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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 02:48:26 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Nos femmes de lettres, by Paul Flat
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Nos femmes de lettres
+
+Author: Paul Flat
+
+Release Date: September 3, 2009 [EBook #29900]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOS FEMMES DE LETTRES ***
+
+
+
+
+Produced by Claudine Corbasson, Laurent Vogel and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
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+PAUL FLAT
+
+Nos
+Femmes de Lettres
+
+PARIS
+LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
+PERRIN ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 35
+
+1909
+Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.
+
+
+Published twenty October nineteen hundred and eight.
+Privilege of copyright in the United States reserved under the Act,
+approved march third nineteen hundred and five by Perrin and Co.
+
+
+
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+
+CRITIQUE:
+
+ =Journal d'Eugène Delacroix= (Plon) 3 vol.
+
+ =Essais sur Balzac= (Plon) 1 vol.
+
+ =Seconds Essais sur Balzac= (Plon) 1 vol.
+
+ =Les Premiers Vénitiens= (Laurens) 1 vol.
+
+ =Figures de rêve= (Lemerre) 1 vol.
+
+ =Le Musée Gustave Moreau= 1 vol.
+
+
+ROMAN:
+
+ =Deux Ames souffrantes= (Lemerre) 1 vol.
+
+ =Les Ames sans frein= (Lemerre) 1 vol.
+
+ =Pastel vivant= (Revue Bleue) 1 vol.
+
+ =L'Illusion sentimentale= (Fontemoing) 1 vol.
+
+ =Le Roman de la Comédienne= (Fontemoing) 1 vol.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ PRÉFACE 1
+
+ Mme de Noailles 19
+
+ Mme Lucie Delarue-Mardrus 57
+
+ Mme Henri de Régnier 101
+
+ Mme Marcelle Tinayre 143
+
+ Mme Renée Vivien 179
+
+ CONCLUSIONS 203
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+La Femme-auteur, à notre époque, ne se manifeste plus comme un
+phénomène isolé, comme une plante de serre chaude, poussée à grand
+renfort de lumière et de terreau. Elle est devenue un fait collectif,
+un fait social, car le groupement pressé de celles qui tiennent une
+plume, et qui s'en servent, suffirait à retenir l'attention de
+quiconque s'intéresse aux modifications de la Société, considérée
+comme un vivant organisme. Nous n'aurons pas à envisager ce point de
+vue, sinon partiellement et dans nos conclusions. Il nous faudra
+pourtant choisir un critérium pour faire sortir du rang l'élite de ces
+bataillons serrés: il tiendra tout dans une distinction nécessaire
+entre celles qui se consacrent à des besognes, fournisseurs attitrés
+des innombrables magazines à images, et celles qui marquent un réel
+souci d'art littéraire.
+
+Faut-il rappeler quelques-uns des jugements extrêmes portés sur ce
+produit singulier: _La Femme de Lettres_? Ils tiennent presque tous
+dans l'aphorisme du plus illustre des Misogynes contemporains: «Que
+peut-on attendre de la part des femmes, si l'on réfléchit que, dans le
+monde entier, ce sexe n'a pu produire un seul esprit véritablement
+grand, ni une oeuvre complète et originale dans les Beaux-Arts, ni,
+en quoi que ce soit, un seul ouvrage de valeur durable.» Et ce
+Schopenhauer, qui sans doute se vengeait par là d'un sexe qu'il
+n'avait que trop aimé, faisait succéder à cette première flèche ce
+trait suprême de son mépris: «Il est évident que la Femme, par nature,
+est destinée à obéir. Et la preuve en est que celle qui est placée
+dans cet état d'indépendance absolue, contraire à sa nature, s'attache
+aussitôt à n'importe quel homme, par qui elle se laisse diriger et
+dominer, parce qu'elle a besoin d'un maître. Est-elle jeune? Elle
+prend un amant. Vieille? Un confesseur!» Boutade expressive d'un
+philosophe parvenu au soir de la vie, et qui trop souvent à son aurore
+oublia, parmi les longues tresses dénouées, combien courtes pouvaient
+être les idées de celles à qui leur beauté servait alors de suffisante
+excuse!
+
+Mon Dieu, oui, il est vrai, il est exact qu'aucune Femme n'a fait la
+_Sixtine_, ni le _Tombeau des Médicis_, ni les _Disciples
+d'Emmaüs_, non plus qu'_Othello_ ou _Phèdre_, ni la _Neuvième Symphonie_,
+ni quoi que ce soit qui approche ces inégalables témoignages de
+virilité créatrice. Sur ces hauteurs, sacrées par le génie mâle,
+flotte une atmosphère irrespirable à de certains poumons; et comme il
+est peu d'intelligences pour embrasser dans leur plénitude l'intime
+signification de ces chefs-d'oeuvre, on en trouve moins encore pour
+leur susciter des équivalents. Par définition, et, si j'ose dire, par
+constitution mentale, la femme incline à s'adapter, à se plier aux
+influences: pareille à la liane qui s'enroule autour de l'arbre dont
+elle partage le destin, elle épouse la forme de qui elle aime, ou de
+qui elle admire. A voir s'avancer sous nos yeux un couple d'amants,
+nous discernons par la seule inclinaison des corps, qui des deux est
+le plus touché. Et ce n'est pas simple signe d'élection amoureuse,
+mais le mieux accusé des symboles féminins.
+
+Cette règle pourtant comporte des exceptions, et l'on trouverait, dans
+l'histoire de la pensée contemporaine, tel exemple de femme, quand ce
+ne serait que Mme Ackermann, pour donner un démenti à l'aphorisme de
+Schopenhauer. Nous pouvons même le chercher encore plus près de nous.
+Quand les soins pieux et le culte passionné du docteur Christomanos
+révélèrent à l'élite européenne le fruit des méditations où s'était
+appliquée son impériale élève Élisabeth d'Autriche, notre plus vive
+surprise fut qu'une femme eût pu penser _par elle-même_ avec cette
+énergie; que les images du monde se fussent réfléchies en un miroir si
+puissant, et que ni le tour ni l'accent de ses pensées n'évoquassent
+la discipline d'un maître déterminé. Chose merveilleuse au premier
+abord, faut-il le dire? surtout chez une personne qui s'était
+délibérément soumise à la plus intense culture! On connaît la variété
+de ses lectures, la fréquence de ses méditations, poursuivies dans la
+solitude de toute l'obstination d'une volonté qui s'attache à l'Idéal
+le plus précieux comme le plus difficilement conciliable avec le rang
+suprême où la Fortune l'éleva. Comme si elle avait voulu s'excuser par
+avance de laisser un testament durable de sa pensée--peut-être
+soupçonnait-elle que son lecteur en deviendrait un jour
+l'historien?--l'Impératrice avait pris soin de marquer les limites
+précises où il lui semblait que dût s'astreindre l'activité féminine:
+«Moins les femmes apprennent, plus elles ont de prix. Ce qu'elles
+apprennent ne fait à vrai dire que les égarer: elles désapprennent une
+partie d'elles-mêmes pour s'approprier imparfaitement de la grammaire
+et de la logique... Et pour aider les hommes dans leurs affaires,
+elles ne doivent pas leur souffler des conseils ou des pensées, mais
+par leur seul contact éveiller et faire mûrir chez eux des idées et
+des résolutions.»
+
+C'était presque dénier à son sexe toute aptitude aux grands premiers
+rôles, prétendre le maintenir dans les emplois subalternes. Pourtant
+nulle femme n'a plus pensé par elle-même. C'est que les leçons de
+l'expérience et les épreuves de la vie l'avaient marquée d'une de ces
+empreintes auprès de quoi pâlissent toutes les influences littéraires,
+si chères soient-elles à un coeur! Et nous savons la vivacité de ses
+admirations. La statue du poète Henri Heine, que son expresse volonté
+avait dressée auprès des héros de l'Achilléion, et qu'une grossièreté
+toute tudesque fit enlever récemment par le nouveau possesseur, nous
+était le meilleur témoignage d'un culte qui pourtant, à la différence
+de tant d'autres, n'opprima jamais sa personnalité. Pareillement
+verrons-nous, chez nos jeunes auteurs d'aujourd'hui, plus d'un exemple
+de sensation directe traduite et transposée en originalité créatrice:
+c'est la raison de cette étude, où l'on chercherait bien moins
+justement un ensemble de critiques littéraires qu'un essai en vue de
+dégager l'accent des figures qui nous présentent le plus vif relief.
+On y trouvera omises, et cela volontairement, des parties entières de
+leur oeuvre, qui pourtant ne sont pas négligeables, mais ne nous
+eussent été d'aucune aide pour le but que nous poursuivons.....
+
+Elle apparaît toujours un peu délicate, fausse en quelque façon,
+l'attitude du sexe fort en face de la femme-auteur. Confrère et rival,
+il se résigne malaisément à ce que soit constatée telle supériorité
+qui lui prépare la plus cruelle blessure d'amour-propre, la plus
+douloureuse humiliation d'orgueil. Est-il besoin d'observer que
+l'élite de _celles_ qui possèdent un don est infiniment supérieure à
+la moyenne de _ceux_ qui, tenant une plume, n'ont pour écrire
+d'autres motifs valables que l'obligation de gagner leur vie ou la
+satisfaction légèrement puérile de la vanité? D'où l'âpreté de
+jalousies n'attendant qu'une occasion de se solidariser? Victor Hugo
+le notait avec un sens aigu des réalités: «Les haines politiques
+désarment, les haines littéraires jamais.» On le vit bien dans une
+circonstance mémorable, qui n'est pas éloignée de nous: Quand une
+distinction officielle fut proposée pour reconnaître le mérite d'un
+des plus rares talents féminins de ce temps, ce fut un déchaînement,
+une sorte d'agression sauvage, où collaborèrent les plus basses plumes
+du Journalisme, faite pour donner une singulière idée de la légendaire
+chevalerie française: véritable coup de pied d'âne, à double titre
+faut-il dire, par l'élégance dont il fut administré, et par la qualité
+littéraire de ceux qui le donnèrent.
+
+Plus délicate encore, plus fausse assurément, en face de la
+Femme-auteur, l'attitude de l'homme, s'il est son mari ou son amant.
+C'est là qu'une fois de plus nous observons le danger de toute
+interversion des lois de la Nature, laquelle requiert implacablement
+la supériorité du mâle. Une sorte d'habitude ancestrale, remontant aux
+époques les plus reculées, nous fait voir dans l'élément viril le
+traditionnel symbole de toute vigueur, physique et intellectuelle, si
+bien que notre sentiment de l'ordre se trouve froissé par la moindre
+indication opposée. Il n'y a rien à faire là contre, et si l'on veut
+une image physique, il suffit de se rappeler l'invincible sourire
+qu'amène aux lèvres la vue d'un petit homme, levant les yeux vers sa
+compagne qui le dépasse de toute la hauteur de la tête. Dans l'ordre
+intellectuel il en va de même: on ne peut effacer de son souvenir
+l'image du pauvre M. Geoffrin, mari de cette illustre présidente de
+la société des Gens de lettres au dix-huitième siècle, dont
+Sainte-Beuve rapporte cette anecdote: Un jour, un étranger demanda à
+Mme Geoffrin ce qu'était devenu ce vieux Monsieur qui assistait
+autrefois régulièrement aux dîners, et qu'on ne voyait plus:--«C'était
+mon mari, fit-elle, il est mort»!--Faisons la part du trait qui
+exagère presque nécessairement ces sortes d'aventures: celle-là n'en
+demeure pas moins expressive, et tous les maris de femmes-auteurs y
+pourront méditer. C'est une attitude insoutenable, un rôle que nul
+acteur social ne devrait accepter, celui de mari effacé d'une femme
+dont les journaux habituellement impriment le nom. Montreur d'objet
+rare, sorte de prince-époux qui accompagne un phénomène, on est
+toujours tenté de placer dans sa bouche le drôlatique et peu
+respectueux jeu de mots dont notre moquerie française tendait à
+ridiculiser l'attitude du prince Albert, au temps du Second
+Empire:--«Je suis les talons de la Reine!»
+
+On trouvera dans ces pages une entière liberté d'esprit et la plus
+complète indépendance de jugement; pour tout dire, rien de cette
+galanterie à la française, qui régit les habituels rapports des deux
+sexes dans l'attitude de l'homme à l'égard de la femme, et qui risque
+de fausser, ou du moins d'atténuer la valeur d'un jugement. J'aurai pu
+me tromper. Je me serai certainement plus d'une fois trompé, car nul
+d'entre nous n'est à l'abri de l'erreur, surtout en des matières où le
+goût personnel tient une telle place et représente un élément
+déformateur propre à celui qui écrit. Mais on ne rencontrera pas un
+trait qui ait été dicté par un mouvement de passion, de ceux que l'on
+aiguise moins en faveur de M. X... que contre M. Y... Car il existe
+deux façons--je l'ai montré autre part[1]--d'être agréable à qui l'on
+commente. Et la première, c'est celle qui consiste à le vanter tout
+uniment. Mais la seconde, de beaucoup la plus raffinée et la plus
+efficace, c'est de dénigrer ou simplement d'omettre un rival.
+
+[1] Cf. notre _Roman de la Comédienne_.
+
+Je n'ai jamais aimé les petites chapelles, coteries littéraires, ou de
+quelque nom qu'on les nomme, et puis me rendre cette justice de
+n'avoir pas tenté une démarche en vue de participer aux bénéfices du
+groupement. Non que je méconnaisse--il faudrait être aveugle--les
+incomparables avantages de ces secrètes associations, de cette
+franc-maçonnerie où le premier article des statuts consiste en un
+engagement tacite de mutuel agenouillement. On les rencontre dans tous
+les efforts où trouve son application le symbole expressif de
+l'aveugle et du paralytique,... dans la Peinture, où tant de
+réputations furent édifiées que le Temps s'est déjà chargé de
+remettre à leur place; dans la Musique, où d'ingénieux assimilateurs,
+munis d'une technique savante, furent baptisés les continuateurs de
+Beethoven... mais dans la Littérature surtout, qui demeure notre art
+national. Combien parmi nous, de ceux qui ont un nom, un petit nom
+littéraire, ne le doivent qu'à la puissance de leurs relations--vigoureux
+cheval de renfort qui hissa leur oeuvre au sommet de la côte... leur
+oeuvre, fardeau lourd de poids, mais léger de valeur, qui, faute d'un
+tel appui, fût demeurée aux régions inférieures. Mais voilà, on ne
+refait pas son tempérament, et pas plus qu'on ne saurait ajouter un
+centimètre à sa taille, une échine vraiment droite ne se plie aux
+voussures de certaines portes. J'ajouterai que, lorsqu'une coterie
+littéraire a pour point central et foyer de rayonnement un jeune astre
+féminin qui monte à l'horizon, il devient plus délicat encore d'y
+prendre place.
+
+Il me faut donc déclarer ici que je ne connais à aucun titre, sinon à
+titre littéraire, les femmes-auteurs qui font l'objet de cet Essai.
+Jamais avec aucune d'elles je n'ai même fait ce banal échange de
+cartons par où l'on remercie de l'envoi d'un livre ou d'un article. Si
+la première page des Magazines illustrés ne nous avait abondamment
+renseignés, en des dimensions qui s'imposent à la vue, sur leur
+personnalité physique, j'ignorerais jusqu'à la forme de leurs traits,
+au point de ne pouvoir les identifier, sur le devant d'une loge à une
+première représentation, ou dans la cohue mondaine d'un vernissage. Ce
+sont là, on voudra bien le reconnaître, les meilleures garanties
+extérieures pour les juger littérairement. A leur égard, et dans toute
+la force du terme, j'ai mis en application le principe d'hygiène
+morale que je recommandais dans une de mes Chroniques de Théâtre: «Un
+bon critique ne doit jamais dîner hors de chez lui.»
+
+
+
+
+MADAME DE NOAILLES
+
+
+On sait la force des arguments par lesquels l'Empereur Napoléon
+justifiait l'Adoption: le contrat artificiel, créé par une volonté qui
+tente de suppléer aux insuffisances de la Nature, est conçu à
+l'imitation de la Nature elle-même. Mais qui n'en pressent les
+défaillances? Il n'est jamais qu'une doublure: il peut se substituer
+dans certains cas à l'ordre naturel... il ne le remplace jamais. Et de
+même qu'à certains traits moraux s'affirmant soudain chez l'enfant, le
+père adoptif prend conscience de l'abîme qui les sépare, nous tous
+qui sommes de pure tradition française, pouvons discerner chez cette
+Française d'adoption des éléments inassimilables.
+
+Ravivons des souvenirs: images enregistrées dans notre mémoire, si peu
+que soit vivace en nous l'impression des physionomies observées.
+Combien de fois est-il arrivé, pénétrant dans un salon, dans une salle
+de concert ou de spectacle, ou tel autre lieu public, que nos yeux
+s'arrêtent à une figure expressive, d'autant plus expressive qu'elle
+est plus différente de ce qu'ils sont accoutumés à fixer. Est-ce la
+couleur des yeux, le galbe du visage, certains contours de physionomie
+qui soudain nous viennent avertir? De tout cela sans doute il y a
+quelque chose, mais quelque autre chose encore, que nous ne pouvons
+exactement préciser: le _quid proprium_ d'où naît aussitôt
+l'intuition, équivalente à une certitude: cette créature vivante
+ordonne ses sensations suivant une méthode qui n'est pas la nôtre;
+elle subit des réactions que nous ne saurions partager et pareillement
+il est en nous toute une région de l'âme qui à jamais lui demeurera
+impénétrable. Gardons-nous de nous abandonner au charme dangereux de
+cette étrangeté: c'est le chant de la Sirène qui perd celui qui s'y
+arrête. Être différent, voilà une raison suffisante de fixer
+l'attention. Oublierons-nous pour cela la logique expressive des mots:
+Étrange... Étranger... syllabes qui se superposent exactement.
+Dégageons aussitôt des conséquences qui s'imposent d'elles-mêmes.
+
+Il faut être logique en tout: comment la seule investiture d'un nom
+illustre, fût-il le plus français d'ailleurs par atavisme et par
+tradition, atteindrait-elle à supprimer vingt années de culture
+antérieure, où les images de notre pays ne se réfléchirent qu'assez
+indirectement? L'auteur n'en faisait-il pas comme un aveu dépouillé
+d'artifice, le jour où il dédiait un de ses romans: «_Aux jeunes
+écrivains de France_... à ceux, ajoutait-il, dont la sympathie m'a
+chaque jour dans mon travail aidé...» N'a-t-il pas fait mieux encore,
+en allant plus loin et plus profondément que les hommes? N'a-t-il pas
+voulu se rattacher à la terre elle-même, quand il dédiait son premier
+volume de poèmes: «_Aux paysages de l'Ile de France_, ardents et
+limpides, pour qu'ils le protègent de leurs ombrages.» Le geste est
+élégant, le mouvement plein de grâce, en tout digne du sexe qui
+d'instinct sait trouver les attitudes et camper son personnage. Et je
+ne doute pas que cet appui ait été réel. Pourtant je me plais à y voir
+plus encore: un jalon pour l'avenir. Flatterie et caresse de la femme
+qui reparaît sous l'auteur, qui sait comme avec chacun il convient de
+s'y prendre, et que nous avons toujours, sur notre douce terre de
+France, les bras ouverts pour accueillir ceux qui nous viennent de
+loin. Il faudrait ne rien connaître des vingt dernières années de
+notre histoire littéraire, pour ignorer que les meilleurs ouvrages
+signés de noms français furent sacrifiés de parti pris aux productions
+étrangères. Publier un livre sous le patronage des confrères de sa
+génération, quand on est femme et de naissance étrangère, c'est
+s'assurer un double titre à la bienveillance d'un accueil qui, sans
+ces circonstances, eût pu rencontrer plus de froideur.
+
+C'est peu d'avancer que Mme de Noailles, en dépit de son nom français,
+fait à nos yeux figure d'étrangère: elle est encore une cosmopolite,
+puisque ses goûts et ses premières expériences nous révèlent une
+formation où les images enregistrées viennent se combattre, en se
+confrontant les unes aux autres. Tout écrivain fortement raciné se
+manifeste tel dès le premier abord, et ses héros ont un accent par où
+se révèle la saveur du terroir: vérité tellement frappante que l'on
+rougirait d'y insister, elle nous permet d'embrasser d'autant mieux le
+point de vue contraire. Spontanément viennent s'offrir à nous deux
+images: celle de l'auteur qui jamais n'abandonna le sol natal, ou du
+moins ne lui fit infidélité que pour lui revenir ensuite, plus tendre,
+plus passionné, comme ces amants qui dans les bras d'une autre ne vont
+chercher qu'un prétexte à mieux aviver les traits de celle que
+par-dessus tout ils chérissent. Pour certaines natures bizarrement
+organisées, ou seulement plus compliquées que le commun des mortels,
+l'infidélité en amour n'est qu'un moyen de contrôle qui, par
+différence, permet de préciser la valeur de ses sensations. C'est le
+voyage sentimental, où les aspects sans cesse se renouvellent et nous
+confirment dans le choix fait antérieurement. De tels déplacements
+demeurent à jamais incompréhensibles aux véritables fidèles et aux
+vrais racinés. Le clavier de leurs sensations sans doute n'a qu'une
+faible étendue, mais elles gagnent en intensité, en profondeur, ce qui
+leur manque pour la diversité, et surtout leur sincérité s'affirme
+d'un accent qui ne trompe pas. Faut-il citer des noms? Celui de
+Mistral s'imposera comme le plus expressif. Puis voici qu'en face
+d'eux viennent s'offrir les représentants du type adverse: bataillon
+serré de ceux qui dispersèrent leur sensibilité aux quatre coins du
+monde, pour y chercher les rehauts d'émotion que ne suffit point à
+leur départir la vigueur de leur tempérament: c'est le thème initial,
+le _motif_ que va quêter le peintre, déplaçant son chevalet à travers
+les multiples sites de nature, quand le véritable sujet est en lui,
+s'il veut bien réfléchir que les plus grands maîtres du paysage ne
+firent que transfigurer de modestes aspects par la puissance de leur
+vision.
+
+Cosmopolitisme!... ce sera donc, le plus souvent, besoin de sortir de
+soi-même, pour chercher l'excitant nécessaire à la production, de
+suppléer aux défaillances d'un tempérament qui ne saurait, par sa
+seule vigueur, étreindre son sujet: à une époque où l'originalité
+véritable tend à se faire de plus en plus rare, quelle meilleure
+marque de plasticité littéraire? Nul doute qu'il faille attribuer à
+cette double cause: origine étrangère et cosmopolitisme, la plasticité
+de notre auteur. Singulière faculté, commune à tant de femmes, chez
+celle-ci poussée à un point que l'on rencontrerait difficilement
+ailleurs, de se plier aux influences, je ne dis pas de les supporter,
+mais de les accepter, de les quêter, comme un fardeau voulu, attendu,
+désiré. Chasseresse littéraire, elle est au centre d'un carrefour, et
+de tous côtés hume les senteurs de la forêt. Tout aussitôt elle prend
+une piste, puis revient sur elle-même, car elle aurait peur de perdre
+quelque avantage à s'engager trop avant. Seule la différence de
+structure mentale pourra nous donner la solution d'une énigme qui
+n'est qu'apparente. L'homme, quand il imite, demeure presque toujours
+conscient, ou du moins se reprend assez vite, si pour quelques minutes
+il s'est abandonné. Imiter, c'est subir. Donc il subit, mais parfois
+se révolte contre cette soumission. Sentant passer dans sa phrase la
+cadence d'un maître qui fut trop chère à son oreille, il éprouve un
+scrupule et se rejette en arrière, tel un cheval qui veut se
+débarrasser du fardeau. La femme sourit de cette sujétion: c'est une
+caresse nouvelle qu'elle reçoit. Elle lui rappelle sa vraie fonction
+et sa destinée qu'un instant elle oublia, quand elle prit en main cet
+emblème viril: la plume de l'écrivain. Comme elle sait plier son être
+physique aux caprices de celui qu'elle aime, elle adapte son art à la
+manière de celui qu'elle admire.
+
+J'ai connu la soeur d'un poète, qu'il est préférable de ne pas
+nommer, car cette omission permettra à plusieurs de se retrouver en
+son exemple: elle ne le quittait presque jamais et l'accompagnait dans
+ses démarches extérieures; ses yeux tendres et voilés, constamment
+fixés sur lui, disaient l'admiration, le dévouement du chien fidèle,
+et seuls faisaient écho à sa parole, car elle eût craint d'affaiblir
+d'un seul mot ce qu'elle jugeait définitif, étant tombé de ses lèvres
+à lui. Eh bien, la femme écrivain, c'est trop souvent la soeur de ce
+poète... seulement une soeur qui entend ne pas garder le silence et
+par instants commente, en l'affaiblissant, la parole du maître. Un
+philosophe, prévenu sans doute par excès de misanthropie, mais auquel
+un perpétuel repliement sur lui-même suscita d'étranges lueurs, n'a
+pas craint de formuler cette loi primordiale de psychologie amoureuse:
+«La Femme veut être prise, acceptée comme propriété. Elle veut se
+fondre dans l'idée de propriété, de possession. Aussi désire-t-elle
+quelqu'un qui prend, qui ne se donne et ne s'abandonne pas lui-même,
+qui, au contraire, veut et doit enrichir son moi par une adjonction de
+force, de bonheur et de foi. La Femme se donne, l'Homme prend.»
+Nietzsche restreignait son jugement à la femme amoureuse. Mais ne
+faut-il pas admettre l'unité de constitution mentale? Possédée par son
+amant comme femme, comme écrivain la voici qui veut être prise encore
+par ses maîtres.
+
+D'où la série des influences, visibles comme à travers une glace, pour
+les yeux les moins prévenus. Et c'est d'abord le faisceau des traits
+romantiques, autour desquels viendront se grouper tous les autres.
+Comme en un carquois bien garni les plus fortes flèches et les mieux
+barbelées sont assemblées l'une près de l'autre, ainsi de ces traits
+littéraires qui doivent porter au coeur de notre admiration, mais
+sans doute, pour ce qu'ils furent déjà émoussés par l'usage, iront en
+nous moins profondément.
+
+Comment imaginer un faisceau plus serré d'influences que celles qui
+présidèrent à la conception d'Antoine Arnault, le héros de la
+_Domination_? Quelles images atteindraient à nous faire sentir,
+toucher du doigt la formation de cette sensibilité artificielle où
+viennent converger comme en un prisme toutes les nuances du Romantisme
+et des disciples du Romantisme! Il faut bien situer ses personnages,
+et lorsqu'on écrit un roman contemporain, leur donner une affabulation
+répondant au thème choisi: Antoine Arnault sera donc un moderne homme
+de lettres, et, n'en doutons pas, un homme de lettres parisien, qui
+court les risques de la fortune littéraire, mais quand même se
+présente à nos yeux revêtu de la défroque illustre des Manfred et des
+René. Poursuivant comme but unique le frémissement de son être
+sensible et ces secousses de la machine nerveuse que seule
+l'exaltation peut donner, c'est par la série des expériences
+amoureuses qu'il confronte son âme à la réalité, car, après vingt
+aventures similaires, s'il paraît un instant se fixer aux passionnées
+étreintes de Donna Marie, ce n'est que trompeuse apparence, et pour,
+dans le même instant, faire retour aux ardeurs dévoratrices de la
+Bacchante Émilie. Lorsqu'il pense avoir enfin trouvé l'objet
+inatteignable où fixer ses désirs, cette Élisabeth qui ne peut être à
+lui, sur quel ton affolé de lyrisme, nous l'entendons qui fait son
+invocation aux demi-dieux du Romantisme: «Que me font les barques de
+Venise, dont les couteaux d'argent me fendaient le coeur! Que me
+fait Lara ou le Corsaire, ou cette belle sultane Missouf qui, dans un
+conte de Voltaire, quelque soir me parut si voluptueuse! Mon amie, que
+le Rhin coule en noyant l'anneau de Wagner, que sur le tombeau de René
+la tempête recouvre à jamais les gémissements d'Atala, que le balcon
+de Vérone s'abîme et disparaisse avec l'alouette et l'échelle de soie,
+que m'importe, si je puis, avec vous, dans un caveau secret, vivre et
+mourir!»
+
+Morceau d'exécution savante, qui le niera?... d'un disciple qui sait
+la musique du Romantisme pour l'avoir étudiée chez les maîtres--car
+vous retrouvez ici les meilleures cadences de Chateaubriand--mais où
+nous ne discernons que trop l'artifice littéraire et cette
+accumulation d'images qui, par l'abus qu'on en fit, prennent le galbe
+et la patine légèrement défraîchie des sujets de pendule! Je voudrais
+ici ne contrister personne, car une critique indépendante n'est pas
+nécessairement une critique de combat, et telle allure agressive par
+où l'on pense affirmer qu'on est libre de toute attache avec les
+puissances du jour, peut faire soupçonner des dépendances d'un autre
+genre. Il faut donc se défier des extrêmes et dire simplement: voici
+un document incomparable, tout débordant de naturel et criant de
+vérité, sur la plasticité féminine. Est-elle pas saisissante et
+transparente--car toute âme de femme littéraire est transparente--cette
+préconception d'Antoine Arnault, qui tout d'un trait déroule ses
+antécédents: Lara et le Corsaire, son cher décor de Venise, Wagner et
+le Rhin, Vérone et le balcon de Juliette?... On n'a jamais mieux cité
+ses auteurs, accumulé tant de références, dévoilé les sources d'un
+idéal que l'on voudrait faire sien par adaptation. Sentir! toujours
+sentir! Épuiser la coupe des sensations! Tel est le secret de la vie
+romantique... tel aussi le secret de l'âme d'Antoine Arnault.
+
+Si pourtant nous examinons de près la biographie des personnages qui
+ont fait figure dans l'histoire littéraire, et par l'élan de leurs
+appétitions créé l'état d'esprit romantique, il nous est aisé de
+discerner le point où le Rêve se sépare de la Réalité, la limite où le
+héros imaginaire cesse de se confondre avec le prototype vivant dont
+il reçut l'être. Qu'on veuille bien s'arrêter un instant aux plus
+expressives figures: un Chateaubriand, un Byron, à celui qui le plus
+désespérément tendit à vivre son rêve, ce Berlioz sans équivalent
+comme type représentatif: si leur front se confond avec les nuages du
+ciel, leurs pieds reposent sur la terre et se meurtrissent aux
+pierres du chemin. D'où la valeur unique de ces documents: Lettres et
+Mémoires, qui précisent leurs agitations par refus d'accepter les
+dures conditions de la vie. Telle est la part concrète du héros, et
+que nous touchons du doigt, par où il nous devient un contemporain et
+un frère: Mme de Noailles l'a délibérément rejetée; elle s'est placée
+en dehors de la réalité. Dirait-on pas que, pour situer son
+personnage, elle se complaît à ordonner des faits contraires à la
+vraisemblance. Je sais bien ce qu'elle tend à prouver: qu'Antoine
+Arnault est un désabusé, revenu de tout. Mais quand même, nous
+admettons difficilement cette destinée qui «connaît toutes les
+agitations de la politique et du succès». Nous repoussons ce qu'il
+entre d'abstrait, par conséquent d'invraisemblable dans la fortune
+d'un auteur qui fait jouer une pièce dont l'effet immédiat est de
+«provoquer un élan d'amour dans sa ville»--nous savons trop par
+expérience que les choses ne se passent pas ainsi--et pour qui «tous
+les soirs les planches poudreuses de la scène furent comme un profond
+divan où il posséda le coeur blessé, le coeur traîné des nerveuses
+spectatrices». Reportons-nous aux documents romantiques... Quel abîme
+entre le rêve et la réalité! Pourtant, c'est la réalité qu'entend nous
+dépeindre l'auteur. Qui donc hésiterait à en contester l'artifice?
+
+Mais nous avons mieux encore, aveu plus catégorique du disciple qui
+met ses pas dans les pas de ses maîtres, et, s'il se peut dire,
+proclame son acte de foi. Plus encore que dans la préconception
+d'Antoine Arnault, sa position dans la vie, son absence complète de
+lien avec la réalité, ce qu'il y a d'abstrait en lui et qui tient au
+grossissement des faits par où l'auteur le caractérise, nous avons la
+marque romantique dans cette exaspération de la sensation qui crée
+l'amertume dans la volupté. Lorsque, à la suite d'une longue
+séparation, Donna Marie revoit Antoine et s'attache à lui «avec les
+grands mouvements de l'être,» écoutez ses accents: «Vous êtes mon
+jardin refleuri, ma maison retrouvée, ma volupté vivante; vous êtes ma
+tristesse et ma bouche. Je vous ai! Ah! je vous ai! Non pour ma vie,
+non pour toujours, mais pour une heure, mais pour une nuit! Cela
+suffit. Une nuit pour que je saccage mon rêve! Une nuit pour me
+gorger, pour me lasser de vous! pour que meure en moi jusqu'à la
+racine de ce désir. Une nuit pour te voir comme tu es, faible, pâli,
+vieilli, ô mon amour, ô dieu terrible de mon souvenir! Ah! reviens
+pour que je te goûte encore, et que, délivrée enfin, je puisse dire:
+J'ai revu Antoine Arnault, il n'est plus comme autrefois.
+Sainte-Marie, je vous adore et je vous loue: il n'est plus comme
+autrefois.»
+
+Brièveté de la sensation amoureuse... Fugacité du bonheur... amertume
+dans la volupté... Coeur qui se brise et se complaît aux pointes où
+il vient se meurtrir... Joignez-y l'ardeur de destruction, la rage
+d'anéantissement qui toujours accompagne les extrêmes de la volupté
+sensuelle... vous les reconnaissez ces thèmes fameux, dont les
+variations firent la renommée littéraire des Romantiques, depuis
+Chateaubriand jusqu'à notre moderne Barrès. Merveilleuse élève en
+vérité, disciple fidèle, cette étrangère, cette cosmopolite devenue
+Française par adoption et par adaptation! Elle n'a qu'un tort: c'est
+de ne pas disposer assez de mystère autour de ses emprunts. Mais
+serait-elle femme, s'il en était autrement? Mme de Noailles ignore le
+grand art du clair-obscur et ses magiques effets. Tout cela est trop
+en lumière, trop évident, trop manifeste pour des yeux non prévenus.
+Une des premières fois qu'il fut donné, cet accent d'amertume, ce cri
+de meurtrissure dans la volupté, ce fut par le père de René, et l'on
+sait la fortune que depuis lors il fit par le monde. Mais ce n'est pas
+user, c'est abuser, c'est pousser jusqu'à l'indiscrétion, que nous
+offrir une paraphrase aussi transparente du célèbre morceau où Atala
+mourante s'écrie: «Tantôt j'aurais voulu être avec toi la seule
+créature vivante sur la terre. Tantôt, sentant une divinité qui
+m'arrêtait dans nos horribles transports, j'aurais désiré que cette
+Divinité se fût anéantie, pourvu que, serrée dans tes bras, j'eusse
+roulé d'abîme en abîme, avec les débris de Dieu et du monde!»
+
+Ce n'est point assez pourtant d'avoir fait sa soumission aux
+demi-dieux du Romantisme: Que, par les soins attentifs de l'auteur,
+Antoine Arnault, ce moderne homme de lettres parisien, soit revêtu de
+la défroque illustre des Manfred et des René, que la passionnée Donna
+Marie pousse son invocation aux puissances destructrices qu'enferme
+l'instinct d'amour, tel que l'imaginait le père d'Atala, c'est
+seulement hommage aux grands ancêtres qui inventèrent une forme
+nouvelle de sensibilité littéraire. Mais comme on est toujours le fils
+de quelqu'un, on a toujours aussi ses héritiers. Chateaubriand, comme
+Byron, en eut d'illustres, et Mme de Noailles, après s'être
+agenouillée dans la partie centrale du temple, continue son action de
+grâces dans les chapelles latérales. Connaissant ses auteurs autant et
+mieux qu'écrivain de France, elle se souvient à propos qu'en un
+morceau de critique fameux: _l'École Païenne_, poussé par cet instinct
+de mystification qui se trouvait à la racine de son génie, Baudelaire
+jeta l'anathème au dieu Pan. Elle lui fera donc, elle, son invocation,
+car de même que la haine est encore une forme de l'amour, la
+contradiction peut aussi bien être une forme de l'imitation, et
+n'est-ce pas brillante attitude pour une jeune romancière, belle et
+nerveuse cambrure de reins, qui impressionnera la galerie, d'exalter
+une puissance que Baudelaire, le satanique Baudelaire, si
+énergiquement ravala aux régions inférieures: «Tous les poètes, et,
+mon cher Pan, il est beaucoup de poètes, t'attendent dans les jardins:
+ne les crois pas, lorsqu'ils se pensent mystiques et convertis aux
+religions de Judée. S'ils disent que leur âme est altérée de mystère,
+c'est parce qu'ils te cherchent et qu'ils ne t'ont point trouvé. Ah!
+qu'un matin de Pâques, quand sur les villes chrétiennes les cloches
+chanteront, vaines poupées de métal, la forêt enfin se ranime! Que
+l'aulne entende revenir sa nymphe aux jambes mouillées! Que les
+bergers s'élancent! Que le bouc et la biche resplendissent au soleil,
+et que, plus haut que les cloches d'argent sur la ville, tout le
+feuillage chante: Pan est ressuscité!»
+
+Pour avoir longuement médité l'oeuvre de ses devanciers, Mme de
+Noailles sait la place qu'y tient cette conception particulière de
+l'amour fondée sur le culte de la sensation exclusive, absorbante et
+asservissante. Comment ignorerait-elle qu'une telle conception fît le
+succès d'un d'Annunzio, condensant pour des effets identiques cette
+sécheresse d'âme et ce cruélisme donjuanesque qui circulent, comme des
+thèmes animateurs, à travers l'ensemble de ses romans? Les mauvaises
+langues pourront affirmer que, de tous les traits où s'accuse la
+plasticité de notre auteur, celui-là fut le plus spontané, et que
+Donna Marie, c'est le miroir fidèle où vient se réfléchir l'image de
+la romancière elle-même. Nous n'en voulons rien savoir, ou plutôt nous
+nous interdisons d'en rien rechercher. Mais quelle surprise tout
+d'abord, à laquelle il faudra bien nous accoutumer, de voir une femme,
+de riche et intense culture, faire tenir l'amour dans ce culte de la
+sensation exclusive, dans cette sorte de fatalité qui réduit tout au
+geste de l'instinct et n'hésite pas à généraliser avec cette rigueur.
+«Les femmes, toutes les femmes n'ont-elles point de tendres corps qui
+se penchent et avancent, tendues vers les mains des hommes? Les doigts
+se touchent, les genoux se touchent: tout un être attire l'autre être,
+et dans la saison chaude, les femmes tristes ou légères ne
+tombent-elles point, comme les fruits las sur la prairie?»
+
+Il y a là, on le voit, plus qu'un cas individuel.... une véritable
+profession de foi en amour. Telle Donna Marie qui, la première, glissa
+aux bras d'Antoine Arnault, excuse et doit excuser sa suivante Émilie
+de s'abandonner à ses étreintes. Sont-elles pas commandées toutes deux
+par la rigueur de l'instinct? Nous avons parlé du cruélisme
+d'annunzien: le voici qui se fait jour à travers les complications
+sentimentales dont il faut bien rehausser ces détentes instinctives.
+Quand la bacchante Émilie alterne, avec Donna Marie sa maîtresse, dans
+les bras d'Antoine Arnault, à l'heure de l'abandon, ses yeux «ont le
+luisant du scarabée», ses cils «le velu de la bête des champs»; elle a
+«la lueur de l'insecte que l'instinct enflamme et signale au mâle dans
+la sombre forêt». Sentez-vous pas la plume descriptive qui poursuit
+avec amour la réalisation voluptueuse et l'image qui donnera
+satisfaction à sa veine? On s'explique, sans plus abondants
+commentaires, que le poète, le romancier, le dramaturge Antoine
+Arnault se dégoûte assez vite de cette bacchante, qui se précipite
+au-devant de son désir, car les hommes les plus exigeants ont quelque
+répugnance à constater chez la femme des servitudes correspondantes.
+On conçoit qu'Antoine Arnault n'espère plus de plaisir, pas même de
+réelle distraction de sa Sultane-servante. Pourtant il la gardera,
+car... «Donna Marie le saura-t-elle? Donna Marie souffrira-t-elle?»...
+tel est le point important. C'est la seule complication sentimentale,
+le seul conflit à dégager de la situation: le raffinement dans l'amour
+qui torture, qui s'ingénie à torturer celle qu'il aime. Mme de
+Noailles développe une fois de plus un thème où s'exerça avec
+surabondance le cruélisme d'annunzien. En vérité, n'avais-je pas
+raison de l'écrire?... si l'on écarte la préconception romantique
+d'Antoine Arnault et les traits essentiels du héros qui furent
+empruntés à Manfred, à René, c'est du Sperelli, c'est de l'Effrena de
+d'Annunzio qu'il tire cette sécheresse d'âme, ce cruélisme, ce culte
+de la sensation exclusive qui va jusqu'au sadisme imaginatif,
+aboutissement logique, il en faut convenir, puisque ces divers
+éléments composent l'unité d'une âme et sont entre eux dans un rapport
+nécessaire de cause à effet.
+
+Comment s'étonner, après tout, de cette prédominance, de cet
+exclusivisme de la sensation, devenue à tel point absorbante qu'elle
+constitue le fond, l'âme même des personnages de Mme de Noailles? Que
+dis-je! Loin de nous en montrer surpris, nous allons en dégager des
+conséquences favorables à l'auteur: nous y trouverons sa réelle
+originalité. Si pleins d'artifice qu'ils apparaissent, ces personnages
+d'Antoine Arnault, de Donna Marie, d'Émilie, et dans leur conception
+et dans le choix des épisodes par où ils se manifestent, si marqués
+que nous les ayons vus de Romantisme voulu, nous allons pouvoir
+toucher du doigt le lien ombilical qui les rattache à Mme de Noailles.
+Dès l'instant que l'on écarte l'hypothèse du devoir d'élève ou du
+pastiche prémédité, il faut toujours chercher un élément de sincérité
+dans cette ouverture sur l'âme humaine qu'est une page littéraire....
+_Sincérité_, c'est-à-dire aveu, confession, manifestation du trait
+individuel qui échappe à la conscience. Car, ne l'oublions pas, la
+sincérité est d'autant plus réelle qu'elle est plus inconsciente; on
+pourrait même soutenir qu'il n'y a de vraie sincérité que celle qui
+est parfaitement inconsciente de sa valeur, et je note, comme tout à
+fait digne qu'on s'y arrête pour la méditer, à notre époque de
+repliement et d'examen perpétuel, cette observation de Carlyle:
+«Toujours la caractéristique d'une bonne réalisation est une certaine
+spontanéité. Les gens bien portants ne connaissent pas leur santé,
+mais seulement les malades. De sorte que le vieux précepte du
+critique, si dur qu'il parût à son ambitieux disciple, pourrait
+contenir une vérité des plus fondamentales, applicable à nous tous et
+dans beaucoup de choses autres que la littérature: «Toutes les fois
+que vous avez écrit quelque phrase qui paraît particulièrement
+excellente, prenez garde de l'effacer.»
+
+Avec Thomas Carlyle, nous croyons à la valeur de cette spontanéité,
+jour ouvert sur une âme mise à nu. Eh bien, une sincérité, une
+spontanéité de cet ordre, nous allons les trouver, et ne ferons nulle
+difficulté de les reconnaître chez celle que l'on pouvait croire tout
+uniment composée d'artifice littéraire. Qu'on n'aille pas les chercher
+dans ses romans, où l'obligation de créer des personnages crée la
+nécessité correspondante d'ordonner des séries de sensations en leur
+imprimant l'unité--non point dans ses romans, mais dans ses poèmes, et
+parmi ceux-ci, dans ceux qui sont le plus proches de la sensation
+initiale. Le voici donc ce lien, qui rattache l'enfant à la mère.
+Attitude des personnages, style de l'auteur, et ce qu'il y a de tendu
+en lui, c'est bien influence romantique. Mais cette prédominance en
+eux de la sensation, pourquoi la chercher ailleurs qu'en Mme de
+Noailles, quand nous la voyons absorbante au point où nous la montrent
+certains de ses poèmes?
+
+Comment s'opère chez elle le contact avec la Nature? Quelles réactions
+détermine la sensation initiale? Lorsque nous nous trouvons en face
+d'un spectacle qui, pour une raison quelconque, suscite notre
+attention, le détail des objets qui le composent se fond presque
+toujours en une harmonieuse unité. Chez Mme de Noailles au contraire,
+les objets se présentent successivement avec tout le cortège des
+images qui peuvent impressionner la vue, l'ouïe, l'odorat. Je ne sais
+rien de plus curieux que cette pièce: _le Verger_, où vous suivrez
+leur succession:
+
+ Dans le jardin _sucré_ d'oeillets et d'aromates,
+ Lorsque l'aube a mouillé le serpolet touffu,
+ Et que les lourds frelons, suspendus aux tomates,
+ Chancellent, de rosée et de sève pourvus...
+
+ L'air chaud sera _laiteux_, sur toute la verdure,
+ Sur l'effort généreux et prudent des semis,
+ Sur la salade vive et le buis des bordures,
+ Sur la cosse qui _gonfle_ et qui s'ouvre à demi.
+
+ Des brugnons roussiront, sur leurs feuilles, collées
+ Au mur où le soleil _s'écrase_ chaudement;
+ La lumière emplira les étroites allées,
+ Sur qui l'ombre des fleurs est comme un vêtement.
+
+J'ai souligné exprès ce qui est plus particulièrement expressif de la
+sensation immédiate. En fait, c'est _tout_ qu'il faudrait souligner,
+car c'est l'ensemble qui donne la vraie note de cette poésie.
+Quiconque a connu et goûté le genre de sensation que note ici Mme de
+Noailles, quiconque s'est trouvé, par un brûlant après-midi d'été, en
+face de ces objets qui, par le détail se mirent en elle, peut observer
+la saisissante exactitude du tableau qu'elle nous en présente. Mais
+qui donc serait habile à le présenter ainsi, s'il n'était doué, au
+préalable, de ce genre particulier de vision? La voilà bien la
+_sincérité_, _sa_ sincérité à elle. Sincérité et Don, termes égaux,
+réciproquement convertibles. On ne saurait imaginer plus exacte
+correspondance entre la réalité précise vue par de certains yeux et la
+sensation du poète qui fixe cette réalité. Tellement absorbante que
+l'art la transforme à peine; il la fixe simplement, grâce à une
+intuition singulière de ses analogies, de ses correspondances avec les
+sens voisins. Cet autre petit tableau exquis: _Le Jardin et la Maison_
+donnera une idée exacte du talent de Mme de Noailles, de sa vraie
+sincérité, en face des spectacles de la Nature, que l'on ne peut
+s'empêcher d'opposer aux artifices littéraires constatés plus haut.
+
+ Voici l'heure où le pré, les arbres et les fleurs
+ Dans l'air dolent et doux _soupirent_ leurs odeurs,
+ Les baies du lierre obscur où l'ombre se _recueille_,
+ Sentant venir le soir, se couchent dans leurs feuilles.
+ Le jet d'eau du jardin qui monte et redescend
+ Fait dans le bassin clair son bruit _rafraîchissant_.
+ La paisible maison _respire_, au jour qui baisse,
+ Les petits orangers fleurissants dans leurs caisses;
+ Le feuillage qui _boit_ les vapeurs de l'étang,
+ Lassé des feux du jour, s'apaise et se détend.
+ Peu à peu la maison entr'ouvre ses fenêtres,
+ Où tout le soir vivant et parfumé pénètre,
+ Et comme elle, penché sur l'horizon, mon coeur
+ S'emplit d'ombre, de paix, de rêve et de fraîcheur.
+
+Pesez chaque mot, chaque groupe de mots, non seulement en lui-même,
+mais dans ses rapports avec le groupe voisin--puisque la beauté émane
+toujours d'un rapport--vous ne pourrez être qu'émerveillé de la
+perfection d'un tableau si mesuré, si éloigné du grossissement
+romantique, où toutes les sensations visuelles, olfactives,
+gustatives, s'appellent, se confondent, se pénètrent l'une l'autre,
+nous découvrant chez l'auteur un organisme merveilleusement approprié
+à ressentir comme à fixer ces correspondances dont Th. Gautier et
+Baudelaire firent le credo de leur esthétique, si bien que Mme de
+Noailles a pu très justement conclure dans son _Offrande à la Nature_:
+
+ Nature au coeur profond, sur qui les cieux reposent,
+ Nul n'aura comme moi, si chaudement aimé
+ La lumière des jours et la douceur des choses,
+ L'eau luisante, et la Terre où la vie a germé.
+ La Forêt, les étangs, et la plaine féconde,
+ Ont plus touché mes yeux que les regards humains.
+ Je me suis appuyée à la beauté du Monde,
+ Et j'ai tenu l'odeur des saisons dans mes mains.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Je vous tiens toute vive entre mes bras, Nature.
+ Ah! faut-il que mes yeux s'emplissent d'ombre un jour
+ Et que j'aille au pays sans vent et sans verdure,
+ Que ne visitent pas la lumière et l'amour!
+
+
+
+
+MADAME LUCIE DELARUE-MARDRUS
+
+
+ Parmi la pureté du matin triomphant,
+ Je vais, le souvenir encore si frais dans l'âme,
+ Du temps où je n'étais qu'un embryon de femme,
+ Qu'il me semble donner la main à quelque enfant.
+
+ L'herbe est froide à mes pieds comme de l'eau qui coule.
+ La mer au bord des prés vient chanter son bruit clair,
+ Et la falaise aussi déferle dans la mer,
+ De tout le terrain jaune et mou qui s'en éboule.
+
+ Les troupeaux, comme au long d'un poème latin,
+ Paissent avec des ronds de soleil sur leur croupe,
+ Et les oiseaux de mer ont abattu des groupes
+ Que chaque vague berce à son rythme incertain.
+
+ Et la prée, et les eaux également étales,
+ Sourient si bien à mes matineux errements,
+ Que je voudrais pouvoir entre mes bras normands,
+ Prendre en pleurant ma mer et ma terre natales...
+
+..... Ainsi, d'un clair ressouvenir de ses premières émotions, de ses
+_enfances_, disaient nos pères, l'auteur _d'Occident_, dès les pages
+liminaires de son second recueil, rend témoignage à ses origines. Et
+ce n'est pas seulement, ce _Matin_ normand, un frais tableau d'aube
+sur la mer, où ressuscitent à leur place les images qu'ordonna la
+Nature, c'est encore hommage ému d'une Française au sol natal d'où
+elle tira sa sève et sa vigueur.
+
+ Tout ce coin de Nature en qui j'épancherais,
+ Comme en l'asile offert de quelque sein de femme,
+ Câlinement, les yeux fermés, toute mon âme,
+ Si lourde de tristesse et de mauvais secrets.
+
+C'est quelque chose de plus encore: hommage de la femme faite et qui
+maintenant connaît la vie, au petit être en formation qui se dédouble
+en elle, qui s'isole de sa personnalité présente, au point de lui
+sembler _une autre_, mais de qui cependant les premières impressions,
+reçues sur cette matière malléable comme cire chaude qu'est le
+cerveau d'une enfant, y marquèrent le pli définitif qui doit
+persévérer jusqu'à la mort. «L'enfance est la vie d'une bête», s'écrie
+Bossuet quelque part... Et l'on voit assez par là que le grand orateur
+catholique n'a jamais rien su du premier âge, habitué qu'il était à
+ordonner ses gestes dans la compagnie des hommes faits; car si, du
+point de vue de la vie consciente, un tel aphorisme se peut justifier
+à une époque aussi exclusivement _intellectuelle_ que notre
+dix-septième siècle français, il serait sans excuse en un temps où
+l'on a reconnu que la vie émotive constituait l'assise de toute
+formation. Mais en vérité les poètes n'ont que faire des arguments des
+psychologues, quand ils possèdent l'intuition, don merveilleux plus
+sûr que toute science, qui leur révèle ce que l'observation leur
+viendra confirmer. Il faudrait n'être aucunement poète, avoir une âme
+dénuée de toute intuition poétique, pour ne pas attribuer à ces
+premières impressions une importance justement contraire à celle que
+leur reconnaissait l'éducateur du Dauphin. Et nous allons voir que
+l'auteur _d'Occident_ possède une incontestable nature de poète.
+
+Mme Lucie Delarue-Mardrus est donc une fille de la riche Normandie:
+circonstance qu'il faut se garder de négliger, puisque tel élément,
+d'apparence extérieur à l'être, par la suite devient cause efficiente
+et constitutive de sa personnalité. Combien cela est vrai et
+rigoureux, quand il s'agit de la Femme-auteur! Ce n'est pas moi, non
+certes, ce n'est pas moi, qui viendrai m'inscrire en faux contre une
+doctrine qui, après avoir connu tant de faveur, tomba par la suite
+dans le plus injuste discrédit. Tout comme les renommées, les théories
+littéraires ont leurs destins alternés, et si elles disparaissent un
+temps, c'est pour ressusciter ensuite, plus vivaces et mieux en
+faveur. Pour n'avoir pas su nous rendre un compte exact ou du moins
+suffisant, des éléments qui composent le génie de ces hommes,
+véritables demi-dieux ayant dominé leur époque, on fut sévère à
+celle-ci au delà de toute mesure: «Le Génie, s'écriait Barbey
+d'Aurevilly dans un élan lyrique..... Mais ce qui fait le plus le
+génie, aux yeux de ceux qui savent le comprendre, c'est quand il
+réagit avec fierté contre sa race, quand il se cogne contre son
+milieu, ou qu'il le secoue autour de lui, comme le lion secoue sa
+crinière... c'est enfin quand il porte le moins ou repousse le plus de
+ces influences fatales dont on voudrait le faire sortir.»
+
+Magnifique mouvement d'éloquence à la française, chez cet autre
+Normand d'authentique génie... plaidoyer _pro domo_... défense
+personnelle où l'on retrouve l'accent du vieux lion méconnu qui
+justement secoue sa crinière et sort encore les griffes qui
+marquèrent tant et de si profondes entailles! Combien d'illustres
+exemples viennent réconforter sa doctrine! Aussi ne s'agit-il pas ici
+de Génie, mais d'un de ces talents précis et restreints dont, mieux
+que tout, les origines vont nous justifier la valeur autant que les
+limites! Elles nous découvriront à la fois cette part de sincérité et
+d'artifice qui existe chez tant d'écrivains, chez la femme qui tient
+une plume, plus encore que chez l'homme! Pourquoi plus d'artifice chez
+la femme? objectera-t-on. C'est qu'il fait partie essentielle de sa
+constitution mentale, conséquence de cette plasticité dont nous avons
+étudié déjà un saisissant exemple.
+
+Qui de nous, l'ayant une fois traversée, n'a conservé dans le précieux
+répertoire où s'enregistrent les souvenirs, les images de la riche
+campagne normande? Beauté précise et mesurée de ces paysages qui se
+succèdent sans à coup, c'est presque avec la sage ordonnance de
+tableaux composés par un maître qu'ils développent sous nos yeux les
+lignes harmonieuses de leurs formes. Rien d'imprévu en eux, rien de
+brisé, ni qui force notre attention par la soudaineté d'une
+perspective, mais la plus raisonnable ordonnance, où viennent
+collaborer, suivant une succession méthodique, les éléments
+constitutifs de cette beauté. A mainte reprise, dans les Poèmes de
+l'auteur, passent en familières images les objets qui impressionnèrent
+les yeux de l'enfant et sont demeurés chers à son coeur pour ce
+qu'ils furent liés à l'éveil de sa vie émotionnelle. C'est _une
+autre_, nous l'avons vu, qu'elle croit tenir par la main, quand femme
+elle revit ces premières heures, et pourtant ne sait-elle pas,
+d'intuition sûre, qu'il n'est pas une impression de ce premier éveil
+qui n'ait contribué à la formation de l'âme vivante et vibrante
+qu'elle est aujourd'hui? La pièce intitulée: _Beau Jour_ nous restitue
+ces images:
+
+ ... Je me suis penchée au petit mur du clos
+ En face des beaux prés que baise la mer bleue,
+ Les tempes dans mes poings, avec ma robe à queue
+ Enroulée à mes pieds, à voir, à pas très lents,
+ Paître, sans relever leurs gros yeux indolents,
+ Les vaches aux deux pis gonflés comme des outres,
+ Les taureaux s'agacer les cornes dans les poutres,
+ Et les gaules qu'on range aux portes des pressoirs,
+ Et, redoutant la hâte automnale des soirs,
+ Sans bruit, rentrer au port, parmi le roux des branches,
+ Le papillonnement sans fin des voiles blanches.
