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+The Project Gutenberg EBook of Les contemplations, v 2-2, by Victor Hugo
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les contemplations, v 2-2
+
+Author: Victor Hugo
+
+Release Date: August 29, 2009 [EBook #29844]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTEMPLATIONS, V 2-2 ***
+
+
+
+
+Produced by Adrian Mastronardi, Rénald Lévesque and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica).
+
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+
+
+
+
+LES
+CONTEMPLATIONS
+
+PAR
+
+VICTOR HUGO
+
+
+II
+
+AUJOURD'HUI.--1843-1856
+
+Cinquième Édition
+
+
+COLLECTION HETZEL
+
+PARIS
+LIBRAIRIE L. HACHETTE ET Cie
+RUE PIERRE-SARRAZIN, 14
+
+1858
+
+
+Tous droits réservés
+
+
+
+
+LIVRE QUATRIÈME
+
+PAUCA MEÆ
+
+
+
+
+I
+
+
+Pure Innocence! Vertu sainte!
+O les deux sommets d'ici-bas!
+Où croissent, sans ombre et sans crainte,
+Les deux palmes des deux combats!
+
+Palme du combat Ignorance!
+Palme du combat Vérité!
+L'âme, à travers sa transparence,
+Voit trembler leur double clarté.
+
+Innocence! Vertu! sublimes
+Même pour l'oeil mort du méchant!
+On voit dans l'azur ces deux cimes,
+L'une au levant, l'autre au couchant.
+
+Elles guident la nef qui sombre;
+L'une est phare, et l'autre est flambeau;
+L'une a le berceau dans son ombre,
+L'autre en son ombre a le tombeau.
+
+C'est sous la terre infortunée
+Que commence, obscure à nos yeux,
+La ligne de la destinée;
+Elles l'achèvent dans les cieux.
+
+Elles montrent, malgré les voiles
+Et l'ombre du fatal milieu,
+Nos âmes touchant les étoiles
+Et la candeur mêlée au bleu.
+
+Elles éclairent les problèmes;
+Elles disent le lendemain;
+Elles sont les blancheurs suprêmes
+De tout le sombre gouffre humain.
+
+L'archange effleure de son aile
+Ce faîte où Jéhovah s'assied;
+Et sur cette neige éternelle
+On voit l'empreinte d'un seul pied.
+
+Cette trace qui nous enseigne,
+Ce pied blanc, ce pied fait de jour,
+Ce pied rose, hélas! car il saigne,
+Ce pied nu, c'est le tien, amour!
+
+Janvier 1843.
+
+
+
+
+15 FÉVRIER 1843
+
+
+Aime celui qui t'aime, et sois heureuse en lui.
+--Adieu!--sois son trésor, ô toi qui fus le nôtre!
+Va, mon enfant béni, d'une famille à l'autre.
+Emporte le bonheur et laisse-nous l'ennui!
+
+Ici, l'on te retient; là-bas, on te désire.
+Fille, épouse, ange, enfant, fais ton double devoir.
+Donne-nous un regret, donne-leur un espoir,
+Sors avec une larme! entre avec un sourire!
+
+Dans l'église, 15 février 1843.
+
+
+
+
+4 SEPTEMBRE 1843
+
+
+
+
+III
+
+TROIS ANS APRÈS
+
+
+Il est temps que je me repose;
+Je suis terrassé par le sort.
+Ne me parlez pas d'autre chose
+Que des ténèbres où l'on dort!
+
+Que veut-on que je recommence?
+Je ne demande désormais
+À la création immense
+Qu'un peu de silence et de paix!
+
+Pourquoi m'appelez-vous encore?
+J'ai fait ma tâche et mon devoir.
+Qui travaillait avant l'aurore,
+Peut s'en aller avant le soir.
+
+À vingt ans, deuil et solitude!
+Mes yeux, baissés vers le gazon,
+Perdirent la douce habitude
+De voir ma mère à la maison.
+
+Elle nous quitta pour la tombe;
+Et vous savez bien qu'aujourd'hui
+Je cherche, en cette nuit qui tombe,
+Un autre ange qui s'est enfui!
+
+Vous savez que je désespère,
+Que ma force en vain se défend,
+Et que je souffre comme père,
+Moi qui souffris tant comme enfant!
+
+Mon oeuvre n'est pas terminée,
+Dites-vous. Comme Adam banni,
+Je regarde ma destinée,
+Et je vois bien que j'ai fini.
+
+L'humble enfant que Dieu m'a ravie
+Rien qu'en m'aimant savait m'aider;
+C'était le bonheur de ma vie
+De voir ses yeux me regarder.
+
+Si ce Dieu n'a pas voulu clore
+L'oeuvre qu'il me fit commencer,
+S'il veut que je travaille encore,
+Il n'avait qu'à me la laisser!
+
+Il n'avait qu'à me laisser vivre
+Avec ma fille à mes côtés,
+Dans cette extase où je m'enivre
+De mystérieuses clartés!
+
+Ces clartés, jour d'une autre sphère,
+O Dieu jaloux, tu nous les vends!
+Pourquoi m'as-tu pris la lumière
+Que j'avais parmi les vivants?
+
+As-tu donc pensé, fatal maître,
+Qu'à force de te contempler,
+Je ne voyais plus ce doux être,
+Et qu'il pouvait bien s'en aller!
+
+T'es-tu dit que l'homme, vaine ombre,
+Hélas! perd son humanité
+A trop voir cette splendeur sombre
+Qu'on appelle la vérité?
+
+Qu'on peut le frapper sans qu'il souffre,
+Que son coeur est mort dans l'ennui,
+Et qu'à force de voir le gouffre,
+Il n'a plus qu'un abîme en lui?
+
+Qu'il va, stoïque, où tu l'envoies,
+Et que désormais, endurci,
+N'ayant plus ici-bas de joies,
+Il n'a plus de douleurs aussi?
+
+As-tu pensé qu'une âme tendre
+S'ouvre à toi pour se mieux fermer,
+Et que ceux qui veulent comprendre
+Finissent par ne plus aimer?
+
+O Dieu! vraiment, as-tu pu croire
+Que je préférais, sous les cieux,
+L'effrayant rayon de ta gloire
+Aux douces lueurs de ses yeux!
+
+Si j'avais su tes lois moroses,
+Et qu'au même esprit enchanté
+Tu ne donnes point ces deux choses,
+Le bonheur et la vérité,
+
+Plutôt que de lever tes voiles,
+Et de chercher, coeur triste et pur,
+A te voir au fond des étoiles,
+O Dieu sombre d'un monde obscur,
+
+J'eusse aimé mieux, loin de ta face,
+Suivre, heureux, un étroit chemin,
+Et n'être qu'un homme qui passe
+Tenant son enfant par la main!
+
+Maintenant, je veux qu'on me laisse!
+J'ai fini! le sort est vainqueur.
+Que vient-on rallumer sans cesse
+Dans l'ombre qui m'emplit le coeur?
+
+Vous qui me parlez, vous me dites
+Qu'il faut, rappelant ma raison,
+Guider les foules décrépites
+Vers les lueurs de l'horizon;
+
+Qu'à l'heure où les peuples se lèvent
+Tout penseur suit un but profond;
+Qu'il se doit à tous ceux qui rêvent,
+Qu'il se doit à tous ceux qui vont!
+
+Qu'une âme, qu'un feu pur anime,
+Doit hâter, avec sa clarté,
+L'épanouissement sublime
+De la future humanité;
+
+Qu'il faut prendre part, coeurs fidèles,
+Sans redouter les océans,
+Aux fêtes des choses nouvelles,
+Aux combats des esprits géants!
+
+Vous voyez des pleurs sur ma joue,
+Et vous m'abordez mécontents,
+Comme par le bras on secoue
+Un homme qui dort trop longtemps.
+
+Mais songez à ce que vous faites!
+Hélas! cet ange au front si beau,
+Quand vous m'appelez à vos fêtes,
+Peut-être a froid dans son tombeau.
+
+Peut-être, livide et pâlie,
+Dit-elle dans son lit étroit:
+«Est-ce que mon père m'oublie
+Et n'est plus là, que j'ai si froid?»
+
+Quoi! lorsqu'à peine je résiste
+Aux choses dont je me souviens,
+Quand je suis brisé, las et triste,
+Quand je l'entends qui me dit: «Viens!»
+
+Quoi! vous voulez que je souhaite,
+Moi, plié par un coup soudain,
+La rumeur qui suit le poëte,
+Le bruit que fait le paladin!
+
+Vous voulez que j'aspire encore
+Aux triomphes doux et dorés!
+Que j'annonce aux dormeurs l'aurore!
+Que je crie: «Allez! espérez!»
+
+Vous voulez que, dans la mêlée,
+Je rentre ardent parmi les forts,
+Les yeux à la voûte étoilée...--
+Oh! l'herbe épaisse où sont les morts!
+
+Novembre 1846.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Oh! je fus comme fou dans le premier moment,
+Hélas! et je pleurai trois jours amèrement.
+Vous tous à qui Dieu prit votre chère espérance,
+Pères, mères, dont l'âme a souffert ma souffrance.
+Tout ce que j'éprouvais, l'avez-vous éprouvé?
+Je voulais me briser le front sur le pavé;
+Puis je me révoltais, et, par moments, terrible,
+Je fixais mes regards sur cette chose horrible,
+Et je n'y croyais pas, et je m'écriais: Non!
+--Est-ce que Dieu permet de ces malheurs sans nom
+Qui font que dans le coeur le désespoir se lève?--
+Il me semblait que tout n'était qu'un affreux rêve,
+Qu'elle ne pouvait pas m'avoir ainsi quitté,
+Que je l'entendais rire en la chambre à côté,
+Que c'était impossible enfin qu'elle fût morte,
+Et que j'allais la voir entrer par cette porte!
+
+Oh! que de fois j'ai dit: Silence! elle a parlé!
+Tenez! voici le bruit de sa main sur la clé!
+Attendez! elle vient! laissez-moi, que j'écoute!
+Car elle est quelque part dans la maison sans doute!
+
+Jersey, Marine-Terrace, 4 septembre 1852.
+
+
+
+
+V
+
+
+Elle avait pris ce pli dans son âge enfantin
+De venir dans ma chambre un peu chaque matin
+Je l'attendais ainsi qu'un rayon qu'on espère;
+Elle entrait et disait: «Bonjour, mon petit père;»
+Prenait ma plume, ouvrait mes livres, s'asseyait
+Sur mon lit, dérangeait mes papiers, et riait,
+Puis soudain s'en allait comme un oiseau qui passe.
+Alors, je reprenais, la tête un peu moins lasse,
+Mon oeuvre interrompue, et, tout en écrivant,
+Parmi mes manuscrits je rencontrais souvent
+Quelque arabesque folle et qu'elle avait tracée,
+Et mainte page blanche entre ses mains froissée
+Où, je ne sais comment, venaient mes plus doux vers.
+Elle aimait Dieu, les fleurs, les astres, les prés verts,
+Et c'était un esprit avant d'être une femme.
+Son regard reflétait la clarté de son âme.
+Elle me consultait sur tout à tous moments.
+Oh! que de soirs d'hiver radieux et charmants,
+Passés à raisonner langue, histoire et grammaire,
+Mes quatre enfants groupés sur mes genoux, leur mère
+Tout près, quelques amis causant au coin du feu!
+J'appelais cette vie être content de peu!
+Et dire qu'elle est morte! hélas! que Dieu m'assiste!
+Je n'étais jamais gai quand je la sentais triste;
+J'étais morne au milieu du bal le plus joyeux
+Si j'avais, en partant, vu quelque ombre en ses yeux.
+
+Novembre 1846, jour des morts.
+
+
+
+
+V
+
+
+Quand nous habitions tous ensemble
+Sur nos collines d'autrefois,
+Où l'eau court, où le buisson tremble,
+Dans la maison qui touche aux bois,
+
+Elle avait dix ans, et moi trente;
+J'étais pour elle l'univers.
+Oh! comme l'herbe est odorante
+Sous les arbres profonds et verts!
+
+Elle faisait mon sort prospère,
+Mon travail léger, mon ciel bleu.
+Lorsqu'elle me disait: Mon père,
+Tout mon coeur s'écriait: Mon Dieu!
+
+A travers mes songes sans nombre,
+J'écoutais son parler joyeux,
+Et mon front s'éclairait dans l'ombre
+A la lumière de ses yeux.
+
+Elle avait l'air d'une princesse
+Quand je la tenais par la main;
+Elle cherchait des fleurs sans cesse
+Et des pauvres dans le chemin.
+
+Elle donnait comme on dérobe,
+En se cachant aux yeux de tous.
+Oh! la belle petite robe
+Qu'elle avait, vous rappelez-vous?
+
+Le soir, auprès de ma bougie,
+Elle jasait à petit bruit,
+Tandis qu'à la vitre rougie
+Heurtaient les papillons de nuit.
+
+Les anges se miraient en elle.
+Que son bonjour était charmant!
+Le ciel mettait dans sa prunelle
+Ce regard qui jamais ne ment.
+
+Oh! je l'avais, si jeune encore,
+Vue apparaître en mon destin!
+C'était l'enfant de mon aurore,
+Et mon étoile du matin!
+
+Quand la lune claire et sereine
+Brillait aux cieux, dans ces beaux mois,
+Comme nous allions dans la plaine!
+Comme nous courions dans les bois!
+
+Puis, vers la lumière isolée
+Étoilant le logis obscur,
+Nous revenions par la vallée
+En tournant le coin du vieux mur;
+
+Nous revenions, coeurs pleins de flamme,
+En parlant des splendeurs du ciel.
+Je composais cette jeune âme
+Comme l'abeille fait son miel.
+
+Doux ange aux candides pensées,
+Elle était gaie en arrivant...--
+Toutes ces choses sont passées
+Comme l'ombre et comme le vent!
+
+Villequier, 4 septembre 1844.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Elle était pâle, et pourtant rose,
+Petite avec de grands cheveux.
+Elle disait souvent: Je n'ose,
+Et ne disait jamais: Je veux.
+
+Le soir, elle prenait ma Bible
+Pour y faire épeler sa soeur,
+Et, comme une lampe paisible,
+Elle éclairait ce jeune coeur.
+
+Sur le saint livre que j'admire,
+Leurs yeux purs venaient se fixer;
+Livre où l'une apprenait à lire,
+Où l'autre apprenait à penser!
+
+Sur l'enfant, qui n'eût pas lu seule,
+Elle penchait son front charmant,
+Et l'on aurait dit une aïeule
+Tant elle parlait doucement!
+
+Elle lui disait: «Sois bien sage!»
+Sans jamais nommer le démon;
+Leurs mains erraient de page en page
+Sur Moïse et sur Salomon,
+
+Sur Cyrus qui vint de la Perse,
+Sur Moloch et Leviathan,
+Sur l'enfer que Jésus traverse,
+Sur l'éden où rampe Satan!
+
+Moi, j'écoutais...--O joie immense
+De voir la soeur près de la soeur!
+Mes yeux s'enivraient en silence
+De cette ineffable douceur.
+
+Et dans la chambre humble et déserte
+Où nous sentions, cachés tous trois,
+Entrer par la fenêtre ouverte
+Les souffles des nuits et des bois,
+
+Tandis que, dans le texte auguste,
+Leurs coeurs, lisant avec ferveur,
+Puisaient le beau, le vrai, le juste,
+Il me semblait, à moi, rêveur,
+
+Entendre chanter des louanges
+Autour de nous, comme au saint lieu,
+Et voir sous les doigts de ces anges
+Tressaillir le livre de Dieu!
+
+Octobre 1846.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+A qui donc sommes-nous? Qui nous a? qui nous mène?
+Vautour fatalité, tiens-tu la race humaine?
+ Oh! parlez, cieux vermeils,
+L'âme sans fond tient-elle aux étoiles sans nombre?
+Chaque rayon d'en haut est-il un fil de l'ombre
+ Liant l'homme aux soleils?
+
+Est-ce qu'en nos esprits, que l'ombre a pour repaires,
+Nous allons voir rentrer les songes de nos pères?
+ Destin, lugubre assaut!
+O vivants, serions-nous l'objet d'une dispute?
+L'un veut-il notre gloire, et l'autre notre chute?
+ Combien sont-ils là-haut?
+
+Jadis, au fond du ciel, aux yeux du mage sombre,
+Deux joueurs effrayants apparaissaient dans l'ombre.
+ Qui craindre? qui prier?
+Les Manès frissonnants, les pâles Zoroastres
+Voyaient deux grandes mains qui déplaçaient les astres
+ Sur le noir échiquier.
+
+Songe horrible! le bien, le mal, de cette voûte
+Pendent-ils sur nos fronts? Dieu, tire-moi du doute
+ O sphinx, dis-moi le mot!
+Cet affreux rêve pèse à nos yeux qui sommeillent,
+Noirs vivants! heureux ceux qui tout à coup s'éveillent
+ Et meurent en sursaut!
+
+Villequier, 4 septembre 1845.
+
+
+
+
+IX
+
+
+O souvenirs! printemps! aurore!
+Doux rayon triste et réchauffant!
+--Lorsqu'elle était petite encore,
+Que sa soeur était tout enfant...--
+
+Connaissez-vous sur la colline
+Qui joint Montlignon à Saint-Leu,
+Une terrasse qui s'incline
+Entre un bois sombre et le ciel bleu?
+
+C'est là que nous vivions.--Pénètre,
+Mon coeur, dans ce passé charmant!--
+Je l'entendais sous ma fenêtre
+Jouer le matin doucement.
+
+Elle courait dans la rosée,
+Sans bruit, de peur de m'éveiller;
+Moi, je n'ouvrais pas ma croisée,
+De peur de la faire envoler.
+
+Ses frères riaient...--Aube pure!
+Tout chantait sous ces frais berceaux,
+Ma famille avec la nature,
+Mes enfants avec les oiseaux!--
+
+Je toussais, on devenait brave;
+Elle montait à petits pas,
+Et me disait d'un air très-grave:
+«J'ai laissé les enfants en bas.»
+
+Qu'elle fût bien ou mal coiffée,
+Que mon coeur fût triste ou joyeux,
+Je l'admirais. C'était ma fée,
+Et le doux astre de mes yeux!
+
+Nous jouions toute la journée.
+O jeux charmants! chers entretiens!
+Le soir, comme elle était l'aînée,
+Elle me disait: «Père, viens!
+
+«Nous allons t'apporter ta chaise,
+Conte-nous une histoire, dis!»--
+Et je voyais rayonner d'aise
+Tous ces regards du paradis.
+
+Alors, prodiguant les carnages,
+J'inventais un conte profond
+Dont je trouvais les personnages
+Parmi les ombres du plafond.
+
+Toujours, ces quatre douces têtes
+Riaient, comme à cet âge on rit,
+De voir d'affreux géants très-bêtes
+Vaincus par des nains pleins d'esprit.
+
+J'étais l'Arioste et l'Homère
+D'un poëme éclos d'un seul jet;
+Pendant que je parlais, leur mère
+Les regardait rire, et songeait.
+
+Leur aïeul, qui lisait dans l'ombre,
+Sur eux parfois levait les yeux,
+Et, moi, par la fenêtre sombre
+J'entrevoyais un coin des cieux!
+
+Villequier, 4 septembre 1846.
+
+
+
+
+X
+
+
+Pendant que le marin, qui calcule et qui doute,
+Demande son chemin aux constellations;
+Pendant que le berger, l'oeil plein de visions,
+Cherche au milieu des bois son étoile et sa route;
+Pendant que l'astronome, inondé de rayons,
+
+Pèse un globe à travers des millions de lieues,
+Moi, je cherche autre chose en ce ciel vaste et pur.
+Mais que ce saphir sombre est un abîme obscur!
+On ne peut distinguer, la nuit, les robes bleues
+Des anges frissonnants qui glissent dans l'azur.
+
+Avril 1847.
+
+
+
+
+XI
+
+
+On vit, on parle, on a le ciel et les nuages
+Sur la tête; on se plaît aux livres des vieux sages;
+On lit Virgile et Dante; on va joyeusement
+En voiture publique à quelque endroit charmant,
+En riant aux éclats de l'auberge et du gîte;
+Le regard d'une femme en passant vous agite;
+On aime, on est aimé, bonheur qui manque aux rois!
+On écoute le chant des oiseaux dans les bois
+Le matin, on s'éveille, et toute une famille
+Vous embrasse, une mère, une soeur, une fille!
+
+On déjeune en lisant son journal. Tout le jour
+On mêle à sa pensée espoir, travail, amour;
+La vie arrive avec ses passions troublées;
+On jette sa parole aux sombres assemblées;
+Devant le but qu'on veut et le sort qui vous prend,
+On se sent faible et fort, on est petit et grand;
+On est flot dans la foule, âme dans la tempête;
+Tout vient et passe; on est en deuil, on est en fête;
+On arrive, on recule, on lutte avec effort...--
+Puis, le vaste et profond silence de la mort!
+
+11 juillet 1846, en revenant du cimetière.
+
+
+
+
+XII
+
+A QUOI SONGEAIENT
+LES DEUX CAVALIERS DANS LA FORÊT
+
+
+La nuit était fort noire et la forêt très-sombre.
+Hermann à mes côtés me paraissait une ombre.
+Nos chevaux galopaient. A la garde de Dieu!
+Les nuages du ciel ressemblaient à des marbres.
+Les étoiles volaient dans les branches des arbres
+ Comme un essaim d'oiseaux de feu.
+
+Je suis plein de regrets. Brisé par la souffrance,
+L'esprit profond d'Hermann est vide d'espérance.
+Je suis plein de regrets. O mes amours, dormez!
+Or, tout en traversant ces solitudes vertes,
+Hermann me dit: «Je songe aux tombes entr'ouvertes;»
+Et je lui dis: «Je pense aux tombeaux refermés.»
+
+Lui regarde eu avant: je regarde en arrière,
+Nos chevaux galopaient à travers la clairière;
+Le vent nous apportait de lointains angelus;
+ dit: «Je songe à ceux que l'existence afflige,
+A ceux qui sont, à ceux qui vivent.--Moi,» lui dis-je,
+ «Je pense à ceux qui ne sont plus!»
+
+Les fontaines chantaient. Que disaient les fontaines?
+Les chênes murmuraient. Que murmuraient les chênes?
+Les buissons chuchotaient comme d'anciens amis.
+Hermann me dit: «Jamais les vivants ne sommeillent.
+En ce moment, des yeux pleurent, d'autres yeux veillent.»
+Et je lui dis: «Hélas! d'autres sont endormis!»
+
+Hermann reprit alors: «Le malheur, c'est la vie.
+Les morts ne souffrent plus. Ils sont heureux! j'envie
+Leur fosse où l'herbe pousse, où s'effeuillent les bois.
+«Car la nuit les caresse avec ses douces flammes;
+Car le ciel rayonnant calme toutes les âmes
+ Dans tous les tombeaux à la fois!»
+
+Et je lui dis: «Tais-toi! respect au noir mystère!
+Les morts gisent couchés sous nos pieds dans la terre.
+Les morts, ce sont les coeurs qui t'aimaient autrefois
+C'est ton ange expiré! c'est ton père et ta mère!
+Ne les attristons point par l'ironie amère.
+Comme à travers un rêve ils entendent nos voix.»
+
+Octobre 1853.
+
+
+
+
+XIII
+
+VENI, VIDI, VIXI
+
+
+J'ai bien assez vécu, puisque dans mes douleurs
+Je marche, sans trouver de bras qui me secourent,
+Puisque je ris à peine aux enfants qui m'entourent,
+Puisque je ne suis plus réjoui par les fleurs;
+
+Puisqu'au printemps, quand Dieu met la nature en fête,
+J'assiste, esprit sans joie, à ce splendide amour;
+Puisque je suis à l'heure où l'homme fuit le jour,
+Hélas! et sent de tout la tristesse secrète;
+
+Puisque l'espoir serein dans mon âme est vaincu;
+Puisqu'en cette saison des parfums et des roses,
+O ma fille! j'aspire à l'ombre où tu reposes,
+Puisque mon coeur est mort, j'ai bien assez vécu.
+
+Je n'ai pas refusé ma tâche sur la terre.
+Mon sillon? Le voilà. Ma gerbe? La voici.
+J'ai vécu souriant, toujours plus adouci,
+Debout, mais incliné du côté du mystère.
+
+J'ai fait ce que j'ai pu; j'ai servi, j'ai veillé,
+Et j'ai vu bien souvent qu'on riait de ma peine.
+Je me suis étonné d'être un objet de haine,
+Ayant beaucoup souffert et beaucoup travaillé.
+
+Dans ce bagne terrestre où ne s'ouvre aucune aile,
+Sans me plaindre, saignant, et tombant sur les mains,
+Morne, épuisé, raillé par les forçats humains,
+J'ai porté mon chaînon de la chaîne éternelle.
+
+Maintenant, mon regard ne s'ouvre qu'à demi;
+Je ne me tourne plus même quand on me nomme;
+Je suis plein de stupeur et d'ennui, comme un homme
+Qui se lève avant l'aube et qui n'a pas dormi.
+
+Je ne daigne plus même, en ma sombre paresse,
+Répondre à l'envieux dont la bouche me nuit.
+O Seigneur! ouvrez-moi les portes de la nuit
+Afin que je m'en aille et que je disparaisse!
+
+Avril 1848.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne,
+Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m'attends.
+J'irai par la forêt, j'irai par la montagne.
+Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.
+
+Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
+Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
+Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
+Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.
+
+Je ne regarderai ni l'or du soir qui tombe,
+Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
+Et, quand j'arriverai, je mettrai sur ta tombe
+Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.
+
+3 Septembre 1847.
+
+
+
+
+XV
+
+A VILLEQUIER
+
+
+Maintenant que Paris, ses pavés et ses marbres,
+Et sa brume et ses toits sont bien loin de mes yeux;
+Maintenant que je suis sous les branches des arbres,
+Et que je puis songer à la beauté des cieux;
+
+Maintenant que du deuil qui m'a fait l'âme obscure
+ Je sors, pâle et vainqueur,
+Et que je sens la paix de la grande nature
+ Qui m'entre dans le coeur;
+
+Maintenant que je puis, assis au bord des ondes,
+Ému par ce superbe et tranquille horizon,
+Examiner en moi les vérités profondes
+Et regarder les fleurs qui sont dans le gazon;
+
+Maintenant, ô mon Dieu! que j'ai ce calme sombre
+ De pouvoir désormais
+Voir de mes yeux la pierre où je sais que dans l'ombre
+ Elle dort pour jamais;
+
+Maintenant qu'attendri par ces divins spectacles,
+Plaines, forêts, rochers, vallons, fleuve argenté,
+Voyant ma petitesse et voyant vos miracles,
+Je reprends ma raison devant l'immensité;
+
+Je viens à vous, Seigneur, père auquel il faut croire;
+ Je vous porte, apaisé,
+Les morceaux de ce coeur tout plein de votre gloire
+ Que vous avez brisé;
+
+Je viens à vous, Seigneur! confessant que vous êtes
+Bon, clément, indulgent et doux, ô Dieu vivant!
+Je conviens que vous seul savez ce que vous faites,
+Et que l'homme n'est rien qu'un jonc qui tremble au vent;
+
+Je dis que le tombeau qui sur les morts se ferme
+ Ouvre le firmament;
+Et que ce qu'ici-bas nous prenons pour le terme
+ Est le commencement;
+
+Je conviens à genoux que vous seul, père auguste,
+Possédez l'infini, le réel, l'absolu;
+Je conviens qu'il est bon, je conviens qu'il est juste
+Que mon coeur ait saigné, puisque Dieu l'a voulu!
+
+Je ne résiste plus à tout ce qui m'arrive
+ Par votre volonté.
+L'âme de deuils en deuils, l'homme de rive en rive,
+ Roule à l'éternité.
+
+Nous ne voyons jamais qu'un seul côté des choses;
+L'autre plonge en la nuit d'un mystère effrayant.
+L'homme subit le joug sans connaître les causes.
+Tout ce qu'il voit est court, inutile et fuyant.
+
+Vous faites revenir toujours la solitude
+ Autour de tous ses pas.
+Vous n'avez pas voulu qu'il eût la certitude
+ Ni la joie ici-bas!
+
+Dès qu'il possède un bien, le sort le lui retire.
+Rien ne lui fut donné, dans ses rapides jours,
+Pour qu'il s'en puisse faire une demeure, et dire:
+C'est ici ma maison, mon champ et mes amours!
+
+Il doit voir peu de temps tout ce que ses yeux voient;
+ Il vieillit sans soutiens.
+Puisque ces choses sont, c'est qu'il faut qu'elles soient;
+ J'en conviens, j'en conviens!
+
+Le monde est sombre, ô Dieu! l'immuable harmonie
+Se compose des pleurs aussi bien que des chants;
+L'homme n'est qu'un atome en cette ombre infinie,
+Nuit où montent les bons, où tombent les méchants.
+
+Je sais que vous avez bien autre chose à faire
+ Que de nous plaindre tous,
+Et qu'un enfant qui meurt, désespoir de sa mère,
+ Ne vous fait rien, à vous!
+
+Je sais que le fruit tombe au vent qui le secoue;
+Que l'oiseau perd sa plume et la fleur son parfum;
+Que la création est une grande roue
+Qui ne peut se mouvoir sans écraser quelqu'un;
+
+Les mois, les jours, les flots des mers, les yeux qui pleurent,
+ Passent sous le ciel bleu;
+Il faut que l'herbe pousse et que les enfants meurent;
+ Je le sais, ô mon Dieu!
+
+Dans vos cieux, au delà de la sphère des nues,
+Au fond de cet azur immobile et dormant,
+Peut-être faites-vous des choses inconnues
+Où la douleur de l'homme entre comme élément.
+
+Peut-être est-il utile à vos desseins sans nombre
+ Que des êtres charmants
+S'en aillent, emportés par le tourbillon sombre
+ Des noirs événements.
+
+Nos destins ténébreux vont sous des lois immenses
+Que rien ne déconcerte et que rien n'attendrit.
+Vous ne pouvez avoir de subites démences
+Qui dérangent le monde, ô Dieu, tranquille esprit!
+
+Je vous supplie, ô Dieu! de regarder mon âme,
+ Et de considérer
+Qu'humble comme un enfant et doux comme une femme
+ Je viens vous adorer!
+
+Considérez encor que j'avais, dès l'aurore,
+Travaillé, combattu, pensé, marché, lutté,
+Expliquant la nature à l'homme qui l'ignore,
+Éclairant toute chose avec votre clarté;
+
+Que j'avais, affrontant la haine et la colère,
+ Fait ma tâche ici-bas,
+Que je ne pouvais pas m'attendre à ce salaire,
+ Que je ne pouvais pas
+
+Prévoir que, vous aussi, sur ma tête qui ploie,
+Vous appesantiriez votre bras triomphant,
+Et que, vous qui voyiez comme j'ai peu de joie,
+Vous me reprendriez si vite mon enfant!
+
+Qu'une âme ainsi frappée à se plaindre est sujette,
+ Que j'ai pu blasphémer,
+Et vous jeter mes cris comme un enfant qui jette
+ Une pierre à la mer!
+
+Considérez qu'on doute, ô mon Dieu! quand on souffre,
+Que l'oeil qui pleure trop finit par s'aveugler.
+Qu'un être que son deuil plonge au plus noir du gouffre,
+Quand il ne vous voit plus, ne peut vous contempler,
+
+Et qu'il ne se peut pas que l'homme, lorsqu'il sombre
+ Dans les afflictions,
+Ait présente à l'esprit la sérénité sombre
+ Des constellations!
+
+Aujourd'hui, moi qui fus faible comme une mère,
+Je me courbe à vos pieds devant vos cieux ouverts.
+Je me sens éclairé dans ma douleur amère
+Par un meilleur regard jeté sur l'univers.
+
+Seigneur, je reconnais que l'homme est en délire,
+ S'il ose murmurer;
+Je cesse d'accuser, je cesse de maudire,
+ Mais laissez-moi pleurer!
+
+Hélas! laissez les pleurs couler de ma paupière,
+Puisque vous avez fait les hommes pour cela!
+Laissez-moi me pencher sur cette froide pierre
+Et dire à mon enfant: Sens-tu que je suis là?
+
+Laissez-moi lui parler, incliné sur ses restes,
+ Le soir, quand tout se tait,
+Comme si, dans sa nuit rouvrant ses yeux célestes,
+ Cet ange m'écoutait!
+
+Hélas! vers le passé tournant un oeil d'envie,
+Sans que rien ici-bas puisse m'en consoler,
+Je regarde toujours ce moment de ma vie
+Où je l'ai vue ouvrir son aile et s'envoler!
+
+Je verrai cet instant jusqu'à ce que je meure,
+ L'instant, pleurs superflus!
+Où je criai: L'enfant que j'avais tout à l'heure,
+ Quoi donc! je ne l'ai plus!
+
+Ne vous irritez pas que je sois de la sorte,
+O mon Dieu! cette plaie a si longtemps saigné!
+L'angoisse dans mon âme est toujours la plus forte,
+Et mon coeur est soumis, mais n'est pas résigné.
+
+Ne vous irritez pas! fronts que le deuil réclame,
+ Mortels sujets aux pleurs,
+Il nous est malaisé de retirer notre âme
+ De ces grandes douleurs.
+
+Voyez-vous, nos enfants nous sont bien nécessaires,
+Seigneur; quand on a vu dans sa vie, un matin,
+Au milieu des ennuis, des peines, des misères,
+Et de l'ombre que fait sur nous notre destin,
+
+Apparaître un enfant, tête chère et sacrée,
+ Petit être joyeux,
+Si beau, qu'on a cru voir s'ouvrir à son entrée
+ Une porte des cieux;
+
+Quand on a vu, seize ans, de cet autre soi-même
+Croître la grâce aimable et la douce raison,
+Lorsqu'on a reconnu que cet enfant qu'on aime
+Fait le jour dans notre âme et dans notre maison,
+
+Que c'est la seule joie ici-bas qui persiste
+ De tout ce qu'on rêva,
+Considérez que c'est une chose bien triste
+ De le voir qui s'en va!
+
+Villequier, 4 septembre 1847.
+
+
+
+
+XVI
+
+MORS
+
+
+Je vis cette faucheuse. Elle était dans son champ.
+Elle allait à grands pas moissonnant et fauchant,
+Noir squelette laissant passer le crépuscule.
+Dans l'ombre où l'on dirait que tout tremble et recule,
+L'homme suivait des yeux les lueurs de la faulx.
+Et les triomphateurs sous les arcs triomphaux
+Tombaient; elle changeait en désert Babylone,
+Le trône en l'échafaud et l'échafaud en trône,
+Les roses en fumier, les enfants en oiseaux,
+L'or en cendre, et les yeux des mères en ruisseaux.
+
+Et les femmes criaient:--Rends-nous ce petit être.
+Pour le faire mourir, pourquoi l'avoir fait naître?--
+Ce n'était qu'un sanglot sur terre, en haut, en bas;
+Des mains aux doigts osseux sortaient des noirs grabats;
+Un vent froid bruissait dans les linceuls sans nombre;
+Les peuples éperdus semblaient sous la faulx sombre
+Un troupeau frissonnant qui dans l'ombre s'enfuit;
+Tout était sous ses pieds deuil, épouvante et nuit.
+Derrière elle, le front baigné de douces flammes,
+Un ange souriant portait la gerbe d'âmes.
+
+Mars 1854.
+
+
+
+
+XVIII
+
+CHARLES VACQUERIE
+
+
+Il ne sera pas dit que ce jeune homme, ô deuil!
+Se sera de ses mains ouvert l'affreux cercueil
+ Où séjourne l'ombre abhorrée,
+Hélas! et qu'il aura lui-même dans la mort
+De ses jours généreux, encor pleins jusqu'au bord,
+ Renversé la coupe dorée,
+
+Et que sa mère, pâle et perdant la raison,
+Aura vu rapporter au seuil de sa maison,
+ Sous un suaire aux plis funèbres,
+Ce fils, naguère encor pareil au jour qui naît,
+Maintenant blême et froid, tel que la mort venait
+ De le faire pour les ténèbres;
+
+Il ne sera pas dit qu'il sera mort ainsi,
+Qu'il aura, coeur profond et par l'amour saisi,
+ Donné sa vie à ma colombe,
+Et qu'il l'aura suivie au lieu morne et voilé,
+Sans que la voix du père à genoux ait parlé
+ À cette âme dans cette tombe!
+
+En présence de tant d'amour et de vertu,
+Il ne sera pas dit que je me serai tu,
+ Moi qu'attendent les maux sans nombre!
+Que je n'aurai point mis sur sa bière un flambeau,
+Et que je n'aurai pas devant son noir tombeau
+ Fait asseoir une strophe sombre!
+
+N'ayant pu la sauver, il a voulu mourir.
+Sois béni, toi qui, jeune, à l'âge où vient s'offrir
+ L'espérance joyeuse encore,
+Pouvant rester, survivre, épuiser tes printemps,
+Ayant devant les yeux l'azur de tes vingt ans
+ Et le sourire de l'aurore,
+
+À tout ce que promet la jeunesse, aux plaisirs,
+Aux nouvelles amours, aux oublieux désirs
+ Par qui toute peine est bannie,
+À l'avenir, trésor des jours à peine éclos,
+À la vie, au soleil, préféras sous les flots
+ L'étreinte de cette agonie!
+
+Oh! quelle sombre joie à cet être charmant
+De se voir embrassée au suprême moment,
+ Par ton doux désespoir fidèle!
+La pauvre âme a souri dans l'angoisse, en sentant
+À travers l'eau sinistre et l'effroyable instant
+ Que tu t'en venais avec elle!
+
+Leurs âmes se parlaient sous les vagues rumeurs.
+--Que fais-tu? disait-elle.--Et lui disait:--Tu meurs
+ Il faut bien aussi que je meure!--
+Et, les bras enlacés, doux couple frissonnant,
+Ils se sont en allés dans l'ombre; et maintenant,
+ On entend le fleuve qui pleure.
+
+Puisque tu fus si grand, puisque tu fus si doux
+Que de vouloir mourir, jeune homme, amant, époux,
+ Qu'à jamais l'aube en ta nuit brille!
+Aie à jamais sur toi l'ombre de Dieu penché!
+Sois béni sous la pierre où te voilà couché!
+ Dors, mon fils, auprès de ma fille!
+
+Sois béni! que la brise et que l'oiseau des bois,
+Passants mystérieux, de leur plus douce voix
+ Te parlent dans ta maison sombre!
+Que la source te pleure avec sa goutte d'eau!
+Que le frais liseron se glisse en ton tombeau
+ Comme une caresse de l'ombre!
+
+Oh! s'immoler, sortir avec l'ange qui sort,
+Suivre ce qu'on aima dans l'horreur de la mort,
+ Dans le sépulcre ou sur les claies,
+Donner ses jours, son sang et ses illusions!...--
+Jésus baise en pleurant ces saintes actions
+ Avec les lèvres de ses plaies.
+
+Rien n'égale ici-bas, rien n'atteint sous les cieux
+Ces héros, doucement saignants et radieux,
+ Amour, qui n'ont que toi pour règle;
+Le génie à l'oeil fixe, au vaste élan vainqueur,
+Lui-même est dépassé par ces essors du coeur;
+ L'ange vole plus haut que l'aigle.
+
+Dors!--O mes douloureux et sombres bien-aimés!
+Dormez le chaste hymen du sépulcre! dormez!
+ Dormez au bruit du flot qui gronde,
+Tandis que l'homme souffre, et que le vent lointain
+Chasse les noirs vivants à travers le destin,
+ Et les marins à travers l'onde!
+
+Ou plutôt, car la mort n'est pas un lourd sommeil,
+Envolez-vous tous deux dans l'abîme vermeil,
+ Dans les profonds gouffres de joie,
+Où le juste qui meurt semble un soleil levant,
+Où la mort au front pâle est comme un lys vivant,
+ Où l'ange frissonnant flamboie!
+
+Fuyez, mes doux oiseaux! évadez-vous tous deux
+Loin de notre nuit froide et loin du mal hideux!
+ Franchissez l'éther d'un coup d'aile!
+Volez loin de ce monde, âpre hiver sans clarté,
+Vers cette radieuse et bleue éternité,
+ Dont l'âme humaine est l'hirondelle!
+
+O chers êtres absents, on ne vous verra plus
+Marcher au vert penchant des coteaux chevelus,
+ Disant tout bas de douces choses!
+Dans le mois des chansons, des nids et des lilas,
+Vous n'irez plus semant des sourires, hélas!
+ Vous n'irez plus cueillant des roses!
+
+On ne vous verra plus, dans ces sentiers joyeux,
+Errer, et, comme si vous évitiez les yeux
+ De l'horizon vaste et superbe,
+Chercher l'obscur asile et le taillis profond
+Où passent des rayons qui tremblent et qui font
+ Des taches de soleil sur l'herbe!
+
+Villequier, Caudebec, et tous ces frais vallons,
+Ne vous entendront plus vous écrier: «Allons,
+ Le vent est bon, la Seine est belle!»
+Comme ces lieux charmants vont être pleins d'ennui!
+Les hardis goëlands ne diront plus: C'est lui!
+ Les fleurs ne diront plus: C'est elle!
+
+Dieu, qui ferme la vie et rouvre l'idéal,
+Fait flotter à jamais votre lit nuptial
+ Sous le grand dôme aux clairs pilastres;
+En vous prenant la terre, il vous prit les douleurs;
+Ce père souriant, pour les champs pleins de fleurs,
+ Vous donne les cieux remplis d'astres!
+
+Allez des esprits purs accroître la tribu.
+De cette coupe amère où vous n'avez pas bu,
+ Hélas! nous viderons le reste.
+Pendant que nous pleurons, de sanglots abreuvés,
+Vous, heureux, enivrés de vous-mêmes, vivez
+ Dans l'éblouissement céleste!
+
+Vivez! aimez! ayez les bonheurs infinis.
+Oh! les anges pensifs, bénissant et bénis,
+ Savent seuls, sous les sacrés voiles,
+Ce qu'il entre d'extase, et d'ombre, et de ciel bleu,
+Dans l'éternel baiser de deux âmes que Dieu
+ Tout à coup change en deux étoiles!
+
+Jersey, 4 septembre 1852.
+
+
+
+
+LIVRE CINQUIÈME
+
+EN MARCHE
+
+
+
+
+À AUG. V.
+
+
+Et toi, son frère, sois le frère de mes fils.
+Coeur fier, qui du destin relèves les défis,
+Suis à côté de moi la voie inexorable.
+Que ta mère au front gris soit ma soeur vénérable!
+Ton frère dort couché dans le sépulcre noir;
+Nous, dans la nuit du sort, dans l'ombre du devoir,
+Marchons à la clarté qui sort de cette pierre.
+Qu'il dorme, voyant l'aube à travers sa paupière!
+Un jour, quand on lira nos temps mystérieux,
+Les songeurs attendris promèneront leurs yeux
+De toi, le dévouement, à lui, le sacrifice.
+Nous habitons du sphinx le lugubre édifice;
+Nous sommes, coeurs liés au morne piédestal,
+Tous la fatale énigme et tous le mot fatal.
+Ah! famille! ah! douleur! ô soeur! ô mère! ô veuve!
+O sombres lieux, qu'emplit le murmure du fleuve!
+Chaste tombe jumelle au pied du coteau vert!
+Poëte, quand mon sort s'est brusquement ouvert,
+Tu n'as pas reculé devant les noires portes,
+Et, sans pâlir, avec le flambeau que tu portes,
+Tes chants, ton avenir que l'absence interrompt,
+Et le frémissement lumineux de ton front,
+Trouvant la chute belle et le malheur propice,
+Calme, tu t'es jeté dans le grand précipice!
+Hélas! c'est par les deuils que nous nous enchaînons.
+O frères, que vos noms soient mêlés à nos noms!
+Dieu vous fait des rayons de toutes nos ténèbres.
+Car vous êtes entrés sous nos voûtes funèbres;
+Car vous avez été tous deux vaillants et doux;
+Car vous avez tous deux, vous rapprochant de nous
+À l'heure où vers nos fronts roulait le gouffre d'ombre,
+Accepté notre sort dans ce qu'il a de sombre,
+Et suivi, dédaignant l'abîme et le péril,
+Lui, la fille au tombeau, toi, le père à l'exil!
+
+Jersey, Marine-Terrace, 4 septembre 1852.
+
+
+
+
+II
+
+AU FILS D'UN POËTE
+
+
+Enfant, laisse aux mers inquiètes
+Le naufragé, tribun ou roi;
+Laisse s'en aller les poëtes!
+La poésie est près de toi.
+
+Elle t'échauffe, elle t'inspire,
+O cher enfant, doux alcyon,
+Car ta mère en est le sourire,
+Et ton père en est le rayon.
+
+Les yeux en pleurs, tu me demandes
+Où je vais, et pourquoi je pars.
+Je n'en sais rien; les mers sont grandes;
+L'exil s'ouvre de toutes parts.
+
+Ce que Dieu nous donne, il nous l'ôte.
+Adieu, patrie! adieu, Sion!
+Le proscrit n'est pas même un hôte,
+Enfant, c'est une vision.
+
+Il entre, il s'assied, puis se lève,
+Reprend son bâton et s'en va.
+Sa vie erre de grève en grève
+Sous le souffle de Jéhovah.
+
+Il fuit sur les vagues profondes,
+Sans repos, toujours en avant.
+Qu'importe ce qu'en font les ondes!
+Qu'importe ce qu'en fait le vent
+
+Garde, enfant, dans ta jeune tête
+Ce souvenir mystérieux,
+Tu l'as vu dans une tempête
+Passer comme l'éclair des deux.
+
+Son âme aux chocs habituée
+Traversait l'orage et le bruit.
+D'où sortait-il? De la nuée.
+Où s'enfonçait-il? Dans la nuit.
+
+Paris, juillet 1838.
+
+
+
+
+III
+
+ÉCRIT EN 1846
+
+
+«... Je vous ai vu enfant, monsieur, chez votre
+respectable mère, et nous sommes même un peu
+parents, je crois. J'ai applaudi à vos premières
+odes, _la Vendée, Louis XVII_... Dès 1827, dans votre
+ode dite _À la colonne_, vous désertiez les saines doctrines,
+vous abjuriez la légitimité; la faction libérale
+battait des mains à votre apostasie. J'en gémissais...
+Vous êtes aujourd'hui, monsieur, en démagogie
+pure, en plein jacobinisme. Votre discours d'anarchiste
+sur les affaires de Gallicie est plus digne du
+tréteau d'une Convention que de la tribune d'une
+chambre des pairs. Vous en êtes à la carmagnole...
+Vous vous perdez, je vous le dis. Quelle est donc
+votre ambition? Depuis ces beaux jours de votre
+adolescence monarchique, qu'avez-vous fait? où
+allez-vous?...»
+
+(Le marquis du C. d'E...--_Lettre à
+Victor Hugo_, Paris, 1846.)
+
+I
+
+Marquis, je m'en souviens, vous veniez chez ma mère.
+Vous me faisiez parfois réciter ma grammaire;
+Vous m'apportiez toujours quelque bonbon exquis;
+Et nous étions cousins quand on était marquis.
+Vous étiez vieux, j'étais enfant; contre vos jambes
+Vous me preniez, et puis, entre deux dithyrambes
+En l'honneur de Coblentz et des rois, vous contiez
+Quelque histoire de loups, de peuples châtiés,
+D'ogres, de jacobins, authentique et formelle,
+Que j'avalais avec vos bonbons, pêle-mêle,
+Et que je dévorais de fort bon appétit
+Quand j'étais royaliste et quand j'étais petit.
+
+J'étais un doux enfant, le grain d'un honnête homme.
+Quand, plein d'illusions, crédule, simple, en somme,
+Droit et pur, mes deux yeux sur l'idéal ouverts,
+Je bégayais, songeur naïf, mes premiers vers,
+Marquis, vous leur trouviez un arrière-goût fauve,
+Les Grâces vous ayant nourri dans leur alcôve;
+Mais vous disiez: «Pas mal! bien! c'est quelqu'un qui naît!»
+Et, souvenir sacré! ma mère rayonnait.
+
+Je me rappelle encor de quel accent ma mère
+Vous disait: «Bonjour.» Aube! avril! joie éphémère!
+Où donc est ce sourire? où donc est cette voix?
+Vous fuyez donc ainsi que les feuilles des bois,
+O baisers d'une mère! aujourd'hui, mon front sombre,
+Le même front, est là, pensif, avec de l'ombre,
+Et les baisers de moins et les rides de plus!
+
+Vous aviez de l'esprit, marquis. Flux et reflux,
+Heur, malheur, vous avaient laissé l'âme assez nette;
+Riche, pauvre, écuyer de Marie-Antoinette,
+Émigré, vous aviez, dans ce temps incertain,
+Bien supporté le chaud et le froid du destin.
+Vous haïssiez Rousseau, mais vous aimiez Voltaire.
+Pigault-Lebrun allait à votre goût austère,
+Mais Diderot était digne du pilori.
+Vous détestiez, c'est vrai, madame Dubarry,
+Tout en divinisant Gabrielle d'Estrée.
+Pas plus que Sévigné, la marquise lettrée,
+Ne s'étonnait de voir, douce femme rêvant,
+Blêmir au clair de lune et trembler dans le vent,
+Aux arbres du chemin, parmi les feuilles jaunes,
+Les paysans pendus par ce bon duc de Chaulnes,
+Vous ne preniez souci des manants qu'on abat
+Par la force, et du pauvre écrasé sous le bât.
+Avant quatre-vingt-neuf, galant incendiaire,
+Vous portiez votre épée en quart de civadière;
+La poudre blanchissait votre dos de velours;
+Vous marchiez sur le peuple à pas légers--et lourds.
+
+Quoique les vieux abus n'eussent rien qui vous blesse,
+Jeune, vous aviez eu, vous, toute la noblesse,
+Montmorency, Choiseul, Noaille, esprits charmants,
+Avec la royauté des querelles d'amants;
+Brouilles, roucoulements; Bérénice avec Tite.
+La Révolution vous plut toute petite;
+Vous emboîtiez le pas derrière Talleyrand;
+Le monstre vous sembla d'abord fort transparent,
+Et vous l'aviez tenu sur les fonts de baptême.
+Joyeux, vous aviez dit au nouveau-né: Je t'aime!
+Ligue ou Fronde, remède au déficit, protêt,
+Vous ne saviez pas trop au fond ce que c'était;
+Mais vous battiez des mains gaîment, quand Lafayette
+Fit à Léviathan sa première layette.
+Plus tard, la peur vous prit quand surgit le flambeau.
+Vous vîtes la beauté du tigre Mirabeau.
+Vous nous disiez, le soir, près du feu qui pétille,
+Paris de sa poitrine arrachant la Bastille,
+Le faubourg Saint-Antoine accourant en sabots,
+Et ce grand peuple, ainsi qu'un spectre des tombeaux,
+Sortant, tout effaré, de son antique opprobre,
+Et le vingt juin, le dix août, le six octobre,
+Et vous nous récitiez les quatrains que Boufflers,
+Mêlait en souriant à ces blêmes éclairs.
+
+Car vous étiez de ceux qui, d'abord, ne comprirent
+Ni le flot, ni la nuit, ni la France, et qui rirent;
+Qui prenaient tout cela pour des jeux innocents;
+Qui, dans l'amas plaintif des siècles rugissants
+Et des hommes hagards, ne voyaient qu'une meute;
+Qui, légers, à la foule, à la faim, à l'émeute,
+Donnaient à deviner l'énigme du salon;
+Et qui, quand le ciel noir s'emplissait d'aquilon,
+Quand, accroupie au seuil du mystère insondable
+La Révolution se dressait formidable,
+Sceptiques, sans voir l'ongle et l'oeil fauve qui luit,
+Distinguant mal sa face étrange dans la nuit,
+Presque prêts à railler l'obscurité difforme,
+Jouaient à la charade avec le sphinx énorme.
+
+Vous nous disiez: «Quel deuil! les gueux, les mécontents,
+Ont fait rage; on n'a pas su s'arrêter à temps.
+Une transaction eût tout sauvé peut-être.
+Ne peut-on être libre et le roi rester maître?
+Le peuple conservant le trône eût été grand.»
+Puis vous deveniez triste et morne; et, murmurant:
+«Les plus sages n'ont pu sauver ce bon vieux trône.
+Tout est mort; ces grands rois, ce Paris Babylone,
+Montespan et Marly, Maintenon et Saint-Cyr!»
+Vous pleuriez.--Et, grand Dieu! pouvaient-ils réussir,
+Ces hommes qui voulaient, combinant vingt régimes
+La loi qui nous froissa, l'abus dont nous rougîmes,
+Vieux codes, vieilles moeurs, droit divin, nation,
+Chausser de royauté la Révolution?
+La patte du lion creva cette pantoufle!
+
+II
+
+Puis vous m'avez perdu de vue; un vent qui souffle
+Disperse nos destins, nos jours, notre raison,
+Nos coeurs, aux quatre coins du livide horizon;
+Chaque homme dans sa nuit s'en va vers sa lumière.
+La seconde âme en nous se greffe à la première;
+Toujours la même tige avec une autre fleur.
+J'ai connu le combat, le labeur, la douleur,
+Les faux amis, ces noeuds qui deviennent couleuvres;
+J'ai porté deuils sur deuils; j'ai mis oeuvres sur oeuvres;
+Vous ayant oublié, je ne le cache pas,
+Marquis; soudain j'entends dans ma maison un pas,
+C'est le vôtre, et j'entends une voix, c'est la vôtre,
+Qui m'appelle apostat, moi qui me crus apôtre!
+Oui, c'est bien vous; ayant peur jusqu'à la fureur,
+Fronsac vieux, le marquis happé par la Terreur,
+Haranguant à mi-corps dans l'hydre qui l'avale.
+L'âge ayant entre nous conservé l'intervalle
+Oui fait que l'homme reste enfant pour le vieillard,
+Ne me voyant d'ailleurs qu'à travers un brouillard,
+Vous criez, l'oeil hagard et vous fâchant tout rouge:
+«Ah çà! qu'est-ce que c'est que ce brigand? Il bouge!»
+Et du poing, non du doigt, vous montrez vos aïeux;
+Et vous me rappelez ma mère, furieux.
+--Je vous baise, ô pieds froids de ma mère endormie!--
+Et, vous exclamant: «Honte! anarchie! infamie!
+Siècle effroyable où nul ne veut se tenir coi!»
+Me demandant comment, me demandant pourquoi,
+Remuant tous les morts qui gisent sous la pierre,
+Citant Lambesc, Marat, Charette et Robespierre,
+Vous me dites d'un ton qui n'a plus rien d'urbain:
+«Ce gueux est libéral! ce monstre est jacobin!
+Sa voix à des chansons de carrefour s'éraille.
+Pourquoi regardes-tu par-dessus la muraille?
+Où vas-tu? d'où viens-tu? qui te rend si hardi?
+Depuis qu'on ne t'a vu, qu'as-tu fait?»
+
+ J'ai grandi.
+
+Quoi! parce que je suis né dans un groupe d'hommes
+Qui ne voyaient qu'enfers, Gomorrhes et Sodomes,
+Hors des anciennes moeurs et des antiques fois;
+Quoi! parce que ma mère, en Vendée autrefois,
+Sauva dans un seul jour la vie à douze prêtres;
+Parce qu'enfant sorti de l'ombre des ancêtres,
+Je n'ai su tout d'abord que ce qu'ils m'ont appris,
+Qu'oiseau dans le passé comme en un filet pris,
+Avant de m'échapper à travers le bocage,
+J'ai dû laisser pousser mes plumes dans ma cage;
+Parce que j'ai pleuré,--j'en pleure encor, qui sait?--
+Sur ce pauvre petit nommé Louis Dix-Sept;
+Parce qu'adolescent, âme à faux jour guidée,
+J'ai trop peu vu la France et trop vu la Vendée;
+Parce que j'ai loué l'héroïsme breton,
+Chouan et non Marceau, Stofflet et non Danton,
+Que les grands paysans m'ont caché les grands hommes,
+Et que j'ai fort mal lu, d'abord, l'ère où nous sommes,
+Parce que j'ai vagi des chants de royauté,
+Suis-je à toujours rivé dans l'imbécillité?
+Dois-je crier: Arrière! à mon siècle;--à l'idée:
+Non!--à la vérité: Va-t'en, dévergondée!--
+L'arbre doit-il pour moi n'être qu'un goupillon?
+Au sein de la nature, immense tourbillon,
+Dois-je vivre, portant l'ignorance en écharpe,
+Cloîtré dans Loriquet et muré dans Laharpe!
+Dois-je exister sans être et regarder sans voir?
+Et faut-il qu'à jamais pour moi, quand vient le soir,
+Au lieu de s'étoiler le ciel se fleurdelise?
+
+III
+
+Car le roi masque Dieu même dans son église,
+L'azur.
+
+IV
+
+ Écoutez-moi. J'ai vécu; j'ai songé.
+La vie en larmes m'a doucement corrigé.
+Vous teniez mon berceau dans vos mains, et vous fîtes
+Ma pensée et ma tête en vos rêves confites.
+Hélas! j'étais la roue et vous étiez l'essieu.
+Sur la vérité sainte, et la justice, et Dieu,
+Sur toutes les clartés que la raison nous donne,
+Par vous, par vos pareils,--et je vous le pardonne,
+Marquis,--j'avais été tout de travers placé.
+J'étais en porte-à-faux, je me suis redressé.
+La pensée est le droit sévère de la vie.
+Dieu prend par la main l'homme enfant, et le convie
+A la classe qu'au fond des champs, au sein des bois,
+Il fait dans l'ombre à tous les êtres à la fois.
+J'ai pensé. J'ai rêvé près des flots, dans les herbes,
+Et les premiers courroux de mes odes imberbes
+Sont d'eux-mêmes en marchant tombés derrière moi.
+La nature devient ma joie et mon effroi;
+Oui, dans le même temps où vous faussiez ma lyre,
+Marquis, je m'échappais et j'apprenais à lire
+Dans cet hiéroglyphe énorme: l'univers.
+Oui, j'allais feuilleter les champs tout grands ouverts;
+Tout enfant, j'essayais d'épeler cette bible
+Où se mêle, éperdu, le charmant au terrible:
+Livre écrit dans l'azur, sur l'onde et le chemin,
+Avec la fleur, le vent, l'étoile; et qu'en sa main
+Tient la création au regard de statue;
+Prodigieux poëme où la foudre accentue
+La nuit, où l'océan souligne l'infini.
+Aux champs, entre les bras du grand chêne béni,
+J'étais plus fort, j'étais plus doux, j'étais plus libre;
+Je me mettais avec le monde en équilibre;
+Je tâchais de savoir, tremblant, pâle, ébloui,
+Si c'est Non que dit l'ombre à l'astre qui dit Oui;
+Je cherchais à saisir le sens des phrases sombres
+Qu'écrivaient sous mes yeux les formes et les nombres;
+J'ai vu partout grandeur, vie, amour, liberté;
+Et j'ai dit:--Texte: Dieu; contre-sens: royauté.--
+
+La nature est un drame avec des personnages:
+J'y vivais: j'écoutais, comme des témoignages,
+L'oiseau, le lys, l'eau vive et la nuit qui tombait.
+Puis je me suis penché sur l'homme, autre alphabet.
+
+Le mal m'est apparu, puissant, joyeux, robuste,
+Triomphant; je n'avais qu'une soif: être juste;
+Comme on arrête un gueux volant sur le chemin,
+Justicier indigné, j'ai pris le coeur humain
+Au collet, et j'ai dit: Pourquoi le fiel, l'envie,
+La haine? Et j'ai vidé les poches de la vie.
+Je n'ai trouvé dedans que deuil, misère, ennui.
+J'ai vu le loup mangeant l'agneau, dire: Il m'a nui!
+Le vrai boitant; l'erreur haute de cent coudées;
+Tous les cailloux jetés à toutes les idées.
+Hélas! j'ai vu la nuit reine, et, de fers chargés,
+Christ, Socrate, Jean Huss, Colomb; les préjugés
+Sont pareils aux buissons que dans la solitude
+On brise pour passer: toute la multitude
+Se redresse et vous mord pendant qu'on en courbe un.
+Ah! malheur à l'apôtre et malheur au tribun!
+On avait eu bien soin de me cacher l'histoire;
+J'ai lu; j'ai comparé l'aube avec la nuit noire
+Et les quatre-vingt-treize aux Saint-Barthélemy;
+Car ce quatre-vingt-treize où vous avez frémi,
+Qui dut être, et que rien ne peut plus faire éclore,
+C'est la lueur de sang qui se mêle à l'aurore.
+Les Révolutions, qui viennent tout venger,
+Font un bien éternel dans leur mal passager.
+Les Révolutions ne sont que la formule
+De l'horreur qui, pendant vingt règnes s'accumule.
+Quand la souffrance a pris de lugubres ampleurs;
+Quand les maîtres longtemps ont fait, sur l'homme en pleurs
+Tourner le Bas-Empire avec le Moyen Age,
+Du midi dans le nord formidable engrenage;
+Quand l'histoire n'est plus qu'un tas noir de tombeaux,
+De Crécys, de Rosbachs, becquetés des corbeaux;
+Quand le pied des méchants règne et courbe la tête
+Du pauvre partageant dans l'auge avec la bête;
+Lorsqu'on voit aux deux bouts de l'affreuse Babel
+Louis Onze et Tristan, Louis Quinze et Lebel;
+Quand le harem est prince et l'échafaud ministre;
+Quand toute chair gémit; quand la lune sinistre
+Trouve qu'assez longtemps l'herbe humaine a fléchi,
+Et qu'assez d'ossements aux gibets ont blanchi;
+Quand le sang de Jésus tombe en vain, goutte à goutte,
+Depuis dix-huit cents ans, dans l'ombre qui l'écoute;
+Quand l'ignorance a même aveuglé l'avenir;
+Quand, ne pouvant plus rien saisir et rien tenir,
+L'espérance n'est plus que le tronçon de l'homme;
+Quand partout le supplice à la fois se consomme,
+Quand la guerre est partout, quand la haine est partout,
+Alors, subitement, un jour, debout, debout!
+Les réclamations de l'ombre misérable,
+La géante douleur, spectre incommensurable,
+Sortent du gouffre; un cri s'étend sur les hauteurs;
+Les mondes sociaux heurtent leurs équateurs;
+Tout le bagne effrayant des parias se lève;
+Et l'on entend sonner les fouets, les fers, le glaive,
+Le meurtre, le sanglot, la faim, le hurlement,
+Tout le bruit du passé, dans ce déchaînement!
+Dieu dit au peuple: Va! l'ardent tocsin qui râle,
+Secoue avec sa corde obscure et sépulcrale
+L'église et son clocher, le Louvre et son beffroi;
+Luther brise le pape et Mirabeau le roi!
+Tout est dit. C'est ainsi que les vieux mondes croulent.
+Oh! l'heure vient toujours! des flots sourds au loin roulent.
+À travers les rumeurs, les cadavres, les deuils,
+L'écume, et les sommets qui deviennent écueils,
+Les siècles devant eux poussent, désespérées,
+Les révolutions, monstrueuses marées,
+Océans faits des pleurs de tout le genre humain.
+
+V
+
+Ce sont les rois qui font les gouffres; mais la main
+Qui sema ne veut pas accepter la récolte,
+Le fer dit que le sang qui jaillit, se révolte.
+
+Voilà ce que m'apprit l'histoire. Oui, c'est cruel,
+Ma raison a tué mon royalisme en duel.
+Me voici jacobin. Que veut-on que j'y fasse?
+Le revers du louis dont vous aimez la face,
+M'a fait peur. En allant librement devant moi,
+En marchant, je le sais, j'afflige votre foi,
+Votre religion, votre cause éternelle,
+Vos dogmes, vos aïeux, vos dieux, votre flanelle,
+Et dans vos bons vieux os, faits d'immobilité,
+Le rhumatisme antique appelé royauté.
+
+Je n'y puis rien. Malgré menins et majordomes,
+Je ne crois plus aux rois, propriétaires d'hommes;
+N'y croyant plus, je fais mon devoir, je le dis.
+Marc-Aurèle écrivait: «Je me trompai jadis;
+Mais je ne laisse pas, allant au juste, au sage,
+Mes erreurs d'autrefois me barrer le passage.»
+Je ne suis qu'un atome et je fais comme lui;
+Marquis, depuis vingt ans, je n'ai, comme aujourd'hui,
+Qu'une idée en l'esprit: servir la cause humaine.
+La vie est une cour d'assises; on amène
+Les faibles à la barre accouplés aux pervers.
+J'ai, dans le livre, avec le drame, en prose, en vers
+Plaidé pour les petits et pour les misérables,
+Suppliant les heureux et les inexorables;
+J'ai réhabilité le bouffon, l'histrion,
+Tous les damnés humains, Triboulet, Marion,
+Le laquais, le forçat et la prostituée;
+Et j'ai collé ma bouche à toute âme tuée,
+Comme font les enfants, anges aux cheveux d'or,
+Sur la mouche qui meurt, pour qu'elle vole encor.
