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Travers, Gallica +- Bibliothèque Nationale de France and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net + + + + + +[Notes au lecteur de ce ficher digital: + +Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été +corrigées.] + + + + + NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE LITTÉRAIRE + + JULES LEMAÎTRE + + + + LES CONTEMPORAINS + + ÉTUDES ET PORTRAITS LITTÉRAIRES + + QUATRIÈME SÉRIE + + + + + STENDHAL--BAUDELAIRE--MÉRIMÉE + Barbey D'AUREVILLY--Paul VERLAINE + Victor HUGO--LAMARTINE + G. SAND--TAINE et NAPOLÉON + SULLY-PRUDHOMME + Alphonse DAUDET--RENAN--ZOLA + Paul BOURGET--Jean LAHOR + GROSCLAUDE + + + + + _Deuxième édition_ + + PARIS + LIBRAIRIE H. LECÈNE ET H. OUDIN + 17, RUE BONAPARTE, 17 + + 1889 + Tout droit de traduction et de reproduction réservé + + + + +LES CONTEMPORAINS + + + + +STENDHAL + +SON JOURNAL, 1801-1814, publié par MM. Casimir STRYIENSKI et François de +NION. + + +L'excuse de Stendhal, c'est que, bien réellement, il n'écrivait son +journal que pour lui et non point, comme ont fait tant d'autres, avec +une arrière-pensée de publication. Et si, quelque bonne volonté qu'on +apporte à cette lecture, les trois quarts de ces notes sont décidément +dénuées d'intérêt, il ne faut pas oublier qu'il n'était qu'un enfant +quand il commença à les écrire. + +L'excuse des éditeurs, c'est que (pour parler comme M. Ferdinand +Brunetière) toute cette «littérature personnelle», journaux, mémoires, +souvenirs, impressions, est fort en faveur aujourd'hui. C'est, +d'ailleurs, que Stendhal n'est pas seulement un des écrivains les plus +originaux de ce siècle, mais qu'un certain nombre de lettrés, +sincèrement ou par imitation, les uns pour paraître subtils et les +autres parce qu'ils le sont en effet, considèrent Beyle comme un maître +unique, comme le psychologue par excellence, et lui rendent un culte où +il y a du mystère et un orgueil d'initiation. C'est qu'enfin de ces 480 +pages, souvent insignifiantes et souvent ennuyeuses, on en pourrait +extraire une centaine qui sont déjà d'un rare observateur, ou qui nous +fournissent de précieuses lumières sur la formation du caractère et du +talent de Stendhal. J'en sais d'autant plus de gré à MM. Stryienski et +de Nion, que je n'ai jamais parfaitement compris, je l'avoue, cet homme +singulier, et que j'ai beaucoup de peine, je ne dis pas à l'admirer, +mais à me le définir à moi-même d'une façon un peu satisfaisante. Il m'a +toujours paru qu'il y avait en lui «du je ne sais quoi», comme dit Retz +de La Rochefoucauld. + +Ce «je ne sais quoi», c'est peut-être ce que j'y sens de trop éloigné de +mes goûts, de mon idéal de vie, des vertus que je préfère et que je +souhaiterais le plus être capable de pratiquer,--ou tout simplement, si +vous voulez, de mon tempérament. Se regarder vivre est bon; mais, après +qu'on s'est regardé, fixer sur le papier ce qu'on a vu, s'expliquer, se +commenter (à moins d'y mettre l'adorable bonne grâce et le détachement +de Montaigne); se mirer longuement chaque soir, commencer ce travail à +dix-huit ans et le continuer toute sa vie... cela suppose une manie de +constatation, si je puis dire, un manque de paresse, d'abandon et +d'insouciance, un goût de la vie, une énergie de volonté et d'orgueil, +qui me dépassent infiniment. + +Car,--et c'est la première clarté que ces pages nous donnent sur leur +auteur,--le journal de Stendhal n'est pas un épanchement involontaire et +nonchalant; c'est un travail utile. C'est pour lui un moyen de se +modifier, de se façonner peu à peu en vue d'un but déterminé. Chaque +jour, il note ce qu'il a fait dans telle circonstance et ce qu'il aurait +dû faire ou éviter, étant donné les desseins qu'il poursuit et que nous +verrons tout à l'heure. Pour lui, s'analyser, c'est agir. + +Stendhal appartient, en effet, à une génération robuste, violente, +brutale, nullement rêveuse; nullement pessimiste. Lui-même est un mâle, +un sanguin, un homme d'action. Il est, par son libre choix, lieutenant +de dragons à dix-huit ans; il est commissaire des guerres en Allemagne +et en Autriche; il fait, sur sa demande, la campagne de Russie. C'est +un soldat, un administrateur et un diplomate, et qui a le goût de ces +diverses fonctions. Si, à certains moments, il est triste et découragé +jusqu'à songer au suicide (du moins il le dit), c'est par accident et +pour des motifs précis: un manque d'argent, un espoir déçu; mais ce +n'est point par l'effet d'une mélancolie générale; d'une lassitude de +lymphatique ou d'une imagination de névropathe. Il n'a rien d'un René. À +plus forte raison n'a-t-il rien d'un jeune épuisé d'aujourd'hui. Si vous +voulez comprendre quel abîme il peut y avoir à la fois entre deux +générations et entre deux âmes, lisez le journal de Stendhal, cette +confession d'un jeune homme du premier Empire; puis lisez, par exemple, +_Sous l'oeil des barbares_, ce journal d'un jeune homme de la troisième +république, et comparez ces deux jeunesses. Vous sentirez clairement ce +que je ne puis qu'indiquer. + +Stendhal est absolument antichrétien. Il est venu à une époque où il +était possible d'être ainsi. Cela est plus malaisé à présent. Ses +maîtres de philosophie sont Hobbes, Helvétius et Destutt de Tracy. Il +est libre de toute croyance et même de tout préjugé, quel qu'il soit. Il +l'est naturellement, et à un degré qui nous étonne et nous scandalise, +pauvres ingénus que nous sommes. Nous en conclurions volontiers qu'il y +avait en lui une étrange dureté foncière. C'est que, nous avons beau +faire effort pour nous affranchir, il est des cas où, en vertu de notre +éducation, nous fixons malgré nous des limites à la liberté d'esprit, et +nous sommes tout prêts à la nommer autrement quand elle insulte à +certains sentiments que nous jugeons sacrés et hors de discussion. Cette +dureté se trahit assez souvent chez Beyle. J'en trouve dans le journal +un très remarquable exemple. Beyle est malade à Paris, et son père, qui +habite Grenoble, vient de lui refuser une avance sur sa pension. + +«Je viens de réfléchir deux heures à la conduite de mon père à mon +égard, étant tristement miné par un fort accès de la fièvre lente que +j'ai depuis plus de sept mois. + +«... Qu'on calcule l'influence d'une fièvre lente de huit mois, +alimentée par toutes les misères possibles, sur un tempérament déjà +attaqué d'obstruction et de faiblesse dans le bas-ventre, et qu'on +vienne me dire que mon père n'abrège pas ma vie! + +«... Il ne daigne pas répondre depuis plus de trois mois à des lettres +où, lui peignant ma misère, je lui demande une légère avance, _pour me +vêtir_, sur une pension de trois mille francs, réduite par lui à deux +mille quatre cents francs, avance dont il peut se rembourser par ses +mains, aux mois de printemps que je passerai à Grenoble. + +«... D'abord tout cela, et vingt pages de détails tous horriblement +aggravants; mon père est un _vilain scélérat_ à mon égard, n'ayant ni +vertu, ni pitié. _Senza virtù nè carità_, comme dit Carolino dans le +_Matrimonio segreto_. + +«Si quelqu'un s'étonne de ce fragment, il n'a qu'à me le dire, et, +partant de la définition de la vertu, _qu'il me donnera_, je lui +prouverai _par écrit_, aussi clairement que l'on prouve que toutes nos +_idées_ arrivent par nos sens, c'est-à-dire aussi évidemment qu'une +vérité morale puisse être prouvée, que mon père à mon égard a eu la +conduite d'un malhonnête homme et d'un exécrable père, en un mot d'un +_vilain scélérat_.» + +Ce défi est assez bizarre. Voici qui l'est plus encore: + +«Je finis cet écrit... en réitérant l'offre de prouver _quantum dixi_, +par écrit, devant un jury composé des six plus grands hommes existants. +Si Franklin existait, je le nommerais. Je désigne pour mes trois, +Georges Gros, Tracy et Chateaubriand, pour apprécier le malheur moral +dans l'âme d'un poète. + +«Si, après cela, vous m'accusez d'être _fils dénaturé_, vous ne +raisonnez pas, votre opinion n'est qu'un vain bruit et périra avec +vous.» + +Et il y revient encore avec un acharnement maladif: + +«Ou vous _niez la vertu_, ou mon père a été un vilain scélérat à mon +égard; quelque faiblesse que j'aie encore pour cet homme, voilà la +vérité, et je suis prêt à vous le prouver par écrit à la première +réquisition.» + +Or, il paraît bien que ce père était un homme assez rude et +désagréable; mais, si vous songez que ce tyran, n'ayant lui-même que dix +mille francs de rente, faisait à son fils, alors âgé de vingt-deux ans, +une pension de deux mille quatre cents francs qui en vaudraient plus de +cinq mille aujourd'hui; que Stendhal avait, en outre, une rente de mille +francs qui lui venait de sa mère et que, si l'argent lui avait manqué +pour se soigner, c'est qu'il en dépensait beaucoup pour ses habits et +pour le théâtre, vous verrez peut-être autre chose que de l'indépendance +d'esprit dans cette furieuse impiété filiale. Et ce n'est point là, +comme vous le pourriez croire, un simple accès de fièvre: car, d'abord, +il appelle couramment son père dans le reste du journal: «mon bâtard de +père»; puis, relisant vingt ans après la page que j'ai citée, il ajoute +en marge: + +«Ne rougis-tu point, au fond du coeur, en lisant ceci en 1835? Aurais-tu +besoin que j'écrivisse la démonstration tout au long? + +«Rentre dans toi-même. + +«ARRÊTÉ.» + +Et voici ce qu'il avait écrit déjà, en 1832, à propos de la mort de son +père, dans un de ces articles nécrologiques qu'il se plaisait à composer +sur lui-même: + +«Pendant le premier mois qui suivit cette nouvelle, je n'y pensai pas +trois fois. Cinq ou six ans plus tard, j'ai cherché en vain à m'en +affliger. Le lecteur me trouvera mauvais fils, il aura raison.» + +En supposant même que tous les griefs de Stendhal aient été fondés, on +se dit qu'il y a des sentiments qu'on peut sans doute éprouver malgré +soi, mais qu'il est odieux de s'y complaire, de les développer par +écrit, parce qu'ils offensent, tout au moins, des conventions trop +anciennes, trop nécessaires à la vie des sociétés, et vénérables par là +même. Toute âme un peu délicate, ou, si vous voulez, un peu craintive, +modeste et religieuse, pensera ainsi. Maintenant, si vous cherchez, sur +ce point particulier, un cas analogue à celui de Stendhal, vous serez +tout surpris de rencontrer Mirabeau et Jules Vallès... Et, en dépit de +son sang froid et de sa sécheresse d'écrivain, vous n'hésiterez plus à +classer parmi les «violents» cet abstracteur de quintessences. + +Tout cela n'empêche point Stendhal de se croire extraordinairement +sensible. «Si je vis, ma conduite démontrera qu'il n'y a pas eu d'homme +aussi accessible à la pitié que moi... La moindre chose m'émeut, me fait +venir les larmes aux yeux...» Ces déclarations reviennent à chaque +instant. Il y a là évidemment un reste de sensiblerie à la façon du +dix-huitième siècle. Cela veut dire aussi qu'il ressent vivement le +plaisir et la peine, qu'il est de tempérament voluptueux. Et d'autres +fois, enfin, c'est simplement sensibilité d'artiste. Il faut commencer +par sentir les choses profondément--et brièvement,--pour être capable de +les rendre ensuite dans leur vérité. + +Il a un immense orgueil, et toutes les formes de l'orgueil, les plus +petites comme les plus grandes: l'orgueil de César et celui de Brummel. +Il constate çà et là qu'il était bien habillé (et il décrit son +costume), qu'il a été beau, brillant, spirituel, profond; qu'il est +original et qu'il a du génie. Je cite tout à fait au hasard. Il relit un +de ses cahiers, il en est content et il ajoute: «Il y a quelquefois des +moments de profondeur dans la peinture de mon caractère.» Il vient de +prendre une leçon de déclamation: «J'ai joué la scène du métromane avec +un grand nerf, une verve et une beauté d'organe charmantes. J'avais une +tenue superbe de fierté et d'enthousiasme.» Et plus loin: «La charmante +grâce de ma déclamation a interdit Louason.» Ou bien: «La réflexion +profonde (à la Molière) que je fais dans ce moment, etc...» Ou encore: +«Je commence à aborder dans le monde le magasin de mes idées de poète +sur l'homme. Cela donne à ma conversation une physionomie inimitable,» +etc., etc... Cela est continuel. Penser ainsi de soi, passe encore: nous +sommes de si plaisants animaux! Mais l'écrire! fût-ce pour son bonnet de +nuit! Je n'en reviens pas! + +Cet orgueil s'accompagnait, comme il arrive souvent, d'une extrême +timidité, qui n'en était que la conséquence,--timidité qu'exaspéraient +encore sa sensibilité d'artiste et sa sagacité d'observateur. +Orgueilleux, il craignait d'autant plus d'être ridicule; sensible, il +souffrait d'autant plus de cette crainte; clairvoyant, il rencontrait +partout des occasions d'en souffrir, ou même les faisait naître. Tout ce +mécanisme est fort connu, et je vous fais là de la psychologie +élémentaire. + +J'ai dit qu'il était bien de son temps. À l'origine du moins, sa qualité +maîtresse me paraît avoir été une indomptable énergie. Il croit à la +toute-puissance de la volonté. Nous le voyons imposer à la sienne deux +tâches principales. + +Premièrement, il veut se faire aimer d'une petite comédienne, Mélanie +Guilbert, qu'il appelle plus souvent Louason. Le travail de roué naïf +auquel il se livre, et qu'il nous raconte jour par jour, est impayable. +Il est seulement fâcheux que la relation en dure trop longtemps, et +qu'il se répète beaucoup. Il se demande sans cesse: «Ai-je été habile +aujourd'hui? Non; j'ai fait telle et telle faute. Il faudra que demain +je dise ceci, je fasse cela.» Comme il n'a que vingt ans, il a encore +des ingénuités. De temps en temps, il se pose cette question: «Mélanie +ne serait-elle qu'une coquine?» Un vieux monsieur la traite tout à fait +familièrement et vient passer chez elle deux ou trois heures par jour. +Beyle écrit: «Ce vieux monsieur serait-il son entreteneur?» Et un peu +après: «Non, je m'étais trompé: il vient seulement lui faire répéter ses +rôles.» Une phrase qui revient toutes les dix pages, c'est celle-ci: «À +tel moment, si j'avais osé, je l'aurais eue.» Cela devient très comique +à la longue. Finalement, il fait à Louason sa cour pendant plus d'un an +sans arriver à rien. C'est timidité; c'est aussi manque d'argent +(l'argent donnant en ces affaires une grande assurance); c'est surtout +qu'il s'applique trop, combine trop, se regarde trop faire Et,--chose +admirable,--ce qu'il n'a pu conquérir par toute une année de soins +assidus et savants,--trop savants,--il l'obtient trois ans après, à +l'improviste, quand il n'y songe presque plus. Et, tandis qu'il consacre +deux cents pages au récit détaillé de ses manoeuvres et de ses +stratégies inutiles, il enregistre négligemment, en une ligne, une +conquête qu'il n'attendait plus: «Dix heures sonnent. J'ai passé la nuit +hier avec Mélanie.» (J'adoucis l'expression.) Dons Juans, +instruisez-vous! + +En somme, c'est l'histoire d'un premier échec, puisque, s'il arrive à +son but, c'est après y avoir renoncé et par d'autres moyens que ceux sur +lesquels il comptait. + +Secondement (je ne suis point ici l'ordre des dates), Beyle s'est juré à +lui-même d'être un grand poète, et un grand poète comique. Cela nous +surprend un peu, car, si Stendhal fut un inventeur, il n'était nullement +poète au sens ordinaire et naturel du mot, et il n'avait à aucun degré +le génie comique. Mais, encore une fois, il n'était pas éloigné de +croire que l'on fait toujours ce que l'on veut avec énergie. Il procède +en poésie, comme il a fait en amour, avec suite et méthode, tout un luxe +de réflexions, de préparations et de préméditations. Savourez, je vous +prie, la belle candeur de ces confidences (Beyle avait alors vingt ans): +«Quel est mon but? d'acquérir la réputation du plus grand poète +français, non point par intrigue, comme Voltaire, mais en la méritant +véritablement; pour cela, savoir le grec, l'italien, l'anglais. Ne point +se former le goût sur l'exemple de mes devanciers, mais à coups +d'analyse, en recherchant comment la poésie plaît aux hommes et comment +elle peut parvenir à leur plaire autant que possible.» Et alors il +s'impose d'énormes lectures. Il lit même des dictionnaires de rimes et +de synonymes, et entreprend de se faire «un dictionnaire de style +poétique(!) où il mettra toutes les locutions de Rabelais, Amyot, +Montaigne, Malherbe, Marot, Corneille, La Fontaine, etc.» + +Quelques-unes de ses opinions littéraires sont intéressantes et déjà +révélatrices soit de son caractère, soit de son talent futur. Sans doute +il est de son temps; il admire encore Crébillon; il déclare, après une +représentation de _la Suite du Misanthrope_, que «d'Églantine est le +plus grand génie qu'ait produit le dix-huitième siècle en +littérature».--Je comprends d'ailleurs que ce jeune homme de tant +d'orgueil et d'énergie place très haut Corneille et même Alfieri: je +conçois moins que celui qui doit écrire le livre de _l'Amour_ fasse si +peu de cas du théâtre de Racine. Mais il adore La Fontaine, Pascal, et, +sans réserve et par-dessus tout, Shakespeare (ce qui était alors un +sentiment original). Il a le goût et l'amour de la naïveté et de la +vérité. Il fait d'excellentes remarques sur notre tragédie classique: +«C'est une fausse délicatesse qui empêche les personnages d'entrer dans +les détails, ce qui fait que nous ne sommes jamais saisis de terreur, +comme dans les pièces de Shakespeare. Ils n'osent pas nommer leur +chambre, ils ne parlent pas assez de ce qui les entoure.»--«Ducis semble +avoir oublié _qu'il n'est point de sensibilité sans détails_. Cet oubli +est un des défauts capitaux du théâtre français.» Je n'ai pas le loisir +de développer ici mon impression; mais on sent que, plus tard, le +romantisme, qu'il défendra, ne sera pas tout à fait la même chose pour +lui que pour les romantiques, qu'il ne mettra pas les mêmes idées sous +les mêmes mots, que cette révolution littéraire ne sera à ses yeux qu'un +développement naturel du génie national dans le sens de la vraie +simplicité et de la franchise d'observation... + +L'histoire de cette seconde entreprise de Beyle est donc l'histoire d'un +second échec. Je me hâte de dire qu'il n'a pas échoué sur tous les +points. Il a voulu être un homme du monde, un homme à bonnes fortunes, +un «homme fort», comme disait Balzac; il s'y est fort appliqué (vous le +verrez en parcourant ses notes), et il l'a été dans une très honorable +mesure. Et, enfin, il a été un très subtil psychologue et un romancier à +peu près unique dans son espèce. Mais avec tout cela on peut dire qu'il +n'a point fait ce qu'il a voulu le plus énergiquement; et il me semble +que son journal nous dit pourquoi. + +Il voulait le plaisir sous toutes ses formes, mais particulièrement +l'action grandiose, la domination sur les femmes et sur les hommes. Son +idéal était celui de l'épicurien, non de celui que célèbrent les +chansons du Caveau, mais de l'épicurien héroïque de l'antiquité ou de la +Renaissance, pour qui l'action même et la «vertu» virile étaient le +meilleur des plaisirs. Il dit, en regrettant de n'avoir pas eu de +maîtresse à dix-huit ans: «Elle eût trouvé en moi _une âme romaine_ pour +les choses étrangères à l'amour.» Or, il passe toute sa vie dans d'assez +médiocres emplois. Il écrit ses deux romans à cinquante ans passés, et +meurt consul à Civita-Vecchia, sans avoir connu la gloire qu'il avait +tant désirée. Il a donc pu croire, en mourant, qu'il n'avait pas rempli +sa destinée. + +Voici, je crois, tout le mystère. Il avait reçu de la nature, avec une +volonté très forte, un don merveilleux d'observation, et, comme on dit +aujourd'hui, de dédoublement. Il crut que, en mettant cette faculté +d'analyse au service de sa volonté, il augmenterait la puissance de +celle-ci. Mais c'est le contraire qui est arrivé. En s'observant +toujours pour mieux agir, il n'agissait plus que faiblement. Il faut +être très ignorant de soi pour être vraiment fort, et il faut aussi +savoir s'arrêter dans la connaissance ou, du moins, dans l'étude des +autres. Bonaparte avait sur les hommes des notions nettes, mais +sommaires. Beyle nous dit lui-même: «Je m'arrêtais trop à jouir de ce +que je sentais... Je connais si fort le jeu des passions... _que je ne +suis jamais sûr de rien, à force de voir tous les possibles_». Ce que +nous raconte le journal, c'est peut-être l'aventure d'un grand homme +d'action paralysé peu à peu par un incomparable analyste,--lequel a +gardé d'ailleurs, dans ses oeuvres écrites, le goût le plus décidé pour +l'énergie humaine. + +À aller au fond des choses, Fabrice del Dongo représente assez +exactement ce que Stendhal aurait souhaité d'être, et Julien Sorel (dans +la première partie du _Rouge et du Noir_) ce qu'il a été. C'est +l'impression que m'a laissée ce journal--dont je n'ai pu vous donner, +par ces quelques lignes, qu'une idée fort imparfaite. + + + + +BAUDELAIRE + +_Oeuvres posthumes et Correspondances inédites, précédées d'une étude +biographique_, par Eugène CRÉPET. + + +Le jeune marquis Wolfgang de Cadolles, fils d'émigré, s'enrôle dans +l'armée de l'empereur par besoin d'action, patriotisme, amour de la +gloire. Il se distingue à Wagram; l'empereur le décore de sa main, et +dès lors le marquis appartient corps et âme à Napoléon. Il devient +rapidement colonel. Après l'abdication de l'empereur, Wolfgang retrouve +son père rapatrié, et une belle royaliste qu'il aime depuis son +adolescence, Mme de Timey. Il est près de faire sa soumission aux +Bourbons, quand l'empereur revient de l'île d'Elbe. Comme Ney, comme +Labédoyère, Wolfgang se rallie _irrésistiblement_ à son ancien maître. +Il se cache après Waterloo; il écrit à Mme de Timey: «Venez et fuyons +ensemble.» Elle hésite et répond: «Non.» Seconde lettre de Wolfgang: +«Puisque vous ne voulez pas fuir avec moi, vous ne m'aimez plus, et je +me constitue prisonnier.» Et, quoique le roi lui ait accordé +spontanément sa grâce, il se tue dans sa prison. + +Voilà un canevas de drame. Il n'est pas prodigieusement original. Il +pourrait être de n'importe qui. Or, il est de l'auteur de _Une Martyre_, +des _Litanies de Satan_ et de _Delphine et Hippolyte_. C'est M. Crépet +qui nous en donne le scénario assez développé dans le volume qu'il vient +de publier: _Oeuvres posthumes et Correspondances inédites_ de Charles +Baudelaire. + +Il faut être juste. Deux scènes, dans ce scénario, portent la marque du +poète des _Fleurs du mal_. + +Au premier acte, nous avons vu arriver chez le comte de Cadolles un +soldat français, le trompette Triton, blessé, sanglant, déguenillé. +Triton, guéri, devient chef des piqueurs du comte, et Wolfgang passe sa +vie à la chasse avec Triton. «Ce trompette, _à son insu, corrompt, +séduit_ le marquis. Il lui explique, dans son langage de trompette, dans +un style violent, pittoresque, grossier, naïf, ce que c'est qu'un +combat, une charge de cavalerie; ce que c'est que la gloire, les amitiés +de régiment, etc. Depuis longtemps, bien longtemps, Triton n'a plus de +famille; il n'est pas rentré au village depuis les grandes guerres de la +république; il ne sait pas ce qu'est devenue sa mère. Le régiment du 1er +houzards est devenu sa famille.--Une nuit, Wolfgang dit au trompette de +seller les deux meilleurs chevaux. Et, en route, il lui dit:--Devine où +nous allons. Nous allons rejoindre la grande armée. Je ne veux pas qu'on +se batte sans moi.» + +Cela, c'est d'assez bonne et plausible psychologie. + +Au quatrième acte, «Mme de Timey raconte son histoire à Wolfgang. Le +comte de Timey, qui était un homme très intelligent et très corrompu, a +été l'amant de sa mère, femme d'un autre émigré français, Mme d'Evré. +Avant de mourir, après sa confession, M. le comte de Timey a voulu +épouser Mlle d'Evré, qui était peut-être, et probablement même, sa +fille. Le moribond a employé sa nuit de noces à enseigner à sa femme sa +corruption morale et sa corruption politique. Il lui a dit finalement: +_Ma chère fille, je laisse dans votre âme virginale l'expérience d'un +vieux roué_. Et puis, il est mort. Ainsi, elle s'est trouvée subitement +_riche, veuve quoique vierge, et pleine d'expérience quoique +innocente_.» + +Cela, c'est du bizarre, du surprenant, du diabolique, du satanique, et +Baudelaire a dû être particulièrement satisfait de cette invention. + +Mais, au reste, je ne vous ai parlé de ce plan de drame que pour avoir +le droit de vous parler, à cette place[1], de Baudelaire lui-même. J'ai +passé, en parcourant ses _Oeuvres posthumes_, par trois impressions. +J'ai senti l'impuissance et la stérilité de cet homme, et il m'a presque +irrité par ses prétentions. Puis j'ai senti sa misère, sa souffrance +intime, et je l'ai plaint; j'ai reconnu en lui des vertus d'honnête +homme; j'ai cru à sa sincérité d'artiste, dont je doutais +d'abord.--Enfin, ayant relu _les Fleurs du mal_, j'y ai pris plus de +plaisir que je n'en attendais, et j'ai été contraint de reconnaître, +quoi qu'en aient dit d'habiles gens, la réelle, l'irréductible +originalité de cet esprit si incomplet. + + [Note 1: Feuilleton dramatique des _Débats_.] + +J'ouvre les deux petits recueils de «Pensées» de Baudelaire, _Fusées_ et +_Mon coeur mis à nu_. Il n'y a pas à dire, cela est terriblement pauvre, +avec de grands airs. C'est la recherche la plus puérile des opinions +singulières. Et cela aboutit à des paradoxes aussi faciles +qu'effroyables. Il y en a qui reposent tout entiers sur un mot détourné +de son sens. Exemple: «L'amour, c'est le goût de la _prostitution_. Il +n'est même pas de plaisir noble qui ne puisse être ramené à la +prostitution. Qu'est-ce que l'art? Prostitution... L'être le plus +prostitué, c'est l'être par excellence, Dieu.» Ou bien: «L'amour peut +dériver d'un sentiment généreux. Le goût de la prostitution; mais il +est bientôt corrompu par le goût de la propriété...» Si vous croyez que +cela veut dire quelque chose! + +Ou bien: «De la féminéité de l'Église, comme raison de son +omni-puissance.» Ou bien: «Analyse des contre-religions; exemple: la +prostitution sacrée. Qu'est-ce que la prostitution sacrée? Excitation +nerveuse.--Mysticité du paganisme. Le mysticisme, trait d'union entre le +paganisme et le christianisme. Le paganisme et le christianisme se +prouvent réciproquement.» Le pire, c'est que je sens ce malheureux +parfaitement incapable de développer ces notes sibyllines. Les «pensées» +de Baudelaire ne sont, le plus souvent, qu'une espèce de balbutiement +prétentieux et pénible. Une fois, il déclare superbement: «J'ai trouvé +la définition du beau, de mon beau à moi.» Et il écrit deux pages pour +nous dire qu'il ne conçoit pas la beauté sans mystère ni tristesse; mais +il ne l'explique pas, il ne saurait. On n'imagine pas une tête moins +philosophique. + +Je ne parle pas de ces maximes d'une perversité si aisée qu'il semble +qu'on en fabriquerait comme cela à la douzaine: «Moi, je dis: la volupté +unique et suprême de l'amour gît dans la certitude de faire le mal. Et +l'homme et la femme savent, de naissance, que dans le mal se trouve +toute volupté.»--«Je comprends qu'on déserte une cause pour savoir ce +qu'on éprouvera à en servir une autre.»--«Être un homme utile m'a +toujours paru quelque chose de bien hideux», etc... Et son catholicisme! +et son dandysme! et son mépris de la femme! et son culte de +l'artificiel! Que tout cela nous paraît aujourd'hui indigent et banal! +«La femme est le contraire du dandy. Donc, elle doit faire horreur... La +femme est _naturelle_, c'est-à-dire abominable.--J'ai toujours été +étonné qu'on laissât les femmes entrer dans les églises. Quelles +conversations peuvent-elles avoir avec Dieu? La jeune fille, ce qu'elle +est en réalité. Une petite sotte et une petite salope; la plus grande +imbécillité unie à la plus grande dépravation.--Le commerce est, par son +essence, _satanique_... Le commerce est _naturel_, donc il est +_infâme_», etc... Tout est de cette force. Ces plats paradoxes me +feraient presque aimer le plat bon sens de «ce coquin de Franklin». + +Pourtant une chose me touche: c'est de voir combien a peiné ce +malheureux pour produire ces extravagances. Il y a en lui une détresse, +une angoisse, un sentiment atroce de sa stérilité. Son éditeur nous +dit très sérieusement: «Nous ne possédons qu'une vingtaine de feuilles +volantes qui se rattachent aux conceptions des romans et des nouvelles +_que Baudelaire porta vingt ans dans sa tête sans en confier rien au +papier_.» Les chef-d'oeuvre qu'on prémédite vingt ans sans en écrire une +ligne... je connais cela. Hélas! l'oeuvre posthume de Baudelaire se +réduit presque à des titres de nouvelles et de romans, tels que: _Le +Marquis invisible_, _la Maîtresse de l'idiot_, _la Négresse aux yeux +bleus_, _la Maîtresse vierge_, _les Monstres_, _l'Autel de la volonté_, +_le Portrait fatal_... Évidemment ces titres lui semblaient très +singuliers et très beaux. Mais était-ce pour lui-même quelque chose de +plus que des titres? Sans cesse, dans sa correspondance, il confesse sa +paresse, il jure de travailler, et _il ne peut pas_. + +Ce qui me touche encore, c'est son dégoût des hommes et des choses; de +«ce qui est». Ce dégoût, bien qu'il l'exprime le plus souvent avec une +insupportable affectation, je le crois, je le sens sincère. C'est +vraiment une âme née malheureuse, tourmentée de désirs toujours +indéterminés, toujours inassouvis, toujours douloureux. Cet homme, si +peu simple--en apparence,--si obscur dans ses idées, si préoccupé +d'étonner et de mystifier les autres, m'eût immensément déplu, +j'imagine, à une première rencontre. Mais j'aurais bientôt découvert que +le plus mystifié et le plus étonné de tous, c'était encore lui. Sa +personne m'aurait sûrement intéressé, et probablement séduit à la +longue. Ce qu'on ne peut certes lui refuser, c'est d'avoir été un +Inquiet. Il a eu, au plus haut point, ce qui a manqué à de plus grands +que lui: le sentiment, le souci et souvent la terreur du Mystère qui +nous entoure... + +Chose inattendue: vers la fin de sa vie, de sa pauvre vie si sombre où +la débauche morne et appliquée, puis l'opium, le haschich, et, enfin, +l'alcool, avaient fait tant de ravages, son catholicisme si peu +chrétien, son catholicisme impie et sensuel, celui des _Fleurs du mal_, +semble s'épurer et s'attendrir, et lui descendre,--ou lui +remonter,--dans le coeur. Il a honte de lui; il a des idées de +conversion, de perfectionnement moral. Il écrit: «À Honfleur! le plus +tôt possible, avant de tomber plus bas... Que de pressentiments et de +signes envoyés déjà par Dieu, qu'il est _grandement temps d'agir_!...» +Et ses notes intimes se terminent par cette page, où il y a, si vous le +voulez, encore un peu d'artifice et de «pose» en face de soi-même, mais +où j'ai tout aussi bien le droit de trouver (qui sait?) de la +simplicité, de la piété, de l'humilité: + +«Je me jure à moi-même de prendre désormais les règles suivantes pour +règles éternelles de ma vie: + +«Faire tous les matins ma prière à Dieu, _réservoir de toute force et de +toute justice, à mon père, à Mariette et à Poë_, comme intercesseurs: +les prier de me communiquer _la force nécessaire_ pour accomplir tous +mes devoirs, et d'octroyer à ma mère une _vie assez longue_ pour jouir +de ma transformation; travailler toute la journée, ou du moins _tant que +mes forces me le permettront_; me fier à Dieu, c'est-à-dire à la justice +même, pour la réussite de mes projets; faire, tous les soirs, une +nouvelle prière, pour demander à Dieu la vie et la force pour ma mère et +pour moi; faire, de tout ce que je gagnerai, quatre parts: une pour la +vie courante, une pour mes créanciers, une pour mes amis, et une pour ma +mère; obéir aux principes de la plus stricte sobriété, dont le premier +est la suppression de tous les excitants, quels qu'ils soient.» + +Plus je me rapproche de l'homme, et plus je reviens de mes préventions +contre l'artiste. Dans toute sa correspondance avec son éditeur et ami +Poulet-Malassis, il montre de la délicatesse, de la fierté, de la +franchise, de la fidélité en amitié. Ses lettres à Sainte-Beuve lui font +tout à fait honneur. Sainte-Beuve témoigna toujours beaucoup d'affection +à Baudelaire, soit qu'il eût en effet du goût pour sa personne, soit +qu'il le sentît très malheureux. En tous cas, l'auteur de _Volupté_, qui +n'était pas précisément un naïf, n'a pas douté un instant de la +sincérité du poète des _Fleurs du mal_. Baudelaire s'épanche avec +Sainte-Beuve plus librement qu'avec tout autre; il est simple, +affectueux, confiant. Sainte-Beuve avait coutume de l'appeler: «Mon cher +enfant»; et Baudelaire (qui blanchit de bonne heure) lui répond de +Bruxelles (mars 1865): «Quand vous m'appelez: _Mon cher enfant_, vous +m'attendrissez et vous me faites rire en même temps. Malgré mes grands +cheveux blancs qui me donnent l'air d'un académicien (à l'étranger), +j'ai grand besoin de quelqu'un qui m'aime assez pour m'appeler son +enfant...» Il lui demande, un jour, un article sur les _Histoires +extraordinaires_ de Poë; Sainte-Beuve promet l'article, ne l'écrit +point, et Baudelaire ne lui en veut pas. + +L'affection de Baudelaire pour le grand critique datait de loin; _les +Poésies de Joseph Delorme_ étaient déjà, au collège, un de ses livres de +prédilection; et à vingt ans, il envoyait des vers (dont quelques uns +assez beaux) à son poète favori... Et, en effet, les poésies de +Sainte-Beuve,--si curieuses, mais qui ne sont aujourd'hui connues et +aimées que d'un petit nombre de lettrés,--ressemblent déjà par endroits, +sinon à des «fleurs du mal», du moins à des fleurs assez malades. + +M. Crépet a bien raison de dire dans sa Préface: «J'ai la conviction que +ces documents ne peuvent que servir la mémoire de Baudelaire, en la +dégageant, sous certains aspects, des ombres qui la couvraient.» On +constatera, en feuilletant le volume, que Baudelaire fut un bon fils. +J'entends par là que jamais il ne contrista sa mère autrement que par +ses vices, dont je ne sais à quel point il faut le rendre responsable, +et qu'il fut constamment, avec elle, affectueux, attentif et tendre. On +verra aussi que ce grand débauché garda pendant vingt ans une +mulâtresse, Jeanne Duval, qui le trompa de toutes les façons; que, +lorsqu'elle fut, jeune encore, frappée de paralysie, il la fit entrer à +ses frais à l'hospice Dubois; que, lorsqu'elle en voulut sortir avant sa +guérison, il revint habiter avec elle, et qu'il ne cessa de lui venir en +aide, même après qu'il eut fixé sa résidence en Belgique, malgré +l'extrême gêne à laquelle il était lui-même réduit. + +Cette Jeanne Duval, c'est la maîtresse noire, le «vase de tristesse», la +«grande taciturne», la «sorcière», la «nymphe ténébreuse et chaude» des +_Fleurs du mal_. Or, il paraît bien qu'elle n'avait, à part sa race, +rien de remarquable. Voici son signalement: «Pas très noire, pas très +belle, cheveux noirs peu crépus, poitrine assez plate, de taille assez +grande, marchant mal». Une réflexion ne vous vient-elle pas? Toutes les +femmes que les poètes ont aimées et dont ils ont chanté l'incomparable +beauté; depuis la maîtresse d'Anacréon jusqu'à celle de Baudelaire, en +passant par Délie, Cynthie, Béatrix, Laure, Cassandre, Elvire...--si +nous les avions sous les yeux telles qu'elles ont été, qui sait? elles +ressembleraient peut-être à une bande de trottins, de bonnes et de +figurantes, et nous nous dirions:--«N'était-ce que cela?» Ô bienfaisante +poésie, fille de l'éternelle illusion! + +Enfin, il est certain que Baudelaire n'a pas été gâté par la vie. Il +avait sept ans quand sa mère se remaria au colonel Aupick. À vingt ans, +pour quelque désordre qu'on ignore, il est embarqué par son beau-père +pour Calcutta. À son retour, il entre en possession de son patrimoine, +soixante-dix mille francs. En deux ans, il en dépense la moitié; on lui +donne un conseil judiciaire. Il se refuse obstinément à faire autre +chose que de la littérature. Il vit donc, pendant vingt ans, de la rente +des trente-cinq mille francs qui lui restaient, et du produit de sa +plume (produit fort mince). Or, il ne fait pas, pendant ces vingt ans, +plus de dix mille francs de dettes nouvelles. Vous jugez que, dans ces +conditions, il n'a pas dû se livrer souvent à des orgies néroniennes! Il +s'est débattu jusqu'à la fin dans les plus cruels embarras d'argent. Sur +ce point, sa correspondance fait mal à lire... Joignez à cela sa maladie +nerveuse, dont il put bien hâter les progrès par des excès de toute +sorte, mais qui était d'ailleurs héréditaire. «Mes ancêtres, écrit-il, +idiots ou maniaques, dans des appartements solennels, tous victimes de +terribles passions.»... Ah! le pauvre dandy, le pauvre mystificateur, le +pauvre buveur d'opium, le pauvre diable de poète «diabolique»! Comme il +faut le plaindre! + +Eh bien! non, car, tout compte fait, il a trouvé et laissé après lui +quelque chose. Son influence, après sa mort, a été très grande sur +beaucoup de jeunes gens, et même sur des poètes d'un âge mûr. Le +baudelairisme n'est peut-être pas une fantaisie négligeable dans +l'histoire de la littérature. Il n'est pas tout entier, quoi qu'on en +ait dit, dans l'application de deux ou trois procédés d'une certaine +rhétorique. Quand j'ai lu pour la première fois les _Fleurs du mal_, je +n'étais déjà plus un adolescent, et cependant j'en ai senti très +vivement le charme particulier. Je les ai relues, et je voudrais vous +dire l'espèce de plaisir qu'elles m'ont fait et ce que j'ai cru y voir. +Mais le baudelairisme est difficile à définir. Je ne puis qu'indiquer +très sommairement ce qu'il est, ou ce qu'il a l'air d'être. + +C'est une des formes extrêmes, la moins spontanée et la plus maladive, +de la sensibilité poétique. C'est tout un ensemble d'artifices, de +contradictions volontaires. Essayons d'en noter quelques-unes. + +On y trouve mêlés le réalisme et l'idéalisme. C'est la description +outrée et complaisante des plus désolants détails de la réalité +physique, et c'est, dans le même moment, la traduction épurée des idées +et des croyances qui dépassent le plus l'impression immédiate que font +sur nous les corps.--C'est l'union de la sensualité la plus profonde et +de l'ascétisme chrétien. «Dégoût de la vie, extase de la vie», écrit +quelque part Baudelaire. On raffine sur les sensations; on en crée +presque de nouvelles par l'attention et par la volonté; on saisit des +rapports subtils entre celles de la vue, celles de l'ouïe, celles de +l'odorat (ces dernières surtout ont été recherchées de Baudelaire); on +se délecte du monde matériel, et, en même temps, on le juge vain,--ou +abominable.--C'est encore, en amour, l'alliance du mépris et de +l'adoration de la femme, et aussi de la volupté charnelle et du +mysticisme. On considère la femme comme une esclave, comme une bête, ou +comme une simple pile électrique, et cependant on lui adresse les mêmes +hommages, les mêmes prières qu'à la Vierge immaculée. Ou bien, on la +regarde comme le piège universel, comme l'instrument de toute chute, et +on l'adore à cause de sa funeste puissance. Et ce n'est pas tout: dans +l'instant où l'on prétend exprimer la passion la plus ardente, on +s'applique à chercher la forme la plus précieuse, la plus imprévue, la +plus contournée, c'est-à-dire celle qui implique le plus de sang-froid +et l'absence même de la passion.--Ou bien, pour innover encore dans +l'ordre des sentiments, on se pénètre de l'idée du surnaturel, parce que +cette idée agrandit les impressions, en prolonge en nous le +retentissement; on pressent le mystère derrière toute chose; on croit ou +l'on feint de croire au diable; on l'envisage tour à tour ou à la fois +comme le père du Mal ou comme le grand Vaincu et la grande Victime; et +l'on se réjouit d'exprimer son impiété dans le langage des pieux et des +croyants. On maudit le «Progrès»; on déteste la civilisation +industrielle de ce siècle, comme hostile au mystère; on la juge +écoeurante de rationalisme, et, en même temps, on jouit du pittoresque +spécial que cette civilisation a mis dans la vie humaine et des +ressources qu'elle apporte à l'art de développer la sensibilité... + +Le baudelairisme serait donc, en résumé, le suprême effort de +l'épicuréisme intellectuel et sentimental. Il dédaigne les sentiments +que suggère la simple nature. Car les plus délicieux, ce sont les plus +inventés, les plus savamment ourdis. Le fin du fin, ce sera la +combinaison de la sensualité païenne et de la mysticité catholique, +s'aiguisant l'une par l'autre,--ou de la révolte de l'esprit et des +émotions de la piété. Comme rien n'égale en intensité et en profondeur +les sentiments religieux (à cause de ce qu'ils peuvent contenir de +terreur et d'amour), on les reprend, on les ravive en soi,--et cela, en +pleine recherche des sensations les plus directement condamnées par les +croyances d'où dérivent ces sentiments. On arrive ainsi à quelque chose +de merveilleusement artificiel... Oui, je crois que c'est bien là +l'effort essentiel du baudelairisme: unir toujours deux ordres de +sentiments contraires et, au premier abord, incompatibles, et, au fond, +deux conceptions divergentes du monde et de la vie, la chrétienne et +l'autre, ou, si vous voulez, le passé et le présent. C'est le +chef-d'oeuvre de la Volonté (je mets, comme Baudelaire, une majuscule), +le dernier mot de l'invention en fait de sentiments, le plus grand +plaisir d'orgueil spirituel... Et l'on comprend qu'en ce temps +d'industrie, de science positive et de démocratie, le baudelairisme ait +dû naître, chez certaines âmes, du regret du passé et de l'exaspération +nerveuse, fréquente chez les vieilles races... + +Maintenant il va sans dire que le baudelairisme est antérieur à +Baudelaire. Mais les _Fleurs du mal_ en offrent l'expression la plus +voulue, la plus ramassée et, somme toute, la plus remarquable jusqu'à +présent. Sans doute, le souffle y est court et haletant; les obscurités +et les impropriétés d'expression n'y sont pas rares,--ni même les +banalités. Avec cela, une douzaine au moins de ces poèmes sont fort +beaux. Et vous trouverez dans tout le livre de ces vers qui +appartiennent en propre à Baudelaire, des vers _qu'on n'avait pas faits +avant lui_, vers singuliers, «troublants», charmants, mystérieux, +douloureux... + +Ce qui a fait tort à Baudelaire, ce sont ses imitateurs, dont la plupart +sont intolérables. Il leur doit de paraître aujourd'hui faux et suranné +à beaucoup d'honnêtes gens. Mais lui-même avait écrit: «Créer un poncif, +c'est le génie. Je dois créer un poncif. Il y a parfaitement réussi. + +Le baudelairisme est bon à son heure, pour nous consoler de Voltaire, de +Béranger, de M. Thiers, et des esprits qui leur ressemblent. Et +réciproquement. + + + + +PROSPER MÉRIMÉE[2] + + [Note 2: Préface d'une édition de _Nouvelles choisies_ de + Mérimée, chez Jouaust.] + + +Les Nouvelles de Prosper Mérimée sont toujours bonnes à lire, +puisqu'elles sont parfaites, mais, à vingt ans, elles paraissent un peu +sèches. C'est plus tard qu'on en goûte entièrement la saveur amère, fine +et profonde: car elles expriment, je crois, l'état le plus distingué où +se puisse reposer soit notre esprit, soit notre conscience. + +On se lasse de bien des choses en littérature. On est frappé et dégoûté +un jour de la part énorme de superflu que contiennent même beaucoup de +belles oeuvres. Oui, la peinture des mouvements de l'âme et des +«passions de l'amour» est intéressante; mais c'est bien long, George +Sand. Oui, les divers types de l'animal humain vivant en société, et ses +rapports cachés ou visibles avec le milieu où il se développe, sont +curieux à étudier; mais c'est bien long, Balzac. Oui, «le monde physique +existe,» et il y a des arrangements de mots qui peuvent ressusciter dans +notre imagination les objets absents; mais c'est bien long, Gautier. +Oui, nous sommes enveloppés de mystère, et souvent notre raison côtoie +la folie; mais c'est bien long, Edgar Poë. Oui, l'humanité dans son fond +est abominable et féroce, et la nature n'a jamais connu la justice; mais +c'est bien long, Zola,--et c'est bien gros.--Des artistes abondants +nous décrivent le monde ou les hommes avec un luxe de détails dont nous +n'avons que faire; car, nous aussi, nous savons regarder. Ils nous +étalent leurs sentiments avec une insistance et une indiscrétion qui +nous rebutent: car, nous aussi, nous savons sentir. Il nous suffisait +d'être avertis, et «tout ça, c'est de la littérature.» + +Or, lisez les courts récits de Mérimée. Mécanisme des passions, +brutalité des instincts, caractères d'hommes, paysages, tristesse des +choses, effroi de l'inexpliqué, jeux de l'amour et de la mort, tout cela +s'y trouve noté brièvement et infailliblement, dans un style dont la +simplicité et la sobriété sont égales à celles de Voltaire, avec quelque +chose de plus serré, de plus prémédité, de plus aigu. Le choix des +détails significatifs, le naturel et la propriété de l'expression y sont +admirables. Cela ne paraît pas «écrit», et cela est sans défaut. C'est +net, direct, un peu hautain. À une époque où le génie français +s'épanchait avec une magnifique intempérance, au temps de la poésie +romantique, au temps des romans débordés, Mérimée, comme Stendhal (mais +avec plus de souci de l'art), restait sobre et mesuré, gardait tout le +meilleur de la forme classique,--en y enfermant tout le plus neuf de +l'âme et de la philosophie de notre siècle. C'est pourquoi son oeuvre +demeure. On dirait que sa sécheresse la conserve. «La mort n'y mord.» +Et, quand nous relisons ces ouvrages d'une si harmonieuse pureté, nous +sommes étonnés de tout ce qu'ils contiennent sans en avoir l'air; nous +sommes ravis de cette exacte et précise traduction des choses, où rien +d'essentiel n'a été omis, où n'a été admis rien de superflu; nous en +développons la richesse secrète; nous nous apercevons que dans ces +nouvelles, dont quelques-unes ont été composées voilà cinquante ou +soixante ans, se trouvent déjà tous les sentiments, toutes les façons de +voir et de concevoir le monde qui ont paru depuis et qui paraissent +encore le plus originales. Réalisme, naturalisme, exotisme, pessimisme, +toutes les écritures de Mérimée en sont profondément imprégnées. Mais +ces sentiments divers sont tous comprimés et dominés chez lui par un +autre sentiment, plus général, ou mieux par une manière d'être qui, +jointe à la qualité particulière de son style, achève de donner sa +marque à ce rare écrivain: car elle nous révèle, après la distinction +incomparable de l'artiste, la suprême distinction de l'homme. + +Cette exquise attitude de l'esprit, il faut voir comment elle naît et de +quoi elle est faite. Elle suppose beaucoup de science et de +désenchantement,--et beaucoup de pudeur et d'orgueil. + +Au fond de ces contes si alertes, si rapides, d'un ton si détaché, où +jamais l'auteur n'exprime directement son opinion sur les hommes ni sur +les choses, qu'y a-t-il? La philosophie la plus affranchie d'illusions, +la plus libre et la plus âcre sagesse. + +C'est d'abord la vue la plus nette de ce qu'il y a de relatif dans la +morale, et des différences foncières que les tempéraments, les siècles +et les pays mettent entre les hommes. + +Mateo abat son fils d'un coup de fusil pour avoir livré son hôte. Jadis, +une balle l'a débarrassé d'un rival d'amour. Pour Mateo la trahison est +un crime; le meurtre, non. (_Mateo Falcone._)--Don Juan de Marana a été +pieux, puis sa vie n'est que meurtres et débauches. Un jour, une vision +l'épouvante et le convertit, et sa vie n'est que pénitence furieuse. +Mais on a l'impression que, dans ces deux états si différents, la valeur +morale de don Juan reste pareille: c'est la même créature humaine, ici +débridée, là terrorisée. (_Les Âmes du Purgatoire._) + +Par conséquent, le déterminisme le plus radical.--Il est évident que, +lorsque l'adjudant met sa montre sous le nez de Fortunato, l'enfant _ne +peut pas_ résister à la tentation. (_Mateo Falcone._)--Le lieutenant +Roger est loyal, généreux, brave jusqu'à la folie. Et un jour il triche +au jeu, non par désespoir, non pour sauver sa maîtresse de la misère, +mais pour voler. «Quand j'ai triché ce Hollandais, je ne pensais qu'à +gagner vingt-cinq napoléons, voilà tout. Je ne pensais pas à Gabrielle, +et voilà pourquoi je me méprise.» (_La Partie de Trictrac._) + +Puis, c'est la conception la plus tragique et la plus sombre de l'amour, +passion fatale, inexplicable et cruelle. L'amour est l'ennemi-né de la +raison, le recruteur de la folie et de la mort.--Auguste Saint-Clair a +l'intelligence la plus lucide et la plus froide. Pour rien, pour un +bibelot d'étagère, il devient jaloux du passé de sa maîtresse, cherche +un duel absurde et y est tué. (_Le Vase étrusque._)--Dona Teresa aime +don Juan, qui a tué son père, continue de l'aimer au cloître, le revoit, +consent à l'enlèvement et meurt de ne pas être enlevée, comme elle +serait morte de l'avoir été. (_Les Âmes du Purgatoire._)--Une statue +antique de Vénus va, la nuit, étouffer dans ses bras d'airain un beau +garçon qui, par jeu, lui a passé au doigt son anneau de fiançailles. +(_La Vénus d'Ille._) Ce n'est qu'un conte merveilleusement arrangé pour +nous remplir d'inquiétude et d'effroi; mais cette _Venus turbulenta_, +cette Vénus méchante, qui étouffe ceux qu'elle aime, c'est aussi, pour +Mérimée, le symbole véridique de l'amour tel qu'il le conçoit +d'ordinaire. + +Le capitaine Ledoux est «un bon marin», qui, blessé à Trafalgar, a été +congédié «avec d'excellents certificats.» Il s'est fait négrier. Un jour +il emporte, outre sa marchandise noire, Tamango le marchand, qui a eu +l'imprudence de venir réclamer à bord sa femme Ayché. Révolte des noirs +soulevés par Tamango, et massacre de tout l'équipage. Après quoi les +bons nègres, qui ne savent pas conduire le vaisseau, s'entre-mangent, et +les derniers meurent de faim. (_Tamango._) Il est impossible ni +d'entasser plus d'horreurs, ni de les raconter avec plus de froideur et +de précision que ne l'a fait Mérimée dans cette étonnante histoire de +bestialité, de tortures et de sang. Et, si je ne devais m'en tenir aux +récits rassemblés dans ce volume, combien d'autres où il paraît se +complaire dans la peinture ou plutôt dans la notation tranquille de la +stupidité, de la férocité et de la misère humaines! Il y a plus de +«pessimisme» (puisque le mot est encore à la mode) dans telle nouvelle +de Mérimée que dans tous les _Rougon-Macquart_. + +Mais ce sentiment, il ne l'étale jamais, parce que c'est trop facile, et +à la portée même des sots. Il ne s'attendrit ni ne s'indigne. Contre la +vision du monde mauvais il a l'ironie, et c'est assez. Ironie presque +inexprimée, mais continue, et condensée comme un élixir. Celle de +_Tamango_ est plus âcre et plus recuite que celle même des plus noirs +chapitres de _Candide_. Je n'y sais de comparable que l'ironie de +_Gulliver_. «...Il faut avoir de l'humanité, et laisser à un nègre au +moins cinq pieds en longueur et deux en largeur pour s'ébattre, pendant +une traversée de six semaines et plus, car enfin, disait Ledoux à son +armateur pour justifier cette mesure libérale, les nègres, après tout, +sont des hommes comme les blancs.»--«Cependant le pauvre Tamango perdait +tout son sang. Le charitable interprète qui la veille avait sauvé la vie +à six esclaves... lui adressa quelques paroles de consolation. Ce qu'il +put lui dire, je l'ignore.»--«...Parmi les révoltés, les uns pleuraient; +d'autres, levant les mains au ciel, invoquaient leurs fétiches et ceux +des blancs.» Voilà le ton. + +Donc la destinée n'est ni juste ni douce; le monde n'est point bon, et +il est incompréhensible. Mais allons-nous geindre? ou bien allons-nous +déclamer? Point; nous ne donnerons pas cette satisfaction à l'obscure +puissance qui a fait tout cela. Vigny écrivait dans le _Mont des +Oliviers_: «Si le ciel est muet, aveugle et sourd au cri des +créatures... + + Le juste opposera le dédain à l'absence, + Et ne répondra plus que par un froid silence + Au silence éternel de la Divinité. + +C'est aussi l'attitude de Mérimée. Mais son silence, à lui, est tout +plein de raillerie. C'est un de ses plaisirs de se moquer de la vanité +de toutes choses, et de ceux qui ne savent pas que tout est +vanité,--mais de s'en moquer sans qu'ils s'en doutent, et sans descendre +à la satire ni à la bouffonnerie, lesquelles sont indignes du sage par +trop de passion ou d'expansion. Tout ce qu'il se permet, c'est de +mystifier les autres, discrètement. Être seul à savoir que l'on raille, +c'est le dernier raffinement de la raillerie. Mystifications, le +_Théâtre de Clara Gazul_, _la Guzla_, _la Vénus d'Ille_, _Lokis_, etc. + +Autre plaisir. Mérimée aime à voir se développer librement, bonne ou +mauvaise, la bête humaine; et quand elle est belle, il n'est pas éloigné +de lui croire tout permis. Il goûte par-dessus tout les époques et les +pays de vie ardente, de passions fortes et intactes: le XVIe siècle, la +Corse des maquis, l'Espagne picaresque.--Et ce sceptique a écrit le plus +beau récit de bataille qui soit: _L'enlèvement de la redoute._ + +Il put y avoir, dans la sérénité de ce pessimisme et dans la pudeur avec +laquelle il se dissimule, quelque affectation; qui le nie? Cette +attitude n'en a que plus de prix. Elle est l'effort d'une volonté très +hautaine et d'un très délicat orgueil. Observer (comme fit Mérimée) les +règles de la plus élégante honnêteté, et cela sans croire à rien +d'absolu en morale, c'est une manière de protestation contre la réalité +injuste; et c'est une protestation contre la réalité douloureuse que de +ne pas daigner se plaindre devant les autres. Mérimée s'est montré, +vis-à-vis de l'univers et de la cause première, quelle qu'elle soit, +poli, retenu et dédaigneux, comme il était avec les hommes dans un +salon. Sa philosophie toute négative s'est tournée en dandysme moral. +C'est peut-être là sa plus essentielle originalité. + +A-t-il beaucoup souffert pour en arriver là? Il nous dit, se peignant +sous le nom de Saint-Clair: «Il était né avec un coeur tendre et aimant; +mais, à un âge où l'on prend trop facilement des impressions qui durent +toute la vie, sa sensibilité trop expansive lui avait attiré les +railleries de ses camarades. Il était fier, ambitieux; il tenait à +l'opinion comme y tiennent les enfants. Dès lors il se fit une étude de +cacher tous les dehors de ce qu'il regardait comme une faiblesse +déshonorante. Il atteignit son but, mais sa victoire lui coûta cher. Il +put celer aux autres les émotions de son âme trop tendre; mais, les +renfermant en lui-même, il se les rendit cent fois plus cruelles. Dans +le monde, il obtint la triste réputation d'insensible et d'insouciant; +et dans la solitude, son imagination inquiète lui créait des tourments +d'autant plus affreux qu'il n'aurait voulu en confier le secret à +personne.» + +Le croirons-nous? Si nous le croyons, l'oeuvre de Mérimée n'en sera pas +moins distinguée pour les raisons que j'ai dites, et l'homme en sera +plus aimable. Croyons-le donc. + + + + +BARBEY D'AUREVILLY + + +Vous vous rappelez les propos mélancoliques de Fantasio sur un monsieur +qui passe: «.... Je suis sûr que cet homme-là a dans la tête un millier +d'idées qui me sont absolument étrangères; son essence lui est +particulière. Hélas! tout ce que les hommes se disent entre eux se +ressemble: les idées qu'ils échangent sont presque toujours les mêmes +dans toutes leurs conversations; mais dans l'intérieur de toutes ces +machines isolées quels replis, quels compartiments secrets! C'est tout +un monde que chacun porte en lui, un monde ignoré qui naît et qui meurt +en silence. Quelles solitudes que ces corps humains!» + +Nous avons tous éprouvé cela. L'humanité est comme une mêlée de masques. +Pourtant--et vous en avez fait sûrement l'expérience,--parmi ces +enveloppes mortelles, il y en a chez qui nous sentons ou croyons sentir +une âme, une personne--peut-être parce que cette âme a quelque +ressemblance intime avec la nôtre. Mais, par contre, ne vous est-il pas +arrivé, en présence de tel homme obscur ou célèbre, de sentir que vous +êtes bien réellement devant un masque impénétrable dont l'intérieur ne +vous sera jamais révélé? J'ai eu souvent cette impression gênante. Il y +a des hommes que j'ai rencontrés et à qui j'ai parlé vingt fois, et qui, +j'en suis certain, me resteront toujours incompréhensibles. Il me semble +qu'ils n'ont pas de centre, pas de «moi», qu'ils ne sont qu'un «lieu» où +se succèdent des phénomènes physiologiques et intellectuels. Je perçois +chez eux des séries de pensées, d'attitudes, de gestes; mais, quand ils +me parlent, ce n'est point une personne qui me répond, c'est quelque +merveilleux automate. Je pourrai les admirer; ils me communiqueront +peut-être ou me suggéreront des idées, des sentiments que je n'aurais +pas eus sans eux; mais j'ai, du premier coup, la certitude que je ne les +aimerai jamais, que je n'aurai jamais avec eux aucune intimité, aucun +abandon, et qu'ils seront éternellement pour moi des étrangers. + +Ce que je dis là de certains hommes, je le dis aussi de certains +écrivains. + +M. Barbey d'Aurevilly m'étonne... Et puis... il m'étonne encore. On me +cite de lui des mots d'un esprit surprenant, d'un tour héroïque, qui +joignent l'éclat de l'image à l'imprévu de l'idée. On me dit qu'il parle +toujours comme cela, et qu'il traverse la vie dans des habits spéciaux, +redressé, embaumé, pétrifié dans une attitude d'éternelle chevalerie, de +dandysme ininterrompu et d'obstinée jeunesse. C'est un maître écrivain, +éloquent, abondant, magnifique, précieux, à panaches, à fusées, +extraordinairement dénué de simplicité... Avec cela, il m'est plus +étranger qu'Homère ou Valmiki. Il m'inspire l'admiration la plus +respectueuse, mais la plus embarrassée, la plus effarée, la plus +stupéfaite. + +Ce n'est pas ma faute. Ces grands airs, ces gestes immenses, ces +prédilections farouches, cette superstitieuse vision de l'aristocratie, +cette peur et cet amour du diable, ce catholicisme qui ne recouvre +aucune vertu chrétienne, cette impertinence travaillée, ces colères, ces +indignations, cet orgueil, cette façon emphatique et terrible de prendre +les choses..., j'ai une peine infinie à y entrer. Ce qui rend l'âme de +M. d'Aurevilly peu accessible à ma bonhomie, ce n'est pas qu'il soit +aristocrate dans un siècle bourgeois, absolutiste dans un temps de +démocratie, et catholique dans un temps de science athée (je vois très +bien comment on peut être tout cela); mais c'est plutôt la manière dont +il l'est. Je n'ignore pas qu'en réalité les âmes n'appartiennent point +toutes au temps qui les a fait naître, qu'il y a parmi nous des hommes +du moyen âge, de la Renaissance et, si vous voulez, du XXe siècle. Je +consens donc et même je suis charmé que M. d'Aurevilly soit à la fois un +croisé, un mousquetaire, un roué et un chouan. Mais il l'est avec une si +hyperbolique furie, une satisfaction si proclamée de n'être pas comme +nous, un étalage si bruyant, une mise en scène si exaspérée, qu'une +défiance m'envahit, que l'intérêt tendre que je tenais tout prêt pour ce +revenant des siècles passés hésite, se trouble, tourne en étonnement, et +que je ne crois plus avoir devant moi qu'un acteur fastueux, ivre de son +rôle et dupe de son masque. Il est vrai que le labeur, l'excès même et, +finalement, la sincérité de cette parade a sa beauté. Si ce n'est donc +avec une sympathie spontanée et tranquille, ce sera du moins avec grande +curiosité et révérence que je passerai en revue les divers artifices et +mensonges M. d'Aurevilly--qui, au surplus, ne sont peut-être pas des +artifices, mais de bizarres et grandioses illusions. Auquel cas (cela va +sans dire) j'admets aisément que ce ne soient illusions qu'à mes yeux. + +La grande illusion et la plus divertissante de M. d'Aurevilly, c'est +assurément son catholicisme. Je pense qu'il a la foi. Du moins il +professe hautement tous les dogmes et, par surcroît, s'émerveille +volontiers, sans que cela en vaille toujours la peine, des «vues +profondes de l'Église». Il écrira, par exemple: «Dans l'incertitude où +l'on était sur le genre de mort de Jeanne, la charité du bon curé +Caillemer n'eut point à s'affliger d'avoir à appliquer cette sévère et +_profonde_ loi canonique qui refuse la sépulture à toute personne morte +d'un suicide et sans repentance.» Il considère comme «abjecte et +perverse» toute autre doctrine que la doctrine catholique. Enfin il a la +prétention d'être chaste; il raye courageusement d'un de ses romans un +«détail libertin de trois lignes», s'imaginant sans doute qu'il n'y en a +point d'autres dans toute son oeuvre. + +Voilà qui est bien. Mais, j'ai beau faire, rien ne me semble moins +chrétien que le catholicisme de M. d'Aurevilly. Il ressemble à un plumet +de mousquetaire. Je vois que M. d'Aurevilly porte son Dieu à son +chapeau. Dans son coeur? je ne sais. L'impression qui se dégage de ses +livres est plus forte que toutes les professions de foi de l'écrivain. +«L'homme, lisons-nous dans l'_Imitation_, s'élève au-dessus de la terre +sur deux ailes: la simplicité et la pureté.» Ces deux ailes manquent +étrangement à l'auteur d'_Une vieille maîtresse_. Son oeuvre entière +respire les sentiments les plus opposés à ceux que doit avoir un enfant +de Dieu: elle implique le culte et la superstition de toutes les vanités +mondaines, l'orgueil, et la délectation dans l'orgueil, la complaisance +la plus décidée et même l'admiration la plus éperdue pour les forts et +les superbes, fussent-ils ennemis de Dieu. Les damnés exercent sur M. +d'Aurevilly une irrésistible séduction. Il leur prête toujours des +facultés mirifiques. Il n'admet pas qu'un damné puisse être un pied-plat +ou un pauvre diable. L'abbé Sombreval, le prêtre athée et marié, qui +feint de se convertir pour que sa fille ne meure pas; l'orgueilleux, +farouche et impassible abbé de la Croix-Jugan, effroyable sous les +cicatrices de son suicide manqué; le chevalier de Mesnilgrand, le +truculent et flamboyant athée..., il les voit immenses, il les aime, il +bouillonne d'admiration autour d'eux. Presque tous les héros des romans +écrits par ce chrétien sont des athées, et qui ont du génie--et de +grands coeurs. Il les considère avec un effroi plein de tendresses +secrètes. Il est délicieusement fasciné par le diable. + +Mais, si peut-être un peu de tremblement se mêle à son ingénue et +violente sympathie pour les damnés, c'est avec pleine sécurité et c'est +d'un amour sans mélange qu'il aime, qu'il glorifie les grands mondains, +les illustres dandys, les viveurs profonds, les insondables dons Juans: +Ryno de Marigny, le baron de Brassard, Ravila de Raviles, et combien +d'autres! Il a un idéal de vie où s'amalgament Benvenuto Cellini, le duc +de Richelieu et Georges Brummel. Savez-vous un idéal plus antichrétien? + +Et est-ce sa critique, croyez-vous, qui lui vaudra le paradis? Je +comprends et il me plaît que la critique d'un écrivain catholique soit +intolérante à l'endroit des ennemis de la foi. Mais la critique de M. +d'Aurevilly est d'une incroyable férocité. Elle sue le plus implacable +orgueil. Quelques classiques, quelques écrivains ecclésiastiques, Balzac +et Félicien Mallefille, c'est à peu près tout ce qu'elle épargne. M. +d'Aurevilly regarde Lacordaire comme un prêtre insuffisant et douteux, +et peu s'en faut qu'il ne taxe d'immoralité la _Vie de sainte +Marie-Madeleine_. Sa critique est aussi étroite pour le moins et aussi +impitoyable que celle de Louis Veuillot. Mais Veuillot était, je crois, +«humble de coeur» malgré tout, et il y avait chez lui des coins de +tendresse. Le catholicisme de M. d'Aurevilly ne contient pas une +parcelle de charité--ni peut-être de justice. La religion ne lui est +point une règle de vie, mais un costume historique et un habit de +théâtre où il se drape en Scapamonte. + +Et cela même, je l'avoue, est fort intéressant. + +S'il n'est guère catholique, il n'est pas «diabolique» non plus, quoi +qu'on en ait dit et bien qu'il le croie peut-être. On a fort exagéré la +corruption de M. d'Aurevilly. + +On parle beaucoup, depuis quelques années, de «catholicisme sadique» et +de «péché de malice.» Il faut voir ce que c'est. Au fond, c'est quelque +chose d'assez simple. C'est un sentiment qui tient tout entier dans le +mot de cette Napolitaine qui disait que son sorbet était bon, mais +qu'elle l'aurait trouvé meilleur s'il avait été un péché. Il consiste, à +l'origine, à faire le mal, non pour les sensations agréables qu'on en +retire, mais parce qu'il est le mal, à faire ce que défend Dieu +uniquement parce que Dieu le défend. Sous cette forme primitive il est +vieux comme le monde; c'est le crime de Satan: _Non serviam_. Il suppose +nécessairement la foi. + +Mais notre siècle a inventé une forme nouvelle du péché de malice, +quelque chose de bâtard et de contradictoire: le péché de malice sans la +foi, le plaisir de la révolte par ressouvenir et par imagination. On ne +croit plus, et pourtant certains actes mauvais semblent plus savoureux +parce qu'ils vont contre ce qu'on a cru. Par exemple, le ressouvenir des +obligations de la pudeur chrétienne, encore qu'on ne se croie plus tenu +par elles, nous rend plus exquis les manquements à cette pudeur. Nous +concevons plus vivement, en effet, nous nous représentons dans un plus +grand détail et nous perpétrons avec plus d'application l'acte qui passe +pour péché que celui qui est moralement indifférent. L'idée de la loi +violée (même quand nous n'y croyons plus) nous fait plus attentifs aux +sensations dont la recherche constitue la violation de cette loi, et +par conséquent les avive, les affine et les prolonge. C'est pourquoi, +depuis Baudelaire, beaucoup de poètes et de romanciers se sont plu à +mêler les choses de la religion à celles de la débauche et à donner à +celle-ci une teinte de mysticisme. Il est vrai que ce mysticisme simulé +peut quelquefois redevenir sincère; car la conscience de l'incurable +inassouvissement du désir et de sa fatalité, le détraquement nerveux qui +suit les expériences trop nombreuses et qui dispose aux sombres +rêveries, tout cela peut faire naître chez le débauché l'idée d'une +puissance mystérieuse à laquelle il serait en proie. Dans l'antique +Orient, les cultes mystiques ont été les cultes impurs. Cette alliance +de la songerie religieuse et de l'enragement charnel, des jeunes gens +l'ont appelée «satanique». Comme il leur plaira! Ce satanisme est, en +somme, un divertissement assez misérable, et il ne prête qu'à un nombre +d'effets littéraires extrêmement restreint. + +Eh bien, il faut le dire à l'honneur de M. d'Aurevilly, s'il y a chez +lui du satanisme, ce n'est point celui-là. Son satanisme consiste +simplement à voir partout le diable--et, d'abord, à nous raconter, avec +complaisance et en s'excitant sur ce qu'ils ont d'extraordinaire, des +actes d'impiété ou des cas surprenants de perversion morale. + +Mlle Alberte, qui sort du couvent, met, pendant le dîner, son pied sur +celui de l'officier qui est en pension chez ses parents, de bons +bourgeois de petite ville. Un mois après, sans avoir rien dit, elle +entre une nuit dans la chambre de l'officier et se livre, toujours sans +dire un mot (_le Rideau cramoisi_).--Le comte Serlon de Savigny +empoisonne sa femme, de complicité avec sa maîtresse Hauteclaire, fille +d'un prévôt, avec laquelle il fait des armes toutes les nuits. Puis il +épouse Hauteclaire, et tous deux sont et restent _parfaitement heureux_ +(_le Bonheur dans le crime_).--La comtesse de Stasseville, froide, +spirituelle et mystérieuse, a pour amant, sans que personne s'en doute, +un gentleman très fort au whist, Mermor de Kéroël. Elle empoisonne sa +fille par jalousie. Elle a la manie de mâchonner continuellement des +tiges de résédas, et, après sa mort, on trouve dans son salon, au fond +d'une caisse de résédas, le cadavre d'un enfant (_le Dessous des cartes +d'une partie de whist_).--Pendant la Terreur, l'abbé Reniant, prêtre +défroqué, jette aux cochons des hosties consacrées: ces hosties avaient +été confiées par des prêtres à une pauvre sainte fille qui les portait +«entre ses tétons,»--Le major Ydow, quand il découvre que sa femme +Pudica n'était qu'une courtisane, brise l'urne de cristal où il gardait +le coeur de l'enfant mort qu'il avait cru son fils, et lui jette à la +tête ce coeur qu'elle lui renvoie comme une balle. «C'est la première +fois certainement que si hideuse chose se soit vue! un père et une mère +se souffletant tour à tour le visage avec le coeur mort de leur enfant!» +(_À un dîner d'athées._)--Le duc de Sierra-Leone, ayant soupçonné don +Esteban d'être l'amant de la duchesse, le fait étrangler par ses nègres, +puis lui arrache le coeur et le donne à manger à ses chiens. La +duchesse, qui est innocente, se fait fille publique pour se venger. «Je +veux mourir, dit-elle à l'un de ses clients d'une nuit, où meurent les +filles comme moi... Avec ma vie ignominieuse de tous les soirs, il +arrivera bien qu'un jour la putréfaction de la débauche saisira et +rongera enfin la prostituée et qu'elle ira tomber par morceaux et +s'éteindre dans quelque honteux hôpital. Oh! alors ma vie sera payée, +ajouta-t-elle avec l'enthousiasme de la plus affreuse espérance; alors +il sera temps que le duc de Sierra-Leone apprenne comment sa femme, la +duchesse de Sierra-Leone, aura vécu et comment elle meurt» (_la +Vengeance d'une femme_). Et, c'est ainsi que M. d'Aurevilly nous +terrorise. Mais ce satanisme est un peu celui d'un Croque-mitaine. + +Ou bien encore M. d'Aurevilly nous montre, dans des faits inexplicables, +l'action directe du diable. Jeanne le Hardouey voit un jour à l'église +l'abbé de la Croix-Jugan. La face mutilée du prêtre est horrible. Mais +Jeanne est prise pour lui d'un effroyable amour; et, comme elle ne peut +ni dompter sa passion ni l'assouvir, elle se jette dans une mare. Un +berger, qui la haïssait, le lui avait prédit. Peut-être lui a-t-il jeté +un sort?... (_L'Ensorcelée._) La vieille Malgaigne, qui a eu jadis des +rapports avec le diable, prédit à l'abbé Sombreval qu'il finira dans +l'étang de Quesnay... Et, en effet, le prêtre athée, après avoir déterré +sa fille dont il a causé involontairement la mort, se précipite dans +l'étang avec le cadavre... (_le Prêtre marié_).--Ryno de Marigny épouse +par amour l'idéale et liliale Hermengarde de Polastron, avec le +consentement de sa vieille maîtresse, l'Espagnole Vellini. «Va! lui dit +la Vellini: tu me reviendras!» Et il lui revient, tout en continuant +d'aimer Hermengarde. C'est que Ryno et la Vellini ont bu du sang l'un de +l'autre; rien à faire contre cela: c'est un «sort», une «possession» +(_Une vieille maîtresse_). Presque tous les héros de M. d'Aurevilly sont +des «ensorcelés». + +Cette croyance, si triomphalement affichée, à l'action du diable et à +son ingérence dans les affaires humaines, peut paraître piquante, +surtout quand on se rappelle le caractère si peu chrétien du +catholicisme de M. d'Aurevilly. Mais tout cela est au fond, assez +innocent. Il me semble même que celui qui, croyant au diable, l'aimerait +par enfantillage et romantique bravade, ne serait pas, après tout, un +être si diabolique; car il resterait un croyant, il aurait de l'univers +une conception très ferme et très décidée: il ne serait qu'un manichéen +qui s'amuse à faire un mauvais choix. Le vrai satanisme, c'est la +négation de Satan aussi bien que de Dieu, c'est le doute, l'ironie, +l'impossibilité de s'arrêter à une conception du monde, la persuasion +intime et tranquille que le monde n'a point de sens, est foncièrement +inutile et inintelligible... De ce satanisme-là, il y en a plus dans +telle page de Sainte-Beuve, de Mérimée ou de M. Renan, que dans ces +ingénues _Diaboliques_. + +Le plus fâcheux, c'est que le surnaturel des histoires de M. d'Aurevilly +est la suppression de toute psychologie. Le farouche écrivain développe, +exprime violemment, abondamment--et longuement--les actes et les +sentiments de ses personnages: il ne les _explique_ jamais, et ne +saurait en effet les expliquer sans éliminer le diable--auquel il tient +plus qu'à tout. Or il semble bien que M. d'Aurevilly prenne pour +profondeur cette absence d'explication. Et ce sera là, si vous le voulez +bien, sa troisième illusion. + +Et voici la quatrième. Elle consiste dans une foi absolue, +imperturbable, à la suprématie physique et intellectuelle, à l'esprit, à +la beauté, à l'élégance, au «je ne sais quoi» des hommes et des femmes +du faubourg Saint-Germain. Le faubourg! M. d'Aurevilly y croit encore +plus que Balzac! Toutes ses grandes dames et tous ses gentilshommes +sont, sans exception, des créatures quasi surhumaines. Il écrit +couramment (et je ne sais si vous sentez comme moi ce qu'il y a +d'impayable dans l'intonation à la fois hautaine et familière et, pour +ainsi dire, dans le «geste» de ces phrases): «Spirituelles, nobles, du +ton le plus faubourg Saint-Germain, mais ce soir-là hardies comme des +pages de la maison du roi, quand il y avait une maison du roi et des +pages, elles furent d'un étincellement d'esprit, d'un mouvement, d'une +verve et d'un brio incomparables.»--«Il fallait qu'il fût trouvé de très +bonne compagnie pour ne pas être souvent trouvé de la mauvaise. Mais, +quand on en est réellement, vous savez bien qu'on se passe tout, au +faubourg Saint-Germain!»--«Elle était jeune, riche, d'un nom superbe, +belle, spirituelle, d'une large intelligence d'artiste, et naturelle +avec cela, comme on l'est dans votre monde, quand on l'est!...» + +Mais cette illusion se rattache à une autre plus générale et qui a été +celle de tous les romantiques. M. d'Aurevilly croit qu'il n'y a +d'intéressant que l'extraordinaire. Ce n'est chez lui que Laras +immenses, dons Juans prodigieux, Rolands surnaturels, femmes fatales, +Messalines démesurées, ou saintes de vitrail plus saintes que les anges. +Le gonflement est universel. Il y a dans _l'Ensorcelée_ une pauvresse, +ancienne fille de joie, Clotilde Mauduit: elle devient sibylline, +monumentale de mystère, de dignité et d'orgueil. M. d'Aurevilly a, comme +Balzac, des extases et des émerveillements bruyants devant ses +personnages. Et c'est, dans les détails comme dans les conceptions +d'ensemble, un romantisme effréné et puéril. «... Je me suis piqué la +veine où tu as bu, écrit Vellini à Ryno, et je trace ces mots à peine +lisibles _avec l'épingle de mes cheveux sur cette feuille arrachée d'un +vieux missel..._» Et dire que c'est tout le temps comme cela! +Comprenez-vous qu'au moment même où je cherche à mettre mes impressions +en ordre, il m'en reste encore quelque ahurissement? + +La dernière illusion (est-ce la dernière?) de M. d'Aurevilly consiste à +croire que le dandysme est quelque chose de considérable et qui fait +honneur à l'esprit humain. Il a toujours été très préoccupé du dandysme +et a consacré un volume à Georges Brummel. Voici, je pense, les raisons +de ce goût singulier. + +L'oeuvre que se propose le dandysme est très paradoxale et très +difficile. Généralement on ne domine les hommes que par la puissance +matérielle, par le génie des arts ou des sciences, quelquefois par +l'ascendant de la vertu. Les agréments extérieurs, l'élégance des +habits, la politesse des manières, tout cela passe, non seulement aux +yeux des sages, mais même aux yeux des gens du monde quand il s'avisent +d'être sérieux, pour des avantages très inférieurs à l'esprit, aux +talents et à la valeur morale. + +Or le dandy entreprend de modifier du tout au tout cette opinion si +profondément enfoncée chez les hommes par une philosophie traditionnelle +et banale et de bouleverser la hiérarchie des mérites. Délibérément, il +fait son tout de ces avantages prétendus futiles. C'est aux choses qui +ont le moins d'importance qu'il se pique d'en attacher le plus. Et cette +vue volontairement absurde du monde, il arrive à l'imposer aux autres. +Il réussit à faire croire à la partie oisive et riche de la société que +d'innover en fait d'usages mondains, de conventions élégantes, d'habits, +de manières et d'amusements, c'est aussi rare, aussi méritoire, aussi +digne de considération que d'inventer et de créer en politique, en art, +en littérature. Il spiritualise la mode. D'un ensemble de pratiques +insignifiantes et inutiles il fait un art qui porte sa marque +personnelle, qui plaît et qui séduit à la façon d'un ouvrage de +l'esprit. Il communique à de menus signes de costume, de tenue et de +langage, un sens et une puissance qu'ils n'ont point naturellement. +Bref, _il fait croire à ce qui n'existe pas_. Il «règne par les airs», +comme d'autres par les talents, par la force, par la richesse. Il se +fait, avec rien, une supériorité mystérieuse que nul ne saurait définir, +mais dont les effets sont aussi réels et aussi grands que ceux des +supériorités classées et reconnues par les hommes. Le dandy est un +révolutionnaire et un illusionniste. + +Mais il y a plus: cette royauté des manières, qu'il élève à la hauteur +des autres royautés humaines, il l'enlève aux femmes, qui seules +semblaient faites pour l'exercer. C'est à la façon et un peu par les +moyens des femmes qu'il domine. Et cette usurpation de fonctions, il la +fait accepter par les femmes elles-mêmes et, ce qui est encore plus +surprenant, par les hommes. Le dandy a quelque chose d'antinaturel, +d'androgyne, par où il peut séduire infiniment. + +Au reste, le dandy est très réellement un artiste à sa manière. C'est +toute sa vie qui est son oeuvre d'art à lui. Il plaît et règne par les +apparences qu'il donne à sa personne physique, comme l'écrivain par ses +livres. Et il plaît tout seul, sans le secours d'autrui. Ce n'est pas, +comme le comédien, la pensée d'un autre qu'il interprète avec sa +personne et son corps. Aussi le vrai dandy me paraît-il venir, dans +l'échelle des mérites, au-dessus du grand comédien. + +Enfin, la fonction du dandy est éminemment philosophique. Comme il fait +quelque chose avec le néant, comme ses inventions consistent en des +riens parfaitement superflus et qui ne valent que par l'opinion qu'il en +a su donner, il nous apprend que les choses n'ont de prix que celui que +nous leur attachons, et que «l'idéalisme est le vrai». Et comme, ayant +pris la mieux reconnue des vanités, il a su l'égaler aux occupations qui +passent pour les plus nobles, il nous fait aussi entendre par là que +tout est vain. + +Seulement, pour que le dandy soit tout ce que j'ai dit, une condition +est nécessaire: il ne faut pas qu'il soit dupe de lui-même. Il faut +qu'il ait conscience de la profonde ironie et du paradoxe effrayant de +son oeuvre. M. d'Aurevilly en a-t-il conscience? + +C'est la question que je me pose sans cesse en parlant de lui. Et de là +mon embarras. Est-il dupe des sentiments extraordinaires qu'il affiche, +de son dandysme, de son catholicisme, de son satanisme un peu enfantin, +de ses préjugés sur l'aristocratie? Qui distinguera son masque de son +visage? Je crois que ce qu'il y a de sincère en lui, c'est le goût de la +grandeur, de la force, de l'héroïsme, et la joie de se sentir +«différent» de ses contemporains. Il a certes l'imagination puissante et +parfois épique (_le Chevalier Destouches_). Mais l'outrance énorme et +continue de son expression donne à tous ses livres un air théâtral, une +apparence d'artifice. Il a beau avoir de terribles trompettes dans la +voix et faire des gestes tout à fait sublimes, je suis effrayé de voir à +combien peu se réduit le noyau substantiel de ces oeuvres redondantes. +Parmi des affirmations d'idéalisme et de foi catholique ou +aristocratique développées avec furie, je vois s'agiter des figures +étranges et plus qu'humaines; mais je vous jure que je ne les sens pas +vivre. Je trouve des passions singulières et d'une énergie féroce; mais +de tous ces drames vous n'extrairez pas, j'en ai peur, une goutte de +vraie pitié ni de simple tendresse. Toute cette oeuvre où s'épand une +imagination si riche, où roule une si vertigineuse rhétorique, je me dis +que, si elle est retentissante, c'est peut-être à la façon d'une armure +vide, et que si elle est empanachée, c'est peut-être comme un catafalque +qui recouvre le néant. Cet écrivain catapultueux n'est-il donc que le +dernier et le plus forcené des romantiques? Qu'y a-t-il au juste dans +son fait? Histrionisme magnanime ou snobisme majestueux? J'hésite et je +m'étonne... Et, tandis que je demeure stupide, je me rappelle cette +réplique de Mesnilgrand dans _le Dîner d'athées_: + + «Mon cher, les hommes... comme moi n'ont été faits de toute + éternité que pour étonner les hommes... comme toi!» + +Je me le tiens pour dit, et je tâche de transformer mon étonnement en +admiration. Après tout, l'outrance et l'artifice portés à ce point +deviennent des choses rares et qu'il faut ne considérer qu'avec respect. +Mettons, pour sortir de peine, que le chef-d'oeuvre de M. d'Aurevilly, +c'est M. d'Aurevilly lui-même. Quelle que soit dans son personnage la +part de la nature et de la volonté, la constance, la sûreté, la maîtrise +infaillible avec lesquelles il a soutenu ce rôle ne sont pas d'un +médiocre génie. S'est-il contenté d'achever, de pousser à leur maximum +d'expression les traits naturels de sa personne physique et morale? Ou +bien est-ce un masque qu'il s'est composé de toutes pièces et qu'il +s'est appliqué? On ne sait; et sans doute lui-même ne saurait plus le +dire. Si c'est un masque, quel prodige de l'art! Ah! comme il tient! et +depuis combien d'années! secrètement réparé peut-être, mais toujours +intact aux yeux, sans un trou, sans une fêlure. Soyez tranquille, la +mort le prendra debout, niant le temps, la tête haute, superbe et +redressé, et s'épandant en propos fastueux. Quelle force d'âme, quand on +y songe, dans cet acharnement à garder jusqu'au bout, en présence des +autres hommes, l'apparence et la forme extérieure du personnage spécial +qu'on a rêvé d'être et qu'on a été! C'est de l'héroïsme tout simplement, +et, je vous prie de donner au mot tout son sens. Et si c'est de +l'héroïsme inutile et incompris, c'est d'autant plus beau. + + + + +M. PAUL VERLAINE[3] + +ET + +LES POÈTES «SYMBOLISTES» & «DÉCADENTS» + + [Note 3: _Poèmes saturniens_; _la Bonne chanson_; _Fêtes + galantes_; _Jadis et naguère_; _Romances sans paroles_ (chez + Léon Vanier); _Sagesse_ (chez Victor Palmé).] + + +I. + +Peut-être, au risque de paraître ingénu, vais-je vous parler des poètes +symbolistes et décadents. Pourquoi? D'abord par un scrupule de +conscience. Qui sait s'ils sont, autant qu'ils en ont l'air, en dehors +de la littérature, et si j'ai le droit de les ignorer?--Puis par un +scrupule d'amour-propre. Je veux faire comme Paul Bourget, qui se +croirait perdu d'honneur si une seule manifestation d'art lui était +restée incomprise.--Enfin, par un scrupule de curiosité. Il se peut que +ces poètes soient intéressants à étudier et à définir, et que leur +personne ou leur oeuvre me communique quelque impression non encore +éprouvée. Mais, comme j'ai au fond l'esprit timide, j'ai besoin, avant +de tenter l'aventure, de m'entourer de quelques précautions. Je m'abrite +derrière deux hypothèses, invérifiables l'une et l'autre, et que je n'ai +qu'à donner comme telles pour n'être point accusé soit de témérité, soit +de snobisme. + +Premièrement, je suppose que les poètes dits décadents ne sont point de +simples mystificateurs. À dire vrai, je suis tenté de les croire à peu +près sincères--non point parce qu'ils sont terriblement sérieux, +solennels et pontifiants, mais parce que voilà déjà longtemps que cela +dure, sans un oubli, sans une défaillance. Il ne leur est jamais échappé +un sourire. Une mystification si soutenue, qui réclamerait un tel +effort, et un effort si disproportionné avec le plaisir ou le profit +qu'on en retire, serait, il me semble, au-dessus des forces humaines. +Puis j'ai coudoyé quelques-uns de ces initiés, et j'ai eu, sur d'autres, +des renseignements que j'ai lieu de croire exacts. Il m'a paru que la +plupart étaient de bons jeunes gens, d'autant de candeur que de +prétention, assez ignorants, et qui n'avaient point assez d'esprit pour +machiner la farce énorme dont on les accuse et pour écrire par jeu la +prose et les vers qu'ils écrivent. Enfin, leur ignorance même et la date +de leur venue au monde (qui fait d'eux des esprits très jeunes lâchés +dans une littérature très vieille, des sortes de barbares sensuels et +précieux), leur vie de noctambules, l'abus des veilles et des boissons +excitantes, leur désir d'être singuliers, la mystérieuse névrose (soit +qu'ils l'aient, qu'ils croient l'avoir ou qu'ils se la donnent), il me +semble que tout cela suffirait presque à expliquer leur cas et qu'il +n'est point nécessaire de suspecter leur bonne foi. + +Secondement, je suppose que le «symbolisme» ou le «décadisme» n'est pas +un accident totalement négligeable dans l'histoire de la littérature. +Mais j'ai sur ce point des doutes plus sérieux que sur le premier. +Certes on avait déjà vu des maladies littéraires: le «précieux» sous +diverses formes (à la Renaissance, dans la première moitié du XVIIe +siècle, au commencement du XVIIIe), puis les «excès» du romantisme, de +la poésie parnassienne et du naturalisme. Mais il y avait encore +beaucoup de santé dans ces maladies; même la littérature en était +parfois sortie renouvelée. Et surtout la langue avait toujours été +respectée dans ces tentatives. Les «précieux» et les «grotesques» du +temps de Louis XIII, les romantiques et les parnassiens avaient continué +de donner aux mots leur sens consacré, et se laissaient aisément +comprendre. Il y a plus: les jeux d'un Voiture ou ceux d'un Cyrano de +Bergerac exigeaient, pour être agréables, une grande précision et une +grande propriété dans les termes. C'est la première fois, je pense, que +des écrivains semblent ignorer le sens traditionnel des mots et, dans +leurs combinaisons, le génie même de la langue française et composent +des grimoires parfaitement inintelligibles, je ne dis pas à la foule, +mais aux lettrés les plus perspicaces. Or je pourrais sans doute +accorder quelque attention à ces logogriphes, croire qu'ils méritent +d'être déchiffrés, et qu'ils impliquent, chez leurs auteurs, un état +d'esprit intéressant, s'il m'était seulement prouvé que ces jeunes gens +sont capables d'écrire proprement une page dans la langue de tout le +monde; mais c'est ce qu'ils n'ont jamais fait. Cependant, puisqu'une +curiosité puérile m'entraîne à les étudier, je suis bien obligé de +présumer qu'ils en valent la peine, et je maintiens ma seconde +hypothèse. + + +II. + +... En bien, non! je ne parlerai pas d'eux, parce que je n'y comprends +rien et que cela m'ennuie. Ce n'est pas ma faute. Simple Tourangeau, +fils d'une race sensée, modérée et railleuse, avec le pli de vingt +années d'habitudes classiques et un incurable besoin de clarté dans le +discours, je suis trop mal préparé pour entendre leur évangile. J'ai lu +leurs vers, et je n'y ai même pas vu ce que voyait le dindon de la fable +enfantine, lequel, s'il ne distinguait pas très bien, voyait du moins +quelque chose. Je n'ai pu prendre mon parti de ces séries de vocables +qui, étant enchaînés selon les lois d'une syntaxe, semblent avoir un +sens, et qui n'en ont point, et qui vous retiennent malicieusement +l'esprit tendu dans le vide, comme un rébus fallacieux ou comme une +charade dont le mot n'existerait pas... + + En ta dentelle où n'est notoire + Mon doux évanouissement, + Taisons pour l'âtre sans histoire + Tel voeu de lèvres résumant. + + Toute ombre hors d'un territoire + Se teinte itérativement + À la lueur exhalatoire + Des pétales de remuement... + +J'ai pris ces vers absolument au hasard dans l'un des petits recueils +symbolistes, et j'ai eu la naïveté de chercher, un quart d'heure durant, +ce qu'ils pouvaient bien vouloir dire. J'aurais mieux fait de passer ce +temps à regarder les signes gravés sur l'obélisque de Louqsor; car du +moins l'obélisque est proche d'un fort beau jardin, et il est rose, +d'un rose adorable, au soleil couchant... Si les vers que j'ai cités +n'ont pas plus de sens que le bruit du vent dans les feuilles ou de +l'eau sur le sable, fort bien. Mais alors j'aime mieux écouler l'onde ou +le vent. + +L'un d'eux, pourtant, nous a exposé ce qu'ils prétendaient faire dans +une brochure modestement intitulée _Traité du verbe_, avec _Avant-dire_ +de Stéphane Mallarmé. On y voit qu'ils ont inventé (paraît-il) deux +choses: le symbole et l'instrumentation poétique. + +L'auteur du _Traité du verbe_ nous explique ce que c'est que le symbole: + + «Agitons que pour le repos vespéral de l'amante le poète voudrait + le site digne qui exhalât vaporeusement le mot _aimer_. + + «Or, en quête sous les ramures, il s'est lassé, et la nuit est + venue sur la vanité de son espoir présomptueux: parmi l'air le + plus pur de désastre, en le plus plaisant lieu une voix + disparate, un pin sévèrement noir ou quelque rouvre de trop d'ans + s'opposait à l'intégral salut d'amour, et la velléité dès lors + inerte demeurait muette, sans même la conscience mélancolique de + son mutisme. + + «Voudras-tu, poète, te résigner? + + «Non, et les lieux inutiles reverront sa visite: les pierres + nuées qui lui plurent, il les ordonnera négligemment en un + parterre de mousse dont il garde le puéril souvenir: par son + unique vouloir esseulées, hors de mille s'étrangeront là quelques + ramures vertes virginalement sur de droits rêves, et perplexes + quand sous elles il laissera qui prévalaient d'oiseaux tels + rameaux morts gésir, et devinée mieux que vue aux dentelles des + verdures amènera large et molle une rivière où des lis + gigantesques: un torse nu de vierge en l'eau s'ornera d'une + toison mêlée à l'heure d'un soleil saignant son or mourant. + + «Alors pourra venir celle-là: et l'amante au seuil très noblement + s'alanguira, comprenant, sa rougeur d'ange exquisement éparse + parmi le doux soir, l'Hymen immortel mêlé d'oubli et + d'appréhension qui de son murmure visible emplira le site créé.» + +Cela veut dire, sauf erreur: + +--Supposons que le poète veuille, pour que l'amante y dorme le soir, un +paysage digne d'elle et qui fasse rêver d'amour. Ce paysage idéal, il le +demandera vainement à la nature: toujours quelque détail disparate y +rompra l'harmonie rêvée. Alors il fera son choix dans les matériaux que +lui offre le monde réel. Il disposera à son gré les pierres nuancées; il +arrangera les ramures droites sur les troncs élancés ou pliants et +chargés d'oiseaux; il sèmera le gazon de branches mortes et laissera +entrevoir, parmi la feuillée, une large rivière, avec de grands lis et +un torse de vierge, etc. + +Et plus loin: + + «L'heure n'est étrange, désormais, de resserrer d'un noeud solide + les preuves sans ire émises, violettes faveurs de mon songe.» + +Cela veut dire: «Résumons-nous.» + + «L'idée, qui seule importe, en la vie est éparse. + + «Aux ordinaires et mille visions (pour elles-mêmes à négliger) où + l'Immortelle se dissémine, le logique et méditant poète les + lignes saintes ravisse, desquelles il composera la vision seule + digne: le réel et suggestif SYMBOLE d'où, palpitante pour le + rêve, en son intégrité nue se lèvera l'Idée première et dernière + ou vérité.» + +Cela signifie, je crois, en langage humain, que certaines formes, +certains aspects du monde physique font naître en nous certains +sentiments, et que, réciproquement, ces sentiments évoquent ces visions +et peuvent s'exprimer par elles. Cela signifie aussi, par suite, que le +poète ne copie pas exactement la réalité, mais ne lui emprunte que ce +qui correspond, en elle, à l'impression qu'il veut traduire... Mais +est-ce qu'il ne vous semble pas que nous nous doutions un peu de ces +choses? + +L'invention des symbolistes consiste peut-être à _ne pas dire_ quels +sentiments, quelles pensées ou quels états d'esprit ils expriment par +des images. Mais cela même n'est pas neuf. Un SYMBOLE est, en somme, une +comparaison prolongée dont on ne nous donne que le second terme, un +système de métaphores suivies. Bref, le symbole, c'est la vieille +«allégorie» de nos pères. Horreur! la pièce de Mme Deshoulières: «Dans +ces prés fleuris...» est un symbole! Et c'est un symbole que _le Vase +brisé_, si vous rayez les deux dernières strophes. + +Seulement, prenez garde: si vous les rayez, celles qui resteront seront +toujours charmantes; mais vous verrez qu'elles n'exprimeront plus rien +de bien précis, qu'elles ne vous suggéreront plus que l'idée vague d'une +brisure, d'une blessure secrète. Les symboles précis et clairs par +eux-mêmes sont assez peu nombreux. Il est très vrai que la plus belle +poésie est faite d'images, mais d'images expliquées. Si vous ôtez +l'explication, vous ne pourrez plus exprimer que des idées ou des +sentiments très généraux et très simples: naissance ou déclin d'amour, +joie, mélancolie, abandon, désespoir... Et ainsi (c'est où je voulais en +venir) le symbolisme devient extrêmement commode pour les poètes qui +n'ont pas beaucoup d'idées. + +Et voici la seconde découverte des symbolistes hagards. + +On soupçonnait, depuis Homère, qu'il y a des rapports, des +correspondances, des affinités entre certains sons, certaines formes, +certaines couleurs et certains états d'âme. Par exemple, on sentait que +les _a_ multipliés étaient pour quelque chose dans l'impression de +fraîcheur et de paix que donne ce vers de Virgile: + + _Pascitur in silva magna formosa juvenca._ + +On sentait que la douceur des _u_ et la tristesse des _é_ prolongés par +des muettes contribuaient au charme de ces vers de Racine: + + Ariane, ma soeur, de quelle amour blessée + Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée! + +On n'ignorait pas que les sons peuvent être éclatants ou effacés comme +les couleurs, tristes ou joyeux comme les sentiments. Mais on pensait +que ces ressemblances et ces rapports sont un peu fuyants, n'ont rien +de constant ni de rigoureux, et qu'ils nous sont pour le moins indiqués +par le sens des mots qui composent la phrase musicale. Si les _u_ et les +_é_ du distique de Racine nous semblent correspondre à des sons de flûte +ou à des teintes de crépuscule, c'est bien un peu parce que ce distique +exprime en effet une idée des plus mélancoliques. + +Mais si l'on vous demandait à quels instruments de musique, à quelles +couleurs, à quels sentiments correspondent exactement les voyelles et +les diphtongues et leurs combinaisons avec les consonnes, vous seriez, +j'imagine, fort empêché. Et si l'on vous disait que ce misérable Arthur +Rimbaud a cru, par la plus lourde des erreurs, que la voyelle _u_ était +verte, vous n'auriez peut-être pas le courage de vous indigner; car il +vous paraît également possible qu'elle soit verte, bleue, blanche, +violette et même couleur de hanneton, de cuisse de nymphe émue, ou de +fraise écrasée. + +Or écoutez bien! _A_ est noir, _e_ blanc, _i_ bleu, _o_ rouge, _u_ +jaune. + +Et le noir, c'est l'orgue; le blanc, la harpe; le bleu, le violon; le +rouge, la trompette; le jaune, la flûte. + +Et l'orgue exprime la monotonie, le doute et la simplesse (_sic_); la +harpe, la sérénité; le violon, la passion et la prière; la trompette, la +gloire et l'ovation; la flûte, l'ingénuité et le sourire. + +Et vous pourrez voir dans le _Traité du verbe_, déterminées avec la même +précision et pour l'éternité, les nuances de son, de timbre, de couleur +et de sentiment qui résultent des diverses combinaisons des voyelles +entre elles ou avec les consonnes. + +Faisons un acte de foi. + +Le bon Sully-Prudhomme ne demandait pas mieux que de le faire. Il disait +humblement à un jeune «instrumentiste» qui était venu lui rendre visite: + +--Pardonnez-moi. J'essaye de comprendre ce que vous voulez faire. Vous +ne considérez, n'est-ce pas, que la valeur musicale des mots, sans tenir +compte de leur sens? + +Le bon jeune homme répondit: + +--Nous en tenons compte dans une certaine mesure. + +--Mais alors, dit Sully, prenez garde: vous allez être obscurs. + +Dans quelle mesure les jeunes symbolards tiennent encore compte du sens +des mots, c'est ce qu'il est difficile de démêler. Mais cette mesure est +petite; et, pour moi, je ne distingue pas bien les endroits où ils sont +obscurs de ceux où ils ne sont qu'inintelligibles. + +Pourtant, dans toute erreur il y a, comme dit Shakespeare, une _âme_ de +vérité. Si ces jeunes gens voulaient être raisonnables, s'ils ne +gâtaient point par de damnables exagérations l'évangile qu'ils nous +apportent, on s'apercevrait qu'ils ont fait deux belles découvertes et +bien inattendues (car il n'y a guère plus de six mille ans qu'on les +connaissait). + +Ils ont découvert la métaphore et l'harmonie imitative[4]! + + [Note 4: Je sais que, parmi les poètes connus sous le nom de + décadents, il y en a qui se laissent lire et qui ont du talent. + Mais ceux-là ne sont, en somme, que des disciples plus ou moins + habiles de Baudelaire, et j'ai pensé qu'il n'était point utile + de parler d'eux.] + + +III. + +Est-ce à dire qu'il n'y eût plus rien à découvrir en poésie? + +Je ne dis pas cela. Il y avait quelque chose peut-être. Quoi? je ne +sais. Quelque chose de moins précis, de moins raisonnable, de moins +clair, de plus chantant, de plus rapproché de la musique que la poésie +romantique et parnassienne. Notre poésie a toujours trop ressemblé à de +la belle prose. Ceux mêmes qui y ont mis le moins de raison en ont +encore trop mis. Imaginez quelque chose d'aussi spontané, d'aussi +gracieusement incohérent, d'aussi peu oratoire et discursif que +certaines rondes enfantines et certaines chansons populaires, des séries +d'impressions notées comme en rêve. Mais supposez en même temps que ces +impressions soient très fines, très délicates et très poignantes, +qu'elles soient celles d'un poète un peu malade, qui a beaucoup exercé +ses sens et qui vit à l'ordinaire dans un état d'excitation nerveuse. +Bref, une poésie sans pensée, à la fois primitive et subtile, qui +n'exprime point des suites d'idées liées entre elles (comme fait la +poésie classique), ni le monde physique dans la rigueur de ses contours +(comme fait la poésie parnassienne), mais des états d'esprit où nous ne +nous distinguons pas bien des choses, où les sensations sont si +étroitement unies aux sentiments, où ceux-ci naissent si rapidement et +si naturellement de celles-là qu'il nous suffit de noter nos sensations +au hasard et comme elles se présentent pour exprimer par là même les +émotions qu'elles éveillent successivement dans notre âme... + +Comprenez-vous?... Moi non plus. Il faut être ivre pour comprendre. Si +vous l'êtes jamais, vous remarquerez ceci. Le monde sensible (toute la +rue si vous êtes à Paris, le ciel et les arbres si vous êtes à la +campagne) vous entre, si je puis dire, dans les yeux. Le monde sensible +cesse de vous être extérieur. Vous perdez subitement le pouvoir de l' +«objectiver», de le tenir en dehors de vous. Vous éprouvez réellement +qu'un paysage n'est, comme on l'a dit, qu'un état de conscience. Dès +lors il vous semble que vous n'avez qu'à dire vos perceptions pour +traduire du même coup vos sentiments, que vous n'avez plus besoin de +préciser le rapport entre la cause et l'effet, entre le signe et la +chose signifiée, puisque les deux se confondent pour vous... Encore une +fois, comprenez-vous? Moi je comprends de moins en moins; je ne sais +plus, j'en arrive au balbutiement. Je conçois seulement que la poésie +que j'essaye de définir serait celle d'un solitaire, d'un névropathe et +presque d'un fou, qui serait néanmoins un grand poète. Et cette poésie +se jouerait sur les confins de la raison et de la démence. + +Quant à l'homme de cette poésie, je veux que ce soit un être +exceptionnel et bizarre. Je veux qu'il soit, moralement et socialement, +à part des autres hommes. Je me le figure presque illettré. Peut-être +a-t-il fait de vagues humanités; mais il ne s'en est pas souvenu. Il +connaît peu les Grecs, les Latins et les classiques français: il ne se +rattache pas à une tradition. Il ignore souvent le sens étymologique des +mots et les significations précises qu'ils ont eues dans le cours des +âges; les mots sont donc pour lui des signes plus souples, plus +malléables qu'ils ne nous paraissent, à nous. Il a une tête étrange, le +profil de Socrate, un front démesuré, un crâne bossué comme un bassin de +cuivre mince. Il n'est point civilisé; il ignore les codes et la morale +reçue. On a vu dans le cénacle parnassien sa face de faune cornu, fils +intact de la nature mystérieuse. Il s'enivrait, avec les autres, de la +musique des mots, mais de leur musique seulement; et il est resté un +étranger parmi ces Latins sensés et lucides... + +Un jour, il disparaît. Qu'est-il devenu? Je vais jusqu'au bout de ma +fantaisie. Je veux qu'il ait été publiquement rejeté hors de la société +régulière. Je veux le voir derrière les barreaux d'une geôle, comme +François Villon, non pour s'être fait, par amour de la libre vie, +complice des voleurs et des malandrins, mais plutôt pour une erreur de +sensibilité, pour avoir mal gouverné son corps et, si vous voulez, pour +avoir vengé, d'un coup de couteau involontaire et donné comme en songe, +un amour réprouvé par les lois et coutumes de l'Occident moderne. Mais, +socialement avili, il reste candide. Il se repent avec simplicité, comme +il a péché--et d'un repentir catholique, fait de terreur et de +tendresse, sans raisonnement, sans orgueil de pensée: il demeure, dans +sa conversion comme dans sa faute, un être purement sensitif... + +Puis une femme, peut-être, a eu pitié de lui, et il s'est laissé +conduire comme un petit enfant. Il reparaît, mais continue de vivre à +l'écart. Nul ne l'a jamais vu ni sur le boulevard, ni au théâtre, ni +dans un salon. Il est quelque part, à un bout de Paris, dans +l'arrière-boutique d'un marchand de vin, où il boit du vin bleu. Il est +aussi loin de nous que s'il n'était qu'un satyre innocent dans les +grands bois. Quand il est malade ou à bout de ressources, quelque +médecin, qu'il a connu interne autrefois, le fait entrer à l'hôpital; +il s'y attarde, il y écrit des vers; des chansons bizarres et tristes +bruissent pour lui dans les plis des froids rideaux de calicot blanc. Il +n'est point déclassé: il n'est pas classé du tout. Son cas est rare et +singulier. Il trouve moyen de vivre dans une société civilisée comme il +vivrait en pleine nature. Les hommes ne sont point pour lui des +individus avec qui il entretient des relations de devoir et d'intérêt, +mais des formes qui se meuvent et qui passent. Il est le rêveur. Il a +gardé une âme aussi neuve que celle d'Adam ouvrant les yeux à la +lumière. La réalité a toujours pour lui le décousu et l'inexpliqué d'un +songe... + +Il a bien pu subir un instant l'influence de quelques poètes +contemporains; mais ils n'ont servi qu'à éveiller en lui et à lui +révéler l'extrême et douloureuse sensibilité, qui est son tout. Au fond, +il est sans maître. La langue, il la pétrit à sa guise, non point, comme +les grands écrivains, parce qu'il la sait, mais, comme les enfants, +parce qu'il l'ignore. Il donne ingénument aux mots des sens inexacts. Et +ainsi il passe auprès de quelques jeunes hommes pour un abstracteur de +quintessence, pour l'artiste le plus délicat et le plus savant d'une fin +de littérature. Mais il ne passe pour tel que parce qu'il est un +barbare, un sauvage, un enfant... Seulement cet enfant a une musique +dans l'âme, et, à certains jours, il entend des voix que nul avant lui +n'avait entendues... + + +IV. + +Les traits que je viens de rassembler par caprice et pour mon plaisir, +je ne prétends pas du tout qu'ils s'appliquent à la personne de M. Paul +Verlaine. Mais pourtant il me semble que l'espèce de poésie vague, très +naïve et très cherchée, que je m'efforçais de définir tout à l'heure, +est un peu celle de l'auteur des _Poèmes saturniens_ et de _Sagesse_ +dans ses meilleures pages. La poésie de M. Verlaine représente pour moi +le dernier degré soit d'inconscience, soit de raffinement, que mon +esprit infirme puisse admettre. Au delà, tout m'échappe: c'est le +bégayement de la folie; c'est la nuit noire; c'est, comme dit +Baudelaire, le vent de l'imbécillité qui passe sur nos fronts. Parfois +ce vent souffle et parfois cette nuit s'épanche à travers l'oeuvre de M. +Verlaine; mais d'assez grandes parties restent compréhensibles; et, +puisque les ahuris du symbolisme le considèrent comme un maître et un +initiateur, peut-être qu'en écoutant celles de ses chansons qui offrent +encore un sens à l'esprit, nous aurons quelque soupçon de ce que +prétendent faire ces adolescents ténébreux et doux. + +Dans leur ensemble, les _Poèmes saturniens_ (comme beaucoup d'autres +recueils de vers de la même époque) sont tout simplement le premier +volume d'un poète qui a fréquenté chez Leconte de Lisle et qui a lu +Baudelaire. Mais ce livre offre déjà certains caractères originaux. + +On dirait d'abord que ce poète est, peu s'en faut, un ignorant.--Vous me +répondrez que vous en connaissez d'autres, et que cela ne suffit pas +pour être original.--Mais je suppose ce point admis que, malgré tout et +en dépit de ce qui lui manque, M. Verlaine est un vrai poète. Disons +donc que ce poète est souvent peu attentif au sens et à la valeur des +signes écrits qu'il emploie, et que, d'autres fois, il se laisse prendre +aux grands mots ou à ceux qui lui paraissent distingués. + +J'ouvre le livre à la première page. Dans les vingt vers qui servent de +préface, je lis que les hommes nés sous le signe de Saturne doivent être +malheureux, + + Leur plan de vie étant dessiné ligne à ligne + Par la _logique_ d'une influence maligne. + +Que veut dire ici le mot _logique_, je vous prie? Je vois au même +endroit que le sang de ces hommes + + Roule + En grésillant leur triste idéal qui s'écroule. + +Voilà des métaphores qui ne se suivent guère. Je tourne la page. J'y lis +que, dans l'Inde antique, + + _Une connexité grandiosement alme_ + Liait le Kçhatrya serein au chanteur calme. + +Je continue à feuilleter. Je trouve des «grils sculptés qu'_alternent_ +des couronnes» et «des éclairs _distancés_ avec art», et de très +nombreux vers comme celui-ci, qui unit d'une façon si choquante une +expression scientifique et des mots de poète: + + _L'atmosphère ambiante_ a des _baisers de soeur_. + +Ces bigarrures fâcheuses, ces dissonances baroques, vous les rencontrez +à chaque instant chez M. Verlaine, et plus nombreuses d'un volume à +l'autre. Chose inattendue, ce poète, que ses disciples regardent comme +un artiste si consommé, écrit par moments (osons dire notre pensée) +comme un élève des écoles professionnelles, un officier de santé ou un +pharmacien de deuxième classe qui aurait des heures de lyrisme. Il y a +une énorme lacune dans son éducation littéraire. La mienne, il est vrai, +me rend peut-être plus sensible que de raison à ces insuffisances et à +ces ridicules. + +C'est amusant, après cela, de le voir faire l'artiste impeccable, le +sculpteur de strophes, le monsieur qui se méfie de l'inspiration,--et +écrire avec béatitude: + + À nous qui ciselons les mots comme des coupes + Et qui faisons des vers émus très froidement... + Ce qu'il nous faut, à nous, c'est, aux lueurs des lampes, + La science conquise et le sommeil dompté. + +Mais cet écrivain si malhabile a pourtant déjà, je ne sais comment, des +vers d'une douceur pénétrante, d'une langueur qui n'est qu'à lui et qui +vient peut-être de ces trois choses réunies: charme des sons, clarté du +sentiment et demi-obscurité des mots. Par exemple, il nous dit qu'il +rêve d'une femme inconnue, qui l'aime, qui le comprend, qui pleure avec +lui; et il ajoute: + + Son nom? Je me souviens qu'il est doux et sonore + Comme ceux des _aimés que la vie exila_. + + Son regard est pareil aux regards des statues, + Et pour sa voix lointaine, et calme, et grave, elle a + _L'inflexion des voix chères qui se sont tues_. + +N'y regardez pas de trop près. «Les aimés que la vie exila», cela +veut-il dire «ceux pour qui la vie fut un exil», ou «ceux qui ont été +exilés de la vie, ceux qui sont morts»?--«L'inflexion des voix chères +qui se sont tues», qu'est-ce que cela? Est-ce l'inflexion qu'avaient ces +voix? ou l'inflexion qu'elles ont maintenant quoiqu'elles se taisent, +celle qu'elles ont dans le souvenir?--En tous cas, ce que ces vers +équivoques nous communiquent clairement, c'est l'impression de quelque +chose de lointain, de disparu, et que nous pouvons seulement rêver. Et +l'on m'a dit que ces vers étaient délicieux, et je l'ai cru. + + De la douceur! de la douceur! de la douceur! + +--Qu'est cela? direz-vous. Une phrase de vaudeville, sans doute? Cela +rappelle le «bénin, bénin», de M. Fleurant.--Point. C'est un vers plein +d'ingénuité par où commence un sonnet très tendre. Et ce sonnet est +joli, et j'en aime les deux tercets: + + Mais dans ton cher coeur d'or, me dis-tu, mon enfant, + La fauve passion va sonnant l'oliphant. + Laisse-la trompetter à son aise, la gueuse! + + Mets ton front sur mon front et ta main dans ma main, + Et fais-moi des serments que tu rompras demain, + Et pleurons jusqu'au jour, ô petite fougueuse. + +J'aime aussi la _Chanson d'automne_, quoique certains mots (_blême_ et +_suffocant_) ne soient peut-être pas d'une entière propriété et +s'accordent mal avec la «langueur» exprimée tout de suite avant: + + Les sanglots longs + Des violons + De l'automne + Blessent mon coeur + D'une langueur + Monotone. + + Tout suffocant + Et blême, quand + Sonne l'heure, + Je me souviens + Des jours anciens, + Et je pleure. + + Et je m'en vais + Au vent mauvais + Qui m'emporte + De çà, de là, + Pareil à la + Feuille morte. + +(Mais, j'y pense, la douceur triste de l'automne comparée aux longs +sanglots des violons, c'est bien une de ces assimilations que l'auteur +du _Traité du verbe_ croit avoir inventées. Or, me reportant à ce +mystérieux traité, j'y vois que les sons _o_ et _on_ correspondent aux +«cuivres glorieux», et non pas aux violons: que ceux-ci sont représentés +par les voyelles _e_, _é_, _è_, et par les consonnes _s_ et _z_, et +qu'ils traduisent non pas la tristesse, mais la passion et la prière... +À qui donc entendre?) + + +V. + +Nous n'avons encore vu, dans M. Verlaine, qu'un poète élégiaque inégal +et court, d'un charme très particulier çà et là. Mais déjà dans les +_Poèmes saturniens_ se rencontrent des poésies d'une bizarrerie malaisée +à définir, qui sont d'un poète un peu fou ou qui peut-être sont d'un +poète mal réveillé, le cerveau troublé par la fumée des rêves ou par +celle des boissons, en sorte que les objets extérieurs ne lui arrivent +qu'à travers un voile et que les mots ne lui viennent qu'à travers des +paresses de mémoire. + +Écoutez d'abord ceci: + + La lune plaquait ses teintes de zinc + Par angles obtus; + Des bouts de fumée en forme de cinq + Sortaient drus et noirs des hauts toits pointus. + + Le ciel était gris. La bise pleurait + Ainsi qu'un basson. + Au loin un matou frileux et discret + Miaulait d'étrange et grêle façon. + + Moi, j'allais rêvant du divin Platon + Et de Phidias, + Et de Salamine et de Marathon, + Sous l'oeil clignotant des bleus becs de gaz. + +Et puis c'est tout.--Qu'est-ce que c'est que ça?--C'est une impression. +C'est l'impression d'un monsieur qui se promène dans une rue de Paris la +nuit, et qui songe à Platon et à Salamine, et qui trouve drôle de songer +à Salamine et à Platon «sous l'oeil des becs de gaz».--Pourquoi est-ce +drôle?--Je ne sais pas. Peut-être parce que Platon est mort voilà plus +de deux mille ans et parce qu'un coin de rue parisienne est extrêmement +différent de l'idée que nous nous faisons du Pnyx ou de +l'Acropole.--Mais, à ce compte, tout est drôle.--Parfaitement. Un poète +selon la plus récente formule est avant tout un être étonné.--Mais ce +monsieur qui est si fier de penser à Platon en flânant sur le trottoir, +l'a-t-il lu?--À la vérité, je ne crois pas.--Mais le paysage nocturne +qu'il nous décrit n'est-il pas difficile à concevoir? «Plaquer des +teintes de zinc _par angles obtus_», cela n'a aucun sens. Voit-on si +nettement la fumée des toits, la nuit, surtout quand les becs de gaz +sont allumés? Et cette fumée a-t-elle jamais la forme d'un cinq, surtout +quand il fait du vent («La bise pleurait»)? Et, si la lune éclaire, +comment le ciel peut-il être «gris»? Et, si le matou qu'on entend est +«discret», comment peut-il miauler «d'étrange façon»? Il y a dans tout +cela bien des mots mis au hasard.--Justement. Ils ont le sens qu'a voulu +le poète, et ils ne l'ont que pour lui. Et, de même, lui seul sent le +piquant du rapprochement de Platon et des becs de gaz. Mais il ne +l'explique pas, il en jouit tout seul. La poésie nouvelle est +essentiellement subjective.--Tant mieux pour elle. Mais cette poésie +nouvelle n'est alors qu'une sorte d'aphasie.--Il se peut. + +Enfin, voici un exemple de poésie proprement symboliste (je ne dis pas +symbolique, car la poésie symbolique, on la connaissait déjà, c'était +celle que l'on comprenait): + + Le souvenir avec le crépuscule + Rougeoie et tremble à l'ardent horizon + De l'espérance en flamme qui recule + Et s'agrandit ainsi qu'une cloison + Mystérieuse, où mainte floraison + --Dahlia, lis, tulipe et renoncule-- + S'élance autour d'un treillis et circule + Parmi la maladive exhalaison + De parfums lourds et chauds, dont le poison + --Dahlia, lis, tulipe et renoncule,-- + Noyant mes sens, mon âme et ma raison, + Mêle dans une immense pâmoison + Le souvenir avec le crépuscule. + +Saisissez-vous? On conçoit qu'il y ait un rapport, une ressemblance +entre le souvenir et le crépuscule, entre la mélancolie du couchant, du +jour qui se meurt, et la tristesse qu'on éprouve à se rappeler le passé +mort. Mais entre le crépuscule et l'espérance? Comment l'esprit du poète +va-t-il de l'un à l'autre? Sans doute le crépuscule peut figurer le +souvenir parce qu'il est triste comme lui; et il peut (plus +difficilement) figurer aussi l'espérance parce qu'il est encore lumineux +et qu'il a quelquefois des couleurs éclatantes et paradisiaques; mais +comment peut-il figurer les deux à la fois? Et «le souvenir rougeoyant +avec le crépuscule à l'horizon de l'espérance», qu'est-ce que cela +signifie, dieux justes? La «maladive exhalaison de parfums lourds» (les +parfums du dahlia et de la tulipe?), c'est, si vous voulez, le souvenir; +mais «l'immense pâmoison», ce serait plutôt l'espérance... Ô ma tête!... + +Jadis, quand on traduisait un état moral par une image empruntée au +monde extérieur, chacun des traits de cette image avait sa +signification, et le poète aurait pu rendre compte de tous les détails +de sa métaphore, de son allégorie, de son symbole. Mais ici le poète +exprime par une seule image deux sentiments très distincts; puis il la +développe pour elle-même où plutôt la laisse se développer avec une +sorte de caprice languissant. En réalité, il note sans dessein, sans nul +souci de ce qui les lie, les sensations et les sentiments qui surgissent +obscurément en lui, un soir, en regardant le ciel rouge encore du soleil +éteint. «... Crépuscule; souvenir... Il rougeoie; espérance... Il +fleurit; dahlia, lis, tulipe, renoncule; treillis de serre; parfums +chauds... On pâme, on s'endort...; souvenir; crépuscule...» Ni le +rapport entre les images et les idées, ni le rapport des images entre +elles n'est énoncé. Et avec tout cela (relisez, je vous prie), c'est +extrêmement doux à l'oreille. La phrase, avec ses reprises de mots, ses +rappels de sons, ses entrelacements et ses ondoiements, est d'une +harmonie et d'une mollesse charmantes. L'unité de cette petite pièce +n'est donc point dans la signification totale des mots assemblés, mais +dans leur musique et dans la mélancolie et la langueur dont ils sont +tout imprégnés. C'est la poésie du crépuscule exprimée dans le songe +encore, avant la réflexion, avant que les images et les sentiments que +le crépuscule éveille n'aient été ordonnés et liés par le jugement. +C'est presque de la poésie avant la parole: c'est de la poésie de +limbes, du rêve écrit. + + +VI. + +Comme je cherche dans M. Verlaine, non ce qu'il a écrit de moins +imparfait, mais ce qu'il a écrit de plus singulier, je ne m'arrêterai +pas aux _Fêtes galantes_ ni à _la Bonne Chanson_,--_La Bonne Chanson_, +ce sont de courtes poésies d'amour, presque toutes très touchantes de +simplicité et de sincérité, avec, quelquefois, des obscurités dont on ne +sait si ce sont des raffinements de forme ou des maladresses.--Les +_Fêtes galantes_, ce sont de petits vers précieux que l'ingénu rimeur +croit être dans le goût du siècle dernier. Vous ne sauriez imaginer +quelle chose bizarre et tourmentée est devenu le XVIIIe siècle, en +traversant le cerveau troublé du pauvre poète. Je n'en veux qu'un +exemple: + + Mystiques barcaroles, + Romances sans paroles, + Chère, puisque tes yeux + Couleur des cieux.. + + Puisque l'arome insigne + De ta candeur de cygne, + Et puisque la candeur + De ton odeur, + + Ah! puisque tout ton être, + Musique qui pénètre, + Nimbe d'anges défunts, + Tons et parfums, + + _À sur d'almes cadences_ + _En ses correspondances_ + _Induit mon cour subtil (?)