+
+On voit le charme, autant que les limites de cette poésie. Menus
+tableaux de vivante fraîcheur et de grâce, qui nous entretiennent des
+réalités immédiates, nous rattachent aux joies terrestres, mais jamais
+ne sauraient exalter notre âme jusqu'à la notion d'infini! S'il est un
+sentiment que ne suggère pas cette beauté, c'est, en effet, celui de
+grandeur et de majesté qu'enferme en ses romanesques sites la
+pathétique Bretagne. Je sais d'illustres Bretons qui en tirèrent
+argument pour exalter leur sol natal aux dépens du voisin, et
+poussèrent en plus d'une circonstance l'aveuglement filial jusqu'à se
+montrer iniques pour toute une catégorie de richesses naturelles
+qu'ils prétendaient rabaisser.
+
+C'est d'une parfaite correspondance entre sa nature et la réalité
+précise des choses _vues_ que Mme Lucie Delarue tire ce premier
+élément de sincérité qui s'affirme en ses vers. Tâchons de
+reconstituer en elle la série des étapes qui aboutissent à cet effet
+particulier de condensation poétique, grâce à quoi l'on enferme, en la
+traduisant, une émotion vécue. Cela, c'est presque tout le secret de
+l'art du poète. Sans doute il en est qui, à ce don initial, unissent
+d'autres facultés; mais un vrai poète qui ne le possédât à aucun
+degré, on ne le saurait concevoir, car il ne resterait plus qu'un
+artisan de rimes, c'est-à-dire la chose la plus froide, la plus
+artificielle, la plus vaine qui soit. Mme Lucie Delarue a la
+perception nette des objets qui viennent affecter ses différents sens,
+vue, ouïe, odorat: d'où sensation directe des choses de Nature; et de
+même que dans le décor de sa riche Normandie les _motifs_ viennent se
+proposer à notre attention, la première marque de son talent
+spontané--j'entends: chaque fois que ce talent est spontané--c'est
+d'ordonner ses sensations en petits tableaux qui se fixent dans notre
+esprit. Sa poésie vaut avant tout par le détail minutieusement
+observé, puis par le groupement de ces détails. Veut-elle rajeunir le
+thème immortel et redoutable de l'ivresse du Printemps? Elle commence
+par une série de petites touches légères, presque impressionnistes,
+papillotantes et à peine fixées (_Avril_; _On va vivre_), puis elle
+aboutit à cette pièce: _Recueillement_, dans laquelle elle ramasse et
+concentre ses effets:
+
+ Le soir a provoqué les voix dominatrices
+ Des rossignols puissants comme des cantatrices.
+ Sorti du plus profond des parcs arborescents,
+ Le Printemps est déjà dans l'air comme un encens.
+ Fermons les yeux. Goûtons les heures tout entières,
+ Dans le recueillement des pesantes paupières.
+ L'ivresse des couchants tranquilles est en nous,
+ Qui fait battre nos coeurs et trembler nos genoux.
+ On n'aura jamais dit tout ce qu'on voulait dire,
+ En face des moments où la journée expire,
+ Et l'on pleure d'angoisse à sentir vivre en soi
+ L'Ineffable bonheur de ce muet émoi...
+
+Dans la série des brèves esquisses qui précèdent ce _Recueillement_,
+on voit que l'auteur a été affecté directement par les objets qu'il
+s'est appliqué à fixer: Trop souvent la femme qui tente de faire
+oeuvre d'art, particulièrement dans l'effort de la composition
+littéraire, faute de pouvoir sentir et penser par elle-même, sent et
+pense à travers un maître: d'où chez elle la rareté de l'invention
+originale. Mme Lucie Delarue est bien elle-même, quand elle fixe ces
+petits tableaux de Nature, et son originalité n'a pas d'autre cause
+que sa sincérité.
+
+... La Peinture s'accorde avec l'art dramatique pour synthétiser, par
+des gestes identiques, les passionnés mouvements de l'âme humaine: en
+ce sens un Frédérick Lemaître et un Eugène Delacroix pouvaient tirer
+les plus durables bénéfices d'une fréquentation régulière, puisque
+leurs moyens d'expression étaient voisins et que se confondaient les
+limites de leur art. Pareillement évoquons les images plastiques
+déposées en nous par la fréquentation des Musées et des Théâtres: si
+parfois je cherche à me représenter les sources vives d'émotion chez
+la Femme ayant cette ambition de la fixer, je la vois très exactement
+qui met la main sur son coeur pour en suivre les battements. Et ce
+n'est pas là un de ces symboles obscurs, n'offrant qu'un rapport
+indirect avec leur objet... c'est le _signe_ correspondant à la chose
+_signifiée_. Valeur unique du Geste, qui fixe pour l'éternité
+l'instant pathétique de la passion: un des plus raffinés parmi les
+peintres de ce temps avait compris son éloquence, plus expressive que
+celle des mots, en imaginant cette formule: _Arts du silence_[2], par
+laquelle il entendait opposer la Peinture à la Musique et à la Poésie:
+c'était seulement, il faut le dire, prédilection d'un peintre pour sa
+spécialité, car, à le bien prendre, si l'on envisage l'ensemble de la
+production, il n'est pas d'art supérieur, mais seulement des artistes
+supérieurs. D'identiques analogies nous invitent à conclure, dans
+l'ordre de la production poétique: la beauté d'un thème n'est pas
+seulement dans la richesse des développements que nous lui supposons;
+elle est bien plus encore dans leur concordance avec notre intime
+sensibilité, et d'ailleurs comment les pourrions-nous même imaginer,
+si à quelque degré déjà cette concordance ne nous était suggérée?
+
+[2] C'était là une de ces formules chères à Gustave Moreau, qui
+revenaient fréquemment dans ses entretiens avec ses élèves, et qui se
+retrouvent dans les notes demeurées inédites où il fixait ses rêveries
+et ses pensées sur l'art.
+
+D'un instinct sûr, que rien ne saura dérouter, la Femme-Poète
+poursuivra correspondances, et analogies. Voilà donc une matière rare:
+son coeur, son propre coeur, qu'elle pourra travailler en toute
+assurance, et je n'entends pas par là ces grands mouvements de la
+passion où la puissance de conception virile lui est un trop dangereux
+rival,--domaine réservé qu'elle fera sagement de laisser à
+l'homme--mais plutôt ces intimes et mystérieux recoins où celui-là ne
+saurait pénétrer. Voyons en effet, examinons un peu ce qui advient
+dans la pratique courante de la vie: Toujours par quelque endroit, si
+fervent que soit un amour, la femme échappe à l'homme. Que ne peut-on
+les suivre ces amants, qui, dans un regard tout mouillé de tendresse,
+semblaient fondre leur âme et tout à l'heure uniront leur être d'un
+élan passionné! Oui, que ne peut-on pénétrer jusqu'aux plus intimes
+replis d'eux-mêmes! On serait effrayé de ce qu'on y verrait. Leurs
+lèvres une fois descellées et leurs bras désunis, quand la pleine
+possession de la conscience a remplacé cette folie d'une minute qu'est
+la fougue de l'instinct, quel abîme entre deux êtres qui tout à
+l'heure n'en faisaient qu'un! De ces chairs confondues et de ces
+souffles mêlés, plus rien qui demeure, hélas! La vraie nature a repris
+ses droits. Ils sont redevenus eux-mêmes, car dans cette brève détente
+de l'instinct, ils étaient tout au juste, et dans la rigueur
+grammaticale du terme, _aliénés_ d'eux-mêmes. Et ce n'est pas
+seulement impénétrabilité particulière, difficulté d'adaptation, qui
+fait que deux âmes rapprochées par la vie ne sont pas plus
+rigoureusement pareilles que deux feuilles assemblées aux souffles de
+la forêt. Non, ce n'est pas désaccord d'une heure; c'est quelque chose
+à la fois de plus général et de plus local, général dans ses effets et
+local dans ses causes.
+
+Là véritablement peut triompher la Femme, puisque, se penchant sur
+elle-même, c'est elle aussi qu'elle traduit jusque dans les troubles
+de sa chair et les contractions de son coeur. Il faudrait ne rien
+concéder aux merveilleuses puissances de l'intuition, pour refuser à
+la femme, si peu douée fût-elle d'expression verbale, ce droit d'aveu,
+de confession, par où elle saura se révéler tout entière, à nous que
+d'irréductibles divergences de physiologie empêchent de sentir comme
+elles. A certaines heures, c'est comme si elle parlait une langue que
+nous ne pouvons entendre, et la seule contraction de ses traits nous
+permet de soupçonner des angoisses qui ne sauraient avoir d'écho
+direct en nous. Domaine réservé, comment y pénétrer si nulle analogie
+n'existe, nulle correspondance entre des épreuves qui la bouleversent
+toute et nos propres émotions!
+
+Un seul écrivain contemporain eut cette audace singulière de se
+substituer à elle en quelque façon et de pousser son diagnostic
+jusqu'aux régions les plus intimes de sa physiologie. Faut-il nommer
+l'auteur illustre de la _Femme_ et de l'_Amour_? Je ne sache pas que
+sous une autre plume virile, dans aucune littérature, les défaillances
+d'un tempérament aient été plus minutieusement décrites. Mais il
+advint qu'en dépit d'une merveilleuse sensibilité, la plus étrangement
+féminine qui eût jamais paru, les mouvements tumultueux d'une
+imagination jadis faussée par une extrême continence de jeunesse
+firent trembler sa main d'une émotion sénile et obscurcirent son
+regard d'inquiétantes visions. Michelet lui-même ne nous donna donc
+qu'une contrefaçon de l'âme féminine, séduisante à coup sûr, mais
+faussée de parti pris. Si nous nous tenons à la prose, les cris
+déchirants d'une Lespinasse nous présentent un tableau, sous forme de
+confession, qui n'a pas d'analogue et ne saurait en avoir sous une
+signature virile. Là véritablement elle est l'égale de l'homme, que
+dis-je? un instant elle lui devient supérieure, car si la faculté
+d'expression s'ajoute en elle à la sincérité de son émotion, elle peut
+hausser jusqu'à la puissance un accent de poète qui jusqu'alors
+n'avait pas marqué d'ambitions si hautes... La douleur seule est
+positive: nous le savons par notre propre expérience... Elle
+accomplira donc ce miracle de transformer, en art d'émotion, les
+éléments d'un talent qui semblait tout d'abord se restreindre à
+l'objectivité. Je la trouve, il n'y a pas à dire, cette profondeur
+d'accent, dans la série des pièces intitulées: _Femmes_.
+
+ Complexe chair offerte à la virilité,
+ Femme, amphore profonde et douce où dort la joie,
+ Toi que l'amour renverse et meurtrit, blanche proie,
+ OEuf douloureux où gît notre pérennité,
+
+ Femme qui perds la vie au soir où ta jeunesse
+ Trépasse, et qui survis, pour des jours superflus,
+ Te débattant, passé qu'on ne regarde plus,
+ Dans le noir du Destin où ton être se blesse,
+
+ Humanité sans force, endurante moitié
+ Du monde, ô camarade éternelle, ô moi-même,
+ Femme, Femme, qui donc te dira que je t'aime
+ D'un coeur si gros d'amour, et si lourd de pitié!
+
+Voilà des accents qui correspondent à l'émotion directe et nous
+rendent un compte exact de ces éléments de sincérité qu'il faut
+reconnaître à l'origine de toute production durable, faute de quoi
+l'art des vers n'est que pure jonglerie, vain assemblage de mots,
+juxtaposition de syllabes et de rimes. Sur ces thèmes immortels, qui
+vaudront toujours ce que vaut l'Humanité, et dureront autant qu'elle,
+puisqu'ils composent la matière de ses angoisses et de ses espoirs:
+_Brièveté des heures_, _Beauté fugace_, _Inconstance du sentiment_,
+pourquoi Mme Lucie Delarue donne-t-elle une note si puissante? Ah!
+toutes les femmes la comprendront, toutes les femmes se retrouveront
+dans ses poèmes, qui douées du pouvoir redoutable d'analyser leurs
+sensations, n'auront pas craint de suivre en leur miroir la
+progression des flétrissures dont le temps stigmatise leur beauté...
+celles-là surtout qui, seulement amantes, n'imaginent pas, les
+malheureuses, d'autre raison de vivre! Je les vois qui se penchent sur
+ces pages: _Femmes_, les _Adorées_, miroir grossissant où vient se
+réfracter leur image. Et c'est bien, à parler franc, comme un miroir
+dont la monture inférieure, garnie de pointes, leur déchirerait le
+coeur! Où donc, je le demande, notre auteur trouva-t-il cette
+puissance d'évocation? C'est que vraisemblablement, étant femme, elle
+se représente ces sentiments avec plus de vivacité--je ne dis point
+qu'elle les ait éprouvés, car elle n'est pas encore à l'âge d'une
+telle épreuve--mais du moins pressent-elle leur amertume, et la force
+de l'imagination lui permet de recomposer les éléments de cette
+prescience. Donc ici je la vois pleinement sincère, grâce à la valeur
+de l'émotion directe qui commande l'inspiration et dicte
+l'expression--il faut insister sur ce mot: _dicte_--puisque le vrai
+poème, celui qui est digne de ce nom, doit se former dans le cerveau
+du poète sous la secousse directe qu'est la sensation:
+
+ Car votre chair n'était qu'une fugace rose,
+ Et si, quand vous pliiez sous l'amour exigeant,
+ Vous sentiez tristement s'émietter vos argiles,
+ Vous saviez bien que l'Homme est solide et changeant,
+ Vous saviez bien qu'avec les fleurs longtemps écloses,
+ Et les jours longtemps clairs qui sombrent dans le soir,
+ Qu'avec l'automne vient la douleur de déchoir,
+ Et que la Femme est brève entre toutes les choses!
+ Belles, belles, plutôt pleurer sur votre mort
+ Que de voir s'effeuiller vos quarantaines pâles,
+ Lorsqu'arrachant le sceptre à vos mains triomphales,
+ La vieillesse vous prend à la gorge et vous tord.
+ Ah! comment assister alors cette détresse,
+ Qui fait trembler vos coeurs et vos pauvres genoux?
+ Quel geste hospitalier, quels mots sages et doux
+ Répareraient la vie et sa scélératesse?
+
+Merveilleuse puissance de l'émotion vécue, ou sinon vécue, recréée par
+une imagination sympathique correspondante! Autre part[3] nous l'avons
+exprimée cette vérité d'âme, comme le plus cher article de notre credo
+littéraire, et avec une rigueur qui nous fut reprochée: «Savoir n'est
+rien... Sentir est tout!» puisque l'émotion, c'est justement
+l'étincelle qui fait jaillir la lumière dans l'âme du poète. Il est
+pourtant une restriction qu'il lui faut apporter, sans quoi elle ne
+rendrait qu'un compte insuffisant de la réalité. Elle demeure
+toujours exacte en effet, elle enferme une part de vérité profonde, la
+réplique de M. Maurice Barrès à l'objection de M. Paul Bourget:
+«L'écrivain Dorsenne n'avait pas beaucoup de coeur...»--«Qu'importe,
+s'il avait de l'imagination!»--Entendez par là que le pouvoir de se
+représenter des états d'âme, de les raviver dans l'ordre où la Nature
+les suscita chez nos semblables, peut suppléer à telle lacune de
+sensibilité individuelle que le poète manifeste dans la vie
+journalière. Qu'il y ait correspondance entre la vie vécue et l'art
+créé, c'est alors un rythme magnifique, donnant satisfaction à l'Idéal
+que nous portons en nous. Mais ce n'est pas là une nécessité
+rigoureuse pour la production. Tout à l'heure nous observions la grâce
+de tel tableau. Ici, c'est l'émotion intime qui suscite la qualité de
+l'accent.
+
+[3] Voir dans nos _Figures de Rêve_, les pages sur Venise et Vérone,
+sous ce titre: _Du jardin de Vérone_, l'_Art d'émotion à Venise_. Dans
+nos _Premiers Vénitiens_ également nous avons touché à cette question.
+
+Jusqu'alors nous ne connaissions qu'une incarnation de notre auteur.
+Voici maintenant qu'une seconde fait suite à la première... et le nom
+qui se dédouble en s'allongeant nous en devient le transparent
+symbole: Lucie Delarue-Mardrus s'est substituée à Lucie Delarue.--«Un
+jour, en effet, observe notre confrère Charles Maurras, le poète de
+l'Occident épousa ce fils du soleil, le docteur Mardrus, né au Caire
+d'une famille orientale.» Belle union, vraiment faite pour rajeunir le
+sang des races... que ne l'imite-t-on plus souvent dans l'ordinaire de
+la vie, où nous voyons des enfants de frères unis par le mariage et
+voués à faire souche de dégénérés!... Et, du point de vue poétique, le
+seul où nous devions l'envisager, expressive alliance qui poursuit ses
+immédiates conséquences dans la production de l'auteur! C'est la
+lumière de l'Orient qui pénètre et réchauffe les brumes
+septentrionales. Tout aussitôt, sous l'action de ces bienfaisants
+effluves, le _poète_ s'efface et laisse la _femme_ passer au premier
+plan: «Cette âme qui, dans la virginité d'hier, ainsi parla et chanta
+loin des paroles et des chants humains, je la dédie toute, avec ses
+poèmes, diversifiés selon une lente inspiration d'éclectique forme
+spontanée, à celui qui pour le futur l'a située dans la vie.»
+
+Négligeons un instant ce qu'il y a d'un peu irritant, de légèrement
+artificiel et qui sent son auteur, dans la forme que revêt un tel don:
+le don en bloc d'une sensibilité féminine. Un écrivain de l'autre
+sexe, désireux de rendre témoignage à un amour dont il tiendrait le
+meilleur de son inspiration, sans doute y mettrait quelque réserve,
+quelque atténuation. Mais le propre de la Femme est de toujours
+pousser jusqu'à l'extrême: nous le constatons une fois de plus dans
+cette dédicace d'_Occident_. Ce sont les seules proses que nous
+possédions de Mme Lucie Delarue-Mardrus, du moins en volume: elles ne
+sauraient compter parmi le meilleur de son oeuvre. Il n'en eut pas
+moins, ce don, des conséquences fort naturelles, conformes à l'ordre
+habituel des choses en général, aux exigences du tempérament féminin
+en particulier. Chaque jour ne nous montre-t-il pas ce spectacle assez
+banal: une jeune fille dont le vague cherche un sens à la vie, et qui
+soudain le découvre dans l'ardeur du premier baiser? Seulement voilà,
+sans doute rougirait-elle d'en faire l'aveu, et le récent éclat de son
+regard est pour nous son seul truchement.
+
+C'est une sérieuse garantie de mystère pour la vie émotionnelle que de
+ne tenir sous sa main nul moyen d'expression... Quelle tentation en
+revanche, si l'on sait imprimer un rythme à sa pensée, de prétendre y
+plier chaque mouvement de la sensibilité! Mme Lucie Delarue-Mardrus
+ne néglige aucun thème favorable. Pourquoi prendrions-nous soin de
+disposer un voile, quand l'intéressée elle-même découvre avec une
+pareille franchise son âme réellement mise à nu? Car la jeune fille
+devenue femme ne nous l'envoie pas dire. Elle n'a pas craint de nous
+révéler les troubles de l'adolescence. Dans une très belle invocation
+qui porte ce titre: _les Voix de la Mer_, elle supplie la grande
+Divinité païenne de calmer ses ardeurs:
+
+ Ah! Chante, chante-moi tes rythmes violents!
+ Chasse tout ce qu'en moi je hais et j'abomine,
+ Ces rêves de baisers où l'âme s'effémine,
+ Ces tendresses qui font les esprits indolents!
+ Ah! cingle, frappe, mords de ta saine rudesse,
+ L'adulte chair qui songe à de la volupté,
+ Car je me veux pudique en ma virginité,
+ Moi, ta folle, orgueilleuse et sombre poétesse!...
+
+Lorsqu'un auteur transpose sa propre sensibilité en un personnage de
+roman, on peut toujours hésiter à reconnaître, dans le héros
+imaginaire, un sosie de son âme, car sur l'ensemble des traits qu'il
+lui prêta, quelques-uns peuvent n'être pas à lui. Mais ici
+qu'avons-nous, sinon un aveu personnel, une confession directe, par où
+le poète prend à témoin son lecteur? A moins d'admettre qu'il y ait en
+cet aveu quelque artifice d'attitude, il nous faut bien reconnaître en
+cette jeune poétesse des exigences précises. Plus sûrement
+qu'Amphitrite, dans cette âme obstinément païenne, l'amour humain
+devait produire le résultat attendu. Elle a rencontré enfin celui qui
+sut parler à tout son être, et traduit son émotion avec ce beau sens
+de réalisme à peine transposé, qui est bien d'une Française, précisons
+mieux: d'une Normande. Oui, l'ardeur du soleil oriental a décidément
+pénétré les brumes du Nord. Avais-je pas raison de dire que nous
+trouverions dans les origines de la Femme tous les éléments de
+sincérité qui s'affirment chez le Poète.
+
+Une minute seulement je la suppose Bretonne--hypothèse après tout qui
+n'a rien d'offensant.--De même qu'il n'est presque pas d'homme, un peu
+mécontent de son sort, qui ne se soit mille fois plu à s'imaginer une
+autre vie que celle dont il est redevable au destin, nous pouvons bien
+lui supposer d'autres origines, en reculant son lieu de naissance de
+quelques degrés vers l'ouest. Eût-elle, avec cette franchise
+dépouillée d'artifice, parlé d'amour, de son amour, et du même coup
+dévoilé le secret de ses premières initiations? Peut-être eût-elle
+ressenti des ardeurs aussi fortes, plus fortes, qui sait? car la femme
+bretonne brûle en dedans, si l'on en croit ceux qui nous parlèrent
+d'elle. Seulement une excessive pudeur l'empêche de trahir son secret.
+Elle le concentre en elle, elle en est ravagée, mais plutôt en mourir
+que dévoiler le mystère de ses troublantes émotions! On connaît
+l'affabulation de ce récit: _Emma Kosilis_, unique dans l'oeuvre de
+Renan, qui par les nuances du détail créant la progression de
+l'intérêt, nous montre le merveilleux conteur qu'eût pu devenir, s'il
+s'en était mêlé, le savant exégète des _origines_; il nous marque
+aussi bien la psychologie amoureuse d'une Bretonne passionnée. Une
+jeune fille, Emma Kosilis, aime en secret un homme plus âgé qu'elle,
+qui n'a pas soupçonné ce tendre attachement. Celui-ci se marie, épouse
+une de ses amies précisément, et devient père d'une nombreuse famille.
+Sur ces entrefaites, Emma entre au couvent, se consacre à la vie
+religieuse, mais sans pouvoir arracher de son coeur l'image de celui
+qu'elle aime et continue de chérir par-dessus toutes choses. Elle se
+dessèche, elle se consume en silence, elle n'est plus bientôt que
+l'ombre d'elle-même. La destinée pourtant semble prendre pitié d'un si
+constant amour. Son inconsciente rivale meurt prématurément, et comme
+elle n'a pas prononcé de voeux éternels, comme d'ailleurs les
+relations d'autrefois autorisent ses visites, il lui est enfin permis,
+par sa seule attitude, de faire l'aveu d'un secret enfoui au fond du
+coeur depuis tant d'années. Emma épouse celui à qui l'unissait un si
+fidèle attachement: femme heureuse et mère comblée, elle voit, à
+l'automne de sa vie et dans une seconde jeunesse, s'épanouir à nouveau
+des charmes que la solitude avait flétris.
+
+Banale histoire en apparence, pour qui ne tiendrait compte que de
+l'affabulation littérale, mais, par la flamme du sentiment qui
+l'anime, par le prestige du pinceau qui l'a fixé, vivant tableau de
+grâce, de pudeur contenue, d'ardeur couvant sous la cendre!... Si j'ai
+voulu la rapporter ici, c'est qu'elle exprime toute l'âme bretonne,
+partant une conception de l'amour justement opposée à celle de notre
+auteur. Ici, rien qui ne soit voilé, secret, mystérieux. Là au
+contraire, tout est en plein jour, et, faut-il le dire? quelque peu
+indiscret. Combien de femmes, et même d'hommes, seront choqués de
+cette intimité soudain dévoilée! J'en sais à qui elle paraîtra
+intolérable et le contraire du véritable amour. Je n'y veux voir, pour
+ma part, que la sincérité d'une plume obéissant aux vives impulsions
+d'une amoureuse, laquelle, de tempérament réaliste, ne craint pas
+l'image physique et parfois même semble la chercher. Écoutez-la qui
+fait sa déclaration.
+
+ J'ouvrirai grands mes yeux d'abîme dans tes yeux,
+ Pour que leur regard noir reste dans ta pensée,
+ Ainsi qu'une clarté vive longtemps fixée
+ Inscrit dans notre vue un halo lumineux.
+
+ Je laisserai dormir ma tempe chevelue
+ Au creux de ton épaule offerte, lourdement,
+ Afin que son ampleur garde, éternellement,
+ La place qu'y creusa la tête de l'Élue!
+
+ Je chanterai pour toi la chanson de ma voix,
+ Dont ton âme chérit les rites et les prônes,
+ Afin que dans ton âme attentive elle trône,
+ De tous ses grelots d'or et de tous ses hautbois.
+
+ Je mettrai mon empreinte en toi, pour que tes paumes
+ Ne souhaitent plus rien que ma captation,
+ Pour que ton coeur, m'ayant en son ambition,
+ Se sente déborder de dieux et de royaumes.
+
+Suprême élément de sincérité, voici donc la marque de l'amour. Et
+l'auteur ne marchande pas les termes où vient s'affirmer le sentiment
+de la femme. Elle déclare l'_Empreinte_. Si, comme poète, elle est
+sans doute plus chatouilleuse que de raison sur son originalité, comme
+femme, je la vois qui s'abandonne. Elle vérifie, en l'intervertissant
+dans la forme, mais se livrant avec délice dans le fait, la parole
+saisissante: «Ce que la femme entend par amour est assez clair:
+complet abandon de corps et d'âme. La Femme veut être prise, acceptée
+comme propriété. Elle veut se fondre dans l'idée de propriété. La
+Femme se donne, l'homme prend.»
+
+Qu'entendait donc nous persuader le poète en Mme Lucie
+Delarue-Mardrus? Que l'empreinte venait d'elle... Mais la femme
+n'a-t-elle pas fait son aveu? Car, si le poète a composé les vers,
+n'est-ce pas l'amante qui rédigea la dédicace? C'est elle qui
+revendique l'empreinte, mais pour être mieux absorbée. Femme,
+doublement femme, elle aboutit aux conclusions de Nietzsche, bien
+qu'elle semble y contredire.
+
+Il serait vraiment trop beau, il serait incompréhensible que chez une
+femme, si douée fût-elle, dès l'instant qu'elle tient une plume, nul
+accent d'artifice ne vînt se mêler aux voix de la sincérité. Chez Mme
+Lucie Delarue-Mardrus l'artifice apparaît chaque fois qu'elle échappe
+à la sensation directe et à sa notation réaliste. Alors elle ne sent
+plus par elle-même. Elle subordonne son émotion à la vision d'un
+maître et les influences se révèlent, disons mieux: elle se révèle à
+travers ces influences.
+
+Qu'y a-t-il, que discernons-nous à l'origine de cette déformation?
+Tout uniment parti pris d'étonner, et, si l'on y veut réfléchir, rien
+de moins surprenant qu'une telle attitude. Elle songe qu'elle fut une
+petite fille, puis une fillette aux tresses pendantes, jeune
+bourgeoise qu'à travers la ville sa bonne accompagnait pour garder son
+innocence, et que ni des fillettes devenues grandes, ni des jeunes
+bourgeoises émancipées par le mariage, on n'attend pareille
+clairvoyance dans l'observation des réalités. Processus facile à
+reconstituer, celui qui chez la femme conduit au désir d'étonner;
+c'est simplement celui de la contradiction:--Ton sexe t'interdit de
+t'arrêter à tel détail... Attends un peu... on va bien voir!--De là au
+fait d'exagérer sa sensation, même de la créer artificiellement, pour
+en modeler l'expression sur l'exemple d'un maître, il n'y a qu'un pas,
+et c'est l'instinct d'imitation qui le lui fait franchir. Je note,
+comme tout à fait expressive à cet égard, dans la série des _Femmes_,
+cette pièce intitulée: _Esclaves_, qui serait un chef-d'oeuvre si
+toutes les touches n'en rappelaient un trop illustre modèle:
+
+ Avec nos regards nus sur la réalité,
+ Que ne transfigura l'arc-en-ciel d'aucun prisme,
+ Nous regardons marcher votre morne héroïsme,
+ Grelottant en hiver et suant en été,
+
+ Vous, compagnes de ceux que mange la fabrique,
+ Vous, épouses qu'on bat, et vous, maigres catins,
+ Sans fards dont rehausser vos pauvres sens éteints,
+ Qu'assaille le désir brutal comme une trique...
+
+ Enceintes de misère, enceintes de laideur,
+ Vos flancs couvent l'horreur des races accroupies,
+ Qui vivront comme vous, loin de nos utopies,
+ L'esclavage éternel et muet du malheur.
+
+Ici l'influence est transparente, et dans le ramassé de la forme elle
+accuse le pastiche. Nul qui n'y puisse reconnaître l'accent et
+jusqu'aux formules des plus célèbres morceaux des _Fleurs du Mal_,
+comme dans l'esprit qui dicta cette pièce, ce parti pris d'étonner,
+que Baudelaire lui-même théorisa, en le vantant comme un condiment de
+beauté. Désir d'étonner, où il trouvait une sorte de rajeunissement de
+la forme littéraire épuisée par l'âge, une ligne de démarcation entre
+les Anciens et les Modernes... nous l'avons vu chez lui proche de la
+mystification, et trop souvent ses ennemis le confondirent avec elle.
+
+Nul pire artifice que celui qui fausse, en la contraignant, la
+spontanéité originelle d'une nature; car alors la volonté humaine joue
+le rôle du dresseur qui, par un entraînement méthodique, tend à
+susciter, chez un bel animal, une suite de réactions contraires à son
+instinct. Sans doute avec une longue persévérance, en s'y prenant dès
+le premier âge, on habitue les chats à passer dans des cerceaux. Mais
+alors c'est une question de savoir s'ils sont encore des chats et
+s'ils nous intéressent pour une raison proprement _féline_. N'est-ce
+pas plutôt curiosité qui nous retient un instant, parce qu'elle
+contredit la Nature, mais, pour des yeux d'artiste, ne vaudra jamais
+le bel élan spontané du fauve sur sa proie? Pareillement cette
+gentille Normande, en qui se réfléchissent si nettement les images de
+son pays, et qui trouve des accents émus pour exalter les souffrances
+de son sexe, n'est pas faite pour la courbure du cerceau métaphysique.
+Qu'elle chante son _Carpe diem_ en le modernisant, tous les poètes
+l'ont fait qui s'absorbèrent dans la sensation. Mais y joindre sa
+profession de foi métaphysique, c'est fausser sa nature:
+
+ Les oiseaux alternés comme un choeur de pipeaux,
+ L'eau dans l'herbe, le ciel mat et bleu, le repos
+ Des bons après-midi qu'un peu d'ombre tamise,
+ T'apprendront qu'il n'est point d'autre terre promise
+ Que celle où ta jeunesse aimable sent sa chair
+ Encensée au contact des feuilles et de l'air.
+
+La voilà bien, la pire attitude littéraire, celle de la leçon apprise
+qu'on applique au thème choisi. Peut-être viendra-t-on dire: Origines
+normandes... donc nature qui se rattache toute à la terre et
+radicalement dénuée d'Idéalisme. Il y aurait alors sincérité, au sens
+où l'entendait Carlyle. Mais pourquoi ne pas voir plutôt, dans cette
+profession de foi païenne, une acquisition de seconde main? hypothèse
+qui va se confirmer aisément.
+
+De quelle étrange ardeur nous sont apparues et la vierge et l'amante
+chez notre auteur... nous l'avons vérifié dans les pièces
+d'autobiographie qu'enferment ces deux recueils: _Ferveur_,
+_Occident_. Voici pourtant que l'amante passionnée se replie sur
+elle-même et communie en Schopenhauer: elle éprouve le besoin de faire
+sa soumission au maître de Franckfort. Mme Lucie Delarue-Mardrus
+accepte l'amour, elle l'appelle... elle en vérifie les bienfaisants
+effets sur sa production littéraire. Mais elle en repousse les
+conséquences physiologiques, la Maternité. Danaé d'un nouveau genre,
+elle veut bien recevoir la pluie d'or, mais n'admet pas d'autre
+fécondation que celle du cerveau!
+
+ O toi, naissance, soeur jumelle de la Mort,
+ Race obscure, dans notre geste confinée,
+ Deviendrons-nous, en assistant ton sourd effort,
+ Complices du vouloir d'où sort la Destinée?
+
+ Je n'accepterai pas, en mon humanité
+ Animale, où l'esprit n'est point, ta magie noire;
+ Ton égoïste événement dans notre histoire,
+ Je le repousse avec toute ma charité.
+
+ Loin de moi donc le faix de ton oeuvre incertaine,
+ Et que puisse la vie oublier l'oeuf caché
+ Où couverait, ainsi qu'un monstrueux péché,
+ Dans mes flancs, malgré moi, l'horreur d'une âme humaine.
+
+Ici la _Femme de lettres_ l'emporte sur la _Femme_, pour l'absorber
+toute. N'est-ce pas qu'elle trouve prétexte à un beau cri, à un
+anathème littéraire? Prétendre enlever à la femme toute raison de
+vivre, quand l'heure fatale a marqué la dernière étape de la vie,
+c'est trop délibérément s'insurger contre des lois inéluctables et
+pourtant providentielles! Mais faut-il pas qu'en dernier ressort la
+Femme fasse retour à sa nature? Imprimer un accent poétique à la
+doctrine de Schopenhauer, et du même coup faire sa soumission à
+l'esthétique baudelairienne, c'est l'argument suprême en faveur de la
+plasticité féminine!
+
+
+
+
+MADAME HENRI DE RÉGNIER
+
+
+Combien diverses les destinées d'écrivains... aussi diverses que les
+physionomies humaines dont aucune ne reproduit exactement la voisine!
+J'ai connu pourtant deux frères jumeaux qui se ressemblaient à tel
+point que leurs parents eux-mêmes n'arrivaient pas à les distinguer.
+Quand ils furent mariés l'un et l'autre, pour que leur femme ne s'y
+pût tromper--ce qui aurait eu plus de conséquence--chacun portait une
+cravate de couleur déterminée. Vainement, chercherait-on, dans l'ordre
+intellectuel, des similitudes aussi marquées: les catégories y sont
+mieux délimitées. Chez certains, le don d'écrire est un fait naturel,
+spontané, s'épanouissant ainsi qu'une fleur sur sa tige. Chez
+d'autres, il apparaît comme un phénomène plus complexe, qui se
+rattache à l'instinct d'imitation sommeillant chez tout être, en vertu
+duquel chacun de nous tend à répéter les gestes qu'il voit accomplir
+autour de lui.
+
+Mme Henri de Régnier (Gérard d'Ouville) fait partie d'une puissante
+association, merveilleusement agencée pour le succès de ses
+adhérents... la plus active, la plus énergique qui fut jamais,
+et--détail unique, je crois, dans la vie littéraire--se restreignant
+toute aux membres d'une même famille. Qui donc prétend que se
+relâchent les liens d'autrefois? L'esprit de famille sur lequel
+s'attendrissaient nos mères, qu'elles proposaient à notre culte, avec
+raison d'ailleurs, comme la première garantie d'ordre social, est
+demeuré intact, mieux qu'intact... actif, vigilant, entre les membres
+de cette collectivité sans précédent. Qu'êtes-vous devenue, antique
+conception de l'homme de lettres, sur laquelle précisément vivaient
+nos mères, et qui leur faisait si peur, synonyme de relâchement, de
+dissipation, de bohémianisme, pour laquelle on eût pu créer ce mot de
+Murgérisme! Quelques années après les dates héroïques du Romantisme,
+ayant une fois pour toutes dépouillé le gilet rouge d'_Hernani_, et
+quand il n'était plus qu'un fournisseur désenchanté de feuilletons
+dramatiques, Théophile Gautier observe, en sa préface aux _Fleurs du
+Mal_, qu'une seule fois dans l'Histoire on vit un père et une mère
+d'accord pour préparer leur fils à la vie littéraire, et ce fils
+était.... Chapelain, le futur auteur de la _Pucelle_: cinglante ironie
+du sort, qui n'en fait jamais d'autres.
+
+Mais la date des _Fleurs du Mal_ est déjà loin de nous. Nous nous
+formons aujourd'hui et transmettons à nos enfants une tout autre idée
+de la vie littéraire. Car en vérité je ne distingue ici qu'ordre et
+méthode, entente tacite pour organiser des carrières, et ce je ne sais
+quoi d'un peu administratif par où l'on prépare les beaux avancements
+dans la magistrature. N'est-ce pas un signe des temps que les artistes
+aient pris à leur compte quelques-uns des préjugés qu'ils
+ridiculisaient chez nos pères? A une heure où tous les Bourgeois se
+piquent d'être artistes, il est naturel que les artistes fassent
+échange de politesse avec eux. On ne saurait pousser plus avant que
+dans cette famille littéraire l'esprit de solidarité. Comment en tout
+cas demeurer indifférents à la précision des causes qui préparent la
+formation d'un talent?
+
+Examinons de près la vigueur du groupe familial dont il est issu.
+Dans un temps où chacun vit pour soi et n'attend des voisins que
+horions et crocs-en-jambe, à une époque où la moralité dominante est
+celle du coup de poing, Mme Henri de Régnier connut le bienfait des
+plus solides appuis. Il n'est que d'avoir éprouvé les difficultés des
+débuts dans la vie littéraire, l'énergie farouche dont les aînés
+s'entendent à bloquer toutes les avenues, pour comprendre le bénéfice
+irremplaçable de voir, sur un simple signe, les barrières s'ouvrir
+devant vous. Élevée sur les genoux d'un père qui poursuivait ses rimes
+à travers les mille occupations de la vie mondaine, n'hésitant pas à
+parfaire, six mois durant, la magnificence d'un sonnet, elle eut ses
+jeunes ans bercés au son de la musique des phrases, et cette
+musique-là, tout comme l'autre, dépose en notre oreille des rythmes
+qui ne s'effacent jamais. On se rappelle les confidences de Mme de
+Commanville, la nièce de Gustave Flaubert, lequel contribua à sa
+première éducation: on ne peut soutenir que cette fille adoptive d'un
+illustre écrivain possédât le moindre don d'expression verbale. Mais
+d'avoir pris ses ébats d'enfant sur la peau d'ours blanc que foulait
+son oncle en scandant, d'une vigoureuse intonation, les accents de
+_Madame Bovary_, il subsista dans sa mémoire des rythmes qu'elle
+n'oublia pas, si toutefois elle fut inhabile à les faire passer dans
+ses phrases. Que sera-ce chez une jeune femme qui possède un véritable
+don?
+
+A moins d'être un obstiné solitaire, chacun de nous tend à se
+rapprocher du groupe qui favorisera ses efforts. Chez certains, quelle
+énergie pour se soustraire au milieu qui les opprime! Quelles luttes
+pour sortir d'une atmosphère irrespirable à leurs poumons! Ce sont là
+circonstances dont on ne tient pas assez compte, quand on juge dans
+son ensemble la carrière d'un écrivain. Pour Mme Henri de Régnier,
+rien de semblable. Nul besoin d'adaptation, puisque celle-ci existait
+au préalable, et qu'elle n'aurait même pas eu licence de s'y
+soustraire. Voilà une miraculeuse rencontre, telle qu'on n'en
+observerait pas une seconde dans la vie littéraire: Fille de poète,
+femme de poète, soeur par alliance de romanciers[4], comment
+eût-elle pu faire, proche de tant d'écritoires, pour n'avoir pas
+quelques taches d'encre aux doigts? Le risque, le seul risque à
+courir, c'était qu'elle connût la satiété, que pour avoir vu telle
+consommation de littérature autour d'elle, elle la prit en dégoût. On
+pourrait citer quelques exemples de ce désaveu, où ce n'est pas le
+père qui renie son enfant, mais ce dernier qui entend rompre tous
+liens avec celui dont il reçut la vie! Risque infime, faut-il le
+dire? Chez Mme Henri de Régnier, ce fut l'instinct d'imitation qui
+l'emporta.
+
+[4] Il est à peine besoin de rappeler les noms qui composent ce
+puissant état-major: José Maria de Hérédia, Henri de Régnier, Maurice
+Maindron et Pierre Louÿs.
+
+L'instinct d'imitation... c'est bientôt dit! Car enfin il faudrait
+s'entendre, sous peine d'être inique. Entre toutes nos femmes
+littéraires, c'est une des plus personnelles, celle qui peut-être tire
+le plus d'elle-même, de la subtilité de ses sensations, et le moins
+fait songer à ses auteurs: détail notable chez une personne qui à la
+lettre coule ses jours parmi les auteurs, n'ayant pas à subir le seul
+rythme officiel et consacré des morts, mais les cadences autrement
+dangereuses des vivants. Parmi ses titres, c'est, à mon sens, celui
+qui compte le plus; j'y vois la décisive épreuve, la ceinture de
+flammes qu'elle sut traverser et dont elle sortit vivante... Trop de
+littérature, trop de musique autour d'une enfance, autour d'une âme
+qui s'éveille à la vie, cela peut être plus redoutable qu'aucune
+littérature, aucune musique du tout. Il subsiste encore la chance que
+cette âme porte en soi sa littérature et sa musique, auquel cas rien
+au monde ne saurait les empêcher d'en sortir, tandis que les
+réminiscences d'une mémoire trop fidèle risquent d'anéantir toute
+spontanéité.
+
+Je ne voudrais pas abuser des comparaisons, qui toujours font
+suspecter notre partialité. Mais celle-ci vraiment s'impose trop pour
+que j'y résiste: dès qu'on lit une phrase de Mme de Noailles--je parle
+de son oeuvre romanesque, non de ses vers--on discerne les maîtres
+qu'elle évoque, auxquels elle tend la main pour réconforter sa
+faiblesse. Il semble qu'elle soit obligée de prendre à témoin
+quelqu'un de ceux qui contribuèrent à la formation de son esprit. Et,
+je ne prétends pas que toujours elle souligne ses références. Mais
+c'est à nous qu'il appartient de les retrouver. On connaît cette image
+de François de Sales, charmante, tout embaumée de senteurs empruntées
+à la nature, par laquelle le gracieux saint conseille à ses ouailles
+de «faire comme les petits enfants qui, de l'une des mains se tiennent
+à leur père, et de l'autre cueillent des fraises ou des mûres le long
+des haies».--Excellente méthode de discipline chrétienne, qui donc y
+contredirait? Mais moins bonne attitude pour la production littéraire,
+c'est quelque peu l'image de Mme de Noailles. Vraiment elle pense à
+travers ses auteurs, car la sensation initiale elle-même, matière
+originale de toute pensée, elle la transforme et la transpose, en
+l'avivant d'un accent grâce auquel s'évoque le souvenir de celui qui
+tout d'abord le donna.
+
+Chose curieuse, on en conviendra, que précisément la plante de serre
+chaude ait produit à la lumière du jour les fruits les plus savoureux!
+Il n'est pas habituel que les plantes de serre chaude produisent le
+moindre fruit. Mais lorsqu'elles en donnent, ils ne ressemblent à nul
+autre. Qu'on y prenne garde cependant et qu'on ne soit pas dupe des
+apparences! Des traits essentiels, que nous ne saurions retrouver dans
+l'empreinte des influences extérieures, s'expliqueront suffisamment
+par la plus immédiate hérédité! Le père de Mme Henri de Régnier, le
+parfait artisan de rimes José Maria de Hérédia, était Cubain. Bien que
+frappé avant la vieillesse, il vécut assez pour voir s'épanouir chez
+une enfant de son sang des dons littéraires qui venaient confirmer le
+sens du dicton: Bon sang ne peut mentir. Croit-on qu'en dehors de
+cette circonstance, que l'on peut qualifier à son gré heureuse ou
+malheureuse, mais qui n'est qu'un des éléments d'une destinée,
+l'auteur d'_Esclave_ eût pu composer ce poème de la servitude
+amoureuse?
+
+... Je voudrais évoquer ici un souvenir de ma première jeunesse, dont
+la principale image se rattache d'invincible façon à l'héroïne de Mme
+Henri de Régnier. C'était à Venise, un après-midi de printemps. Je
+revenais de Padoue. J'avais pris le bateau à vapeur qui fait le
+service du Grand-Canal, et comme la pluie faisait rage sur le pont,
+j'étais descendu à l'étage inférieur. Tout d'un coup mes yeux
+tombèrent sur une figure de femme qui força mon attention pour
+l'absorber dans une de ces contemplations qui vous arrachent à la vie
+extérieure. La grande beauté seule exerce ce magique pouvoir de couper
+tout lien de communication avec la terre, parce que soudain et pour
+une minute trop brève, elle isole l'être des vulgarités qui
+l'oppriment et brusquement déchire le voile qui lui cachait un pan du
+ciel. Nul visage créole plus ardent et plus doux à la fois... des yeux
+qui composaient toute l'âme de ce visage, qui l'emplissaient et le
+dévoraient tout, et pourtant s'arrêtaient sur vous comme une caresse!
+Un corps de rythme et d'harmonie, où chaque organe contribuait à la
+perfection de l'ensemble, et donnait ainsi l'impression, pris à part,
+d'une chose parfaite! Comment l'imagination n'eût-elle pas recomposé
+un poème d'amour sur ce thème initial! C'est la secousse indispensable
+qui ébranle en nous les cordes sensibles, et suscite la vibration par
+où tout l'organisme est exalté!... Quelle n'est pas sa puissance sur
+l'artiste, pour qui elle devient le secret, le mystérieux secret de
+son inspiration! Je ne doute pas, pourrions-nous douter que Mme Henri
+de Régnier l'ait vue aussi, dans sa réalité tangible, celle qui allait
+devenir l'_Esclave_ de son inspiration?
+
+Fugace beauté qui disparut de mes yeux pour toujours au ponton de la
+Ca d'Oro, elle devait y laisser une ineffaçable image, puisqu'après
+tant d'années écoulées celle-ci reconquit sa vitalité, quand je pris
+contact avec la Grâce Mirbel de Mme Henri de Régnier. Il me devenait
+impossible de me représenter l'héroïne d'_Esclave_ sous d'autres
+traits que ceux de mon apparition vénitienne. Par bonheur, aucun des
+traits physiques que lui prête le romancier ne venait contrarier ceux
+que ressuscitait ma mémoire. Mais je crois bien que si, par aventure,
+une telle contradiction se fût produite, j'aurais été contraint de
+substituer mes souvenirs personnels à l'image que l'auteur me venait
+proposer. Et c'est un étrange appui pour un personnage imaginaire
+d'éveiller en nous des analogies avec quelque épisode de notre vie
+émotive, comme pour l'auteur qui le créa de le pouvoir rattacher à son
+expérience personnelle.
+
+Si la qualité d'un ouvrage de l'esprit se mesure à la persistance des
+images qu'il imprime dans notre cerveau, _Esclave_ de Mme Henri de
+Régnier est assurée d'un rang qui ne saurait être médiocre: Grâce
+Mirbel n'est pas seulement une statue vivante, de qui les souples
+contours viennent se réfléchir en nos yeux pour y laisser une trace
+durable... Elle est encore une chair vivante, pulpe saturée d'aromes,
+pareille à un beau fruit de ces régions fortunées, dont la senteur
+monte au cerveau. On se rappelle l'affabulation du livre, qui vaut
+avant tout par sa condensation et sa brièveté, dont l'ordonnance est
+bien dans la pure tradition française, parce qu'il déblaie
+soigneusement les circonstances accessoires inhabiles à renforcer
+l'intérêt, et que, suivant l'esthétique d'une mise en scène bien
+composée, nulle figure ne s'avance au-delà du plan qui tout d'abord
+lui fut indiqué.
+
+Il faut aimer ces ouvrages, qui par la sagesse de leur ordonnance, par
+l'harmonie de leurs proportions, se rattachent à ce qu'il y a de plus
+pur dans la tradition de notre génie. Il faut les aimer, non seulement
+parce qu'ils vivifient en nous la notion de Beauté, mais d'une
+_certaine_ Beauté, qui n'est qu'à nous, et par laquelle nous avons
+exercé sur les esprits ce long prestige que seul put affaiblir le flot
+des importations de l'étranger et ce cosmopolitisme malsain venant
+composer de toutes les esthétiques un étrange amalgame. On se défend
+comme l'on peut, et la meilleure façon de se défendre, c'est encore
+d'obéir aux suggestions de son tempérament. D'avoir retrouvé dans ce
+bref récit: _Esclave_, si ramassé dans sa forme, toutes les vertus de
+notre génie français, ce fut pour nous la plus vive satisfaction.
+Pareillement, à distance, avant même de mettre un nom sur un visage,
+on distingue la silhouette et l'accent national qu'il révèle. J'en
+sais qui viendront le taxer de sécheresse. Laissons dire: il n'est
+rien comme les esprits brouillons pour mettre sur le compte de
+l'impuissance ce qui n'est qu'ordre et méthode dans l'art de composer.
+Comment sauraient-ils discerner ce qu'il entre d'art dans une telle
+sobriété de détails, quand chez eux tout est prétexte à sortir du
+sujet, à faire craquer le cadre du tableau[5].
+
+[5] Souvent il advient que, dans nos analyses, nous utilisons des
+comparaisons empruntées aux arts plastiques. On voudra bien ne pas
+s'en étonner, puisqu'à vrai dire les méthodes de composition sont
+identiques et qu'il serait aisé de classer, par catégories d'esprits,
+tous ceux qui, munis d'un outil distinct, appartiennent pourtant au
+même type psychologique.
+
+Mme Henri de Régnier se rattache, par des liens que nul ne pourrait
+lui contester, à la pure tradition classique. C'est, avant tout, ce
+que nous goûtons dans ce roman: _Esclave_. Un minimum de personnages:
+Grâce Mirbel, qui subit une première fois le despotisme amoureux,
+puis, s'étant reprise, lutte à nouveau contre le maître de son
+coeur et de ses sens... Antoine Ferlier qui marche, avec la
+certitude d'une nouvelle victoire, vers la conquête de celle qui une
+fois déjà fut à lui... Charlie, le doux et tendre Charlie, qui livre
+toute son âme, et se trouve broyé entre les deux! Les figures
+d'arrière-plan ne valent que comme touches complémentaires, qui
+viennent préciser et vivifier le décor d'un drame tout intérieur.
+
+Grâce Mirbel est la trouvaille de Mme Henri de Régnier, et si c'est
+une trouvaille littéraire par l'art dont furent assemblés les traits
+qui composent sa physionomie, déjà nous avons admis que leurs éléments
+essentiels en doivent être recherchés plus haut, dans une inconsciente
+hérédité. Par un mécanisme assez identique à celui qui confrontait
+notre rencontre vénitienne aux traits de la figure venant s'ordonner
+sous la plume de notre auteur, les images cubaines emmagasinées dans
+le cerveau du scrupuleux artisan José Maria de Hérédia, que celui-ci
+n'utilisa que pour renforcer la puissance de ses rimes, ressuscitèrent
+chez sa fille en _valeur d'émotion_, d'où Grâce Mirbel tire sa vivante
+poésie. Vous sentez le mécanisme et avec quelle rigueur il précise les
+lois de la composition. A parler franc, si nous poussons l'analyse
+jusqu'à ses conséquences extrêmes, nous ne produisons à la lumière du
+jour que ce qui est en nous, à tel point que les mêmes séries
+d'images, enregistrées en des cerveaux si proches par le sang que ceux
+d'un père et d'une fille, puis renforcées encore par l'hérédité,
+peuvent donner naissance à deux formes d'art aussi différentes que
+celles de ce père et de cette fille: d'une part, la poésie la plus
+voulue, la plus purement extérieure, la plus froide qui fut jamais; de
+l'autre, une prose, colorée sans doute, riche d'images empruntées à la
+vie objective, mais qui sans trêve évoque les mouvements passionnés
+de l'âme, et nous les rend présents par l'ardeur dont elle les décrit.
+Un seul point leur est commun: le souci de la Forme, qui donne la
+durée aux oeuvres de l'esprit, par où tous deux relèvent d'une même
+école et sont disciples des mêmes maîtres. Et si ce n'était froisser
+les justes sentiments d'une fille pour un père auquel elle doit tant,
+je n'hésiterais pas à indiquer une préférence sur laquelle je me
+reprocherais d'insister davantage. Il est de justes louanges qui
+peuvent blesser, fussent-elles marquées au coin de la plus évidente
+sincérité.
+
+Pourquoi d'ailleurs instituer des comparaisons et des rangs? J'ai dit
+que Grâce Mirbel m'apparaissait la trouvaille de Mme Henri de Régnier.
+Trouvaille... c'est-à-dire chose unique, qui vous appartient en
+propre, dont on cherche en vain l'équivalent dans le passé. Et
+pourtant elle a de fermes assises dans la réalité observée. On
+connaît cette fin d'un _petit Poème en prose_: «Il y a des femmes qui
+inspirent l'envie de les vaincre et de jouir d'elles. Mais celle-ci
+donne le désir de mourir lentement sous son regard.» Beauté pliante et
+soumise, Grâce Mirbel est de la race des premières. Des pieds à la
+tête, elle n'est que sensibilité amoureuse, subordonnée à la
+sensualité. Voilà ce que Mme Henri de Régnier nous illumine d'un vif
+éclat, ce qui donne sa pleine signification à cette figure féminine:
+la prédominance, l'absorption de la sensation, ne laissant subsister
+aucune place dans cette âme d'instinct, pour quoi que ce soit d'autre
+qu'une existence d'amante! Petit animal câlin, qui ne saura se
+soustraire au despotisme des caresses, elle a connu celles d'Antoine
+Ferlier, et c'est pour elle un joug dont rien ne la saurait libérer:
+«Écoutez, avoue-t-elle à Charlie, pendant des années, j'ai été sa
+pauvre, sa misérable esclave, le jouet de tous ses caprices, la
+complice de toutes ses fantaisies, la victime de ses cruautés presque
+inconscientes... Il avait cent maîtresses, me les montrait, me parlait
+des beautés de leur corps, les comparait aux miennes qu'il exaltait ou
+rabaissait selon son humeur. Il jouissait de mon pauvre visage
+convulsé, quand je le voyais ébaucher quelque aventure, poursuivre
+quelque caprice, ou s'acharner à une tentative amoureuse qui ne lui
+eût peut-être pas paru si délectable, si je n'en avais été le témoin
+averti, impuissant et déchiré. Et je l'aimais! comme je l'aimais!»
+
+Ce n'est là qu'un trait, entre tant d'autres qu'il nous faut négliger,
+le plus expressif parce qu'il s'agit de choisir, et que toujours on
+fait son choix dans le sens de la thèse que l'on veut démontrer. Mais
+on en trouverait cent autres, et pas un seul parmi eux qui ne
+contribuât à l'unité d'accent du personnage! L'affabulation du roman
+nous marque un conflit, une lutte dans l'âme de Grâce Mirbel, lutte où
+nous savons trop que la malheureuse est vaincue d'avance. Je ne pense
+pas qu'on ait jamais mieux rendu, par la seule magie des mots,
+l'abandon morbide, alangui, toujours prêt, de celle qui s'étant laissé
+marquer, à cette profondeur de chair, par la griffe aiguë de la
+volupté, ne pourra plus que s'abandonner encore, renonçant à tout
+espoir de jamais se reprendre[6].
+
+[6] J'ai parlé plus haut de _trouvaille_, en commentant Grâce Mirbel.
+Ce n'est pas qu'on ne rencontre, dans notre littérature contemporaine,
+des figures féminines issues d'une même veine poétique. Chez la fille
+de Hérédia, l'originalité d'auteur est plus encore dans l'assemblage
+des traits qui contribuent à l'unité du personnage que dans la
+conception même de ce personnage. L'artiste littéraire y apparaît
+supérieure à l'observatrice.