+Je me suis incliné sur tout ce qui chancelle,
+Tendre, et j'ai demandé la grâce universelle;
+Et, comme j'irritais beaucoup de gens ainsi,
+Tandis qu'en bas peut-être on me disait: Merci,
+J'ai recueilli souvent, passant dans les nuées,
+L'applaudissement fauve et sombre des huées;
+J'ai réclamé des droits pour la femme et l'enfant;
+J'ai tâché d'éclairer l'homme en le réchauffant;
+J'allais criant: Science! écriture! parole!
+Je voulais résorber le bagne par l'école;
+Les coupables pour moi n'étaient que des témoins.
+Rêvant tous les progrès, je voyais luire moins
+Que le front de Paris la tiare de Rome.
+J'ai vu l'esprit humain libre, et le coeur de l'homme
+Esclave; et j'ai voulu l'affranchir à son tour,
+Et j'ai tâché de mettre en liberté l'amour.
+Enfin, j'ai fait la guerre à la Grève homicide,
+J'ai combattu la mort, comme l'antique Alcide;
+Et me voilà; marchant toujours, ayant conquis,
+Perdu, lutté, souffert.--Encore un mot, marquis,
+Puisque nous sommes là causant entre deux portes.
+On peut être appelé renégat de deux sortes:
+En se faisant païen, en se faisant chrétien.
+L'erreur est d'un aimable et galant entretien.
+Qu'on la quitte, elle met les deux poings sur sa hanche.
+La vérité, si douce aux bons, mais rude et franche,
+Quand pour l'or, le pouvoir, la pourpre qu'on revêt,
+On la trahit, devient le spectre du chevet.
+L'une est la harengère, et l'autre est l'euménide.
+Et ne nous fâchons point. Bonjour, Épiménide.
+
+Le passé ne veut pas s'en aller. Il revient
+Sans cesse sur ses pas, reveut, reprend, retient,
+Use à tout ressaisir ses ongles noirs; fait rage;
+Il gonfle son vieux flot, souffle son vieil orage,
+Vomit sa vieille nuit, crie: À bas! crie: À mort!
+Pleure, tonne, tempête, éclate, hurle, mord.
+L'avenir souriant lui dit: Passe, bonhomme.
+
+L'immense renégat d'Hier, marquis, se nomme
+Demain; mai tourne bride et plante là l'hiver;
+Qu'est-ce qu'un papillon? le déserteur du ver;
+Falstaff se range? il est l'apostat des ribotes;
+Mes pieds, ces renégats, quittent mes vieilles bottes;
+Ah! le doux renégat des haines, c'est l'amour.
+À l'heure où, débordant d'incendie et de jour,
+Splendide, il s'évada de leurs cachots funèbres,
+Le soleil frémissant renia les ténèbres.
+
+O marquis peu semblable aux anciens barons loups,
+O Français renégat du Celte, embrassons-nous.
+Vous voyez bien, marquis, que vous aviez trop d'ire.
+
+VI
+
+Rien, au fond de mon coeur, puisqu'il faut le redire,
+Non, rien n'a varié; je suis toujours celui
+Qui va droit au devoir, dès que l'honnête a lui,
+Qui, comme Job, frissonne aux vents, fragile arbuste,
+Mais veut le bien, le vrai, le beau, le grand, le juste.
+Je suis cet homme-là, je suis cet enfant-là.
+Seulement, un matin, mon esprit s'envola,
+Je vis l'espace large et pur qui nous réclame;
+L'horizon a changé, marquis, mais non pas l'âme.
+Rien au dedans de moi, mais tout autour de moi.
+L'histoire m'apparut, et je compris la loi
+Des générations, cherchant Dieu, portant l'arche,
+Et montant l'escalier immense marche à marche.
+Je restai le même oeil, voyant un autre ciel.
+Est-ce ma faute, à moi, si l'azur éternel
+Est plus grand et plus bleu qu'un plafond de Versailles?
+Est-ce ma faute, à moi, mon Dieu, si tu tressailles
+Dans mon coeur frémissant, à ce cri: Liberté!
+L'oeil de cet homme a plus d'aurore et de clarté,
+Tant pis! prenez-vous-en à l'aube solennelle.
+C'est la faute au soleil et non à la prunelle.
+Vous dites: Où vas-tu? Je l'ignore; et j'y vais.
+Quand le chemin est droit, jamais il n'est mauvais.
+J'ai devant moi le jour et j'ai la nuit derrière;
+Et cela me suffit; je brise la barrière.
+Je vois, et rien de plus; je crois, et rien de moins.
+Mon avenir à moi n'est pas un de mes soins.
+Les hommes du passé, les combattants de l'ombre,
+M'assaillent; je tiens tête, et sans compter leur nombre,
+À ce choc inégal et parfois hasardeux.
+Mais Longwood et Goritz[1] m'en sont témoins tous deux,
+Jamais je n'outrageai la proscription sainte.
+Le malheur, c'est la nuit; dans cette auguste enceinte,
+Les hommes et les cieux paraissent étoilés.
+Les derniers rois l'ont su quand ils s'en sont allés.
+Jamais je ne refuse, alors que le soir tombe,
+Mes larmes à l'exil, mes genoux à la tombe;
+J'ai toujours consolé qui s'est évanoui;
+Et, dans leurs noirs cercueils, leur tête me dit oui.
+Ma mère aussi le sait! et de plus, avec joie,
+Elle sait les devoirs nouveaux que Dieu m'envoie;
+Car, étant dans la fosse, elle aussi voit le vrai.
+Oui, l'homme sur la terre est un ange à l'essai;
+Aimons! servons! aidons! luttons! souffrons! Ma mère
+Sait qu'à présent je vis hors de toute chimère;
+Elle sait que mes yeux au progrès sont ouverts,
+Que j'attends les périls, l'épreuve, les revers,
+Que je suis toujours prêt, et que je hâte l'heure
+De ce grand lendemain: l'humanité meilleure!
+Qu'heureux, triste, applaudi, chassé, vaincu, vainqueur,
+Rien de ce but profond ne distraira mon coeur,
+Ma volonté, mes pas, mes cris, mes voeux, ma flamme!
+O saint tombeau, tu vois dans le fond de mon âme!
+
+[Note 1: On n'a rien changé à ces vers, écrits en 1846. Aujourd'hui,
+l'auteur eût ajouté Claremont.]
+
+Oh! jamais, quel que soit le sort, le deuil, l'affront,
+La conscience en moi ne baissera le front;
+Elle marche, sereine, indestructible et fière;
+Car j'aperçois toujours, conseil lointain, lumière,
+À travers mon destin, quel que soit le moment,
+Quel que soit le désastre ou l'éblouissement,
+Dans le bruit, dans le vent orageux qui m'emporte,
+Dans l'aube, dans la nuit, l'oeil de ma mère morte!
+
+Paris, juin 1846.
+
+
+
+
+ÉCRIT EN 1855
+
+
+J'ajoute un post-scriptum après neuf ans. J'écoute:
+Êtes-vous toujours là? Vous êtes mort sans doute,
+Marquis; mais d'où je suis on peut parler aux morts.
+Ah! votre cercueil s'ouvre:--Où donc es-tu?--Dehors.
+Comme vous.--Es-tu mort?--Presque. J'habite l'ombre;
+Je suis sur un rocher qu'environne l'eau sombre,
+Écueil rongé des flots, de ténèbres chargé,
+Où s'assied, ruisselant, le blême naufragé.
+--Eh bien, me dites-vous, après?--La solitude
+Autour de moi toujours a la même attitude;
+Je ne vois que l'abîme, et la mer, et les cieux,
+Et les nuages noirs qui vont silencieux;
+Mon toit, la nuit, frissonne, et l'ouragan le mêle
+Aux souffles effrénés de l'onde et de la grêle;
+Quelqu'un semble clouer un crêpe à l'horizon;
+L'insulte bat de loin le seuil de ma maison;
+Le roc croule sous moi dès que mon pied s'y pose;
+Le vent semble avoir peur de m'approcher, et n'ose
+Me dire qu'en baissant la voix et qu'à demi
+L'adieu mystérieux que me jette un ami.
+La rumeur des vivants s'éteint diminuée.
+Tout ce que j'ai rêvé s'est envolé, nuée!
+Sur mes jours devenus fantômes, pâle et seul,
+Je regarde tomber l'infini, ce linceul.--
+Et vous dites:--Après?--Sous un mont qui surplombe,
+Près des flots, j'ai marqué la place de ma tombe;
+Ici, le bruit du gouffre est tout ce qu'on entend;
+Tout est horreur et nuit.--Après?--Je suis content.
+
+Jersey, janvier 1855.
+
+
+
+
+IV
+
+
+La source tombait du rocher
+Goutte à goutte à la mer affreuse.
+L'Océan, fatal au nocher,
+Lui dit: «Que me veux-tu, pleureuse?
+
+«Je suis la tempête et l'effroi;
+Je finis où le ciel commence.
+Est-ce que j'ai besoin de toi,
+Petite, moi qui suis l'immense?»
+
+La source dit au gouffre amer:
+«Je te donne, sans bruit ni gloire,
+Ce qui te manque, ô vaste mer!
+Une goutte d'eau qu'on peut boire.»
+
+Avril 1854.
+
+
+
+
+V
+
+À MADEMOISELLE LOUISE B.
+
+
+Ô vous l'âme profonde! ô vous la sainte lyre!
+Vous souvient-il des temps d'extase et de délire,
+ Et des jeux triomphants,
+Et du soir qui tombait des collines prochaines?
+Vous souvient-il des jours? Vous souvient-il des chênes
+ Et des petits enfants?
+
+Et vous rappelez-vous les amis et la table,
+Et le rire éclatant du père respectable,
+ Et nos cris querelleurs,
+Le pré, l'étang, la barque, et la lune, et la brise,
+Et les chants qui sortaient de votre coeur, Louise,
+ En attendant les pleurs!
+
+Le parc avait des fleurs et n'avait pas de marbres.
+Oh! comme il était beau, le vieillard sous les arbres!
+ Je le voyais parfois
+Dès l'aube sur un banc s'asseoir tenant un livre;
+Je sentais, j'entendais l'ombre autour de lui vivre
+ Et chanter dans les bois!
+
+Il lisait, puis dormait au baiser de l'aurore;
+Et je le regardais dormir, plus calme encore
+ Que ce paisible lieu,
+Avec son front serein d'où sortait une flamme,
+Son livre ouvert devant le soleil, et son âme
+ Ouverte devant Dieu!
+
+Et du fond de leur nid, sous l'orme et sous l'érable,
+Les oiseaux admiraient sa tête vénérable,
+ Et, gais chanteurs tremblants,
+Ils guettaient, s'approchaient, et souhaitaient dans l'ombre
+D'avoir, pour augmenter la douceur du nid sombre,
+ Un de ses cheveux blancs!
+
+Puis il se réveillait, s'en allait vers la grille,
+S'arrêtait pour parler à ma petite fille,
+ Et ces temps sont passés!
+Le vieillard et l'enfant jasaient de mille choses ...
+Vous ne voyiez donc pas ces deux êtres, ô roses,
+ Que vous refleurissez!
+
+Avez-vous bien le coeur, ô roses, de renaître
+Dans le même bosquet, sous la même fenêtre?
+ Où sont-ils, ces fronts purs?
+N'était-ce pas vos soeurs, ces deux âmes perdues
+Qui vivaient, et se sont si vite confondues
+ Aux éternels azurs!
+
+Est-ce que leur sourire, est-ce que leurs paroles,
+Ô roses, n'allaient pas réjouir vos corolles
+ Dans l'air silencieux,
+Et ne s'ajoutaient pas à vos chastes délices,
+Et ne devenaient pas parfums dans vos calices,
+ Et rayons dans vos cieux?
+
+Ingrates! vous n'avez ni regrets, ni mémoire.
+Vous vous réjouissez dans toute votre gloire;
+ Vous n'avez point pâli.
+Ah! je ne suis qu'un homme et qu'un roseau qui ploie
+Mais je ne voudrais pas, quant à moi, d'une joie
+ Faite de tant d'oubli!
+
+Oh! qu'est-ce que le sort a fait de tout ce rêve?
+Où donc a-t-il jeté l'humble coeur qui s'élève,
+ Le foyer réchauffant,
+Ô Louise, et la vierge, et le vieillard prospère,
+Et tous ces voeux profonds, de moi pour votre père,
+ De vous pour mon enfant!
+
+Où sont-ils, les amis de ce temps que j'adore?
+Ceux qu'a pris l'ombre, et ceux qui ne sont pas encore
+ Tombés au flot sans bords;
+Eux, les évanouis, qu'un autre ciel réclame,
+Et vous, les demeurés, qui vivez dans mon âme,
+ Mais pas plus que les morts!
+
+Quelquefois, je voyais, de la colline en face,
+Mes quatre enfants jouer, tableau que rien n'efface!
+ Et j'entendais leurs chants;
+Ému, je contemplais ces aubes de moi-même
+Qui se levaient là-bas dans la douceur suprême
+ Des vallons et des champs!
+
+Ils couraient, s'appelaient dans les fleurs; et les femmes
+Se mêlaient à leurs jeux comme de blanches âmes;
+ Et tu riais, Armand!
+Et, dans l'hymen obscur qui sans fin se consomme,
+La nature sentait que ce qui sort de l'homme
+ Est divin et charmant!
+
+Où sont-ils? Mère, frère, à son tour chacun sombre.
+Je saigne et vous saignez. Mêmes douleurs! même ombre!
+ Ô jours trop tôt décrus!
+Ils vont se marier; faites venir un prêtre;
+Qu'il revienne! ils sont morts. Et, le temps d'apparaître,
+ Les voilà disparus!
+
+Nous vivons tous penchés sur un océan triste.
+L'onde est sombre. Qui donc survit? qui donc existe?
+ Ce bruit sourd, c'est le glas.
+Chaque flot est une âme; et tout fuit. Rien ne brille.
+Un sanglot dit: Mon père! un sanglot dit: Ma fille!
+ Un sanglot dit: Hélas!
+
+Marine-Terrace, juin 1855.
+
+
+
+
+VI
+
+À VOUS QUI ÊTES LÀ
+
+
+Vous, qui l'avez suivi dans sa blême vallée,
+Au bord de cette mer d'écueils noirs constellée,
+Sous la pâle nuée éternelle qui sort
+Des flots, de l'horizon, de l'orage et du sort;
+Vous qui l'avez suivi dans cette Thébaïde,
+Sur cette grève nue, aigre, isolée et vide,
+Où l'on ne voit qu'espace âpre et silencieux,
+Solitude sur terre et solitude aux cieux;
+Vous qui l'avez suivi dans ce brouillard qu'épanche
+Sur le roc, sur la vague et sur l'écume blanche,
+La profonde tempête aux souffles inconnus,
+Recevez, dans la nuit où vous êtes venus,
+Ô chers êtres! coeurs vrais, lierres de ses décombres,
+La bénédiction de tous ces déserts sombres!
+Ces désolations vous aiment; ces horreurs,
+Ces brisants, cette mer où les vents laboureurs
+Tirent sans fin le soc monstrueux des nuages,
+Ces houles revenant comme de grands rouages,
+Vous aiment; ces exils sont joyeux de vous voir;
+Recevez la caresse immense du lieu noir!
+Ô forçats de l'amour! ô compagnons, compagnes,
+Qui l'aidez à traîner son boulet dans ces bagnes,
+Ô groupe indestructible et fidèle entre tous
+D'âmes et de bons coeurs et d'esprits fiers et doux,
+Mère, fille, et vous, fils, vous ami, vous encore,
+Recevez le soupir du soir vague et sonore,
+Recevez le sourire et les pleurs du matin,
+Recevez la chanson des mers, l'adieu lointain
+Du pauvre mât penché parmi les lames brunes!
+Soyez les bienvenus pour l'âpre fleur des dunes,
+Et pour l'aigle qui fuit les hommes importuns,
+Âmes, et que les champs vous rendent vos parfums,
+Et que, votre clarté, les astres vous la rendent!
+Et qu'en vous admirant, les vastes flots demandent:
+Qu'est-ce donc que ces coeurs qui n'ont pas de reflux!
+
+Ô tendres survivants de tout ce qui n'est plus!
+Rayonnements masquant la grande éclipse à l'âme!
+Sourires éclairant, comme une douce flamme,
+L'abîme qui se fait, hélas! dans le songeur!
+Gaîtés saintes chassant le souvenir rongeur!
+Quand le proscrit saignant se tourne, âme meurtrie
+Vers l'horizon, et crie en pleurant: «La patrie!»
+La famille, mensonge auguste, dit: «C'est moi!»
+
+Oh! suivre hors du jour, suivre hors de la loi,
+Hors du monde, au delà de la dernière porte,
+L'être mystérieux qu'un vent fatal emporte,
+C'est beau. C'est beau de suivre un exilé! le jour
+Où ce banni sortit de France, plein d'amour
+Et d'angoisse, au moment de quitter cette mère,
+Il s'arrêta longtemps sur la limite amère;
+Il voyait, de sa course à venir déjà las,
+Que dans l'oeil des passants il n'était plus, hélas!
+Qu'une ombre, et qu'il allait entrer au sourd royaume
+Où l'homme qui s'en va flotte et devient fantôme;
+Il disait aux ruisseaux: «Retiendrez-vous mon nom,
+Ruisseaux?» Et les ruisseaux coulaient en disant: «Non.»
+Il disait aux oiseaux de France: «Je vous quitte,
+Doux oiseaux; je m'en vais aux lieux où l'on meurt vite,
+Au noir pays d'exil où le ciel est étroit;
+Vous viendrez, n'est-ce pas, vous nicher dans mon toit?»
+Et les oiseaux fuyaient au fond des brumes grises.
+Il disait aux forêts: «M'enverrez-vous vos brises?»
+Les arbres lui faisaient des signes de refus.
+Car le proscrit est seul; la foule aux pas confus
+Ne comprend que plus tard, d'un rayon éclairée,
+Cet habitant du gouffre et de l'ombre sacrée.
+
+Marine-Terrace, janvier 1855.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Pour l'erreur, éclairer, c'est apostasier.
+Aujourd'hui ne naît pas impunément d'hier.
+L'aube sort de la nuit, qui la déclare ingrate.
+Anitus criait: «Mort à l'apostat Socrate!»
+Caïphe disait: «Mort au renégat Jésus!»
+Courbant son front pendant que l'on crache dessus,
+Galilée, apostat à la terre immobile,
+Songe et la sent frémir sous son genou débile.
+Destin! sinistre éclat de rire! En vérité,
+J'admire, ô cieux profonds! que ç'ait toujours été
+La volonté de Dieu qu'en ce monde où nous sommes
+On donnât sa pensée et son labeur aux hommes,
+Ses entrailles, ses jours et ses nuits, sa sueur,
+Son sommeil, ce qu'on a dans les yeux de lueur,
+Et son coeur et son âme, et tout ce qu'on en tire,
+Sans reculer devant n'importe quel martyre,
+Et qu'on se répandît, et qu'on se prodiguât,
+Pour être au fond du gouffre appelé renégat!
+
+Marine-Terrace, novembre 1854.
+
+
+
+
+VIII
+
+A JULES J.[2]
+
+[Note 2: _Voir Histoire de la Littérature dramatique_, t. VI, pages 413
+et 414.]
+
+
+Je dormais en effet, et tu me réveillas.
+Je te criai: «Salut!» et tu me dis: «Hélas!»
+Et cet instant fut doux, et nous nous embrassâmes;
+Nous mêlâmes tes pleurs, mon sourire et nos âmes.
+
+Ces temps sont déjà loin; où donc alors roulait
+Ma vie? et ce destin sévère qui me plaît,
+Qu'est-ce donc qu'il faisait de cette feuille morte
+Que je suis, et qu'un vent pousse, et qu'un vent remporte?
+
+J'habitais au milieu des hauts pignons flamands;
+Tout le jour, dans l'azur, sur les vieux toits fumants,
+Je regardais voler les grands nuages ivres;
+Tandis que je songeais, le coude sur mes livres,
+De moments en moments, ce noir passant ailé,
+Le temps, ce sourd tonnerre à nos rumeurs mêlé,
+D'où les heures s'en vont en sombres étincelles,
+Ébranlait sur mon font le beffroi de Bruxelles.
+Tout ce qui peut tenter un coeur ambitieux
+Était là, devant moi, sur terre et dans les cieux;
+Sous mes yeux, dans l'austère et gigantesque place,
+J'avais les quatre points cardinaux de l'espace,
+Qui font songer à l'aigle, à l'astre, au flot, au mont,
+Et les quatre pavés de l'échafaud d'Egmont.
+
+Aujourd'hui, dans une île, en butte aux eaux sans nombre,
+Où l'on ne me voit plus, tant j'y suis couvert d'ombre,
+Au milieu de la vaste aventure des flots,
+Des rocs, des mers, brisant barques et matelots,
+Debout, échevelé sur le cap ou le môle
+Par le souffle qui sort de la bouche du pôle,
+Parmi les chocs, les bruits, les naufrages profonds,
+Morne histoire d'écueils, de gouffres, de typhons,
+Dont le vent est la plume et la nuit le registre,
+J'erre, et de l'horizon je suis la voix sinistre.
+
+Et voilà qu'à travers ces brumes et ces eaux,
+Tes volumes exquis m'arrivent, blancs oiseaux,
+M'apportant le rameau qu'apportent les colombes
+Aux arches, et le chant que le cygne offre aux tombes,
+Et jetant à mes rocs tout l'éblouissement
+De Paris glorieux et de Paris charmant!
+Et je lis, et mon front s'éclaire, et je savoure
+Ton style, ta gaîté, ta douleur, ta bravoure.
+Merci, toi dont le coeur aima, sentit, comprit!
+Merci, devin! merci, frère, poëte, esprit,
+Qui viens chanter cet hymne à côté de ma vie!
+Qui vois mon destin sombre et qui n'a pas d'envie!
+Et qui, dans cette épreuve où je marche, portant
+L'abandon à chaque heure et l'ombre à chaque instant,
+M'as vu boire le fiel sans y mêler la haine!
+Tu changes en blancheur la nuit de ma géhenne,
+Et tu fais un autel de lumière inondé
+Du tas de pierres noir dont on m'a lapidé.
+
+Je ne suis rien; je viens et je m'en vais; mais gloire
+À ceux qui n'ont pas peur des vaincus de l'histoire
+Et des contagions du malheur toujours fui!
+Gloire aux fermes penseurs inclinés sur celui
+Que le sort, geôlier triste, au fond de l'exil pousse!
+Ils ressemblent à l'aube, ils ont la force douce,
+Ils sont grands; leur esprit parfois, avec un mot,
+Dore en arc triomphal la voûte du cachot!
+
+Le ciel s'est éclairci sur mon île sonore,
+Et ton livre en venant a fait venir l'aurore;
+Seul aux bois avec toi, je lis, et me souviens,
+Et je songe, oubliant les monts diluviens,
+L'onde, et l'aigle de mer qui plane sur mon aire;
+Et, pendant que je lis, mon oeil visionnaire,
+À qui tout apparaît comme dans un réveil,
+Dans les ombres que font les feuilles au soleil,
+Sur tes pages où rit l'idée, où vit la grâce,
+Croit voir se dessiner le pur profil d'Horace,
+Comme si, se mirant au livre où je te voi,
+Ce doux songeur ravi lisait derrière moi!
+
+Marine-Terrace, décembre 1854.
+
+
+
+
+IX
+
+LE MENDIANT
+
+
+Un pauvre homme passait dans le givre et le vent.
+Je cognai sur ma vitre; il s'arrêta devant
+Ma porte, que j'ouvris d'une façon civile.
+Les ânes revenaient du marché de la ville,
+Portant les paysans accroupis sur leurs bâts.
+C'était le vieux qui vit dans une niche au bas
+De la montée, et rêve, attendant, solitaire,
+Un rayon du ciel triste, un liard de la terre,
+Tendant les mains pour l'homme et les joignant pour Dieu.
+Je lui criai: «Venez vous réchauffer un peu.
+«Comment vous nommez-vous?» Il me dit: «Je me nomme
+Le pauvre.» Je lui pris la main: «Entrez, brave homme.»
+Et je lui fis donner une jatte de lait.
+Le vieillard grelottait de froid; il me parlait,
+Et je lui répondais, pensif et sans l'entendre.
+«Vos habits sont mouillés,» dis-je, «il faut les étendre
+Devant la cheminée.» Il s'approcha du feu.
+Son manteau, tout mangé des vers, et jadis bleu,
+Étalé largement sur la chaude fournaise,
+Piqué de mille trous par la lueur de braise,
+Couvrait l'âtre, et semblait un ciel noir étoilé.
+Et, pendant qu'il séchait ce haillon désolé
+D'où ruisselait la pluie et l'eau des fondrières,
+Je songeais que cet homme était plein de prières,
+Et je regardais, sourd à ce que nous disions,
+Sa bure où je voyais des constellations.
+
+Décembre 1834.
+
+
+
+
+X
+
+AUX FEUILLANTINES
+
+
+Mes deux frères et moi, nous étions tout enfants.
+Notre mère disait: «Jouez, mais je défends
+Qu'on marche dans les fleurs et qu'on monte aux échelles.»
+
+Abel était l'aîné, j'étais le plus petit.
+Nous mangions notre pain de si bon appétit,
+Que les femmes riaient quand nous passions près d'elles.
+
+Nous montions pour jouer au grenier du couvent.
+Et, là, tout en jouant, nous regardions souvent,
+Sur le haut d'une armoire, un livre inaccessible.
+
+Nous grimpâmes un jour jusqu'à ce livre noir;
+Je ne sais pas comment nous fîmes pour l'avoir,
+Mais je me souviens bien que c'était une Bible.
+
+Ce vieux livre sentait une odeur d'encensoir.
+Nous allâmes ravis dans un coin nous asseoir;
+Des estampes partout! quel bonheur! quel délire!
+
+Nous l'ouvrîmes alors tout grand sur nos genoux,
+Et, dès le premier mot, il nous parut si doux,
+Qu'oubliant de jouer, nous nous mîmes à lire.
+
+Nous lûmes tous les trois ainsi tout le matin,
+Joseph, Ruth et Booz, le bon Samaritain,
+Et, toujours plus charmés, le soir nous le relûmes,
+
+Tels des enfants, s'ils ont pris un oiseau des cieux,
+S'appellent en riant et s'étonnent, joyeux,
+De sentir dans leur main la douceur de ses plumes.
+
+Marine-Terrace, août 1855.
+
+
+
+
+XI
+
+PONTO
+
+
+Je dis à mon chien noir: «Viens, Ponto, viens-nous-en!»
+Et je vais dans les bois, mis comme un paysan;
+Je vais dans les grands bois, lisant dans les vieux livres.
+L'hiver, quand la ramée est un écrin de givres,
+Ou l'été, quand tout rit, même l'aurore en pleurs,
+Quand toute l'herbe n'est qu'un triomphe de fleurs,
+Je prends Froissard, Montluc, Tacite, quelque histoire,
+Et je marche, effaré des crimes de la gloire.
+Hélas! l'horreur partout, même chez les meilleurs!
+Toujours l'homme en sa nuit trahi par ses veilleurs!
+Toutes les grandes mains, hélas! de sang rougies!
+Alexandre ivre et fou, César perdu d'orgies,
+Et, le poing sur Didier, le pied sur Vitikind,
+Charlemagne souvent semblable à Charles-Quint;
+Caton de chair humaine engraissant la murène;
+Titus crucifiant Jérusalem; Turenne,
+Héros, comme Bayard et comme Catinat,
+À Nordlingue, bandit dans le Palatinat;
+Le duel de Jarnac, le duel de Carrouge;
+Louis Neuf tenaillant les langues d'un fer rouge;
+Cromwell trompant Milton, Calvin brûlant Servet.
+Que de spectres, ô gloire! autour de ton chevet!
+Ô triste humanité, je fuis dans la nature!
+Et, pendant que je dis: «Tout est leurre, imposture,
+Mensonge, iniquité, mal de splendeur vêtu!»
+Mon chien Ponto me suit. Le chien, c'est la vertu
+Qui, ne pouvant se faire homme, s'est faite bête.
+Et Ponto me regarde avec son oeil honnête.
+
+Marine-Terrace, mars 1855.
+
+
+
+
+XII
+
+DOLOROSÆ
+
+
+Mère, voilà douze ans que notre fille est morte;
+Et depuis, moi le père et vous la femme forte,
+Nous n'avons pas été, Dieu le sait, un seul jour
+Sans parfumer son nom de prière et d'amour.
+Nous avons pris la sombre et charmante habitude
+De voir son ombre vivre en notre solitude,
+De la sentir passer et de l'entendre errer,
+Et nous sommes restés à genoux à pleurer.
+Nous avons persisté dans cette douleur douce,
+Et nous vivons penchés sur ce cher nid de mousse
+Emporté dans l'orage avec les deux oiseaux.
+Mère, nous n'avons pas plié, quoique roseaux,
+Ni perdu la bonté vis-à-vis l'un de l'autre,
+Ni demandé la fin de mon deuil et du vôtre
+À cette lâcheté qu'on appelle l'oubli.
+Oui, depuis ce jour triste où pour nous ont pâli
+Les cieux, les champs, les fleurs, l'étoile, l'aube pure,
+Et toutes les splendeurs de la sombre nature,
+Avec les trois enfants qui nous restent, trésor
+De courage et d'amour que Dieu nous laisse encor,
+Nous avons essuyé des fortunes diverses,
+Ce qu'on nomme malheur, adversité, traverses,
+Sans trembler, sans fléchir, sans haïr les écueils,
+Donnant aux deuils du coeur, à l'absence, aux cercueils,
+Aux souffrances dont saigne ou l'âme ou la famille,
+Aux êtres chers enfuis ou morts, à notre fille,
+Aux vieux parents repris par un monde meilleur,
+Nos pleurs, et le sourire à toute autre douleur.
+
+Marine-Terrace, août 1855.
+
+
+
+
+XIII
+
+PAROLES SUR LA DUNE
+
+
+Maintenant que mon temps décroît comme un flambeau,
+ Que mes tâches sont terminées;
+Maintenant que voici que je touche au tombeau
+ Par les deuils et par les années,
+
+Et qu'au fond de ce ciel que mon essor rêva,
+ Je vois fuir, vers l'ombre entraînées,
+Comme le tourbillon du passé qui s'en va,
+ Tant de belles heures sonnées;
+
+Maintenant que je dis:--Un jour, nous triomphons;
+ Le lendemain, tout est mensonge!--
+Je suis triste, et je marche au bord des flots profonds,
+ Courbé comme celui qui songe.
+
+Je regarde, au-dessus du mont et du vallon,
+ Et des mers sans fin remuées,
+S'envoler sous le bec du vautour aquilon,
+ Toute la toison des nuées;
+
+J'entends le vent dans l'air, la mer sur le récif,
+ L'homme liant la gerbe mûre;
+J'écoute, et je confronte en mon esprit pensif
+ Ce qui parle à ce qui murmure;
+
+Et je reste parfois couché sans me lever
+ Sur l'herbe rare de la dune.
+Jusqu'à l'heure où l'on voit apparaître et rêver
+ Les yeux sinistres de la lune.
+
+Elle monte, elle jette un long rayon dormant
+ À l'espace, au mystère, au gouffre;
+Et nous nous regardons tous les deux fixement
+ Elle qui brille et moi qui souffre.
+
+Où donc s'en sont allés mes jours évanouis?
+ Est-il quelqu'un qui me connaisse?
+Ai-je encor quelque chose en mes yeux éblouis,
+ De la clarté de ma jeunesse?
+
+Tout s'est-il envolé? Je suis seul, je suis las;
+ J'appelle sans qu'on me réponde;
+Ô vents! ô flots! ne suis-je aussi qu'un souffle, hélas!
+ Hélas! ne suis-je aussi qu'une onde?
+
+Ne verrai-je plus rien de tout ce que j'aimais?
+ Au dedans de moi le soir tombe.
+Ô terre, dont la brume efface les sommets,
+ Suis-je le spectre, et toi la tombe?
+
+Ai-je donc vidé tout, vie, amour, joie, espoir?
+ J'attends, je demande, j'implore;
+Je penche tour à tour mes urnes pour avoir
+ De chacune une goutte encore!
+
+Comme le souvenir est voisin du remord!
+ Comme à pleurer tout nous ramène!
+Et que je te sens froide en te touchant, ô mort,
+ Noir verrou de la porte humaine!
+
+Et je pense, écoutant gémir le vent amer,
+ Et l'onde aux plis infranchissables;
+L'été rit, et l'on voit sur le bord de la mer
+ Fleurir le chardon bleu des sables.
+
+5 août 1854, anniversaire de mon arrivée à Jersey.
+
+
+
+
+XIV
+
+CLAIRE P.
+
+
+Quel âge hier? Vingt ans. Et quel âge aujourd'hui?
+L'éternité. Ce front pendant une heure a lui.
+Elle avait les doux chants et les grâces superbes;
+Elle semblait porter de radieuses gerbes;
+Rien qu'à la voir passer, on lui disait: Merci!
+Qu'est-ce donc que la vie, hélas! pour mettre ainsi
+Les êtres les plus purs et les meilleurs en fuite?
+Et, moi, je l'avais vue encor toute petite.
+Elle me disait vous, et je lui disais tu.
+Sou accent ineffable avait cette vertu
+De faire en mon esprit, douces voix éloignées,
+Chanter le vague choeur de mes jeunes années.
+Il n'a brillé qu'un jour, ce beau front ingénu.
+Elle était fiancée à l'hymen inconnu.
+À qui mariez-vous, mon Dieu, toutes ces vierges?
+Un vague et pur reflet de la lueur des cierges
+Flottait dans son regard céleste et rayonnant;
+Elle était grande et blanche et gaie; et, maintenant,
+Allez à Saint-Mandé, cherchez dans le champ sombre,
+Vous trouverez le lit de sa noce avec l'ombre;
+Vous trouverez la tombe où gît ce lys vermeil;
+Et c'est là que tu fais ton éternel sommeil,
+Toi qui, dans ta beauté naïve et recueillie,
+Mêlais à la madone auguste d'Italie
+La Flamande qui rit à travers les houblons,
+Douce Claire aux yeux noirs avec des cheveux blonds.
+
+Elle s'en est allée avant d'être une femme;
+N'étant qu'un ange encor; le ciel a pris son âme
+Pour la rendre en rayons à nos regards en pleurs,
+Et l'herbe, sa beauté, pour nous la rendre en fleurs.
+
+Les êtres étoilés que nous nommons archanges
+La bercent dans leurs bras au milieu des louanges;
+Et, parmi les clartés, les lyres, les chansons,
+D'en haut elle sourit à nous qui gémissons.
+Elle sourit, et dit aux anges sous leurs voiles:
+Est-ce qu'il est permis de cueillir des étoiles?
+Et chante, et, se voyant elle-même flambeau,
+Murmure dans l'azur: Comme le ciel est beau!
+Mais cela ne fait rien à sa mère qui pleure;
+La mère ne veut pas que son doux enfant meure
+Et s'en aille, laissant ses fleurs sur le gazon,
+Hélas! et le silence au seuil de la maison!
+
+Son père, le sculpteur, s'écriait:--Qu'elle est belle!
+Je ferai sa statue aussi charmante qu'elle.
+C'est pour elle qu'avril fleurit les verts sentiers.
+Je la contemplerai pendant des mois entiers
+Et je ferai venir du marbre de Carrare.
+Ce bloc prendra sa forme éblouissante et rare;
+Elle restera chaste et candide à côté.
+On dira: «Le sculpteur a deux filles: Beauté
+Et Pudeur; Ombre et Jour; la Vierge et la Déesse;
+Quel est cet ouvrier de Rome ou de la Grèce
+Qui, trouvant dans son art des secrets inconnus,
+En copiant Marie, a su faire Vénus?»
+
+Le marbre restera dans la montagne blanche,
+Hélas! car c'est à l'heure où tout rit, que tout penche;
+Car nos mains gardent mal tout ce qui nous est cher;
+Car celle qu'on croyait d'azur était de chair;
+Et celui qui taillait le marbre était de verre;
+Et voilà que le vent a soufflé, Dieu sévère,
+Sur la vierge au front pur, sur le maître au bras fort;
+Et que la fille est morte, et que le père est mort!
+Claire, tu dors. Ta mère, assise sur ta fosse,
+Dit:--Le parfum des fleurs est faux, l'aurore est fausse,
+L'oiseau qui chante au bois ment, et le cygne ment,
+L'étoile n'est pas vraie au fond du firmament,
+Le ciel n'est pas le ciel et là-haut rien ne brille,
+Puisque, lorsque je crie à ma fille: «Ma fille,
+Je suis là. Lève-toi!» quelqu'un le lui défend;
+Et que je ne puis pas réveiller mon enfant!--
+
+Juin 1854.
+
+
+
+
+XV
+
+À ALEXANDRE D.
+(RÉPONSE À LA DÉDICACE DE SON DRAME LA CONSCIENCE)
+
+
+Merci du bord des mers à celui qui se tourne
+Vers la rive où le deuil, tranquille et noir, séjourne,
+Qui défait de sa tête, où le rayon descend,
+La couronne, et la jette au spectre de l'absent,
+Et qui, dans le triomphe et la rumeur, dédie
+Son drame à l'immobile et pâle tragédie!
+
+Je n'ai pas oublié le quai d'Anvers, ami,
+Ni le groupe vaillant, toujours plus raffermi,
+D'amis chers, de fronts purs, ni toi, ni cette foule.
+Le canot du steamer soulevé par la houle
+Vint me prendre, et ce fut un long embrassement.
+Je montai sur l'avant du paquebot fumant,
+La roue ouvrit la vague, et nous nous appelâmes:
+--Adieu!--Puis, dans les vents, dans les flots, dans les larmes.
+Toi debout sur le quai, moi debout sur le pont,
+Vibrant comme deux luths dont la voix se répond,
+Aussi longtemps qu'on put se voir, nous regardâmes
+L'un vers l'autre, faisant comme un échange d'âmes;
+Et le vaisseau fuyait, et la terre décrut;
+L'horizon entre nous monta, tout disparut;
+Une brume couvrit l'onde incommensurable;
+Tu rentras dans ton oeuvre éclatante, innombrable,
+Multiple, éblouissante, heureuse, où le jour luit:
+Et, moi, dans l'unité sinistre de la nuit.
+
+Marine-Terrace, décembre 1854.
+
+
+
+
+XVI
+
+LUEUR AU COUCHANT
+
+
+Lorsque j'étais en France, et que le peuple en fête
+Répandait dans Paris sa grande joie honnête,
+Si c'était un des jours glorieux et vainqueurs
+Où les fiers souvenirs, désaltérant les coeurs,
+S'offrent à notre soif comme de larges coupes,
+J'allais errer tout seul parmi les riants groupes,
+Ne parlant à personne et pourtant calme et doux,
+Trouvant ainsi moyen d'être un et d'être tous,
+Et d'accorder en moi, pour une double étude,
+L'amour du peuple avec mon goût de solitude.
+Rêveur, j'étais heureux; muet, j'étais présent.
+Parfois je m'asseyais un livre en main, lisant
+Virgile, Horace, Eschyle, ou bien Dante, leur frère;
+Puis je m'interrompais, et, me laissant distraire
+Des poëtes par toi, poésie, et content,
+Je savourais l'azur, le soleil éclatant,
+Paris, les seuils sacrés, et la Seine qui coule,
+Et cette auguste paix qui sortait de la foule.
+Dès lors pourtant des voix murmuraient: Anankè.
+Je passais; et partout, sur le pont, sur le quai,
+Et jusque dans les champs, étincelait le rire,
+Haillon d'or que la joie en bondissant déchire.
+Le Panthéon brillait comme une vision.
+La gaîté d'une altière et libre nation
+Dansait sous le ciel bleu dans les places publiques;
+Un rayon qui semblait venir des temps bibliques
+Illuminait Paris calme et patriarcal;
+Ce lion dont l'oeil met en fuite le chacal,
+Le peuple des faubourgs se promenait tranquille.
+Le soir, je revenais; et dans toute la ville,
+Les passants, éclatant en strophes, en refrains,
+Ayant leurs doux instincts de liberté pour freins,
+Du Louvre au Champ-de-Mars, de Chaillot à la Grève,
+Fourmillaient; et, pendant que mon esprit, qui rêve
+Dans la sereine nuit des penseurs étoilés,
+Et dresse ses rameaux à leurs lueurs mêlés,
+S'ouvrait à tous ces cris charmants comme l'aurore,
+À toute cette ivresse innocente et sonore,
+Paisibles, se penchant, noirs et tout semés d'yeux
+Sous le ciel constellé, sur le peuple joyeux,
+Les grands arbres pensifs des vieux Champs-Élysées,
+Pleins d'astres, consentaient à s'emplir de fusées.
+Et j'allais, et mon coeur chantait; et les enfants
+Embarrassaient mes pas de leurs jeux triomphants,
+Où s'épanouissaient les mères de famille;
+Le frère avec la soeur, le père avec la fille,
+Causaient; je contemplais tous ces hauts monuments
+Qui semblent au songeur rayonnants ou fumants,
+Et qui font de Paris la deuxième des Romes;
+J'entendais près de moi rire les jeunes hommes
+Et les graves vieillards dire: «Je me souviens.»
+Ô patrie! ô concorde entre les citoyens!
+
+Marine Terrace, juillet 1855.
+
+
+
+
+XVII
+
+MUGITUSQUE BOUM
+
+
+Mugissement des boeufs, au temps du doux Virgile,
+Comme aujourd'hui, le soir, quand fuit la nuit agile,
+Ou, le matin, quand l'aube aux champs extasiés
+Verse à flots la rosée et le jour, vous disiez:
+«Mûrissez, blés mouvants! prés, emplissez-vous d'herbes!
+Que la terre, agitant son panache de gerbes,
+Chante dans l'onde d'or d'une riche moisson!
+Vis, bête; vis, caillou; vis, homme; vis, buisson;
+À l'heure où le soleil se couche, où l'herbe est pleine
+Des grands fantômes noirs des arbres de la plaine
+Jusqu'aux lointains coteaux rampant et grandissant,
+Quand le brun laboureur des collines descend
+Et retourne à son toit d'où sort une fumée,
+Que la soif de revoir sa femme bien-aimée
+Et l'enfant qu'en ses bras hier il réchauffait,
+Que ce désir, croissant à chaque pas qu'il fait,
+Imite dans son coeur l'allongement de l'ombre!
+Êtres! choses! vivez! sans peur, sans deuil, sans nombre
+Que tout s'épanouisse en sourire vermeil!
+Que l'homme ait le repos et le boeuf le sommeil!
+Vivez! croissez! semez le grain à l'aventure!
+Qu'on sente frissonner dans toute la nature,
+Sous la feuille des nids, au seuil blanc des maisons,
+Dans l'obscur tremblement des profonds horizons,
+Un vaste emportement d'aimer, dans l'herbe verte,
+Dans l'antre, dans l'étang, dans la clairière ouverte,
+D'aimer sans fin, d'aimer toujours, d'aimer encor,
+Sous la sérénité des sombres astres d'or!
+Faites tressaillir l'air, le flot, l'aile, la bouche,
+Ô palpitations du grand amour farouche!
+Qu'on sente le baiser de l'être illimité!
+Et, paix, vertu, bonheur, espérance, bonté,
+Ô fruits divins, tombez des branches éternelles!»
+
+Ainsi vous parliez, voix, grandes voix solennelles;
+Et Virgile écoutait comme j'écoute, et l'eau
+Voyait passer le cygne auguste, et le bouleau
+Le vent, et le rocher l'écume, et le ciel sombre
+L'homme... Ô nature! abîme! immensité de l'ombre!
+
+Marine-Terrace, juillet 1855.
+
+
+
+
+XVIII
+
+APPARITION
+
+
+Je vis un ange blanc qui passait sur ma tête;
+Son vol éblouissant apaisait la tempête,
+Et faisait taire au loin la mer pleine de bruit.
+--Qu'est-ce que tu viens faire, ange, dans cette nuit?
+Lui dis-je. Il répondit:--Je viens prendre ton âme.
+Et j'eus peur, car je vis que c'était une femme;
+Et je lui dis, tremblant et lui tendant les bras:
+--Que me restera-t-il? car tu t'envoleras.
+Il ne répondit pas; le ciel que l'ombre assiége
+S'éteignait...--Si tu prends mon âme, m'écriai-je,
+Où l'emporteras-tu? montre-moi dans quel lieu.
+Il se taisait toujours.--Ô passant du ciel bleu,
+Es-tu la mort? lui dis-je, ou bien es-tu la vie?
+Et la nuit augmentait sur mon âme ravie,
+Et l'ange devint noir, et dit:--Je suis l'amour.
+Mais son front sombre était plus charmant que le jour,
+Et je voyais, dans l'ombre où brillaient ses prunelles,
+Les astres à travers les plumes de ses ailes.
+
+Jersey, septembre 1855.
+
+
+
+
+XIX
+
+AU POËTE
+QUI M'ENVOIE UNE PLUME D'AIGLE
+
+
+Oui, c'est une heure solennelle!
+Mon esprit en ce jour serein
+Croit qu'un peu de gloire éternelle
+Se mêle au bruit contemporain,
+
+Puisque, dans mon humble retraite,
+Je ramasse, sans me courber,
+Ce qu'y laisse choir le poëte,
+Ce que l'aigle y laisse tomber!
+
+Puisque sur ma tête fidèle
+Ils ont jeté, couple vainqueur,
+L'un, une plume de son aile,
+L'autre, une strophe de son coeur!
+
+Oh! soyez donc les bienvenues,
+Plume! strophe! envoi glorieux!
+Vous avez erré dans les nues,
+Vous avez plané dans les cieux!
+
+11 décembre.
+
+
+
+
+XX
+
+CÉRIGO
+
+I
+
+Tout homme qui vieillit est ce roc solitaire
+Et triste, Cérigo, qui fut jadis Cythère,
+Cythère aux nids charmants, Cythère aux myrtes verts,
+La conque de Cypris sacrée au sein des mers.
+La vie auguste, goutte à goutte, heure par heure,
+S'épand sur ce qui passe et sur ce qui demeure;
+Là-bas, la Grèce brille agonisante, et l'oeil
+S'emplit en la voyant de lumière et de deuil:
+La terre luit; la nue est de l'encens qui fume;
+Des vols d'oiseaux de mer se mêlent à l'écume;
+L'azur frissonne; l'eau palpite; et les rumeurs
+Sortent des vents, des flots, des barques, des rameurs;
+Au loin court quelque voile hellène ou candiote.
+Cythère est là, lugubre, épuisée, idiote,
+Tête de mort du rêve amour, et crâne nu
+Du plaisir, ce chanteur masqué, spectre inconnu.
+C'est toi? qu'as-tu donc fait de ta blanche tunique?
+Cache ta gorge impure et ta laideur cynique,
+O sirène ridée et dont l'hymne s'est tu!
+Où donc êtes-vous, âme? étoile, où donc es-tu
+L'île qu'on adorait de Lemnos à Lépante,
+Où se tordait d'amour la chimère rampante,
+Où la brise baisait les arbres frémissants,
+Où l'ombre disait: J'aime! où l'herbe avait des sens,
+Qu'en a-t-on fait? où donc sont-ils, où donc sont-elles,
+Eux, les olympiens, elles, les immortelles?
+Où donc est Mars? où donc Éros? où donc Psyché?
+Où donc le doux oiseau bonheur, effarouché?
+Qu'en as-tu fait, rocher, et qu'as-tu fait des roses?
+Qu'as-tu fait des chansons dans les soupirs écloses,
+Des danses, des gazons, des bois mélodieux,
+De l'ombre que faisait le passage des dieux?
+Plus d'autels; ô passé! splendeurs évanouies!
+Plus de vierges au seuil des antres éblouies;
+Plus d'abeilles buvant la rosée et le thym.
+Mais toujours le ciel bleu. C'est-à-dire, ô destin!
+Sur l'homme, jeune ou vieux, harmonie ou souffrance,
+Toujours la même mort et la même espérance.
+Cérigo, qu'as-tu fait de Cythère? Nuit! deuil!
+L'éden s'est éclipsé, laissant à nu l'écueil.
+O naufragée, hélas! c'est donc là que tu tombes!
+Les hiboux même ont peur de l'île des colombes.
+Île, ô toi qu'on cherchait! ô toi que nous fuyons,
+O spectre des baisers, masure des rayons,
+Tu t'appelles oubli! tu meurs, sombre captive!
+Et, tandis qu'abritant quelque yole furtive,
+Ton cap, où rayonnaient les temples fabuleux,
+Voit passer à son ombre et sur les grands flots bleus
+Le pirate qui guette ou le pêcheur d'éponges
+Qui rôde, à l'horizon Vénus fuit dans les songes.
+
+II
+
+Vénus! que parles-tu de Vénus? elle est là.
+Lève les yeux. Le jour où Dieu la dévoila
+Pour la première fois dans l'aube universelle,
+Elle ne brillait pas plus qu'elle n'étincelle.
+Si tu veux voir l'étoile, homme, lève les yeux.
+L'île des mers s'éteint, mais non l'île des cieux;
+Les astres sont vivants et ne sont pas des choses
+Qui s'effeuillent, un soir d'été, comme les roses.
+Oui, meurs, plaisir, mais vis, amour! ô vision,
+Flambeau, nid de l'azur dont l'ange est l'alcyon,
+Beauté de l'âme humaine et de l'âme divine,
+Amour, l'adolescent dans l'ombre te devine,
+O splendeur! et tu fais le vieillard lumineux.
+Chacun de tes rayons tient un homme en ses noeuds.
+Oh! vivez et brillez dans la brume qui tremble,
+Hymens mystérieux, coeurs vieillissant ensemble,
+Malheurs de l'un par l'autre avec joie adoptés,
+Dévouement, sacrifice, austères voluptés,
+Car vous êtes l'amour, la lueur éternelle!
+L'astre sacré que voit l'âme, sainte prunelle,
+Le phare de toute heure, et, sur l'horizon noir,
+L'étoile du matin et l'étoile du soir!
+Ce monde inférieur, où tout rampe et s'altère,
+A ce qui disparaît et s'efface, Cythère,
+Le jardin qui se change en rocher aux flancs nus;
+La terre a Cérigo; mais le ciel a Vénus.
+
+Juin 1855.
+
+
+
+
+XXI
+
+A PAUL M.
+AUTEUR DU DRAME PARIS
+
+
+Tu graves au fronton sévère de ton oeuvre
+Un nom proscrit que mord en sifflant la couleuvre;
+Au malheur, dont le flanc saigne et dont l'oeil sourit,
+A la proscription, et non pas au proscrit,
+--Car le proscrit n'est rien que de l'ombre, moins noire
+Que l'autre ombre qu'on nomme éclat, bonheur, victoire;--
+A l'exil pâle et nu, cloué sur des débris,
+Tu donnes ton grand drame où vit le grand Paris,
+Cette cité de feu, de nuit, d'airain, de verre,
+Et tu fais saluer par Rome le Calvaire.
+Sois loué, doux penseur, toi qui prends dans ta main
+Le passé, l'avenir, tout le progrès humain,
+La lumière, l'histoire, et la ville, et la France,
+Tous les dictâmes saints qui calment la souffrance,
+Raison, justice, espoir, vertu, foi, vérité,
+Le parfum poésie et le vin liberté,
+Et qui sur le vaincu, coeur meurtri, noir fantôme,
+Te penches, et répands l'idéal comme un baume!
+Paul, il me semble, grâce à ce fier souvenir
+Dont tu viens nous bercer, nous sacrer, nous bénir,
+Que dans ma plaie, où dort la douleur, ô poëte!
+Je sens de la charpie avec un drapeau faite.
+
+Marine-Terrace, août 1855.
+
+
+
+
+XXII
+
+
+Je payai le pêcheur qui passa son chemin,
+Et je pris cette bête horrible dans ma main;
+C'était un être obscur comme l'onde en apporte,
+Qui, plus grand, serait hydre, et, plus petit, cloporte;
+Sans forme comme l'ombre, et, comme Dieu, sans nom.
+Il ouvrait une bouche affreuse, un noir moignon
+Sortait de son écaille; il tâchait de me mordre;
+Dieu, dans l'immensité formidable de l'ordre,
+Donne une place sombre à ces spectres hideux;
+Il tâchait de me mordre, et nous luttions tous deux;
+Ses dents cherchaient mes doigts qu'effrayait leur approche;
+L'homme qui me l'avait vendu tourna la roche;
+Comme il disparaissait, le crabe me mordit;
+Je lui dis: «Vis! et sois béni, pauvre maudit!»
+Et je le rejetai dans la vague profonde,
+Afin qu'il allât dire à l'océan qui gronde,
+Et qui sert au soleil de vase baptismal,
+Que l'homme rend le bien au monstre pour le mal.
+
+Jersey, grève d'Azette, juillet 1855.
+
+
+
+
+XXIII
+
+PASTEURS ET TROUPEAUX
+A MADAME LOUISE C.
+
+
+Le vallon où je vais tous les jours est charmant;
+Serein, abandonné, seul sous le firmament,
+Plein de ronces en fleurs; c'est un sourire triste.
+Il vous fait oublier que quelque chose existe,
+Et, sans le bruit des champs remplis de travailleurs.
+On ne saurait plus là si quelqu'un vit ailleurs.
+Là, l'ombre fait l'amour; l'idylle naturelle
+Rit; le bouvreuil avec le verdier s'y querelle,
+Et la fauvette y met de travers son bonnet;
+C'est tantôt l'aubépine et tantôt le genêt;
+De noirs granits bourrus, puis des mousses riantes;
+Car Dieu fait un poëme avec des variantes;
+Comme le vieil Homère, il rabâche parfois,
+Mais c'est avec les fleurs, les monts, l'onde et les bois!
+Une petite mare est là, ridant sa face,
+Prenant des airs de flot pour la fourmi qui passe,
+Ironie étalée au milieu du gazon,
+Qu'ignore l'océan grondant à l'horizon.
+J'y rencontre parfois sur la roche hideuse
+Un doux être; quinze ans, yeux bleus, pieds nus, gardeuse
+De chèvres, habitant, au fond d'un ravin noir,
+Un vieux chaume croulant qui s'étoile le soir;
+Ses soeurs sont au logis et filent leur quenouille;
+Elle essuie aux roseaux ses pieds que l'étang mouille;
+Chèvres, brebis, béliers, paissent; quand, sombre esprit,
+J'apparais, le pauvre ange a peur, et me sourit;
+Et moi, je la salue, elle étant l'innocence.
+Ses agneaux, dans le pré plein de fleurs qui l'encense,
+Bondissent, et chacun, au soleil s'empourprant,
+Laisse aux buissons, à qui la bise le reprend,
+Un peu de sa toison, comme un flocon d'écume.
+Je passe; enfant, troupeau, s'effacent dans la brume;
+Le crépuscule étend sur les longs sillons gris
+Ses ailes de fantôme et de chauve-souris;
+J'entends encore au loin dans la plaine ouvrière
+Chanter derrière moi la douce chevrière,
+Et, là-bas, devant moi, le vieux gardien pensif
+De l'écume, du flot, de l'algue, du récif,
+Et des vagues sans trêve et sans fin remuées,
+Le pâtre promontoire au chapeau de nuées,
+S'accoude et rêve au bruit de tous les infinis,
+Et dans l'ascension des nuages bénis,
+Regarde se lever la lune triomphale,
+Pendant que l'ombre tremble, et que l'âpre rafale
+Disperse à tous les vents avec son souffle amer
+La laine des moulons sinistres de la mer.
+
+Jersey, Gronville, avril 1855.
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+J'ai cueilli cette fleur pour toi sur la colline.
+Dans l'âpre escarpement qui sur le flot s'incline,
+Que l'aigle connaît seul et peut seul approcher,
+Paisible, elle croissait aux fentes du rocher.
+L'ombre baignait les flancs du morne promontoire
+Je voyais, comme on dresse au lieu d'une victoire
+Un grand arc de triomphe éclatant et vermeil,
+A l'endroit où s'était englouti le soleil,
+La sombre nuit bâtir un porche de nuées.
+Des voiles s'enfuyaient, au loin diminuées
+Quelques toits, s'éclairant au fond d'un entonnoir,
+Semblaient craindre de luire et de se laisser voir.
+J'ai cueilli cette fleur pour toi, ma bien-aimée.
+Elle est pâle et n'a pas de corolle embaumée.
+Sa racine n'a pris sur la crête des monts
+Que l'amère senteur des glauques goëmons;
+Moi, j'ai dit: «Pauvre fleur, du haut de cette cime,
+Tu devais t'en aller dans cet immense abîme
+Où l'algue et le nuage et les voiles s'en vont.
+Va mourir sur un coeur, abîme plus profond.
+Fane-toi sur ce sein en qui palpite un monde.
+Le ciel, qui te créa pour t'effeuiller dans l'onde,
+Te fit pour l'océan, je te donne à l'amour.»
+Le vent mêlait les flots; il ne restait du jour
+Qu'une vague lueur, lentement effacée.
+Oh! comme j'étais triste au fond de ma pensée
+Tandis que je songeais, et que le gouffre noir
+M'entrait dans l'âme avec tous les frissons du soir!
+
+Ile de Serk, août 1855.
+
+
+
+
+XXV
+
+
+O strophe du poëte, autrefois, dans les fleurs,
+Jetant mille baisers à leurs mille couleurs,
+Tu jouais, et d'avril tu pillais la corbeille,
+Papillon pour la rose et pour la ruche abeille,
+Tu semais de l'amour et tu faisais du miel;
+Ton âme bleue était presque mêlée au ciel;
+Ta robe était d'azur et ton oeil de lumière;
+Tu criais aux chansons, tes soeurs: «Venez chaumière,
+Hameau, ruisseau, forêt, tout chante. L'aube a lui!»
+Et, douce, tu courais et tu riais. Mais lui,
+Le sévère habitant de la blême caverne
+Qu'en haut le jour blanchit, qu'en bas rougit l'Averne,
+Le poëte qu'ont fait avant l'heure vieillard
+La douleur dans la vie et le drame dans l'art,
+Lui, le chercheur du gouffre obscur, le chasseur d'ombres,
+Il a levé la tête un jour hors des décombres,
+Et t'a saisie au vol dans l'herbe et dans les blés,
+Et, malgré tes effrois et tes cris redoublés,
+Toute en pleurs, il t'a prise à l'idylle joyeuse;
+Il t'a ravie aux champs, à la source, à l'yeuse,
+Aux amours dans les bois près des nids palpitants;
+Et maintenant, captive et reine en même temps,
+Prisonnière au plus noir de son âme profonde,
+Parmi les visions qui flottent comme l'onde,
+Sous son crâne à la fois céleste et souterrain,
+Assise, et t'accoudant sur un trône d'airain,
+Voyant dans ta mémoire, ainsi qu'une ombre vaine,
+Fuir l'éblouissement du jour et de la plaine,
+Par le maître gardée, et calme et sans espoir,
+Tandis que, près de toi, les drames, groupe noir,
+Des sombres passions feuillettent le registre,
+Tu rêves dans sa nuit, Proserpine sinistre.
+
+Jersey, novembre 1854.
+
+
+
+
+XXVI
+
+LES MALHEUREUX
+
+A MES ENFANTS
+
+
+Puisque déjà l'épreuve aux luttes vous convie,
+O mes enfants! parlons un peu de cette vie.
+Je me souviens qu'un jour, marchant dans un bois noir
+Où des ravins creusaient un farouche entonnoir,
+Dans un de ces endroits où sous l'herbe et la ronce
+Le chemin disparaît et le ruisseau s'enfonce,
+Je vis, parmi les grès, les houx, les sauvageons,
+Fumer un toit bâti de chaumes et de joncs.
+
+La fumée avait peine à monter dans les branches;
+Les fenêtres étaient les crevasses des planches;
+On eût dit que les rocs cachaient avec ennui
+Ce logis tremblant, triste, humble; et que c'était lui
+Que les petits oiseaux, sous le hêtre et l'érable,
+Plaignaient, tant il était chétif et misérable!
+Pensif, dans les buissons j'en cherchais le sentier.
+Comme je regardais ce chaume, un muletier
+Passa, chantant, fouettant quelques bêtes de somme.
+«Qui donc demeure là?» demandai-je à cet homme.
+L'homme, tout en chantant, me dit: «Un malheureux.»
+
+J'allai vers la masure au fond du ravin creux;
+Un arbre, de sa branche où brillait une goutte,
+Sembla se faire un doigt pour m'en montrer la route,
+Et le vent m'en ouvrit la porte; et j'y trouvai
+Un vieux, vêtu de bure, assis sur un pavé.
+Ce vieillard, près d'un âtre où séchaient quelques toiles,
+Dans ce bouge aux passants ouvert, comme aux étoiles,
+Vivait, seul jour et nuit, sans clôture, sans chien,
+Sans clef; la pauvreté garde ceux qui n'ont rien.
+
+J'entrai; le vieux soupait d'un peu d'eau, d'une pomme;
+Sans pain; et je me mis à plaindre ce pauvre homme.
+--Comment pouvait-il vivre ainsi? Qu'il était dur
+De n'avoir même pas un volet à son mur;
+L'hiver doit être affreux dans ce lieu solitaire;
+Et pas même un grabat! il couchait donc à terre?
+Là, sur ce tas de paille, et dans ce coin étroit!
+Vous devez être mal, vous devez avoir froid,
+Bon père, et c'est un sort bien triste que le vôtre!
+
+«--Fils,» dit-il doucement, «allez en plaindre un autre.
+Je suis dans ces grands bois et sous le ciel vermeil,
+Et je n'ai pas de lit, fils, mais j'ai le sommeil.
+Quand l'aube luit pour moi, quand je regarde vivre
+Toute cette forêt dont la senteur m'enivre,
+Ces sources et ces fleurs, je n'ai pas de raison
+De me plaindre, je suis le fils de la maison.
+Je n'ai point fait de mal. Calme, avec l'indigence
+Et les haillons, je vis en bonne intelligence,
+Et je fais bon ménage avec Dieu mon voisin.
+Je le sens près de moi dans le nid, dans l'essaim,
+Dans les arbres profonds où parle une voix douce,
+Dans l'azur où la vie à chaque instant nous pousse,
+Et dans cette ombre vaste et sainte où je suis né.
+Je ne demande à Dieu rien de trop, car je n'ai
+Pas grande ambition, et, pourvu que j'atteigne
+Jusqu'à la branche où pend la mûre ou la châtaigne,
+Il est content de moi, je suis content de lui.
+Je suis heureux.»
+ J'étais jadis, comme aujourd'hui,
+Le passant qui regarde en bas, l'homme des songes.
+Mes enfants, à travers les brumes, les mensonges,
+Les lueurs des tombeaux, les spectres des chevets,
+Les apparences d'ombre et de clarté, je vais
+Méditant, et toujours un instinct me ramène
+A connaître le fond de la souffrance humaine.
+L'abîme des douleurs m'attire. D'autres sont
+Les sondeurs frémissants de l'océan profond;
+Ils fouillent, vent des cieux, l'onde que tu balaies;
+Ils plongent dans les mers; je plonge dans les plaies.
+Leur gouffre est effrayant, mais pas plus que le mien.
+Je descends plus bas qu'eux, ne leur enviant rien,
+Sachant qu'à tout chercheur Dieu garde une largesse,
+Content s'ils ont la perle et si j'ai la sagesse.
+
+Or, il semble, à qui voit tout ce gouffre en rêvant,
+Que les justes, parmi la nuée et le vent,
+Sont un vol frissonnant d'aigles et de colombes.
+
+ ·
+
+J'ai souvent, à genoux que je suis sur les tombes,
+La grande vision du sort; et par moment
+Le destin m'apparaît, ainsi qu'un firmament
+Où l'on verrait, au lieu des étoiles, des âmes.
+Tout ce qu'on nomme angoisse, adversité, les flammes,
+Les brasiers, les billots, bien souvent tout cela
+Dans mon noir crépuscule, enfants, étincela.
+J'ai vu, dans cette obscure et morne transparence,
+Passer l'homme de Rome et l'homme de Florence,
+Caton au manteau blanc, et Dante au fier sourcil,
+L'un ayant le poignard au flanc, l'autre l'exil;
+Caton était joyeux et Dante était tranquille.
+J'ai vu Jeanne au poteau qu'on brûlait dans la ville,
+Et j'ai dit: Jeanne d'Arc, ton noir bûcher fumant
+A moins de flamboiement que de rayonnement.
+J'ai vu Campanella songer dans la torture,
+Et faire à sa pensée une âpre nourriture
+Des chevalets, des crocs, des pinces, des réchauds
+Et de l'horreur qui flotte au plafond des cachots.
+J'ai vu Thomas Morus, Lavoisier, Loiserolle,
+Jane Gray, bouche ouverte ainsi qu'une corolle,
+Toi, Charlotte Corday, vous, madame Roland,
+Camille Desmoulins, saignant et contemplant,
+Robespierre à l'oeil froid, Danton aux cris superbes;
+J'ai vu Jean qui parlait au désert, Malesherbes,
+Egmont, André Chénier, rêveur des purs sommets,
+Et mes yeux resteront éblouis à jamais
+Du sourire serein de ces têtes coupées.