_, + Ainsi soit-il! + +Ce petit morceau est intitulé: _À Climène._ Il ne rappelle que de fort +loin Bernis ou Dorat. + + +VII. + +Dix ans après... Le poète a péché, il a été puni, il s'est repenti. Dans +sa détresse, il s'est tourné vers Dieu. Quel Dieu? Celui de son enfance, +celui de sa première communion, tout simplement. Il reparaît donc avec +un volume de vers, _Sagesse_, qu'il publie chez Victor Palmé, l'éditeur +des prêtres. C'est un des livres les plus curieux qui soient, et c'est +peut-être le seul livre de poésie catholique (non pas seulement +chrétienne ou religieuse) que je connaisse. + +Il est certain qu'un des phénomènes généraux qui ont marqué ce siècle, +c'est la décroissance du catholicisme. La littérature, prise dans son +ensemble, n'est même plus chrétienne. Et pourtant--avez-vous +remarqué?--les artistes qui passent pour les plus rares et les plus +originaux de ce temps, ceux qui ont été vénérés et imités dans les +cénacles les plus étroits, ont été catholiques ou se sont donnés pour +tels. Rappelez-vous seulement Baudelaire et M. Barbey d'Aurevilly. + +Pourquoi ont-ils pris cette attitude (car on sait d'ailleurs qu'ils +n'ont point demandé au catholicisme la règle de leurs moeurs et qu'ils +n'en ont point observé, sinon par caprice, les pratiques +extérieures)?--J'ai essayé de le dire au long et à plusieurs +reprises[5]. En deux mots, ils ont sans doute été catholiques par +l'imagination et par la sympathie, mais surtout pour s'isoler et en +manière de protestation contre l'esprit du siècle qui est entraîné +ailleurs,--par dédain orgueilleux de la raison dans un temps de +rationalisme,--par un goût de paradoxe,--par sensualité même,--enfin par +un artifice et un mensonge où il y a quelque chose d'un peu puéril et à +la fois très émouvant: ils ont feint de croire à la loi pour goûter +mieux le péché «que la loi a fait», selon le mot de saint Paul: péché de +malice et péché d'amour... Catholiques non pas pour rire, mais pour +jouir, dilettantes du catholicisme, qui ne se confessent point et +auxquels, s'ils se confessaient, un prêtre un peu clairvoyant et sévère +hésiterait peut-être à donner l'absolution. + + [Note 5: Voir, dans ce volume, l'article sur M. Barbey + d'Aurevilly et l'article sur Baudelaire.] + +Mais il ne la refuserait point à M. Paul Verlaine. Voilà des vers +vraiment pénitents et dévots, des prières, des «actes de contrition», +des «actes de bon propos» et des «actes de charité». Le poète pense +humblement et docilement, ce qui est le vrai signe du bon catholique. Il +est si sincère qu'il raille les libres penseurs et les républicains sur +le ton d'un curé de village et conclut son invective contre la science +comme ferait un rédacteur de _l'Univers_: + + Le seul savant, c'est encore Moïse. + +Il pleure la mort du prince impérial, parce que le prince fut bon +chrétien, et il se repent de l'avoir méconnu: + + Mon âge d'homme, noir d'orages et de fautes, + Abhorrait ta jeunesse..... + Maintenant j'aime Dieu dont l'amour et la foudre + M'ont fait une âme neuve!... + +Il adresse son salut aux Jésuites expulsés: + + Proscrits des jours, vainqueurs des temps, non point adieu! + Vous êtes l'espérance! + +Il chante la sainte Vierge dans un fort beau cantique: + + Je ne veux plus aimer que ma mère Marie, + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Car, comme j'étais faible et bien méchant encore, + Aux mains lâches, les yeux éblouis des chemins, + Elle baissa mes yeux et me joignit les mains + Et m'enseigna les mots par lesquels on adore... + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Et tous ces bons efforts vers les croix et les plaies, + Comme je l'invoquais, elle en ceignit mes reins. + +Ses idées sur l'histoire sont d'une âme pieuse. Il regrette de n'être +pas né du temps de Louis Racine et de Rollin, quand les hommes de +lettres servaient la messe et chantaient aux offices, + + Quand Maintenon jetait sur la France ravie + L'ombre douce et la paix de ses coiffes de lin. + +Puis il se ravise, et, dans une belle horreur de l'hérésie: + + Non: il fut gallican, ce siècle, et janséniste! + +Il lui préfère «le moyen âge énorme et délicat;» il voudrait y avoir +vécu, avoir été un saint, avoir eu + + Haute théologie et solide morale. + +Bref, la foi la plus naïve, la plus soumise; nous sommes à cent lieues +du christianisme littéraire, de la vague religiosité romantique. M. Paul +Verlaine a avec Dieu des dialogues comparables (je le dis sérieusement) +à ceux du saint auteur de l'_Imitation_. Il échange avec le Christ des +sonnets pieux, des sonnets ardents et qui, si l'on n'était arrêté çà et +là par les maladresses et les insuffisances de l'expression, seraient +d'une extrême beauté. Dieu lui dit: «Mon fils, il faut m'aimer.» Et le +poète répond: «Moi, vous aimer! Je tremble et n'ose. Je suis indigne.» +Et Dieu reprend: «Il faut m'aimer.» Mais ici je ne puis me tenir de +citer encore; car, à mesure que le dialogue se développe, la forme en +devient plus irréprochable, et je crois bien que les derniers sonnets +contiennent quelques-uns des vers les plus pénétrants et les plus +religieux qu'on ait écrits: + + --Aime. Sors de ta nuit. Aime. C'est ma pensée + De toute éternité, pauvre âme délaissée, + Que tu dusses m'aimer, moi seul qui suis resté. + + --Seigneur, j'ai peur. Mon âme en moi tressaille toute. + Je vois, je sens qu'il faut vous aimer. Mais comment, + Moi, ceci, me ferais-je, ô mon Dieu, votre amant, + Ô justice que la vertu des bons redoute? + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Tendez-moi votre main, que je puisse lever + Cette chair accroupie et cet esprit malade. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + --Certes, si tu le veux mériter, mon fils, oui, + Et voici. Laisse aller l'ignorance indécise + De ton coeur vers les bras ouverts de mon Église + Comme la guêpe vole au lis épanoui. + + Approche-toi de mon oreille. Épanches-y + L'humiliation d'une brave franchise. + Dis-moi tout sans un mot d'orgueil ou de reprise + Et m'offre le bouquet d'un repentir choisi; + + Puis franchement et simplement viens à ma table, + Et je t'y bénirai d'un repas délectable + Auquel l'ange n'aura lui-même qu'assisté. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Puis, va! Garde une foi modeste en ce mystère + D'amour par quoi je suis ta chair et ta raison... + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Qu'il te soit accordé, dans l'exil de la terre. + D'être l'agneau sans cris qui donne sa toison, + + D'être l'enfant vêtu de lin et d'innocence, + D'oublier ton pauvre amour-propre et ton essence, + Enfin, de devenir un peu semblable à moi..., + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Et, pour récompenser ton zèle en ces devoirs + Si doux qu'ils sont encor d'ineffables délices, + Je te ferai goûter sur terre mes prémices, + La paix du coeur, l'amour d'être pauvre, et mes soirs + + Mystiques, quand l'esprit s'ouvre aux calmes espoirs... + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + --Ah! Seigneur, qu'ai-je? Hélas! me voici tout en larme + D'une joie extraordinaire; votre voix + Me fait comme du bien et du mal à la fois; + Et le mal et le bien, tout a les mêmes charmes... + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + J'ai l'extase et j'ai la terreur d'être choisi; + Je suis indigne, mais je sais votre clémence. + Ah! quel effort, mais quelle ardeur! Et me voici + + Plein d'une humble prière, encor qu'un trouble immense + Brouille l'espoir que votre voix me révéla, + Et j'aspire en tremblant. + --Pauvre âme, c'est cela! + +Avez-vous rencontré, fût-ce chez sainte Catherine de Sienne ou chez +sainte Thérèse, plus belle effusion mystique? Et pensez-vous qu'un saint +ait jamais mieux parlé à Dieu que M. Paul Verlaine? À mon avis, c'est +peut-être la première fois que la poésie française a véritablement +exprimé _l'amour de Dieu_. + +Sentiment singulier quand on y songe, difficile à comprendre, difficile +à éprouver dans sa plénitude. M. Paul Verlaine s'écrie avec saint +Augustin: «Mon Dieu! vous si haut, si loin de moi, comment vous aimer?» +En réalité, ce qu'il traduit ainsi, ce n'est pas l'impossibilité d'aimer +Dieu, mais celle de le concevoir tel qu'il puisse être aimé, ou (ce qui +revient au même) l'impuissance à l'_imaginer_ dès qu'on essaye de le +_concevoir_ comme il doit être: principe des choses, éternel, +omnipotent, infini... Comment donc faire? comment aimer d'amour ce qui +n'a pas de limites ni de formes? L'âme croyante n'arrive à se +satisfaire là-dessus que par une illusion. Elle croit concevoir un +Dieu infini en lui prêtant une bonté, une justice infinies, etc., et +elle ne s'aperçoit point qu'elle le limite par là et que ces vertus +n'ont un sens que chez des êtres bornés, en rapport les uns avec les +autres. Et pourtant je vous défie de trouver mieux, car pensez: il faut +que Dieu soit infini pour être Dieu, et il faut qu'il soit fini pour +communiquer avec nous. Au fond, on n'aime Dieu que si on se le +représente, sans s'en rendre compte, comme la meilleure et la plus belle +créature qu'il nous soit donné de rêver et comme une merveilleuse âme +humaine qui gouvernerait le monde. + +Mais cette illusion est un grand bienfait. Car, en permettant d'aimer +Dieu _déraisonnablement_, comme on aime les créatures, elle résout +toutes les difficultés qui naissent dans notre esprit du spectacle de +l'univers. Elle répond à tous les «pourquoi.» Pourquoi le monde est-il +inintelligible? Pourquoi le partage inégal des biens et des maux? +Pourquoi la douleur? On aurait peine à pardonner ces choses à un Dieu +que l'on concevrait rationnellement et que, par suite, on n'aimerait +point: on en remercie le Dieu que l'on conçoit tout de travers, mais +qu'on aime. Tout ce qu'il fait est bon, parce que nous le voulons ainsi. +Toute souffrance est bénie, non comme équitable, mais comme venant de +lui. Tout est bien, non parce qu'il est juste et bon, mais parce que +nous l'aimons et que notre amour le déclare juste et bon quoi qu'il +fasse. C'est donc notre amour qui crée sa sainteté. Remarquez que c'est +exactement le parti pris héroïque et fou des amoureux romanesques, des +chevaliers de la Table ronde ou des bergers de l'_Astrée_, ce qui les +rendait capables d'immoler à leur maîtresse non seulement leur intérêt, +mais leur raison, et d'accepter ses plus injustifiables caprices comme +des ordres absolus et sacrés. Tant il est vrai qu'il n'y a qu'un amour! +Et, de fait, toutes les épithètes que l'auteur de l'_Imitation_ donne à +l'amour de Dieu conviennent aussi à l'amour de la femme. Le dévot aime, +sous le nom de Dieu, la beauté et la bonté des choses finies d'où il a +tiré son idéal,--et le chevalier mystique aimait cet idéal à travers et +par delà la forme finie de sa maîtresse. On s'explique maintenant que +l'amour divin donne à ceux qui en sont pénétrés la force d'accomplir les +plus grands sacrifices apparents, de pratiquer la chasteté, la pauvreté, +le détachement; car ces sacrifices d'objets terrestres, nous les faisons +à un idéal qu'une expérience terrestre a lentement composé: c'est donc +encore à nous-mêmes que nous nous sacrifions. + +Aimer Dieu, c'est aimer l'âme humaine agrandie avec la joie de +l'agrandir toujours et de mesurer notre propre valeur à cet +accroissement--et aussi avec l'angoisse de voir cette création de notre +pensée s'évanouir dans le mystère et nous échapper. Nul sentiment ne +doit être plus fort. Et cela, surtout dans la religion catholique, où la +raison ne garde point, comme dans d'autres religions des sortes de +demi-droits honteux, mais se soumet toute à l'amour. On comprend dès +lors que, pour une âme purement sensitive et aimante comme celle de M. +Paul Verlaine, le catholicisme ait été un jour la seule religion +possible, le refuge unique après des misères et des aventures où déjà sa +raison avait pris l'habitude d'abdiquer. + +Ô les douces choses que sa piété lui inspire! + + Écoutez la chanson bien douce + Qui ne pleure que pour vous plaire. + Elle est discrète, elle est légère: + Un frisson d'eau sur de la mousse!... + + Elle dit, la voix reconnue, + Que la bonté, c'est notre vie, + Que de la haine et de l'envie + Rien ne reste, la mort venue... + + Accueillez la voix qui persiste + Dans son naïf épithalame. + Allez, rien n'est meilleur â l'âme + Que de faire une âme moins triste... + . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Je ne me souviens plus que du mal que j'ai fait. + + Dans tous les mouvements bizarres de ma vie, + De mes malheurs, selon le moment et le lieu, + Des autres et de moi, de la route suivie, + Je n'ai rien retenu que la bonté de Dieu. + +Et sur la femme, auxiliatrice de Dieu, sur la femme qui console, apaise +et purifie: + + Beauté des femmes, leur faiblesse, et ces mains pâles + Qui font souvent le bien et peuvent tout le mal... + Et toujours, maternelle endormeuse des râles, + Même quand elle ment, cette voix!... + . . . . . . . . . . . . . . . . . + Remords si chers, peine très bonne, + Rêves bénis, mains consacrées, + Ô ces mains, ces mains vénérées, + Faites le geste qui pardonne! + . . . . . . . . . . . . . . . . + Et j'ai revu l'enfant unique... + Et tout mon sang chrétien chanta la chanson pure. + + J'entends encor, je vois encor! Loi du devoir + Si douce! Enfin, je sais ce qu'est entendre et voir, + J'entends, je vois toujours! Voix des bonnes pensées + + Innocence! avenir! Sage et silencieux, + Que je vais vous aimer, vous un instant pressées, + Belles petites mains qui fermerez mes yeux! + +Hélas! toutes ces chansons ne sont pas claires. Mais ici il faut +distinguer. Il y a celles qu'on ne comprend pas parce qu'elles sont +obscures, sans que le poète l'ait voulu,--et celles qu'on ne comprend +pas parce qu'elles sont inintelligibles et qu'il l'a voulu ainsi. Je +préfère de beaucoup ces dernières. En voici une: + + L'espoir luit, comme un brin de paille dans l'étable. + Que crains-tu de la guêpe ivre de son vol fou? + Vois, le soleil toujours poudroie à quelque trou. + Que ne t'endormais-tu, le coude sur la table? + + Pauvre âme pâle, au moins cette eau du puits glacé, + Bois-la. Puis dors après. Allons, tu vois, je reste, + Et je dorloterai les rêves de ta sieste, + Et tu chantonneras comme un enfant bercé. + + Midi sonne. De grâce, éloignez-vous, Madame. + Il dort. C'est étonnant comme les pas de femme + Résonnent au cerveau des pauvres malheureux. + + Midi sonne. J'ai fait arroser dans la chambre. + Va, dors. L'espoir luit comme un caillou dans un creux. + Ah! quand refleuriront les roses de septembre? + +Comprenez-vous? Quelle suite y a-t-il dans ces idées? Quel lien entre +ces phrases? Qui est-ce qui parle? Où cela se passe-t-il? On ne sait pas +d'abord. On sent seulement que cela est doux, tendre, triste, et que +plusieurs vers sont exquis. Longtemps je n'ai pu comprendre ce +sonnet--et je l'aimais pourtant. À force de le relire, voici ce que j'ai +trouvé. + +Midi, l'été. Le poète est entré dans un cabaret, au bord de la +grand'route poudreuse, avec une femme, celle qui l'a accueilli après ses +fautes et ses malheurs et dont il invoque si souvent les belles petites +mains. La chaleur est accablante. Le poète a bu du vin bleu; il est +ivre, il est morne. Et alors il entend la voix de sa compagne. Que +dit-elle? + +Ce qui rend le sonnet difficile à saisir, c'est que l'expression de +sentiments assez clairs en eux-mêmes y est coupée de menus détails, très +précis, mais dont on ne sait d'où ils viennent ni à quoi ils sont +empruntés. Quand on a trouvé que le lieu est un cabaret, tout s'explique +assez aisément. + +Premier quatrain. La voix dit: «Ne sois pas si triste. Espère. +L'espérance luit dans le malheur comme un brin de paille dans l'étable.» +Pourquoi cette comparaison--très juste d'ailleurs, mais si inattendue? +C'est que nous sommes, comme j'ai dit, dans une auberge de campagne. +Sans doute une des portes de la salle donne sur l'étable où sont les +vaches et le cheval, et, dans l'obscurité, des pailles luisent parmi la +litière... + +Mais, tandis que la voix parle, le poète, complètement abruti, regarde +d'un air effaré une guêpe qui bourdonne autour de son verre. «N'aie pas +peur, lui dit sa compagne: des guêpes, il y en a toujours dans cette +saison. On a beau fermer les volets: toujours quelque fente laisse +passer un rayon qui les attire. Tu ferais mieux de dormir...» + +Second quatrain. «Tu ne veux pas?» Ici le poète ouvre et ferme, d'un air +de malaise, sa bouche pâteuse.--«Allons, bois un bon verre d'eau +fraîche, et dors.» Le reste va de soi. + +Premier tercet.--La voix s'adresse à la cabaretière qui tourne autour de +la table et fait du bruit. Elle la prie de s'éloigner.--La fin est +limpide. Le sonnet se termine par un souvenir et un espoir. «Les roses +de septembre» marquent sans doute le commencement du dernier amour du +poète.--Relisez maintenant, et dites si toute la pièce n'est pas +adorable! + + +VIII. + + Aimez donc la raison: que toujours vos écrits + Empruntent d'elle seule et leur lustre et leur prix. + +Si quelqu'un s'est peu soucié de ce vieux précepte, c'est M. Paul +Verlaine. On pourrait presque dire qu'il est le seul poète qui n'ait +jamais exprimé que des sentiments et des sensations et qui les ait +traduits uniquement pour lui; ce qui le dispense d'en montrer le lien, +car lui le connaît. Ce poète ne s'est jamais demandé s'il serait +compris, et jamais il n'a rien voulu prouver. Et c'est pourquoi, +_Sagesse_ à part, il est à peu près impossible de résumer ses recueils, +d'en donner la pensée abrégée. On ne peut les caractériser que par +l'état d'âme dont ils sont le plus souvent la traduction: demi-ivresse, +hallucination qui déforme les objets et les fait ressembler à un rêve +incohérent; malaise de l'âme qui, dans l'effroi de ce mystère, a des +plaintes d'enfant; puis langueur, douceur mystique, apaisement dans la +conception catholique de l'univers acceptée en toute naïveté... + +Vous trouverez dans _Jadis et naguère_, de vagues contes sur le diable. +Le poète appelle cela des «choses crépusculaires.» C'est dans Echatane. +Des Satans sont en fête. Mais un d'eux est triste; il propose aux autres +de supprimer l'enfer, de se sacrifier à l'amour universel, et alors les +démons mettent le feu à la ville, et il n'en reste rien; mais + + On n'avait pas | agréé le sacrifice. + Quelqu'un de fort | et de juste assurément + Sans peine avait | su démêler la malice + Et l'artifice | en un orgueil qui se ment (?). + +Une comtesse a tué son mari, de complicité avec son amant. Elle est en +prison, repentie, et elle tient la tête de l'époux dans ses mains. Cette +tête lui parle: «J'étais en état de péché mortel quand tu m'as tué. +Mais je t'aime toujours. Damne-toi pour que nous ne soyons plus +séparés.» La comtesse croit que c'est le diable qui la tente. Elle crie: +«Mon Dieu! mon Dieu, pitié!» Et elle meurt, et son âme monte au +ciel.--Une femme est amoureuse d'un homme qui est le diable. Il l'a +ruinée et la maltraite. Elle l'aime toujours. Elle lui dit: «Je sais qui +tu es. Je veux être damnée pour être toujours avec toi.» Mais il la +raille et s'en va. Alors elle se tue. Ici, une idée fort belle: + + Elle ne savait pas que l'enfer, c'est l'absence. + +Les autres contes sont à l'avenant. On croit comprendre; puis le sens +échappe. C'est qu'il n'y a rien à comprendre--sinon que le diable est +toujours méchant quoi qu'il fasse, et qu'il ne faut pas l'écouter, et +qu'il ne faut pas l'aimer, encore que cela soit bien tentant... + +Si les récits sont vagues, que dirons-nous des simples notations +d'impressions? Car c'est à cela que se réduit de plus en plus la poésie +de M. Paul Verlaine. Lisez _Kaléidoscope_: + + Dans une rue, au coeur d'une ville de rêve, + _Ce sera comme quand on a déjà vécu_; + Un instant à la fois très vague et très aigu... + Ô ce soleil parmi la brume qui se lève! + + Ô ce cri sur la mer, cette voix dans les bois! + _Ce sera comme quand on ignore des causes_: + Un lent réveil après bien des métempsycoses; + _Les choses seront plus les mêmes qu'autrefois_ + + Dans cette rue, au coeur de la ville magique + Où des orgues moudront des gigues dans les soirs, + Où des cafés auront des chats sur les dressoirs, + Et que traverseront des bandes de musique. + + Ce sera si fatal qu'on en croira mourir... + +Vraiment, ce sont là des séries de mots comme on en forme en rêve... +Vous avez dû remarquer? Quelquefois, en dormant, on compose et l'on +récite des vers que l'on comprend, et que l'on trouve admirables. Quand, +d'aventure, on se les rappelle encore au réveil, plus rien..., l'idée +s'est évanouie. C'est que, dans le sommeil, on attachait à ces mots des +significations particulières qu'on ne retrouve plus; on les unissait par +des rapports qu'on ne ressaisit pas davantage. Et, si l'on s'y applique +trop longtemps, on en peut souffrir jusqu'à l'angoisse la plus +douloureuse... + +Mais, en y réfléchissant, je crois que si on relit _Kaléidoscope_, on +verra que l'obscurité est dans les choses plus que dans les mots ou dans +leur assemblage. Le poète veut rendre ici un phénomène mental très +bizarre et très pénible, celui qui consiste à reconnaître ce qu'on n'a +jamais vu. Cela vous est-il arrivé quelquefois? On croit se souvenir; on +veut poursuivre et préciser une réminiscence très confuse, mais dont on +est sûr pourtant que c'est bien une réminiscence; et elle fuit et se +dissout à mesure, et cela devient atroce. C'est à ces moments-là qu'on +se sent devenir fou. Comment expliquer cela? Oh! que nous nous +connaissons mal! C'est que notre vie intellectuelle est en grande partie +inconsciente. Continuellement les objets font sur notre cerveau des +impressions dont nous ne nous apercevons pas et qui s'y emmagasinent +sans que nous en soyons avertis. À certains moments, sous un choc +extérieur, ces impressions ignorées de nous se réveillent à demi: nous +en prenons subitement conscience, avec plus ou moins de netteté, mais +toujours sans être informés d'où elles nous sont venues, sans pouvoir +les éclaircir ni les ramener à leur cause. Et c'est de cette ignorance +et de cette impuissance que nous nous inquiétons. Ce demi-jour +soudainement ouvert sur tout ce que nous portons en nous d'inconnu nous +fait peur. Nous souffrons de sentir que ce qui se passe en nous à cette +heure ne dépend pas de nous, et que nous ne pouvons point, comme à +l'ordinaire, nous faire illusion là-dessus... + +Il y a quelque chose de profondément involontaire et déraisonnable dans +la poésie de M. Paul Verlaine. Il n'exprime presque jamais des moments +de conscience pleine ni de raison entière. C'est à cause de cela souvent +que sa chanson n'est claire (si elle l'est) que pour lui-même. + + +IX. + +De même, ses rythmes, parfois, ne sont saisissables que pour lui seul. +Je ne parle pas des rimes féminines entrelacées, des allitérations, des +assonances dans l'intérieur du vers, dont nul n'a usé plus fréquemment +ni plus heureusement que lui. Mais il emploie volontiers des vers de +neuf, de onze et de treize syllabes. Ces vers impairs, formés de deux +groupes de syllabes qui soutiennent entre eux des rapports de nombre +nécessairement un peu compliqués (3 et 6 ou 4 et 5; 4 et 7 ou 5 et 6; 5 +et 8), ont leur cadence propre, qui peut plaire à l'oreille tout en +l'inquiétant. Boiteux, ils plaisent justement parce qu'on les sent +boiteux et parce qu'ils rappellent, en la rompant, la cadence égale de +l'alexandrin. Mais, pour que ce plaisir dure et même pour qu'il soit +perceptible, il faut que ces vers boitent toujours de la même façon. Or, +au moment où nous allions nous habituer à un certain mode de +claudication, M. Verlaine en change tout à coup, sans prévenir. Et alors +nous n'y sommes plus. Sans doute, il peut dire: De même que le souvenir +de l'alexandrin vous faisait sentir la cadence rompue de mes vers, ainsi +le souvenir de celle-ci me fait sentir la nouvelle cadence irrégulière +que j'y ai substituée. Soit;--mais notre oreille à nous ne saurait +s'accommoder si rapidement à des rythmes si particuliers et qui changent +à chaque instant. Ce caprice dans l'irrégularité même équivaut pour nous +à l'absence de rythme. Voici des vers de treize syllabes: + + Londres fume et cri | e. Oh! quelle ville de la Bible! + Le gaz flambe et na | ge et les enseignes sont vermeilles. + Et les maisons | dans leur ratatinement terrible + Épouvan | tent comme un sénat | de petites vieilles. + +Les deux premiers vers sont coupés après la cinquième syllabe, le vers +suivant est coupé après la quatrième; le dernier, après la troisième ou +la huitième.--Et voici des vers de onze syllabes: + + Dans un palais | soie et or, dans Echatane, + De beaux démons |, des satans adolescents, + Au son d'une musi | que mahométane + Font liti | ère aux sept péchés | de leurs cinq sens. + +Les deux premiers vers semblent coupés après la quatrième syllabe; soit. +Mais le suivant est coupé (fort légèrement) après la sixième, et l'autre +après la troisième ou la septième. + +D'autres fois, quand M. Verlaine emploie les vers de dix syllabes, il +les coupe tantôt après la cinquième, tantôt après la quatrième syllabe. +C'est-à-dire qu'il mêle des rythmes d'un caractère non seulement +différent, mais opposé. + + Aussi bien pourquoi | me mettrais-je à geindre? (5, 5) + Vous ne m'aimez pas |, l'affaire est conclue, + Et, ne voulant pas | qu'on ose me plaindre, + Je souffrirai | d'une âme résolue (4, 6). + +Ainsi, dans la plus grande partie de l'oeuvre poétique de M. Verlaine, +les rapports de nombre entre les hémistiches varient trop souvent pour +nos faibles oreilles. Maintenant, si le poète chante pour être entendu +de lui seul, c'est bon, n'en parlons plus. Laissons-le à ses plaisirs +solitaires et allons-nous-en. + + +X. + +Non, restons encore un peu; car, avec tout cela, M. Paul Verlaine est un +rare poète. Mais il est double. D'un côté, il a l'air très artificiel. +Il a un «art poétique» tout à fait subtil et mystérieux (qu'il a, je +crois, trouvé sur le tard): + + De la musique avant toute chose, + Et pour cela préfère l'impair + Plus vague et plus soluble dans l'air, + Sans rien en lui qui pèse ou qui pose. + + Il faut aussi que tu n'ailles point + Choisir tes mots sans quelque méprise: + Rien de plus cher que la chanson grise + Où l'indécis au précis se joint... + + Car nous voulons la nuance encor + Pas la couleur, rien que la nuance + Oh! la nuance seule fiance + Le rêve au rêve, et la flûte au cor... + +D'autre part, il est tout simple: + + Je suis venu, calme orphelin, + Riche de mes seuls yeux tranquilles, + Vers les hommes des grandes villes: + Ils ne m'ont pas trouvé malin. + +C'est peut-être par cette ingénuité qu'il plaît tant à la longue. À +force de l'étudier et même de le condamner, sa douce démence me gagne. +Ce que je prenais d'abord pour des raffinements prétentieux et +obscurs, j'en viens à y voir (quoi qu'il en dise lui-même) des +hardiesses maladroites de poète purement spontané, des gaucheries +charmantes. Puis il a des vers qu'on ne trouve que chez lui, et qui +sont des caresses. J'en pourrais citer beaucoup. Et comme ce poète +n'exprime ses idées et ses impressions que pour lui, par un +vocabulaire et une musique à lui,--sans doute, quand ces idées et ces +impressions sont compliquées et troubles pour lui-même, elles nous +deviennent, à nous, incompréhensibles; mais quand, par bonheur, elles +sont simples et unies, il nous ravit par une grâce naturelle à +laquelle nous ne sommes plus guère habitués, et la poésie de ce +prétendu «déliquescent» ressemble alors beaucoup à la poésie +populaire: + + Il pleure dans mon coeur + Comme il pleut sur la ville; + Quelle est cette langueur + Qui pénètre mon coeur? etc. + +Ou bien: + + J'ai peur d'un baiser + Comme d'une abeille. + Je souffre et je veille + Sans me reposer. + J'ai peur d'un baiser. + +Finissons sur ces riens, qui sont exquis, et disons: M. Paul Verlaine a +des sens de malade, mais une âme d'enfant; il a un charme naïf dans la +langueur maladive; c'est un décadent qui est surtout un primitif. + + + + +VICTOR HUGO + +TOUTE LA LYRE + + +I. + + Ce qu'il dit + Est semblable au passage orageux d'un quadrige. + Un torrent de parole énorme qu'il dirige, + Un verbe surhumain, superbe, engloutissant, + S'écroule de sa bouche en tempête, et descend + Et coule et se répand sur la foule profonde.... + +Victor Hugo définit ainsi l'éloquence de Danton; mais il me paraît que +ces images expriment encore mieux la poésie de Victor Hugo. C'est elle, +le quadrige orageux, le torrent de parole surhumaine. J'ai lu sans +interruption _Toute la Lyre_, et je ne sais plus guère où j'en suis. Je +me sens ivre de mots et d'images. Ce torrent m'a noyé dans son flot qui +roule des ténèbres et des étoiles. Et maintenant, + + Comme l'eau qu'il secoue aveugle un chien mouillé, + +ou, si vous voulez, pareil au barbet du vieux conte, qui «secouait des +pierreries», je me débats sur la rive, tout ruisselant et aveuglé de +métaphores, le bruit des rythmes bourdonnant dans mes oreilles comme +celui des grandes eaux; et, dompté par un dieu, je reconnais et j'adore +la toute-puissance de son verbe. + +Ai-je jamais dit autre chose? Des gens ont voulu me persuader, l'an +dernier[6], que je lui avais manqué de respect. Pourquoi? Pour avoir dit +que, si nul poète ne parlait plus haut à mon imagination, deux ou trois +autres disaient peut-être des choses plus rares à ma pensée et à mon +coeur. À cause de cela, plusieurs m'ont traité de pygmée, ce qui est +fort juste,--mais aussi de cuistre, de zoïle et même de batracien, ce +qui est bien sévère. J'avoue que là-dessus, je ne les ai pas crus. +J'appartiens à la génération qui a le plus aimé Victor Hugo. Je l'ai +profondément et religieusement admiré dans mon adolescence et ma +première jeunesse. Pendant dix ans je l'ai lu tous les jours et je lui +garde une reconnaissance infinie des joies qu'il m'a données. J'ajoute +que c'est peut-être pendant ces dix années-là que j'ai eu raison. Mais +nos âmes vont se modifiant et, par suite, l'idée que nous nous formons +des grands écrivains et des grands artistes et l'émotion qu'ils nous +donnent ne sont point les mêmes aux diverses époques de notre vie: +faut-il rappeler une vérité si simple? Tout ce que je puis vous dire +aujourd'hui, c'est donc l'impression que me laisse, aujourd'hui même, la +lecture de _Toute la Lyre_, non celle que j'ai reçue, voilà quinze ans, +de _la Légende des siècles_. + + [Note 6: Voir l'article suivant.] + +--Encore de la critique personnelle! me dit une voix que je +respecte.--Hé! vous en parlez à votre aise! Plût au ciel que j'en puisse +faire d'autre et sortir de moi! + +Laissez-moi donc vous parler librement et respectueusement du dernier +livre lyrique de Victor Hugo. Librement? Ai-je donc tant besoin de +m'excuser? Et l'espèce d'éblouissement qui m'est resté dans les yeux +après cette lecture n'est-elle pas le meilleur hommage, étant le plus +involontaire, que je puisse rendre au plus puissant assembleur de mots +qui ait sans doute paru depuis que l'univers existe, depuis qu'il y a +des yeux pour voir les objets matériels, des intelligences pour +concevoir des idées, des imaginations pour découvrir les rapports cachés +entre tout ce visible et tout cet invisible, et des signes écrits dont +les combinaisons peuvent exprimer ces rapports? + +Ainsi je suis tranquille, et c'est en toute sécurité que je vous +confierai mes impressions successives. Après le bienheureux ahurissement +dont je vous ai parlé, je me recueille et je cherche à me reprendre. +Qu'ai-je donc lu, en somme? Que me reste-t-il dans l'esprit, une fois +ces grandes vibrations éteintes? + +Voici. Le poète nous explique en cinq ou six cents vers que la +Révolution ne pouvait se faire que par l'échafaud, mais que, maintenant +qu'elle est faite, il ne faut plus verser de sang.--Il croit au progrès, +à la future fraternité des hommes.--Il maudit les rois et les +empereurs.--Cela ne l'empêche pas de dire ensuite à Dieu: «Seigneur, +expliquons-nous tous deux», et de lui demander pourquoi «il laisse +mourir Rome», c'est-à-dire la civilisation latine, et grandir +«l'Amérique sans âme, ouvrière glacée».--Il gémit sur les émeutes de +Lyon.--Il exhorte le jeune Michel Ney à être digne du nom qu'il +porte.--Il flétrit Louis XV.--Il entend, dans la nuit, les esprits du +mal encourager les panthères, les serpents, les plantes vénéneuses, les +prêtres et les rois.--Il nous ouvre un mausolée royal et nous montre la +poignée de cendre qu'il contient.--Il fait tous ses compliments à Mlle +Louise Michel pour sa conduite après la Commune... + +Puis, viennent des paysages. Ils sont fort beaux. Cette idée y revient +sans cesse, que la «création sait le grand secret». (Elle le garde +joliment!) Un autre refrain, c'est que la nuit représente les puissances +malfaisantes, l'ignorance, le mal, le passé, mais que l'aurore figure la +délivrance des esprits, l'avenir, le progrès... + +La troisième partie se pourrait résumer ainsi:--L'enfant est un +mystère rassurant.--La femme est une énigme inquiétante.--Soyons +bons.--Évitons même les petites fautes.--Dieu est grand. Nos batailles +font à son oreille le même bruit qu'un moucheron.--La nature est +mystérieuse.--C'est l'ombre qui a fait les dieux.--Les prêtres sont +horribles.--L'âme est immortelle: nous retrouverons nos morts.--Le +monde est mauvais: tout est nuit et souffrance. Le monde est bon. +Ténèbres, je ne vous crois pas. Je crois à vous, ô Dieu! Ombre! +Lumière! + +Il est beaucoup question de littérature dans la quatrième partie. Et +voici les pensées qu'on y trouve:--Les poètes primitifs aimaient la +nature, et elle leur parlait.--J'ai fait de la critique quand j'étais +enfant, mais j'ai reconnu l'absurdité de cette occupation.--La tragédie +classique sent le renfermé. De l'air! de l'air!--Le bon goût est une +grille. Le critique est un eunuque, etc.--Shakespeare est +sublime.--Brumoy est un âne.--Le rire est une mitraille.--Laharpe, +Lebatteux, Patouillet, Rapin, Bouhours, etc., sont des ânes et des +pourceaux.--La nature fut la nourrice d'Homère et d'Hésiode.--Tous les +grands hommes et les penseurs sont insultés, Mazzini par Thiers, +Washington par Pitt, Juvénal par Nisard, Shakespeare par Planche, Homère +par Zoïle, etc.....--Les poètes sont les guides du genre humain.--Les +sommets sont dangereux; on y a le vertige.--Les grands hommes sont +malheureux, parce qu'ils sont les enclumes sur lesquelles Dieu forge une +âme nouvelle à l'humanité. + +Voilà le premier volume. + +Le second... Me croirez-vous si je vous dis que c'est la même chose, et +que chacune des «sept cordes de la lyre» rend sensiblement le même +son?--Cela commence, toutefois, par une série de pièces moins +impersonnelles, où le poète nous dit sa vie, se raconte plus +familièrement, se confie à ses amis.--Tu me dis que j'ai changé, +écrit-il à l'un d'eux. Non, je n'ai pas changé; je veux toujours le +peuple grand et les hommes libres, et je rêve un avenir meilleur pour la +femme. Seulement je suis plus triste.--Lorsque j'étais enfant, la France +était grande.--À une religieuse: Priez! ne vous gênez pas, je comprends +tout.--À un enfant: Aime bien ta mère et soutiens-la.--J'ai beaucoup +souffert, j'ai été proscrit et fugitif, mais j'avais la conscience +tranquille.--«À deux ennemis amis»: Réconciliez-vous. Vous êtes trop +grands l'un et l'autre pour vous haïr.--Sur la mort de Mme de Girardin: +Elle s'en est allée... La foule ne comprend pas les grandes âmes... Je +voudrais m'en aller aussi.--Je rêve aux morts; je les vois.--Je méprise +la haine et la calomnie.--_Idem._--Je travaille: le travail est bon.--Je +suis las; mais quelqu'un dans la nuit me dit: Va!--Je rentrerai, comme +Voltaire, dans mon grand Paris. + +Puis, ce sont des pièces d'amour. J'en mets à part trois ou quatre, qui +sont exquises. Les autres sont absolument semblables aux _Chansons des +rues et des bois_. + +Puis, une suite de fantaisies. Quelques jeux de rimes. De courtes scènes +dialoguées dont le fond se réduit à ceci: que la femme est fragile, +qu'elle est contredisante, qu'elle est capricieuse, qu'elle aime les +soldats, qu'elle aime les mauvais sujets. Enfin, quelques chansons, qui +ne sont pas toutes les meilleures que Victor Hugo ait écrites. + +Tout cela fait sept cordes (à la vérité, il serait difficile de les +nommer avec précision; il semble pourtant que les sept livres que nous +venons de parcourir pourraient s'intituler: Humanité, Nature, +Philosophie, Art, Foyer, Amour, Fantaisie). Mais, le poète ayant écrit: + + ...Et j'ajoute à ma lyre une corde d'airain, + +il y a un huitième livre, tout de colère et d'indignation, dont voici à +peu près le canevas: Rois, je ne suis qu'un passant, mais je vous dis +que vous êtes infâmes.--Il ne fallait point détruire la Colonne parce +que, ce qu'elle glorifiait en réalité, ce n'était point le despotisme, +mais la gloire d'un peuple et la Révolution délivrant l'Europe.--Je +flétris pareillement ceux qui ont tué les otages, et ceux qui ont +massacré les soldats de la Commune.--Un tout petit roi m'a chassé de +Belgique: je ne daigne pas m'en apercevoir.--Nous sommes vaincus, mais +j'attends la revanche; la France vaincra, parce qu'elle est +Lumière.--Après la libération du territoire: Je ne me trouve pas +délivré; je ne le serai que lorsque nous aurons repris Metz et +Strasbourg.--Aux historiens: Ne cherchez pas à expliquer les traîtres; +on croirait que vous les excusez.--Vous n'arrêterez pas la Démocratie +montante.--Toutes les fois qu'un crime se préparera contre le peuple, ma +conscience rugira... + +En deux mots, maintenant: «Tout est obscur. Tout est clair. La nature +rêve et voit Dieu. Haine au passé. Les rois et les prêtres sont infâmes. +Le peuple est sublime. Ô l'enfant! Ô la femme! Pardonnons, aimons. Les +poètes sont des mages. Toinon, c'est Callirhoé.» Vous n'extrairez rien +de plus de _Toute la Lyre_,--et pas grand'chose de plus des quinze +volumes de vers lyriques de l'immense poète. + +--Eh bien! me direz-vous, ne sont-ce pas là de beaux thèmes? Y a-t-il +plus de pensée, puisqu'il vous en faut, chez Lamartine ou Musset? Et +quelle idée vous faites-vous donc de la poésie? + +--Oui, je sais que la poésie n'est que sentiment, couleur et musique, et +qu'elle n'a presque pas besoin de pensée. J'en connais qui semble faite +de rien, et qui me remplit tout entier. Mais que puis-je contre une +impression répétée et persistante? Non, le bruit énorme, les cymbales +retentissantes des vers innombrables de Victor Hugo ne sont point pâture +d'âme,--pas assez pour moi du moins. Je dirais volontiers de ses vers: +«Ils sont trop! Ils m'empêchent de sentir sa poésie»... La demi-douzaine +d'idées et de sentiments que j'énumérais tout à l'heure, songez qu'il +les a développés en cinquante ou soixante mille vers. Il y a tel de ces +lieux communs qu'il a repris une centaine de fois. Cette idée, qu'on +aime partout de la même façon, et qu'Amaryllis et Margot, c'est +_kifkif_, lui a inspiré les quatre ou cinq mille vers octosyllabiques +des _Chansons des rues et des bois_. Cette autre idée, que tout finira +par une embrassade de tous les hommes en Dieu, ne lui a guère moins +suggéré d'alexandrins. Il nous a certainement confié plusieurs milliers +de fois que le poète est un prophète et un voyant. Il n'y a pas une +seule pièce dans _Toute la Lyre_, qui ne rappelle des pages, je ne dis +pas analogues, mais parfaitement semblables, de chacun des recueils +précédents. Voici un jeu que je propose aux rares honnêtes gens qui ont +vraiment lu les poètes contemporains. Quelqu'un nous citerait au hasard +des vers ou même des couplets de Victor Hugo et nous demanderait d'où +ils sont tirés. Nous devinerions peut-être que ces vers sont antérieurs +ou postérieurs à 1840; mais, neuf fois sur dix, nous ne saurions à quel +volume les rapporter. Or, si l'on jouait au même jeu avec Lamartine et +Musset (que j'ai beaucoup moins lus, les aimant depuis moins longtemps), +je me ferais fort de gagner presque à tout coup. Ne m'accusez point de +puérilité. Ce détour chinois m'est une façon de constater une chose +étrange. Nul n'a fait des vers plus précis de contours que l'auteur de +_la Légende_ et des _Contemplations_,--et nul n'en a fait, si je puis +dire, de plus indiscernables, de plus aisés à substituer les uns aux +autres. Cela est à la fois stupéfiant de richesse et prodigieux +d'indigence. + +Et puis, je l'ai tant lu jadis, je me suis si bien pénétré de ses +habitudes de style, de ses images ordinaires, de son vocabulaire, de son +rythme, de ses rimes, de ses manies, que, lisant un nouveau volume de +lui, il m'a semblé que je le relisais. Tous ces vers inconnus, je les +reconnaissais à mesure. Pour un peu, j'aurais cru que, par un phénomène +mystérieux, c'était moi qui les faisais, et que je parodiais l'auteur de +_l'Âne_. Cette illusion vous paraîtra moins gasconne si vous songez que +nul poète, en effet, n'a été ni plus souvent, ni plus aisément, ni plus +parfaitement parodié. M. Albert Sorel a fait des suites de vers +considérables qui pourraient, à la rigueur, être de Victor Hugo, et où, +seule, quelque bizarrerie trop forte, ou mieux, quelque faiblesse de +rime et quelque essoufflement laissent deviner le jeu sacrilège. Et, +d'autre part, je me souviens d'avoir perdu des sommes en pariant, après +un peu d'hésitation, que des vers de _la Légende_, qu'on m'avait cités, +étaient de M. Sorel. (Les voici, ces vers; ils décrivent la salle à +manger d'_Éviradnus_: + + Cette salle à manger de titans est si haute, + Qu'en égarant, de poutre en poutre, son regard + Aux étages confus de ce plafond hagard, + On est presque étonné de n'y pas voir d'étoiles.) + +Et cela ne prouve pas précisément que les bons lettrés qui se livrent à +ces exercices aient le génie de Victor Hugo. Il est même certain que ce +qu'il peut y avoir de beauté dans leurs parodies (et il s'en trouve +quelquefois) appartient de droit au grand poète parodié. Mais cela +prouve au moins qu'il y a dans la poésie de l'auteur des _Quatre Vents +de l'esprit_ une énorme part de fabrication quasi mécanique et +automatique, quelque chose où ni le coeur, ni la pensée ne sont +intéressés. Et c'est pourquoi j'ai pu lire, avec une admiration +stupéfaite, il est vrai, et dans une sorte d'ivresse physique, mais sans +une minute d'émotion, de douceur intérieure, et sans le moindre désir de +larmes, les dix mille vers de _Toute la Lyre_. J'assistais à cette +poésie si je puis dire; j'étais même parfois bousculé par elle; mais +elle n'entrait pas en moi. + +Peut-être comprendrez-vous, maintenant ma tendresse pour Lamartine et +Musset, ces médiocres ouvriers qu'on ne parodie point, que personne n'a +jamais eu l'idée de parodier. Ce n'est pas qu'ils aient mis dans leurs +vers ce que la poésie proprement dite ne comporte point: l'analyse aiguë +de Stendhal, par exemple, ou l'ironie nuancée de Renan. Et ce n'est pas +non plus qu'ils aient évité les redites. Mais, d'abord, je trouve, à +tort ou à raison, plus de substance dans leur oeuvre, plus de rêve et +aussi de pensée chez l'un et, à coup sûr, plus de passion chez l'autre. +Je les sens absolument sincères, et que leur poésie s'écoule d'eux +involontairement. Et surtout il me semble toujours que, ce qu'ils +expriment, je pourrais l'éprouver, que c'est mon âme à moi, qui parle +dans leurs vers, et qu'elle chante, par eux, ce qu'elle n'aurait su dire +toute seule. Ces poètes, qui ont un don que je n'ai pas, sont après tout +des gens comme moi, de ma société et de mon temps, avec qui il m'eût été +possible de converser... + +L'âme de Hugo (et c'est tant pis pour moi) est par trop étrangère à la +mienne. Il y a dans son oeuvre trop d'attitudes, trop de sentiments, +trop de façons de voir le monde et l'histoire que j'ai peine à +comprendre et qui même répugnent à mes plus chères habitudes d'esprit. +Les milliers de vers où il dit: «Moi, le penseur», où il se qualifie de +mage effaré, où il se compare aux lions et aux aigles, où il menace +l'ombre, la nuit et le mystère de je ne sais quelle effraction, sont +insupportables aux hommes modestes, et à ceux qui essayent vraiment de +penser. Quand il annonce avec fracas qu'il presse du genou la poitrine +du sphinx et qu'il lui a arraché son secret, je me dis: «Il est bien +heureux!» et quand je vois que ce qu'il a découvert, au bout du compte, +c'est le manichéisme le plus naïf, ou l'optimisme le plus simplet, je me +dis: «Que d'embarras!» Je sens là-dedans un air d'insincérité. Un +bourgeois d'aujourd'hui qui vaticine constamment à la façon d'Isaïe et +d'Ézéchiel, comme s'il vivait dans le désert, comme s'il mangeait des +sauterelles et comme s'il avait réellement des entretiens avec Dieu sur +la montagne, me paraît quelque chose d'aussi saugrenu et d'aussi faux +qu'un bourgeois du dix-septième siècle imitant le délire de Pindare. +Cela me fâche un peu que, ayant vécu dans le siècle qui a le mieux +compris l'histoire, ce poète n'en ait vu que le décor et le bric-à-brac, +et que les Papes et les rois lui apparaissent tous comme des porcs ou +comme des tigres. Il a des enthousiasmes et des mépris qui m'offensent +également. Un homme pour qui Robespierre, Saint-Just et même Hébert et +Marat sont des géants, pour qui Bossuet et de Maistre sont des monstres +odieux, et pour qui Nisard et Mérimée sont des imbéciles...; cet +homme-là peut avoir du génie: soyez sûrs qu'il n'a que ça. Son +inintelligence des âmes, de la vie humaine et de ses complexités est +incroyable. Ses énumérations des grands hommes, des mages, des +porte-flambeaux, sont de merveilleux coq-à-l'âne, des chefs-d'oeuvre de +bouffonnerie inconsciente. C'est Homais à Pathmos... De vieux bergers à +barbes de fleuves qui conversent avec Dieu; des rois qui sont des +brigands; des brigands qui sont des héros; des courtisanes qui sont des +saintes; des prêtres affreux: des petits enfants qui savent le grand +secret et des gotons qui l'expliquent couramment rien qu'en montrant +leurs jambes; l'humanité mise en antithèses, pareille à un immense +guignol apocalyptique; l'histoire, coupée en deux, net, par la +Révolution; l'ombre avant, la lumière après... telle est sa vision des +choses. Elle est d'une surprenante simplicité. Aucune des doctrines qui +ont presque renouvelé cette vision en nous ne semble être arrivée +jusqu'à lui. Il ne les a ni pressenties ni connues. Quand il rencontre +Darwin, il le raille du même ton qu'aurait fait Louis Veuillot. Il n'est +plus de ce temps, sans être, comme Homère, Virgile ou Racine, de tous +les temps. C'est un vieux sans être un ancien. Il est loin de nous, très +loin... + +--Oui, tout cela peut être vrai. MAIS... + + +II. + +«Mais ça n'est pas vrai, m'écrit un de mes amis. Tu as le droit de dire +de Hugo encore plus de mal que tu n'en as dit, mais seulement à propos +de ses oeuvres. Ce qu'on vient d'éditer, ce sont des reliefs, des +rognures,--ou des rinçures, si tu préfères cette métaphore. Les +héritiers,--par piété évidemment,--font flèche de tout bois et même de +tous copeaux. Ils publient tous les brouillons, même ceux, du panier. +Mon impression, à moi, qui ai lu tout Victor Hugo comme toi, et assez +récemment, c'est que _Toute la Lyre_ est une collection d'épreuves +ratées; sauf trois ou quatre exceptions, guère plus, chaque pièce me +rappelle un équivalent, un «original» supérieur. Chaque théorie a déjà +été exprimée avec plus de puissance et de développement... Ce qu'on nous +donne aujourd'hui, c'est de la parodie de Hugo, non par Sorel, mais par +Hugo. C'est comme les charges, qui sont au Louvre, du rapin +Michel-Ange...» + +Je répondrai alors qu'il est singulièrement malaisé de distinguer Hugo +parodiste de Hugo sérieux, celui qui s'amuse de celui qui ne s'amuse +pas; et que, souvent, quand il ne s'amuse pas, il nous amuse trop; et +quand il s'amuse, il ne nous amuse pas assez... Le culte de mon ami pour +Hugo le rend tout à fait injuste à l'endroit des honnêtes gens à qui le +grand poète a légué sa malle. Toutes ces «rognures», ils ont mission de +les publier. Et, quand même ils n'y seraient pas obligés par la volonté +du défunt, comment oseraient-ils décider que ce sont en effet des +rognures? Hugo ne le pensait point; il avait annoncé lui-même, sept ou +huit ans avant sa mort, la publication de _Toute la Lyre_. Et il me +paraît bien, à moi, que ce dernier recueil n'est pas plus un assemblage +d'«épreuves ratées» que la seconde _Légende des siècles_, _le Pape_, +_l'Âne_, _Religions et Religion_, _Pitié suprême_, _le Théâtre en +liberté_ ou _la Fin de Satan_. + +La vérité, c'est que c'est toujours la même chose; et voilà précisément +ce que j'ai voulu dire. _Les Chants du crépuscule_ étaient la même chose +que _les Voix intérieures_ qui étaient la même chose que _les Feuilles +d'automne_; la seconde _Légende_ était la même chose que la première; +_les Quatre vents de l'esprit_ reprenaient tous les thèmes des +_Contemplations_, etc. Et, à mon avis, dans cette interminable série de +farouches redites, la puissance du verbe reste égale, si même elle ne va +croissant. La pièce qui ouvre _Toute la Lyre_, et qui en rappelle quinze +ou vingt autres, est peut-être la plus magistrale et la plus complète +que Hugo ait écrite sur la Révolution. Quelques-uns des paysages qui +viennent ensuite sont de purs chefs-d'oeuvre. Il y a aussi deux ou trois +poésies d'amour qui égalent les plus belles des _Contemplations_. Il +m'est impossible de voir en quoi l'_Idylle de Floriane_ est inférieure à +n'importe quel morceau des _Chansons des rues et des bois_, ni en quoi +la dernière partie, _la Corde d'airain_, diffère de l'_Année terrible_. +Des «copeaux», cela? Mon ami est impertinent. Ce sont du moins, dirait +le poète, les copeaux de la massue d'Hercule. Non, non, quand les +éditeurs nous annoncent _Toute la Lyre_, ne lisez pas: _Tout le tiroir!_ +Mon ami avait raison de dire que, s'il me plaisait de mal parler de +Hugo, je devais prendre son oeuvre entière. Mais c'est bien ce que j'ai +fait, tout en ayant l'air de ne viser que son dernier volume; et je +n'aurais pu faire autrement quand je l'eusse voulu. + +--Pourtant, répondrez-vous, il faut distinguer dans l'oeuvre de Hugo. +Elle n'est point partout si exactement semblable à elle-même. Il y a +encore de braves gens qui disent: «Oh! _Moïse sur le Nil!_ Oh! _le Chant +de fête de Néron!_... Mais, Monsieur, ne trouvez-vous pas qu'il y ait +déjà du mauvais goût dans les _Orientales_?» Et d'autres, au contraire: +«Il est certain qu'il y eut d'abord chez Hugo, de l'Écouchard-Lebrun, du +Millevoye et du Soumet. Mais le symphoniste des _Contemplations!_ mais +le poète épique de _la Légende!_» L'autre jour encore M. Sarcey +écrivait, dans sa causerie du _Parti National_: «Victor Hugo a plusieurs +manières; il s'est renouvelé lui-même quatre ou cinq fois.» Quatre ou +cinq fois! Je voudrais bien que M. Sarcey me les indiquât avec +précision. Je crois que, à bien le prendre, Hugo n'a jamais eu qu'une +manière. La preuve, c'est que _Toute la Lyre_ se compose de pièces +écrites par le poète aux diverses époques de sa vie, et que cependant +l'unité d'impression est parfaite, va presque jusqu'à l'ennui. On peut +sans doute distinguer le Hugo d'avant _les Contemplations_ et celui +d'après, mais c'est tout; et si vous cherchez à saisir ses «manières» +successives, vous trouverez que ce sont justement celles que le +dictionnaire Bouillet signale chez je ne sais quel grand peintre: +«Première manière: il se cherche; deuxième manière: il s'est trouvé; +troisième manière: il se dépasse.» Ainsi, la poésie de Hugo s'enrichit +d'un vocabulaire de plus en plus vaste, se fait un _bestiarium_ de mots +et d'images toujours plus fourmillant, plus rugissant et plus fauve. +Mais sa puissance d'expression n'offre, d'un volume à l'autre, que des +différences de degré, non d'espèce. + +Cette puissance, le poète l'a sans doute appliquée, dans le cours de sa +vie, à des sujets différents et même à des idées contraires. Mais ces +idées et ces sujets, il semble toujours les recevoir du dehors. C'est +après les poèmes de Vigny et même après _la Chute d'un Ange_ qu'il +conçoit _la Légende des Siècles_. C'est après Gautier et Banville qu'il +se fait, à l'occasion, néo-grec. C'est après que Michelet, George Sand +et d'autres ont écrit, qu'il lui vient une si grande pitié pour les +misérables et les opprimés, et le culte de la Révolution, et la haine +des rois, et l'humanitairerie mystique, et la charité à bras ouverts, et +quelquefois à bras tendus et à poings fermés... Ce serait être dupe que +de tenter l'histoire des idées de Victor Hugo, car, comme il n'est qu'un +écho, elles se succèdent en lui, mais ne s'engendrent point l'une +l'autre. C'est une cloche retentissante! dont les plus grandes, ou, pour +mieux dire, les plus grosses idées de la première moitié de ce siècle +sont venues tour à tour tirer la corde... + +Si donc on veut définir le génie de Hugo par ce qui lui est essentiel, +je crois qu'il convient d'écarter ses idées et sa philosophie. Car elles +ne lui appartiennent pas ou ne lui appartiennent que par l'outrance, +l'énormité, la redondance prodigieuse de la traduction qu'il en a +donnée; et il ne les a adoptées d'ailleurs que parce qu'elles prêtaient +à cette énormité et à cette outrance d'expression. C'est l'ouvrier des +mots, l'homme de style, qui commande chez lui à l'homme de pensée et de +sentiment. Analyser et décrire sa poétique et sa rhétorique, c'est +définir Hugo tout entier,--ou presque. + +Et ainsi je reviens par un détour à la phrase que j'avais eu le chagrin +de laisser inachevée: «Oui, tout ce que j'ai dit est vrai, mais...» +Mais, avec tout cela, Victor Hugo est unique, il est dieu. On peut +affirmer, je crois, que nul poète, ni dans les temps anciens, ni dans +les temps modernes, n'a eu à ce degré, avec cette abondance, cette +force, cette précision, cet éclat, cette grandeur, l'imagination de la +forme. La qualité de son esprit ne m'éblouit ni ne me charme, hélas! ou +même m'incite à me réfugier dans la pensée délicate ou dans le tendre +coeur des poètes qui me sont chers: mais son verbe m'écrase. «Une âme +violente et grossière», comme l'a appelée Louis Veuillot, soit; mais une +bouche divine... Et, ici, ce m'est un grand bonheur que d'autres, plus +habiles que moi, M. Renouvier, M. Ernest Dupuy et surtout M. Émile +Faguet, aient décrit et loué les procédés du style et de la +versification de Victor Hugo: ne pouvant faire aussi bien qu'eux, je +vous renvoie avec joie à leurs études[7]. Je me contenterai de choisir +dans _Toute la Lyre_, pour votre plus noble divertissement, quelques +exemples de ce don d'amplification étourdissante et vertigineuse. Vous y +verrez qu'aucun homme n'a jamais su développer une seule idée par un si +grand nombre de comparaisons et de métaphores, ni si justes, ni si +brillantes, ni si rares, ni, en général, si claires, et n'a su enchaîner +ces images dans des périodes qui eussent tant de mouvement, ni un +mouvement si large, si emporté, si continu,--ni qui emplissent l'oreille +de rythmes plus sensibles, d'une musique plus drue et plus sonore. Je +sais bien que le pauvre Hugo n'a que cela. Mais ce rien, dans la mesure +où je l'ai dit, personne ne l'a jamais eu. Ne le plaignons donc pas +trop. + + [Note 7: _Études littéraires sur le XIXe siècle_, par _Émile + Faguet_, un vol. in-18 jésus, 5e édit. (Lecène et Oudin, + éditeurs),--_Victor Hugo, l'homme et le poète_, par _Ernest + Dupuy_, un vol. in-18 jésus, 2e édit. (Lecène et Oudin, + éditeurs).] + +Venons au détail. Il s'agit, à un endroit du poème intitulé +_l'Échafaud_, d'exprimer cette idée (vraie ou fausse, il n'importe ici) +que Marat a été à la fois bon et mauvais, féroce et bienfaisant. Voici +le début: + + Entendez-vous Marat qui hurle dans sa cave? + Sa morsure aux tyrans s'en va baiser l'esclave. + +Or, cette idée, Hugo l'exprime dans un couplet de quarante et un vers, +par trente-cinq images différentes, toutes belles, toutes souverainement +expressives. J'en prends une poignée, au hasard: + + . . . . . . . . . . . . . . . . . Il écrit; + Le vent d'orage emporte et sème son esprit, + Une feuille, de lange et d'amour inondée... + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Il dénonce, il délivre; il console, il maudit; + De la liberté sainte il est l'âpre bandit. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Il est le misérable; il est le formidable; + Il est l'auguste infâme; il est le nain géant; + Il égorge, massacre, extermine en créant; + Un pauvre en deuil l'émeut, un roi saignant le charme; + Sa fureur aime; il verse une effroyable larme. + +Et après tout ceci, qui n'est qu'un jeu d'antithèses, éclate un vers qui +est enfin autre chose qu'un cliquetis de mots, un vers ému et +tragique--(comme si le poète, à force de remuer les vocables, d'épuiser +toutes les façons de traduire une pensée, devait nécessairement trouver, +à un moment, l'expression la plus forte et la plus émouvante, et comme +si sa prodigieuse invention verbale devait fatalement rencontrer la +profondeur): + + Comme il pleure avec rage au secours des souffrants! + +Lisez cette page (en vous souvenant qu'il en a écrit des milliers de +semblables), vous en demeurerez, je l'espère, stupides comme moi. Car, +sans doute, si nous avions senti le besoin d'apprendre au monde que +Marat fut fait de charité et de cruauté, nous aurions pu, en prenant +notre temps, trouver cinq ou six images pour le dire; mais lui! ses +trente-cinq images se dressent presque en même temps dans sa pensée: +elles sautent d'elles-mêmes sur les mots qu'il leur faut, sur les mots +dont son cerveau est l'ample ménagerie, et les chevauchent éperdument; +et c'est un flot rapide et intarissable, un torrent auquel rien ne +résiste... + +Et les trente-cinq images sur Marat ne lui suffisent pas. Après que la +dernière a pris sa course, il lui en vient encore une douzaine à propos +des bons camarades de Marat; et il les lâche pour se soulager. Seulement +(et c'est la rançon du don monstrueux que la nature injuste a mis en +lui) il finit par appeler ses amis les montagnards: + + Tigres compatissants! Formidables agneaux! + +Et ce qui me console de n'avoir pu trouver les autres images, c'est +qu'assurément je n'aurais pas ramassé celle-là!... + +Je ne puis me tenir de vous apporter encore un exemple. C'est dans le +«Choeur des racoleurs» qui vont embauchant les coquins le long du quai +de la Ferraille: + + Les belles ont le goût des héros... + +Voilà le thème. Je ne crois pas me hasarder beaucoup en disant que c'est +un lieu commun. Et voici le développement; il est proprement +fantastique: + + Les belles ont le goût des héros, et le muffle + Hagard d'un scélérat superbe sous le buffle + Fait briller tendrement l'hiatus des fichus; + Quand passe un tourbillon de drôles moustachus + Hurlant, criant, affreux, éclatants, orgiaques, + Un doux soupir émeut les seins élégiaques. + Quels beaux hommes! housard ou pandour, le sabreur + Effroyable, traînant après lui tant d'horreur + Qu'il ferait reculer jusqu'à la sombre Hécate, + Charme la plus timide et la plus délicate. + Rose qui ne voudrait toucher qu'avec son gant + Un honnête homme, prend la griffe d'un brigand + Et la baise. Telle est la femme. Elle décerne + Avec emportement son âme à la caserne: + Elle garde aux bourgeois son petit air bougon, + Toujours la sensitive adora le dragon. + Sur ce, battez, tambours! Ce qui plaît à la bouche + De la blonde aux doux yeux, c'est le baiser farouche; + La femme se fait faire avec joie un enfant + Par l'homme qui tua, sinistre et triomphant, + Et c'est la volupté de toutes ces colombes + D'ouvrir leurs lits à ceux qui font ouvrir les tombes. + +Quelles rimes! quel rythme! quelle musique! quelle couleur! Devant ces +effrénées cavalcades de mots, tout pâlit, tout languit; les plus +prestigieux ouvriers en style, les plus illustres que vous pourriez +nommer, s'évanouissent,--et ils le savent bien. C'est une joie +absolument pure que de lire de tels vers. Je suis si tranquille sur le +fond! Le fond, c'est quelque idée fausse, incomplète, ou qui même me +répugne; ou bien, c'est quelque idée toute simple, même banale, et que +le poète laisse banale, comme Dieu l'a faite. Dans les deux cas, la +chose m'est indifférente. Et alors je puis savourer uniquement, sans +trouble ni souci, la magnifique, triomphante et précise surabondance de +l'expression. Je ne sais, pour moi, rien de plus amusant que les +méditations de Hugo sur la mort. Car, pour exprimer le néant et sa +tristesse, il moissonne à brassées les figures et les formes de la vie. +De même, et ne me croyez pas pour cela un mauvais coeur, rien ne me +réjouit comme ses listes de tyrans (on en ferait des volumes), et comme +ses énumérations de crimes, de meurtres et d'atrocités. C'est d'une +prouesse de style et d'un pittoresque qui font passer en moi de petits +frissons de plaisir. Il a des pages d'apocalypse qui sont de +surprenantes clowneries. Le relief des détails, la plasticité de +l'expression est telle que j'ai assez à faire d'admirer ce perpétuel +prodige. Voici la fin d'une de ces joyeuses énumérations: + + Zeb plante une forêt de gibets à Nicée; + Christiern fait tous les jours arroser d'eau glacée + Des captifs enchaînés nus dans les souterrains; + Galéas Visconti, les bras liés aux reins, + Râle, _étreint par les noeuds de la corde que Sforce + Passe dans les oeillets de sa veste de force_; + Cosme, à l'heure où midi change en brasier le ciel, + Fait lécher par un bouc son père enduit de miel; + Soliman met Tauris en feu pour se distraire; + Alonze, furieux qu'on allaite son frère, + Coupe le bout des seins d'Urraque avec ses dents; + Vlad regarde mourir ses neveux prétendants, + Et rit de voir le pal leur sortir par la bouche; + Borgia communie; Abbas, maçon farouche, + Fait, avec de la brique et des hommes vivants, + D'épouvantables tours qui hurlent dans les vents... + +etc... car ça continue. Hugo est le monstre de la parole écrite. Il +résume et dépasse tous les grands rhéteurs de culture latine qui ont +excellé dans le _développement_ oratoire ou pittoresque. Imaginez je ne +sais quel taureau de Phalaris d'où sortirait, amplifiée, la voix de +Lucain, de Juvénal, de Claudien,--et aussi de d'Aubigné, de Malherbe, +même de Corneille, de tous ceux enfin qui ont le mieux su le verbe +classique. Au delà de sa rhétorique, il n'y a rien... On peut dire en un +sens qu'il ferme un cycle. Il est très grand. S'il ne l'est pas par la +pensée, il y a cependant en lui plus de substance que je n'ai affecté +d'en voir; seulement c'est, si je puis dire, son imagination et sa +rhétorique qui lui ont créé sa pensée. + +D'abord, et par la force des choses, il lui est arrivé, aussi souvent +qu'aux plus grands des classiques, d'exprimer, selon la définition de +Nisard, des idées générales sous une forme souveraine et définitive +(laquelle d'ailleurs, quoique définitive, peut toujours être +renouvelée). Je n'ai pas à feuilleter longtemps _Toute la Lyre_ pour y +rencontrer ces «vers dorés»: + + Sers celui qui te sert, car il te vaut peut-être; + Pense qu'il a son droit comme toi ton devoir; + Ménage les petits, les faibles. Sois le maître + Que tu voudrais avoir. + +Et ceux-ci, aux fils dont les pères ont été glorieux: + + Soyez nobles, loyaux et vaillants entre tous; + Car vos noms sont si grands qu'ils ne sont pas à vous. + Tout passant peut venir vous en demander compte. + Ils sont notre trésor dans nos moments de honte, + Dans nos abaissements et dans nos abandons: + C'est vous qui les portez, c'est nous qui les gardons. + +Il est évident qu'il n'y a rien de mieux dans Juvénal ni dans Sénèque, +ni même dans Corneille, Bossuet ou Molière; et cela, chez Hugo, est +continuel. + +Autre chose encore. Il a été le roi des mots. Mais les mots, après tant +de siècles de littérature, sont tout imprégnés de sentiments et de +pensée: ils devaient donc, par la vertu de leurs assemblages, le forcer +à penser et à sentir. À cause de cela, ce songeur si peu philosophe a +quelquefois des vers profonds; et ce poète, de beaucoup plus +d'imagination que de tendresse, a des vers délicats et tendres. (Il y en +a dans _Toute la Lyre_; voyez _Ce que dit celle qui n'a pas parlé_.) + +Puis, comme la moindre idée lui suggère une image, et comme ensuite les +images s'appellent et s'enchaînent en lui avec une surnaturelle +rapidité, le sujet qu'il traite a beau être maigre et court dans son +fond, la forme dont il le revêt est un vaste enchantement. Ces +correspondances qu'il saisit entre les choses nous intéressent par +elles-mêmes. La figure entière du monde finit par tenir dans le +développement du moindre lieu commun. Cette poésie, que ma pensée et +mon coeur ont parfois trouvée indigente, finit donc par apparaître, à +qui sait lire, comme la plus opulente qui se puisse rêver. + +Je voudrais ne pas trop répéter ce qu'on sait; je ne rappellerai donc +pas que Hugo a peut-être été le plus puissant et, à coup sûr, le plus +débordé des descriptifs. Il voyait les choses concrètes avec une +intensité extraordinaire, mais toujours un peu en rêve et jusqu'à les +déformer... Par suite, il a eu, plus que personne, le don de +l'expression plastique. Or, rien ne donne du relief à l'expression comme +les contrastes et les oppositions. Il a donc abusé de l'antithèse et a +fini par ne plus avoir, dans l'ordre physique et dans l'ordre moral, que +des visions antithétiques. Mais justement les plus originales +conceptions du monde se réduisent à des antithèses que l'on résout comme +on peut. À preuve, les systèmes de Kant, de Hegel, même de Spinoza... +L'univers n'est qu'antinomies. Et ainsi c'est de la maladie de +l'antithèse qu'est venu à Victor Hugo ce qu'il peut y avoir de +philosophie dans son oeuvre; et si, d'aventure, il mérite çà et là ce +nom de «penseur» auquel son ingénuité tenait tant, c'est à sa manie +d'opposer entre eux les mots qu'il le doit. + +Ce qu'il y a de sûr, c'est que Hugo ne pouvait être l'incomparable +ouvrier de style qu'il a été, sans être par là même un fort grand poète. +Et si son nom est encore livré aux vaines disputes des hommes, s'il est +malaisé de déterminer l'étendue et les limites de son génie, c'est +peut-être que son cas ressemble assez à celui de Ronsard; c'est que son +oeuvre n'est pas toute dans ses livres; c'est qu'il a eu (non pas seul, +mais plus qu'aucun autre) la gloire de rajeunir l'imagination d'un +siècle et de renouveler une langue, et que, par conséquent, nous ne +pouvons pas savoir au juste ce que nous lui devons... + + + + +POURQUOI LUI?[8] + + [Note 8: Je rappelle au lecteur que cet article et le suivant + sont des articles de polémique et qu'ils rendent surtout des + impressions d'un jour.] + + +L'autre jour, la Comédie-Française célébrait officiellement--quoique +clandestinement (la presse n'était point conviée)--l'anniversaire de la +naissance de Victor Hugo par une matinée gratuite où elle représentait +_Ruy Blas_, cette histoire saugrenue d'un domestique amant d'une reine +et grand homme d'État. + +(De bonne foi, ce ne sont pas les ouvriers ni les petits bourgeois, ce +sont les gens de maison du Faubourg Saint-Germain et du quartier du parc +Monceau que l'on eût dû appeler à cette cérémonie. Mais ce n'est point +de _Ruy Blas_ que j'ai dessein de vous parler.) + +Ainsi, on a fait pour Victor Hugo ce qu'on ne fait ni pour Corneille, +ni pour Racine, ni pour Molière. Ceux-là, on célèbre sans doute leurs +anniversaires tant bien que mal, mais on ne va pas pour eux jusqu'à la +représentation gratuite. Déjà Victor Hugo était le seul de nos grands +écrivains dont le cercueil eût été exposé sous l'Arc de Triomphe, le +seul qui eût été inhumé au Panthéon, le seul dont les oeuvres +posthumes eussent eu les honneurs d'une récitation publique à la +Comédie-Française. + +Tout cela veut dire qu'aux yeux de nos gouvernants Victor Hugo est à +part dans notre littérature, qu'il est le poète national, le grand, +l'unique, enfin qu'«il n'y a que lui.» + +Eh bien! ce n'est pas vrai, il n'y a pas que lui! C'est trop +d'injustice, à la fin! Pourquoi ce traitement spécial? Pourquoi cette +immortalité hors classe? À qui vont ces hommages exorbitants? Est-ce à +l'auteur dramatique? Est-ce à l'écrivain populaire? Est-ce au poète? +Est-ce au penseur? Est-ce à l'homme? + + * * * * * + +Ce ne peut être à l'auteur dramatique. Là-dessus, presque tout le monde +sera d'accord. Si miraculeusement versifié qu'il soit et quelque plaisir +qu'il nous donne à la lecture, ce n'est pas le théâtre de Victor Hugo +qui peut justifier ces honneurs extraordinaires. Dès qu'on essaye de les +«réaliser» sur la scène, de donner un corps à ces froides et éclatantes +chimères, les drames de Hugo sonnent si faux que c'est une douleur de +les entendre. Ou plutôt, tranchons le mot, ils ennuient le public,--et +la foule aussi bien que les lettrés. Nous l'avons bien vu quand on a +repris le _Roi s'amuse_ et _Marion Delorme_. Il ne manque qu'une chose à +ces belles machines lyriques: le frémissement de la vie, ce qui fait +qu'on se croit en présence de créatures de chair et de sang. + +Comme auteur dramatique, c'est plutôt Musset qui aurait droit à des +célébrations d'anniversaires. _Il ne faut jurer de rien_, _On ne badine +pas avec l'amour_, presque tout le théâtre de Musset nous intéresse et +nous touche autrement que _Marie Tudor_ ou même _Hernani_. Il est facile +de prévoir qu'avant la fin du siècle les drames de Victor Hugo ne +compteront dans l'histoire du théâtre qu'à titre de documents. + + * * * * * + +C'est donc l'écrivain populaire qu'on célèbre par des rites réservés et +particulièrement solennels?--Oui, le peuple a lu quelque peu _Notre-Dame +de Paris_, et les _Misérables_, malgré les longueurs et le fatras. Mais +l'_Homme qui rit_ ou _Quatre-vingt-treize_, croyez-vous qu'il les ait +lus? Depuis le divorce consommé au seizième siècle entre la multitude et +les lettrés, les grands écrivains n'ont été populaires chez nous que +rarement et par accident. Populaires, c'est-à-dire réellement connus et +aimés du peuple, Dumas père et M. d'Ennery,--ou même M. Richebourg--le +sont beaucoup plus que Victor Hugo. Car ce qu'il y a d'éminent chez +l'auteur des _Contemplations_, ce sont des qualités d'artiste, dont la +foule ne saurait être juge, et qui lui échappent. + + * * * * * + +Mais sans doute--et bien que le peuple ne puisse le comprendre +entièrement--c'est au poète que s'adressent ces hommages que nul autre +écrivain n'a jamais reçus. Et, certes, il n'est point de plus grand +poète que Victor Hugo. Mais enfin on peut croire qu'il en est d'aussi +grands; et sa suprématie ne s'impose point à tous les esprits avec la +force irrésistible de l'évidence. C'est affaire de sentiment et +d'opinion, matière aux disputes et aux jugements incertains des hommes. + +Ce qu'il a en propre, c'est une vision des choses matérielles, intense +jusqu'à l'hallucination; c'est, à un degré prodigieux, le don de +l'expression, l'invention des images et des symboles; c'est enfin l'art +d'assembler les sons, de conduire les rythmes, de développer et d'enfler +la période poétique jusqu'à faire songer aux déploiements harmoniques et +presque à l'orchestration des symphonies et des sonates. + +Mais Musset a des cris de passion égaux à tout--et une tendresse, une +grâce, un esprit, qui sont un perpétuel ravissement. Et quant à +Lamartine, rien n'est plus beau que ses beaux vers, par la fluidité et à +la fois par la plénitude, par quelque chose d'involontaire et d'inspiré, +par le large et libre essor, par l'aisance souveraine et toute divine. +Ce poète, qui est un médiocre ouvrier de rimes, a des strophes devant +qui tout pâlit, car c'est la poésie même. + +La vérité, c'est que nous avons tous admiré également et tour à tour ces +trois merveilleux poètes, selon nos âges et selon les journées. Pour +moi, chacun d'eux me paraît, au moment où je le lis, le plus grand des +trois. + +Et, s'il me fallait avouer, à mon corps défendant, que Musset n'a +peut-être pas la puissance des deux autres, du moins je ne pourrais me +prononcer entre ces deux-là, et je me redirais les vers du poète Charles +de Pomairols, parlant de Lamartine: + + ..... Et son génie aisé, que la grâce accompagne, + N'a pas le rude élan de la haute montagne + Assise pesamment sur ses lourds contreforts, + Miracle de matière, orgueilleuse géante, + Qui redresse les flancs de sa paroi béante, + Et tend au ciel lointain sa masse avec efforts. + + Plutôt son oeuvre douce où coulent tant de larmes + Fait songer à la mer triste, pleine de charmes, + Dont l'Esprit langoureux, fluide et palpitant, + Mollement étendu sur sa couche azurée, + S'unit de toutes parts à la voûte éthérée + Et berce tout le ciel sur ses flots en chantant. + + * * * * * + +Mais peut-être est-ce le penseur et l'inventeur d'idées qui, chez Hugo, +mérite un culte de «latrie» officielle? Ses plus fervents admirateurs +n'oseraient le soutenir. Il n'est pas plus philosophe que Musset; il +l'est moins que Lamartine. + +Sa métaphysique est rudimentaire. C'est une sorte de manichéisme +panthéistique avec la croyance au triomphe final du Bien. Entendez _Ce +que dit la bouche d'Ombre_. «La première faute fit le premier poids et +créa la matière. La matière, c'est le châtiment et l'instrument +d'expiation. Le monde visible n'est qu'un purgatoire aux innombrables +degrés, depuis le caillou jusqu'à l'homme et au delà. Le méchant, après +sa mort, descend et devient bête, plante ou minéral, selon son crime. Le +juste monte, va on ne sait où, dans quelque planète. Mais, sur cette +échelle des êtres, l'homme seul ne se souvient pas du passé (pourquoi?). +De là son ignorance. Au contraire, les animaux, les plantes et les +rochers se souviennent de ce qu'ils ont été et savent ce que l'homme ne +sait pas: d'où leur aspect mystérieux. Mais les expiations ne sont pas +éternelles. Les coupables remontent peu à peu. À la fin, tous se +retrouveront, dégagés du poids, dans la lumière, en Dieu.» + +Sa vision de l'histoire est de même sorte, sommaire, anticritique, +enfantine et grandiose. L'histoire, c'est la lutte des mendiants +sublimes et des vieillards décoratifs, à longues barbes, contre les rois +atroces et les prêtres hideux. La «légende des siècles» devient ainsi, à +force de simplification, une façon de Guignol épique. + +Ces conceptions peuvent être, à coup sûr, d'un grand poète: elles ne +sont pas d'un homme puissant et original par la pensée. Tous les progrès +de l'intelligence humaine en ce siècle se sont accomplis par d'autres +que lui. Ils sont rares, ceux pour qui Victor Hugo a été l'éducateur, le +directeur de la vie intellectuelle et morale. L'esprit de ce temps, +c'est dans Stendhal, Sainte-Beuve, Michelet, Taine et Renan qu'il +réside. Nous ne devons à Victor Hugo aucune façon nouvelle de penser--ni +de sentir. Il a donné à notre imagination d'incomparables fêtes; mais +pour qui est-il l'ami, le confident, le consolateur, celui qu'on aime +avec ce qu'on a de plus intime en soi, celui à qui on demande le mot qui +éclaire ou qui pénètre? Pour qui ses livres sont-ils vraiment des livres +de chevet,--si ce n'est pour quelques disciples d'une génération +antérieure à la nôtre? + +Chose singulière, les jeunes poètes se détournent de cet Espagnol +retentissant, de cette espèce de Lucain énorme, et le respectent fort, +mais l'aiment peu. Interrogez-les: vous verrez que ceux qu'ils +préfèrent, c'est Baudelaire et Leconte de Lisle, et que leur véritable +aïeul ce n'est point Victor Hugo, c'est Alfred de Vigny. + + * * * * * + +Eh! direz-vous, que font au public ces partis pris de cénacles et de +chapelles? Il reste à Victor Hugo d'avoir été, dans ce siècle +démocratique, le prophète de la démocratie, l'avocat des humbles et des +souffrants, l'apôtre de la fraternité.--Mais ici même, il est évident +qu'il n'est pas le seul, et il est contestable qu'il soit le plus grand. +L'avouerai-je? Je trouve un sentiment de pitié et d'amour autrement +sincère et profond dans les livres de Michelet, et une bonté autrement +large et sereine dans les candides romans socialistes de la bonne George +Sand. Et, pour ne parler que des poètes, quel plus grand coeur que +Lamartine? Et qui, mieux que l'auteur de _Jocelyn_ et de la +_Marseillaise de la paix_, a connu toutes les belles illusions de la foi +démocratique et l'ivresse évangélique de l'amour des hommes? + + * * * * * + +Enfin, la personne même de Victor Hugo avait-elle une séduction, et sa +vie a-t-elle eu une noblesse et une grandeur à quoi rien ne résiste et +qui, s'ajoutant à son génie, lui assurent sans conteste la place la plus +élevée dans l'admiration de ses contemporains? + +Il fut un surprenant travailleur; il eut des vertus de citoyen et des +qualités de bourgeois. Il souffrit pour le droit; et si l'exil eut pour +lui des compensations qu'il n'eut pas pour un grand nombre de pauvres +diables, il serait cependant injuste de méconnaître le mérite et la +beauté de son sacrifice. + +Mais, avec cela, ce que je sais de sa personne m'attire peu. Il ne me +paraît pas qu'il eût un très grand caractère. Il y a chez lui des +prudences et des habiletés qui peuvent être légitimes, mais qui ne +commandent point l'admiration. Enfin, dans les dernières années de sa +vie, il poussait l'inconscience du ridicule jusqu'à un excès qui +affligeait les esprits délicats. + +Ah! que j'aime mieux Lamartine, si brave, si fier, si naturellement +héroïque, si désintéressé, si généreux, si fastueux, si imprudent! Et +comme la douloureuse vieillesse du pauvre grand homme me devient chère +quand je songe à la vieillesse d'idole embaumée de son heureux +rival!--Et quant à Musset, je sais bien tout ce qu'on peut dire contre +lui; mais il a tant souffert! Cette souffrance est si évidente et si +vraie! À ne regarder que les hommes, l'un me paraît plus noble que Hugo, +l'autre plus malheureux,--et tous deux plus aimables. + + * * * * * + +Ainsi--et ce point réservé que nul poète ne fut plus grand par +l'imagination et par l'expression--sous quelque aspect que nous +considérions Victor Hugo, nous lui voyons des égaux ou des supérieurs. +Comment donc expliquer les témoignages uniques de vénération officielle +dont il est l'objet? + +On ne le peut que par des raisons étrangères à la littérature. + +Il eut la chance d'être exilé et l'esprit de faire servir son exil à sa +gloire. Il eut la chance de survivre à l'Empire, de revenir de l'exil +et, à partir de ce moment, d'être l'interprète des sentiments et des +passions du Paris révolutionnaire. Il eut aussi la chance de vivre +longtemps. Bref, il sut grossir sa gloire de poète de la gloire spéciale +d'un Raspail et d'un Chevreul. + +Mais il est immoral d'honorer les gens parce qu'ils ont de la chance et +qu'ils enterrent tout le monde. Il est temps de ne tenir compte à Victor +Hugo que de ses oeuvres, et par là de le remettre à son +rang--c'est-à-dire au premier rang. Rien de moins, mais rien de plus. + + + + +ET LAMARTINE? + + +J'ai eu, la semaine passée, une grande surprise: on m'a affirmé que +j'avais manqué de respect à Victor Hugo. + +Comment? + +En déclarant que nul poète ne lui est supérieur par l'imagination ni par +l'expression. J'ajoutais, il est vrai, qu'il est peut-être temps de ne +lui tenir compte que de son oeuvre et de le remettre à son rang,--qui +est le premier. + +Or, il paraît que ces propos sont injurieux. Je n'en crois rien. C'est +par piété pour la poésie que j'ai pu sembler impie en parlant d'un grand +poète. Je n'ai pas réclamé contre Victor Hugo, mais pour Lamartine et +Musset--et aussi pour Balzac, pour Michelet, pour George Sand. + +Je dois dire que j'ai été secrètement récompensé de ma piété par les +remerciements de beaucoup de bonnes âmes. Mais, tandis qu'elles me +félicitaient tout bas, j'étais accusé tout haut d'injustice et +d'irrévérence, et j'ai vu que plusieurs de mes confrères persistaient à +revendiquer pour Victor Hugo «l'immortalité hors classe», une +immortalité d'un caractère officiel, sanctionnée par les pouvoirs +publics. + + * * * * * + +Leurs raisons ne m'ont pas persuadé. M. Henry de Lapommeraye m'accuse +d'«attaquer furieusement le grand poète», ce qui n'est pas exact, et me +démontre que le théâtre de Victor Hugo vaut mieux que je n'ai dit, ce +qui n'infirme en rien mes conclusions. + +M. Aurélien Scholl, après s'être extasié sur le _Dernier jour d'un +condamné_, qu'il n'a certainement pas relu pour la circonstance, estime +que Victor Hugo a droit à des hommages spéciaux pour avoir écrit les +_Châtiments_. + +Voilà un bon sentiment, qui s'explique encore à l'heure qu'il est, et +qui s'expliquait surtout il y a trente ans. Mais dans cinquante ans, je +vous prie? Les _Châtiments_ paraîtront toujours un fort beau livre, mais +non plus beau, j'imagine, que les _Contemplations_, les _Nuits_ ou les +_Harmonies_. Et d'ailleurs si, dans l'appréciation des oeuvres des +poètes, il fallait tenir compte de leurs vertus civiques, Lamartine, +opposant son corps à l'émeute triomphante et la domptant par sa parole, +ferait presque aussi bonne figure, je pense, que Victor Hugo au +lendemain du coup d'État. + +M. Francisque Sarcey me dit que, s'il est permis d'égaler quelques +écrivains à Victor Hugo, celui-ci garde le mérite d'avoir fait une +révolution dans la littérature, et que par là du moins il est absolument +hors pair. + +Ici encore, j'ai des doutes. Je ne ferai pas remarquer que les _Odes_ et +_Ballades_ et même les _Orientales_, écrites après les _Méditations_, +ont beaucoup plus vieilli, et qu'avant la _Légende des Siècles_ nous +avions les poèmes de Vigny et ce bizarre et çà et là sublime poème de la +_Chute d'un Ange_. Je reconnais que Victor Hugo a contribué plus que +personne à élargir la poésie lyrique et surtout à enrichir la langue des +vers. Mais, s'il a été révolutionnaire et novateur, il l'a été à sa +place et dans son ordre. Êtes-vous sûr qu'il ait beaucoup plus innové +dans la poésie que Michelet dans l'histoire, Sainte-Beuve dans la +critique, Balzac dans le roman, Dumas fils au théâtre? + +D'autres, enfin, les plus naïfs, sont persuadés que Victor Hugo a +«incarné la pensée du siècle», et qu'«on dira le siècle de Hugo comme +on dit le siècle de Voltaire». C'est là une illusion bien surprenante. +Voltaire a été le plus infatigable interprète et quelquefois l'inventeur +des idées essentielles du siècle dernier, et il a très puissamment agi +sur l'esprit de ses contemporains. Et, malgré cela, ce n'est que +rarement et pour la commodité du langage qu'on dit «le siècle de +Voltaire». Mais je vous jure qu'en 1900 on ne dira pas «le siècle de +Victor Hugo». Le poète de la _Légende_ a souvent enchanté nos +imaginations; il a peu agi sur notre pensée, ayant peu pensé lui-même. +Les hommes de ma génération lui doivent peu de chose; ceux qui suivront +ne lui devront rien. Et il serait étrange, enfin, qu'on imposât à notre +âge le nom d'un poète qui est certes de premier ordre, mais qui +représente si imparfaitement la tradition du génie français et qui +semble presque en dehors. + +N'allez pas conclure de là que je lui préfère Béranger. + + * * * * * + +Ce qui me désole en tout ceci, c'est que j'ai beau faire, j'ai l'air de +respecter médiocrement une grande mémoire. Et pourtant qu'est-ce que je +prétends? Je confesse, pour la vingtième fois, que Victor Hugo est un +des cinq ou six grands génies littéraires de ce siècle. Que ceux qu'il +fascine particulièrement le mettent au-dessus des autres, voilà qui va +bien. Je fais seulement observer que cette suprématie n'est ni démontrée +ni démontrable, et je demande que le culte de Victor Hugo reste une +affaire de dévotion personnelle. Rien de plus. Puisque sa chance l'a +conduit au Panthéon--dans son hypocrite corbillard des pauvres--qu'on +l'y laisse! Mais qu'on s'en tienne là, et qu'on ne trouve pas mauvais +que nous dressions à quelques autres d'immatériels Panthéons dans nos +coeurs. + +Au reste, je le sais, à peine aurai-je relu le _Cheval_, _Ibo_, _Booz +endormi_ ou le _Satyre_ que je serai tout abîmé de contrition. Mais, je +le sais aussi, tout mon repentir s'évanouira quand j'aurai relu le +_Lac_, la _Réponse à Némésis_, les _Laboureurs_ ou la _Vigne et la +Maison_. + +Attendons. Cette querelle que j'ai innocemment suscitée n'est qu'un jeu +de plume dont je sens à présent la puérilité. L'équitable avenir +remettra toute chose à sa place. Peu à peu, par la seule vertu du temps +qui s'écoule, un triage se fait dans les oeuvres: les grandes figures du +passé se groupent et s'ordonnent, chacune à son plan. + + * * * * * + +Lamartine a connu des triomphes égaux pour le moins à ceux de Victor +Hugo, et peut-être a-t-il senti autour de lui un frémissement d'âmes +plus spontané, plus amoureux et plus chaud. Et cependant, combien +sommes-nous qui connaissions aujourd'hui et qui adorions encore le long +poète élyséen à l'âme harmonieuse et légère? + +Mais soyez tranquilles, vous qui l'aimez. Hugo ne l'obstruera pas +éternellement. Vers la fin de ce siècle, quand tous deux appartiendront +également au passé, Lamartine réapparaîtra tel qu'il est, très grand. + +Ce que je vais dire ne hâtera pas d'une heure sa revanche. Mais +qu'importe? Je le dis pour mon plaisir. + + * * * * * + +De génie plus authentique et de vie plus belle que le génie et la vie de +Lamartine, je n'en trouve point. Doucement élevé, en pleine campagne, +par des femmes et par un prêtre romanesque, n'ayant pour livres que la +Bible, Bernardin de Saint-Pierre et Chateaubriand, il s'en va rêver en +Italie et se met à chanter. Et aussitôt, les hommes reconnaissent que +cette merveille leur est née: un poète vraiment inspiré, un poète comme +ceux des âges antiques, ce «quelque chose de léger, d'ailé et de divin» +dont parle Platon. + +Ce poète, aussi peu «homme de lettres» qu'Homère, ce qu'il exprimait +sans effort, c'était tous les beaux sentiments tristes et doux accumulés +dans l'âme humaine depuis trois mille ans: l'amour chaste et rêveur, la +sympathie pour la vie universelle, un désir de communion avec la nature, +l'inquiétude devant son mystère, l'espoir en la bonté du Dieu qu'elle +révèle confusément; je ne sais quoi encore, un suave mélange de piété +chrétienne, de songe platonicien, de voluptueuse et grave langueur. + +Mais qui dirait cela mieux que Sainte-Beuve? «En peignant ainsi la +nature à grands traits et par masses, en s'attachant aux vastes bruits, +aux grandes herbes, aux larges feuillages, et en jetant au milieu de +cette scène indéfinie et sous ces horizons immenses tout ce qu'il y a de +plus vrai, de plus tendre et de plus religieux dans la mélancolie +humaine, Lamartine a obtenu du premier coup des effets d'une simplicité +sublime, et a fait, une fois pour toutes, ce qui n'était qu'une seule +fois possible.» + +Loué soit-il à jamais! On se fatigue des prouesses de la versification. +On est las quelquefois du style plastique et de ses ciselures, du +pittoresque à outrance, de la rhétorique impressionniste et de ses +contournements. Et c'est alors un délice, c'est un rafraîchissement +inexprimable que ces vers jaillis d'une âme comme d'une source profonde, +et dont on ne sait «comment ils sont faits.» + +Sans compter que, parmi ces vers de génie--à travers les nonchalances, +les maladresses et les naïvetés de facture qui rappellent les très +anciens poètes, et parfois aussi à travers les formules conservées du +dix-huitième siècle,--des vers éclatent et des strophes (les poètes le +savent bien), d'une beauté aussi solide, d'une plénitude aussi sonore, +d'une couleur aussi éclatante et d'une langue aussi inventée que les +plus beaux passages de Victor Hugo ou de Leconte de Lisle. + +Rappellerai-je que ce roi de l'élégie amoureuse et religieuse est aussi +le poète de la _Marseillaise de la paix_, des _Révolutions_, des +_Fragments du livre antique_; que nul n'a plus aimé les hommes, ni +annoncé avec une éloquence plus impétueuse l'Évangile des temps +nouveaux; qu'il a fait _Jocelyn_, cette épopée du sacrifice et le seul +grand poème moderne que nous ayons; que nul n'a exprimé comme lui la +conception idéaliste de l'univers et de la destinée, et qu'enfin c'est +dans _Harold_, dans _Jocelyn_ et dans la _Chute d'un Ange_ que se +trouvent les plus beaux morceaux de poésie philosophique qui aient été +écrits dans notre langue? + + * * * * * + +Mais ce grand poète concevait quelque chose de plus grand que d'écrire +des vers, et c'est pour cela peut-être que les siens sont beaux d'une +beauté unique. C'est dans sa vie même qu'il voulait mettre toute poésie +et toute grandeur. Il s'en va, comme un roi qui parcourt ses domaines, +visiter l'Orient mystérieux, ce berceau des races. Il siège «au plafond» +de la Chambre des députés, ce qui ne l'empêche pas d'être un politique +très clairvoyant et très informé, en même temps qu'un merveilleux +orateur. Il écrit l'_Histoire des Girondins_, renverse un trône, +gouverne la France pendant quatre mois--puis rentre dans l'ombre. + +Non, je ne sais rien de plus magnifique, de plus héroïque, de plus digne +d'être vécu que ces quatre mois de Lamartine au pouvoir. Chose +invraisemblable et que nous ne concevions plus que dans les républiques +antiques, il règne réellement par la parole. Le jour où, acculé contre +une petite porte de l'Hôtel-de-Ville, monté sur une chaise de paille, +visé par des canons de fusils, la pointe des sabres lui piquant les +mains et le forçant à relever le menton, gesticulant d'un bras tandis +que de l'autre il serrait sur sa poitrine un homme du peuple, un +loqueteux qui fondait en larmes,--le jour où, tenant seul tête à la +populace aveugle et irrésistible comme un élément, il l'arrêta--avec des +mots--et fit tomber le drapeau rouge des mains de l'émeute,--la fable +d'Orphée devint une réalité, et Lamartine fut aussi grand qu'il ait +jamais été donné à un homme de l'être en ses jours périssables. + +Mais, comme si le destin avait voulu lui faire expier cette heure +extraordinaire,--tout de suite après, l'abandon, l'oubli, la ruine +amenée par l'ancien faste et par les charités royales, le travail forcé, +une vieillesse attelée, pour vivre, à des tâches de librairie et +finissant par tendre la main au peuple... + +Cette vie si grande le paraît encore plus, s'étant achevée dans tant de +douleur. + +Et, puisqu'on veut que le rôle politique de l'auteur des _Châtiments_ +entre en ligne de compte dans le bilan de sa gloire, j'espère que +l'avenir, s'il compare les vers de Hugo et ceux de Lamartine, comparera +aussi leurs vies et leurs âmes. + + + + +GEORGE SAND[9] + + [Note 9: Cet article est le développement d'une page des + _Contemporains_ (III, p. 254). On y trouvera donc quelques + redites, que je n'ai pas su éviter.] + + +La Porte Saint-Martin va reprendre les _Beaux Messieurs de Bois-Doré_, +cette délicieuse comédie romanesque; et l'Odéon promet de nous rendre +bientôt _Claudie_, ce drame rustique dont le premier acte, au moins, est +un chef-d'oeuvre, une géorgique émouvante et grandiose. J'en suis +content--comme je l'ai été de surprendre, le mois dernier, un +commencement de retour des esprits et des coeurs vers Lamartine. Car, à +mesure que ce siècle s'achemine tristement vers sa fin, je me sens plus +d'amour pour les génies amples, magnifiques et féconds qui en ont +illustré les cinquante premières années. + +Vous savez combien les deux moitiés du dix-septième siècle se +ressemblent peu, et comment la littérature, héroïque et romanesque avec +d'Urfé, Corneille et les grandes Précieuses, revient, vers 1660, à plus +de vérité, avec Racine, Molière et Boileau. Mais ne trouvez-vous pas +qu'en tenant compte de la différence des temps il s'est passé dans notre +siècle quelque chose d'assez semblable? + +Après le glorieux règne des écrivains généreux et croyants, optimistes, +idéalistes, épris de rêve, il s'est produit un mouvement de littérature +réaliste, très brutale et très morose. La catastrophe de 1870 est encore +venue augmenter la tristesse et l'âpreté des sentiments. Les grandes +âmes confiantes et largement épandues qui avaient abreuvé nos +grands-pères de poésie et de chimères paraissaient bien naïves à leurs +petits-fils et leur étaient devenues presque indifférentes. Je me +souviens que, plus jeune, je me suis grisé autant que personne de ce vin +lourd du naturalisme (si mal nommé). Et il faut avouer qu'en dépit des +excès et des malentendus, ce retour au vrai n'a pas été infécond, et +qu'au surplus cette réaction était inévitable et parfaitement conforme +aux lois les plus assurées de l'histoire littéraire. + +Mais il semble que ce mouvement soit déjà bien près d'être épuisé. On +commence à éprouver une grande fatigue, soit du roman documentaire, soit +de l'écriture artiste et névrosée. Et voilà qu'on se retourne vers les +dieux négligés, et qu'ils vont nous redevenir chers et bienfaisants. + +Et pourquoi ne pas se remettre à aimer George Sand? Elle est peut-être, +avec Lamartine et Michelet, l'âme qui a le plus largement réfléchi et +exprimé les rêves, les pensées, les espérances et les amours de la +première moitié du siècle. La femme, en elle, fut originale et bonne; +et, quant à son oeuvre, une partie en sera belle éternellement, et +l'autre est restée des plus intéressantes pour l'historien des esprits. + + * * * * * + +Il y avait, chez George Sand, avec une imagination ardente et une grande +puissance d'aimer, un tempérament robuste et sain et un fonds de bon +sens qui se retrouvait toujours. Elle eut, à un degré éminent, toutes +les vertus de l'honnête homme! On dit aussi qu'elle aimait comme un +homme,--sans plus de scrupules et de la même façon. + +N'en croyez rien. Seulement, c'était une généreuse nature, capable de +beaucoup agir et de beaucoup sentir; son sang coulait abondant et chaud +comme celui d'une antique déesse, d'une faunesse habitante des bois +sacrés. Elle aimait donc avec emportement. Mais chaque fois elle se +sentait reprise par l'impérieux devoir de sa vocation littéraire; et ces +interruptions faisaient qu'elle aimait souvent et qu'elle ne paraissait +pas aimer longtemps. Elle ne pouvait ni se garder de la passion, ni s'y +tenir, sa vraie pente étant à la pitié et à la tendresse maternelle. + +La liberté de sa vie n'a été, en bien des cas, qu'une déviation, +peut-être excusable, de sa bonté. Elle n'était amante, comme je l'ai dit +ailleurs, que pour être mieux amie, et sa destinée était d'être l'amie +d'un grand nombre. + +Rien, dans tout cela, de la débauche masculine, qui est proprement +égoïste et qui ne se soucie point de ses associés. Joignez que la +fréquence des aventures de coeur de cette femme magnanime se pourrait +expliquer aussi par son romanesque, par le don qu'elle avait de voir les +créatures plus belles et plus aimables qu'elles ne sont. Elle suivait la +nature, comme on disait au siècle dernier, et sa faculté d'idéalisation +lui fournissait des raisons de la suivre souvent. Beaucoup de mes chers +contemporains font bien pire, je vous assure. Leur manie d'analyse, leur +peur d'être dupes, et peut-être un appauvrissement du sang les ont +rendus incapables d'aimer et réduits à la recherche maladive des +sensations rares. Pas la moindre trace de névrose chez George Sand. Il y +a toujours eu de la santé dans ses erreurs sentimentales. + + * * * * * + +On reproche à son oeuvre le romanesque; et le fait est qu'il y en a +beaucoup, et de deux sortes: celui de l'action et des personnages,--et +celui des idées. + +Le premier ne me choque point, ou même m'amuse. D'abord il est chez elle +absolument spontané; il s'épanche d'elle sans effort. Elle a une +imagination qui, naturellement et par un besoin irrésistible, transforme +et embellit la réalité et trouve des combinaisons de faits imprévues et +charmantes. Elle est née aède, si je puis dire, et faiseuse de contes. +Elle est restée jusqu'au bout la petite fille qui, dans les traînes du +Berry, inventait de belles histoires pour amuser les petits pâtres... Je +suis sûr que les aventures singulières et mystérieuses de l'_Homme de +neige_, de _Consuelo_ et de _Flamarande_ me raviraient encore. Et quelle +fantaisie luxuriante, quelle vision aisément poétique des choses, dans +les _Beaux Messieurs de Bois-Doré_, le _Château des Désertes_ ou +_Teverino_! + +Quant aux personnages, je sais bien qu'on rencontre, dans ses premiers +romans, un peu trop de Renés en jupons, de petits-fils de Saint-Preux, +d'ouvriers poètes et philosophes, de grandes dames amoureuses de +paysans,--et que tout ce monde-là déclame ferme. Mais d'abord ils +déclament tous naturellement, comme on respire. Puis, à mesure que le +temps passe, ces personnages deviennent moins déplaisants. Comme ils ne +sont plus du tout nos contemporains, leur fausseté ne nous gêne plus: +nous ne voyons en eux que les témoins du romanesque d'une époque; et +même nous finissons par les aimer, parce qu'ils ont plu à nos pères. + +Pour l'autre romanesque, celui des idées... eh bien! il ne me choque pas +non plus. Le mysticisme magnifique et vague de _Spiridion_ ou de +_Consuelo_, le socialisme un peu incohérent, mais vraiment évangélique, +du _Péché de Monsieur Antoine_ ou de _Meunier d'Angibaut_, la foi au +progrès, l'humanitairerie... tout cela plaît chez cette femme +excellente, à l'imagination arcadienne, parce que chez elle, encore une +fois, tout vient du coeur et en déborde à larges flots. Son romanesque +philosophique et socialiste est encore, à le bien prendre, une des +formes de sa bonté. Croire à ce point au règne futur de la justice, +c'est être bon pour l'univers, c'est pardonner à la réalité d'être +présentement fort mêlée. + +Si ce romanesque est, pendant quelque temps, tombé en défaveur, c'est +que nous sommes de grands misérables. Le rêve nous déplaisait, non point +parce qu'il nous faisait sentir plus durement le réel; il nous +exaspérait en tant que rêve. C'était comme une dépravation de nos +intelligences. La vue du monde mauvais, nous nous y complaisions par une +étrange maladie d'orgueil: nous préférions que le monde fût laid, pour +paraître forts en le voyant et en le disant. Il y avait, dans notre +entêtement à considérer et à peindre le mal, un refus du mieux, un +méchant sentiment qui semblait venir du diable. Nous ne voulions plus +embellir la vie par le rêve et l'espoir, tant nous étions fiers de la +trouver ignoble, et tant ce pessimisme commode nous absolvait de tout à +nos propres yeux. + +Tournons-nous, il en est temps, vers ce pays d'utopie cher à George +Sand. Elle a reflété dans ses livres toutes les chimères de son temps; +et, comme elle était femme, elle a ajouté à son rêve celui de tous les +hommes qu'elle a aimés. Cette partie de son oeuvre, qui semblait +caduque, m'attire aujourd'hui tout autant comme le reste. Le monde ne +vit que par le rêve. + + * * * * * + +Que reproche-t-on encore à George Sand? Les pharisiens ont dit que ses +premiers romans avaient perdu beaucoup de jeunes femmes, et--comédie +exquise--les romanciers naturalistes ont parlé comme les pharisiens. M. +Zola, lourdement, nous montre, dans _Pot-Bouille_, une petite bourgeoise +qui tombe pour avoir lu _André_. Hélas! celles qui ont pu tomber après +avoir lu _André_ ou _Indiana_ étaient mûres pour la chute; et peut-être +que, sans _Indiana_, elles seraient tombées plus brutalement et plus +bas. Si George Sand a paru reconnaître, dans ses premiers romans, le +droit absolu de la passion, c'est uniquement de celle qui est «plus +forte que la mort» et qui la fait souhaiter ou mépriser. Il se peut que +ses romans, mal compris, soient pour quelque chose dans les erreurs de +Mme Bovary; mais alors c'est aussi grâce à eux qu'il lui reste assez de +noblesse d'âme pour chercher un refuge dans la mort. Sans eux, Emma +n'aurait pas la candeur de vouloir fuir avec Rodolphe, et elle +accepterait l'argent du notaire Tuvache... Nos névrosées trouveraient un +grand profit moral dans la lecture de _Jacques_ et de _Lélia_. + + * * * * * + +Que si pourtant le romanesque de George Sand continue à vous déplaire, +vous trouverez dans ses chefs-d'oeuvre assez de vérité, et beaucoup plus +qu'on ne l'a dit. Vérité choisie, comme l'est toujours la vérité +exprimée par l'oeuvre d'art. Seulement, le choix est ici en sens inverse +de celui qui prévaut depuis une vingtaine d'années. + +Je ne parle pas de ses jeunes filles si charmantes; et je ne +rappellerai pas qu'elle a fait les analyses les plus fines et les plus +fortes du caractère des artistes et des comédiens (_Horace_, _le Beau +Laurence_, etc.). Mais il ne faudrait pas oublier que George Sand a +inventé le roman rustique. La première, je crois, elle a vraiment +compris et aimé le paysan, celui qui vit loin de Paris, dans les +provinces qui ont gardé l'originalité de leurs moeurs. La première elle +a senti ce qu'il y a de grandeur et de poésie dans sa simplicité, dans +sa patience, dans sa communion avec la Terre; elle a goûté les +archaïsmes, les lenteurs, les images et la saveur du terroir de sa +langue colorée; elle a été frappée de la profondeur et de la ténacité +tranquille de ses sentiments et de ses passions; elle l'a montré +amoureux du sol, âpre au travail et au gain, prudent, défiant, mais de +sens droit, très épris de justice et ouvert au mystérieux... + +Ce que nous devons encore à George Sand, c'est presque un renouvellement +(à force de sincérité) du sentiment de la nature. Elle la connaît mieux, +elle est plus familière avec elle qu'aucun des paysagistes qui l'ont +précédée. Elle vit vraiment de la vie de la terre, et cela sans s'y +appliquer. Elle est le plus naturel, le moins laborieux, le moins +concerté des paysagistes. Au lieu que les autres, le plus souvent, +voient la nature de haut, et l'arrangent, ou lui prêtent leurs propres +sentiments, elle se livre, elle, aux charmes des choses et s'en laisse +intimement pénétrer. Sans aucun doute, elle nous a appris à l'aimer avec +une tendresse plus abandonnée, la Nature bienfaisante et divine qui +apporte à ses fidèles l'apaisement, la sérénité et la bonté. + +La bonté, c'est un des mots qui reviennent toujours avec elle. Un autre +mot, tout proche, c'est celui de fécondité, d'abondance heureuse. Elle +épanchait ses récits, d'un flot régulier, comme une source +inépuisable,--mais presque sans plan ni dessein, ne sachant guère mieux +où elle allait qu'une large fontaine dans les grands bois. Son style +même, ample, aisé, frais et plein, ne se recommande ni par une finesse +ni par un éclat extraordinaire, mais par des qualités qui semblent +encore tenir de la bonté et lui être parentes... + +George Sand a été une matrice pour recevoir, un peu pêle-mêle, les plus +généreuses idées. Elle a été un sein nourricier pour verser aux hommes +la poésie et les beaux contes. Elle est l'Isis du roman contemporain, la +«bonne déesse» aux multiples mamelles, toujours ruisselantes. Il fait +bon se rafraîchir dans ce fleuve de lait. + + + + +M. TAINE ET NAPOLÉON BONAPARTE + + +On en veut beaucoup à M. Taine des deux chapitres sur Napoléon qu'il +vient de publier dans la _Revue des Deux-Mondes_. On a trouvé le +portrait faux, outré et inopportun. Peu s'en faut qu'on n'ait accusé M. +Taine de manquer de patriotisme. Le Napoléon de Béranger a gardé plus de +croyants que je ne l'eusse imaginé. + +Quelles sont donc les choses inouïes et scandaleuses que M. Taine a osé +nous dire sur Napoléon Bonaparte? Voici les grandes lignes de ce +portrait. Je n'atténue rien, et je transcris, autant que possible, les +expressions mêmes du grand historien philosophe. + +Démesuré en tout, mais encore plus étrange, non seulement Napoléon +Bonaparte est hors ligne, mais il est hors cadre. Par son tempérament, +par ses instincts, par ses facultés, par son imagination, par ses +passions, par sa morale, il semble fondu dans un moule à part, composé +d'un autre métal que ses contemporains. + +Les idées ambiantes n'ont pas de prise sur lui. S'il parle le jargon +humanitaire de son temps, c'est sans y croire. Il n'est ni royaliste, ni +jacobin. Il descend des grands Italiens, hommes d'action de l'an 1400, +aventuriers militaires, usurpateurs et fondateurs d'États viagers; il a +hérité, par filiation directe, de leur sang et de leur structure innée, +intellectuelle et morale. + +Il a d'abord, comme eux, un esprit vierge et puissant, qui n'est point, +comme le nôtre, déjeté tout d'un côté par la spécialité obligatoire, ni +encroûté par les idées toutes faites et par la routine. C'est un esprit +qui fonctionne tout entier et qui jamais ne fonctionne à vide. Les faits +seuls l'intéressent. Il a en aversion les fantômes sans substance de la +politique abstraite. Toutes les idées qu'il a de l'humanité ont eu pour +source des observations qu'il a faites lui-même. Joignez que sa +puissance de travail, d'attention et de mémoire est prodigieuse. Il a +trois atlas principaux en lui, à demeure, chacun d'eux composé «d'une +vingtaine de gros livrets» distincts et perpétuellement tenus à jour: un +atlas militaire, recueil énorme de cartes topographiques aussi +minutieuses que celles d'un état-major; un atlas civil, qui comprend +tout le détail de toutes les administrations et les innombrables +articles de la recette et de la dépense ordinaire et extraordinaire; +enfin, un gigantesque dictionnaire biographique et moral, où chaque +individu notable, chaque groupe local, chaque classe professionnelle ou +sociale, et même chaque peuple a sa fiche. À ces facultés si grandes, +ajoutez-en une autre, la plus forte de toutes: l'imagination +constructive. On connaît ses rêves de conquête orientale, de domination +universelle et d'organisation du monde selon sa volonté. Il crée dans +l'idéal et l'impossible. C'est un frère posthume de Dante et de +Michel-Ange. Il est leur pareil et leur égal; il est un des trois +esprits souverains de la Renaissance italienne. Seulement, les deux +premiers opéraient sur le papier ou le marbre; c'est sur l'homme vivant, +sur la chair sensible et souffrante que celui-ci a travaillé. + +Comme par l'esprit, il ressemble par le caractère à ses grands ancêtres +italiens. Il a des émotions plus vives et plus profondes, des désirs +plus véhéments et plus effrénés, des volontés plus impétueuses et plus +tenaces que les nôtres. + +La force, qui chez lui coordonne, dirige et maîtrise des passions si +vives, c'est un instinct d'une profondeur et d'une âpreté +extraordinaires, l'instinct de se faire centre et de rapporter tout à +soi, un égoïsme prodigieusement actif et envahissant, développé par les +leçons que lui donnent la vie sociale en Corse, puis l'anarchie +française pendant la Révolution. Son ambition est sans limite et, par +suite, son despotisme est sans détente: «Je suis à part de tout le +monde, je n'accepte les conditions de personne», ni les obligations +d'aucune espèce. Il ne fait rien pour un intérêt national, supérieur au +sien. Général, consul, empereur, il reste officier de fortune et ne +songe qu'à son avancement. Par une lacune énorme d'éducation, de +conscience et de coeur, au lieu de subordonner sa personne à l'État, il +subordonne l'État à sa personne. Il sacrifie l'avenir au présent, et +c'est pourquoi son oeuvre ne peut être durable. Entre 1804 et 1815 il a +fait tuer environ quatre millions d'hommes. Pourquoi? Pour nous laisser +une France amputée des quinze départements acquis par la République... + +Ce résumé, je le sais, est fort décharné. Chaque proposition dans M. +Taine s'appuie sur des faits significatifs et rigoureusement ordonnés. +Les propositions s'enchaînent et, au-dessous d'elles, les séries de +faits se commandent. Cela ressemble aux assises successives d'un vaste +monument. M. Taine construit un portrait moral comme on construirait une +pyramide d'Égypte. Ce que sa bâtisse a de grandiose a dû disparaître +dans le plan très sommaire que j'en ai donné. Mais, enfin, ce plan est +fidèle; et qu'y voyons-nous? La première partie nous montre que Napoléon +fut un homme d'un surprenant génie; et la seconde, que ce génie fut +égoïste, et, au bout du compte, malfaisant. Nul ne l'a peut-être établi +avec plus de force et de méthode que M. Taine; mais bien d'autres l'ont +dit avant lui, et, pour ma part, je l'ai toujours cru. D'où vient donc +ce soulèvement contre le nouvel historien de Napoléon Bonaparte? + +Ces protestations si vives partent d'un sentiment qui paraît excellent +quoiqu'il ne le soit pas, et que j'examinerai tout à l'heure,--pour le +repousser. + +Mais on ne fait pas seulement à M. Taine des objections sentimentales. +On lui reproche de manquer de critique, de s'appuyer sur des documents +arbitrairement choisis et sans valeur sérieuse. «Il nous cite toujours, +dit-on, les _Mémoires_ de Bourrienne, qui sont en grande partie +apocryphes, et ceux de Mme de Rémusat, qui sont d'une ennemie, d'une +femme qui avait contre l'empereur des griefs personnels,--et des griefs +féminins. Quelle base fragile et menteuse pour y édifier l'histoire!» + +Eh bien! non, ce n'est pas tout à fait cela. M. Taine (et nous pouvons +nous en rapporter là-dessus à sa conscience d'historien, qui est +difficile et exigeante) a évidemment lu tout ce que les contemporains +ont écrit sur son héros. Lui-même nous avertit que sa principale source +est la _Correspondance de Napoléon_, en trente-deux volumes. S'il cite +volontiers Bourrienne et Mme de Rémusat, c'est sans doute que leur +témoignage concorde avec l'idée qu'il se fait de l'empereur. Mais cette +idée, il ne se l'est pas formée sur la seule foi de ces deux témoins; +elle est le résultat d'une vaste enquête préalable, qu'il n'avait pas à +nous étaler. Quand il nous rapporte un mot de Mme de Rémusat (et il en +rapporte aussi de Miot, de Talleyrand, de Roederer, de Lafayette, etc.), +ce mot n'est point pour lui la preuve unique, mais simplement une +confirmation de ce qu'il croit et sent être la vérité. + +Puis, le témoignage de Mme de Rémusat n'est peut-être pas aussi suspect, +aussi partial, aussi calomnieux qu'on le prétend. L'empereur, dit-on, +lui avait fait une injure que les femmes ne pardonnent point. L'auteur +des _Mémoires_ est une femme dédaignée et qui se venge. De plus, nous +n'avons de ces _Mémoires_ qu'une seconde rédaction, et qui date de 1817, +d'une époque où il était utile de penser et de dire du mal du demi-dieu +déchu.--Mais, d'abord, il n'est nullement prouvé que Mme de Rémusat eût +contre l'empereur le genre de griefs qu'on a dit: ce n'est qu'une +supposition de notre malignité. Et quand même ici cette malignité aurait +raison, s'ensuit-il nécessairement que les _Mémoires_ de cette aimable +femme soient une oeuvre de rancune longuement recuite? Je n'ai pas du +tout cette impression. + +On reconnaît, à un accent qui ne trompe pas, qu'elle a commencé par +admirer sincèrement l'empereur et qu'elle ne s'est détachée de lui que +lentement et malgré elle, à mesure que se découvrait la vraie nature de +ce terrible homme. Qu'il l'ait un jour blessée dans son amour-propre de +femme, c'est ce que nous ne saurons jamais; mais, dans tous les cas, +cette blessure dut être assez vite cicatrisée: Mme de Rémusat n'était +certes pas assez naïve pour penser qu'elle retiendrait longtemps un +homme comme lui; et, d'un autre côté, nous savons par elle que Napoléon +la traita toujours avec des égards et une estime particulière. Enfin, +qu'on ne dise point que, écrivant ses _Mémoires_ sous la Restauration, +elle devait être plus dure pour celui qui avait été son maître. Il me +semble qu'à ce moment-là les anciens serviteurs de Napoléon devaient +plutôt, devant le mystère tragique de cette destinée, être pris d'une +immense compassion et comme pénétrés d'une horreur sacrée où +s'évanouissaient les rancunes personnelles. Pour moi, je ne sens point +chez Mme de Rémusat l'âme étroite et mesquine qu'on lui prête; je suis +fort tenté de croire à la parfaite liberté de son jugement comme à la +sincérité de son récit; et je ne pense point faire preuve, en cela, de +tant de naïveté. + +Pour en revenir à M. Taine, l'ensemble des textes et documents de toute +espèce ne s'oppose point à ce que l'on conçoive Napoléon précisément +comme il l'a fait. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'ils permettent +aussi de le concevoir un peu autrement. Ainsi, sans nier l'exactitude +générale de la colossale image construite par M. Taine, j'y voudrais çà +et là quelques atténuations. Je crains, en y réfléchissant, qu'il ne +place son héros d'abord un peu trop au-dessus, puis un peu trop +au-dessous--ou en dehors--de l'humanité. + +Son Napoléon est comme une statue de bronze jaillie d'une matrice +inconnue, un bloc impénétrable, inaltérable, tel au commencement qu'il +sera à la fin, et à qui le temps ni les événements ne pourront faire +aucune retouche. Nulle différence entre le lieutenant d'artillerie et +l'empereur. C'est un géant immobile. J'imagine pourtant qu'il dut subir, +dans une certaine mesure, les influences extérieures et les idées +ambiantes; qu'il dut se développer, se modifier et, qui sait? traverser +peut-être des crises morales. Il semble bien que le meurtre du duc +d'Enghien, par exemple, marque pour lui une de ces crises, et qu'il +n'ait pas été tout à fait le même avant et après cet attentat. M. Taine, +qui le voit immuable, le voit aussi presque surnaturel. Il lui prête des +facultés qui dépassent par trop la mesure humaine. Croyez-vous que les +«trois atlas» que Napoléon portait dans sa tête fussent vraiment +complets? Moi pas; j'y soupçonne des lacunes. Seulement Napoléon faisait +croire qu'ils étaient complets. + +En second lieu, M. Taine fait son héros un peu trop inhumain, ne lui +laisse pas un seul bon sentiment. Mais il me paraît presque impossible +qu'un homme placé au-dessus des autres hommes, un conducteur de peuples, +n'ait jamais de vues supérieures à son intérêt personnel, du moins dans +les choses où cet intérêt se confond avec l'intérêt général. Or, il se +trouve que, jusqu'en 1809, ce qui est utile à l'empereur est utile à la +France. Il a donc pu avoir cette illusion que son oeuvre était bonne à +d'autres qu'à lui et, par suite, lui survivrait. Son orgueil même y +trouvait son compte. La gloire la plus haute, c'est de fonder ce qui +dure; et ce qui n'est fait que pour un seul ne dure pas. Napoléon n'a +pas pu l'oublier toujours. Le genre d'égoïsme que M. Taine lui attribue +finirait par être inconcevable. Par la force des choses, ayant besoin, +pour être grand, de l'assentiment des hommes, même dans l'avenir, il lui +était presque interdit d'être égoïste de la façon dont peut l'être un +marchand ou un voleur. + +Au reste, dans la sphère où il se mouvait, l'orgueil se teint forcément +de mysticisme. Quand on n'a aucun front terrestre au-dessus de soi, on y +sent l'inconnu. Se croire pétri d'un autre limon que le commun des +hommes, c'était pour Napoléon une manière d'être religieux; car dès lors +il se sentait «élu». Il lui paraissait donc légitime de tout rapporter à +lui. Tandis qu'il essayait de réaliser son rêve gigantesque de +domination universelle, apparemment il songeait au passé et à l'avenir, +il se comparait, il se «situait» dans l'histoire, il se considérait +comme l'un des grands ouvriers du drame humain, et sa destinée était +pour lui-même un mystère dont il frissonnait... + + Rien d'humain ne battait sous son épaisse armure. + +Cela n'est vrai que d'une vérité simplifiée et lyrique. Napoléon à +Sainte-Hélène parlait de «ce pays qu'il avait tant aimé». Pourquoi ne +pas le croire un peu? Il l'aimait, dit M. Taine, comme le cavalier aime +sa monture. Mais cet amour du cavalier pour son cheval peut être +profond. L'empereur aimait dans la France sa propre gloire, dont elle +était l'indispensable instrument. Quand il passait sur le front de sa +grande armée, et qu'il songeait que ces milliers d'hommes étaient prêts +à mourir pour son rêve, savons-nous ce qui remuait en lui? Tout n'était +pas jeu dans la cordialité brusque avec laquelle il traitait ses +vétérans. On aime toujours ceux pour qui on est un dieu. La conception +de M. Taine suppose chez Napoléon une possibilité de se passer de +sympathie, à laquelle j'ai peine à croire. Il le parque dans un tel +isolement moral que l'air y doit être irrespirable pour une poitrine +humaine. Lui seul d'un côté,--et l'univers de l'autre! Une telle +situation serait effroyable. Je doute qu'un homme né de la femme la +puisse soutenir. Je suis sûr que l'égoïsme de Napoléon avait des +défaillances. Néron même a eu des amis. + +Puis, malgré tout, l'empereur était un peu de son temps. Il aimait la +tragédie. En littérature, il avait le goût, si j'ose dire, un peu +«pompier».