas à expliquer les
+traîtres; on croirait que vous les excusez.&mdash;Vous n'arrêterez pas la
+Démocratie montante.&mdash;Toutes les fois qu'un crime se préparera contre le
+peuple, ma conscience rugira...</p>
+
+<p>En deux mots, maintenant: «Tout est obscur. Tout est clair. La nature
+rêve et voit Dieu. Haine au passé. Les rois et les prêtres sont infâmes.
+Le peuple est sublime. Ô l'enfant! Ô la femme! Pardonnons, aimons. Les
+poètes sont des mages. Toinon, c'est Callirhoé.» Vous n'extrairez rien
+de plus de <i>Toute la Lyre</i>,&mdash;et pas grand'chose de plus des quinze
+volumes de vers lyriques de l'immense poète.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! me direz-vous, ne sont-ce pas là de beaux thèmes? Y a-t-il
+plus de pensée, puisqu'il vous en faut, chez Lamartine ou Musset? Et
+quelle idée vous faites-vous donc de la poésie?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je sais que la poésie n'est que sentiment, couleur et musique, et
+qu'elle n'a presque pas besoin de pensée. J'en connais qui semble faite
+de rien, et qui me remplit tout entier. Mais que puis-je contre une
+impression répétée et persistante? Non, le bruit énorme, les cymbales
+retentissantes des vers innombrables de Victor Hugo ne sont point pâture
+d'âme,&mdash;pas assez pour moi du moins. Je dirais volontiers de ses vers:
+«Ils sont trop! Ils m'empêchent de sentir sa poésie»... La demi-douzaine
+d'idées et de sentiments que j'énumérais tout à l'heure, songez <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span>
+qu'il les a développés en cinquante ou soixante mille vers. Il y a tel
+de ces lieux communs qu'il a repris une centaine de fois. Cette idée,
+qu'on aime partout de la même façon, et qu'Amaryllis et Margot, c'est
+<i>kifkif</i>, lui a inspiré les quatre ou cinq mille vers octosyllabiques
+des <i>Chansons des rues et des bois</i>. Cette autre idée, que tout finira
+par une embrassade de tous les hommes en Dieu, ne lui a guère moins
+suggéré d'alexandrins. Il nous a certainement confié plusieurs milliers
+de fois que le poète est un prophète et un voyant. Il n'y a pas une
+seule pièce dans <i>Toute la Lyre</i>, qui ne rappelle des pages, je ne dis
+pas analogues, mais parfaitement semblables, de chacun des recueils
+précédents. Voici un jeu que je propose aux rares honnêtes gens qui ont
+vraiment lu les poètes contemporains. Quelqu'un nous citerait au hasard
+des vers ou même des couplets de Victor Hugo et nous demanderait d'où
+ils sont tirés. Nous devinerions peut-être que ces vers sont antérieurs
+ou postérieurs à 1840; mais, neuf fois sur dix, nous ne saurions à quel
+volume les rapporter. Or, si l'on jouait au même jeu avec Lamartine et
+Musset (que j'ai beaucoup moins lus, les aimant depuis moins longtemps),
+je me ferais fort de gagner presque à tout coup. Ne m'accusez point de
+puérilité. Ce détour chinois m'est une façon de constater une chose
+étrange. Nul n'a fait des vers plus précis de contours que l'auteur de
+<i>la Légende</i> et des <i>Contemplations</i>,&mdash;et nul n'en a fait, si je puis
+dire, de plus indiscernables, <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> de plus aisés à substituer les
+uns aux autres. Cela est à la fois stupéfiant de richesse et prodigieux
+d'indigence.</p>
+
+<p>Et puis, je l'ai tant lu jadis, je me suis si bien pénétré de ses
+habitudes de style, de ses images ordinaires, de son vocabulaire, de son
+rythme, de ses rimes, de ses manies, que, lisant un nouveau volume de
+lui, il m'a semblé que je le relisais. Tous ces vers inconnus, je les
+reconnaissais à mesure. Pour un peu, j'aurais cru que, par un phénomène
+mystérieux, c'était moi qui les faisais, et que je parodiais l'auteur de
+<i>l'Âne</i>. Cette illusion vous paraîtra moins gasconne si vous songez que
+nul poète, en effet, n'a été ni plus souvent, ni plus aisément, ni plus
+parfaitement parodié. M. Albert Sorel a fait des suites de vers
+considérables qui pourraient, à la rigueur, être de Victor Hugo, et où,
+seule, quelque bizarrerie trop forte, ou mieux, quelque faiblesse de
+rime et quelque essoufflement laissent deviner le jeu sacrilège. Et,
+d'autre part, je me souviens d'avoir perdu des sommes en pariant, après
+un peu d'hésitation, que des vers de <i>la Légende</i>, qu'on m'avait cités,
+étaient de M. Sorel. (Les voici, ces vers; ils décrivent la salle à
+manger d'<i>Éviradnus</i>:</p>
+
+<p class="poem">
+ Cette salle à manger de titans est si haute,<br>
+ Qu'en égarant, de poutre en poutre, son regard<br>
+ Aux étages confus de ce plafond hagard,<br>
+ On est presque étonné de n'y pas voir d'étoiles.)</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> Et cela ne prouve pas précisément que les bons lettrés qui se
+livrent à ces exercices aient le génie de Victor Hugo. Il est même
+certain que ce qu'il peut y avoir de beauté dans leurs parodies (et il
+s'en trouve quelquefois) appartient de droit au grand poète parodié.
+Mais cela prouve au moins qu'il y a dans la poésie de l'auteur des
+<i>Quatre Vents de l'esprit</i> une énorme part de fabrication quasi
+mécanique et automatique, quelque chose où ni le c&oelig;ur, ni la pensée
+ne sont intéressés. Et c'est pourquoi j'ai pu lire, avec une admiration
+stupéfaite, il est vrai, et dans une sorte d'ivresse physique, mais sans
+une minute d'émotion, de douceur intérieure, et sans le moindre désir de
+larmes, les dix mille vers de <i>Toute la Lyre</i>. J'assistais à cette
+poésie si je puis dire; j'étais même parfois bousculé par elle; mais
+elle n'entrait pas en moi.</p>
+
+<p>Peut-être comprendrez-vous, maintenant ma tendresse pour Lamartine et
+Musset, ces médiocres ouvriers qu'on ne parodie point, que personne n'a
+jamais eu l'idée de parodier. Ce n'est pas qu'ils aient mis dans leurs
+vers ce que la poésie proprement dite ne comporte point: l'analyse aiguë
+de Stendhal, par exemple, ou l'ironie nuancée de Renan. Et ce n'est pas
+non plus qu'ils aient évité les redites. Mais, d'abord, je trouve, à
+tort ou à raison, plus de substance dans leur &oelig;uvre, plus de rêve et
+aussi de pensée chez l'un et, à coup sûr, plus de passion chez l'autre.
+Je les sens absolument sincères, et que leur <span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> poésie s'écoule
+d'eux involontairement. Et surtout il me semble toujours que, ce qu'ils
+expriment, je pourrais l'éprouver, que c'est mon âme à moi, qui parle
+dans leurs vers, et qu'elle chante, par eux, ce qu'elle n'aurait su dire
+toute seule. Ces poètes, qui ont un don que je n'ai pas, sont après tout
+des gens comme moi, de ma société et de mon temps, avec qui il m'eût été
+possible de converser...</p>
+
+<p>L'âme de Hugo (et c'est tant pis pour moi) est par trop étrangère à la
+mienne. Il y a dans son &oelig;uvre trop d'attitudes, trop de sentiments,
+trop de façons de voir le monde et l'histoire que j'ai peine à
+comprendre et qui même répugnent à mes plus chères habitudes d'esprit.
+Les milliers de vers où il dit: «Moi, le penseur», où il se qualifie de
+mage effaré, où il se compare aux lions et aux aigles, où il menace
+l'ombre, la nuit et le mystère de je ne sais quelle effraction, sont
+insupportables aux hommes modestes, et à ceux qui essayent vraiment de
+penser. Quand il annonce avec fracas qu'il presse du genou la poitrine
+du sphinx et qu'il lui a arraché son secret, je me dis: «Il est bien
+heureux!» et quand je vois que ce qu'il a découvert, au bout du compte,
+c'est le manichéisme le plus naïf, ou l'optimisme le plus simplet, je me
+dis: «Que d'embarras!» Je sens là-dedans un air d'insincérité. Un
+bourgeois d'aujourd'hui qui vaticine constamment à la façon d'Isaïe et
+d'Ézéchiel, comme s'il vivait dans le désert, comme s'il mangeait des
+sauterelles et comme s'il <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> avait réellement des entretiens avec
+Dieu sur la montagne, me paraît quelque chose d'aussi saugrenu et
+d'aussi faux qu'un bourgeois du dix-septième siècle imitant le délire de
+Pindare. Cela me fâche un peu que, ayant vécu dans le siècle qui a le
+mieux compris l'histoire, ce poète n'en ait vu que le décor et le
+bric-à-brac, et que les Papes et les rois lui apparaissent tous comme
+des porcs ou comme des tigres. Il a des enthousiasmes et des mépris qui
+m'offensent également. Un homme pour qui Robespierre, Saint-Just et même
+Hébert et Marat sont des géants, pour qui Bossuet et de Maistre sont des
+monstres odieux, et pour qui Nisard et Mérimée sont des imbéciles...;
+cet homme-là peut avoir du génie: soyez sûrs qu'il n'a que ça. Son
+inintelligence des âmes, de la vie humaine et de ses complexités est
+incroyable. Ses énumérations des grands hommes, des mages, des
+porte-flambeaux, sont de merveilleux coq-à-l'âne, des chefs-d'&oelig;uvre
+de bouffonnerie inconsciente. C'est Homais à Pathmos... De vieux bergers
+à barbes de fleuves qui conversent avec Dieu; des rois qui sont des
+brigands; des brigands qui sont des héros; des courtisanes qui sont des
+saintes; des prêtres affreux: des petits enfants qui savent le grand
+secret et des gotons qui l'expliquent couramment rien qu'en montrant
+leurs jambes; l'humanité mise en antithèses, pareille à un immense
+guignol apocalyptique; l'histoire, coupée en deux, net, par la
+Révolution; l'ombre avant, la lumière <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> après... telle est sa
+vision des choses. Elle est d'une surprenante simplicité. Aucune des
+doctrines qui ont presque renouvelé cette vision en nous ne semble être
+arrivée jusqu'à lui. Il ne les a ni pressenties ni connues. Quand il
+rencontre Darwin, il le raille du même ton qu'aurait fait Louis
+Veuillot. Il n'est plus de ce temps, sans être, comme Homère, Virgile ou
+Racine, de tous les temps. C'est un vieux sans être un ancien. Il est
+loin de nous, très loin...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tout cela peut être vrai. <span class="smcap">Mais</span>...</p>
+
+
+<p class="section">II.</p>
+
+<p>«Mais ça n'est pas vrai, m'écrit un de mes amis. Tu as le droit de dire
+de Hugo encore plus de mal que tu n'en as dit, mais seulement à propos
+de ses &oelig;uvres. Ce qu'on vient d'éditer, ce sont des reliefs, des
+rognures,&mdash;ou des rinçures, si tu préfères cette métaphore. Les
+héritiers,&mdash;par piété évidemment,&mdash;font flèche de tout bois et même de
+tous copeaux. Ils publient tous les brouillons, même ceux, du panier.
+Mon impression, à moi, qui ai lu tout Victor Hugo comme toi, et assez
+récemment, c'est que <i>Toute la Lyre</i> est une collection d'épreuves
+ratées; sauf trois ou quatre exceptions, guère plus, chaque pièce me
+rappelle un équivalent, un «original» supérieur. Chaque théorie a déjà
+été exprimée avec plus de puissance et de développement... Ce qu'on nous
+donne aujourd'hui, <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> c'est de la parodie de Hugo, non par Sorel,
+mais par Hugo. C'est comme les charges, qui sont au Louvre, du rapin
+Michel-Ange...»</p>
+
+<p>Je répondrai alors qu'il est singulièrement malaisé de distinguer Hugo
+parodiste de Hugo sérieux, celui qui s'amuse de celui qui ne s'amuse
+pas; et que, souvent, quand il ne s'amuse pas, il nous amuse trop; et
+quand il s'amuse, il ne nous amuse pas assez... Le culte de mon ami pour
+Hugo le rend tout à fait injuste à l'endroit des honnêtes gens à qui le
+grand poète a légué sa malle. Toutes ces «rognures», ils ont mission de
+les publier. Et, quand même ils n'y seraient pas obligés par la volonté
+du défunt, comment oseraient-ils décider que ce sont en effet des
+rognures? Hugo ne le pensait point; il avait annoncé lui-même, sept ou
+huit ans avant sa mort, la publication de <i>Toute la Lyre</i>. Et il me
+paraît bien, à moi, que ce dernier recueil n'est pas plus un assemblage
+d'«épreuves ratées» que la seconde <i>Légende des siècles</i>, <i>le Pape</i>,
+<i>l'Âne</i>, <i>Religions et Religion</i>, <i>Pitié suprême</i>, <i>le Théâtre en
+liberté</i> ou <i>la Fin de Satan</i>.</p>
+
+<p>La vérité, c'est que c'est toujours la même chose; et voilà précisément
+ce que j'ai voulu dire. <i>Les Chants du crépuscule</i> étaient la même chose
+que <i>les Voix intérieures</i> qui étaient la même chose que <i>les Feuilles
+d'automne</i>; la seconde <i>Légende</i> était la même chose que la première;
+<i>les Quatre vents de l'esprit</i> reprenaient tous les thèmes des
+<i>Contemplations</i>, etc. Et, à mon avis, dans cette interminable série de
+farouches <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> redites, la puissance du verbe reste égale, si même
+elle ne va croissant. La pièce qui ouvre <i>Toute la Lyre</i>, et qui en
+rappelle quinze ou vingt autres, est peut-être la plus magistrale et la
+plus complète que Hugo ait écrite sur la Révolution. Quelques-uns des
+paysages qui viennent ensuite sont de purs chefs-d'&oelig;uvre. Il y a
+aussi deux ou trois poésies d'amour qui égalent les plus belles des
+<i>Contemplations</i>. Il m'est impossible de voir en quoi l'<i>Idylle de
+Floriane</i> est inférieure à n'importe quel morceau des <i>Chansons des rues
+et des bois</i>, ni en quoi la dernière partie, <i>la Corde d'airain</i>,
+diffère de l'<i>Année terrible</i>. Des «copeaux», cela? Mon ami est
+impertinent. Ce sont du moins, dirait le poète, les copeaux de la massue
+d'Hercule. Non, non, quand les éditeurs nous annoncent <i>Toute la Lyre</i>,
+ne lisez pas: <i>Tout le tiroir!</i> Mon ami avait raison de dire que, s'il
+me plaisait de mal parler de Hugo, je devais prendre son &oelig;uvre
+entière. Mais c'est bien ce que j'ai fait, tout en ayant l'air de ne
+viser que son dernier volume; et je n'aurais pu faire autrement quand je
+l'eusse voulu.</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant, répondrez-vous, il faut distinguer dans l'&oelig;uvre de Hugo.
+Elle n'est point partout si exactement semblable à elle-même. Il y a
+encore de braves gens qui disent: «Oh! <i>Moïse sur le Nil!</i> Oh! <i>le Chant
+de fête de Néron!</i>... Mais, Monsieur, ne trouvez-vous pas qu'il y ait
+déjà du mauvais goût dans les <i>Orientales</i>?» Et d'autres, au contraire:
+«Il est certain qu'il y eut d'abord chez Hugo, de l'Écouchard-Lebrun,
+<span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> du Millevoye et du Soumet. Mais le symphoniste des
+<i>Contemplations!</i> mais le poète épique de <i>la Légende!</i>» L'autre jour
+encore M. Sarcey écrivait, dans sa causerie du <i>Parti National</i>: «Victor
+Hugo a plusieurs manières; il s'est renouvelé lui-même quatre ou cinq
+fois.» Quatre ou cinq fois! Je voudrais bien que M. Sarcey me les
+indiquât avec précision. Je crois que, à bien le prendre, Hugo n'a
+jamais eu qu'une manière. La preuve, c'est que <i>Toute la Lyre</i> se
+compose de pièces écrites par le poète aux diverses époques de sa vie,
+et que cependant l'unité d'impression est parfaite, va presque jusqu'à
+l'ennui. On peut sans doute distinguer le Hugo d'avant <i>les
+Contemplations</i> et celui d'après, mais c'est tout; et si vous cherchez à
+saisir ses «manières» successives, vous trouverez que ce sont justement
+celles que le dictionnaire Bouillet signale chez je ne sais quel grand
+peintre: «Première manière: il se cherche; deuxième manière: il s'est
+trouvé; troisième manière: il se dépasse.» Ainsi, la poésie de Hugo
+s'enrichit d'un vocabulaire de plus en plus vaste, se fait un
+<i>bestiarium</i> de mots et d'images toujours plus fourmillant, plus
+rugissant et plus fauve. Mais sa puissance d'expression n'offre, d'un
+volume à l'autre, que des différences de degré, non d'espèce.</p>
+
+<p>Cette puissance, le poète l'a sans doute appliquée, dans le cours de sa
+vie, à des sujets différents et même à des idées contraires. Mais ces
+idées et ces sujets, il semble toujours les recevoir du dehors. <span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span>
+C'est après les poèmes de Vigny et même après <i>la Chute d'un Ange</i> qu'il
+conçoit <i>la Légende des Siècles</i>. C'est après Gautier et Banville qu'il
+se fait, à l'occasion, néo-grec. C'est après que Michelet, George Sand
+et d'autres ont écrit, qu'il lui vient une si grande pitié pour les
+misérables et les opprimés, et le culte de la Révolution, et la haine
+des rois, et l'humanitairerie mystique, et la charité à bras ouverts, et
+quelquefois à bras tendus et à poings fermés... Ce serait être dupe que
+de tenter l'histoire des idées de Victor Hugo, car, comme il n'est qu'un
+écho, elles se succèdent en lui, mais ne s'engendrent point l'une
+l'autre. C'est une cloche retentissante! dont les plus grandes, ou, pour
+mieux dire, les plus grosses idées de la première moitié de ce siècle
+sont venues tour à tour tirer la corde...</p>
+
+<p>Si donc on veut définir le génie de Hugo par ce qui lui est essentiel,
+je crois qu'il convient d'écarter ses idées et sa philosophie. Car elles
+ne lui appartiennent pas ou ne lui appartiennent que par l'outrance,
+l'énormité, la redondance prodigieuse de la traduction qu'il en a
+donnée; et il ne les a adoptées d'ailleurs que parce qu'elles prêtaient
+à cette énormité et à cette outrance d'expression. C'est l'ouvrier des
+mots, l'homme de style, qui commande chez lui à l'homme de pensée et de
+sentiment. Analyser et décrire sa poétique et sa rhétorique, c'est
+définir Hugo tout entier,&mdash;ou presque.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> Et ainsi je reviens par un détour à la phrase que j'avais eu le
+chagrin de laisser inachevée: «Oui, tout ce que j'ai dit est vrai,
+mais...» Mais, avec tout cela, Victor Hugo est unique, il est dieu. On
+peut affirmer, je crois, que nul poète, ni dans les temps anciens, ni
+dans les temps modernes, n'a eu à ce degré, avec cette abondance, cette
+force, cette précision, cet éclat, cette grandeur, l'imagination de la
+forme. La qualité de son esprit ne m'éblouit ni ne me charme, hélas! ou
+même m'incite à me réfugier dans la pensée délicate ou dans le tendre
+c&oelig;ur des poètes qui me sont chers: mais son verbe m'écrase. «Une âme
+violente et grossière», comme l'a appelée Louis Veuillot, soit; mais une
+bouche divine... Et, ici, ce m'est un grand bonheur que d'autres, plus
+habiles que moi, M. Renouvier, M. Ernest Dupuy et surtout M. Émile
+Faguet, aient décrit et loué les procédés du style et de la
+versification de Victor Hugo: ne pouvant faire aussi bien qu'eux, je
+vous renvoie avec joie à leurs études<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Lien vers la note 7"><span class="smaller">[7]</span></a>. Je me contenterai de choisir
+dans <i>Toute la Lyre</i>, pour votre plus noble divertissement, quelques
+exemples de ce don d'amplification étourdissante et vertigineuse. Vous y
+verrez qu'aucun homme n'a jamais su développer une seule idée par un si
+grand nombre de comparaisons <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> et de métaphores, ni si justes, ni
+si brillantes, ni si rares, ni, en général, si claires, et n'a su
+enchaîner ces images dans des périodes qui eussent tant de mouvement, ni
+un mouvement si large, si emporté, si continu,&mdash;ni qui emplissent
+l'oreille de rythmes plus sensibles, d'une musique plus drue et plus
+sonore. Je sais bien que le pauvre Hugo n'a que cela. Mais ce rien, dans
+la mesure où je l'ai dit, personne ne l'a jamais eu. Ne le plaignons
+donc pas trop.</p>
+
+<p>Venons au détail. Il s'agit, à un endroit du poème intitulé
+<i>l'Échafaud</i>, d'exprimer cette idée (vraie ou fausse, il n'importe ici)
+que Marat a été à la fois bon et mauvais, féroce et bienfaisant. Voici
+le début:</p>
+
+<p class="poem">
+ Entendez-vous Marat qui hurle dans sa cave?<br>
+ Sa morsure aux tyrans s'en va baiser l'esclave.</p>
+
+<p>Or, cette idée, Hugo l'exprime dans un couplet de quarante et un vers,
+par trente-cinq images différentes, toutes belles, toutes souverainement
+expressives. J'en prends une poignée, au hasard:</p>
+
+<p class="poem">
+<span class="spaced1">............</span>Il écrit;<br>
+ Le vent d'orage emporte et sème son esprit,<br>
+ Une feuille, de lange et d'amour inondée...<br>
+<span class="spaced1">.............</span><br>
+ Il dénonce, il délivre; il console, il maudit;<br>
+ De la liberté sainte il est l'âpre bandit.<br>
+<span class="spaced1">.............</span><br>
+ Il est le misérable; il est le formidable;<br>
+ Il est l'auguste infâme; il est le nain géant;<br>
+ Il égorge, massacre, extermine en créant;<br>
+ Un pauvre en deuil l'émeut, un roi saignant le charme;<br>
+ Sa fureur aime; il verse une effroyable larme.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> Et après tout ceci, qui n'est qu'un jeu d'antithèses, éclate un
+vers qui est enfin autre chose qu'un cliquetis de mots, un vers ému et
+tragique&mdash;(comme si le poète, à force de remuer les vocables, d'épuiser
+toutes les façons de traduire une pensée, devait nécessairement trouver,
+à un moment, l'expression la plus forte et la plus émouvante, et comme
+si sa prodigieuse invention verbale devait fatalement rencontrer la
+profondeur):</p>
+
+<p class="poem">
+ Comme il pleure avec rage au secours des souffrants!</p>
+
+<p>Lisez cette page (en vous souvenant qu'il en a écrit des milliers de
+semblables), vous en demeurerez, je l'espère, stupides comme moi. Car,
+sans doute, si nous avions senti le besoin d'apprendre au monde que
+Marat fut fait de charité et de cruauté, nous aurions pu, en prenant
+notre temps, trouver cinq ou six images pour le dire; mais lui! ses
+trente-cinq images se dressent presque en même temps dans sa pensée:
+elles sautent d'elles-mêmes sur les mots qu'il leur faut, sur les mots
+dont son cerveau est l'ample ménagerie, et les chevauchent éperdument;
+et c'est un flot rapide et intarissable, un torrent auquel rien ne
+résiste...</p>
+
+<p>Et les trente-cinq images sur Marat ne lui suffisent pas. Après que la
+dernière a pris sa course, il lui en vient encore une douzaine à propos
+des bons camarades de Marat; et il les lâche pour se soulager. Seulement
+<span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> (et c'est la rançon du don monstrueux que la nature injuste a
+mis en lui) il finit par appeler ses amis les montagnards:</p>
+
+<p class="poem">
+ Tigres compatissants! Formidables agneaux!</p>
+
+<p>Et ce qui me console de n'avoir pu trouver les autres images, c'est
+qu'assurément je n'aurais pas ramassé celle-là!...</p>
+
+<p>Je ne puis me tenir de vous apporter encore un exemple. C'est dans le
+«Ch&oelig;ur des racoleurs» qui vont embauchant les coquins le long du quai
+de la Ferraille:</p>
+
+<p class="poem">
+ Les belles ont le goût des héros...</p>
+
+<p>Voilà le thème. Je ne crois pas me hasarder beaucoup en disant que c'est
+un lieu commun. Et voici le développement; il est proprement
+fantastique:</p>
+
+<p class="poem">
+ Les belles ont le goût des héros, et le muffle<br>
+ Hagard d'un scélérat superbe sous le buffle<br>
+ Fait briller tendrement l'hiatus des fichus;<br>
+ Quand passe un tourbillon de drôles moustachus<br>
+ Hurlant, criant, affreux, éclatants, orgiaques,<br>
+ Un doux soupir émeut les seins élégiaques.<br>
+ Quels beaux hommes! housard ou pandour, le sabreur<br>
+ Effroyable, traînant après lui tant d'horreur<br>
+ Qu'il ferait reculer jusqu'à la sombre Hécate,<br>
+ Charme la plus timide et la plus délicate.<br>
+ Rose qui ne voudrait toucher qu'avec son gant<br>
+ Un honnête homme, prend la griffe d'un brigand<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> Et la baise. Telle est la femme. Elle décerne<br>
+ Avec emportement son âme à la caserne:<br>
+ Elle garde aux bourgeois son petit air bougon,<br>
+ Toujours la sensitive adora le dragon.<br>
+ Sur ce, battez, tambours! Ce qui plaît à la bouche<br>
+ De la blonde aux doux yeux, c'est le baiser farouche;<br>
+ La femme se fait faire avec joie un enfant<br>
+ Par l'homme qui tua, sinistre et triomphant,<br>
+ Et c'est la volupté de toutes ces colombes<br>
+ D'ouvrir leurs lits à ceux qui font ouvrir les tombes.</p>
+
+<p>Quelles rimes! quel rythme! quelle musique! quelle couleur! Devant ces
+effrénées cavalcades de mots, tout pâlit, tout languit; les plus
+prestigieux ouvriers en style, les plus illustres que vous pourriez
+nommer, s'évanouissent,&mdash;et ils le savent bien. C'est une joie
+absolument pure que de lire de tels vers. Je suis si tranquille sur le
+fond! Le fond, c'est quelque idée fausse, incomplète, ou qui même me
+répugne; ou bien, c'est quelque idée toute simple, même banale, et que
+le poète laisse banale, comme Dieu l'a faite. Dans les deux cas, la
+chose m'est indifférente. Et alors je puis savourer uniquement, sans
+trouble ni souci, la magnifique, triomphante et précise surabondance de
+l'expression. Je ne sais, pour moi, rien de plus amusant que les
+méditations de Hugo sur la mort. Car, pour exprimer le néant et sa
+tristesse, il moissonne à brassées les figures et les formes de la vie.
+De même, et ne me croyez pas pour cela un mauvais c&oelig;ur, rien ne me
+réjouit comme ses listes de tyrans (on en ferait des volumes), et comme
+ses <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> énumérations de crimes, de meurtres et d'atrocités. C'est
+d'une prouesse de style et d'un pittoresque qui font passer en moi de
+petits frissons de plaisir. Il a des pages d'apocalypse qui sont de
+surprenantes clowneries. Le relief des détails, la plasticité de
+l'expression est telle que j'ai assez à faire d'admirer ce perpétuel
+prodige. Voici la fin d'une de ces joyeuses énumérations:</p>
+
+<p class="poem">
+ Zeb plante une forêt de gibets à Nicée;<br>
+ Christiern fait tous les jours arroser d'eau glacée<br>
+ Des captifs enchaînés nus dans les souterrains;<br>
+ Galéas Visconti, les bras liés aux reins,<br>
+ Râle, <i>étreint par les n&oelig;uds de la corde que Sforce<br>
+ Passe dans les &oelig;illets de sa veste de force</i>;<br>
+ Cosme, à l'heure où midi change en brasier le ciel,<br>
+ Fait lécher par un bouc son père enduit de miel;<br>
+ Soliman met Tauris en feu pour se distraire;<br>
+ Alonze, furieux qu'on allaite son frère,<br>
+ Coupe le bout des seins d'Urraque avec ses dents;<br>
+ Vlad regarde mourir ses neveux prétendants,<br>
+ Et rit de voir le pal leur sortir par la bouche;<br>
+ Borgia communie; Abbas, maçon farouche,<br>
+ Fait, avec de la brique et des hommes vivants,<br>
+ D'épouvantables tours qui hurlent dans les vents...</p>
+
+<p class="noindent">etc... car ça continue. Hugo est le monstre de la parole écrite. Il
+résume et dépasse tous les grands rhéteurs de culture latine qui ont
+excellé dans le <i>développement</i> oratoire ou pittoresque. Imaginez je ne
+sais quel taureau de Phalaris d'où sortirait, amplifiée, la voix de
+Lucain, de Juvénal, de Claudien,&mdash;et aussi de d'Aubigné, de Malherbe,
+même de <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> Corneille, de tous ceux enfin qui ont le mieux su le
+verbe classique. Au delà de sa rhétorique, il n'y a rien... On peut dire
+en un sens qu'il ferme un cycle. Il est très grand. S'il ne l'est pas
+par la pensée, il y a cependant en lui plus de substance que je n'ai
+affecté d'en voir; seulement c'est, si je puis dire, son imagination et
+sa rhétorique qui lui ont créé sa pensée.</p>
+
+<p>D'abord, et par la force des choses, il lui est arrivé, aussi souvent
+qu'aux plus grands des classiques, d'exprimer, selon la définition de
+Nisard, des idées générales sous une forme souveraine et définitive
+(laquelle d'ailleurs, quoique définitive, peut toujours être
+renouvelée). Je n'ai pas à feuilleter longtemps <i>Toute la Lyre</i> pour y
+rencontrer ces «vers dorés»:</p>
+
+<p class="poem">
+ Sers celui qui te sert, car il te vaut peut-être;<br>
+ Pense qu'il a son droit comme toi ton devoir;<br>
+ Ménage les petits, les faibles. Sois le maître<br>
+<span class="add5em">Que tu voudrais avoir.</span></p>
+
+<p>Et ceux-ci, aux fils dont les pères ont été glorieux:</p>
+
+<p class="poem">
+ Soyez nobles, loyaux et vaillants entre tous;<br>
+ Car vos noms sont si grands qu'ils ne sont pas à vous.<br>
+ Tout passant peut venir vous en demander compte.<br>
+ Ils sont notre trésor dans nos moments de honte,<br>
+ Dans nos abaissements et dans nos abandons:<br>
+ C'est vous qui les portez, c'est nous qui les gardons.</p>
+
+<p>Il est évident qu'il n'y a rien de mieux dans Juvénal <span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> ni dans
+Sénèque, ni même dans Corneille, Bossuet ou Molière; et cela, chez Hugo,
+est continuel.</p>
+
+<p>Autre chose encore. Il a été le roi des mots. Mais les mots, après tant
+de siècles de littérature, sont tout imprégnés de sentiments et de
+pensée: ils devaient donc, par la vertu de leurs assemblages, le forcer
+à penser et à sentir. À cause de cela, ce songeur si peu philosophe a
+quelquefois des vers profonds; et ce poète, de beaucoup plus
+d'imagination que de tendresse, a des vers délicats et tendres. (Il y en
+a dans <i>Toute la Lyre</i>; voyez <i>Ce que dit celle qui n'a pas parlé</i>.)</p>
+
+<p>Puis, comme la moindre idée lui suggère une image, et comme ensuite les
+images s'appellent et s'enchaînent en lui avec une surnaturelle
+rapidité, le sujet qu'il traite a beau être maigre et court dans son
+fond, la forme dont il le revêt est un vaste enchantement. Ces
+correspondances qu'il saisit entre les choses nous intéressent par
+elles-mêmes. La figure entière du monde finit par tenir dans le
+développement du moindre lieu commun. Cette poésie, que ma pensée et
+mon c&oelig;ur ont parfois trouvée indigente, finit donc par apparaître, à
+qui sait lire, comme la plus opulente qui se puisse rêver.</p>
+
+<p>Je voudrais ne pas trop répéter ce qu'on sait; je ne rappellerai donc
+pas que Hugo a peut-être été le plus puissant et, à coup sûr, le plus
+débordé des descriptifs. Il voyait les choses concrètes avec une
+intensité extraordinaire, mais toujours un peu en rêve et jusqu'à les
+déformer... Par suite, il a eu, <span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> plus que personne, le don de
+l'expression plastique. Or, rien ne donne du relief à l'expression comme
+les contrastes et les oppositions. Il a donc abusé de l'antithèse et a
+fini par ne plus avoir, dans l'ordre physique et dans l'ordre moral, que
+des visions antithétiques. Mais justement les plus originales
+conceptions du monde se réduisent à des antithèses que l'on résout comme
+on peut. À preuve, les systèmes de Kant, de Hegel, même de Spinoza...
+L'univers n'est qu'antinomies. Et ainsi c'est de la maladie de
+l'antithèse qu'est venu à Victor Hugo ce qu'il peut y avoir de
+philosophie dans son &oelig;uvre; et si, d'aventure, il mérite çà et là ce
+nom de «penseur» auquel son ingénuité tenait tant, c'est à sa manie
+d'opposer entre eux les mots qu'il le doit.</p>
+
+<p>Ce qu'il y a de sûr, c'est que Hugo ne pouvait être l'incomparable
+ouvrier de style qu'il a été, sans être par là même un fort grand poète.
+Et si son nom est encore livré aux vaines disputes des hommes, s'il est
+malaisé de déterminer l'étendue et les limites de son génie, c'est
+peut-être que son cas ressemble assez à celui de Ronsard; c'est que son
+&oelig;uvre n'est pas toute dans ses livres; c'est qu'il a eu (non pas
+seul, mais plus qu'aucun autre) la gloire de rajeunir l'imagination d'un
+siècle et de renouveler une langue, et que, par conséquent, nous ne
+pouvons pas savoir au juste ce que nous lui devons...<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> POURQUOI LUI?<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8" title="Lien vers la note 8"><span class="smaller">[8]</span></a></h2>
+
+
+<p>L'autre jour, la Comédie-Française célébrait officiellement&mdash;quoique
+clandestinement (la presse n'était point conviée)&mdash;l'anniversaire de la
+naissance de Victor Hugo par une matinée gratuite où elle représentait
+<i>Ruy Blas</i>, cette histoire saugrenue d'un domestique amant d'une reine
+et grand homme d'État.</p>
+
+<p>(De bonne foi, ce ne sont pas les ouvriers ni les petits bourgeois, ce
+sont les gens de maison du Faubourg Saint-Germain et du quartier du parc
+Monceau que l'on eût dû appeler à cette cérémonie. Mais ce n'est point
+de <i>Ruy Blas</i> que j'ai dessein de vous parler.)</p>
+
+<p>Ainsi, on a fait pour Victor Hugo ce qu'on ne fait ni pour Corneille, ni
+pour Racine, ni pour Molière. Ceux-là, on célèbre sans doute leurs
+anniversaires tant bien que mal, mais on ne va pas pour eux jusqu'à la
+représentation gratuite. Déjà Victor Hugo était le seul de nos grands
+écrivains dont le cercueil eût été exposé sous l'Arc de Triomphe, le
+seul qui <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> eût été inhumé au Panthéon, le seul dont les &oelig;uvres
+posthumes eussent eu les honneurs d'une récitation publique à la
+Comédie-Française.</p>
+
+<p>Tout cela veut dire qu'aux yeux de nos gouvernants Victor Hugo est à
+part dans notre littérature, qu'il est le poète national, le grand,
+l'unique, enfin qu'«il n'y a que lui.»</p>
+
+<p>Eh bien! ce n'est pas vrai, il n'y a pas que lui! C'est trop
+d'injustice, à la fin! Pourquoi ce traitement spécial? Pourquoi cette
+immortalité hors classe? À qui vont ces hommages exorbitants? Est-ce à
+l'auteur dramatique? Est-ce à l'écrivain populaire? Est-ce au poète?
+Est-ce au penseur? Est-ce à l'homme?</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p>Ce ne peut être à l'auteur dramatique. Là-dessus, presque tout le monde
+sera d'accord. Si miraculeusement versifié qu'il soit et quelque plaisir
+qu'il nous donne à la lecture, ce n'est pas le théâtre de Victor Hugo
+qui peut justifier ces honneurs extraordinaires. Dès qu'on essaye de les
+«réaliser» sur la scène, de donner un corps à ces froides et éclatantes
+chimères, les drames de Hugo sonnent si faux que c'est une douleur de
+les entendre. Ou plutôt, tranchons le mot, ils ennuient le public,&mdash;et
+la foule aussi bien que les lettrés. Nous l'avons bien vu quand on a
+repris le <i>Roi s'amuse</i> et <i>Marion Delorme</i>. Il ne <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> manque
+qu'une chose à ces belles machines lyriques: le frémissement de la vie,
+ce qui fait qu'on se croit en présence de créatures de chair et de sang.</p>
+
+<p>Comme auteur dramatique, c'est plutôt Musset qui aurait droit à des
+célébrations d'anniversaires. <i>Il ne faut jurer de rien</i>, <i>On ne badine
+pas avec l'amour</i>, presque tout le théâtre de Musset nous intéresse et
+nous touche autrement que <i>Marie Tudor</i> ou même <i>Hernani</i>. Il est facile
+de prévoir qu'avant la fin du siècle les drames de Victor Hugo ne
+compteront dans l'histoire du théâtre qu'à titre de documents.</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p>C'est donc l'écrivain populaire qu'on célèbre par des rites réservés et
+particulièrement solennels?&mdash;Oui, le peuple a lu quelque peu <i>Notre-Dame
+de Paris</i>, et les <i>Misérables</i>, malgré les longueurs et le fatras. Mais
+l'<i>Homme qui rit</i> ou <i>Quatre-vingt-treize</i>, croyez-vous qu'il les ait
+lus? Depuis le divorce consommé au seizième siècle entre la multitude et
+les lettrés, les grands écrivains n'ont été populaires chez nous que
+rarement et par accident. Populaires, c'est-à-dire réellement connus et
+aimés du peuple, Dumas père et M. d'Ennery,&mdash;ou même M. Richebourg&mdash;le
+sont beaucoup plus que Victor Hugo. Car ce qu'il y a d'éminent chez
+l'auteur des <i>Contemplations</i>, ce sont des qualités d'artiste, dont la
+foule ne saurait être juge, et qui lui échappent.</p>
+
+<span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span>
+<hr class="small">
+
+<p>Mais sans doute&mdash;et bien que le peuple ne puisse le comprendre
+entièrement&mdash;c'est au poète que s'adressent ces hommages que nul autre
+écrivain n'a jamais reçus. Et, certes, il n'est point de plus grand
+poète que Victor Hugo. Mais enfin on peut croire qu'il en est d'aussi
+grands; et sa suprématie ne s'impose point à tous les esprits avec la
+force irrésistible de l'évidence. C'est affaire de sentiment et
+d'opinion, matière aux disputes et aux jugements incertains des hommes.</p>
+
+<p>Ce qu'il a en propre, c'est une vision des choses matérielles, intense
+jusqu'à l'hallucination; c'est, à un degré prodigieux, le don de
+l'expression, l'invention des images et des symboles; c'est enfin l'art
+d'assembler les sons, de conduire les rythmes, de développer et d'enfler
+la période poétique jusqu'à faire songer aux déploiements harmoniques et
+presque à l'orchestration des symphonies et des sonates.</p>
+
+<p>Mais Musset a des cris de passion égaux à tout&mdash;et une tendresse, une
+grâce, un esprit, qui sont un perpétuel ravissement. Et quant à
+Lamartine, rien n'est plus beau que ses beaux vers, par la fluidité et à
+la fois par la plénitude, par quelque chose d'involontaire et d'inspiré,
+par le large et libre essor, par l'aisance souveraine et toute divine.
+Ce poète, qui est <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> un médiocre ouvrier de rimes, a des strophes
+devant qui tout pâlit, car c'est la poésie même.</p>
+
+<p>La vérité, c'est que nous avons tous admiré également et tour à tour ces
+trois merveilleux poètes, selon nos âges et selon les journées. Pour
+moi, chacun d'eux me paraît, au moment où je le lis, le plus grand des
+trois.</p>
+
+<p>Et, s'il me fallait avouer, à mon corps défendant, que Musset n'a
+peut-être pas la puissance des deux autres, du moins je ne pourrais me
+prononcer entre ces deux-là, et je me redirais les vers du poète Charles
+de Pomairols, parlant de Lamartine:</p>
+
+<div class="poem">
+<p>..... Et son génie aisé, que la grâce accompagne,<br>
+ N'a pas le rude élan de la haute montagne<br>
+ Assise pesamment sur ses lourds contreforts,<br>
+ Miracle de matière, orgueilleuse géante,<br>
+ Qui redresse les flancs de sa paroi béante,<br>
+ Et tend au ciel lointain sa masse avec efforts.</p>
+
+<p>Plutôt son &oelig;uvre douce où coulent tant de larmes<br>
+ Fait songer à la mer triste, pleine de charmes,<br>
+ Dont l'Esprit langoureux, fluide et palpitant,<br>
+ Mollement étendu sur sa couche azurée,<br>
+ S'unit de toutes parts à la voûte éthérée<br>
+ Et berce tout le ciel sur ses flots en chantant.</p>
+</div>
+
+<hr class="small">
+
+<p>Mais peut-être est-ce le penseur et l'inventeur d'idées qui, chez Hugo,
+mérite un culte de «latrie» officielle? Ses plus fervents admirateurs
+n'oseraient <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> le soutenir. Il n'est pas plus philosophe que
+Musset; il l'est moins que Lamartine.</p>
+
+<p>Sa métaphysique est rudimentaire. C'est une sorte de manichéisme
+panthéistique avec la croyance au triomphe final du Bien. Entendez <i>Ce
+que dit la bouche d'Ombre</i>. «La première faute fit le premier poids et
+créa la matière. La matière, c'est le châtiment et l'instrument
+d'expiation. Le monde visible n'est qu'un purgatoire aux innombrables
+degrés, depuis le caillou jusqu'à l'homme et au delà. Le méchant, après
+sa mort, descend et devient bête, plante ou minéral, selon son crime. Le
+juste monte, va on ne sait où, dans quelque planète. Mais, sur cette
+échelle des êtres, l'homme seul ne se souvient pas du passé (pourquoi?).