+Coligny, sous l'éclair farouche des épées,
+Resplendissait devant mon regard éperdu.
+Livide et radieux, Socrate m'a tendu
+Sa coupe en me disant:--As-tu soif? bois la vie.
+Huss, me voyant pleurer, m'a dit:--Est-ce d'envie?
+Et Thraséas, s'ouvrant les veines dans son bain,
+Chantait:--Rome est le fruit du vieux rameau sabin;
+Le soleil est le fruit de ces branches funèbres
+Que la nuit sur nous croise et qu'on nomme ténèbres,
+Et la joie est le fruit du grand arbre douleur.--
+Colomb, l'envahisseur des vagues, l'oiseleur
+Du sombre aigle Amérique, et l'homme que Dieu mène,
+Celui qui donne un monde et reçoit une chaîne,
+Colomb aux fers criait:--Tout est bien. En avant!
+Saint-Just sanglant m'a dit:--Je suis libre et vivant.
+Phocion m'a jeté, mourant, cette parole:
+--Je crois, et je rends grâce aux Dieux!--Savonarole,
+Comme je m'approchais du brasier d'où sa main
+Sortait, brûlée et noire et montrant le chemin,
+M'a dit, en faisant signe aux flammes de se taire:
+--Ne crains pas de mourir. Qu'est-ce que cette terre?
+Est-ce ton corps qui fait ta joie et qui t'est cher?
+La véritable vie est où n'est plus la chair.
+Ne crains pas de mourir. Créature plaintive,
+Ne sens-tu pas en toi comme une aile captive?
+Sous ton crâne, caveau muré, ne sens-tu pas
+Comme un ange enfermé qui sanglote tout bas?
+Qui meurt, grandit. Le corps, époux impur de l'âme,
+Plein des vils appétits d'où naît le vice infâme,
+Pesant, fétide, abject, malade à tous moments,
+Branlant sur sa charpente affreuse d'ossements,
+Gonflé d'humeurs, couvert d'une peau qui se ride,
+Souffrant le froid, le chaud, la faim, la soif aride,
+Traîne un ventre hideux, s'assouvit, mange et dort.
+Mais il vieillit enfin, et, lorsque vient la mort,
+L'âme, vers la lumière éclatante et dorée,
+S'envole, de ce monstre horrible délivrée.--
+
+Une nuit que j'avais, devant mes yeux obscurs,
+Un fantôme de ville et des spectres de murs,
+J'ai, comme au fond d'un rêve où rien n'a plus de forme,
+Entendu, près des tours d'un temple au dôme énorme,
+Une voix qui sortait de dessous un monceau
+De blocs noirs d'où le sang coulait en long ruisseau;
+Cette voix murmurait des chants et des prières.
+C'était le lapidé qui bénissait les pierres;
+Étienne le martyr, qui disait:--O mon front,
+Rayonne! Désormais les hommes s'aimeront;
+Jésus règne. O mon Dieu, récompensez les hommes!
+Ce sont eux qui nous font les élus que nous sommes.
+Joie! amour! pierre à pierre, ô Dieu, je vous le dis,
+Mes frères m'ont jeté le seuil du paradis!
+
+ ·
+
+Elle était là debout, la mère douloureuse.
+L'obscurité farouche, aveugle, sourde, affreuse,
+Pleurait de toutes parts autour du Golgotha.
+Christ, le jour devint noir quand on vous en ôta,
+Et votre dernier souffle emporta la lumière.
+Elle était là debout près du gibet, la mère!
+Et je me dis: Voilà la douleur! et je vins.
+--Qu'avez-vous donc, lui dis-je, entre vos doigts divins?
+Alors, aux pieds du fils saignant du coup de lance,
+Elle leva sa droite et l'ouvrit en silence,
+Et je vis dans sa main l'étoile du matin.
+
+Quoi! ce deuil-là, Seigneur, n'est pas même certain!
+Et la mère, qui râle au bas de la croix sombre,
+Est consolée, ayant les soleils dans son ombre,
+Et, tandis que ses yeux hagards pleurent du sang,
+Elle sent une joie immense en se disant:
+--Mon fils est Dieu! mon fils sauve la vie au monde!--
+Et pourtant où trouver plus d'épouvante immonde,
+Plus d'effroi, plus d'angoisse et plus de désespoir
+Que dans ce temps lugubre où le genre humain noir,
+Frissonnant du banquet autant que du martyre,
+Entend pleurer Marie et Trimalcion rire!
+
+ ·
+
+Mais la foule s'écrie:--Oui, sans doute, c'est beau,
+Le martyre, la mort, quand c'est un grand tombeau!
+Quand on est un Socrate, un Jean Huss, un Messie!
+Quand on s'appelle vie, avenir, prophétie!
+Quand l'encensoir s'allume au feu qui vous brûla,
+Quand les siècles, les temps et les peuples sont là
+Qui vous dressent, parmi leurs brumes et leurs voiles,
+Un cénotaphe énorme au milieu des étoiles,
+Si bien que la nuit semble être le drap du deuil,
+Et que les astres sont les cierges du cercueil!
+Le billot tenterait même le plus timide
+Si sa bière dormait sous une pyramide.
+Quand on marche à la mort, recueillant en chemin
+La bénédiction de tout le genre humain,
+Quand des groupes en pleurs baisent vos traces fières,
+Quand on s'entend crier par les murs, par les pierres,
+Et jusque par les gonds du seuil de sa prison:
+«Tu vas de ta mémoire éclairer l'horizon;
+Fantôme éblouissant, tu vas dorer l'histoire,
+Et, vêtu de ta mort comme d'une victoire,
+T'asseoir au fronton bleu des hommes immortels!»
+Lorsque les échafauds ont des aspects d'autels,
+Qu'on se sent admiré du bourreau qui vous tue.
+Que le cadavre va se relever statue,
+Mourant plein de clarté, d'aube, de firmament,
+D'éclat, d'honneur, de gloire, on meurt facilement!
+L'homme est si vaniteux, qu'il rit à la torture
+Quand c'est une royale et tragique aventure,
+Quand c'est une tenaille immense qui le mord.
+Quand les durs instruments d'agonie et de mort
+Sortent de quelque forge inouïe et géante,
+Notre orgueil, oubliant la blessure béante,
+Se console des clous en voyant le marteau.
+Avoir une montagne auguste pour poteau,
+Être battu des flots ou battu des nuées,
+Entendre l'univers plein de vagues huées
+Murmurer:--Regardez ce colosse! les noeuds,
+Les fers et les carcans le font plus lumineux!
+C'est le vaincu Rayon, le damné Météore!
+Il a volé la foudre et dérobé l'aurore!--
+Être un supplicié du gouffre illimité,
+Être un titan cloué sur une énormité,
+Cela plaît. On veut bien des maux qui sont sublimes;
+Et l'on se dit: Souffrons, mais souffrons sur les cimes!
+
+Eh bien, non!--Le sublime est en bas. Le grand choix,
+C'est de choisir l'affront. De même que parfois
+La pourpre est déshonneur, souvent la fange est lustre.
+La boue imméritée atteignant l'âme illustre,
+L'opprobre, ce cachot d'où l'auréole sort,
+Le cul de basse-fosse où nous jette le sort,
+Le fond noir de l'épreuve où le malheur nous traîne,
+Sont le comble éclatant de la grandeur sereine.
+Et, quand, dans le supplice où nous devons lutter,
+Le lâche destin va jusqu'à nous insulter,
+Quand sur nous il entasse outrage, rire, blâme,
+Et tant de contre-sens entre le sort et l'âme
+Que notre vie arrive à la difformité,
+La laideur de l'épreuve en devient la beauté.
+C'est Samson à Gaza, c'est Épictète à Rome;
+L'abjection du sort fait la gloire de l'homme.
+Plus de brume ne fait que couvrir plus d'azur.
+Ce que l'homme ici-bas peut avoir de plus pur,
+De plus beau, de plus noble en ce monde où l'on pleure,
+C'est chute, abaissement, misère extérieure,
+Acceptés pour garder la grandeur du dedans.
+Oui, tous les chiens de l'ombre, autour de vous grondants,
+Le blâme ingrat, la haine aux fureurs coutumière,
+Oui, tomber dans la nuit quand c'est pour la lumière,
+Faire horreur, n'être plus qu'un ulcère, indigner
+L'homme heureux, et qu'on raille en vous voyant saigner,
+Et qu'on marche sur vous, qu'on vous crache au visage,
+Quand c'est pour la vertu, pour le vrai, pour le sage,
+Pour le bien, pour l'honneur, il n'est rien de plus doux.
+Quelle splendeur qu'un juste abandonné de tous,
+N'ayant plus qu'un haillon dans le mal qui le mine,
+Et jetant aux dédains, au deuil, à la vermine,
+A sa plaie, aux douleurs, de tranquilles défis!
+Même quand Prométhée est là, Job, tu suffis
+Pour faire le fumier plus haut que le Caucase.
+
+Le juste, méprisé comme un ver qu'on écrase,
+M'éblouit d'autant plus que nous le blasphémons.
+Ce que les froids bourreaux à faces de démons
+Mêlent avec leur main monstrueuse et servile
+A l'exécution pour la rendre plus vile,
+Grandit le patient au regard de l'esprit.
+O croix! les deux voleurs sont deux rayons du Christ!
+
+ ·
+
+Ainsi, tous les souffrants m'ont apparu splendides,
+Satisfaits, radieux, doux, souverains, candides,
+Heureux, la plaie au sein, la joie au coeur; les uns
+Jetés dans la fournaise et devenant parfums,
+Ceux-là jetés aux nuits et devenant aurores;
+Les croyants, dévorés dans les cirques sonores,
+Râlaient un chant, aux pieds des bêtes étouffés;
+Les penseurs souriaient aux noirs autodafés,
+Aux glaives, aux carcans, aux chemises de soufre;
+Et je me suis alors écrié: Qui donc souffre?
+Pour qui donc, si le sort, ô Dieu, n'est pas moqueur,
+Toute cette pitié que tu m'as mise au coeur?
+Qu'en dois-je faire? à qui faut-il que je la garde?
+Où sont les malheureux?--et Dieu m'a dit:--Regarde.
+
+ ·
+
+Et j'ai vu des palais, des fêtes, des festins,
+Des femmes qui mêlaient leurs blancheurs aux satins,
+Des murs hautains ayant des jaspes pour écorces,
+Des serpents d'or roulés dans des colonnes torses,
+Avec de vastes dais pendant aux grands plafonds;
+Et j'entendais chanter:--Jouissons! triomphons!--
+Et les lyres, les luths, les clairons dont le cuivre
+A l'air de se dissoudre en fanfare et de vivre,
+Et l'orgue, devant qui l'ombre écoute et se tait,
+Tout un orchestre énorme et monstrueux chantait;
+Et ce triomphe était rempli d'hommes superbes
+Qui riaient et portaient toute la terre en gerbes,
+Et dont les fronts dorés, brillants, audacieux,
+Fiers, semblaient s'achever en astres dans les cieux.
+Et, pendant qu'autour d'eux des voix criaient:--Victoire
+A jamais! à jamais force, puissance et gloire!
+Et fête dans la ville! et joie à la maison!--
+Je voyais, au-dessus du livide horizon,
+Trembler le glaive immense et sombre de l'archange.
+
+Ils s'épanouissaient dans une aurore étrange,
+Ils vivaient dans l'orgueil comme dans leur cité,
+Et semblaient ne sentir que leur félicité.
+Et Dieu les a tous pris alors l'un après l'autre,
+Le puissant, le repu, l'assouvi qui se vautre,
+Le czar dans son Kremlin, l'iman au bord du Nil,
+Comme on prend les petits d'un chien dans un chenil,
+Et, comme il fait le jour sous les vagues marines,
+M'ouvrant avec ses mains ces profondes poitrines,
+Et, fouillant de son doigt de rayons pénétré
+Leurs entrailles, leur foie et leurs reins, m'a montré
+Des hydres qui rongeaient le dedans de ces âmes.
+
+Et j'ai vu tressaillir ces hommes et ces femmes;
+Leur visage riant comme un masque est tombé,
+Et leur pensée, un monstre effroyable et courbé,
+Une naine hagarde, inquiète, bourrue,
+Assise sous leur crâne affreux, m'est apparue.
+Alors, tremblant, sentant chanceler mes genoux,
+Je leur ai demandé: «Mais qui donc êtes-vous?»
+Et ces êtres n'ayant presque plus face d'homme
+M'ont dit: «Nous sommes ceux qui font le mal; et comme
+C'est nous qui le faisons, c'est nous qui le souffrons!»
+
+ ·
+
+Oh! le nuage vain des pleurs et des affronts
+S'envole, et la douleur passe en criant: Espère!
+Vous me l'avez fait voir et toucher, ô vous, Père,
+Juge, vous le grand juste et vous le grand clément!
+Le rire du succès et du triomphe ment;
+Un invisible doigt caressant se promène
+Sous chacun des chaînons de la misère humaine;
+L'adversité soutient ceux qu'elle fait lutter;
+L'indigence est un bien pour qui sait la goûter;
+L'harmonie éternelle autour du pauvre vibre
+Et le berce; l'esclave, étant une âme, est libre,
+Et le mendiant dit: Je suis riche, ayant Dieu.
+L'innocence aux tourments jette ce cri: C'est peu.
+La difformité rit dans Ésope, et la fièvre
+Dans Scarron; l'agonie ouvre aux hymnes sa lèvre;
+Quand je dis: «La douleur est-elle un mal?» Zénon
+Se dresse devant moi paisible, et me dit: «Non.»
+Oh! le martyre est joie et transport, le supplice
+Est volupté, les feux du bûcher sont délice,
+La souffrance est plaisir, la torture est bonheur;
+Il n'est qu'un malheureux: c'est le méchant, Seigneur.
+
+ ·
+
+Aux premiers jours du monde, alors que la nuée,
+Surprise, contemplait chaque chose créée,
+Alors que sur le globe, où le mal avait crû,
+Flottait une lueur de l'Éden disparu,
+Quand tout encor semblait être rempli d'aurore,
+Quand sur l'arbre du temps les ans venaient d'éclore,
+Sur la terre, où la chair avec l'esprit se fond,
+Il se faisait le soir un silence profond,
+Et le désert, les bois, l'onde aux vastes rivages,
+Et les herbes des champs, et les bêtes sauvages,
+Émus, et les rochers, ces ténébreux cachots,
+Voyaient, d'un antre obscur couvert d'arbres si hauts
+Que nos chênes auprès sembleraient des arbustes,
+Sortir deux grands vieillards, nus, sinistres, augustes.
+C'étaient Ève aux cheveux blanchis, et son mari,
+Le pâle Adam, pensif, par le travail meurtri,
+Ayant la vision de Dieu sous sa paupière.
+Ils venaient tous les deux s'asseoir sur une pierre,
+En présence des monts fauves et soucieux,
+Et de l'éternité formidable des cieux.
+Leur oeil triste rendait la nature farouche,
+Et là, sans qu'il sortit un souffle de leur bouche,
+Les mains sur leurs genoux et se tournant le dos,
+Accablés comme ceux qui portent des fardeaux,
+Sans autre mouvement de vie extérieure
+Que de baisser plus bas la tête d'heure en heure,
+Dans une stupeur morne et fatale absorbés,
+Froids, livides, hagards, ils regardaient, courbés
+Sous l'être illimité sans figure et sans nombre,
+L'un, décroître le jour, et l'autre, grandir l'ombre;
+Et, tandis que montaient les constellations,
+Et que la première onde aux premiers alcyons
+Donnait sous l'infini le long baiser nocturne,
+Et qu'ainsi que des fleurs tombant à flots d'une urne
+Les astres fourmillants emplissaient le ciel noir,
+Ils songeaient, et, rêveurs, sans entendre, sans voir,
+Sourds aux rumeurs des mers d'où l'ouragan s'élance,
+Toute la nuit, dans l'ombre, ils pleuraient en silence;
+Ils pleuraient tous les deux, aïeux du genre humain,
+Le père sur Abel, la mère sur Caïn.
+
+Marine-Terrace, septembre 1855.
+
+
+
+
+LIVRE SIXIÈME
+
+AU BORD DE L'INFINI
+
+
+
+
+I
+
+LE PONT
+
+
+J'avais devant les yeux les ténèbres. L'abîme
+Qui n'a pas de rivage et qui n'a pas de cime,
+Était là, morne, immense; et rien n'y remuait.
+Je me sentais perdu dans l'infini muet.
+Au fond, à travers l'ombre, impénétrable voile,
+On apercevait Dieu comme une sombre étoile.
+Je m'écriai:--Mon âme, ô mon âme! il faudrait,
+Pour traverser ce gouffre où nul bord n'apparaît,
+Et pour qu'en cette nuit jusqu'à ton Dieu tu marches,
+Bâtir un pont géant sur des millions d'arches.
+Qui le pourra jamais! Personne! ô deuil! effroi!
+Pleure!--Un fantôme blanc se dressa devant moi
+Pendant que je jetais sur l'ombre un oeil d'alarme,
+Et ce fantôme avait la forme d'une larme;
+C'était un front de vierge avec des mains d'enfant;
+Il ressemblait au lys que la blancheur défend;
+Ses mains en se joignant faisaient de la lumière.
+Il me montra l'abîme où va toute poussière,
+Si profond, que jamais un écho n'y répond;
+Et me dit:--Si tu veux je bâtirai le pont.
+Vers ce pâle inconnu je levai ma paupière.
+--Quel est ton nom? lui dis-je. Il me dit:--La prière.
+
+Jersey, décembre 1852.
+
+
+
+
+II
+
+IBO
+
+
+Dites, pourquoi, dans l'insondable
+ Au mur d'airain,
+Dans l'obscurité formidable
+ Du ciel serein,
+
+Pourquoi, dans ce grand sanctuaire
+ Sourd et béni,
+Pourquoi, sous l'immense suaire
+ De l'infini,
+
+Enfouir vos lois éternelles
+ Et vos clartés?
+Vous savez bien que j'ai des ailes,
+ O vérités!
+
+Pourquoi vous cachez-vous dans l'ombre
+ Qui nous confond?
+Pourquoi fuyez-vous l'homme sombre
+ Au vol profond?
+
+Que le mal détruise ou bâtisse,
+ Rampe ou soit roi,
+Tu sais bien que j'irai, Justice,
+ J'irai vers toi!
+
+Beauté sainte, Idéal qui germes
+ Chez les souffrants,
+Toi par qui les esprits sont fermes
+ Et les coeurs grands,
+
+Vous le savez, vous que j'adore,
+ Amour, Raison,
+Qui vous levez comme l'aurore
+ Sur l'horizon,
+
+Foi, ceinte d'un cercle d'étoiles,
+ Droit, bien de tous,
+J'irai, Liberté qui te voiles,
+ J'irai vers vous!
+
+Vous avez beau, sans fin, sans borne
+ Lueurs de Dieu,
+Habiter la profondeur morne
+ Du gouffre bleu,
+
+Ame à l'abîme habituée
+ Dès le berceau,
+Je n'ai pas peur de la nuée;
+ Je suis oiseau.
+
+Je suis oiseau comme cet être
+ Qu'Amos rêvait,
+Que saint Marc voyait apparaître
+ A son chevet,
+
+Qui mêlait sur sa tête fière,
+ Dans les rayons,
+L'aile de l'aigle à la crinière
+ Des grands lions.
+
+J'ai des ailes. J'aspire au faîte;
+ Mon vol est sûr;
+J'ai des ailes pour la tempête
+ Et pour l'azur.
+
+Je gravis les marches sans nombre.
+ Je veux savoir;
+Quand la science serait sombre
+ Comme le soir!
+
+Vous savez bien que l'âme affronte
+ Ce noir degré,
+Et que, si haut qu'il faut qu'on monte,
+ J'y monterai!
+
+Vous savez bien que l'âme est forte
+ Et ne craint rien
+Quand le souffle de Dieu l'emporte!
+ Vous savez bien
+
+Que j'irai jusqu'aux bleus pilastres,
+ Et que mon pas,
+Sur l'échelle qui monte aux astres,
+ Ne tremble pas!
+
+L'homme en cette époque agitée,
+ Sombre océan,
+Doit faire comme Prométhée
+ Et comme Adam.
+
+Il doit ravir au ciel austère
+ L'éternel feu;
+Conquérir son propre mystère,
+ Et voler Dieu.
+
+L'homme a besoin, dans sa chaumière,
+ Des vents battu,
+D'une loi qui soit sa lumière
+ Et sa vertu.
+
+Toujours ignorance et misère!
+ L'homme en vain fuit,
+Le sort le tient; toujours la serre!
+ Toujours la nuit!
+
+Il faut que le peuple s'arrache
+ Au dur décret,
+Et qu'enfin ce grand martyr sache
+ Le grand secret!
+
+Déjà l'amour, dans l'ère obscure
+ Qui va finir,
+Dessine la vague figure
+ De l'avenir.
+
+Les lois de nos destins sur terre,
+ Dieu les écrit;
+Et, si ces lois sont le mystère,
+ Je suis l'esprit.
+
+Je suis celui que rien n'arrête
+ Celui qui va,
+Celui dont l'âme est toujours prête
+ A Jéhovah;
+
+Je suis le poëte farouche,
+ L'homme devoir,
+Le souffle des douleurs, la bouche
+ Du clairon noir;
+
+Le rêveur qui sur ses registres
+ Met les vivants,
+Qui mêle des strophes sinistres
+ Aux quatre vents;
+
+Le songeur ailé, l'âpre athlète
+ Au bras nerveux,
+Et je traînerais la comète
+ Par les cheveux.
+
+Donc, les lois de notre problème,
+ Je les aurai;
+J'irai vers elles, penseur blême,
+ Mage effaré!
+
+Pourquoi cacher ces lois profondes?
+ Rien n'est muré.
+Dans vos flammes et dans vos ondes
+ Je passerai;
+
+J'irai lire la grande bible;
+ J'entrerai nu
+Jusqu'au tabernacle terrible
+ De l'inconnu,
+
+Jusqu'au seuil de l'ombre et du vide,
+ Gouffres ouverts
+Que garde la meute livide
+ Des noirs éclairs,
+
+Jusqu'aux portes visionnaires
+ Du ciel sacré;
+Et, si vous aboyez, tonnerres,
+ Je rugirai.
+
+Au dolmen de Rozel, janvier 1853.
+
+
+
+
+III
+
+
+Un spectre m'attendait dans un grand angle d'ombre,
+Et m'a dit:
+ --Le muet habite dans le sombre.
+L'infini rêve, avec un visage irrité.
+L'homme parle et dispute avec l'obscurité,
+Et la larme de l'oeil rit du bruit de la bouche.
+Tout ce qui vous emporte est rapide et farouche.
+Sais-tu pourquoi tu vis? sais-tu pourquoi tu meurs?
+Les vivants orageux passent dans les rumeurs,
+Chiffres tumultueux, flots de l'océan Nombre,
+Vous n'avez rien à vous qu'un souffle dans de l'ombre;
+L'homme est à peine né, qu'il est déjà passé,
+Et c'est avoir fini que d'avoir commencé.
+Derrière le mur blanc, parmi les herbes vertes,
+La fosse obscure attend l'homme, lèvres ouvertes.
+La mort est le baiser de la bouche tombeau.
+Tâche de faire un peu de bien, coupe un lambeau
+D'une bonne action dans cette nuit qui gronde;
+Ce sera ton linceul dans la terre profonde.
+Beaucoup s'en sont allés qui ne reviendront plus
+Qu'à l'heure de l'immense et lugubre reflux;
+Alors, on entendra des cris. Tâche de vivre;
+Crois. Tant que l'homme vit, Dieu pensif lit son livre.
+L'homme meurt quand Dieu fait au coin du livre un pli.
+L'espace sait, regarde, écoute. Il est rempli
+D'oreilles sous la tombe, et d'yeux dans les ténèbres.
+Les morts ne marchant plus, dressent leurs pieds funèbres;
+Les feuilles sèches vont et roulent sous les cieux.
+Ne sens-tu pas souffler le vent mystérieux?
+
+Au dolmen de Rozel, avril 1853.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Écoutez. Je suis Jean. J'ai vu des choses sombres.
+J'ai vu l'ombre infinie où se perdent les nombres,
+J'ai vu les visions que les réprouvés font,
+Les engloutissements de l'abîme sans fond;
+J'ai vu le ciel, l'éther, le chaos et l'espace.
+Vivants! puisque j'en viens, je sais ce qui s'y passe;
+Je vous affirme à tous, écoutez bien ma voix,
+J'affirme même à ceux qui vivent dans les bois,
+Que le Seigneur, le Dieu des esprits, des prophètes,
+Voit ce que vous pensez et sait ce que vous faites.
+C'est bien. Continuez, grands, petits, jeunes, vieux!
+Que l'avare soit tout à l'or, que l'envieux
+Rampe et morde en rampant, que le glouton dévore,
+Que celui qui faisait le mal, le fasse encore,
+Que celui qui fut lâche et vil, le soit toujours!
+Voyant vos passions, vos fureurs, vos amours,
+J'ai dit à Dieu: «Seigneur, jugez où nous en sommes.
+Considérez la terre et regardez les hommes.
+Ils brisent tous les noeuds qui devaient les unir.»
+Et Dieu m'a répondu: «Certes, je vais venir!»
+
+Serk, juillet 1853.
+
+
+
+
+V
+
+CROIRE; MAIS PAS EN NOUS
+
+
+Parce qu'on a porté du pain, du linge blanc,
+A quelque humble logis sous les combles tremblant
+Comme le nid parmi les feuilles inquiètes;
+Parce qu'on a jeté ses restes et ses miettes
+Au petit enfant maigre, au vieillard pâlissant,
+Au pauvre qui contient l'éternel tout-puissant;
+Parce qu'on a laissé Dieu manger sous sa table,
+On se croit vertueux, on se croit charitable!
+On dit: «Je suis parfait! louez-moi; me voilà!»
+Et, tout en blâmant Dieu de ceci, de cela,
+De ce qu'il pleut, du mal dont on le dit la cause,
+Du chaud, du froid, on fait sa propre apothéose.
+Le riche qui, gorgé, repu, fier, paresseux,
+Laisse un peu d'or rouler de son palais sur ceux
+Que le noir janvier glace et que la faim harcèle,
+Ce riche-là, qui brille et donne une parcelle
+De ce qu'il a de trop à qui n'a pas assez,
+Et qui, pour quelques sous du pauvre ramassés,
+S'admire et ferme l'oeil sur sa propre misère,
+S'il a le superflu, n'a pas le nécessaire:
+La justice; et le loup rit dans l'ombre en marchant
+De voir qu'il se croit bon pour n'être pas méchant.
+Nous bons! nous fraternels! ô fange et pourriture!
+Mais tournez donc vos yeux vers la mère nature!
+Que sommes-nous, coeurs froids où l'égoïsme bout,
+Auprès de la bonté suprême éparse en tout?
+Toutes nos actions ne valent pas la rose.
+Dès que nous avons fait par hasard quelque chose,
+Nous nous vantons, hélas! vains souffles qui fuyons!
+Dieu donne l'aube au ciel sans compter les rayons,
+Et la rosée aux fleurs sans mesurer les gouttes;
+Nous sommes le néant; nos vertus tiendraient toutes
+Dans le creux de la pierre où vient boire l'oiseau.
+L'homme est l'orgueil du cèdre emplissant le roseau.
+Le meilleur n'est pas bon, vraiment, tant l'homme est frêle;
+Et tant notre fumée à nos vertus se mêle!
+Le bienfait par nos mains pompeusement jeté
+S'évapore aussitôt dans notre vanité;
+Même en le prodiguant aux pauvres d'un air tendre,
+Nous avons tant d'orgueil que notre or devient cendre;
+Le bien que nous faisons est spectre comme nous.
+L'Incréé, seul vivant, seul terrible et seul doux,
+Qui juge, aime, pardonne, engendre, construit, fonde,
+Voit nos hauteurs avec une pitié profonde.
+Ah! rapides passants! ne comptons pas sur nous,
+Comptons sur lui. Pensons et vivons à genoux;
+Tâchons d'être sagesse, humilité, lumière;
+Ne faisons point un pas qui n'aille à la prière;
+Car nos perfections rayonneront bien peu
+Après la mort, devant l'étoile et le ciel bleu.
+Dieu seul peut nous sauver. C'est un rêve de croire
+Que nos lueurs d'en bas sont là-haut de la gloire;
+Si lumineux qu'il ait paru dans notre horreur,
+Si doux qu'il ait été pour nos coeurs pleins d'erreur,
+Quoi qu'il ait fait, celui que sur la terre on nomme
+Juste, excellent, pur, sage et grand, là-haut est l'homme,
+C'est-à-dire la nuit en présence du jour;
+Son amour semble haine auprès du grand amour;
+Et toutes ses splendeurs, poussant des cris funèbres,
+Disent en voyant Dieu: Nous sommes les ténèbres!
+Dieu, c'est le seul azur dont le monde ait besoin.
+L'abîme en en parlant prend l'atome à témoin.
+Dieu seul est grand! c'est là le psaume du brin d'herbe;
+Dieu seul est vrai! c'est là l'hymne du flot superbe;
+Dieu seul est bon! c'est là le murmure des vents;
+Ah! ne vous faites pas d'illusions, vivants!
+Et d'où sortez-vous donc, pour croire que vous êtes
+Meilleurs que Dieu, qui met les astres sur vos têtes,
+Et qui vous éblouit, à l'heure du réveil,
+De ce prodigieux sourire, le soleil!
+
+Marine-Terrace, décembre 1854.
+
+
+
+
+VI
+
+PLEURS DANS LA NUIT
+
+I
+
+Je suis l'être incliné qui jette ce qu'il pense;
+Qui demande à la nuit le secret du silence;
+ Dont la brume emplit l'oeil;
+Dans une ombre sans fond mes paroles descendent,
+Et les choses sur qui tombent mes strophes rendent
+ Le son creux du cercueil.
+
+Mon esprit, qui du doute a senti la piqûre,
+Habite, âpre songeur, la rêverie obscure
+ Aux flots plombés et bleus,
+Lac hideux où l'horreur tord ses bras, pâle nymphe,
+Et qui fait boire une eau morte comme la lymphe
+ Aux rochers scrofuleux.
+
+Le Doute, fils bâtard de l'aïeule Sagesse,
+Crie:--A quoi bon?--devant l'éternelle largesse,
+ Nous fait tout oublier,
+S'offre à nous, morne abri, dans nos marches sans nombre,
+Nous dit:--Es-tu las? Viens!--et l'homme dort à l'ombre
+ De ce mancenilier.
+
+L'effet pleure et sans cesse interroge la cause.
+La création semble attendre quelque chose.
+ L'homme à l'homme est obscur.
+Où donc commence l'âme? où donc finit la vie?
+Nous voudrions, c'est là notre incurable envie,
+ Voir par-dessus le mur.
+
+Nous rampons, oiseaux pris sous le filet de l'être;
+Libres et prisonniers, l'immuable pénètre
+ Toutes nos volontés;
+Captifs sous le réseau des choses nécessaires,
+Nous sentons se lier des fils à nos misères
+ Dans les immensités.
+
+II
+
+Nous sommes au cachot; la porte est inflexible;
+Mais, dans une main sombre, inconnue, invisible,
+ Qui passe par moment,
+A travers l'ombre, espoir des âmes sérieuses,
+On entend le trousseau des clefs mystérieuses
+ Sonner confusément.
+
+La vision de l'être emplit les yeux de l'homme.
+Un mariage obscur sans cesse se consomme
+ De l'ombre avec le jour;
+Ce monde, est-ce un éden tombé dans la géhenne?
+Nous avons dans le coeur des ténèbres de haine
+ Et des clartés d'amour.
+
+La création n'a qu'une prunelle trouble.
+L'être éternellement montre sa face double,
+ Mal et bien, glace et feu;
+L'homme sent à la fois, âme pure et chair sombre,
+La morsure du ver de terre au fond de l'ombre
+ Et le baiser de Dieu.
+
+Mais à de certains jours, l'âme est comme une veuve.
+Nous entendons gémir les vivants dans l'épreuve.
+ Nous doutons, nous tremblons,
+Pendant que l'aube épand ses lumières sacrées
+Et que mai sur nos seuils mêle les fleurs dorées
+ Avec les enfants blonds.
+
+Qu'importe la lumière, et l'aurore, et les astres,
+Fleurs des chapiteaux bleus, diamants des pilastres
+ Du profond firmament,
+Et mai qui nous caresse, et l'enfant qui nous charme,
+Si tout n'est qu'un soupir, si tout n'est qu'une larme,
+ Si tout n'est qu'un moment!
+
+III
+
+Le sort nous use au jour, triste meule qui tourne.
+L'homme inquiet et vain croit marcher, il séjourne;
+ Il expire en créant.
+Nous avons la seconde et nous rêvons l'année;
+Et la dimension de notre destinée,
+ C'est poussière et néant.
+
+L'abîme, où les soleils sont les égaux des mouches,
+Nous tient; nous n'entendons que des sanglots farouches
+ Ou des rires moqueurs;
+Vers la cible d'en haut qui dans l'azur s'élève,
+Nous lançons nos projets, nos voeux, l'espoir, le rêve,
+ Ces flèches de nos coeurs.
+
+Nous voulons durer, vivre, être éternels. O cendre!
+Où donc est la fourmi qu'on appelle Alexandre?
+ Où donc le ver César?
+En tombant sur nos fronts, la minute nous tue.
+Nous passons, noir essaim, foule de deuil vêtue,
+ Comme le bruit d'un char.
+
+Nous montons à l'assaut du temps comme une armée.
+Sur nos groupes confus que voile la fumée
+ Des jours évanouis,
+L'énorme éternité luit, splendide et stagnante;
+Le cadran, bouclier de l'heure rayonnante.
+ Nous terrasse éblouis!
+
+IV
+
+A l'instant où l'on dit: Vivons! tout se déchire.
+Les pleurs subitement descendent sur le rire.
+ Tête nue! à genoux!
+Tes fils sont morts, mon père est mort, leur mère est morte.
+O deuil! qui passe là? C'est un cercueil qu'on porte.
+ A qui le portez-vous?
+
+Ils le portent à l'ombre, au silence, à la terre;
+Ils le portent au calme obscur, à l'aube austère,
+ A la brume sans bords,
+Au mystère qui tord ses anneaux sous des voiles,
+Au serpent inconnu qui lèche les étoiles
+ Et qui baise les morts!
+
+V
+
+Ils le portent aux vers, au néant, à Peut-Être!
+Car la plupart d'entre eux n'ont point vu le jour naître;
+ Sceptiques et bornés,
+La négation morne et la matière hostile,
+Flambeaux d'aveuglement, troublent l'âme inutile
+ De ces infortunés.
+
+Pour eux le ciel ment, l'homme est un songe et croit vivre;
+Ils ont beau feuilleter page à page le livre,
+ Ils ne comprennent pas;
+Ils vivent en hochant la tête, et, dans le vide,
+L'écheveau ténébreux que le doute dévide
+ Se mêle sous leurs pas.
+
+Pour eux l'âme naufrage avec le corps qui sombre.
+Leur rêve a les yeux creux et regarde de l'ombre;
+ Rien est le mot du sort;
+Et chacun d'eux, riant de la voûte étoilée,
+Porte en son coeur, au lieu de l'espérance ailée,
+ Une tête de mort.
+
+Sourds à l'hymne des bois, au sombre cri de l'orgue,
+Chacun d'eux est un champ plein de cendre, une morgue
+ Où pendent des lambeaux,
+Un cimetière où l'oeil des frémissants poëtes
+Voit planer l'ironie et toutes ses chouettes,
+ L'ombre et tous ses corbeaux.
+
+Quand l'astre et le roseau leur disent: Il faut croire;
+Ils disent au jonc vert, à l'astre en sa nuit noire:
+ Vous êtes insensés!
+Quand l'arbre leur murmure à l'oreille: Il existe;
+Ces fous répondent: Non! et, si le chêne insiste,
+ Ils lui disent: Assez!
+
+Quelle nuit! le semeur nié par la semence!
+L'univers n'est pour eux qu'une vaste démence,
+ Sans but et sans milieu;
+Leur âme, en agitant l'immensité profonde,
+N'y sent même pas l'être, et dans le grelot monde
+ N'entend pas sonner Dieu!
+
+VI
+
+Le corbillard franchit le seuil du cimetière.
+Le gai matin, qui rit à la nature entière,
+ Resplendit sur ce deuil;
+Tout être a son mystère où l'on sent l'âme éclore,
+Et l'offre à l'infini; l'astre apporte l'aurore,
+ Et l'homme le cercueil.
+
+Le dedans de la fosse apparaît, triste crèche.
+Des pierres par endroits percent la terre fraîche;
+ Et l'on entend le glas;
+Elles semblent s'ouvrir ainsi que des paupières,
+Et le papillon blanc dit: «Qu'ont donc fait ces pierres?»
+ Et la fleur dit: «Hélas!»
+
+VII
+
+Est-ce que par hasard ces pierres sont punies,
+Dieu vivant, pour subir de telles agonies?
+ Ah! ce que nous souffrons
+N'est rien...--Plus bas que l'arbre en proie aux froides bises,
+Sous cette forme horrible, est-ce que les Cambyses,
+ Est-ce que les Nérons,
+
+Après avoir tenu les peuples dans leur serre,
+Et crucifié l'homme au noir gibet misère,
+ Mis le monde en lambeaux,
+Souillé l'âme, et changé, sous le vent des désastres,
+L'univers en charnier, et fait monter aux astres
+ La vapeur des tombeaux,
+
+Après avoir passé joyeux dans la victoire,
+Dans l'orgueil, et partout imprimé sur l'histoire
+ Leurs ongles furieux,
+Et, monstres qu'entrevoit l'homme en ses léthargies.
+Après avoir sur terre été des effigies
+ Du mal mystérieux,
+
+Après avoir peuplé les prisons élargies,
+Et versé tant de meurtre aux vastes mers rougies,
+ Tant de morts, glaive au flanc,
+Tant d'ombre, et de carnage, et d'horreurs inconnues,
+Que le soleil, le soir, hésitait dans les nues
+ Devant ce bain sanglant!
+
+Après avoir mordu le troupeau que Dieu mène,
+Et tourné tour à tour de la torture humaine
+ L'atroce cabestan,
+Et régné sous la pourpre et sous le laticlave,
+Et plié six mille ans Adam, le vieil esclave,
+ Sous le vieux roi Satan,
+
+Est-ce que le chasseur Nemrod, Sforce le pâtre,
+Est-ce que Messaline, est-ce que Cléopâtre,
+ Caligula, Macrin,
+Et les Achabs, par qui renaissaient les Sodomes,
+Et Phalaris, qui fit du hurlement des hommes
+ La clameur de l'airain,
+
+Est-ce que Charles Neuf, Constantin, Louis Onze,
+Vitellius, la fange, et Busiris, le bronze,
+ Les Cyrus dévorants,
+Les Égystes montrés du doigt par les Électres,
+Seraient dans cette nuit, d'hommes devenus spectres,
+ Et pierres de tyrans?
+
+Est-ce que ces cailloux, tout pénétrés de crimes,
+Dans l'horreur étouffés, scellés dans les abîmes,
+ Enviant l'ossement,
+Sans air, sans mouvement, sans jour, sans yeux, sans bouche,
+Entre l'herbe sinistre et le cercueil farouche,
+ Vivraient affreusement?
+
+Est-ce que ce seraient des âmes condamnées,
+Des maudits qui, pendant des millions d'années,
+ Seuls avec le remords,
+Au lieu de voir, des yeux de l'astre solitaire,
+Sortir les rayons d'or, verraient les vers de terre
+ Sortir des yeux des morts?
+
+Homme et roche, exister, noir dans l'ombre vivante!
+Songer, pétrifié dans sa propre épouvante!
+ Rêver l'éternité!
+Dévorer ses fureurs, confusément rugies!
+Être pris, ouragan de crimes et d'orgies,
+ Dans l'immobilité!
+
+Punition! problème obscur! questions sombres!
+Quoi! ce caillou dirait:--J'ai mis Thèbe en décombres!
+ J'ai vu Suze à genoux!
+J'étais Bélus à Tyr! j'étais Sylla dans Rome!--
+Noire captivité des vieux démons de l'homme!
+ O pierres, qu'êtes-vous?
+
+Qu'a fait ce bloc, béant dans la fosse insalubre?
+Glacé du froid profond de la terre lugubre,
+ Informe et châtié,
+Aveugle, même aux feux que la nuit réverbère,
+Il pense et se souvient...--Quoi! ce n'est que Tibère!
+ Seigneur, ayez pitié!
+
+Ce dur silex noyé dans la terre, âpre, fruste,
+Couvert d'ombre, pendant que le ciel s'ouvre au juste
+ Qui s'y réfugia,
+Jaloux du chien qui jappe et de l'âne qui passe,
+Songe et dit: Je suis là!--Dieu vivant, faites grâce!
+ Ce n'est que Borgia!
+
+O Dieu bon, penchez-vous sur tous ces misérables!
+Sauvez ces submergés, aimez ces exécrables!
+ Ouvrez les soupiraux.
+Au nom des innocents, Dieu, pardonnez aux crimes.
+Père, fermez l'enfer. Juge, au nom des victimes,
+ Grâce pour les bourreaux!
+
+De toutes parts s'élève un cri: Miséricorde!
+Les peuples nus, liés, fouettés à coups de corde,
+ Lugubres travailleurs,
+Voyant leur maître en proie aux châtiments sublimes,
+Ont pitié du despote, et, saignant de ses crimes,
+ Pleurent de ses douleurs;
+
+Les pâles nations regardent dans le gouffre,
+Et ces grands suppliants, pour le tyran qui souffre,
+ T'implorent, Dieu jaloux;
+L'esclave mis en croix, l'opprimé sur la claie,
+Plaint le satrape au fond de l'abîme, et la plaie
+ Dit: Grâce pour les clous!
+
+Dieu serein, regardez d'un regard salutaire
+Ces reclus ténébreux qu'emprisonne la terre
+ Pleine d'obscurs verrous,
+Ces forçats dont le bagne est le dedans des pierres,
+Et levez, à la voix des justes en prières,
+ Ces effrayants écrous.
+
+Père, prenez pitié du monstre et de la roche.
+De tous les condamnés que le pardon s'approche!
+ Jadis, roi des combats,
+Ces bandits sur la terre ont fait une tempête;
+Étant montés plus haut dans l'horreur que la bête,
+ Ils sont tombés plus bas.
+
+Grâce pour eux! démence, espoir, pardon, refuge,
+Au jonc qui fut un prince, au ver qui fut un juge!
+ Le méchant, c'est le fou.
+Dieu, rouvrez au maudit! Dieu, relevez l'infâme!
+Rendez à tous l'azur. Donnez au tigre une âme,
+ Des ailes au caillou!
+
+Mystère! obsession de tout esprit qui pense!
+Échelle de la peine et de la récompense!
+ Nuit qui monte en clarté!
+Sourire épanoui sur la torture amère!
+Vision du sépulcre! êtes-vous la chimère,
+ Ou la réalité?
+
+VIII
+
+La fosse, plaie au flanc de la terre, est ouverte,
+Et, béante, elle fait frissonner l'herbe verte
+ Et le buisson jauni;
+Elle est là, froide, calme, étroite, inanimée,
+Et l'âme en voit sortir, ainsi qu'une fumée,
+ L'ombre de l'infini.
+
+Et les oiseaux de l'air, qui, planant sur les cimes,
+Volant sous tous les cieux, comparent les abîmes
+ Dans les courses qu'ils font,
+Songent au noir Vésuve, à l'Océan superbe,
+Et disent, en voyant cette fosse dans l'herbe:
+ Voici le plus profond!
+
+IX
+
+L'âme est partie, on rend le corps à la nature.
+La vie a disparu sous cette créature;
+ Mort, où sont tes appuis?
+Le voilà hors du temps, de l'espace et du nombre.
+On le descend avec une corde dans l'ombre
+ Comme un seau dans un puits.
+
+Que voulez-vous puiser dans ce puits formidable?
+Et pourquoi jetez-vous la sonde à l'insondable?
+ Qu'y voulez-vous puiser?
+Est-ce l'adieu lointain et doux de ceux qu'on aime?
+Est-ce un regard? hélas! est-ce un soupir suprême?
+ Est-ce un dernier baiser?
+
+Qu'y voulez-vous puiser, vivants, essaim frivole?
+Est-ce un frémissement du vide où tout s'envole,
+ Un bruit, une clarté,
+Une lettre du mot que Dieu seul peut écrire?
+Est-ce, pour le mêler à vos éclats de rire,
+ Un peu d'éternité?
+
+Dans ce gouffre où la larve entr'ouvre son oeil terne,
+Dans cette épouvantable et livide citerne,
+ Abîme de douleurs,
+Dans ce cratère obscur des muettes demeures,
+Que voulez-vous puiser, ô passants de peu d'heures,
+ Hommes de peu de pleurs?
+
+Est-ce le secret sombre? est-ce la froide goutte
+Qui, larme du néant, suinte de l'âpre voûte
+ Sans aube et sans flambeau?
+Est-ce quelque lueur effarée et hagarde?
+Est-ce le cri jeté par tout ce qui regarde
+ Derrière le tombeau?
+
+Vous ne puiserez rien. Les morts tombent. La fosse
+Les voit descendre, avec leur âme juste ou fausse,
+ Leur nom, leurs pas, leur bruit.
+Un jour, quand souffleront les célestes haleines,
+Dieu seul remontera toutes ces urnes pleines
+ De l'éternelle nuit.
+
+X
+
+Et la terre, agitant la ronce à sa surface,
+Dit:--L'homme est mort; c'est bien; que veut-on que j'en fasse?
+ Pourquoi me le rend-on?
+Terre! fais-en des fleurs! des lys que l'aube arrose!
+De cette bouche aux dents béantes, fais la rose
+ Entr'ouvrant son bouton!
+
+Fais ruisseler ce sang dans tes sources d'eaux vives,
+Et fais-le boire aux boeufs mugissants, tes convives;
+ Prends ces chairs en haillons;
+Fais de ces seins bleuis sortir des violettes,
+Et couvre de ces yeux que t'offrent les squelettes
+ L'aile des papillons.
+
+Fais avec tous ces morts une joyeuse vie.
+Fais-en le fier torrent qui gronde et qui dévie,
+ La mousse aux frais tapis!
+Fais-en des rocs, des joncs, des fruits, des vignes mûres,
+Des brises, des parfums, des bois pleins de murmures,
+ Des sillons pleins d'épis!
+
+Fais-en des buissons verts, fais-en de grandes herbes!
+Et qu'en ton sein profond d'où se lèvent les gerbes,
+ A travers leur sommeil,
+Les effroyables morts sans souffle et sans paroles
+Se sentent frissonner dans toutes ces corolles
+ Qui tremblent au soleil!
+
+XI
+
+La terre, sur la bière où le mort pâle écoute,
+Tombe, et le nid gazouille, et, là-bas, sur la route
+ Siffle le paysan;
+Et ces fils, ces amis que le regret amène,
+N'attendent même pas que la fosse soit pleine
+ Pour dire: Allons-nous-en!
+
+Le fossoyeur, payé par ces douleurs hâtées,
+Jette sur le cercueil la terre à pelletées.
+ Toi qui, dans ton linceul,
+Rêvais le deuil sans fin, cette blanche colombe,
+Avec cet homme allant et venant sur ta tombe,
+ O mort, te voilà seul!
+
+Commencement de l'âpre et morne solitude!
+Tu ne changeras plus de lit ni d'attitude;
+ L'heure aux pas solennels
+Ne sonne plus pour toi; l'ombre te fait terrible;
+L'immobile suaire a sur ta forme horrible
+ Mis ses plis éternels.
+
+Et puis le fossoyeur s'en va boire la fosse.
+Il vient de voir des dents que la terre déchausse,
+ Il rit, il mange, il mord;
+Et prend, en murmurant des chansons hébétées,
+Un verre dans ses mains à chaque instant heurtées
+ Aux choses de la mort.
+
+Le soir vient; l'horizon s'emplit d'inquiétude;
+L'herbe tremble et bruit comme une multitude;
+ Le fleuve blanc reluit;
+Le paysage obscur prend les veines des marbres;
+Ces hydres que, le jour, on appelle des arbres,
+ Se tordent dans la nuit.
+
+Le mort est seul. Il sent la nuit qui le dévore.
+Quand naît le doux matin, tout l'azur de l'aurore,
+ Tous ses rayons si beaux,
+Tout l'amour des oiseaux et leurs chansons sans nombre,
+Vont aux berceaux dorés; et, la nuit, toute l'ombre
+ Aboutit aux tombeaux.
+
+Il entend des soupirs dans les fosses voisines,
+Il sent la chevelure affreuse des racines
+ Entrer dans son cercueil;
+Il est l'être vaincu dont s'empare la chose;
+Il sent un doigt obscur, sous sa paupière close,
+ Lui retirer son oeil.
+
+Il a froid; car le soir, qui mêle à son haleine
+Les ténèbres, l'horreur, le spectre et le phalène,
+ Glace ces durs grabats;
+Le cadavre, lié de bandelettes blanches,
+Grelotte, et dans sa bière entend les quatre planches
+ Qui lui parlent tout bas.
+
+L'une dit:--Je fermais ton coffre-fort.--Et l'autre
+Dit:--J'ai servi de porte au toit qui fut le nôtre.--
+ L'autre dit:--Aux beaux jours,
+La table où rit l'ivresse et que le vin encombre,
+C'était moi.--L'autre dit:--J'étais le chevet sombre
+ Du lit de tes amours.
+
+Allez, vivants! riez, chantez; le jour flamboie.
+Laissez derrière vous, derrière votre joie
+ Sans nuage et sans pli,
+Derrière la fanfare et le bal qui s'élance,
+Tous ces morts qu'enfouit dans la fosse silence
+ Le fossoyeur oubli!
+
+XII
+
+Tous y viendront.
+
+XIII
+
+ Assez! et levez-vous de table.
+Chacun prend à son tour la route redoutable;
+ Chacun sort en tremblant;
+Chantez, riez; soyez heureux, soyez célèbres;
+Chacun de vous sera bientôt dans les ténèbres
+ Le spectre au regard blanc.
+
+La foule vous admire et l'azur vous éclaire;
+Vous êtes riche, grand, glorieux, populaire,
+ Puissant, fier, encensé;
+Vos licteurs devant vous, graves, portent la hache;
+Et vous vous en irez sans que personne sache
+ Où vous avez passé.
+
+Jeunes filles, hélas! qui donc croit à l'aurore?
+Votre lèvre pâlit pendant qu'on danse encore
+ Dans le bal enchanté;
+Dans les lustres blêmis on voit grandir le cierge;
+La mort met sur vos fronts ce grand voile de vierge
+ Qu'on nomme éternité.
+
+Le conquérant, debout dans une aube enflammée,
+Penche, et voit s'en aller son épée en fumée;
+ L'amante avec l'amant
+Passe; le berceau prend une voix sépulcrale;
+L'enfant rose devient larve horrible, et le râle
+ Sort du vagissement.
+
+Ce qu'ils disaient hier, le savent-ils eux-mêmes?
+Des chimères, des voeux, des cris, de vains problèmes!
+ O néant inouï!
+Rien ne reste; ils ont tout oublié dans la fuite
+Des choses que Dieu pousse et qui courent si vite
+ Que l'homme est ébloui!
+
+O promesses! espoirs! cherchez-les dans l'espace.
+La bouche qui promet est un oiseau qui passe.
+ Fou qui s'y confierait!
+Les promesses s'en vont où va le vent des plaines,
+Où vont les flots, où vont les obscures haleines
+ Du soir dans la forêt!
+
+Songe à la profondeur du néant où nous sommes.
+Quand tu seras couché sous la terre où les hommes
+ S'enfoncent pas à pas,
+Tes enfants, épuisant les jours que Dieu leur compte,
+Seront dans la lumière ou seront dans la honte;
+ Tu ne le sauras pas!
+
+Ce que vous rêvez tombe avec ce que vous faites.
+Voyez ces grands palais; voyez ces chars de fêtes
+ Aux tournoyants essieux;
+Voyez ces longs fusils qui suivent le rivage;
+Voyez ces chevaux, noirs comme un héron sauvage
+ Qui vole sous les cieux,
+
+Tout cela passera comme une voix chantante.
+Pyramide, à tes pieds tu regardes la tente,
+ Sous l'éclatant zénith;
+Tu l'entends frissonner au vent comme une voile,
+Chéops, et tu te sens, en la voyant de toile,
+ Fière d'être en granit;
+
+Et toi, tente, tu dis: Gloire à la pyramide!
+Mais, un jour, hennissant comme un cheval numide,
+ L'ouragan libyen
+Soufflera sur ce sable où sont les tentes frêles,
+Et Chéops roulera pêle-mêle avec elles
+ En s'écriant: Eh bien!
+
+Tu périras, malgré ton enceinte murée,
+Et tu ne seras plus, ville, ô ville sacrée,
+ Qu'un triste amas fumant,
+Et ceux qui t'ont servie et ceux qui t'ont aimée
+Frapperont leur poitrine en voyant la fumée
+ De ton embrasement.
+
+Ils diront:--O douleur! ô deuil! guerre civile!
+Quelle ville a jamais égalé cette ville?
+ Ses tours montaient dans l'air;
+Elle riait aux chants de ses prostituées;
+Elle faisait courir ainsi que des nuées
+ Ses vaisseaux sur la mer.
+
+Ville! où sont tes docteurs qui t'enseignaient à lire?
+Tes dompteurs de lions qui jouaient de la lyre,
+ Tes lutteurs jamais las?
+Ville! est-ce qu'un voleur, la nuit, t'a dérobée?
+Où donc est Babylone? Hélas! elle est tombée!
+ Elle est tombée, hélas!
+
+On n'entend plus chez toi le bruit que fait la meule.
+Pas un marteau n'y frappe un clou. Te voilà seule.
+ Ville, où sont tes bouffons?
+Nul passant désormais ne montera tes rampes;
+Et l'on ne verra plus la lumière des lampes
+ Luire sous tes plafonds.
+
+Brillez pour disparaître et montez pour descendre.
+Le grain de sable dit dans l'ombre au grain de cendre:
+ Il faut tout engloutir.
+Où donc est Thèbes? dit Babylone pensive.
+Thèbes demande: Où donc est Ninive? et Ninive
+ S'écrie: Où donc est Tyr?
+
+En laissant fuir les mots de sa langue prolixe,
+L'homme s'agite et va, suivi par un oeil fixe;
+ Dieu n'ignore aucun toit;
+Tous les jours d'ici-bas ont des aubes funèbres;
+Malheur à ceux qui font le mal dans les ténèbres;
+ En disant: Qui nous voit?
+
+Tous tombent; l'un au bout d'une course insensée,
+L'autre à son premier pas; l'homme sur sa pensée,
+ La mère sur son nid;
+Et le porteur de sceptre et le joueur de flûte
+S'en vont; et rien ne dure; et le père qui lutte
+ Suit l'aïeul qui bénit.
+
+Les races vont au but qu'ici-bas tout révèle.
+Quand l'ancienne commence à pâlir, la nouvelle
+ A déjà le même air;
+Dans l'éternité, gouffre où se vide la tombe,
+L'homme coule sans fin, sombre fleuve qui tombe
+ Dans une sombre mer.
+
+Tout escalier, que l'ombre ou la splendeur le couvre,
+Descend au tombeau calme, et toute porte s'ouvre
+ Sur le dernier moment;
+Votre sépulcre emplit la maison où vous êtes;
+Et tout plafond, croisant ses poutres sur nos têtes,
+ Est fait d'écroulement.
+
+Veillez! veillez! Songez à ceux que vous perdîtes;
+Parlez moins haut, prenez garde à ce que vous dites,
+ Contemplez à genoux;
+L'aigle trépas du bout de l'aile nous effleure;
+Et toute notre vie, en fuite heure par heure,
+ S'en va derrière nous.
+
+O coups soudains! départs vertigineux! mystère!
+Combien qui ne croyaient parler que pour la terre,
+ Front haut, coeur fier, bras fort,
+Tout à coup, comme un mur subitement s'écroule,
+Au milieu d'une phrase adressée à la foule,
+ Sont entrés dans la mort,
+
+Et, sous l'immensité qui n'est qu'un oeil sublime,
+Ont pâli, stupéfaits de voir, dans cet abîme
+ D'astres et de ciel bleu,
+Où le masqué se montre, où l'inconnu se nomme,
+Que le mot qu'ils avaient commencé devant l'homme
+ S'achevait devant Dieu!
+
+Un spectre au seuil de tout tient le doigt sur sa bouche.
+Les morts partent. La nuit de sa verge les touche.
+ Ils vont, l'antre est profond,
+Nus, et se dissipant, et l'on ne voit rien luire.
+Où donc sont-ils allés? On n'a rien à vous dire.
+ Ceux qui s'en vont, s'en vont.
+
+Sur quoi donc marchent-ils? sur l'énigme, sur l'ombre,
+Sur l'être. Ils font un pas: comme la nef qui sombre,
+ Leur blancheur disparaît;
+Et l'on n'entend plus rien dans l'ombre inaccessible,
+Que le bruit sourd que fait dans le gouffre invisible
+ L'invisible forêt.
+
+L'infini, route noire et de brume remplie,
+Et qui joint l'âme à Dieu, monte, fuit, multiplie
+ Ses cintres tortueux,
+Et s'efface...--et l'horreur effare nos pupilles
+Quand nous entrevoyons les arches et les piles
+ De ce pont monstrueux.
+
+O sort! obscurité! nuée! on rêve, on souffre,
+Les êtres, dispersés à tous les vents du gouffre,
+ Ne savent ce qu'ils font.
+Les vivants sont hagards. Les morts sont dans leurs couches.
+Pendant que nous songeons, des pleurs, gouttes farouches,
+ Tombent du noir plafond.
+
+XIV
+
+On brave l'immuable; et l'un se réfugie
+Dans l'assoupissement, et l'autre dans l'orgie.
+ Cet autre va criant:
+--A bas vertu, devoir et foi! l'homme est un ventre!--
+Dans ce lugubre esprit, comme un tigre en son antre,
+ Habite le néant.
+
+Écoutez-le:--Jouir est tout. L'heure est rapide.
+Le sacrifice est fou, le martyre est stupide;
+ Vivre est l'essentiel.
+L'immensité ricane et la tombe grimace.
+La vie est un caillou que le sage ramasse
+ Pour lapider le ciel.--
+
+Il souffle, forçat noir, sa vermine sur l'ange.
+Il est content, il est hideux; il boit, il mange;
+ Il rit, la lèvre en feu,
+Tous les rires que peut inventer la démence;
+Il dit tout ce que peut dire en sa haine immense
+ Le ver de terre à Dieu.
+
+Il dit: Non! à celui sous qui tremble le pôle.
+Soudain l'ange muet met la main sur l'épaule
+ Du railleur effronté;
+La mort derrière lui surgit pendant qu'il chante;
+Dieu remplit tout à coup cette bouche crachante
+ Avec l'éternité.
+
+XV
+
+Qu'est-ce que tu feras de tant d'herbes fauchées,
+O vent? que feras-tu des pailles desséchées
+ Et de l'arbre abattu?
+Que feras-tu de ceux qui s'en vont avant l'heure,
+Et de celui qui rit et de celui qui pleure,
+ O vent, qu'en feras-tu?
+
+Que feras-tu des coeurs! que feras-tu des âmes?
+Nous aimâmes, hélas! nous crûmes, nous pensâmes:
+ Un moment nous brillons;
+Puis, sur les panthéons ou sur les ossuaires,
+Nous frissonnons, ceux-ci drapeaux, ceux-là suaires,
+ Tous, lambeaux et haillons!
+
+Et ton souffle nous tient, nous arrache et nous ronge!
+Et nous étions la vie, et nous sommes le songe!
+ Et voilà que tout fuit!
+Et nous ne savons plus qui nous pousse et nous mène,
+Et nous questionnons en vain notre âme pleine
+ De tonnerre et de nuit!
+
+O vent, que feras-tu de ces tourbillons d'êtres,
+Hommes, femmes, vieillards, enfants, esclaves, maîtres,
+ Souffrant, priant, aimant,
+Doutant, peut-être cendre et peut-être semence,
+Qui roulent, frémissants et pâles, vers l'immense
+ Évanouissement!
+
+XVI
+
+L'arbre Éternité vit sans faîte et sans racines.
+Ses branches sont partout, proches du ver, voisines
+ Du grand astre doré;
+L'espace voit sans fin croître la branche Nombre,
+Et la branche Destin, végétation sombre,
+ Emplit l'homme effaré.
+
+Nous la sentons ramper et grandir sous nos crânes,
+Lier Deutz à Judas, Nemrod à Schinderhannes
+ Tordre ses mille noeuds,
+Et, passants pénétrés de fibres éternelles,
+Tremblants, nous la voyons croiser dans nos prunelles
+ Ses fils vertigineux.
+
+Et nous apercevons, dans le plus noir de l'arbre,
+Les Hobbes contemplant avec des yeux de marbre,
+ Les Kant aux larges fronts;
+Leur cognée à la main, le pied sur les problèmes,
+Immobiles; la mort a fait des spectres blêmes
+ De tous ces bûcherons.
+
+Ils sont là, stupéfaits et chacun sur sa branche.
+L'un se redresse, et l'autre, épouvanté, se penche.
+ L'un voulut, l'autre osa,
+Tous se sont arrêtés en voyant le mystère.
+Zénon rêve tourné vers Pyrrhon, et Voltaire
+ Regarde Spinosa.
+
+Qu'avez-vous donc trouvé, dites, chercheurs sublimes?
+Quels nids avez-vous vus, noirs comme des abîmes,
+ Sur ces rameaux noueux?
+Cachaient-ils des essaims d'ailes sombres ou blanches?
+Dites, avez-vous fait envoler de ces branches
+ Quelque aigle monstrueux?
+
+De quelqu'un qui se tait nous sommes les ministres;
+Le noir réseau du sort trouble nos yeux sinistres;
+ Le vent nous courbe tous;
+L'ombre des mêmes nuits mêle toutes les têtes.
+Qui donc sait le secret? le savez-vous, tempêtes?
+ Gouffres, en parlez-vous?
+
+Le problème muet gonfle la mer sonore,
+Et, sans cesse oscillant, va du soir à l'aurore
+ Et de la taupe au lynx;
+L'énigme aux yeux profonds nous regarde obstinée;
+Dans l'ombre nous voyons sur notre destinée
+ Les deux griffes du sphynx.
+
+Le mot, c'est Dieu. Ce mot luit dans les âmes veuves,
+Il tremble dans la flamme; onde, il coule en tes fleuves,
+ Homme, il coule en ton sang;
+Les constellations le disent au silence;
+Et le volcan, mortier de l'infini, le lance
+ Aux astres en passant.
+
+Ne doutons pas. Croyons. Emplissons l'étendue
+De notre confiance, humble, ailée, éperdue.
+ Soyons l'immense Oui.
+Que notre cécité ne soit pas un obstacle;
+A la création donnons ce grand spectacle
+ D'un aveugle ébloui.
+
+Car, je vous le redis, votre oreille étant dure,
+Non est un précipice. O vivants! rien ne dure;
+ La chair est aux corbeaux;
+La vie autour de vous croule comme un vieux cloître;
+Et l'herbe est formidable, et l'on y voit moins croître
+ De fleurs que de tombeaux.
+
+Tout, dès que nous doutons, devient triste et farouche.
+Quand il veut, spectre gai, le sarcasme à la bouche
+ Et l'ombre dans les yeux,
+Rire avec l'infini, pauvre âme aventurière,
+L'homme frissonnant voit les arbres en prière
+ Et les monts sérieux;
+
+Le chêne ému fait signe au cèdre qui contemple;
+Le rocher rêveur semble un prêtre dans le temple
+ Pleurant un déshonneur;
+L'araignée, immobile au centre de ses toiles,
+Médite; et le lion, songeant sous les étoiles,
+ Rugit: Pardon, Seigneur!
+
+Jersey, cimetière de Saint-Jean, avril 1854.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Un jour, le morne esprit, le prophète sublime
+ Qui rêvait à Patmos,
+Et lisait, frémissant, sur le mur de l'abîme
+ De si lugubres mots,
+
+Dit à son aigle: «O monstre! il faut que tu m'emportes.
+ Je veux voir Jéhovah.»
+L'aigle obéit. Des cieux ils franchirent les portes;
+ Enfin, Jean arriva;
+
+Il vit l'endroit sans nom dont nul archange n'ose
+ Traverser le milieu,
+Et ce lieu redoutable était plein d'ombre, à cause
+ De la grandeur de Dieu.
+
+Jersey, septembre 1855.
+
+
+
+
+VIII
+
+CLAIRE
+
+
+Quoi donc! la vôtre aussi! la vôtre suit la mienne!