+
+Libre au moraliste de faire telle réserve qu'il jugera bonne sur cet
+affaissement, sur ce perpétuel abandon de soi-même qui rend possible
+une création comme celle-ci. Il est clair que, si la société comptait
+un grand nombre de Grâce Mirbel, les rapports sexuels, réglés en vue
+du mariage, et qui sont déjà difficiles, deviendraient tout à fait
+impossibles. Encore une fois, c'est affaire au moraliste et nous la
+retenons pour nos conclusions. Qu'elle constitue une réalité dans la
+vie qui nous entoure en nous proposant ses spectacles, c'est assez
+pour justifier chez l'artiste le désir de peindre. Qui de nous ne
+pourrait retrouver, dans ce magnifique répertoire de souvenirs que
+crée une expérience personnelle subordonnée à l'observation, quelque
+figure s'apparentant à l'héroïne de Mme Henri de Régnier? Il sera
+d'ailleurs d'autant plus vaste, ce point de vue du moraliste, qu'il
+embrassera plus d'objets: comme s'étend la perspective du voyageur à
+mesure qu'il s'élève davantage, la portée d'une observation croît à
+proportion des documents qu'elle assembla...
+
+La nature même de cette amoureuse appelait par contraste, et si j'ose
+dire, par nécessité de logique intérieure, un amant déterminé. Il y a
+ainsi des voix littéraires qui s'appellent et se répondent l'une à
+l'autre, comme un écho dans la forêt. En face de Grâce Mirbel, Mme
+Henri de Régnier ne pouvait que nous restituer la figure illustre du
+_Dominateur_, de l'_Homme à femmes_, du maître de l'esclave amoureuse,
+esclave lui-même de ses instincts, et rivé à ses appétits. Thème
+éternel et tant de fois repris, depuis Don Juan jusqu'à Priola, le
+plus original des créateurs ne saurait qu'ajouter quelques variations
+à la donnée première, et d'ailleurs sa ligne conductrice s'impose avec
+une telle rigueur que celles-ci ne pourraient s'en écarter. Antoine
+Ferlier ne pouvait se soustraire aux exigences de son type littéraire,
+quand ses yeux, traduisant son désir, disent à Grâce, après trois
+années d'abandon: «Eh bien oui, je vous ai trompée, je vous ai
+trahie, je vous ai humiliée, je vous ai détestée, je vous ai quittée,
+je vous ai oubliée, autant qu'un être humain peut oublier un autre
+être... A présent je ne désire plus que vous... Je veux vous faire
+souffrir encore: en ce moment moi-même je souffre d'une profonde
+jalousie... Je suis votre maître, car vous ne chérirez plus personne
+comme vous m'avez chéri. Et je veux que vous m'aimiez toujours, moi
+qui depuis de longues années n'ai pas eu pour votre détresse lointaine
+le plus petit regret pitoyable ou attendri!»
+
+A cet accent vous pourrez reconnaître la série des générateurs
+immédiats, ceux à l'influence de qui la faculté inventive de l'auteur
+n'avait pas licence d'échapper, puisque ces voix d'âge en d'âge se
+répondent avec une vibration qui prolonge en nous leur écho: Juan de
+Marana, Valmont, Richelieu, Effrena, Priola, et nous entendons encore
+les intonations du dernier en date, le marquis, distribuant des
+conseils à son fils.... quels conseils, et à qui donnés! C'est la
+morale du Cruélisme dans l'amour, à laquelle il faut tout ramener, car
+si les instincts nobles, ou _conservateurs_ de l'ordre social,
+spontanément s'érigent en lois pour constituer un corps de doctrines,
+il en ira pareillement des _destructeurs_, qui s'opposent aux premiers
+de toute l'énergie des révoltés. Pas plus que Valmont, pas plus que
+Priola, Antoine Ferlier n'oublie ce trait de leur commun ancêtre Juan,
+qui est de _théoriser_, de formuler des vues d'ensemble sur la vie...
+et comme pour eux la vie se réduit toute à l'amour, sur la conquête de
+la Femme.
+
+Pourtant, avons-nous dit, on y peut rattacher quelque variation
+nouvelle. Et je crois que notre auteur en a découvert une qui pourrait
+faire envie à M. d'Annunzio lui-même. C'est quand, durant une soirée
+masquée, Antoine déclare sa passion à celle qu'il croit être une amie
+de Grâce, vêtue des mêmes dominos et des mêmes capuchons rabattus sur
+des loups à longues dentelles: «Antoine m'avait reconnue, s'écrie la
+jeune femme, il me parlait malgré moi, sa bouche sur ma bouche. Il
+murmurait: «Eh bien, oui, je t'ai prise pour une autre. C'est bien à
+elle que s'adressait mon désir, qu'allaient mes paroles et mes
+baisers. Mais elles n'auraient pu être si brûlantes, ils n'auraient
+pas été si profonds, si je ne t'avais pressentie sous ce velours
+obscur, comme on devine la lune argentée sous le nuage qui passe.»
+
+Voilà l'élément intellectuel qui vient s'ajouter au sensible, en
+manière de raffinement, et pour pousser jusqu'au dernier degré de
+l'aigu les pointes extrêmes de la volupté. Par delà cet épisode, on ne
+saurait rien imaginer qui demeurât du domaine littéraire. C'est peu
+que posséder l'objet convoité, et d'un regard scrutateur observer les
+frémissements de ses nerfs, car répétition engendre monotonie, et,
+suivant une loi trop souvent vérifiée, la possession éteint la
+passion. A ce risque d'affaissement qui menace son amour, Antoine
+Ferlier viendra donc opposer le rehaut des complications sensuelles,
+et la plus active de toutes, celle des larmes qui emplissent de beaux
+yeux, larmes versées pour son amour! Ici, par une interversion des
+lois naturelles, l'amant ne poursuit plus le bonheur, mais la torture
+de son objet, et si les sanglots viennent aviver le frémissement de la
+machine nerveuse, c'est encore un témoignage nouveau, ajouté à tant
+d'autres, de sa main-mise sur elle. Il serait logique qu'un tel
+enchaînement d'états morbides trouvât sa conclusion dans la plus
+farouche des haines, et nul doute qu'avant peu Grâce Mirbel n'arrive à
+détester celui qu'elle enveloppe de son mépris. Mais l'auteur n'a pas
+voulu pousser jusqu'à cette suprême étape le développement de ses
+personnages, et leur histoire s'achève sur une étreinte plus
+passionnée encore que les précédentes...
+
+Domination... Servitude amoureuse... Esclavage des sens... c'est donc
+ce que décrit, d'un bout à l'autre de ces pages, le roman de Mme Henri
+de Régnier. Affaissement de l'être moral, prédominance de l'instinct,
+pourrait-on ajouter, car la servitude amoureuse à ce degré ne se
+différencie guère du pur instinct animal que par les nuances
+d'expression qu'y surajoute le conteur. Somme toute, c'est la même
+idée, mais traduite par des moyens différents, que chez Mme de
+Noailles. Antoine Ferlier est tout aussi esclave de la sensation
+qu'Antoine Arnault, également ligoté par l'impulsion, non moins
+victime de l'instinctivité. Les circonstances sont différentes, le
+décor est autre... surtout l'accent; mais la psychologie foncière est
+identique. Grâce Mirbel, qui pourtant lutte, mais d'avance est
+vaincue, nous apparaît à la merci de ses instincts, tout autant que
+Donna Marie ou l'institutrice Émilie. Aux prises avec l'amour, les uns
+comme les autres n'ont guère que des réflexes, de soudaines détentes,
+et certes nous n'ignorons pas que la plupart des hommes sont ainsi.
+Mais le piquant, c'est de voir une jeune plume féminine noter avec ce
+cruélisme désabusé l'impulsivité virile. De tout autre, sans doute,
+n'en aurions-nous aucune surprise, et j'en sais qui soupçonneront
+quelque attitude à cet obstiné parti pris. Il est si tentant de donner
+une image de soi-même différente de celle qu'on attendait. La seule
+excuse de Mme Henri de Régnier est d'avoir étendu à son héroïne
+l'empreinte dont elle n'hésite pas à marquer son héros.
+
+Seul échappe à l'étreinte de la sensation exclusive le soupirant Charlie,
+de qui le désir s'ennoblit de courage et de dévouement--dévouement,
+parce que, si jeune, on s'oublie volontiers soi-même... courage, parce
+qu'il s'agit de prouver à l'adorée qu'au prix de son amour nul risque
+ne saurait compter; Charlie, qui serait une figure unique, s'il ne
+descendait en ligne directe de trop illustres modèles: Charlie-Chérubin,
+filleul d'une belle marraine, et plus encore, Charlie-Fortunio, cousin
+d'une si tendre cousine; Charlie, «le cavalier servant, cet enfant
+inoccupé qui, entre l'éducation finie et une carrière à choisir,
+passait son temps à ramasser l'éventail de sa belle cousine ou à lui
+plier son châle à franges...» Charlie, toujours présent et qui irrite
+les nerfs d'Antoine-Clavaroche. Familières images ressuscitant dans
+nos songes avec les traits précis de ceux qui, au temps de notre
+adolescence, déposèrent en nous le charme de leur première empreinte!
+Ce sont illustres répondants, sous l'invocation desquels l'auteur
+d'_Esclave_ place son jeune héros--car il est impossible que Mme Henri
+de Régnier, qui d'autre part se rattache si évidemment à la tradition
+de notre génie français, n'ait point voulu par là rendre hommage à
+deux noms qui en sont les représentants immortels.
+
+En présence de tels héros, si délicats et si sensibles, tout soupçon
+de violence ou de froissement brutal se trouve écarté de la notion
+d'amour, par où justement, dans les habituelles rencontres, elle nous
+paraît avilie, et pour tout dire empreinte d'une grossièreté tant soit
+peu répulsive. Chez eux la part d'instinct se trouve réduite au
+minimum. Transposé dans le domaine exclusif du sentiment, il aura tôt
+fait d'y perdre cette brusque violence, cette impériosité, ce
+despotisme, qui d'ordinaire régissent les impulsions passionnelles.
+Pourtant la différence de méridien fait couler dans ses veines un sang
+plus impétueux et, quand il traduit son désir, c'est en des termes
+qui de deux tons au moins montent Fortunio: «J'ai dix-neuf ans et je
+voudrais vous protéger, me dévouer pour vous»: voilà bien Fortunio.
+Puis, «Je voudrais que vous m'aimiez... que vous m'aimiez,
+pardonnez-moi... de tout votre corps.»--Ah, cela, c'est du Charlie
+tout pur, car jamais tel aveu ne fût sorti de la bouche qui murmurait
+ses déclarations à Jacqueline. De quoi lui serviront d'ailleurs et le
+dévouement, et la sincérité de cet amour? A l'issue du duel qui met
+face à face les deux adversaires, c'est pour Antoine seul que tremble
+Grâce Mirbel, et c'est dans ses bras qu'elle s'effondre, décidément
+vaincue!
+
+Gardons-nous des apparences et défions-nous des catégories où, d'après
+leur forme, on enferme les oeuvres de l'art. Au-dessous d'un titre
+comme cette _Esclave_, l'éditeur qui fait appel au public et se
+préoccupe des meilleurs moyens en vue d'atteindre son objet, inscrit
+délibérément ce sous-titre: _Roman_. Sait-il pas en effet que, parmi
+les quelques centaines ou quelques milliers de lecteurs qui forment la
+clientèle d'un auteur d'imagination, la grande majorité vient chercher
+dans ses livres _l'histoire_ qui la pourra divertir un instant? Donc
+il importe de souligner le genre où se classe le livre qu'on lui vient
+proposer. Mais la critique, qui ne saurait tenir compte d'un tel point
+de vue, qui justement fut inventée pour donner aux oeuvres de
+l'esprit leur véritable cote, non d'après leur succès, mais d'après
+leur valeur, se tient un autre raisonnement, en analysant le genre de
+plaisir que lui procure _Esclave_:
+
+Qu'y a-t-il de commun, songe-t-elle, entre cette _Esclave_ et la
+multitude des ouvrages qu'on nous présente revêtus de la même
+estampille? Sans doute y voyons-nous comme ailleurs des personnages
+en rapport de conflit passionnel, car il faut bien, de toute rigueur,
+donner son affabulation à un développement littéraire. Mais, tandis
+que chez la plupart les faits extérieurs dominent, et oppriment les
+faits psychologiques qu'ils sont destinés à traduire, ici c'est une
+esthétique en tous points conforme à celle que formulait Renan dans
+une page de ses _Cahiers de Jeunesse_: «Je ne sais pas pourquoi les
+faits et incidents extérieurs, les péripéties survenant sans être un
+pur développement psychologique, me choquent dans le Roman et le
+Drame. Je voudrais que ce fût le simple développement de la passion se
+peignant par des faits extérieurs.»--Déjà cette sobriété qui déblaie
+tout accessoire, et subordonne le dehors au dedans, c'est un des
+premiers mérites de notre génie latin, auquel plus haut nous rendions
+hommage. C'est la conception classique de l'oeuvre imaginative,
+telle qu'elle sortit de notre dix-septième siècle français,
+et--rapprochement qui prend toute sa valeur quand il s'agit d'une
+femme--de la plume de Mme de La Fayette.
+
+Condensation des effets, sobriété de l'accent: vertus rares que nous
+admirons d'autant plus qu'elles portent ici la signature d'un sexe
+ayant tendance à se distinguer par les défauts contraires. C'est peu
+encore, au prix de l'élégance du style, de la beauté formelle, qui
+donne à cet ouvrage un rang à part parmi les productions féminines de
+ce temps. Je détache, en le soulignant avec intention pour qu'on s'y
+arrête, ce portrait de Grâce Mirbel, à l'époque où Antoine la revoit,
+découvre en elle une beauté nouvelle, donc une femme nouvelle: «Le nez
+fin, très peu busqué, respirait la rose épanouie, et les cils noirs et
+courbes voilaient les longs yeux baissés. Il savait, sans les voir,
+combien ces yeux étaient beaux. Vert sombre ou clair, ou grisâtre,
+selon l'humeur de Grâce ou le temps, ils contrastaient si bien avec sa
+chevelure foncée, toujours abondante et ondée, qu'elle portait ce soir
+tordue sur le cou en un lourd chignon! Il voyait inclinée la nuque
+fière, dont la peau était plus ambrée que celle des joues. Jadis il
+avait aimé mordre ce cou frémissant, par une sorte de férocité
+amoureuse. Les formes du buste lui parurent plus pleines, mais encore
+d'une minceur élancée. Et le bras qui sortait, nu et arrondi des
+dentelles courtes de la manche, était ce même bras si blanc, si lisse
+et si délicatement charnu, qu'on désirait le respirer comme une fleur
+encore en bouton.»
+
+Vous suivez les scrupules de l'exécution chez l'artiste. Dans un temps
+où la plupart des oeuvres d'imagination dénotent la hâte avec
+laquelle elles furent écrites, où de plus en plus on méconnaît le
+principe fondamental de toute esthétique: que la Forme seule peut
+imprimer la durée aux oeuvres de l'esprit, c'est déjà un mérite
+singulier que d'en connaître la vertu. Mais lui rendre témoignage en
+un livre où précisément l'exécution correspond au double principe de
+notre génie français, résumé dans ces deux mots: _sobriété_ du détail,
+_pureté_ de la forme, c'est assez pour qu'à ce premier sous-titre:
+Roman, nous puissions substituer celui de _Poème en Prose_, qui plus
+exactement fait justice à son mérite.
+
+
+
+
+MADAME MARCELLE TINAYRE
+
+
+Quand Victor Hugo, _pater familias_ et pontife de plusieurs
+générations, prononçait ses fameuses paroles sur l'indéfectible
+rigueur des haines littéraires, c'était en un temps où la production
+féminine ne se manifestait que comme fait isolé, d'autant plus
+remarqué peut-être, mais qui n'inspire nulle crainte de concurrence.
+L'attitude d'une George Sand passant la culotte du sexe fort pour
+mieux rehausser de virilité sa coquetterie féminine, en dit long sur
+la Femme-auteur aux belles années du Roi Citoyen... et la Gloire
+elle-même qui lui réservait des statues là où tant d'autres n'eurent
+même pas leur buste, par ses faveurs marquait assez qu'il n'est pas de
+limite à ses caprices. Devenue vieille et châtelaine de Nohant,
+l'auteur d'_Indiana_ voulut bien reconnaître que la Fortune avait
+souri à sa carrière. Aussi n'existait-il alors qu'une George Sand. La
+Femme venant s'offrir au jugement public une plume à la main, c'était
+un peu, comme de nos jours, celle qui, vêtue de la toge, erre à
+travers les corridors du Palais; on braque les yeux sur le phénomène,
+pour voir si tant de plis superposés sont agréables au regard.
+Volontiers les confrères s'arrêtent pour coqueter avec elle, parce
+qu'il est reposant d'agrémenter de quelque diversion les démarches
+professionnelles. Mais on sait bien que le temps n'est pas proche où
+les dossiers rémunérateurs viendront arrondir sa serviette d'avocat.
+Le jour où cette hypothèse menacerait de devenir réalité, on verrait
+alors ce qui subsisterait de la légendaire galanterie française.
+
+Tous les groupes sociaux sont, en effet, construits sur un plan à peu
+près identique. C'est dire qu'ils relèvent du même principe
+économique: dès que la concurrence est organisée, les mesures de
+protection interviennent. Qu'une femme bénéficiât de la renommée
+littéraire, on l'avait déjà vu, on l'admettait parfaitement. Mais
+qu'elle connût du même coup et la réputation et les succès de
+librairie, cette fois c'en était trop: il importait d'y mettre ordre.
+Non qu'il existât, même dans la pensée des moins habiles, une
+corrélation nécessaire entre la valeur d'un ouvrage de l'esprit et le
+chiffre de ses éditions: on pourrait citer tel manoeuvre, tel
+spécialiste du feuilleton, dont les tirages sont considérables, et que
+nul cependant, sauf lui sans doute, ne songe à faire rentrer dans le
+genre littéraire, tandis que la clientèle payante des oeuvres
+critiques d'un Barbey d'Aurevilly, monument durable dans l'avenir, ne
+suffit pas à couvrir les frais d'impression. Pourtant ce qui parut le
+moins acceptable, ce fut que, sur le marché littéraire, la femme pût
+devenir la concurrente de l'homme, et cette hypothèse sembla
+plausible, dès l'instant que la femme-auteur ne se manifesta plus
+comme un fait isolé, mais comme un phénomène collectif.
+
+Voyez plutôt, interrogez éditeurs, libraires, aux vitrines desquels
+couvertures jaunes et bleues sollicitent le regard du passant. Ils
+vous diront--vous pourrez constater d'ailleurs--que les signatures
+féminines se présentent en imposant bataillon. Nous avons de jeunes
+poétesses pour qui le lancement du premier volume coïncide avec
+l'abandon des jupes courtes, et qui, le plus gravement du monde,
+analysent les mouvements de l'âme avant même de les avoir pu
+ressentir. Effrayante précocité! Miracle du petit prodige! Dieu sait
+les monstres qu'elle nous prépare! Je ne vois rien de plus inquiétant
+que le désenchantement de la maturité sur de jeunes visages, et ces
+traits déjà flétris par les rides, quand les joies de la vie les
+devraient seules illuminer. Comme jadis les études de notaires se
+passaient héréditairement, suivant une tradition consacrée, ce sera
+bientôt l'écritoire de l'auteur qui constituera l'héritage, et la
+transmission se fera plus naturellement encore dans l'ordre du sexe
+faible.
+
+Je reviens à cette forme particulière de la lutte pour la vie qu'est
+un livre imprimé. On se rappelle les incidents qui accompagnèrent le
+projet de décoration en faveur de Mme Marcelle Tinayre, menus faits
+parisiens, comme chaque jour nous en voyons surgir, sans importance
+apparente, mais étrangement expressifs parfois et curieusement
+révélateurs par leurs prolongements sur l'âme humaine. Bien plus que
+le signe, ce qui importe ici, c'est la chose signifiée. Il était
+difficile d'admettre qu'un simple ruban dont nous voyons à chaque
+promotion fleurir la boutonnière de tel plumitif n'ayant d'autre titre
+que l'appui de ses recommandations politiques, eût soudain le pouvoir
+de provoquer tant de clameurs. Cette distinction n'était, comme on dit
+couramment, que la goutte d'eau grâce à quoi déborde le vase, le vase
+des jalousies et des rancoeurs, et l'auteur de la _Maison du Péché_
+allait être le bouc émissaire de tant de rancoeurs accumulés. Basses
+besognes, pour lesquelles s'entendirent, comme larrons en foire, les
+plus méprisables plumes du Journalisme! Il est telle circonstance où
+l'on est assuré de rencontrer certains noms, comme tels lieux de
+réunion ne se peuvent même concevoir sans le groupement de certaines
+têtes. Faut-il ajouter que ce qu'il y a de plus médiocre dans la
+littérature féminine se garda bien de manquer à l'appel? «La Haine
+emporte tout», observa-t-on justement, puisque la haine est entre les
+hommes un lien plus fort encore que l'amour.
+
+Pour une fois ils ne se trompaient pas d'adresse et leur trait portait
+juste--_juste_, entendons-nous bien, par l'importance du point visé,
+car Mme Marcelle Tinayre est sans conteste, par la qualité et la
+formation du talent, la plus vigoureuse, la plus virile des plumes
+féminines qui se sont révélées dans ces dernières années. Ce fut un de
+mes étonnements, je ne le cache pas, à la première lecture de la
+_Maison du Péché_, qu'une femme eût pu concevoir avec cette force,
+réaliser avec cette vigueur. Un tel ouvrage m'apparut d'abord une
+sorte de démenti apporté à l'habituelle psychologie de la femme. D'un
+tel point de vue, je ne pouvais me défendre de lui attribuer un
+intérêt supérieur, en dehors même du sujet traité, et qui dépassait de
+beaucoup la personnalité de son auteur, pour s'étendre à toute une
+catégorie d'esprits similaires. Et ce n'était pas là seulement besoin
+de généraliser, que connaissent ceux qui voient avant tout dans
+l'oeuvre d'art une psychologie en action... C'était aussi
+constatation de la plus évidente réalité.
+
+Mme Marcelle Tinayre n'est pas de celles qui, étant femmes et pourvues
+du don littéraire, entendent se limiter à un domaine spécial, plus
+particulièrement réservé à la femme, de celles qui, penchées sur
+elles-mêmes et mettant la main sur leur coeur pour en suivre les
+battements, ne font à vrai dire que transposer leurs émotions. Nous en
+avons vu des exemples où s'affirme avec éclat la psychologie de la
+Femme-auteur. Mme Marcelle Tinayre a d'autres ambitions--et c'est peu
+d'avoir les ambitions... elle a encore le talent de ses ambitions.
+Sous une enveloppe féminine elle dissimule un tempérament viril, le
+seul réellement viril que nous comptions dans notre littérature
+féminine, et la meilleure preuve que j'en puisse apporter, c'est que
+son art littéraire, aussi bien dans sa conception première que dans sa
+réalisation, présente ce double caractère de la virilité créatrice: il
+est _objectif_, étrangement objectif, et il sait être _intellectuel_.
+
+Ne sort pas de soi-même qui veut! Et sortir de soi-même, c'est la
+condition première de tout art objectif. Se représenter des états
+d'âme différents de ceux que l'on éprouve, des suites de réactions
+opposées à celles qui constituent notre mentalité, ce n'est pas
+seulement la condition de tout art objectif, mais encore de toute
+compréhension intégrale de la vie!... Un grand critique de ce temps, à
+la fois illustre et méconnu, celui de qui tout à l'heure nous
+prononcions le nom, a écrit ces paroles mémorables: «Si le mot de
+Pascal: Le Moi est haïssable, était vrai, il emporterait du coup toute
+la littérature personnelle et savez-vous ce qu'on y perdrait?
+Savez-vous de quoi elle se compose? Elle se compose de tout ce qui est
+lyrique et élégiaque, la plus immense part de la poésie humaine.» Beau
+mouvement par où se traduit une vérité à laquelle nul plus que nous ne
+saurait rendre hommage, quelle réplique aussitôt vient s'inscrire sous
+notre plume? Un instant, imaginons par contraste que se trouve
+restreint à la littérature personnelle le domaine de la création
+littéraire... qu'est-ce alors qu'on en supprimerait? le Théâtre... qui
+est de tous les temps, et le Roman presque entier. Je sais qu'il est
+assez de mode et d'attitude aujourd'hui, parmi les artistes de
+lettres, de marquer un dédain pour un genre qui, plus que tous les
+autres, se subordonne aux goûts du public. Encore serait-ce une
+question de savoir lequel des deux réagit le plus énergiquement sur
+l'autre et si l'autorité d'un seul venant s'affirmer à ce public avec
+la marque du génie, ne le mâterait pas d'un despotisme au moins égal à
+celui dont il s'impose à ses fournisseurs attitrés.....
+
+La littérature objective, cette forme d'art où l'imagination de
+l'auteur lui permet de dresser debout des personnages parfaitement
+différents de lui-même, et s'opposant entre eux par la stature
+physique autant que par la contexture morale, c'est tout simplement
+l'oeuvre balzacienne, triomphe de la virilité créatrice et qui égale
+en majesté les plus riches monuments du passé. Balzac,...
+Shakespeare... voilà une équation[7] qui tout d'abord scandalisa,
+mais aujourd'hui ne fait plus difficulté. Il fallut des années pour
+que l'on s'y accoutumât, car la Gloire durable ne s'acquiert pas tout
+d'un coup: c'est seulement par le lent et progressif travail de
+l'opinion que la statue d'un grand homme prend les proportions qu'elle
+doit garder dans l'avenir, alors même que les hommages officiels l'ont
+déjà dressée sur son socle. Maintenant nous sommes fixés sur elle, et
+nous avons pris sa mesure qui l'apparente aux plus grands des humains.
+Qui voudrait, en effet, sacrifier ce Balzac et sa merveilleuse
+puissance objective au génie le plus féminin, le plus personnel de la
+littérature contemporaine, un Musset, de qui tous les héros ne sont
+qu'une transposition de lui-même?
+
+[7] Nous n'avons pas osé y insister dans nos _Essais sur Balzac_ qui
+remontent déjà à une quinzaine d'années. Mais plus le recul se fait,
+plus cette équation apparaît légitime.
+
+Inversement, et pour nous tenir à des noms moins illustres, que sont
+donc les personnages de Mme de Noailles sinon une altération de sa
+propre sensibilité, vue et repensée à travers ses auteurs? Une
+analyse abondante autant que minutieuse nous permit de reconstituer en
+elle la chaîne des influences romantiques directes et de leurs
+succédanées, qui contribuèrent à ce miracle d'artifice littéraire que
+représente un roman comme la _Domination_. A quel point, mais d'autre
+façon, Mme Henri de Régnier est objective aussi, nous avons pu le voir
+à l'examen de son roman: _Esclave_. Elle ne l'est pas par assimilation
+d'influences et de culture, mais par la concentration d'un art où
+trois figures en contraste suffisent à créer l'intérêt[8].
+
+[8] On ne saurait imaginer deux talents plus divers que Mme de
+Noailles et Mme Henri de Régnier, bien que leur point de rencontre
+soit l'exaltation de l'art personnel dans la transposition du roman.
+
+Combien différente la méthode de Mme Marcelle Tinayre! et quand
+j'inscris ce mot: Méthode, je sens toute l'insuffisance, toute
+l'impropriété d'un terme qui semble marquer je ne sais quoi de voulu,
+d'artificiel, contraire à la réalité des faits. Une méthode, c'est
+quelque chose de froid, de réglé, comme toute discipline d'esprit se
+subordonnant à la logique, tandis que _création d'art_, chez un être
+vraiment doué, est synonyme d'impulsivité, d'ardeur où se manifeste
+une part d'inconscience. Malheur à celui qui ne se sent pas, à
+certaines heures, entraîné par une force supérieure à la raison, qui
+se flatte de pouvoir constamment tenir en main ces rênes intérieures
+qui gouvernent l'imagination! Si l'auteur de la _Maison du Péché_
+compose à la façon d'un Balzac ou d'un Flaubert, c'est que les
+exigences de sa nature littéraire l'y entraînent invinciblement. Sans
+doute trouve-t-on dans ce vigoureux roman des figures centrales sur
+qui se concentre l'intérêt: quel est le tableau composé où, sur les
+premiers plans, la lumière ne vienne irradier les personnages? Ainsi
+toute l'émotion, tout le pathétique du drame, c'est de savoir ce
+qu'il adviendra du conflit passionnel où sont engagés Augustin et
+Fanny, âmes adverses, toutes passionnées qu'elles soient l'une de
+l'autre: en voilà assez pour créer un intérêt d'intrigue qui nous
+tient en haleine. Mais ce n'est pas une raison de négliger le second
+plan, et comme Mme Marcelle Tinayre aime à sortir d'elle-même, que
+d'ailleurs elle y excelle, voici des figures accessoires qui ne sont
+guère moins attirantes. Elles ne se trouvent pas là par obligation de
+créer un milieu, et parce qu'il faut de toute nécessité expliquer ses
+personnages. Non point: elles vivent d'une existence distincte,
+individuelle, et bien que se rattachant au groupe central par cette
+solidarité qui fait l'unité d'un ouvrage, on les pourrait concevoir
+comme autant de petites esquisses détachées, se suffisant à
+elles-mêmes.
+
+Lorsque le peintre de Drame et d'Histoire prépare une de ces vastes
+compositions que Delacroix appelait les _Grandes Machines_[9], il
+s'applique, après l'esquisse d'ensemble, à réaliser séparément chacune
+des figures qui doivent collaborer à la totalité de l'impression. Il
+peut advenir alors que, cédant à ces tentations qui suivent les
+trouvailles du pinceau, il s'attache à l'une d'elles plus qu'il ne
+conviendrait, quand elles seront reportées au plan qu'exige leur
+valeur propre. Plus tard en effet, dans la réalisation définitive, la
+beauté du tableau sera faite, non seulement de l'expression de
+chacune, mais aussi de l'harmonie des rapports qui les unissent entre
+elles. Pareillement dans la _Maison du Péché_, tous ces personnages
+accessoires, Marie-Angélique, la mystique et implacable
+Marie-Angélique, Forgerus l'ultra-janséniste, Vitalis, Jacquine, tout
+à la fois si tendre et si rude, les Courdimanche, Barral, ont bien
+l'empreinte et l'accent de la vie pour quiconque se plaît à les
+considérer isolément. Je n'en veux qu'une preuve, c'est que nous ne
+les oublions plus, qu'une fois silhouettés par le crayon aigu du
+dessinateur, qui fait saillir leur mimique expressive, ils
+reparaissent, à chaque allusion, dans leur réalité de chair. Si
+personnel est leur accent qu'un nouvelliste à la Française, doué du
+pittoresque concis qui fit un Maupassant, pourrait en chacun d'eux
+trouver la matière d'un de ces contes où se reflète toute une
+existence. Combien plus vive apparaîtra cette empreinte, combien plus
+marqué cet accent, si nous les rattachons au groupe central, qu'ils
+complètent sans doute, mais dont ils tirent également leur éclat.
+
+[9] Dans notre Préface au _Journal d'Eugène Delacroix_, nous avons
+développé l'idée qui n'est ici qu'indiquée.
+
+Pour fortifier mon raisonnement, je vais prendre un exemple illustre,
+dont j'entends qu'on veuille bien ne pas déduire plus de conséquences
+que je n'en vois moi-même. Comparer n'est pas égaler, et ce n'est pas
+un motif, si nous établissons une analogie entre la facture d'un
+ouvrage moderne et celle de quelque devancier fameux, pour que
+nécessairement on en déduise une équivalence: affaire de nuances que
+chacun comprendra! C'est ainsi que, dans _Madame Bovary_, les figures
+de second ordre: Homais, Bournisien, le père Rouault, sans pourtant
+dépasser le plan où sut les maintenir un merveilleux instinct de
+composition, présentent l'intense relief qui les rend inoubliables,
+presque au même titre que les protagonistes de l'oeuvre: Emma,
+Rodolphe et Léon.
+
+Je ne regrette pas d'avoir cité ce roman fameux, car s'il est ouvrage
+d'imagination ayant exercé quelque influence sur Mme Marcelle Tinayre,
+c'est, à n'en pas douter, _Madame Bovary_. Il serait aisé de montrer,
+citations en mains, que la technique de la _Maison du Péché_ est
+sensiblement analogue à celle de Gustave Flaubert. C'est le même
+procédé de composition par _Portraits_ détachés où s'affirme un
+extraordinaire don visuel, par _Descriptions_ de nature, isolées en
+apparence, mais liées intimement aux minutes pathétiques du drame,
+enfin par _Morceaux_, exécutés avec ce souci de leur donner une
+exceptionnelle importance[10]. Et je ne prétends pas--chacun me
+comprendra--qu'il existe le moindre parti pris chez notre auteur de
+plier son esthétique à celle d'un maître admiré, ou qu'une
+fréquentation trop assidue ait marqué une de ces empreintes par où
+s'accuse la plasticité féminine. Nullement, c'est simplement analogie
+d'esthétique, rencontre de tempéraments, qui fait qu'à cinquante
+années de distance, deux natures bien françaises et qui toutes deux
+méritaient d'être normandes, associèrent leurs images en obéissant à
+d'identiques exigences. La grande loi de la _Liaison des Idées_
+commande tous les cerveaux humains, celui de l'artiste avec une
+rigueur plus évidente encore. Douée de qualités visuelles qui
+l'apparentent d'étrange façon à Gustave Flaubert, Mme Marcelle Tinayre
+associe ses images conformément à l'esthétique de _Madame Bovary_.
+Cette simple constatation n'a rien qui la puisse diminuer. Il n'est
+pas jusqu'au style qui, par son accent, sa musique et certains rythmes
+ou façons de conduire la phrase, ne découvre de saisissantes
+analogies, surtout pour une oreille qui, dans sa première jeunesse,
+fut bercée au son de ces cadences.
+
+[10] Je détache ce simple passage--mais on en pourrait joindre dix
+autres d'identique réalisation: «Il rentrait au pavillon, ouvrait la
+fenêtre, et, penché sur le balustre, contemplait le précipice noir,
+les yeux errants dans la profondeur, une grande étoile immobile et
+scintillant à l'horizon. Des imaginations bizarres, coupables
+peut-être, lui venaient. Il songeait aux jeunes hommes de son âge,
+tout fiévreux d'ambition et d'amour, à ceux qui veillaient, courbés
+sur des livres, à ceux qui pressaient des femmes pâmées dans leurs
+bras. Il se trouvait si gauche, si médiocre, il était si ridicule sans
+doute aux yeux de Fanny. L'aimerait-elle jamais?»--Que ceux-là qui ont
+eu le culte de Flaubert se rappellent certains repliements d'Emma
+Bovary et de Frédéric Moreau: dans l'_Éducation Sentimentale_... Ils
+sentiront aussitôt l'analogie.
+
+Pour rendre témoignage de vigueur créatrice, il n'est pas que ce
+pouvoir de s'extérioriser. Prenons les plus illustres entre les
+ouvrages de l'esprit, ceux où nous avons voulu voir les garanties de
+cette virilité; pas un qui n'ait un puissant support intellectuel.
+D'un tel point de vue, la loi de production va se formuler ainsi:
+toute grande oeuvre apparaît comme la combinaison des deux éléments
+qui créent la personne humaine: Intelligence et Sensibilité. Jadis,
+l'esprit classique, modelé par la discipline purement logique des
+dix-septième et dix-huitième siècles français, attribuait à
+l'intelligence la place prépondérante: la littérature de ces deux
+siècles nous en est une preuve suffisante. Aujourd'hui les travaux des
+psychologues, fondés sur l'observation directe de la vie, sur l'éveil
+de la conscience chez l'enfant, et trouvant d'ailleurs leur meilleure
+justification littéraire dans l'épanouissement romantique du
+dix-huitième siècle, reconnaissent, dans la vie émotive, l'assise de
+toute personnalité, comme le tuf où l'intelligence vient plonger les
+racines qui fortifieront son développement.
+
+Encore une fois, je prie qu'on ne me fasse pas dépasser ma pensée,
+dire ce que je n'ai pas voulu dire. Je n'ai voulu que marquer des
+analogies pour préciser cette pensée. De ce qu'un ouvrage signé d'un
+nom féminin comme la _Maison du Péché_, présente, dans l'exécution et
+dans la conception même, quelques traits communs avec telle oeuvre
+fameuse consacrée par le temps, il n'en faut pas tirer plus de
+conséquences que cette analogie n'en comporte. Je tiens seulement à
+souligner les raisons pour quoi Mme Marcelle Tinayre est la plus
+virile des plumes féminines d'aujourd'hui.
+
+Qu'est-ce en somme que ce roman: _la Maison du Péché_? Un problème de
+psychologie amoureuse, dont la solution se subordonne à des données si
+précises et si fortes, qu'il devient impossible de les modifier, si
+peu soit-il, sans altérer la vraisemblance des crises passionnelles
+qui vont se succéder, données où les éléments intellectuels font
+équilibre à ceux de la sensibilité. Et ceci encore est une preuve de
+virilité chez notre auteur, que se trouvent requises, pour goûter la
+pleine saveur de son oeuvre, des facultés n'ayant d'habitude qu'un
+rapport éloigné avec les ouvrages de pure imagination.
+
+Voici un jeune homme élevé par une mère ultra-janséniste, suivant les
+principes de la plus sévère discipline morale, celle qui voit dans
+l'oeuvre de chair l'irréparable souillure, la cause d'éternelle
+damnation.--«Chaste entre les chastes--c'est le principal portrait de
+la mère d'Augustin--restée vierge de coeur, Thérèse-Angélique
+conservait du mariage et de la maternité un dégoût invincible pour
+l'oeuvre de chair. Elle ne voyait dans l'amour qu'une fonction basse
+et ridicule, la marque de la bête que le sacrement même n'efface pas
+tout à fait?» Son fils Augustin a atteint l'âge viril sans perdre sa
+fleur d'innocence, élevé par les soins du janséniste Forgerus, mais
+sans soupçonner--car l'occasion ne s'en est point offerte--les sources
+vives de tendresse qui se dissimulent en lui. L'esprit sceptique du
+Boulevard a pu sourire de cette conception sans marquer autre chose
+par ce sourire qu'une parfaite méconnaissance de l'âme humaine, car il
+a de tout temps existé, aujourd'hui même il existe encore plus
+d'Augustins qu'on n'imagine: «Un jeune homme, fervent chrétien,
+rencontre une jeune femme belle et désirable, il ne voit pas sa
+beauté, il ne la désire pas. Il souffre de la sentir réticente,
+réfractaire, et par d'innocents subterfuges, il s'efforce de lui
+arracher un aveu. Bientôt le salut de cette créature lui devient plus
+cher que sa propre vie. Il veut la jeter dans le giron de l'Église,
+l'associer à la communion des Saints. Et ce prosélytisme ingénu, cette
+sollicitude qui s'ignore, cet inconscient appétit du sacrifice, c'est
+l'amour!»
+
+En face d'Augustin, la voici donc cette jeune femme qui, par une rude
+expérience et dès le premier âge d'aimer, a connu les tourments de la
+vie. Cette vie, elle la sait, autant que lui l'ignore, et bien qu'elle
+en ait souffert, elle ne l'a pas prise en dégoût. Son unique désir,
+c'est de la recommencer au point même où ses malheurs l'ont laissée.
+Comme Fanny est une nature noble, elle ne la conçoit qu'illuminée du
+sentiment qui vraiment l'ennoblira. Mais en même temps, c'est une âme
+profondément anti-religieuse, ou plutôt a-religieuse, pour qui demeure
+lettre morte toute notion d'au-delà.
+
+Tels Augustin de Chanteprie et Fanny Manolé, vivantes données d'un
+passionnant problème. Il faut souligner cette épithète:
+_vivantes_.--Car il ne s'agit pas ici d'êtres abstraits, imaginés pour
+mettre une thèse en valeur. De l'un à l'autre intervient la
+souveraine, l'inéluctable fatalité d'amour. Nous avons alors la suite
+rigoureuse, déduite avec une force étrange chez une femme, force
+_intellectuelle_, non plus seulement sensible, des états passionnels
+et des crises qu'elle comporte, présentant un caractère de logique
+auquel on ne saurait rien modifier sans altérer du même coup la portée
+comme la signification de l'ouvrage.
+
+Et c'est d'abord l'enchantement des premières initiations, tout le
+côté mystique et tendre, exclusivement tendre, d'une âme vierge qui
+pour la première fois s'ouvre à l'amour. C'est la révélation de la
+grâce, de la beauté féminine, du charme puissant et doux qui se dégage
+du _mundus muliebris_, surtout pour l'homme demeuré longtemps chaste.
+Mme Marcelle Tinayre, l'a senti et délicatement rendu. Non, ce n'est
+pas un vain symbole, celui de la force inhérente à la chasteté, de la
+puissance de prise que donne sur le monde une énergie qui ne s'est pas
+dispersée aux dépenses sexuelles. En ce sens, le beau mythe de
+Parsifal n'est que la plus glorieuse illustration contemporaine d'une
+vérité qui persiste à travers les âges, dont nous sentons l'immortelle
+portée dès la première défaillance du héros, quand les bras souples de
+l'Enchanteresse inclinent cette tête juvénile sur son sein parfumé...
+Ce sont ensuite les joies de former une âme, de la plier à son idéal,
+de croire du moins qu'on atteindra à la convaincre: décevant espoir,
+car on ne transforme pas l'essence d'un être... on ne saurait qu'y
+ajouter, et la visite à Port-Royal, le plus beau morceau du livre à
+mon avis, n'est qu'un délicieux tableau psychique, où deux âmes se
+confrontent entre elles, sans aucune chance de se pénétrer. De toutes
+les formes de pensée, la forme religieuse est la plus incommunicable,
+celle qui exige le plus de don pour être entendue dans son sens
+intime, et quand le jeune homme exalte devant sa bien-aimée les
+délices de la communion en Dieu, comment toucherait-il de son idéal
+supra-terrestre une âme dont les appétitions se restreignent toutes à la
+terre. Vient enfin la révélation foudroyante de l'homme _complet_,
+avec ses exigences qui se manifestent dès la première possession... et
+c'est vraiment d'une profonde connaissance de la psychologie virile,
+cette brusque audace succédant à tant de timidité, cet impérieux
+accent que commande la voix de l'instinct dès que la beauté dévêtue de
+Fanny lui vient proposer ses attraits: soudaine interversion des rôles
+que je n'eusse point tant admirée sous la plume d'un écrivain de mon
+sexe, mais qui force mon admiration, venant de Mme Marcelle Tinayre.
+Je sais peu de tableaux comparables à cette scène d'abandon dans la
+_Maison du Péché_, pour nous convaincre que cet abandon est un instant
+de brève folie.
+
+Folie, n'en doutez pas, chez tout homme, diront les adversaires
+déclarés des sens, les disciples de Forgerus et de Thérèse-Angélique,
+combien plus grave, irréparable à vrai dire, chez ces amants
+exceptionnels, puisque de cet instant datent leurs intimes tortures!
+Pour eux désormais, il n'y aura plus que tortures, douleur d'aimer
+succédant aux premières délices, et si jamais oeuvre d'art pouvait
+servir à l'édification morale de qui la voit ou l'entend, on ne
+saurait imaginer tableau plus propre à détourner du mal sacré deux
+êtres qu'un invincible attrait rapprocha pour les mieux tenailler par
+la suite. Tortures de la solitude morale et du contraste des natures
+qui se révèle même dans l'amour..... que dis-je? surtout dans l'amour
+et après la possession! Rancoeur de la possession où s'ajoute cette
+certitude de l'impénétrabilité des âmes, d'autant plus impénétrables
+que les êtres physiques se confondent plus souvent! Images de rivalité
+et de jalousie du passé, cette jalousie plus féroce parfois que celle
+du présent, qui vient aviver chez l'homme le désir physique que tout
+exaspère!... Enfin cette volupté des sens, où de moins en moins
+participent les mouvements de l'âme, atteignant à créer une
+désagrégation de l'être moral qui va presque jusqu'à la démence, par
+où l'oeuvre de Mme Marcelle Tinayre rejoint celles de Mme de
+Noailles et de Mme Henri de Régnier, en marquant une fois de plus
+cette domination, cet esclavage des sens, négation du profond
+amour--car s'il est une loi démontrée en psychologie amoureuse, c'est
+que la tendresse dont se nourrit le sentiment se manifeste toujours en
+raison inverse de la volupté qui l'annihile! Aurai-je atteint à
+marquer la forte assise intellectuelle qui permet des déductions de
+cette rigueur, et que par là du moins, le don littéraire de Mme
+Marcelle Tinayre s'affirme en un saisissant contraste avec celui de
+ses rivales?
+
+Pourquoi faut-il qu'intervienne cette notion de rivalité, dès que deux
+talents sont en face et s'opposent? Tellement inhérente à notre race
+que cette douce Terre de France se présente à nos yeux sous l'aspect
+d'un vaste champ d'entraînement, où concurrents de catégories diverses
+prennent leur mesure et préparent leur victoire. L'heure du concours
+commence avec le premier âge pour ne finir qu'avec la Vie. En vérité,
+c'est un perpétuel concours que la vie, où nul n'est assuré, si
+brillants que soient ses succès, de tenir le premier rang. Ce mot dont
+on use, dont on abuse à notre époque: «Un tel est arrivé», n'a pas de
+sens à y regarder de près, puisqu'il implique négation du mouvement,
+et que par définition la vie est un perpétuel mouvement, une lutte
+ininterrompue. Aussi sommes-nous conduits à transposer dans l'art les
+conditions mêmes de la vie, et comme c'est une question vitale,
+suffisant à créer l'intérêt d'un ouvrage, de savoir qui sera le plus
+fort, qui triomphera dans la passion qui l'anime. Antoine Ferlier ou
+Grâce Mirbel, Augustin de Chanteprie ou Fanny Manolé, pareillement
+c'est une manière de concours, organisé entre les deux talents, qui
+nous proposent la formule de leur art.
+
+Il nous suffira de constater qu'elles atteignent toutes deux à leur
+but, chacune avec ses moyens propres, son genre de sensibilité
+particulière, celle-ci transposant tout uniment dans ses personnages
+imaginaires les plus raffinées, les plus subtiles de ses sensations,
+celle-là sortant franchement d'elle-même, pour créer la forme
+romanesque la plus objective qui jusqu'alors nous ait été proposée par
+une plume féminine. Et si je voulais, d'un dernier trait, souligner la
+virilité créatrice de Mme Marcelle Tinayre, je la trouverais encore
+dans ce fait qu'elle intervertit l'habituelle fonction des sexes en
+amour, pour donner à la Femme rôle et fonction _d'Initiatrice_. Avec
+elle il faut retourner le mot de Nietzsche: «L'Homme se donne, la
+Femme prend.» Par les expériences de sa vie antérieure, par les rudes
+épreuves qu'elle eut à traverser, par la connaissance des troubles
+passionnels en face du jeune homme qui jusqu'alors les ignora, c'est
+elle l'éducatrice. Peu importe qu'à l'heure du suprême abandon,
+lorsqu'en face de sa beauté dévêtue Augustin de Chanteprie obéit au
+seul réflexe du désir, peu importe que Fanny Manolé retrouve le geste
+de ses premières pudeurs... elle n'en fut pas moins _l'Initiatrice_,
+et cette seule interversion des rôles suffit à lui prêter une attitude
+qui la distingue entre toutes et dans notre esprit à jamais
+l'individualise.....
+
+
+
+
+MADAME RENÉE VIVIEN
+
+
+Cette fois, c'est nous qui devrons sortir de nous-mêmes. Il nous
+faudra oublier nos habituelles façons de sentir et de penser, si nous
+voulons atteindre à reconstituer cette exceptionnelle personnalité de
+notre littérature féminine, Mme Renée Vivien.
+
+ Je reviens chercher l'illusion des choses
+ D'autrefois, afin de gémir en secret
+ Et d'ensevelir notre amour sous les roses
+ Blanches du regret.
+
+Cette pièce intitulée _Atthis_, qui célèbre la mélancolie d'un amour,
+pourrait servir d'épigraphe à l'oeuvre de notre jeune poétesse, car
+elle traduit l'irréparable tristesse d'appétitions vers un passé que
+le rêve seul est habile à revivre. De notre existence contemporaine,
+avec ses inquiétudes, ses tourments, ses angoisses, sa beauté
+aussi--car tout ce qui lutte a sa beauté propre--voici donc une jeune
+femme qui se refuse à rien connaître, parce que délibérément elle
+plaça son amour dans la contemplation d'un rêve. Le mépris ou la haine
+n'est jamais en nous que la contrepartie de l'amour: l'horreur du
+présent sera donc faite en elle de tous les regrets du passé. Doctrine
+qui pourra amener le sourire aux lèvres du philosophe, puisqu'elle
+s'insurge contre l'acceptation nécessaire, convient-elle pas
+merveilleusement au poète qui suit les impulsions de son tempérament,
+qui s'abandonne aux exigences de sa nature?
+
+Je ne sais rien des goûts, des habitudes, de tout ce qui constitue la
+personnalité effective de notre auteur, et d'ailleurs, conformément
+aux principes d'une critique qui s'attache uniquement aux oeuvres,
+je me suis interdit d'en rien rechercher. Pourtant je l'imagine, je la
+restitue assez bien, et même j'accepterais difficilement que des
+documents authentiques vinssent contredire l'idée que je m'en fais.
+Dans une demeure somptueuse, isolée autant que possible des grossiers
+contacts de la vie contemporaine, je me la représente cultivant avec
+amour les sensations les plus curieuses et les plus raffinées dont
+notre machine nerveuse est capable: sensations de la vue, de l'ouïe,
+de l'odorat, magnifiques correspondances qui nous furent révélées par
+nos maîtres, Gautier, Baudelaire, j'allais en oublier d'autres, dont
+elle-même nous vante les surprises:
+
+ L'art du toucher, complexe et curieux, égale
+ Le rêve des parfums, le miracle des sons.
+
+Tapis moelleux qui amortissent les pas, lourdes draperies qui se
+relèvent à volonté, s'abattent, assourdissant tout bruit autour
+d'elles, miroirs qui reflètent et prolongent la beauté, statues et
+peintures qui fixent le geste et l'immobilisent en son rythme le plus
+expressif... ce sont là les images, quelques-unes du moins parmi
+celles qui dans ma pensée viennent s'ordonner harmonieusement autour
+du nom de Mme Renée Vivien. Si toutefois la réalité de la vie ne
+répondait pas pour elle au tableau que j'en fais, j'en demanderais
+pardon à notre auteur, et j'ajouterais: Telle n'en fut pas moins la
+_réalité de son rêve_. Or, pour le poète, ne le savons-nous pas? de
+l'une à l'autre moins grande est la distance que de la coupe aux
+lèvres pour les autres mortels qui s'acharnent à la poursuite du
+bonheur?
+
+Pourtant, ne faut-il pas toujours «rabattre de nos rêves[11]»? Ah!
+comme elle en dut rabattre, celle qui, dans l'horreur du présent,
+poursuit les images du passé, et tente de les fixer sous la forme
+harmonieuse du rythme! Du fond de la demeure solitaire où sa fantaisie
+sut grouper quelques témoignages de son culte, son regard intérieur
+pousse au delà des objets qui lui rappellent un temps trop rapproché
+de nous. Statues, miroirs, tentures, tapis, qu'est-ce que tout cela?
+vains et artificiels témoignages, auprès du désir qui se représente la
+vie entière comme une harmonie, où chaque geste est expressif et
+contribue à la perfection du tout! S'être figuré l'idéal sous ce
+gracieux symbole: un groupe de vierges enlacées, esquissant un pas
+rythmique à l'ombre des lauriers-roses, sous l'immortel azur du ciel
+hellénique, et couler ses jours sous l'affreux ciel parisien, eût-on
+pris soin par avance d'orner sa demeure de tous les objets propres à
+en faire oublier la noirceur, c'est quand même un rude contraste! Pour
+qui possède la faculté d'expression verbale, il ne reste plus qu'à
+fixer son rêve dans la forme impérieuse du rythme, unique compensation
+de qui ne peut se satisfaire des quotidiens spectacles que la vie lui
+présente:
+
+ Douceur de mes chants, allons vers Mitylène.
+ Voici que mon âme a repris son essor
+ Nocture et craintive ainsi qu'une phalène
+ Aux prunelles d'or!
+ Allons vers l'accueil des vierges adorées!
+ Nos yeux connaîtront les larmes des retours!
+ Nous verrons enfin s'éloigner les contrées
+ Des ternes amours!
+
+[11] Formule heureuse de M. Maurice Barrès.
+
+C'est l'_Invitation au Voyage_... C'est l'_embarquement_, non pour
+Cythère, mais pour Lesbos. Comme si elle voulait nous montrer que,
+sous sa plume d'or, la prose française peut avoir des caresses et des
+douceurs d'accent égales à celles de la plus suave poésie, l'élève de
+Sapho décrit en prose rythmée le berceau de son héroïne,--«La terre
+d'où jaillit une fleur sans pareille est en vérité la patrie de la
+volupté et du Désir, une île amoureuse que berce une mer sans reflux,
+au fond de laquelle s'empourprent les algues.»--Que de tendresse et de
+regrets dans ces quelques lignes! Voici donc une âme qui vint à la
+lumière du jour deux mille ans trop tard! Jugez-en d'après ces
+soupirs! Que seront-ils pour l'héroïne elle-même?--«L'oeuvre du
+divin poète fait songer à la Victoire de Samothrace, ouvrant dans
+l'infini ses ailes mutilées. Comme elles s'allient profondément avec
+l'aube et le silence, ces paroles trempées dans le parfum des nuits
+mityléniennes: «Les Étoiles autour de la belle lune voilent aussitôt
+leur clair visage lorsque, dans son plein, elle illumine la terre de
+sa lueur d'argent...» En face de l'insondable nuit qui enveloppe cette
+mystérieuse beauté, nous ne pouvons que l'entrevoir, la deviner, à
+travers les strophes et les vers qui nous restent d'elle. Et nous n'y
+trouvons pas le moindre frisson tendre de ses vers pour un homme! Ses
+parfums, elle les a versés aux pieds délicats de ses amantes. Ses
+frémissements et ses pleurs, les vierges de Lesbos furent seules à les
+recevoir. N'a-t-elle point prononcé ces paroles, si profondément
+imprégnées de ferveur et de souvenir: «Envers vous, belles, ma pensée
+n'est point changeante.» Je vous le disais bien que notre prose
+française enferme une musicalité sans égale, qui ne le cède en rien à
+celle de la plus suave poésie, quand l'archet qui la fait vibrer
+frémit sur de certaines cordes. Pourtant j'y veux joindre encore ce
+fragment lyrique, digne à tous égards d'André Chénier:
+
+ O parfum de Paphos! O poète, ô prêtresse,
+ Apprends-nous le secret des divines douleurs.
+ Apprends-nous les soupirs, l'implacable caresse
+ Où pleure le plaisir, flétri parmi les fleurs!
+ O langueur de Lesbos! Charme de Mitylène,
+ Apprends-nous le ver d'or que ton râle étouffa.
+ De ton harmonieuse haleine
+ Inspire-nous, Psappha!
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+On suit l'accent, comme on voit l'Idéal auquel il se subordonne. Un
+Idéal qui délibérément repousse tout ce qui est de ce temps.
+Soutiendra-t-on qu'un tel art soit artificiel, artificiel étant
+synonyme d'insincère, c'est-à-dire conçu à froid, et ne répondant pas
+aux mouvements spontanés de l'être. Mon Dieu non, pas plus qu'un poème
+de cet André Chénier que nous citions tout à l'heure, pas plus qu'une
+aquarelle de Gustave Moreau, où ces âmes, mal satisfaites du présent,
+et qui avaient leurs raisons intérieures de l'être, célèbrent leur
+puissance de rêve et leurs regrets des temps disparus!
+
+Il est des esprits myopes, irrémédiablement, pour qui nulle sincérité
+n'existe, en dehors de la représentation des objets immédiats:
+conception basse et bien digne d'une époque qui subit le joug
+avilissant de trente années de réalisme. Gardons-nous d'en partager
+l'illusion. Parce que telle nature répugne, de façon invincible, aux
+images que lui viennent proposer les spectacles de la vie
+contemporaine, allons-nous en conclure qu'elle ne saurait trouver
+l'éveil de sa sensibilité? Il suffit qu'elle découvre le point de
+contact entre cette sensibilité et son véritable objet. Quand, après
+avoir contemplé les merveilles naturelles de la baie de Naples,
+lesquelles à vrai dire ne se sont guère modifiées depuis l'heure où
+s'y développait une civilisation en tout contraire à la nôtre, nous
+venons nous recueillir dans la petite salle du musée qui enferme les
+fragments épars des fresques pompéiennes, nous n'avons pas besoin d'un
+vif effort d'intuition sympathique pour ressusciter en vivantes images
+les groupes humains qui jadis les animaient: il n'y faut qu'un peu de
+culture aidée d'une faculté d'abstraction qui pour quelques instants
+abolit le présent. Chez celle qu'inclinait déjà une prédisposition
+naturelle, les rives parfumées de Lesbos et l'enchantement des nuits
+mityléniennes suscitèrent le décor incomparable où les strophes de
+Sapho, l'antique poétesse, mutilées sans doute, mais radieuses encore
+de vie comme un beau marbre antique, allaient évoquer des groupements
+harmonieux.