+De là son ignorance. Au contraire, les animaux, les plantes et les
+rochers se souviennent de ce qu'ils ont été et savent ce que l'homme ne
+sait pas: d'où leur aspect mystérieux. Mais les expiations ne sont pas
+éternelles. Les coupables remontent peu à peu. À la fin, tous se
+retrouveront, dégagés du poids, dans la lumière, en Dieu.»</p>
+
+<p>Sa vision de l'histoire est de même sorte, sommaire, anticritique,
+enfantine et grandiose. L'histoire, c'est la lutte des mendiants
+sublimes et des vieillards décoratifs, à longues barbes, contre les rois
+atroces et les prêtres hideux. La «légende des siècles» devient ainsi, à
+force de simplification, une façon de Guignol épique.</p>
+
+<p>Ces conceptions peuvent être, à coup sûr, d'un <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> grand poète:
+elles ne sont pas d'un homme puissant et original par la pensée. Tous
+les progrès de l'intelligence humaine en ce siècle se sont accomplis par
+d'autres que lui. Ils sont rares, ceux pour qui Victor Hugo a été
+l'éducateur, le directeur de la vie intellectuelle et morale. L'esprit
+de ce temps, c'est dans Stendhal, Sainte-Beuve, Michelet, Taine et Renan
+qu'il réside. Nous ne devons à Victor Hugo aucune façon nouvelle de
+penser&mdash;ni de sentir. Il a donné à notre imagination d'incomparables
+fêtes; mais pour qui est-il l'ami, le confident, le consolateur, celui
+qu'on aime avec ce qu'on a de plus intime en soi, celui à qui on demande
+le mot qui éclaire ou qui pénètre? Pour qui ses livres sont-ils vraiment
+des livres de chevet,&mdash;si ce n'est pour quelques disciples d'une
+génération antérieure à la nôtre?</p>
+
+<p>Chose singulière, les jeunes poètes se détournent de cet Espagnol
+retentissant, de cette espèce de Lucain énorme, et le respectent fort,
+mais l'aiment peu. Interrogez-les: vous verrez que ceux qu'ils
+préfèrent, c'est Baudelaire et Leconte de Lisle, et que leur véritable
+aïeul ce n'est point Victor Hugo, c'est Alfred de Vigny.</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p>Eh! direz-vous, que font au public ces partis pris de cénacles et de
+chapelles? Il reste à Victor Hugo d'avoir été, dans ce siècle
+démocratique, le prophète <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> de la démocratie, l'avocat des
+humbles et des souffrants, l'apôtre de la fraternité.&mdash;Mais ici même, il
+est évident qu'il n'est pas le seul, et il est contestable qu'il soit le
+plus grand. L'avouerai-je? Je trouve un sentiment de pitié et d'amour
+autrement sincère et profond dans les livres de Michelet, et une bonté
+autrement large et sereine dans les candides romans socialistes de la
+bonne George Sand. Et, pour ne parler que des poètes, quel plus grand
+c&oelig;ur que Lamartine? Et qui, mieux que l'auteur de <i>Jocelyn</i> et de la
+<i>Marseillaise de la paix</i>, a connu toutes les belles illusions de la foi
+démocratique et l'ivresse évangélique de l'amour des hommes?</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p>Enfin, la personne même de Victor Hugo avait-elle une séduction, et sa
+vie a-t-elle eu une noblesse et une grandeur à quoi rien ne résiste et
+qui, s'ajoutant à son génie, lui assurent sans conteste la place la plus
+élevée dans l'admiration de ses contemporains?</p>
+
+<p>Il fut un surprenant travailleur; il eut des vertus de citoyen et des
+qualités de bourgeois. Il souffrit pour le droit; et si l'exil eut pour
+lui des compensations qu'il n'eut pas pour un grand nombre de pauvres
+diables, il serait cependant injuste de méconnaître le mérite et la
+beauté de son sacrifice.</p>
+
+<p>Mais, avec cela, ce que je sais de sa personne <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> m'attire peu. Il
+ne me paraît pas qu'il eût un très grand caractère. Il y a chez lui des
+prudences et des habiletés qui peuvent être légitimes, mais qui ne
+commandent point l'admiration. Enfin, dans les dernières années de sa
+vie, il poussait l'inconscience du ridicule jusqu'à un excès qui
+affligeait les esprits délicats.</p>
+
+<p>Ah! que j'aime mieux Lamartine, si brave, si fier, si naturellement
+héroïque, si désintéressé, si généreux, si fastueux, si imprudent! Et
+comme la douloureuse vieillesse du pauvre grand homme me devient chère
+quand je songe à la vieillesse d'idole embaumée de son heureux
+rival!&mdash;Et quant à Musset, je sais bien tout ce qu'on peut dire contre
+lui; mais il a tant souffert! Cette souffrance est si évidente et si
+vraie! À ne regarder que les hommes, l'un me paraît plus noble que Hugo,
+l'autre plus malheureux,&mdash;et tous deux plus aimables.</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p>Ainsi&mdash;et ce point réservé que nul poète ne fut plus grand par
+l'imagination et par l'expression&mdash;sous quelque aspect que nous
+considérions Victor Hugo, nous lui voyons des égaux ou des supérieurs.
+Comment donc expliquer les témoignages uniques de vénération officielle
+dont il est l'objet?</p>
+
+<p>On ne le peut que par des raisons étrangères à la littérature.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> Il eut la chance d'être exilé et l'esprit de faire servir son
+exil à sa gloire. Il eut la chance de survivre à l'Empire, de revenir de
+l'exil et, à partir de ce moment, d'être l'interprète des sentiments et
+des passions du Paris révolutionnaire. Il eut aussi la chance de vivre
+longtemps. Bref, il sut grossir sa gloire de poète de la gloire spéciale
+d'un Raspail et d'un Chevreul.</p>
+
+<p>Mais il est immoral d'honorer les gens parce qu'ils ont de la chance et
+qu'ils enterrent tout le monde. Il est temps de ne tenir compte à Victor
+Hugo que de ses &oelig;uvres, et par là de le remettre à son
+rang&mdash;c'est-à-dire au premier rang. Rien de moins, mais rien de plus.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> ET LAMARTINE?</h2>
+
+
+<p>J'ai eu, la semaine passée, une grande surprise: on m'a affirmé que
+j'avais manqué de respect à Victor Hugo.</p>
+
+<p>Comment?</p>
+
+<p>En déclarant que nul poète ne lui est supérieur par l'imagination ni par
+l'expression. J'ajoutais, il est vrai, qu'il est peut-être temps de ne
+lui tenir compte que de son &oelig;uvre et de le remettre à son rang,&mdash;qui
+est le premier.</p>
+
+<p>Or, il paraît que ces propos sont injurieux. Je n'en crois rien. C'est
+par piété pour la poésie que j'ai pu sembler impie en parlant d'un grand
+poète. Je n'ai pas réclamé contre Victor Hugo, mais pour Lamartine et
+Musset&mdash;et aussi pour Balzac, pour Michelet, pour George Sand.</p>
+
+<p>Je dois dire que j'ai été secrètement récompensé de ma piété par les
+remerciements de beaucoup de bonnes âmes. Mais, tandis qu'elles me
+félicitaient tout bas, j'étais accusé tout haut d'injustice et
+d'irrévérence, et j'ai vu que plusieurs de mes confrères persistaient à
+revendiquer pour Victor Hugo «l'immortalité hors classe», une
+immortalité d'un caractère officiel, sanctionnée par les pouvoirs
+publics.</p>
+
+<span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> <hr class="small">
+
+<p>Leurs raisons ne m'ont pas persuadé. M. Henry de Lapommeraye m'accuse
+d'«attaquer furieusement le grand poète», ce qui n'est pas exact, et me
+démontre que le théâtre de Victor Hugo vaut mieux que je n'ai dit, ce
+qui n'infirme en rien mes conclusions.</p>
+
+<p>M. Aurélien Scholl, après s'être extasié sur le <i>Dernier jour d'un
+condamné</i>, qu'il n'a certainement pas relu pour la circonstance, estime
+que Victor Hugo a droit à des hommages spéciaux pour avoir écrit les
+<i>Châtiments</i>.</p>
+
+<p>Voilà un bon sentiment, qui s'explique encore à l'heure qu'il est, et
+qui s'expliquait surtout il y a trente ans. Mais dans cinquante ans, je
+vous prie? Les <i>Châtiments</i> paraîtront toujours un fort beau livre, mais
+non plus beau, j'imagine, que les <i>Contemplations</i>, les <i>Nuits</i> ou les
+<i>Harmonies</i>. Et d'ailleurs si, dans l'appréciation des &oelig;uvres des
+poètes, il fallait tenir compte de leurs vertus civiques, Lamartine,
+opposant son corps à l'émeute triomphante et la domptant par sa parole,
+ferait presque aussi bonne figure, je pense, que Victor Hugo au
+lendemain du coup d'État.</p>
+
+<p>M. Francisque Sarcey me dit que, s'il est permis d'égaler quelques
+écrivains à Victor Hugo, celui-ci garde le mérite d'avoir fait une
+révolution dans la <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> littérature, et que par là du moins il est
+absolument hors pair.</p>
+
+<p>Ici encore, j'ai des doutes. Je ne ferai pas remarquer que les <i>Odes</i> et
+<i>Ballades</i> et même les <i>Orientales</i>, écrites après les <i>Méditations</i>,
+ont beaucoup plus vieilli, et qu'avant la <i>Légende des Siècles</i> nous
+avions les poèmes de Vigny et ce bizarre et çà et là sublime poème de la
+<i>Chute d'un Ange</i>. Je reconnais que Victor Hugo a contribué plus que
+personne à élargir la poésie lyrique et surtout à enrichir la langue des
+vers. Mais, s'il a été révolutionnaire et novateur, il l'a été à sa
+place et dans son ordre. Êtes-vous sûr qu'il ait beaucoup plus innové
+dans la poésie que Michelet dans l'histoire, Sainte-Beuve dans la
+critique, Balzac dans le roman, Dumas fils au théâtre?</p>
+
+<p>D'autres, enfin, les plus naïfs, sont persuadés que Victor Hugo a
+«incarné la pensée du siècle», et qu'«on dira le siècle de Hugo comme
+on dit le siècle de Voltaire». C'est là une illusion bien surprenante.
+Voltaire a été le plus infatigable interprète et quelquefois l'inventeur
+des idées essentielles du siècle dernier, et il a très puissamment agi
+sur l'esprit de ses contemporains. Et, malgré cela, ce n'est que
+rarement et pour la commodité du langage qu'on dit «le siècle de
+Voltaire». Mais je vous jure qu'en 1900 on ne dira pas «le siècle de
+Victor Hugo». Le poète de la <i>Légende</i> a souvent enchanté nos
+imaginations; il a peu agi sur notre pensée, ayant peu pensé lui-même.
+Les hommes de ma génération lui <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> doivent peu de chose; ceux qui
+suivront ne lui devront rien. Et il serait étrange, enfin, qu'on imposât
+à notre âge le nom d'un poète qui est certes de premier ordre, mais qui
+représente si imparfaitement la tradition du génie français et qui
+semble presque en dehors.</p>
+
+<p>N'allez pas conclure de là que je lui préfère Béranger.</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p>Ce qui me désole en tout ceci, c'est que j'ai beau faire, j'ai l'air de
+respecter médiocrement une grande mémoire. Et pourtant qu'est-ce que je
+prétends? Je confesse, pour la vingtième fois, que Victor Hugo est un
+des cinq ou six grands génies littéraires de ce siècle. Que ceux qu'il
+fascine particulièrement le mettent au-dessus des autres, voilà qui va
+bien. Je fais seulement observer que cette suprématie n'est ni démontrée
+ni démontrable, et je demande que le culte de Victor Hugo reste une
+affaire de dévotion personnelle. Rien de plus. Puisque sa chance l'a
+conduit au Panthéon&mdash;dans son hypocrite corbillard des pauvres&mdash;qu'on
+l'y laisse! Mais qu'on s'en tienne là, et qu'on ne trouve pas mauvais
+que nous dressions à quelques autres d'immatériels Panthéons dans nos
+c&oelig;urs.</p>
+
+<p>Au reste, je le sais, à peine aurai-je relu le <i>Cheval</i>, <i>Ibo</i>, <i>Booz
+endormi</i> ou le <i>Satyre</i> que je serai tout abîmé <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> de contrition.
+Mais, je le sais aussi, tout mon repentir s'évanouira quand j'aurai relu
+le <i>Lac</i>, la <i>Réponse à Némésis</i>, les <i>Laboureurs</i> ou la <i>Vigne et la
+Maison</i>.</p>
+
+<p>Attendons. Cette querelle que j'ai innocemment suscitée n'est qu'un jeu
+de plume dont je sens à présent la puérilité. L'équitable avenir
+remettra toute chose à sa place. Peu à peu, par la seule vertu du temps
+qui s'écoule, un triage se fait dans les &oelig;uvres: les grandes figures
+du passé se groupent et s'ordonnent, chacune à son plan.</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p>Lamartine a connu des triomphes égaux pour le moins à ceux de Victor
+Hugo, et peut-être a-t-il senti autour de lui un frémissement d'âmes
+plus spontané, plus amoureux et plus chaud. Et cependant, combien
+sommes-nous qui connaissions aujourd'hui et qui adorions encore le long
+poète élyséen à l'âme harmonieuse et légère?</p>
+
+<p>Mais soyez tranquilles, vous qui l'aimez. Hugo ne l'obstruera pas
+éternellement. Vers la fin de ce siècle, quand tous deux appartiendront
+également au passé, Lamartine réapparaîtra tel qu'il est, très grand.</p>
+
+<p>Ce que je vais dire ne hâtera pas d'une heure sa revanche. Mais
+qu'importe? Je le dis pour mon plaisir.</p>
+
+<span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span>
+<hr class="small">
+
+<p>De génie plus authentique et de vie plus belle que le génie et la vie de
+Lamartine, je n'en trouve point. Doucement élevé, en pleine campagne,
+par des femmes et par un prêtre romanesque, n'ayant pour livres que la
+Bible, Bernardin de Saint-Pierre et Chateaubriand, il s'en va rêver en
+Italie et se met à chanter. Et aussitôt, les hommes reconnaissent que
+cette merveille leur est née: un poète vraiment inspiré, un poète comme
+ceux des âges antiques, ce «quelque chose de léger, d'ailé et de divin»
+dont parle Platon.</p>
+
+<p>Ce poète, aussi peu «homme de lettres» qu'Homère, ce qu'il exprimait
+sans effort, c'était tous les beaux sentiments tristes et doux accumulés
+dans l'âme humaine depuis trois mille ans: l'amour chaste et rêveur, la
+sympathie pour la vie universelle, un désir de communion avec la nature,
+l'inquiétude devant son mystère, l'espoir en la bonté du Dieu qu'elle
+révèle confusément; je ne sais quoi encore, un suave mélange de piété
+chrétienne, de songe platonicien, de voluptueuse et grave langueur.</p>
+
+<p>Mais qui dirait cela mieux que Sainte-Beuve? «En peignant ainsi la
+nature à grands traits et par masses, en s'attachant aux vastes bruits,
+aux grandes herbes, aux larges feuillages, et en jetant au milieu
+<span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> de cette scène indéfinie et sous ces horizons immenses tout ce
+qu'il y a de plus vrai, de plus tendre et de plus religieux dans la
+mélancolie humaine, Lamartine a obtenu du premier coup des effets d'une
+simplicité sublime, et a fait, une fois pour toutes, ce qui n'était
+qu'une seule fois possible.»</p>
+
+<p>Loué soit-il à jamais! On se fatigue des prouesses de la versification.
+On est las quelquefois du style plastique et de ses ciselures, du
+pittoresque à outrance, de la rhétorique impressionniste et de ses
+contournements. Et c'est alors un délice, c'est un rafraîchissement
+inexprimable que ces vers jaillis d'une âme comme d'une source profonde,
+et dont on ne sait «comment ils sont faits.»</p>
+
+<p>Sans compter que, parmi ces vers de génie&mdash;à travers les nonchalances,
+les maladresses et les naïvetés de facture qui rappellent les très
+anciens poètes, et parfois aussi à travers les formules conservées du
+dix-huitième siècle,&mdash;des vers éclatent et des strophes (les poètes le
+savent bien), d'une beauté aussi solide, d'une plénitude aussi sonore,
+d'une couleur aussi éclatante et d'une langue aussi inventée que les
+plus beaux passages de Victor Hugo ou de Leconte de Lisle.</p>
+
+<p>Rappellerai-je que ce roi de l'élégie amoureuse et religieuse est aussi
+le poète de la <i>Marseillaise de la paix</i>, des <i>Révolutions</i>, des
+<i>Fragments du livre antique</i>; que nul n'a plus aimé les hommes, ni
+annoncé avec une éloquence plus impétueuse l'Évangile des temps <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span>
+nouveaux; qu'il a fait <i>Jocelyn</i>, cette épopée du sacrifice et le seul
+grand poème moderne que nous ayons; que nul n'a exprimé comme lui la
+conception idéaliste de l'univers et de la destinée, et qu'enfin c'est
+dans <i>Harold</i>, dans <i>Jocelyn</i> et dans la <i>Chute d'un Ange</i> que se
+trouvent les plus beaux morceaux de poésie philosophique qui aient été
+écrits dans notre langue?</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p>Mais ce grand poète concevait quelque chose de plus grand que d'écrire
+des vers, et c'est pour cela peut-être que les siens sont beaux d'une
+beauté unique. C'est dans sa vie même qu'il voulait mettre toute poésie
+et toute grandeur. Il s'en va, comme un roi qui parcourt ses domaines,
+visiter l'Orient mystérieux, ce berceau des races. Il siège «au plafond»
+de la Chambre des députés, ce qui ne l'empêche pas d'être un politique
+très clairvoyant et très informé, en même temps qu'un merveilleux
+orateur. Il écrit l'<i>Histoire des Girondins</i>, renverse un trône,
+gouverne la France pendant quatre mois&mdash;puis rentre dans l'ombre.</p>
+
+<p>Non, je ne sais rien de plus magnifique, de plus héroïque, de plus digne
+d'être vécu que ces quatre mois de Lamartine au pouvoir. Chose
+invraisemblable et que nous ne concevions plus que dans les républiques
+antiques, il règne réellement par la <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> parole. Le jour où, acculé
+contre une petite porte de l'Hôtel-de-Ville, monté sur une chaise de
+paille, visé par des canons de fusils, la pointe des sabres lui piquant
+les mains et le forçant à relever le menton, gesticulant d'un bras
+tandis que de l'autre il serrait sur sa poitrine un homme du peuple, un
+loqueteux qui fondait en larmes,&mdash;le jour où, tenant seul tête à la
+populace aveugle et irrésistible comme un élément, il l'arrêta&mdash;avec des
+mots&mdash;et fit tomber le drapeau rouge des mains de l'émeute,&mdash;la fable
+d'Orphée devint une réalité, et Lamartine fut aussi grand qu'il ait
+jamais été donné à un homme de l'être en ses jours périssables.</p>
+
+<p>Mais, comme si le destin avait voulu lui faire expier cette heure
+extraordinaire,&mdash;tout de suite après, l'abandon, l'oubli, la ruine
+amenée par l'ancien faste et par les charités royales, le travail forcé,
+une vieillesse attelée, pour vivre, à des tâches de librairie et
+finissant par tendre la main au peuple...</p>
+
+<p>Cette vie si grande le paraît encore plus, s'étant achevée dans tant de
+douleur.</p>
+
+<p>Et, puisqu'on veut que le rôle politique de l'auteur des <i>Châtiments</i>
+entre en ligne de compte dans le bilan de sa gloire, j'espère que
+l'avenir, s'il compare les vers de Hugo et ceux de Lamartine, comparera
+aussi leurs vies et leurs âmes.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> GEORGE SAND<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9" title="Lien vers la note 9"><span class="smaller">[9]</span></a></h2>
+
+
+<p>La Porte Saint-Martin va reprendre les <i>Beaux Messieurs de Bois-Doré</i>,
+cette délicieuse comédie romanesque; et l'Odéon promet de nous rendre
+bientôt <i>Claudie</i>, ce drame rustique dont le premier acte, au moins, est
+un chef-d'&oelig;uvre, une géorgique émouvante et grandiose. J'en suis
+content&mdash;comme je l'ai été de surprendre, le mois dernier, un
+commencement de retour des esprits et des c&oelig;urs vers Lamartine. Car,
+à mesure que ce siècle s'achemine tristement vers sa fin, je me sens
+plus d'amour pour les génies amples, magnifiques et féconds qui en ont
+illustré les cinquante premières années.</p>
+
+<p>Vous savez combien les deux moitiés du dix-septième siècle se
+ressemblent peu, et comment la littérature, héroïque et romanesque avec
+d'Urfé, Corneille <span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> et les grandes Précieuses, revient, vers
+1660, à plus de vérité, avec Racine, Molière et Boileau. Mais ne
+trouvez-vous pas qu'en tenant compte de la différence des temps il s'est
+passé dans notre siècle quelque chose d'assez semblable?</p>
+
+<p>Après le glorieux règne des écrivains généreux et croyants, optimistes,
+idéalistes, épris de rêve, il s'est produit un mouvement de littérature
+réaliste, très brutale et très morose. La catastrophe de 1870 est encore
+venue augmenter la tristesse et l'âpreté des sentiments. Les grandes
+âmes confiantes et largement épandues qui avaient abreuvé nos
+grands-pères de poésie et de chimères paraissaient bien naïves à leurs
+petits-fils et leur étaient devenues presque indifférentes. Je me
+souviens que, plus jeune, je me suis grisé autant que personne de ce vin
+lourd du naturalisme (si mal nommé). Et il faut avouer qu'en dépit des
+excès et des malentendus, ce retour au vrai n'a pas été infécond, et
+qu'au surplus cette réaction était inévitable et parfaitement conforme
+aux lois les plus assurées de l'histoire littéraire.</p>
+
+<p>Mais il semble que ce mouvement soit déjà bien près d'être épuisé. On
+commence à éprouver une grande fatigue, soit du roman documentaire, soit
+de l'écriture artiste et névrosée. Et voilà qu'on se retourne vers les
+dieux négligés, et qu'ils vont nous redevenir chers et bienfaisants.</p>
+
+<p>Et pourquoi ne pas se remettre à aimer George <span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> Sand? Elle est
+peut-être, avec Lamartine et Michelet, l'âme qui a le plus largement
+réfléchi et exprimé les rêves, les pensées, les espérances et les amours
+de la première moitié du siècle. La femme, en elle, fut originale et
+bonne; et, quant à son &oelig;uvre, une partie en sera belle éternellement,
+et l'autre est restée des plus intéressantes pour l'historien des
+esprits.</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p>Il y avait, chez George Sand, avec une imagination ardente et une grande
+puissance d'aimer, un tempérament robuste et sain et un fonds de bon
+sens qui se retrouvait toujours. Elle eut, à un degré éminent, toutes
+les vertus de l'honnête homme! On dit aussi qu'elle aimait comme un
+homme,&mdash;sans plus de scrupules et de la même façon.</p>
+
+<p>N'en croyez rien. Seulement, c'était une généreuse nature, capable de
+beaucoup agir et de beaucoup sentir; son sang coulait abondant et chaud
+comme celui d'une antique déesse, d'une faunesse habitante des bois
+sacrés. Elle aimait donc avec emportement. Mais chaque fois elle se
+sentait reprise par l'impérieux devoir de sa vocation littéraire; et ces
+interruptions faisaient qu'elle aimait souvent et qu'elle ne paraissait
+pas aimer longtemps. Elle ne pouvait ni se garder de la passion, ni s'y
+tenir, sa vraie pente étant à la pitié et à la tendresse maternelle.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> La liberté de sa vie n'a été, en bien des cas, qu'une
+déviation, peut-être excusable, de sa bonté. Elle n'était amante, comme
+je l'ai dit ailleurs, que pour être mieux amie, et sa destinée était
+d'être l'amie d'un grand nombre.</p>
+
+<p>Rien, dans tout cela, de la débauche masculine, qui est proprement
+égoïste et qui ne se soucie point de ses associés. Joignez que la
+fréquence des aventures de c&oelig;ur de cette femme magnanime se pourrait
+expliquer aussi par son romanesque, par le don qu'elle avait de voir les
+créatures plus belles et plus aimables qu'elles ne sont. Elle suivait la
+nature, comme on disait au siècle dernier, et sa faculté d'idéalisation
+lui fournissait des raisons de la suivre souvent. Beaucoup de mes chers
+contemporains font bien pire, je vous assure. Leur manie d'analyse, leur
+peur d'être dupes, et peut-être un appauvrissement du sang les ont
+rendus incapables d'aimer et réduits à la recherche maladive des
+sensations rares. Pas la moindre trace de névrose chez George Sand. Il y
+a toujours eu de la santé dans ses erreurs sentimentales.</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p>On reproche à son &oelig;uvre le romanesque; et le fait est qu'il y en a
+beaucoup, et de deux sortes: celui de l'action et des personnages,&mdash;et
+celui des idées.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> Le premier ne me choque point, ou même m'amuse. D'abord il est
+chez elle absolument spontané; il s'épanche d'elle sans effort. Elle a
+une imagination qui, naturellement et par un besoin irrésistible,
+transforme et embellit la réalité et trouve des combinaisons de faits
+imprévues et charmantes. Elle est née aède, si je puis dire, et faiseuse
+de contes. Elle est restée jusqu'au bout la petite fille qui, dans les
+traînes du Berry, inventait de belles histoires pour amuser les petits
+pâtres... Je suis sûr que les aventures singulières et mystérieuses de
+l'<i>Homme de neige</i>, de <i>Consuelo</i> et de <i>Flamarande</i> me raviraient
+encore. Et quelle fantaisie luxuriante, quelle vision aisément poétique
+des choses, dans les <i>Beaux Messieurs de Bois-Doré</i>, le <i>Château des
+Désertes</i> ou <i>Teverino</i>!</p>
+
+<p>Quant aux personnages, je sais bien qu'on rencontre, dans ses premiers
+romans, un peu trop de Renés en jupons, de petits-fils de Saint-Preux,
+d'ouvriers poètes et philosophes, de grandes dames amoureuses de
+paysans,&mdash;et que tout ce monde-là déclame ferme. Mais d'abord ils
+déclament tous naturellement, comme on respire. Puis, à mesure que le
+temps passe, ces personnages deviennent moins déplaisants. Comme ils ne
+sont plus du tout nos contemporains, leur fausseté ne nous gêne plus:
+nous ne voyons en eux que les témoins du romanesque d'une époque; et
+même nous finissons par les aimer, parce qu'ils ont plu à nos pères.</p>
+
+<p>Pour l'autre romanesque, celui des idées... eh <span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> bien! il ne me
+choque pas non plus. Le mysticisme magnifique et vague de <i>Spiridion</i> ou
+de <i>Consuelo</i>, le socialisme un peu incohérent, mais vraiment
+évangélique, du <i>Péché de Monsieur Antoine</i> ou de <i>Meunier d'Angibaut</i>,
+la foi au progrès, l'humanitairerie... tout cela plaît chez cette femme
+excellente, à l'imagination arcadienne, parce que chez elle, encore une
+fois, tout vient du c&oelig;ur et en déborde à larges flots. Son romanesque
+philosophique et socialiste est encore, à le bien prendre, une des
+formes de sa bonté. Croire à ce point au règne futur de la justice,
+c'est être bon pour l'univers, c'est pardonner à la réalité d'être
+présentement fort mêlée.</p>
+
+<p>Si ce romanesque est, pendant quelque temps, tombé en défaveur, c'est
+que nous sommes de grands misérables. Le rêve nous déplaisait, non point
+parce qu'il nous faisait sentir plus durement le réel; il nous
+exaspérait en tant que rêve. C'était comme une dépravation de nos
+intelligences. La vue du monde mauvais, nous nous y complaisions par une
+étrange maladie d'orgueil: nous préférions que le monde fût laid, pour
+paraître forts en le voyant et en le disant. Il y avait, dans notre
+entêtement à considérer et à peindre le mal, un refus du mieux, un
+méchant sentiment qui semblait venir du diable. Nous ne voulions plus
+embellir la vie par le rêve et l'espoir, tant nous étions fiers de la
+trouver ignoble, et tant ce pessimisme commode nous absolvait de tout à
+nos propres yeux.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> Tournons-nous, il en est temps, vers ce pays d'utopie cher à
+George Sand. Elle a reflété dans ses livres toutes les chimères de son
+temps; et, comme elle était femme, elle a ajouté à son rêve celui de
+tous les hommes qu'elle a aimés. Cette partie de son &oelig;uvre, qui
+semblait caduque, m'attire aujourd'hui tout autant comme le reste. Le
+monde ne vit que par le rêve.</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p>Que reproche-t-on encore à George Sand? Les pharisiens ont dit que ses
+premiers romans avaient perdu beaucoup de jeunes femmes, et&mdash;comédie
+exquise&mdash;les romanciers naturalistes ont parlé comme les pharisiens. M.
+Zola, lourdement, nous montre, dans <i>Pot-Bouille</i>, une petite bourgeoise
+qui tombe pour avoir lu <i>André</i>. Hélas! celles qui ont pu tomber après
+avoir lu <i>André</i> ou <i>Indiana</i> étaient mûres pour la chute; et peut-être
+que, sans <i>Indiana</i>, elles seraient tombées plus brutalement et plus
+bas. Si George Sand a paru reconnaître, dans ses premiers romans, le
+droit absolu de la passion, c'est uniquement de celle qui est «plus
+forte que la mort» et qui la fait souhaiter ou mépriser. Il se peut que
+ses romans, mal compris, soient pour quelque chose dans les erreurs de
+M<sup>me</sup> Bovary; mais alors c'est aussi grâce à eux qu'il lui reste assez de
+noblesse d'âme pour chercher un refuge dans la mort. Sans <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> eux,
+Emma n'aurait pas la candeur de vouloir fuir avec Rodolphe, et elle
+accepterait l'argent du notaire Tuvache... Nos névrosées trouveraient un
+grand profit moral dans la lecture de <i>Jacques</i> et de <i>Lélia</i>.</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p>Que si pourtant le romanesque de George Sand continue à vous déplaire,
+vous trouverez dans ses chefs-d'&oelig;uvre assez de vérité, et beaucoup
+plus qu'on ne l'a dit. Vérité choisie, comme l'est toujours la vérité
+exprimée par l'&oelig;uvre d'art. Seulement, le choix est ici en sens
+inverse de celui qui prévaut depuis une vingtaine d'années.</p>
+
+<p>Je ne parle pas de ses jeunes filles si charmantes; et je ne
+rappellerai pas qu'elle a fait les analyses les plus fines et les plus
+fortes du caractère des artistes et des comédiens (<i>Horace</i>, <i>le Beau
+Laurence</i>, etc.). Mais il ne faudrait pas oublier que George Sand a
+inventé le roman rustique. La première, je crois, elle a vraiment
+compris et aimé le paysan, celui qui vit loin de Paris, dans les
+provinces qui ont gardé l'originalité de leurs m&oelig;urs. La première
+elle a senti ce qu'il y a de grandeur et de poésie dans sa simplicité,
+dans sa patience, dans sa communion avec la Terre; elle a goûté les
+archaïsmes, les lenteurs, les images et la saveur du terroir de sa
+langue colorée; elle a été frappée de la profondeur et de <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> la
+ténacité tranquille de ses sentiments et de ses passions; elle l'a
+montré amoureux du sol, âpre au travail et au gain, prudent, défiant,
+mais de sens droit, très épris de justice et ouvert au mystérieux...</p>
+
+<p>Ce que nous devons encore à George Sand, c'est presque un renouvellement
+(à force de sincérité) du sentiment de la nature. Elle la connaît mieux,
+elle est plus familière avec elle qu'aucun des paysagistes qui l'ont
+précédée. Elle vit vraiment de la vie de la terre, et cela sans s'y
+appliquer. Elle est le plus naturel, le moins laborieux, le moins
+concerté des paysagistes. Au lieu que les autres, le plus souvent,
+voient la nature de haut, et l'arrangent, ou lui prêtent leurs propres
+sentiments, elle se livre, elle, aux charmes des choses et s'en laisse
+intimement pénétrer. Sans aucun doute, elle nous a appris à l'aimer avec
+une tendresse plus abandonnée, la Nature bienfaisante et divine qui
+apporte à ses fidèles l'apaisement, la sérénité et la bonté.</p>
+
+<p>La bonté, c'est un des mots qui reviennent toujours avec elle. Un autre
+mot, tout proche, c'est celui de fécondité, d'abondance heureuse. Elle
+épanchait ses récits, d'un flot régulier, comme une source
+inépuisable,&mdash;mais presque sans plan ni dessein, ne sachant guère mieux
+où elle allait qu'une large fontaine dans les grands bois. Son style
+même, ample, aisé, frais et plein, ne se recommande ni par une finesse
+ni par un éclat extraordinaire, mais par <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> des qualités qui
+semblent encore tenir de la bonté et lui être parentes...</p>
+
+<p>George Sand a été une matrice pour recevoir, un peu pêle-mêle, les plus
+généreuses idées. Elle a été un sein nourricier pour verser aux hommes
+la poésie et les beaux contes. Elle est l'Isis du roman contemporain, la
+«bonne déesse» aux multiples mamelles, toujours ruisselantes. Il fait
+bon se rafraîchir dans ce fleuve de lait.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> M. TAINE ET NAPOLÉON BONAPARTE</h2>
+
+
+<p>On en veut beaucoup à M. Taine des deux chapitres sur Napoléon qu'il
+vient de publier dans la <i>Revue des Deux-Mondes</i>. On a trouvé le
+portrait faux, outré et inopportun. Peu s'en faut qu'on n'ait accusé M.
+Taine de manquer de patriotisme. Le Napoléon de Béranger a gardé plus de
+croyants que je ne l'eusse imaginé.</p>
+
+<p>Quelles sont donc les choses inouïes et scandaleuses que M. Taine a osé
+nous dire sur Napoléon Bonaparte? Voici les grandes lignes de ce
+portrait. Je n'atténue rien, et je transcris, autant que possible, les
+expressions mêmes du grand historien philosophe.</p>
+
+<p>Démesuré en tout, mais encore plus étrange, non seulement Napoléon
+Bonaparte est hors ligne, mais il est hors cadre. Par son tempérament,
+par ses instincts, par ses facultés, par son imagination, par ses
+passions, par sa morale, il semble fondu dans un <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> moule à part,
+composé d'un autre métal que ses contemporains.</p>
+
+<p>Les idées ambiantes n'ont pas de prise sur lui. S'il parle le jargon
+humanitaire de son temps, c'est sans y croire. Il n'est ni royaliste, ni
+jacobin. Il descend des grands Italiens, hommes d'action de l'an 1400,
+aventuriers militaires, usurpateurs et fondateurs d'États viagers; il a
+hérité, par filiation directe, de leur sang et de leur structure innée,
+intellectuelle et morale.</p>
+
+<p>Il a d'abord, comme eux, un esprit vierge et puissant, qui n'est point,
+comme le nôtre, déjeté tout d'un côté par la spécialité obligatoire, ni
+encroûté par les idées toutes faites et par la routine. C'est un esprit
+qui fonctionne tout entier et qui jamais ne fonctionne à vide. Les faits
+seuls l'intéressent. Il a en aversion les fantômes sans substance de la
+politique abstraite. Toutes les idées qu'il a de l'humanité ont eu pour
+source des observations qu'il a faites lui-même. Joignez que sa
+puissance de travail, d'attention et de mémoire est prodigieuse. Il a
+trois atlas principaux en lui, à demeure, chacun d'eux composé «d'une
+vingtaine de gros livrets» distincts et perpétuellement tenus à jour: un
+atlas militaire, recueil énorme de cartes topographiques aussi
+minutieuses que celles d'un état-major; un atlas civil, qui comprend
+tout le détail de toutes les administrations et les innombrables
+articles de la recette et de la dépense ordinaire et extraordinaire;
+enfin, un <span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> gigantesque dictionnaire biographique et moral, où
+chaque individu notable, chaque groupe local, chaque classe
+professionnelle ou sociale, et même chaque peuple a sa fiche. À ces
+facultés si grandes, ajoutez-en une autre, la plus forte de toutes:
+l'imagination constructive. On connaît ses rêves de conquête orientale,
+de domination universelle et d'organisation du monde selon sa volonté.
+Il crée dans l'idéal et l'impossible. C'est un frère posthume de Dante
+et de Michel-Ange. Il est leur pareil et leur égal; il est un des trois
+esprits souverains de la Renaissance italienne. Seulement, les deux
+premiers opéraient sur le papier ou le marbre; c'est sur l'homme vivant,
+sur la chair sensible et souffrante que celui-ci a travaillé.</p>
+
+<p>Comme par l'esprit, il ressemble par le caractère à ses grands ancêtres
+italiens. Il a des émotions plus vives et plus profondes, des désirs
+plus véhéments et plus effrénés, des volontés plus impétueuses et plus
+tenaces que les nôtres.</p>
+
+<p>La force, qui chez lui coordonne, dirige et maîtrise des passions si
+vives, c'est un instinct d'une profondeur et d'une âpreté
+extraordinaires, l'instinct de se faire centre et de rapporter tout à
+soi, un égoïsme prodigieusement actif et envahissant, développé par les
+leçons que lui donnent la vie sociale en Corse, puis l'anarchie
+française pendant la Révolution. Son ambition est sans limite et, par
+suite, son despotisme est sans détente: «Je suis à part de tout <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span>
+le monde, je n'accepte les conditions de personne», ni les obligations
+d'aucune espèce. Il ne fait rien pour un intérêt national, supérieur au
+sien. Général, consul, empereur, il reste officier de fortune et ne
+songe qu'à son avancement. Par une lacune énorme d'éducation, de
+conscience et de c&oelig;ur, au lieu de subordonner sa personne à l'État,
+il subordonne l'État à sa personne. Il sacrifie l'avenir au présent, et
+c'est pourquoi son &oelig;uvre ne peut être durable. Entre 1804 et 1815 il
+a fait tuer environ quatre millions d'hommes. Pourquoi? Pour nous
+laisser une France amputée des quinze départements acquis par la
+République...</p>
+
+<p>Ce résumé, je le sais, est fort décharné. Chaque proposition dans M.
+Taine s'appuie sur des faits significatifs et rigoureusement ordonnés.
+Les propositions s'enchaînent et, au-dessous d'elles, les séries de
+faits se commandent. Cela ressemble aux assises successives d'un vaste
+monument. M. Taine construit un portrait moral comme on construirait une
+pyramide d'Égypte. Ce que sa bâtisse a de grandiose a dû disparaître
+dans le plan très sommaire que j'en ai donné. Mais, enfin, ce plan est
+fidèle; et qu'y voyons-nous? La première partie nous montre que Napoléon
+fut un homme d'un surprenant génie; et la seconde, que ce génie fut
+égoïste, et, au bout du compte, malfaisant. Nul ne l'a peut-être établi
+avec plus de force et de méthode que M. Taine; mais bien d'autres l'ont
+dit avant lui, et, pour ma part, je l'ai <span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> toujours cru. D'où
+vient donc ce soulèvement contre le nouvel historien de Napoléon
+Bonaparte?</p>
+
+<p>Ces protestations si vives partent d'un sentiment qui paraît excellent
+quoiqu'il ne le soit pas, et que j'examinerai tout à l'heure,&mdash;pour le
+repousser.</p>
+
+<p>Mais on ne fait pas seulement à M. Taine des objections sentimentales.
+On lui reproche de manquer de critique, de s'appuyer sur des documents
+arbitrairement choisis et sans valeur sérieuse. «Il nous cite toujours,
+dit-on, les <i>Mémoires</i> de Bourrienne, qui sont en grande partie
+apocryphes, et ceux de M<sup>me</sup> de Rémusat, qui sont d'une ennemie, d'une
+femme qui avait contre l'empereur des griefs personnels,&mdash;et des griefs
+féminins. Quelle base fragile et menteuse pour y édifier l'histoire!»</p>
+
+<p>Eh bien! non, ce n'est pas tout à fait cela. M. Taine (et nous pouvons
+nous en rapporter là-dessus à sa conscience d'historien, qui est
+difficile et exigeante) a évidemment lu tout ce que les contemporains
+ont écrit sur son héros. Lui-même nous avertit que sa principale source
+est la <i>Correspondance de Napoléon</i>, en trente-deux volumes. S'il cite
+volontiers Bourrienne et M<sup>me</sup> de Rémusat, c'est sans doute que leur
+témoignage concorde avec l'idée qu'il se fait de l'empereur. Mais cette
+idée, il ne se l'est pas formée sur la seule foi de ces deux témoins;
+elle est le résultat d'une vaste enquête préalable, qu'il n'avait pas à
+nous étaler. Quand il nous rapporte un mot de M<sup>me</sup> de Rémusat (et il en
+rapporte aussi de Miot, <span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> de Talleyrand, de R&oelig;derer, de
+Lafayette, etc.), ce mot n'est point pour lui la preuve unique, mais
+simplement une confirmation de ce qu'il croit et sent être la vérité.</p>
+
+<p>Puis, le témoignage de M<sup>me</sup> de Rémusat n'est peut-être pas aussi
+suspect, aussi partial, aussi calomnieux qu'on le prétend. L'empereur,
+dit-on, lui avait fait une injure que les femmes ne pardonnent point.
+L'auteur des <i>Mémoires</i> est une femme dédaignée et qui se venge. De
+plus, nous n'avons de ces <i>Mémoires</i> qu'une seconde rédaction, et qui
+date de 1817, d'une époque où il était utile de penser et de dire du mal
+du demi-dieu déchu.&mdash;Mais, d'abord, il n'est nullement prouvé que M<sup>me</sup>
+de Rémusat eût contre l'empereur le genre de griefs qu'on a dit: ce
+n'est qu'une supposition de notre malignité. Et quand même ici cette
+malignité aurait raison, s'ensuit-il nécessairement que les <i>Mémoires</i>
+de cette aimable femme soient une &oelig;uvre de rancune longuement
+recuite? Je n'ai pas du tout cette impression.</p>
+
+<p>On reconnaît, à un accent qui ne trompe pas, qu'elle a commencé par
+admirer sincèrement l'empereur et qu'elle ne s'est détachée de lui que
+lentement et malgré elle, à mesure que se découvrait la vraie nature de
+ce terrible homme. Qu'il l'ait un jour blessée dans son amour-propre de
+femme, c'est ce que nous ne saurons jamais; mais, dans tous les cas,
+cette blessure dut être assez vite cicatrisée: <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> M<sup>me</sup> de Rémusat
+n'était certes pas assez naïve pour penser qu'elle retiendrait longtemps
+un homme comme lui; et, d'un autre côté, nous savons par elle que
+Napoléon la traita toujours avec des égards et une estime particulière.