+O mère au coeur profond, mère, vous avez beau
+Laisser la porte ouverte afin qu'elle revienne,
+Cette pierre là-bas dans l'herbe est un tombeau!
+
+La mienne disparut dans les flots qui se mêlent;
+Alors, ce fut ton tour, Claire, et tu t'envolas.
+Est-ce donc que là-haut dans l'ombre elles s'appellent,
+Qu'elles s'en vont ainsi l'une après l'autre, hélas?
+
+Enfant qui rayonnais, qui chassais la tristesse,
+Que ta mère jadis berçait de sa chanson,
+Qui d'abord la charmas avec ta petitesse
+Et plus tard lui remplis de clarté l'horizon,
+
+Voilà donc que tu dors sous cette pierre grise!
+Voilà que tu n'es plus, ayant à peine été!
+L'astre attire le lys, et te voilà reprise,
+O vierge, par l'azur, cette virginité!
+
+Te voilà remontée au firmament sublime,
+Échappée aux grands cieux comme la grive aux bois,
+Et, flamme, aile, hymne, odeur, replongée à l'abîme
+Des rayons, des amours, des parfums et des voix!
+
+Nous ne t'entendrons plus rire en notre nuit noire.
+Nous voyons seulement, comme pour nous bénir,
+Errer dans notre ciel et dans notre mémoire
+Ta figure, nuage, et ton nom, souvenir!
+
+Pressentais-tu déjà ton sombre épithalame?
+Marchant sur notre monde à pas silencieux,
+De tous les idéals tu composais ton âme,
+Comme si tu faisais un bouquet pour les cieux!
+
+En te voyant si calme et toute lumineuse,
+Les coeurs les plus saignants ne haïssaient plus rien.
+Tu passais parmi nous comme Ruth la glaneuse,
+Et, comme Ruth l'épi, tu ramassais le bien.
+
+La nature, ô front pur, versait sur toi sa grâce,
+L'aurore sa candeur, et les champs leur bonté;
+Et nous retrouvions, nous sur qui la douleur passe,
+Toute cette douceur dans toute ta beauté!
+
+Chaste, elle paraissait ne pas être autre chose
+Que la forme qui sort des deux éblouissants,
+Et de tous les rosiers elle semblait la rose,
+Et de tous les amours elle semblait l'encens.
+
+Ceux qui n'ont pas connu cette charmante fille
+Ne peuvent pas savoir ce qu'était ce regard
+Transparent comme l'eau qui s'égaye et qui brille
+Quand l'étoile surgit sur l'océan hagard.
+
+Elle était simple, franche, humble, naïve et bonne;
+Chantant à demi-voix son chant d'illusion,
+Ayant je ne sais quoi dans toute sa personne
+De vague et de lointain comme la vision.
+
+On sentait qu'elle avait peu de temps sur la terre,
+Qu'elle n'apparaissait que pour s'évanouir,
+Et qu'elle acceptait peu sa vie involontaire;
+Et la tombe semblait par moments l'éblouir.
+
+Elle a passé dans l'ombre où l'homme se résigne;
+Le vent sombre soufflait; elle a passé sans bruit,
+Belle, candide, ainsi qu'une plume de cygne
+Qui reste blanche, même en traversant la nuit!
+
+Elle s'en est allée à l'aube qui se lève,
+Lueur dans le matin, vertu dans le ciel bleu,
+Bouche qui n'a connu que le baiser du rêve,
+Âme qui n'a dormi que dans le lit de Dieu!
+
+Nous voici maintenant en proie aux deuils sans bornes,
+Mère, à genoux tous deux sur des cercueils sacrés,
+Regardant à jamais dans les ténèbres mornes
+La disparition des êtres adorés!
+
+Croire qu'ils resteraient! quel songe! Dieu les presse.
+Même quand leurs bras blancs sont autour de nos cous,
+Un vent du ciel profond fait frissonner sans cesse
+Ces fantômes charmants que nous croyons à nous.
+
+Ils sont là, près de nous, jouant sur notre route;
+Ils ne dédaignent pas notre soleil obscur,
+Et derrière eux, et sans que leur candeur s'en doute,
+Leurs ailes font parfois de l'ombre sur le mur.
+
+Ils viennent sous nos toits; avec nous ils demeurent;
+Nous leur disons: Ma fille! ou: Mon fils! ils sont doux,
+Riants, joyeux, nous font une caresse, et meurent.--
+O mère, ce sont là les anges, voyez-vous!
+
+C'est une volonté du sort, pour nous sévère
+Qu'ils rentrent vite au ciel resté pour eux ouvert;
+Et qu'avant d'avoir mis leur lèvre à notre verre,
+Avant d'avoir rien fait et d'avoir rien souffert,
+
+Ils partent radieux; et qu'ignorant l'envie,
+L'erreur, l'orgueil, le mal, la haine, la douleur,
+Tous ces êtres bénis s'envolent de la vie
+A l'âge où la prunelle innocente est en fleur!
+
+Nous qui sommes démons ou qui sommes apôtres,
+Nous devons travailler, attendre, préparer;
+Pensifs, nous expions pour nous-même ou pour d'autres;
+Notre chair doit saigner, nos yeux doivent pleurer.
+
+Eux, ils sont l'air qui fuit, l'oiseau qui ne se pose
+Qu'un instant, le soupir qui vole, avril vermeil
+Qui brille et passe; ils sont le parfum de la rose
+Qui va rejoindre, aux cieux le rayon du soleil!
+
+Ils ont ce grand dégoût mystérieux de l'âme
+Pour notre chair coupable et pour notre destin;
+Ils ont, êtres rêveurs qu'un autre azur réclame,
+Je ne sais quelle soif de mourir le matin!
+
+Ils sont l'étoile d'or se couchant dans l'aurore,
+Mourant pour nous, naissant pour l'autre firmament;
+Car la mort, quand un astre en son sein vient éclore,
+Continue, au delà, l'épanouissement!
+
+Oui, mère, ce sont là les élus du mystère,
+Les envoyés divins, les ailés, les vainqueurs,
+A qui Dieu n'a permis que d'effleurer la terre
+Pour faire un peu de joie à quelques pauvres coeurs.
+
+Comme l'ange à Jacob, comme Jésus à Pierre,
+Ils viennent jusqu'à nous qui loin d'eux étouffons,
+Beaux, purs, et chacun d'eux portant sous sa paupière
+La sereine clarté des paradis profonds.
+
+Puis, quand ils ont, pieux, baisé toutes les plaies,
+Pansé notre douleur, azuré nos raisons,
+Et fait luire un moment l'aube à travers nos claies,
+Et chanté la chanson du ciel dans nos maisons,
+
+Ils retournent là-haut parler à Dieu des hommes,
+Et, pour lui faire voir quel est notre chemin,
+Tout ce que nous souffrons et tout ce que nous sommes,
+S'en vont avec un peu de terre dans la main.
+
+Ils s'en vont; c'est tantôt l'éclair qui les emporte,
+Tantôt un mal plus fort que nos soins superflus.
+Alors, nous, pâles, froids, l'oeil fixé sur la porte,
+Nous ne savons plus rien, sinon qu'ils ne sont plus.
+
+Nous disons:--A quoi bon l'âtre sans étincelles?
+A quoi bon la maison où ne sont plus leurs pas?
+A quoi bon la ramée où ne sont plus les ailes:
+Qui donc attendons-nous s'ils ne reviendront pas?--
+
+Ils sont partis, pareils au bruit qui sort des lyres.
+Et nous restons là, seuls, près du gouffre où tout fuit,
+Tristes; et la lueur de leurs charmants sourires
+Parfois nous apparaît vaguement dans la nuit.
+
+Car ils sont revenus, et c'est là le mystère;
+Nous entendons quelqu'un flotter, un souffle errer,
+Des robes effleurer notre seuil solitaire,
+Et cela fait alors que nous pouvons pleurer.
+
+Nous sentons frissonner leurs cheveux dans notre ombre;
+Nous sentons, lorsqu'ayant la lassitude en nous,
+Nous nous levons après quelque prière sombre,
+Leurs blanches mains toucher doucement nos genoux.
+
+Ils nous disent tout bas de leur voix la plus tendre:
+«Mon père! encore un peu! ma mère! encore un jour!
+M'entends-tu? Je suis là, je reste pour t'attendre
+Sur l'échelon d'en bas de l'échelle d'amour.
+
+«Je t'attends pour pouvoir nous en aller ensemble.
+Cette vie est amère, et tu vas en sortir.
+Pauvre coeur, ne crains rien, Dieu vit! la mort rassemble.
+Tu redeviendras ange ayant été martyr.»
+
+Oh! quand donc viendrez-vous? vous retrouver, c'est naître.
+Quand verrons-nous, ainsi qu'un idéal flambeau,
+La douce étoile mort, rayonnante, apparaître
+A ce noir horizon qu'on nomme le tombeau?
+
+Quand nous en irons-nous où vous êtes, colombes!
+Où sont les enfants morts et les printemps enfuis,
+Et tous les chers amours dont nous sommes les tombes,
+Et toutes les clartés dont nous sommes les nuits?
+
+Vers ce grand ciel clément où sont tous les dictames,
+Les aimés, les absents, les êtres purs et doux,
+Les baisers des esprits et les regards des âmes,
+Quand nous en irons-nous? quand nous en irons-nous?
+
+Quand nous en irons-nous où sont l'aube et la foudre?
+Quand verrons-nous, déjà libres, hommes encor,
+Notre chair ténébreuse en rayons se dissoudre,
+Et nos pieds faits de nuit éclore en ailes d'or?
+
+Quand nous enfuirons-nous dans la joie infinie
+Où les hymnes vivants sont des anges voilés,
+Où l'on voit, à travers l'azur de l'harmonie,
+La strophe bleue errer sur les luths étoilés?
+
+Quand viendrez-vous chercher notre humble coeur qui sombre,
+Quand nous reprendrez-vous à ce monde charnel,
+Pour nous bercer ensemble aux profondeurs de l'ombre,
+Sous l'éblouissement du regard éternel?
+
+Décembre 1846.
+
+
+
+
+IX
+
+À LA FENÊTRE PENDANT LA NUIT
+
+
+I
+
+Les étoiles, points d'or, percent les branches noires;
+Le flot huileux et lourd décompose ses moires
+ Sur l'océan blêmi;
+Les nuages ont l'air d'oiseaux prenant la fuite;
+Par moments le vent parle, et dit des mots sans suite,
+ Comme un homme endormi.
+
+Tout s'en va. La nature est l'urne mal fermée.
+La tempête est écume et la flamme est fumée.
+ Rien n'est hors du moment,
+L'homme n'a rien qu'il prenne, et qu'il tienne, et qu'il garde.
+Il tombe heure par heure, et, ruine, il regarde
+ Le monde, écroulement.
+
+L'astre est-il le point fixe en ce mouvant problème?
+Ce ciel que nous voyons fut-il toujours le même?
+ Le sera-t-il toujours?
+L'homme a-t-il sur son front des clartés éternelles?
+Et verra-t-il toujours les mêmes sentinelles
+ Monter aux mêmes tours?
+
+II
+
+Nuits, serez-vous pour nous toujours ce que vous êtes?
+Pour toute vision, aurons-nous sur nos têtes
+ Toujours les mêmes cieux?
+Dis, larve Aldebaran, réponds, spectre Saturne,
+Ne verrons-nous jamais sur le masque nocturne
+ S'ouvrir de nouveaux yeux?
+
+Ne verrons-nous jamais briller de nouveaux astres?
+Et des cintres nouveaux, et de nouveaux pilastres
+ Luire à notre oeil mortel,
+Dans cette cathédrale aux formidables porches
+Dont le septentrion éclaire avec sept torches,
+ L'effrayant maître-autel?
+
+A-t-il cessé, le vent qui fit naître ces roses,
+Sirius, Orion, toi, Vénus, qui reposes
+ Notre oeil dans le péril?
+Ne verrons-nous jamais sous ces grandes haleines
+D'autres fleurs de lumière éclore dans les plaines
+ De l'éternel avril?
+
+Savons-nous où le monde en est de son mystère?
+Qui nous dit, à nous, joncs du marais, vers de terre
+ Dont la bave reluit,
+A nous qui n'avons pas nous-mêmes notre preuve,
+Que Dieu ne va pas mettre une tiare neuve
+ Sur le front de la nuit?
+
+III
+
+Dieu n'a-t-il plus de flamme à ses lèvres profondes?
+N'en fait-il plus jaillir des tourbillons de mondes?
+ Parlez, Nord et Midi!
+N'emplit-il plus de lui sa création sainte?
+Et ne souffle-t-il plus que d'une bouche éteinte
+ Sur l'être refroidi?
+
+Quand les comètes vont et viennent, formidables,
+Apportant la lueur des gouffres insondables,
+ A nos fronts soucieux,
+Brûlant, volant, peut-être âmes, peut-être mondes,
+Savons-nous ce que font toutes ces vagabondes
+ Qui courent dans nos cieux?
+
+Qui donc a vu la source et connaît l'origine?
+Qui donc, ayant sondé l'abîme, s'imagine
+ En être mage et roi?
+Ah! fantômes humains, courbés sous les désastres!
+Qui donc a dit:--C'est bien, Éternel. Assez d'astres.
+ N'en fais plus. Calme-toi!--
+
+L'effet séditieux limiterait la cause?
+Quelle bouche ici-bas peut dire à quelque chose:
+ Tu n'iras pas plus loin?
+Sous l'élargissement sans fin, la borne plie;
+La création vit, croît et se multiplie;
+ L'homme n'est qu'un témoin.
+
+L'homme n'est qu'un témoin frémissant d'épouvante.
+Les firmaments sont pleins de la sève vivante
+ Comme les animaux.
+L'arbre prodigieux croise, agrandit, transforme,
+Et mêle aux cieux profonds, comme une gerbe énorme,
+ Ses ténébreux rameaux.
+
+Car la création est devant, Dieu derrière.
+L'homme, du côté noir de l'obscure barrière,
+ Vit, rôdeur curieux;
+Il suffit que son front se lève pour qu'il voie
+A travers la sinistre et morne claire-voie
+ Cet oeil mystérieux.
+
+IV
+
+Donc ne nous disons pas:--Nous avons nos étoiles.--
+Des flottes de soleils peut-être à pleines voiles
+ Viennent en ce moment;
+Peut-être que demain le Créateur terrible,
+Refaisant notre nuit, va contre un autre crible
+ Changer le firmament.
+
+Qui sait? que savons-nous? sur notre horizon sombre,
+Que la création impénétrable encombre
+ De ses taillis sacrés,
+Muraille obscure où vient battre le flot de l'être,
+Peut-être allons-nous voir brusquement apparaître
+ Des astres effarés;
+
+Des astres éperdus arrivant des abîmes,
+Venant des profondeurs ou descendant des cimes,
+ Et, sous nos noirs arceaux,
+Entrant en foule, épars, ardents, pareils au rêve,
+Comme dans un grand vent s'abat sur une grève
+ Une troupe d'oiseaux;
+
+Surgissant, clairs flambeaux, feux purs, rouges fournaises,
+Aigrettes de rubis ou tourbillons de braises,
+ Sur nos bords, sur nos monts,
+Et nous pétrifiant de leurs aspects étranges,
+Car dans le gouffre énorme il est des mondes anges
+ Et des soleils démons!
+
+Peut-être en ce moment, du fond des nuits funèbres,
+Montant vers nous, gonflant ses vagues de ténèbres
+ Et ses flots de rayons,
+Le muet Infini, sombre mer ignorée,
+Roule vers notre ciel une grande marée
+ De constellations!
+
+Marine-Terrace, avril 1854.
+
+
+
+
+X
+
+ÉCLAIRCIE
+
+
+L'Océan resplendit sous sa vaste nuée.
+L'onde, de son combat sans fin exténuée,
+S'assoupit, et, laissant l'écueil se reposer,
+Fait de toute la rive un immense baiser.
+On dirait qu'en tous lieux, en même temps, la vie
+Dissout le mal, le deuil, l'hiver, la nuit, l'envie,
+Et que le mort couché dit au vivant debout:
+Aime! et qu'une âme obscure, épanouie en tout,
+Avance doucement sa bouche vers nos lèvres.
+L'être, éteignant dans l'ombre et l'extase ses fièvres,
+Ouvrant ses flancs, ses seins, ses yeux, ses coeurs épars,
+Dans ses pores profonds reçoit de toutes parts
+La pénétration de la sève sacrée.
+La grande paix d'en haut vient comme une marée.
+Le brin d'herbe palpite aux fentes du pavé;
+Et l'âme a chaud. On sent que le nid est couvé.
+L'infini semble plein d'un frisson de feuillée.
+On croit être à cette heure où la terre éveillée
+Entend le bruit que fait l'ouverture du jour,
+Le premier pas du vent, du travail, de l'amour,
+De l'homme, et le verrou de la porte sonore,
+Et le hennissement du blanc cheval aurore.
+Le moineau d'un coup d'aile, ainsi qu'un fol esprit,
+Vient taquiner le flot monstrueux qui sourit;
+L'air joue avec la mouche et l'écume avec l'aigle;
+Le grave laboureur fait ses sillons et règle
+La page où s'écrira le poëme des blés;
+Des pêcheurs sont là-bas sous un pampre attablés;
+L'horizon semble un rêve éblouissant où nage
+L'écaille de la mer, la plume du nuage,
+Car l'Océan est hydre et le nuage oiseau.
+Une lueur, rayon vague, part du berceau
+Qu'une femme balance au seuil d'une chaumière,
+Dore les champs, les fleurs, l'onde et devient lumière
+En touchant un tombeau qui dort près du clocher.
+Le jour plonge au plus noir du gouffre, et va chercher
+L'ombre, et la baise au front sous l'eau sombre et hagarde.
+Tout est doux, calme, heureux, apaisé; Dieu regarde.
+
+Marine-Terrace, juillet 1855.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Oh! par nos vils plaisirs, nos appétits, nos fanges,
+Que de fois nous devons vous attrister, archanges!
+C'est vraiment une chose amère de songer
+Qu'en ce monde où l'esprit n'est qu'un morne étranger
+Où la volupté rit, jeune, et si décrépite!
+Où dans les lits profonds l'aile d'en bas palpite,
+Quand, pâmé, dans un nimbe ou bien dans un éclair,
+On tend sa bouche ardente aux coupes de la chair,
+A l'heure ou l'on s'enivre aux lèvres d'une femme,
+De ce qu'on croit l'amour, de ce qu'on prend pour l'âme,
+Sang du coeur, vin des sens âcre et délicieux,
+On fait rougir là-haut quelque passant des cieux!
+
+Juin 1855.
+
+
+
+
+XII
+
+AUX ANGES QUI NOUS VOIENT
+
+
+--Passant, qu'es-tu? je te connais.
+Mais, étant spectre, ombre et nuage,
+Tu n'as plus de sexe ni d'âge.
+--Je suis ta mère, et je venais!
+
+--Et toi dont l'aile hésite et brille,
+Dont l'oeil est noyé de douceur,
+Qu'es-tu, passant?--Je suis ta soeur
+--Et toi, qu'es-tu?--Je suis ta fille.
+
+--Et toi, qu'es-tu, passant?--Je suis
+Celle à qui tu disais: «Je t'aime!»
+--Et toi?--Je suis ton âme même.--
+Oh! cachez-moi, profondes nuits!
+
+Juin 1855.
+
+
+
+
+XIII
+
+CADAVER
+
+
+O mort! heure splendide! ô rayons mortuaires!
+Avez-vous quelquefois soulevé des suaires?
+Et, pendant qu'on pleurait, et qu'au chevet du lit,
+Frères, amis, enfants, la mère qui pâlit,
+Éperdus, sanglotaient dans le deuil qui les navre,
+Avez-vous regardé sourire le cadavre?
+Tout à l'heure il râlait, se tordait, étouffait;
+Maintenant il rayonne. Abîme! qui donc fait
+Cette lueur qu'a l'homme en entrant dans les ombres?
+Qu'est-ce que le sépulcre? et d'où vient, penseurs sombres,
+Cette sérénité formidable des morts?
+C'est que le secret s'ouvre et que l'être est dehors;
+C'est que l'âme--qui voit, puis brille, puis flamboie,--
+Rit, et que le corps même a sa terrible joie.
+La chair se dit:--Je vais être terre, et germer,
+Et fleurir comme sève, et, comme fleur, aimer!
+Je vais me rajeunir dans la jeunesse énorme
+Du buisson, de l'eau vive, et du chêne, et de l'orme,
+Et me répandre aux lacs, aux flots, aux monts, aux prés,
+Aux rochers, aux splendeurs des grands couchants pour prés,
+Aux ravins, aux halliers, aux brises de la nue,
+Aux murmures profonds de la vie inconnue!
+Je vais être oiseau, vent, cri des eaux, bruit des cieux,
+Et palpitation du tout prodigieux!--
+Tous ces atomes las, dont l'homme était le maître,
+Sont joyeux d'être mis en liberté dans l'être,
+De vivre, et de rentrer au gouffre qui leur plaît.
+L'haleine, que la fièvre aigrissait et brûlait,
+Va devenir parfum, et la voix harmonie;
+Le sang va retourner à la veine infinie,
+Et couler, ruisseau clair, aux champs où le boeuf roux
+Mugit le soir avec l'herbe jusqu'aux genoux;
+Les os ont déjà pris la majesté des marbres;
+La chevelure sent le grand frisson des arbres,
+Et songe aux cerfs errants, au lierre, aux nids chantants
+Qui vont l'emplir du souffle adoré du printemps.
+Et voyez le regard, qu'une ombre étrange voile,
+Et qui, mystérieux, semble un lever d'étoile!
+
+Oui, Dieu le veut, la mort, c'est l'ineffable chant
+De l'âme et de la bête à la fin se lâchant;
+C'est une double issue ouverte à l'être double.
+Dieu disperse, à cette heure inexprimable et trouble,
+Le corps dans l'univers et l'âme dans l'amour.
+Une espèce d'azur que dore un vague jour,
+L'air de l'éternité, puissant, calme, salubre,
+Frémit et resplendit sous le linceul lugubre;
+Et des plis du drap noir tombent tous nos ennuis.
+La mort est bleue. O mort! ô paix! l'ombre des nuits,
+Le roseau des étangs, le roc du monticule,
+L'épanouissement sombre du crépuscule,
+Le vent, souffle farouche ou providentiel,
+L'air, la terre, le feu, l'eau, tout, même le ciel,
+Se mêle à cette chair qui devient solennelle.
+Un commencement d'astre éclôt dans la prunelle.
+
+Au cimetière, août 1855.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Ô gouffre! l'âme plonge et rapporte le doute.
+Nous entendons sur nous les heures, goutte à goutte,
+ Tomber comme l'eau sur les plombs;
+L'homme est brumeux, le monde est noir, le ciel est sombre;
+Les formes de la nuit vont et viennent dans l'ombre;
+ Et nous, pâles, nous contemplons.
+
+Nous contemplons l'obscur, l'inconnu, l'invisible.
+Nous sondons le réel, l'idéal, le possible,
+ L'être, spectre toujours présent.
+Nous regardons trembler l'ombre indéterminée.
+Nous sommes accoudés sur notre destinée,
+ L'oeil fixe et l'esprit frémissant.
+
+Nous épions des bruits dans ces vides funèbres;
+Nous écoutons le souffle, errant dans les ténèbres,
+ Dont frissonne l'obscurité;
+Et, par moment, perdus dans les nuits insondables,
+Nous voyons s'éclairer de lueurs formidables
+ La vitre de l'éternité.
+
+Marine-Terrace, septembre 1853.
+
+
+
+
+XV
+
+A CELLE QUI EST VOILÉE
+
+
+Tu me parles du fond d'un rêve
+Comme une âme parle aux vivants.
+Comme l'écume de la grève,
+Ta robe flotte dans les vents.
+
+Je suis l'algue des flots sans nombre,
+Le captif du destin vainqueur;
+Je suis celui que toute l'ombre
+Couvre sans éteindre son coeur.
+
+Mon esprit ressemble à cette île,
+Et mon sort à cet océan;
+Et je suis l'habitant tranquille
+De la foudre et de l'ouragan.
+
+Je suis le proscrit qui se voile,
+Qui songe, et chante loin du bruit,
+Avec la chouette et l'étoile,
+La sombre chanson de la nuit.
+
+Toi, n'es-tu pas, comme moi-même,
+Flambeau dans ce monde âpre et vif,
+Ame, c'est-à-dire problème,
+Et femme, c'est-à-dire exil?
+
+Sors du nuage, ombre charmante.
+O fantôme, laisse-toi voir!
+Sois un phare dans ma tourmente,
+Sois un regard dans mon ciel noir!
+
+Cherche-moi parmi les mouettes!
+Dresse un rayon sur mon récif,
+Et, dans mes profondeurs muettes,
+La blancheur de l'ange pensif!
+
+Sois l'aile qui passe et se mêle
+Aux grandes vagues en courroux.
+Oh! viens! tu dois être bien belle,
+Car ton chant lointain est bien doux;
+
+Car la nuit engendre l'aurore;
+C'est peut-être une loi des cieux
+Que mon noir destin fasse éclore
+Ton sourire mystérieux!
+
+Dans ce ténébreux monde où j'erre,
+Nous devons nous apercevoir,
+Toi, toute faite de lumière,
+Moi, tout composé de devoir!
+
+Tu me dis de loin que tu m'aimes,
+Et que, la nuit, à l'horizon,
+Tu viens voir sur les grèves blêmes
+Le spectre blanc de ma maison.
+
+Là, méditant sous le grand dôme,
+Près du flot sans trêve agité,
+Surprise de trouver l'atome
+Ressemblant à l'immensité,
+
+Tu compares, sans me connaître,
+L'onde à l'homme, l'ombre au banni,
+Ma lampe étoilant ma fenêtre
+A l'astre étoilant l'infini!
+
+Parfois, comme au fond d'une tombe,
+Je te sens sur mon front fatal,
+Bouche de l'inconnu d'où tombe
+Le pur baiser de l'Idéal.
+
+A ton souffle, vers Dieu poussées,
+Je sens en moi, douce frayeur,
+Frissonner toutes mes pensées,
+Feuilles de l'arbre intérieur.
+
+Mais tu ne veux pas qu'on te voie;
+Tu viens et tu fuis tour à tour;
+Tu ne veux pas te nommer joie,
+Ayant dit: Je m'appelle amour.
+
+Oh, fais un pas de plus! viens, entre,
+Si nul devoir ne le défend;
+Viens voir mon âme dans son antre,
+L'esprit lion, le coeur enfant;
+
+Viens voir le désert où j'habite,
+Seul sous mon plafond effrayant;
+Sois l'ange chez le cénobite,
+Sois la clarté chez le voyant.
+
+Change en perles dans mes décombres
+Toutes mes gouttes de sueur!
+Viens poser sur mes oeuvres sombres
+Ton doigt d'où sort une lueur!
+
+Du bord des sinistres ravines
+Du rêve et de la vision,
+J'entrevois les choses divines...--
+Complète l'apparition!
+
+Viens voir le songeur qui s'enflamme
+A mesure qu'il se détruit,
+Et de jour en jour dans son âme
+A plus de mort et moins de nuit!
+
+Viens! viens dans ma brume hagarde,
+Où naît la foi, d'où l'esprit sort,
+Où confusément je regarde
+Les formes obscures du sort.
+
+Tout s'éclaire aux lueurs funèbres;
+Dieu, pour le penseur attristé,
+Ouvre toujours dans les ténèbres
+De brusques gouffres de clarté.
+
+Avant d'être sur cette terre,
+Je sens que jadis j'ai plané;
+J'étais l'archange solitaire,
+Et mon malheur, c'est d'être né.
+
+Sur mon âme, qui fut colombe,
+Viens, toi qui des cieux as le sceau.
+Quelquefois une plume tombe
+Sur le cadavre d'un oiseau.
+
+Oui, mon malheur irréparable,
+C'est de pendre aux deux éléments,
+C'est d'avoir en moi, misérable,
+De la fange et des firmaments!
+
+Hélas! hélas! c'est d'être un homme;
+C'est de songer que j'étais beau,
+D'ignorer comment je me nomme,
+D'être un ciel et d'être un tombeau!
+
+C'est d'être un forçat qui promène
+Son vil labeur sous le ciel bleu;
+C'est de porter la hotte humaine
+Où j'avais vos ailes, mon Dieu!
+
+C'est de traîner de la matière;
+C'est d'être plein, moi, fils du jour,
+De la terre du cimetière,
+Même quand je m'écrie: Amour!
+
+Marine-Terrace, janvier 1854.
+
+
+
+
+XVI
+
+HORROR
+
+
+I
+
+Esprit mystérieux qui, le doigt sur ta bouche,
+Passes... ne t'en va pas! parle à l'homme farouche
+ Ivre d'ombre et d'immensité,
+Parle-moi, toi, front blanc, qui dans ma nuit te penches;
+Réponds-moi, toi qui luis et marches sous les branches,
+ Comme un souffle de la clarté!
+
+Est-ce toi que chez moi minuit parfois apporte?
+Est-ce toi qui heurtais l'autre nuit à ma porte,
+ Pendant que je ne dormais pas?
+C'est donc vers moi que vient lentement ta lumière?
+La pierre de mon seuil peut-être est la première
+ Des sombres marches du trépas.
+
+Peut-être qu'à ma porte ouvrant sur l'ombre immense,
+L'invisible escalier des ténèbres commence;
+ Peut-être, ô pâles échappés,
+Quand vous montez du fond de l'horreur sépulcrale,
+O morts, quand vous sortez de la froide spirale,
+ Est-ce chez moi que vous frappez!
+
+Car la maison d'exil, mêlée aux catacombes,
+Est adossée au mur de la ville des tombes.
+ Le proscrit est celui qui sort;
+Il flotte submergé comme la nef qui sombre;
+Le jour le voit à peine et dit: Quelle est cette ombre?
+ Et la nuit dit: Quel est ce mort?
+
+Sois la bienvenue, ombre! ô ma soeur! ô figure
+Qui me fais signe alors que sur l'énigme obscure
+ Je me penche, sinistre et seul;
+Et qui viens, m'effrayant de ta lueur sublime,
+Essuyer sur mon front la sueur de l'abîme
+ Avec un pan de ton linceul!
+
+II
+
+Oh! que le gouffre est noir et que l'oeil est débile!
+Nous avons devant nous le silence immobile.
+ Qui sommes-nous? où sommes-nous?
+Faut-il jouir? faut-il pleurer? Ceux qu'on rencontre
+Passent. Quelle est la loi? La prière nous montre
+ L'écorchure de ses genoux.
+
+D'où viens-tu?--Je ne sais.--Où vas-tu?--Je l'ignore.
+L'homme ainsi parle à l'homme et l'onde au flot sonore.
+ Tout va, tout vient, tout ment, tout fuit.
+Parfois nous devenons pâles, hommes et femmes,
+Comme si nous sentions se fermer sur nos âmes
+ La main de la géante nuit.
+
+Nous voyons fuir la flèche et l'ombre est sur la cible.
+L'homme est lancé. Par qui? vers qui? Dans l'invisible.
+ L'arc ténébreux siffle dans l'air.
+En voyant ceux qu'on aime en nos bras se dissoudre,
+Nous demandons si c'est pour la mort, coup de foudre,
+ Qu'est faite, hélas! la vie éclair!
+
+Nous demandons, vivants douteux qu'un linceul couvre,
+Si le profond tombeau qui devant nous s'entr'ouvre,
+ Abîme, espoir, asile, écueil,
+N'est pas le firmament plein d'étoiles sans nombre,
+Et si tous les clous d'or qu'on voit au ciel dans l'ombre
+ Ne sont pas les clous du cercueil?
+
+Nous sommes là; nos dents tressaillent, nos vertèbres
+Frémissent; on dirait parfois que les ténèbres,
+ O terreur! sont pleines de pas.
+Qu'est-ce que l'ouragan, nuit?--C'est quelqu'un qui passe.
+Nous entendons souffler les chevaux de l'espace
+ Traînant le char qu'on ne voit pas.
+
+L'ombre semble absorbée en une idée unique.
+L'eau sanglote; à l'esprit la forêt communique
+ Un tremblement contagieux;
+Et tout semble éclairé, dans la brume où tout penche,
+Du reflet que ferait la grande pierre blanche
+ D'un sépulcre prodigieux.
+
+III
+
+La chose est pour la chose ici-bas un problème.
+L'être pour l'être est sphinx. L'aube au jour paraît blême
+ L'éclair est noir pour le rayon.
+Dans la création vague et crépusculaire,
+Les objets effarés qu'un jour sinistre éclaire
+ Sont l'un pour l'autre vision.
+
+La cendre ne sait pas ce que pense le marbre;
+L'écueil écoute en vain le flot; la branche d'arbre
+ Ne sait pas ce que dit le vent.
+Qui punit-on ici? Passez sans vous connaître!
+Est-ce toi le coupable, enfant qui viens de naître?
+ O mort, est-ce toi le vivant?
+
+Nous avons dans l'esprit des sommets, nos idées,
+Nos rêves, nos vertus, d'escarpements bordées,
+ Et nos espoirs construits si tôt;
+Nous tâchons d'appliquer à ces cimes étranges
+L'âpre échelle de feu par où montent les anges;
+ Job est en bas, Christ est en haut.
+
+Nous aimons. A quoi bon? Nous souffrons. Pour quoi faire?
+Je préfère mourir et m'en aller. Préfère.
+ Allez, choisissez vos chemins.
+L'être effrayant se tait au fond du ciel nocturne,
+Et regarde tomber de la bouche de l'urne
+ Le flot livide des humains.
+
+Nous pensons. Après? Rampe, esprit! garde tes chaînes.
+Quand vous vous promenez le soir parmi les chênes
+ Et les rochers aux vagues yeux,
+Ne sentez-vous pas l'ombre où vos regards se plongent
+Reculer? Savez-vous seulement à quoi songent
+ Tous ces muets mystérieux?
+
+Nous jugeons. Nous dressons l'échafaud. L'homme tue
+Et meurt. Le genre humain, foule d'erreur vêtue,
+ Condamne, extermine, détruit,
+Puis s'en va. Le poteau du gibet, ô démence!
+O deuil! est le bâton de cet aveugle immense
+ Marchant dans cette immense nuit.
+
+Crime! enfer! quel zénith effrayant que le nôtre,
+Où les douze Césars toujours l'un après l'autre
+ Reviennent, noirs soleils errants!
+L'homme, au-dessus de lui, du fond des maux sans borne,
+Voit éternellement tourner dans son ciel morne
+ Ce zodiaque de tyrans.
+
+IV
+
+Depuis quatre mille ans que, courbé sous la haine,
+Perçant sa tombe avec les débris de sa chaîne,
+ Fouillant le bas, creusant le haut,
+Il cherche à s'évader à travers la nature,
+L'esprit forçat n'a pas encor fait d'ouverture
+ A la voûte du ciel cachot.
+
+Oui, le penseur en vain, dans ses essors funèbres,
+Heurte son âme d'ombre au plafond de ténèbres;
+ Il tombe, il meurt; son temps est court;
+Et nous n'entendons rien, dans la nuit qu'il nous lègue
+Que ce que dit tout bas la création bègue
+ A l'oreille du tombeau sourd.
+
+Nous sommes les passants, les foules et les races.
+Nous sentons, frissonnants, des souffles sur nos faces.
+ Nous sommes le gouffre agité;
+Nous sommes ce que l'air chasse au vent de son aile;
+Nous sommes les flocons de la neige éternelle
+ Dans l'éternelle obscurité.
+
+Pour qui luis-tu, Vénus? Où roules-tu, Saturne?
+Ils vont: rien ne répond dans l'éther taciturne.
+ L'homme grelotte, seul et nu.
+L'étendue aux flots noirs déborde, d'horreur pleine;
+L'énigme a peur du mot; l'infini semble à peine
+ Pouvoir contenir l'inconnu.
+
+Toujours la nuit! jamais l'azur! jamais l'aurore!
+Nous marchons. Nous n'avons point fait un pas encore!
+ Nous rêvons ce qu'Adam rêva;
+La création flotte et fuit, des vents battue;
+Nous distinguons dans l'ombre une immense statue
+ Et nous lui disons: Jéhovah!
+
+Marine-Terrace, nuit du 30 mars 1854.
+
+
+
+
+XVII
+
+DOLOR
+
+
+Création! figure en deuil! Isis austère!
+Peut-être l'homme est-il son trouble et son mystère?
+ Peut-être qu'elle nous craint tous,
+Et qu'à l'heure où, ployés sous notre loi mortelle,
+Hagards et stupéfaits, nous tremblons devant elle,
+ Elle frissonne devant nous!
+
+Ne riez point. Souffrez gravement. Soyons dignes,
+Corbeaux, hiboux, vautours, de redevenir cygnes!
+ Courbons-nous sous l'obscure loi.
+Ne jetons pas le doute aux flots comme une sonde.
+Marchons sans savoir où, parlons sans qu'on réponde,
+ Et pleurons sans savoir pourquoi.
+
+Homme, n'exige pas qu'on rompe le silence;
+Dis-toi: Je suis puni. Baisse la tête et pense.
+ C'est assez de ce que tu vois.
+Une parole peut sortir du puits farouche;
+Ne la demande pas. Si l'abîme est la bouche,
+ Ô Dieu, qu'est-ce donc que la voix?
+
+Ne nous irritons pas. Il n'est pas bon de faire,
+Vers la clarté qui luit au centre de la sphère,
+ A travers les cieux transparents,
+Voler l'affront, les cris, le rire et la satire,
+Et que le chandelier à sept branches attire
+ Tous ces noirs phalènes errants.
+
+Nais, grandis, rêve, souffre, aime, vis, vieillis, tombe.
+L'explication sainte et calme est dans la tombe.
+ O vivants, ne blasphémons point.
+Qu'importe à l'Incréé, qui, soulevant ses voiles,
+Nous offre le grand ciel, les mondes, les étoiles,
+ Qu'une ombre lui montre le poing?
+
+Nous figurons-nous donc qu'à l'heure où tout le prie,
+Pendant qu'il crée et vit, pendant qu'il approprie
+ A chaque astre une humanité,
+Nous pouvons de nos cris troubler sa plénitude,
+Cracher notre néant jusqu'en sa solitude,
+ Et lui gâter l'éternité?
+
+Être! quand dans l'éther tu dessinas les formes,
+Partout où tu traças les orbites énormes
+ Des univers qui n'étaient pas,
+Des soleils ont jailli, fleurs de flamme, et sans nombre,
+Des trous qu'au firmament, en s'y posant dans l'ombre,
+ Fit la pointe de ton compas!
+
+Qui sommes-nous? La nuit, la mort, l'oubli, personne.
+Il est. Cette splendeur suffit pour qu'on frissonne.
+ C'est lui l'amour, c'est lui le feu.
+Quand les fleurs en avril éclatent pêle-mêle,
+C'est lui. C'est lui qui gonfle, ainsi qu'une mamelle,
+ La rondeur de l'océan bleu.
+
+Le penseur cherche l'homme et trouve de la cendre.
+Il trouve l'orgueil froid, le mal, l'amour à vendre,
+ L'erreur, le sac d'or effronté,
+La haine et son couteau, l'envie et son suaire,
+En mettant au hasard la main dans l'ossuaire
+ Que nous nommons humanité.
+
+Parce que nous souffrons, noirs et sans rien connaître,
+Stupide, l'homme dit:--Je ne veux pas de l'Être!
+ Je souffre; donc, l'Être n'est pas!--
+Tu n'admires que toi, vil passant, dans ce monde!
+Tu prends pour de l'argent, ô ver, ta bave immonde
+ Marquant la place où tu rampas!
+
+Notre nuit veut rayer ce jour qui nous éclaire;
+Nous crispons sur ce nom nos doigts pleins de colère;
+ Rage d'enfant qui coûte cher!
+Et nous nous figurons, race imbécile et dure,
+Que nous avons un peu de Dieu dans notre ordure
+ Entre notre ongle et notre chair!
+
+Nier l'Être! à quoi bon? L'ironie âpre et noire
+Peut-elle se pencher sur le gouffre et le boire,
+ Comme elle boit son propre fiel?
+Quand notre orgueil le tait, notre douleur le nomme.
+Le sarcasme peut-il, en crevant l'oeil à l'homme,
+ Crever les étoiles au ciel?
+
+Ah! quand nous le frappons, c'est pour nous qu'est la plaie.
+Pensons, croyons. Voit-on l'océan qui bégaie,
+ Mordre avec rage son bâillon?
+Adorons-le dans l'astre, et la fleur, et la femme.
+O vivants, la pensée est la pourpre de l'âme;
+ Le blasphème en est le haillon.
+
+Ne raillons pas. Nos coeurs sont les pavés du temple.
+Il nous regarde, lui que l'infini contemple.
+ Insensé qui nie et qui mord!
+Dans un rire imprudent, ne faisons pas, fils d'Ève,
+Apparaître nos dents devant son oeil qui rêve,
+ Comme elles seront dans la mort.
+
+La femme nue, ayant les hanches découvertes,
+Chair qui tente l'esprit, rit sous les feuilles vertes;
+ N'allons pas rire à son côté.
+Ne chantons pas:--Jouir est tout. Le ciel est vide.--
+La nuit a peur, vous dis-je! elle devient livide
+ En contemplant l'immensité.
+
+O douleur! clef des deux, l'ironie est fumée.
+L'expiation rouvre une porte fermée;
+ Les souffrances sont des faveurs.
+Regardons, au-dessus des multitudes folles,
+Monter vers les gibets et vers les auréoles
+ Les grands sacrifiés rêveurs.
+
+Monter, c'est s'immoler. Toute cime est sévère.
+L'Olympe lentement se transforme en Calvaire;
+ Partout le martyre est écrit;
+Une immense croix gît dans notre nuit profonde;
+Et nous voyons saigner aux quatre coins du monde
+ Les quatre clous de Jésus-Christ.
+
+Ah! vivants, vous doutez! ah! vous riez, squelettes!
+Lorsque l'aube apparaît, ceinte de bandelettes
+ D'or, d'émeraude et de carmin,
+Vous huez, vous prenez, larves que le jour dore,
+Pour la jeter au front céleste de l'aurore,
+ De la cendre dans votre main.
+
+Vous criez:--Tout est mal. L'aigle vaut le reptile;
+Tout ce que nous voyons n'est qu'une ombre inutile.
+ La vie au néant nous vomit.
+Rien avant, rien après. Le sage doute et raille.--
+Et, pendant ce temps-là, le brin d'herbe tressaille,
+ L'aube pleure, et le vent gémit.
+
+Chaque fois qu'ici-bas l'homme, en proie aux désastres,
+Rit, blasphème, et secoue, en regardant les astres,
+ Le sarcasme, ce vil lambeau,
+Les morts se dressent froids au fond du caveau sombre,
+Et de leur doigt de spectre écrivent--DIEU--dans l'ombre,
+ Sous la pierre de leur tombeau.
+
+Marine-Terrace, 31 mars 1854.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Hélas! tout est sépulcre. On en sort, on y tombe:
+La nuit est la muraille immense de la tombe.
+ Les astres, dont luit la clarté,
+Orion, Sirius, Mars, Jupiter, Mercure,
+Sont les cailloux qu'on voit dans ta tranchée obscure,
+ O sombre fosse Éternité!
+
+Une nuit, un esprit me parla dans un rêve,
+Et me dit:--Je suis aigle en un ciel où se lève
+ Un soleil qui t'est inconnu.
+J'ai voulu soulever un coin du vaste voile;
+J'ai voulu voir de près ton ciel et ton étoile;
+ Et c'est pourquoi je suis venu;
+
+Et, quand j'ai traversé les cieux grands et terribles,
+Quand j'ai vu le monceau des ténèbres horribles
+ Et l'abîme énorme où l'oeil fuit,
+Je me suis demandé si cette ombre où l'on souffre
+Pourrait jamais combler ce puits, et si ce gouffre
+ Pourrait contenir cette nuit!
+
+Et, moi, l'aigle lointain, épouvanté, j'arrive.
+Et je crie, et je viens m'abattre sur ta rive,
+ Près de toi, songeur sans flambeau.
+Connais-tu ces frissons, cette horreur, ce vertige,
+Toi, l'autre aigle de l'autre azur?--Je suis, lui dis-je,
+ L'autre ver de l'autre tombeau.
+
+Au dolmen de la Corbière, juin 1855.
+
+
+
+
+XIX
+
+VOYAGE DE NUIT
+
+
+On conteste, on dispute, on proclame, on ignore.
+Chaque religion est une tour sonore;
+Ce qu'un prêtre édifie, un prêtre le détruit;
+Chaque temple, tirant sa corde dans la nuit,
+Fait, dans l'obscurité sinistre et solennelle,
+Rendre un son différent à la cloche éternelle.
+Nul ne connaît le fond, nul ne voit le sommet.
+Tout l'équipage humain semble en démence; on met
+Un aveugle en vigie, un manchot à la barre;
+A peine a-t-on passé du sauvage au barbare,
+A peine a-t-on franchi le plus noir de l'horreur,
+A peine a-t-on, parmi le vertige et l'erreur,
+Dans ce brouillard où l'homme attend, songe et soupire,
+Sans sortir du mauvais, fait un pas hors du pire,
+Que le vieux temps revient et nous mord les talons,
+Et nous crie: Arrêtez! Socrate dit: Allons!
+Jésus-Christ dit: Plus loin! et le sage et l'apôtre
+S'en vont se demander dans le ciel l'un à l'autre
+Quel goût a la ciguë et quel goût a le fiel.
+Par moments, voyant l'homme ingrat, fourbe et cruel,
+Satan lui prend la main sous le linceul de l'ombre.
+Nous appelons science un tâtonnement sombre.
+L'abîme, autour de nous, lugubre tremblement,
+S'ouvre et se ferme; et l'oeil s'effraie également
+De ce qui s'engloutit et de ce qui surnage.
+Sans cesse le progrès, roue au double engrenage,
+Fait marcher quelque chose en écrasant quelqu'un.
+Le mal peut être joie, et le poison parfum.
+Le crime avec la loi, morne et mélancolique,
+Lutte; le poignard parle, et l'échafaud réplique.
+Nous entendons, sans voir la source ni la fin,
+Derrière notre nuit, derrière notre faim,
+Rire l'ombre Ignorance et la larve Misère.
+Le lys a-t-il raison? et l'astre est-il sincère?
+Je dis oui, tu dis non. Ténèbres et rayons
+Affirment à la fois. Doute, Adam! nous voyons
+De la nuit dans l'enfant, de la nuit dans la femme;
+Et sur notre avenir nous querellons notre âme;
+Et, brûlé, puis glacé, chaos, semoun, frimas,
+L'homme de l'infini traverse les climats.
+Tout est brume; le vent souffle avec des huées,
+Et de nos passions arrache des nuées;
+Rousseau dit: L'homme monte; et de Maistre: Il descend!
+Mais, ô Dieu! le navire énorme et frémissant,
+Le monstrueux vaisseau sans agrès et sans voiles,
+Qui flotte, globe noir, dans la mer des étoiles,
+Et qui porte nos maux, fourmillement humain,
+Va, marche, vogue et roule, et connaît son chemin;
+Le ciel sombre, où parfois la blancheur semble éclore,
+A l'effrayant roulis mêle un frisson d'aurore,
+De moment en moment le sort est moins obscur,
+Et l'on sent bien qu'on est emporté vers l'azur.
+
+Marine-Terrace, octobre 1855.
+
+
+
+
+XX
+
+RELLIGIO
+
+
+L'ombre venait; le soir tombait, calme et terrible.
+Hermann me dit:--Quelle est ta foi, quelle est ta bible?
+ Parle. Es-tu ton propre géant?
+Si tes vers ne sont pas de vains flocons d'écume,
+Si ta strophe n'est pas un tison noir qui fume
+ Sur le tas de cendre Néant,
+
+Si tu n'es pas une âme en l'abîme engloutie,
+Quel est donc ton ciboire et ton eucharistie?
+ Quelle est donc la source où tu bois?
+Je me taisais; il dit:--Songeur qui civilises,
+Pourquoi ne vas-tu pas prier dans les églises?--
+ Nous marchions tous deux dans les bois.
+
+Et je lui dis:--Je prie.--Hermann dit:--Dans quel temple?
+Quel est le célébrant que ton âme contemple,
+ Et l'autel qu'elle réfléchit?
+Devant quel confesseur la fais-tu comparaître?
+--L'église, c'est l'azur, lui dis-je; et quant au prêtre...--
+ En ce moment le ciel blanchit.
+
+La lune à l'horizon montait, hostie énorme;
+Tout avait le frisson, le pin, le cèdre et l'orme,
+ Le loup, et l'aigle, et l'alcyon;
+Lui montrant l'astre d'or sur la terre obscurcie,
+Je lui dis:--Courbe-toi. Dieu lui-même officie,
+ Et voici l'élévation.
+
+Marine-Terrace, octobre 1855.
+
+
+
+
+XXI
+
+SPES
+
+
+De partout, de l'abîme où n'est pas Jéhovah,
+Jusqu'au zénith, plafond où l'espérance va
+Se casser l'aile et d'où redescend la prière,
+En bas, en haut, au fond, en avant, en arrière,
+L'énorme obscurité qu'agitent tous les vents,
+Enveloppe, linceul, les morts et les vivants,
+Et sur le monstrueux, sur l'impur, sur l'horrible,
+Laisse tomber les pans de son rideau terrible;
+Si l'on parle à la brume effrayante qui fuit,
+L'immensité dit: Mort! L'éternité dit: Nuit!
+
+L'âme, sans lire un mot, feuillette un noir registre;
+L'univers tout entier est un géant sinistre;
+L'aveugle est d'autant plus affreux qu'il est plus grand;
+Tout semble le chevet d'un immense mourant;
+Tout est l'ombre; pareille au reflet d'une lampe,
+Au fond, une lueur imperceptible rampe;
+C'est à peine un coin blanc, pas même une rougeur.
+Un seul homme debout, qu'ils nomment le songeur,
+Regarde la clarté du haut de la colline;
+Et tout, hormis le coq à la voix sibylline,
+Raille et nie; et, passant confus, marcheurs nombreux,
+Toute la foule éclate en rires ténébreux
+Quand ce vivant, qui n'a d'autre signe lui-même
+Parmi tous ces fronts noirs que d'être le front blême,
+Dit en montrant ce point vague et lointain qui luit:
+Cette blancheur est plus que toute cette nuit!
+
+Janvier 1856.
+
+
+
+
+XXII
+
+CE QUE C'EST QUE LA MORT
+
+
+Ne dites pas: mourir; dites: naître. Croyez.
+On voit ce que je vois et ce que vous voyez;
+On est l'homme mauvais que je suis, que vous êtes;
+On se rue aux plaisirs, aux tourbillons, aux fêtes;
+On tâche d'oublier le bas, la fin, l'écueil,
+La sombre égalité du mal et du cercueil;
+Quoique le plus petit vaille le plus prospère;
+Car tous les hommes sont les fils du même père;
+Ils sont la même larme et sortent du même oeil.
+On vit, usant ses jours à se remplir d'orgueil;
+On marche, on court, on rêve, on souffre, on penche, on tombe,
+On monte. Quelle est donc cette aube? C'est la tombe.
+Où suis-je? Dans la mort. Viens! Un vent inconnu
+Vous jette au seuil des cieux. On tremble; on se voit nu,
+Impur, hideux, noué des mille noeuds funèbres
+De ses torts, de ses maux honteux, de ses ténèbres;
+Et soudain on entend quelqu'un dans l'infini
+Qui chante, et par quelqu'un on sent qu'on est béni,
+Sans voir la main d'où tombe à notre âme méchante
+L'amour, et sans savoir quelle est la voix qui chante.
+On arrive homme, deuil, glaçon, neige; on se sent
+Fondre et vivre; et, d'extase et d'azur s'emplissant,
+Tout notre être frémit de la défaite étrange
+Du monstre qui devient dans la lumière un ange.
+
+Au dolmen de la tour Blanche, jour des Morts, novembre 1854.
+
+
+
+
+XXIII
+
+LES MAGES
+
+
+I
+
+Pourquoi donc faites-vous des prêtres
+Quand vous en avez parmi vous?
+Les esprits conducteurs des êtres
+Portent un signe sombre et doux.
+Nous naissons tous ce que nous sommes.
+Nous naissons tous ce que nous sommes.
+Dieu de ses mains sacre des hommes
+Dans les ténèbres des berceaux;
+Son effrayant doigt invisible
+Écrit sous leur crâne la bible
+Des arbres, des monts et des eaux.
+
+Ces hommes, ce sont les poëtes;
+Ceux dont l'aile monte et descend;
+Toutes les bouches inquiètes
+Qu'ouvre le verbe frémissant;
+Les Virgiles, les Isaïes;
+Toutes les âmes envahies
+Par les grandes brumes du sort;
+Tous ceux en qui Dieu se concentre;
+Tous les yeux où la lumière entre,
+Tous les fronts d'où le rayon sort.
+
+Ce sont ceux qu'attend Dieu propice
+Sur les Horebs et les Thabors;
+Ceux que l'horrible précipice
+Retient blêmissants à ses bords;
+Ceux qui sentent la pierre vivre;
+Ceux que Pan formidable enivre;
+Ceux qui sont tout pensifs devant
+Les nuages, ces solitudes
+Où passent en mille attitudes
+Les groupes sonores du vent.
+
+Ce sont les sévères artistes
+Que l'aube attire à ses blancheurs,
+Les savants, les inventeurs tristes,
+Les puiseurs d'ombre, les chercheurs,
+Qui ramassent dans les ténèbres
+Les faits, les chiffres, les algèbres,
+Le nombre où tout est contenu,
+Le doute où nos calculs succombent,
+Et tous les morceaux noirs qui tombent
+Du grand fronton de l'inconnu!
+
+Ce sont les têtes fécondées
+Vers qui monte et croît pas à pas
+L'océan confus des idées,
+Flux que la foule ne voit pas,
+Mer de tous les infinis pleine,
+Que Dieu suit, que la nuit amène.
+Qui remplit l'homme de clarté,
+Jette aux rochers l'écume amère,
+Et lave les pieds nus d'Homère
+Avec un flot d'éternité!
+
+Le poëte s'adosse à l'arche.
+David chante et voit Dieu de près;
+Hésiode médite et marche,
+Grand prêtre fauve des forêts,
+Moïse, immense créature,
+Étend ses mains sur la nature;
+Manès parle au gouffre puni,
+Écouté des astres sans nombre...--
+Génie! ô tiare de l'ombre!
+Pontificat de l'infini!
+
+L'un à Patmos, l'autre à Tyane;
+D'autres criant: Demain! demain!
+D'autres qui sonnent la diane
+Dans les sommeils du genre humain;
+L'un fatal, l'autre qui pardonne;
+Eschyle en qui frémit Dodone,
+Milton, songeur de Whitehall,
+Toi, vieux Shakspeare, âme éternelle;
+Ô figures dont la prunelle
+Est la vitre de l'idéal!
+
+Avec sa spirale sublime,
+Archimède sur son sommet
+Rouvrirait le puits de l'abîme
+Si jamais Dieu le refermait;
+Euclide a les lois sous sa garde;
+Kopernic éperdu regarde,
+Dans les grands cieux aux mers pareils,
+Gouffre où voguent des nefs sans proues,
+Tourner toutes ces sombres roues
+Dont les moyeux sont des soleils.
+
+Les Thalès puis les Pythagores;
+Et l'homme, parmi ses erreurs,
+Comme dans l'herbe les fulgores,
+Voit passer ces grands éclaireurs.
+Aristophane rit des sages;
+Lucrèce, pour franchir les âges,
+Crée un poëme dont l'oeil luit,
+Et donne à ce monstre sonore
+Toutes les ailes de l'aurore,
+Toutes les griffes de la nuit.
+
+Rites profonds de la nature!
+Quelques-uns de ces inspirés
+Acceptent l'étrange aventure
+Des monts noirs et des bois sacrés;
+Ils vont aux Thébaïdes sombres,
+Et, là, blêmes dans les décombres,
+Ils courbent le tigre fuyant,
+L'hyène rampant sur le ventre,
+L'océan, la montagne et l'antre,
+Sous leur sacerdoce effrayant!
+
+Tes cheveux sont gris sur l'abîme,
+Jérôme, ô vieillard du désert!
+Élie, un pâle esprit t'anime,
+Un ange épouvanté te sert.
+Amos, aux lieux inaccessibles,
+Des sombres clairons invisibles
+Ton oreille entend les accords;
+Ton âme, sur qui Dieu surplombe,
+Est déjà toute dans la tombe,
+Et tu vis absent de ton corps.
+
+Tu gourmandes l'âme échappée,
+Saint Paul, ô lutteur redouté,
+Immense apôtre de l'épée,
+Grand vaincu de l'éternité!
+Tu luis, tu frappes, tu réprouves;
+Et tu chasses du doigt ces louves,
+Cythérée, Isis, Astarté;
+Tu veux punir et non absoudre,
+Géant, et tu vois dans la foudre
+Plus de glaive que de clarté.
+
+Orphée est courbé sur le monde;
+L'éblouissant est ébloui;
+La création est profonde
+Et monstrueuse autour de lui;
+Les rochers, ces rudes hercules,
+Combattent dans les crépuscules
+L'ouragan, sinistre inconnu;
+La mer en pleurs dans la mêlée
+Tremble, et la vague échevelée
+Se cramponne à leur torse nu.
+
+Baruch au juste dans la peine
+Dit:--Frère! vos os sont meurtris;
+Votre vertu dans nos murs traîne
+La chaîne affreuse du mépris;
+Mais comptez sur la délivrance,
+Mettez en Dieu votre espérance,
+Et de cette nuit du destin,
+Demain, si vous avez su croire,
+Vous vous lèverez plein de gloire,
+Comme l'étoile du matin!--
+
+L'âme des Pindares se hausse
+A la hauteur des Pélions;
+Daniel chante dans la fosse
+Et fait sortir Dieu des lions.
+Tacite sculpte l'infamie;
+Perse, Archiloque et Jérémie
+Ont le même éclair dans les yeux;
+Car le crime à sa suite attire
+Les âpres chiens de la satire
+Et le grand tonnerre des cieux.
+
+Et voilà les prêtres du rire,
+Scarron, noué dans les douleurs,
+Ésope, que le fouet déchire,
+Cervante aux fers, Molière en pleurs!
+Le désespoir et l'espérance!
+Entre Démocrite et Térence,
+Rabelais, que nul ne comprit;
+Il berce Adam pour qu'il s'endorme,
+Et son éclat de rire énorme
+Est un des gouffres de l'esprit!
+
+Et Plaute, à qui parlent les chèvres,
+Arioste chantant Médor,
+Catulle, Horace, dont les lèvres
+Font venir les abeilles d'or;
+Comme le double Dioscure,
+Anacréon près d'Épicure,
+Bion, tout pénétré de jour,
+Moschus, sur qui l'Etna flamboie,
+Voilà les prêtres de la joie!
+Voilà les prêtres de l'amour!
+
+Gluck et Beethoven sont à l'aise
+Sous l'ange où Jacob se débat;
+Mozart sourit, et Pergolèse
+Murmure ce grand mot: Stabat!
+Le noir cerveau de Piranèse
+Est une béante fournaise
+Où se mêlent l'arche et le ciel,
+L'escalier, la tour, la colonne;
+Où croît, monte, s'enfle et bouillonne
+L'incommensurable Babel!
+
+L'envie à leur ombre ricane.
+Ces demi-dieux signent leur nom,
+Bramante sur la Vaticane,
+Phidias sur le Parthénon;
+Sur Jésus dans sa crèche blanche,
+L'altier Buonarotti se penche
+Comme un mage et comme un aïeul,
+Et dans tes mains, ô Michel-Ange,
+L'enfant devient spectre, et le lange
+Est plus sombre que le linceul!
+
+Chacun d'eux écrit un chapitre
+Du rituel universel;
+Les uns sculptent le saint pupitre,
+Les autres dorent le missel;
+Chacun fait son verset du psaume;
+Lysippe, debout sur l'Ithome,
+Fait sa strophe en marbre serein,
+Rembrandt à l'ardente paupière,
+En toile, Primatice en pierre,
+Job en fumier, Dante en airain.
+
+Et toutes ces strophes ensemble
+Chantent l'être et montent à Dieu;
+L'une adore et luit, l'autre tremble;
+Toutes sont les griffons de feu;
+Toutes sont le cri des abîmes,
+L'appel d'en bas, la voix des cimes,
+Le frisson de notre lambeau,
+L'hymne instinctif ou volontaire,
+L'explication du mystère
+Et l'ouverture du tombeau!
+
+A nous qui ne vivons qu'une heure,
+Elles font voir les profondeurs,
+Et la misère intérieure,
+Ciel, à côté de vos grandeurs!
+L'homme, esprit captif, les écoute,
+Pendant qu'en son cerveau le doute,
+Bête aveugle aux lueurs d'en haut,
+Pour y prendre l'âme indignée,
+Suspend sa toile d'araignée
+Au crâne, plafond du cachot.
+
+Elles consolent, aiment, pleurent,
+Et, mariant l'idée aux sens,
+Ceux qui restent à ceux qui meurent,
+Les grains de cendre aux grains d'encens,
+Mêlant le sable aux pyramides,
+Rendent en même temps humides,
+Rappelant à l'un que tout fuit,
+A l'autre sa splendeur première,
+L'oeil de l'astre dans la lumière,
+Et l'oeil du monstre dans la nuit!
+
+II
+
+Oui, c'est un prêtre que Socrate!
+Oui, c'est un prêtre que Caton!
+Quand Juvénal fuit Rome ingrate,
+Nul sceptre ne vaut son bâton;
+Ce sont des prêtres, les Tyrtées,
+Les Solons aux lois respectées,
+Les Platons et les Raphaëls!
+Fronts d'inspirés, d'esprits, d'arbitres!
+Plus resplendissants que les mitres
+Dans l'auréole des Noëls!
+
+Vous voyez, fils de la nature,
+Apparaître à votre flambeau
+Des faces de lumière pure,
+Larves du vrai, spectres du beau;
+Le mystère, en Grèce, en Chaldée,
+Penseurs, grave à vos fronts l'idée
+Et l'hiéroglyphe à vos murs;
+Et les Indes et les Égyptes
+Dans les ténèbres de vos cryptes
+S'enfoncent en porches obscurs!
+
+Quand les cigognes du Caystre
+S'envolent aux souffles des soirs;
+Quand la lune apparaît sinistre
+Derrière les grands dômes noirs;
+Quand la trombe aux vagues s'appuie;
+Quand l'orage, l'horreur, la pluie,
+Que tordent les bises d'hiver,
+Répandent avec des huées
+Toutes les larmes des nuées
+Sur tous les sanglots de la mer;
+
+Quand dans les tombeaux les vents jouent
+Avec les os des rois défunts;
+Quand les hautes herbes secouent
+Leur chevelure de parfums;
+Quand sur nos deuils et sur nos fêtes
+Toutes les cloches des tempêtes
+Sonnent au suprême beffroi;
+Quand l'aube étale ses opales,
+C'est pour ces contemplateurs pâles
+Penchés dans l'éternel effroi!
+
+Ils savent ce que le soir calme
+Pense des morts qui vont partir;
+Et ce que préfère la palme,
+Du conquérant ou du martyr;
+Ils entendent ce que murmure
+La voile, la gerbe, l'armure,
+Ce que dit, dans le mois joyeux
+Des longs jours et des fleurs écloses,
+La petite bouche des roses
+A l'oreille immense des cieux.
+
+Les vents, les flots, les cris sauvages,
+L'azur, l'horreur du bois jauni,
+Sont les formidables breuvages
+De ces altérés d'infini;
+Ils ajoutent, rêveurs austères,
+A leur âme tous les mystères,
+Toute la matière à leurs sens;
+Ils s'enivrent de l'étendue;
+L'ombre est une coupe tendue
+Où boivent ces sombres passants.
+
+Comme ils regardent, ces messies!
+Oh! comme ils songent effarés!
+Dans les ténèbres épaissies
+Quels spectateurs démesurés!
+Oh! que de têtes stupéfaites!
+Poëtes, apôtres, prophètes,
+Méditant, parlant, écrivant,
+Sous des suaires, sous des voiles,
+Les plis des robes pleins d'étoiles,
+Les barbes au gouffre du vent!
+
+III
+
+Savent-ils ce qu'ils font eux-même,
+Ces acteurs du drame profond?
+Savent-ils leur propre problème?
+Ils sont. Savent-ils ce qu'ils sont?
+Ils sortent du grand vestiaire
+Où, pour s'habiller de matière,
+Parfois l'ange même est venu.
+Graves, tristes, joyeux, fantasques,
+Ne sont-ils pas les sombres masques
+De quelque prodige inconnu?
+
+La joie ou la douleur les farde;
+Ils projettent confusément,
+Plus loin que la terre blafarde,
+Leurs ombres sur le firmament;
+Leurs gestes étonnent l'abîme;
+Pendant qu'aux hommes, tourbe infime,
+Ils parlent le langage humain,
+Dans des profondeurs qu'on ignore,
+Ils font surgir l'ombre ou l'aurore,
+Chaque fois qu'ils lèvent la main.