+
+Léger de poids, mais lourd de substance, le petit volume de _Sapho_
+nous donne la mesure et la qualité de cette inspiration. Comme un
+précieux flacon qui longtemps enferma dans son cristal ciselé le plus
+capiteux des aromes, ses vers dégagent la senteur de l'Idéal qui tout
+entier s'exprime par eux: «Les Lesbiens avaient l'attrait bizarre et
+un peu pervers des races mêlées. La chevelure de Psappha, où l'ombre
+avait effeuillé ses violettes, était imprégnée du parfum tenace de
+l'Orient. Ses poèmes sont asiatiques par la violence de la passion,
+et grecs par la ciselure rare et le charme sobre de la strophe.»--Mélange
+subtil que nous goûtons aux vers de Mme Renée Vivien. A vrai dire je
+ne sais pas d'exemple plus saisissant de retour en arrière, ni qui
+montre mieux ce phénomène singulier: un écrivain de notre race, vivant
+parmi nous, et que nous pouvons coudoyer, sautant à pieds joints
+par-dessus deux mille années de culture, pour nous faire respirer une
+âme tout imprégnée des senteurs de Lesbos! Les plus fameuses
+reconstitutions de la vie antique, depuis la _Salammbô_ de Gustave
+Flaubert jusqu'à l'_Aphrodite_ de M. Pierre Louÿs, en passant par la
+_Thaïs_ de M. France, ne sont au prix de ces vers qu'artifice où le
+travail de l'érudit vient alourdir l'inspiration du poète: on y sent
+le coup de dictionnaire de l'archéologue, et tout justement cet effort
+qui est le contraire même de la vie. Rien de pareil chez l'auteur de
+_Sapho_. J'imagine qu'un long sommeil de vingt siècles ait appesanti
+ses membres, les ait maintenus dans cette sorte de léthargie qui se
+confond avec la mort, tout en laissant subsister la vie: à son réveil
+elle n'eût pu restituer, avec plus de fidélité, les états antérieurs
+qui constituèrent sa première conscience. Je prononçais tout à l'heure
+le beau nom de Chénier: je ne vois pas de meilleur exemple, en effet,
+ni qui soit plus frappant, d'assimilation de substance, pour la
+transformer en poésie. De quel art incomparable elle sait se plier au
+modèle qui régla cette inspiration? Plasticité... dira-t-on... Et
+certes j'y souscris, mais plasticité d'ordre unique et vraiment
+merveilleuse puisque, tout en épousant la forme de qui régla cette
+inspiration, elle fait passer dans une langue différente l'essentiel
+de celle-ci. Comme un musicien, docile au génie du maître qu'il
+admire, plie les mouvements de son rythme au thème initial dont il
+tirera ses variations, ainsi notre jeune poétesse subordonne les
+accents de sa lyre à toutes les nuances que lui propose son modèle.
+J'en citerai un seul exemple, qui vaut pour le reste. Voici le thème,
+ou fragment saphique: «Et toi, ô Dika, ceins de guirlandes ta
+chevelure aimable; tresse les tiges du fenouil de tes tendres mains.
+Car les vierges aux belles fleurs sont de beaucoup les premières dans
+la faveur des Bienheureuses: celles-ci se détournent des jeunes jeunes
+filles qui ne sont pas couronnées.»--Après le thème, écoutez
+maintenant la variation:
+
+ Va jusqu'au jardin clair où tu te reposes,
+ Pare tes cheveux de verdure et de fleurs.
+ Choisis les parfums, Dika, tresse les roses,
+ Mêle les couleurs.
+
+ Et si tu veux plaire aux sereines Déesses,
+ Entoure l'autel des souffles de l'été.
+ Elles souriront, ainsi que leurs prêtresses,
+ A ta piété.
+
+ Porte à l'Artémis les sombres violettes,
+ A l'Aphrodite la pourpre des Iris,
+ A Perséphona, vierge aux lèvres muettes,
+ La langueur des lys.
+
+C'est bien comme un tout aux éléments indissociables qu'il faut
+envisager cette conception de la vie que dans ses vers recrée Mme
+Renée Vivien, en y subordonnant les forces vives de son être. Et
+j'admire la souplesse du geste servant à recomposer l'attitude que
+tant de siècles nous avaient fait oublier: geste qu'auparavant nous
+vîmes esquissé par d'autres, mais qui sentait son acteur et la
+préoccupation de tenir un rôle, il est chez elle si spontané qu'il
+rejette délibérément dans le lointain la vie présente, pour faire
+surgir au premier plan les images d'autrefois. Tandis qu'un auteur
+comme Mme de Noailles emprunte aux civilisations disparues certaines
+de ses images pour les situer dans un décor contemporain, Mme Renée
+Vivien ferait plus volontiers le contraire. Pourtant il est telle
+pièce signée d'elle qui, par son caractère d'universalité, ne saurait
+s'inscrire sous aucune date. Veut-elle par exemple développer les
+variations qu'enferme ce thème immortel: la douleur de vieillir, sans
+doute on n'y trouvera pas les contractions d'un poète à l'inspiration
+toute moderne, comme Mme Lucie Delarue-Mardrus, qui prend ses images à
+portée de sa main et n'a nul souci du rythme antique. Seule la pureté
+de la forme nous rappellera chez Mme Renée Vivien les prédilections
+inhérentes à sa nature:
+
+ Puisque telle est la loi lamentable et stupide,
+ Tu te flétriras un jour, ah! mon lys!
+ Et le déshonneur hideux de la ride
+ Marquera ton front de ce mot: Jadis!
+ Tes pas oublieront le rythme de l'onde;
+ Ta chair sans désir, tes membres perclus,
+ Ne frémiront plus dans l'ardeur profonde.
+ L'amour désenchanté ne te connaîtra plus.
+
+Si ces vers, d'une étrange perfection formelle, n'ont pas l'accent
+déchirant et contracté de tels autres, qui pareillement se lamentent
+sur la déchéance de la beauté, il n'en reste pas moins qu'ils
+associent, dans une imbrisable unité, la Beauté au Désir, et par
+conséquent affirment leur conception de l'amour. Mais c'est ici que
+nous touchons à la véritable originalité de Mme Renée Vivien, celle
+qui la différencie nettement de ses rivales littéraires.
+
+Quelles que puissent être en effet les divergences d'exécution qui
+sont liées à la diversité de leur tempérament, ces rivales s'accordent
+sur un point: l'amour est conçu dans leur oeuvre comme une
+servitude, comme une domination, où l'élément viril exerce une sorte
+de main-mise dont l'unique contrepoids est la ruse, la duplicité,
+armes naturelles, moyens de défense que l'instinct du sexe disposa en
+leur faveur: conception que symbolisa magnifiquement Alfred de Vigny,
+leur ancêtre, dans ce puissant raccourci: _La Colère de Samson_! Les
+femmes de Mme de Noailles cèdent avec délice au joug du mal sacré,
+«tendres corps qui se penchent et avancent, tendus vers les mains des
+hommes». Le décor toujours voulu, cherché avec un raffinement
+intentionnel, au milieu duquel elle nous les présente, n'est à vrai
+dire qu'une vaste alcôve, où nous les voyons tour à tour succomber en
+proclamant leur croyance, leur unique croyance à l'invincible pouvoir
+du Dieu qui les étreint. Les Femmes de Mme Henri de Régnier y font
+plus de façons peut-être: elles ont un mouvement de révolte contre la
+force qui va les soumettre. Mais dans l'instant précis où nous
+percevons leur plainte, nous les sentons vaincues par avance, et déjà
+tremblantes de leur défaite. C'est peu dire qu'elles acceptent. Tous
+leurs gestes s'humilient devant la loi de Nature qui créa la
+hiérarchie des sexes en amour. Et cela, c'est proprement la conception
+moderne issue d'une culture où se rencontrèrent tant d'éléments
+divers empruntés aux Littératures et aux Religions, à laquelle vient
+s'opposer l'antique conception de l'élève de Sapho. De toute son
+énergie nous la voyons qui rejette la servitude, car la grossièreté du
+Désir répugne à ses sens délicats, et le geste d'amour esquissé par
+une main virile implique des froissements qu'elle refuse d'accepter.
+Ce n'est pas seulement amour d'indépendance qui sent ce qu'elle va
+perdre en se remettant aux mains d'un autre... c'est encore
+raffinement d'esthétique qui repousse les exigences d'un maître.
+
+Tout aussi bien que notre monde moderne, le monde antique avait senti
+la valeur de la virginité, ce qu'elle maintient à l'âme de vigueur et
+d'énergie, en lui permettant de canaliser dans une même direction
+l'ensemble des forces qui sont latentes en elle. Seulement, n'ayant
+pas ce souci de moralité inséparable de la conception chrétienne, il
+n'en pouvait suivre les prolongements dans la conduite de la vie. En
+condensant son idée dans le mythe des _Amazones_, il lui avait imposé
+des limites où s'enferme strictement notre auteur. Elle ne veut voir
+dans la virginité que l'horreur de toute dépendance et la fierté de
+l'âme qui a refusé le joug:
+
+ Leur regard de dégoût enveloppe les mâles
+ Engloutis sous les flots nocturnes du sommeil.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Elles gardent une âme éclatante et sonore
+ Où le rêve s'émousse, où l'amour s'abolit,
+ Et ressentent, dans l'air affranchi de l'aurore,
+ Le mépris du baiser et le dédain du lit.
+ Leur chasteté tragique et sans faiblesse abhorre
+ Les époux de hasard que le rut avilit.
+
+Pourtant les froideurs de la virginité s'accordent mal avec l'air
+embaumé que l'on respire sous le ciel hellénique, avec les
+enchantements des nuits mityléniennes, et ce serait par trop
+méconnaître les gracieux enseignements de la poétesse Psappha que s'en
+tenir au seul exemple des Amazones. Dans les bosquets de Lesbos, je
+vois circuler des groupes entrelacés où l'oeil ne discerne plus bien
+les intentions formelles de la Nature quand elle créa la dualité des
+sexes. La conception de _l'Androgyne_ est le fruit de cette
+complaisance secrète, et nous sentons pareillement de quel prix elle
+peut être aux yeux de notre auteur. De lui nous répéterons ce que
+jadis nous disions du suave Luini[12]. Ce qu'il aima, ce qu'il
+traduisit aussi, comme on peut rendre cela seul à quoi l'on attache un
+prix infini, il paraît bien que ce furent la grâce _indécise_ et la
+beauté fuyante de cet âge où le jeune homme, encore à peine sorti de
+l'adolescence, entend les premiers appels de sa timide virilité. Il y
+a, dans ces strophes, tels visages aux contours suaves, telles lignes
+pliantes du corps, qui ne laissent aucun doute sur la vraie
+complaisance de l'artiste. Comment s'émurent ces mains gracieuses, de
+quelle douceur ardente et contenue elles esquissèrent le geste par où
+nous imaginons qu'elles furent infiniment sensibles à qui les sut
+élire... nous le percevons à travers ces poèmes. Mais que peut valoir
+notre commentaire au prix des vers mêmes du poète célébrant le charme
+de l'Androgyne!
+
+ Ta royale jeunesse a la mélancolie
+ Du Nord, où le brouillard efface les couleurs.
+ Tu mêles la discorde et le désir aux pleurs,
+ Grave comme Hamlet, pâle comme Ophélie.
+
+ Souris, amante blonde, ou rêve, sombre amant,
+ Ton être double attire, ainsi qu'un double aimant,
+ Et ta chair brûle avec l'ardeur froide d'un cierge.
+
+ Mon coeur déconcerté se trouble, quand je vois
+ Ton front pensif de prince, et tes yeux bleus de vierge,
+ Tantôt l'un, tantôt l'autre et les deux à la fois.
+
+[12] Voir nos _Figures de Rêve_: Les _Jeunes-Hommes de Luini_.
+
+
+
+
+CONCLUSIONS
+
+
+J'estime qu'il y a quelque attitude, et, si j'ose dire, quelque
+inconvenance, à prétendre indiquer, dès ses pages liminaires, les
+conclusions d'un livre. C'est douter en quelque façon de la subtilité
+du lecteur, croire ou paraître croire qu'il n'y a pas assez de
+pénétration en lui pour dégager à mesure les intentions de l'auteur,
+ce que Stendhal appelait sa pensée de derrière la tête. Pareil à
+l'enfant qui ne supporte pas d'être tenu en lisière passé un certain
+âge, celui-ci ne veut pas que trop énergiquement on mette les points
+sur les _i_. Et d'ailleurs ne serait-ce pas la condamnation même d'un
+livre qu'il exigeât trop de préliminaires? Comme un paysage matinal
+enveloppé de brumes, sous la poussée d'une brise légère découvre à nos
+regards la diversité de ses aspects, les perspectives morales d'un
+ouvrage doivent se dégager progressivement des brouillards qui les
+isolaient de la vue.
+
+Mon but serait atteint si l'image que je propose avait pu rencontrer
+ici son application, si les intentions et les limites du livre
+s'étaient dégagées du seul accent de ces pages. Je voudrais en un mot
+que le travail de synthèse, qui reconstitue une pensée, se fût opéré
+peu à peu, à mesure de l'analyse qui le décompose en ses multiples
+éléments. Car ce serait une pauvre analyse, bien vaine et indigne de
+fixer l'attention, celle qui se restreindrait à son rôle de
+dissociation, sans souci de préparer l'effort qui permet d'embrasser
+les ensembles. La poitrine ne se dilate complètement que sur les
+sommets, et le travail de l'analyste, en plus d'un point semblable à
+celui de l'archéologue qui poursuit ses fouilles, est un travail de
+plaine.
+
+On chercherait à tort ici un tableau de la littérature féminine telle
+qu'elle se présente aux environs de l'année 1908. Un mouvement auquel
+correspondent tant d'efforts, et dans des sens si différents, assez
+imposant d'ailleurs pour avoir suscité l'ombrage des jalousies
+viriles, ne saurait se réfléchir en cinq Portraits, quand même ces
+Portraits seraient ceux des Femmes-auteurs qui par la vigueur du
+talent s'imposent au premier rang. Ce serait donc un point de vue tout
+à fait faux, celui du critique qui regretterait de ne pas trouver ici
+ce qu'il a l'habitude de chercher, c'est-à-dire de la critique
+littéraire et l'analyse des principales oeuvres répondant à tel nom
+déterminé. Je vais faire une comparaison qui mettra mon idée en
+pleine lumière: lorsque le peintre d'expression a rencontré la figure
+qui le plus énergiquement parle à son âme, et suscité le plaisir de
+peindre en lui donnant ce petit coup au coeur qui ne saurait
+tromper, il attend pour la fixer que les mouvements spontanés de cette
+figure atteignent à leur plus intense qualité expressive. Pareillement
+nous avons choisi nos modèles, et fort peu soucieux de l'accessoire,
+c'est-à-dire de tout ce qui ne pouvait contribuer à mettre leur
+physionomie en valeur, nous avons attendu que d'eux-mêmes ils prissent
+la pose la plus propre à dégager leur intimité.
+
+Grouper des documents précis sur la femme littéraire, tel fut l'objet
+de notre analyse, et si, dans une mesure quelconque nous y avons
+atteint, du même coup nous aurons assemblé les matériaux de la
+synthèse qui lui doit succéder, puisque les personnages de ces romans
+avec les sentiments qu'ils traduisent, puisque l'accent intime ou
+lyrique de ces poèmes avec les nuances qui leur sont propres,
+deviennent autant de témoignages irrécusables sur l'âme qui s'exprima
+par eux. La question du talent dépensé est désormais hors de cause:
+seuls le pourraient contester ceux qu'animerait le plus injuste parti
+pris et qui tiendraient les yeux fermés devant l'évidence même. Quand
+deux romanciers comme Mme Henri de Régnier et Mme Marcelle Tinayre
+sont arrivés, par des moyens si différents, à dresser debout des
+figures vivantes, agissantes, laissant dans notre pensée une durable
+image; que de plus elles ont atteint à leur donner une forme qui, pour
+se rattacher à la tradition des maîtres, n'en garde pas moins son
+accent propre; quand deux poètes comme Mme Lucie Delarue-Mardrus et
+Mme Renée Vivien ont su traduire certains mouvements de l'âme avec
+une sincérité et une perfection plastique que n'égalèrent même pas
+leurs contemporains du sexe fort, ceux-ci ne marqueraient-ils pas la
+plus mauvaise grâce du monde en venant contester ces mérites? Ils
+n'aboutiraient qu'à découvrir au grand jour les sentiments de rivalité
+dont tendent à se défendre tous leurs efforts apparents. Non moins
+vainement pourraient-ils objecter à ces talents certains les
+précédents du génie, car elles auraient toujours la faculté de leur
+répondre: «Où sont donc vos Balzac? Où sont vos Victor Hugo?... De
+quel droit le talent vient-il à talent égal opposer l'exemple du
+génie?»
+
+Oui, sans doute, faut-il dire avec celles qui le répètent mentalement,
+quand une trop vive attaque les invite à rappeler leurs adversaires à
+l'ordre, en leur restituant le sens des réalités: «Où sont nos Balzac?
+Où sont nos Victor Hugo?...» Si nous interrogeons du regard l'horizon
+littéraire, nous discernons bien quelques hauteurs, nous n'apercevons
+pas un sommet, aucun de ces hommes chez qui la fécondité d'invention
+et ce bouillonnement intérieur qui correspond au jaillissement de la
+source soient l'irrécusable témoignage de la virilité créatrice et le
+signe non moins certain de la grandeur. Depuis longtemps, dans le
+domaine de la création artistique et littéraire, cette espèce d'hommes
+n'a plus de représentants, la seule devant laquelle la Femme soit
+obligée de s'incliner sans lui pouvoir rien opposer, car, nous le
+disions au début de notre Préface, sur ces hauteurs sacrées par le
+génie mâle flotte une atmosphère irrespirable à de certains poumons,
+et comme il est peu d'intelligences pour embrasser dans leur plénitude
+l'intime signification de leurs oeuvres, on en trouve moins encore
+pour leur susciter des équivalents. C'est donc vainement que nous en
+chercherions: depuis longtemps déjà, le sexe fort n'affirme sa
+domination par le despotisme d'aucun génie, et comme il advient dans
+l'ordre des réalités, quand nulle main puissante ne fait sentir la
+vigueur de son étreinte, les forces adverses redressent la tête. Point
+de génie, avons-nous dit, mais un groupe de délicieux talents... Quoi
+d'étonnant si, de valeur presque égale, quelques-unes sont venues
+réclamer leur place dans la lumière que projette la Renommée?
+
+Elles obéissent simplement aux exigences spontanées de l'être:
+utiliser la faculté d'expression que la Nature mit en elles. Encore ce
+mot: _utiliser_ ne rend-il qu'un des aspects de la vérité, car il
+apparaît trop pratique, trop positif, précisant ces seules démarches
+par où l'on tente d'imposer son nom à l'attention, de la plus sûre
+façon qui chez nous réussisse: en faisant figure littéraire. Qui ne
+reconnaîtrait à cette attitude le meilleur trait de la mentalité
+latine? Et ce sont de parfaites latines, en effet, Mme Lucie
+Delarue-Mardrus et Mme Renée Vivien, ces Femmes-poètes, disciples de
+Baudelaire, le plus latin des maîtres de notre poésie contemporaine,
+qui atteignent à condenser comme lui, dans le raccourci d'une brève
+pièce, tout l'aigu d'une émotion rare, après s'être meurtries aux
+pointes extrêmes de la sensation. Une telle poésie serait impossible
+en terre germanique, et j'imagine qu'elle doit paraître
+incompréhensible à ceux qui n'y furent pas préparés par une identique
+formation. Parfaites latines également ces romancières, Mme Henri de
+Régnier, Mme Marcelle Tinayre, qui surent unir de si frappantes
+qualités plastiques à la notation précise, implacable et cruellement
+désabusée des réalités de l'amour, et cette Mme de Noailles elle-même
+qui, pour avoir pris son bien un peu partout, pour avoir braconné sur
+tous les territoires, gardés ou non, de la littérature romantique n'en
+réussit pas moins à composer un amalgame fort divertissant pour le
+goût. Ce n'est plus là simple parti pris de faire figure dans le monde
+littéraire, mais ambition justifiée par des mérites correspondants.
+
+Je me représente le plus déterminé des Misogynes, et, pour n'en citer
+qu'un, le plus illustre, Schopenhauer, revenant sur cette terre, et
+choisissant dans son écritoire la plus aiguë de ses plumes pour juger
+la production féminine de ce temps. Peut-être ne paraîtra-t-il pas
+sans intérêt de se poser la question suivante: ses conclusions s'en
+trouveraient-elles modifiées, et dans quelle mesure? De lui nous
+n'avons guère retenu que le mot fameux qui se grave dans la
+mémoire--tel un profil de médaille--sur le sexe «aux cheveux longs et
+aux idées courtes», premier trait d'un dédain qui déduit ses raisons
+de l'observation des faits, pour aboutir au jugement motivé: «Que
+peut-on attendre des femmes, si l'on réfléchit que dans le monde
+entier ce sexe n'a pu produire un seul esprit véritablement grand, ni
+une oeuvre complète et originale dans les Beaux-Arts?» Songez que le
+maître de Franckfort notait ses aphorismes au temps où la femme-auteur
+se manifestait comme le phénomène le plus rare et le plus isolé, vingt
+années avant que son disciple Nietzsche, qui partageait ses
+sentiments, flétrît en George Sand «l'ambition populacière qui aspire
+aux sentiments généreux».
+
+Et d'abord on peut bien croire que le seul groupement de tant de
+plumes féminines saurait retenir son attention: le passage du fait
+individuel au phénomène collectif lui serait un suffisant témoignage,
+quant à l'intérêt d'un mouvement qui mobilise des forces
+correspondantes à celles dont la société se trouve travaillée. Car
+c'est ici que nous touchons au point central de notre effort, celui où
+les conclusions du moraliste viennent se déduire logiquement de
+l'enquête du psychologue. Sont-ils pas comme les deux volets d'un
+dyptique qui s'expliquent et se commentent naturellement? Du point de
+vue littéraire, le philosophe de Franckfort aurait tôt fait de
+déblayer le terrain, de renvoyer à leurs magazines celles qui brassent
+des besognes en contribuant pour leur bonne part à ce que Sainte-Beuve
+appelait déjà, voici cinquante années, l'industrie littéraire. Mais
+une fois terminé ce premier travail éliminatoire, quand il aurait, de
+son clair regard d'observateur, fouillé l'âme de chacune en plongeant
+ses yeux dans leurs yeux, quand il aurait sondé les reins et ausculté
+les coeurs de celles qui représentent une _valeur_, quel serait son
+diagnostic? Je vous le demande et me le demande à moi-même en tentant
+de le reconstituer.
+
+Point de génie sans doute, si l'on entend par là le jaillissement
+spontané d'une âme qui, grâce à la puissance de ses moyens
+d'expression, ne trouve d'image adéquate que dans les forces de la
+nature s'imposant tout autour d'elle. C'est bien le sens de son
+premier jugement, quand il parle «d'oeuvre complète et originale
+dans les Beaux-Arts». Mais que de talent dépensé et comment demeurer
+insensible, si l'on connaît la tradition française, à tant d'art mis
+en oeuvre pour renouveler nos sensations? Comment y demeurerait-il
+insensible, lui surtout qui ne saurait manquer de reconnaître en
+celles qu'il va juger tout un groupe de jeunes initiées? Ici, en
+effet, l'impartialité du juge se complique et s'affaiblit de
+l'indulgence du maître pour des disciples en qui il retrouve un miroir
+à ses plus chères doctrines. Il faut tenir compte de cette nuance:
+avoir conçu, en s'en créant un premier titre à la gloire, une
+métaphysique de l'amour qui repose toute sur l'observation
+désenchantée de ses exigences physiologiques; en avoir déduit, dans
+une langue aussi claire qu'impérieuse, des servitudes qui s'imposent à
+l'humanité suivant la rigueur implacable de l'antique destinée... puis
+rencontrer soudain dans l'oeuvre rapprochée de cinq auteurs femmes
+qui n'eurent guère entre elle que ce point commun, je ne dis pas
+seulement la confirmation, mais une manière d'hymne enthousiaste à vos
+plus solides croyances, n'est-ce pas là de quoi brouiller le meilleur
+regard, intervertir les opinions du plus robuste misogyne?
+
+Je veux supposer qu'il n'ait rien perdu de cette lucidité première qui
+fit son indépendance. Le groupe aimable et sympathique de ces jeunes
+femmes qui spontanément lui viennent rendre hommage et s'avouent ses
+disciples en rendant témoignage à son oeuvre, n'a point entamé sa
+liberté d'appréciation. A son tour il s'incline devant cette
+saisissante faculté d'assimilation, et la souplesse de talents qui,
+tout en continuant la meilleure tradition de notre génie latin,
+gardent pourtant leur accent propre. Il s'étonne qu'une même poussée
+de sève ait produit ces fleurs rares à la lumière du jour. Mais dans
+le même instant qu'il en admire l'éclat et qu'il en respire le parfum,
+il démêle ce qu'il y a d'artifice en elles. Il ne se laisse pas
+éblouir, il ne perd pas un instant la tête. Je l'aperçois même qui
+prépare sa volte-face et opère son mouvement de retraite. Toutes les
+concessions qu'il a faites comme écrivain, il va revenir sur elles,
+comme psychologue et moraliste. Tout le terrain qu'il a abandonné
+comme artiste, il va le reprendre au nom d'un intérêt supérieur. J'ai
+beau faire, je ne puis m'empêcher d'entendre ses conclusions: les
+voici, brièvement résumées, avant même que nous les développions: La
+Femme littéraire est un _monstre_, au sens latin du mot. Elle est un
+monstre, parce qu'elle est anti-naturelle. Elle est anti-naturelle
+parce qu'elle est anti-sociale, et si elle est anti-sociale, dernier
+terme du raisonnement, c'est qu'elle reproduit, comme en un saisissant
+microcosme, la plupart des ferments de dégénérescence qui travaillent
+notre monde moderne.
+
+Voici, je pense, comment pourrait s'édifier un raisonnement qui
+n'apparaît pas seulement celui que tiendrait le philosophe de
+Franckfort, mais aussi celui de tous les esprits fondant leurs
+déductions sur l'observation des lois de la nature. Partant de l'idée
+spinoziste qui envisage le monde comme un ensemble de forces
+hiérarchisées entre elles suivant un plan inéluctable, on aboutit à ce
+principe: Tout être doit se développer dans l'ordre de ses tendances,
+et chaque fois qu'il contredit sa loi, ce n'est pas seulement au
+dépens de sa destinée personnelle, c'est encore pour le plus grand
+dommage du groupe social dont il fait partie. Ainsi s'affirme
+l'universel principe de solidarité des forces qui établit un rapport
+de mutuelle dépendance entre chaque mouvement individuel, si bien
+qu'il n'est pas un de ces mouvements qui n'ait son retentissement sur
+le voisin, par un jeu de tous points identique à celui des flots de la
+mer, où nous voyons chaque courbure de la vague qui s'avance vers le
+visage réagissant sur la courbure la plus proche et collaborant par là
+à l'immensité du flux. Magnifique et bienfaisante image, la plus
+hautement symbolique que je sache de la loi de solidarité, son premier
+mérite n'est-il pas de substituer sa vertu éducatrice à ce que l'idée
+toute nue pourrait avoir de trop abstrait? Dans l'immense flux
+d'intérêts en conflit et de puissances rivales que représente une
+société, quel est le rôle, quelle est la mission de la femme? Notre
+seul instinct suffit à les préciser: ils sont tout de _création_ et de
+_conservation_.
+
+Prenons-la dès sa petite enfance, pour observer dans l'oeuf les
+traits primordiaux que la Nature en elle déposa, comme le germe d'où
+sortira tout l'avenir... ce sera l'ensemble des instincts qui, d'abord
+embryonnaires, mais non moins précis pour cela, composeront plus tard
+sa décisive personnalité. Voyez ce groupe d'enfants où se trouvent
+confondus les deux sexes! Tandis que les garçons se dépensent en
+généreux efforts, déjà les filles ne livrent qu'une partie
+d'elles-mêmes, et de leurs regards en coulisse observent si l'intérêt
+s'attache sur elles. Coquetterie... prononce la langue vulgaire. Ah!
+que les mots sont donc étroits, et dans leur brutale précision
+expriment insuffisamment les nuances dont se compose une âme humaine,
+fût-elle en formation! C'est bien le fait qu'ils signifient, mais,
+sous le fait que nos yeux constatent, qui dira l'intention cachée, le
+trait inconscient qui n'en est que plus fort, par où le psychologue
+fortifie en l'expliquant la notation de l'observateur? Coquetterie,
+dites-vous. Je le veux bien, mais plutôt encore: besoin de plaire,
+première esquisse du geste qui sera celui de toute la vie; hommage
+rendu par l'instinct à sa destination future, au rôle, au rôle unique
+que lui assigna la nature. Il n'est presque rien d'insignifiant dans
+les propos que le vulgaire traite de puérils, et, pour ma part, j'aime
+à la folie ce mot d'une petite fille entendu dans les allées d'un
+jardin public qui, par ses prolongements sur l'âme féminine, vaut à
+mon sens les plus médullaires légendes de Gavarni: «Maman,
+soupire-t-elle à sa mère qui la tient encore par la main, repassons,
+dans cette allée.--Pourquoi, mon enfant?--Parce qu'il y a une dame qui
+a dit que j'étais jolie!»
+
+Plaire! il n'est pour elles nulle autre raison d'exister. Depuis les
+époques lointaines où ce leur était l'unique moyen d'échapper à la
+mort en écartant, par l'éveil du désir, les brutalités du mâle
+primitif, jusqu'aux temps d'extrême civilisation où ce devint leur
+meilleur gage de domination sur le citoyen policé, elles ne
+poursuivent pas d'autre but; tous leurs efforts vont à préparer les
+armes qui assureront leur pouvoir. D'où leur propension aux larmes...
+les larmes, signe de faiblesse, qui dans leurs yeux deviennent un
+instrument de force... les larmes dont Jean Paul disait: «C'est leur
+sang de saint Janvier avec lequel elles accomplissent leurs
+miracles...» les larmes, à propos desquelles un évêque, qui dans la
+pratique de la confession avait pris d'excellentes vues sur la
+psychologie féminine, faisait cette observation: «Les petites filles
+aiment tant à pleurer que j'en ai connu qui allaient pleurer devant
+un miroir pour _jouir doublement_ de leur état.» Faut-il insister sur
+ce qu'il y a de saisissant dans cette notation, propre à ravir un
+psychologue? Elle nous en dit long sur la puissance de dédoublement de
+l'âme féminine. La voyez-vous, la fille d'Ève? elle pleure et se
+regarde pleurer: c'est l'actrice qui va jouer son rôle et prépare ses
+effets. C'est peu d'utiliser les moyens d'action dont on dispose, il
+faut encore les étudier par le détail pour saisir l'infinité de leurs
+nuances.
+
+Qui donc a prétendu que les pleurs enlaidissent? Dans nos yeux
+d'hommes peut-être, qu'ils boursoufflent et tuméfient. Mais elles,
+savent-elles pas s'arrêter à temps pour en dégager une séduction?
+C'est toujours l'image immortelle dont Shakespeare caractérise le
+charme de Cléopâtre, et partant, de toute femme qui obéit à son
+instinct: «Je l'ai vue une fois dans la rue sauter quarante pas à
+cloche-pied. Ayant perdu haleine, elle voulut parler et s'arrêta
+palpitante, si gracieuse _qu'elle faisait d'une défaillance une
+beauté_.» Don des larmes, besoin de plaire, les deux sont liés
+ensemble, comme un effet à sa cause. C'est pour elles la part
+sérieuse, j'allais dire tragique, de la vie, puisque leur destinée en
+dépend et qu'il n'y a rien de plus sérieux pour l'être que d'accomplir
+sa destinée. D'où leur crainte de l'ironie. Volontiers moqueuses, les
+petites filles ont la terreur d'êtres moquées, car elles sentent déjà
+que c'est la suprême atteinte au prestige par où elles s'imposeront.
+
+Ces premiers traits marquent bien chez la femme la prédominance
+affective et son corollaire, la passionnalité, où nous allons trouver
+les puissances de création et de conservation que la nature lui
+assigna comme rôle et comme fonction vitale. Un des amis de Mme de la
+Sablière disait d'elle: «Elle n'a jamais pensé, elle n'a fait que
+sentir.» Paradoxe évident, où il nous fait voir l'exagération du mot
+qui s'ingénie à souligner une vérité. Corrigeons ce qu'il y a
+d'excessif dans la formule: La femme est l'ennemie née de l'abstrait.
+Quand elle pense, c'est toujours à travers sa sensibilité, à l'état
+secondaire peut-on dire. Pour elle, plus strictement que pour l'autre
+moitié du monde, le mot n'est que le substitut de l'image, d'où le
+succès de la littérature d'imagination qui n'est pas près de
+disparaître ni même de diminuer, tant que les femmes composeront une
+moitié de ce monde. Il n'y faut voir qu'une conséquence de cette
+personnalité au sujet de laquelle Fénelon observe: «Un défaut bien
+plus ordinaire chez les filles, c'est celui de se passionner même pour
+les choses les plus indifférentes. Elles ne sauraient voir deux
+personnes qui sont mal ensemble sans prendre parti dans leur coeur
+pour l'une ou contre l'autre.»
+
+Ah! celui-là connaissait bien un sexe pour qui l'idée de justice toute
+nue correspond précisément à l'abstraction ennemie de sa nature, et
+tellement hostile à son tempérament qu'elle aime mieux la négliger de
+parti pris que d'y plier les prédilections de son coeur.
+
+Ainsi s'affirme, par des indices certains, s'esquissant au premier
+âge, la parfaite unité de constitution mentale chez celle dont la vie
+a ce double but: _créer_, _conserver_. Petite fille, déjà nous la
+voyons qui mime son rôle, puisqu'à vrai dire le sens de sa destinée
+tient tout en ces deux gestes symboliques: le regard dont elle quête
+l'assentiment de qui l'approche, premier signe d'élection amoureuse,
+et l'étreinte dont elle presse sur son coeur le hochet de bois qui
+figure sa maternité à venir. C'est bien le rôle qu'elle répète dans la
+coulisse avant de revêtir le costume et de passer à l'avant-scène.
+Plus tard en effet les circonstances multiples de la vie individuelle
+se chargeront de diversifier le geste, mais toujours, en définitive,
+il pourra se ramener à ces éléments essentiels. Un vague instinct lui
+révéla que, pour sa tâche de création, la Nature exige la dualité des
+sexes, et plus tard le regard passionné de l'amante ne sera que
+l'affirmation consciente du sentiment qui cherche à fixer ce que le
+premier regard de la petite fille s'était appliqué à conquérir. Car il
+ne suffit pas de créer; encore faut-il conserver, et ce geste est
+encore plus expressif de l'âme féminine, qui enserre de ses bras et
+presse sur sa poitrine la tête de celui qui assurera la durée du
+foyer.
+
+Tous les instincts de la Femme vont donc spontanément à cette forme de
+conservatisme social qui d'avance accepte une hiérarchie de forces à
+laquelle elle se soumet. C'est peu dire qu'elle accepte l'autorité
+virile: elle la demande, elle la requiert de tout son amour, forme
+inséparable du besoin de protection auquel elle dut de pouvoir
+subsister aux premiers âges. Il faut voir un expressif symbole, et de
+qui s'y connaissait en amour, dans l'attirance de la _brebis blanche_
+Desdemone vers le _bélier noir_ Othello. Ce n'est pas seulement notre
+amour des contrastes qui trouve sa satisfaction dans ces deux images
+rapprochées. N'a-t-on pas toujours observé que les plus faibles et les
+plus femmes inclinaient à l'amour des plus robustes et des plus
+virils? C'est comme une loi d'harmonie qui veut que deux êtres, en se
+rapprochant, cherchent à se compléter l'un l'autre. Certains y verront
+une suite de la tendance ancestrale à laquelle la Femme fut redevable
+de subsister, elle et ses enfants, et sans laquelle ne se serait pas
+opérée la sélection indispensable à la race. C'est, en tout cas, le
+principe, ayant son origine dans ce qu'il y a de plus fort en nous:
+la sexualité, de ce conservatisme social qui d'avance accepte
+l'autorité, ses formes diverses et ses symboles, comme autant de gages
+d'une _durée_ correspondante à son besoin de fixité.
+
+Tel est donc le type normal. Créer, Conserver... ce sont les deux
+termes où vient aboutir l'effort du sexe qui nous donna nos mères, nos
+soeurs, nos amantes et nos épouses. Si puissante l'unité de
+constitution mentale qui les régit, que cherchons en chacune les mêmes
+traits fondamentaux, diversifiés seulement dans le détail par les
+exigences de notre nature subordonnée elle-même à la volonté de vie
+qui se perpétue par elles. J'admire à quel point nous restons, suivant
+la féconde pensée du philosophe de Franckfort, les instruments
+aveugles d'une force qui poursuit son but en nous pliant à ses lois,
+car, de quelque nom qu'on l'appelle: Dieu, Nature, Fatalité, on ne
+fait que marquer par là une prédilection métaphysique, et elle n'en
+demeure pas moins l'unique régulatrice de nos destinées. Qui de nous
+voudrait, pour la serrer dans ses bras, pour imprimer sur ses lèvres
+le baiser d'amour préludant à la fusion des êtres, qui d'entre nous
+voudrait d'une femme en qui il ne retrouvât pas quelques-unes des
+vertus essentielles admirées chez sa mère, chez ses soeurs!
+L'instinct du futur chef de famille qui va fonder un foyer s'oriente
+vers les qualités qui lui paraissent le plus sûr gage de sa durée,
+assez semblable à celui du citoyen qui participe à la vie de la
+nation, dont il se sent un membre actif et responsable.
+
+Conservatisme social... avons-nous dit. Il est au confluent de tous
+les instincts de la Femme, envisagée comme type normal et
+continuatrice de la vie. Il répond aux besoins intimes de l'homme qui
+la veut perpétuer. Nous le voyons qui s'appuie sur un ensemble de
+garanties ou de forces qui ne se sont guère modifiées depuis que le
+monde se développe en sociétés organisées, et auxquelles il paraît
+bien, d'après de récentes expériences, que l'on aura du mal à trouver
+des suppléantes. Faut-il les nommer, ces vertus cardinales,
+authentiques soutiens de la société? Ce sont l'Ordre, reposant tout
+entier sur le principe d'autorité, qui maintient entre les divers
+membres du groupe, comme entre les pièces d'un organisme savamment
+assemblées, les rapports de dépendance et de hiérarchie propres à
+assurer leur fonctionnement... La Morale, qui envisage l'être
+individuel, comme un composé d'instincts bons et mauvais, entre
+lesquels se poursuit une lutte sans trêve, les uns conservateurs, les
+autres destructeurs de la personnalité, répondant de façon frappante
+d'ailleurs à cette théorie biologique de la _Phagocytose_, ou lutte
+entre les bons et mauvais microbes qui constituent l'être physique et
+rivalisent entre eux pour la destruction ou la durée de celui-ci... La
+Religion, enfin, qui reposant au fond sur l'idée kantienne, perçue
+bien avant Kant, de la relativité de la connaissance, propose
+l'hypothèse d'une Destinée supra-terrestre, laquelle peut seule donner
+un sens à la vie... la Religion, le plus puissant de tous les freins,
+assise même de l'ordre social, sur laquelle durant tant de siècles
+s'appuya l'édifice, et dont un penseur de nos jours a pu dire, en
+termes d'autant plus saisissants qu'il n'y voyait que le dernier
+soutien de cet ordre compromis: «On peut évaluer son apport dans nos
+sociétés modernes, ce qu'elle y a introduit de pudeur, de douceur et
+d'humanité, ce qu'elle y entretient d'honnêteté, de bonne foi et de
+justice.»
+
+Veut-on maintenant qu'au type normal nous opposions son contraire? Ce
+sera la _Femme de lettres_, telle que nous la propose, en groupement
+serré, la production contemporaine. Si j'atteins à l'établir, j'aurai
+terminé mon effort de synthèse, en recomposant le monstre. Mais déjà
+les éléments épars que nous fournit l'analyse ne furent-ils pas
+édifiants? Dès l'instant qu'elle prend en main la plume, elle se
+révèle comme un ferment d'anarchie, si bien que nous la pouvons
+concevoir dans l'ordre privé excellente épouse, mère accomplie, puis
+démentant comme de parti pris, dans ses constructions imaginatives, la
+valeur des vertus dont personnellement elle donna l'exemple. Je
+renonce à en chercher l'ultime raison, laissant ce soin à des
+psychologues plus pénétrants ou plus patients que moi, et me contente
+de grouper mes conclusions.
+
+Faites ce dernier effort de rapprocher, dans une vue d'ensemble, les
+héros qu'avec tant d'amour leur pinceau caressa: ce sont membres
+d'une même famille avec qui vous fîtes individuellement connaissance,
+et qui se trouvent maintenant à portée de votre main. Quelle
+ressemblance psychique entre eux, si toutefois les qualités du talent
+qui les fixa diversifient leurs traits apparents! De toute leur
+énergie nous les avons vus démentir et repousser les instincts
+conservateurs de vie. Quel instinct d'ordre pourrions-nous attendre de
+celles qui sont à ce point esclaves et victimes de la sensation
+exclusive, qu'elle est devenue la Divinité devant laquelle elles
+s'humilient? L'instinct d'ordre nous enseigne à établir une hiérarchie
+dans nos appétits, comme la morale à exalter les uns et à rabaisser
+les autres au nom d'un principe directeur. Qu'adviendra-t-il chez
+celles dont l'unique principe directeur est l'abandon de tout l'être?
+
+Ah! j'entends assez ce que l'on peut objecter, et qui tient tout en
+ceci: les _Droits_ _de la passion_. Nul plus que nous ne les saurait
+admettre, à une condition pourtant: c'est qu'on leur reconnaisse un
+contrepoids nécessaire. Évidemment l'adultère n'est pas près de
+disparaître, la plus riche matière littéraire où s'exerça et
+continuera de s'exercer utilement l'imagination des écrivains, pour en
+dégager des conflits propres à passionner l'intérêt. Mais ce sera
+précisément à raison de ces luttes où sont engagées les destinées de
+l'âme, par la mise en jeu des forces, conservatrices ou destructrices,
+qui se combattent en elle. Les plus grands chefs-d'oeuvre de la
+Littérature d'imagination ne prennent leur relief à nos yeux que par
+l'existence de ces conflits, et sans remonter aux ouvrages que
+consacra le recul des années, la _Femme de trente ans_ par exemple ne
+garde son prestige littéraire, que dans la phase _morale_ si je puis
+dire, celle où l'instinct du devoir poursuit sa lutte avec les
+mouvements de la passion[13]. Mme Bovary elle-même, dont toute une
+génération fit un symbole d'immortalité, connaît également la lutte,
+puisqu'elle ne glisse entre les bras de Rodolphe qu'après avoir
+cherché un refuge au confessionnal et s'être heurtée aux insuffisances
+du prêtre incompétent. Qui sait ce qu'il fût advenu d'elle, si le
+pauvre curé Bournisien avait sympathisé avec ses angoisses, et ne lui
+avait somme toute fait la réponse: Puisque vous êtes malade, pourquoi
+n'allez-vous pas trouver votre mari?...
+
+[13] Sainte-Beuve observe justement que Balzac a gâté par sa
+conclusion cette merveille, que représente la première partie du
+roman.
+
+Par la plus étrange interversion, qui modifie sa nature en l'élevant
+au rang littéraire, la Femme-auteur a changé tout cela[14]; aussi
+bien, la voulant caractériser, sera-ce peu que dire _antimorale_.
+C'est _amorale_ qu'il faut substituer. Si la prédestination de la
+Femme, envisagée comme elle l'est par nos auteurs, à la façon d'une
+antique Fatalité, est bien de succomber dès l'instant qu'on l'attaque;
+si toujours elle doit, en vertu de la faiblesse inhérente à son être,
+«comme le fruit mûr tomber sur la prairie», qui ne voit que du même
+coup s'affaisse le ressort d'intérêt qui nous attachait à ses actes?
+Peut-être nous arrêterons-nous encore à quelques sujets de ces trop
+spéciales nosographies. Mais, du simple point de vue littéraire, en
+admettant que nous écartions des conséquences morales pourtant si
+attachantes, nous ne pouvons que regretter les anciennes complications
+sentimentales, qui faisaient contrepoids à l'instinct et créaient un
+rempart de toutes leurs défenses assemblées. Pour ce qui est du point
+de vue social, on voit assez maintenant quel ferment leur oeuvre
+représente dans la dissolution des idées morales qui jadis ont mené le
+monde, et vers lesquelles il faudra bien qu'il se retourne un jour,
+faute d'une meilleure lumière pour le guider!
+
+[14] Ma seule réserve est pour Mme Marcelle Tinayre, de qui l'art
+objectif se rapproche si étrangement de la conception virile. Nous
+l'avons montré dans notre étude: Des Poèmes comme ceux de Mme Lucie
+Delarue-Mardrus et de Mme Renée Vivien sont aussi rigoureusement
+amoraux que la _Domination_ ou _Esclave_.
+
+
+ FIN
+
+
+2241-08.--Tours, Imp. E. ARRAULT et Cie.
+
+ * * * * *
+
+Au lecteur:
+
+Cette version électronique reprend l'intégralité du texte de la
+version papier.
+
+Les mots entourés de = sont en gras dans l'original.
+
+La ponctuation n'a pas été modifiée, hormis quelques erreurs mineures.
+
+Concernant l'orthographe, quelques mots ont été corrigés:
+
+page VI: fémine remplacée par féminine
+
+page 41: trouvée par trouvé (qu'ils ne t'ont point trouvé)
+
+page 73: d'un par d'une (d'une émotion sénile)
+
+page 74: nsus par nous (nous le savons)
+
+page 90: vint par vînt (nul accent d'artifice ne vînt se mêler)
+ Delarus par Delarue
+
+page 107 (note 4): Loüys par Louÿs
+
+page 108: traverer par traverser (flammes qu'elle sut traverser)
+
+page 122: en par on (on en trouvrait cent autres)
+
+page 169: junévile par juvénile
+
+page 170: resteignent par restreignent (les appétitions se restreignent)
+
+page 172: Tynaire par Tinayre
+
+page 190: Louys par Louÿs
+
+page 193: poupre par pourpre (A l'Aphrodite la pourpre des Iris)
+
+page 203: conculsions par conclusions
+
+page 230: vertues par vertus
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Nos femmes de lettres, by Paul Flat
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOS FEMMES DE LETTRES ***
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+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+The Project Gutenberg EBook of Nos femmes de lettres, by Paul Flat
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Nos femmes de lettres
+
+Author: Paul Flat
+
+Release Date: September 3, 2009 [EBook #29900]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOS FEMMES DE LETTRES ***
+
+
+
+
+Produced by Claudine Corbasson, Laurent Vogel and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
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+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<p>&nbsp;</p>
+<hr class="full" />
+<p>&nbsp;</p>
+
+<div class="tnote"><h3>Au lecteur</h3>
+
+<p>Cette version électronique reprend l'intégralité du texte de la
+version papier.
+
+Seuls quelques mots ont été corrigés. Ils sont soulignés par des tirets. Passer
+la <ins class="correction" title="comme ceci" >souris</ins> sur le mot, pour voir le texte original.</p>
+
+<p>La ponctuation n'a pas été modifiée, hormis quelques erreurs mineures. </p>
+
+<p>La table des matières a été déplacée au début de ce livre électronique.</p></div>
+
+<h2>PAUL FLAT</h2>
+
+<hr class="tiny" />
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<h1>Nos<br />
+Femmes de Lettres</h1>
+
+<hr class="small" />
+
+<h4>PARIS</h4>
+
+<h6>LIBRAIRIE ACADÉMIQUE</h6>
+
+<h5>PERRIN ET C<sup>ie</sup>, LIBRAIRES-ÉDITEURS</h5>
+
+<h6>35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 35</h6>
+
+<h5>1909</h5>
+
+<div class="center">Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.</div>
+
+<hr class="small" />
+
+<div class="center">Published twenty October nineteen hundred and eight.<br />
+Privilege of copyright in the United States reserved under the Act,<br />
+approved march third nineteen hundred and five by Perrin and Co.<br /></div>
+
+<hr class="small" />
+
+<h4>DU MÊME AUTEUR</h4>
+
+<hr class="tiny" />
+
+<h5>CRITIQUE:</h5>
+
+<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" width="70%" summary="critique">
+ <tr>
+ <td class="tdl"><b>Journal d'Eugène Delacroix</b> (Plon)</td>
+ <td class="tdr">3 vol.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdl"><b>Essais sur Balzac</b> (Plon)</td>
+ <td class="tdr">1 vol.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdl"><b>Seconds Essais sur Balzac</b> (Plon)</td>
+ <td class="tdr">1 vol.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdl"><b>Les Premiers Vénitiens</b> (Laurens)</td>
+ <td class="tdr">1 vol.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+<td class="tdl"><b>Figures de rêve</b> (Lemerre)</td>
+ <td class="tdr">1 vol.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+<td class="tdl"><b>Le Musée Gustave Moreau</b></td>
+ <td class="tdr">1 vol.</td>
+ </tr>
+</table>
+
+<h5>ROMAN:</h5>
+
+<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" width="70%" summary="Roman">
+ <tr>
+ <td class="tdl"><b>Deux Ames souffrantes</b> (Lemerre)</td>
+ <td class="tdr">1 vol.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdl"><b>Les Ames sans frein</b> (Lemerre)</td>
+ <td class="tdr">1 vol.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdl"><b>Pastel vivant</b> (Revue Bleue)</td>
+ <td class="tdr">1 vol.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdl"><b>L'Illusion sentimentale</b> (Fontemoing)</td>
+ <td class="tdr">1 vol.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdl"><b>Le Roman de la Comédienne</b> (Fontemoing)</td>
+ <td class="tdr"> 1 vol.</td>
+ </tr>
+</table>
+
+<hr class="mid" />
+
+<h2>TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" width="60%" summary="Table des matières">
+ <tr>
+ <td class="tdl"><span class="smcap">Préface</span></td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_I">1</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdl">Mme de Noailles</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_19">19</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdl">Mme Lucie Delarue-Mardrus</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_57">57</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdl">Mme Henri de Régnier</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_101">101</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdl">Mme Marcelle Tinayre</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_143">143</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdl">Mme Renée Vivien</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_179">179</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdl"><span class="smcap">Conclusions</span></td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_203">203</a></td>
+ </tr>
+</table>
+
+<hr class="mid" />
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_I" id="Page_I">I</a></span></p>
+<h2>PRÉFACE</h2>
+
+<p>La Femme-auteur, à notre époque, ne se manifeste plus comme un
+phénomène isolé, comme une plante de serre chaude, poussée à grand
+renfort de lumière et de terreau. Elle est devenue un fait collectif,
+un fait social, car le groupement pressé de celles qui tiennent une
+plume, et qui s'en servent, suffirait à retenir l'attention de
+quiconque s'intéresse aux modifications de la Société, considérée
+comme un vivant organisme. Nous n'aurons pas à envisager ce point de
+vue, sinon partiellement et dans nos conclusions. Il nous faudra
+pourtant<span class="pagenum"><a name="Page_II" id="Page_II">II</a></span> choisir un critérium pour faire sortir du rang l'élite de ces
+bataillons serrés: il tiendra tout dans une distinction nécessaire
+entre celles qui se consacrent à des besognes, fournisseurs attitrés
+des innombrables magazines à images, et celles qui marquent un réel
+souci d'art littéraire.</p>
+
+<p>Faut-il rappeler quelques-uns des jugements extrêmes portés sur ce
+produit singulier: <i>La Femme de Lettres</i>? Ils tiennent presque tous
+dans l'aphorisme du plus illustre des Misogynes contemporains: «Que
+peut-on attendre de la part des femmes, si l'on réfléchit que, dans le
+monde entier, ce sexe n'a pu produire un seul esprit véritablement
+grand, ni une &oelig;uvre complète et originale dans les Beaux-Arts, ni,
+en quoi que ce soit, un seul ouvrage de valeur durable.» Et ce
+Schopenhauer, qui sans doute se vengeait par là d'un sexe qu'il
+n'avait que trop<span class="pagenum"><a name="Page_III" id="Page_III">III</a></span> aimé, faisait succéder à cette première flèche ce
+trait suprême de son mépris: «Il est évident que la Femme, par nature,
+est destinée à obéir. Et la preuve en est que celle qui est placée
+dans cet état d'indépendance absolue, contraire à sa nature, s'attache
+aussitôt à n'importe quel homme, par qui elle se laisse diriger et
+dominer, parce qu'elle a besoin d'un maître. Est-elle jeune? Elle
+prend un amant. Vieille? Un confesseur!» Boutade expressive d'un
+philosophe parvenu au soir de la vie, et qui trop souvent à son aurore
+oublia, parmi les longues tresses dénouées, combien courtes pouvaient
+être les idées de celles à qui leur beauté servait alors de suffisante
+excuse!</p>
+
+<p>Mon Dieu, oui, il est vrai, il est exact qu'aucune Femme n'a fait la
+<i>Sixtine</i>, ni le <i>Tombeau des Médicis</i>, ni les <i>Disciples d'Emmaüs</i>,
+non plus qu'<i>Othello</i> ou <i>Phèdre</i>, ni la <i>Neuvième Symphonie</i>, ni<span class="pagenum"><a name="Page_IV" id="Page_IV">IV</a></span> quoi que ce soit qui approche ces inégalables témoignages de virilité
+créatrice. Sur ces hauteurs, sacrées par le génie mâle, flotte une
+atmosphère irrespirable à de certains poumons; et comme il est peu
+d'intelligences pour embrasser dans leur plénitude l'intime
+signification de ces chefs-d'&oelig;uvre, on en trouve moins encore pour
+leur susciter des équivalents. Par définition, et, si j'ose dire, par
+constitution mentale, la femme incline à s'adapter, à se plier aux
+influences: pareille à la liane qui s'enroule autour de l'arbre dont
+elle partage le destin, elle épouse la forme de qui elle aime, ou de
+qui elle admire. A voir s'avancer sous nos yeux un couple d'amants,
+nous discernons par la seule inclinaison des corps, qui des deux est
+le plus touché. Et ce n'est pas simple signe d'élection amoureuse,
+mais le mieux accusé des symboles féminins.</p>
+
+<p>Cette règle pourtant comporte des<span class="pagenum"><a name="Page_V" id="Page_V">V</a></span> exceptions, et l'on trouverait, dans
+l'histoire de la pensée contemporaine, tel exemple de femme, quand ce
+ne serait que Mme Ackermann, pour donner un démenti à l'aphorisme de
+Schopenhauer. Nous pouvons même le chercher encore plus près de nous.