+Enfin, qu'on ne dise point que, écrivant ses <i>Mémoires</i> sous la
+Restauration, elle devait être plus dure pour celui qui avait été son
+maître. Il me semble qu'à ce moment-là les anciens serviteurs de
+Napoléon devaient plutôt, devant le mystère tragique de cette destinée,
+être pris d'une immense compassion et comme pénétrés d'une horreur
+sacrée où s'évanouissaient les rancunes personnelles. Pour moi, je ne
+sens point chez M<sup>me</sup> de Rémusat l'âme étroite et mesquine qu'on lui
+prête; je suis fort tenté de croire à la parfaite liberté de son
+jugement comme à la sincérité de son récit; et je ne pense point faire
+preuve, en cela, de tant de naïveté.</p>
+
+<p>Pour en revenir à M. Taine, l'ensemble des textes et documents de toute
+espèce ne s'oppose point à ce que l'on conçoive Napoléon précisément
+comme il l'a fait. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'ils permettent
+aussi de le concevoir un peu autrement. Ainsi, sans nier l'exactitude
+générale de la colossale image construite par M. Taine, j'y voudrais çà
+et là quelques atténuations. Je crains, en y réfléchissant, qu'il ne
+place son héros d'abord un peu trop au-dessus, puis un peu trop
+au-dessous&mdash;ou en dehors&mdash;de l'humanité.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> Son Napoléon est comme une statue de bronze jaillie d'une
+matrice inconnue, un bloc impénétrable, inaltérable, tel au commencement
+qu'il sera à la fin, et à qui le temps ni les événements ne pourront
+faire aucune retouche. Nulle différence entre le lieutenant d'artillerie
+et l'empereur. C'est un géant immobile. J'imagine pourtant qu'il dut
+subir, dans une certaine mesure, les influences extérieures et les idées
+ambiantes; qu'il dut se développer, se modifier et, qui sait? traverser
+peut-être des crises morales. Il semble bien que le meurtre du duc
+d'Enghien, par exemple, marque pour lui une de ces crises, et qu'il
+n'ait pas été tout à fait le même avant et après cet attentat. M. Taine,
+qui le voit immuable, le voit aussi presque surnaturel. Il lui prête des
+facultés qui dépassent par trop la mesure humaine. Croyez-vous que les
+«trois atlas» que Napoléon portait dans sa tête fussent vraiment
+complets? Moi pas; j'y soupçonne des lacunes. Seulement Napoléon faisait
+croire qu'ils étaient complets.</p>
+
+<p>En second lieu, M. Taine fait son héros un peu trop inhumain, ne lui
+laisse pas un seul bon sentiment. Mais il me paraît presque impossible
+qu'un homme placé au-dessus des autres hommes, un conducteur de peuples,
+n'ait jamais de vues supérieures à son intérêt personnel, du moins dans
+les choses où cet intérêt se confond avec l'intérêt général. Or, il se
+trouve que, jusqu'en 1809, ce qui est utile à l'empereur est utile à la
+France. Il a donc <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> pu avoir cette illusion que son &oelig;uvre
+était bonne à d'autres qu'à lui et, par suite, lui survivrait. Son
+orgueil même y trouvait son compte. La gloire la plus haute, c'est de
+fonder ce qui dure; et ce qui n'est fait que pour un seul ne dure pas.
+Napoléon n'a pas pu l'oublier toujours. Le genre d'égoïsme que M. Taine
+lui attribue finirait par être inconcevable. Par la force des choses,
+ayant besoin, pour être grand, de l'assentiment des hommes, même dans
+l'avenir, il lui était presque interdit d'être égoïste de la façon dont
+peut l'être un marchand ou un voleur.</p>
+
+<p>Au reste, dans la sphère où il se mouvait, l'orgueil se teint forcément
+de mysticisme. Quand on n'a aucun front terrestre au-dessus de soi, on y
+sent l'inconnu. Se croire pétri d'un autre limon que le commun des
+hommes, c'était pour Napoléon une manière d'être religieux; car dès lors
+il se sentait «élu». Il lui paraissait donc légitime de tout rapporter à
+lui. Tandis qu'il essayait de réaliser son rêve gigantesque de
+domination universelle, apparemment il songeait au passé et à l'avenir,
+il se comparait, il se «situait» dans l'histoire, il se considérait
+comme l'un des grands ouvriers du drame humain, et sa destinée était
+pour lui-même un mystère dont il frissonnait...</p>
+
+<p class="poem">
+ Rien d'humain ne battait sous son épaisse armure.</p>
+
+<p>Cela n'est vrai que d'une vérité simplifiée et lyrique. <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span>
+Napoléon à Sainte-Hélène parlait de «ce pays qu'il avait tant aimé».
+Pourquoi ne pas le croire un peu? Il l'aimait, dit M. Taine, comme le
+cavalier aime sa monture. Mais cet amour du cavalier pour son cheval
+peut être profond. L'empereur aimait dans la France sa propre gloire,
+dont elle était l'indispensable instrument. Quand il passait sur le
+front de sa grande armée, et qu'il songeait que ces milliers d'hommes
+étaient prêts à mourir pour son rêve, savons-nous ce qui remuait en lui?
+Tout n'était pas jeu dans la cordialité brusque avec laquelle il
+traitait ses vétérans. On aime toujours ceux pour qui on est un dieu.
+La conception de M. Taine suppose chez Napoléon une possibilité de se
+passer de sympathie, à laquelle j'ai peine à croire. Il le parque dans
+un tel isolement moral que l'air y doit être irrespirable pour une
+poitrine humaine. Lui seul d'un côté,&mdash;et l'univers de l'autre! Une
+telle situation serait effroyable. Je doute qu'un homme né de la femme
+la puisse soutenir. Je suis sûr que l'égoïsme de Napoléon avait des
+défaillances. Néron même a eu des amis.</p>
+
+<p>Puis, malgré tout, l'empereur était un peu de son temps. Il aimait la
+tragédie. En littérature, il avait le goût, si j'ose dire, un peu
+«pompier».&mdash;Il n'était pas proprement cruel; j'entends qu'il n'a fait
+tuer presque personne en dehors des champs de bataille. Il a
+certainement aimé Joséphine. Il s'est bien conduit avec Marie-Louise,
+peut-être parce qu'elle était <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> «née». M. Taine nous dit qu'en
+certaines circonstances, par exemple à la mort de quelque vieux
+compagnon d'armes, il avait des accès de sensibilité et de
+douleur,&mdash;suivis de rapides oublis. Qu'est-ce à dire, sinon qu'il était
+quelquefois comme nous sommes presque tous? Bref, c'était un être humain
+à peu près normal,&mdash;sauf par les points et dans les moments où il était
+anormal et surhumain.</p>
+
+<p>Et c'est ainsi que, par un détour, je donne raison à M. Taine. Il
+n'avait à tenir compte que de ces moments-là. Il est probable que
+Napoléon ne donnait pas tous les jours un coup de pied dans le ventre à
+Volney. Il y a apparence qu'il n'était pas, à tous les instants de sa
+vie, et dans les proportions énormes qu'on a vues, l'effrayant
+condottiere échappé de l'Italie du quinzième siècle. Mais il l'était au
+fond. Or, c'est ce fond intime et permanent que M. Taine a voulu
+dégager. M. Taine peint les hommes en philosophe plus qu'en historien ou
+en romancier. Il ne fait pas évoluer son modèle dans l'espace et dans le
+temps, et il ne tient pas compte de ce qu'il peut avoir de commun avec
+les autres hommes. Il le décompose; il saisit et définit ses facultés
+maîtresses, et élimine le reste. Et assurément, ces facultés n'agissent
+pas, dans la réalité, d'une façon continue: mais elles sont pourtant le
+véritable et suprême ressort d'une âme. Les analyses de M. Taine
+seraient donc justes, si elles restaient inanimées.</p>
+
+<p>Le malheur, c'est que ce philosophe a l'imagination <span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> d'un poète;
+c'est qu'il a, à un degré surprenant, le don de la vie, et alors voici
+ce qui se passe. Ces ressorts généraux d'un caractère et d'un esprit,
+après les avoir atteints et définis, il les rapproche, il les anime, il
+les met en branle. Nous voyons les «facultés maîtresses» agir à la
+manière de roues reliées par des courroies ou mues par des engrenages.
+Les âmes qu'il a décomposées et réduites à leurs éléments essentiels
+prennent des airs de machines à vapeur, de léviathans de métal d'une
+force effroyable et aveugle. Ils vivent, mais d'une vie qui ne paraît
+plus humaine. C'est donc la méthode et le style de M. Taine qui font
+paraître son Napoléon monstrueux,&mdash;monstrueux comme son Milton ou son
+Shakespeare, monstrueux comme ses jacobins. Au fond, il n'est point si
+faux.</p>
+
+<p>&mdash;«Mais ce monstre, dit-on, a fasciné sa génération. Il a été le grand
+amour de millions et de millions d'hommes. Il suffisait de l'approcher
+pour subir l'ascendant de sa volonté et pour lui appartenir. Pendant la
+retraite de Russie, quand les soldats gisaient dans la neige, à
+demi-morts, si quelqu'un disait: «Voilà l'ennemi!» personne ne bougeait;
+mais si l'on criait: «Voilà l'empereur!» tous se levaient comme un seul
+homme. C'est ce que M. Taine n'explique point. Ce qui manque dans son
+étude, c'est la silhouette du «petit caporal». Oui, c'est vrai, M. Taine
+a publié le Napoléon de la légende. Sans doute il a répondu sur ce point
+en faisant le <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> compte des conscrits réfractaires. Mais cette
+réponse ne vaut que pour les dernières années. Jusqu'à Moscou, le peuple
+aimait Napoléon. Et surtout il l'a adoré depuis sa mort. Le peuple est
+grand admirateur de la force et de la grandeur matérielle.</p>
+
+<p>On reprend: «Le peuple a raison. Napoléon nous a donné la gloire. Ce
+n'est certes pas le moment d'en faire bon marché. Vous dites que les
+millions d'hommes qu'il a fait tuer n'ont servi de rien, puisqu'il a
+laissé la France plus petite qu'il ne l'avait prise? Plus petite! Ne le
+croyez pas. Il l'a laissée plus grande du souvenir de cent victoires. Il
+a fait la guerre pendant vingt ans: cela veut dire que, pendant vingt
+années, il a tenu haut l'âme de ce peuple, en exaltant chez lui le
+courage, la fierté, l'esprit de sacrifice. Ah! vienne un monstre comme
+celui-là, qui nous secoue enfin et qui nous venge!»</p>
+
+<p>Ces considérations n'ont point ému M. Taine. Pourquoi? Parce que ce
+philosophe positiviste est un homme très moral. La gloire militaire ne
+l'éblouit pas: car, partout ailleurs que dans la guerre défensive, elle
+n'est que la gloire d'opprimer et de dépouiller les autres, et ce
+qu'elle satisfait chez le vainqueur, ce sont les instincts les plus
+cupides et le plus brutal orgueil. Cette gloire, c'est la pire de ces
+«grandeurs de chair» dont Pascal parle avec mépris. Venir se vanter
+aujourd'hui des conquêtes du premier empire, c'est justifier la conquête
+allemande. Hoche ou Marceau, voilà ce qu'il nous faudrait. <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> Mais
+un Napoléon Bonaparte, le ciel nous en préserve!</p>
+
+<p>Et puis, M. Taine est tendre. Ne vous récriez pas. Les quatre millions
+d'hommes tués, et la somme de douleurs humaines que cela suppose, le
+découragent d'admirer le grand empereur. Ce qui arrive ici est assez
+singulier. Ce sont les spiritualistes, les idéalistes, les gens bien
+pensants et les plus belles âmes du monde qui nous disent:&mdash;Napoléon fut
+un monstre? Qu'importe, puisqu'il a fait la France glorieuse! (entendez:
+puisque nous lui devons de pouvoir dire aux Allemands: «Vous avez été
+atroces, mais nous l'avons été encore plus il y a quatre-vingts ans, et
+cela nous console»).&mdash;Et c'est M. Taine, le philosophe «matérialiste»,
+celui qui a écrit que le vice et la vertu étaient des produits comme le
+sucre et le vitriol, c'est lui qui réprouve, de quelque éclat qu'elles
+soient revêtues, l'injustice et la violence! C'est lui, l'homme qui
+considère l'histoire comme un développement nécessaire de faits
+inévitables et qui a toujours goûté en artiste les manifestations de la
+force,&mdash;c'est lui qui aujourd'hui se fond en pitié! Nul n'a peint de
+couleurs plus brillantes le déroulement immoral de l'histoire,&mdash;et voilà
+qu'il souffre, comme une femme compatissante et naïve, de cette
+immoralité! Ce contraste d'une philosophie très cruelle et d'un c&oelig;ur
+très humain me paraît charmant. Déjà le sang versé par la Révolution
+l'avait empli d'horreur, jusqu'à troubler, peu s'en faut, sa <span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span>
+clairvoyance. Certes, je ne lui reproche point cette faiblesse, et je
+la proclame bienheureuse. Car «je hais, comme dit Montaigne, cruellement
+la cruauté», et j'aimerais mieux, je vous le jure, être privé des
+«bienfaits de la Révolution» et vivre dans la plus fâcheuse inégalité
+civile,&mdash;et qu'on n'eût pas coupé la tête de Marie-Antoinette et celle
+d'André Chénier.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> M. TAINE ET LE PRINCE NAPOLÉON</h2>
+
+
+<p>Vous vous rappelez que, il y a quelques mois, M. Taine publiait dans la
+<i>Revue des Deux-Mondes</i> deux chapitres sur l'empereur Napoléon. Je les
+ai résumés, j'en ai dit mon impression, et quelles atténuations et quels
+compléments j'aurais voulus à ce portrait grandiose, à la fois abstrait
+et vivant. Au reste, je m'attachais moins à discuter la vérité de
+l'inhumaine et surhumaine figure tracée par l'historien qu'à démêler
+comment et pourquoi il l'avait vue ainsi. C'est à ces deux chapitres que
+répond aujourd'hui le prince Napoléon. Peut-être eût-il mieux fait
+d'attendre l'apparition du volume, où sans doute le jugement porté sur
+l'homme s'expliquera mieux par le jugement porté sur l'&oelig;uvre; mais
+nous concevons la généreuse impatience du neveu de l'empereur.</p>
+
+<p>Le livre du prince Napoléon est éloquent et violent. Mais au fond et
+malgré les inexactitudes et les <span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> partis pris relevés chez M.
+Taine, cette réplique passionnée n'infirme point, à mon avis, ses
+conclusions dans ce qu'elles ont d'essentiel. Cela prouve seulement
+qu'il y a deux façons de se représenter la personne et l'&oelig;uvre de
+Napoléon. Et il y en a une troisième, mitigée et tempérée: celle de M.
+Thiers. Et il y en a une quatrième, celle des grognards (s'il en reste)
+qui ne connaissent que «le petit caporal». Et il y en a encore d'autres.
+Il y a même celle du vieux Dupin, ce Chevreul des vaudevillistes, à qui
+l'on demandait s'il avait vu l'empereur: «Oui, répondit-il, je l'ai vu.
+C'était un gros, l'air commun.» Rien de plus.&mdash;Et toutes ces façons sont
+bonnes, et celle du prince est particulièrement intéressante, parce
+qu'il est ce que nous savons, et parce qu'il écrit d'une bonne plume,
+vigoureuse et rapide,&mdash;un peu celle de l'oncle. Seulement, si vous
+voulez ma pensée, la façon de M. Taine garde tout de même son prix.</p>
+
+<p>J'admets un moment qu'il soit difficile d'être plus injuste pour
+l'empereur que ne l'a été M. Taine. Mais, à coup sûr, il est impossible
+d'être plus injuste pour M. Taine que ne l'est le prince Napoléon.</p>
+
+<p>Il lui reproche sa «mauvaise foi» et sa «perfidie». Il l'appelle
+déboulonneur académique et l'assimile aux communards. «... Sa tentative
+part du même esprit; elle est inspirée des mêmes haines; <i>elle relève du
+même mépris</i>.»</p>
+
+<p>Cette manière de traiter l'auteur de <i>l'Intelligence</i> <span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> n'est pas
+très philosophique. M. Taine a dû être aussi étonné de s'entendre
+accuser de perfidie et de mauvaise foi que M. Renan de voir taxer
+d'immoralité les fantaisies de <i>la Fontaine de Jouvence</i> ou de
+<i>l'Abbesse de Jouarre</i>. Je ne comprends pas du tout le calcul prêté ici
+à M. Taine. Quel intérêt pouvait-il avoir à écrire contre sa pensée? Je
+ne parle pas de son caractère, qui est connu; mais ses &oelig;uvres
+répondent pour lui. S'il a jamais été de mauvaise foi, il n'est pas
+commode de dire à quel moment; car, s'il l'était en faisant le procès de
+l'ancien régime, il ne l'était donc pas en faisant le procès de la
+Révolution,&mdash;et inversement. Cet homme a trouvé le moyen de déplaire
+successivement à tous les partis politiques: c'est dire qu'il vit fort
+au-dessus des partis et de tout intérêt qui n'est pas celui de la
+science. La continuité, l'universalité de son pessimisme et de sa
+misanthropie garantit sa sincérité. Je cherche en vain à quelle rancune
+il a pu obéir, à qui il a voulu plaire en faisant son portrait de
+Napoléon. Il est étrange de venir nous parler ici de «mauvaise foi». Et,
+quant au mépris dont on l'assure, M. Taine a certes le droit de n'y pas
+prendre garde.</p>
+
+<p>Ce qui est vrai, c'est que, étudiant Napoléon, il l'a vu fort noir,
+parce qu'il voit tout ainsi. Ce qui est vrai, c'est que, s'étant fait,
+après enquête, une certaine idée de Napoléon, il apparu ne tenir compte
+que des textes qui la confirmaient. Mais cette idée, on ne peut pas dire
+que ces textes seuls la lui aient suggérée; <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> peut-être même
+l'avait-il avant de les connaître. Ce qui est vrai encore, c'est qu'il
+lui est arrivé de tirer à lui les documents, de les présenter de la
+façon la plus favorable à sa thèse. Il ne faut donc point l'accuser
+d'être de mauvaise foi, c'est-à-dire d'altérer sciemment la vérité dans
+un intérêt personnel,&mdash;mais d'user parfois d'un peu d'artifice dans la
+démonstration de ce qu'il croit être la vérité. Cela est bien différent;
+et le parti pris n'est point nécessairement mensonge. Osons le dire, ces
+inexactitudes, ces habiletés d'interprétation à demi volontaires, vous
+les trouverez chez tout historien digne de ce nom, qu'il soit artiste,
+philosophe ou politique, L'érudit seul peut s'en passer (encore ne s'en
+passe-t-il pas toujours). Mais elles deviennent inévitables dès que
+l'historien essaie d'interpréter l'histoire et de la «construire», dans
+quelque esprit que ce soit. Si jamais le prince Napoléon écrit
+l'histoire de son oncle, nous le défions de ne pas choisir les textes et
+les arranger à peu près dans la même proportion que M. Taine. Et ce
+jour-là nous nous garderons de suspecter sa bonne foi, même si nous
+remarquons qu'en pareille matière la sincérité du neveu de l'empereur
+doit être exposée à plus de tentations que celle du philosophe sans
+aïeux.</p>
+
+<p>Le prince Napoléon est encore injuste d'une autre manière. Il ne me
+parait pas très bien comprendre ni définir l'esprit de M. Taine. Il
+pouvait être plus clairvoyant, même dans la malveillance. Il écrit:
+<span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> «M. Taine est un entomologiste; la nature l'avait créé pour
+classer et décrire des collections épinglées. Son goût pour ce genre
+d'étude l'obsède; pour lui, la Révolution française n'est que la
+«métamorphose d'un insecte». Il voit toute chose avec un &oelig;il de
+myope, il travaille à la loupe, et son regard se voile ou se trouble dès
+que l'objet examiné atteint quelques proportions. Alors il redouble ses
+investigations; il cherche un endroit où puisse s'appliquer son
+microscope; il trouve une explication qui rabaisse, à la portée de sa
+vue, la grandeur dont l'aspect l'avait d'abord offusqué, etc.»</p>
+
+<p>Rien de plus faux, à mon sens, que ce jugement. Le prince Napoléon est
+évidemment dupe des apparences. Il est même dupe des mots. De ce que M.
+Taine compare la Révolution à une métamorphose d'<i>insecte</i>, il conclut
+que M. Taine n'est en effet qu'un entomologiste, un myope, uniquement
+attentif aux petites choses, comme si, au contraire, cette comparaison
+n'impliquait pas une vue très générale sur l'histoire de la Révolution.
+Des petits faits entassés par M. Taine dans presque tous ses ouvrages,
+le prince ne voit que le nombre, il ne voit pas la puissance avec
+laquelle ils sont enchaînés et classés,&mdash;et qu'ils ne sont là que pour
+préparer et appuyer les généralisations les plus hardies. C'est une
+fantaisie étrange que de traiter d'entomologiste l'homme qui a écrit
+l'introduction de l'<i>Histoire de la littérature anglaise</i>, les chapitres
+sur Milton et sur Shakespeare, <span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> les dernières pages de
+l'<i>Intelligence</i> ou le parallèle de l'homme antique et de l'homme
+moderne dans le troisième volume (je crois) des <i>Origines de la France
+contemporaine</i>. Je ne pensais pas qu'il pût échapper à personne que M.
+Taine est un des esprits les plus invinciblement généralisateurs qui se
+soient vus. Je ne pensais pas non plus qu'on pût nier les qualités de
+composition de M. Taine. Sa composition n'est que trop serrée; les
+parties de chacun de ses ouvrages ne sont que trop étroitement liées et
+subordonnées les unes aux autres; on y voudrait un peu plus de jeu et un
+peu plus d'air. Or, apprenez que «ses articles ne sont qu'une mosaïque;
+on n'y sent <i>aucune unité de travail</i>.» Le prince est dupe, cette fois,
+d'une apparence typographique, de la multiplicité des guillemets.</p>
+
+<p>J'ai peur aussi que le prince ne s'entende pas toujours très bien dans
+ces pages dont on a fait grand bruit et que des badauds nous donnent
+déjà comme un morceau de style. Il prête à M. Taine des défauts
+contradictoires; il lui reconnaît ce qu'il lui a dénié; il reproche à
+cet épingleur d'insectes son «idéologie» et sa «folie métaphysique». Il
+écrit: «Quand on borne son talent à une accumulation de petits faits, on
+devrait être au moins réservé dans ses conclusions et sobre dans ses
+théories.» C'est dire, dans la même phrase, que M. Taine «borne» son
+talent à cette accumulation, et qu'il ne l'y borne pas. Et encore: «Il
+démontrera que la morale de la Réforme <span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> trouve son origine dans
+l'usage de la bière; et, devant un tableau, ayant à juger la chevelure
+d'une femme, il essayera de compter les cheveux.» La phrase est
+amusante; mais, en admettant que cette plaisanterie des cheveux comptés
+puisse s'appliquer à M. Taine critique d'art, les deux parties de la
+phrase, qui ont l'air d'exprimer deux critiques analogues, se
+contredisent en réalité: car, si le dénombrement des cheveux d'un
+portrait indique bien un esprit myope et borné, tout au contraire
+l'explication d'un phénomène moral et religieux par une habitude
+d'alimentation serait plutôt d'un esprit philosophique et discursif à
+l'excès, capable d'embrasser de vastes ensembles de faits et de les
+ramener les uns dans les autres.&mdash;Enfin, le prince ne peut contenir son
+indignation contre cet «analyste perpétuel» qui «prend plaisir à
+déchiqueter sa victime jusqu'aux dernières fibres, sans un cri de l'âme,
+<i>sans une aspiration vers l'idéal</i>». Je n'entends pas clairement ce que
+cela signifie. Et je ne trouve pas que ce soit juger M. Taine avec
+beaucoup de finesse que de le traiter de «matérialiste», comme pourrait
+faire un curé de village. Cela aurait bien fait rire Sainte-Beuve.</p>
+
+<p>Après avoir ainsi arrangé M. Taine, le prince Napoléon examine les
+témoignages sur lesquels il s'est appuyé, en nie la valeur, juge les
+témoins et les exécute. Metternich est le constant ennemi de la
+Révolution, dont l'empereur est pour lui le représentant. <span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span>
+Bourrienne est un coquin qui se venge d'avoir été pris la main dans le
+sac. L'abbé de Pradt est un espion, Miot de Mélito un plat
+fonctionnaire. M<sup>me</sup> de Rémusat est une coquette dépitée et une femme de
+chambre mauvaise langue. Tous ces témoins avaient des raisons pour ne
+pas dire la vérité. Le prince en conclut qu'ils ne l'ont jamais dite.
+C'est peut-être excessif.</p>
+
+<p>J'abandonne les autres; mais je ne puis m'empêcher de réclamer un peu
+pour cette charmante M<sup>me</sup> de Rémusat. Vraiment on lui prête une âme trop
+basse, des rancunes trop viles, trop féroces et trop longues. Je veux
+bien (quoique, après tout, cela ne soit nullement prouvé) qu'elle ait
+été déçue soit dans son amour, soit dans son ambition ou sa vanité; je
+veux qu'elle en ait gardé du dépit, et qu'elle ait vu Napoléon d'un tout
+autre &oelig;il qu'auparavant. S'ensuit-il qu'elle l'ait calomnié? Qui dira
+si c'est avant ou après sa mésaventure qu'elle a le mieux connu
+l'empereur? Je suis tenté de croire que c'est après. On peut
+parfaitement soutenir que l'amour et l'intérêt aveuglent plus que la
+rancune. Je crois d'ailleurs sentir, dans ses <i>Mémoires</i>, que c'est à
+regret qu'elle s'est détachée de son héros, qu'elle n'a découvert que
+peu à peu son vrai caractère, et que cette découverte lui a été une
+douleur, non un plaisir méchant. C'était une femme fort
+intelligente,&mdash;habile, et même adroite;&mdash;ce n'était pas un petit esprit,
+ni un c&oelig;ur bas. Je crois, pour ma part, à la <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> bonne foi d'une
+femme qui ne craint pas de nous faire cet aveu: «Je finis par souffrir
+de mes espérances trompées, de mes affections déçues, des erreurs de
+quelques-uns de mes calculs.» Cette confession ne me semble pas d'une
+âme vulgaire, et j'en tire des conclusions absolument opposées à celles
+du prince Napoléon.&mdash;Mais, dira-t-on, si elle avait sur l'empereur
+l'opinion qu'elle nous a livrée, elle n'avait qu'à s'en aller, et même
+elle le devait. A-t-on le droit de juger ainsi ceux que l'on sert, ou,
+les jugeant ainsi, de continuer à les servir, c'est-à-dire à vivre
+d'eux?&mdash;Je ne sais; les choses, dans la réalité, ne se présentent point
+aussi simplement. D'abord, M<sup>me</sup> de Rémusat a mis plus d'un jour à
+connaître l'empereur; puis, elle pouvait croire qu'elle ne manquait
+point à son devoir, du moment qu'elle ne divulguait pas ses sentiments
+secrets; puis son service à la cour pouvait lui paraître un service
+public autant que privé, et qui la liait au chef de l'État plus qu'à la
+personne même de Napoléon; enfin... je n'ai point dit que M<sup>me</sup> de
+Rémusat fût une héroïne.</p>
+
+<p>Le prince Napoléon se divertit à la mettre en contradiction avec
+elle-même en citant, pour la même époque, des passages de ses <i>Mémoires</i>
+et des passages de ses <i>Lettres</i>. Ici l'empereur est malmené, là
+glorifié. Sur quoi, le prince triomphe. C'est évidemment dans les
+<i>Lettres</i>, dit-il, qu'il faut chercher la vérité: «Si les <i>Mémoires</i>,
+refaits en 1818 dans les circonstances que j'ai indiquées, doivent être
+justement <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> suspects, les lettres de M<sup>me</sup> de Rémusat à son mari,
+au contraire, lettres écrites au jour le jour sous l'Empire et récemment
+publiées, sont une source précieuse pour l'histoire. C'est une
+correspondance, tout intime, qui n'était pas destinée à la publication.
+On n'y trouve que des impressions vives, spontanées et sincères.»</p>
+
+<p>«Sincères?» On a déjà répondu:&mdash;Et le cabinet noir?&mdash;«Vives et
+spontanées?» Jugez plutôt. Voici une lettre citée par le prince: «Quel
+empire, mon ami, que cette étendue de pays jusqu'à Anvers! Quel homme
+que celui qui peut le contenir d'une seule main! combien l'histoire nous
+en offre peu de modèles!... Tandis qu'en marchant il crée pour ainsi
+dire de nouveaux peuples, on doit être bien frappé d'un bout de l'Europe
+à l'autre de l'état remarquable de la France. Cette marine formée en
+deux ans, etc...; ce calme dans toutes les parties de l'empire, etc...,
+enfin l'administration, etc...: voilà bien de quoi causer la surprise et
+l'admiration, etc...» Est-ce que cela n'est pas glacial? Est-ce qu'une
+femme écrit comme cela quand elle croit n'être lue que de son mari?</p>
+
+<p>Mais j'admets qu'elle soit sincère dans ses lettres. C'est possible:
+après tout, elle avait aimé l'homme et pouvait s'en ressouvenir
+quelquefois; et, d'autre part, elle ne pouvait pas ne pas admirer
+l'empereur. Mais pourquoi ne serait-elle pas également sincère dans ses
+Mémoires? Je crois, d'une façon générale, <span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> à sa sincérité dans
+les deux cas. Où a-t-elle dit la vérité? C'est une autre question et
+dont chacun décide, le prince aussi bien que M. Taine, par des
+impressions prises ailleurs.</p>
+
+<p>En somme, le prince Napoléon a démontré que les témoignages dont se sert
+M. Taine étaient suspects, parce qu'ils émanaient des ennemis de
+l'empereur. Mais on démontrerait avec la même facilité que les
+témoignages de ses amis ne sont pas moins suspects, pour d'autres
+raisons. Alors?...</p>
+
+<p>Le parti pris du prince est pour le moins aussi imperturbable et aussi
+artificieux que celui de l'académicien. Seulement, il ne paraît pas s'en
+douter. Je voudrais pouvoir dire qu'il a d'étonnantes candeurs.</p>
+
+<p>M. Taine ayant rappelé <i>en note</i> qu'on accusait Napoléon «d'avoir séduit
+ses s&oelig;urs l'une après l'autre»: «Ici, dit le prince, je n'éprouve
+pour l'écrivain qui reproduit de telles infamies qu'un sentiment de
+commisération.» C'est bientôt dit. J'ignore tout à fait si l'empereur a
+eu la fantaisie un peu vive qu'on lui prête, et cela m'est égal; mais je
+crois qu'il était fort capable de l'avoir. Pourquoi? Parce que, dans la
+situation <i>unique</i> qu'il occupait sur la planète et que ses origines
+rendaient plus extraordinaire, la mesure du bien et du mal ne <i>devait</i>
+pas lui sembler la même pour lui que pour les autres hommes. Et cela,
+par la force des choses.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> Ailleurs, M. Taine se plaignant qu'on n'ait pas donné toute la
+correspondance de Napoléon I<sup>er</sup>, le prince répond: «En principe,
+j'établis qu'héritiers de Napoléon, nous devions nous inspirer de ses
+désirs avant tout, et le faire paraître devant la postérité <i>comme il
+aurait voulu s'y montrer lui-même</i>.» C'est pourquoi l'on a exclu de la
+<i>Correspondance</i> «les lettres ayant un caractère purement privé». Mais
+c'est justement de cela que M. Taine se plaint. Mérimée, nous raconte le
+prince, s'en plaignait aussi. Il est vrai que Mérimée était «un
+sceptique et un cynique».</p>
+
+<p>Dans les dernières pages de son livre, le prince excuse le meurtre du
+duc d'Enghien par la raison d'État, justifie la guerre d'Espagne,
+affirme que l'empereur n'a été que le propagateur désintéressé des idées
+de la Révolution, qu'il n'a jamais été ambitieux ni égoïste, et insinue
+que ce qu'il avait peut-être de plus remarquable, c'était la bonté de
+son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Vraiment, c'est là de l'histoire écrite pour les images d'Épinal. Et le
+prince, à force de défendre son oncle, le diminue. À le faire si
+raisonnable, il risque de lui enlever cette merveilleuse puissance
+d'imagination qui l'égale, dans son ordre, aux plus grands artistes, à
+Dante et à Michel-Ange. Napoléon est beaucoup plus grand dans le livre
+de son «détracteur» que dans celui de son apologiste. Et, malgré tout,
+en dépit de la fragilité de quelques-uns <span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> des témoignages
+invoqués par M. Taine, les traits principaux de la figure qu'il a tracée
+demeurent. On sent que la constitution de l'âme de Napoléon devait être,
+au fond, telle qu'il nous la montre. D'abord, tout le premier chapitre
+est irréprochable; on y voit, méthodiquement décomposé, le génie d'un
+grand homme de guerre et d'un grand conducteur de peuples. Qu'est-ce que
+le prince nous dit donc, que M. Taine «arrive à cet extraordinaire
+paradoxe d'écrire, sur Napoléon, de longues pages, sans qu'il soit fait
+même une allusion à son génie militaire?» Eh bien! et la page sur «les
+trois atlas»? M. Taine n'avait pas, je pense, à raconter ici les
+campagnes de l'empereur. Dans le second chapitre, c'est l'être moral qui
+est décomposé et décrit. La description est effrayante et sombre. Mais,
+prenez gardé, elle ne s'appliquerait pas mal à Frédéric II ou à
+Catherine de Russie. C'est, au fond, la psychologie plausible de tous
+les individus qui ont exercé matériellement une très puissante action
+sur les affaires humaines...</p>
+
+<p>L'espace me manque pour conclure. J'aurais voulu dire que, au bout du
+compte, j'aime le monstre conçu par M. Taine, non point avec mon
+c&oelig;ur, mais avec mon imagination; que d'ailleurs, après l'homme,
+l'&oelig;uvre resterait à juger, et qu'il faut donc attendre; que, si les
+deux chapitres de M. Taine me ravissent, le volume du prince Napoléon
+ne me déplaît point; que celui-ci juge en «homme d'action» <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> et
+celui-là en «philosophe» (je n'ai pas le loisir d'extraire la substance
+de ces deux mots), et qu'il faut des uns et des autres pour la variété
+du monde.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> SULLY-PRUDHOMME</h3>
+
+<p class="title">«LE BONHEUR»</p>
+
+<p>Le dernier poème de M. Sully-Prudhomme est austère et beau, d'une beauté
+toute spirituelle, et qui se sent mieux à la réflexion. Il fait rêver,
+et surtout il fait penser. Bien que l'action se passe dans des régions
+ultra-terrestres, c'est bien un drame de la terre; et, quoiqu'il ait
+pour titre: <i>le Bonheur</i>, c'est un drame d'une mélancolie profonde. Son
+principal intérêt vient même de cette contradiction et de ce qu'on y
+sent d'inévitable et de fatal. Instruisez-vous, mortels, et bornez vos
+v&oelig;ux.</p>
+
+<p>Vous ne pouvez sortir ni de vous-même ni de la planète qui vous sert
+d'habitacle et que vous reflétez. Vous ne pouvez imaginer d'autres
+conditions de vie que celles qui vous ont été faites ici-bas par une
+puissance inconnue. Ce que vous appelez idéal n'est qu'un nouvel
+arrangement, fragile et incertain, des éléments de la réalité. Quand
+vous croyez rêver le <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> bonheur, vous ne rêvez tout au plus que la
+suppression de la souffrance; encore vous ne la rêvez pas longtemps:
+bientôt votre songe vous paraît insignifiant et vain, et vous vous hâtez
+de rappeler la douleur, d'où naît l'effort et le mérite, et par qui seul
+se meut,&mdash;vers quel but? nous ne savons,&mdash;l'incompréhensible univers. Ce
+monde vous parait mauvais; et cependant vous ne sauriez l'imaginer autre
+qu'il n'est, à moins de l'arrêter dans sa marche et de lui retirer tous
+ses ferments de vie et de progrès. La terre vous tient, vous enserre,
+vous emprisonne, vous défie d'inventer d'autres images de béatitude que
+celles mêmes qu'elle a pu vous offrir aux heures clémentes de vos
+journées. Tandis que votre désir bat de l'aile contre la cloison de la
+réalité; il ne s'aperçoit point que ce qu'il place par delà cette
+cloison, c'est encore et toujours ce qui est en deçà. Vous pouvez
+concevoir (peut-être) la justice parfaite, non la parfaite félicité.
+Résignez-vous.</p>
+
+<p>Ce poème du bonheur, c'est donc en somme, le poème des efforts
+impuissants que fait l'esprit pour se le représenter et pour le définir.
+Et l'effet est d'autant plus saisissant que le poète, sans doute, ne
+l'avait ni cherché ni prévu. M. Sully-Prudhomme suppose que Faustus,
+après sa mort, se réveille dans une autre planète, qu'il y retrouve
+Stella, la femme qu'il aimait, et que tous deux jouissent d'un bonheur
+qui va s'achevant et s'accomplissant par la <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> science et par le
+sacrifice. Ce bonheur, il s'efforce de nous en décrire les phases
+diverses. Mais il se donne tant de peine (et pourquoi? pour nous
+présenter en fin de compte, sous le nom de bonheur idéal, les joies
+mêlées, les joies terrestres que nous connaissions déjà); il se torture
+si fort l'entendement pour aboutir à ce chétif résultat, que, vraiment,
+le drame est beaucoup moins dans l'âme de Faustus et de Stella, les
+pauvres bienheureux, que dans celle du poète tristement acharné à la
+construction de ce pâle Éden et de ce douteux Paradis.</p>
+
+<p>Rien n'est plus touchant, par son insuffisance et sa stérilité même, que
+ce rêve laborieux du bonheur. Faustus et Stella habitent un séjour
+délicieux. Voyons comment le poète se le figure:</p>
+
+<p class="poem">
+ Elle lui prend la main. Ils s'enfoncent dans l'ombre<br>
+ D'une antique forêt aux colonnes sans nombre,<br>
+ Dont les fûts couronnés de feuillages épais<br>
+ En portent noblement l'impénétrable dais, etc.</p>
+
+<p>Et plus loin:</p>
+
+<p class="poem">
+ En cirque devant eux s'élève une colline<br>
+ Qui jusques à leurs pieds languissamment décline;<br>
+ Une flore inconnue y forme des berceaux<br>
+ Et des lits ombragés de verdoyants arceaux...</p>
+
+<p>Ainsi, il y a des forêts dans ce merveilleux séjour, et il y a des
+collines. Qu'est-ce à dire, sinon que ce paradis ressemble parfaitement
+à la terre? Le <span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> poète y place une «flore inconnue». Inconnue?