+
+Ils ont leur rôle; ils ont leur forme;
+Ils vont, vêtus d'humanité,
+Jouant la comédie énorme
+De l'homme et de l'éternité;
+Ils tiennent la torche ou la coupe;
+Nous tremblerions si dans leur groupe,
+Nous, troupeau, nous pénétrions!
+Les astres d'or et la nuit sombre
+Se font des questions dans l'ombre
+Sur ces splendides histrions.
+
+IV
+
+Ah! ce qu'ils font est l'oeuvre auguste.
+Ces histrions sont les héros!
+Ils sont le vrai, le saint, le juste,
+Apparaissant à nos barreaux.
+Nous sentons, dans la nuit mortelle,
+La cage en même temps que l'aile;
+Ils nous font espérer un peu;
+Ils sont lumière et nourriture;
+Ils donnent aux coeurs la pâture,
+Ils émiettent aux âmes Dieu!
+
+Devant notre race asservie
+Le ciel se tait, et rien n'en sort.
+Est-ce le rideau de la vie?
+Est-ce le voile de la mort?
+Ténèbres! l'âme en vain s'élance,
+L'Inconnu garde le silence,
+Et l'homme, qui se sent banni,
+Ne sait s'il redoute ou s'il aime
+Cette lividité suprême
+De l'énigme et de l'infini.
+
+Eux, ils parlent à ce mystère!
+Ils interrogent l'éternel,
+Ils appellent le solitaire,
+Ils montent, ils frappent au ciel,
+Disent: Es-tu là? dans la tombe,
+Volent, pareils à la colombe
+Offrant le rameau qu'elle tient,
+Et leur voix est grave, humble ou tendre,
+Et par moments on croit entendre
+Le pas sourd de quelqu'un qui vient.
+
+V
+
+Nous vivons, debout à l'entrée
+De la mort, gouffre illimité,
+Nus, tremblants, la chair pénétrée
+Du frisson de l'énormité;
+Nos morts sont dans cette marée;
+Nous entendons, foule égarée
+Dont le vent souffle le flambeau,
+Sans voir de voiles ni de rames,
+Le bruit que font ces vagues d'âmes
+Sous la falaise du tombeau.
+
+Nous regardons la noire écume,
+L'aspect hideux, le fond bruni;
+Nous regardons la nuit, la brume,
+L'onde du sépulcre infini;
+Comme un oiseau de mer effleure
+La haute rive où gronde et pleure
+L'océan plein de Jéhovah,
+De temps en temps, blanc et sublime
+Par-dessus le mur de l'abîme
+Un ange paraît et s'en va.
+
+Quelquefois une plume tombe
+De l'aile où l'ange se berçait;
+Retourne-t-elle dans la tombe?
+Que devient-elle? On ne le sait.
+Se mêle-t-elle à notre fange?
+Et qu'a donc crié cet archange?
+A-t-il dit non? a-t-il dit oui?
+Et la foule cherche, accourue,
+En bas la plume disparue,
+En haut l'archange évanoui!
+
+Puis, après qu'ont fui comme un rêve
+Bien des coeurs morts, bien des yeux clos,
+Après qu'on a vu sur la grève
+Passer des flots, des flots, des flots,
+Dans quelque grotte fatidique,
+Sous un doigt de feu qui l'indique,
+On trouve un homme surhumain
+Traçant des lettres enflammées
+Sur un livre plein de fumées,
+La plume de l'ange à la main!
+
+Il songe, il calcule, il soupire,
+Son poing puissant sous son menton;
+Et l'homme dit: Je suis Shakspeare.
+Et l'homme dit: Je suis Newton.
+L'homme dit: Je suis Ptolémée;
+Et dans sa grande main fermée
+Il tient le globe de la nuit.
+L'homme dit: Je suis Zoroastre;
+Et son sourcil abrite un astre,
+Et sous son crâne un ciel bleuit!
+
+VI
+
+Oui, grâce aux penseurs, à ces sages,
+A ces fous qui disent: Je vois!
+Les ténèbres sont des visages,
+Le silence s'emplit de voix!
+L'homme, comme âme, en Dieu palpite,
+Et, comme être, se précipite
+Dans le progrès audacieux;
+Le muet renonce à se taire;
+Tout luit; la noirceur de la terre
+S'éclaire à la blancheur des cieux.
+
+Ils tirent de la créature
+Dieu par l'esprit et le scalpel;
+Le grand caché de la nature
+Vient hors de l'antre à leur appel;
+A leur voix, l'ombre symbolique
+Parle, le mystère s'explique,
+La nuit est pleine d'yeux de lynx;
+Sortant, de force, le problème
+Ouvre les ténèbres lui-même,
+Et l'énigme éventre le sphinx.
+
+Oui, grâce à ces hommes suprêmes,
+Grâce à ces poëtes vainqueurs,
+Construisant des autels poëmes
+Et prenant pour pierres les coeurs,
+Comme un fleuve d'âme commune,
+Du blanc pilône à l'âpre rune,
+Du brahme au flamine romain,
+De l'hiérophante au druide,
+Une sorte de Dieu fluide
+Coule aux veines du genre humain.
+
+VII
+
+Le noir cromlech, épars dans l'herbe,
+Est sur le mont silencieux;
+L'archipel est sur l'eau superbe;
+Les pléiades sont dans les cieux;
+O mont! ô mer! voûte sereine!
+L'herbe, la mouette, l'âme humaine,
+Que l'hiver désole ou poursuit,
+Interrogent, sombres proscrites,
+Ces trois phrases dans l'ombre écrites
+Sur les trois pages de la nuit.
+
+--O vieux cromlech de la Bretagne,
+Qu'on évite comme un récif,
+Qu'écris-tu donc sur la montagne?
+--Nuit! répond le cromlech pensif.
+--Archipel où la vague fume,
+Quel mot jettes-tu dans la brume?
+--Mort! dit la roche à l'alcyon.
+--Pléiades qui percez nos voiles,
+Qu'est-ce que disent vos étoiles?
+--Dieu! dit la constellation.
+
+C'est, ô noirs témoins de l'espace,
+Dans trois langues le même mot!
+Tout ce qui s'obscurcit, vit, passe,
+S'effeuille et meurt, tombe là-haut.
+Nous faisons tous la même course.
+Être abîme, c'est être source.
+Le crêpe de la nuit en deuil,
+La pierre de la tombe obscure,
+Le rayon de l'étoile pure
+Sont les paupières du même oeil!
+
+L'unité reste, l'aspect change;
+Pour becqueter le fruit vermeil,
+Les oiseaux volent à l'orange
+Et les comètes au soleil;
+Tout est l'atome et tout est l'astre;
+La paille porte, humble pilastre,
+L'épi d'où naissent les cités;
+La fauvette à la tête blonde
+Dans la goutte d'eau boit un monde...--
+Immensités! immensités!
+
+Seul, la nuit, sur sa plate-forme,
+Herschell poursuit l'être central
+A travers la lentille énorme,
+Cristallin de l'oeil sidéral;
+Il voit en haut Dieu dans les mondes
+Tandis que, des hydres profondes
+Scrutant les monstrueux combats,
+Le microscope formidable,
+Plein de l'horreur de l'insondable,
+Regarde l'infini d'en bas!
+
+VIII
+
+Dieu, triple feu, triple harmonie,
+Amour, puissance, volonté,
+Prunelle énorme d'insomnie,
+De flamboiement et de bonté,
+Vu dans toute l'épaisseur noire,
+Montrant ses trois faces de gloire
+A l'âme, à l'être, au firmament,
+Effarant les yeux et les bouches,
+Emplit les profondeurs farouches
+D'un immense éblouissement.
+
+Tous ces mages, l'un qui réclame,
+L'autre qui voulut ou couva,
+Ont un rayon qui de leur âme
+Va jusqu'à l'oeil de Jéhovah;
+Sur leur trône leur esprit songe;
+Une lueur qui d'en haut plonge,
+Qui descend du ciel sur les monts
+Et de Dieu sur l'homme qui souffre,
+Rattache au triangle du gouffre
+L'escarboucle des Salomons.
+
+IX
+
+Ils parlent à la solitude,
+Et la solitude comprend;
+Ils parlent à la multitude,
+Et font écumer ce torrent;
+Ils font vibrer les édifices;
+Ils inspirent les sacrifices
+Et les inébranlables fois;
+Sombres, ils ont en eux, pour muse,
+La palpitation confuse
+De tous les êtres à la fois.
+
+Comment naît un peuple? Mystère!
+A de certains moments, tout bruit
+A disparu; toute la terre
+Semble une plaine de la nuit;
+Toute lueur s'est éclipsée;
+Pas de verbe, pas de pensée,
+Rien dans l'ombre et rien dans le ciel,
+Pas un oeil n'ouvre ses paupières...--
+Le désert blême est plein de pierres,
+Ézéchiel! Ézéchiel!
+
+Mais un vent sort des cieux sans bornes,
+Grondant comme les grandes eaux,
+Et souffle sur ces pierres mornes,
+Et de ces pierres fait des os;
+Ces os frémissent, tas sonore;
+Et le vent souffle, et souffle encore
+Sur ce triste amas agité,
+Et de ces os il fait des hommes,
+Et nous nous levons et nous sommes,
+Et ce vent, c'est la liberté!
+
+Ainsi s'accomplit la genèse
+Du grand rien d'où naît le grand tout.
+Dieu pensif dit: Je suis bien aise
+Que ce qui gisait soit debout.
+Le néant dit: J'étais souffrance;
+La douleur dit: Je suis la France!
+O formidable vision!
+Ainsi tombe le noir suaire;
+Le désert devient ossuaire,
+Et l'ossuaire nation.
+
+X
+
+Tout est la mort, l'horreur, la guerre;
+L'homme par l'ombre est éclipsé;
+L'Ouragan par toute la terre
+Court comme un enfant insensé.
+Il brise à l'hiver les feuillages,
+L'éclair aux cimes, l'onde aux plages,
+A la tempête le rayon;
+Car c'est l'ouragan qui gouverne
+Toute cette étrange caverne
+Que nous nommons Création.
+
+L'ouragan, qui broie et torture,
+S'alimente, monstre croissant,
+De tout ce que l'âpre nature
+A d'horrible et de menaçant;
+La lave en feu le désaltère;
+Il va de Quito, blanc cratère
+Qu'entoure un éternel glaçon,
+Jusqu'à l'Hékla, mont, gouffre et geôle,
+Bout de la mamelle du pôle
+Que tette ce noir nourrisson!
+
+L'ouragan est la force aveugle,
+L'agitateur du grand linceul;
+Il rugit, hurle, siffle, beugle,
+Étant toute l'hydre à lui seul;
+Il flétrit ce qui veut éclore;
+Il dit au printemps, à l'aurore,
+A la paix, à l'amour: Va-t'en!
+Il est rage et foudre; il se nomme
+Barbarie et crime pour l'homme,
+Nuit pour les cieux, pour Dieu Satan.
+
+C'est le souffle de la matière,
+De toute la nature craint;
+L'Esprit, ouragan de lumière,
+Le poursuit, le saisit, l'étreint;
+L'Esprit terrasse, abat, dissipe
+Le principe par le principe;
+Il combat, en criant: Allons!
+Les chaos par les harmonies,
+Les éléments par les génies,
+Par les aigles les aquilons!
+
+Ils sont là, hauts de cent coudées,
+Christ en tête, Homère au milieu,
+Tous les combattants des idées,
+Tous les gladiateurs de Dieu;
+Chaque fois qu'agitant le glaive,
+Une forme du mal se lève
+Comme un forçat dans son préau,
+Dieu, dans leur phalange complète,
+Désigne quelque grand athlète
+De la stature du fléau.
+
+Surgis, Volta! dompte en ton aire
+Les Fluides, noir phlégéton!
+Viens, Franklin! voici le Tonnerre.
+Le Flot gronde; parais, Fulton!
+Rousseau! prends corps à corps la Haine.
+L'Esclavage agite sa chaîne;
+O Voltaire! aide au paria!
+La Grève rit, Tyburn flamboie,
+L'affreux chien Montfaucon aboie,
+On meurt...--Debout, Beccaria!
+
+Il n'est rien que l'homme ne tente.
+La foudre craint cet oiseleur.
+Dans la blessure palpitante
+Il dit: Silence! à la douleur.
+Sa vergue peut-être est une aile;
+Partout où parvient sa prunelle,
+L'âme emporte ses pieds de plomb;
+L'étoile, dans sa solitude,
+Regarde avec inquiétude
+Blanchir la voile de Colomb.
+
+Près de la science l'art flotte,
+Les yeux sur le double horizon;
+La poésie est un pilote;
+Orphée accompagne Jason.
+Un jour, une barque perdue
+Vit à la fois dans l'étendue
+Un oiseau dans l'air spacieux,
+Un rameau dans l'eau solitaire;
+Alors, Gama cria: La terre!
+Et Camoëns cria: Les cieux!
+
+Ainsi s'entassent les conquêtes.
+Les songeurs sont les inventeurs.
+Parlez, dites ce que vous êtes,
+Forces, ondes, aimants, moteurs!
+Tout est stupéfait dans l'abîme,
+L'ombre, de nous voir sur la cime,
+Les monstres, qu'on les ait bravés
+Dans les cavernes étonnées,
+Les perles, d'être devinées,
+Et les mondes d'être trouvés!
+
+Dans l'ombre immense du Caucase,
+Depuis des siècles, en rêvant,
+Conduit par les hommes d'extase,
+Le genre humain marche en avant;
+Il marche sur la terre; il passe,
+Il va, dans la nuit, dans l'espace,
+Dans l'infini, dans le borné,
+Dans l'azur, dans l'onde irritée,
+A la lueur de Prométhée,
+Le libérateur enchaîné!
+
+XI
+
+Oh! vous êtes les seuls pontifes,
+Penseurs, lutteurs des grands espoirs,
+Dompteurs des fauves hippogriffes,
+Cavaliers des pégases noirs!
+Ames devant Dieu toutes nues,
+Voyant des choses inconnues,
+Vous savez la religion!
+Quand votre esprit veut fuir dans l'ombre,
+La nuée aux croupes sans nombre
+Lui dit: Me voici, Légion!
+
+Et, quand vous sortez du problème,
+Célébrateurs, révélateurs!
+Quand, rentrant dans la foule blême,
+Vous redescendez des hauteurs,
+Hommes que le jour divin gagne,
+Ayant mêlé sur la montagne
+Où montent vos chants et nos voeux,
+Votre front au front de l'aurore,
+O géants! vous avez encore
+De ses rayons dans les cheveux!
+
+Allez tous à la découverte!
+Entrez au nuage grondant!
+Et rapportez à l'herbe verte,
+Et rapportez au sable ardent,
+Rapportez, quel que soit l'abîme,
+A l'Enfer, que Satan opprime,
+Au Tartare, où saigne Ixion,
+Aux coeurs bons, à l'âme méchante
+À tout ce qui rit, mord ou chante,
+La grande bénédiction!
+
+Oh! tous à la fois, aigles, âmes,
+Esprits, oiseaux, essors, raisons,
+Pour prendre en vos serres les flammes,
+Pour connaître les horizons,
+A travers l'ombre et les tempêtes,
+Ayant au-dessus de vos têtes
+Mondes et soleils, au-dessous
+Inde, Égypte, Grèce et Judée,
+De la montagne et de l'idée,
+Envolez-vous! envolez-vous!
+
+N'est-ce pas que c'est ineffable
+De se sentir immensité,
+D'éclairer ce qu'on croyait fable
+A ce qu'on trouve vérité,
+De voir le fond du grand cratère,
+De sentir en soi du mystère
+Entrer tout le frisson obscur,
+D'aller aux astres, étincelle,
+Et de se dire: Je suis l'aile!
+Et de se dire: J'ai l'azur!
+
+Allez, prêtres! allez, génies!
+Cherchez la note humaine, allez,
+Dans les suprêmes symphonies
+Des grands abîmes étoilés!
+En attendant l'heure dorée,
+L'extase de la mort sacrée,
+Loin de nous, troupeaux soucieux,
+Loin des lois que nous établîmes,
+Allez goûter, vivants sublimes,
+L'évanouissement des cieux!
+
+Janvier 1856.
+
+
+
+
+XXIV
+
+EN FRAPPANT A UNE PORTE
+
+
+J'ai perdu mon père et ma mère,
+Mon premier né, bien jeune, hélas!
+Et pour moi la nature entière
+ Sonne le glas.
+
+Je dormais entre mes deux frères;
+Enfants, nous étions trois oiseaux;
+Hélas! le sort change en deux bières
+ Leurs deux berceaux.
+
+Je t'ai perdue, ô fille chère,
+Toi qui remplis, ô mon orgueil,
+Tout mon destin de la lumière
+ De ton cercueil!
+
+J'ai su monter, j'ai su descendre.
+J'ai vu l'aube et l'ombre en mes cieux.
+J'ai connu la pourpre, et la cendre
+ Qui me va mieux.
+
+J'ai connu les ardeurs profondes,
+J'ai connu les sombres amours;
+J'ai vu fuir les ailes; les ondes,
+ Les vents, les jours.
+
+J'ai sur ma tête des orfraies;
+J'ai sur tous mes travaux l'affront,
+Aux pieds la poudre, au coeur des plaies,
+ L'épine au front.
+
+J'ai des pleurs à mon oeil qui pense,
+Des trous à ma robe en lambeau;
+Je n'ai rien à la conscience;
+ Ouvre, tombeau.
+
+Marine-Terrace, 4 septembre 1855.
+
+
+
+
+XXV
+
+NOMEN, NUMEN, LUMEN
+
+
+Quand il eut terminé, quand les soleils épars,
+Éblouis, du chaos montant de toutes parts,
+Se furent tous rangés à leur place profonde,
+Il sentit le besoin de se nommer au monde;
+Et l'être formidable et serein se leva;
+Il se dressa sur l'ombre et cria: JÉHOVAH!
+Et dans l'immensité ces sept lettres tombèrent;
+Et ce sont, dans les cieux que nos yeux réverbèrent,
+Au-dessus de nos fronts tremblants sous leur rayon,
+Les sept astres géants du noir septentrion.
+
+Minuit, au dolmen du Faldouet, mars 1855.
+
+
+
+
+XXVI
+
+CE QUE DIT LA BOUCHE D'OMBRE
+
+
+L'homme en songeant descend au gouffre universel.
+J'errais près du dolmen qui domine Rozel,
+A l'endroit où le cap se prolonge en presqu'île.
+Le spectre m'attendait; l'être sombre et tranquille
+Me prit par les cheveux dans sa main qui grandit,
+M'emporta sur le haut du rocher, et me dit:
+
+ ·
+
+Sache que tout connaît sa loi, son but, sa route;
+Que, de l'astre au ciron, l'immensité s'écoute;
+Que tout a conscience en la création;
+Et l'oreille pourrait avoir sa vision,
+Car les choses et l'être ont un grand dialogue.
+Tout parle; l'air qui passe et l'alcyon qui vogue,
+Le brin d'herbe, la fleur, le germe, l'élément.
+T'imaginais-tu donc l'univers autrement?
+Crois-tu que Dieu, par qui la forme sort du nombre,
+Aurait fait à jamais sonner la forêt sombre,
+L'orage, le torrent roulant de noirs limons,
+Le rocher dans les flots, la bête dans les monts,
+La mouche, le buisson, la ronce où croît la mûre,
+Et qu'il n'aurait rien mis dans l'éternel murmure?
+Crois-tu que l'eau du fleuve et les arbres des bois,
+S'ils n'avaient rien à dire, élèveraient la voix?
+Prends-tu le vent des mers pour un joueur de flûte?
+Crois-tu que l'océan, qui se gonfle et qui lutte,
+Serait content d'ouvrir sa gueule jour et nuit
+Pour souffler dans le vide une vapeur de bruit,
+Et qu'il voudrait rugir, sous l'ouragan qui vole,
+Si son rugissement n'était une parole?
+Crois-tu que le tombeau, d'herbe et de nuit vêtu,
+Ne soit rien qu'un silence? et te figures-tu
+Que la création profonde, qui compose
+Sa rumeur des frissons du lys et de la rose,
+De la foudre, des flots, des souffles du ciel bleu,
+Ne sait ce qu'elle dit quand elle parle à Dieu?
+Crois-tu qu'elle ne soit qu'une langue épaissie?
+Crois-tu que la nature énorme balbutie,
+Et que Dieu se serait, dans son immensité,
+Donné pour tout plaisir, pendant l'éternité,
+D'entendre bégayer une sourde-muette?
+Non, l'abîme est un prêtre et l'ombre est un poëte;
+Non, tout est une voix et tout est un parfum;
+Tout dit dans l'infini quelque chose à quelqu'un;
+Une pensée emplit le tumulte superbe.
+Dieu n'a pas fait un bruit sans y mêler le Verbe.
+Tout, comme toi, gémit ou chante comme moi;
+Tout parle. Et maintenant, homme, sais-tu pourquoi
+Tout parle? Écoute bien. C'est que vents, ondes, flamme
+Arbres, roseaux, rochers, tout vit!
+ Tout est plein d'âmes.
+
+Mais comment! Oh! voilà le mystère inouï.
+Puisque tu ne t'es pas en route évanoui,
+Causons.
+
+ Dieu n'a créé que l'être impondérable.
+Il le fit radieux, beau, candide, adorable,
+Mais imparfait; sans quoi, sur la même hauteur,
+La créature étant égale au créateur,
+Cette perfection, dans l'infini perdue,
+Se serait avec Dieu mêlée et confondue,
+Et la création, à force de clarté,
+En lui serait rentrée et n'aurait pas été.
+La création sainte où rêve le prophète,
+Pour être, ô profondeur! devait être imparfaite.
+
+Donc, Dieu fit l'univers, l'univers fit le mal.
+
+L'être créé, paré du rayon baptismal,
+En des temps dont nous seuls conservons la mémoire,
+Planait dans la splendeur sur des ailes de gloire;
+Tout était chant, encens, flamme, éblouissement;
+L'être errait, aile d'or, dans un rayon charmant,
+Et de tous les parfums tour à tour était l'hôte;
+Tout nageait, tout volait.
+
+ Or, la première faute
+Fut le premier poids.
+
+ Dieu sentit une douleur.
+Le poids prit une forme, et, comme l'oiseleur
+Fuit emportant l'oiseau qui frissonne et qui lutte,
+Il tomba, traînant l'ange éperdu dans sa chute.
+Le mal était fait. Puis tout alla s'aggravant;
+Et l'éther devint l'air, et l'air devint le vent;
+L'ange devint l'esprit, et l'esprit devint l'homme.
+L'âme tomba, des maux multipliant la somme,
+Dans la brute, dans l'arbre, et même, au-dessous d'eux,
+Dans le caillou pensif, cet aveugle hideux.
+Êtres vils qu'à regret les anges énumèrent!
+Et de tous ces amas des globes se formèrent,
+Et derrière ces blocs naquit la sombre nuit.
+Le mal, c'est la matière. Arbre noir, fatal fruit.
+
+ ·
+
+Ne réfléchis-tu pas lorsque tu vois ton ombre?
+Cette forme de toi, rampante, horrible, sombre,
+Qui liée à tes pas comme un spectre vivant,
+Va tantôt en arrière et tantôt en avant,
+Qui se mêle à la nuit, sa grande soeur funeste,
+Et qui contre le jour, noire et dure, proteste,
+D'où vient-elle? De toi, de ta chair, du limon
+Dont l'esprit se revêt en devenant démon;
+De ce corps qui, créé par ta faute première,
+Ayant rejeté Dieu, résiste à la lumière;
+De ta matière, hélas! de ton iniquité.
+Cette ombre dit:--Je suis l'être d'infirmité;
+Je suis tombé déjà; je puis tomber encore.--
+L'ange laisse passer à travers lui l'aurore;
+Nul simulacre obscur ne suit l'être aromal;
+Homme, tout ce qui fait de l'ombre a fait le mal.
+
+ ·
+
+Maintenant, c'est ici le rocher fatidique,
+Et je vais t'expliquer tout ce que je t'indique;
+Je vais t'emplir les yeux de nuit et de lueurs.
+Prépare-toi, front triste, aux funèbres sueurs.
+Le vent d'en haut sur moi passe, et, ce qu'il m'arrache,
+Je te le jette; prends, et vois.
+ Et, d'abord, sache
+Que le monde où tu vis est un monde effrayant
+Devant qui le songeur, sous l'infini ployant,
+Lève les bras au ciel et recule terrible.
+Ton soleil est lugubre et ta terre est horrible.
+Vous habitez le seuil du monde châtiment.
+Mais vous n'êtes pas hors de Dieu complétement;
+Dieu, soleil dans l'azur, dans la cendre étincelle,
+N'est hors de rien, étant la fin universelle;
+L'éclair est son regard, autant que le rayon;
+Et tout, même le mal, est la création,
+Car le dedans du masque est encor la figure.
+
+--O sombre aile invisible à l'immense envergure
+Esprit! esprit! esprit! m'écriai-je éperdu.
+Le spectre poursuivit sans m'avoir entendu:
+
+ ·
+
+Faisons un pas de plus dans ces choses profondes.
+
+Homme, tu veux, tu fais, tu construis et tu fondes,
+Et tu dis:--Je suis seul, car je suis le penseur.
+L'univers n'a que moi dans sa morne épaisseur.
+En deçà, c'est la nuit; au-delà, c'est le rêve.
+L'idéal est un oeil que la science crève.
+C'est moi qui suis la fin et qui suis le sommet.--
+Voyons; observes-tu le boeuf qui se soumet?
+Écoutes-tu le bruit de ton pas sur les marbres?
+Interroges-tu l'onde? et, quand tu vois des arbres,
+Parles-tu quelquefois à ces religieux?
+Comme sur le versant d'un mont prodigieux,
+Vaste mêlée aux bruits confus, du fond de l'ombre,
+Tu vois monter à toi la création sombre.
+Le rocher est plus loin, l'animal est plus près.
+Comme le faîte altier et vivant, tu parais!
+Mais, dis, crois-tu que l'être illogique nous trompe?
+L'échelle que tu vois, crois-tu qu'elle se rompe?
+Crois-tu, toi dont les sens d'en haut sont éclairés,
+Que la création qui, lente et par degrés,
+S'élève à la lumière, et, dans sa marche entière,
+Fait de plus de clarté luire moins de matière
+Et mêle plus d'instincts au monstre décroissant,
+Crois-tu que cette vie énorme, remplissant
+De souffles le feuillage et de lueurs la tête,
+Qui va du roc à l'arbre et de l'arbre à la bête,
+Et de la pierre à toi monte insensiblement,
+S'arrête sur l'abîme à l'homme, escarpement?
+Non, elle continue, invincible, admirable,
+Entre dans l'invisible et dans l'impondérable,
+Y disparaît pour toi, chair vile, emplit l'azur
+D'un monde éblouissant, miroir du monde obscur,
+D'êtres voisins de l'homme et d'autres qui s'éloignent,
+D'esprits purs, de voyants dont les splendeurs témoignent
+D'anges faits de rayons comme l'homme d'instincts;
+Elle plonge à travers les deux jamais atteints,
+Sublime ascension d'échelles étoilées,
+Des démons enchaînés monte aux âmes ailées,
+Fait toucher le front sombre au radieux orteil,
+Rattache l'astre esprit à l'archange soleil,
+Relie, en traversant des millions de lieues,
+Les groupes constellés et les légions bleues,
+Peuple le haut, le bas, les bords et le milieu,
+Et dans les profondeurs s'évanouit en Dieu!
+
+Cette échelle apparaît vaguement dans la vie
+Et dans la mort. Toujours les justes l'ont gravie:
+Jacob en la voyant, et Caton sans la voir.
+Ses échelons sont deuil, sagesse, exil, devoir.
+
+Et cette échelle vient de plus loin que la terre.
+Sache qu'elle commence aux mondes du mystère,
+Aux mondes des terreurs et des perditions;
+Et qu'elle vient, parmi les pâles visions,
+Du précipice où sont les larves et les crimes,
+Où la création, effrayant les abîmes,
+Se prolonge dans l'ombre en spectre indéfini.
+Car, au-dessous du globe où vit l'homme banni,
+Hommes, plus bas que vous, dans le nadir livide,
+Dans cette plénitude horrible qu'on croit vide,
+Le mal, qui par la chair, hélas! vous asservit,
+Dégorge une vapeur monstrueuse qui vit!
+Là, sombre et s'engloutit, dans des flots de désastres,
+L'hydre Univers tordant son corps écaillé d'astres;
+Là, tout flotte et s'en va dans un naufrage obscur;
+Dans ce gouffre sans bord, sans soupirail, sans mur,
+De tout ce qui vécut pleut sans cesse la cendre;
+Et l'on voit tout au fond, quand l'oeil ose y descendre,
+Au delà de la vie, et du souffle et du bruit,
+Un affreux soleil noir d'où rayonne la nuit!
+
+ ·
+
+Donc, la matière pend à l'idéal, et tire
+L'esprit vers l'animal, l'ange vers le satyre,
+Le sommet vers le bas, l'amour vers l'appétit.
+Avec le grand qui croule elle fait le petit.
+
+Comment de tant d'azur tant de terreur s'engendre,
+Comment le jour fait l'ombre et le feu pur la cendre,
+Comment la cécité peut naître du voyant,
+Comment le ténébreux descend du flamboyant,
+Comment du monstre esprit naît le monstre matière,
+Un jour, dans le tombeau, sinistre vestiaire,
+Tu le sauras; la tombe est faite pour savoir;
+Tu verras; aujourd'hui, tu ne peux qu'entrevoir;
+Mais, puisque Dieu permet que ma voix t'avertisse,
+Je te parle.
+ Et, d'abord, qu'est-ce que la justice?
+Qui la rend? qui la fait? où? quand? à quel moment?
+Qui donc pèse la faute? et qui le châtiment?
+
+ ·
+
+L'être créé se meut dans la lumière immense.
+
+Libre, il sait où le bien cesse, où le mal commence;
+Il a ses actions pour juges.
+ Il suffit
+Qu'il soit méchant ou bon; tout est dit. Ce qu'on fit,
+Crime, est notre geôlier, ou, vertu, nous délivre.
+L'être ouvre à son insu de lui-même le livre;
+Sa conscience calme y marque avec le doigt
+Ce que l'ombre lui garde ou ce que Dieu lui doit.
+On agit, et l'on gagne ou l'on perd à mesure;
+On peut être étincelle ou bien éclaboussure;
+Lumière ou fange, archange au vol d'aigle ou bandit;
+L'échelle vaste est là. Comme je te l'ai dit,
+Par des zones sans fin la vie universelle
+Monte, et par des degrés innombrables ruisselle,
+Depuis l'infâme nuit jusqu'au charmant azur.
+L'être en la traversant devient mauvais ou pur.
+En haut plane la joie; en bas l'horreur se traîne.
+Selon que l'âme, aimante, humble, bonne, sereine,
+Aspire à la lumière et tend vers l'idéal,
+Ou s'alourdit, immonde, au poids croissant du mal,
+Dans la vie infinie on monte et l'on s'élance,
+Ou l'on tombe; et tout être est sa propre balance.
+
+Dieu ne nous juge point. Vivant tous à la fois,
+Nous pesons, et chacun descend selon son poids.
+
+ ·
+
+Hommes! nous n'approchons que les paupières closes,
+De ces immensités d'en bas.
+ Viens, si tu l'oses!
+Regarde dans ce puits morne et vertigineux,
+De la création compte les sombres noeuds,
+Viens, vois, sonde:
+ Au-dessous de l'homme qui contemple,
+Qui peut être un cloaque ou qui peut être un temple,
+Être en qui l'instinct vit dans la raison dissous,
+Est l'animal courbé vers la terre; au-dessous
+De la brute est la plante inerte, sans paupière
+Et sans cris; au-dessous de la plante est la pierre;
+
+Au-dessous de la pierre est le chaos sans nom.
+
+Avançons dans cette ombre et sois mon compagnon.
+
+ ·
+
+Toute faute qu'on fait est un cachot qu'on s'ouvre
+Les mauvais, ignorant quel mystère les couvre,
+Les êtres de fureur, de sang, de trahison,
+Avec leurs actions bâtissent leur prison;
+Tout bandit, quand la mort vient lui toucher l'épaule
+Et l'éveille, hagard, se retrouve en la geôle
+Que lui fit son forfait derrière lui rampant;
+Tibère en un rocher, Séjan dans un serpent.
+
+L'homme marche sans voir ce qu'il fait dans l'abîme.
+L'assassin pâlirait s'il voyait sa victime;
+C'est lui. L'oppresseur vil, le tyran sombre et fou,
+En frappant sans pitié sur tous, forge le clou
+Qui le clouera dans l'ombre au fond de la matière.
+
+Les tombeaux sont les trous du crible cimetière,
+D'où tombe, graine obscure en un ténébreux champ,
+
+L'effrayant tourbillon des âmes.
+
+ ·
+
+ Tout méchant
+Fait naître en expirant le monstre de sa vie,
+Qui le saisit. L'horreur par l'horreur est suivie.
+Nemrod gronde enfermé dans la montagne à pic;
+Quand Dalila descend dans la tombe, un aspic
+Sort des plis du linceul, emportant l'âme fausse;
+Phryné meurt, un crapaud saute hors de la fosse;
+Ce scorpion au fond d'une pierre dormant,
+C'est Clytemnestre aux bras d'Égysthe son amant;
+Du tombeau d'Anitus il sort une ciguë;
+Le houx sombre et l'ortie à la piqûre aiguë
+Pleurent quand l'aquilon les fouette, et l'aquilon
+Leur dit: Tais-toi, Zoïle! et souffre, Ganelon!
+Dieu livre, choc affreux dont la plaine au loin gronde,
+Au cheval Brunehaut le pavé Frédégonde;
+La pince qui rougit dans le brasier hideux
+Est faite du duc d'Albe et de Philippe Deux;
+Farinace est le croc des noires boucheries;
+L'orfraie au fond de l'ombre a les yeux de Jeffryes;
+Tristan est au secret dans le bois d'un gibet.
+Quand tombent dans la mort tous ces brigands, Macbeth,
+Ezzelin, Richard Trois, Carrier, Ludovic Sforce,
+La matière leur met la chemise de force.
+Oh! comme en son bonheur, qui masque un sombre arrêt,
+Messaline ou l'horrible Isabeau frémirait
+Si, dans ses actions du sépulcre voisines,
+Cette femme sentait qu'il lui vient des racines,
+Et qu'ayant été monstre, elle deviendra fleur!
+A chacun son forfait! à chacun sa douleur!
+Claude est l'algue que l'eau traîne de havre en havre;
+Xercès est excrément, Charles Neuf est cadavre;
+Hérode, c'est l'osier des berceaux vagissants;
+L'âme du noir Judas, depuis dix-huit cents ans,
+Se disperse et renaît dans les crachats des hommes;
+Et le vent qui jadis soufflait sur les Sodomes
+Mêle, dans l'âtre abject et sous le vil chaudron,
+La fumée Érostrate à la flamme Néron.
+
+ ·
+
+Et tout, bête, arbre et roche, étant vivant sur terre,
+Tout est monstre, excepté l'homme, esprit solitaire.
+
+L'âme que sa noirceur chasse du firmament
+Descend dans les degrés divers du châtiment
+Selon que plus ou moins d'obscurité la gagne.
+L'homme en est la prison, la bête en est le bagne,
+L'arbre en est le cachot, la pierre en est l'enfer.
+Le ciel d'en haut, le seul qui soit splendide et clair,
+La suit des yeux dans l'ombre, et, lui jetant l'aurore,
+Tâche, en la regardant, de l'attirer encore.
+O chute! dans la bête, à travers les barreaux
+De l'instinct, obstruant de pâles soupiraux,
+Ayant encor la voix, l'essor et la prunelle,
+L'âme entrevoit de loin la lueur éternelle;
+Dans l'arbre elle frissonne, et, sans jour et sans yeux,
+Sent encor dans le vent quelque chose des cieux;
+Dans la pierre elle rampe, immobile, muette,
+Ne voyant même plus l'obscure silhouette
+Du monde qui s'éclipse et qui s'évanouit,
+Et face à face avec son crime dans la nuit,
+L'âme en ces trois cachots traîne sa faute noire.
+Comme elle en a la forme, elle en a la mémoire;
+Elle sait ce qu'elle est; et, tombant sans appuis,
+Voit la clarté décroître à la paroi du puits;
+Elle assiste à sa chute; et, dur caillou qui roule,
+Pense: Je suis Octave; et, vil chardon qu'on foule,
+Crie au talon: Je suis Attila le géant;
+Et, ver de terre au fond du charnier, et rongeant
+Un crâne infect et noir, dit: Je suis Cléopâtre.
+Et, hibou, malgré l'aube, ours, en bravant le pâtre,
+Elle accomplit la loi qui l'enchaîne d'en haut;
+Pierre, elle écrase; épine, elle pique; il le faut.
+Le monstre est enfermé dans son horreur vivante.
+Il aurait beau vouloir dépouiller l'épouvante;
+Il faut qu'il reste horrible et reste châtié;
+O mystère! le tigre a peut-être pitié!
+Le tigre sur son dos, qui peut-être eut une aile,
+A l'ombre des barreaux de la cage éternelle;
+Un invisible fil lie aux noirs échafauds
+Le noir corbeau dont l'aile est en forme de faulx;
+L'âme louve ne peut s'empêcher d'être louve,
+Car le monstre est tenu, sous le ciel qui l'éprouve,
+Dans l'expiation par la fatalité.
+Jadis, sans la comprendre et d'un oeil hébété,
+L'Inde a presque entrevu cette métempsychose.
+La ronce devient griffe, et la feuille de rose
+Devient langue de chat, et, dans l'ombre et les cris,
+Horrible, lèche et boit le sang de la souris;
+Qui donc connaît le monstre appelé mandragore?
+Qui sait ce que, le soir, éclaire le fulgore,
+Être en qui la laideur devient une clarté?
+Ce qui se passe en l'ombre où croît la fleur d'été
+Efface la terreur des antiques avernes.
+Étages effrayants! cavernes sur cavernes.
+Ruche obscure du mal, du crime et du remord!
+
+Donc, une bête va, vient, rugit, hurle, mord;
+Un arbre est là, dressant ses branches hérissées,
+Une dalle s'effondre au milieu des chaussées
+Que la charrette écrase et que l'hiver détruit,
+Et, sous ces épaisseurs de matière et de nuit,
+Arbre, bête, pavé, poids que rien ne soulève,
+Dans cette profondeur terrible, une âme rêve!
+Que fait-elle? Elle songe à Dieu!
+
+ ·
+
+ Fatalité!
+Echéance! retour! revers! autre côté!
+O loi! pendant qu'assis à table, joyeux groupes,
+Les pervers, les puissants, vidant toutes les coupes,
+Oubliant qu'aujourd'hui par demain est guetté,
+Étalent leur mâchoire en leur folle gaîté,
+Voilà ce qu'en sa nuit muette et colossale,
+Montrant comme eux ses dents tout au fond de la salle,
+Leur réserve la mort, ce sinistre rieur!
+
+Nous avons, nous, voyants du ciel supérieur,
+Le spectacle inouï de vos régions basses.
+O songeur, fallait-il qu'en ces nuits tu tombasses!
+Nous écoutons le cri de l'immense malheur.
+Au-dessus d'un rocher, d'un loup ou d'une fleur,
+Parfois nous apparaît l'âme à mi-corps sortie,
+Pauvre ombre en pleurs qui lutte, hélas! presque engloutie;
+Le loup la tient, le roc étreint ses pieds qu'il tord,
+Et la fleur implacable et féroce la mord.
+Nous entendons le bruit du rayon que Dieu lance,
+La voix de ce que l'homme appelle le silence,
+Et vos soupirs profonds, cailloux désespérés!
+Nous voyons la pâleur de tous les fronts murés.
+A travers la matière, affreux caveau sans portes,
+L'ange est pour nous visible avec ses ailes mortes.
+Nous assistons aux deuils, au blasphème, aux regrets,
+Aux fureurs; et, la nuit, nous voyons les forêts,
+D'où cherchent à s'enfuir les larves enfermées,
+S'écheveler dans l'ombre en lugubres fumées.
+Partout, partout, partout! dans les flots, dans les bois,
+Dans l'herbe en fleurs, dans l'or qui sert de sceptre aux rois,
+Dans le jonc dont Hermès se fait une baguette,
+Partout le châtiment contemple, observe ou guette,
+Sourd aux questions, triste, affreux, pensif, hagard;
+Et tout est l'oeil d'où sort ce terrible regard.
+
+O châtiment! dédale aux spirales funèbres!
+Construction d'en bas qui cherche les ténèbres,
+Plonge au-dessous du monde et descend dans la nuit,
+Et, Babel renversée, au fond de l'ombre fuit!
+
+L'homme qui plane et rampe, être crépusculaire,
+En est le milieu.
+
+ ·
+
+ L'homme est clémence et colère;
+Fond vil du puits, plateau radieux de la tour;
+Degré d'en haut pour l'ombre, et d'en bas pour le jour.
+L'ange y descend, la bête après la mort y monte;
+Pour la bête, il est gloire, et, pour l'ange, il est honte;
+Dieu mêle en votre race, hommes infortunés,
+Les demi-dieux punis aux monstres pardonnés.
+
+De là vient que, parfois,--mystère que Dieu mène!--
+On entend d'une bouche en apparence humaine
+Sortir des mots pareils à des rugissements,
+Et que, dans d'autres lieux et dans d'autres moments,
+On croit voir sur un front s'ouvrir des ailes d'anges.
+
+Roi forçat, l'homme, esprit, pense, et, matière, mange.
+L'âme en lui ne se peut dresser sur son séant.
+L'homme, comme la brute abreuvé de néant,
+Vide toutes les nuits le verre noir du somme.
+La chaîne de l'enfer, liée au pied de l'homme,
+Ramène chaque jour vers le cloaque impur
+La beauté, le génie, envolés dans l'azur,
+Mêle la peste au souffle idéal des poitrines,
+Et traîne, avec Socrate, Aspasie aux latrines.
+
+ ·
+
+Par un côté pourtant l'homme est illimité.
+Le monstre a le carcan, l'homme a la liberté.
+Songeur, retiens ceci: l'homme est un équilibre.
+L'homme est une prison où l'âme reste libre.
+L'âme, dans l'homme, agit, fait le bien, fait le mal,
+Remonte vers l'esprit, retombe à l'animal;
+Et, pour que, dans son vol vers les cieux, rien ne lie
+Sa conscience ailée et de Dieu seul remplie,
+Dieu, quand une âme éclôt dans l'homme au bien poussé,
+Casse en son souvenir le fil de son passé;
+De là vient que la nuit en sait plus que l'aurore.
+Le monstre se connaît lorsque l'homme s'ignore.
+Le monstre est la souffrance, et l'homme est l'action.
+L'homme est l'unique point de la création
+Où, pour demeurer libre en se faisant meilleure,
+L'âme doive oublier sa vie antérieure.
+Mystère! au seuil de tout l'esprit rêve ébloui.
+
+ ·
+
+L'homme ne voit pas Dieu, mais peut aller à lui,
+En suivant la clarté du bien, toujours présente;
+Le monstre, arbre, rocher ou bête rugissante,
+Voit Dieu, c'est là sa peine, et reste enchaîné loin.
+
+L'homme a l'amour pour aile, et pour joug le besoin.
+L'ombre est sur ce qu'il voit par lui-même semée;
+La nuit sort de son oeil ainsi qu'une fumée;
+Homme, tu ne sais rien; tu marches, pâlissant!
+Parfois le voile obscur qui te couvre, ô passant!
+S'envole et flotte au vent soufflant d'une autre sphère,
+Gonfle un moment ses plis jusque dans la lumière,
+Puis retombe sur toi, spectre, et redevient noir.
+Tes sages, tes penseurs ont essayé de voir;
+Qu'ont-ils vu? qu'ont-ils fait? qu'ont-ils dit, ces fils d'Ève?
+Rien.
+ Homme! autour de toi la création rêve.
+Mille êtres inconnus t'entourent dans ton mur.
+Tu vas, tu viens, tu dors sous leur regard obscur,
+Et tu ne les sens pas vivre autour de ta vie:
+Toute une légion d'âmes t'est asservie;
+Pendant qu'elle te plaint, tu la foules aux pieds.
+Tous tes pas vers le jour sont par l'ombre épiés.
+Ce que tu nommes chose, objet, nature morte,
+Sait, pense, écoute, entend. Le verrou de ta porte
+Voit arriver ta faute et voudrait se fermer.
+Ta vitre connaît l'aube, et dit: Voir! croire! aimer!
+Les rideaux de ton lit frissonnent de tes songes.
+Dans les mauvais desseins quand, rêveur, tu te plonges,
+La cendre dit au fond de l'âtre sépulcral:
+Regarde-moi; je suis ce qui reste du mal.
+Hélas! l'homme imprudent trahit, torture, opprime.
+La bête en son enfer voit les deux bouts du crime;
+Un loup pourrait donner des conseils à Néron.
+Homme! homme! aigle aveuglé, moindre qu'un moucheron!
+Pendant que dans ton Louvre ou bien dans ta chaumière,
+Tu vis, sans même avoir épelé la première
+Des constellations, sombre alphabet qui luit
+Et tremble sur la page immense de la nuit,
+Pendant que tu maudis et pendant que tu nies,
+Pendant que tu dis: Non! aux astres; aux génies:
+Non! à l'idéal: Non! à la vertu: Pourquoi?
+Pendant que tu te tiens en dehors de la loi,
+Copiant les dédains inquiets ou robustes
+De ces sages qu'on voit rêver dans les vieux bustes,
+Et que tu dis: Que sais-je? amer, froid, mécréant,
+Prostituant ta bouche au rire du néant,
+A travers le taillis de la nature énorme,
+Flairant l'éternité de son museau difforme,
+Là, dans l'ombre, à tes pieds, homme, ton chien voit Dieu.
+
+Ah! je t'entends. Tu dis:--Quel deuil! la bête est peu,
+L'homme n'est rien. O loi misérable! ombre! abîme!--
+
+ ·
+
+O songeur! cette loi misérable et sublime.
+Il faut donc tout redire à ton esprit chétif!
+A la fatalité, loi du monstre captif,
+Succède le devoir, fatalité de l'homme.
+Ainsi de toutes parts l'épreuve se consomme,
+Dans le monstre passif, dans l'homme intelligent,
+La nécessité morne en devoir se changeant,
+Et l'âme, remontant à sa beauté première,
+Va de l'ombre fatale à la libre lumière.
+Or, je te le redis, pour se transfigurer,
+Et pour se racheter, l'homme doit ignorer.
+Il doit être aveuglé par toutes les poussières.
+Sans quoi, comme l'enfant guidé par des lisières,
+L'homme vivrait, marchant droit à la vision.
+Douter est sa puissance et sa punition.
+Il voit la rose, et nie; il voit l'aurore, et doute;
+Où serait le mérite à retrouver sa route,
+Si l'homme, voyant clair, roi de sa volonté,
+Avait la certitude, ayant la liberté?
+Non. Il faut qu'il hésite en la vaste nature,
+Qu'il traverse du choix l'effrayante aventure,
+Et qu'il compare au vice agitant son miroir,
+Au crime, aux voluptés, l'oeil en pleurs du devoir;
+Il faut qu'il doute! Hier croyant, demain impie;
+Il court du mal au bien; il scrute, sonde, épie,
+Va, revient, et, tremblant, agenouillé, debout,
+Les bras étendus, triste, il cherche Dieu partout;
+Il tâte l'infini jusqu'à ce qu'il l'y sente;
+Alors, son âme ailée éclate frémissante;
+L'ange éblouissant luit dans l'homme transparent.
+Le doute le fait libre, et la liberté, grand.
+La captivité sait; la liberté suppose,
+Creuse, saisit l'effet, le compare à la cause,
+Croit vouloir le bien-être et veut le firmament;
+Et, cherchant le caillou, trouve le diamant.
+C'est ainsi que du ciel l'âme à pas lents s'empare.
+
+Dans le monstre, elle expie; en l'homme, elle répare.
+
+ ·
+
+Oui, ton fauve univers est le forçat de Dieu.
+Les constellations, sombres lettres de feu,
+Sont les marques du bagne à l'épaule du monde.
+Dans votre région tant d'épouvante abonde,
+Que, pour l'homme, marqué lui-même du fer chaud,
+Quand il lève les yeux vers les astres, là-haut,
+Le cancer resplendit, le scorpion flamboie,
+Et dans l'immensité le chien sinistre aboie!
+Ces soleils inconnus se groupent sur son front
+Comme l'effroi, le deuil, la menace et l'affront;
+De toutes parts s'étend l'ombre incommensurable;
+En bas l'obscur, l'impur, le mauvais, l'exécrable,
+Le pire, tas hideux, fourmillent; tout au fond,
+Ils échangent entre eux dans l'ombre ce qu'ils font;
+Typhon donne l'horreur, Satan donne le crime;
+Lugubre intimité du mal et de l'abîme!
+Amours de l'âme monstre et du monstre univers!
+Baiser triste! et l'informe engendré du pervers,
+La matière, le bloc, la fange, la géhenne,
+L'écume, le chaos, l'hiver, nés de la haine,
+Les faces de beauté qu'habitent des démons,
+Tous les êtres maudits, mêlés aux vils limons,
+Pris par la plante fauve et la bête féroce,
+Le grincement de dents, la peur, le rire atroce,
+L'orgueil, que l'infini courbe sous son niveau,
+Rampent, noirs prisonniers, dans la nuit, noir caveau.
+La porte, affreuse et faite avec de l'ombre, est lourde;
+Par moments, on entend, dans la profondeur sourde,
+Les efforts que les monts, les flots, les ouragans,
+Les volcans, les forêts, les animaux brigands,
+Et tous les monstres font pour soulever le pêne;
+Et sur cet amas d'ombre, et de crime, et de peine,
+Ce grand ciel formidable est le scellé de Dieu.
+
+Voilà pourquoi, songeur dont la mort est le voeu,
+Tant d'angoisse est empreinte au front des cénobites!
+
+Je viens de te montrer le gouffre. Tu l'habites.
+
+ ·
+
+Les mondes, dans la nuit que vous nommez l'azur,
+Par les brèches que fait la mort blême à leur mur,
+Se jettent en fuyant l'un à l'autre des âmes.
+
+Dans votre globe où sont tant de geôles infâmes,
+Vous avez des méchants de tous les univers,
+Condamnés qui, venus des cieux les plus divers,
+Rêvent dans vos rochers, ou dans vos arbres ploient;
+Tellement stupéfaits de ce monde qu'ils voient,
+Qu'eussent-ils la parole, ils ne pourraient parler.
+On en sent quelques-uns frissonner et trembler.
+De là les songes vains du bronze et de l'augure.
+
+Donc, représente-toi cette sombre figure:
+Ce gouffre, c'est l'égout du mal universel.
+Ici vient aboutir de tous les points du ciel
+La chute des punis, ténébreuse traînée.
+Dans cette profondeur, morne, âpre, infortunée,
+De chaque globe il tombe un flot vertigineux
+D'âmes, d'esprits malsains et d'êtres vénéneux,
+Flot que l'éternité voit sans fin se répandre.
+Chaque étoile au front d'or qui brille, laisse pendre
+Sa chevelure d'ombre en ce puits effrayant.
+Ame immortelle, vois, et frémis en voyant:
+Voilà le précipice exécrable où tu sombres.
+
+ ·
+
+Oh! qui que vous soyez, qui passez dans ces ombres,
+Versez votre pitié sur ces douleurs sans fond!
+Dans ce gouffre, où l'abîme en l'abîme se fond,
+Se tordent les forfaits, transformés en supplices,
+L'effroi, le deuil, le mal, les ténèbres complices,
+Les pleurs sous la toison, le soupir expiré
+Dans la fleur, et le cri dans la pierre muré!
+Oh! qui que vous soyez, pleurez sur ces misères!
+Pour Dieu seul, qui sait tout, elles sont nécessaires;
+Mais vous pouvez pleurer sur l'énorme cachot
+Sans déranger le sombre équilibre d'en haut!
+Hélas! hélas! hélas! tout est vivant! tout pense!
+La mémoire est la peine, étant la récompense.
+Oh! comme ici l'on souffre et comme on se souvient!
+Torture de l'esprit que la matière tient!
+La brute et le granit, quel chevalet pour l'âme!
+Ce mulet fut sultan, ce cloporte était femme.
+L'arbre est un exilé, la roche est un proscrit.
+Est-ce que, quelque part, par hasard, quelqu'un rit
+Quand ces réalités sont là, remplissant l'ombre?
+La ruine, la mort, l'ossement, le décombre,
+Sont vivants. Un remords songe dans un débris.
+Pour l'oeil profond qui voit, les antres sont des cris.
+Hélas! le cygne est noir, le lys songe à ses crimes;
+La perle est nuit; la neige est la fange des cimes;
+Le même gouffre, horrible et fauve, et sans abri,
+S'ouvre dans la chouette et dans le colibri;
+La mouche, âme, s'envole et se brûle à la flamme;
+Et la flamme, esprit, brûle avec angoisse une âme;
+L'horreur fait frissonner les plumes de l'oiseau;
+Tout est douleur.
+ Les fleurs souffrent sous le ciseau
+Et se ferment ainsi que des paupières closes:
+Toutes les femmes sont teintes du sang des roses;
+La vierge au bal, qui danse, ange aux fraîches couleurs,
+Et qui porte en sa main une touffe de fleurs,
+Respire en souriant un bouquet d'agonies.
+Pleurez sur les laideurs et les ignominies,
+Pleurez sur l'araignée immonde, sur le ver,
+Sur la limace au dos mouillé comme l'hiver,
+Sur le vil puceron qu'on voit aux feuilles pendre,
+Sur le crabe hideux, sur l'affreux scolopendre,
+Sur l'effrayant crapaud, pauvre monstre aux doux yeux,
+Qui regarde toujours le ciel mystérieux!
+Plaignez l'oiseau de crime et la bête de proie.
+Ce que Domitien, César, fit avec joie,
+Tigre, il le continue avec horreur. Verrès,
+Qui fut loup sous la pourpre, est loup dans les forêts;
+Il descend, réveillé, l'autre côté du rêve:
+Son rire, au fond des bois, en hurlement s'achève;
+Pleurez sur ce qui hurle et pleurez sur Verrès.
+Sur ces tombeaux vivants, marqués d'obscurs arrêts,
+Penchez-vous attendri! versez votre prière!
+La pitié fait sortir des rayons de la pierre.
+Plaignez le louveteau, plaignez le lionceau.
+La matière, affreux bloc, n'est que le lourd monceau
+Des effets monstrueux, sortis des sombres causes.
+Ayez pitié! voyez des âmes dans les choses.
+Hélas! le cabanon subit aussi l'écrou;
+Plaignez le prisonnier, mais plaignez le verrou;
+Plaignez la chaîne au fond des bagnes insalubres;
+La hache et le billot sont deux êtres lugubres;
+La hache souffre autant que le corps, le billot
+Souffre autant que la tête; ô mystères d'en haut!
+Ils se livrent une âpre et hideuse bataille;
+Il ébrèche la hache et la hache l'entaille;
+Ils se disent tout bas l'un à l'autre: Assassin!
+Et la hache maudit les hommes, sombre essaim,
+Quand, le soir, sur le dos du bourreau, son ministre,
+Elle revient dans l'ombre, et luit, miroir sinistre,
+Ruisselante de sang et reflétant les cieux;
+Et, la nuit, dans l'état morne et silencieux,
+Le cadavre au cou rouge, effrayant, glacé, blême,
+Seul, sait ce que lui dit le billot, tronc lui-même.
+Oh! que la terre est froide et que les rocs sont durs!
+Quelle muette horreur dans les halliers obscurs!
+Les pleurs noirs de la nuit sur la colombe blanche
+Tombent; le vent met nue et torture la branche;
+Quel monologue affreux dans l'arbre aux rameaux verts!
+Quel frisson dans l'herbe! Oh! quels yeux fixes ouverts
+Dans les cailloux profonds, oubliettes des âmes!
+C'est une âme que l'eau scie en ses froides lames;
+C'est une âme que fait ruisseler le pressoir.
+Ténèbres! l'univers est hagard. Chaque soir,
+Le noir horizon monte et la nuit noire tombe;
+Tous deux, à l'occident, d'un mouvement de tombe;
+Ils vont se rapprochant, et, dans le firmament,
+O terreur! sur le jour, écrasé lentement,
+La tenaille de l'ombre effroyable se ferme.
+Oh! les berceaux font peur. Un bagne est dans un germe.
+Ayez pitié, vous tous et qui que vous soyez!
+Les hideux châtiments, l'un sur l'autre broyés,
+Roulent, submergeant tout, excepté les mémoires.
+
+Parfois on voit passer dans ces profondeurs noires
+Comme un rayon lointain de l'éternel amour;
+Alors, l'hyène Atrée et le chacal Timour,
+Et l'épine Caïphe et le roseau Pilate,
+Le volcan Alaric à la gueule écarlate,
+L'ours Henri Huit, pour qui Morus en vain pria,
+Le sanglier Selim et le porc Borgia,
+Poussent des cris vers l'Être adorable; et les bêtes
+Qui portèrent jadis des mitres sur leurs têtes,
+Les grains de sable rois, les brins d'herbe empereurs,
+Tous les hideux orgueils et toutes les fureurs,
+Se brisent; la douceur saisit le plus farouche;
+Le chat lèche l'oiseau, l'oiseau baise la mouche;
+Le vautour dit dans l'ombre au passereau: Pardon!
+Une caresse sort du houx et du chardon;
+Tous les rugissements se fondent en prières;
+On entend s'accuser de leurs forfaits les pierres;
+Tous ces sombres cachots qu'on appelle les fleurs
+Tressaillent; le rocher se met à fondre en pleurs.
+Des bras se lèvent hors de la tombe dormante;
+Le vent gémit, la nuit se plaint, l'eau se lamente,
+Et sous l'oeil attendri qui regarde d'en haut,
+Tout l'abîme n'est plus qu'un immense sanglot.
+
+ ·
+
+Espérez! espérez! espérez, misérables!
+Pas de deuil infini, pas de maux incurables,
+ Pas d'enfer éternel!
+Les douleurs vont à Dieu, comme la flèche aux cibles;
+Les bonnes actions sont les gonds invisibles
+ De la porte du ciel.
+
+Le deuil est la vertu, le remords est le pôle
+Des monstres garrottés dont le gouffre est la geôle;
+ Quand, devant Jéhovah,
+Un vivant reste pur dans les ombres charnelles,
+La mort, ange attendri, rapporte ses deux ailes
+ A l'homme qui s'en va
+
+Les enfers se refont édens; c'est là leur tâche.
+Tout globe est un oiseau que le mal tient et lâche.
+ Vivants, je vous le dis,
+Les vertus, parmi vous, font ce labeur auguste
+D'augmenter sur vos fronts le ciel; quiconque est juste
+ Travaille au paradis.
+
+L'heure approche. Espérez. Rallumez l'âme éteinte!
+Aimez-vous! aimez-vous, car c'est la chaleur sainte,
+ C'est le feu du vrai jour.
+Le sombre univers, froid, glacé, pesant, réclame
+La sublimation de l'être par la flamme,
+ De l'homme par l'amour!
+
+Déjà, dans l'océan d'ombre que Dieu domine,
+L'archipel ténébreux des bagnes s'illumine;
+ Dieu, c'est le grand aimant;
+Et les globes, ouvrant leur sinistre prunelle,
+Vers les immensités de l'aurore éternelle
+ Se tournent lentement!
+
+Oh! comme vont chanter toutes les harmonies,
+Comme rayonneront dans les sphères bénies
+ Les faces de clarté,
+Comme les firmaments se fondront en délires,
+Comme tressailleront toutes les grandes lyres
+ De la sérénité,
+
+Quand, du monstre matière ouvrant toutes les serres,
+Faisant évanouir en splendeurs les misères,
+ Changeant l'absinthe en miel,
+Inondant de beauté la nuit diminuée,
+Ainsi que le soleil tire à lui la nuée
+ Et l'emplit d'arcs-en-ciel,
+
+Dieu, de son regard fixe attirant les ténèbres,
+Voyant vers lui, du fond des cloaques funèbres
+ Où le mal le pria,
+Monter l'énormité, bégayant des louanges,
+Fera rentrer, parmi les univers archanges,
+ L'univers paria!
+
+On verra palpiter les fanges éclairées;
+Et briller les laideurs les plus désespérées
+ Au faîte le plus haut,
+L'araignée éclatante au seuil des bleus pilastres,
+Luire, et se redresser, portant des épis d'astres,
+ La paille du cachot!
+
+La clarté montera dans tout comme une sève;
+On verra rayonner au front du boeuf qui rêve
+ Le céleste croissant;
+Le charnier chantera dans l'horreur qui l'encombre,
+Et sur tous les fumiers apparaîtra dans l'ombre
+ Un Job resplendissant!
+
+O disparition de l'antique anathème!
+La profondeur disant à la hauteur: Je t'aime!
+ O retour du banni!
+Quel éblouissement au fond des cieux sublimes!
+Quel surcroît de clarté que l'ombre des abîmes
+ S'écriant: Sois béni!
+
+On verra le troupeau des hydres formidables
+Sortir, monter du fond des brumes insondables
+ Et se transfigurer;
+Des étoiles éclore aux trous noirs de leurs crânes,
+Dieu juste! et, par degrés devenant diaphanes,
+ Les monstres s'azurer!
+
+Ils viendront, sans pouvoir ni parler ni répondre,
+Éperdus! on verra des auréoles fondre
+ Les cornes de leur front;
+Ils tiendront dans leur griffe, au milieu des cieux calmes,
+Des rayons frissonnants semblables à des palmes;
+ Les gueules baiseront!
+
+Ils viendront! ils viendront, tremblants, brisés d'extase,
+Chacun d'eux débordant de sanglots comme un vase
+ Mais pourtant sans effroi;
+On leur tendra les bras de la haute demeure,
+Et Jésus, se penchant sur Bélial qui pleure,
+ Lui dira: C'est donc toi!
+
+Et vers Dieu par la main il conduira ce frère!
+Et, quand ils seront près des degrés de lumière
+ Par nous seuls aperçus,
+Tous deux seront si beaux, que Dieu dont l'oeil flamboie
+Ne pourra distinguer, père ébloui de joie,
+ Bélial de Jésus!
+
+Tout sera dit. Le mal expirera, les larmes
+Tariront; plus de fers, plus de deuils, plus d'alarmes;
+ L'affreux gouffre inclément
+Cessera d'être sourd, et bégaiera: Qu'entends-je?
+Les douleurs finiront dans toute l'ombre: un ange
+ Criera: Commencement!
+
+Jersey, 1855.
+
+FIN
+
+
+
+
+A CELLE QUI EST RESTÉE EN FRANCE
+
+
+Mets-toi sur ton séant, lève tes yeux, dérange
+Ce drap glacé qui fait des plis sur ton front d'ange,
+Ouvre tes mains, et prends ce livre: il est à toi.
+
+Ce livre où vit mon âme, espoir, deuil, rêve, effroi
+Ce livre qui contient le spectre de ma vie,
+Mes angoisses, mon aube, hélas! de pleurs suivie
+L'ombre et son ouragan, la rose et son pistil,
+Ce livre azuré, triste, orageux, d'où sort-il?
+D'où sort le blême éclair qui déchire la brume?
+Depuis quatre ans, j'habite un tourbillon d'écume;
+Ce livre en a jailli. Dieu dictait, j'écrivais;
+Car je suis paille au vent: Va! dit l'esprit. Je vais.
+Et, quand j'eus terminé ces pages, quand ce livre
+Se mit à palpiter, à respirer, à vivre,
+Une église des champs que le lierre verdit,
+Dont la tour sonne l'heure à mon néant, m'a dit:
+Ton cantique est fini; donne-le-moi, poëte.
+Je le réclame, a dit la forêt inquiète;
+Et le doux pré fleuri m'a dit: Donne-le-moi.
+La mer, en le voyant frémir, m'a dit: Pourquoi
+Ne pas me le jeter, puisque c'est une voile!
+C'est à moi qu'appartient cet hymne, a dit l'étoile.
+Donne-le-nous, songeur, ont crié les grands vents.
+Et les oiseaux m'ont dit: Vas-tu pas aux vivants
+Offrir ce livre, éclos si loin de leurs querelles?
+Laisse-nous l'emporter dans nos nids sur nos ailes!
+Mais le vent n'aura point mon livre, ô cieux profonds!
+Ni la sauvage mer, livrée aux noirs typhons,
+Ouvrant et refermant ses flots, âpres embûches;
+Ni la verte forêt qu'emplit un bruit de ruches,
+Ni l'église où le temps fait tourner son compas;
+Le pré ne l'aura pas, l'astre ne l'aura pas,
+L'oiseau ne l'aura pas, qu'il soit aigle ou colombe,
+Les nids ne l'auront pas; je le donne à la tombe.