+Quand les soins pieux et le culte passionné du docteur Christomanos
+révélèrent à l'élite européenne le fruit des méditations où s'était
+appliquée son impériale élève Élisabeth d'Autriche, notre plus vive
+surprise fut qu'une femme eût pu penser <i>par elle-même</i> avec cette
+énergie; que les images du monde se fussent réfléchies en un miroir si
+puissant, et que ni le tour ni l'accent de ses pensées n'évoquassent
+la discipline d'un maître déterminé. Chose merveilleuse au premier
+abord, faut-il le dire? surtout chez une personne qui s'était
+délibérément soumise à la plus intense culture! On connaît la variété
+de ses lectures, la fréquence de ses<span class="pagenum"><a name="Page_VI" id="Page_VI">VI</a></span> méditations, poursuivies dans la
+solitude de toute l'obstination d'une volonté qui s'attache à l'Idéal
+le plus précieux comme le plus difficilement conciliable avec le rang
+suprême où la Fortune l'éleva. Comme si elle avait voulu s'excuser par
+avance de laisser un testament durable de sa pensée&mdash;peut-être
+soupçonnait-elle que son lecteur en deviendrait un jour
+l'historien?&mdash;l'Impératrice avait pris soin de marquer les limites
+précises où il lui semblait que dût s'astreindre l'activité <ins class="correction" title="fémine">féminine</ins>:
+«Moins les femmes apprennent, plus elles ont de prix. Ce qu'elles
+apprennent ne fait à vrai dire que les égarer: elles désapprennent une
+partie d'elles-mêmes pour s'approprier imparfaitement de la grammaire
+et de la logique... Et pour aider les hommes dans leurs affaires,
+elles ne doivent pas leur souffler des conseils ou des pensées, mais
+par leur seul contact éveiller et faire mûrir chez eux des idées et
+des résolutions.»<span class="pagenum"><a name="Page_VII" id="Page_VII">VII</a></span></p>
+
+<p>C'était presque dénier à son sexe toute aptitude aux grands premiers
+rôles, prétendre le maintenir dans les emplois subalternes. Pourtant
+nulle femme n'a plus pensé par elle-même. C'est que les leçons de
+l'expérience et les épreuves de la vie l'avaient marquée d'une de ces
+empreintes auprès de quoi pâlissent toutes les influences littéraires,
+si chères soient-elles à un c&oelig;ur! Et nous savons la vivacité de ses
+admirations. La statue du poète Henri Heine, que son expresse volonté
+avait dressée auprès des héros de l'Achilléion, et qu'une grossièreté
+toute tudesque fit enlever récemment par le nouveau possesseur, nous
+était le meilleur témoignage d'un culte qui pourtant, à la différence
+de tant d'autres, n'opprima jamais sa personnalité. Pareillement
+verrons-nous, chez nos jeunes auteurs d'aujourd'hui, plus d'un exemple
+de sensation directe traduite et transposée en originalité créatrice:
+c'est<span class="pagenum"><a name="Page_VIII" id="Page_VIII">VIII</a></span> la raison de cette étude, où l'on chercherait bien moins
+justement un ensemble de critiques littéraires qu'un essai en vue de
+dégager l'accent des figures qui nous présentent le plus vif relief.
+On y trouvera omises, et cela volontairement, des parties entières de
+leur &oelig;uvre, qui pourtant ne sont pas négligeables, mais ne nous
+eussent été d'aucune aide pour le but que nous poursuivons.....</p>
+
+<p>Elle apparaît toujours un peu délicate, fausse en quelque façon,
+l'attitude du sexe fort en face de la femme-auteur. Confrère et rival,
+il se résigne malaisément à ce que soit constatée telle supériorité
+qui lui prépare la plus cruelle blessure d'amour-propre, la plus
+douloureuse humiliation d'orgueil. Est-il besoin d'observer que
+l'élite de <i>celles</i> qui possèdent un don est infiniment supérieure à
+la moyenne de <i>ceux</i> qui, tenant une plume, n'ont pour écrire
+d'autres motifs valables que l'obligation<span class="pagenum"><a name="Page_IX" id="Page_IX">IX</a></span> de gagner leur vie ou la
+satisfaction légèrement puérile de la vanité? D'où l'âpreté de
+jalousies n'attendant qu'une occasion de se solidariser? Victor Hugo
+le notait avec un sens aigu des réalités: «Les haines politiques
+désarment, les haines littéraires jamais.» On le vit bien dans une
+circonstance mémorable, qui n'est pas éloignée de nous: Quand une
+distinction officielle fut proposée pour reconnaître le mérite d'un
+des plus rares talents féminins de ce temps, ce fut un déchaînement,
+une sorte d'agression sauvage, où collaborèrent les plus basses plumes
+du Journalisme, faite pour donner une singulière idée de la légendaire
+chevalerie française: véritable coup de pied d'âne, à double titre
+faut-il dire, par l'élégance dont il fut administré, et par la qualité
+littéraire de ceux qui le donnèrent.</p>
+
+<p>Plus délicate encore, plus fausse assurément,<span class="pagenum"><a name="Page_X" id="Page_X">X</a></span> en face de la
+Femme-auteur, l'attitude de l'homme, s'il est son mari ou son amant.
+C'est là qu'une fois de plus nous observons le danger de toute
+interversion des lois de la Nature, laquelle requiert implacablement
+la supériorité du mâle. Une sorte d'habitude ancestrale, remontant aux
+époques les plus reculées, nous fait voir dans l'élément viril le
+traditionnel symbole de toute vigueur, physique et intellectuelle, si
+bien que notre sentiment de l'ordre se trouve froissé par la moindre
+indication opposée. Il n'y a rien à faire là contre, et si l'on veut
+une image physique, il suffit de se rappeler l'invincible sourire
+qu'amène aux lèvres la vue d'un petit homme, levant les yeux vers sa
+compagne qui le dépasse de toute la hauteur de la tête. Dans l'ordre
+intellectuel il en va de même: on ne peut effacer de son souvenir
+l'image du pauvre M. Geoffrin, mari de cette illustre présidente de
+la<span class="pagenum"><a name="Page_XI" id="Page_XI">XI</a></span> société des Gens de lettres au dix-huitième siècle, dont
+Sainte-Beuve rapporte cette anecdote: Un jour, un étranger demanda à
+Mme Geoffrin ce qu'était devenu ce vieux Monsieur qui assistait
+autrefois régulièrement aux dîners, et qu'on ne voyait plus:&mdash;«C'était
+mon mari, fit-elle, il est mort»!&mdash;Faisons la part du trait qui
+exagère presque nécessairement ces sortes d'aventures: celle-là n'en
+demeure pas moins expressive, et tous les maris de femmes-auteurs y
+pourront méditer. C'est une attitude insoutenable, un rôle que nul
+acteur social ne devrait accepter, celui de mari effacé d'une femme
+dont les journaux habituellement impriment le nom. Montreur d'objet
+rare, sorte de prince-époux qui accompagne un phénomène, on est
+toujours tenté de placer dans sa bouche le drôlatique et peu
+respectueux jeu de mots dont notre moquerie française tendait à
+ridiculiser l'attitude du prince Albert,<span class="pagenum"><a name="Page_XII" id="Page_XII">XII</a></span> au temps du Second
+Empire:&mdash;«Je suis les talons de la Reine!»</p>
+
+<p>On trouvera dans ces pages une entière liberté d'esprit et la plus
+complète indépendance de jugement; pour tout dire, rien de cette
+galanterie à la française, qui régit les habituels rapports des deux
+sexes dans l'attitude de l'homme à l'égard de la femme, et qui risque
+de fausser, ou du moins d'atténuer la valeur d'un jugement. J'aurai pu
+me tromper. Je me serai certainement plus d'une fois trompé, car nul
+d'entre nous n'est à l'abri de l'erreur, surtout en des matières où le
+goût personnel tient une telle place et représente un élément
+déformateur propre à celui qui écrit. Mais on ne rencontrera pas un
+trait qui ait été dicté par un mouvement de passion, de ceux que l'on
+aiguise moins en faveur de M. X... que contre M. Y... Car il existe
+deux façons&mdash;je l'ai montré autre part<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1"></a><a href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>&mdash;d'être agréable à qui l'on<span class="pagenum"><a name="Page_XIII" id="Page_XIII">XIII</a></span> commente. Et la première, c'est celle qui consiste à le vanter tout
+uniment. Mais la seconde, de beaucoup la plus raffinée et la plus
+efficace, c'est de dénigrer ou simplement d'omettre un rival.</p>
+
+<p>Je n'ai jamais aimé les petites chapelles, coteries littéraires, ou de
+quelque nom qu'on les nomme, et puis me rendre cette justice de
+n'avoir pas tenté une démarche en vue de participer aux bénéfices du
+groupement. Non que je méconnaisse&mdash;il faudrait être aveugle&mdash;les
+incomparables avantages de ces secrètes associations, de cette
+franc-maçonnerie où le premier article des statuts consiste en un
+engagement tacite de mutuel agenouillement. On les rencontre dans tous
+les efforts où trouve son application le symbole expressif de
+l'aveugle et du paralytique,... dans la Peinture, où tant de
+réputations furent édifiées que le Temps s'est déjà chargé de<span class="pagenum"><a name="Page_XIV" id="Page_XIV">XIV</a></span>
+remettre à leur place; dans la Musique, où d'ingénieux assimilateurs,
+munis d'une technique savante, furent baptisés les continuateurs de
+Beethoven... mais dans la Littérature surtout, qui demeure notre art
+national. Combien parmi nous, de ceux qui ont un nom, un petit nom
+littéraire, ne le doivent qu'à la puissance de leurs
+relations&mdash;vigoureux cheval de renfort qui hissa leur &oelig;uvre au
+sommet de la côte... leur &oelig;uvre, fardeau lourd de poids, mais léger
+de valeur, qui, faute d'un tel appui, fût demeurée aux régions
+inférieures. Mais voilà, on ne refait pas son tempérament, et pas plus
+qu'on ne saurait ajouter un centimètre à sa taille, une échine
+vraiment droite ne se plie aux voussures de certaines portes.
+J'ajouterai que, lorsqu'une coterie littéraire a pour point central et
+foyer de rayonnement un jeune astre féminin qui monte à l'horizon, il
+devient plus délicat encore d'y prendre<span class="pagenum"><a name="Page_XV" id="Page_XV">XV</a></span> place.</p>
+
+<p>Il me faut donc déclarer ici que je ne connais à aucun titre, sinon à
+titre littéraire, les femmes-auteurs qui font l'objet de cet Essai.
+Jamais avec aucune d'elles je n'ai même fait ce banal échange de
+cartons par où l'on remercie de l'envoi d'un livre ou d'un article. Si
+la première page des Magazines illustrés ne nous avait abondamment
+renseignés, en des dimensions qui s'imposent à la vue, sur leur
+personnalité physique, j'ignorerais jusqu'à la forme de leurs traits,
+au point de ne pouvoir les identifier, sur le devant d'une loge à une
+première représentation, ou dans la cohue mondaine d'un vernissage. Ce
+sont là, on voudra bien le reconnaître, les meilleures garanties
+extérieures pour les juger littérairement. A leur égard, et dans toute
+la force du terme, j'ai mis en application le principe d'hygiène
+morale que je recommandais dans une de<span class="pagenum"><a name="Page_XVI" id="Page_XVI">XVI</a></span> mes Chroniques de Théâtre: «Un
+bon critique ne doit jamais dîner hors de chez lui.»</p>
+
+<hr class="mid" />
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span></p>
+<h2>MADAME DE NOAILLES</h2>
+
+<p>On sait la force des arguments par lesquels l'Empereur Napoléon
+justifiait l'Adoption: le contrat artificiel, créé par une volonté qui
+tente de suppléer aux insuffisances de la Nature, est conçu à
+l'imitation de la Nature elle-même. Mais qui n'en pressent les
+défaillances? Il n'est jamais qu'une doublure: il peut se substituer
+dans certains cas à l'ordre naturel... il ne le remplace jamais. Et de
+même qu'à certains traits moraux s'affirmant soudain chez l'enfant, le
+père adoptif prend conscience de l'abîme qui les sépare, nous tous
+qui sommes de pure tradition<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span> française, pouvons discerner chez cette
+Française d'adoption des éléments inassimilables.</p>
+
+<p>Ravivons des souvenirs: images enregistrées dans notre mémoire, si peu
+que soit vivace en nous l'impression des physionomies observées.
+Combien de fois est-il arrivé, pénétrant dans un salon, dans une salle
+de concert ou de spectacle, ou tel autre lieu public, que nos yeux
+s'arrêtent à une figure expressive, d'autant plus expressive qu'elle
+est plus différente de ce qu'ils sont accoutumés à fixer. Est-ce la
+couleur des yeux, le galbe du visage, certains contours de physionomie
+qui soudain nous viennent avertir? De tout cela sans doute il y a
+quelque chose, mais quelque autre chose encore, que nous ne pouvons
+exactement préciser: le <i>quid proprium</i> d'où naît aussitôt
+l'intuition, équivalente à une certitude: cette créature vivante
+ordonne ses sensations suivant une méthode<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span> qui n'est pas la nôtre;
+elle subit des réactions que nous ne saurions partager et pareillement
+il est en nous toute une région de l'âme qui à jamais lui demeurera
+impénétrable. Gardons-nous de nous abandonner au charme dangereux de
+cette étrangeté: c'est le chant de la Sirène qui perd celui qui s'y
+arrête. Être différent, voilà une raison suffisante de fixer
+l'attention. Oublierons-nous pour cela la logique expressive des mots:
+Étrange... Étranger... syllabes qui se superposent exactement.
+Dégageons aussitôt des conséquences qui s'imposent d'elles-mêmes.</p>
+
+<p>Il faut être logique en tout: comment la seule investiture d'un nom
+illustre, fût-il le plus français d'ailleurs par atavisme et par
+tradition, atteindrait-elle à supprimer vingt années de culture
+antérieure, où les images de notre pays ne se réfléchirent qu'assez
+indirectement? L'auteur n'en faisait-il pas comme un aveu dépouillé
+d'artifice,<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span> le jour où il dédiait un de ses romans: «<i>Aux jeunes
+écrivains de France</i>... à ceux, ajoutait-il, dont la sympathie m'a
+chaque jour dans mon travail aidé...» N'a-t-il pas fait mieux encore,
+en allant plus loin et plus profondément que les hommes? N'a-t-il pas
+voulu se rattacher à la terre elle-même, quand il dédiait son premier
+volume de poèmes: «<i>Aux paysages de l'Ile de France</i>, ardents et
+limpides, pour qu'ils le protègent de leurs ombrages.» Le geste est
+élégant, le mouvement plein de grâce, en tout digne du sexe qui
+d'instinct sait trouver les attitudes et camper son personnage. Et je
+ne doute pas que cet appui ait été réel. Pourtant je me plais à y voir
+plus encore: un jalon pour l'avenir. Flatterie et caresse de la femme
+qui reparaît sous l'auteur, qui sait comme avec chacun il convient de
+s'y prendre, et que nous avons toujours, sur notre douce terre de
+France, les bras<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span> ouverts pour accueillir ceux qui nous viennent de
+loin. Il faudrait ne rien connaître des vingt dernières années de
+notre histoire littéraire, pour ignorer que les meilleurs ouvrages
+signés de noms français furent sacrifiés de parti pris aux productions
+étrangères. Publier un livre sous le patronage des confrères de sa
+génération, quand on est femme et de naissance étrangère, c'est
+s'assurer un double titre à la bienveillance d'un accueil qui, sans
+ces circonstances, eût pu rencontrer plus de froideur.</p>
+
+<p>C'est peu d'avancer que Mme de Noailles, en dépit de son nom français,
+fait à nos yeux figure d'étrangère: elle est encore une cosmopolite,
+puisque ses goûts et ses premières expériences nous révèlent une
+formation où les images enregistrées viennent se combattre, en se
+confrontant les unes aux autres. Tout écrivain fortement raciné se
+manifeste tel dès le premier<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span> abord, et ses héros ont un accent par où
+se révèle la saveur du terroir: vérité tellement frappante que l'on
+rougirait d'y insister, elle nous permet d'embrasser d'autant mieux le
+point de vue contraire. Spontanément viennent s'offrir à nous deux
+images: celle de l'auteur qui jamais n'abandonna le sol natal, ou du
+moins ne lui fit infidélité que pour lui revenir ensuite, plus tendre,
+plus passionné, comme ces amants qui dans les bras d'une autre ne vont
+chercher qu'un prétexte à mieux aviver les traits de celle que
+par-dessus tout ils chérissent. Pour certaines natures bizarrement
+organisées, ou seulement plus compliquées que le commun des mortels,
+l'infidélité en amour n'est qu'un moyen de contrôle qui, par
+différence, permet de préciser la valeur de ses sensations. C'est le
+voyage sentimental, où les aspects sans cesse se renouvellent et nous
+confirment dans le choix fait antérieurement. De tels<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span> déplacements
+demeurent à jamais incompréhensibles aux véritables fidèles et aux
+vrais racinés. Le clavier de leurs sensations sans doute n'a qu'une
+faible étendue, mais elles gagnent en intensité, en profondeur, ce qui
+leur manque pour la diversité, et surtout leur sincérité s'affirme
+d'un accent qui ne trompe pas. Faut-il citer des noms? Celui de
+Mistral s'imposera comme le plus expressif. Puis voici qu'en face
+d'eux viennent s'offrir les représentants du type adverse: bataillon
+serré de ceux qui dispersèrent leur sensibilité aux quatre coins du
+monde, pour y chercher les rehauts d'émotion que ne suffit point à
+leur départir la vigueur de leur tempérament: c'est le thème initial,
+le <i>motif</i> que va quêter le peintre, déplaçant son chevalet à travers
+les multiples sites de nature, quand le véritable sujet est en lui,
+s'il veut bien réfléchir que les plus grands maîtres du paysage ne
+firent que transfigurer de modestes<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span> aspects par la puissance de leur
+vision.</p>
+
+<p>Cosmopolitisme!... ce sera donc, le plus souvent, besoin de sortir de
+soi-même, pour chercher l'excitant nécessaire à la production, de
+suppléer aux défaillances d'un tempérament qui ne saurait, par sa
+seule vigueur, étreindre son sujet: à une époque où l'originalité
+véritable tend à se faire de plus en plus rare, quelle meilleure
+marque de plasticité littéraire? Nul doute qu'il faille attribuer à
+cette double cause: origine étrangère et cosmopolitisme, la plasticité
+de notre auteur. Singulière faculté, commune à tant de femmes, chez
+celle-ci poussée à un point que l'on rencontrerait difficilement
+ailleurs, de se plier aux influences, je ne dis pas de les supporter,
+mais de les accepter, de les quêter, comme un fardeau voulu, attendu,
+désiré. Chasseresse littéraire, elle est au centre d'un carrefour, et
+de tous côtés hume les<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span> senteurs de la forêt. Tout aussitôt elle prend
+une piste, puis revient sur elle-même, car elle aurait peur de perdre
+quelque avantage à s'engager trop avant. Seule la différence de
+structure mentale pourra nous donner la solution d'une énigme qui
+n'est qu'apparente. L'homme, quand il imite, demeure presque toujours
+conscient, ou du moins se reprend assez vite, si pour quelques minutes
+il s'est abandonné. Imiter, c'est subir. Donc il subit, mais parfois
+se révolte contre cette soumission. Sentant passer dans sa phrase la
+cadence d'un maître qui fut trop chère à son oreille, il éprouve un
+scrupule et se rejette en arrière, tel un cheval qui veut se
+débarrasser du fardeau. La femme sourit de cette sujétion: c'est une
+caresse nouvelle qu'elle reçoit. Elle lui rappelle sa vraie fonction
+et sa destinée qu'un instant elle oublia, quand elle prit en main cet
+emblème viril: la plume de l'écrivain. Comme elle<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span> sait plier son être
+physique aux caprices de celui qu'elle aime, elle adapte son art à la
+manière de celui qu'elle admire.</p>
+
+<p>J'ai connu la s&oelig;ur d'un poète, qu'il est préférable de ne pas
+nommer, car cette omission permettra à plusieurs de se retrouver en
+son exemple: elle ne le quittait presque jamais et l'accompagnait dans
+ses démarches extérieures; ses yeux tendres et voilés, constamment
+fixés sur lui, disaient l'admiration, le dévouement du chien fidèle,
+et seuls faisaient écho à sa parole, car elle eût craint d'affaiblir
+d'un seul mot ce qu'elle jugeait définitif, étant tombé de ses lèvres
+à lui. Eh bien, la femme écrivain, c'est trop souvent la s&oelig;ur de ce
+poète... seulement une s&oelig;ur qui entend ne pas garder le silence et
+par instants commente, en l'affaiblissant, la parole du maître. Un
+philosophe, prévenu sans doute par excès de misanthropie, mais auquel
+un perpétuel repliement sur lui-même<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span> suscita d'étranges lueurs, n'a
+pas craint de formuler cette loi primordiale de psychologie amoureuse:
+«La Femme veut être prise, acceptée comme propriété. Elle veut se
+fondre dans l'idée de propriété, de possession. Aussi désire-t-elle
+quelqu'un qui prend, qui ne se donne et ne s'abandonne pas lui-même,
+qui, au contraire, veut et doit enrichir son moi par une adjonction de
+force, de bonheur et de foi. La Femme se donne, l'Homme prend.»
+Nietzsche restreignait son jugement à la femme amoureuse. Mais ne
+faut-il pas admettre l'unité de constitution mentale? Possédée par son
+amant comme femme, comme écrivain la voici qui veut être prise encore
+par ses maîtres.</p>
+
+<p>D'où la série des influences, visibles comme à travers une glace, pour
+les yeux les moins prévenus. Et c'est d'abord le faisceau des traits
+romantiques, autour desquels viendront se grouper tous les<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span> autres.
+Comme en un carquois bien garni les plus fortes flèches et les mieux
+barbelées sont assemblées l'une près de l'autre, ainsi de ces traits
+littéraires qui doivent porter au c&oelig;ur de notre admiration, mais
+sans doute, pour ce qu'ils furent déjà émoussés par l'usage, iront en
+nous moins profondément.</p>
+
+<p>Comment imaginer un faisceau plus serré d'influences que celles qui
+présidèrent à la conception d'Antoine Arnault, le héros de la
+<i>Domination</i>? Quelles images atteindraient à nous faire sentir,
+toucher du doigt la formation de cette sensibilité artificielle où
+viennent converger comme en un prisme toutes les nuances du Romantisme
+et des disciples du Romantisme! Il faut bien situer ses personnages,
+et lorsqu'on écrit un roman contemporain, leur donner une affabulation
+répondant au thème choisi: Antoine Arnault sera donc un moderne homme
+de lettres, et,<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span> n'en doutons pas, un homme de lettres parisien, qui
+court les risques de la fortune littéraire, mais quand même se
+présente à nos yeux revêtu de la défroque illustre des Manfred et des
+René. Poursuivant comme but unique le frémissement de son être
+sensible et ces secousses de la machine nerveuse que seule
+l'exaltation peut donner, c'est par la série des expériences
+amoureuses qu'il confronte son âme à la réalité, car, après vingt
+aventures similaires, s'il paraît un instant se fixer aux passionnées
+étreintes de Donna Marie, ce n'est que trompeuse apparence, et pour,
+dans le même instant, faire retour aux ardeurs dévoratrices de la
+Bacchante Émilie. Lorsqu'il pense avoir enfin trouvé l'objet
+inatteignable où fixer ses désirs, cette Élisabeth qui ne peut être à
+lui, sur quel ton affolé de lyrisme, nous l'entendons qui fait son
+invocation aux demi-dieux du Romantisme: «Que<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span> me font les barques de
+Venise, dont les couteaux d'argent me fendaient le c&oelig;ur! Que me
+fait Lara ou le Corsaire, ou cette belle sultane Missouf qui, dans un
+conte de Voltaire, quelque soir me parut si voluptueuse! Mon amie, que
+le Rhin coule en noyant l'anneau de Wagner, que sur le tombeau de René
+la tempête recouvre à jamais les gémissements d'Atala, que le balcon
+de Vérone s'abîme et disparaisse avec l'alouette et l'échelle de soie,
+que m'importe, si je puis, avec vous, dans un caveau secret, vivre et
+mourir!»</p>
+
+<p>Morceau d'exécution savante, qui le niera?... d'un disciple qui sait
+la musique du Romantisme pour l'avoir étudiée chez les maîtres&mdash;car
+vous retrouvez ici les meilleures cadences de Chateaubriand&mdash;mais où
+nous ne discernons que trop l'artifice littéraire et cette
+accumulation d'images qui, par l'abus qu'on en fit, prennent le galbe
+et la patine légèrement<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span> défraîchie des sujets de pendule! Je voudrais
+ici ne contrister personne, car une critique indépendante n'est pas
+nécessairement une critique de combat, et telle allure agressive par
+où l'on pense affirmer qu'on est libre de toute attache avec les
+puissances du jour, peut faire soupçonner des dépendances d'un autre
+genre. Il faut donc se défier des extrêmes et dire simplement: voici
+un document incomparable, tout débordant de naturel et criant de
+vérité, sur la plasticité féminine. Est-elle pas saisissante et
+transparente&mdash;car toute âme de femme littéraire est
+transparente&mdash;cette préconception d'Antoine Arnault, qui tout d'un
+trait déroule ses antécédents: Lara et le Corsaire, son cher décor de
+Venise, Wagner et le Rhin, Vérone et le balcon de Juliette?... On n'a
+jamais mieux cité ses auteurs, accumulé tant de références, dévoilé
+les sources d'un idéal que l'on<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span> voudrait faire sien par adaptation.
+Sentir! toujours sentir! Épuiser la coupe des sensations! Tel est le
+secret de la vie romantique... tel aussi le secret de l'âme d'Antoine
+Arnault.</p>
+
+<p>Si pourtant nous examinons de près la biographie des personnages qui
+ont fait figure dans l'histoire littéraire, et par l'élan de leurs
+appétitions créé l'état d'esprit romantique, il nous est aisé de
+discerner le point où le Rêve se sépare de la Réalité, la limite où le
+héros imaginaire cesse de se confondre avec le prototype vivant dont
+il reçut l'être. Qu'on veuille bien s'arrêter un instant aux plus
+expressives figures: un Chateaubriand, un Byron, à celui qui le plus
+désespérément tendit à vivre son rêve, ce Berlioz sans équivalent
+comme type représentatif: si leur front se confond avec les nuages du
+ciel, leurs pieds reposent sur la terre et se meurtrissent aux
+pierres du chemin. D'où<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span> la valeur unique de ces documents: Lettres et
+Mémoires, qui précisent leurs agitations par refus d'accepter les
+dures conditions de la vie. Telle est la part concrète du héros, et
+que nous touchons du doigt, par où il nous devient un contemporain et
+un frère: Mme de Noailles l'a délibérément rejetée; elle s'est placée
+en dehors de la réalité. Dirait-on pas que, pour situer son
+personnage, elle se complaît à ordonner des faits contraires à la
+vraisemblance. Je sais bien ce qu'elle tend à prouver: qu'Antoine
+Arnault est un désabusé, revenu de tout. Mais quand même, nous
+admettons difficilement cette destinée qui «connaît toutes les
+agitations de la politique et du succès». Nous repoussons ce qu'il
+entre d'abstrait, par conséquent d'invraisemblable dans la fortune
+d'un auteur qui fait jouer une pièce dont l'effet immédiat est de
+«provoquer un élan d'amour dans sa ville»&mdash;nous savons trop par
+expérience<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span> que les choses ne se passent pas ainsi&mdash;et pour qui «tous
+les soirs les planches poudreuses de la scène furent comme un profond
+divan où il posséda le c&oelig;ur blessé, le c&oelig;ur traîné des nerveuses
+spectatrices». Reportons-nous aux documents romantiques... Quel abîme
+entre le rêve et la réalité! Pourtant, c'est la réalité qu'entend nous
+dépeindre l'auteur. Qui donc hésiterait à en contester l'artifice?</p>
+
+<p>Mais nous avons mieux encore, aveu plus catégorique du disciple qui
+met ses pas dans les pas de ses maîtres, et, s'il se peut dire,
+proclame son acte de foi. Plus encore que dans la préconception
+d'Antoine Arnault, sa position dans la vie, son absence complète de
+lien avec la réalité, ce qu'il y a d'abstrait en lui et qui tient au
+grossissement des faits par où l'auteur le caractérise, nous avons la
+marque romantique dans cette exaspération de la sensation qui crée
+l'amertume dans la volupté.<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span> Lorsque, à la suite d'une longue
+séparation, Donna Marie revoit Antoine et s'attache à lui «avec les
+grands mouvements de l'être,» écoutez ses accents: «Vous êtes mon
+jardin refleuri, ma maison retrouvée, ma volupté vivante; vous êtes ma
+tristesse et ma bouche. Je vous ai! Ah! je vous ai! Non pour ma vie,
+non pour toujours, mais pour une heure, mais pour une nuit! Cela
+suffit. Une nuit pour que je saccage mon rêve! Une nuit pour me
+gorger, pour me lasser de vous! pour que meure en moi jusqu'à la
+racine de ce désir. Une nuit pour te voir comme tu es, faible, pâli,
+vieilli, ô mon amour, ô dieu terrible de mon souvenir! Ah! reviens
+pour que je te goûte encore, et que, délivrée enfin, je puisse dire:
+J'ai revu Antoine Arnault, il n'est plus comme autrefois.
+Sainte-Marie, je vous adore et je vous loue: il n'est plus comme
+autrefois.»</p>
+
+<p>Brièveté de la sensation amoureuse...<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span> Fugacité du bonheur... amertume
+dans la volupté... C&oelig;ur qui se brise et se complaît aux pointes où
+il vient se meurtrir... Joignez-y l'ardeur de destruction, la rage
+d'anéantissement qui toujours accompagne les extrêmes de la volupté
+sensuelle... vous les reconnaissez ces thèmes fameux, dont les
+variations firent la renommée littéraire des Romantiques, depuis
+Chateaubriand jusqu'à notre moderne Barrès. Merveilleuse élève en
+vérité, disciple fidèle, cette étrangère, cette cosmopolite devenue
+Française par adoption et par adaptation! Elle n'a qu'un tort: c'est
+de ne pas disposer assez de mystère autour de ses emprunts. Mais
+serait-elle femme, s'il en était autrement? Mme de Noailles ignore le
+grand art du clair-obscur et ses magiques effets. Tout cela est trop
+en lumière, trop évident, trop manifeste pour des yeux non prévenus.
+Une des premières fois qu'il fut donné, cet accent d'amertume, ce cri
+de<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span> meurtrissure dans la volupté, ce fut par le père de René, et l'on
+sait la fortune que depuis lors il fit par le monde. Mais ce n'est pas
+user, c'est abuser, c'est pousser jusqu'à l'indiscrétion, que nous
+offrir une paraphrase aussi transparente du célèbre morceau où Atala
+mourante s'écrie: «Tantôt j'aurais voulu être avec toi la seule
+créature vivante sur la terre. Tantôt, sentant une divinité qui
+m'arrêtait dans nos horribles transports, j'aurais désiré que cette
+Divinité se fût anéantie, pourvu que, serrée dans tes bras, j'eusse
+roulé d'abîme en abîme, avec les débris de Dieu et du monde!»</p>
+
+<p>Ce n'est point assez pourtant d'avoir fait sa soumission aux
+demi-dieux du Romantisme: Que, par les soins attentifs de l'auteur,
+Antoine Arnault, ce moderne homme de lettres parisien, soit revêtu de
+la défroque illustre des Manfred et des René, que la passionnée Donna
+Marie<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span> pousse son invocation aux puissances destructrices qu'enferme
+l'instinct d'amour, tel que l'imaginait le père d'Atala, c'est
+seulement hommage aux grands ancêtres qui inventèrent une forme
+nouvelle de sensibilité littéraire. Mais comme on est toujours le fils
+de quelqu'un, on a toujours aussi ses héritiers. Chateaubriand, comme
+Byron, en eut d'illustres, et Mme de Noailles, après s'être
+agenouillée dans la partie centrale du temple, continue son action de
+grâces dans les chapelles latérales. Connaissant ses auteurs autant et
+mieux qu'écrivain de France, elle se souvient à propos qu'en un
+morceau de critique fameux: <i>l'École Païenne</i>, poussé par cet instinct
+de mystification qui se trouvait à la racine de son génie, Baudelaire
+jeta l'anathème au dieu Pan. Elle lui fera donc, elle, son invocation,
+car de même que la haine est encore une forme de l'amour, la
+contradiction peut aussi<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span> bien être une forme de l'imitation, et
+n'est-ce pas brillante attitude pour une jeune romancière, belle et
+nerveuse cambrure de reins, qui impressionnera la galerie, d'exalter
+une puissance que Baudelaire, le satanique Baudelaire, si
+énergiquement ravala aux régions inférieures: «Tous les poètes, et,
+mon cher Pan, il est beaucoup de poètes, t'attendent dans les jardins:
+ne les crois pas, lorsqu'ils se pensent mystiques et convertis aux
+religions de Judée. S'ils disent que leur âme est altérée de mystère,
+c'est parce qu'ils te cherchent et qu'ils ne t'ont point <ins class="correction" title="trouvée">trouvé</ins>. Ah!
+qu'un matin de Pâques, quand sur les villes chrétiennes les cloches
+chanteront, vaines poupées de métal, la forêt enfin se ranime! Que
+l'aulne entende revenir sa nymphe aux jambes mouillées! Que les
+bergers s'élancent! Que le bouc et la biche resplendissent au soleil,
+et que, plus haut que les cloches d'argent sur la ville, tout le
+feuillage<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span> chante: Pan est ressuscité!»</p>
+
+<p>Pour avoir longuement médité l'&oelig;uvre de ses devanciers, Mme de
+Noailles sait la place qu'y tient cette conception particulière de
+l'amour fondée sur le culte de la sensation exclusive, absorbante et
+asservissante. Comment ignorerait-elle qu'une telle conception fît le
+succès d'un d'Annunzio, condensant pour des effets identiques cette
+sécheresse d'âme et ce cruélisme donjuanesque qui circulent, comme des
+thèmes animateurs, à travers l'ensemble de ses romans? Les mauvaises
+langues pourront affirmer que, de tous les traits où s'accuse la
+plasticité de notre auteur, celui-là fut le plus spontané, et que
+Donna Marie, c'est le miroir fidèle où vient se réfléchir l'image de
+la romancière elle-même. Nous n'en voulons rien savoir, ou plutôt nous
+nous interdisons d'en rien rechercher. Mais quelle surprise tout
+d'abord, à laquelle il faudra bien nous<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span> accoutumer, de voir une femme,
+de riche et intense culture, faire tenir l'amour dans ce culte de la
+sensation exclusive, dans cette sorte de fatalité qui réduit tout au
+geste de l'instinct et n'hésite pas à généraliser avec cette rigueur.
+«Les femmes, toutes les femmes n'ont-elles point de tendres corps qui
+se penchent et avancent, tendues vers les mains des hommes? Les doigts
+se touchent, les genoux se touchent: tout un être attire l'autre être,
+et dans la saison chaude, les femmes tristes ou légères ne
+tombent-elles point, comme les fruits las sur la prairie?»</p>
+
+<p>Il y a là, on le voit, plus qu'un cas individuel.... une véritable
+profession de foi en amour. Telle Donna Marie qui, la première, glissa
+aux bras d'Antoine Arnault, excuse et doit excuser sa suivante Émilie
+de s'abandonner à ses étreintes. Sont-elles pas commandées toutes deux
+par la rigueur de l'instinct? Nous avons parlé du cruélisme<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span>
+d'annunzien: le voici qui se fait jour à travers les complications
+sentimentales dont il faut bien rehausser ces détentes instinctives.
+Quand la bacchante Émilie alterne, avec Donna Marie sa maîtresse, dans
+les bras d'Antoine Arnault, à l'heure de l'abandon, ses yeux «ont le
+luisant du scarabée», ses cils «le velu de la bête des champs»; elle a
+«la lueur de l'insecte que l'instinct enflamme et signale au mâle dans
+la sombre forêt». Sentez-vous pas la plume descriptive qui poursuit
+avec amour la réalisation voluptueuse et l'image qui donnera
+satisfaction à sa veine? On s'explique, sans plus abondants
+commentaires, que le poète, le romancier, le dramaturge Antoine
+Arnault se dégoûte assez vite de cette bacchante, qui se précipite
+au-devant de son désir, car les hommes les plus exigeants ont quelque
+répugnance à constater chez la femme des servitudes correspondantes.
+On conçoit qu'Antoine<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span> Arnault n'espère plus de plaisir, pas même de
+réelle distraction de sa Sultane-servante. Pourtant il la gardera,
+car... «Donna Marie le saura-t-elle? Donna Marie souffrira-t-elle?»...
+tel est le point important. C'est la seule complication sentimentale,
+le seul conflit à dégager de la situation: le raffinement dans l'amour
+qui torture, qui s'ingénie à torturer celle qu'il aime. Mme de
+Noailles développe une fois de plus un thème où s'exerça avec
+surabondance le cruélisme d'annunzien. En vérité, n'avais-je pas
+raison de l'écrire?... si l'on écarte la préconception romantique
+d'Antoine Arnault et les traits essentiels du héros qui furent
+empruntés à Manfred, à René, c'est du Sperelli, c'est de l'Effrena de
+d'Annunzio qu'il tire cette sécheresse d'âme, ce cruélisme, ce culte
+de la sensation exclusive qui va jusqu'au sadisme imaginatif,
+aboutissement logique, il en faut convenir, puisque ces divers
+éléments<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span> composent l'unité d'une âme et sont entre eux dans un rapport
+nécessaire de cause à effet.</p>
+
+<p>Comment s'étonner, après tout, de cette prédominance, de cet
+exclusivisme de la sensation, devenue à tel point absorbante qu'elle
+constitue le fond, l'âme même des personnages de Mme de Noailles? Que
+dis-je! Loin de nous en montrer surpris, nous allons en dégager des
+conséquences favorables à l'auteur: nous y trouverons sa réelle
+originalité. Si pleins d'artifice qu'ils apparaissent, ces personnages
+d'Antoine Arnault, de Donna Marie, d'Émilie, et dans leur conception
+et dans le choix des épisodes par où ils se manifestent, si marqués
+que nous les ayons vus de Romantisme voulu, nous allons pouvoir
+toucher du doigt le lien ombilical qui les rattache à Mme de Noailles.
+Dès l'instant que l'on écarte l'hypothèse du devoir d'élève ou du
+pastiche prémédité, il faut toujours<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span> chercher un élément de sincérité
+dans cette ouverture sur l'âme humaine qu'est une page littéraire....
+<i>Sincérité</i>, c'est-à-dire aveu, confession, manifestation du trait
+individuel qui échappe à la conscience. Car, ne l'oublions pas, la
+sincérité est d'autant plus réelle qu'elle est plus inconsciente; on
+pourrait même soutenir qu'il n'y a de vraie sincérité que celle qui
+est parfaitement inconsciente de sa valeur, et je note, comme tout à
+fait digne qu'on s'y arrête pour la méditer, à notre époque de
+repliement et d'examen perpétuel, cette observation de Carlyle:
+«Toujours la caractéristique d'une bonne réalisation est une certaine
+spontanéité. Les gens bien portants ne connaissent pas leur santé,
+mais seulement les malades. De sorte que le vieux précepte du
+critique, si dur qu'il parût à son ambitieux disciple, pourrait
+contenir une vérité des plus fondamentales, applicable à nous tous et
+dans beaucoup<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span> de choses autres que la littérature: «Toutes les fois
+que vous avez écrit quelque phrase qui paraît particulièrement
+excellente, prenez garde de l'effacer.»</p>
+
+<p>Avec Thomas Carlyle, nous croyons à la valeur de cette spontanéité,
+jour ouvert sur une âme mise à nu. Eh bien, une sincérité, une
+spontanéité de cet ordre, nous allons les trouver, et ne ferons nulle
+difficulté de les reconnaître chez celle que l'on pouvait croire tout
+uniment composée d'artifice littéraire. Qu'on n'aille pas les chercher
+dans ses romans, où l'obligation de créer des personnages crée la
+nécessité correspondante d'ordonner des séries de sensations en leur
+imprimant l'unité&mdash;non point dans ses romans, mais dans ses poèmes, et
+parmi ceux-ci, dans ceux qui sont le plus proches de la sensation
+initiale. Le voici donc ce lien, qui rattache l'enfant à la mère.
+Attitude des personnages, style de l'auteur, et ce qu'il y a de<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span> tendu
+en lui, c'est bien influence romantique. Mais cette prédominance en
+eux de la sensation, pourquoi la chercher ailleurs qu'en Mme de
+Noailles, quand nous la voyons absorbante au point où nous la montrent
+certains de ses poèmes?</p>
+
+<p>Comment s'opère chez elle le contact avec la Nature? Quelles réactions
+détermine la sensation initiale? Lorsque nous nous trouvons en face
+d'un spectacle qui, pour une raison quelconque, suscite notre
+attention, le détail des objets qui le composent se fond presque
+toujours en une harmonieuse unité. Chez Mme de Noailles au contraire,
+les objets se présentent successivement avec tout le cortège des
+images qui peuvent impressionner la vue, l'ouïe, l'odorat. Je ne sais
+rien de plus curieux que cette pièce: <i>le Verger</i>, où vous suivrez
+leur succession:</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<span class="i0">Dans le jardin <i>sucré</i> d'&oelig;illets et d'aromates,<br /></span><span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span>
+<span class="i0">Lorsque l'aube a mouillé le serpolet touffu,<br /></span>
+<span class="i0">Et que les lourds frelons, suspendus aux tomates,<br /></span>
+<span class="i0">Chancellent, de rosée et de sève pourvus...<br /></span>
+</div>
+
+<div class="stanza">
+<span class="i0">L'air chaud sera <i>laiteux</i>, sur toute la verdure,<br /></span>
+<span class="i0">Sur l'effort généreux et prudent des semis,<br /></span>
+<span class="i0">Sur la salade vive et le buis des bordures,<br /></span>
+<span class="i0">Sur la cosse qui <i>gonfle</i> et qui s'ouvre à demi.<br /></span>
+</div>
+
+<div class="stanza">
+<span class="i0">Des brugnons roussiront, sur leurs feuilles, collées<br /></span>
+<span class="i0">Au mur où le soleil <i>s'écrase</i> chaudement;<br /></span>
+<span class="i0">La lumière emplira les étroites allées,<br /></span>
+<span class="i0">Sur qui l'ombre des fleurs est comme un vêtement.<br /></span>
+</div>
+</div>
+
+<p>J'ai souligné exprès ce qui est plus particulièrement expressif de la
+sensation immédiate. En fait, c'est <i>tout</i> qu'il faudrait souligner,
+car c'est l'ensemble qui donne la vraie note de cette poésie.
+Quiconque a connu et goûté le genre de sensation que note ici Mme de
+Noailles, quiconque s'est trouvé, par un brûlant après-midi d'été, en
+face de ces objets qui, par le détail se mirent en elle, peut observer
+la saisissante exactitude du tableau qu'elle nous en présente. Mais
+qui donc serait habile à le<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span> présenter ainsi, s'il n'était doué, au
+préalable, de ce genre particulier de vision? La voilà bien la
+<i>sincérité</i>, <i>sa</i> sincérité à elle. Sincérité et Don, termes égaux,
+réciproquement convertibles. On ne saurait imaginer plus exacte
+correspondance entre la réalité précise vue par de certains yeux et la
+sensation du poète qui fixe cette réalité. Tellement absorbante que
+l'art la transforme à peine; il la fixe simplement, grâce à une
+intuition singulière de ses analogies, de ses correspondances avec les
+sens voisins. Cet autre petit tableau exquis: <i>Le Jardin et la Maison</i>
+donnera une idée exacte du talent de Mme de Noailles, de sa vraie
+sincérité, en face des spectacles de la Nature, que l'on ne peut
+s'empêcher d'opposer aux artifices littéraires constatés plus haut.</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<span class="i0">Voici l'heure où le pré, les arbres et les fleurs<br /></span>
+<span class="i0">Dans l'air dolent et doux <i>soupirent</i> leurs odeurs,<br /></span>
+<span class="i0">Les baies du lierre obscur où l'ombre se <i>recueille</i>,<br /></span><span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span>
+<span class="i0">Sentant venir le soir, se couchent dans leurs feuilles.<br /></span>
+<span class="i0">Le jet d'eau du jardin qui monte et redescend<br /></span>
+<span class="i0">Fait dans le bassin clair son bruit <i>rafraîchissant</i>.<br /></span>
+<span class="i0">La paisible maison <i>respire</i>, au jour qui baisse,<br /></span>
+<span class="i0">Les petits orangers fleurissants dans leurs caisses;<br /></span>
+<span class="i0">Le feuillage qui <i>boit</i> les vapeurs de l'étang,<br /></span>
+<span class="i0">Lassé des feux du jour, s'apaise et se détend.<br /></span>
+<span class="i0">Peu à peu la maison entr'ouvre ses fenêtres,<br /></span>
+<span class="i0">Où tout le soir vivant et parfumé pénètre,<br /></span>
+<span class="i0">Et comme elle, penché sur l'horizon, mon c&oelig;ur<br /></span>
+<span class="i0">S'emplit d'ombre, de paix, de rêve et de fraîcheur.<br /></span>
+</div>
+</div>
+
+<p>Pesez chaque mot, chaque groupe de mots, non seulement en lui-même,
+mais dans ses rapports avec le groupe voisin&mdash;puisque la beauté émane
+toujours d'un rapport&mdash;vous ne pourrez être qu'émerveillé de la
+perfection d'un tableau si mesuré, si éloigné du grossissement
+romantique, où toutes les sensations visuelles, olfactives,
+gustatives, s'appellent, se confondent, se pénètrent l'une l'autre,
+nous découvrant chez l'auteur un organisme merveilleusement approprié
+à ressentir comme à fixer ces correspondances dont Th. Gautier et
+Baudelaire firent le credo de leur esthétique,<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span> si bien que Mme de
+Noailles a pu très justement conclure dans son <i>Offrande à la Nature</i>:</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<span class="i0">Nature au c&oelig;ur profond, sur qui les cieux reposent,<br /></span>
+<span class="i0">Nul n'aura comme moi, si chaudement aimé<br /></span>
+<span class="i0">La lumière des jours et la douceur des choses,<br /></span>
+<span class="i0">L'eau luisante, et la Terre où la vie a germé.<br /></span>
+<span class="i0">La Forêt, les étangs, et la plaine féconde,<br /></span>
+<span class="i0">Ont plus touché mes yeux que les regards humains.<br /></span>
+<span class="i0">Je me suis appuyée à la beauté du Monde,<br /></span>
+<span class="i0">Et j'ai tenu l'odeur des saisons dans mes mains.<br /></span>
+</div>
+
+<p>...</p>
+
+<div class="stanza">
+<span class="i0">Je vous tiens toute vive entre mes bras, Nature.<br /></span>
+<span class="i0">Ah! faut-il que mes yeux s'emplissent d'ombre un jour<br /></span>
+<span class="i0">Et que j'aille au pays sans vent et sans verdure,<br /></span>
+<span class="i0">Que ne visitent pas la lumière et l'amour!<br /></span>
+</div>
+</div>
+
+<hr class="mid" />
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span></p>
+
+<h2>MADAME LUCIE DELARUE-MARDRUS</h2>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<span class="i0">Parmi la pureté du matin triomphant,<br /></span>
+<span class="i0">Je vais, le souvenir encore si frais dans l'âme,<br /></span>
+<span class="i0">Du temps où je n'étais qu'un embryon de femme,<br /></span>
+<span class="i0">Qu'il me semble donner la main à quelque enfant.<br /></span>
+</div>
+
+<div class="stanza">
+<span class="i0">L'herbe est froide à mes pieds comme de l'eau qui coule.<br /></span>
+<span class="i0">La mer au bord des prés vient chanter son bruit clair,<br /></span>
+<span class="i0">Et la falaise aussi déferle dans la mer,<br /></span>
+<span class="i0">De tout le terrain jaune et mou qui s'en éboule.<br /></span>
+</div>
+
+<div class="stanza">
+<span class="i0">Les troupeaux, comme au long d'un poème latin,<br /></span>
+<span class="i0">Paissent avec des ronds de soleil sur leur croupe,<br /></span>
+<span class="i0">Et les oiseaux de mer ont abattu des groupes<br /></span>
+<span class="i0">Que chaque vague berce à son rythme incertain.<br /></span>
+</div>
+
+<div class="stanza">
+<span class="i0">Et la prée, et les eaux également étales,<br /></span>
+<span class="i0">Sourient si bien à mes matineux errements,<br /></span>
+<span class="i0">Que je voudrais pouvoir entre mes bras normands,<br /></span>
+<span class="i0">Prendre en pleurant ma mer et ma terre natales...<br /></span>
+</div>
+</div>
+
+<p>..... Ainsi, d'un clair ressouvenir de ses premières émotions, de ses<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span>
+<i>enfances</i>, disaient nos pères, l'auteur <i>d'Occident</i>, dès les pages
+liminaires de son second recueil, rend témoignage à ses origines. Et
+ce n'est pas seulement, ce <i>Matin</i> normand, un frais tableau d'aube
+sur la mer, où ressuscitent à leur place les images qu'ordonna la
+Nature, c'est encore hommage ému d'une Française au sol natal d'où
+elle tira sa sève et sa vigueur.</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<span class="i0">Tout ce coin de Nature en qui j'épancherais,<br /></span>
+<span class="i0">Comme en l'asile offert de quelque sein de femme,<br /></span>
+<span class="i0">Câlinement, les yeux fermés, toute mon âme,<br /></span>
+<span class="i0">Si lourde de tristesse et de mauvais secrets.<br /></span>
+</div>
+</div>
+
+<p>C'est quelque chose de plus encore: hommage de la femme faite et qui
+maintenant connaît la vie, au petit être en formation qui se dédouble
+en elle, qui s'isole de sa personnalité présente, au point de lui
+sembler <i>une autre</i>, mais de qui cependant les premières impressions,
+reçues sur cette matière malléable comme cire<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span> chaude qu'est le
+cerveau d'une enfant, y marquèrent le pli définitif qui doit
+persévérer jusqu'à la mort. «L'enfance est la vie d'une bête», s'écrie
+Bossuet quelque part... Et l'on voit assez par là que le grand orateur
+catholique n'a jamais rien su du premier âge, habitué qu'il était à
+ordonner ses gestes dans la compagnie des hommes faits; car si, du
+point de vue de la vie consciente, un tel aphorisme se peut justifier
+à une époque aussi exclusivement <i>intellectuelle</i> que notre
+dix-septième siècle français, il serait sans excuse en un temps où
+l'on a reconnu que la vie émotive constituait l'assise de toute
+formation. Mais en vérité les poètes n'ont que faire des arguments des
+psychologues, quand ils possèdent l'intuition, don merveilleux plus
+sûr que toute science, qui leur révèle ce que l'observation leur
+viendra confirmer. Il faudrait n'être aucunement poète, avoir une âme
+dénuée de toute intuition poétique,<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span> pour ne pas attribuer à ces
+premières impressions une importance justement contraire à celle que
+leur reconnaissait l'éducateur du Dauphin. Et nous allons voir que
+l'auteur <i>d'Occident</i> possède une incontestable nature de poète.</p>
+
+<p>Mme Lucie Delarue-Mardrus est donc une fille de la riche Normandie:
+circonstance qu'il faut se garder de négliger, puisque tel élément,
+d'apparence extérieur à l'être, par la suite devient cause efficiente
+et constitutive de sa personnalité. Combien cela est vrai et
+rigoureux, quand il s'agit de la Femme-auteur! Ce n'est pas moi, non
+certes, ce n'est pas moi, qui viendrai m'inscrire en faux contre une
+doctrine qui, après avoir connu tant de faveur, tomba par la suite
+dans le plus injuste discrédit. Tout comme les renommées, les théories
+littéraires ont leurs destins alternés, et si elles disparaissent un
+temps, c'est pour ressusciter ensuite, plus vivaces et mieux en
+faveur. Pour<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span> n'avoir pas su nous rendre un compte exact ou du moins
+suffisant, des éléments qui composent le génie de ces hommes,
+véritables demi-dieux ayant dominé leur époque, on fut sévère à
+celle-ci au delà de toute mesure: «Le Génie, s'écriait Barbey
+d'Aurevilly dans un élan lyrique..... Mais ce qui fait le plus le
+génie, aux yeux de ceux qui savent le comprendre, c'est quand il
+réagit avec fierté contre sa race, quand il se cogne contre son
+milieu, ou qu'il le secoue autour de lui, comme le lion secoue sa
+crinière... c'est enfin quand il porte le moins ou repousse le plus de
+ces influences fatales dont on voudrait le faire sortir.»</p>
+
+<p>Magnifique mouvement d'éloquence à la française, chez cet autre
+Normand d'authentique génie... plaidoyer <i>pro domo</i>... défense
+personnelle où l'on retrouve l'accent du vieux lion méconnu qui
+justement secoue sa crinière et sort encore les griffes<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span> qui
+marquèrent tant et de si profondes entailles! Combien d'illustres
+exemples viennent réconforter sa doctrine! Aussi ne s'agit-il pas ici
+de Génie, mais d'un de ces talents précis et restreints dont, mieux
+que tout, les origines vont nous justifier la valeur autant que les
+limites! Elles nous découvriront à la fois cette part de sincérité et
+d'artifice qui existe chez tant d'écrivains, chez la femme qui tient
+une plume, plus encore que chez l'homme! Pourquoi plus d'artifice chez
+la femme? objectera-t-on. C'est qu'il fait partie essentielle de sa
+constitution mentale, conséquence de cette plasticité dont nous avons
+étudié déjà un saisissant exemple.</p>
+
+<p>Qui de nous, l'ayant une fois traversée, n'a conservé dans le précieux
+répertoire où s'enregistrent les souvenirs, les images de la riche
+campagne normande? Beauté précise et mesurée de ces paysages qui se
+succèdent sans à coup, c'est presque avec<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span> la sage ordonnance de
+tableaux composés par un maître qu'ils développent sous nos yeux les
+lignes harmonieuses de leurs formes. Rien d'imprévu en eux, rien de
+brisé, ni qui force notre attention par la soudaineté d'une
+perspective, mais la plus raisonnable ordonnance, où viennent
+collaborer, suivant une succession méthodique, les éléments
+constitutifs de cette beauté. A mainte reprise, dans les Poèmes de
+l'auteur, passent en familières images les objets qui impressionnèrent
+les yeux de l'enfant et sont demeurés chers à son c&oelig;ur pour ce
+qu'ils furent liés à l'éveil de sa vie émotionnelle. C'est <i>une
+autre</i>, nous l'avons vu, qu'elle croit tenir par la main, quand femme
+elle revit ces premières heures, et pourtant ne sait-elle pas,
+d'intuition sûre, qu'il n'est pas une impression de ce premier éveil
+qui n'ait contribué à la formation de l'âme vivante et vibrante
+qu'elle est aujourd'hui? La<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span> pièce intitulée: <i>Beau Jour</i> nous restitue
+ces images:</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<span class="i0">... Je me suis penchée au petit mur du clos<br /></span>
+<span class="i0">En face des beaux prés que baise la mer bleue,<br /></span>
+<span class="i0">Les tempes dans mes poings, avec ma robe à queue<br /></span>
+<span class="i0">Enroulée à mes pieds, à voir, à pas très lents,<br /></span>
+<span class="i0">Paître, sans relever leurs gros yeux indolents,<br /></span>
+<span class="i0">Les vaches aux deux pis gonflés comme des outres,<br /></span>
+<span class="i0">Les taureaux s'agacer les cornes dans les poutres,<br /></span>
+<span class="i0">Et les gaules qu'on range aux portes des pressoirs,<br /></span>
+<span class="i0">Et, redoutant la hâte automnale des soirs,<br /></span>
+<span class="i0">Sans bruit, rentrer au port, parmi le roux des branches,<br /></span>
+<span class="i0">Le papillonnement sans fin des voiles blanches.<br /></span>
+</div>
+</div>
+
+<p>On voit le charme, autant que les limites de cette poésie. Menus
+tableaux de vivante fraîcheur et de grâce, qui nous entretiennent des
+réalités immédiates, nous rattachent aux joies terrestres, mais jamais
+ne sauraient exalter notre âme jusqu'à la notion d'infini! S'il est un
+sentiment que ne suggère pas cette beauté, c'est, en effet, celui de
+grandeur et de majesté qu'enferme en ses romanesques sites la
+pathétique Bretagne. Je sais d'illustres Bretons<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span> qui en tirèrent
+argument pour exalter leur sol natal aux dépens du voisin, et
+poussèrent en plus d'une circonstance l'aveuglement filial jusqu'à se
+montrer iniques pour toute une catégorie de richesses naturelles
+qu'ils prétendaient rabaisser.</p>
+
+<p>C'est d'une parfaite correspondance entre sa nature et la réalité
+précise des choses <i>vues</i> que Mme Lucie Delarue tire ce premier
+élément de sincérité qui s'affirme en ses vers. Tâchons de
+reconstituer en elle la série des étapes qui aboutissent à cet effet
+particulier de condensation poétique, grâce à quoi l'on enferme, en la
+traduisant, une émotion vécue. Cela, c'est presque tout le secret de
+l'art du poète. Sans doute il en est qui, à ce don initial, unissent
+d'autres facultés; mais un vrai poète qui ne le possédât à aucun
+degré, on ne le saurait concevoir, car il ne resterait plus qu'un
+artisan de<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span> rimes, c'est-à-dire la chose la plus froide, la plus
+artificielle, la plus vaine qui soit. Mme Lucie Delarue a la
+perception nette des objets qui viennent affecter ses différents sens,
+vue, ouïe, odorat: d'où sensation directe des choses de Nature; et de
+même que dans le décor de sa riche Normandie les <i>motifs</i> viennent se
+proposer à notre attention, la première marque de son talent
+spontané&mdash;j'entends: chaque fois que ce talent est spontané&mdash;c'est
+d'ordonner ses sensations en petits tableaux qui se fixent dans notre
+esprit. Sa poésie vaut avant tout par le détail minutieusement
+observé, puis par le groupement de ces détails. Veut-elle rajeunir le
+thème immortel et redoutable de l'ivresse du Printemps? Elle commence
+par une série de petites touches légères, presque impressionnistes,
+papillotantes et à peine fixées (<i>Avril</i>; <i>On va vivre</i>), puis elle
+aboutit à cette pièce: <i>Recueillement</i>, dans laquelle<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span> elle ramasse et
+concentre ses effets:</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<span class="i0">Le soir a provoqué les voix dominatrices<br /></span>
+<span class="i0">Des rossignols puissants comme des cantatrices.<br /></span>
+<span class="i0">Sorti du plus profond des parcs arborescents,<br /></span>
+<span class="i0">Le Printemps est déjà dans l'air comme un encens.<br /></span>
+<span class="i0">Fermons les yeux. Goûtons les heures tout entières,<br /></span>
+<span class="i0">Dans le recueillement des pesantes paupières.<br /></span>
+<span class="i0">L'ivresse des couchants tranquilles est en nous,<br /></span>
+<span class="i0">Qui fait battre nos c&oelig;urs et trembler nos genoux.<br /></span>
+<span class="i0">On n'aura jamais dit tout ce qu'on voulait dire,<br /></span>
+<span class="i0">En face des moments où la journée expire,<br /></span>
+<span class="i0">Et l'on pleure d'angoisse à sentir vivre en soi<br /></span>
+<span class="i0">L'Ineffable bonheur de ce muet émoi...<br /></span>
+</div>
+</div>
+
+<p>Dans la série des brèves esquisses qui précèdent ce <i>Recueillement</i>,
+on voit que l'auteur a été affecté directement par les objets qu'il
+s'est appliqué à fixer: Trop souvent la femme qui tente de faire
+&oelig;uvre d'art, particulièrement dans l'effort de la composition
+littéraire, faute de pouvoir sentir et penser par elle-même, sent et
+pense à travers un maître: d'où chez elle la rareté de l'invention
+originale. Mme Lucie Delarue est bien elle-même, quand elle fixe ces
+petits tableaux de<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span> Nature, et son originalité n'a pas d'autre cause
+que sa sincérité.</p>
+
+<p>... La Peinture s'accorde avec l'art dramatique pour synthétiser, par
+des gestes identiques, les passionnés mouvements de l'âme humaine: en
+ce sens un Frédérick Lemaître et un Eugène Delacroix pouvaient tirer
+les plus durables bénéfices d'une fréquentation régulière, puisque
+leurs moyens d'expression étaient voisins et que se confondaient les
+limites de leur art. Pareillement évoquons les images plastiques
+déposées en nous par la fréquentation des Musées et des Théâtres: si
+parfois je cherche à me représenter les sources vives d'émotion chez
+la Femme ayant cette ambition de la fixer, je la vois très exactement
+qui met la main sur son c&oelig;ur pour en suivre les battements. Et ce
+n'est pas là un de ces symboles obscurs, n'offrant qu'un rapport
+indirect avec leur objet... c'est le <i>signe</i> correspondant à la chose<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span>
+<i>signifiée</i>. Valeur unique du Geste, qui fixe pour l'éternité
+l'instant pathétique de la passion: un des plus raffinés parmi les
+peintres de ce temps avait compris son éloquence, plus expressive que
+celle des mots, en imaginant cette formule: <i>Arts du silence</i><a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2"></a><a href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>, par
+laquelle il entendait opposer la Peinture à la Musique et à la Poésie:
+c'était seulement, il faut le dire, prédilection d'un peintre pour sa
+spécialité, car, à le bien prendre, si l'on envisage l'ensemble de la
+production, il n'est pas d'art supérieur, mais seulement des artistes
+supérieurs. D'identiques analogies nous invitent à conclure, dans
+l'ordre de la production poétique: la beauté d'un thème n'est pas
+seulement dans la richesse des développements que nous lui supposons;<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span>
+elle est bien plus encore dans leur concordance avec notre intime
+sensibilité, et d'ailleurs comment les pourrions-nous même imaginer,
+si à quelque degré déjà cette concordance ne nous était suggérée?</p>
+
+<p>D'un instinct sûr, que rien ne saura dérouter, la Femme-Poète
+poursuivra correspondances, et analogies. Voilà donc une matière rare:
+son c&oelig;ur, son propre c&oelig;ur, qu'elle pourra travailler en toute
+assurance, et je n'entends pas par là ces grands mouvements de la
+passion où la puissance de conception virile lui est un trop dangereux
+rival,&mdash;domaine réservé qu'elle fera sagement de laisser à
+l'homme&mdash;mais plutôt ces intimes et mystérieux recoins où celui-là ne
+saurait pénétrer. Voyons en effet, examinons un peu ce qui advient
+dans la pratique courante de la vie: Toujours par quelque endroit, si
+fervent que soit un amour, la femme échappe à l'homme. Que ne peut-on
+les<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span> suivre ces amants, qui, dans un regard tout mouillé de tendresse,
+semblaient fondre leur âme et tout à l'heure uniront leur être d'un
+élan passionné! Oui, que ne peut-on pénétrer jusqu'aux plus intimes
+replis d'eux-mêmes! On serait effrayé de ce qu'on y verrait. Leurs
+lèvres une fois descellées et leurs bras désunis, quand la pleine
+possession de la conscience a remplacé cette folie d'une minute qu'est
+la fougue de l'instinct, quel abîme entre deux êtres qui tout à
+l'heure n'en faisaient qu'un! De ces chairs confondues et de ces
+souffles mêlés, plus rien qui demeure, hélas! La vraie nature a repris
+ses droits. Ils sont redevenus eux-mêmes, car dans cette brève détente
+de l'instinct, ils étaient tout au juste, et dans la rigueur
+grammaticale du terme, <i>aliénés</i> d'eux-mêmes. Et ce n'est pas
+seulement impénétrabilité particulière, difficulté d'adaptation, qui
+fait que deux âmes rapprochées par la vie ne sont<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span> pas plus
+rigoureusement pareilles que deux feuilles assemblées aux souffles de
+la forêt. Non, ce n'est pas désaccord d'une heure; c'est quelque chose
+à la fois de plus général et de plus local, général dans ses effets et
+local dans ses causes.</p>
+
+<p>Là véritablement peut triompher la Femme, puisque, se penchant sur
+elle-même, c'est elle aussi qu'elle traduit jusque dans les troubles
+de sa chair et les contractions de son c&oelig;ur. Il faudrait ne rien
+concéder aux merveilleuses puissances de l'intuition, pour refuser à
+la femme, si peu douée fût-elle d'expression verbale, ce droit d'aveu,
+de confession, par où elle saura se révéler tout entière, à nous que
+d'irréductibles divergences de physiologie empêchent de sentir comme
+elles. A certaines heures, c'est comme si elle parlait une langue que
+nous ne pouvons entendre, et la seule contraction de ses traits nous
+permet de soupçonner des angoisses qui<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span> ne sauraient avoir d'écho
+direct en nous. Domaine réservé, comment y pénétrer si nulle analogie
+n'existe, nulle correspondance entre des épreuves qui la bouleversent
+toute et nos propres émotions!</p>
+
+<p>Un seul écrivain contemporain eut cette audace singulière de se
+substituer à elle en quelque façon et de pousser son diagnostic
+jusqu'aux régions les plus intimes de sa physiologie. Faut-il nommer
+l'auteur illustre de la <i>Femme</i> et de l'<i>Amour</i>? Je ne sache pas que
+sous une autre plume virile, dans aucune littérature, les défaillances
+d'un tempérament aient été plus minutieusement décrites. Mais il
+advint qu'en dépit d'une merveilleuse sensibilité, la plus étrangement
+féminine qui eût jamais paru, les mouvements tumultueux d'une
+imagination jadis faussée par une extrême continence de jeunesse
+firent trembler sa main <ins class="correction" title="d'un">d'une</ins> émotion sénile et obscurcirent son
+regard d'inquiétantes<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span> visions. Michelet lui-même ne nous donna donc
+qu'une contrefaçon de l'âme féminine, séduisante à coup sûr, mais
+faussée de parti pris. Si nous nous tenons à la prose, les cris
+déchirants d'une Lespinasse nous présentent un tableau, sous forme de
+confession, qui n'a pas d'analogue et ne saurait en avoir sous une
+signature virile. Là véritablement elle est l'égale de l'homme, que
+dis-je? un instant elle lui devient supérieure, car si la faculté
+d'expression s'ajoute en elle à la sincérité de son émotion, elle peut
+hausser jusqu'à la puissance un accent de poète qui jusqu'alors
+n'avait pas marqué d'ambitions si hautes... La douleur seule est
+positive: <ins class="correction" title="nsus">nous</ins> le savons par notre propre expérience... Elle
+accomplira donc ce miracle de transformer, en art d'émotion, les
+éléments d'un talent qui semblait tout d'abord se restreindre à
+l'objectivité. Je la trouve, il n'y a pas à dire, cette profondeur
+d'accent, dans la série des<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span> pièces intitulées: <i>Femmes</i>.</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<span class="i0">Complexe chair offerte à la virilité,<br /></span>
+<span class="i0">Femme, amphore profonde et douce où dort la joie,<br /></span>
+<span class="i0">Toi que l'amour renverse et meurtrit, blanche proie,<br /></span>
+<span class="i0">&OElig;uf douloureux où gît notre pérennité,<br /></span>
+</div>
+
+<div class="stanza">
+<span class="i0">Femme qui perds la vie au soir où ta jeunesse<br /></span>
+<span class="i0">Trépasse, et qui survis, pour des jours superflus,<br /></span>
+<span class="i0">Te débattant, passé qu'on ne regarde plus,<br /></span>
+<span class="i0">Dans le noir du Destin où ton être se blesse,<br /></span>
+</div>
+
+<div class="stanza">
+<span class="i0">Humanité sans force, endurante moitié<br /></span>
+<span class="i0">Du monde, ô camarade éternelle, ô moi-même,<br /></span>
+<span class="i0">Femme, Femme, qui donc te dira que je t'aime<br /></span>
+<span class="i0">D'un c&oelig;ur si gros d'amour, et si lourd de pitié!<br /></span>
+</div>
+</div>
+
+<p>Voilà des accents qui correspondent à l'émotion directe et nous
+rendent un compte exact de ces éléments de sincérité qu'il faut
+reconnaître à l'origine de toute production durable, faute de quoi
+l'art des vers n'est que pure jonglerie, vain assemblage de mots,
+juxtaposition de syllabes et de rimes. Sur ces thèmes immortels, qui
+vaudront toujours ce que vaut l'Humanité, et dureront autant qu'elle,
+puisqu'ils<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span> composent la matière de ses angoisses et de ses espoirs:
+<i>Brièveté des heures</i>, <i>Beauté fugace</i>, <i>Inconstance du sentiment</i>,
+pourquoi Mme Lucie Delarue donne-t-elle une note si puissante? Ah!