--Il n'était pas proprement cruel; j'entends qu'il n'a fait +tuer presque personne en dehors des champs de bataille. Il a +certainement aimé Joséphine. Il s'est bien conduit avec Marie-Louise, +peut-être parce qu'elle était «née». M. Taine nous dit qu'en certaines +circonstances, par exemple à la mort de quelque vieux compagnon d'armes, +il avait des accès de sensibilité et de douleur,--suivis de rapides +oublis. Qu'est-ce à dire, sinon qu'il était quelquefois comme nous +sommes presque tous? Bref, c'était un être humain à peu près +normal,--sauf par les points et dans les moments où il était anormal et +surhumain. + +Et c'est ainsi que, par un détour, je donne raison à M. Taine. Il +n'avait à tenir compte que de ces moments-là. Il est probable que +Napoléon ne donnait pas tous les jours un coup de pied dans le ventre à +Volney. Il y a apparence qu'il n'était pas, à tous les instants de sa +vie, et dans les proportions énormes qu'on a vues, l'effrayant +condottiere échappé de l'Italie du quinzième siècle. Mais il l'était au +fond. Or, c'est ce fond intime et permanent que M. Taine a voulu +dégager. M. Taine peint les hommes en philosophe plus qu'en historien ou +en romancier. Il ne fait pas évoluer son modèle dans l'espace et dans le +temps, et il ne tient pas compte de ce qu'il peut avoir de commun avec +les autres hommes. Il le décompose; il saisit et définit ses facultés +maîtresses, et élimine le reste. Et assurément, ces facultés n'agissent +pas, dans la réalité, d'une façon continue: mais elles sont pourtant le +véritable et suprême ressort d'une âme. Les analyses de M. Taine +seraient donc justes, si elles restaient inanimées. + +Le malheur, c'est que ce philosophe a l'imagination d'un poète; c'est +qu'il a, à un degré surprenant, le don de la vie, et alors voici ce qui +se passe. Ces ressorts généraux d'un caractère et d'un esprit, après les +avoir atteints et définis, il les rapproche, il les anime, il les met en +branle. Nous voyons les «facultés maîtresses» agir à la manière de roues +reliées par des courroies ou mues par des engrenages. Les âmes qu'il a +décomposées et réduites à leurs éléments essentiels prennent des airs de +machines à vapeur, de léviathans de métal d'une force effroyable et +aveugle. Ils vivent, mais d'une vie qui ne paraît plus humaine. C'est +donc la méthode et le style de M. Taine qui font paraître son Napoléon +monstrueux,--monstrueux comme son Milton ou son Shakespeare, monstrueux +comme ses jacobins. Au fond, il n'est point si faux. + +--«Mais ce monstre, dit-on, a fasciné sa génération. Il a été le grand +amour de millions et de millions d'hommes. Il suffisait de l'approcher +pour subir l'ascendant de sa volonté et pour lui appartenir. Pendant la +retraite de Russie, quand les soldats gisaient dans la neige, à +demi-morts, si quelqu'un disait: «Voilà l'ennemi!» personne ne bougeait; +mais si l'on criait: «Voilà l'empereur!» tous se levaient comme un seul +homme. C'est ce que M. Taine n'explique point. Ce qui manque dans son +étude, c'est la silhouette du «petit caporal». Oui, c'est vrai, M. Taine +a publié le Napoléon de la légende. Sans doute il a répondu sur ce point +en faisant le compte des conscrits réfractaires. Mais cette réponse ne +vaut que pour les dernières années. Jusqu'à Moscou, le peuple aimait +Napoléon. Et surtout il l'a adoré depuis sa mort. Le peuple est grand +admirateur de la force et de la grandeur matérielle. + +On reprend: «Le peuple a raison. Napoléon nous a donné la gloire. Ce +n'est certes pas le moment d'en faire bon marché. Vous dites que les +millions d'hommes qu'il a fait tuer n'ont servi de rien, puisqu'il a +laissé la France plus petite qu'il ne l'avait prise? Plus petite! Ne le +croyez pas. Il l'a laissée plus grande du souvenir de cent victoires. Il +a fait la guerre pendant vingt ans: cela veut dire que, pendant vingt +années, il a tenu haut l'âme de ce peuple, en exaltant chez lui le +courage, la fierté, l'esprit de sacrifice. Ah! vienne un monstre comme +celui-là, qui nous secoue enfin et qui nous venge!» + +Ces considérations n'ont point ému M. Taine. Pourquoi? Parce que ce +philosophe positiviste est un homme très moral. La gloire militaire ne +l'éblouit pas: car, partout ailleurs que dans la guerre défensive, elle +n'est que la gloire d'opprimer et de dépouiller les autres, et ce +qu'elle satisfait chez le vainqueur, ce sont les instincts les plus +cupides et le plus brutal orgueil. Cette gloire, c'est la pire de ces +«grandeurs de chair» dont Pascal parle avec mépris. Venir se vanter +aujourd'hui des conquêtes du premier empire, c'est justifier la conquête +allemande. Hoche ou Marceau, voilà ce qu'il nous faudrait. Mais un +Napoléon Bonaparte, le ciel nous en préserve! + +Et puis, M. Taine est tendre. Ne vous récriez pas. Les quatre millions +d'hommes tués, et la somme de douleurs humaines que cela suppose, le +découragent d'admirer le grand empereur. Ce qui arrive ici est assez +singulier. Ce sont les spiritualistes, les idéalistes, les gens bien +pensants et les plus belles âmes du monde qui nous disent:--Napoléon fut +un monstre? Qu'importe, puisqu'il a fait la France glorieuse! (entendez: +puisque nous lui devons de pouvoir dire aux Allemands: «Vous avez été +atroces, mais nous l'avons été encore plus il y a quatre-vingts ans, et +cela nous console»).--Et c'est M. Taine, le philosophe «matérialiste», +celui qui a écrit que le vice et la vertu étaient des produits comme le +sucre et le vitriol, c'est lui qui réprouve, de quelque éclat qu'elles +soient revêtues, l'injustice et la violence! C'est lui, l'homme qui +considère l'histoire comme un développement nécessaire de faits +inévitables et qui a toujours goûté en artiste les manifestations de la +force,--c'est lui qui aujourd'hui se fond en pitié! Nul n'a peint de +couleurs plus brillantes le déroulement immoral de l'histoire,--et voilà +qu'il souffre, comme une femme compatissante et naïve, de cette +immoralité! Ce contraste d'une philosophie très cruelle et d'un coeur +très humain me paraît charmant. Déjà le sang versé par la Révolution +l'avait empli d'horreur, jusqu'à troubler, peu s'en faut, sa +clairvoyance. Certes, je ne lui reproche point cette faiblesse, et je +la proclame bienheureuse. Car «je hais, comme dit Montaigne, cruellement +la cruauté», et j'aimerais mieux, je vous le jure, être privé des +«bienfaits de la Révolution» et vivre dans la plus fâcheuse inégalité +civile,--et qu'on n'eût pas coupé la tête de Marie-Antoinette et celle +d'André Chénier. + + + + +M. TAINE ET LE PRINCE NAPOLÉON + + +Vous vous rappelez que, il y a quelques mois, M. Taine publiait dans la +_Revue des Deux-Mondes_ deux chapitres sur l'empereur Napoléon. Je les +ai résumés, j'en ai dit mon impression, et quelles atténuations et quels +compléments j'aurais voulus à ce portrait grandiose, à la fois abstrait +et vivant. Au reste, je m'attachais moins à discuter la vérité de +l'inhumaine et surhumaine figure tracée par l'historien qu'à démêler +comment et pourquoi il l'avait vue ainsi. C'est à ces deux chapitres que +répond aujourd'hui le prince Napoléon. Peut-être eût-il mieux fait +d'attendre l'apparition du volume, où sans doute le jugement porté sur +l'homme s'expliquera mieux par le jugement porté sur l'oeuvre; mais nous +concevons la généreuse impatience du neveu de l'empereur. + +Le livre du prince Napoléon est éloquent et violent. Mais au fond et +malgré les inexactitudes et les partis pris relevés chez M. Taine, cette +réplique passionnée n'infirme point, à mon avis, ses conclusions dans ce +qu'elles ont d'essentiel. Cela prouve seulement qu'il y a deux façons de +se représenter la personne et l'oeuvre de Napoléon. Et il y en a une +troisième, mitigée et tempérée: celle de M. Thiers. Et il y en a une +quatrième, celle des grognards (s'il en reste) qui ne connaissent que +«le petit caporal». Et il y en a encore d'autres. Il y a même celle du +vieux Dupin, ce Chevreul des vaudevillistes, à qui l'on demandait s'il +avait vu l'empereur: «Oui, répondit-il, je l'ai vu. C'était un gros, +l'air commun.» Rien de plus.--Et toutes ces façons sont bonnes, et celle +du prince est particulièrement intéressante, parce qu'il est ce que nous +savons, et parce qu'il écrit d'une bonne plume, vigoureuse et +rapide,--un peu celle de l'oncle. Seulement, si vous voulez ma pensée, +la façon de M. Taine garde tout de même son prix. + +J'admets un moment qu'il soit difficile d'être plus injuste pour +l'empereur que ne l'a été M. Taine. Mais, à coup sûr, il est impossible +d'être plus injuste pour M. Taine que ne l'est le prince Napoléon. + +Il lui reproche sa «mauvaise foi» et sa «perfidie». Il l'appelle +déboulonneur académique et l'assimile aux communards. «... Sa tentative +part du même esprit; elle est inspirée des mêmes haines; _elle relève du +même mépris_.» + +Cette manière de traiter l'auteur de _l'Intelligence_ n'est pas très +philosophique. M. Taine a dû être aussi étonné de s'entendre accuser de +perfidie et de mauvaise foi que M. Renan de voir taxer d'immoralité les +fantaisies de _la Fontaine de Jouvence_ ou de _l'Abbesse de Jouarre_. Je +ne comprends pas du tout le calcul prêté ici à M. Taine. Quel intérêt +pouvait-il avoir à écrire contre sa pensée? Je ne parle pas de son +caractère, qui est connu; mais ses oeuvres répondent pour lui. S'il a +jamais été de mauvaise foi, il n'est pas commode de dire à quel moment; +car, s'il l'était en faisant le procès de l'ancien régime, il ne l'était +donc pas en faisant le procès de la Révolution,--et inversement. Cet +homme a trouvé le moyen de déplaire successivement à tous les partis +politiques: c'est dire qu'il vit fort au-dessus des partis et de tout +intérêt qui n'est pas celui de la science. La continuité, l'universalité +de son pessimisme et de sa misanthropie garantit sa sincérité. Je +cherche en vain à quelle rancune il a pu obéir, à qui il a voulu plaire +en faisant son portrait de Napoléon. Il est étrange de venir nous parler +ici de «mauvaise foi». Et, quant au mépris dont on l'assure, M. Taine a +certes le droit de n'y pas prendre garde. + +Ce qui est vrai, c'est que, étudiant Napoléon, il l'a vu fort noir, +parce qu'il voit tout ainsi. Ce qui est vrai, c'est que, s'étant fait, +après enquête, une certaine idée de Napoléon, il apparu ne tenir compte +que des textes qui la confirmaient. Mais cette idée, on ne peut pas dire +que ces textes seuls la lui aient suggérée; peut-être même l'avait-il +avant de les connaître. Ce qui est vrai encore, c'est qu'il lui est +arrivé de tirer à lui les documents, de les présenter de la façon la +plus favorable à sa thèse. Il ne faut donc point l'accuser d'être de +mauvaise foi, c'est-à-dire d'altérer sciemment la vérité dans un intérêt +personnel,--mais d'user parfois d'un peu d'artifice dans la +démonstration de ce qu'il croit être la vérité. Cela est bien différent; +et le parti pris n'est point nécessairement mensonge. Osons le dire, ces +inexactitudes, ces habiletés d'interprétation à demi volontaires, vous +les trouverez chez tout historien digne de ce nom, qu'il soit artiste, +philosophe ou politique, L'érudit seul peut s'en passer (encore ne s'en +passe-t-il pas toujours). Mais elles deviennent inévitables dès que +l'historien essaie d'interpréter l'histoire et de la «construire», dans +quelque esprit que ce soit. Si jamais le prince Napoléon écrit +l'histoire de son oncle, nous le défions de ne pas choisir les textes et +les arranger à peu près dans la même proportion que M. Taine. Et ce +jour-là nous nous garderons de suspecter sa bonne foi, même si nous +remarquons qu'en pareille matière la sincérité du neveu de l'empereur +doit être exposée à plus de tentations que celle du philosophe sans +aïeux. + +Le prince Napoléon est encore injuste d'une autre manière. Il ne me +parait pas très bien comprendre ni définir l'esprit de M. Taine. Il +pouvait être plus clairvoyant, même dans la malveillance. Il écrit: «M. +Taine est un entomologiste; la nature l'avait créé pour classer et +décrire des collections épinglées. Son goût pour ce genre d'étude +l'obsède; pour lui, la Révolution française n'est que la «métamorphose +d'un insecte». Il voit toute chose avec un oeil de myope, il travaille à +la loupe, et son regard se voile ou se trouble dès que l'objet examiné +atteint quelques proportions. Alors il redouble ses investigations; il +cherche un endroit où puisse s'appliquer son microscope; il trouve une +explication qui rabaisse, à la portée de sa vue, la grandeur dont +l'aspect l'avait d'abord offusqué, etc.» + +Rien de plus faux, à mon sens, que ce jugement. Le prince Napoléon est +évidemment dupe des apparences. Il est même dupe des mots. De ce que M. +Taine compare la Révolution à une métamorphose d'_insecte_, il conclut +que M. Taine n'est en effet qu'un entomologiste, un myope, uniquement +attentif aux petites choses, comme si, au contraire, cette comparaison +n'impliquait pas une vue très générale sur l'histoire de la Révolution. +Des petits faits entassés par M. Taine dans presque tous ses ouvrages, +le prince ne voit que le nombre, il ne voit pas la puissance avec +laquelle ils sont enchaînés et classés,--et qu'ils ne sont là que pour +préparer et appuyer les généralisations les plus hardies. C'est une +fantaisie étrange que de traiter d'entomologiste l'homme qui a écrit +l'introduction de l'_Histoire de la littérature anglaise_, les chapitres +sur Milton et sur Shakespeare, les dernières pages de l'_Intelligence_ +ou le parallèle de l'homme antique et de l'homme moderne dans le +troisième volume (je crois) des _Origines de la France contemporaine_. +Je ne pensais pas qu'il pût échapper à personne que M. Taine est un des +esprits les plus invinciblement généralisateurs qui se soient vus. Je ne +pensais pas non plus qu'on pût nier les qualités de composition de M. +Taine. Sa composition n'est que trop serrée; les parties de chacun de +ses ouvrages ne sont que trop étroitement liées et subordonnées les unes +aux autres; on y voudrait un peu plus de jeu et un peu plus d'air. Or, +apprenez que «ses articles ne sont qu'une mosaïque; on n'y sent _aucune +unité de travail_.» Le prince est dupe, cette fois, d'une apparence +typographique, de la multiplicité des guillemets. + +J'ai peur aussi que le prince ne s'entende pas toujours très bien dans +ces pages dont on a fait grand bruit et que des badauds nous donnent +déjà comme un morceau de style. Il prête à M. Taine des défauts +contradictoires; il lui reconnaît ce qu'il lui a dénié; il reproche à +cet épingleur d'insectes son «idéologie» et sa «folie métaphysique». Il +écrit: «Quand on borne son talent à une accumulation de petits faits, on +devrait être au moins réservé dans ses conclusions et sobre dans ses +théories.» C'est dire, dans la même phrase, que M. Taine «borne» son +talent à cette accumulation, et qu'il ne l'y borne pas. Et encore: «Il +démontrera que la morale de la Réforme trouve son origine dans l'usage +de la bière; et, devant un tableau, ayant à juger la chevelure d'une +femme, il essayera de compter les cheveux.» La phrase est amusante; +mais, en admettant que cette plaisanterie des cheveux comptés puisse +s'appliquer à M. Taine critique d'art, les deux parties de la phrase, +qui ont l'air d'exprimer deux critiques analogues, se contredisent en +réalité: car, si le dénombrement des cheveux d'un portrait indique bien +un esprit myope et borné, tout au contraire l'explication d'un phénomène +moral et religieux par une habitude d'alimentation serait plutôt d'un +esprit philosophique et discursif à l'excès, capable d'embrasser de +vastes ensembles de faits et de les ramener les uns dans les +autres.--Enfin, le prince ne peut contenir son indignation contre cet +«analyste perpétuel» qui «prend plaisir à déchiqueter sa victime +jusqu'aux dernières fibres, sans un cri de l'âme, _sans une aspiration +vers l'idéal_». Je n'entends pas clairement ce que cela signifie. Et je +ne trouve pas que ce soit juger M. Taine avec beaucoup de finesse que de +le traiter de «matérialiste», comme pourrait faire un curé de village. +Cela aurait bien fait rire Sainte-Beuve. + +Après avoir ainsi arrangé M. Taine, le prince Napoléon examine les +témoignages sur lesquels il s'est appuyé, en nie la valeur, juge les +témoins et les exécute. Metternich est le constant ennemi de la +Révolution, dont l'empereur est pour lui le représentant. Bourrienne est +un coquin qui se venge d'avoir été pris la main dans le sac. L'abbé de +Pradt est un espion, Miot de Mélito un plat fonctionnaire. Mme de +Rémusat est une coquette dépitée et une femme de chambre mauvaise +langue. Tous ces témoins avaient des raisons pour ne pas dire la vérité. +Le prince en conclut qu'ils ne l'ont jamais dite. C'est peut-être +excessif. + +J'abandonne les autres; mais je ne puis m'empêcher de réclamer un peu +pour cette charmante Mme de Rémusat. Vraiment on lui prête une âme trop +basse, des rancunes trop viles, trop féroces et trop longues. Je veux +bien (quoique, après tout, cela ne soit nullement prouvé) qu'elle ait +été déçue soit dans son amour, soit dans son ambition ou sa vanité; je +veux qu'elle en ait gardé du dépit, et qu'elle ait vu Napoléon d'un tout +autre oeil qu'auparavant. S'ensuit-il qu'elle l'ait calomnié? Qui dira +si c'est avant ou après sa mésaventure qu'elle a le mieux connu +l'empereur? Je suis tenté de croire que c'est après. On peut +parfaitement soutenir que l'amour et l'intérêt aveuglent plus que la +rancune. Je crois d'ailleurs sentir, dans ses _Mémoires_, que c'est à +regret qu'elle s'est détachée de son héros, qu'elle n'a découvert que +peu à peu son vrai caractère, et que cette découverte lui a été une +douleur, non un plaisir méchant. C'était une femme fort +intelligente,--habile, et même adroite;--ce n'était pas un petit esprit, +ni un coeur bas. Je crois, pour ma part, à la bonne foi d'une femme qui +ne craint pas de nous faire cet aveu: «Je finis par souffrir de mes +espérances trompées, de mes affections déçues, des erreurs de +quelques-uns de mes calculs.» Cette confession ne me semble pas d'une +âme vulgaire, et j'en tire des conclusions absolument opposées à celles +du prince Napoléon.--Mais, dira-t-on, si elle avait sur l'empereur +l'opinion qu'elle nous a livrée, elle n'avait qu'à s'en aller, et même +elle le devait. A-t-on le droit de juger ainsi ceux que l'on sert, ou, +les jugeant ainsi, de continuer à les servir, c'est-à-dire à vivre +d'eux?--Je ne sais; les choses, dans la réalité, ne se présentent point +aussi simplement. D'abord, Mme de Rémusat a mis plus d'un jour à +connaître l'empereur; puis, elle pouvait croire qu'elle ne manquait +point à son devoir, du moment qu'elle ne divulguait pas ses sentiments +secrets; puis son service à la cour pouvait lui paraître un service +public autant que privé, et qui la liait au chef de l'État plus qu'à la +personne même de Napoléon; enfin... je n'ai point dit que Mme de Rémusat +fût une héroïne. + +Le prince Napoléon se divertit à la mettre en contradiction avec +elle-même en citant, pour la même époque, des passages de ses _Mémoires_ +et des passages de ses _Lettres_. Ici l'empereur est malmené, là +glorifié. Sur quoi, le prince triomphe. C'est évidemment dans les +_Lettres_, dit-il, qu'il faut chercher la vérité: «Si les _Mémoires_, +refaits en 1818 dans les circonstances que j'ai indiquées, doivent être +justement suspects, les lettres de Mme de Rémusat à son mari, au +contraire, lettres écrites au jour le jour sous l'Empire et récemment +publiées, sont une source précieuse pour l'histoire. C'est une +correspondance, tout intime, qui n'était pas destinée à la publication. +On n'y trouve que des impressions vives, spontanées et sincères.» + +«Sincères?» On a déjà répondu:--Et le cabinet noir?--«Vives et +spontanées?» Jugez plutôt. Voici une lettre citée par le prince: «Quel +empire, mon ami, que cette étendue de pays jusqu'à Anvers! Quel homme +que celui qui peut le contenir d'une seule main! combien l'histoire nous +en offre peu de modèles!... Tandis qu'en marchant il crée pour ainsi +dire de nouveaux peuples, on doit être bien frappé d'un bout de l'Europe +à l'autre de l'état remarquable de la France. Cette marine formée en +deux ans, etc...; ce calme dans toutes les parties de l'empire, etc..., +enfin l'administration, etc...: voilà bien de quoi causer la surprise et +l'admiration, etc...» Est-ce que cela n'est pas glacial? Est-ce qu'une +femme écrit comme cela quand elle croit n'être lue que de son mari? + +Mais j'admets qu'elle soit sincère dans ses lettres. C'est possible: +après tout, elle avait aimé l'homme et pouvait s'en ressouvenir +quelquefois; et, d'autre part, elle ne pouvait pas ne pas admirer +l'empereur. Mais pourquoi ne serait-elle pas également sincère dans ses +Mémoires? Je crois, d'une façon générale, à sa sincérité dans les deux +cas. Où a-t-elle dit la vérité? C'est une autre question et dont chacun +décide, le prince aussi bien que M. Taine, par des impressions prises +ailleurs. + +En somme, le prince Napoléon a démontré que les témoignages dont se sert +M. Taine étaient suspects, parce qu'ils émanaient des ennemis de +l'empereur. Mais on démontrerait avec la même facilité que les +témoignages de ses amis ne sont pas moins suspects, pour d'autres +raisons. Alors?... + +Le parti pris du prince est pour le moins aussi imperturbable et aussi +artificieux que celui de l'académicien. Seulement, il ne paraît pas s'en +douter. Je voudrais pouvoir dire qu'il a d'étonnantes candeurs. + +M. Taine ayant rappelé _en note_ qu'on accusait Napoléon «d'avoir séduit +ses soeurs l'une après l'autre»: «Ici, dit le prince, je n'éprouve pour +l'écrivain qui reproduit de telles infamies qu'un sentiment de +commisération.» C'est bientôt dit. J'ignore tout à fait si l'empereur a +eu la fantaisie un peu vive qu'on lui prête, et cela m'est égal; mais je +crois qu'il était fort capable de l'avoir. Pourquoi? Parce que, dans la +situation _unique_ qu'il occupait sur la planète et que ses origines +rendaient plus extraordinaire, la mesure du bien et du mal ne _devait_ +pas lui sembler la même pour lui que pour les autres hommes. Et cela, +par la force des choses. + +Ailleurs, M. Taine se plaignant qu'on n'ait pas donné toute la +correspondance de Napoléon Ier, le prince répond: «En principe, +j'établis qu'héritiers de Napoléon, nous devions nous inspirer de ses +désirs avant tout, et le faire paraître devant la postérité _comme il +aurait voulu s'y montrer lui-même_.» C'est pourquoi l'on a exclu de la +_Correspondance_ «les lettres ayant un caractère purement privé». Mais +c'est justement de cela que M. Taine se plaint. Mérimée, nous raconte le +prince, s'en plaignait aussi. Il est vrai que Mérimée était «un +sceptique et un cynique». + +Dans les dernières pages de son livre, le prince excuse le meurtre du +duc d'Enghien par la raison d'État, justifie la guerre d'Espagne, +affirme que l'empereur n'a été que le propagateur désintéressé des idées +de la Révolution, qu'il n'a jamais été ambitieux ni égoïste, et insinue +que ce qu'il avait peut-être de plus remarquable, c'était la bonté de +son coeur. + +Vraiment, c'est là de l'histoire écrite pour les images d'Épinal. Et le +prince, à force de défendre son oncle, le diminue. À le faire si +raisonnable, il risque de lui enlever cette merveilleuse puissance +d'imagination qui l'égale, dans son ordre, aux plus grands artistes, à +Dante et à Michel-Ange. Napoléon est beaucoup plus grand dans le livre +de son «détracteur» que dans celui de son apologiste. Et, malgré tout, +en dépit de la fragilité de quelques-uns des témoignages invoqués par M. +Taine, les traits principaux de la figure qu'il a tracée demeurent. On +sent que la constitution de l'âme de Napoléon devait être, au fond, +telle qu'il nous la montre. D'abord, tout le premier chapitre est +irréprochable; on y voit, méthodiquement décomposé, le génie d'un grand +homme de guerre et d'un grand conducteur de peuples. Qu'est-ce que le +prince nous dit donc, que M. Taine «arrive à cet extraordinaire paradoxe +d'écrire, sur Napoléon, de longues pages, sans qu'il soit fait même une +allusion à son génie militaire?» Eh bien! et la page sur «les trois +atlas»? M. Taine n'avait pas, je pense, à raconter ici les campagnes de +l'empereur. Dans le second chapitre, c'est l'être moral qui est +décomposé et décrit. La description est effrayante et sombre. Mais, +prenez gardé, elle ne s'appliquerait pas mal à Frédéric II ou à +Catherine de Russie. C'est, au fond, la psychologie plausible de tous +les individus qui ont exercé matériellement une très puissante action +sur les affaires humaines... + +L'espace me manque pour conclure. J'aurais voulu dire que, au bout du +compte, j'aime le monstre conçu par M. Taine, non point avec mon coeur, +mais avec mon imagination; que d'ailleurs, après l'homme, l'oeuvre +resterait à juger, et qu'il faut donc attendre; que, si les deux +chapitres de M. Taine me ravissent, le volume du prince Napoléon ne me +déplaît point; que celui-ci juge en «homme d'action» et celui-là en +«philosophe» (je n'ai pas le loisir d'extraire la substance de ces deux +mots), et qu'il faut des uns et des autres pour la variété du monde. + + + + +SULLY-PRUDHOMME + +«LE BONHEUR» + + +Le dernier poème de M. Sully-Prudhomme est austère et beau, d'une beauté +toute spirituelle, et qui se sent mieux à la réflexion. Il fait rêver, +et surtout il fait penser. Bien que l'action se passe dans des régions +ultra-terrestres, c'est bien un drame de la terre; et, quoiqu'il ait +pour titre: _le Bonheur_, c'est un drame d'une mélancolie profonde. Son +principal intérêt vient même de cette contradiction et de ce qu'on y +sent d'inévitable et de fatal. Instruisez-vous, mortels, et bornez vos +voeux. + +Vous ne pouvez sortir ni de vous-même ni de la planète qui vous sert +d'habitacle et que vous reflétez. Vous ne pouvez imaginer d'autres +conditions de vie que celles qui vous ont été faites ici-bas par une +puissance inconnue. Ce que vous appelez idéal n'est qu'un nouvel +arrangement, fragile et incertain, des éléments de la réalité. Quand +vous croyez rêver le bonheur, vous ne rêvez tout au plus que la +suppression de la souffrance; encore vous ne la rêvez pas longtemps: +bientôt votre songe vous paraît insignifiant et vain, et vous vous hâtez +de rappeler la douleur, d'où naît l'effort et le mérite, et par qui seul +se meut,--vers quel but? nous ne savons,--l'incompréhensible univers. Ce +monde vous parait mauvais; et cependant vous ne sauriez l'imaginer autre +qu'il n'est, à moins de l'arrêter dans sa marche et de lui retirer tous +ses ferments de vie et de progrès. La terre vous tient, vous enserre, +vous emprisonne, vous défie d'inventer d'autres images de béatitude que +celles mêmes qu'elle a pu vous offrir aux heures clémentes de vos +journées. Tandis que votre désir bat de l'aile contre la cloison de la +réalité; il ne s'aperçoit point que ce qu'il place par delà cette +cloison, c'est encore et toujours ce qui est en deçà. Vous pouvez +concevoir (peut-être) la justice parfaite, non la parfaite félicité. +Résignez-vous. + +Ce poème du bonheur, c'est donc en somme, le poème des efforts +impuissants que fait l'esprit pour se le représenter et pour le définir. +Et l'effet est d'autant plus saisissant que le poète, sans doute, ne +l'avait ni cherché ni prévu. M. Sully-Prudhomme suppose que Faustus, +après sa mort, se réveille dans une autre planète, qu'il y retrouve +Stella, la femme qu'il aimait, et que tous deux jouissent d'un bonheur +qui va s'achevant et s'accomplissant par la science et par le sacrifice. +Ce bonheur, il s'efforce de nous en décrire les phases diverses. Mais il +se donne tant de peine (et pourquoi? pour nous présenter en fin de +compte, sous le nom de bonheur idéal, les joies mêlées, les joies +terrestres que nous connaissions déjà); il se torture si fort +l'entendement pour aboutir à ce chétif résultat, que, vraiment, le drame +est beaucoup moins dans l'âme de Faustus et de Stella, les pauvres +bienheureux, que dans celle du poète tristement acharné à la +construction de ce pâle Éden et de ce douteux Paradis. + +Rien n'est plus touchant, par son insuffisance et sa stérilité même, que +ce rêve laborieux du bonheur. Faustus et Stella habitent un séjour +délicieux. Voyons comment le poète se le figure: + + Elle lui prend la main. Ils s'enfoncent dans l'ombre + D'une antique forêt aux colonnes sans nombre, + Dont les fûts couronnés de feuillages épais + En portent noblement l'impénétrable dais, etc. + +Et plus loin: + + En cirque devant eux s'élève une colline + Qui jusques à leurs pieds languissamment décline; + Une flore inconnue y forme des berceaux + Et des lits ombragés de verdoyants arceaux... + +Ainsi, il y a des forêts dans ce merveilleux séjour, et il y a des +collines. Qu'est-ce à dire, sinon que ce paradis ressemble parfaitement +à la terre? Le poète y place une «flore inconnue». Inconnue? Cela +signifie proprement qu'il nous est fort difficile d'en imaginer une plus +belle que la flore terrestre.--Faustus et sa compagne connaissent +d'abord les jouissances du goût et de l'odorat. Ils respirent des +fleurs, boivent de l'eau et mangent des fruits. Mais quels fruits! et +quelle eau! et quelles fleurs!--Laissez-moi donc tranquille! Quand le +poète nous a dit que cette eau est suave et fortifiante, que tel parfum +est discret comme la pudeur, ou léger comme l'espoir, ou chaud comme un +baiser, et que les «arbres somptueux» portent des «fruits nouveaux», il +est au bout de ses imaginations; et nous sentons bien que ce ne sont là +que des mots, et que, moins timoré ou plus franc, il eût simplement +transporté dans son Paradis les coulis du café Anglais et les meilleurs +produits de la parfumerie moderne, ou qu'il se fût contenté de mettre en +vers cet admirable conte de _l'Île des plaisirs_, où le candide Fénelon +exhorte les enfants à la sobriété en les faisant baver de gourmandise. + +Faustus et Stella savourent ensuite la forme et les couleurs... et c'est +encore la même chose. Car, que pouvons-nous rêver de supérieur à la +beauté de l'homme et de la femme, à celle de la nature ou à l'éclat du +soleil? Et si parfois nous avons conçu quelque chose de plus beau ou de +plus harmonieux que la réalité, n'avions-nous point l'art pour fixer +notre rêve? Stella nous dit que, dans cette bienheureuse planète, les +grands artistes contemplent enfin leur idéal vivant: + + Ils possèdent leur songe incarné sans effort: + C'est aux bras d'Athéné que Phidias s'endort; + Souriante, Aphrodite enlace Praxitèle; + Michel-Ange ose enfin du songe qui la tord + Réveiller sa Nuit triste et sinistrement belle. + + Ici le grand Apelle, heureux dès avant nous, + De sa vision même est devenu l'époux; + L'Aube est d'Angelico la soeur chaste et divine; + Raphaël est baisé par la Grâce à genoux, + Léonard la contemple et, pensif, la devine; + + Le Corrège ici nage en un matin nacré, + Rubens en un midi qui flamboie à son gré; + Ravi, le Titien parle au soleil qui sombre + Dans un lit somptueux d'or brûlant et pourpré + Que Rembrandt ébloui voit lutter avec l'ombre; + + Le Poussin et Ruysdaël se repaissent les yeux + De nobles frondaisons, de ciels délicieux, + De cascades d'eau vive aux diamants pareilles; + Et tous goûtent le Beau, seulement soucieux, + Le possédant fixé, d'en sentir les merveilles. + +Certes, ce sont là des vers d'une qualité tout à fait rare. Mais il +reste ceci que le poète, cherchant la manifestation suprême de la beauté +plastique, n'a rien trouvé de mieux que le musée du Louvre ou les +Offices de Florence. De même, pour nous donner l'idée des délices +parfaites que Faustus et Stella goûtent par les oreilles, le poète fait +chanter le rossignol dans le crépuscule, nous décrit les sensations et +les sentiments qu'éveille en lui la musique de Beethoven ou de Schumann, +et se contente d'ajouter que Stella chante mieux que le rossignol, et +que la musique du paradis est encore plus belle que celle des concerts +Lamoureux. Même on peut trouver qu'il abuse quelque peu (mais c'est ici +franchise et non rhétorique) de l'exclamation, de l'interrogation et de +la prétérition: + + Elle chante. Ô merveille! ô fête! Hélas! quels mots + Seront jamais d'un chant les fidèles échos? + Quels vers diront du sien l'indicible harmonie? + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Car dans l'air d'ici-bas que seul nous connaissons, + Jamais pareils transports n'émurent pareils sons. + Ah! ton art est cruel, misérable poète! + Nul objet n'a vraiment la forme qu'il lui prête; + Ta muse s'évertue en vain à les saisir. + Les mots n'existent pas que poursuit ton désir. + +Vous le voyez. _Habemus confitentem._ Il renonce à décrire une autre +musique que celle de la terre: n'est-ce point parce qu'il ne saurait, en +effet, en concevoir une autre? + +De même, enfin, c'est bien l'amour terrestre que connaissent ses deux +bienheureux. Il nous affirme que leur amour est plus épuré. N'en croyez +rien. C'est bien le même, puisqu'il n'y en a pas deux. Tout ce qu'il +trouve à dire, c'est que, leur âme étant «vêtue d'une chair éthérée», +l'amour de Faustus et de Stella est affranchi de la pudeur. Mais cela +même est une imagination terrestre: l'amour de Daphnis et de Chloé, +celui d'Adam et d'Ève avant la pomme, sont aussi «affranchis de la +pudeur» (pour d'autres raisons, il est vrai). L'amour de Faustus et de +Stella, c'est bien encore, au fond, l'amour des pastorales et des +idylles. Et le dernier vers de Stella semble presque traduit de +l'_Oaristys_: + + Je m'abandonne entière, épouse, à mon époux. + +Et ici j'ai envie de chercher querelle à M. Sully-Prudhomme. Lui, si +pur, si délicat, si tendre! la matérialité de son rêve me déconcerte et +me scandalise. Ne trouvez-vous pas que son paradis ressemble fort, +jusqu'à présent, au paradis de Mahomet? La seule différence, c'est que +Faustus reste monogame. Mais, enfin, Faustus et Stella boivent et +mangent, respirent des parfums, regardent de beaux spectacles, entendent +de bonne musique, dorment ensemble dans les fleurs, et puis c'est +tout.--Trouvez mieux! me dira-t-on.--Eh bien! oui, on pouvait peut-être +mieux trouver. Il ne m'eût pas déplu, d'abord, que le poète éliminât de +son paradis l'amour charnel, parce que c'est un bien trop douteux, trop +rapide, mêlé de trop de maux, précédé de trop de trouble, suivi de trop +de dégoût... J'ose presque dire que M. Sully-Prudhomme n'a pas su +transporter dans son Éden les meilleurs et les plus doux des sentiments +humains. Il y a, même ici-bas, des bonheurs qui me semblent préférables +à celui de Faustus et de sa maîtresse. Il y a, par exemple, le désir et +la tendresse avant la possession, ce que M. Sully-Prudhomme lui-même +appelle ailleurs «le meilleur moment des amours». Il y a la paternité, +c'est-à-dire la douceur du plus innocent des égoïsmes dans le plus +complet des désintéressements. Il y a aussi de suaves commerces de coeur +et d'esprit entre l'homme et la femme; l'amitié amoureuse, qui est plus +que l'amour, car elle en a tout le charme, et elle n'en a point les +malaises, les grossièretés ni les violences: l'ami jouit paisiblement de +la grâce féminine de son amie, il jouit de sa voix et de ses yeux, et il +retrouve encore, dans sa sensibilité plus frémissante, dans la façon +dont elle accueille, embrasse et transforme les idées qu'il lui confie, +dans sa déraison charmante et passionnée, dans le don qu'elle possède de +bercer avec des mots, d'apaiser et de consoler, la marque et l'attrait +mystérieux de son sexe. Et il y a aussi les songes, les illusions, les +superstitions, les manies mêmes, d'où viennent aux hommes leurs moins +contestables plaisirs. + +Rien de tout cela dans le paradis de Sully-Prudhomme. Et ce n'est point +un reproche, car il ne pouvait l'y mettre. Le bonheur de Faustus et de +Stella impliquait, par définition, la connaissance de la vérité et +excluait l'erreur, si chère aux hommes pourtant, et si bienfaisante +quelquefois. Et quant aux autres joies dont je parlais tout à l'heure, +songez que ce sont presque toutes des joies spéciales, des aubaines +individuelles, et que l'infortuné poète s'était imposé le devoir de +décrire le bonheur _en général_. Faustus et Stella sont des êtres +abstraits, qui représentent tous les hommes et qui ne sauraient éprouver +des jouissances particulières. Dès lors, le poète ne pouvait faire que +ce qu'il a fait; il n'avait d'autre ressource que de nous peindre les +plaisirs des sens, et, parmi ces plaisirs, ceux qui sont le plus +universellement connus et recherchés. Mais, justement, nul poète +peut-être n'était plus impropre à cette tâche que l'auteur des +_Épreuves_ et de _la Justice_. Il avait contre lui la tournure +philosophique de son esprit et l'austérité naturelle de sa pensée. + +Et ainsi vous voyez le résultat. Il fallait tout au moins, pour nous +donner vraiment l'impression du bonheur, réunir comme en un faisceau +tous les plaisirs des sens: M. Sully-Prudhomme, trop fidèle à ses +habitudes d'analyse, procède méthodiquement, divise ce qu'il faudrait +ramasser, étudie successivement les sensations du goût, de l'odorat, de +la vue, de l'ouïe et du toucher.--Puis, cette description du bonheur de +tous les sens à la fois, il fallait qu'elle fût ardente, caressante, +enveloppante, voluptueuse; qu'il y eût de la flamme, et aussi de la +langueur, de la mollesse et quelquefois de l'indéterminé dans les +mots.--Or, M. Sully-Prudhomme est le moins sensuel et le plus précis des +poètes: il pense et définit au lieu de sentir et de chanter. Tandis que +dans ses vers serrés, tout craquants d'idées, il décompose le bonheur de +Faustus et de Stella, nous nous disons que Faustus et Stella doivent +s'ennuyer royalement... Voulez-vous un exemple? C'est au moment où les +deux bienheureux vont s'enlacer: + + L'âme, vêtue ici d'une chair éthérée, + Soeur des lèvres, s'y pose, en paix désaltérée, + Et goûte une caresse où, né sans déshonneur, + Le plaisir s'attendrit pour se fondre en bonheur. + +Ces vers sont nobles et beaux; ils sont remarquables de netteté, de +justesse et de concision. Mais ils ne parlent qu'à l'esprit; ils ne +«chatouillent» pas, pour parler comme Boileau. Ce vaste poème sur le +bonheur est sans volupté et sans joie. Il y a plus de bonheur senti dans +tel hémistiche de Ronsard ou de Chénier, dans telle page de _Manon +Lescaut_ ou de _Paul et Virginie_ ou même de quelque roman inconnu et +sans art, que dans ces cinq mille vers d'un très grand poète. + +Mais cela même devient, par un détour, extraordinairement intéressant. +J'aime cet effort désespéré d'un poète triste et lucide pour exprimer +l'ivresse et la joie. Le poème du bonheur devient le poème du désir +impuissant et de la mélancolie incurable. En somme, nous n'y perdons +pas. + +J'ai dit que, dans la pensée de M. Sully-Prudhomme, la science faisait +partie du bonheur idéal. Faustus, après le parfait contentement de ses +sens, a la joie plus haute de connaître la vérité. Quelle +vérité?--C'est, hélas! la même histoire que dans la première partie du +poème. Faustus jouissait comme nous jouissons: il sait ici ce que nous +savons, et le poète ne pouvait, en effet, que lui prêter une science +humaine. Il sait ce qu'ont pensé et découvert les philosophes anciens et +modernes, d'Empédocle à Schopenhauer, et d'Euclide à Claude Bernard. +C'est beaucoup, et c'est peu. Pascal, qu'il retrouve dans son froid +paradis, a beau lui dire: «Ne cherche pas davantage; l'homme, dans cette +vie nouvelle, connaît tout, hormis la cause première: + + La cause où la nature entière est contenue + Outrepasse la sphère où l'homme est circonscrit, + Elle est l'inabordable et dernière inconnue + Du problème imposé par le monde à l'esprit.» + +Il est bon, là, Pascal! Mais c'est justement cette «dernière inconnue» +que nous voudrions saisir. Je dirais presque:--Qu'importe que nous +connaissions plus ou moins complètement la série des causes secondes, si +la cause première doit nous échapper à jamais? M. Sully-Prudhomme +accorde la science parfaite à Faustus, et, dans le même temps, il lui +interdit (forcément) la seule notion qui constituerait la science +parfaite. + +À part cette inconséquence,--d'ailleurs inévitable comme toutes les +autres,--les trois grands morceaux sur la _Philosophie antique_, sur _la +Philosophie moderne_ et sur _les Sciences_, sont de pures merveilles. +Les divers systèmes philosophiques et les principales découvertes de la +science y sont formulés avec un éclat et une précision où nous goûtons à +la fois la force de la pensée et une extrême adresse à vaincre +d'incroyables difficultés. Cela tient du tour de force? Soit. Ce n'est +que de la poésie mnémotechnique? Mais cette poésie-là a de nobles +origines. Hésiode et Théognis l'ont pratiquée; et l'on demeure stupéfait +de tout ce qu'elle contient et résume ici. Au reste, elle n'exclut pas +le mouvement ni la vie. L'histoire de la philosophie antique est menée +comme un drame; et quelle plus juste et plus expressive image que +celle-ci (après la chanson des Épicuriens): + + ... Soudain, quand la joyeuse et misérable troupe + Ne se soutenait plus pour se passer la coupe, + Une perle y tomba, plus rouge que le vin... + Ils levèrent les yeux: cette sanglante larme + D'un flanc ouvert coulait, et, par un tendre charme, + Allait rouvrir le coeur au sentiment divin. + +Et je ne sais rien de plus beau, de plus riche de sens et de poésie, de +plus saisissant par la grandeur et l'importance de l'idée exprimée, et +en même temps par la simplicité superbe et la rapidité précise et +ardente de l'expression, que ces trente vers où nous est rendue +présente, comme dans un large éclair, la suprême découverte de la +science et la conception la plus récente de l'unité du monde physique. + + Combien sur le vrai fond des choses + La forme apparente nous ment! + Le jeu changeant des mêmes causes + Émeut les sens différemment; + Le pinceau des lis et des roses + N'est formé que de mouvement; + Un frisson venu de l'abîme, + Ardent et splendide à la fois, + Avant d'y retourner anime + Les blés, le sang, les fleurs, les bois. + Ce vibrant messager solaire + Dans les forêts couve, s'endort + Et se réveille après leur mort + Dans leur dépouille séculaire, + Noir témoin des printemps défunts, + Qui nous réchauffe, nous éclaire + Et nous rend l'âme des parfums! + Dans l'aile du zéphir qui joue, + Dans l'armature du granit, + Roi des atomes, il les noue, + Les dénoue et les réunit. + La terre mêle à son écorce + Ce Protée en le transformant + Tour à tour, de chaleur en force, + En lumière, en foudre, en aimant. + + Soleil! gloire à toi, le vrai père, + Source de joie et de beauté, + D'énergie et de nouveauté, + Par qui tout s'engendre et prospère! + +Peut-être ai-je trop querellé Faustus sur son prétendu bonheur. Mais +voici qu'il me donne lui-même raison. Tandis qu'il menait, sur les +gazons de sa planète paradisiaque, son éternelle et pâle idylle, la +plainte de la Terre montait dans les espaces, frôlant les astres, et +cherchant partout la justice. Et vraiment, cette plainte, revenant à +intervalles réguliers, nous avait semblé plus belle que les froides +effusions des deux bienheureux. Un jour, Faustus entend cette voix des +hommes et la reconnaît. Et tout de suite, sa félicité lui pèse, parce +qu'il ne l'a pas assez méritée. Une chose lui manque: la joie, la fierté +de l'effort et du sacrifice accompli. + + Car l'homme ne jouit longtemps et sans remords + Que des biens chèrement payés par ses efforts... + Il n'est vraiment heureux qu'autant qu'il se sent digne. + +Or, à partir du moment où Faustus redevient un homme et recommence à +souffrir, je n'ai plus qu'à admirer. Les magnifiques lamentations de la +race humaine, l'éveil de la mémoire et de la pitié de Faustus au bruit +de cette plainte qui passe, la scène où, assis près de Stella, il +cherche au firmament son ancienne patrie, la terre; + + (Je me rappelle cet enfer... + Et cependant je l'aime encore + Pour ses fragiles fleurs dont l'éclat m'était cher, + Pour tes soeurs dont le front en passant le décore.) + +les dialogues où il exprime à Stella les inquiétudes de sa conscience et +son dessein de redescendre sur la terre pour faire profiter les pauvres +hommes de ce qu'il a appris dans un monde meilleur, et même, s'il le +faut, pour souffrir encore avec eux... il y a dans tout cela une +émotion, une beauté du sentiment moral, et comme un sublime tendre où M. +Sully-Prudhomme avait à peine encore atteint dans ses meilleures pages +d'autrefois... + +Donc la Mort ramène sur la terre Faustus et Stella. Trop tard. La +planète humaine voyage depuis si longtemps que l'humanité a disparu du +globe terrestre: des strophes colorées (d'une imagination nette, mais +peut-être un peu courte) nous le montrent entièrement reconquis par les +plantes et par les animaux. Faustus et Stella délibèrent s'ils doivent +le repeupler: ils communiqueraient leur omniscience à une humanité neuve +et plus heureuse. «Non, dit la Mort: l'humanité défunte refuserait de +revivre une vie exempte des tourments qui ont fait sa grandeur.» Et sur +son aile, à travers les constellations, elle remporte les deux amants, +parfaitement heureux désormais, puisque, s'ils n'ont pu accomplir le +sacrifice, ils l'ont du moins tenté. + +La conclusion est bien celle que j'indiquais au commencement. Faustus +lui-même juge le bonheur dont il jouissait avant son sacrifice moins +désirable que l'antique destinée humaine... C'était déjà la conclusion +des _Destins_. Le monde, qui est mauvais, est bon néanmoins, puisqu'il +ne peut être conçu meilleur sans déchéance. Ce poème du _Bonheur_, qui +se déroule dans les astres, nous enseigne que le bonheur est sur la +terre. (Et pourtant!)... C'est donc un avortement en cinq mille vers du +rêve d'une félicité supra-terrestre et, si vous voulez, une grandiose, +involontaire et douloureuse tautologie... Que serait donc un poème qui +aurait pour titre: _le Malheur_? Le même apparemment, sauf le ton. Cela +est très instructif. + +Je n'ai prétendu donner, sur l'oeuvre nouvelle de M. Sully-Prudhomme, +qu'une première impression. _Le Bonheur_ est (avec _la Justice_) un des +plus vastes efforts de création poétique qu'on ait vus chez nous depuis +les grands poèmes de Lamartine et de Hugo. Ces livres-là se relisent; et +l'impression qu'on en a eue d'abord peut se corriger, se compléter et +s'éclaircir. Je n'ai donc pas tout dit, ni même peut-être ce qu'il y +avait de plus important à dire. + + * * * * * + +_P.-S_. J'ai commis, en vous rendant compte du poème de M. +Sully-Prudhomme, quelques erreurs dont je tiens à m'excuser. J'ai +remarqué que la béatitude de Faustus et de Stella était purement +humaine, et j'ai triomphé là-dessus. Mais le poète nous avertit lui-même +que ses héros conservent intégralement, dans leur premier paradis, leur +qualité d'hommes. Ainsi, page 113: + + Mais, homme, ne crains-tu d'essayer l'impossible? + +Et page 146: + + Je suis homme!... Tu sais comment me fut rendu + Ce repos que j'avais, en t'oubliant, perdu. + +C'est précisément parce qu'ils demeurent _hommes_ que le poète leur +donne un premier paradis qui n'est qu'une terre sans intempéries. Il ne +pouvait en imaginer un autre et n'en avait nulle envie. Si leur +voluptueuse oisiveté finit par les lasser, c'est précisément encore +parce qu'ils sont _hommes_, et qu'à ce titre Faustus se sent tourmenté +par la curiosité. Pascal n'entend pas satisfaire en eux cette curiosité +tout entière; il leur explique pourquoi ils ne peuvent savoir. Bref, M. +Sully-Prudhomme n'a nullement voulu dénaturer et diviniser ses héros +dans cette première étape d'outre-tombe. C'est seulement après +l'achèvement de leur destinée humaine par le sacrifice qui leur prouve +leur valeur morale, qu'ils dépouillent leur matérialité pour entrer dans +le dernier paradis, dont le poète se résigne à ne se faire qu'une très +vague idée... + +--Mais alors, pourquoi l'aventure de Faustus et de Stella ne se +passe-t-elle pas tout simplement sur la terre? + +Enfin, voyez vous-même dans quelle mesure ces rectifications et ces +explications doivent modifier l'impression que m'avait laissée le poème. +Si elles ne peuvent en augmenter beaucoup la beauté poétique et +plastique, elles lui restituent du moins toute sa beauté logique et de +construction, si je puis dire. + + + + +ALPHONSE DAUDET + +L'IMMORTEL + +(_Premier article_). + + + 16 juillet 1888. + +Je tiens à dire, avant tout, que M. Alphonse Daudet n'a rien fait de +plus brillant, de plus crépitant ni de plus amusant; rien où +l'observation des choses extérieures soit plus aiguë ni l'expression +plus constamment inventée; rien où il ait mieux réussi à mettre sa +vision, ses nerfs, son inquiétude, son ironie... Un livre comme +celui-là, c'est de la sensibilité accumulée et condensée, une bouteille +de Leyde littéraire. Le plaisir qu'il vous fait est presque trop vif; il +s'y mêle un peu du malaise qu'on éprouve les jours d'orage; on dirait, +en feuilletant cette prose de névropathe, qu'il vous part des étincelles +sous les doigts. + +Ceci dit, et pour avoir le droit d'admirer tranquillement tout à +l'heure, je commencerai par un paquet d'objections. Toutefois, il y en a +une que tout le monde a faite et que je ne formule à mon tour que pour +l'écarter aussitôt. + +L'_Immortel_ est un roman de moeurs parisiennes et en même temps une +très violente satire de l'Académie. C'est là-dessus qu'on a réclamé. On +a dit, ou à peu près: + +--Voilà qui est, en vérité, bien outré et bien peu philosophique; et +l'Académie inspire à M. Alphonse Daudet des moqueries, des colères et +des indignations singulièrement disproportionnées. Il y a, parmi, les +académiciens, des médiocres qui arrivent par le respect et parce qu'ils +ne portent ombrage à personne? Il y en a qui arrivent par l'intrigue, la +flatterie, ou des influences de salons et des manèges féminins? Mais +quoi! Cela se voit partout, même, il paraît, dans la politique.--Il y en +a qui gardent le goût des femmes, voire des petites femmes, jusque dans +un âge avancé? C'est que les académiciens sont des hommes.--Il y en a +qui sont laids? C'est que la nature capricieuse n'a pas donné à tout le +monde de noirs cheveux bouclés, un nez d'une fine courbure, de longs +yeux, une tête charmante et toujours jeune de roi sarrasin.--Il y en a +qui sont infirmes et cacochymes? C'est que l'Académie ne garantit point +contre les inconvénients de la vieillesse... Et encore ils sont bien +trente sur quarante qui sont à peu près valides, et vingt qui ont un +physique présentable, et trois ou quatre qui ont de beaux profils +romains.--Il est absurde et scandaleux qu'une compagnie proprement +littéraire et qui, par définition, doit compter «dans son sein» les +meilleurs écrivains du temps, soit à ce point encombrée de médiocrités, +et il y a pas mal de ces bonshommes à qui on aurait envie de fourrer +dans les narines les branches de persil qu'ils portent sur leur collet? +Mais non: il y en a une bonne moitié qui sont incontestablement des +esprits ou des talents supérieurs (ce qui est une jolie proportion!), et +les autres sont tout au moins de bons lettrés et, je suppose, d'honnêtes +gens. Je ne vous dirai pas que «l'Académie est un salon», parce que je +crois que ce mot est une bêtise, et parce qu'il ne nous importe +nullement que trente-neuf messieurs très bien élevés se rassemblent de +temps en temps pour causer avec politesse au bout du pont des Arts. Mais +je pense, avec Anatole France, qu'il est excellent que l'Académie ne +soit pas infaillible ou même soit parfois injuste dans ses choix. Car, +si les membres de cette vénérable compagnie étaient _nécessairement_ les +quarante plus grands esprits de France, ce serait trop triste pour les +autres: ils seraient jugés par là même; tandis que, l'Académie se +recrutant parfois d'une façon bizarre, on est tout de même content d'en +être, et on n'est point humilié de n'en être pas.--L'Académie est, pour +ceux qui y entrent, l'éteignoir du talent, la fin des belles et +généreuses audaces? Si cela est vrai (et ce ne l'est pas toujours), +c'est peut-être que ceux qui se laissent éteindre par elle ne flambaient +plus guère; et on ne saura jamais si c'est elle qui leur a coupé leurs +élans ou si c'est eux qui ont cessé d'en avoir.--L'institution est +ridicule et surannée? Ses rites et ses costumes sont grotesques? L'habit +vert est le plus vain des hochets? Eh! laissez-nous celui-là! Il est +tout au moins inoffensif, quoi que vous disiez; et nous vivons de +vanités. Faites-nous grâce, homme au coeur fort! + +Ainsi les esprits, même les plus modérés, refusent d'entrer dans les +sentiments de M. Alphonse Daudet. Et même il se passe ici quelque chose +de curieux et de touchant. On n'est pas fâché contre M. Daudet, non; +mais on est affligé, et très sincèrement, de ses irrévérences et de son +injustice. La superstition de l'Académie est si forte dans ce pays que +beaucoup sont incapables de comprendre qu'un homme qui pourrait en être +ne le veuille point. Et alors ils le plaignent d'être si aveugle et de +repousser un si grand bien. Ils en ont la larme à l'oeil. Et ils ne +croient pas à sa sincérité: «Oui, ce sont de ces choses qu'on dit... +Mais vous y viendrez... On finit toujours par y venir.» + +Mais enfin, si pourtant M. Alphonse Daudet déteste l'Académie?... Je +m'explique. Il reconnaîtrait lui-même, si on le pressait un peu, que les +académiciens ne sont pas tous des imbéciles, des intrigants, ni des +invalides. Il est, d'ailleurs, personnellement ami de plusieurs d'entre +eux. Qu'est-ce que cela prouve? Tout artiste ne retient de la réalité +que ce qui est conforme à son dessein; et, en outre, toute satire est +forcément injuste. Mais ici l'injustice paraît si grande qu'elle vient +peut-être d'un sentiment plus profond et plus réfléchi qu'on ne croit. +Et si c'est à l'institution même que M. Daudet en veut? Pensez-vous que +les raisons manquent pour cela? Elles ne manquent jamais pour rien, les +raisons. Tâchons de pénétrer celles de l'auteur de _Sapho_. + +On conçoit à la rigueur qu'à une époque où tout était chose d'État, où +s'achevait l'unité de la France, où toute son histoire aboutissait enfin +à la monarchie absolue, où partout, dans les moeurs, dans les manières, +dans la religion, dans les lettres, triomphait le même esprit de +discipline et d'autorité, un cardinal ait eu l'idée de préposer une +compagnie de lettrés à la fixation et à la conservation de la langue. +Mais aujourd'hui? dans une société si différente de l'ancienne et quand +la notion même de l'État se trouve quasi renversée? Quelle cuistrerie +insupportable de vouloir que l'art et la littérature continuent à +relever d'une sorte de tribunal revêtu d'un caractère officiel! et quel +enfantillage que ces distributions de prix, ce prolongement du collège +qui assimile pour toute la vie les littérateurs à des écoliers! Et ne +dites pas: «C'est tout ce qui nous reste de l'ancienne France; gardons +une institution si vénérable par son antiquité. Il faut que vous soyez, +Monsieur, tout à fait dénué du sens de l'histoire, c'est-à-dire de la +faculté de trouver bon ce qui est vieux, pour insulter l'Académie!» Eh! +la royauté aussi, et les parlements, et les corporations, et la noblesse +étaient vénérables par leur grand âge! Ne dites pas non plus: +«L'Académie maintient le goût.» Quel goût? Le sien apparemment. Mais +peut-elle en avoir un, alors que ses membres en ont nécessairement +plusieurs? Et de quel droit, à quel titre définirait-elle «le goût»? Je +crois volontiers à la compétence de tel ou tel académicien: je ne puis +croire à celle de l'Académie. Au reste, je crois surtout à la mienne; +et, comme je sens qu'elle ne vaut que pour moi, je tire de là des +conséquences. Ne dites pas davantage que l'Académie conserve une +tradition de décence et de politesse. Nous savons fort bien être décents +et polis sans elle, quand on ne nous met pas en colère. Enfin, je vois +que quatre ou cinq des plus grands génies littéraires de ce siècle, sans +compter une douzaine de talents supérieurs, ont été repoussés ou oubliés +par l'Académie. Quoi qu'on dise, cela est grave et cela me la gâte. Et +j'avais tort de prétendre tout à l'heure qu'elle ne peut avoir un goût +collectif et qui soit le goût académique. Seulement, ce goût ne saurait +être qu'un goût moyen, entendez un goût médiocre. Et ce goût moyen, ce +goût bourgeois et lâche, qui n'est peut-être pas celui de tous les +académiciens, mais qui est celui de l'Académie, s'impose plus ou moins à +qui veut lui plaire, et peut faire par là beaucoup de mal... S'ils +avaient été préoccupés de la coupole, ni MM. Meilhac et Halévy +n'auraient fait _la Grande Duchesse_, ni M. Zola n'aurait fait +_l'Assommoir_, ni M. Daudet n'aurait fait _l'Immortel_... + +Il est certain qu'avec tout cela, on l'aime, cette risible Académie, et +que les plus fiers et les plus révoltés finissent souvent par lui faire +amende honorable. Pourquoi? Oh! tout simplement parce qu'elle assure +ceux qu'elle choisit de leur propre mérite, qu'elle le garantit +solennellement, que parfois même elle l'apprend au public qui +l'ignorait; parce qu'elle donne de la considération, de l'importance, +des galons, un chapeau, une épée. Mais, au fond, cela ne fait guère +honneur à l'humanité; cela montre combien nous sommes faibles et +vaniteux. Que dis-je? L'Académie est une institution radicalement +immorale, puisqu'elle n'ajoute rien au vrai mérite et qu'elle en donne +les apparences à l'intrigue ou à la médiocrité. Peuple! elle te trompe, +car sa fonction affirme une compétence qu'elle _ne peut_ avoir... (Je +songe seulement que la compétence du gouvernement est encore plus +contestable sur la même matière... et, comme on m'affirme que M. +Alphonse Daudet est officier de la Légion-d'Honneur, _pour ses livres_, +je médite douloureusement sur les inconséquences des âmes les mieux +trempées.) + +Tout ce que j'ai voulu dire au bout du compte, c'est qu'il y a quelque +chose d'aussi outré, pour le moins, dans les reproches amers ou tendres +adressés par nombre de bonnes gens à M. Alphonse Daudet que dans les +colères de celui-ci contre l'institution des Quarante. Je me hâte +d'ajouter que j'ai la modestie de ne point partager les sentiments de M. +Daudet. Car, pour les partager, il serait bon d'être aussi fort, aussi +austère et aussi évidemment désintéressé que lui. (C'est ce qu'ont +oublié quelques chroniqueurs farouches, de ceux qui vont criant: «Ne +coupez pas les ailes au génie», comme s'ils étaient personnellement +menacés.) Mais je reconnais à M. Daudet (et c'est singulier d'avoir à +dire une chose si simple) le droit d'éprouver ces sentiments; je le lui +reconnais avec entrain, et je suis enchanté qu'il les ait éprouvés, +puisqu'il en a fait ce livre, et qu'il a su répondre si crânement, à +travers deux siècles et demi, aux _Sentiments de l'Académie sur le Cid_ +par les _Sentiments de Tartarin sur l'Académie_. + +Tartarin, c'est ici Védrine, le bon, le fier, le génial Védrine. Et +c'est maintenant que commencent mes objections, à moi. Védrine ne me +plaît pas énormément. C'est lui qui éreinte tout le temps l'Académie et +qui tire la morale de l'histoire. J'aimerais que l'éreintement se fit +uniquement par le récit et les tableaux, et que la morale s'en dégageât +d'elle-même. Le livre y gagnerait, à mon sens; et les malveillants +auraient moins beau jeu à l'accuser de puérilité et d'injustice. Déjà M. +Émile Zola, dans _l'Oeuvre_, nous avait montré un romancier qui était, à +n'en pas douter, M. Zola en personne; et ce romancier était fort, était +généreux, était magnanime: une manière de bon Dieu! De même le sculpteur +Védrine. Il a tout: du génie, des vertus, une femme qui l'adore, des +enfants d'une beauté merveilleuse. Il n'aime pas l'argent. Il transperce +les hommes de son regard, il sonde les reins et les coeurs. Il morigène, +il fustige, il stigmatise. Quelquefois aussi, il bénit. Du bateau où il +croque des paysages, pendant que ses beaux enfants «pétris d'amour et de +lumière» s'ébattent sur la rive, il tend ses mains de christ aux jeunes +générations... Avec tout cela, je crois bien qu'il lui arrive de dire +des sottises,--des sottises de rapin échauffé, d'artiste à grande barbe +et à grands gestes. Le malheureux a conservé cette illusion, que c'est +la faute de l'Université s'il n'y a pas plus d'esprits originaux en +France, et qu'un professeur de rhétorique est un homme qui s'est donné +pour tâche d'étouffer le génie chez les pauvres potaches confiés à ses +soins. Écoutez-le parler du père Astier-Réhu: «Ah! le saligaud, nous +a-t-il assez raclés, épluchés, sarclés... Il y en avait qui résistaient +au fer et à la bêche, mais le vieux s'acharnait des outils et des +ongles, arrivait à nous faire tous propres et plats comme un banc +d'école. Aussi regarde-les, ceux qui ont passé par ses mains, à part +quelques révoltés comme Herscher qui, dans sa haine du convenu, tombe à +l'excessif et à l'ignoble, comme moi qui dois à cette vieille bête mon +goût du contourné, de l'exaspéré, ma sculpture en sacs de noix, comme +ils disent... tous les autres, abrutis, rasés, vidés...» Bien candide, +ce bon Védrine... J'ai eu l'honneur d'être professeur de rhétorique, ce +qui est un métier fort amusant; et je jure devant Dieu que je n'ai +jamais étouffé le génie et que je n'ai jamais vu personne l'étouffer +autour de moi... + +Tous les autres personnages sont, à des degrés divers, vivants et vrais; +mais quelques-uns avec un peu d'inattendu et comme des trous, des +solutions de continuité dans leur psychologie. + +Voici l'historien Astier-Réhu. Oh! nous savons tout de suite que c'est +un imbécile, et «quel pauvre cerveau de paysan laborieux, quelle +étroitesse d'intelligence cachent la solennité de ce lauréat académique +fabricant d'in-octavos, sa parole à son d'ophicléide faite pour les +hauteurs de la chaire». Mais M. Alphonse Daudet le hait d'une haine si +féroce, qu'il oublie de nous dire que cet imbécile est un fort honnête +homme, et que je le prenais, moi, de la meilleure foi du monde, sinon +pour un vieux gredin, du moins pour un fort plat personnage. Or, dans +toute la seconde partie du roman, il fait un tas de choses fort +au-dessus de la probité moyenne, et qui semblent même partir d'une âme +vraiment haute. Et certes on peut être à la fois une vieille bête et un +très honnête homme; mais, je ne sais comment cela se fait, je n'étais +point préparé du tout aux belles actions d'Astier-Réhu. Quand j'ai vu +tout à coup cet Auvergnat éclater d'indignation parce que son fils doit +épouser une femme qui a vingt ans de plus que lui et qui a eu un amant, +mais qui est duchesse, très belle, influente et prodigieusement riche, +ma surprise n'a pas été mince. Je l'aurais cru moins insensible, je ne +dis pas à l'argent, mais aux titres, aux marques extérieures de la +puissance: je m'étais trompé. C'est sans doute ma faute; et lorsque, +ensuite, je l'ai vu si digne dans l'affaire des faux autographes, si +décidé à braver le ridicule, à sacrifier sa réputation et toute sa vie +à la justice et à la vérité, je n'ai plus eu d'étonnement. Mais il m'en +est revenu un peu, je l'avoue, à le voir se jeter à la Seine du haut du +pont des Arts... Oui, je sais, le retour chez lui, les propos atroces de +sa femme ont achevé de le désespérer et de l'affoler... Mais il m'avait +si bien paru jusque-là qu'Astier-Réhu n'était point de ceux qui se +suicident! Car enfin, quoi qu'il lui soit arrivé, il reste académicien, +secrétaire perpétuel, logé à l'Institut; et les choses s'oublient, et +dans huit jours on ne songera plus à son affaire, ou même sa loyauté et +son courage lui auront ramené des défenseurs... Vous me direz que, au +moment de son suicide, il est revenu de tout, même des vanités +académiques... Mais justement il m'avait donné l'idée d'un homme +absolument incapable de revenir jamais de certaines vanités. Bref, j'ai +des doutes. + +Peut-être en aurais-je moins, si M. Daudet avait moins accablé de ses +mépris, au commencement, cet excellent cuistre, et s'il l'avait +considéré avec moins d'antipathie et plus de sérénité. Moi, les +Astier-Réhu ne me sont point si odieux. Il peut y avoir de la bonhomie +et il y a toujours de la candeur dans leur pédantisme et dans leur +étroitesse d'esprit... Enfin, n'en parlons plus. + +De même, quand la sèche et sifflante Mme Astier l'attend à la fin pour +lui jeter sa haine à la figure et pour lui apprendre que, s'il est +arrivé à l'Académie, c'est qu'elle s'en est mêlée (... Et elle précisait +les détails de son élection, lui rappelait son fameux mot sur les +voilettes de Mme Astier, qui sentaient le tabac, malgré qu'il ne fumât +jamais... «un mot, mon cher, qui vous a rendu plus célèbre que tous vos +livres»), je cherche quel intérêt peut avoir une personne si fine à +désespérer et à chasser d'auprès d'elle un mari qui ne serait rien sans +elle, il est vrai, mais sans qui elle serait moins encore. Et, si vous +répondez que la colère l'emporte, je m'étonne donc qu'elle se possède si +bien dans tout le reste du livre. Ou bien alors, je demande comment il +se fait que cette femme si avisée et qui a tant de pouvoir sur son mari +ne l'ait pas empêché, à tout prix et par tous les moyens, d'intenter le +risible procès où doit sombrer une considération dont elle a sa part. Là +encore j'ai des doutes. + +Et j'en ai de plus sérieux encore sur la vraisemblance de l'aventure +d'Astier-Réhu et d'Albin Fage. M. Alphonse Daudet m'allèguera celle +d'Émile Chasles et de Vrain-Lucas. Mais le maniaque Émile Chasles était +un mathématicien qu'aucune étude antérieure n'avait pu prémunir contre +les mystifications dont il fut victime. Le cas d'Astier-Réhu n'est point +le même. Astier-Réhu a été professeur d'histoire; il est, je suppose, +agrégé d'histoire et docteur ès lettres pour une thèse historique. Cela +veut dire qu'il sait son métier. Quoiqu'il ne soit qu'un imbécile, il +connaît certainement les méthodes de vérification des manuscrits; il +n'est point nécessaire d'être un aigle pour les savoir et les +appliquer... L'Académie peut bien faire encadrer l'autographe de Rotrou, +parce qu'elle n'y regarde pas de très près, parce qu'elle est un corps +et que les corps sont toujours bêtes. Mais Astier-Réhu, si simple qu'il +soit, ne peut être à ce point la dupe de Fage. D'ailleurs, il a publié +des livres d'histoire qui ont été lus, jugés, épluchés par les +rédacteurs de la _Revue historique_, de la _Revue critique_ et du +_Journal des savants_, et ni M. Gabriel Monod, ni M. Fustel de +Coulanges, ni M. Paul Meyer, ni M. Ernest Lavisse, ni M. Sorel, ni M. +Guiraud ne se seraient laissés prendre aux pièces fabriquées par +l'astucieux bossu. L'aventure d'Astier-Réhu me paraît tout bonnement +_impossible_. M. Daudet, parti d'un fait vrai, l'a rendu totalement +invraisemblable et faux parce qu'il en a changé toutes les conditions. +Il est fâcheux que le principal épisode de son roman repose sur cette +impossibilité radicale. + + +(_Deuxième article._) + + 20 août 1888 + +J'ai attendu, pour vous reparler de _l'Immortel_, qu'on en parlât un peu +moins et que l'on pût enfin s'apercevoir qu'il y a peut-être dans le +dernier roman de M. Alphonse Daudet autre chose qu'une satire de +l'Académie. + +Le spectacle a été des plus divertissants pendant un mois. On a pu voir, +au tapage qui s'est produit, à quel point nous avons la superstition +académique dans les moelles. Cela est consolant. Il y a donc encore du +respect en France, et quelque attache au passé, à la tradition. Il me +paraît même que les colères soulevées par _l'Immortel_ ont été aussi +disproportionnées que les sentiments de M. Alphonse Daudet sur +l'Académie. + +Ou plutôt, non; ces colères étaient justifiées. Car, enfin, on avait +bien vu des hommes de lettres conspuer l'Académie dans leur jeunesse, +quand elle ne songeait pas à eux, et y entrer dans leur âge mûr; mais on +n'avait jamais vu, que je sache, un écrivain, n'ayant qu'un signe à +faire pour y entrer, déclarer publiquement qu'il ne voulait pas en être, +et, l'Académie lui ayant pardonné, renouveler cette impertinente +déclaration. On a beau dire, cela est unique. Je ne sais pas si c'est +détachement chrétien, ou comble d'orgueil, ou esprit de contradiction, +ou crainte de déplaire à des amis envers qui l'on se croit engagé. Je ne +prétends même pas que tant de protestations soient d'un goût très +distingué. J'irai même plus loin: je crois qu'un pauvre diable médiocre +et correct, ou génial et malchanceux, mais académisable à la rigueur, +aurait, en dépit des apparences, plus de mérite que M. Alphonse Daudet à +conspuer l'Académie; car elle pourrait lui apporter quelque chose à lui, +et, la repoussant, il repousserait de réels avantages. Mais M. Alphonse +Daudet, renonçant au fauteuil qu'on lui tenait tout prêt, ne renonce à +rien, puisqu'il a déjà tout, «la gloire et la fortune», comme dans la +chanson. Il lui est trop commode de mépriser ce que tous les autres +désirent. Ce qu'il en fait, c'est pour nous ennuyer. C'est malice pure, +plaisir d'insulter au plus innocent de nos préjugés et à la plus durable +de nos institutions nationales. Cela est mal; cela n'est point +charitable. + +Mais, je le répète, c'est unique: à tel point que beaucoup refusent +obstinément de croire à la sincérité de M. Daudet, ou prétendent qu'il a +des regrets, tout au fond. Moi, la nouveauté de cette conduite +m'intéresserait plutôt, et me rangerait du parti de l'impie. Mais voilà! +je crains qu'il ne soit trop profondément satisfait de sa manifestation +et de tout ce qui s'en est suivi. «Eh bien, c'est une assez bonne pierre +dans la mare aux grenouilles! Ils en crient encore au bout d'un mois», +a-t-il dit à l'un de ses compatriotes. Je songe là-dessus: «Croit-il +donc avoir fait quelque chose de si héroïque, de si terrible et de si +original?» Et alors je ne suis pas fâché du bon tour que lui joue ce +gros malin de M. Zola en rendant hommage à la tradition, juste au +moment où ce méchant tsigane la piétine. + +--Tsigane, lui? cet homme dont le premier roman a été précisément +couronné par l'Académie, cet écrivain de vie si bourgeoise et qui est +notoirement un si bon père de famille?--Tsigane, oui. D'abord, parce +qu'il le dit. Ensuite, parce que je le crois. Tsigane à Nîmes, à Lyon; +tsigane à Paris, dans sa prime jeunesse. + +Ainsi tout s'arrange, dès qu'on reconnaît au Romanichel qui vit toujours +secrètement dans la peau de l'ancien Petit Chose le droit d'être un +Romanichel. Ce qui m'embarrassait dans cette affaire, c'est que, sans +rien perdre d'ailleurs de son grand talent, M. Alphonse Daudet avait été +amené à nous révéler, dans _l'Immortel_, des sentiments, ou plutôt une +disposition d'esprit, une philosophie générale, dont je me sens, pour ma +part, fort éloigné.--Oui, ce qu'il y a au fond, dans ce roman +anti-académique, c'est, comme l'a fait remarquer M. Ferdinand +Brunetière, le mépris, la haine et peut-être l'inintelligence du passé +et des traditions qui en maintiennent le respect. + +M. Alphonse Daudet juge la besogne d'un Astier-Réhu inutile et +grotesque, et il considère Astier-Réhu comme un odieux imbécile. Or, il +est certain que, si un type analogue à cet académicien avait été conçu +par Dickens ou Georges Elliot, ils en auraient fait un délicieux +bonhomme, et beaucoup plus touchant que ridicule. Moi-même, je ne +comprends rien du tout au mépris enragé de M. Daudet pour ce digne et +honnête professeur et pour tous ses pareils. Comment un romancier +peut-il rétrécir à ce point sa sympathie et ses facultés +compréhensives?... L'auteur de _l'Immortel_ est bien le même homme que +j'ai entendu traiter Racine de haut en bas, parce que Racine exprime +rarement des choses concrètes, et qui disait n'avoir retenu, de tout +Tacite, qu'une phrase pittoresque sur les funérailles de Britannicus. +Une telle disposition d'esprit est évidemment pour déplaire à ceux qui +goûtent et essayent de comprendre les formes de la vie et de l'art dans +le passé, qui y séjournent volontiers, qui y trouvent autant d'intérêt +qu'au spectacle de la vie contemporaine, qui voient dans l'Académie soit +une institution vénérable et salutaire, soit même une absurdité +charmante,--et qui ne sont pas pour cela des cuistres ni des snobs, qui +ont même quelque chance d'avoir une sagesse plus détachée et plus +libérale que cet éternellement jeune Petit Chose. + +M. Alphonse Daudet est un artiste hypnotisé par le présent. Les +impressions qu'il reçoit des objets sont si vives qu'il n'existe pour +ainsi dire pas en dehors d'elles. Il a, de plus, reçu le don de les +traduire dans une langue si fébrilement expressive, que tout lui paraît +languir à côté de ce mode de traduction. Étant doué de façon si +particulière, il est nécessairement étroit et intransigeant (quoiqu'il +lui soit arrivé, je le sais, de faire effort pour élargir ses +sympathies). Il ne s'aperçoit pas qu'il y a autant de pédants +impressionnistes et modernistes que de pédants académiques, et que les +premiers ne sont pas toujours les moins bornés ni les moins +déplaisants... Qu'est-ce que cela fait si, grâce à sa myopie, qui n'est +qu'une vision intense des choses rapprochées, il nous fait, du monde où +nous vivons, des peintures, éparses sans doute et fragmentaires, mais +dont le relief et la couleur vibrante n'ont jamais, je crois, été +égalées? Gardons notre sagesse et laissons-lui la sienne. Il vaut mieux +qu'il soit comme il est; car, s'il pensait comme nous, il ne serait, +tout au plus, qu'un stérile dilettante, et cela nous est tout à fait +égal qu'il méprise les bons et utiles Astiers-Réhus, et qu'il n'aime pas +la tragédie, puisqu'il écrit _le Nabab_ et _Sapho_. + +C'est un écrivain infiniment curieux. Intense, outrée, intermittente et +comme émiettée, telle est d'ordinaire sa traduction de la vie. Ce qu'il +rend toujours, et qu'il communique, c'est l'impression directe, +immédiate, des choses. Il est, je crois, l'écrivain le plus sincèrement +«réaliste» qui ait été. Le réaliste, c'est lui, et non M. Zola, je l'ai +répété maintes fois. Sa façon même de composer, l'absence de liaison +continue dans le développement de ses personnages, en est une preuve. +Et, par contre, c'est parce que M. Zola observe sommairement, parce +qu'il construit ses romans _à priori_ et subordonne à ses conceptions +les rares remarques qu'il a pu faire sur le vif, c'est pour cela que ses +récits ont une si forte unité, sont d'une si large coulée,--et +rappellent les belles oeuvres classiques en dépit des ordures qu'il y +entasse. Mais les livres de M. Daudet, construits uniquement sur des +impressions notées, participent du décousu de ces impressions, en même +temps qu'ils en conservent l'incomparable vivacité. + +Chacun de ses personnages ne nous est présenté que dans les instants où +il agit; et il n'est pas un de ses sentiments qui ne soit accompagné +d'un geste, d'un air de visage, commenté par une attitude, une +silhouette. C'est à cause de cela qu'ils nous entrent si avant dans +l'imagination et qu'ils nous restent dans la mémoire. Entre ces +apparitions, rien. C'est à nous de faire ou de supposer les liaisons +nécessaires. Jamais de ces analyses de sentiments faites par l'auteur +_ex professo_, et qu'on retrouve même chez Flaubert et les Goncourt; +jamais de «morceau psychologique». Ces personnages ne vivent que dans +les minutes où nous les voyons. Mais alors comme ils vivent! Cela n'a +qu'un inconvénient: nous avons parfois quelque peine à accorder +parfaitement entre elles ces apparitions trop espacées. Je croyais, +l'autre jour, voir des trous dans le développement du caractère +d'Astier-Réhu et de Mme Astier. Je n'avais pas fini et j'oubliais la +duchesse. Vous vous rappelez comment ce jeune «struglifeur» de Paul +Astier se fait épouser par cette Corse altière et passionnée. Aux +chapitres XII et XIII, elle est encore très belle, et l'on nous apprend +que ses bras et sa gorge se tiennent fort bien. Elle est, du reste, +éperdument amoureuse. Et maintenant tournez quelques feuillets, et voyez +au dernier chapitre le récit du mariage: + +«Et Védrine disait son saisissement en voyant paraître, dans cette salle +de mairie, la duchesse Padovani, pâle comme une morte, navrée, +désenchantée, sous une toison de cheveux gris, ses pauvres beaux cheveux +qu'elle ne prenait plus la peine de teindre. À côté d'elle, Paul Astier, +Monsieur le comte, souriant et froid, toujours joli... On se regarde, +personne ne trouve un mot, excepté l'employé, qui, après avoir dévisagé +les deux vieilles dames, éprouve le besoin de dire en s'inclinant, la +mine gracieuse: + +--Nous n'attendons plus que la mariée... + +--Elle est là, la mariée, répond la duchesse s'avançant la tête haute. + +«... Puis la sortie, de froids saluts échangés entre les arcades du +petit cloître, et le soupir soulagé de la duchesse, son: «C'est fini, +mon Dieu!» avec l'intonation désespérée de la femme qui a mesuré le +gouffre et s'y jette les yeux ouverts, pour tenir un engagement +d'honneur.» + +Comprenez-vous? Si la fière duchesse n'aime plus son architecte, +pourquoi l'épouse-t-elle? Parce qu'elle l'a promis? Allons donc! Ou bien +si, tout en le jugeant, elle l'aime encore, il est bien singulier +qu'elle ait perdu subitement tout souci de lui plaire... Je ne dis point +que tout cela soit inexplicable; je voudrais que tout cela me fût +expliqué. Que s'est-il donc passé enfin, soit entre les deux amants, +soit dans l'âme de Mari' Anto, depuis le moment où nous l'avons vu +sauter à cheval pour rattraper son joli jeune homme à la station?... + +Cette horreur de tout développement suivi, de tout éclaircissement qui +n'est pas en action, est si forte chez M. Alphonse Daudet que, lorsqu'il +est obligé de nous donner, pour établir son «milieu», certaines +explications un peu longues, il n'hésite pas à employer l'artifice d'une +correspondance ou d'un journal. C'est ainsi qu'il imagine, dans le +_Nabab_, les mémoires de Passajon, et, dans _l'Immortel_, les lettres du +candidat Freydet à sa soeur. Cet artifice détonne étrangement dans des +livres où le souci de la vérité est, partout ailleurs, si évident. Car +il se trouve que Fraydet et même Passajon ont l'oeil et le style de M. +Daudet, ce qui nous déconcerte un peu. Mais tout lui paraît préférable à +l'exposition liée, unie, discursive. (Croyez-vous cependant que nous ne +nous intéresserions pas davantage au candidat Freydet, si l'éducation, +la jeunesse, le passé de ce hobereau homme de lettres nous étaient +racontés tout tranquillement, tout bellement, à la papa?) + +Mêmes intermittences dans la marche de l'action que dans la vie des +personnages. Ici, trois actions qui s'entrecoupent: l'histoire des +grandeurs et de la chute d'Astier-Réhu; l'histoire de la candidature +académique d'Abel de Freydet et des progrès de la maladie verte chez ce +brave garçon; l'histoire des manoeuvres de Paul Astier à la poursuite +d'un grand mariage. Et, sans doute, on voit aisément le lien des deux +premières, puisqu'elles se rapportent toutes deux à l'Académie. Il n'est +pas non plus difficile de reconnaître que l'histoire du fils se rattache +à celle du père par un effet de contraste. Même il y a, dans les +rencontres de ce père et de ce fils, qui n'ont pas une idée en commun, +un dramatique froid navrant qui serre le coeur (et qui serait peut-être +doublé si l'auteur semblait moins persuadé qu'Astier-Réhu n'est qu'une +horrible vieille bête)... Mais enfin cette unité secrète, intérieure du +livre, M. Alphonse Daudet s'est si peu donné la peine de nous la rendre +sensible, que nous pourrions presque affecter de ne pas l'apercevoir. +J'ai hâte de dire que cette façon de composer ne me choque point. Elle +se rapproche de la réalité des choses, où nulle action, ne se poursuit +isolément, où toutes s'enchevêtrent. Je n'ai voulu que constater ce +retour de M. Alphonse Daudet aux procédés de _Nabab_, après l'effort de +l'_Évangéliste_ et de _Sapho_ vers la classique unité d'action. + +Troisièmement: même absence de liaison apparente dans le style que dans +les caractères et dans la composition du livre. Pas une phrase pleine, +ronde, de tour oratoire ou didactique. C'est une dislocation ou, pour +mieux dire, un émiettement, un poudroiement. Jamais on n'a fait un si +prodigieux usage de toutes les «figures de grammaire» abréviatives, de +l'anacoluthe, de l'ellipse et de ce qu'on appellerait, s'il s'agissait +de latin, l'ablatif absolu. Des notations brèves, rapides, saccadées, +toc-toc, comme autant de secousses électriques. Pas un poncif; une +attention scrupuleuse, maladive, à traduire la sensation immédiate des +objets par le moins de mots possibles et par les mots ou les concours de +mots les plus expressifs. C'est une continuelle invention de style, si +audacieuse, si frémissante et si sûre que, les meilleures pages de +Goncourt mises à part, on n'en a peut-être pas vu de pareilles depuis +Saint-Simon. Astier-Réhu oserait dire que c'est une perpétuelle +hypotypose. + +J'ouvre au hasard (et je vous assure que ce n'est point ici une +formule): + +«Pour midi, la messe noire (_essayez de dire la chose en moins de mots; +et encore il y a une image!_) et, bien avant l'heure, un monde énorme +affluait autour de Saint-Germain-des-Prés, la circulation interdite +(_ablatif absolu_), les seules voitures d'invités ayant droit d'arriver +sur la place agrandie (_c'est une sensation que vous avez certainement +éprouvée: une place vide, mais entourée d'une foule, paraît beaucoup +plus grande; la sensation est ici notée par un seul mot_), bordée d'un +sévère cordon de sergents de ville espacés en tirailleurs (_cela encore +fait image_).» Ne raillez point mes commentaires; ne dites pas que +chacune de ces «visions» est assez commune et que vous en auriez été +capable. C'est possible. Mais songez qu'en voilà trois ou quatre dans la +première phrase venue. C'est leur fourmillement qui est extraordinaire +dans cette prose. J'ouvre encore et je lis: + +«...Et penchés, soufflant très fort, académiciens et diplomates, la +nuque avancée, leurs cordons, leurs grands-croix, _ballant comme des +sonnailles_, montrent des _rictus de plaisir_ qui ouvrent jusqu'au fond +des lèvres humides, des _bouches démeublées_ laissant entendre de petits +_rires semblables à des hennissements_. Même le prince d'Athis humanise +la courbe méprisante de son profil devant ce miracle de jeunesse et de +grâce dansante qui, _du bout de ses pointes, décroche tous ces masques +mondains_; et le Turc Mourad Bey, qui n'a pas dit un mot de la soirée, +affalé sur un fauteuil, maintenant gesticule au premier rang, gonfle ses +narines, _désorbite ses yeux_, pousse _les cris gutturaux d'un obscène +et démesuré Caragouss_. Dans ce _frénétisme de vivats_, de bravos, la +fillette volte, bondit, _dissimule si harmonieusement_ le travail +musculaire de tout son corps que sa danse paraîtrait facile, la +distraction d'une libellule, sans les _quelques pointes de sueur sur la +chair gracile et pleine du décolletage_ et le sourire en coin des +lèvres, aiguisé, volontaire, presque méchant, où se trahit l'effort, la +fatigue du ravissant petit animal.» + +Je vous prie de méditer sur cette page. Je ne veux plus citer, car où +m'arrêterais-je? Je vous engage seulement à relire le dîner chez la +duchesse Padovani, l'enterrement de Loisillon, le duel de Paul Astier, +etc... Il y a là-dedans, avec un peu d'outrance tartarinesque, une +concision puissante, une ironie à la fois très violente et très fine; et +surtout, jamais on n'a mieux su nous enfoncer les choses dans les yeux, +rien qu'avec des mots. Et notez que l'effort s'arrête toujours au point +extrême par delà lequel il s'en irait tomber dans le précieux ou dans le +charabia impressionniste. Dans ses plus grandes audaces, M. Daudet garde +un instinct de la tradition latine, un respect spontané du génie de la +langue. + +(Je ne puis m'empêcher, à ce propos, de vous dire combien _la Vie +parisienne_ m'a affligé dernièrement par son commentaire grammatical de +_l'Immortel_, jugeant cette prose d'après la syntaxe du dix-huitième +siècle et les principes de l'abbé le Batteux... Savez-vous les phrases +que _la Vie parisienne_ aurait dû relever? Il y en a deux, sans plus; +mais elles sont atroces. Voici la première: «En cette parfaite +association, sans joie... _une seule note humaine et naturelle, +l'enfant; et cette note troubla l'harmonie_.» Et voici l'autre: +«...L'_évolution_ toute naturelle de la douleur débordante à ce complet +apaisement s'_accentuait_ ici _de l'appareil_ du veuvage inconsolable, +etc...). + +Donc, pour tout le reste, je ne veux plus qu'aimer et admirer. Et voilà +que je ne tiens plus du tout à mes critiques. On a dit que les +personnages de _l'Immortel_ n'étaient que des pantins fort expressifs, +qu'ils n'avaient pas de «dessous». Ces dessous ne sont pas exprimés, +c'est vrai, mais la pantomime de ces véridiques et vivantes marionnettes +est si juste que chacun de leurs gestes ou de leurs airs de tête nous +révèle leur âme et tout leur passé; et je ne croirai jamais qu'un +romancier qui, rien qu'en notant des mouvements extérieurs et de brefs +discours, a pu suggérer à M. Brunetière l'idée d'un si beau roman +(_Revue des Deux-Mondes_ du 1er août), soit un psychologue si +insuffisant. Complétons ce qu'il nous donne, sans en être autrement +fiers; car ce qu'il nous donne, c'est ce que nous n'aurions pas trouvé. +Au contraire, ce qui manque à son roman, je serais presque capable de +l'y mettre, et le père Astier-Réhu lui-même saurait nous le dire et nous +le développer... Le seul don de l'expression pittoresque, _à un pareil +degré_, me fait passer aisément sur une psychologie peut-être sommaire +et sur un certain manque de renanisme... Et puis, je ne sais plus. Après +huit jours de soleil, voilà le froid revenu, un froid dur, brutal, noir. +Nos raisins ne mûriront pas. Je n'ai rencontré ce matin, dans la +campagne, que des figures tristes. Brr... je vais me chauffer à la +cuisine,--aujourd'hui, 17 août. + + + + +ERNEST RENAN + +LE «PRÊTRE DE NÉMI»[10]. + + [Note 10: Cf. Les _Contemporains_, I, et _Impressions de + théâtre_, I.] + + +Le grand magicien nous préparait une dernière surprise: il vient +d'écrire une oeuvre de foi. Telle a été mon impression dès l'abord, et +elle m'est demeurée, bien que le livre ait produit sur d'autres une +impression toute contraire. C'est peut-être qu'il y a plusieurs façons +de lire et d'entendre M. Renan, et que, cette fois, j'ai choisi la +bonne. _Le Prêtre de Némi_, contre toute attente, m'a édifié. + +Sans doute vous y reconnaîtrez quelques-unes des idées que M. Renan a +exprimées déjà (dans les _Dialogues philosophiques_, dans _Caliban_, +dans _la Fontaine de Jouvence_, dans les _Souvenirs_, dans l'article sur +Amiel); vous y retrouverez son dilettantisme, son attitude en face du +monde, son âme hautaine et tendre, caressante et ironique, attirante et +fuyante. Et pourtant ce n'est plus la même chose. L'oeuvre est d'une +beauté moins perverse (je parle ici comme un coeur simple). La +préoccupation de la femme y est moins aiguë: ce n'est plus une hantise. +Vous y chercherez en vain les anciennes fantaisies de négation +voluptueuse, la philosophie du suicide délicieux de Prospero. Puis le +doute, s'il n'est pas précisément absent du livre, y est plus austère et +plus triste. Il semble enfin que, des opinions confrontées dans le +drame, une affirmation se dégage, plus nette qu'on ne l'attendait de M. +Renan, et qu'après nous avoir si longtemps troublés autant qu'il nous +charmait, il se repose aujourd'hui dans l'espèce de certitude dont il +est capable et dans une sérénité moins inquiétante pour nous. + +Voilà du moins ce que j'avais cru voir; mais je n'en étais pas +absolument sûr. La préface, que j'ai lue, ensuite, m'a prouvé que +j'avais bien vu. «J'ai voulu dans cet ouvrage, dit M. Renan, développer +une pensée analogue à celle du messianisme hébreu, c'est-à-dire la foi +au triomphe définitif du progrès religieux et moral, nonobstant les +victoires répétées de la sottise et du mal.» Voyons donc sous quel +aspect se présente l'acte de foi de M. Renan. + + +I. + +Qu'il a bien fait de ressusciter cette vieille forme du conte, du +dialogue, du drame philosophique, si fort en honneur au siècle dernier, +et comme cette forme convient à son esprit! Nulle ne se prête mieux à +l'expression complète et nuancée de nos idées sur la vie, sur le monde +et l'histoire. Elle fait vivre les abstractions en les traduisant par +une fable qui est de l'observation généralisée ou, si on veut, de la +réalité réduite à l'essentiel. Elle permet de présenter une idée sous +toutes ses faces, de la dépasser et de revenir en deçà, de la corriger à +mesure qu'on la développe. Elle permet de s'abandonner librement à sa +fantaisie, d'être artiste et poète en même temps que philosophe. Comme +la fable choisie n'est point la représentation d'une réalité +rigoureusement limitée dans le temps et dans l'espace, on y peut mettre +tout ce que le souvenir et l'imagination suggèrent de pittoresque et +d'intéressant. Il n'est point de forme littéraire par où nous puissions +exprimer avec autant de finesse et de grâce ce que nous avons +d'important à dire. Je me figure que le conte ou le drame philosophique +serait le genre le plus usité dans cette cité idéale des esprits que M. +Renan a quelquefois rêvée. Car les vers sont une musique un peu vaine et +qui combine les sons selon des lois trop inflexibles; le théâtre impose +des conventions trop étroites, nécessaires et pourtant frivoles; le +roman traite de cas trop particuliers, enregistre trop de détails +éphémères et négligeables, et où ne sauraient s'attacher que des +intelligences enfantines. Au contraire, le conte ou le drame +philosophique est le plus libre des genres, et ne vaut, d'autre part, +qu'à la condition de ne rien exprimer d'insignifiant. C'est pour cela +que M. Renan l'a adopté. L'_Histoire des origines du christianisme_ +elle-même tient beaucoup du conte philosophique. + +Revenons au _Prêtre de Némi_. C'est un étrange composé. Nous sommes à +Albe-la-Longue, près du lac Némi, sept cents ans avant l'ère chrétienne. +Sur la terrasse du rempart, d'où l'on découvre à l'horizon les murs de +Rome naissante, nous rencontrons nos contemporains, des députés de +l'extrême droite, des «centre gauche», des opportunistes et des +anarchistes. Il est vrai qu'il faut les supposer habillés comme les +personnages de Masaccio au Carmine de Florence, et que la sibylle +Carmenta porte la robe des Vertus de François d'Assise dans le tableau +de Sano di Pietro. Mais cela n'empêche point le grand prêtre Antistius +de parler et de penser, vingt-cinq siècles à l'avance, comme M. Ernest +Renan, tout en traduisant au passage un vers d'Eschyle et un vers de +Lucrèce. Et l'histoire se termine par un verset de Jérémie. Tout cela +fait un mélange de haute saveur. On voltige sur les âges; c'est +charmant. Ce drame contient, du reste, une douce satire politique, la +peinture d'un peuple décadent vaincu par un peuple jeune, des paysages, +une idylle, des prières et des effusions mystiques, une philosophie de +l'histoire, une conception du monde. Ce drame contient même un drame, +qu'il faut raconter brièvement. + + +II. + +Une tradition veut que le grand prêtre de Némi n'arrive au sacerdoce que +par le meurtre de son prédécesseur. Antistius a rompu cette tradition en +se faisant nommer par le suffrage populaire. C'est un homme de progrès, +un rêveur. Il veut épurer le culte, abolir les sacrifices humains; et, +quoique Albe-la-Longue ait été vaincue par Rome, il n'a point de haine +contre les vainqueurs; il est plus Latin qu'Albin, il prévoit la future +grandeur de Rome et son rôle bienfaisant. Mais ce novateur mécontente +tout le monde. Les citoyens «modérés et sensés» lui reprochent de hâter +la décadence d'une société qui se décomposera si elle ne garde ses +vieilles institutions. Les hommes du peuple le haïssent parce qu'ils +tiennent à leurs superstitions et «parce qu'il n'a pas l'air d'un +prêtre». Métius, qui représente l'aristocratie, tout en reconnaissant +l'intelligence et la vertu d'Antistius, le blâme par esprit de +conservation et par patriotisme, un noble étant intéressé plus qu'un +autre au maintien des coutumes et au salut de la cité. Liberalis, un peu +naïf, admire le grand prêtre, mais conserve des craintes. Cethegus, chef +des démagogues, le hait par bassesse de nature et «parce qu'un prêtre +est un aristocrate comme un autre» et que «la morale, le bien, la vertu +sont encore des restes de prêtrise». Le plat Tertius lui-même, «organe +d'un bon sens superficiel», est irrité «parce qu'il ne déteste rien tant +que l'imagination». «Je vous le dis, conclut Voltinius, une cité est +perdue quand elle s'occupe d'autre chose que de la question patriotique. +Questions sociales, religieuses, sont autant de saignées faites à la +force vive de la patrie.--_Titius_: Oui, on meurt par le fait de trop +vivre, comme par le fait de ne pas vivre assez.--_Voltinius_; Albe, je +crois, mourra par le gâchis.--_Titius_: On va bien loin avec cette +maladie.» + +Nous sommes maintenant dans le vestibule du temple de Diane. Antistius +distribue aux pauvres la viande des victimes, ce qui fait gronder les +employés du temple. Les Herniques amènent cinq esclaves pour être +sacrifiés à la déesse: Antistius délivre les prisonniers; mais ses +sacristains les immolent à son insu. Une mère dont l'enfant est malade +lui offre de l'argent: «Garde tes offrandes... Oses-tu croire que la +divinité dérange l'ordre de la nature pour des cadeaux comme ceux que tu +peux lui faire?--Quoi! dit la mère, tu ne veux pas sauver mon fils? +Méchant homme!» Deux amoureux viennent offrir deux colombes: Antistius +délivre les colombes et bénit les amoureux. Arrive une députation des +Æquicoles: il s'agit de donner une nouvelle constitution à leur cité. +«Toutes les victimes nécessaires pour obtenir l'assistance des dieux, +nous les fournirons.--Consultez l'esprit des pères, répond Antistius; +pratiquez la justice et respectez les droits des hommes.--Hé! répliquent +les Æquicoles, s'il ne s'agit que de raison, nous avons aussi des sages +parmi nous... Voilà la première fois que nous voyons un prêtre ne pas +pousser aux sacrifices.» Antistius, resté seul, se désespère, et voilà +que Carmenta, sa sibylle, sa fille spirituelle, vient à lui, découragée. +Elle voudrait bien être épouse et mère. «On ne délie personne du devoir, +répond le prêtre.--Au moins, dit la jeune fille, aimez-moi un peu. La +femme ne fera jamais le bien que par l'amour d'un homme.--Soeur dans le +devoir et le martyre, je t'aime», dit Antistius en la baisant tristement +au front. + +Cependant tout le monde veut la guerre contre Rome, même les démagogues, +parce qu'ils espèrent qu'une révolution en sortira; même les libéraux, +parce que «leur retraite, disent-ils, serait le triomphe de l'absurde». +Antistius se prête mollement aux cérémonies qui doivent accompagner la +déclaration de guerre. Le mécontentement grandit; un scélérat, Casca, +égorge le grand prêtre et lui succède, rétablissant ainsi l'antique +tradition. Mais Carmenta, surgissant frappe Casca d'un coup de poignard +au coeur. Puis elle prophétise vaguement et magnifiquement la religion +future et le triomphe du juste et du vrai... À ce moment on apprend que +Romulus a tué son frère. «Mauvaise nouvelle! La ville est fondée. La +fondation de toute ville doit être consommée par un fratricide; au fond +de toutes les substructions solides, il y a le sang de deux frères.» Et +à la même heure un prophète d'Israël, captif, qui a tout vu de Babylone, +prononce ces paroles: + + Ainsi les nations s'exténuent pour le vide; + Et les peuples se fatiguent au profit du feu. + + +III. + +Il est difficile, diriez-vous, d'imaginer un drame plus décourageant et +plus sombre, et voilà qui ne ressemble guère à une oeuvre de +croyant.--Oui, si l'on s'en tient aux faits. Mais il y a le rôle +d'Antistius; et, justement, si les faits n'étaient pas ironiques, +déconcertants, cruels, ce rôle ne pourrait être ce qu'il est: un long +acte de foi. Antistius finit par reconnaître qu'avec ses bonnes +intentions il a fait plus de mal que de bien, et qu'il «a porté +préjudice à la patrie, laquelle repose en définitive sur des préjugés +généralement admis.» Mais, si la réalité ne démentait pas son rêve, il +ne croirait pas, il serait sûr, et la certitude abolirait la beauté et +la grandeur de son effort. On oublie toujours que, dans l'ordre moral, +nous ne pouvons avoir de certitude proprement dite, mais seulement le +désir ou plutôt le besoin que ce que nous jugeons le meilleur +existe,--besoin dont l'intensité se traduit en affirmation. On peut dire +qu'en ce sens M. Renan a toujours eu la foi; mais cela n'a jamais été si +évident que dans le rôle du prêtre de Némi. + +Il est clair, en effet, qu'Antistius, c'est M. Renan lui-même, ou du +moins qu'il est le porte-voix des sentiments dont M. Renan est le plus +pénétré. L'accent du rôle suffirait à nous en convaincre; mais nous +avons le témoignage de M. Renan lui-même: + + «... Laissez ce doux rêveur finir tristement, demander pardon à + Dieu et aux hommes de ce qu'il a fait de bien. Un jour, à un + point donné du temps et de l'espace, ce qu'il a voulu se + réalisera. À travers toutes les déconvenues, le pauvre Liberalis + s'obstinera également dans sa simplicité. _Métius, l'aristocrate + méchant et habile, qui se moque de l'humanité, sera confondu, + Ganeo sera pardonné avant lui..._» + +Ainsi M. Renan répudie nettement les opinions de Métius; et même on peut +trouver--chose absolument inattendue--qu'il est un peu dur pour ce +sceptique élégant. C'est en cela surtout que consiste, à mon avis, le +progrès décisif de M. Renan dans la foi. Car jusqu'à présent les +personnages où l'on était autorisé à croire qu'il s'était incarné +étaient toujours un composé d'Antistius et de Métius. Toutes les ironies +inquiétantes de ce dernier, vous les retrouverez éparses dans les +discours de Théophraste, de Théoctiste et de Prospero. M. Renan s'est +enfin purifié de Métius, ou, si vous préférez, il ne lui donne plus, +dans les dialogues qu'ont entre eux les lobes de son cerveau, qu'un rôle +d'avertisseur. Comparez un peu les dénouements de _la Fontaine de +Jouvence_ et du _Prêtre de Némi_. Tandis que Prospero s'éteint +voluptueusement entre les bras des soeurs Célestine et Euphrasie, les +nonnes douces et jolies élevées pour la distraction des cardinaux, +Antistius meurt pour ses chimères d'une mort sanglante. Le vieux +magicien s'est sanctifié: il a chassé le démon moqueur qui était en lui. + +Or, si Antistius est bien réellement l'interprète des pensées les plus +chères à M. Renan, on peut constater que M. Renan croit encore à bien +des choses. Car Antistius croit en Dieu, ou plutôt, comme il est +impossible que la conception d'un Dieu personnel ne tourne pas à +l'anthropomorphisme, il croit au divin. «Les dieux sont une injure à +Dieu; Dieu sera, à son tour, une injure au divin.» Il croit à la raison, +à un ordre éternel. Il croit au progrès, au futur avènement de la +religion pure. «Toujours plus haut! toujours plus haut! Coupe sacrée de +Némi, tu auras éternellement des adorateurs. Mais maintenant on te +souille par le sang; un jour, l'homme ne mêlera à tes flots sombres que +ses larmes. Les larmes, voilà le sacrifice éternel, la libation sainte, +l'eau du coeur. Joie infinie! Oh! qu'il est doux de pleurer!» Même après +que l'étroitesse d'esprit et la grossièreté de ses compatriotes l'ont +dépouillé de ses illusions, il croit encore: «Ne serait-il pas mieux de +les laisser suivre leur sort et de les abandonner aux erreurs qu'ils +aiment? Mais non. Il y a la raison, et la raison n'existe pas sans les +hommes. L'ami de la raison doit aimer l'humanité, puisque la raison ne +se réalise que par l'humanité..., Ô univers, ô raison des choses, je +sais qu'en cherchant le bien et le vrai je travaille pour toi.» Il croit +à l'obligation de se sacrifier pour les fins de l'univers, telles qu'il +nous a été donné de les concevoir. Et voici l'un de ses derniers cris: +«Impossible de sortir de ce triple postulat de la vie morale: Dieu, +justice, immortalité! La vertu n'a pas besoin de la justice des hommes; +mais elle ne peut se passer d'un témoin céleste qui lui dise: Courage! +courage! Mort que je vois venir, que j'appelle et que j'embrasse, je +voudrais au moins que tu fusses utile à quelqu'un, à quelque chose, fût +ce à la distance des confins de l'infini...» Il est vrai que lorsqu'il +a vu, par le cynique dialogue de Ganeo et de Sacrificulus, ce que +deviennent ses doctrines en passant dans des âmes basses qui n'en +comprennent que les négations, il recule épouvanté et renie son oeuvre +involontaire. Mais il y a encore dans son cri de désespoir un acte de +foi: «Oui, une vérité n'est bonne que pour celui qui l'a trouvée. Ce qui +est nourriture pour l'un est poison pour l'autre. Ô lumière, qui m'as +induit à t'aimer, sois maudite! Tu m'as trahi. Je voulais améliorer +l'homme; je l'ai perverti. Joie de vivre, principe de noblesse et +d'amour, tu deviens pour ces misérables un principe de bassesse. Mon +expiation sera qu'ils me tuent. Ah! vous dites qu'on ne meurt que pour +des chimères. On verra...» + +Je demande s'il est possible, en dehors des religions positives, d'avoir +une foi plus complète et plus précise. Je serais curieux de connaître le +_credo_ de plusieurs de ceux qui qualifient M. Renan de sceptique. +Espérer que le juste et le bien seront un jour réalisés quelque part et, +en attendant, y conformer notre vie, que pouvons-nous de plus? Quand le +train des choses humaines, à le considérer en philosophes, devrait nous +faire conclure au nihilisme absolu, n'est-ce rien de proclamer quand +même qu'une oeuvre mystérieuse et bonne s'accomplit dans l'univers? Ce +sont justement ceux qui ne conforment leur conduite qu'à leur intérêt +propre et tout au plus à l'intérêt de la petite collection d'hommes dont +ils font partie, ce sont eux,--les Métius et les Liberalis +d'aujourd'hui,--qui sont des hommes de peu de foi. Et, tandis qu'ils +reprochent à M. Renan son scepticisme dissolvant, c'est en réalité le +manque de foi qui les pousse si résolument à l'action. + + +IV. + +Maintenant il est certain que la foi de M. Renan a sa couleur et son +accent, et qu'elle n'est pas précisément celle du charbonnier. Et notez +qu'il y a des charbonniers même en philosophie. + +Faisons d'abord une remarque. On s'est habitué à ne donner presque le +nom de foi qu'aux croyances imposées par les religions. Et, en effet, +cette foi est la plus fixe et la plus solide, étant délimitée par des +dogmes; et elle prend, ou peut s'en faut, chez les fidèles, tous les +caractères de la certitude, étant enfoncée dans leur coeur par +l'éducation et y étant maintenue par la terreur. À côté de celle-là la +foi volontaire et acquise, mouvement du coeur qui désire que ce que la +raison conçoit comme le bien soit aussi le vrai, n'a plus l'air d'être +la foi. Et pourtant les deux sentiments sont au fond identiques. La +prière d'Antistius n'est pas moins un acte de foi que la démarche des +Æquicoles venant consulter l'oracle. Seulement, à mesure que croissent +nos lumières, la foi, tout en s'épurant, participe moins de la +certitude, et n'est plus que ce qu'elle peut être: une aspiration +passionnée. + +C'est bien le cas pour M. Renan. Mais d'autres causes encore ont +contribué à obscurcir sa foi aux yeux des gens superficiels. + +Il n'est pas d'écrivain qui ait paru plus ondoyant et plus +insaisissable, à qui l'on ait prêté plus de dessous et de tréfonds, de +plus inextricables ironies et des fantaisies plus diaboliques. J'ai +donné moi-même dans ce travers de croire que M. Renan manquait tout à +fait de naïveté. J'en fais bien mon _mea culpa_. Je crois à présent que +le meilleur moyen de comprendre M. Renan, c'est de lire d'une âme +confiante ce qu'il écrit et de n'y point chercher plus de malice qu'il +n'en a mis. Si M. Renan nous semble si compliqué, c'est que, les +éléments dont se compose son génie total étant nombreux, divers et +quelquefois contradictoires, il les laisse transparaître dans son oeuvre +avec une parfaite sincérité. En d'autres termes, s'il paraît si peu +candide, c'est à force de candeur. + +Ainsi s'explique tout ce qui, dans ses livres, nous étonne et nous met +en défiance, même en nous séduisant.--Après avoir affirmé quelque grande +vérité morale, insinue-t-il que le contraire serait possible, que cette +affirmation n'est en somme qu'une espérance? C'est qu'il a cru, +autrefois, d'une foi entière et absolue à des dogmes dont il s'est +détaché depuis, et que cette aventure l'a rendu prudent.--Au milieu +d'une effusion mystique et lyrique, s'arrête-t-il tout à coup pour nous +jeter quelque impitoyable réflexion sur le train brutal et fatal des +choses humaines? C'est qu'il les connaît pour les avoir étudiées dans le +passé et dans le présent et que, s'il est poète, il est historien.--Ou +bien parmi de magnifiques paroles sur la vertu, il nous avertit +subitement qu'elle n'est que duperie, et cela nous scandalise; mais ce +n'est pourtant qu'une façon de dire que la vertu est à elle-même sa très +réelle récompense. S'il ne le dit pas, c'est scrupule de Breton +héroïque, à qui nul sacrifice ne parait assez entier, ou, si vous +voulez, illusion d'une conscience infiniment délicate qui veut nous +surfaire la vertu.--S'il garde parfois dans l'expression des sentiments +les plus éloignés du christianisme, l'onction chrétienne et le ton du +mysticisme chrétien, nous croyons ces combinaisons préméditées et nous y +goûtons comme le ragoût d'un très élégant sacrilège. Point: c'est +l'ancien clerc de Saint-Sulpice qui a conservé l'imagination +catholique.--S'il témoigne de son respect et de sa sympathie pour les +choses religieuses, pour les mensonges sacrés qui aident les hommes à +vivre, qui leur présentent un idéal accommodé à la faiblesse de leur +esprit, nous y voulons voir une raillerie secrète. Mais c'est nous qui +manquons de respect: pourquoi le sien ne serait-il pas sincère?--Si +telle pensée nous scandalise, prenons garde: c'est que nous ne lisons +pas bien. C'est que, voulant exprimer quelque opinion singulière dont il +n'est pas lui-même bien sûr, il a cherché exprès, pour la traduire, une +forme hardie et inattendue dont l'excès nous fasse sourire et nous +avertisse. Ne nous a-t-il pas prévenu qu'il écrivait souvent _cum grano +salis_? Ce grain de sel, il est toujours facile de voir où il l'a +mis.--Si la femme le préoccupe, s'il parle d'elle avec un mélange de +dédain et d'adoration qui n'est qu'à lui, ces deux sentiments +s'expliquent par son passé ecclésiastique et par la longue austérité de +sa jeunesse: voudriez-vous qu'il abordât la femme avec la belle +tranquillité de M. Armand Silvestre?--S'il rêve, c'est le Breton qui +rêve en lui; s'il raille, c'est le Gascon qui prend la parole; s'il +prie, c'est l'ancien lévite; s'il se défie, c'est l'historien. On ne +peut vraiment pas attendre des livres simples d'un poète qui est un +savant, d'un Breton qui est un Gascon, d'un philosophe qui a été +séminariste. S'il est divers jusqu'à la contradiction, c'est qu'il a +l'esprit merveilleusement riche. Remarquez ce qu'a de singulier et +d'unique le cas de cet hébraïsant, de cet érudit, de ce philologue qui +se trouve être un des plus grands poètes qu'on ait vus, et jugez de tout +ce qu'il faut pour remplir, comme dit Pascal, l'entre-deux. + +Il est candide puisque, étant compliqué, il s'est toujours montré tel +qu'il était. Il est candide, et je n'en veux, pour dernière preuve, que +la simplicité avec laquelle, dans sa préface, il se compare tour à tour +à Platon, à Shakespeare et à Edgar Poë. Mais--et je retourne ici ma +proposition,--s'il est candide, il reste complexe, et j'avoue que cette +complexité ne permet pas de voir toujours très clairement l'homme de foi +que j'ai découvert dans _le Prêtre de Némi_, et qui s'y trouve. + + +V. + +Au siècle dernier, _le Prêtre de Némi_ eût été, avec toutes les +différences que vous devinez sans peine, un conte philosophique de vingt +pages intitulé: _Antistius_, ou _Toute vérité n'est pas bonne à dire_. +Relisez quelques contes de Voltaire ou de Diderot; puis relisez +_Caliban_, _la Fontaine de Jouvence_ et _le Prêtre de Némi_: vous +pourrez mesurer de combien de notions et de sentiments s'est enrichie, +en cent ans, l'âme humaine; et vous déborderez de reconnaissance et +d'amour pour le plus suggestif et le plus ensorcelant de nos grands +écrivains. + + + + +M. ÉMILE ZOLA + +«L'OEUVRE». + + +J'ai essayé de définir[11] il y a un an, l'impression que faisaient sur +moi, pris dans leur ensemble, les romans de M. Émile Zola. Or, bien que +nous soyons, nous et le monde, dans un flux perpétuel, et qu'il y ait +d'ailleurs quelque plaisir à changer (d'abord on jouit ainsi des choses +en un plus grand nombre de façons, et puis cette faculté de recevoir du +même objet des impressions diverses peut aussi bien passer pour +souplesse que pour légèreté d'esprit), toutefois, et je le dis à ma +honte, je n'ai pas assez changé dans cet espace d'une année pour avoir +rien d'essentiel à ajouter à ce que j'ai dit déjà. Mais du moins le +nouveau livre du poète des _Rougon-Macquart_ m'a donné la joie +d'assister au développement prévu de ce génie robuste et triste, de +retrouver sa vision particulière, ses habitudes d'esprit et de plume, +ses manies et ses procédés, d'autant plus faciles à saisir cette fois +que le sujet où ils s'appliquent appelait peut-être une autre manière et +se présentait plutôt comme un sujet d'étude psychologique (je risque le +mot, quoiqu'il soit de ceux que M. Zola ne peut entendre sans colère). + + [Note 11: Cf. _Les Contemporains_, I.] + +Et le livre présente encore un autre intérêt, et des plus rares. M. Zola +s'y est peint en personne. À côté de Claude Lantier, l'artiste +impuissant tué par son oeuvre, il nous montre Sandoz, l'artiste +triomphant qui vit d'elle parce qu'il a su la faire vivre. Le vertueux +romancier naturaliste qu'on entrevoyait dans _Pot-Bouille_, le monsieur +du second, le seul locataire propre de la maison de la rue Choiseul, +traverse _l'Oeuvre_ à la façon d'un bon Dieu, faisant le bien et +prononçant des discours. Nous savons donc sous quels traits M. Zola se +voit comme homme et, ce qui nous touche davantage, comme romancier; nous +savons ce qu'il est ou ce qu'il croit être. L'auteur lui-même, dans ce +précieux roman, nous enseigne comment il conçoit le roman; et nous avons +à la fois sous les yeux ce qu'il a fait et ce qu'il a voulu faire. + + +I. + +Voici le plus complet des discours où Sandoz expose ses théories: + + «Hein? étudier l'homme tel qu'il est, non plus leur pantin + métaphysique, mais l'homme physiologique, déterminé par le + milieu, agissant sous le jeu de tous ses organes... N'est-ce pas + une farce que cette étude continue et exclusive de la fonction du + cerveau, sous prétexte que le cerveau est l'organe noble?... La + pensée, la pensée, eh! tonnerre de Dieu! la pensée est le produit + du corps entier. Faites donc penser un cerveau tout seul, voyez + donc ce que devient la noblesse du cerveau quand le ventre est + malade!... Non! c'est imbécile; la philosophie n'y est plus, la + science n'y est plus; nous sommes des positivistes, des + évolutionnistes, et nous garderions le mannequin littéraire des + temps classiques, et nous continuerions à dévider les cheveux + emmêlés de la raison pure! Qui dit psychologue dit traître à la + vérité. D'ailleurs, physiologie, psychologie, cela ne signifie + rien: l'une a pénétré l'autre, toutes deux ne sont qu'une + aujourd'hui, le mécanisme de l'homme aboutissant à la somme + totale de ses fonctions... Ah! la formule est là; notre + révolution moderne n'a pas d'autre base; c'est la mort fatale de + l'antique société, c'est la naissance d'une société nouvelle, et + c'est nécessairement la poussée d'un nouvel art, dans ce nouveau + terrain... Oui, on verra la littérature qui va germer pour le + prochain siècle de science et de démocratie!» + +Si vous voulez mon sincère avis, je trouve que ces propos sentent à +plein la secte et l'école. Il y a du pédantisme dans ce débraillé, et de +la naïveté dans ces affirmations méprisantes et superbes, il est +difficile de rien imaginer de plus intolérant, de plus vague et de plus +faux. Le bon Sandoz se grise de grands mots (_positivistes_, +_évolutionnistes_), comme un illettré dans une réunion publique. +Saisissez-vous clairement la relation entre l'avènement de la démocratie +et celui du naturalisme, qui est une littérature d'aristocrates et de +mandarins?--«Qui dit psychologue dit traître à la vérité», voilà une +opinion d'une singulière candeur. Il suffit de dire que la psychologie +n'est pas toute la vérité. Mais la physiologie seule l'est encore moins. +Il est tout à fait puéril de diviser les romanciers en psychologues, +tous idiots ou charlatans, et en physiologistes, seuls peintres du vrai. +Au fond, il y a de bons et de mauvais romanciers; et, parmi les bons, il +y en a qui expriment surtout le monde extérieur et les sensations, et +d'autres qui analysent de préférence les sentiments et les pensées; et +ceux-ci ne sortent pas plus de la réalité que ceux-là. Me +pardonnera-t-on de répéter des choses aussi banales? Mais c'est que pour +ce brave Sandoz, la psychologie est je ne sais quoi d'absurde, de +suranné, de ridicule, de gothique, de tout à fait en dehors du monde +réel. Or la psychologie est tout uniment, pour les philosophes, l'étude +expérimentale des facultés de l'esprit, et, pour le romancier, la +description des sentiments que doit éprouver une créature humaine, étant +donnés son caractère, son tempérament s'il y a lieu, et une situation +particulière. Est-ce donc quelque chose de si chinois et de si +scolastique? Il y a, pour le moins, autant de psychologie que de +physiologie dans Balzac; il y en a plus dans Stendhal: et je ne pense +pas pourtant que ni l'un ni l'autre se soient amusés à «dévider les +cheveux emmêlés de la raison pure». Au fait, qu'est-ce que cela veut +dire? _Adolphe_ est aussi vrai que _Germinal_, et même _Indiana_ que +_Nana_. Ce ne sont pas les mêmes personnages ni le même point de vue, +voilà tout. Il est très juste de dire que «physiologie, psychologie, +cela ne signifie rien», qu'on ne saurait les séparer absolument, et que +celle-ci est le prolongement de celle-là (le caractère dépendant du +tempérament et quelquefois du milieu, et tout sentiment ayant son point +de départ dans une sensation). Seulement il y a des êtres primitifs chez +qui ce prolongement n'est presque rien, et d'autres plus raffinés chez +qui ce prolongement est presque toute la vie. Dans ce dernier cas, je ne +vois pas pourquoi il serait interdit de sous-entendre une partie des +origines physiologiques de l'état d'âme et d'esprit qu'on veut analyser, +et de faire de cette analyse son objet principal. M. Paul Bourget, en +écrivant _Un crime d'amour_, est resté en pleine réalité. Et on est +tenté parfois de trouver cette étude du réel invisible aussi attachante +que celle du visible réel. Sandoz rapetisse étrangement le domaine de +l'art, et, ce qu'il y a de curieux, c'est que cet enragé croit +l'agrandir! Ah! que le monde est donc plus vaste, plus profond, plus +varié et plus amusant qu'il ne le voit! Et que les états de certaines +âmes sont plus intéressants en eux-mêmes que les événements extérieurs +qui les «conditionnent»! J'ai peur que le bon Sandoz n'ait jamais vu que +la surface grossière de la vie et son écorce. Je suis charmé que le +naturalisme soit venu: il a fait une besogne utile et peut-être +nécessaire; mais quelle horreur et quel ennui, Dieu juste! s'il n'y +avait plus au monde que des romanciers naturalistes! Déjà même le +naturalisme paraît «dater», est presque aussi vieux que le romantisme: +tout va si vite aujourd'hui! Et parmi les naturalistes il n'y a guère +que M. Zola qui m'attire encore; mais ce qui est vivant en lui, ce n'est +pas son naturalisme, c'est lui-même. + + +II. + +Ce que je vois de plus clair dans la déclaration de principes un peu +trouble de Zola-Sandoz, c'est qu'il aspire à mettre dans ses romans plus +de vérité qu'on n'avait fait avant lui. Or, à chaque livre nouveau du +puissant romancier, je doute davantage qu'il y ait réussi. N'est-ce pas +M. Zola lui-même qui, bien inspiré ce jour-là, a dit que l'art était «la +réalité vue à travers un tempérament»? Eh bien, son oeuvre est +assurément de celles où la réalité se trouve le plus profondément +transformée par le tempérament de l'artiste. Son observation est souvent +vision; son réalisme, poésie sensuelle et sombre. Notez que ce sont là +des constatations et non point des reproches. Si M. Zola ne fait pas +toujours ce qu'il croit faire, je m'en réjouis, car ce qu'il fait est +magnifique et surprenant. Voyez comment, dans son dernier roman, un +drame tout moral et tout intime se tourne peu à peu en un poème +symbolique, grandiose et tout matériel. + +L'histoire, la voici en deux mots. Le peintre Claude Lantier, génie +novateur et incomplet, rencontre sur son chemin une fille charmante, +Christine, qui l'adore et lui est passionnément dévouée. Il l'aime un +temps, puis est repris par la peinture, se détache de sa compagne, la +fait horriblement souffrir sans le savoir, et, après des années +d'efforts douloureux et d'essais avortés, convaincu enfin et désespéré +de son impuissance, se pend devant son grand tableau inachevé.