+Cela signifie proprement qu'il nous est fort difficile d'en imaginer une
+plus belle que la flore terrestre.&mdash;Faustus et sa compagne connaissent
+d'abord les jouissances du goût et de l'odorat. Ils respirent des
+fleurs, boivent de l'eau et mangent des fruits. Mais quels fruits! et
+quelle eau! et quelles fleurs!&mdash;Laissez-moi donc tranquille! Quand le
+poète nous a dit que cette eau est suave et fortifiante, que tel parfum
+est discret comme la pudeur, ou léger comme l'espoir, ou chaud comme un
+baiser, et que les «arbres somptueux» portent des «fruits nouveaux», il
+est au bout de ses imaginations; et nous sentons bien que ce ne sont là
+que des mots, et que, moins timoré ou plus franc, il eût simplement
+transporté dans son Paradis les coulis du café Anglais et les meilleurs
+produits de la parfumerie moderne, ou qu'il se fût contenté de mettre en
+vers cet admirable conte de <i>l'Île des plaisirs</i>, où le candide Fénelon
+exhorte les enfants à la sobriété en les faisant baver de gourmandise.</p>
+
+<p>Faustus et Stella savourent ensuite la forme et les couleurs... et c'est
+encore la même chose. Car, que pouvons-nous rêver de supérieur à la
+beauté de l'homme et de la femme, à celle de la nature ou à l'éclat du
+soleil? Et si parfois nous avons conçu quelque chose de plus beau ou de
+plus harmonieux que la réalité, n'avions-nous point l'art pour fixer
+notre rêve? Stella nous dit que, dans cette bienheureuse <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span>
+planète, les grands artistes contemplent enfin leur idéal vivant:</p>
+
+<div class="poem">
+<p>Ils possèdent leur songe incarné sans effort:<br>
+ C'est aux bras d'Athéné que Phidias s'endort;<br>
+ Souriante, Aphrodite enlace Praxitèle;<br>
+ Michel-Ange ose enfin du songe qui la tord<br>
+ Réveiller sa Nuit triste et sinistrement belle.</p>
+
+<p>Ici le grand Apelle, heureux dès avant nous,<br>
+ De sa vision même est devenu l'époux;<br>
+ L'Aube est d'Angelico la s&oelig;ur chaste et divine;<br>
+ Raphaël est baisé par la Grâce à genoux,<br>
+ Léonard la contemple et, pensif, la devine;</p>
+
+<p>Le Corrège ici nage en un matin nacré,<br>
+ Rubens en un midi qui flamboie à son gré;<br>
+ Ravi, le Titien parle au soleil qui sombre<br>
+ Dans un lit somptueux d'or brûlant et pourpré<br>
+ Que Rembrandt ébloui voit lutter avec l'ombre;</p>
+
+<p>Le Poussin et Ruysdaël se repaissent les yeux<br>
+ De nobles frondaisons, de ciels délicieux,<br>
+ De cascades d'eau vive aux diamants pareilles;<br>
+ Et tous goûtent le Beau, seulement soucieux,<br>
+ Le possédant fixé, d'en sentir les merveilles.</p>
+</div>
+
+<p>Certes, ce sont là des vers d'une qualité tout à fait rare. Mais il
+reste ceci que le poète, cherchant la manifestation suprême de la beauté
+plastique, n'a rien trouvé de mieux que le musée du Louvre ou les
+Offices de Florence. De même, pour nous donner l'idée des délices
+parfaites que Faustus et Stella goûtent par les oreilles, le poète fait
+chanter le rossignol dans le crépuscule, nous décrit les sensations
+<span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> et les sentiments qu'éveille en lui la musique de Beethoven ou
+de Schumann, et se contente d'ajouter que Stella chante mieux que le
+rossignol, et que la musique du paradis est encore plus belle que celle
+des concerts Lamoureux. Même on peut trouver qu'il abuse quelque peu
+(mais c'est ici franchise et non rhétorique) de l'exclamation, de
+l'interrogation et de la prétérition:</p>
+
+<p class="poem">
+ Elle chante. Ô merveille! ô fête! Hélas! quels mots<br>
+ Seront jamais d'un chant les fidèles échos?<br>
+ Quels vers diront du sien l'indicible harmonie?<br>
+ <span class="spaced1">..............</span><br>
+ Car dans l'air d'ici-bas que seul nous connaissons,<br>
+ Jamais pareils transports n'émurent pareils sons.<br>
+ Ah! ton art est cruel, misérable poète!<br>
+ Nul objet n'a vraiment la forme qu'il lui prête;<br>
+ Ta muse s'évertue en vain à les saisir.<br>
+ Les mots n'existent pas que poursuit ton désir.</p>
+
+<p>Vous le voyez. <i>Habemus confitentem.</i> Il renonce à décrire une autre
+musique que celle de la terre: n'est-ce point parce qu'il ne saurait, en
+effet, en concevoir une autre?</p>
+
+<p>De même, enfin, c'est bien l'amour terrestre que connaissent ses deux
+bienheureux. Il nous affirme que leur amour est plus épuré. N'en croyez
+rien. C'est bien le même, puisqu'il n'y en a pas deux. Tout ce qu'il
+trouve à dire, c'est que, leur âme étant «vêtue d'une chair éthérée»,
+l'amour de Faustus et de Stella est affranchi de la pudeur. Mais cela
+même est une imagination terrestre: l'amour de Daphnis <span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> et de
+Chloé, celui d'Adam et d'Ève avant la pomme, sont aussi «affranchis de
+la pudeur» (pour d'autres raisons, il est vrai). L'amour de Faustus et
+de Stella, c'est bien encore, au fond, l'amour des pastorales et des
+idylles. Et le dernier vers de Stella semble presque traduit de
+l'<i>Oaristys</i>:</p>
+
+<p class="poem">
+ Je m'abandonne entière, épouse, à mon époux.</p>
+
+<p>Et ici j'ai envie de chercher querelle à M. Sully-Prudhomme. Lui, si
+pur, si délicat, si tendre! la matérialité de son rêve me déconcerte et
+me scandalise. Ne trouvez-vous pas que son paradis ressemble fort,
+jusqu'à présent, au paradis de Mahomet? La seule différence, c'est que
+Faustus reste monogame. Mais, enfin, Faustus et Stella boivent et
+mangent, respirent des parfums, regardent de beaux spectacles, entendent
+de bonne musique, dorment ensemble dans les fleurs, et puis c'est
+tout.&mdash;Trouvez mieux! me dira-t-on.&mdash;Eh bien! oui, on pouvait peut-être
+mieux trouver. Il ne m'eût pas déplu, d'abord, que le poète éliminât de
+son paradis l'amour charnel, parce que c'est un bien trop douteux, trop
+rapide, mêlé de trop de maux, précédé de trop de trouble, suivi de trop
+de dégoût... J'ose presque dire que M. Sully-Prudhomme n'a pas su
+transporter dans son Éden les meilleurs et les plus doux des sentiments
+humains. Il y a, même ici-bas, des bonheurs qui me semblent préférables
+à celui de <span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> Faustus et de sa maîtresse. Il y a, par exemple, le
+désir et la tendresse avant la possession, ce que M. Sully-Prudhomme
+lui-même appelle ailleurs «le meilleur moment des amours». Il y a la
+paternité, c'est-à-dire la douceur du plus innocent des égoïsmes dans le
+plus complet des désintéressements. Il y a aussi de suaves commerces de
+c&oelig;ur et d'esprit entre l'homme et la femme; l'amitié amoureuse, qui
+est plus que l'amour, car elle en a tout le charme, et elle n'en a point
+les malaises, les grossièretés ni les violences: l'ami jouit
+paisiblement de la grâce féminine de son amie, il jouit de sa voix et de
+ses yeux, et il retrouve encore, dans sa sensibilité plus frémissante,
+dans la façon dont elle accueille, embrasse et transforme les idées
+qu'il lui confie, dans sa déraison charmante et passionnée, dans le don
+qu'elle possède de bercer avec des mots, d'apaiser et de consoler, la
+marque et l'attrait mystérieux de son sexe. Et il y a aussi les songes,
+les illusions, les superstitions, les manies mêmes, d'où viennent aux
+hommes leurs moins contestables plaisirs.</p>
+
+<p>Rien de tout cela dans le paradis de Sully-Prudhomme. Et ce n'est point
+un reproche, car il ne pouvait l'y mettre. Le bonheur de Faustus et de
+Stella impliquait, par définition, la connaissance de la vérité et
+excluait l'erreur, si chère aux hommes pourtant, et si bienfaisante
+quelquefois. Et quant aux autres joies dont je parlais tout à l'heure,
+songez que ce sont presque toutes des joies spéciales, des <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span>
+aubaines individuelles, et que l'infortuné poète s'était imposé le
+devoir de décrire le bonheur <i>en général</i>. Faustus et Stella sont des
+êtres abstraits, qui représentent tous les hommes et qui ne sauraient
+éprouver des jouissances particulières. Dès lors, le poète ne pouvait
+faire que ce qu'il a fait; il n'avait d'autre ressource que de nous
+peindre les plaisirs des sens, et, parmi ces plaisirs, ceux qui sont le
+plus universellement connus et recherchés. Mais, justement, nul poète
+peut-être n'était plus impropre à cette tâche que l'auteur des
+<i>Épreuves</i> et de <i>la Justice</i>. Il avait contre lui la tournure
+philosophique de son esprit et l'austérité naturelle de sa pensée.</p>
+
+<p>Et ainsi vous voyez le résultat. Il fallait tout au moins, pour nous
+donner vraiment l'impression du bonheur, réunir comme en un faisceau
+tous les plaisirs des sens: M. Sully-Prudhomme, trop fidèle à ses
+habitudes d'analyse, procède méthodiquement, divise ce qu'il faudrait
+ramasser, étudie successivement les sensations du goût, de l'odorat, de
+la vue, de l'ouïe et du toucher.&mdash;Puis, cette description du bonheur de
+tous les sens à la fois, il fallait qu'elle fût ardente, caressante,
+enveloppante, voluptueuse; qu'il y eût de la flamme, et aussi de la
+langueur, de la mollesse et quelquefois de l'indéterminé dans les
+mots.&mdash;Or, M. Sully-Prudhomme est le moins sensuel et le plus précis des
+poètes: il pense et définit au lieu de sentir et de chanter. Tandis que
+dans <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> ses vers serrés, tout craquants d'idées, il décompose le
+bonheur de Faustus et de Stella, nous nous disons que Faustus et Stella
+doivent s'ennuyer royalement... Voulez-vous un exemple? C'est au moment
+où les deux bienheureux vont s'enlacer:</p>
+
+<p class="poem">
+ L'âme, vêtue ici d'une chair éthérée,<br>
+ S&oelig;ur des lèvres, s'y pose, en paix désaltérée,<br>
+ Et goûte une caresse où, né sans déshonneur,<br>
+ Le plaisir s'attendrit pour se fondre en bonheur.</p>
+
+<p>Ces vers sont nobles et beaux; ils sont remarquables de netteté, de
+justesse et de concision. Mais ils ne parlent qu'à l'esprit; ils ne
+«chatouillent» pas, pour parler comme Boileau. Ce vaste poème sur le
+bonheur est sans volupté et sans joie. Il y a plus de bonheur senti dans
+tel hémistiche de Ronsard ou de Chénier, dans telle page de <i>Manon
+Lescaut</i> ou de <i>Paul et Virginie</i> ou même de quelque roman inconnu et
+sans art, que dans ces cinq mille vers d'un très grand poète.</p>
+
+<p>Mais cela même devient, par un détour, extraordinairement intéressant.
+J'aime cet effort désespéré d'un poète triste et lucide pour exprimer
+l'ivresse et la joie. Le poème du bonheur devient le poème du désir
+impuissant et de la mélancolie incurable. En somme, nous n'y perdons
+pas.</p>
+
+<p>J'ai dit que, dans la pensée de M. Sully-Prudhomme, la science faisait
+partie du bonheur idéal. Faustus, après le parfait contentement de ses
+sens, a <span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> la joie plus haute de connaître la vérité. Quelle
+vérité?&mdash;C'est, hélas! la même histoire que dans la première partie du
+poème. Faustus jouissait comme nous jouissons: il sait ici ce que nous
+savons, et le poète ne pouvait, en effet, que lui prêter une science
+humaine. Il sait ce qu'ont pensé et découvert les philosophes anciens et
+modernes, d'Empédocle à Schopenhauer, et d'Euclide à Claude Bernard.
+C'est beaucoup, et c'est peu. Pascal, qu'il retrouve dans son froid
+paradis, a beau lui dire: «Ne cherche pas davantage; l'homme, dans cette
+vie nouvelle, connaît tout, hormis la cause première:</p>
+
+<p class="poem">
+ La cause où la nature entière est contenue<br>
+ Outrepasse la sphère où l'homme est circonscrit,<br>
+ Elle est l'inabordable et dernière inconnue<br>
+ Du problème imposé par le monde à l'esprit.»</p>
+
+<p>Il est bon, là, Pascal! Mais c'est justement cette «dernière inconnue»
+que nous voudrions saisir. Je dirais presque:&mdash;Qu'importe que nous
+connaissions plus ou moins complètement la série des causes secondes, si
+la cause première doit nous échapper à jamais? M. Sully-Prudhomme
+accorde la science parfaite à Faustus, et, dans le même temps, il lui
+interdit (forcément) la seule notion qui constituerait la science
+parfaite.</p>
+
+<p>À part cette inconséquence,&mdash;d'ailleurs inévitable comme toutes les
+autres,&mdash;les trois grands morceaux sur la <i>Philosophie antique</i>, sur <i>la
+Philosophie <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> moderne</i> et sur <i>les Sciences</i>, sont de pures
+merveilles. Les divers systèmes philosophiques et les principales
+découvertes de la science y sont formulés avec un éclat et une précision
+où nous goûtons à la fois la force de la pensée et une extrême adresse à
+vaincre d'incroyables difficultés. Cela tient du tour de force? Soit. Ce
+n'est que de la poésie mnémotechnique? Mais cette poésie-là a de nobles
+origines. Hésiode et Théognis l'ont pratiquée; et l'on demeure stupéfait
+de tout ce qu'elle contient et résume ici. Au reste, elle n'exclut pas
+le mouvement ni la vie. L'histoire de la philosophie antique est menée
+comme un drame; et quelle plus juste et plus expressive image que
+celle-ci (après la chanson des Épicuriens):</p>
+
+<p class="poem">
+ ...Soudain, quand la joyeuse et misérable troupe<br>
+ Ne se soutenait plus pour se passer la coupe,<br>
+ Une perle y tomba, plus rouge que le vin...<br>
+ Ils levèrent les yeux: cette sanglante larme<br>
+ D'un flanc ouvert coulait, et, par un tendre charme,<br>
+ Allait rouvrir le c&oelig;ur au sentiment divin.</p>
+
+<p>Et je ne sais rien de plus beau, de plus riche de sens et de poésie, de
+plus saisissant par la grandeur et l'importance de l'idée exprimée, et
+en même temps par la simplicité superbe et la rapidité précise et
+ardente de l'expression, que ces trente vers où nous est rendue
+présente, comme dans un large éclair, la suprême découverte de la
+science et la conception la plus récente de l'unité du monde physique.</p>
+
+<div class="poem">
+<p><span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> Combien sur le vrai fond des choses<br>
+ La forme apparente nous ment!<br>
+ Le jeu changeant des mêmes causes<br>
+ Émeut les sens différemment;<br>
+ Le pinceau des lis et des roses<br>
+ N'est formé que de mouvement;<br>
+ Un frisson venu de l'abîme,<br>
+ Ardent et splendide à la fois,<br>
+ Avant d'y retourner anime<br>
+ Les blés, le sang, les fleurs, les bois.<br>
+ Ce vibrant messager solaire<br>
+ Dans les forêts couve, s'endort<br>
+ Et se réveille après leur mort<br>
+ Dans leur dépouille séculaire,<br>
+ Noir témoin des printemps défunts,<br>
+ Qui nous réchauffe, nous éclaire<br>
+ Et nous rend l'âme des parfums!<br>
+ Dans l'aile du zéphir qui joue,<br>
+ Dans l'armature du granit,<br>
+ Roi des atomes, il les noue,<br>
+ Les dénoue et les réunit.<br>
+ La terre mêle à son écorce<br>
+ Ce Protée en le transformant<br>
+ Tour à tour, de chaleur en force,<br>
+ En lumière, en foudre, en aimant.</p>
+
+<p>Soleil! gloire à toi, le vrai père,<br>
+ Source de joie et de beauté,<br>
+ D'énergie et de nouveauté,<br>
+ Par qui tout s'engendre et prospère!</p>
+</div>
+
+<p>Peut-être ai-je trop querellé Faustus sur son prétendu bonheur. Mais
+voici qu'il me donne lui-même raison. Tandis qu'il menait, sur les
+gazons de sa planète paradisiaque, son éternelle et pâle idylle, la
+plainte de la Terre montait dans les espaces, frôlant <span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> les
+astres, et cherchant partout la justice. Et vraiment, cette plainte,
+revenant à intervalles réguliers, nous avait semblé plus belle que les
+froides effusions des deux bienheureux. Un jour, Faustus entend cette
+voix des hommes et la reconnaît. Et tout de suite, sa félicité lui pèse,
+parce qu'il ne l'a pas assez méritée. Une chose lui manque: la joie, la
+fierté de l'effort et du sacrifice accompli.</p>
+
+<p class="poem">
+ Car l'homme ne jouit longtemps et sans remords<br>
+ Que des biens chèrement payés par ses efforts...<br>
+ Il n'est vraiment heureux qu'autant qu'il se sent digne.</p>
+
+<p>Or, à partir du moment où Faustus redevient un homme et recommence à
+souffrir, je n'ai plus qu'à admirer. Les magnifiques lamentations de la
+race humaine, l'éveil de la mémoire et de la pitié de Faustus au bruit
+de cette plainte qui passe, la scène où, assis près de Stella, il
+cherche au firmament son ancienne patrie, la terre;</p>
+
+<p class="poem">
+<span class="add5em">(Je me rappelle cet enfer...</span><br>
+<span class="add5em">Et cependant je l'aime encore</span><br>
+ Pour ses fragiles fleurs dont l'éclat m'était cher,<br>
+ Pour tes s&oelig;urs dont le front en passant le décore.)</p>
+
+<p class="noindent">les dialogues où il exprime à Stella les inquiétudes de sa conscience et
+son dessein de redescendre sur la terre pour faire profiter les pauvres
+hommes de ce qu'il a appris dans un monde meilleur, et même, s'il le
+faut, pour souffrir encore avec eux... il y a dans <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> tout cela
+une émotion, une beauté du sentiment moral, et comme un sublime tendre
+où M. Sully-Prudhomme avait à peine encore atteint dans ses meilleures
+pages d'autrefois...</p>
+
+<p>Donc la Mort ramène sur la terre Faustus et Stella. Trop tard. La
+planète humaine voyage depuis si longtemps que l'humanité a disparu du
+globe terrestre: des strophes colorées (d'une imagination nette, mais
+peut-être un peu courte) nous le montrent entièrement reconquis par les
+plantes et par les animaux. Faustus et Stella délibèrent s'ils doivent
+le repeupler: ils communiqueraient leur omniscience à une humanité neuve
+et plus heureuse. «Non, dit la Mort: l'humanité défunte refuserait de
+revivre une vie exempte des tourments qui ont fait sa grandeur.» Et sur
+son aile, à travers les constellations, elle remporte les deux amants,
+parfaitement heureux désormais, puisque, s'ils n'ont pu accomplir le
+sacrifice, ils l'ont du moins tenté.</p>
+
+<p>La conclusion est bien celle que j'indiquais au commencement. Faustus
+lui-même juge le bonheur dont il jouissait avant son sacrifice moins
+désirable que l'antique destinée humaine... C'était déjà la conclusion
+des <i>Destins</i>. Le monde, qui est mauvais, est bon néanmoins, puisqu'il
+ne peut être conçu meilleur sans déchéance. Ce poème du <i>Bonheur</i>, qui
+se déroule dans les astres, nous enseigne que le bonheur est sur la
+terre. (Et pourtant!)... C'est donc un avortement en cinq mille vers du
+rêve d'une <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> félicité supra-terrestre et, si vous voulez, une
+grandiose, involontaire et douloureuse tautologie... Que serait donc un
+poème qui aurait pour titre: <i>le Malheur</i>? Le même apparemment, sauf le
+ton. Cela est très instructif.</p>
+
+<p>Je n'ai prétendu donner, sur l'&oelig;uvre nouvelle de M. Sully-Prudhomme,
+qu'une première impression. <i>Le Bonheur</i> est (avec <i>la Justice</i>) un des
+plus vastes efforts de création poétique qu'on ait vus chez nous depuis
+les grands poèmes de Lamartine et de Hugo. Ces livres-là se relisent; et
+l'impression qu'on en a eue d'abord peut se corriger, se compléter et
+s'éclaircir. Je n'ai donc pas tout dit, ni même peut-être ce qu'il y
+avait de plus important à dire.</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p><i>P.-S</i>. J'ai commis, en vous rendant compte du poème de M.
+Sully-Prudhomme, quelques erreurs dont je tiens à m'excuser. J'ai
+remarqué que la béatitude de Faustus et de Stella était purement
+humaine, et j'ai triomphé là-dessus. Mais le poète nous avertit lui-même
+que ses héros conservent intégralement, dans leur premier paradis, leur
+qualité d'hommes. Ainsi, page 113:</p>
+
+<p class="poem">
+ Mais, homme, ne crains-tu d'essayer l'impossible?</p>
+
+<p>Et page 146:</p>
+
+<p class="poem">
+ Je suis homme!... Tu sais comment me fut rendu<br>
+ Ce repos que j'avais, en t'oubliant, perdu.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> C'est précisément parce qu'ils demeurent <i>hommes</i> que le poète
+leur donne un premier paradis qui n'est qu'une terre sans intempéries.
+Il ne pouvait en imaginer un autre et n'en avait nulle envie. Si leur
+voluptueuse oisiveté finit par les lasser, c'est précisément encore
+parce qu'ils sont <i>hommes</i>, et qu'à ce titre Faustus se sent tourmenté
+par la curiosité. Pascal n'entend pas satisfaire en eux cette curiosité
+tout entière; il leur explique pourquoi ils ne peuvent savoir. Bref, M.
+Sully-Prudhomme n'a nullement voulu dénaturer et diviniser ses héros
+dans cette première étape d'outre-tombe. C'est seulement après
+l'achèvement de leur destinée humaine par le sacrifice qui leur prouve
+leur valeur morale, qu'ils dépouillent leur matérialité pour entrer dans
+le dernier paradis, dont le poète se résigne à ne se faire qu'une très
+vague idée...</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors, pourquoi l'aventure de Faustus et de Stella ne se
+passe-t-elle pas tout simplement sur la terre?</p>
+
+<p>Enfin, voyez vous-même dans quelle mesure ces rectifications et ces
+explications doivent modifier l'impression que m'avait laissée le poème.
+Si elles ne peuvent en augmenter beaucoup la beauté poétique et
+plastique, elles lui restituent du moins toute sa beauté logique et de
+construction, si je puis dire.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> ALPHONSE DAUDET</h3>
+
+<p class="title">L'IMMORTEL</p>
+
+<p class="section">(<i>Premier article</i>).</p>
+
+<p class="date">16 juillet 1888.</p>
+
+
+<p>Je tiens à dire, avant tout, que M. Alphonse Daudet n'a rien fait de
+plus brillant, de plus crépitant ni de plus amusant; rien où
+l'observation des choses extérieures soit plus aiguë ni l'expression
+plus constamment inventée; rien où il ait mieux réussi à mettre sa
+vision, ses nerfs, son inquiétude, son ironie... Un livre comme
+celui-là, c'est de la sensibilité accumulée et condensée, une bouteille
+de Leyde littéraire. Le plaisir qu'il vous fait est presque trop vif; il
+s'y mêle un peu du malaise qu'on éprouve les jours d'orage; on dirait,
+en feuilletant cette prose de névropathe, qu'il vous part des étincelles
+sous les doigts.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> Ceci dit, et pour avoir le droit d'admirer tranquillement tout
+à l'heure, je commencerai par un paquet d'objections. Toutefois, il y en
+a une que tout le monde a faite et que je ne formule à mon tour que pour
+l'écarter aussitôt.</p>
+
+<p>L'<i>Immortel</i> est un roman de m&oelig;urs parisiennes et en même temps une
+très violente satire de l'Académie. C'est là-dessus qu'on a réclamé. On
+a dit, ou à peu près:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui est, en vérité, bien outré et bien peu philosophique; et
+l'Académie inspire à M. Alphonse Daudet des moqueries, des colères et
+des indignations singulièrement disproportionnées. Il y a, parmi, les
+académiciens, des médiocres qui arrivent par le respect et parce qu'ils
+ne portent ombrage à personne? Il y en a qui arrivent par l'intrigue, la
+flatterie, ou des influences de salons et des manèges féminins? Mais
+quoi! Cela se voit partout, même, il paraît, dans la politique.&mdash;Il y en
+a qui gardent le goût des femmes, voire des petites femmes, jusque dans
+un âge avancé? C'est que les académiciens sont des hommes.&mdash;Il y en a
+qui sont laids? C'est que la nature capricieuse n'a pas donné à tout le
+monde de noirs cheveux bouclés, un nez d'une fine courbure, de longs
+yeux, une tête charmante et toujours jeune de roi sarrasin.&mdash;Il y en a
+qui sont infirmes et cacochymes? C'est que l'Académie ne garantit point
+contre les inconvénients de la vieillesse... Et encore ils sont bien
+trente sur quarante <span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> qui sont à peu près valides, et vingt qui
+ont un physique présentable, et trois ou quatre qui ont de beaux profils
+romains.&mdash;Il est absurde et scandaleux qu'une compagnie proprement
+littéraire et qui, par définition, doit compter «dans son sein» les
+meilleurs écrivains du temps, soit à ce point encombrée de médiocrités,
+et il y a pas mal de ces bonshommes à qui on aurait envie de fourrer
+dans les narines les branches de persil qu'ils portent sur leur collet?
+Mais non: il y en a une bonne moitié qui sont incontestablement des
+esprits ou des talents supérieurs (ce qui est une jolie proportion!), et
+les autres sont tout au moins de bons lettrés et, je suppose, d'honnêtes
+gens. Je ne vous dirai pas que «l'Académie est un salon», parce que je
+crois que ce mot est une bêtise, et parce qu'il ne nous importe
+nullement que trente-neuf messieurs très bien élevés se rassemblent de
+temps en temps pour causer avec politesse au bout du pont des Arts. Mais
+je pense, avec Anatole France, qu'il est excellent que l'Académie ne
+soit pas infaillible ou même soit parfois injuste dans ses choix. Car,
+si les membres de cette vénérable compagnie étaient <i>nécessairement</i> les
+quarante plus grands esprits de France, ce serait trop triste pour les
+autres: ils seraient jugés par là même; tandis que, l'Académie se
+recrutant parfois d'une façon bizarre, on est tout de même content d'en
+être, et on n'est point humilié de n'en être pas.&mdash;L'Académie est, pour
+ceux qui y entrent, l'éteignoir du talent, <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> la fin des belles et
+généreuses audaces? Si cela est vrai (et ce ne l'est pas toujours),
+c'est peut-être que ceux qui se laissent éteindre par elle ne flambaient
+plus guère; et on ne saura jamais si c'est elle qui leur a coupé leurs
+élans ou si c'est eux qui ont cessé d'en avoir.&mdash;L'institution est
+ridicule et surannée? Ses rites et ses costumes sont grotesques? L'habit
+vert est le plus vain des hochets? Eh! laissez-nous celui-là! Il est
+tout au moins inoffensif, quoi que vous disiez; et nous vivons de
+vanités. Faites-nous grâce, homme au c&oelig;ur fort!</p>
+
+<p>Ainsi les esprits, même les plus modérés, refusent d'entrer dans les
+sentiments de M. Alphonse Daudet. Et même il se passe ici quelque chose
+de curieux et de touchant. On n'est pas fâché contre M. Daudet, non;
+mais on est affligé, et très sincèrement, de ses irrévérences et de son
+injustice. La superstition de l'Académie est si forte dans ce pays que
+beaucoup sont incapables de comprendre qu'un homme qui pourrait en être
+ne le veuille point. Et alors ils le plaignent d'être si aveugle et de
+repousser un si grand bien. Ils en ont la larme à l'&oelig;il. Et ils ne
+croient pas à sa sincérité: «Oui, ce sont de ces choses qu'on dit...
+Mais vous y viendrez... On finit toujours par y venir.»</p>
+
+<p>Mais enfin, si pourtant M. Alphonse Daudet déteste l'Académie?... Je
+m'explique. Il reconnaîtrait lui-même, si on le pressait un peu, que les
+académiciens ne sont pas tous des imbéciles, des intrigants, <span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> ni
+des invalides. Il est, d'ailleurs, personnellement ami de plusieurs
+d'entre eux. Qu'est-ce que cela prouve? Tout artiste ne retient de la
+réalité que ce qui est conforme à son dessein; et, en outre, toute
+satire est forcément injuste. Mais ici l'injustice paraît si grande
+qu'elle vient peut-être d'un sentiment plus profond et plus réfléchi
+qu'on ne croit. Et si c'est à l'institution même que M. Daudet en veut?
+Pensez-vous que les raisons manquent pour cela? Elles ne manquent jamais
+pour rien, les raisons. Tâchons de pénétrer celles de l'auteur de
+<i>Sapho</i>.</p>
+
+<p>On conçoit à la rigueur qu'à une époque où tout était chose d'État, où
+s'achevait l'unité de la France, où toute son histoire aboutissait enfin
+à la monarchie absolue, où partout, dans les m&oelig;urs, dans les
+manières, dans la religion, dans les lettres, triomphait le même esprit
+de discipline et d'autorité, un cardinal ait eu l'idée de préposer une
+compagnie de lettrés à la fixation et à la conservation de la langue.
+Mais aujourd'hui? dans une société si différente de l'ancienne et quand
+la notion même de l'État se trouve quasi renversée? Quelle cuistrerie
+insupportable de vouloir que l'art et la littérature continuent à
+relever d'une sorte de tribunal revêtu d'un caractère officiel! et quel
+enfantillage que ces distributions de prix, ce prolongement du collège
+qui assimile pour toute la vie les littérateurs à des écoliers! Et ne
+dites pas: «C'est tout ce qui nous reste de l'ancienne France; gardons
+une institution si vénérable par son antiquité. <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> Il faut que
+vous soyez, Monsieur, tout à fait dénué du sens de l'histoire,
+c'est-à-dire de la faculté de trouver bon ce qui est vieux, pour
+insulter l'Académie!» Eh! la royauté aussi, et les parlements, et les
+corporations, et la noblesse étaient vénérables par leur grand âge! Ne
+dites pas non plus: «L'Académie maintient le goût.» Quel goût? Le sien
+apparemment. Mais peut-elle en avoir un, alors que ses membres en ont
+nécessairement plusieurs? Et de quel droit, à quel titre définirait-elle
+«le goût»? Je crois volontiers à la compétence de tel ou tel
+académicien: je ne puis croire à celle de l'Académie. Au reste, je crois
+surtout à la mienne; et, comme je sens qu'elle ne vaut que pour moi, je
+tire de là des conséquences. Ne dites pas davantage que l'Académie
+conserve une tradition de décence et de politesse. Nous savons fort bien
+être décents et polis sans elle, quand on ne nous met pas en colère.
+Enfin, je vois que quatre ou cinq des plus grands génies littéraires de
+ce siècle, sans compter une douzaine de talents supérieurs, ont été
+repoussés ou oubliés par l'Académie. Quoi qu'on dise, cela est grave et
+cela me la gâte. Et j'avais tort de prétendre tout à l'heure qu'elle ne
+peut avoir un goût collectif et qui soit le goût académique. Seulement,
+ce goût ne saurait être qu'un goût moyen, entendez un goût médiocre. Et
+ce goût moyen, ce goût bourgeois et lâche, qui n'est peut-être pas celui
+de tous les académiciens, mais qui est celui de l'Académie, s'impose
+plus ou moins à <span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> qui veut lui plaire, et peut faire par là
+beaucoup de mal... S'ils avaient été préoccupés de la coupole, ni MM.
+Meilhac et Halévy n'auraient fait <i>la Grande Duchesse</i>, ni M. Zola
+n'aurait fait <i>l'Assommoir</i>, ni M. Daudet n'aurait fait <i>l'Immortel</i>...</p>
+
+<p>Il est certain qu'avec tout cela, on l'aime, cette risible Académie, et
+que les plus fiers et les plus révoltés finissent souvent par lui faire
+amende honorable. Pourquoi? Oh! tout simplement parce qu'elle assure
+ceux qu'elle choisit de leur propre mérite, qu'elle le garantit
+solennellement, que parfois même elle l'apprend au public qui
+l'ignorait; parce qu'elle donne de la considération, de l'importance,
+des galons, un chapeau, une épée. Mais, au fond, cela ne fait guère
+honneur à l'humanité; cela montre combien nous sommes faibles et
+vaniteux. Que dis-je? L'Académie est une institution radicalement
+immorale, puisqu'elle n'ajoute rien au vrai mérite et qu'elle en donne
+les apparences à l'intrigue ou à la médiocrité. Peuple! elle te trompe,
+car sa fonction affirme une compétence qu'elle <i>ne peut</i> avoir... (Je
+songe seulement que la compétence du gouvernement est encore plus
+contestable sur la même matière... et, comme on m'affirme que M.
+Alphonse Daudet est officier de la Légion-d'Honneur, <i>pour ses livres</i>,
+je médite douloureusement sur les inconséquences des âmes les mieux
+trempées.)</p>
+
+<p>Tout ce que j'ai voulu dire au bout du compte, c'est qu'il y a quelque
+chose d'aussi outré, pour le <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> moins, dans les reproches amers ou
+tendres adressés par nombre de bonnes gens à M. Alphonse Daudet que dans
+les colères de celui-ci contre l'institution des Quarante. Je me hâte
+d'ajouter que j'ai la modestie de ne point partager les sentiments de M.
+Daudet. Car, pour les partager, il serait bon d'être aussi fort, aussi
+austère et aussi évidemment désintéressé que lui. (C'est ce qu'ont
+oublié quelques chroniqueurs farouches, de ceux qui vont criant: «Ne
+coupez pas les ailes au génie», comme s'ils étaient personnellement
+menacés.) Mais je reconnais à M. Daudet (et c'est singulier d'avoir à
+dire une chose si simple) le droit d'éprouver ces sentiments; je le lui
+reconnais avec entrain, et je suis enchanté qu'il les ait éprouvés,
+puisqu'il en a fait ce livre, et qu'il a su répondre si crânement, à
+travers deux siècles et demi, aux <i>Sentiments de l'Académie sur le Cid</i>
+par les <i>Sentiments de Tartarin sur l'Académie</i>.</p>
+
+<p>Tartarin, c'est ici Védrine, le bon, le fier, le génial Védrine. Et
+c'est maintenant que commencent mes objections, à moi. Védrine ne me
+plaît pas énormément. C'est lui qui éreinte tout le temps l'Académie et
+qui tire la morale de l'histoire. J'aimerais que l'éreintement se fit
+uniquement par le récit et les tableaux, et que la morale s'en dégageât
+d'elle-même. Le livre y gagnerait, à mon sens; et les malveillants
+auraient moins beau jeu à l'accuser de puérilité et d'injustice. Déjà M.
+Émile Zola, dans <i>l'&OElig;uvre</i>, nous avait montré un romancier qui était,
+à n'en pas douter, <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> M. Zola en personne; et ce romancier était
+fort, était généreux, était magnanime: une manière de bon Dieu! De même
+le sculpteur Védrine. Il a tout: du génie, des vertus, une femme qui
+l'adore, des enfants d'une beauté merveilleuse. Il n'aime pas l'argent.
+Il transperce les hommes de son regard, il sonde les reins et les
+c&oelig;urs. Il morigène, il fustige, il stigmatise. Quelquefois aussi, il
+bénit. Du bateau où il croque des paysages, pendant que ses beaux
+enfants «pétris d'amour et de lumière» s'ébattent sur la rive, il tend
+ses mains de christ aux jeunes générations... Avec tout cela, je crois
+bien qu'il lui arrive de dire des sottises,&mdash;des sottises de rapin
+échauffé, d'artiste à grande barbe et à grands gestes. Le malheureux a
+conservé cette illusion, que c'est la faute de l'Université s'il n'y a
+pas plus d'esprits originaux en France, et qu'un professeur de
+rhétorique est un homme qui s'est donné pour tâche d'étouffer le génie
+chez les pauvres potaches confiés à ses soins. Écoutez-le parler du père
+Astier-Réhu: «Ah! le saligaud, nous a-t-il assez raclés, épluchés,
+sarclés... Il y en avait qui résistaient au fer et à la bêche, mais le
+vieux s'acharnait des outils et des ongles, arrivait à nous faire tous
+propres et plats comme un banc d'école. Aussi regarde-les, ceux qui ont
+passé par ses mains, à part quelques révoltés comme Herscher qui, dans
+sa haine du convenu, tombe à l'excessif et à l'ignoble, comme moi qui
+dois à cette vieille bête mon goût du contourné, de l'exaspéré, <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span>
+ma sculpture en sacs de noix, comme ils disent... tous les autres,
+abrutis, rasés, vidés...» Bien candide, ce bon Védrine... J'ai eu
+l'honneur d'être professeur de rhétorique, ce qui est un métier fort
+amusant; et je jure devant Dieu que je n'ai jamais étouffé le génie et
+que je n'ai jamais vu personne l'étouffer autour de moi...</p>
+
+<p>Tous les autres personnages sont, à des degrés divers, vivants et vrais;
+mais quelques-uns avec un peu d'inattendu et comme des trous, des
+solutions de continuité dans leur psychologie.</p>
+
+<p>Voici l'historien Astier-Réhu. Oh! nous savons tout de suite que c'est
+un imbécile, et «quel pauvre cerveau de paysan laborieux, quelle
+étroitesse d'intelligence cachent la solennité de ce lauréat académique
+fabricant d'in-octavos, sa parole à son d'ophicléide faite pour les
+hauteurs de la chaire». Mais M. Alphonse Daudet le hait d'une haine si
+féroce, qu'il oublie de nous dire que cet imbécile est un fort honnête
+homme, et que je le prenais, moi, de la meilleure foi du monde, sinon
+pour un vieux gredin, du moins pour un fort plat personnage. Or, dans
+toute la seconde partie du roman, il fait un tas de choses fort
+au-dessus de la probité moyenne, et qui semblent même partir d'une âme
+vraiment haute. Et certes on peut être à la fois une vieille bête et un
+très honnête homme; mais, je ne sais comment cela se fait, je n'étais
+point préparé du tout aux belles actions d'Astier-Réhu. Quand j'ai vu
+tout à coup cet <span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> Auvergnat éclater d'indignation parce que son
+fils doit épouser une femme qui a vingt ans de plus que lui et qui a eu
+un amant, mais qui est duchesse, très belle, influente et
+prodigieusement riche, ma surprise n'a pas été mince. Je l'aurais cru
+moins insensible, je ne dis pas à l'argent, mais aux titres, aux marques
+extérieures de la puissance: je m'étais trompé. C'est sans doute ma
+faute; et lorsque, ensuite, je l'ai vu si digne dans l'affaire des faux
+autographes, si décidé à braver le ridicule, à sacrifier sa réputation
+et toute sa vie à la justice et à la vérité, je n'ai plus eu
+d'étonnement. Mais il m'en est revenu un peu, je l'avoue, à le voir se
+jeter à la Seine du haut du pont des Arts... Oui, je sais, le retour
+chez lui, les propos atroces de sa femme ont achevé de le désespérer et
+de l'affoler... Mais il m'avait si bien paru jusque-là qu'Astier-Réhu
+n'était point de ceux qui se suicident! Car enfin, quoi qu'il lui soit
+arrivé, il reste académicien, secrétaire perpétuel, logé à l'Institut;
+et les choses s'oublient, et dans huit jours on ne songera plus à son
+affaire, ou même sa loyauté et son courage lui auront ramené des
+défenseurs... Vous me direz que, au moment de son suicide, il est revenu
+de tout, même des vanités académiques... Mais justement il m'avait donné
+l'idée d'un homme absolument incapable de revenir jamais de certaines
+vanités. Bref, j'ai des doutes.</p>
+
+<p>Peut-être en aurais-je moins, si M. Daudet avait moins accablé de ses
+mépris, au commencement, <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> cet excellent cuistre, et s'il l'avait
+considéré avec moins d'antipathie et plus de sérénité. Moi, les
+Astier-Réhu ne me sont point si odieux. Il peut y avoir de la bonhomie
+et il y a toujours de la candeur dans leur pédantisme et dans leur
+étroitesse d'esprit... Enfin, n'en parlons plus.</p>
+
+<p>De même, quand la sèche et sifflante M<sup>me</sup> Astier l'attend à la fin pour
+lui jeter sa haine à la figure et pour lui apprendre que, s'il est
+arrivé à l'Académie, c'est qu'elle s'en est mêlée (... Et elle précisait
+les détails de son élection, lui rappelait son fameux mot sur les
+voilettes de M<sup>me</sup> Astier, qui sentaient le tabac, malgré qu'il ne fumât
+jamais... «un mot, mon cher, qui vous a rendu plus célèbre que tous vos
+livres»), je cherche quel intérêt peut avoir une personne si fine à
+désespérer et à chasser d'auprès d'elle un mari qui ne serait rien sans
+elle, il est vrai, mais sans qui elle serait moins encore. Et, si vous
+répondez que la colère l'emporte, je m'étonne donc qu'elle se possède si
+bien dans tout le reste du livre. Ou bien alors, je demande comment il
+se fait que cette femme si avisée et qui a tant de pouvoir sur son mari
+ne l'ait pas empêché, à tout prix et par tous les moyens, d'intenter le
+risible procès où doit sombrer une considération dont elle a sa part. Là
+encore j'ai des doutes.</p>
+
+<p>Et j'en ai de plus sérieux encore sur la vraisemblance de l'aventure
+d'Astier-Réhu et d'Albin Fage. M. Alphonse Daudet m'allèguera celle
+d'Émile Chasles <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> et de Vrain-Lucas. Mais le maniaque Émile
+Chasles était un mathématicien qu'aucune étude antérieure n'avait pu
+prémunir contre les mystifications dont il fut victime. Le cas
+d'Astier-Réhu n'est point le même. Astier-Réhu a été professeur
+d'histoire; il est, je suppose, agrégé d'histoire et docteur ès lettres
+pour une thèse historique. Cela veut dire qu'il sait son métier.
+Quoiqu'il ne soit qu'un imbécile, il connaît certainement les méthodes
+de vérification des manuscrits; il n'est point nécessaire d'être un
+aigle pour les savoir et les appliquer... L'Académie peut bien faire
+encadrer l'autographe de Rotrou, parce qu'elle n'y regarde pas de très
+près, parce qu'elle est un corps et que les corps sont toujours bêtes.
+Mais Astier-Réhu, si simple qu'il soit, ne peut être à ce point la dupe
+de Fage. D'ailleurs, il a publié des livres d'histoire qui ont été lus,
+jugés, épluchés par les rédacteurs de la <i>Revue historique</i>, de la
+<i>Revue critique</i> et du <i>Journal des savants</i>, et ni M. Gabriel Monod, ni
+M. Fustel de Coulanges, ni M. Paul Meyer, ni M. Ernest Lavisse, ni M.
+Sorel, ni M. Guiraud ne se seraient laissés prendre aux pièces
+fabriquées par l'astucieux bossu. L'aventure d'Astier-Réhu me paraît
+tout bonnement <i>impossible</i>. M. Daudet, parti d'un fait vrai, l'a rendu
+totalement invraisemblable et faux parce qu'il en a changé toutes les
+conditions. Il est fâcheux que le principal épisode de son roman repose
+sur cette impossibilité radicale.</p>
+
+<p class="section"><span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> (<i>Deuxième article.</i>)</p>
+
+<p class="date">
+ 20 août 1888</p>
+
+<p>J'ai attendu, pour vous reparler de <i>l'Immortel</i>, qu'on en parlât un peu
+moins et que l'on pût enfin s'apercevoir qu'il y a peut-être dans le
+dernier roman de M. Alphonse Daudet autre chose qu'une satire de
+l'Académie.</p>
+
+<p>Le spectacle a été des plus divertissants pendant un mois. On a pu voir,
+au tapage qui s'est produit, à quel point nous avons la superstition
+académique dans les moelles. Cela est consolant. Il y a donc encore du
+respect en France, et quelque attache au passé, à la tradition. Il me
+paraît même que les colères soulevées par <i>l'Immortel</i> ont été aussi
+disproportionnées que les sentiments de M. Alphonse Daudet sur
+l'Académie.</p>
+
+<p>Ou plutôt, non; ces colères étaient justifiées. Car, enfin, on avait
+bien vu des hommes de lettres conspuer l'Académie dans leur jeunesse,
+quand elle ne songeait pas à eux, et y entrer dans leur âge mûr; mais on
+n'avait jamais vu, que je sache, un écrivain, n'ayant qu'un signe à
+faire pour y entrer, déclarer publiquement qu'il ne voulait pas en être,
+et, l'Académie <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> lui ayant pardonné, renouveler cette
+impertinente déclaration. On a beau dire, cela est unique. Je ne sais
+pas si c'est détachement chrétien, ou comble d'orgueil, ou esprit de
+contradiction, ou crainte de déplaire à des amis envers qui l'on se
+croit engagé. Je ne prétends même pas que tant de protestations soient
+d'un goût très distingué. J'irai même plus loin: je crois qu'un pauvre
+diable médiocre et correct, ou génial et malchanceux, mais académisable
+à la rigueur, aurait, en dépit des apparences, plus de mérite que M.
+Alphonse Daudet à conspuer l'Académie; car elle pourrait lui apporter
+quelque chose à lui, et, la repoussant, il repousserait de réels
+avantages. Mais M. Alphonse Daudet, renonçant au fauteuil qu'on lui
+tenait tout prêt, ne renonce à rien, puisqu'il a déjà tout, «la gloire
+et la fortune», comme dans la chanson. Il lui est trop commode de
+mépriser ce que tous les autres désirent. Ce qu'il en fait, c'est pour
+nous ennuyer. C'est malice pure, plaisir d'insulter au plus innocent de
+nos préjugés et à la plus durable de nos institutions nationales. Cela
+est mal; cela n'est point charitable.</p>
+
+<p>Mais, je le répète, c'est unique: à tel point que beaucoup refusent
+obstinément de croire à la sincérité de M. Daudet, ou prétendent qu'il a
+des regrets, tout au fond. Moi, la nouveauté de cette conduite
+m'intéresserait plutôt, et me rangerait du parti de l'impie. Mais voilà!
