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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 02:48:26 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Nos femmes de lettres + +Author: Paul Flat + +Release Date: September 3, 2009 [EBook #29900] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOS FEMMES DE LETTRES *** + + + + +Produced by Claudine Corbasson, Laurent Vogel and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + +PAUL FLAT + +Nos +Femmes de Lettres + +PARIS +LIBRAIRIE ACADÉMIQUE +PERRIN ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS +35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 35 + +1909 +Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays. + + +Published twenty October nineteen hundred and eight. +Privilege of copyright in the United States reserved under the Act, +approved march third nineteen hundred and five by Perrin and Co. + + + + +DU MÊME AUTEUR + + +CRITIQUE: + + =Journal d'Eugène Delacroix= (Plon) 3 vol. + + =Essais sur Balzac= (Plon) 1 vol. + + =Seconds Essais sur Balzac= (Plon) 1 vol. + + =Les Premiers Vénitiens= (Laurens) 1 vol. + + =Figures de rêve= (Lemerre) 1 vol. + + =Le Musée Gustave Moreau= 1 vol. + + +ROMAN: + + =Deux Ames souffrantes= (Lemerre) 1 vol. + + =Les Ames sans frein= (Lemerre) 1 vol. + + =Pastel vivant= (Revue Bleue) 1 vol. + + =L'Illusion sentimentale= (Fontemoing) 1 vol. + + =Le Roman de la Comédienne= (Fontemoing) 1 vol. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + PRÉFACE 1 + + Mme de Noailles 19 + + Mme Lucie Delarue-Mardrus 57 + + Mme Henri de Régnier 101 + + Mme Marcelle Tinayre 143 + + Mme Renée Vivien 179 + + CONCLUSIONS 203 + + + + +PRÉFACE + + +La Femme-auteur, à notre époque, ne se manifeste plus comme un +phénomène isolé, comme une plante de serre chaude, poussée à grand +renfort de lumière et de terreau. Elle est devenue un fait collectif, +un fait social, car le groupement pressé de celles qui tiennent une +plume, et qui s'en servent, suffirait à retenir l'attention de +quiconque s'intéresse aux modifications de la Société, considérée +comme un vivant organisme. Nous n'aurons pas à envisager ce point de +vue, sinon partiellement et dans nos conclusions. Il nous faudra +pourtant choisir un critérium pour faire sortir du rang l'élite de ces +bataillons serrés: il tiendra tout dans une distinction nécessaire +entre celles qui se consacrent à des besognes, fournisseurs attitrés +des innombrables magazines à images, et celles qui marquent un réel +souci d'art littéraire. + +Faut-il rappeler quelques-uns des jugements extrêmes portés sur ce +produit singulier: _La Femme de Lettres_? Ils tiennent presque tous +dans l'aphorisme du plus illustre des Misogynes contemporains: «Que +peut-on attendre de la part des femmes, si l'on réfléchit que, dans le +monde entier, ce sexe n'a pu produire un seul esprit véritablement +grand, ni une oeuvre complète et originale dans les Beaux-Arts, ni, +en quoi que ce soit, un seul ouvrage de valeur durable.» Et ce +Schopenhauer, qui sans doute se vengeait par là d'un sexe qu'il +n'avait que trop aimé, faisait succéder à cette première flèche ce +trait suprême de son mépris: «Il est évident que la Femme, par nature, +est destinée à obéir. Et la preuve en est que celle qui est placée +dans cet état d'indépendance absolue, contraire à sa nature, s'attache +aussitôt à n'importe quel homme, par qui elle se laisse diriger et +dominer, parce qu'elle a besoin d'un maître. Est-elle jeune? Elle +prend un amant. Vieille? Un confesseur!» Boutade expressive d'un +philosophe parvenu au soir de la vie, et qui trop souvent à son aurore +oublia, parmi les longues tresses dénouées, combien courtes pouvaient +être les idées de celles à qui leur beauté servait alors de suffisante +excuse! + +Mon Dieu, oui, il est vrai, il est exact qu'aucune Femme n'a fait la +_Sixtine_, ni le _Tombeau des Médicis_, ni les _Disciples +d'Emmaüs_, non plus qu'_Othello_ ou _Phèdre_, ni la _Neuvième Symphonie_, +ni quoi que ce soit qui approche ces inégalables témoignages de +virilité créatrice. Sur ces hauteurs, sacrées par le génie mâle, +flotte une atmosphère irrespirable à de certains poumons; et comme il +est peu d'intelligences pour embrasser dans leur plénitude l'intime +signification de ces chefs-d'oeuvre, on en trouve moins encore pour +leur susciter des équivalents. Par définition, et, si j'ose dire, par +constitution mentale, la femme incline à s'adapter, à se plier aux +influences: pareille à la liane qui s'enroule autour de l'arbre dont +elle partage le destin, elle épouse la forme de qui elle aime, ou de +qui elle admire. A voir s'avancer sous nos yeux un couple d'amants, +nous discernons par la seule inclinaison des corps, qui des deux est +le plus touché. Et ce n'est pas simple signe d'élection amoureuse, +mais le mieux accusé des symboles féminins. + +Cette règle pourtant comporte des exceptions, et l'on trouverait, dans +l'histoire de la pensée contemporaine, tel exemple de femme, quand ce +ne serait que Mme Ackermann, pour donner un démenti à l'aphorisme de +Schopenhauer. Nous pouvons même le chercher encore plus près de nous. +Quand les soins pieux et le culte passionné du docteur Christomanos +révélèrent à l'élite européenne le fruit des méditations où s'était +appliquée son impériale élève Élisabeth d'Autriche, notre plus vive +surprise fut qu'une femme eût pu penser _par elle-même_ avec cette +énergie; que les images du monde se fussent réfléchies en un miroir si +puissant, et que ni le tour ni l'accent de ses pensées n'évoquassent +la discipline d'un maître déterminé. Chose merveilleuse au premier +abord, faut-il le dire? surtout chez une personne qui s'était +délibérément soumise à la plus intense culture! On connaît la variété +de ses lectures, la fréquence de ses méditations, poursuivies dans la +solitude de toute l'obstination d'une volonté qui s'attache à l'Idéal +le plus précieux comme le plus difficilement conciliable avec le rang +suprême où la Fortune l'éleva. Comme si elle avait voulu s'excuser par +avance de laisser un testament durable de sa pensée--peut-être +soupçonnait-elle que son lecteur en deviendrait un jour +l'historien?--l'Impératrice avait pris soin de marquer les limites +précises où il lui semblait que dût s'astreindre l'activité féminine: +«Moins les femmes apprennent, plus elles ont de prix. Ce qu'elles +apprennent ne fait à vrai dire que les égarer: elles désapprennent une +partie d'elles-mêmes pour s'approprier imparfaitement de la grammaire +et de la logique... Et pour aider les hommes dans leurs affaires, +elles ne doivent pas leur souffler des conseils ou des pensées, mais +par leur seul contact éveiller et faire mûrir chez eux des idées et +des résolutions.» + +C'était presque dénier à son sexe toute aptitude aux grands premiers +rôles, prétendre le maintenir dans les emplois subalternes. Pourtant +nulle femme n'a plus pensé par elle-même. C'est que les leçons de +l'expérience et les épreuves de la vie l'avaient marquée d'une de ces +empreintes auprès de quoi pâlissent toutes les influences littéraires, +si chères soient-elles à un coeur! Et nous savons la vivacité de ses +admirations. La statue du poète Henri Heine, que son expresse volonté +avait dressée auprès des héros de l'Achilléion, et qu'une grossièreté +toute tudesque fit enlever récemment par le nouveau possesseur, nous +était le meilleur témoignage d'un culte qui pourtant, à la différence +de tant d'autres, n'opprima jamais sa personnalité. Pareillement +verrons-nous, chez nos jeunes auteurs d'aujourd'hui, plus d'un exemple +de sensation directe traduite et transposée en originalité créatrice: +c'est la raison de cette étude, où l'on chercherait bien moins +justement un ensemble de critiques littéraires qu'un essai en vue de +dégager l'accent des figures qui nous présentent le plus vif relief. +On y trouvera omises, et cela volontairement, des parties entières de +leur oeuvre, qui pourtant ne sont pas négligeables, mais ne nous +eussent été d'aucune aide pour le but que nous poursuivons..... + +Elle apparaît toujours un peu délicate, fausse en quelque façon, +l'attitude du sexe fort en face de la femme-auteur. Confrère et rival, +il se résigne malaisément à ce que soit constatée telle supériorité +qui lui prépare la plus cruelle blessure d'amour-propre, la plus +douloureuse humiliation d'orgueil. Est-il besoin d'observer que +l'élite de _celles_ qui possèdent un don est infiniment supérieure à +la moyenne de _ceux_ qui, tenant une plume, n'ont pour écrire +d'autres motifs valables que l'obligation de gagner leur vie ou la +satisfaction légèrement puérile de la vanité? D'où l'âpreté de +jalousies n'attendant qu'une occasion de se solidariser? Victor Hugo +le notait avec un sens aigu des réalités: «Les haines politiques +désarment, les haines littéraires jamais.» On le vit bien dans une +circonstance mémorable, qui n'est pas éloignée de nous: Quand une +distinction officielle fut proposée pour reconnaître le mérite d'un +des plus rares talents féminins de ce temps, ce fut un déchaînement, +une sorte d'agression sauvage, où collaborèrent les plus basses plumes +du Journalisme, faite pour donner une singulière idée de la légendaire +chevalerie française: véritable coup de pied d'âne, à double titre +faut-il dire, par l'élégance dont il fut administré, et par la qualité +littéraire de ceux qui le donnèrent. + +Plus délicate encore, plus fausse assurément, en face de la +Femme-auteur, l'attitude de l'homme, s'il est son mari ou son amant. +C'est là qu'une fois de plus nous observons le danger de toute +interversion des lois de la Nature, laquelle requiert implacablement +la supériorité du mâle. Une sorte d'habitude ancestrale, remontant aux +époques les plus reculées, nous fait voir dans l'élément viril le +traditionnel symbole de toute vigueur, physique et intellectuelle, si +bien que notre sentiment de l'ordre se trouve froissé par la moindre +indication opposée. Il n'y a rien à faire là contre, et si l'on veut +une image physique, il suffit de se rappeler l'invincible sourire +qu'amène aux lèvres la vue d'un petit homme, levant les yeux vers sa +compagne qui le dépasse de toute la hauteur de la tête. Dans l'ordre +intellectuel il en va de même: on ne peut effacer de son souvenir +l'image du pauvre M. Geoffrin, mari de cette illustre présidente de +la société des Gens de lettres au dix-huitième siècle, dont +Sainte-Beuve rapporte cette anecdote: Un jour, un étranger demanda à +Mme Geoffrin ce qu'était devenu ce vieux Monsieur qui assistait +autrefois régulièrement aux dîners, et qu'on ne voyait plus:--«C'était +mon mari, fit-elle, il est mort»!--Faisons la part du trait qui +exagère presque nécessairement ces sortes d'aventures: celle-là n'en +demeure pas moins expressive, et tous les maris de femmes-auteurs y +pourront méditer. C'est une attitude insoutenable, un rôle que nul +acteur social ne devrait accepter, celui de mari effacé d'une femme +dont les journaux habituellement impriment le nom. Montreur d'objet +rare, sorte de prince-époux qui accompagne un phénomène, on est +toujours tenté de placer dans sa bouche le drôlatique et peu +respectueux jeu de mots dont notre moquerie française tendait à +ridiculiser l'attitude du prince Albert, au temps du Second +Empire:--«Je suis les talons de la Reine!» + +On trouvera dans ces pages une entière liberté d'esprit et la plus +complète indépendance de jugement; pour tout dire, rien de cette +galanterie à la française, qui régit les habituels rapports des deux +sexes dans l'attitude de l'homme à l'égard de la femme, et qui risque +de fausser, ou du moins d'atténuer la valeur d'un jugement. J'aurai pu +me tromper. Je me serai certainement plus d'une fois trompé, car nul +d'entre nous n'est à l'abri de l'erreur, surtout en des matières où le +goût personnel tient une telle place et représente un élément +déformateur propre à celui qui écrit. Mais on ne rencontrera pas un +trait qui ait été dicté par un mouvement de passion, de ceux que l'on +aiguise moins en faveur de M. X... que contre M. Y... Car il existe +deux façons--je l'ai montré autre part[1]--d'être agréable à qui l'on +commente. Et la première, c'est celle qui consiste à le vanter tout +uniment. Mais la seconde, de beaucoup la plus raffinée et la plus +efficace, c'est de dénigrer ou simplement d'omettre un rival. + +[1] Cf. notre _Roman de la Comédienne_. + +Je n'ai jamais aimé les petites chapelles, coteries littéraires, ou de +quelque nom qu'on les nomme, et puis me rendre cette justice de +n'avoir pas tenté une démarche en vue de participer aux bénéfices du +groupement. Non que je méconnaisse--il faudrait être aveugle--les +incomparables avantages de ces secrètes associations, de cette +franc-maçonnerie où le premier article des statuts consiste en un +engagement tacite de mutuel agenouillement. On les rencontre dans tous +les efforts où trouve son application le symbole expressif de +l'aveugle et du paralytique,... dans la Peinture, où tant de +réputations furent édifiées que le Temps s'est déjà chargé de +remettre à leur place; dans la Musique, où d'ingénieux assimilateurs, +munis d'une technique savante, furent baptisés les continuateurs de +Beethoven... mais dans la Littérature surtout, qui demeure notre art +national. Combien parmi nous, de ceux qui ont un nom, un petit nom +littéraire, ne le doivent qu'à la puissance de leurs relations--vigoureux +cheval de renfort qui hissa leur oeuvre au sommet de la côte... leur +oeuvre, fardeau lourd de poids, mais léger de valeur, qui, faute d'un +tel appui, fût demeurée aux régions inférieures. Mais voilà, on ne +refait pas son tempérament, et pas plus qu'on ne saurait ajouter un +centimètre à sa taille, une échine vraiment droite ne se plie aux +voussures de certaines portes. J'ajouterai que, lorsqu'une coterie +littéraire a pour point central et foyer de rayonnement un jeune astre +féminin qui monte à l'horizon, il devient plus délicat encore d'y +prendre place. + +Il me faut donc déclarer ici que je ne connais à aucun titre, sinon à +titre littéraire, les femmes-auteurs qui font l'objet de cet Essai. +Jamais avec aucune d'elles je n'ai même fait ce banal échange de +cartons par où l'on remercie de l'envoi d'un livre ou d'un article. Si +la première page des Magazines illustrés ne nous avait abondamment +renseignés, en des dimensions qui s'imposent à la vue, sur leur +personnalité physique, j'ignorerais jusqu'à la forme de leurs traits, +au point de ne pouvoir les identifier, sur le devant d'une loge à une +première représentation, ou dans la cohue mondaine d'un vernissage. Ce +sont là, on voudra bien le reconnaître, les meilleures garanties +extérieures pour les juger littérairement. A leur égard, et dans toute +la force du terme, j'ai mis en application le principe d'hygiène +morale que je recommandais dans une de mes Chroniques de Théâtre: «Un +bon critique ne doit jamais dîner hors de chez lui.» + + + + +MADAME DE NOAILLES + + +On sait la force des arguments par lesquels l'Empereur Napoléon +justifiait l'Adoption: le contrat artificiel, créé par une volonté qui +tente de suppléer aux insuffisances de la Nature, est conçu à +l'imitation de la Nature elle-même. Mais qui n'en pressent les +défaillances? Il n'est jamais qu'une doublure: il peut se substituer +dans certains cas à l'ordre naturel... il ne le remplace jamais. Et de +même qu'à certains traits moraux s'affirmant soudain chez l'enfant, le +père adoptif prend conscience de l'abîme qui les sépare, nous tous +qui sommes de pure tradition française, pouvons discerner chez cette +Française d'adoption des éléments inassimilables. + +Ravivons des souvenirs: images enregistrées dans notre mémoire, si peu +que soit vivace en nous l'impression des physionomies observées. +Combien de fois est-il arrivé, pénétrant dans un salon, dans une salle +de concert ou de spectacle, ou tel autre lieu public, que nos yeux +s'arrêtent à une figure expressive, d'autant plus expressive qu'elle +est plus différente de ce qu'ils sont accoutumés à fixer. Est-ce la +couleur des yeux, le galbe du visage, certains contours de physionomie +qui soudain nous viennent avertir? De tout cela sans doute il y a +quelque chose, mais quelque autre chose encore, que nous ne pouvons +exactement préciser: le _quid proprium_ d'où naît aussitôt +l'intuition, équivalente à une certitude: cette créature vivante +ordonne ses sensations suivant une méthode qui n'est pas la nôtre; +elle subit des réactions que nous ne saurions partager et pareillement +il est en nous toute une région de l'âme qui à jamais lui demeurera +impénétrable. Gardons-nous de nous abandonner au charme dangereux de +cette étrangeté: c'est le chant de la Sirène qui perd celui qui s'y +arrête. Être différent, voilà une raison suffisante de fixer +l'attention. Oublierons-nous pour cela la logique expressive des mots: +Étrange... Étranger... syllabes qui se superposent exactement. +Dégageons aussitôt des conséquences qui s'imposent d'elles-mêmes. + +Il faut être logique en tout: comment la seule investiture d'un nom +illustre, fût-il le plus français d'ailleurs par atavisme et par +tradition, atteindrait-elle à supprimer vingt années de culture +antérieure, où les images de notre pays ne se réfléchirent qu'assez +indirectement? L'auteur n'en faisait-il pas comme un aveu dépouillé +d'artifice, le jour où il dédiait un de ses romans: «_Aux jeunes +écrivains de France_... à ceux, ajoutait-il, dont la sympathie m'a +chaque jour dans mon travail aidé...» N'a-t-il pas fait mieux encore, +en allant plus loin et plus profondément que les hommes? N'a-t-il pas +voulu se rattacher à la terre elle-même, quand il dédiait son premier +volume de poèmes: «_Aux paysages de l'Ile de France_, ardents et +limpides, pour qu'ils le protègent de leurs ombrages.» Le geste est +élégant, le mouvement plein de grâce, en tout digne du sexe qui +d'instinct sait trouver les attitudes et camper son personnage. Et je +ne doute pas que cet appui ait été réel. Pourtant je me plais à y voir +plus encore: un jalon pour l'avenir. Flatterie et caresse de la femme +qui reparaît sous l'auteur, qui sait comme avec chacun il convient de +s'y prendre, et que nous avons toujours, sur notre douce terre de +France, les bras ouverts pour accueillir ceux qui nous viennent de +loin. Il faudrait ne rien connaître des vingt dernières années de +notre histoire littéraire, pour ignorer que les meilleurs ouvrages +signés de noms français furent sacrifiés de parti pris aux productions +étrangères. Publier un livre sous le patronage des confrères de sa +génération, quand on est femme et de naissance étrangère, c'est +s'assurer un double titre à la bienveillance d'un accueil qui, sans +ces circonstances, eût pu rencontrer plus de froideur. + +C'est peu d'avancer que Mme de Noailles, en dépit de son nom français, +fait à nos yeux figure d'étrangère: elle est encore une cosmopolite, +puisque ses goûts et ses premières expériences nous révèlent une +formation où les images enregistrées viennent se combattre, en se +confrontant les unes aux autres. Tout écrivain fortement raciné se +manifeste tel dès le premier abord, et ses héros ont un accent par où +se révèle la saveur du terroir: vérité tellement frappante que l'on +rougirait d'y insister, elle nous permet d'embrasser d'autant mieux le +point de vue contraire. Spontanément viennent s'offrir à nous deux +images: celle de l'auteur qui jamais n'abandonna le sol natal, ou du +moins ne lui fit infidélité que pour lui revenir ensuite, plus tendre, +plus passionné, comme ces amants qui dans les bras d'une autre ne vont +chercher qu'un prétexte à mieux aviver les traits de celle que +par-dessus tout ils chérissent. Pour certaines natures bizarrement +organisées, ou seulement plus compliquées que le commun des mortels, +l'infidélité en amour n'est qu'un moyen de contrôle qui, par +différence, permet de préciser la valeur de ses sensations. C'est le +voyage sentimental, où les aspects sans cesse se renouvellent et nous +confirment dans le choix fait antérieurement. De tels déplacements +demeurent à jamais incompréhensibles aux véritables fidèles et aux +vrais racinés. Le clavier de leurs sensations sans doute n'a qu'une +faible étendue, mais elles gagnent en intensité, en profondeur, ce qui +leur manque pour la diversité, et surtout leur sincérité s'affirme +d'un accent qui ne trompe pas. Faut-il citer des noms? Celui de +Mistral s'imposera comme le plus expressif. Puis voici qu'en face +d'eux viennent s'offrir les représentants du type adverse: bataillon +serré de ceux qui dispersèrent leur sensibilité aux quatre coins du +monde, pour y chercher les rehauts d'émotion que ne suffit point à +leur départir la vigueur de leur tempérament: c'est le thème initial, +le _motif_ que va quêter le peintre, déplaçant son chevalet à travers +les multiples sites de nature, quand le véritable sujet est en lui, +s'il veut bien réfléchir que les plus grands maîtres du paysage ne +firent que transfigurer de modestes aspects par la puissance de leur +vision. + +Cosmopolitisme!... ce sera donc, le plus souvent, besoin de sortir de +soi-même, pour chercher l'excitant nécessaire à la production, de +suppléer aux défaillances d'un tempérament qui ne saurait, par sa +seule vigueur, étreindre son sujet: à une époque où l'originalité +véritable tend à se faire de plus en plus rare, quelle meilleure +marque de plasticité littéraire? Nul doute qu'il faille attribuer à +cette double cause: origine étrangère et cosmopolitisme, la plasticité +de notre auteur. Singulière faculté, commune à tant de femmes, chez +celle-ci poussée à un point que l'on rencontrerait difficilement +ailleurs, de se plier aux influences, je ne dis pas de les supporter, +mais de les accepter, de les quêter, comme un fardeau voulu, attendu, +désiré. Chasseresse littéraire, elle est au centre d'un carrefour, et +de tous côtés hume les senteurs de la forêt. Tout aussitôt elle prend +une piste, puis revient sur elle-même, car elle aurait peur de perdre +quelque avantage à s'engager trop avant. Seule la différence de +structure mentale pourra nous donner la solution d'une énigme qui +n'est qu'apparente. L'homme, quand il imite, demeure presque toujours +conscient, ou du moins se reprend assez vite, si pour quelques minutes +il s'est abandonné. Imiter, c'est subir. Donc il subit, mais parfois +se révolte contre cette soumission. Sentant passer dans sa phrase la +cadence d'un maître qui fut trop chère à son oreille, il éprouve un +scrupule et se rejette en arrière, tel un cheval qui veut se +débarrasser du fardeau. La femme sourit de cette sujétion: c'est une +caresse nouvelle qu'elle reçoit. Elle lui rappelle sa vraie fonction +et sa destinée qu'un instant elle oublia, quand elle prit en main cet +emblème viril: la plume de l'écrivain. Comme elle sait plier son être +physique aux caprices de celui qu'elle aime, elle adapte son art à la +manière de celui qu'elle admire. + +J'ai connu la soeur d'un poète, qu'il est préférable de ne pas +nommer, car cette omission permettra à plusieurs de se retrouver en +son exemple: elle ne le quittait presque jamais et l'accompagnait dans +ses démarches extérieures; ses yeux tendres et voilés, constamment +fixés sur lui, disaient l'admiration, le dévouement du chien fidèle, +et seuls faisaient écho à sa parole, car elle eût craint d'affaiblir +d'un seul mot ce qu'elle jugeait définitif, étant tombé de ses lèvres +à lui. Eh bien, la femme écrivain, c'est trop souvent la soeur de ce +poète... seulement une soeur qui entend ne pas garder le silence et +par instants commente, en l'affaiblissant, la parole du maître. Un +philosophe, prévenu sans doute par excès de misanthropie, mais auquel +un perpétuel repliement sur lui-même suscita d'étranges lueurs, n'a +pas craint de formuler cette loi primordiale de psychologie amoureuse: +«La Femme veut être prise, acceptée comme propriété. Elle veut se +fondre dans l'idée de propriété, de possession. Aussi désire-t-elle +quelqu'un qui prend, qui ne se donne et ne s'abandonne pas lui-même, +qui, au contraire, veut et doit enrichir son moi par une adjonction de +force, de bonheur et de foi. La Femme se donne, l'Homme prend.» +Nietzsche restreignait son jugement à la femme amoureuse. Mais ne +faut-il pas admettre l'unité de constitution mentale? Possédée par son +amant comme femme, comme écrivain la voici qui veut être prise encore +par ses maîtres. + +D'où la série des influences, visibles comme à travers une glace, pour +les yeux les moins prévenus. Et c'est d'abord le faisceau des traits +romantiques, autour desquels viendront se grouper tous les autres. +Comme en un carquois bien garni les plus fortes flèches et les mieux +barbelées sont assemblées l'une près de l'autre, ainsi de ces traits +littéraires qui doivent porter au coeur de notre admiration, mais +sans doute, pour ce qu'ils furent déjà émoussés par l'usage, iront en +nous moins profondément. + +Comment imaginer un faisceau plus serré d'influences que celles qui +présidèrent à la conception d'Antoine Arnault, le héros de la +_Domination_? Quelles images atteindraient à nous faire sentir, +toucher du doigt la formation de cette sensibilité artificielle où +viennent converger comme en un prisme toutes les nuances du Romantisme +et des disciples du Romantisme! Il faut bien situer ses personnages, +et lorsqu'on écrit un roman contemporain, leur donner une affabulation +répondant au thème choisi: Antoine Arnault sera donc un moderne homme +de lettres, et, n'en doutons pas, un homme de lettres parisien, qui +court les risques de la fortune littéraire, mais quand même se +présente à nos yeux revêtu de la défroque illustre des Manfred et des +René. Poursuivant comme but unique le frémissement de son être +sensible et ces secousses de la machine nerveuse que seule +l'exaltation peut donner, c'est par la série des expériences +amoureuses qu'il confronte son âme à la réalité, car, après vingt +aventures similaires, s'il paraît un instant se fixer aux passionnées +étreintes de Donna Marie, ce n'est que trompeuse apparence, et pour, +dans le même instant, faire retour aux ardeurs dévoratrices de la +Bacchante Émilie. Lorsqu'il pense avoir enfin trouvé l'objet +inatteignable où fixer ses désirs, cette Élisabeth qui ne peut être à +lui, sur quel ton affolé de lyrisme, nous l'entendons qui fait son +invocation aux demi-dieux du Romantisme: «Que me font les barques de +Venise, dont les couteaux d'argent me fendaient le coeur! Que me +fait Lara ou le Corsaire, ou cette belle sultane Missouf qui, dans un +conte de Voltaire, quelque soir me parut si voluptueuse! Mon amie, que +le Rhin coule en noyant l'anneau de Wagner, que sur le tombeau de René +la tempête recouvre à jamais les gémissements d'Atala, que le balcon +de Vérone s'abîme et disparaisse avec l'alouette et l'échelle de soie, +que m'importe, si je puis, avec vous, dans un caveau secret, vivre et +mourir!» + +Morceau d'exécution savante, qui le niera?... d'un disciple qui sait +la musique du Romantisme pour l'avoir étudiée chez les maîtres--car +vous retrouvez ici les meilleures cadences de Chateaubriand--mais où +nous ne discernons que trop l'artifice littéraire et cette +accumulation d'images qui, par l'abus qu'on en fit, prennent le galbe +et la patine légèrement défraîchie des sujets de pendule! Je voudrais +ici ne contrister personne, car une critique indépendante n'est pas +nécessairement une critique de combat, et telle allure agressive par +où l'on pense affirmer qu'on est libre de toute attache avec les +puissances du jour, peut faire soupçonner des dépendances d'un autre +genre. Il faut donc se défier des extrêmes et dire simplement: voici +un document incomparable, tout débordant de naturel et criant de +vérité, sur la plasticité féminine. Est-elle pas saisissante et +transparente--car toute âme de femme littéraire est transparente--cette +préconception d'Antoine Arnault, qui tout d'un trait déroule ses +antécédents: Lara et le Corsaire, son cher décor de Venise, Wagner et +le Rhin, Vérone et le balcon de Juliette?... On n'a jamais mieux cité +ses auteurs, accumulé tant de références, dévoilé les sources d'un +idéal que l'on voudrait faire sien par adaptation. Sentir! toujours +sentir! Épuiser la coupe des sensations! Tel est le secret de la vie +romantique... tel aussi le secret de l'âme d'Antoine Arnault. + +Si pourtant nous examinons de près la biographie des personnages qui +ont fait figure dans l'histoire littéraire, et par l'élan de leurs +appétitions créé l'état d'esprit romantique, il nous est aisé de +discerner le point où le Rêve se sépare de la Réalité, la limite où le +héros imaginaire cesse de se confondre avec le prototype vivant dont +il reçut l'être. Qu'on veuille bien s'arrêter un instant aux plus +expressives figures: un Chateaubriand, un Byron, à celui qui le plus +désespérément tendit à vivre son rêve, ce Berlioz sans équivalent +comme type représentatif: si leur front se confond avec les nuages du +ciel, leurs pieds reposent sur la terre et se meurtrissent aux +pierres du chemin. D'où la valeur unique de ces documents: Lettres et +Mémoires, qui précisent leurs agitations par refus d'accepter les +dures conditions de la vie. Telle est la part concrète du héros, et +que nous touchons du doigt, par où il nous devient un contemporain et +un frère: Mme de Noailles l'a délibérément rejetée; elle s'est placée +en dehors de la réalité. Dirait-on pas que, pour situer son +personnage, elle se complaît à ordonner des faits contraires à la +vraisemblance. Je sais bien ce qu'elle tend à prouver: qu'Antoine +Arnault est un désabusé, revenu de tout. Mais quand même, nous +admettons difficilement cette destinée qui «connaît toutes les +agitations de la politique et du succès». Nous repoussons ce qu'il +entre d'abstrait, par conséquent d'invraisemblable dans la fortune +d'un auteur qui fait jouer une pièce dont l'effet immédiat est de +«provoquer un élan d'amour dans sa ville»--nous savons trop par +expérience que les choses ne se passent pas ainsi--et pour qui «tous +les soirs les planches poudreuses de la scène furent comme un profond +divan où il posséda le coeur blessé, le coeur traîné des nerveuses +spectatrices». Reportons-nous aux documents romantiques... Quel abîme +entre le rêve et la réalité! Pourtant, c'est la réalité qu'entend nous +dépeindre l'auteur. Qui donc hésiterait à en contester l'artifice? + +Mais nous avons mieux encore, aveu plus catégorique du disciple qui +met ses pas dans les pas de ses maîtres, et, s'il se peut dire, +proclame son acte de foi. Plus encore que dans la préconception +d'Antoine Arnault, sa position dans la vie, son absence complète de +lien avec la réalité, ce qu'il y a d'abstrait en lui et qui tient au +grossissement des faits par où l'auteur le caractérise, nous avons la +marque romantique dans cette exaspération de la sensation qui crée +l'amertume dans la volupté. Lorsque, à la suite d'une longue +séparation, Donna Marie revoit Antoine et s'attache à lui «avec les +grands mouvements de l'être,» écoutez ses accents: «Vous êtes mon +jardin refleuri, ma maison retrouvée, ma volupté vivante; vous êtes ma +tristesse et ma bouche. Je vous ai! Ah! je vous ai! Non pour ma vie, +non pour toujours, mais pour une heure, mais pour une nuit! Cela +suffit. Une nuit pour que je saccage mon rêve! Une nuit pour me +gorger, pour me lasser de vous! pour que meure en moi jusqu'à la +racine de ce désir. Une nuit pour te voir comme tu es, faible, pâli, +vieilli, ô mon amour, ô dieu terrible de mon souvenir! Ah! reviens +pour que je te goûte encore, et que, délivrée enfin, je puisse dire: +J'ai revu Antoine Arnault, il n'est plus comme autrefois. +Sainte-Marie, je vous adore et je vous loue: il n'est plus comme +autrefois.» + +Brièveté de la sensation amoureuse... Fugacité du bonheur... amertume +dans la volupté... Coeur qui se brise et se complaît aux pointes où +il vient se meurtrir... Joignez-y l'ardeur de destruction, la rage +d'anéantissement qui toujours accompagne les extrêmes de la volupté +sensuelle... vous les reconnaissez ces thèmes fameux, dont les +variations firent la renommée littéraire des Romantiques, depuis +Chateaubriand jusqu'à notre moderne Barrès. Merveilleuse élève en +vérité, disciple fidèle, cette étrangère, cette cosmopolite devenue +Française par adoption et par adaptation! Elle n'a qu'un tort: c'est +de ne pas disposer assez de mystère autour de ses emprunts. Mais +serait-elle femme, s'il en était autrement? Mme de Noailles ignore le +grand art du clair-obscur et ses magiques effets. Tout cela est trop +en lumière, trop évident, trop manifeste pour des yeux non prévenus. +Une des premières fois qu'il fut donné, cet accent d'amertume, ce cri +de meurtrissure dans la volupté, ce fut par le père de René, et l'on +sait la fortune que depuis lors il fit par le monde. Mais ce n'est pas +user, c'est abuser, c'est pousser jusqu'à l'indiscrétion, que nous +offrir une paraphrase aussi transparente du célèbre morceau où Atala +mourante s'écrie: «Tantôt j'aurais voulu être avec toi la seule +créature vivante sur la terre. Tantôt, sentant une divinité qui +m'arrêtait dans nos horribles transports, j'aurais désiré que cette +Divinité se fût anéantie, pourvu que, serrée dans tes bras, j'eusse +roulé d'abîme en abîme, avec les débris de Dieu et du monde!» + +Ce n'est point assez pourtant d'avoir fait sa soumission aux +demi-dieux du Romantisme: Que, par les soins attentifs de l'auteur, +Antoine Arnault, ce moderne homme de lettres parisien, soit revêtu de +la défroque illustre des Manfred et des René, que la passionnée Donna +Marie pousse son invocation aux puissances destructrices qu'enferme +l'instinct d'amour, tel que l'imaginait le père d'Atala, c'est +seulement hommage aux grands ancêtres qui inventèrent une forme +nouvelle de sensibilité littéraire. Mais comme on est toujours le fils +de quelqu'un, on a toujours aussi ses héritiers. Chateaubriand, comme +Byron, en eut d'illustres, et Mme de Noailles, après s'être +agenouillée dans la partie centrale du temple, continue son action de +grâces dans les chapelles latérales. Connaissant ses auteurs autant et +mieux qu'écrivain de France, elle se souvient à propos qu'en un +morceau de critique fameux: _l'École Païenne_, poussé par cet instinct +de mystification qui se trouvait à la racine de son génie, Baudelaire +jeta l'anathème au dieu Pan. Elle lui fera donc, elle, son invocation, +car de même que la haine est encore une forme de l'amour, la +contradiction peut aussi bien être une forme de l'imitation, et +n'est-ce pas brillante attitude pour une jeune romancière, belle et +nerveuse cambrure de reins, qui impressionnera la galerie, d'exalter +une puissance que Baudelaire, le satanique Baudelaire, si +énergiquement ravala aux régions inférieures: «Tous les poètes, et, +mon cher Pan, il est beaucoup de poètes, t'attendent dans les jardins: +ne les crois pas, lorsqu'ils se pensent mystiques et convertis aux +religions de Judée. S'ils disent que leur âme est altérée de mystère, +c'est parce qu'ils te cherchent et qu'ils ne t'ont point trouvé. Ah! +qu'un matin de Pâques, quand sur les villes chrétiennes les cloches +chanteront, vaines poupées de métal, la forêt enfin se ranime! Que +l'aulne entende revenir sa nymphe aux jambes mouillées! Que les +bergers s'élancent! Que le bouc et la biche resplendissent au soleil, +et que, plus haut que les cloches d'argent sur la ville, tout le +feuillage chante: Pan est ressuscité!» + +Pour avoir longuement médité l'oeuvre de ses devanciers, Mme de +Noailles sait la place qu'y tient cette conception particulière de +l'amour fondée sur le culte de la sensation exclusive, absorbante et +asservissante. Comment ignorerait-elle qu'une telle conception fît le +succès d'un d'Annunzio, condensant pour des effets identiques cette +sécheresse d'âme et ce cruélisme donjuanesque qui circulent, comme des +thèmes animateurs, à travers l'ensemble de ses romans? Les mauvaises +langues pourront affirmer que, de tous les traits où s'accuse la +plasticité de notre auteur, celui-là fut le plus spontané, et que +Donna Marie, c'est le miroir fidèle où vient se réfléchir l'image de +la romancière elle-même. Nous n'en voulons rien savoir, ou plutôt nous +nous interdisons d'en rien rechercher. Mais quelle surprise tout +d'abord, à laquelle il faudra bien nous accoutumer, de voir une femme, +de riche et intense culture, faire tenir l'amour dans ce culte de la +sensation exclusive, dans cette sorte de fatalité qui réduit tout au +geste de l'instinct et n'hésite pas à généraliser avec cette rigueur. +«Les femmes, toutes les femmes n'ont-elles point de tendres corps qui +se penchent et avancent, tendues vers les mains des hommes? Les doigts +se touchent, les genoux se touchent: tout un être attire l'autre être, +et dans la saison chaude, les femmes tristes ou légères ne +tombent-elles point, comme les fruits las sur la prairie?» + +Il y a là, on le voit, plus qu'un cas individuel.... une véritable +profession de foi en amour. Telle Donna Marie qui, la première, glissa +aux bras d'Antoine Arnault, excuse et doit excuser sa suivante Émilie +de s'abandonner à ses étreintes. Sont-elles pas commandées toutes deux +par la rigueur de l'instinct? Nous avons parlé du cruélisme +d'annunzien: le voici qui se fait jour à travers les complications +sentimentales dont il faut bien rehausser ces détentes instinctives. +Quand la bacchante Émilie alterne, avec Donna Marie sa maîtresse, dans +les bras d'Antoine Arnault, à l'heure de l'abandon, ses yeux «ont le +luisant du scarabée», ses cils «le velu de la bête des champs»; elle a +«la lueur de l'insecte que l'instinct enflamme et signale au mâle dans +la sombre forêt». Sentez-vous pas la plume descriptive qui poursuit +avec amour la réalisation voluptueuse et l'image qui donnera +satisfaction à sa veine? On s'explique, sans plus abondants +commentaires, que le poète, le romancier, le dramaturge Antoine +Arnault se dégoûte assez vite de cette bacchante, qui se précipite +au-devant de son désir, car les hommes les plus exigeants ont quelque +répugnance à constater chez la femme des servitudes correspondantes. +On conçoit qu'Antoine Arnault n'espère plus de plaisir, pas même de +réelle distraction de sa Sultane-servante. Pourtant il la gardera, +car... «Donna Marie le saura-t-elle? Donna Marie souffrira-t-elle?»... +tel est le point important. C'est la seule complication sentimentale, +le seul conflit à dégager de la situation: le raffinement dans l'amour +qui torture, qui s'ingénie à torturer celle qu'il aime. Mme de +Noailles développe une fois de plus un thème où s'exerça avec +surabondance le cruélisme d'annunzien. En vérité, n'avais-je pas +raison de l'écrire?... si l'on écarte la préconception romantique +d'Antoine Arnault et les traits essentiels du héros qui furent +empruntés à Manfred, à René, c'est du Sperelli, c'est de l'Effrena de +d'Annunzio qu'il tire cette sécheresse d'âme, ce cruélisme, ce culte +de la sensation exclusive qui va jusqu'au sadisme imaginatif, +aboutissement logique, il en faut convenir, puisque ces divers +éléments composent l'unité d'une âme et sont entre eux dans un rapport +nécessaire de cause à effet. + +Comment s'étonner, après tout, de cette prédominance, de cet +exclusivisme de la sensation, devenue à tel point absorbante qu'elle +constitue le fond, l'âme même des personnages de Mme de Noailles? Que +dis-je! Loin de nous en montrer surpris, nous allons en dégager des +conséquences favorables à l'auteur: nous y trouverons sa réelle +originalité. Si pleins d'artifice qu'ils apparaissent, ces personnages +d'Antoine Arnault, de Donna Marie, d'Émilie, et dans leur conception +et dans le choix des épisodes par où ils se manifestent, si marqués +que nous les ayons vus de Romantisme voulu, nous allons pouvoir +toucher du doigt le lien ombilical qui les rattache à Mme de Noailles. +Dès l'instant que l'on écarte l'hypothèse du devoir d'élève ou du +pastiche prémédité, il faut toujours chercher un élément de sincérité +dans cette ouverture sur l'âme humaine qu'est une page littéraire.... +_Sincérité_, c'est-à-dire aveu, confession, manifestation du trait +individuel qui échappe à la conscience. Car, ne l'oublions pas, la +sincérité est d'autant plus réelle qu'elle est plus inconsciente; on +pourrait même soutenir qu'il n'y a de vraie sincérité que celle qui +est parfaitement inconsciente de sa valeur, et je note, comme tout à +fait digne qu'on s'y arrête pour la méditer, à notre époque de +repliement et d'examen perpétuel, cette observation de Carlyle: +«Toujours la caractéristique d'une bonne réalisation est une certaine +spontanéité. Les gens bien portants ne connaissent pas leur santé, +mais seulement les malades. De sorte que le vieux précepte du +critique, si dur qu'il parût à son ambitieux disciple, pourrait +contenir une vérité des plus fondamentales, applicable à nous tous et +dans beaucoup de choses autres que la littérature: «Toutes les fois +que vous avez écrit quelque phrase qui paraît particulièrement +excellente, prenez garde de l'effacer.» + +Avec Thomas Carlyle, nous croyons à la valeur de cette spontanéité, +jour ouvert sur une âme mise à nu. Eh bien, une sincérité, une +spontanéité de cet ordre, nous allons les trouver, et ne ferons nulle +difficulté de les reconnaître chez celle que l'on pouvait croire tout +uniment composée d'artifice littéraire. Qu'on n'aille pas les chercher +dans ses romans, où l'obligation de créer des personnages crée la +nécessité correspondante d'ordonner des séries de sensations en leur +imprimant l'unité--non point dans ses romans, mais dans ses poèmes, et +parmi ceux-ci, dans ceux qui sont le plus proches de la sensation +initiale. Le voici donc ce lien, qui rattache l'enfant à la mère. +Attitude des personnages, style de l'auteur, et ce qu'il y a de tendu +en lui, c'est bien influence romantique. Mais cette prédominance en +eux de la sensation, pourquoi la chercher ailleurs qu'en Mme de +Noailles, quand nous la voyons absorbante au point où nous la montrent +certains de ses poèmes? + +Comment s'opère chez elle le contact avec la Nature? Quelles réactions +détermine la sensation initiale? Lorsque nous nous trouvons en face +d'un spectacle qui, pour une raison quelconque, suscite notre +attention, le détail des objets qui le composent se fond presque +toujours en une harmonieuse unité. Chez Mme de Noailles au contraire, +les objets se présentent successivement avec tout le cortège des +images qui peuvent impressionner la vue, l'ouïe, l'odorat. Je ne sais +rien de plus curieux que cette pièce: _le Verger_, où vous suivrez +leur succession: + + Dans le jardin _sucré_ d'oeillets et d'aromates, + Lorsque l'aube a mouillé le serpolet touffu, + Et que les lourds frelons, suspendus aux tomates, + Chancellent, de rosée et de sève pourvus... + + L'air chaud sera _laiteux_, sur toute la verdure, + Sur l'effort généreux et prudent des semis, + Sur la salade vive et le buis des bordures, + Sur la cosse qui _gonfle_ et qui s'ouvre à demi. + + Des brugnons roussiront, sur leurs feuilles, collées + Au mur où le soleil _s'écrase_ chaudement; + La lumière emplira les étroites allées, + Sur qui l'ombre des fleurs est comme un vêtement. + +J'ai souligné exprès ce qui est plus particulièrement expressif de la +sensation immédiate. En fait, c'est _tout_ qu'il faudrait souligner, +car c'est l'ensemble qui donne la vraie note de cette poésie. +Quiconque a connu et goûté le genre de sensation que note ici Mme de +Noailles, quiconque s'est trouvé, par un brûlant après-midi d'été, en +face de ces objets qui, par le détail se mirent en elle, peut observer +la saisissante exactitude du tableau qu'elle nous en présente. Mais +qui donc serait habile à le présenter ainsi, s'il n'était doué, au +préalable, de ce genre particulier de vision? La voilà bien la +_sincérité_, _sa_ sincérité à elle. Sincérité et Don, termes égaux, +réciproquement convertibles. On ne saurait imaginer plus exacte +correspondance entre la réalité précise vue par de certains yeux et la +sensation du poète qui fixe cette réalité. Tellement absorbante que +l'art la transforme à peine; il la fixe simplement, grâce à une +intuition singulière de ses analogies, de ses correspondances avec les +sens voisins. Cet autre petit tableau exquis: _Le Jardin et la Maison_ +donnera une idée exacte du talent de Mme de Noailles, de sa vraie +sincérité, en face des spectacles de la Nature, que l'on ne peut +s'empêcher d'opposer aux artifices littéraires constatés plus haut. + + Voici l'heure où le pré, les arbres et les fleurs + Dans l'air dolent et doux _soupirent_ leurs odeurs, + Les baies du lierre obscur où l'ombre se _recueille_, + Sentant venir le soir, se couchent dans leurs feuilles. + Le jet d'eau du jardin qui monte et redescend + Fait dans le bassin clair son bruit _rafraîchissant_. + La paisible maison _respire_, au jour qui baisse, + Les petits orangers fleurissants dans leurs caisses; + Le feuillage qui _boit_ les vapeurs de l'étang, + Lassé des feux du jour, s'apaise et se détend. + Peu à peu la maison entr'ouvre ses fenêtres, + Où tout le soir vivant et parfumé pénètre, + Et comme elle, penché sur l'horizon, mon coeur + S'emplit d'ombre, de paix, de rêve et de fraîcheur. + +Pesez chaque mot, chaque groupe de mots, non seulement en lui-même, +mais dans ses rapports avec le groupe voisin--puisque la beauté émane +toujours d'un rapport--vous ne pourrez être qu'émerveillé de la +perfection d'un tableau si mesuré, si éloigné du grossissement +romantique, où toutes les sensations visuelles, olfactives, +gustatives, s'appellent, se confondent, se pénètrent l'une l'autre, +nous découvrant chez l'auteur un organisme merveilleusement approprié +à ressentir comme à fixer ces correspondances dont Th. Gautier et +Baudelaire firent le credo de leur esthétique, si bien que Mme de +Noailles a pu très justement conclure dans son _Offrande à la Nature_: + + Nature au coeur profond, sur qui les cieux reposent, + Nul n'aura comme moi, si chaudement aimé + La lumière des jours et la douceur des choses, + L'eau luisante, et la Terre où la vie a germé. + La Forêt, les étangs, et la plaine féconde, + Ont plus touché mes yeux que les regards humains. + Je me suis appuyée à la beauté du Monde, + Et j'ai tenu l'odeur des saisons dans mes mains. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Je vous tiens toute vive entre mes bras, Nature. + Ah! faut-il que mes yeux s'emplissent d'ombre un jour + Et que j'aille au pays sans vent et sans verdure, + Que ne visitent pas la lumière et l'amour! + + + + +MADAME LUCIE DELARUE-MARDRUS + + + Parmi la pureté du matin triomphant, + Je vais, le souvenir encore si frais dans l'âme, + Du temps où je n'étais qu'un embryon de femme, + Qu'il me semble donner la main à quelque enfant. + + L'herbe est froide à mes pieds comme de l'eau qui coule. + La mer au bord des prés vient chanter son bruit clair, + Et la falaise aussi déferle dans la mer, + De tout le terrain jaune et mou qui s'en éboule. + + Les troupeaux, comme au long d'un poème latin, + Paissent avec des ronds de soleil sur leur croupe, + Et les oiseaux de mer ont abattu des groupes + Que chaque vague berce à son rythme incertain. + + Et la prée, et les eaux également étales, + Sourient si bien à mes matineux errements, + Que je voudrais pouvoir entre mes bras normands, + Prendre en pleurant ma mer et ma terre natales... + +..... Ainsi, d'un clair ressouvenir de ses premières émotions, de ses +_enfances_, disaient nos pères, l'auteur _d'Occident_, dès les pages +liminaires de son second recueil, rend témoignage à ses origines. Et +ce n'est pas seulement, ce _Matin_ normand, un frais tableau d'aube +sur la mer, où ressuscitent à leur place les images qu'ordonna la +Nature, c'est encore hommage ému d'une Française au sol natal d'où +elle tira sa sève et sa vigueur. + + Tout ce coin de Nature en qui j'épancherais, + Comme en l'asile offert de quelque sein de femme, + Câlinement, les yeux fermés, toute mon âme, + Si lourde de tristesse et de mauvais secrets. + +C'est quelque chose de plus encore: hommage de la femme faite et qui +maintenant connaît la vie, au petit être en formation qui se dédouble +en elle, qui s'isole de sa personnalité présente, au point de lui +sembler _une autre_, mais de qui cependant les premières impressions, +reçues sur cette matière malléable comme cire chaude qu'est le +cerveau d'une enfant, y marquèrent le pli définitif qui doit +persévérer jusqu'à la mort. «L'enfance est la vie d'une bête», s'écrie +Bossuet quelque part... Et l'on voit assez par là que le grand orateur +catholique n'a jamais rien su du premier âge, habitué qu'il était à +ordonner ses gestes dans la compagnie des hommes faits; car si, du +point de vue de la vie consciente, un tel aphorisme se peut justifier +à une époque aussi exclusivement _intellectuelle_ que notre +dix-septième siècle français, il serait sans excuse en un temps où +l'on a reconnu que la vie émotive constituait l'assise de toute +formation. Mais en vérité les poètes n'ont que faire des arguments des +psychologues, quand ils possèdent l'intuition, don merveilleux plus +sûr que toute science, qui leur révèle ce que l'observation leur +viendra confirmer. Il faudrait n'être aucunement poète, avoir une âme +dénuée de toute intuition poétique, pour ne pas attribuer à ces +premières impressions une importance justement contraire à celle que +leur reconnaissait l'éducateur du Dauphin. Et nous allons voir que +l'auteur _d'Occident_ possède une incontestable nature de poète. + +Mme Lucie Delarue-Mardrus est donc une fille de la riche Normandie: +circonstance qu'il faut se garder de négliger, puisque tel élément, +d'apparence extérieur à l'être, par la suite devient cause efficiente +et constitutive de sa personnalité. Combien cela est vrai et +rigoureux, quand il s'agit de la Femme-auteur! Ce n'est pas moi, non +certes, ce n'est pas moi, qui viendrai m'inscrire en faux contre une +doctrine qui, après avoir connu tant de faveur, tomba par la suite +dans le plus injuste discrédit. Tout comme les renommées, les théories +littéraires ont leurs destins alternés, et si elles disparaissent un +temps, c'est pour ressusciter ensuite, plus vivaces et mieux en +faveur. Pour n'avoir pas su nous rendre un compte exact ou du moins +suffisant, des éléments qui composent le génie de ces hommes, +véritables demi-dieux ayant dominé leur époque, on fut sévère à +celle-ci au delà de toute mesure: «Le Génie, s'écriait Barbey +d'Aurevilly dans un élan lyrique..... Mais ce qui fait le plus le +génie, aux yeux de ceux qui savent le comprendre, c'est quand il +réagit avec fierté contre sa race, quand il se cogne contre son +milieu, ou qu'il le secoue autour de lui, comme le lion secoue sa +crinière... c'est enfin quand il porte le moins ou repousse le plus de +ces influences fatales dont on voudrait le faire sortir.» + +Magnifique mouvement d'éloquence à la française, chez cet autre +Normand d'authentique génie... plaidoyer _pro domo_... défense +personnelle où l'on retrouve l'accent du vieux lion méconnu qui +justement secoue sa crinière et sort encore les griffes qui +marquèrent tant et de si profondes entailles! Combien d'illustres +exemples viennent réconforter sa doctrine! Aussi ne s'agit-il pas ici +de Génie, mais d'un de ces talents précis et restreints dont, mieux +que tout, les origines vont nous justifier la valeur autant que les +limites! Elles nous découvriront à la fois cette part de sincérité et +d'artifice qui existe chez tant d'écrivains, chez la femme qui tient +une plume, plus encore que chez l'homme! Pourquoi plus d'artifice chez +la femme? objectera-t-on. C'est qu'il fait partie essentielle de sa +constitution mentale, conséquence de cette plasticité dont nous avons +étudié déjà un saisissant exemple. + +Qui de nous, l'ayant une fois traversée, n'a conservé dans le précieux +répertoire où s'enregistrent les souvenirs, les images de la riche +campagne normande? Beauté précise et mesurée de ces paysages qui se +succèdent sans à coup, c'est presque avec la sage ordonnance de +tableaux composés par un maître qu'ils développent sous nos yeux les +lignes harmonieuses de leurs formes. Rien d'imprévu en eux, rien de +brisé, ni qui force notre attention par la soudaineté d'une +perspective, mais la plus raisonnable ordonnance, où viennent +collaborer, suivant une succession méthodique, les éléments +constitutifs de cette beauté. A mainte reprise, dans les Poèmes de +l'auteur, passent en familières images les objets qui impressionnèrent +les yeux de l'enfant et sont demeurés chers à son coeur pour ce +qu'ils furent liés à l'éveil de sa vie émotionnelle. C'est _une +autre_, nous l'avons vu, qu'elle croit tenir par la main, quand femme +elle revit ces premières heures, et pourtant ne sait-elle pas, +d'intuition sûre, qu'il n'est pas une impression de ce premier éveil +qui n'ait contribué à la formation de l'âme vivante et vibrante +qu'elle est aujourd'hui? La pièce intitulée: _Beau Jour_ nous restitue +ces images: + + ... Je me suis penchée au petit mur du clos + En face des beaux prés que baise la mer bleue, + Les tempes dans mes poings, avec ma robe à queue + Enroulée à mes pieds, à voir, à pas très lents, + Paître, sans relever leurs gros yeux indolents, + Les vaches aux deux pis gonflés comme des outres, + Les taureaux s'agacer les cornes dans les poutres, + Et les gaules qu'on range aux portes des pressoirs, + Et, redoutant la hâte automnale des soirs, + Sans bruit, rentrer au port, parmi le roux des branches, + Le papillonnement sans fin des voiles blanches. + +On voit le charme, autant que les limites de cette poésie. Menus +tableaux de vivante fraîcheur et de grâce, qui nous entretiennent des +réalités immédiates, nous rattachent aux joies terrestres, mais jamais +ne sauraient exalter notre âme jusqu'à la notion d'infini! S'il est un +sentiment que ne suggère pas cette beauté, c'est, en effet, celui de +grandeur et de majesté qu'enferme en ses romanesques sites la +pathétique Bretagne. Je sais d'illustres Bretons qui en tirèrent +argument pour exalter leur sol natal aux dépens du voisin, et +poussèrent en plus d'une circonstance l'aveuglement filial jusqu'à se +montrer iniques pour toute une catégorie de richesses naturelles +qu'ils prétendaient rabaisser. + +C'est d'une parfaite correspondance entre sa nature et la réalité +précise des choses _vues_ que Mme Lucie Delarue tire ce premier +élément de sincérité qui s'affirme en ses vers. Tâchons de +reconstituer en elle la série des étapes qui aboutissent à cet effet +particulier de condensation poétique, grâce à quoi l'on enferme, en la +traduisant, une émotion vécue. Cela, c'est presque tout le secret de +l'art du poète. Sans doute il en est qui, à ce don initial, unissent +d'autres facultés; mais un vrai poète qui ne le possédât à aucun +degré, on ne le saurait concevoir, car il ne resterait plus qu'un +artisan de rimes, c'est-à-dire la chose la plus froide, la plus +artificielle, la plus vaine qui soit. Mme Lucie Delarue a la +perception nette des objets qui viennent affecter ses différents sens, +vue, ouïe, odorat: d'où sensation directe des