--Le +milieu où se déroule le drame, c'est le monde des artistes (peintres, +sculpteurs, hommes de lettres).--L'époque, c'est la fin du second +empire. + +La date même de l'action nous fait déjà soupçonner que les théories de +Sandoz ne seront pas aussi rigoureusement appliquées ici que se +l'imagine M. Zola. C'est bien loin, le second empire. Et M. Zola s'est +enlevé le droit d'en sortir. Il n'y a pas d'exemple qu'un écrivain se +soit chargé de plus de chaînes et enfermé dans une prison plus étroite +que ce superbe romancier. Balzac, du moins, ne s'est jamais interdit les +sujets immédiatement contemporains et n'a découvert qu'après coup et sur +le tard le plan de _la Comédie humaine_. Mais M. Zola est captif d'une +doctrine, captif d'une époque, captif d'une famille, captif d'un plan. +Il semble que la meilleure condition pour écrire des romans vrais, ce +soit de vivre en pleine réalité actuelle et de laisser les sujets vous +venir d'eux-mêmes: M. Zola vit depuis des années loin de Paris, en +ermite, dans une solitude farouche. Il ne voit plus rien, n'entend plus +rien. Le monde a changé en seize ans: lui ne bouge; il ne lève plus de +dessus son papier à copie sa face congestionnée. Il ne songe même plus à +regarder par-dessus la haie que font autour de lui les Rougon-Macquart. +Il a sa tâche, qu'il accomplira. Il faut qu'il mène jusqu'au bout +«l'histoire naturelle et sociale d'une famille sous le second empire». +Il faut qu'il épuise toutes les classes, toutes les conditions, toutes +les professions. Après les artistes, il «fera» les paysans; après les +paysans, les soldats, et ainsi de suite. Pour documents il n'a (car il +s'agit toujours, ne l'oubliez pas, du second empire) que les souvenirs +et les impressions de sa jeunesse, des impressions nécessairement +incomplètes et effacées ou déformées par le temps. Et ce reclus, cet +homme de cabinet qui s'impose des «matières» à mettre en romans, c'est +lui qui vient nous parler d'observation directe, scientifique, de vérité +intégrale, implacable, et autres rengaines! Je sais bien que, grâce à +Dieu, sa puissante imagination vivifie ses vieilles notes et ses +souvenirs défraîchis et qu'il invente terriblement! Alors, qu'il avoue +donc enfin que ses romans, s'ils sont aussi «vrais» que tant d'autres, +ne le sont guère plus, et que le naturalisme est une bonne plaisanterie; +car ou il n'est rien, ou il est à peu près aussi vieux que le monde. +Mais M. Zola ne l'avouera jamais; il mourra sans l'avouer. + +Pour en revenir à _l'Oeuvre_, si les artistes qu'on nous y montre ont +peut-être les allures et le langage de ceux du second empire, ils +ressemblent assez peu à ceux d'aujourd'hui. Ce sont des animaux +disparus, des types reconstitués. Ils sont, dans leur genre, aussi +éloignés de nous que les artistes chevelus et romantiques de 1830. Ils +ont tous l'air de fous. Ils ont des gestes et des attitudes de maçons et +de terrassiers allumés. Ils ne peuvent dire une phrase sans y mettre un +«nom de D...». Ils vocifèrent, ils «gueulent» tout le temps. Ils ont une +fausse simplicité, une fausse grossièreté, un faux débraillé, une +outrance bête, qui nous sont aujourd'hui insupportables. Ils parlent +peinture ou littérature avec les mêmes cris, les mêmes tapes sur +l'épaule, les mêmes yeux hors de la tête, et presque le même style que +les ouvriers zingueurs discutant de leur métier dans la noce à Coupeau, +ou qu'un garçon de l'abattoir expliquant les finesses de son art devant +le comptoir d'un marchand de vin. «...Bongrand l'arrêtait par un bouton +de son paletot en lui répétant que cette sacrée peinture était un métier +du tonnerre de Dieu.»--«Ça y est, mon vieux, crève-les tous!... Mais tu +vas te faire assommer.»--«Nom de Dieu...! si je ne fiche pas un +chef-d'oeuvre avec toi, il faut que je sois un cochon.»--«Tiens! le père +Ingres, tu sais s'il me tourne sur le coeur, celui-là, avec sa peinture +glaireuse? Eh bien, c'est tout de même un sacré bonhomme, et je le +trouve très crâne, et je lui tire mon chapeau, car il se fichait de +tout, il avait un dessin du tonnerre de Dieu, qu'il a fait avaler de +force aux idiots qui croient aujourd'hui le comprendre. Après ça, +entends-tu? ils ne sont que deux, Delacroix et Courbet. Le reste, c'est +de la fripouille.» Je ramasse ces perles sans les choisir. Le ton de la +conversation est, dans _l'Oeuvre_, sensiblement le même que dans +_l'Assommoir_. Et tous ces sauvages qui parlent de conquérir, d'avaler +Paris ont, avec leurs façons de rouliers, des trésors inouïs de candeur. +D'où sortent-ils? Où M. Zola les a-t-il rencontrés? Je le préviens que +ce n'est plus cela du tout, les peintres d'à présent. Son roman est d'un +homme qui n'a pas mis les pieds dans un atelier depuis quinze ans. +C'était ainsi autrefois? À la bonne heure. M. Zola ressuscite les hommes +des anciens temps. Il fait presque des «romans historiques»--tout comme +Walter Scott, ô honte! + +Ainsi l'observation directe et récente des milieux fait évidemment +défaut dans _l'Oeuvre_. Vous pensez bien que vous n'y trouverez pas +davantage l'observation des mouvements de l'âme, l'odieuse psychologie. +Pourtant la souffrance d'un artiste inégal à son rêve, la souffrance +d'une femme intelligente et tendre qui sent que son compagnon lui +devient étranger, que quelque chose le lui prend, ce divorce lent de +deux êtres qui s'aimaient et qui n'ont rien, du reste, à se reprocher +l'un à l'autre..., ce sont là des douleurs d'une espèce rare et +délicate, des nuances de sentiments dont la notation eût été des plus +intéressantes. Songez un peu à ce que fût devenu un sujet pareil entre +les mains de M. Paul Bourget, et vous verrez ce que je veux dire. Tout +au moins l'auteur eût-il pu marquer avec plus de finesse les progrès du +détachement de Claude et du martyre de Christine. Cette lutte de +l'artiste et de la femme, Edmond et Jules de Goncourt nous l'ont +racontée, avec un dénouement inverse: chez eux, c'est la femme qui tue +son compagnon; mais voyez, dans _Manette_ et dans _Charles Demailly_, +combien les étapes sont nombreuses et comment est graduée l'histoire du +supplice de Charles et de l'abrutissement de Coriolis. Rien de tel dans +_l'Oeuvre_. Claude aime Christine, puis est ressaisi tout entier par son +art: c'est aussi simple que cela. Trois ou quatre signes sensibles de ce +détachement: le jour de leur mariage (il y a des années qu'ils sont +ensemble), il ne songe pas à la traiter en mariée; il se laisse +entraîner chez Irma Bécot; il fait poser Christine pour son grand +tableau et oublie de l'embrasser après la pose. Voilà toutes les étapes. +Le drame est aussi simple que s'il se passait dans un ménage d'ouvriers +et si la cause du mal était le jeu ou la boisson. Christine et Claude +sont bien des «bonshommes physiologiques» et ne sont que cela. Ici +encore je n'ose pas dire que c'est dommage, et je ne fais que constater. + +Car voici éclater le génie particulier de M. Émile Zola, le don de la +vision concrète et démesurée, le don de l'outrance expressive et +l'abominable tristesse en face des choses. Tout se matérialise et +s'exagère. Claude Lantier n'est pas seulement un artiste incomplet: +c'est un malade, et qui a tout l'air d'un imbécile. Son impuissance est +surtout physique. «Il s'énervait, ne voyait plus, n'exécutait plus, en +arrivait à une véritable paralysie de la volonté. Étaient-ce donc ses +yeux, étaient-ce ses mains qui cessaient de lui appartenir, dans le +progrès des lésions anciennes qui l'avait inquiété déjà?» Au reste, +presque tous les artistes et les littérateurs ont, dans ce livre, des +attitudes tordues ou écrasées d'athlètes, de cariatides, de damnés de +Michel-Ange. L'effort de la production devient une espèce de lutte à +main plate, le combat de Jacob avec l'Ange dans une foire de banlieue. +C'est un «caleçon» que l'Idéal propose à ces hercules et qu'ils +ramassent en faisant des effets de muscles.--Claude Lantier n'est pas +seulement un artiste contesté et poursuivi par la malchance: c'est un +martyr. Manet, Monet et Pissarro sont des heureux et des vainqueurs à +côté de lui. Il n'a pas même un jour de consolation, d'espoir, de +demi-réussite. M. Zola l'écrase sous une impuissance absolue et sous un +malheur absolu.--Et Claude Lantier n'est pas seulement un artiste +amoureux de son art: c'est un possédé de la peinture, un fou, un +démoniaque en qui la passion unique a étouffé tout sentiment humain. Il +torture sa femme. Ce peintre qui, le pinceau à la main, est hanté de +l'image de la chair, renonce à celle de Christine, ce qui est assez peu +croyable. Il est mauvais mari. Il est mauvais père. Il a des brutalités +atroces. «Ah! ma chère, dit-il à Christine, tu n'es plus comme là-bas, +quai de Bourbon. Ah! mais, plus du tout!... C'est drôle, tu as eu la +poitrine mûre de bonne heure... Non, décidément, je ne puis rien faire +avec ça... Ah! vois-tu, quand on veut poser, il ne faut pas avoir +d'enfants.»--Son enfant mort, il n'a rien de plus pressé que de faire le +portrait du pauvre petit hydrocéphale, ce qui est bien, et de le +présenter au Salon, ce qui est mieux. Claude Lantier est à ce point le +Raté, l'Impuissant, le Possédé, le Pas-de-Chance, qu'il en devient +monstrueux et que nous sommes enchantés de voir se pendre enfin cet +Arpin-Prométhée de la peinture impressionniste.--De même, pour que +Christine soit bien complètement la victime de cette victime, pour +quelle ne puisse avoir aucun refuge dans sa souffrance, elle sera +mauvaise mère, elle ne sera qu'amante, et sa douleur essentielle sera +d'être frustrée des embrassements de Claude. + +Voyez-vous maintenant pourquoi M. Zola a fait de son héros un peintre? +C'est sans doute que la peinture l'a toujours intéressé et que les +théories, les vues, les pressentiments des peintres du «plein air» +valaient la peine d'être exprimés dans un roman. Mais c'est surtout que +le métier de son héros permettait à M. Zola de rendre sensible aux yeux +le drame qu'il voulait conter. La cause du commun supplice de Claude et +de Christine pouvait ainsi revêtir une forme concrète. La cruelle +maîtresse du mari et l'ennemie mortelle de l'épouse, c'est une femme, +c'est cette femme nue que Claude s'obstine à dresser au milieu de sa +toile, en plein paysage parisien. Double duel à mort entre le peintre et +cette image qui résiste, qui ne veut pas se laisser peindre comme il la +voit, et qui pourtant l'attire et le retient invinciblement, et, d'autre +part, entre cette femme peinte et la femme de chair. C'est vraiment une +tragédie à trois personnages, celui qui s'étale sur la toile vivant +d'une vie aussi réelle que les deux autres. À un moment, Claude enfonce +un couteau dans la gorge de l'image peinte, comme on ferait à une femme +méchante. C'est avec sa seule nudité que Christine lutte contre +l'ennemie nue. Elle combat cette femelle en femelle. Vous vous rappelez +la dernière scène de ce drame charnel. Claude, cette nuit-là, a passé +une heure à regarder l'eau du haut du pont des Saints-Pères; il est +enfin rentré; mais, à peine couché, il s'est échappé du lit. Christine +le trouve dans l'atelier, au haut de son échelle, une bougie au poing +s'acharnant comme un aliéné sur son grand tableau. Et, sous sa main +fiévreuse, le ventre de la femme devient un astre, éclatant de jaune et +de rouge purs, splendide et hors de la vie... Elle semble faite de +métaux, de gemmes et de marbres... comme l'idole d'une religion +inconnue. «Oh! viens! viens!» dit Christine. Et lui: «Non, je veux +peindre, j'appartiens à l'art, au dieu farouche: qu'il fasse de moi ce +qu'il voudra!--Mais je suis vivante, moi! et elles sont mortes, les +femmes que tu aimes.» Et Christine s'enlace à lui, s'écrase contre lui, +l'emporte comme une proie... Elle le force à blasphémer. «Dis que la +peinture est imbécile.--La peinture est imbécile.» Mais bientôt, quand +Christine est endormie, une voix appelle Claude. C'est elle, la femme +mystérieuse et terrible, la sirène au ventre de joyaux. Elle l'appelle +trois fois; «Oui, oui, j'y vais.» Et Christine, à l'aube le trouve pendu +devant l'idole, devant l'ennemie, comme un amant désespéré qui s'est tué +aux pieds de sa maîtresse. + +Les dernières pages sont lugubres: l'enterrement de Claude, un jour de +pluie, dans le misérable cimetière neuf, pelé, lépreux, avec des +terrains vagues et, au-dessus, la ligne du chemin de fer. Tandis qu'on +enterre Claude, on brûle, dans un coin, un tas de vieilles bières +pourries. Et la lamentation de Sandoz s'élève; car l'artiste triomphant +est aussi triste que l'artiste vaincu; il doute de son oeuvre, il doute +de tout, et le livre finit par un chant de désespoir. Ce roman de +l'artiste est aussi funèbre que le roman de la courtisane, de l'ouvrier +ou du mineur. + +C'est donc toujours la même chose, et je ne m'en plains pas. Vous +trouverez là des figures de second plan pétries d'un pouce puissant: +Chêne, Mahoudeau, Jory, Bongrand. Vous trouverez les deux personnages +qui sont dans presque tous les romans de M. Zola: une créature en qui +éclate et s'épanouit la bestialité humaine, une «mouquette»: Mathilde, +l'herboriste; et une créature qui représente la souffrance imméritée: le +petit Jacques. Vous trouverez même des pages apaisées et presque +gracieuses: Christine recueillie, par une nuit d'orage, dans l'atelier +de Claude, ou l'idylle parisienne et bourgeoise du ménage de Sandoz. +Vous trouverez aussi deux ou trois scènes qui ne sont peut-être que +mélancoliques: celle où Dubuche, l'homme qui a fait un riche mariage, +passe sa journée, dans le morne château où il est méprisé des valets, à +envelopper de couvertures et à suspendre à un petit trapèze ses deux +petits enfants rachitiques, et le dîner où le brave Sandoz a le +sentiment amer de la dispersion et de la mort des amitiés de jeunesse... + +Mais plutôt vous trouverez, presque à chaque page, une tristesse +affreuse, une violence de vision hyperbolique qui accable et fait mal. +Nul n'a jamais vu plus tragiquement tout l'extérieur du drame humain. Il +y a du Michel-Ange dans M. Zola. Ses figures font penser à la fresque du +_Jugement dernier_. J'attends avec impatience son prochain cauchemar. +S'il ne sort de Médan, il finira par des livres d'un naturalisme +apocalyptique, qui pourront, d'ailleurs, être fort beaux. + + +LE RÊVE. + +Ce que je vais vous raconter est tiré des _Rougon-Macquart_, histoire +naturelle et sociale d'une famille sous le second empire. + +«Il y avait une fois une petite fille qui était très belle et très +bonne et qui à cause de cela s'appelait Angélique. + +Angélique n'avait pas de parents. Une nuit qu'il tombait de la neige, +elle avait été recueillie par un monsieur et une dame qui s'appelaient +Hubert et Hubertine. + +Hubert et Hubertine étaient chasubliers, c'est-à-dire qu'ils faisaient +des chasubles pour les messieurs prêtres, et aussi des chapes, des +étoles et des bannières. + +Hubert et Hubertine n'avaient pas d'enfants, et ils ne pouvaient pas +s'en consoler, et c'est pour cela qu'ils avaient adopté la petite +Angélique. + +Hubert et Hubertine habitaient une maison très vieille, tout contre la +cathédrale. + +Angélique voyait donc la cathédrale de sa fenêtre et cela l'amusait +beaucoup. Et elle aimait surtout un vitrail qui représentait saint +Georges. + +«Il y avait aussi près de la maison un grand champ, qui s'appelait le +Clos-Marie, traversé par une petite rivière, qui s'appelait la +Chevrotte. + +«Et Angélique aimait beaucoup à se promener au bord de la Chevrotte. + +«Angélique lisait souvent la _Vie des saints_, et les miracles la +ravissaient, mais ne l'étonnaient point. + +«Elle était persuadée qu'elle épouserait un jour un prince. + +«Un jour, en faisant sécher du linge au bord de la Chevrotte, elle +rencontra un peintre-verrier qui était beau, beau, beau. + +«Elle comprit qu'il l'aimait, et elle se mit à l'aimer, car il +ressemblait au saint Georges du vitrail. + +«Or, ça n'était pas un peintre-verrier, mais le fils de monseigneur +l'évêque. + +«Parce que monseigneur, avant d'être évêque, avait été marié et avait eu +un fils. + +«Or, ce beau jeune homme s'appelait Félicien XIV, et il était prince, et +il était riche, riche, riche. Il avait peut-être bien cinquante +millions. + +«Et, comme Angélique l'aimait, elle trouvait tout naturel de l'épouser, +quoiqu'elle ne fût qu'une petite fille très pauvre et sans parents. + +«Et Félicien aussi aurait bien voulu être le mari d'Angélique; mais +monseigneur l'évêque lui dit qu'il ne le lui permettrait jamais. + +«Un jour Angélique alla à la cathédrale, et elle se cacha dans un petit +coin pour attendre monseigneur, et quand elle le vit, elle se jeta à ses +pieds et pleura beaucoup, et elle le supplia de permettre ce mariage. + +«Mais monseigneur, qui était très sévère et qui avait un grand nez, +répondit: «Jamais!» + +«Et Angélique fut très malheureuse. + +«Alors Hubert et Hubertine lui dirent que Félicien ne l'aimait plus, et +qu'il allait épouser une belle demoiselle des environs. + +«Et ils dirent à Félicien qu'Angélique l'avait oublié, et ils le +prièrent de ne plus venir la voir. + +«Et Angélique fut malade, très malade. + +«Si malade qu'on crut qu'elle allait mourir, et que monseigneur eut +pitié d'elle et vint lui-même lui donner l'extrême-onction. + +«Et monseigneur promit que, si elle guérissait, il lui donnerait son +fils. + +«Angélique guérit, et elle épousa le prince Félicien XIV. + +«Mais le jour même de ses noces, comme elle sortait de la messe, elle +mourut, sans s'en apercevoir, en embrassant son mari.» + +Ceci est un conte bleu, tout ce qu'il y a de plus bleu. Et certes M. +Zola, ayant conté tant de contes noirs, avait bien le droit d'écrire un +conte bleu. Seulement il fallait l'écrire comme un conte bleu. + +Oserai-je dire que ce n'est pas précisément ce qu'a fait M. Émile Zola? +Au reste, le pouvait-il faire? Et méritait-il de le pouvoir? Eût-il été +d'un bon exemple que Dieu permît à l'auteur de _Pot-Bouille_ et de +_Nana_ de raconter innocemment une histoire innocente? Des journaux +avaient pris soin de nous avertir que cette fois M. Zola serait chaste. +Mais ne l'est pas qui veut. Lisez le _Rêve_, et vous verrez que ce conte +ingénu sue l'impureté (parfaitement!) et que cette histoire irréelle est +écrite dans le même style opaque et puissamment matériel et avec, les +mêmes procédés de composition et de développement que la _Terre_ ou +_l'Assommoir_. L'effet est ahurissant. + +D'abord, par un scrupule admirable, l'auteur a tenu à bien marquer que +ce conte bleu est un épisode de l'histoire des Rougon-Macquart. Il s'est +cru obligé de rattacher sa petite vierge à cette horrible famille par +quelque lien de parenté. Or, devinez, je vous prie, quelle mère il est +allé lui choisir? L'immonde Sidonie de la _Curée_, l'entremetteuse du +mariage de Renée et d'Aristide Saccard. Le doux Hubert va à Paris, à la +recherche des parents d'Angélique. Il découvre Sidonie dans un petit +entresol du faubourg Poissonnière, «où, sous prétexte de vendre des +dentelles, elle vendait de tout». Il entrevoit «une femme maigre, +blafarde, sans âge et sans sexe, vêtue d'une robe noire élimée, tachée +de toutes sortes de trafics louches». Je sais que ce n'est rien, que +cela ne tient que trois pages, et qu'on peut les retrancher du livre +sans qu'il y paraisse; mais, enfin, évoquer cette Macette dans un conte +bleu et qu'on déclare avoir voulu faire tout bleu, n'est-ce pas une +singulière aberration d'esprit? Ou, si c'est que M. Zola ne veut pas +avoir dressé pour rien l'arbre généalogique de ses Rougon-Macquart, +n'est-ce pas un enfantillage un peu saugrenu? + +Par suite, ce conte bleu est, au fond, une histoire physiologique! +L'auteur ne veut pas nous laisser oublier que, si Angélique est sage, +c'est parce qu'elle brode des chasubles et qu'elle vit à l'ombre d'une +vieille cathédrale, mais que, dans d'autres conditions, elle eût pu +aussi bien être Nana. C'est dans le cloaque Rougon que ce lis plonge ses +racines et le mysticisme d'Angélique n'est qu'une forme accidentelle de +la névrose Macquart. Il était sans doute très important de nous le +rappeler!... Par les nuits chaudes, Angélique, ne sachant ce qu'elle a, +saute pieds nus sur le carreau de sa chambre. Ce qui la tourmente, ce +sont «les désirs insconcients... (page 93), la fièvre anxieuse de sa +puberté». Elle «devine Félicien ignorant de tout, comme elle, avec _la +passion gourmande de mordre à la vie_». Elle «ôte ses bas, devant +Félicien, d'une main vive» (page 124). Et elle s'enfuit, «dans sa peur +de l'amant.» (Partout ailleurs M. Zola eût dit: «la peur du mâle»; c'est +tout ce qu'il y a de changé ici.) Et encore (page 164): «Elle se +donnait, dans un don de toute sa personne. («Se donner dans un don», +goûtez-vous beaucoup ce pléonasme?) C'était une flamme héréditaire +rallumée en elle. Ses mains tâtonnantes étreignaient le vide, sa tête +trop lourde pliait sur sa nuque délicate. S'il avait tendu les bras, +elle y serait tombée, ignorant tout, cédant à la poussée de ses veines, +n'ayant que le besoin de se fondre en lui». Ou bien (243): «Un flot de +sang montait, l'étourdissait... elle se retrouvait avec son orgueil et +sa passion, _toute à l'inconnu violent de son origine_». Ou bien (page +261): «Elle triomphait, _dans une flambée de tous les feux héréditaires_ +que l'on croyait morts.» Eh oui, c'est un ange, mais un ange de beaucoup +de tempérament! Quel drôle de conte bleu! + +Ce n'est pas tout. Hubert et Hubertine, vous vous le rappelez, se +lamentent de n'avoir pas d'enfant, et, toutes les vingt ou trente pages, +l'auteur nous fait entendre délicatement que ça n'est vraiment pas leur +faute... «C'était le mois où ils avaient perdu leur enfant; et chaque +année, à cette date, ramenait chez eux les mêmes désirs... lui tremblant +à ses pieds... elle se donnant toute... Et ce redoublement d'amour +sortait du silence de leur chambre, se dégageait de leur personne» (page +143). Ou bien (page 167): «Et Hubertine était très belle encore, vêtue +d'un simple peignoir, avec ses cheveux noués à la hâte; _et elle +semblait très lasse_, heureuse et désespérée...» Étrange idée d'avoir +entr'ouvert cette alcôve de quadragénaires au fond de cette idylle +enfantine! + +Et, pendant ce temps-là, monseigneur l'évêque de Beaumont, qui a quelque +soixante ans, tourmenté dans sa chair par le souvenir de la femme qu'il +a adorée, passe les nuits à se tordre sur son prie-Dieu avec «un râle +affreux... dont la violence, étouffée par les tentures, effraye +l'évêché.» Et, quand Angélique se jette à genoux devant lui, il est très +frappé de la grâce de sa nuque, et de son odeur. «... Ah! cette odeur de +jeunesse qui s'exhalait de sa nuque ployée devant lui! Là, il retrouvait +les petits cheveux blonds si follement baisés autrefois. Celle dont le +souvenir le torturait après vingt ans de pénitence avait cette jeunesse +odorante... (page 227).» Et plus loin (page 278): «Sans qu'il se +l'avouât, elle l'avait touché dans la cathédrale, la petite brodeuse... +avec sa nuque fraîche, sentant bon la jeunesse»... Ah! ce n'est pas pour +rien que cet évêque a un grand nez,--pieusement mentionné chaque fois +que l'aristocratique prélat apparaît dans cette histoire. + +Vous ne vous méprenez point sur ma pensée, n'est-ce pas? Tous les +passages que j'ai cités sont fort convenables, et il faut reconnaître +que M. Zola s'est appliqué à écrire chastement. Il n'en est pas moins +vrai que, malgré ses efforts, la préoccupation de la chair est +peut-être, à qui sait lire, aussi sensible dans le _Rêve_ que dans ses +autres romans. La caque sent toujours le hareng. À moins que ce ne soit +moi qui, hanté par le souvenir de cette immense priapée des +_Rougon-Macquart_, respire, dans le _Rêve_, des parfums qui n'y sont +pas... Mais ils y sont, j'en ai peur, Sentez vous-même. + +Ce conte bleu physiologique est par surcroît un conte bleu naturaliste. +Il fallait des «documents», il y en a,--par grands tas. Outre un +sommaire presque complet de la _Légende dorée_, que M. Zola a lue tout +exprès, il a versé, pêle-mêle, tout au travers du récit des irréelles +amours de Félicien et d'Angélique, un _Manuel du chasublier_. Il y a des +énumérations d'outils qui témoignent à la fois d'une érudition et d'un +scrupule (pages 54 et 55)!... Et que dites-vous de ce petit morceau: +«Hubert avait posé les deux ensubles sur la chanlatte et sur le tréteau, +bien en face, de façon à placer de droit fil la soie cramoisie de la +chape, qu'Hubertine venait de coudre aux coutisses. Et il introduisait +les lattes dans les mortaises des ensubles, etc., etc.» Mais il y a +peut-être mieux encore. Lorsque Hubert veut adopter Angélique qui est +une enfant trouvée, il va consulter le juge de paix. «M. Grandsire lui +suggéra l'expédient de la tutelle officieuse: tout individu, âgé de plus +de cinquante ans, peut s'attacher un mineur de moins de quinze ans, +etc.. Il fut convenu qu'ils conféreraient ensuite l'adoption à leur +pupille par voie testamentaire, etc... M. Grandsire se mit en rapport +avec le directeur de l'assistance publique, etc.. Il y eut enquête, +etc...» Dans un conte bleu! Dans une histoire à peu près aussi réelle +que celle de _Peau-d'Âne_ ou de _Cendrillon_! N'est-ce pas à hurler? + +Enfin ce conte, qui, tout en étant bleu, reste physiologique et +documentaire, est aussi romantique et épique. Il est romantique par le +style, par l'enflure générale. Joignez ceci qu'Angélique vit de la vie +de l'antique cathédrale, un peu comme Quasimodo dans _Notre-Dame de +Paris_. Cette pénétration de l'âme de la jeune fille par la paix, la +beauté, la majesté de ces vieilles pierres qui bornent son horizon est +d'ailleurs fort bien exprimée. Il y a, là-dessus, toute une série de +«morceaux» d'une poésie ou, mieux, d'une rhétorique abondante et +robuste. Et le récit est épique, si l'on peut dire (comme tout ce qui +sort de la plume de M. Zola) par la lenteur puissante, par l'énormité et +la simplicité de la plupart des personnages,--enfin par le retour +régulier de sortes de refrains, de _leit motiv_: descriptions de la +cathédrale et du Clos-Marie à toutes les heures du jour et dans les +principales circonstances de la vie d'Angélique; énumérations des +vierges du portail de Sainte-Agnès, et discours qu'elles tiennent à la +jeune fille, selon les cas; énumérations des ancêtres de Félicien de +Hautecoeur et de ses aïeules, les _mortes heureuses_; énumérations +d'outils de chasublier; douleur secrète d'Hubert et d'Hubertine; +longueur du cou d'Angélique; nez de monseigneur, etc. + +À signaler l'emploi de plus en plus fréquent des deux adverbes +_justement_ et _même_ commençant les phrases, et l'abus de certaines +constructions que je définirais si cela en valait la peine. Une +expression nouvelle qui revient une centaine de fois: _à son entour_, +pour _autour d'elle_ ou _de lui_. Je m'explique mal la tendresse de M. +Zola pour cet inutile provincialisme. + +Vous pensez bien que je ne reproche point à M. Zola ses procédés de +composition et d'écriture. Ce sont les mêmes qui contribuent à la beauté +de ses meilleurs ouvrages. Mais d'abord ils s'étalent davantage d'un +roman à l'autre; et, plus visibles, deviennent plus fatigants. Et +surtout ils convenaient aussi mal que possible à un sujet comme celui du +_Rêve_. Toute la grâce de la naïve historiette disparaît. On n'a jamais +vu fantaisie massive à ce point. C'est un conte bleu bâti en gros +moellons. Il est vrai qu'il redevient intéressant par l'énormité de +cette disconvenance du fond et de la forme. Sans cela, il serait +mortellement ennuyeux. + +La conclusion, c'est que j'aime mieux tout, même la _Terre_. Au moins la +_Terre_, c'était franc et c'était harmonieux... Il faut que M. Zola en +prenne son parti: il ne peut pas être à la fois Zola et autre chose que +Zola... Il lui restera toujours d'avoir écrit la _Conquête de Plassans_, +l'_Assommoir_ et _Germinal_, d'avoir puissamment exprimé les instincts, +les misères, les ordures et la vie extérieure de la basse humanité. +Qu'il nous abandonne les petits contes, les doux enfantillages, les +petites bergères, les petites saintes, les princes charmants, les jolis +riens du rêve... Qu'il n'y touche pas avec ses gros doigts. Une petite +fille de dix ans eût beaucoup mieux raconté que lui (qui a pourtant du +génie) l'histoire d'Angélique. Nous excluons M. Zola du Clos-Marie--et +du mois de Marie. Ce monsieur qui a écrit de si vilaines choses, ma +chère! fait peur aux vierges innocentes du portail de Sainte-Agnès... +Qu'il laisse les vierges tranquilles! Nous le renvoyons aux Trouilles, +dans l'intérêt de son talent et peut-être, je suis affreusement sincère, +pour notre plaisir. + + + + +PAUL BOURGET + +ÉTUDES ET PORTRAITS. + + +M. Paul Bourget vient de publier deux volumes d'_Études et portraits_, +avec ces sous-titres: _Portraits d'écrivains_, _Notes d'esthétique_, +_Études anglaises_, _Fantaisies_. + +Sur Bourget critique, il me faudrait un trop grand effort pour ajouter +quelque chose à ce que j'ai dit ici même.[12] Mais j'ai relu avec un +plaisir profond les notes sur l'île de Wight, sur l'Irlande et l'Écosse, +sur les lacs anglais, sur Oxford et sur Londres, C'est à la fois +substantiel et charmant; M. Paul Bourget fait comprendre et il fait +sentir. Il a l'esprit d'un philosophe et d'un rêveur. Tout détail +extérieur lui est un signe d'une kyrielle de choses cachées. Il va aux +idées générales avec aisance et allégresse, ainsi que la chèvre au +cytise. Mais comme, dans ce mouvement d'habitude qui le fait remonter +continuellement d'un groupe de faits à un autre groupe, il arrive en un +rien de temps au fin fond des choses et à des questions comme celle-ci: +«L'univers existe-t-il en dehors de nous?» ou bien: «Pourquoi cet +univers et non pas un autre?», il s'ensuit que sa philosophie aboutit +volontiers au songe. Cela est peut-être inévitable. Quand on a bien +raisonné sur les accidents, qu'on a essayé de les rattacher à leurs +causes et de parcourir toute la série des phénomènes en les faisant +rentrer les uns dans les autres, il se trouve qu'il y a encore plus de +mystère et d'inconnu dans la conception générale à laquelle on arrive +que dans l'humble sensation de laquelle on était parti; et ainsi la +rêverie est à la fin de la contemplation de ce monde, comme elle était +au commencement. Et c'est pourquoi les philosophes sont si souvent les +vrais poètes. + + [Note 12: Cf. _Les Contemporains_, III.] + +Résumer les impressions de M. Paul Bourget, ce serait trop long. Les +vérifier, cela m'est tout à fait impossible. Je ne sais pas l'anglais, +et je ne suis jamais allé en Angleterre. Je n'ai que des impressions sur +des impressions. Je les dirai néanmoins. Il me semble que je puis ici +parler de moi-même sans manquer à la modestie, puisque mon cas est +évidemment celui du plus grand nombre de mes chers concitoyens. + +Mais au fait, d'ignorer complètement la langue de Shakespeare et de +n'avoir jamais passé le détroit, est-ce bien une raison pour ne point +connaître l'Angleterre? J'ai lu--dans des traductions--un peu de leur +littérature de tous les temps, de Chaucer à George Elliot. J'ai connu +quelques Anglais; j'en ai vu en voyage, où ils se conduisent en «hommes +libres» qui usent de tous leurs droits et où leurs façons manquent un +peu de grâce et de moelleux. J'ai lu les _Notes sur l'Angleterre_ de M. +Taine, les livres de M. Philippe Daryl, enfin les _Études anglaises_ de +M. Paul Bourget. Je sais donc quelles images de l'Angleterre se sont +imprimées dans des intelligences plus puissantes que la mienne, mais, +après tout, de même race et de même culture. Que m'apprendrait de plus, +je vous prie, un voyage ou même un séjour à Londres ou au bord des lacs +d'Écosse! Ce qui pourrait m'arriver de mieux, ce serait justement de +voir ce pays comme M. Daryl, M. Bourget et M. Taine. Je n'ai donc nul +besoin d'y aller. Croyez que je vous parle très sérieusement. + +La voici en quelques lignes, mon Angleterre. + +Axiome essentiel, tout gonflé d'innombrables conséquences:--Tout ce qui +se fait en Angleterre est, d'une façon générale, exactement le +_contraire_ de ce qui se fait en France. Notez que cela creuse un plus +vaste abîme entre les Anglais et nous qu'entre nous et, par exemple, la +Chine; car la Chine, c'est seulement _autre chose_. + +Principaux signes caractéristiques: race sanguine, rosbif, gin, thé, +orgueil insulaire, sport, canotage, _lawn-tennis_, la plus puissante +aristocratie du monde, _keepseakes_, _home_, parlementarisme, loyalisme, +politique féroce, respect du passé, esthètes, sentiment religieux, +bible, armée du salut, dimanche anglais, hypocrisie anglaise, etc.; + +Pays des antithèses. Antithèses étranges et profondes, plus profondes +qu'ailleurs, ou plus sensibles, ou plus souvent rencontrées: + +Entre le soleil et la pluie ou le brouillard, entre les paysages de +gares, de docks, d'usines et de mines et les paysages de bois, de lacs +et de pâturages; + +Entre le passé et le présent, qui partout se côtoient, dans les +institutions, dans les moeurs, dans les édifices; + +Entre la richesse formidable et l'épouvantable misère; + +Entre le sentiment inné du respect et l'attachement inné à la liberté +individuelle; + +Entre la beauté des jeunes filles et la laideur des vieilles femmes; + +Entre l'austérité puritaine et la brutalité des tempéraments; + +Entre le don du rêve et le sens pratique, l'âpreté au travail et au +gain; + +Entre les masques et les visages, etc. + +Pays des _bars_, des _cars_, des _outsiders-coachs_ et des +_bow-windows_. (Rien comme chez nous, vous dis-je!) Pays où la rencontre +d'une jeune fille des rues, fait déborder du coeur corrompu d'un +Parisien des effusions comme celle-ci: «Où vas-tu, _girl_ Anglaise de +dix-sept ans?... De passants en passants tu erres, quasi candide, point +effrontée, point brutale, et à celui qui te renvoie moins durement que +les autres, tu demandes de quoi boire une goutte d'eau-de-vie; et tout à +l'heure, je pourrai te voir debout auprès du comptoir d'un bar, au +milieu d'autres filles, jeunes et douces comme toi, parmi des hommes en +haillons, et ton visage d'ange exprimera un plaisir naïf tandis que tu +videras un large verre de brandy. Puis, tu reprendras ta marche sur le +trottoir de plus en plus vide. Où t'en vas-tu, petite _girl_?» + +Vous voyez bien que je connais l'âme de l'Angleterre! Et quant à ses +paysages, après avoir lu les descriptions de M. Paul Bourget, je les +connais aussi. Je les vois très nettement. Et je les vois plus beaux +qu'ils ne sont,--si beaux que je ne les visiterai jamais: j'aurais trop +peur d'un mécompte. + +Il y a un passage du saint auteur de l'_Imitation_ que je cite souvent, +parce qu'il me console de mon ignorance de sédentaire, parce qu'il +m'empêche d'être dévoré de la plus noire envie quand je pense à ceux qui +ont le courage de voyager et de changer d'horizon, comme l'auteur de +_Cruelle Énigme_. Car il est inouï, ce Bourget. Jamais à Paris! Tout le +temps à Oxford ou à Florence, quand il n'est pas à Grenade ou à +Sélinonte! Il est le psychologue errant. Le vrai Touranien, c'est lui, +et non pas Jean Richepin! + +Voici donc ce passage de l'_Imitation_. Il est dans cet admirable +chapitre XX du livre Ier, qui contient toute sagesse: «Que pouvez-vous +voir ailleurs que vous ne voyiez où vous êtes? Voilà le ciel, la terre, +les éléments. Or c'est d'eux que tout est fait. Où que vous alliez, que +verrez-vous qui soit stable sous le soleil? Vous croyez peut-être vous +rassasier; mais vous n'y parviendrez jamais. Quand vous verriez toutes +choses à la fois, que serait-ce qu'une vision vaine?» + +Quel baume et quel calmant que ces saintes paroles! Comme elles font +sentir l'inutilité des chemins de fer et des steamers! Il ne m'est +arrivé qu'une fois de me déplacer notablement pour aller voir un paysage +original: celui de Boghari en Algérie, si vous voulez le savoir. J'en +avais lu la description dans Eugène Fromentin. J'ai voulu vérifier. +Douze heures de diligence en partant de Blidah! Je sais bien qu'on voit +quelquefois des singes en traversant le défilé de la Chiffa; mais +l'auteur de l'_Imitation_ me ferait remarquer qu'ils sont parfaitement +semblables à ceux du Jardin des Plantes. On arrive à la nuit. On couche +dans une auberge fort incommode, au pied de la colline fauve et nue, aux +luisants de faïence, où se tasse la petite ville arabe. J'éprouvai si +douloureusement cette nuit-là l'angoisse absurde, mystérieuse, d'être si +loin de «chez moi», sous un ciel qui ne me connaissait pas, parmi des +gens qui ne parlaient pas ma langue et qui n'avaient pas le cerveau fait +comme le mien, que je sortis par la fenêtre pour attendre la diligence +qui repartait à trois heures du matin. Je n'avais rien vu du tout, et +j'éprouvais un désir fou de m'en aller. Mais la diligence n'était pas +encore là... Je sentais autour de moi la solitude démesurée. J'entendais +dans le lointain des aboiements épouvantables, et je vis dévaler du haut +de la colline fauve, à grandes enjambées, des formes blanches... J'eus +peur, pourquoi ne le dirais-je pas? et je rentrai par la fenêtre. Le +lendemain et le surlendemain, je vis Boghari, les Ouled-Naïls, Bougzoul, +le désert; je fis un très mauvais déjeuner sous la tente, chez le caïd +des Ouled-Anteurs, je crois, près d'une colline couleur de cuir +fraîchement tanné, tachée de lentisques, et où il y avait des aigles. +Puis, comme c'était un peu trop, pour mon coup d'essai, de huit heures +de cheval, je restai en arrière, je m'égarai complètement dans une +vilaine et interminable forêt de chênes-liège, et, c'est par miracle que +je pus rejoindre mes compagnons. Je me souviens d'un carrefour où +j'hésitai longtemps. J'étais persuadé que je prenais le mauvais chemin. +Je le suivis tout de même, convaincu que, si je prenais l'autre, ce +serait celui-là le mauvais. Et le mauvais chemin, c'était toute la nuit +passée dehors. Notez qu'il pleuvait à torrents dans ce pays où il ne +pleut jamais... Eh bien! je me suis, sans doute, figuré depuis que +j'avais fait le plus adorable voyage, et je le raconte quelquefois en +coupant mon récit décris d'admiration ou de plaisir: mais, quand je +rentre en moi-même et que je tâche d'être sincère, je sens très bien +que, ce coin du Sahara, c'est à travers le livre de Fromentin que je le +revois, non à travers mes propres souvenirs; je sens que ce voyage _n'a +rien ajouté_ à la vision que j'apportais avec moi, et que mes yeux ont, +sans le savoir, conformé la réalité à cette vision. + +Depuis, je ne voyage plus. J'enviais autrefois Pierre Loti, qui mourra +comme moi, mais qui aura, durant sa vie, habité toute une planète, +tandis que je n'aurai été l'habitant que d'une ville, ou tout au plus +d'une province. Je suis revenu de ce sentiment déraisonnable. Qu'importe +que je n'aie point parcouru toute la planète Terre, puisqu'en tout cas, +je n'en puis sortir, ni parcourir toutes les planètes et les étoiles?... +Il y a quelque part un grand verger qui descend vers un ruisseau bordé +de saules et de peupliers. C'est, pour moi, le plus beau paysage du +monde, car je l'aime et il me connaît. Cela me suffit. À quoi bon aller +chercher, bien loin, d'autres paysages, puisque ces paysages, même +imaginés d'après les livres, c'est-à-dire plus beaux qu'ils ne sont, me +font moins de plaisir que celui-là? + +Je confesse qu'au fond, ce que j'oppose là aux belles curiosités +sentimentales et intellectuelles de M. Paul Bourget, ce n'est qu'un +instinct, un instinct très humble et très «peuple». Mais c'est dans ces +instincts-là que gisent les grandes énergies humaines. S'il faut tout +dire, cet attachement étroit et aveugle à la terre natale, cette +incuriosité de paysan, me font considérer avec un peu d'étonnement +l'extraordinaire prédilection de M. Paul Bourget pour les Anglais. +Décidément, il les aime trop. Oh! je m'explique très bien cette +tendresse. M. Paul Bourget est pris à la fois par ce qu'il y a de plus +noble en lui--et, si j'ose dire, d'un peu frivole. Il les aime comme le +peuple le plus _sérieux_ d'allures, le plus préoccupé de morale,--et +aussi comme celui qui a le plus complètement réalisé son rêve de la vie +élégante et riche. Mais, j'ai beau faire, quand j'y réfléchis, trop de +choses me déplaisent chez eux. Je vois que c'est le peuple le plus +rapace et le plus égoïste du monde; celui où le partage des biens est le +plus effroyablement inégal, et dont l'état social est le plus éloigné de +l'esprit de l'Évangile, de cet Évangile qu'il professe si haut; celui +chez qui l'abîme est le plus profond entre la foi et les actes; le +peuple protestant par excellence, c'est-à-dire le plus entêté de ce +mensonge de mettre de la raison dans les choses qui n'en comportent +pas... Nous sommes, certes, un peuple bien malade; mais, tout compte +fait, nous avons infiniment moins d'hypocrisie dans notre catholicisme +ou dans notre incroyance, dans nos moeurs, dans nos institutions, même +dans notre cabotinage ou dans nos folies révolutionnaires. Surtout nous +n'avons pas cette dureté et cet affreux orgueil. Le Français qui met le +pied dans Londres sent peser sur lui le mépris de tout ce peuple. Ce +mépris, tous leurs journaux le suent... Comment donc aimer qui nous +traite ainsi? Tant d'estime et d'admiration en échange de tant de +dédain, c'est vraiment trop d'humilité ou trop de détachement. Ce n'est +pas le moment, quand presque tous les peuples se resserrent sur +eux-mêmes et nous observent d'un oeil haineux, ce n'est pas le moment de +nous piquer de leur rendre justice, ni de nous épancher sur eux en +considérations sympathiques. Je ne suis cosmopolite ni par ma vie ni par +mon esprit ou mon coeur. Pourquoi le serais-je? Pour la vanité de +comprendre le plus de choses possible? Passons-nous de cette vanité-là. +Soyons inintelligents, et n'aimons que qui ne nous hait point, du moins +pour un temps. Nous aimerons tous les peuples dans un monde meilleur. + + + + +JEAN LAHOR (HENRI CAZALIS). + + +Le bouddhisme est la plus vieille des philosophies--et la plus nouvelle. +La conception du monde et de la vie que se sont formée, il y a trois ou +quatre mille ans, les solitaires des bords du Gange, voilà que beaucoup +d'entre nous y sont revenus et qu'elle convient parfaitement à l'état de +nos âmes. Car, voyez-vous, c'est encore ce que l'humanité a trouvé de +mieux. Rien n'en est démontrable, mais chacune de nos dispositions +d'esprit y trouve son compte. Cette idée que nous sommes des parcelles +de Dieu,--qui est le monde,--et qui n'est qu'un rêve,--on en tire tout +ce qu'on veut. Elle produit et justifie à la fois l'inertie voluptueuse, +la charité, le détachement,--même l'héroïsme par la conscience de notre +solidarité profonde avec l'univers, et par la soumission volontaire aux +fins du Dieu insaisissable et immense dont nous sommes la pensée. Tout +cela, je ne sais comment. + +D'autres poètes contemporains ont été bouddhistes à leurs heures, +notamment M. Leconte de Lisle. L'originalité de Jean Lahor, c'est qu'il +est bouddhiste avec une sincérité évidente, aussi naturellement qu'il +respire. Outre les beautés de forme et de détail, son livre[13] a donc +une beauté d'ensemble, qui provient de la continuité d'une même +inspiration. C'est un livre harmonieux, d'une irréprochable unité. On y +voit clairement de quelles façons la philosophie du divin Çakia-Mouni +peut modifier et enrichir les divers sentiments d'un homme de nos jours: +sentiment de la nature, amour de la femme, sentiment moral. + + [Note 13: _L'Illusion_, par Jean Lahor.--Lemerre.] + +Si l'imagination poétique consiste essentiellement à découvrir et à +exprimer les rapports et les correspondances secrètes entre les choses, +on peut dire que le panthéisme est la poésie même, puisqu'il établit +l'universelle parenté des êtres. Et ainsi, toutes les impressions +particulières que nous donnent les objets du monde physique, il les +approfondit et les agrandit aussitôt par l'idée toujours présente que +tout s'enchaîne et se tient dans le rêve ininterrompu de Maïa... Les +frontières deviennent indistinctes entre les différentes formes de la +vie--vie végétale, animale et humaine. Les fleurs sont des femmes, +puisque femmes et fleurs sont l'épanouissement inégalement complet, à la +surface du monde, de la même âme divine. Chaque image qui nous arrive en +éveille d'autres, indéfiniment, suscite même la vision confuse de l'Être +total. La poésie panthéistique met, si je puis dire, dans chacune de nos +sensations, le ressouvenir de l'univers... + +Des exemples? Je vous en donnerais volontiers. Mais quel ennui de +choisir! + + Les soirs d'été, les fleurs ont des langueurs de femmes, + Les fleurs semblent trembler d'amour, comme des âmes; + Palpitantes aussi d'extase et de désir, + Les fleurs ont des regards qui nous font souvenir + De grands yeux féminins attendris par les larmes, + Et les beaux yeux des fleurs ont d'aussi tendres charmes. + Les fleurs rêvent, les fleurs frissonnent sous la nuit; + Et, blanches, comme un sein adorable qui luit + Dans la sombre splendeur d'une robe entr'ouverte, + Les roses, du milieu de l'obscurité verte, + Tandis qu'un rossignol par la lune exalté + Pour elles chante et meurt sous cette nuit d'été, + Les roses au corps pâle, en écartant leurs voiles, + Folles, semblent s'offrir aux baisers des étoiles. + +Voilà des vers sur les fleurs. En voici sur les mondes. C'est Brahma qui +parle: + + Le soleil est ma chair, le soleil est mon coeur, + Le coeur du ciel, mon coeur saignant qui vous fait vivre. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Je suis le dieu sans nom aux visages divers, + Mon âme illimitée est le palais des êtres; + Je suis le grand aïeul qui n'a pas eu d'ancêtres. + Dans mon rêve éternel flottent sans fin les cieux; + Je vois naître en mon sein et mourir tous les dieux. + C'est mon sang qui coula dans la première aurore... + +De même, l'idée de l'univers sera toujours présente au poète bouddhiste +quand il lui arrivera d'aimer une femme. Il aimera magnifiquement: car +la nature entière lui fournira des images pour exprimer son amour. Il +aimera avec sensualité et langueur: car il ne voudra goûter l'amour +qu'aux lieux et aux heures qui le conseillent et l'insinuent, dans les +parfums, dans les musiques, dans la douceur et la mélancolie des soirs +tièdes. Il aimera avec tendresse et reconnaissance: car il n'ignore +point que c'est la rencontre d'une femme qui a embelli pour lui le rêve +des choses. Il aimera avec résignation: car il sait bien que ce n'est en +effet qu'un rêve, et qui passera. Il sait aussi que l'amour est +inséparable de la mort, parce que la mort est inséparable de la vie... + +Et maintenant lisez les _Chants de l'Amour et de la Mort_: + + Je voudrais te parer de fleurs rares, de fleurs + Souffrantes, qui mourraient pâles sur ton corps pâle. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Tu fermes les yeux, en penchant + Ta tête sur mon sein qui tremble: + Oh! les doux abîmes du chant + Où nos deux coeurs roulent ensemble! + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Notre rêve avait fait la beauté de ces choses... + Tout ce qui ce soir-là nous fit ivres et fous + Était créé par nous et n'existait qu'en nous... + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Enlacée au corps d'une femme, + Comme l'amant de Rimini, + Tournoie un instant, ô mon âme, + Dans le tourbillon infini! + +Le bouddhisme, enfin, est le meilleur baume à la pensée souffrante... +Quel bonheur, quand on y songe, que tout ne soit que rêve et vanité! Si +tout n'était pas vanité, c'est alors que nous serions vraiment à +plaindre. Ne pas être beau, ne pas avoir de génie, ne pas être +tout-puissant, ne pas être dieu... rien ne serait plus triste que cette +mesquine et misérable condition si elle devait durer toujours! Il n'y a +que le Tout qui soit parfait et qui n'ait rien au-dessus de lui: il n'y +a donc que le Tout qui puisse avoir plaisir à être éternel. Mais nous, +les accidents, félicitons-nous d'être éphémères et, par suite, de ne pas +être bien sérieusement réels. Ah! le sentiment de la vanité de toutes +choses, quel opium pour l'orgueil, l'ambition, l'amour, la jalousie, +pour toutes les vipères qui grouillent dans notre coeur quand nous n'y +prenons pas garde! Quelle joie de passer et de n'être rien, puisque les +autres êtres ne sont rien et passent!... Oh! comme cela fait accepter la +vie, ce court voyage à travers les apparences! et comme cela fait +accepter la mort! + + ..... Plonge sans peur dans le gouffre béant, + Ainsi que l'épervier plongeant dans la tempête: + Car tout ce rêve une heure a passé dans ta tête: + Tu fus la goutte d'eau qui reflète les cieux, + Et l'univers entier est entré dans tes yeux: + Et bénis donc Allah, qui t'a pendant cette heure + Laissé comme un oiseau traverser sa demeure. + +Et encore: + + Père, engloutis-moi donc, sois donc bien mon tombeau; + Et, si je participe à ta vie éternelle, + Que ce soit sans penser, tel que la goutte d'eau + Que la mer porte et berce inconsciente en elle. + +Mais ce n'est pas tout: car les idées générales ont ceci de précieux, +d'enfanter les sentiments les plus contradictoires. Le bouddhisme, qui +nous incline au plus suave nihilisme, mène aussi au stoïcisme moral. +C'est qu'il se rencontre avec le darwinisme dans ce principe commun que +la force, quelle qu'elle soit, par où l'univers se développe, lui est +intérieure et immanente. L'homme d'aujourd'hui est le produit suprême de +ce développement; or, comme l'explique Sully-Prudhomme dans son poème de +la _Justice_, ce long effort d'où nous sommes sortis constitue notre +dignité. La conserver et l'accroître et affirmer que nous le +devons--l'affirmer par un acte de foi (car vous vous rappelez que tout +est vain), c'est là proprement la vertu... Ici il faudrait tout citer. +Lisez l'admirable poème intitulé _Réminiscence_: + + Certains soirs, en errant dans les forêts natales, + Je ressens dans ma chair les frissons d'autrefois; + Quand, la nuit grandissant les formes végétales, + Sauvage, halluciné, je rampais sous les bois. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Quand mon esprit aspire à la pleine lumière, + Je sens tout un passé qui le tient enchaîné; + Je sens rouler en moi l'obscurité première: + La terre était si sombre, aux temps où je suis né! + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Et je voudrais pourtant t'affranchir, ô mon âme, + Des liens d'un passé qui ne veut pas mourir... + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Mais c'est en vain; toujours en moi vivra ce monde + De rêves, de pensers, de souvenirs confus, + Me rappelant ainsi ma naissance profonde, + Et l'ombre d'où je sors, et le peu que je fus. + +Et ce cri vers Dieu: + + Tout affamé d'amour, de justice et de bien, + Je m'étonne parfois qu'un idéal se lève + Plus grand dans ma pensée et plus pur que le tien! + --Oh! pourquoi m'as-tu fait le juge de ton rêve? + +Et cette exhortation à l'homme: + + Que les pouvoirs obscurs d'un monde élémentaire + Connaissent grâce à toi le rythme harmonieux; + Et si, tous les dieux morts, tu restes solitaire, + Garde au moins les vertus que tu prêtas aux dieux! + +Et toute la dernière pièce, _Vers dorés_: + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Sois pur, le reste est vain, et la beauté suprême, + Tu le sais maintenant, n'est pas celle des corps: + La statue idéale, elle dort en toi-même; + L'oeuvre d'art la plus haute est la vertu des forts. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + De ton âme l'ennui mortel faisait sa proie, + Étant le châtiment de l'incessant désir; + Du fier renoncement de ton âme à la joie + Goûte la joie austère et le sombre plaisir... + +Je n'ai voulu que dégager, tant bien que mal, le fond et la substance +même des vers de M. Jean Lahor. Ce fond est d'une qualité rare. +L'_Illusion_ est un fort beau livre, plein de tristesse et de sérénité. +Il charme, il apaise, il fortifie. Après l'avoir relu, je le mets +décidément à l'un des meilleurs endroits de ma bibliothèque, non loin de +l'_Imitation_, des _Pensées_ de Marc-Aurèle, de la _Vie intérieure_ et +des _Épreuves_ de Sully-Prudhomme,--dans le coin des sages et des +consolateurs. + + + + +GROSCLAUDE + + +Les _Gaietés de l'année_ de M Grosclaude[14] ne sont, sans doute, que +des bouffonneries improvisées sur les événements, grands ou petits, de +la politique, du théâtre, de la littérature et de la rue. Mais ces +bouffonneries me paraissent d'une si excellente qualité et d'une +invention si spéciale, que je ne croirais pas avoir entièrement perdu ma +peine si je parvenais à les définir et à les caractériser avec quelque +précision. + + [Note 14: _Les Gaietés de l'année_, par Grosclaude, 3e + année.--Librairie moderne.] + +Première impression: elles portent, je ne sais comment, mais pleinement +et avec évidence, la marque d'aujourd'hui. C'est bien la forme suprême +et savante de ce qu'on a appelé la «blague». Cela est bien à nous; nous +avons du moins trouvé cela, si nous n'avons pas trouvé autre chose, et +cela seul nous permettrait de dire que le progrès n'est pas un vain mot. +Car voyez, goûtez, comparez: les anciens hommes n'ont rien eu qui +ressemblât à l'esprit des _Gaietés de l'année_. Ils ont eu _leur_ +comique (qui nous échappe la plupart du temps): ils n'ont pas eu la +«blague». Il peut m'arriver, en lisant les vers ou la prose d'un Grec ou +d'un Latin, d'être ému d'autant de tendresse ou d'admiration que lorsque +je lis mes plus aimés contemporains; mais jamais, au grand jamais, +d'éclater de rire. MM. Henri Rochefort, Émile Bergerat, Alphonse Allais, +Étienne Grosclaude n'ont point d'analogues dans l'antiquité, et j'ose +dire qu'ils n'ont, dans les temps modernes, que de vagues précurseurs: +Swift, si vous voulez, et un peu Rabelais pour l'ironie méthodique du +fond; Cyrano et les grotesques du XVIIe siècle pour le comique du +vocabulaire... Encore est-ce une concession que je vous fais. + +Et maintenant, abordons ces _Gaietés_ avec tout le sérieux qui convient. + +La bouffonnerie d'Étienne Grosclaude, telle que cet esprit éminent +l'entend et la pratique, est, d'abord, d'une irrévérence universelle. +Elle implique une philosophie simple et grande, qui est le nihilisme +absolu. + +Elle ne respecte ni la vertu, ni la douleur, ni l'amour, ni la mort. +Elle badine volontiers sur les assassinats, se joue autour de la +guillotine; et les plus effroyables manifestations du mal physique, les +pires cruautés de la nature mauvaise, incendies, inondations, +tremblements de terre, catastrophes de toute espèce, lui sont matière à +calembours et à coq-à-l'âne. M. Grosclaude, par exemple, écrira avec +sérénité: + + «Deux de nos assassins les plus en évidence, MM. Rossel et + Demangeot, viennent de nous donner une de ces déceptions que le + public parisien ne pardonne pas volontiers... Une intervention + gouvernementale de la dernière heure a provoqué l'ajournement + illimité de leur exécution, qui n'était pas moins impatiemment + attendue que celle de _Lohengrin_. La justice des hommes se + promettait par avance une de ces satisfactions d'amour-propre + qu'au dire des comptes rendus elle éprouve chaque fois qu'il lui + est donné de présider à une cérémonie de cet ordre, et le + tout-Paris des dernières, friand de tout bruit de coulisse,--et + notamment de celui que fait le sinistre couperet en glissant dans + sa rainure,--retenait déjà ses places, etc...» + +Ne croyez pas, je vous en supplie, que ces lignes soient l'indice d'un +mauvais coeur. Elles ne sont que la mise en oeuvre momentanée, +l'application à un cas particulier, de cette idée qui revient souvent +chez M. Renan et d'autres sages, que «le monde n'est peut-être pas +quelque chose de bien sérieux». C'est comme une convention allégeante et +salutaire que l'écrivain nous demande d'admettre un instant. «Il n'y a +rien... absolument rien... La douleur même est un pur néant quand elle +est passée... L'univers n'existe que pour nous permettre de le railler +par des assemblages singuliers de mots et d'images...» Voilà ce que nous +admettons implicitement lorsque nous lisons une page de Grosclaude; et +de là cette impression de déliement, de détachement heureux, que nous +font souvent éprouver ses facéties les plus macabres. Le rire dont elles +nous secouent intérieurement est le rire bouddhiste, lequel précède +immédiatement, dans l'ordre des affranchissements successifs de nos +pauvres âmes, la paix du _Nirvâna_... + +Le second et le troisième caractère de cette gaîté, c'est l'outrance et +la méthode, portées toutes deux aussi loin que possible, et se soutenant +et se fortifiant l'une l'autre. M. Grosclaude possède, je crois, au même +degré que M. Rochefort, le don de déduire les conséquences les plus +imprévues d'un fait, et, si je puis dire, de créer dans l'absurde. Mais +peut-être apporte-t-il à ce genre de déduction une logique plus roide, +plus imperturbable, qui sent mieux son mathématicien, et un délire plus +direct et plus glacial... Il est difficile de citer, car ces folies +n'ont toute leur action sur le cerveau que si on leur laisse tout leur +développement. Mais si vous voulez un exemple, voyez ce que le zèle de +la commission d'incendie, après la catastrophe de l'Opéra-Comique, a +inspiré à M. Grosclaude. Il suppose qu'un arrêté préfectoral vient de +fermer les bains Deligny, «attendu que ledit établissement de bains est +entièrement construit en bois, ce qui l'expose d'une façon +particulièrement grave aux dangers du feu...». Puis il énumère les +conditions auxquelles sera soumise la réouverture de l'établissement... +Rien n'est oublié; c'est d'une prévoyance d'aliéné qui aurait beaucoup +d'imagination et qui aurait subi une forte discipline scientifique. + +D'autres fois... oh! c'est très simple, c'est un jeu de mots, un +coq-à-l'âne, auxquels il applique ce système de développement. Ou bien +il prend une métaphore au pied de la lettre: et alors, avec une patience +et une subtilité de sauvage ou de polytechnicien, il en fait sortir tout +le contenu, il la dévide comme un cocon, et ce sont des trouvailles +d'une drôlerie presque inquiétante... Soit cette figure de rhétorique: +«la _maladie_ des billets de banque». Il part là-dessus avec une gravité +de membre de l'Académie de médecine écrivant un rapport: «Une curieuse +épidémie sévit depuis quelque temps sur les billets de cinq cents +francs; ils ne meurent pas tous, mais tous sont frappés d'un vague +discrédit.--Le symptôme pathognomonique de la maladie est un +épaississement accentué des tissus, avec complication de troubles dans +le filigrane, etc...» Ou encore: «On vient de découvrir l'antisarcine; +comme son nom l'indique, ce médicament est destiné à combattre les +effets du Francisque Sarcey qui sévit avec une si cruelle intensité sur +la bourgeoisie moyenne.» Et alors il fait l'historique de la découverte; +il raconte que les études sur le virus sarcéyen ont démontré l'existence +d'un microbe spécial qui a reçu le nom de _Bacillus scenafairius_ +(bacille de la scène à faire); que les premiers microbes ont été +recueillis dans la bave d'un abonné du _Temps_, un malheureux qui +«jetait du Scribe par les narines et délirait sur des airs du Caveau... +et que son teint blafard (et Fulgence) désignait clairement comme un +homme épris des choses du théâtre»; que ces bacilles ont été recueillis, +cultivés dans les «bouillons» du _Temps_ et de _la France_, etc... + +Ce qui double encore l'effet de ces méthodiques extravagances, c'est le +style, qui est d'un sérieux, d'une tenue et d'une impersonnalité +effrayantes. C'est un ineffable mélange de la langue de la politique et +de celle du journalisme, de l'administration et de la science, dans ce +qu'elles ont de plus solennellement inepte. M. Grosclaude exécute depuis +des années ce tour de force, de ne pas écrire une ligne qui ne soit un +cliché ou un poncif. Je sais bien que d'autres le font sans le vouloir; +mais lui le veut, et il n'a pas une défaillance. Ouvrons au hasard: + + «Encore un grand nom compromis dans l'affaire des décorations: il + s'agit du Panthéon, à l'égard duquel le _Temps_ publie de graves + révélations sous ce titre à scandale: «la décoration du + Panthéon». Il semblait pourtant que cette haute personnalité fût + à l'abri des soupçons, etc...» + +Et plus loin, après avoir rapporté un propos de M. Meissonnier: + + «Il faudrait n'avoir aucune expérience de ce qui se lit entre les + lignes d'un journal pour ne pas comprendre que ces réticences + cachent quelque horrible mystère. Ayons le courage de l'imprimer: + si, malgré des interventions si puissantes, le Panthéon n'est pas + encore décoré, c'est vraisemblablement qu'il a dans son passé + quelque ténébreuse histoire qui lui interdit l'accès de toute + distinction honorifique... Quel est donc ce cadavre? On va + jusqu'à prétendre qu'on en trouverait plusieurs dans le fond de + sa crypte...» + +Est-ce assez soutenu? Je me demande en frémissant quel peut bien être +l'état d'esprit d'un homme qui se livre tous les jours de sa vie à de +pareils exercices. Serait-il capable, à l'heure qu'il est, d'écrire +autrement qu'en clichés? Dans quelle langue rédige-t-il sa +correspondance familière? Figurez-vous un homme dont toutes les pensées, +même les plus intimes et les plus personnelles, revêtiraient +d'elles-mêmes les formes consacrées d'une élégance imbécile; qui aurait +volontairement créé et développé en lui cette infirmité et qui serait +décidé à mourir sans avoir une fois, une seule fois, exprimé directement +sa pensée... Ô prodige d'ironie!... + +C'est pourquoi Grosclaude me fascine. Ces inventions de fou dialecticien +parlant constamment la langue d'un président des quatre classes de +l'Institut un jour de gala, cela me fait la même espèce de plaisir que +les cabrioles d'un clown à favoris et en habit noir, mais un plaisir dix +fois plus intense, d'autant que les choses de l'esprit sont au-dessus de +celles de la matière. C'est un des plus beaux exemples d'acrobatie +intellectuelle que je connaisse, un des plus suivis, des mieux exempts +de lassitude ou de distraction. Ce sont, non pas des envolées dans +l'absurde, mais comme des percées régulières, qu'on dirait faites avec +des machines d'ingénieur et des instruments de précision. + +J'ajoute qu'il y a un mystère dans tout cela. Les raisons que j'ai +essayé de démêler n'expliquent pas, en somme, la joie bizarre que me +donne l'énorme et placide déraison de ces facéties; et peut-être +aurez-vous beaucoup de peine à comprendre mon admiration et à me la +pardonner, et y soupçonnerez-vous quelque gageure... Mais non, il n'y en +a point... Je relis l'_interview_ que Grosclaude est allé prendre à la +plus ancienne locomotive de France, à l'occasion du cinquantenaire des +chemins de fer, et je n'y résiste pas plus qu'à la première lecture. La +perception rapide des rapports démesurément inattendus que l'auteur +établit soudainement entre les choses, tout en alignant des phrases +idiotes de reporter, me frappe d'un heurt qui me désagrège l'esprit +comme le choc électrique désagrège les corps. Pourquoi? Là est l'énigme. +Peut-être éprouvé-je un plaisir malsain à me sentir violemment introduit +dans une conception du monde analogue à celles que doivent édifier les +cerveaux des fous, en restant à peu près sûr de me ressaisir. Il y a +peut-être du vertige et quelque chose de l'attrait d'un crime à simuler +ainsi, dans sa propre intelligence, les effets d'un tremblement de +terre... Enfin, que vous dirai-je? Ce n'est point ma faute si des +phrases comme celles-ci me délectent profondément: + + «Ce n'est pas sans une respectueuse émotion que nous avons été + admis en présence de ce vieux lutteur... La glorieuse locomotive + habite un modeste appartement de garçon, au cinquième sur la + cour... Nous sommes immédiatement introduits dans le cabinet de + toilette de la respectable machine à vapeur, qui est en train de + se passer un bâton de cosmétique sur le tuyau, innocente + coquetterie de vieillard.» + +La conversation s'engage. Elle est d'une suprême vraisemblance. C'est un +_interview_ qui ressemble à tous les _interview_ de «vieux lutteurs» ou +de «sommités scientifiques», et bientôt l'on ne sait plus au juste s'il +s'agit d'une vieille locomotive ou de l'honorable M. Chevreul. Le +reporter lui demande son âge et fait cette réflexion aimable que «les +locomotives n'ont jamais que l'âge qu'elles paraissent»; il l'interroge +sur son hygiène: «Vous transpirez, sans doute?... Portez-vous de la +flanelle?» Et enfin: + + «--Il va sans dire qu'à l'instar de M. Chevreul et de tous nos + grands macrobites vous usez du café au lait? + + «--Ni café, ni rien d'analogue; je m'abstiens rigoureusement de + thé, de liqueurs fortes, d'asperges et de femmes. + + «--Cependant vous fumez? + + «--C'est ma seule faiblesse. + + «--La seule? bien vrai?... Voyons, tout à fait entre nous, vous + n'avez jamais eu de ces aimables écarts qui embellissent + l'existence d'une locomotive à l'âge des passions? + + «--Jamais, monsieur, vous me croirez si vous voulez!... Mon Dieu, + j'ai eu comme les autres mes heures de poésie... + + «--Vos vapeurs!» + +Et cela continue... Est-ce moi qui suis fou? Je trouve dans ces facéties +conduites avec tant de sang-froid une véritable puissance d'invention +charentonnesque. Vous m'excuserez donc de m'y arrêter si longtemps. Car +rien n'est indigne d'intérêt dans la littérature, rien, si ce n'est le +médiocre. N'avez-vous pas été frappés, dans les trop nombreuses +citations que j'ai faites, de la merveilleuse justesse des jeux de mots +dont elles sont semées et, si je puis dire, de leur caractère de +nécessité? N'a-t-on point cette impression que l'auteur ne pouvait pas +ne pas les faire, et que cependant nous ne les aurions point trouvés? Ce +signe est un de ceux auxquels on reconnaît les belles oeuvres. Vous +voyez bien que l'art de Grosclaude est du grand art! Ne jurerait-on +point qu'une Providence a voulu que Fulgence et Waflard collaborassent à +un grand nombre de vaudevilles, tout exprès pour qu'un lecteur malade de +Francisque Sarcey pût être qualifié de «blafard (et Fulgence)»? que le +tabac fût inventé pour qu'un reporter demandât à une vieille locomotive: +«Vous fumez?»--et que le mépris s'exprimât par le monosyllabe «zut!» +pour que Grosclaude inventât une faute d'orthographe, les «connaissances +zutiles», qui raille à la fois les dernières réformes de l'enseignement +et la prononciation du Conservatoire?... N'y a-t-il pas là comme des +harmonies préétablies? et certains calembours excellents n'auraient-ils +point été prévus par le Démiurge de toute éternité? «Ô profondeurs!» +comme disait Victor Hugo. + +Est-il défendu d'imaginer qu'une Puissance inconnue, ayant d'abord +permis aux hommes d'établir entre les choses et les mots des rapports +constants, universels et publics, a voulu enfouir en même temps dans les +ténèbres des idiomes humains certains rapports secrets, absurdes et +réjouissants des mots avec les objets ou des vocables entre eux, et en a +réservé la découverte à quelques privilégiés du rire et de la fantaisie? +Grosclaude est assurément un de ces hommes. À première vue, il y a du +hasard dans ses inventions. À force de secouer les mots comme des noix +dans un sac, on amène entre eux d'étranges rencontres, des façons +nouvelles et baroques de s'accrocher. Mais, soyez-en sûrs, ces +rencontres, d'où jaillit parfois une pensée originale, ne sont aperçues +que de ceux qui savent les voir; et, s'ils parviennent à en dégager de +l'esprit ou même un peu de philosophie, c'est que cette philosophie et +cet esprit, ils les apportaient avec eux. Il y a coq-à-l'âne et +coq-à-l'âne. L'Évangile même contient un calembour sublime. Un jour, M. +Grosclaude, rien qu'en écrivant le contraire de ce que nous eussions +écrit, vous et moi, a fait une merveilleuse trouvaille. Il raconte la +fête des Rois chez M. Grévy, et nous montre M. de Freycinet s'apprêtant +à découper le gâteau: «M. de Freycinet, dit-il, avec cette gravité qu'il +apporte _même aux choses sérieuses_...» Cette simple phrase, +remarquez-le, est un puits de profondeur, puisqu'on y suppose couramment +admise une pensée qui passe elle-même pour surprenante et profonde, à +savoir que c'est aux choses futiles que nous apportons le plus de +gravité... N'ai-je pas raison de conclure que le délire de Grosclaude +est le délire d'un sage? + + + + +PRONOSTICS + +POUR L'ANNÉE 1887. + + +On ne m'y reprendra plus, à dresser des inventaires de fin d'année. Pour +deux ou trois mots de remerciements, j'ai reçu vingt lettres de +réclamations. Il paraît que j'ai commis d'énormes oublis, et que l'année +littéraire a été bien meilleure et plus fertile en oeuvres originales +que je n'avais cru. Je me réjouis de m'être trompé si fort. Mon excuse +est dans ma sincérité. Je n'avais fait d'ailleurs, je l'avoue, aucune +recherche bibliographique. J'ai laissé remonter d'eux-mêmes dans ma +mémoire les livres dont j'avais reçu une impression un peu forte, et je +les ai notés à mesure: voilà tout. Mais j'ai eu grand soin de ne donner +pour infaillibles ni mes souvenirs ni mes jugements. + +Comme je n'apporte aujourd'hui que des prévisions, j'y pourrais mettre +plus d'assurance. Je voudrais, en effet, après avoir dit ce que nous a +donné la littérature pendant la dernière année, chercher ce qu'elle nous +donnera dans le cours de l'année qui commence. Or cette entreprise est +infiniment moins dangereuse. Car, si je me trompe, on ne le saura que +dans douze mois, et personne ne se souviendra alors de ce que j'aurai +prédit. Je puis donc annoncer les livres qui se feront, avec la même +sécurité que Mathieu Laensberg le temps qu'il fera. Néanmoins, par un +excès de timidité et de scrupule, je n'ai point voulu prédire l'avenir +moi-même, quoique rien ne soit plus aisé, et j'ai interrogé une +somnambule extralucide, comme elles le sont toutes, dont je ne fais que +résumer ici les réponses. + + * * * * * + +Les littérateurs feront de plus en plus en 1887 ce qu'ils faisaient en +1886. + +M. Émile Zola publiera un roman de sept cents pages intitulé _la Terre_. +Il y aura dans ce roman, comme dans les autres, une Bête, qui sera la +terre; et, sur cette bête, vivront des bêtes, qui seront les paysans. Il +y aura un paysage d'hiver, un paysage de printemps, un paysage d'été et +un paysage d'automne, chacun de vingt à trente pages. Tous les travaux +des champs y seront décrits, et le Manuel du parfait laboureur y passera +tout entier. + +La seule passion campagnarde étant, comme on sait, l'amour de la terre, +vous prévoyez le sujet. Ce sera l'histoire d'un vieux paysan qui fera le +partage de ses biens à ses enfants; ceux-ci, trouvant qu'il dure trop, +le pousseront dans le feu à la dernière page. Je pense qu'il y aura +aussi une fille-mère qui jettera son petit dans la mare. Et je suis à +peu près sûr qu'il y aura une idiote, ou un idiot, peut-être deux, ou +trois. Et tous ces sauvages seront grandioses. Et le livre sera épique +et pessimiste. Il faut qu'il le soit, M. Zola n'en peut mais. Et le +roman commencera ainsi: + + «Le soleil tombait d'aplomb sur les labours... L'odeur forte de + la terre fraîchement écorchée se mêlait aux exhalaisons des corps + en sueur... La grande fille, chatouillée par la bonne chaleur, + riait vaguement, s'attardait, ses seins crevant son + corsage...--N... de D...! fit l'homme; arriveras-tu, s...pe?» + +L'optimisme de M. Renan ira croissant. Ce sage publiera un nouveau drame +philosophique intitulé _le Dernier Pape_. Cela se passera au vingtième +siècle. Le pape Pie XI annoncera par une suprême encyclique (_Gaudeamus, +fratres_) à ce qui restera du monde chrétien qu'il remet ses pouvoirs +aux mains de l'Académie des sciences de Berlin. Il croira le temps venu +de la solution oligarchique du problème de l'univers. + +À ce moment, l'élite des êtres intelligents, maîtresse des plus +importants secrets de la réalité commencera de gouverner le monde par +les puissants moyens d'action dont elle disposera, et d'y faire régner, +par la terreur, le plus de raison et de bonheur possible. Cette élite +n'aura pas de femmes; la femme restera la récompense des humbles, pour +qu'ils aient un motif de vivre... Mais ce délicieux rêve oligarchique +réalisé, les sages ne pourront bientôt plus supporter leur propre +sagesse, leur propre toute-puissance, ni leur solitude. + +Le désir de la femme les mordra au coeur; et la femme, introduite dans +la place, les trahira, livrera au peuple les secrets des savants et les +machines par lesquelles ils terrorisaient la multitude. Ou bien ces +machines rateront entre les mains de leurs inventeurs. Et ce sera un +beau gâchis, et tout sera à recommencer. Et vite il faudra une religion +nouvelle. Ou bien l'ancien Pape reprendra la tiare et déclarera +apocryphe l'encyclique _Gaudeamus, fratres_.--Et M. Renan se consolera: +car «la raison a le temps pour elle, voilà sa force. Elle traversera des +successions de pourriture et de renaissance. Les essais sont +incalculables...» + +Et le commencement du drame sera: + +«_Le pape dans son laboratoire, au Vatican. Les fourneaux, les alambics +et les cornues cachent presque entièrement les fresques peintes par +Raphaël. Il rêve et murmure à mi-voix_: Dieu n'était pas: il est tout +près d'être... Mais, qui sait si la vérité n'est pas triste?... Vive +l'Éternel!.. L'idéal existe... Heureux les simples!... + +Ce drame sera expressément écrit pour la Comédie-Française, et le rôle +du Pape sera joué par M. Coquelin aîné. + + * * * + +Le roman de M. Paul Bourget s'appellera _Péché d'Islande_. Pourquoi? On +ne sait pas. Robert d'Ancelys, flétri par les turpitudes de la vie de +collège, puis régénéré par un crime d'amour, n'aura plus pour principe +d'action que la religion de la souffrance humaine. Et alors il se +donnera pour mission d'avoir pitié des femmes blessées, et surtout +d'être le dernier amant de celles qui approchent de l'âge où l'on n'en a +plus. Il étendra sa miséricorde sur trois femmes à la fois. L'une +demeurera rue de Varennes, l'autre au Parc Monceau, la troisième aux +Champs-Élysées; et toutes trois ressembleront à des portraits de +Botticelli ou de Léonard de Vinci. Et Robert les consolera +doucement--oh! si doucement!--mais elles voudront être aimées, non +consolées; et puis elles ne comprendront pas qu'il en console trois en +même temps. Mais lui ne comprendra point qu'elles n'aient pas compris, +et ce sera très subtil, et tous les quatre s'écrieront: «Oh! la cruelle +énigme!» Et il y aura un grand appareil d'analyse psychologique, et +comme une trousse de chirurgien étalée; et, dans les appartements et +dans les écuries, un grand confort anglais. + +Et voici les premières lignes: + + «Tous les observateurs ont remarqué ce qu'il y a de troublant, + d'alliciant et de profondément nostalgique dans le regard des + femmes qui offrent cette particularité d'avoir des yeux bleus + avec des cheveux bruns,--surtout quand ces femmes appartiennent à + une race douloureusement affinée par des siècles de vie élégante + et artificielle. C'est un de ces regards, imprégnés d'exquise + malfaisance, que voilaient, à cette heure crépusculaire qui suit + le _five o'clock tea_, les longs cils,--ah! si longs!--de la + comtesse Alice de Courtisols qui, blottie sur un pouf, à l'abri + d'un paravent anglais, etc..» + +M. Pierre Loti nous donnera _Kouroukakalé_. Ce sera le nom d'une jeune +Lapone amoureuse d'un officier de marine. On verra dans ce livre des +fiords, des bancs de glace, des baleines, des morses, des rennes, des +martres zibelines et des aurores boréales. Au bout de six mois, +l'officier de marine s'en ira, et Kouroukakalé mourra de désespoir. + +Quelques phrases au hasard: + + «Un ciel gris-perle avec des matités de cendre çà et là et des + irisations de nacre vers le bas... Notre phoque familier + allongeait sa tête de jeune chien entre les seins pointus et + couleur de safran de ma petite amie, et parfois léchait doucement + ses cheveux brillants d'huile. Et je me rappelais une petite + danseuse que j'avais vue l'autre année à Yokohama. Et je songeais + que la petite danseuse mourrait, et que Kouroukakalé mourrait + aussi, et que je mourrais pareillement...» + +Quant au prochain récit de M. Georges Ohnet, il n'est pas difficile de +le prévoir. On sait que l'auteur des _Batailles de la vie_ écrit +alternativement un roman de passion et un roman d' «études sociales». +Les _Dames de Croix-Mort_ appartenant au premier genre, il est évident +que le roman de cette année réconciliera de nouveau la bourgeoisie et la +noblesse. Mais, attendu que, dans la _Grande Marnière_, c'est une +patricienne qui épouse un ingénieur, ce sera cette fois un patricien qui +épousera la fille d'un vétérinaire. Le livre aura quatre cents éditions. +Et je me dirai une fois de plus: «Oui, c'est bien. J'accepte tout, mon +Dieu! Il faut de ces livres-là, il en faut. Mais pourquoi est-ce lui le +triomphateur unique? Pourquoi pas l'un des quarante autres romanciers +qui font la même chose et qui la font aussi bien, quelquefois mieux? +Mystère!» + +Et ce roman s'appellera _Guy de Valcreux_, et je vais vous en confier +les premières lignes: + + «Par une belle matinée de printemps, le digne M. Lerond, + vétérinaire de la petite ville d'Arcis-sur-Marne, suivait la + route poudreuse qui conduit au chef-lieu du département, bercé + dans son antique cabriolet, au trot paisible de sa vieille jument + Cocote. Tout à coup, à l'un des tournants du chemin, une amazone + à la taille souple, à la lèvre dédaigneuse, aux extrémités + aristocratiques, etc...» + +Et M. Alphonse Daudet? ai-je demandé à la somnambule.--Oh! celui-là se +recueille si longtemps entre deux livres qu'il nous jouera peut-être le +mauvais tour de changer dans l'intervalle. On sait bien qu'il y aura +dans son prochain roman un mélange astucieux d'observation aiguë +(l'observation aiguë, vous savez? c'est «sa profession») et de larmes +faciles, à la Tartarin. Mais nos prévisions ne sauraient aller au +delà... + + * * * + +Et M. Guy de Maupassant?--Lisez les premiers feuilletons de +_Mont-Oriol_. Cela commence avec la largeur d'un roman de Zola. Puis +vient un adultère honnête, comme en réclament les femmes vertueuses. +C'est une trahison. Si les écrivains se mettent comme cela à changer +leur manière, il n'y a plus de sécurité pour le lecteur. + + * * * + +Et le théâtre?--On nous annonce _Francine_, l'oeuvre d'un jeune, si +jeune qu'on ne peut guère deviner ce qu'il nous réserve, celui-là. Puis, +M. Henri Meilhac écrira un acte, un seul, mais où il y aura trois +pièces. Et les trois pièces seront excellentes, et l'acte sera manqué, à +moins que M. Ludovic Halévy... Mais cet académicien sera absorbé par un +nouveau _Grand Mariage_. Cette fois, la jeune fille aura six millions de +dot, et elle épousera un archiduc, et son frère ne sera plus un +lieutenant d'artillerie, mais un lieutenant de chasseurs. + + * * * + +Et l'histoire?--M. Taine nous donnera enfin son volume sur l'Empire. Il +sera sombre. L'ancien régime lui avait paru lamentable; la Révolution +lui a semblé absurde et hideuse; l'Empire, qui a consacré les pires +conquêtes de la Révolution, le dégoûtera plus encore. Il verra dans +Napoléon un sous-officier cabot, le Bel-Ami de la Victoire. Il sera de +plus en plus épouvanté de la sottise et de la férocité de l'animal +humain. Et l'impression du volume pourra bien être retardée parce qu'il +y aura tant de citations, à chaque page, à chaque ligne, que +l'imprimeur, à court, sera obligé de faire fondre plusieurs milliers de +guillemets. + +Et la poésie?--On attend de M. Sully-Prudhomme un poème intitulé: _Le +Bonheur._ Il fera celui des professeurs de mathématiques, car les trois +premiers livres de la géométrie de Legendre s'y trouveront mis en +sonnets. M. François Coppée nous donnera quelques poèmes populaires et +familiers. Le plus remarqué sera _la Crémière_: + + C'était une humble femme, une simple crémière + De Montmartre. Elle était vaillante. La première + Du quartier, quand pointait l'aube aux cieux violets, + De sa pauvre boutique elle était les volets... + +Ô vieille sibylle, dis-je à la dame, extralucide, vos malices sont +grosses. C'est comme si vous me disiez que les pommiers continueront de +donner des pommes, et les rosiers des roses, et que M. Dupuis et Mme +Judic continueront de jouer les Judics et les Dupuis. Mais vous ne +m'avez point dit si quelque jeune homme apportera dans le roman ou au +théâtre une «formule nouvelle», pour parler la belle langue +d'aujourd'hui, ni s'il sortira quelque chose d'intelligible du travail +ténébreux des bons poètes symbolistes... + +--Puis j'ajoutai timidement: Et la critique? car il ne faut rien +oublier. + +--Ce n'est pas de la littérature. + +--Qui vous l'a dit? + +--Un romancier. + + + + +CONTES DE NOËL + + Le _Figaro_ a demandé des contes de Noël à nos romanciers les + plus goûtés. Ces contes paraîtront dans le numéro du 25 décembre. + Mais j'ai pu, en semant l'or avec une intelligente prodigalité, + m'en procurer copie. Voici, pour les gens pressés, le canevas de + quelques-uns de ces petits récits. + + +M. PAUL BOURGET. + +LES LARMES DE COLETTE. + +M. Paul Bourget commence par des considérations générales sur la +supériorité du peuple anglais. + +«... Tous ceux qui ont vécu à Londres ont pu constater cette +supériorité. Elle éclate notamment dans le caractère que prend, chez ce +peuple sérieux la célébration des fêtes dont l'anniversaire de la +nativité de Jésus est l'occasion. Et d'abord ils appellent _Christmas_ +ce que nous appelons Noël. Ce détail, insignifiant au premier abord, +devient éminemment significatif quand on l'examine de près et qu'on +applique à cet examen les procédés les plus récents de l'analyse +psychologique.» + +L'auteur arrive alors à son sujet. Claude Larcher est allé prendre +Colette à sa sortie de la Comédie-Française. Ils doivent souper en +tête-à-tête dans un cabaret du boulevard, puis rentrer tous deux chez +Colette. Mais tout à coup la comédienne a ce caprice, d'aller entendre +la messe de minuit à la Madeleine. + +Description de la cérémonie. Considérations sur ce fait, que «l'élément +mondain en est complètement absent». + +Colette est bien jolie dans ses fourrures, sous sa petite toque de +loutre, à demi agenouillée sur un prie-Dieu. Au commencement, elle garde +son sourire énigmatique, son sourire à la Botticelli. Mais, peu à peu, +l'expression de son visage devient sérieuse, et Claude voit deux larmes +rouler lentement dans sa voilette. + +Il se demande en trois pages ce que signifient ces larmes. Larmes de +comédienne, sans doute; larmes de névrosée sensuelle, superficiellement +émue par ce qu'il y a de théâtral dans cette fête nocturne et dans cette +antithèse d'un Dieu naissant sur la paille d'une étable... Claude se +méfie. + +Mais les pleurs de Colette redoublent. Qui sait, après tout, ce que peut +sentir, devant ce mystère de l'amour divin, celle qui a tant et si +cruellement joué avec l'amour?... Qui sait si elle ne se souvient pas de +son enfance, de sa première communion? Les filles les plus souillées ont +de ces minutes singulières... + +À ce moment, Colette se retourne vers Claude et lui murmure +impérieusement à l'oreille: + +--Agenouillez-vous et priez, je le veux. + +Claude obéit sans savoir pourquoi. + +Ils sortent de l'église. La comédienne, les yeux encore rouges, dit à +Claude: + +--Ne vous moquez pas de moi, mon ami. Je ne sais ce que j'ai; mais +vraiment je n'ai guère le coeur à souper maintenant. Ne m'y contraignez +pas, je vous en supplie... Oh! je me connais, et je ne dis point que +cette étrange et douce tristesse--ah! si douce!--survivra à cette nuit. +Mais j'éprouve un grand besoin d'être seule... Accordez-moi cette grâce, +vous que j'ai tant fait souffrir. C'est pour cela que je vous la +demande: car, si vous saviez ce qui se passe en moi, vous vous en +réjouiriez peut-être... À demain!... + +Claude se méfie bien encore un peu, étant psychologue de son état; mais +il continue à se demander: «Qui sait?» Bref, il met Colette dans un +fiacre et rentre chez lui, rêveur. + +Le lendemain il apprend qu'elle a soupé avec le petit René Vincy à la +Maison-Dorée, et qu'elle l'a ramené chez elle. + +Sur quoi il écrit un nouveau chapitre, extrêmement féroce, de sa +_Physiologie de l'amour moderne_. + + +M. PIERRE LOTI. + +NOËL À YOKOHAMA. + +C'est pendant la nuit du 24 au 25 décembre 1887. Loti, son frère Yves et +Mme Chrysanthème sont assis sur des nattes, dans une maison de papier. + +Ils rêvent. + +Loti pense à ses anciennes nuits de Noël. + +Telle année, il était, cette nuit-là, avec la tahïtienne Rarahu; telle +autre, avec Fatou-Gaye, la petite négresse; et, en remontant toujours, +avec la Smyrniote Aziyadé, avec la Chinoise Litaï-pa, avec la Lapone +Kouroukakalé, avec la Montmartroise Nana, et avec beaucoup d'autres +encore... + +Évocation de petits paysages nocturnes, très intenses et congruents à +chacune de ces figures féminines. + +Il songe que plusieurs sont mortes, et qu'il mourra, et que nous +mourrons tous. + +Yves pense à sa Bretagne. + +Mme Chrysanthème ne pense à rien. + +Loti dit à Yves: + +--Tu es triste? + +Yves en convient. + +Et alors, pour consoler son frère Yves, Loti l'enferme avec Mme +Chrysanthème et va se promener tout seul au bord de la mer. + + +M. GUY DE MAUPASSANT. + +LE BOUDIN. + +D'abord, le préambule ordinaire: + +«... Mon ami secoua dans le foyer les cendres de sa pipe, et tout à +coup: + +--Veux-tu que je te raconte mon premier réveillon à Paris? + +«J'avais dix-neuf ans; j'étais étudiant en droit, pas riche», etc... + +Donc il entre, la nuit de Noël, au bal Bullier. Description brève de ce +lieu de plaisir: le jardin éclairé par des verres de couleur, les +bosquets, qu'on dirait en zinc découpé, la cascade et la grotte en +carton sous laquelle on passe... + +Il remarque, parmi les promeneuses, une fille d'allure effarouchée, +l'air minable, vêtue d'une méchante robe et coiffée d'un énorme chapeau, +très voyant, qui fait que les hommes se retournent sur son passage avec +des rires et des plaisanteries. + +«... Sous ce chapeau, des joues rondes, fraîches et trop rouges, avec +des taches de son sur le nez. Mais les yeux, d'un bleu pâle, étaient +très doux, d'une douceur innocente de ruminant, la bouche était saine, +et l'on devinait, sous la robe mal taillée, un corps robuste de belle +campagnarde... Elle sentait encore le village, et avait dû débarquer +tout récemment sur le trottoir.» + +Il l'aborde, lui offre un bock. Mais elle laisse son verre à moitié +plein et finit par lui avouer qu'elle n'aime pas la bière. Il lui +propose de souper dans une brasserie du quartier; elle accepte +docilement, l'appelle «Monsieur» et ne le tutoie pas. + +Mais, en chemin, voyant son compagnon très poli et le sentant presque +aussi timide qu'elle, elle s'enhardit, lui explique qu'elle est de la +campagne, des environs de la Ferté-sous-Jouarre; que ses parents, de +petits cultivateurs, la croient en service à Paris; et que, ayant tué +leur porc à l'occasion de la Noël, ils lui ont envoyé tout un panier de +provisions «pour faire une politesse à ses bourgeois». + +--Je n'ai pas encore pu y goûter, continue-t-elle. Manger ça toute +seule... ça durerait trop longtemps... Et puis ça me ferait trop gros +coeur... Alors, Monsieur, si ça ne vous gênait pas... au lieu d'aller à +la brasserie, nous rentrerions chez moi tout de suite... je ferais cuire +le boudin et les crépinettes... Ça serait gentil et ça me ferait tant de +plaisir! + +Il lui demande: + +--As-tu de la moutarde? + +--Tiens, dit-elle, c'est drôle, je n'y avais pas pensé. + +Il entre chez un épicier, achète un pot de moutarde, plus une bouteille +de Champagne à trois francs. Il monte, derrière la fille, au cinquième +d'un petit hôtel garni de la rue Cujas, étroit comme un phare. + +Description brève de la chambre. Il y a, sur la commode, des +photographies de paysans endimanchés. + +--C'est mes parents, dit-elle. + +Elle fricote le boudin et la saucisse dans un petit poêlon sur une lampe +à essence... Puis ils se mettent à table... Elle lui raconte son +histoire (que vous devinez); elle s'attendrit en la racontant; et ses +larmes tombent sur le boudin... + + +M. FERDINAND FABRE. + +MÉNIQUETTE PIGASSOU. + +L'auteur nous confie que, dans son enfance, il aimait déjà toutes les +femmes, comme il a continué de faire au grand séminaire de Montpellier. + +Donc, le jeune Ferdinand a treize ans; il apprend le latin chez son +oncle l'abbé Fulcran, curé de Lignières-sur-Graveson; celle qu'il aime, +c'est Mlle Méniquette, une jolie personne de vingt ans, mi-paysanne et +mi-bourgeoise, fille de M. Pigassou, maire de Lignières. + +Il voit souvent Méniquette. Elle vient tous les samedis, et aussi la +veille des fêtes, parer l'autel, mettre en ordre les vêtements +sacerdotaux. Une fois, M. l'abbé Fulcran a trouvé son neveu en train de +baiser ces saints ornements, auxquels les mains de Méniquette venaient +de toucher; et le digne prêtre, peu clairvoyant, a loué Ferdinand de sa +piété. + +M. l'abbé Fulcran a pour Méniquette la plus haute estime: + +--Mlle Pigassou est une âme d'élite, répète-t-il à tout propos. + +... M. l'abbé Fulcran et son neveu sont invités à faire le réveillon +chez M. Pigassou; Ferdinand ne se tient pas de joie. De plus, il doit +chanter un _solo_ à la messe de minuit; et Méniquette sera là! + +Description de la messe de minuit à Lignières-sur-Graveson. Énumération +des principaux assistants, avec leurs prénoms et profession. Les femmes, +encapuchonnées de noir, ont apporté leurs lanternes--Effets de lumière +et d'ombre. + +Le jeune Ferdinand, étranglé d'émotion, rate son _solo_. Il fait un +couac... et voit rire Méniquette, qui est assise sur le premier banc, +«du côté de la sainte Vierge». + +Son désespoir est tel, qu'il se sauve dans la sacristie; là, il +dépouille son rochet et sa soutanelle d'enfant de choeur; il ouvre la +porte qui donne sur le cimetière, escalade le mur, se jette au hasard à +travers champs. + +Il songe en pleurant: + +--Elle ne m'aime pas! + +Et il sent si vivement la misère et la vanité de ce monde qu'il s'écrie +au milieu de ses larmes: + +--Puisque c'est comme ça, je me ferai trappiste! + +... Après la messe, M. l'abbé Fulcran est rentré au presbytère: «Où donc +est Ferdinand?» Il pense que l'enfant l'a devancé chez M. Pigassou. Mais +non: personne ne l'a vu. + +On se met à sa recherche, et Méniquette finit par le découvrir, blotti +sous la remise, derrière une charrette, sanglotant et grelottant. + +Elle l'attire par sa blouse, l'interroge, l'apaise, l'embrasse sur les +deux joues. + +... M. l'abbé Fulcran, toujours aussi clairvoyant, morigène son neveu en +ces termes: + +--Vous avez obéi, mon enfant, à un sentiment peu digne d'un chrétien. Si +votre voix, novice encore et mal affermie, trompa votre pieuse ardeur, +il fallait accepter cette mésaventure comme une épreuve envoyée par la +divine Providence, et n'en pas concevoir un dépit où je crains qu'il n'y +ait, hélas! beaucoup d'orgueil et de vaine gloire. Vous réciterez avant +de vous endormir un _acte d'humilité_, pour que Dieu vous pardonne. + +Ce coquin de Ferdinand récitera tout ce qu'on voudra. Il est assis +auprès de Méniquette, qui lui sert un gros morceau de saucisse. Il est +heureux... + + +M. ÉMILE ZOLA. + +UNE FARCE DE BUTEAU. + +Lise étant morte des suites d'un coup de pied qu'il lui a donné en plein +ventre dans un moment de vivacité, Buteau a épousé en secondes noces la +Guezitte, une veuve qui possède les meilleures terres de Rognes. La +Guezitte a un enfant de son premier mariage, Athénaïs, une petite fille +de huit ans, que Buteau, naturellement, déteste et martyrise. + +..... On doit faire le réveillon chez les Buteau. Ils ont invité M. et +Mme Charles, les Delhomme, Jésus-Christ et la Trouille (car la mort du +père Fouan a réconcilié toute la famille). En attendant, les femmes sont +à l'église, et les hommes au cabaret, où Jésus-Christ explique aux +camarades que c'est son jour de naissance et se livre là-dessus à des +plaisanteries de pochard que vous me dispenserez de vous rapporter. + +Buteau, bon garçon, est resté chez lui pour aider sa femme. Il a, d'une +taloche, renvoyé dans sa soupente la petite Athénaïs qui parlait d'aller +à la messe de minuit. + +Préparatifs du réveillon. Longue description coupée de fragments de +dialogue extrêmement familiers. Joie de Buteau à la pensée qu'on va +«s'en fourrer jusque-là». + +... On s'aperçoit qu'il n'y a plus d'eau-de-vie. Buteau envoie la +Guezitte en chercher un litre chez Macqueron. Comme il fait un temps «à +ne pas f..... un curé dehors», Buteau préfère garder la maison: +«T'inquiète pas! je mettrai la table pendant ce temps-là.» Et il entre +dans la chambre, où est l'armoire au linge.. + +«..... Il aperçut, sous la cheminée, une paire de petits sabots, les +sabots d'Athénaïs, que l'enfant avait déposés là, en cachette, confiante +dans la visite du petit Jésus. + +«--N... de D...! gueula Buteau; je t'en vas f... moi, des étrennes, +enfant de g...! + +«Mais tout à coup il se calma. Même une gaieté passa dans ses petits +yeux jaunes, comme s'il rigolait intérieurement à la pensée d'en faire +une bien bonne. + +«Il serra les lèvres, comme quelqu'un qui fait un effort et qui +s'éprouve, défit ses bretelles et...» + +Non, décidément, je ne puis vous dire ce que déposa Buteau dans les +petits sabots d'Athénaïs. + + +M. CATULLE MENDES. + +LE NOËL DE JO. + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + . . . Jo et Lo. . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . La main de Lo. . . . . . . . + . . . . . . . . . . . une tiédeur de manchon. + . . . . . . . le Jésus de cire. . . . . . . . + . . pétales de rose. . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + STENDHAL.--_Son journal_ (1801-1814). 1 + BAUDELAIRE.--_Oeuvres posthumes et correspondance inédites._ 17 + PROSPER MÉRIMÉE. 33 + BARBEY D'AUREVILLY. 43 + PAUL VERLAINE ET LES POÈTES SYMBOLISTES ET DÉCADENTS. 63 + VICTOR HUGO: _Toute la lyre._ 113 + -- _Pourquoi lui?_ 140 + LAMARTINE. 150 + GEORGE SAND. 159 + M. TAINE ET NAPOLÉON BONAPARTE. 169 + M. TAINE ET LE PRINCE NAPOLÉON. 185 + SULLY-PRUDHOMME.--«_Le Bonheur_». 199 + ALPHONSE DAUDET.--«_L'Immortel_». 217 + ERNEST RENAN.--«_Le Prêtre de Némi_». 245 + ÉMILE ZOLA.--«_L'Oeuvre_». 263 + -- «_Le Rêve_». 279 + PAUL BOURGET.--_Études et portraits._ 291 + JEAN LAHOR. 301 + GROSCLAUDE. 309 + PRONOSTICS POUR L'ANNÉE 1887. 321 + CONTES DE NOËL. 331 + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les Contemporains, Quatrième Série, by +Jules Lemaître + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTEMPORAINS, QUATRIÈME SÉRIE *** + +***** This file should be named 29918-8.txt or 29918-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/9/9/1/29918/ + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers, Gallica +- Bibliothèque Nationale de France and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les Contemporains, Quatrième Série + Etudes et Portraits Littéraires + +Author: Jules Lemaître + +Release Date: September 6, 2009 [EBook #29918] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTEMPORAINS, QUATRIÈME SÉRIE *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers, Gallica +- Bibliothèque Nationale de France and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net + + + + + + +</pre> + + + + +<div class="tn"> +<p>Notes au lecteur de ce ficher digital:</p> + +<p>Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été +corrigées.</p> +</div> + +<p class="p4 center noindent">NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE LITTÉRAIRE</p> + +<h2>JULES LEMAÎTRE</h2> + +<h1>LES CONTEMPORAINS</h1> + +<p class="center noindent">ÉTUDES ET PORTRAITS LITTÉRAIRES</p> + +<p class="center noindent">QUATRIÈME SÉRIE</p> + +<p class="box smcap">Stendhal — Baudelaire — Mérimée<br> +Barbey d'Aurevilly — Paul Verlaine<br> +Victor Hugo — Lamartine<br> +G. Sand — Taine et Napoléon<br> +Sully-Prudhomme<br> +Alphonse Daudet — Renan — Zola<br> +Paul Bourget — Jean Lahor<br> +Grosclaude</p> + +<p class="p4 center noindent smaller"><i>Deuxième édition</i></p> + +<p class="p4 center noindent smaller">Paris<br> + LIBRAIRIE H. LECÈNE ET H. OUDIN<br> + 17, <span class="smcap">RUE BONAPARTE</span>, 17<br> + 1889<br> +Tout droit de reproduction et de traduction réservé.</p> + +<h1><span class="pagenum"><a id="page001" name="page001"></a>(p. 001)</span> LES CONTEMPORAINS</h1> + +<h3>STENDHAL</h3> + +<p class="title">SON JOURNAL, 1801-1814,<br> publié par MM. Casimir <span class="smcap">STRYIENSKI</span> et François de +<span class="smcap">NION</span>.</p> + + +<p>L'excuse de Stendhal, c'est que, bien réellement, il n'écrivait son +journal que pour lui et non point, comme ont fait tant d'autres, avec +une arrière-pensée de publication. Et si, quelque bonne volonté qu'on +apporte à cette lecture, les trois quarts de ces notes sont décidément +dénuées d'intérêt, il ne faut pas oublier qu'il n'était qu'un enfant +quand il commença à les écrire.</p> + +<p>L'excuse des éditeurs, c'est que (pour parler comme M. Ferdinand +Brunetière) toute cette «littérature personnelle», journaux, mémoires, +souvenirs, impressions, est fort en faveur aujourd'hui. C'est, <span class="pagenum"><a id="page002" name="page002"></a>(p. 002)</span> +d'ailleurs, que Stendhal n'est pas seulement un des écrivains les plus +originaux de ce siècle, mais qu'un certain nombre de lettrés, +sincèrement ou par imitation, les uns pour paraître subtils et les +autres parce qu'ils le sont en effet, considèrent Beyle comme un maître +unique, comme le psychologue par excellence, et lui rendent un culte où +il y a du mystère et un orgueil d'initiation. C'est qu'enfin de ces 480 +pages, souvent insignifiantes et souvent ennuyeuses, on en pourrait +extraire une centaine qui sont déjà d'un rare observateur, ou qui nous +fournissent de précieuses lumières sur la formation du caractère et du +talent de Stendhal. J'en sais d'autant plus de gré à MM. Stryienski et +de Nion, que je n'ai jamais parfaitement compris, je l'avoue, cet homme +singulier, et que j'ai beaucoup de peine, je ne dis pas à l'admirer, +mais à me le définir à moi-même d'une façon un peu satisfaisante. Il m'a +toujours paru qu'il y avait en lui «du je ne sais quoi», comme dit Retz +de La Rochefoucauld.</p> + +<p>Ce «je ne sais quoi», c'est peut-être ce que j'y sens de trop éloigné de +mes goûts, de mon idéal de vie, des vertus que je préfère et que je +souhaiterais le plus être capable de pratiquer,—ou tout simplement, si +vous voulez, de mon tempérament. Se regarder vivre est bon; mais, après +qu'on s'est regardé, fixer sur le papier ce qu'on a vu, s'expliquer, se +commenter (à moins d'y mettre l'adorable bonne grâce et le détachement +de Montaigne); se <span class="pagenum"><a id="page003" name="page003"></a>(p. 003)</span> mirer longuement chaque soir, commencer ce +travail à dix-huit ans et le continuer toute sa vie... cela suppose une +manie de constatation, si je puis dire, un manque de paresse, d'abandon +et d'insouciance, un goût de la vie, une énergie de volonté et +d'orgueil, qui me dépassent infiniment.</p> + +<p>Car,—et c'est la première clarté que ces pages nous donnent sur leur +auteur,—le journal de Stendhal n'est pas un épanchement involontaire et +nonchalant; c'est un travail utile. C'est pour lui un moyen de se +modifier, de se façonner peu à peu en vue d'un but déterminé. Chaque +jour, il note ce qu'il a fait dans telle circonstance et ce qu'il aurait +dû faire ou éviter, étant donné les desseins qu'il poursuit et que nous +verrons tout à l'heure. Pour lui, s'analyser, c'est agir.</p> + +<p>Stendhal appartient, en effet, à une génération robuste, violente, +brutale, nullement rêveuse; nullement pessimiste. Lui-même est un mâle, +un sanguin, un homme d'action. Il est, par son libre choix, lieutenant +de dragons à dix-huit ans; il est commissaire des guerres en Allemagne +et en Autriche; il fait, sur sa demande, la campagne de Russie. C'est +un soldat, un administrateur et un diplomate, et qui a le goût de ces +diverses fonctions. Si, à certains moments, il est triste et découragé +jusqu'à songer au suicide (du moins il le dit), c'est par accident et +pour des motifs précis: un manque d'argent, un espoir déçu; mais ce +n'est point par l'effet d'une mélancolie générale; <span class="pagenum"><a id="page004" name="page004"></a>(p. 004)</span> d'une +lassitude de lymphatique ou d'une imagination de névropathe. Il n'a rien +d'un René. À plus forte raison n'a-t-il rien d'un jeune épuisé +d'aujourd'hui. Si vous voulez comprendre quel abîme il peut y avoir à la +fois entre deux générations et entre deux âmes, lisez le journal de +Stendhal, cette confession d'un jeune homme du premier Empire; puis +lisez, par exemple, <i>Sous l'œil des barbares</i>, ce journal d'un jeune +homme de la troisième république, et comparez ces deux jeunesses. Vous +sentirez clairement ce que je ne puis qu'indiquer.</p> + +<p>Stendhal est absolument antichrétien. Il est venu à une époque où il +était possible d'être ainsi. Cela est plus malaisé à présent. Ses +maîtres de philosophie sont Hobbes, Helvétius et Destutt de Tracy. Il +est libre de toute croyance et même de tout préjugé, quel qu'il soit. Il +l'est naturellement, et à un degré qui nous étonne et nous scandalise, +pauvres ingénus que nous sommes. Nous en conclurions volontiers qu'il y +avait en lui une étrange dureté foncière. C'est que, nous avons beau +faire effort pour nous affranchir, il est des cas où, en vertu de notre +éducation, nous fixons malgré nous des limites à la liberté d'esprit, et +nous sommes tout prêts à la nommer autrement quand elle insulte à +certains sentiments que nous jugeons sacrés et hors de discussion. Cette +dureté se trahit assez souvent chez Beyle. J'en trouve dans le journal +un très remarquable exemple. Beyle est malade à Paris, et son père, qui +habite <span class="pagenum"><a id="page005" name="page005"></a>(p. 005)</span> Grenoble, vient de lui refuser une avance sur sa +pension.</p> + +<p>«Je viens de réfléchir deux heures à la conduite de mon père à mon +égard, étant tristement miné par un fort accès de la fièvre lente que +j'ai depuis plus de sept mois.</p> + +<p>«... Qu'on calcule l'influence d'une fièvre lente de huit mois, +alimentée par toutes les misères possibles, sur un tempérament déjà +attaqué d'obstruction et de faiblesse dans le bas-ventre, et qu'on +vienne me dire que mon père n'abrège pas ma vie!</p> + +<p>«... Il ne daigne pas répondre depuis plus de trois mois à des lettres +où, lui peignant ma misère, je lui demande une légère avance, <i>pour me +vêtir</i>, sur une pension de trois mille francs, réduite par lui à deux +mille quatre cents francs, avance dont il peut se rembourser par ses +mains, aux mois de printemps que je passerai à Grenoble.</p> + +<p>«... D'abord tout cela, et vingt pages de détails tous horriblement +aggravants; mon père est un <i>vilain scélérat</i> à mon égard, n'ayant ni +vertu, ni pitié. <i>Senza virtù nè carità</i>, comme dit Carolino dans le +<i>Matrimonio segreto</i>.</p> + +<p>«Si quelqu'un s'étonne de ce fragment, il n'a qu'à me le dire, et, +partant de la définition de la vertu, <i>qu'il me donnera</i>, je lui +prouverai <i>par écrit</i>, aussi clairement que l'on prouve que toutes nos +<i>idées</i> arrivent par nos sens, c'est-à-dire aussi évidemment qu'une +vérité morale puisse être prouvée, que mon <span class="pagenum"><a id="page006" name="page006"></a>(p. 006)</span> père à mon égard a +eu la conduite d'un malhonnête homme et d'un exécrable père, en un mot +d'un <i>vilain scélérat</i>.»</p> + +<p>Ce défi est assez bizarre. Voici qui l'est plus encore:</p> + +<p>«Je finis cet écrit... en réitérant l'offre de prouver <i>quantum dixi</i>, +par écrit, devant un jury composé des six plus grands hommes existants. +Si Franklin existait, je le nommerais. Je désigne pour mes trois, +Georges Gros, Tracy et Chateaubriand, pour apprécier le malheur moral +dans l'âme d'un poète.</p> + +<p>«Si, après cela, vous m'accusez d'être <i>fils dénaturé</i>, vous ne +raisonnez pas, votre opinion n'est qu'un vain bruit et périra avec +vous.»</p> + +<p>Et il y revient encore avec un acharnement maladif:</p> + +<p>«Ou vous <i>niez la vertu</i>, ou mon père a été un vilain scélérat à mon +égard; quelque faiblesse que j'aie encore pour cet homme, voilà la +vérité, et je suis prêt à vous le prouver par écrit à la première +réquisition.»</p> + +<p>Or, il paraît bien que ce père était un homme assez rude et +désagréable; mais, si vous songez que ce tyran, n'ayant lui-même que dix +mille francs de rente, faisait à son fils, alors âgé de vingt-deux ans, +une pension de deux mille quatre cents francs qui en vaudraient plus de +cinq mille aujourd'hui; que Stendhal avait, en outre, une rente de mille +francs qui lui venait de sa mère et que, si l'argent lui avait <span class="pagenum"><a id="page007" name="page007"></a>(p. 007)</span> +manqué pour se soigner, c'est qu'il en dépensait beaucoup pour ses +habits et pour le théâtre, vous verrez peut-être autre chose que de +l'indépendance d'esprit dans cette furieuse impiété filiale. Et ce n'est +point là, comme vous le pourriez croire, un simple accès de fièvre: car, +d'abord, il appelle couramment son père dans le reste du journal: «mon +bâtard de père»; puis, relisant vingt ans après la page que j'ai citée, +il ajoute en marge:</p> + +<p>«Ne rougis-tu point, au fond du cœur, en lisant ceci en 1835? +Aurais-tu besoin que j'écrivisse la démonstration tout au long?</p> + +<p>«Rentre dans toi-même.</p> + +<p>«<span class="smcap">Arrêté</span>.»</p> + +<p>Et voici ce qu'il avait écrit déjà, en 1832, à propos de la mort de son +père, dans un de ces articles nécrologiques qu'il se plaisait à composer +sur lui-même:</p> + +<p>«Pendant le premier mois qui suivit cette nouvelle, je n'y pensai pas +trois fois. Cinq ou six ans plus tard, j'ai cherché en vain à m'en +affliger. Le lecteur me trouvera mauvais fils, il aura raison.»</p> + +<p>En supposant même que tous les griefs de Stendhal aient été fondés, on +se dit qu'il y a des sentiments qu'on peut sans doute éprouver malgré +soi, mais qu'il est odieux de s'y complaire, de les développer par +écrit, parce qu'ils offensent, tout au moins, des conventions trop +anciennes, trop nécessaires à la vie des sociétés, et vénérables par là +<span class="pagenum"><a id="page008" name="page008"></a>(p. 008)</span> même. Toute âme un peu délicate, ou, si vous voulez, un peu +craintive, modeste et religieuse, pensera ainsi. Maintenant, si vous +cherchez, sur ce point particulier, un cas analogue à celui de Stendhal, +vous serez tout surpris de rencontrer Mirabeau et Jules Vallès... Et, +en dépit de son sang froid et de sa sécheresse d'écrivain, vous +n'hésiterez plus à classer parmi les «violents» cet abstracteur de +quintessences.</p> + +<p>Tout cela n'empêche point Stendhal de se croire extraordinairement +sensible. «Si je vis, ma conduite démontrera qu'il n'y a pas eu d'homme +aussi accessible à la pitié que moi... La moindre chose m'émeut, me fait +venir les larmes aux yeux...» Ces déclarations reviennent à chaque +instant. Il y a là évidemment un reste de sensiblerie à la façon du +dix-huitième siècle. Cela veut dire aussi qu'il ressent vivement le +plaisir et la peine, qu'il est de tempérament voluptueux. Et d'autres +fois, enfin, c'est simplement sensibilité d'artiste. Il faut commencer +par sentir les choses profondément—et brièvement,—pour être capable de +les rendre ensuite dans leur vérité.</p> + +<p>Il a un immense orgueil, et toutes les formes de l'orgueil, les plus +petites comme les plus grandes: l'orgueil de César et celui de Brummel. +Il constate çà et là qu'il était bien habillé (et il décrit son +costume), qu'il a été beau, brillant, spirituel, profond; qu'il est +original et qu'il a du génie. Je cite tout à <span class="pagenum"><a id="page009" name="page009"></a>(p. 009)</span> fait au hasard. Il +relit un de ses cahiers, il en est content et il ajoute: «Il y a +quelquefois des moments de profondeur dans la peinture de mon +caractère.» Il vient de prendre une leçon de déclamation: «J'ai joué la +scène du métromane avec un grand nerf, une verve et une beauté d'organe +charmantes. J'avais une tenue superbe de fierté et d'enthousiasme.» Et +plus loin: «La charmante grâce de ma déclamation a interdit Louason.» Ou +bien: «La réflexion profonde (à la Molière) que je fais dans ce moment, +etc...» Ou encore: «Je commence à aborder dans le monde le magasin de +mes idées de poète sur l'homme. Cela donne à ma conversation une +physionomie inimitable,» etc., etc... Cela est continuel. Penser ainsi +de soi, passe encore: nous sommes de si plaisants animaux! Mais +l'écrire! fût-ce pour son bonnet de nuit! Je n'en reviens pas!</p> + +<p>Cet orgueil s'accompagnait, comme il arrive souvent, d'une extrême +timidité, qui n'en était que la conséquence,—timidité qu'exaspéraient +encore sa sensibilité d'artiste et sa sagacité d'observateur. +Orgueilleux, il craignait d'autant plus d'être ridicule; sensible, il +souffrait d'autant plus de cette crainte; clairvoyant, il rencontrait +partout des occasions d'en souffrir, ou même les faisait naître. Tout ce +mécanisme est fort connu, et je vous fais là de la psychologie +élémentaire.</p> + +<p>J'ai dit qu'il était bien de son temps. À l'origine du moins, sa qualité +maîtresse me paraît avoir été <span class="pagenum"><a id="page010" name="page010"></a>(p. 010)</span> une indomptable énergie. Il croit +à la toute-puissance de la volonté. Nous le voyons imposer à la sienne +deux tâches principales.</p> + +<p>Premièrement, il veut se faire aimer d'une petite comédienne, Mélanie +Guilbert, qu'il appelle plus souvent Louason. Le travail de roué naïf +auquel il se livre, et qu'il nous raconte jour par jour, est impayable. +Il est seulement fâcheux que la relation en dure trop longtemps, et +qu'il se répète beaucoup. Il se demande sans cesse: «Ai-je été habile +aujourd'hui? Non; j'ai fait telle et telle faute. Il faudra que demain +je dise ceci, je fasse cela.» Comme il n'a que vingt ans, il a encore +des ingénuités. De temps en temps, il se pose cette question: «Mélanie +ne serait-elle qu'une coquine?» Un vieux monsieur la traite tout à fait +familièrement et vient passer chez elle deux ou trois heures par jour. +Beyle écrit: «Ce vieux monsieur serait-il son entreteneur?» Et un peu +après: «Non, je m'étais trompé: il vient seulement lui faire répéter ses +rôles.» Une phrase qui revient toutes les dix pages, c'est celle-ci: «À +tel moment, si j'avais osé, je l'aurais eue.» Cela devient très comique +à la longue. Finalement, il fait à Louason sa cour pendant plus d'un an +sans arriver à rien. C'est timidité; c'est aussi manque d'argent +(l'argent donnant en ces affaires une grande assurance); c'est surtout +qu'il s'applique trop, combine trop, se regarde trop faire Et,—chose +admirable,—ce qu'il n'a pu conquérir par toute une <span class="pagenum"><a id="page011" name="page011"></a>(p. 011)</span> année de +soins assidus et savants,—trop savants,—il l'obtient trois ans après, +à l'improviste, quand il n'y songe presque plus. Et, tandis qu'il +consacre deux cents pages au récit détaillé de ses manœuvres et de +ses stratégies inutiles, il enregistre négligemment, en une ligne, une +conquête qu'il n'attendait plus: «Dix heures sonnent. J'ai passé la nuit +hier avec Mélanie.» (J'adoucis l'expression.) Dons Juans, +instruisez-vous!</p> + +<p>En somme, c'est l'histoire d'un premier échec, puisque, s'il arrive à +son but, c'est après y avoir renoncé et par d'autres moyens que ceux sur +lesquels il comptait.</p> + +<p>Secondement (je ne suis point ici l'ordre des dates), Beyle s'est juré à +lui-même d'être un grand poète, et un grand poète comique. Cela nous +surprend un peu, car, si Stendhal fut un inventeur, il n'était nullement +poète au sens ordinaire et naturel du mot, et il n'avait à aucun degré +le génie comique. Mais, encore une fois, il n'était pas éloigné de +croire que l'on fait toujours ce que l'on veut avec énergie. Il procède +en poésie, comme il a fait en amour, avec suite et méthode, tout un luxe +de réflexions, de préparations et de préméditations. Savourez, je vous +prie, la belle candeur de ces confidences (Beyle avait alors vingt ans): +«Quel est mon but? d'acquérir la réputation du plus grand poète +français, non point par intrigue, comme Voltaire, mais en la méritant +véritablement; pour cela, savoir le grec, l'italien, l'anglais. Ne point +<span class="pagenum"><a id="page012" name="page012"></a>(p. 012)</span> se former le goût sur l'exemple de mes devanciers, mais à coups +d'analyse, en recherchant comment la poésie plaît aux hommes et comment +elle peut parvenir à leur plaire autant que possible.» Et alors il +s'impose d'énormes lectures. Il lit même des dictionnaires de rimes et +de synonymes, et entreprend de se faire «un dictionnaire de style +poétique(!) où il mettra toutes les locutions de Rabelais, Amyot, +Montaigne, Malherbe, Marot, Corneille, La Fontaine, etc.»</p> + +<p>Quelques-unes de ses opinions littéraires sont intéressantes et déjà +révélatrices soit de son caractère, soit de son talent futur. Sans doute +il est de son temps; il admire encore Crébillon; il déclare, après une +représentation de <i>la Suite du Misanthrope</i>, que «d'Églantine est le +plus grand génie qu'ait produit le dix-huitième siècle en +littérature».—Je comprends d'ailleurs que ce jeune homme de tant +d'orgueil et d'énergie place très haut Corneille et même Alfieri: je +conçois moins que celui qui doit écrire le livre de <i>l'Amour</i> fasse si +peu de cas du théâtre de Racine. Mais il adore La Fontaine, Pascal, et, +sans réserve et par-dessus tout, Shakespeare (ce qui était alors un +sentiment original). Il a le goût et l'amour de la naïveté et de la +vérité. Il fait d'excellentes remarques sur notre tragédie classique: +«C'est une fausse délicatesse qui empêche les personnages d'entrer dans +les détails, ce qui fait que nous ne sommes jamais saisis de terreur, +comme dans les <span class="pagenum"><a id="page013" name="page013"></a>(p. 013)</span> pièces de Shakespeare. Ils n'osent pas nommer +leur chambre, ils ne parlent pas assez de ce qui les entoure.»—«Ducis +semble avoir oublié <i>qu'il n'est point de sensibilité sans détails</i>. Cet +oubli est un des défauts capitaux du théâtre français.» Je n'ai pas le +loisir de développer ici mon impression; mais on sent que, plus tard, le +romantisme, qu'il défendra, ne sera pas tout à fait la même chose pour +lui que pour les romantiques, qu'il ne mettra pas les mêmes idées sous +les mêmes mots, que cette révolution littéraire ne sera à ses yeux qu'un +développement naturel du génie national dans le sens de la vraie +simplicité et de la franchise d'observation...</p> + +<p>L'histoire de cette seconde entreprise de Beyle est donc l'histoire d'un +second échec. Je me hâte de dire qu'il n'a pas échoué sur tous les +points. Il a voulu être un homme du monde, un homme à bonnes fortunes, +un «homme fort», comme disait Balzac; il s'y est fort appliqué (vous le +verrez en parcourant ses notes), et il l'a été dans une très honorable +mesure. Et, enfin, il a été un très subtil psychologue et un romancier à +peu près unique dans son espèce. Mais avec tout cela on peut dire qu'il +n'a point fait ce qu'il a voulu le plus énergiquement; et il me semble +que son journal nous dit pourquoi.</p> + +<p>Il voulait le plaisir sous toutes ses formes, mais particulièrement +l'action grandiose, la domination sur les femmes et sur les hommes. Son +idéal était celui de l'épicurien, non de celui que célèbrent les +<span class="pagenum"><a id="page014" name="page014"></a>(p. 014)</span> chansons du Caveau, mais de l'épicurien héroïque de l'antiquité +ou de la Renaissance, pour qui l'action même et la «vertu» virile +étaient le meilleur des plaisirs. Il dit, en regrettant de n'avoir pas +eu de maîtresse à dix-huit ans: «Elle eût trouvé en moi <i>une âme +romaine</i> pour les choses étrangères à l'amour.» Or, il passe toute sa +vie dans d'assez médiocres emplois. Il écrit ses deux romans à cinquante +ans passés, et meurt consul à Civita-Vecchia, sans avoir connu la +gloire qu'il avait tant désirée. Il a donc pu croire, en mourant, qu'il +n'avait pas rempli sa destinée.