+
+II
+
+Autrefois, quand septembre en larmes revenait,
+Je partais, je quittais tout ce qui me connaît,
+Je m'évadais; Paris s'effaçait; rien, personne!
+J'allais, je n'étais plus qu'une ombre qui frissonne,
+Je fuyais, seul, sans voir, sans penser, sans parler,
+Sachant bien que j'irais où je devais aller;
+Hélas! je n'aurais pu même dire: Je souffre!
+Et, comme subissant l'attraction d'un gouffre,
+Que le chemin fût beau, pluvieux, froid, mauvais,
+J'ignorais, je marchais devant moi, j'arrivais.
+O souvenirs! ô forme horrible des collines!
+Et, pendant que la mère et la soeur, orphelines,
+Pleuraient dans la maison, je cherchais le lieu noir
+Avec l'avidité morne du désespoir;
+Puis j'allais au champ triste à côté de l'église;
+Tète nue, à pas lents, les cheveux dans la bise,
+L'oeil aux cieux, j'approchais; l'accablement soutient
+Les arbres murmuraient: C'est le père qui vient!
+Les ronces écartaient leurs branches desséchées;
+Je marchais à travers les humbles croix penchées,
+Disant je ne sais quels doux et funèbres mots;
+Et je m'agenouillais au milieu des rameaux
+Sur la pierre qu'on voit blanche dans la verdure.
+Pourquoi donc dormais-tu d'une façon si dure,
+Que tu n'entendais pas lorsque je t'appelais?
+
+Et les pêcheurs passaient en traînant leurs filets,
+Et disaient: Qu'est-ce donc que cet homme qui songe?
+Et le jour, et le soir, et l'ombre qui s'allonge,
+Et Vénus, qui pour moi jadis étincela,
+Tout avait disparu que j'étais encor là.
+J'étais là, suppliant celui qui nous exauce;
+J'adorais, je laissais tomber sur cette fosse,
+Hélas! où j'avais vu s'évanouir mes cieux,
+Tout mon coeur goutte à goutte en pleurs silencieux;
+J'effeuillais de la sauge et de la clématite;
+Je me la rappelais quand elle était petite,
+Quand elle m'apportait des lys et des jasmins,
+Ou quand elle prenait ma plume dans ses mains,
+Gaie, et riant d'avoir de l'encre à ses doigts roses;
+Je respirais les fleurs sur cette cendre écloses,
+Je fixais mon regard sur ces froids gazons verts,
+Et par moments, ô Dieu, je voyais, à travers
+La pierre du tombeau, comme une lueur d'âme!
+
+Oui, jadis, quand cette heure en deuil qui me réclame
+Tintait dans le ciel triste et dans mon coeur saignant,
+Rien ne me retenait, et j'allais; maintenant,
+Hélas!...--O fleuve! ô bois! vallons dont je fus l'hôte,
+Elle sait, n'est-ce pas? que ce n'est pas ma faute
+Si, depuis ces quatre ans, pauvre coeur sans flambeau,
+Je ne suis pas allé prier sur son tombeau!
+
+III
+
+Ainsi, ce noir chemin que je faisais, ce marbre
+Que je contemplais, pâle, adossé contre un arbre,
+Ce tombeau sur lequel mes pieds pouvaient marcher,
+La nuit, que je voyais lentement approcher,
+Ces ifs, ce crépuscule avec ce cimetière,
+Ces sanglots, qui du moins tombaient sur cette pierre,
+O mon Dieu, tout cela, c'était donc du bonheur!
+
+Dis, qu'as-tu fait pendant tout ce temps-là?--Seigneur,
+Qu'a-t-elle fait?--Vois-tu la vie en vos demeures?
+A quelle horloge d'ombre as-tu compté les heures?
+As-tu sans bruit parfois poussé l'autre endormi?
+Et t'es-tu, m'attendant, réveillée à demi?
+T'es-tu, pâle, accoudée à l'obscure fenêtre
+De l'infini, cherchant dans l'ombre à reconnaître
+Un passant, à travers le noir cercueil mal joint,
+Attentive, écoutant si tu n'entendais point
+Quelqu'un marcher vers toi dans l'éternité sombre?
+Et t'es-tu recouchée ainsi qu'un mât qui sombre,
+En disant: Qu'est-ce donc? mon père ne vient pas!
+Avez-vous tous les deux parlé de moi tout bas?
+
+Que de fois j'ai choisi, tout mouillés de rosée,
+Des lys dans mon jardin, des lys dans ma pensée!
+Que de fois j'ai cueilli de l'aubépine en fleur!
+Que de fois j'ai, là-bas, cherché la tour d'Harfleur,
+Murmurant: C'est demain que je pars! et, stupide,
+Je calculais le vent et la voile rapide,
+Puis ma main s'ouvrait triste, et je disais: Tout fuit!
+Et le bouquet tombait, sinistre, dans la nuit!
+Oh! que de fois, sentant qu'elle devait m'attendre,
+J'ai pris ce que j'avais dans le coeur de plus tendre
+Pour en charger quelqu'un qui passerait par là!
+
+Lazare ouvrit les yeux quand Jésus l'appela;
+Quand je lui parle, hélas! pourquoi les ferme-t-elle?
+Où serait donc le mal quand de l'ombre mortelle
+L'amour violerait deux fois le noir secret,
+Et quand, ce qu'un dieu fit, un père le ferait?
+
+IV
+
+Que ce livre, du moins, obscur message, arrive,
+Murmure, à ce silence, et, flot, à cette rive!
+Qu'il y tombe, sanglot, soupir, larme d'amour!
+Qu'il entre en ce sépulcre où sont entrés un jour
+Le baiser, la jeunesse, et l'aube, et la rosée,
+Et le rire adoré de la fraîche épousée,
+Et la joie, et mon coeur, qui n'est pas ressorti!
+Qu'il soit le cri d'espoir qui n'a jamais menti,
+Le chant du deuil, la voix du pâle adieu qui pleure,
+Le rêve dont on sent l'aile qui nous effleure!
+Qu'elle dise: Quelqu'un est là; j'entends du bruit!
+Qu'il soit comme le pas de mon âme en sa nuit!
+
+Ce livre, légion tournoyante et sans nombre
+D'oiseaux blancs dans l'aurore et d'oiseaux noirs dans l'ombre,
+Ce vol de souvenirs fuyant à l'horizon,
+Cet essaim que je lâche au seuil de ma prison,
+Je vous le confie, air, souffles, nuée, espace!
+Que ce fauve océan qui me parle à voix basse,
+Lui soit clément, l'épargne et le laisse passer!
+Et que le vent ait soin de n'en rien disperser,
+Et jusqu'au froid caveau fidèlement apporte
+Ce don mystérieux de l'absent à la morte!
+
+O Dieu! puisqu'en effet, dans ces sombres feuillets,
+Dans ces strophes qu'au fond de vos cieux je cueillais,
+Dans ces chants murmurés comme un épithalame
+Pendant que vous tourniez les pages de mon âme,
+Puisque j'ai, dans ce livre, enregistré mes jours,
+Mes maux, mes deuils, mes cris dans les problèmes sourds,
+Mes amours, mes travaux, ma vie heure par heure;
+Puisque vous ne voulez pas encor que je meure,
+Et qu'il faut bien pourtant que j'aille lui parler;
+Puisque je sens le vent de l'infini souffler
+Sur ce livre qu'emplit l'orage et le mystère;
+Puisque j'ai versé là toutes vos ombres, terres,
+Humanité, douleur, dont je suis le passant;
+Puisque de mon esprit, de mon coeur, de mon sang,
+J'ai fait l'âcre parfum de ces versets funèbres,
+Va-t'en, livre, à l'azur, à travers les ténèbres!
+Fuis vers la brume où tout à pas lents est conduit!
+Oui, qu'il vole à la fosse, à la tombe, à la nuit,
+Comme une feuille d'arbre ou comme une âme d'homme!
+Qu'il roule au gouffre où va tout ce que la voix nomme!
+Qu'il tombe au plus profond du sépulcre hagard,
+A côté d'elle, ô mort! et que, là, le regard,
+Près de l'ange qui dort, lumineux et sublime,
+Le voie épanoui, sombre fleur de l'abîme!
+
+V
+
+O doux commencements d'azur qui me trompiez!
+O bonheurs! je vous ai durement expiés;
+J'ai le droit aujourd'hui d'être, quand la nuit tombe,
+Un de ceux qui se font écouter de la tombe,
+Et qui font, en parlant aux morts blêmes et seuls,
+Remuer lentement les plis noirs des linceuls,
+Et dont la parole, âpre ou tendre, émeut les pierres,
+Les grains dans les sillons, les ombres dans les bières,
+La vague et la nuée, et devient une voix
+De la nature, ainsi que la rumeur des bois.
+Car voilà, n'est-ce pas, tombeaux? bien des années,
+Que je marche au milieu des croix infortunées,
+Échevelé parmi les ifs et les cyprès,
+L'âme au bord de la nuit, et m'approchant tout près;
+Et que je vais, courbé sur le cercueil austère,
+Questionnant le plomb, les clous, le ver de terre
+Qui pour moi sort des yeux de la tête de mort,
+Le squelette qui rit, le squelette qui mord,
+Les mains aux doigts noueux, les crânes, les poussières,
+Et les os des genoux qui savent des prières!
+
+Hélas! j'ai fouillé tout. J'ai voulu voir le fond,
+Pourquoi le mal en nous avec le bien se fond,
+J'ai voulu le savoir. J'ai dit: Que faut-il croire?
+J'ai creusé la lumière, et l'aurore, et la gloire,
+L'enfant joyeux, la vierge et sa chaste frayeur,
+Et l'amour, et la vie, et l'âme,--fossoyeur.
+
+Qu'ai-je appris? J'ai, pensif, tout saisi sans rien prendre;
+J'ai vu beaucoup de nuit et fait beaucoup de cendre.
+Qui sommes nous? que veut dire ce mot: Toujours?
+J'ai tout enseveli, songes, espoirs, amours,
+Dans la fosse que j'ai creusée en ma poitrine.
+Qui donc a la science? où donc est la doctrine?
+Oh! que ne suis-je encor le rêveur d'autrefois,
+Qui s'égarait dans l'herbe, et les prés, et les bois,
+Qui marchait souriant, le soir, quand le ciel brille,
+Tenant la main petite et blanche de sa fille,
+Et qui, joyeux, laissant luire le firmament,
+Laissant l'enfant parler, se sentait lentement
+Emplir de cet azur et de cette innocence!
+
+Entre Dieu qui flamboie et l'ange qui l'encense,
+J'ai vécu, j'ai lutté, sans crainte, sans remord.
+Puis ma porte soudain s'ouvrit devant la mort,
+Cette visite brusque et terrible de l'ombre.
+Tu passes en laissant le vide et le décombre,
+O spectre! tu saisis mon ange et tu frappas.
+Un tombeau fut dès lors le but de tous mes pas.
+
+VI
+
+Je ne puis plus reprendre aujourd'hui dans la plaine
+Mon sentier d'autrefois qui descend vers la Seine;
+Je ne puis plus aller où j'allais; je ne puis,
+Pareil à la laveuse assise au bord du puits,
+Que m'accouder au mur de l'éternel abîme;
+Paris m'est éclipsé par l'énorme Solime;
+La haute Notre-Dame à présent, qui me luit,
+C'est l'ombre ayant deux tours, le silence et la nuit,
+Et laissant des clartés trouer ses fatals voiles;
+Et je vois sur mon front un panthéon d'étoiles;
+Si j'appelle Rouen, Villequier, Caudebec,
+Toute l'ombre me crie: Horeb, Cédron, Balbeck!
+Et, si je pars, m'arrête à la première lieue,
+Et me dit: Tourne-toi vers l'immensité bleue!
+Et me dit: Les chemins où tu marchais sont clos.
+Penche-toi sur les nuits, sur les vents, sur les flots!
+A quoi penses-tu donc? que fais-tu, solitaire?
+Crois-tu donc sous tes pieds avoir encor la terre?
+Où vas-tu de la sorte et machinalement?
+O songeur! penche-toi sur l'être et l'élément!
+Écoute la rumeur des âmes dans les ondes!
+Contemple, s'il te faut de la cendre, les mondes;
+Cherche au moins la poussière immense, si tu veux
+Mêler de la poussière à tes sombres cheveux,
+Et regarde, en dehors de ton propre martyre,
+Le grand néant, si c'est le néant qui t'attire!
+Sois tout à ces soleils où tu remonteras!
+Laisse là ton vil coin de terre. Tends les bras,
+O proscrit de l'azur, vers les astres patries!
+Revois-y refleurir tes aurores flétries;
+Deviens le grand oeil fixe ouvert sur le grand tout.
+Penche-toi sur l'énigme où l'être se dissout,
+Sur tout ce qui naît, vit, marche, s'éteint, succombe,
+Sur tout le genre humain et sur toute la tombe!
+
+Mais mon coeur toujours saigne et du même côté.
+C'est en vain que les cieux, les nuits, l'éternité,
+Veulent distraire une âme et calmer un atome.
+Tout l'éblouissement des lumières du dôme
+M'ôte-t-il une larme? Ah! l'étendue a beau
+Me parler, me montrer l'universel tombeau,
+Les soirs sereins, les bois rêveurs, la lune amie;
+J'écoute, et je reviens à la douce endormie.
+
+VII
+
+Des fleurs! oh! si j'avais des fleurs! si je pouvais
+Aller semer des lys sur ces deux froids chevets!
+Si je pouvais couvrir de fleurs mon ange pâle!
+Les fleurs sont l'or, l'azur, l'émeraude, l'opale!
+Le cercueil au milieu des fleurs veut se coucher;
+Les fleurs aiment la mort, et Dieu les fait toucher
+Par leur racine aux os, par leur parfum aux âmes!
+Puisque je ne le puis, aux lieux que nous aimâmes,
+Puisque Dieu ne veut pas nous laisser revenir,
+Puisqu'il nous fait lâcher ce qu'on croyait tenir,
+Puisque le froid destin, dans ma geôle profonde,
+Sur la première porte en scelle une seconde,
+Et, sur le père triste et sur l'enfant qui dort,
+Ferme l'exil après avoir fermé la mort,
+Puisqu'il est impossible à présent que je jette
+Même un brin de bruyère à sa fosse muette,
+C'est bien le moins qu'elle ait mon âme, n'est-ce pas?
+O vent noir dont j'entends sur mon plafond le pas!
+Tempête, hiver, qui bats ma vitre de ta grêle!
+Mers, nuits! et je l'ai mise en ce livre pour elle!
+
+Prends ce livre; et dis-toi: Ceci vient du vivant
+Que nous avons laissé derrière nous, rêvant.
+Prends. Et quoique de loin, reconnais ma voix, âme!
+Oh! ta cendre est le lit de mon reste de flamme;
+Ta tombe est mon espoir, ma charité, ma foi;
+Ton linceul toujours flotte entre la vie et moi.
+Prends ce livre, et fais-en sortir un divin psaume!
+Qu'entre tes vagues mains il devienne fantôme!
+Qu'il blanchisse, pareil à l'aube qui pâlit,
+A mesure que l'oeil de mon ange le lit,
+Et qu'il s'évanouisse, et flotte, et disparaisse,
+Ainsi qu'un âtre obscur qu'un souffle errant caresse,
+Ainsi qu'une lueur qu'on voit passer le soir,
+Ainsi qu'un tourbillon de feu de l'encensoir,
+Et que, sous ton regard éblouissant et sombre,
+Chaque page s'en aille en étoiles dans l'ombre!
+
+VIII
+
+Oh! quoi que nous fassions et quoi que nous disions,
+Soit que notre âme plane au vent des visions,
+Soit qu'elle se cramponne à l'argile natale,
+Toujours nous arrivons à ta grotte fatale,
+Gethsémani, qu'éclaire une vague lueur!
+O rocher de l'étrange et funèbre sueur!
+Cave où l'esprit combat le destin! ouverture
+Sur les profonds effrois de la sombre nature!
+Antre d'où le lion sort rêveur, en voyant
+Quelqu'un de plus sinistre et de plus effrayant,
+La douleur, entrer, pâle, amère, échevelée!
+O chute! asile! ô seuil de la trouble vallée
+D'où nous apercevons nos ans fuyants et courts,
+Nos propres pas marqués dans la fange des jours,
+L'échelle où le mal pèse et monte, spectre louche,
+L'âpre frémissement de la palme farouche,
+Les degrés noirs tirant en bas les blancs degrés,
+Et les frissons aux fronts des anges effarés!
+
+Toujours nous arrivons à cette solitude,
+Et, là, nous nous taisons, sentant la plénitude!
+
+Paix à l'Ombre! Dormez! dormez! dormez! dormez!
+Êtres, groupes confus lentement transformés!
+Dormez, les champs! dormez, les fleurs! dormez les tombes!
+Toits, murs, seuils des maisons, pierres des catacombes,
+Feuilles au fond des bois, plumes au fond des nids,
+Dormez! dormez, brins d'herbe, et dormez, infinis!
+Calmez-vous, forêt, chêne, érable, frêne, yeuse!
+Silence sur la grande horreur religieuse,
+Sur l'Océan qui lutte et qui ronge son mors,
+Et sur l'apaisement insondable des morts!
+Paix à l'obscurité muette et redoutée!
+Paix au doute effrayant, à l'immense ombre athée,
+A toi, nature, cercle et centre, âme et milieu,
+Fourmillement de tout, solitude de Dieu!
+O générations aux brumeuses haleines,
+Reposez-vous! pas noirs qui marchez dans les plaines!
+Dormez, vous qui saignez; dormez, vous qui pleurez!
+Douleurs, douleurs, douleurs, fermez vos yeux sacrés!
+Tout est religion et rien n'est imposture.
+Que sur toute existence et toute créature,
+Vivant du souffle humain ou du souffle animal,
+Debout au seuil du bien, croulante au bord du mal,
+Tendre ou farouche, immonde ou splendide, humble ou grande,
+La vaste paix des cieux de toutes parts descende!
+Que les enfers dormants rêvent les paradis!
+Assoupissez-vous, flots, mers, vents, âmes, tandis
+Qu'assis sur la montagne en présence de l'Être,
+Précipice où l'on voit pêle-mêle apparaître
+Les créations, l'astre et l'homme, les essieux
+De ces chars de soleils que nous nommons les cieux,
+Les globes, fruits vermeils des divines ramées,
+Les comètes d'argent dans un champ noir semées,
+Larmes blanches du drap mortuaire des nuits,
+Les chaos, les hivers, ces lugubres ennuis,
+Pâle, ivre d'ignorance, ébloui de ténèbres,
+Voyant dans l'infini s'écrire des algèbres,
+Le contemplateur, triste et meurtri, mais serein,
+Mesure le problème aux murailles d'airain,
+Cherche à distinguer l'aube à travers les prodiges,
+Se penche, frémissant, au puits des grands vertiges,
+Suit de l'oeil des blancheurs qui passent, alcyons,
+Et regarde, pensif, s'étoiler de rayons,
+De clartés, de lueurs, vaguement enflammées,
+Le gouffre monstrueux plein d'énormes fumées.
+
+Guernesey, 2 novembre 1855, jour des morts.
+
+
+
+
+TABLE
+DU TOME SECOND
+1843-1856.
+ Pages.
+LIVRE QUATRIÈME.
+PAUCA MEÆ.
+
+ I Pure innocence! vertu sainte! 3
+ II 15 FÉVRIER 1843 7
+ III TROIS ANS APRÈS 11
+ IV Oh! je fus comme fou dans le premier moment 19
+ V Elle avait pris ce pli dans son âge enfantin 21
+ VI Quand nous habitions tous ensemble 23
+ VII Elle était pâle, et pourtant rose 27
+ VIII A qui donc sommes-nous? 31
+ IX O souvenirs! printemps! aurore! 33
+ X Pendant que le marin, qui calcule et qui doute 37
+ XI On vit, on parle 39
+ XII A QUOI SONGEAIENT LES DEUX CAVALIERS DANS LA FORÊT 41
+ XIII VENI, VIDI, VIXI 45
+ XIV Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne 49
+ XV A VILLEQUIER 51
+ XVI MORS 61
+ XVII CHARLES VACQUERIE 63
+
+LIVRE CINQUIÈME.
+EN MARCHE.
+
+ I A AUG. V 73
+ II AU FILS D'UN POETE 75
+ III ÉCRIT EN 1846.--ÉCRIT EN 1855 79
+ IV La source tombait du rocher 101
+ V A MADEMOISELLE LOUISE B. 103
+ VI A VOUS QUI ÊTES LÀ 109
+ VII Pour l'erreur, éclairer, c'est apostasier 113
+ VIII A JULES J. 115
+ IX LE MENDIANT 119
+ X AUX FEUILLANTINES 121
+ XI PONTO 125
+ XII DOLOROSÆ 127
+ XIII PAROLES SUR LA DUNE 129
+ XIV CLAIRE P. 133
+ XV A ALEXANDRE D. 137
+ XVI LUEUR AU COUCHANT 139
+ XVII MUGITUSQUE BOUM 143
+XVIII APPARITION 147
+ XIX AU POETE QUI M'ENVOIE UNE PLUME D'AIGLE 149
+ XX CERIGO 151
+ XXI A PAUL M. 155
+ XXII Je payai le pêcheur, qui passa son chemin 157
+XXIII Le vallon où je vais tous les jours est charmant 159
+ XXIV J'ai cueilli cette fleur pour toi 163
+ XXV O strophe du poëte 165
+ XXVI LES MALHEUREUX 167
+
+LIVRE SIXIÈME.
+AU BORD DE L'INFINI.
+
+ I LE PONT 187
+ II IBO 189
+ III Un spectre m'attendait 197
+ IV Écoutez. Je suis Jean 199
+ V CROIRE, MAIS PAS EN NOUS 201
+ VI PLEURS DANS LA NUIT 205
+ VII Un jour, le morne esprit, le prophète sublime 239
+ VIII CLAIRE 241
+ IX A LA FENÊTRE PENDANT LA NUIT 251
+ X ÉCLAIRCIE 259
+ XI Oh! par nos vils plaisirs, nos appétits, nos fanges 263
+ XII AUX ANGES QUI NOUS VOIENT 265
+ XIII CADAVER 267
+ XIV O gouffre! l'âme plonge et rapporte le doute 271
+ XV A CELLE QUI EST VOILÉE 273
+ XVI HORROR 281
+ XVII DOLOR 289
+XVIII Hélas! tout est sépulcre 295
+ XIX VOYAGE DE NUIT 297
+ XX RELLIGIO 301
+ XXI SPES 303
+ XXII CE QUE C'EST QUE LA MORT 305
+XXIII LES MAGES 307
+ XXIV EN FRAPPANT À UNE PORTE 341
+ XXV NOMEN, NUMEN, LUMEN 345
+ XXVI CE QUE DIT LA BOUCHE D'OMBRE 347
+
+ A CELLE QUI EST RESTÉE EN FRANCE 385
+
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+
+End of Project Gutenberg's Les contemplations, v 2-2, by Victor Hugo
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+
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+
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+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+Literary Archive Foundation
+
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+
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+works.
+
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+
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+
+
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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Binary files differ
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@@ -0,0 +1,8622 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
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+The Project Gutenberg EBook of Les contemplations, v 2-2, by Victor Hugo
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les contemplations, v 2-2
+
+Author: Victor Hugo
+
+Release Date: August 29, 2009 [EBook #29844]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTEMPLATIONS, V 2-2 ***
+
+
+
+
+Produced by Adrian Mastronardi, Rénald Lévesque and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica).
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+
+<br><br>
+
+<h4>LES</h4>
+
+<h1>CONTEMPLATIONS</h1>
+
+<h5>PAR</h5>
+
+<h2>VICTOR HUGO</h2>
+
+<hr class="short">
+
+<h3>II</h3>
+
+<h3>AUJOURD'HUI.--1843-1856</h3>
+
+<h4>Cinquième Édition</h4>
+
+<p class="mid">__</P>
+
+<h5>COLLECTION HETZEL</h5>
+
+<p class="mid">__</P>
+
+<p class="mid">PARIS<br>
+
+LIBRAIRIE L. HACHETTE ET Cie<br>
+
+RUE PIERRE-SARRAZIN, 14</p>
+
+<p class="mid">__</P>
+
+<p class="mid">1858</p>
+
+<h5>Tous droits réservés</h5>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h2>LIVRE QUATRIÈME</h2>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<h2>PAUCA MEÆ</h2>
+
+<a name="aI" id="aI"></a>
+<br>
+<h3>I</h3>
+
+<p class="i20">Pure Innocence! Vertu sainte!</p>
+<p class="i20">O les deux sommets d'ici-bas!</p>
+<p class="i20">Où croissent, sans ombre et sans crainte,</p>
+<p class="i20">Les deux palmes des deux combats!</p>
+<br>
+<p class="i20">Palme du combat Ignorance!</p>
+<p class="i20">Palme du combat Vérité!</p>
+<p class="i20">L'âme, à travers sa transparence,</p>
+<p class="i20">Voit trembler leur double clarté.</p>
+<br>
+<p class="i20">Innocence! Vertu! sublimes</p>
+<p class="i20">Même pour l'oeil mort du méchant!</p>
+<p class="i20">On voit dans l'azur ces deux cimes,</p>
+<p class="i20">L'une au levant, l'autre au couchant.</p>
+<br>
+<p class="i20">Elles guident la nef qui sombre;</p>
+<p class="i20">L'une est phare, et l'autre est flambeau;</p>
+<p class="i20">L'une a le berceau dans son ombre,</p>
+<p class="i20">L'autre en son ombre a le tombeau.</p>
+<br>
+<p class="i20">C'est sous la terre infortunée</p>
+<p class="i20">Que commence, obscure à nos yeux,</p>
+<p class="i20">La ligne de la destinée;</p>
+<p class="i20">Elles l'achèvent dans les cieux.</p>
+<br>
+<p class="i20">Elles montrent, malgré les voiles</p>
+<p class="i20">Et l'ombre du fatal milieu,</p>
+<p class="i20">Nos âmes touchant les étoiles</p>
+<p class="i20">Et la candeur mêlée au bleu.</p>
+<br>
+<p class="i20">Elles éclairent les problèmes;</p>
+<p class="i20">Elles disent le lendemain;</p>
+<p class="i20">Elles sont les blancheurs suprêmes</p>
+<p class="i20">De tout le sombre gouffre humain.</p>
+<br>
+<p class="i20">L'archange effleure de son aile</p>
+<p class="i20">Ce faîte où Jéhovah s'assied;</p>
+<p class="i20">Et sur cette neige éternelle</p>
+<p class="i20">On voit l'empreinte d'un seul pied.</p>
+<br>
+<p class="i20">Cette trace qui nous enseigne,</p>
+<p class="i20">Ce pied blanc, ce pied fait de jour,</p>
+<p class="i20">Ce pied rose, hélas! car il saigne,</p>
+<p class="i20">Ce pied nu, c'est le tien, amour!</p>
+<br>
+<p class="i40">Janvier 1843.</p>
+
+<a name="aII" id="aII"></a>
+<br><br>
+
+<h3>15 FÉVRIER 1843</h3>
+
+<p class="i14">Aime celui qui t'aime, et sois heureuse en lui.</p>
+<p class="i14">--Adieu!--sois son trésor, ô toi qui fus le nôtre!</p>
+<p class="i14">Va, mon enfant béni, d'une famille à l'autre.</p>
+<p class="i14">Emporte le bonheur et laisse-nous l'ennui!</p>
+<br>
+<p class="i14">Ici, l'on te retient; là-bas, on te désire.</p>
+<p class="i14">Fille, épouse, ange, enfant, fais ton double devoir.</p>
+<p class="i14">Donne-nous un regret, donne-leur un espoir,</p>
+<p class="i14">Sors avec une larme! entre avec un sourire!</p>
+<br>
+<p class="i40">Dans l'église, 15 février 1843.</p>
+</div></div>
+
+<br><br><br>
+<h2>4 SEPTEMBRE 1843</h2>
+
+<a name="aIII" id="aIII"></a>
+<br><br><br>
+<h3>III</h3>
+<h3>TROIS ANS APRÈS</h3>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i20">Il est temps que je me repose;</p>
+<p class="i20">Je suis terrassé par le sort.</p>
+<p class="i20">Ne me parlez pas d'autre chose</p>
+<p class="i20">Que des ténèbres où l'on dort!</p>
+<br>
+<p class="i20">Que veut-on que je recommence?</p>
+<p class="i20">Je ne demande désormais</p>
+<p class="i20">À la création immense</p>
+<p class="i20">Qu'un peu de silence et de paix!</p>
+<br>
+<p class="i20">Pourquoi m'appelez-vous encore?</p>
+<p class="i20">J'ai fait ma tâche et mon devoir.</p>
+<p class="i20">Qui travaillait avant l'aurore,</p>
+<p class="i20">Peut s'en aller avant le soir.</p>
+<br>
+<p class="i20">À vingt ans, deuil et solitude!</p>
+<p class="i20">Mes yeux, baissés vers le gazon,</p>
+<p class="i20">Perdirent la douce habitude</p>
+<p class="i20">De voir ma mère à la maison.</p>
+<br>
+<p class="i20">Elle nous quitta pour la tombe;</p>
+<p class="i20">Et vous savez bien qu'aujourd'hui</p>
+<p class="i20">Je cherche, en cette nuit qui tombe,</p>
+<p class="i20">Un autre ange qui s'est enfui!</p>
+<br>
+<p class="i20">Vous savez que je désespère,</p>
+<p class="i20">Que ma force en vain se défend,</p>
+<p class="i20">Et que je souffre comme père,</p>
+<p class="i20">Moi qui souffris tant comme enfant!</p>
+<br>
+<p class="i20">Mon oeuvre n'est pas terminée,</p>
+<p class="i20">Dites-vous. Comme Adam banni,</p>
+<p class="i20">Je regarde ma destinée,</p>
+<p class="i20">Et je vois bien que j'ai fini.</p>
+<br>
+<p class="i20">L'humble enfant que Dieu m'a ravie</p>
+<p class="i20">Rien qu'en m'aimant savait m'aider;</p>
+<p class="i20">C'était le bonheur de ma vie</p>
+<p class="i20">De voir ses yeux me regarder.</p>
+<br>
+<p class="i20">Si ce Dieu n'a pas voulu clore</p>
+<p class="i20">L'oeuvre qu'il me fit commencer,</p>
+<p class="i20">S'il veut que je travaille encore,</p>
+<p class="i20">Il n'avait qu'à me la laisser!</p>
+<br>
+<p class="i20">Il n'avait qu'à me laisser vivre</p>
+<p class="i20">Avec ma fille à mes côtés,</p>
+<p class="i20">Dans cette extase où je m'enivre</p>
+<p class="i20">De mystérieuses clartés!</p>
+<br>
+<p class="i20">Ces clartés, jour d'une autre sphère,</p>
+<p class="i20">O Dieu jaloux, tu nous les vends!</p>
+<p class="i20">Pourquoi m'as-tu pris la lumière</p>
+<p class="i20">Que j'avais parmi les vivants?</p>
+<br>
+<p class="i20">As-tu donc pensé, fatal maître,</p>
+<p class="i20">Qu'à force de te contempler,</p>
+<p class="i20">Je ne voyais plus ce doux être,</p>
+<p class="i20">Et qu'il pouvait bien s'en aller!</p>
+<br>
+<p class="i20">T'es-tu dit que l'homme, vaine ombre,</p>
+<p class="i20">Hélas! perd son humanité</p>
+<p class="i20">A trop voir cette splendeur sombre</p>
+<p class="i20">Qu'on appelle la vérité?</p>
+<br>
+<p class="i20">Qu'on peut le frapper sans qu'il souffre,</p>
+<p class="i20">Que son coeur est mort dans l'ennui,</p>
+<p class="i20">Et qu'à force de voir le gouffre,</p>
+<p class="i20">Il n'a plus qu'un abîme en lui?</p>
+<br>
+<p class="i20">Qu'il va, stoïque, où tu l'envoies,</p>
+<p class="i20">Et que désormais, endurci,</p>
+<p class="i20">N'ayant plus ici-bas de joies,</p>
+<p class="i20">Il n'a plus de douleurs aussi?</p>
+<br>
+<p class="i20">As-tu pensé qu'une âme tendre</p>
+<p class="i20">S'ouvre à toi pour se mieux fermer,</p>
+<p class="i20">Et que ceux qui veulent comprendre</p>
+<p class="i20">Finissent par ne plus aimer?</p>
+<br>
+<p class="i20">O Dieu! vraiment, as-tu pu croire</p>
+<p class="i20">Que je préférais, sous les cieux,</p>
+<p class="i20">L'effrayant rayon de ta gloire</p>
+<p class="i20">Aux douces lueurs de ses yeux!</p>
+<br>
+<p class="i20">Si j'avais su tes lois moroses,</p>
+<p class="i20">Et qu'au même esprit enchanté</p>
+<p class="i20">Tu ne donnes point ces deux choses,</p>
+<p class="i20">Le bonheur et la vérité,</p>
+<br>
+<p class="i20">Plutôt que de lever tes voiles,</p>
+<p class="i20">Et de chercher, coeur triste et pur,</p>
+<p class="i20">A te voir au fond des étoiles,</p>
+<p class="i20">O Dieu sombre d'un monde obscur,</p>
+<br>
+<p class="i20">J'eusse aimé mieux, loin de ta face,</p>
+<p class="i20">Suivre, heureux, un étroit chemin,</p>
+<p class="i20">Et n'être qu'un homme qui passe</p>
+<p class="i20">Tenant son enfant par la main!</p>
+<br>
+<p class="i20">Maintenant, je veux qu'on me laisse!</p>
+<p class="i20">J'ai fini! le sort est vainqueur.</p>
+<p class="i20">Que vient-on rallumer sans cesse</p>
+<p class="i20">Dans l'ombre qui m'emplit le coeur?</p>
+<br>
+<p class="i20">Vous qui me parlez, vous me dites</p>
+<p class="i20">Qu'il faut, rappelant ma raison,</p>
+<p class="i20">Guider les foules décrépites</p>
+<p class="i20">Vers les lueurs de l'horizon;</p>
+<br>
+<p class="i20">Qu'à l'heure où les peuples se lèvent</p>
+<p class="i20">Tout penseur suit un but profond;</p>
+<p class="i20">Qu'il se doit à tous ceux qui rêvent,</p>
+<p class="i20">Qu'il se doit à tous ceux qui vont!</p>
+<br>
+<p class="i20">Qu'une âme, qu'un feu pur anime,</p>
+<p class="i20">Doit hâter, avec sa clarté,</p>
+<p class="i20">L'épanouissement sublime</p>
+<p class="i20">De la future humanité;</p>
+<br>
+<p class="i20">Qu'il faut prendre part, coeurs fidèles,</p>
+<p class="i20">Sans redouter les océans,</p>
+<p class="i20">Aux fêtes des choses nouvelles,</p>
+<p class="i20">Aux combats des esprits géants!</p>
+<br>
+<p class="i20">Vous voyez des pleurs sur ma joue,</p>
+<p class="i20">Et vous m'abordez mécontents,</p>
+<p class="i20">Comme par le bras on secoue</p>
+<p class="i20">Un homme qui dort trop longtemps.</p>
+<br>
+<p class="i20">Mais songez à ce que vous faites!</p>
+<p class="i20">Hélas! cet ange au front si beau,</p>
+<p class="i20">Quand vous m'appelez à vos fêtes,</p>
+<p class="i20">Peut-être a froid dans son tombeau.</p>
+<br>
+<p class="i20">Peut-être, livide et pâlie,</p>
+<p class="i20">Dit-elle dans son lit étroit:</p>
+<p class="i20">«Est-ce que mon père m'oublie</p>
+<p class="i20">Et n'est plus là, que j'ai si froid?»</p>
+<br>
+<p class="i20">Quoi! lorsqu'à peine je résiste</p>
+<p class="i20">Aux choses dont je me souviens,</p>
+<p class="i20">Quand je suis brisé, las et triste,</p>
+<p class="i20">Quand je l'entends qui me dit: «Viens!»</p>
+<br>
+<p class="i20">Quoi! vous voulez que je souhaite,</p>
+<p class="i20">Moi, plié par un coup soudain,</p>
+<p class="i20">La rumeur qui suit le poëte,</p>
+<p class="i20">Le bruit que fait le paladin!</p>
+<br>
+<p class="i20">Vous voulez que j'aspire encore</p>
+<p class="i20">Aux triomphes doux et dorés!</p>
+<p class="i20">Que j'annonce aux dormeurs l'aurore!</p>
+<p class="i20">Que je crie: «Allez! espérez!»</p>
+<br>
+<p class="i20">Vous voulez que, dans la mêlée,</p>
+<p class="i20">Je rentre ardent parmi les forts,</p>
+<p class="i20">Les yeux à la voûte étoilée...--</p>
+<p class="i20">Oh! l'herbe épaisse où sont les morts!</p>
+<br>
+<p class="i40">Novembre 1846.</p>
+</div></div>
+
+<a name="aIV" id="aIV"></a>
+<br>
+<h3>IV</h3>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">Oh! je fus comme fou dans le premier moment,</p>
+<p class="i14">Hélas! et je pleurai trois jours amèrement.</p>
+<p class="i14">Vous tous à qui Dieu prit votre chère espérance,</p>
+<p class="i14">Pères, mères, dont l'âme a souffert ma souffrance.</p>
+<p class="i14">Tout ce que j'éprouvais, l'avez-vous éprouvé?</p>
+<p class="i14">Je voulais me briser le front sur le pavé;</p>
+<p class="i14">Puis je me révoltais, et, par moments, terrible,</p>
+<p class="i14">Je fixais mes regards sur cette chose horrible,</p>
+<p class="i14">Et je n'y croyais pas, et je m'écriais: Non!</p>
+<p class="i14">--Est-ce que Dieu permet de ces malheurs sans nom</p>
+<p class="i14">Qui font que dans le coeur le désespoir se lève?--</p>
+<p class="i14">Il me semblait que tout n'était qu'un affreux rêve,</p>
+<p class="i14">Qu'elle ne pouvait pas m'avoir ainsi quitté,</p>
+<p class="i14">Que je l'entendais rire en la chambre à côté,</p>
+<p class="i14">Que c'était impossible enfin qu'elle fût morte,</p>
+<p class="i14">Et que j'allais la voir entrer par cette porte!</p>
+<br>
+<p class="i14">Oh! que de fois j'ai dit: Silence! elle a parlé!</p>
+<p class="i14">Tenez! voici le bruit de sa main sur la clé!</p>
+<p class="i14">Attendez! elle vient! laissez-moi, que j'écoute!</p>
+<p class="i14">Car elle est quelque part dans la maison sans doute!</p>
+<br>
+<p class="i30">Jersey, Marine-Terrace, 4 septembre 1852.</p>
+</div></div>
+
+<a name="aV" id="aV"></a>
+<br>
+<h3>V</h3>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">Elle avait pris ce pli dans son âge enfantin</p>
+<p class="i14">De venir dans ma chambre un peu chaque matin</p>
+<p class="i14">Je l'attendais ainsi qu'un rayon qu'on espère;</p>
+<p class="i14">Elle entrait et disait: «Bonjour, mon petit père;»</p>
+<p class="i14">Prenait ma plume, ouvrait mes livres, s'asseyait</p>
+<p class="i14">Sur mon lit, dérangeait mes papiers, et riait,</p>
+<p class="i14">Puis soudain s'en allait comme un oiseau qui passe.</p>
+<p class="i14">Alors, je reprenais, la tête un peu moins lasse,</p>
+<p class="i14">Mon oeuvre interrompue, et, tout en écrivant,</p>
+<p class="i14">Parmi mes manuscrits je rencontrais souvent</p>
+<p class="i14">Quelque arabesque folle et qu'elle avait tracée,</p>
+<p class="i14">Et mainte page blanche entre ses mains froissée</p>
+<p class="i14">Où, je ne sais comment, venaient mes plus doux vers.</p>
+<p class="i14">Elle aimait Dieu, les fleurs, les astres, les prés verts,</p>
+<p class="i14">Et c'était un esprit avant d'être une femme.</p>
+<p class="i14">Son regard reflétait la clarté de son âme.</p>
+<p class="i14">Elle me consultait sur tout à tous moments.</p>
+<p class="i14">Oh! que de soirs d'hiver radieux et charmants,</p>
+<p class="i14">Passés à raisonner langue, histoire et grammaire,</p>
+<p class="i14">Mes quatre enfants groupés sur mes genoux, leur mère</p>
+<p class="i14">Tout près, quelques amis causant au coin du feu!</p>
+<p class="i14">J'appelais cette vie être content de peu!</p>
+<p class="i14">Et dire qu'elle est morte! hélas! que Dieu m'assiste!</p>
+<p class="i14">Je n'étais jamais gai quand je la sentais triste;</p>
+<p class="i14">J'étais morne au milieu du bal le plus joyeux</p>
+<p class="i14">Si j'avais, en partant, vu quelque ombre en ses yeux.</p>
+<br>
+<p class="i30">Novembre 1846, jour des morts.</p>
+</div></div>
+
+<a name="aVI" id="aVI"></a>
+<br>
+<h3>VI</h3>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i18">Quand nous habitions tous ensemble</p>
+<p class="i18">Sur nos collines d'autrefois,</p>
+<p class="i18">Où l'eau court, où le buisson tremble,</p>
+<p class="i18">Dans la maison qui touche aux bois,</p>
+<br>
+<p class="i18">Elle avait dix ans, et moi trente;</p>
+<p class="i18">J'étais pour elle l'univers.</p>
+<p class="i18">Oh! comme l'herbe est odorante</p>
+<p class="i18">Sous les arbres profonds et verts!</p>
+<br>
+<p class="i18">Elle faisait mon sort prospère,</p>
+<p class="i18">Mon travail léger, mon ciel bleu.</p>
+<p class="i18">Lorsqu'elle me disait: Mon père,</p>
+<p class="i18">Tout mon coeur s'écriait: Mon Dieu!</p>
+<br>
+<p class="i18">A travers mes songes sans nombre,</p>
+<p class="i18">J'écoutais son parler joyeux,</p>
+<p class="i18">Et mon front s'éclairait dans l'ombre</p>
+<p class="i18">A la lumière de ses yeux.</p>
+<br>
+<p class="i18">Elle avait l'air d'une princesse</p>
+<p class="i18">Quand je la tenais par la main;</p>
+<p class="i18">Elle cherchait des fleurs sans cesse</p>
+<p class="i18">Et des pauvres dans le chemin.</p>
+<br>
+<p class="i18">Elle donnait comme on dérobe,</p>
+<p class="i18">En se cachant aux yeux de tous.</p>
+<p class="i18">Oh! la belle petite robe</p>
+<p class="i18">Qu'elle avait, vous rappelez-vous?</p>
+<br>
+<p class="i18">Le soir, auprès de ma bougie,</p>
+<p class="i18">Elle jasait à petit bruit,</p>
+<p class="i18">Tandis qu'à la vitre rougie</p>
+<p class="i18">Heurtaient les papillons de nuit.</p>
+<br>
+<p class="i18">Les anges se miraient en elle.</p>
+<p class="i18">Que son bonjour était charmant!</p>
+<p class="i18">Le ciel mettait dans sa prunelle</p>
+<p class="i18">Ce regard qui jamais ne ment.</p>
+<br>
+<p class="i18">Oh! je l'avais, si jeune encore,</p>
+<p class="i18">Vue apparaître en mon destin!</p>
+<p class="i18">C'était l'enfant de mon aurore,</p>
+<p class="i18">Et mon étoile du matin!</p>
+<br>
+<p class="i18">Quand la lune claire et sereine</p>
+<p class="i18">Brillait aux cieux, dans ces beaux mois,</p>
+<p class="i18">Comme nous allions dans la plaine!</p>
+<p class="i18">Comme nous courions dans les bois!</p>
+<br>
+<p class="i18">Puis, vers la lumière isolée</p>
+<p class="i18">Étoilant le logis obscur,</p>
+<p class="i18">Nous revenions par la vallée</p>
+<p class="i18">En tournant le coin du vieux mur;</p>
+<br>
+<p class="i18">Nous revenions, coeurs pleins de flamme,</p>
+<p class="i18">En parlant des splendeurs du ciel.</p>
+<p class="i18">Je composais cette jeune âme</p>
+<p class="i18">Comme l'abeille fait son miel.</p>
+<br>
+<p class="i18">Doux ange aux candides pensées,</p>
+<p class="i18">Elle était gaie en arrivant...--</p>
+<p class="i18">Toutes ces choses sont passées</p>
+<p class="i18">Comme l'ombre et comme le vent!</p>
+<br>
+<p class="i40">Villequier, 4 septembre 1844.</p>
+</div></div>
+
+<a name="aVII" id="aVII"></a>
+<br>
+<h3>VII</h3>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i20">Elle était pâle, et pourtant rose,</p>
+<p class="i20">Petite avec de grands cheveux.</p>
+<p class="i20">Elle disait souvent: Je n'ose,</p>
+<p class="i20">Et ne disait jamais: Je veux.</p>
+<br>
+<p class="i20">Le soir, elle prenait ma Bible</p>
+<p class="i20">Pour y faire épeler sa soeur,</p>
+<p class="i20">Et, comme une lampe paisible,</p>
+<p class="i20">Elle éclairait ce jeune coeur.</p>
+<br>
+<p class="i20">Sur le saint livre que j'admire,</p>
+<p class="i20">Leurs yeux purs venaient se fixer;</p>
+<p class="i20">Livre où l'une apprenait à lire,</p>
+<p class="i20">Où l'autre apprenait à penser!</p>
+<br>
+<p class="i20">Sur l'enfant, qui n'eût pas lu seule,</p>
+<p class="i20">Elle penchait son front charmant,</p>
+<p class="i20">Et l'on aurait dit une aïeule</p>
+<p class="i20">Tant elle parlait doucement!</p>
+<br>
+<p class="i20">Elle lui disait: «Sois bien sage!»</p>
+<p class="i20">Sans jamais nommer le démon;</p>
+<p class="i20">Leurs mains erraient de page en page</p>
+<p class="i20">Sur Moïse et sur Salomon,</p>
+<br>
+<p class="i20">Sur Cyrus qui vint de la Perse,</p>
+<p class="i20">Sur Moloch et Leviathan,</p>
+<p class="i20">Sur l'enfer que Jésus traverse,</p>
+<p class="i20">Sur l'éden où rampe Satan!</p>
+<br>
+<p class="i20">Moi, j'écoutais...--O joie immense</p>
+<p class="i20">De voir la soeur près de la soeur!</p>
+<p class="i20">Mes yeux s'enivraient en silence</p>
+<p class="i20">De cette ineffable douceur.</p>
+<br>
+<p class="i20">Et dans la chambre humble et déserte</p>
+<p class="i20">Où nous sentions, cachés tous trois,</p>
+<p class="i20">Entrer par la fenêtre ouverte</p>
+<p class="i20">Les souffles des nuits et des bois,</p>
+<br>
+<p class="i20">Tandis que, dans le texte auguste,</p>
+<p class="i20">Leurs coeurs, lisant avec ferveur,</p>
+<p class="i20">Puisaient le beau, le vrai, le juste,</p>
+<p class="i20">Il me semblait, à moi, rêveur,</p>
+<br>
+<p class="i20">Entendre chanter des louanges</p>
+<p class="i20">Autour de nous, comme au saint lieu,</p>
+<p class="i20">Et voir sous les doigts de ces anges</p>
+<p class="i20">Tressaillir le livre de Dieu!</p>
+<br>
+<p class="i40">Octobre 1846.</p>
+</div></div>
+
+<a name="aVIII" id="aVIII"></a>
+<br>
+<h3>VIII</h3>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">A qui donc sommes-nous? Qui nous a? qui nous mène?</p>
+<p class="i14">Vautour fatalité, tiens-tu la race humaine?</p>
+<p class="i20"> Oh! parlez, cieux vermeils,</p>
+<p class="i14">L'âme sans fond tient-elle aux étoiles sans nombre?</p>
+<p class="i14">Chaque rayon d'en haut est-il un fil de l'ombre</p>
+<p class="i20"> Liant l'homme aux soleils?</p>
+<br>
+<p class="i14">Est-ce qu'en nos esprits, que l'ombre a pour repaires,</p>
+<p class="i14">Nous allons voir rentrer les songes de nos pères?</p>
+<p class="i20"> Destin, lugubre assaut!</p>
+<p class="i14">O vivants, serions-nous l'objet d'une dispute?</p>
+<p class="i14">L'un veut-il notre gloire, et l'autre notre chute?</p>
+<p class="i20"> Combien sont-ils là-haut?</p>
+<br>
+<p class="i14">Jadis, au fond du ciel, aux yeux du mage sombre,</p>
+<p class="i14">Deux joueurs effrayants apparaissaient dans l'ombre.</p>
+<p class="i20"> Qui craindre? qui prier?</p>
+<p class="i14">Les Manès frissonnants, les pâles Zoroastres</p>
+<p class="i14">Voyaient deux grandes mains qui déplaçaient les astres</p>
+<p class="i20"> Sur le noir échiquier.</p>
+<br>
+<p class="i14">Songe horrible! le bien, le mal, de cette voûte</p>
+<p class="i14">Pendent-ils sur nos fronts? Dieu, tire-moi du doute</p>
+<p class="i20"> O sphinx, dis-moi le mot!</p>
+<p class="i14">Cet affreux rêve pèse à nos yeux qui sommeillent,</p>
+<p class="i14">Noirs vivants! heureux ceux qui tout à coup s'éveillent</p>
+<p class="i20"> Et meurent en sursaut!</p>
+<br>
+<p class="i40">Villequier, 4 septembre 1845.</p>
+</div></div>
+
+<a name="aIX" id="aIX"></a>
+<br>
+<h3>IX</h3>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i20">O souvenirs! printemps! aurore!</p>
+<p class="i20">Doux rayon triste et réchauffant!</p>
+<p class="i20">--Lorsqu'elle était petite encore,</p>
+<p class="i20">Que sa soeur était tout enfant...--</p>
+<br>
+<p class="i20">Connaissez-vous sur la colline</p>
+<p class="i20">Qui joint Montlignon à Saint-Leu,</p>
+<p class="i20">Une terrasse qui s'incline</p>
+<p class="i20">Entre un bois sombre et le ciel bleu?</p>
+<br>
+<p class="i20">C'est là que nous vivions.--Pénètre,</p>
+<p class="i20">Mon coeur, dans ce passé charmant!--</p>
+<p class="i20">Je l'entendais sous ma fenêtre</p>
+<p class="i20">Jouer le matin doucement.</p>
+<br>
+<p class="i20">Elle courait dans la rosée,</p>
+<p class="i20">Sans bruit, de peur de m'éveiller;</p>
+<p class="i20">Moi, je n'ouvrais pas ma croisée,</p>
+<p class="i20">De peur de la faire envoler.</p>
+<br>
+<p class="i20">Ses frères riaient...--Aube pure!</p>
+<p class="i20">Tout chantait sous ces frais berceaux,</p>
+<p class="i20">Ma famille avec la nature,</p>
+<p class="i20">Mes enfants avec les oiseaux!--</p>
+<br>
+<p class="i20">Je toussais, on devenait brave;</p>
+<p class="i20">Elle montait à petits pas,</p>
+<p class="i20">Et me disait d'un air très-grave:</p>
+<p class="i20">«J'ai laissé les enfants en bas.»</p>
+<br>
+<p class="i20">Qu'elle fût bien ou mal coiffée,</p>
+<p class="i20">Que mon coeur fût triste ou joyeux,</p>
+<p class="i20">Je l'admirais. C'était ma fée,</p>
+<p class="i20">Et le doux astre de mes yeux!</p>
+<br>
+<p class="i20">Nous jouions toute la journée.</p>
+<p class="i20">O jeux charmants! chers entretiens!</p>
+<p class="i20">Le soir, comme elle était l'aînée,</p>
+<p class="i20">Elle me disait: «Père, viens!</p>
+<br>
+<p class="i20">«Nous allons t'apporter ta chaise,</p>
+<p class="i20">Conte-nous une histoire, dis!»--</p>
+<p class="i20">Et je voyais rayonner d'aise</p>
+<p class="i20">Tous ces regards du paradis.</p>
+<br>
+<p class="i20">Alors, prodiguant les carnages,</p>
+<p class="i20">J'inventais un conte profond</p>
+<p class="i20">Dont je trouvais les personnages</p>
+<p class="i20">Parmi les ombres du plafond.</p>
+<br>
+<p class="i20">Toujours, ces quatre douces têtes</p>
+<p class="i20">Riaient, comme à cet âge on rit,</p>
+<p class="i20">De voir d'affreux géants très-bêtes</p>
+<p class="i20">Vaincus par des nains pleins d'esprit.</p>
+<br>
+<p class="i20">J'étais l'Arioste et l'Homère</p>
+<p class="i20">D'un poëme éclos d'un seul jet;</p>
+<p class="i20">Pendant que je parlais, leur mère</p>
+<p class="i20">Les regardait rire, et songeait.</p>
+<br>
+<p class="i20">Leur aïeul, qui lisait dans l'ombre,</p>
+<p class="i20">Sur eux parfois levait les yeux,</p>
+<p class="i20">Et, moi, par la fenêtre sombre</p>
+<p class="i20">J'entrevoyais un coin des cieux!</p>
+<br>
+<p class="i40">Villequier, 4 septembre 1846.</p>
+</div></div>
+
+<a name="aX" id="aX"></a>
+<br>
+<h3>X</h3>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">Pendant que le marin, qui calcule et qui doute,</p>
+<p class="i14">Demande son chemin aux constellations;</p>
+<p class="i14">Pendant que le berger, l'oeil plein de visions,</p>
+<p class="i14">Cherche au milieu des bois son étoile et sa route;</p>
+<p class="i14">Pendant que l'astronome, inondé de rayons,</p>
+<br>
+<p class="i14">Pèse un globe à travers des millions de lieues,</p>
+<p class="i14">Moi, je cherche autre chose en ce ciel vaste et pur.</p>
+<p class="i14">Mais que ce saphir sombre est un abîme obscur!</p>
+<p class="i14">On ne peut distinguer, la nuit, les robes bleues</p>
+<p class="i14">Des anges frissonnants qui glissent dans l'azur.</p>
+<br>
+<p class="i40">Avril 1847.</p>
+</div></div>
+
+<a name="aXI" id="aXI"></a>
+<br>
+<h3>XI</h3>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i16">On vit, on parle, on a le ciel et les nuages</p>
+<p class="i16">Sur la tête; on se plaît aux livres des vieux sages;</p>
+<p class="i16">On lit Virgile et Dante; on va joyeusement</p>
+<p class="i16">En voiture publique à quelque endroit charmant,</p>
+<p class="i16">En riant aux éclats de l'auberge et du gîte;</p>
+<p class="i16">Le regard d'une femme en passant vous agite;</p>
+<p class="i16">On aime, on est aimé, bonheur qui manque aux rois!</p>
+<p class="i16">On écoute le chant des oiseaux dans les bois</p>
+<p class="i16">Le matin, on s'éveille, et toute une famille</p>
+<p class="i16">Vous embrasse, une mère, une soeur, une fille!</p>
+<br>
+<p class="i16">On déjeune en lisant son journal. Tout le jour</p>
+<p class="i16">On mêle à sa pensée espoir, travail, amour;</p>
+<p class="i16">La vie arrive avec ses passions troublées;</p>
+<p class="i16">On jette sa parole aux sombres assemblées;</p>
+<p class="i16">Devant le but qu'on veut et le sort qui vous prend,</p>
+<p class="i16">On se sent faible et fort, on est petit et grand;</p>
+<p class="i16">On est flot dans la foule, âme dans la tempête;</p>
+<p class="i16">Tout vient et passe; on est en deuil, on est en fête;</p>
+<p class="i16">On arrive, on recule, on lutte avec effort...--</p>
+<p class="i16">Puis, le vaste et profond silence de la mort!</p>
+<br>
+<p class="i30">11 juillet 1846, en revenant du cimetière.</p>
+</div></div>
+
+<a name="aXII" id="aXII"></a>
+<br>
+<h3>XII</h3>
+
+<h3> A QUOI SONGEAIENT<br>
+LES DEUX CAVALIERS DANS LA FORÊT</h3>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">La nuit était fort noire et la forêt très-sombre.</p>
+<p class="i14">Hermann à mes côtés me paraissait une ombre.</p>
+<p class="i14">Nos chevaux galopaient. A la garde de Dieu!</p>
+<p class="i14">Les nuages du ciel ressemblaient à des marbres.</p>
+<p class="i14">Les étoiles volaient dans les branches des arbres</p>
+<p class="i18"> Comme un essaim d'oiseaux de feu.</p>
+<br>
+<p class="i14">Je suis plein de regrets. Brisé par la souffrance,</p>
+<p class="i14">L'esprit profond d'Hermann est vide d'espérance.</p>
+<p class="i14">Je suis plein de regrets. O mes amours, dormez!</p>
+<p class="i14">Or, tout en traversant ces solitudes vertes,</p>
+<p class="i14">Hermann me dit: «Je songe aux tombes entr'ouvertes;»</p>
+<p class="i14">Et je lui dis: «Je pense aux tombeaux refermés.»</p>
+<br>
+<p class="i14">Lui regarde eu avant: je regarde en arrière,</p>
+<p class="i14">Nos chevaux galopaient à travers la clairière;</p>
+<p class="i14">Le vent nous apportait de lointains angelus;</p>
+<p class="i14"> dit: «Je songe à ceux que l'existence afflige,</p>
+<p class="i14">A ceux qui sont, à ceux qui vivent.--Moi,» lui dis-je,</p>
+<p class="i18"> «Je pense à ceux qui ne sont plus!»</p>
+<br>
+<p class="i14">Les fontaines chantaient. Que disaient les fontaines?</p>
+<p class="i14">Les chênes murmuraient. Que murmuraient les chênes?</p>
+<p class="i14">Les buissons chuchotaient comme d'anciens amis.</p>
+<p class="i14">Hermann me dit: «Jamais les vivants ne sommeillent.</p>
+<p class="i14">En ce moment, des yeux pleurent, d'autres yeux veillent.»</p>
+<p class="i14">Et je lui dis: «Hélas! d'autres sont endormis!»</p>
+<br>
+<p class="i14">Hermann reprit alors: «Le malheur, c'est la vie.</p>
+<p class="i14">Les morts ne souffrent plus. Ils sont heureux! j'envie</p>
+<p class="i14">Leur fosse où l'herbe pousse, où s'effeuillent les bois.</p>
+<p class="i14">«Car la nuit les caresse avec ses douces flammes;</p>
+<p class="i14">Car le ciel rayonnant calme toutes les âmes</p>
+<p class="i18"> Dans tous les tombeaux à la fois!»</p>
+<br>
+<p class="i14">Et je lui dis: «Tais-toi! respect au noir mystère!</p>
+<p class="i14">Les morts gisent couchés sous nos pieds dans la terre.</p>
+<p class="i14">Les morts, ce sont les coeurs qui t'aimaient autrefois</p>
+<p class="i14">C'est ton ange expiré! c'est ton père et ta mère!</p>
+<p class="i14">Ne les attristons point par l'ironie amère.</p>
+<p class="i14">Comme à travers un rêve ils entendent nos voix.»</p>
+<br>
+<p class="i40">Octobre 1853.</p>
+</div></div>
+
+<a name="aXIII" id="aXIII"></a>
+<br>
+<h3>XIII</h3>
+<h3>VENI, VIDI, VIXI </h3>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">J'ai bien assez vécu, puisque dans mes douleurs</p>
+<p class="i14">Je marche, sans trouver de bras qui me secourent,</p>
+<p class="i14">Puisque je ris à peine aux enfants qui m'entourent,</p>
+<p class="i14">Puisque je ne suis plus réjoui par les fleurs;</p>
+<br>
+<p class="i14">Puisqu'au printemps, quand Dieu met la nature en fête,</p>
+<p class="i14">J'assiste, esprit sans joie, à ce splendide amour;</p>
+<p class="i14">Puisque je suis à l'heure où l'homme fuit le jour,</p>
+<p class="i14">Hélas! et sent de tout la tristesse secrète;</p>
+<br>
+<p class="i14">Puisque l'espoir serein dans mon âme est vaincu;</p>
+<p class="i14">Puisqu'en cette saison des parfums et des roses,</p>
+<p class="i14">O ma fille! j'aspire à l'ombre où tu reposes,</p>
+<p class="i14">Puisque mon coeur est mort, j'ai bien assez vécu.</p>
+<br>
+<p class="i14">Je n'ai pas refusé ma tâche sur la terre.</p>
+<p class="i14">Mon sillon? Le voilà. Ma gerbe? La voici.</p>
+<p class="i14">J'ai vécu souriant, toujours plus adouci,</p>
+<p class="i14">Debout, mais incliné du côté du mystère.</p>
+<br>
+<p class="i14">J'ai fait ce que j'ai pu; j'ai servi, j'ai veillé,</p>
+<p class="i14">Et j'ai vu bien souvent qu'on riait de ma peine.</p>
+<p class="i14">Je me suis étonné d'être un objet de haine,</p>
+<p class="i14">Ayant beaucoup souffert et beaucoup travaillé.</p>
+<br>
+<p class="i14">Dans ce bagne terrestre où ne s'ouvre aucune aile,</p>
+<p class="i14">Sans me plaindre, saignant, et tombant sur les mains,</p>
+<p class="i14">Morne, épuisé, raillé par les forçats humains,</p>
+<p class="i14">J'ai porté mon chaînon de la chaîne éternelle.</p>
+<br>
+<p class="i14">Maintenant, mon regard ne s'ouvre qu'à demi;</p>
+<p class="i14">Je ne me tourne plus même quand on me nomme;</p>
+<p class="i14">Je suis plein de stupeur et d'ennui, comme un homme</p>
+<p class="i14">Qui se lève avant l'aube et qui n'a pas dormi.</p>
+<br>
+<p class="i14">Je ne daigne plus même, en ma sombre paresse,</p>
+<p class="i14">Répondre à l'envieux dont la bouche me nuit.</p>
+<p class="i14">O Seigneur! ouvrez-moi les portes de la nuit</p>
+<p class="i14">Afin que je m'en aille et que je disparaisse!</p>
+<br>
+<p class="i14">Avril 1848.</p>
+</div></div>
+
+<a name="aXIV" id="aXIV"></a>
+<br>
+<h3>XIV</h3>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne,</p>
+<p class="i14">Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m'attends.</p>
+<p class="i14">J'irai par la forêt, j'irai par la montagne.</p>
+<p class="i14">Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.</p>
+<br>
+<p class="i14">Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,</p>
+<p class="i14">Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,</p>
+<p class="i14">Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,</p>
+<p class="i14">Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.</p>
+<br>
+<p class="i14">Je ne regarderai ni l'or du soir qui tombe,</p>
+<p class="i14">Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,</p>
+<p class="i14">Et, quand j'arriverai, je mettrai sur ta tombe</p>
+<p class="i14">Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.</p>
+<br>
+<p class="i40">3 Septembre 1847.</p>
+</div></div>
+
+<a name="aXV" id="aXV"></a>
+<br>
+<h3>XV</h3>
+<h3>A VILLEQUIER</h3>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">Maintenant que Paris, ses pavés et ses marbres,</p>
+<p class="i14">Et sa brume et ses toits sont bien loin de mes yeux;</p>
+<p class="i14">Maintenant que je suis sous les branches des arbres,</p>
+<p class="i14">Et que je puis songer à la beauté des cieux;</p>
+<br>
+<p class="i14">Maintenant que du deuil qui m'a fait l'âme obscure</p>
+<p class="i20"> Je sors, pâle et vainqueur,</p>
+<p class="i14">Et que je sens la paix de la grande nature</p>
+<p class="i20"> Qui m'entre dans le coeur;</p>
+<br>
+<p class="i14">Maintenant que je puis, assis au bord des ondes,</p>
+<p class="i14">Ému par ce superbe et tranquille horizon,</p>
+<p class="i14">Examiner en moi les vérités profondes</p>
+<p class="i14">Et regarder les fleurs qui sont dans le gazon;</p>
+<br>
+<p class="i14">Maintenant, ô mon Dieu! que j'ai ce calme sombre</p>
+<p class="i20"> De pouvoir désormais</p>
+<p class="i14">Voir de mes yeux la pierre où je sais que dans l'ombre</p>
+<p class="i20"> Elle dort pour jamais;</p>
+<br>
+<p class="i14">Maintenant qu'attendri par ces divins spectacles,</p>
+<p class="i14">Plaines, forêts, rochers, vallons, fleuve argenté,</p>
+<p class="i14">Voyant ma petitesse et voyant vos miracles,</p>
+<p class="i14">Je reprends ma raison devant l'immensité;</p>
+<br>
+<p class="i14">Je viens à vous, Seigneur, père auquel il faut croire;</p>
+<p class="i20"> Je vous porte, apaisé,</p>