+toutes les femmes la comprendront, toutes les femmes se retrouveront
+dans ses poèmes, qui douées du pouvoir redoutable d'analyser leurs
+sensations, n'auront pas craint de suivre en leur miroir la
+progression des flétrissures dont le temps stigmatise leur beauté...
+celles-là surtout qui, seulement amantes, n'imaginent pas, les
+malheureuses, d'autre raison de vivre! Je les vois qui se penchent sur
+ces pages: <i>Femmes</i>, les <i>Adorées</i>, miroir grossissant où vient se
+réfracter leur image. Et c'est bien, à parler franc, comme un miroir
+dont la monture inférieure, garnie de pointes, leur déchirerait le
+c&oelig;ur! Où donc, je le demande, notre auteur trouva-t-il cette
+puissance d'évocation? C'est que vraisemblablement, étant<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span> femme, elle
+se représente ces sentiments avec plus de vivacité&mdash;je ne dis point
+qu'elle les ait éprouvés, car elle n'est pas encore à l'âge d'une
+telle épreuve&mdash;mais du moins pressent-elle leur amertume, et la force
+de l'imagination lui permet de recomposer les éléments de cette
+prescience. Donc ici je la vois pleinement sincère, grâce à la valeur
+de l'émotion directe qui commande l'inspiration et dicte
+l'expression&mdash;il faut insister sur ce mot: <i>dicte</i>&mdash;puisque le vrai
+poème, celui qui est digne de ce nom, doit se former dans le cerveau
+du poète sous la secousse directe qu'est la sensation:</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<span class="i0">Car votre chair n'était qu'une fugace rose,<br /></span>
+<span class="i0">Et si, quand vous pliiez sous l'amour exigeant,<br /></span>
+<span class="i0">Vous sentiez tristement s'émietter vos argiles,<br /></span>
+<span class="i0">Vous saviez bien que l'Homme est solide et changeant,<br /></span>
+<span class="i0">Vous saviez bien qu'avec les fleurs longtemps écloses,<br /></span>
+<span class="i0">Et les jours longtemps clairs qui sombrent dans le soir,<br /></span>
+<span class="i0">Qu'avec l'automne vient la douleur de déchoir,<br /></span>
+<span class="i0">Et que la Femme est brève entre toutes les choses!<br /></span>
+<span class="i0">Belles, belles, plutôt pleurer sur votre mort<br /></span><span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span>
+<span class="i0">Que de voir s'effeuiller vos quarantaines pâles,<br /></span>
+<span class="i0">Lorsqu'arrachant le sceptre à vos mains triomphales,<br /></span>
+<span class="i0">La vieillesse vous prend à la gorge et vous tord.<br /></span>
+<span class="i0">Ah! comment assister alors cette détresse,<br /></span>
+<span class="i0">Qui fait trembler vos c&oelig;urs et vos pauvres genoux?<br /></span>
+<span class="i0">Quel geste hospitalier, quels mots sages et doux<br /></span>
+<span class="i0">Répareraient la vie et sa scélératesse?<br /></span>
+</div>
+</div>
+
+<p>Merveilleuse puissance de l'émotion vécue, ou sinon vécue, recréée par
+une imagination sympathique correspondante! Autre part<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3"></a><a href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> nous l'avons
+exprimée cette vérité d'âme, comme le plus cher article de notre credo
+littéraire, et avec une rigueur qui nous fut reprochée: «Savoir n'est
+rien... Sentir est tout!» puisque l'émotion, c'est justement
+l'étincelle qui fait jaillir la lumière dans l'âme du poète. Il est
+pourtant une restriction qu'il lui faut apporter, sans quoi elle ne
+rendrait qu'un compte insuffisant de la réalité. Elle demeure<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span>
+toujours exacte en effet, elle enferme une part de vérité profonde, la
+réplique de M. Maurice Barrès à l'objection de M. Paul Bourget:
+«L'écrivain Dorsenne n'avait pas beaucoup de c&oelig;ur...»&mdash;«Qu'importe,
+s'il avait de l'imagination!»&mdash;Entendez par là que le pouvoir de se
+représenter des états d'âme, de les raviver dans l'ordre où la Nature
+les suscita chez nos semblables, peut suppléer à telle lacune de
+sensibilité individuelle que le poète manifeste dans la vie
+journalière. Qu'il y ait correspondance entre la vie vécue et l'art
+créé, c'est alors un rythme magnifique, donnant satisfaction à l'Idéal
+que nous portons en nous. Mais ce n'est pas là une nécessité
+rigoureuse pour la production. Tout à l'heure nous observions la grâce
+de tel tableau. Ici, c'est l'émotion intime qui suscite la qualité de
+l'accent.</p>
+
+<p>Jusqu'alors nous ne connaissions qu'une incarnation de notre auteur.
+Voici maintenant<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span> qu'une seconde fait suite à la première... et le nom
+qui se dédouble en s'allongeant nous en devient le transparent
+symbole: Lucie Delarue-Mardrus s'est substituée à Lucie Delarue.&mdash;«Un
+jour, en effet, observe notre confrère Charles Maurras, le poète de
+l'Occident épousa ce fils du soleil, le docteur Mardrus, né au Caire
+d'une famille orientale.» Belle union, vraiment faite pour rajeunir le
+sang des races... que ne l'imite-t-on plus souvent dans l'ordinaire de
+la vie, où nous voyons des enfants de frères unis par le mariage et
+voués à faire souche de dégénérés!... Et, du point de vue poétique, le
+seul où nous devions l'envisager, expressive alliance qui poursuit ses
+immédiates conséquences dans la production de l'auteur! C'est la
+lumière de l'Orient qui pénètre et réchauffe les brumes
+septentrionales. Tout aussitôt, sous l'action de ces bienfaisants
+effluves, le <i>poète</i> s'efface<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span> et laisse la <i>femme</i> passer au premier
+plan: «Cette âme qui, dans la virginité d'hier, ainsi parla et chanta
+loin des paroles et des chants humains, je la dédie toute, avec ses
+poèmes, diversifiés selon une lente inspiration d'éclectique forme
+spontanée, à celui qui pour le futur l'a située dans la vie.»</p>
+
+<p>Négligeons un instant ce qu'il y a d'un peu irritant, de légèrement
+artificiel et qui sent son auteur, dans la forme que revêt un tel don:
+le don en bloc d'une sensibilité féminine. Un écrivain de l'autre
+sexe, désireux de rendre témoignage à un amour dont il tiendrait le
+meilleur de son inspiration, sans doute y mettrait quelque réserve,
+quelque atténuation. Mais le propre de la Femme est de toujours
+pousser jusqu'à l'extrême: nous le constatons une fois de plus dans
+cette dédicace d'<i>Occident</i>. Ce sont les seules proses que nous
+possédions de Mme Lucie Delarue-Mardrus,<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span> du moins en volume: elles ne
+sauraient compter parmi le meilleur de son &oelig;uvre. Il n'en eut pas
+moins, ce don, des conséquences fort naturelles, conformes à l'ordre
+habituel des choses en général, aux exigences du tempérament féminin
+en particulier. Chaque jour ne nous montre-t-il pas ce spectacle assez
+banal: une jeune fille dont le vague cherche un sens à la vie, et qui
+soudain le découvre dans l'ardeur du premier baiser? Seulement voilà,
+sans doute rougirait-elle d'en faire l'aveu, et le récent éclat de son
+regard est pour nous son seul truchement.</p>
+
+<p>C'est une sérieuse garantie de mystère pour la vie émotionnelle que de
+ne tenir sous sa main nul moyen d'expression... Quelle tentation en
+revanche, si l'on sait imprimer un rythme à sa pensée, de prétendre y
+plier chaque mouvement de la sensibilité! Mme Lucie Delarue-Mardrus
+ne néglige aucun thème favorable. Pourquoi<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span> prendrions-nous soin de
+disposer un voile, quand l'intéressée elle-même découvre avec une
+pareille franchise son âme réellement mise à nu? Car la jeune fille
+devenue femme ne nous l'envoie pas dire. Elle n'a pas craint de nous
+révéler les troubles de l'adolescence. Dans une très belle invocation
+qui porte ce titre: <i>les Voix de la Mer</i>, elle supplie la grande
+Divinité païenne de calmer ses ardeurs:</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<span class="i0">Ah! Chante, chante-moi tes rythmes violents!<br /></span>
+<span class="i0">Chasse tout ce qu'en moi je hais et j'abomine,<br /></span>
+<span class="i0">Ces rêves de baisers où l'âme s'effémine,<br /></span>
+<span class="i0">Ces tendresses qui font les esprits indolents!<br /></span>
+<span class="i0">Ah! cingle, frappe, mords de ta saine rudesse,<br /></span>
+<span class="i0">L'adulte chair qui songe à de la volupté,<br /></span>
+<span class="i0">Car je me veux pudique en ma virginité,<br /></span>
+<span class="i0">Moi, ta folle, orgueilleuse et sombre poétesse!...<br /></span>
+</div>
+</div>
+
+<p>Lorsqu'un auteur transpose sa propre sensibilité en un personnage de
+roman, on peut toujours hésiter à reconnaître, dans le héros
+imaginaire,<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span> un sosie de son âme, car sur l'ensemble des traits qu'il
+lui prêta, quelques-uns peuvent n'être pas à lui. Mais ici
+qu'avons-nous, sinon un aveu personnel, une confession directe, par où
+le poète prend à témoin son lecteur? A moins d'admettre qu'il y ait en
+cet aveu quelque artifice d'attitude, il nous faut bien reconnaître en
+cette jeune poétesse des exigences précises. Plus sûrement
+qu'Amphitrite, dans cette âme obstinément païenne, l'amour humain
+devait produire le résultat attendu. Elle a rencontré enfin celui qui
+sut parler à tout son être, et traduit son émotion avec ce beau sens
+de réalisme à peine transposé, qui est bien d'une Française, précisons
+mieux: d'une Normande. Oui, l'ardeur du soleil oriental a décidément
+pénétré les brumes du Nord. Avais-je pas raison de dire que nous
+trouverions dans les origines de la Femme tous les éléments de
+sincérité qui s'affirment chez le Poète.</p>
+
+<p>Une minute seulement je la suppose Bretonne&mdash;hypothèse après tout qui
+n'a<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span> rien d'offensant.&mdash;De même qu'il n'est presque pas d'homme, un peu
+mécontent de son sort, qui ne se soit mille fois plu à s'imaginer une
+autre vie que celle dont il est redevable au destin, nous pouvons bien
+lui supposer d'autres origines, en reculant son lieu de naissance de
+quelques degrés vers l'ouest. Eût-elle, avec cette franchise
+dépouillée d'artifice, parlé d'amour, de son amour, et du même coup
+dévoilé le secret de ses premières initiations? Peut-être eût-elle
+ressenti des ardeurs aussi fortes, plus fortes, qui sait? car la femme
+bretonne brûle en dedans, si l'on en croit ceux qui nous parlèrent
+d'elle. Seulement une excessive pudeur l'empêche de trahir son secret.
+Elle le concentre en elle, elle en est ravagée, mais plutôt en mourir
+que dévoiler le mystère de ses troublantes émotions! On connaît
+l'affabulation de ce récit: <i>Emma Kosilis</i>, unique dans l'&oelig;uvre de
+Renan, qui par les nuances du détail<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span> créant la progression de
+l'intérêt, nous montre le merveilleux conteur qu'eût pu devenir, s'il
+s'en était mêlé, le savant exégète des <i>origines</i>; il nous marque
+aussi bien la psychologie amoureuse d'une Bretonne passionnée. Une
+jeune fille, Emma Kosilis, aime en secret un homme plus âgé qu'elle,
+qui n'a pas soupçonné ce tendre attachement. Celui-ci se marie, épouse
+une de ses amies précisément, et devient père d'une nombreuse famille.
+Sur ces entrefaites, Emma entre au couvent, se consacre à la vie
+religieuse, mais sans pouvoir arracher de son c&oelig;ur l'image de celui
+qu'elle aime et continue de chérir par-dessus toutes choses. Elle se
+dessèche, elle se consume en silence, elle n'est plus bientôt que
+l'ombre d'elle-même. La destinée pourtant semble prendre pitié d'un si
+constant amour. Son inconsciente rivale meurt prématurément, et comme
+elle n'a pas prononcé de v&oelig;ux éternels, comme d'ailleurs<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span> les
+relations d'autrefois autorisent ses visites, il lui est enfin permis,
+par sa seule attitude, de faire l'aveu d'un secret enfoui au fond du
+c&oelig;ur depuis tant d'années. Emma épouse celui à qui l'unissait un si
+fidèle attachement: femme heureuse et mère comblée, elle voit, à
+l'automne de sa vie et dans une seconde jeunesse, s'épanouir à nouveau
+des charmes que la solitude avait flétris.</p>
+
+<p>Banale histoire en apparence, pour qui ne tiendrait compte que de
+l'affabulation littérale, mais, par la flamme du sentiment qui
+l'anime, par le prestige du pinceau qui l'a fixé, vivant tableau de
+grâce, de pudeur contenue, d'ardeur couvant sous la cendre!... Si j'ai
+voulu la rapporter ici, c'est qu'elle exprime toute l'âme bretonne,
+partant une conception de l'amour justement opposée à celle de notre
+auteur. Ici, rien qui ne soit voilé, secret, mystérieux. Là au
+contraire, tout est en plein jour, et,<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span> faut-il le dire? quelque peu
+indiscret. Combien de femmes, et même d'hommes, seront choqués de
+cette intimité soudain dévoilée! J'en sais à qui elle paraîtra
+intolérable et le contraire du véritable amour. Je n'y veux voir, pour
+ma part, que la sincérité d'une plume obéissant aux vives impulsions
+d'une amoureuse, laquelle, de tempérament réaliste, ne craint pas
+l'image physique et parfois même semble la chercher. Écoutez-la qui
+fait sa déclaration.</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<span class="i0">J'ouvrirai grands mes yeux d'abîme dans tes yeux,<br /></span>
+<span class="i0">Pour que leur regard noir reste dans ta pensée,<br /></span>
+<span class="i0">Ainsi qu'une clarté vive longtemps fixée<br /></span>
+<span class="i0">Inscrit dans notre vue un halo lumineux.<br /></span>
+</div>
+
+<div class="stanza">
+<span class="i0">Je laisserai dormir ma tempe chevelue<br /></span>
+<span class="i0">Au creux de ton épaule offerte, lourdement,<br /></span>
+<span class="i0">Afin que son ampleur garde, éternellement,<br /></span>
+<span class="i0">La place qu'y creusa la tête de l'Élue!<br /></span>
+</div>
+
+<div class="stanza">
+<span class="i0">Je chanterai pour toi la chanson de ma voix,<br /></span>
+<span class="i0">Dont ton âme chérit les rites et les prônes,<br /></span>
+<span class="i0">Afin que dans ton âme attentive elle trône,<br /></span>
+<span class="i0">De tous ses grelots d'or et de tous ses hautbois.<br /></span>
+</div>
+
+<div class="stanza">
+<span class="i0">Je mettrai mon empreinte en toi, pour que tes paumes<br /></span><span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span>
+<span class="i0">Ne souhaitent plus rien que ma captation,<br /></span>
+<span class="i0">Pour que ton c&oelig;ur, m'ayant en son ambition,<br /></span>
+<span class="i0">Se sente déborder de dieux et de royaumes.<br /></span>
+</div>
+</div>
+
+<p>Suprême élément de sincérité, voici donc la marque de l'amour. Et
+l'auteur ne marchande pas les termes où vient s'affirmer le sentiment
+de la femme. Elle déclare l'<i>Empreinte</i>. Si, comme poète, elle est
+sans doute plus chatouilleuse que de raison sur son originalité, comme
+femme, je la vois qui s'abandonne. Elle vérifie, en l'intervertissant
+dans la forme, mais se livrant avec délice dans le fait, la parole
+saisissante: «Ce que la femme entend par amour est assez clair:
+complet abandon de corps et d'âme. La Femme veut être prise, acceptée
+comme propriété. Elle veut se fondre dans l'idée de propriété. La
+Femme se donne, l'homme prend.»</p>
+
+<p>Qu'entendait donc nous persuader le poète en Mme Lucie
+Delarue-Mardrus? Que l'empreinte venait d'elle... Mais la femme
+n'a-t-elle pas fait son aveu? Car, si<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span> le poète a composé les vers,
+n'est-ce pas l'amante qui rédigea la dédicace? C'est elle qui
+revendique l'empreinte, mais pour être mieux absorbée. Femme,
+doublement femme, elle aboutit aux conclusions de Nietzsche, bien
+qu'elle semble y contredire.</p>
+
+<p>Il serait vraiment trop beau, il serait incompréhensible que chez une
+femme, si douée fût-elle, dès l'instant qu'elle tient une plume, nul
+accent d'artifice ne <ins class="correction" title="vint">vînt</ins> se mêler aux voix de la sincérité. Chez Mme
+Lucie <ins class="correction" title="Delarus">Delarue</ins>-Mardrus l'artifice apparaît chaque fois qu'elle échappe
+à la sensation directe et à sa notation réaliste. Alors elle ne sent
+plus par elle-même. Elle subordonne son émotion à la vision d'un
+maître et les influences se révèlent, disons mieux: elle se révèle à
+travers ces influences.</p>
+
+<p>Qu'y a-t-il, que discernons-nous à l'origine de cette déformation?
+Tout uniment<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span> parti pris d'étonner, et, si l'on y veut réfléchir, rien
+de moins surprenant qu'une telle attitude. Elle songe qu'elle fut une
+petite fille, puis une fillette aux tresses pendantes, jeune
+bourgeoise qu'à travers la ville sa bonne accompagnait pour garder son
+innocence, et que ni des fillettes devenues grandes, ni des jeunes
+bourgeoises émancipées par le mariage, on n'attend pareille
+clairvoyance dans l'observation des réalités. Processus facile à
+reconstituer, celui qui chez la femme conduit au désir d'étonner;
+c'est simplement celui de la contradiction:&mdash;Ton sexe t'interdit de
+t'arrêter à tel détail... Attends un peu... on va bien voir!&mdash;De là au
+fait d'exagérer sa sensation, même de la créer artificiellement, pour
+en modeler l'expression sur l'exemple d'un maître, il n'y a qu'un pas,
+et c'est l'instinct d'imitation qui le lui fait franchir. Je note,
+comme tout à fait expressive à cet égard, dans la série des <i>Femmes</i>,<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span>
+cette pièce intitulée: <i>Esclaves</i>, qui serait un chef-d'&oelig;uvre si
+toutes les touches n'en rappelaient un trop illustre modèle:</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<span class="i0">Avec nos regards nus sur la réalité,<br /></span>
+<span class="i0">Que ne transfigura l'arc-en-ciel d'aucun prisme,<br /></span>
+<span class="i0">Nous regardons marcher votre morne héroïsme,<br /></span>
+<span class="i0">Grelottant en hiver et suant en été,<br /></span>
+</div>
+
+<div class="stanza">
+<span class="i0">Vous, compagnes de ceux que mange la fabrique,<br /></span>
+<span class="i0">Vous, épouses qu'on bat, et vous, maigres catins,<br /></span>
+<span class="i0">Sans fards dont rehausser vos pauvres sens éteints,<br /></span>
+<span class="i0">Qu'assaille le désir brutal comme une trique...<br /></span>
+</div>
+
+<div class="stanza">
+<span class="i0">Enceintes de misère, enceintes de laideur,<br /></span>
+<span class="i0">Vos flancs couvent l'horreur des races accroupies,<br /></span>
+<span class="i0">Qui vivront comme vous, loin de nos utopies,<br /></span>
+<span class="i0">L'esclavage éternel et muet du malheur.<br /></span>
+</div>
+</div>
+
+<p>Ici l'influence est transparente, et dans le ramassé de la forme elle
+accuse le pastiche. Nul qui n'y puisse reconnaître l'accent et
+jusqu'aux formules des plus célèbres morceaux des <i>Fleurs du Mal</i>,
+comme dans l'esprit qui dicta cette pièce, ce parti pris d'étonner,
+que Baudelaire lui-même théorisa, en le vantant comme un condiment<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span> de
+beauté. Désir d'étonner, où il trouvait une sorte de rajeunissement de
+la forme littéraire épuisée par l'âge, une ligne de démarcation entre
+les Anciens et les Modernes... nous l'avons vu chez lui proche de la
+mystification, et trop souvent ses ennemis le confondirent avec elle.</p>
+
+<p>Nul pire artifice que celui qui fausse, en la contraignant, la
+spontanéité originelle d'une nature; car alors la volonté humaine joue
+le rôle du dresseur qui, par un entraînement méthodique, tend à
+susciter, chez un bel animal, une suite de réactions contraires à son
+instinct. Sans doute avec une longue persévérance, en s'y prenant dès
+le premier âge, on habitue les chats à passer dans des cerceaux. Mais
+alors c'est une question de savoir s'ils sont encore des chats et
+s'ils nous intéressent pour une raison proprement <i>féline</i>. N'est-ce
+pas plutôt curiosité qui nous retient un instant, parce qu'elle
+contredit la<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span> Nature, mais, pour des yeux d'artiste, ne vaudra jamais
+le bel élan spontané du fauve sur sa proie? Pareillement cette
+gentille Normande, en qui se réfléchissent si nettement les images de
+son pays, et qui trouve des accents émus pour exalter les souffrances
+de son sexe, n'est pas faite pour la courbure du cerceau métaphysique.
+Qu'elle chante son <i>Carpe diem</i> en le modernisant, tous les poètes
+l'ont fait qui s'absorbèrent dans la sensation. Mais y joindre sa
+profession de foi métaphysique, c'est fausser sa nature:</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<span class="i0">Les oiseaux alternés comme un ch&oelig;ur de pipeaux,<br /></span>
+<span class="i0">L'eau dans l'herbe, le ciel mat et bleu, le repos<br /></span>
+<span class="i0">Des bons après-midi qu'un peu d'ombre tamise,<br /></span>
+<span class="i0">T'apprendront qu'il n'est point d'autre terre promise<br /></span>
+<span class="i0">Que celle où ta jeunesse aimable sent sa chair<br /></span>
+<span class="i0">Encensée au contact des feuilles et de l'air.<br /></span>
+</div>
+</div>
+
+<p>La voilà bien, la pire attitude littéraire, celle de la leçon apprise
+qu'on applique au thème choisi. Peut-être viendra-t-on dire: Origines
+normandes... donc nature qui se<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span> rattache toute à la terre et
+radicalement dénuée d'Idéalisme. Il y aurait alors sincérité, au sens
+où l'entendait Carlyle. Mais pourquoi ne pas voir plutôt, dans cette
+profession de foi païenne, une acquisition de seconde main? hypothèse
+qui va se confirmer aisément.</p>
+
+<p>De quelle étrange ardeur nous sont apparues et la vierge et l'amante
+chez notre auteur... nous l'avons vérifié dans les pièces
+d'autobiographie qu'enferment ces deux recueils: <i>Ferveur</i>,
+<i>Occident</i>. Voici pourtant que l'amante passionnée se replie sur
+elle-même et communie en Schopenhauer: elle éprouve le besoin de faire
+sa soumission au maître de Franckfort. Mme Lucie Delarue-Mardrus
+accepte l'amour, elle l'appelle... elle en vérifie les bienfaisants
+effets sur sa production littéraire. Mais elle en repousse les
+conséquences physiologiques, la Maternité. Danaé d'un nouveau genre,
+elle veut bien recevoir la pluie d'or, mais<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span> n'admet pas d'autre
+fécondation que celle du cerveau!</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<span class="i0">O toi, naissance, s&oelig;ur jumelle de la Mort,<br /></span>
+<span class="i0">Race obscure, dans notre geste confinée,<br /></span>
+<span class="i0">Deviendrons-nous, en assistant ton sourd effort,<br /></span>
+<span class="i0">Complices du vouloir d'où sort la Destinée?<br /></span>
+</div>
+
+<div class="stanza">
+<span class="i0">Je n'accepterai pas, en mon humanité<br /></span>
+<span class="i0">Animale, où l'esprit n'est point, ta magie noire;<br /></span>
+<span class="i0">Ton égoïste événement dans notre histoire,<br /></span>
+<span class="i0">Je le repousse avec toute ma charité.<br /></span>
+</div>
+
+<div class="stanza">
+<span class="i0">Loin de moi donc le faix de ton &oelig;uvre incertaine,<br /></span>
+<span class="i0">Et que puisse la vie oublier l'&oelig;uf caché<br /></span>
+<span class="i0">Où couverait, ainsi qu'un monstrueux péché,<br /></span>
+<span class="i0">Dans mes flancs, malgré moi, l'horreur d'une âme humaine.<br /></span>
+</div>
+</div>
+
+<p>Ici la <i>Femme de lettres</i> l'emporte sur la <i>Femme</i>, pour l'absorber
+toute. N'est-ce pas qu'elle trouve prétexte à un beau cri, à un
+anathème littéraire? Prétendre enlever à la femme toute raison de
+vivre, quand l'heure fatale a marqué la dernière étape de la vie,
+c'est trop délibérément s'insurger contre des lois inéluctables et
+pourtant providentielles! Mais faut-il pas qu'en dernier<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span> ressort la
+Femme fasse retour à sa nature? Imprimer un accent poétique à la
+doctrine de Schopenhauer, et du même coup faire sa soumission à
+l'esthétique baudelairienne, c'est l'argument suprême en faveur de la
+plasticité féminine!</p>
+
+<hr class="mid" />
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span></p>
+<h2>MADAME HENRI DE RÉGNIER</h2>
+
+<p>Combien diverses les destinées d'écrivains... aussi diverses que les
+physionomies humaines dont aucune ne reproduit exactement la voisine!
+J'ai connu pourtant deux frères jumeaux qui se ressemblaient à tel
+point que leurs parents eux-mêmes n'arrivaient pas à les distinguer.
+Quand ils furent mariés l'un et l'autre, pour que leur femme ne s'y
+pût tromper&mdash;ce qui aurait eu plus de conséquence&mdash;chacun portait une
+cravate de couleur déterminée. Vainement, chercherait-on, dans l'ordre
+intellectuel, des similitudes aussi marquées: les catégories y sont
+mieux délimitées.<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span> Chez certains, le don d'écrire est un fait naturel,
+spontané, s'épanouissant ainsi qu'une fleur sur sa tige. Chez
+d'autres, il apparaît comme un phénomène plus complexe, qui se
+rattache à l'instinct d'imitation sommeillant chez tout être, en vertu
+duquel chacun de nous tend à répéter les gestes qu'il voit accomplir
+autour de lui.</p>
+
+<p>Mme Henri de Régnier (Gérard d'Ouville) fait partie d'une puissante
+association, merveilleusement agencée pour le succès de ses
+adhérents... la plus active, la plus énergique qui fut jamais,
+et&mdash;détail unique, je crois, dans la vie littéraire&mdash;se restreignant
+toute aux membres d'une même famille. Qui donc prétend que se
+relâchent les liens d'autrefois? L'esprit de famille sur lequel
+s'attendrissaient nos mères, qu'elles proposaient à notre culte, avec
+raison d'ailleurs, comme la première garantie d'ordre social, est
+demeuré<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span> intact, mieux qu'intact... actif, vigilant, entre les membres
+de cette collectivité sans précédent. Qu'êtes-vous devenue, antique
+conception de l'homme de lettres, sur laquelle précisément vivaient
+nos mères, et qui leur faisait si peur, synonyme de relâchement, de
+dissipation, de bohémianisme, pour laquelle on eût pu créer ce mot de
+Murgérisme! Quelques années après les dates héroïques du Romantisme,
+ayant une fois pour toutes dépouillé le gilet rouge d'<i>Hernani</i>, et
+quand il n'était plus qu'un fournisseur désenchanté de feuilletons
+dramatiques, Théophile Gautier observe, en sa préface aux <i>Fleurs du
+Mal</i>, qu'une seule fois dans l'Histoire on vit un père et une mère
+d'accord pour préparer leur fils à la vie littéraire, et ce fils
+était.... Chapelain, le futur auteur de la <i>Pucelle</i>: cinglante ironie
+du sort, qui n'en fait jamais d'autres.</p>
+
+<p>Mais la date des <i>Fleurs du Mal</i> est déjà<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span> loin de nous. Nous nous
+formons aujourd'hui et transmettons à nos enfants une tout autre idée
+de la vie littéraire. Car en vérité je ne distingue ici qu'ordre et
+méthode, entente tacite pour organiser des carrières, et ce je ne sais
+quoi d'un peu administratif par où l'on prépare les beaux avancements
+dans la magistrature. N'est-ce pas un signe des temps que les artistes
+aient pris à leur compte quelques-uns des préjugés qu'ils
+ridiculisaient chez nos pères? A une heure où tous les Bourgeois se
+piquent d'être artistes, il est naturel que les artistes fassent
+échange de politesse avec eux. On ne saurait pousser plus avant que
+dans cette famille littéraire l'esprit de solidarité. Comment en tout
+cas demeurer indifférents à la précision des causes qui préparent la
+formation d'un talent?</p>
+
+<p>Examinons de près la vigueur du groupe familial dont il est issu.
+Dans un temps où<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span> chacun vit pour soi et n'attend des voisins que
+horions et crocs-en-jambe, à une époque où la moralité dominante est
+celle du coup de poing, Mme Henri de Régnier connut le bienfait des
+plus solides appuis. Il n'est que d'avoir éprouvé les difficultés des
+débuts dans la vie littéraire, l'énergie farouche dont les aînés
+s'entendent à bloquer toutes les avenues, pour comprendre le bénéfice
+irremplaçable de voir, sur un simple signe, les barrières s'ouvrir
+devant vous. Élevée sur les genoux d'un père qui poursuivait ses rimes
+à travers les mille occupations de la vie mondaine, n'hésitant pas à
+parfaire, six mois durant, la magnificence d'un sonnet, elle eut ses
+jeunes ans bercés au son de la musique des phrases, et cette
+musique-là, tout comme l'autre, dépose en notre oreille des rythmes
+qui ne s'effacent jamais. On se rappelle les confidences de Mme de
+Commanville, la nièce de Gustave Flaubert, lequel contribua<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span> à sa
+première éducation: on ne peut soutenir que cette fille adoptive d'un
+illustre écrivain possédât le moindre don d'expression verbale. Mais
+d'avoir pris ses ébats d'enfant sur la peau d'ours blanc que foulait
+son oncle en scandant, d'une vigoureuse intonation, les accents de
+<i>Madame Bovary</i>, il subsista dans sa mémoire des rythmes qu'elle
+n'oublia pas, si toutefois elle fut inhabile à les faire passer dans
+ses phrases. Que sera-ce chez une jeune femme qui possède un véritable
+don?</p>
+
+<p>A moins d'être un obstiné solitaire, chacun de nous tend à se
+rapprocher du groupe qui favorisera ses efforts. Chez certains, quelle
+énergie pour se soustraire au milieu qui les opprime! Quelles luttes
+pour sortir d'une atmosphère irrespirable à leurs poumons! Ce sont là
+circonstances dont on ne tient pas assez compte, quand on juge dans
+son ensemble la carrière d'un écrivain. Pour Mme Henri de Régnier,
+rien<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span> de semblable. Nul besoin d'adaptation, puisque celle-ci existait
+au préalable, et qu'elle n'aurait même pas eu licence de s'y
+soustraire. Voilà une miraculeuse rencontre, telle qu'on n'en
+observerait pas une seconde dans la vie littéraire: Fille de poète,
+femme de poète, s&oelig;ur par alliance de romanciers<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4"></a><a href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>, comment
+eût-elle pu faire, proche de tant d'écritoires, pour n'avoir pas
+quelques taches d'encre aux doigts? Le risque, le seul risque à
+courir, c'était qu'elle connût la satiété, que pour avoir vu telle
+consommation de littérature autour d'elle, elle la prit en dégoût. On
+pourrait citer quelques exemples de ce désaveu, où ce n'est pas le
+père qui renie son enfant, mais ce dernier qui entend rompre tous
+liens avec celui dont il reçut la vie! Risque infime, faut-il le
+dire? Chez<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span> Mme Henri de Régnier, ce fut l'instinct d'imitation qui
+l'emporta.</p>
+
+<p>L'instinct d'imitation... c'est bientôt dit! Car enfin il faudrait
+s'entendre, sous peine d'être inique. Entre toutes nos femmes
+littéraires, c'est une des plus personnelles, celle qui peut-être tire
+le plus d'elle-même, de la subtilité de ses sensations, et le moins
+fait songer à ses auteurs: détail notable chez une personne qui à la
+lettre coule ses jours parmi les auteurs, n'ayant pas à subir le seul
+rythme officiel et consacré des morts, mais les cadences autrement
+dangereuses des vivants. Parmi ses titres, c'est, à mon sens, celui
+qui compte le plus; j'y vois la décisive épreuve, la ceinture de
+flammes qu'elle sut <ins class="correction" title="traverer">traverser</ins> et dont elle sortit vivante... Trop de
+littérature, trop de musique autour d'une enfance, autour d'une âme
+qui s'éveille à la vie, cela peut être plus redoutable qu'aucune
+littérature, aucune musique du tout. Il subsiste encore la<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span> chance que
+cette âme porte en soi sa littérature et sa musique, auquel cas rien
+au monde ne saurait les empêcher d'en sortir, tandis que les
+réminiscences d'une mémoire trop fidèle risquent d'anéantir toute
+spontanéité.</p>
+
+<p>Je ne voudrais pas abuser des comparaisons, qui toujours font
+suspecter notre partialité. Mais celle-ci vraiment s'impose trop pour
+que j'y résiste: dès qu'on lit une phrase de Mme de Noailles&mdash;je parle
+de son &oelig;uvre romanesque, non de ses vers&mdash;on discerne les maîtres
+qu'elle évoque, auxquels elle tend la main pour réconforter sa
+faiblesse. Il semble qu'elle soit obligée de prendre à témoin
+quelqu'un de ceux qui contribuèrent à la formation de son esprit. Et,
+je ne prétends pas que toujours elle souligne ses références. Mais
+c'est à nous qu'il appartient de les retrouver. On connaît cette image
+de François de Sales, charmante, tout embaumée de senteurs<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span> empruntées
+à la nature, par laquelle le gracieux saint conseille à ses ouailles
+de «faire comme les petits enfants qui, de l'une des mains se tiennent
+à leur père, et de l'autre cueillent des fraises ou des mûres le long
+des haies».&mdash;Excellente méthode de discipline chrétienne, qui donc y
+contredirait? Mais moins bonne attitude pour la production littéraire,
+c'est quelque peu l'image de Mme de Noailles. Vraiment elle pense à
+travers ses auteurs, car la sensation initiale elle-même, matière
+originale de toute pensée, elle la transforme et la transpose, en
+l'avivant d'un accent grâce auquel s'évoque le souvenir de celui qui
+tout d'abord le donna.</p>
+
+<p>Chose curieuse, on en conviendra, que précisément la plante de serre
+chaude ait produit à la lumière du jour les fruits les plus savoureux!
+Il n'est pas habituel que les plantes de serre chaude produisent le
+moindre fruit. Mais lorsqu'elles en<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span> donnent, ils ne ressemblent à nul
+autre. Qu'on y prenne garde cependant et qu'on ne soit pas dupe des
+apparences! Des traits essentiels, que nous ne saurions retrouver dans
+l'empreinte des influences extérieures, s'expliqueront suffisamment
+par la plus immédiate hérédité! Le père de Mme Henri de Régnier, le
+parfait artisan de rimes José Maria de Hérédia, était Cubain. Bien que
+frappé avant la vieillesse, il vécut assez pour voir s'épanouir chez
+une enfant de son sang des dons littéraires qui venaient confirmer le
+sens du dicton: Bon sang ne peut mentir. Croit-on qu'en dehors de
+cette circonstance, que l'on peut qualifier à son gré heureuse ou
+malheureuse, mais qui n'est qu'un des éléments d'une destinée,
+l'auteur d'<i>Esclave</i> eût pu composer ce poème de la servitude
+amoureuse?</p>
+
+<p>... Je voudrais évoquer ici un souvenir de ma première jeunesse, dont
+la principale<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span> image se rattache d'invincible façon à l'héroïne de Mme
+Henri de Régnier. C'était à Venise, un après-midi de printemps. Je
+revenais de Padoue. J'avais pris le bateau à vapeur qui fait le
+service du Grand-Canal, et comme la pluie faisait rage sur le pont,
+j'étais descendu à l'étage inférieur. Tout d'un coup mes yeux
+tombèrent sur une figure de femme qui força mon attention pour
+l'absorber dans une de ces contemplations qui vous arrachent à la vie
+extérieure. La grande beauté seule exerce ce magique pouvoir de couper
+tout lien de communication avec la terre, parce que soudain et pour
+une minute trop brève, elle isole l'être des vulgarités qui
+l'oppriment et brusquement déchire le voile qui lui cachait un pan du
+ciel. Nul visage créole plus ardent et plus doux à la fois... des yeux
+qui composaient toute l'âme de ce visage, qui l'emplissaient et le
+dévoraient tout, et pourtant s'arrêtaient sur vous<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span> comme une caresse!
+Un corps de rythme et d'harmonie, où chaque organe contribuait à la
+perfection de l'ensemble, et donnait ainsi l'impression, pris à part,
+d'une chose parfaite! Comment l'imagination n'eût-elle pas recomposé
+un poème d'amour sur ce thème initial! C'est la secousse indispensable
+qui ébranle en nous les cordes sensibles, et suscite la vibration par
+où tout l'organisme est exalté!... Quelle n'est pas sa puissance sur
+l'artiste, pour qui elle devient le secret, le mystérieux secret de
+son inspiration! Je ne doute pas, pourrions-nous douter que Mme Henri
+de Régnier l'ait vue aussi, dans sa réalité tangible, celle qui allait
+devenir l'<i>Esclave</i> de son inspiration?</p>
+
+<p>Fugace beauté qui disparut de mes yeux pour toujours au ponton de la
+Ca d'Oro, elle devait y laisser une ineffaçable image, puisqu'après
+tant d'années écoulées<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span> celle-ci reconquit sa vitalité, quand je pris
+contact avec la Grâce Mirbel de Mme Henri de Régnier. Il me devenait
+impossible de me représenter l'héroïne d'<i>Esclave</i> sous d'autres
+traits que ceux de mon apparition vénitienne. Par bonheur, aucun des
+traits physiques que lui prête le romancier ne venait contrarier ceux
+que ressuscitait ma mémoire. Mais je crois bien que si, par aventure,
+une telle contradiction se fût produite, j'aurais été contraint de
+substituer mes souvenirs personnels à l'image que l'auteur me venait
+proposer. Et c'est un étrange appui pour un personnage imaginaire
+d'éveiller en nous des analogies avec quelque épisode de notre vie
+émotive, comme pour l'auteur qui le créa de le pouvoir rattacher à son
+expérience personnelle.</p>
+
+<p>Si la qualité d'un ouvrage de l'esprit se mesure à la persistance des
+images qu'il imprime dans notre cerveau, <i>Esclave</i> de<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span> Mme Henri de
+Régnier est assurée d'un rang qui ne saurait être médiocre: Grâce
+Mirbel n'est pas seulement une statue vivante, de qui les souples
+contours viennent se réfléchir en nos yeux pour y laisser une trace
+durable... Elle est encore une chair vivante, pulpe saturée d'aromes,
+pareille à un beau fruit de ces régions fortunées, dont la senteur
+monte au cerveau. On se rappelle l'affabulation du livre, qui vaut
+avant tout par sa condensation et sa brièveté, dont l'ordonnance est
+bien dans la pure tradition française, parce qu'il déblaie
+soigneusement les circonstances accessoires inhabiles à renforcer
+l'intérêt, et que, suivant l'esthétique d'une mise en scène bien
+composée, nulle figure ne s'avance au-delà du plan qui tout d'abord
+lui fut indiqué.</p>
+
+<p>Il faut aimer ces ouvrages, qui par la sagesse de leur ordonnance, par
+l'harmonie de leurs proportions, se rattachent<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span> à ce qu'il y a de plus
+pur dans la tradition de notre génie. Il faut les aimer, non seulement
+parce qu'ils vivifient en nous la notion de Beauté, mais d'une
+<i>certaine</i> Beauté, qui n'est qu'à nous, et par laquelle nous avons
+exercé sur les esprits ce long prestige que seul put affaiblir le flot
+des importations de l'étranger et ce cosmopolitisme malsain venant
+composer de toutes les esthétiques un étrange amalgame. On se défend
+comme l'on peut, et la meilleure façon de se défendre, c'est encore
+d'obéir aux suggestions de son tempérament. D'avoir retrouvé dans ce
+bref récit: <i>Esclave</i>, si ramassé dans sa forme, toutes les vertus de
+notre génie français, ce fut pour nous la plus vive satisfaction.
+Pareillement, à distance, avant même de mettre un nom sur un visage,
+on distingue la silhouette et l'accent national qu'il révèle. J'en
+sais qui viendront le taxer de sécheresse. Laissons dire: il n'est
+rien comme<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span> les esprits brouillons pour mettre sur le compte de
+l'impuissance ce qui n'est qu'ordre et méthode dans l'art de composer.
+Comment sauraient-ils discerner ce qu'il entre d'art dans une telle
+sobriété de détails, quand chez eux tout est prétexte à sortir du
+sujet, à faire craquer le cadre du tableau<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5"></a><a href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p>
+
+<p>Mme Henri de Régnier se rattache, par des liens que nul ne pourrait
+lui contester, à la pure tradition classique. C'est, avant tout, ce
+que nous goûtons dans ce roman: <i>Esclave</i>. Un minimum de personnages:
+Grâce Mirbel, qui subit une première fois le despotisme amoureux,
+puis, s'étant reprise, lutte à nouveau contre le maître de son
+c&oelig;ur et de ses sens... Antoine Ferlier<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span> qui marche, avec la
+certitude d'une nouvelle victoire, vers la conquête de celle qui une
+fois déjà fut à lui... Charlie, le doux et tendre Charlie, qui livre
+toute son âme, et se trouve broyé entre les deux! Les figures
+d'arrière-plan ne valent que comme touches complémentaires, qui
+viennent préciser et vivifier le décor d'un drame tout intérieur.</p>
+
+<p>Grâce Mirbel est la trouvaille de Mme Henri de Régnier, et si c'est
+une trouvaille littéraire par l'art dont furent assemblés les traits
+qui composent sa physionomie, déjà nous avons admis que leurs éléments
+essentiels en doivent être recherchés plus haut, dans une inconsciente
+hérédité. Par un mécanisme assez identique à celui qui confrontait
+notre rencontre vénitienne aux traits de la figure venant s'ordonner
+sous la plume de notre auteur, les images cubaines emmagasinées dans
+le cerveau du scrupuleux artisan José Maria de Hérédia,<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span> que celui-ci
+n'utilisa que pour renforcer la puissance de ses rimes, ressuscitèrent
+chez sa fille en <i>valeur d'émotion</i>, d'où Grâce Mirbel tire sa vivante
+poésie. Vous sentez le mécanisme et avec quelle rigueur il précise les
+lois de la composition. A parler franc, si nous poussons l'analyse
+jusqu'à ses conséquences extrêmes, nous ne produisons à la lumière du
+jour que ce qui est en nous, à tel point que les mêmes séries
+d'images, enregistrées en des cerveaux si proches par le sang que ceux
+d'un père et d'une fille, puis renforcées encore par l'hérédité,
+peuvent donner naissance à deux formes d'art aussi différentes que
+celles de ce père et de cette fille: d'une part, la poésie la plus
+voulue, la plus purement extérieure, la plus froide qui fut jamais; de
+l'autre, une prose, colorée sans doute, riche d'images empruntées à la
+vie objective, mais qui sans trêve évoque les mouvements passionnés
+de l'âme, et nous<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span> les rend présents par l'ardeur dont elle les décrit.
+Un seul point leur est commun: le souci de la Forme, qui donne la
+durée aux &oelig;uvres de l'esprit, par où tous deux relèvent d'une même
+école et sont disciples des mêmes maîtres. Et si ce n'était froisser
+les justes sentiments d'une fille pour un père auquel elle doit tant,
+je n'hésiterais pas à indiquer une préférence sur laquelle je me
+reprocherais d'insister davantage. Il est de justes louanges qui
+peuvent blesser, fussent-elles marquées au coin de la plus évidente
+sincérité.</p>
+
+<p>Pourquoi d'ailleurs instituer des comparaisons et des rangs? J'ai dit
+que Grâce Mirbel m'apparaissait la trouvaille de Mme Henri de Régnier.