+je crains qu'il ne soit trop profondément <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> satisfait de sa
+manifestation et de tout ce qui s'en est suivi. «Eh bien, c'est une
+assez bonne pierre dans la mare aux grenouilles! Ils en crient encore au
+bout d'un mois», a-t-il dit à l'un de ses compatriotes. Je songe
+là-dessus: «Croit-il donc avoir fait quelque chose de si héroïque, de si
+terrible et de si original?» Et alors je ne suis pas fâché du bon tour
+que lui joue ce gros malin de M. Zola en rendant hommage à la
+tradition, juste au moment où ce méchant tsigane la piétine.</p>
+
+<p>&mdash;Tsigane, lui? cet homme dont le premier roman a été précisément
+couronné par l'Académie, cet écrivain de vie si bourgeoise et qui est
+notoirement un si bon père de famille?&mdash;Tsigane, oui. D'abord, parce
+qu'il le dit. Ensuite, parce que je le crois. Tsigane à Nîmes, à Lyon;
+tsigane à Paris, dans sa prime jeunesse.</p>
+
+<p>Ainsi tout s'arrange, dès qu'on reconnaît au Romanichel qui vit toujours
+secrètement dans la peau de l'ancien Petit Chose le droit d'être un
+Romanichel. Ce qui m'embarrassait dans cette affaire, c'est que, sans
+rien perdre d'ailleurs de son grand talent, M. Alphonse Daudet avait été
+amené à nous révéler, dans <i>l'Immortel</i>, des sentiments, ou plutôt une
+disposition d'esprit, une philosophie générale, dont je me sens, pour ma
+part, fort éloigné.&mdash;Oui, ce qu'il y a au fond, dans ce roman
+anti-académique, c'est, comme l'a fait remarquer M. Ferdinand
+Brunetière, le mépris, la haine et peut-être l'inintelligence <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span>
+du passé et des traditions qui en maintiennent le respect.</p>
+
+<p>M. Alphonse Daudet juge la besogne d'un Astier-Réhu inutile et
+grotesque, et il considère Astier-Réhu comme un odieux imbécile. Or, il
+est certain que, si un type analogue à cet académicien avait été conçu
+par Dickens ou Georges Elliot, ils en auraient fait un délicieux
+bonhomme, et beaucoup plus touchant que ridicule. Moi-même, je ne
+comprends rien du tout au mépris enragé de M. Daudet pour ce digne et
+honnête professeur et pour tous ses pareils. Comment un romancier
+peut-il rétrécir à ce point sa sympathie et ses facultés
+compréhensives?... L'auteur de <i>l'Immortel</i> est bien le même homme que
+j'ai entendu traiter Racine de haut en bas, parce que Racine exprime
+rarement des choses concrètes, et qui disait n'avoir retenu, de tout
+Tacite, qu'une phrase pittoresque sur les funérailles de Britannicus.
+Une telle disposition d'esprit est évidemment pour déplaire à ceux qui
+goûtent et essayent de comprendre les formes de la vie et de l'art dans
+le passé, qui y séjournent volontiers, qui y trouvent autant d'intérêt
+qu'au spectacle de la vie contemporaine, qui voient dans l'Académie soit
+une institution vénérable et salutaire, soit même une absurdité
+charmante,&mdash;et qui ne sont pas pour cela des cuistres ni des snobs, qui
+ont même quelque chance d'avoir une sagesse plus détachée et plus
+libérale que cet éternellement jeune Petit Chose.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> M. Alphonse Daudet est un artiste hypnotisé par le présent. Les
+impressions qu'il reçoit des objets sont si vives qu'il n'existe pour
+ainsi dire pas en dehors d'elles. Il a, de plus, reçu le don de les
+traduire dans une langue si fébrilement expressive, que tout lui paraît
+languir à côté de ce mode de traduction. Étant doué de façon si
+particulière, il est nécessairement étroit et intransigeant (quoiqu'il
+lui soit arrivé, je le sais, de faire effort pour élargir ses
+sympathies). Il ne s'aperçoit pas qu'il y a autant de pédants
+impressionnistes et modernistes que de pédants académiques, et que les
+premiers ne sont pas toujours les moins bornés ni les moins
+déplaisants... Qu'est-ce que cela fait si, grâce à sa myopie, qui n'est
+qu'une vision intense des choses rapprochées, il nous fait, du monde où
+nous vivons, des peintures, éparses sans doute et fragmentaires, mais
+dont le relief et la couleur vibrante n'ont jamais, je crois, été
+égalées? Gardons notre sagesse et laissons-lui la sienne. Il vaut mieux
+qu'il soit comme il est; car, s'il pensait comme nous, il ne serait,
+tout au plus, qu'un stérile dilettante, et cela nous est tout à fait
+égal qu'il méprise les bons et utiles Astiers-Réhus, et qu'il n'aime pas
+la tragédie, puisqu'il écrit <i>le Nabab</i> et <i>Sapho</i>.</p>
+
+<p>C'est un écrivain infiniment curieux. Intense, outrée, intermittente et
+comme émiettée, telle est d'ordinaire sa traduction de la vie. Ce qu'il
+rend toujours, et qu'il communique, c'est l'impression <span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> directe,
+immédiate, des choses. Il est, je crois, l'écrivain le plus sincèrement
+«réaliste» qui ait été. Le réaliste, c'est lui, et non M. Zola, je l'ai
+répété maintes fois. Sa façon même de composer, l'absence de liaison
+continue dans le développement de ses personnages, en est une preuve.
+Et, par contre, c'est parce que M. Zola observe sommairement, parce
+qu'il construit ses romans <i>à priori</i> et subordonne à ses conceptions
+les rares remarques qu'il a pu faire sur le vif, c'est pour cela que ses
+récits ont une si forte unité, sont d'une si large coulée,&mdash;et
+rappellent les belles &oelig;uvres classiques en dépit des ordures qu'il y
+entasse. Mais les livres de M. Daudet, construits uniquement sur des
+impressions notées, participent du décousu de ces impressions, en même
+temps qu'ils en conservent l'incomparable vivacité.</p>
+
+<p>Chacun de ses personnages ne nous est présenté que dans les instants où
+il agit; et il n'est pas un de ses sentiments qui ne soit accompagné
+d'un geste, d'un air de visage, commenté par une attitude, une
+silhouette. C'est à cause de cela qu'ils nous entrent si avant dans
+l'imagination et qu'ils nous restent dans la mémoire. Entre ces
+apparitions, rien. C'est à nous de faire ou de supposer les liaisons
+nécessaires. Jamais de ces analyses de sentiments faites par l'auteur
+<i>ex professo</i>, et qu'on retrouve même chez Flaubert et les Goncourt;
+jamais de «morceau psychologique». Ces personnages ne vivent que
+<span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> dans les minutes où nous les voyons. Mais alors comme ils
+vivent! Cela n'a qu'un inconvénient: nous avons parfois quelque peine à
+accorder parfaitement entre elles ces apparitions trop espacées. Je
+croyais, l'autre jour, voir des trous dans le développement du caractère
+d'Astier-Réhu et de M<sup>me</sup> Astier. Je n'avais pas fini et j'oubliais la
+duchesse. Vous vous rappelez comment ce jeune «struglifeur» de Paul
+Astier se fait épouser par cette Corse altière et passionnée. Aux
+chapitres XII et XIII, elle est encore très belle, et l'on nous apprend
+que ses bras et sa gorge se tiennent fort bien. Elle est, du reste,
+éperdument amoureuse. Et maintenant tournez quelques feuillets, et voyez
+au dernier chapitre le récit du mariage:</p>
+
+<p>«Et Védrine disait son saisissement en voyant paraître, dans cette salle
+de mairie, la duchesse Padovani, pâle comme une morte, navrée,
+désenchantée, sous une toison de cheveux gris, ses pauvres beaux cheveux
+qu'elle ne prenait plus la peine de teindre. À côté d'elle, Paul Astier,
+Monsieur le comte, souriant et froid, toujours joli... On se regarde,
+personne ne trouve un mot, excepté l'employé, qui, après avoir dévisagé
+les deux vieilles dames, éprouve le besoin de dire en s'inclinant, la
+mine gracieuse:</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'attendons plus que la mariée...</p>
+
+<p>&mdash;Elle est là, la mariée, répond la duchesse s'avançant la tête haute.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> «... Puis la sortie, de froids saluts échangés entre les
+arcades du petit cloître, et le soupir soulagé de la duchesse, son:
+«C'est fini, mon Dieu!» avec l'intonation désespérée de la femme qui a
+mesuré le gouffre et s'y jette les yeux ouverts, pour tenir un
+engagement d'honneur.»</p>
+
+<p>Comprenez-vous? Si la fière duchesse n'aime plus son architecte,
+pourquoi l'épouse-t-elle? Parce qu'elle l'a promis? Allons donc! Ou bien
+si, tout en le jugeant, elle l'aime encore, il est bien singulier
+qu'elle ait perdu subitement tout souci de lui plaire... Je ne dis point
+que tout cela soit inexplicable; je voudrais que tout cela me fût
+expliqué. Que s'est-il donc passé enfin, soit entre les deux amants,
+soit dans l'âme de Mari' Anto, depuis le moment où nous l'avons vu
+sauter à cheval pour rattraper son joli jeune homme à la station?...</p>
+
+<p>Cette horreur de tout développement suivi, de tout éclaircissement qui
+n'est pas en action, est si forte chez M. Alphonse Daudet que, lorsqu'il
+est obligé de nous donner, pour établir son «milieu», certaines
+explications un peu longues, il n'hésite pas à employer l'artifice d'une
+correspondance ou d'un journal. C'est ainsi qu'il imagine, dans le
+<i>Nabab</i>, les mémoires de Passajon, et, dans <i>l'Immortel</i>, les lettres du
+candidat Freydet à sa s&oelig;ur. Cet artifice détonne étrangement dans des
+livres où le souci de la vérité est, partout ailleurs, si évident. Car
+il se trouve que Fraydet et même Passajon ont l'&oelig;il et <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> le
+style de M. Daudet, ce qui nous déconcerte un peu. Mais tout lui paraît
+préférable à l'exposition liée, unie, discursive. (Croyez-vous cependant
+que nous ne nous intéresserions pas davantage au candidat Freydet, si
+l'éducation, la jeunesse, le passé de ce hobereau homme de lettres nous
+étaient racontés tout tranquillement, tout bellement, à la papa?)</p>
+
+<p>Mêmes intermittences dans la marche de l'action que dans la vie des
+personnages. Ici, trois actions qui s'entrecoupent: l'histoire des
+grandeurs et de la chute d'Astier-Réhu; l'histoire de la candidature
+académique d'Abel de Freydet et des progrès de la maladie verte chez ce
+brave garçon; l'histoire des man&oelig;uvres de Paul Astier à la poursuite
+d'un grand mariage. Et, sans doute, on voit aisément le lien des deux
+premières, puisqu'elles se rapportent toutes deux à l'Académie. Il n'est
+pas non plus difficile de reconnaître que l'histoire du fils se rattache
+à celle du père par un effet de contraste. Même il y a, dans les
+rencontres de ce père et de ce fils, qui n'ont pas une idée en commun,
+un dramatique froid navrant qui serre le c&oelig;ur (et qui serait
+peut-être doublé si l'auteur semblait moins persuadé qu'Astier-Réhu
+n'est qu'une horrible vieille bête)... Mais enfin cette unité secrète,
+intérieure du livre, M. Alphonse Daudet s'est si peu donné la peine de
+nous la rendre sensible, que nous pourrions presque affecter de ne pas
+l'apercevoir. J'ai hâte de dire que cette façon de composer ne me choque
+point. Elle se rapproche <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> de la réalité des choses, où nulle
+action, ne se poursuit isolément, où toutes s'enchevêtrent. Je n'ai
+voulu que constater ce retour de M. Alphonse Daudet aux procédés de
+<i>Nabab</i>, après l'effort de l'<i>Évangéliste</i> et de <i>Sapho</i> vers la
+classique unité d'action.</p>
+
+<p>Troisièmement: même absence de liaison apparente dans le style que dans
+les caractères et dans la composition du livre. Pas une phrase pleine,
+ronde, de tour oratoire ou didactique. C'est une dislocation ou, pour
+mieux dire, un émiettement, un poudroiement. Jamais on n'a fait un si
+prodigieux usage de toutes les «figures de grammaire» abréviatives, de
+l'anacoluthe, de l'ellipse et de ce qu'on appellerait, s'il s'agissait
+de latin, l'ablatif absolu. Des notations brèves, rapides, saccadées,
+toc-toc, comme autant de secousses électriques. Pas un poncif; une
+attention scrupuleuse, maladive, à traduire la sensation immédiate des
+objets par le moins de mots possibles et par les mots ou les concours de
+mots les plus expressifs. C'est une continuelle invention de style, si
+audacieuse, si frémissante et si sûre que, les meilleures pages de
+Goncourt mises à part, on n'en a peut-être pas vu de pareilles depuis
+Saint-Simon. Astier-Réhu oserait dire que c'est une perpétuelle
+hypotypose.</p>
+
+<p>J'ouvre au hasard (et je vous assure que ce n'est point ici une
+formule):</p>
+
+<p>«Pour midi, la messe noire (<i>essayez de dire la chose en moins de mots;
+et encore il y a une image!</i>) <span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> et, bien avant l'heure, un monde
+énorme affluait autour de Saint-Germain-des-Prés, la circulation
+interdite (<i>ablatif absolu</i>), les seules voitures d'invités ayant droit
+d'arriver sur la place agrandie (<i>c'est une sensation que vous avez
+certainement éprouvée: une place vide, mais entourée d'une foule, paraît
+beaucoup plus grande; la sensation est ici notée par un seul mot</i>),
+bordée d'un sévère cordon de sergents de ville espacés en tirailleurs
+(<i>cela encore fait image</i>).» Ne raillez point mes commentaires; ne dites
+pas que chacune de ces «visions» est assez commune et que vous en auriez
+été capable. C'est possible. Mais songez qu'en voilà trois ou quatre
+dans la première phrase venue. C'est leur fourmillement qui est
+extraordinaire dans cette prose. J'ouvre encore et je lis:</p>
+
+<p>«...Et penchés, soufflant très fort, académiciens et diplomates, la
+nuque avancée, leurs cordons, leurs grands-croix, <i>ballant comme des
+sonnailles</i>, montrent des <i>rictus de plaisir</i> qui ouvrent jusqu'au fond
+des lèvres humides, des <i>bouches démeublées</i> laissant entendre de petits
+<i>rires semblables à des hennissements</i>. Même le prince d'Athis humanise
+la courbe méprisante de son profil devant ce miracle de jeunesse et de
+grâce dansante qui, <i>du bout de ses pointes, décroche tous ces masques
+mondains</i>; et le Turc Mourad Bey, qui n'a pas dit un mot de la soirée,
+affalé sur un fauteuil, maintenant gesticule au premier rang, gonfle ses
+narines, <i>désorbite ses yeux</i>, pousse <i>les cris gutturaux d'un obscène
+et démesuré Caragouss</i>. Dans <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> ce <i>frénétisme de vivats</i>, de
+bravos, la fillette volte, bondit, <i>dissimule si harmonieusement</i> le
+travail musculaire de tout son corps que sa danse paraîtrait facile, la
+distraction d'une libellule, sans les <i>quelques pointes de sueur sur la
+chair gracile et pleine du décolletage</i> et le sourire en coin des
+lèvres, aiguisé, volontaire, presque méchant, où se trahit l'effort, la
+fatigue du ravissant petit animal.»</p>
+
+<p>Je vous prie de méditer sur cette page. Je ne veux plus citer, car où
+m'arrêterais-je? Je vous engage seulement à relire le dîner chez la
+duchesse Padovani, l'enterrement de Loisillon, le duel de Paul Astier,
+etc... Il y a là-dedans, avec un peu d'outrance tartarinesque, une
+concision puissante, une ironie à la fois très violente et très fine; et
+surtout, jamais on n'a mieux su nous enfoncer les choses dans les yeux,
+rien qu'avec des mots. Et notez que l'effort s'arrête toujours au point
+extrême par delà lequel il s'en irait tomber dans le précieux ou dans le
+charabia impressionniste. Dans ses plus grandes audaces, M. Daudet garde
+un instinct de la tradition latine, un respect spontané du génie de la
+langue.</p>
+
+<p>(Je ne puis m'empêcher, à ce propos, de vous dire combien <i>la Vie
+parisienne</i> m'a affligé dernièrement par son commentaire grammatical de
+<i>l'Immortel</i>, jugeant cette prose d'après la syntaxe du dix-huitième
+siècle et les principes de l'abbé le Batteux... Savez-vous les phrases
+que <i>la Vie parisienne</i> aurait dû relever? Il y en a deux, sans plus;
+mais elles <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> sont atroces. Voici la première: «En cette parfaite
+association, sans joie... <i>une seule note humaine et naturelle,
+l'enfant; et cette note troubla l'harmonie</i>.» Et voici l'autre:
+«...L'<i>évolution</i> toute naturelle de la douleur débordante à ce complet
+apaisement s'<i>accentuait</i> ici <i>de l'appareil</i> du veuvage inconsolable,
+etc...).</p>
+
+<p>Donc, pour tout le reste, je ne veux plus qu'aimer et admirer. Et voilà
+que je ne tiens plus du tout à mes critiques. On a dit que les
+personnages de <i>l'Immortel</i> n'étaient que des pantins fort expressifs,
+qu'ils n'avaient pas de «dessous». Ces dessous ne sont pas exprimés,
+c'est vrai, mais la pantomime de ces véridiques et vivantes marionnettes
+est si juste que chacun de leurs gestes ou de leurs airs de tête nous
+révèle leur âme et tout leur passé; et je ne croirai jamais qu'un
+romancier qui, rien qu'en notant des mouvements extérieurs et de brefs
+discours, a pu suggérer à M. Brunetière l'idée d'un si beau roman
+(<i>Revue des Deux-Mondes</i> du 1<sup>er</sup> août), soit un psychologue si
+insuffisant. Complétons ce qu'il nous donne, sans en être autrement
+fiers; car ce qu'il nous donne, c'est ce que nous n'aurions pas trouvé.
+Au contraire, ce qui manque à son roman, je serais presque capable de
+l'y mettre, et le père Astier-Réhu lui-même saurait nous le dire et nous
+le développer... Le seul don de l'expression pittoresque, <i>à un pareil
+degré</i>, me fait passer aisément sur une psychologie peut-être sommaire
+et sur un certain manque de <span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> renanisme... Et puis, je ne sais
+plus. Après huit jours de soleil, voilà le froid revenu, un froid dur,
+brutal, noir. Nos raisins ne mûriront pas. Je n'ai rencontré ce matin,
+dans la campagne, que des figures tristes. Brr... je vais me chauffer à
+la cuisine,&mdash;aujourd'hui, 17 août.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> ERNEST RENAN</h3>
+
+<p class="title">LE «PRÊTRE DE NÉMI»<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10" title="Lien vers la note 10"><span class="smaller">[10]</span></a>.</p>
+
+
+<p>Le grand magicien nous préparait une dernière surprise: il vient
+d'écrire une &oelig;uvre de foi. Telle a été mon impression dès l'abord, et
+elle m'est demeurée, bien que le livre ait produit sur d'autres une
+impression toute contraire. C'est peut-être qu'il y a plusieurs façons
+de lire et d'entendre M. Renan, et que, cette fois, j'ai choisi la
+bonne. <i>Le Prêtre de Némi</i>, contre toute attente, m'a édifié.</p>
+
+<p>Sans doute vous y reconnaîtrez quelques-unes des idées que M. Renan a
+exprimées déjà (dans les <i>Dialogues philosophiques</i>, dans <i>Caliban</i>,
+dans <i>la Fontaine de Jouvence</i>, dans les <i>Souvenirs</i>, dans l'article sur
+Amiel); vous y retrouverez son dilettantisme, son attitude en face du
+monde, son âme hautaine et <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> tendre, caressante et ironique,
+attirante et fuyante. Et pourtant ce n'est plus la même chose.
+L'&oelig;uvre est d'une beauté moins perverse (je parle ici comme un
+c&oelig;ur simple). La préoccupation de la femme y est moins aiguë: ce
+n'est plus une hantise. Vous y chercherez en vain les anciennes
+fantaisies de négation voluptueuse, la philosophie du suicide délicieux
+de Prospero. Puis le doute, s'il n'est pas précisément absent du livre,
+y est plus austère et plus triste. Il semble enfin que, des opinions
+confrontées dans le drame, une affirmation se dégage, plus nette qu'on
+ne l'attendait de M. Renan, et qu'après nous avoir si longtemps troublés
+autant qu'il nous charmait, il se repose aujourd'hui dans l'espèce de
+certitude dont il est capable et dans une sérénité moins inquiétante
+pour nous.</p>
+
+<p>Voilà du moins ce que j'avais cru voir; mais je n'en étais pas
+absolument sûr. La préface, que j'ai lue, ensuite, m'a prouvé que
+j'avais bien vu. «J'ai voulu dans cet ouvrage, dit M. Renan, développer
+une pensée analogue à celle du messianisme hébreu, c'est-à-dire la foi
+au triomphe définitif du progrès religieux et moral, nonobstant les
+victoires répétées de la sottise et du mal.» Voyons donc sous quel
+aspect se présente l'acte de foi de M. Renan.</p>
+
+
+<p class="section"><span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> I.</p>
+
+<p>Qu'il a bien fait de ressusciter cette vieille forme du conte, du
+dialogue, du drame philosophique, si fort en honneur au siècle dernier,
+et comme cette forme convient à son esprit! Nulle ne se prête mieux à
+l'expression complète et nuancée de nos idées sur la vie, sur le monde
+et l'histoire. Elle fait vivre les abstractions en les traduisant par
+une fable qui est de l'observation généralisée ou, si on veut, de la
+réalité réduite à l'essentiel. Elle permet de présenter une idée sous
+toutes ses faces, de la dépasser et de revenir en deçà, de la corriger à
+mesure qu'on la développe. Elle permet de s'abandonner librement à sa
+fantaisie, d'être artiste et poète en même temps que philosophe. Comme
+la fable choisie n'est point la représentation d'une réalité
+rigoureusement limitée dans le temps et dans l'espace, on y peut mettre
+tout ce que le souvenir et l'imagination suggèrent de pittoresque et
+d'intéressant. Il n'est point de forme littéraire par où nous puissions
+exprimer avec autant de finesse et de grâce ce que nous avons
+d'important à dire. Je me figure que le conte ou le drame philosophique
+serait le genre le plus usité dans cette cité idéale des esprits que M.
+Renan a quelquefois rêvée. Car les vers sont une musique un peu vaine et
+qui combine les sons selon des lois trop <span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> inflexibles; le
+théâtre impose des conventions trop étroites, nécessaires et pourtant
+frivoles; le roman traite de cas trop particuliers, enregistre trop de
+détails éphémères et négligeables, et où ne sauraient s'attacher que des
+intelligences enfantines. Au contraire, le conte ou le drame
+philosophique est le plus libre des genres, et ne vaut, d'autre part,
+qu'à la condition de ne rien exprimer d'insignifiant. C'est pour cela
+que M. Renan l'a adopté. L'<i>Histoire des origines du christianisme</i>
+elle-même tient beaucoup du conte philosophique.</p>
+
+<p>Revenons au <i>Prêtre de Némi</i>. C'est un étrange composé. Nous sommes à
+Albe-la-Longue, près du lac Némi, sept cents ans avant l'ère chrétienne.
+Sur la terrasse du rempart, d'où l'on découvre à l'horizon les murs de
+Rome naissante, nous rencontrons nos contemporains, des députés de
+l'extrême droite, des «centre gauche», des opportunistes et des
+anarchistes. Il est vrai qu'il faut les supposer habillés comme les
+personnages de Masaccio au Carmine de Florence, et que la sibylle
+Carmenta porte la robe des Vertus de François d'Assise dans le tableau
+de Sano di Pietro. Mais cela n'empêche point le grand prêtre Antistius
+de parler et de penser, vingt-cinq siècles à l'avance, comme M. Ernest
+Renan, tout en traduisant au passage un vers d'Eschyle et un vers de
+Lucrèce. Et l'histoire se termine par un verset de Jérémie. Tout cela
+fait un mélange de haute saveur. On voltige sur les âges; c'est
+charmant. Ce drame <span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> contient, du reste, une douce satire
+politique, la peinture d'un peuple décadent vaincu par un peuple jeune,
+des paysages, une idylle, des prières et des effusions mystiques, une
+philosophie de l'histoire, une conception du monde. Ce drame contient
+même un drame, qu'il faut raconter brièvement.</p>
+
+
+<p class="section">II.</p>
+
+<p>Une tradition veut que le grand prêtre de Némi n'arrive au sacerdoce que
+par le meurtre de son prédécesseur. Antistius a rompu cette tradition en
+se faisant nommer par le suffrage populaire. C'est un homme de progrès,
+un rêveur. Il veut épurer le culte, abolir les sacrifices humains; et,
+quoique Albe-la-Longue ait été vaincue par Rome, il n'a point de haine
+contre les vainqueurs; il est plus Latin qu'Albin, il prévoit la future
+grandeur de Rome et son rôle bienfaisant. Mais ce novateur mécontente
+tout le monde. Les citoyens «modérés et sensés» lui reprochent de hâter
+la décadence d'une société qui se décomposera si elle ne garde ses
+vieilles institutions. Les hommes du peuple le haïssent parce qu'ils
+tiennent à leurs superstitions et «parce qu'il n'a pas l'air d'un
+prêtre». Métius, qui représente l'aristocratie, tout en reconnaissant
+l'intelligence et la vertu d'Antistius, le blâme par esprit de
+conservation <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> et par patriotisme, un noble étant intéressé plus
+qu'un autre au maintien des coutumes et au salut de la cité. Liberalis,
+un peu naïf, admire le grand prêtre, mais conserve des craintes.
+Cethegus, chef des démagogues, le hait par bassesse de nature et «parce
+qu'un prêtre est un aristocrate comme un autre» et que «la morale, le
+bien, la vertu sont encore des restes de prêtrise». Le plat Tertius
+lui-même, «organe d'un bon sens superficiel», est irrité «parce qu'il ne
+déteste rien tant que l'imagination». «Je vous le dis, conclut
+Voltinius, une cité est perdue quand elle s'occupe d'autre chose que de
+la question patriotique. Questions sociales, religieuses, sont autant de
+saignées faites à la force vive de la patrie.&mdash;<i>Titius</i>: Oui, on meurt
+par le fait de trop vivre, comme par le fait de ne pas vivre
+assez.&mdash;<i>Voltinius</i>; Albe, je crois, mourra par le gâchis.&mdash;<i>Titius</i>: On
+va bien loin avec cette maladie.»</p>
+
+<p>Nous sommes maintenant dans le vestibule du temple de Diane. Antistius
+distribue aux pauvres la viande des victimes, ce qui fait gronder les
+employés du temple. Les Herniques amènent cinq esclaves pour être
+sacrifiés à la déesse: Antistius délivre les prisonniers; mais ses
+sacristains les immolent à son insu. Une mère dont l'enfant est malade
+lui offre de l'argent: «Garde tes offrandes... Oses-tu croire que la
+divinité dérange l'ordre de la nature pour des cadeaux comme ceux que tu
+peux lui faire?&mdash;Quoi! dit la mère, tu ne veux pas sauver mon fils?
+Méchant <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> homme!» Deux amoureux viennent offrir deux colombes:
+Antistius délivre les colombes et bénit les amoureux. Arrive une
+députation des Æquicoles: il s'agit de donner une nouvelle constitution
+à leur cité. «Toutes les victimes nécessaires pour obtenir l'assistance
+des dieux, nous les fournirons.&mdash;Consultez l'esprit des pères, répond
+Antistius; pratiquez la justice et respectez les droits des hommes.&mdash;Hé!
+répliquent les Æquicoles, s'il ne s'agit que de raison, nous avons aussi
+des sages parmi nous... Voilà la première fois que nous voyons un prêtre
+ne pas pousser aux sacrifices.» Antistius, resté seul, se désespère, et
+voilà que Carmenta, sa sibylle, sa fille spirituelle, vient à lui,
+découragée. Elle voudrait bien être épouse et mère. «On ne délie
+personne du devoir, répond le prêtre.&mdash;Au moins, dit la jeune fille,
+aimez-moi un peu. La femme ne fera jamais le bien que par l'amour d'un
+homme.&mdash;S&oelig;ur dans le devoir et le martyre, je t'aime», dit Antistius
+en la baisant tristement au front.</p>
+
+<p>Cependant tout le monde veut la guerre contre Rome, même les démagogues,
+parce qu'ils espèrent qu'une révolution en sortira; même les libéraux,
+parce que «leur retraite, disent-ils, serait le triomphe de l'absurde».
+Antistius se prête mollement aux cérémonies qui doivent accompagner la
+déclaration de guerre. Le mécontentement grandit; un scélérat, Casca,
+égorge le grand prêtre et lui succède, rétablissant ainsi l'antique
+tradition. Mais Carmenta, <span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> surgissant frappe Casca d'un coup de
+poignard au c&oelig;ur. Puis elle prophétise vaguement et magnifiquement la
+religion future et le triomphe du juste et du vrai... À ce moment on
+apprend que Romulus a tué son frère. «Mauvaise nouvelle! La ville est
+fondée. La fondation de toute ville doit être consommée par un
+fratricide; au fond de toutes les substructions solides, il y a le sang
+de deux frères.» Et à la même heure un prophète d'Israël, captif, qui a
+tout vu de Babylone, prononce ces paroles:</p>
+
+<p class="poem">
+ Ainsi les nations s'exténuent pour le vide;<br>
+ Et les peuples se fatiguent au profit du feu.</p>
+
+
+<p class="section">III.</p>
+
+<p>Il est difficile, diriez-vous, d'imaginer un drame plus décourageant et
+plus sombre, et voilà qui ne ressemble guère à une &oelig;uvre de
+croyant.&mdash;Oui, si l'on s'en tient aux faits. Mais il y a le rôle
+d'Antistius; et, justement, si les faits n'étaient pas ironiques,
+déconcertants, cruels, ce rôle ne pourrait être ce qu'il est: un long
+acte de foi. Antistius finit par reconnaître qu'avec ses bonnes
+intentions il a fait plus de mal que de bien, et qu'il «a porté
+préjudice à la patrie, laquelle repose en définitive sur des préjugés
+généralement admis.» Mais, si la réalité ne démentait pas son rêve, il
+ne croirait pas, il serait <span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> sûr, et la certitude abolirait la
+beauté et la grandeur de son effort. On oublie toujours que, dans
+l'ordre moral, nous ne pouvons avoir de certitude proprement dite, mais
+seulement le désir ou plutôt le besoin que ce que nous jugeons le
+meilleur existe,&mdash;besoin dont l'intensité se traduit en affirmation. On
+peut dire qu'en ce sens M. Renan a toujours eu la foi; mais cela n'a
+jamais été si évident que dans le rôle du prêtre de Némi.</p>
+
+<p>Il est clair, en effet, qu'Antistius, c'est M. Renan lui-même, ou du
+moins qu'il est le porte-voix des sentiments dont M. Renan est le plus
+pénétré. L'accent du rôle suffirait à nous en convaincre; mais nous
+avons le témoignage de M. Renan lui-même:</p>
+
+<p class="quote">
+ «... Laissez ce doux rêveur finir tristement, demander pardon à
+ Dieu et aux hommes de ce qu'il a fait de bien. Un jour, à un
+ point donné du temps et de l'espace, ce qu'il a voulu se
+ réalisera. À travers toutes les déconvenues, le pauvre Liberalis
+ s'obstinera également dans sa simplicité. <i>Métius, l'aristocrate
+ méchant et habile, qui se moque de l'humanité, sera confondu,
+ Ganeo sera pardonné avant lui...</i>»</p>
+
+<p>Ainsi M. Renan répudie nettement les opinions de Métius; et même on peut
+trouver&mdash;chose absolument inattendue&mdash;qu'il est un peu dur pour ce
+sceptique élégant. C'est en cela surtout que consiste, à mon avis, le
+progrès décisif de M. Renan dans la foi. Car jusqu'à présent les
+personnages où l'on était autorisé à croire qu'il s'était incarné
+étaient toujours un composé d'Antistius et de Métius. Toutes les
+<span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> ironies inquiétantes de ce dernier, vous les retrouverez
+éparses dans les discours de Théophraste, de Théoctiste et de Prospero.
+M. Renan s'est enfin purifié de Métius, ou, si vous préférez, il ne lui
+donne plus, dans les dialogues qu'ont entre eux les lobes de son
+cerveau, qu'un rôle d'avertisseur. Comparez un peu les dénouements de
+<i>la Fontaine de Jouvence</i> et du <i>Prêtre de Némi</i>. Tandis que Prospero
+s'éteint voluptueusement entre les bras des s&oelig;urs Célestine et
+Euphrasie, les nonnes douces et jolies élevées pour la distraction des
+cardinaux, Antistius meurt pour ses chimères d'une mort sanglante. Le
+vieux magicien s'est sanctifié: il a chassé le démon moqueur qui était
+en lui.</p>
+
+<p>Or, si Antistius est bien réellement l'interprète des pensées les plus
+chères à M. Renan, on peut constater que M. Renan croit encore à bien
+des choses. Car Antistius croit en Dieu, ou plutôt, comme il est
+impossible que la conception d'un Dieu personnel ne tourne pas à
+l'anthropomorphisme, il croit au divin. «Les dieux sont une injure à
+Dieu; Dieu sera, à son tour, une injure au divin.» Il croit à la raison,
+à un ordre éternel. Il croit au progrès, au futur avènement de la
+religion pure. «Toujours plus haut! toujours plus haut! Coupe sacrée de
+Némi, tu auras éternellement des adorateurs. Mais maintenant on te
+souille par le sang; un jour, l'homme ne mêlera à tes flots sombres que
+ses larmes. Les larmes, voilà le sacrifice éternel, la libation sainte,
+l'eau du c&oelig;ur. <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> Joie infinie! Oh! qu'il est doux de pleurer!»
+Même après que l'étroitesse d'esprit et la grossièreté de ses
+compatriotes l'ont dépouillé de ses illusions, il croit encore: «Ne
+serait-il pas mieux de les laisser suivre leur sort et de les abandonner
+aux erreurs qu'ils aiment? Mais non. Il y a la raison, et la raison
+n'existe pas sans les hommes. L'ami de la raison doit aimer l'humanité,
+puisque la raison ne se réalise que par l'humanité..., Ô univers, ô
+raison des choses, je sais qu'en cherchant le bien et le vrai je
+travaille pour toi.» Il croit à l'obligation de se sacrifier pour les
+fins de l'univers, telles qu'il nous a été donné de les concevoir. Et
+voici l'un de ses derniers cris: «Impossible de sortir de ce triple
+postulat de la vie morale: Dieu, justice, immortalité! La vertu n'a pas
+besoin de la justice des hommes; mais elle ne peut se passer d'un témoin
+céleste qui lui dise: Courage! courage! Mort que je vois venir, que
+j'appelle et que j'embrasse, je voudrais au moins que tu fusses utile à
+quelqu'un, à quelque chose, fût ce à la distance des confins de
+l'infini...» Il est vrai que lorsqu'il a vu, par le cynique dialogue de
+Ganeo et de Sacrificulus, ce que deviennent ses doctrines en passant
+dans des âmes basses qui n'en comprennent que les négations, il recule
+épouvanté et renie son &oelig;uvre involontaire. Mais il y a encore dans
+son cri de désespoir un acte de foi: «Oui, une vérité n'est bonne que
+pour celui qui l'a trouvée. Ce qui est nourriture pour l'un est poison
+pour l'autre. Ô lumière, qui m'as induit à <span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> t'aimer, sois
+maudite! Tu m'as trahi. Je voulais améliorer l'homme; je l'ai perverti.
+Joie de vivre, principe de noblesse et d'amour, tu deviens pour ces
+misérables un principe de bassesse. Mon expiation sera qu'ils me tuent.
+Ah! vous dites qu'on ne meurt que pour des chimères. On verra...»</p>
+
+<p>Je demande s'il est possible, en dehors des religions positives, d'avoir
+une foi plus complète et plus précise. Je serais curieux de connaître le
+<i>credo</i> de plusieurs de ceux qui qualifient M. Renan de sceptique.
+Espérer que le juste et le bien seront un jour réalisés quelque part et,
+en attendant, y conformer notre vie, que pouvons-nous de plus? Quand le
+train des choses humaines, à le considérer en philosophes, devrait nous
+faire conclure au nihilisme absolu, n'est-ce rien de proclamer quand
+même qu'une &oelig;uvre mystérieuse et bonne s'accomplit dans l'univers? Ce
+sont justement ceux qui ne conforment leur conduite qu'à leur intérêt
+propre et tout au plus à l'intérêt de la petite collection d'hommes dont
+ils font partie, ce sont eux,&mdash;les Métius et les Liberalis
+d'aujourd'hui,&mdash;qui sont des hommes de peu de foi. Et, tandis qu'ils
+reprochent à M. Renan son scepticisme dissolvant, c'est en réalité le
+manque de foi qui les pousse si résolument à l'action.</p>
+
+
+<p class="section"><span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> IV.</p>
+
+<p>Maintenant il est certain que la foi de M. Renan a sa couleur et son
+accent, et qu'elle n'est pas précisément celle du charbonnier. Et notez
+qu'il y a des charbonniers même en philosophie.</p>
+
+<p>Faisons d'abord une remarque. On s'est habitué à ne donner presque le
+nom de foi qu'aux croyances imposées par les religions. Et, en effet,
+cette foi est la plus fixe et la plus solide, étant délimitée par des
+dogmes; et elle prend, ou peut s'en faut, chez les fidèles, tous les
+caractères de la certitude, étant enfoncée dans leur c&oelig;ur par
+l'éducation et y étant maintenue par la terreur. À côté de celle-là la
+foi volontaire et acquise, mouvement du c&oelig;ur qui désire que ce que la
+raison conçoit comme le bien soit aussi le vrai, n'a plus l'air d'être
+la foi. Et pourtant les deux sentiments sont au fond identiques. La
+prière d'Antistius n'est pas moins un acte de foi que la démarche des
+Æquicoles venant consulter l'oracle. Seulement, à mesure que croissent
+nos lumières, la foi, tout en s'épurant, participe moins de la
+certitude, et n'est plus que ce qu'elle peut être: une aspiration
+passionnée.</p>
+
+<p>C'est bien le cas pour M. Renan. Mais d'autres causes encore ont
+contribué à obscurcir sa foi aux yeux des gens superficiels.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> Il n'est pas d'écrivain qui ait paru plus ondoyant et plus
+insaisissable, à qui l'on ait prêté plus de dessous et de tréfonds, de
+plus inextricables ironies et des fantaisies plus diaboliques. J'ai
+donné moi-même dans ce travers de croire que M. Renan manquait tout à
+fait de naïveté. J'en fais bien mon <i>mea culpa</i>. Je crois à présent que
+le meilleur moyen de comprendre M. Renan, c'est de lire d'une âme
+confiante ce qu'il écrit et de n'y point chercher plus de malice qu'il
+n'en a mis. Si M. Renan nous semble si compliqué, c'est que, les
+éléments dont se compose son génie total étant nombreux, divers et
+quelquefois contradictoires, il les laisse transparaître dans son
+&oelig;uvre avec une parfaite sincérité. En d'autres termes, s'il paraît si
+peu candide, c'est à force de candeur.</p>
+
+<p>Ainsi s'explique tout ce qui, dans ses livres, nous étonne et nous met
+en défiance, même en nous séduisant.&mdash;Après avoir affirmé quelque grande
+vérité morale, insinue-t-il que le contraire serait possible, que cette
+affirmation n'est en somme qu'une espérance? C'est qu'il a cru,
+autrefois, d'une foi entière et absolue à des dogmes dont il s'est
+détaché depuis, et que cette aventure l'a rendu prudent.&mdash;Au milieu
+d'une effusion mystique et lyrique, s'arrête-t-il tout à coup pour nous
+jeter quelque impitoyable réflexion sur le train brutal et fatal des
+choses humaines? C'est qu'il les connaît pour les avoir étudiées dans le
+passé et dans le présent et que, s'il est poète, il est historien.&mdash;Ou
+bien parmi de magnifiques <span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> paroles sur la vertu, il nous avertit
+subitement qu'elle n'est que duperie, et cela nous scandalise; mais ce
+n'est pourtant qu'une façon de dire que la vertu est à elle-même sa très
+réelle récompense. S'il ne le dit pas, c'est scrupule de Breton
+héroïque, à qui nul sacrifice ne parait assez entier, ou, si vous
+voulez, illusion d'une conscience infiniment délicate qui veut nous
+surfaire la vertu.&mdash;S'il garde parfois dans l'expression des sentiments
+les plus éloignés du christianisme, l'onction chrétienne et le ton du
+mysticisme chrétien, nous croyons ces combinaisons préméditées et nous y
+goûtons comme le ragoût d'un très élégant sacrilège. Point: c'est
+l'ancien clerc de Saint-Sulpice qui a conservé l'imagination
+catholique.&mdash;S'il témoigne de son respect et de sa sympathie pour les
+choses religieuses, pour les mensonges sacrés qui aident les hommes à
+vivre, qui leur présentent un idéal accommodé à la faiblesse de leur
+esprit, nous y voulons voir une raillerie secrète. Mais c'est nous qui
+manquons de respect: pourquoi le sien ne serait-il pas sincère?&mdash;Si
+telle pensée nous scandalise, prenons garde: c'est que nous ne lisons
+pas bien. C'est que, voulant exprimer quelque opinion singulière dont il
+n'est pas lui-même bien sûr, il a cherché exprès, pour la traduire, une
+forme hardie et inattendue dont l'excès nous fasse sourire et nous
+avertisse. Ne nous a-t-il pas prévenu qu'il écrivait souvent <i>cum grano
+salis</i>? Ce grain de sel, il est toujours facile de voir où il l'a
+mis.&mdash;Si <span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> la femme le préoccupe, s'il parle d'elle avec un
+mélange de dédain et d'adoration qui n'est qu'à lui, ces deux sentiments
+s'expliquent par son passé ecclésiastique et par la longue austérité de
+sa jeunesse: voudriez-vous qu'il abordât la femme avec la belle
+tranquillité de M. Armand Silvestre?&mdash;S'il rêve, c'est le Breton qui
+rêve en lui; s'il raille, c'est le Gascon qui prend la parole; s'il
+prie, c'est l'ancien lévite; s'il se défie, c'est l'historien. On ne
+peut vraiment pas attendre des livres simples d'un poète qui est un
+savant, d'un Breton qui est un Gascon, d'un philosophe qui a été
+séminariste. S'il est divers jusqu'à la contradiction, c'est qu'il a
+l'esprit merveilleusement riche. Remarquez ce qu'a de singulier et
+d'unique le cas de cet hébraïsant, de cet érudit, de ce philologue qui
+se trouve être un des plus grands poètes qu'on ait vus, et jugez de tout
+ce qu'il faut pour remplir, comme dit Pascal, l'entre-deux.</p>
+
+<p>Il est candide puisque, étant compliqué, il s'est toujours montré tel
+qu'il était. Il est candide, et je n'en veux, pour dernière preuve, que
+la simplicité avec laquelle, dans sa préface, il se compare tour à tour
+à Platon, à Shakespeare et à Edgar Poë. Mais&mdash;et je retourne ici ma
+proposition,&mdash;s'il est candide, il reste complexe, et j'avoue que cette
+complexité ne permet pas de voir toujours très clairement l'homme de foi
+que j'ai découvert dans <i>le Prêtre de Némi</i>, et qui s'y trouve.</p>
+
+
+<p class="section"><span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> V.</p>
+
+<p>Au siècle dernier, <i>le Prêtre de Némi</i> eût été, avec toutes les
+différences que vous devinez sans peine, un conte philosophique de vingt
+pages intitulé: <i>Antistius</i>, ou <i>Toute vérité n'est pas bonne à dire</i>.