choses de Nature; et de +même que dans le décor de sa riche Normandie les _motifs_ viennent se +proposer à notre attention, la première marque de son talent +spontané--j'entends: chaque fois que ce talent est spontané--c'est +d'ordonner ses sensations en petits tableaux qui se fixent dans notre +esprit. Sa poésie vaut avant tout par le détail minutieusement +observé, puis par le groupement de ces détails. Veut-elle rajeunir le +thème immortel et redoutable de l'ivresse du Printemps? Elle commence +par une série de petites touches légères, presque impressionnistes, +papillotantes et à peine fixées (_Avril_; _On va vivre_), puis elle +aboutit à cette pièce: _Recueillement_, dans laquelle elle ramasse et +concentre ses effets: + + Le soir a provoqué les voix dominatrices + Des rossignols puissants comme des cantatrices. + Sorti du plus profond des parcs arborescents, + Le Printemps est déjà dans l'air comme un encens. + Fermons les yeux. Goûtons les heures tout entières, + Dans le recueillement des pesantes paupières. + L'ivresse des couchants tranquilles est en nous, + Qui fait battre nos coeurs et trembler nos genoux. + On n'aura jamais dit tout ce qu'on voulait dire, + En face des moments où la journée expire, + Et l'on pleure d'angoisse à sentir vivre en soi + L'Ineffable bonheur de ce muet émoi... + +Dans la série des brèves esquisses qui précèdent ce _Recueillement_, +on voit que l'auteur a été affecté directement par les objets qu'il +s'est appliqué à fixer: Trop souvent la femme qui tente de faire +oeuvre d'art, particulièrement dans l'effort de la composition +littéraire, faute de pouvoir sentir et penser par elle-même, sent et +pense à travers un maître: d'où chez elle la rareté de l'invention +originale. Mme Lucie Delarue est bien elle-même, quand elle fixe ces +petits tableaux de Nature, et son originalité n'a pas d'autre cause +que sa sincérité. + +... La Peinture s'accorde avec l'art dramatique pour synthétiser, par +des gestes identiques, les passionnés mouvements de l'âme humaine: en +ce sens un Frédérick Lemaître et un Eugène Delacroix pouvaient tirer +les plus durables bénéfices d'une fréquentation régulière, puisque +leurs moyens d'expression étaient voisins et que se confondaient les +limites de leur art. Pareillement évoquons les images plastiques +déposées en nous par la fréquentation des Musées et des Théâtres: si +parfois je cherche à me représenter les sources vives d'émotion chez +la Femme ayant cette ambition de la fixer, je la vois très exactement +qui met la main sur son coeur pour en suivre les battements. Et ce +n'est pas là un de ces symboles obscurs, n'offrant qu'un rapport +indirect avec leur objet... c'est le _signe_ correspondant à la chose +_signifiée_. Valeur unique du Geste, qui fixe pour l'éternité +l'instant pathétique de la passion: un des plus raffinés parmi les +peintres de ce temps avait compris son éloquence, plus expressive que +celle des mots, en imaginant cette formule: _Arts du silence_[2], par +laquelle il entendait opposer la Peinture à la Musique et à la Poésie: +c'était seulement, il faut le dire, prédilection d'un peintre pour sa +spécialité, car, à le bien prendre, si l'on envisage l'ensemble de la +production, il n'est pas d'art supérieur, mais seulement des artistes +supérieurs. D'identiques analogies nous invitent à conclure, dans +l'ordre de la production poétique: la beauté d'un thème n'est pas +seulement dans la richesse des développements que nous lui supposons; +elle est bien plus encore dans leur concordance avec notre intime +sensibilité, et d'ailleurs comment les pourrions-nous même imaginer, +si à quelque degré déjà cette concordance ne nous était suggérée? + +[2] C'était là une de ces formules chères à Gustave Moreau, qui +revenaient fréquemment dans ses entretiens avec ses élèves, et qui se +retrouvent dans les notes demeurées inédites où il fixait ses rêveries +et ses pensées sur l'art. + +D'un instinct sûr, que rien ne saura dérouter, la Femme-Poète +poursuivra correspondances, et analogies. Voilà donc une matière rare: +son coeur, son propre coeur, qu'elle pourra travailler en toute +assurance, et je n'entends pas par là ces grands mouvements de la +passion où la puissance de conception virile lui est un trop dangereux +rival,--domaine réservé qu'elle fera sagement de laisser à +l'homme--mais plutôt ces intimes et mystérieux recoins où celui-là ne +saurait pénétrer. Voyons en effet, examinons un peu ce qui advient +dans la pratique courante de la vie: Toujours par quelque endroit, si +fervent que soit un amour, la femme échappe à l'homme. Que ne peut-on +les suivre ces amants, qui, dans un regard tout mouillé de tendresse, +semblaient fondre leur âme et tout à l'heure uniront leur être d'un +élan passionné! Oui, que ne peut-on pénétrer jusqu'aux plus intimes +replis d'eux-mêmes! On serait effrayé de ce qu'on y verrait. Leurs +lèvres une fois descellées et leurs bras désunis, quand la pleine +possession de la conscience a remplacé cette folie d'une minute qu'est +la fougue de l'instinct, quel abîme entre deux êtres qui tout à +l'heure n'en faisaient qu'un! De ces chairs confondues et de ces +souffles mêlés, plus rien qui demeure, hélas! La vraie nature a repris +ses droits. Ils sont redevenus eux-mêmes, car dans cette brève détente +de l'instinct, ils étaient tout au juste, et dans la rigueur +grammaticale du terme, _aliénés_ d'eux-mêmes. Et ce n'est pas +seulement impénétrabilité particulière, difficulté d'adaptation, qui +fait que deux âmes rapprochées par la vie ne sont pas plus +rigoureusement pareilles que deux feuilles assemblées aux souffles de +la forêt. Non, ce n'est pas désaccord d'une heure; c'est quelque chose +à la fois de plus général et de plus local, général dans ses effets et +local dans ses causes. + +Là véritablement peut triompher la Femme, puisque, se penchant sur +elle-même, c'est elle aussi qu'elle traduit jusque dans les troubles +de sa chair et les contractions de son coeur. Il faudrait ne rien +concéder aux merveilleuses puissances de l'intuition, pour refuser à +la femme, si peu douée fût-elle d'expression verbale, ce droit d'aveu, +de confession, par où elle saura se révéler tout entière, à nous que +d'irréductibles divergences de physiologie empêchent de sentir comme +elles. A certaines heures, c'est comme si elle parlait une langue que +nous ne pouvons entendre, et la seule contraction de ses traits nous +permet de soupçonner des angoisses qui ne sauraient avoir d'écho +direct en nous. Domaine réservé, comment y pénétrer si nulle analogie +n'existe, nulle correspondance entre des épreuves qui la bouleversent +toute et nos propres émotions! + +Un seul écrivain contemporain eut cette audace singulière de se +substituer à elle en quelque façon et de pousser son diagnostic +jusqu'aux régions les plus intimes de sa physiologie. Faut-il nommer +l'auteur illustre de la _Femme_ et de l'_Amour_? Je ne sache pas que +sous une autre plume virile, dans aucune littérature, les défaillances +d'un tempérament aient été plus minutieusement décrites. Mais il +advint qu'en dépit d'une merveilleuse sensibilité, la plus étrangement +féminine qui eût jamais paru, les mouvements tumultueux d'une +imagination jadis faussée par une extrême continence de jeunesse +firent trembler sa main d'une émotion sénile et obscurcirent son +regard d'inquiétantes visions. Michelet lui-même ne nous donna donc +qu'une contrefaçon de l'âme féminine, séduisante à coup sûr, mais +faussée de parti pris. Si nous nous tenons à la prose, les cris +déchirants d'une Lespinasse nous présentent un tableau, sous forme de +confession, qui n'a pas d'analogue et ne saurait en avoir sous une +signature virile. Là véritablement elle est l'égale de l'homme, que +dis-je? un instant elle lui devient supérieure, car si la faculté +d'expression s'ajoute en elle à la sincérité de son émotion, elle peut +hausser jusqu'à la puissance un accent de poète qui jusqu'alors +n'avait pas marqué d'ambitions si hautes... La douleur seule est +positive: nous le savons par notre propre expérience... Elle +accomplira donc ce miracle de transformer, en art d'émotion, les +éléments d'un talent qui semblait tout d'abord se restreindre à +l'objectivité. Je la trouve, il n'y a pas à dire, cette profondeur +d'accent, dans la série des pièces intitulées: _Femmes_. + + Complexe chair offerte à la virilité, + Femme, amphore profonde et douce où dort la joie, + Toi que l'amour renverse et meurtrit, blanche proie, + OEuf douloureux où gît notre pérennité, + + Femme qui perds la vie au soir où ta jeunesse + Trépasse, et qui survis, pour des jours superflus, + Te débattant, passé qu'on ne regarde plus, + Dans le noir du Destin où ton être se blesse, + + Humanité sans force, endurante moitié + Du monde, ô camarade éternelle, ô moi-même, + Femme, Femme, qui donc te dira que je t'aime + D'un coeur si gros d'amour, et si lourd de pitié! + +Voilà des accents qui correspondent à l'émotion directe et nous +rendent un compte exact de ces éléments de sincérité qu'il faut +reconnaître à l'origine de toute production durable, faute de quoi +l'art des vers n'est que pure jonglerie, vain assemblage de mots, +juxtaposition de syllabes et de rimes. Sur ces thèmes immortels, qui +vaudront toujours ce que vaut l'Humanité, et dureront autant qu'elle, +puisqu'ils composent la matière de ses angoisses et de ses espoirs: +_Brièveté des heures_, _Beauté fugace_, _Inconstance du sentiment_, +pourquoi Mme Lucie Delarue donne-t-elle une note si puissante? Ah! +toutes les femmes la comprendront, toutes les femmes se retrouveront +dans ses poèmes, qui douées du pouvoir redoutable d'analyser leurs +sensations, n'auront pas craint de suivre en leur miroir la +progression des flétrissures dont le temps stigmatise leur beauté... +celles-là surtout qui, seulement amantes, n'imaginent pas, les +malheureuses, d'autre raison de vivre! Je les vois qui se penchent sur +ces pages: _Femmes_, les _Adorées_, miroir grossissant où vient se +réfracter leur image. Et c'est bien, à parler franc, comme un miroir +dont la monture inférieure, garnie de pointes, leur déchirerait le +coeur! Où donc, je le demande, notre auteur trouva-t-il cette +puissance d'évocation? C'est que vraisemblablement, étant femme, elle +se représente ces sentiments avec plus de vivacité--je ne dis point +qu'elle les ait éprouvés, car elle n'est pas encore à l'âge d'une +telle épreuve--mais du moins pressent-elle leur amertume, et la force +de l'imagination lui permet de recomposer les éléments de cette +prescience. Donc ici je la vois pleinement sincère, grâce à la valeur +de l'émotion directe qui commande l'inspiration et dicte +l'expression--il faut insister sur ce mot: _dicte_--puisque le vrai +poème, celui qui est digne de ce nom, doit se former dans le cerveau +du poète sous la secousse directe qu'est la sensation: + + Car votre chair n'était qu'une fugace rose, + Et si, quand vous pliiez sous l'amour exigeant, + Vous sentiez tristement s'émietter vos argiles, + Vous saviez bien que l'Homme est solide et changeant, + Vous saviez bien qu'avec les fleurs longtemps écloses, + Et les jours longtemps clairs qui sombrent dans le soir, + Qu'avec l'automne vient la douleur de déchoir, + Et que la Femme est brève entre toutes les choses! + Belles, belles, plutôt pleurer sur votre mort + Que de voir s'effeuiller vos quarantaines pâles, + Lorsqu'arrachant le sceptre à vos mains triomphales, + La vieillesse vous prend à la gorge et vous tord. + Ah! comment assister alors cette détresse, + Qui fait trembler vos coeurs et vos pauvres genoux? + Quel geste hospitalier, quels mots sages et doux + Répareraient la vie et sa scélératesse? + +Merveilleuse puissance de l'émotion vécue, ou sinon vécue, recréée par +une imagination sympathique correspondante! Autre part[3] nous l'avons +exprimée cette vérité d'âme, comme le plus cher article de notre credo +littéraire, et avec une rigueur qui nous fut reprochée: «Savoir n'est +rien... Sentir est tout!» puisque l'émotion, c'est justement +l'étincelle qui fait jaillir la lumière dans l'âme du poète. Il est +pourtant une restriction qu'il lui faut apporter, sans quoi elle ne +rendrait qu'un compte insuffisant de la réalité. Elle demeure +toujours exacte en effet, elle enferme une part de vérité profonde, la +réplique de M. Maurice Barrès à l'objection de M. Paul Bourget: +«L'écrivain Dorsenne n'avait pas beaucoup de coeur...»--«Qu'importe, +s'il avait de l'imagination!»--Entendez par là que le pouvoir de se +représenter des états d'âme, de les raviver dans l'ordre où la Nature +les suscita chez nos semblables, peut suppléer à telle lacune de +sensibilité individuelle que le poète manifeste dans la vie +journalière. Qu'il y ait correspondance entre la vie vécue et l'art +créé, c'est alors un rythme magnifique, donnant satisfaction à l'Idéal +que nous portons en nous. Mais ce n'est pas là une nécessité +rigoureuse pour la production. Tout à l'heure nous observions la grâce +de tel tableau. Ici, c'est l'émotion intime qui suscite la qualité de +l'accent. + +[3] Voir dans nos _Figures de Rêve_, les pages sur Venise et Vérone, +sous ce titre: _Du jardin de Vérone_, l'_Art d'émotion à Venise_. Dans +nos _Premiers Vénitiens_ également nous avons touché à cette question. + +Jusqu'alors nous ne connaissions qu'une incarnation de notre auteur. +Voici maintenant qu'une seconde fait suite à la première... et le nom +qui se dédouble en s'allongeant nous en devient le transparent +symbole: Lucie Delarue-Mardrus s'est substituée à Lucie Delarue.--«Un +jour, en effet, observe notre confrère Charles Maurras, le poète de +l'Occident épousa ce fils du soleil, le docteur Mardrus, né au Caire +d'une famille orientale.» Belle union, vraiment faite pour rajeunir le +sang des races... que ne l'imite-t-on plus souvent dans l'ordinaire de +la vie, où nous voyons des enfants de frères unis par le mariage et +voués à faire souche de dégénérés!... Et, du point de vue poétique, le +seul où nous devions l'envisager, expressive alliance qui poursuit ses +immédiates conséquences dans la production de l'auteur! C'est la +lumière de l'Orient qui pénètre et réchauffe les brumes +septentrionales. Tout aussitôt, sous l'action de ces bienfaisants +effluves, le _poète_ s'efface et laisse la _femme_ passer au premier +plan: «Cette âme qui, dans la virginité d'hier, ainsi parla et chanta +loin des paroles et des chants humains, je la dédie toute, avec ses +poèmes, diversifiés selon une lente inspiration d'éclectique forme +spontanée, à celui qui pour le futur l'a située dans la vie.» + +Négligeons un instant ce qu'il y a d'un peu irritant, de légèrement +artificiel et qui sent son auteur, dans la forme que revêt un tel don: +le don en bloc d'une sensibilité féminine. Un écrivain de l'autre +sexe, désireux de rendre témoignage à un amour dont il tiendrait le +meilleur de son inspiration, sans doute y mettrait quelque réserve, +quelque atténuation. Mais le propre de la Femme est de toujours +pousser jusqu'à l'extrême: nous le constatons une fois de plus dans +cette dédicace d'_Occident_. Ce sont les seules proses que nous +possédions de Mme Lucie Delarue-Mardrus, du moins en volume: elles ne +sauraient compter parmi le meilleur de son oeuvre. Il n'en eut pas +moins, ce don, des conséquences fort naturelles, conformes à l'ordre +habituel des choses en général, aux exigences du tempérament féminin +en particulier. Chaque jour ne nous montre-t-il pas ce spectacle assez +banal: une jeune fille dont le vague cherche un sens à la vie, et qui +soudain le découvre dans l'ardeur du premier baiser? Seulement voilà, +sans doute rougirait-elle d'en faire l'aveu, et le récent éclat de son +regard est pour nous son seul truchement. + +C'est une sérieuse garantie de mystère pour la vie émotionnelle que de +ne tenir sous sa main nul moyen d'expression... Quelle tentation en +revanche, si l'on sait imprimer un rythme à sa pensée, de prétendre y +plier chaque mouvement de la sensibilité! Mme Lucie Delarue-Mardrus +ne néglige aucun thème favorable. Pourquoi prendrions-nous soin de +disposer un voile, quand l'intéressée elle-même découvre avec une +pareille franchise son âme réellement mise à nu? Car la jeune fille +devenue femme ne nous l'envoie pas dire. Elle n'a pas craint de nous +révéler les troubles de l'adolescence. Dans une très belle invocation +qui porte ce titre: _les Voix de la Mer_, elle supplie la grande +Divinité païenne de calmer ses ardeurs: + + Ah! Chante, chante-moi tes rythmes violents! + Chasse tout ce qu'en moi je hais et j'abomine, + Ces rêves de baisers où l'âme s'effémine, + Ces tendresses qui font les esprits indolents! + Ah! cingle, frappe, mords de ta saine rudesse, + L'adulte chair qui songe à de la volupté, + Car je me veux pudique en ma virginité, + Moi, ta folle, orgueilleuse et sombre poétesse!... + +Lorsqu'un auteur transpose sa propre sensibilité en un personnage de +roman, on peut toujours hésiter à reconnaître, dans le héros +imaginaire, un sosie de son âme, car sur l'ensemble des traits qu'il +lui prêta, quelques-uns peuvent n'être pas à lui. Mais ici +qu'avons-nous, sinon un aveu personnel, une confession directe, par où +le poète prend à témoin son lecteur? A moins d'admettre qu'il y ait en +cet aveu quelque artifice d'attitude, il nous faut bien reconnaître en +cette jeune poétesse des exigences précises. Plus sûrement +qu'Amphitrite, dans cette âme obstinément païenne, l'amour humain +devait produire le résultat attendu. Elle a rencontré enfin celui qui +sut parler à tout son être, et traduit son émotion avec ce beau sens +de réalisme à peine transposé, qui est bien d'une Française, précisons +mieux: d'une Normande. Oui, l'ardeur du soleil oriental a décidément +pénétré les brumes du Nord. Avais-je pas raison de dire que nous +trouverions dans les origines de la Femme tous les éléments de +sincérité qui s'affirment chez le Poète. + +Une minute seulement je la suppose Bretonne--hypothèse après tout qui +n'a rien d'offensant.--De même qu'il n'est presque pas d'homme, un peu +mécontent de son sort, qui ne se soit mille fois plu à s'imaginer une +autre vie que celle dont il est redevable au destin, nous pouvons bien +lui supposer d'autres origines, en reculant son lieu de naissance de +quelques degrés vers l'ouest. Eût-elle, avec cette franchise +dépouillée d'artifice, parlé d'amour, de son amour, et du même coup +dévoilé le secret de ses premières initiations? Peut-être eût-elle +ressenti des ardeurs aussi fortes, plus fortes, qui sait? car la femme +bretonne brûle en dedans, si l'on en croit ceux qui nous parlèrent +d'elle. Seulement une excessive pudeur l'empêche de trahir son secret. +Elle le concentre en elle, elle en est ravagée, mais plutôt en mourir +que dévoiler le mystère de ses troublantes émotions! On connaît +l'affabulation de ce récit: _Emma Kosilis_, unique dans l'oeuvre de +Renan, qui par les nuances du détail créant la progression de +l'intérêt, nous montre le merveilleux conteur qu'eût pu devenir, s'il +s'en était mêlé, le savant exégète des _origines_; il nous marque +aussi bien la psychologie amoureuse d'une Bretonne passionnée. Une +jeune fille, Emma Kosilis, aime en secret un homme plus âgé qu'elle, +qui n'a pas soupçonné ce tendre attachement. Celui-ci se marie, épouse +une de ses amies précisément, et devient père d'une nombreuse famille. +Sur ces entrefaites, Emma entre au couvent, se consacre à la vie +religieuse, mais sans pouvoir arracher de son coeur l'image de celui +qu'elle aime et continue de chérir par-dessus toutes choses. Elle se +dessèche, elle se consume en silence, elle n'est plus bientôt que +l'ombre d'elle-même. La destinée pourtant semble prendre pitié d'un si +constant amour. Son inconsciente rivale meurt prématurément, et comme +elle n'a pas prononcé de voeux éternels, comme d'ailleurs les +relations d'autrefois autorisent ses visites, il lui est enfin permis, +par sa seule attitude, de faire l'aveu d'un secret enfoui au fond du +coeur depuis tant d'années. Emma épouse celui à qui l'unissait un si +fidèle attachement: femme heureuse et mère comblée, elle voit, à +l'automne de sa vie et dans une seconde jeunesse, s'épanouir à nouveau +des charmes que la solitude avait flétris. + +Banale histoire en apparence, pour qui ne tiendrait compte que de +l'affabulation littérale, mais, par la flamme du sentiment qui +l'anime, par le prestige du pinceau qui l'a fixé, vivant tableau de +grâce, de pudeur contenue, d'ardeur couvant sous la cendre!... Si j'ai +voulu la rapporter ici, c'est qu'elle exprime toute l'âme bretonne, +partant une conception de l'amour justement opposée à celle de notre +auteur. Ici, rien qui ne soit voilé, secret, mystérieux. Là au +contraire, tout est en plein jour, et, faut-il le dire? quelque peu +indiscret. Combien de femmes, et même d'hommes, seront choqués de +cette intimité soudain dévoilée! J'en sais à qui elle paraîtra +intolérable et le contraire du véritable amour. Je n'y veux voir, pour +ma part, que la sincérité d'une plume obéissant aux vives impulsions +d'une amoureuse, laquelle, de tempérament réaliste, ne craint pas +l'image physique et parfois même semble la chercher. Écoutez-la qui +fait sa déclaration. + + J'ouvrirai grands mes yeux d'abîme dans tes yeux, + Pour que leur regard noir reste dans ta pensée, + Ainsi qu'une clarté vive longtemps fixée + Inscrit dans notre vue un halo lumineux. + + Je laisserai dormir ma tempe chevelue + Au creux de ton épaule offerte, lourdement, + Afin que son ampleur garde, éternellement, + La place qu'y creusa la tête de l'Élue! + + Je chanterai pour toi la chanson de ma voix, + Dont ton âme chérit les rites et les prônes, + Afin que dans ton âme attentive elle trône, + De tous ses grelots d'or et de tous ses hautbois. + + Je mettrai mon empreinte en toi, pour que tes paumes + Ne souhaitent plus rien que ma captation, + Pour que ton coeur, m'ayant en son ambition, + Se sente déborder de dieux et de royaumes. + +Suprême élément de sincérité, voici donc la marque de l'amour. Et +l'auteur ne marchande pas les termes où vient s'affirmer le sentiment +de la femme. Elle déclare l'_Empreinte_. Si, comme poète, elle est +sans doute plus chatouilleuse que de raison sur son originalité, comme +femme, je la vois qui s'abandonne. Elle vérifie, en l'intervertissant +dans la forme, mais se livrant avec délice dans le fait, la parole +saisissante: «Ce que la femme entend par amour est assez clair: +complet abandon de corps et d'âme. La Femme veut être prise, acceptée +comme propriété. Elle veut se fondre dans l'idée de propriété. La +Femme se donne, l'homme prend.» + +Qu'entendait donc nous persuader le poète en Mme Lucie +Delarue-Mardrus? Que l'empreinte venait d'elle... Mais la femme +n'a-t-elle pas fait son aveu? Car, si le poète a composé les vers, +n'est-ce pas l'amante qui rédigea la dédicace? C'est elle qui +revendique l'empreinte, mais pour être mieux absorbée. Femme, +doublement femme, elle aboutit aux conclusions de Nietzsche, bien +qu'elle semble y contredire. + +Il serait vraiment trop beau, il serait incompréhensible que chez une +femme, si douée fût-elle, dès l'instant qu'elle tient une plume, nul +accent d'artifice ne vînt se mêler aux voix de la sincérité. Chez Mme +Lucie Delarue-Mardrus l'artifice apparaît chaque fois qu'elle échappe +à la sensation directe et à sa notation réaliste. Alors elle ne sent +plus par elle-même. Elle subordonne son émotion à la vision d'un +maître et les influences se révèlent, disons mieux: elle se révèle à +travers ces influences. + +Qu'y a-t-il, que discernons-nous à l'origine de cette déformation? +Tout uniment parti pris d'étonner, et, si l'on y veut réfléchir, rien +de moins surprenant qu'une telle attitude. Elle songe qu'elle fut une +petite fille, puis une fillette aux tresses pendantes, jeune +bourgeoise qu'à travers la ville sa bonne accompagnait pour garder son +innocence, et que ni des fillettes devenues grandes, ni des jeunes +bourgeoises émancipées par le mariage, on n'attend pareille +clairvoyance dans l'observation des réalités. Processus facile à +reconstituer, celui qui chez la femme conduit au désir d'étonner; +c'est simplement celui de la contradiction:--Ton sexe t'interdit de +t'arrêter à tel détail... Attends un peu... on va bien voir!--De là au +fait d'exagérer sa sensation, même de la créer artificiellement, pour +en modeler l'expression sur l'exemple d'un maître, il n'y a qu'un pas, +et c'est l'instinct d'imitation qui le lui fait franchir. Je note, +comme tout à fait expressive à cet égard, dans la série des _Femmes_, +cette pièce intitulée: _Esclaves_, qui serait un chef-d'oeuvre si +toutes les touches n'en rappelaient un trop illustre modèle: + + Avec nos regards nus sur la réalité, + Que ne transfigura l'arc-en-ciel d'aucun prisme, + Nous regardons marcher votre morne héroïsme, + Grelottant en hiver et suant en été, + + Vous, compagnes de ceux que mange la fabrique, + Vous, épouses qu'on bat, et vous, maigres catins, + Sans fards dont rehausser vos pauvres sens éteints, + Qu'assaille le désir brutal comme une trique... + + Enceintes de misère, enceintes de laideur, + Vos flancs couvent l'horreur des races accroupies, + Qui vivront comme vous, loin de nos utopies, + L'esclavage éternel et muet du malheur. + +Ici l'influence est transparente, et dans le ramassé de la forme elle +accuse le pastiche. Nul qui n'y puisse reconnaître l'accent et +jusqu'aux formules des plus célèbres morceaux des _Fleurs du Mal_, +comme dans l'esprit qui dicta cette pièce, ce parti pris d'étonner, +que Baudelaire lui-même théorisa, en le vantant comme un condiment de +beauté. Désir d'étonner, où il trouvait une sorte de rajeunissement de +la forme littéraire épuisée par l'âge, une ligne de démarcation entre +les Anciens et les Modernes... nous l'avons vu chez lui proche de la +mystification, et trop souvent ses ennemis le confondirent avec elle. + +Nul pire artifice que celui qui fausse, en la contraignant, la +spontanéité originelle d'une nature; car alors la volonté humaine joue +le rôle du dresseur qui, par un entraînement méthodique, tend à +susciter, chez un bel animal, une suite de réactions contraires à son +instinct. Sans doute avec une longue persévérance, en s'y prenant dès +le premier âge, on habitue les chats à passer dans des cerceaux. Mais +alors c'est une question de savoir s'ils sont encore des chats et +s'ils nous intéressent pour une raison proprement _féline_. N'est-ce +pas plutôt curiosité qui nous retient un instant, parce qu'elle +contredit la Nature, mais, pour des yeux d'artiste, ne vaudra jamais +le bel élan spontané du fauve sur sa proie? Pareillement cette +gentille Normande, en qui se réfléchissent si nettement les images de +son pays, et qui trouve des accents émus pour exalter les souffrances +de son sexe, n'est pas faite pour la courbure du cerceau métaphysique. +Qu'elle chante son _Carpe diem_ en le modernisant, tous les poètes +l'ont fait qui s'absorbèrent dans la sensation. Mais y joindre sa +profession de foi métaphysique, c'est fausser sa nature: + + Les oiseaux alternés comme un choeur de pipeaux, + L'eau dans l'herbe, le ciel mat et bleu, le repos + Des bons après-midi qu'un peu d'ombre tamise, + T'apprendront qu'il n'est point d'autre terre promise + Que celle où ta jeunesse aimable sent sa chair + Encensée au contact des feuilles et de l'air. + +La voilà bien, la pire attitude littéraire, celle de la leçon apprise +qu'on applique au thème choisi. Peut-être viendra-t-on dire: Origines +normandes... donc nature qui se rattache toute à la terre et +radicalement dénuée d'Idéalisme. Il y aurait alors sincérité, au sens +où l'entendait Carlyle. Mais pourquoi ne pas voir plutôt, dans cette +profession de foi païenne, une acquisition de seconde main? hypothèse +qui va se confirmer aisément. + +De quelle étrange ardeur nous sont apparues et la vierge et l'amante +chez notre auteur... nous l'avons vérifié dans les pièces +d'autobiographie qu'enferment ces deux recueils: _Ferveur_, +_Occident_. Voici pourtant que l'amante passionnée se replie sur +elle-même et communie en Schopenhauer: elle éprouve le besoin de faire +sa soumission au maître de Franckfort. Mme Lucie Delarue-Mardrus +accepte l'amour, elle l'appelle... elle en vérifie les bienfaisants +effets sur sa production littéraire. Mais elle en repousse les +conséquences physiologiques, la Maternité. Danaé d'un nouveau genre, +elle veut bien recevoir la pluie d'or, mais n'admet pas d'autre +fécondation que celle du cerveau! + + O toi, naissance, soeur jumelle de la Mort, + Race obscure, dans notre geste confinée, + Deviendrons-nous, en assistant ton sourd effort, + Complices du vouloir d'où sort la Destinée? + + Je n'accepterai pas, en mon humanité + Animale, où l'esprit n'est point, ta magie noire; + Ton égoïste événement dans notre histoire, + Je le repousse avec toute ma charité. + + Loin de moi donc le faix de ton oeuvre incertaine, + Et que puisse la vie oublier l'oeuf caché + Où couverait, ainsi qu'un monstrueux péché, + Dans mes flancs, malgré moi, l'horreur d'une âme humaine. + +Ici la _Femme de lettres_ l'emporte sur la _Femme_, pour l'absorber +toute. N'est-ce pas qu'elle trouve prétexte à un beau cri, à un +anathème littéraire? Prétendre enlever à la femme toute raison de +vivre, quand l'heure fatale a marqué la dernière étape de la vie, +c'est trop délibérément s'insurger contre des lois inéluctables et +pourtant providentielles! Mais faut-il pas qu'en dernier ressort la +Femme fasse retour à sa nature? Imprimer un accent poétique à la +doctrine de Schopenhauer, et du même coup faire sa soumission à +l'esthétique baudelairienne, c'est l'argument suprême en faveur de la +plasticité féminine! + + + + +MADAME HENRI DE RÉGNIER + + +Combien diverses les destinées d'écrivains... aussi diverses que les +physionomies humaines dont aucune ne reproduit exactement la voisine! +J'ai connu pourtant deux frères jumeaux qui se ressemblaient à tel +point que leurs parents eux-mêmes n'arrivaient pas à les distinguer. +Quand ils furent mariés l'un et l'autre, pour que leur femme ne s'y +pût tromper--ce qui aurait eu plus de conséquence--chacun portait une +cravate de couleur déterminée. Vainement, chercherait-on, dans l'ordre +intellectuel, des similitudes aussi marquées: les catégories y sont +mieux délimitées. Chez certains, le don d'écrire est un fait naturel, +spontané, s'épanouissant ainsi qu'une fleur sur sa tige. Chez +d'autres, il apparaît comme un phénomène plus complexe, qui se +rattache à l'instinct d'imitation sommeillant chez tout être, en vertu +duquel chacun de nous tend à répéter les gestes qu'il voit accomplir +autour de lui. + +Mme Henri de Régnier (Gérard d'Ouville) fait partie d'une puissante +association, merveilleusement agencée pour le succès de ses +adhérents... la plus active, la plus énergique qui fut jamais, +et--détail unique, je crois, dans la vie littéraire--se restreignant +toute aux membres d'une même famille. Qui donc prétend que se +relâchent les liens d'autrefois? L'esprit de famille sur lequel +s'attendrissaient nos mères, qu'elles proposaient à notre culte, avec +raison d'ailleurs, comme la première garantie d'ordre social, est +demeuré intact, mieux qu'intact... actif, vigilant, entre les membres +de cette collectivité sans précédent. Qu'êtes-vous devenue, antique +conception de l'homme de lettres, sur laquelle précisément vivaient +nos mères, et qui leur faisait si peur, synonyme de relâchement, de +dissipation, de bohémianisme, pour laquelle on eût pu créer ce mot de +Murgérisme! Quelques années après les dates héroïques du Romantisme, +ayant une fois pour toutes dépouillé le gilet rouge d'_Hernani_, et +quand il n'était plus qu'un fournisseur désenchanté de feuilletons +dramatiques, Théophile Gautier observe, en sa préface aux _Fleurs du +Mal_, qu'une seule fois dans l'Histoire on vit un père et une mère +d'accord pour préparer leur fils à la vie littéraire, et ce fils +était.... Chapelain, le futur auteur de la _Pucelle_: cinglante ironie +du sort, qui n'en fait jamais d'autres. + +Mais la date des _Fleurs du Mal_ est déjà loin de nous. Nous nous +formons aujourd'hui et transmettons à nos enfants une tout autre idée +de la vie littéraire. Car en vérité je ne distingue ici qu'ordre et +méthode, entente tacite pour organiser des carrières, et ce je ne sais +quoi d'un peu administratif par où l'on prépare les beaux avancements +dans la magistrature. N'est-ce pas un signe des temps que les artistes +aient pris à leur compte quelques-uns des préjugés qu'ils +ridiculisaient chez nos pères? A une heure où tous les Bourgeois se +piquent d'être artistes, il est naturel que les artistes fassent +échange de politesse avec eux. On ne saurait pousser plus avant que +dans cette famille littéraire l'esprit de solidarité. Comment en tout +cas demeurer indifférents à la précision des causes qui préparent la +formation d'un talent? + +Examinons de près la vigueur du groupe familial dont il est issu. +Dans un temps où chacun vit pour soi et n'attend des voisins que +horions et crocs-en-jambe, à une époque où la moralité dominante est +celle du coup de poing, Mme Henri de Régnier connut le bienfait des +plus solides appuis. Il n'est que d'avoir éprouvé les difficultés des +débuts dans la vie littéraire, l'énergie farouche dont les aînés +s'entendent à bloquer toutes les avenues, pour comprendre le bénéfice +irremplaçable de voir, sur un simple signe, les barrières s'ouvrir +devant vous. Élevée sur les genoux d'un père qui poursuivait ses rimes +à travers les mille occupations de la vie mondaine, n'hésitant pas à +parfaire, six mois durant, la magnificence d'un sonnet, elle eut ses +jeunes ans bercés au son de la musique des phrases, et cette +musique-là, tout comme l'autre, dépose en notre oreille des rythmes +qui ne s'effacent jamais. On se rappelle les confidences de Mme de +Commanville, la nièce de Gustave Flaubert, lequel contribua à sa +première éducation: on ne peut soutenir que cette fille adoptive d'un +illustre écrivain possédât le moindre don d'expression verbale. Mais +d'avoir pris ses ébats d'enfant sur la peau d'ours blanc que foulait +son oncle en scandant, d'une vigoureuse intonation, les accents de +_Madame Bovary_, il subsista dans sa mémoire des rythmes qu'elle +n'oublia pas, si toutefois elle fut inhabile à les faire passer dans +ses phrases. Que sera-ce chez une jeune femme qui possède un véritable +don? + +A moins d'être un obstiné solitaire, chacun de nous tend à se +rapprocher du groupe qui favorisera ses efforts. Chez certains, quelle +énergie pour se soustraire au milieu qui les opprime! Quelles luttes +pour sortir d'une atmosphère irrespirable à leurs poumons! Ce sont là +circonstances dont on ne tient pas assez compte, quand on juge dans +son ensemble la carrière d'un écrivain. Pour Mme Henri de Régnier, +rien de semblable. Nul besoin d'adaptation, puisque celle-ci existait +au préalable, et qu'elle n'aurait même pas eu licence de s'y +soustraire. Voilà une miraculeuse rencontre, telle qu'on n'en +observerait pas une seconde dans la vie littéraire: Fille de poète, +femme de poète, soeur par alliance de romanciers[4], comment +eût-elle pu faire, proche de tant d'écritoires, pour n'avoir pas +quelques taches d'encre aux doigts? Le risque, le seul risque à +courir, c'était qu'elle connût la satiété, que pour avoir vu telle +consommation de littérature autour d'elle, elle la prit en dégoût. On +pourrait citer quelques exemples de ce désaveu, où ce n'est pas le +père qui renie son enfant, mais ce dernier qui entend rompre tous +liens avec celui dont il reçut la vie! Risque infime, faut-il le +dire? Chez Mme Henri de Régnier, ce fut l'instinct d'imitation qui +l'emporta. + +[4] Il est à peine besoin de rappeler les noms qui composent ce +puissant état-major: José Maria de Hérédia, Henri de Régnier, Maurice +Maindron et Pierre Louÿs. + +L'instinct d'imitation... c'est bientôt dit! Car enfin il faudrait +s'entendre, sous peine d'être inique. Entre toutes nos femmes +littéraires, c'est une des plus personnelles, celle qui peut-être tire +le plus d'elle-même, de la subtilité de ses sensations, et le moins +fait songer à ses auteurs: détail notable chez une personne qui à la +lettre coule ses jours parmi les auteurs, n'ayant pas à subir le seul +rythme officiel et consacré des morts, mais les cadences autrement +dangereuses des vivants. Parmi ses titres, c'est, à mon sens, celui +qui compte le plus; j'y vois la décisive épreuve, la ceinture de +flammes qu'elle sut traverser et dont elle sortit vivante... Trop de +littérature, trop de musique autour d'une enfance, autour d'une âme +qui s'éveille à la vie, cela peut être plus redoutable qu'aucune +littérature, aucune musique du tout. Il subsiste encore la chance que +cette âme porte en soi sa littérature et sa musique, auquel cas rien +au monde ne saurait les empêcher d'en sortir, tandis que les +réminiscences d'une mémoire trop fidèle risquent d'anéantir toute +spontanéité. + +Je ne voudrais pas abuser des comparaisons, qui toujours font +suspecter notre partialité. Mais celle-ci vraiment s'impose trop pour +que j'y résiste: dès qu'on lit une phrase de Mme de Noailles--je parle +de son oeuvre romanesque, non de ses vers--on discerne les maîtres +qu'elle évoque, auxquels elle tend la main pour réconforter sa +faiblesse. Il semble qu'elle soit obligée de prendre à témoin +quelqu'un de ceux qui contribuèrent à la formation de son esprit. Et, +je ne prétends pas que toujours elle souligne ses références. Mais +c'est à nous qu'il appartient de les retrouver. On connaît cette image +de François de Sales, charmante, tout embaumée de senteurs empruntées +à la nature, par laquelle le gracieux saint conseille à ses ouailles +de «faire comme les petits enfants qui, de l'une des mains se tiennent +à leur père, et de l'autre cueillent des fraises ou des mûres le long +des haies».--Excellente méthode de discipline chrétienne, qui donc y +contredirait? Mais moins bonne attitude pour la production littéraire, +c'est quelque peu l'image de Mme de Noailles. Vraiment elle pense à +travers ses auteurs, car la sensation initiale elle-même, matière +originale de toute pensée, elle la transforme et la transpose, en +l'avivant d'un accent grâce auquel s'évoque le souvenir de celui qui +tout d'abord le donna. + +Chose curieuse, on en conviendra, que précisément la plante de serre +chaude ait produit à la lumière du jour les fruits les plus savoureux! +Il n'est pas habituel que les plantes de serre chaude produisent le +moindre fruit. Mais lorsqu'elles en donnent, ils ne ressemblent à nul +autre. Qu'on y prenne garde cependant et qu'on ne soit pas dupe des +apparences! Des traits essentiels, que nous ne saurions retrouver dans +l'empreinte des influences extérieures, s'expliqueront suffisamment +par la plus immédiate hérédité! Le père de Mme Henri de Régnier, le +parfait artisan de rimes José Maria de Hérédia, était Cubain. Bien que +frappé avant la vieillesse, il vécut assez pour voir s'épanouir chez +une enfant de son sang des dons littéraires qui venaient confirmer le +sens du dicton: Bon sang ne peut mentir. Croit-on qu'en dehors de +cette circonstance, que l'on peut qualifier à son gré heureuse ou +malheureuse, mais qui n'est qu'un des éléments d'une destinée, +l'auteur d'_Esclave_ eût pu composer ce poème de la servitude +amoureuse? + +... Je voudrais évoquer ici un souvenir de ma première jeunesse, dont +la principale image se rattache d'invincible façon à l'héroïne de Mme +Henri de Régnier. C'était à Venise, un après-midi de printemps. Je +revenais de Padoue. J'avais pris le bateau à vapeur qui fait le +service du Grand-Canal, et comme la pluie faisait rage sur le pont, +j'étais descendu à l'étage inférieur. Tout d'un coup mes yeux +tombèrent sur une figure de femme qui força mon attention pour +l'absorber dans une de ces contemplations qui vous arrachent à la vie +extérieure. La grande beauté seule exerce ce magique pouvoir de couper +tout lien de communication avec la terre, parce que soudain et pour +une minute trop brève, elle isole l'être des vulgarités qui +l'oppriment et brusquement déchire le voile qui lui cachait un pan du +ciel. Nul visage créole plus ardent et plus doux à la fois... des yeux +qui composaient toute l'âme de ce visage, qui l'emplissaient et le +dévoraient tout, et pourtant s'arrêtaient sur vous comme une caresse! +Un corps de rythme et d'harmonie, où chaque organe contribuait à la +perfection de l'ensemble, et donnait ainsi l'impression, pris à part, +d'une chose parfaite! Comment l'imagination n'eût-elle pas recomposé +un poème d'amour sur ce thème initial! C'est la secousse indispensable +qui ébranle en nous les cordes sensibles, et suscite la vibration par +où tout l'organisme est exalté!... Quelle n'est pas sa puissance sur +l'artiste, pour qui elle devient le secret, le mystérieux secret de +son inspiration! Je ne doute pas, pourrions-nous douter que Mme Henri +de Régnier l'ait vue aussi, dans sa réalité tangible, celle qui allait +devenir l'_Esclave_ de son inspiration? + +Fugace beauté qui disparut de mes yeux pour toujours au ponton de la +Ca d'Oro, elle devait y laisser une ineffaçable image, puisqu'après +tant d'années écoulées celle-ci reconquit sa vitalité, quand je pris +contact avec la Grâce Mirbel de Mme Henri de Régnier. Il me devenait +impossible de me représenter l'héroïne d'_Esclave_ sous d'autres +traits que ceux de mon apparition vénitienne. Par bonheur, aucun des +traits physiques que lui prête le romancier ne venait contrarier ceux +que ressuscitait ma mémoire. Mais je crois bien que si, par aventure, +une telle contradiction se fût produite, j'aurais été contraint de +substituer mes souvenirs personnels à l'image que l'auteur me venait +proposer. Et c'est un étrange appui pour un personnage imaginaire +d'éveiller en nous des analogies avec quelque épisode de notre vie +émotive, comme pour l'auteur qui le créa de le pouvoir rattacher à son +expérience personnelle. + +Si la qualité d'un ouvrage de l'esprit se mesure à la persistance des +images qu'il imprime dans notre cerveau, _Esclave_ de Mme Henri de +Régnier est assurée d'un rang qui ne saurait être médiocre: Grâce +Mirbel n'est pas seulement une statue vivante, de qui les souples +contours viennent se réfléchir en nos yeux pour y laisser une trace +durable... Elle est encore une chair vivante, pulpe saturée d'aromes, +pareille à un beau fruit de ces régions fortunées, dont la senteur +monte au cerveau. On se rappelle l'affabulation du livre, qui vaut +avant tout par sa condensation et sa brièveté, dont l'ordonnance est +bien dans la pure tradition française, parce qu'il déblaie +soigneusement les circonstances accessoires inhabiles à renforcer +l'intérêt, et que, suivant l'esthétique d'une mise en scène bien +composée, nulle figure ne s'avance au-delà du plan qui tout d'abord +lui fut indiqué. + +Il faut aimer ces ouvrages, qui par la sagesse de leur ordonnance, par +l'harmonie de leurs proportions, se rattachent à ce qu'il y a de plus +pur dans la tradition de notre génie. Il faut les aimer, non seulement +parce qu'ils vivifient en nous la notion de Beauté, mais d'une +_certaine_ Beauté, qui n'est qu'à nous, et par laquelle nous avons +exercé sur les esprits ce long prestige que seul put affaiblir le flot +des importations de l'étranger et ce cosmopolitisme malsain venant +composer de toutes les esthétiques un étrange amalgame. On se défend +comme l'on peut, et la meilleure façon de se défendre, c'est encore +d'obéir aux suggestions de son tempérament. D'avoir retrouvé dans ce +bref récit: _Esclave_, si ramassé dans sa forme, toutes les vertus de +notre génie français, ce fut pour nous la plus vive satisfaction. +Pareillement, à distance, avant même de mettre un nom sur un visage, +on distingue la silhouette et l'accent national qu'il révèle. J'en +sais qui viendront le taxer de sécheresse. Laissons dire: il n'est +rien comme les esprits brouillons pour mettre sur le compte de +l'impuissance ce qui n'est qu'ordre et méthode dans l'art de composer. +Comment sauraient-ils discerner ce qu'il entre d'art dans une telle +sobriété de détails, quand chez eux tout est prétexte à sortir du +sujet, à faire craquer le cadre du tableau[5]. + +[5] Souvent il advient que, dans nos analyses, nous utilisons des +comparaisons empruntées aux arts plastiques. On voudra bien ne pas +s'en étonner, puisqu'à vrai dire les méthodes de composition sont +identiques et qu'il serait aisé de classer, par catégories d'esprits, +tous ceux qui, munis d'un outil distinct, appartiennent pourtant au +même type psychologique. + +Mme Henri de Régnier se rattache, par des liens que nul ne pourrait +lui contester, à la pure tradition classique. C'est, avant tout, ce +que nous goûtons dans ce roman: _Esclave_. Un minimum de personnages: +Grâce Mirbel, qui subit une première fois le despotisme amoureux, +puis, s'étant reprise, lutte à nouveau contre le maître de son +coeur et de ses sens... Antoine Ferlier qui marche, avec la +certitude d'une nouvelle victoire, vers la conquête de celle qui une +fois déjà fut à lui... Charlie, le doux et tendre Charlie, qui livre +toute son âme, et se trouve broyé entre les deux! Les figures +d'arrière-plan ne valent que comme touches complémentaires, qui +viennent préciser et vivifier le décor d'un drame tout intérieur. + +Grâce Mirbel est la trouvaille de Mme Henri de Régnier, et si c'est +une trouvaille littéraire par l'art dont furent assemblés les traits +qui composent sa physionomie, déjà nous avons admis que leurs éléments +essentiels en doivent être recherchés plus haut, dans une inconsciente +hérédité. Par un mécanisme assez identique à celui qui confrontait +notre rencontre vénitienne aux traits de la figure venant s'ordonner +sous la plume de notre auteur, les images cubaines emmagasinées dans +le cerveau du scrupuleux artisan José Maria de Hérédia, que celui-ci +n'utilisa que pour renforcer la puissance de ses rimes, ressuscitèrent +chez sa fille en _valeur d'émotion_, d'où Grâce Mirbel tire sa vivante +poésie. Vous sentez le mécanisme et avec quelle rigueur il précise les +lois de la composition. A parler franc, si nous poussons l'analyse +jusqu'à ses conséquences extrêmes, nous ne produisons à la lumière du +jour que ce qui est en nous, à tel point que les mêmes séries +d'images, enregistrées en des cerveaux si proches par le sang que ceux +d'un père et d'une fille, puis renforcées encore par l'hérédité, +peuvent donner naissance à deux formes d'art aussi différentes que +celles de ce père et de cette fille: d'une part, la poésie la plus +voulue, la plus purement extérieure, la plus froide qui fut jamais; de +l'autre, une prose, colorée sans doute, riche d'images empruntées à la +vie objective, mais qui sans trêve évoque les mouvements passionnés +de l'âme, et nous les rend présents par l'ardeur dont elle les décrit. +Un seul point leur est commun: le souci de la Forme, qui donne la +durée aux oeuvres de l'esprit, par où tous deux relèvent d'une même +école et sont disciples des mêmes maîtres. Et si ce n'était froisser +les justes sentiments d'une fille pour un père auquel elle doit tant, +je n'hésiterais pas à indiquer une préférence sur laquelle je me +reprocherais d'insister davantage. Il est de justes louanges qui +peuvent blesser, fussent-elles marquées au coin de la plus évidente +sincérité. + +Pourquoi d'ailleurs instituer des comparaisons et des rangs? J'ai dit +que Grâce Mirbel m'apparaissait la trouvaille de Mme Henri de Régnier. +Trouvaille... c'est-à-dire chose unique, qui vous appartient en +propre, dont on cherche en vain l'équivalent dans le passé. Et +pourtant elle a de fermes assises dans la réalité observée. On +connaît cette fin d'un _petit Poème en prose_: «Il y a des femmes qui +inspirent l'envie de les vaincre et de jouir d'elles. Mais celle-ci +donne le désir de mourir lentement sous son regard.» Beauté pliante et +soumise, Grâce Mirbel est de la race des premières. Des pieds à la +tête, elle n'est que sensibilité amoureuse, subordonnée à la +sensualité. Voilà ce que Mme Henri de Régnier nous illumine d'un vif +éclat, ce qui donne sa pleine signification à cette figure féminine: +la prédominance, l'absorption de la sensation, ne laissant subsister +aucune place dans cette âme d'instinct, pour quoi que ce soit d'autre +qu'une existence d'amante! Petit animal câlin, qui ne saura se +soustraire au despotisme des caresses, elle a connu celles d'Antoine +Ferlier, et c'est pour elle un joug dont rien ne la saurait libérer: +«Écoutez, avoue-t-elle à Charlie, pendant des années, j'ai été sa +pauvre, sa misérable esclave, le jouet de tous ses caprices, la +complice de toutes ses fantaisies, la victime de ses cruautés presque +inconscientes... Il avait cent maîtresses, me les montrait, me parlait +des beautés de leur corps, les comparait aux miennes qu'il exaltait ou +rabaissait selon son humeur. Il jouissait de mon pauvre visage +convulsé, quand je le voyais ébaucher quelque aventure, poursuivre +quelque caprice, ou s'acharner à une tentative amoureuse qui ne lui +eût peut-être pas paru si délectable, si je n'en avais été le témoin +averti, impuissant et déchiré. Et je l'aimais! comme je l'aimais!» + +Ce n'est là qu'un trait, entre tant d'autres qu'il nous faut négliger, +le plus expressif parce qu'il s'agit de choisir, et que toujours on +fait son choix dans le sens de la thèse que l'on veut démontrer. Mais +on en trouverait cent autres, et pas un seul parmi eux qui ne +contribuât à l'unité d'accent du personnage! L'affabulation du roman +nous marque un conflit, une lutte dans l'âme de Grâce Mirbel, lutte où +nous savons trop que la malheureuse est vaincue d'avance. Je ne pense +pas qu'on ait jamais mieux rendu, par la seule magie des mots, +l'abandon morbide, alangui, toujours prêt, de celle qui s'étant laissé +marquer, à cette profondeur de chair, par la griffe aiguë de la +volupté, ne pourra plus que s'abandonner encore, renonçant à tout +espoir de jamais se reprendre[6]. + +[6] J'ai parlé plus haut de _trouvaille_, en commentant Grâce Mirbel. +Ce n'est pas qu'on ne rencontre, dans notre littérature contemporaine, +des figures féminines issues d'une même veine poétique. Chez la fille +de Hérédia, l'originalité d'auteur est plus encore dans l'assemblage +des traits qui contribuent à l'unité du personnage que dans la +conception même de ce personnage. L'artiste littéraire y apparaît +supérieure à l'observatrice. + +Libre au moraliste de faire telle réserve qu'il jugera bonne sur cet +affaissement, sur ce perpétuel abandon de soi-même qui rend possible +une création comme celle-ci. Il est clair que, si la société comptait +un grand nombre de Grâce Mirbel, les rapports sexuels, réglés en vue +du mariage, et qui sont déjà difficiles, deviendraient tout à fait +impossibles. Encore une fois, c'est affaire au moraliste et nous la +retenons pour nos conclusions. Qu'elle constitue une réalité dans la +vie qui nous entoure en nous proposant ses spectacles, c'est assez +pour justifier chez l'artiste le désir de peindre. Qui de nous ne +pourrait retrouver, dans ce magnifique répertoire de souvenirs que +crée une expérience personnelle subordonnée à l'observation, quelque +figure s'apparentant à l'héroïne de Mme Henri de Régnier? Il sera +d'ailleurs d'autant plus vaste, ce point de vue du moraliste, qu'il +embrassera plus d'objets: comme s'étend la perspective du voyageur à +mesure qu'il s'élève davantage, la portée d'une observation croît à +proportion des documents qu'elle assembla... + +La nature même de cette amoureuse appelait par contraste, et si j'ose +dire, par nécessité de logique intérieure, un amant déterminé. Il y a +ainsi des voix littéraires qui s'appellent et se répondent l'une à +l'autre, comme un écho dans la forêt. En face de Grâce Mirbel, Mme +Henri de Régnier ne pouvait que nous restituer la figure illustre du +_Dominateur_, de l'_Homme à femmes_, du maître de l'esclave amoureuse, +esclave lui-même de ses instincts, et rivé à ses appétits. Thème +éternel et tant de fois repris, depuis Don Juan jusqu'à Priola, le +plus original des créateurs ne saurait qu'ajouter quelques variations +à la donnée première, et d'ailleurs sa ligne conductrice s'impose avec +une telle rigueur que celles-ci ne pourraient s'en écarter. Antoine +Ferlier ne pouvait se soustraire aux exigences de son type littéraire, +quand ses yeux, traduisant son désir, disent à Grâce, après trois +années d'abandon: «Eh bien oui, je vous ai trompée, je vous ai +trahie, je vous ai humiliée, je vous ai détestée, je vous ai quittée, +je vous ai oubliée, autant qu'un être humain peut oublier un autre +être... A présent je ne désire plus que vous... Je veux vous faire +souffrir encore: en ce moment moi-même je souffre d'une profonde +jalousie... Je suis votre maître, car vous ne chérirez plus personne +comme vous m'avez chéri. Et je veux que vous m'aimiez toujours, moi +qui depuis de longues années n'ai pas eu pour votre détresse lointaine +le plus petit regret pitoyable ou attendri!» + +A cet accent vous pourrez reconnaître la série des générateurs +immédiats, ceux à l'influence de qui la faculté inventive de l'auteur +n'avait pas licence d'échapper, puisque ces voix d'âge en d'âge se +répondent avec une vibration qui prolonge en nous leur écho: Juan de +Marana, Valmont, Richelieu, Effrena, Priola, et nous entendons encore +les intonations du dernier en date, le marquis, distribuant des +conseils à son fils.... quels conseils, et à qui donnés! C'est la +morale du Cruélisme dans l'amour, à laquelle il faut tout ramener, car +si les instincts nobles, ou _conservateurs_ de l'ordre social, +spontanément s'érigent en lois pour constituer un corps de doctrines, +il en ira pareillement des _destructeurs_, qui s'opposent aux premiers +de toute l'énergie des révoltés. Pas plus que Valmont, pas plus que +Priola, Antoine Ferlier n'oublie ce trait de leur commun ancêtre Juan, +qui est de _théoriser_, de formuler des vues d'ensemble sur la vie... +et comme pour eux la vie se réduit toute à l'amour, sur la conquête de +la Femme. + +Pourtant, avons-nous dit, on y peut rattacher quelque variation +nouvelle. Et je crois que notre auteur en a découvert une qui pourrait +faire envie à M. d'Annunzio lui-même. C'est quand, durant une soirée +masquée, Antoine déclare sa passion à celle qu'il croit être une amie +de Grâce, vêtue des mêmes dominos et des mêmes capuchons rabattus sur +des loups à longues dentelles: «Antoine m'avait reconnue, s'écrie la +jeune femme, il me parlait malgré moi, sa bouche sur ma bouche. Il +murmurait: «Eh bien, oui, je t'ai prise pour une autre. C'est bien à +elle que s'adressait mon désir, qu'allaient mes paroles et mes +baisers. Mais elles n'auraient pu être si brûlantes, ils n'auraient +pas été si profonds, si je ne t'avais pressentie sous ce velours +obscur, comme on devine la lune argentée sous le nuage qui passe.» + +Voilà l'élément intellectuel qui vient s'ajouter au sensible, en +manière de raffinement, et pour pousser jusqu'au dernier degré de +l'aigu les pointes extrêmes de la volupté. Par delà cet épisode, on ne +saurait rien imaginer qui demeurât du domaine littéraire. C'est peu +que posséder l'objet convoité, et d'un regard scrutateur observer les +frémissements de ses nerfs, car répétition engendre monotonie, et, +suivant une loi trop souvent vérifiée, la possession éteint la +passion. A ce risque d'affaissement qui menace son amour, Antoine +Ferlier viendra donc opposer le rehaut des complications sensuelles, +et la plus active de toutes, celle des larmes qui emplissent de beaux +yeux, larmes versées pour son amour! Ici, par une interversion des +lois naturelles, l'amant ne poursuit plus le bonheur, mais la torture +de son objet, et si les sanglots viennent aviver le frémissement de la +machine nerveuse, c'est encore un témoignage nouveau, ajouté à tant +d'autres, de sa main-mise sur elle. Il serait logique qu'un tel +enchaînement d'états morbides trouvât sa conclusion dans la plus +farouche des haines, et nul doute qu'avant peu Grâce Mirbel n'arrive à +détester celui qu'elle enveloppe de son mépris. Mais l'auteur n'a pas +voulu pousser jusqu'à cette suprême étape le développement de ses +personnages, et leur histoire s'achève sur une étreinte plus +passionnée encore que les précédentes... + +Domination... Servitude amoureuse... Esclavage des sens... c'est donc +ce que décrit, d'un bout à l'autre de ces pages, le roman de Mme Henri +de Régnier. Affaissement de l'être moral, prédominance de l'instinct, +pourrait-on ajouter, car la servitude amoureuse à ce degré ne se +différencie guère du pur instinct animal que par les nuances +d'expression qu'y surajoute le conteur. Somme toute, c'est la même +idée, mais traduite par des moyens différents, que chez Mme de +Noailles. Antoine Ferlier est tout aussi esclave de la sensation +qu'Antoine Arnault, également ligoté par l'impulsion, non moins +victime de l'instinctivité. Les circonstances sont différentes, le +décor est autre... surtout l'accent; mais la psychologie foncière est +identique. Grâce Mirbel, qui pourtant lutte, mais d'avance est +vaincue, nous apparaît à la merci de ses instincts, tout autant que +Donna Marie ou l'institutrice Émilie. Aux prises avec l'amour, les uns +comme les autres n'ont guère que des réflexes, de soudaines détentes, +et certes nous n'ignorons pas que la plupart des hommes sont ainsi. +Mais le piquant, c'est de voir une jeune plume féminine noter avec ce +cruélisme désabusé l'impulsivité virile. De tout autre, sans doute, +n'en aurions-nous aucune surprise, et j'en sais qui soupçonneront +quelque attitude à cet obstiné parti pris. Il est si tentant de donner +une image de soi-même différente de celle qu'on attendait. La seule +excuse de Mme Henri de Régnier est d'avoir étendu à son héroïne +l'empreinte dont elle n'hésite pas à marquer son héros. + +Seul échappe à l'étreinte de la sensation exclusive le soupirant Charlie, +de qui le désir s'ennoblit de courage et de dévouement--dévouement, +parce que, si jeune, on s'oublie volontiers soi-même... courage, parce +qu'il s'agit de prouver à l'adorée qu'au prix de son amour nul risque +ne saurait compter; Charlie, qui serait une figure unique, s'il ne +descendait en ligne directe de trop illustres modèles: Charlie-Chérubin, +filleul d'une belle marraine, et plus encore, Charlie-Fortunio, cousin +d'une si tendre cousine; Charlie, «le cavalier servant, cet enfant +inoccupé qui, entre l'éducation finie et une carrière à choisir, +passait son temps à ramasser l'éventail de sa belle cousine ou à lui +plier son châle à franges...» Charlie, toujours présent et qui irrite +les nerfs d'Antoine-Clavaroche. Familières images ressuscitant dans +nos songes avec les traits précis de ceux qui, au temps de notre +adolescence, déposèrent en nous le charme de leur première empreinte! +Ce sont illustres répondants, sous l'invocation desquels l'auteur +d'_Esclave_ place son jeune héros--car il est impossible que Mme Henri +de Régnier, qui d'autre part se rattache si évidemment à la tradition +de notre génie français, n'ait point voulu par là rendre hommage à +deux noms qui en sont les représentants immortels. + +En présence de tels héros, si délicats et si sensibles, tout soupçon +de violence ou de froissement brutal se trouve écarté de la notion +d'amour, par où justement, dans les habituelles rencontres, elle nous +paraît avilie, et pour tout dire empreinte d'une grossièreté tant soit +peu répulsive. Chez eux la part d'instinct se trouve réduite au +minimum. Transposé dans le domaine exclusif du sentiment, il aura tôt +fait d'y perdre cette brusque violence, cette impériosité, ce +despotisme, qui d'ordinaire régissent les impulsions passionnelles. +Pourtant la différence de méridien fait couler dans ses veines un sang +plus impétueux et, quand il traduit son désir, c'est en des termes +qui de deux tons au moins montent Fortunio: «J'ai dix-neuf ans et je +voudrais vous protéger, me dévouer pour vous»: voilà bien Fortunio. +Puis, «Je voudrais que vous m'aimiez... que vous m'aimiez, +pardonnez-moi... de tout votre corps.»