</p> + +<p>Voici, je crois, tout le mystère. Il avait reçu de la nature, avec une +volonté très forte, un don merveilleux d'observation, et, comme on dit +aujourd'hui, de dédoublement. Il crut que, en mettant cette faculté +d'analyse au service de sa volonté, il augmenterait la puissance de +celle-ci. Mais c'est le contraire qui est arrivé. En s'observant +toujours pour mieux agir, il n'agissait plus que faiblement. Il faut +être très ignorant de soi pour être vraiment fort, et il faut aussi +savoir s'arrêter dans la connaissance ou, du moins, dans l'étude des +autres. Bonaparte avait sur les hommes des notions nettes, mais +sommaires. Beyle nous dit lui-même: «Je m'arrêtais trop à jouir de ce +que je sentais... Je connais si fort le jeu des passions... <i>que je ne +suis jamais sûr de rien, à force de voir tous les possibles</i>». Ce que +nous raconte le journal, c'est peut-être l'aventure d'un grand homme +d'action <span class="pagenum"><a id="page015" name="page015"></a>(p. 015)</span> paralysé peu à peu par un incomparable +analyste,—lequel a gardé d'ailleurs, dans ses œuvres écrites, le +goût le plus décidé pour l'énergie humaine.</p> + +<p>À aller au fond des choses, Fabrice del Dongo représente assez +exactement ce que Stendhal aurait souhaité d'être, et Julien Sorel (dans +la première partie du <i>Rouge et du Noir</i>) ce qu'il a été. C'est +l'impression que m'a laissée ce journal—dont je n'ai pu vous donner, +par ces quelques lignes, qu'une idée fort imparfaite.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page017" name="page017"></a>(p. 017)</span> BAUDELAIRE</h3> + +<p class="title"><i>Œuvres posthumes et Correspondances inédites, précédées d'une étude +biographique</i>, par Eugène <span class="smcap">Crépet</span>.</p> + + +<p>Le jeune marquis Wolfgang de Cadolles, fils d'émigré, s'enrôle dans +l'armée de l'empereur par besoin d'action, patriotisme, amour de la +gloire. Il se distingue à Wagram; l'empereur le décore de sa main, et +dès lors le marquis appartient corps et âme à Napoléon. Il devient +rapidement colonel. Après l'abdication de l'empereur, Wolfgang retrouve +son père rapatrié, et une belle royaliste qu'il aime depuis son +adolescence, M<sup>me</sup> de Timey. Il est près de faire sa soumission aux +Bourbons, quand l'empereur revient de l'île d'Elbe. Comme Ney, comme +Labédoyère, Wolfgang se rallie <i>irrésistiblement</i> à son ancien maître. +Il se cache après Waterloo; il écrit à M<sup>me</sup> de Timey: «Venez et fuyons +ensemble.» Elle hésite et répond: «Non.» Seconde lettre de Wolfgang: +«Puisque vous ne voulez pas fuir avec moi, vous ne m'aimez plus, et je +me constitue prisonnier.» <span class="pagenum"><a id="page018" name="page018"></a>(p. 018)</span> Et, quoique le roi lui ait accordé +spontanément sa grâce, il se tue dans sa prison.</p> + +<p>Voilà un canevas de drame. Il n'est pas prodigieusement original. Il +pourrait être de n'importe qui. Or, il est de l'auteur de <i>Une Martyre</i>, +des <i>Litanies de Satan</i> et de <i>Delphine et Hippolyte</i>. C'est M. Crépet +qui nous en donne le scénario assez développé dans le volume qu'il vient +de publier: <i>Œuvres posthumes et Correspondances inédites</i> de Charles +Baudelaire.</p> + +<p>Il faut être juste. Deux scènes, dans ce scénario, portent la marque du +poète des <i>Fleurs du mal</i>.</p> + +<p>Au premier acte, nous avons vu arriver chez le comte de Cadolles un +soldat français, le trompette Triton, blessé, sanglant, déguenillé. +Triton, guéri, devient chef des piqueurs du comte, et Wolfgang passe sa +vie à la chasse avec Triton. «Ce trompette, <i>à son insu, corrompt, +séduit</i> le marquis. Il lui explique, dans son langage de trompette, dans +un style violent, pittoresque, grossier, naïf, ce que c'est qu'un +combat, une charge de cavalerie; ce que c'est que la gloire, les amitiés +de régiment, etc. Depuis longtemps, bien longtemps, Triton n'a plus de +famille; il n'est pas rentré au village depuis les grandes guerres de la +république; il ne sait pas ce qu'est devenue sa mère. Le régiment du +1<sup>er</sup> houzards est devenu sa famille.—Une nuit, Wolfgang dit au +trompette de seller les deux meilleurs chevaux. Et, en route, il lui +dit:—Devine où nous allons. Nous <span class="pagenum"><a id="page019" name="page019"></a>(p. 019)</span> allons rejoindre la grande +armée. Je ne veux pas qu'on se batte sans moi.»</p> + +<p>Cela, c'est d'assez bonne et plausible psychologie.</p> + +<p>Au quatrième acte, «M<sup>me</sup> de Timey raconte son histoire à Wolfgang. Le +comte de Timey, qui était un homme très intelligent et très corrompu, a +été l'amant de sa mère, femme d'un autre émigré français, M<sup>me</sup> d'Evré. +Avant de mourir, après sa confession, M. le comte de Timey a voulu +épouser M<sup>lle</sup> d'Evré, qui était peut-être, et probablement même, sa +fille. Le moribond a employé sa nuit de noces à enseigner à sa femme sa +corruption morale et sa corruption politique. Il lui a dit finalement: +<i>Ma chère fille, je laisse dans votre âme virginale l'expérience d'un +vieux roué</i>. Et puis, il est mort. Ainsi, elle s'est trouvée subitement +<i>riche, veuve quoique vierge, et pleine d'expérience quoique +innocente</i>.»</p> + +<p>Cela, c'est du bizarre, du surprenant, du diabolique, du satanique, et +Baudelaire a dû être particulièrement satisfait de cette invention.</p> + +<p>Mais, au reste, je ne vous ai parlé de ce plan de drame que pour avoir +le droit de vous parler, à cette place<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Lien vers la note 1"><span class="smaller">[1]</span></a>, de Baudelaire lui-même. J'ai +passé, en parcourant ses <i>Œuvres posthumes</i>, par trois impressions. +J'ai senti l'impuissance et la stérilité de cet homme, et il m'a presque +irrité par ses prétentions. Puis j'ai senti sa misère, sa souffrance +intime, et je <span class="pagenum"><a id="page020" name="page020"></a>(p. 020)</span> l'ai plaint; j'ai reconnu en lui des vertus +d'honnête homme; j'ai cru à sa sincérité d'artiste, dont je doutais +d'abord.—Enfin, ayant relu <i>les Fleurs du mal</i>, j'y ai pris plus de +plaisir que je n'en attendais, et j'ai été contraint de reconnaître, +quoi qu'en aient dit d'habiles gens, la réelle, l'irréductible +originalité de cet esprit si incomplet.</p> + +<p>J'ouvre les deux petits recueils de «Pensées» de Baudelaire, <i>Fusées</i> et +<i>Mon cœur mis à nu</i>. Il n'y a pas à dire, cela est terriblement +pauvre, avec de grands airs. C'est la recherche la plus puérile des +opinions singulières. Et cela aboutit à des paradoxes aussi faciles +qu'effroyables. Il y en a qui reposent tout entiers sur un mot détourné +de son sens. Exemple: «L'amour, c'est le goût de la <i>prostitution</i>. Il +n'est même pas de plaisir noble qui ne puisse être ramené à la +prostitution. Qu'est-ce que l'art? Prostitution... L'être le plus +prostitué, c'est l'être par excellence, Dieu.» Ou bien: «L'amour peut +dériver d'un sentiment généreux. Le goût de la prostitution; mais il +est bientôt corrompu par le goût de la propriété...» Si vous croyez que +cela veut dire quelque chose!</p> + +<p>Ou bien: «De la féminéité de l'Église, comme raison de son +omni-puissance.» Ou bien: «Analyse des contre-religions; exemple: la +prostitution sacrée. Qu'est-ce que la prostitution sacrée? Excitation +nerveuse.—Mysticité du paganisme. Le mysticisme, trait d'union entre le +paganisme et le christianisme. <span class="pagenum"><a id="page021" name="page021"></a>(p. 021)</span> Le paganisme et le christianisme +se prouvent réciproquement.» Le pire, c'est que je sens ce malheureux +parfaitement incapable de développer ces notes sibyllines. Les «pensées» +de Baudelaire ne sont, le plus souvent, qu'une espèce de balbutiement +prétentieux et pénible. Une fois, il déclare superbement: «J'ai trouvé +la définition du beau, de mon beau à moi.» Et il écrit deux pages pour +nous dire qu'il ne conçoit pas la beauté sans mystère ni tristesse; mais +il ne l'explique pas, il ne saurait. On n'imagine pas une tête moins +philosophique.</p> + +<p>Je ne parle pas de ces maximes d'une perversité si aisée qu'il semble +qu'on en fabriquerait comme cela à la douzaine: «Moi, je dis: la volupté +unique et suprême de l'amour gît dans la certitude de faire le mal. Et +l'homme et la femme savent, de naissance, que dans le mal se trouve +toute volupté.»—«Je comprends qu'on déserte une cause pour savoir ce +qu'on éprouvera à en servir une autre.»—«Être un homme utile m'a +toujours paru quelque chose de bien hideux», etc... Et son catholicisme! +et son dandysme! et son mépris de la femme! et son culte de +l'artificiel! Que tout cela nous paraît aujourd'hui indigent et banal! +«La femme est le contraire du dandy. Donc, elle doit faire horreur... La +femme est <i>naturelle</i>, c'est-à-dire abominable.—J'ai toujours été +étonné qu'on laissât les femmes entrer dans les églises. Quelles +conversations peuvent-elles avoir avec Dieu? La jeune fille, ce qu'elle +est en réalité. <span class="pagenum"><a id="page022" name="page022"></a>(p. 022)</span> Une petite sotte et une petite salope; la plus +grande imbécillité unie à la plus grande dépravation.—Le commerce est, +par son essence, <i>satanique</i>... Le commerce est <i>naturel</i>, donc il est +<i>infâme</i>», etc... Tout est de cette force. Ces plats paradoxes me +feraient presque aimer le plat bon sens de «ce coquin de Franklin».</p> + +<p>Pourtant une chose me touche: c'est de voir combien a peiné ce +malheureux pour produire ces extravagances. Il y a en lui une détresse, +une angoisse, un sentiment atroce de sa stérilité. Son éditeur nous +dit très sérieusement: «Nous ne possédons qu'une vingtaine de feuilles +volantes qui se rattachent aux conceptions des romans et des nouvelles +<i>que Baudelaire porta vingt ans dans sa tête sans en confier rien au +papier</i>.» Les chef-d'œuvre qu'on prémédite vingt ans sans en écrire +une ligne... je connais cela. Hélas! l'œuvre posthume de Baudelaire +se réduit presque à des titres de nouvelles et de romans, tels que: <i>Le +Marquis invisible</i>, <i>la Maîtresse de l'idiot</i>, <i>la Négresse aux yeux +bleus</i>, <i>la Maîtresse vierge</i>, <i>les Monstres</i>, <i>l'Autel de la volonté</i>, +<i>le Portrait fatal</i>... Évidemment ces titres lui semblaient très +singuliers et très beaux. Mais était-ce pour lui-même quelque chose de +plus que des titres? Sans cesse, dans sa correspondance, il confesse sa +paresse, il jure de travailler, et <i>il ne peut pas</i>.</p> + +<p>Ce qui me touche encore, c'est son dégoût des hommes et des choses; de +«ce qui est». Ce dégoût, <span class="pagenum"><a id="page023" name="page023"></a>(p. 023)</span> bien qu'il l'exprime le plus souvent +avec une insupportable affectation, je le crois, je le sens sincère. +C'est vraiment une âme née malheureuse, tourmentée de désirs toujours +indéterminés, toujours inassouvis, toujours douloureux. Cet homme, si +peu simple—en apparence,—si obscur dans ses idées, si préoccupé +d'étonner et de mystifier les autres, m'eût immensément déplu, +j'imagine, à une première rencontre. Mais j'aurais bientôt découvert que +le plus mystifié et le plus étonné de tous, c'était encore lui. Sa +personne m'aurait sûrement intéressé, et probablement séduit à la +longue. Ce qu'on ne peut certes lui refuser, c'est d'avoir été un +Inquiet. Il a eu, au plus haut point, ce qui a manqué à de plus grands +que lui: le sentiment, le souci et souvent la terreur du Mystère qui +nous entoure...</p> + +<p>Chose inattendue: vers la fin de sa vie, de sa pauvre vie si sombre où +la débauche morne et appliquée, puis l'opium, le haschich, et, enfin, +l'alcool, avaient fait tant de ravages, son catholicisme si peu +chrétien, son catholicisme impie et sensuel, celui des <i>Fleurs du mal</i>, +semble s'épurer et s'attendrir, et lui descendre,—ou lui +remonter,—dans le cœur. Il a honte de lui; il a des idées de +conversion, de perfectionnement moral. Il écrit: «À Honfleur! le plus +tôt possible, avant de tomber plus bas... Que de pressentiments et de +signes envoyés déjà par Dieu, qu'il est <i>grandement temps d'agir</i>!...» +Et ses notes intimes se terminent par cette page, où il y a, si vous le +<span class="pagenum"><a id="page024" name="page024"></a>(p. 024)</span> voulez, encore un peu d'artifice et de «pose» en face de +soi-même, mais où j'ai tout aussi bien le droit de trouver (qui sait?) +de la simplicité, de la piété, de l'humilité:</p> + +<p>«Je me jure à moi-même de prendre désormais les règles suivantes pour +règles éternelles de ma vie:</p> + +<p>«Faire tous les matins ma prière à Dieu, <i>réservoir de toute force et de +toute justice, à mon père, à Mariette et à Poë</i>, comme intercesseurs: +les prier de me communiquer <i>la force nécessaire</i> pour accomplir tous +mes devoirs, et d'octroyer à ma mère une <i>vie assez longue</i> pour jouir +de ma transformation; travailler toute la journée, ou du moins <i>tant que +mes forces me le permettront</i>; me fier à Dieu, c'est-à-dire à la justice +même, pour la réussite de mes projets; faire, tous les soirs, une +nouvelle prière, pour demander à Dieu la vie et la force pour ma mère et +pour moi; faire, de tout ce que je gagnerai, quatre parts: une pour la +vie courante, une pour mes créanciers, une pour mes amis, et une pour ma +mère; obéir aux principes de la plus stricte sobriété, dont le premier +est la suppression de tous les excitants, quels qu'ils soient.»</p> + +<p>Plus je me rapproche de l'homme, et plus je reviens de mes préventions +contre l'artiste. Dans toute sa correspondance avec son éditeur et ami +Poulet-Malassis, il montre de la délicatesse, de la fierté, de la +franchise, de la fidélité en amitié. Ses lettres à Sainte-Beuve lui font +tout à fait honneur. Sainte-Beuve <span class="pagenum"><a id="page025" name="page025"></a>(p. 025)</span> témoigna toujours beaucoup +d'affection à Baudelaire, soit qu'il eût en effet du goût pour sa +personne, soit qu'il le sentît très malheureux. En tous cas, l'auteur de +<i>Volupté</i>, qui n'était pas précisément un naïf, n'a pas douté un instant +de la sincérité du poète des <i>Fleurs du mal</i>. Baudelaire s'épanche avec +Sainte-Beuve plus librement qu'avec tout autre; il est simple, +affectueux, confiant. Sainte-Beuve avait coutume de l'appeler: «Mon cher +enfant»; et Baudelaire (qui blanchit de bonne heure) lui répond de +Bruxelles (mars 1865): «Quand vous m'appelez: <i>Mon cher enfant</i>, vous +m'attendrissez et vous me faites rire en même temps. Malgré mes grands +cheveux blancs qui me donnent l'air d'un académicien (à l'étranger), +j'ai grand besoin de quelqu'un qui m'aime assez pour m'appeler son +enfant...» Il lui demande, un jour, un article sur les <i>Histoires +extraordinaires</i> de Poë; Sainte-Beuve promet l'article, ne l'écrit +point, et Baudelaire ne lui en veut pas.</p> + +<p>L'affection de Baudelaire pour le grand critique datait de loin; <i>les +Poésies de Joseph Delorme</i> étaient déjà, au collège, un de ses livres de +prédilection; et à vingt ans, il envoyait des vers (dont quelques uns +assez beaux) à son poète favori... Et, en effet, les poésies de +Sainte-Beuve,—si curieuses, mais qui ne sont aujourd'hui connues et +aimées que d'un petit nombre de lettrés,—ressemblent déjà par endroits, +sinon à des «fleurs du mal», du moins à des fleurs assez malades.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page026" name="page026"></a>(p. 026)</span> M. Crépet a bien raison de dire dans sa Préface: «J'ai la +conviction que ces documents ne peuvent que servir la mémoire de +Baudelaire, en la dégageant, sous certains aspects, des ombres qui la +couvraient.» On constatera, en feuilletant le volume, que Baudelaire fut +un bon fils. J'entends par là que jamais il ne contrista sa mère +autrement que par ses vices, dont je ne sais à quel point il faut le +rendre responsable, et qu'il fut constamment, avec elle, affectueux, +attentif et tendre. On verra aussi que ce grand débauché garda pendant +vingt ans une mulâtresse, Jeanne Duval, qui le trompa de toutes les +façons; que, lorsqu'elle fut, jeune encore, frappée de paralysie, il la +fit entrer à ses frais à l'hospice Dubois; que, lorsqu'elle en voulut +sortir avant sa guérison, il revint habiter avec elle, et qu'il ne cessa +de lui venir en aide, même après qu'il eut fixé sa résidence en +Belgique, malgré l'extrême gêne à laquelle il était lui-même réduit.</p> + +<p>Cette Jeanne Duval, c'est la maîtresse noire, le «vase de tristesse», la +«grande taciturne», la «sorcière», la «nymphe ténébreuse et chaude» des +<i>Fleurs du mal</i>. Or, il paraît bien qu'elle n'avait, à part sa race, +rien de remarquable. Voici son signalement: «Pas très noire, pas très +belle, cheveux noirs peu crépus, poitrine assez plate, de taille assez +grande, marchant mal». Une réflexion ne vous vient-elle pas? Toutes les +femmes que les poètes ont aimées et dont ils ont chanté l'incomparable +beauté; depuis la <span class="pagenum"><a id="page027" name="page027"></a>(p. 027)</span> maîtresse d'Anacréon jusqu'à celle de +Baudelaire, en passant par Délie, Cynthie, Béatrix, Laure, Cassandre, +Elvire...—si nous les avions sous les yeux telles qu'elles ont été, qui +sait? elles ressembleraient peut-être à une bande de trottins, de bonnes +et de figurantes, et nous nous dirions:—«N'était-ce que cela?» Ô +bienfaisante poésie, fille de l'éternelle illusion!</p> + +<p>Enfin, il est certain que Baudelaire n'a pas été gâté par la vie. Il +avait sept ans quand sa mère se remaria au colonel Aupick. À vingt ans, +pour quelque désordre qu'on ignore, il est embarqué par son beau-père +pour Calcutta. À son retour, il entre en possession de son patrimoine, +soixante-dix mille francs. En deux ans, il en dépense la moitié; on lui +donne un conseil judiciaire. Il se refuse obstinément à faire autre +chose que de la littérature. Il vit donc, pendant vingt ans, de la rente +des trente-cinq mille francs qui lui restaient, et du produit de sa +plume (produit fort mince). Or, il ne fait pas, pendant ces vingt ans, +plus de dix mille francs de dettes nouvelles. Vous jugez que, dans ces +conditions, il n'a pas dû se livrer souvent à des orgies néroniennes! Il +s'est débattu jusqu'à la fin dans les plus cruels embarras d'argent. Sur +ce point, sa correspondance fait mal à lire... Joignez à cela sa maladie +nerveuse, dont il put bien hâter les progrès par des excès de toute +sorte, mais qui était d'ailleurs héréditaire. «Mes ancêtres, écrit-il, +idiots ou maniaques, dans des appartements solennels, tous victimes de +terribles <span class="pagenum"><a id="page028" name="page028"></a>(p. 028)</span> passions.»... Ah! le pauvre dandy, le pauvre +mystificateur, le pauvre buveur d'opium, le pauvre diable de poète +«diabolique»! Comme il faut le plaindre!</p> + +<p>Eh bien! non, car, tout compte fait, il a trouvé et laissé après lui +quelque chose. Son influence, après sa mort, a été très grande sur +beaucoup de jeunes gens, et même sur des poètes d'un âge mûr. Le +baudelairisme n'est peut-être pas une fantaisie négligeable dans +l'histoire de la littérature. Il n'est pas tout entier, quoi qu'on en +ait dit, dans l'application de deux ou trois procédés d'une certaine +rhétorique. Quand j'ai lu pour la première fois les <i>Fleurs du mal</i>, je +n'étais déjà plus un adolescent, et cependant j'en ai senti très +vivement le charme particulier. Je les ai relues, et je voudrais vous +dire l'espèce de plaisir qu'elles m'ont fait et ce que j'ai cru y voir. +Mais le baudelairisme est difficile à définir. Je ne puis qu'indiquer +très sommairement ce qu'il est, ou ce qu'il a l'air d'être.</p> + +<p>C'est une des formes extrêmes, la moins spontanée et la plus maladive, +de la sensibilité poétique. C'est tout un ensemble d'artifices, de +contradictions volontaires. Essayons d'en noter quelques-unes.</p> + +<p>On y trouve mêlés le réalisme et l'idéalisme. C'est la description +outrée et complaisante des plus désolants détails de la réalité +physique, et c'est, dans le même moment, la traduction épurée des idées +et des <span class="pagenum"><a id="page029" name="page029"></a>(p. 029)</span> croyances qui dépassent le plus l'impression immédiate +que font sur nous les corps.—C'est l'union de la sensualité la plus +profonde et de l'ascétisme chrétien. «Dégoût de la vie, extase de la +vie», écrit quelque part Baudelaire. On raffine sur les sensations; on +en crée presque de nouvelles par l'attention et par la volonté; on +saisit des rapports subtils entre celles de la vue, celles de l'ouïe, +celles de l'odorat (ces dernières surtout ont été recherchées de +Baudelaire); on se délecte du monde matériel, et, en même temps, on le +juge vain,—ou abominable.—C'est encore, en amour, l'alliance du mépris +et de l'adoration de la femme, et aussi de la volupté charnelle et du +mysticisme. On considère la femme comme une esclave, comme une bête, ou +comme une simple pile électrique, et cependant on lui adresse les mêmes +hommages, les mêmes prières qu'à la Vierge immaculée. Ou bien, on la +regarde comme le piège universel, comme l'instrument de toute chute, et +on l'adore à cause de sa funeste puissance. Et ce n'est pas tout: dans +l'instant où l'on prétend exprimer la passion la plus ardente, on +s'applique à chercher la forme la plus précieuse, la plus imprévue, la +plus contournée, c'est-à-dire celle qui implique le plus de sang-froid +et l'absence même de la passion.—Ou bien, pour innover encore dans +l'ordre des sentiments, on se pénètre de l'idée du surnaturel, parce que +cette idée agrandit les impressions, en prolonge en nous le +retentissement; on pressent le mystère <span class="pagenum"><a id="page030" name="page030"></a>(p. 030)</span> derrière toute chose; on +croit ou l'on feint de croire au diable; on l'envisage tour à tour ou à +la fois comme le père du Mal ou comme le grand Vaincu et la grande +Victime; et l'on se réjouit d'exprimer son impiété dans le langage des +pieux et des croyants. On maudit le «Progrès»; on déteste la +civilisation industrielle de ce siècle, comme hostile au mystère; on la +juge écœurante de rationalisme, et, en même temps, on jouit du +pittoresque spécial que cette civilisation a mis dans la vie humaine et +des ressources qu'elle apporte à l'art de développer la sensibilité...</p> + +<p>Le baudelairisme serait donc, en résumé, le suprême effort de +l'épicuréisme intellectuel et sentimental. Il dédaigne les sentiments +que suggère la simple nature. Car les plus délicieux, ce sont les plus +inventés, les plus savamment ourdis. Le fin du fin, ce sera la +combinaison de la sensualité païenne et de la mysticité catholique, +s'aiguisant l'une par l'autre,—ou de la révolte de l'esprit et des +émotions de la piété. Comme rien n'égale en intensité et en profondeur +les sentiments religieux (à cause de ce qu'ils peuvent contenir de +terreur et d'amour), on les reprend, on les ravive en soi,—et cela, en +pleine recherche des sensations les plus directement condamnées par les +croyances d'où dérivent ces sentiments. On arrive ainsi à quelque chose +de merveilleusement artificiel... Oui, je crois que c'est bien là +l'effort essentiel du baudelairisme: unir toujours <span class="pagenum"><a id="page031" name="page031"></a>(p. 031)</span> deux ordres +de sentiments contraires et, au premier abord, incompatibles, et, au +fond, deux conceptions divergentes du monde et de la vie, la chrétienne +et l'autre, ou, si vous voulez, le passé et le présent. C'est le +chef-d'œuvre de la Volonté (je mets, comme Baudelaire, une +majuscule), le dernier mot de l'invention en fait de sentiments, le plus +grand plaisir d'orgueil spirituel... Et l'on comprend qu'en ce temps +d'industrie, de science positive et de démocratie, le baudelairisme ait +dû naître, chez certaines âmes, du regret du passé et de l'exaspération +nerveuse, fréquente chez les vieilles races...</p> + +<p>Maintenant il va sans dire que le baudelairisme est antérieur à +Baudelaire. Mais les <i>Fleurs du mal</i> en offrent l'expression la plus +voulue, la plus ramassée et, somme toute, la plus remarquable jusqu'à +présent. Sans doute, le souffle y est court et haletant; les obscurités +et les impropriétés d'expression n'y sont pas rares,—ni même les +banalités. Avec cela, une douzaine au moins de ces poèmes sont fort +beaux. Et vous trouverez dans tout le livre de ces vers qui +appartiennent en propre à Baudelaire, des vers <i>qu'on n'avait pas faits +avant lui</i>, vers singuliers, «troublants», charmants, mystérieux, +douloureux...</p> + +<p>Ce qui a fait tort à Baudelaire, ce sont ses imitateurs, dont la plupart +sont intolérables. Il leur doit de paraître aujourd'hui faux et suranné +à beaucoup d'honnêtes gens. Mais lui-même avait écrit: «Créer <span class="pagenum"><a id="page032" name="page032"></a>(p. 032)</span> +un poncif, c'est le génie. Je dois créer un poncif. Il y a parfaitement +réussi.</p> + +<p>Le baudelairisme est bon à son heure, pour nous consoler de Voltaire, de +Béranger, de M. Thiers, et des esprits qui leur ressemblent. Et +réciproquement.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + +<h2><span class="pagenum"><a id="page033" name="page033"></a>(p. 033)</span> PROSPER MÉRIMÉE<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Lien vers la note 2"><span class="smaller">[2]</span></a></h2> + +<p>Les Nouvelles de Prosper Mérimée sont toujours bonnes à lire, +puisqu'elles sont parfaites, mais, à vingt ans, elles paraissent un peu +sèches. C'est plus tard qu'on en goûte entièrement la saveur amère, fine +et profonde: car elles expriment, je crois, l'état le plus distingué où +se puisse reposer soit notre esprit, soit notre conscience.</p> + +<p>On se lasse de bien des choses en littérature. On est frappé et dégoûté +un jour de la part énorme de superflu que contiennent même beaucoup de +belles œuvres. Oui, la peinture des mouvements de l'âme et des +«passions de l'amour» est intéressante; mais c'est bien long, George +Sand. Oui, les divers types de l'animal humain vivant en société, +<span class="pagenum"><a id="page034" name="page034"></a>(p. 034)</span> et ses rapports cachés ou visibles avec le milieu où il se +développe, sont curieux à étudier; mais c'est bien long, Balzac. Oui, +«le monde physique existe,» et il y a des arrangements de mots qui +peuvent ressusciter dans notre imagination les objets absents; mais +c'est bien long, Gautier. Oui, nous sommes enveloppés de mystère, et +souvent notre raison côtoie la folie; mais c'est bien long, Edgar Poë. +Oui, l'humanité dans son fond est abominable et féroce, et la nature n'a +jamais connu la justice; mais c'est bien long, Zola,—et c'est bien +gros.—Des artistes abondants nous décrivent le monde ou les hommes avec +un luxe de détails dont nous n'avons que faire; car, nous aussi, nous +savons regarder. Ils nous étalent leurs sentiments avec une insistance +et une indiscrétion qui nous rebutent: car, nous aussi, nous savons +sentir. Il nous suffisait d'être avertis, et «tout ça, c'est de la +littérature.»</p> + +<p>Or, lisez les courts récits de Mérimée. Mécanisme des passions, +brutalité des instincts, caractères d'hommes, paysages, tristesse des +choses, effroi de l'inexpliqué, jeux de l'amour et de la mort, tout cela +s'y trouve noté brièvement et infailliblement, dans un style dont la +simplicité et la sobriété sont égales à celles de Voltaire, avec quelque +chose de plus serré, de plus prémédité, de plus aigu. Le choix des +détails significatifs, le naturel et la propriété de l'expression y sont +admirables. Cela ne paraît pas «écrit», et cela est sans défaut. C'est +<span class="pagenum"><a id="page035" name="page035"></a>(p. 035)</span> net, direct, un peu hautain. À une époque où le génie français +s'épanchait avec une magnifique intempérance, au temps de la poésie +romantique, au temps des romans débordés, Mérimée, comme Stendhal (mais +avec plus de souci de l'art), restait sobre et mesuré, gardait tout le +meilleur de la forme classique,—en y enfermant tout le plus neuf de +l'âme et de la philosophie de notre siècle. C'est pourquoi son œuvre +demeure. On dirait que sa sécheresse la conserve. «La mort n'y mord.» +Et, quand nous relisons ces ouvrages d'une si harmonieuse pureté, nous +sommes étonnés de tout ce qu'ils contiennent sans en avoir l'air; nous +sommes ravis de cette exacte et précise traduction des choses, où rien +d'essentiel n'a été omis, où n'a été admis rien de superflu; nous en +développons la richesse secrète; nous nous apercevons que dans ces +nouvelles, dont quelques-unes ont été composées voilà cinquante ou +soixante ans, se trouvent déjà tous les sentiments, toutes les façons de +voir et de concevoir le monde qui ont paru depuis et qui paraissent +encore le plus originales. Réalisme, naturalisme, exotisme, pessimisme, +toutes les écritures de Mérimée en sont profondément imprégnées. Mais +ces sentiments divers sont tous comprimés et dominés chez lui par un +autre sentiment, plus général, ou mieux par une manière d'être qui, +jointe à la qualité particulière de son style, achève de donner sa +marque à ce rare écrivain: car elle nous <span class="pagenum"><a id="page036" name="page036"></a>(p. 036)</span> révèle, après la +distinction incomparable de l'artiste, la suprême distinction de +l'homme.</p> + +<p>Cette exquise attitude de l'esprit, il faut voir comment elle naît et de +quoi elle est faite. Elle suppose beaucoup de science et de +désenchantement,—et beaucoup de pudeur et d'orgueil.</p> + +<p>Au fond de ces contes si alertes, si rapides, d'un ton si détaché, où +jamais l'auteur n'exprime directement son opinion sur les hommes ni sur +les choses, qu'y a-t-il? La philosophie la plus affranchie d'illusions, +la plus libre et la plus âcre sagesse.</p> + +<p>C'est d'abord la vue la plus nette de ce qu'il y a de relatif dans la +morale, et des différences foncières que les tempéraments, les siècles +et les pays mettent entre les hommes.</p> + +<p>Mateo abat son fils d'un coup de fusil pour avoir livré son hôte. Jadis, +une balle l'a débarrassé d'un rival d'amour. Pour Mateo la trahison est +un crime; le meurtre, non. (<i>Mateo Falcone.</i>)—Don Juan de Marana a été +pieux, puis sa vie n'est que meurtres et débauches. Un jour, une vision +l'épouvante et le convertit, et sa vie n'est que pénitence furieuse. +Mais on a l'impression que, dans ces deux états si différents, la valeur +morale de don Juan reste pareille: c'est la même créature humaine, ici +débridée, là terrorisée. (<i>Les Âmes du Purgatoire.</i>)</p> + +<p>Par conséquent, le déterminisme le plus radical.—Il est évident que, +lorsque l'adjudant met sa montre sous le nez de Fortunato, l'enfant <i>ne +peut <span class="pagenum"><a id="page037" name="page037"></a>(p. 037)</span> pas</i> résister à la tentation. (<i>Mateo Falcone.</i>)—Le +lieutenant Roger est loyal, généreux, brave jusqu'à la folie. Et un jour +il triche au jeu, non par désespoir, non pour sauver sa maîtresse de la +misère, mais pour voler. «Quand j'ai triché ce Hollandais, je ne pensais +qu'à gagner vingt-cinq napoléons, voilà tout. Je ne pensais pas à +Gabrielle, et voilà pourquoi je me méprise.» (<i>La Partie de Trictrac.</i>)</p> + +<p>Puis, c'est la conception la plus tragique et la plus sombre de l'amour, +passion fatale, inexplicable et cruelle. L'amour est l'ennemi-né de la +raison, le recruteur de la folie et de la mort.—Auguste Saint-Clair a +l'intelligence la plus lucide et la plus froide. Pour rien, pour un +bibelot d'étagère, il devient jaloux du passé de sa maîtresse, cherche +un duel absurde et y est tué. (<i>Le Vase étrusque.</i>)—Dona Teresa aime +don Juan, qui a tué son père, continue de l'aimer au cloître, le revoit, +consent à l'enlèvement et meurt de ne pas être enlevée, comme elle +serait morte de l'avoir été. (<i>Les Âmes du Purgatoire.</i>)—Une statue +antique de Vénus va, la nuit, étouffer dans ses bras d'airain un beau +garçon qui, par jeu, lui a passé au doigt son anneau de fiançailles. +(<i>La Vénus d'Ille.</i>) Ce n'est qu'un conte merveilleusement arrangé pour +nous remplir d'inquiétude et d'effroi; mais cette <i>Venus turbulenta</i>, +cette Vénus méchante, qui étouffe ceux qu'elle aime, c'est aussi, pour +Mérimée, le symbole véridique de l'amour tel qu'il le conçoit +d'ordinaire.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page038" name="page038"></a>(p. 038)</span> Le capitaine Ledoux est «un bon marin», qui, blessé à +Trafalgar, a été congédié «avec d'excellents certificats.» Il s'est fait +négrier. Un jour il emporte, outre sa marchandise noire, Tamango le +marchand, qui a eu l'imprudence de venir réclamer à bord sa femme Ayché. +Révolte des noirs soulevés par Tamango, et massacre de tout l'équipage. +Après quoi les bons nègres, qui ne savent pas conduire le vaisseau, +s'entre-mangent, et les derniers meurent de faim. (<i>Tamango.</i>) Il est +impossible ni d'entasser plus d'horreurs, ni de les raconter avec plus +de froideur et de précision que ne l'a fait Mérimée dans cette étonnante +histoire de bestialité, de tortures et de sang. Et, si je ne devais m'en +tenir aux récits rassemblés dans ce volume, combien d'autres où il +paraît se complaire dans la peinture ou plutôt dans la notation +tranquille de la stupidité, de la férocité et de la misère humaines! Il +y a plus de «pessimisme» (puisque le mot est encore à la mode) dans +telle nouvelle de Mérimée que dans tous les <i>Rougon-Macquart</i>.</p> + +<p>Mais ce sentiment, il ne l'étale jamais, parce que c'est trop facile, et +à la portée même des sots. Il ne s'attendrit ni ne s'indigne. Contre la +vision du monde mauvais il a l'ironie, et c'est assez. Ironie presque +inexprimée, mais continue, et condensée comme un élixir. Celle de +<i>Tamango</i> est plus âcre et plus recuite que celle même des plus noirs +chapitres de <i>Candide</i>. Je n'y sais de comparable que l'ironie de +<i>Gulliver</i>. <span class="pagenum"><a id="page039" name="page039"></a>(p. 039)</span> «...Il faut avoir de l'humanité, et laisser à un +nègre au moins cinq pieds en longueur et deux en largeur pour s'ébattre, +pendant une traversée de six semaines et plus, car enfin, disait Ledoux +à son armateur pour justifier cette mesure libérale, les nègres, après +tout, sont des hommes comme les blancs.»—«Cependant le pauvre Tamango +perdait tout son sang. Le charitable interprète qui la veille avait +sauvé la vie à six esclaves... lui adressa quelques paroles de +consolation. Ce qu'il put lui dire, je l'ignore.»—«...Parmi les +révoltés, les uns pleuraient; d'autres, levant les mains au ciel, +invoquaient leurs fétiches et ceux des blancs.» Voilà le ton.</p> + +<p>Donc la destinée n'est ni juste ni douce; le monde n'est point bon, et +il est incompréhensible. Mais allons-nous geindre? ou bien allons-nous +déclamer? Point; nous ne donnerons pas cette satisfaction à l'obscure +puissance qui a fait tout cela. Vigny écrivait dans le <i>Mont des +Oliviers</i>: «Si le ciel est muet, aveugle et sourd au cri des +créatures...</p> + +<p class="poem"> + Le juste opposera le dédain à l'absence,<br> + Et ne répondra plus que par un froid silence<br> + Au silence éternel de la Divinité.</p> + +<p>C'est aussi l'attitude de Mérimée. Mais son silence, à lui, est tout +plein de raillerie. C'est un de ses plaisirs de se moquer de la vanité +de toutes choses, et de ceux qui ne savent pas que tout est +vanité,—mais <span class="pagenum"><a id="page040" name="page040"></a>(p. 040)</span> de s'en moquer sans qu'ils s'en doutent, et sans +descendre à la satire ni à la bouffonnerie, lesquelles sont indignes du +sage par trop de passion ou d'expansion. Tout ce qu'il se permet, c'est +de mystifier les autres, discrètement. Être seul à savoir que l'on +raille, c'est le dernier raffinement de la raillerie. Mystifications, le +<i>Théâtre de Clara Gazul</i>, <i>la Guzla</i>, <i>la Vénus d'Ille</i>, <i>Lokis</i>, etc.</p> + +<p>Autre plaisir. Mérimée aime à voir se développer librement, bonne ou +mauvaise, la bête humaine; et quand elle est belle, il n'est pas éloigné +de lui croire tout permis. Il goûte par-dessus tout les époques et les +pays de vie ardente, de passions fortes et intactes: le XVI<sup>e</sup> siècle, +la Corse des maquis, l'Espagne picaresque.—Et ce sceptique a écrit le +plus beau récit de bataille qui soit: <i>L'enlèvement de la redoute.</i></p> + +<p>Il put y avoir, dans la sérénité de ce pessimisme et dans la pudeur avec +laquelle il se dissimule, quelque affectation; qui le nie? Cette +attitude n'en a que plus de prix. Elle est l'effort d'une volonté très +hautaine et d'un très délicat orgueil. Observer (comme fit Mérimée) les +règles de la plus élégante honnêteté, et cela sans croire à rien +d'absolu en morale, c'est une manière de protestation contre la réalité +injuste; et c'est une protestation contre la réalité douloureuse que de +ne pas daigner se plaindre devant les autres. Mérimée s'est montré, +vis-à-vis de l'univers et de la cause première, quelle qu'elle soit, +poli, retenu et dédaigneux, comme il était <span class="pagenum"><a id="page041" name="page041"></a>(p. 041)</span> avec les hommes dans +un salon. Sa philosophie toute négative s'est tournée en dandysme moral. +C'est peut-être là sa plus essentielle originalité.</p> + +<p>A-t-il beaucoup souffert pour en arriver là? Il nous dit, se peignant +sous le nom de Saint-Clair: «Il était né avec un cœur tendre et +aimant; mais, à un âge où l'on prend trop facilement des impressions qui +durent toute la vie, sa sensibilité trop expansive lui avait attiré les +railleries de ses camarades. Il était fier, ambitieux; il tenait à +l'opinion comme y tiennent les enfants. Dès lors il se fit une étude de +cacher tous les dehors de ce qu'il regardait comme une faiblesse +déshonorante. Il atteignit son but, mais sa victoire lui coûta cher. Il +put celer aux autres les émotions de son âme trop tendre; mais, les +renfermant en lui-même, il se les rendit cent fois plus cruelles. Dans +le monde, il obtint la triste réputation d'insensible et d'insouciant; +et dans la solitude, son imagination inquiète lui créait des tourments +d'autant plus affreux qu'il n'aurait voulu en confier le secret à +personne.»</p> + +<p>Le croirons-nous? Si nous le croyons, l'œuvre de Mérimée n'en sera +pas moins distinguée pour les raisons que j'ai dites, et l'homme en sera +plus aimable. Croyons-le donc.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + +<h2><span class="pagenum"><a id="page043" name="page043"></a>(p. 043)</span> BARBEY D'AUREVILLY</h2> + + +<p>Vous vous rappelez les propos mélancoliques de Fantasio sur un monsieur +qui passe: «.... Je suis sûr que cet homme-là a dans la tête un millier +d'idées qui me sont absolument étrangères; son essence lui est +particulière. Hélas! tout ce que les hommes se disent entre eux se +ressemble: les idées qu'ils échangent sont presque toujours les mêmes +dans toutes leurs conversations; mais dans l'intérieur de toutes ces +machines isolées quels replis, quels compartiments secrets! C'est tout +un monde que chacun porte en lui, un monde ignoré qui naît et qui meurt +en silence. Quelles solitudes que ces corps humains!»</p> + +<p>Nous avons tous éprouvé cela. L'humanité est comme une mêlée de masques. +Pourtant—et vous en avez fait sûrement l'expérience,—parmi ces +enveloppes mortelles, il y en a chez qui nous sentons ou croyons sentir +une âme, une personne—peut-être <span class="pagenum"><a id="page044" name="page044"></a>(p. 044)</span> parce que cette âme a quelque +ressemblance intime avec la nôtre. Mais, par contre, ne vous est-il pas +arrivé, en présence de tel homme obscur ou célèbre, de sentir que vous +êtes bien réellement devant un masque impénétrable dont l'intérieur ne +vous sera jamais révélé? J'ai eu souvent cette impression gênante. Il y +a des hommes que j'ai rencontrés et à qui j'ai parlé vingt fois, et qui, +j'en suis certain, me resteront toujours incompréhensibles. Il me semble +qu'ils n'ont pas de centre, pas de «moi», qu'ils ne sont qu'un «lieu» où +se succèdent des phénomènes physiologiques et intellectuels. Je perçois +chez eux des séries de pensées, d'attitudes, de gestes; mais, quand ils +me parlent, ce n'est point une personne qui me répond, c'est quelque +merveilleux automate. Je pourrai les admirer; ils me communiqueront +peut-être ou me suggéreront des idées, des sentiments que je n'aurais +pas eus sans eux; mais j'ai, du premier coup, la certitude que je ne les +aimerai jamais, que je n'aurai jamais avec eux aucune intimité, aucun +abandon, et qu'ils seront éternellement pour moi des étrangers.</p> + +<p>Ce que je dis là de certains hommes, je le dis aussi de certains +écrivains.</p> + +<p>M. Barbey d'Aurevilly m'étonne... Et puis... il m'étonne encore. On me +cite de lui des mots d'un esprit surprenant, d'un tour héroïque, qui +joignent l'éclat de l'image à l'imprévu de l'idée. On me dit qu'il parle +toujours comme cela, et qu'il traverse la <span class="pagenum"><a id="page045" name="page045"></a>(p. 045)</span> vie dans des habits +spéciaux, redressé, embaumé, pétrifié dans une attitude d'éternelle +chevalerie, de dandysme ininterrompu et d'obstinée jeunesse. C'est un +maître écrivain, éloquent, abondant, magnifique, précieux, à panaches, à +fusées, extraordinairement dénué de simplicité... Avec cela, il m'est +plus étranger qu'Homère ou Valmiki. Il m'inspire l'admiration la plus +respectueuse, mais la plus embarrassée, la plus effarée, la plus +stupéfaite.</p> + +<p>Ce n'est pas ma faute. Ces grands airs, ces gestes immenses, ces +prédilections farouches, cette superstitieuse vision de l'aristocratie, +cette peur et cet amour du diable, ce catholicisme qui ne recouvre +aucune vertu chrétienne, cette impertinence travaillée, ces colères, ces +indignations, cet orgueil, cette façon emphatique et terrible de prendre +les choses..., j'ai une peine infinie à y entrer. Ce qui rend l'âme de +M. d'Aurevilly peu accessible à ma bonhomie, ce n'est pas qu'il soit +aristocrate dans un siècle bourgeois, absolutiste dans un temps de +démocratie, et catholique dans un temps de science athée (je vois très +bien comment on peut être tout cela); mais c'est plutôt la manière dont +il l'est. Je n'ignore pas qu'en réalité les âmes n'appartiennent point +toutes au temps qui les a fait naître, qu'il y a parmi nous des hommes +du moyen âge, de la Renaissance et, si vous voulez, du <span class="smcap">XX</span><sup>e</sup> siècle. Je +consens donc et même je suis charmé que M. d'Aurevilly soit à la fois un +croisé, un mousquetaire, un roué et un chouan. Mais <span class="pagenum"><a id="page046" name="page046"></a>(p. 046)</span> il l'est +avec une si hyperbolique furie, une satisfaction si proclamée de n'être +pas comme nous, un étalage si bruyant, une mise en scène si exaspérée, +qu'une défiance m'envahit, que l'intérêt tendre que je tenais tout prêt +pour ce revenant des siècles passés hésite, se trouble, tourne en +étonnement, et que je ne crois plus avoir devant moi qu'un acteur +fastueux, ivre de son rôle et dupe de son masque. Il est vrai que le +labeur, l'excès même et, finalement, la sincérité de cette parade a sa +beauté. Si ce n'est donc avec une sympathie spontanée et tranquille, ce +sera du moins avec grande curiosité et révérence que je passerai en +revue les divers artifices et mensonges M. d'Aurevilly—qui, au surplus, +ne sont peut-être pas des artifices, mais de bizarres et grandioses +illusions. Auquel cas (cela va sans dire) j'admets aisément que ce ne +soient illusions qu'à mes yeux.</p> + +<p>La grande illusion et la plus divertissante de M. d'Aurevilly, c'est +assurément son catholicisme. Je pense qu'il a la foi. Du moins il +professe hautement tous les dogmes et, par surcroît, s'émerveille +volontiers, sans que cela en vaille toujours la peine, des «vues +profondes de l'Église». Il écrira, par exemple: «Dans l'incertitude où +l'on était sur le genre de mort de Jeanne, la charité du bon curé +Caillemer n'eut point à s'affliger d'avoir à appliquer cette sévère et +<i>profonde</i> loi canonique qui refuse la sépulture à toute personne morte +d'un suicide et sans <span class="pagenum"><a id="page047" name="page047"></a>(p. 047)</span> repentance.» Il considère comme «abjecte +et perverse» toute autre doctrine que la doctrine catholique. Enfin il a +la prétention d'être chaste; il raye courageusement d'un de ses romans +un «détail libertin de trois lignes», s'imaginant sans doute qu'il n'y +en a point d'autres dans toute son œuvre.</p> + +<p>Voilà qui est bien. Mais, j'ai beau faire, rien ne me semble moins +chrétien que le catholicisme de M. d'Aurevilly. Il ressemble à un plumet +de mousquetaire. Je vois que M. d'Aurevilly porte son Dieu à son +chapeau. Dans son cœur? je ne sais. L'impression qui se dégage de ses +livres est plus forte que toutes les professions de foi de l'écrivain. +«L'homme, lisons-nous dans l'<i>Imitation</i>, s'élève au-dessus de la terre +sur deux ailes: la simplicité et la pureté.» Ces deux ailes manquent +étrangement à l'auteur d'<i>Une vieille maîtresse</i>. Son œuvre entière +respire les sentiments les plus opposés à ceux que doit avoir un enfant +de Dieu: elle implique le culte et la superstition de toutes les vanités +mondaines, l'orgueil, et la délectation dans l'orgueil, la complaisance +la plus décidée et même l'admiration la plus éperdue pour les forts et +les superbes, fussent-ils ennemis de Dieu. Les damnés exercent sur M. +d'Aurevilly une irrésistible séduction. Il leur prête toujours des +facultés mirifiques. Il n'admet pas qu'un damné puisse être un pied-plat +ou un pauvre diable. L'abbé Sombreval, le prêtre athée et marié, qui +feint de se convertir pour que sa fille ne meure pas; l'orgueilleux, +farouche <span class="pagenum"><a id="page048" name="page048"></a>(p. 048)</span> et impassible abbé de la Croix-Jugan, effroyable sous +les cicatrices de son suicide manqué; le chevalier de Mesnilgrand, le +truculent et flamboyant athée..., il les voit immenses, il les aime, il +bouillonne d'admiration autour d'eux. Presque tous les héros des romans +écrits par ce chrétien sont des athées, et qui ont du génie—et de +grands cœurs. Il les considère avec un effroi plein de tendresses +secrètes. Il est délicieusement fasciné par le diable.</p> + +<p>Mais, si peut-être un peu de tremblement se mêle à son ingénue et +violente sympathie pour les damnés, c'est avec pleine sécurité et c'est +d'un amour sans mélange qu'il aime, qu'il glorifie les grands mondains, +les illustres dandys, les viveurs profonds, les insondables dons Juans: +Ryno de Marigny, le baron de Brassard, Ravila de Raviles, et combien +d'autres! Il a un idéal de vie où s'amalgament Benvenuto Cellini, le duc +de Richelieu et Georges Brummel. Savez-vous un idéal plus antichrétien?</p> + +<p>Et est-ce sa critique, croyez-vous, qui lui vaudra le paradis? Je +comprends et il me plaît que la critique d'un écrivain catholique soit +intolérante à l'endroit des ennemis de la foi. Mais la critique de M. +d'Aurevilly est d'une incroyable férocité. Elle sue le plus implacable +orgueil. Quelques classiques, quelques écrivains ecclésiastiques, Balzac +et Félicien Mallefille, c'est à peu près tout ce qu'elle épargne. M. +d'Aurevilly regarde Lacordaire comme un prêtre insuffisant et douteux, +et peu s'en faut qu'il ne taxe <span class="pagenum"><a id="page049" name="page049"></a>(p. 049)</span> d'immoralité la <i>Vie de sainte +Marie-Madeleine</i>. Sa critique est aussi étroite pour le moins et aussi +impitoyable que celle de Louis Veuillot. Mais Veuillot était, je crois, +«humble de cœur» malgré tout, et il y avait chez lui des coins de +tendresse. Le catholicisme de M. d'Aurevilly ne contient pas une +parcelle de charité—ni peut-être de justice. La religion ne lui est +point une règle de vie, mais un costume historique et un habit de +théâtre où il se drape en Scapamonte.</p> + +<p>Et cela même, je l'avoue, est fort intéressant.</p> + +<p>S'il n'est guère catholique, il n'est pas «diabolique» non plus, quoi +qu'on en ait dit et bien qu'il le croie peut-être. On a fort exagéré la +corruption de M. d'Aurevilly.</p> + +<p>On parle beaucoup, depuis quelques années, de «catholicisme sadique» et +de «péché de malice.» Il faut voir ce que c'est. Au fond, c'est quelque +chose d'assez simple. C'est un sentiment qui tient tout entier dans le +mot de cette Napolitaine qui disait que son sorbet était bon, mais +qu'elle l'aurait trouvé meilleur s'il avait été un péché. Il consiste, à +l'origine, à faire le mal, non pour les sensations agréables qu'on en +retire, mais parce qu'il est le mal, à faire ce que défend Dieu +uniquement parce que Dieu le défend. Sous cette forme primitive il est +vieux comme le monde; c'est le crime de Satan: <i>Non serviam</i>. Il suppose +nécessairement la foi.</p> + +<p>Mais notre siècle a inventé une forme nouvelle du <span class="pagenum"><a id="page050" name="page050"></a>(p. 050)</span> péché de +malice, quelque chose de bâtard et de contradictoire: le péché de malice +sans la foi, le plaisir de la révolte par ressouvenir et par +imagination. On ne croit plus, et pourtant certains actes mauvais +semblent plus savoureux parce qu'ils vont contre ce qu'on a cru. Par +exemple, le ressouvenir des obligations de la pudeur chrétienne, encore +qu'on ne se croie plus tenu par elles, nous rend plus exquis les +manquements à cette pudeur. Nous concevons plus vivement, en effet, nous +nous représentons dans un plus grand détail et nous perpétrons avec plus +d'application l'acte qui passe pour péché que celui qui est moralement +indifférent. L'idée de la loi violée (même quand nous n'y croyons plus) +nous fait plus attentifs aux sensations dont la recherche constitue la +violation de cette loi, et par conséquent les avive, les affine et les +prolonge. C'est pourquoi, depuis Baudelaire, beaucoup de poètes et de +romanciers se sont plu à mêler les choses de la religion à celles de la +débauche et à donner à celle-ci une teinte de mysticisme. Il est vrai +que ce mysticisme simulé peut quelquefois redevenir sincère; car la +conscience de l'incurable inassouvissement du désir et de sa fatalité, +le détraquement nerveux qui suit les expériences trop nombreuses et qui +dispose aux sombres rêveries, tout cela peut faire naître chez le +débauché l'idée d'une puissance mystérieuse à laquelle il serait en +proie. Dans l'antique Orient, les cultes mystiques ont été les cultes +impurs. Cette alliance de la <span class="pagenum"><a id="page051" name="page051"></a>(p. 051)</span> songerie religieuse et de +l'enragement charnel, des jeunes gens l'ont appelée «satanique». Comme +il leur plaira! Ce satanisme est, en somme, un divertissement assez +misérable, et il ne prête qu'à un nombre d'effets littéraires +extrêmement restreint.</p> + +<p>Eh bien, il faut le dire à l'honneur de M. d'Aurevilly, s'il y a chez +lui du satanisme, ce n'est point celui-là. Son satanisme consiste +simplement à voir partout le diable—et, d'abord, à nous raconter, avec +complaisance et en s'excitant sur ce qu'ils ont d'extraordinaire, des +actes d'impiété ou des cas surprenants de perversion morale.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Alberte, qui sort du couvent, met, pendant le dîner, son pied sur +celui de l'officier qui est en pension chez ses parents, de bons +bourgeois de petite ville. Un mois après, sans avoir rien dit, elle +entre une nuit dans la chambre de l'officier et se livre, toujours sans +dire un mot (<i>le Rideau cramoisi</i>).—Le comte Serlon de Savigny +empoisonne sa femme, de complicité avec sa maîtresse Hauteclaire, fille +d'un prévôt, avec laquelle il fait des armes toutes les nuits. Puis il +épouse Hauteclaire, et tous deux sont et restent <i>parfaitement heureux</i> +(<i>le Bonheur dans le crime</i>).—La comtesse de Stasseville, froide, +spirituelle et mystérieuse, a pour amant, sans que personne s'en doute, +un gentleman très fort au whist, Mermor de Kéroël. Elle empoisonne sa +fille par jalousie. Elle a la manie de mâchonner continuellement des +tiges de résédas, et, après sa <span class="pagenum"><a id="page052" name="page052"></a>(p. 052)</span> mort, on trouve dans son salon, +au fond d'une caisse de résédas, le cadavre d'un enfant (<i>le Dessous des +cartes d'une partie de whist</i>).—Pendant la Terreur, l'abbé Reniant, +prêtre défroqué, jette aux cochons des hosties consacrées: ces hosties +avaient été confiées par des prêtres à une pauvre sainte fille qui les +portait «entre ses tétons,»—Le major Ydow, quand il découvre que sa +femme Pudica n'était qu'une courtisane, brise l'urne de cristal où il +gardait le cœur de l'enfant mort qu'il avait cru son fils, et lui +jette à la tête ce cœur qu'elle lui renvoie comme une balle. «C'est +la première fois certainement que si hideuse chose se soit vue! un père +et une mère se souffletant tour à tour le visage avec le cœur mort de +leur enfant!» (<i>À un dîner d'athées.</i>)—Le duc de Sierra-Leone, ayant +soupçonné don Esteban d'être l'amant de la duchesse, le fait étrangler +par ses nègres, puis lui arrache le cœur et le donne à manger à ses +chiens. La duchesse, qui est innocente, se fait fille publique pour se +venger. «Je veux mourir, dit-elle à l'un de ses clients d'une nuit, où +meurent les filles comme moi... Avec ma vie ignominieuse de tous les +soirs, il arrivera bien qu'un jour la putréfaction de la débauche +saisira et rongera enfin la prostituée et qu'elle ira tomber par +morceaux et s'éteindre dans quelque honteux hôpital. Oh! alors ma vie +sera payée, ajouta-t-elle avec l'enthousiasme de la plus affreuse +espérance; alors il sera temps que le duc <span class="pagenum"><a id="page053" name="page053"></a>(p. 053)</span> de Sierra-Leone +apprenne comment sa femme, la duchesse de Sierra-Leone, aura vécu et +comment elle meurt» (<i>la Vengeance d'une femme</i>). Et, c'est ainsi que M. +d'Aurevilly nous terrorise. Mais ce satanisme est un peu celui d'un +Croque-mitaine.</p> + +<p>Ou bien encore M. d'Aurevilly nous montre, dans des faits inexplicables, +l'action directe du diable. Jeanne le Hardouey voit un jour à l'église +l'abbé de la Croix-Jugan. La face mutilée du prêtre est horrible. Mais +Jeanne est prise pour lui d'un effroyable amour; et, comme elle ne peut +ni dompter sa passion ni l'assouvir, elle se jette dans une mare. Un +berger, qui la haïssait, le lui avait prédit. Peut-être lui a-t-il jeté +un sort?... (<i>L'Ensorcelée.</i>) La vieille Malgaigne, qui a eu jadis des +rapports avec le diable, prédit à l'abbé Sombreval qu'il finira dans +l'étang de Quesnay... Et, en effet, le prêtre athée, après avoir déterré +sa fille dont il a causé involontairement la mort, se précipite dans +l'étang avec le cadavre... (<i>le Prêtre marié</i>).—Ryno de Marigny épouse +par amour l'idéale et liliale Hermengarde de Polastron, avec le +consentement de sa vieille maîtresse, l'Espagnole Vellini. «Va! lui dit +la Vellini: tu me reviendras!» Et il lui revient, tout en continuant +d'aimer Hermengarde. C'est que Ryno et la Vellini ont bu du sang l'un de +l'autre; rien à faire contre cela: c'est un «sort», une «possession» +(<i>Une vieille maîtresse</i>). Presque tous les héros de M. d'Aurevilly sont +des «ensorcelés».</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page054" name="page054"></a>(p. 054)</span> Cette croyance, si triomphalement affichée, à l'action du +diable et à son ingérence dans les affaires humaines, peut paraître +piquante, surtout quand on se rappelle le caractère si peu chrétien du +catholicisme de M. d'Aurevilly. Mais tout cela est au fond, assez +innocent. Il me semble même que celui qui, croyant au diable, l'aimerait +par enfantillage et romantique bravade, ne serait pas, après tout, un +être si diabolique; car il resterait un croyant, il aurait de l'univers +une conception très ferme et très décidée: il ne serait qu'un manichéen +qui s'amuse à faire un mauvais choix. Le vrai satanisme, c'est la +négation de Satan aussi bien que de Dieu, c'est le doute, l'ironie, +l'impossibilité de s'arrêter à une conception du monde, la persuasion +intime et tranquille que le monde n'a point de sens, est foncièrement +inutile et inintelligible... De ce satanisme-là, il y en a plus dans +telle page de Sainte-Beuve, de Mérimée ou de M. Renan, que dans ces +ingénues <i>Diaboliques</i>.</p> + +<p>Le plus fâcheux, c'est que le surnaturel des histoires de M. d'Aurevilly +est la suppression de toute psychologie. Le farouche écrivain développe, +exprime violemment, abondamment—et longuement—les actes et les +sentiments de ses personnages: il ne les <i>explique</i> jamais, et ne +saurait en effet les expliquer sans éliminer le diable—auquel il tient +plus qu'à tout. Or il semble bien que M. d'Aurevilly prenne pour +profondeur cette absence d'explication. <span class="pagenum"><a id="page055" name="page055"></a>(p. 055)</span> Et ce sera là, si vous +le voulez bien, sa troisième illusion.</p> + +<p>Et voici la quatrième. Elle consiste dans une foi absolue, +imperturbable, à la suprématie physique et intellectuelle, à l'esprit, à +la beauté, à l'élégance, au «je ne sais quoi» des hommes et des femmes +du faubourg Saint-Germain. Le faubourg! M. d'Aurevilly y croit encore +plus que Balzac! Toutes ses grandes dames et tous ses gentilshommes +sont, sans exception, des créatures quasi surhumaines. Il écrit +couramment (et je ne sais si vous sentez comme moi ce qu'il y a +d'impayable dans l'intonation à la fois hautaine et familière et, pour +ainsi dire, dans le «geste» de ces phrases): «Spirituelles, nobles, du +ton le plus faubourg Saint-Germain, mais ce soir-là hardies comme des +pages de la maison du roi, quand il y avait une maison du roi et des +pages, elles furent d'un étincellement d'esprit, d'un mouvement, d'une +verve et d'un brio incomparables.»—«Il fallait qu'il fût trouvé de très +bonne compagnie pour ne pas être souvent trouvé de la mauvaise. Mais, +quand on en est réellement, vous savez bien qu'on se passe tout, au +faubourg Saint-Germain!»—«Elle était jeune, riche, d'un nom superbe, +belle, spirituelle, d'une large intelligence d'artiste, et naturelle +avec cela, comme on l'est dans votre monde, quand on l'est!...»</p> + +<p>Mais cette illusion se rattache à une autre plus générale et qui a été +celle de tous les romantiques. <span class="pagenum"><a id="page056" name="page056"></a>(p. 056)</span> M. d'Aurevilly croit qu'il n'y a +d'intéressant que l'extraordinaire. Ce n'est chez lui que Laras +immenses, dons Juans prodigieux, Rolands surnaturels, femmes fatales, +Messalines démesurées, ou saintes de vitrail plus saintes que les anges. +Le gonflement est universel. Il y a dans <i>l'Ensorcelée</i> une pauvresse, +ancienne fille de joie, Clotilde Mauduit: elle devient sibylline, +monumentale de mystère, de dignité et d'orgueil. M. d'Aurevilly a, comme +Balzac, des extases et des émerveillements bruyants devant ses +personnages. Et c'est, dans les détails comme dans les conceptions +d'ensemble, un romantisme effréné et puéril. «... Je me suis piqué la +veine où tu as bu, écrit Vellini à Ryno, et je trace ces mots à peine +lisibles <i>avec l'épingle de mes cheveux sur cette feuille arrachée d'un +vieux missel...</i>» Et dire que c'est tout le temps comme cela! +Comprenez-vous qu'au moment même où je cherche à mettre mes impressions +en ordre, il m'en reste encore quelque ahurissement?</p> + +<p>La dernière illusion (est-ce la dernière?) de M. d'Aurevilly consiste à +croire que le dandysme est quelque chose de considérable et qui fait +honneur à l'esprit humain. Il a toujours été très préoccupé du dandysme +et a consacré un volume à Georges Brummel. Voici, je pense, les raisons +de ce goût singulier.</p> + +<p>L'œuvre que se propose le dandysme est très paradoxale et très +difficile. Généralement on ne domine les hommes que par la puissance +matérielle, <span class="pagenum"><a id="page057" name="page057"></a>(p. 057)</span> par le génie des arts ou des sciences, quelquefois +par l'ascendant de la vertu. Les agréments extérieurs, l'élégance des +habits, la politesse des manières, tout cela passe, non seulement aux +yeux des sages, mais même aux yeux des gens du monde quand il s'avisent +d'être sérieux, pour des avantages très inférieurs à l'esprit, aux +talents et à la valeur morale.</p> + +<p>Or le dandy entreprend de modifier du tout au tout cette opinion si +profondément enfoncée chez les hommes par une philosophie traditionnelle +et banale et de bouleverser la hiérarchie des mérites. Délibérément, il +fait son tout de ces avantages prétendus futiles. C'est aux choses qui +ont le moins d'importance qu'il se pique d'en attacher le plus. Et cette +vue volontairement absurde du monde, il arrive à l'imposer aux autres. +Il réussit à faire croire à la partie oisive et riche de la société que +d'innover en fait d'usages mondains, de conventions élégantes, d'habits, +de manières et d'amusements, c'est aussi rare, aussi méritoire, aussi +digne de considération que d'inventer et de créer en politique, en art, +en littérature. Il spiritualise la mode. D'un ensemble de pratiques +insignifiantes et inutiles il fait un art qui porte sa marque +personnelle, qui plaît et qui séduit à la façon d'un ouvrage de +l'esprit. Il communique à de menus signes de costume, de tenue et de +langage, un sens et une puissance qu'ils n'ont point naturellement. +Bref, <i>il fait croire à ce qui n'existe pas</i>. Il «règne <span class="pagenum"><a id="page058" name="page058"></a>(p. 058)</span> par les +airs», comme d'autres par les talents, par la force, par la richesse. Il +se fait, avec rien, une supériorité mystérieuse que nul ne saurait +définir, mais dont les effets sont aussi réels et aussi grands que ceux +des supériorités classées et reconnues par les hommes. Le dandy est un +révolutionnaire et un illusionniste.</p> + +<p>Mais il y a plus: cette royauté des manières, qu'il élève à la hauteur +des autres royautés humaines, il l'enlève aux femmes, qui seules +semblaient faites pour l'exercer. C'est à la façon et un peu par les +moyens des femmes qu'il domine. Et cette usurpation de fonctions, il la +fait accepter par les femmes elles-mêmes et, ce qui est encore plus +surprenant, par les hommes. Le dandy a quelque chose d'antinaturel, +d'androgyne, par où il peut séduire infiniment.</p> + +<p>Au reste, le dandy est très réellement un artiste à sa manière. C'est +toute sa vie qui est son œuvre d'art à lui. Il plaît et règne par les +apparences qu'il donne à sa personne physique, comme l'écrivain par ses +livres. Et il plaît tout seul, sans le secours d'autrui. Ce n'est pas, +comme le comédien, la pensée d'un autre qu'il interprète avec sa +personne et son corps. Aussi le vrai dandy me paraît-il venir, dans +l'échelle des mérites, au-dessus du grand comédien.</p> + +<p>Enfin, la fonction du dandy est éminemment philosophique. Comme il fait +quelque chose avec le néant, comme ses inventions consistent en des +riens parfaitement superflus et qui ne valent que par l'opinion <span class="pagenum"><a id="page059" name="page059"></a>(p. 059)</span> +qu'il en a su donner, il nous apprend que les choses n'ont de prix que +celui que nous leur attachons, et que «l'idéalisme est le vrai». Et +comme, ayant pris la mieux reconnue des vanités, il a su l'égaler aux +occupations qui passent pour les plus nobles, il nous fait aussi +entendre par là que tout est vain.</p> + +<p>Seulement, pour que le dandy soit tout ce que j'ai dit, une condition +est nécessaire: il ne faut pas qu'il soit dupe de lui-même. Il faut +qu'il ait conscience de la profonde ironie et du paradoxe effrayant de +son œuvre. M. d'Aurevilly en a-t-il conscience?</p> + +<p>C'est la question que je me pose sans cesse en parlant de lui. Et de là +mon embarras. Est-il dupe des sentiments extraordinaires qu'il affiche, +de son dandysme, de son catholicisme, de son satanisme un peu enfantin, +de ses préjugés sur l'aristocratie? Qui distinguera son masque de son +visage? Je crois que ce qu'il y a de sincère en lui, c'est le goût de la +grandeur, de la force, de l'héroïsme, et la joie de se sentir +«différent» de ses contemporains. Il a certes l'imagination puissante et +parfois épique (<i>le Chevalier Destouches</i>). Mais l'outrance énorme et +continue de son expression donne à tous ses livres un air théâtral, une +apparence d'artifice. Il a beau avoir de terribles trompettes dans la +voix et faire des gestes tout à fait sublimes, je suis effrayé de voir à +combien peu se réduit le noyau substantiel de ces œuvres +redondantes. Parmi des affirmations d'idéalisme et de foi catholique ou +aristocratique développées avec furie, <span class="pagenum"><a id="page060" name="page060"></a>(p. 060)</span> je vois s'agiter des +figures étranges et plus qu'humaines; mais je vous jure que je ne les +sens pas vivre. Je trouve des passions singulières et d'une énergie +féroce; mais de tous ces drames vous n'extrairez pas, j'en ai peur, une +goutte de vraie pitié ni de simple tendresse. Toute cette œuvre où +s'épand une imagination si riche, où roule une si vertigineuse +rhétorique, je me dis que, si elle est retentissante, c'est peut-être à +la façon d'une armure vide, et que si elle est empanachée, c'est +peut-être comme un catafalque qui recouvre le néant. Cet écrivain +catapultueux n'est-il donc que le dernier et le plus forcené des +romantiques? Qu'y a-t-il au juste dans son fait? Histrionisme magnanime +ou snobisme majestueux? J'hésite et je m'étonne... Et, tandis que je +demeure stupide, je me rappelle cette réplique de Mesnilgrand dans <i>le +Dîner d'athées</i>:</p> + +<p class="quote"> + «Mon cher, les hommes... comme moi n'ont été faits de toute + éternité que pour étonner les hommes... comme toi!»</p> + +<p>Je me le tiens pour dit, et je tâche de transformer mon étonnement en +admiration. Après tout, l'outrance et l'artifice portés à ce point +deviennent des choses rares et qu'il faut ne considérer qu'avec respect. +Mettons, pour sortir de peine, que le chef-d'œuvre de M. d'Aurevilly, +c'est M. d'Aurevilly lui-même. Quelle que soit dans son personnage la +part de la nature et de la volonté, la constance, la sûreté, <span class="pagenum"><a id="page061" name="page061"></a>(p. 061)</span> la +maîtrise infaillible avec lesquelles il a soutenu ce rôle ne sont pas +d'un médiocre génie. S'est-il contenté d'achever, de pousser à leur +maximum d'expression les traits naturels de sa personne physique et +morale? Ou bien est-ce un masque qu'il s'est composé de toutes pièces et +qu'il s'est appliqué? On ne sait; et sans doute lui-même ne saurait plus +le dire. Si c'est un masque, quel prodige de l'art! Ah! comme il tient! +et depuis combien d'années! secrètement réparé peut-être, mais toujours +intact aux yeux, sans un trou, sans une fêlure. Soyez tranquille, la +mort le prendra debout, niant le temps, la tête haute, superbe et +redressé, et s'épandant en propos fastueux. Quelle force d'âme, quand on +y songe, dans cet acharnement à garder jusqu'au bout, en présence des +autres hommes, l'apparence et la forme extérieure du personnage spécial +qu'on a rêvé d'être et qu'on a été! C'est de l'héroïsme tout simplement, +et, je vous prie de donner au mot tout son sens. Et si c'est de +l'héroïsme inutile et incompris, c'est d'autant plus beau.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + +<h2><span class="pagenum"><a id="page063" name="page063"></a>(p. 063)</span> M. PAUL VERLAINE<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Lien vers la note 3"><span class="smaller">[3]</span></a><br> + +ET<br> + +LES POÈTES «SYMBOLISTES» & «DÉCADENTS»</h2> + +<p class="section">I.</p> + +<p>Peut-être, au risque de paraître ingénu, vais-je vous parler des poètes +symbolistes et décadents. Pourquoi? D'abord par un scrupule de +conscience. Qui sait s'ils sont, autant qu'ils en ont l'air, en dehors +de la littérature, et si j'ai le droit de les ignorer?—Puis par un +scrupule d'amour-propre. Je veux faire comme Paul Bourget, qui se +croirait perdu d'honneur si une seule manifestation d'art lui était +restée incomprise.—Enfin, par un scrupule de curiosité. Il se peut que +ces poètes soient intéressants à étudier et à définir, et que leur +personne ou leur œuvre me communique quelque impression non <span class="pagenum"><a id="page064" name="page064"></a>(p. 064)</span> +encore éprouvée. Mais, comme j'ai au fond l'esprit timide, j'ai besoin, +avant de tenter l'aventure, de m'entourer de quelques précautions. Je +m'abrite derrière deux hypothèses, invérifiables l'une et l'autre, et +que je n'ai qu'à donner comme telles pour n'être point accusé soit de +témérité, soit de snobisme.</p> + +<p>Premièrement, je suppose que les poètes dits décadents ne sont point de +simples mystificateurs. À dire vrai, je suis tenté de les croire à peu +près sincères—non point parce qu'ils sont terriblement sérieux, +solennels et pontifiants, mais parce que voilà déjà longtemps que cela +dure, sans un oubli, sans une défaillance. Il ne leur est jamais échappé +un sourire. Une mystification si soutenue, qui réclamerait un tel +effort, et un effort si disproportionné avec le plaisir ou le profit +qu'on en retire, serait, il me semble, au-dessus des forces humaines. +Puis j'ai coudoyé quelques-uns de ces initiés, et j'ai eu, sur d'autres, +des renseignements que j'ai lieu de croire exacts. Il m'a paru que la +plupart étaient de bons jeunes gens, d'autant de candeur que de +prétention, assez ignorants, et qui n'avaient point assez d'esprit pour +machiner la farce énorme dont on les accuse et pour écrire par jeu la +prose et les vers qu'ils écrivent. Enfin, leur ignorance même et la date +de leur venue au monde (qui fait d'eux des esprits très jeunes lâchés +dans une littérature très vieille, des sortes de barbares sensuels et +précieux), leur vie de <span class="pagenum"><a id="page065" name="page065"></a>(p. 065)</span> noctambules, l'abus des veilles et des +boissons excitantes, leur désir d'être singuliers, la mystérieuse +névrose (soit qu'ils l'aient, qu'ils croient l'avoir ou qu'ils se la +donnent), il me semble que tout cela suffirait presque à expliquer leur +cas et qu'il n'est point nécessaire de suspecter leur bonne foi.</p> + +<p>Secondement, je suppose que le «symbolisme» ou le «décadisme» n'est pas +un accident totalement négligeable dans l'histoire de la littérature. +Mais j'ai sur ce point des doutes plus sérieux que sur le premier. +Certes on avait déjà vu des maladies littéraires: le «précieux» sous +diverses formes (à la Renaissance, dans la première moitié du XVII<sup>e</sup> +siècle, au commencement du XVIII<sup>e</sup>), puis les «excès» du romantisme, de +la poésie parnassienne et du naturalisme. Mais il y avait encore +beaucoup de santé dans ces maladies; même la littérature en était +parfois sortie renouvelée. Et surtout la langue avait toujours été +respectée dans ces tentatives. Les «précieux» et les «grotesques» du +temps de Louis XIII, les romantiques et les parnassiens avaient continué +de donner aux mots leur sens consacré, et se laissaient aisément +comprendre. Il y a plus: les jeux d'un Voiture ou ceux d'un Cyrano de +Bergerac exigeaient, pour être agréables, une grande précision et une +grande propriété dans les termes. C'est la première fois, je pense, que +des écrivains semblent ignorer le sens traditionnel des mots et, dans +leurs combinaisons, le génie même de <span class="pagenum"><a id="page066" name="page066"></a>(p. 066)</span> la langue française et +composent des grimoires parfaitement inintelligibles, je ne dis pas à la +foule, mais aux lettrés les plus perspicaces. Or je pourrais sans doute +accorder quelque attention à ces logogriphes, croire qu'ils méritent +d'être déchiffrés, et qu'ils impliquent, chez leurs auteurs, un état +d'esprit intéressant, s'il m'était seulement prouvé que ces jeunes gens +sont capables d'écrire proprement une page dans la langue de tout le +monde; mais c'est ce qu'ils n'ont jamais fait. Cependant, puisqu'une +curiosité puérile m'entraîne à les étudier, je suis bien obligé de +présumer qu'ils en valent la peine, et je maintiens ma seconde +hypothèse.</p> + +<p class="section">II.</p> + +<p>... En bien, non! je ne parlerai pas d'eux, parce que je n'y comprends +rien et que cela m'ennuie. Ce n'est pas ma faute. Simple Tourangeau, +fils d'une race sensée, modérée et railleuse, avec le pli de vingt +années d'habitudes classiques et un incurable besoin de clarté dans le +discours, je suis trop mal préparé pour entendre leur évangile. J'ai lu +leurs vers, et je n'y ai même pas vu ce que voyait le dindon de la fable +enfantine, lequel, s'il ne distinguait pas très bien, voyait du moins +quelque chose. Je n'ai pu prendre mon parti de ces séries de vocables +qui, étant enchaînés selon les lois d'une syntaxe, <span class="pagenum"><a id="page067" name="page067"></a>(p. 067)</span> semblent +avoir un sens, et qui n'en ont point, et qui vous retiennent +malicieusement l'esprit tendu dans le vide, comme un rébus fallacieux ou +comme une charade dont le mot n'existerait pas...</p> + +<div class="poem"> +<p>En ta dentelle où n'est notoire<br> + Mon doux évanouissement,<br> + Taisons pour l'âtre sans histoire<br> + Tel vœu de lèvres résumant.</p> + +<p>Toute ombre hors d'un territoire<br> + Se teinte itérativement<br> + À la lueur exhalatoire<br> + Des pétales de remuement...</p> +</div> + +<p>J'ai pris ces vers absolument au hasard dans l'un des petits recueils +symbolistes, et j'ai eu la naïveté de chercher, un quart d'heure durant, +ce qu'ils pouvaient bien vouloir dire. J'aurais mieux fait de passer ce +temps à regarder les signes gravés sur l'obélisque de Louqsor; car du +moins l'obélisque est proche d'un fort beau jardin, et il est rose, +d'un rose adorable, au soleil couchant... Si les vers que j'ai cités +n'ont pas plus de sens que le bruit du vent dans les feuilles ou de +l'eau sur le sable, fort bien. Mais alors j'aime mieux écouler l'onde ou +le vent.</p> + +<p>L'un d'eux, pourtant, nous a exposé ce qu'ils prétendaient faire dans +une brochure modestement intitulée <i>Traité du verbe</i>, avec <i>Avant-dire</i> +de Stéphane Mallarmé. On y voit qu'ils ont inventé (paraît-il) deux +choses: le symbole et l'instrumentation poétique.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page068" name="page068"></a>(p. 068)</span> L'auteur du <i>Traité du verbe</i> nous explique ce que c'est que le +symbole:</p> + +<div class="quote"> +<p>«Agitons que pour le repos vespéral de l'amante le poète voudrait + le site digne qui exhalât vaporeusement le mot <i>aimer</i>.</p> + + <p>«Or, en quête sous les ramures, il s'est lassé, et la nuit est + venue sur la vanité de son espoir présomptueux: parmi l'air le + plus pur de désastre, en le plus plaisant lieu une voix + disparate, un pin sévèrement noir ou quelque rouvre de trop d'ans + s'opposait à l'intégral salut d'amour, et la velléité dès lors + inerte demeurait muette, sans même la conscience mélancolique de + son mutisme.</p> + + <p>«Voudras-tu, poète, te résigner?</p> + + <p>«Non, et les lieux inutiles reverront sa visite: les pierres + nuées qui lui plurent, il les ordonnera négligemment en un + parterre de mousse dont il garde le puéril souvenir: par son + unique vouloir esseulées, hors de mille s'étrangeront là quelques + ramures vertes virginalement sur de droits rêves, et perplexes + quand sous elles il laissera qui prévalaient d'oiseaux tels + rameaux morts gésir, et devinée mieux que vue aux dentelles des + verdures amènera large et molle une rivière où des lis + gigantesques: un torse nu de vierge en l'eau s'ornera d'une + toison mêlée à l'heure d'un soleil saignant son or mourant.</p> + + <p>«Alors pourra venir celle-là: et l'amante au seuil très noblement + s'alanguira, comprenant, sa rougeur d'ange exquisement éparse + parmi le doux soir, l'Hymen immortel mêlé d'oubli et + d'appréhension qui de son murmure visible emplira le site créé.»</p> +</div> + +<p>Cela veut dire, sauf erreur:</p> + +<p>—Supposons que le poète veuille, pour que l'amante y dorme le soir, un +paysage digne d'elle et qui fasse rêver d'amour. Ce paysage idéal, il le +demandera vainement à la nature: toujours quelque <span class="pagenum"><a id="page069" name="page069"></a>(p. 069)</span> détail +disparate y rompra l'harmonie rêvée. Alors il fera son choix dans les +matériaux que lui offre le monde réel. Il disposera à son gré les +pierres nuancées; il arrangera les ramures droites sur les troncs +élancés ou pliants et chargés d'oiseaux; il sèmera le gazon de branches +mortes et laissera entrevoir, parmi la feuillée, une large rivière, avec +de grands lis et un torse de vierge, etc.</p> + +<p>Et plus loin:</p> + +<p class="quote">«L'heure n'est étrange, désormais, de resserrer d'un nœud + solide les preuves sans ire émises, violettes faveurs de mon + songe.»</p> + +<p>Cela veut dire: «Résumons-nous.»</p> + +<div class="quote"> +<p>«L'idée, qui seule importe, en la vie est éparse.</p> + +<p>«Aux ordinaires et mille visions (pour elles-mêmes à négliger) où + l'Immortelle se dissémine, le logique et méditant poète les + lignes saintes ravisse, desquelles il composera la vision seule + digne: le réel et suggestif <span class="smcap">SYMBOLE</span> d'où, palpitante pour le + rêve, en son intégrité nue se lèvera l'Idée première et dernière + ou vérité.»</p> +</div> + +<p>Cela signifie, je crois, en langage humain, que certaines formes, +certains aspects du monde physique font naître en nous certains +sentiments, et que, réciproquement, ces sentiments évoquent ces visions +et peuvent s'exprimer par elles. Cela signifie aussi, par suite, que le +poète ne copie pas exactement la réalité, mais ne lui emprunte que ce +qui correspond, en elle, <span class="pagenum"><a id="page070" name="page070"></a>(p. 070)</span> à l'impression qu'il veut traduire... +Mais est-ce qu'il ne vous semble pas que nous nous doutions un peu de +ces choses?</p> + +<p>L'invention des symbolistes consiste peut-être à <i>ne pas dire</i> quels +sentiments, quelles pensées ou quels états d'esprit ils expriment par +des images. Mais cela même n'est pas neuf. Un <span class="smcap">SYMBOLE</span> est, en somme, une +comparaison prolongée dont on ne nous donne que le second terme, un +système de métaphores suivies. Bref, le symbole, c'est la vieille +«allégorie» de nos pères. Horreur! la pièce de M<sup>me</sup> Deshoulières: +«Dans ces prés fleuris...» est un symbole! Et c'est un symbole que <i>le +Vase brisé</i>, si vous rayez les deux dernières strophes.</p> + +<p>Seulement, prenez garde: si vous les rayez, celles qui resteront seront +toujours charmantes; mais vous verrez qu'elles n'exprimeront plus rien +de bien précis, qu'elles ne vous suggéreront plus que l'idée vague d'une +brisure, d'une blessure secrète. Les symboles précis et clairs par +eux-mêmes sont assez peu nombreux. Il est très vrai que la plus belle +poésie est faite d'images, mais d'images expliquées. Si vous ôtez +l'explication, vous ne pourrez plus exprimer que des idées ou des +sentiments très généraux et très simples: naissance ou déclin d'amour, +joie, mélancolie, abandon, désespoir... Et ainsi (c'est où je voulais en +venir) le symbolisme devient extrêmement commode pour les poètes qui +n'ont pas beaucoup d'idées.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page071" name="page071"></a>(p. 071)</span> Et voici la seconde découverte des symbolistes hagards.</p> + +<p>On soupçonnait, depuis Homère, qu'il y a des rapports, des +correspondances, des affinités entre certains sons, certaines formes, +certaines couleurs et certains états d'âme. Par exemple, on sentait que +les <i>a</i> multipliés étaient pour quelque chose dans l'impression de +fraîcheur et de paix que donne ce vers de Virgile:</p> + +<p class="poem"><i>Pascitur in silva magna formosa juvenca.</i></p> + +<p>On sentait que la douceur des <i>u</i> et la tristesse des <i>é</i> prolongés par +des muettes contribuaient au charme de ces vers de Racine:</p> + +<p class="poem"> + Ariane, ma sœur, de quelle amour blessée<br> + Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée!</p> + +<p>On n'ignorait pas que les sons peuvent être éclatants ou effacés comme +les couleurs, tristes ou joyeux comme les sentiments. Mais on pensait +que ces ressemblances et ces rapports sont un peu fuyants, n'ont rien +de constant ni de rigoureux, et qu'ils nous sont pour le moins indiqués +par le sens des mots qui composent la phrase musicale. Si les <i>u</i> et les +<i>é</i> du distique de Racine nous semblent correspondre à des sons de flûte +ou à des teintes de crépuscule, c'est bien un peu parce que ce distique +exprime en effet une idée des plus mélancoliques.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page072" name="page072"></a>(p. 072)</span> Mais si l'on vous demandait à quels instruments de musique, à +quelles couleurs, à quels sentiments correspondent exactement les +voyelles et les diphtongues et leurs combinaisons avec les consonnes, +vous seriez, j'imagine, fort empêché. Et si l'on vous disait que ce +misérable Arthur Rimbaud a cru, par la plus lourde des erreurs, que la +voyelle <i>u</i> était verte, vous n'auriez peut-être pas le courage de vous +indigner; car il vous paraît également possible qu'elle soit verte, +bleue, blanche, violette et même couleur de hanneton, de cuisse de +nymphe émue, ou de fraise écrasée.</p> + +<p>Or écoutez bien! <i>A</i> est noir, <i>e</i> blanc, <i>i</i> bleu, <i>o</i> rouge, <i>u</i> +jaune.</p> + +<p>Et le noir, c'est l'orgue; le blanc, la harpe; le bleu, le violon; le +rouge, la trompette; le jaune, la flûte.</p> + +<p>Et l'orgue exprime la monotonie, le doute et la simplesse (<i>sic</i>); la +harpe, la sérénité; le violon, la passion et la prière; la trompette, la +gloire et l'ovation; la flûte, l'ingénuité et le sourire.</p> + +<p>Et vous pourrez voir dans le <i>Traité du verbe</i>, déterminées avec la même +précision et pour l'éternité, les nuances de son, de timbre, de couleur +et de sentiment qui résultent des diverses combinaisons des voyelles +entre elles ou avec les consonnes.</p> + +<p>Faisons un acte de foi.</p> + +<p>Le bon Sully-Prudhomme ne demandait pas mieux que de le faire. Il disait +humblement à un jeune <span class="pagenum"><a id="page073" name="page073"></a>(p. 073)</span> «instrumentiste» qui était venu lui +rendre visite:</p> + +<p>—Pardonnez-moi. J'essaye de comprendre ce que vous voulez faire. Vous +ne considérez, n'est-ce pas, que la valeur musicale des mots, sans tenir +compte de leur sens?</p> + +<p>Le bon jeune homme répondit:</p> + +<p>—Nous en tenons compte dans une certaine mesure.</p> + +<p>—Mais alors, dit Sully, prenez garde: vous allez être obscurs.</p> + +<p>Dans quelle mesure les jeunes symbolards tiennent encore compte du sens +des mots, c'est ce qu'il est difficile de démêler. Mais cette mesure est +petite; et, pour moi, je ne distingue pas bien les endroits où ils sont +obscurs de ceux où ils ne sont qu'inintelligibles.</p> + +<p>Pourtant, dans toute erreur il y a, comme dit Shakespeare, une <i>âme</i> de +vérité. Si ces jeunes gens voulaient être raisonnables, s'ils ne +gâtaient point par de damnables exagérations l'évangile qu'ils nous +apportent, on s'apercevrait qu'ils ont fait deux belles découvertes et +bien inattendues (car il n'y a guère plus de six mille ans qu'on les +connaissait).</p> + +<p>Ils ont découvert la métaphore et l'harmonie imitative<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Lien vers la note 4"><span class="smaller">[4]</span></a>!</p> + + +<p class="section"><span class="pagenum"><a id="page074" name="page074"></a>(p. 074)</span> III.</p> + +<p>Est-ce à dire qu'il n'y eût plus rien à découvrir en poésie?</p> + +<p>Je ne dis pas cela. Il y avait quelque chose peut-être. Quoi? je ne +sais. Quelque chose de moins précis, de moins raisonnable, de moins +clair, de plus chantant, de plus rapproché de la musique que la poésie +romantique et parnassienne. Notre poésie a toujours trop ressemblé à de +la belle prose. Ceux mêmes qui y ont mis le moins de raison en ont +encore trop mis. Imaginez quelque chose d'aussi spontané, d'aussi +gracieusement incohérent, d'aussi peu oratoire et discursif que +certaines rondes enfantines et certaines chansons populaires, des séries +d'impressions notées comme en rêve. Mais supposez en même temps que ces +impressions soient très fines, très délicates et très poignantes, +qu'elles soient celles d'un poète un peu malade, qui a beaucoup exercé +ses sens et qui vit à l'ordinaire dans un état d'excitation nerveuse. +Bref, une poésie sans pensée, à la fois primitive et subtile, qui +n'exprime point des suites d'idées liées entre elles (comme fait la +poésie classique), ni le monde physique dans la rigueur de ses contours +(comme fait la poésie parnassienne), mais des états d'esprit où nous ne +nous distinguons pas bien des choses, où les sensations <span class="pagenum"><a id="page075" name="page075"></a>(p. 075)</span> sont si +étroitement unies aux sentiments, où ceux-ci naissent si rapidement et +si naturellement de celles-là qu'il nous suffit de noter nos sensations +au hasard et comme elles se présentent pour exprimer par là même les +émotions qu'elles éveillent successivement dans notre âme...</p> + +<p>Comprenez-vous?... Moi non plus. Il faut être ivre pour comprendre. Si +vous l'êtes jamais, vous remarquerez ceci. Le monde sensible (toute la +rue si vous êtes à Paris, le ciel et les arbres si vous êtes à la +campagne) vous entre, si je puis dire, dans les yeux. Le monde sensible +cesse de vous être extérieur. Vous perdez subitement le pouvoir de l' +«objectiver», de le tenir en dehors de vous. Vous éprouvez réellement +qu'un paysage n'est, comme on l'a dit, qu'un état de conscience. Dès +lors il vous semble que vous n'avez qu'à dire vos perceptions pour +traduire du même coup vos sentiments, que vous n'avez plus besoin de +préciser le rapport entre la cause et l'effet, entre le signe et la +chose signifiée, puisque les deux se confondent pour vous... Encore une +fois, comprenez-vous? Moi je comprends de moins en moins; je ne sais +plus, j'en arrive au balbutiement. Je conçois seulement que la poésie +que j'essaye de définir serait celle d'un solitaire, d'un névropathe et +presque d'un fou, qui serait néanmoins un grand poète. Et cette poésie +se jouerait sur les confins de la raison et de la démence.</p> + +<p>Quant à l'homme de cette poésie, je veux que ce <span class="pagenum"><a id="page076" name="page076"></a>(p. 076)</span> soit un être +exceptionnel et bizarre. Je veux qu'il soit, moralement et socialement, +à part des autres hommes. Je me le figure presque illettré. Peut-être +a-t-il fait de vagues humanités; mais il ne s'en est pas souvenu. Il +connaît peu les Grecs, les Latins et les classiques français: il ne se +rattache pas à une tradition. Il ignore souvent le sens étymologique des +mots et les significations précises qu'ils ont eues dans le cours des +âges; les mots sont donc pour lui des signes plus souples, plus +malléables qu'ils ne nous paraissent, à nous. Il a une tête étrange, le +profil de Socrate, un front démesuré, un crâne bossué comme un bassin de +cuivre mince. Il n'est point civilisé; il ignore les codes et la morale +reçue. On a vu dans le cénacle parnassien sa face de faune cornu, fils +intact de la nature mystérieuse. Il s'enivrait, avec les autres, de la +musique des mots, mais de leur musique seulement; et il est resté un +étranger parmi ces Latins sensés et lucides...</p> + +<p>Un jour, il disparaît. Qu'est-il devenu? Je vais jusqu'au bout de ma +fantaisie. Je veux qu'il ait été publiquement rejeté hors de la société +régulière. Je veux le voir derrière les barreaux d'une geôle, comme +François Villon, non pour s'être fait, par amour de la libre vie, +complice des voleurs et des malandrins, mais plutôt pour une erreur de +sensibilité, pour avoir mal gouverné son corps et, si vous voulez, pour +avoir vengé, d'un coup de couteau involontaire et donné comme en songe, +un amour réprouvé par les <span class="pagenum"><a id="page077" name="page077"></a>(p. 077)</span> lois et coutumes de l'Occident +moderne. Mais, socialement avili, il reste candide. Il se repent avec +simplicité, comme il a péché—et d'un repentir catholique, fait de +terreur et de tendresse, sans raisonnement, sans orgueil de pensée: il +demeure, dans sa conversion comme dans sa faute, un être purement +sensitif...</p> + +<p>Puis une femme, peut-être, a eu pitié de lui, et il s'est laissé +conduire comme un petit enfant. Il reparaît, mais continue de vivre à +l'écart. Nul ne l'a jamais vu ni sur le boulevard, ni au théâtre, ni +dans un salon. Il est quelque part, à un bout de Paris, dans +l'arrière-boutique d'un marchand de vin, où il boit du vin bleu. Il est +aussi loin de nous que s'il n'était qu'un satyre innocent dans les +grands bois. Quand il est malade ou à bout de ressources, quelque +médecin, qu'il a connu interne autrefois, le fait entrer à l'hôpital; +il s'y attarde, il y écrit des vers; des chansons bizarres et tristes +bruissent pour lui dans les plis des froids rideaux de calicot blanc. Il +n'est point déclassé: il n'est pas classé du tout. Son cas est rare et +singulier. Il trouve moyen de vivre dans une société civilisée comme il +vivrait en pleine nature. Les hommes ne sont point pour lui des +individus avec qui il entretient des relations de devoir et d'intérêt, +mais des formes qui se meuvent et qui passent. Il est le rêveur. Il a +gardé une âme aussi neuve que celle d'Adam ouvrant les yeux à la +lumière. La réalité a toujours pour lui le décousu et l'inexpliqué d'un +songe...</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page078" name="page078"></a>(p. 078)</span> Il a bien pu subir un instant l'influence de quelques poètes +contemporains; mais ils n'ont servi qu'à éveiller en lui et à lui +révéler l'extrême et douloureuse sensibilité, qui est son tout. Au fond, +il est sans maître. La langue, il la pétrit à sa guise, non point, comme +les grands écrivains, parce qu'il la sait, mais, comme les enfants, +parce qu'il l'ignore. Il donne ingénument aux mots des sens inexacts. Et +ainsi il passe auprès de quelques jeunes hommes pour un abstracteur de +quintessence, pour l'artiste le plus délicat et le plus savant d'une fin +de littérature. Mais il ne passe pour tel que parce qu'il est un +barbare, un sauvage, un enfant... Seulement cet enfant a une musique +dans l'âme, et, à certains jours, il entend des voix que nul avant lui +n'avait entendues...</p> + + +<p class="section">IV.</p> + +<p>Les traits que je viens de rassembler par caprice et pour mon plaisir, +je ne prétends pas du tout qu'ils s'appliquent à la personne de M. Paul +Verlaine. Mais pourtant il me semble que l'espèce de poésie vague, très +naïve et très cherchée, que je m'efforçais de définir tout à l'heure, +est un peu celle de l'auteur des <i>Poèmes saturniens</i> et de <i>Sagesse</i> +dans ses meilleures pages. La poésie de M. Verlaine représente pour moi +le dernier degré soit d'inconscience, soit de raffinement, que mon +esprit infirme puisse admettre. Au <span class="pagenum"><a id="page079" name="page079"></a>(p. 079)</span> delà, tout m'échappe: c'est +le bégayement de la folie; c'est la nuit noire; c'est, comme dit +Baudelaire, le vent de l'imbécillité qui passe sur nos fronts. Parfois +ce vent souffle et parfois cette nuit s'épanche à travers l'œuvre de +M. Verlaine; mais d'assez grandes parties restent compréhensibles; et, +puisque les ahuris du symbolisme le considèrent comme un maître et un +initiateur, peut-être qu'en écoutant celles de ses chansons qui offrent +encore un sens à l'esprit, nous aurons quelque soupçon de ce que +prétendent faire ces adolescents ténébreux et doux.</p> + +<p>Dans leur ensemble, les <i>Poèmes saturniens</i> (comme beaucoup d'autres +recueils de vers de la même époque) sont tout simplement le premier +volume d'un poète qui a fréquenté chez Leconte de Lisle et qui a lu +Baudelaire. Mais ce livre offre déjà certains caractères originaux.</p> + +<p>On dirait d'abord que ce poète est, peu s'en faut, un ignorant.—Vous me +répondrez que vous en connaissez d'autres, et que cela ne suffit pas +pour être original.—Mais je suppose ce point admis que, malgré tout et +en dépit de ce qui lui manque, M. Verlaine est un vrai poète. Disons +donc que ce poète est souvent peu attentif au sens et à la valeur des +signes écrits qu'il emploie, et que, d'autres fois, il se laisse prendre +aux grands mots ou à ceux qui lui paraissent distingués.</p> + +<p>J'ouvre le livre à la première page. Dans les vingt vers qui servent de +préface, je lis que les hommes <span class="pagenum"><a id="page080" name="page080"></a>(p. 080)</span> nés sous le signe de Saturne +doivent être malheureux,</p> + +<p class="poem"> + Leur plan de vie étant dessiné ligne à ligne<br> + Par la <i>logique</i> d'une influence maligne.</p> + +<p>Que veut dire ici le mot <i>logique</i>, je vous prie? Je vois au même +endroit que le sang de ces hommes</p> + +<p class="poem"> +<span class="add12em">Roule</span><br> + En grésillant leur triste idéal qui s'écroule.</p> + +<p>Voilà des métaphores qui ne se suivent guère. Je tourne la page. J'y lis +que, dans l'Inde antique,</p> + +<p class="poem"> + <i>Une connexité grandiosement alme</i><br> + Liait le Kçhatrya serein au chanteur calme.</p> + +<p>Je continue à feuilleter. Je trouve des «grils sculptés qu'<i>alternent</i> +des couronnes» et «des éclairs <i>distancés</i> avec art», et de très +nombreux vers comme celui-ci, qui unit d'une façon si choquante une +expression scientifique et des mots de poète:</p> + +<p class="poem"> + <i>L'atmosphère ambiante</i> a des <i>baisers de sœur</i>.</p> + +<p>Ces bigarrures fâcheuses, ces dissonances baroques, vous les rencontrez +à chaque instant chez M. Verlaine, et plus nombreuses d'un volume à +l'autre. Chose inattendue, ce poète, que ses disciples regardent comme +un artiste si consommé, écrit par <span class="pagenum"><a id="page081" name="page081"></a>(p. 081)</span> moments (osons dire notre +pensée) comme un élève des écoles professionnelles, un officier de santé +ou un pharmacien de deuxième classe qui aurait des heures de lyrisme. Il +y a une énorme lacune dans son éducation littéraire. La mienne, il est +vrai, me rend peut-être plus sensible que de raison à ces insuffisances +et à ces ridicules.</p> + +<p>C'est amusant, après cela, de le voir faire l'artiste impeccable, le +sculpteur de strophes, le monsieur qui se méfie de l'inspiration,—et +écrire avec béatitude:</p> + +<p class="poem"> + À nous qui ciselons les mots comme des coupes<br> + Et qui faisons des vers émus très froidement...<br> + Ce qu'il nous faut, à nous, c'est, aux lueurs des lampes,<br> + La science conquise et le sommeil dompté.</p> + +<p>Mais cet écrivain si malhabile a pourtant déjà, je ne sais comment, des +vers d'une douceur pénétrante, d'une langueur qui n'est qu'à lui et qui +vient peut-être de ces trois choses réunies: charme des sons, clarté du +sentiment et demi-obscurité des mots. Par exemple, il nous dit qu'il +rêve d'une femme inconnue, qui l'aime, qui le comprend, qui pleure avec +lui; et il ajoute:</p> + +<div class="poem"> +<p>Son nom? Je me souviens qu'il est doux et sonore<br> + Comme ceux des <i>aimés que la vie exila</i>.</p> + +<p>Son regard est pareil aux regards des statues,<br> + Et pour sa voix lointaine, et calme, et grave, elle a<br> + <i>L'inflexion des voix chères qui se sont tues</i>.</p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a id="page082" name="page082"></a>(p. 082)</span> N'y regardez pas de trop près. «Les aimés que la vie exila», +cela veut-il dire «ceux pour qui la vie fut un exil», ou «ceux qui ont +été exilés de la vie, ceux qui sont morts»?—«L'inflexion des voix +chères qui se sont tues», qu'est-ce que cela? Est-ce l'inflexion +qu'avaient ces voix? ou l'inflexion qu'elles ont maintenant quoiqu'elles +se taisent, celle qu'elles ont dans le souvenir?—En tous cas, ce que +ces vers équivoques nous communiquent clairement, c'est l'impression de +quelque chose de lointain, de disparu, et que nous pouvons seulement +rêver. Et l'on m'a dit que ces vers étaient délicieux, et je l'ai cru.</p> + +<p class="poem"> + De la douceur! de la douceur! de la douceur!</p> + +<p>—Qu'est cela? direz-vous. Une phrase de vaudeville, sans doute? Cela +rappelle le «bénin, bénin», de M. Fleurant.—Point. C'est un vers plein +d'ingénuité par où commence un sonnet très tendre. Et ce sonnet est +joli, et j'en aime les deux tercets:</p> + +<div class="poem"> +<p>Mais dans ton cher cœur d'or, me dis-tu, mon enfant,<br> + La fauve passion va sonnant l'oliphant.<br> + Laisse-la trompetter à son aise, la gueuse!</p> + +<p>Mets ton front sur mon front et ta main dans ma main,<br> + Et fais-moi des serments que tu rompras demain,<br> + Et pleurons jusqu'au jour, ô petite fougueuse.</p> +</div> + +<p>J'aime aussi la <i>Chanson d'automne</i>, quoique certains <span class="pagenum"><a id="page083" name="page083"></a>(p. 083)</span> mots +(<i>blême</i> et <i>suffocant</i>) ne soient peut-être pas d'une entière +propriété et s'accordent mal avec la «langueur» exprimée tout de suite +avant:</p> + +<div class="poem20"> +<p>Les sanglots longs<br> + Des violons<br> +<span class="add1em">De l'automne</span><br> + Blessent mon cœur<br> + D'une langueur<br> +<span class="add1em">Monotone.</span></p> + +<p>Tout suffocant<br> + Et blême, quand<br> +<span class="add1em">Sonne l'heure,</span><br> + Je me souviens<br> + Des jours anciens,<br> +<span class="add1em">Et je pleure.</span></p> + +<p>Et je m'en vais<br> + Au vent mauvais<br> +<span class="add1em">Qui m'emporte</span><br> + De çà, de là,<br> + Pareil à la<br> +<span class="add1em">Feuille morte.</span></p> +</div> + +<p>(Mais, j'y pense, la douceur triste de l'automne comparée aux longs +sanglots des violons, c'est bien une de ces assimilations que l'auteur +du <i>Traité du verbe</i> croit avoir inventées. Or, me reportant à ce +mystérieux traité, j'y vois que les sons <i>o</i> et <i>on</i> correspondent aux +«cuivres glorieux», et non pas aux violons: que ceux-ci sont représentés +par les voyelles <i>e</i>, <i>é</i>, <i>è</i>, et par les consonnes <i>s</i> et <i>z</i>, et +qu'ils traduisent <span class="pagenum"><a id="page084" name="page084"></a>(p. 084)</span> non pas la tristesse, mais la passion et la +prière... À qui donc entendre?)</p> + + +<p class="section">V.</p> + +<p>Nous n'avons encore vu, dans M. Verlaine, qu'un poète élégiaque inégal +et court, d'un charme très particulier çà et là. Mais déjà dans les +<i>Poèmes saturniens</i> se rencontrent des poésies d'une bizarrerie malaisée +à définir, qui sont d'un poète un peu fou ou qui peut-être sont d'un +poète mal réveillé, le cerveau troublé par la fumée des rêves ou par +celle des boissons, en sorte que les objets extérieurs ne lui arrivent +qu'à travers un voile et que les mots ne lui viennent qu'à travers des +paresses de mémoire.</p> + +<p>Écoutez d'abord ceci:</p> + +<div class="poem20"> +<p>La lune plaquait ses teintes de zinc<br> +<span class="add2em">Par angles obtus;</span><br> + Des bouts de fumée en forme de cinq<br> + Sortaient drus et noirs des hauts toits pointus.</p> + +<p>Le ciel était gris. La bise pleurait<br> +<span class="add2em">Ainsi qu'un basson.</span><br> + Au loin un matou frileux et discret<br> + Miaulait d'étrange et grêle façon.</p> + +<p>Moi, j'allais rêvant du divin Platon<br> +<span class="add2em">Et de Phidias,</span><br> + Et de Salamine et de Marathon,<br> + Sous l'œil clignotant des bleus becs de gaz.</p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a id="page085" name="page085"></a>(p. 085)</span> Et puis c'est tout.—Qu'est-ce que c'est que ça?—C'est une +impression. C'est l'impression d'un monsieur qui se promène dans une rue +de Paris la nuit, et qui songe à Platon et à Salamine, et qui trouve +drôle de songer à Salamine et à Platon «sous l'œil des becs de +gaz».—Pourquoi est-ce drôle?—Je ne sais pas. Peut-être parce que +Platon est mort voilà plus de deux mille ans et parce qu'un coin de rue +parisienne est extrêmement différent de l'idée que nous nous faisons du +Pnyx ou de l'Acropole.—Mais, à ce compte, tout est +drôle.—Parfaitement. Un poète selon la plus récente formule est avant +tout un être étonné.—Mais ce monsieur qui est si fier de penser à +Platon en flânant sur le trottoir, l'a-t-il lu?—À la vérité, je ne +crois pas.—Mais le paysage nocturne qu'il nous décrit n'est-il pas +difficile à concevoir? «Plaquer des teintes de zinc <i>par angles obtus</i>», +cela n'a aucun sens. Voit-on si nettement la fumée des toits, la nuit, +surtout quand les becs de gaz sont allumés? Et cette fumée a-t-elle +jamais la forme d'un cinq, surtout quand il fait du vent («La bise +pleurait»)? Et, si la lune éclaire, comment le ciel peut-il être «gris»? +Et, si le matou qu'on entend est «discret», comment peut-il miauler +«d'étrange façon»? Il y a dans tout cela bien des mots mis au +hasard.—Justement. Ils ont le sens qu'a voulu le poète, et ils ne l'ont +que pour lui. Et, de même, lui seul sent le piquant du rapprochement de +Platon et des becs de gaz. Mais il ne <span class="pagenum"><a id="page086" name="page086"></a>(p. 086)</span> l'explique pas, il en +jouit tout seul. La poésie nouvelle est essentiellement +subjective.—Tant mieux pour elle. Mais cette poésie nouvelle n'est +alors qu'une sorte d'aphasie.—Il se peut.</p> + +<p>Enfin, voici un exemple de poésie proprement symboliste (je ne dis pas +symbolique, car la poésie symbolique, on la connaissait déjà, c'était +celle que l'on comprenait):</p> + +<p class="poem20"> + Le souvenir avec le crépuscule<br> + Rougeoie et tremble à l'ardent horizon<br> + De l'espérance en flamme qui recule<br> + Et s'agrandit ainsi qu'une cloison<br> + Mystérieuse, où mainte floraison<br> + —Dahlia, lis, tulipe et renoncule—<br> + S'élance autour d'un treillis et circule<br> + Parmi la maladive exhalaison<br> + De parfums lourds et chauds, dont le poison<br> + —Dahlia, lis, tulipe et renoncule,—<br> + Noyant mes sens, mon âme et ma raison,<br> + Mêle dans une immense pâmoison<br> + Le souvenir avec le crépuscule.</p> + +<p>Saisissez-vous? On conçoit qu'il y ait un rapport, une ressemblance +entre le souvenir et le crépuscule, entre la mélancolie du couchant, du +jour qui se meurt, et la tristesse qu'on éprouve à se rappeler le passé +mort. Mais entre le crépuscule et l'espérance? Comment l'esprit du poète +va-t-il de l'un à l'autre? Sans doute le crépuscule peut figurer le +souvenir parce qu'il est triste comme lui; et il peut (plus +difficilement) figurer aussi l'espérance parce qu'il est encore <span class="pagenum"><a id="page087" name="page087"></a>(p. 087)</span> +lumineux et qu'il a quelquefois des couleurs éclatantes et +paradisiaques; mais comment peut-il figurer les deux à la fois? Et «le +souvenir rougeoyant avec le crépuscule à l'horizon de l'espérance», +qu'est-ce que cela signifie, dieux justes? La «maladive exhalaison de +parfums lourds» (les parfums du dahlia et de la tulipe?), c'est, si vous +voulez, le souvenir; mais «l'immense pâmoison», ce serait plutôt +l'espérance... Ô ma tête!...</p> + +<p>Jadis, quand on traduisait un état moral par une image empruntée au +monde extérieur, chacun des traits de cette image avait sa +signification, et le poète aurait pu rendre compte de tous les détails +de sa métaphore, de son allégorie, de son symbole. Mais ici le poète +exprime par une seule image deux sentiments très distincts; puis il la +développe pour elle-même où plutôt la laisse se développer avec une +sorte de caprice languissant. En réalité, il note sans dessein, sans nul +souci de ce qui les lie, les sensations et les sentiments qui surgissent +obscurément en lui, un soir, en regardant le ciel rouge encore du soleil +éteint. «... Crépuscule; souvenir... Il rougeoie; espérance... Il +fleurit; dahlia, lis, tulipe, renoncule; treillis de serre; parfums +chauds... On pâme, on s'endort...; souvenir; crépuscule...» Ni le +rapport entre les images et les idées, ni le rapport des images entre +elles n'est énoncé. Et avec tout cela (relisez, je vous prie), c'est +extrêmement doux à l'oreille. La phrase, avec ses reprises de mots, ses +rappels de <span class="pagenum"><a id="page088" name="page088"></a>(p. 088)</span> sons, ses entrelacements et ses ondoiements, est +d'une harmonie et d'une mollesse charmantes. L'unité de cette petite +pièce n'est donc point dans la signification totale des mots assemblés, +mais dans leur musique et dans la mélancolie et la langueur dont ils +sont tout imprégnés. C'est la poésie du crépuscule exprimée dans le +songe encore, avant la réflexion, avant que les images et les sentiments +que le crépuscule éveille n'aient été ordonnés et liés par le jugement. +C'est presque de la poésie avant la parole: c'est de la poésie de +limbes, du rêve écrit.</p> + + +<p class="section">VI.</p> + +<p>Comme je cherche dans M. Verlaine, non ce qu'il a écrit de moins +imparfait, mais ce qu'il a écrit de plus singulier, je ne m'arrêterai +pas aux <i>Fêtes galantes</i> ni à <i>la Bonne Chanson</i>,—<i>La Bonne Chanson</i>, +ce sont de courtes poésies d'amour, presque toutes très touchantes de +simplicité et de sincérité, avec, quelquefois, des obscurités dont on ne +sait si ce sont des raffinements de forme ou des maladresses.—Les +<i>Fêtes galantes</i>, ce sont de petits vers précieux que l'ingénu rimeur +croit être dans le goût du siècle dernier. Vous ne sauriez imaginer +quelle chose bizarre et tourmentée est devenu le <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, en +traversant le cerveau troublé du pauvre poète. Je n'en veux qu'un +exemple:</p> + +<div class="poem"> +<p><span class="pagenum"><a id="page089" name="page089"></a>(p. 089)</span> Mystiques barcaroles,<br> + Romances sans paroles,<br> + Chère, puisque tes yeux<br> +<span class="add2em">Couleur des cieux..</span></p> + +<p>Puisque l'arome insigne<br> + De ta candeur de cygne,<br> + Et puisque la candeur<br> +<span class="add2em">De ton odeur,</span></p> + +<p>Ah! puisque tout ton être,<br> + Musique qui pénètre,<br> + Nimbe d'anges défunts,<br> +<span class="add2em">Tons et parfums,</span></p> + +<p><i>À sur d'almes cadences</i><br> + <i>En ses correspondances</i><br> + <i>Induit mon cour subtil (?)</i>,<br> +<span class="add2em">Ainsi soit-il!</span></p> +</div> + +<p>Ce petit morceau est intitulé: <i>À Climène.</i> Il ne rappelle que de fort +loin Bernis ou Dorat.</p> + + +<p class="section">VII.</p> + +<p>Dix ans après... Le poète a péché, il a été puni, il s'est repenti. Dans +sa détresse, il s'est tourné vers Dieu. Quel Dieu? Celui de son enfance, +celui de sa première communion, tout simplement. Il reparaît donc avec +un volume de vers, <i>Sagesse</i>, qu'il publie chez Victor Palmé, l'éditeur +des prêtres. C'est un des livres les plus curieux qui soient, et c'est +peut-être <span class="pagenum"><a id="page090" name="page090"></a>(p. 090)</span> le seul livre de poésie catholique (non pas seulement +chrétienne ou religieuse) que je connaisse.</p> + +<p>Il est certain qu'un des phénomènes généraux qui ont marqué ce siècle, +c'est la décroissance du catholicisme. La littérature, prise dans son +ensemble, n'est même plus chrétienne. Et pourtant—avez-vous +remarqué?—les artistes qui passent pour les plus rares et les plus +originaux de ce temps, ceux qui ont été vénérés et imités dans les +cénacles les plus étroits, ont été catholiques ou se sont donnés pour +tels. Rappelez-vous seulement Baudelaire et M. Barbey d'Aurevilly.</p> + +<p>Pourquoi ont-ils pris cette attitude (car on sait d'ailleurs qu'ils +n'ont point demandé au catholicisme la règle de leurs mœurs et qu'ils +n'en ont point observé, sinon par caprice, les pratiques +extérieures)?—J'ai essayé de le dire au long et à plusieurs +reprises<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Lien vers la note 5"><span class="smaller">[5]</span></a>. En deux mots, ils ont sans doute été catholiques par +l'imagination et par la sympathie, mais surtout pour s'isoler et en +manière de protestation contre l'esprit du siècle qui est entraîné +ailleurs,—par dédain orgueilleux de la raison dans un temps de +rationalisme,—par un goût de paradoxe,—par sensualité même,—enfin par +un artifice et un mensonge où il y a quelque chose d'un peu puéril et à +la fois très émouvant: ils ont feint de <span class="pagenum"><a id="page091" name="page091"></a>(p. 091)</span> croire à la loi pour +goûter mieux le péché «que la loi a fait», selon le mot de saint Paul: +péché de malice et péché d'amour... Catholiques non pas pour rire, mais +pour jouir, dilettantes du catholicisme, qui ne se confessent point et +auxquels, s'ils se confessaient, un prêtre un peu clairvoyant et sévère +hésiterait peut-être à donner l'absolution.</p> + +<p>Mais il ne la refuserait point à M. Paul Verlaine. Voilà des vers +vraiment pénitents et dévots, des prières, des «actes de contrition», +des «actes de bon propos» et des «actes de charité». Le poète pense +humblement et docilement, ce qui est le vrai signe du bon catholique. Il +est si sincère qu'il raille les libres penseurs et les républicains sur +le ton d'un curé de village et conclut son invective contre la science +comme ferait un rédacteur de <i>l'Univers</i>:</p> + +<p class="poem"> + Le seul savant, c'est encore Moïse.</p> + +<p>Il pleure la mort du prince impérial, parce que le prince fut bon +chrétien, et il se repent de l'avoir méconnu:</p> + +<p class="poem"> + Mon âge d'homme, noir d'orages et de fautes,<br> +<span class="add2em">Abhorrait ta jeunesse.....</span><br> + Maintenant j'aime Dieu dont l'amour et la foudre<br> +<span class="add2em">M'ont fait une âme neuve!...</span></p> + +<p>Il adresse son salut aux Jésuites expulsés:</p> + +<p class="poem"> + <span class="pagenum"><a id="page092" name="page092"></a>(p. 092)</span> Proscrits des jours, vainqueurs des temps, non point adieu!<br> +<span class="add4em">Vous êtes l'espérance!</span></p> + +<p>Il chante la sainte Vierge dans un fort beau cantique:</p> + +<p class="poem"> + Je ne veux plus aimer que ma mère Marie,<br> +<span class="spaced1">...............</span><br> + Car, comme j'étais faible et bien méchant encore,<br> + Aux mains lâches, les yeux éblouis des chemins,<br> + Elle baissa mes yeux et me joignit les mains<br> + Et m'enseigna les mots par lesquels on adore...<br> +<span class="spaced1">...............</span><br> + Et tous ces bons efforts vers les croix et les plaies,<br> + Comme je l'invoquais, elle en ceignit mes reins.</p> + +<p>Ses idées sur l'histoire sont d'une âme pieuse. Il regrette de n'être +pas né du temps de Louis Racine et de Rollin, quand les hommes de +lettres servaient la messe et chantaient aux offices,</p> + +<p class="poem"> + Quand Maintenon jetait sur la France ravie<br> + L'ombre douce et la paix de ses coiffes de lin.</p> + +<p>Puis il se ravise, et, dans une belle horreur de l'hérésie:</p> + +<p class="poem"> + Non: il fut gallican, ce siècle, et janséniste!</p> + +<p>Il lui préfère «le moyen âge énorme et délicat;» <span class="pagenum"><a id="page093" name="page093"></a>(p. 093)</span> il voudrait y +avoir vécu, avoir été un saint, avoir eu</p> + +<p class="poem"> + Haute théologie et solide morale.</p> + +<p>Bref, la foi la plus naïve, la plus soumise; nous sommes à cent lieues +du christianisme littéraire, de la vague religiosité romantique. M. Paul +Verlaine a avec Dieu des dialogues comparables (je le dis sérieusement) +à ceux du saint auteur de l'<i>Imitation</i>. Il échange avec le Christ des +sonnets pieux, des sonnets ardents et qui, si l'on n'était arrêté çà et +là par les maladresses et les insuffisances de l'expression, seraient +d'une extrême beauté. Dieu lui dit: «Mon fils, il faut m'aimer.» Et le +poète répond: «Moi, vous aimer! Je tremble et n'ose. Je suis indigne.» +Et Dieu reprend: «Il faut m'aimer.» Mais ici je ne puis me tenir de +citer encore; car, à mesure que le dialogue se développe, la forme en +devient plus irréprochable, et je crois bien que les derniers sonnets +contiennent quelques-uns des vers les plus pénétrants et les plus +religieux qu'on ait écrits:</p> + +<div class="poem"> +<p>—Aime. Sors de ta nuit. Aime. C'est ma pensée<br> + De toute éternité, pauvre âme délaissée,<br> + Que tu dusses m'aimer, moi seul qui suis resté.</p> + +<p>—Seigneur, j'ai peur. Mon âme en moi tressaille toute.<br> + Je vois, je sens qu'il faut vous aimer. Mais comment,<br> + Moi, ceci, me ferais-je, ô mon Dieu, votre amant,<br> + <span class="pagenum"><a id="page094" name="page094"></a>(p. 094)</span> Ô justice que la vertu des bons redoute?<br> +<span class="spaced1">..............</span><br> + Tendez-moi votre main, que je puisse lever<br> + Cette chair accroupie et cet esprit malade.<br> +<span class="spaced1">..............</span><br> + —Certes, si tu le veux mériter, mon fils, oui,<br> + Et voici. Laisse aller l'ignorance indécise<br> + De ton cœur vers les bras ouverts de mon Église<br> + Comme la guêpe vole au lis épanoui.</p> + +<p>Approche-toi de mon oreille. Épanches-y<br> + L'humiliation d'une brave franchise.<br> + Dis-moi tout sans un mot d'orgueil ou de reprise<br> + Et m'offre le bouquet d'un repentir choisi;</p> + +<p>Puis franchement et simplement viens à ma table,<br> + Et je t'y bénirai d'un repas délectable<br> + Auquel l'ange n'aura lui-même qu'assisté.<br> +<span class="spaced1">..............</span><br> + Puis, va! Garde une foi mode en ce mystère<br> + D'amour par quoi je suis ta chair et ta raison...<br> +<span class="spaced1">..............</span><br> + Qu'il te soit accordé, dans l'exil de la terre.<br> + D'être l'agneau sans cris qui donne sa toison,</p> + +<p>D'être l'enfant vêtu de lin et d'innocence,<br> + D'oublier ton pauvre amour-propre et ton essence,<br> + Enfin, de devenir un peu semblable à moi...,<br> +<span class="spaced1">..............</span><br> + Et, pour récompenser ton zèle en ces devoirs<br> + Si doux qu'ils sont encor d'ineffables délices,<br> + Je te ferai goûter sur terre mes prémices,<br> + La paix du cœur, l'amour d'être pauvre, et mes soirs</p> + +<p>Mystiques, quand l'esprit s'ouvre aux calmes espoirs...<br> +<span class="spaced1">..............</span><br> + —Ah! Seigneur, qu'ai-je? Hélas! me voici tout en larme<br> + D'une joie extraordinaire; votre voix<br> + <span class="pagenum"><a id="page095" name="page095"></a>(p. 095)</span> Me fait comme du bien et du mal à la fois;<br> + Et le mal et le bien, tout a les mêmes charmes...<br> +<span class="spaced1">..............</span><br> + J'ai l'extase et j'ai la terreur d'être choisi;<br> + Je suis indigne, mais je sais votre clémence.<br> + Ah! quel effort, mais quelle ardeur! Et me voici</p> + +<p>Plein d'une humble prière, encor qu'un trouble immense<br> + Brouille l'espoir que votre voix me révéla,<br> + Et j'aspire en tremblant.<br> +<span class="add8em">—Pauvre âme, c'est cela!</span></p> +</div> + +<p>Avez-vous rencontré, fût-ce chez sainte Catherine de Sienne ou chez +sainte Thérèse, plus belle effusion mystique? Et pensez-vous qu'un saint +ait jamais mieux parlé à Dieu que M. Paul Verlaine? À mon avis, c'est +peut-être la première fois que la poésie française a véritablement +exprimé <i>l'amour de Dieu</i>.</p> + +<p>Sentiment singulier quand on y songe, difficile à comprendre, difficile +à éprouver dans sa plénitude. M. Paul Verlaine s'écrie avec saint +Augustin: «Mon Dieu! vous si haut, si loin de moi, comment vous aimer?» +En réalité, ce qu'il traduit ainsi, ce n'est pas l'impossibilité d'aimer +Dieu, mais celle de le concevoir tel qu'il puisse être aimé, ou (ce qui +revient au même) l'impuissance à l'<i>imaginer</i> dès qu'on essaye de le +<i>concevoir</i> comme il doit être: principe des choses, éternel, +omnipotent, infini... Comment donc faire? comment aimer d'amour ce qui +n'a pas de limites ni de formes? L'âme croyante n'arrive à se +satisfaire là-dessus que par une illusion. Elle croit <span class="pagenum"><a id="page096" name="page096"></a>(p. 096)</span> +concevoir un Dieu infini en lui prêtant une bonté, une justice infinies, +etc., et elle ne s'aperçoit point qu'elle le limite par là et que ces +vertus n'ont un sens que chez des êtres bornés, en rapport les uns avec +les autres. Et pourtant je vous défie de trouver mieux, car pensez: il +faut que Dieu soit infini pour être Dieu, et il faut qu'il soit fini +pour communiquer avec nous. Au fond, on n'aime Dieu que si on se le +représente, sans s'en rendre compte, comme la meilleure et la plus belle +créature qu'il nous soit donné de rêver et comme une merveilleuse âme +humaine qui gouvernerait le monde.