+<p class="i14">Les morceaux de ce coeur tout plein de votre gloire</p>
+<p class="i20"> Que vous avez brisé;</p>
+<br>
+<p class="i14">Je viens à vous, Seigneur! confessant que vous êtes</p>
+<p class="i14">Bon, clément, indulgent et doux, ô Dieu vivant!</p>
+<p class="i14">Je conviens que vous seul savez ce que vous faites,</p>
+<p class="i14">Et que l'homme n'est rien qu'un jonc qui tremble au vent;</p>
+<br>
+<p class="i14">Je dis que le tombeau qui sur les morts se ferme</p>
+<p class="i20"> Ouvre le firmament;</p>
+<p class="i14">Et que ce qu'ici-bas nous prenons pour le terme</p>
+<p class="i20"> Est le commencement;</p>
+<br>
+<p class="i14">Je conviens à genoux que vous seul, père auguste,</p>
+<p class="i14">Possédez l'infini, le réel, l'absolu;</p>
+<p class="i14">Je conviens qu'il est bon, je conviens qu'il est juste</p>
+<p class="i14">Que mon coeur ait saigné, puisque Dieu l'a voulu!</p>
+<br>
+<p class="i14">Je ne résiste plus à tout ce qui m'arrive</p>
+<p class="i20"> Par votre volonté.</p>
+<p class="i14">L'âme de deuils en deuils, l'homme de rive en rive,</p>
+<p class="i20"> Roule à l'éternité.</p>
+<br>
+<p class="i14">Nous ne voyons jamais qu'un seul côté des choses;</p>
+<p class="i14">L'autre plonge en la nuit d'un mystère effrayant.</p>
+<p class="i14">L'homme subit le joug sans connaître les causes.</p>
+<p class="i14">Tout ce qu'il voit est court, inutile et fuyant.</p>
+<br>
+<p class="i14">Vous faites revenir toujours la solitude</p>
+<p class="i20"> Autour de tous ses pas.</p>
+<p class="i14">Vous n'avez pas voulu qu'il eût la certitude</p>
+<p class="i20"> Ni la joie ici-bas!</p>
+<br>
+<p class="i14">Dès qu'il possède un bien, le sort le lui retire.</p>
+<p class="i14">Rien ne lui fut donné, dans ses rapides jours,</p>
+<p class="i14">Pour qu'il s'en puisse faire une demeure, et dire:</p>
+<p class="i14">C'est ici ma maison, mon champ et mes amours!</p>
+<br>
+<p class="i14">Il doit voir peu de temps tout ce que ses yeux voient;</p>
+<p class="i20"> Il vieillit sans soutiens.</p>
+<p class="i14">Puisque ces choses sont, c'est qu'il faut qu'elles soient;</p>
+<p class="i20"> J'en conviens, j'en conviens!</p>
+<br>
+<p class="i14">Le monde est sombre, ô Dieu! l'immuable harmonie</p>
+<p class="i14">Se compose des pleurs aussi bien que des chants;</p>
+<p class="i14">L'homme n'est qu'un atome en cette ombre infinie,</p>
+<p class="i14">Nuit où montent les bons, où tombent les méchants.</p>
+<br>
+<p class="i14">Je sais que vous avez bien autre chose à faire</p>
+<p class="i20"> Que de nous plaindre tous,</p>
+<p class="i14">Et qu'un enfant qui meurt, désespoir de sa mère,</p>
+<p class="i20"> Ne vous fait rien, à vous!</p>
+<br>
+<p class="i14">Je sais que le fruit tombe au vent qui le secoue;</p>
+<p class="i14">Que l'oiseau perd sa plume et la fleur son parfum;</p>
+<p class="i14">Que la création est une grande roue</p>
+<p class="i14">Qui ne peut se mouvoir sans écraser quelqu'un;</p>
+<br>
+<p class="i14">Les mois, les jours, les flots des mers, les yeux qui pleurent,</p>
+<p class="i20"> Passent sous le ciel bleu;</p>
+<p class="i14">Il faut que l'herbe pousse et que les enfants meurent;</p>
+<p class="i20"> Je le sais, ô mon Dieu!</p>
+<br>
+<p class="i14">Dans vos cieux, au delà de la sphère des nues,</p>
+<p class="i14">Au fond de cet azur immobile et dormant,</p>
+<p class="i14">Peut-être faites-vous des choses inconnues</p>
+<p class="i14">Où la douleur de l'homme entre comme élément.</p>
+<br>
+<p class="i14">Peut-être est-il utile à vos desseins sans nombre</p>
+<p class="i20"> Que des êtres charmants</p>
+<p class="i14">S'en aillent, emportés par le tourbillon sombre</p>
+<p class="i20"> Des noirs événements.</p>
+<br>
+<p class="i14">Nos destins ténébreux vont sous des lois immenses</p>
+<p class="i14">Que rien ne déconcerte et que rien n'attendrit.</p>
+<p class="i14">Vous ne pouvez avoir de subites démences</p>
+<p class="i14">Qui dérangent le monde, ô Dieu, tranquille esprit!</p>
+<br>
+<p class="i14">Je vous supplie, ô Dieu! de regarder mon âme,</p>
+<p class="i20"> Et de considérer</p>
+<p class="i14">Qu'humble comme un enfant et doux comme une femme</p>
+<p class="i20"> Je viens vous adorer!</p>
+<br>
+<p class="i14">Considérez encor que j'avais, dès l'aurore,</p>
+<p class="i14">Travaillé, combattu, pensé, marché, lutté,</p>
+<p class="i14">Expliquant la nature à l'homme qui l'ignore,</p>
+<p class="i14">Éclairant toute chose avec votre clarté;</p>
+<br>
+<p class="i14">Que j'avais, affrontant la haine et la colère,</p>
+<p class="i20"> Fait ma tâche ici-bas,</p>
+<p class="i14">Que je ne pouvais pas m'attendre à ce salaire,</p>
+<p class="i20"> Que je ne pouvais pas</p>
+<br>
+<p class="i14">Prévoir que, vous aussi, sur ma tête qui ploie,</p>
+<p class="i14">Vous appesantiriez votre bras triomphant,</p>
+<p class="i14">Et que, vous qui voyiez comme j'ai peu de joie,</p>
+<p class="i14">Vous me reprendriez si vite mon enfant!</p>
+<br>
+<p class="i14">Qu'une âme ainsi frappée à se plaindre est sujette,</p>
+<p class="i20"> Que j'ai pu blasphémer,</p>
+<p class="i14">Et vous jeter mes cris comme un enfant qui jette</p>
+<p class="i20"> Une pierre à la mer!</p>
+<br>
+<p class="i14">Considérez qu'on doute, ô mon Dieu! quand on souffre,</p>
+<p class="i14">Que l'oeil qui pleure trop finit par s'aveugler.</p>
+<p class="i14">Qu'un être que son deuil plonge au plus noir du gouffre,</p>
+<p class="i14">Quand il ne vous voit plus, ne peut vous contempler,</p>
+<br>
+<p class="i14">Et qu'il ne se peut pas que l'homme, lorsqu'il sombre</p>
+<p class="i20"> Dans les afflictions,</p>
+<p class="i14">Ait présente à l'esprit la sérénité sombre</p>
+<p class="i20"> Des constellations!</p>
+<br>
+<p class="i14">Aujourd'hui, moi qui fus faible comme une mère,</p>
+<p class="i14">Je me courbe à vos pieds devant vos cieux ouverts.</p>
+<p class="i14">Je me sens éclairé dans ma douleur amère</p>
+<p class="i14">Par un meilleur regard jeté sur l'univers.</p>
+<br>
+<p class="i14">Seigneur, je reconnais que l'homme est en délire,</p>
+<p class="i20"> S'il ose murmurer;</p>
+<p class="i14">Je cesse d'accuser, je cesse de maudire,</p>
+<p class="i20"> Mais laissez-moi pleurer!</p>
+<br>
+<p class="i14">Hélas! laissez les pleurs couler de ma paupière,</p>
+<p class="i14">Puisque vous avez fait les hommes pour cela!</p>
+<p class="i14">Laissez-moi me pencher sur cette froide pierre</p>
+<p class="i14">Et dire à mon enfant: Sens-tu que je suis là?</p>
+<br>
+<p class="i14">Laissez-moi lui parler, incliné sur ses restes,</p>
+<p class="i20"> Le soir, quand tout se tait,</p>
+<p class="i14">Comme si, dans sa nuit rouvrant ses yeux célestes,</p>
+<p class="i20"> Cet ange m'écoutait!</p>
+<br>
+<p class="i14">Hélas! vers le passé tournant un oeil d'envie,</p>
+<p class="i14">Sans que rien ici-bas puisse m'en consoler,</p>
+<p class="i14">Je regarde toujours ce moment de ma vie</p>
+<p class="i14">Où je l'ai vue ouvrir son aile et s'envoler!</p>
+<br>
+<p class="i14">Je verrai cet instant jusqu'à ce que je meure,</p>
+<p class="i20"> L'instant, pleurs superflus!</p>
+<p class="i14">Où je criai: L'enfant que j'avais tout à l'heure,</p>
+<p class="i20"> Quoi donc! je ne l'ai plus!</p>
+<br>
+<p class="i14">Ne vous irritez pas que je sois de la sorte,</p>
+<p class="i14">O mon Dieu! cette plaie a si longtemps saigné!</p>
+<p class="i14">L'angoisse dans mon âme est toujours la plus forte,</p>
+<p class="i14">Et mon coeur est soumis, mais n'est pas résigné.</p>
+<br>
+<p class="i14">Ne vous irritez pas! fronts que le deuil réclame,</p>
+<p class="i20"> Mortels sujets aux pleurs,</p>
+<p class="i14">Il nous est malaisé de retirer notre âme</p>
+<p class="i20"> De ces grandes douleurs.</p>
+<br>
+<p class="i14">Voyez-vous, nos enfants nous sont bien nécessaires,</p>
+<p class="i14">Seigneur; quand on a vu dans sa vie, un matin,</p>
+<p class="i14">Au milieu des ennuis, des peines, des misères,</p>
+<p class="i14">Et de l'ombre que fait sur nous notre destin,</p>
+<br>
+<p class="i14">Apparaître un enfant, tête chère et sacrée,</p>
+<p class="i20"> Petit être joyeux,</p>
+<p class="i14">Si beau, qu'on a cru voir s'ouvrir à son entrée</p>
+<p class="i20"> Une porte des cieux;</p>
+<br>
+<p class="i14">Quand on a vu, seize ans, de cet autre soi-même</p>
+<p class="i14">Croître la grâce aimable et la douce raison,</p>
+<p class="i14">Lorsqu'on a reconnu que cet enfant qu'on aime</p>
+<p class="i14">Fait le jour dans notre âme et dans notre maison,</p>
+<br>
+<p class="i14">Que c'est la seule joie ici-bas qui persiste</p>
+<p class="i20"> De tout ce qu'on rêva,</p>
+<p class="i14">Considérez que c'est une chose bien triste</p>
+<p class="i20"> De le voir qui s'en va!</p>
+<br>
+<p class="i40">Villequier, 4 septembre 1847.</p>
+</div></div>
+
+<a name="aXVI" id="aXVI"></a>
+<br>
+<h3>XVI</h3>
+<h3>MORS</h3>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">Je vis cette faucheuse. Elle était dans son champ.</p>
+<p class="i14">Elle allait à grands pas moissonnant et fauchant,</p>
+<p class="i14">Noir squelette laissant passer le crépuscule.</p>
+<p class="i14">Dans l'ombre où l'on dirait que tout tremble et recule,</p>
+<p class="i14">L'homme suivait des yeux les lueurs de la faulx.</p>
+<p class="i14">Et les triomphateurs sous les arcs triomphaux</p>
+<p class="i14">Tombaient; elle changeait en désert Babylone,</p>
+<p class="i14">Le trône en l'échafaud et l'échafaud en trône,</p>
+<p class="i14">Les roses en fumier, les enfants en oiseaux,</p>
+<p class="i14">L'or en cendre, et les yeux des mères en ruisseaux.</p>
+<br>
+<p class="i14">Et les femmes criaient:--Rends-nous ce petit être.</p>
+<p class="i14">Pour le faire mourir, pourquoi l'avoir fait naître?--</p>
+<p class="i14">Ce n'était qu'un sanglot sur terre, en haut, en bas;</p>
+<p class="i14">Des mains aux doigts osseux sortaient des noirs grabats;</p>
+<p class="i14">Un vent froid bruissait dans les linceuls sans nombre;</p>
+<p class="i14">Les peuples éperdus semblaient sous la faulx sombre</p>
+<p class="i14">Un troupeau frissonnant qui dans l'ombre s'enfuit;</p>
+<p class="i14">Tout était sous ses pieds deuil, épouvante et nuit.</p>
+<p class="i14">Derrière elle, le front baigné de douces flammes,</p>
+<p class="i14">Un ange souriant portait la gerbe d'âmes.</p>
+<br>
+<p class="i14">Mars 1854.</p>
+</div></div>
+
+<a name="aXVII" id="aXVII"></a>
+<br>
+<h3>XVII</h3>
+<h3>CHARLES VACQUERIE</h3>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">Il ne sera pas dit que ce jeune homme, ô deuil!</p>
+<p class="i14">Se sera de ses mains ouvert l'affreux cercueil</p>
+<p class="i20"> Où séjourne l'ombre abhorrée,</p>
+<p class="i14">Hélas! et qu'il aura lui-même dans la mort</p>
+<p class="i14">De ses jours généreux, encor pleins jusqu'au bord,</p>
+<p class="i20"> Renversé la coupe dorée,</p>
+<br>
+<p class="i14">Et que sa mère, pâle et perdant la raison,</p>
+<p class="i14">Aura vu rapporter au seuil de sa maison,</p>
+<p class="i20"> Sous un suaire aux plis funèbres,</p>
+<p class="i14">Ce fils, naguère encor pareil au jour qui naît,</p>
+<p class="i14">Maintenant blême et froid, tel que la mort venait</p>
+<p class="i20"> De le faire pour les ténèbres;</p>
+<br>
+<p class="i14">Il ne sera pas dit qu'il sera mort ainsi,</p>
+<p class="i14">Qu'il aura, coeur profond et par l'amour saisi,</p>
+<p class="i20"> Donné sa vie à ma colombe,</p>
+<p class="i14">Et qu'il l'aura suivie au lieu morne et voilé,</p>
+<p class="i14">Sans que la voix du père à genoux ait parlé</p>
+<p class="i20"> À cette âme dans cette tombe!</p>
+<br>
+<p class="i14">En présence de tant d'amour et de vertu,</p>
+<p class="i14">Il ne sera pas dit que je me serai tu,</p>
+<p class="i20"> Moi qu'attendent les maux sans nombre!</p>
+<p class="i14">Que je n'aurai point mis sur sa bière un flambeau,</p>
+<p class="i14">Et que je n'aurai pas devant son noir tombeau</p>
+<p class="i20"> Fait asseoir une strophe sombre!</p>
+<br>
+<p class="i14">N'ayant pu la sauver, il a voulu mourir.</p>
+<p class="i14">Sois béni, toi qui, jeune, à l'âge où vient s'offrir</p>
+<p class="i20"> L'espérance joyeuse encore,</p>
+<p class="i14">Pouvant rester, survivre, épuiser tes printemps,</p>
+<p class="i14">Ayant devant les yeux l'azur de tes vingt ans</p>
+<p class="i20"> Et le sourire de l'aurore,</p>
+<br>
+<p class="i14">À tout ce que promet la jeunesse, aux plaisirs,</p>
+<p class="i14">Aux nouvelles amours, aux oublieux désirs</p>
+<p class="i20"> Par qui toute peine est bannie,</p>
+<p class="i14">À l'avenir, trésor des jours à peine éclos,</p>
+<p class="i14">À la vie, au soleil, préféras sous les flots</p>
+<p class="i20"> L'étreinte de cette agonie!</p>
+<br>
+<p class="i14">Oh! quelle sombre joie à cet être charmant</p>
+<p class="i14">De se voir embrassée au suprême moment,</p>
+<p class="i20"> Par ton doux désespoir fidèle!</p>
+<p class="i14">La pauvre âme a souri dans l'angoisse, en sentant</p>
+<p class="i14">À travers l'eau sinistre et l'effroyable instant</p>
+<p class="i20"> Que tu t'en venais avec elle!</p>
+<br>
+<p class="i14">Leurs âmes se parlaient sous les vagues rumeurs.</p>
+<p class="i14">--Que fais-tu? disait-elle.--Et lui disait:--Tu meurs</p>
+<p class="i20"> Il faut bien aussi que je meure!--</p>
+<p class="i14">Et, les bras enlacés, doux couple frissonnant,</p>
+<p class="i14">Ils se sont en allés dans l'ombre; et maintenant,</p>
+<p class="i20"> On entend le fleuve qui pleure.</p>
+<br>
+<p class="i14">Puisque tu fus si grand, puisque tu fus si doux</p>
+<p class="i14">Que de vouloir mourir, jeune homme, amant, époux,</p>
+<p class="i20"> Qu'à jamais l'aube en ta nuit brille!</p>
+<p class="i14">Aie à jamais sur toi l'ombre de Dieu penché!</p>
+<p class="i14">Sois béni sous la pierre où te voilà couché!</p>
+<p class="i20"> Dors, mon fils, auprès de ma fille!</p>
+<br>
+<p class="i14">Sois béni! que la brise et que l'oiseau des bois,</p>
+<p class="i14">Passants mystérieux, de leur plus douce voix</p>
+<p class="i20"> Te parlent dans ta maison sombre!</p>
+<p class="i14">Que la source te pleure avec sa goutte d'eau!</p>
+<p class="i14">Que le frais liseron se glisse en ton tombeau</p>
+<p class="i20"> Comme une caresse de l'ombre!</p>
+<br>
+<p class="i14">Oh! s'immoler, sortir avec l'ange qui sort,</p>
+<p class="i14">Suivre ce qu'on aima dans l'horreur de la mort,</p>
+<p class="i20"> Dans le sépulcre ou sur les claies,</p>
+<p class="i14">Donner ses jours, son sang et ses illusions!...--</p>
+<p class="i14">Jésus baise en pleurant ces saintes actions</p>
+<p class="i20"> Avec les lèvres de ses plaies.</p>
+<br>
+<p class="i14">Rien n'égale ici-bas, rien n'atteint sous les cieux</p>
+<p class="i14">Ces héros, doucement saignants et radieux,</p>
+<p class="i20"> Amour, qui n'ont que toi pour règle;</p>
+<p class="i14">Le génie à l'oeil fixe, au vaste élan vainqueur,</p>
+<p class="i14">Lui-même est dépassé par ces essors du coeur;</p>
+<p class="i20"> L'ange vole plus haut que l'aigle.</p>
+<br>
+<p class="i14">Dors!--O mes douloureux et sombres bien-aimés!</p>
+<p class="i14">Dormez le chaste hymen du sépulcre! dormez!</p>
+<p class="i20"> Dormez au bruit du flot qui gronde,</p>
+<p class="i14">Tandis que l'homme souffre, et que le vent lointain</p>
+<p class="i14">Chasse les noirs vivants à travers le destin,</p>
+<p class="i20"> Et les marins à travers l'onde!</p>
+<br>
+<p class="i14">Ou plutôt, car la mort n'est pas un lourd sommeil,</p>
+<p class="i14">Envolez-vous tous deux dans l'abîme vermeil,</p>
+<p class="i20"> Dans les profonds gouffres de joie,</p>
+<p class="i14">Où le juste qui meurt semble un soleil levant,</p>
+<p class="i14">Où la mort au front pâle est comme un lys vivant,</p>
+<p class="i20"> Où l'ange frissonnant flamboie!</p>
+<br>
+<p class="i14">Fuyez, mes doux oiseaux! évadez-vous tous deux</p>
+<p class="i14">Loin de notre nuit froide et loin du mal hideux!</p>
+<p class="i20"> Franchissez l'éther d'un coup d'aile!</p>
+<p class="i14">Volez loin de ce monde, âpre hiver sans clarté,</p>
+<p class="i14">Vers cette radieuse et bleue éternité,</p>
+<p class="i20"> Dont l'âme humaine est l'hirondelle!</p>
+<br>
+<p class="i14">O chers êtres absents, on ne vous verra plus</p>
+<p class="i14">Marcher au vert penchant des coteaux chevelus,</p>
+<p class="i20"> Disant tout bas de douces choses!</p>
+<p class="i14">Dans le mois des chansons, des nids et des lilas,</p>
+<p class="i14">Vous n'irez plus semant des sourires, hélas!</p>
+<p class="i20"> Vous n'irez plus cueillant des roses!</p>
+<br>
+<p class="i14">On ne vous verra plus, dans ces sentiers joyeux,</p>
+<p class="i14">Errer, et, comme si vous évitiez les yeux</p>
+<p class="i20"> De l'horizon vaste et superbe,</p>
+<p class="i14">Chercher l'obscur asile et le taillis profond</p>
+<p class="i14">Où passent des rayons qui tremblent et qui font</p>
+<p class="i20"> Des taches de soleil sur l'herbe!</p>
+<br>
+<p class="i14">Villequier, Caudebec, et tous ces frais vallons,</p>
+<p class="i14">Ne vous entendront plus vous écrier: «Allons,</p>
+<p class="i20"> Le vent est bon, la Seine est belle!»</p>
+<p class="i14">Comme ces lieux charmants vont être pleins d'ennui!</p>
+<p class="i14">Les hardis goëlands ne diront plus: C'est lui!</p>
+<p class="i20"> Les fleurs ne diront plus: C'est elle!</p>
+<br>
+<p class="i14">Dieu, qui ferme la vie et rouvre l'idéal,</p>
+<p class="i14">Fait flotter à jamais votre lit nuptial</p>
+<p class="i20"> Sous le grand dôme aux clairs pilastres;</p>
+<p class="i14">En vous prenant la terre, il vous prit les douleurs;</p>
+<p class="i14">Ce père souriant, pour les champs pleins de fleurs,</p>
+<p class="i20"> Vous donne les cieux remplis d'astres!</p>
+<br>
+<p class="i14">Allez des esprits purs accroître la tribu.</p>
+<p class="i14">De cette coupe amère où vous n'avez pas bu,</p>
+<p class="i20"> Hélas! nous viderons le reste.</p>
+<p class="i14">Pendant que nous pleurons, de sanglots abreuvés,</p>
+<p class="i14">Vous, heureux, enivrés de vous-mêmes, vivez</p>
+<p class="i20"> Dans l'éblouissement céleste!</p>
+<br>
+<p class="i14">Vivez! aimez! ayez les bonheurs infinis.</p>
+<p class="i14">Oh! les anges pensifs, bénissant et bénis,</p>
+<p class="i20"> Savent seuls, sous les sacrés voiles,</p>
+<p class="i14">Ce qu'il entre d'extase, et d'ombre, et de ciel bleu,</p>
+<p class="i14">Dans l'éternel baiser de deux âmes que Dieu</p>
+<p class="i20"> Tout à coup change en deux étoiles!</p>
+<br>
+<p class="i40">Jersey, 4 septembre 1852.</p>
+</div></div>
+
+<br><br>
+<h1>LIVRE CINQUIÈME</h1>
+<h2>EN MARCHE</h2>
+
+<a name="bI" id="bI"></a>
+<br><br>
+
+
+<h3>À AUG. V.</h3>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">Et toi, son frère, sois le frère de mes fils.</p>
+<p class="i14">Coeur fier, qui du destin relèves les défis,</p>
+<p class="i14">Suis à côté de moi la voie inexorable.</p>
+<p class="i14">Que ta mère au front gris soit ma soeur vénérable!</p>
+<p class="i14">Ton frère dort couché dans le sépulcre noir;</p>
+<p class="i14">Nous, dans la nuit du sort, dans l'ombre du devoir,</p>
+<p class="i14">Marchons à la clarté qui sort de cette pierre.</p>
+<p class="i14">Qu'il dorme, voyant l'aube à travers sa paupière!</p>
+<p class="i14">Un jour, quand on lira nos temps mystérieux,</p>
+<p class="i14">Les songeurs attendris promèneront leurs yeux</p>
+<p class="i14">De toi, le dévouement, à lui, le sacrifice.</p>
+<p class="i14">Nous habitons du sphinx le lugubre édifice;</p>
+<p class="i14">Nous sommes, coeurs liés au morne piédestal,</p>
+<p class="i14">Tous la fatale énigme et tous le mot fatal.</p>
+<p class="i14">Ah! famille! ah! douleur! ô soeur! ô mère! ô veuve!</p>
+<p class="i14">O sombres lieux, qu'emplit le murmure du fleuve!</p>
+<p class="i14">Chaste tombe jumelle au pied du coteau vert!</p>
+<p class="i14">Poëte, quand mon sort s'est brusquement ouvert,</p>
+<p class="i14">Tu n'as pas reculé devant les noires portes,</p>
+<p class="i14">Et, sans pâlir, avec le flambeau que tu portes,</p>
+<p class="i14">Tes chants, ton avenir que l'absence interrompt,</p>
+<p class="i14">Et le frémissement lumineux de ton front,</p>
+<p class="i14">Trouvant la chute belle et le malheur propice,</p>
+<p class="i14">Calme, tu t'es jeté dans le grand précipice!</p>
+<p class="i14">Hélas! c'est par les deuils que nous nous enchaînons.</p>
+<p class="i14">O frères, que vos noms soient mêlés à nos noms!</p>
+<p class="i14">Dieu vous fait des rayons de toutes nos ténèbres.</p>
+<p class="i14">Car vous êtes entrés sous nos voûtes funèbres;</p>
+<p class="i14">Car vous avez été tous deux vaillants et doux;</p>
+<p class="i14">Car vous avez tous deux, vous rapprochant de nous</p>
+<p class="i14">À l'heure où vers nos fronts roulait le gouffre d'ombre,</p>
+<p class="i14">Accepté notre sort dans ce qu'il a de sombre,</p>
+<p class="i14">Et suivi, dédaignant l'abîme et le péril,</p>
+<p class="i14">Lui, la fille au tombeau, toi, le père à l'exil!</p>
+<br>
+<p class="i30">Jersey, Marine-Terrace, 4 septembre 1852.</p>
+</div></div>
+
+<a name="bII" id="bII"></a>
+<br>
+<h3>II</h3>
+<h3>AU FILS D'UN POËTE</h3>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i20">Enfant, laisse aux mers inquiètes</p>
+<p class="i20">Le naufragé, tribun ou roi;</p>
+<p class="i20">Laisse s'en aller les poëtes!</p>
+<p class="i20">La poésie est près de toi.</p>
+<br>
+<p class="i20">Elle t'échauffe, elle t'inspire,</p>
+<p class="i20">O cher enfant, doux alcyon,</p>
+<p class="i20">Car ta mère en est le sourire,</p>
+<p class="i20">Et ton père en est le rayon.</p>
+<br>
+<p class="i20">Les yeux en pleurs, tu me demandes</p>
+<p class="i20">Où je vais, et pourquoi je pars.</p>
+<p class="i20">Je n'en sais rien; les mers sont grandes;</p>
+<p class="i20">L'exil s'ouvre de toutes parts.</p>
+<br>
+<p class="i20">Ce que Dieu nous donne, il nous l'ôte.</p>
+<p class="i20">Adieu, patrie! adieu, Sion!</p>
+<p class="i20">Le proscrit n'est pas même un hôte,</p>
+<p class="i20">Enfant, c'est une vision.</p>
+<br>
+<p class="i20">Il entre, il s'assied, puis se lève,</p>
+<p class="i20">Reprend son bâton et s'en va.</p>
+<p class="i20">Sa vie erre de grève en grève</p>
+<p class="i20">Sous le souffle de Jéhovah.</p>
+<br>
+<p class="i20">Il fuit sur les vagues profondes,</p>
+<p class="i20">Sans repos, toujours en avant.</p>
+<p class="i20">Qu'importe ce qu'en font les ondes!</p>
+<p class="i20">Qu'importe ce qu'en fait le vent</p>
+<br>
+<p class="i20">Garde, enfant, dans ta jeune tête</p>
+<p class="i20">Ce souvenir mystérieux,</p>
+<p class="i20">Tu l'as vu dans une tempête</p>
+<p class="i20">Passer comme l'éclair des deux.</p>
+<br>
+<p class="i20">Son âme aux chocs habituée</p>
+<p class="i20">Traversait l'orage et le bruit.</p>
+<p class="i20">D'où sortait-il? De la nuée.</p>
+<p class="i20">Où s'enfonçait-il? Dans la nuit.</p>
+<br>
+<p class="i40">Paris, juillet 1838.</p>
+</div></div>
+
+<a name="bIII" id="bIII"></a>
+<br>
+<h3>III</h3>
+<h3>ÉCRIT EN 1846</h3>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">«... Je vous ai vu enfant, monsieur, chez votre</p>
+<p class="i14">respectable mère, et nous sommes même un peu</p>
+<p class="i14">parents, je crois. J'ai applaudi à vos premières</p>
+<p class="i14">odes, <i>la Vendée, Louis XVII</i>... Dès 1827, dans votre</p>
+<p class="i14">ode dite <i>À la colonne</i>, vous désertiez les saines doctrines,</p>
+<p class="i14">vous abjuriez la légitimité; la faction libérale</p>
+<p class="i14">battait des mains à votre apostasie. J'en gémissais...</p>
+<p class="i14">Vous êtes aujourd'hui, monsieur, en démagogie</p>
+<p class="i14">pure, en plein jacobinisme. Votre discours d'anarchiste</p>
+<p class="i14">sur les affaires de Gallicie est plus digne du</p>
+<p class="i14">tréteau d'une Convention que de la tribune d'une</p>
+<p class="i14">chambre des pairs. Vous en êtes à la carmagnole...</p>
+<p class="i14">Vous vous perdez, je vous le dis. Quelle est donc</p>
+<p class="i14">votre ambition? Depuis ces beaux jours de votre</p>
+<p class="i14">adolescence monarchique, qu'avez-vous fait? où</p>
+<p class="i14">allez-vous?...»</p>
+<br>
+<p class="i30">(Le marquis du C. d'E...--<i>Lettre à</i></p>
+<p class="i30"><i>Victor Hugo</i>, Paris, 1846.)</p>
+
+<br>
+<p class="mid">I</p>
+<br>
+
+<p class="i14">Marquis, je m'en souviens, vous veniez chez ma mère.</p>
+<p class="i14">Vous me faisiez parfois réciter ma grammaire;</p>
+<p class="i14">Vous m'apportiez toujours quelque bonbon exquis;</p>
+<p class="i14">Et nous étions cousins quand on était marquis.</p>
+<p class="i14">Vous étiez vieux, j'étais enfant; contre vos jambes</p>
+<p class="i14">Vous me preniez, et puis, entre deux dithyrambes</p>
+<p class="i14">En l'honneur de Coblentz et des rois, vous contiez</p>
+<p class="i14">Quelque histoire de loups, de peuples châtiés,</p>
+<p class="i14">D'ogres, de jacobins, authentique et formelle,</p>
+<p class="i14">Que j'avalais avec vos bonbons, pêle-mêle,</p>
+<p class="i14">Et que je dévorais de fort bon appétit</p>
+<p class="i14">Quand j'étais royaliste et quand j'étais petit.</p>
+<br>
+<p class="i14">J'étais un doux enfant, le grain d'un honnête homme.</p>
+<p class="i14">Quand, plein d'illusions, crédule, simple, en somme,</p>
+<p class="i14">Droit et pur, mes deux yeux sur l'idéal ouverts,</p>
+<p class="i14">Je bégayais, songeur naïf, mes premiers vers,</p>
+<p class="i14">Marquis, vous leur trouviez un arrière-goût fauve,</p>
+<p class="i14">Les Grâces vous ayant nourri dans leur alcôve;</p>
+<p class="i14">Mais vous disiez: «Pas mal! bien! c'est quelqu'un qui naît!»</p>
+<p class="i14">Et, souvenir sacré! ma mère rayonnait.</p>
+<br>
+<p class="i14">Je me rappelle encor de quel accent ma mère</p>
+<p class="i14">Vous disait: «Bonjour.» Aube! avril! joie éphémère!</p>
+<p class="i14">Où donc est ce sourire? où donc est cette voix?</p>
+<p class="i14">Vous fuyez donc ainsi que les feuilles des bois,</p>
+<p class="i14">O baisers d'une mère! aujourd'hui, mon front sombre,</p>
+<p class="i14">Le même front, est là, pensif, avec de l'ombre,</p>
+<p class="i14">Et les baisers de moins et les rides de plus!</p>
+<br>
+<p class="i14">Vous aviez de l'esprit, marquis. Flux et reflux,</p>
+<p class="i14">Heur, malheur, vous avaient laissé l'âme assez nette;</p>
+<p class="i14">Riche, pauvre, écuyer de Marie-Antoinette,</p>
+<p class="i14">Émigré, vous aviez, dans ce temps incertain,</p>
+<p class="i14">Bien supporté le chaud et le froid du destin.</p>
+<p class="i14">Vous haïssiez Rousseau, mais vous aimiez Voltaire.</p>
+<p class="i14">Pigault-Lebrun allait à votre goût austère,</p>
+<p class="i14">Mais Diderot était digne du pilori.</p>
+<p class="i14">Vous détestiez, c'est vrai, madame Dubarry,</p>
+<p class="i14">Tout en divinisant Gabrielle d'Estrée.</p>
+<p class="i14">Pas plus que Sévigné, la marquise lettrée,</p>
+<p class="i14">Ne s'étonnait de voir, douce femme rêvant,</p>
+<p class="i14">Blêmir au clair de lune et trembler dans le vent,</p>
+<p class="i14">Aux arbres du chemin, parmi les feuilles jaunes,</p>
+<p class="i14">Les paysans pendus par ce bon duc de Chaulnes,</p>
+<p class="i14">Vous ne preniez souci des manants qu'on abat</p>
+<p class="i14">Par la force, et du pauvre écrasé sous le bât.</p>
+<p class="i14">Avant quatre-vingt-neuf, galant incendiaire,</p>
+<p class="i14">Vous portiez votre épée en quart de civadière;</p>
+<p class="i14">La poudre blanchissait votre dos de velours;</p>
+<p class="i14">Vous marchiez sur le peuple à pas légers--et lourds.</p>
+<br>
+<p class="i14">Quoique les vieux abus n'eussent rien qui vous blesse,</p>
+<p class="i14">Jeune, vous aviez eu, vous, toute la noblesse,</p>
+<p class="i14">Montmorency, Choiseul, Noaille, esprits charmants,</p>
+<p class="i14">Avec la royauté des querelles d'amants;</p>
+<p class="i14">Brouilles, roucoulements; Bérénice avec Tite.</p>
+<p class="i14">La Révolution vous plut toute petite;</p>
+<p class="i14">Vous emboîtiez le pas derrière Talleyrand;</p>
+<p class="i14">Le monstre vous sembla d'abord fort transparent,</p>
+<p class="i14">Et vous l'aviez tenu sur les fonts de baptême.</p>
+<p class="i14">Joyeux, vous aviez dit au nouveau-né: Je t'aime!</p>
+<p class="i14">Ligue ou Fronde, remède au déficit, protêt,</p>
+<p class="i14">Vous ne saviez pas trop au fond ce que c'était;</p>
+<p class="i14">Mais vous battiez des mains gaîment, quand Lafayette</p>
+<p class="i14">Fit à Léviathan sa première layette.</p>
+<p class="i14">Plus tard, la peur vous prit quand surgit le flambeau.</p>
+<p class="i14">Vous vîtes la beauté du tigre Mirabeau.</p>
+<p class="i14">Vous nous disiez, le soir, près du feu qui pétille,</p>
+<p class="i14">Paris de sa poitrine arrachant la Bastille,</p>
+<p class="i14">Le faubourg Saint-Antoine accourant en sabots,</p>
+<p class="i14">Et ce grand peuple, ainsi qu'un spectre des tombeaux,</p>
+<p class="i14">Sortant, tout effaré, de son antique opprobre,</p>
+<p class="i14">Et le vingt juin, le dix août, le six octobre,</p>
+<p class="i14">Et vous nous récitiez les quatrains que Boufflers,</p>
+<p class="i14">Mêlait en souriant à ces blêmes éclairs.</p>
+<br>
+<p class="i14">Car vous étiez de ceux qui, d'abord, ne comprirent</p>
+<p class="i14">Ni le flot, ni la nuit, ni la France, et qui rirent;</p>
+<p class="i14">Qui prenaient tout cela pour des jeux innocents;</p>
+<p class="i14">Qui, dans l'amas plaintif des siècles rugissants</p>
+<p class="i14">Et des hommes hagards, ne voyaient qu'une meute;</p>
+<p class="i14">Qui, légers, à la foule, à la faim, à l'émeute,</p>
+<p class="i14">Donnaient à deviner l'énigme du salon;</p>
+<p class="i14">Et qui, quand le ciel noir s'emplissait d'aquilon,</p>
+<p class="i14">Quand, accroupie au seuil du mystère insondable</p>
+<p class="i14">La Révolution se dressait formidable,</p>
+<p class="i14">Sceptiques, sans voir l'ongle et l'oeil fauve qui luit,</p>
+<p class="i14">Distinguant mal sa face étrange dans la nuit,</p>
+<p class="i14">Presque prêts à railler l'obscurité difforme,</p>
+<p class="i14">Jouaient à la charade avec le sphinx énorme.</p>
+<br>
+<p class="i14">Vous nous disiez: «Quel deuil! les gueux, les mécontents,</p>
+<p class="i14">Ont fait rage; on n'a pas su s'arrêter à temps.</p>
+<p class="i14">Une transaction eût tout sauvé peut-être.</p>
+<p class="i14">Ne peut-on être libre et le roi rester maître?</p>
+<p class="i14">Le peuple conservant le trône eût été grand.»</p>
+<p class="i14">Puis vous deveniez triste et morne; et, murmurant:</p>
+<p class="i14">«Les plus sages n'ont pu sauver ce bon vieux trône.</p>
+<p class="i14">Tout est mort; ces grands rois, ce Paris Babylone,</p>
+<p class="i14">Montespan et Marly, Maintenon et Saint-Cyr!»</p>
+<p class="i14">Vous pleuriez.--Et, grand Dieu! pouvaient-ils réussir,</p>
+<p class="i14">Ces hommes qui voulaient, combinant vingt régimes</p>
+<p class="i14">La loi qui nous froissa, l'abus dont nous rougîmes,</p>
+<p class="i14">Vieux codes, vieilles moeurs, droit divin, nation,</p>
+<p class="i14">Chausser de royauté la Révolution?</p>
+<p class="i14">La patte du lion creva cette pantoufle!</p>
+
+<br>
+<p class="mid">II</p>
+<br>
+
+<p class="i14">Puis vous m'avez perdu de vue; un vent qui souffle</p>
+<p class="i14">Disperse nos destins, nos jours, notre raison,</p>
+<p class="i14">Nos coeurs, aux quatre coins du livide horizon;</p>
+<p class="i14">Chaque homme dans sa nuit s'en va vers sa lumière.</p>
+<p class="i14">La seconde âme en nous se greffe à la première;</p>
+<p class="i14">Toujours la même tige avec une autre fleur.</p>
+<p class="i14">J'ai connu le combat, le labeur, la douleur,</p>
+<p class="i14">Les faux amis, ces noeuds qui deviennent couleuvres;</p>
+<p class="i14">J'ai porté deuils sur deuils; j'ai mis oeuvres sur oeuvres;</p>
+<p class="i14">Vous ayant oublié, je ne le cache pas,</p>
+<p class="i14">Marquis; soudain j'entends dans ma maison un pas,</p>
+<p class="i14">C'est le vôtre, et j'entends une voix, c'est la vôtre,</p>
+<p class="i14">Qui m'appelle apostat, moi qui me crus apôtre!</p>
+<p class="i14">Oui, c'est bien vous; ayant peur jusqu'à la fureur,</p>
+<p class="i14">Fronsac vieux, le marquis happé par la Terreur,</p>
+<p class="i14">Haranguant à mi-corps dans l'hydre qui l'avale.</p>
+<p class="i14">L'âge ayant entre nous conservé l'intervalle</p>
+<p class="i14">Oui fait que l'homme reste enfant pour le vieillard,</p>
+<p class="i14">Ne me voyant d'ailleurs qu'à travers un brouillard,</p>
+<p class="i14">Vous criez, l'oeil hagard et vous fâchant tout rouge:</p>
+<p class="i14">«Ah çà! qu'est-ce que c'est que ce brigand? Il bouge!»</p>
+<p class="i14">Et du poing, non du doigt, vous montrez vos aïeux;</p>
+<p class="i14">Et vous me rappelez ma mère, furieux.</p>
+<p class="i14">--Je vous baise, ô pieds froids de ma mère endormie!--</p>
+<p class="i14">Et, vous exclamant: «Honte! anarchie! infamie!</p>
+<p class="i14">Siècle effroyable où nul ne veut se tenir coi!»</p>
+<p class="i14">Me demandant comment, me demandant pourquoi,</p>
+<p class="i14">Remuant tous les morts qui gisent sous la pierre,</p>
+<p class="i14">Citant Lambesc, Marat, Charette et Robespierre,</p>
+<p class="i14">Vous me dites d'un ton qui n'a plus rien d'urbain:</p>
+<p class="i14">«Ce gueux est libéral! ce monstre est jacobin!</p>
+<p class="i14">Sa voix à des chansons de carrefour s'éraille.</p>
+<p class="i14">Pourquoi regardes-tu par-dessus la muraille?</p>
+<p class="i14">Où vas-tu? d'où viens-tu? qui te rend si hardi?</p>
+<p class="i14">Depuis qu'on ne t'a vu, qu'as-tu fait?»</p>
+<br>
+<p class="i14"> J'ai grandi.</p>
+<br>
+<p class="i14">Quoi! parce que je suis né dans un groupe d'hommes</p>
+<p class="i14">Qui ne voyaient qu'enfers, Gomorrhes et Sodomes,</p>
+<p class="i14">Hors des anciennes moeurs et des antiques fois;</p>
+<p class="i14">Quoi! parce que ma mère, en Vendée autrefois,</p>
+<p class="i14">Sauva dans un seul jour la vie à douze prêtres;</p>
+<p class="i14">Parce qu'enfant sorti de l'ombre des ancêtres,</p>
+<p class="i14">Je n'ai su tout d'abord que ce qu'ils m'ont appris,</p>
+<p class="i14">Qu'oiseau dans le passé comme en un filet pris,</p>
+<p class="i14">Avant de m'échapper à travers le bocage,</p>
+<p class="i14">J'ai dû laisser pousser mes plumes dans ma cage;</p>
+<p class="i14">Parce que j'ai pleuré,--j'en pleure encor, qui sait?--</p>
+<p class="i14">Sur ce pauvre petit nommé Louis Dix-Sept;</p>
+<p class="i14">Parce qu'adolescent, âme à faux jour guidée,</p>
+<p class="i14">J'ai trop peu vu la France et trop vu la Vendée;</p>
+<p class="i14">Parce que j'ai loué l'héroïsme breton,</p>
+<p class="i14">Chouan et non Marceau, Stofflet et non Danton,</p>
+<p class="i14">Que les grands paysans m'ont caché les grands hommes,</p>
+<p class="i14">Et que j'ai fort mal lu, d'abord, l'ère où nous sommes,</p>
+<p class="i14">Parce que j'ai vagi des chants de royauté,</p>
+<p class="i14">Suis-je à toujours rivé dans l'imbécillité?</p>
+<p class="i14">Dois-je crier: Arrière! à mon siècle;--à l'idée:</p>
+<p class="i14">Non!--à la vérité: Va-t'en, dévergondée!--</p>
+<p class="i14">L'arbre doit-il pour moi n'être qu'un goupillon?</p>
+<p class="i14">Au sein de la nature, immense tourbillon,</p>
+<p class="i14">Dois-je vivre, portant l'ignorance en écharpe,</p>
+<p class="i14">Cloîtré dans Loriquet et muré dans Laharpe!</p>
+<p class="i14">Dois-je exister sans être et regarder sans voir?</p>
+<p class="i14">Et faut-il qu'à jamais pour moi, quand vient le soir,</p>
+<p class="i14">Au lieu de s'étoiler le ciel se fleurdelise?</p>
+<br>
+<p class="mid">III</p>
+<br>
+<p class="i14">Car le roi masque Dieu même dans son église,</p>
+<p class="i14">L'azur.</p>
+<br>
+<p class="mid">IV</p>
+<br>
+<p class="i20"> Écoutez-moi. J'ai vécu; j'ai songé.</p>
+<p class="i14">La vie en larmes m'a doucement corrigé.</p>
+<p class="i14">Vous teniez mon berceau dans vos mains, et vous fîtes</p>
+<p class="i14">Ma pensée et ma tête en vos rêves confites.</p>
+<p class="i14">Hélas! j'étais la roue et vous étiez l'essieu.</p>
+<p class="i14">Sur la vérité sainte, et la justice, et Dieu,</p>
+<p class="i14">Sur toutes les clartés que la raison nous donne,</p>
+<p class="i14">Par vous, par vos pareils,--et je vous le pardonne,</p>
+<p class="i14">Marquis,--j'avais été tout de travers placé.</p>
+<p class="i14">J'étais en porte-à-faux, je me suis redressé.</p>
+<p class="i14">La pensée est le droit sévère de la vie.</p>
+<p class="i14">Dieu prend par la main l'homme enfant, et le convie</p>
+<p class="i14">A la classe qu'au fond des champs, au sein des bois,</p>
+<p class="i14">Il fait dans l'ombre à tous les êtres à la fois.</p>
+<p class="i14">J'ai pensé. J'ai rêvé près des flots, dans les herbes,</p>
+<p class="i14">Et les premiers courroux de mes odes imberbes</p>
+<p class="i14">Sont d'eux-mêmes en marchant tombés derrière moi.</p>
+<p class="i14">La nature devient ma joie et mon effroi;</p>
+<p class="i14">Oui, dans le même temps où vous faussiez ma lyre,</p>
+<p class="i14">Marquis, je m'échappais et j'apprenais à lire</p>
+<p class="i14">Dans cet hiéroglyphe énorme: l'univers.</p>
+<p class="i14">Oui, j'allais feuilleter les champs tout grands ouverts;</p>
+<p class="i14">Tout enfant, j'essayais d'épeler cette bible</p>
+<p class="i14">Où se mêle, éperdu, le charmant au terrible:</p>
+<p class="i14">Livre écrit dans l'azur, sur l'onde et le chemin,</p>
+<p class="i14">Avec la fleur, le vent, l'étoile; et qu'en sa main</p>
+<p class="i14">Tient la création au regard de statue;</p>
+<p class="i14">Prodigieux poëme où la foudre accentue</p>
+<p class="i14">La nuit, où l'océan souligne l'infini.</p>
+<p class="i14">Aux champs, entre les bras du grand chêne béni,</p>
+<p class="i14">J'étais plus fort, j'étais plus doux, j'étais plus libre;</p>
+<p class="i14">Je me mettais avec le monde en équilibre;</p>
+<p class="i14">Je tâchais de savoir, tremblant, pâle, ébloui,</p>
+<p class="i14">Si c'est Non que dit l'ombre à l'astre qui dit Oui;</p>
+<p class="i14">Je cherchais à saisir le sens des phrases sombres</p>
+<p class="i14">Qu'écrivaient sous mes yeux les formes et les nombres;</p>
+<p class="i14">J'ai vu partout grandeur, vie, amour, liberté;</p>
+<p class="i14">Et j'ai dit:--Texte: Dieu; contre-sens: royauté.--</p>
+<br>
+<p class="i14">La nature est un drame avec des personnages:</p>
+<p class="i14">J'y vivais: j'écoutais, comme des témoignages,</p>
+<p class="i14">L'oiseau, le lys, l'eau vive et la nuit qui tombait.</p>
+<p class="i14">Puis je me suis penché sur l'homme, autre alphabet.</p>
+<br>
+<p class="i14">Le mal m'est apparu, puissant, joyeux, robuste,</p>
+<p class="i14">Triomphant; je n'avais qu'une soif: être juste;</p>
+<p class="i14">Comme on arrête un gueux volant sur le chemin,</p>
+<p class="i14">Justicier indigné, j'ai pris le coeur humain</p>
+<p class="i14">Au collet, et j'ai dit: Pourquoi le fiel, l'envie,</p>
+<p class="i14">La haine? Et j'ai vidé les poches de la vie.</p>
+<p class="i14">Je n'ai trouvé dedans que deuil, misère, ennui.</p>
+<p class="i14">J'ai vu le loup mangeant l'agneau, dire: Il m'a nui!</p>
+<p class="i14">Le vrai boitant; l'erreur haute de cent coudées;</p>
+<p class="i14">Tous les cailloux jetés à toutes les idées.</p>
+<p class="i14">Hélas! j'ai vu la nuit reine, et, de fers chargés,</p>
+<p class="i14">Christ, Socrate, Jean Huss, Colomb; les préjugés</p>
+<p class="i14">Sont pareils aux buissons que dans la solitude</p>
+<p class="i14">On brise pour passer: toute la multitude</p>
+<p class="i14">Se redresse et vous mord pendant qu'on en courbe un.</p>
+<p class="i14">Ah! malheur à l'apôtre et malheur au tribun!</p>
+<p class="i14">On avait eu bien soin de me cacher l'histoire;</p>
+<p class="i14">J'ai lu; j'ai comparé l'aube avec la nuit noire</p>
+<p class="i14">Et les quatre-vingt-treize aux Saint-Barthélemy;</p>
+<p class="i14">Car ce quatre-vingt-treize où vous avez frémi,</p>
+<p class="i14">Qui dut être, et que rien ne peut plus faire éclore,</p>
+<p class="i14">C'est la lueur de sang qui se mêle à l'aurore.</p>
+<p class="i14">Les Révolutions, qui viennent tout venger,</p>
+<p class="i14">Font un bien éternel dans leur mal passager.</p>
+<p class="i14">Les Révolutions ne sont que la formule</p>
+<p class="i14">De l'horreur qui, pendant vingt règnes s'accumule.</p>
+<p class="i14">Quand la souffrance a pris de lugubres ampleurs;</p>
+<p class="i14">Quand les maîtres longtemps ont fait, sur l'homme en pleurs</p>
+<p class="i14">Tourner le Bas-Empire avec le Moyen Age,</p>
+<p class="i14">Du midi dans le nord formidable engrenage;</p>
+<p class="i14">Quand l'histoire n'est plus qu'un tas noir de tombeaux,</p>
+<p class="i14">De Crécys, de Rosbachs, becquetés des corbeaux;</p>
+<p class="i14">Quand le pied des méchants règne et courbe la tête</p>
+<p class="i14">Du pauvre partageant dans l'auge avec la bête;</p>
+<p class="i14">Lorsqu'on voit aux deux bouts de l'affreuse Babel</p>
+<p class="i14">Louis Onze et Tristan, Louis Quinze et Lebel;</p>
+<p class="i14">Quand le harem est prince et l'échafaud ministre;</p>
+<p class="i14">Quand toute chair gémit; quand la lune sinistre</p>
+<p class="i14">Trouve qu'assez longtemps l'herbe humaine a fléchi,</p>
+<p class="i14">Et qu'assez d'ossements aux gibets ont blanchi;</p>
+<p class="i14">Quand le sang de Jésus tombe en vain, goutte à goutte,</p>
+<p class="i14">Depuis dix-huit cents ans, dans l'ombre qui l'écoute;</p>
+<p class="i14">Quand l'ignorance a même aveuglé l'avenir;</p>
+<p class="i14">Quand, ne pouvant plus rien saisir et rien tenir,</p>
+<p class="i14">L'espérance n'est plus que le tronçon de l'homme;</p>
+<p class="i14">Quand partout le supplice à la fois se consomme,</p>
+<p class="i14">Quand la guerre est partout, quand la haine est partout,</p>
+<p class="i14">Alors, subitement, un jour, debout, debout!</p>
+<p class="i14">Les réclamations de l'ombre misérable,</p>
+<p class="i14">La géante douleur, spectre incommensurable,</p>
+<p class="i14">Sortent du gouffre; un cri s'étend sur les hauteurs;</p>
+<p class="i14">Les mondes sociaux heurtent leurs équateurs;</p>
+<p class="i14">Tout le bagne effrayant des parias se lève;</p>
+<p class="i14">Et l'on entend sonner les fouets, les fers, le glaive,</p>
+<p class="i14">Le meurtre, le sanglot, la faim, le hurlement,</p>
+<p class="i14">Tout le bruit du passé, dans ce déchaînement!</p>
+<p class="i14">Dieu dit au peuple: Va! l'ardent tocsin qui râle,</p>
+<p class="i14">Secoue avec sa corde obscure et sépulcrale</p>
+<p class="i14">L'église et son clocher, le Louvre et son beffroi;</p>
+<p class="i14">Luther brise le pape et Mirabeau le roi!</p>
+<p class="i14">Tout est dit. C'est ainsi que les vieux mondes croulent.</p>
+<p class="i14">Oh! l'heure vient toujours! des flots sourds au loin roulent.</p>
+<p class="i14">À travers les rumeurs, les cadavres, les deuils,</p>
+<p class="i14">L'écume, et les sommets qui deviennent écueils,</p>
+<p class="i14">Les siècles devant eux poussent, désespérées,</p>
+<p class="i14">Les révolutions, monstrueuses marées,</p>
+<p class="i14">Océans faits des pleurs de tout le genre humain.</p>
+<br>
+<p class="mid">V</p>
+<br>
+<p class="i14">Ce sont les rois qui font les gouffres; mais la main</p>
+<p class="i14">Qui sema ne veut pas accepter la récolte,</p>
+<p class="i14">Le fer dit que le sang qui jaillit, se révolte.</p>
+<br>
+<p class="i14">Voilà ce que m'apprit l'histoire. Oui, c'est cruel,</p>
+<p class="i14">Ma raison a tué mon royalisme en duel.</p>
+<p class="i14">Me voici jacobin. Que veut-on que j'y fasse?</p>
+<p class="i14">Le revers du louis dont vous aimez la face,</p>
+<p class="i14">M'a fait peur. En allant librement devant moi,</p>
+<p class="i14">En marchant, je le sais, j'afflige votre foi,</p>
+<p class="i14">Votre religion, votre cause éternelle,</p>
+<p class="i14">Vos dogmes, vos aïeux, vos dieux, votre flanelle,</p>
+<p class="i14">Et dans vos bons vieux os, faits d'immobilité,</p>
+<p class="i14">Le rhumatisme antique appelé royauté.</p>
+<br>
+<p class="i14">Je n'y puis rien. Malgré menins et majordomes,</p>
+<p class="i14">Je ne crois plus aux rois, propriétaires d'hommes;</p>
+<p class="i14">N'y croyant plus, je fais mon devoir, je le dis.</p>
+<p class="i14">Marc-Aurèle écrivait: «Je me trompai jadis;</p>
+<p class="i14">Mais je ne laisse pas, allant au juste, au sage,</p>
+<p class="i14">Mes erreurs d'autrefois me barrer le passage.»</p>
+<p class="i14">Je ne suis qu'un atome et je fais comme lui;</p>
+<p class="i14">Marquis, depuis vingt ans, je n'ai, comme aujourd'hui,</p>
+<p class="i14">Qu'une idée en l'esprit: servir la cause humaine.</p>
+<p class="i14">La vie est une cour d'assises; on amène</p>
+<p class="i14">Les faibles à la barre accouplés aux pervers.</p>
+<p class="i14">J'ai, dans le livre, avec le drame, en prose, en vers</p>
+<p class="i14">Plaidé pour les petits et pour les misérables,</p>
+<p class="i14">Suppliant les heureux et les inexorables;</p>
+<p class="i14">J'ai réhabilité le bouffon, l'histrion,</p>
+<p class="i14">Tous les damnés humains, Triboulet, Marion,</p>
+<p class="i14">Le laquais, le forçat et la prostituée;</p>
+<p class="i14">Et j'ai collé ma bouche à toute âme tuée,</p>
+<p class="i14">Comme font les enfants, anges aux cheveux d'or,</p>
+<p class="i14">Sur la mouche qui meurt, pour qu'elle vole encor.</p>
+<p class="i14">Je me suis incliné sur tout ce qui chancelle,</p>
+<p class="i14">Tendre, et j'ai demandé la grâce universelle;</p>
+<p class="i14">Et, comme j'irritais beaucoup de gens ainsi,</p>
+<p class="i14">Tandis qu'en bas peut-être on me disait: Merci,</p>
+<p class="i14">J'ai recueilli souvent, passant dans les nuées,</p>
+<p class="i14">L'applaudissement fauve et sombre des huées;</p>
+<p class="i14">J'ai réclamé des droits pour la femme et l'enfant;</p>
+<p class="i14">J'ai tâché d'éclairer l'homme en le réchauffant;</p>
+<p class="i14">J'allais criant: Science! écriture! parole!</p>
+<p class="i14">Je voulais résorber le bagne par l'école;</p>
+<p class="i14">Les coupables pour moi n'étaient que des témoins.</p>
+<p class="i14">Rêvant tous les progrès, je voyais luire moins</p>
+<p class="i14">Que le front de Paris la tiare de Rome.</p>
+<p class="i14">J'ai vu l'esprit humain libre, et le coeur de l'homme</p>
+<p class="i14">Esclave; et j'ai voulu l'affranchir à son tour,</p>
+<p class="i14">Et j'ai tâché de mettre en liberté l'amour.</p>
+<p class="i14">Enfin, j'ai fait la guerre à la Grève homicide,</p>
+<p class="i14">J'ai combattu la mort, comme l'antique Alcide;</p>
+<p class="i14">Et me voilà; marchant toujours, ayant conquis,</p>
+<p class="i14">Perdu, lutté, souffert.--Encore un mot, marquis,</p>
+<p class="i14">Puisque nous sommes là causant entre deux portes.</p>
+<p class="i14">On peut être appelé renégat de deux sortes:</p>
+<p class="i14">En se faisant païen, en se faisant chrétien.</p>
+<p class="i14">L'erreur est d'un aimable et galant entretien.</p>
+<p class="i14">Qu'on la quitte, elle met les deux poings sur sa hanche.</p>
+<p class="i14">La vérité, si douce aux bons, mais rude et franche,</p>
+<p class="i14">Quand pour l'or, le pouvoir, la pourpre qu'on revêt,</p>
+<p class="i14">On la trahit, devient le spectre du chevet.</p>
+<p class="i14">L'une est la harengère, et l'autre est l'euménide.</p>
+<p class="i14">Et ne nous fâchons point. Bonjour, Épiménide.</p>
+<br>
+<p class="i14">Le passé ne veut pas s'en aller. Il revient</p>
+<p class="i14">Sans cesse sur ses pas, reveut, reprend, retient,</p>
+<p class="i14">Use à tout ressaisir ses ongles noirs; fait rage;</p>
+<p class="i14">Il gonfle son vieux flot, souffle son vieil orage,</p>
+<p class="i14">Vomit sa vieille nuit, crie: À bas! crie: À mort!</p>
+<p class="i14">Pleure, tonne, tempête, éclate, hurle, mord.</p>
+<p class="i14">L'avenir souriant lui dit: Passe, bonhomme.</p>
+<br>
+<p class="i14">L'immense renégat d'Hier, marquis, se nomme</p>
+<p class="i14">Demain; mai tourne bride et plante là l'hiver;</p>
+<p class="i14">Qu'est-ce qu'un papillon? le déserteur du ver;</p>
+<p class="i14">Falstaff se range? il est l'apostat des ribotes;</p>
+<p class="i14">Mes pieds, ces renégats, quittent mes vieilles bottes;</p>
+<p class="i14">Ah! le doux renégat des haines, c'est l'amour.</p>
+<p class="i14">À l'heure où, débordant d'incendie et de jour,</p>
+<p class="i14">Splendide, il s'évada de leurs cachots funèbres,</p>
+<p class="i14">Le soleil frémissant renia les ténèbres.</p>
+<br>
+<p class="i14">O marquis peu semblable aux anciens barons loups,</p>
+<p class="i14">O Français renégat du Celte, embrassons-nous.</p>
+<p class="i14">Vous voyez bien, marquis, que vous aviez trop d'ire.</p>
+<br>
+<p class="mid">VI</p>
+<br>
+<p class="i14">Rien, au fond de mon coeur, puisqu'il faut le redire,</p>
+<p class="i14">Non, rien n'a varié; je suis toujours celui</p>
+<p class="i14">Qui va droit au devoir, dès que l'honnête a lui,</p>
+<p class="i14">Qui, comme Job, frissonne aux vents, fragile arbuste,</p>
+<p class="i14">Mais veut le bien, le vrai, le beau, le grand, le juste.</p>
+<p class="i14">Je suis cet homme-là, je suis cet enfant-là.</p>
+<p class="i14">Seulement, un matin, mon esprit s'envola,</p>
+<p class="i14">Je vis l'espace large et pur qui nous réclame;</p>
+<p class="i14">L'horizon a changé, marquis, mais non pas l'âme.</p>
+<p class="i14">Rien au dedans de moi, mais tout autour de moi.</p>
+<p class="i14">L'histoire m'apparut, et je compris la loi</p>
+<p class="i14">Des générations, cherchant Dieu, portant l'arche,</p>
+<p class="i14">Et montant l'escalier immense marche à marche.</p>
+<p class="i14">Je restai le même oeil, voyant un autre ciel.</p>
+<p class="i14">Est-ce ma faute, à moi, si l'azur éternel</p>
+<p class="i14">Est plus grand et plus bleu qu'un plafond de Versailles?</p>
+<p class="i14">Est-ce ma faute, à moi, mon Dieu, si tu tressailles</p>
+<p class="i14">Dans mon coeur frémissant, à ce cri: Liberté!</p>
+<p class="i14">L'oeil de cet homme a plus d'aurore et de clarté,</p>
+<p class="i14">Tant pis! prenez-vous-en à l'aube solennelle.</p>
+<p class="i14">C'est la faute au soleil et non à la prunelle.</p>
+<p class="i14">Vous dites: Où vas-tu? Je l'ignore; et j'y vais.</p>
+<p class="i14">Quand le chemin est droit, jamais il n'est mauvais.</p>
+<p class="i14">J'ai devant moi le jour et j'ai la nuit derrière;</p>
+<p class="i14">Et cela me suffit; je brise la barrière.</p>
+<p class="i14">Je vois, et rien de plus; je crois, et rien de moins.</p>
+<p class="i14">Mon avenir à moi n'est pas un de mes soins.</p>
+<p class="i14">Les hommes du passé, les combattants de l'ombre,</p>
+<p class="i14">M'assaillent; je tiens tête, et sans compter leur nombre,</p>
+<p class="i14">À ce choc inégal et parfois hasardeux.</p>
+<p class="i14">Mais Longwood et Goritz <a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a>
+<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a> m'en sont témoins tous deux,</p>
+<p class="i14">Jamais je n'outrageai la proscription sainte.</p>
+<p class="i14">Le malheur, c'est la nuit; dans cette auguste enceinte,</p>
+<p class="i14">Les hommes et les cieux paraissent étoilés.</p>
+<p class="i14">Les derniers rois l'ont su quand ils s'en sont allés.</p>
+<p class="i14">Jamais je ne refuse, alors que le soir tombe,</p>
+<p class="i14">Mes larmes à l'exil, mes genoux à la tombe;</p>
+<p class="i14">J'ai toujours consolé qui s'est évanoui;</p>
+<p class="i14">Et, dans leurs noirs cercueils, leur tête me dit oui.</p>
+<p class="i14">Ma mère aussi le sait! et de plus, avec joie,</p>
+<p class="i14">Elle sait les devoirs nouveaux que Dieu m'envoie;</p>
+<p class="i14">Car, étant dans la fosse, elle aussi voit le vrai.</p>
+<p class="i14">Oui, l'homme sur la terre est un ange à l'essai;</p>
+<p class="i14">Aimons! servons! aidons! luttons! souffrons! Ma mère</p>
+<p class="i14">Sait qu'à présent je vis hors de toute chimère;</p>
+<p class="i14">Elle sait que mes yeux au progrès sont ouverts,</p>
+<p class="i14">Que j'attends les périls, l'épreuve, les revers,</p>
+<p class="i14">Que je suis toujours prêt, et que je hâte l'heure</p>
+<p class="i14">De ce grand lendemain: l'humanité meilleure!</p>
+<p class="i14">Qu'heureux, triste, applaudi, chassé, vaincu, vainqueur,</p>
+<p class="i14">Rien de ce but profond ne distraira mon coeur,</p>
+<p class="i14">Ma volonté, mes pas, mes cris, mes voeux, ma flamme!</p>
+<p class="i14">O saint tombeau, tu vois dans le fond de mon âme!</p>
+<br>
+<p class="i14">Oh! jamais, quel que soit le sort, le deuil, l'affront,</p>
+<p class="i14">La conscience en moi ne baissera le front;</p>
+<p class="i14">Elle marche, sereine, indestructible et fière;</p>
+<p class="i14">Car j'aperçois toujours, conseil lointain, lumière,</p>
+<p class="i14">À travers mon destin, quel que soit le moment,</p>
+<p class="i14">Quel que soit le désastre ou l'éblouissement,</p>
+<p class="i14">Dans le bruit, dans le vent orageux qui m'emporte,</p>
+<p class="i14">Dans l'aube, dans la nuit, l'oeil de ma mère morte!</p>
+<br>
+<p class="i40">Paris, juin 1846.</p>
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1"
+name="footnote1"><b>Note 1: </b></a><a href="#footnotetag1">
+(retour) </a> On n'a rien changé à ces vers, écrits en 1846.