--Ah, cela, c'est du Charlie +tout pur, car jamais tel aveu ne fût sorti de la bouche qui murmurait +ses déclarations à Jacqueline. De quoi lui serviront d'ailleurs et le +dévouement, et la sincérité de cet amour? A l'issue du duel qui met +face à face les deux adversaires, c'est pour Antoine seul que tremble +Grâce Mirbel, et c'est dans ses bras qu'elle s'effondre, décidément +vaincue! + +Gardons-nous des apparences et défions-nous des catégories où, d'après +leur forme, on enferme les oeuvres de l'art. Au-dessous d'un titre +comme cette _Esclave_, l'éditeur qui fait appel au public et se +préoccupe des meilleurs moyens en vue d'atteindre son objet, inscrit +délibérément ce sous-titre: _Roman_. Sait-il pas en effet que, parmi +les quelques centaines ou quelques milliers de lecteurs qui forment la +clientèle d'un auteur d'imagination, la grande majorité vient chercher +dans ses livres _l'histoire_ qui la pourra divertir un instant? Donc +il importe de souligner le genre où se classe le livre qu'on lui vient +proposer. Mais la critique, qui ne saurait tenir compte d'un tel point +de vue, qui justement fut inventée pour donner aux oeuvres de +l'esprit leur véritable cote, non d'après leur succès, mais d'après +leur valeur, se tient un autre raisonnement, en analysant le genre de +plaisir que lui procure _Esclave_: + +Qu'y a-t-il de commun, songe-t-elle, entre cette _Esclave_ et la +multitude des ouvrages qu'on nous présente revêtus de la même +estampille? Sans doute y voyons-nous comme ailleurs des personnages +en rapport de conflit passionnel, car il faut bien, de toute rigueur, +donner son affabulation à un développement littéraire. Mais, tandis +que chez la plupart les faits extérieurs dominent, et oppriment les +faits psychologiques qu'ils sont destinés à traduire, ici c'est une +esthétique en tous points conforme à celle que formulait Renan dans +une page de ses _Cahiers de Jeunesse_: «Je ne sais pas pourquoi les +faits et incidents extérieurs, les péripéties survenant sans être un +pur développement psychologique, me choquent dans le Roman et le +Drame. Je voudrais que ce fût le simple développement de la passion se +peignant par des faits extérieurs.»--Déjà cette sobriété qui déblaie +tout accessoire, et subordonne le dehors au dedans, c'est un des +premiers mérites de notre génie latin, auquel plus haut nous rendions +hommage. C'est la conception classique de l'oeuvre imaginative, +telle qu'elle sortit de notre dix-septième siècle français, +et--rapprochement qui prend toute sa valeur quand il s'agit d'une +femme--de la plume de Mme de La Fayette. + +Condensation des effets, sobriété de l'accent: vertus rares que nous +admirons d'autant plus qu'elles portent ici la signature d'un sexe +ayant tendance à se distinguer par les défauts contraires. C'est peu +encore, au prix de l'élégance du style, de la beauté formelle, qui +donne à cet ouvrage un rang à part parmi les productions féminines de +ce temps. Je détache, en le soulignant avec intention pour qu'on s'y +arrête, ce portrait de Grâce Mirbel, à l'époque où Antoine la revoit, +découvre en elle une beauté nouvelle, donc une femme nouvelle: «Le nez +fin, très peu busqué, respirait la rose épanouie, et les cils noirs et +courbes voilaient les longs yeux baissés. Il savait, sans les voir, +combien ces yeux étaient beaux. Vert sombre ou clair, ou grisâtre, +selon l'humeur de Grâce ou le temps, ils contrastaient si bien avec sa +chevelure foncée, toujours abondante et ondée, qu'elle portait ce soir +tordue sur le cou en un lourd chignon! Il voyait inclinée la nuque +fière, dont la peau était plus ambrée que celle des joues. Jadis il +avait aimé mordre ce cou frémissant, par une sorte de férocité +amoureuse. Les formes du buste lui parurent plus pleines, mais encore +d'une minceur élancée. Et le bras qui sortait, nu et arrondi des +dentelles courtes de la manche, était ce même bras si blanc, si lisse +et si délicatement charnu, qu'on désirait le respirer comme une fleur +encore en bouton.» + +Vous suivez les scrupules de l'exécution chez l'artiste. Dans un temps +où la plupart des oeuvres d'imagination dénotent la hâte avec +laquelle elles furent écrites, où de plus en plus on méconnaît le +principe fondamental de toute esthétique: que la Forme seule peut +imprimer la durée aux oeuvres de l'esprit, c'est déjà un mérite +singulier que d'en connaître la vertu. Mais lui rendre témoignage en +un livre où précisément l'exécution correspond au double principe de +notre génie français, résumé dans ces deux mots: _sobriété_ du détail, +_pureté_ de la forme, c'est assez pour qu'à ce premier sous-titre: +Roman, nous puissions substituer celui de _Poème en Prose_, qui plus +exactement fait justice à son mérite. + + + + +MADAME MARCELLE TINAYRE + + +Quand Victor Hugo, _pater familias_ et pontife de plusieurs +générations, prononçait ses fameuses paroles sur l'indéfectible +rigueur des haines littéraires, c'était en un temps où la production +féminine ne se manifestait que comme fait isolé, d'autant plus +remarqué peut-être, mais qui n'inspire nulle crainte de concurrence. +L'attitude d'une George Sand passant la culotte du sexe fort pour +mieux rehausser de virilité sa coquetterie féminine, en dit long sur +la Femme-auteur aux belles années du Roi Citoyen... et la Gloire +elle-même qui lui réservait des statues là où tant d'autres n'eurent +même pas leur buste, par ses faveurs marquait assez qu'il n'est pas de +limite à ses caprices. Devenue vieille et châtelaine de Nohant, +l'auteur d'_Indiana_ voulut bien reconnaître que la Fortune avait +souri à sa carrière. Aussi n'existait-il alors qu'une George Sand. La +Femme venant s'offrir au jugement public une plume à la main, c'était +un peu, comme de nos jours, celle qui, vêtue de la toge, erre à +travers les corridors du Palais; on braque les yeux sur le phénomène, +pour voir si tant de plis superposés sont agréables au regard. +Volontiers les confrères s'arrêtent pour coqueter avec elle, parce +qu'il est reposant d'agrémenter de quelque diversion les démarches +professionnelles. Mais on sait bien que le temps n'est pas proche où +les dossiers rémunérateurs viendront arrondir sa serviette d'avocat. +Le jour où cette hypothèse menacerait de devenir réalité, on verrait +alors ce qui subsisterait de la légendaire galanterie française. + +Tous les groupes sociaux sont, en effet, construits sur un plan à peu +près identique. C'est dire qu'ils relèvent du même principe +économique: dès que la concurrence est organisée, les mesures de +protection interviennent. Qu'une femme bénéficiât de la renommée +littéraire, on l'avait déjà vu, on l'admettait parfaitement. Mais +qu'elle connût du même coup et la réputation et les succès de +librairie, cette fois c'en était trop: il importait d'y mettre ordre. +Non qu'il existât, même dans la pensée des moins habiles, une +corrélation nécessaire entre la valeur d'un ouvrage de l'esprit et le +chiffre de ses éditions: on pourrait citer tel manoeuvre, tel +spécialiste du feuilleton, dont les tirages sont considérables, et que +nul cependant, sauf lui sans doute, ne songe à faire rentrer dans le +genre littéraire, tandis que la clientèle payante des oeuvres +critiques d'un Barbey d'Aurevilly, monument durable dans l'avenir, ne +suffit pas à couvrir les frais d'impression. Pourtant ce qui parut le +moins acceptable, ce fut que, sur le marché littéraire, la femme pût +devenir la concurrente de l'homme, et cette hypothèse sembla +plausible, dès l'instant que la femme-auteur ne se manifesta plus +comme un fait isolé, mais comme un phénomène collectif. + +Voyez plutôt, interrogez éditeurs, libraires, aux vitrines desquels +couvertures jaunes et bleues sollicitent le regard du passant. Ils +vous diront--vous pourrez constater d'ailleurs--que les signatures +féminines se présentent en imposant bataillon. Nous avons de jeunes +poétesses pour qui le lancement du premier volume coïncide avec +l'abandon des jupes courtes, et qui, le plus gravement du monde, +analysent les mouvements de l'âme avant même de les avoir pu +ressentir. Effrayante précocité! Miracle du petit prodige! Dieu sait +les monstres qu'elle nous prépare! Je ne vois rien de plus inquiétant +que le désenchantement de la maturité sur de jeunes visages, et ces +traits déjà flétris par les rides, quand les joies de la vie les +devraient seules illuminer. Comme jadis les études de notaires se +passaient héréditairement, suivant une tradition consacrée, ce sera +bientôt l'écritoire de l'auteur qui constituera l'héritage, et la +transmission se fera plus naturellement encore dans l'ordre du sexe +faible. + +Je reviens à cette forme particulière de la lutte pour la vie qu'est +un livre imprimé. On se rappelle les incidents qui accompagnèrent le +projet de décoration en faveur de Mme Marcelle Tinayre, menus faits +parisiens, comme chaque jour nous en voyons surgir, sans importance +apparente, mais étrangement expressifs parfois et curieusement +révélateurs par leurs prolongements sur l'âme humaine. Bien plus que +le signe, ce qui importe ici, c'est la chose signifiée. Il était +difficile d'admettre qu'un simple ruban dont nous voyons à chaque +promotion fleurir la boutonnière de tel plumitif n'ayant d'autre titre +que l'appui de ses recommandations politiques, eût soudain le pouvoir +de provoquer tant de clameurs. Cette distinction n'était, comme on dit +couramment, que la goutte d'eau grâce à quoi déborde le vase, le vase +des jalousies et des rancoeurs, et l'auteur de la _Maison du Péché_ +allait être le bouc émissaire de tant de rancoeurs accumulés. Basses +besognes, pour lesquelles s'entendirent, comme larrons en foire, les +plus méprisables plumes du Journalisme! Il est telle circonstance où +l'on est assuré de rencontrer certains noms, comme tels lieux de +réunion ne se peuvent même concevoir sans le groupement de certaines +têtes. Faut-il ajouter que ce qu'il y a de plus médiocre dans la +littérature féminine se garda bien de manquer à l'appel? «La Haine +emporte tout», observa-t-on justement, puisque la haine est entre les +hommes un lien plus fort encore que l'amour. + +Pour une fois ils ne se trompaient pas d'adresse et leur trait portait +juste--_juste_, entendons-nous bien, par l'importance du point visé, +car Mme Marcelle Tinayre est sans conteste, par la qualité et la +formation du talent, la plus vigoureuse, la plus virile des plumes +féminines qui se sont révélées dans ces dernières années. Ce fut un de +mes étonnements, je ne le cache pas, à la première lecture de la +_Maison du Péché_, qu'une femme eût pu concevoir avec cette force, +réaliser avec cette vigueur. Un tel ouvrage m'apparut d'abord une +sorte de démenti apporté à l'habituelle psychologie de la femme. D'un +tel point de vue, je ne pouvais me défendre de lui attribuer un +intérêt supérieur, en dehors même du sujet traité, et qui dépassait de +beaucoup la personnalité de son auteur, pour s'étendre à toute une +catégorie d'esprits similaires. Et ce n'était pas là seulement besoin +de généraliser, que connaissent ceux qui voient avant tout dans +l'oeuvre d'art une psychologie en action... C'était aussi +constatation de la plus évidente réalité. + +Mme Marcelle Tinayre n'est pas de celles qui, étant femmes et pourvues +du don littéraire, entendent se limiter à un domaine spécial, plus +particulièrement réservé à la femme, de celles qui, penchées sur +elles-mêmes et mettant la main sur leur coeur pour en suivre les +battements, ne font à vrai dire que transposer leurs émotions. Nous en +avons vu des exemples où s'affirme avec éclat la psychologie de la +Femme-auteur. Mme Marcelle Tinayre a d'autres ambitions--et c'est peu +d'avoir les ambitions... elle a encore le talent de ses ambitions. +Sous une enveloppe féminine elle dissimule un tempérament viril, le +seul réellement viril que nous comptions dans notre littérature +féminine, et la meilleure preuve que j'en puisse apporter, c'est que +son art littéraire, aussi bien dans sa conception première que dans sa +réalisation, présente ce double caractère de la virilité créatrice: il +est _objectif_, étrangement objectif, et il sait être _intellectuel_. + +Ne sort pas de soi-même qui veut! Et sortir de soi-même, c'est la +condition première de tout art objectif. Se représenter des états +d'âme différents de ceux que l'on éprouve, des suites de réactions +opposées à celles qui constituent notre mentalité, ce n'est pas +seulement la condition de tout art objectif, mais encore de toute +compréhension intégrale de la vie!... Un grand critique de ce temps, à +la fois illustre et méconnu, celui de qui tout à l'heure nous +prononcions le nom, a écrit ces paroles mémorables: «Si le mot de +Pascal: Le Moi est haïssable, était vrai, il emporterait du coup toute +la littérature personnelle et savez-vous ce qu'on y perdrait? +Savez-vous de quoi elle se compose? Elle se compose de tout ce qui est +lyrique et élégiaque, la plus immense part de la poésie humaine.» Beau +mouvement par où se traduit une vérité à laquelle nul plus que nous ne +saurait rendre hommage, quelle réplique aussitôt vient s'inscrire sous +notre plume? Un instant, imaginons par contraste que se trouve +restreint à la littérature personnelle le domaine de la création +littéraire... qu'est-ce alors qu'on en supprimerait? le Théâtre... qui +est de tous les temps, et le Roman presque entier. Je sais qu'il est +assez de mode et d'attitude aujourd'hui, parmi les artistes de +lettres, de marquer un dédain pour un genre qui, plus que tous les +autres, se subordonne aux goûts du public. Encore serait-ce une +question de savoir lequel des deux réagit le plus énergiquement sur +l'autre et si l'autorité d'un seul venant s'affirmer à ce public avec +la marque du génie, ne le mâterait pas d'un despotisme au moins égal à +celui dont il s'impose à ses fournisseurs attitrés..... + +La littérature objective, cette forme d'art où l'imagination de +l'auteur lui permet de dresser debout des personnages parfaitement +différents de lui-même, et s'opposant entre eux par la stature +physique autant que par la contexture morale, c'est tout simplement +l'oeuvre balzacienne, triomphe de la virilité créatrice et qui égale +en majesté les plus riches monuments du passé. Balzac,... +Shakespeare... voilà une équation[7] qui tout d'abord scandalisa, +mais aujourd'hui ne fait plus difficulté. Il fallut des années pour +que l'on s'y accoutumât, car la Gloire durable ne s'acquiert pas tout +d'un coup: c'est seulement par le lent et progressif travail de +l'opinion que la statue d'un grand homme prend les proportions qu'elle +doit garder dans l'avenir, alors même que les hommages officiels l'ont +déjà dressée sur son socle. Maintenant nous sommes fixés sur elle, et +nous avons pris sa mesure qui l'apparente aux plus grands des humains. +Qui voudrait, en effet, sacrifier ce Balzac et sa merveilleuse +puissance objective au génie le plus féminin, le plus personnel de la +littérature contemporaine, un Musset, de qui tous les héros ne sont +qu'une transposition de lui-même? + +[7] Nous n'avons pas osé y insister dans nos _Essais sur Balzac_ qui +remontent déjà à une quinzaine d'années. Mais plus le recul se fait, +plus cette équation apparaît légitime. + +Inversement, et pour nous tenir à des noms moins illustres, que sont +donc les personnages de Mme de Noailles sinon une altération de sa +propre sensibilité, vue et repensée à travers ses auteurs? Une +analyse abondante autant que minutieuse nous permit de reconstituer en +elle la chaîne des influences romantiques directes et de leurs +succédanées, qui contribuèrent à ce miracle d'artifice littéraire que +représente un roman comme la _Domination_. A quel point, mais d'autre +façon, Mme Henri de Régnier est objective aussi, nous avons pu le voir +à l'examen de son roman: _Esclave_. Elle ne l'est pas par assimilation +d'influences et de culture, mais par la concentration d'un art où +trois figures en contraste suffisent à créer l'intérêt[8]. + +[8] On ne saurait imaginer deux talents plus divers que Mme de +Noailles et Mme Henri de Régnier, bien que leur point de rencontre +soit l'exaltation de l'art personnel dans la transposition du roman. + +Combien différente la méthode de Mme Marcelle Tinayre! et quand +j'inscris ce mot: Méthode, je sens toute l'insuffisance, toute +l'impropriété d'un terme qui semble marquer je ne sais quoi de voulu, +d'artificiel, contraire à la réalité des faits. Une méthode, c'est +quelque chose de froid, de réglé, comme toute discipline d'esprit se +subordonnant à la logique, tandis que _création d'art_, chez un être +vraiment doué, est synonyme d'impulsivité, d'ardeur où se manifeste +une part d'inconscience. Malheur à celui qui ne se sent pas, à +certaines heures, entraîné par une force supérieure à la raison, qui +se flatte de pouvoir constamment tenir en main ces rênes intérieures +qui gouvernent l'imagination! Si l'auteur de la _Maison du Péché_ +compose à la façon d'un Balzac ou d'un Flaubert, c'est que les +exigences de sa nature littéraire l'y entraînent invinciblement. Sans +doute trouve-t-on dans ce vigoureux roman des figures centrales sur +qui se concentre l'intérêt: quel est le tableau composé où, sur les +premiers plans, la lumière ne vienne irradier les personnages? Ainsi +toute l'émotion, tout le pathétique du drame, c'est de savoir ce +qu'il adviendra du conflit passionnel où sont engagés Augustin et +Fanny, âmes adverses, toutes passionnées qu'elles soient l'une de +l'autre: en voilà assez pour créer un intérêt d'intrigue qui nous +tient en haleine. Mais ce n'est pas une raison de négliger le second +plan, et comme Mme Marcelle Tinayre aime à sortir d'elle-même, que +d'ailleurs elle y excelle, voici des figures accessoires qui ne sont +guère moins attirantes. Elles ne se trouvent pas là par obligation de +créer un milieu, et parce qu'il faut de toute nécessité expliquer ses +personnages. Non point: elles vivent d'une existence distincte, +individuelle, et bien que se rattachant au groupe central par cette +solidarité qui fait l'unité d'un ouvrage, on les pourrait concevoir +comme autant de petites esquisses détachées, se suffisant à +elles-mêmes. + +Lorsque le peintre de Drame et d'Histoire prépare une de ces vastes +compositions que Delacroix appelait les _Grandes Machines_[9], il +s'applique, après l'esquisse d'ensemble, à réaliser séparément chacune +des figures qui doivent collaborer à la totalité de l'impression. Il +peut advenir alors que, cédant à ces tentations qui suivent les +trouvailles du pinceau, il s'attache à l'une d'elles plus qu'il ne +conviendrait, quand elles seront reportées au plan qu'exige leur +valeur propre. Plus tard en effet, dans la réalisation définitive, la +beauté du tableau sera faite, non seulement de l'expression de +chacune, mais aussi de l'harmonie des rapports qui les unissent entre +elles. Pareillement dans la _Maison du Péché_, tous ces personnages +accessoires, Marie-Angélique, la mystique et implacable +Marie-Angélique, Forgerus l'ultra-janséniste, Vitalis, Jacquine, tout +à la fois si tendre et si rude, les Courdimanche, Barral, ont bien +l'empreinte et l'accent de la vie pour quiconque se plaît à les +considérer isolément. Je n'en veux qu'une preuve, c'est que nous ne +les oublions plus, qu'une fois silhouettés par le crayon aigu du +dessinateur, qui fait saillir leur mimique expressive, ils +reparaissent, à chaque allusion, dans leur réalité de chair. Si +personnel est leur accent qu'un nouvelliste à la Française, doué du +pittoresque concis qui fit un Maupassant, pourrait en chacun d'eux +trouver la matière d'un de ces contes où se reflète toute une +existence. Combien plus vive apparaîtra cette empreinte, combien plus +marqué cet accent, si nous les rattachons au groupe central, qu'ils +complètent sans doute, mais dont ils tirent également leur éclat. + +[9] Dans notre Préface au _Journal d'Eugène Delacroix_, nous avons +développé l'idée qui n'est ici qu'indiquée. + +Pour fortifier mon raisonnement, je vais prendre un exemple illustre, +dont j'entends qu'on veuille bien ne pas déduire plus de conséquences +que je n'en vois moi-même. Comparer n'est pas égaler, et ce n'est pas +un motif, si nous établissons une analogie entre la facture d'un +ouvrage moderne et celle de quelque devancier fameux, pour que +nécessairement on en déduise une équivalence: affaire de nuances que +chacun comprendra! C'est ainsi que, dans _Madame Bovary_, les figures +de second ordre: Homais, Bournisien, le père Rouault, sans pourtant +dépasser le plan où sut les maintenir un merveilleux instinct de +composition, présentent l'intense relief qui les rend inoubliables, +presque au même titre que les protagonistes de l'oeuvre: Emma, +Rodolphe et Léon. + +Je ne regrette pas d'avoir cité ce roman fameux, car s'il est ouvrage +d'imagination ayant exercé quelque influence sur Mme Marcelle Tinayre, +c'est, à n'en pas douter, _Madame Bovary_. Il serait aisé de montrer, +citations en mains, que la technique de la _Maison du Péché_ est +sensiblement analogue à celle de Gustave Flaubert. C'est le même +procédé de composition par _Portraits_ détachés où s'affirme un +extraordinaire don visuel, par _Descriptions_ de nature, isolées en +apparence, mais liées intimement aux minutes pathétiques du drame, +enfin par _Morceaux_, exécutés avec ce souci de leur donner une +exceptionnelle importance[10]. Et je ne prétends pas--chacun me +comprendra--qu'il existe le moindre parti pris chez notre auteur de +plier son esthétique à celle d'un maître admiré, ou qu'une +fréquentation trop assidue ait marqué une de ces empreintes par où +s'accuse la plasticité féminine. Nullement, c'est simplement analogie +d'esthétique, rencontre de tempéraments, qui fait qu'à cinquante +années de distance, deux natures bien françaises et qui toutes deux +méritaient d'être normandes, associèrent leurs images en obéissant à +d'identiques exigences. La grande loi de la _Liaison des Idées_ +commande tous les cerveaux humains, celui de l'artiste avec une +rigueur plus évidente encore. Douée de qualités visuelles qui +l'apparentent d'étrange façon à Gustave Flaubert, Mme Marcelle Tinayre +associe ses images conformément à l'esthétique de _Madame Bovary_. +Cette simple constatation n'a rien qui la puisse diminuer. Il n'est +pas jusqu'au style qui, par son accent, sa musique et certains rythmes +ou façons de conduire la phrase, ne découvre de saisissantes +analogies, surtout pour une oreille qui, dans sa première jeunesse, +fut bercée au son de ces cadences. + +[10] Je détache ce simple passage--mais on en pourrait joindre dix +autres d'identique réalisation: «Il rentrait au pavillon, ouvrait la +fenêtre, et, penché sur le balustre, contemplait le précipice noir, +les yeux errants dans la profondeur, une grande étoile immobile et +scintillant à l'horizon. Des imaginations bizarres, coupables +peut-être, lui venaient. Il songeait aux jeunes hommes de son âge, +tout fiévreux d'ambition et d'amour, à ceux qui veillaient, courbés +sur des livres, à ceux qui pressaient des femmes pâmées dans leurs +bras. Il se trouvait si gauche, si médiocre, il était si ridicule sans +doute aux yeux de Fanny. L'aimerait-elle jamais?»--Que ceux-là qui ont +eu le culte de Flaubert se rappellent certains repliements d'Emma +Bovary et de Frédéric Moreau: dans l'_Éducation Sentimentale_... Ils +sentiront aussitôt l'analogie. + +Pour rendre témoignage de vigueur créatrice, il n'est pas que ce +pouvoir de s'extérioriser. Prenons les plus illustres entre les +ouvrages de l'esprit, ceux où nous avons voulu voir les garanties de +cette virilité; pas un qui n'ait un puissant support intellectuel. +D'un tel point de vue, la loi de production va se formuler ainsi: +toute grande oeuvre apparaît comme la combinaison des deux éléments +qui créent la personne humaine: Intelligence et Sensibilité. Jadis, +l'esprit classique, modelé par la discipline purement logique des +dix-septième et dix-huitième siècles français, attribuait à +l'intelligence la place prépondérante: la littérature de ces deux +siècles nous en est une preuve suffisante. Aujourd'hui les travaux des +psychologues, fondés sur l'observation directe de la vie, sur l'éveil +de la conscience chez l'enfant, et trouvant d'ailleurs leur meilleure +justification littéraire dans l'épanouissement romantique du +dix-huitième siècle, reconnaissent, dans la vie émotive, l'assise de +toute personnalité, comme le tuf où l'intelligence vient plonger les +racines qui fortifieront son développement. + +Encore une fois, je prie qu'on ne me fasse pas dépasser ma pensée, +dire ce que je n'ai pas voulu dire. Je n'ai voulu que marquer des +analogies pour préciser cette pensée. De ce qu'un ouvrage signé d'un +nom féminin comme la _Maison du Péché_, présente, dans l'exécution et +dans la conception même, quelques traits communs avec telle oeuvre +fameuse consacrée par le temps, il n'en faut pas tirer plus de +conséquences que cette analogie n'en comporte. Je tiens seulement à +souligner les raisons pour quoi Mme Marcelle Tinayre est la plus +virile des plumes féminines d'aujourd'hui. + +Qu'est-ce en somme que ce roman: _la Maison du Péché_? Un problème de +psychologie amoureuse, dont la solution se subordonne à des données si +précises et si fortes, qu'il devient impossible de les modifier, si +peu soit-il, sans altérer la vraisemblance des crises passionnelles +qui vont se succéder, données où les éléments intellectuels font +équilibre à ceux de la sensibilité. Et ceci encore est une preuve de +virilité chez notre auteur, que se trouvent requises, pour goûter la +pleine saveur de son oeuvre, des facultés n'ayant d'habitude qu'un +rapport éloigné avec les ouvrages de pure imagination. + +Voici un jeune homme élevé par une mère ultra-janséniste, suivant les +principes de la plus sévère discipline morale, celle qui voit dans +l'oeuvre de chair l'irréparable souillure, la cause d'éternelle +damnation.--«Chaste entre les chastes--c'est le principal portrait de +la mère d'Augustin--restée vierge de coeur, Thérèse-Angélique +conservait du mariage et de la maternité un dégoût invincible pour +l'oeuvre de chair. Elle ne voyait dans l'amour qu'une fonction basse +et ridicule, la marque de la bête que le sacrement même n'efface pas +tout à fait?» Son fils Augustin a atteint l'âge viril sans perdre sa +fleur d'innocence, élevé par les soins du janséniste Forgerus, mais +sans soupçonner--car l'occasion ne s'en est point offerte--les sources +vives de tendresse qui se dissimulent en lui. L'esprit sceptique du +Boulevard a pu sourire de cette conception sans marquer autre chose +par ce sourire qu'une parfaite méconnaissance de l'âme humaine, car il +a de tout temps existé, aujourd'hui même il existe encore plus +d'Augustins qu'on n'imagine: «Un jeune homme, fervent chrétien, +rencontre une jeune femme belle et désirable, il ne voit pas sa +beauté, il ne la désire pas. Il souffre de la sentir réticente, +réfractaire, et par d'innocents subterfuges, il s'efforce de lui +arracher un aveu. Bientôt le salut de cette créature lui devient plus +cher que sa propre vie. Il veut la jeter dans le giron de l'Église, +l'associer à la communion des Saints. Et ce prosélytisme ingénu, cette +sollicitude qui s'ignore, cet inconscient appétit du sacrifice, c'est +l'amour!» + +En face d'Augustin, la voici donc cette jeune femme qui, par une rude +expérience et dès le premier âge d'aimer, a connu les tourments de la +vie. Cette vie, elle la sait, autant que lui l'ignore, et bien qu'elle +en ait souffert, elle ne l'a pas prise en dégoût. Son unique désir, +c'est de la recommencer au point même où ses malheurs l'ont laissée. +Comme Fanny est une nature noble, elle ne la conçoit qu'illuminée du +sentiment qui vraiment l'ennoblira. Mais en même temps, c'est une âme +profondément anti-religieuse, ou plutôt a-religieuse, pour qui demeure +lettre morte toute notion d'au-delà. + +Tels Augustin de Chanteprie et Fanny Manolé, vivantes données d'un +passionnant problème. Il faut souligner cette épithète: +_vivantes_.--Car il ne s'agit pas ici d'êtres abstraits, imaginés pour +mettre une thèse en valeur. De l'un à l'autre intervient la +souveraine, l'inéluctable fatalité d'amour. Nous avons alors la suite +rigoureuse, déduite avec une force étrange chez une femme, force +_intellectuelle_, non plus seulement sensible, des états passionnels +et des crises qu'elle comporte, présentant un caractère de logique +auquel on ne saurait rien modifier sans altérer du même coup la portée +comme la signification de l'ouvrage. + +Et c'est d'abord l'enchantement des premières initiations, tout le +côté mystique et tendre, exclusivement tendre, d'une âme vierge qui +pour la première fois s'ouvre à l'amour. C'est la révélation de la +grâce, de la beauté féminine, du charme puissant et doux qui se dégage +du _mundus muliebris_, surtout pour l'homme demeuré longtemps chaste. +Mme Marcelle Tinayre, l'a senti et délicatement rendu. Non, ce n'est +pas un vain symbole, celui de la force inhérente à la chasteté, de la +puissance de prise que donne sur le monde une énergie qui ne s'est pas +dispersée aux dépenses sexuelles. En ce sens, le beau mythe de +Parsifal n'est que la plus glorieuse illustration contemporaine d'une +vérité qui persiste à travers les âges, dont nous sentons l'immortelle +portée dès la première défaillance du héros, quand les bras souples de +l'Enchanteresse inclinent cette tête juvénile sur son sein parfumé... +Ce sont ensuite les joies de former une âme, de la plier à son idéal, +de croire du moins qu'on atteindra à la convaincre: décevant espoir, +car on ne transforme pas l'essence d'un être... on ne saurait qu'y +ajouter, et la visite à Port-Royal, le plus beau morceau du livre à +mon avis, n'est qu'un délicieux tableau psychique, où deux âmes se +confrontent entre elles, sans aucune chance de se pénétrer. De toutes +les formes de pensée, la forme religieuse est la plus incommunicable, +celle qui exige le plus de don pour être entendue dans son sens +intime, et quand le jeune homme exalte devant sa bien-aimée les +délices de la communion en Dieu, comment toucherait-il de son idéal +supra-terrestre une âme dont les appétitions se restreignent toutes à la +terre. Vient enfin la révélation foudroyante de l'homme _complet_, +avec ses exigences qui se manifestent dès la première possession... et +c'est vraiment d'une profonde connaissance de la psychologie virile, +cette brusque audace succédant à tant de timidité, cet impérieux +accent que commande la voix de l'instinct dès que la beauté dévêtue de +Fanny lui vient proposer ses attraits: soudaine interversion des rôles +que je n'eusse point tant admirée sous la plume d'un écrivain de mon +sexe, mais qui force mon admiration, venant de Mme Marcelle Tinayre. +Je sais peu de tableaux comparables à cette scène d'abandon dans la +_Maison du Péché_, pour nous convaincre que cet abandon est un instant +de brève folie. + +Folie, n'en doutez pas, chez tout homme, diront les adversaires +déclarés des sens, les disciples de Forgerus et de Thérèse-Angélique, +combien plus grave, irréparable à vrai dire, chez ces amants +exceptionnels, puisque de cet instant datent leurs intimes tortures! +Pour eux désormais, il n'y aura plus que tortures, douleur d'aimer +succédant aux premières délices, et si jamais oeuvre d'art pouvait +servir à l'édification morale de qui la voit ou l'entend, on ne +saurait imaginer tableau plus propre à détourner du mal sacré deux +êtres qu'un invincible attrait rapprocha pour les mieux tenailler par +la suite. Tortures de la solitude morale et du contraste des natures +qui se révèle même dans l'amour..... que dis-je? surtout dans l'amour +et après la possession! Rancoeur de la possession où s'ajoute cette +certitude de l'impénétrabilité des âmes, d'autant plus impénétrables +que les êtres physiques se confondent plus souvent! Images de rivalité +et de jalousie du passé, cette jalousie plus féroce parfois que celle +du présent, qui vient aviver chez l'homme le désir physique que tout +exaspère!... Enfin cette volupté des sens, où de moins en moins +participent les mouvements de l'âme, atteignant à créer une +désagrégation de l'être moral qui va presque jusqu'à la démence, par +où l'oeuvre de Mme Marcelle Tinayre rejoint celles de Mme de +Noailles et de Mme Henri de Régnier, en marquant une fois de plus +cette domination, cet esclavage des sens, négation du profond +amour--car s'il est une loi démontrée en psychologie amoureuse, c'est +que la tendresse dont se nourrit le sentiment se manifeste toujours en +raison inverse de la volupté qui l'annihile! Aurai-je atteint à +marquer la forte assise intellectuelle qui permet des déductions de +cette rigueur, et que par là du moins, le don littéraire de Mme +Marcelle Tinayre s'affirme en un saisissant contraste avec celui de +ses rivales? + +Pourquoi faut-il qu'intervienne cette notion de rivalité, dès que deux +talents sont en face et s'opposent? Tellement inhérente à notre race +que cette douce Terre de France se présente à nos yeux sous l'aspect +d'un vaste champ d'entraînement, où concurrents de catégories diverses +prennent leur mesure et préparent leur victoire. L'heure du concours +commence avec le premier âge pour ne finir qu'avec la Vie. En vérité, +c'est un perpétuel concours que la vie, où nul n'est assuré, si +brillants que soient ses succès, de tenir le premier rang. Ce mot dont +on use, dont on abuse à notre époque: «Un tel est arrivé», n'a pas de +sens à y regarder de près, puisqu'il implique négation du mouvement, +et que par définition la vie est un perpétuel mouvement, une lutte +ininterrompue. Aussi sommes-nous conduits à transposer dans l'art les +conditions mêmes de la vie, et comme c'est une question vitale, +suffisant à créer l'intérêt d'un ouvrage, de savoir qui sera le plus +fort, qui triomphera dans la passion qui l'anime. Antoine Ferlier ou +Grâce Mirbel, Augustin de Chanteprie ou Fanny Manolé, pareillement +c'est une manière de concours, organisé entre les deux talents, qui +nous proposent la formule de leur art. + +Il nous suffira de constater qu'elles atteignent toutes deux à leur +but, chacune avec ses moyens propres, son genre de sensibilité +particulière, celle-ci transposant tout uniment dans ses personnages +imaginaires les plus raffinées, les plus subtiles de ses sensations, +celle-là sortant franchement d'elle-même, pour créer la forme +romanesque la plus objective qui jusqu'alors nous ait été proposée par +une plume féminine. Et si je voulais, d'un dernier trait, souligner la +virilité créatrice de Mme Marcelle Tinayre, je la trouverais encore +dans ce fait qu'elle intervertit l'habituelle fonction des sexes en +amour, pour donner à la Femme rôle et fonction _d'Initiatrice_. Avec +elle il faut retourner le mot de Nietzsche: «L'Homme se donne, la +Femme prend.» Par les expériences de sa vie antérieure, par les rudes +épreuves qu'elle eut à traverser, par la connaissance des troubles +passionnels en face du jeune homme qui jusqu'alors les ignora, c'est +elle l'éducatrice. Peu importe qu'à l'heure du suprême abandon, +lorsqu'en face de sa beauté dévêtue Augustin de Chanteprie obéit au +seul réflexe du désir, peu importe que Fanny Manolé retrouve le geste +de ses premières pudeurs... elle n'en fut pas moins _l'Initiatrice_, +et cette seule interversion des rôles suffit à lui prêter une attitude +qui la distingue entre toutes et dans notre esprit à jamais +l'individualise..... + + + + +MADAME RENÉE VIVIEN + + +Cette fois, c'est nous qui devrons sortir de nous-mêmes. Il nous +faudra oublier nos habituelles façons de sentir et de penser, si nous +voulons atteindre à reconstituer cette exceptionnelle personnalité de +notre littérature féminine, Mme Renée Vivien. + + Je reviens chercher l'illusion des choses + D'autrefois, afin de gémir en secret + Et d'ensevelir notre amour sous les roses + Blanches du regret. + +Cette pièce intitulée _Atthis_, qui célèbre la mélancolie d'un amour, +pourrait servir d'épigraphe à l'oeuvre de notre jeune poétesse, car +elle traduit l'irréparable tristesse d'appétitions vers un passé que +le rêve seul est habile à revivre. De notre existence contemporaine, +avec ses inquiétudes, ses tourments, ses angoisses, sa beauté +aussi--car tout ce qui lutte a sa beauté propre--voici donc une jeune +femme qui se refuse à rien connaître, parce que délibérément elle +plaça son amour dans la contemplation d'un rêve. Le mépris ou la haine +n'est jamais en nous que la contrepartie de l'amour: l'horreur du +présent sera donc faite en elle de tous les regrets du passé. Doctrine +qui pourra amener le sourire aux lèvres du philosophe, puisqu'elle +s'insurge contre l'acceptation nécessaire, convient-elle pas +merveilleusement au poète qui suit les impulsions de son tempérament, +qui s'abandonne aux exigences de sa nature? + +Je ne sais rien des goûts, des habitudes, de tout ce qui constitue la +personnalité effective de notre auteur, et d'ailleurs, conformément +aux principes d'une critique qui s'attache uniquement aux oeuvres, +je me suis interdit d'en rien rechercher. Pourtant je l'imagine, je la +restitue assez bien, et même j'accepterais difficilement que des +documents authentiques vinssent contredire l'idée que je m'en fais. +Dans une demeure somptueuse, isolée autant que possible des grossiers +contacts de la vie contemporaine, je me la représente cultivant avec +amour les sensations les plus curieuses et les plus raffinées dont +notre machine nerveuse est capable: sensations de la vue, de l'ouïe, +de l'odorat, magnifiques correspondances qui nous furent révélées par +nos maîtres, Gautier, Baudelaire, j'allais en oublier d'autres, dont +elle-même nous vante les surprises: + + L'art du toucher, complexe et curieux, égale + Le rêve des parfums, le miracle des sons. + +Tapis moelleux qui amortissent les pas, lourdes draperies qui se +relèvent à volonté, s'abattent, assourdissant tout bruit autour +d'elles, miroirs qui reflètent et prolongent la beauté, statues et +peintures qui fixent le geste et l'immobilisent en son rythme le plus +expressif... ce sont là les images, quelques-unes du moins parmi +celles qui dans ma pensée viennent s'ordonner harmonieusement autour +du nom de Mme Renée Vivien. Si toutefois la réalité de la vie ne +répondait pas pour elle au tableau que j'en fais, j'en demanderais +pardon à notre auteur, et j'ajouterais: Telle n'en fut pas moins la +_réalité de son rêve_. Or, pour le poète, ne le savons-nous pas? de +l'une à l'autre moins grande est la distance que de la coupe aux +lèvres pour les autres mortels qui s'acharnent à la poursuite du +bonheur? + +Pourtant, ne faut-il pas toujours «rabattre de nos rêves[11]»? Ah! +comme elle en dut rabattre, celle qui, dans l'horreur du présent, +poursuit les images du passé, et tente de les fixer sous la forme +harmonieuse du rythme! Du fond de la demeure solitaire où sa fantaisie +sut grouper quelques témoignages de son culte, son regard intérieur +pousse au delà des objets qui lui rappellent un temps trop rapproché +de nous. Statues, miroirs, tentures, tapis, qu'est-ce que tout cela? +vains et artificiels témoignages, auprès du désir qui se représente la +vie entière comme une harmonie, où chaque geste est expressif et +contribue à la perfection du tout! S'être figuré l'idéal sous ce +gracieux symbole: un groupe de vierges enlacées, esquissant un pas +rythmique à l'ombre des lauriers-roses, sous l'immortel azur du ciel +hellénique, et couler ses jours sous l'affreux ciel parisien, eût-on +pris soin par avance d'orner sa demeure de tous les objets propres à +en faire oublier la noirceur, c'est quand même un rude contraste! Pour +qui possède la faculté d'expression verbale, il ne reste plus qu'à +fixer son rêve dans la forme impérieuse du rythme, unique compensation +de qui ne peut se satisfaire des quotidiens spectacles que la vie lui +présente: + + Douceur de mes chants, allons vers Mitylène. + Voici que mon âme a repris son essor + Nocture et craintive ainsi qu'une phalène + Aux prunelles d'or! + Allons vers l'accueil des vierges adorées! + Nos yeux connaîtront les larmes des retours! + Nous verrons enfin s'éloigner les contrées + Des ternes amours! + +[11] Formule heureuse de M. Maurice Barrès. + +C'est l'_Invitation au Voyage_... C'est l'_embarquement_, non pour +Cythère, mais pour Lesbos. Comme si elle voulait nous montrer que, +sous sa plume d'or, la prose française peut avoir des caresses et des +douceurs d'accent égales à celles de la plus suave poésie, l'élève de +Sapho décrit en prose rythmée le berceau de son héroïne,--«La terre +d'où jaillit une fleur sans pareille est en vérité la patrie de la +volupté et du Désir, une île amoureuse que berce une mer sans reflux, +au fond de laquelle s'empourprent les algues.»--Que de tendresse et de +regrets dans ces quelques lignes! Voici donc une âme qui vint à la +lumière du jour deux mille ans trop tard! Jugez-en d'après ces +soupirs! Que seront-ils pour l'héroïne elle-même?--«L'oeuvre du +divin poète fait songer à la Victoire de Samothrace, ouvrant dans +l'infini ses ailes mutilées. Comme elles s'allient profondément avec +l'aube et le silence, ces paroles trempées dans le parfum des nuits +mityléniennes: «Les Étoiles autour de la belle lune voilent aussitôt +leur clair visage lorsque, dans son plein, elle illumine la terre de +sa lueur d'argent...» En face de l'insondable nuit qui enveloppe cette +mystérieuse beauté, nous ne pouvons que l'entrevoir, la deviner, à +travers les strophes et les vers qui nous restent d'elle. Et nous n'y +trouvons pas le moindre frisson tendre de ses vers pour un homme! Ses +parfums, elle les a versés aux pieds délicats de ses amantes. Ses +frémissements et ses pleurs, les vierges de Lesbos furent seules à les +recevoir. N'a-t-elle point prononcé ces paroles, si profondément +imprégnées de ferveur et de souvenir: «Envers vous, belles, ma pensée +n'est point changeante.» Je vous le disais bien que notre prose +française enferme une musicalité sans égale, qui ne le cède en rien à +celle de la plus suave poésie, quand l'archet qui la fait vibrer +frémit sur de certaines cordes. Pourtant j'y veux joindre encore ce +fragment lyrique, digne à tous égards d'André Chénier: + + O parfum de Paphos! O poète, ô prêtresse, + Apprends-nous le secret des divines douleurs. + Apprends-nous les soupirs, l'implacable caresse + Où pleure le plaisir, flétri parmi les fleurs! + O langueur de Lesbos! Charme de Mitylène, + Apprends-nous le ver d'or que ton râle étouffa. + De ton harmonieuse haleine + Inspire-nous, Psappha! + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +On suit l'accent, comme on voit l'Idéal auquel il se subordonne. Un +Idéal qui délibérément repousse tout ce qui est de ce temps. +Soutiendra-t-on qu'un tel art soit artificiel, artificiel étant +synonyme d'insincère, c'est-à-dire conçu à froid, et ne répondant pas +aux mouvements spontanés de l'être. Mon Dieu non, pas plus qu'un poème +de cet André Chénier que nous citions tout à l'heure, pas plus qu'une +aquarelle de Gustave Moreau, où ces âmes, mal satisfaites du présent, +et qui avaient leurs raisons intérieures de l'être, célèbrent leur +puissance de rêve et leurs regrets des temps disparus! + +Il est des esprits myopes, irrémédiablement, pour qui nulle sincérité +n'existe, en dehors de la représentation des objets immédiats: +conception basse et bien digne d'une époque qui subit le joug +avilissant de trente années de réalisme. Gardons-nous d'en partager +l'illusion. Parce que telle nature répugne, de façon invincible, aux +images que lui viennent proposer les spectacles de la vie +contemporaine, allons-nous en conclure qu'elle ne saurait trouver +l'éveil de sa sensibilité? Il suffit qu'elle découvre le point de +contact entre cette sensibilité et son véritable objet. Quand, après +avoir contemplé les merveilles naturelles de la baie de Naples, +lesquelles à vrai dire ne se sont guère modifiées depuis l'heure où +s'y développait une civilisation en tout contraire à la nôtre, nous +venons nous recueillir dans la petite salle du musée qui enferme les +fragments épars des fresques pompéiennes, nous n'avons pas besoin d'un +vif effort d'intuition sympathique pour ressusciter en vivantes images +les groupes humains qui jadis les animaient: il n'y faut qu'un peu de +culture aidée d'une faculté d'abstraction qui pour quelques instants +abolit le présent. Chez celle qu'inclinait déjà une prédisposition +naturelle, les rives parfumées de Lesbos et l'enchantement des nuits +mityléniennes suscitèrent le décor incomparable où les strophes de +Sapho, l'antique poétesse, mutilées sans doute, mais radieuses encore +de vie comme un beau marbre antique, allaient évoquer des groupements +harmonieux. + +Léger de poids, mais lourd de substance, le petit volume de _Sapho_ +nous donne la mesure et la qualité de cette inspiration. Comme un +précieux flacon qui longtemps enferma dans son cristal ciselé le plus +capiteux des aromes, ses vers dégagent la senteur de l'Idéal qui tout +entier s'exprime par eux: «Les Lesbiens avaient l'attrait bizarre et +un peu pervers des races mêlées. La chevelure de Psappha, où l'ombre +avait effeuillé ses violettes, était imprégnée du parfum tenace de +l'Orient. Ses poèmes sont asiatiques par la violence de la passion, +et grecs par la ciselure rare et le charme sobre de la strophe.»--Mélange +subtil que nous goûtons aux vers de Mme Renée Vivien. A vrai dire je +ne sais pas d'exemple plus saisissant de retour en arrière, ni qui +montre mieux ce phénomène singulier: un écrivain de notre race, vivant +parmi nous, et que nous pouvons coudoyer, sautant à pieds joints +par-dessus deux mille années de culture, pour nous faire respirer une +âme tout imprégnée des senteurs de Lesbos! Les plus fameuses +reconstitutions de la vie antique, depuis la _Salammbô_ de Gustave +Flaubert jusqu'à l'_Aphrodite_ de M. Pierre Louÿs, en passant par la +_Thaïs_ de M. France, ne sont au prix de ces vers qu'artifice où le +travail de l'érudit vient alourdir l'inspiration du poète: on y sent +le coup de dictionnaire de l'archéologue, et tout justement cet effort +qui est le contraire même de la vie. Rien de pareil chez l'auteur de +_Sapho_. J'imagine qu'un long sommeil de vingt siècles ait appesanti +ses membres, les ait maintenus dans cette sorte de léthargie qui se +confond avec la mort, tout en laissant subsister la vie: à son réveil +elle n'eût pu restituer, avec plus de fidélité, les états antérieurs +qui constituèrent sa première conscience. Je prononçais tout à l'heure +le beau nom de Chénier: je ne vois pas de meilleur exemple, en effet, +ni qui soit plus frappant, d'assimilation de substance, pour la +transformer en poésie. De quel art incomparable elle sait se plier au +modèle qui régla cette inspiration? Plasticité... dira-t-on... Et +certes j'y souscris, mais plasticité d'ordre unique et vraiment +merveilleuse puisque, tout en épousant la forme de qui régla cette +inspiration, elle fait passer dans une langue différente l'essentiel +de celle-ci. Comme un musicien, docile au génie du maître qu'il +admire, plie les mouvements de son rythme au thème initial dont il +tirera ses variations, ainsi notre jeune poétesse subordonne les +accents de sa lyre à toutes les nuances que lui propose son modèle. +J'en citerai un seul exemple, qui vaut pour le reste. Voici le thème, +ou fragment saphique: «Et toi, ô Dika, ceins de guirlandes ta +chevelure aimable; tresse les tiges du fenouil de tes tendres mains. +Car les vierges aux belles fleurs sont de beaucoup les premières dans +la faveur des Bienheureuses: celles-ci se détournent des jeunes jeunes +filles qui ne sont pas couronnées.»