+Relisez quelques contes de Voltaire ou de Diderot; puis relisez
+<i>Caliban</i>, <i>la Fontaine de Jouvence</i> et <i>le Prêtre de Némi</i>: vous
+pourrez mesurer de combien de notions et de sentiments s'est enrichie,
+en cent ans, l'âme humaine; et vous déborderez de reconnaissance et
+d'amour pour le plus suggestif et le plus ensorcelant de nos grands
+écrivains.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> M. ÉMILE ZOLA</h3>
+
+<p class="title">«L'&OElig;UVRE».</p>
+
+
+<p>J'ai essayé de définir<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11" title="Lien vers la note 11"><span class="smaller">[11]</span></a> il y a un an, l'impression que faisaient sur
+moi, pris dans leur ensemble, les romans de M. Émile Zola. Or, bien que
+nous soyons, nous et le monde, dans un flux perpétuel, et qu'il y ait
+d'ailleurs quelque plaisir à changer (d'abord on jouit ainsi des choses
+en un plus grand nombre de façons, et puis cette faculté de recevoir du
+même objet des impressions diverses peut aussi bien passer pour
+souplesse que pour légèreté d'esprit), toutefois, et je le dis à ma
+honte, je n'ai pas assez changé dans cet espace d'une année pour avoir
+rien d'essentiel à ajouter à ce que j'ai dit déjà. Mais du moins le
+nouveau livre du poète des <i>Rougon-Macquart</i> m'a donné la joie
+d'assister au développement prévu de ce génie robuste et triste, de
+retrouver sa <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> vision particulière, ses habitudes d'esprit et de
+plume, ses manies et ses procédés, d'autant plus faciles à saisir cette
+fois que le sujet où ils s'appliquent appelait peut-être une autre
+manière et se présentait plutôt comme un sujet d'étude psychologique (je
+risque le mot, quoiqu'il soit de ceux que M. Zola ne peut entendre sans
+colère).</p>
+
+<p>Et le livre présente encore un autre intérêt, et des plus rares. M. Zola
+s'y est peint en personne. À côté de Claude Lantier, l'artiste
+impuissant tué par son &oelig;uvre, il nous montre Sandoz, l'artiste
+triomphant qui vit d'elle parce qu'il a su la faire vivre. Le vertueux
+romancier naturaliste qu'on entrevoyait dans <i>Pot-Bouille</i>, le monsieur
+du second, le seul locataire propre de la maison de la rue Choiseul,
+traverse <i>l'&OElig;uvre</i> à la façon d'un bon Dieu, faisant le bien et
+prononçant des discours. Nous savons donc sous quels traits M. Zola se
+voit comme homme et, ce qui nous touche davantage, comme romancier; nous
+savons ce qu'il est ou ce qu'il croit être. L'auteur lui-même, dans ce
+précieux roman, nous enseigne comment il conçoit le roman; et nous avons
+à la fois sous les yeux ce qu'il a fait et ce qu'il a voulu faire.</p>
+
+
+<p class="section">I.</p>
+
+<p>Voici le plus complet des discours où Sandoz expose ses théories:</p>
+
+<p class="quote">
+ <span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> «Hein? étudier l'homme tel qu'il est, non plus leur
+ pantin métaphysique, mais l'homme physiologique, déterminé par le
+ milieu, agissant sous le jeu de tous ses organes... N'est-ce pas
+ une farce que cette étude continue et exclusive de la fonction du
+ cerveau, sous prétexte que le cerveau est l'organe noble?... La
+ pensée, la pensée, eh! tonnerre de Dieu! la pensée est le produit
+ du corps entier. Faites donc penser un cerveau tout seul, voyez
+ donc ce que devient la noblesse du cerveau quand le ventre est
+ malade!... Non! c'est imbécile; la philosophie n'y est plus, la
+ science n'y est plus; nous sommes des positivistes, des
+ évolutionnistes, et nous garderions le mannequin littéraire des
+ temps classiques, et nous continuerions à dévider les cheveux
+ emmêlés de la raison pure! Qui dit psychologue dit traître à la
+ vérité. D'ailleurs, physiologie, psychologie, cela ne signifie
+ rien: l'une a pénétré l'autre, toutes deux ne sont qu'une
+ aujourd'hui, le mécanisme de l'homme aboutissant à la somme
+ totale de ses fonctions... Ah! la formule est là; notre
+ révolution moderne n'a pas d'autre base; c'est la mort fatale de
+ l'antique société, c'est la naissance d'une société nouvelle, et
+ c'est nécessairement la poussée d'un nouvel art, dans ce nouveau
+ terrain... Oui, on verra la littérature qui va germer pour le
+ prochain siècle de science et de démocratie!»</p>
+
+<p>Si vous voulez mon sincère avis, je trouve que ces propos sentent à
+plein la secte et l'école. Il y a du pédantisme dans ce débraillé, et de
+la naïveté dans ces affirmations méprisantes et superbes, il est
+difficile de rien imaginer de plus intolérant, de plus vague et de plus
+faux. Le bon Sandoz se grise de grands mots (<i>positivistes</i>,
+<i>évolutionnistes</i>), comme un illettré dans une réunion publique.
+Saisissez-vous clairement la relation entre l'avènement de la démocratie
+et celui du naturalisme, qui est une littérature d'aristocrates et de
+mandarins?&mdash;«Qui dit <span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> psychologue dit traître à la vérité»,
+voilà une opinion d'une singulière candeur. Il suffit de dire que la
+psychologie n'est pas toute la vérité. Mais la physiologie seule l'est
+encore moins. Il est tout à fait puéril de diviser les romanciers en
+psychologues, tous idiots ou charlatans, et en physiologistes, seuls
+peintres du vrai. Au fond, il y a de bons et de mauvais romanciers; et,
+parmi les bons, il y en a qui expriment surtout le monde extérieur et
+les sensations, et d'autres qui analysent de préférence les sentiments
+et les pensées; et ceux-ci ne sortent pas plus de la réalité que
+ceux-là. Me pardonnera-t-on de répéter des choses aussi banales? Mais
+c'est que pour ce brave Sandoz, la psychologie est je ne sais quoi
+d'absurde, de suranné, de ridicule, de gothique, de tout à fait en
+dehors du monde réel. Or la psychologie est tout uniment, pour les
+philosophes, l'étude expérimentale des facultés de l'esprit, et, pour le
+romancier, la description des sentiments que doit éprouver une créature
+humaine, étant donnés son caractère, son tempérament s'il y a lieu, et
+une situation particulière. Est-ce donc quelque chose de si chinois et
+de si scolastique? Il y a, pour le moins, autant de psychologie que de
+physiologie dans Balzac; il y en a plus dans Stendhal: et je ne pense
+pas pourtant que ni l'un ni l'autre se soient amusés à «dévider les
+cheveux emmêlés de la raison pure». Au fait, qu'est-ce que cela veut
+dire? <i>Adolphe</i> est aussi vrai que <i>Germinal</i>, et même <i>Indiana</i> que
+<i>Nana</i>. <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> Ce ne sont pas les mêmes personnages ni le même point
+de vue, voilà tout. Il est très juste de dire que «physiologie,
+psychologie, cela ne signifie rien», qu'on ne saurait les séparer
+absolument, et que celle-ci est le prolongement de celle-là (le
+caractère dépendant du tempérament et quelquefois du milieu, et tout
+sentiment ayant son point de départ dans une sensation). Seulement il y
+a des êtres primitifs chez qui ce prolongement n'est presque rien, et
+d'autres plus raffinés chez qui ce prolongement est presque toute la
+vie. Dans ce dernier cas, je ne vois pas pourquoi il serait interdit de
+sous-entendre une partie des origines physiologiques de l'état d'âme et
+d'esprit qu'on veut analyser, et de faire de cette analyse son objet
+principal. M. Paul Bourget, en écrivant <i>Un crime d'amour</i>, est resté en
+pleine réalité. Et on est tenté parfois de trouver cette étude du réel
+invisible aussi attachante que celle du visible réel. Sandoz rapetisse
+étrangement le domaine de l'art, et, ce qu'il y a de curieux, c'est que
+cet enragé croit l'agrandir! Ah! que le monde est donc plus vaste, plus
+profond, plus varié et plus amusant qu'il ne le voit! Et que les états
+de certaines âmes sont plus intéressants en eux-mêmes que les événements
+extérieurs qui les «conditionnent»! J'ai peur que le bon Sandoz n'ait
+jamais vu que la surface grossière de la vie et son écorce. Je suis
+charmé que le naturalisme soit venu: il a fait une besogne utile et
+peut-être nécessaire; mais quelle horreur et quel ennui, <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> Dieu
+juste! s'il n'y avait plus au monde que des romanciers naturalistes!
+Déjà même le naturalisme paraît «dater», est presque aussi vieux que le
+romantisme: tout va si vite aujourd'hui! Et parmi les naturalistes il
+n'y a guère que M. Zola qui m'attire encore; mais ce qui est vivant en
+lui, ce n'est pas son naturalisme, c'est lui-même.</p>
+
+
+<p class="section">II.</p>
+
+<p>Ce que je vois de plus clair dans la déclaration de principes un peu
+trouble de Zola-Sandoz, c'est qu'il aspire à mettre dans ses romans plus
+de vérité qu'on n'avait fait avant lui. Or, à chaque livre nouveau du
+puissant romancier, je doute davantage qu'il y ait réussi. N'est-ce pas
+M. Zola lui-même qui, bien inspiré ce jour-là, a dit que l'art était «la
+réalité vue à travers un tempérament»? Eh bien, son &oelig;uvre est
+assurément de celles où la réalité se trouve le plus profondément
+transformée par le tempérament de l'artiste. Son observation est souvent
+vision; son réalisme, poésie sensuelle et sombre. Notez que ce sont là
+des constatations et non point des reproches. Si M. Zola ne fait pas
+toujours ce qu'il croit faire, je m'en réjouis, car ce qu'il fait est
+magnifique et surprenant. Voyez comment, dans son dernier roman, un
+drame tout moral et tout intime se tourne <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> peu à peu en un poème
+symbolique, grandiose et tout matériel.</p>
+
+<p>L'histoire, la voici en deux mots. Le peintre Claude Lantier, génie
+novateur et incomplet, rencontre sur son chemin une fille charmante,
+Christine, qui l'adore et lui est passionnément dévouée. Il l'aime un
+temps, puis est repris par la peinture, se détache de sa compagne, la
+fait horriblement souffrir sans le savoir, et, après des années
+d'efforts douloureux et d'essais avortés, convaincu enfin et désespéré
+de son impuissance, se pend devant son grand tableau inachevé.&mdash;Le
+milieu où se déroule le drame, c'est le monde des artistes (peintres,
+sculpteurs, hommes de lettres).&mdash;L'époque, c'est la fin du second
+empire.</p>
+
+<p>La date même de l'action nous fait déjà soupçonner que les théories de
+Sandoz ne seront pas aussi rigoureusement appliquées ici que se
+l'imagine M. Zola. C'est bien loin, le second empire. Et M. Zola s'est
+enlevé le droit d'en sortir. Il n'y a pas d'exemple qu'un écrivain se
+soit chargé de plus de chaînes et enfermé dans une prison plus étroite
+que ce superbe romancier. Balzac, du moins, ne s'est jamais interdit les
+sujets immédiatement contemporains et n'a découvert qu'après coup et sur
+le tard le plan de <i>la Comédie humaine</i>. Mais M. Zola est captif d'une
+doctrine, captif d'une époque, captif d'une famille, captif d'un plan.
+Il semble que la meilleure condition pour écrire des romans vrais, ce
+soit de <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> vivre en pleine réalité actuelle et de laisser les
+sujets vous venir d'eux-mêmes: M. Zola vit depuis des années loin de
+Paris, en ermite, dans une solitude farouche. Il ne voit plus rien,
+n'entend plus rien. Le monde a changé en seize ans: lui ne bouge; il ne
+lève plus de dessus son papier à copie sa face congestionnée. Il ne
+songe même plus à regarder par-dessus la haie que font autour de lui les
+Rougon-Macquart. Il a sa tâche, qu'il accomplira. Il faut qu'il mène
+jusqu'au bout «l'histoire naturelle et sociale d'une famille sous le
+second empire». Il faut qu'il épuise toutes les classes, toutes les
+conditions, toutes les professions. Après les artistes, il «fera» les
+paysans; après les paysans, les soldats, et ainsi de suite. Pour
+documents il n'a (car il s'agit toujours, ne l'oubliez pas, du second
+empire) que les souvenirs et les impressions de sa jeunesse, des
+impressions nécessairement incomplètes et effacées ou déformées par le
+temps. Et ce reclus, cet homme de cabinet qui s'impose des «matières» à
+mettre en romans, c'est lui qui vient nous parler d'observation directe,
+scientifique, de vérité intégrale, implacable, et autres rengaines! Je
+sais bien que, grâce à Dieu, sa puissante imagination vivifie ses
+vieilles notes et ses souvenirs défraîchis et qu'il invente
+terriblement! Alors, qu'il avoue donc enfin que ses romans, s'ils sont
+aussi «vrais» que tant d'autres, ne le sont guère plus, et que le
+naturalisme est une bonne plaisanterie; car ou il n'est rien, ou il est
+à peu près <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> aussi vieux que le monde. Mais M. Zola ne l'avouera
+jamais; il mourra sans l'avouer.</p>
+
+<p>Pour en revenir à <i>l'&OElig;uvre</i>, si les artistes qu'on nous y montre ont
+peut-être les allures et le langage de ceux du second empire, ils
+ressemblent assez peu à ceux d'aujourd'hui. Ce sont des animaux
+disparus, des types reconstitués. Ils sont, dans leur genre, aussi
+éloignés de nous que les artistes chevelus et romantiques de 1830. Ils
+ont tous l'air de fous. Ils ont des gestes et des attitudes de maçons et
+de terrassiers allumés. Ils ne peuvent dire une phrase sans y mettre un
+«nom de D...». Ils vocifèrent, ils «gueulent» tout le temps. Ils ont une
+fausse simplicité, une fausse grossièreté, un faux débraillé, une
+outrance bête, qui nous sont aujourd'hui insupportables. Ils parlent
+peinture ou littérature avec les mêmes cris, les mêmes tapes sur
+l'épaule, les mêmes yeux hors de la tête, et presque le même style que
+les ouvriers zingueurs discutant de leur métier dans la noce à Coupeau,
+ou qu'un garçon de l'abattoir expliquant les finesses de son art devant
+le comptoir d'un marchand de vin. «...Bongrand l'arrêtait par un bouton
+de son paletot en lui répétant que cette sacrée peinture était un métier
+du tonnerre de Dieu.»&mdash;«Ça y est, mon vieux, crève-les tous!... Mais tu
+vas te faire assommer.»&mdash;«Nom de Dieu...! si je ne fiche pas un
+chef-d'&oelig;uvre avec toi, il faut que je sois un cochon.»&mdash;«Tiens! le
+père Ingres, tu sais s'il me tourne sur le c&oelig;ur, celui-là, avec sa
+peinture <span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> glaireuse? Eh bien, c'est tout de même un sacré
+bonhomme, et je le trouve très crâne, et je lui tire mon chapeau, car il
+se fichait de tout, il avait un dessin du tonnerre de Dieu, qu'il a fait
+avaler de force aux idiots qui croient aujourd'hui le comprendre. Après
+ça, entends-tu? ils ne sont que deux, Delacroix et Courbet. Le reste,
+c'est de la fripouille.» Je ramasse ces perles sans les choisir. Le ton
+de la conversation est, dans <i>l'&OElig;uvre</i>, sensiblement le même que dans
+<i>l'Assommoir</i>. Et tous ces sauvages qui parlent de conquérir, d'avaler
+Paris ont, avec leurs façons de rouliers, des trésors inouïs de candeur.
+D'où sortent-ils? Où M. Zola les a-t-il rencontrés? Je le préviens que
+ce n'est plus cela du tout, les peintres d'à présent. Son roman est d'un
+homme qui n'a pas mis les pieds dans un atelier depuis quinze ans.
+C'était ainsi autrefois? À la bonne heure. M. Zola ressuscite les hommes
+des anciens temps. Il fait presque des «romans historiques»&mdash;tout comme
+Walter Scott, ô honte!</p>
+
+<p>Ainsi l'observation directe et récente des milieux fait évidemment
+défaut dans <i>l'&OElig;uvre</i>. Vous pensez bien que vous n'y trouverez pas
+davantage l'observation des mouvements de l'âme, l'odieuse psychologie.
+Pourtant la souffrance d'un artiste inégal à son rêve, la souffrance
+d'une femme intelligente et tendre qui sent que son compagnon lui
+devient étranger, que quelque chose le lui prend, ce divorce lent de
+deux êtres qui s'aimaient et qui n'ont rien, du reste, à se <span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span>
+reprocher l'un à l'autre..., ce sont là des douleurs d'une espèce rare
+et délicate, des nuances de sentiments dont la notation eût été des plus
+intéressantes. Songez un peu à ce que fût devenu un sujet pareil entre
+les mains de M. Paul Bourget, et vous verrez ce que je veux dire. Tout
+au moins l'auteur eût-il pu marquer avec plus de finesse les progrès du
+détachement de Claude et du martyre de Christine. Cette lutte de
+l'artiste et de la femme, Edmond et Jules de Goncourt nous l'ont
+racontée, avec un dénouement inverse: chez eux, c'est la femme qui tue
+son compagnon; mais voyez, dans <i>Manette</i> et dans <i>Charles Demailly</i>,
+combien les étapes sont nombreuses et comment est graduée l'histoire du
+supplice de Charles et de l'abrutissement de Coriolis. Rien de tel dans
+<i>l'&OElig;uvre</i>. Claude aime Christine, puis est ressaisi tout entier par
+son art: c'est aussi simple que cela. Trois ou quatre signes sensibles
+de ce détachement: le jour de leur mariage (il y a des années qu'ils
+sont ensemble), il ne songe pas à la traiter en mariée; il se laisse
+entraîner chez Irma Bécot; il fait poser Christine pour son grand
+tableau et oublie de l'embrasser après la pose. Voilà toutes les étapes.
+Le drame est aussi simple que s'il se passait dans un ménage d'ouvriers
+et si la cause du mal était le jeu ou la boisson. Christine et Claude
+sont bien des «bonshommes physiologiques» et ne sont que cela. Ici
+encore je n'ose pas dire que c'est dommage, et je ne fais que constater.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> Car voici éclater le génie particulier de M. Émile Zola, le don
+de la vision concrète et démesurée, le don de l'outrance expressive et
+l'abominable tristesse en face des choses. Tout se matérialise et
+s'exagère. Claude Lantier n'est pas seulement un artiste incomplet:
+c'est un malade, et qui a tout l'air d'un imbécile. Son impuissance est
+surtout physique. «Il s'énervait, ne voyait plus, n'exécutait plus, en
+arrivait à une véritable paralysie de la volonté. Étaient-ce donc ses
+yeux, étaient-ce ses mains qui cessaient de lui appartenir, dans le
+progrès des lésions anciennes qui l'avait inquiété déjà?» Au reste,
+presque tous les artistes et les littérateurs ont, dans ce livre, des
+attitudes tordues ou écrasées d'athlètes, de cariatides, de damnés de
+Michel-Ange. L'effort de la production devient une espèce de lutte à
+main plate, le combat de Jacob avec l'Ange dans une foire de banlieue.
+C'est un «caleçon» que l'Idéal propose à ces hercules et qu'ils
+ramassent en faisant des effets de muscles.&mdash;Claude Lantier n'est pas
+seulement un artiste contesté et poursuivi par la malchance: c'est un
+martyr. Manet, Monet et Pissarro sont des heureux et des vainqueurs à
+côté de lui. Il n'a pas même un jour de consolation, d'espoir, de
+demi-réussite. M. Zola l'écrase sous une impuissance absolue et sous un
+malheur absolu.&mdash;Et Claude Lantier n'est pas seulement un artiste
+amoureux de son art: c'est un possédé de la peinture, un fou, un
+démoniaque en qui la passion unique a étouffé tout <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> sentiment
+humain. Il torture sa femme. Ce peintre qui, le pinceau à la main, est
+hanté de l'image de la chair, renonce à celle de Christine, ce qui est
+assez peu croyable. Il est mauvais mari. Il est mauvais père. Il a des
+brutalités atroces. «Ah! ma chère, dit-il à Christine, tu n'es plus
+comme là-bas, quai de Bourbon. Ah! mais, plus du tout!... C'est drôle,
+tu as eu la poitrine mûre de bonne heure... Non, décidément, je ne puis
+rien faire avec ça... Ah! vois-tu, quand on veut poser, il ne faut pas
+avoir d'enfants.»&mdash;Son enfant mort, il n'a rien de plus pressé que de
+faire le portrait du pauvre petit hydrocéphale, ce qui est bien, et de
+le présenter au Salon, ce qui est mieux. Claude Lantier est à ce point
+le Raté, l'Impuissant, le Possédé, le Pas-de-Chance, qu'il en devient
+monstrueux et que nous sommes enchantés de voir se pendre enfin cet
+Arpin-Prométhée de la peinture impressionniste.&mdash;De même, pour que
+Christine soit bien complètement la victime de cette victime, pour
+quelle ne puisse avoir aucun refuge dans sa souffrance, elle sera
+mauvaise mère, elle ne sera qu'amante, et sa douleur essentielle sera
+d'être frustrée des embrassements de Claude.</p>
+
+<p>Voyez-vous maintenant pourquoi M. Zola a fait de son héros un peintre?
+C'est sans doute que la peinture l'a toujours intéressé et que les
+théories, les vues, les pressentiments des peintres du «plein air»
+valaient la peine d'être exprimés dans un roman. Mais c'est surtout que
+le métier de son héros permettait <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> à M. Zola de rendre sensible
+aux yeux le drame qu'il voulait conter. La cause du commun supplice de
+Claude et de Christine pouvait ainsi revêtir une forme concrète. La
+cruelle maîtresse du mari et l'ennemie mortelle de l'épouse, c'est une
+femme, c'est cette femme nue que Claude s'obstine à dresser au milieu de
+sa toile, en plein paysage parisien. Double duel à mort entre le peintre
+et cette image qui résiste, qui ne veut pas se laisser peindre comme il
+la voit, et qui pourtant l'attire et le retient invinciblement, et,
+d'autre part, entre cette femme peinte et la femme de chair. C'est
+vraiment une tragédie à trois personnages, celui qui s'étale sur la
+toile vivant d'une vie aussi réelle que les deux autres. À un moment,
+Claude enfonce un couteau dans la gorge de l'image peinte, comme on
+ferait à une femme méchante. C'est avec sa seule nudité que Christine
+lutte contre l'ennemie nue. Elle combat cette femelle en femelle. Vous
+vous rappelez la dernière scène de ce drame charnel. Claude, cette
+nuit-là, a passé une heure à regarder l'eau du haut du pont des
+Saints-Pères; il est enfin rentré; mais, à peine couché, il s'est
+échappé du lit. Christine le trouve dans l'atelier, au haut de son
+échelle, une bougie au poing s'acharnant comme un aliéné sur son grand
+tableau. Et, sous sa main fiévreuse, le ventre de la femme devient un
+astre, éclatant de jaune et de rouge purs, splendide et hors de la
+vie... Elle semble faite de métaux, de gemmes et de marbres... comme
+l'idole <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> d'une religion inconnue. «Oh! viens! viens!» dit
+Christine. Et lui: «Non, je veux peindre, j'appartiens à l'art, au dieu
+farouche: qu'il fasse de moi ce qu'il voudra!&mdash;Mais je suis vivante,
+moi! et elles sont mortes, les femmes que tu aimes.» Et Christine
+s'enlace à lui, s'écrase contre lui, l'emporte comme une proie... Elle
+le force à blasphémer. «Dis que la peinture est imbécile.&mdash;La peinture
+est imbécile.» Mais bientôt, quand Christine est endormie, une voix
+appelle Claude. C'est elle, la femme mystérieuse et terrible, la sirène
+au ventre de joyaux. Elle l'appelle trois fois; «Oui, oui, j'y vais.» Et
+Christine, à l'aube le trouve pendu devant l'idole, devant l'ennemie,
+comme un amant désespéré qui s'est tué aux pieds de sa maîtresse.</p>
+
+<p>Les dernières pages sont lugubres: l'enterrement de Claude, un jour de
+pluie, dans le misérable cimetière neuf, pelé, lépreux, avec des
+terrains vagues et, au-dessus, la ligne du chemin de fer. Tandis qu'on
+enterre Claude, on brûle, dans un coin, un tas de vieilles bières
+pourries. Et la lamentation de Sandoz s'élève; car l'artiste triomphant
+est aussi triste que l'artiste vaincu; il doute de son &oelig;uvre, il
+doute de tout, et le livre finit par un chant de désespoir. Ce roman de
+l'artiste est aussi funèbre que le roman de la courtisane, de l'ouvrier
+ou du mineur.</p>
+
+<p>C'est donc toujours la même chose, et je ne m'en plains pas. Vous
+trouverez là des figures de second plan pétries d'un pouce puissant:
+Chêne, Mahoudeau, <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> Jory, Bongrand. Vous trouverez les deux
+personnages qui sont dans presque tous les romans de M. Zola: une
+créature en qui éclate et s'épanouit la bestialité humaine, une
+«mouquette»: Mathilde, l'herboriste; et une créature qui représente la
+souffrance imméritée: le petit Jacques. Vous trouverez même des pages
+apaisées et presque gracieuses: Christine recueillie, par une nuit
+d'orage, dans l'atelier de Claude, ou l'idylle parisienne et bourgeoise
+du ménage de Sandoz. Vous trouverez aussi deux ou trois scènes qui ne
+sont peut-être que mélancoliques: celle où Dubuche, l'homme qui a fait
+un riche mariage, passe sa journée, dans le morne château où il est
+méprisé des valets, à envelopper de couvertures et à suspendre à un
+petit trapèze ses deux petits enfants rachitiques, et le dîner où le
+brave Sandoz a le sentiment amer de la dispersion et de la mort des
+amitiés de jeunesse...</p>
+
+<p>Mais plutôt vous trouverez, presque à chaque page, une tristesse
+affreuse, une violence de vision hyperbolique qui accable et fait mal.
+Nul n'a jamais vu plus tragiquement tout l'extérieur du drame humain. Il
+y a du Michel-Ange dans M. Zola. Ses figures font penser à la fresque du
+<i>Jugement dernier</i>. J'attends avec impatience son prochain cauchemar.
+S'il ne sort de Médan, il finira par des livres d'un naturalisme
+apocalyptique, qui pourront, d'ailleurs, être fort beaux.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> LE RÊVE.</h2>
+
+
+<p>Ce que je vais vous raconter est tiré des <i>Rougon-Macquart</i>, histoire
+naturelle et sociale d'une famille sous le second empire.</p>
+
+<p>«Il y avait une fois une petite fille qui était très belle et très
+bonne et qui à cause de cela s'appelait Angélique.</p>
+
+<p>Angélique n'avait pas de parents. Une nuit qu'il tombait de la neige,
+elle avait été recueillie par un monsieur et une dame qui s'appelaient
+Hubert et Hubertine.</p>
+
+<p>Hubert et Hubertine étaient chasubliers, c'est-à-dire qu'ils faisaient
+des chasubles pour les messieurs prêtres, et aussi des chapes, des
+étoles et des bannières.</p>
+
+<p>Hubert et Hubertine n'avaient pas d'enfants, et ils ne pouvaient pas
+s'en consoler, et c'est pour cela qu'ils avaient adopté la petite
+Angélique.</p>
+
+<p>Hubert et Hubertine habitaient une maison très vieille, tout contre la
+cathédrale.</p>
+
+<p>Angélique voyait donc la cathédrale de sa fenêtre et cela l'amusait
+beaucoup. Et elle aimait surtout un vitrail qui représentait saint
+Georges.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> «Il y avait aussi près de la maison un grand champ, qui
+s'appelait le Clos-Marie, traversé par une petite rivière, qui
+s'appelait la Chevrotte.</p>
+
+<p>«Et Angélique aimait beaucoup à se promener au bord de la Chevrotte.</p>
+
+<p>«Angélique lisait souvent la <i>Vie des saints</i>, et les miracles la
+ravissaient, mais ne l'étonnaient point.</p>
+
+<p>«Elle était persuadée qu'elle épouserait un jour un prince.</p>
+
+<p>«Un jour, en faisant sécher du linge au bord de la Chevrotte, elle
+rencontra un peintre-verrier qui était beau, beau, beau.</p>
+
+<p>«Elle comprit qu'il l'aimait, et elle se mit à l'aimer, car il
+ressemblait au saint Georges du vitrail.</p>
+
+<p>«Or, ça n'était pas un peintre-verrier, mais le fils de monseigneur
+l'évêque.</p>
+
+<p>«Parce que monseigneur, avant d'être évêque, avait été marié et avait eu
+un fils.</p>
+
+<p>«Or, ce beau jeune homme s'appelait Félicien XIV, et il était prince, et
+il était riche, riche, riche. Il avait peut-être bien cinquante
+millions.</p>
+
+<p>«Et, comme Angélique l'aimait, elle trouvait tout naturel de l'épouser,
+quoiqu'elle ne fût qu'une petite fille très pauvre et sans parents.</p>
+
+<p>«Et Félicien aussi aurait bien voulu être le mari d'Angélique; mais
+monseigneur l'évêque lui dit qu'il ne le lui permettrait jamais.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> «Un jour Angélique alla à la cathédrale, et elle se cacha dans
+un petit coin pour attendre monseigneur, et quand elle le vit, elle se
+jeta à ses pieds et pleura beaucoup, et elle le supplia de permettre ce
+mariage.</p>
+
+<p>«Mais monseigneur, qui était très sévère et qui avait un grand nez,
+répondit: «Jamais!»</p>
+
+<p>«Et Angélique fut très malheureuse.</p>
+
+<p>«Alors Hubert et Hubertine lui dirent que Félicien ne l'aimait plus, et
+qu'il allait épouser une belle demoiselle des environs.</p>
+
+<p>«Et ils dirent à Félicien qu'Angélique l'avait oublié, et ils le
+prièrent de ne plus venir la voir.</p>
+
+<p>«Et Angélique fut malade, très malade.</p>
+
+<p>«Si malade qu'on crut qu'elle allait mourir, et que monseigneur eut
+pitié d'elle et vint lui-même lui donner l'extrême-onction.</p>
+
+<p>«Et monseigneur promit que, si elle guérissait, il lui donnerait son
+fils.</p>
+
+<p>«Angélique guérit, et elle épousa le prince Félicien XIV.</p>
+
+<p>«Mais le jour même de ses noces, comme elle sortait de la messe, elle
+mourut, sans s'en apercevoir, en embrassant son mari.»</p>
+
+<p>Ceci est un conte bleu, tout ce qu'il y a de plus bleu. Et certes M.
+Zola, ayant conté tant de contes noirs, avait bien le droit d'écrire un
+conte bleu. Seulement il fallait l'écrire comme un conte bleu.</p>
+
+<p>Oserai-je dire que ce n'est pas précisément ce <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> qu'a fait M.
+Émile Zola? Au reste, le pouvait-il faire? Et méritait-il de le pouvoir?
+Eût-il été d'un bon exemple que Dieu permît à l'auteur de <i>Pot-Bouille</i>
+et de <i>Nana</i> de raconter innocemment une histoire innocente? Des
+journaux avaient pris soin de nous avertir que cette fois M. Zola serait
+chaste. Mais ne l'est pas qui veut. Lisez le <i>Rêve</i>, et vous verrez que
+ce conte ingénu sue l'impureté (parfaitement!) et que cette histoire
+irréelle est écrite dans le même style opaque et puissamment matériel et
+avec, les mêmes procédés de composition et de développement que la
+<i>Terre</i> ou <i>l'Assommoir</i>. L'effet est ahurissant.</p>
+
+<p>D'abord, par un scrupule admirable, l'auteur a tenu à bien marquer que
+ce conte bleu est un épisode de l'histoire des Rougon-Macquart. Il s'est
+cru obligé de rattacher sa petite vierge à cette horrible famille par
+quelque lien de parenté. Or, devinez, je vous prie, quelle mère il est
+allé lui choisir? L'immonde Sidonie de la <i>Curée</i>, l'entremetteuse du
+mariage de Renée et d'Aristide Saccard. Le doux Hubert va à Paris, à la
+recherche des parents d'Angélique. Il découvre Sidonie dans un petit
+entresol du faubourg Poissonnière, «où, sous prétexte de vendre des
+dentelles, elle vendait de tout». Il entrevoit «une femme maigre,
+blafarde, sans âge et sans sexe, vêtue d'une robe noire élimée, tachée
+de toutes sortes de trafics louches». Je sais que ce n'est rien, que
+cela ne tient que trois pages, et qu'on peut les retrancher du livre
+sans qu'il y paraisse; mais, enfin, <span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> évoquer cette Macette dans
+un conte bleu et qu'on déclare avoir voulu faire tout bleu, n'est-ce pas
+une singulière aberration d'esprit? Ou, si c'est que M. Zola ne veut pas
+avoir dressé pour rien l'arbre généalogique de ses Rougon-Macquart,
+n'est-ce pas un enfantillage un peu saugrenu?</p>
+
+<p>Par suite, ce conte bleu est, au fond, une histoire physiologique!
+L'auteur ne veut pas nous laisser oublier que, si Angélique est sage,
+c'est parce qu'elle brode des chasubles et qu'elle vit à l'ombre d'une
+vieille cathédrale, mais que, dans d'autres conditions, elle eût pu
+aussi bien être Nana. C'est dans le cloaque Rougon que ce lis plonge ses
+racines et le mysticisme d'Angélique n'est qu'une forme accidentelle de
+la névrose Macquart. Il était sans doute très important de nous le
+rappeler!... Par les nuits chaudes, Angélique, ne sachant ce qu'elle a,
+saute pieds nus sur le carreau de sa chambre. Ce qui la tourmente, ce
+sont «les désirs insconcients... (page 93), la fièvre anxieuse de sa
+puberté». Elle «devine Félicien ignorant de tout, comme elle, avec <i>la
+passion gourmande de mordre à la vie</i>». Elle «ôte ses bas, devant
+Félicien, d'une main vive» (page 124). Et elle s'enfuit, «dans sa peur
+de l'amant.» (Partout ailleurs M. Zola eût dit: «la peur du mâle»; c'est
+tout ce qu'il y a de changé ici.) Et encore (page 164): «Elle se
+donnait, dans un don de toute sa personne. («Se donner dans un don»,
+goûtez-vous beaucoup ce pléonasme?) C'était une flamme héréditaire
+rallumée <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> en elle. Ses mains tâtonnantes étreignaient le vide,
+sa tête trop lourde pliait sur sa nuque délicate. S'il avait tendu les
+bras, elle y serait tombée, ignorant tout, cédant à la poussée de ses
+veines, n'ayant que le besoin de se fondre en lui». Ou bien (243): «Un flot
+de sang montait, l'étourdissait... elle se
+retrouvait avec son orgueil et sa passion, <i>toute à l'inconnu violent de
+son origine</i>». Ou bien (page 261): «Elle triomphait, <i>dans une flambée
+de tous les feux héréditaires</i> que l'on croyait morts.» Eh oui, c'est un
+ange, mais un ange de beaucoup de tempérament! Quel drôle de conte bleu!</p>
+
+<p>Ce n'est pas tout. Hubert et Hubertine, vous vous le rappelez, se
+lamentent de n'avoir pas d'enfant, et, toutes les vingt ou trente pages,
+l'auteur nous fait entendre délicatement que ça n'est vraiment pas leur
+faute... «C'était le mois où ils avaient perdu leur enfant; et chaque
+année, à cette date, ramenait chez eux les mêmes désirs... lui tremblant
+à ses pieds... elle se donnant toute... Et ce redoublement d'amour
+sortait du silence de leur chambre, se dégageait de leur personne» (page
+143). Ou bien (page 167): «Et Hubertine était très belle encore, vêtue
+d'un simple peignoir, avec ses cheveux noués à la hâte; <i>et elle
+semblait très lasse</i>, heureuse et désespérée...» Étrange idée d'avoir
+entr'ouvert cette alcôve de quadragénaires au fond de cette idylle
+enfantine!</p>
+
+<p>Et, pendant ce temps-là, monseigneur l'évêque de Beaumont, qui a quelque
+soixante ans, tourmenté <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> dans sa chair par le souvenir de la
+femme qu'il a adorée, passe les nuits à se tordre sur son prie-Dieu avec
+«un râle affreux... dont la violence, étouffée par les tentures, effraye
+l'évêché.» Et, quand Angélique se jette à genoux devant lui, il est très
+frappé de la grâce de sa nuque, et de son odeur. «... Ah! cette odeur de
+jeunesse qui s'exhalait de sa nuque ployée devant lui! Là, il retrouvait
+les petits cheveux blonds si follement baisés autrefois. Celle dont le
+souvenir le torturait après vingt ans de pénitence avait cette jeunesse
+odorante... (page 227).» Et plus loin (page 278): «Sans qu'il se
+l'avouât, elle l'avait touché dans la cathédrale, la petite brodeuse...
+avec sa nuque fraîche, sentant bon la jeunesse»... Ah! ce n'est pas pour
+rien que cet évêque a un grand nez,&mdash;pieusement mentionné chaque fois
+que l'aristocratique prélat apparaît dans cette histoire.</p>
+
+<p>Vous ne vous méprenez point sur ma pensée, n'est-ce pas? Tous les
+passages que j'ai cités sont fort convenables, et il faut reconnaître
+que M. Zola s'est appliqué à écrire chastement. Il n'en est pas moins
+vrai que, malgré ses efforts, la préoccupation de la chair est
+peut-être, à qui sait lire, aussi sensible dans le <i>Rêve</i> que dans ses
+autres romans. La caque sent toujours le hareng. À moins que ce ne soit
+moi qui, hanté par le souvenir de cette immense priapée des
+<i>Rougon-Macquart</i>, respire, dans le <i>Rêve</i>, des parfums qui n'y sont
+pas... Mais ils y sont, j'en ai peur, Sentez vous-même.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> Ce conte bleu physiologique est par surcroît un conte bleu
+naturaliste. Il fallait des «documents», il y en a,&mdash;par grands tas.
+Outre un sommaire presque complet de la <i>Légende dorée</i>, que M. Zola a
+lue tout exprès, il a versé, pêle-mêle, tout au travers du récit des
+irréelles amours de Félicien et d'Angélique, un <i>Manuel du chasublier</i>.
+Il y a des énumérations d'outils qui témoignent à la fois d'une
+érudition et d'un scrupule (pages 54 et 55)!... Et que dites-vous de ce
+petit morceau: «Hubert avait posé les deux ensubles sur la chanlatte et
+sur le tréteau, bien en face, de façon à placer de droit fil la soie
+cramoisie de la chape, qu'Hubertine venait de coudre aux coutisses. Et
+il introduisait les lattes dans les mortaises des ensubles, etc., etc.»
+Mais il y a peut-être mieux encore. Lorsque Hubert veut adopter
+Angélique qui est une enfant trouvée, il va consulter le juge de paix.
+«M. Grandsire lui suggéra l'expédient de la tutelle officieuse: tout
+individu, âgé de plus de cinquante ans, peut s'attacher un mineur de
+moins de quinze ans, etc.. Il fut convenu qu'ils conféreraient ensuite
+l'adoption à leur pupille par voie testamentaire, etc... M. Grandsire se
+mit en rapport avec le directeur de l'assistance publique, etc.. Il y
+eut enquête, etc...» Dans un conte bleu! Dans une histoire à peu près
+aussi réelle que celle de <i>Peau-d'Âne</i> ou de <i>Cendrillon</i>! N'est-ce pas
+à hurler?</p>
+
+<p>Enfin ce conte, qui, tout en étant bleu, reste physiologique et
+documentaire, est aussi romantique et <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> épique. Il est romantique
+par le style, par l'enflure générale. Joignez ceci qu'Angélique vit de
+la vie de l'antique cathédrale, un peu comme Quasimodo dans <i>Notre-Dame
+de Paris</i>. Cette pénétration de l'âme de la jeune fille par la paix, la
+beauté, la majesté de ces vieilles pierres qui bornent son horizon est
+d'ailleurs fort bien exprimée. Il y a, là-dessus, toute une série de
+«morceaux» d'une poésie ou, mieux, d'une rhétorique abondante et
+robuste. Et le récit est épique, si l'on peut dire (comme tout ce qui
+sort de la plume de M. Zola) par la lenteur puissante, par l'énormité et
+la simplicité de la plupart des personnages,&mdash;enfin par le retour
+régulier de sortes de refrains, de <i>leit motiv</i>: descriptions de la
+cathédrale et du Clos-Marie à toutes les heures du jour et dans les
+principales circonstances de la vie d'Angélique; énumérations des
+vierges du portail de Sainte-Agnès, et discours qu'elles tiennent à la
+jeune fille, selon les cas; énumérations des ancêtres de Félicien de
+Hautec&oelig;ur et de ses aïeules, les <i>mortes heureuses</i>; énumérations
+d'outils de chasublier; douleur secrète d'Hubert et d'Hubertine;
+longueur du cou d'Angélique; nez de monseigneur, etc.</p>
+
+<p>À signaler l'emploi de plus en plus fréquent des deux adverbes
+<i>justement</i> et <i>même</i> commençant les phrases, et l'abus de certaines
+constructions que je définirais si cela en valait la peine. Une
+expression nouvelle qui revient une centaine de fois: <i>à son entour</i>,
+pour <i>autour d'elle</i> ou <i>de lui</i>. Je m'explique mal <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> la
+tendresse de M. Zola pour cet inutile provincialisme.</p>
+
+<p>Vous pensez bien que je ne reproche point à M. Zola ses procédés de
+composition et d'écriture. Ce sont les mêmes qui contribuent à la beauté
+de ses meilleurs ouvrages. Mais d'abord ils s'étalent davantage d'un
+roman à l'autre; et, plus visibles, deviennent plus fatigants. Et
+surtout ils convenaient aussi mal que possible à un sujet comme celui du
+<i>Rêve</i>. Toute la grâce de la naïve historiette disparaît. On n'a jamais
+vu fantaisie massive à ce point. C'est un conte bleu bâti en gros
+moellons. Il est vrai qu'il redevient intéressant par l'énormité de
+cette disconvenance du fond et de la forme. Sans cela, il serait
+mortellement ennuyeux.</p>
+
+<p>La conclusion, c'est que j'aime mieux tout, même la <i>Terre</i>. Au moins la
+<i>Terre</i>, c'était franc et c'était harmonieux... Il faut que M. Zola en
+prenne son parti: il ne peut pas être à la fois Zola et autre chose que
+Zola... Il lui restera toujours d'avoir écrit la <i>Conquête de Plassans</i>,
+l'<i>Assommoir</i> et <i>Germinal</i>, d'avoir puissamment exprimé les instincts,
+les misères, les ordures et la vie extérieure de la basse humanité.