</p> + +<p>Mais cette illusion est un grand bienfait. Car, en permettant d'aimer +Dieu <i>déraisonnablement</i>, comme on aime les créatures, elle résout +toutes les difficultés qui naissent dans notre esprit du spectacle de +l'univers. Elle répond à tous les «pourquoi.» Pourquoi le monde est-il +inintelligible? Pourquoi le partage inégal des biens et des maux? +Pourquoi la douleur? On aurait peine à pardonner ces choses à un Dieu +que l'on concevrait rationnellement et que, par suite, on n'aimerait +point: on en remercie le Dieu que l'on conçoit tout de travers, mais +qu'on aime. Tout ce qu'il fait est bon, parce que nous le voulons ainsi. +Toute souffrance est bénie, non comme équitable, mais comme venant de +lui. Tout est bien, non parce qu'il est juste et bon, mais parce que +nous l'aimons et que notre amour le déclare juste et bon quoi qu'il +fasse. C'est donc notre amour qui crée sa <span class="pagenum"><a id="page097" name="page097"></a>(p. 097)</span> sainteté. Remarquez +que c'est exactement le parti pris héroïque et fou des amoureux +romanesques, des chevaliers de la Table ronde ou des bergers de +l'<i>Astrée</i>, ce qui les rendait capables d'immoler à leur maîtresse non +seulement leur intérêt, mais leur raison, et d'accepter ses plus +injustifiables caprices comme des ordres absolus et sacrés. Tant il est +vrai qu'il n'y a qu'un amour! Et, de fait, toutes les épithètes que +l'auteur de l'<i>Imitation</i> donne à l'amour de Dieu conviennent aussi à +l'amour de la femme. Le dévot aime, sous le nom de Dieu, la beauté et la +bonté des choses finies d'où il a tiré son idéal,—et le chevalier +mystique aimait cet idéal à travers et par delà la forme finie de sa +maîtresse. On s'explique maintenant que l'amour divin donne à ceux qui +en sont pénétrés la force d'accomplir les plus grands sacrifices +apparents, de pratiquer la chasteté, la pauvreté, le détachement; car +ces sacrifices d'objets terrestres, nous les faisons à un idéal qu'une +expérience terrestre a lentement composé: c'est donc encore à nous-mêmes +que nous nous sacrifions.</p> + +<p>Aimer Dieu, c'est aimer l'âme humaine agrandie avec la joie de +l'agrandir toujours et de mesurer notre propre valeur à cet +accroissement—et aussi avec l'angoisse de voir cette création de notre +pensée s'évanouir dans le mystère et nous échapper. Nul sentiment ne +doit être plus fort. Et cela, surtout dans la religion catholique, où la +raison ne garde point, comme dans d'autres religions des sortes de +<span class="pagenum"><a id="page098" name="page098"></a>(p. 098)</span> demi-droits honteux, mais se soumet toute à l'amour. On +comprend dès lors que, pour une âme purement sensitive et aimante comme +celle de M. Paul Verlaine, le catholicisme ait été un jour la seule +religion possible, le refuge unique après des misères et des aventures +où déjà sa raison avait pris l'habitude d'abdiquer.</p> + +<p>Ô les douces choses que sa piété lui inspire!</p> + +<div class="poem"> +<p> +<span class="add1em">Écoutez la chanson bien douce</span><br> +<span class="add1em">Qui ne pleure que pour vous plaire.</span><br> +<span class="add1em">Elle est discrète, elle est légère:</span><br> +<span class="add1em">Un frisson d'eau sur de la mousse!...</span></p> + +<p> +<span class="add1em">Elle dit, la voix reconnue,</span><br> +<span class="add1em">Que la bonté, c'est notre vie,</span><br> +<span class="add1em">Que de la haine et de l'envie</span><br> +<span class="add1em">Rien ne reste, la mort venue...</span></p> + +<p> +<span class="add1em">Accueillez la voix qui persiste</span><br> +<span class="add1em">Dans son naïf épithalame.</span><br> +<span class="add1em">Allez, rien n'est meilleur â l'âme</span><br> +<span class="add1em">Que de faire une âme moins triste...</span><br> +<span class="add1em spaced1">..............</span><br> + Je ne me souviens plus que du mal que j'ai fait.</p> + +<p>Dans tous les mouvements bizarres de ma vie,<br> + De mes malheurs, selon le moment et le lieu,<br> + Des autres et de moi, de la route suivie,<br> + Je n'ai rien retenu que la bonté de Dieu.</p> +</div> + +<p>Et sur la femme, auxiliatrice de Dieu, sur la femme qui console, apaise +et purifie:</p> + +<div class="poem"> +<p><span class="pagenum"><a id="page099" name="page099"></a>(p. 099)</span> Beauté des femmes, leur faiblesse, et ces mains pâles<br> + Qui font souvent le bien et peuvent tout le mal...<br> + Et toujours, maternelle endormeuse des râles,<br> + Même quand elle ment, cette voix!...<br> +<span class="spaced1">............</span><br> +<span class="add1em">Remords si chers, peine très bonne,</span><br> +<span class="add1em">Rêves bénis, mains consacrées,</span><br> +<span class="add1em">Ô ces mains, ces mains vénérées,</span><br> +<span class="add1em">Faites le geste qui pardonne!</span><br> +<span class="spaced1">............</span><br> + Et j'ai revu l'enfant unique...<br> + Et tout mon sang chrétien chanta la chanson pure.</p> + +<p>J'entends encor, je vois encor! Loi du devoir<br> + Si douce! Enfin, je sais ce qu'est entendre et voir,<br> + J'entends, je vois toujours! Voix des bonnes pensées</p> + +<p>Innocence! avenir! Sage et silencieux,<br> + Que je vais vous aimer, vous un instant pressées,<br> + Belles petites mains qui fermerez mes yeux!</p> +</div> + +<p>Hélas! toutes ces chansons ne sont pas claires. Mais ici il faut +distinguer. Il y a celles qu'on ne comprend pas parce qu'elles sont +obscures, sans que le poète l'ait voulu,—et celles qu'on ne comprend +pas parce qu'elles sont inintelligibles et qu'il l'a voulu ainsi. Je +préfère de beaucoup ces dernières. En voici une:</p> + +<div class="poem"> +<p>L'espoir luit, comme un brin de paille dans l'étable.<br> + Que crains-tu de la guêpe ivre de son vol fou?<br> + Vois, le soleil toujours poudroie à quelque trou.<br> + Que ne t'endormais-tu, le coude sur la table?</p> + +<p>Pauvre âme pâle, au moins cette eau du puits glacé,<br> + <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> Bois-la. Puis dors après. Allons, tu vois, je reste,<br> + Et je dorloterai les rêves de ta sieste,<br> + Et tu chantonneras comme un enfant bercé.</p> + +<p>Midi sonne. De grâce, éloignez-vous, Madame.<br> + Il dort. C'est étonnant comme les pas de femme<br> + Résonnent au cerveau des pauvres malheureux.</p> + +<p>Midi sonne. J'ai fait arroser dans la chambre.<br> + Va, dors. L'espoir luit comme un caillou dans un creux.<br> + Ah! quand refleuriront les roses de septembre?</p> +</div> + +<p>Comprenez-vous? Quelle suite y a-t-il dans ces idées? Quel lien entre +ces phrases? Qui est-ce qui parle? Où cela se passe-t-il? On ne sait pas +d'abord. On sent seulement que cela est doux, tendre, triste, et que +plusieurs vers sont exquis. Longtemps je n'ai pu comprendre ce +sonnet—et je l'aimais pourtant. À force de le relire, voici ce que j'ai +trouvé.</p> + +<p>Midi, l'été. Le poète est entré dans un cabaret, au bord de la +grand'route poudreuse, avec une femme, celle qui l'a accueilli après ses +fautes et ses malheurs et dont il invoque si souvent les belles petites +mains. La chaleur est accablante. Le poète a bu du vin bleu; il est +ivre, il est morne. Et alors il entend la voix de sa compagne. Que +dit-elle?</p> + +<p>Ce qui rend le sonnet difficile à saisir, c'est que l'expression de +sentiments assez clairs en eux-mêmes y est coupée de menus détails, très +précis, mais dont on ne sait d'où ils viennent ni à quoi ils <span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> +sont empruntés. Quand on a trouvé que le lieu est un cabaret, tout +s'explique assez aisément.</p> + +<p>Premier quatrain. La voix dit: «Ne sois pas si triste. Espère. +L'espérance luit dans le malheur comme un brin de paille dans l'étable.» +Pourquoi cette comparaison—très juste d'ailleurs, mais si inattendue? +C'est que nous sommes, comme j'ai dit, dans une auberge de campagne. +Sans doute une des portes de la salle donne sur l'étable où sont les +vaches et le cheval, et, dans l'obscurité, des pailles luisent parmi la +litière...</p> + +<p>Mais, tandis que la voix parle, le poète, complètement abruti, regarde +d'un air effaré une guêpe qui bourdonne autour de son verre. «N'aie pas +peur, lui dit sa compagne: des guêpes, il y en a toujours dans cette +saison. On a beau fermer les volets: toujours quelque fente laisse +passer un rayon qui les attire. Tu ferais mieux de dormir...»</p> + +<p>Second quatrain. «Tu ne veux pas?» Ici le poète ouvre et ferme, d'un air +de malaise, sa bouche pâteuse.—«Allons, bois un bon verre d'eau +fraîche, et dors.» Le reste va de soi.</p> + +<p>Premier tercet.—La voix s'adresse à la cabaretière qui tourne autour de +la table et fait du bruit. Elle la prie de s'éloigner.—La fin est +limpide. Le sonnet se termine par un souvenir et un espoir. «Les roses +de septembre» marquent sans doute le commencement du dernier amour du +poète.—Relisez <span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> maintenant, et dites si toute la pièce n'est +pas adorable!</p> + + +<p class="section">VIII.</p> + +<p class="poem20"> + Aimez donc la raison: que toujours vos écrits<br> + Empruntent d'elle seule et leur lustre et leur prix.</p> + +<p>Si quelqu'un s'est peu soucié de ce vieux précepte, c'est M. Paul +Verlaine. On pourrait presque dire qu'il est le seul poète qui n'ait +jamais exprimé que des sentiments et des sensations et qui les ait +traduits uniquement pour lui; ce qui le dispense d'en montrer le lien, +car lui le connaît. Ce poète ne s'est jamais demandé s'il serait +compris, et jamais il n'a rien voulu prouver. Et c'est pourquoi, +<i>Sagesse</i> à part, il est à peu près impossible de résumer ses recueils, +d'en donner la pensée abrégée. On ne peut les caractériser que par +l'état d'âme dont ils sont le plus souvent la traduction: demi-ivresse, +hallucination qui déforme les objets et les fait ressembler à un rêve +incohérent; malaise de l'âme qui, dans l'effroi de ce mystère, a des +plaintes d'enfant; puis langueur, douceur mystique, apaisement dans la +conception catholique de l'univers acceptée en toute naïveté...</p> + +<p>Vous trouverez dans <i>Jadis et naguère</i>, de vagues contes sur le diable. +Le poète appelle cela des <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> «choses crépusculaires.» C'est dans +Echatane. Des Satans sont en fête. Mais un d'eux est triste; il propose +aux autres de supprimer l'enfer, de se sacrifier à l'amour universel, et +alors les démons mettent le feu à la ville, et il n'en reste rien; mais</p> + +<p class="poem"> + On n'avait <span class="wspaced1">pas | agréé</span> le sacrifice.<br> + Quelqu'un de <span class="wspaced1">fort | et</span> de juste assurément<br> + Sans peine <span class="wspaced1">avait | su</span> démêler la malice<br> + Et <span class="wspaced1">l'artifice | en</span> un orgueil qui se ment (?).</p> + +<p>Une comtesse a tué son mari, de complicité avec son amant. Elle est en +prison, repentie, et elle tient la tête de l'époux dans ses mains. Cette +tête lui parle: «J'étais en état de péché mortel quand tu m'as tué. +Mais je t'aime toujours. Damne-toi pour que nous ne soyons plus +séparés.» La comtesse croit que c'est le diable qui la tente. Elle crie: +«Mon Dieu! mon Dieu, pitié!» Et elle meurt, et son âme monte au +ciel.—Une femme est amoureuse d'un homme qui est le diable. Il l'a +ruinée et la maltraite. Elle l'aime toujours. Elle lui dit: «Je sais qui +tu es. Je veux être damnée pour être toujours avec toi.» Mais il la +raille et s'en va. Alors elle se tue. Ici, une idée fort belle:</p> + +<p class="poem"> + Elle ne savait pas que l'enfer, c'est l'absence.</p> + +<p>Les autres contes sont à l'avenant. On croit comprendre; <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> puis +le sens échappe. C'est qu'il n'y a rien à comprendre—sinon que le +diable est toujours méchant quoi qu'il fasse, et qu'il ne faut pas +l'écouter, et qu'il ne faut pas l'aimer, encore que cela soit bien +tentant...</p> + +<p>Si les récits sont vagues, que dirons-nous des simples notations +d'impressions? Car c'est à cela que se réduit de plus en plus la poésie +de M. Paul Verlaine. Lisez <i>Kaléidoscope</i>:</p> + +<div class="poem"> +<p>Dans une rue, au cœur d'une ville de rêve,<br> + <i>Ce sera comme quand on a déjà vécu</i>;<br> + Un instant à la fois très vague et très aigu...<br> + Ô ce soleil parmi la brume qui se lève!</p> + +<p>Ô ce cri sur la mer, cette voix dans les bois!<br> + <i>Ce sera comme quand on ignore des causes</i>:<br> + Un lent réveil après bien des métempsycoses;<br> + <i>Les choses seront plus les mêmes qu'autrefois</i></p> + +<p>Dans cette rue, au cœur de la ville magique<br> + Où des orgues moudront des gigues dans les soirs,<br> + Où des cafés auront des chats sur les dressoirs,<br> + Et que traverseront des bandes de musique.</p> + +<p>Ce sera si fatal qu'on en croira mourir...</p> +</div> + +<p>Vraiment, ce sont là des séries de mots comme on en forme en rêve... +Vous avez dû remarquer? Quelquefois, en dormant, on compose et l'on +récite des vers que l'on comprend, et que l'on trouve admirables. Quand, +d'aventure, on se les rappelle encore au réveil, plus rien..., l'idée +s'est évanouie. C'est <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> que, dans le sommeil, on attachait à ces +mots des significations particulières qu'on ne retrouve plus; on les +unissait par des rapports qu'on ne ressaisit pas davantage. Et, si l'on +s'y applique trop longtemps, on en peut souffrir jusqu'à l'angoisse la +plus douloureuse...</p> + +<p>Mais, en y réfléchissant, je crois que si on relit <i>Kaléidoscope</i>, on +verra que l'obscurité est dans les choses plus que dans les mots ou dans +leur assemblage. Le poète veut rendre ici un phénomène mental très +bizarre et très pénible, celui qui consiste à reconnaître ce qu'on n'a +jamais vu. Cela vous est-il arrivé quelquefois? On croit se souvenir; on +veut poursuivre et préciser une réminiscence très confuse, mais dont on +est sûr pourtant que c'est bien une réminiscence; et elle fuit et se +dissout à mesure, et cela devient atroce. C'est à ces moments-là qu'on +se sent devenir fou. Comment expliquer cela? Oh! que nous nous +connaissons mal! C'est que notre vie intellectuelle est en grande partie +inconsciente. Continuellement les objets font sur notre cerveau des +impressions dont nous ne nous apercevons pas et qui s'y emmagasinent +sans que nous en soyons avertis. À certains moments, sous un choc +extérieur, ces impressions ignorées de nous se réveillent à demi: nous +en prenons subitement conscience, avec plus ou moins de netteté, mais +toujours sans être informés d'où elles nous sont venues, sans pouvoir +les éclaircir <span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> ni les ramener à leur cause. Et c'est de cette +ignorance et de cette impuissance que nous nous inquiétons. Ce demi-jour +soudainement ouvert sur tout ce que nous portons en nous d'inconnu nous +fait peur. Nous souffrons de sentir que ce qui se passe en nous à cette +heure ne dépend pas de nous, et que nous ne pouvons point, comme à +l'ordinaire, nous faire illusion là-dessus...</p> + +<p>Il y a quelque chose de profondément involontaire et déraisonnable dans +la poésie de M. Paul Verlaine. Il n'exprime presque jamais des moments +de conscience pleine ni de raison entière. C'est à cause de cela souvent +que sa chanson n'est claire (si elle l'est) que pour lui-même.</p> + + +<p class="section">IX.</p> + +<p>De même, ses rythmes, parfois, ne sont saisissables que pour lui seul. +Je ne parle pas des rimes féminines entrelacées, des allitérations, des +assonances dans l'intérieur du vers, dont nul n'a usé plus fréquemment +ni plus heureusement que lui. Mais il emploie volontiers des vers de +neuf, de onze et de treize syllabes. Ces vers impairs, formés de deux +groupes de syllabes qui soutiennent entre eux des rapports de nombre +nécessairement un peu compliqués (3 et 6 ou 4 et 5; 4 et 7 ou 5 et 6; 5 +et 8), ont leur cadence propre, qui peut plaire à <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> l'oreille +tout en l'inquiétant. Boiteux, ils plaisent justement parce qu'on les +sent boiteux et parce qu'ils rappellent, en la rompant, la cadence égale +de l'alexandrin. Mais, pour que ce plaisir dure et même pour qu'il soit +perceptible, il faut que ces vers boitent toujours de la même façon. Or, +au moment où nous allions nous habituer à un certain mode de +claudication, M. Verlaine en change tout à coup, sans prévenir. Et alors +nous n'y sommes plus. Sans doute, il peut dire: De même que le souvenir +de l'alexandrin vous faisait sentir la cadence rompue de mes vers, ainsi +le souvenir de celle-ci me fait sentir la nouvelle cadence irrégulière +que j'y ai substituée. Soit;—mais notre oreille à nous ne saurait +s'accommoder si rapidement à des rythmes si particuliers et qui changent +à chaque instant. Ce caprice dans l'irrégularité même équivaut pour nous +à l'absence de rythme. Voici des vers de treize syllabes:</p> + +<p class="poem"> + Londres fume et <span class="wspaced1">cri | e.</span> Oh! quelle ville de la Bible!<br> + Le gaz flambe et <span class="wspaced1">na | ge</span> et les enseignes sont vermeilles.<br> + Et les <span class="wspaced1">maisons | dans</span> leur ratatinement terrible<br> + <span class="wspaced1">Épouvan | tent</span> comme un sénat | de petites vieilles.</p> + +<p>Les deux premiers vers sont coupés après la cinquième syllabe, le vers +suivant est coupé après la quatrième; le dernier, après la troisième ou +la huitième.—Et voici des vers de onze syllabes:</p> + +<p class="poem"> + <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> Dans un <span class="wspaced1">palais | soie</span> et or, dans Echatane,<br> + De beaux <span class="wspaced1">démons |, des</span> satans adolescents,<br> + Au son d'une <span class="wspaced1">musi | que</span> mahométane<br> + Font <span class="wspaced1">liti | ère</span> aux sept <span class="wspaced1">péchés | de</span> leurs cinq sens.</p> + +<p>Les deux premiers vers semblent coupés après la quatrième syllabe; soit. +Mais le suivant est coupé (fort légèrement) après la sixième, et l'autre +après la troisième ou la septième.</p> + +<p>D'autres fois, quand M. Verlaine emploie les vers de dix syllabes, il +les coupe tantôt après la cinquième, tantôt après la quatrième syllabe. +C'est-à-dire qu'il mêle des rythmes d'un caractère non seulement +différent, mais opposé.</p> + +<p class="poem"> + Aussi bien <span class="wspaced1">pourquoi | me</span> mettrais-je à geindre? (5, 5)<br> + Vous ne m'aimez <span class="wspaced1">pas |, l'affaire</span> est conclue,<br> + Et, ne voulant <span class="wspaced1">pas | qu'on</span> ose me plaindre,<br> + Je <span class="wspaced1">souffrirai | d'une</span> âme résolue (4, 6).</p> + +<p>Ainsi, dans la plus grande partie de l'œuvre poétique de M. Verlaine, +les rapports de nombre entre les hémistiches varient trop souvent pour +nos faibles oreilles. Maintenant, si le poète chante pour être entendu +de lui seul, c'est bon, n'en parlons plus. Laissons-le à ses plaisirs +solitaires et allons-nous-en.</p> + + +<p class="section"><span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> X.</p> + +<p>Non, restons encore un peu; car, avec tout cela, M. Paul Verlaine est un +rare poète. Mais il est double. D'un côté, il a l'air très artificiel. +Il a un «art poétique» tout à fait subtil et mystérieux (qu'il a, je +crois, trouvé sur le tard):</p> + +<div class="poem"> +<p>De la musique avant toute chose,<br> + Et pour cela préfère l'impair<br> + Plus vague et plus soluble dans l'air,<br> + Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.</p> + +<p>Il faut aussi que tu n'ailles point<br> + Choisir tes mots sans quelque méprise:<br> + Rien de plus cher que la chanson grise<br> + Où l'indécis au précis se joint...</p> + +<p>Car nous voulons la nuance encor<br> + Pas la couleur, rien que la nuance<br> + Oh! la nuance seule fiance<br> + Le rêve au rêve, et la flûte au cor...</p> +</div> + +<p>D'autre part, il est tout simple:</p> + +<p class="poem"> + Je suis venu, calme orphelin,<br> + Riche de mes seuls yeux tranquilles,<br> + Vers les hommes des grandes villes:<br> + Ils ne m'ont pas trouvé malin.</p> + +<p>C'est peut-être par cette ingénuité qu'il plaît <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> tant à la +longue. À force de l'étudier et même de le condamner, sa douce démence +me gagne. Ce que je prenais d'abord pour des raffinements prétentieux et +obscurs, j'en viens à y voir (quoi qu'il en dise lui-même) des +hardiesses maladroites de poète purement spontané, des gaucheries +charmantes. Puis il a des vers qu'on ne trouve que chez lui, et qui sont +des caresses. J'en pourrais citer beaucoup. Et comme ce poète n'exprime +ses idées et ses impressions que pour lui, par un vocabulaire et une +musique à lui,—sans doute, quand ces idées et ces impressions sont +compliquées et troubles pour lui-même, elles nous deviennent, à nous, +incompréhensibles; mais quand, par bonheur, elles sont simples et unies, +il nous ravit par une grâce naturelle à laquelle nous ne sommes plus +guère habitués, et la poésie de ce prétendu «déliquescent» ressemble +alors beaucoup à la poésie populaire:</p> + +<p class="poem"> + Il pleure dans mon cœur<br> + Comme il pleut sur la ville;<br> + Quelle est cette langueur<br> + Qui pénètre mon cœur? etc.</p> + +<p>Ou bien:</p> + +<p class="poem"> + J'ai peur d'un baiser<br> + Comme d'une abeille.<br> + Je souffre et je veille<br> + Sans me reposer.<br> + J'ai peur d'un baiser.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> Finissons sur ces riens, qui sont exquis, et disons: M. Paul +Verlaine a des sens de malade, mais une âme d'enfant; il a un charme +naïf dans la langueur maladive; c'est un décadent qui est surtout un +primitif.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> VICTOR HUGO</h3> + +<p class="title">TOUTE LA LYRE</p> + + +<p class="section">I.</p> + +<p class="poem"> +<span class="add12em">Ce qu'il dit</span><br> + Est semblable au passage orageux d'un quadrige.<br> + Un torrent de parole énorme qu'il dirige,<br> + Un verbe surhumain, superbe, engloutissant,<br> + S'écroule de sa bouche en tempête, et descend<br> + Et coule et se répand sur la foule profonde....</p> + +<p>Victor Hugo définit ainsi l'éloquence de Danton; mais il me paraît que +ces images expriment encore mieux la poésie de Victor Hugo. C'est elle, +le quadrige orageux, le torrent de parole surhumaine. J'ai lu sans +interruption <i>Toute la Lyre</i>, et je ne sais plus guère où j'en suis. Je +me sens ivre de mots et d'images. Ce torrent m'a noyé dans son flot qui +roule des ténèbres et des étoiles. Et maintenant,</p> + +<p class="poem"> + Comme l'eau qu'il secoue aveugle un chien mouillé,</p> + +<p class="noindent">ou, si vous voulez, pareil au barbet du vieux conte, <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> qui +«secouait des pierreries», je me débats sur la rive, tout ruisselant et +aveuglé de métaphores, le bruit des rythmes bourdonnant dans mes +oreilles comme celui des grandes eaux; et, dompté par un dieu, je +reconnais et j'adore la toute-puissance de son verbe.</p> + +<p>Ai-je jamais dit autre chose? Des gens ont voulu me persuader, l'an +dernier<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Lien vers la note 6"><span class="smaller">[6]</span></a>, que je lui avais manqué de respect. Pourquoi? Pour avoir dit +que, si nul poète ne parlait plus haut à mon imagination, deux ou trois +autres disaient peut-être des choses plus rares à ma pensée et à mon +cœur. À cause de cela, plusieurs m'ont traité de pygmée, ce qui est +fort juste,—mais aussi de cuistre, de zoïle et même de batracien, ce +qui est bien sévère. J'avoue que là-dessus, je ne les ai pas crus. +J'appartiens à la génération qui a le plus aimé Victor Hugo. Je l'ai +profondément et religieusement admiré dans mon adolescence et ma +première jeunesse. Pendant dix ans je l'ai lu tous les jours et je lui +garde une reconnaissance infinie des joies qu'il m'a données. J'ajoute +que c'est peut-être pendant ces dix années-là que j'ai eu raison. Mais +nos âmes vont se modifiant et, par suite, l'idée que nous nous formons +des grands écrivains et des grands artistes et l'émotion qu'ils nous +donnent ne sont point les mêmes aux diverses époques de notre vie: +faut-il rappeler une vérité si simple? Tout ce que je puis vous dire +aujourd'hui, c'est donc l'impression que me laisse, aujourd'hui même, +<span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> la lecture de <i>Toute la Lyre</i>, non celle que j'ai reçue, voilà +quinze ans, de <i>la Légende des siècles</i>.</p> + +<p>—Encore de la critique personnelle! me dit une voix que je +respecte.—Hé! vous en parlez à votre aise! Plût au ciel que j'en puisse +faire d'autre et sortir de moi!</p> + +<p>Laissez-moi donc vous parler librement et respectueusement du dernier +livre lyrique de Victor Hugo. Librement? Ai-je donc tant besoin de +m'excuser? Et l'espèce d'éblouissement qui m'est resté dans les yeux +après cette lecture n'est-elle pas le meilleur hommage, étant le plus +involontaire, que je puisse rendre au plus puissant assembleur de mots +qui ait sans doute paru depuis que l'univers existe, depuis qu'il y a +des yeux pour voir les objets matériels, des intelligences pour +concevoir des idées, des imaginations pour découvrir les rapports cachés +entre tout ce visible et tout cet invisible, et des signes écrits dont +les combinaisons peuvent exprimer ces rapports?</p> + +<p>Ainsi je suis tranquille, et c'est en toute sécurité que je vous +confierai mes impressions successives. Après le bienheureux ahurissement +dont je vous ai parlé, je me recueille et je cherche à me reprendre. +Qu'ai-je donc lu, en somme? Que me reste-t-il dans l'esprit, une fois +ces grandes vibrations éteintes?</p> + +<p>Voici. Le poète nous explique en cinq ou six cents vers que la +Révolution ne pouvait se faire que par l'échafaud, mais que, maintenant +qu'elle est faite, <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> il ne faut plus verser de sang.—Il croit au +progrès, à la future fraternité des hommes.—Il maudit les rois et les +empereurs.—Cela ne l'empêche pas de dire ensuite à Dieu: «Seigneur, +expliquons-nous tous deux», et de lui demander pourquoi «il laisse +mourir Rome», c'est-à-dire la civilisation latine, et grandir +«l'Amérique sans âme, ouvrière glacée».—Il gémit sur les émeutes de +Lyon.—Il exhorte le jeune Michel Ney à être digne du nom qu'il +porte.—Il flétrit Louis XV.—Il entend, dans la nuit, les esprits du +mal encourager les panthères, les serpents, les plantes vénéneuses, les +prêtres et les rois.—Il nous ouvre un mausolée royal et nous montre la +poignée de cendre qu'il contient.—Il fait tous ses compliments à +M<sup>lle</sup> Louise Michel pour sa conduite après la Commune...</p> + +<p>Puis, viennent des paysages. Ils sont fort beaux. Cette idée y revient +sans cesse, que la «création sait le grand secret». (Elle le garde +joliment!) Un autre refrain, c'est que la nuit représente les puissances +malfaisantes, l'ignorance, le mal, le passé, mais que l'aurore figure la +délivrance des esprits, l'avenir, le progrès...</p> + +<p>La troisième partie se pourrait résumer ainsi:—L'enfant est un mystère +rassurant.—La femme est une énigme inquiétante.—Soyons bons.—Évitons +même les petites fautes.—Dieu est grand. Nos batailles font à son +oreille le même bruit qu'un moucheron.—La nature est +mystérieuse.—C'est l'ombre <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> qui a fait les dieux.—Les prêtres +sont horribles.—L'âme est immortelle: nous retrouverons nos morts.—Le +monde est mauvais: tout est nuit et souffrance. Le monde est bon. +Ténèbres, je ne vous crois pas. Je crois à vous, ô Dieu! Ombre! Lumière!</p> + +<p>Il est beaucoup question de littérature dans la quatrième partie. Et +voici les pensées qu'on y trouve:—Les poètes primitifs aimaient la +nature, et elle leur parlait.—J'ai fait de la critique quand j'étais +enfant, mais j'ai reconnu l'absurdité de cette occupation.—La tragédie +classique sent le renfermé. De l'air! de l'air!—Le bon goût est une +grille. Le critique est un eunuque, etc.—Shakespeare est +sublime.—Brumoy est un âne.—Le rire est une mitraille.—Laharpe, +Lebatteux, Patouillet, Rapin, Bouhours, etc., sont des ânes et des +pourceaux.—La nature fut la nourrice d'Homère et d'Hésiode.—Tous les +grands hommes et les penseurs sont insultés, Mazzini par Thiers, +Washington par Pitt, Juvénal par Nisard, Shakespeare par Planche, Homère +par Zoïle, etc.....—Les poètes sont les guides du genre humain.—Les +sommets sont dangereux; on y a le vertige.—Les grands hommes sont +malheureux, parce qu'ils sont les enclumes sur lesquelles Dieu forge une +âme nouvelle à l'humanité.</p> + +<p>Voilà le premier volume.</p> + +<p>Le second... Me croirez-vous si je vous dis que c'est la même chose, et +que chacune des «sept cordes <span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> de la lyre» rend sensiblement le +même son?—Cela commence, toutefois, par une série de pièces moins +impersonnelles, où le poète nous dit sa vie, se raconte plus +familièrement, se confie à ses amis.—Tu me dis que j'ai changé, +écrit-il à l'un d'eux. Non, je n'ai pas changé; je veux toujours le +peuple grand et les hommes libres, et je rêve un avenir meilleur pour la +femme. Seulement je suis plus triste.—Lorsque j'étais enfant, la France +était grande.—À une religieuse: Priez! ne vous gênez pas, je comprends +tout.—À un enfant: Aime bien ta mère et soutiens-la.—J'ai beaucoup +souffert, j'ai été proscrit et fugitif, mais j'avais la conscience +tranquille.—«À deux ennemis amis»: Réconciliez-vous. Vous êtes trop +grands l'un et l'autre pour vous haïr.—Sur la mort de M<sup>me</sup> de +Girardin: Elle s'en est allée... La foule ne comprend pas les grandes +âmes... Je voudrais m'en aller aussi.—Je rêve aux morts; je les +vois.—Je méprise la haine et la calomnie.—<i>Idem.</i>—Je travaille: le +travail est bon.—Je suis las; mais quelqu'un dans la nuit me dit: +Va!—Je rentrerai, comme Voltaire, dans mon grand Paris.</p> + +<p>Puis, ce sont des pièces d'amour. J'en mets à part trois ou quatre, qui +sont exquises. Les autres sont absolument semblables aux <i>Chansons des +rues et des bois</i>.</p> + +<p>Puis, une suite de fantaisies. Quelques jeux de rimes. De courtes scènes +dialoguées dont le fond se <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> réduit à ceci: que la femme est +fragile, qu'elle est contredisante, qu'elle est capricieuse, qu'elle +aime les soldats, qu'elle aime les mauvais sujets. Enfin, quelques +chansons, qui ne sont pas toutes les meilleures que Victor Hugo ait +écrites.</p> + +<p>Tout cela fait sept cordes (à la vérité, il serait difficile de les +nommer avec précision; il semble pourtant que les sept livres que nous +venons de parcourir pourraient s'intituler: Humanité, Nature, +Philosophie, Art, Foyer, Amour, Fantaisie). Mais, le poète ayant écrit:</p> + +<p class="poem"> + ...Et j'ajoute à ma lyre une corde d'airain,</p> + +<p class="noindent">il y a un huitième livre, tout de colère et d'indignation, dont voici à +peu près le canevas: Rois, je ne suis qu'un passant, mais je vous dis +que vous êtes infâmes.—Il ne fallait point détruire la Colonne parce +que, ce qu'elle glorifiait en réalité, ce n'était point le despotisme, +mais la gloire d'un peuple et la Révolution délivrant l'Europe.—Je +flétris pareillement ceux qui ont tué les otages, et ceux qui ont +massacré les soldats de la Commune.—Un tout petit roi m'a chassé de +Belgique: je ne daigne pas m'en apercevoir.—Nous sommes vaincus, mais +j'attends la revanche; la France vaincra, parce qu'elle est +Lumière.—Après la libération du territoire: Je ne me trouve pas +délivré; je ne le serai que lorsque nous aurons repris Metz et +Strasbourg.—Aux <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> historiens: Ne cherchez pas à expliquer les +traîtres; on croirait que vous les excusez.—Vous n'arrêterez pas la +Démocratie montante.—Toutes les fois qu'un crime se préparera contre le +peuple, ma conscience rugira...</p> + +<p>En deux mots, maintenant: «Tout est obscur. Tout est clair. La nature +rêve et voit Dieu. Haine au passé. Les rois et les prêtres sont infâmes. +Le peuple est sublime. Ô l'enfant! Ô la femme! Pardonnons, aimons. Les +poètes sont des mages. Toinon, c'est Callirhoé.» Vous n'extrairez rien +de plus de <i>Toute la Lyre</i>,—et pas grand'chose de plus des quinze +volumes de vers lyriques de l'immense poète.</p> + +<p>—Eh bien! me direz-vous, ne sont-ce pas là de beaux thèmes? Y a-t-il +plus de pensée, puisqu'il vous en faut, chez Lamartine ou Musset? Et +quelle idée vous faites-vous donc de la poésie?</p> + +<p>—Oui, je sais que la poésie n'est que sentiment, couleur et musique, et +qu'elle n'a presque pas besoin de pensée. J'en connais qui semble faite +de rien, et qui me remplit tout entier. Mais que puis-je contre une +impression répétée et persistante? Non, le bruit énorme, les cymbales +retentissantes des vers innombrables de Victor Hugo ne sont point pâture +d'âme,—pas assez pour moi du moins. Je dirais volontiers de ses vers: +«Ils sont trop! Ils m'empêchent de sentir sa poésie»... La demi-douzaine +d'idées et de sentiments que j'énumérais tout à l'heure, songez <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> +qu'il les a développés en cinquante ou soixante mille vers. Il y a tel +de ces lieux communs qu'il a repris une centaine de fois. Cette idée, +qu'on aime partout de la même façon, et qu'Amaryllis et Margot, c'est +<i>kifkif</i>, lui a inspiré les quatre ou cinq mille vers octosyllabiques +des <i>Chansons des rues et des bois</i>. Cette autre idée, que tout finira +par une embrassade de tous les hommes en Dieu, ne lui a guère moins +suggéré d'alexandrins. Il nous a certainement confié plusieurs milliers +de fois que le poète est un prophète et un voyant. Il n'y a pas une +seule pièce dans <i>Toute la Lyre</i>, qui ne rappelle des pages, je ne dis +pas analogues, mais parfaitement semblables, de chacun des recueils +précédents. Voici un jeu que je propose aux rares honnêtes gens qui ont +vraiment lu les poètes contemporains. Quelqu'un nous citerait au hasard +des vers ou même des couplets de Victor Hugo et nous demanderait d'où +ils sont tirés. Nous devinerions peut-être que ces vers sont antérieurs +ou postérieurs à 1840; mais, neuf fois sur dix, nous ne saurions à quel +volume les rapporter. Or, si l'on jouait au même jeu avec Lamartine et +Musset (que j'ai beaucoup moins lus, les aimant depuis moins longtemps), +je me ferais fort de gagner presque à tout coup. Ne m'accusez point de +puérilité. Ce détour chinois m'est une façon de constater une chose +étrange. Nul n'a fait des vers plus précis de contours que l'auteur de +<i>la Légende</i> et des <i>Contemplations</i>,—et nul n'en a fait, si je puis +dire, de plus indiscernables, <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> de plus aisés à substituer les +uns aux autres. Cela est à la fois stupéfiant de richesse et prodigieux +d'indigence.</p> + +<p>Et puis, je l'ai tant lu jadis, je me suis si bien pénétré de ses +habitudes de style, de ses images ordinaires, de son vocabulaire, de son +rythme, de ses rimes, de ses manies, que, lisant un nouveau volume de +lui, il m'a semblé que je le relisais. Tous ces vers inconnus, je les +reconnaissais à mesure. Pour un peu, j'aurais cru que, par un phénomène +mystérieux, c'était moi qui les faisais, et que je parodiais l'auteur de +<i>l'Âne</i>. Cette illusion vous paraîtra moins gasconne si vous songez que +nul poète, en effet, n'a été ni plus souvent, ni plus aisément, ni plus +parfaitement parodié. M. Albert Sorel a fait des suites de vers +considérables qui pourraient, à la rigueur, être de Victor Hugo, et où, +seule, quelque bizarrerie trop forte, ou mieux, quelque faiblesse de +rime et quelque essoufflement laissent deviner le jeu sacrilège. Et, +d'autre part, je me souviens d'avoir perdu des sommes en pariant, après +un peu d'hésitation, que des vers de <i>la Légende</i>, qu'on m'avait cités, +étaient de M. Sorel. (Les voici, ces vers; ils décrivent la salle à +manger d'<i>Éviradnus</i>:</p> + +<p class="poem"> + Cette salle à manger de titans est si haute,<br> + Qu'en égarant, de poutre en poutre, son regard<br> + Aux étages confus de ce plafond hagard,<br> + On est presque étonné de n'y pas voir d'étoiles.)</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> Et cela ne prouve pas précisément que les bons lettrés qui se +livrent à ces exercices aient le génie de Victor Hugo. Il est même +certain que ce qu'il peut y avoir de beauté dans leurs parodies (et il +s'en trouve quelquefois) appartient de droit au grand poète parodié. +Mais cela prouve au moins qu'il y a dans la poésie de l'auteur des +<i>Quatre Vents de l'esprit</i> une énorme part de fabrication quasi +mécanique et automatique, quelque chose où ni le cœur, ni la pensée +ne sont intéressés. Et c'est pourquoi j'ai pu lire, avec une admiration +stupéfaite, il est vrai, et dans une sorte d'ivresse physique, mais sans +une minute d'émotion, de douceur intérieure, et sans le moindre désir de +larmes, les dix mille vers de <i>Toute la Lyre</i>. J'assistais à cette +poésie si je puis dire; j'étais même parfois bousculé par elle; mais +elle n'entrait pas en moi.</p> + +<p>Peut-être comprendrez-vous, maintenant ma tendresse pour Lamartine et +Musset, ces médiocres ouvriers qu'on ne parodie point, que personne n'a +jamais eu l'idée de parodier. Ce n'est pas qu'ils aient mis dans leurs +vers ce que la poésie proprement dite ne comporte point: l'analyse aiguë +de Stendhal, par exemple, ou l'ironie nuancée de Renan. Et ce n'est pas +non plus qu'ils aient évité les redites. Mais, d'abord, je trouve, à +tort ou à raison, plus de substance dans leur œuvre, plus de rêve et +aussi de pensée chez l'un et, à coup sûr, plus de passion chez l'autre. +Je les sens absolument sincères, et que leur <span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> poésie s'écoule +d'eux involontairement. Et surtout il me semble toujours que, ce qu'ils +expriment, je pourrais l'éprouver, que c'est mon âme à moi, qui parle +dans leurs vers, et qu'elle chante, par eux, ce qu'elle n'aurait su dire +toute seule. Ces poètes, qui ont un don que je n'ai pas, sont après tout +des gens comme moi, de ma société et de mon temps, avec qui il m'eût été +possible de converser...</p> + +<p>L'âme de Hugo (et c'est tant pis pour moi) est par trop étrangère à la +mienne. Il y a dans son œuvre trop d'attitudes, trop de sentiments, +trop de façons de voir le monde et l'histoire que j'ai peine à +comprendre et qui même répugnent à mes plus chères habitudes d'esprit. +Les milliers de vers où il dit: «Moi, le penseur», où il se qualifie de +mage effaré, où il se compare aux lions et aux aigles, où il menace +l'ombre, la nuit et le mystère de je ne sais quelle effraction, sont +insupportables aux hommes modestes, et à ceux qui essayent vraiment de +penser. Quand il annonce avec fracas qu'il presse du genou la poitrine +du sphinx et qu'il lui a arraché son secret, je me dis: «Il est bien +heureux!» et quand je vois que ce qu'il a découvert, au bout du compte, +c'est le manichéisme le plus naïf, ou l'optimisme le plus simplet, je me +dis: «Que d'embarras!» Je sens là-dedans un air d'insincérité. Un +bourgeois d'aujourd'hui qui vaticine constamment à la façon d'Isaïe et +d'Ézéchiel, comme s'il vivait dans le désert, comme s'il mangeait des +sauterelles et comme s'il <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> avait réellement des entretiens avec +Dieu sur la montagne, me paraît quelque chose d'aussi saugrenu et +d'aussi faux qu'un bourgeois du dix-septième siècle imitant le délire de +Pindare. Cela me fâche un peu que, ayant vécu dans le siècle qui a le +mieux compris l'histoire, ce poète n'en ait vu que le décor et le +bric-à-brac, et que les Papes et les rois lui apparaissent tous comme +des porcs ou comme des tigres. Il a des enthousiasmes et des mépris qui +m'offensent également. Un homme pour qui Robespierre, Saint-Just et même +Hébert et Marat sont des géants, pour qui Bossuet et de Maistre sont des +monstres odieux, et pour qui Nisard et Mérimée sont des imbéciles...; +cet homme-là peut avoir du génie: soyez sûrs qu'il n'a que ça. Son +inintelligence des âmes, de la vie humaine et de ses complexités est +incroyable. Ses énumérations des grands hommes, des mages, des +porte-flambeaux, sont de merveilleux coq-à-l'âne, des chefs-d'œuvre +de bouffonnerie inconsciente. C'est Homais à Pathmos... De vieux bergers +à barbes de fleuves qui conversent avec Dieu; des rois qui sont des +brigands; des brigands qui sont des héros; des courtisanes qui sont des +saintes; des prêtres affreux: des petits enfants qui savent le grand +secret et des gotons qui l'expliquent couramment rien qu'en montrant +leurs jambes; l'humanité mise en antithèses, pareille à un immense +guignol apocalyptique; l'histoire, coupée en deux, net, par la +Révolution; l'ombre avant, la lumière <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> après... telle est sa +vision des choses. Elle est d'une surprenante simplicité. Aucune des +doctrines qui ont presque renouvelé cette vision en nous ne semble être +arrivée jusqu'à lui. Il ne les a ni pressenties ni connues. Quand il +rencontre Darwin, il le raille du même ton qu'aurait fait Louis +Veuillot. Il n'est plus de ce temps, sans être, comme Homère, Virgile ou +Racine, de tous les temps. C'est un vieux sans être un ancien. Il est +loin de nous, très loin...</p> + +<p>—Oui, tout cela peut être vrai. <span class="smcap">Mais</span>...</p> + + +<p class="section">II.</p> + +<p>«Mais ça n'est pas vrai, m'écrit un de mes amis. Tu as le droit de dire +de Hugo encore plus de mal que tu n'en as dit, mais seulement à propos +de ses œuvres. Ce qu'on vient d'éditer, ce sont des reliefs, des +rognures,—ou des rinçures, si tu préfères cette métaphore. Les +héritiers,—par piété évidemment,—font flèche de tout bois et même de +tous copeaux. Ils publient tous les brouillons, même ceux, du panier. +Mon impression, à moi, qui ai lu tout Victor Hugo comme toi, et assez +récemment, c'est que <i>Toute la Lyre</i> est une collection d'épreuves +ratées; sauf trois ou quatre exceptions, guère plus, chaque pièce me +rappelle un équivalent, un «original» supérieur. Chaque théorie a déjà +été exprimée avec plus de puissance et de développement... Ce qu'on nous +donne aujourd'hui, <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> c'est de la parodie de Hugo, non par Sorel, +mais par Hugo. C'est comme les charges, qui sont au Louvre, du rapin +Michel-Ange...»</p> + +<p>Je répondrai alors qu'il est singulièrement malaisé de distinguer Hugo +parodiste de Hugo sérieux, celui qui s'amuse de celui qui ne s'amuse +pas; et que, souvent, quand il ne s'amuse pas, il nous amuse trop; et +quand il s'amuse, il ne nous amuse pas assez... Le culte de mon ami pour +Hugo le rend tout à fait injuste à l'endroit des honnêtes gens à qui le +grand poète a légué sa malle. Toutes ces «rognures», ils ont mission de +les publier. Et, quand même ils n'y seraient pas obligés par la volonté +du défunt, comment oseraient-ils décider que ce sont en effet des +rognures? Hugo ne le pensait point; il avait annoncé lui-même, sept ou +huit ans avant sa mort, la publication de <i>Toute la Lyre</i>. Et il me +paraît bien, à moi, que ce dernier recueil n'est pas plus un assemblage +d'«épreuves ratées» que la seconde <i>Légende des siècles</i>, <i>le Pape</i>, +<i>l'Âne</i>, <i>Religions et Religion</i>, <i>Pitié suprême</i>, <i>le Théâtre en +liberté</i> ou <i>la Fin de Satan</i>.</p> + +<p>La vérité, c'est que c'est toujours la même chose; et voilà précisément +ce que j'ai voulu dire. <i>Les Chants du crépuscule</i> étaient la même chose +que <i>les Voix intérieures</i> qui étaient la même chose que <i>les Feuilles +d'automne</i>; la seconde <i>Légende</i> était la même chose que la première; +<i>les Quatre vents de l'esprit</i> reprenaient tous les thèmes des +<i>Contemplations</i>, etc. Et, à mon avis, dans cette interminable série de +farouches <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> redites, la puissance du verbe reste égale, si même +elle ne va croissant. La pièce qui ouvre <i>Toute la Lyre</i>, et qui en +rappelle quinze ou vingt autres, est peut-être la plus magistrale et la +plus complète que Hugo ait écrite sur la Révolution. Quelques-uns des +paysages qui viennent ensuite sont de purs chefs-d'œuvre. Il y a +aussi deux ou trois poésies d'amour qui égalent les plus belles des +<i>Contemplations</i>. Il m'est impossible de voir en quoi l'<i>Idylle de +Floriane</i> est inférieure à n'importe quel morceau des <i>Chansons des rues +et des bois</i>, ni en quoi la dernière partie, <i>la Corde d'airain</i>, +diffère de l'<i>Année terrible</i>. Des «copeaux», cela? Mon ami est +impertinent. Ce sont du moins, dirait le poète, les copeaux de la massue +d'Hercule. Non, non, quand les éditeurs nous annoncent <i>Toute la Lyre</i>, +ne lisez pas: <i>Tout le tiroir!</i> Mon ami avait raison de dire que, s'il +me plaisait de mal parler de Hugo, je devais prendre son œuvre +entière. Mais c'est bien ce que j'ai fait, tout en ayant l'air de ne +viser que son dernier volume; et je n'aurais pu faire autrement quand je +l'eusse voulu.</p> + +<p>—Pourtant, répondrez-vous, il faut distinguer dans l'œuvre de Hugo. +Elle n'est point partout si exactement semblable à elle-même. Il y a +encore de braves gens qui disent: «Oh! <i>Moïse sur le Nil!</i> Oh! <i>le Chant +de fête de Néron!</i>... Mais, Monsieur, ne trouvez-vous pas qu'il y ait +déjà du mauvais goût dans les <i>Orientales</i>?» Et d'autres, au contraire: +«Il est certain qu'il y eut d'abord chez Hugo, de l'Écouchard-Lebrun, +<span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> du Millevoye et du Soumet. Mais le symphoniste des +<i>Contemplations!</i> mais le poète épique de <i>la Légende!</i>» L'autre jour +encore M. Sarcey écrivait, dans sa causerie du <i>Parti National</i>: «Victor +Hugo a plusieurs manières; il s'est renouvelé lui-même quatre ou cinq +fois.» Quatre ou cinq fois! Je voudrais bien que M. Sarcey me les +indiquât avec précision. Je crois que, à bien le prendre, Hugo n'a +jamais eu qu'une manière. La preuve, c'est que <i>Toute la Lyre</i> se +compose de pièces écrites par le poète aux diverses époques de sa vie, +et que cependant l'unité d'impression est parfaite, va presque jusqu'à +l'ennui. On peut sans doute distinguer le Hugo d'avant <i>les +Contemplations</i> et celui d'après, mais c'est tout; et si vous cherchez à +saisir ses «manières» successives, vous trouverez que ce sont justement +celles que le dictionnaire Bouillet signale chez je ne sais quel grand +peintre: «Première manière: il se cherche; deuxième manière: il s'est +trouvé; troisième manière: il se dépasse.» Ainsi, la poésie de Hugo +s'enrichit d'un vocabulaire de plus en plus vaste, se fait un +<i>bestiarium</i> de mots et d'images toujours plus fourmillant, plus +rugissant et plus fauve. Mais sa puissance d'expression n'offre, d'un +volume à l'autre, que des différences de degré, non d'espèce.</p> + +<p>Cette puissance, le poète l'a sans doute appliquée, dans le cours de sa +vie, à des sujets différents et même à des idées contraires. Mais ces +idées et ces sujets, il semble toujours les recevoir du dehors. <span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> +C'est après les poèmes de Vigny et même après <i>la Chute d'un Ange</i> qu'il +conçoit <i>la Légende des Siècles</i>. C'est après Gautier et Banville qu'il +se fait, à l'occasion, néo-grec. C'est après que Michelet, George Sand +et d'autres ont écrit, qu'il lui vient une si grande pitié pour les +misérables et les opprimés, et le culte de la Révolution, et la haine +des rois, et l'humanitairerie mystique, et la charité à bras ouverts, et +quelquefois à bras tendus et à poings fermés... Ce serait être dupe que +de tenter l'histoire des idées de Victor Hugo, car, comme il n'est qu'un +écho, elles se succèdent en lui, mais ne s'engendrent point l'une +l'autre. C'est une cloche retentissante! dont les plus grandes, ou, pour +mieux dire, les plus grosses idées de la première moitié de ce siècle +sont venues tour à tour tirer la corde...</p> + +<p>Si donc on veut définir le génie de Hugo par ce qui lui est essentiel, +je crois qu'il convient d'écarter ses idées et sa philosophie. Car elles +ne lui appartiennent pas ou ne lui appartiennent que par l'outrance, +l'énormité, la redondance prodigieuse de la traduction qu'il en a +donnée; et il ne les a adoptées d'ailleurs que parce qu'elles prêtaient +à cette énormité et à cette outrance d'expression. C'est l'ouvrier des +mots, l'homme de style, qui commande chez lui à l'homme de pensée et de +sentiment. Analyser et décrire sa poétique et sa rhétorique, c'est +définir Hugo tout entier,—ou presque.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> Et ainsi je reviens par un détour à la phrase que j'avais eu le +chagrin de laisser inachevée: «Oui, tout ce que j'ai dit est vrai, +mais...» Mais, avec tout cela, Victor Hugo est unique, il est dieu. On +peut affirmer, je crois, que nul poète, ni dans les temps anciens, ni +dans les temps modernes, n'a eu à ce degré, avec cette abondance, cette +force, cette précision, cet éclat, cette grandeur, l'imagination de la +forme. La qualité de son esprit ne m'éblouit ni ne me charme, hélas! ou +même m'incite à me réfugier dans la pensée délicate ou dans le tendre +cœur des poètes qui me sont chers: mais son verbe m'écrase. «Une âme +violente et grossière», comme l'a appelée Louis Veuillot, soit; mais une +bouche divine... Et, ici, ce m'est un grand bonheur que d'autres, plus +habiles que moi, M. Renouvier, M. Ernest Dupuy et surtout M. Émile +Faguet, aient décrit et loué les procédés du style et de la +versification de Victor Hugo: ne pouvant faire aussi bien qu'eux, je +vous renvoie avec joie à leurs études<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Lien vers la note 7"><span class="smaller">[7]</span></a>. Je me contenterai de choisir +dans <i>Toute la Lyre</i>, pour votre plus noble divertissement, quelques +exemples de ce don d'amplification étourdissante et vertigineuse. Vous y +verrez qu'aucun homme n'a jamais su développer une seule idée par un si +grand nombre de comparaisons <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> et de métaphores, ni si justes, ni +si brillantes, ni si rares, ni, en général, si claires, et n'a su +enchaîner ces images dans des périodes qui eussent tant de mouvement, ni +un mouvement si large, si emporté, si continu,—ni qui emplissent +l'oreille de rythmes plus sensibles, d'une musique plus drue et plus +sonore. Je sais bien que le pauvre Hugo n'a que cela. Mais ce rien, dans +la mesure où je l'ai dit, personne ne l'a jamais eu. Ne le plaignons +donc pas trop.</p> + +<p>Venons au détail. Il s'agit, à un endroit du poème intitulé +<i>l'Échafaud</i>, d'exprimer cette idée (vraie ou fausse, il n'importe ici) +que Marat a été à la fois bon et mauvais, féroce et bienfaisant. Voici +le début:</p> + +<p class="poem"> + Entendez-vous Marat qui hurle dans sa cave?<br> + Sa morsure aux tyrans s'en va baiser l'esclave.</p> + +<p>Or, cette idée, Hugo l'exprime dans un couplet de quarante et un vers, +par trente-cinq images différentes, toutes belles, toutes souverainement +expressives. J'en prends une poignée, au hasard:</p> + +<p class="poem"> +<span class="spaced1">............</span>Il écrit;<br> + Le vent d'orage emporte et sème son esprit,<br> + Une feuille, de lange et d'amour inondée...<br> +<span class="spaced1">.............</span><br> + Il dénonce, il délivre; il console, il maudit;<br> + De la liberté sainte il est l'âpre bandit.<br> +<span class="spaced1">.............</span><br> + Il est le misérable; il est le formidable;<br> + Il est l'auguste infâme; il est le nain géant;<br> + Il égorge, massacre, extermine en créant;<br> + Un pauvre en deuil l'émeut, un roi saignant le charme;<br> + Sa fureur aime; il verse une effroyable larme.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> Et après tout ceci, qui n'est qu'un jeu d'antithèses, éclate un +vers qui est enfin autre chose qu'un cliquetis de mots, un vers ému et +tragique—(comme si le poète, à force de remuer les vocables, d'épuiser +toutes les façons de traduire une pensée, devait nécessairement trouver, +à un moment, l'expression la plus forte et la plus émouvante, et comme +si sa prodigieuse invention verbale devait fatalement rencontrer la +profondeur):</p> + +<p class="poem"> + Comme il pleure avec rage au secours des souffrants!</p> + +<p>Lisez cette page (en vous souvenant qu'il en a écrit des milliers de +semblables), vous en demeurerez, je l'espère, stupides comme moi. Car, +sans doute, si nous avions senti le besoin d'apprendre au monde que +Marat fut fait de charité et de cruauté, nous aurions pu, en prenant +notre temps, trouver cinq ou six images pour le dire; mais lui! ses +trente-cinq images se dressent presque en même temps dans sa pensée: +elles sautent d'elles-mêmes sur les mots qu'il leur faut, sur les mots +dont son cerveau est l'ample ménagerie, et les chevauchent éperdument; +et c'est un flot rapide et intarissable, un torrent auquel rien ne +résiste...</p> + +<p>Et les trente-cinq images sur Marat ne lui suffisent pas. Après que la +dernière a pris sa course, il lui en vient encore une douzaine à propos +des bons camarades de Marat; et il les lâche pour se soulager. Seulement +<span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> (et c'est la rançon du don monstrueux que la nature injuste a +mis en lui) il finit par appeler ses amis les montagnards:</p> + +<p class="poem"> + Tigres compatissants! Formidables agneaux!</p> + +<p>Et ce qui me console de n'avoir pu trouver les autres images, c'est +qu'assurément je n'aurais pas ramassé celle-là!...</p> + +<p>Je ne puis me tenir de vous apporter encore un exemple. C'est dans le +«Chœur des racoleurs» qui vont embauchant les coquins le long du quai +de la Ferraille:</p> + +<p class="poem"> + Les belles ont le goût des héros...</p> + +<p>Voilà le thème. Je ne crois pas me hasarder beaucoup en disant que c'est +un lieu commun. Et voici le développement; il est proprement +fantastique:</p> + +<p class="poem"> + Les belles ont le goût des héros, et le muffle<br> + Hagard d'un scélérat superbe sous le buffle<br> + Fait briller tendrement l'hiatus des fichus;<br> + Quand passe un tourbillon de drôles moustachus<br> + Hurlant, criant, affreux, éclatants, orgiaques,<br> + Un doux soupir émeut les seins élégiaques.<br> + Quels beaux hommes! housard ou pandour, le sabreur<br> + Effroyable, traînant après lui tant d'horreur<br> + Qu'il ferait reculer jusqu'à la sombre Hécate,<br> + Charme la plus timide et la plus délicate.<br> + Rose qui ne voudrait toucher qu'avec son gant<br> + Un honnête homme, prend la griffe d'un brigand<br> + <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> Et la baise. Telle est la femme. Elle décerne<br> + Avec emportement son âme à la caserne:<br> + Elle garde aux bourgeois son petit air bougon,<br> + Toujours la sensitive adora le dragon.<br> + Sur ce, battez, tambours! Ce qui plaît à la bouche<br> + De la blonde aux doux yeux, c'est le baiser farouche;<br> + La femme se fait faire avec joie un enfant<br> + Par l'homme qui tua, sinistre et triomphant,<br> + Et c'est la volupté de toutes ces colombes<br> + D'ouvrir leurs lits à ceux qui font ouvrir les tombes.</p> + +<p>Quelles rimes! quel rythme! quelle musique! quelle couleur! Devant ces +effrénées cavalcades de mots, tout pâlit, tout languit; les plus +prestigieux ouvriers en style, les plus illustres que vous pourriez +nommer, s'évanouissent,—et ils le savent bien. C'est une joie +absolument pure que de lire de tels vers. Je suis si tranquille sur le +fond! Le fond, c'est quelque idée fausse, incomplète, ou qui même me +répugne; ou bien, c'est quelque idée toute simple, même banale, et que +le poète laisse banale, comme Dieu l'a faite. Dans les deux cas, la +chose m'est indifférente. Et alors je puis savourer uniquement, sans +trouble ni souci, la magnifique, triomphante et précise surabondance de +l'expression. Je ne sais, pour moi, rien de plus amusant que les +méditations de Hugo sur la mort. Car, pour exprimer le néant et sa +tristesse, il moissonne à brassées les figures et les formes de la vie. +De même, et ne me croyez pas pour cela un mauvais cœur, rien ne me +réjouit comme ses listes de tyrans (on en ferait des volumes), et comme +ses <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> énumérations de crimes, de meurtres et d'atrocités. C'est +d'une prouesse de style et d'un pittoresque qui font passer en moi de +petits frissons de plaisir. Il a des pages d'apocalypse qui sont de +surprenantes clowneries. Le relief des détails, la plasticité de +l'expression est telle que j'ai assez à faire d'admirer ce perpétuel +prodige. Voici la fin d'une de ces joyeuses énumérations:</p> + +<p class="poem"> + Zeb plante une forêt de gibets à Nicée;<br> + Christiern fait tous les jours arroser d'eau glacée<br> + Des captifs enchaînés nus dans les souterrains;<br> + Galéas Visconti, les bras liés aux reins,<br> + Râle, <i>étreint par les nœuds de la corde que Sforce<br> + Passe dans les œillets de sa veste de force</i>;<br> + Cosme, à l'heure où midi change en brasier le ciel,<br> + Fait lécher par un bouc son père enduit de miel;<br> + Soliman met Tauris en feu pour se distraire;<br> + Alonze, furieux qu'on allaite son frère,<br> + Coupe le bout des seins d'Urraque avec ses dents;<br> + Vlad regarde mourir ses neveux prétendants,<br> + Et rit de voir le pal leur sortir par la bouche;<br> + Borgia communie; Abbas, maçon farouche,<br> + Fait, avec de la brique et des hommes vivants,<br> + D'épouvantables tours qui hurlent dans les vents...</p> + +<p class="noindent">etc... car ça continue. Hugo est le monstre de la parole écrite. Il +résume et dépasse tous les grands rhéteurs de culture latine qui ont +excellé dans le <i>développement</i> oratoire ou pittoresque. Imaginez je ne +sais quel taureau de Phalaris d'où sortirait, amplifiée, la voix de +Lucain, de Juvénal, de Claudien,—et aussi de d'Aubigné, de Malherbe, +même de <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> Corneille, de tous ceux enfin qui ont le mieux su le +verbe classique. Au delà de sa rhétorique, il n'y a rien... On peut dire +en un sens qu'il ferme un cycle. Il est très grand. S'il ne l'est pas +par la pensée, il y a cependant en lui plus de substance que je n'ai +affecté d'en voir; seulement c'est, si je puis dire, son imagination et +sa rhétorique qui lui ont créé sa pensée.</p> + +<p>D'abord, et par la force des choses, il lui est arrivé, aussi souvent +qu'aux plus grands des classiques, d'exprimer, selon la définition de +Nisard, des idées générales sous une forme souveraine et définitive +(laquelle d'ailleurs, quoique définitive, peut toujours être +renouvelée). Je n'ai pas à feuilleter longtemps <i>Toute la Lyre</i> pour y +rencontrer ces «vers dorés»:</p> + +<p class="poem"> + Sers celui qui te sert, car il te vaut peut-être;<br> + Pense qu'il a son droit comme toi ton devoir;<br> + Ménage les petits, les faibles. Sois le maître<br> +<span class="add5em">Que tu voudrais avoir.</span></p> + +<p>Et ceux-ci, aux fils dont les pères ont été glorieux:</p> + +<p class="poem"> + Soyez nobles, loyaux et vaillants entre tous;<br> + Car vos noms sont si grands qu'ils ne sont pas à vous.<br> + Tout passant peut venir vous en demander compte.<br> + Ils sont notre trésor dans nos moments de honte,<br> + Dans nos abaissements et dans nos abandons:<br> + C'est vous qui les portez, c'est nous qui les gardons.</p> + +<p>Il est évident qu'il n'y a rien de mieux dans Juvénal <span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> ni dans +Sénèque, ni même dans Corneille, Bossuet ou Molière; et cela, chez Hugo, +est continuel.</p> + +<p>Autre chose encore. Il a été le roi des mots. Mais les mots, après tant +de siècles de littérature, sont tout imprégnés de sentiments et de +pensée: ils devaient donc, par la vertu de leurs assemblages, le forcer +à penser et à sentir. À cause de cela, ce songeur si peu philosophe a +quelquefois des vers profonds; et ce poète, de beaucoup plus +d'imagination que de tendresse, a des vers délicats et tendres. (Il y en +a dans <i>Toute la Lyre</i>; voyez <i>Ce que dit celle qui n'a pas parlé</i>.)</p> + +<p>Puis, comme la moindre idée lui suggère une image, et comme ensuite les +images s'appellent et s'enchaînent en lui avec une surnaturelle +rapidité, le sujet qu'il traite a beau être maigre et court dans son +fond, la forme dont il le revêt est un vaste enchantement. Ces +correspondances qu'il saisit entre les choses nous intéressent par +elles-mêmes. La figure entière du monde finit par tenir dans le +développement du moindre lieu commun. Cette poésie, que ma pensée et +mon cœur ont parfois trouvée indigente, finit donc par apparaître, à +qui sait lire, comme la plus opulente qui se puisse rêver.</p> + +<p>Je voudrais ne pas trop répéter ce qu'on sait; je ne rappellerai donc +pas que Hugo a peut-être été le plus puissant et, à coup sûr, le plus +débordé des descriptifs. Il voyait les choses concrètes avec une +intensité extraordinaire, mais toujours un peu en rêve et jusqu'à les +déformer... Par suite, il a eu, <span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> plus que personne, le don de +l'expression plastique. Or, rien ne donne du relief à l'expression comme +les contrastes et les oppositions. Il a donc abusé de l'antithèse et a +fini par ne plus avoir, dans l'ordre physique et dans l'ordre moral, que +des visions antithétiques. Mais justement les plus originales +conceptions du monde se réduisent à des antithèses que l'on résout comme +on peut. À preuve, les systèmes de Kant, de Hegel, même de Spinoza... +L'univers n'est qu'antinomies. Et ainsi c'est de la maladie de +l'antithèse qu'est venu à Victor Hugo ce qu'il peut y avoir de +philosophie dans son œuvre; et si, d'aventure, il mérite çà et là ce +nom de «penseur» auquel son ingénuité tenait tant, c'est à sa manie +d'opposer entre eux les mots qu'il le doit.</p> + +<p>Ce qu'il y a de sûr, c'est que Hugo ne pouvait être l'incomparable +ouvrier de style qu'il a été, sans être par là même un fort grand poète. +Et si son nom est encore livré aux vaines disputes des hommes, s'il est +malaisé de déterminer l'étendue et les limites de son génie, c'est +peut-être que son cas ressemble assez à celui de Ronsard; c'est que son +œuvre n'est pas toute dans ses livres; c'est qu'il a eu (non pas +seul, mais plus qu'aucun autre) la gloire de rajeunir l'imagination d'un +siècle et de renouveler une langue, et que, par conséquent, nous ne +pouvons pas savoir au juste ce que nous lui devons...<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + +<h2><span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> POURQUOI LUI?<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8" title="Lien vers la note 8"><span class="smaller">[8]</span></a></h2> + + +<p>L'autre jour, la Comédie-Française célébrait officiellement—quoique +clandestinement (la presse n'était point conviée)—l'anniversaire de la +naissance de Victor Hugo par une matinée gratuite où elle représentait +<i>Ruy Blas</i>, cette histoire saugrenue d'un domestique amant d'une reine +et grand homme d'État.</p> + +<p>(De bonne foi, ce ne sont pas les ouvriers ni les petits bourgeois, ce +sont les gens de maison du Faubourg Saint-Germain et du quartier du parc +Monceau que l'on eût dû appeler à cette cérémonie. Mais ce n'est point +de <i>Ruy Blas</i> que j'ai dessein de vous parler.)</p> + +<p>Ainsi, on a fait pour Victor Hugo ce qu'on ne fait ni pour Corneille, ni +pour Racine, ni pour Molière. Ceux-là, on célèbre sans doute leurs +anniversaires tant bien que mal, mais on ne va pas pour eux jusqu'à la +représentation gratuite. Déjà Victor Hugo était le seul de nos grands +écrivains dont le cercueil eût été exposé sous l'Arc de Triomphe, le +seul qui <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> eût été inhumé au Panthéon, le seul dont les œuvres +posthumes eussent eu les honneurs d'une récitation publique à la +Comédie-Française.</p> + +<p>Tout cela veut dire qu'aux yeux de nos gouvernants Victor Hugo est à +part dans notre littérature, qu'il est le poète national, le grand, +l'unique, enfin qu'«il n'y a que lui.»</p> + +<p>Eh bien! ce n'est pas vrai, il n'y a pas que lui! C'est trop +d'injustice, à la fin! Pourquoi ce traitement spécial? Pourquoi cette +immortalité hors classe? À qui vont ces hommages exorbitants? Est-ce à +l'auteur dramatique? Est-ce à l'écrivain populaire? Est-ce au poète? +Est-ce au penseur? Est-ce à l'homme?</p> + +<hr class="small"> + +<p>Ce ne peut être à l'auteur dramatique. Là-dessus, presque tout le monde +sera d'accord. Si miraculeusement versifié qu'il soit et quelque plaisir +qu'il nous donne à la lecture, ce n'est pas le théâtre de Victor Hugo +qui peut justifier ces honneurs extraordinaires. Dès qu'on essaye de les +«réaliser» sur la scène, de donner un corps à ces froides et éclatantes +chimères, les drames de Hugo sonnent si faux que c'est une douleur de +les entendre. Ou plutôt, tranchons le mot, ils ennuient le public,—et +la foule aussi bien que les lettrés. Nous l'avons bien vu quand on a +repris le <i>Roi s'amuse</i> et <i>Marion Delorme</i>. Il ne <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> manque +qu'une chose à ces belles machines lyriques: le frémissement de la vie, +ce qui fait qu'on se croit en présence de créatures de chair et de sang.</p> + +<p>Comme auteur dramatique, c'est plutôt Musset qui aurait droit à des +célébrations d'anniversaires. <i>Il ne faut jurer de rien</i>, <i>On ne badine +pas avec l'amour</i>, presque tout le théâtre de Musset nous intéresse et +nous touche autrement que <i>Marie Tudor</i> ou même <i>Hernani</i>. Il est facile +de prévoir qu'avant la fin du siècle les drames de Victor Hugo ne +compteront dans l'histoire du théâtre qu'à titre de documents.</p> + +<hr class="small"> + +<p>C'est donc l'écrivain populaire qu'on célèbre par des rites réservés et +particulièrement solennels?—Oui, le peuple a lu quelque peu <i>Notre-Dame +de Paris</i>, et les <i>Misérables</i>, malgré les longueurs et le fatras. Mais +l'<i>Homme qui rit</i> ou <i>Quatre-vingt-treize</i>, croyez-vous qu'il les ait +lus? Depuis le divorce consommé au seizième siècle entre la multitude et +les lettrés, les grands écrivains n'ont été populaires chez nous que +rarement et par accident. Populaires, c'est-à-dire réellement connus et +aimés du peuple, Dumas père et M. d'Ennery,—ou même M. Richebourg—le +sont beaucoup plus que Victor Hugo. Car ce qu'il y a d'éminent chez +l'auteur des <i>Contemplations</i>, ce sont des qualités d'artiste, dont la +foule ne saurait être juge, et qui lui échappent.</p> + +<span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> +<hr class="small"> + +<p>Mais sans doute—et bien que le peuple ne puisse le comprendre +entièrement—c'est au poète que s'adressent ces hommages que nul autre +écrivain n'a jamais reçus. Et, certes, il n'est point de plus grand +poète que Victor Hugo. Mais enfin on peut croire qu'il en est d'aussi +grands; et sa suprématie ne s'impose point à tous les esprits avec la +force irrésistible de l'évidence. C'est affaire de sentiment et +d'opinion, matière aux disputes et aux jugements incertains des hommes.</p> + +<p>Ce qu'il a en propre, c'est une vision des choses matérielles, intense +jusqu'à l'hallucination; c'est, à un degré prodigieux, le don de +l'expression, l'invention des images et des symboles; c'est enfin l'art +d'assembler les sons, de conduire les rythmes, de développer et d'enfler +la période poétique jusqu'à faire songer aux déploiements harmoniques et +presque à l'orchestration des symphonies et des sonates.</p> + +<p>Mais Musset a des cris de passion égaux à tout—et une tendresse, une +grâce, un esprit, qui sont un perpétuel ravissement. Et quant à +Lamartine, rien n'est plus beau que ses beaux vers, par la fluidité et à +la fois par la plénitude, par quelque chose d'involontaire et d'inspiré, +par le large et libre essor, par l'aisance souveraine et toute divine. +Ce poète, qui est <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> un médiocre ouvrier de rimes, a des strophes +devant qui tout pâlit, car c'est la poésie même.</p> + +<p>La vérité, c'est que nous avons tous admiré également et tour à tour ces +trois merveilleux poètes, selon nos âges et selon les journées. Pour +moi, chacun d'eux me paraît, au moment où je le lis, le plus grand des +trois.</p> + +<p>Et, s'il me fallait avouer, à mon corps défendant, que Musset n'a +peut-être pas la puissance des deux autres, du moins je ne pourrais me +prononcer entre ces deux-là, et je me redirais les vers du poète Charles +de Pomairols, parlant de Lamartine:</p> + +<div class="poem"> +<p>..... Et son génie aisé, que la grâce accompagne,<br> + N'a pas le rude élan de la haute montagne<br> + Assise pesamment sur ses lourds contreforts,<br> + Miracle de matière, orgueilleuse géante,<br> + Qui redresse les flancs de sa paroi béante,<br> + Et tend au ciel lointain sa masse avec efforts.</p> + +<p>Plutôt son œuvre douce où coulent tant de larmes<br> + Fait songer à la mer triste, pleine de charmes,<br> + Dont l'Esprit langoureux, fluide et palpitant,<br> + Mollement étendu sur sa couche azurée,<br> + S'unit de toutes parts à la voûte éthérée<br> + Et berce tout le ciel sur ses flots en chantant.</p> +</div> + +<hr class="small"> + +<p>Mais peut-être est-ce le penseur et l'inventeur d'idées qui, chez Hugo, +mérite un culte de «latrie» officielle? Ses plus fervents admirateurs +n'oseraient <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> le soutenir. Il n'est pas plus philosophe que +Musset; il l'est moins que Lamartine.</p> + +<p>Sa métaphysique est rudimentaire. C'est une sorte de manichéisme +panthéistique avec la croyance au triomphe final du Bien. Entendez <i>Ce +que dit la bouche d'Ombre</i>. «La première faute fit le premier poids et +créa la matière. La matière, c'est le châtiment et l'instrument +d'expiation. Le monde visible n'est qu'un purgatoire aux innombrables +degrés, depuis le caillou jusqu'à l'homme et au delà. Le méchant, après +sa mort, descend et devient bête, plante ou minéral, selon son crime. Le +juste monte, va on ne sait où, dans quelque planète. Mais, sur cette +échelle des êtres, l'homme seul ne se souvient pas du passé (pourquoi?). +De là son ignorance. Au contraire, les animaux, les plantes et les +rochers se souviennent de ce qu'ils ont été et savent ce que l'homme ne +sait pas: d'où leur aspect mystérieux. Mais les expiations ne sont pas +éternelles. Les coupables remontent peu à peu. À la fin, tous se +retrouveront, dégagés du poids, dans la lumière, en Dieu.»</p> + +<p>Sa vision de l'histoire est de même sorte, sommaire, anticritique, +enfantine et grandiose. L'histoire, c'est la lutte des mendiants +sublimes et des vieillards décoratifs, à longues barbes, contre les rois +atroces et les prêtres hideux. La «légende des siècles» devient ainsi, à +force de simplification, une façon de Guignol épique.</p> + +<p>Ces conceptions peuvent être, à coup sûr, d'un <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> grand poète: +elles ne sont pas d'un homme puissant et original par la pensée. Tous +les progrès de l'intelligence humaine en ce siècle se sont accomplis par +d'autres que lui. Ils sont rares, ceux pour qui Victor Hugo a été +l'éducateur, le directeur de la vie intellectuelle et morale. L'esprit +de ce temps, c'est dans Stendhal, Sainte-Beuve, Michelet, Taine et Renan +qu'il réside. Nous ne devons à Victor Hugo aucune façon nouvelle de +penser—ni de sentir. Il a donné à notre imagination d'incomparables +fêtes; mais pour qui est-il l'ami, le confident, le consolateur, celui +qu'on aime avec ce qu'on a de plus intime en soi, celui à qui on demande +le mot qui éclaire ou qui pénètre? Pour qui ses livres sont-ils vraiment +des livres de chevet,—si ce n'est pour quelques disciples d'une +génération antérieure à la nôtre?</p> + +<p>Chose singulière, les jeunes poètes se détournent de cet Espagnol +retentissant, de cette espèce de Lucain énorme, et le respectent fort, +mais l'aiment peu. Interrogez-les: vous verrez que ceux qu'ils +préfèrent, c'est Baudelaire et Leconte de Lisle, et que leur véritable +aïeul ce n'est point Victor Hugo, c'est Alfred de Vigny.</p> + +<hr class="small"> + +<p>Eh! direz-vous, que font au public ces partis pris de cénacles et de +chapelles? Il reste à Victor Hugo d'avoir été, dans ce siècle +démocratique, le prophète <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> de la démocratie, l'avocat des +humbles et des souffrants, l'apôtre de la fraternité.—Mais ici même, il +est évident qu'il n'est pas le seul, et il est contestable qu'il soit le +plus grand. L'avouerai-je? Je trouve un sentiment de pitié et d'amour +autrement sincère et profond dans les livres de Michelet, et une bonté +autrement large et sereine dans les candides romans socialistes de la +bonne George Sand. Et, pour ne parler que des poètes, quel plus grand +cœur que Lamartine? Et qui, mieux que l'auteur de <i>Jocelyn</i> et de la +<i>Marseillaise de la paix</i>, a connu toutes les belles illusions de la foi +démocratique et l'ivresse évangélique de l'amour des hommes?</p> + +<hr class="small"> + +<p>Enfin, la personne même de Victor Hugo avait-elle une séduction, et sa +vie a-t-elle eu une noblesse et une grandeur à quoi rien ne résiste et +qui, s'ajoutant à son génie, lui assurent sans conteste la place la plus +élevée dans l'admiration de ses contemporains?</p> + +<p>Il fut un surprenant travailleur; il eut des vertus de citoyen et des +qualités de bourgeois. Il souffrit pour le droit; et si l'exil eut pour +lui des compensations qu'il n'eut pas pour un grand nombre de pauvres +diables, il serait cependant injuste de méconnaître le mérite et la +beauté de son sacrifice.</p> + +<p>Mais, avec cela, ce que je sais de sa personne <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> m'attire peu. Il +ne me paraît pas qu'il eût un très grand caractère. Il y a chez lui des +prudences et des habiletés qui peuvent être légitimes, mais qui ne +commandent point l'admiration. Enfin, dans les dernières années de sa +vie, il poussait l'inconscience du ridicule jusqu'à un excès qui +affligeait les esprits délicats.</p> + +<p>Ah! que j'aime mieux Lamartine, si brave, si fier, si naturellement +héroïque, si désintéressé, si généreux, si fastueux, si imprudent! Et +comme la douloureuse vieillesse du pauvre grand homme me devient chère +quand je songe à la vieillesse d'idole embaumée de son heureux +rival!—Et quant à Musset, je sais bien tout ce qu'on peut dire contre +lui; mais il a tant souffert! Cette souffrance est si évidente et si +vraie! À ne regarder que les hommes, l'un me paraît plus noble que Hugo, +l'autre plus malheureux,—et tous deux plus aimables.</p> + +<hr class="small"> + +<p>Ainsi—et ce point réservé que nul poète ne fut plus grand par +l'imagination et par l'expression—sous quelque aspect que nous +considérions Victor Hugo, nous lui voyons des égaux ou des supérieurs. +Comment donc expliquer les témoignages uniques de vénération officielle +dont il est l'objet?</p> + +<p>On ne le peut que par des raisons étrangères à la littérature.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> Il eut la chance d'être exilé et l'esprit de faire servir son +exil à sa gloire. Il eut la chance de survivre à l'Empire, de revenir de +l'exil et, à partir de ce moment, d'être l'interprète des sentiments et +des passions du Paris révolutionnaire. Il eut aussi la chance de vivre +longtemps. Bref, il sut grossir sa gloire de poète de la gloire spéciale +d'un Raspail et d'un Chevreul.</p> + +<p>Mais il est immoral d'honorer les gens parce qu'ils ont de la chance et +qu'ils enterrent tout le monde. Il est temps de ne tenir compte à Victor +Hugo que de ses œuvres, et par là de le remettre à son +rang—c'est-à-dire au premier rang. Rien de moins, mais rien de plus.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + +<h2><span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> ET LAMARTINE?</h2> + + +<p>J'ai eu, la semaine passée, une grande surprise: on m'a affirmé que +j'avais manqué de respect à Victor Hugo.</p> + +<p>Comment?</p> + +<p>En déclarant que nul poète ne lui est supérieur par l'imagination ni par +l'expression. J'ajoutais, il est vrai, qu'il est peut-être temps de ne +lui tenir compte que de son œuvre et de le remettre à son rang,—qui +est le premier.</p> + +<p>Or, il paraît que ces propos sont injurieux. Je n'en crois rien. C'est +par piété pour la poésie que j'ai pu sembler impie en parlant d'un grand +poète. Je n'ai pas réclamé contre Victor Hugo, mais pour Lamartine et +Musset—et aussi pour Balzac, pour Michelet, pour George Sand.</p> + +<p>Je dois dire que j'ai été secrètement récompensé de ma piété par les +remerciements de beaucoup de bonnes âmes. Mais, tandis qu'elles me +félicitaient tout bas, j'étais accusé tout haut d'injustice et +d'irrévérence, et j'ai vu que plusieurs de mes confrères persistaient à +revendiquer pour Victor Hugo «l'immortalité hors classe», une +immortalité d'un caractère officiel, sanctionnée par les pouvoirs +publics.</p> + +<span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> <hr class="small"> + +<p>Leurs raisons ne m'ont pas persuadé. M. Henry de Lapommeraye m'accuse +d'«attaquer furieusement le grand poète», ce qui n'est pas exact, et me +démontre que le théâtre de Victor Hugo vaut mieux que je n'ai dit, ce +qui n'infirme en rien mes conclusions.</p> + +<p>M. Aurélien Scholl, après s'être extasié sur le <i>Dernier jour d'un +condamné</i>, qu'il n'a certainement pas relu pour la circonstance, estime +que Victor Hugo a droit à des hommages spéciaux pour avoir écrit les +<i>Châtiments</i>.</p> + +<p>Voilà un bon sentiment, qui s'explique encore à l'heure qu'il est, et +qui s'expliquait surtout il y a trente ans. Mais dans cinquante ans, je +vous prie? Les <i>Châtiments</i> paraîtront toujours un fort beau livre, mais +non plus beau, j'imagine, que les <i>Contemplations</i>, les <i>Nuits</i> ou les +<i>Harmonies</i>. Et d'ailleurs si, dans l'appréciation des œuvres des +poètes, il fallait tenir compte de leurs vertus civiques, Lamartine, +opposant son corps à l'émeute triomphante et la domptant par sa parole, +ferait presque aussi bonne figure, je pense, que Victor Hugo au +lendemain du coup d'État.</p> + +<p>M. Francisque Sarcey me dit que, s'il est permis d'égaler quelques +écrivains à Victor Hugo, celui-ci garde le mérite d'avoir fait une +révolution dans la <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> littérature, et que par là du moins il est +absolument hors pair.</p> + +<p>Ici encore, j'ai des doutes. Je ne ferai pas remarquer que les <i>Odes</i> et +<i>Ballades</i> et même les <i>Orientales</i>, écrites après les <i>Méditations</i>, +ont beaucoup plus vieilli, et qu'avant la <i>Légende des Siècles</i> nous +avions les poèmes de Vigny et ce bizarre et çà et là sublime poème de la +<i>Chute d'un Ange</i>. Je reconnais que Victor Hugo a contribué plus que +personne à élargir la poésie lyrique et surtout à enrichir la langue des +vers. Mais, s'il a été révolutionnaire et novateur, il l'a été à sa +place et dans son ordre. Êtes-vous sûr qu'il ait beaucoup plus innové +dans la poésie que Michelet dans l'histoire, Sainte-Beuve dans la +critique, Balzac dans le roman, Dumas fils au théâtre?</p> + +<p>D'autres, enfin, les plus naïfs, sont persuadés que Victor Hugo a +«incarné la pensée du siècle», et qu'«on dira le siècle de Hugo comme +on dit le siècle de Voltaire». C'est là une illusion bien surprenante. +Voltaire a été le plus infatigable interprète et quelquefois l'inventeur +des idées essentielles du siècle dernier, et il a très puissamment agi +sur l'esprit de ses contemporains. Et, malgré cela, ce n'est que +rarement et pour la commodité du langage qu'on dit «le siècle de +Voltaire». Mais je vous jure qu'en 1900 on ne dira pas «le siècle de +Victor Hugo». Le poète de la <i>Légende</i> a souvent enchanté nos +imaginations; il a peu agi sur notre pensée, ayant peu pensé lui-même. +Les hommes de ma génération lui <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> doivent peu de chose; ceux qui +suivront ne lui devront rien. Et il serait étrange, enfin, qu'on imposât +à notre âge le nom d'un poète qui est certes de premier ordre, mais qui +représente si imparfaitement la tradition du génie français et qui +semble presque en dehors.</p> + +<p>N'allez pas conclure de là que je lui préfère Béranger.</p> + +<hr class="small"> + +<p>Ce qui me désole en tout ceci, c'est que j'ai beau faire, j'ai l'air de +respecter médiocrement une grande mémoire. Et pourtant qu'est-ce que je +prétends? Je confesse, pour la vingtième fois, que Victor Hugo est un +des cinq ou six grands génies littéraires de ce siècle. Que ceux qu'il +fascine particulièrement le mettent au-dessus des autres, voilà qui va +bien. Je fais seulement observer que cette suprématie n'est ni démontrée +ni démontrable, et je demande que le culte de Victor Hugo reste une +affaire de dévotion personnelle. Rien de plus. Puisque sa chance l'a +conduit au Panthéon—dans son hypocrite corbillard des pauvres—qu'on +l'y laisse! Mais qu'on s'en tienne là, et qu'on ne trouve pas mauvais +que nous dressions à quelques autres d'immatériels Panthéons dans nos +cœurs.</p> + +<p>Au reste, je le sais, à peine aurai-je relu le <i>Cheval</i>, <i>Ibo</i>, <i>Booz +endormi</i> ou le <i>Satyre</i> que je serai tout abîmé <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> de contrition. +Mais, je le sais aussi, tout mon repentir s'évanouira quand j'aurai relu +le <i>Lac</i>, la <i>Réponse à Némésis</i>, les <i>Laboureurs</i> ou la <i>Vigne et la +Maison</i>.</p> + +<p>Attendons. Cette querelle que j'ai innocemment suscitée n'est qu'un jeu +de plume dont je sens à présent la puérilité. L'équitable avenir +remettra toute chose à sa place. Peu à peu, par la seule vertu du temps +qui s'écoule, un triage se fait dans les œuvres: les grandes figures +du passé se groupent et s'ordonnent, chacune à son plan.</p> + +<hr class="small"> + +<p>Lamartine a connu des triomphes égaux pour le moins à ceux de Victor +Hugo, et peut-être a-t-il senti autour de lui un frémissement d'âmes +plus spontané, plus amoureux et plus chaud. Et cependant, combien +sommes-nous qui connaissions aujourd'hui et qui adorions encore le long +poète élyséen à l'âme harmonieuse et légère?</p> + +<p>Mais soyez tranquilles, vous qui l'aimez. Hugo ne l'obstruera pas +éternellement. Vers la fin de ce siècle, quand tous deux appartiendront +également au passé, Lamartine réapparaîtra tel qu'il est, très grand.</p> + +<p>Ce que je vais dire ne hâtera pas d'une heure sa revanche. Mais +qu'importe? Je le dis pour mon plaisir.</p> + +<span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> +<hr class="small"> + +<p>De génie plus authentique et de vie plus belle que le génie et la vie de +Lamartine, je n'en trouve point. Doucement élevé, en pleine campagne, +par des femmes et par un prêtre romanesque, n'ayant pour livres que la +Bible, Bernardin de Saint-Pierre et Chateaubriand, il s'en va rêver en +Italie et se met à chanter. Et aussitôt, les hommes reconnaissent que +cette merveille leur est née: un poète vraiment inspiré, un poète comme +ceux des âges antiques, ce «quelque chose de léger, d'ailé et de divin» +dont parle Platon.</p> + +<p>Ce poète, aussi peu «homme de lettres» qu'Homère, ce qu'il exprimait +sans effort, c'était tous les beaux sentiments tristes et doux accumulés +dans l'âme humaine depuis trois mille ans: l'amour chaste et rêveur, la +sympathie pour la vie universelle, un désir de communion avec la nature, +l'inquiétude devant son mystère, l'espoir en la bonté du Dieu qu'elle +révèle confusément; je ne sais quoi encore, un suave mélange de piété +chrétienne, de songe platonicien, de voluptueuse et grave langueur.</p> + +<p>Mais qui dirait cela mieux que Sainte-Beuve? «En peignant ainsi la +nature à grands traits et par masses, en s'attachant aux vastes bruits, +aux grandes herbes, aux larges feuillages, et en jetant au milieu +<span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> de cette scène indéfinie et sous ces horizons immenses tout ce +qu'il y a de plus vrai, de plus tendre et de plus religieux dans la +mélancolie humaine, Lamartine a obtenu du premier coup des effets d'une +simplicité sublime, et a fait, une fois pour toutes, ce qui n'était +qu'une seule fois possible.»</p> + +<p>Loué soit-il à jamais! On se fatigue des prouesses de la versification. +On est las quelquefois du style plastique et de ses ciselures, du +pittoresque à outrance, de la rhétorique impressionniste et de ses +contournements. Et c'est alors un délice, c'est un rafraîchissement +inexprimable que ces vers jaillis d'une âme comme d'une source profonde, +et dont on ne sait «comment ils sont faits.»</p> + +<p>Sans compter que, parmi ces vers de génie—à travers les nonchalances, +les maladresses et les naïvetés de facture qui rappellent les très +anciens poètes, et parfois aussi à travers les formules conservées du +dix-huitième siècle,—des vers éclatent et des strophes (les poètes le +savent bien), d'une beauté aussi solide, d'une plénitude aussi sonore, +d'une couleur aussi éclatante et d'une langue aussi inventée que les +plus beaux passages de Victor Hugo ou de Leconte de Lisle.</p> + +<p>Rappellerai-je que ce roi de l'élégie amoureuse et religieuse est aussi +le poète de la <i>Marseillaise de la paix</i>, des <i>Révolutions</i>, des +<i>Fragments du livre antique</i>; que nul n'a plus aimé les hommes, ni +annoncé avec une éloquence plus impétueuse l'Évangile des temps <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> +nouveaux; qu'il a fait <i>Jocelyn</i>, cette épopée du sacrifice et le seul +grand poème moderne que nous ayons; que nul n'a exprimé comme lui la +conception idéaliste de l'univers et de la destinée, et qu'enfin c'est +dans <i>Harold</i>, dans <i>Jocelyn</i> et dans la <i>Chute d'un Ange</i> que se +trouvent les plus beaux morceaux de poésie philosophique qui aient été +écrits dans notre langue?</p> + +<hr class="small"> + +<p>Mais ce grand poète concevait quelque chose de plus grand que d'écrire +des vers, et c'est pour cela peut-être que les siens sont beaux d'une +beauté unique. C'est dans sa vie même qu'il voulait mettre toute poésie +et toute grandeur. Il s'en va, comme un roi qui parcourt ses domaines, +visiter l'Orient mystérieux, ce berceau des races. Il siège «au plafond» +de la Chambre des députés, ce qui ne l'empêche pas d'être un politique +très clairvoyant et très informé, en même temps qu'un merveilleux +orateur. Il écrit l'<i>Histoire des Girondins</i>, renverse un trône, +gouverne la France pendant quatre mois—puis rentre dans l'ombre.</p> + +<p>Non, je ne sais rien de plus magnifique, de plus héroïque, de plus digne +d'être vécu que ces quatre mois de Lamartine au pouvoir. Chose +invraisemblable et que nous ne concevions plus que dans les républiques +antiques, il règne réellement par la <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> parole. Le jour où, acculé +contre une petite porte de l'Hôtel-de-Ville, monté sur une chaise de +paille, visé par des canons de fusils, la pointe des sabres lui piquant +les mains et le forçant à relever le menton, gesticulant d'un bras +tandis que de l'autre il serrait sur sa poitrine un homme du peuple, un +loqueteux qui fondait en larmes,—le jour où, tenant seul tête à la +populace aveugle et irrésistible comme un élément, il l'arrêta—avec des +mots—et fit tomber le drapeau rouge des mains de l'émeute,—la fable +d'Orphée devint une réalité, et Lamartine fut aussi grand qu'il ait +jamais été donné à un homme de l'être en ses jours périssables.</p> + +<p>Mais, comme si le destin avait voulu lui faire expier cette heure +extraordinaire,—tout de suite après, l'abandon, l'oubli, la ruine +amenée par l'ancien faste et par les charités royales, le travail forcé, +une vieillesse attelée, pour vivre, à des tâches de librairie et +finissant par tendre la main au peuple...</p> + +<p>Cette vie si grande le paraît encore plus, s'étant achevée dans tant de +douleur.</p> + +<p>Et, puisqu'on veut que le rôle politique de l'auteur des <i>Châtiments</i> +entre en ligne de compte dans le bilan de sa gloire, j'espère que +l'avenir, s'il compare les vers de Hugo et ceux de Lamartine, comparera +aussi leurs vies et leurs âmes.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + +<h2><span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> GEORGE SAND<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9" title="Lien vers la note 9"><span class="smaller">[9]</span></a></h2> + + +<p>La Porte Saint-Martin va reprendre les <i>Beaux Messieurs de Bois-Doré</i>, +cette délicieuse comédie romanesque; et l'Odéon promet de nous rendre +bientôt <i>Claudie</i>, ce drame rustique dont le premier acte, au moins, est +un chef-d'œuvre, une géorgique émouvante et grandiose. J'en suis +content—comme je l'ai été de surprendre, le mois dernier, un +commencement de retour des esprits et des cœurs vers Lamartine. Car, +à mesure que ce siècle s'achemine tristement vers sa fin, je me sens +plus d'amour pour les génies amples, magnifiques et féconds qui en ont +illustré les cinquante premières années.</p> + +<p>Vous savez combien les deux moitiés du dix-septième siècle se +ressemblent peu, et comment la littérature, héroïque et romanesque avec +d'Urfé, Corneille <span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> et les grandes Précieuses, revient, vers +1660, à plus de vérité, avec Racine, Molière et Boileau. Mais ne +trouvez-vous pas qu'en tenant compte de la différence des temps il s'est +passé dans notre siècle quelque chose d'assez semblable?</p> + +<p>Après le glorieux règne des écrivains généreux et croyants, optimistes, +idéalistes, épris de rêve, il s'est produit un mouvement de littérature +réaliste, très brutale et très morose. La catastrophe de 1870 est encore +venue augmenter la tristesse et l'âpreté des sentiments. Les grandes +âmes confiantes et largement épandues qui avaient abreuvé nos +grands-pères de poésie et de chimères paraissaient bien naïves à leurs +petits-fils et leur étaient devenues presque indifférentes. Je me +souviens que, plus jeune, je me suis grisé autant que personne de ce vin +lourd du naturalisme (si mal nommé). Et il faut avouer qu'en dépit des +excès et des malentendus, ce retour au vrai n'a pas été infécond, et +qu'au surplus cette réaction était inévitable et parfaitement conforme +aux lois les plus assurées de l'histoire littéraire.</p> + +<p>Mais il semble que ce mouvement soit déjà bien près d'être épuisé. On +commence à éprouver une grande fatigue, soit du roman documentaire, soit +de l'écriture artiste et névrosée. Et voilà qu'on se retourne vers les +dieux négligés, et qu'ils vont nous redevenir chers et bienfaisants.</p> + +<p>Et pourquoi ne pas se remettre à aimer George <span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> Sand? Elle est +peut-être, avec Lamartine et Michelet, l'âme qui a le plus largement +réfléchi et exprimé les rêves, les pensées, les espérances et les amours +de la première moitié du siècle. La femme, en elle, fut originale et +bonne; et, quant à son œuvre, une partie en sera belle éternellement, +et l'autre est restée des plus intéressantes pour l'historien des +esprits.</p> + +<hr class="small"> + +<p>Il y avait, chez George Sand, avec une imagination ardente et une grande +puissance d'aimer, un tempérament robuste et sain et un fonds de bon +sens qui se retrouvait toujours. Elle eut, à un degré éminent, toutes +les vertus de l'honnête homme! On dit aussi qu'elle aimait comme un +homme,—sans plus de scrupules et de la même façon.</p> + +<p>N'en croyez rien. Seulement, c'était une généreuse nature, capable de +beaucoup agir et de beaucoup sentir; son sang coulait abondant et chaud +comme celui d'une antique déesse, d'une faunesse habitante des bois +sacrés. Elle aimait donc avec emportement. Mais chaque fois elle se +sentait reprise par l'impérieux devoir de sa vocation littéraire; et ces +interruptions faisaient qu'elle aimait souvent et qu'elle ne paraissait +pas aimer longtemps. Elle ne pouvait ni se garder de la passion, ni s'y +tenir, sa vraie pente étant à la pitié et à la tendresse maternelle.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> La liberté de sa vie n'a été, en bien des cas, qu'une +déviation, peut-être excusable, de sa bonté. Elle n'était amante, comme +je l'ai dit ailleurs, que pour être mieux amie, et sa destinée était +d'être l'amie d'un grand nombre.</p> + +<p>Rien, dans tout cela, de la débauche masculine, qui est proprement +égoïste et qui ne se soucie point de ses associés. Joignez que la +fréquence des aventures de cœur de cette femme magnanime se pourrait +expliquer aussi par son romanesque, par le don qu'elle avait de voir les +créatures plus belles et plus aimables qu'elles ne sont. Elle suivait la +nature, comme on disait au siècle dernier, et sa faculté d'idéalisation +lui fournissait des raisons de la suivre souvent. Beaucoup de mes chers +contemporains font bien pire, je vous assure. Leur manie d'analyse, leur +peur d'être dupes, et peut-être un appauvrissement du sang les ont +rendus incapables d'aimer et réduits à la recherche maladive des +sensations rares. Pas la moindre trace de névrose chez George Sand. Il y +a toujours eu de la santé dans ses erreurs sentimentales.</p> + +<hr class="small"> + +<p>On reproche à son œuvre le romanesque; et le fait est qu'il y en a +beaucoup, et de deux sortes: celui de l'action et des personnages,—et +celui des idées.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> Le premier ne me choque point, ou même m'amuse. D'abord il est +chez elle absolument spontané; il s'épanche d'elle sans effort. Elle a +une imagination qui, naturellement et par un besoin irrésistible, +transforme et embellit la réalité et trouve des combinaisons de faits +imprévues et charmantes. Elle est née aède, si je puis dire, et faiseuse +de contes. Elle est restée jusqu'au bout la petite fille qui, dans les +traînes du Berry, inventait de belles histoires pour amuser les petits +pâtres... Je suis sûr que les aventures singulières et mystérieuses de +l'<i>Homme de neige</i>, de <i>Consuelo</i> et de <i>Flamarande</i> me raviraient +encore. Et quelle fantaisie luxuriante, quelle vision aisément poétique +des choses, dans les <i>Beaux Messieurs de Bois-Doré</i>, le <i>Château des +Désertes</i> ou <i>Teverino</i>!</p> + +<p>Quant aux personnages, je sais bien qu'on rencontre, dans ses premiers +romans, un peu trop de Renés en jupons, de petits-fils de Saint-Preux, +d'ouvriers poètes et philosophes, de grandes dames amoureuses de +paysans,—et que tout ce monde-là déclame ferme. Mais d'abord ils +déclament tous naturellement, comme on respire. Puis, à mesure que le +temps passe, ces personnages deviennent moins déplaisants. Comme ils ne +sont plus du tout nos contemporains, leur fausseté ne nous gêne plus: +nous ne voyons en eux que les témoins du romanesque d'une époque; et +même nous finissons par les aimer, parce qu'ils ont plu à nos pères.</p> + +<p>Pour l'autre romanesque, celui des idées... eh <span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> bien! il ne me +choque pas non plus. Le mysticisme magnifique et vague de <i>Spiridion</i> ou +de <i>Consuelo</i>, le socialisme un peu incohérent, mais vraiment +évangélique, du <i>Péché de Monsieur Antoine</i> ou de <i>Meunier d'Angibaut</i>, +la foi au progrès, l'humanitairerie... tout cela plaît chez cette femme +excellente, à l'imagination arcadienne, parce que chez elle, encore une +fois, tout vient du cœur et en déborde à larges flots. Son romanesque +philosophique et socialiste est encore, à le bien prendre, une des +formes de sa bonté. Croire à ce point au règne futur de la justice, +c'est être bon pour l'univers, c'est pardonner à la réalité d'être +présentement fort mêlée.</p> + +<p>Si ce romanesque est, pendant quelque temps, tombé en défaveur, c'est +que nous sommes de grands misérables. Le rêve nous déplaisait, non point +parce qu'il nous faisait sentir plus durement le réel; il nous +exaspérait en tant que rêve. C'était comme une dépravation de nos +intelligences. La vue du monde mauvais, nous nous y complaisions par une +étrange maladie d'orgueil: nous préférions que le monde fût laid, pour +paraître forts en le voyant et en le disant. Il y avait, dans notre +entêtement à considérer et à peindre le mal, un refus du mieux, un +méchant sentiment qui semblait venir du diable. Nous ne voulions plus +embellir la vie par le rêve et l'espoir, tant nous étions fiers de la +trouver ignoble, et tant ce pessimisme commode nous absolvait de tout à +nos propres yeux.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> Tournons-nous, il en est temps, vers ce pays d'utopie cher à +George Sand. Elle a reflété dans ses livres toutes les chimères de son +temps; et, comme elle était femme, elle a ajouté à son rêve celui de +tous les hommes qu'elle a aimés. Cette partie de son œuvre, qui +semblait caduque, m'attire aujourd'hui tout autant comme le reste. Le +monde ne vit que par le rêve.</p> + +<hr class="small"> + +<p>Que reproche-t-on encore à George Sand? Les pharisiens ont dit que ses +premiers romans avaient perdu beaucoup de jeunes femmes, et—comédie +exquise—les romanciers naturalistes ont parlé comme les pharisiens. M. +Zola, lourdement, nous montre, dans <i>Pot-Bouille</i>, une petite bourgeoise +qui tombe pour avoir lu <i>André</i>. Hélas! celles qui ont pu tomber après +avoir lu <i>André</i> ou <i>Indiana</i> étaient mûres pour la chute; et peut-être +que, sans <i>Indiana</i>, elles seraient tombées plus brutalement et plus +bas. Si George Sand a paru reconnaître, dans ses premiers romans, le +droit absolu de la passion, c'est uniquement de celle qui est «plus +forte que la mort» et qui la fait souhaiter ou mépriser. Il se peut que +ses romans, mal compris, soient pour quelque chose dans les erreurs de +M<sup>me</sup> Bovary; mais alors c'est aussi grâce à eux qu'il lui reste assez de +noblesse d'âme pour chercher un refuge dans la mort. Sans <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> eux, +Emma n'aurait pas la candeur de vouloir fuir avec Rodolphe, et elle +accepterait l'argent du notaire Tuvache... Nos névrosées trouveraient un +grand profit moral dans la lecture de <i>Jacques</i> et de <i>Lélia</i>.</p> + +<hr class="small"> + +<p>Que si pourtant le romanesque de George Sand continue à vous déplaire, +vous trouverez dans ses chefs-d'œuvre assez de vérité, et beaucoup +plus qu'on ne l'a dit. Vérité choisie, comme l'est toujours la vérité +exprimée par l'œuvre d'art. Seulement, le choix est ici en sens +inverse de celui qui prévaut depuis une vingtaine d'années.</p> + +<p>Je ne parle pas de ses jeunes filles si charmantes; et je ne +rappellerai pas qu'elle a fait les analyses les plus fines et les plus +fortes du caractère des artistes et des comédiens (<i>Horace</i>, <i>le Beau +Laurence</i>, etc.). Mais il ne faudrait pas oublier que George Sand a +inventé le roman rustique. La première, je crois, elle a vraiment +compris et aimé le paysan, celui qui vit loin de Paris, dans les +provinces qui ont gardé l'originalité de leurs mœurs. La première +elle a senti ce qu'il y a de grandeur et de poésie dans sa simplicité, +dans sa patience, dans sa communion avec la Terre; elle a goûté les +archaïsmes, les lenteurs, les images et la saveur du terroir de sa +langue colorée; elle a été frappée de la profondeur et de <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> la +ténacité tranquille de ses sentiments et de ses passions; elle l'a +montré amoureux du sol, âpre au travail et au gain, prudent, défiant, +mais de sens droit, très épris de justice et ouvert au mystérieux...</p> + +<p>Ce que nous devons encore à George Sand, c'est presque un renouvellement +(à force de sincérité) du sentiment de la nature. Elle la connaît mieux, +elle est plus familière avec elle qu'aucun des paysagistes qui l'ont +précédée. Elle vit vraiment de la vie de la terre, et cela sans s'y +appliquer. Elle est le plus naturel, le moins laborieux, le moins +concerté des paysagistes. Au lieu que les autres, le plus souvent, +voient la nature de haut, et l'arrangent, ou lui prêtent leurs propres +sentiments, elle se livre, elle, aux charmes des choses et s'en laisse +intimement pénétrer. Sans aucun doute, elle nous a appris à l'aimer avec +une tendresse plus abandonnée, la Nature bienfaisante et divine qui +apporte à ses fidèles l'apaisement, la sérénité et la bonté.</p> + +<p>La bonté, c'est un des mots qui reviennent toujours avec elle. Un autre +mot, tout proche, c'est celui de fécondité, d'abondance heureuse. Elle +épanchait ses récits, d'un flot régulier, comme une source +inépuisable,—mais presque sans plan ni dessein, ne sachant guère mieux +où elle allait qu'une large fontaine dans les grands bois. Son style +même, ample, aisé, frais et plein, ne se recommande ni par une finesse +ni par un éclat extraordinaire, mais par <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> des qualités qui +semblent encore tenir de la bonté et lui être parentes...</p> + +<p>George Sand a été une matrice pour recevoir, un peu pêle-mêle, les plus +généreuses idées. Elle a été un sein nourricier pour verser aux hommes +la poésie et les beaux contes. Elle est l'Isis du roman contemporain, la +«bonne déesse» aux multiples mamelles, toujours ruisselantes. Il fait +bon se rafraîchir dans ce fleuve de lait.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + +<h2><span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> M. TAINE ET NAPOLÉON BONAPARTE</h2> + + +<p>On en veut beaucoup à M. Taine des deux chapitres sur Napoléon qu'il +vient de publier dans la <i>Revue des Deux-Mondes</i>. On a trouvé le +portrait faux, outré et inopportun. Peu s'en faut qu'on n'ait accusé M. +Taine de manquer de patriotisme. Le Napoléon de Béranger a gardé plus de +croyants que je ne l'eusse imaginé.</p> + +<p>Quelles sont donc les choses inouïes et scandaleuses que M. Taine a osé +nous dire sur Napoléon Bonaparte? Voici les grandes lignes de ce +portrait. Je n'atténue rien, et je transcris, autant que possible, les +expressions mêmes du grand historien philosophe.</p> + +<p>Démesuré en tout, mais encore plus étrange, non seulement Napoléon +Bonaparte est hors ligne, mais il est hors cadre. Par son tempérament, +par ses instincts, par ses facultés, par son imagination, par ses +passions, par sa morale, il semble fondu dans un <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> moule à part, +composé d'un autre métal que ses contemporains.</p> + +<p>Les idées ambiantes n'ont pas de prise sur lui. S'il parle le jargon +humanitaire de son temps, c'est sans y croire. Il n'est ni royaliste, ni +jacobin. Il descend des grands Italiens, hommes d'action de l'an 1400, +aventuriers militaires, usurpateurs et fondateurs d'États viagers; il a +hérité, par filiation directe, de leur sang et de leur structure innée, +intellectuelle et morale.</p> + +<p>Il a d'abord, comme eux, un esprit vierge et puissant, qui n'est point, +comme le nôtre, déjeté tout d'un côté par la spécialité obligatoire, ni +encroûté par les idées toutes faites et par la routine. C'est un esprit +qui fonctionne tout entier et qui jamais ne fonctionne à vide. Les faits +seuls l'intéressent. Il a en aversion les fantômes sans substance de la +politique abstraite. Toutes les idées qu'il a de l'humanité ont eu pour +source des observations qu'il a faites lui-même. Joignez que sa +puissance de travail, d'attention et de mémoire est prodigieuse. Il a +trois atlas principaux en lui, à demeure, chacun d'eux composé «d'une +vingtaine de gros livrets» distincts et perpétuellement tenus à jour: un +atlas militaire, recueil énorme de cartes topographiques aussi +minutieuses que celles d'un état-major; un atlas civil, qui comprend +tout le détail de toutes les administrations et les innombrables +articles de la recette et de la dépense ordinaire et extraordinaire; +enfin, un <span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> gigantesque dictionnaire biographique et moral, où +chaque individu notable, chaque groupe local, chaque classe +professionnelle ou sociale, et même chaque peuple a sa fiche. À ces +facultés si grandes, ajoutez-en une autre, la plus forte de toutes: +l'imagination constructive. On connaît ses rêves de conquête orientale, +de domination universelle et d'organisation du monde selon sa volonté. +Il crée dans l'idéal et l'impossible. C'est un frère posthume de Dante +et de Michel-Ange. Il est leur pareil et leur égal; il est un des trois +esprits souverains de la Renaissance italienne. Seulement, les deux +premiers opéraient sur le papier ou le marbre; c'est sur l'homme vivant, +sur la chair sensible et souffrante que celui-ci a travaillé.</p> + +<p>Comme par l'esprit, il ressemble par le caractère à ses grands ancêtres +italiens. Il a des émotions plus vives et plus profondes, des désirs +plus véhéments et plus effrénés, des volontés plus impétueuses et plus +tenaces que les nôtres.</p> + +<p>La force, qui chez lui coordonne, dirige et maîtrise des passions si +vives, c'est un instinct d'une profondeur et d'une âpreté +extraordinaires, l'instinct de se faire centre et de rapporter tout à +soi, un égoïsme prodigieusement actif et envahissant, développé par les +leçons que lui donnent la vie sociale en Corse, puis l'anarchie +française pendant la Révolution. Son ambition est sans limite et, par +suite, son despotisme est sans détente: «Je suis à part de tout <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> +le monde, je n'accepte les conditions de personne», ni les obligations +d'aucune espèce. Il ne fait rien pour un intérêt national, supérieur au +sien. Général, consul, empereur, il reste officier de fortune et ne +songe qu'à son avancement. Par une lacune énorme d'éducation, de +conscience et de cœur, au lieu de subordonner sa personne à l'État, +il subordonne l'État à sa personne. Il sacrifie l'avenir au présent, et +c'est pourquoi son œuvre ne peut être durable. Entre 1804 et 1815 il +a fait tuer environ quatre millions d'hommes. Pourquoi? Pour nous +laisser une France amputée des quinze départements acquis par la +République...</p> + +<p>Ce résumé, je le sais, est fort décharné. Chaque proposition dans M. +Taine s'appuie sur des faits significatifs et rigoureusement ordonnés. +Les propositions s'enchaînent et, au-dessous d'elles, les séries de +faits se commandent. Cela ressemble aux assises successives d'un vaste +monument. M. Taine construit un portrait moral comme on construirait une +pyramide d'Égypte. Ce que sa bâtisse a de grandiose a dû disparaître +dans le plan très sommaire que j'en ai donné. Mais, enfin, ce plan est +fidèle; et qu'y voyons-nous? La première partie nous montre que Napoléon +fut un homme d'un surprenant génie; et la seconde, que ce génie fut +égoïste, et, au bout du compte, malfaisant. Nul ne l'a peut-être établi +avec plus de force et de méthode que M. Taine; mais bien d'autres l'ont +dit avant lui, et, pour ma part, je l'ai <span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> toujours cru. D'où +vient donc ce soulèvement contre le nouvel historien de Napoléon +Bonaparte?</p> + +<p>Ces protestations si vives partent d'un sentiment qui paraît excellent +quoiqu'il ne le soit pas, et que j'examinerai tout à l'heure,—pour le +repousser.</p> + +<p>Mais on ne fait pas seulement à M. Taine des objections sentimentales. +On lui reproche de manquer de critique, de s'appuyer sur des documents +arbitrairement choisis et sans valeur sérieuse. «Il nous cite toujours, +dit-on, les <i>Mémoires</i> de Bourrienne, qui sont en grande partie +apocryphes, et ceux de M<sup>me</sup> de Rémusat, qui sont d'une ennemie, d'une +femme qui avait contre l'empereur des griefs personnels,—et des griefs +féminins. Quelle base fragile et menteuse pour y édifier l'histoire!»</p> + +<p>Eh bien! non, ce n'est pas tout à fait cela. M. Taine (et nous pouvons +nous en rapporter là-dessus à sa conscience d'historien, qui est +difficile et exigeante) a évidemment lu tout ce que les contemporains +ont écrit sur son héros. Lui-même nous avertit que sa principale source +est la <i>Correspondance de Napoléon</i>, en trente-deux volumes. S'il cite +volontiers Bourrienne et M<sup>me</sup> de Rémusat, c'est sans doute que leur +témoignage concorde avec l'idée qu'il se fait de l'empereur. Mais cette +idée, il ne se l'est pas formée sur la seule foi de ces deux témoins; +elle est le résultat d'une vaste enquête préalable, qu'il n'avait pas à +nous étaler. Quand il nous rapporte un mot de M<sup>me</sup> de Rémusat (et il en +rapporte aussi de Miot, <span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> de Talleyrand, de Rœderer, de +Lafayette, etc.), ce mot n'est point pour lui la preuve unique, mais +simplement une confirmation de ce qu'il croit et sent être la vérité.</p> + +<p>Puis, le témoignage de M<sup>me</sup> de Rémusat n'est peut-être pas aussi +suspect, aussi partial, aussi calomnieux qu'on le prétend. L'empereur, +dit-on, lui avait fait une injure que les femmes ne pardonnent point. +L'auteur des <i>Mémoires</i> est une femme dédaignée et qui se venge. De +plus, nous n'avons de ces <i>Mémoires</i> qu'une seconde rédaction, et qui +date de 1817, d'une époque où il était utile de penser et de dire du mal +du demi-dieu déchu.—Mais, d'abord, il n'est nullement prouvé que M<sup>me</sup> +de Rémusat eût contre l'empereur le genre de griefs qu'on a dit: ce +n'est qu'une supposition de notre malignité. Et quand même ici cette +malignité aurait raison, s'ensuit-il nécessairement que les <i>Mémoires</i> +de cette aimable femme soient une œuvre de rancune longuement +recuite? Je n'ai pas du tout cette impression.</p> + +<p>On reconnaît, à un accent qui ne trompe pas, qu'elle a commencé par +admirer sincèrement l'empereur et qu'elle ne s'est détachée de lui que +lentement et malgré elle, à mesure que se découvrait la vraie nature de +ce terrible homme. Qu'il l'ait un jour blessée dans son amour-propre de +femme, c'est ce que nous ne saurons jamais; mais, dans tous les cas, +cette blessure dut être assez vite cicatrisée: <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> M<sup>me</sup> de Rémusat +n'était certes pas assez naïve pour penser qu'elle retiendrait longtemps +un homme comme lui; et, d'un autre côté, nous savons par elle que +Napoléon la traita toujours avec des égards et une estime particulière. +Enfin, qu'on ne dise point que, écrivant ses <i>Mémoires</i> sous la +Restauration, elle devait être plus dure pour celui qui avait été son +maître. Il me semble qu'à ce moment-là les anciens serviteurs de +Napoléon devaient plutôt, devant le mystère tragique de cette destinée, +être pris d'une immense compassion et comme pénétrés d'une horreur +sacrée où s'évanouissaient les rancunes personnelles. Pour moi, je ne +sens point chez M<sup>me</sup> de Rémusat l'âme étroite et mesquine qu'on lui +prête; je suis fort tenté de croire à la parfaite liberté de son +jugement comme à la sincérité de son récit; et je ne pense point faire +preuve, en cela, de tant de naïveté.</p> + +<p>Pour en revenir à M. Taine, l'ensemble des textes et documents de toute +espèce ne s'oppose point à ce que l'on conçoive Napoléon précisément +comme il l'a fait. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'ils permettent +aussi de le concevoir un peu autrement. Ainsi, sans nier l'exactitude +générale de la colossale image construite par M. Taine, j'y voudrais çà +et là quelques atténuations. Je crains, en y réfléchissant, qu'il ne +place son héros d'abord un peu trop au-dessus, puis un peu trop +au-dessous—ou en dehors—de l'humanité.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> Son Napoléon est comme une statue de bronze jaillie d'une +matrice inconnue, un bloc impénétrable, inaltérable, tel au commencement +qu'il sera à la fin, et à qui le temps ni les événements ne pourront +faire aucune retouche. Nulle différence entre le lieutenant d'artillerie +et l'empereur. C'est un géant immobile. J'imagine pourtant qu'il dut +subir, dans une certaine mesure, les influences extérieures et les idées +ambiantes; qu'il dut se développer, se modifier et, qui sait? traverser +peut-être des crises morales. Il semble bien que le meurtre du duc +d'Enghien, par exemple, marque pour lui une de ces crises, et qu'il +n'ait pas été tout à fait le même avant et après cet attentat. M. Taine, +qui le voit immuable, le voit aussi presque surnaturel. Il lui prête des +facultés qui dépassent par trop la mesure humaine. Croyez-vous que les +«trois atlas» que Napoléon portait dans sa tête fussent vraiment +complets? Moi pas; j'y soupçonne des lacunes. Seulement Napoléon faisait +croire qu'ils étaient complets.</p> + +<p>En second lieu, M. Taine fait son héros un peu trop inhumain, ne lui +laisse pas un seul bon sentiment. Mais il me paraît presque impossible +qu'un homme placé au-dessus des autres hommes, un conducteur de peuples, +n'ait jamais de vues supérieures à son intérêt personnel, du moins dans +les choses où cet intérêt se confond avec l'intérêt général. Or, il se +trouve que, jusqu'en 1809, ce qui est utile à l'empereur est utile à la +France. Il a donc <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> pu avoir cette illusion que son œuvre +était bonne à d'autres qu'à lui et, par suite, lui survivrait. Son +orgueil même y trouvait son compte. La gloire la plus haute, c'est de +fonder ce qui dure; et ce qui n'est fait que pour un seul ne dure pas. +Napoléon n'a pas pu l'oublier toujours. Le genre d'égoïsme que M. Taine +lui attribue finirait par être inconcevable. Par la force des choses, +ayant besoin, pour être grand, de l'assentiment des hommes, même dans +l'avenir, il lui était presque interdit d'être égoïste de la façon dont +peut l'être un marchand ou un voleur.</p> + +<p>Au reste, dans la sphère où il se mouvait, l'orgueil se teint forcément +de mysticisme. Quand on n'a aucun front terrestre au-dessus de soi, on y +sent l'inconnu. Se croire pétri d'un autre limon que le commun des +hommes, c'était pour Napoléon une manière d'être religieux; car dès lors +il se sentait «élu». Il lui paraissait donc légitime de tout rapporter à +lui. Tandis qu'il essayait de réaliser son rêve gigantesque de +domination universelle, apparemment il songeait au passé et à l'avenir, +il se comparait, il se «situait» dans l'histoire, il se considérait +comme l'un des grands ouvriers du drame humain, et sa destinée était +pour lui-même un mystère dont il frissonnait...</p> + +<p class="poem"> + Rien d'humain ne battait sous son épaisse armure.</p> + +<p>Cela n'est vrai que d'une vérité simplifiée et lyrique. <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> +Napoléon à Sainte-Hélène parlait de «ce pays qu'il avait tant aimé». +Pourquoi ne pas le croire un peu? Il l'aimait, dit M. Taine, comme le +cavalier aime sa monture. Mais cet amour du cavalier pour son cheval +peut être profond. L'empereur aimait dans la France sa propre gloire, +dont elle était l'indispensable instrument. Quand il passait sur le +front de sa grande armée, et qu'il songeait que ces milliers d'hommes +étaient prêts à mourir pour son rêve, savons-nous ce qui remuait en lui? +Tout n'était pas jeu dans la cordialité brusque avec laquelle il +traitait ses vétérans. On aime toujours ceux pour qui on est un dieu. +La conception de M. Taine suppose chez Napoléon une possibilité de se +passer de sympathie, à laquelle j'ai peine à croire. Il le parque dans +un tel isolement moral que l'air y doit être irrespirable pour une +poitrine humaine. Lui seul d'un côté,—et l'univers de l'autre! Une +telle situation serait effroyable. Je doute qu'un homme né de la femme +la puisse soutenir. Je suis sûr que l'égoïsme de Napoléon avait des +défaillances. Néron même a eu des amis.</p> + +<p>Puis, malgré tout, l'empereur était un peu de son temps. Il aimait la +tragédie. En littérature, il avait le goût, si j'ose dire, un peu +«pompier».