--Après le thème, écoutez +maintenant la variation: + + Va jusqu'au jardin clair où tu te reposes, + Pare tes cheveux de verdure et de fleurs. + Choisis les parfums, Dika, tresse les roses, + Mêle les couleurs. + + Et si tu veux plaire aux sereines Déesses, + Entoure l'autel des souffles de l'été. + Elles souriront, ainsi que leurs prêtresses, + A ta piété. + + Porte à l'Artémis les sombres violettes, + A l'Aphrodite la pourpre des Iris, + A Perséphona, vierge aux lèvres muettes, + La langueur des lys. + +C'est bien comme un tout aux éléments indissociables qu'il faut +envisager cette conception de la vie que dans ses vers recrée Mme +Renée Vivien, en y subordonnant les forces vives de son être. Et +j'admire la souplesse du geste servant à recomposer l'attitude que +tant de siècles nous avaient fait oublier: geste qu'auparavant nous +vîmes esquissé par d'autres, mais qui sentait son acteur et la +préoccupation de tenir un rôle, il est chez elle si spontané qu'il +rejette délibérément dans le lointain la vie présente, pour faire +surgir au premier plan les images d'autrefois. Tandis qu'un auteur +comme Mme de Noailles emprunte aux civilisations disparues certaines +de ses images pour les situer dans un décor contemporain, Mme Renée +Vivien ferait plus volontiers le contraire. Pourtant il est telle +pièce signée d'elle qui, par son caractère d'universalité, ne saurait +s'inscrire sous aucune date. Veut-elle par exemple développer les +variations qu'enferme ce thème immortel: la douleur de vieillir, sans +doute on n'y trouvera pas les contractions d'un poète à l'inspiration +toute moderne, comme Mme Lucie Delarue-Mardrus, qui prend ses images à +portée de sa main et n'a nul souci du rythme antique. Seule la pureté +de la forme nous rappellera chez Mme Renée Vivien les prédilections +inhérentes à sa nature: + + Puisque telle est la loi lamentable et stupide, + Tu te flétriras un jour, ah! mon lys! + Et le déshonneur hideux de la ride + Marquera ton front de ce mot: Jadis! + Tes pas oublieront le rythme de l'onde; + Ta chair sans désir, tes membres perclus, + Ne frémiront plus dans l'ardeur profonde. + L'amour désenchanté ne te connaîtra plus. + +Si ces vers, d'une étrange perfection formelle, n'ont pas l'accent +déchirant et contracté de tels autres, qui pareillement se lamentent +sur la déchéance de la beauté, il n'en reste pas moins qu'ils +associent, dans une imbrisable unité, la Beauté au Désir, et par +conséquent affirment leur conception de l'amour. Mais c'est ici que +nous touchons à la véritable originalité de Mme Renée Vivien, celle +qui la différencie nettement de ses rivales littéraires. + +Quelles que puissent être en effet les divergences d'exécution qui +sont liées à la diversité de leur tempérament, ces rivales s'accordent +sur un point: l'amour est conçu dans leur oeuvre comme une +servitude, comme une domination, où l'élément viril exerce une sorte +de main-mise dont l'unique contrepoids est la ruse, la duplicité, +armes naturelles, moyens de défense que l'instinct du sexe disposa en +leur faveur: conception que symbolisa magnifiquement Alfred de Vigny, +leur ancêtre, dans ce puissant raccourci: _La Colère de Samson_! Les +femmes de Mme de Noailles cèdent avec délice au joug du mal sacré, +«tendres corps qui se penchent et avancent, tendus vers les mains des +hommes». Le décor toujours voulu, cherché avec un raffinement +intentionnel, au milieu duquel elle nous les présente, n'est à vrai +dire qu'une vaste alcôve, où nous les voyons tour à tour succomber en +proclamant leur croyance, leur unique croyance à l'invincible pouvoir +du Dieu qui les étreint. Les Femmes de Mme Henri de Régnier y font +plus de façons peut-être: elles ont un mouvement de révolte contre la +force qui va les soumettre. Mais dans l'instant précis où nous +percevons leur plainte, nous les sentons vaincues par avance, et déjà +tremblantes de leur défaite. C'est peu dire qu'elles acceptent. Tous +leurs gestes s'humilient devant la loi de Nature qui créa la +hiérarchie des sexes en amour. Et cela, c'est proprement la conception +moderne issue d'une culture où se rencontrèrent tant d'éléments +divers empruntés aux Littératures et aux Religions, à laquelle vient +s'opposer l'antique conception de l'élève de Sapho. De toute son +énergie nous la voyons qui rejette la servitude, car la grossièreté du +Désir répugne à ses sens délicats, et le geste d'amour esquissé par +une main virile implique des froissements qu'elle refuse d'accepter. +Ce n'est pas seulement amour d'indépendance qui sent ce qu'elle va +perdre en se remettant aux mains d'un autre... c'est encore +raffinement d'esthétique qui repousse les exigences d'un maître. + +Tout aussi bien que notre monde moderne, le monde antique avait senti +la valeur de la virginité, ce qu'elle maintient à l'âme de vigueur et +d'énergie, en lui permettant de canaliser dans une même direction +l'ensemble des forces qui sont latentes en elle. Seulement, n'ayant +pas ce souci de moralité inséparable de la conception chrétienne, il +n'en pouvait suivre les prolongements dans la conduite de la vie. En +condensant son idée dans le mythe des _Amazones_, il lui avait imposé +des limites où s'enferme strictement notre auteur. Elle ne veut voir +dans la virginité que l'horreur de toute dépendance et la fierté de +l'âme qui a refusé le joug: + + Leur regard de dégoût enveloppe les mâles + Engloutis sous les flots nocturnes du sommeil. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Elles gardent une âme éclatante et sonore + Où le rêve s'émousse, où l'amour s'abolit, + Et ressentent, dans l'air affranchi de l'aurore, + Le mépris du baiser et le dédain du lit. + Leur chasteté tragique et sans faiblesse abhorre + Les époux de hasard que le rut avilit. + +Pourtant les froideurs de la virginité s'accordent mal avec l'air +embaumé que l'on respire sous le ciel hellénique, avec les +enchantements des nuits mityléniennes, et ce serait par trop +méconnaître les gracieux enseignements de la poétesse Psappha que s'en +tenir au seul exemple des Amazones. Dans les bosquets de Lesbos, je +vois circuler des groupes entrelacés où l'oeil ne discerne plus bien +les intentions formelles de la Nature quand elle créa la dualité des +sexes. La conception de _l'Androgyne_ est le fruit de cette +complaisance secrète, et nous sentons pareillement de quel prix elle +peut être aux yeux de notre auteur. De lui nous répéterons ce que +jadis nous disions du suave Luini[12]. Ce qu'il aima, ce qu'il +traduisit aussi, comme on peut rendre cela seul à quoi l'on attache un +prix infini, il paraît bien que ce furent la grâce _indécise_ et la +beauté fuyante de cet âge où le jeune homme, encore à peine sorti de +l'adolescence, entend les premiers appels de sa timide virilité. Il y +a, dans ces strophes, tels visages aux contours suaves, telles lignes +pliantes du corps, qui ne laissent aucun doute sur la vraie +complaisance de l'artiste. Comment s'émurent ces mains gracieuses, de +quelle douceur ardente et contenue elles esquissèrent le geste par où +nous imaginons qu'elles furent infiniment sensibles à qui les sut +élire... nous le percevons à travers ces poèmes. Mais que peut valoir +notre commentaire au prix des vers mêmes du poète célébrant le charme +de l'Androgyne! + + Ta royale jeunesse a la mélancolie + Du Nord, où le brouillard efface les couleurs. + Tu mêles la discorde et le désir aux pleurs, + Grave comme Hamlet, pâle comme Ophélie. + + Souris, amante blonde, ou rêve, sombre amant, + Ton être double attire, ainsi qu'un double aimant, + Et ta chair brûle avec l'ardeur froide d'un cierge. + + Mon coeur déconcerté se trouble, quand je vois + Ton front pensif de prince, et tes yeux bleus de vierge, + Tantôt l'un, tantôt l'autre et les deux à la fois. + +[12] Voir nos _Figures de Rêve_: Les _Jeunes-Hommes de Luini_. + + + + +CONCLUSIONS + + +J'estime qu'il y a quelque attitude, et, si j'ose dire, quelque +inconvenance, à prétendre indiquer, dès ses pages liminaires, les +conclusions d'un livre. C'est douter en quelque façon de la subtilité +du lecteur, croire ou paraître croire qu'il n'y a pas assez de +pénétration en lui pour dégager à mesure les intentions de l'auteur, +ce que Stendhal appelait sa pensée de derrière la tête. Pareil à +l'enfant qui ne supporte pas d'être tenu en lisière passé un certain +âge, celui-ci ne veut pas que trop énergiquement on mette les points +sur les _i_. Et d'ailleurs ne serait-ce pas la condamnation même d'un +livre qu'il exigeât trop de préliminaires? Comme un paysage matinal +enveloppé de brumes, sous la poussée d'une brise légère découvre à nos +regards la diversité de ses aspects, les perspectives morales d'un +ouvrage doivent se dégager progressivement des brouillards qui les +isolaient de la vue. + +Mon but serait atteint si l'image que je propose avait pu rencontrer +ici son application, si les intentions et les limites du livre +s'étaient dégagées du seul accent de ces pages. Je voudrais en un mot +que le travail de synthèse, qui reconstitue une pensée, se fût opéré +peu à peu, à mesure de l'analyse qui le décompose en ses multiples +éléments. Car ce serait une pauvre analyse, bien vaine et indigne de +fixer l'attention, celle qui se restreindrait à son rôle de +dissociation, sans souci de préparer l'effort qui permet d'embrasser +les ensembles. La poitrine ne se dilate complètement que sur les +sommets, et le travail de l'analyste, en plus d'un point semblable à +celui de l'archéologue qui poursuit ses fouilles, est un travail de +plaine. + +On chercherait à tort ici un tableau de la littérature féminine telle +qu'elle se présente aux environs de l'année 1908. Un mouvement auquel +correspondent tant d'efforts, et dans des sens si différents, assez +imposant d'ailleurs pour avoir suscité l'ombrage des jalousies +viriles, ne saurait se réfléchir en cinq Portraits, quand même ces +Portraits seraient ceux des Femmes-auteurs qui par la vigueur du +talent s'imposent au premier rang. Ce serait donc un point de vue tout +à fait faux, celui du critique qui regretterait de ne pas trouver ici +ce qu'il a l'habitude de chercher, c'est-à-dire de la critique +littéraire et l'analyse des principales oeuvres répondant à tel nom +déterminé. Je vais faire une comparaison qui mettra mon idée en +pleine lumière: lorsque le peintre d'expression a rencontré la figure +qui le plus énergiquement parle à son âme, et suscité le plaisir de +peindre en lui donnant ce petit coup au coeur qui ne saurait +tromper, il attend pour la fixer que les mouvements spontanés de cette +figure atteignent à leur plus intense qualité expressive. Pareillement +nous avons choisi nos modèles, et fort peu soucieux de l'accessoire, +c'est-à-dire de tout ce qui ne pouvait contribuer à mettre leur +physionomie en valeur, nous avons attendu que d'eux-mêmes ils prissent +la pose la plus propre à dégager leur intimité. + +Grouper des documents précis sur la femme littéraire, tel fut l'objet +de notre analyse, et si, dans une mesure quelconque nous y avons +atteint, du même coup nous aurons assemblé les matériaux de la +synthèse qui lui doit succéder, puisque les personnages de ces romans +avec les sentiments qu'ils traduisent, puisque l'accent intime ou +lyrique de ces poèmes avec les nuances qui leur sont propres, +deviennent autant de témoignages irrécusables sur l'âme qui s'exprima +par eux. La question du talent dépensé est désormais hors de cause: +seuls le pourraient contester ceux qu'animerait le plus injuste parti +pris et qui tiendraient les yeux fermés devant l'évidence même. Quand +deux romanciers comme Mme Henri de Régnier et Mme Marcelle Tinayre +sont arrivés, par des moyens si différents, à dresser debout des +figures vivantes, agissantes, laissant dans notre pensée une durable +image; que de plus elles ont atteint à leur donner une forme qui, pour +se rattacher à la tradition des maîtres, n'en garde pas moins son +accent propre; quand deux poètes comme Mme Lucie Delarue-Mardrus et +Mme Renée Vivien ont su traduire certains mouvements de l'âme avec +une sincérité et une perfection plastique que n'égalèrent même pas +leurs contemporains du sexe fort, ceux-ci ne marqueraient-ils pas la +plus mauvaise grâce du monde en venant contester ces mérites? Ils +n'aboutiraient qu'à découvrir au grand jour les sentiments de rivalité +dont tendent à se défendre tous leurs efforts apparents. Non moins +vainement pourraient-ils objecter à ces talents certains les +précédents du génie, car elles auraient toujours la faculté de leur +répondre: «Où sont donc vos Balzac? Où sont vos Victor Hugo?... De +quel droit le talent vient-il à talent égal opposer l'exemple du +génie?» + +Oui, sans doute, faut-il dire avec celles qui le répètent mentalement, +quand une trop vive attaque les invite à rappeler leurs adversaires à +l'ordre, en leur restituant le sens des réalités: «Où sont nos Balzac? +Où sont nos Victor Hugo?...» Si nous interrogeons du regard l'horizon +littéraire, nous discernons bien quelques hauteurs, nous n'apercevons +pas un sommet, aucun de ces hommes chez qui la fécondité d'invention +et ce bouillonnement intérieur qui correspond au jaillissement de la +source soient l'irrécusable témoignage de la virilité créatrice et le +signe non moins certain de la grandeur. Depuis longtemps, dans le +domaine de la création artistique et littéraire, cette espèce d'hommes +n'a plus de représentants, la seule devant laquelle la Femme soit +obligée de s'incliner sans lui pouvoir rien opposer, car, nous le +disions au début de notre Préface, sur ces hauteurs sacrées par le +génie mâle flotte une atmosphère irrespirable à de certains poumons, +et comme il est peu d'intelligences pour embrasser dans leur plénitude +l'intime signification de leurs oeuvres, on en trouve moins encore +pour leur susciter des équivalents. C'est donc vainement que nous en +chercherions: depuis longtemps déjà, le sexe fort n'affirme sa +domination par le despotisme d'aucun génie, et comme il advient dans +l'ordre des réalités, quand nulle main puissante ne fait sentir la +vigueur de son étreinte, les forces adverses redressent la tête. Point +de génie, avons-nous dit, mais un groupe de délicieux talents... Quoi +d'étonnant si, de valeur presque égale, quelques-unes sont venues +réclamer leur place dans la lumière que projette la Renommée? + +Elles obéissent simplement aux exigences spontanées de l'être: +utiliser la faculté d'expression que la Nature mit en elles. Encore ce +mot: _utiliser_ ne rend-il qu'un des aspects de la vérité, car il +apparaît trop pratique, trop positif, précisant ces seules démarches +par où l'on tente d'imposer son nom à l'attention, de la plus sûre +façon qui chez nous réussisse: en faisant figure littéraire. Qui ne +reconnaîtrait à cette attitude le meilleur trait de la mentalité +latine? Et ce sont de parfaites latines, en effet, Mme Lucie +Delarue-Mardrus et Mme Renée Vivien, ces Femmes-poètes, disciples de +Baudelaire, le plus latin des maîtres de notre poésie contemporaine, +qui atteignent à condenser comme lui, dans le raccourci d'une brève +pièce, tout l'aigu d'une émotion rare, après s'être meurtries aux +pointes extrêmes de la sensation. Une telle poésie serait impossible +en terre germanique, et j'imagine qu'elle doit paraître +incompréhensible à ceux qui n'y furent pas préparés par une identique +formation. Parfaites latines également ces romancières, Mme Henri de +Régnier, Mme Marcelle Tinayre, qui surent unir de si frappantes +qualités plastiques à la notation précise, implacable et cruellement +désabusée des réalités de l'amour, et cette Mme de Noailles elle-même +qui, pour avoir pris son bien un peu partout, pour avoir braconné sur +tous les territoires, gardés ou non, de la littérature romantique n'en +réussit pas moins à composer un amalgame fort divertissant pour le +goût. Ce n'est plus là simple parti pris de faire figure dans le monde +littéraire, mais ambition justifiée par des mérites correspondants. + +Je me représente le plus déterminé des Misogynes, et, pour n'en citer +qu'un, le plus illustre, Schopenhauer, revenant sur cette terre, et +choisissant dans son écritoire la plus aiguë de ses plumes pour juger +la production féminine de ce temps. Peut-être ne paraîtra-t-il pas +sans intérêt de se poser la question suivante: ses conclusions s'en +trouveraient-elles modifiées, et dans quelle mesure? De lui nous +n'avons guère retenu que le mot fameux qui se grave dans la +mémoire--tel un profil de médaille--sur le sexe «aux cheveux longs et +aux idées courtes», premier trait d'un dédain qui déduit ses raisons +de l'observation des faits, pour aboutir au jugement motivé: «Que +peut-on attendre des femmes, si l'on réfléchit que dans le monde +entier ce sexe n'a pu produire un seul esprit véritablement grand, ni +une oeuvre complète et originale dans les Beaux-Arts?» Songez que le +maître de Franckfort notait ses aphorismes au temps où la femme-auteur +se manifestait comme le phénomène le plus rare et le plus isolé, vingt +années avant que son disciple Nietzsche, qui partageait ses +sentiments, flétrît en George Sand «l'ambition populacière qui aspire +aux sentiments généreux». + +Et d'abord on peut bien croire que le seul groupement de tant de +plumes féminines saurait retenir son attention: le passage du fait +individuel au phénomène collectif lui serait un suffisant témoignage, +quant à l'intérêt d'un mouvement qui mobilise des forces +correspondantes à celles dont la société se trouve travaillée. Car +c'est ici que nous touchons au point central de notre effort, celui où +les conclusions du moraliste viennent se déduire logiquement de +l'enquête du psychologue. Sont-ils pas comme les deux volets d'un +dyptique qui s'expliquent et se commentent naturellement? Du point de +vue littéraire, le philosophe de Franckfort aurait tôt fait de +déblayer le terrain, de renvoyer à leurs magazines celles qui brassent +des besognes en contribuant pour leur bonne part à ce que Sainte-Beuve +appelait déjà, voici cinquante années, l'industrie littéraire. Mais +une fois terminé ce premier travail éliminatoire, quand il aurait, de +son clair regard d'observateur, fouillé l'âme de chacune en plongeant +ses yeux dans leurs yeux, quand il aurait sondé les reins et ausculté +les coeurs de celles qui représentent une _valeur_, quel serait son +diagnostic? Je vous le demande et me le demande à moi-même en tentant +de le reconstituer. + +Point de génie sans doute, si l'on entend par là le jaillissement +spontané d'une âme qui, grâce à la puissance de ses moyens +d'expression, ne trouve d'image adéquate que dans les forces de la +nature s'imposant tout autour d'elle. C'est bien le sens de son +premier jugement, quand il parle «d'oeuvre complète et originale +dans les Beaux-Arts». Mais que de talent dépensé et comment demeurer +insensible, si l'on connaît la tradition française, à tant d'art mis +en oeuvre pour renouveler nos sensations? Comment y demeurerait-il +insensible, lui surtout qui ne saurait manquer de reconnaître en +celles qu'il va juger tout un groupe de jeunes initiées? Ici, en +effet, l'impartialité du juge se complique et s'affaiblit de +l'indulgence du maître pour des disciples en qui il retrouve un miroir +à ses plus chères doctrines. Il faut tenir compte de cette nuance: +avoir conçu, en s'en créant un premier titre à la gloire, une +métaphysique de l'amour qui repose toute sur l'observation +désenchantée de ses exigences physiologiques; en avoir déduit, dans +une langue aussi claire qu'impérieuse, des servitudes qui s'imposent à +l'humanité suivant la rigueur implacable de l'antique destinée... puis +rencontrer soudain dans l'oeuvre rapprochée de cinq auteurs femmes +qui n'eurent guère entre elle que ce point commun, je ne dis pas +seulement la confirmation, mais une manière d'hymne enthousiaste à vos +plus solides croyances, n'est-ce pas là de quoi brouiller le meilleur +regard, intervertir les opinions du plus robuste misogyne? + +Je veux supposer qu'il n'ait rien perdu de cette lucidité première qui +fit son indépendance. Le groupe aimable et sympathique de ces jeunes +femmes qui spontanément lui viennent rendre hommage et s'avouent ses +disciples en rendant témoignage à son oeuvre, n'a point entamé sa +liberté d'appréciation. A son tour il s'incline devant cette +saisissante faculté d'assimilation, et la souplesse de talents qui, +tout en continuant la meilleure tradition de notre génie latin, +gardent pourtant leur accent propre. Il s'étonne qu'une même poussée +de sève ait produit ces fleurs rares à la lumière du jour. Mais dans +le même instant qu'il en admire l'éclat et qu'il en respire le parfum, +il démêle ce qu'il y a d'artifice en elles. Il ne se laisse pas +éblouir, il ne perd pas un instant la tête. Je l'aperçois même qui +prépare sa volte-face et opère son mouvement de retraite. Toutes les +concessions qu'il a faites comme écrivain, il va revenir sur elles, +comme psychologue et moraliste. Tout le terrain qu'il a abandonné +comme artiste, il va le reprendre au nom d'un intérêt supérieur. J'ai +beau faire, je ne puis m'empêcher d'entendre ses conclusions: les +voici, brièvement résumées, avant même que nous les développions: La +Femme littéraire est un _monstre_, au sens latin du mot. Elle est un +monstre, parce qu'elle est anti-naturelle. Elle est anti-naturelle +parce qu'elle est anti-sociale, et si elle est anti-sociale, dernier +terme du raisonnement, c'est qu'elle reproduit, comme en un saisissant +microcosme, la plupart des ferments de dégénérescence qui travaillent +notre monde moderne. + +Voici, je pense, comment pourrait s'édifier un raisonnement qui +n'apparaît pas seulement celui que tiendrait le philosophe de +Franckfort, mais aussi celui de tous les esprits fondant leurs +déductions sur l'observation des lois de la nature. Partant de l'idée +spinoziste qui envisage le monde comme un ensemble de forces +hiérarchisées entre elles suivant un plan inéluctable, on aboutit à ce +principe: Tout être doit se développer dans l'ordre de ses tendances, +et chaque fois qu'il contredit sa loi, ce n'est pas seulement au +dépens de sa destinée personnelle, c'est encore pour le plus grand +dommage du groupe social dont il fait partie. Ainsi s'affirme +l'universel principe de solidarité des forces qui établit un rapport +de mutuelle dépendance entre chaque mouvement individuel, si bien +qu'il n'est pas un de ces mouvements qui n'ait son retentissement sur +le voisin, par un jeu de tous points identique à celui des flots de la +mer, où nous voyons chaque courbure de la vague qui s'avance vers le +visage réagissant sur la courbure la plus proche et collaborant par là +à l'immensité du flux. Magnifique et bienfaisante image, la plus +hautement symbolique que je sache de la loi de solidarité, son premier +mérite n'est-il pas de substituer sa vertu éducatrice à ce que l'idée +toute nue pourrait avoir de trop abstrait? Dans l'immense flux +d'intérêts en conflit et de puissances rivales que représente une +société, quel est le rôle, quelle est la mission de la femme? Notre +seul instinct suffit à les préciser: ils sont tout de _création_ et de +_conservation_. + +Prenons-la dès sa petite enfance, pour observer dans l'oeuf les +traits primordiaux que la Nature en elle déposa, comme le germe d'où +sortira tout l'avenir... ce sera l'ensemble des instincts qui, d'abord +embryonnaires, mais non moins précis pour cela, composeront plus tard +sa décisive personnalité. Voyez ce groupe d'enfants où se trouvent +confondus les deux sexes! Tandis que les garçons se dépensent en +généreux efforts, déjà les filles ne livrent qu'une partie +d'elles-mêmes, et de leurs regards en coulisse observent si l'intérêt +s'attache sur elles. Coquetterie... prononce la langue vulgaire. Ah! +que les mots sont donc étroits, et dans leur brutale précision +expriment insuffisamment les nuances dont se compose une âme humaine, +fût-elle en formation! C'est bien le fait qu'ils signifient, mais, +sous le fait que nos yeux constatent, qui dira l'intention cachée, le +trait inconscient qui n'en est que plus fort, par où le psychologue +fortifie en l'expliquant la notation de l'observateur? Coquetterie, +dites-vous. Je le veux bien, mais plutôt encore: besoin de plaire, +première esquisse du geste qui sera celui de toute la vie; hommage +rendu par l'instinct à sa destination future, au rôle, au rôle unique +que lui assigna la nature. Il n'est presque rien d'insignifiant dans +les propos que le vulgaire traite de puérils, et, pour ma part, j'aime +à la folie ce mot d'une petite fille entendu dans les allées d'un +jardin public qui, par ses prolongements sur l'âme féminine, vaut à +mon sens les plus médullaires légendes de Gavarni: «Maman, +soupire-t-elle à sa mère qui la tient encore par la main, repassons, +dans cette allée.--Pourquoi, mon enfant?--Parce qu'il y a une dame qui +a dit que j'étais jolie!» + +Plaire! il n'est pour elles nulle autre raison d'exister. Depuis les +époques lointaines où ce leur était l'unique moyen d'échapper à la +mort en écartant, par l'éveil du désir, les brutalités du mâle +primitif, jusqu'aux temps d'extrême civilisation où ce devint leur +meilleur gage de domination sur le citoyen policé, elles ne +poursuivent pas d'autre but; tous leurs efforts vont à préparer les +armes qui assureront leur pouvoir. D'où leur propension aux larmes... +les larmes, signe de faiblesse, qui dans leurs yeux deviennent un +instrument de force... les larmes dont Jean Paul disait: «C'est leur +sang de saint Janvier avec lequel elles accomplissent leurs +miracles...» les larmes, à propos desquelles un évêque, qui dans la +pratique de la confession avait pris d'excellentes vues sur la +psychologie féminine, faisait cette observation: «Les petites filles +aiment tant à pleurer que j'en ai connu qui allaient pleurer devant +un miroir pour _jouir doublement_ de leur état.» Faut-il insister sur +ce qu'il y a de saisissant dans cette notation, propre à ravir un +psychologue? Elle nous en dit long sur la puissance de dédoublement de +l'âme féminine. La voyez-vous, la fille d'Ève? elle pleure et se +regarde pleurer: c'est l'actrice qui va jouer son rôle et prépare ses +effets. C'est peu d'utiliser les moyens d'action dont on dispose, il +faut encore les étudier par le détail pour saisir l'infinité de leurs +nuances. + +Qui donc a prétendu que les pleurs enlaidissent? Dans nos yeux +d'hommes peut-être, qu'ils boursoufflent et tuméfient. Mais elles, +savent-elles pas s'arrêter à temps pour en dégager une séduction? +C'est toujours l'image immortelle dont Shakespeare caractérise le +charme de Cléopâtre, et partant, de toute femme qui obéit à son +instinct: «Je l'ai vue une fois dans la rue sauter quarante pas à +cloche-pied. Ayant perdu haleine, elle voulut parler et s'arrêta +palpitante, si gracieuse _qu'elle faisait d'une défaillance une +beauté_.» Don des larmes, besoin de plaire, les deux sont liés +ensemble, comme un effet à sa cause. C'est pour elles la part +sérieuse, j'allais dire tragique, de la vie, puisque leur destinée en +dépend et qu'il n'y a rien de plus sérieux pour l'être que d'accomplir +sa destinée. D'où leur crainte de l'ironie. Volontiers moqueuses, les +petites filles ont la terreur d'êtres moquées, car elles sentent déjà +que c'est la suprême atteinte au prestige par où elles s'imposeront. + +Ces premiers traits marquent bien chez la femme la prédominance +affective et son corollaire, la passionnalité, où nous allons trouver +les puissances de création et de conservation que la nature lui +assigna comme rôle et comme fonction vitale. Un des amis de Mme de la +Sablière disait d'elle: «Elle n'a jamais pensé, elle n'a fait que +sentir.» Paradoxe évident, où il nous fait voir l'exagération du mot +qui s'ingénie à souligner une vérité. Corrigeons ce qu'il y a +d'excessif dans la formule: La femme est l'ennemie née de l'abstrait. +Quand elle pense, c'est toujours à travers sa sensibilité, à l'état +secondaire peut-on dire. Pour elle, plus strictement que pour l'autre +moitié du monde, le mot n'est que le substitut de l'image, d'où le +succès de la littérature d'imagination qui n'est pas près de +disparaître ni même de diminuer, tant que les femmes composeront une +moitié de ce monde. Il n'y faut voir qu'une conséquence de cette +personnalité au sujet de laquelle Fénelon observe: «Un défaut bien +plus ordinaire chez les filles, c'est celui de se passionner même pour +les choses les plus indifférentes. Elles ne sauraient voir deux +personnes qui sont mal ensemble sans prendre parti dans leur coeur +pour l'une ou contre l'autre.» + +Ah! celui-là connaissait bien un sexe pour qui l'idée de justice toute +nue correspond précisément à l'abstraction ennemie de sa nature, et +tellement hostile à son tempérament qu'elle aime mieux la négliger de +parti pris que d'y plier les prédilections de son coeur. + +Ainsi s'affirme, par des indices certains, s'esquissant au premier +âge, la parfaite unité de constitution mentale chez celle dont la vie +a ce double but: _créer_, _conserver_. Petite fille, déjà nous la +voyons qui mime son rôle, puisqu'à vrai dire le sens de sa destinée +tient tout en ces deux gestes symboliques: le regard dont elle quête +l'assentiment de qui l'approche, premier signe d'élection amoureuse, +et l'étreinte dont elle presse sur son coeur le hochet de bois qui +figure sa maternité à venir. C'est bien le rôle qu'elle répète dans la +coulisse avant de revêtir le costume et de passer à l'avant-scène. +Plus tard en effet les circonstances multiples de la vie individuelle +se chargeront de diversifier le geste, mais toujours, en définitive, +il pourra se ramener à ces éléments essentiels. Un vague instinct lui +révéla que, pour sa tâche de création, la Nature exige la dualité des +sexes, et plus tard le regard passionné de l'amante ne sera que +l'affirmation consciente du sentiment qui cherche à fixer ce que le +premier regard de la petite fille s'était appliqué à conquérir. Car il +ne suffit pas de créer; encore faut-il conserver, et ce geste est +encore plus expressif de l'âme féminine, qui enserre de ses bras et +presse sur sa poitrine la tête de celui qui assurera la durée du +foyer. + +Tous les instincts de la Femme vont donc spontanément à cette forme de +conservatisme social qui d'avance accepte une hiérarchie de forces à +laquelle elle se soumet. C'est peu dire qu'elle accepte l'autorité +virile: elle la demande, elle la requiert de tout son amour, forme +inséparable du besoin de protection auquel elle dut de pouvoir +subsister aux premiers âges. Il faut voir un expressif symbole, et de +qui s'y connaissait en amour, dans l'attirance de la _brebis blanche_ +Desdemone vers le _bélier noir_ Othello. Ce n'est pas seulement notre +amour des contrastes qui trouve sa satisfaction dans ces deux images +rapprochées. N'a-t-on pas toujours observé que les plus faibles et les +plus femmes inclinaient à l'amour des plus robustes et des plus +virils? C'est comme une loi d'harmonie qui veut que deux êtres, en se +rapprochant, cherchent à se compléter l'un l'autre. Certains y verront +une suite de la tendance ancestrale à laquelle la Femme fut redevable +de subsister, elle et ses enfants, et sans laquelle ne se serait pas +opérée la sélection indispensable à la race. C'est, en tout cas, le +principe, ayant son origine dans ce qu'il y a de plus fort en nous: +la sexualité, de ce conservatisme social qui d'avance accepte +l'autorité, ses formes diverses et ses symboles, comme autant de gages +d'une _durée_ correspondante à son besoin de fixité. + +Tel est donc le type normal. Créer, Conserver... ce sont les deux +termes où vient aboutir l'effort du sexe qui nous donna nos mères, nos +soeurs, nos amantes et nos épouses. Si puissante l'unité de +constitution mentale qui les régit, que cherchons en chacune les mêmes +traits fondamentaux, diversifiés seulement dans le détail par les +exigences de notre nature subordonnée elle-même à la volonté de vie +qui se perpétue par elles. J'admire à quel point nous restons, suivant +la féconde pensée du philosophe de Franckfort, les instruments +aveugles d'une force qui poursuit son but en nous pliant à ses lois, +car, de quelque nom qu'on l'appelle: Dieu, Nature, Fatalité, on ne +fait que marquer par là une prédilection métaphysique, et elle n'en +demeure pas moins l'unique régulatrice de nos destinées. Qui de nous +voudrait, pour la serrer dans ses bras, pour imprimer sur ses lèvres +le baiser d'amour préludant à la fusion des êtres, qui d'entre nous +voudrait d'une femme en qui il ne retrouvât pas quelques-unes des +vertus essentielles admirées chez sa mère, chez ses soeurs! +L'instinct du futur chef de famille qui va fonder un foyer s'oriente +vers les qualités qui lui paraissent le plus sûr gage de sa durée, +assez semblable à celui du citoyen qui participe à la vie de la +nation, dont il se sent un membre actif et responsable. + +Conservatisme social... avons-nous dit. Il est au confluent de tous +les instincts de la Femme, envisagée comme type normal et +continuatrice de la vie. Il répond aux besoins intimes de l'homme qui +la veut perpétuer. Nous le voyons qui s'appuie sur un ensemble de +garanties ou de forces qui ne se sont guère modifiées depuis que le +monde se développe en sociétés organisées, et auxquelles il paraît +bien, d'après de récentes expériences, que l'on aura du mal à trouver +des suppléantes. Faut-il les nommer, ces vertus cardinales, +authentiques soutiens de la société? Ce sont l'Ordre, reposant tout +entier sur le principe d'autorité, qui maintient entre les divers +membres du groupe, comme entre les pièces d'un organisme savamment +assemblées, les rapports de dépendance et de hiérarchie propres à +assurer leur fonctionnement... La Morale, qui envisage l'être +individuel, comme un composé d'instincts bons et mauvais, entre +lesquels se poursuit une lutte sans trêve, les uns conservateurs, les +autres destructeurs de la personnalité, répondant de façon frappante +d'ailleurs à cette théorie biologique de la _Phagocytose_, ou lutte +entre les bons et mauvais microbes qui constituent l'être physique et +rivalisent entre eux pour la destruction ou la durée de celui-ci... La +Religion, enfin, qui reposant au fond sur l'idée kantienne, perçue +bien avant Kant, de la relativité de la connaissance, propose +l'hypothèse d'une Destinée supra-terrestre, laquelle peut seule donner +un sens à la vie... la Religion, le plus puissant de tous les freins, +assise même de l'ordre social, sur laquelle durant tant de siècles +s'appuya l'édifice, et dont un penseur de nos jours a pu dire, en +termes d'autant plus saisissants qu'il n'y voyait que le dernier +soutien de cet ordre compromis: «On peut évaluer son apport dans nos +sociétés modernes, ce qu'elle y a introduit de pudeur, de douceur et +d'humanité, ce qu'elle y entretient d'honnêteté, de bonne foi et de +justice.» + +Veut-on maintenant qu'au type normal nous opposions son contraire? Ce +sera la _Femme de lettres_, telle que nous la propose, en groupement +serré, la production contemporaine. Si j'atteins à l'établir, j'aurai +terminé mon effort de synthèse, en recomposant le monstre. Mais déjà +les éléments épars que nous fournit l'analyse ne furent-ils pas +édifiants? Dès l'instant qu'elle prend en main la plume, elle se +révèle comme un ferment d'anarchie, si bien que nous la pouvons +concevoir dans l'ordre privé excellente épouse, mère accomplie, puis +démentant comme de parti pris, dans ses constructions imaginatives, la +valeur des vertus dont personnellement elle donna l'exemple. Je +renonce à en chercher l'ultime raison, laissant ce soin à des +psychologues plus pénétrants ou plus patients que moi, et me contente +de grouper mes conclusions. + +Faites ce dernier effort de rapprocher, dans une vue d'ensemble, les +héros qu'avec tant d'amour leur pinceau caressa: ce sont membres +d'une même famille avec qui vous fîtes individuellement connaissance, +et qui se trouvent maintenant à portée de votre main. Quelle +ressemblance psychique entre eux, si toutefois les qualités du talent +qui les fixa diversifient leurs traits apparents! De toute leur +énergie nous les avons vus démentir et repousser les instincts +conservateurs de vie. Quel instinct d'ordre pourrions-nous attendre de +celles qui sont à ce point esclaves et victimes de la sensation +exclusive, qu'elle est devenue la Divinité devant laquelle elles +s'humilient? L'instinct d'ordre nous enseigne à établir une hiérarchie +dans nos appétits, comme la morale à exalter les uns et à rabaisser +les autres au nom d'un principe directeur. Qu'adviendra-t-il chez +celles dont l'unique principe directeur est l'abandon de tout l'être? + +Ah! j'entends assez ce que l'on peut objecter, et qui tient tout en +ceci: les _Droits_ _de la passion_. Nul plus que nous ne les saurait +admettre, à une condition pourtant: c'est qu'on leur reconnaisse un +contrepoids nécessaire. Évidemment l'adultère n'est pas près de +disparaître, la plus riche matière littéraire où s'exerça et +continuera de s'exercer utilement l'imagination des écrivains, pour en +dégager des conflits propres à passionner l'intérêt. Mais ce sera +précisément à raison de ces luttes où sont engagées les destinées de +l'âme, par la mise en jeu des forces, conservatrices ou destructrices, +qui se combattent en elle. Les plus grands chefs-d'oeuvre de la +Littérature d'imagination ne prennent leur relief à nos yeux que par +l'existence de ces conflits, et sans remonter aux ouvrages que +consacra le recul des années, la _Femme de trente ans_ par exemple ne +garde son prestige littéraire, que dans la phase _morale_ si je puis +dire, celle où l'instinct du devoir poursuit sa lutte avec les +mouvements de la passion[13]. Mme Bovary elle-même, dont toute une +génération fit un symbole d'immortalité, connaît également la lutte, +puisqu'elle ne glisse entre les bras de Rodolphe qu'après avoir +cherché un refuge au confessionnal et s'être heurtée aux insuffisances +du prêtre incompétent. Qui sait ce qu'il fût advenu d'elle, si le +pauvre curé Bournisien avait sympathisé avec ses angoisses, et ne lui +avait somme toute fait la réponse: Puisque vous êtes malade, pourquoi +n'allez-vous pas trouver votre mari?... + +[13] Sainte-Beuve observe justement que Balzac a gâté par sa +conclusion cette merveille, que représente la première partie du +roman. + +Par la plus étrange interversion, qui modifie sa nature en l'élevant +au rang littéraire, la Femme-auteur a changé tout cela[14]; aussi +bien, la voulant caractériser, sera-ce peu que dire _antimorale_. +C'est _amorale_ qu'il faut substituer. Si la prédestination de la +Femme, envisagée comme elle l'est par nos auteurs, à la façon d'une +antique Fatalité, est bien de succomber dès l'instant qu'on l'attaque; +si toujours elle doit, en vertu de la faiblesse inhérente à son être, +«comme le fruit mûr tomber sur la prairie», qui ne voit que du même +coup s'affaisse le ressort d'intérêt qui nous attachait à ses actes? +Peut-être nous arrêterons-nous encore à quelques sujets de ces trop +spéciales nosographies. Mais, du simple point de vue littéraire, en +admettant que nous écartions des conséquences morales pourtant si +attachantes, nous ne pouvons que regretter les anciennes complications +sentimentales, qui faisaient contrepoids à l'instinct et créaient un +rempart de toutes leurs défenses assemblées. Pour ce qui est du point +de vue social, on voit assez maintenant quel ferment leur oeuvre +représente dans la dissolution des idées morales qui jadis ont mené le +monde, et vers lesquelles il faudra bien qu'il se retourne un jour, +faute d'une meilleure lumière pour le guider! + +[14] Ma seule réserve est pour Mme Marcelle Tinayre, de qui l'art +objectif se rapproche si étrangement de la conception virile. Nous +l'avons montré dans notre étude: Des Poèmes comme ceux de Mme Lucie +Delarue-Mardrus et de Mme Renée Vivien sont aussi rigoureusement +amoraux que la _Domination_ ou _Esclave_. + + + FIN + + +2241-08.--Tours, Imp. E. ARRAULT et Cie. + + * * * * * + +Au lecteur: + +Cette version électronique reprend l'intégralité du texte de la +version papier. + +Les mots entourés de = sont en gras dans l'original. + +La ponctuation n'a pas été modifiée, hormis quelques erreurs mineures. + +Concernant l'orthographe, quelques mots ont été corrigés: + +page VI: fémine remplacée par féminine + +page 41: trouvée par trouvé (qu'ils ne t'ont point trouvé) + +page 73: d'un par d'une (d'une émotion sénile) + +page 74: nsus par nous (nous le savons) + +page 90: vint par vînt (nul accent d'artifice ne vînt se mêler) + Delarus par Delarue + +page 107 (note 4): Loüys par Louÿs + +page 108: traverer par traverser (flammes qu'elle sut traverser) + +page 122: en par on (on en trouvrait cent autres) + +page 169: junévile par juvénile + +page 170: resteignent par restreignent (les appétitions se restreignent) + +page 172: Tynaire par Tinayre + +page 190: Louys par Louÿs + +page 193: poupre par pourpre (A l'Aphrodite la pourpre des Iris) + +page 203: conculsions par conclusions + +page 230: vertues par vertus + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Nos femmes de lettres, by Paul Flat + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOS FEMMES DE LETTRES *** + +***** This file should be named 29900-8.txt or 29900-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/9/9/0/29900/ + +Produced by Claudine Corbasson, Laurent Vogel and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/29900-8.zip b/29900-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..31b3678 --- /dev/null +++ b/29900-8.zip diff --git a/29900-h.zip b/29900-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..9400494 --- /dev/null +++ b/29900-h.zip diff --git a/29900-h/29900-h.htm b/29900-h/29900-h.htm new file mode 100644 index 0000000..7ccfae5 --- /dev/null +++ b/29900-h/29900-h.htm @@ -0,0 +1,4111 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> + <title>Nos femmes de Lettres, by Paul Flat</title> + +<style type="text/css"> + +body { margin-left: 15%; margin-right: 15%;} + +p {margin-top: 0.75em; text-align: justify; margin-bottom: 0.75em;} + +h1, h2, h3, h4, h5, h6 {text-align: center; clear: both;} /* all headings centered */ + +h2 {margin-top : 2em;} + +hr.tiny {width : 10%;} + +hr.small {width: 36%; margin-top : 3em; margin-bottom : 3em;} + +hr.mid {width: 20%; border-color: #666; border-style: solid; +margin-top: 3em; margin-bottom: 3em;} + +hr.full {width: 100%; margin-top: 3em; margin-bottom: 0; margin-left: auto; +margin-right: auto; height: 4px; border-width: 4px 0 0 0; border-style: solid; +border-color: #000000; clear: both;} + +sup {font-size: 90%; vertical-align: 20%;} + +/* page numbers */ +.pagenum {position: absolute; left: 5%; font-size: 90%; font-weight: normal; +font-style: normal; text-align: right; color: #666; background-color: inherit; +text-indent: 0;} + +.center {text-align: center;} +.smcap {font-variant: small-caps;} + +.footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;} +.footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;} +.fnanchor {vertical-align: super; font-size: 0.8em; text-decoration: none;} + +.poem {margin-left: 10%; margin-right: 10%; text-align : left;} +.poem .stanza {margin : 1em 0 1em 0;} +.poem span.i0 {display: block; margin-left: 0; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} +.poem span.i4 {display: block; margin-left: 4em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + +table {margin-left: auto; margin-right: auto;} + +.tdl {text-align: left; vertical-align: bottom;} /* left align cell */ +.tdr {text-align: right; vertical-align: bottom;} /* right align cell */ + +/* correction popup */ +ins.correction {text-decoration: none; border-bottom: thin dotted red;} + +.tnote {border: dashed 1px; margin-left: 10%; margin-right: 10%; margin-bottom: 10em; padding-bottom: 0.5em; +padding-top: .5em; padding-left: .5em; padding-right: .5em; background-color: #FFD; color: #000; +font-family: sans-serif; font-size: 90%;} +--> + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Nos femmes de lettres, by Paul Flat + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Nos femmes de lettres + +Author: Paul Flat + +Release Date: September 3, 2009 [EBook #29900] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOS FEMMES DE LETTRES *** + + + + +Produced by Claudine Corbasson, Laurent Vogel and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<p> </p> +<hr class="full" /> +<p> </p> + +<div class="tnote"><h3>Au lecteur</h3> + +<p>Cette version électronique reprend l'intégralité du texte de la +version papier. + +Seuls quelques mots ont été corrigés. Ils sont soulignés par des tirets. Passer +la <ins class="correction" title="comme ceci" >souris</ins> sur le mot, pour voir le texte original.</p> + +<p>La ponctuation n'a pas été modifiée, hormis quelques erreurs mineures. </p> + +<p>La table des matières a été déplacée au début de ce livre électronique.</p></div> + +<h2>PAUL FLAT</h2> + +<hr class="tiny" /> + +<p> </p> + +<h1>Nos<br /> +Femmes de Lettres</h1> + +<hr class="small" /> + +<h4>PARIS</h4> + +<h6>LIBRAIRIE ACADÉMIQUE</h6> + +<h5>PERRIN ET C<sup>ie</sup>, LIBRAIRES-ÉDITEURS</h5> + +<h6>35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 35</h6> + +<h5>1909</h5> + +<div class="center">Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.</div> + +<hr class="small" /> + +<div class="center">Published twenty October nineteen hundred and eight.<br /> +Privilege of copyright in the United States reserved under the Act,<br /> +approved march third nineteen hundred and five by Perrin and Co.<br /></div> + +<hr class="small" /> + +<h4>DU MÊME AUTEUR</h4> + +<hr class="tiny" /> + +<h5>CRITIQUE:</h5> + +<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" width="70%" summary="critique"> + <tr> + <td class="tdl"><b>Journal d'Eugène Delacroix</b> (Plon)</td> + <td class="tdr">3 vol.</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><b>Essais sur Balzac</b> (Plon)</td> + <td class="tdr">1 vol.</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><b>Seconds Essais sur Balzac</b> (Plon)</td> + <td class="tdr">1 vol.</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><b>Les Premiers Vénitiens</b> (Laurens)</td> + <td class="tdr">1 vol.</td> + </tr> + <tr> +<td class="tdl"><b>Figures de rêve</b> (Lemerre)</td> + <td class="tdr">1 vol.</td> + </tr> + <tr> +<td class="tdl"><b>Le Musée Gustave Moreau</b></td> + <td class="tdr">1 vol.</td> + </tr> +</table> + +<h5>ROMAN:</h5> + +<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" width="70%" summary="Roman"> + <tr> + <td class="tdl"><b>Deux Ames souffrantes</b> (Lemerre)</td> + <td class="tdr">1 vol.</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><b>Les Ames sans frein</b> (Lemerre)</td> + <td class="tdr">1 vol.</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><b>Pastel vivant</b> (Revue Bleue)</td> + <td class="tdr">1 vol.</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><b>L'Illusion sentimentale</b> (Fontemoing)</td> + <td class="tdr">1 vol.</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><b>Le Roman de la Comédienne</b> (Fontemoing)</td> + <td class="tdr"> 1 vol.</td> + </tr> +</table> + +<hr class="mid" /> + +<h2>TABLE DES MATIÈRES</h2> + +<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" width="60%" summary="Table des matières"> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Préface</span></td> + <td class="tdr"><a href="#Page_I">1</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl">Mme de Noailles</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_19">19</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl">Mme Lucie Delarue-Mardrus</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_57">57</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl">Mme Henri de Régnier</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_101">101</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl">Mme Marcelle Tinayre</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_143">143</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl">Mme Renée Vivien</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_179">179</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Conclusions</span></td> + <td class="tdr"><a href="#Page_203">203</a></td> + </tr> +</table> + +<hr class="mid" /> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_I" id="Page_I">I</a></span></p> +<h2>PRÉFACE</h2> + +<p>La Femme-auteur, à notre époque, ne se manifeste plus comme un +phénomène isolé, comme une plante de serre chaude, poussée à grand +renfort de lumière et de terreau. Elle est devenue un fait collectif, +un fait social, car le groupement pressé de celles qui tiennent une +plume, et qui s'en servent, suffirait à retenir l'attention de +quiconque s'intéresse aux modifications de la Société, considérée +comme un vivant organisme. Nous n'aurons pas à envisager ce point de +vue, sinon partiellement et dans nos conclusions. Il nous faudra +pourtant<span class="pagenum"><a name="Page_II" id="Page_II">II</a></span> choisir un critérium pour faire sortir du rang l'élite de ces +bataillons serrés: il tiendra tout dans une distinction nécessaire +entre celles qui se consacrent à des besognes, fournisseurs attitrés +des innombrables magazines à images, et celles qui marquent un réel +souci d'art littéraire.</p> + +<p>Faut-il rappeler quelques-uns des jugements extrêmes portés sur ce +produit singulier: <i>La Femme de Lettres</i>? Ils tiennent presque tous +dans l'aphorisme du plus illustre des Misogynes contemporains: «Que +peut-on attendre de la part des femmes, si l'on réfléchit que, dans le +monde entier, ce sexe n'a pu produire un seul esprit véritablement +grand, ni une œuvre complète et originale dans les Beaux-Arts, ni, +en quoi que ce soit, un seul ouvrage de valeur durable.» Et ce +Schopenhauer, qui sans doute se vengeait par là d'un sexe qu'il +n'avait que trop<span class="pagenum"><a name="Page_III" id="Page_III">III</a></span> aimé, faisait succéder à cette première flèche ce +trait suprême de son mépris: «Il est évident que la Femme, par nature, +est destinée à obéir. Et la preuve en est que celle qui est placée +dans cet état d'indépendance absolue, contraire à sa nature, s'attache +aussitôt à n'importe quel homme, par qui elle se laisse diriger et +dominer, parce qu'elle a besoin d'un maître. Est-elle jeune? Elle +prend un amant. Vieille? Un confesseur!» Boutade expressive d'un +philosophe parvenu au soir de la vie, et qui trop souvent à son aurore +oublia, parmi les longues tresses dénouées, combien courtes pouvaient +être les idées de celles à qui leur beauté servait alors de suffisante +excuse!</p> + +<p>Mon Dieu, oui, il est vrai, il est exact qu'aucune Femme n'a fait la +<i>Sixtine</i>, ni le <i>Tombeau des Médicis</i>, ni les <i>Disciples d'Emmaüs</i>, +non plus qu'<i>Othello</i> ou <i>Phèdre</i>, ni la <i>Neuvième Symphonie</i>, ni<span class="pagenum"><a name="Page_IV" id="Page_IV">IV</a></span> quoi que ce soit qui approche ces inégalables témoignages de virilité +créatrice. Sur ces hauteurs, sacrées par le génie mâle, flotte une +atmosphère irrespirable à de certains poumons; et comme il est peu +d'intelligences pour embrasser dans leur plénitude l'intime +signification de ces chefs-d'œuvre, on en trouve moins encore pour +leur susciter des équivalents. Par définition, et, si j'ose dire, par +constitution mentale, la femme incline à s'adapter, à se plier aux +influences: pareille à la liane qui s'enroule autour de l'arbre dont +elle partage le destin, elle épouse la forme de qui elle aime, ou de +qui elle admire. A voir s'avancer sous nos yeux un couple d'amants, +nous discernons par la seule inclinaison des corps, qui des deux est +le plus touché. Et ce n'est pas simple signe d'élection amoureuse, +mais le mieux accusé des symboles féminins.</p> + +<p>Cette règle pourtant comporte des<span class="pagenum"><a name="Page_V" id="Page_V">V</a></span> exceptions, et l'on trouverait, dans +l'histoire de la pensée contemporaine, tel exemple de femme, quand ce +ne serait que Mme Ackermann, pour donner un démenti à l'aphorisme de +Schopenhauer. Nous pouvons même le chercher encore plus près de nous. +Quand les soins pieux et le culte passionné du docteur Christomanos +révélèrent à l'élite européenne le fruit des méditations où s'était +appliquée son impériale élève Élisabeth d'Autriche, notre plus vive +surprise fut qu'une femme eût pu penser <i>par elle-même</i> avec cette +énergie; que les images du monde se fussent réfléchies en un miroir si +puissant, et que ni le tour ni l'accent de ses pensées n'évoquassent +la discipline d'un maître déterminé. Chose merveilleuse au premier +abord, faut-il le dire? surtout chez une personne qui s'était +délibérément soumise à la plus intense culture! On connaît la variété +de ses lectures, la fréquence de ses<span class="pagenum"><a name="Page_VI" id="Page_VI">VI</a></span> méditations, poursuivies dans la +solitude de toute l'obstination d'une volonté qui s'attache à l'Idéal +le plus précieux comme le plus difficilement conciliable avec le rang +suprême où la Fortune l'éleva. Comme si elle avait voulu s'excuser par +avance de laisser un testament durable de sa pensée—peut-être +soupçonnait-elle que son lecteur en deviendrait un jour +l'historien?—l'Impératrice avait pris soin de marquer les limites +précises où il lui semblait que dût s'astreindre l'activité <ins class="correction" title="fémine">féminine</ins>: +«Moins les femmes apprennent, plus elles ont de prix. Ce qu'elles +apprennent ne fait à vrai dire que les égarer: elles désapprennent une +partie d'elles-mêmes pour s'approprier imparfaitement de la grammaire +et de la logique... Et pour aider les hommes dans leurs affaires, +elles ne doivent pas leur souffler des conseils ou des pensées, mais +par leur seul contact éveiller et faire mûrir chez eux des idées et +des résolutions.»<span class="pagenum"><a name="Page_VII" id="Page_VII">VII</a></span></p> + +<p>C'était presque dénier à son sexe toute aptitude aux grands premiers +rôles, prétendre le maintenir dans les emplois subalternes. Pourtant +nulle femme n'a plus pensé par elle-même. C'est que les leçons de +l'expérience et les épreuves de la vie l'avaient marquée d'une de ces +empreintes auprès de quoi pâlissent toutes les influences littéraires, +si chères soient-elles à un cœur! Et nous savons la vivacité de ses +admirations. La statue du poète Henri Heine, que son expresse volonté +avait dressée auprès des héros de l'Achilléion, et qu'une grossièreté +toute tudesque fit enlever récemment par le nouveau possesseur, nous +était le meilleur témoignage d'un culte qui pourtant, à la différence +de tant d'autres, n'opprima jamais sa personnalité. Pareillement +verrons-nous, chez nos jeunes auteurs d'aujourd'hui, plus d'un exemple +de sensation directe traduite et transposée en originalité créatrice: +c'est<span class="pagenum"><a name="Page_VIII" id="Page_VIII">VIII</a></span> la raison de cette étude, où l'on chercherait bien moins +justement un ensemble de critiques littéraires qu'un essai en vue de +dégager l'accent des figures qui nous présentent le plus vif relief. +On y trouvera omises, et cela volontairement, des parties entières de +leur œuvre, qui pourtant ne sont pas négligeables, mais ne nous +eussent été d'aucune aide pour le but que nous poursuivons.....</p> + +<p>Elle apparaît toujours un peu délicate, fausse en quelque façon, +l'attitude du sexe fort en face de la femme-auteur. Confrère et rival, +il se résigne malaisément à ce que soit constatée telle supériorité +qui lui prépare la plus cruelle blessure d'amour-propre, la plus +douloureuse humiliation d'orgueil. Est-il besoin d'observer que +l'élite de <i>celles</i> qui possèdent un don est infiniment supérieure à +la moyenne de <i>ceux</i> qui, tenant une plume, n'ont pour écrire +d'autres motifs valables que l'obligation<span class="pagenum"><a name="Page_IX" id="Page_IX">IX</a></span> de gagner leur vie ou la +satisfaction légèrement puérile de la vanité? D'où l'âpreté de +jalousies n'attendant qu'une occasion de se solidariser? Victor Hugo +le notait avec un sens aigu des réalités: «Les haines politiques +désarment, les haines littéraires jamais.» On le vit bien dans une +circonstance mémorable, qui n'est pas éloignée de nous: Quand une +distinction officielle fut proposée pour reconnaître le mérite d'un +des plus rares talents féminins de ce temps, ce fut un déchaînement, +une sorte d'agression sauvage, où collaborèrent les plus basses plumes +du Journalisme, faite pour donner une singulière idée de la légendaire +chevalerie française: véritable coup de pied d'âne, à double titre +faut-il dire, par l'élégance dont il fut administré, et par la qualité +littéraire de ceux qui le donnèrent.</p> + +<p>Plus délicate encore, plus fausse assurément,<span class="pagenum"><a name="Page_X" id="Page_X">X</a></span> en face de la +Femme-auteur, l'attitude de l'homme, s'il est son mari ou son amant. +C'est là qu'une fois de plus nous observons le danger de toute +interversion des lois de la Nature, laquelle requiert implacablement +la supériorité du mâle. Une sorte d'habitude ancestrale, remontant aux +époques les plus reculées, nous fait voir dans l'élément viril le +traditionnel symbole de toute vigueur, physique et intellectuelle, si +bien que notre sentiment de l'ordre se trouve froissé par la moindre +indication opposée. Il n'y a rien à faire là contre, et si l'on veut +une image physique, il suffit de se rappeler l'invincible sourire +qu'amène aux lèvres la vue d'un petit homme, levant les yeux vers sa +compagne qui le dépasse de toute la hauteur de la tête. Dans l'ordre +intellectuel il en va de même: on ne peut effacer de son souvenir +l'image du pauvre M. Geoffrin, mari de cette illustre présidente de +la<span class="pagenum"><a name="Page_XI" id="Page_XI">XI</a></span> société des Gens de lettres au dix-huitième siècle, dont +Sainte-Beuve rapporte cette anecdote: Un jour, un étranger demanda à +Mme Geoffrin ce qu'était devenu ce vieux Monsieur qui assistait +autrefois régulièrement aux dîners, et qu'on ne voyait plus:—«C'était +mon mari, fit-elle, il est mort»!