+Qu'il nous abandonne les petits contes, les doux enfantillages, les
+petites bergères, les petites saintes, les princes charmants, les jolis
+riens du rêve... Qu'il n'y touche pas avec ses gros doigts. Une petite
+fille de dix ans eût beaucoup mieux raconté que lui (qui a pourtant du
+génie) l'histoire d'Angélique. Nous excluons <span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> M. Zola du
+Clos-Marie&mdash;et du mois de Marie. Ce monsieur qui a écrit de si vilaines
+choses, ma chère! fait peur aux vierges innocentes du portail de
+Sainte-Agnès... Qu'il laisse les vierges tranquilles! Nous le renvoyons
+aux Trouilles, dans l'intérêt de son talent et peut-être, je suis
+affreusement sincère, pour notre plaisir.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> PAUL BOURGET</h3>
+
+<p class="title">ÉTUDES ET PORTRAITS.</p>
+
+
+<p>M. Paul Bourget vient de publier deux volumes d'<i>Études et portraits</i>,
+avec ces sous-titres: <i>Portraits d'écrivains</i>, <i>Notes d'esthétique</i>,
+<i>Études anglaises</i>, <i>Fantaisies</i>.</p>
+
+<p>Sur Bourget critique, il me faudrait un trop grand effort pour ajouter
+quelque chose à ce que j'ai dit ici même.<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12" title="Lien vers la note 12"><span class="smaller">[12]</span></a> Mais j'ai relu avec un
+plaisir profond les notes sur l'île de Wight, sur l'Irlande et l'Écosse,
+sur les lacs anglais, sur Oxford et sur Londres, C'est à la fois
+substantiel et charmant; M. Paul Bourget fait comprendre et il fait
+sentir. Il a l'esprit d'un philosophe et d'un rêveur. Tout détail
+extérieur lui est un signe d'une kyrielle de choses cachées. Il va aux
+idées générales avec aisance et allégresse, ainsi que la chèvre au
+cytise. Mais comme, dans ce mouvement <span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> d'habitude qui le fait
+remonter continuellement d'un groupe de faits à un autre groupe, il
+arrive en un rien de temps au fin fond des choses et à des questions
+comme celle-ci: «L'univers existe-t-il en dehors de nous?» ou bien:
+«Pourquoi cet univers et non pas un autre?», il s'ensuit que sa
+philosophie aboutit volontiers au songe. Cela est peut-être inévitable.
+Quand on a bien raisonné sur les accidents, qu'on a essayé de les
+rattacher à leurs causes et de parcourir toute la série des phénomènes
+en les faisant rentrer les uns dans les autres, il se trouve qu'il y a
+encore plus de mystère et d'inconnu dans la conception générale à
+laquelle on arrive que dans l'humble sensation de laquelle on était
+parti; et ainsi la rêverie est à la fin de la contemplation de ce monde,
+comme elle était au commencement. Et c'est pourquoi les philosophes sont
+si souvent les vrais poètes.</p>
+
+<p>Résumer les impressions de M. Paul Bourget, ce serait trop long. Les
+vérifier, cela m'est tout à fait impossible. Je ne sais pas l'anglais,
+et je ne suis jamais allé en Angleterre. Je n'ai que des impressions sur
+des impressions. Je les dirai néanmoins. Il me semble que je puis ici
+parler de moi-même sans manquer à la modestie, puisque mon cas est
+évidemment celui du plus grand nombre de mes chers concitoyens.</p>
+
+<p>Mais au fait, d'ignorer complètement la langue de Shakespeare et de
+n'avoir jamais passé le détroit, <span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> est-ce bien une raison pour ne
+point connaître l'Angleterre? J'ai lu&mdash;dans des traductions&mdash;un peu de
+leur littérature de tous les temps, de Chaucer à George Elliot. J'ai
+connu quelques Anglais; j'en ai vu en voyage, où ils se conduisent en
+«hommes libres» qui usent de tous leurs droits et où leurs façons
+manquent un peu de grâce et de moelleux. J'ai lu les <i>Notes sur
+l'Angleterre</i> de M. Taine, les livres de M. Philippe Daryl, enfin les
+<i>Études anglaises</i> de M. Paul Bourget. Je sais donc quelles images de
+l'Angleterre se sont imprimées dans des intelligences plus puissantes
+que la mienne, mais, après tout, de même race et de même culture. Que
+m'apprendrait de plus, je vous prie, un voyage ou même un séjour à
+Londres ou au bord des lacs d'Écosse! Ce qui pourrait m'arriver de
+mieux, ce serait justement de voir ce pays comme M. Daryl, M. Bourget et
+M. Taine. Je n'ai donc nul besoin d'y aller. Croyez que je vous parle
+très sérieusement.</p>
+
+<p>La voici en quelques lignes, mon Angleterre.</p>
+
+<p>Axiome essentiel, tout gonflé d'innombrables conséquences:&mdash;Tout ce qui
+se fait en Angleterre est, d'une façon générale, exactement le
+<i>contraire</i> de ce qui se fait en France. Notez que cela creuse un plus
+vaste abîme entre les Anglais et nous qu'entre nous et, par exemple, la
+Chine; car la Chine, c'est seulement <i>autre chose</i>.</p>
+
+<p>Principaux signes caractéristiques: race sanguine, rosbif, gin, thé,
+orgueil insulaire, sport, canotage, <span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> <i>lawn-tennis</i>, la plus
+puissante aristocratie du monde, <i>keepseakes</i>, <i>home</i>, parlementarisme,
+loyalisme, politique féroce, respect du passé, esthètes, sentiment
+religieux, bible, armée du salut, dimanche anglais, hypocrisie anglaise,
+etc.;</p>
+
+<p>Pays des antithèses. Antithèses étranges et profondes, plus profondes
+qu'ailleurs, ou plus sensibles, ou plus souvent rencontrées:</p>
+
+<p>Entre le soleil et la pluie ou le brouillard, entre les paysages de
+gares, de docks, d'usines et de mines et les paysages de bois, de lacs
+et de pâturages;</p>
+
+<p>Entre le passé et le présent, qui partout se côtoient, dans les
+institutions, dans les m&oelig;urs, dans les édifices;</p>
+
+<p>Entre la richesse formidable et l'épouvantable misère;</p>
+
+<p>Entre le sentiment inné du respect et l'attachement inné à la liberté
+individuelle;</p>
+
+<p>Entre la beauté des jeunes filles et la laideur des vieilles femmes;</p>
+
+<p>Entre l'austérité puritaine et la brutalité des tempéraments;</p>
+
+<p>Entre le don du rêve et le sens pratique, l'âpreté au travail et au
+gain;</p>
+
+<p>Entre les masques et les visages, etc.</p>
+
+<p>Pays des <i>bars</i>, des <i>cars</i>, des <i>outsiders-coachs</i> et des
+<i>bow-windows</i>. (Rien comme chez nous, vous dis-je!) Pays où la rencontre
+d'une jeune fille des rues, fait déborder du c&oelig;ur corrompu d'un
+Parisien des effusions <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> comme celle-ci: «Où vas-tu, <i>girl</i>
+Anglaise de dix-sept ans?... De passants en passants tu erres, quasi
+candide, point effrontée, point brutale, et à celui qui te renvoie moins
+durement que les autres, tu demandes de quoi boire une goutte
+d'eau-de-vie; et tout à l'heure, je pourrai te voir debout auprès du
+comptoir d'un bar, au milieu d'autres filles, jeunes et douces comme
+toi, parmi des hommes en haillons, et ton visage d'ange exprimera un
+plaisir naïf tandis que tu videras un large verre de brandy. Puis, tu
+reprendras ta marche sur le trottoir de plus en plus vide. Où t'en
+vas-tu, petite <i>girl</i>?»</p>
+
+<p>Vous voyez bien que je connais l'âme de l'Angleterre! Et quant à ses
+paysages, après avoir lu les descriptions de M. Paul Bourget, je les
+connais aussi. Je les vois très nettement. Et je les vois plus beaux
+qu'ils ne sont,&mdash;si beaux que je ne les visiterai jamais: j'aurais trop
+peur d'un mécompte.</p>
+
+<p>Il y a un passage du saint auteur de l'<i>Imitation</i> que je cite souvent,
+parce qu'il me console de mon ignorance de sédentaire, parce qu'il
+m'empêche d'être dévoré de la plus noire envie quand je pense à ceux qui
+ont le courage de voyager et de changer d'horizon, comme l'auteur de
+<i>Cruelle Énigme</i>. Car il est inouï, ce Bourget. Jamais à Paris! Tout le
+temps à Oxford ou à Florence, quand il n'est pas à Grenade ou à
+Sélinonte! Il est le psychologue errant. Le vrai Touranien, c'est lui,
+et non pas Jean Richepin!</p>
+
+<p>Voici donc ce passage de l'<i>Imitation</i>. Il est dans <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> cet
+admirable chapitre XX du livre I<sup>er</sup>, qui contient toute sagesse: «Que
+pouvez-vous voir ailleurs que vous ne voyiez où vous êtes? Voilà le
+ciel, la terre, les éléments. Or c'est d'eux que tout est fait. Où que
+vous alliez, que verrez-vous qui soit stable sous le soleil? Vous croyez
+peut-être vous rassasier; mais vous n'y parviendrez jamais. Quand vous
+verriez toutes choses à la fois, que serait-ce qu'une vision vaine?»</p>
+
+<p>Quel baume et quel calmant que ces saintes paroles! Comme elles font
+sentir l'inutilité des chemins de fer et des steamers! Il ne m'est
+arrivé qu'une fois de me déplacer notablement pour aller voir un paysage
+original: celui de Boghari en Algérie, si vous voulez le savoir. J'en
+avais lu la description dans Eugène Fromentin. J'ai voulu vérifier.
+Douze heures de diligence en partant de Blidah! Je sais bien qu'on voit
+quelquefois des singes en traversant le défilé de la Chiffa; mais
+l'auteur de l'<i>Imitation</i> me ferait remarquer qu'ils sont parfaitement
+semblables à ceux du Jardin des Plantes. On arrive à la nuit. On couche
+dans une auberge fort incommode, au pied de la colline fauve et nue, aux
+luisants de faïence, où se tasse la petite ville arabe. J'éprouvai si
+douloureusement cette nuit-là l'angoisse absurde, mystérieuse, d'être si
+loin de «chez moi», sous un ciel qui ne me connaissait pas, parmi des
+gens qui ne parlaient pas ma langue et qui n'avaient pas le cerveau fait
+comme le mien, que je sortis par la fenêtre pour attendre la <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span>
+diligence qui repartait à trois heures du matin. Je n'avais rien vu du
+tout, et j'éprouvais un désir fou de m'en aller. Mais la diligence
+n'était pas encore là... Je sentais autour de moi la solitude démesurée.
+J'entendais dans le lointain des aboiements épouvantables, et je vis
+dévaler du haut de la colline fauve, à grandes enjambées, des formes
+blanches... J'eus peur, pourquoi ne le dirais-je pas? et je rentrai par
+la fenêtre. Le lendemain et le surlendemain, je vis Boghari, les
+Ouled-Naïls, Bougzoul, le désert; je fis un très mauvais déjeuner sous
+la tente, chez le caïd des Ouled-Anteurs, je crois, près d'une colline
+couleur de cuir fraîchement tanné, tachée de lentisques, et où il y
+avait des aigles. Puis, comme c'était un peu trop, pour mon coup
+d'essai, de huit heures de cheval, je restai en arrière, je m'égarai
+complètement dans une vilaine et interminable forêt de chênes-liège, et,
+c'est par miracle que je pus rejoindre mes compagnons. Je me souviens
+d'un carrefour où j'hésitai longtemps. J'étais persuadé que je prenais
+le mauvais chemin. Je le suivis tout de même, convaincu que, si je
+prenais l'autre, ce serait celui-là le mauvais. Et le mauvais chemin,
+c'était toute la nuit passée dehors. Notez qu'il pleuvait à torrents
+dans ce pays où il ne pleut jamais... Eh bien! je me suis, sans doute,
+figuré depuis que j'avais fait le plus adorable voyage, et je le raconte
+quelquefois en coupant mon récit décris d'admiration ou de plaisir:
+mais, quand je rentre en moi-même et que je tâche <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> d'être
+sincère, je sens très bien que, ce coin du Sahara, c'est à travers le
+livre de Fromentin que je le revois, non à travers mes propres
+souvenirs; je sens que ce voyage <i>n'a rien ajouté</i> à la vision que
+j'apportais avec moi, et que mes yeux ont, sans le savoir, conformé la
+réalité à cette vision.</p>
+
+<p>Depuis, je ne voyage plus. J'enviais autrefois Pierre Loti, qui mourra
+comme moi, mais qui aura, durant sa vie, habité toute une planète,
+tandis que je n'aurai été l'habitant que d'une ville, ou tout au plus
+d'une province. Je suis revenu de ce sentiment déraisonnable. Qu'importe
+que je n'aie point parcouru toute la planète Terre, puisqu'en tout cas,
+je n'en puis sortir, ni parcourir toutes les planètes et les étoiles?...
+Il y a quelque part un grand verger qui descend vers un ruisseau bordé
+de saules et de peupliers. C'est, pour moi, le plus beau paysage du
+monde, car je l'aime et il me connaît. Cela me suffit. À quoi bon aller
+chercher, bien loin, d'autres paysages, puisque ces paysages, même
+imaginés d'après les livres, c'est-à-dire plus beaux qu'ils ne sont, me
+font moins de plaisir que celui-là?</p>
+
+<p>Je confesse qu'au fond, ce que j'oppose là aux belles curiosités
+sentimentales et intellectuelles de M. Paul Bourget, ce n'est qu'un
+instinct, un instinct très humble et très «peuple». Mais c'est dans ces
+instincts-là que gisent les grandes énergies humaines. S'il faut tout
+dire, cet attachement étroit et aveugle à la terre natale, cette
+incuriosité de paysan, <span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> me font considérer avec un peu
+d'étonnement l'extraordinaire prédilection de M. Paul Bourget pour les
+Anglais. Décidément, il les aime trop. Oh! je m'explique très bien cette
+tendresse. M. Paul Bourget est pris à la fois par ce qu'il y a de plus
+noble en lui&mdash;et, si j'ose dire, d'un peu frivole. Il les aime comme le
+peuple le plus <i>sérieux</i> d'allures, le plus préoccupé de morale,&mdash;et
+aussi comme celui qui a le plus complètement réalisé son rêve de la vie
+élégante et riche. Mais, j'ai beau faire, quand j'y réfléchis, trop de
+choses me déplaisent chez eux. Je vois que c'est le peuple le plus
+rapace et le plus égoïste du monde; celui où le partage des biens est le
+plus effroyablement inégal, et dont l'état social est le plus éloigné de
+l'esprit de l'Évangile, de cet Évangile qu'il professe si haut; celui
+chez qui l'abîme est le plus profond entre la foi et les actes; le
+peuple protestant par excellence, c'est-à-dire le plus entêté de ce
+mensonge de mettre de la raison dans les choses qui n'en comportent
+pas... Nous sommes, certes, un peuple bien malade; mais, tout compte
+fait, nous avons infiniment moins d'hypocrisie dans notre catholicisme
+ou dans notre incroyance, dans nos m&oelig;urs, dans nos institutions, même
+dans notre cabotinage ou dans nos folies révolutionnaires. Surtout nous
+n'avons pas cette dureté et cet affreux orgueil. Le Français qui met le
+pied dans Londres sent peser sur lui le mépris de tout ce peuple. Ce
+mépris, tous leurs journaux le suent... Comment donc aimer qui <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span>
+nous traite ainsi? Tant d'estime et d'admiration en échange de tant de
+dédain, c'est vraiment trop d'humilité ou trop de détachement. Ce n'est
+pas le moment, quand presque tous les peuples se resserrent sur
+eux-mêmes et nous observent d'un &oelig;il haineux, ce n'est pas le moment
+de nous piquer de leur rendre justice, ni de nous épancher sur eux en
+considérations sympathiques. Je ne suis cosmopolite ni par ma vie ni par
+mon esprit ou mon c&oelig;ur. Pourquoi le serais-je? Pour la vanité de
+comprendre le plus de choses possible? Passons-nous de cette vanité-là.
+Soyons inintelligents, et n'aimons que qui ne nous hait point, du moins
+pour un temps. Nous aimerons tous les peuples dans un monde meilleur.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> JEAN LAHOR (HENRI CAZALIS).</h3>
+
+<p>Le bouddhisme est la plus vieille des philosophies&mdash;et la plus nouvelle.
+La conception du monde et de la vie que se sont formée, il y a trois ou
+quatre mille ans, les solitaires des bords du Gange, voilà que beaucoup
+d'entre nous y sont revenus et qu'elle convient parfaitement à l'état de
+nos âmes. Car, voyez-vous, c'est encore ce que l'humanité a trouvé de
+mieux. Rien n'en est démontrable, mais chacune de nos dispositions
+d'esprit y trouve son compte. Cette idée que nous sommes des parcelles
+de Dieu,&mdash;qui est le monde,&mdash;et qui n'est qu'un rêve,&mdash;on en tire tout
+ce qu'on veut. Elle produit et justifie à la fois l'inertie voluptueuse,
+la charité, le détachement,&mdash;même l'héroïsme par la conscience de notre
+solidarité profonde avec l'univers, et par la soumission volontaire aux
+fins du Dieu insaisissable et immense dont nous sommes la pensée. Tout
+cela, je ne sais comment.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> D'autres poètes contemporains ont été bouddhistes à leurs
+heures, notamment M. Leconte de Lisle. L'originalité de Jean Lahor,
+c'est qu'il est bouddhiste avec une sincérité évidente, aussi
+naturellement qu'il respire. Outre les beautés de forme et de détail,
+son livre<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13" title="Lien vers la note 13"><span class="smaller">[13]</span></a> a donc une beauté d'ensemble, qui provient de la
+continuité d'une même inspiration. C'est un livre harmonieux, d'une
+irréprochable unité. On y voit clairement de quelles façons la
+philosophie du divin Çakia-Mouni peut modifier et enrichir les divers
+sentiments d'un homme de nos jours: sentiment de la nature, amour de la
+femme, sentiment moral.</p>
+
+<p>Si l'imagination poétique consiste essentiellement à découvrir et à
+exprimer les rapports et les correspondances secrètes entre les choses,
+on peut dire que le panthéisme est la poésie même, puisqu'il établit
+l'universelle parenté des êtres. Et ainsi, toutes les impressions
+particulières que nous donnent les objets du monde physique, il les
+approfondit et les agrandit aussitôt par l'idée toujours présente que
+tout s'enchaîne et se tient dans le rêve ininterrompu de Maïa... Les
+frontières deviennent indistinctes entre les différentes formes de la
+vie&mdash;vie végétale, animale et humaine. Les fleurs sont des femmes,
+puisque femmes et fleurs sont l'épanouissement inégalement complet, à la
+<span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> surface du monde, de la même âme divine. Chaque image qui nous
+arrive en éveille d'autres, indéfiniment, suscite même la vision confuse
+de l'Être total. La poésie panthéistique met, si je puis dire, dans
+chacune de nos sensations, le ressouvenir de l'univers...</p>
+
+<p>Des exemples? Je vous en donnerais volontiers. Mais quel ennui de
+choisir!</p>
+
+<p class="poem">
+ Les soirs d'été, les fleurs ont des langueurs de femmes,<br>
+ Les fleurs semblent trembler d'amour, comme des âmes;<br>
+ Palpitantes aussi d'extase et de désir,<br>
+ Les fleurs ont des regards qui nous font souvenir<br>
+ De grands yeux féminins attendris par les larmes,<br>
+ Et les beaux yeux des fleurs ont d'aussi tendres charmes.<br>
+ Les fleurs rêvent, les fleurs frissonnent sous la nuit;<br>
+ Et, blanches, comme un sein adorable qui luit<br>
+ Dans la sombre splendeur d'une robe entr'ouverte,<br>
+ Les roses, du milieu de l'obscurité verte,<br>
+ Tandis qu'un rossignol par la lune exalté<br>
+ Pour elles chante et meurt sous cette nuit d'été,<br>
+ Les roses au corps pâle, en écartant leurs voiles,<br>
+ Folles, semblent s'offrir aux baisers des étoiles.</p>
+
+<p>Voilà des vers sur les fleurs. En voici sur les mondes. C'est Brahma qui
+parle:</p>
+
+<p class="poem">
+ Le soleil est ma chair, le soleil est mon c&oelig;ur,<br>
+ Le c&oelig;ur du ciel, mon c&oelig;ur saignant qui vous fait vivre.<br>
+<span class="spaced1">..............</span><br>
+ Je suis le dieu sans nom aux visages divers,<br>
+ Mon âme illimitée est le palais des êtres;<br>
+ Je suis le grand aïeul qui n'a pas eu d'ancêtres.<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> Dans mon rêve éternel flottent sans fin les cieux;<br>
+ Je vois naître en mon sein et mourir tous les dieux.<br>
+ C'est mon sang qui coula dans la première aurore...</p>
+
+<p>De même, l'idée de l'univers sera toujours présente au poète bouddhiste
+quand il lui arrivera d'aimer une femme. Il aimera magnifiquement: car
+la nature entière lui fournira des images pour exprimer son amour. Il
+aimera avec sensualité et langueur: car il ne voudra goûter l'amour
+qu'aux lieux et aux heures qui le conseillent et l'insinuent, dans les
+parfums, dans les musiques, dans la douceur et la mélancolie des soirs
+tièdes. Il aimera avec tendresse et reconnaissance: car il n'ignore
+point que c'est la rencontre d'une femme qui a embelli pour lui le rêve
+des choses. Il aimera avec résignation: car il sait bien que ce n'est en
+effet qu'un rêve, et qui passera. Il sait aussi que l'amour est
+inséparable de la mort, parce que la mort est inséparable de la vie...</p>
+
+<p>Et maintenant lisez les <i>Chants de l'Amour et de la Mort</i>:</p>
+
+<p class="poem">
+ Je voudrais te parer de fleurs rares, de fleurs<br>
+ Souffrantes, qui mourraient pâles sur ton corps pâle.<br>
+<span class="spaced1">..............</span><br>
+<span class="add4em">Tu fermes les yeux, en penchant</span><br>
+<span class="add4em">Ta tête sur mon sein qui tremble:</span><br>
+<span class="add4em">Oh! les doux abîmes du chant</span><br>
+<span class="add4em">Où nos deux c&oelig;urs roulent ensemble!</span><br>
+<span class="spaced1">..............</span><br>
+ Notre rêve avait fait la beauté de ces choses...<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> Tout ce qui ce soir-là nous fit ivres et fous<br>
+ Était créé par nous et n'existait qu'en nous...<br>
+<span class="spaced1">..............</span><br>
+<span class="add4em">Enlacée au corps d'une femme,</span><br>
+<span class="add4em">Comme l'amant de Rimini,</span><br>
+<span class="add4em">Tournoie un instant, ô mon âme,</span><br>
+<span class="add4em">Dans le tourbillon infini!</span></p>
+
+<p>Le bouddhisme, enfin, est le meilleur baume à la pensée souffrante...
+Quel bonheur, quand on y songe, que tout ne soit que rêve et vanité! Si
+tout n'était pas vanité, c'est alors que nous serions vraiment à
+plaindre. Ne pas être beau, ne pas avoir de génie, ne pas être
+tout-puissant, ne pas être dieu... rien ne serait plus triste que cette
+mesquine et misérable condition si elle devait durer toujours! Il n'y a
+que le Tout qui soit parfait et qui n'ait rien au-dessus de lui: il n'y
+a donc que le Tout qui puisse avoir plaisir à être éternel. Mais nous,
+les accidents, félicitons-nous d'être éphémères et, par suite, de ne pas
+être bien sérieusement réels. Ah! le sentiment de la vanité de toutes
+choses, quel opium pour l'orgueil, l'ambition, l'amour, la jalousie,
+pour toutes les vipères qui grouillent dans notre c&oelig;ur quand nous n'y
+prenons pas garde! Quelle joie de passer et de n'être rien, puisque les
+autres êtres ne sont rien et passent!... Oh! comme cela fait accepter la
+vie, ce court voyage à travers les apparences! et comme cela fait
+accepter la mort!</p>
+
+<p class="poem">
+ ..... Plonge sans peur dans le gouffre béant,<br>
+ Ainsi que l'épervier plongeant dans la tempête:<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> Car tout ce rêve une heure a passé dans ta tête:<br>
+ Tu fus la goutte d'eau qui reflète les cieux,<br>
+ Et l'univers entier est entré dans tes yeux:<br>
+ Et bénis donc Allah, qui t'a pendant cette heure<br>
+ Laissé comme un oiseau traverser sa demeure.</p>
+
+<p>Et encore:</p>
+
+<p class="poem">
+ Père, engloutis-moi donc, sois donc bien mon tombeau;<br>
+ Et, si je participe à ta vie éternelle,<br>
+ Que ce soit sans penser, tel que la goutte d'eau<br>
+ Que la mer porte et berce inconsciente en elle.</p>
+
+<p>Mais ce n'est pas tout: car les idées générales ont ceci de précieux,
+d'enfanter les sentiments les plus contradictoires. Le bouddhisme, qui
+nous incline au plus suave nihilisme, mène aussi au stoïcisme moral.
+C'est qu'il se rencontre avec le darwinisme dans ce principe commun que
+la force, quelle qu'elle soit, par où l'univers se développe, lui est
+intérieure et immanente. L'homme d'aujourd'hui est le produit suprême de
+ce développement; or, comme l'explique Sully-Prudhomme dans son poème de
+la <i>Justice</i>, ce long effort d'où nous sommes sortis constitue notre
+dignité. La conserver et l'accroître et affirmer que nous le
+devons&mdash;l'affirmer par un acte de foi (car vous vous rappelez que tout
+est vain), c'est là proprement la vertu... Ici il faudrait tout citer.
+Lisez l'admirable poème intitulé <i>Réminiscence</i>:</p>
+
+<p class="poem">
+ Certains soirs, en errant dans les forêts natales,<br>
+ Je ressens dans ma chair les frissons d'autrefois;<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> Quand, la nuit grandissant les formes végétales,<br>
+ Sauvage, halluciné, je rampais sous les bois.<br>
+<span class="spaced1">.............</span><br>
+ Quand mon esprit aspire à la pleine lumière,<br>
+ Je sens tout un passé qui le tient enchaîné;<br>
+ Je sens rouler en moi l'obscurité première:<br>
+ La terre était si sombre, aux temps où je suis né!<br>
+<span class="spaced1">.............</span><br>
+ Et je voudrais pourtant t'affranchir, ô mon âme,<br>
+ Des liens d'un passé qui ne veut pas mourir...<br>
+<span class="spaced1">.............</span><br>
+ Mais c'est en vain; toujours en moi vivra ce monde<br>
+ De rêves, de pensers, de souvenirs confus,<br>
+ Me rappelant ainsi ma naissance profonde,<br>
+ Et l'ombre d'où je sors, et le peu que je fus.</p>
+
+<p>Et ce cri vers Dieu:</p>
+
+<p class="poem">
+ Tout affamé d'amour, de justice et de bien,<br>
+ Je m'étonne parfois qu'un idéal se lève<br>
+ Plus grand dans ma pensée et plus pur que le tien!<br>
+ &mdash;Oh! pourquoi m'as-tu fait le juge de ton rêve?</p>
+
+<p>Et cette exhortation à l'homme:</p>
+
+<p class="poem">
+ Que les pouvoirs obscurs d'un monde élémentaire<br>
+ Connaissent grâce à toi le rythme harmonieux;<br>
+ Et si, tous les dieux morts, tu restes solitaire,<br>
+ Garde au moins les vertus que tu prêtas aux dieux!</p>
+
+<p>Et toute la dernière pièce, <i>Vers dorés</i>:</p>
+
+<p class="poem">
+<span class="spaced1">...............</span><br>
+ Sois pur, le reste est vain, et la beauté suprême,<br>
+ Tu le sais maintenant, n'est pas celle des corps:<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> La statue idéale, elle dort en toi-même;<br>
+ L'&oelig;uvre d'art la plus haute est la vertu des forts.<br>
+<span class="spaced1">...............</span><br>
+ De ton âme l'ennui mortel faisait sa proie,<br>
+ Étant le châtiment de l'incessant désir;<br>
+ Du fier renoncement de ton âme à la joie<br>
+ Goûte la joie austère et le sombre plaisir...</p>
+
+<p>Je n'ai voulu que dégager, tant bien que mal, le fond et la substance
+même des vers de M. Jean Lahor. Ce fond est d'une qualité rare.
+L'<i>Illusion</i> est un fort beau livre, plein de tristesse et de sérénité.
+Il charme, il apaise, il fortifie. Après l'avoir relu, je le mets
+décidément à l'un des meilleurs endroits de ma bibliothèque, non loin de
+l'<i>Imitation</i>, des <i>Pensées</i> de Marc-Aurèle, de la <i>Vie intérieure</i> et
+des <i>Épreuves</i> de Sully-Prudhomme,&mdash;dans le coin des sages et des
+consolateurs.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> GROSCLAUDE</h2>
+
+
+<p>Les <i>Gaietés de l'année</i> de M Grosclaude<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14" title="Lien vers la note 14"><span class="smaller">[14]</span></a> ne sont, sans doute, que
+des bouffonneries improvisées sur les événements, grands ou petits, de
+la politique, du théâtre, de la littérature et de la rue. Mais ces
+bouffonneries me paraissent d'une si excellente qualité et d'une
+invention si spéciale, que je ne croirais pas avoir entièrement perdu ma
+peine si je parvenais à les définir et à les caractériser avec quelque
+précision.</p>
+
+<p>Première impression: elles portent, je ne sais comment, mais pleinement
+et avec évidence, la marque d'aujourd'hui. C'est bien la forme suprême
+et savante de ce qu'on a appelé la «blague». Cela est bien à nous; nous
+avons du moins trouvé cela, si nous n'avons pas trouvé autre chose, et
+cela seul nous permettrait de dire que le progrès n'est pas un <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span>
+vain mot. Car voyez, goûtez, comparez: les anciens hommes n'ont rien eu
+qui ressemblât à l'esprit des <i>Gaietés de l'année</i>. Ils ont eu <i>leur</i>
+comique (qui nous échappe la plupart du temps): ils n'ont pas eu la
+«blague». Il peut m'arriver, en lisant les vers ou la prose d'un Grec ou
+d'un Latin, d'être ému d'autant de tendresse ou d'admiration que lorsque
+je lis mes plus aimés contemporains; mais jamais, au grand jamais,
+d'éclater de rire. MM. Henri Rochefort, Émile Bergerat, Alphonse Allais,
+Étienne Grosclaude n'ont point d'analogues dans l'antiquité, et j'ose
+dire qu'ils n'ont, dans les temps modernes, que de vagues précurseurs:
+Swift, si vous voulez, et un peu Rabelais pour l'ironie méthodique du
+fond; Cyrano et les grotesques du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle pour le comique du
+vocabulaire... Encore est-ce une concession que je vous fais.</p>
+
+<p>Et maintenant, abordons ces <i>Gaietés</i> avec tout le sérieux qui convient.</p>
+
+<p>La bouffonnerie d'Étienne Grosclaude, telle que cet esprit éminent
+l'entend et la pratique, est, d'abord, d'une irrévérence universelle.
+Elle implique une philosophie simple et grande, qui est le nihilisme
+absolu.</p>
+
+<p>Elle ne respecte ni la vertu, ni la douleur, ni l'amour, ni la mort.
+Elle badine volontiers sur les assassinats, se joue autour de la
+guillotine; et les plus effroyables manifestations du mal physique, les
+pires cruautés de la nature mauvaise, incendies, <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> inondations,
+tremblements de terre, catastrophes de toute espèce, lui sont matière à
+calembours et à coq-à-l'âne. M. Grosclaude, par exemple, écrira avec
+sérénité:</p>
+
+<p class="quote">
+ «Deux de nos assassins les plus en évidence, MM. Rossel et
+ Demangeot, viennent de nous donner une de ces déceptions que le
+ public parisien ne pardonne pas volontiers... Une intervention
+ gouvernementale de la dernière heure a provoqué l'ajournement
+ illimité de leur exécution, qui n'était pas moins impatiemment
+ attendue que celle de <i>Lohengrin</i>. La justice des hommes se
+ promettait par avance une de ces satisfactions d'amour-propre
+ qu'au dire des comptes rendus elle éprouve chaque fois qu'il lui
+ est donné de présider à une cérémonie de cet ordre, et le
+ tout-Paris des dernières, friand de tout bruit de coulisse,&mdash;et
+ notamment de celui que fait le sinistre couperet en glissant dans
+ sa rainure,&mdash;retenait déjà ses places, etc...»</p>
+
+<p>Ne croyez pas, je vous en supplie, que ces lignes soient l'indice d'un
+mauvais c&oelig;ur. Elles ne sont que la mise en &oelig;uvre momentanée,
+l'application à un cas particulier, de cette idée qui revient souvent
+chez M. Renan et d'autres sages, que «le monde n'est peut-être pas
+quelque chose de bien sérieux». C'est comme une convention allégeante et
+salutaire que l'écrivain nous demande d'admettre un instant. «Il n'y a
+rien... absolument rien... La douleur même est un pur néant quand elle
+est passée... L'univers n'existe que pour nous permettre de le railler
+par des assemblages singuliers de mots et d'images...» Voilà ce que nous
+admettons <span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> implicitement lorsque nous lisons une page de
+Grosclaude; et de là cette impression de déliement, de détachement
+heureux, que nous font souvent éprouver ses facéties les plus macabres.
+Le rire dont elles nous secouent intérieurement est le rire bouddhiste,
+lequel précède immédiatement, dans l'ordre des affranchissements
+successifs de nos pauvres âmes, la paix du <i>Nirvâna</i>...</p>
+
+<p>Le second et le troisième caractère de cette gaîté, c'est l'outrance et
+la méthode, portées toutes deux aussi loin que possible, et se soutenant
+et se fortifiant l'une l'autre. M. Grosclaude possède, je crois, au même
+degré que M. Rochefort, le don de déduire les conséquences les plus
+imprévues d'un fait, et, si je puis dire, de créer dans l'absurde. Mais
+peut-être apporte-t-il à ce genre de déduction une logique plus roide,
+plus imperturbable, qui sent mieux son mathématicien, et un délire plus
+direct et plus glacial... Il est difficile de citer, car ces folies
+n'ont toute leur action sur le cerveau que si on leur laisse tout leur
+développement. Mais si vous voulez un exemple, voyez ce que le zèle de
+la commission d'incendie, après la catastrophe de l'Opéra-Comique, a
+inspiré à M. Grosclaude. Il suppose qu'un arrêté préfectoral vient de
+fermer les bains Deligny, «attendu que ledit établissement de bains est
+entièrement construit en bois, ce qui l'expose d'une façon
+particulièrement grave aux dangers du feu...». Puis il énumère les
+conditions auxquelles sera soumise <span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> la réouverture de
+l'établissement... Rien n'est oublié; c'est d'une prévoyance d'aliéné
+qui aurait beaucoup d'imagination et qui aurait subi une forte
+discipline scientifique.</p>
+
+<p>D'autres fois... oh! c'est très simple, c'est un jeu de mots, un
+coq-à-l'âne, auxquels il applique ce système de développement. Ou bien
+il prend une métaphore au pied de la lettre: et alors, avec une patience
+et une subtilité de sauvage ou de polytechnicien, il en fait sortir tout
+le contenu, il la dévide comme un cocon, et ce sont des trouvailles
+d'une drôlerie presque inquiétante... Soit cette figure de rhétorique:
+«la <i>maladie</i> des billets de banque». Il part là-dessus avec une gravité
+de membre de l'Académie de médecine écrivant un rapport: «Une curieuse
+épidémie sévit depuis quelque temps sur les billets de cinq cents
+francs; ils ne meurent pas tous, mais tous sont frappés d'un vague
+discrédit.&mdash;Le symptôme pathognomonique de la maladie est un
+épaississement accentué des tissus, avec complication de troubles dans
+le filigrane, etc...» Ou encore: «On vient de découvrir l'antisarcine;
+comme son nom l'indique, ce médicament est destiné à combattre les
+effets du Francisque Sarcey qui sévit avec une si cruelle intensité sur
+la bourgeoisie moyenne.» Et alors il fait l'historique de la découverte;
+il raconte que les études sur le virus sarcéyen ont démontré l'existence
+d'un microbe spécial qui a reçu le nom de <i>Bacillus scenafairius</i>
+(bacille de la <span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> scène à faire); que les premiers microbes ont
+été recueillis dans la bave d'un abonné du <i>Temps</i>, un malheureux qui
+«jetait du Scribe par les narines et délirait sur des airs du Caveau...
+et que son teint blafard (et Fulgence) désignait clairement comme un
+homme épris des choses du théâtre»; que ces bacilles ont été recueillis,
+cultivés dans les «bouillons» du <i>Temps</i> et de <i>la France</i>, etc...</p>
+
+<p>Ce qui double encore l'effet de ces méthodiques extravagances, c'est le
+style, qui est d'un sérieux, d'une tenue et d'une impersonnalité
+effrayantes. C'est un ineffable mélange de la langue de la politique et
+de celle du journalisme, de l'administration et de la science, dans ce
+qu'elles ont de plus solennellement inepte. M. Grosclaude exécute depuis
+des années ce tour de force, de ne pas écrire une ligne qui ne soit un
+cliché ou un poncif. Je sais bien que d'autres le font sans le vouloir;
+mais lui le veut, et il n'a pas une défaillance. Ouvrons au hasard:</p>
+
+<p class="quote">
+ «Encore un grand nom compromis dans l'affaire des décorations: il
+ s'agit du Panthéon, à l'égard duquel le <i>Temps</i> publie de graves
+ révélations sous ce titre à scandale: «la décoration du
+ Panthéon». Il semblait pourtant que cette haute personnalité fût
+ à l'abri des soupçons, etc...»</p>
+
+<p>Et plus loin, après avoir rapporté un propos de M. Meissonnier:</p>
+
+<p class="quote">
+ «Il faudrait n'avoir aucune expérience de ce qui se lit entre les
+ lignes d'un journal pour ne pas comprendre que <span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> ces
+ réticences cachent quelque horrible mystère. Ayons le courage de
+ l'imprimer: si, malgré des interventions si puissantes, le
+ Panthéon n'est pas encore décoré, c'est vraisemblablement qu'il a
+ dans son passé quelque ténébreuse histoire qui lui interdit
+ l'accès de toute distinction honorifique... Quel est donc ce
+ cadavre? On va jusqu'à prétendre qu'on en trouverait plusieurs
+ dans le fond de sa crypte...»</p>
+
+<p>Est-ce assez soutenu? Je me demande en frémissant quel peut bien être
+l'état d'esprit d'un homme qui se livre tous les jours de sa vie à de
+pareils exercices. Serait-il capable, à l'heure qu'il est, d'écrire
+autrement qu'en clichés? Dans quelle langue rédige-t-il sa
+correspondance familière? Figurez-vous un homme dont toutes les pensées,
+même les plus intimes et les plus personnelles, revêtiraient
+d'elles-mêmes les formes consacrées d'une élégance imbécile; qui aurait
+volontairement créé et développé en lui cette infirmité et qui serait
+décidé à mourir sans avoir une fois, une seule fois, exprimé directement
+sa pensée... Ô prodige d'ironie!...</p>
+
+<p>C'est pourquoi Grosclaude me fascine. Ces inventions de fou dialecticien
+parlant constamment la langue d'un président des quatre classes de
+l'Institut un jour de gala, cela me fait la même espèce de plaisir que
+les cabrioles d'un clown à favoris et en habit noir, mais un plaisir dix
+fois plus intense, d'autant que les choses de l'esprit sont au-dessus de
+celles de la matière. C'est un des plus beaux exemples d'acrobatie
+intellectuelle que je connaisse, <span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> un des plus suivis, des mieux
+exempts de lassitude ou de distraction. Ce sont, non pas des envolées
+dans l'absurde, mais comme des percées régulières, qu'on dirait faites
+avec des machines d'ingénieur et des instruments de précision.</p>
+
+<p>J'ajoute qu'il y a un mystère dans tout cela. Les raisons que j'ai
+essayé de démêler n'expliquent pas, en somme, la joie bizarre que me
+donne l'énorme et placide déraison de ces facéties; et peut-être
+aurez-vous beaucoup de peine à comprendre mon admiration et à me la
+pardonner, et y soupçonnerez-vous quelque gageure... Mais non, il n'y en
+a point... Je relis l'<i>interview</i> que Grosclaude est allé prendre à la
+plus ancienne locomotive de France, à l'occasion du cinquantenaire des
+chemins de fer, et je n'y résiste pas plus qu'à la première lecture. La
+perception rapide des rapports démesurément inattendus que l'auteur
+établit soudainement entre les choses, tout en alignant des phrases
+idiotes de reporter, me frappe d'un heurt qui me désagrège l'esprit
+comme le choc électrique désagrège les corps. Pourquoi? Là est l'énigme.