—Il n'était pas proprement cruel; j'entends qu'il n'a fait +tuer presque personne en dehors des champs de bataille. Il a +certainement aimé Joséphine. Il s'est bien conduit avec Marie-Louise, +peut-être parce qu'elle était <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> «née». M. Taine nous dit qu'en +certaines circonstances, par exemple à la mort de quelque vieux +compagnon d'armes, il avait des accès de sensibilité et de +douleur,—suivis de rapides oublis. Qu'est-ce à dire, sinon qu'il était +quelquefois comme nous sommes presque tous? Bref, c'était un être humain +à peu près normal,—sauf par les points et dans les moments où il était +anormal et surhumain.</p> + +<p>Et c'est ainsi que, par un détour, je donne raison à M. Taine. Il +n'avait à tenir compte que de ces moments-là. Il est probable que +Napoléon ne donnait pas tous les jours un coup de pied dans le ventre à +Volney. Il y a apparence qu'il n'était pas, à tous les instants de sa +vie, et dans les proportions énormes qu'on a vues, l'effrayant +condottiere échappé de l'Italie du quinzième siècle. Mais il l'était au +fond. Or, c'est ce fond intime et permanent que M. Taine a voulu +dégager. M. Taine peint les hommes en philosophe plus qu'en historien ou +en romancier. Il ne fait pas évoluer son modèle dans l'espace et dans le +temps, et il ne tient pas compte de ce qu'il peut avoir de commun avec +les autres hommes. Il le décompose; il saisit et définit ses facultés +maîtresses, et élimine le reste. Et assurément, ces facultés n'agissent +pas, dans la réalité, d'une façon continue: mais elles sont pourtant le +véritable et suprême ressort d'une âme. Les analyses de M. Taine +seraient donc justes, si elles restaient inanimées.</p> + +<p>Le malheur, c'est que ce philosophe a l'imagination <span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> d'un poète; +c'est qu'il a, à un degré surprenant, le don de la vie, et alors voici +ce qui se passe. Ces ressorts généraux d'un caractère et d'un esprit, +après les avoir atteints et définis, il les rapproche, il les anime, il +les met en branle. Nous voyons les «facultés maîtresses» agir à la +manière de roues reliées par des courroies ou mues par des engrenages. +Les âmes qu'il a décomposées et réduites à leurs éléments essentiels +prennent des airs de machines à vapeur, de léviathans de métal d'une +force effroyable et aveugle. Ils vivent, mais d'une vie qui ne paraît +plus humaine. C'est donc la méthode et le style de M. Taine qui font +paraître son Napoléon monstrueux,—monstrueux comme son Milton ou son +Shakespeare, monstrueux comme ses jacobins. Au fond, il n'est point si +faux.</p> + +<p>—«Mais ce monstre, dit-on, a fasciné sa génération. Il a été le grand +amour de millions et de millions d'hommes. Il suffisait de l'approcher +pour subir l'ascendant de sa volonté et pour lui appartenir. Pendant la +retraite de Russie, quand les soldats gisaient dans la neige, à +demi-morts, si quelqu'un disait: «Voilà l'ennemi!» personne ne bougeait; +mais si l'on criait: «Voilà l'empereur!» tous se levaient comme un seul +homme. C'est ce que M. Taine n'explique point. Ce qui manque dans son +étude, c'est la silhouette du «petit caporal». Oui, c'est vrai, M. Taine +a publié le Napoléon de la légende. Sans doute il a répondu sur ce point +en faisant le <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> compte des conscrits réfractaires. Mais cette +réponse ne vaut que pour les dernières années. Jusqu'à Moscou, le peuple +aimait Napoléon. Et surtout il l'a adoré depuis sa mort. Le peuple est +grand admirateur de la force et de la grandeur matérielle.</p> + +<p>On reprend: «Le peuple a raison. Napoléon nous a donné la gloire. Ce +n'est certes pas le moment d'en faire bon marché. Vous dites que les +millions d'hommes qu'il a fait tuer n'ont servi de rien, puisqu'il a +laissé la France plus petite qu'il ne l'avait prise? Plus petite! Ne le +croyez pas. Il l'a laissée plus grande du souvenir de cent victoires. Il +a fait la guerre pendant vingt ans: cela veut dire que, pendant vingt +années, il a tenu haut l'âme de ce peuple, en exaltant chez lui le +courage, la fierté, l'esprit de sacrifice. Ah! vienne un monstre comme +celui-là, qui nous secoue enfin et qui nous venge!»</p> + +<p>Ces considérations n'ont point ému M. Taine. Pourquoi? Parce que ce +philosophe positiviste est un homme très moral. La gloire militaire ne +l'éblouit pas: car, partout ailleurs que dans la guerre défensive, elle +n'est que la gloire d'opprimer et de dépouiller les autres, et ce +qu'elle satisfait chez le vainqueur, ce sont les instincts les plus +cupides et le plus brutal orgueil. Cette gloire, c'est la pire de ces +«grandeurs de chair» dont Pascal parle avec mépris. Venir se vanter +aujourd'hui des conquêtes du premier empire, c'est justifier la conquête +allemande. Hoche ou Marceau, voilà ce qu'il nous faudrait. <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> Mais +un Napoléon Bonaparte, le ciel nous en préserve!</p> + +<p>Et puis, M. Taine est tendre. Ne vous récriez pas. Les quatre millions +d'hommes tués, et la somme de douleurs humaines que cela suppose, le +découragent d'admirer le grand empereur. Ce qui arrive ici est assez +singulier. Ce sont les spiritualistes, les idéalistes, les gens bien +pensants et les plus belles âmes du monde qui nous disent:—Napoléon fut +un monstre? Qu'importe, puisqu'il a fait la France glorieuse! (entendez: +puisque nous lui devons de pouvoir dire aux Allemands: «Vous avez été +atroces, mais nous l'avons été encore plus il y a quatre-vingts ans, et +cela nous console»).—Et c'est M. Taine, le philosophe «matérialiste», +celui qui a écrit que le vice et la vertu étaient des produits comme le +sucre et le vitriol, c'est lui qui réprouve, de quelque éclat qu'elles +soient revêtues, l'injustice et la violence! C'est lui, l'homme qui +considère l'histoire comme un développement nécessaire de faits +inévitables et qui a toujours goûté en artiste les manifestations de la +force,—c'est lui qui aujourd'hui se fond en pitié! Nul n'a peint de +couleurs plus brillantes le déroulement immoral de l'histoire,—et voilà +qu'il souffre, comme une femme compatissante et naïve, de cette +immoralité! Ce contraste d'une philosophie très cruelle et d'un cœur +très humain me paraît charmant. Déjà le sang versé par la Révolution +l'avait empli d'horreur, jusqu'à troubler, peu s'en faut, sa <span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> +clairvoyance. Certes, je ne lui reproche point cette faiblesse, et je +la proclame bienheureuse. Car «je hais, comme dit Montaigne, cruellement +la cruauté», et j'aimerais mieux, je vous le jure, être privé des +«bienfaits de la Révolution» et vivre dans la plus fâcheuse inégalité +civile,—et qu'on n'eût pas coupé la tête de Marie-Antoinette et celle +d'André Chénier.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> M. TAINE ET LE PRINCE NAPOLÉON</h2> + + +<p>Vous vous rappelez que, il y a quelques mois, M. Taine publiait dans la +<i>Revue des Deux-Mondes</i> deux chapitres sur l'empereur Napoléon. Je les +ai résumés, j'en ai dit mon impression, et quelles atténuations et quels +compléments j'aurais voulus à ce portrait grandiose, à la fois abstrait +et vivant. Au reste, je m'attachais moins à discuter la vérité de +l'inhumaine et surhumaine figure tracée par l'historien qu'à démêler +comment et pourquoi il l'avait vue ainsi. C'est à ces deux chapitres que +répond aujourd'hui le prince Napoléon. Peut-être eût-il mieux fait +d'attendre l'apparition du volume, où sans doute le jugement porté sur +l'homme s'expliquera mieux par le jugement porté sur l'œuvre; mais +nous concevons la généreuse impatience du neveu de l'empereur.</p> + +<p>Le livre du prince Napoléon est éloquent et violent. Mais au fond et +malgré les inexactitudes et les <span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> partis pris relevés chez M. +Taine, cette réplique passionnée n'infirme point, à mon avis, ses +conclusions dans ce qu'elles ont d'essentiel. Cela prouve seulement +qu'il y a deux façons de se représenter la personne et l'œuvre de +Napoléon. Et il y en a une troisième, mitigée et tempérée: celle de M. +Thiers. Et il y en a une quatrième, celle des grognards (s'il en reste) +qui ne connaissent que «le petit caporal». Et il y en a encore d'autres. +Il y a même celle du vieux Dupin, ce Chevreul des vaudevillistes, à qui +l'on demandait s'il avait vu l'empereur: «Oui, répondit-il, je l'ai vu. +C'était un gros, l'air commun.» Rien de plus.—Et toutes ces façons sont +bonnes, et celle du prince est particulièrement intéressante, parce +qu'il est ce que nous savons, et parce qu'il écrit d'une bonne plume, +vigoureuse et rapide,—un peu celle de l'oncle. Seulement, si vous +voulez ma pensée, la façon de M. Taine garde tout de même son prix.</p> + +<p>J'admets un moment qu'il soit difficile d'être plus injuste pour +l'empereur que ne l'a été M. Taine. Mais, à coup sûr, il est impossible +d'être plus injuste pour M. Taine que ne l'est le prince Napoléon.</p> + +<p>Il lui reproche sa «mauvaise foi» et sa «perfidie». Il l'appelle +déboulonneur académique et l'assimile aux communards. «... Sa tentative +part du même esprit; elle est inspirée des mêmes haines; <i>elle relève du +même mépris</i>.»</p> + +<p>Cette manière de traiter l'auteur de <i>l'Intelligence</i> <span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> n'est pas +très philosophique. M. Taine a dû être aussi étonné de s'entendre +accuser de perfidie et de mauvaise foi que M. Renan de voir taxer +d'immoralité les fantaisies de <i>la Fontaine de Jouvence</i> ou de +<i>l'Abbesse de Jouarre</i>. Je ne comprends pas du tout le calcul prêté ici +à M. Taine. Quel intérêt pouvait-il avoir à écrire contre sa pensée? Je +ne parle pas de son caractère, qui est connu; mais ses œuvres +répondent pour lui. S'il a jamais été de mauvaise foi, il n'est pas +commode de dire à quel moment; car, s'il l'était en faisant le procès de +l'ancien régime, il ne l'était donc pas en faisant le procès de la +Révolution,—et inversement. Cet homme a trouvé le moyen de déplaire +successivement à tous les partis politiques: c'est dire qu'il vit fort +au-dessus des partis et de tout intérêt qui n'est pas celui de la +science. La continuité, l'universalité de son pessimisme et de sa +misanthropie garantit sa sincérité. Je cherche en vain à quelle rancune +il a pu obéir, à qui il a voulu plaire en faisant son portrait de +Napoléon. Il est étrange de venir nous parler ici de «mauvaise foi». Et, +quant au mépris dont on l'assure, M. Taine a certes le droit de n'y pas +prendre garde.</p> + +<p>Ce qui est vrai, c'est que, étudiant Napoléon, il l'a vu fort noir, +parce qu'il voit tout ainsi. Ce qui est vrai, c'est que, s'étant fait, +après enquête, une certaine idée de Napoléon, il apparu ne tenir compte +que des textes qui la confirmaient. Mais cette idée, on ne peut pas dire +que ces textes seuls la lui aient suggérée; <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> peut-être même +l'avait-il avant de les connaître. Ce qui est vrai encore, c'est qu'il +lui est arrivé de tirer à lui les documents, de les présenter de la +façon la plus favorable à sa thèse. Il ne faut donc point l'accuser +d'être de mauvaise foi, c'est-à-dire d'altérer sciemment la vérité dans +un intérêt personnel,—mais d'user parfois d'un peu d'artifice dans la +démonstration de ce qu'il croit être la vérité. Cela est bien différent; +et le parti pris n'est point nécessairement mensonge. Osons le dire, ces +inexactitudes, ces habiletés d'interprétation à demi volontaires, vous +les trouverez chez tout historien digne de ce nom, qu'il soit artiste, +philosophe ou politique, L'érudit seul peut s'en passer (encore ne s'en +passe-t-il pas toujours). Mais elles deviennent inévitables dès que +l'historien essaie d'interpréter l'histoire et de la «construire», dans +quelque esprit que ce soit. Si jamais le prince Napoléon écrit +l'histoire de son oncle, nous le défions de ne pas choisir les textes et +les arranger à peu près dans la même proportion que M. Taine. Et ce +jour-là nous nous garderons de suspecter sa bonne foi, même si nous +remarquons qu'en pareille matière la sincérité du neveu de l'empereur +doit être exposée à plus de tentations que celle du philosophe sans +aïeux.</p> + +<p>Le prince Napoléon est encore injuste d'une autre manière. Il ne me +parait pas très bien comprendre ni définir l'esprit de M. Taine. Il +pouvait être plus clairvoyant, même dans la malveillance. Il écrit: +<span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> «M. Taine est un entomologiste; la nature l'avait créé pour +classer et décrire des collections épinglées. Son goût pour ce genre +d'étude l'obsède; pour lui, la Révolution française n'est que la +«métamorphose d'un insecte». Il voit toute chose avec un œil de +myope, il travaille à la loupe, et son regard se voile ou se trouble dès +que l'objet examiné atteint quelques proportions. Alors il redouble ses +investigations; il cherche un endroit où puisse s'appliquer son +microscope; il trouve une explication qui rabaisse, à la portée de sa +vue, la grandeur dont l'aspect l'avait d'abord offusqué, etc.»</p> + +<p>Rien de plus faux, à mon sens, que ce jugement. Le prince Napoléon est +évidemment dupe des apparences. Il est même dupe des mots. De ce que M. +Taine compare la Révolution à une métamorphose d'<i>insecte</i>, il conclut +que M. Taine n'est en effet qu'un entomologiste, un myope, uniquement +attentif aux petites choses, comme si, au contraire, cette comparaison +n'impliquait pas une vue très générale sur l'histoire de la Révolution. +Des petits faits entassés par M. Taine dans presque tous ses ouvrages, +le prince ne voit que le nombre, il ne voit pas la puissance avec +laquelle ils sont enchaînés et classés,—et qu'ils ne sont là que pour +préparer et appuyer les généralisations les plus hardies. C'est une +fantaisie étrange que de traiter d'entomologiste l'homme qui a écrit +l'introduction de l'<i>Histoire de la littérature anglaise</i>, les chapitres +sur Milton et sur Shakespeare, <span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> les dernières pages de +l'<i>Intelligence</i> ou le parallèle de l'homme antique et de l'homme +moderne dans le troisième volume (je crois) des <i>Origines de la France +contemporaine</i>. Je ne pensais pas qu'il pût échapper à personne que M. +Taine est un des esprits les plus invinciblement généralisateurs qui se +soient vus. Je ne pensais pas non plus qu'on pût nier les qualités de +composition de M. Taine. Sa composition n'est que trop serrée; les +parties de chacun de ses ouvrages ne sont que trop étroitement liées et +subordonnées les unes aux autres; on y voudrait un peu plus de jeu et un +peu plus d'air. Or, apprenez que «ses articles ne sont qu'une mosaïque; +on n'y sent <i>aucune unité de travail</i>.» Le prince est dupe, cette fois, +d'une apparence typographique, de la multiplicité des guillemets.</p> + +<p>J'ai peur aussi que le prince ne s'entende pas toujours très bien dans +ces pages dont on a fait grand bruit et que des badauds nous donnent +déjà comme un morceau de style. Il prête à M. Taine des défauts +contradictoires; il lui reconnaît ce qu'il lui a dénié; il reproche à +cet épingleur d'insectes son «idéologie» et sa «folie métaphysique». Il +écrit: «Quand on borne son talent à une accumulation de petits faits, on +devrait être au moins réservé dans ses conclusions et sobre dans ses +théories.» C'est dire, dans la même phrase, que M. Taine «borne» son +talent à cette accumulation, et qu'il ne l'y borne pas. Et encore: «Il +démontrera que la morale de la Réforme <span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> trouve son origine dans +l'usage de la bière; et, devant un tableau, ayant à juger la chevelure +d'une femme, il essayera de compter les cheveux.» La phrase est +amusante; mais, en admettant que cette plaisanterie des cheveux comptés +puisse s'appliquer à M. Taine critique d'art, les deux parties de la +phrase, qui ont l'air d'exprimer deux critiques analogues, se +contredisent en réalité: car, si le dénombrement des cheveux d'un +portrait indique bien un esprit myope et borné, tout au contraire +l'explication d'un phénomène moral et religieux par une habitude +d'alimentation serait plutôt d'un esprit philosophique et discursif à +l'excès, capable d'embrasser de vastes ensembles de faits et de les +ramener les uns dans les autres.—Enfin, le prince ne peut contenir son +indignation contre cet «analyste perpétuel» qui «prend plaisir à +déchiqueter sa victime jusqu'aux dernières fibres, sans un cri de l'âme, +<i>sans une aspiration vers l'idéal</i>». Je n'entends pas clairement ce que +cela signifie. Et je ne trouve pas que ce soit juger M. Taine avec +beaucoup de finesse que de le traiter de «matérialiste», comme pourrait +faire un curé de village. Cela aurait bien fait rire Sainte-Beuve.</p> + +<p>Après avoir ainsi arrangé M. Taine, le prince Napoléon examine les +témoignages sur lesquels il s'est appuyé, en nie la valeur, juge les +témoins et les exécute. Metternich est le constant ennemi de la +Révolution, dont l'empereur est pour lui le représentant. <span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> +Bourrienne est un coquin qui se venge d'avoir été pris la main dans le +sac. L'abbé de Pradt est un espion, Miot de Mélito un plat +fonctionnaire. M<sup>me</sup> de Rémusat est une coquette dépitée et une femme de +chambre mauvaise langue. Tous ces témoins avaient des raisons pour ne +pas dire la vérité. Le prince en conclut qu'ils ne l'ont jamais dite. +C'est peut-être excessif.</p> + +<p>J'abandonne les autres; mais je ne puis m'empêcher de réclamer un peu +pour cette charmante M<sup>me</sup> de Rémusat. Vraiment on lui prête une âme trop +basse, des rancunes trop viles, trop féroces et trop longues. Je veux +bien (quoique, après tout, cela ne soit nullement prouvé) qu'elle ait +été déçue soit dans son amour, soit dans son ambition ou sa vanité; je +veux qu'elle en ait gardé du dépit, et qu'elle ait vu Napoléon d'un tout +autre œil qu'auparavant. S'ensuit-il qu'elle l'ait calomnié? Qui dira +si c'est avant ou après sa mésaventure qu'elle a le mieux connu +l'empereur? Je suis tenté de croire que c'est après. On peut +parfaitement soutenir que l'amour et l'intérêt aveuglent plus que la +rancune. Je crois d'ailleurs sentir, dans ses <i>Mémoires</i>, que c'est à +regret qu'elle s'est détachée de son héros, qu'elle n'a découvert que +peu à peu son vrai caractère, et que cette découverte lui a été une +douleur, non un plaisir méchant. C'était une femme fort +intelligente,—habile, et même adroite;—ce n'était pas un petit esprit, +ni un cœur bas. Je crois, pour ma part, à la <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> bonne foi d'une +femme qui ne craint pas de nous faire cet aveu: «Je finis par souffrir +de mes espérances trompées, de mes affections déçues, des erreurs de +quelques-uns de mes calculs.» Cette confession ne me semble pas d'une +âme vulgaire, et j'en tire des conclusions absolument opposées à celles +du prince Napoléon.—Mais, dira-t-on, si elle avait sur l'empereur +l'opinion qu'elle nous a livrée, elle n'avait qu'à s'en aller, et même +elle le devait. A-t-on le droit de juger ainsi ceux que l'on sert, ou, +les jugeant ainsi, de continuer à les servir, c'est-à-dire à vivre +d'eux?—Je ne sais; les choses, dans la réalité, ne se présentent point +aussi simplement. D'abord, M<sup>me</sup> de Rémusat a mis plus d'un jour à +connaître l'empereur; puis, elle pouvait croire qu'elle ne manquait +point à son devoir, du moment qu'elle ne divulguait pas ses sentiments +secrets; puis son service à la cour pouvait lui paraître un service +public autant que privé, et qui la liait au chef de l'État plus qu'à la +personne même de Napoléon; enfin... je n'ai point dit que M<sup>me</sup> de +Rémusat fût une héroïne.</p> + +<p>Le prince Napoléon se divertit à la mettre en contradiction avec +elle-même en citant, pour la même époque, des passages de ses <i>Mémoires</i> +et des passages de ses <i>Lettres</i>. Ici l'empereur est malmené, là +glorifié. Sur quoi, le prince triomphe. C'est évidemment dans les +<i>Lettres</i>, dit-il, qu'il faut chercher la vérité: «Si les <i>Mémoires</i>, +refaits en 1818 dans les circonstances que j'ai indiquées, doivent être +justement <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> suspects, les lettres de M<sup>me</sup> de Rémusat à son mari, +au contraire, lettres écrites au jour le jour sous l'Empire et récemment +publiées, sont une source précieuse pour l'histoire. C'est une +correspondance, tout intime, qui n'était pas destinée à la publication. +On n'y trouve que des impressions vives, spontanées et sincères.»</p> + +<p>«Sincères?» On a déjà répondu:—Et le cabinet noir?—«Vives et +spontanées?» Jugez plutôt. Voici une lettre citée par le prince: «Quel +empire, mon ami, que cette étendue de pays jusqu'à Anvers! Quel homme +que celui qui peut le contenir d'une seule main! combien l'histoire nous +en offre peu de modèles!... Tandis qu'en marchant il crée pour ainsi +dire de nouveaux peuples, on doit être bien frappé d'un bout de l'Europe +à l'autre de l'état remarquable de la France. Cette marine formée en +deux ans, etc...; ce calme dans toutes les parties de l'empire, etc..., +enfin l'administration, etc...: voilà bien de quoi causer la surprise et +l'admiration, etc...» Est-ce que cela n'est pas glacial? Est-ce qu'une +femme écrit comme cela quand elle croit n'être lue que de son mari?</p> + +<p>Mais j'admets qu'elle soit sincère dans ses lettres. C'est possible: +après tout, elle avait aimé l'homme et pouvait s'en ressouvenir +quelquefois; et, d'autre part, elle ne pouvait pas ne pas admirer +l'empereur. Mais pourquoi ne serait-elle pas également sincère dans ses +Mémoires? Je crois, d'une façon générale, <span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> à sa sincérité dans +les deux cas. Où a-t-elle dit la vérité? C'est une autre question et +dont chacun décide, le prince aussi bien que M. Taine, par des +impressions prises ailleurs.</p> + +<p>En somme, le prince Napoléon a démontré que les témoignages dont se sert +M. Taine étaient suspects, parce qu'ils émanaient des ennemis de +l'empereur. Mais on démontrerait avec la même facilité que les +témoignages de ses amis ne sont pas moins suspects, pour d'autres +raisons. Alors?...</p> + +<p>Le parti pris du prince est pour le moins aussi imperturbable et aussi +artificieux que celui de l'académicien. Seulement, il ne paraît pas s'en +douter. Je voudrais pouvoir dire qu'il a d'étonnantes candeurs.</p> + +<p>M. Taine ayant rappelé <i>en note</i> qu'on accusait Napoléon «d'avoir séduit +ses sœurs l'une après l'autre»: «Ici, dit le prince, je n'éprouve +pour l'écrivain qui reproduit de telles infamies qu'un sentiment de +commisération.» C'est bientôt dit. J'ignore tout à fait si l'empereur a +eu la fantaisie un peu vive qu'on lui prête, et cela m'est égal; mais je +crois qu'il était fort capable de l'avoir. Pourquoi? Parce que, dans la +situation <i>unique</i> qu'il occupait sur la planète et que ses origines +rendaient plus extraordinaire, la mesure du bien et du mal ne <i>devait</i> +pas lui sembler la même pour lui que pour les autres hommes. Et cela, +par la force des choses.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> Ailleurs, M. Taine se plaignant qu'on n'ait pas donné toute la +correspondance de Napoléon I<sup>er</sup>, le prince répond: «En principe, +j'établis qu'héritiers de Napoléon, nous devions nous inspirer de ses +désirs avant tout, et le faire paraître devant la postérité <i>comme il +aurait voulu s'y montrer lui-même</i>.» C'est pourquoi l'on a exclu de la +<i>Correspondance</i> «les lettres ayant un caractère purement privé». Mais +c'est justement de cela que M. Taine se plaint. Mérimée, nous raconte le +prince, s'en plaignait aussi. Il est vrai que Mérimée était «un +sceptique et un cynique».</p> + +<p>Dans les dernières pages de son livre, le prince excuse le meurtre du +duc d'Enghien par la raison d'État, justifie la guerre d'Espagne, +affirme que l'empereur n'a été que le propagateur désintéressé des idées +de la Révolution, qu'il n'a jamais été ambitieux ni égoïste, et insinue +que ce qu'il avait peut-être de plus remarquable, c'était la bonté de +son cœur.</p> + +<p>Vraiment, c'est là de l'histoire écrite pour les images d'Épinal. Et le +prince, à force de défendre son oncle, le diminue. À le faire si +raisonnable, il risque de lui enlever cette merveilleuse puissance +d'imagination qui l'égale, dans son ordre, aux plus grands artistes, à +Dante et à Michel-Ange. Napoléon est beaucoup plus grand dans le livre +de son «détracteur» que dans celui de son apologiste. Et, malgré tout, +en dépit de la fragilité de quelques-uns <span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> des témoignages +invoqués par M. Taine, les traits principaux de la figure qu'il a tracée +demeurent. On sent que la constitution de l'âme de Napoléon devait être, +au fond, telle qu'il nous la montre. D'abord, tout le premier chapitre +est irréprochable; on y voit, méthodiquement décomposé, le génie d'un +grand homme de guerre et d'un grand conducteur de peuples. Qu'est-ce que +le prince nous dit donc, que M. Taine «arrive à cet extraordinaire +paradoxe d'écrire, sur Napoléon, de longues pages, sans qu'il soit fait +même une allusion à son génie militaire?» Eh bien! et la page sur «les +trois atlas»? M. Taine n'avait pas, je pense, à raconter ici les +campagnes de l'empereur. Dans le second chapitre, c'est l'être moral qui +est décomposé et décrit. La description est effrayante et sombre. Mais, +prenez gardé, elle ne s'appliquerait pas mal à Frédéric II ou à +Catherine de Russie. C'est, au fond, la psychologie plausible de tous +les individus qui ont exercé matériellement une très puissante action +sur les affaires humaines...</p> + +<p>L'espace me manque pour conclure. J'aurais voulu dire que, au bout du +compte, j'aime le monstre conçu par M. Taine, non point avec mon +cœur, mais avec mon imagination; que d'ailleurs, après l'homme, +l'œuvre resterait à juger, et qu'il faut donc attendre; que, si les +deux chapitres de M. Taine me ravissent, le volume du prince Napoléon +ne me déplaît point; que celui-ci juge en «homme d'action» <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> et +celui-là en «philosophe» (je n'ai pas le loisir d'extraire la substance +de ces deux mots), et qu'il faut des uns et des autres pour la variété +du monde.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> SULLY-PRUDHOMME</h3> + +<p class="title">«LE BONHEUR»</p> + +<p>Le dernier poème de M. Sully-Prudhomme est austère et beau, d'une beauté +toute spirituelle, et qui se sent mieux à la réflexion. Il fait rêver, +et surtout il fait penser. Bien que l'action se passe dans des régions +ultra-terrestres, c'est bien un drame de la terre; et, quoiqu'il ait +pour titre: <i>le Bonheur</i>, c'est un drame d'une mélancolie profonde. Son +principal intérêt vient même de cette contradiction et de ce qu'on y +sent d'inévitable et de fatal. Instruisez-vous, mortels, et bornez vos +vœux.</p> + +<p>Vous ne pouvez sortir ni de vous-même ni de la planète qui vous sert +d'habitacle et que vous reflétez. Vous ne pouvez imaginer d'autres +conditions de vie que celles qui vous ont été faites ici-bas par une +puissance inconnue. Ce que vous appelez idéal n'est qu'un nouvel +arrangement, fragile et incertain, des éléments de la réalité. Quand +vous croyez rêver le <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> bonheur, vous ne rêvez tout au plus que la +suppression de la souffrance; encore vous ne la rêvez pas longtemps: +bientôt votre songe vous paraît insignifiant et vain, et vous vous hâtez +de rappeler la douleur, d'où naît l'effort et le mérite, et par qui seul +se meut,—vers quel but? nous ne savons,—l'incompréhensible univers. Ce +monde vous parait mauvais; et cependant vous ne sauriez l'imaginer autre +qu'il n'est, à moins de l'arrêter dans sa marche et de lui retirer tous +ses ferments de vie et de progrès. La terre vous tient, vous enserre, +vous emprisonne, vous défie d'inventer d'autres images de béatitude que +celles mêmes qu'elle a pu vous offrir aux heures clémentes de vos +journées. Tandis que votre désir bat de l'aile contre la cloison de la +réalité; il ne s'aperçoit point que ce qu'il place par delà cette +cloison, c'est encore et toujours ce qui est en deçà. Vous pouvez +concevoir (peut-être) la justice parfaite, non la parfaite félicité. +Résignez-vous.</p> + +<p>Ce poème du bonheur, c'est donc en somme, le poème des efforts +impuissants que fait l'esprit pour se le représenter et pour le définir. +Et l'effet est d'autant plus saisissant que le poète, sans doute, ne +l'avait ni cherché ni prévu. M. Sully-Prudhomme suppose que Faustus, +après sa mort, se réveille dans une autre planète, qu'il y retrouve +Stella, la femme qu'il aimait, et que tous deux jouissent d'un bonheur +qui va s'achevant et s'accomplissant par la <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> science et par le +sacrifice. Ce bonheur, il s'efforce de nous en décrire les phases +diverses. Mais il se donne tant de peine (et pourquoi? pour nous +présenter en fin de compte, sous le nom de bonheur idéal, les joies +mêlées, les joies terrestres que nous connaissions déjà); il se torture +si fort l'entendement pour aboutir à ce chétif résultat, que, vraiment, +le drame est beaucoup moins dans l'âme de Faustus et de Stella, les +pauvres bienheureux, que dans celle du poète tristement acharné à la +construction de ce pâle Éden et de ce douteux Paradis.</p> + +<p>Rien n'est plus touchant, par son insuffisance et sa stérilité même, que +ce rêve laborieux du bonheur. Faustus et Stella habitent un séjour +délicieux. Voyons comment le poète se le figure:</p> + +<p class="poem"> + Elle lui prend la main. Ils s'enfoncent dans l'ombre<br> + D'une antique forêt aux colonnes sans nombre,<br> + Dont les fûts couronnés de feuillages épais<br> + En portent noblement l'impénétrable dais, etc.</p> + +<p>Et plus loin:</p> + +<p class="poem"> + En cirque devant eux s'élève une colline<br> + Qui jusques à leurs pieds languissamment décline;<br> + Une flore inconnue y forme des berceaux<br> + Et des lits ombragés de verdoyants arceaux...</p> + +<p>Ainsi, il y a des forêts dans ce merveilleux séjour, et il y a des +collines. Qu'est-ce à dire, sinon que ce paradis ressemble parfaitement +à la terre? Le <span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> poète y place une «flore inconnue». Inconnue? +Cela signifie proprement qu'il nous est fort difficile d'en imaginer une +plus belle que la flore terrestre.—Faustus et sa compagne connaissent +d'abord les jouissances du goût et de l'odorat. Ils respirent des +fleurs, boivent de l'eau et mangent des fruits. Mais quels fruits! et +quelle eau! et quelles fleurs!—Laissez-moi donc tranquille! Quand le +poète nous a dit que cette eau est suave et fortifiante, que tel parfum +est discret comme la pudeur, ou léger comme l'espoir, ou chaud comme un +baiser, et que les «arbres somptueux» portent des «fruits nouveaux», il +est au bout de ses imaginations; et nous sentons bien que ce ne sont là +que des mots, et que, moins timoré ou plus franc, il eût simplement +transporté dans son Paradis les coulis du café Anglais et les meilleurs +produits de la parfumerie moderne, ou qu'il se fût contenté de mettre en +vers cet admirable conte de <i>l'Île des plaisirs</i>, où le candide Fénelon +exhorte les enfants à la sobriété en les faisant baver de gourmandise.</p> + +<p>Faustus et Stella savourent ensuite la forme et les couleurs... et c'est +encore la même chose. Car, que pouvons-nous rêver de supérieur à la +beauté de l'homme et de la femme, à celle de la nature ou à l'éclat du +soleil? Et si parfois nous avons conçu quelque chose de plus beau ou de +plus harmonieux que la réalité, n'avions-nous point l'art pour fixer +notre rêve? Stella nous dit que, dans cette bienheureuse <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> +planète, les grands artistes contemplent enfin leur idéal vivant:</p> + +<div class="poem"> +<p>Ils possèdent leur songe incarné sans effort:<br> + C'est aux bras d'Athéné que Phidias s'endort;<br> + Souriante, Aphrodite enlace Praxitèle;<br> + Michel-Ange ose enfin du songe qui la tord<br> + Réveiller sa Nuit triste et sinistrement belle.</p> + +<p>Ici le grand Apelle, heureux dès avant nous,<br> + De sa vision même est devenu l'époux;<br> + L'Aube est d'Angelico la sœur chaste et divine;<br> + Raphaël est baisé par la Grâce à genoux,<br> + Léonard la contemple et, pensif, la devine;</p> + +<p>Le Corrège ici nage en un matin nacré,<br> + Rubens en un midi qui flamboie à son gré;<br> + Ravi, le Titien parle au soleil qui sombre<br> + Dans un lit somptueux d'or brûlant et pourpré<br> + Que Rembrandt ébloui voit lutter avec l'ombre;</p> + +<p>Le Poussin et Ruysdaël se repaissent les yeux<br> + De nobles frondaisons, de ciels délicieux,<br> + De cascades d'eau vive aux diamants pareilles;<br> + Et tous goûtent le Beau, seulement soucieux,<br> + Le possédant fixé, d'en sentir les merveilles.</p> +</div> + +<p>Certes, ce sont là des vers d'une qualité tout à fait rare. Mais il +reste ceci que le poète, cherchant la manifestation suprême de la beauté +plastique, n'a rien trouvé de mieux que le musée du Louvre ou les +Offices de Florence. De même, pour nous donner l'idée des délices +parfaites que Faustus et Stella goûtent par les oreilles, le poète fait +chanter le rossignol dans le crépuscule, nous décrit les sensations +<span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> et les sentiments qu'éveille en lui la musique de Beethoven ou +de Schumann, et se contente d'ajouter que Stella chante mieux que le +rossignol, et que la musique du paradis est encore plus belle que celle +des concerts Lamoureux. Même on peut trouver qu'il abuse quelque peu +(mais c'est ici franchise et non rhétorique) de l'exclamation, de +l'interrogation et de la prétérition:</p> + +<p class="poem"> + Elle chante. Ô merveille! ô fête! Hélas! quels mots<br> + Seront jamais d'un chant les fidèles échos?<br> + Quels vers diront du sien l'indicible harmonie?<br> + <span class="spaced1">..............</span><br> + Car dans l'air d'ici-bas que seul nous connaissons,<br> + Jamais pareils transports n'émurent pareils sons.<br> + Ah! ton art est cruel, misérable poète!<br> + Nul objet n'a vraiment la forme qu'il lui prête;<br> + Ta muse s'évertue en vain à les saisir.<br> + Les mots n'existent pas que poursuit ton désir.</p> + +<p>Vous le voyez. <i>Habemus confitentem.</i> Il renonce à décrire une autre +musique que celle de la terre: n'est-ce point parce qu'il ne saurait, en +effet, en concevoir une autre?</p> + +<p>De même, enfin, c'est bien l'amour terrestre que connaissent ses deux +bienheureux. Il nous affirme que leur amour est plus épuré. N'en croyez +rien. C'est bien le même, puisqu'il n'y en a pas deux. Tout ce qu'il +trouve à dire, c'est que, leur âme étant «vêtue d'une chair éthérée», +l'amour de Faustus et de Stella est affranchi de la pudeur. Mais cela +même est une imagination terrestre: l'amour de Daphnis <span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> et de +Chloé, celui d'Adam et d'Ève avant la pomme, sont aussi «affranchis de +la pudeur» (pour d'autres raisons, il est vrai). L'amour de Faustus et +de Stella, c'est bien encore, au fond, l'amour des pastorales et des +idylles. Et le dernier vers de Stella semble presque traduit de +l'<i>Oaristys</i>:</p> + +<p class="poem"> + Je m'abandonne entière, épouse, à mon époux.</p> + +<p>Et ici j'ai envie de chercher querelle à M. Sully-Prudhomme. Lui, si +pur, si délicat, si tendre! la matérialité de son rêve me déconcerte et +me scandalise. Ne trouvez-vous pas que son paradis ressemble fort, +jusqu'à présent, au paradis de Mahomet? La seule différence, c'est que +Faustus reste monogame. Mais, enfin, Faustus et Stella boivent et +mangent, respirent des parfums, regardent de beaux spectacles, entendent +de bonne musique, dorment ensemble dans les fleurs, et puis c'est +tout.—Trouvez mieux! me dira-t-on.—Eh bien! oui, on pouvait peut-être +mieux trouver. Il ne m'eût pas déplu, d'abord, que le poète éliminât de +son paradis l'amour charnel, parce que c'est un bien trop douteux, trop +rapide, mêlé de trop de maux, précédé de trop de trouble, suivi de trop +de dégoût... J'ose presque dire que M. Sully-Prudhomme n'a pas su +transporter dans son Éden les meilleurs et les plus doux des sentiments +humains. Il y a, même ici-bas, des bonheurs qui me semblent préférables +à celui de <span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> Faustus et de sa maîtresse. Il y a, par exemple, le +désir et la tendresse avant la possession, ce que M. Sully-Prudhomme +lui-même appelle ailleurs «le meilleur moment des amours». Il y a la +paternité, c'est-à-dire la douceur du plus innocent des égoïsmes dans le +plus complet des désintéressements. Il y a aussi de suaves commerces de +cœur et d'esprit entre l'homme et la femme; l'amitié amoureuse, qui +est plus que l'amour, car elle en a tout le charme, et elle n'en a point +les malaises, les grossièretés ni les violences: l'ami jouit +paisiblement de la grâce féminine de son amie, il jouit de sa voix et de +ses yeux, et il retrouve encore, dans sa sensibilité plus frémissante, +dans la façon dont elle accueille, embrasse et transforme les idées +qu'il lui confie, dans sa déraison charmante et passionnée, dans le don +qu'elle possède de bercer avec des mots, d'apaiser et de consoler, la +marque et l'attrait mystérieux de son sexe. Et il y a aussi les songes, +les illusions, les superstitions, les manies mêmes, d'où viennent aux +hommes leurs moins contestables plaisirs.</p> + +<p>Rien de tout cela dans le paradis de Sully-Prudhomme. Et ce n'est point +un reproche, car il ne pouvait l'y mettre. Le bonheur de Faustus et de +Stella impliquait, par définition, la connaissance de la vérité et +excluait l'erreur, si chère aux hommes pourtant, et si bienfaisante +quelquefois. Et quant aux autres joies dont je parlais tout à l'heure, +songez que ce sont presque toutes des joies spéciales, des <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> +aubaines individuelles, et que l'infortuné poète s'était imposé le +devoir de décrire le bonheur <i>en général</i>. Faustus et Stella sont des +êtres abstraits, qui représentent tous les hommes et qui ne sauraient +éprouver des jouissances particulières. Dès lors, le poète ne pouvait +faire que ce qu'il a fait; il n'avait d'autre ressource que de nous +peindre les plaisirs des sens, et, parmi ces plaisirs, ceux qui sont le +plus universellement connus et recherchés. Mais, justement, nul poète +peut-être n'était plus impropre à cette tâche que l'auteur des +<i>Épreuves</i> et de <i>la Justice</i>. Il avait contre lui la tournure +philosophique de son esprit et l'austérité naturelle de sa pensée.</p> + +<p>Et ainsi vous voyez le résultat. Il fallait tout au moins, pour nous +donner vraiment l'impression du bonheur, réunir comme en un faisceau +tous les plaisirs des sens: M. Sully-Prudhomme, trop fidèle à ses +habitudes d'analyse, procède méthodiquement, divise ce qu'il faudrait +ramasser, étudie successivement les sensations du goût, de l'odorat, de +la vue, de l'ouïe et du toucher.—Puis, cette description du bonheur de +tous les sens à la fois, il fallait qu'elle fût ardente, caressante, +enveloppante, voluptueuse; qu'il y eût de la flamme, et aussi de la +langueur, de la mollesse et quelquefois de l'indéterminé dans les +mots.—Or, M. Sully-Prudhomme est le moins sensuel et le plus précis des +poètes: il pense et définit au lieu de sentir et de chanter. Tandis que +dans <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> ses vers serrés, tout craquants d'idées, il décompose le +bonheur de Faustus et de Stella, nous nous disons que Faustus et Stella +doivent s'ennuyer royalement... Voulez-vous un exemple? C'est au moment +où les deux bienheureux vont s'enlacer:</p> + +<p class="poem"> + L'âme, vêtue ici d'une chair éthérée,<br> + Sœur des lèvres, s'y pose, en paix désaltérée,<br> + Et goûte une caresse où, né sans déshonneur,<br> + Le plaisir s'attendrit pour se fondre en bonheur.</p> + +<p>Ces vers sont nobles et beaux; ils sont remarquables de netteté, de +justesse et de concision. Mais ils ne parlent qu'à l'esprit; ils ne +«chatouillent» pas, pour parler comme Boileau. Ce vaste poème sur le +bonheur est sans volupté et sans joie. Il y a plus de bonheur senti dans +tel hémistiche de Ronsard ou de Chénier, dans telle page de <i>Manon +Lescaut</i> ou de <i>Paul et Virginie</i> ou même de quelque roman inconnu et +sans art, que dans ces cinq mille vers d'un très grand poète.</p> + +<p>Mais cela même devient, par un détour, extraordinairement intéressant. +J'aime cet effort désespéré d'un poète triste et lucide pour exprimer +l'ivresse et la joie. Le poème du bonheur devient le poème du désir +impuissant et de la mélancolie incurable. En somme, nous n'y perdons +pas.</p> + +<p>J'ai dit que, dans la pensée de M. Sully-Prudhomme, la science faisait +partie du bonheur idéal. Faustus, après le parfait contentement de ses +sens, a <span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> la joie plus haute de connaître la vérité. Quelle +vérité?—C'est, hélas! la même histoire que dans la première partie du +poème. Faustus jouissait comme nous jouissons: il sait ici ce que nous +savons, et le poète ne pouvait, en effet, que lui prêter une science +humaine. Il sait ce qu'ont pensé et découvert les philosophes anciens et +modernes, d'Empédocle à Schopenhauer, et d'Euclide à Claude Bernard. +C'est beaucoup, et c'est peu. Pascal, qu'il retrouve dans son froid +paradis, a beau lui dire: «Ne cherche pas davantage; l'homme, dans cette +vie nouvelle, connaît tout, hormis la cause première:</p> + +<p class="poem"> + La cause où la nature entière est contenue<br> + Outrepasse la sphère où l'homme est circonscrit,<br> + Elle est l'inabordable et dernière inconnue<br> + Du problème imposé par le monde à l'esprit.»</p> + +<p>Il est bon, là, Pascal! Mais c'est justement cette «dernière inconnue» +que nous voudrions saisir. Je dirais presque:—Qu'importe que nous +connaissions plus ou moins complètement la série des causes secondes, si +la cause première doit nous échapper à jamais? M. Sully-Prudhomme +accorde la science parfaite à Faustus, et, dans le même temps, il lui +interdit (forcément) la seule notion qui constituerait la science +parfaite.</p> + +<p>À part cette inconséquence,—d'ailleurs inévitable comme toutes les +autres,—les trois grands morceaux sur la <i>Philosophie antique</i>, sur <i>la +Philosophie <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> moderne</i> et sur <i>les Sciences</i>, sont de pures +merveilles. Les divers systèmes philosophiques et les principales +découvertes de la science y sont formulés avec un éclat et une précision +où nous goûtons à la fois la force de la pensée et une extrême adresse à +vaincre d'incroyables difficultés. Cela tient du tour de force? Soit. Ce +n'est que de la poésie mnémotechnique? Mais cette poésie-là a de nobles +origines. Hésiode et Théognis l'ont pratiquée; et l'on demeure stupéfait +de tout ce qu'elle contient et résume ici. Au reste, elle n'exclut pas +le mouvement ni la vie. L'histoire de la philosophie antique est menée +comme un drame; et quelle plus juste et plus expressive image que +celle-ci (après la chanson des Épicuriens):</p> + +<p class="poem"> + ...Soudain, quand la joyeuse et misérable troupe<br> + Ne se soutenait plus pour se passer la coupe,<br> + Une perle y tomba, plus rouge que le vin...<br> + Ils levèrent les yeux: cette sanglante larme<br> + D'un flanc ouvert coulait, et, par un tendre charme,<br> + Allait rouvrir le cœur au sentiment divin.</p> + +<p>Et je ne sais rien de plus beau, de plus riche de sens et de poésie, de +plus saisissant par la grandeur et l'importance de l'idée exprimée, et +en même temps par la simplicité superbe et la rapidité précise et +ardente de l'expression, que ces trente vers où nous est rendue +présente, comme dans un large éclair, la suprême découverte de la +science et la conception la plus récente de l'unité du monde physique.</p> + +<div class="poem"> +<p><span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> Combien sur le vrai fond des choses<br> + La forme apparente nous ment!<br> + Le jeu changeant des mêmes causes<br> + Émeut les sens différemment;<br> + Le pinceau des lis et des roses<br> + N'est formé que de mouvement;<br> + Un frisson venu de l'abîme,<br> + Ardent et splendide à la fois,<br> + Avant d'y retourner anime<br> + Les blés, le sang, les fleurs, les bois.<br> + Ce vibrant messager solaire<br> + Dans les forêts couve, s'endort<br> + Et se réveille après leur mort<br> + Dans leur dépouille séculaire,<br> + Noir témoin des printemps défunts,<br> + Qui nous réchauffe, nous éclaire<br> + Et nous rend l'âme des parfums!<br> + Dans l'aile du zéphir qui joue,<br> + Dans l'armature du granit,<br> + Roi des atomes, il les noue,<br> + Les dénoue et les réunit.<br> + La terre mêle à son écorce<br> + Ce Protée en le transformant<br> + Tour à tour, de chaleur en force,<br> + En lumière, en foudre, en aimant.</p> + +<p>Soleil! gloire à toi, le vrai père,<br> + Source de joie et de beauté,<br> + D'énergie et de nouveauté,<br> + Par qui tout s'engendre et prospère!</p> +</div> + +<p>Peut-être ai-je trop querellé Faustus sur son prétendu bonheur. Mais +voici qu'il me donne lui-même raison. Tandis qu'il menait, sur les +gazons de sa planète paradisiaque, son éternelle et pâle idylle, la +plainte de la Terre montait dans les espaces, frôlant <span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> les +astres, et cherchant partout la justice. Et vraiment, cette plainte, +revenant à intervalles réguliers, nous avait semblé plus belle que les +froides effusions des deux bienheureux. Un jour, Faustus entend cette +voix des hommes et la reconnaît. Et tout de suite, sa félicité lui pèse, +parce qu'il ne l'a pas assez méritée. Une chose lui manque: la joie, la +fierté de l'effort et du sacrifice accompli.</p> + +<p class="poem"> + Car l'homme ne jouit longtemps et sans remords<br> + Que des biens chèrement payés par ses efforts...<br> + Il n'est vraiment heureux qu'autant qu'il se sent digne.</p> + +<p>Or, à partir du moment où Faustus redevient un homme et recommence à +souffrir, je n'ai plus qu'à admirer. Les magnifiques lamentations de la +race humaine, l'éveil de la mémoire et de la pitié de Faustus au bruit +de cette plainte qui passe, la scène où, assis près de Stella, il +cherche au firmament son ancienne patrie, la terre;</p> + +<p class="poem"> +<span class="add5em">(Je me rappelle cet enfer...</span><br> +<span class="add5em">Et cependant je l'aime encore</span><br> + Pour ses fragiles fleurs dont l'éclat m'était cher,<br> + Pour tes sœurs dont le front en passant le décore.)</p> + +<p class="noindent">les dialogues où il exprime à Stella les inquiétudes de sa conscience et +son dessein de redescendre sur la terre pour faire profiter les pauvres +hommes de ce qu'il a appris dans un monde meilleur, et même, s'il le +faut, pour souffrir encore avec eux... il y a dans <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> tout cela +une émotion, une beauté du sentiment moral, et comme un sublime tendre +où M. Sully-Prudhomme avait à peine encore atteint dans ses meilleures +pages d'autrefois...</p> + +<p>Donc la Mort ramène sur la terre Faustus et Stella. Trop tard. La +planète humaine voyage depuis si longtemps que l'humanité a disparu du +globe terrestre: des strophes colorées (d'une imagination nette, mais +peut-être un peu courte) nous le montrent entièrement reconquis par les +plantes et par les animaux. Faustus et Stella délibèrent s'ils doivent +le repeupler: ils communiqueraient leur omniscience à une humanité neuve +et plus heureuse. «Non, dit la Mort: l'humanité défunte refuserait de +revivre une vie exempte des tourments qui ont fait sa grandeur.» Et sur +son aile, à travers les constellations, elle remporte les deux amants, +parfaitement heureux désormais, puisque, s'ils n'ont pu accomplir le +sacrifice, ils l'ont du moins tenté.</p> + +<p>La conclusion est bien celle que j'indiquais au commencement. Faustus +lui-même juge le bonheur dont il jouissait avant son sacrifice moins +désirable que l'antique destinée humaine... C'était déjà la conclusion +des <i>Destins</i>. Le monde, qui est mauvais, est bon néanmoins, puisqu'il +ne peut être conçu meilleur sans déchéance. Ce poème du <i>Bonheur</i>, qui +se déroule dans les astres, nous enseigne que le bonheur est sur la +terre. (Et pourtant!)... C'est donc un avortement en cinq mille vers du +rêve d'une <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> félicité supra-terrestre et, si vous voulez, une +grandiose, involontaire et douloureuse tautologie... Que serait donc un +poème qui aurait pour titre: <i>le Malheur</i>? Le même apparemment, sauf le +ton. Cela est très instructif.</p> + +<p>Je n'ai prétendu donner, sur l'œuvre nouvelle de M. Sully-Prudhomme, +qu'une première impression. <i>Le Bonheur</i> est (avec <i>la Justice</i>) un des +plus vastes efforts de création poétique qu'on ait vus chez nous depuis +les grands poèmes de Lamartine et de Hugo. Ces livres-là se relisent; et +l'impression qu'on en a eue d'abord peut se corriger, se compléter et +s'éclaircir. Je n'ai donc pas tout dit, ni même peut-être ce qu'il y +avait de plus important à dire.</p> + +<hr class="small"> + +<p><i>P.-S</i>. J'ai commis, en vous rendant compte du poème de M. +Sully-Prudhomme, quelques erreurs dont je tiens à m'excuser. J'ai +remarqué que la béatitude de Faustus et de Stella était purement +humaine, et j'ai triomphé là-dessus. Mais le poète nous avertit lui-même +que ses héros conservent intégralement, dans leur premier paradis, leur +qualité d'hommes. Ainsi, page 113:</p> + +<p class="poem"> + Mais, homme, ne crains-tu d'essayer l'impossible?</p> + +<p>Et page 146:</p> + +<p class="poem"> + Je suis homme!... Tu sais comment me fut rendu<br> + Ce repos que j'avais, en t'oubliant, perdu.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> C'est précisément parce qu'ils demeurent <i>hommes</i> que le poète +leur donne un premier paradis qui n'est qu'une terre sans intempéries. +Il ne pouvait en imaginer un autre et n'en avait nulle envie. Si leur +voluptueuse oisiveté finit par les lasser, c'est précisément encore +parce qu'ils sont <i>hommes</i>, et qu'à ce titre Faustus se sent tourmenté +par la curiosité. Pascal n'entend pas satisfaire en eux cette curiosité +tout entière; il leur explique pourquoi ils ne peuvent savoir. Bref, M. +Sully-Prudhomme n'a nullement voulu dénaturer et diviniser ses héros +dans cette première étape d'outre-tombe. C'est seulement après +l'achèvement de leur destinée humaine par le sacrifice qui leur prouve +leur valeur morale, qu'ils dépouillent leur matérialité pour entrer dans +le dernier paradis, dont le poète se résigne à ne se faire qu'une très +vague idée...</p> + +<p>—Mais alors, pourquoi l'aventure de Faustus et de Stella ne se +passe-t-elle pas tout simplement sur la terre?</p> + +<p>Enfin, voyez vous-même dans quelle mesure ces rectifications et ces +explications doivent modifier l'impression que m'avait laissée le poème. +Si elles ne peuvent en augmenter beaucoup la beauté poétique et +plastique, elles lui restituent du moins toute sa beauté logique et de +construction, si je puis dire.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> ALPHONSE DAUDET</h3> + +<p class="title">L'IMMORTEL</p> + +<p class="section">(<i>Premier article</i>).</p> + +<p class="date">16 juillet 1888.</p> + + +<p>Je tiens à dire, avant tout, que M. Alphonse Daudet n'a rien fait de +plus brillant, de plus crépitant ni de plus amusant; rien où +l'observation des choses extérieures soit plus aiguë ni l'expression +plus constamment inventée; rien où il ait mieux réussi à mettre sa +vision, ses nerfs, son inquiétude, son ironie... Un livre comme +celui-là, c'est de la sensibilité accumulée et condensée, une bouteille +de Leyde littéraire. Le plaisir qu'il vous fait est presque trop vif; il +s'y mêle un peu du malaise qu'on éprouve les jours d'orage; on dirait, +en feuilletant cette prose de névropathe, qu'il vous part des étincelles +sous les doigts.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> Ceci dit, et pour avoir le droit d'admirer tranquillement tout +à l'heure, je commencerai par un paquet d'objections. Toutefois, il y en +a une que tout le monde a faite et que je ne formule à mon tour que pour +l'écarter aussitôt.</p> + +<p>L'<i>Immortel</i> est un roman de mœurs parisiennes et en même temps une +très violente satire de l'Académie. C'est là-dessus qu'on a réclamé. On +a dit, ou à peu près:</p> + +<p>—Voilà qui est, en vérité, bien outré et bien peu philosophique; et +l'Académie inspire à M. Alphonse Daudet des moqueries, des colères et +des indignations singulièrement disproportionnées. Il y a, parmi, les +académiciens, des médiocres qui arrivent par le respect et parce qu'ils +ne portent ombrage à personne? Il y en a qui arrivent par l'intrigue, la +flatterie, ou des influences de salons et des manèges féminins? Mais +quoi! Cela se voit partout, même, il paraît, dans la politique.—Il y en +a qui gardent le goût des femmes, voire des petites femmes, jusque dans +un âge avancé? C'est que les académiciens sont des hommes.—Il y en a +qui sont laids? C'est que la nature capricieuse n'a pas donné à tout le +monde de noirs cheveux bouclés, un nez d'une fine courbure, de longs +yeux, une tête charmante et toujours jeune de roi sarrasin.—Il y en a +qui sont infirmes et cacochymes? C'est que l'Académie ne garantit point +contre les inconvénients de la vieillesse... Et encore ils sont bien +trente sur quarante <span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> qui sont à peu près valides, et vingt qui +ont un physique présentable, et trois ou quatre qui ont de beaux profils +romains.—Il est absurde et scandaleux qu'une compagnie proprement +littéraire et qui, par définition, doit compter «dans son sein» les +meilleurs écrivains du temps, soit à ce point encombrée de médiocrités, +et il y a pas mal de ces bonshommes à qui on aurait envie de fourrer +dans les narines les branches de persil qu'ils portent sur leur collet? +Mais non: il y en a une bonne moitié qui sont incontestablement des +esprits ou des talents supérieurs (ce qui est une jolie proportion!), et +les autres sont tout au moins de bons lettrés et, je suppose, d'honnêtes +gens. Je ne vous dirai pas que «l'Académie est un salon», parce que je +crois que ce mot est une bêtise, et parce qu'il ne nous importe +nullement que trente-neuf messieurs très bien élevés se rassemblent de +temps en temps pour causer avec politesse au bout du pont des Arts. Mais +je pense, avec Anatole France, qu'il est excellent que l'Académie ne +soit pas infaillible ou même soit parfois injuste dans ses choix. Car, +si les membres de cette vénérable compagnie étaient <i>nécessairement</i> les +quarante plus grands esprits de France, ce serait trop triste pour les +autres: ils seraient jugés par là même; tandis que, l'Académie se +recrutant parfois d'une façon bizarre, on est tout de même content d'en +être, et on n'est point humilié de n'en être pas.—L'Académie est, pour +ceux qui y entrent, l'éteignoir du talent, <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> la fin des belles et +généreuses audaces? Si cela est vrai (et ce ne l'est pas toujours), +c'est peut-être que ceux qui se laissent éteindre par elle ne flambaient +plus guère; et on ne saura jamais si c'est elle qui leur a coupé leurs +élans ou si c'est eux qui ont cessé d'en avoir.—L'institution est +ridicule et surannée? Ses rites et ses costumes sont grotesques? L'habit +vert est le plus vain des hochets? Eh! laissez-nous celui-là! Il est +tout au moins inoffensif, quoi que vous disiez; et nous vivons de +vanités. Faites-nous grâce, homme au cœur fort!</p> + +<p>Ainsi les esprits, même les plus modérés, refusent d'entrer dans les +sentiments de M. Alphonse Daudet. Et même il se passe ici quelque chose +de curieux et de touchant. On n'est pas fâché contre M. Daudet, non; +mais on est affligé, et très sincèrement, de ses irrévérences et de son +injustice. La superstition de l'Académie est si forte dans ce pays que +beaucoup sont incapables de comprendre qu'un homme qui pourrait en être +ne le veuille point. Et alors ils le plaignent d'être si aveugle et de +repousser un si grand bien. Ils en ont la larme à l'œil. Et ils ne +croient pas à sa sincérité: «Oui, ce sont de ces choses qu'on dit... +Mais vous y viendrez... On finit toujours par y venir.»</p> + +<p>Mais enfin, si pourtant M. Alphonse Daudet déteste l'Académie?... Je +m'explique. Il reconnaîtrait lui-même, si on le pressait un peu, que les +académiciens ne sont pas tous des imbéciles, des intrigants, <span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> ni +des invalides. Il est, d'ailleurs, personnellement ami de plusieurs +d'entre eux. Qu'est-ce que cela prouve? Tout artiste ne retient de la +réalité que ce qui est conforme à son dessein; et, en outre, toute +satire est forcément injuste. Mais ici l'injustice paraît si grande +qu'elle vient peut-être d'un sentiment plus profond et plus réfléchi +qu'on ne croit. Et si c'est à l'institution même que M. Daudet en veut? +Pensez-vous que les raisons manquent pour cela? Elles ne manquent jamais +pour rien, les raisons. Tâchons de pénétrer celles de l'auteur de +<i>Sapho</i>.</p> + +<p>On conçoit à la rigueur qu'à une époque où tout était chose d'État, où +s'achevait l'unité de la France, où toute son histoire aboutissait enfin +à la monarchie absolue, où partout, dans les mœurs, dans les +manières, dans la religion, dans les lettres, triomphait le même esprit +de discipline et d'autorité, un cardinal ait eu l'idée de préposer une +compagnie de lettrés à la fixation et à la conservation de la langue. +Mais aujourd'hui? dans une société si différente de l'ancienne et quand +la notion même de l'État se trouve quasi renversée? Quelle cuistrerie +insupportable de vouloir que l'art et la littérature continuent à +relever d'une sorte de tribunal revêtu d'un caractère officiel! et quel +enfantillage que ces distributions de prix, ce prolongement du collège +qui assimile pour toute la vie les littérateurs à des écoliers! Et ne +dites pas: «C'est tout ce qui nous reste de l'ancienne France; gardons +une institution si vénérable par son antiquité. <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> Il faut que +vous soyez, Monsieur, tout à fait dénué du sens de l'histoire, +c'est-à-dire de la faculté de trouver bon ce qui est vieux, pour +insulter l'Académie!» Eh! la royauté aussi, et les parlements, et les +corporations, et la noblesse étaient vénérables par leur grand âge! Ne +dites pas non plus: «L'Académie maintient le goût.» Quel goût? Le sien +apparemment. Mais peut-elle en avoir un, alors que ses membres en ont +nécessairement plusieurs? Et de quel droit, à quel titre définirait-elle +«le goût»? Je crois volontiers à la compétence de tel ou tel +académicien: je ne puis croire à celle de l'Académie. Au reste, je crois +surtout à la mienne; et, comme je sens qu'elle ne vaut que pour moi, je +tire de là des conséquences. Ne dites pas davantage que l'Académie +conserve une tradition de décence et de politesse. Nous savons fort bien +être décents et polis sans elle, quand on ne nous met pas en colère. +Enfin, je vois que quatre ou cinq des plus grands génies littéraires de +ce siècle, sans compter une douzaine de talents supérieurs, ont été +repoussés ou oubliés par l'Académie. Quoi qu'on dise, cela est grave et +cela me la gâte. Et j'avais tort de prétendre tout à l'heure qu'elle ne +peut avoir un goût collectif et qui soit le goût académique. Seulement, +ce goût ne saurait être qu'un goût moyen, entendez un goût médiocre. Et +ce goût moyen, ce goût bourgeois et lâche, qui n'est peut-être pas celui +de tous les académiciens, mais qui est celui de l'Académie, s'impose +plus ou moins à <span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> qui veut lui plaire, et peut faire par là +beaucoup de mal... S'ils avaient été préoccupés de la coupole, ni MM. +Meilhac et Halévy n'auraient fait <i>la Grande Duchesse</i>, ni M. Zola +n'aurait fait <i>l'Assommoir</i>, ni M. Daudet n'aurait fait <i>l'Immortel</i>...</p> + +<p>Il est certain qu'avec tout cela, on l'aime, cette risible Académie, et +que les plus fiers et les plus révoltés finissent souvent par lui faire +amende honorable. Pourquoi? Oh! tout simplement parce qu'elle assure +ceux qu'elle choisit de leur propre mérite, qu'elle le garantit +solennellement, que parfois même elle l'apprend au public qui +l'ignorait; parce qu'elle donne de la considération, de l'importance, +des galons, un chapeau, une épée. Mais, au fond, cela ne fait guère +honneur à l'humanité; cela montre combien nous sommes faibles et +vaniteux. Que dis-je? L'Académie est une institution radicalement +immorale, puisqu'elle n'ajoute rien au vrai mérite et qu'elle en donne +les apparences à l'intrigue ou à la médiocrité. Peuple! elle te trompe, +car sa fonction affirme une compétence qu'elle <i>ne peut</i> avoir... (Je +songe seulement que la compétence du gouvernement est encore plus +contestable sur la même matière... et, comme on m'affirme que M. +Alphonse Daudet est officier de la Légion-d'Honneur, <i>pour ses livres</i>, +je médite douloureusement sur les inconséquences des âmes les mieux +trempées.)</p> + +<p>Tout ce que j'ai voulu dire au bout du compte, c'est qu'il y a quelque +chose d'aussi outré, pour le <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> moins, dans les reproches amers ou +tendres adressés par nombre de bonnes gens à M. Alphonse Daudet que dans +les colères de celui-ci contre l'institution des Quarante. Je me hâte +d'ajouter que j'ai la modestie de ne point partager les sentiments de M. +Daudet. Car, pour les partager, il serait bon d'être aussi fort, aussi +austère et aussi évidemment désintéressé que lui. (C'est ce qu'ont +oublié quelques chroniqueurs farouches, de ceux qui vont criant: «Ne +coupez pas les ailes au génie», comme s'ils étaient personnellement +menacés.) Mais je reconnais à M. Daudet (et c'est singulier d'avoir à +dire une chose si simple) le droit d'éprouver ces sentiments; je le lui +reconnais avec entrain, et je suis enchanté qu'il les ait éprouvés, +puisqu'il en a fait ce livre, et qu'il a su répondre si crânement, à +travers deux siècles et demi, aux <i>Sentiments de l'Académie sur le Cid</i> +par les <i>Sentiments de Tartarin sur l'Académie</i>.</p> + +<p>Tartarin, c'est ici Védrine, le bon, le fier, le génial Védrine. Et +c'est maintenant que commencent mes objections, à moi. Védrine ne me +plaît pas énormément. C'est lui qui éreinte tout le temps l'Académie et +qui tire la morale de l'histoire. J'aimerais que l'éreintement se fit +uniquement par le récit et les tableaux, et que la morale s'en dégageât +d'elle-même. Le livre y gagnerait, à mon sens; et les malveillants +auraient moins beau jeu à l'accuser de puérilité et d'injustice. Déjà M. +Émile Zola, dans <i>l'Œuvre</i>, nous avait montré un romancier qui était, +à n'en pas douter, <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> M. Zola en personne; et ce romancier était +fort, était généreux, était magnanime: une manière de bon Dieu! De même +le sculpteur Védrine. Il a tout: du génie, des vertus, une femme qui +l'adore, des enfants d'une beauté merveilleuse. Il n'aime pas l'argent. +Il transperce les hommes de son regard, il sonde les reins et les +cœurs. Il morigène, il fustige, il stigmatise. Quelquefois aussi, il +bénit. Du bateau où il croque des paysages, pendant que ses beaux +enfants «pétris d'amour et de lumière» s'ébattent sur la rive, il tend +ses mains de christ aux jeunes générations... Avec tout cela, je crois +bien qu'il lui arrive de dire des sottises,—des sottises de rapin +échauffé, d'artiste à grande barbe et à grands gestes. Le malheureux a +conservé cette illusion, que c'est la faute de l'Université s'il n'y a +pas plus d'esprits originaux en France, et qu'un professeur de +rhétorique est un homme qui s'est donné pour tâche d'étouffer le génie +chez les pauvres potaches confiés à ses soins. Écoutez-le parler du père +Astier-Réhu: «Ah! le saligaud, nous a-t-il assez raclés, épluchés, +sarclés... Il y en avait qui résistaient au fer et à la bêche, mais le +vieux s'acharnait des outils et des ongles, arrivait à nous faire tous +propres et plats comme un banc d'école. Aussi regarde-les, ceux qui ont +passé par ses mains, à part quelques révoltés comme Herscher qui, dans +sa haine du convenu, tombe à l'excessif et à l'ignoble, comme moi qui +dois à cette vieille bête mon goût du contourné, de l'exaspéré, <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> +ma sculpture en sacs de noix, comme ils disent... tous les autres, +abrutis, rasés, vidés...» Bien candide, ce bon Védrine... J'ai eu +l'honneur d'être professeur de rhétorique, ce qui est un métier fort +amusant; et je jure devant Dieu que je n'ai jamais étouffé le génie et +que je n'ai jamais vu personne l'étouffer autour de moi...</p> + +<p>Tous les autres personnages sont, à des degrés divers, vivants et vrais; +mais quelques-uns avec un peu d'inattendu et comme des trous, des +solutions de continuité dans leur psychologie.</p> + +<p>Voici l'historien Astier-Réhu. Oh! nous savons tout de suite que c'est +un imbécile, et «quel pauvre cerveau de paysan laborieux, quelle +étroitesse d'intelligence cachent la solennité de ce lauréat académique +fabricant d'in-octavos, sa parole à son d'ophicléide faite pour les +hauteurs de la chaire». Mais M. Alphonse Daudet le hait d'une haine si +féroce, qu'il oublie de nous dire que cet imbécile est un fort honnête +homme, et que je le prenais, moi, de la meilleure foi du monde, sinon +pour un vieux gredin, du moins pour un fort plat personnage. Or, dans +toute la seconde partie du roman, il fait un tas de choses fort +au-dessus de la probité moyenne, et qui semblent même partir d'une âme +vraiment haute. Et certes on peut être à la fois une vieille bête et un +très honnête homme; mais, je ne sais comment cela se fait, je n'étais +point préparé du tout aux belles actions d'Astier-Réhu. Quand j'ai vu +tout à coup cet <span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> Auvergnat éclater d'indignation parce que son +fils doit épouser une femme qui a vingt ans de plus que lui et qui a eu +un amant, mais qui est duchesse, très belle, influente et +prodigieusement riche, ma surprise n'a pas été mince. Je l'aurais cru +moins insensible, je ne dis pas à l'argent, mais aux titres, aux marques +extérieures de la puissance: je m'étais trompé. C'est sans doute ma +faute; et lorsque, ensuite, je l'ai vu si digne dans l'affaire des faux +autographes, si décidé à braver le ridicule, à sacrifier sa réputation +et toute sa vie à la justice et à la vérité, je n'ai plus eu +d'étonnement. Mais il m'en est revenu un peu, je l'avoue, à le voir se +jeter à la Seine du haut du pont des Arts... Oui, je sais, le retour +chez lui, les propos atroces de sa femme ont achevé de le désespérer et +de l'affoler... Mais il m'avait si bien paru jusque-là qu'Astier-Réhu +n'était point de ceux qui se suicident! Car enfin, quoi qu'il lui soit +arrivé, il reste académicien, secrétaire perpétuel, logé à l'Institut; +et les choses s'oublient, et dans huit jours on ne songera plus à son +affaire, ou même sa loyauté et son courage lui auront ramené des +défenseurs... Vous me direz que, au moment de son suicide, il est revenu +de tout, même des vanités académiques... Mais justement il m'avait donné +l'idée d'un homme absolument incapable de revenir jamais de certaines +vanités. Bref, j'ai des doutes.</p> + +<p>Peut-être en aurais-je moins, si M. Daudet avait moins accablé de ses +mépris, au commencement, <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> cet excellent cuistre, et s'il l'avait +considéré avec moins d'antipathie et plus de sérénité. Moi, les +Astier-Réhu ne me sont point si odieux. Il peut y avoir de la bonhomie +et il y a toujours de la candeur dans leur pédantisme et dans leur +étroitesse d'esprit... Enfin, n'en parlons plus.</p> + +<p>De même, quand la sèche et sifflante M<sup>me</sup> Astier l'attend à la fin pour +lui jeter sa haine à la figure et pour lui apprendre que, s'il est +arrivé à l'Académie, c'est qu'elle s'en est mêlée (... Et elle précisait +les détails de son élection, lui rappelait son fameux mot sur les +voilettes de M<sup>me</sup> Astier, qui sentaient le tabac, malgré qu'il ne fumât +jamais... «un mot, mon cher, qui vous a rendu plus célèbre que tous vos +livres»), je cherche quel intérêt peut avoir une personne si fine à +désespérer et à chasser d'auprès d'elle un mari qui ne serait rien sans +elle, il est vrai, mais sans qui elle serait moins encore. Et, si vous +répondez que la colère l'emporte, je m'étonne donc qu'elle se possède si +bien dans tout le reste du livre. Ou bien alors, je demande comment il +se fait que cette femme si avisée et qui a tant de pouvoir sur son mari +ne l'ait pas empêché, à tout prix et par tous les moyens, d'intenter le +risible procès où doit sombrer une considération dont elle a sa part. Là +encore j'ai des doutes.</p> + +<p>Et j'en ai de plus sérieux encore sur la vraisemblance de l'aventure +d'Astier-Réhu et d'Albin Fage. M. Alphonse Daudet m'allèguera celle +d'Émile Chasles <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> et de Vrain-Lucas. Mais le maniaque Émile +Chasles était un mathématicien qu'aucune étude antérieure n'avait pu +prémunir contre les mystifications dont il fut victime. Le cas +d'Astier-Réhu n'est point le même. Astier-Réhu a été professeur +d'histoire; il est, je suppose, agrégé d'histoire et docteur ès lettres +pour une thèse historique. Cela veut dire qu'il sait son métier. +Quoiqu'il ne soit qu'un imbécile, il connaît certainement les méthodes +de vérification des manuscrits; il n'est point nécessaire d'être un +aigle pour les savoir et les appliquer... L'Académie peut bien faire +encadrer l'autographe de Rotrou, parce qu'elle n'y regarde pas de très +près, parce qu'elle est un corps et que les corps sont toujours bêtes. +Mais Astier-Réhu, si simple qu'il soit, ne peut être à ce point la dupe +de Fage. D'ailleurs, il a publié des livres d'histoire qui ont été lus, +jugés, épluchés par les rédacteurs de la <i>Revue historique</i>, de la +<i>Revue critique</i> et du <i>Journal des savants</i>, et ni M. Gabriel Monod, ni +M. Fustel de Coulanges, ni M. Paul Meyer, ni M. Ernest Lavisse, ni M. +Sorel, ni M. Guiraud ne se seraient laissés prendre aux pièces +fabriquées par l'astucieux bossu. L'aventure d'Astier-Réhu me paraît +tout bonnement <i>impossible</i>. M. Daudet, parti d'un fait vrai, l'a rendu +totalement invraisemblable et faux parce qu'il en a changé toutes les +conditions. Il est fâcheux que le principal épisode de son roman repose +sur cette impossibilité radicale.</p> + +<p class="section"><span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> (<i>Deuxième article.</i>)</p> + +<p class="date"> + 20 août 1888</p> + +<p>J'ai attendu, pour vous reparler de <i>l'Immortel</i>, qu'on en parlât un peu +moins et que l'on pût enfin s'apercevoir qu'il y a peut-être dans le +dernier roman de M. Alphonse Daudet autre chose qu'une satire de +l'Académie.</p> + +<p>Le spectacle a été des plus divertissants pendant un mois. On a pu voir, +au tapage qui s'est produit, à quel point nous avons la superstition +académique dans les moelles. Cela est consolant. Il y a donc encore du +respect en France, et quelque attache au passé, à la tradition. Il me +paraît même que les colères soulevées par <i>l'Immortel</i> ont été aussi +disproportionnées que les sentiments de M. Alphonse Daudet sur +l'Académie.</p> + +<p>Ou plutôt, non; ces colères étaient justifiées. Car, enfin, on avait +bien vu des hommes de lettres conspuer l'Académie dans leur jeunesse, +quand elle ne songeait pas à eux, et y entrer dans leur âge mûr; mais on +n'avait jamais vu, que je sache, un écrivain, n'ayant qu'un signe à +faire pour y entrer, déclarer publiquement qu'il ne voulait pas en être, +et, l'Académie <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> lui ayant pardonné, renouveler cette +impertinente déclaration. On a beau dire, cela est unique. Je ne sais +pas si c'est détachement chrétien, ou comble d'orgueil, ou esprit de +contradiction, ou crainte de déplaire à des amis envers qui l'on se +croit engagé. Je ne prétends même pas que tant de protestations soient +d'un goût très distingué. J'irai même plus loin: je crois qu'un pauvre +diable médiocre et correct, ou génial et malchanceux, mais académisable +à la rigueur, aurait, en dépit des apparences, plus de mérite que M. +Alphonse Daudet à conspuer l'Académie; car elle pourrait lui apporter +quelque chose à lui, et, la repoussant, il repousserait de réels +avantages. Mais M. Alphonse Daudet, renonçant au fauteuil qu'on lui +tenait tout prêt, ne renonce à rien, puisqu'il a déjà tout, «la gloire +et la fortune», comme dans la chanson. Il lui est trop commode de +mépriser ce que tous les autres désirent. Ce qu'il en fait, c'est pour +nous ennuyer. C'est malice pure, plaisir d'insulter au plus innocent de +nos préjugés et à la plus durable de nos institutions nationales. Cela +est mal; cela n'est point charitable.</p> + +<p>Mais, je le répète, c'est unique: à tel point que beaucoup refusent +obstinément de croire à la sincérité de M. Daudet, ou prétendent qu'il a +des regrets, tout au fond. Moi, la nouveauté de cette conduite +m'intéresserait plutôt, et me rangerait du parti de l'impie. Mais voilà! +je crains qu'il ne soit trop profondément <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> satisfait de sa +manifestation et de tout ce qui s'en est suivi. «Eh bien, c'est une +assez bonne pierre dans la mare aux grenouilles! Ils en crient encore au +bout d'un mois», a-t-il dit à l'un de ses compatriotes. Je songe +là-dessus: «Croit-il donc avoir fait quelque chose de si héroïque, de si +terrible et de si original?» Et alors je ne suis pas fâché du bon tour +que lui joue ce gros malin de M. Zola en rendant hommage à la +tradition, juste au moment où ce méchant tsigane la piétine.</p> + +<p>—Tsigane, lui? cet homme dont le premier roman a été précisément +couronné par l'Académie, cet écrivain de vie si bourgeoise et qui est +notoirement un si bon père de famille?—Tsigane, oui. D'abord, parce +qu'il le dit. Ensuite, parce que je le crois. Tsigane à Nîmes, à Lyon; +tsigane à Paris, dans sa prime jeunesse.</p> + +<p>Ainsi tout s'arrange, dès qu'on reconnaît au Romanichel qui vit toujours +secrètement dans la peau de l'ancien Petit Chose le droit d'être un +Romanichel. Ce qui m'embarrassait dans cette affaire, c'est que, sans +rien perdre d'ailleurs de son grand talent, M. Alphonse Daudet avait été +amené à nous révéler, dans <i>l'Immortel</i>, des sentiments, ou plutôt une +disposition d'esprit, une philosophie générale, dont je me sens, pour ma +part, fort éloigné.—Oui, ce qu'il y a au fond, dans ce roman +anti-académique, c'est, comme l'a fait remarquer M. Ferdinand +Brunetière, le mépris, la haine et peut-être l'inintelligence <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> +du passé et des traditions qui en maintiennent le respect.</p> + +<p>M. Alphonse Daudet juge la besogne d'un Astier-Réhu inutile et +grotesque, et il considère Astier-Réhu comme un odieux imbécile. Or, il +est certain que, si un type analogue à cet académicien avait été conçu +par Dickens ou Georges Elliot, ils en auraient fait un délicieux +bonhomme, et beaucoup plus touchant que ridicule. Moi-même, je ne +comprends rien du tout au mépris enragé de M. Daudet pour ce digne et +honnête professeur et pour tous ses pareils. Comment un romancier +peut-il rétrécir à ce point sa sympathie et ses facultés +compréhensives?... L'auteur de <i>l'Immortel</i> est bien le même homme que +j'ai entendu traiter Racine de haut en bas, parce que Racine exprime +rarement des choses concrètes, et qui disait n'avoir retenu, de tout +Tacite, qu'une phrase pittoresque sur les funérailles de Britannicus. +Une telle disposition d'esprit est évidemment pour déplaire à ceux qui +goûtent et essayent de comprendre les formes de la vie et de l'art dans +le passé, qui y séjournent volontiers, qui y trouvent autant d'intérêt +qu'au spectacle de la vie contemporaine, qui voient dans l'Académie soit +une institution vénérable et salutaire, soit même une absurdité +charmante,—et qui ne sont pas pour cela des cuistres ni des snobs, qui +ont même quelque chance d'avoir une sagesse plus détachée et plus +libérale que cet éternellement jeune Petit Chose.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> M. Alphonse Daudet est un artiste hypnotisé par le présent. Les +impressions qu'il reçoit des objets sont si vives qu'il n'existe pour +ainsi dire pas en dehors d'elles. Il a, de plus, reçu le don de les +traduire dans une langue si fébrilement expressive, que tout lui paraît +languir à côté de ce mode de traduction. Étant doué de façon si +particulière, il est nécessairement étroit et intransigeant (quoiqu'il +lui soit arrivé, je le sais, de faire effort pour élargir ses +sympathies). Il ne s'aperçoit pas qu'il y a autant de pédants +impressionnistes et modernistes que de pédants académiques, et que les +premiers ne sont pas toujours les moins bornés ni les moins +déplaisants... Qu'est-ce que cela fait si, grâce à sa myopie, qui n'est +qu'une vision intense des choses rapprochées, il nous fait, du monde où +nous vivons, des peintures, éparses sans doute et fragmentaires, mais +dont le relief et la couleur vibrante n'ont jamais, je crois, été +égalées? Gardons notre sagesse et laissons-lui la sienne. Il vaut mieux +qu'il soit comme il est; car, s'il pensait comme nous, il ne serait, +tout au plus, qu'un stérile dilettante, et cela nous est tout à fait +égal qu'il méprise les bons et utiles Astiers-Réhus, et qu'il n'aime pas +la tragédie, puisqu'il écrit <i>le Nabab</i> et <i>Sapho</i>.</p> + +<p>C'est un écrivain infiniment curieux. Intense, outrée, intermittente et +comme émiettée, telle est d'ordinaire sa traduction de la vie. Ce qu'il +rend toujours, et qu'il communique, c'est l'impression <span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> directe, +immédiate, des choses. Il est, je crois, l'écrivain le plus sincèrement +«réaliste» qui ait été. Le réaliste, c'est lui, et non M. Zola, je l'ai +répété maintes fois. Sa façon même de composer, l'absence de liaison +continue dans le développement de ses personnages, en est une preuve. +Et, par contre, c'est parce que M. Zola observe sommairement, parce +qu'il construit ses romans <i>à priori</i> et subordonne à ses conceptions +les rares remarques qu'il a pu faire sur le vif, c'est pour cela que ses +récits ont une si forte unité, sont d'une si large coulée,—et +rappellent les belles œuvres classiques en dépit des ordures qu'il y +entasse. Mais les livres de M. Daudet, construits uniquement sur des +impressions notées, participent du décousu de ces impressions, en même +temps qu'ils en conservent l'incomparable vivacité.</p> + +<p>Chacun de ses personnages ne nous est présenté que dans les instants où +il agit; et il n'est pas un de ses sentiments qui ne soit accompagné +d'un geste, d'un air de visage, commenté par une attitude, une +silhouette. C'est à cause de cela qu'ils nous entrent si avant dans +l'imagination et qu'ils nous restent dans la mémoire. Entre ces +apparitions, rien. C'est à nous de faire ou de supposer les liaisons +nécessaires. Jamais de ces analyses de sentiments faites par l'auteur +<i>ex professo</i>, et qu'on retrouve même chez Flaubert et les Goncourt; +jamais de «morceau psychologique». Ces personnages ne vivent que +<span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> dans les minutes où nous les voyons. Mais alors comme ils +vivent! Cela n'a qu'un inconvénient: nous avons parfois quelque peine à +accorder parfaitement entre elles ces apparitions trop espacées. Je +croyais, l'autre jour, voir des trous dans le développement du caractère +d'Astier-Réhu et de M<sup>me</sup> Astier. Je n'avais pas fini et j'oubliais la +duchesse. Vous vous rappelez comment ce jeune «struglifeur» de Paul +Astier se fait épouser par cette Corse altière et passionnée. Aux +chapitres XII et XIII, elle est encore très belle, et l'on nous apprend +que ses bras et sa gorge se tiennent fort bien. Elle est, du reste, +éperdument amoureuse. Et maintenant tournez quelques feuillets, et voyez +au dernier chapitre le récit du mariage:</p> + +<p>«Et Védrine disait son saisissement en voyant paraître, dans cette salle +de mairie, la duchesse Padovani, pâle comme une morte, navrée, +désenchantée, sous une toison de cheveux gris, ses pauvres beaux cheveux +qu'elle ne prenait plus la peine de teindre. À côté d'elle, Paul Astier, +Monsieur le comte, souriant et froid, toujours joli... On se regarde, +personne ne trouve un mot, excepté l'employé, qui, après avoir dévisagé +les deux vieilles dames, éprouve le besoin de dire en s'inclinant, la +mine gracieuse:</p> + +<p>—Nous n'attendons plus que la mariée...</p> + +<p>—Elle est là, la mariée, répond la duchesse s'avançant la tête haute.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> «... Puis la sortie, de froids saluts échangés entre les +arcades du petit cloître, et le soupir soulagé de la duchesse, son: +«C'est fini, mon Dieu!» avec l'intonation désespérée de la femme qui a +mesuré le gouffre et s'y jette les yeux ouverts, pour tenir un +engagement d'honneur.»</p> + +<p>Comprenez-vous? Si la fière duchesse n'aime plus son architecte, +pourquoi l'épouse-t-elle? Parce qu'elle l'a promis? Allons donc! Ou bien +si, tout en le jugeant, elle l'aime encore, il est bien singulier +qu'elle ait perdu subitement tout souci de lui plaire... Je ne dis point +que tout cela soit inexplicable; je voudrais que tout cela me fût +expliqué. Que s'est-il donc passé enfin, soit entre les deux amants, +soit dans l'âme de Mari' Anto, depuis le moment où nous l'avons vu +sauter à cheval pour rattraper son joli jeune homme à la station?...</p> + +<p>Cette horreur de tout développement suivi, de tout éclaircissement qui +n'est pas en action, est si forte chez M. Alphonse Daudet que, lorsqu'il +est obligé de nous donner, pour établir son «milieu», certaines +explications un peu longues, il n'hésite pas à employer l'artifice d'une +correspondance ou d'un journal. C'est ainsi qu'il imagine, dans le +<i>Nabab</i>, les mémoires de Passajon, et, dans <i>l'Immortel</i>, les lettres du +candidat Freydet à sa sœur. Cet artifice détonne étrangement dans des +livres où le souci de la vérité est, partout ailleurs, si évident. Car +il se trouve que Fraydet et même Passajon ont l'œil et <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> le +style de M. Daudet, ce qui nous déconcerte un peu. Mais tout lui paraît +préférable à l'exposition liée, unie, discursive. (Croyez-vous cependant +que nous ne nous intéresserions pas davantage au candidat Freydet, si +l'éducation, la jeunesse, le passé de ce hobereau homme de lettres nous +étaient racontés tout tranquillement, tout bellement, à la papa?)</p> + +<p>Mêmes intermittences dans la marche de l'action que dans la vie des +personnages. Ici, trois actions qui s'entrecoupent: l'histoire des +grandeurs et de la chute d'Astier-Réhu; l'histoire de la candidature +académique d'Abel de Freydet et des progrès de la maladie verte chez ce +brave garçon; l'histoire des manœuvres de Paul Astier à la poursuite +d'un grand mariage. Et, sans doute, on voit aisément le lien des deux +premières, puisqu'elles se rapportent toutes deux à l'Académie. Il n'est +pas non plus difficile de reconnaître que l'histoire du fils se rattache +à celle du père par un effet de contraste. Même il y a, dans les +rencontres de ce père et de ce fils, qui n'ont pas une idée en commun, +un dramatique froid navrant qui serre le cœur (et qui serait +peut-être doublé si l'auteur semblait moins persuadé qu'Astier-Réhu +n'est qu'une horrible vieille bête)... Mais enfin cette unité secrète, +intérieure du livre, M. Alphonse Daudet s'est si peu donné la peine de +nous la rendre sensible, que nous pourrions presque affecter de ne pas +l'apercevoir. J'ai hâte de dire que cette façon de composer ne me choque +point. Elle se rapproche <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> de la réalité des choses, où nulle +action, ne se poursuit isolément, où toutes s'enchevêtrent. Je n'ai +voulu que constater ce retour de M. Alphonse Daudet aux procédés de +<i>Nabab</i>, après l'effort de l'<i>Évangéliste</i> et de <i>Sapho</i> vers la +classique unité d'action.</p> + +<p>Troisièmement: même absence de liaison apparente dans le style que dans +les caractères et dans la composition du livre. Pas une phrase pleine, +ronde, de tour oratoire ou didactique. C'est une dislocation ou, pour +mieux dire, un émiettement, un poudroiement. Jamais on n'a fait un si +prodigieux usage de toutes les «figures de grammaire» abréviatives, de +l'anacoluthe, de l'ellipse et de ce qu'on appellerait, s'il s'agissait +de latin, l'ablatif absolu. Des notations brèves, rapides, saccadées, +toc-toc, comme autant de secousses électriques. Pas un poncif; une +attention scrupuleuse, maladive, à traduire la sensation immédiate des +objets par le moins de mots possibles et par les mots ou les concours de +mots les plus expressifs. C'est une continuelle invention de style, si +audacieuse, si frémissante et si sûre que, les meilleures pages de +Goncourt mises à part, on n'en a peut-être pas vu de pareilles depuis +Saint-Simon. Astier-Réhu oserait dire que c'est une perpétuelle +hypotypose.</p> + +<p>J'ouvre au hasard (et je vous assure que ce n'est point ici une +formule):</p> + +<p>«Pour midi, la messe noire (<i>essayez de dire la chose en moins de mots; +et encore il y a une image!</i>) <span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> et, bien avant l'heure, un monde +énorme affluait autour de Saint-Germain-des-Prés, la circulation +interdite (<i>ablatif absolu</i>), les seules voitures d'invités ayant droit +d'arriver sur la place agrandie (<i>c'est une sensation que vous avez +certainement éprouvée: une place vide, mais entourée d'une foule, paraît +beaucoup plus grande; la sensation est ici notée par un seul mot</i>), +bordée d'un sévère cordon de sergents de ville espacés en tirailleurs +(<i>cela encore fait image</i>).» Ne raillez point mes commentaires; ne dites +pas que chacune de ces «visions» est assez commune et que vous en auriez +été capable. C'est possible. Mais songez qu'en voilà trois ou quatre +dans la première phrase venue. C'est leur fourmillement qui est +extraordinaire dans cette prose. J'ouvre encore et je lis:</p> + +<p>«...Et penchés, soufflant très fort, académiciens et diplomates, la +nuque avancée, leurs cordons, leurs grands-croix, <i>ballant comme des +sonnailles</i>, montrent des <i>rictus de plaisir</i> qui ouvrent jusqu'au fond +des lèvres humides, des <i>bouches démeublées</i> laissant entendre de petits +<i>rires semblables à des hennissements</i>. Même le prince d'Athis humanise +la courbe méprisante de son profil devant ce miracle de jeunesse et de +grâce dansante qui, <i>du bout de ses pointes, décroche tous ces masques +mondains</i>; et le Turc Mourad Bey, qui n'a pas dit un mot de la soirée, +affalé sur un fauteuil, maintenant gesticule au premier rang, gonfle ses +narines, <i>désorbite ses yeux</i>, pousse <i>les cris gutturaux d'un obscène +et démesuré Caragouss</i>. Dans <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> ce <i>frénétisme de vivats</i>, de +bravos, la fillette volte, bondit, <i>dissimule si harmonieusement</i> le +travail musculaire de tout son corps que sa danse paraîtrait facile, la +distraction d'une libellule, sans les <i>quelques pointes de sueur sur la +chair gracile et pleine du décolletage</i> et le sourire en coin des +lèvres, aiguisé, volontaire, presque méchant, où se trahit l'effort, la +fatigue du ravissant petit animal.»</p> + +<p>Je vous prie de méditer sur cette page. Je ne veux plus citer, car où +m'arrêterais-je? Je vous engage seulement à relire le dîner chez la +duchesse Padovani, l'enterrement de Loisillon, le duel de Paul Astier, +etc... Il y a là-dedans, avec un peu d'outrance tartarinesque, une +concision puissante, une ironie à la fois très violente et très fine; et +surtout, jamais on n'a mieux su nous enfoncer les choses dans les yeux, +rien qu'avec des mots. Et notez que l'effort s'arrête toujours au point +extrême par delà lequel il s'en irait tomber dans le précieux ou dans le +charabia impressionniste. Dans ses plus grandes audaces, M. Daudet garde +un instinct de la tradition latine, un respect spontané du génie de la +langue.</p> + +<p>(Je ne puis m'empêcher, à ce propos, de vous dire combien <i>la Vie +parisienne</i> m'a affligé dernièrement par son commentaire grammatical de +<i>l'Immortel</i>, jugeant cette prose d'après la syntaxe du dix-huitième +siècle et les principes de l'abbé le Batteux... Savez-vous les phrases +que <i>la Vie parisienne</i> aurait dû relever? Il y en a deux, sans plus; +mais elles <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> sont atroces. Voici la première: «En cette parfaite +association, sans joie... <i>une seule note humaine et naturelle, +l'enfant; et cette note troubla l'harmonie</i>.» Et voici l'autre: +«...L'<i>évolution</i> toute naturelle de la douleur débordante à ce complet +apaisement s'<i>accentuait</i> ici <i>de l'appareil</i> du veuvage inconsolable, +etc...).</p> + +<p>Donc, pour tout le reste, je ne veux plus qu'aimer et admirer. Et voilà +que je ne tiens plus du tout à mes critiques. On a dit que les +personnages de <i>l'Immortel</i> n'étaient que des pantins fort expressifs, +qu'ils n'avaient pas de «dessous». Ces dessous ne sont pas exprimés, +c'est vrai, mais la pantomime de ces véridiques et vivantes marionnettes +est si juste que chacun de leurs gestes ou de leurs airs de tête nous +révèle leur âme et tout leur passé; et je ne croirai jamais qu'un +romancier qui, rien qu'en notant des mouvements extérieurs et de brefs +discours, a pu suggérer à M. Brunetière l'idée d'un si beau roman +(<i>Revue des Deux-Mondes</i> du 1<sup>er</sup> août), soit un psychologue si +insuffisant. Complétons ce qu'il nous donne, sans en être autrement +fiers; car ce qu'il nous donne, c'est ce que nous n'aurions pas trouvé. +Au contraire, ce qui manque à son roman, je serais presque capable de +l'y mettre, et le père Astier-Réhu lui-même saurait nous le dire et nous +le développer... Le seul don de l'expression pittoresque, <i>à un pareil +degré</i>, me fait passer aisément sur une psychologie peut-être sommaire +et sur un certain manque de <span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> renanisme... Et puis, je ne sais +plus. Après huit jours de soleil, voilà le froid revenu, un froid dur, +brutal, noir. Nos raisins ne mûriront pas. Je n'ai rencontré ce matin, +dans la campagne, que des figures tristes. Brr... je vais me chauffer à +la cuisine,—aujourd'hui, 17 août.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> ERNEST RENAN</h3> + +<p class="title">LE «PRÊTRE DE NÉMI»<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10" title="Lien vers la note 10"><span class="smaller">[10]</span></a>.</p> + + +<p>Le grand magicien nous préparait une dernière surprise: il vient +d'écrire une œuvre de foi. Telle a été mon impression dès l'abord, et +elle m'est demeurée, bien que le livre ait produit sur d'autres une +impression toute contraire. C'est peut-être qu'il y a plusieurs façons +de lire et d'entendre M. Renan, et que, cette fois, j'ai choisi la +bonne. <i>Le Prêtre de Némi</i>, contre toute attente, m'a édifié.</p> + +<p>Sans doute vous y reconnaîtrez quelques-unes des idées que M. Renan a +exprimées déjà (dans les <i>Dialogues philosophiques</i>, dans <i>Caliban</i>, +dans <i>la Fontaine de Jouvence</i>, dans les <i>Souvenirs</i>, dans l'article sur +Amiel); vous y retrouverez son dilettantisme, son attitude en face du +monde, son âme hautaine et <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> tendre, caressante et ironique, +attirante et fuyante. Et pourtant ce n'est plus la même chose. +L'œuvre est d'une beauté moins perverse (je parle ici comme un +cœur simple). La préoccupation de la femme y est moins aiguë: ce +n'est plus une hantise. Vous y chercherez en vain les anciennes +fantaisies de négation voluptueuse, la philosophie du suicide délicieux +de Prospero. Puis le doute, s'il n'est pas précisément absent du livre, +y est plus austère et plus triste. Il semble enfin que, des opinions +confrontées dans le drame, une affirmation se dégage, plus nette qu'on +ne l'attendait de M. Renan, et qu'après nous avoir si longtemps troublés +autant qu'il nous charmait, il se repose aujourd'hui dans l'espèce de +certitude dont il est capable et dans une sérénité moins inquiétante +pour nous.</p> + +<p>Voilà du moins ce que j'avais cru voir; mais je n'en étais pas +absolument sûr. La préface, que j'ai lue, ensuite, m'a prouvé que +j'avais bien vu. «J'ai voulu dans cet ouvrage, dit M. Renan, développer +une pensée analogue à celle du messianisme hébreu, c'est-à-dire la foi +au triomphe définitif du progrès religieux et moral, nonobstant les +victoires répétées de la sottise et du mal.» Voyons donc sous quel +aspect se présente l'acte de foi de M. Renan.</p> + + +<p class="section"><span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> I.</p> + +<p>Qu'il a bien fait de ressusciter cette vieille forme du conte, du +dialogue, du drame philosophique, si fort en honneur au siècle dernier, +et comme cette forme convient à son esprit! Nulle ne se prête mieux à +l'expression complète et nuancée de nos idées sur la vie, sur le monde +et l'histoire. Elle fait vivre les abstractions en les traduisant par +une fable qui est de l'observation généralisée ou, si on veut, de la +réalité réduite à l'essentiel. Elle permet de présenter une idée sous +toutes ses faces, de la dépasser et de revenir en deçà, de la corriger à +mesure qu'on la développe. Elle permet de s'abandonner librement à sa +fantaisie, d'être artiste et poète en même temps que philosophe. Comme +la fable choisie n'est point la représentation d'une réalité +rigoureusement limitée dans le temps et dans l'espace, on y peut mettre +tout ce que le souvenir et l'imagination suggèrent de pittoresque et +d'intéressant. Il n'est point de forme littéraire par où nous puissions +exprimer avec autant de finesse et de grâce ce que nous avons +d'important à dire. Je me figure que le conte ou le drame philosophique +serait le genre le plus usité dans cette cité idéale des esprits que M. +Renan a quelquefois rêvée. Car les vers sont une musique un peu vaine et +qui combine les sons selon des lois trop <span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> inflexibles; le +théâtre impose des conventions trop étroites, nécessaires et pourtant +frivoles; le roman traite de cas trop particuliers, enregistre trop de +détails éphémères et négligeables, et où ne sauraient s'attacher que des +intelligences enfantines. Au contraire, le conte ou le drame +philosophique est le plus libre des genres, et ne vaut, d'autre part, +qu'à la condition de ne rien exprimer d'insignifiant. C'est pour cela +que M. Renan l'a adopté. L'<i>Histoire des origines du christianisme</i> +elle-même tient beaucoup du conte philosophique.</p> + +<p>Revenons au <i>Prêtre de Némi</i>. C'est un étrange composé. Nous sommes à +Albe-la-Longue, près du lac Némi, sept cents ans avant l'ère chrétienne. +Sur la terrasse du rempart, d'où l'on découvre à l'horizon les murs de +Rome naissante, nous rencontrons nos contemporains, des députés de +l'extrême droite, des «centre gauche», des opportunistes et des +anarchistes. Il est vrai qu'il faut les supposer habillés comme les +personnages de Masaccio au Carmine de Florence, et que la sibylle +Carmenta porte la robe des Vertus de François d'Assise dans le tableau +de Sano di Pietro. Mais cela n'empêche point le grand prêtre Antistius +de parler et de penser, vingt-cinq siècles à l'avance, comme M. Ernest +Renan, tout en traduisant au passage un vers d'Eschyle et un vers de +Lucrèce. Et l'histoire se termine par un verset de Jérémie. Tout cela +fait un mélange de haute saveur. On voltige sur les âges; c'est +charmant. Ce drame <span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> contient, du reste, une douce satire +politique, la peinture d'un peuple décadent vaincu par un peuple jeune, +des paysages, une idylle, des prières et des effusions mystiques, une +philosophie de l'histoire, une conception du monde. Ce drame contient +même un drame, qu'il faut raconter brièvement.</p> + + +<p class="section">II.</p> + +<p>Une tradition veut que le grand prêtre de Némi n'arrive au sacerdoce que +par le meurtre de son prédécesseur. Antistius a rompu cette tradition en +se faisant nommer par le suffrage populaire. C'est un homme de progrès, +un rêveur. Il veut épurer le culte, abolir les sacrifices humains; et, +quoique Albe-la-Longue ait été vaincue par Rome, il n'a point de haine +contre les vainqueurs; il est plus Latin qu'Albin, il prévoit la future +grandeur de Rome et son rôle bienfaisant. Mais ce novateur mécontente +tout le monde. Les citoyens «modérés et sensés» lui reprochent de hâter +la décadence d'une société qui se décomposera si elle ne garde ses +vieilles institutions. Les hommes du peuple le haïssent parce qu'ils +tiennent à leurs superstitions et «parce qu'il n'a pas l'air d'un +prêtre». Métius, qui représente l'aristocratie, tout en reconnaissant +l'intelligence et la vertu d'Antistius, le blâme par esprit de +conservation <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> et par patriotisme, un noble étant intéressé plus +qu'un autre au maintien des coutumes et au salut de la cité. Liberalis, +un peu naïf, admire le grand prêtre, mais conserve des craintes. +Cethegus, chef des démagogues, le hait par bassesse de nature et «parce +qu'un prêtre est un aristocrate comme un autre» et que «la morale, le +bien, la vertu sont encore des restes de prêtrise». Le plat Tertius +lui-même, «organe d'un bon sens superficiel», est irrité «parce qu'il ne +déteste rien tant que l'imagination». «Je vous le dis, conclut +Voltinius, une cité est perdue quand elle s'occupe d'autre chose que de +la question patriotique. Questions sociales, religieuses, sont autant de +saignées faites à la force vive de la patrie.—<i>Titius</i>: Oui, on meurt +par le fait de trop vivre, comme par le fait de ne pas vivre +assez.—<i>Voltinius</i>; Albe, je crois, mourra par le gâchis.—<i>Titius</i>: On +va bien loin avec cette maladie.»</p> + +<p>Nous sommes maintenant dans le vestibule du temple de Diane. Antistius +distribue aux pauvres la viande des victimes, ce qui fait gronder les +employés du temple. Les Herniques amènent cinq esclaves pour être +sacrifiés à la déesse: Antistius délivre les prisonniers; mais ses +sacristains les immolent à son insu. Une mère dont l'enfant est malade +lui offre de l'argent: «Garde tes offrandes... Oses-tu croire que la +divinité dérange l'ordre de la nature pour des cadeaux comme ceux que tu +peux lui faire?—Quoi! dit la mère, tu ne veux pas sauver mon fils? +Méchant <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> homme!» Deux amoureux viennent offrir deux colombes: +Antistius délivre les colombes et bénit les amoureux. Arrive une +députation des Æquicoles: il s'agit de donner une nouvelle constitution +à leur cité. «Toutes les victimes nécessaires pour obtenir l'assistance +des dieux, nous les fournirons.—Consultez l'esprit des pères, répond +Antistius; pratiquez la justice et respectez les droits des hommes.—Hé! +répliquent les Æquicoles, s'il ne s'agit que de raison, nous avons aussi +des sages parmi nous... Voilà la première fois que nous voyons un prêtre +ne pas pousser aux sacrifices.» Antistius, resté seul, se désespère, et +voilà que Carmenta, sa sibylle, sa fille spirituelle, vient à lui, +découragée. Elle voudrait bien être épouse et mère. «On ne délie +personne du devoir, répond le prêtre.—Au moins, dit la jeune fille, +aimez-moi un peu. La femme ne fera jamais le bien que par l'amour d'un +homme.—Sœur dans le devoir et le martyre, je t'aime», dit Antistius +en la baisant tristement au front.</p> + +<p>Cependant tout le monde veut la guerre contre Rome, même les démagogues, +parce qu'ils espèrent qu'une révolution en sortira; même les libéraux, +parce que «leur retraite, disent-ils, serait le triomphe de l'absurde». +Antistius se prête mollement aux cérémonies qui doivent accompagner la +déclaration de guerre. Le mécontentement grandit; un scélérat, Casca, +égorge le grand prêtre et lui succède, rétablissant ainsi l'antique +tradition. Mais Carmenta, <span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> surgissant frappe Casca d'un coup de +poignard au cœur. Puis elle prophétise vaguement et magnifiquement la +religion future et le triomphe du juste et du vrai... À ce moment on +apprend que Romulus a tué son frère. «Mauvaise nouvelle! La ville est +fondée. La fondation de toute ville doit être consommée par un +fratricide; au fond de toutes les substructions solides, il y a le sang +de deux frères.» Et à la même heure un prophète d'Israël, captif, qui a +tout vu de Babylone, prononce ces paroles:</p> + +<p class="poem"> + Ainsi les nations s'exténuent pour le vide;<br> + Et les peuples se fatiguent au profit du feu.</p> + + +<p class="section">III.</p> + +<p>Il est difficile, diriez-vous, d'imaginer un drame plus décourageant et +plus sombre, et voilà qui ne ressemble guère à une œuvre de +croyant.—Oui, si l'on s'en tient aux faits. Mais il y a le rôle +d'Antistius; et, justement, si les faits n'étaient pas ironiques, +déconcertants, cruels, ce rôle ne pourrait être ce qu'il est: un long +acte de foi. Antistius finit par reconnaître qu'avec ses bonnes +intentions il a fait plus de mal que de bien, et qu'il «a porté +préjudice à la patrie, laquelle repose en définitive sur des préjugés +généralement admis.» Mais, si la réalité ne démentait pas son rêve, il +ne croirait pas, il serait <span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> sûr, et la certitude abolirait la +beauté et la grandeur de son effort. On oublie toujours que, dans +l'ordre moral, nous ne pouvons avoir de certitude proprement dite, mais +seulement le désir ou plutôt le besoin que ce que nous jugeons le +meilleur existe,—besoin dont l'intensité se traduit en affirmation. On +peut dire qu'en ce sens M. Renan a toujours eu la foi; mais cela n'a +jamais été si évident que dans le rôle du prêtre de Némi.</p> + +<p>Il est clair, en effet, qu'Antistius, c'est M. Renan lui-même, ou du +moins qu'il est le porte-voix des sentiments dont M. Renan est le plus +pénétré. L'accent du rôle suffirait à nous en convaincre; mais nous +avons le témoignage de M. Renan lui-même:</p> + +<p class="quote"> + «... Laissez ce doux rêveur finir tristement, demander pardon à + Dieu et aux hommes de ce qu'il a fait de bien. Un jour, à un + point donné du temps et de l'espace, ce qu'il a voulu se + réalisera. À travers toutes les déconvenues, le pauvre Liberalis + s'obstinera également dans sa simplicité. <i>Métius, l'aristocrate + méchant et habile, qui se moque de l'humanité, sera confondu, + Ganeo sera pardonné avant lui...</i>»</p> + +<p>Ainsi M. Renan répudie nettement les opinions de Métius; et même on peut +trouver—chose absolument inattendue—qu'il est un peu dur pour ce +sceptique élégant. C'est en cela surtout que consiste, à mon avis, le +progrès décisif de M. Renan dans la foi. Car jusqu'à présent les +personnages où l'on était autorisé à croire qu'il s'était incarné +étaient toujours un composé d'Antistius et de Métius. Toutes les +<span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> ironies inquiétantes de ce dernier, vous les retrouverez +éparses dans les discours de Théophraste, de Théoctiste et de Prospero. +M. Renan s'est enfin purifié de Métius, ou, si vous préférez, il ne lui +donne plus, dans les dialogues qu'ont entre eux les lobes de son +cerveau, qu'un rôle d'avertisseur. Comparez un peu les dénouements de +<i>la Fontaine de Jouvence</i> et du <i>Prêtre de Némi</i>. Tandis que Prospero +s'éteint voluptueusement entre les bras des sœurs Célestine et +Euphrasie, les nonnes douces et jolies élevées pour la distraction des +cardinaux, Antistius meurt pour ses chimères d'une mort sanglante. Le +vieux magicien s'est sanctifié: il a chassé le démon moqueur qui était +en lui.</p> + +<p>Or, si Antistius est bien réellement l'interprète des pensées les plus +chères à M. Renan, on peut constater que M. Renan croit encore à bien +des choses. Car Antistius croit en Dieu, ou plutôt, comme il est +impossible que la conception d'un Dieu personnel ne tourne pas à +l'anthropomorphisme, il croit au divin. «Les dieux sont une injure à +Dieu; Dieu sera, à son tour, une injure au divin.» Il croit à la raison, +à un ordre éternel. Il croit au progrès, au futur avènement de la +religion pure. «Toujours plus haut! toujours plus haut! Coupe sacrée de +Némi, tu auras éternellement des adorateurs. Mais maintenant on te +souille par le sang; un jour, l'homme ne mêlera à tes flots sombres que +ses larmes. Les larmes, voilà le sacrifice éternel, la libation sainte, +l'eau du cœur. <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> Joie infinie! Oh! qu'il est doux de pleurer!» +Même après que l'étroitesse d'esprit et la grossièreté de ses +compatriotes l'ont dépouillé de ses illusions, il croit encore: «Ne +serait-il pas mieux de les laisser suivre leur sort et de les abandonner +aux erreurs qu'ils aiment? Mais non. Il y a la raison, et la raison +n'existe pas sans les hommes. L'ami de la raison doit aimer l'humanité, +puisque la raison ne se réalise que par l'humanité..., Ô univers, ô +raison des choses, je sais qu'en cherchant le bien et le vrai je +travaille pour toi.» Il croit à l'obligation de se sacrifier pour les +fins de l'univers, telles qu'il nous a été donné de les concevoir. Et +voici l'un de ses derniers cris: «Impossible de sortir de ce triple +postulat de la vie morale: Dieu, justice, immortalité! La vertu n'a pas +besoin de la justice des hommes; mais elle ne peut se passer d'un témoin +céleste qui lui dise: Courage! courage! Mort que je vois venir, que +j'appelle et que j'embrasse, je voudrais au moins que tu fusses utile à +quelqu'un, à quelque chose, fût ce à la distance des confins de +l'infini...» Il est vrai que lorsqu'il a vu, par le cynique dialogue de +Ganeo et de Sacrificulus, ce que deviennent ses doctrines en passant +dans des âmes basses qui n'en comprennent que les négations, il recule +épouvanté et renie son œuvre involontaire. Mais il y a encore dans +son cri de désespoir un acte de foi: «Oui, une vérité n'est bonne que +pour celui qui l'a trouvée. Ce qui est nourriture pour l'un est poison +pour l'autre. Ô lumière, qui m'as induit à <span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> t'aimer, sois +maudite! Tu m'as trahi. Je voulais améliorer l'homme; je l'ai perverti. +Joie de vivre, principe de noblesse et d'amour, tu deviens pour ces +misérables un principe de bassesse. Mon expiation sera qu'ils me tuent. +Ah! vous dites qu'on ne meurt que pour des chimères. On verra...»</p> + +<p>Je demande s'il est possible, en dehors des religions positives, d'avoir +une foi plus complète et plus précise. Je serais curieux de connaître le +<i>credo</i> de plusieurs de ceux qui qualifient M. Renan de sceptique. +Espérer que le juste et le bien seront un jour réalisés quelque part et, +en attendant, y conformer notre vie, que pouvons-nous de plus? Quand le +train des choses humaines, à le considérer en philosophes, devrait nous +faire conclure au nihilisme absolu, n'est-ce rien de proclamer quand +même qu'une œuvre mystérieuse et bonne s'accomplit dans l'univers? Ce +sont justement ceux qui ne conforment leur conduite qu'à leur intérêt +propre et tout au plus à l'intérêt de la petite collection d'hommes dont +ils font partie, ce sont eux,—les Métius et les Liberalis +d'aujourd'hui,—qui sont des hommes de peu de foi. Et, tandis qu'ils +reprochent à M. Renan son scepticisme dissolvant, c'est en réalité le +manque de foi qui les pousse si résolument à l'action.</p> + + +<p class="section"><span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> IV.</p> + +<p>Maintenant il est certain que la foi de M. Renan a sa couleur et son +accent, et qu'elle n'est pas précisément celle du charbonnier. Et notez +qu'il y a des charbonniers même en philosophie.</p> + +<p>Faisons d'abord une remarque. On s'est habitué à ne donner presque le +nom de foi qu'aux croyances imposées par les religions. Et, en effet, +cette foi est la plus fixe et la plus solide, étant délimitée par des +dogmes; et elle prend, ou peut s'en faut, chez les fidèles, tous les +caractères de la certitude, étant enfoncée dans leur cœur par +l'éducation et y étant maintenue par la terreur. À côté de celle-là la +foi volontaire et acquise, mouvement du cœur qui désire que ce que la +raison conçoit comme le bien soit aussi le vrai, n'a plus l'air d'être +la foi. Et pourtant les deux sentiments sont au fond identiques. La +prière d'Antistius n'est pas moins un acte de foi que la démarche des +Æquicoles venant consulter l'oracle. Seulement, à mesure que croissent +nos lumières, la foi, tout en s'épurant, participe moins de la +certitude, et n'est plus que ce qu'elle peut être: une aspiration +passionnée.</p> + +<p>C'est bien le cas pour M. Renan. Mais d'autres causes encore ont +contribué à obscurcir sa foi aux yeux des gens superficiels.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> Il n'est pas d'écrivain qui ait paru plus ondoyant et plus +insaisissable, à qui l'on ait prêté plus de dessous et de tréfonds, de +plus inextricables ironies et des fantaisies plus diaboliques. J'ai +donné moi-même dans ce travers de croire que M. Renan manquait tout à +fait de naïveté. J'en fais bien mon <i>mea culpa</i>. Je crois à présent que +le meilleur moyen de comprendre M. Renan, c'est de lire d'une âme +confiante ce qu'il écrit et de n'y point chercher plus de malice qu'il +n'en a mis. Si M. Renan nous semble si compliqué, c'est que, les +éléments dont se compose son génie total étant nombreux, divers et +quelquefois contradictoires, il les laisse transparaître dans son +œuvre avec une parfaite sincérité. En d'autres termes, s'il paraît si +peu candide, c'est à force de candeur.</p> + +<p>Ainsi s'explique tout ce qui, dans ses livres, nous étonne et nous met +en défiance, même en nous séduisant.—Après avoir affirmé quelque grande +vérité morale, insinue-t-il que le contraire serait possible, que cette +affirmation n'est en somme qu'une espérance? C'est qu'il a cru, +autrefois, d'une foi entière et absolue à des dogmes dont il s'est +détaché depuis, et que cette aventure l'a rendu prudent.—Au milieu +d'une effusion mystique et lyrique, s'arrête-t-il tout à coup pour nous +jeter quelque impitoyable réflexion sur le train brutal et fatal des +choses humaines? C'est qu'il les connaît pour les avoir étudiées dans le +passé et dans le présent et que, s'il est poète, il est historien.—Ou +bien parmi de magnifiques <span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> paroles sur la vertu, il nous avertit +subitement qu'elle n'est que duperie, et cela nous scandalise; mais ce +n'est pourtant qu'une façon de dire que la vertu est à elle-même sa très +réelle récompense. S'il ne le dit pas, c'est scrupule de Breton +héroïque, à qui nul sacrifice ne parait assez entier, ou, si vous +voulez, illusion d'une conscience infiniment délicate qui veut nous +surfaire la vertu.—S'il garde parfois dans l'expression des sentiments +les plus éloignés du christianisme, l'onction chrétienne et le ton du +mysticisme chrétien, nous croyons ces combinaisons préméditées et nous y +goûtons comme le ragoût d'un très élégant sacrilège. Point: c'est +l'ancien clerc de Saint-Sulpice qui a conservé l'imagination +catholique.—S'il témoigne de son respect et de sa sympathie pour les +choses religieuses, pour les mensonges sacrés qui aident les hommes à +vivre, qui leur présentent un idéal accommodé à la faiblesse de leur +esprit, nous y voulons voir une raillerie secrète. Mais c'est nous qui +manquons de respect: pourquoi le sien ne serait-il pas sincère?—Si +telle pensée nous scandalise, prenons garde: c'est que nous ne lisons +pas bien. C'est que, voulant exprimer quelque opinion singulière dont il +n'est pas lui-même bien sûr, il a cherché exprès, pour la traduire, une +forme hardie et inattendue dont l'excès nous fasse sourire et nous +avertisse. Ne nous a-t-il pas prévenu qu'il écrivait souvent <i>cum grano +salis</i>? Ce grain de sel, il est toujours facile de voir où il l'a +mis.—Si <span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> la femme le préoccupe, s'il parle d'elle avec un +mélange de dédain et d'adoration qui n'est qu'à lui, ces deux sentiments +s'expliquent par son passé ecclésiastique et par la longue austérité de +sa jeunesse: voudriez-vous qu'il abordât la femme avec la belle +tranquillité de M. Armand Silvestre?—S'il rêve, c'est le Breton qui +rêve en lui; s'il raille, c'est le Gascon qui prend la parole; s'il +prie, c'est l'ancien lévite; s'il se défie, c'est l'historien. On ne +peut vraiment pas attendre des livres simples d'un poète qui est un +savant, d'un Breton qui est un Gascon, d'un philosophe qui a été +séminariste. S'il est divers jusqu'à la contradiction, c'est qu'il a +l'esprit merveilleusement riche. Remarquez ce qu'a de singulier et +d'unique le cas de cet hébraïsant, de cet érudit, de ce philologue qui +se trouve être un des plus grands poètes qu'on ait vus, et jugez de tout +ce qu'il faut pour remplir, comme dit Pascal, l'entre-deux.</p> + +<p>Il est candide puisque, étant compliqué, il s'est toujours montré tel +qu'il était. Il est candide, et je n'en veux, pour dernière preuve, que +la simplicité avec laquelle, dans sa préface, il se compare tour à tour +à Platon, à Shakespeare et à Edgar Poë. Mais—et je retourne ici ma +proposition,—s'il est candide, il reste complexe, et j'avoue que cette +complexité ne permet pas de voir toujours très clairement l'homme de foi +que j'ai découvert dans <i>le Prêtre de Némi</i>, et qui s'y trouve.</p> + + +<p class="section"><span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> V.</p> + +<p>Au siècle dernier, <i>le Prêtre de Némi</i> eût été, avec toutes les +différences que vous devinez sans peine, un conte philosophique de vingt +pages intitulé: <i>Antistius</i>, ou <i>Toute vérité n'est pas bonne à dire</i>. +Relisez quelques contes de Voltaire ou de Diderot; puis relisez +<i>Caliban</i>, <i>la Fontaine de Jouvence</i> et <i>le Prêtre de Némi</i>: vous +pourrez mesurer de combien de notions et de sentiments s'est enrichie, +en cent ans, l'âme humaine; et vous déborderez de reconnaissance et +d'amour pour le plus suggestif et le plus ensorcelant de nos grands +écrivains.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> M. ÉMILE ZOLA</h3> + +<p class="title">«L'ŒUVRE».</p> + + +<p>J'ai essayé de définir<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11" title="Lien vers la note 11"><span class="smaller">[11]</span></a> il y a un an, l'impression que faisaient sur +moi, pris dans leur ensemble, les romans de M. Émile Zola. Or, bien que +nous soyons, nous et le monde, dans un flux perpétuel, et qu'il y ait +d'ailleurs quelque plaisir à changer (d'abord on jouit ainsi des choses +en un plus grand nombre de façons, et puis cette faculté de recevoir du +même objet des impressions diverses peut aussi bien passer pour +souplesse que pour légèreté d'esprit), toutefois, et je le dis à ma +honte, je n'ai pas assez changé dans cet espace d'une année pour avoir +rien d'essentiel à ajouter à ce que j'ai dit déjà. Mais du moins le +nouveau livre du poète des <i>Rougon-Macquart</i> m'a donné la joie +d'assister au développement prévu de ce génie robuste et triste, de +retrouver sa <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> vision particulière, ses habitudes d'esprit et de +plume, ses manies et ses procédés, d'autant plus faciles à saisir cette +fois que le sujet où ils s'appliquent appelait peut-être une autre +manière et se présentait plutôt comme un sujet d'étude psychologique (je +risque le mot, quoiqu'il soit de ceux que M. Zola ne peut entendre sans +colère).