—Faisons la part du trait qui +exagère presque nécessairement ces sortes d'aventures: celle-là n'en +demeure pas moins expressive, et tous les maris de femmes-auteurs y +pourront méditer. C'est une attitude insoutenable, un rôle que nul +acteur social ne devrait accepter, celui de mari effacé d'une femme +dont les journaux habituellement impriment le nom. Montreur d'objet +rare, sorte de prince-époux qui accompagne un phénomène, on est +toujours tenté de placer dans sa bouche le drôlatique et peu +respectueux jeu de mots dont notre moquerie française tendait à +ridiculiser l'attitude du prince Albert,<span class="pagenum"><a name="Page_XII" id="Page_XII">XII</a></span> au temps du Second +Empire:—«Je suis les talons de la Reine!»</p> + +<p>On trouvera dans ces pages une entière liberté d'esprit et la plus +complète indépendance de jugement; pour tout dire, rien de cette +galanterie à la française, qui régit les habituels rapports des deux +sexes dans l'attitude de l'homme à l'égard de la femme, et qui risque +de fausser, ou du moins d'atténuer la valeur d'un jugement. J'aurai pu +me tromper. Je me serai certainement plus d'une fois trompé, car nul +d'entre nous n'est à l'abri de l'erreur, surtout en des matières où le +goût personnel tient une telle place et représente un élément +déformateur propre à celui qui écrit. Mais on ne rencontrera pas un +trait qui ait été dicté par un mouvement de passion, de ceux que l'on +aiguise moins en faveur de M. X... que contre M. Y... Car il existe +deux façons—je l'ai montré autre part<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1"></a><a href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>—d'être agréable à qui l'on<span class="pagenum"><a name="Page_XIII" id="Page_XIII">XIII</a></span> commente. Et la première, c'est celle qui consiste à le vanter tout +uniment. Mais la seconde, de beaucoup la plus raffinée et la plus +efficace, c'est de dénigrer ou simplement d'omettre un rival.</p> + +<p>Je n'ai jamais aimé les petites chapelles, coteries littéraires, ou de +quelque nom qu'on les nomme, et puis me rendre cette justice de +n'avoir pas tenté une démarche en vue de participer aux bénéfices du +groupement. Non que je méconnaisse—il faudrait être aveugle—les +incomparables avantages de ces secrètes associations, de cette +franc-maçonnerie où le premier article des statuts consiste en un +engagement tacite de mutuel agenouillement. On les rencontre dans tous +les efforts où trouve son application le symbole expressif de +l'aveugle et du paralytique,... dans la Peinture, où tant de +réputations furent édifiées que le Temps s'est déjà chargé de<span class="pagenum"><a name="Page_XIV" id="Page_XIV">XIV</a></span> +remettre à leur place; dans la Musique, où d'ingénieux assimilateurs, +munis d'une technique savante, furent baptisés les continuateurs de +Beethoven... mais dans la Littérature surtout, qui demeure notre art +national. Combien parmi nous, de ceux qui ont un nom, un petit nom +littéraire, ne le doivent qu'à la puissance de leurs +relations—vigoureux cheval de renfort qui hissa leur œuvre au +sommet de la côte... leur œuvre, fardeau lourd de poids, mais léger +de valeur, qui, faute d'un tel appui, fût demeurée aux régions +inférieures. Mais voilà, on ne refait pas son tempérament, et pas plus +qu'on ne saurait ajouter un centimètre à sa taille, une échine +vraiment droite ne se plie aux voussures de certaines portes. +J'ajouterai que, lorsqu'une coterie littéraire a pour point central et +foyer de rayonnement un jeune astre féminin qui monte à l'horizon, il +devient plus délicat encore d'y prendre<span class="pagenum"><a name="Page_XV" id="Page_XV">XV</a></span> place.</p> + +<p>Il me faut donc déclarer ici que je ne connais à aucun titre, sinon à +titre littéraire, les femmes-auteurs qui font l'objet de cet Essai. +Jamais avec aucune d'elles je n'ai même fait ce banal échange de +cartons par où l'on remercie de l'envoi d'un livre ou d'un article. Si +la première page des Magazines illustrés ne nous avait abondamment +renseignés, en des dimensions qui s'imposent à la vue, sur leur +personnalité physique, j'ignorerais jusqu'à la forme de leurs traits, +au point de ne pouvoir les identifier, sur le devant d'une loge à une +première représentation, ou dans la cohue mondaine d'un vernissage. Ce +sont là, on voudra bien le reconnaître, les meilleures garanties +extérieures pour les juger littérairement. A leur égard, et dans toute +la force du terme, j'ai mis en application le principe d'hygiène +morale que je recommandais dans une de<span class="pagenum"><a name="Page_XVI" id="Page_XVI">XVI</a></span> mes Chroniques de Théâtre: «Un +bon critique ne doit jamais dîner hors de chez lui.»</p> + +<hr class="mid" /> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span></p> +<h2>MADAME DE NOAILLES</h2> + +<p>On sait la force des arguments par lesquels l'Empereur Napoléon +justifiait l'Adoption: le contrat artificiel, créé par une volonté qui +tente de suppléer aux insuffisances de la Nature, est conçu à +l'imitation de la Nature elle-même. Mais qui n'en pressent les +défaillances? Il n'est jamais qu'une doublure: il peut se substituer +dans certains cas à l'ordre naturel... il ne le remplace jamais. Et de +même qu'à certains traits moraux s'affirmant soudain chez l'enfant, le +père adoptif prend conscience de l'abîme qui les sépare, nous tous +qui sommes de pure tradition<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span> française, pouvons discerner chez cette +Française d'adoption des éléments inassimilables.</p> + +<p>Ravivons des souvenirs: images enregistrées dans notre mémoire, si peu +que soit vivace en nous l'impression des physionomies observées. +Combien de fois est-il arrivé, pénétrant dans un salon, dans une salle +de concert ou de spectacle, ou tel autre lieu public, que nos yeux +s'arrêtent à une figure expressive, d'autant plus expressive qu'elle +est plus différente de ce qu'ils sont accoutumés à fixer. Est-ce la +couleur des yeux, le galbe du visage, certains contours de physionomie +qui soudain nous viennent avertir? De tout cela sans doute il y a +quelque chose, mais quelque autre chose encore, que nous ne pouvons +exactement préciser: le <i>quid proprium</i> d'où naît aussitôt +l'intuition, équivalente à une certitude: cette créature vivante +ordonne ses sensations suivant une méthode<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span> qui n'est pas la nôtre; +elle subit des réactions que nous ne saurions partager et pareillement +il est en nous toute une région de l'âme qui à jamais lui demeurera +impénétrable. Gardons-nous de nous abandonner au charme dangereux de +cette étrangeté: c'est le chant de la Sirène qui perd celui qui s'y +arrête. Être différent, voilà une raison suffisante de fixer +l'attention. Oublierons-nous pour cela la logique expressive des mots: +Étrange... Étranger... syllabes qui se superposent exactement. +Dégageons aussitôt des conséquences qui s'imposent d'elles-mêmes.</p> + +<p>Il faut être logique en tout: comment la seule investiture d'un nom +illustre, fût-il le plus français d'ailleurs par atavisme et par +tradition, atteindrait-elle à supprimer vingt années de culture +antérieure, où les images de notre pays ne se réfléchirent qu'assez +indirectement? L'auteur n'en faisait-il pas comme un aveu dépouillé +d'artifice,<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span> le jour où il dédiait un de ses romans: «<i>Aux jeunes +écrivains de France</i>... à ceux, ajoutait-il, dont la sympathie m'a +chaque jour dans mon travail aidé...» N'a-t-il pas fait mieux encore, +en allant plus loin et plus profondément que les hommes? N'a-t-il pas +voulu se rattacher à la terre elle-même, quand il dédiait son premier +volume de poèmes: «<i>Aux paysages de l'Ile de France</i>, ardents et +limpides, pour qu'ils le protègent de leurs ombrages.» Le geste est +élégant, le mouvement plein de grâce, en tout digne du sexe qui +d'instinct sait trouver les attitudes et camper son personnage. Et je +ne doute pas que cet appui ait été réel. Pourtant je me plais à y voir +plus encore: un jalon pour l'avenir. Flatterie et caresse de la femme +qui reparaît sous l'auteur, qui sait comme avec chacun il convient de +s'y prendre, et que nous avons toujours, sur notre douce terre de +France, les bras<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span> ouverts pour accueillir ceux qui nous viennent de +loin. Il faudrait ne rien connaître des vingt dernières années de +notre histoire littéraire, pour ignorer que les meilleurs ouvrages +signés de noms français furent sacrifiés de parti pris aux productions +étrangères. Publier un livre sous le patronage des confrères de sa +génération, quand on est femme et de naissance étrangère, c'est +s'assurer un double titre à la bienveillance d'un accueil qui, sans +ces circonstances, eût pu rencontrer plus de froideur.</p> + +<p>C'est peu d'avancer que Mme de Noailles, en dépit de son nom français, +fait à nos yeux figure d'étrangère: elle est encore une cosmopolite, +puisque ses goûts et ses premières expériences nous révèlent une +formation où les images enregistrées viennent se combattre, en se +confrontant les unes aux autres. Tout écrivain fortement raciné se +manifeste tel dès le premier<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span> abord, et ses héros ont un accent par où +se révèle la saveur du terroir: vérité tellement frappante que l'on +rougirait d'y insister, elle nous permet d'embrasser d'autant mieux le +point de vue contraire. Spontanément viennent s'offrir à nous deux +images: celle de l'auteur qui jamais n'abandonna le sol natal, ou du +moins ne lui fit infidélité que pour lui revenir ensuite, plus tendre, +plus passionné, comme ces amants qui dans les bras d'une autre ne vont +chercher qu'un prétexte à mieux aviver les traits de celle que +par-dessus tout ils chérissent. Pour certaines natures bizarrement +organisées, ou seulement plus compliquées que le commun des mortels, +l'infidélité en amour n'est qu'un moyen de contrôle qui, par +différence, permet de préciser la valeur de ses sensations. C'est le +voyage sentimental, où les aspects sans cesse se renouvellent et nous +confirment dans le choix fait antérieurement. De tels<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span> déplacements +demeurent à jamais incompréhensibles aux véritables fidèles et aux +vrais racinés. Le clavier de leurs sensations sans doute n'a qu'une +faible étendue, mais elles gagnent en intensité, en profondeur, ce qui +leur manque pour la diversité, et surtout leur sincérité s'affirme +d'un accent qui ne trompe pas. Faut-il citer des noms? Celui de +Mistral s'imposera comme le plus expressif. Puis voici qu'en face +d'eux viennent s'offrir les représentants du type adverse: bataillon +serré de ceux qui dispersèrent leur sensibilité aux quatre coins du +monde, pour y chercher les rehauts d'émotion que ne suffit point à +leur départir la vigueur de leur tempérament: c'est le thème initial, +le <i>motif</i> que va quêter le peintre, déplaçant son chevalet à travers +les multiples sites de nature, quand le véritable sujet est en lui, +s'il veut bien réfléchir que les plus grands maîtres du paysage ne +firent que transfigurer de modestes<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span> aspects par la puissance de leur +vision.</p> + +<p>Cosmopolitisme!... ce sera donc, le plus souvent, besoin de sortir de +soi-même, pour chercher l'excitant nécessaire à la production, de +suppléer aux défaillances d'un tempérament qui ne saurait, par sa +seule vigueur, étreindre son sujet: à une époque où l'originalité +véritable tend à se faire de plus en plus rare, quelle meilleure +marque de plasticité littéraire? Nul doute qu'il faille attribuer à +cette double cause: origine étrangère et cosmopolitisme, la plasticité +de notre auteur. Singulière faculté, commune à tant de femmes, chez +celle-ci poussée à un point que l'on rencontrerait difficilement +ailleurs, de se plier aux influences, je ne dis pas de les supporter, +mais de les accepter, de les quêter, comme un fardeau voulu, attendu, +désiré. Chasseresse littéraire, elle est au centre d'un carrefour, et +de tous côtés hume les<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span> senteurs de la forêt. Tout aussitôt elle prend +une piste, puis revient sur elle-même, car elle aurait peur de perdre +quelque avantage à s'engager trop avant. Seule la différence de +structure mentale pourra nous donner la solution d'une énigme qui +n'est qu'apparente. L'homme, quand il imite, demeure presque toujours +conscient, ou du moins se reprend assez vite, si pour quelques minutes +il s'est abandonné. Imiter, c'est subir. Donc il subit, mais parfois +se révolte contre cette soumission. Sentant passer dans sa phrase la +cadence d'un maître qui fut trop chère à son oreille, il éprouve un +scrupule et se rejette en arrière, tel un cheval qui veut se +débarrasser du fardeau. La femme sourit de cette sujétion: c'est une +caresse nouvelle qu'elle reçoit. Elle lui rappelle sa vraie fonction +et sa destinée qu'un instant elle oublia, quand elle prit en main cet +emblème viril: la plume de l'écrivain. Comme elle<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span> sait plier son être +physique aux caprices de celui qu'elle aime, elle adapte son art à la +manière de celui qu'elle admire.</p> + +<p>J'ai connu la sœur d'un poète, qu'il est préférable de ne pas +nommer, car cette omission permettra à plusieurs de se retrouver en +son exemple: elle ne le quittait presque jamais et l'accompagnait dans +ses démarches extérieures; ses yeux tendres et voilés, constamment +fixés sur lui, disaient l'admiration, le dévouement du chien fidèle, +et seuls faisaient écho à sa parole, car elle eût craint d'affaiblir +d'un seul mot ce qu'elle jugeait définitif, étant tombé de ses lèvres +à lui. Eh bien, la femme écrivain, c'est trop souvent la sœur de ce +poète... seulement une sœur qui entend ne pas garder le silence et +par instants commente, en l'affaiblissant, la parole du maître. Un +philosophe, prévenu sans doute par excès de misanthropie, mais auquel +un perpétuel repliement sur lui-même<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span> suscita d'étranges lueurs, n'a +pas craint de formuler cette loi primordiale de psychologie amoureuse: +«La Femme veut être prise, acceptée comme propriété. Elle veut se +fondre dans l'idée de propriété, de possession. Aussi désire-t-elle +quelqu'un qui prend, qui ne se donne et ne s'abandonne pas lui-même, +qui, au contraire, veut et doit enrichir son moi par une adjonction de +force, de bonheur et de foi. La Femme se donne, l'Homme prend.» +Nietzsche restreignait son jugement à la femme amoureuse. Mais ne +faut-il pas admettre l'unité de constitution mentale? Possédée par son +amant comme femme, comme écrivain la voici qui veut être prise encore +par ses maîtres.</p> + +<p>D'où la série des influences, visibles comme à travers une glace, pour +les yeux les moins prévenus. Et c'est d'abord le faisceau des traits +romantiques, autour desquels viendront se grouper tous les<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span> autres. +Comme en un carquois bien garni les plus fortes flèches et les mieux +barbelées sont assemblées l'une près de l'autre, ainsi de ces traits +littéraires qui doivent porter au cœur de notre admiration, mais +sans doute, pour ce qu'ils furent déjà émoussés par l'usage, iront en +nous moins profondément.</p> + +<p>Comment imaginer un faisceau plus serré d'influences que celles qui +présidèrent à la conception d'Antoine Arnault, le héros de la +<i>Domination</i>? Quelles images atteindraient à nous faire sentir, +toucher du doigt la formation de cette sensibilité artificielle où +viennent converger comme en un prisme toutes les nuances du Romantisme +et des disciples du Romantisme! Il faut bien situer ses personnages, +et lorsqu'on écrit un roman contemporain, leur donner une affabulation +répondant au thème choisi: Antoine Arnault sera donc un moderne homme +de lettres, et,<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span> n'en doutons pas, un homme de lettres parisien, qui +court les risques de la fortune littéraire, mais quand même se +présente à nos yeux revêtu de la défroque illustre des Manfred et des +René. Poursuivant comme but unique le frémissement de son être +sensible et ces secousses de la machine nerveuse que seule +l'exaltation peut donner, c'est par la série des expériences +amoureuses qu'il confronte son âme à la réalité, car, après vingt +aventures similaires, s'il paraît un instant se fixer aux passionnées +étreintes de Donna Marie, ce n'est que trompeuse apparence, et pour, +dans le même instant, faire retour aux ardeurs dévoratrices de la +Bacchante Émilie. Lorsqu'il pense avoir enfin trouvé l'objet +inatteignable où fixer ses désirs, cette Élisabeth qui ne peut être à +lui, sur quel ton affolé de lyrisme, nous l'entendons qui fait son +invocation aux demi-dieux du Romantisme: «Que<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span> me font les barques de +Venise, dont les couteaux d'argent me fendaient le cœur! Que me +fait Lara ou le Corsaire, ou cette belle sultane Missouf qui, dans un +conte de Voltaire, quelque soir me parut si voluptueuse! Mon amie, que +le Rhin coule en noyant l'anneau de Wagner, que sur le tombeau de René +la tempête recouvre à jamais les gémissements d'Atala, que le balcon +de Vérone s'abîme et disparaisse avec l'alouette et l'échelle de soie, +que m'importe, si je puis, avec vous, dans un caveau secret, vivre et +mourir!»</p> + +<p>Morceau d'exécution savante, qui le niera?... d'un disciple qui sait +la musique du Romantisme pour l'avoir étudiée chez les maîtres—car +vous retrouvez ici les meilleures cadences de Chateaubriand—mais où +nous ne discernons que trop l'artifice littéraire et cette +accumulation d'images qui, par l'abus qu'on en fit, prennent le galbe +et la patine légèrement<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span> défraîchie des sujets de pendule! Je voudrais +ici ne contrister personne, car une critique indépendante n'est pas +nécessairement une critique de combat, et telle allure agressive par +où l'on pense affirmer qu'on est libre de toute attache avec les +puissances du jour, peut faire soupçonner des dépendances d'un autre +genre. Il faut donc se défier des extrêmes et dire simplement: voici +un document incomparable, tout débordant de naturel et criant de +vérité, sur la plasticité féminine. Est-elle pas saisissante et +transparente—car toute âme de femme littéraire est +transparente—cette préconception d'Antoine Arnault, qui tout d'un +trait déroule ses antécédents: Lara et le Corsaire, son cher décor de +Venise, Wagner et le Rhin, Vérone et le balcon de Juliette?... On n'a +jamais mieux cité ses auteurs, accumulé tant de références, dévoilé +les sources d'un idéal que l'on<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span> voudrait faire sien par adaptation. +Sentir! toujours sentir! Épuiser la coupe des sensations! Tel est le +secret de la vie romantique... tel aussi le secret de l'âme d'Antoine +Arnault.</p> + +<p>Si pourtant nous examinons de près la biographie des personnages qui +ont fait figure dans l'histoire littéraire, et par l'élan de leurs +appétitions créé l'état d'esprit romantique, il nous est aisé de +discerner le point où le Rêve se sépare de la Réalité, la limite où le +héros imaginaire cesse de se confondre avec le prototype vivant dont +il reçut l'être. Qu'on veuille bien s'arrêter un instant aux plus +expressives figures: un Chateaubriand, un Byron, à celui qui le plus +désespérément tendit à vivre son rêve, ce Berlioz sans équivalent +comme type représentatif: si leur front se confond avec les nuages du +ciel, leurs pieds reposent sur la terre et se meurtrissent aux +pierres du chemin. D'où<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span> la valeur unique de ces documents: Lettres et +Mémoires, qui précisent leurs agitations par refus d'accepter les +dures conditions de la vie. Telle est la part concrète du héros, et +que nous touchons du doigt, par où il nous devient un contemporain et +un frère: Mme de Noailles l'a délibérément rejetée; elle s'est placée +en dehors de la réalité. Dirait-on pas que, pour situer son +personnage, elle se complaît à ordonner des faits contraires à la +vraisemblance. Je sais bien ce qu'elle tend à prouver: qu'Antoine +Arnault est un désabusé, revenu de tout. Mais quand même, nous +admettons difficilement cette destinée qui «connaît toutes les +agitations de la politique et du succès». Nous repoussons ce qu'il +entre d'abstrait, par conséquent d'invraisemblable dans la fortune +d'un auteur qui fait jouer une pièce dont l'effet immédiat est de +«provoquer un élan d'amour dans sa ville»—nous savons trop par +expérience<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span> que les choses ne se passent pas ainsi—et pour qui «tous +les soirs les planches poudreuses de la scène furent comme un profond +divan où il posséda le cœur blessé, le cœur traîné des nerveuses +spectatrices». Reportons-nous aux documents romantiques... Quel abîme +entre le rêve et la réalité! Pourtant, c'est la réalité qu'entend nous +dépeindre l'auteur. Qui donc hésiterait à en contester l'artifice?</p> + +<p>Mais nous avons mieux encore, aveu plus catégorique du disciple qui +met ses pas dans les pas de ses maîtres, et, s'il se peut dire, +proclame son acte de foi. Plus encore que dans la préconception +d'Antoine Arnault, sa position dans la vie, son absence complète de +lien avec la réalité, ce qu'il y a d'abstrait en lui et qui tient au +grossissement des faits par où l'auteur le caractérise, nous avons la +marque romantique dans cette exaspération de la sensation qui crée +l'amertume dans la volupté.<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span> Lorsque, à la suite d'une longue +séparation, Donna Marie revoit Antoine et s'attache à lui «avec les +grands mouvements de l'être,» écoutez ses accents: «Vous êtes mon +jardin refleuri, ma maison retrouvée, ma volupté vivante; vous êtes ma +tristesse et ma bouche. Je vous ai! Ah! je vous ai! Non pour ma vie, +non pour toujours, mais pour une heure, mais pour une nuit! Cela +suffit. Une nuit pour que je saccage mon rêve! Une nuit pour me +gorger, pour me lasser de vous! pour que meure en moi jusqu'à la +racine de ce désir. Une nuit pour te voir comme tu es, faible, pâli, +vieilli, ô mon amour, ô dieu terrible de mon souvenir! Ah! reviens +pour que je te goûte encore, et que, délivrée enfin, je puisse dire: +J'ai revu Antoine Arnault, il n'est plus comme autrefois. +Sainte-Marie, je vous adore et je vous loue: il n'est plus comme +autrefois.»</p> + +<p>Brièveté de la sensation amoureuse...<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span> Fugacité du bonheur... amertume +dans la volupté... Cœur qui se brise et se complaît aux pointes où +il vient se meurtrir... Joignez-y l'ardeur de destruction, la rage +d'anéantissement qui toujours accompagne les extrêmes de la volupté +sensuelle... vous les reconnaissez ces thèmes fameux, dont les +variations firent la renommée littéraire des Romantiques, depuis +Chateaubriand jusqu'à notre moderne Barrès. Merveilleuse élève en +vérité, disciple fidèle, cette étrangère, cette cosmopolite devenue +Française par adoption et par adaptation! Elle n'a qu'un tort: c'est +de ne pas disposer assez de mystère autour de ses emprunts. Mais +serait-elle femme, s'il en était autrement? Mme de Noailles ignore le +grand art du clair-obscur et ses magiques effets. Tout cela est trop +en lumière, trop évident, trop manifeste pour des yeux non prévenus. +Une des premières fois qu'il fut donné, cet accent d'amertume, ce cri +de<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span> meurtrissure dans la volupté, ce fut par le père de René, et l'on +sait la fortune que depuis lors il fit par le monde. Mais ce n'est pas +user, c'est abuser, c'est pousser jusqu'à l'indiscrétion, que nous +offrir une paraphrase aussi transparente du célèbre morceau où Atala +mourante s'écrie: «Tantôt j'aurais voulu être avec toi la seule +créature vivante sur la terre. Tantôt, sentant une divinité qui +m'arrêtait dans nos horribles transports, j'aurais désiré que cette +Divinité se fût anéantie, pourvu que, serrée dans tes bras, j'eusse +roulé d'abîme en abîme, avec les débris de Dieu et du monde!»</p> + +<p>Ce n'est point assez pourtant d'avoir fait sa soumission aux +demi-dieux du Romantisme: Que, par les soins attentifs de l'auteur, +Antoine Arnault, ce moderne homme de lettres parisien, soit revêtu de +la défroque illustre des Manfred et des René, que la passionnée Donna +Marie<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span> pousse son invocation aux puissances destructrices qu'enferme +l'instinct d'amour, tel que l'imaginait le père d'Atala, c'est +seulement hommage aux grands ancêtres qui inventèrent une forme +nouvelle de sensibilité littéraire. Mais comme on est toujours le fils +de quelqu'un, on a toujours aussi ses héritiers. Chateaubriand, comme +Byron, en eut d'illustres, et Mme de Noailles, après s'être +agenouillée dans la partie centrale du temple, continue son action de +grâces dans les chapelles latérales. Connaissant ses auteurs autant et +mieux qu'écrivain de France, elle se souvient à propos qu'en un +morceau de critique fameux: <i>l'École Païenne</i>, poussé par cet instinct +de mystification qui se trouvait à la racine de son génie, Baudelaire +jeta l'anathème au dieu Pan. Elle lui fera donc, elle, son invocation, +car de même que la haine est encore une forme de l'amour, la +contradiction peut aussi<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span> bien être une forme de l'imitation, et +n'est-ce pas brillante attitude pour une jeune romancière, belle et +nerveuse cambrure de reins, qui impressionnera la galerie, d'exalter +une puissance que Baudelaire, le satanique Baudelaire, si +énergiquement ravala aux régions inférieures: «Tous les poètes, et, +mon cher Pan, il est beaucoup de poètes, t'attendent dans les jardins: +ne les crois pas, lorsqu'ils se pensent mystiques et convertis aux +religions de Judée. S'ils disent que leur âme est altérée de mystère, +c'est parce qu'ils te cherchent et qu'ils ne t'ont point <ins class="correction" title="trouvée">trouvé</ins>. Ah! +qu'un matin de Pâques, quand sur les villes chrétiennes les cloches +chanteront, vaines poupées de métal, la forêt enfin se ranime! Que +l'aulne entende revenir sa nymphe aux jambes mouillées! Que les +bergers s'élancent! Que le bouc et la biche resplendissent au soleil, +et que, plus haut que les cloches d'argent sur la ville, tout le +feuillage<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span> chante: Pan est ressuscité!»</p> + +<p>Pour avoir longuement médité l'œuvre de ses devanciers, Mme de +Noailles sait la place qu'y tient cette conception particulière de +l'amour fondée sur le culte de la sensation exclusive, absorbante et +asservissante. Comment ignorerait-elle qu'une telle conception fît le +succès d'un d'Annunzio, condensant pour des effets identiques cette +sécheresse d'âme et ce cruélisme donjuanesque qui circulent, comme des +thèmes animateurs, à travers l'ensemble de ses romans? Les mauvaises +langues pourront affirmer que, de tous les traits où s'accuse la +plasticité de notre auteur, celui-là fut le plus spontané, et que +Donna Marie, c'est le miroir fidèle où vient se réfléchir l'image de +la romancière elle-même. Nous n'en voulons rien savoir, ou plutôt nous +nous interdisons d'en rien rechercher. Mais quelle surprise tout +d'abord, à laquelle il faudra bien nous<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span> accoutumer, de voir une femme, +de riche et intense culture, faire tenir l'amour dans ce culte de la +sensation exclusive, dans cette sorte de fatalité qui réduit tout au +geste de l'instinct et n'hésite pas à généraliser avec cette rigueur. +«Les femmes, toutes les femmes n'ont-elles point de tendres corps qui +se penchent et avancent, tendues vers les mains des hommes? Les doigts +se touchent, les genoux se touchent: tout un être attire l'autre être, +et dans la saison chaude, les femmes tristes ou légères ne +tombent-elles point, comme les fruits las sur la prairie?»</p> + +<p>Il y a là, on le voit, plus qu'un cas individuel.... une véritable +profession de foi en amour. Telle Donna Marie qui, la première, glissa +aux bras d'Antoine Arnault, excuse et doit excuser sa suivante Émilie +de s'abandonner à ses étreintes. Sont-elles pas commandées toutes deux +par la rigueur de l'instinct? Nous avons parlé du cruélisme<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span> +d'annunzien: le voici qui se fait jour à travers les complications +sentimentales dont il faut bien rehausser ces détentes instinctives. +Quand la bacchante Émilie alterne, avec Donna Marie sa maîtresse, dans +les bras d'Antoine Arnault, à l'heure de l'abandon, ses yeux «ont le +luisant du scarabée», ses cils «le velu de la bête des champs»; elle a +«la lueur de l'insecte que l'instinct enflamme et signale au mâle dans +la sombre forêt». Sentez-vous pas la plume descriptive qui poursuit +avec amour la réalisation voluptueuse et l'image qui donnera +satisfaction à sa veine? On s'explique, sans plus abondants +commentaires, que le poète, le romancier, le dramaturge Antoine +Arnault se dégoûte assez vite de cette bacchante, qui se précipite +au-devant de son désir, car les hommes les plus exigeants ont quelque +répugnance à constater chez la femme des servitudes correspondantes. +On conçoit qu'Antoine<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span> Arnault n'espère plus de plaisir, pas même de +réelle distraction de sa Sultane-servante. Pourtant il la gardera, +car... «Donna Marie le saura-t-elle? Donna Marie souffrira-t-elle?»... +tel est le point important. C'est la seule complication sentimentale, +le seul conflit à dégager de la situation: le raffinement dans l'amour +qui torture, qui s'ingénie à torturer celle qu'il aime. Mme de +Noailles développe une fois de plus un thème où s'exerça avec +surabondance le cruélisme d'annunzien. En vérité, n'avais-je pas +raison de l'écrire?... si l'on écarte la préconception romantique +d'Antoine Arnault et les traits essentiels du héros qui furent +empruntés à Manfred, à René, c'est du Sperelli, c'est de l'Effrena de +d'Annunzio qu'il tire cette sécheresse d'âme, ce cruélisme, ce culte +de la sensation exclusive qui va jusqu'au sadisme imaginatif, +aboutissement logique, il en faut convenir, puisque ces divers +éléments<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span> composent l'unité d'une âme et sont entre eux dans un rapport +nécessaire de cause à effet.</p> + +<p>Comment s'étonner, après tout, de cette prédominance, de cet +exclusivisme de la sensation, devenue à tel point absorbante qu'elle +constitue le fond, l'âme même des personnages de Mme de Noailles? Que +dis-je! Loin de nous en montrer surpris, nous allons en dégager des +conséquences favorables à l'auteur: nous y trouverons sa réelle +originalité. Si pleins d'artifice qu'ils apparaissent, ces personnages +d'Antoine Arnault, de Donna Marie, d'Émilie, et dans leur conception +et dans le choix des épisodes par où ils se manifestent, si marqués +que nous les ayons vus de Romantisme voulu, nous allons pouvoir +toucher du doigt le lien ombilical qui les rattache à Mme de Noailles. +Dès l'instant que l'on écarte l'hypothèse du devoir d'élève ou du +pastiche prémédité, il faut toujours<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span> chercher un élément de sincérité +dans cette ouverture sur l'âme humaine qu'est une page littéraire.... +<i>Sincérité</i>, c'est-à-dire aveu, confession, manifestation du trait +individuel qui échappe à la conscience. Car, ne l'oublions pas, la +sincérité est d'autant plus réelle qu'elle est plus inconsciente; on +pourrait même soutenir qu'il n'y a de vraie sincérité que celle qui +est parfaitement inconsciente de sa valeur, et je note, comme tout à +fait digne qu'on s'y arrête pour la méditer, à notre époque de +repliement et d'examen perpétuel, cette observation de Carlyle: +«Toujours la caractéristique d'une bonne réalisation est une certaine +spontanéité. Les gens bien portants ne connaissent pas leur santé, +mais seulement les malades. De sorte que le vieux précepte du +critique, si dur qu'il parût à son ambitieux disciple, pourrait +contenir une vérité des plus fondamentales, applicable à nous tous et +dans beaucoup<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span> de choses autres que la littérature: «Toutes les fois +que vous avez écrit quelque phrase qui paraît particulièrement +excellente, prenez garde de l'effacer.»</p> + +<p>Avec Thomas Carlyle, nous croyons à la valeur de cette spontanéité, +jour ouvert sur une âme mise à nu. Eh bien, une sincérité, une +spontanéité de cet ordre, nous allons les trouver, et ne ferons nulle +difficulté de les reconnaître chez celle que l'on pouvait croire tout +uniment composée d'artifice littéraire. Qu'on n'aille pas les chercher +dans ses romans, où l'obligation de créer des personnages crée la +nécessité correspondante d'ordonner des séries de sensations en leur +imprimant l'unité—non point dans ses romans, mais dans ses poèmes, et +parmi ceux-ci, dans ceux qui sont le plus proches de la sensation +initiale. Le voici donc ce lien, qui rattache l'enfant à la mère. +Attitude des personnages, style de l'auteur, et ce qu'il y a de<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span> tendu +en lui, c'est bien influence romantique. Mais cette prédominance en +eux de la sensation, pourquoi la chercher ailleurs qu'en Mme de +Noailles, quand nous la voyons absorbante au point où nous la montrent +certains de ses poèmes?</p> + +<p>Comment s'opère chez elle le contact avec la Nature? Quelles réactions +détermine la sensation initiale? Lorsque nous nous trouvons en face +d'un spectacle qui, pour une raison quelconque, suscite notre +attention, le détail des objets qui le composent se fond presque +toujours en une harmonieuse unité. Chez Mme de Noailles au contraire, +les objets se présentent successivement avec tout le cortège des +images qui peuvent impressionner la vue, l'ouïe, l'odorat. Je ne sais +rien de plus curieux que cette pièce: <i>le Verger</i>, où vous suivrez +leur succession:</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<span class="i0">Dans le jardin <i>sucré</i> d'œillets et d'aromates,<br /></span><span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span> +<span class="i0">Lorsque l'aube a mouillé le serpolet touffu,<br /></span> +<span class="i0">Et que les lourds frelons, suspendus aux tomates,<br /></span> +<span class="i0">Chancellent, de rosée et de sève pourvus...<br /></span> +</div> + +<div class="stanza"> +<span class="i0">L'air chaud sera <i>laiteux</i>, sur toute la verdure,<br /></span> +<span class="i0">Sur l'effort généreux et prudent des semis,<br /></span> +<span class="i0">Sur la salade vive et le buis des bordures,<br /></span> +<span class="i0">Sur la cosse qui <i>gonfle</i> et qui s'ouvre à demi.<br /></span> +</div> + +<div class="stanza"> +<span class="i0">Des brugnons roussiront, sur leurs feuilles, collées<br /></span> +<span class="i0">Au mur où le soleil <i>s'écrase</i> chaudement;<br /></span> +<span class="i0">La lumière emplira les étroites allées,<br /></span> +<span class="i0">Sur qui l'ombre des fleurs est comme un vêtement.<br /></span> +</div> +</div> + +<p>J'ai souligné exprès ce qui est plus particulièrement expressif de la +sensation immédiate. En fait, c'est <i>tout</i> qu'il faudrait souligner, +car c'est l'ensemble qui donne la vraie note de cette poésie. +Quiconque a connu et goûté le genre de sensation que note ici Mme de +Noailles, quiconque s'est trouvé, par un brûlant après-midi d'été, en +face de ces objets qui, par le détail se mirent en elle, peut observer +la saisissante exactitude du tableau qu'elle nous en présente. Mais +qui donc serait habile à le<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span> présenter ainsi, s'il n'était doué, au +préalable, de ce genre particulier de vision? La voilà bien la +<i>sincérité</i>, <i>sa</i> sincérité à elle. Sincérité et Don, termes égaux, +réciproquement convertibles. On ne saurait imaginer plus exacte +correspondance entre la réalité précise vue par de certains yeux et la +sensation du poète qui fixe cette réalité. Tellement absorbante que +l'art la transforme à peine; il la fixe simplement, grâce à une +intuition singulière de ses analogies, de ses correspondances avec les +sens voisins. Cet autre petit tableau exquis: <i>Le Jardin et la Maison</i> +donnera une idée exacte du talent de Mme de Noailles, de sa vraie +sincérité, en face des spectacles de la Nature, que l'on ne peut +s'empêcher d'opposer aux artifices littéraires constatés plus haut.</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<span class="i0">Voici l'heure où le pré, les arbres et les fleurs<br /></span> +<span class="i0">Dans l'air dolent et doux <i>soupirent</i> leurs odeurs,<br /></span> +<span class="i0">Les baies du lierre obscur où l'ombre se <i>recueille</i>,<br /></span><span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span> +<span class="i0">Sentant venir le soir, se couchent dans leurs feuilles.<br /></span> +<span class="i0">Le jet d'eau du jardin qui monte et redescend<br /></span> +<span class="i0">Fait dans le bassin clair son bruit <i>rafraîchissant</i>.<br /></span> +<span class="i0">La paisible maison <i>respire</i>, au jour qui baisse,<br /></span> +<span class="i0">Les petits orangers fleurissants dans leurs caisses;<br /></span> +<span class="i0">Le feuillage qui <i>boit</i> les vapeurs de l'étang,<br /></span> +<span class="i0">Lassé des feux du jour, s'apaise et se détend.<br /></span> +<span class="i0">Peu à peu la maison entr'ouvre ses fenêtres,<br /></span> +<span class="i0">Où tout le soir vivant et parfumé pénètre,<br /></span> +<span class="i0">Et comme elle, penché sur l'horizon, mon cœur<br /></span> +<span class="i0">S'emplit d'ombre, de paix, de rêve et de fraîcheur.<br /></span> +</div> +</div> + +<p>Pesez chaque mot, chaque groupe de mots, non seulement en lui-même, +mais dans ses rapports avec le groupe voisin—puisque la beauté émane +toujours d'un rapport—vous ne pourrez être qu'émerveillé de la +perfection d'un tableau si mesuré, si éloigné du grossissement +romantique, où toutes les sensations visuelles, olfactives, +gustatives, s'appellent, se confondent, se pénètrent l'une l'autre, +nous découvrant chez l'auteur un organisme merveilleusement approprié +à ressentir comme à fixer ces correspondances dont Th. Gautier et +Baudelaire firent le credo de leur esthétique,<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span> si bien que Mme de +Noailles a pu très justement conclure dans son <i>Offrande à la Nature</i>:</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<span class="i0">Nature au cœur profond, sur qui les cieux reposent,<br /></span> +<span class="i0">Nul n'aura comme moi, si chaudement aimé<br /></span> +<span class="i0">La lumière des jours et la douceur des choses,<br /></span> +<span class="i0">L'eau luisante, et la Terre où la vie a germé.<br /></span> +<span class="i0">La Forêt, les étangs, et la plaine féconde,<br /></span> +<span class="i0">Ont plus touché mes yeux que les regards humains.<br /></span> +<span class="i0">Je me suis appuyée à la beauté du Monde,<br /></span> +<span class="i0">Et j'ai tenu l'odeur des saisons dans mes mains.<br /></span> +</div> + +<p>...</p> + +<div class="stanza"> +<span class="i0">Je vous tiens toute vive entre mes bras, Nature.<br /></span> +<span class="i0">Ah! faut-il que mes yeux s'emplissent d'ombre un jour<br /></span> +<span class="i0">Et que j'aille au pays sans vent et sans verdure,<br /></span> +<span class="i0">Que ne visitent pas la lumière et l'amour!<br /></span> +</div> +</div> + +<hr class="mid" /> +<p><span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span></p> + +<h2>MADAME LUCIE DELARUE-MARDRUS</h2> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<span class="i0">Parmi la pureté du matin triomphant,<br /></span> +<span class="i0">Je vais, le souvenir encore si frais dans l'âme,<br /></span> +<span class="i0">Du temps où je n'étais qu'un embryon de femme,<br /></span> +<span class="i0">Qu'il me semble donner la main à quelque enfant.<br /></span> +</div> + +<div class="stanza"> +<span class="i0">L'herbe est froide à mes pieds comme de l'eau qui coule.<br /></span> +<span class="i0">La mer au bord des prés vient chanter son bruit clair,<br /></span> +<span class="i0">Et la falaise aussi déferle dans la mer,<br /></span> +<span class="i0">De tout le terrain jaune et mou qui s'en éboule.<br /></span> +</div> + +<div class="stanza"> +<span class="i0">Les troupeaux, comme au long d'un poème latin,<br /></span> +<span class="i0">Paissent avec des ronds de soleil sur leur croupe,<br /></span> +<span class="i0">Et les oiseaux de mer ont abattu des groupes<br /></span> +<span class="i0">Que chaque vague berce à son rythme incertain.<br /></span> +</div> + +<div class="stanza"> +<span class="i0">Et la prée, et les eaux également étales,<br /></span> +<span class="i0">Sourient si bien à mes matineux errements,<br /></span> +<span class="i0">Que je voudrais pouvoir entre mes bras normands,<br /></span> +<span class="i0">Prendre en pleurant ma mer et ma terre natales...<br /></span> +</div> +</div> + +<p>..... Ainsi, d'un clair ressouvenir de ses premières émotions, de ses<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span> +<i>enfances</i>, disaient nos pères, l'auteur <i>d'Occident</i>, dès les pages +liminaires de son second recueil, rend témoignage à ses origines. Et +ce n'est pas seulement, ce <i>Matin</i> normand, un frais tableau d'aube +sur la mer, où ressuscitent à leur place les images qu'ordonna la +Nature, c'est encore hommage ému d'une Française au sol natal d'où +elle tira sa sève et sa vigueur.</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<span class="i0">Tout ce coin de Nature en qui j'épancherais,<br /></span> +<span class="i0">Comme en l'asile offert de quelque sein de femme,<br /></span> +<span class="i0">Câlinement, les yeux fermés, toute mon âme,<br /></span> +<span class="i0">Si lourde de tristesse et de mauvais secrets.<br /></span> +</div> +</div> + +<p>C'est quelque chose de plus encore: hommage de la femme faite et qui +maintenant connaît la vie, au petit être en formation qui se dédouble +en elle, qui s'isole de sa personnalité présente, au point de lui +sembler <i>une autre</i>, mais de qui cependant les premières impressions, +reçues sur cette matière malléable comme cire<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span> chaude qu'est le +cerveau d'une enfant, y marquèrent le pli définitif qui doit +persévérer jusqu'à la mort. «L'enfance est la vie d'une bête», s'écrie +Bossuet quelque part... Et l'on voit assez par là que le grand orateur +catholique n'a jamais rien su du premier âge, habitué qu'il était à +ordonner ses gestes dans la compagnie des hommes faits; car si, du +point de vue de la vie consciente, un tel aphorisme se peut justifier +à une époque aussi exclusivement <i>intellectuelle</i> que notre +dix-septième siècle français, il serait sans excuse en un temps où +l'on a reconnu que la vie émotive constituait l'assise de toute +formation. Mais en vérité les poètes n'ont que faire des arguments des +psychologues, quand ils possèdent l'intuition, don merveilleux plus +sûr que toute science, qui leur révèle ce que l'observation leur +viendra confirmer. Il faudrait n'être aucunement poète, avoir une âme +dénuée de toute intuition poétique,<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span> pour ne pas attribuer à ces +premières impressions une importance justement contraire à celle que +leur reconnaissait l'éducateur du Dauphin. Et nous allons voir que +l'auteur <i>d'Occident</i> possède une incontestable nature de poète.</p> + +<p>Mme Lucie Delarue-Mardrus est donc une fille de la riche Normandie: +circonstance qu'il faut se garder de négliger, puisque tel élément, +d'apparence extérieur à l'être, par la suite devient cause efficiente +et constitutive de sa personnalité. Combien cela est vrai et +rigoureux, quand il s'agit de la Femme-auteur! Ce n'est pas moi, non +certes, ce n'est pas moi, qui viendrai m'inscrire en faux contre une +doctrine qui, après avoir connu tant de faveur, tomba par la suite +dans le plus injuste discrédit. Tout comme les renommées, les théories +littéraires ont leurs destins alternés, et si elles disparaissent un +temps, c'est pour ressusciter ensuite, plus vivaces et mieux en +faveur. Pour<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span> n'avoir pas su nous rendre un compte exact ou du moins +suffisant, des éléments qui composent le génie de ces hommes, +véritables demi-dieux ayant dominé leur époque, on fut sévère à +celle-ci au delà de toute mesure: «Le Génie, s'écriait Barbey +d'Aurevilly dans un élan lyrique..... Mais ce qui fait le plus le +génie, aux yeux de ceux qui savent le comprendre, c'est quand il +réagit avec fierté contre sa race, quand il se cogne contre son +milieu, ou qu'il le secoue autour de lui, comme le lion secoue sa +crinière... c'est enfin quand il porte le moins ou repousse le plus de +ces influences fatales dont on voudrait le faire sortir.»</p> + +<p>Magnifique mouvement d'éloquence à la française, chez cet autre +Normand d'authentique génie... plaidoyer <i>pro domo</i>... défense +personnelle où l'on retrouve l'accent du vieux lion méconnu qui +justement secoue sa crinière et sort encore les griffes<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span> qui +marquèrent tant et de si profondes entailles! Combien d'illustres +exemples viennent réconforter sa doctrine! Aussi ne s'agit-il pas ici +de Génie, mais d'un de ces talents précis et restreints dont, mieux +que tout, les origines vont nous justifier la valeur autant que les +limites! Elles nous découvriront à la fois cette part de sincérité et +d'artifice qui existe chez tant d'écrivains, chez la femme qui tient +une plume, plus encore que chez l'homme! Pourquoi plus d'artifice chez +la femme? objectera-t-on. C'est qu'il fait partie essentielle de sa +constitution mentale, conséquence de cette plasticité dont nous avons +étudié déjà un saisissant exemple.</p> + +<p>Qui de nous, l'ayant une fois traversée, n'a conservé dans le précieux +répertoire où s'enregistrent les souvenirs, les images de la riche +campagne normande? Beauté précise et mesurée de ces paysages qui se +succèdent sans à coup, c'est presque avec<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span> la sage ordonnance de +tableaux composés par un maître qu'ils développent sous nos yeux les +lignes harmonieuses de leurs formes. Rien d'imprévu en eux, rien de +brisé, ni qui force notre attention par la soudaineté d'une +perspective, mais la plus raisonnable ordonnance, où viennent +collaborer, suivant une succession méthodique, les éléments +constitutifs de cette beauté. A mainte reprise, dans les Poèmes de +l'auteur, passent en familières images les objets qui impressionnèrent +les yeux de l'enfant et sont demeurés chers à son cœur pour ce +qu'ils furent liés à l'éveil de sa vie émotionnelle. C'est <i>une +autre</i>, nous l'avons vu, qu'elle croit tenir par la main, quand femme +elle revit ces premières heures, et pourtant ne sait-elle pas, +d'intuition sûre, qu'il n'est pas une impression de ce premier éveil +qui n'ait contribué à la formation de l'âme vivante et vibrante +qu'elle est aujourd'hui? La<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span> pièce intitulée: <i>Beau Jour</i> nous restitue +ces images:</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<span class="i0">... Je me suis penchée au petit mur du clos<br /></span> +<span class="i0">En face des beaux prés que baise la mer bleue,<br /></span> +<span class="i0">Les tempes dans mes poings, avec ma robe à queue<br /></span> +<span class="i0">Enroulée à mes pieds, à voir, à pas très lents,<br /></span> +<span class="i0">Paître, sans relever leurs gros yeux indolents,<br /></span> +<span class="i0">Les vaches aux deux pis gonflés comme des outres,<br /></span> +<span class="i0">Les taureaux s'agacer les cornes dans les poutres,<br /></span> +<span class="i0">Et les gaules qu'on range aux portes des pressoirs,<br /></span> +<span class="i0">Et, redoutant la hâte automnale des soirs,<br /></span> +<span class="i0">Sans bruit, rentrer au port, parmi le roux des branches,<br /></span> +<span class="i0">Le papillonnement sans fin des voiles blanches.<br /></span> +</div> +</div> + +<p>On voit le charme, autant que les limites de cette poésie. Menus +tableaux de vivante fraîcheur et de grâce, qui nous entretiennent des +réalités immédiates, nous rattachent aux joies terrestres, mais jamais +ne sauraient exalter notre âme jusqu'à la notion d'infini! S'il est un +sentiment que ne suggère pas cette beauté, c'est, en effet, celui de +grandeur et de majesté qu'enferme en ses romanesques sites la +pathétique Bretagne. Je sais d'illustres Bretons<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span> qui en tirèrent +argument pour exalter leur sol natal aux dépens du voisin, et +poussèrent en plus d'une circonstance l'aveuglement filial jusqu'à se +montrer iniques pour toute une catégorie de richesses naturelles +qu'ils prétendaient rabaisser.</p> + +<p>C'est d'une parfaite correspondance entre sa nature et la réalité +précise des choses <i>vues</i> que Mme Lucie Delarue tire ce premier +élément de sincérité qui s'affirme en ses vers. Tâchons de +reconstituer en elle la série des étapes qui aboutissent à cet effet +particulier de condensation poétique, grâce à quoi l'on enferme, en la +traduisant, une émotion vécue. Cela, c'est presque tout le secret de +l'art du poète. Sans doute il en est qui, à ce don initial, unissent +d'autres facultés; mais un vrai poète qui ne le possédât à aucun +degré, on ne le saurait concevoir, car il ne resterait plus qu'un +artisan de<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span> rimes, c'est-à-dire la chose la plus froide, la plus +artificielle, la plus vaine qui soit. Mme Lucie Delarue a la +perception nette des objets qui viennent affecter ses différents sens, +vue, ouïe, odorat: d'où sensation directe des choses de Nature; et de +même que dans le décor de sa riche Normandie les <i>motifs</i> viennent se +proposer à notre attention, la première marque de son talent +spontané—j'entends: chaque fois que ce talent est spontané—c'est +d'ordonner ses sensations en petits tableaux qui se fixent dans notre +esprit. Sa poésie vaut avant tout par le détail minutieusement +observé, puis par le groupement de ces détails. Veut-elle rajeunir le +thème immortel et redoutable de l'ivresse du Printemps? Elle commence +par une série de petites touches légères, presque impressionnistes, +papillotantes et à peine fixées (<i>Avril</i>; <i>On va vivre</i>), puis elle +aboutit à cette pièce: <i>Recueillement</i>, dans laquelle<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span> elle ramasse et +concentre ses effets:</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<span class="i0">Le soir a provoqué les voix dominatrices<br /></span> +<span class="i0">Des rossignols puissants comme des cantatrices.<br /></span> +<span class="i0">Sorti du plus profond des parcs arborescents,<br /></span> +<span class="i0">Le Printemps est déjà dans l'air comme un encens.<br /></span> +<span class="i0">Fermons les yeux. Goûtons les heures tout entières,<br /></span> +<span class="i0">Dans le recueillement des pesantes paupières.<br /></span> +<span class="i0">L'ivresse des couchants tranquilles est en nous,<br /></span> +<span class="i0">Qui fait battre nos cœurs et trembler nos genoux.<br /></span> +<span class="i0">On n'aura jamais dit tout ce qu'on voulait dire,<br /></span> +<span class="i0">En face des moments où la journée expire,<br /></span> +<span class="i0">Et l'on pleure d'angoisse à sentir vivre en soi<br /></span> +<span class="i0">L'Ineffable bonheur de ce muet émoi...<br /></span> +</div> +</div> + +<p>Dans la série des brèves esquisses qui précèdent ce <i>Recueillement</i>, +on voit que l'auteur a été affecté directement par les objets qu'il +s'est appliqué à fixer: Trop souvent la femme qui tente de faire +œuvre d'art, particulièrement dans l'effort de la composition +littéraire, faute de pouvoir sentir et penser par elle-même, sent et +pense à travers un maître: d'où chez elle la rareté de l'invention +originale. Mme Lucie Delarue est bien elle-même, quand elle fixe ces +petits tableaux de<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span> Nature, et son originalité n'a pas d'autre cause +que sa sincérité.</p> + +<p>... La Peinture s'accorde avec l'art dramatique pour synthétiser, par +des gestes identiques, les passionnés mouvements de l'âme humaine: en +ce sens un Frédérick Lemaître et un Eugène Delacroix pouvaient tirer +les plus durables bénéfices d'une fréquentation régulière, puisque +leurs moyens d'expression étaient voisins et que se confondaient les +limites de leur art. Pareillement évoquons les images plastiques +déposées en nous par la fréquentation des Musées et des Théâtres: si +parfois je cherche à me représenter les sources vives d'émotion chez +la Femme ayant cette ambition de la fixer, je la vois très exactement +qui met la main sur son cœur pour en suivre les battements. Et ce +n'est pas là un de ces symboles obscurs, n'offrant qu'un rapport +indirect avec leur objet... c'est le <i>signe</i> correspondant à la chose<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span> +<i>signifiée</i>. Valeur unique du Geste, qui fixe pour l'éternité +l'instant pathétique de la passion: un des plus raffinés parmi les +peintres de ce temps avait compris son éloquence, plus expressive que +celle des mots, en imaginant cette formule: <i>Arts du silence</i><a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2"></a><a href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>, par +laquelle il entendait opposer la Peinture à la Musique et à la Poésie: +c'était seulement, il faut le dire, prédilection d'un peintre pour sa +spécialité, car, à le bien prendre, si l'on envisage l'ensemble de la +production, il n'est pas d'art supérieur, mais seulement des artistes +supérieurs. D'identiques analogies nous invitent à conclure, dans +l'ordre de la production poétique: la beauté d'un thème n'est pas +seulement dans la richesse des développements que nous lui supposons;<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span> +elle est bien plus encore dans leur concordance avec notre intime +sensibilité, et d'ailleurs comment les pourrions-nous même imaginer, +si à quelque degré déjà cette concordance ne nous était suggérée?