+Trouvaille... c'est-à-dire chose unique, qui vous appartient en
+propre, dont on cherche en vain l'équivalent dans le passé. Et
+pourtant elle a de fermes assises dans la réalité observée. On
+connaît cette fin d'un <i>petit Poème en<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span> prose</i>: «Il y a des femmes qui
+inspirent l'envie de les vaincre et de jouir d'elles. Mais celle-ci
+donne le désir de mourir lentement sous son regard.» Beauté pliante et
+soumise, Grâce Mirbel est de la race des premières. Des pieds à la
+tête, elle n'est que sensibilité amoureuse, subordonnée à la
+sensualité. Voilà ce que Mme Henri de Régnier nous illumine d'un vif
+éclat, ce qui donne sa pleine signification à cette figure féminine:
+la prédominance, l'absorption de la sensation, ne laissant subsister
+aucune place dans cette âme d'instinct, pour quoi que ce soit d'autre
+qu'une existence d'amante! Petit animal câlin, qui ne saura se
+soustraire au despotisme des caresses, elle a connu celles d'Antoine
+Ferlier, et c'est pour elle un joug dont rien ne la saurait libérer:
+«Écoutez, avoue-t-elle à Charlie, pendant des années, j'ai été sa
+pauvre, sa misérable esclave, le jouet de tous ses caprices, la
+complice de<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span> toutes ses fantaisies, la victime de ses cruautés presque
+inconscientes... Il avait cent maîtresses, me les montrait, me parlait
+des beautés de leur corps, les comparait aux miennes qu'il exaltait ou
+rabaissait selon son humeur. Il jouissait de mon pauvre visage
+convulsé, quand je le voyais ébaucher quelque aventure, poursuivre
+quelque caprice, ou s'acharner à une tentative amoureuse qui ne lui
+eût peut-être pas paru si délectable, si je n'en avais été le témoin
+averti, impuissant et déchiré. Et je l'aimais! comme je l'aimais!»</p>
+
+<p>Ce n'est là qu'un trait, entre tant d'autres qu'il nous faut négliger,
+le plus expressif parce qu'il s'agit de choisir, et que toujours on
+fait son choix dans le sens de la thèse que l'on veut démontrer. Mais
+<ins class="correction" title="en">on</ins> en trouverait cent autres, et pas un seul parmi eux qui ne
+contribuât à l'unité d'accent du personnage! L'affabulation du roman
+nous marque un conflit, une lutte<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span> dans l'âme de Grâce Mirbel, lutte où
+nous savons trop que la malheureuse est vaincue d'avance. Je ne pense
+pas qu'on ait jamais mieux rendu, par la seule magie des mots,
+l'abandon morbide, alangui, toujours prêt, de celle qui s'étant laissé
+marquer, à cette profondeur de chair, par la griffe aiguë de la
+volupté, ne pourra plus que s'abandonner encore, renonçant à tout
+espoir de jamais se reprendre<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6"></a><a href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>.</p>
+
+<p>Libre au moraliste de faire telle réserve qu'il jugera bonne sur cet
+affaissement, sur ce perpétuel abandon de soi-même qui rend possible
+une création comme celle-ci. Il est clair que, si la société comptait
+un grand nombre de Grâce<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span> Mirbel, les rapports sexuels, réglés en vue
+du mariage, et qui sont déjà difficiles, deviendraient tout à fait
+impossibles. Encore une fois, c'est affaire au moraliste et nous la
+retenons pour nos conclusions. Qu'elle constitue une réalité dans la
+vie qui nous entoure en nous proposant ses spectacles, c'est assez
+pour justifier chez l'artiste le désir de peindre. Qui de nous ne
+pourrait retrouver, dans ce magnifique répertoire de souvenirs que
+crée une expérience personnelle subordonnée à l'observation, quelque
+figure s'apparentant à l'héroïne de Mme Henri de Régnier? Il sera
+d'ailleurs d'autant plus vaste, ce point de vue du moraliste, qu'il
+embrassera plus d'objets: comme s'étend la perspective du voyageur à
+mesure qu'il s'élève davantage, la portée d'une observation croît à
+proportion des documents qu'elle assembla...</p>
+
+<p>La nature même de cette amoureuse appelait par contraste, et si j'ose
+dire, par<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span> nécessité de logique intérieure, un amant déterminé. Il y a
+ainsi des voix littéraires qui s'appellent et se répondent l'une à
+l'autre, comme un écho dans la forêt. En face de Grâce Mirbel, Mme
+Henri de Régnier ne pouvait que nous restituer la figure illustre du
+<i>Dominateur</i>, de l'<i>Homme à femmes</i>, du maître de l'esclave amoureuse,
+esclave lui-même de ses instincts, et rivé à ses appétits. Thème
+éternel et tant de fois repris, depuis Don Juan jusqu'à Priola, le
+plus original des créateurs ne saurait qu'ajouter quelques variations
+à la donnée première, et d'ailleurs sa ligne conductrice s'impose avec
+une telle rigueur que celles-ci ne pourraient s'en écarter. Antoine
+Ferlier ne pouvait se soustraire aux exigences de son type littéraire,
+quand ses yeux, traduisant son désir, disent à Grâce, après trois
+années d'abandon: «Eh bien oui, je vous ai trompée, je vous ai
+trahie, je vous ai humiliée, je vous ai détestée,<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">126</a></span> je vous ai quittée,
+je vous ai oubliée, autant qu'un être humain peut oublier un autre
+être... A présent je ne désire plus que vous... Je veux vous faire
+souffrir encore: en ce moment moi-même je souffre d'une profonde
+jalousie... Je suis votre maître, car vous ne chérirez plus personne
+comme vous m'avez chéri. Et je veux que vous m'aimiez toujours, moi
+qui depuis de longues années n'ai pas eu pour votre détresse lointaine
+le plus petit regret pitoyable ou attendri!»</p>
+
+<p>A cet accent vous pourrez reconnaître la série des générateurs
+immédiats, ceux à l'influence de qui la faculté inventive de l'auteur
+n'avait pas licence d'échapper, puisque ces voix d'âge en d'âge se
+répondent avec une vibration qui prolonge en nous leur écho: Juan de
+Marana, Valmont, Richelieu, Effrena, Priola, et nous entendons encore
+les intonations du dernier en date, le marquis, distribuant des
+conseils<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span> à son fils.... quels conseils, et à qui donnés! C'est la
+morale du Cruélisme dans l'amour, à laquelle il faut tout ramener, car
+si les instincts nobles, ou <i>conservateurs</i> de l'ordre social,
+spontanément s'érigent en lois pour constituer un corps de doctrines,
+il en ira pareillement des <i>destructeurs</i>, qui s'opposent aux premiers
+de toute l'énergie des révoltés. Pas plus que Valmont, pas plus que
+Priola, Antoine Ferlier n'oublie ce trait de leur commun ancêtre Juan,
+qui est de <i>théoriser</i>, de formuler des vues d'ensemble sur la vie...
+et comme pour eux la vie se réduit toute à l'amour, sur la conquête de
+la Femme.</p>
+
+<p>Pourtant, avons-nous dit, on y peut rattacher quelque variation
+nouvelle. Et je crois que notre auteur en a découvert une qui pourrait
+faire envie à M. d'Annunzio lui-même. C'est quand, durant une soirée
+masquée, Antoine déclare sa passion à celle qu'il croit être une amie
+de Grâce, vêtue des<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span> mêmes dominos et des mêmes capuchons rabattus sur
+des loups à longues dentelles: «Antoine m'avait reconnue, s'écrie la
+jeune femme, il me parlait malgré moi, sa bouche sur ma bouche. Il
+murmurait: «Eh bien, oui, je t'ai prise pour une autre. C'est bien à
+elle que s'adressait mon désir, qu'allaient mes paroles et mes
+baisers. Mais elles n'auraient pu être si brûlantes, ils n'auraient
+pas été si profonds, si je ne t'avais pressentie sous ce velours
+obscur, comme on devine la lune argentée sous le nuage qui passe.»</p>
+
+<p>Voilà l'élément intellectuel qui vient s'ajouter au sensible, en
+manière de raffinement, et pour pousser jusqu'au dernier degré de
+l'aigu les pointes extrêmes de la volupté. Par delà cet épisode, on ne
+saurait rien imaginer qui demeurât du domaine littéraire. C'est peu
+que posséder l'objet convoité, et d'un regard scrutateur observer les
+frémissements de ses nerfs, car répétition<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span> engendre monotonie, et,
+suivant une loi trop souvent vérifiée, la possession éteint la
+passion. A ce risque d'affaissement qui menace son amour, Antoine
+Ferlier viendra donc opposer le rehaut des complications sensuelles,
+et la plus active de toutes, celle des larmes qui emplissent de beaux
+yeux, larmes versées pour son amour! Ici, par une interversion des
+lois naturelles, l'amant ne poursuit plus le bonheur, mais la torture
+de son objet, et si les sanglots viennent aviver le frémissement de la
+machine nerveuse, c'est encore un témoignage nouveau, ajouté à tant
+d'autres, de sa main-mise sur elle. Il serait logique qu'un tel
+enchaînement d'états morbides trouvât sa conclusion dans la plus
+farouche des haines, et nul doute qu'avant peu Grâce Mirbel n'arrive à
+détester celui qu'elle enveloppe de son mépris. Mais l'auteur n'a pas
+voulu pousser jusqu'à cette suprême étape le développement<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span> de ses
+personnages, et leur histoire s'achève sur une étreinte plus
+passionnée encore que les précédentes...</p>
+
+<p>Domination... Servitude amoureuse... Esclavage des sens... c'est donc
+ce que décrit, d'un bout à l'autre de ces pages, le roman de Mme Henri
+de Régnier. Affaissement de l'être moral, prédominance de l'instinct,
+pourrait-on ajouter, car la servitude amoureuse à ce degré ne se
+différencie guère du pur instinct animal que par les nuances
+d'expression qu'y surajoute le conteur. Somme toute, c'est la même
+idée, mais traduite par des moyens différents, que chez Mme de
+Noailles. Antoine Ferlier est tout aussi esclave de la sensation
+qu'Antoine Arnault, également ligoté par l'impulsion, non moins
+victime de l'instinctivité. Les circonstances sont différentes, le
+décor est autre... surtout l'accent; mais la psychologie foncière est
+identique. Grâce Mirbel, qui pourtant lutte,<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span> mais d'avance est
+vaincue, nous apparaît à la merci de ses instincts, tout autant que
+Donna Marie ou l'institutrice Émilie. Aux prises avec l'amour, les uns
+comme les autres n'ont guère que des réflexes, de soudaines détentes,
+et certes nous n'ignorons pas que la plupart des hommes sont ainsi.
+Mais le piquant, c'est de voir une jeune plume féminine noter avec ce
+cruélisme désabusé l'impulsivité virile. De tout autre, sans doute,
+n'en aurions-nous aucune surprise, et j'en sais qui soupçonneront
+quelque attitude à cet obstiné parti pris. Il est si tentant de donner
+une image de soi-même différente de celle qu'on attendait. La seule
+excuse de Mme Henri de Régnier est d'avoir étendu à son héroïne
+l'empreinte dont elle n'hésite pas à marquer son héros.</p>
+
+<p>Seul échappe à l'étreinte de la sensation exclusive le soupirant
+Charlie, de qui le désir s'ennoblit de courage et de
+dévouement<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span>&mdash;dévouement, parce que, si jeune, on s'oublie volontiers
+soi-même... courage, parce qu'il s'agit de prouver à l'adorée qu'au
+prix de son amour nul risque ne saurait compter; Charlie, qui serait
+une figure unique, s'il ne descendait en ligne directe de trop
+illustres modèles: Charlie-Chérubin, filleul d'une belle marraine, et
+plus encore, Charlie-Fortunio, cousin d'une si tendre cousine;
+Charlie, «le cavalier servant, cet enfant inoccupé qui, entre
+l'éducation finie et une carrière à choisir, passait son temps à
+ramasser l'éventail de sa belle cousine ou à lui plier son châle à
+franges...» Charlie, toujours présent et qui irrite les nerfs
+d'Antoine-Clavaroche. Familières images ressuscitant dans nos songes
+avec les traits précis de ceux qui, au temps de notre adolescence,
+déposèrent en nous le charme de leur première empreinte! Ce sont
+illustres répondants, sous l'invocation desquels l'auteur d'<i>Esclave</i>
+place son<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span> jeune héros&mdash;car il est impossible que Mme Henri de Régnier,
+qui d'autre part se rattache si évidemment à la tradition de notre
+génie français, n'ait point voulu par là rendre hommage à deux noms
+qui en sont les représentants immortels.</p>
+
+<p>En présence de tels héros, si délicats et si sensibles, tout soupçon
+de violence ou de froissement brutal se trouve écarté de la notion
+d'amour, par où justement, dans les habituelles rencontres, elle nous
+paraît avilie, et pour tout dire empreinte d'une grossièreté tant soit
+peu répulsive. Chez eux la part d'instinct se trouve réduite au
+minimum. Transposé dans le domaine exclusif du sentiment, il aura tôt
+fait d'y perdre cette brusque violence, cette impériosité, ce
+despotisme, qui d'ordinaire régissent les impulsions passionnelles.
+Pourtant la différence de méridien fait couler dans ses veines un sang
+plus impétueux et, quand il traduit son désir,<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span> c'est en des termes
+qui de deux tons au moins montent Fortunio: «J'ai dix-neuf ans et je
+voudrais vous protéger, me dévouer pour vous»: voilà bien Fortunio.
+Puis, «Je voudrais que vous m'aimiez... que vous m'aimiez,
+pardonnez-moi... de tout votre corps.»&mdash;Ah, cela, c'est du Charlie
+tout pur, car jamais tel aveu ne fût sorti de la bouche qui murmurait
+ses déclarations à Jacqueline. De quoi lui serviront d'ailleurs et le
+dévouement, et la sincérité de cet amour? A l'issue du duel qui met
+face à face les deux adversaires, c'est pour Antoine seul que tremble
+Grâce Mirbel, et c'est dans ses bras qu'elle s'effondre, décidément
+vaincue!</p>
+
+<p>Gardons-nous des apparences et défions-nous des catégories où, d'après
+leur forme, on enferme les &oelig;uvres de l'art. Au-dessous d'un titre
+comme cette <i>Esclave</i>, l'éditeur qui fait appel au public et se
+préoccupe des meilleurs moyens en vue<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span> d'atteindre son objet, inscrit
+délibérément ce sous-titre: <i>Roman</i>. Sait-il pas en effet que, parmi
+les quelques centaines ou quelques milliers de lecteurs qui forment la
+clientèle d'un auteur d'imagination, la grande majorité vient chercher
+dans ses livres <i>l'histoire</i> qui la pourra divertir un instant? Donc
+il importe de souligner le genre où se classe le livre qu'on lui vient
+proposer. Mais la critique, qui ne saurait tenir compte d'un tel point
+de vue, qui justement fut inventée pour donner aux &oelig;uvres de
+l'esprit leur véritable cote, non d'après leur succès, mais d'après
+leur valeur, se tient un autre raisonnement, en analysant le genre de
+plaisir que lui procure <i>Esclave</i>:</p>
+
+<p>Qu'y a-t-il de commun, songe-t-elle, entre cette <i>Esclave</i> et la
+multitude des ouvrages qu'on nous présente revêtus de la même
+estampille? Sans doute y voyons-nous comme ailleurs des personnages
+en rapport<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span> de conflit passionnel, car il faut bien, de toute rigueur,
+donner son affabulation à un développement littéraire. Mais, tandis
+que chez la plupart les faits extérieurs dominent, et oppriment les
+faits psychologiques qu'ils sont destinés à traduire, ici c'est une
+esthétique en tous points conforme à celle que formulait Renan dans
+une page de ses <i>Cahiers de Jeunesse</i>: «Je ne sais pas pourquoi les
+faits et incidents extérieurs, les péripéties survenant sans être un
+pur développement psychologique, me choquent dans le Roman et le
+Drame. Je voudrais que ce fût le simple développement de la passion se
+peignant par des faits extérieurs.»&mdash;Déjà cette sobriété qui déblaie
+tout accessoire, et subordonne le dehors au dedans, c'est un des
+premiers mérites de notre génie latin, auquel plus haut nous rendions
+hommage. C'est la conception classique de l'&oelig;uvre imaginative,
+telle qu'elle<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span> sortit de notre dix-septième siècle français,
+et&mdash;rapprochement qui prend toute sa valeur quand il s'agit d'une
+femme&mdash;de la plume de Mme de La Fayette.</p>
+
+<p>Condensation des effets, sobriété de l'accent: vertus rares que nous
+admirons d'autant plus qu'elles portent ici la signature d'un sexe
+ayant tendance à se distinguer par les défauts contraires. C'est peu
+encore, au prix de l'élégance du style, de la beauté formelle, qui
+donne à cet ouvrage un rang à part parmi les productions féminines de
+ce temps. Je détache, en le soulignant avec intention pour qu'on s'y
+arrête, ce portrait de Grâce Mirbel, à l'époque où Antoine la revoit,
+découvre en elle une beauté nouvelle, donc une femme nouvelle: «Le nez
+fin, très peu busqué, respirait la rose épanouie, et les cils noirs et
+courbes voilaient les longs yeux baissés. Il savait, sans les voir,
+combien ces yeux étaient beaux. Vert sombre ou clair, ou<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span> grisâtre,
+selon l'humeur de Grâce ou le temps, ils contrastaient si bien avec sa
+chevelure foncée, toujours abondante et ondée, qu'elle portait ce soir
+tordue sur le cou en un lourd chignon! Il voyait inclinée la nuque
+fière, dont la peau était plus ambrée que celle des joues. Jadis il
+avait aimé mordre ce cou frémissant, par une sorte de férocité
+amoureuse. Les formes du buste lui parurent plus pleines, mais encore
+d'une minceur élancée. Et le bras qui sortait, nu et arrondi des
+dentelles courtes de la manche, était ce même bras si blanc, si lisse
+et si délicatement charnu, qu'on désirait le respirer comme une fleur
+encore en bouton.»</p>
+
+<p>Vous suivez les scrupules de l'exécution chez l'artiste. Dans un temps
+où la plupart des &oelig;uvres d'imagination dénotent la hâte avec
+laquelle elles furent écrites, où de plus en plus on méconnaît le
+principe fondamental de toute esthétique: que la<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span> Forme seule peut
+imprimer la durée aux &oelig;uvres de l'esprit, c'est déjà un mérite
+singulier que d'en connaître la vertu. Mais lui rendre témoignage en
+un livre où précisément l'exécution correspond au double principe de
+notre génie français, résumé dans ces deux mots: <i>sobriété</i> du détail,
+<i>pureté</i> de la forme, c'est assez pour qu'à ce premier sous-titre:
+Roman, nous puissions substituer celui de <i>Poème en Prose</i>, qui plus
+exactement fait justice à son mérite.</p>
+
+<hr class="mid" />
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span></p>
+<h2>MADAME MARCELLE TINAYRE</h2>
+
+<p>Quand Victor Hugo, <i>pater familias</i> et pontife de plusieurs
+générations, prononçait ses fameuses paroles sur l'indéfectible
+rigueur des haines littéraires, c'était en un temps où la production
+féminine ne se manifestait que comme fait isolé, d'autant plus
+remarqué peut-être, mais qui n'inspire nulle crainte de concurrence.
+L'attitude d'une George Sand passant la culotte du sexe fort pour
+mieux rehausser de virilité sa coquetterie féminine, en dit long sur
+la Femme-auteur aux belles années du Roi Citoyen... et la Gloire
+elle-même qui lui réservait des statues là où<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span> tant d'autres n'eurent
+même pas leur buste, par ses faveurs marquait assez qu'il n'est pas de
+limite à ses caprices. Devenue vieille et châtelaine de Nohant,
+l'auteur d'<i>Indiana</i> voulut bien reconnaître que la Fortune avait
+souri à sa carrière. Aussi n'existait-il alors qu'une George Sand. La
+Femme venant s'offrir au jugement public une plume à la main, c'était
+un peu, comme de nos jours, celle qui, vêtue de la toge, erre à
+travers les corridors du Palais; on braque les yeux sur le phénomène,
+pour voir si tant de plis superposés sont agréables au regard.
+Volontiers les confrères s'arrêtent pour coqueter avec elle, parce
+qu'il est reposant d'agrémenter de quelque diversion les démarches
+professionnelles. Mais on sait bien que le temps n'est pas proche où
+les dossiers rémunérateurs viendront arrondir sa serviette d'avocat.
+Le jour où cette hypothèse menacerait de devenir réalité, on<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span> verrait
+alors ce qui subsisterait de la légendaire galanterie française.</p>
+
+<p>Tous les groupes sociaux sont, en effet, construits sur un plan à peu
+près identique. C'est dire qu'ils relèvent du même principe
+économique: dès que la concurrence est organisée, les mesures de
+protection interviennent. Qu'une femme bénéficiât de la renommée
+littéraire, on l'avait déjà vu, on l'admettait parfaitement. Mais
+qu'elle connût du même coup et la réputation et les succès de
+librairie, cette fois c'en était trop: il importait d'y mettre ordre.
+Non qu'il existât, même dans la pensée des moins habiles, une
+corrélation nécessaire entre la valeur d'un ouvrage de l'esprit et le
+chiffre de ses éditions: on pourrait citer tel man&oelig;uvre, tel
+spécialiste du feuilleton, dont les tirages sont considérables, et que
+nul cependant, sauf lui sans doute, ne songe à faire rentrer dans le
+genre littéraire, tandis que la clientèle<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span> payante des &oelig;uvres
+critiques d'un Barbey d'Aurevilly, monument durable dans l'avenir, ne
+suffit pas à couvrir les frais d'impression. Pourtant ce qui parut le
+moins acceptable, ce fut que, sur le marché littéraire, la femme pût
+devenir la concurrente de l'homme, et cette hypothèse sembla
+plausible, dès l'instant que la femme-auteur ne se manifesta plus
+comme un fait isolé, mais comme un phénomène collectif.</p>
+
+<p>Voyez plutôt, interrogez éditeurs, libraires, aux vitrines desquels
+couvertures jaunes et bleues sollicitent le regard du passant. Ils
+vous diront&mdash;vous pourrez constater d'ailleurs&mdash;que les signatures
+féminines se présentent en imposant bataillon. Nous avons de jeunes
+poétesses pour qui le lancement du premier volume coïncide avec
+l'abandon des jupes courtes, et qui, le plus gravement du monde,
+analysent les mouvements de l'âme avant même de les avoir pu
+ressentir. Effrayante<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span> précocité! Miracle du petit prodige! Dieu sait
+les monstres qu'elle nous prépare! Je ne vois rien de plus inquiétant
+que le désenchantement de la maturité sur de jeunes visages, et ces
+traits déjà flétris par les rides, quand les joies de la vie les
+devraient seules illuminer. Comme jadis les études de notaires se
+passaient héréditairement, suivant une tradition consacrée, ce sera
+bientôt l'écritoire de l'auteur qui constituera l'héritage, et la
+transmission se fera plus naturellement encore dans l'ordre du sexe
+faible.</p>
+
+<p>Je reviens à cette forme particulière de la lutte pour la vie qu'est
+un livre imprimé. On se rappelle les incidents qui accompagnèrent le
+projet de décoration en faveur de Mme Marcelle Tinayre, menus faits
+parisiens, comme chaque jour nous en voyons surgir, sans importance
+apparente, mais étrangement expressifs parfois et curieusement
+révélateurs par leurs prolongements<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span> sur l'âme humaine. Bien plus que
+le signe, ce qui importe ici, c'est la chose signifiée. Il était
+difficile d'admettre qu'un simple ruban dont nous voyons à chaque
+promotion fleurir la boutonnière de tel plumitif n'ayant d'autre titre
+que l'appui de ses recommandations politiques, eût soudain le pouvoir
+de provoquer tant de clameurs. Cette distinction n'était, comme on dit
+couramment, que la goutte d'eau grâce à quoi déborde le vase, le vase
+des jalousies et des ranc&oelig;urs, et l'auteur de la <i>Maison du Péché</i>
+allait être le bouc émissaire de tant de ranc&oelig;urs accumulés. Basses
+besognes, pour lesquelles s'entendirent, comme larrons en foire, les
+plus méprisables plumes du Journalisme! Il est telle circonstance où
+l'on est assuré de rencontrer certains noms, comme tels lieux de
+réunion ne se peuvent même concevoir sans le groupement de certaines
+têtes. Faut-il ajouter que ce qu'il y a de<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span> plus médiocre dans la
+littérature féminine se garda bien de manquer à l'appel? «La Haine
+emporte tout», observa-t-on justement, puisque la haine est entre les
+hommes un lien plus fort encore que l'amour.</p>
+
+<p>Pour une fois ils ne se trompaient pas d'adresse et leur trait portait
+juste&mdash;<i>juste</i>, entendons-nous bien, par l'importance du point visé,
+car Mme Marcelle Tinayre est sans conteste, par la qualité et la
+formation du talent, la plus vigoureuse, la plus virile des plumes
+féminines qui se sont révélées dans ces dernières années. Ce fut un de
+mes étonnements, je ne le cache pas, à la première lecture de la
+<i>Maison du Péché</i>, qu'une femme eût pu concevoir avec cette force,
+réaliser avec cette vigueur. Un tel ouvrage m'apparut d'abord une
+sorte de démenti apporté à l'habituelle psychologie de la femme. D'un
+tel point de vue, je ne pouvais me défendre de lui attribuer<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span> un
+intérêt supérieur, en dehors même du sujet traité, et qui dépassait de
+beaucoup la personnalité de son auteur, pour s'étendre à toute une
+catégorie d'esprits similaires. Et ce n'était pas là seulement besoin
+de généraliser, que connaissent ceux qui voient avant tout dans
+l'&oelig;uvre d'art une psychologie en action... C'était aussi
+constatation de la plus évidente réalité.</p>
+
+<p>Mme Marcelle Tinayre n'est pas de celles qui, étant femmes et pourvues
+du don littéraire, entendent se limiter à un domaine spécial, plus
+particulièrement réservé à la femme, de celles qui, penchées sur
+elles-mêmes et mettant la main sur leur c&oelig;ur pour en suivre les
+battements, ne font à vrai dire que transposer leurs émotions. Nous en
+avons vu des exemples où s'affirme avec éclat la psychologie de la
+Femme-auteur. Mme Marcelle Tinayre a d'autres ambitions&mdash;et c'est peu
+d'avoir les ambitions... elle a encore<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span> le talent de ses ambitions.
+Sous une enveloppe féminine elle dissimule un tempérament viril, le
+seul réellement viril que nous comptions dans notre littérature
+féminine, et la meilleure preuve que j'en puisse apporter, c'est que
+son art littéraire, aussi bien dans sa conception première que dans sa
+réalisation, présente ce double caractère de la virilité créatrice: il
+est <i>objectif</i>, étrangement objectif, et il sait être <i>intellectuel</i>.</p>
+
+<p>Ne sort pas de soi-même qui veut! Et sortir de soi-même, c'est la
+condition première de tout art objectif. Se représenter des états
+d'âme différents de ceux que l'on éprouve, des suites de réactions
+opposées à celles qui constituent notre mentalité, ce n'est pas
+seulement la condition de tout art objectif, mais encore de toute
+compréhension intégrale de la vie!... Un grand critique de ce temps, à
+la fois illustre et méconnu, celui de qui tout à l'heure<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span> nous
+prononcions le nom, a écrit ces paroles mémorables: «Si le mot de
+Pascal: Le Moi est haïssable, était vrai, il emporterait du coup toute
+la littérature personnelle et savez-vous ce qu'on y perdrait?
+Savez-vous de quoi elle se compose? Elle se compose de tout ce qui est
+lyrique et élégiaque, la plus immense part de la poésie humaine.» Beau
+mouvement par où se traduit une vérité à laquelle nul plus que nous ne
+saurait rendre hommage, quelle réplique aussitôt vient s'inscrire sous
+notre plume? Un instant, imaginons par contraste que se trouve
+restreint à la littérature personnelle le domaine de la création
+littéraire... qu'est-ce alors qu'on en supprimerait? le Théâtre... qui
+est de tous les temps, et le Roman presque entier. Je sais qu'il est
+assez de mode et d'attitude aujourd'hui, parmi les artistes de
+lettres, de marquer un dédain pour un genre qui, plus que tous les
+autres, se subordonne<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span> aux goûts du public. Encore serait-ce une
+question de savoir lequel des deux réagit le plus énergiquement sur
+l'autre et si l'autorité d'un seul venant s'affirmer à ce public avec
+la marque du génie, ne le mâterait pas d'un despotisme au moins égal à
+celui dont il s'impose à ses fournisseurs attitrés.....</p>
+
+<p>La littérature objective, cette forme d'art où l'imagination de
+l'auteur lui permet de dresser debout des personnages parfaitement
+différents de lui-même, et s'opposant entre eux par la stature
+physique autant que par la contexture morale, c'est tout simplement
+l'&oelig;uvre balzacienne, triomphe de la virilité créatrice et qui égale
+en majesté les plus riches monuments du passé. Balzac,...
+Shakespeare... voilà une équation<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7"></a><a href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> qui tout d'abord scandalisa,
+mais aujourd'hui ne fait plus difficulté.<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span> Il fallut des années pour
+que l'on s'y accoutumât, car la Gloire durable ne s'acquiert pas tout
+d'un coup: c'est seulement par le lent et progressif travail de
+l'opinion que la statue d'un grand homme prend les proportions qu'elle
+doit garder dans l'avenir, alors même que les hommages officiels l'ont
+déjà dressée sur son socle. Maintenant nous sommes fixés sur elle, et
+nous avons pris sa mesure qui l'apparente aux plus grands des humains.
+Qui voudrait, en effet, sacrifier ce Balzac et sa merveilleuse
+puissance objective au génie le plus féminin, le plus personnel de la
+littérature contemporaine, un Musset, de qui tous les héros ne sont
+qu'une transposition de lui-même?</p>
+
+<p>Inversement, et pour nous tenir à des noms moins illustres, que sont
+donc les personnages de Mme de Noailles sinon une altération de sa
+propre sensibilité, vue et repensée à travers ses auteurs? Une<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span>
+analyse abondante autant que minutieuse nous permit de reconstituer en
+elle la chaîne des influences romantiques directes et de leurs
+succédanées, qui contribuèrent à ce miracle d'artifice littéraire que
+représente un roman comme la <i>Domination</i>. A quel point, mais d'autre
+façon, Mme Henri de Régnier est objective aussi, nous avons pu le voir
+à l'examen de son roman: <i>Esclave</i>. Elle ne l'est pas par assimilation
+d'influences et de culture, mais par la concentration d'un art où
+trois figures en contraste suffisent à créer l'intérêt<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8"></a><a href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p>
+
+<p>Combien différente la méthode de Mme Marcelle Tinayre! et quand
+j'inscris ce mot: Méthode, je sens toute l'insuffisance, toute
+l'impropriété d'un terme qui semble marquer je ne sais quoi de voulu,
+d'artificiel, contraire à la réalité des faits.<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span> Une méthode, c'est
+quelque chose de froid, de réglé, comme toute discipline d'esprit se
+subordonnant à la logique, tandis que <i>création d'art</i>, chez un être
+vraiment doué, est synonyme d'impulsivité, d'ardeur où se manifeste
+une part d'inconscience. Malheur à celui qui ne se sent pas, à
+certaines heures, entraîné par une force supérieure à la raison, qui
+se flatte de pouvoir constamment tenir en main ces rênes intérieures
+qui gouvernent l'imagination! Si l'auteur de la <i>Maison du Péché</i>
+compose à la façon d'un Balzac ou d'un Flaubert, c'est que les
+exigences de sa nature littéraire l'y entraînent invinciblement. Sans
+doute trouve-t-on dans ce vigoureux roman des figures centrales sur
+qui se concentre l'intérêt: quel est le tableau composé où, sur les
+premiers plans, la lumière ne vienne irradier les personnages? Ainsi
+toute l'émotion, tout le pathétique du drame, c'est de savoir ce
+qu'il adviendra du conflit passionnel<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span> où sont engagés Augustin et
+Fanny, âmes adverses, toutes passionnées qu'elles soient l'une de
+l'autre: en voilà assez pour créer un intérêt d'intrigue qui nous
+tient en haleine. Mais ce n'est pas une raison de négliger le second
+plan, et comme Mme Marcelle Tinayre aime à sortir d'elle-même, que
+d'ailleurs elle y excelle, voici des figures accessoires qui ne sont
+guère moins attirantes. Elles ne se trouvent pas là par obligation de
+créer un milieu, et parce qu'il faut de toute nécessité expliquer ses
+personnages. Non point: elles vivent d'une existence distincte,
+individuelle, et bien que se rattachant au groupe central par cette
+solidarité qui fait l'unité d'un ouvrage, on les pourrait concevoir
+comme autant de petites esquisses détachées, se suffisant à
+elles-mêmes.</p>
+
+<p>Lorsque le peintre de Drame et d'Histoire prépare une de ces vastes
+compositions que Delacroix appelait les <i>Grandes<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span> Machines</i><a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9"></a><a href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>, il
+s'applique, après l'esquisse d'ensemble, à réaliser séparément chacune
+des figures qui doivent collaborer à la totalité de l'impression. Il
+peut advenir alors que, cédant à ces tentations qui suivent les
+trouvailles du pinceau, il s'attache à l'une d'elles plus qu'il ne
+conviendrait, quand elles seront reportées au plan qu'exige leur
+valeur propre. Plus tard en effet, dans la réalisation définitive, la
+beauté du tableau sera faite, non seulement de l'expression de
+chacune, mais aussi de l'harmonie des rapports qui les unissent entre
+elles. Pareillement dans la <i>Maison du Péché</i>, tous ces personnages
+accessoires, Marie-Angélique, la mystique et implacable
+Marie-Angélique, Forgerus l'ultra-janséniste, Vitalis, Jacquine, tout
+à la fois si tendre et si rude, les Courdimanche, Barral, ont bien
+l'empreinte et l'accent de<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span> la vie pour quiconque se plaît à les
+considérer isolément. Je n'en veux qu'une preuve, c'est que nous ne
+les oublions plus, qu'une fois silhouettés par le crayon aigu du
+dessinateur, qui fait saillir leur mimique expressive, ils
+reparaissent, à chaque allusion, dans leur réalité de chair. Si
+personnel est leur accent qu'un nouvelliste à la Française, doué du
+pittoresque concis qui fit un Maupassant, pourrait en chacun d'eux
+trouver la matière d'un de ces contes où se reflète toute une
+existence. Combien plus vive apparaîtra cette empreinte, combien plus
+marqué cet accent, si nous les rattachons au groupe central, qu'ils
+complètent sans doute, mais dont ils tirent également leur éclat.</p>
+
+<p>Pour fortifier mon raisonnement, je vais prendre un exemple illustre,
+dont j'entends qu'on veuille bien ne pas déduire plus de conséquences
+que je n'en vois moi-même. Comparer n'est pas égaler, et ce n'est pas<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span>
+un motif, si nous établissons une analogie entre la facture d'un
+ouvrage moderne et celle de quelque devancier fameux, pour que
+nécessairement on en déduise une équivalence: affaire de nuances que
+chacun comprendra! C'est ainsi que, dans <i>Madame Bovary</i>, les figures
+de second ordre: Homais, Bournisien, le père Rouault, sans pourtant
+dépasser le plan où sut les maintenir un merveilleux instinct de
+composition, présentent l'intense relief qui les rend inoubliables,
+presque au même titre que les protagonistes de l'&oelig;uvre: Emma,
+Rodolphe et Léon.</p>
+
+<p>Je ne regrette pas d'avoir cité ce roman fameux, car s'il est ouvrage
+d'imagination ayant exercé quelque influence sur Mme Marcelle Tinayre,
+c'est, à n'en pas douter, <i>Madame Bovary</i>. Il serait aisé de montrer,
+citations en mains, que la technique de la <i>Maison du Péché</i> est
+sensiblement analogue à celle de Gustave Flaubert.<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span> C'est le même
+procédé de composition par <i>Portraits</i> détachés où s'affirme un
+extraordinaire don visuel, par <i>Descriptions</i> de nature, isolées en
+apparence, mais liées intimement aux minutes pathétiques du drame,
+enfin par <i>Morceaux</i>, exécutés avec ce souci de leur donner une
+exceptionnelle importance<a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10"></a><a href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>. Et je ne prétends pas&mdash;chacun me
+comprendra&mdash;qu'il existe le moindre parti pris chez notre auteur de
+plier son esthétique à celle<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span> d'un maître admiré, ou qu'une
+fréquentation trop assidue ait marqué une de ces empreintes par où
+s'accuse la plasticité féminine. Nullement, c'est simplement analogie
+d'esthétique, rencontre de tempéraments, qui fait qu'à cinquante
+années de distance, deux natures bien françaises et qui toutes deux
+méritaient d'être normandes, associèrent leurs images en obéissant à
+d'identiques exigences. La grande loi de la <i>Liaison des Idées</i>
+commande tous les cerveaux humains, celui de l'artiste avec une
+rigueur plus évidente encore. Douée de qualités visuelles qui
+l'apparentent d'étrange façon à Gustave Flaubert, Mme Marcelle Tinayre
+associe ses images conformément à l'esthétique de <i>Madame Bovary</i>.
+Cette simple constatation n'a rien qui la puisse diminuer. Il n'est
+pas jusqu'au style qui, par son accent, sa musique et certains rythmes
+ou façons de conduire la phrase, ne découvre de saisissantes
+analogies,<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span> surtout pour une oreille qui, dans sa première jeunesse,
+fut bercée au son de ces cadences.</p>
+
+<p>Pour rendre témoignage de vigueur créatrice, il n'est pas que ce
+pouvoir de s'extérioriser. Prenons les plus illustres entre les
+ouvrages de l'esprit, ceux où nous avons voulu voir les garanties de
+cette virilité; pas un qui n'ait un puissant support intellectuel.
+D'un tel point de vue, la loi de production va se formuler ainsi:
+toute grande &oelig;uvre apparaît comme la combinaison des deux éléments
+qui créent la personne humaine: Intelligence et Sensibilité. Jadis,
+l'esprit classique, modelé par la discipline purement logique des
+dix-septième et dix-huitième siècles français, attribuait à
+l'intelligence la place prépondérante: la littérature de ces deux
+siècles nous en est une preuve suffisante. Aujourd'hui les travaux des
+psychologues, fondés sur l'observation directe de la vie,<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span> sur l'éveil
+de la conscience chez l'enfant, et trouvant d'ailleurs leur meilleure
+justification littéraire dans l'épanouissement romantique du
+dix-huitième siècle, reconnaissent, dans la vie émotive, l'assise de
+toute personnalité, comme le tuf où l'intelligence vient plonger les
+racines qui fortifieront son développement.</p>
+
+<p>Encore une fois, je prie qu'on ne me fasse pas dépasser ma pensée,
+dire ce que je n'ai pas voulu dire. Je n'ai voulu que marquer des
+analogies pour préciser cette pensée. De ce qu'un ouvrage signé d'un
+nom féminin comme la <i>Maison du Péché</i>, présente, dans l'exécution et
+dans la conception même, quelques traits communs avec telle &oelig;uvre
+fameuse consacrée par le temps, il n'en faut pas tirer plus de
+conséquences que cette analogie n'en comporte. Je tiens seulement à
+souligner les raisons pour quoi Mme Marcelle Tinayre est la plus
+virile des plumes féminines<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span> d'aujourd'hui.</p>
+
+<p>Qu'est-ce en somme que ce roman: <i>la Maison du Péché</i>? Un problème de
+psychologie amoureuse, dont la solution se subordonne à des données si
+précises et si fortes, qu'il devient impossible de les modifier, si
+peu soit-il, sans altérer la vraisemblance des crises passionnelles
+qui vont se succéder, données où les éléments intellectuels font
+équilibre à ceux de la sensibilité. Et ceci encore est une preuve de
+virilité chez notre auteur, que se trouvent requises, pour goûter la
+pleine saveur de son &oelig;uvre, des facultés n'ayant d'habitude qu'un
+rapport éloigné avec les ouvrages de pure imagination.</p>
+
+<p>Voici un jeune homme élevé par une mère ultra-janséniste, suivant les
+principes de la plus sévère discipline morale, celle qui voit dans
+l'&oelig;uvre de chair l'irréparable souillure, la cause d'éternelle
+damnation.<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span>&mdash;«Chaste entre les chastes&mdash;c'est le principal portrait de
+la mère d'Augustin&mdash;restée vierge de c&oelig;ur, Thérèse-Angélique
+conservait du mariage et de la maternité un dégoût invincible pour
+l'&oelig;uvre de chair. Elle ne voyait dans l'amour qu'une fonction basse
+et ridicule, la marque de la bête que le sacrement même n'efface pas
+tout à fait?» Son fils Augustin a atteint l'âge viril sans perdre sa
+fleur d'innocence, élevé par les soins du janséniste Forgerus, mais
+sans soupçonner&mdash;car l'occasion ne s'en est point offerte&mdash;les sources
+vives de tendresse qui se dissimulent en lui. L'esprit sceptique du
+Boulevard a pu sourire de cette conception sans marquer autre chose
+par ce sourire qu'une parfaite méconnaissance de l'âme humaine, car il
+a de tout temps existé, aujourd'hui même il existe encore plus
+d'Augustins qu'on n'imagine: «Un jeune homme, fervent chrétien,
+rencontre une jeune femme belle<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span> et désirable, il ne voit pas sa
+beauté, il ne la désire pas. Il souffre de la sentir réticente,
+réfractaire, et par d'innocents subterfuges, il s'efforce de lui
+arracher un aveu. Bientôt le salut de cette créature lui devient plus
+cher que sa propre vie. Il veut la jeter dans le giron de l'Église,
+l'associer à la communion des Saints. Et ce prosélytisme ingénu, cette
+sollicitude qui s'ignore, cet inconscient appétit du sacrifice, c'est
+l'amour!»</p>
+
+<p>En face d'Augustin, la voici donc cette jeune femme qui, par une rude
+expérience et dès le premier âge d'aimer, a connu les tourments de la
+vie. Cette vie, elle la sait, autant que lui l'ignore, et bien qu'elle
+en ait souffert, elle ne l'a pas prise en dégoût. Son unique désir,
+c'est de la recommencer au point même où ses malheurs l'ont laissée.
+Comme Fanny est une nature noble, elle ne la conçoit qu'illuminée du
+sentiment qui vraiment l'ennoblira. Mais<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span> en même temps, c'est une âme
+profondément anti-religieuse, ou plutôt a-religieuse, pour qui demeure
+lettre morte toute notion d'au-delà.</p>
+
+<p>Tels Augustin de Chanteprie et Fanny Manolé, vivantes données d'un
+passionnant problème. Il faut souligner cette épithète:
+<i>vivantes</i>.&mdash;Car il ne s'agit pas ici d'êtres abstraits, imaginés pour
+mettre une thèse en valeur. De l'un à l'autre intervient la
+souveraine, l'inéluctable fatalité d'amour. Nous avons alors la suite
+rigoureuse, déduite avec une force étrange chez une femme, force
+<i>intellectuelle</i>, non plus seulement sensible, des états passionnels
+et des crises qu'elle comporte, présentant un caractère de logique
+auquel on ne saurait rien modifier sans altérer du même coup la portée
+comme la signification de l'ouvrage.</p>
+
+<p>Et c'est d'abord l'enchantement des premières initiations, tout le
+côté mystique et<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span> tendre, exclusivement tendre, d'une âme vierge qui
+pour la première fois s'ouvre à l'amour. C'est la révélation de la
+grâce, de la beauté féminine, du charme puissant et doux qui se dégage
+du <i>mundus muliebris</i>, surtout pour l'homme demeuré longtemps chaste.
+Mme Marcelle Tinayre, l'a senti et délicatement rendu. Non, ce n'est
+pas un vain symbole, celui de la force inhérente à la chasteté, de la
+puissance de prise que donne sur le monde une énergie qui ne s'est pas
+dispersée aux dépenses sexuelles. En ce sens, le beau mythe de
+Parsifal n'est que la plus glorieuse illustration contemporaine d'une
+vérité qui persiste à travers les âges, dont nous sentons l'immortelle
+portée dès la première défaillance du héros, quand les bras souples de
+l'Enchanteresse inclinent cette tête <ins class="correction" title="junévile">juvénile</ins> sur son sein parfumé...
+Ce sont ensuite les joies de former une âme, de la plier à son idéal,
+de croire du moins qu'on atteindra à la convaincre:<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span> décevant espoir,
+car on ne transforme pas l'essence d'un être... on ne saurait qu'y
+ajouter, et la visite à Port-Royal, le plus beau morceau du livre à
+mon avis, n'est qu'un délicieux tableau psychique, où deux âmes se
+confrontent entre elles, sans aucune chance de se pénétrer. De toutes
+les formes de pensée, la forme religieuse est la plus incommunicable,
+celle qui exige le plus de don pour être entendue dans son sens
+intime, et quand le jeune homme exalte devant sa bien-aimée les
+délices de la communion en Dieu, comment toucherait-il de son idéal
+supra-terrestre une âme dont les appétitions se <ins class="correction" title="resteignent">restreignent</ins> toutes à la
+terre. Vient enfin la révélation foudroyante de l'homme <i>complet</i>,
+avec ses exigences qui se manifestent dès la première possession... et
+c'est vraiment d'une profonde connaissance de la psychologie virile,
+cette brusque audace succédant à tant de timidité, cet impérieux<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span>
+accent que commande la voix de l'instinct dès que la beauté dévêtue de
+Fanny lui vient proposer ses attraits: soudaine interversion des rôles
+que je n'eusse point tant admirée sous la plume d'un écrivain de mon
+sexe, mais qui force mon admiration, venant de Mme Marcelle Tinayre.
+Je sais peu de tableaux comparables à cette scène d'abandon dans la
+<i>Maison du Péché</i>, pour nous convaincre que cet abandon est un instant
+de brève folie.</p>
+
+<p>Folie, n'en doutez pas, chez tout homme, diront les adversaires
+déclarés des sens, les disciples de Forgerus et de Thérèse-Angélique,
+combien plus grave, irréparable à vrai dire, chez ces amants
+exceptionnels, puisque de cet instant datent leurs intimes tortures!
+Pour eux désormais, il n'y aura plus que tortures, douleur d'aimer
+succédant aux premières délices, et si jamais &oelig;uvre d'art pouvait
+servir à l'édification morale de qui la voit<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span> ou l'entend, on ne
+saurait imaginer tableau plus propre à détourner du mal sacré deux
+êtres qu'un invincible attrait rapprocha pour les mieux tenailler par
+la suite. Tortures de la solitude morale et du contraste des natures
+qui se révèle même dans l'amour..... que dis-je? surtout dans l'amour
+et après la possession! Ranc&oelig;ur de la possession où s'ajoute cette
+certitude de l'impénétrabilité des âmes, d'autant plus impénétrables
+que les êtres physiques se confondent plus souvent! Images de rivalité
+et de jalousie du passé, cette jalousie plus féroce parfois que celle
+du présent, qui vient aviver chez l'homme le désir physique que tout
+exaspère!... Enfin cette volupté des sens, où de moins en moins
+participent les mouvements de l'âme, atteignant à créer une
+désagrégation de l'être moral qui va presque jusqu'à la démence, par
+où l'&oelig;uvre de Mme Marcelle <ins class="correction" title="Tynaire">Tinayre</ins> rejoint celles de Mme de
+Noailles et de<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span> Mme Henri de Régnier, en marquant une fois de plus
+cette domination, cet esclavage des sens, négation du profond
+amour&mdash;car s'il est une loi démontrée en psychologie amoureuse, c'est
+que la tendresse dont se nourrit le sentiment se manifeste toujours en
+raison inverse de la volupté qui l'annihile! Aurai-je atteint à
+marquer la forte assise intellectuelle qui permet des déductions de
+cette rigueur, et que par là du moins, le don littéraire de Mme
+Marcelle Tinayre s'affirme en un saisissant contraste avec celui de
+ses rivales?</p>
+
+<p>Pourquoi faut-il qu'intervienne cette notion de rivalité, dès que deux
+talents sont en face et s'opposent? Tellement inhérente à notre race
+que cette douce Terre de France se présente à nos yeux sous l'aspect
+d'un vaste champ d'entraînement, où concurrents de catégories diverses
+prennent leur mesure et préparent leur victoire. L'heure du concours
+commence avec le<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span> premier âge pour ne finir qu'avec la Vie. En vérité,
+c'est un perpétuel concours que la vie, où nul n'est assuré, si
+brillants que soient ses succès, de tenir le premier rang. Ce mot dont
+on use, dont on abuse à notre époque: «Un tel est arrivé», n'a pas de
+sens à y regarder de près, puisqu'il implique négation du mouvement,
+et que par définition la vie est un perpétuel mouvement, une lutte
+ininterrompue. Aussi sommes-nous conduits à transposer dans l'art les
+conditions mêmes de la vie, et comme c'est une question vitale,
+suffisant à créer l'intérêt d'un ouvrage, de savoir qui sera le plus
+fort, qui triomphera dans la passion qui l'anime. Antoine Ferlier ou
+Grâce Mirbel, Augustin de Chanteprie ou Fanny Manolé, pareillement
+c'est une manière de concours, organisé entre les deux talents, qui
+nous proposent la formule de leur art.</p>
+
+<p>Il nous suffira de constater qu'elles<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span> atteignent toutes deux à leur
+but, chacune avec ses moyens propres, son genre de sensibilité
+particulière, celle-ci transposant tout uniment dans ses personnages
+imaginaires les plus raffinées, les plus subtiles de ses sensations,
+celle-là sortant franchement d'elle-même, pour créer la forme
+romanesque la plus objective qui jusqu'alors nous ait été proposée par
+une plume féminine. Et si je voulais, d'un dernier trait, souligner la
+virilité créatrice de Mme Marcelle Tinayre, je la trouverais encore
+dans ce fait qu'elle intervertit l'habituelle fonction des sexes en
+amour, pour donner à la Femme rôle et fonction <i>d'Initiatrice</i>. Avec
+elle il faut retourner le mot de Nietzsche: «L'Homme se donne, la
+Femme prend.» Par les expériences de sa vie antérieure, par les rudes
+épreuves qu'elle eut à traverser, par la connaissance des troubles
+passionnels en face du jeune homme qui jusqu'alors les<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span> ignora, c'est
+elle l'éducatrice. Peu importe qu'à l'heure du suprême abandon,
+lorsqu'en face de sa beauté dévêtue Augustin de Chanteprie obéit au
+seul réflexe du désir, peu importe que Fanny Manolé retrouve le geste
+de ses premières pudeurs... elle n'en fut pas moins <i>l'Initiatrice</i>,
+et cette seule interversion des rôles suffit à lui prêter une attitude
+qui la distingue entre toutes et dans notre esprit à jamais
+l'individualise.....</p>
+
+<hr class="mid" />
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span></p>
+<h2>MADAME RENÉE VIVIEN</h2>
+
+<p>Cette fois, c'est nous qui devrons sortir de nous-mêmes. Il nous
+faudra oublier nos habituelles façons de sentir et de penser, si nous
+voulons atteindre à reconstituer cette exceptionnelle personnalité de
+notre littérature féminine, Mme Renée Vivien.</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<span class="i0">Je reviens chercher l'illusion des choses<br /></span>
+<span class="i0">D'autrefois, afin de gémir en secret<br /></span>
+<span class="i0">Et d'ensevelir notre amour sous les roses<br /></span>
+<span class="i4">Blanches du regret.<br /></span>
+</div>
+</div>
+
+<p>Cette pièce intitulée <i>Atthis</i>, qui célèbre la mélancolie d'un amour,
+pourrait servir d'épigraphe à l'&oelig;uvre de notre jeune poétesse, car
+elle traduit l'irréparable tristesse<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span> d'appétitions vers un passé que
+le rêve seul est habile à revivre. De notre existence contemporaine,
+avec ses inquiétudes, ses tourments, ses angoisses, sa beauté
+aussi&mdash;car tout ce qui lutte a sa beauté propre&mdash;voici donc une jeune
+femme qui se refuse à rien connaître, parce que délibérément elle
+plaça son amour dans la contemplation d'un rêve. Le mépris ou la haine
+n'est jamais en nous que la contrepartie de l'amour: l'horreur du
+présent sera donc faite en elle de tous les regrets du passé. Doctrine
+qui pourra amener le sourire aux lèvres du philosophe, puisqu'elle
+s'insurge contre l'acceptation nécessaire, convient-elle pas
+merveilleusement au poète qui suit les impulsions de son tempérament,
+qui s'abandonne aux exigences de sa nature?</p>
+
+<p>Je ne sais rien des goûts, des habitudes, de tout ce qui constitue la
+personnalité effective de notre auteur, et d'ailleurs,<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span> conformément
+aux principes d'une critique qui s'attache uniquement aux &oelig;uvres,
+je me suis interdit d'en rien rechercher. Pourtant je l'imagine, je la
+restitue assez bien, et même j'accepterais difficilement que des
+documents authentiques vinssent contredire l'idée que je m'en fais.
+Dans une demeure somptueuse, isolée autant que possible des grossiers
+contacts de la vie contemporaine, je me la représente cultivant avec
+amour les sensations les plus curieuses et les plus raffinées dont
+notre machine nerveuse est capable: sensations de la vue, de l'ouïe,
+de l'odorat, magnifiques correspondances qui nous furent révélées par
+nos maîtres, Gautier, Baudelaire, j'allais en oublier d'autres, dont
+elle-même nous vante les surprises:</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<span class="i0">L'art du toucher, complexe et curieux, égale<br /></span>
+<span class="i0">Le rêve des parfums, le miracle des sons.<br /></span>
+</div>
+</div>
+
+<p>Tapis moelleux qui amortissent les pas, lourdes draperies qui se
+relèvent à volonté,<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span> s'abattent, assourdissant tout bruit autour
+d'elles, miroirs qui reflètent et prolongent la beauté, statues et
+peintures qui fixent le geste et l'immobilisent en son rythme le plus
+expressif... ce sont là les images, quelques-unes du moins parmi
+celles qui dans ma pensée viennent s'ordonner harmonieusement autour
+du nom de Mme Renée Vivien. Si toutefois la réalité de la vie ne
+répondait pas pour elle au tableau que j'en fais, j'en demanderais
+pardon à notre auteur, et j'ajouterais: Telle n'en fut pas moins la
+<i>réalité de son rêve</i>. Or, pour le poète, ne le savons-nous pas? de
+l'une à l'autre moins grande est la distance que de la coupe aux
+lèvres pour les autres mortels qui s'acharnent à la poursuite du
+bonheur?</p>
+
+<p>Pourtant, ne faut-il pas toujours «rabattre de nos rêves<a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11"></a><a href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>»? Ah!
+comme elle en dut rabattre, celle qui, dans l'horreur du présent,
+poursuit les images du passé,<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span> et tente de les fixer sous la forme
+harmonieuse du rythme! Du fond de la demeure solitaire où sa fantaisie
+sut grouper quelques témoignages de son culte, son regard intérieur
+pousse au delà des objets qui lui rappellent un temps trop rapproché
+de nous. Statues, miroirs, tentures, tapis, qu'est-ce que tout cela?
+vains et artificiels témoignages, auprès du désir qui se représente la
+vie entière comme une harmonie, où chaque geste est expressif et
+contribue à la perfection du tout! S'être figuré l'idéal sous ce
+gracieux symbole: un groupe de vierges enlacées, esquissant un pas
+rythmique à l'ombre des lauriers-roses, sous l'immortel azur du ciel
+hellénique, et couler ses jours sous l'affreux ciel parisien, eût-on
+pris soin par avance d'orner sa demeure de tous les objets propres à
+en faire oublier la noirceur, c'est quand même un rude contraste! Pour
+qui possède la faculté d'expression verbale, il ne reste plus<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span> qu'à
+fixer son rêve dans la forme impérieuse du rythme, unique compensation
+de qui ne peut se satisfaire des quotidiens spectacles que la vie lui
+présente:</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<span class="i0">Douceur de mes chants, allons vers Mitylène.<br /></span>
+<span class="i0">Voici que mon âme a repris son essor<br /></span>
+<span class="i0">Nocture et craintive ainsi qu'une phalène<br /></span>
+<span class="i4">Aux prunelles d'or!<br /></span>
+<span class="i0">Allons vers l'accueil des vierges adorées!<br /></span>
+<span class="i0">Nos yeux connaîtront les larmes des retours!<br /></span>
+<span class="i0">Nous verrons enfin s'éloigner les contrées<br /></span>
+<span class="i4">Des ternes amours!<br /></span>
+</div>
+</div>
+
+<p>C'est l'<i>Invitation au Voyage</i>... C'est l'<i>embarquement</i>, non pour
+Cythère, mais pour Lesbos. Comme si elle voulait nous montrer que,
+sous sa plume d'or, la prose française peut avoir des caresses et des
+douceurs d'accent égales à celles de la plus suave poésie, l'élève de
+Sapho décrit en prose rythmée le berceau de son héroïne,&mdash;«La terre
+d'où jaillit une fleur sans pareille est en vérité la patrie de la
+volupté et du Désir, une île amoureuse que berce une mer sans reflux,<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span>
+au fond de laquelle s'empourprent les algues.»&mdash;Que de tendresse et de
+regrets dans ces quelques lignes! Voici donc une âme qui vint à la
+lumière du jour deux mille ans trop tard! Jugez-en d'après ces
+soupirs! Que seront-ils pour l'héroïne elle-même?&mdash;«L'&oelig;uvre du
+divin poète fait songer à la Victoire de Samothrace, ouvrant dans
+l'infini ses ailes mutilées. Comme elles s'allient profondément avec
+l'aube et le silence, ces paroles trempées dans le parfum des nuits
+mityléniennes: «Les Étoiles autour de la belle lune voilent aussitôt
+leur clair visage lorsque, dans son plein, elle illumine la terre de
+sa lueur d'argent...» En face de l'insondable nuit qui enveloppe cette
+mystérieuse beauté, nous ne pouvons que l'entrevoir, la deviner, à
+travers les strophes et les vers qui nous restent d'elle. Et nous n'y
+trouvons pas le moindre frisson tendre de ses vers pour un homme! Ses
+parfums,<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span> elle les a versés aux pieds délicats de ses amantes. Ses
+frémissements et ses pleurs, les vierges de Lesbos furent seules à les
+recevoir. N'a-t-elle point prononcé ces paroles, si profondément
+imprégnées de ferveur et de souvenir: «Envers vous, belles, ma pensée
+n'est point changeante.» Je vous le disais bien que notre prose
+française enferme une musicalité sans égale, qui ne le cède en rien à
+celle de la plus suave poésie, quand l'archet qui la fait vibrer
+frémit sur de certaines cordes. Pourtant j'y veux joindre encore ce
+fragment lyrique, digne à tous égards d'André Chénier:</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<span class="i0">O parfum de Paphos! O poète, ô prêtresse,<br /></span>
+<span class="i0">Apprends-nous le secret des divines douleurs.<br /></span>
+<span class="i0">Apprends-nous les soupirs, l'implacable caresse<br /></span>
+<span class="i0">Où pleure le plaisir, flétri parmi les fleurs!<br /></span>
+<span class="i0">O langueur de Lesbos! Charme de Mitylène,<br /></span>
+<span class="i0">Apprends-nous le ver d'or que ton râle étouffa.<br /></span>
+<span class="i4">De ton harmonieuse haleine<br /></span>
+<span class="i4">Inspire-nous, Psappha!<br /></span>
+</div>
+</div>
+
+<p>...<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span></p>
+
+<p>On suit l'accent, comme on voit l'Idéal auquel il se subordonne. Un
+Idéal qui délibérément repousse tout ce qui est de ce temps.