</p> + +<p>Et le livre présente encore un autre intérêt, et des plus rares. M. Zola +s'y est peint en personne. À côté de Claude Lantier, l'artiste +impuissant tué par son œuvre, il nous montre Sandoz, l'artiste +triomphant qui vit d'elle parce qu'il a su la faire vivre. Le vertueux +romancier naturaliste qu'on entrevoyait dans <i>Pot-Bouille</i>, le monsieur +du second, le seul locataire propre de la maison de la rue Choiseul, +traverse <i>l'Œuvre</i> à la façon d'un bon Dieu, faisant le bien et +prononçant des discours. Nous savons donc sous quels traits M. Zola se +voit comme homme et, ce qui nous touche davantage, comme romancier; nous +savons ce qu'il est ou ce qu'il croit être. L'auteur lui-même, dans ce +précieux roman, nous enseigne comment il conçoit le roman; et nous avons +à la fois sous les yeux ce qu'il a fait et ce qu'il a voulu faire.</p> + + +<p class="section">I.</p> + +<p>Voici le plus complet des discours où Sandoz expose ses théories:</p> + +<p class="quote"> + <span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> «Hein? étudier l'homme tel qu'il est, non plus leur + pantin métaphysique, mais l'homme physiologique, déterminé par le + milieu, agissant sous le jeu de tous ses organes... N'est-ce pas + une farce que cette étude continue et exclusive de la fonction du + cerveau, sous prétexte que le cerveau est l'organe noble?... La + pensée, la pensée, eh! tonnerre de Dieu! la pensée est le produit + du corps entier. Faites donc penser un cerveau tout seul, voyez + donc ce que devient la noblesse du cerveau quand le ventre est + malade!... Non! c'est imbécile; la philosophie n'y est plus, la + science n'y est plus; nous sommes des positivistes, des + évolutionnistes, et nous garderions le mannequin littéraire des + temps classiques, et nous continuerions à dévider les cheveux + emmêlés de la raison pure! Qui dit psychologue dit traître à la + vérité. D'ailleurs, physiologie, psychologie, cela ne signifie + rien: l'une a pénétré l'autre, toutes deux ne sont qu'une + aujourd'hui, le mécanisme de l'homme aboutissant à la somme + totale de ses fonctions... Ah! la formule est là; notre + révolution moderne n'a pas d'autre base; c'est la mort fatale de + l'antique société, c'est la naissance d'une société nouvelle, et + c'est nécessairement la poussée d'un nouvel art, dans ce nouveau + terrain... Oui, on verra la littérature qui va germer pour le + prochain siècle de science et de démocratie!»</p> + +<p>Si vous voulez mon sincère avis, je trouve que ces propos sentent à +plein la secte et l'école. Il y a du pédantisme dans ce débraillé, et de +la naïveté dans ces affirmations méprisantes et superbes, il est +difficile de rien imaginer de plus intolérant, de plus vague et de plus +faux. Le bon Sandoz se grise de grands mots (<i>positivistes</i>, +<i>évolutionnistes</i>), comme un illettré dans une réunion publique. +Saisissez-vous clairement la relation entre l'avènement de la démocratie +et celui du naturalisme, qui est une littérature d'aristocrates et de +mandarins?—«Qui dit <span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> psychologue dit traître à la vérité», +voilà une opinion d'une singulière candeur. Il suffit de dire que la +psychologie n'est pas toute la vérité. Mais la physiologie seule l'est +encore moins. Il est tout à fait puéril de diviser les romanciers en +psychologues, tous idiots ou charlatans, et en physiologistes, seuls +peintres du vrai. Au fond, il y a de bons et de mauvais romanciers; et, +parmi les bons, il y en a qui expriment surtout le monde extérieur et +les sensations, et d'autres qui analysent de préférence les sentiments +et les pensées; et ceux-ci ne sortent pas plus de la réalité que +ceux-là. Me pardonnera-t-on de répéter des choses aussi banales? Mais +c'est que pour ce brave Sandoz, la psychologie est je ne sais quoi +d'absurde, de suranné, de ridicule, de gothique, de tout à fait en +dehors du monde réel. Or la psychologie est tout uniment, pour les +philosophes, l'étude expérimentale des facultés de l'esprit, et, pour le +romancier, la description des sentiments que doit éprouver une créature +humaine, étant donnés son caractère, son tempérament s'il y a lieu, et +une situation particulière. Est-ce donc quelque chose de si chinois et +de si scolastique? Il y a, pour le moins, autant de psychologie que de +physiologie dans Balzac; il y en a plus dans Stendhal: et je ne pense +pas pourtant que ni l'un ni l'autre se soient amusés à «dévider les +cheveux emmêlés de la raison pure». Au fait, qu'est-ce que cela veut +dire? <i>Adolphe</i> est aussi vrai que <i>Germinal</i>, et même <i>Indiana</i> que +<i>Nana</i>. <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> Ce ne sont pas les mêmes personnages ni le même point +de vue, voilà tout. Il est très juste de dire que «physiologie, +psychologie, cela ne signifie rien», qu'on ne saurait les séparer +absolument, et que celle-ci est le prolongement de celle-là (le +caractère dépendant du tempérament et quelquefois du milieu, et tout +sentiment ayant son point de départ dans une sensation). Seulement il y +a des êtres primitifs chez qui ce prolongement n'est presque rien, et +d'autres plus raffinés chez qui ce prolongement est presque toute la +vie. Dans ce dernier cas, je ne vois pas pourquoi il serait interdit de +sous-entendre une partie des origines physiologiques de l'état d'âme et +d'esprit qu'on veut analyser, et de faire de cette analyse son objet +principal. M. Paul Bourget, en écrivant <i>Un crime d'amour</i>, est resté en +pleine réalité. Et on est tenté parfois de trouver cette étude du réel +invisible aussi attachante que celle du visible réel. Sandoz rapetisse +étrangement le domaine de l'art, et, ce qu'il y a de curieux, c'est que +cet enragé croit l'agrandir! Ah! que le monde est donc plus vaste, plus +profond, plus varié et plus amusant qu'il ne le voit! Et que les états +de certaines âmes sont plus intéressants en eux-mêmes que les événements +extérieurs qui les «conditionnent»! J'ai peur que le bon Sandoz n'ait +jamais vu que la surface grossière de la vie et son écorce. Je suis +charmé que le naturalisme soit venu: il a fait une besogne utile et +peut-être nécessaire; mais quelle horreur et quel ennui, <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> Dieu +juste! s'il n'y avait plus au monde que des romanciers naturalistes! +Déjà même le naturalisme paraît «dater», est presque aussi vieux que le +romantisme: tout va si vite aujourd'hui! Et parmi les naturalistes il +n'y a guère que M. Zola qui m'attire encore; mais ce qui est vivant en +lui, ce n'est pas son naturalisme, c'est lui-même.</p> + + +<p class="section">II.</p> + +<p>Ce que je vois de plus clair dans la déclaration de principes un peu +trouble de Zola-Sandoz, c'est qu'il aspire à mettre dans ses romans plus +de vérité qu'on n'avait fait avant lui. Or, à chaque livre nouveau du +puissant romancier, je doute davantage qu'il y ait réussi. N'est-ce pas +M. Zola lui-même qui, bien inspiré ce jour-là, a dit que l'art était «la +réalité vue à travers un tempérament»? Eh bien, son œuvre est +assurément de celles où la réalité se trouve le plus profondément +transformée par le tempérament de l'artiste. Son observation est souvent +vision; son réalisme, poésie sensuelle et sombre. Notez que ce sont là +des constatations et non point des reproches. Si M. Zola ne fait pas +toujours ce qu'il croit faire, je m'en réjouis, car ce qu'il fait est +magnifique et surprenant. Voyez comment, dans son dernier roman, un +drame tout moral et tout intime se tourne <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> peu à peu en un poème +symbolique, grandiose et tout matériel.</p> + +<p>L'histoire, la voici en deux mots. Le peintre Claude Lantier, génie +novateur et incomplet, rencontre sur son chemin une fille charmante, +Christine, qui l'adore et lui est passionnément dévouée. Il l'aime un +temps, puis est repris par la peinture, se détache de sa compagne, la +fait horriblement souffrir sans le savoir, et, après des années +d'efforts douloureux et d'essais avortés, convaincu enfin et désespéré +de son impuissance, se pend devant son grand tableau inachevé.—Le +milieu où se déroule le drame, c'est le monde des artistes (peintres, +sculpteurs, hommes de lettres).—L'époque, c'est la fin du second +empire.</p> + +<p>La date même de l'action nous fait déjà soupçonner que les théories de +Sandoz ne seront pas aussi rigoureusement appliquées ici que se +l'imagine M. Zola. C'est bien loin, le second empire. Et M. Zola s'est +enlevé le droit d'en sortir. Il n'y a pas d'exemple qu'un écrivain se +soit chargé de plus de chaînes et enfermé dans une prison plus étroite +que ce superbe romancier. Balzac, du moins, ne s'est jamais interdit les +sujets immédiatement contemporains et n'a découvert qu'après coup et sur +le tard le plan de <i>la Comédie humaine</i>. Mais M. Zola est captif d'une +doctrine, captif d'une époque, captif d'une famille, captif d'un plan. +Il semble que la meilleure condition pour écrire des romans vrais, ce +soit de <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> vivre en pleine réalité actuelle et de laisser les +sujets vous venir d'eux-mêmes: M. Zola vit depuis des années loin de +Paris, en ermite, dans une solitude farouche. Il ne voit plus rien, +n'entend plus rien. Le monde a changé en seize ans: lui ne bouge; il ne +lève plus de dessus son papier à copie sa face congestionnée. Il ne +songe même plus à regarder par-dessus la haie que font autour de lui les +Rougon-Macquart. Il a sa tâche, qu'il accomplira. Il faut qu'il mène +jusqu'au bout «l'histoire naturelle et sociale d'une famille sous le +second empire». Il faut qu'il épuise toutes les classes, toutes les +conditions, toutes les professions. Après les artistes, il «fera» les +paysans; après les paysans, les soldats, et ainsi de suite. Pour +documents il n'a (car il s'agit toujours, ne l'oubliez pas, du second +empire) que les souvenirs et les impressions de sa jeunesse, des +impressions nécessairement incomplètes et effacées ou déformées par le +temps. Et ce reclus, cet homme de cabinet qui s'impose des «matières» à +mettre en romans, c'est lui qui vient nous parler d'observation directe, +scientifique, de vérité intégrale, implacable, et autres rengaines! Je +sais bien que, grâce à Dieu, sa puissante imagination vivifie ses +vieilles notes et ses souvenirs défraîchis et qu'il invente +terriblement! Alors, qu'il avoue donc enfin que ses romans, s'ils sont +aussi «vrais» que tant d'autres, ne le sont guère plus, et que le +naturalisme est une bonne plaisanterie; car ou il n'est rien, ou il est +à peu près <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> aussi vieux que le monde. Mais M. Zola ne l'avouera +jamais; il mourra sans l'avouer.</p> + +<p>Pour en revenir à <i>l'Œuvre</i>, si les artistes qu'on nous y montre ont +peut-être les allures et le langage de ceux du second empire, ils +ressemblent assez peu à ceux d'aujourd'hui. Ce sont des animaux +disparus, des types reconstitués. Ils sont, dans leur genre, aussi +éloignés de nous que les artistes chevelus et romantiques de 1830. Ils +ont tous l'air de fous. Ils ont des gestes et des attitudes de maçons et +de terrassiers allumés. Ils ne peuvent dire une phrase sans y mettre un +«nom de D...». Ils vocifèrent, ils «gueulent» tout le temps. Ils ont une +fausse simplicité, une fausse grossièreté, un faux débraillé, une +outrance bête, qui nous sont aujourd'hui insupportables. Ils parlent +peinture ou littérature avec les mêmes cris, les mêmes tapes sur +l'épaule, les mêmes yeux hors de la tête, et presque le même style que +les ouvriers zingueurs discutant de leur métier dans la noce à Coupeau, +ou qu'un garçon de l'abattoir expliquant les finesses de son art devant +le comptoir d'un marchand de vin. «...Bongrand l'arrêtait par un bouton +de son paletot en lui répétant que cette sacrée peinture était un métier +du tonnerre de Dieu.»—«Ça y est, mon vieux, crève-les tous!... Mais tu +vas te faire assommer.»—«Nom de Dieu...! si je ne fiche pas un +chef-d'œuvre avec toi, il faut que je sois un cochon.»—«Tiens! le +père Ingres, tu sais s'il me tourne sur le cœur, celui-là, avec sa +peinture <span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> glaireuse? Eh bien, c'est tout de même un sacré +bonhomme, et je le trouve très crâne, et je lui tire mon chapeau, car il +se fichait de tout, il avait un dessin du tonnerre de Dieu, qu'il a fait +avaler de force aux idiots qui croient aujourd'hui le comprendre. Après +ça, entends-tu? ils ne sont que deux, Delacroix et Courbet. Le reste, +c'est de la fripouille.» Je ramasse ces perles sans les choisir. Le ton +de la conversation est, dans <i>l'Œuvre</i>, sensiblement le même que dans +<i>l'Assommoir</i>. Et tous ces sauvages qui parlent de conquérir, d'avaler +Paris ont, avec leurs façons de rouliers, des trésors inouïs de candeur. +D'où sortent-ils? Où M. Zola les a-t-il rencontrés? Je le préviens que +ce n'est plus cela du tout, les peintres d'à présent. Son roman est d'un +homme qui n'a pas mis les pieds dans un atelier depuis quinze ans. +C'était ainsi autrefois? À la bonne heure. M. Zola ressuscite les hommes +des anciens temps. Il fait presque des «romans historiques»—tout comme +Walter Scott, ô honte!</p> + +<p>Ainsi l'observation directe et récente des milieux fait évidemment +défaut dans <i>l'Œuvre</i>. Vous pensez bien que vous n'y trouverez pas +davantage l'observation des mouvements de l'âme, l'odieuse psychologie. +Pourtant la souffrance d'un artiste inégal à son rêve, la souffrance +d'une femme intelligente et tendre qui sent que son compagnon lui +devient étranger, que quelque chose le lui prend, ce divorce lent de +deux êtres qui s'aimaient et qui n'ont rien, du reste, à se <span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> +reprocher l'un à l'autre..., ce sont là des douleurs d'une espèce rare +et délicate, des nuances de sentiments dont la notation eût été des plus +intéressantes. Songez un peu à ce que fût devenu un sujet pareil entre +les mains de M. Paul Bourget, et vous verrez ce que je veux dire. Tout +au moins l'auteur eût-il pu marquer avec plus de finesse les progrès du +détachement de Claude et du martyre de Christine. Cette lutte de +l'artiste et de la femme, Edmond et Jules de Goncourt nous l'ont +racontée, avec un dénouement inverse: chez eux, c'est la femme qui tue +son compagnon; mais voyez, dans <i>Manette</i> et dans <i>Charles Demailly</i>, +combien les étapes sont nombreuses et comment est graduée l'histoire du +supplice de Charles et de l'abrutissement de Coriolis. Rien de tel dans +<i>l'Œuvre</i>. Claude aime Christine, puis est ressaisi tout entier par +son art: c'est aussi simple que cela. Trois ou quatre signes sensibles +de ce détachement: le jour de leur mariage (il y a des années qu'ils +sont ensemble), il ne songe pas à la traiter en mariée; il se laisse +entraîner chez Irma Bécot; il fait poser Christine pour son grand +tableau et oublie de l'embrasser après la pose. Voilà toutes les étapes. +Le drame est aussi simple que s'il se passait dans un ménage d'ouvriers +et si la cause du mal était le jeu ou la boisson. Christine et Claude +sont bien des «bonshommes physiologiques» et ne sont que cela. Ici +encore je n'ose pas dire que c'est dommage, et je ne fais que constater.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> Car voici éclater le génie particulier de M. Émile Zola, le don +de la vision concrète et démesurée, le don de l'outrance expressive et +l'abominable tristesse en face des choses. Tout se matérialise et +s'exagère. Claude Lantier n'est pas seulement un artiste incomplet: +c'est un malade, et qui a tout l'air d'un imbécile. Son impuissance est +surtout physique. «Il s'énervait, ne voyait plus, n'exécutait plus, en +arrivait à une véritable paralysie de la volonté. Étaient-ce donc ses +yeux, étaient-ce ses mains qui cessaient de lui appartenir, dans le +progrès des lésions anciennes qui l'avait inquiété déjà?» Au reste, +presque tous les artistes et les littérateurs ont, dans ce livre, des +attitudes tordues ou écrasées d'athlètes, de cariatides, de damnés de +Michel-Ange. L'effort de la production devient une espèce de lutte à +main plate, le combat de Jacob avec l'Ange dans une foire de banlieue. +C'est un «caleçon» que l'Idéal propose à ces hercules et qu'ils +ramassent en faisant des effets de muscles.—Claude Lantier n'est pas +seulement un artiste contesté et poursuivi par la malchance: c'est un +martyr. Manet, Monet et Pissarro sont des heureux et des vainqueurs à +côté de lui. Il n'a pas même un jour de consolation, d'espoir, de +demi-réussite. M. Zola l'écrase sous une impuissance absolue et sous un +malheur absolu.—Et Claude Lantier n'est pas seulement un artiste +amoureux de son art: c'est un possédé de la peinture, un fou, un +démoniaque en qui la passion unique a étouffé tout <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> sentiment +humain. Il torture sa femme. Ce peintre qui, le pinceau à la main, est +hanté de l'image de la chair, renonce à celle de Christine, ce qui est +assez peu croyable. Il est mauvais mari. Il est mauvais père. Il a des +brutalités atroces. «Ah! ma chère, dit-il à Christine, tu n'es plus +comme là-bas, quai de Bourbon. Ah! mais, plus du tout!... C'est drôle, +tu as eu la poitrine mûre de bonne heure... Non, décidément, je ne puis +rien faire avec ça... Ah! vois-tu, quand on veut poser, il ne faut pas +avoir d'enfants.»—Son enfant mort, il n'a rien de plus pressé que de +faire le portrait du pauvre petit hydrocéphale, ce qui est bien, et de +le présenter au Salon, ce qui est mieux. Claude Lantier est à ce point +le Raté, l'Impuissant, le Possédé, le Pas-de-Chance, qu'il en devient +monstrueux et que nous sommes enchantés de voir se pendre enfin cet +Arpin-Prométhée de la peinture impressionniste.—De même, pour que +Christine soit bien complètement la victime de cette victime, pour +quelle ne puisse avoir aucun refuge dans sa souffrance, elle sera +mauvaise mère, elle ne sera qu'amante, et sa douleur essentielle sera +d'être frustrée des embrassements de Claude.</p> + +<p>Voyez-vous maintenant pourquoi M. Zola a fait de son héros un peintre? +C'est sans doute que la peinture l'a toujours intéressé et que les +théories, les vues, les pressentiments des peintres du «plein air» +valaient la peine d'être exprimés dans un roman. Mais c'est surtout que +le métier de son héros permettait <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> à M. Zola de rendre sensible +aux yeux le drame qu'il voulait conter. La cause du commun supplice de +Claude et de Christine pouvait ainsi revêtir une forme concrète. La +cruelle maîtresse du mari et l'ennemie mortelle de l'épouse, c'est une +femme, c'est cette femme nue que Claude s'obstine à dresser au milieu de +sa toile, en plein paysage parisien. Double duel à mort entre le peintre +et cette image qui résiste, qui ne veut pas se laisser peindre comme il +la voit, et qui pourtant l'attire et le retient invinciblement, et, +d'autre part, entre cette femme peinte et la femme de chair. C'est +vraiment une tragédie à trois personnages, celui qui s'étale sur la +toile vivant d'une vie aussi réelle que les deux autres. À un moment, +Claude enfonce un couteau dans la gorge de l'image peinte, comme on +ferait à une femme méchante. C'est avec sa seule nudité que Christine +lutte contre l'ennemie nue. Elle combat cette femelle en femelle. Vous +vous rappelez la dernière scène de ce drame charnel. Claude, cette +nuit-là, a passé une heure à regarder l'eau du haut du pont des +Saints-Pères; il est enfin rentré; mais, à peine couché, il s'est +échappé du lit. Christine le trouve dans l'atelier, au haut de son +échelle, une bougie au poing s'acharnant comme un aliéné sur son grand +tableau. Et, sous sa main fiévreuse, le ventre de la femme devient un +astre, éclatant de jaune et de rouge purs, splendide et hors de la +vie... Elle semble faite de métaux, de gemmes et de marbres... comme +l'idole <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> d'une religion inconnue. «Oh! viens! viens!» dit +Christine. Et lui: «Non, je veux peindre, j'appartiens à l'art, au dieu +farouche: qu'il fasse de moi ce qu'il voudra!—Mais je suis vivante, +moi! et elles sont mortes, les femmes que tu aimes.» Et Christine +s'enlace à lui, s'écrase contre lui, l'emporte comme une proie... Elle +le force à blasphémer. «Dis que la peinture est imbécile.—La peinture +est imbécile.» Mais bientôt, quand Christine est endormie, une voix +appelle Claude. C'est elle, la femme mystérieuse et terrible, la sirène +au ventre de joyaux. Elle l'appelle trois fois; «Oui, oui, j'y vais.» Et +Christine, à l'aube le trouve pendu devant l'idole, devant l'ennemie, +comme un amant désespéré qui s'est tué aux pieds de sa maîtresse.</p> + +<p>Les dernières pages sont lugubres: l'enterrement de Claude, un jour de +pluie, dans le misérable cimetière neuf, pelé, lépreux, avec des +terrains vagues et, au-dessus, la ligne du chemin de fer. Tandis qu'on +enterre Claude, on brûle, dans un coin, un tas de vieilles bières +pourries. Et la lamentation de Sandoz s'élève; car l'artiste triomphant +est aussi triste que l'artiste vaincu; il doute de son œuvre, il +doute de tout, et le livre finit par un chant de désespoir. Ce roman de +l'artiste est aussi funèbre que le roman de la courtisane, de l'ouvrier +ou du mineur.</p> + +<p>C'est donc toujours la même chose, et je ne m'en plains pas. Vous +trouverez là des figures de second plan pétries d'un pouce puissant: +Chêne, Mahoudeau, <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> Jory, Bongrand. Vous trouverez les deux +personnages qui sont dans presque tous les romans de M. Zola: une +créature en qui éclate et s'épanouit la bestialité humaine, une +«mouquette»: Mathilde, l'herboriste; et une créature qui représente la +souffrance imméritée: le petit Jacques. Vous trouverez même des pages +apaisées et presque gracieuses: Christine recueillie, par une nuit +d'orage, dans l'atelier de Claude, ou l'idylle parisienne et bourgeoise +du ménage de Sandoz. Vous trouverez aussi deux ou trois scènes qui ne +sont peut-être que mélancoliques: celle où Dubuche, l'homme qui a fait +un riche mariage, passe sa journée, dans le morne château où il est +méprisé des valets, à envelopper de couvertures et à suspendre à un +petit trapèze ses deux petits enfants rachitiques, et le dîner où le +brave Sandoz a le sentiment amer de la dispersion et de la mort des +amitiés de jeunesse...</p> + +<p>Mais plutôt vous trouverez, presque à chaque page, une tristesse +affreuse, une violence de vision hyperbolique qui accable et fait mal. +Nul n'a jamais vu plus tragiquement tout l'extérieur du drame humain. Il +y a du Michel-Ange dans M. Zola. Ses figures font penser à la fresque du +<i>Jugement dernier</i>. J'attends avec impatience son prochain cauchemar. +S'il ne sort de Médan, il finira par des livres d'un naturalisme +apocalyptique, qui pourront, d'ailleurs, être fort beaux.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + +<h2><span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> LE RÊVE.</h2> + + +<p>Ce que je vais vous raconter est tiré des <i>Rougon-Macquart</i>, histoire +naturelle et sociale d'une famille sous le second empire.</p> + +<p>«Il y avait une fois une petite fille qui était très belle et très +bonne et qui à cause de cela s'appelait Angélique.</p> + +<p>Angélique n'avait pas de parents. Une nuit qu'il tombait de la neige, +elle avait été recueillie par un monsieur et une dame qui s'appelaient +Hubert et Hubertine.</p> + +<p>Hubert et Hubertine étaient chasubliers, c'est-à-dire qu'ils faisaient +des chasubles pour les messieurs prêtres, et aussi des chapes, des +étoles et des bannières.</p> + +<p>Hubert et Hubertine n'avaient pas d'enfants, et ils ne pouvaient pas +s'en consoler, et c'est pour cela qu'ils avaient adopté la petite +Angélique.</p> + +<p>Hubert et Hubertine habitaient une maison très vieille, tout contre la +cathédrale.</p> + +<p>Angélique voyait donc la cathédrale de sa fenêtre et cela l'amusait +beaucoup. Et elle aimait surtout un vitrail qui représentait saint +Georges.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> «Il y avait aussi près de la maison un grand champ, qui +s'appelait le Clos-Marie, traversé par une petite rivière, qui +s'appelait la Chevrotte.</p> + +<p>«Et Angélique aimait beaucoup à se promener au bord de la Chevrotte.</p> + +<p>«Angélique lisait souvent la <i>Vie des saints</i>, et les miracles la +ravissaient, mais ne l'étonnaient point.</p> + +<p>«Elle était persuadée qu'elle épouserait un jour un prince.</p> + +<p>«Un jour, en faisant sécher du linge au bord de la Chevrotte, elle +rencontra un peintre-verrier qui était beau, beau, beau.</p> + +<p>«Elle comprit qu'il l'aimait, et elle se mit à l'aimer, car il +ressemblait au saint Georges du vitrail.</p> + +<p>«Or, ça n'était pas un peintre-verrier, mais le fils de monseigneur +l'évêque.</p> + +<p>«Parce que monseigneur, avant d'être évêque, avait été marié et avait eu +un fils.</p> + +<p>«Or, ce beau jeune homme s'appelait Félicien XIV, et il était prince, et +il était riche, riche, riche. Il avait peut-être bien cinquante +millions.</p> + +<p>«Et, comme Angélique l'aimait, elle trouvait tout naturel de l'épouser, +quoiqu'elle ne fût qu'une petite fille très pauvre et sans parents.</p> + +<p>«Et Félicien aussi aurait bien voulu être le mari d'Angélique; mais +monseigneur l'évêque lui dit qu'il ne le lui permettrait jamais.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> «Un jour Angélique alla à la cathédrale, et elle se cacha dans +un petit coin pour attendre monseigneur, et quand elle le vit, elle se +jeta à ses pieds et pleura beaucoup, et elle le supplia de permettre ce +mariage.</p> + +<p>«Mais monseigneur, qui était très sévère et qui avait un grand nez, +répondit: «Jamais!»</p> + +<p>«Et Angélique fut très malheureuse.</p> + +<p>«Alors Hubert et Hubertine lui dirent que Félicien ne l'aimait plus, et +qu'il allait épouser une belle demoiselle des environs.</p> + +<p>«Et ils dirent à Félicien qu'Angélique l'avait oublié, et ils le +prièrent de ne plus venir la voir.</p> + +<p>«Et Angélique fut malade, très malade.</p> + +<p>«Si malade qu'on crut qu'elle allait mourir, et que monseigneur eut +pitié d'elle et vint lui-même lui donner l'extrême-onction.</p> + +<p>«Et monseigneur promit que, si elle guérissait, il lui donnerait son +fils.</p> + +<p>«Angélique guérit, et elle épousa le prince Félicien XIV.</p> + +<p>«Mais le jour même de ses noces, comme elle sortait de la messe, elle +mourut, sans s'en apercevoir, en embrassant son mari.»</p> + +<p>Ceci est un conte bleu, tout ce qu'il y a de plus bleu. Et certes M. +Zola, ayant conté tant de contes noirs, avait bien le droit d'écrire un +conte bleu. Seulement il fallait l'écrire comme un conte bleu.</p> + +<p>Oserai-je dire que ce n'est pas précisément ce <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> qu'a fait M. +Émile Zola? Au reste, le pouvait-il faire? Et méritait-il de le pouvoir? +Eût-il été d'un bon exemple que Dieu permît à l'auteur de <i>Pot-Bouille</i> +et de <i>Nana</i> de raconter innocemment une histoire innocente? Des +journaux avaient pris soin de nous avertir que cette fois M. Zola serait +chaste. Mais ne l'est pas qui veut. Lisez le <i>Rêve</i>, et vous verrez que +ce conte ingénu sue l'impureté (parfaitement!) et que cette histoire +irréelle est écrite dans le même style opaque et puissamment matériel et +avec, les mêmes procédés de composition et de développement que la +<i>Terre</i> ou <i>l'Assommoir</i>. L'effet est ahurissant.</p> + +<p>D'abord, par un scrupule admirable, l'auteur a tenu à bien marquer que +ce conte bleu est un épisode de l'histoire des Rougon-Macquart. Il s'est +cru obligé de rattacher sa petite vierge à cette horrible famille par +quelque lien de parenté. Or, devinez, je vous prie, quelle mère il est +allé lui choisir? L'immonde Sidonie de la <i>Curée</i>, l'entremetteuse du +mariage de Renée et d'Aristide Saccard. Le doux Hubert va à Paris, à la +recherche des parents d'Angélique. Il découvre Sidonie dans un petit +entresol du faubourg Poissonnière, «où, sous prétexte de vendre des +dentelles, elle vendait de tout». Il entrevoit «une femme maigre, +blafarde, sans âge et sans sexe, vêtue d'une robe noire élimée, tachée +de toutes sortes de trafics louches». Je sais que ce n'est rien, que +cela ne tient que trois pages, et qu'on peut les retrancher du livre +sans qu'il y paraisse; mais, enfin, <span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> évoquer cette Macette dans +un conte bleu et qu'on déclare avoir voulu faire tout bleu, n'est-ce pas +une singulière aberration d'esprit? Ou, si c'est que M. Zola ne veut pas +avoir dressé pour rien l'arbre généalogique de ses Rougon-Macquart, +n'est-ce pas un enfantillage un peu saugrenu?</p> + +<p>Par suite, ce conte bleu est, au fond, une histoire physiologique! +L'auteur ne veut pas nous laisser oublier que, si Angélique est sage, +c'est parce qu'elle brode des chasubles et qu'elle vit à l'ombre d'une +vieille cathédrale, mais que, dans d'autres conditions, elle eût pu +aussi bien être Nana. C'est dans le cloaque Rougon que ce lis plonge ses +racines et le mysticisme d'Angélique n'est qu'une forme accidentelle de +la névrose Macquart. Il était sans doute très important de nous le +rappeler!... Par les nuits chaudes, Angélique, ne sachant ce qu'elle a, +saute pieds nus sur le carreau de sa chambre. Ce qui la tourmente, ce +sont «les désirs insconcients... (page 93), la fièvre anxieuse de sa +puberté». Elle «devine Félicien ignorant de tout, comme elle, avec <i>la +passion gourmande de mordre à la vie</i>». Elle «ôte ses bas, devant +Félicien, d'une main vive» (page 124). Et elle s'enfuit, «dans sa peur +de l'amant.» (Partout ailleurs M. Zola eût dit: «la peur du mâle»; c'est +tout ce qu'il y a de changé ici.) Et encore (page 164): «Elle se +donnait, dans un don de toute sa personne. («Se donner dans un don», +goûtez-vous beaucoup ce pléonasme?) C'était une flamme héréditaire +rallumée <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> en elle. Ses mains tâtonnantes étreignaient le vide, +sa tête trop lourde pliait sur sa nuque délicate. S'il avait tendu les +bras, elle y serait tombée, ignorant tout, cédant à la poussée de ses +veines, n'ayant que le besoin de se fondre en lui». Ou bien (243): «Un flot +de sang montait, l'étourdissait... elle se +retrouvait avec son orgueil et sa passion, <i>toute à l'inconnu violent de +son origine</i>». Ou bien (page 261): «Elle triomphait, <i>dans une flambée +de tous les feux héréditaires</i> que l'on croyait morts.» Eh oui, c'est un +ange, mais un ange de beaucoup de tempérament! Quel drôle de conte bleu!</p> + +<p>Ce n'est pas tout. Hubert et Hubertine, vous vous le rappelez, se +lamentent de n'avoir pas d'enfant, et, toutes les vingt ou trente pages, +l'auteur nous fait entendre délicatement que ça n'est vraiment pas leur +faute... «C'était le mois où ils avaient perdu leur enfant; et chaque +année, à cette date, ramenait chez eux les mêmes désirs... lui tremblant +à ses pieds... elle se donnant toute... Et ce redoublement d'amour +sortait du silence de leur chambre, se dégageait de leur personne» (page +143). Ou bien (page 167): «Et Hubertine était très belle encore, vêtue +d'un simple peignoir, avec ses cheveux noués à la hâte; <i>et elle +semblait très lasse</i>, heureuse et désespérée...» Étrange idée d'avoir +entr'ouvert cette alcôve de quadragénaires au fond de cette idylle +enfantine!</p> + +<p>Et, pendant ce temps-là, monseigneur l'évêque de Beaumont, qui a quelque +soixante ans, tourmenté <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> dans sa chair par le souvenir de la +femme qu'il a adorée, passe les nuits à se tordre sur son prie-Dieu avec +«un râle affreux... dont la violence, étouffée par les tentures, effraye +l'évêché.» Et, quand Angélique se jette à genoux devant lui, il est très +frappé de la grâce de sa nuque, et de son odeur. «... Ah! cette odeur de +jeunesse qui s'exhalait de sa nuque ployée devant lui! Là, il retrouvait +les petits cheveux blonds si follement baisés autrefois. Celle dont le +souvenir le torturait après vingt ans de pénitence avait cette jeunesse +odorante... (page 227).» Et plus loin (page 278): «Sans qu'il se +l'avouât, elle l'avait touché dans la cathédrale, la petite brodeuse... +avec sa nuque fraîche, sentant bon la jeunesse»... Ah! ce n'est pas pour +rien que cet évêque a un grand nez,—pieusement mentionné chaque fois +que l'aristocratique prélat apparaît dans cette histoire.</p> + +<p>Vous ne vous méprenez point sur ma pensée, n'est-ce pas? Tous les +passages que j'ai cités sont fort convenables, et il faut reconnaître +que M. Zola s'est appliqué à écrire chastement. Il n'en est pas moins +vrai que, malgré ses efforts, la préoccupation de la chair est +peut-être, à qui sait lire, aussi sensible dans le <i>Rêve</i> que dans ses +autres romans. La caque sent toujours le hareng. À moins que ce ne soit +moi qui, hanté par le souvenir de cette immense priapée des +<i>Rougon-Macquart</i>, respire, dans le <i>Rêve</i>, des parfums qui n'y sont +pas... Mais ils y sont, j'en ai peur, Sentez vous-même.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> Ce conte bleu physiologique est par surcroît un conte bleu +naturaliste. Il fallait des «documents», il y en a,—par grands tas. +Outre un sommaire presque complet de la <i>Légende dorée</i>, que M. Zola a +lue tout exprès, il a versé, pêle-mêle, tout au travers du récit des +irréelles amours de Félicien et d'Angélique, un <i>Manuel du chasublier</i>. +Il y a des énumérations d'outils qui témoignent à la fois d'une +érudition et d'un scrupule (pages 54 et 55)!... Et que dites-vous de ce +petit morceau: «Hubert avait posé les deux ensubles sur la chanlatte et +sur le tréteau, bien en face, de façon à placer de droit fil la soie +cramoisie de la chape, qu'Hubertine venait de coudre aux coutisses. Et +il introduisait les lattes dans les mortaises des ensubles, etc., etc.» +Mais il y a peut-être mieux encore. Lorsque Hubert veut adopter +Angélique qui est une enfant trouvée, il va consulter le juge de paix. +«M. Grandsire lui suggéra l'expédient de la tutelle officieuse: tout +individu, âgé de plus de cinquante ans, peut s'attacher un mineur de +moins de quinze ans, etc.. Il fut convenu qu'ils conféreraient ensuite +l'adoption à leur pupille par voie testamentaire, etc... M. Grandsire se +mit en rapport avec le directeur de l'assistance publique, etc.. Il y +eut enquête, etc...» Dans un conte bleu! Dans une histoire à peu près +aussi réelle que celle de <i>Peau-d'Âne</i> ou de <i>Cendrillon</i>! N'est-ce pas +à hurler?</p> + +<p>Enfin ce conte, qui, tout en étant bleu, reste physiologique et +documentaire, est aussi romantique et <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> épique. Il est romantique +par le style, par l'enflure générale. Joignez ceci qu'Angélique vit de +la vie de l'antique cathédrale, un peu comme Quasimodo dans <i>Notre-Dame +de Paris</i>. Cette pénétration de l'âme de la jeune fille par la paix, la +beauté, la majesté de ces vieilles pierres qui bornent son horizon est +d'ailleurs fort bien exprimée. Il y a, là-dessus, toute une série de +«morceaux» d'une poésie ou, mieux, d'une rhétorique abondante et +robuste. Et le récit est épique, si l'on peut dire (comme tout ce qui +sort de la plume de M. Zola) par la lenteur puissante, par l'énormité et +la simplicité de la plupart des personnages,—enfin par le retour +régulier de sortes de refrains, de <i>leit motiv</i>: descriptions de la +cathédrale et du Clos-Marie à toutes les heures du jour et dans les +principales circonstances de la vie d'Angélique; énumérations des +vierges du portail de Sainte-Agnès, et discours qu'elles tiennent à la +jeune fille, selon les cas; énumérations des ancêtres de Félicien de +Hautecœur et de ses aïeules, les <i>mortes heureuses</i>; énumérations +d'outils de chasublier; douleur secrète d'Hubert et d'Hubertine; +longueur du cou d'Angélique; nez de monseigneur, etc.</p> + +<p>À signaler l'emploi de plus en plus fréquent des deux adverbes +<i>justement</i> et <i>même</i> commençant les phrases, et l'abus de certaines +constructions que je définirais si cela en valait la peine. Une +expression nouvelle qui revient une centaine de fois: <i>à son entour</i>, +pour <i>autour d'elle</i> ou <i>de lui</i>. Je m'explique mal <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> la +tendresse de M. Zola pour cet inutile provincialisme.</p> + +<p>Vous pensez bien que je ne reproche point à M. Zola ses procédés de +composition et d'écriture. Ce sont les mêmes qui contribuent à la beauté +de ses meilleurs ouvrages. Mais d'abord ils s'étalent davantage d'un +roman à l'autre; et, plus visibles, deviennent plus fatigants. Et +surtout ils convenaient aussi mal que possible à un sujet comme celui du +<i>Rêve</i>. Toute la grâce de la naïve historiette disparaît. On n'a jamais +vu fantaisie massive à ce point. C'est un conte bleu bâti en gros +moellons. Il est vrai qu'il redevient intéressant par l'énormité de +cette disconvenance du fond et de la forme. Sans cela, il serait +mortellement ennuyeux.</p> + +<p>La conclusion, c'est que j'aime mieux tout, même la <i>Terre</i>. Au moins la +<i>Terre</i>, c'était franc et c'était harmonieux... Il faut que M. Zola en +prenne son parti: il ne peut pas être à la fois Zola et autre chose que +Zola... Il lui restera toujours d'avoir écrit la <i>Conquête de Plassans</i>, +l'<i>Assommoir</i> et <i>Germinal</i>, d'avoir puissamment exprimé les instincts, +les misères, les ordures et la vie extérieure de la basse humanité. +Qu'il nous abandonne les petits contes, les doux enfantillages, les +petites bergères, les petites saintes, les princes charmants, les jolis +riens du rêve... Qu'il n'y touche pas avec ses gros doigts. Une petite +fille de dix ans eût beaucoup mieux raconté que lui (qui a pourtant du +génie) l'histoire d'Angélique. Nous excluons <span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> M. Zola du +Clos-Marie—et du mois de Marie. Ce monsieur qui a écrit de si vilaines +choses, ma chère! fait peur aux vierges innocentes du portail de +Sainte-Agnès... Qu'il laisse les vierges tranquilles! Nous le renvoyons +aux Trouilles, dans l'intérêt de son talent et peut-être, je suis +affreusement sincère, pour notre plaisir.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> PAUL BOURGET</h3> + +<p class="title">ÉTUDES ET PORTRAITS.</p> + + +<p>M. Paul Bourget vient de publier deux volumes d'<i>Études et portraits</i>, +avec ces sous-titres: <i>Portraits d'écrivains</i>, <i>Notes d'esthétique</i>, +<i>Études anglaises</i>, <i>Fantaisies</i>.</p> + +<p>Sur Bourget critique, il me faudrait un trop grand effort pour ajouter +quelque chose à ce que j'ai dit ici même.<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12" title="Lien vers la note 12"><span class="smaller">[12]</span></a> Mais j'ai relu avec un +plaisir profond les notes sur l'île de Wight, sur l'Irlande et l'Écosse, +sur les lacs anglais, sur Oxford et sur Londres, C'est à la fois +substantiel et charmant; M. Paul Bourget fait comprendre et il fait +sentir. Il a l'esprit d'un philosophe et d'un rêveur. Tout détail +extérieur lui est un signe d'une kyrielle de choses cachées. Il va aux +idées générales avec aisance et allégresse, ainsi que la chèvre au +cytise. Mais comme, dans ce mouvement <span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> d'habitude qui le fait +remonter continuellement d'un groupe de faits à un autre groupe, il +arrive en un rien de temps au fin fond des choses et à des questions +comme celle-ci: «L'univers existe-t-il en dehors de nous?» ou bien: +«Pourquoi cet univers et non pas un autre?», il s'ensuit que sa +philosophie aboutit volontiers au songe. Cela est peut-être inévitable. +Quand on a bien raisonné sur les accidents, qu'on a essayé de les +rattacher à leurs causes et de parcourir toute la série des phénomènes +en les faisant rentrer les uns dans les autres, il se trouve qu'il y a +encore plus de mystère et d'inconnu dans la conception générale à +laquelle on arrive que dans l'humble sensation de laquelle on était +parti; et ainsi la rêverie est à la fin de la contemplation de ce monde, +comme elle était au commencement. Et c'est pourquoi les philosophes sont +si souvent les vrais poètes.</p> + +<p>Résumer les impressions de M. Paul Bourget, ce serait trop long. Les +vérifier, cela m'est tout à fait impossible. Je ne sais pas l'anglais, +et je ne suis jamais allé en Angleterre. Je n'ai que des impressions sur +des impressions. Je les dirai néanmoins. Il me semble que je puis ici +parler de moi-même sans manquer à la modestie, puisque mon cas est +évidemment celui du plus grand nombre de mes chers concitoyens.</p> + +<p>Mais au fait, d'ignorer complètement la langue de Shakespeare et de +n'avoir jamais passé le détroit, <span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> est-ce bien une raison pour ne +point connaître l'Angleterre? J'ai lu—dans des traductions—un peu de +leur littérature de tous les temps, de Chaucer à George Elliot. J'ai +connu quelques Anglais; j'en ai vu en voyage, où ils se conduisent en +«hommes libres» qui usent de tous leurs droits et où leurs façons +manquent un peu de grâce et de moelleux. J'ai lu les <i>Notes sur +l'Angleterre</i> de M. Taine, les livres de M. Philippe Daryl, enfin les +<i>Études anglaises</i> de M. Paul Bourget. Je sais donc quelles images de +l'Angleterre se sont imprimées dans des intelligences plus puissantes +que la mienne, mais, après tout, de même race et de même culture. Que +m'apprendrait de plus, je vous prie, un voyage ou même un séjour à +Londres ou au bord des lacs d'Écosse! Ce qui pourrait m'arriver de +mieux, ce serait justement de voir ce pays comme M. Daryl, M. Bourget et +M. Taine. Je n'ai donc nul besoin d'y aller. Croyez que je vous parle +très sérieusement.</p> + +<p>La voici en quelques lignes, mon Angleterre.</p> + +<p>Axiome essentiel, tout gonflé d'innombrables conséquences:—Tout ce qui +se fait en Angleterre est, d'une façon générale, exactement le +<i>contraire</i> de ce qui se fait en France. Notez que cela creuse un plus +vaste abîme entre les Anglais et nous qu'entre nous et, par exemple, la +Chine; car la Chine, c'est seulement <i>autre chose</i>.</p> + +<p>Principaux signes caractéristiques: race sanguine, rosbif, gin, thé, +orgueil insulaire, sport, canotage, <span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> <i>lawn-tennis</i>, la plus +puissante aristocratie du monde, <i>keepseakes</i>, <i>home</i>, parlementarisme, +loyalisme, politique féroce, respect du passé, esthètes, sentiment +religieux, bible, armée du salut, dimanche anglais, hypocrisie anglaise, +etc.;</p> + +<p>Pays des antithèses. Antithèses étranges et profondes, plus profondes +qu'ailleurs, ou plus sensibles, ou plus souvent rencontrées:</p> + +<p>Entre le soleil et la pluie ou le brouillard, entre les paysages de +gares, de docks, d'usines et de mines et les paysages de bois, de lacs +et de pâturages;</p> + +<p>Entre le passé et le présent, qui partout se côtoient, dans les +institutions, dans les mœurs, dans les édifices;</p> + +<p>Entre la richesse formidable et l'épouvantable misère;</p> + +<p>Entre le sentiment inné du respect et l'attachement inné à la liberté +individuelle;</p> + +<p>Entre la beauté des jeunes filles et la laideur des vieilles femmes;</p> + +<p>Entre l'austérité puritaine et la brutalité des tempéraments;</p> + +<p>Entre le don du rêve et le sens pratique, l'âpreté au travail et au +gain;</p> + +<p>Entre les masques et les visages, etc.</p> + +<p>Pays des <i>bars</i>, des <i>cars</i>, des <i>outsiders-coachs</i> et des +<i>bow-windows</i>. (Rien comme chez nous, vous dis-je!) Pays où la rencontre +d'une jeune fille des rues, fait déborder du cœur corrompu d'un +Parisien des effusions <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> comme celle-ci: «Où vas-tu, <i>girl</i> +Anglaise de dix-sept ans?... De passants en passants tu erres, quasi +candide, point effrontée, point brutale, et à celui qui te renvoie moins +durement que les autres, tu demandes de quoi boire une goutte +d'eau-de-vie; et tout à l'heure, je pourrai te voir debout auprès du +comptoir d'un bar, au milieu d'autres filles, jeunes et douces comme +toi, parmi des hommes en haillons, et ton visage d'ange exprimera un +plaisir naïf tandis que tu videras un large verre de brandy. Puis, tu +reprendras ta marche sur le trottoir de plus en plus vide. Où t'en +vas-tu, petite <i>girl</i>?»</p> + +<p>Vous voyez bien que je connais l'âme de l'Angleterre! Et quant à ses +paysages, après avoir lu les descriptions de M. Paul Bourget, je les +connais aussi. Je les vois très nettement. Et je les vois plus beaux +qu'ils ne sont,—si beaux que je ne les visiterai jamais: j'aurais trop +peur d'un mécompte.</p> + +<p>Il y a un passage du saint auteur de l'<i>Imitation</i> que je cite souvent, +parce qu'il me console de mon ignorance de sédentaire, parce qu'il +m'empêche d'être dévoré de la plus noire envie quand je pense à ceux qui +ont le courage de voyager et de changer d'horizon, comme l'auteur de +<i>Cruelle Énigme</i>. Car il est inouï, ce Bourget. Jamais à Paris! Tout le +temps à Oxford ou à Florence, quand il n'est pas à Grenade ou à +Sélinonte! Il est le psychologue errant. Le vrai Touranien, c'est lui, +et non pas Jean Richepin!</p> + +<p>Voici donc ce passage de l'<i>Imitation</i>. Il est dans <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> cet +admirable chapitre XX du livre I<sup>er</sup>, qui contient toute sagesse: «Que +pouvez-vous voir ailleurs que vous ne voyiez où vous êtes? Voilà le +ciel, la terre, les éléments. Or c'est d'eux que tout est fait. Où que +vous alliez, que verrez-vous qui soit stable sous le soleil? Vous croyez +peut-être vous rassasier; mais vous n'y parviendrez jamais. Quand vous +verriez toutes choses à la fois, que serait-ce qu'une vision vaine?»</p> + +<p>Quel baume et quel calmant que ces saintes paroles! Comme elles font +sentir l'inutilité des chemins de fer et des steamers! Il ne m'est +arrivé qu'une fois de me déplacer notablement pour aller voir un paysage +original: celui de Boghari en Algérie, si vous voulez le savoir. J'en +avais lu la description dans Eugène Fromentin. J'ai voulu vérifier. +Douze heures de diligence en partant de Blidah! Je sais bien qu'on voit +quelquefois des singes en traversant le défilé de la Chiffa; mais +l'auteur de l'<i>Imitation</i> me ferait remarquer qu'ils sont parfaitement +semblables à ceux du Jardin des Plantes. On arrive à la nuit. On couche +dans une auberge fort incommode, au pied de la colline fauve et nue, aux +luisants de faïence, où se tasse la petite ville arabe. J'éprouvai si +douloureusement cette nuit-là l'angoisse absurde, mystérieuse, d'être si +loin de «chez moi», sous un ciel qui ne me connaissait pas, parmi des +gens qui ne parlaient pas ma langue et qui n'avaient pas le cerveau fait +comme le mien, que je sortis par la fenêtre pour attendre la <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> +diligence qui repartait à trois heures du matin. Je n'avais rien vu du +tout, et j'éprouvais un désir fou de m'en aller. Mais la diligence +n'était pas encore là... Je sentais autour de moi la solitude démesurée. +J'entendais dans le lointain des aboiements épouvantables, et je vis +dévaler du haut de la colline fauve, à grandes enjambées, des formes +blanches... J'eus peur, pourquoi ne le dirais-je pas? et je rentrai par +la fenêtre. Le lendemain et le surlendemain, je vis Boghari, les +Ouled-Naïls, Bougzoul, le désert; je fis un très mauvais déjeuner sous +la tente, chez le caïd des Ouled-Anteurs, je crois, près d'une colline +couleur de cuir fraîchement tanné, tachée de lentisques, et où il y +avait des aigles. Puis, comme c'était un peu trop, pour mon coup +d'essai, de huit heures de cheval, je restai en arrière, je m'égarai +complètement dans une vilaine et interminable forêt de chênes-liège, et, +c'est par miracle que je pus rejoindre mes compagnons. Je me souviens +d'un carrefour où j'hésitai longtemps. J'étais persuadé que je prenais +le mauvais chemin. Je le suivis tout de même, convaincu que, si je +prenais l'autre, ce serait celui-là le mauvais. Et le mauvais chemin, +c'était toute la nuit passée dehors. Notez qu'il pleuvait à torrents +dans ce pays où il ne pleut jamais... Eh bien! je me suis, sans doute, +figuré depuis que j'avais fait le plus adorable voyage, et je le raconte +quelquefois en coupant mon récit décris d'admiration ou de plaisir: +mais, quand je rentre en moi-même et que je tâche <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> d'être +sincère, je sens très bien que, ce coin du Sahara, c'est à travers le +livre de Fromentin que je le revois, non à travers mes propres +souvenirs; je sens que ce voyage <i>n'a rien ajouté</i> à la vision que +j'apportais avec moi, et que mes yeux ont, sans le savoir, conformé la +réalité à cette vision.</p> + +<p>Depuis, je ne voyage plus. J'enviais autrefois Pierre Loti, qui mourra +comme moi, mais qui aura, durant sa vie, habité toute une planète, +tandis que je n'aurai été l'habitant que d'une ville, ou tout au plus +d'une province. Je suis revenu de ce sentiment déraisonnable. Qu'importe +que je n'aie point parcouru toute la planète Terre, puisqu'en tout cas, +je n'en puis sortir, ni parcourir toutes les planètes et les étoiles?... +Il y a quelque part un grand verger qui descend vers un ruisseau bordé +de saules et de peupliers. C'est, pour moi, le plus beau paysage du +monde, car je l'aime et il me connaît. Cela me suffit. À quoi bon aller +chercher, bien loin, d'autres paysages, puisque ces paysages, même +imaginés d'après les livres, c'est-à-dire plus beaux qu'ils ne sont, me +font moins de plaisir que celui-là?</p> + +<p>Je confesse qu'au fond, ce que j'oppose là aux belles curiosités +sentimentales et intellectuelles de M. Paul Bourget, ce n'est qu'un +instinct, un instinct très humble et très «peuple». Mais c'est dans ces +instincts-là que gisent les grandes énergies humaines. S'il faut tout +dire, cet attachement étroit et aveugle à la terre natale, cette +incuriosité de paysan, <span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> me font considérer avec un peu +d'étonnement l'extraordinaire prédilection de M. Paul Bourget pour les +Anglais. Décidément, il les aime trop. Oh! je m'explique très bien cette +tendresse. M. Paul Bourget est pris à la fois par ce qu'il y a de plus +noble en lui—et, si j'ose dire, d'un peu frivole. Il les aime comme le +peuple le plus <i>sérieux</i> d'allures, le plus préoccupé de morale,—et +aussi comme celui qui a le plus complètement réalisé son rêve de la vie +élégante et riche. Mais, j'ai beau faire, quand j'y réfléchis, trop de +choses me déplaisent chez eux. Je vois que c'est le peuple le plus +rapace et le plus égoïste du monde; celui où le partage des biens est le +plus effroyablement inégal, et dont l'état social est le plus éloigné de +l'esprit de l'Évangile, de cet Évangile qu'il professe si haut; celui +chez qui l'abîme est le plus profond entre la foi et les actes; le +peuple protestant par excellence, c'est-à-dire le plus entêté de ce +mensonge de mettre de la raison dans les choses qui n'en comportent +pas... Nous sommes, certes, un peuple bien malade; mais, tout compte +fait, nous avons infiniment moins d'hypocrisie dans notre catholicisme +ou dans notre incroyance, dans nos mœurs, dans nos institutions, même +dans notre cabotinage ou dans nos folies révolutionnaires. Surtout nous +n'avons pas cette dureté et cet affreux orgueil. Le Français qui met le +pied dans Londres sent peser sur lui le mépris de tout ce peuple. Ce +mépris, tous leurs journaux le suent... Comment donc aimer qui <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> +nous traite ainsi? Tant d'estime et d'admiration en échange de tant de +dédain, c'est vraiment trop d'humilité ou trop de détachement. Ce n'est +pas le moment, quand presque tous les peuples se resserrent sur +eux-mêmes et nous observent d'un œil haineux, ce n'est pas le moment +de nous piquer de leur rendre justice, ni de nous épancher sur eux en +considérations sympathiques. Je ne suis cosmopolite ni par ma vie ni par +mon esprit ou mon cœur. Pourquoi le serais-je? Pour la vanité de +comprendre le plus de choses possible? Passons-nous de cette vanité-là. +Soyons inintelligents, et n'aimons que qui ne nous hait point, du moins +pour un temps. Nous aimerons tous les peuples dans un monde meilleur.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> JEAN LAHOR (HENRI CAZALIS).</h3> + +<p>Le bouddhisme est la plus vieille des philosophies—et la plus nouvelle. +La conception du monde et de la vie que se sont formée, il y a trois ou +quatre mille ans, les solitaires des bords du Gange, voilà que beaucoup +d'entre nous y sont revenus et qu'elle convient parfaitement à l'état de +nos âmes. Car, voyez-vous, c'est encore ce que l'humanité a trouvé de +mieux. Rien n'en est démontrable, mais chacune de nos dispositions +d'esprit y trouve son compte. Cette idée que nous sommes des parcelles +de Dieu,—qui est le monde,—et qui n'est qu'un rêve,—on en tire tout +ce qu'on veut. Elle produit et justifie à la fois l'inertie voluptueuse, +la charité, le détachement,—même l'héroïsme par la conscience de notre +solidarité profonde avec l'univers, et par la soumission volontaire aux +fins du Dieu insaisissable et immense dont nous sommes la pensée. Tout +cela, je ne sais comment.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> D'autres poètes contemporains ont été bouddhistes à leurs +heures, notamment M. Leconte de Lisle. L'originalité de Jean Lahor, +c'est qu'il est bouddhiste avec une sincérité évidente, aussi +naturellement qu'il respire. Outre les beautés de forme et de détail, +son livre<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13" title="Lien vers la note 13"><span class="smaller">[13]</span></a> a donc une beauté d'ensemble, qui provient de la +continuité d'une même inspiration. C'est un livre harmonieux, d'une +irréprochable unité. On y voit clairement de quelles façons la +philosophie du divin Çakia-Mouni peut modifier et enrichir les divers +sentiments d'un homme de nos jours: sentiment de la nature, amour de la +femme, sentiment moral.</p> + +<p>Si l'imagination poétique consiste essentiellement à découvrir et à +exprimer les rapports et les correspondances secrètes entre les choses, +on peut dire que le panthéisme est la poésie même, puisqu'il établit +l'universelle parenté des êtres. Et ainsi, toutes les impressions +particulières que nous donnent les objets du monde physique, il les +approfondit et les agrandit aussitôt par l'idée toujours présente que +tout s'enchaîne et se tient dans le rêve ininterrompu de Maïa... Les +frontières deviennent indistinctes entre les différentes formes de la +vie—vie végétale, animale et humaine. Les fleurs sont des femmes, +puisque femmes et fleurs sont l'épanouissement inégalement complet, à la +<span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> surface du monde, de la même âme divine. Chaque image qui nous +arrive en éveille d'autres, indéfiniment, suscite même la vision confuse +de l'Être total. La poésie panthéistique met, si je puis dire, dans +chacune de nos sensations, le ressouvenir de l'univers...</p> + +<p>Des exemples? Je vous en donnerais volontiers. Mais quel ennui de +choisir!</p> + +<p class="poem"> + Les soirs d'été, les fleurs ont des langueurs de femmes,<br> + Les fleurs semblent trembler d'amour, comme des âmes;<br> + Palpitantes aussi d'extase et de désir,<br> + Les fleurs ont des regards qui nous font souvenir<br> + De grands yeux féminins attendris par les larmes,<br> + Et les beaux yeux des fleurs ont d'aussi tendres charmes.<br> + Les fleurs rêvent, les fleurs frissonnent sous la nuit;<br> + Et, blanches, comme un sein adorable qui luit<br> + Dans la sombre splendeur d'une robe entr'ouverte,<br> + Les roses, du milieu de l'obscurité verte,<br> + Tandis qu'un rossignol par la lune exalté<br> + Pour elles chante et meurt sous cette nuit d'été,<br> + Les roses au corps pâle, en écartant leurs voiles,<br> + Folles, semblent s'offrir aux baisers des étoiles.</p> + +<p>Voilà des vers sur les fleurs. En voici sur les mondes. C'est Brahma qui +parle:</p> + +<p class="poem"> + Le soleil est ma chair, le soleil est mon cœur,<br> + Le cœur du ciel, mon cœur saignant qui vous fait vivre.<br> +<span class="spaced1">..............</span><br> + Je suis le dieu sans nom aux visages divers,<br> + Mon âme illimitée est le palais des êtres;<br> + Je suis le grand aïeul qui n'a pas eu d'ancêtres.<br> + <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> Dans mon rêve éternel flottent sans fin les cieux;<br> + Je vois naître en mon sein et mourir tous les dieux.<br> + C'est mon sang qui coula dans la première aurore...</p> + +<p>De même, l'idée de l'univers sera toujours présente au poète bouddhiste +quand il lui arrivera d'aimer une femme. Il aimera magnifiquement: car +la nature entière lui fournira des images pour exprimer son amour. Il +aimera avec sensualité et langueur: car il ne voudra goûter l'amour +qu'aux lieux et aux heures qui le conseillent et l'insinuent, dans les +parfums, dans les musiques, dans la douceur et la mélancolie des soirs +tièdes. Il aimera avec tendresse et reconnaissance: car il n'ignore +point que c'est la rencontre d'une femme qui a embelli pour lui le rêve +des choses. Il aimera avec résignation: car il sait bien que ce n'est en +effet qu'un rêve, et qui passera. Il sait aussi que l'amour est +inséparable de la mort, parce que la mort est inséparable de la vie...</p> + +<p>Et maintenant lisez les <i>Chants de l'Amour et de la Mort</i>:</p> + +<p class="poem"> + Je voudrais te parer de fleurs rares, de fleurs<br> + Souffrantes, qui mourraient pâles sur ton corps pâle.<br> +<span class="spaced1">..............</span><br> +<span class="add4em">Tu fermes les yeux, en penchant</span><br> +<span class="add4em">Ta tête sur mon sein qui tremble:</span><br> +<span class="add4em">Oh! les doux abîmes du chant</span><br> +<span class="add4em">Où nos deux cœurs roulent ensemble!</span><br> +<span class="spaced1">..............</span><br> + Notre rêve avait fait la beauté de ces choses...<br> + <span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> Tout ce qui ce soir-là nous fit ivres et fous<br> + Était créé par nous et n'existait qu'en nous...<br> +<span class="spaced1">..............</span><br> +<span class="add4em">Enlacée au corps d'une femme,</span><br> +<span class="add4em">Comme l'amant de Rimini,</span><br> +<span class="add4em">Tournoie un instant, ô mon âme,</span><br> +<span class="add4em">Dans le tourbillon infini!</span></p> + +<p>Le bouddhisme, enfin, est le meilleur baume à la pensée souffrante... +Quel bonheur, quand on y songe, que tout ne soit que rêve et vanité! Si +tout n'était pas vanité, c'est alors que nous serions vraiment à +plaindre. Ne pas être beau, ne pas avoir de génie, ne pas être +tout-puissant, ne pas être dieu... rien ne serait plus triste que cette +mesquine et misérable condition si elle devait durer toujours! Il n'y a +que le Tout qui soit parfait et qui n'ait rien au-dessus de lui: il n'y +a donc que le Tout qui puisse avoir plaisir à être éternel. Mais nous, +les accidents, félicitons-nous d'être éphémères et, par suite, de ne pas +être bien sérieusement réels. Ah! le sentiment de la vanité de toutes +choses, quel opium pour l'orgueil, l'ambition, l'amour, la jalousie, +pour toutes les vipères qui grouillent dans notre cœur quand nous n'y +prenons pas garde! Quelle joie de passer et de n'être rien, puisque les +autres êtres ne sont rien et passent!... Oh! comme cela fait accepter la +vie, ce court voyage à travers les apparences! et comme cela fait +accepter la mort!</p> + +<p class="poem"> + ..... Plonge sans peur dans le gouffre béant,<br> + Ainsi que l'épervier plongeant dans la tempête:<br> + <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> Car tout ce rêve une heure a passé dans ta tête:<br> + Tu fus la goutte d'eau qui reflète les cieux,<br> + Et l'univers entier est entré dans tes yeux:<br> + Et bénis donc Allah, qui t'a pendant cette heure<br> + Laissé comme un oiseau traverser sa demeure.</p> + +<p>Et encore:</p> + +<p class="poem"> + Père, engloutis-moi donc, sois donc bien mon tombeau;<br> + Et, si je participe à ta vie éternelle,<br> + Que ce soit sans penser, tel que la goutte d'eau<br> + Que la mer porte et berce inconsciente en elle.</p> + +<p>Mais ce n'est pas tout: car les idées générales ont ceci de précieux, +d'enfanter les sentiments les plus contradictoires. Le bouddhisme, qui +nous incline au plus suave nihilisme, mène aussi au stoïcisme moral. +C'est qu'il se rencontre avec le darwinisme dans ce principe commun que +la force, quelle qu'elle soit, par où l'univers se développe, lui est +intérieure et immanente. L'homme d'aujourd'hui est le produit suprême de +ce développement; or, comme l'explique Sully-Prudhomme dans son poème de +la <i>Justice</i>, ce long effort d'où nous sommes sortis constitue notre +dignité. La conserver et l'accroître et affirmer que nous le +devons—l'affirmer par un acte de foi (car vous vous rappelez que tout +est vain), c'est là proprement la vertu... Ici il faudrait tout citer. +Lisez l'admirable poème intitulé <i>Réminiscence</i>:</p> + +<p class="poem"> + Certains soirs, en errant dans les forêts natales,<br> + Je ressens dans ma chair les frissons d'autrefois;<br> + <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> Quand, la nuit grandissant les formes végétales,<br> + Sauvage, halluciné, je rampais sous les bois.<br> +<span class="spaced1">.............</span><br> + Quand mon esprit aspire à la pleine lumière,<br> + Je sens tout un passé qui le tient enchaîné;<br> + Je sens rouler en moi l'obscurité première:<br> + La terre était si sombre, aux temps où je suis né!<br> +<span class="spaced1">.............</span><br> + Et je voudrais pourtant t'affranchir, ô mon âme,<br> + Des liens d'un passé qui ne veut pas mourir...<br> +<span class="spaced1">.............</span><br> + Mais c'est en vain; toujours en moi vivra ce monde<br> + De rêves, de pensers, de souvenirs confus,<br> + Me rappelant ainsi ma naissance profonde,<br> + Et l'ombre d'où je sors, et le peu que je fus.</p> + +<p>Et ce cri vers Dieu:</p> + +<p class="poem"> + Tout affamé d'amour, de justice et de bien,<br> + Je m'étonne parfois qu'un idéal se lève<br> + Plus grand dans ma pensée et plus pur que le tien!<br> + —Oh! pourquoi m'as-tu fait le juge de ton rêve?</p> + +<p>Et cette exhortation à l'homme:</p> + +<p class="poem"> + Que les pouvoirs obscurs d'un monde élémentaire<br> + Connaissent grâce à toi le rythme harmonieux;<br> + Et si, tous les dieux morts, tu restes solitaire,<br> + Garde au moins les vertus que tu prêtas aux dieux!</p> + +<p>Et toute la dernière pièce, <i>Vers dorés</i>:</p> + +<p class="poem"> +<span class="spaced1">...............</span><br> + Sois pur, le reste est vain, et la beauté suprême,<br> + Tu le sais maintenant, n'est pas celle des corps:<br> + <span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> La statue idéale, elle dort en toi-même;<br> + L'œuvre d'art la plus haute est la vertu des forts.<br> +<span class="spaced1">...............</span><br> + De ton âme l'ennui mortel faisait sa proie,<br> + Étant le châtiment de l'incessant désir;<br> + Du fier renoncement de ton âme à la joie<br> + Goûte la joie austère et le sombre plaisir...</p> + +<p>Je n'ai voulu que dégager, tant bien que mal, le fond et la substance +même des vers de M. Jean Lahor. Ce fond est d'une qualité rare. +L'<i>Illusion</i> est un fort beau livre, plein de tristesse et de sérénité. +Il charme, il apaise, il fortifie. Après l'avoir relu, je le mets +décidément à l'un des meilleurs endroits de ma bibliothèque, non loin de +l'<i>Imitation</i>, des <i>Pensées</i> de Marc-Aurèle, de la <i>Vie intérieure</i> et +des <i>Épreuves</i> de Sully-Prudhomme,—dans le coin des sages et des +consolateurs.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> GROSCLAUDE</h2> + + +<p>Les <i>Gaietés de l'année</i> de M Grosclaude<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14" title="Lien vers la note 14"><span class="smaller">[14]</span></a> ne sont, sans doute, que +des bouffonneries improvisées sur les événements, grands ou petits, de +la politique, du théâtre, de la littérature et de la rue. Mais ces +bouffonneries me paraissent d'une si excellente qualité et d'une +invention si spéciale, que je ne croirais pas avoir entièrement perdu ma +peine si je parvenais à les définir et à les caractériser avec quelque +précision.</p> + +<p>Première impression: elles portent, je ne sais comment, mais pleinement +et avec évidence, la marque d'aujourd'hui. C'est bien la forme suprême +et savante de ce qu'on a appelé la «blague». Cela est bien à nous; nous +avons du moins trouvé cela, si nous n'avons pas trouvé autre chose, et +cela seul nous permettrait de dire que le progrès n'est pas un <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> +vain mot. Car voyez, goûtez, comparez: les anciens hommes n'ont rien eu +qui ressemblât à l'esprit des <i>Gaietés de l'année</i>. Ils ont eu <i>leur</i> +comique (qui nous échappe la plupart du temps): ils n'ont pas eu la +«blague». Il peut m'arriver, en lisant les vers ou la prose d'un Grec ou +d'un Latin, d'être ému d'autant de tendresse ou d'admiration que lorsque +je lis mes plus aimés contemporains; mais jamais, au grand jamais, +d'éclater de rire. MM. Henri Rochefort, Émile Bergerat, Alphonse Allais, +Étienne Grosclaude n'ont point d'analogues dans l'antiquité, et j'ose +dire qu'ils n'ont, dans les temps modernes, que de vagues précurseurs: +Swift, si vous voulez, et un peu Rabelais pour l'ironie méthodique du +fond; Cyrano et les grotesques du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle pour le comique du +vocabulaire... Encore est-ce une concession que je vous fais.</p> + +<p>Et maintenant, abordons ces <i>Gaietés</i> avec tout le sérieux qui convient.</p> + +<p>La bouffonnerie d'Étienne Grosclaude, telle que cet esprit éminent +l'entend et la pratique, est, d'abord, d'une irrévérence universelle. +Elle implique une philosophie simple et grande, qui est le nihilisme +absolu.</p> + +<p>Elle ne respecte ni la vertu, ni la douleur, ni l'amour, ni la mort. +Elle badine volontiers sur les assassinats, se joue autour de la +guillotine; et les plus effroyables manifestations du mal physique, les +pires cruautés de la nature mauvaise, incendies, <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> inondations, +tremblements de terre, catastrophes de toute espèce, lui sont matière à +calembours et à coq-à-l'âne. M. Grosclaude, par exemple, écrira avec +sérénité:</p> + +<p class="quote"> + «Deux de nos assassins les plus en évidence, MM. Rossel et + Demangeot, viennent de nous donner une de ces déceptions que le + public parisien ne pardonne pas volontiers... Une intervention + gouvernementale de la dernière heure a provoqué l'ajournement + illimité de leur exécution, qui n'était pas moins impatiemment + attendue que celle de <i>Lohengrin</i>. La justice des hommes se + promettait par avance une de ces satisfactions d'amour-propre + qu'au dire des comptes rendus elle éprouve chaque fois qu'il lui + est donné de présider à une cérémonie de cet ordre, et le + tout-Paris des dernières, friand de tout bruit de coulisse,—et + notamment de celui que fait le sinistre couperet en glissant dans + sa rainure,—retenait déjà ses places, etc...»</p> + +<p>Ne croyez pas, je vous en supplie, que ces lignes soient l'indice d'un +mauvais cœur. Elles ne sont que la mise en œuvre momentanée, +l'application à un cas particulier, de cette idée qui revient souvent +chez M. Renan et d'autres sages, que «le monde n'est peut-être pas +quelque chose de bien sérieux». C'est comme une convention allégeante et +salutaire que l'écrivain nous demande d'admettre un instant. «Il n'y a +rien... absolument rien... La douleur même est un pur néant quand elle +est passée... L'univers n'existe que pour nous permettre de le railler +par des assemblages singuliers de mots et d'images...» Voilà ce que nous +admettons <span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> implicitement lorsque nous lisons une page de +Grosclaude; et de là cette impression de déliement, de détachement +heureux, que nous font souvent éprouver ses facéties les plus macabres. +Le rire dont elles nous secouent intérieurement est le rire bouddhiste, +lequel précède immédiatement, dans l'ordre des affranchissements +successifs de nos pauvres âmes, la paix du <i>Nirvâna</i>...</p> + +<p>Le second et le troisième caractère de cette gaîté, c'est l'outrance et +la méthode, portées toutes deux aussi loin que possible, et se soutenant +et se fortifiant l'une l'autre. M. Grosclaude possède, je crois, au même +degré que M. Rochefort, le don de déduire les conséquences les plus +imprévues d'un fait, et, si je puis dire, de créer dans l'absurde. Mais +peut-être apporte-t-il à ce genre de déduction une logique plus roide, +plus imperturbable, qui sent mieux son mathématicien, et un délire plus +direct et plus glacial... Il est difficile de citer, car ces folies +n'ont toute leur action sur le cerveau que si on leur laisse tout leur +développement. Mais si vous voulez un exemple, voyez ce que le zèle de +la commission d'incendie, après la catastrophe de l'Opéra-Comique, a +inspiré à M. Grosclaude. Il suppose qu'un arrêté préfectoral vient de +fermer les bains Deligny, «attendu que ledit établissement de bains est +entièrement construit en bois, ce qui l'expose d'une façon +particulièrement grave aux dangers du feu...». Puis il énumère les +conditions auxquelles sera soumise <span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> la réouverture de +l'établissement... Rien n'est oublié; c'est d'une prévoyance d'aliéné +qui aurait beaucoup d'imagination et qui aurait subi une forte +discipline scientifique.</p> + +<p>D'autres fois... oh! c'est très simple, c'est un jeu de mots, un +coq-à-l'âne, auxquels il applique ce système de développement. Ou bien +il prend une métaphore au pied de la lettre: et alors, avec une patience +et une subtilité de sauvage ou de polytechnicien, il en fait sortir tout +le contenu, il la dévide comme un cocon, et ce sont des trouvailles +d'une drôlerie presque inquiétante... Soit cette figure de rhétorique: +«la <i>maladie</i> des billets de banque». Il part là-dessus avec une gravité +de membre de l'Académie de médecine écrivant un rapport: «Une curieuse +épidémie sévit depuis quelque temps sur les billets de cinq cents +francs; ils ne meurent pas tous, mais tous sont frappés d'un vague +discrédit.—Le symptôme pathognomonique de la maladie est un +épaississement accentué des tissus, avec complication de troubles dans +le filigrane, etc...» Ou encore: «On vient de découvrir l'antisarcine; +comme son nom l'indique, ce médicament est destiné à combattre les +effets du Francisque Sarcey qui sévit avec une si cruelle intensité sur +la bourgeoisie moyenne.» Et alors il fait l'historique de la découverte; +il raconte que les études sur le virus sarcéyen ont démontré l'existence +d'un microbe spécial qui a reçu le nom de <i>Bacillus scenafairius</i> +(bacille de la <span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> scène à faire); que les premiers microbes ont +été recueillis dans la bave d'un abonné du <i>Temps</i>, un malheureux qui +«jetait du Scribe par les narines et délirait sur des airs du Caveau... +et que son teint blafard (et Fulgence) désignait clairement comme un +homme épris des choses du théâtre»; que ces bacilles ont été recueillis, +cultivés dans les «bouillons» du <i>Temps</i> et de <i>la France</i>, etc...</p> + +<p>Ce qui double encore l'effet de ces méthodiques extravagances, c'est le +style, qui est d'un sérieux, d'une tenue et d'une impersonnalité +effrayantes. C'est un ineffable mélange de la langue de la politique et +de celle du journalisme, de l'administration et de la science, dans ce +qu'elles ont de plus solennellement inepte. M. Grosclaude exécute depuis +des années ce tour de force, de ne pas écrire une ligne qui ne soit un +cliché ou un poncif. Je sais bien que d'autres le font sans le vouloir; +mais lui le veut, et il n'a pas une défaillance. Ouvrons au hasard:</p> + +<p class="quote"> + «Encore un grand nom compromis dans l'affaire des décorations: il + s'agit du Panthéon, à l'égard duquel le <i>Temps</i> publie de graves + révélations sous ce titre à scandale: «la décoration du + Panthéon». Il semblait pourtant que cette haute personnalité fût + à l'abri des soupçons, etc...»</p> + +<p>Et plus loin, après avoir rapporté un propos de M. Meissonnier:</p> + +<p class="quote"> + «Il faudrait n'avoir aucune expérience de ce qui se lit entre les + lignes d'un journal pour ne pas comprendre que <span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> ces + réticences cachent quelque horrible mystère. Ayons le courage de + l'imprimer: si, malgré des interventions si puissantes, le + Panthéon n'est pas encore décoré, c'est vraisemblablement qu'il a + dans son passé quelque ténébreuse histoire qui lui interdit + l'accès de toute distinction honorifique... Quel est donc ce + cadavre? On va jusqu'à prétendre qu'on en trouverait plusieurs + dans le fond de sa crypte...»</p> + +<p>Est-ce assez soutenu? Je me demande en frémissant quel peut bien être +l'état d'esprit d'un homme qui se livre tous les jours de sa vie à de +pareils exercices. Serait-il capable, à l'heure qu'il est, d'écrire +autrement qu'en clichés? Dans quelle langue rédige-t-il sa +correspondance familière? Figurez-vous un homme dont toutes les pensées, +même les plus intimes et les plus personnelles, revêtiraient +d'elles-mêmes les formes consacrées d'une élégance imbécile; qui aurait +volontairement créé et développé en lui cette infirmité et qui serait +décidé à mourir sans avoir une fois, une seule fois, exprimé directement +sa pensée... Ô prodige d'ironie!...</p> + +<p>C'est pourquoi Grosclaude me fascine. Ces inventions de fou dialecticien +parlant constamment la langue d'un président des quatre classes de +l'Institut un jour de gala, cela me fait la même espèce de plaisir que +les cabrioles d'un clown à favoris et en habit noir, mais un plaisir dix +fois plus intense, d'autant que les choses de l'esprit sont au-dessus de +celles de la matière. C'est un des plus beaux exemples d'acrobatie +intellectuelle que je connaisse, <span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> un des plus suivis, des mieux +exempts de lassitude ou de distraction. Ce sont, non pas des envolées +dans l'absurde, mais comme des percées régulières, qu'on dirait faites +avec des machines d'ingénieur et des instruments de précision.</p> + +<p>J'ajoute qu'il y a un mystère dans tout cela. Les raisons que j'ai +essayé de démêler n'expliquent pas, en somme, la joie bizarre que me +donne l'énorme et placide déraison de ces facéties; et peut-être +aurez-vous beaucoup de peine à comprendre mon admiration et à me la +pardonner, et y soupçonnerez-vous quelque gageure... Mais non, il n'y en +a point... Je relis l'<i>interview</i> que Grosclaude est allé prendre à la +plus ancienne locomotive de France, à l'occasion du cinquantenaire des +chemins de fer, et je n'y résiste pas plus qu'à la première lecture. La +perception rapide des rapports démesurément inattendus que l'auteur +établit soudainement entre les choses, tout en alignant des phrases +idiotes de reporter, me frappe d'un heurt qui me désagrège l'esprit +comme le choc électrique désagrège les corps. Pourquoi? Là est l'énigme. +Peut-être éprouvé-je un plaisir malsain à me sentir violemment introduit +dans une conception du monde analogue à celles que doivent édifier les +cerveaux des fous, en restant à peu près sûr de me ressaisir. Il y a +peut-être du vertige et quelque chose de l'attrait d'un crime à simuler +ainsi, dans sa propre intelligence, les effets d'un tremblement de +terre... Enfin, que vous dirai-je? Ce n'est <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> point ma faute si +des phrases comme celles-ci me délectent profondément:</p> + +<p class="quote"> + «Ce n'est pas sans une respectueuse émotion que nous avons été + admis en présence de ce vieux lutteur... La glorieuse locomotive + habite un modeste appartement de garçon, au cinquième sur la + cour... Nous sommes immédiatement introduits dans le cabinet de + toilette de la respectable machine à vapeur, qui est en train de + se passer un bâton de cosmétique sur le tuyau, innocente + coquetterie de vieillard.»</p> + +<p>La conversation s'engage. Elle est d'une suprême vraisemblance. C'est un +<i>interview</i> qui ressemble à tous les <i>interview</i> de «vieux lutteurs» ou +de «sommités scientifiques», et bientôt l'on ne sait plus au juste s'il +s'agit d'une vieille locomotive ou de l'honorable M. Chevreul. Le +reporter lui demande son âge et fait cette réflexion aimable que «les +locomotives n'ont jamais que l'âge qu'elles paraissent»; il l'interroge +sur son hygiène: «Vous transpirez, sans doute?... Portez-vous de la +flanelle?» Et enfin:</p> + +<div class="quote"> + <p>«—Il va sans dire qu'à l'instar de M. Chevreul et de tous nos + grands macrobites vous usez du café au lait?</p> + + <p>«—Ni café, ni rien d'analogue; je m'abstiens rigoureusement de + thé, de liqueurs fortes, d'asperges et de femmes.</p> + + <p>«—Cependant vous fumez?</p> + + <p>«—C'est ma seule faiblesse.</p> + + <p>«—La seule? bien vrai?... Voyons, tout à fait entre nous, vous + n'avez jamais eu de ces aimables écarts qui embellissent <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> + l'existence d'une locomotive à l'âge des passions?</p> + + <p>«—Jamais, monsieur, vous me croirez si vous voulez!... Mon Dieu, + j'ai eu comme les autres mes heures de poésie...</p> + + <p>«—Vos vapeurs!»</p> +</div> + +<p>Et cela continue... Est-ce moi qui suis fou? Je trouve dans ces facéties +conduites avec tant de sang-froid une véritable puissance d'invention +charentonnesque. Vous m'excuserez donc de m'y arrêter si longtemps. Car +rien n'est indigne d'intérêt dans la littérature, rien, si ce n'est le +médiocre. N'avez-vous pas été frappés, dans les trop nombreuses +citations que j'ai faites, de la merveilleuse justesse des jeux de mots +dont elles sont semées et, si je puis dire, de leur caractère de +nécessité? N'a-t-on point cette impression que l'auteur ne pouvait pas +ne pas les faire, et que cependant nous ne les aurions point trouvés? Ce +signe est un de ceux auxquels on reconnaît les belles œuvres. Vous +voyez bien que l'art de Grosclaude est du grand art! Ne jurerait-on +point qu'une Providence a voulu que Fulgence et Waflard collaborassent à +un grand nombre de vaudevilles, tout exprès pour qu'un lecteur malade de +Francisque Sarcey pût être qualifié de «blafard (et Fulgence)»? que le +tabac fût inventé pour qu'un reporter demandât à une vieille locomotive: +«Vous fumez?»—et que le mépris s'exprimât par le monosyllabe «zut!» +pour que Grosclaude inventât <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> une faute d'orthographe, les +«connaissances zutiles», qui raille à la fois les dernières réformes de +l'enseignement et la prononciation du Conservatoire?... N'y a-t-il pas +là comme des harmonies préétablies? et certains calembours excellents +n'auraient-ils point été prévus par le Démiurge de toute éternité? «Ô +profondeurs!» comme disait Victor Hugo.</p> + +<p>Est-il défendu d'imaginer qu'une Puissance inconnue, ayant d'abord +permis aux hommes d'établir entre les choses et les mots des rapports +constants, universels et publics, a voulu enfouir en même temps dans les +ténèbres des idiomes humains certains rapports secrets, absurdes et +réjouissants des mots avec les objets ou des vocables entre eux, et en a +réservé la découverte à quelques privilégiés du rire et de la fantaisie? +Grosclaude est assurément un de ces hommes. À première vue, il y a du +hasard dans ses inventions. À force de secouer les mots comme des noix +dans un sac, on amène entre eux d'étranges rencontres, des façons +nouvelles et baroques de s'accrocher. Mais, soyez-en sûrs, ces +rencontres, d'où jaillit parfois une pensée originale, ne sont aperçues +que de ceux qui savent les voir; et, s'ils parviennent à en dégager de +l'esprit ou même un peu de philosophie, c'est que cette philosophie et +cet esprit, ils les apportaient avec eux. Il y a coq-à-l'âne et +coq-à-l'âne. L'Évangile même contient un calembour sublime. Un jour, M. +Grosclaude, rien <span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> qu'en écrivant le contraire de ce que nous +eussions écrit, vous et moi, a fait une merveilleuse trouvaille. Il +raconte la fête des Rois chez M. Grévy, et nous montre M. de Freycinet +s'apprêtant à découper le gâteau: «M. de Freycinet, dit-il, avec cette +gravité qu'il apporte <i>même aux choses sérieuses</i>...» Cette simple +phrase, remarquez-le, est un puits de profondeur, puisqu'on y suppose +couramment admise une pensée qui passe elle-même pour surprenante et +profonde, à savoir que c'est aux choses futiles que nous apportons le +plus de gravité... N'ai-je pas raison de conclure que le délire de +Grosclaude est le délire d'un sage?<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + +<h2><span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> PRONOSTICS<br> + +<span class="smcap smaller">pour l'année 1887</span>.</h2> + + +<p>On ne m'y reprendra plus, à dresser des inventaires de fin d'année. Pour +deux ou trois mots de remerciements, j'ai reçu vingt lettres de +réclamations. Il paraît que j'ai commis d'énormes oublis, et que l'année +littéraire a été bien meilleure et plus fertile en œuvres originales +que je n'avais cru. Je me réjouis de m'être trompé si fort. Mon excuse +est dans ma sincérité. Je n'avais fait d'ailleurs, je l'avoue, aucune +recherche bibliographique. J'ai laissé remonter d'eux-mêmes dans ma +mémoire les livres dont j'avais reçu une impression un peu forte, et je +les ai notés à mesure: voilà tout. Mais j'ai eu grand soin de ne donner +pour infaillibles ni mes souvenirs ni mes jugements.</p> + +<p>Comme je n'apporte aujourd'hui que des prévisions, j'y pourrais mettre +plus d'assurance. Je voudrais, en effet, après avoir dit ce que nous a +<span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> donné la littérature pendant la dernière année, chercher ce +qu'elle nous donnera dans le cours de l'année qui commence. Or cette +entreprise est infiniment moins dangereuse. Car, si je me trompe, on ne +le saura que dans douze mois, et personne ne se souviendra alors de ce +que j'aurai prédit. Je puis donc annoncer les livres qui se feront, avec +la même sécurité que Mathieu Laensberg le temps qu'il fera. Néanmoins, +par un excès de timidité et de scrupule, je n'ai point voulu prédire +l'avenir moi-même, quoique rien ne soit plus aisé, et j'ai interrogé une +somnambule extralucide, comme elles le sont toutes, dont je ne fais que +résumer ici les réponses.</p> + +<hr class="small"> + +<p>Les littérateurs feront de plus en plus en 1887 ce qu'ils faisaient en +1886.</p> + +<p>M. Émile Zola publiera un roman de sept cents pages intitulé <i>la Terre</i>. +Il y aura dans ce roman, comme dans les autres, une Bête, qui sera la +terre; et, sur cette bête, vivront des bêtes, qui seront les paysans. Il +y aura un paysage d'hiver, un paysage de printemps, un paysage d'été et +un paysage d'automne, chacun de vingt à trente pages. Tous les travaux +des champs y seront décrits, et le Manuel du parfait laboureur y passera +tout entier.</p> + +<p>La seule passion campagnarde étant, comme on <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> sait, l'amour de +la terre, vous prévoyez le sujet. Ce sera l'histoire d'un vieux paysan +qui fera le partage de ses biens à ses enfants; ceux-ci, trouvant qu'il +dure trop, le pousseront dans le feu à la dernière page. Je pense qu'il +y aura aussi une fille-mère qui jettera son petit dans la mare. Et je +suis à peu près sûr qu'il y aura une idiote, ou un idiot, peut-être +deux, ou trois. Et tous ces sauvages seront grandioses. Et le livre sera +épique et pessimiste. Il faut qu'il le soit, M. Zola n'en peut mais. Et +le roman commencera ainsi:</p> + +<p class="quote"> + «Le soleil tombait d'aplomb sur les labours... L'odeur forte de + la terre fraîchement écorchée se mêlait aux exhalaisons des corps + en sueur... La grande fille, chatouillée par la bonne chaleur, + riait vaguement, s'attardait, ses seins crevant son + corsage...—N... de D...! fit l'homme; arriveras-tu, s...pe?»</p> + +<p>L'optimisme de M. Renan ira croissant. Ce sage publiera un nouveau drame +philosophique intitulé <i>le Dernier Pape</i>. Cela se passera au vingtième +siècle. Le pape Pie XI annoncera par une suprême encyclique (<i>Gaudeamus, +fratres</i>) à ce qui restera du monde chrétien qu'il remet ses pouvoirs +aux mains de l'Académie des sciences de Berlin. Il croira le temps venu +de la solution oligarchique du problème de l'univers.</p> + +<p>À ce moment, l'élite des êtres intelligents, maîtresse <span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> des plus +importants secrets de la réalité commencera de gouverner le monde par +les puissants moyens d'action dont elle disposera, et d'y faire régner, +par la terreur, le plus de raison et de bonheur possible. Cette élite +n'aura pas de femmes; la femme restera la récompense des humbles, pour +qu'ils aient un motif de vivre... Mais ce délicieux rêve oligarchique +réalisé, les sages ne pourront bientôt plus supporter leur propre +sagesse, leur propre toute-puissance, ni leur solitude.</p> + +<p>Le désir de la femme les mordra au cœur; et la femme, introduite dans +la place, les trahira, livrera au peuple les secrets des savants et les +machines par lesquelles ils terrorisaient la multitude. Ou bien ces +machines rateront entre les mains de leurs inventeurs. Et ce sera un +beau gâchis, et tout sera à recommencer. Et vite il faudra une religion +nouvelle. Ou bien l'ancien Pape reprendra la tiare et déclarera +apocryphe l'encyclique <i>Gaudeamus, fratres</i>.—Et M. Renan se consolera: +car «la raison a le temps pour elle, voilà sa force. Elle traversera des +successions de pourriture et de renaissance. Les essais sont +incalculables...»</p> + +<p>Et le commencement du drame sera:</p> + +<p>«<i>Le pape dans son laboratoire, au Vatican. Les fourneaux, les alambics +et les cornues cachent presque entièrement les fresques peintes par +Raphaël. Il rêve et murmure à mi-voix</i>: Dieu n'était pas: il est tout +près d'être... Mais, qui sait si la vérité <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> n'est pas triste?... +Vive l'Éternel!.. L'idéal existe... Heureux les simples!...</p> + +<p>Ce drame sera expressément écrit pour la Comédie-Française, et le rôle +du Pape sera joué par M. Coquelin aîné.</p> + +<p class="p2">Le roman de M. Paul Bourget s'appellera <i>Péché d'Islande</i>. Pourquoi? On +ne sait pas. Robert d'Ancelys, flétri par les turpitudes de la vie de +collège, puis régénéré par un crime d'amour, n'aura plus pour principe +d'action que la religion de la souffrance humaine. Et alors il se +donnera pour mission d'avoir pitié des femmes blessées, et surtout +d'être le dernier amant de celles qui approchent de l'âge où l'on n'en a +plus. Il étendra sa miséricorde sur trois femmes à la fois. L'une +demeurera rue de Varennes, l'autre au Parc Monceau, la troisième aux +Champs-Élysées; et toutes trois ressembleront à des portraits de +Botticelli ou de Léonard de Vinci. Et Robert les consolera +doucement—oh! si doucement!—mais elles voudront être aimées, non +consolées; et puis elles ne comprendront pas qu'il en console trois en +même temps. Mais lui ne comprendra point qu'elles n'aient pas compris, +et ce sera très subtil, et tous les quatre s'écrieront: «Oh! la cruelle +énigme!» Et il y aura un grand appareil d'analyse psychologique, et +comme une trousse de chirurgien étalée; et, dans les appartements et +dans les écuries, un grand confort anglais.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> Et voici les premières lignes:</p> + +<p class="quote"> + «Tous les observateurs ont remarqué ce qu'il y a de troublant, + d'alliciant et de profondément nostalgique dans le regard des + femmes qui offrent cette particularité d'avoir des yeux bleus + avec des cheveux bruns,—surtout quand ces femmes appartiennent à + une race douloureusement affinée par des siècles de vie élégante + et artificielle. C'est un de ces regards, imprégnés d'exquise + malfaisance, que voilaient, à cette heure crépusculaire qui suit + le <i>five o'clock tea</i>, les longs cils,—ah! si longs!—de la + comtesse Alice de Courtisols qui, blottie sur un pouf, à l'abri + d'un paravent anglais, etc..»</p> + +<p>M. Pierre Loti nous donnera <i>Kouroukakalé</i>. Ce sera le nom d'une jeune +Lapone amoureuse d'un officier de marine. On verra dans ce livre des +fiords, des bancs de glace, des baleines, des morses, des rennes, des +martres zibelines et des aurores boréales. Au bout de six mois, +l'officier de marine s'en ira, et Kouroukakalé mourra de désespoir.</p> + +<p>Quelques phrases au hasard:</p> + +<p class="quote"> + «Un ciel gris-perle avec des matités de cendre çà et là et des + irisations de nacre vers le bas... Notre phoque familier + allongeait sa tête de jeune chien entre les seins pointus et + couleur de safran de ma petite amie, et parfois léchait doucement + ses cheveux brillants d'huile. Et je me rappelais une petite + danseuse que j'avais vue l'autre année à Yokohama. Et je songeais + que la petite danseuse mourrait, et que Kouroukakalé mourrait + aussi, et que je mourrais pareillement...»</p> + +<p>Quant au prochain récit de M. Georges Ohnet, il <span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> n'est pas +difficile de le prévoir. On sait que l'auteur des <i>Batailles de la vie</i> +écrit alternativement un roman de passion et un roman d' «études +sociales». Les <i>Dames de Croix-Mort</i> appartenant au premier genre, il +est évident que le roman de cette année réconciliera de nouveau la +bourgeoisie et la noblesse. Mais, attendu que, dans la <i>Grande +Marnière</i>, c'est une patricienne qui épouse un ingénieur, ce sera cette +fois un patricien qui épousera la fille d'un vétérinaire. Le livre aura +quatre cents éditions. Et je me dirai une fois de plus: «Oui, c'est +bien. J'accepte tout, mon Dieu! Il faut de ces livres-là, il en faut. +Mais pourquoi est-ce lui le triomphateur unique? Pourquoi pas l'un des +quarante autres romanciers qui font la même chose et qui la font aussi +bien, quelquefois mieux? Mystère!»</p> + +<p>Et ce roman s'appellera <i>Guy de Valcreux</i>, et je vais vous en confier +les premières lignes:</p> + +<p class="quote"> + «Par une belle matinée de printemps, le digne M. Lerond, + vétérinaire de la petite ville d'Arcis-sur-Marne, suivait la + route poudreuse qui conduit au chef-lieu du département, bercé + dans son antique cabriolet, au trot paisible de sa vieille jument + Cocote. Tout à coup, à l'un des tournants du chemin, une amazone + à la taille souple, à la lèvre dédaigneuse, aux extrémités + aristocratiques, etc...»</p> + +<p>Et M. Alphonse Daudet? ai-je demandé à la somnambule.—Oh! celui-là se +recueille si longtemps entre deux livres qu'il nous jouera peut-être le +mauvais <span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> tour de changer dans l'intervalle. On sait bien qu'il y +aura dans son prochain roman un mélange astucieux d'observation aiguë +(l'observation aiguë, vous savez? c'est «sa profession») et de larmes +faciles, à la Tartarin. Mais nos prévisions ne sauraient aller au +delà...</p> + +<p class="p2">Et M. Guy de Maupassant?—Lisez les premiers feuilletons de +<i>Mont-Oriol</i>. Cela commence avec la largeur d'un roman de Zola. Puis +vient un adultère honnête, comme en réclament les femmes vertueuses. +C'est une trahison. Si les écrivains se mettent comme cela à changer +leur manière, il n'y a plus de sécurité pour le lecteur.</p> + +<p class="p2">Et le théâtre?—On nous annonce <i>Francine</i>, l'œuvre d'un jeune, si +jeune qu'on ne peut guère deviner ce qu'il nous réserve, celui-là. Puis, +M. Henri Meilhac écrira un acte, un seul, mais où il y aura trois +pièces. Et les trois pièces seront excellentes, et l'acte sera manqué, à +moins que M. Ludovic Halévy... Mais cet académicien sera absorbé par un +nouveau <i>Grand Mariage</i>. Cette fois, la jeune fille aura six millions de +dot, et elle épousera un archiduc, et son frère ne sera plus un +lieutenant d'artillerie, mais un lieutenant de chasseurs.</p> + +<p class="p2">Et l'histoire?—M. Taine nous donnera enfin <span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> son volume sur +l'Empire. Il sera sombre. L'ancien régime lui avait paru lamentable; la +Révolution lui a semblé absurde et hideuse; l'Empire, qui a consacré les +pires conquêtes de la Révolution, le dégoûtera plus encore. Il verra +dans Napoléon un sous-officier cabot, le Bel-Ami de la Victoire. Il sera +de plus en plus épouvanté de la sottise et de la férocité de l'animal +humain. Et l'impression du volume pourra bien être retardée parce qu'il +y aura tant de citations, à chaque page, à chaque ligne, que +l'imprimeur, à court, sera obligé de faire fondre plusieurs milliers de +guillemets.</p> + +<p>Et la poésie?—On attend de M. Sully-Prudhomme un poème intitulé: <i>Le +Bonheur.</i> Il fera celui des professeurs de mathématiques, car les trois +premiers livres de la géométrie de Legendre s'y trouveront mis en +sonnets. M. François Coppée nous donnera quelques poèmes populaires et +familiers. Le plus remarqué sera <i>la Crémière</i>:</p> + +<p class="poem"> + C'était une humble femme, une simple crémière<br> + De Montmartre. Elle était vaillante. La première<br> + Du quartier, quand pointait l'aube aux cieux violets,<br> + De sa pauvre boutique elle était les volets...</p> + +<p>Ô vieille sibylle, dis-je à la dame, extralucide, vos malices sont +grosses. C'est comme si vous me disiez que les pommiers continueront de +donner des pommes, et les rosiers des roses, et que M. Dupuis et M<sup>me</sup> +Judic continueront de jouer les <span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> Judics et les Dupuis. Mais vous +ne m'avez point dit si quelque jeune homme apportera dans le roman ou au +théâtre une «formule nouvelle», pour parler la belle langue +d'aujourd'hui, ni s'il sortira quelque chose d'intelligible du travail +ténébreux des bons poètes symbolistes...</p> + +<p>—Puis j'ajoutai timidement: Et la critique? car il ne faut rien +oublier.</p> + +<p>—Ce n'est pas de la littérature.</p> + +<p>—Qui vous l'a dit?</p> + +<p>—Un romancier.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + +<h2><span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> CONTES DE NOËL</h2> + +<p class="quote"> + Le <i>Figaro</i> a demandé des contes de Noël à nos romanciers les + plus goûtés. Ces contes paraîtront dans le numéro du 25 décembre. + Mais j'ai pu, en semant l'or avec une intelligente prodigalité, + m'en procurer copie. Voici, pour les gens pressés, le canevas de + quelques-uns de ces petits récits.</p> + + +<h2>M. PAUL BOURGET.</h2> + +<p class="title">LES LARMES DE COLETTE.</p> + + +<p>M. Paul Bourget commence par des considérations générales sur la +supériorité du peuple anglais.</p> + +<p>«... Tous ceux qui ont vécu à Londres ont pu constater cette +supériorité. Elle éclate notamment dans le caractère que prend, chez ce +peuple sérieux la célébration des fêtes dont l'anniversaire de la +nativité de Jésus est l'occasion. Et d'abord ils appellent <i>Christmas</i> +ce que nous appelons Noël. Ce détail, insignifiant au premier abord, +devient éminemment <span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> significatif quand on l'examine de près et +qu'on applique à cet examen les procédés les plus récents de l'analyse +psychologique.»</p> + +<p>L'auteur arrive alors à son sujet. Claude Larcher est allé prendre +Colette à sa sortie de la Comédie-Française. Ils doivent souper en +tête-à-tête dans un cabaret du boulevard, puis rentrer tous deux chez +Colette. Mais tout à coup la comédienne a ce caprice, d'aller entendre +la messe de minuit à la Madeleine.</p> + +<p>Description de la cérémonie. Considérations sur ce fait, que «l'élément +mondain en est complètement absent».</p> + +<p>Colette est bien jolie dans ses fourrures, sous sa petite toque de +loutre, à demi agenouillée sur un prie-Dieu. Au commencement, elle garde +son sourire énigmatique, son sourire à la Botticelli. Mais, peu à peu, +l'expression de son visage devient sérieuse, et Claude voit deux larmes +rouler lentement dans sa voilette.</p> + +<p>Il se demande en trois pages ce que signifient ces larmes. Larmes de +comédienne, sans doute; larmes de névrosée sensuelle, superficiellement +émue par ce qu'il y a de théâtral dans cette fête nocturne et dans cette +antithèse d'un Dieu naissant sur la paille d'une étable... Claude se +méfie.</p> + +<p>Mais les pleurs de Colette redoublent. Qui sait, après tout, ce que peut +sentir, devant ce mystère de l'amour divin, celle qui a tant et si +cruellement <span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> joué avec l'amour?... Qui sait si elle ne se +souvient pas de son enfance, de sa première communion? Les filles les +plus souillées ont de ces minutes singulières...</p> + +<p>À ce moment, Colette se retourne vers Claude et lui murmure +impérieusement à l'oreille:</p> + +<p>—Agenouillez-vous et priez, je le veux.</p> + +<p>Claude obéit sans savoir pourquoi.</p> + +<p>Ils sortent de l'église. La comédienne, les yeux encore rouges, dit à +Claude:</p> + +<p>—Ne vous moquez pas de moi, mon ami. Je ne sais ce que j'ai; mais +vraiment je n'ai guère le cœur à souper maintenant. Ne m'y +contraignez pas, je vous en supplie... Oh! je me connais, et je ne dis +point que cette étrange et douce tristesse—ah! si douce!—survivra à +cette nuit. Mais j'éprouve un grand besoin d'être seule... Accordez-moi +cette grâce, vous que j'ai tant fait souffrir. C'est pour cela que je +vous la demande: car, si vous saviez ce qui se passe en moi, vous vous +en réjouiriez peut-être... À demain!...</p> + +<p>Claude se méfie bien encore un peu, étant psychologue de son état; mais +il continue à se demander: «Qui sait?» Bref, il met Colette dans un +fiacre et rentre chez lui, rêveur.</p> + +<p>Le lendemain il apprend qu'elle a soupé avec le petit René Vincy à la +Maison-Dorée, et qu'elle l'a ramené chez elle.</p> + +<p>Sur quoi il écrit un nouveau chapitre, extrêmement féroce, de sa +<i>Physiologie de l'amour moderne</i>.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + +<h2><span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> M. PIERRE LOTI.</h2> + +<p class="title">NOËL À YOKOHAMA.</p> + +<p>C'est pendant la nuit du 24 au 25 décembre 1887. Loti, son frère Yves et +M<sup>me</sup> Chrysanthème sont assis sur des nattes, dans une maison de papier.</p> + +<p>Ils rêvent.</p> + +<p>Loti pense à ses anciennes nuits de Noël.</p> + +<p>Telle année, il était, cette nuit-là, avec la tahïtienne Rarahu; telle +autre, avec Fatou-Gaye, la petite négresse; et, en remontant toujours, +avec la Smyrniote Aziyadé, avec la Chinoise Litaï-pa, avec la Lapone +Kouroukakalé, avec la Montmartroise Nana, et avec beaucoup d'autres +encore...</p> + +<p>Évocation de petits paysages nocturnes, très intenses et congruents à +chacune de ces figures féminines.</p> + +<p>Il songe que plusieurs sont mortes, et qu'il mourra, et que nous +mourrons tous.</p> + +<p>Yves pense à sa Bretagne.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Chrysanthème ne pense à rien.</p> + +<p>Loti dit à Yves:</p> + +<p>—Tu es triste?</p> + +<p>Yves en convient.</p> + +<p>Et alors, pour consoler son frère Yves, Loti l'enferme <span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> avec +M<sup>me</sup> Chrysanthème et va se promener tout seul au bord de la mer.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + +<h2>M. GUY DE MAUPASSANT.</h2> + +<p class="title">LE BOUDIN.</p> + +<p>D'abord, le préambule ordinaire:</p> + +<p>«... Mon ami secoua dans le foyer les cendres de sa pipe, et tout à +coup:</p> + +<p>—Veux-tu que je te raconte mon premier réveillon à Paris?</p> + +<p>«J'avais dix-neuf ans; j'étais étudiant en droit, pas riche», etc...</p> + +<p>Donc il entre, la nuit de Noël, au bal Bullier. Description brève de ce +lieu de plaisir: le jardin éclairé par des verres de couleur, les +bosquets, qu'on dirait en zinc découpé, la cascade et la grotte en +carton sous laquelle on passe...</p> + +<p>Il remarque, parmi les promeneuses, une fille d'allure effarouchée, +l'air minable, vêtue d'une méchante robe et coiffée d'un énorme chapeau, +très voyant, qui fait que les hommes se retournent sur son passage avec +des rires et des plaisanteries.</p> + +<p>«... Sous ce chapeau, des joues rondes, fraîches et trop rouges, avec +des taches de son sur le nez. Mais les yeux, d'un bleu pâle, étaient +très doux, d'une douceur innocente de ruminant, la bouche <span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> était +saine, et l'on devinait, sous la robe mal taillée, un corps robuste de +belle campagnarde... Elle sentait encore le village, et avait dû +débarquer tout récemment sur le trottoir.»</p> + +<p>Il l'aborde, lui offre un bock. Mais elle laisse son verre à moitié +plein et finit par lui avouer qu'elle n'aime pas la bière. Il lui +propose de souper dans une brasserie du quartier; elle accepte +docilement, l'appelle «Monsieur» et ne le tutoie pas.</p> + +<p>Mais, en chemin, voyant son compagnon très poli et le sentant presque +aussi timide qu'elle, elle s'enhardit, lui explique qu'elle est de la +campagne, des environs de la Ferté-sous-Jouarre; que ses parents, de +petits cultivateurs, la croient en service à Paris; et que, ayant tué +leur porc à l'occasion de la Noël, ils lui ont envoyé tout un panier de +provisions «pour faire une politesse à ses bourgeois».</p> + +<p>—Je n'ai pas encore pu y goûter, continue-t-elle. Manger ça toute +seule... ça durerait trop longtemps... Et puis ça me ferait trop gros +cœur... Alors, Monsieur, si ça ne vous gênait pas... au lieu d'aller +à la brasserie, nous rentrerions chez moi tout de suite... je ferais +cuire le boudin et les crépinettes... Ça serait gentil et ça me ferait +tant de plaisir!</p> + +<p>Il lui demande:</p> + +<p>—As-tu de la moutarde?</p> + +<p>—Tiens, dit-elle, c'est drôle, je n'y avais pas pensé.</p> + +<p>Il entre chez un épicier, achète un pot de moutarde, <span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> plus une +bouteille de Champagne à trois francs. Il monte, derrière la fille, au +cinquième d'un petit hôtel garni de la rue Cujas, étroit comme un phare.</p> + +<p>Description brève de la chambre. Il y a, sur la commode, des +photographies de paysans endimanchés.</p> + +<p>—C'est mes parents, dit-elle.</p> + +<p>Elle fricote le boudin et la saucisse dans un petit poêlon sur une lampe +à essence... Puis ils se mettent à table... Elle lui raconte son +histoire (que vous devinez); elle s'attendrit en la racontant; et ses +larmes tombent sur le boudin...<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + +<h2>M. FERDINAND FABRE.</h2> + +<p class="title">MÉNIQUETTE PIGASSOU.</p> + +<p>L'auteur nous confie que, dans son enfance, il aimait déjà toutes les +femmes, comme il a continué de faire au grand séminaire de Montpellier.</p> + +<p>Donc, le jeune Ferdinand a treize ans; il apprend le latin chez son +oncle l'abbé Fulcran, curé de Lignières-sur-Graveson; celle qu'il aime, +c'est M<sup>lle</sup> Méniquette, une jolie personne de vingt ans, mi-paysanne et +mi-bourgeoise, fille de M. Pigassou, maire de Lignières.</p> + +<p>Il voit souvent Méniquette. Elle vient tous les <span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> samedis, et +aussi la veille des fêtes, parer l'autel, mettre en ordre les vêtements +sacerdotaux. Une fois, M. l'abbé Fulcran a trouvé son neveu en train de +baiser ces saints ornements, auxquels les mains de Méniquette venaient +de toucher; et le digne prêtre, peu clairvoyant, a loué Ferdinand de sa +piété.</p> + +<p>M. l'abbé Fulcran a pour Méniquette la plus haute estime:</p> + +<p>—M<sup>lle</sup> Pigassou est une âme d'élite, répète-t-il à tout propos.</p> + +<p>... M. l'abbé Fulcran et son neveu sont invités à faire le réveillon +chez M. Pigassou; Ferdinand ne se tient pas de joie. De plus, il doit +chanter un <i>solo</i> à la messe de minuit; et Méniquette sera là!</p> + +<p>Description de la messe de minuit à Lignières-sur-Graveson. Énumération +des principaux assistants, avec leurs prénoms et profession. Les femmes, +encapuchonnées de noir, ont apporté leurs lanternes—Effets de lumière +et d'ombre.</p> + +<p>Le jeune Ferdinand, étranglé d'émotion, rate son <i>solo</i>. Il fait un +couac... et voit rire Méniquette, qui est assise sur le premier banc, +«du côté de la sainte Vierge».</p> + +<p>Son désespoir est tel, qu'il se sauve dans la sacristie; là, il +dépouille son rochet et sa soutanelle d'enfant de chœur; il ouvre la +porte qui donne sur le cimetière, escalade le mur, se jette au hasard à +travers champs.</p> + +<p>Il songe en pleurant:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> —Elle ne m'aime pas!</p> + +<p>Et il sent si vivement la misère et la vanité de ce monde qu'il s'écrie +au milieu de ses larmes:</p> + +<p>—Puisque c'est comme ça, je me ferai trappiste!</p> + +<p>... Après la messe, M. l'abbé Fulcran est rentré au presbytère: «Où donc +est Ferdinand?» Il pense que l'enfant l'a devancé chez M. Pigassou. Mais +non: personne ne l'a vu.</p> + +<p>On se met à sa recherche, et Méniquette finit par le découvrir, blotti +sous la remise, derrière une charrette, sanglotant et grelottant.</p> + +<p>Elle l'attire par sa blouse, l'interroge, l'apaise, l'embrasse sur les +deux joues.</p> + +<p>... M. l'abbé Fulcran, toujours aussi clairvoyant, morigène son neveu en +ces termes:</p> + +<p>—Vous avez obéi, mon enfant, à un sentiment peu digne d'un chrétien. Si +votre voix, novice encore et mal affermie, trompa votre pieuse ardeur, +il fallait accepter cette mésaventure comme une épreuve envoyée par la +divine Providence, et n'en pas concevoir un dépit où je crains qu'il n'y +ait, hélas! beaucoup d'orgueil et de vaine gloire. Vous réciterez avant +de vous endormir un <i>acte d'humilité</i>, pour que Dieu vous pardonne.</p> + +<p>Ce coquin de Ferdinand récitera tout ce qu'on voudra. Il est assis +auprès de Méniquette, qui lui sert un gros morceau de saucisse. Il est +heureux...<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + +<h2><span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> M. ÉMILE ZOLA.</h2> + +<p class="title">UNE FARCE DE BUTEAU.</p> + +<p>Lise étant morte des suites d'un coup de pied qu'il lui a donné en plein +ventre dans un moment de vivacité, Buteau a épousé en secondes noces la +Guezitte, une veuve qui possède les meilleures terres de Rognes. La +Guezitte a un enfant de son premier mariage, Athénaïs, une petite fille +de huit ans, que Buteau, naturellement, déteste et martyrise.</p> + +<p>..... On doit faire le réveillon chez les Buteau. Ils ont invité M. et +M<sup>me</sup> Charles, les Delhomme, Jésus-Christ et la Trouille (car la mort du +père Fouan a réconcilié toute la famille). En attendant, les femmes sont +à l'église, et les hommes au cabaret, où Jésus-Christ explique aux +camarades que c'est son jour de naissance et se livre là-dessus à des +plaisanteries de pochard que vous me dispenserez de vous rapporter.</p> + +<p>Buteau, bon garçon, est resté chez lui pour aider sa femme. Il a, d'une +taloche, renvoyé dans sa soupente la petite Athénaïs qui parlait d'aller +à la messe de minuit.</p> + +<p>Préparatifs du réveillon. Longue description coupée de fragments de +dialogue extrêmement <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> familiers. Joie de Buteau à la pensée +qu'on va «s'en fourrer jusque-là».</p> + +<p>... On s'aperçoit qu'il n'y a plus d'eau-de-vie. Buteau envoie la +Guezitte en chercher un litre chez Macqueron. Comme il fait un temps «à +ne pas f..... un curé dehors», Buteau préfère garder la maison: +«T'inquiète pas! je mettrai la table pendant ce temps-là.» Et il entre +dans la chambre, où est l'armoire au linge..</p> + +<p>«..... Il aperçut, sous la cheminée, une paire de petits sabots, les +sabots d'Athénaïs, que l'enfant avait déposés là, en cachette, confiante +dans la visite du petit Jésus.</p> + +<p>«—N... de D...! gueula Buteau; je t'en vas f... moi, des étrennes, +enfant de g...!</p> + +<p>«Mais tout à coup il se calma. Même une gaieté passa dans ses petits +yeux jaunes, comme s'il rigolait intérieurement à la pensée d'en faire +une bien bonne.</p> + +<p>«Il serra les lèvres, comme quelqu'un qui fait un effort et qui +s'éprouve, défit ses bretelles et...»</p> + +<p>Non, décidément, je ne puis vous dire ce que déposa Buteau dans les +petits sabots d'Athénaïs.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + +<h2><span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> M. CATULLE MENDES.</h2> + +<p class="title">LE NOËL DE JO.</p> + +<p class="poem"> +<span class="spaced1">................</span><br> +<span class="spaced1">...</span> Jo et Lo <span class="spaced1">..........</span><br> +<span class="spaced1">.......</span> La main de Lo <span class="spaced1">....</span><br> +<span class="spaced1">........</span> une tiédeur de manchon.<br> +<span class="spaced1">.....</span> le Jésus de cire <span class="spaced1">......</span><br> +<span class="spaced1">..</span> pétales de rose <span class="spaced1">.........</span><br> +<span class="spaced1">................</span><a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + +<h2><span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> TABLE DES MATIÈRES</h2> + + +<a id="toc" name="toc"></a> +<ul class="none"> + + +<li><span class="smcap">Stendhal.</span>—<i>Son journal</i> (1801-1814). <span class="ralign"><a href="#page001">1</a></span></li> +<li><span class="smcap">Baudelaire.</span>—<i>Œuvres posthumes et correspondance + inédites.</i> <span class="ralign"><a href="#page017">17</a></span></li> +<li><span class="smcap">Prosper Mérimée.</span> <span class="ralign"><a href="#page033">33</a></span></li> +<li><span class="smcap">Barbey d'Aurevilly.</span> <span class="ralign"><a href="#page043">43</a></span></li> +<li><span class="smcap">Paul Verlaine et les poètes symbolistes et décadents.</span> <span class="ralign"><a href="#page063">63</a></span></li> +<li><span class="smcap">Victor Hugo</span>: <i>Toute la lyre.</i> <span class="ralign"><a href="#page113">113</a></span></li> +<li><span class="add2em">—</span><span class="add2em"><i>Pourquoi lui?</i></span> <span class="ralign"><a href="#page140">140</a></span></li> +<li><span class="smcap">Lamartine.</span> <span class="ralign"><a href="#page150">150</a></span></li> +<li><span class="smcap">George Sand.</span> <span class="ralign"><a href="#page159">159</a></span></li> +<li><span class="smcap">M. Taine et Napoléon Bonaparte.</span> <span class="ralign"><a href="#page169">169</a></span></li> +<li><span class="smcap">M. Taine et le prince Napoléon.</span> <span class="ralign"><a href="#page185">185</a></span></li> +<li><span class="smcap">Sully-Prudhomme.</span>—«<i>Le Bonheur</i>». <span class="ralign"><a href="#page195">199</a></span></li> +<li><span class="smcap">Alphonse Daudet.</span>—«<i>L'Immortel</i>». <span class="ralign"><a href="#page217">217</a></span></li> +<li><span class="smcap">Ernest Renan.</span>—«<i>Le Prêtre de Némi</i>». <span class="ralign"><a href="#page245">245</a></span></li> +<li><span class="smcap">Émile Zola.</span>—«<i>L'Œuvre</i>». <span class="ralign"><a href="#page263">263</a></span></li> +<li><span class="add2em">—</span><span class="add2em">«<i>Le Rêve</i>».</span> <span class="ralign"><a href="#page279">279</a></span></li> +<li><span class="smcap">Paul Bourget.</span>—<i>Études et portraits.</i> <span class="ralign"><a href="#page291">291</a></span></li> +<li><span class="smcap">Jean Lahor.</span> <span class="ralign"><a href="#page301">301</a></span></li> +<li><span class="smcap">Grosclaude.</span> <span class="ralign"><a href="#page309">309</a></span></li> +<li><span class="smcap">Pronostics pour l'année 1887.</span> <span class="ralign"><a href="#page321">321</a></span></li> +<li><span class="smcap">Contes de Noël.</span> <span class="ralign"><a href="#page331">331</a></span></li> +</ul> + + +<p class="p4"><a id="footnote1" name="footnote1"></a> +<b>Note 1:</b> Feuilleton dramatique des <i>Débats</i>.<a href="#footnotetag1"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a> +<b>Note 2:</b> Préface d'une édition de <i>Nouvelles choisies</i> de Mérimée, +chez Jouaust.<a href="#footnotetag2"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote3" name="footnote3"></a> +<b>Note 3:</b> <i>Poèmes saturniens</i>; <i>la Bonne chanson</i>; <i>Fêtes galantes</i>; +<i>Jadis et naguère</i>; <i>Romances sans paroles</i> (chez Léon Vanier); +<i>Sagesse</i> (chez Victor Palmé).<a href="#footnotetag3"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote4" name="footnote4"></a> +<b>Note 4:</b> Je sais que, parmi les poètes connus sous le nom de +décadents, il y en a qui se laissent lire et qui ont du talent. Mais +ceux-là ne sont, en somme, que des disciples plus ou moins habiles de +Baudelaire, et j'ai pensé qu'il n'était point utile de parler d'eux.<a href="#footnotetag4"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote5" name="footnote5"></a> +<b>Note 5:</b> Voir, dans ce volume, l'article sur M. Barbey d'Aurevilly +et l'article sur Baudelaire.<a href="#footnotetag5"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote6" name="footnote6"></a> +<b>Note 6:</b> Voir l'article suivant.<a href="#footnotetag6"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote7" name="footnote7"></a> +<b>Note 7:</b> <i>Études littéraires sur le XIX<sup>e</sup> siècle</i>, par <i>Émile +Faguet</i>, un vol. in-18 jésus, 5<sup>e</sup> édit. (Lecène et Oudin, +éditeurs),—<i>Victor Hugo, l'homme et le poète</i>, par <i>Ernest Dupuy</i>, un +vol. in-18 jésus, 2<sup>e</sup> édit. (Lecène et Oudin, éditeurs).<a href="#footnotetag7"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote8" name="footnote8"></a> +<b>Note 8:</b> Je rappelle au lecteur que cet article et le suivant sont +des articles de polémique et qu'ils rendent surtout des impressions d'un +jour.<a href="#footnotetag8"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote9" name="footnote9"></a> +<b>Note 9:</b> Cet article est le développement d'une page des +<i>Contemporains</i> (<span class="smcap">III</span>, p. 254). On y trouvera donc quelques redites, que +je n'ai pas su éviter.<a href="#footnotetag9"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote10" name="footnote10"></a> +<b>Note 10:</b> Cf. Les <i>Contemporains</i>, I, et <i>Impressions de théâtre</i>, +I.<a href="#footnotetag10"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote11" name="footnote11"></a> +<b>Note 11:</b> Cf. <i>Les Contemporains</i>, I.<a href="#footnotetag11"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote12" name="footnote12"></a> +<b>Note 12:</b> Cf. <i>Les Contemporains</i>, III.<a href="#footnotetag12"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote13" name="footnote13"></a> +<b>Note 13:</b> <i>L'Illusion</i>, par Jean Lahor.—Lemerre.<a href="#footnotetag13"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote14" name="footnote14"></a> +<b>Note 14:</b> <i>Les Gaietés de l'année</i>, par Grosclaude, 3<sup>e</sup> +année.—Librairie moderne.<a href="#footnotetag14"><span class="small">[Retour au Texte Principal]</span></a></p> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les Contemporains, Quatrième Série, by +Jules Lemaître + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTEMPORAINS, QUATRIÈME SÉRIE *** + +***** This file should be named 29918-h.htm or 29918-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/9/9/1/29918/ + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers, Gallica +- Bibliothèque Nationale de France and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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