</p> + +<p>D'un instinct sûr, que rien ne saura dérouter, la Femme-Poète +poursuivra correspondances, et analogies. Voilà donc une matière rare: +son cœur, son propre cœur, qu'elle pourra travailler en toute +assurance, et je n'entends pas par là ces grands mouvements de la +passion où la puissance de conception virile lui est un trop dangereux +rival,—domaine réservé qu'elle fera sagement de laisser à +l'homme—mais plutôt ces intimes et mystérieux recoins où celui-là ne +saurait pénétrer. Voyons en effet, examinons un peu ce qui advient +dans la pratique courante de la vie: Toujours par quelque endroit, si +fervent que soit un amour, la femme échappe à l'homme. Que ne peut-on +les<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span> suivre ces amants, qui, dans un regard tout mouillé de tendresse, +semblaient fondre leur âme et tout à l'heure uniront leur être d'un +élan passionné! Oui, que ne peut-on pénétrer jusqu'aux plus intimes +replis d'eux-mêmes! On serait effrayé de ce qu'on y verrait. Leurs +lèvres une fois descellées et leurs bras désunis, quand la pleine +possession de la conscience a remplacé cette folie d'une minute qu'est +la fougue de l'instinct, quel abîme entre deux êtres qui tout à +l'heure n'en faisaient qu'un! De ces chairs confondues et de ces +souffles mêlés, plus rien qui demeure, hélas! La vraie nature a repris +ses droits. Ils sont redevenus eux-mêmes, car dans cette brève détente +de l'instinct, ils étaient tout au juste, et dans la rigueur +grammaticale du terme, <i>aliénés</i> d'eux-mêmes. Et ce n'est pas +seulement impénétrabilité particulière, difficulté d'adaptation, qui +fait que deux âmes rapprochées par la vie ne sont<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span> pas plus +rigoureusement pareilles que deux feuilles assemblées aux souffles de +la forêt. Non, ce n'est pas désaccord d'une heure; c'est quelque chose +à la fois de plus général et de plus local, général dans ses effets et +local dans ses causes.</p> + +<p>Là véritablement peut triompher la Femme, puisque, se penchant sur +elle-même, c'est elle aussi qu'elle traduit jusque dans les troubles +de sa chair et les contractions de son cœur. Il faudrait ne rien +concéder aux merveilleuses puissances de l'intuition, pour refuser à +la femme, si peu douée fût-elle d'expression verbale, ce droit d'aveu, +de confession, par où elle saura se révéler tout entière, à nous que +d'irréductibles divergences de physiologie empêchent de sentir comme +elles. A certaines heures, c'est comme si elle parlait une langue que +nous ne pouvons entendre, et la seule contraction de ses traits nous +permet de soupçonner des angoisses qui<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span> ne sauraient avoir d'écho +direct en nous. Domaine réservé, comment y pénétrer si nulle analogie +n'existe, nulle correspondance entre des épreuves qui la bouleversent +toute et nos propres émotions!</p> + +<p>Un seul écrivain contemporain eut cette audace singulière de se +substituer à elle en quelque façon et de pousser son diagnostic +jusqu'aux régions les plus intimes de sa physiologie. Faut-il nommer +l'auteur illustre de la <i>Femme</i> et de l'<i>Amour</i>? Je ne sache pas que +sous une autre plume virile, dans aucune littérature, les défaillances +d'un tempérament aient été plus minutieusement décrites. Mais il +advint qu'en dépit d'une merveilleuse sensibilité, la plus étrangement +féminine qui eût jamais paru, les mouvements tumultueux d'une +imagination jadis faussée par une extrême continence de jeunesse +firent trembler sa main <ins class="correction" title="d'un">d'une</ins> émotion sénile et obscurcirent son +regard d'inquiétantes<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span> visions. Michelet lui-même ne nous donna donc +qu'une contrefaçon de l'âme féminine, séduisante à coup sûr, mais +faussée de parti pris. Si nous nous tenons à la prose, les cris +déchirants d'une Lespinasse nous présentent un tableau, sous forme de +confession, qui n'a pas d'analogue et ne saurait en avoir sous une +signature virile. Là véritablement elle est l'égale de l'homme, que +dis-je? un instant elle lui devient supérieure, car si la faculté +d'expression s'ajoute en elle à la sincérité de son émotion, elle peut +hausser jusqu'à la puissance un accent de poète qui jusqu'alors +n'avait pas marqué d'ambitions si hautes... La douleur seule est +positive: <ins class="correction" title="nsus">nous</ins> le savons par notre propre expérience... Elle +accomplira donc ce miracle de transformer, en art d'émotion, les +éléments d'un talent qui semblait tout d'abord se restreindre à +l'objectivité. Je la trouve, il n'y a pas à dire, cette profondeur +d'accent, dans la série des<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span> pièces intitulées: <i>Femmes</i>.</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<span class="i0">Complexe chair offerte à la virilité,<br /></span> +<span class="i0">Femme, amphore profonde et douce où dort la joie,<br /></span> +<span class="i0">Toi que l'amour renverse et meurtrit, blanche proie,<br /></span> +<span class="i0">Œuf douloureux où gît notre pérennité,<br /></span> +</div> + +<div class="stanza"> +<span class="i0">Femme qui perds la vie au soir où ta jeunesse<br /></span> +<span class="i0">Trépasse, et qui survis, pour des jours superflus,<br /></span> +<span class="i0">Te débattant, passé qu'on ne regarde plus,<br /></span> +<span class="i0">Dans le noir du Destin où ton être se blesse,<br /></span> +</div> + +<div class="stanza"> +<span class="i0">Humanité sans force, endurante moitié<br /></span> +<span class="i0">Du monde, ô camarade éternelle, ô moi-même,<br /></span> +<span class="i0">Femme, Femme, qui donc te dira que je t'aime<br /></span> +<span class="i0">D'un cœur si gros d'amour, et si lourd de pitié!<br /></span> +</div> +</div> + +<p>Voilà des accents qui correspondent à l'émotion directe et nous +rendent un compte exact de ces éléments de sincérité qu'il faut +reconnaître à l'origine de toute production durable, faute de quoi +l'art des vers n'est que pure jonglerie, vain assemblage de mots, +juxtaposition de syllabes et de rimes. Sur ces thèmes immortels, qui +vaudront toujours ce que vaut l'Humanité, et dureront autant qu'elle, +puisqu'ils<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span> composent la matière de ses angoisses et de ses espoirs: +<i>Brièveté des heures</i>, <i>Beauté fugace</i>, <i>Inconstance du sentiment</i>, +pourquoi Mme Lucie Delarue donne-t-elle une note si puissante? Ah! +toutes les femmes la comprendront, toutes les femmes se retrouveront +dans ses poèmes, qui douées du pouvoir redoutable d'analyser leurs +sensations, n'auront pas craint de suivre en leur miroir la +progression des flétrissures dont le temps stigmatise leur beauté... +celles-là surtout qui, seulement amantes, n'imaginent pas, les +malheureuses, d'autre raison de vivre! Je les vois qui se penchent sur +ces pages: <i>Femmes</i>, les <i>Adorées</i>, miroir grossissant où vient se +réfracter leur image. Et c'est bien, à parler franc, comme un miroir +dont la monture inférieure, garnie de pointes, leur déchirerait le +cœur! Où donc, je le demande, notre auteur trouva-t-il cette +puissance d'évocation? C'est que vraisemblablement, étant<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span> femme, elle +se représente ces sentiments avec plus de vivacité—je ne dis point +qu'elle les ait éprouvés, car elle n'est pas encore à l'âge d'une +telle épreuve—mais du moins pressent-elle leur amertume, et la force +de l'imagination lui permet de recomposer les éléments de cette +prescience. Donc ici je la vois pleinement sincère, grâce à la valeur +de l'émotion directe qui commande l'inspiration et dicte +l'expression—il faut insister sur ce mot: <i>dicte</i>—puisque le vrai +poème, celui qui est digne de ce nom, doit se former dans le cerveau +du poète sous la secousse directe qu'est la sensation:</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<span class="i0">Car votre chair n'était qu'une fugace rose,<br /></span> +<span class="i0">Et si, quand vous pliiez sous l'amour exigeant,<br /></span> +<span class="i0">Vous sentiez tristement s'émietter vos argiles,<br /></span> +<span class="i0">Vous saviez bien que l'Homme est solide et changeant,<br /></span> +<span class="i0">Vous saviez bien qu'avec les fleurs longtemps écloses,<br /></span> +<span class="i0">Et les jours longtemps clairs qui sombrent dans le soir,<br /></span> +<span class="i0">Qu'avec l'automne vient la douleur de déchoir,<br /></span> +<span class="i0">Et que la Femme est brève entre toutes les choses!<br /></span> +<span class="i0">Belles, belles, plutôt pleurer sur votre mort<br /></span><span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span> +<span class="i0">Que de voir s'effeuiller vos quarantaines pâles,<br /></span> +<span class="i0">Lorsqu'arrachant le sceptre à vos mains triomphales,<br /></span> +<span class="i0">La vieillesse vous prend à la gorge et vous tord.<br /></span> +<span class="i0">Ah! comment assister alors cette détresse,<br /></span> +<span class="i0">Qui fait trembler vos cœurs et vos pauvres genoux?<br /></span> +<span class="i0">Quel geste hospitalier, quels mots sages et doux<br /></span> +<span class="i0">Répareraient la vie et sa scélératesse?<br /></span> +</div> +</div> + +<p>Merveilleuse puissance de l'émotion vécue, ou sinon vécue, recréée par +une imagination sympathique correspondante! Autre part<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3"></a><a href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> nous l'avons +exprimée cette vérité d'âme, comme le plus cher article de notre credo +littéraire, et avec une rigueur qui nous fut reprochée: «Savoir n'est +rien... Sentir est tout!» puisque l'émotion, c'est justement +l'étincelle qui fait jaillir la lumière dans l'âme du poète. Il est +pourtant une restriction qu'il lui faut apporter, sans quoi elle ne +rendrait qu'un compte insuffisant de la réalité. Elle demeure<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span> +toujours exacte en effet, elle enferme une part de vérité profonde, la +réplique de M. Maurice Barrès à l'objection de M. Paul Bourget: +«L'écrivain Dorsenne n'avait pas beaucoup de cœur...»—«Qu'importe, +s'il avait de l'imagination!»—Entendez par là que le pouvoir de se +représenter des états d'âme, de les raviver dans l'ordre où la Nature +les suscita chez nos semblables, peut suppléer à telle lacune de +sensibilité individuelle que le poète manifeste dans la vie +journalière. Qu'il y ait correspondance entre la vie vécue et l'art +créé, c'est alors un rythme magnifique, donnant satisfaction à l'Idéal +que nous portons en nous. Mais ce n'est pas là une nécessité +rigoureuse pour la production. Tout à l'heure nous observions la grâce +de tel tableau. Ici, c'est l'émotion intime qui suscite la qualité de +l'accent.</p> + +<p>Jusqu'alors nous ne connaissions qu'une incarnation de notre auteur. +Voici maintenant<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span> qu'une seconde fait suite à la première... et le nom +qui se dédouble en s'allongeant nous en devient le transparent +symbole: Lucie Delarue-Mardrus s'est substituée à Lucie Delarue.—«Un +jour, en effet, observe notre confrère Charles Maurras, le poète de +l'Occident épousa ce fils du soleil, le docteur Mardrus, né au Caire +d'une famille orientale.» Belle union, vraiment faite pour rajeunir le +sang des races... que ne l'imite-t-on plus souvent dans l'ordinaire de +la vie, où nous voyons des enfants de frères unis par le mariage et +voués à faire souche de dégénérés!... Et, du point de vue poétique, le +seul où nous devions l'envisager, expressive alliance qui poursuit ses +immédiates conséquences dans la production de l'auteur! C'est la +lumière de l'Orient qui pénètre et réchauffe les brumes +septentrionales. Tout aussitôt, sous l'action de ces bienfaisants +effluves, le <i>poète</i> s'efface<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span> et laisse la <i>femme</i> passer au premier +plan: «Cette âme qui, dans la virginité d'hier, ainsi parla et chanta +loin des paroles et des chants humains, je la dédie toute, avec ses +poèmes, diversifiés selon une lente inspiration d'éclectique forme +spontanée, à celui qui pour le futur l'a située dans la vie.»</p> + +<p>Négligeons un instant ce qu'il y a d'un peu irritant, de légèrement +artificiel et qui sent son auteur, dans la forme que revêt un tel don: +le don en bloc d'une sensibilité féminine. Un écrivain de l'autre +sexe, désireux de rendre témoignage à un amour dont il tiendrait le +meilleur de son inspiration, sans doute y mettrait quelque réserve, +quelque atténuation. Mais le propre de la Femme est de toujours +pousser jusqu'à l'extrême: nous le constatons une fois de plus dans +cette dédicace d'<i>Occident</i>. Ce sont les seules proses que nous +possédions de Mme Lucie Delarue-Mardrus,<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span> du moins en volume: elles ne +sauraient compter parmi le meilleur de son œuvre. Il n'en eut pas +moins, ce don, des conséquences fort naturelles, conformes à l'ordre +habituel des choses en général, aux exigences du tempérament féminin +en particulier. Chaque jour ne nous montre-t-il pas ce spectacle assez +banal: une jeune fille dont le vague cherche un sens à la vie, et qui +soudain le découvre dans l'ardeur du premier baiser? Seulement voilà, +sans doute rougirait-elle d'en faire l'aveu, et le récent éclat de son +regard est pour nous son seul truchement.</p> + +<p>C'est une sérieuse garantie de mystère pour la vie émotionnelle que de +ne tenir sous sa main nul moyen d'expression... Quelle tentation en +revanche, si l'on sait imprimer un rythme à sa pensée, de prétendre y +plier chaque mouvement de la sensibilité! Mme Lucie Delarue-Mardrus +ne néglige aucun thème favorable. Pourquoi<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span> prendrions-nous soin de +disposer un voile, quand l'intéressée elle-même découvre avec une +pareille franchise son âme réellement mise à nu? Car la jeune fille +devenue femme ne nous l'envoie pas dire. Elle n'a pas craint de nous +révéler les troubles de l'adolescence. Dans une très belle invocation +qui porte ce titre: <i>les Voix de la Mer</i>, elle supplie la grande +Divinité païenne de calmer ses ardeurs:</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<span class="i0">Ah! Chante, chante-moi tes rythmes violents!<br /></span> +<span class="i0">Chasse tout ce qu'en moi je hais et j'abomine,<br /></span> +<span class="i0">Ces rêves de baisers où l'âme s'effémine,<br /></span> +<span class="i0">Ces tendresses qui font les esprits indolents!<br /></span> +<span class="i0">Ah! cingle, frappe, mords de ta saine rudesse,<br /></span> +<span class="i0">L'adulte chair qui songe à de la volupté,<br /></span> +<span class="i0">Car je me veux pudique en ma virginité,<br /></span> +<span class="i0">Moi, ta folle, orgueilleuse et sombre poétesse!...<br /></span> +</div> +</div> + +<p>Lorsqu'un auteur transpose sa propre sensibilité en un personnage de +roman, on peut toujours hésiter à reconnaître, dans le héros +imaginaire,<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span> un sosie de son âme, car sur l'ensemble des traits qu'il +lui prêta, quelques-uns peuvent n'être pas à lui. Mais ici +qu'avons-nous, sinon un aveu personnel, une confession directe, par où +le poète prend à témoin son lecteur? A moins d'admettre qu'il y ait en +cet aveu quelque artifice d'attitude, il nous faut bien reconnaître en +cette jeune poétesse des exigences précises. Plus sûrement +qu'Amphitrite, dans cette âme obstinément païenne, l'amour humain +devait produire le résultat attendu. Elle a rencontré enfin celui qui +sut parler à tout son être, et traduit son émotion avec ce beau sens +de réalisme à peine transposé, qui est bien d'une Française, précisons +mieux: d'une Normande. Oui, l'ardeur du soleil oriental a décidément +pénétré les brumes du Nord. Avais-je pas raison de dire que nous +trouverions dans les origines de la Femme tous les éléments de +sincérité qui s'affirment chez le Poète.</p> + +<p>Une minute seulement je la suppose Bretonne—hypothèse après tout qui +n'a<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span> rien d'offensant.—De même qu'il n'est presque pas d'homme, un peu +mécontent de son sort, qui ne se soit mille fois plu à s'imaginer une +autre vie que celle dont il est redevable au destin, nous pouvons bien +lui supposer d'autres origines, en reculant son lieu de naissance de +quelques degrés vers l'ouest. Eût-elle, avec cette franchise +dépouillée d'artifice, parlé d'amour, de son amour, et du même coup +dévoilé le secret de ses premières initiations? Peut-être eût-elle +ressenti des ardeurs aussi fortes, plus fortes, qui sait? car la femme +bretonne brûle en dedans, si l'on en croit ceux qui nous parlèrent +d'elle. Seulement une excessive pudeur l'empêche de trahir son secret. +Elle le concentre en elle, elle en est ravagée, mais plutôt en mourir +que dévoiler le mystère de ses troublantes émotions! On connaît +l'affabulation de ce récit: <i>Emma Kosilis</i>, unique dans l'œuvre de +Renan, qui par les nuances du détail<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span> créant la progression de +l'intérêt, nous montre le merveilleux conteur qu'eût pu devenir, s'il +s'en était mêlé, le savant exégète des <i>origines</i>; il nous marque +aussi bien la psychologie amoureuse d'une Bretonne passionnée. Une +jeune fille, Emma Kosilis, aime en secret un homme plus âgé qu'elle, +qui n'a pas soupçonné ce tendre attachement. Celui-ci se marie, épouse +une de ses amies précisément, et devient père d'une nombreuse famille. +Sur ces entrefaites, Emma entre au couvent, se consacre à la vie +religieuse, mais sans pouvoir arracher de son cœur l'image de celui +qu'elle aime et continue de chérir par-dessus toutes choses. Elle se +dessèche, elle se consume en silence, elle n'est plus bientôt que +l'ombre d'elle-même. La destinée pourtant semble prendre pitié d'un si +constant amour. Son inconsciente rivale meurt prématurément, et comme +elle n'a pas prononcé de vœux éternels, comme d'ailleurs<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span> les +relations d'autrefois autorisent ses visites, il lui est enfin permis, +par sa seule attitude, de faire l'aveu d'un secret enfoui au fond du +cœur depuis tant d'années. Emma épouse celui à qui l'unissait un si +fidèle attachement: femme heureuse et mère comblée, elle voit, à +l'automne de sa vie et dans une seconde jeunesse, s'épanouir à nouveau +des charmes que la solitude avait flétris.</p> + +<p>Banale histoire en apparence, pour qui ne tiendrait compte que de +l'affabulation littérale, mais, par la flamme du sentiment qui +l'anime, par le prestige du pinceau qui l'a fixé, vivant tableau de +grâce, de pudeur contenue, d'ardeur couvant sous la cendre!... Si j'ai +voulu la rapporter ici, c'est qu'elle exprime toute l'âme bretonne, +partant une conception de l'amour justement opposée à celle de notre +auteur. Ici, rien qui ne soit voilé, secret, mystérieux. Là au +contraire, tout est en plein jour, et,<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span> faut-il le dire? quelque peu +indiscret. Combien de femmes, et même d'hommes, seront choqués de +cette intimité soudain dévoilée! J'en sais à qui elle paraîtra +intolérable et le contraire du véritable amour. Je n'y veux voir, pour +ma part, que la sincérité d'une plume obéissant aux vives impulsions +d'une amoureuse, laquelle, de tempérament réaliste, ne craint pas +l'image physique et parfois même semble la chercher. Écoutez-la qui +fait sa déclaration.</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<span class="i0">J'ouvrirai grands mes yeux d'abîme dans tes yeux,<br /></span> +<span class="i0">Pour que leur regard noir reste dans ta pensée,<br /></span> +<span class="i0">Ainsi qu'une clarté vive longtemps fixée<br /></span> +<span class="i0">Inscrit dans notre vue un halo lumineux.<br /></span> +</div> + +<div class="stanza"> +<span class="i0">Je laisserai dormir ma tempe chevelue<br /></span> +<span class="i0">Au creux de ton épaule offerte, lourdement,<br /></span> +<span class="i0">Afin que son ampleur garde, éternellement,<br /></span> +<span class="i0">La place qu'y creusa la tête de l'Élue!<br /></span> +</div> + +<div class="stanza"> +<span class="i0">Je chanterai pour toi la chanson de ma voix,<br /></span> +<span class="i0">Dont ton âme chérit les rites et les prônes,<br /></span> +<span class="i0">Afin que dans ton âme attentive elle trône,<br /></span> +<span class="i0">De tous ses grelots d'or et de tous ses hautbois.<br /></span> +</div> + +<div class="stanza"> +<span class="i0">Je mettrai mon empreinte en toi, pour que tes paumes<br /></span><span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span> +<span class="i0">Ne souhaitent plus rien que ma captation,<br /></span> +<span class="i0">Pour que ton cœur, m'ayant en son ambition,<br /></span> +<span class="i0">Se sente déborder de dieux et de royaumes.<br /></span> +</div> +</div> + +<p>Suprême élément de sincérité, voici donc la marque de l'amour. Et +l'auteur ne marchande pas les termes où vient s'affirmer le sentiment +de la femme. Elle déclare l'<i>Empreinte</i>. Si, comme poète, elle est +sans doute plus chatouilleuse que de raison sur son originalité, comme +femme, je la vois qui s'abandonne. Elle vérifie, en l'intervertissant +dans la forme, mais se livrant avec délice dans le fait, la parole +saisissante: «Ce que la femme entend par amour est assez clair: +complet abandon de corps et d'âme. La Femme veut être prise, acceptée +comme propriété. Elle veut se fondre dans l'idée de propriété. La +Femme se donne, l'homme prend.»</p> + +<p>Qu'entendait donc nous persuader le poète en Mme Lucie +Delarue-Mardrus? Que l'empreinte venait d'elle... Mais la femme +n'a-t-elle pas fait son aveu? Car, si<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span> le poète a composé les vers, +n'est-ce pas l'amante qui rédigea la dédicace? C'est elle qui +revendique l'empreinte, mais pour être mieux absorbée. Femme, +doublement femme, elle aboutit aux conclusions de Nietzsche, bien +qu'elle semble y contredire.</p> + +<p>Il serait vraiment trop beau, il serait incompréhensible que chez une +femme, si douée fût-elle, dès l'instant qu'elle tient une plume, nul +accent d'artifice ne <ins class="correction" title="vint">vînt</ins> se mêler aux voix de la sincérité. Chez Mme +Lucie <ins class="correction" title="Delarus">Delarue</ins>-Mardrus l'artifice apparaît chaque fois qu'elle échappe +à la sensation directe et à sa notation réaliste. Alors elle ne sent +plus par elle-même. Elle subordonne son émotion à la vision d'un +maître et les influences se révèlent, disons mieux: elle se révèle à +travers ces influences.</p> + +<p>Qu'y a-t-il, que discernons-nous à l'origine de cette déformation? +Tout uniment<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span> parti pris d'étonner, et, si l'on y veut réfléchir, rien +de moins surprenant qu'une telle attitude. Elle songe qu'elle fut une +petite fille, puis une fillette aux tresses pendantes, jeune +bourgeoise qu'à travers la ville sa bonne accompagnait pour garder son +innocence, et que ni des fillettes devenues grandes, ni des jeunes +bourgeoises émancipées par le mariage, on n'attend pareille +clairvoyance dans l'observation des réalités. Processus facile à +reconstituer, celui qui chez la femme conduit au désir d'étonner; +c'est simplement celui de la contradiction:—Ton sexe t'interdit de +t'arrêter à tel détail... Attends un peu... on va bien voir!—De là au +fait d'exagérer sa sensation, même de la créer artificiellement, pour +en modeler l'expression sur l'exemple d'un maître, il n'y a qu'un pas, +et c'est l'instinct d'imitation qui le lui fait franchir. Je note, +comme tout à fait expressive à cet égard, dans la série des <i>Femmes</i>,<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span> +cette pièce intitulée: <i>Esclaves</i>, qui serait un chef-d'œuvre si +toutes les touches n'en rappelaient un trop illustre modèle:</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<span class="i0">Avec nos regards nus sur la réalité,<br /></span> +<span class="i0">Que ne transfigura l'arc-en-ciel d'aucun prisme,<br /></span> +<span class="i0">Nous regardons marcher votre morne héroïsme,<br /></span> +<span class="i0">Grelottant en hiver et suant en été,<br /></span> +</div> + +<div class="stanza"> +<span class="i0">Vous, compagnes de ceux que mange la fabrique,<br /></span> +<span class="i0">Vous, épouses qu'on bat, et vous, maigres catins,<br /></span> +<span class="i0">Sans fards dont rehausser vos pauvres sens éteints,<br /></span> +<span class="i0">Qu'assaille le désir brutal comme une trique...<br /></span> +</div> + +<div class="stanza"> +<span class="i0">Enceintes de misère, enceintes de laideur,<br /></span> +<span class="i0">Vos flancs couvent l'horreur des races accroupies,<br /></span> +<span class="i0">Qui vivront comme vous, loin de nos utopies,<br /></span> +<span class="i0">L'esclavage éternel et muet du malheur.<br /></span> +</div> +</div> + +<p>Ici l'influence est transparente, et dans le ramassé de la forme elle +accuse le pastiche. Nul qui n'y puisse reconnaître l'accent et +jusqu'aux formules des plus célèbres morceaux des <i>Fleurs du Mal</i>, +comme dans l'esprit qui dicta cette pièce, ce parti pris d'étonner, +que Baudelaire lui-même théorisa, en le vantant comme un condiment<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span> de +beauté. Désir d'étonner, où il trouvait une sorte de rajeunissement de +la forme littéraire épuisée par l'âge, une ligne de démarcation entre +les Anciens et les Modernes... nous l'avons vu chez lui proche de la +mystification, et trop souvent ses ennemis le confondirent avec elle.</p> + +<p>Nul pire artifice que celui qui fausse, en la contraignant, la +spontanéité originelle d'une nature; car alors la volonté humaine joue +le rôle du dresseur qui, par un entraînement méthodique, tend à +susciter, chez un bel animal, une suite de réactions contraires à son +instinct. Sans doute avec une longue persévérance, en s'y prenant dès +le premier âge, on habitue les chats à passer dans des cerceaux. Mais +alors c'est une question de savoir s'ils sont encore des chats et +s'ils nous intéressent pour une raison proprement <i>féline</i>. N'est-ce +pas plutôt curiosité qui nous retient un instant, parce qu'elle +contredit la<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span> Nature, mais, pour des yeux d'artiste, ne vaudra jamais +le bel élan spontané du fauve sur sa proie? Pareillement cette +gentille Normande, en qui se réfléchissent si nettement les images de +son pays, et qui trouve des accents émus pour exalter les souffrances +de son sexe, n'est pas faite pour la courbure du cerceau métaphysique. +Qu'elle chante son <i>Carpe diem</i> en le modernisant, tous les poètes +l'ont fait qui s'absorbèrent dans la sensation. Mais y joindre sa +profession de foi métaphysique, c'est fausser sa nature:</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<span class="i0">Les oiseaux alternés comme un chœur de pipeaux,<br /></span> +<span class="i0">L'eau dans l'herbe, le ciel mat et bleu, le repos<br /></span> +<span class="i0">Des bons après-midi qu'un peu d'ombre tamise,<br /></span> +<span class="i0">T'apprendront qu'il n'est point d'autre terre promise<br /></span> +<span class="i0">Que celle où ta jeunesse aimable sent sa chair<br /></span> +<span class="i0">Encensée au contact des feuilles et de l'air.<br /></span> +</div> +</div> + +<p>La voilà bien, la pire attitude littéraire, celle de la leçon apprise +qu'on applique au thème choisi. Peut-être viendra-t-on dire: Origines +normandes... donc nature qui se<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span> rattache toute à la terre et +radicalement dénuée d'Idéalisme. Il y aurait alors sincérité, au sens +où l'entendait Carlyle. Mais pourquoi ne pas voir plutôt, dans cette +profession de foi païenne, une acquisition de seconde main? hypothèse +qui va se confirmer aisément.</p> + +<p>De quelle étrange ardeur nous sont apparues et la vierge et l'amante +chez notre auteur... nous l'avons vérifié dans les pièces +d'autobiographie qu'enferment ces deux recueils: <i>Ferveur</i>, +<i>Occident</i>. Voici pourtant que l'amante passionnée se replie sur +elle-même et communie en Schopenhauer: elle éprouve le besoin de faire +sa soumission au maître de Franckfort. Mme Lucie Delarue-Mardrus +accepte l'amour, elle l'appelle... elle en vérifie les bienfaisants +effets sur sa production littéraire. Mais elle en repousse les +conséquences physiologiques, la Maternité. Danaé d'un nouveau genre, +elle veut bien recevoir la pluie d'or, mais<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span> n'admet pas d'autre +fécondation que celle du cerveau!</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<span class="i0">O toi, naissance, sœur jumelle de la Mort,<br /></span> +<span class="i0">Race obscure, dans notre geste confinée,<br /></span> +<span class="i0">Deviendrons-nous, en assistant ton sourd effort,<br /></span> +<span class="i0">Complices du vouloir d'où sort la Destinée?<br /></span> +</div> + +<div class="stanza"> +<span class="i0">Je n'accepterai pas, en mon humanité<br /></span> +<span class="i0">Animale, où l'esprit n'est point, ta magie noire;<br /></span> +<span class="i0">Ton égoïste événement dans notre histoire,<br /></span> +<span class="i0">Je le repousse avec toute ma charité.<br /></span> +</div> + +<div class="stanza"> +<span class="i0">Loin de moi donc le faix de ton œuvre incertaine,<br /></span> +<span class="i0">Et que puisse la vie oublier l'œuf caché<br /></span> +<span class="i0">Où couverait, ainsi qu'un monstrueux péché,<br /></span> +<span class="i0">Dans mes flancs, malgré moi, l'horreur d'une âme humaine.<br /></span> +</div> +</div> + +<p>Ici la <i>Femme de lettres</i> l'emporte sur la <i>Femme</i>, pour l'absorber +toute. N'est-ce pas qu'elle trouve prétexte à un beau cri, à un +anathème littéraire? Prétendre enlever à la femme toute raison de +vivre, quand l'heure fatale a marqué la dernière étape de la vie, +c'est trop délibérément s'insurger contre des lois inéluctables et +pourtant providentielles! Mais faut-il pas qu'en dernier<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span> ressort la +Femme fasse retour à sa nature? Imprimer un accent poétique à la +doctrine de Schopenhauer, et du même coup faire sa soumission à +l'esthétique baudelairienne, c'est l'argument suprême en faveur de la +plasticité féminine!</p> + +<hr class="mid" /> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span></p> +<h2>MADAME HENRI DE RÉGNIER</h2> + +<p>Combien diverses les destinées d'écrivains... aussi diverses que les +physionomies humaines dont aucune ne reproduit exactement la voisine! +J'ai connu pourtant deux frères jumeaux qui se ressemblaient à tel +point que leurs parents eux-mêmes n'arrivaient pas à les distinguer. +Quand ils furent mariés l'un et l'autre, pour que leur femme ne s'y +pût tromper—ce qui aurait eu plus de conséquence—chacun portait une +cravate de couleur déterminée. Vainement, chercherait-on, dans l'ordre +intellectuel, des similitudes aussi marquées: les catégories y sont +mieux délimitées.<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span> Chez certains, le don d'écrire est un fait naturel, +spontané, s'épanouissant ainsi qu'une fleur sur sa tige. Chez +d'autres, il apparaît comme un phénomène plus complexe, qui se +rattache à l'instinct d'imitation sommeillant chez tout être, en vertu +duquel chacun de nous tend à répéter les gestes qu'il voit accomplir +autour de lui.</p> + +<p>Mme Henri de Régnier (Gérard d'Ouville) fait partie d'une puissante +association, merveilleusement agencée pour le succès de ses +adhérents... la plus active, la plus énergique qui fut jamais, +et—détail unique, je crois, dans la vie littéraire—se restreignant +toute aux membres d'une même famille. Qui donc prétend que se +relâchent les liens d'autrefois? L'esprit de famille sur lequel +s'attendrissaient nos mères, qu'elles proposaient à notre culte, avec +raison d'ailleurs, comme la première garantie d'ordre social, est +demeuré<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span> intact, mieux qu'intact... actif, vigilant, entre les membres +de cette collectivité sans précédent. Qu'êtes-vous devenue, antique +conception de l'homme de lettres, sur laquelle précisément vivaient +nos mères, et qui leur faisait si peur, synonyme de relâchement, de +dissipation, de bohémianisme, pour laquelle on eût pu créer ce mot de +Murgérisme! Quelques années après les dates héroïques du Romantisme, +ayant une fois pour toutes dépouillé le gilet rouge d'<i>Hernani</i>, et +quand il n'était plus qu'un fournisseur désenchanté de feuilletons +dramatiques, Théophile Gautier observe, en sa préface aux <i>Fleurs du +Mal</i>, qu'une seule fois dans l'Histoire on vit un père et une mère +d'accord pour préparer leur fils à la vie littéraire, et ce fils +était.... Chapelain, le futur auteur de la <i>Pucelle</i>: cinglante ironie +du sort, qui n'en fait jamais d'autres.</p> + +<p>Mais la date des <i>Fleurs du Mal</i> est déjà<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span> loin de nous. Nous nous +formons aujourd'hui et transmettons à nos enfants une tout autre idée +de la vie littéraire. Car en vérité je ne distingue ici qu'ordre et +méthode, entente tacite pour organiser des carrières, et ce je ne sais +quoi d'un peu administratif par où l'on prépare les beaux avancements +dans la magistrature. N'est-ce pas un signe des temps que les artistes +aient pris à leur compte quelques-uns des préjugés qu'ils +ridiculisaient chez nos pères? A une heure où tous les Bourgeois se +piquent d'être artistes, il est naturel que les artistes fassent +échange de politesse avec eux. On ne saurait pousser plus avant que +dans cette famille littéraire l'esprit de solidarité. Comment en tout +cas demeurer indifférents à la précision des causes qui préparent la +formation d'un talent?</p> + +<p>Examinons de près la vigueur du groupe familial dont il est issu. +Dans un temps où<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span> chacun vit pour soi et n'attend des voisins que +horions et crocs-en-jambe, à une époque où la moralité dominante est +celle du coup de poing, Mme Henri de Régnier connut le bienfait des +plus solides appuis. Il n'est que d'avoir éprouvé les difficultés des +débuts dans la vie littéraire, l'énergie farouche dont les aînés +s'entendent à bloquer toutes les avenues, pour comprendre le bénéfice +irremplaçable de voir, sur un simple signe, les barrières s'ouvrir +devant vous. Élevée sur les genoux d'un père qui poursuivait ses rimes +à travers les mille occupations de la vie mondaine, n'hésitant pas à +parfaire, six mois durant, la magnificence d'un sonnet, elle eut ses +jeunes ans bercés au son de la musique des phrases, et cette +musique-là, tout comme l'autre, dépose en notre oreille des rythmes +qui ne s'effacent jamais. On se rappelle les confidences de Mme de +Commanville, la nièce de Gustave Flaubert, lequel contribua<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span> à sa +première éducation: on ne peut soutenir que cette fille adoptive d'un +illustre écrivain possédât le moindre don d'expression verbale. Mais +d'avoir pris ses ébats d'enfant sur la peau d'ours blanc que foulait +son oncle en scandant, d'une vigoureuse intonation, les accents de +<i>Madame Bovary</i>, il subsista dans sa mémoire des rythmes qu'elle +n'oublia pas, si toutefois elle fut inhabile à les faire passer dans +ses phrases. Que sera-ce chez une jeune femme qui possède un véritable +don?</p> + +<p>A moins d'être un obstiné solitaire, chacun de nous tend à se +rapprocher du groupe qui favorisera ses efforts. Chez certains, quelle +énergie pour se soustraire au milieu qui les opprime! Quelles luttes +pour sortir d'une atmosphère irrespirable à leurs poumons! Ce sont là +circonstances dont on ne tient pas assez compte, quand on juge dans +son ensemble la carrière d'un écrivain. Pour Mme Henri de Régnier, +rien<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span> de semblable. Nul besoin d'adaptation, puisque celle-ci existait +au préalable, et qu'elle n'aurait même pas eu licence de s'y +soustraire. Voilà une miraculeuse rencontre, telle qu'on n'en +observerait pas une seconde dans la vie littéraire: Fille de poète, +femme de poète, sœur par alliance de romanciers<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4"></a><a href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>, comment +eût-elle pu faire, proche de tant d'écritoires, pour n'avoir pas +quelques taches d'encre aux doigts? Le risque, le seul risque à +courir, c'était qu'elle connût la satiété, que pour avoir vu telle +consommation de littérature autour d'elle, elle la prit en dégoût. On +pourrait citer quelques exemples de ce désaveu, où ce n'est pas le +père qui renie son enfant, mais ce dernier qui entend rompre tous +liens avec celui dont il reçut la vie! Risque infime, faut-il le +dire? Chez<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span> Mme Henri de Régnier, ce fut l'instinct d'imitation qui +l'emporta.</p> + +<p>L'instinct d'imitation... c'est bientôt dit! Car enfin il faudrait +s'entendre, sous peine d'être inique. Entre toutes nos femmes +littéraires, c'est une des plus personnelles, celle qui peut-être tire +le plus d'elle-même, de la subtilité de ses sensations, et le moins +fait songer à ses auteurs: détail notable chez une personne qui à la +lettre coule ses jours parmi les auteurs, n'ayant pas à subir le seul +rythme officiel et consacré des morts, mais les cadences autrement +dangereuses des vivants. Parmi ses titres, c'est, à mon sens, celui +qui compte le plus; j'y vois la décisive épreuve, la ceinture de +flammes qu'elle sut <ins class="correction" title="traverer">traverser</ins> et dont elle sortit vivante... Trop de +littérature, trop de musique autour d'une enfance, autour d'une âme +qui s'éveille à la vie, cela peut être plus redoutable qu'aucune +littérature, aucune musique du tout. Il subsiste encore la<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span> chance que +cette âme porte en soi sa littérature et sa musique, auquel cas rien +au monde ne saurait les empêcher d'en sortir, tandis que les +réminiscences d'une mémoire trop fidèle risquent d'anéantir toute +spontanéité.</p> + +<p>Je ne voudrais pas abuser des comparaisons, qui toujours font +suspecter notre partialité. Mais celle-ci vraiment s'impose trop pour +que j'y résiste: dès qu'on lit une phrase de Mme de Noailles—je parle +de son œuvre romanesque, non de ses vers—on discerne les maîtres +qu'elle évoque, auxquels elle tend la main pour réconforter sa +faiblesse. Il semble qu'elle soit obligée de prendre à témoin +quelqu'un de ceux qui contribuèrent à la formation de son esprit. Et, +je ne prétends pas que toujours elle souligne ses références. Mais +c'est à nous qu'il appartient de les retrouver. On connaît cette image +de François de Sales, charmante, tout embaumée de senteurs<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span> empruntées +à la nature, par laquelle le gracieux saint conseille à ses ouailles +de «faire comme les petits enfants qui, de l'une des mains se tiennent +à leur père, et de l'autre cueillent des fraises ou des mûres le long +des haies».—Excellente méthode de discipline chrétienne, qui donc y +contredirait? Mais moins bonne attitude pour la production littéraire, +c'est quelque peu l'image de Mme de Noailles. Vraiment elle pense à +travers ses auteurs, car la sensation initiale elle-même, matière +originale de toute pensée, elle la transforme et la transpose, en +l'avivant d'un accent grâce auquel s'évoque le souvenir de celui qui +tout d'abord le donna.</p> + +<p>Chose curieuse, on en conviendra, que précisément la plante de serre +chaude ait produit à la lumière du jour les fruits les plus savoureux! +Il n'est pas habituel que les plantes de serre chaude produisent le +moindre fruit. Mais lorsqu'elles en<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span> donnent, ils ne ressemblent à nul +autre. Qu'on y prenne garde cependant et qu'on ne soit pas dupe des +apparences! Des traits essentiels, que nous ne saurions retrouver dans +l'empreinte des influences extérieures, s'expliqueront suffisamment +par la plus immédiate hérédité! Le père de Mme Henri de Régnier, le +parfait artisan de rimes José Maria de Hérédia, était Cubain. Bien que +frappé avant la vieillesse, il vécut assez pour voir s'épanouir chez +une enfant de son sang des dons littéraires qui venaient confirmer le +sens du dicton: Bon sang ne peut mentir. Croit-on qu'en dehors de +cette circonstance, que l'on peut qualifier à son gré heureuse ou +malheureuse, mais qui n'est qu'un des éléments d'une destinée, +l'auteur d'<i>Esclave</i> eût pu composer ce poème de la servitude +amoureuse?</p> + +<p>... Je voudrais évoquer ici un souvenir de ma première jeunesse, dont +la principale<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span> image se rattache d'invincible façon à l'héroïne de Mme +Henri de Régnier. C'était à Venise, un après-midi de printemps. Je +revenais de Padoue. J'avais pris le bateau à vapeur qui fait le +service du Grand-Canal, et comme la pluie faisait rage sur le pont, +j'étais descendu à l'étage inférieur. Tout d'un coup mes yeux +tombèrent sur une figure de femme qui força mon attention pour +l'absorber dans une de ces contemplations qui vous arrachent à la vie +extérieure. La grande beauté seule exerce ce magique pouvoir de couper +tout lien de communication avec la terre, parce que soudain et pour +une minute trop brève, elle isole l'être des vulgarités qui +l'oppriment et brusquement déchire le voile qui lui cachait un pan du +ciel. Nul visage créole plus ardent et plus doux à la fois... des yeux +qui composaient toute l'âme de ce visage, qui l'emplissaient et le +dévoraient tout, et pourtant s'arrêtaient sur vous<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span> comme une caresse! +Un corps de rythme et d'harmonie, où chaque organe contribuait à la +perfection de l'ensemble, et donnait ainsi l'impression, pris à part, +d'une chose parfaite! Comment l'imagination n'eût-elle pas recomposé +un poème d'amour sur ce thème initial! C'est la secousse indispensable +qui ébranle en nous les cordes sensibles, et suscite la vibration par +où tout l'organisme est exalté!... Quelle n'est pas sa puissance sur +l'artiste, pour qui elle devient le secret, le mystérieux secret de +son inspiration! Je ne doute pas, pourrions-nous douter que Mme Henri +de Régnier l'ait vue aussi, dans sa réalité tangible, celle qui allait +devenir l'<i>Esclave</i> de son inspiration?</p> + +<p>Fugace beauté qui disparut de mes yeux pour toujours au ponton de la +Ca d'Oro, elle devait y laisser une ineffaçable image, puisqu'après +tant d'années écoulées<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span> celle-ci reconquit sa vitalité, quand je pris +contact avec la Grâce Mirbel de Mme Henri de Régnier. Il me devenait +impossible de me représenter l'héroïne d'<i>Esclave</i> sous d'autres +traits que ceux de mon apparition vénitienne. Par bonheur, aucun des +traits physiques que lui prête le romancier ne venait contrarier ceux +que ressuscitait ma mémoire. Mais je crois bien que si, par aventure, +une telle contradiction se fût produite, j'aurais été contraint de +substituer mes souvenirs personnels à l'image que l'auteur me venait +proposer. Et c'est un étrange appui pour un personnage imaginaire +d'éveiller en nous des analogies avec quelque épisode de notre vie +émotive, comme pour l'auteur qui le créa de le pouvoir rattacher à son +expérience personnelle.</p> + +<p>Si la qualité d'un ouvrage de l'esprit se mesure à la persistance des +images qu'il imprime dans notre cerveau, <i>Esclave</i> de<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span> Mme Henri de +Régnier est assurée d'un rang qui ne saurait être médiocre: Grâce +Mirbel n'est pas seulement une statue vivante, de qui les souples +contours viennent se réfléchir en nos yeux pour y laisser une trace +durable... Elle est encore une chair vivante, pulpe saturée d'aromes, +pareille à un beau fruit de ces régions fortunées, dont la senteur +monte au cerveau. On se rappelle l'affabulation du livre, qui vaut +avant tout par sa condensation et sa brièveté, dont l'ordonnance est +bien dans la pure tradition française, parce qu'il déblaie +soigneusement les circonstances accessoires inhabiles à renforcer +l'intérêt, et que, suivant l'esthétique d'une mise en scène bien +composée, nulle figure ne s'avance au-delà du plan qui tout d'abord +lui fut indiqué.</p> + +<p>Il faut aimer ces ouvrages, qui par la sagesse de leur ordonnance, par +l'harmonie de leurs proportions, se rattachent<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span> à ce qu'il y a de plus +pur dans la tradition de notre génie. Il faut les aimer, non seulement +parce qu'ils vivifient en nous la notion de Beauté, mais d'une +<i>certaine</i> Beauté, qui n'est qu'à nous, et par laquelle nous avons +exercé sur les esprits ce long prestige que seul put affaiblir le flot +des importations de l'étranger et ce cosmopolitisme malsain venant +composer de toutes les esthétiques un étrange amalgame. On se défend +comme l'on peut, et la meilleure façon de se défendre, c'est encore +d'obéir aux suggestions de son tempérament. D'avoir retrouvé dans ce +bref récit: <i>Esclave</i>, si ramassé dans sa forme, toutes les vertus de +notre génie français, ce fut pour nous la plus vive satisfaction. +Pareillement, à distance, avant même de mettre un nom sur un visage, +on distingue la silhouette et l'accent national qu'il révèle. J'en +sais qui viendront le taxer de sécheresse. Laissons dire: il n'est +rien comme<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span> les esprits brouillons pour mettre sur le compte de +l'impuissance ce qui n'est qu'ordre et méthode dans l'art de composer. +Comment sauraient-ils discerner ce qu'il entre d'art dans une telle +sobriété de détails, quand chez eux tout est prétexte à sortir du +sujet, à faire craquer le cadre du tableau<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5"></a><a href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p> + +<p>Mme Henri de Régnier se rattache, par des liens que nul ne pourrait +lui contester, à la pure tradition classique. C'est, avant tout, ce +que nous goûtons dans ce roman: <i>Esclave</i>. Un minimum de personnages: +Grâce Mirbel, qui subit une première fois le despotisme amoureux, +puis, s'étant reprise, lutte à nouveau contre le maître de son +cœur et de ses sens... Antoine Ferlier<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span> qui marche, avec la +certitude d'une nouvelle victoire, vers la conquête de celle qui une +fois déjà fut à lui... Charlie, le doux et tendre Charlie, qui livre +toute son âme, et se trouve broyé entre les deux! Les figures +d'arrière-plan ne valent que comme touches complémentaires, qui +viennent préciser et vivifier le décor d'un drame tout intérieur.</p> + +<p>Grâce Mirbel est la trouvaille de Mme Henri de Régnier, et si c'est +une trouvaille littéraire par l'art dont furent assemblés les traits +qui composent sa physionomie, déjà nous avons admis que leurs éléments +essentiels en doivent être recherchés plus haut, dans une inconsciente +hérédité. Par un mécanisme assez identique à celui qui confrontait +notre rencontre vénitienne aux traits de la figure venant s'ordonner +sous la plume de notre auteur, les images cubaines emmagasinées dans +le cerveau du scrupuleux artisan José Maria de Hérédia,<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span> que celui-ci +n'utilisa que pour renforcer la puissance de ses rimes, ressuscitèrent +chez sa fille en <i>valeur d'émotion</i>, d'où Grâce Mirbel tire sa vivante +poésie. Vous sentez le mécanisme et avec quelle rigueur il précise les +lois de la composition. A parler franc, si nous poussons l'analyse +jusqu'à ses conséquences extrêmes, nous ne produisons à la lumière du +jour que ce qui est en nous, à tel point que les mêmes séries +d'images, enregistrées en des cerveaux si proches par le sang que ceux +d'un père et d'une fille, puis renforcées encore par l'hérédité, +peuvent donner naissance à deux formes d'art aussi différentes que +celles de ce père et de cette fille: d'une part, la poésie la plus +voulue, la plus purement extérieure, la plus froide qui fut jamais; de +l'autre, une prose, colorée sans doute, riche d'images empruntées à la +vie objective, mais qui sans trêve évoque les mouvements passionnés +de l'âme, et nous<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span> les rend présents par l'ardeur dont elle les décrit. +Un seul point leur est commun: le souci de la Forme, qui donne la +durée aux œuvres de l'esprit, par où tous deux relèvent d'une même +école et sont disciples des mêmes maîtres. Et si ce n'était froisser +les justes sentiments d'une fille pour un père auquel elle doit tant, +je n'hésiterais pas à indiquer une préférence sur laquelle je me +reprocherais d'insister davantage. Il est de justes louanges qui +peuvent blesser, fussent-elles marquées au coin de la plus évidente +sincérité.</p> + +<p>Pourquoi d'ailleurs instituer des comparaisons et des rangs? J'ai dit +que Grâce Mirbel m'apparaissait la trouvaille de Mme Henri de Régnier. +Trouvaille... c'est-à-dire chose unique, qui vous appartient en +propre, dont on cherche en vain l'équivalent dans le passé. Et +pourtant elle a de fermes assises dans la réalité observée. On +connaît cette fin d'un <i>petit Poème en<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span> prose</i>: «Il y a des femmes qui +inspirent l'envie de les vaincre et de jouir d'elles. Mais celle-ci +donne le désir de mourir lentement sous son regard.» Beauté pliante et +soumise, Grâce Mirbel est de la race des premières. Des pieds à la +tête, elle n'est que sensibilité amoureuse, subordonnée à la +sensualité. Voilà ce que Mme Henri de Régnier nous illumine d'un vif +éclat, ce qui donne sa pleine signification à cette figure féminine: +la prédominance, l'absorption de la sensation, ne laissant subsister +aucune place dans cette âme d'instinct, pour quoi que ce soit d'autre +qu'une existence d'amante! Petit animal câlin, qui ne saura se +soustraire au despotisme des caresses, elle a connu celles d'Antoine +Ferlier, et c'est pour elle un joug dont rien ne la saurait libérer: +«Écoutez, avoue-t-elle à Charlie, pendant des années, j'ai été sa +pauvre, sa misérable esclave, le jouet de tous ses caprices, la +complice de<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span> toutes ses fantaisies, la victime de ses cruautés presque +inconscientes... Il avait cent maîtresses, me les montrait, me parlait +des beautés de leur corps, les comparait aux miennes qu'il exaltait ou +rabaissait selon son humeur. Il jouissait de mon pauvre visage +convulsé, quand je le voyais ébaucher quelque aventure, poursuivre +quelque caprice, ou s'acharner à une tentative amoureuse qui ne lui +eût peut-être pas paru si délectable, si je n'en avais été le témoin +averti, impuissant et déchiré. Et je l'aimais! comme je l'aimais!»</p> + +<p>Ce n'est là qu'un trait, entre tant d'autres qu'il nous faut négliger, +le plus expressif parce qu'il s'agit de choisir, et que toujours on +fait son choix dans le sens de la thèse que l'on veut démontrer. Mais +<ins class="correction" title="en">on</ins> en trouverait cent autres, et pas un seul parmi eux qui ne +contribuât à l'unité d'accent du personnage! L'affabulation du roman +nous marque un conflit, une lutte<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span> dans l'âme de Grâce Mirbel, lutte où +nous savons trop que la malheureuse est vaincue d'avance. Je ne pense +pas qu'on ait jamais mieux rendu, par la seule magie des mots, +l'abandon morbide, alangui, toujours prêt, de celle qui s'étant laissé +marquer, à cette profondeur de chair, par la griffe aiguë de la +volupté, ne pourra plus que s'abandonner encore, renonçant à tout +espoir de jamais se reprendre<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6"></a><a href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>.</p> + +<p>Libre au moraliste de faire telle réserve qu'il jugera bonne sur cet +affaissement, sur ce perpétuel abandon de soi-même qui rend possible +une création comme celle-ci. Il est clair que, si la société comptait +un grand nombre de Grâce<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span> Mirbel, les rapports sexuels, réglés en vue +du mariage, et qui sont déjà difficiles, deviendraient tout à fait +impossibles. Encore une fois, c'est affaire au moraliste et nous la +retenons pour nos conclusions. Qu'elle constitue une réalité dans la +vie qui nous entoure en nous proposant ses spectacles, c'est assez +pour justifier chez l'artiste le désir de peindre. Qui de nous ne +pourrait retrouver, dans ce magnifique répertoire de souvenirs que +crée une expérience personnelle subordonnée à l'observation, quelque +figure s'apparentant à l'héroïne de Mme Henri de Régnier? Il sera +d'ailleurs d'autant plus vaste, ce point de vue du moraliste, qu'il +embrassera plus d'objets: comme s'étend la perspective du voyageur à +mesure qu'il s'élève davantage, la portée d'une observation croît à +proportion des documents qu'elle assembla...</p> + +<p>La nature même de cette amoureuse appelait par contraste, et si j'ose +dire, par<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span> nécessité de logique intérieure, un amant déterminé. Il y a +ainsi des voix littéraires qui s'appellent et se répondent l'une à +l'autre, comme un écho dans la forêt. En face de Grâce Mirbel, Mme +Henri de Régnier ne pouvait que nous restituer la figure illustre du +<i>Dominateur</i>, de l'<i>Homme à femmes</i>, du maître de l'esclave amoureuse, +esclave lui-même de ses instincts, et rivé à ses appétits. Thème +éternel et tant de fois repris, depuis Don Juan jusqu'à Priola, le +plus original des créateurs ne saurait qu'ajouter quelques variations +à la donnée première, et d'ailleurs sa ligne conductrice s'impose avec +une telle rigueur que celles-ci ne pourraient s'en écarter. Antoine +Ferlier ne pouvait se soustraire aux exigences de son type littéraire, +quand ses yeux, traduisant son désir, disent à Grâce, après trois +années d'abandon: «Eh bien oui, je vous ai trompée, je vous ai +trahie, je vous ai humiliée, je vous ai détestée,<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">126</a></span> je vous ai quittée, +je vous ai oubliée, autant qu'un être humain peut oublier un autre +être... A présent je ne désire plus que vous... Je veux vous faire +souffrir encore: en ce moment moi-même je souffre d'une profonde +jalousie... Je suis votre maître, car vous ne chérirez plus personne +comme vous m'avez chéri. Et je veux que vous m'aimiez toujours, moi +qui depuis de longues années n'ai pas eu pour votre détresse lointaine +le plus petit regret pitoyable ou attendri!»