+Soutiendra-t-on qu'un tel art soit artificiel, artificiel étant
+synonyme d'insincère, c'est-à-dire conçu à froid, et ne répondant pas
+aux mouvements spontanés de l'être. Mon Dieu non, pas plus qu'un poème
+de cet André Chénier que nous citions tout à l'heure, pas plus qu'une
+aquarelle de Gustave Moreau, où ces âmes, mal satisfaites du présent,
+et qui avaient leurs raisons intérieures de l'être, célèbrent leur
+puissance de rêve et leurs regrets des temps disparus!</p>
+
+<p>Il est des esprits myopes, irrémédiablement, pour qui nulle sincérité
+n'existe, en dehors de la représentation des objets immédiats:
+conception basse et bien digne d'une époque qui subit le joug
+avilissant de trente années de réalisme. Gardons-nous d'en partager
+l'illusion. Parce que<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span> telle nature répugne, de façon invincible, aux
+images que lui viennent proposer les spectacles de la vie
+contemporaine, allons-nous en conclure qu'elle ne saurait trouver
+l'éveil de sa sensibilité? Il suffit qu'elle découvre le point de
+contact entre cette sensibilité et son véritable objet. Quand, après
+avoir contemplé les merveilles naturelles de la baie de Naples,
+lesquelles à vrai dire ne se sont guère modifiées depuis l'heure où
+s'y développait une civilisation en tout contraire à la nôtre, nous
+venons nous recueillir dans la petite salle du musée qui enferme les
+fragments épars des fresques pompéiennes, nous n'avons pas besoin d'un
+vif effort d'intuition sympathique pour ressusciter en vivantes images
+les groupes humains qui jadis les animaient: il n'y faut qu'un peu de
+culture aidée d'une faculté d'abstraction qui pour quelques instants
+abolit le présent. Chez celle qu'inclinait déjà une prédisposition<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span>
+naturelle, les rives parfumées de Lesbos et l'enchantement des nuits
+mityléniennes suscitèrent le décor incomparable où les strophes de
+Sapho, l'antique poétesse, mutilées sans doute, mais radieuses encore
+de vie comme un beau marbre antique, allaient évoquer des groupements
+harmonieux.</p>
+
+<p>Léger de poids, mais lourd de substance, le petit volume de <i>Sapho</i>
+nous donne la mesure et la qualité de cette inspiration. Comme un
+précieux flacon qui longtemps enferma dans son cristal ciselé le plus
+capiteux des aromes, ses vers dégagent la senteur de l'Idéal qui tout
+entier s'exprime par eux: «Les Lesbiens avaient l'attrait bizarre et
+un peu pervers des races mêlées. La chevelure de Psappha, où l'ombre
+avait effeuillé ses violettes, était imprégnée du parfum tenace de
+l'Orient. Ses poèmes sont asiatiques par la violence de la passion,
+et grecs par la<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span> ciselure rare et le charme sobre de la
+strophe.»&mdash;Mélange subtil que nous goûtons aux vers de Mme Renée
+Vivien. A vrai dire je ne sais pas d'exemple plus saisissant de retour
+en arrière, ni qui montre mieux ce phénomène singulier: un écrivain de
+notre race, vivant parmi nous, et que nous pouvons coudoyer, sautant à
+pieds joints par-dessus deux mille années de culture, pour nous faire
+respirer une âme tout imprégnée des senteurs de Lesbos! Les plus
+fameuses reconstitutions de la vie antique, depuis la <i>Salammbô</i> de
+Gustave Flaubert jusqu'à l'<i>Aphrodite</i> de M. Pierre <ins class="correction" title="Louys">Louÿs</ins>, en passant
+par la <i>Thaïs</i> de M. France, ne sont au prix de ces vers qu'artifice
+où le travail de l'érudit vient alourdir l'inspiration du poète: on y
+sent le coup de dictionnaire de l'archéologue, et tout justement cet
+effort qui est le contraire même de la vie. Rien de pareil chez
+l'auteur de <i>Sapho</i>.<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span> J'imagine qu'un long sommeil de vingt siècles ait
+appesanti ses membres, les ait maintenus dans cette sorte de léthargie
+qui se confond avec la mort, tout en laissant subsister la vie: à son
+réveil elle n'eût pu restituer, avec plus de fidélité, les états
+antérieurs qui constituèrent sa première conscience. Je prononçais
+tout à l'heure le beau nom de Chénier: je ne vois pas de meilleur
+exemple, en effet, ni qui soit plus frappant, d'assimilation de
+substance, pour la transformer en poésie. De quel art incomparable
+elle sait se plier au modèle qui régla cette inspiration?
+Plasticité... dira-t-on... Et certes j'y souscris, mais plasticité
+d'ordre unique et vraiment merveilleuse puisque, tout en épousant la
+forme de qui régla cette inspiration, elle fait passer dans une langue
+différente l'essentiel de celle-ci. Comme un musicien, docile au génie
+du maître qu'il admire, plie les mouvements de son rythme au thème
+initial dont il<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span> tirera ses variations, ainsi notre jeune poétesse
+subordonne les accents de sa lyre à toutes les nuances que lui propose
+son modèle. J'en citerai un seul exemple, qui vaut pour le reste.
+Voici le thème, ou fragment saphique: «Et toi, ô Dika, ceins de
+guirlandes ta chevelure aimable; tresse les tiges du fenouil de tes
+tendres mains. Car les vierges aux belles fleurs sont de beaucoup les
+premières dans la faveur des Bienheureuses: celles-ci se détournent
+des jeunes jeunes filles qui ne sont pas couronnées.»&mdash;Après le thème,
+écoutez maintenant la variation:</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<span class="i0">Va jusqu'au jardin clair où tu te reposes,<br /></span>
+<span class="i0">Pare tes cheveux de verdure et de fleurs.<br /></span>
+<span class="i0">Choisis les parfums, Dika, tresse les roses,<br /></span>
+<span class="i4">Mêle les couleurs.<br /></span>
+</div>
+
+<div class="stanza">
+<span class="i0">Et si tu veux plaire aux sereines Déesses,<br /></span>
+<span class="i0">Entoure l'autel des souffles de l'été.<br /></span>
+<span class="i0">Elles souriront, ainsi que leurs prêtresses,<br /></span>
+<span class="i4">A ta piété.<br /></span>
+</div>
+
+<div class="stanza">
+<span class="i0">Porte à l'Artémis les sombres violettes,<br /></span><span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span>
+<span class="i0">A l'Aphrodite la <ins class="correction" title="poupre">pourpre</ins> des Iris,<br /></span>
+<span class="i0">A Perséphona, vierge aux lèvres muettes,<br /></span>
+<span class="i4">La langueur des lys.<br /></span>
+</div>
+</div>
+
+<p>C'est bien comme un tout aux éléments indissociables qu'il faut
+envisager cette conception de la vie que dans ses vers recrée Mme
+Renée Vivien, en y subordonnant les forces vives de son être. Et
+j'admire la souplesse du geste servant à recomposer l'attitude que
+tant de siècles nous avaient fait oublier: geste qu'auparavant nous
+vîmes esquissé par d'autres, mais qui sentait son acteur et la
+préoccupation de tenir un rôle, il est chez elle si spontané qu'il
+rejette délibérément dans le lointain la vie présente, pour faire
+surgir au premier plan les images d'autrefois. Tandis qu'un auteur
+comme Mme de Noailles emprunte aux civilisations disparues certaines
+de ses images pour les situer dans un décor contemporain, Mme Renée
+Vivien ferait plus volontiers le contraire. Pourtant il est telle
+pièce signée<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span> d'elle qui, par son caractère d'universalité, ne saurait
+s'inscrire sous aucune date. Veut-elle par exemple développer les
+variations qu'enferme ce thème immortel: la douleur de vieillir, sans
+doute on n'y trouvera pas les contractions d'un poète à l'inspiration
+toute moderne, comme Mme Lucie Delarue-Mardrus, qui prend ses images à
+portée de sa main et n'a nul souci du rythme antique. Seule la pureté
+de la forme nous rappellera chez Mme Renée Vivien les prédilections
+inhérentes à sa nature:</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<span class="i0">Puisque telle est la loi lamentable et stupide,<br /></span>
+<span class="i0">Tu te flétriras un jour, ah! mon lys!<br /></span>
+<span class="i0">Et le déshonneur hideux de la ride<br /></span>
+<span class="i0">Marquera ton front de ce mot: Jadis!<br /></span>
+<span class="i0">Tes pas oublieront le rythme de l'onde;<br /></span>
+<span class="i0">Ta chair sans désir, tes membres perclus,<br /></span>
+<span class="i0">Ne frémiront plus dans l'ardeur profonde.<br /></span>
+<span class="i0">L'amour désenchanté ne te connaîtra plus.<br /></span>
+</div>
+</div>
+
+<p>Si ces vers, d'une étrange perfection formelle, n'ont pas l'accent
+déchirant et contracté de tels autres, qui pareillement se lamentent
+sur la déchéance de la beauté,<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span> il n'en reste pas moins qu'ils
+associent, dans une imbrisable unité, la Beauté au Désir, et par
+conséquent affirment leur conception de l'amour. Mais c'est ici que
+nous touchons à la véritable originalité de Mme Renée Vivien, celle
+qui la différencie nettement de ses rivales littéraires.</p>
+
+<p>Quelles que puissent être en effet les divergences d'exécution qui
+sont liées à la diversité de leur tempérament, ces rivales s'accordent
+sur un point: l'amour est conçu dans leur &oelig;uvre comme une
+servitude, comme une domination, où l'élément viril exerce une sorte
+de main-mise dont l'unique contrepoids est la ruse, la duplicité,
+armes naturelles, moyens de défense que l'instinct du sexe disposa en
+leur faveur: conception que symbolisa magnifiquement Alfred de Vigny,
+leur ancêtre, dans ce puissant raccourci: <i>La Colère de Samson</i>! Les
+femmes de Mme de Noailles cèdent avec délice au joug du mal sacré,
+«tendres<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span> corps qui se penchent et avancent, tendus vers les mains des
+hommes». Le décor toujours voulu, cherché avec un raffinement
+intentionnel, au milieu duquel elle nous les présente, n'est à vrai
+dire qu'une vaste alcôve, où nous les voyons tour à tour succomber en
+proclamant leur croyance, leur unique croyance à l'invincible pouvoir
+du Dieu qui les étreint. Les Femmes de Mme Henri de Régnier y font
+plus de façons peut-être: elles ont un mouvement de révolte contre la
+force qui va les soumettre. Mais dans l'instant précis où nous
+percevons leur plainte, nous les sentons vaincues par avance, et déjà
+tremblantes de leur défaite. C'est peu dire qu'elles acceptent. Tous
+leurs gestes s'humilient devant la loi de Nature qui créa la
+hiérarchie des sexes en amour. Et cela, c'est proprement la conception
+moderne issue d'une culture où se rencontrèrent tant d'éléments
+divers empruntés aux Littératures<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span> et aux Religions, à laquelle vient
+s'opposer l'antique conception de l'élève de Sapho. De toute son
+énergie nous la voyons qui rejette la servitude, car la grossièreté du
+Désir répugne à ses sens délicats, et le geste d'amour esquissé par
+une main virile implique des froissements qu'elle refuse d'accepter.
+Ce n'est pas seulement amour d'indépendance qui sent ce qu'elle va
+perdre en se remettant aux mains d'un autre... c'est encore
+raffinement d'esthétique qui repousse les exigences d'un maître.</p>
+
+<p>Tout aussi bien que notre monde moderne, le monde antique avait senti
+la valeur de la virginité, ce qu'elle maintient à l'âme de vigueur et
+d'énergie, en lui permettant de canaliser dans une même direction
+l'ensemble des forces qui sont latentes en elle. Seulement, n'ayant
+pas ce souci de moralité inséparable de la conception chrétienne, il
+n'en pouvait suivre les prolongements<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span> dans la conduite de la vie. En
+condensant son idée dans le mythe des <i>Amazones</i>, il lui avait imposé
+des limites où s'enferme strictement notre auteur. Elle ne veut voir
+dans la virginité que l'horreur de toute dépendance et la fierté de
+l'âme qui a refusé le joug:</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<span class="i0">Leur regard de dégoût enveloppe les mâles<br /></span>
+<span class="i0">Engloutis sous les flots nocturnes du sommeil.<br /></span>
+</div>
+
+<p>...</p>
+
+<div class="stanza">
+<span class="i0">Elles gardent une âme éclatante et sonore<br /></span>
+<span class="i0">Où le rêve s'émousse, où l'amour s'abolit,<br /></span>
+<span class="i0">Et ressentent, dans l'air affranchi de l'aurore,<br /></span>
+<span class="i0">Le mépris du baiser et le dédain du lit.<br /></span>
+<span class="i0">Leur chasteté tragique et sans faiblesse abhorre<br /></span>
+<span class="i0">Les époux de hasard que le rut avilit.<br /></span>
+</div>
+</div>
+
+<p>Pourtant les froideurs de la virginité s'accordent mal avec l'air
+embaumé que l'on respire sous le ciel hellénique, avec les
+enchantements des nuits mityléniennes, et ce serait par trop
+méconnaître les gracieux enseignements de la poétesse Psappha que s'en
+tenir au seul exemple des Amazones. Dans les bosquets de Lesbos, je<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span>
+vois circuler des groupes entrelacés où l'&oelig;il ne discerne plus bien
+les intentions formelles de la Nature quand elle créa la dualité des
+sexes. La conception de <i>l'Androgyne</i> est le fruit de cette
+complaisance secrète, et nous sentons pareillement de quel prix elle
+peut être aux yeux de notre auteur. De lui nous répéterons ce que
+jadis nous disions du suave Luini<a name="FNanchor_12" id="FNanchor_12"></a><a href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>. Ce qu'il aima, ce qu'il
+traduisit aussi, comme on peut rendre cela seul à quoi l'on attache un
+prix infini, il paraît bien que ce furent la grâce <i>indécise</i> et la
+beauté fuyante de cet âge où le jeune homme, encore à peine sorti de
+l'adolescence, entend les premiers appels de sa timide virilité. Il y
+a, dans ces strophes, tels visages aux contours suaves, telles lignes
+pliantes du corps, qui ne laissent aucun doute sur la vraie
+complaisance de l'artiste. Comment s'émurent<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span> ces mains gracieuses, de
+quelle douceur ardente et contenue elles esquissèrent le geste par où
+nous imaginons qu'elles furent infiniment sensibles à qui les sut
+élire... nous le percevons à travers ces poèmes. Mais que peut valoir
+notre commentaire au prix des vers mêmes du poète célébrant le charme
+de l'Androgyne!</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<span class="i0">Ta royale jeunesse a la mélancolie<br /></span>
+<span class="i0">Du Nord, où le brouillard efface les couleurs.<br /></span>
+<span class="i0">Tu mêles la discorde et le désir aux pleurs,<br /></span>
+<span class="i0">Grave comme Hamlet, pâle comme Ophélie.<br /></span>
+</div>
+
+<div class="stanza">
+<span class="i0">Souris, amante blonde, ou rêve, sombre amant,<br /></span>
+<span class="i0">Ton être double attire, ainsi qu'un double aimant,<br /></span>
+<span class="i0">Et ta chair brûle avec l'ardeur froide d'un cierge.<br /></span>
+</div>
+
+<div class="stanza">
+<span class="i0">Mon c&oelig;ur déconcerté se trouble, quand je vois<br /></span>
+<span class="i0">Ton front pensif de prince, et tes yeux bleus de vierge,<br /></span>
+<span class="i0">Tantôt l'un, tantôt l'autre et les deux à la fois.<br /></span>
+</div>
+</div>
+
+<hr class="mid" />
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span></p>
+<h2>CONCLUSIONS</h2>
+
+<p>J'estime qu'il y a quelque attitude, et, si j'ose dire, quelque
+inconvenance, à prétendre indiquer, dès ses pages liminaires, les <ins class="correction" title="conculsions">
+conclusions</ins> d'un livre. C'est douter en quelque façon de la subtilité
+du lecteur, croire ou paraître croire qu'il n'y a pas assez de
+pénétration en lui pour dégager à mesure les intentions de l'auteur,
+ce que Stendhal appelait sa pensée de derrière la tête. Pareil à
+l'enfant qui ne supporte pas d'être tenu en lisière passé un certain
+âge, celui-ci ne veut pas que trop énergiquement on mette les points
+sur les <i>i</i>. Et d'ailleurs ne serait-ce pas la condamnation même d'un
+livre qu'il exigeât trop de<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span> préliminaires? Comme un paysage matinal
+enveloppé de brumes, sous la poussée d'une brise légère découvre à nos
+regards la diversité de ses aspects, les perspectives morales d'un
+ouvrage doivent se dégager progressivement des brouillards qui les
+isolaient de la vue.</p>
+
+<p>Mon but serait atteint si l'image que je propose avait pu rencontrer
+ici son application, si les intentions et les limites du livre
+s'étaient dégagées du seul accent de ces pages. Je voudrais en un mot
+que le travail de synthèse, qui reconstitue une pensée, se fût opéré
+peu à peu, à mesure de l'analyse qui le décompose en ses multiples
+éléments. Car ce serait une pauvre analyse, bien vaine et indigne de
+fixer l'attention, celle qui se restreindrait à son rôle de
+dissociation, sans souci de préparer l'effort qui permet d'embrasser
+les ensembles. La poitrine ne se dilate complètement que sur les
+sommets, et le travail<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span> de l'analyste, en plus d'un point semblable à
+celui de l'archéologue qui poursuit ses fouilles, est un travail de
+plaine.</p>
+
+<p>On chercherait à tort ici un tableau de la littérature féminine telle
+qu'elle se présente aux environs de l'année 1908. Un mouvement auquel
+correspondent tant d'efforts, et dans des sens si différents, assez
+imposant d'ailleurs pour avoir suscité l'ombrage des jalousies
+viriles, ne saurait se réfléchir en cinq Portraits, quand même ces
+Portraits seraient ceux des Femmes-auteurs qui par la vigueur du
+talent s'imposent au premier rang. Ce serait donc un point de vue tout
+à fait faux, celui du critique qui regretterait de ne pas trouver ici
+ce qu'il a l'habitude de chercher, c'est-à-dire de la critique
+littéraire et l'analyse des principales &oelig;uvres répondant à tel nom
+déterminé. Je vais faire une comparaison qui mettra mon idée en
+pleine lumière: lorsque le peintre<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">206</a></span> d'expression a rencontré la figure
+qui le plus énergiquement parle à son âme, et suscité le plaisir de
+peindre en lui donnant ce petit coup au c&oelig;ur qui ne saurait
+tromper, il attend pour la fixer que les mouvements spontanés de cette
+figure atteignent à leur plus intense qualité expressive. Pareillement
+nous avons choisi nos modèles, et fort peu soucieux de l'accessoire,
+c'est-à-dire de tout ce qui ne pouvait contribuer à mettre leur
+physionomie en valeur, nous avons attendu que d'eux-mêmes ils prissent
+la pose la plus propre à dégager leur intimité.</p>
+
+<p>Grouper des documents précis sur la femme littéraire, tel fut l'objet
+de notre analyse, et si, dans une mesure quelconque nous y avons
+atteint, du même coup nous aurons assemblé les matériaux de la
+synthèse qui lui doit succéder, puisque les personnages de ces romans
+avec les sentiments qu'ils traduisent, puisque<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span> l'accent intime ou
+lyrique de ces poèmes avec les nuances qui leur sont propres,
+deviennent autant de témoignages irrécusables sur l'âme qui s'exprima
+par eux. La question du talent dépensé est désormais hors de cause:
+seuls le pourraient contester ceux qu'animerait le plus injuste parti
+pris et qui tiendraient les yeux fermés devant l'évidence même. Quand
+deux romanciers comme Mme Henri de Régnier et Mme Marcelle Tinayre
+sont arrivés, par des moyens si différents, à dresser debout des
+figures vivantes, agissantes, laissant dans notre pensée une durable
+image; que de plus elles ont atteint à leur donner une forme qui, pour
+se rattacher à la tradition des maîtres, n'en garde pas moins son
+accent propre; quand deux poètes comme Mme Lucie Delarue-Mardrus et
+Mme Renée Vivien ont su traduire certains mouvements de l'âme avec
+une sincérité et une perfection plastique<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">208</a></span> que n'égalèrent même pas
+leurs contemporains du sexe fort, ceux-ci ne marqueraient-ils pas la
+plus mauvaise grâce du monde en venant contester ces mérites? Ils
+n'aboutiraient qu'à découvrir au grand jour les sentiments de rivalité
+dont tendent à se défendre tous leurs efforts apparents. Non moins
+vainement pourraient-ils objecter à ces talents certains les
+précédents du génie, car elles auraient toujours la faculté de leur
+répondre: «Où sont donc vos Balzac? Où sont vos Victor Hugo?... De
+quel droit le talent vient-il à talent égal opposer l'exemple du
+génie?»</p>
+
+<p>Oui, sans doute, faut-il dire avec celles qui le répètent mentalement,
+quand une trop vive attaque les invite à rappeler leurs adversaires à
+l'ordre, en leur restituant le sens des réalités: «Où sont nos Balzac?
+Où sont nos Victor Hugo?...» Si nous interrogeons du regard l'horizon
+littéraire,<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">209</a></span> nous discernons bien quelques hauteurs, nous n'apercevons
+pas un sommet, aucun de ces hommes chez qui la fécondité d'invention
+et ce bouillonnement intérieur qui correspond au jaillissement de la
+source soient l'irrécusable témoignage de la virilité créatrice et le
+signe non moins certain de la grandeur. Depuis longtemps, dans le
+domaine de la création artistique et littéraire, cette espèce d'hommes
+n'a plus de représentants, la seule devant laquelle la Femme soit
+obligée de s'incliner sans lui pouvoir rien opposer, car, nous le
+disions au début de notre Préface, sur ces hauteurs sacrées par le
+génie mâle flotte une atmosphère irrespirable à de certains poumons,
+et comme il est peu d'intelligences pour embrasser dans leur plénitude
+l'intime signification de leurs &oelig;uvres, on en trouve moins encore
+pour leur susciter des équivalents. C'est donc vainement que nous en
+chercherions: depuis longtemps déjà, le<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">210</a></span> sexe fort n'affirme sa
+domination par le despotisme d'aucun génie, et comme il advient dans
+l'ordre des réalités, quand nulle main puissante ne fait sentir la
+vigueur de son étreinte, les forces adverses redressent la tête. Point
+de génie, avons-nous dit, mais un groupe de délicieux talents... Quoi
+d'étonnant si, de valeur presque égale, quelques-unes sont venues
+réclamer leur place dans la lumière que projette la Renommée?</p>
+
+<p>Elles obéissent simplement aux exigences spontanées de l'être:
+utiliser la faculté d'expression que la Nature mit en elles. Encore ce
+mot: <i>utiliser</i> ne rend-il qu'un des aspects de la vérité, car il
+apparaît trop pratique, trop positif, précisant ces seules démarches
+par où l'on tente d'imposer son nom à l'attention, de la plus sûre
+façon qui chez nous réussisse: en faisant figure littéraire. Qui ne
+reconnaîtrait à cette attitude le meilleur trait de la mentalité<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">211</a></span>
+latine? Et ce sont de parfaites latines, en effet, Mme Lucie
+Delarue-Mardrus et Mme Renée Vivien, ces Femmes-poètes, disciples de
+Baudelaire, le plus latin des maîtres de notre poésie contemporaine,
+qui atteignent à condenser comme lui, dans le raccourci d'une brève
+pièce, tout l'aigu d'une émotion rare, après s'être meurtries aux
+pointes extrêmes de la sensation. Une telle poésie serait impossible
+en terre germanique, et j'imagine qu'elle doit paraître
+incompréhensible à ceux qui n'y furent pas préparés par une identique
+formation. Parfaites latines également ces romancières, Mme Henri de
+Régnier, Mme Marcelle Tinayre, qui surent unir de si frappantes
+qualités plastiques à la notation précise, implacable et cruellement
+désabusée des réalités de l'amour, et cette Mme de Noailles elle-même
+qui, pour avoir pris son bien un peu partout, pour avoir braconné sur
+tous les territoires, gardés<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">212</a></span> ou non, de la littérature romantique n'en
+réussit pas moins à composer un amalgame fort divertissant pour le
+goût. Ce n'est plus là simple parti pris de faire figure dans le monde
+littéraire, mais ambition justifiée par des mérites correspondants.</p>
+
+<p>Je me représente le plus déterminé des Misogynes, et, pour n'en citer
+qu'un, le plus illustre, Schopenhauer, revenant sur cette terre, et
+choisissant dans son écritoire la plus aiguë de ses plumes pour juger
+la production féminine de ce temps. Peut-être ne paraîtra-t-il pas
+sans intérêt de se poser la question suivante: ses conclusions s'en
+trouveraient-elles modifiées, et dans quelle mesure? De lui nous
+n'avons guère retenu que le mot fameux qui se grave dans la
+mémoire&mdash;tel un profil de médaille&mdash;sur le sexe «aux cheveux longs et
+aux idées courtes», premier trait d'un dédain qui déduit ses raisons
+de l'observation des faits, pour aboutir au jugement<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">213</a></span> motivé: «Que
+peut-on attendre des femmes, si l'on réfléchit que dans le monde
+entier ce sexe n'a pu produire un seul esprit véritablement grand, ni
+une &oelig;uvre complète et originale dans les Beaux-Arts?» Songez que le
+maître de Franckfort notait ses aphorismes au temps où la femme-auteur
+se manifestait comme le phénomène le plus rare et le plus isolé, vingt
+années avant que son disciple Nietzsche, qui partageait ses
+sentiments, flétrît en George Sand «l'ambition populacière qui aspire
+aux sentiments généreux».</p>
+
+<p>Et d'abord on peut bien croire que le seul groupement de tant de
+plumes féminines saurait retenir son attention: le passage du fait
+individuel au phénomène collectif lui serait un suffisant témoignage,
+quant à l'intérêt d'un mouvement qui mobilise des forces
+correspondantes à celles dont la société se trouve travaillée. Car
+c'est ici que nous touchons au point central<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">214</a></span> de notre effort, celui où
+les conclusions du moraliste viennent se déduire logiquement de
+l'enquête du psychologue. Sont-ils pas comme les deux volets d'un
+dyptique qui s'expliquent et se commentent naturellement? Du point de
+vue littéraire, le philosophe de Franckfort aurait tôt fait de
+déblayer le terrain, de renvoyer à leurs magazines celles qui brassent
+des besognes en contribuant pour leur bonne part à ce que Sainte-Beuve
+appelait déjà, voici cinquante années, l'industrie littéraire. Mais
+une fois terminé ce premier travail éliminatoire, quand il aurait, de
+son clair regard d'observateur, fouillé l'âme de chacune en plongeant
+ses yeux dans leurs yeux, quand il aurait sondé les reins et ausculté
+les c&oelig;urs de celles qui représentent une <i>valeur</i>, quel serait son
+diagnostic? Je vous le demande et me le demande à moi-même en tentant
+de le reconstituer.</p>
+
+<p>Point de génie sans doute, si l'on entend<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">215</a></span> par là le jaillissement
+spontané d'une âme qui, grâce à la puissance de ses moyens
+d'expression, ne trouve d'image adéquate que dans les forces de la
+nature s'imposant tout autour d'elle. C'est bien le sens de son
+premier jugement, quand il parle «d'&oelig;uvre complète et originale
+dans les Beaux-Arts». Mais que de talent dépensé et comment demeurer
+insensible, si l'on connaît la tradition française, à tant d'art mis
+en &oelig;uvre pour renouveler nos sensations? Comment y demeurerait-il
+insensible, lui surtout qui ne saurait manquer de reconnaître en
+celles qu'il va juger tout un groupe de jeunes initiées? Ici, en
+effet, l'impartialité du juge se complique et s'affaiblit de
+l'indulgence du maître pour des disciples en qui il retrouve un miroir
+à ses plus chères doctrines. Il faut tenir compte de cette nuance:
+avoir conçu, en s'en créant un premier titre à la gloire, une
+métaphysique de l'amour qui repose toute sur l'observation<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">216</a></span>
+désenchantée de ses exigences physiologiques; en avoir déduit, dans
+une langue aussi claire qu'impérieuse, des servitudes qui s'imposent à
+l'humanité suivant la rigueur implacable de l'antique destinée... puis
+rencontrer soudain dans l'&oelig;uvre rapprochée de cinq auteurs femmes
+qui n'eurent guère entre elle que ce point commun, je ne dis pas
+seulement la confirmation, mais une manière d'hymne enthousiaste à vos
+plus solides croyances, n'est-ce pas là de quoi brouiller le meilleur
+regard, intervertir les opinions du plus robuste misogyne?</p>
+
+<p>Je veux supposer qu'il n'ait rien perdu de cette lucidité première qui
+fit son indépendance. Le groupe aimable et sympathique de ces jeunes
+femmes qui spontanément lui viennent rendre hommage et s'avouent ses
+disciples en rendant témoignage à son &oelig;uvre, n'a point entamé sa
+liberté d'appréciation. A son tour il s'incline<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">217</a></span> devant cette
+saisissante faculté d'assimilation, et la souplesse de talents qui,
+tout en continuant la meilleure tradition de notre génie latin,
+gardent pourtant leur accent propre. Il s'étonne qu'une même poussée
+de sève ait produit ces fleurs rares à la lumière du jour. Mais dans
+le même instant qu'il en admire l'éclat et qu'il en respire le parfum,
+il démêle ce qu'il y a d'artifice en elles. Il ne se laisse pas
+éblouir, il ne perd pas un instant la tête. Je l'aperçois même qui
+prépare sa volte-face et opère son mouvement de retraite. Toutes les
+concessions qu'il a faites comme écrivain, il va revenir sur elles,
+comme psychologue et moraliste. Tout le terrain qu'il a abandonné
+comme artiste, il va le reprendre au nom d'un intérêt supérieur. J'ai
+beau faire, je ne puis m'empêcher d'entendre ses conclusions: les
+voici, brièvement résumées, avant même que nous les développions: La
+Femme littéraire est<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">218</a></span> un <i>monstre</i>, au sens latin du mot. Elle est un
+monstre, parce qu'elle est anti-naturelle. Elle est anti-naturelle
+parce qu'elle est anti-sociale, et si elle est anti-sociale, dernier
+terme du raisonnement, c'est qu'elle reproduit, comme en un saisissant
+microcosme, la plupart des ferments de dégénérescence qui travaillent
+notre monde moderne.</p>
+
+<p>Voici, je pense, comment pourrait s'édifier un raisonnement qui
+n'apparaît pas seulement celui que tiendrait le philosophe de
+Franckfort, mais aussi celui de tous les esprits fondant leurs
+déductions sur l'observation des lois de la nature. Partant de l'idée
+spinoziste qui envisage le monde comme un ensemble de forces
+hiérarchisées entre elles suivant un plan inéluctable, on aboutit à ce
+principe: Tout être doit se développer dans l'ordre de ses tendances,
+et chaque fois qu'il contredit sa loi, ce n'est pas seulement au
+dépens de sa destinée<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">219</a></span> personnelle, c'est encore pour le plus grand
+dommage du groupe social dont il fait partie. Ainsi s'affirme
+l'universel principe de solidarité des forces qui établit un rapport
+de mutuelle dépendance entre chaque mouvement individuel, si bien
+qu'il n'est pas un de ces mouvements qui n'ait son retentissement sur
+le voisin, par un jeu de tous points identique à celui des flots de la
+mer, où nous voyons chaque courbure de la vague qui s'avance vers le
+visage réagissant sur la courbure la plus proche et collaborant par là
+à l'immensité du flux. Magnifique et bienfaisante image, la plus
+hautement symbolique que je sache de la loi de solidarité, son premier
+mérite n'est-il pas de substituer sa vertu éducatrice à ce que l'idée
+toute nue pourrait avoir de trop abstrait? Dans l'immense flux
+d'intérêts en conflit et de puissances rivales que représente une
+société, quel est le rôle, quelle est la mission de la femme? Notre<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">220</a></span>
+seul instinct suffit à les préciser: ils sont tout de <i>création</i> et de
+<i>conservation</i>.</p>
+
+<p>Prenons-la dès sa petite enfance, pour observer dans l'&oelig;uf les
+traits primordiaux que la Nature en elle déposa, comme le germe d'où
+sortira tout l'avenir... ce sera l'ensemble des instincts qui, d'abord
+embryonnaires, mais non moins précis pour cela, composeront plus tard
+sa décisive personnalité. Voyez ce groupe d'enfants où se trouvent
+confondus les deux sexes! Tandis que les garçons se dépensent en
+généreux efforts, déjà les filles ne livrent qu'une partie
+d'elles-mêmes, et de leurs regards en coulisse observent si l'intérêt
+s'attache sur elles. Coquetterie... prononce la langue vulgaire. Ah!
+que les mots sont donc étroits, et dans leur brutale précision
+expriment insuffisamment les nuances dont se compose une âme humaine,
+fût-elle en formation! C'est bien le fait qu'ils signifient, mais,
+sous le fait que nos<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">221</a></span> yeux constatent, qui dira l'intention cachée, le
+trait inconscient qui n'en est que plus fort, par où le psychologue
+fortifie en l'expliquant la notation de l'observateur? Coquetterie,
+dites-vous. Je le veux bien, mais plutôt encore: besoin de plaire,
+première esquisse du geste qui sera celui de toute la vie; hommage
+rendu par l'instinct à sa destination future, au rôle, au rôle unique
+que lui assigna la nature. Il n'est presque rien d'insignifiant dans
+les propos que le vulgaire traite de puérils, et, pour ma part, j'aime
+à la folie ce mot d'une petite fille entendu dans les allées d'un
+jardin public qui, par ses prolongements sur l'âme féminine, vaut à
+mon sens les plus médullaires légendes de Gavarni: «Maman,
+soupire-t-elle à sa mère qui la tient encore par la main, repassons,
+dans cette allée.&mdash;Pourquoi, mon enfant?&mdash;Parce qu'il y a une dame qui
+a dit que j'étais jolie!»</p>
+
+<p>Plaire! il n'est pour elles nulle autre raison<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">222</a></span> d'exister. Depuis les
+époques lointaines où ce leur était l'unique moyen d'échapper à la
+mort en écartant, par l'éveil du désir, les brutalités du mâle
+primitif, jusqu'aux temps d'extrême civilisation où ce devint leur
+meilleur gage de domination sur le citoyen policé, elles ne
+poursuivent pas d'autre but; tous leurs efforts vont à préparer les
+armes qui assureront leur pouvoir. D'où leur propension aux larmes...
+les larmes, signe de faiblesse, qui dans leurs yeux deviennent un
+instrument de force... les larmes dont Jean Paul disait: «C'est leur
+sang de saint Janvier avec lequel elles accomplissent leurs
+miracles...» les larmes, à propos desquelles un évêque, qui dans la
+pratique de la confession avait pris d'excellentes vues sur la
+psychologie féminine, faisait cette observation: «Les petites filles
+aiment tant à pleurer que j'en ai connu qui allaient pleurer devant
+un miroir<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">223</a></span> pour <i>jouir doublement</i> de leur état.» Faut-il insister sur
+ce qu'il y a de saisissant dans cette notation, propre à ravir un
+psychologue? Elle nous en dit long sur la puissance de dédoublement de
+l'âme féminine. La voyez-vous, la fille d'Ève? elle pleure et se
+regarde pleurer: c'est l'actrice qui va jouer son rôle et prépare ses
+effets. C'est peu d'utiliser les moyens d'action dont on dispose, il
+faut encore les étudier par le détail pour saisir l'infinité de leurs
+nuances.</p>
+
+<p>Qui donc a prétendu que les pleurs enlaidissent? Dans nos yeux
+d'hommes peut-être, qu'ils boursoufflent et tuméfient. Mais elles,
+savent-elles pas s'arrêter à temps pour en dégager une séduction?
+C'est toujours l'image immortelle dont Shakespeare caractérise le
+charme de Cléopâtre, et partant, de toute femme qui obéit à son
+instinct: «Je l'ai vue une fois dans la rue sauter quarante pas à
+cloche-pied.<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">224</a></span> Ayant perdu haleine, elle voulut parler et s'arrêta
+palpitante, si gracieuse <i>qu'elle faisait d'une défaillance une
+beauté</i>.» Don des larmes, besoin de plaire, les deux sont liés
+ensemble, comme un effet à sa cause. C'est pour elles la part
+sérieuse, j'allais dire tragique, de la vie, puisque leur destinée en
+dépend et qu'il n'y a rien de plus sérieux pour l'être que d'accomplir
+sa destinée. D'où leur crainte de l'ironie. Volontiers moqueuses, les
+petites filles ont la terreur d'êtres moquées, car elles sentent déjà
+que c'est la suprême atteinte au prestige par où elles s'imposeront.</p>
+
+<p>Ces premiers traits marquent bien chez la femme la prédominance
+affective et son corollaire, la passionnalité, où nous allons trouver
+les puissances de création et de conservation que la nature lui
+assigna comme rôle et comme fonction vitale. Un des amis de Mme de la
+Sablière disait d'elle: «Elle n'a jamais pensé, elle n'a<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">225</a></span> fait que
+sentir.» Paradoxe évident, où il nous fait voir l'exagération du mot
+qui s'ingénie à souligner une vérité. Corrigeons ce qu'il y a
+d'excessif dans la formule: La femme est l'ennemie née de l'abstrait.
+Quand elle pense, c'est toujours à travers sa sensibilité, à l'état
+secondaire peut-on dire. Pour elle, plus strictement que pour l'autre
+moitié du monde, le mot n'est que le substitut de l'image, d'où le
+succès de la littérature d'imagination qui n'est pas près de
+disparaître ni même de diminuer, tant que les femmes composeront une
+moitié de ce monde. Il n'y faut voir qu'une conséquence de cette
+personnalité au sujet de laquelle Fénelon observe: «Un défaut bien
+plus ordinaire chez les filles, c'est celui de se passionner même pour
+les choses les plus indifférentes. Elles ne sauraient voir deux
+personnes qui sont mal ensemble sans prendre parti dans leur c&oelig;ur
+pour l'une ou contre l'autre.»<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">226</a></span></p>
+
+<p>Ah! celui-là connaissait bien un sexe pour qui l'idée de justice toute
+nue correspond précisément à l'abstraction ennemie de sa nature, et
+tellement hostile à son tempérament qu'elle aime mieux la négliger de
+parti pris que d'y plier les prédilections de son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Ainsi s'affirme, par des indices certains, s'esquissant au premier
+âge, la parfaite unité de constitution mentale chez celle dont la vie
+a ce double but: <i>créer</i>, <i>conserver</i>. Petite fille, déjà nous la
+voyons qui mime son rôle, puisqu'à vrai dire le sens de sa destinée
+tient tout en ces deux gestes symboliques: le regard dont elle quête
+l'assentiment de qui l'approche, premier signe d'élection amoureuse,
+et l'étreinte dont elle presse sur son c&oelig;ur le hochet de bois qui
+figure sa maternité à venir. C'est bien le rôle qu'elle répète dans la
+coulisse avant de revêtir le costume et de passer à l'avant-scène.
+Plus tard en effet les circonstances<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">227</a></span> multiples de la vie individuelle
+se chargeront de diversifier le geste, mais toujours, en définitive,
+il pourra se ramener à ces éléments essentiels. Un vague instinct lui
+révéla que, pour sa tâche de création, la Nature exige la dualité des
+sexes, et plus tard le regard passionné de l'amante ne sera que
+l'affirmation consciente du sentiment qui cherche à fixer ce que le
+premier regard de la petite fille s'était appliqué à conquérir. Car il
+ne suffit pas de créer; encore faut-il conserver, et ce geste est
+encore plus expressif de l'âme féminine, qui enserre de ses bras et
+presse sur sa poitrine la tête de celui qui assurera la durée du
+foyer.</p>
+
+<p>Tous les instincts de la Femme vont donc spontanément à cette forme de
+conservatisme social qui d'avance accepte une hiérarchie de forces à
+laquelle elle se soumet. C'est peu dire qu'elle accepte l'autorité
+virile: elle la demande, elle la requiert de<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">228</a></span> tout son amour, forme
+inséparable du besoin de protection auquel elle dut de pouvoir
+subsister aux premiers âges. Il faut voir un expressif symbole, et de
+qui s'y connaissait en amour, dans l'attirance de la <i>brebis blanche</i>
+Desdemone vers le <i>bélier noir</i> Othello. Ce n'est pas seulement notre
+amour des contrastes qui trouve sa satisfaction dans ces deux images
+rapprochées. N'a-t-on pas toujours observé que les plus faibles et les
+plus femmes inclinaient à l'amour des plus robustes et des plus
+virils? C'est comme une loi d'harmonie qui veut que deux êtres, en se
+rapprochant, cherchent à se compléter l'un l'autre. Certains y verront
+une suite de la tendance ancestrale à laquelle la Femme fut redevable
+de subsister, elle et ses enfants, et sans laquelle ne se serait pas
+opérée la sélection indispensable à la race. C'est, en tout cas, le
+principe, ayant son origine dans ce qu'il y a de plus fort en nous:
+la sexualité, de ce<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">229</a></span> conservatisme social qui d'avance accepte
+l'autorité, ses formes diverses et ses symboles, comme autant de gages
+d'une <i>durée</i> correspondante à son besoin de fixité.</p>
+
+<p>Tel est donc le type normal. Créer, Conserver... ce sont les deux
+termes où vient aboutir l'effort du sexe qui nous donna nos mères, nos
+s&oelig;urs, nos amantes et nos épouses. Si puissante l'unité de
+constitution mentale qui les régit, que cherchons en chacune les mêmes
+traits fondamentaux, diversifiés seulement dans le détail par les
+exigences de notre nature subordonnée elle-même à la volonté de vie
+qui se perpétue par elles. J'admire à quel point nous restons, suivant
+la féconde pensée du philosophe de Franckfort, les instruments
+aveugles d'une force qui poursuit son but en nous pliant à ses lois,
+car, de quelque nom qu'on l'appelle: Dieu, Nature, Fatalité, on ne
+fait que marquer par là une prédilection métaphysique, et<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">230</a></span> elle n'en
+demeure pas moins l'unique régulatrice de nos destinées. Qui de nous
+voudrait, pour la serrer dans ses bras, pour imprimer sur ses lèvres
+le baiser d'amour préludant à la fusion des êtres, qui d'entre nous
+voudrait d'une femme en qui il ne retrouvât pas quelques-unes des <ins class="correction" title="vertues">
+vertus</ins> essentielles admirées chez sa mère, chez ses s&oelig;urs!
+L'instinct du futur chef de famille qui va fonder un foyer s'oriente
+vers les qualités qui lui paraissent le plus sûr gage de sa durée,
+assez semblable à celui du citoyen qui participe à la vie de la
+nation, dont il se sent un membre actif et responsable.</p>
+
+<p>Conservatisme social... avons-nous dit. Il est au confluent de tous
+les instincts de la Femme, envisagée comme type normal et
+continuatrice de la vie. Il répond aux besoins intimes de l'homme qui
+la veut perpétuer. Nous le voyons qui s'appuie sur un ensemble de
+garanties ou de forces<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">231</a></span> qui ne se sont guère modifiées depuis que le
+monde se développe en sociétés organisées, et auxquelles il paraît
+bien, d'après de récentes expériences, que l'on aura du mal à trouver
+des suppléantes. Faut-il les nommer, ces vertus cardinales,
+authentiques soutiens de la société? Ce sont l'Ordre, reposant tout
+entier sur le principe d'autorité, qui maintient entre les divers
+membres du groupe, comme entre les pièces d'un organisme savamment
+assemblées, les rapports de dépendance et de hiérarchie propres à
+assurer leur fonctionnement... La Morale, qui envisage l'être
+individuel, comme un composé d'instincts bons et mauvais, entre
+lesquels se poursuit une lutte sans trêve, les uns conservateurs, les
+autres destructeurs de la personnalité, répondant de façon frappante
+d'ailleurs à cette théorie biologique de la <i>Phagocytose</i>, ou lutte
+entre les bons et mauvais microbes qui constituent<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">232</a></span> l'être physique et
+rivalisent entre eux pour la destruction ou la durée de celui-ci... La
+Religion, enfin, qui reposant au fond sur l'idée kantienne, perçue
+bien avant Kant, de la relativité de la connaissance, propose
+l'hypothèse d'une Destinée supra-terrestre, laquelle peut seule donner
+un sens à la vie... la Religion, le plus puissant de tous les freins,
+assise même de l'ordre social, sur laquelle durant tant de siècles
+s'appuya l'édifice, et dont un penseur de nos jours a pu dire, en
+termes d'autant plus saisissants qu'il n'y voyait que le dernier
+soutien de cet ordre compromis: «On peut évaluer son apport dans nos
+sociétés modernes, ce qu'elle y a introduit de pudeur, de douceur et
+d'humanité, ce qu'elle y entretient d'honnêteté, de bonne foi et de
+justice.»</p>
+
+<p>Veut-on maintenant qu'au type normal nous opposions son contraire? Ce
+sera la <i>Femme de lettres</i>, telle que nous la propose,<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">233</a></span> en groupement
+serré, la production contemporaine. Si j'atteins à l'établir, j'aurai
+terminé mon effort de synthèse, en recomposant le monstre. Mais déjà
+les éléments épars que nous fournit l'analyse ne furent-ils pas
+édifiants? Dès l'instant qu'elle prend en main la plume, elle se
+révèle comme un ferment d'anarchie, si bien que nous la pouvons
+concevoir dans l'ordre privé excellente épouse, mère accomplie, puis
+démentant comme de parti pris, dans ses constructions imaginatives, la
+valeur des vertus dont personnellement elle donna l'exemple. Je
+renonce à en chercher l'ultime raison, laissant ce soin à des
+psychologues plus pénétrants ou plus patients que moi, et me contente
+de grouper mes conclusions.</p>
+
+<p>Faites ce dernier effort de rapprocher, dans une vue d'ensemble, les
+héros qu'avec tant d'amour leur pinceau caressa: ce sont membres
+d'une même famille avec qui vous<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">234</a></span> fîtes individuellement connaissance,
+et qui se trouvent maintenant à portée de votre main. Quelle
+ressemblance psychique entre eux, si toutefois les qualités du talent
+qui les fixa diversifient leurs traits apparents! De toute leur
+énergie nous les avons vus démentir et repousser les instincts
+conservateurs de vie. Quel instinct d'ordre pourrions-nous attendre de
+celles qui sont à ce point esclaves et victimes de la sensation
+exclusive, qu'elle est devenue la Divinité devant laquelle elles
+s'humilient? L'instinct d'ordre nous enseigne à établir une hiérarchie
+dans nos appétits, comme la morale à exalter les uns et à rabaisser
+les autres au nom d'un principe directeur. Qu'adviendra-t-il chez
+celles dont l'unique principe directeur est l'abandon de tout l'être?</p>
+
+<p>Ah! j'entends assez ce que l'on peut objecter, et qui tient tout en
+ceci: les <i>Droits</i> <i>de la passion</i>. Nul plus que nous ne les saurait<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">235</a></span>
+admettre, à une condition pourtant: c'est qu'on leur reconnaisse un
+contrepoids nécessaire. Évidemment l'adultère n'est pas près de
+disparaître, la plus riche matière littéraire où s'exerça et
+continuera de s'exercer utilement l'imagination des écrivains, pour en
+dégager des conflits propres à passionner l'intérêt. Mais ce sera
+précisément à raison de ces luttes où sont engagées les destinées de
+l'âme, par la mise en jeu des forces, conservatrices ou destructrices,
+qui se combattent en elle. Les plus grands chefs-d'&oelig;uvre de la
+Littérature d'imagination ne prennent leur relief à nos yeux que par
+l'existence de ces conflits, et sans remonter aux ouvrages que
+consacra le recul des années, la <i>Femme de trente ans</i> par exemple ne
+garde son prestige littéraire, que dans la phase <i>morale</i> si je puis
+dire, celle où l'instinct du devoir poursuit sa lutte avec les
+mouvements de la passion<a name="FNanchor_13" id="FNanchor_13"></a><a href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>. Mme Bovary elle-même,<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">236</a></span> dont toute une
+génération fit un symbole d'immortalité, connaît également la lutte,
+puisqu'elle ne glisse entre les bras de Rodolphe qu'après avoir
+cherché un refuge au confessionnal et s'être heurtée aux insuffisances
+du prêtre incompétent. Qui sait ce qu'il fût advenu d'elle, si le
+pauvre curé Bournisien avait sympathisé avec ses angoisses, et ne lui
+avait somme toute fait la réponse: Puisque vous êtes malade, pourquoi
+n'allez-vous pas trouver votre mari?...</p>
+
+<p>Par la plus étrange interversion, qui modifie sa nature en l'élevant
+au rang littéraire, la Femme-auteur a changé tout cela<a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14"></a><a href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>; aussi
+bien, la voulant caractériser, sera-ce peu que dire <i>antimorale</i>.
+C'est <i>amorale</i><span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">237</a></span> qu'il faut substituer. Si la prédestination de la
+Femme, envisagée comme elle l'est par nos auteurs, à la façon d'une
+antique Fatalité, est bien de succomber dès l'instant qu'on l'attaque;
+si toujours elle doit, en vertu de la faiblesse inhérente à son être,
+«comme le fruit mûr tomber sur la prairie», qui ne voit que du même
+coup s'affaisse le ressort d'intérêt qui nous attachait à ses actes?
+Peut-être nous arrêterons-nous encore à quelques sujets de ces trop
+spéciales nosographies. Mais, du simple point de vue littéraire, en
+admettant que nous écartions des conséquences morales pourtant si
+attachantes, nous ne pouvons que regretter les anciennes complications
+sentimentales, qui faisaient contrepoids à l'instinct et créaient un
+rempart de toutes leurs défenses assemblées. Pour ce qui est du point
+de vue social, on voit assez maintenant quel ferment leur &oelig;uvre
+représente<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">238</a></span> dans la dissolution des idées morales qui jadis ont mené le
+monde, et vers lesquelles il faudra bien qu'il se retourne un jour,
+faute d'une meilleure lumière pour le guider!</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<div class="center">FIN</div>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<hr class="tiny" />
+
+<div class="center">2241-08.&mdash;Tours, Imp. <span class="smcap">E. Arrault</span> et Cie.</div>
+
+<hr class="tiny" />
+
+<hr class="small" />
+
+<h2>NOTES</h2>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1"></a><a href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a>
+ Cf. notre <i>Roman de la Comédienne</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2"></a><a href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a>
+ C'était là une de ces formules chères à Gustave Moreau, qui
+revenaient fréquemment dans ses entretiens avec ses élèves, et qui se
+retrouvent dans les notes demeurées inédites où il fixait ses rêveries
+et ses pensées sur l'art.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3"></a><a href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a>
+ Voir dans nos <i>Figures de Rêve</i>, les pages sur Venise et Vérone,
+sous ce titre: <i>Du jardin de Vérone</i>, l'<i>Art d'émotion à Venise</i>. Dans
+nos <i>Premiers Vénitiens</i> également nous avons touché à cette question.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4"></a><a href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a>
+ Il est à peine besoin de rappeler les noms qui composent ce
+puissant état-major: José Maria de Hérédia, Henri de Régnier, Maurice
+Maindron et Pierre <ins class="correction" title="Loüys">Louÿs</ins>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5"></a><a href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a>
+ Souvent il advient que, dans nos analyses, nous utilisons des
+comparaisons empruntées aux arts plastiques. On voudra bien ne pas
+s'en étonner, puisqu'à vrai dire les méthodes de composition sont
+identiques et qu'il serait aisé de classer, par catégories d'esprits,
+tous ceux qui, munis d'un outil distinct, appartiennent pourtant au
+même type psychologique.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6"></a><a href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a>
+ J'ai parlé plus haut de <i>trouvaille</i>, en commentant Grâce Mirbel.
+Ce n'est pas qu'on ne rencontre, dans notre littérature contemporaine,
+des figures féminines issues d'une même veine poétique. Chez la fille
+de Hérédia, l'originalité d'auteur est plus encore dans l'assemblage
+des traits qui contribuent à l'unité du personnage que dans la
+conception même de ce personnage. L'artiste littéraire y apparaît
+supérieure à l'observatrice.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7"></a><a href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a>
+ Nous n'avons pas osé y insister dans nos <i>Essais sur Balzac</i> qui
+remontent déjà à une quinzaine d'années. Mais plus le recul se fait,
+plus cette équation apparaît légitime.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8"></a><a href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a>
+ On ne saurait imaginer deux talents plus divers que Mme de
+Noailles et Mme Henri de Régnier, bien que leur point de rencontre
+soit l'exaltation de l'art personnel dans la transposition du roman.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9"></a><a href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a>
+ Dans notre Préface au <i>Journal d'Eugène Delacroix</i>, nous avons
+développé l'idée qui n'est ici qu'indiquée.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10" id="Footnote_10"></a><a href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a>
+ Je détache ce simple passage&mdash;mais on en pourrait joindre dix
+autres d'identique réalisation: «Il rentrait au pavillon, ouvrait la
+fenêtre, et, penché sur le balustre, contemplait le précipice noir,
+les yeux errants dans la profondeur, une grande étoile immobile et
+scintillant à l'horizon. Des imaginations bizarres, coupables
+peut-être, lui venaient. Il songeait aux jeunes hommes de son âge,
+tout fiévreux d'ambition et d'amour, à ceux qui veillaient, courbés
+sur des livres, à ceux qui pressaient des femmes pâmées dans leurs
+bras. Il se trouvait si gauche, si médiocre, il était si ridicule sans
+doute aux yeux de Fanny. L'aimerait-elle jamais?»&mdash;Que ceux-là qui ont
+eu le culte de Flaubert se rappellent certains repliements d'Emma
+Bovary et de Frédéric Moreau: dans l'<i>Éducation Sentimentale</i>... Ils
+sentiront aussitôt l'analogie.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11" id="Footnote_11"></a><a href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a>
+ Formule heureuse de M. Maurice Barrès.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12" id="Footnote_12"></a><a href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a>
+ Voir nos <i>Figures de Rêve</i>: Les <i>Jeunes-Hommes de Luini</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13" id="Footnote_13"></a><a href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a>
+ Sainte-Beuve observe justement que Balzac a gâté par sa
+conclusion cette merveille, que représente la première partie du
+roman.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14" id="Footnote_14"></a><a href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a>
+ Ma seule réserve est pour Mme Marcelle Tinayre, de qui l'art
+objectif se rapproche si étrangement de la conception virile. Nous
+l'avons montré dans notre étude: Des Poèmes comme ceux de Mme Lucie
+Delarue-Mardrus et de Mme Renée Vivien sont aussi rigoureusement
+amoraux que la <i>Domination</i> ou <i>Esclave</i>.</p></div>
+
+<p>&nbsp;</p>
+<hr class="full" />
+<p>&nbsp;</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Nos femmes de lettres, by Paul Flat
+
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+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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