+Peut-être éprouvé-je un plaisir malsain à me sentir violemment introduit
+dans une conception du monde analogue à celles que doivent édifier les
+cerveaux des fous, en restant à peu près sûr de me ressaisir. Il y a
+peut-être du vertige et quelque chose de l'attrait d'un crime à simuler
+ainsi, dans sa propre intelligence, les effets d'un tremblement de
+terre... Enfin, que vous dirai-je? Ce n'est <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> point ma faute si
+des phrases comme celles-ci me délectent profondément:</p>
+
+<p class="quote">
+ «Ce n'est pas sans une respectueuse émotion que nous avons été
+ admis en présence de ce vieux lutteur... La glorieuse locomotive
+ habite un modeste appartement de garçon, au cinquième sur la
+ cour... Nous sommes immédiatement introduits dans le cabinet de
+ toilette de la respectable machine à vapeur, qui est en train de
+ se passer un bâton de cosmétique sur le tuyau, innocente
+ coquetterie de vieillard.»</p>
+
+<p>La conversation s'engage. Elle est d'une suprême vraisemblance. C'est un
+<i>interview</i> qui ressemble à tous les <i>interview</i> de «vieux lutteurs» ou
+de «sommités scientifiques», et bientôt l'on ne sait plus au juste s'il
+s'agit d'une vieille locomotive ou de l'honorable M. Chevreul. Le
+reporter lui demande son âge et fait cette réflexion aimable que «les
+locomotives n'ont jamais que l'âge qu'elles paraissent»; il l'interroge
+sur son hygiène: «Vous transpirez, sans doute?... Portez-vous de la
+flanelle?» Et enfin:</p>
+
+<div class="quote">
+ <p>«&mdash;Il va sans dire qu'à l'instar de M. Chevreul et de tous nos
+ grands macrobites vous usez du café au lait?</p>
+
+ <p>«&mdash;Ni café, ni rien d'analogue; je m'abstiens rigoureusement de
+ thé, de liqueurs fortes, d'asperges et de femmes.</p>
+
+ <p>«&mdash;Cependant vous fumez?</p>
+
+ <p>«&mdash;C'est ma seule faiblesse.</p>
+
+ <p>«&mdash;La seule? bien vrai?... Voyons, tout à fait entre nous, vous
+ n'avez jamais eu de ces aimables écarts qui embellissent <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span>
+ l'existence d'une locomotive à l'âge des passions?</p>
+
+ <p>«&mdash;Jamais, monsieur, vous me croirez si vous voulez!... Mon Dieu,
+ j'ai eu comme les autres mes heures de poésie...</p>
+
+ <p>«&mdash;Vos vapeurs!»</p>
+</div>
+
+<p>Et cela continue... Est-ce moi qui suis fou? Je trouve dans ces facéties
+conduites avec tant de sang-froid une véritable puissance d'invention
+charentonnesque. Vous m'excuserez donc de m'y arrêter si longtemps. Car
+rien n'est indigne d'intérêt dans la littérature, rien, si ce n'est le
+médiocre. N'avez-vous pas été frappés, dans les trop nombreuses
+citations que j'ai faites, de la merveilleuse justesse des jeux de mots
+dont elles sont semées et, si je puis dire, de leur caractère de
+nécessité? N'a-t-on point cette impression que l'auteur ne pouvait pas
+ne pas les faire, et que cependant nous ne les aurions point trouvés? Ce
+signe est un de ceux auxquels on reconnaît les belles &oelig;uvres. Vous
+voyez bien que l'art de Grosclaude est du grand art! Ne jurerait-on
+point qu'une Providence a voulu que Fulgence et Waflard collaborassent à
+un grand nombre de vaudevilles, tout exprès pour qu'un lecteur malade de
+Francisque Sarcey pût être qualifié de «blafard (et Fulgence)»? que le
+tabac fût inventé pour qu'un reporter demandât à une vieille locomotive:
+«Vous fumez?»&mdash;et que le mépris s'exprimât par le monosyllabe «zut!»
+pour que Grosclaude inventât <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> une faute d'orthographe, les
+«connaissances zutiles», qui raille à la fois les dernières réformes de
+l'enseignement et la prononciation du Conservatoire?... N'y a-t-il pas
+là comme des harmonies préétablies? et certains calembours excellents
+n'auraient-ils point été prévus par le Démiurge de toute éternité? «Ô
+profondeurs!» comme disait Victor Hugo.</p>
+
+<p>Est-il défendu d'imaginer qu'une Puissance inconnue, ayant d'abord
+permis aux hommes d'établir entre les choses et les mots des rapports
+constants, universels et publics, a voulu enfouir en même temps dans les
+ténèbres des idiomes humains certains rapports secrets, absurdes et
+réjouissants des mots avec les objets ou des vocables entre eux, et en a
+réservé la découverte à quelques privilégiés du rire et de la fantaisie?
+Grosclaude est assurément un de ces hommes. À première vue, il y a du
+hasard dans ses inventions. À force de secouer les mots comme des noix
+dans un sac, on amène entre eux d'étranges rencontres, des façons
+nouvelles et baroques de s'accrocher. Mais, soyez-en sûrs, ces
+rencontres, d'où jaillit parfois une pensée originale, ne sont aperçues
+que de ceux qui savent les voir; et, s'ils parviennent à en dégager de
+l'esprit ou même un peu de philosophie, c'est que cette philosophie et
+cet esprit, ils les apportaient avec eux. Il y a coq-à-l'âne et
+coq-à-l'âne. L'Évangile même contient un calembour sublime. Un jour, M.
+Grosclaude, rien <span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> qu'en écrivant le contraire de ce que nous
+eussions écrit, vous et moi, a fait une merveilleuse trouvaille. Il
+raconte la fête des Rois chez M. Grévy, et nous montre M. de Freycinet
+s'apprêtant à découper le gâteau: «M. de Freycinet, dit-il, avec cette
+gravité qu'il apporte <i>même aux choses sérieuses</i>...» Cette simple
+phrase, remarquez-le, est un puits de profondeur, puisqu'on y suppose
+couramment admise une pensée qui passe elle-même pour surprenante et
+profonde, à savoir que c'est aux choses futiles que nous apportons le
+plus de gravité... N'ai-je pas raison de conclure que le délire de
+Grosclaude est le délire d'un sage?<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> PRONOSTICS<br>
+
+<span class="smcap smaller">pour l'année 1887</span>.</h2>
+
+
+<p>On ne m'y reprendra plus, à dresser des inventaires de fin d'année. Pour
+deux ou trois mots de remerciements, j'ai reçu vingt lettres de
+réclamations. Il paraît que j'ai commis d'énormes oublis, et que l'année
+littéraire a été bien meilleure et plus fertile en &oelig;uvres originales
+que je n'avais cru. Je me réjouis de m'être trompé si fort. Mon excuse
+est dans ma sincérité. Je n'avais fait d'ailleurs, je l'avoue, aucune
+recherche bibliographique. J'ai laissé remonter d'eux-mêmes dans ma
+mémoire les livres dont j'avais reçu une impression un peu forte, et je
+les ai notés à mesure: voilà tout. Mais j'ai eu grand soin de ne donner
+pour infaillibles ni mes souvenirs ni mes jugements.</p>
+
+<p>Comme je n'apporte aujourd'hui que des prévisions, j'y pourrais mettre
+plus d'assurance. Je voudrais, en effet, après avoir dit ce que nous a
+<span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> donné la littérature pendant la dernière année, chercher ce
+qu'elle nous donnera dans le cours de l'année qui commence. Or cette
+entreprise est infiniment moins dangereuse. Car, si je me trompe, on ne
+le saura que dans douze mois, et personne ne se souviendra alors de ce
+que j'aurai prédit. Je puis donc annoncer les livres qui se feront, avec
+la même sécurité que Mathieu Laensberg le temps qu'il fera. Néanmoins,
+par un excès de timidité et de scrupule, je n'ai point voulu prédire
+l'avenir moi-même, quoique rien ne soit plus aisé, et j'ai interrogé une
+somnambule extralucide, comme elles le sont toutes, dont je ne fais que
+résumer ici les réponses.</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p>Les littérateurs feront de plus en plus en 1887 ce qu'ils faisaient en
+1886.</p>
+
+<p>M. Émile Zola publiera un roman de sept cents pages intitulé <i>la Terre</i>.
+Il y aura dans ce roman, comme dans les autres, une Bête, qui sera la
+terre; et, sur cette bête, vivront des bêtes, qui seront les paysans. Il
+y aura un paysage d'hiver, un paysage de printemps, un paysage d'été et
+un paysage d'automne, chacun de vingt à trente pages. Tous les travaux
+des champs y seront décrits, et le Manuel du parfait laboureur y passera
+tout entier.</p>
+
+<p>La seule passion campagnarde étant, comme on <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> sait, l'amour de
+la terre, vous prévoyez le sujet. Ce sera l'histoire d'un vieux paysan
+qui fera le partage de ses biens à ses enfants; ceux-ci, trouvant qu'il
+dure trop, le pousseront dans le feu à la dernière page. Je pense qu'il
+y aura aussi une fille-mère qui jettera son petit dans la mare. Et je
+suis à peu près sûr qu'il y aura une idiote, ou un idiot, peut-être
+deux, ou trois. Et tous ces sauvages seront grandioses. Et le livre sera
+épique et pessimiste. Il faut qu'il le soit, M. Zola n'en peut mais. Et
+le roman commencera ainsi:</p>
+
+<p class="quote">
+ «Le soleil tombait d'aplomb sur les labours... L'odeur forte de
+ la terre fraîchement écorchée se mêlait aux exhalaisons des corps
+ en sueur... La grande fille, chatouillée par la bonne chaleur,
+ riait vaguement, s'attardait, ses seins crevant son
+ corsage...&mdash;N... de D...! fit l'homme; arriveras-tu, s...pe?»</p>
+
+<p>L'optimisme de M. Renan ira croissant. Ce sage publiera un nouveau drame
+philosophique intitulé <i>le Dernier Pape</i>. Cela se passera au vingtième
+siècle. Le pape Pie XI annoncera par une suprême encyclique (<i>Gaudeamus,
+fratres</i>) à ce qui restera du monde chrétien qu'il remet ses pouvoirs
+aux mains de l'Académie des sciences de Berlin. Il croira le temps venu
+de la solution oligarchique du problème de l'univers.</p>
+
+<p>À ce moment, l'élite des êtres intelligents, maîtresse <span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> des plus
+importants secrets de la réalité commencera de gouverner le monde par
+les puissants moyens d'action dont elle disposera, et d'y faire régner,
+par la terreur, le plus de raison et de bonheur possible. Cette élite
+n'aura pas de femmes; la femme restera la récompense des humbles, pour
+qu'ils aient un motif de vivre... Mais ce délicieux rêve oligarchique
+réalisé, les sages ne pourront bientôt plus supporter leur propre
+sagesse, leur propre toute-puissance, ni leur solitude.</p>
+
+<p>Le désir de la femme les mordra au c&oelig;ur; et la femme, introduite dans
+la place, les trahira, livrera au peuple les secrets des savants et les
+machines par lesquelles ils terrorisaient la multitude. Ou bien ces
+machines rateront entre les mains de leurs inventeurs. Et ce sera un
+beau gâchis, et tout sera à recommencer. Et vite il faudra une religion
+nouvelle. Ou bien l'ancien Pape reprendra la tiare et déclarera
+apocryphe l'encyclique <i>Gaudeamus, fratres</i>.&mdash;Et M. Renan se consolera:
+car «la raison a le temps pour elle, voilà sa force. Elle traversera des
+successions de pourriture et de renaissance. Les essais sont
+incalculables...»</p>
+
+<p>Et le commencement du drame sera:</p>
+
+<p>«<i>Le pape dans son laboratoire, au Vatican. Les fourneaux, les alambics
+et les cornues cachent presque entièrement les fresques peintes par
+Raphaël. Il rêve et murmure à mi-voix</i>: Dieu n'était pas: il est tout
+près d'être... Mais, qui sait si la vérité <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> n'est pas triste?...
+Vive l'Éternel!.. L'idéal existe... Heureux les simples!...</p>
+
+<p>Ce drame sera expressément écrit pour la Comédie-Française, et le rôle
+du Pape sera joué par M. Coquelin aîné.</p>
+
+<p class="p2">Le roman de M. Paul Bourget s'appellera <i>Péché d'Islande</i>. Pourquoi? On
+ne sait pas. Robert d'Ancelys, flétri par les turpitudes de la vie de
+collège, puis régénéré par un crime d'amour, n'aura plus pour principe
+d'action que la religion de la souffrance humaine. Et alors il se
+donnera pour mission d'avoir pitié des femmes blessées, et surtout
+d'être le dernier amant de celles qui approchent de l'âge où l'on n'en a
+plus. Il étendra sa miséricorde sur trois femmes à la fois. L'une
+demeurera rue de Varennes, l'autre au Parc Monceau, la troisième aux
+Champs-Élysées; et toutes trois ressembleront à des portraits de
+Botticelli ou de Léonard de Vinci. Et Robert les consolera
+doucement&mdash;oh! si doucement!&mdash;mais elles voudront être aimées, non
+consolées; et puis elles ne comprendront pas qu'il en console trois en
+même temps. Mais lui ne comprendra point qu'elles n'aient pas compris,
+et ce sera très subtil, et tous les quatre s'écrieront: «Oh! la cruelle
+énigme!» Et il y aura un grand appareil d'analyse psychologique, et
+comme une trousse de chirurgien étalée; et, dans les appartements et
+dans les écuries, un grand confort anglais.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> Et voici les premières lignes:</p>
+
+<p class="quote">
+ «Tous les observateurs ont remarqué ce qu'il y a de troublant,
+ d'alliciant et de profondément nostalgique dans le regard des
+ femmes qui offrent cette particularité d'avoir des yeux bleus
+ avec des cheveux bruns,&mdash;surtout quand ces femmes appartiennent à
+ une race douloureusement affinée par des siècles de vie élégante
+ et artificielle. C'est un de ces regards, imprégnés d'exquise
+ malfaisance, que voilaient, à cette heure crépusculaire qui suit
+ le <i>five o'clock tea</i>, les longs cils,&mdash;ah! si longs!&mdash;de la
+ comtesse Alice de Courtisols qui, blottie sur un pouf, à l'abri
+ d'un paravent anglais, etc..»</p>
+
+<p>M. Pierre Loti nous donnera <i>Kouroukakalé</i>. Ce sera le nom d'une jeune
+Lapone amoureuse d'un officier de marine. On verra dans ce livre des
+fiords, des bancs de glace, des baleines, des morses, des rennes, des
+martres zibelines et des aurores boréales. Au bout de six mois,
+l'officier de marine s'en ira, et Kouroukakalé mourra de désespoir.</p>
+
+<p>Quelques phrases au hasard:</p>
+
+<p class="quote">
+ «Un ciel gris-perle avec des matités de cendre çà et là et des
+ irisations de nacre vers le bas... Notre phoque familier
+ allongeait sa tête de jeune chien entre les seins pointus et
+ couleur de safran de ma petite amie, et parfois léchait doucement
+ ses cheveux brillants d'huile. Et je me rappelais une petite
+ danseuse que j'avais vue l'autre année à Yokohama. Et je songeais
+ que la petite danseuse mourrait, et que Kouroukakalé mourrait
+ aussi, et que je mourrais pareillement...»</p>
+
+<p>Quant au prochain récit de M. Georges Ohnet, il <span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> n'est pas
+difficile de le prévoir. On sait que l'auteur des <i>Batailles de la vie</i>
+écrit alternativement un roman de passion et un roman d' «études
+sociales». Les <i>Dames de Croix-Mort</i> appartenant au premier genre, il
+est évident que le roman de cette année réconciliera de nouveau la
+bourgeoisie et la noblesse. Mais, attendu que, dans la <i>Grande
+Marnière</i>, c'est une patricienne qui épouse un ingénieur, ce sera cette
+fois un patricien qui épousera la fille d'un vétérinaire. Le livre aura
+quatre cents éditions. Et je me dirai une fois de plus: «Oui, c'est
+bien. J'accepte tout, mon Dieu! Il faut de ces livres-là, il en faut.
+Mais pourquoi est-ce lui le triomphateur unique? Pourquoi pas l'un des
+quarante autres romanciers qui font la même chose et qui la font aussi
+bien, quelquefois mieux? Mystère!»</p>
+
+<p>Et ce roman s'appellera <i>Guy de Valcreux</i>, et je vais vous en confier
+les premières lignes:</p>
+
+<p class="quote">
+ «Par une belle matinée de printemps, le digne M. Lerond,
+ vétérinaire de la petite ville d'Arcis-sur-Marne, suivait la
+ route poudreuse qui conduit au chef-lieu du département, bercé
+ dans son antique cabriolet, au trot paisible de sa vieille jument
+ Cocote. Tout à coup, à l'un des tournants du chemin, une amazone
+ à la taille souple, à la lèvre dédaigneuse, aux extrémités
+ aristocratiques, etc...»</p>
+
+<p>Et M. Alphonse Daudet? ai-je demandé à la somnambule.&mdash;Oh! celui-là se
+recueille si longtemps entre deux livres qu'il nous jouera peut-être le
+mauvais <span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> tour de changer dans l'intervalle. On sait bien qu'il y
+aura dans son prochain roman un mélange astucieux d'observation aiguë
+(l'observation aiguë, vous savez? c'est «sa profession») et de larmes
+faciles, à la Tartarin. Mais nos prévisions ne sauraient aller au
+delà...</p>
+
+<p class="p2">Et M. Guy de Maupassant?&mdash;Lisez les premiers feuilletons de
+<i>Mont-Oriol</i>. Cela commence avec la largeur d'un roman de Zola. Puis
+vient un adultère honnête, comme en réclament les femmes vertueuses.
+C'est une trahison. Si les écrivains se mettent comme cela à changer
+leur manière, il n'y a plus de sécurité pour le lecteur.</p>
+
+<p class="p2">Et le théâtre?&mdash;On nous annonce <i>Francine</i>, l'&oelig;uvre d'un jeune, si
+jeune qu'on ne peut guère deviner ce qu'il nous réserve, celui-là. Puis,
+M. Henri Meilhac écrira un acte, un seul, mais où il y aura trois
+pièces. Et les trois pièces seront excellentes, et l'acte sera manqué, à
+moins que M. Ludovic Halévy... Mais cet académicien sera absorbé par un
+nouveau <i>Grand Mariage</i>. Cette fois, la jeune fille aura six millions de
+dot, et elle épousera un archiduc, et son frère ne sera plus un
+lieutenant d'artillerie, mais un lieutenant de chasseurs.</p>
+
+<p class="p2">Et l'histoire?&mdash;M. Taine nous donnera enfin <span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> son volume sur
+l'Empire. Il sera sombre. L'ancien régime lui avait paru lamentable; la
+Révolution lui a semblé absurde et hideuse; l'Empire, qui a consacré les
+pires conquêtes de la Révolution, le dégoûtera plus encore. Il verra
+dans Napoléon un sous-officier cabot, le Bel-Ami de la Victoire. Il sera
+de plus en plus épouvanté de la sottise et de la férocité de l'animal
+humain. Et l'impression du volume pourra bien être retardée parce qu'il
+y aura tant de citations, à chaque page, à chaque ligne, que
+l'imprimeur, à court, sera obligé de faire fondre plusieurs milliers de
+guillemets.</p>
+
+<p>Et la poésie?&mdash;On attend de M. Sully-Prudhomme un poème intitulé: <i>Le
+Bonheur.</i> Il fera celui des professeurs de mathématiques, car les trois
+premiers livres de la géométrie de Legendre s'y trouveront mis en
+sonnets. M. François Coppée nous donnera quelques poèmes populaires et
+familiers. Le plus remarqué sera <i>la Crémière</i>:</p>
+
+<p class="poem">
+ C'était une humble femme, une simple crémière<br>
+ De Montmartre. Elle était vaillante. La première<br>
+ Du quartier, quand pointait l'aube aux cieux violets,<br>
+ De sa pauvre boutique elle était les volets...</p>
+
+<p>Ô vieille sibylle, dis-je à la dame, extralucide, vos malices sont
+grosses. C'est comme si vous me disiez que les pommiers continueront de
+donner des pommes, et les rosiers des roses, et que M. Dupuis et M<sup>me</sup>
+Judic continueront de jouer les <span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> Judics et les Dupuis. Mais vous
+ne m'avez point dit si quelque jeune homme apportera dans le roman ou au
+théâtre une «formule nouvelle», pour parler la belle langue
+d'aujourd'hui, ni s'il sortira quelque chose d'intelligible du travail
+ténébreux des bons poètes symbolistes...</p>
+
+<p>&mdash;Puis j'ajoutai timidement: Et la critique? car il ne faut rien
+oublier.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas de la littérature.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous l'a dit?</p>
+
+<p>&mdash;Un romancier.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> CONTES DE NOËL</h2>
+
+<p class="quote">
+ Le <i>Figaro</i> a demandé des contes de Noël à nos romanciers les
+ plus goûtés. Ces contes paraîtront dans le numéro du 25 décembre.
+ Mais j'ai pu, en semant l'or avec une intelligente prodigalité,
+ m'en procurer copie. Voici, pour les gens pressés, le canevas de
+ quelques-uns de ces petits récits.</p>
+
+
+<h2>M. PAUL BOURGET.</h2>
+
+<p class="title">LES LARMES DE COLETTE.</p>
+
+
+<p>M. Paul Bourget commence par des considérations générales sur la
+supériorité du peuple anglais.</p>
+
+<p>«... Tous ceux qui ont vécu à Londres ont pu constater cette
+supériorité. Elle éclate notamment dans le caractère que prend, chez ce
+peuple sérieux la célébration des fêtes dont l'anniversaire de la
+nativité de Jésus est l'occasion. Et d'abord ils appellent <i>Christmas</i>
+ce que nous appelons Noël. Ce détail, insignifiant au premier abord,
+devient éminemment <span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> significatif quand on l'examine de près et
+qu'on applique à cet examen les procédés les plus récents de l'analyse
+psychologique.»</p>
+
+<p>L'auteur arrive alors à son sujet. Claude Larcher est allé prendre
+Colette à sa sortie de la Comédie-Française. Ils doivent souper en
+tête-à-tête dans un cabaret du boulevard, puis rentrer tous deux chez
+Colette. Mais tout à coup la comédienne a ce caprice, d'aller entendre
+la messe de minuit à la Madeleine.</p>
+
+<p>Description de la cérémonie. Considérations sur ce fait, que «l'élément
+mondain en est complètement absent».</p>
+
+<p>Colette est bien jolie dans ses fourrures, sous sa petite toque de
+loutre, à demi agenouillée sur un prie-Dieu. Au commencement, elle garde
+son sourire énigmatique, son sourire à la Botticelli. Mais, peu à peu,
+l'expression de son visage devient sérieuse, et Claude voit deux larmes
+rouler lentement dans sa voilette.</p>
+
+<p>Il se demande en trois pages ce que signifient ces larmes. Larmes de
+comédienne, sans doute; larmes de névrosée sensuelle, superficiellement
+émue par ce qu'il y a de théâtral dans cette fête nocturne et dans cette
+antithèse d'un Dieu naissant sur la paille d'une étable... Claude se
+méfie.</p>
+
+<p>Mais les pleurs de Colette redoublent. Qui sait, après tout, ce que peut
+sentir, devant ce mystère de l'amour divin, celle qui a tant et si
+cruellement <span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> joué avec l'amour?... Qui sait si elle ne se
+souvient pas de son enfance, de sa première communion? Les filles les
+plus souillées ont de ces minutes singulières...</p>
+
+<p>À ce moment, Colette se retourne vers Claude et lui murmure
+impérieusement à l'oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Agenouillez-vous et priez, je le veux.</p>
+
+<p>Claude obéit sans savoir pourquoi.</p>
+
+<p>Ils sortent de l'église. La comédienne, les yeux encore rouges, dit à
+Claude:</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous moquez pas de moi, mon ami. Je ne sais ce que j'ai; mais
+vraiment je n'ai guère le c&oelig;ur à souper maintenant. Ne m'y
+contraignez pas, je vous en supplie... Oh! je me connais, et je ne dis
+point que cette étrange et douce tristesse&mdash;ah! si douce!&mdash;survivra à
+cette nuit. Mais j'éprouve un grand besoin d'être seule... Accordez-moi
+cette grâce, vous que j'ai tant fait souffrir. C'est pour cela que je
+vous la demande: car, si vous saviez ce qui se passe en moi, vous vous
+en réjouiriez peut-être... À demain!...</p>
+
+<p>Claude se méfie bien encore un peu, étant psychologue de son état; mais
+il continue à se demander: «Qui sait?» Bref, il met Colette dans un
+fiacre et rentre chez lui, rêveur.</p>
+
+<p>Le lendemain il apprend qu'elle a soupé avec le petit René Vincy à la
+Maison-Dorée, et qu'elle l'a ramené chez elle.</p>
+
+<p>Sur quoi il écrit un nouveau chapitre, extrêmement féroce, de sa
+<i>Physiologie de l'amour moderne</i>.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> M. PIERRE LOTI.</h2>
+
+<p class="title">NOËL À YOKOHAMA.</p>
+
+<p>C'est pendant la nuit du 24 au 25 décembre 1887. Loti, son frère Yves et
+M<sup>me</sup> Chrysanthème sont assis sur des nattes, dans une maison de papier.</p>
+
+<p>Ils rêvent.</p>
+
+<p>Loti pense à ses anciennes nuits de Noël.</p>
+
+<p>Telle année, il était, cette nuit-là, avec la tahïtienne Rarahu; telle
+autre, avec Fatou-Gaye, la petite négresse; et, en remontant toujours,
+avec la Smyrniote Aziyadé, avec la Chinoise Litaï-pa, avec la Lapone
+Kouroukakalé, avec la Montmartroise Nana, et avec beaucoup d'autres
+encore...</p>
+
+<p>Évocation de petits paysages nocturnes, très intenses et congruents à
+chacune de ces figures féminines.</p>
+
+<p>Il songe que plusieurs sont mortes, et qu'il mourra, et que nous
+mourrons tous.</p>
+
+<p>Yves pense à sa Bretagne.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Chrysanthème ne pense à rien.</p>
+
+<p>Loti dit à Yves:</p>
+
+<p>&mdash;Tu es triste?</p>
+
+<p>Yves en convient.</p>
+
+<p>Et alors, pour consoler son frère Yves, Loti l'enferme <span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> avec
+M<sup>me</sup> Chrysanthème et va se promener tout seul au bord de la mer.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+<h2>M. GUY DE MAUPASSANT.</h2>
+
+<p class="title">LE BOUDIN.</p>
+
+<p>D'abord, le préambule ordinaire:</p>
+
+<p>«... Mon ami secoua dans le foyer les cendres de sa pipe, et tout à
+coup:</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu que je te raconte mon premier réveillon à Paris?</p>
+
+<p>«J'avais dix-neuf ans; j'étais étudiant en droit, pas riche», etc...</p>
+
+<p>Donc il entre, la nuit de Noël, au bal Bullier. Description brève de ce
+lieu de plaisir: le jardin éclairé par des verres de couleur, les
+bosquets, qu'on dirait en zinc découpé, la cascade et la grotte en
+carton sous laquelle on passe...</p>
+
+<p>Il remarque, parmi les promeneuses, une fille d'allure effarouchée,
+l'air minable, vêtue d'une méchante robe et coiffée d'un énorme chapeau,
+très voyant, qui fait que les hommes se retournent sur son passage avec
+des rires et des plaisanteries.</p>
+
+<p>«... Sous ce chapeau, des joues rondes, fraîches et trop rouges, avec
+des taches de son sur le nez. Mais les yeux, d'un bleu pâle, étaient
+très doux, d'une douceur innocente de ruminant, la bouche <span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> était
+saine, et l'on devinait, sous la robe mal taillée, un corps robuste de
+belle campagnarde... Elle sentait encore le village, et avait dû
+débarquer tout récemment sur le trottoir.»</p>
+
+<p>Il l'aborde, lui offre un bock. Mais elle laisse son verre à moitié
+plein et finit par lui avouer qu'elle n'aime pas la bière. Il lui
+propose de souper dans une brasserie du quartier; elle accepte
+docilement, l'appelle «Monsieur» et ne le tutoie pas.</p>
+
+<p>Mais, en chemin, voyant son compagnon très poli et le sentant presque
+aussi timide qu'elle, elle s'enhardit, lui explique qu'elle est de la
+campagne, des environs de la Ferté-sous-Jouarre; que ses parents, de
+petits cultivateurs, la croient en service à Paris; et que, ayant tué
+leur porc à l'occasion de la Noël, ils lui ont envoyé tout un panier de
+provisions «pour faire une politesse à ses bourgeois».</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas encore pu y goûter, continue-t-elle. Manger ça toute
+seule... ça durerait trop longtemps... Et puis ça me ferait trop gros
+c&oelig;ur... Alors, Monsieur, si ça ne vous gênait pas... au lieu d'aller
+à la brasserie, nous rentrerions chez moi tout de suite... je ferais
+cuire le boudin et les crépinettes... Ça serait gentil et ça me ferait
+tant de plaisir!</p>
+
+<p>Il lui demande:</p>
+
+<p>&mdash;As-tu de la moutarde?</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, dit-elle, c'est drôle, je n'y avais pas pensé.</p>
+
+<p>Il entre chez un épicier, achète un pot de moutarde, <span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> plus une
+bouteille de Champagne à trois francs. Il monte, derrière la fille, au
+cinquième d'un petit hôtel garni de la rue Cujas, étroit comme un phare.</p>
+
+<p>Description brève de la chambre. Il y a, sur la commode, des
+photographies de paysans endimanchés.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mes parents, dit-elle.</p>
+
+<p>Elle fricote le boudin et la saucisse dans un petit poêlon sur une lampe
+à essence... Puis ils se mettent à table... Elle lui raconte son
+histoire (que vous devinez); elle s'attendrit en la racontant; et ses
+larmes tombent sur le boudin...<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+<h2>M. FERDINAND FABRE.</h2>
+
+<p class="title">MÉNIQUETTE PIGASSOU.</p>
+
+<p>L'auteur nous confie que, dans son enfance, il aimait déjà toutes les
+femmes, comme il a continué de faire au grand séminaire de Montpellier.</p>
+
+<p>Donc, le jeune Ferdinand a treize ans; il apprend le latin chez son
+oncle l'abbé Fulcran, curé de Lignières-sur-Graveson; celle qu'il aime,
+c'est M<sup>lle</sup> Méniquette, une jolie personne de vingt ans, mi-paysanne et
+mi-bourgeoise, fille de M. Pigassou, maire de Lignières.</p>
+
+<p>Il voit souvent Méniquette. Elle vient tous les <span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> samedis, et
+aussi la veille des fêtes, parer l'autel, mettre en ordre les vêtements
+sacerdotaux. Une fois, M. l'abbé Fulcran a trouvé son neveu en train de
+baiser ces saints ornements, auxquels les mains de Méniquette venaient
+de toucher; et le digne prêtre, peu clairvoyant, a loué Ferdinand de sa
+piété.</p>
+
+<p>M. l'abbé Fulcran a pour Méniquette la plus haute estime:</p>
+
+<p>&mdash;M<sup>lle</sup> Pigassou est une âme d'élite, répète-t-il à tout propos.</p>
+
+<p>... M. l'abbé Fulcran et son neveu sont invités à faire le réveillon
+chez M. Pigassou; Ferdinand ne se tient pas de joie. De plus, il doit
+chanter un <i>solo</i> à la messe de minuit; et Méniquette sera là!</p>
+
+<p>Description de la messe de minuit à Lignières-sur-Graveson. Énumération
+des principaux assistants, avec leurs prénoms et profession. Les femmes,
+encapuchonnées de noir, ont apporté leurs lanternes&mdash;Effets de lumière
+et d'ombre.</p>
+
+<p>Le jeune Ferdinand, étranglé d'émotion, rate son <i>solo</i>. Il fait un
+couac... et voit rire Méniquette, qui est assise sur le premier banc,
+«du côté de la sainte Vierge».</p>
+
+<p>Son désespoir est tel, qu'il se sauve dans la sacristie; là, il
+dépouille son rochet et sa soutanelle d'enfant de ch&oelig;ur; il ouvre la
+porte qui donne sur le cimetière, escalade le mur, se jette au hasard à
+travers champs.</p>
+
+<p>Il songe en pleurant:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> &mdash;Elle ne m'aime pas!</p>
+
+<p>Et il sent si vivement la misère et la vanité de ce monde qu'il s'écrie
+au milieu de ses larmes:</p>
+
+<p>&mdash;Puisque c'est comme ça, je me ferai trappiste!</p>
+
+<p>... Après la messe, M. l'abbé Fulcran est rentré au presbytère: «Où donc
+est Ferdinand?» Il pense que l'enfant l'a devancé chez M. Pigassou. Mais
+non: personne ne l'a vu.</p>
+
+<p>On se met à sa recherche, et Méniquette finit par le découvrir, blotti
+sous la remise, derrière une charrette, sanglotant et grelottant.</p>
+
+<p>Elle l'attire par sa blouse, l'interroge, l'apaise, l'embrasse sur les
+deux joues.</p>
+
+<p>... M. l'abbé Fulcran, toujours aussi clairvoyant, morigène son neveu en
+ces termes:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez obéi, mon enfant, à un sentiment peu digne d'un chrétien. Si
+votre voix, novice encore et mal affermie, trompa votre pieuse ardeur,
+il fallait accepter cette mésaventure comme une épreuve envoyée par la
+divine Providence, et n'en pas concevoir un dépit où je crains qu'il n'y
+ait, hélas! beaucoup d'orgueil et de vaine gloire. Vous réciterez avant
+de vous endormir un <i>acte d'humilité</i>, pour que Dieu vous pardonne.</p>
+
+<p>Ce coquin de Ferdinand récitera tout ce qu'on voudra. Il est assis
+auprès de Méniquette, qui lui sert un gros morceau de saucisse. Il est
+heureux...<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> M. ÉMILE ZOLA.</h2>
+
+<p class="title">UNE FARCE DE BUTEAU.</p>
+
+<p>Lise étant morte des suites d'un coup de pied qu'il lui a donné en plein
+ventre dans un moment de vivacité, Buteau a épousé en secondes noces la
+Guezitte, une veuve qui possède les meilleures terres de Rognes. La
+Guezitte a un enfant de son premier mariage, Athénaïs, une petite fille
+de huit ans, que Buteau, naturellement, déteste et martyrise.</p>
+
+<p>..... On doit faire le réveillon chez les Buteau. Ils ont invité M. et
+M<sup>me</sup> Charles, les Delhomme, Jésus-Christ et la Trouille (car la mort du
+père Fouan a réconcilié toute la famille). En attendant, les femmes sont
+à l'église, et les hommes au cabaret, où Jésus-Christ explique aux
+camarades que c'est son jour de naissance et se livre là-dessus à des
+plaisanteries de pochard que vous me dispenserez de vous rapporter.</p>
+
+<p>Buteau, bon garçon, est resté chez lui pour aider sa femme. Il a, d'une
+taloche, renvoyé dans sa soupente la petite Athénaïs qui parlait d'aller
+à la messe de minuit.</p>
+
+<p>Préparatifs du réveillon. Longue description coupée de fragments de
+dialogue extrêmement <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> familiers. Joie de Buteau à la pensée
+qu'on va «s'en fourrer jusque-là».</p>
+
+<p>... On s'aperçoit qu'il n'y a plus d'eau-de-vie. Buteau envoie la
+Guezitte en chercher un litre chez Macqueron. Comme il fait un temps «à
+ne pas f..... un curé dehors», Buteau préfère garder la maison:
+«T'inquiète pas! je mettrai la table pendant ce temps-là.» Et il entre
+dans la chambre, où est l'armoire au linge..</p>
+
+<p>«..... Il aperçut, sous la cheminée, une paire de petits sabots, les
+sabots d'Athénaïs, que l'enfant avait déposés là, en cachette, confiante
+dans la visite du petit Jésus.</p>
+
+<p>«&mdash;N... de D...! gueula Buteau; je t'en vas f... moi, des étrennes,
+enfant de g...!</p>
+
+<p>«Mais tout à coup il se calma. Même une gaieté passa dans ses petits
+yeux jaunes, comme s'il rigolait intérieurement à la pensée d'en faire
+une bien bonne.</p>
+
+<p>«Il serra les lèvres, comme quelqu'un qui fait un effort et qui
+s'éprouve, défit ses bretelles et...»</p>
+
+<p>Non, décidément, je ne puis vous dire ce que déposa Buteau dans les
+petits sabots d'Athénaïs.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> M. CATULLE MENDES.</h2>
+
+<p class="title">LE NOËL DE JO.</p>
+
+<p class="poem">
+<span class="spaced1">................</span><br>
+<span class="spaced1">...</span> Jo et Lo <span class="spaced1">..........</span><br>
+<span class="spaced1">.......</span> La main de Lo <span class="spaced1">....</span><br>
+<span class="spaced1">........</span> une tiédeur de manchon.<br>
+<span class="spaced1">.....</span> le Jésus de cire <span class="spaced1">......</span><br>
+<span class="spaced1">..</span> pétales de rose <span class="spaced1">.........</span><br>
+<span class="spaced1">................</span><a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+
+<a id="toc" name="toc"></a>
+<ul class="none">
+
+
+<li><span class="smcap">Stendhal.</span>&mdash;<i>Son journal</i> (1801-1814). <span class="ralign"><a href="#page001">1</a></span></li>
+<li><span class="smcap">Baudelaire.</span>&mdash;<i>&OElig;uvres posthumes et correspondance
+ inédites.</i> <span class="ralign"><a href="#page017">17</a></span></li>
+<li><span class="smcap">Prosper Mérimée.</span> <span class="ralign"><a href="#page033">33</a></span></li>
+<li><span class="smcap">Barbey d'Aurevilly.</span> <span class="ralign"><a href="#page043">43</a></span></li>
+<li><span class="smcap">Paul Verlaine et les poètes symbolistes et décadents.</span> <span class="ralign"><a href="#page063">63</a></span></li>
+<li><span class="smcap">Victor Hugo</span>: <i>Toute la lyre.</i> <span class="ralign"><a href="#page113">113</a></span></li>
+<li><span class="add2em">&mdash;</span><span class="add2em"><i>Pourquoi lui?</i></span> <span class="ralign"><a href="#page140">140</a></span></li>
+<li><span class="smcap">Lamartine.</span> <span class="ralign"><a href="#page150">150</a></span></li>
+<li><span class="smcap">George Sand.</span> <span class="ralign"><a href="#page159">159</a></span></li>
+<li><span class="smcap">M. Taine et Napoléon Bonaparte.</span> <span class="ralign"><a href="#page169">169</a></span></li>
+<li><span class="smcap">M. Taine et le prince Napoléon.</span> <span class="ralign"><a href="#page185">185</a></span></li>
+<li><span class="smcap">Sully-Prudhomme.</span>&mdash;«<i>Le Bonheur</i>». <span class="ralign"><a href="#page195">199</a></span></li>
+<li><span class="smcap">Alphonse Daudet.</span>&mdash;«<i>L'Immortel</i>». <span class="ralign"><a href="#page217">217</a></span></li>
+<li><span class="smcap">Ernest Renan.</span>&mdash;«<i>Le Prêtre de Némi</i>». <span class="ralign"><a href="#page245">245</a></span></li>
+<li><span class="smcap">Émile Zola.</span>&mdash;«<i>L'&OElig;uvre</i>». <span class="ralign"><a href="#page263">263</a></span></li>
+<li><span class="add2em">&mdash;</span><span class="add2em">«<i>Le Rêve</i>».</span> <span class="ralign"><a href="#page279">279</a></span></li>
+<li><span class="smcap">Paul Bourget.</span>&mdash;<i>Études et portraits.</i> <span class="ralign"><a href="#page291">291</a></span></li>
+<li><span class="smcap">Jean Lahor.</span> <span class="ralign"><a href="#page301">301</a></span></li>
+<li><span class="smcap">Grosclaude.</span> <span class="ralign"><a href="#page309">309</a></span></li>
+<li><span class="smcap">Pronostics pour l'année 1887.</span> <span class="ralign"><a href="#page321">321</a></span></li>
+<li><span class="smcap">Contes de Noël.</span> <span class="ralign"><a href="#page331">331</a></span></li>
+</ul>
+
+
+<p class="p4"><a id="footnote1" name="footnote1"></a>
+<b>Note 1:</b> Feuilleton dramatique des <i>Débats</i>.<a href="#footnotetag1"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a>
+<b>Note 2:</b> Préface d'une édition de <i>Nouvelles choisies</i> de Mérimée,
+chez Jouaust.<a href="#footnotetag2"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote3" name="footnote3"></a>
+<b>Note 3:</b> <i>Poèmes saturniens</i>; <i>la Bonne chanson</i>; <i>Fêtes galantes</i>;
+<i>Jadis et naguère</i>; <i>Romances sans paroles</i> (chez Léon Vanier);
+<i>Sagesse</i> (chez Victor Palmé).<a href="#footnotetag3"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote4" name="footnote4"></a>
+<b>Note 4:</b> Je sais que, parmi les poètes connus sous le nom de
+décadents, il y en a qui se laissent lire et qui ont du talent. Mais
+ceux-là ne sont, en somme, que des disciples plus ou moins habiles de
+Baudelaire, et j'ai pensé qu'il n'était point utile de parler d'eux.<a href="#footnotetag4"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote5" name="footnote5"></a>
+<b>Note 5:</b> Voir, dans ce volume, l'article sur M. Barbey d'Aurevilly
+et l'article sur Baudelaire.<a href="#footnotetag5"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote6" name="footnote6"></a>
+<b>Note 6:</b> Voir l'article suivant.<a href="#footnotetag6"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote7" name="footnote7"></a>
+<b>Note 7:</b> <i>Études littéraires sur le XIX<sup>e</sup> siècle</i>, par <i>Émile
+Faguet</i>, un vol. in-18 jésus, 5<sup>e</sup> édit. (Lecène et Oudin,
+éditeurs),&mdash;<i>Victor Hugo, l'homme et le poète</i>, par <i>Ernest Dupuy</i>, un
+vol. in-18 jésus, 2<sup>e</sup> édit. (Lecène et Oudin, éditeurs).<a href="#footnotetag7"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote8" name="footnote8"></a>
+<b>Note 8:</b> Je rappelle au lecteur que cet article et le suivant sont
+des articles de polémique et qu'ils rendent surtout des impressions d'un
+jour.<a href="#footnotetag8"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote9" name="footnote9"></a>
+<b>Note 9:</b> Cet article est le développement d'une page des
+<i>Contemporains</i> (<span class="smcap">III</span>, p. 254). On y trouvera donc quelques redites, que
+je n'ai pas su éviter.<a href="#footnotetag9"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote10" name="footnote10"></a>
+<b>Note 10:</b> Cf. Les <i>Contemporains</i>, I, et <i>Impressions de théâtre</i>,
+I.<a href="#footnotetag10"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote11" name="footnote11"></a>
+<b>Note 11:</b> Cf. <i>Les Contemporains</i>, I.<a href="#footnotetag11"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote12" name="footnote12"></a>
+<b>Note 12:</b> Cf. <i>Les Contemporains</i>, III.<a href="#footnotetag12"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote13" name="footnote13"></a>
+<b>Note 13:</b> <i>L'Illusion</i>, par Jean Lahor.&mdash;Lemerre.<a href="#footnotetag13"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote14" name="footnote14"></a>
+<b>Note 14:</b> <i>Les Gaietés de l'année</i>, par Grosclaude, 3<sup>e</sup>
+année.&mdash;Librairie moderne.<a href="#footnotetag14"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les Contemporains, Quatrième Série, by
+Jules Lemaître
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTEMPORAINS, QUATRIÈME SÉRIE ***
+
+***** This file should be named 29918-h.htm or 29918-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers, Gallica
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+will be renamed.
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+
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+
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+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
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+electronic work or group of works on different terms than are set
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+1.F.
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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