</p> + +<p>A cet accent vous pourrez reconnaître la série des générateurs +immédiats, ceux à l'influence de qui la faculté inventive de l'auteur +n'avait pas licence d'échapper, puisque ces voix d'âge en d'âge se +répondent avec une vibration qui prolonge en nous leur écho: Juan de +Marana, Valmont, Richelieu, Effrena, Priola, et nous entendons encore +les intonations du dernier en date, le marquis, distribuant des +conseils<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span> à son fils.... quels conseils, et à qui donnés! C'est la +morale du Cruélisme dans l'amour, à laquelle il faut tout ramener, car +si les instincts nobles, ou <i>conservateurs</i> de l'ordre social, +spontanément s'érigent en lois pour constituer un corps de doctrines, +il en ira pareillement des <i>destructeurs</i>, qui s'opposent aux premiers +de toute l'énergie des révoltés. Pas plus que Valmont, pas plus que +Priola, Antoine Ferlier n'oublie ce trait de leur commun ancêtre Juan, +qui est de <i>théoriser</i>, de formuler des vues d'ensemble sur la vie... +et comme pour eux la vie se réduit toute à l'amour, sur la conquête de +la Femme.</p> + +<p>Pourtant, avons-nous dit, on y peut rattacher quelque variation +nouvelle. Et je crois que notre auteur en a découvert une qui pourrait +faire envie à M. d'Annunzio lui-même. C'est quand, durant une soirée +masquée, Antoine déclare sa passion à celle qu'il croit être une amie +de Grâce, vêtue des<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span> mêmes dominos et des mêmes capuchons rabattus sur +des loups à longues dentelles: «Antoine m'avait reconnue, s'écrie la +jeune femme, il me parlait malgré moi, sa bouche sur ma bouche. Il +murmurait: «Eh bien, oui, je t'ai prise pour une autre. C'est bien à +elle que s'adressait mon désir, qu'allaient mes paroles et mes +baisers. Mais elles n'auraient pu être si brûlantes, ils n'auraient +pas été si profonds, si je ne t'avais pressentie sous ce velours +obscur, comme on devine la lune argentée sous le nuage qui passe.»</p> + +<p>Voilà l'élément intellectuel qui vient s'ajouter au sensible, en +manière de raffinement, et pour pousser jusqu'au dernier degré de +l'aigu les pointes extrêmes de la volupté. Par delà cet épisode, on ne +saurait rien imaginer qui demeurât du domaine littéraire. C'est peu +que posséder l'objet convoité, et d'un regard scrutateur observer les +frémissements de ses nerfs, car répétition<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span> engendre monotonie, et, +suivant une loi trop souvent vérifiée, la possession éteint la +passion. A ce risque d'affaissement qui menace son amour, Antoine +Ferlier viendra donc opposer le rehaut des complications sensuelles, +et la plus active de toutes, celle des larmes qui emplissent de beaux +yeux, larmes versées pour son amour! Ici, par une interversion des +lois naturelles, l'amant ne poursuit plus le bonheur, mais la torture +de son objet, et si les sanglots viennent aviver le frémissement de la +machine nerveuse, c'est encore un témoignage nouveau, ajouté à tant +d'autres, de sa main-mise sur elle. Il serait logique qu'un tel +enchaînement d'états morbides trouvât sa conclusion dans la plus +farouche des haines, et nul doute qu'avant peu Grâce Mirbel n'arrive à +détester celui qu'elle enveloppe de son mépris. Mais l'auteur n'a pas +voulu pousser jusqu'à cette suprême étape le développement<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span> de ses +personnages, et leur histoire s'achève sur une étreinte plus +passionnée encore que les précédentes...</p> + +<p>Domination... Servitude amoureuse... Esclavage des sens... c'est donc +ce que décrit, d'un bout à l'autre de ces pages, le roman de Mme Henri +de Régnier. Affaissement de l'être moral, prédominance de l'instinct, +pourrait-on ajouter, car la servitude amoureuse à ce degré ne se +différencie guère du pur instinct animal que par les nuances +d'expression qu'y surajoute le conteur. Somme toute, c'est la même +idée, mais traduite par des moyens différents, que chez Mme de +Noailles. Antoine Ferlier est tout aussi esclave de la sensation +qu'Antoine Arnault, également ligoté par l'impulsion, non moins +victime de l'instinctivité. Les circonstances sont différentes, le +décor est autre... surtout l'accent; mais la psychologie foncière est +identique. Grâce Mirbel, qui pourtant lutte,<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span> mais d'avance est +vaincue, nous apparaît à la merci de ses instincts, tout autant que +Donna Marie ou l'institutrice Émilie. Aux prises avec l'amour, les uns +comme les autres n'ont guère que des réflexes, de soudaines détentes, +et certes nous n'ignorons pas que la plupart des hommes sont ainsi. +Mais le piquant, c'est de voir une jeune plume féminine noter avec ce +cruélisme désabusé l'impulsivité virile. De tout autre, sans doute, +n'en aurions-nous aucune surprise, et j'en sais qui soupçonneront +quelque attitude à cet obstiné parti pris. Il est si tentant de donner +une image de soi-même différente de celle qu'on attendait. La seule +excuse de Mme Henri de Régnier est d'avoir étendu à son héroïne +l'empreinte dont elle n'hésite pas à marquer son héros.</p> + +<p>Seul échappe à l'étreinte de la sensation exclusive le soupirant +Charlie, de qui le désir s'ennoblit de courage et de +dévouement<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span>—dévouement, parce que, si jeune, on s'oublie volontiers +soi-même... courage, parce qu'il s'agit de prouver à l'adorée qu'au +prix de son amour nul risque ne saurait compter; Charlie, qui serait +une figure unique, s'il ne descendait en ligne directe de trop +illustres modèles: Charlie-Chérubin, filleul d'une belle marraine, et +plus encore, Charlie-Fortunio, cousin d'une si tendre cousine; +Charlie, «le cavalier servant, cet enfant inoccupé qui, entre +l'éducation finie et une carrière à choisir, passait son temps à +ramasser l'éventail de sa belle cousine ou à lui plier son châle à +franges...» Charlie, toujours présent et qui irrite les nerfs +d'Antoine-Clavaroche. Familières images ressuscitant dans nos songes +avec les traits précis de ceux qui, au temps de notre adolescence, +déposèrent en nous le charme de leur première empreinte! Ce sont +illustres répondants, sous l'invocation desquels l'auteur d'<i>Esclave</i> +place son<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span> jeune héros—car il est impossible que Mme Henri de Régnier, +qui d'autre part se rattache si évidemment à la tradition de notre +génie français, n'ait point voulu par là rendre hommage à deux noms +qui en sont les représentants immortels.</p> + +<p>En présence de tels héros, si délicats et si sensibles, tout soupçon +de violence ou de froissement brutal se trouve écarté de la notion +d'amour, par où justement, dans les habituelles rencontres, elle nous +paraît avilie, et pour tout dire empreinte d'une grossièreté tant soit +peu répulsive. Chez eux la part d'instinct se trouve réduite au +minimum. Transposé dans le domaine exclusif du sentiment, il aura tôt +fait d'y perdre cette brusque violence, cette impériosité, ce +despotisme, qui d'ordinaire régissent les impulsions passionnelles. +Pourtant la différence de méridien fait couler dans ses veines un sang +plus impétueux et, quand il traduit son désir,<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span> c'est en des termes +qui de deux tons au moins montent Fortunio: «J'ai dix-neuf ans et je +voudrais vous protéger, me dévouer pour vous»: voilà bien Fortunio. +Puis, «Je voudrais que vous m'aimiez... que vous m'aimiez, +pardonnez-moi... de tout votre corps.»—Ah, cela, c'est du Charlie +tout pur, car jamais tel aveu ne fût sorti de la bouche qui murmurait +ses déclarations à Jacqueline. De quoi lui serviront d'ailleurs et le +dévouement, et la sincérité de cet amour? A l'issue du duel qui met +face à face les deux adversaires, c'est pour Antoine seul que tremble +Grâce Mirbel, et c'est dans ses bras qu'elle s'effondre, décidément +vaincue!</p> + +<p>Gardons-nous des apparences et défions-nous des catégories où, d'après +leur forme, on enferme les œuvres de l'art. Au-dessous d'un titre +comme cette <i>Esclave</i>, l'éditeur qui fait appel au public et se +préoccupe des meilleurs moyens en vue<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span> d'atteindre son objet, inscrit +délibérément ce sous-titre: <i>Roman</i>. Sait-il pas en effet que, parmi +les quelques centaines ou quelques milliers de lecteurs qui forment la +clientèle d'un auteur d'imagination, la grande majorité vient chercher +dans ses livres <i>l'histoire</i> qui la pourra divertir un instant? Donc +il importe de souligner le genre où se classe le livre qu'on lui vient +proposer. Mais la critique, qui ne saurait tenir compte d'un tel point +de vue, qui justement fut inventée pour donner aux œuvres de +l'esprit leur véritable cote, non d'après leur succès, mais d'après +leur valeur, se tient un autre raisonnement, en analysant le genre de +plaisir que lui procure <i>Esclave</i>:</p> + +<p>Qu'y a-t-il de commun, songe-t-elle, entre cette <i>Esclave</i> et la +multitude des ouvrages qu'on nous présente revêtus de la même +estampille? Sans doute y voyons-nous comme ailleurs des personnages +en rapport<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span> de conflit passionnel, car il faut bien, de toute rigueur, +donner son affabulation à un développement littéraire. Mais, tandis +que chez la plupart les faits extérieurs dominent, et oppriment les +faits psychologiques qu'ils sont destinés à traduire, ici c'est une +esthétique en tous points conforme à celle que formulait Renan dans +une page de ses <i>Cahiers de Jeunesse</i>: «Je ne sais pas pourquoi les +faits et incidents extérieurs, les péripéties survenant sans être un +pur développement psychologique, me choquent dans le Roman et le +Drame. Je voudrais que ce fût le simple développement de la passion se +peignant par des faits extérieurs.»—Déjà cette sobriété qui déblaie +tout accessoire, et subordonne le dehors au dedans, c'est un des +premiers mérites de notre génie latin, auquel plus haut nous rendions +hommage. C'est la conception classique de l'œuvre imaginative, +telle qu'elle<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span> sortit de notre dix-septième siècle français, +et—rapprochement qui prend toute sa valeur quand il s'agit d'une +femme—de la plume de Mme de La Fayette.</p> + +<p>Condensation des effets, sobriété de l'accent: vertus rares que nous +admirons d'autant plus qu'elles portent ici la signature d'un sexe +ayant tendance à se distinguer par les défauts contraires. C'est peu +encore, au prix de l'élégance du style, de la beauté formelle, qui +donne à cet ouvrage un rang à part parmi les productions féminines de +ce temps. Je détache, en le soulignant avec intention pour qu'on s'y +arrête, ce portrait de Grâce Mirbel, à l'époque où Antoine la revoit, +découvre en elle une beauté nouvelle, donc une femme nouvelle: «Le nez +fin, très peu busqué, respirait la rose épanouie, et les cils noirs et +courbes voilaient les longs yeux baissés. Il savait, sans les voir, +combien ces yeux étaient beaux. Vert sombre ou clair, ou<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span> grisâtre, +selon l'humeur de Grâce ou le temps, ils contrastaient si bien avec sa +chevelure foncée, toujours abondante et ondée, qu'elle portait ce soir +tordue sur le cou en un lourd chignon! Il voyait inclinée la nuque +fière, dont la peau était plus ambrée que celle des joues. Jadis il +avait aimé mordre ce cou frémissant, par une sorte de férocité +amoureuse. Les formes du buste lui parurent plus pleines, mais encore +d'une minceur élancée. Et le bras qui sortait, nu et arrondi des +dentelles courtes de la manche, était ce même bras si blanc, si lisse +et si délicatement charnu, qu'on désirait le respirer comme une fleur +encore en bouton.»</p> + +<p>Vous suivez les scrupules de l'exécution chez l'artiste. Dans un temps +où la plupart des œuvres d'imagination dénotent la hâte avec +laquelle elles furent écrites, où de plus en plus on méconnaît le +principe fondamental de toute esthétique: que la<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span> Forme seule peut +imprimer la durée aux œuvres de l'esprit, c'est déjà un mérite +singulier que d'en connaître la vertu. Mais lui rendre témoignage en +un livre où précisément l'exécution correspond au double principe de +notre génie français, résumé dans ces deux mots: <i>sobriété</i> du détail, +<i>pureté</i> de la forme, c'est assez pour qu'à ce premier sous-titre: +Roman, nous puissions substituer celui de <i>Poème en Prose</i>, qui plus +exactement fait justice à son mérite.</p> + +<hr class="mid" /> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span></p> +<h2>MADAME MARCELLE TINAYRE</h2> + +<p>Quand Victor Hugo, <i>pater familias</i> et pontife de plusieurs +générations, prononçait ses fameuses paroles sur l'indéfectible +rigueur des haines littéraires, c'était en un temps où la production +féminine ne se manifestait que comme fait isolé, d'autant plus +remarqué peut-être, mais qui n'inspire nulle crainte de concurrence. +L'attitude d'une George Sand passant la culotte du sexe fort pour +mieux rehausser de virilité sa coquetterie féminine, en dit long sur +la Femme-auteur aux belles années du Roi Citoyen... et la Gloire +elle-même qui lui réservait des statues là où<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span> tant d'autres n'eurent +même pas leur buste, par ses faveurs marquait assez qu'il n'est pas de +limite à ses caprices. Devenue vieille et châtelaine de Nohant, +l'auteur d'<i>Indiana</i> voulut bien reconnaître que la Fortune avait +souri à sa carrière. Aussi n'existait-il alors qu'une George Sand. La +Femme venant s'offrir au jugement public une plume à la main, c'était +un peu, comme de nos jours, celle qui, vêtue de la toge, erre à +travers les corridors du Palais; on braque les yeux sur le phénomène, +pour voir si tant de plis superposés sont agréables au regard. +Volontiers les confrères s'arrêtent pour coqueter avec elle, parce +qu'il est reposant d'agrémenter de quelque diversion les démarches +professionnelles. Mais on sait bien que le temps n'est pas proche où +les dossiers rémunérateurs viendront arrondir sa serviette d'avocat. +Le jour où cette hypothèse menacerait de devenir réalité, on<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span> verrait +alors ce qui subsisterait de la légendaire galanterie française.</p> + +<p>Tous les groupes sociaux sont, en effet, construits sur un plan à peu +près identique. C'est dire qu'ils relèvent du même principe +économique: dès que la concurrence est organisée, les mesures de +protection interviennent. Qu'une femme bénéficiât de la renommée +littéraire, on l'avait déjà vu, on l'admettait parfaitement. Mais +qu'elle connût du même coup et la réputation et les succès de +librairie, cette fois c'en était trop: il importait d'y mettre ordre. +Non qu'il existât, même dans la pensée des moins habiles, une +corrélation nécessaire entre la valeur d'un ouvrage de l'esprit et le +chiffre de ses éditions: on pourrait citer tel manœuvre, tel +spécialiste du feuilleton, dont les tirages sont considérables, et que +nul cependant, sauf lui sans doute, ne songe à faire rentrer dans le +genre littéraire, tandis que la clientèle<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span> payante des œuvres +critiques d'un Barbey d'Aurevilly, monument durable dans l'avenir, ne +suffit pas à couvrir les frais d'impression. Pourtant ce qui parut le +moins acceptable, ce fut que, sur le marché littéraire, la femme pût +devenir la concurrente de l'homme, et cette hypothèse sembla +plausible, dès l'instant que la femme-auteur ne se manifesta plus +comme un fait isolé, mais comme un phénomène collectif.</p> + +<p>Voyez plutôt, interrogez éditeurs, libraires, aux vitrines desquels +couvertures jaunes et bleues sollicitent le regard du passant. Ils +vous diront—vous pourrez constater d'ailleurs—que les signatures +féminines se présentent en imposant bataillon. Nous avons de jeunes +poétesses pour qui le lancement du premier volume coïncide avec +l'abandon des jupes courtes, et qui, le plus gravement du monde, +analysent les mouvements de l'âme avant même de les avoir pu +ressentir. Effrayante<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span> précocité! Miracle du petit prodige! Dieu sait +les monstres qu'elle nous prépare! Je ne vois rien de plus inquiétant +que le désenchantement de la maturité sur de jeunes visages, et ces +traits déjà flétris par les rides, quand les joies de la vie les +devraient seules illuminer. Comme jadis les études de notaires se +passaient héréditairement, suivant une tradition consacrée, ce sera +bientôt l'écritoire de l'auteur qui constituera l'héritage, et la +transmission se fera plus naturellement encore dans l'ordre du sexe +faible.</p> + +<p>Je reviens à cette forme particulière de la lutte pour la vie qu'est +un livre imprimé. On se rappelle les incidents qui accompagnèrent le +projet de décoration en faveur de Mme Marcelle Tinayre, menus faits +parisiens, comme chaque jour nous en voyons surgir, sans importance +apparente, mais étrangement expressifs parfois et curieusement +révélateurs par leurs prolongements<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span> sur l'âme humaine. Bien plus que +le signe, ce qui importe ici, c'est la chose signifiée. Il était +difficile d'admettre qu'un simple ruban dont nous voyons à chaque +promotion fleurir la boutonnière de tel plumitif n'ayant d'autre titre +que l'appui de ses recommandations politiques, eût soudain le pouvoir +de provoquer tant de clameurs. Cette distinction n'était, comme on dit +couramment, que la goutte d'eau grâce à quoi déborde le vase, le vase +des jalousies et des rancœurs, et l'auteur de la <i>Maison du Péché</i> +allait être le bouc émissaire de tant de rancœurs accumulés. Basses +besognes, pour lesquelles s'entendirent, comme larrons en foire, les +plus méprisables plumes du Journalisme! Il est telle circonstance où +l'on est assuré de rencontrer certains noms, comme tels lieux de +réunion ne se peuvent même concevoir sans le groupement de certaines +têtes. Faut-il ajouter que ce qu'il y a de<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span> plus médiocre dans la +littérature féminine se garda bien de manquer à l'appel? «La Haine +emporte tout», observa-t-on justement, puisque la haine est entre les +hommes un lien plus fort encore que l'amour.</p> + +<p>Pour une fois ils ne se trompaient pas d'adresse et leur trait portait +juste—<i>juste</i>, entendons-nous bien, par l'importance du point visé, +car Mme Marcelle Tinayre est sans conteste, par la qualité et la +formation du talent, la plus vigoureuse, la plus virile des plumes +féminines qui se sont révélées dans ces dernières années. Ce fut un de +mes étonnements, je ne le cache pas, à la première lecture de la +<i>Maison du Péché</i>, qu'une femme eût pu concevoir avec cette force, +réaliser avec cette vigueur. Un tel ouvrage m'apparut d'abord une +sorte de démenti apporté à l'habituelle psychologie de la femme. D'un +tel point de vue, je ne pouvais me défendre de lui attribuer<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span> un +intérêt supérieur, en dehors même du sujet traité, et qui dépassait de +beaucoup la personnalité de son auteur, pour s'étendre à toute une +catégorie d'esprits similaires. Et ce n'était pas là seulement besoin +de généraliser, que connaissent ceux qui voient avant tout dans +l'œuvre d'art une psychologie en action... C'était aussi +constatation de la plus évidente réalité.</p> + +<p>Mme Marcelle Tinayre n'est pas de celles qui, étant femmes et pourvues +du don littéraire, entendent se limiter à un domaine spécial, plus +particulièrement réservé à la femme, de celles qui, penchées sur +elles-mêmes et mettant la main sur leur cœur pour en suivre les +battements, ne font à vrai dire que transposer leurs émotions. Nous en +avons vu des exemples où s'affirme avec éclat la psychologie de la +Femme-auteur. Mme Marcelle Tinayre a d'autres ambitions—et c'est peu +d'avoir les ambitions... elle a encore<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span> le talent de ses ambitions. +Sous une enveloppe féminine elle dissimule un tempérament viril, le +seul réellement viril que nous comptions dans notre littérature +féminine, et la meilleure preuve que j'en puisse apporter, c'est que +son art littéraire, aussi bien dans sa conception première que dans sa +réalisation, présente ce double caractère de la virilité créatrice: il +est <i>objectif</i>, étrangement objectif, et il sait être <i>intellectuel</i>.</p> + +<p>Ne sort pas de soi-même qui veut! Et sortir de soi-même, c'est la +condition première de tout art objectif. Se représenter des états +d'âme différents de ceux que l'on éprouve, des suites de réactions +opposées à celles qui constituent notre mentalité, ce n'est pas +seulement la condition de tout art objectif, mais encore de toute +compréhension intégrale de la vie!... Un grand critique de ce temps, à +la fois illustre et méconnu, celui de qui tout à l'heure<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span> nous +prononcions le nom, a écrit ces paroles mémorables: «Si le mot de +Pascal: Le Moi est haïssable, était vrai, il emporterait du coup toute +la littérature personnelle et savez-vous ce qu'on y perdrait? +Savez-vous de quoi elle se compose? Elle se compose de tout ce qui est +lyrique et élégiaque, la plus immense part de la poésie humaine.» Beau +mouvement par où se traduit une vérité à laquelle nul plus que nous ne +saurait rendre hommage, quelle réplique aussitôt vient s'inscrire sous +notre plume? Un instant, imaginons par contraste que se trouve +restreint à la littérature personnelle le domaine de la création +littéraire... qu'est-ce alors qu'on en supprimerait? le Théâtre... qui +est de tous les temps, et le Roman presque entier. Je sais qu'il est +assez de mode et d'attitude aujourd'hui, parmi les artistes de +lettres, de marquer un dédain pour un genre qui, plus que tous les +autres, se subordonne<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span> aux goûts du public. Encore serait-ce une +question de savoir lequel des deux réagit le plus énergiquement sur +l'autre et si l'autorité d'un seul venant s'affirmer à ce public avec +la marque du génie, ne le mâterait pas d'un despotisme au moins égal à +celui dont il s'impose à ses fournisseurs attitrés.....</p> + +<p>La littérature objective, cette forme d'art où l'imagination de +l'auteur lui permet de dresser debout des personnages parfaitement +différents de lui-même, et s'opposant entre eux par la stature +physique autant que par la contexture morale, c'est tout simplement +l'œuvre balzacienne, triomphe de la virilité créatrice et qui égale +en majesté les plus riches monuments du passé. Balzac,... +Shakespeare... voilà une équation<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7"></a><a href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> qui tout d'abord scandalisa, +mais aujourd'hui ne fait plus difficulté.<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span> Il fallut des années pour +que l'on s'y accoutumât, car la Gloire durable ne s'acquiert pas tout +d'un coup: c'est seulement par le lent et progressif travail de +l'opinion que la statue d'un grand homme prend les proportions qu'elle +doit garder dans l'avenir, alors même que les hommages officiels l'ont +déjà dressée sur son socle. Maintenant nous sommes fixés sur elle, et +nous avons pris sa mesure qui l'apparente aux plus grands des humains. +Qui voudrait, en effet, sacrifier ce Balzac et sa merveilleuse +puissance objective au génie le plus féminin, le plus personnel de la +littérature contemporaine, un Musset, de qui tous les héros ne sont +qu'une transposition de lui-même?</p> + +<p>Inversement, et pour nous tenir à des noms moins illustres, que sont +donc les personnages de Mme de Noailles sinon une altération de sa +propre sensibilité, vue et repensée à travers ses auteurs? Une<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span> +analyse abondante autant que minutieuse nous permit de reconstituer en +elle la chaîne des influences romantiques directes et de leurs +succédanées, qui contribuèrent à ce miracle d'artifice littéraire que +représente un roman comme la <i>Domination</i>. A quel point, mais d'autre +façon, Mme Henri de Régnier est objective aussi, nous avons pu le voir +à l'examen de son roman: <i>Esclave</i>. Elle ne l'est pas par assimilation +d'influences et de culture, mais par la concentration d'un art où +trois figures en contraste suffisent à créer l'intérêt<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8"></a><a href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p> + +<p>Combien différente la méthode de Mme Marcelle Tinayre! et quand +j'inscris ce mot: Méthode, je sens toute l'insuffisance, toute +l'impropriété d'un terme qui semble marquer je ne sais quoi de voulu, +d'artificiel, contraire à la réalité des faits.<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span> Une méthode, c'est +quelque chose de froid, de réglé, comme toute discipline d'esprit se +subordonnant à la logique, tandis que <i>création d'art</i>, chez un être +vraiment doué, est synonyme d'impulsivité, d'ardeur où se manifeste +une part d'inconscience. Malheur à celui qui ne se sent pas, à +certaines heures, entraîné par une force supérieure à la raison, qui +se flatte de pouvoir constamment tenir en main ces rênes intérieures +qui gouvernent l'imagination! Si l'auteur de la <i>Maison du Péché</i> +compose à la façon d'un Balzac ou d'un Flaubert, c'est que les +exigences de sa nature littéraire l'y entraînent invinciblement. Sans +doute trouve-t-on dans ce vigoureux roman des figures centrales sur +qui se concentre l'intérêt: quel est le tableau composé où, sur les +premiers plans, la lumière ne vienne irradier les personnages? Ainsi +toute l'émotion, tout le pathétique du drame, c'est de savoir ce +qu'il adviendra du conflit passionnel<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span> où sont engagés Augustin et +Fanny, âmes adverses, toutes passionnées qu'elles soient l'une de +l'autre: en voilà assez pour créer un intérêt d'intrigue qui nous +tient en haleine. Mais ce n'est pas une raison de négliger le second +plan, et comme Mme Marcelle Tinayre aime à sortir d'elle-même, que +d'ailleurs elle y excelle, voici des figures accessoires qui ne sont +guère moins attirantes. Elles ne se trouvent pas là par obligation de +créer un milieu, et parce qu'il faut de toute nécessité expliquer ses +personnages. Non point: elles vivent d'une existence distincte, +individuelle, et bien que se rattachant au groupe central par cette +solidarité qui fait l'unité d'un ouvrage, on les pourrait concevoir +comme autant de petites esquisses détachées, se suffisant à +elles-mêmes.</p> + +<p>Lorsque le peintre de Drame et d'Histoire prépare une de ces vastes +compositions que Delacroix appelait les <i>Grandes<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span> Machines</i><a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9"></a><a href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>, il +s'applique, après l'esquisse d'ensemble, à réaliser séparément chacune +des figures qui doivent collaborer à la totalité de l'impression. Il +peut advenir alors que, cédant à ces tentations qui suivent les +trouvailles du pinceau, il s'attache à l'une d'elles plus qu'il ne +conviendrait, quand elles seront reportées au plan qu'exige leur +valeur propre. Plus tard en effet, dans la réalisation définitive, la +beauté du tableau sera faite, non seulement de l'expression de +chacune, mais aussi de l'harmonie des rapports qui les unissent entre +elles. Pareillement dans la <i>Maison du Péché</i>, tous ces personnages +accessoires, Marie-Angélique, la mystique et implacable +Marie-Angélique, Forgerus l'ultra-janséniste, Vitalis, Jacquine, tout +à la fois si tendre et si rude, les Courdimanche, Barral, ont bien +l'empreinte et l'accent de<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span> la vie pour quiconque se plaît à les +considérer isolément. Je n'en veux qu'une preuve, c'est que nous ne +les oublions plus, qu'une fois silhouettés par le crayon aigu du +dessinateur, qui fait saillir leur mimique expressive, ils +reparaissent, à chaque allusion, dans leur réalité de chair. Si +personnel est leur accent qu'un nouvelliste à la Française, doué du +pittoresque concis qui fit un Maupassant, pourrait en chacun d'eux +trouver la matière d'un de ces contes où se reflète toute une +existence. Combien plus vive apparaîtra cette empreinte, combien plus +marqué cet accent, si nous les rattachons au groupe central, qu'ils +complètent sans doute, mais dont ils tirent également leur éclat.</p> + +<p>Pour fortifier mon raisonnement, je vais prendre un exemple illustre, +dont j'entends qu'on veuille bien ne pas déduire plus de conséquences +que je n'en vois moi-même. Comparer n'est pas égaler, et ce n'est pas<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span> +un motif, si nous établissons une analogie entre la facture d'un +ouvrage moderne et celle de quelque devancier fameux, pour que +nécessairement on en déduise une équivalence: affaire de nuances que +chacun comprendra! C'est ainsi que, dans <i>Madame Bovary</i>, les figures +de second ordre: Homais, Bournisien, le père Rouault, sans pourtant +dépasser le plan où sut les maintenir un merveilleux instinct de +composition, présentent l'intense relief qui les rend inoubliables, +presque au même titre que les protagonistes de l'œuvre: Emma, +Rodolphe et Léon.</p> + +<p>Je ne regrette pas d'avoir cité ce roman fameux, car s'il est ouvrage +d'imagination ayant exercé quelque influence sur Mme Marcelle Tinayre, +c'est, à n'en pas douter, <i>Madame Bovary</i>. Il serait aisé de montrer, +citations en mains, que la technique de la <i>Maison du Péché</i> est +sensiblement analogue à celle de Gustave Flaubert.<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span> C'est le même +procédé de composition par <i>Portraits</i> détachés où s'affirme un +extraordinaire don visuel, par <i>Descriptions</i> de nature, isolées en +apparence, mais liées intimement aux minutes pathétiques du drame, +enfin par <i>Morceaux</i>, exécutés avec ce souci de leur donner une +exceptionnelle importance<a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10"></a><a href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>. Et je ne prétends pas—chacun me +comprendra—qu'il existe le moindre parti pris chez notre auteur de +plier son esthétique à celle<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span> d'un maître admiré, ou qu'une +fréquentation trop assidue ait marqué une de ces empreintes par où +s'accuse la plasticité féminine. Nullement, c'est simplement analogie +d'esthétique, rencontre de tempéraments, qui fait qu'à cinquante +années de distance, deux natures bien françaises et qui toutes deux +méritaient d'être normandes, associèrent leurs images en obéissant à +d'identiques exigences. La grande loi de la <i>Liaison des Idées</i> +commande tous les cerveaux humains, celui de l'artiste avec une +rigueur plus évidente encore. Douée de qualités visuelles qui +l'apparentent d'étrange façon à Gustave Flaubert, Mme Marcelle Tinayre +associe ses images conformément à l'esthétique de <i>Madame Bovary</i>. +Cette simple constatation n'a rien qui la puisse diminuer. Il n'est +pas jusqu'au style qui, par son accent, sa musique et certains rythmes +ou façons de conduire la phrase, ne découvre de saisissantes +analogies,<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span> surtout pour une oreille qui, dans sa première jeunesse, +fut bercée au son de ces cadences.</p> + +<p>Pour rendre témoignage de vigueur créatrice, il n'est pas que ce +pouvoir de s'extérioriser. Prenons les plus illustres entre les +ouvrages de l'esprit, ceux où nous avons voulu voir les garanties de +cette virilité; pas un qui n'ait un puissant support intellectuel. +D'un tel point de vue, la loi de production va se formuler ainsi: +toute grande œuvre apparaît comme la combinaison des deux éléments +qui créent la personne humaine: Intelligence et Sensibilité. Jadis, +l'esprit classique, modelé par la discipline purement logique des +dix-septième et dix-huitième siècles français, attribuait à +l'intelligence la place prépondérante: la littérature de ces deux +siècles nous en est une preuve suffisante. Aujourd'hui les travaux des +psychologues, fondés sur l'observation directe de la vie,<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span> sur l'éveil +de la conscience chez l'enfant, et trouvant d'ailleurs leur meilleure +justification littéraire dans l'épanouissement romantique du +dix-huitième siècle, reconnaissent, dans la vie émotive, l'assise de +toute personnalité, comme le tuf où l'intelligence vient plonger les +racines qui fortifieront son développement.</p> + +<p>Encore une fois, je prie qu'on ne me fasse pas dépasser ma pensée, +dire ce que je n'ai pas voulu dire. Je n'ai voulu que marquer des +analogies pour préciser cette pensée. De ce qu'un ouvrage signé d'un +nom féminin comme la <i>Maison du Péché</i>, présente, dans l'exécution et +dans la conception même, quelques traits communs avec telle œuvre +fameuse consacrée par le temps, il n'en faut pas tirer plus de +conséquences que cette analogie n'en comporte. Je tiens seulement à +souligner les raisons pour quoi Mme Marcelle Tinayre est la plus +virile des plumes féminines<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span> d'aujourd'hui.</p> + +<p>Qu'est-ce en somme que ce roman: <i>la Maison du Péché</i>? Un problème de +psychologie amoureuse, dont la solution se subordonne à des données si +précises et si fortes, qu'il devient impossible de les modifier, si +peu soit-il, sans altérer la vraisemblance des crises passionnelles +qui vont se succéder, données où les éléments intellectuels font +équilibre à ceux de la sensibilité. Et ceci encore est une preuve de +virilité chez notre auteur, que se trouvent requises, pour goûter la +pleine saveur de son œuvre, des facultés n'ayant d'habitude qu'un +rapport éloigné avec les ouvrages de pure imagination.</p> + +<p>Voici un jeune homme élevé par une mère ultra-janséniste, suivant les +principes de la plus sévère discipline morale, celle qui voit dans +l'œuvre de chair l'irréparable souillure, la cause d'éternelle +damnation.<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span>—«Chaste entre les chastes—c'est le principal portrait de +la mère d'Augustin—restée vierge de cœur, Thérèse-Angélique +conservait du mariage et de la maternité un dégoût invincible pour +l'œuvre de chair. Elle ne voyait dans l'amour qu'une fonction basse +et ridicule, la marque de la bête que le sacrement même n'efface pas +tout à fait?» Son fils Augustin a atteint l'âge viril sans perdre sa +fleur d'innocence, élevé par les soins du janséniste Forgerus, mais +sans soupçonner—car l'occasion ne s'en est point offerte—les sources +vives de tendresse qui se dissimulent en lui. L'esprit sceptique du +Boulevard a pu sourire de cette conception sans marquer autre chose +par ce sourire qu'une parfaite méconnaissance de l'âme humaine, car il +a de tout temps existé, aujourd'hui même il existe encore plus +d'Augustins qu'on n'imagine: «Un jeune homme, fervent chrétien, +rencontre une jeune femme belle<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span> et désirable, il ne voit pas sa +beauté, il ne la désire pas. Il souffre de la sentir réticente, +réfractaire, et par d'innocents subterfuges, il s'efforce de lui +arracher un aveu. Bientôt le salut de cette créature lui devient plus +cher que sa propre vie. Il veut la jeter dans le giron de l'Église, +l'associer à la communion des Saints. Et ce prosélytisme ingénu, cette +sollicitude qui s'ignore, cet inconscient appétit du sacrifice, c'est +l'amour!»</p> + +<p>En face d'Augustin, la voici donc cette jeune femme qui, par une rude +expérience et dès le premier âge d'aimer, a connu les tourments de la +vie. Cette vie, elle la sait, autant que lui l'ignore, et bien qu'elle +en ait souffert, elle ne l'a pas prise en dégoût. Son unique désir, +c'est de la recommencer au point même où ses malheurs l'ont laissée. +Comme Fanny est une nature noble, elle ne la conçoit qu'illuminée du +sentiment qui vraiment l'ennoblira. Mais<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span> en même temps, c'est une âme +profondément anti-religieuse, ou plutôt a-religieuse, pour qui demeure +lettre morte toute notion d'au-delà.</p> + +<p>Tels Augustin de Chanteprie et Fanny Manolé, vivantes données d'un +passionnant problème. Il faut souligner cette épithète: +<i>vivantes</i>.—Car il ne s'agit pas ici d'êtres abstraits, imaginés pour +mettre une thèse en valeur. De l'un à l'autre intervient la +souveraine, l'inéluctable fatalité d'amour. Nous avons alors la suite +rigoureuse, déduite avec une force étrange chez une femme, force +<i>intellectuelle</i>, non plus seulement sensible, des états passionnels +et des crises qu'elle comporte, présentant un caractère de logique +auquel on ne saurait rien modifier sans altérer du même coup la portée +comme la signification de l'ouvrage.</p> + +<p>Et c'est d'abord l'enchantement des premières initiations, tout le +côté mystique et<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span> tendre, exclusivement tendre, d'une âme vierge qui +pour la première fois s'ouvre à l'amour. C'est la révélation de la +grâce, de la beauté féminine, du charme puissant et doux qui se dégage +du <i>mundus muliebris</i>, surtout pour l'homme demeuré longtemps chaste. +Mme Marcelle Tinayre, l'a senti et délicatement rendu. Non, ce n'est +pas un vain symbole, celui de la force inhérente à la chasteté, de la +puissance de prise que donne sur le monde une énergie qui ne s'est pas +dispersée aux dépenses sexuelles. En ce sens, le beau mythe de +Parsifal n'est que la plus glorieuse illustration contemporaine d'une +vérité qui persiste à travers les âges, dont nous sentons l'immortelle +portée dès la première défaillance du héros, quand les bras souples de +l'Enchanteresse inclinent cette tête <ins class="correction" title="junévile">juvénile</ins> sur son sein parfumé... +Ce sont ensuite les joies de former une âme, de la plier à son idéal, +de croire du moins qu'on atteindra à la convaincre:<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span> décevant espoir, +car on ne transforme pas l'essence d'un être... on ne saurait qu'y +ajouter, et la visite à Port-Royal, le plus beau morceau du livre à +mon avis, n'est qu'un délicieux tableau psychique, où deux âmes se +confrontent entre elles, sans aucune chance de se pénétrer. De toutes +les formes de pensée, la forme religieuse est la plus incommunicable, +celle qui exige le plus de don pour être entendue dans son sens +intime, et quand le jeune homme exalte devant sa bien-aimée les +délices de la communion en Dieu, comment toucherait-il de son idéal +supra-terrestre une âme dont les appétitions se <ins class="correction" title="resteignent">restreignent</ins> toutes à la +terre. Vient enfin la révélation foudroyante de l'homme <i>complet</i>, +avec ses exigences qui se manifestent dès la première possession... et +c'est vraiment d'une profonde connaissance de la psychologie virile, +cette brusque audace succédant à tant de timidité, cet impérieux<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span> +accent que commande la voix de l'instinct dès que la beauté dévêtue de +Fanny lui vient proposer ses attraits: soudaine interversion des rôles +que je n'eusse point tant admirée sous la plume d'un écrivain de mon +sexe, mais qui force mon admiration, venant de Mme Marcelle Tinayre. +Je sais peu de tableaux comparables à cette scène d'abandon dans la +<i>Maison du Péché</i>, pour nous convaincre que cet abandon est un instant +de brève folie.</p> + +<p>Folie, n'en doutez pas, chez tout homme, diront les adversaires +déclarés des sens, les disciples de Forgerus et de Thérèse-Angélique, +combien plus grave, irréparable à vrai dire, chez ces amants +exceptionnels, puisque de cet instant datent leurs intimes tortures! +Pour eux désormais, il n'y aura plus que tortures, douleur d'aimer +succédant aux premières délices, et si jamais œuvre d'art pouvait +servir à l'édification morale de qui la voit<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span> ou l'entend, on ne +saurait imaginer tableau plus propre à détourner du mal sacré deux +êtres qu'un invincible attrait rapprocha pour les mieux tenailler par +la suite. Tortures de la solitude morale et du contraste des natures +qui se révèle même dans l'amour..... que dis-je? surtout dans l'amour +et après la possession! Rancœur de la possession où s'ajoute cette +certitude de l'impénétrabilité des âmes, d'autant plus impénétrables +que les êtres physiques se confondent plus souvent! Images de rivalité +et de jalousie du passé, cette jalousie plus féroce parfois que celle +du présent, qui vient aviver chez l'homme le désir physique que tout +exaspère!... Enfin cette volupté des sens, où de moins en moins +participent les mouvements de l'âme, atteignant à créer une +désagrégation de l'être moral qui va presque jusqu'à la démence, par +où l'œuvre de Mme Marcelle <ins class="correction" title="Tynaire">Tinayre</ins> rejoint celles de Mme de +Noailles et de<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span> Mme Henri de Régnier, en marquant une fois de plus +cette domination, cet esclavage des sens, négation du profond +amour—car s'il est une loi démontrée en psychologie amoureuse, c'est +que la tendresse dont se nourrit le sentiment se manifeste toujours en +raison inverse de la volupté qui l'annihile! Aurai-je atteint à +marquer la forte assise intellectuelle qui permet des déductions de +cette rigueur, et que par là du moins, le don littéraire de Mme +Marcelle Tinayre s'affirme en un saisissant contraste avec celui de +ses rivales?</p> + +<p>Pourquoi faut-il qu'intervienne cette notion de rivalité, dès que deux +talents sont en face et s'opposent? Tellement inhérente à notre race +que cette douce Terre de France se présente à nos yeux sous l'aspect +d'un vaste champ d'entraînement, où concurrents de catégories diverses +prennent leur mesure et préparent leur victoire. L'heure du concours +commence avec le<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span> premier âge pour ne finir qu'avec la Vie. En vérité, +c'est un perpétuel concours que la vie, où nul n'est assuré, si +brillants que soient ses succès, de tenir le premier rang. Ce mot dont +on use, dont on abuse à notre époque: «Un tel est arrivé», n'a pas de +sens à y regarder de près, puisqu'il implique négation du mouvement, +et que par définition la vie est un perpétuel mouvement, une lutte +ininterrompue. Aussi sommes-nous conduits à transposer dans l'art les +conditions mêmes de la vie, et comme c'est une question vitale, +suffisant à créer l'intérêt d'un ouvrage, de savoir qui sera le plus +fort, qui triomphera dans la passion qui l'anime. Antoine Ferlier ou +Grâce Mirbel, Augustin de Chanteprie ou Fanny Manolé, pareillement +c'est une manière de concours, organisé entre les deux talents, qui +nous proposent la formule de leur art.</p> + +<p>Il nous suffira de constater qu'elles<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span> atteignent toutes deux à leur +but, chacune avec ses moyens propres, son genre de sensibilité +particulière, celle-ci transposant tout uniment dans ses personnages +imaginaires les plus raffinées, les plus subtiles de ses sensations, +celle-là sortant franchement d'elle-même, pour créer la forme +romanesque la plus objective qui jusqu'alors nous ait été proposée par +une plume féminine. Et si je voulais, d'un dernier trait, souligner la +virilité créatrice de Mme Marcelle Tinayre, je la trouverais encore +dans ce fait qu'elle intervertit l'habituelle fonction des sexes en +amour, pour donner à la Femme rôle et fonction <i>d'Initiatrice</i>. Avec +elle il faut retourner le mot de Nietzsche: «L'Homme se donne, la +Femme prend.» Par les expériences de sa vie antérieure, par les rudes +épreuves qu'elle eut à traverser, par la connaissance des troubles +passionnels en face du jeune homme qui jusqu'alors les<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span> ignora, c'est +elle l'éducatrice. Peu importe qu'à l'heure du suprême abandon, +lorsqu'en face de sa beauté dévêtue Augustin de Chanteprie obéit au +seul réflexe du désir, peu importe que Fanny Manolé retrouve le geste +de ses premières pudeurs... elle n'en fut pas moins <i>l'Initiatrice</i>, +et cette seule interversion des rôles suffit à lui prêter une attitude +qui la distingue entre toutes et dans notre esprit à jamais +l'individualise.....</p> + +<hr class="mid" /> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span></p> +<h2>MADAME RENÉE VIVIEN</h2> + +<p>Cette fois, c'est nous qui devrons sortir de nous-mêmes. Il nous +faudra oublier nos habituelles façons de sentir et de penser, si nous +voulons atteindre à reconstituer cette exceptionnelle personnalité de +notre littérature féminine, Mme Renée Vivien.</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<span class="i0">Je reviens chercher l'illusion des choses<br /></span> +<span class="i0">D'autrefois, afin de gémir en secret<br /></span> +<span class="i0">Et d'ensevelir notre amour sous les roses<br /></span> +<span class="i4">Blanches du regret.<br /></span> +</div> +</div> + +<p>Cette pièce intitulée <i>Atthis</i>, qui célèbre la mélancolie d'un amour, +pourrait servir d'épigraphe à l'œuvre de notre jeune poétesse, car +elle traduit l'irréparable tristesse<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span> d'appétitions vers un passé que +le rêve seul est habile à revivre. De notre existence contemporaine, +avec ses inquiétudes, ses tourments, ses angoisses, sa beauté +aussi—car tout ce qui lutte a sa beauté propre—voici donc une jeune +femme qui se refuse à rien connaître, parce que délibérément elle +plaça son amour dans la contemplation d'un rêve. Le mépris ou la haine +n'est jamais en nous que la contrepartie de l'amour: l'horreur du +présent sera donc faite en elle de tous les regrets du passé. Doctrine +qui pourra amener le sourire aux lèvres du philosophe, puisqu'elle +s'insurge contre l'acceptation nécessaire, convient-elle pas +merveilleusement au poète qui suit les impulsions de son tempérament, +qui s'abandonne aux exigences de sa nature?</p> + +<p>Je ne sais rien des goûts, des habitudes, de tout ce qui constitue la +personnalité effective de notre auteur, et d'ailleurs,<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span> conformément +aux principes d'une critique qui s'attache uniquement aux œuvres, +je me suis interdit d'en rien rechercher. Pourtant je l'imagine, je la +restitue assez bien, et même j'accepterais difficilement que des +documents authentiques vinssent contredire l'idée que je m'en fais. +Dans une demeure somptueuse, isolée autant que possible des grossiers +contacts de la vie contemporaine, je me la représente cultivant avec +amour les sensations les plus curieuses et les plus raffinées dont +notre machine nerveuse est capable: sensations de la vue, de l'ouïe, +de l'odorat, magnifiques correspondances qui nous furent révélées par +nos maîtres, Gautier, Baudelaire, j'allais en oublier d'autres, dont +elle-même nous vante les surprises:</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<span class="i0">L'art du toucher, complexe et curieux, égale<br /></span> +<span class="i0">Le rêve des parfums, le miracle des sons.<br /></span> +</div> +</div> + +<p>Tapis moelleux qui amortissent les pas, lourdes draperies qui se +relèvent à volonté,<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span> s'abattent, assourdissant tout bruit autour +d'elles, miroirs qui reflètent et prolongent la beauté, statues et +peintures qui fixent le geste et l'immobilisent en son rythme le plus +expressif... ce sont là les images, quelques-unes du moins parmi +celles qui dans ma pensée viennent s'ordonner harmonieusement autour +du nom de Mme Renée Vivien. Si toutefois la réalité de la vie ne +répondait pas pour elle au tableau que j'en fais, j'en demanderais +pardon à notre auteur, et j'ajouterais: Telle n'en fut pas moins la +<i>réalité de son rêve</i>. Or, pour le poète, ne le savons-nous pas? de +l'une à l'autre moins grande est la distance que de la coupe aux +lèvres pour les autres mortels qui s'acharnent à la poursuite du +bonheur?</p> + +<p>Pourtant, ne faut-il pas toujours «rabattre de nos rêves<a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11"></a><a href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>»? Ah! +comme elle en dut rabattre, celle qui, dans l'horreur du présent, +poursuit les images du passé,<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span> et tente de les fixer sous la forme +harmonieuse du rythme! Du fond de la demeure solitaire où sa fantaisie +sut grouper quelques témoignages de son culte, son regard intérieur +pousse au delà des objets qui lui rappellent un temps trop rapproché +de nous. Statues, miroirs, tentures, tapis, qu'est-ce que tout cela? +vains et artificiels témoignages, auprès du désir qui se représente la +vie entière comme une harmonie, où chaque geste est expressif et +contribue à la perfection du tout! S'être figuré l'idéal sous ce +gracieux symbole: un groupe de vierges enlacées, esquissant un pas +rythmique à l'ombre des lauriers-roses, sous l'immortel azur du ciel +hellénique, et couler ses jours sous l'affreux ciel parisien, eût-on +pris soin par avance d'orner sa demeure de tous les objets propres à +en faire oublier la noirceur, c'est quand même un rude contraste! Pour +qui possède la faculté d'expression verbale, il ne reste plus<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span> qu'à +fixer son rêve dans la forme impérieuse du rythme, unique compensation +de qui ne peut se satisfaire des quotidiens spectacles que la vie lui +présente:</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<span class="i0">Douceur de mes chants, allons vers Mitylène.<br /></span> +<span class="i0">Voici que mon âme a repris son essor<br /></span> +<span class="i0">Nocture et craintive ainsi qu'une phalène<br /></span> +<span class="i4">Aux prunelles d'or!<br /></span> +<span class="i0">Allons vers l'accueil des vierges adorées!<br /></span> +<span class="i0">Nos yeux connaîtront les larmes des retours!<br /></span> +<span class="i0">Nous verrons enfin s'éloigner les contrées<br /></span> +<span class="i4">Des ternes amours!<br /></span> +</div> +</div> + +<p>C'est l'<i>Invitation au Voyage</i>... C'est l'<i>embarquement</i>, non pour +Cythère, mais pour Lesbos. Comme si elle voulait nous montrer que, +sous sa plume d'or, la prose française peut avoir des caresses et des +douceurs d'accent égales à celles de la plus suave poésie, l'élève de +Sapho décrit en prose rythmée le berceau de son héroïne,—«La terre +d'où jaillit une fleur sans pareille est en vérité la patrie de la +volupté et du Désir, une île amoureuse que berce une mer sans reflux,<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span> +au fond de laquelle s'empourprent les algues.»—Que de tendresse et de +regrets dans ces quelques lignes! Voici donc une âme qui vint à la +lumière du jour deux mille ans trop tard! Jugez-en d'après ces +soupirs! Que seront-ils pour l'héroïne elle-même?—«L'œuvre du +divin poète fait songer à la Victoire de Samothrace, ouvrant dans +l'infini ses ailes mutilées. Comme elles s'allient profondément avec +l'aube et le silence, ces paroles trempées dans le parfum des nuits +mityléniennes: «Les Étoiles autour de la belle lune voilent aussitôt +leur clair visage lorsque, dans son plein, elle illumine la terre de +sa lueur d'argent...» En face de l'insondable nuit qui enveloppe cette +mystérieuse beauté, nous ne pouvons que l'entrevoir, la deviner, à +travers les strophes et les vers qui nous restent d'elle. Et nous n'y +trouvons pas le moindre frisson tendre de ses vers pour un homme! Ses +parfums,<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span> elle les a versés aux pieds délicats de ses amantes. Ses +frémissements et ses pleurs, les vierges de Lesbos furent seules à les +recevoir. N'a-t-elle point prononcé ces paroles, si profondément +imprégnées de ferveur et de souvenir: «Envers vous, belles, ma pensée +n'est point changeante.» Je vous le disais bien que notre prose +française enferme une musicalité sans égale, qui ne le cède en rien à +celle de la plus suave poésie, quand l'archet qui la fait vibrer +frémit sur de certaines cordes. Pourtant j'y veux joindre encore ce +fragment lyrique, digne à tous égards d'André Chénier:</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<span class="i0">O parfum de Paphos! O poète, ô prêtresse,<br /></span> +<span class="i0">Apprends-nous le secret des divines douleurs.<br /></span> +<span class="i0">Apprends-nous les soupirs, l'implacable caresse<br /></span> +<span class="i0">Où pleure le plaisir, flétri parmi les fleurs!<br /></span> +<span class="i0">O langueur de Lesbos! Charme de Mitylène,<br /></span> +<span class="i0">Apprends-nous le ver d'or que ton râle étouffa.<br /></span> +<span class="i4">De ton harmonieuse haleine<br /></span> +<span class="i4">Inspire-nous, Psappha!<br /></span> +</div> +</div> + +<p>...<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span></p> + +<p>On suit l'accent, comme on voit l'Idéal auquel il se subordonne. Un +Idéal qui délibérément repousse tout ce qui est de ce temps. +Soutiendra-t-on qu'un tel art soit artificiel, artificiel étant +synonyme d'insincère, c'est-à-dire conçu à froid, et ne répondant pas +aux mouvements spontanés de l'être. Mon Dieu non, pas plus qu'un poème +de cet André Chénier que nous citions tout à l'heure, pas plus qu'une +aquarelle de Gustave Moreau, où ces âmes, mal satisfaites du présent, +et qui avaient leurs raisons intérieures de l'être, célèbrent leur +puissance de rêve et leurs regrets des temps disparus!</p> + +<p>Il est des esprits myopes, irrémédiablement, pour qui nulle sincérité +n'existe, en dehors de la représentation des objets immédiats: +conception basse et bien digne d'une époque qui subit le joug +avilissant de trente années de réalisme. Gardons-nous d'en partager +l'illusion. Parce que<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span> telle nature répugne, de façon invincible, aux +images que lui viennent proposer les spectacles de la vie +contemporaine, allons-nous en conclure qu'elle ne saurait trouver +l'éveil de sa sensibilité? Il suffit qu'elle découvre le point de +contact entre cette sensibilité et son véritable objet. Quand, après +avoir contemplé les merveilles naturelles de la baie de Naples, +lesquelles à vrai dire ne se sont guère modifiées depuis l'heure où +s'y développait une civilisation en tout contraire à la nôtre, nous +venons nous recueillir dans la petite salle du musée qui enferme les +fragments épars des fresques pompéiennes, nous n'avons pas besoin d'un +vif effort d'intuition sympathique pour ressusciter en vivantes images +les groupes humains qui jadis les animaient: il n'y faut qu'un peu de +culture aidée d'une faculté d'abstraction qui pour quelques instants +abolit le présent. Chez celle qu'inclinait déjà une prédisposition<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span> +naturelle, les rives parfumées de Lesbos et l'enchantement des nuits +mityléniennes suscitèrent le décor incomparable où les strophes de +Sapho, l'antique poétesse, mutilées sans doute, mais radieuses encore +de vie comme un beau marbre antique, allaient évoquer des groupements +harmonieux.</p> + +<p>Léger de poids, mais lourd de substance, le petit volume de <i>Sapho</i> +nous donne la mesure et la qualité de cette inspiration. Comme un +précieux flacon qui longtemps enferma dans son cristal ciselé le plus +capiteux des aromes, ses vers dégagent la senteur de l'Idéal qui tout +entier s'exprime par eux: «Les Lesbiens avaient l'attrait bizarre et +un peu pervers des races mêlées. La chevelure de Psappha, où l'ombre +avait effeuillé ses violettes, était imprégnée du parfum tenace de +l'Orient. Ses poèmes sont asiatiques par la violence de la passion, +et grecs par la<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span> ciselure rare et le charme sobre de la +strophe.»—Mélange subtil que nous goûtons aux vers de Mme Renée +Vivien. A vrai dire je ne sais pas d'exemple plus saisissant de retour +en arrière, ni qui montre mieux ce phénomène singulier: un écrivain de +notre race, vivant parmi nous, et que nous pouvons coudoyer, sautant à +pieds joints par-dessus deux mille années de culture, pour nous faire +respirer une âme tout imprégnée des senteurs de Lesbos! Les plus +fameuses reconstitutions de la vie antique, depuis la <i>Salammbô</i> de +Gustave Flaubert jusqu'à l'<i>Aphrodite</i> de M. Pierre <ins class="correction" title="Louys">Louÿs</ins>, en passant +par la <i>Thaïs</i> de M. France, ne sont au prix de ces vers qu'artifice +où le travail de l'érudit vient alourdir l'inspiration du poète: on y +sent le coup de dictionnaire de l'archéologue, et tout justement cet +effort qui est le contraire même de la vie. Rien de pareil chez +l'auteur de <i>Sapho</i>.<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span> J'imagine qu'un long sommeil de vingt siècles ait +appesanti ses membres, les ait maintenus dans cette sorte de léthargie +qui se confond avec la mort, tout en laissant subsister la vie: à son +réveil elle n'eût pu restituer, avec plus de fidélité, les états +antérieurs qui constituèrent sa première conscience. Je prononçais +tout à l'heure le beau nom de Chénier: je ne vois pas de meilleur +exemple, en effet, ni qui soit plus frappant, d'assimilation de +substance, pour la transformer en poésie. De quel art incomparable +elle sait se plier au modèle qui régla cette inspiration? +Plasticité... dira-t-on... Et certes j'y souscris, mais plasticité +d'ordre unique et vraiment merveilleuse puisque, tout en épousant la +forme de qui régla cette inspiration, elle fait passer dans une langue +différente l'essentiel de celle-ci. Comme un musicien, docile au génie +du maître qu'il admire, plie les mouvements de son rythme au thème +initial dont il<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span> tirera ses variations, ainsi notre jeune poétesse +subordonne les accents de sa lyre à toutes les nuances que lui propose +son modèle. J'en citerai un seul exemple, qui vaut pour le reste. +Voici le thème, ou fragment saphique: «Et toi, ô Dika, ceins de +guirlandes ta chevelure aimable; tresse les tiges du fenouil de tes +tendres mains. Car les vierges aux belles fleurs sont de beaucoup les +premières dans la faveur des Bienheureuses: celles-ci se détournent +des jeunes jeunes filles qui ne sont pas couronnées.»—Après le thème, +écoutez maintenant la variation:</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<span class="i0">Va jusqu'au jardin clair où tu te reposes,<br /></span> +<span class="i0">Pare tes cheveux de verdure et de fleurs.<br /></span> +<span class="i0">Choisis les parfums, Dika, tresse les roses,<br /></span> +<span class="i4">Mêle les couleurs.<br /></span> +</div> + +<div class="stanza"> +<span class="i0">Et si tu veux plaire aux sereines Déesses,<br /></span> +<span class="i0">Entoure l'autel des souffles de l'été.<br /></span> +<span class="i0">Elles souriront, ainsi que leurs prêtresses,<br /></span> +<span class="i4">A ta piété.<br /></span> +</div> + +<div class="stanza"> +<span class="i0">Porte à l'Artémis les sombres violettes,<br /></span><span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span> +<span class="i0">A l'Aphrodite la <ins class="correction" title="poupre">pourpre</ins> des Iris,<br /></span> +<span class="i0">A Perséphona, vierge aux lèvres muettes,<br /></span> +<span class="i4">La langueur des lys.<br /></span> +</div> +</div> + +<p>C'est bien comme un tout aux éléments indissociables qu'il faut +envisager cette conception de la vie que dans ses vers recrée Mme +Renée Vivien, en y subordonnant les forces vives de son être. Et +j'admire la souplesse du geste servant à recomposer l'attitude que +tant de siècles nous avaient fait oublier: geste qu'auparavant nous +vîmes esquissé par d'autres, mais qui sentait son acteur et la +préoccupation de tenir un rôle, il est chez elle si spontané qu'il +rejette délibérément dans le lointain la vie présente, pour faire +surgir au premier plan les images d'autrefois. Tandis qu'un auteur +comme Mme de Noailles emprunte aux civilisations disparues certaines +de ses images pour les situer dans un décor contemporain, Mme Renée +Vivien ferait plus volontiers le contraire. Pourtant il est telle +pièce signée<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span> d'elle qui, par son caractère d'universalité, ne saurait +s'inscrire sous aucune date. Veut-elle par exemple développer les +variations qu'enferme ce thème immortel: la douleur de vieillir, sans +doute on n'y trouvera pas les contractions d'un poète à l'inspiration +toute moderne, comme Mme Lucie Delarue-Mardrus, qui prend ses images à +portée de sa main et n'a nul souci du rythme antique. Seule la pureté +de la forme nous rappellera chez Mme Renée Vivien les prédilections +inhérentes à sa nature:</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<span class="i0">Puisque telle est la loi lamentable et stupide,<br /></span> +<span class="i0">Tu te flétriras un jour, ah! mon lys!<br /></span> +<span class="i0">Et le déshonneur hideux de la ride<br /></span> +<span class="i0">Marquera ton front de ce mot: Jadis!<br /></span> +<span class="i0">Tes pas oublieront le rythme de l'onde;<br /></span> +<span class="i0">Ta chair sans désir, tes membres perclus,<br /></span> +<span class="i0">Ne frémiront plus dans l'ardeur profonde.<br /></span> +<span class="i0">L'amour désenchanté ne te connaîtra plus.<br /></span> +</div> +</div> + +<p>Si ces vers, d'une étrange perfection formelle, n'ont pas l'accent +déchirant et contracté de tels autres, qui pareillement se lamentent +sur la déchéance de la beauté,<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span> il n'en reste pas moins qu'ils +associent, dans une imbrisable unité, la Beauté au Désir, et par +conséquent affirment leur conception de l'amour. Mais c'est ici que +nous touchons à la véritable originalité de Mme Renée Vivien, celle +qui la différencie nettement de ses rivales littéraires.</p> + +<p>Quelles que puissent être en effet les divergences d'exécution qui +sont liées à la diversité de leur tempérament, ces rivales s'accordent +sur un point: l'amour est conçu dans leur œuvre comme une +servitude, comme une domination, où l'élément viril exerce une sorte +de main-mise dont l'unique contrepoids est la ruse, la duplicité, +armes naturelles, moyens de défense que l'instinct du sexe disposa en +leur faveur: conception que symbolisa magnifiquement Alfred de Vigny, +leur ancêtre, dans ce puissant raccourci: <i>La Colère de Samson</i>! Les +femmes de Mme de Noailles cèdent avec délice au joug du mal sacré, +«tendres<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span> corps qui se penchent et avancent, tendus vers les mains des +hommes». Le décor toujours voulu, cherché avec un raffinement +intentionnel, au milieu duquel elle nous les présente, n'est à vrai +dire qu'une vaste alcôve, où nous les voyons tour à tour succomber en +proclamant leur croyance, leur unique croyance à l'invincible pouvoir +du Dieu qui les étreint. Les Femmes de Mme Henri de Régnier y font +plus de façons peut-être: elles ont un mouvement de révolte contre la +force qui va les soumettre. Mais dans l'instant précis où nous +percevons leur plainte, nous les sentons vaincues par avance, et déjà +tremblantes de leur défaite. C'est peu dire qu'elles acceptent. Tous +leurs gestes s'humilient devant la loi de Nature qui créa la +hiérarchie des sexes en amour. Et cela, c'est proprement la conception +moderne issue d'une culture où se rencontrèrent tant d'éléments +divers empruntés aux Littératures<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span> et aux Religions, à laquelle vient +s'opposer l'antique conception de l'élève de Sapho. De toute son +énergie nous la voyons qui rejette la servitude, car la grossièreté du +Désir répugne à ses sens délicats, et le geste d'amour esquissé par +une main virile implique des froissements qu'elle refuse d'accepter. +Ce n'est pas seulement amour d'indépendance qui sent ce qu'elle va +perdre en se remettant aux mains d'un autre... c'est encore +raffinement d'esthétique qui repousse les exigences d'un maître.</p> + +<p>Tout aussi bien que notre monde moderne, le monde antique avait senti +la valeur de la virginité, ce qu'elle maintient à l'âme de vigueur et +d'énergie, en lui permettant de canaliser dans une même direction +l'ensemble des forces qui sont latentes en elle. Seulement, n'ayant +pas ce souci de moralité inséparable de la conception chrétienne, il +n'en pouvait suivre les prolongements<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span> dans la conduite de la vie. En +condensant son idée dans le mythe des <i>Amazones</i>, il lui avait imposé +des limites où s'enferme strictement notre auteur. Elle ne veut voir +dans la virginité que l'horreur de toute dépendance et la fierté de +l'âme qui a refusé le joug:</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<span class="i0">Leur regard de dégoût enveloppe les mâles<br /></span> +<span class="i0">Engloutis sous les flots nocturnes du sommeil.<br /></span> +</div> + +<p>...</p> + +<div class="stanza"> +<span class="i0">Elles gardent une âme éclatante et sonore<br /></span> +<span class="i0">Où le rêve s'émousse, où l'amour s'abolit,<br /></span> +<span class="i0">Et ressentent, dans l'air affranchi de l'aurore,<br /></span> +<span class="i0">Le mépris du baiser et le dédain du lit.<br /></span> +<span class="i0">Leur chasteté tragique et sans faiblesse abhorre<br /></span> +<span class="i0">Les époux de hasard que le rut avilit.<br /></span> +</div> +</div> + +<p>Pourtant les froideurs de la virginité s'accordent mal avec l'air +embaumé que l'on respire sous le ciel hellénique, avec les +enchantements des nuits mityléniennes, et ce serait par trop +méconnaître les gracieux enseignements de la poétesse Psappha que s'en +tenir au seul exemple des Amazones. Dans les bosquets de Lesbos, je<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span> +vois circuler des groupes entrelacés où l'œil ne discerne plus bien +les intentions formelles de la Nature quand elle créa la dualité des +sexes. La conception de <i>l'Androgyne</i> est le fruit de cette +complaisance secrète, et nous sentons pareillement de quel prix elle +peut être aux yeux de notre auteur. De lui nous répéterons ce que +jadis nous disions du suave Luini<a name="FNanchor_12" id="FNanchor_12"></a><a href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>. Ce qu'il aima, ce qu'il +traduisit aussi, comme on peut rendre cela seul à quoi l'on attache un +prix infini, il paraît bien que ce furent la grâce <i>indécise</i> et la +beauté fuyante de cet âge où le jeune homme, encore à peine sorti de +l'adolescence, entend les premiers appels de sa timide virilité. Il y +a, dans ces strophes, tels visages aux contours suaves, telles lignes +pliantes du corps, qui ne laissent aucun doute sur la vraie +complaisance de l'artiste. Comment s'émurent<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span> ces mains gracieuses, de +quelle douceur ardente et contenue elles esquissèrent le geste par où +nous imaginons qu'elles furent infiniment sensibles à qui les sut +élire... nous le percevons à travers ces poèmes. Mais que peut valoir +notre commentaire au prix des vers mêmes du poète célébrant le charme +de l'Androgyne!</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<span class="i0">Ta royale jeunesse a la mélancolie<br /></span> +<span class="i0">Du Nord, où le brouillard efface les couleurs.<br /></span> +<span class="i0">Tu mêles la discorde et le désir aux pleurs,<br /></span> +<span class="i0">Grave comme Hamlet, pâle comme Ophélie.<br /></span> +</div> + +<div class="stanza"> +<span class="i0">Souris, amante blonde, ou rêve, sombre amant,<br /></span> +<span class="i0">Ton être double attire, ainsi qu'un double aimant,<br /></span> +<span class="i0">Et ta chair brûle avec l'ardeur froide d'un cierge.<br /></span> +</div> + +<div class="stanza"> +<span class="i0">Mon cœur déconcerté se trouble, quand je vois<br /></span> +<span class="i0">Ton front pensif de prince, et tes yeux bleus de vierge,<br /></span> +<span class="i0">Tantôt l'un, tantôt l'autre et les deux à la fois.<br /></span> +</div> +</div> + +<hr class="mid" /> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span></p> +<h2>CONCLUSIONS</h2> + +<p>J'estime qu'il y a quelque attitude, et, si j'ose dire, quelque +inconvenance, à prétendre indiquer, dès ses pages liminaires, les <ins class="correction" title="conculsions"> +conclusions</ins> d'un livre. C'est douter en quelque façon de la subtilité +du lecteur, croire ou paraître croire qu'il n'y a pas assez de +pénétration en lui pour dégager à mesure les intentions de l'auteur, +ce que Stendhal appelait sa pensée de derrière la tête. Pareil à +l'enfant qui ne supporte pas d'être tenu en lisière passé un certain +âge, celui-ci ne veut pas que trop énergiquement on mette les points +sur les <i>i</i>. Et d'ailleurs ne serait-ce pas la condamnation même d'un +livre qu'il exigeât trop de<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span> préliminaires? Comme un paysage matinal +enveloppé de brumes, sous la poussée d'une brise légère découvre à nos +regards la diversité de ses aspects, les perspectives morales d'un +ouvrage doivent se dégager progressivement des brouillards qui les +isolaient de la vue.</p> + +<p>Mon but serait atteint si l'image que je propose avait pu rencontrer +ici son application, si les intentions et les limites du livre +s'étaient dégagées du seul accent de ces pages. Je voudrais en un mot +que le travail de synthèse, qui reconstitue une pensée, se fût opéré +peu à peu, à mesure de l'analyse qui le décompose en ses multiples +éléments. Car ce serait une pauvre analyse, bien vaine et indigne de +fixer l'attention, celle qui se restreindrait à son rôle de +dissociation, sans souci de préparer l'effort qui permet d'embrasser +les ensembles. La poitrine ne se dilate complètement que sur les +sommets, et le travail<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span> de l'analyste, en plus d'un point semblable à +celui de l'archéologue qui poursuit ses fouilles, est un travail de +plaine.</p> + +<p>On chercherait à tort ici un tableau de la littérature féminine telle +qu'elle se présente aux environs de l'année 1908. Un mouvement auquel +correspondent tant d'efforts, et dans des sens si différents, assez +imposant d'ailleurs pour avoir suscité l'ombrage des jalousies +viriles, ne saurait se réfléchir en cinq Portraits, quand même ces +Portraits seraient ceux des Femmes-auteurs qui par la vigueur du +talent s'imposent au premier rang. Ce serait donc un point de vue tout +à fait faux, celui du critique qui regretterait de ne pas trouver ici +ce qu'il a l'habitude de chercher, c'est-à-dire de la critique +littéraire et l'analyse des principales œuvres répondant à tel nom +déterminé. Je vais faire une comparaison qui mettra mon idée en +pleine lumière: lorsque le peintre<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">206</a></span> d'expression a rencontré la figure +qui le plus énergiquement parle à son âme, et suscité le plaisir de +peindre en lui donnant ce petit coup au cœur qui ne saurait +tromper, il attend pour la fixer que les mouvements spontanés de cette +figure atteignent à leur plus intense qualité expressive. Pareillement +nous avons choisi nos modèles, et fort peu soucieux de l'accessoire, +c'est-à-dire de tout ce qui ne pouvait contribuer à mettre leur +physionomie en valeur, nous avons attendu que d'eux-mêmes ils prissent +la pose la plus propre à dégager leur intimité.</p> + +<p>Grouper des documents précis sur la femme littéraire, tel fut l'objet +de notre analyse, et si, dans une mesure quelconque nous y avons +atteint, du même coup nous aurons assemblé les matériaux de la +synthèse qui lui doit succéder, puisque les personnages de ces romans +avec les sentiments qu'ils traduisent, puisque<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span> l'accent intime ou +lyrique de ces poèmes avec les nuances qui leur sont propres, +deviennent autant de témoignages irrécusables sur l'âme qui s'exprima +par eux. La question du talent dépensé est désormais hors de cause: +seuls le pourraient contester ceux qu'animerait le plus injuste parti +pris et qui tiendraient les yeux fermés devant l'évidence même. Quand +deux romanciers comme Mme Henri de Régnier et Mme Marcelle Tinayre +sont arrivés, par des moyens si différents, à dresser debout des +figures vivantes, agissantes, laissant dans notre pensée une durable +image; que de plus elles ont atteint à leur donner une forme qui, pour +se rattacher à la tradition des maîtres, n'en garde pas moins son +accent propre; quand deux poètes comme Mme Lucie Delarue-Mardrus et +Mme Renée Vivien ont su traduire certains mouvements de l'âme avec +une sincérité et une perfection plastique<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">208</a></span> que n'égalèrent même pas +leurs contemporains du sexe fort, ceux-ci ne marqueraient-ils pas la +plus mauvaise grâce du monde en venant contester ces mérites? Ils +n'aboutiraient qu'à découvrir au grand jour les sentiments de rivalité +dont tendent à se défendre tous leurs efforts apparents. Non moins +vainement pourraient-ils objecter à ces talents certains les +précédents du génie, car elles auraient toujours la faculté de leur +répondre: «Où sont donc vos Balzac? Où sont vos Victor Hugo?... De +quel droit le talent vient-il à talent égal opposer l'exemple du +génie?»</p> + +<p>Oui, sans doute, faut-il dire avec celles qui le répètent mentalement, +quand une trop vive attaque les invite à rappeler leurs adversaires à +l'ordre, en leur restituant le sens des réalités: «Où sont nos Balzac? +Où sont nos Victor Hugo?...» Si nous interrogeons du regard l'horizon +littéraire,<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">209</a></span> nous discernons bien quelques hauteurs, nous n'apercevons +pas un sommet, aucun de ces hommes chez qui la fécondité d'invention +et ce bouillonnement intérieur qui correspond au jaillissement de la +source soient l'irrécusable témoignage de la virilité créatrice et le +signe non moins certain de la grandeur. Depuis longtemps, dans le +domaine de la création artistique et littéraire, cette espèce d'hommes +n'a plus de représentants, la seule devant laquelle la Femme soit +obligée de s'incliner sans lui pouvoir rien opposer, car, nous le +disions au début de notre Préface, sur ces hauteurs sacrées par le +génie mâle flotte une atmosphère irrespirable à de certains poumons, +et comme il est peu d'intelligences pour embrasser dans leur plénitude +l'intime signification de leurs œuvres, on en trouve moins encore +pour leur susciter des équivalents. C'est donc vainement que nous en +chercherions: depuis longtemps déjà, le<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">210</a></span> sexe fort n'affirme sa +domination par le despotisme d'aucun génie, et comme il advient dans +l'ordre des réalités, quand nulle main puissante ne fait sentir la +vigueur de son étreinte, les forces adverses redressent la tête. Point +de génie, avons-nous dit, mais un groupe de délicieux talents... Quoi +d'étonnant si, de valeur presque égale, quelques-unes sont venues +réclamer leur place dans la lumière que projette la Renommée?</p> + +<p>Elles obéissent simplement aux exigences spontanées de l'être: +utiliser la faculté d'expression que la Nature mit en elles. Encore ce +mot: <i>utiliser</i> ne rend-il qu'un des aspects de la vérité, car il +apparaît trop pratique, trop positif, précisant ces seules démarches +par où l'on tente d'imposer son nom à l'attention, de la plus sûre +façon qui chez nous réussisse: en faisant figure littéraire. Qui ne +reconnaîtrait à cette attitude le meilleur trait de la mentalité<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">211</a></span> +latine? Et ce sont de parfaites latines, en effet, Mme Lucie +Delarue-Mardrus et Mme Renée Vivien, ces Femmes-poètes, disciples de +Baudelaire, le plus latin des maîtres de notre poésie contemporaine, +qui atteignent à condenser comme lui, dans le raccourci d'une brève +pièce, tout l'aigu d'une émotion rare, après s'être meurtries aux +pointes extrêmes de la sensation. Une telle poésie serait impossible +en terre germanique, et j'imagine qu'elle doit paraître +incompréhensible à ceux qui n'y furent pas préparés par une identique +formation. Parfaites latines également ces romancières, Mme Henri de +Régnier, Mme Marcelle Tinayre, qui surent unir de si frappantes +qualités plastiques à la notation précise, implacable et cruellement +désabusée des réalités de l'amour, et cette Mme de Noailles elle-même +qui, pour avoir pris son bien un peu partout, pour avoir braconné sur +tous les territoires, gardés<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">212</a></span> ou non, de la littérature romantique n'en +réussit pas moins à composer un amalgame fort divertissant pour le +goût. Ce n'est plus là simple parti pris de faire figure dans le monde +littéraire, mais ambition justifiée par des mérites correspondants.</p> + +<p>Je me représente le plus déterminé des Misogynes, et, pour n'en citer +qu'un, le plus illustre, Schopenhauer, revenant sur cette terre, et +choisissant dans son écritoire la plus aiguë de ses plumes pour juger +la production féminine de ce temps. Peut-être ne paraîtra-t-il pas +sans intérêt de se poser la question suivante: ses conclusions s'en +trouveraient-elles modifiées, et dans quelle mesure? De lui nous +n'avons guère retenu que le mot fameux qui se grave dans la +mémoire—tel un profil de médaille—sur le sexe «aux cheveux longs et +aux idées courtes», premier trait d'un dédain qui déduit ses raisons +de l'observation des faits, pour aboutir au jugement<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">213</a></span> motivé: «Que +peut-on attendre des femmes, si l'on réfléchit que dans le monde +entier ce sexe n'a pu produire un seul esprit véritablement grand, ni +une œuvre complète et originale dans les Beaux-Arts?» Songez que le +maître de Franckfort notait ses aphorismes au temps où la femme-auteur +se manifestait comme le phénomène le plus rare et le plus isolé, vingt +années avant que son disciple Nietzsche, qui partageait ses +sentiments, flétrît en George Sand «l'ambition populacière qui aspire +aux sentiments généreux».</p> + +<p>Et d'abord on peut bien croire que le seul groupement de tant de +plumes féminines saurait retenir son attention: le passage du fait +individuel au phénomène collectif lui serait un suffisant témoignage, +quant à l'intérêt d'un mouvement qui mobilise des forces +correspondantes à celles dont la société se trouve travaillée. Car +c'est ici que nous touchons au point central<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">214</a></span> de notre effort, celui où +les conclusions du moraliste viennent se déduire logiquement de +l'enquête du psychologue. Sont-ils pas comme les deux volets d'un +dyptique qui s'expliquent et se commentent naturellement? Du point de +vue littéraire, le philosophe de Franckfort aurait tôt fait de +déblayer le terrain, de renvoyer à leurs magazines celles qui brassent +des besognes en contribuant pour leur bonne part à ce que Sainte-Beuve +appelait déjà, voici cinquante années, l'industrie littéraire. Mais +une fois terminé ce premier travail éliminatoire, quand il aurait, de +son clair regard d'observateur, fouillé l'âme de chacune en plongeant +ses yeux dans leurs yeux, quand il aurait sondé les reins et ausculté +les cœurs de celles qui représentent une <i>valeur</i>, quel serait son +diagnostic? Je vous le demande et me le demande à moi-même en tentant +de le reconstituer.</p> + +<p>Point de génie sans doute, si l'on entend<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">215</a></span> par là le jaillissement +spontané d'une âme qui, grâce à la puissance de ses moyens +d'expression, ne trouve d'image adéquate que dans les forces de la +nature s'imposant tout autour d'elle. C'est bien le sens de son +premier jugement, quand il parle «d'œuvre complète et originale +dans les Beaux-Arts». Mais que de talent dépensé et comment demeurer +insensible, si l'on connaît la tradition française, à tant d'art mis +en œuvre pour renouveler nos sensations? Comment y demeurerait-il +insensible, lui surtout qui ne saurait manquer de reconnaître en +celles qu'il va juger tout un groupe de jeunes initiées? Ici, en +effet, l'impartialité du juge se complique et s'affaiblit de +l'indulgence du maître pour des disciples en qui il retrouve un miroir +à ses plus chères doctrines. Il faut tenir compte de cette nuance: +avoir conçu, en s'en créant un premier titre à la gloire, une +métaphysique de l'amour qui repose toute sur l'observation<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">216</a></span> +désenchantée de ses exigences physiologiques; en avoir déduit, dans +une langue aussi claire qu'impérieuse, des servitudes qui s'imposent à +l'humanité suivant la rigueur implacable de l'antique destinée... puis +rencontrer soudain dans l'œuvre rapprochée de cinq auteurs femmes +qui n'eurent guère entre elle que ce point commun, je ne dis pas +seulement la confirmation, mais une manière d'hymne enthousiaste à vos +plus solides croyances, n'est-ce pas là de quoi brouiller le meilleur +regard, intervertir les opinions du plus robuste misogyne?</p> + +<p>Je veux supposer qu'il n'ait rien perdu de cette lucidité première qui +fit son indépendance. Le groupe aimable et sympathique de ces jeunes +femmes qui spontanément lui viennent rendre hommage et s'avouent ses +disciples en rendant témoignage à son œuvre, n'a point entamé sa +liberté d'appréciation. A son tour il s'incline<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">217</a></span> devant cette +saisissante faculté d'assimilation, et la souplesse de talents qui, +tout en continuant la meilleure tradition de notre génie latin, +gardent pourtant leur accent propre. Il s'étonne qu'une même poussée +de sève ait produit ces fleurs rares à la lumière du jour. Mais dans +le même instant qu'il en admire l'éclat et qu'il en respire le parfum, +il démêle ce qu'il y a d'artifice en elles. Il ne se laisse pas +éblouir, il ne perd pas un instant la tête. Je l'aperçois même qui +prépare sa volte-face et opère son mouvement de retraite. Toutes les +concessions qu'il a faites comme écrivain, il va revenir sur elles, +comme psychologue et moraliste. Tout le terrain qu'il a abandonné +comme artiste, il va le reprendre au nom d'un intérêt supérieur. J'ai +beau faire, je ne puis m'empêcher d'entendre ses conclusions: les +voici, brièvement résumées, avant même que nous les développions: La +Femme littéraire est<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">218</a></span> un <i>monstre</i>, au sens latin du mot. Elle est un +monstre, parce qu'elle est anti-naturelle. Elle est anti-naturelle +parce qu'elle est anti-sociale, et si elle est anti-sociale, dernier +terme du raisonnement, c'est qu'elle reproduit, comme en un saisissant +microcosme, la plupart des ferments de dégénérescence qui travaillent +notre monde moderne.</p> + +<p>Voici, je pense, comment pourrait s'édifier un raisonnement qui +n'apparaît pas seulement celui que tiendrait le philosophe de +Franckfort, mais aussi celui de tous les esprits fondant leurs +déductions sur l'observation des lois de la nature. Partant de l'idée +spinoziste qui envisage le monde comme un ensemble de forces +hiérarchisées entre elles suivant un plan inéluctable, on aboutit à ce +principe: Tout être doit se développer dans l'ordre de ses tendances, +et chaque fois qu'il contredit sa loi, ce n'est pas seulement au +dépens de sa destinée<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">219</a></span> personnelle, c'est encore pour le plus grand +dommage du groupe social dont il fait partie. Ainsi s'affirme +l'universel principe de solidarité des forces qui établit un rapport +de mutuelle dépendance entre chaque mouvement individuel, si bien +qu'il n'est pas un de ces mouvements qui n'ait son retentissement sur +le voisin, par un jeu de tous points identique à celui des flots de la +mer, où nous voyons chaque courbure de la vague qui s'avance vers le +visage réagissant sur la courbure la plus proche et collaborant par là +à l'immensité du flux. Magnifique et bienfaisante image, la plus +hautement symbolique que je sache de la loi de solidarité, son premier +mérite n'est-il pas de substituer sa vertu éducatrice à ce que l'idée +toute nue pourrait avoir de trop abstrait? Dans l'immense flux +d'intérêts en conflit et de puissances rivales que représente une +société, quel est le rôle, quelle est la mission de la femme? Notre<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">220</a></span> +seul instinct suffit à les préciser: ils sont tout de <i>création</i> et de +<i>conservation</i>.</p> + +<p>Prenons-la dès sa petite enfance, pour observer dans l'œuf les +traits primordiaux que la Nature en elle déposa, comme le germe d'où +sortira tout l'avenir... ce sera l'ensemble des instincts qui, d'abord +embryonnaires, mais non moins précis pour cela, composeront plus tard +sa décisive personnalité. Voyez ce groupe d'enfants où se trouvent +confondus les deux sexes! Tandis que les garçons se dépensent en +généreux efforts, déjà les filles ne livrent qu'une partie +d'elles-mêmes, et de leurs regards en coulisse observent si l'intérêt +s'attache sur elles. Coquetterie... prononce la langue vulgaire. Ah! +que les mots sont donc étroits, et dans leur brutale précision +expriment insuffisamment les nuances dont se compose une âme humaine, +fût-elle en formation! C'est bien le fait qu'ils signifient, mais, +sous le fait que nos<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">221</a></span> yeux constatent, qui dira l'intention cachée, le +trait inconscient qui n'en est que plus fort, par où le psychologue +fortifie en l'expliquant la notation de l'observateur? Coquetterie, +dites-vous. Je le veux bien, mais plutôt encore: besoin de plaire, +première esquisse du geste qui sera celui de toute la vie; hommage +rendu par l'instinct à sa destination future, au rôle, au rôle unique +que lui assigna la nature. Il n'est presque rien d'insignifiant dans +les propos que le vulgaire traite de puérils, et, pour ma part, j'aime +à la folie ce mot d'une petite fille entendu dans les allées d'un +jardin public qui, par ses prolongements sur l'âme féminine, vaut à +mon sens les plus médullaires légendes de Gavarni: «Maman, +soupire-t-elle à sa mère qui la tient encore par la main, repassons, +dans cette allée.—Pourquoi, mon enfant?—Parce qu'il y a une dame qui +a dit que j'étais jolie!»</p> + +<p>Plaire! il n'est pour elles nulle autre raison<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">222</a></span> d'exister. Depuis les +époques lointaines où ce leur était l'unique moyen d'échapper à la +mort en écartant, par l'éveil du désir, les brutalités du mâle +primitif, jusqu'aux temps d'extrême civilisation où ce devint leur +meilleur gage de domination sur le citoyen policé, elles ne +poursuivent pas d'autre but; tous leurs efforts vont à préparer les +armes qui assureront leur pouvoir. D'où leur propension aux larmes... +les larmes, signe de faiblesse, qui dans leurs yeux deviennent un +instrument de force... les larmes dont Jean Paul disait: «C'est leur +sang de saint Janvier avec lequel elles accomplissent leurs +miracles...» les larmes, à propos desquelles un évêque, qui dans la +pratique de la confession avait pris d'excellentes vues sur la +psychologie féminine, faisait cette observation: «Les petites filles +aiment tant à pleurer que j'en ai connu qui allaient pleurer devant +un miroir<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">223</a></span> pour <i>jouir doublement</i> de leur état.» Faut-il insister sur +ce qu'il y a de saisissant dans cette notation, propre à ravir un +psychologue? Elle nous en dit long sur la puissance de dédoublement de +l'âme féminine. La voyez-vous, la fille d'Ève? elle pleure et se +regarde pleurer: c'est l'actrice qui va jouer son rôle et prépare ses +effets. C'est peu d'utiliser les moyens d'action dont on dispose, il +faut encore les étudier par le détail pour saisir l'infinité de leurs +nuances.</p> + +<p>Qui donc a prétendu que les pleurs enlaidissent? Dans nos yeux +d'hommes peut-être, qu'ils boursoufflent et tuméfient. Mais elles, +savent-elles pas s'arrêter à temps pour en dégager une séduction? +C'est toujours l'image immortelle dont Shakespeare caractérise le +charme de Cléopâtre, et partant, de toute femme qui obéit à son +instinct: «Je l'ai vue une fois dans la rue sauter quarante pas à +cloche-pied.<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">224</a></span> Ayant perdu haleine, elle voulut parler et s'arrêta +palpitante, si gracieuse <i>qu'elle faisait d'une défaillance une +beauté</i>.» Don des larmes, besoin de plaire, les deux sont liés +ensemble, comme un effet à sa cause. C'est pour elles la part +sérieuse, j'allais dire tragique, de la vie, puisque leur destinée en +dépend et qu'il n'y a rien de plus sérieux pour l'être que d'accomplir +sa destinée. D'où leur crainte de l'ironie. Volontiers moqueuses, les +petites filles ont la terreur d'êtres moquées, car elles sentent déjà +que c'est la suprême atteinte au prestige par où elles s'imposeront.</p> + +<p>Ces premiers traits marquent bien chez la femme la prédominance +affective et son corollaire, la passionnalité, où nous allons trouver +les puissances de création et de conservation que la nature lui +assigna comme rôle et comme fonction vitale. Un des amis de Mme de la +Sablière disait d'elle: «Elle n'a jamais pensé, elle n'a<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">225</a></span> fait que +sentir.» Paradoxe évident, où il nous fait voir l'exagération du mot +qui s'ingénie à souligner une vérité. Corrigeons ce qu'il y a +d'excessif dans la formule: La femme est l'ennemie née de l'abstrait. +Quand elle pense, c'est toujours à travers sa sensibilité, à l'état +secondaire peut-on dire. Pour elle, plus strictement que pour l'autre +moitié du monde, le mot n'est que le substitut de l'image, d'où le +succès de la littérature d'imagination qui n'est pas près de +disparaître ni même de diminuer, tant que les femmes composeront une +moitié de ce monde. Il n'y faut voir qu'une conséquence de cette +personnalité au sujet de laquelle Fénelon observe: «Un défaut bien +plus ordinaire chez les filles, c'est celui de se passionner même pour +les choses les plus indifférentes. Elles ne sauraient voir deux +personnes qui sont mal ensemble sans prendre parti dans leur cœur +pour l'une ou contre l'autre.»<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">226</a></span></p> + +<p>Ah! celui-là connaissait bien un sexe pour qui l'idée de justice toute +nue correspond précisément à l'abstraction ennemie de sa nature, et +tellement hostile à son tempérament qu'elle aime mieux la négliger de +parti pris que d'y plier les prédilections de son cœur.</p> + +<p>Ainsi s'affirme, par des indices certains, s'esquissant au premier +âge, la parfaite unité de constitution mentale chez celle dont la vie +a ce double but: <i>créer</i>, <i>conserver</i>. Petite fille, déjà nous la +voyons qui mime son rôle, puisqu'à vrai dire le sens de sa destinée +tient tout en ces deux gestes symboliques: le regard dont elle quête +l'assentiment de qui l'approche, premier signe d'élection amoureuse, +et l'étreinte dont elle presse sur son cœur le hochet de bois qui +figure sa maternité à venir. C'est bien le rôle qu'elle répète dans la +coulisse avant de revêtir le costume et de passer à l'avant-scène. +Plus tard en effet les circonstances<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">227</a></span> multiples de la vie individuelle +se chargeront de diversifier le geste, mais toujours, en définitive, +il pourra se ramener à ces éléments essentiels. Un vague instinct lui +révéla que, pour sa tâche de création, la Nature exige la dualité des +sexes, et plus tard le regard passionné de l'amante ne sera que +l'affirmation consciente du sentiment qui cherche à fixer ce que le +premier regard de la petite fille s'était appliqué à conquérir. Car il +ne suffit pas de créer; encore faut-il conserver, et ce geste est +encore plus expressif de l'âme féminine, qui enserre de ses bras et +presse sur sa poitrine la tête de celui qui assurera la durée du +foyer.</p> + +<p>Tous les instincts de la Femme vont donc spontanément à cette forme de +conservatisme social qui d'avance accepte une hiérarchie de forces à +laquelle elle se soumet. C'est peu dire qu'elle accepte l'autorité +virile: elle la demande, elle la requiert de<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">228</a></span> tout son amour, forme +inséparable du besoin de protection auquel elle dut de pouvoir +subsister aux premiers âges. Il faut voir un expressif symbole, et de +qui s'y connaissait en amour, dans l'attirance de la <i>brebis blanche</i> +Desdemone vers le <i>bélier noir</i> Othello. Ce n'est pas seulement notre +amour des contrastes qui trouve sa satisfaction dans ces deux images +rapprochées. N'a-t-on pas toujours observé que les plus faibles et les +plus femmes inclinaient à l'amour des plus robustes et des plus +virils? C'est comme une loi d'harmonie qui veut que deux êtres, en se +rapprochant, cherchent à se compléter l'un l'autre. Certains y verront +une suite de la tendance ancestrale à laquelle la Femme fut redevable +de subsister, elle et ses enfants, et sans laquelle ne se serait pas +opérée la sélection indispensable à la race. C'est, en tout cas, le +principe, ayant son origine dans ce qu'il y a de plus fort en nous: +la sexualité, de ce<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">229</a></span> conservatisme social qui d'avance accepte +l'autorité, ses formes diverses et ses symboles, comme autant de gages +d'une <i>durée</i> correspondante à son besoin de fixité.</p> + +<p>Tel est donc le type normal. Créer, Conserver... ce sont les deux +termes où vient aboutir l'effort du sexe qui nous donna nos mères, nos +sœurs, nos amantes et nos épouses. Si puissante l'unité de +constitution mentale qui les régit, que cherchons en chacune les mêmes +traits fondamentaux, diversifiés seulement dans le détail par les +exigences de notre nature subordonnée elle-même à la volonté de vie +qui se perpétue par elles. J'admire à quel point nous restons, suivant +la féconde pensée du philosophe de Franckfort, les instruments +aveugles d'une force qui poursuit son but en nous pliant à ses lois, +car, de quelque nom qu'on l'appelle: Dieu, Nature, Fatalité, on ne +fait que marquer par là une prédilection métaphysique, et<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">230</a></span> elle n'en +demeure pas moins l'unique régulatrice de nos destinées. Qui de nous +voudrait, pour la serrer dans ses bras, pour imprimer sur ses lèvres +le baiser d'amour préludant à la fusion des êtres, qui d'entre nous +voudrait d'une femme en qui il ne retrouvât pas quelques-unes des <ins class="correction" title="vertues"> +vertus</ins> essentielles admirées chez sa mère, chez ses sœurs! +L'instinct du futur chef de famille qui va fonder un foyer s'oriente +vers les qualités qui lui paraissent le plus sûr gage de sa durée, +assez semblable à celui du citoyen qui participe à la vie de la +nation, dont il se sent un membre actif et responsable.</p> + +<p>Conservatisme social... avons-nous dit. Il est au confluent de tous +les instincts de la Femme, envisagée comme type normal et +continuatrice de la vie. Il répond aux besoins intimes de l'homme qui +la veut perpétuer. Nous le voyons qui s'appuie sur un ensemble de +garanties ou de forces<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">231</a></span> qui ne se sont guère modifiées depuis que le +monde se développe en sociétés organisées, et auxquelles il paraît +bien, d'après de récentes expériences, que l'on aura du mal à trouver +des suppléantes. Faut-il les nommer, ces vertus cardinales, +authentiques soutiens de la société? Ce sont l'Ordre, reposant tout +entier sur le principe d'autorité, qui maintient entre les divers +membres du groupe, comme entre les pièces d'un organisme savamment +assemblées, les rapports de dépendance et de hiérarchie propres à +assurer leur fonctionnement... La Morale, qui envisage l'être +individuel, comme un composé d'instincts bons et mauvais, entre +lesquels se poursuit une lutte sans trêve, les uns conservateurs, les +autres destructeurs de la personnalité, répondant de façon frappante +d'ailleurs à cette théorie biologique de la <i>Phagocytose</i>, ou lutte +entre les bons et mauvais microbes qui constituent<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">232</a></span> l'être physique et +rivalisent entre eux pour la destruction ou la durée de celui-ci... La +Religion, enfin, qui reposant au fond sur l'idée kantienne, perçue +bien avant Kant, de la relativité de la connaissance, propose +l'hypothèse d'une Destinée supra-terrestre, laquelle peut seule donner +un sens à la vie... la Religion, le plus puissant de tous les freins, +assise même de l'ordre social, sur laquelle durant tant de siècles +s'appuya l'édifice, et dont un penseur de nos jours a pu dire, en +termes d'autant plus saisissants qu'il n'y voyait que le dernier +soutien de cet ordre compromis: «On peut évaluer son apport dans nos +sociétés modernes, ce qu'elle y a introduit de pudeur, de douceur et +d'humanité, ce qu'elle y entretient d'honnêteté, de bonne foi et de +justice.»</p> + +<p>Veut-on maintenant qu'au type normal nous opposions son contraire? Ce +sera la <i>Femme de lettres</i>, telle que nous la propose,<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">233</a></span> en groupement +serré, la production contemporaine. Si j'atteins à l'établir, j'aurai +terminé mon effort de synthèse, en recomposant le monstre. Mais déjà +les éléments épars que nous fournit l'analyse ne furent-ils pas +édifiants? Dès l'instant qu'elle prend en main la plume, elle se +révèle comme un ferment d'anarchie, si bien que nous la pouvons +concevoir dans l'ordre privé excellente épouse, mère accomplie, puis +démentant comme de parti pris, dans ses constructions imaginatives, la +valeur des vertus dont personnellement elle donna l'exemple. Je +renonce à en chercher l'ultime raison, laissant ce soin à des +psychologues plus pénétrants ou plus patients que moi, et me contente +de grouper mes conclusions.</p> + +<p>Faites ce dernier effort de rapprocher, dans une vue d'ensemble, les +héros qu'avec tant d'amour leur pinceau caressa: ce sont membres +d'une même famille avec qui vous<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">234</a></span> fîtes individuellement connaissance, +et qui se trouvent maintenant à portée de votre main. Quelle +ressemblance psychique entre eux, si toutefois les qualités du talent +qui les fixa diversifient leurs traits apparents! De toute leur +énergie nous les avons vus démentir et repousser les instincts +conservateurs de vie. Quel instinct d'ordre pourrions-nous attendre de +celles qui sont à ce point esclaves et victimes de la sensation +exclusive, qu'elle est devenue la Divinité devant laquelle elles +s'humilient? L'instinct d'ordre nous enseigne à établir une hiérarchie +dans nos appétits, comme la morale à exalter les uns et à rabaisser +les autres au nom d'un principe directeur. Qu'adviendra-t-il chez +celles dont l'unique principe directeur est l'abandon de tout l'être?</p> + +<p>Ah! j'entends assez ce que l'on peut objecter, et qui tient tout en +ceci: les <i>Droits</i> <i>de la passion</i>. Nul plus que nous ne les saurait<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">235</a></span> +admettre, à une condition pourtant: c'est qu'on leur reconnaisse un +contrepoids nécessaire. Évidemment l'adultère n'est pas près de +disparaître, la plus riche matière littéraire où s'exerça et +continuera de s'exercer utilement l'imagination des écrivains, pour en +dégager des conflits propres à passionner l'intérêt. Mais ce sera +précisément à raison de ces luttes où sont engagées les destinées de +l'âme, par la mise en jeu des forces, conservatrices ou destructrices, +qui se combattent en elle. Les plus grands chefs-d'œuvre de la +Littérature d'imagination ne prennent leur relief à nos yeux que par +l'existence de ces conflits, et sans remonter aux ouvrages que +consacra le recul des années, la <i>Femme de trente ans</i> par exemple ne +garde son prestige littéraire, que dans la phase <i>morale</i> si je puis +dire, celle où l'instinct du devoir poursuit sa lutte avec les +mouvements de la passion<a name="FNanchor_13" id="FNanchor_13"></a><a href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>. Mme Bovary elle-même,<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">236</a></span> dont toute une +génération fit un symbole d'immortalité, connaît également la lutte, +puisqu'elle ne glisse entre les bras de Rodolphe qu'après avoir +cherché un refuge au confessionnal et s'être heurtée aux insuffisances +du prêtre incompétent. Qui sait ce qu'il fût advenu d'elle, si le +pauvre curé Bournisien avait sympathisé avec ses angoisses, et ne lui +avait somme toute fait la réponse: Puisque vous êtes malade, pourquoi +n'allez-vous pas trouver votre mari?...</p> + +<p>Par la plus étrange interversion, qui modifie sa nature en l'élevant +au rang littéraire, la Femme-auteur a changé tout cela<a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14"></a><a href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>; aussi +bien, la voulant caractériser, sera-ce peu que dire <i>antimorale</i>. +C'est <i>amorale</i><span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">237</a></span> qu'il faut substituer. Si la prédestination de la +Femme, envisagée comme elle l'est par nos auteurs, à la façon d'une +antique Fatalité, est bien de succomber dès l'instant qu'on l'attaque; +si toujours elle doit, en vertu de la faiblesse inhérente à son être, +«comme le fruit mûr tomber sur la prairie», qui ne voit que du même +coup s'affaisse le ressort d'intérêt qui nous attachait à ses actes? +Peut-être nous arrêterons-nous encore à quelques sujets de ces trop +spéciales nosographies. Mais, du simple point de vue littéraire, en +admettant que nous écartions des conséquences morales pourtant si +attachantes, nous ne pouvons que regretter les anciennes complications +sentimentales, qui faisaient contrepoids à l'instinct et créaient un +rempart de toutes leurs défenses assemblées. Pour ce qui est du point +de vue social, on voit assez maintenant quel ferment leur œuvre +représente<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">238</a></span> dans la dissolution des idées morales qui jadis ont mené le +monde, et vers lesquelles il faudra bien qu'il se retourne un jour, +faute d'une meilleure lumière pour le guider!</p> + +<p> </p> + +<div class="center">FIN</div> + +<p> </p> + +<hr class="tiny" /> + +<div class="center">2241-08.—Tours, Imp. <span class="smcap">E. Arrault</span> et Cie.</div> + +<hr class="tiny" /> + +<hr class="small" /> + +<h2>NOTES</h2> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1"></a><a href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> + Cf. notre <i>Roman de la Comédienne</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2"></a><a href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> + C'était là une de ces formules chères à Gustave Moreau, qui +revenaient fréquemment dans ses entretiens avec ses élèves, et qui se +retrouvent dans les notes demeurées inédites où il fixait ses rêveries +et ses pensées sur l'art.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3"></a><a href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> + Voir dans nos <i>Figures de Rêve</i>, les pages sur Venise et Vérone, +sous ce titre: <i>Du jardin de Vérone</i>, l'<i>Art d'émotion à Venise</i>. Dans +nos <i>Premiers Vénitiens</i> également nous avons touché à cette question.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4"></a><a href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> + Il est à peine besoin de rappeler les noms qui composent ce +puissant état-major: José Maria de Hérédia, Henri de Régnier, Maurice +Maindron et Pierre <ins class="correction" title="Loüys">Louÿs</ins>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5"></a><a href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> + Souvent il advient que, dans nos analyses, nous utilisons des +comparaisons empruntées aux arts plastiques. On voudra bien ne pas +s'en étonner, puisqu'à vrai dire les méthodes de composition sont +identiques et qu'il serait aisé de classer, par catégories d'esprits, +tous ceux qui, munis d'un outil distinct, appartiennent pourtant au +même type psychologique.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6"></a><a href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> + J'ai parlé plus haut de <i>trouvaille</i>, en commentant Grâce Mirbel. +Ce n'est pas qu'on ne rencontre, dans notre littérature contemporaine, +des figures féminines issues d'une même veine poétique. Chez la fille +de Hérédia, l'originalité d'auteur est plus encore dans l'assemblage +des traits qui contribuent à l'unité du personnage que dans la +conception même de ce personnage. L'artiste littéraire y apparaît +supérieure à l'observatrice.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7"></a><a href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> + Nous n'avons pas osé y insister dans nos <i>Essais sur Balzac</i> qui +remontent déjà à une quinzaine d'années. Mais plus le recul se fait, +plus cette équation apparaît légitime.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8"></a><a href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> + On ne saurait imaginer deux talents plus divers que Mme de +Noailles et Mme Henri de Régnier, bien que leur point de rencontre +soit l'exaltation de l'art personnel dans la transposition du roman.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9"></a><a href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> + Dans notre Préface au <i>Journal d'Eugène Delacroix</i>, nous avons +développé l'idée qui n'est ici qu'indiquée.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10" id="Footnote_10"></a><a href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> + Je détache ce simple passage—mais on en pourrait joindre dix +autres d'identique réalisation: «Il rentrait au pavillon, ouvrait la +fenêtre, et, penché sur le balustre, contemplait le précipice noir, +les yeux errants dans la profondeur, une grande étoile immobile et +scintillant à l'horizon. Des imaginations bizarres, coupables +peut-être, lui venaient. Il songeait aux jeunes hommes de son âge, +tout fiévreux d'ambition et d'amour, à ceux qui veillaient, courbés +sur des livres, à ceux qui pressaient des femmes pâmées dans leurs +bras. Il se trouvait si gauche, si médiocre, il était si ridicule sans +doute aux yeux de Fanny. L'aimerait-elle jamais?»—Que ceux-là qui ont +eu le culte de Flaubert se rappellent certains repliements d'Emma +Bovary et de Frédéric Moreau: dans l'<i>Éducation Sentimentale</i>... Ils +sentiront aussitôt l'analogie.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11" id="Footnote_11"></a><a href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> + Formule heureuse de M. Maurice Barrès.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12" id="Footnote_12"></a><a href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> + Voir nos <i>Figures de Rêve</i>: Les <i>Jeunes-Hommes de Luini</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13" id="Footnote_13"></a><a href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> + Sainte-Beuve observe justement que Balzac a gâté par sa +conclusion cette merveille, que représente la première partie du +roman.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14" id="Footnote_14"></a><a href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> + Ma seule réserve est pour Mme Marcelle Tinayre, de qui l'art +objectif se rapproche si étrangement de la conception virile. Nous +l'avons montré dans notre étude: Des Poèmes comme ceux de Mme Lucie +Delarue-Mardrus et de Mme Renée Vivien sont aussi rigoureusement +amoraux que la <i>Domination</i> ou <i>Esclave</i>.</p></div> + +<p> </p> +<hr class="full" /> +<p> </p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Nos femmes de lettres, by Paul Flat + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOS FEMMES DE LETTRES *** + +***** This file should be named 29900-h.htm or 29900-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/9/9/0/29900/ + +Produced by Claudine Corbasson, Laurent Vogel and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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