+Aujourd'hui, l'auteur eût ajouté Claremont.</blockquote>
+
+
+<br>
+<h3>ÉCRIT EN 1855</h3>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">J'ajoute un post-scriptum après neuf ans. J'écoute:</p>
+<p class="i14">Êtes-vous toujours là? Vous êtes mort sans doute,</p>
+<p class="i14">Marquis; mais d'où je suis on peut parler aux morts.</p>
+<p class="i14">Ah! votre cercueil s'ouvre:--Où donc es-tu?--Dehors.</p>
+<p class="i14">Comme vous.--Es-tu mort?--Presque. J'habite l'ombre;</p>
+<p class="i14">Je suis sur un rocher qu'environne l'eau sombre,</p>
+<p class="i14">Écueil rongé des flots, de ténèbres chargé,</p>
+<p class="i14">Où s'assied, ruisselant, le blême naufragé.</p>
+<p class="i14">--Eh bien, me dites-vous, après?--La solitude</p>
+<p class="i14">Autour de moi toujours a la même attitude;</p>
+<p class="i14">Je ne vois que l'abîme, et la mer, et les cieux,</p>
+<p class="i14">Et les nuages noirs qui vont silencieux;</p>
+<p class="i14">Mon toit, la nuit, frissonne, et l'ouragan le mêle</p>
+<p class="i14">Aux souffles effrénés de l'onde et de la grêle;</p>
+<p class="i14">Quelqu'un semble clouer un crêpe à l'horizon;</p>
+<p class="i14">L'insulte bat de loin le seuil de ma maison;</p>
+<p class="i14">Le roc croule sous moi dès que mon pied s'y pose;</p>
+<p class="i14">Le vent semble avoir peur de m'approcher, et n'ose</p>
+<p class="i14">Me dire qu'en baissant la voix et qu'à demi</p>
+<p class="i14">L'adieu mystérieux que me jette un ami.</p>
+<p class="i14">La rumeur des vivants s'éteint diminuée.</p>
+<p class="i14">Tout ce que j'ai rêvé s'est envolé, nuée!</p>
+<p class="i14">Sur mes jours devenus fantômes, pâle et seul,</p>
+<p class="i14">Je regarde tomber l'infini, ce linceul.--</p>
+<p class="i14">Et vous dites:--Après?--Sous un mont qui surplombe,</p>
+<p class="i14">Près des flots, j'ai marqué la place de ma tombe;</p>
+<p class="i14">Ici, le bruit du gouffre est tout ce qu'on entend;</p>
+<p class="i14">Tout est horreur et nuit.--Après?--Je suis content.</p>
+<br>
+<p class="i40">Jersey, janvier 1855.</p>
+</div></div>
+
+<a name="bIV" id="bIV"></a>
+<br>
+<h3>IV</h3>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i20">La source tombait du rocher</p>
+<p class="i20">Goutte à goutte à la mer affreuse.</p>
+<p class="i20">L'Océan, fatal au nocher,</p>
+<p class="i20">Lui dit: «Que me veux-tu, pleureuse?</p>
+<br>
+<p class="i20">«Je suis la tempête et l'effroi;</p>
+<p class="i20">Je finis où le ciel commence.</p>
+<p class="i20">Est-ce que j'ai besoin de toi,</p>
+<p class="i20">Petite, moi qui suis l'immense?»</p>
+<br>
+<p class="i20">La source dit au gouffre amer:</p>
+<p class="i20">«Je te donne, sans bruit ni gloire,</p>
+<p class="i20">Ce qui te manque, ô vaste mer!</p>
+<p class="i20">Une goutte d'eau qu'on peut boire.»</p>
+<br>
+<p class="i40">Avril 1854.</p>
+</div></div>
+
+<a name="bV" id="bV"></a>
+<br>
+<h3>V</h3>
+<h3>À MADEMOISELLE LOUISE B.</h3>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">Ô vous l'âme profonde! ô vous la sainte lyre!</p>
+<p class="i14">Vous souvient-il des temps d'extase et de délire,</p>
+<p class="i20"> Et des jeux triomphants,</p>
+<p class="i14">Et du soir qui tombait des collines prochaines?</p>
+<p class="i14">Vous souvient-il des jours? Vous souvient-il des chênes</p>
+<p class="i20"> Et des petits enfants?</p>
+<br>
+<p class="i14">Et vous rappelez-vous les amis et la table,</p>
+<p class="i14">Et le rire éclatant du père respectable,</p>
+<p class="i20"> Et nos cris querelleurs,</p>
+<p class="i14">Le pré, l'étang, la barque, et la lune, et la brise,</p>
+<p class="i14">Et les chants qui sortaient de votre coeur, Louise,</p>
+<p class="i20"> En attendant les pleurs!</p>
+<br>
+<p class="i14">Le parc avait des fleurs et n'avait pas de marbres.</p>
+<p class="i14">Oh! comme il était beau, le vieillard sous les arbres!</p>
+<p class="i20"> Je le voyais parfois</p>
+<p class="i14">Dès l'aube sur un banc s'asseoir tenant un livre;</p>
+<p class="i14">Je sentais, j'entendais l'ombre autour de lui vivre</p>
+<p class="i20"> Et chanter dans les bois!</p>
+<br>
+<p class="i14">Il lisait, puis dormait au baiser de l'aurore;</p>
+<p class="i14">Et je le regardais dormir, plus calme encore</p>
+<p class="i20"> Que ce paisible lieu,</p>
+<p class="i14">Avec son front serein d'où sortait une flamme,</p>
+<p class="i14">Son livre ouvert devant le soleil, et son âme</p>
+<p class="i20"> Ouverte devant Dieu!</p>
+<br>
+<p class="i14">Et du fond de leur nid, sous l'orme et sous l'érable,</p>
+<p class="i14">Les oiseaux admiraient sa tête vénérable,</p>
+<p class="i20"> Et, gais chanteurs tremblants,</p>
+<p class="i14">Ils guettaient, s'approchaient, et souhaitaient dans l'ombre</p>
+<p class="i14">D'avoir, pour augmenter la douceur du nid sombre,</p>
+<p class="i20"> Un de ses cheveux blancs!</p>
+<br>
+<p class="i14">Puis il se réveillait, s'en allait vers la grille,</p>
+<p class="i14">S'arrêtait pour parler à ma petite fille,</p>
+<p class="i20"> Et ces temps sont passés!</p>
+<p class="i14">Le vieillard et l'enfant jasaient de mille choses ...</p>
+<p class="i14">Vous ne voyiez donc pas ces deux êtres, ô roses,</p>
+<p class="i20"> Que vous refleurissez!</p>
+<br>
+<p class="i14">Avez-vous bien le coeur, ô roses, de renaître</p>
+<p class="i14">Dans le même bosquet, sous la même fenêtre?</p>
+<p class="i20"> Où sont-ils, ces fronts purs?</p>
+<p class="i14">N'était-ce pas vos soeurs, ces deux âmes perdues</p>
+<p class="i14">Qui vivaient, et se sont si vite confondues</p>
+<p class="i20"> Aux éternels azurs!</p>
+<br>
+<p class="i14">Est-ce que leur sourire, est-ce que leurs paroles,</p>
+<p class="i14">Ô roses, n'allaient pas réjouir vos corolles</p>
+<p class="i20"> Dans l'air silencieux,</p>
+<p class="i14">Et ne s'ajoutaient pas à vos chastes délices,</p>
+<p class="i14">Et ne devenaient pas parfums dans vos calices,</p>
+<p class="i20"> Et rayons dans vos cieux?</p>
+<br>
+<p class="i14">Ingrates! vous n'avez ni regrets, ni mémoire.</p>
+<p class="i14">Vous vous réjouissez dans toute votre gloire;</p>
+<p class="i20"> Vous n'avez point pâli.</p>
+<p class="i14">Ah! je ne suis qu'un homme et qu'un roseau qui ploie</p>
+<p class="i14">Mais je ne voudrais pas, quant à moi, d'une joie</p>
+<p class="i20"> Faite de tant d'oubli!</p>
+<br>
+<p class="i14">Oh! qu'est-ce que le sort a fait de tout ce rêve?</p>
+<p class="i14">Où donc a-t-il jeté l'humble coeur qui s'élève,</p>
+<p class="i20"> Le foyer réchauffant,</p>
+<p class="i14">Ô Louise, et la vierge, et le vieillard prospère,</p>
+<p class="i14">Et tous ces voeux profonds, de moi pour votre père,</p>
+<p class="i20"> De vous pour mon enfant!</p>
+<br>
+<p class="i14">Où sont-ils, les amis de ce temps que j'adore?</p>
+<p class="i14">Ceux qu'a pris l'ombre, et ceux qui ne sont pas encore</p>
+<p class="i20"> Tombés au flot sans bords;</p>
+<p class="i14">Eux, les évanouis, qu'un autre ciel réclame,</p>
+<p class="i14">Et vous, les demeurés, qui vivez dans mon âme,</p>
+<p class="i20"> Mais pas plus que les morts!</p>
+<br>
+<p class="i14">Quelquefois, je voyais, de la colline en face,</p>
+<p class="i14">Mes quatre enfants jouer, tableau que rien n'efface!</p>
+<p class="i20"> Et j'entendais leurs chants;</p>
+<p class="i14">Ému, je contemplais ces aubes de moi-même</p>
+<p class="i14">Qui se levaient là-bas dans la douceur suprême</p>
+<p class="i20"> Des vallons et des champs!</p>
+<br>
+<p class="i14">Ils couraient, s'appelaient dans les fleurs; et les femmes</p>
+<p class="i14">Se mêlaient à leurs jeux comme de blanches âmes;</p>
+<p class="i20"> Et tu riais, Armand!</p>
+<p class="i14">Et, dans l'hymen obscur qui sans fin se consomme,</p>
+<p class="i14">La nature sentait que ce qui sort de l'homme</p>
+<p class="i20"> Est divin et charmant!</p>
+<br>
+<p class="i14">Où sont-ils? Mère, frère, à son tour chacun sombre.</p>
+<p class="i14">Je saigne et vous saignez. Mêmes douleurs! même ombre!</p>
+<p class="i20"> Ô jours trop tôt décrus!</p>
+<p class="i14">Ils vont se marier; faites venir un prêtre;</p>
+<p class="i14">Qu'il revienne! ils sont morts. Et, le temps d'apparaître,</p>
+<p class="i20"> Les voilà disparus!</p>
+<br>
+<p class="i14">Nous vivons tous penchés sur un océan triste.</p>
+<p class="i14">L'onde est sombre. Qui donc survit? qui donc existe?</p>
+<p class="i20"> Ce bruit sourd, c'est le glas.</p>
+<p class="i14">Chaque flot est une âme; et tout fuit. Rien ne brille.</p>
+<p class="i14">Un sanglot dit: Mon père! un sanglot dit: Ma fille!</p>
+<p class="i20"> Un sanglot dit: Hélas!</p>
+<br>
+<p class="i40">Marine-Terrace, juin 1855.</p>
+</div></div>
+
+<a name="bVI" id="bVI"></a>
+<br>
+<h3>VI</h3>
+<h3>À VOUS QUI ÊTES LÀ</h3>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">Vous, qui l'avez suivi dans sa blême vallée,</p>
+<p class="i14">Au bord de cette mer d'écueils noirs constellée,</p>
+<p class="i14">Sous la pâle nuée éternelle qui sort</p>
+<p class="i14">Des flots, de l'horizon, de l'orage et du sort;</p>
+<p class="i14">Vous qui l'avez suivi dans cette Thébaïde,</p>
+<p class="i14">Sur cette grève nue, aigre, isolée et vide,</p>
+<p class="i14">Où l'on ne voit qu'espace âpre et silencieux,</p>
+<p class="i14">Solitude sur terre et solitude aux cieux;</p>
+<p class="i14">Vous qui l'avez suivi dans ce brouillard qu'épanche</p>
+<p class="i14">Sur le roc, sur la vague et sur l'écume blanche,</p>
+<p class="i14">La profonde tempête aux souffles inconnus,</p>
+<p class="i14">Recevez, dans la nuit où vous êtes venus,</p>
+<p class="i14">Ô chers êtres! coeurs vrais, lierres de ses décombres,</p>
+<p class="i14">La bénédiction de tous ces déserts sombres!</p>
+<p class="i14">Ces désolations vous aiment; ces horreurs,</p>
+<p class="i14">Ces brisants, cette mer où les vents laboureurs</p>
+<p class="i14">Tirent sans fin le soc monstrueux des nuages,</p>
+<p class="i14">Ces houles revenant comme de grands rouages,</p>
+<p class="i14">Vous aiment; ces exils sont joyeux de vous voir;</p>
+<p class="i14">Recevez la caresse immense du lieu noir!</p>
+<p class="i14">Ô forçats de l'amour! ô compagnons, compagnes,</p>
+<p class="i14">Qui l'aidez à traîner son boulet dans ces bagnes,</p>
+<p class="i14">Ô groupe indestructible et fidèle entre tous</p>
+<p class="i14">D'âmes et de bons coeurs et d'esprits fiers et doux,</p>
+<p class="i14">Mère, fille, et vous, fils, vous ami, vous encore,</p>
+<p class="i14">Recevez le soupir du soir vague et sonore,</p>
+<p class="i14">Recevez le sourire et les pleurs du matin,</p>
+<p class="i14">Recevez la chanson des mers, l'adieu lointain</p>
+<p class="i14">Du pauvre mât penché parmi les lames brunes!</p>
+<p class="i14">Soyez les bienvenus pour l'âpre fleur des dunes,</p>
+<p class="i14">Et pour l'aigle qui fuit les hommes importuns,</p>
+<p class="i14">Âmes, et que les champs vous rendent vos parfums,</p>
+<p class="i14">Et que, votre clarté, les astres vous la rendent!</p>
+<p class="i14">Et qu'en vous admirant, les vastes flots demandent:</p>
+<p class="i14">Qu'est-ce donc que ces coeurs qui n'ont pas de reflux!</p>
+<br>
+<p class="i14">Ô tendres survivants de tout ce qui n'est plus!</p>
+<p class="i14">Rayonnements masquant la grande éclipse à l'âme!</p>
+<p class="i14">Sourires éclairant, comme une douce flamme,</p>
+<p class="i14">L'abîme qui se fait, hélas! dans le songeur!</p>
+<p class="i14">Gaîtés saintes chassant le souvenir rongeur!</p>
+<p class="i14">Quand le proscrit saignant se tourne, âme meurtrie</p>
+<p class="i14">Vers l'horizon, et crie en pleurant: «La patrie!»</p>
+<p class="i14">La famille, mensonge auguste, dit: «C'est moi!»</p>
+<br>
+<p class="i14">Oh! suivre hors du jour, suivre hors de la loi,</p>
+<p class="i14">Hors du monde, au delà de la dernière porte,</p>
+<p class="i14">L'être mystérieux qu'un vent fatal emporte,</p>
+<p class="i14">C'est beau. C'est beau de suivre un exilé! le jour</p>
+<p class="i14">Où ce banni sortit de France, plein d'amour</p>
+<p class="i14">Et d'angoisse, au moment de quitter cette mère,</p>
+<p class="i14">Il s'arrêta longtemps sur la limite amère;</p>
+<p class="i14">Il voyait, de sa course à venir déjà las,</p>
+<p class="i14">Que dans l'oeil des passants il n'était plus, hélas!</p>
+<p class="i14">Qu'une ombre, et qu'il allait entrer au sourd royaume</p>
+<p class="i14">Où l'homme qui s'en va flotte et devient fantôme;</p>
+<p class="i14">Il disait aux ruisseaux: «Retiendrez-vous mon nom,</p>
+<p class="i14">Ruisseaux?» Et les ruisseaux coulaient en disant: «Non.»</p>
+<p class="i14">Il disait aux oiseaux de France: «Je vous quitte,</p>
+<p class="i14">Doux oiseaux; je m'en vais aux lieux où l'on meurt vite,</p>
+<p class="i14">Au noir pays d'exil où le ciel est étroit;</p>
+<p class="i14">Vous viendrez, n'est-ce pas, vous nicher dans mon toit?»</p>
+<p class="i14">Et les oiseaux fuyaient au fond des brumes grises.</p>
+<p class="i14">Il disait aux forêts: «M'enverrez-vous vos brises?»</p>
+<p class="i14">Les arbres lui faisaient des signes de refus.</p>
+<p class="i14">Car le proscrit est seul; la foule aux pas confus</p>
+<p class="i14">Ne comprend que plus tard, d'un rayon éclairée,</p>
+<p class="i14">Cet habitant du gouffre et de l'ombre sacrée.</p>
+<br>
+<p class="i30">Marine-Terrace, janvier 1855.</p>
+</div></div>
+
+<a name="bVII" id="bVII"></a>
+<br>
+<h3>VII</h3>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i18">Pour l'erreur, éclairer, c'est apostasier.</p>
+<p class="i18">Aujourd'hui ne naît pas impunément d'hier.</p>
+<p class="i18">L'aube sort de la nuit, qui la déclare ingrate.</p>
+<p class="i18">Anitus criait: «Mort à l'apostat Socrate!»</p>
+<p class="i18">Caïphe disait: «Mort au renégat Jésus!»</p>
+<p class="i18">Courbant son front pendant que l'on crache dessus,</p>
+<p class="i18">Galilée, apostat à la terre immobile,</p>
+<p class="i18">Songe et la sent frémir sous son genou débile.</p>
+<p class="i18">Destin! sinistre éclat de rire! En vérité,</p>
+<p class="i18">J'admire, ô cieux profonds! que ç'ait toujours été</p>
+<p class="i18">La volonté de Dieu qu'en ce monde où nous sommes</p>
+<p class="i18">On donnât sa pensée et son labeur aux hommes,</p>
+<p class="i18">Ses entrailles, ses jours et ses nuits, sa sueur,</p>
+<p class="i18">Son sommeil, ce qu'on a dans les yeux de lueur,</p>
+<p class="i18">Et son coeur et son âme, et tout ce qu'on en tire,</p>
+<p class="i18">Sans reculer devant n'importe quel martyre,</p>
+<p class="i18">Et qu'on se répandît, et qu'on se prodiguât,</p>
+<p class="i18">Pour être au fond du gouffre appelé renégat!</p>
+<br>
+<p class="i30">Marine-Terrace, novembre 1854.</p>
+</div></div>
+
+<a name="bVIII" id="bVIII"></a>
+<br>
+<h3>VIII</h3>
+<h3>A JULES J. <a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a>
+<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a> </h3>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2"
+name="footnote2"><b>Note 2: </b></a><a href="#footnotetag2">
+(retour) </a> <i>Voir Histoire de la Littérature dramatique</i>, t. VI, pages 413 et 414. </blockquote>
+<br>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">Je dormais en effet, et tu me réveillas.</p>
+<p class="i14">Je te criai: «Salut!» et tu me dis: «Hélas!»</p>
+<p class="i14">Et cet instant fut doux, et nous nous embrassâmes;</p>
+<p class="i14">Nous mêlâmes tes pleurs, mon sourire et nos âmes.</p>
+<br>
+<p class="i14">Ces temps sont déjà loin; où donc alors roulait</p>
+<p class="i14">Ma vie? et ce destin sévère qui me plaît,</p>
+<p class="i14">Qu'est-ce donc qu'il faisait de cette feuille morte</p>
+<p class="i14">Que je suis, et qu'un vent pousse, et qu'un vent remporte?</p>
+<br>
+<p class="i14">J'habitais au milieu des hauts pignons flamands;</p>
+<p class="i14">Tout le jour, dans l'azur, sur les vieux toits fumants,</p>
+<p class="i14">Je regardais voler les grands nuages ivres;</p>
+<p class="i14">Tandis que je songeais, le coude sur mes livres,</p>
+<p class="i14">De moments en moments, ce noir passant ailé,</p>
+<p class="i14">Le temps, ce sourd tonnerre à nos rumeurs mêlé,</p>
+<p class="i14">D'où les heures s'en vont en sombres étincelles,</p>
+<p class="i14">Ébranlait sur mon font le beffroi de Bruxelles.</p>
+<p class="i14">Tout ce qui peut tenter un coeur ambitieux</p>
+<p class="i14">Était là, devant moi, sur terre et dans les cieux;</p>
+<p class="i14">Sous mes yeux, dans l'austère et gigantesque place,</p>
+<p class="i14">J'avais les quatre points cardinaux de l'espace,</p>
+<p class="i14">Qui font songer à l'aigle, à l'astre, au flot, au mont,</p>
+<p class="i14">Et les quatre pavés de l'échafaud d'Egmont.</p>
+<br>
+<p class="i14">Aujourd'hui, dans une île, en butte aux eaux sans nombre,</p>
+<p class="i14">Où l'on ne me voit plus, tant j'y suis couvert d'ombre,</p>
+<p class="i14">Au milieu de la vaste aventure des flots,</p>
+<p class="i14">Des rocs, des mers, brisant barques et matelots,</p>
+<p class="i14">Debout, échevelé sur le cap ou le môle</p>
+<p class="i14">Par le souffle qui sort de la bouche du pôle,</p>
+<p class="i14">Parmi les chocs, les bruits, les naufrages profonds,</p>
+<p class="i14">Morne histoire d'écueils, de gouffres, de typhons,</p>
+<p class="i14">Dont le vent est la plume et la nuit le registre,</p>
+<p class="i14">J'erre, et de l'horizon je suis la voix sinistre.</p>
+<br>
+<p class="i14">Et voilà qu'à travers ces brumes et ces eaux,</p>
+<p class="i14">Tes volumes exquis m'arrivent, blancs oiseaux,</p>
+<p class="i14">M'apportant le rameau qu'apportent les colombes</p>
+<p class="i14">Aux arches, et le chant que le cygne offre aux tombes,</p>
+<p class="i14">Et jetant à mes rocs tout l'éblouissement</p>
+<p class="i14">De Paris glorieux et de Paris charmant!</p>
+<p class="i14">Et je lis, et mon front s'éclaire, et je savoure</p>
+<p class="i14">Ton style, ta gaîté, ta douleur, ta bravoure.</p>
+<p class="i14">Merci, toi dont le coeur aima, sentit, comprit!</p>
+<p class="i14">Merci, devin! merci, frère, poëte, esprit,</p>
+<p class="i14">Qui viens chanter cet hymne à côté de ma vie!</p>
+<p class="i14">Qui vois mon destin sombre et qui n'a pas d'envie!</p>
+<p class="i14">Et qui, dans cette épreuve où je marche, portant</p>
+<p class="i14">L'abandon à chaque heure et l'ombre à chaque instant,</p>
+<p class="i14">M'as vu boire le fiel sans y mêler la haine!</p>
+<p class="i14">Tu changes en blancheur la nuit de ma géhenne,</p>
+<p class="i14">Et tu fais un autel de lumière inondé</p>
+<p class="i14">Du tas de pierres noir dont on m'a lapidé.</p>
+<br>
+<p class="i14">Je ne suis rien; je viens et je m'en vais; mais gloire</p>
+<p class="i14">À ceux qui n'ont pas peur des vaincus de l'histoire</p>
+<p class="i14">Et des contagions du malheur toujours fui!</p>
+<p class="i14">Gloire aux fermes penseurs inclinés sur celui</p>
+<p class="i14">Que le sort, geôlier triste, au fond de l'exil pousse!</p>
+<p class="i14">Ils ressemblent à l'aube, ils ont la force douce,</p>
+<p class="i14">Ils sont grands; leur esprit parfois, avec un mot,</p>
+<p class="i14">Dore en arc triomphal la voûte du cachot!</p>
+<br>
+<p class="i14">Le ciel s'est éclairci sur mon île sonore,</p>
+<p class="i14">Et ton livre en venant a fait venir l'aurore;</p>
+<p class="i14">Seul aux bois avec toi, je lis, et me souviens,</p>
+<p class="i14">Et je songe, oubliant les monts diluviens,</p>
+<p class="i14">L'onde, et l'aigle de mer qui plane sur mon aire;</p>
+<p class="i14">Et, pendant que je lis, mon oeil visionnaire,</p>
+<p class="i14">À qui tout apparaît comme dans un réveil,</p>
+<p class="i14">Dans les ombres que font les feuilles au soleil,</p>
+<p class="i14">Sur tes pages où rit l'idée, où vit la grâce,</p>
+<p class="i14">Croit voir se dessiner le pur profil d'Horace,</p>
+<p class="i14">Comme si, se mirant au livre où je te voi,</p>
+<p class="i14">Ce doux songeur ravi lisait derrière moi!</p>
+<br>
+<p class="i30">Marine-Terrace, décembre 1854.</p>
+</div></div>
+
+<a name="bIX" id="bIX"></a>
+<br>
+<h3>IX</h3>
+<h3>LE MENDIANT</h3>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">Un pauvre homme passait dans le givre et le vent.</p>
+<p class="i14">Je cognai sur ma vitre; il s'arrêta devant</p>
+<p class="i14">Ma porte, que j'ouvris d'une façon civile.</p>
+<p class="i14">Les ânes revenaient du marché de la ville,</p>
+<p class="i14">Portant les paysans accroupis sur leurs bâts.</p>
+<p class="i14">C'était le vieux qui vit dans une niche au bas</p>
+<p class="i14">De la montée, et rêve, attendant, solitaire,</p>
+<p class="i14">Un rayon du ciel triste, un liard de la terre,</p>
+<p class="i14">Tendant les mains pour l'homme et les joignant pour Dieu.</p>
+<p class="i14">Je lui criai: «Venez vous réchauffer un peu.</p>
+<p class="i14">«Comment vous nommez-vous?» Il me dit: «Je me nomme</p>
+<p class="i14">Le pauvre.» Je lui pris la main: «Entrez, brave homme.»</p>
+<p class="i14">Et je lui fis donner une jatte de lait.</p>
+<p class="i14">Le vieillard grelottait de froid; il me parlait,</p>
+<p class="i14">Et je lui répondais, pensif et sans l'entendre.</p>
+<p class="i14">«Vos habits sont mouillés,» dis-je, «il faut les étendre</p>
+<p class="i14">Devant la cheminée.» Il s'approcha du feu.</p>
+<p class="i14">Son manteau, tout mangé des vers, et jadis bleu,</p>
+<p class="i14">Étalé largement sur la chaude fournaise,</p>
+<p class="i14">Piqué de mille trous par la lueur de braise,</p>
+<p class="i14">Couvrait l'âtre, et semblait un ciel noir étoilé.</p>
+<p class="i14">Et, pendant qu'il séchait ce haillon désolé</p>
+<p class="i14">D'où ruisselait la pluie et l'eau des fondrières,</p>
+<p class="i14">Je songeais que cet homme était plein de prières,</p>
+<p class="i14">Et je regardais, sourd à ce que nous disions,</p>
+<p class="i14">Sa bure où je voyais des constellations.</p>
+<br>
+<p class="i40">Décembre 1834.</p>
+</div></div>
+
+<a name="bX" id="bX"></a>
+<br>
+<h3>X</h3>
+<h3>AUX FEUILLANTINES</h3>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">Mes deux frères et moi, nous étions tout enfants.</p>
+<p class="i14">Notre mère disait: «Jouez, mais je défends</p>
+<p class="i14">Qu'on marche dans les fleurs et qu'on monte aux échelles.»</p>
+<br>
+<p class="i14">Abel était l'aîné, j'étais le plus petit.</p>
+<p class="i14">Nous mangions notre pain de si bon appétit,</p>
+<p class="i14">Que les femmes riaient quand nous passions près d'elles.</p>
+<br>
+<p class="i14">Nous montions pour jouer au grenier du couvent.</p>
+<p class="i14">Et, là, tout en jouant, nous regardions souvent,</p>
+<p class="i14">Sur le haut d'une armoire, un livre inaccessible.</p>
+<br>
+<p class="i14">Nous grimpâmes un jour jusqu'à ce livre noir;</p>
+<p class="i14">Je ne sais pas comment nous fîmes pour l'avoir,</p>
+<p class="i14">Mais je me souviens bien que c'était une Bible.</p>
+<br>
+<p class="i14">Ce vieux livre sentait une odeur d'encensoir.</p>
+<p class="i14">Nous allâmes ravis dans un coin nous asseoir;</p>
+<p class="i14">Des estampes partout! quel bonheur! quel délire!</p>
+<br>
+<p class="i14">Nous l'ouvrîmes alors tout grand sur nos genoux,</p>
+<p class="i14">Et, dès le premier mot, il nous parut si doux,</p>
+<p class="i14">Qu'oubliant de jouer, nous nous mîmes à lire.</p>
+<br>
+<p class="i14">Nous lûmes tous les trois ainsi tout le matin,</p>
+<p class="i14">Joseph, Ruth et Booz, le bon Samaritain,</p>
+<p class="i14">Et, toujours plus charmés, le soir nous le relûmes,</p>
+<br>
+<p class="i14">Tels des enfants, s'ils ont pris un oiseau des cieux,</p>
+<p class="i14">S'appellent en riant et s'étonnent, joyeux,</p>
+<p class="i14">De sentir dans leur main la douceur de ses plumes.</p>
+<br>
+<p class="i30">Marine-Terrace, août 1855.</p>
+</div></div>
+
+<a name="bXI" id="bXI"></a>
+<br>
+<h3>XI</h3>
+<h3>PONTO</h3>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">Je dis à mon chien noir: «Viens, Ponto, viens-nous-en!»</p>
+<p class="i14">Et je vais dans les bois, mis comme un paysan;</p>
+<p class="i14">Je vais dans les grands bois, lisant dans les vieux livres.</p>
+<p class="i14">L'hiver, quand la ramée est un écrin de givres,</p>
+<p class="i14">Ou l'été, quand tout rit, même l'aurore en pleurs,</p>
+<p class="i14">Quand toute l'herbe n'est qu'un triomphe de fleurs,</p>
+<p class="i14">Je prends Froissard, Montluc, Tacite, quelque histoire,</p>
+<p class="i14">Et je marche, effaré des crimes de la gloire.</p>
+<p class="i14">Hélas! l'horreur partout, même chez les meilleurs!</p>
+<p class="i14">Toujours l'homme en sa nuit trahi par ses veilleurs!</p>
+<p class="i14">Toutes les grandes mains, hélas! de sang rougies!</p>
+<p class="i14">Alexandre ivre et fou, César perdu d'orgies,</p>
+<p class="i14">Et, le poing sur Didier, le pied sur Vitikind,</p>
+<p class="i14">Charlemagne souvent semblable à Charles-Quint;</p>
+<p class="i14">Caton de chair humaine engraissant la murène;</p>
+<p class="i14">Titus crucifiant Jérusalem; Turenne,</p>
+<p class="i14">Héros, comme Bayard et comme Catinat,</p>
+<p class="i14">À Nordlingue, bandit dans le Palatinat;</p>
+<p class="i14">Le duel de Jarnac, le duel de Carrouge;</p>
+<p class="i14">Louis Neuf tenaillant les langues d'un fer rouge;</p>
+<p class="i14">Cromwell trompant Milton, Calvin brûlant Servet.</p>
+<p class="i14">Que de spectres, ô gloire! autour de ton chevet!</p>
+<p class="i14">Ô triste humanité, je fuis dans la nature!</p>
+<p class="i14">Et, pendant que je dis: «Tout est leurre, imposture,</p>
+<p class="i14">Mensonge, iniquité, mal de splendeur vêtu!»</p>
+<p class="i14">Mon chien Ponto me suit. Le chien, c'est la vertu</p>
+<p class="i14">Qui, ne pouvant se faire homme, s'est faite bête.</p>
+<p class="i14">Et Ponto me regarde avec son oeil honnête.</p>
+<br>
+<p class="i30">Marine-Terrace, mars 1855.</p>
+</div></div>
+
+<a name="bXII" id="bXII"></a>
+<br>
+<h3>XII</h3>
+<h3>DOLOROSÆ</h3>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">Mère, voilà douze ans que notre fille est morte;</p>
+<p class="i14">Et depuis, moi le père et vous la femme forte,</p>
+<p class="i14">Nous n'avons pas été, Dieu le sait, un seul jour</p>
+<p class="i14">Sans parfumer son nom de prière et d'amour.</p>
+<p class="i14">Nous avons pris la sombre et charmante habitude</p>
+<p class="i14">De voir son ombre vivre en notre solitude,</p>
+<p class="i14">De la sentir passer et de l'entendre errer,</p>
+<p class="i14">Et nous sommes restés à genoux à pleurer.</p>
+<p class="i14">Nous avons persisté dans cette douleur douce,</p>
+<p class="i14">Et nous vivons penchés sur ce cher nid de mousse</p>
+<p class="i14">Emporté dans l'orage avec les deux oiseaux.</p>
+<p class="i14">Mère, nous n'avons pas plié, quoique roseaux,</p>
+<p class="i14">Ni perdu la bonté vis-à-vis l'un de l'autre,</p>
+<p class="i14">Ni demandé la fin de mon deuil et du vôtre</p>
+<p class="i14">À cette lâcheté qu'on appelle l'oubli.</p>
+<p class="i14">Oui, depuis ce jour triste où pour nous ont pâli</p>
+<p class="i14">Les cieux, les champs, les fleurs, l'étoile, l'aube pure,</p>
+<p class="i14">Et toutes les splendeurs de la sombre nature,</p>
+<p class="i14">Avec les trois enfants qui nous restent, trésor</p>
+<p class="i14">De courage et d'amour que Dieu nous laisse encor,</p>
+<p class="i14">Nous avons essuyé des fortunes diverses,</p>
+<p class="i14">Ce qu'on nomme malheur, adversité, traverses,</p>
+<p class="i14">Sans trembler, sans fléchir, sans haïr les écueils,</p>
+<p class="i14">Donnant aux deuils du coeur, à l'absence, aux cercueils,</p>
+<p class="i14">Aux souffrances dont saigne ou l'âme ou la famille,</p>
+<p class="i14">Aux êtres chers enfuis ou morts, à notre fille,</p>
+<p class="i14">Aux vieux parents repris par un monde meilleur,</p>
+<p class="i14">Nos pleurs, et le sourire à toute autre douleur.</p>
+<br>
+<p class="i30">Marine-Terrace, août 1855.</p>
+</div></div>
+
+<a name="bXIII" id="bXIII"></a>
+<br>
+<h3>XIII</h3>
+<h3>PAROLES SUR LA DUNE</h3>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">Maintenant que mon temps décroît comme un flambeau,</p>
+<p class="i18"> Que mes tâches sont terminées;</p>
+<p class="i14">Maintenant que voici que je touche au tombeau</p>
+<p class="i18"> Par les deuils et par les années,</p>
+<br>
+<p class="i14">Et qu'au fond de ce ciel que mon essor rêva,</p>
+<p class="i18"> Je vois fuir, vers l'ombre entraînées,</p>
+<p class="i14">Comme le tourbillon du passé qui s'en va,</p>
+<p class="i18"> Tant de belles heures sonnées;</p>
+<br>
+<p class="i14">Maintenant que je dis:--Un jour, nous triomphons;</p>
+<p class="i18"> Le lendemain, tout est mensonge!--</p>
+<p class="i14">Je suis triste, et je marche au bord des flots profonds,</p>
+<p class="i18"> Courbé comme celui qui songe.</p>
+<br>
+<p class="i14">Je regarde, au-dessus du mont et du vallon,</p>
+<p class="i18"> Et des mers sans fin remuées,</p>
+<p class="i14">S'envoler sous le bec du vautour aquilon,</p>
+<p class="i18"> Toute la toison des nuées;</p>
+<br>
+<p class="i14">J'entends le vent dans l'air, la mer sur le récif,</p>
+<p class="i18"> L'homme liant la gerbe mûre;</p>
+<p class="i14">J'écoute, et je confronte en mon esprit pensif</p>
+<p class="i18"> Ce qui parle à ce qui murmure;</p>
+<br>
+<p class="i14">Et je reste parfois couché sans me lever</p>
+<p class="i18"> Sur l'herbe rare de la dune.</p>
+<p class="i14">Jusqu'à l'heure où l'on voit apparaître et rêver</p>
+<p class="i18"> Les yeux sinistres de la lune.</p>
+<br>
+<p class="i14">Elle monte, elle jette un long rayon dormant</p>
+<p class="i18"> À l'espace, au mystère, au gouffre;</p>
+<p class="i14">Et nous nous regardons tous les deux fixement</p>
+<p class="i18"> Elle qui brille et moi qui souffre.</p>
+<br>
+<p class="i14">Où donc s'en sont allés mes jours évanouis?</p>
+<p class="i18"> Est-il quelqu'un qui me connaisse?</p>
+<p class="i14">Ai-je encor quelque chose en mes yeux éblouis,</p>
+<p class="i18"> De la clarté de ma jeunesse?</p>
+<br>
+<p class="i14">Tout s'est-il envolé? Je suis seul, je suis las;</p>
+<p class="i18"> J'appelle sans qu'on me réponde;</p>
+<p class="i14">Ô vents! ô flots! ne suis-je aussi qu'un souffle, hélas!</p>
+<p class="i18"> Hélas! ne suis-je aussi qu'une onde?</p>
+<br>
+<p class="i14">Ne verrai-je plus rien de tout ce que j'aimais?</p>
+<p class="i18"> Au dedans de moi le soir tombe.</p>
+<p class="i14">Ô terre, dont la brume efface les sommets,</p>
+<p class="i18"> Suis-je le spectre, et toi la tombe?</p>
+<br>
+<p class="i14">Ai-je donc vidé tout, vie, amour, joie, espoir?</p>
+<p class="i18"> J'attends, je demande, j'implore;</p>
+<p class="i14">Je penche tour à tour mes urnes pour avoir</p>
+<p class="i18"> De chacune une goutte encore!</p>
+<br>
+<p class="i14">Comme le souvenir est voisin du remord!</p>
+<p class="i18"> Comme à pleurer tout nous ramène!</p>
+<p class="i14">Et que je te sens froide en te touchant, ô mort,</p>
+<p class="i18"> Noir verrou de la porte humaine!</p>
+<br>
+<p class="i14">Et je pense, écoutant gémir le vent amer,</p>
+<p class="i18"> Et l'onde aux plis infranchissables;</p>
+<p class="i14">L'été rit, et l'on voit sur le bord de la mer</p>
+<p class="i18"> Fleurir le chardon bleu des sables.</p>
+<br>
+<p class="i14">5 août 1854, anniversaire de mon arrivée à Jersey.</p>
+</div></div>
+
+<a name="bXIV" id="bXIV"></a>
+<br>
+<h3>XIV</h3>
+<h3>CLAIRE P.</h3>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">Quel âge hier? Vingt ans. Et quel âge aujourd'hui?</p>
+<p class="i14">L'éternité. Ce front pendant une heure a lui.</p>
+<p class="i14">Elle avait les doux chants et les grâces superbes;</p>
+<p class="i14">Elle semblait porter de radieuses gerbes;</p>
+<p class="i14">Rien qu'à la voir passer, on lui disait: Merci!</p>
+<p class="i14">Qu'est-ce donc que la vie, hélas! pour mettre ainsi</p>
+<p class="i14">Les êtres les plus purs et les meilleurs en fuite?</p>
+<p class="i14">Et, moi, je l'avais vue encor toute petite.</p>
+<p class="i14">Elle me disait vous, et je lui disais tu.</p>
+<p class="i14">Sou accent ineffable avait cette vertu</p>
+<p class="i14">De faire en mon esprit, douces voix éloignées,</p>
+<p class="i14">Chanter le vague choeur de mes jeunes années.</p>
+<p class="i14">Il n'a brillé qu'un jour, ce beau front ingénu.</p>
+<p class="i14">Elle était fiancée à l'hymen inconnu.</p>
+<p class="i14">À qui mariez-vous, mon Dieu, toutes ces vierges?</p>
+<p class="i14">Un vague et pur reflet de la lueur des cierges</p>
+<p class="i14">Flottait dans son regard céleste et rayonnant;</p>
+<p class="i14">Elle était grande et blanche et gaie; et, maintenant,</p>
+<p class="i14">Allez à Saint-Mandé, cherchez dans le champ sombre,</p>
+<p class="i14">Vous trouverez le lit de sa noce avec l'ombre;</p>
+<p class="i14">Vous trouverez la tombe où gît ce lys vermeil;</p>
+<p class="i14">Et c'est là que tu fais ton éternel sommeil,</p>
+<p class="i14">Toi qui, dans ta beauté naïve et recueillie,</p>
+<p class="i14">Mêlais à la madone auguste d'Italie</p>
+<p class="i14">La Flamande qui rit à travers les houblons,</p>
+<p class="i14">Douce Claire aux yeux noirs avec des cheveux blonds.</p>
+<br>
+<p class="i14">Elle s'en est allée avant d'être une femme;</p>
+<p class="i14">N'étant qu'un ange encor; le ciel a pris son âme</p>
+<p class="i14">Pour la rendre en rayons à nos regards en pleurs,</p>
+<p class="i14">Et l'herbe, sa beauté, pour nous la rendre en fleurs.</p>
+<br>
+<p class="i14">Les êtres étoilés que nous nommons archanges</p>
+<p class="i14">La bercent dans leurs bras au milieu des louanges;</p>
+<p class="i14">Et, parmi les clartés, les lyres, les chansons,</p>
+<p class="i14">D'en haut elle sourit à nous qui gémissons.</p>
+<p class="i14">Elle sourit, et dit aux anges sous leurs voiles:</p>
+<p class="i14">Est-ce qu'il est permis de cueillir des étoiles?</p>
+<p class="i14">Et chante, et, se voyant elle-même flambeau,</p>
+<p class="i14">Murmure dans l'azur: Comme le ciel est beau!</p>
+<p class="i14">Mais cela ne fait rien à sa mère qui pleure;</p>
+<p class="i14">La mère ne veut pas que son doux enfant meure</p>
+<p class="i14">Et s'en aille, laissant ses fleurs sur le gazon,</p>
+<p class="i14">Hélas! et le silence au seuil de la maison!</p>
+<br>
+<p class="i14">Son père, le sculpteur, s'écriait:--Qu'elle est belle!</p>
+<p class="i14">Je ferai sa statue aussi charmante qu'elle.</p>
+<p class="i14">C'est pour elle qu'avril fleurit les verts sentiers.</p>
+<p class="i14">Je la contemplerai pendant des mois entiers</p>
+<p class="i14">Et je ferai venir du marbre de Carrare.</p>
+<p class="i14">Ce bloc prendra sa forme éblouissante et rare;</p>
+<p class="i14">Elle restera chaste et candide à côté.</p>
+<p class="i14">On dira: «Le sculpteur a deux filles: Beauté</p>
+<p class="i14">Et Pudeur; Ombre et Jour; la Vierge et la Déesse;</p>
+<p class="i14">Quel est cet ouvrier de Rome ou de la Grèce</p>
+<p class="i14">Qui, trouvant dans son art des secrets inconnus,</p>
+<p class="i14">En copiant Marie, a su faire Vénus?»</p>
+<br>
+<p class="i14">Le marbre restera dans la montagne blanche,</p>
+<p class="i14">Hélas! car c'est à l'heure où tout rit, que tout penche;</p>
+<p class="i14">Car nos mains gardent mal tout ce qui nous est cher;</p>
+<p class="i14">Car celle qu'on croyait d'azur était de chair;</p>
+<p class="i14">Et celui qui taillait le marbre était de verre;</p>
+<p class="i14">Et voilà que le vent a soufflé, Dieu sévère,</p>
+<p class="i14">Sur la vierge au front pur, sur le maître au bras fort;</p>
+<p class="i14">Et que la fille est morte, et que le père est mort!</p>
+<p class="i14">Claire, tu dors. Ta mère, assise sur ta fosse,</p>
+<p class="i14">Dit:--Le parfum des fleurs est faux, l'aurore est fausse,</p>
+<p class="i14">L'oiseau qui chante au bois ment, et le cygne ment,</p>
+<p class="i14">L'étoile n'est pas vraie au fond du firmament,</p>
+<p class="i14">Le ciel n'est pas le ciel et là-haut rien ne brille,</p>
+<p class="i14">Puisque, lorsque je crie à ma fille: «Ma fille,</p>
+<p class="i14">Je suis là. Lève-toi!» quelqu'un le lui défend;</p>
+<p class="i14">Et que je ne puis pas réveiller mon enfant!--</p>
+<br>
+<p class="i40">Juin 1854.</p>
+</div></div>
+
+<a name="bXV" id="bXV"></a>
+<br>
+<h3>XV</h3>
+<h3>À ALEXANDRE D.</h3>
+
+<p class="mid"><b>(Réponse à la dédicace de son drame LA CONSCIENCE)</b></p>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">Merci du bord des mers à celui qui se tourne</p>
+<p class="i14">Vers la rive où le deuil, tranquille et noir, séjourne,</p>
+<p class="i14">Qui défait de sa tête, où le rayon descend,</p>
+<p class="i14">La couronne, et la jette au spectre de l'absent,</p>
+<p class="i14">Et qui, dans le triomphe et la rumeur, dédie</p>
+<p class="i14">Son drame à l'immobile et pâle tragédie!</p>
+<br>
+<p class="i14">Je n'ai pas oublié le quai d'Anvers, ami,</p>
+<p class="i14">Ni le groupe vaillant, toujours plus raffermi,</p>
+<p class="i14">D'amis chers, de fronts purs, ni toi, ni cette foule.</p>
+<p class="i14">Le canot du steamer soulevé par la houle</p>
+<p class="i14">Vint me prendre, et ce fut un long embrassement.</p>
+<p class="i14">Je montai sur l'avant du paquebot fumant,</p>
+<p class="i14">La roue ouvrit la vague, et nous nous appelâmes:</p>
+<p class="i14">--Adieu!--Puis, dans les vents, dans les flots, dans les larmes.</p>
+<p class="i14">Toi debout sur le quai, moi debout sur le pont,</p>
+<p class="i14">Vibrant comme deux luths dont la voix se répond,</p>
+<p class="i14">Aussi longtemps qu'on put se voir, nous regardâmes</p>
+<p class="i14">L'un vers l'autre, faisant comme un échange d'âmes;</p>
+<p class="i14">Et le vaisseau fuyait, et la terre décrut;</p>
+<p class="i14">L'horizon entre nous monta, tout disparut;</p>
+<p class="i14">Une brume couvrit l'onde incommensurable;</p>
+<p class="i14">Tu rentras dans ton oeuvre éclatante, innombrable,</p>
+<p class="i14">Multiple, éblouissante, heureuse, où le jour luit:</p>
+<p class="i14">Et, moi, dans l'unité sinistre de la nuit.</p>
+<br>
+<p class="i30">Marine-Terrace, décembre 1854.</p>
+</div></div>
+
+<a name="bXVI" id="bXVI"></a>
+<br>
+<h3>XVI</h3>
+<h3>LUEUR AU COUCHANT</h3>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">Lorsque j'étais en France, et que le peuple en fête</p>
+<p class="i14">Répandait dans Paris sa grande joie honnête,</p>
+<p class="i14">Si c'était un des jours glorieux et vainqueurs</p>
+<p class="i14">Où les fiers souvenirs, désaltérant les coeurs,</p>
+<p class="i14">S'offrent à notre soif comme de larges coupes,</p>
+<p class="i14">J'allais errer tout seul parmi les riants groupes,</p>
+<p class="i14">Ne parlant à personne et pourtant calme et doux,</p>
+<p class="i14">Trouvant ainsi moyen d'être un et d'être tous,</p>
+<p class="i14">Et d'accorder en moi, pour une double étude,</p>
+<p class="i14">L'amour du peuple avec mon goût de solitude.</p>
+<p class="i14">Rêveur, j'étais heureux; muet, j'étais présent.</p>
+<p class="i14">Parfois je m'asseyais un livre en main, lisant</p>
+<p class="i14">Virgile, Horace, Eschyle, ou bien Dante, leur frère;</p>
+<p class="i14">Puis je m'interrompais, et, me laissant distraire</p>
+<p class="i14">Des poëtes par toi, poésie, et content,</p>
+<p class="i14">Je savourais l'azur, le soleil éclatant,</p>
+<p class="i14">Paris, les seuils sacrés, et la Seine qui coule,</p>
+<p class="i14">Et cette auguste paix qui sortait de la foule.</p>
+<p class="i14">Dès lors pourtant des voix murmuraient: Anankè.</p>
+<p class="i14">Je passais; et partout, sur le pont, sur le quai,</p>
+<p class="i14">Et jusque dans les champs, étincelait le rire,</p>
+<p class="i14">Haillon d'or que la joie en bondissant déchire.</p>
+<p class="i14">Le Panthéon brillait comme une vision.</p>
+<p class="i14">La gaîté d'une altière et libre nation</p>
+<p class="i14">Dansait sous le ciel bleu dans les places publiques;</p>
+<p class="i14">Un rayon qui semblait venir des temps bibliques</p>
+<p class="i14">Illuminait Paris calme et patriarcal;</p>
+<p class="i14">Ce lion dont l'oeil met en fuite le chacal,</p>
+<p class="i14">Le peuple des faubourgs se promenait tranquille.</p>
+<p class="i14">Le soir, je revenais; et dans toute la ville,</p>
+<p class="i14">Les passants, éclatant en strophes, en refrains,</p>
+<p class="i14">Ayant leurs doux instincts de liberté pour freins,</p>
+<p class="i14">Du Louvre au Champ-de-Mars, de Chaillot à la Grève,</p>
+<p class="i14">Fourmillaient; et, pendant que mon esprit, qui rêve</p>
+<p class="i14">Dans la sereine nuit des penseurs étoilés,</p>
+<p class="i14">Et dresse ses rameaux à leurs lueurs mêlés,</p>
+<p class="i14">S'ouvrait à tous ces cris charmants comme l'aurore,</p>
+<p class="i14">À toute cette ivresse innocente et sonore,</p>
+<p class="i14">Paisibles, se penchant, noirs et tout semés d'yeux</p>
+<p class="i14">Sous le ciel constellé, sur le peuple joyeux,</p>
+<p class="i14">Les grands arbres pensifs des vieux Champs-Élysées,</p>
+<p class="i14">Pleins d'astres, consentaient à s'emplir de fusées.</p>
+<p class="i14">Et j'allais, et mon coeur chantait; et les enfants</p>
+<p class="i14">Embarrassaient mes pas de leurs jeux triomphants,</p>
+<p class="i14">Où s'épanouissaient les mères de famille;</p>
+<p class="i14">Le frère avec la soeur, le père avec la fille,</p>
+<p class="i14">Causaient; je contemplais tous ces hauts monuments</p>
+<p class="i14">Qui semblent au songeur rayonnants ou fumants,</p>
+<p class="i14">Et qui font de Paris la deuxième des Romes;</p>
+<p class="i14">J'entendais près de moi rire les jeunes hommes</p>
+<p class="i14">Et les graves vieillards dire: «Je me souviens.»</p>
+<p class="i14">Ô patrie! ô concorde entre les citoyens!</p>
+<br>
+<p class="i30">Marine Terrace, juillet 1855.</p>
+</div></div>
+
+<a name="bXVII" id="bXVII"></a>
+<br>
+<h3>XVII</h3>
+<h3>MUGITUSQUE BOUM</h3>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+
+
+<p class="i14">Mugissement des boeufs, au temps du doux Virgile,</p>
+<p class="i14">Comme aujourd'hui, le soir, quand fuit la nuit agile,</p>
+<p class="i14">Ou, le matin, quand l'aube aux champs extasiés</p>
+<p class="i14">Verse à flots la rosée et le jour, vous disiez:</p>
+<p class="i14">«Mûrissez, blés mouvants! prés, emplissez-vous d'herbes!</p>
+<p class="i14">Que la terre, agitant son panache de gerbes,</p>
+<p class="i14">Chante dans l'onde d'or d'une riche moisson!</p>
+<p class="i14">Vis, bête; vis, caillou; vis, homme; vis, buisson;</p>
+<p class="i14">À l'heure où le soleil se couche, où l'herbe est pleine</p>
+<p class="i14">Des grands fantômes noirs des arbres de la plaine</p>
+<p class="i14">Jusqu'aux lointains coteaux rampant et grandissant,</p>
+<p class="i14">Quand le brun laboureur des collines descend</p>
+<p class="i14">Et retourne à son toit d'où sort une fumée,</p>
+<p class="i14">Que la soif de revoir sa femme bien-aimée</p>
+<p class="i14">Et l'enfant qu'en ses bras hier il réchauffait,</p>
+<p class="i14">Que ce désir, croissant à chaque pas qu'il fait,</p>
+<p class="i14">Imite dans son coeur l'allongement de l'ombre!</p>
+<p class="i14">Êtres! choses! vivez! sans peur, sans deuil, sans nombre</p>
+<p class="i14">Que tout s'épanouisse en sourire vermeil!</p>
+<p class="i14">Que l'homme ait le repos et le boeuf le sommeil!</p>
+<p class="i14">Vivez! croissez! semez le grain à l'aventure!</p>
+<p class="i14">Qu'on sente frissonner dans toute la nature,</p>
+<p class="i14">Sous la feuille des nids, au seuil blanc des maisons,</p>
+<p class="i14">Dans l'obscur tremblement des profonds horizons,</p>
+<p class="i14">Un vaste emportement d'aimer, dans l'herbe verte,</p>
+<p class="i14">Dans l'antre, dans l'étang, dans la clairière ouverte,</p>
+<p class="i14">D'aimer sans fin, d'aimer toujours, d'aimer encor,</p>
+<p class="i14">Sous la sérénité des sombres astres d'or!</p>
+<p class="i14">Faites tressaillir l'air, le flot, l'aile, la bouche,</p>
+<p class="i14">Ô palpitations du grand amour farouche!</p>
+<p class="i14">Qu'on sente le baiser de l'être illimité!</p>
+<p class="i14">Et, paix, vertu, bonheur, espérance, bonté,</p>
+<p class="i14">Ô fruits divins, tombez des branches éternelles!»</p>
+<br>
+<p class="i14">Ainsi vous parliez, voix, grandes voix solennelles;</p>
+<p class="i14">Et Virgile écoutait comme j'écoute, et l'eau</p>
+<p class="i14">Voyait passer le cygne auguste, et le bouleau</p>
+<p class="i14">Le vent, et le rocher l'écume, et le ciel sombre</p>
+<p class="i14">L'homme... Ô nature! abîme! immensité de l'ombre!</p>
+<br>
+<p class="i30">Marine-Terrace, juillet 1855.</p>
+</div></div>
+
+<a name="bXVIII" id="bXVIII"></a>
+<br>
+<h3>XVIII</h3>
+<h3>APPARITION</h3>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">Je vis un ange blanc qui passait sur ma tête;</p>
+<p class="i14">Son vol éblouissant apaisait la tempête,</p>
+<p class="i14">Et faisait taire au loin la mer pleine de bruit.</p>
+<p class="i14">--Qu'est-ce que tu viens faire, ange, dans cette nuit?</p>
+<p class="i14">Lui dis-je. Il répondit:--Je viens prendre ton âme.</p>
+<p class="i14">Et j'eus peur, car je vis que c'était une femme;</p>
+<p class="i14">Et je lui dis, tremblant et lui tendant les bras:</p>
+<p class="i14">--Que me restera-t-il? car tu t'envoleras.</p>
+<p class="i14">Il ne répondit pas; le ciel que l'ombre assiége</p>
+<p class="i14">S'éteignait...--Si tu prends mon âme, m'écriai-je,</p>
+<p class="i14">Où l'emporteras-tu? montre-moi dans quel lieu.</p>
+<p class="i14">Il se taisait toujours.--Ô passant du ciel bleu,</p>
+<p class="i14">Es-tu la mort? lui dis-je, ou bien es-tu la vie?</p>
+<p class="i14">Et la nuit augmentait sur mon âme ravie,</p>
+<p class="i14">Et l'ange devint noir, et dit:--Je suis l'amour.</p>
+<p class="i14">Mais son front sombre était plus charmant que le jour,</p>
+<p class="i14">Et je voyais, dans l'ombre où brillaient ses prunelles,</p>
+<p class="i14">Les astres à travers les plumes de ses ailes.</p>
+<br>
+<p class="i40">Jersey, septembre 1855.</p>
+</div></div>
+
+<a name="bXIX" id="bXIX"></a>
+<br>
+<h3>XIX</h3>
+<h3>AU POËTE<br>
+QUI M'ENVOIE UNE PLUME D'AIGLE</h3>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i20">Oui, c'est une heure solennelle!</p>
+<p class="i20">Mon esprit en ce jour serein</p>
+<p class="i20">Croit qu'un peu de gloire éternelle</p>
+<p class="i20">Se mêle au bruit contemporain,</p>
+<br>
+<p class="i20">Puisque, dans mon humble retraite,</p>
+<p class="i20">Je ramasse, sans me courber,</p>
+<p class="i20">Ce qu'y laisse choir le poëte,</p>
+<p class="i20">Ce que l'aigle y laisse tomber!</p>
+<br>
+<p class="i20">Puisque sur ma tête fidèle</p>
+<p class="i20">Ils ont jeté, couple vainqueur,</p>
+<p class="i20">L'un, une plume de son aile,</p>
+<p class="i20">L'autre, une strophe de son coeur!</p>
+<br>
+<p class="i20">Oh! soyez donc les bienvenues,</p>
+<p class="i20">Plume! strophe! envoi glorieux!</p>
+<p class="i20">Vous avez erré dans les nues,</p>
+<p class="i20">Vous avez plané dans les cieux!</p>
+<br>
+<p class="i40">11 décembre.</p>
+</div></div>
+
+<a name="bXX" id="bXX"></a>
+<br>
+<h3>XX</h3>
+<h3>CÉRIGO</h3>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="mid">I</p>
+<br>
+<p class="i14">Tout homme qui vieillit est ce roc solitaire</p>
+<p class="i14">Et triste, Cérigo, qui fut jadis Cythère,</p>
+<p class="i14">Cythère aux nids charmants, Cythère aux myrtes verts,</p>
+<p class="i14">La conque de Cypris sacrée au sein des mers.</p>
+<p class="i14">La vie auguste, goutte à goutte, heure par heure,</p>
+<p class="i14">S'épand sur ce qui passe et sur ce qui demeure;</p>
+<p class="i14">Là-bas, la Grèce brille agonisante, et l'oeil</p>
+<p class="i14">S'emplit en la voyant de lumière et de deuil:</p>
+<p class="i14">La terre luit; la nue est de l'encens qui fume;</p>
+<p class="i14">Des vols d'oiseaux de mer se mêlent à l'écume;</p>
+<p class="i14">L'azur frissonne; l'eau palpite; et les rumeurs</p>
+<p class="i14">Sortent des vents, des flots, des barques, des rameurs;</p>
+<p class="i14">Au loin court quelque voile hellène ou candiote.</p>
+<p class="i14">Cythère est là, lugubre, épuisée, idiote,</p>
+<p class="i14">Tête de mort du rêve amour, et crâne nu</p>
+<p class="i14">Du plaisir, ce chanteur masqué, spectre inconnu.</p>
+<p class="i14">C'est toi? qu'as-tu donc fait de ta blanche tunique?</p>
+<p class="i14">Cache ta gorge impure et ta laideur cynique,</p>
+<p class="i14">O sirène ridée et dont l'hymne s'est tu!</p>
+<p class="i14">Où donc êtes-vous, âme? étoile, où donc es-tu</p>
+<p class="i14">L'île qu'on adorait de Lemnos à Lépante,</p>
+<p class="i14">Où se tordait d'amour la chimère rampante,</p>
+<p class="i14">Où la brise baisait les arbres frémissants,</p>
+<p class="i14">Où l'ombre disait: J'aime! où l'herbe avait des sens,</p>
+<p class="i14">Qu'en a-t-on fait? où donc sont-ils, où donc sont-elles,</p>
+<p class="i14">Eux, les olympiens, elles, les immortelles?</p>
+<p class="i14">Où donc est Mars? où donc Éros? où donc Psyché?</p>
+<p class="i14">Où donc le doux oiseau bonheur, effarouché?</p>
+<p class="i14">Qu'en as-tu fait, rocher, et qu'as-tu fait des roses?</p>
+<p class="i14">Qu'as-tu fait des chansons dans les soupirs écloses,</p>
+<p class="i14">Des danses, des gazons, des bois mélodieux,</p>
+<p class="i14">De l'ombre que faisait le passage des dieux?</p>
+<p class="i14">Plus d'autels; ô passé! splendeurs évanouies!</p>
+<p class="i14">Plus de vierges au seuil des antres éblouies;</p>
+<p class="i14">Plus d'abeilles buvant la rosée et le thym.</p>
+<p class="i14">Mais toujours le ciel bleu. C'est-à-dire, ô destin!</p>
+<p class="i14">Sur l'homme, jeune ou vieux, harmonie ou souffrance,</p>
+<p class="i14">Toujours la même mort et la même espérance.</p>
+<p class="i14">Cérigo, qu'as-tu fait de Cythère? Nuit! deuil!</p>
+<p class="i14">L'éden s'est éclipsé, laissant à nu l'écueil.</p>
+<p class="i14">O naufragée, hélas! c'est donc là que tu tombes!</p>
+<p class="i14">Les hiboux même ont peur de l'île des colombes.</p>
+<p class="i14">Île, ô toi qu'on cherchait! ô toi que nous fuyons,</p>
+<p class="i14">O spectre des baisers, masure des rayons,</p>
+<p class="i14">Tu t'appelles oubli! tu meurs, sombre captive!</p>
+<p class="i14">Et, tandis qu'abritant quelque yole furtive,</p>
+<p class="i14">Ton cap, où rayonnaient les temples fabuleux,</p>
+<p class="i14">Voit passer à son ombre et sur les grands flots bleus</p>
+<p class="i14">Le pirate qui guette ou le pêcheur d'éponges</p>
+<p class="i14">Qui rôde, à l'horizon Vénus fuit dans les songes.</p>
+<br>
+<p class="mid">II</p>
+<br>
+<p class="i14">Vénus! que parles-tu de Vénus? elle est là.</p>
+<p class="i14">Lève les yeux. Le jour où Dieu la dévoila</p>
+<p class="i14">Pour la première fois dans l'aube universelle,</p>
+<p class="i14">Elle ne brillait pas plus qu'elle n'étincelle.</p>
+<p class="i14">Si tu veux voir l'étoile, homme, lève les yeux.</p>
+<p class="i14">L'île des mers s'éteint, mais non l'île des cieux;</p>
+<p class="i14">Les astres sont vivants et ne sont pas des choses</p>
+<p class="i14">Qui s'effeuillent, un soir d'été, comme les roses.</p>
+<p class="i14">Oui, meurs, plaisir, mais vis, amour! ô vision,</p>
+<p class="i14">Flambeau, nid de l'azur dont l'ange est l'alcyon,</p>
+<p class="i14">Beauté de l'âme humaine et de l'âme divine,</p>
+<p class="i14">Amour, l'adolescent dans l'ombre te devine,</p>
+<p class="i14">O splendeur! et tu fais le vieillard lumineux.</p>
+<p class="i14">Chacun de tes rayons tient un homme en ses noeuds.</p>
+<p class="i14">Oh! vivez et brillez dans la brume qui tremble,</p>
+<p class="i14">Hymens mystérieux, coeurs vieillissant ensemble,</p>
+<p class="i14">Malheurs de l'un par l'autre avec joie adoptés,</p>
+<p class="i14">Dévouement, sacrifice, austères voluptés,</p>
+<p class="i14">Car vous êtes l'amour, la lueur éternelle!</p>
+<p class="i14">L'astre sacré que voit l'âme, sainte prunelle,</p>
+<p class="i14">Le phare de toute heure, et, sur l'horizon noir,</p>
+<p class="i14">L'étoile du matin et l'étoile du soir!</p>
+<p class="i14">Ce monde inférieur, où tout rampe et s'altère,</p>
+<p class="i14">A ce qui disparaît et s'efface, Cythère,</p>
+<p class="i14">Le jardin qui se change en rocher aux flancs nus;</p>
+<p class="i14">La terre a Cérigo; mais le ciel a Vénus.</p>
+<br>
+<p class="i40">Juin 1855.</p>
+</div></div>
+
+<a name="bXXI" id="bXXI"></a>
+<br>
+<h3>XXI</h3>
+<h3>A PAUL M.</h3>
+<h4> Auteur du drame PARIS </h4>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">Tu graves au fronton sévère de ton oeuvre</p>
+<p class="i14">Un nom proscrit que mord en sifflant la couleuvre;</p>
+<p class="i14">Au malheur, dont le flanc saigne et dont l'oeil sourit,</p>
+<p class="i14">A la proscription, et non pas au proscrit,</p>
+<p class="i14">--Car le proscrit n'est rien que de l'ombre, moins noire</p>
+<p class="i14">Que l'autre ombre qu'on nomme éclat, bonheur, victoire;--</p>
+<p class="i14">A l'exil pâle et nu, cloué sur des débris,</p>
+<p class="i14">Tu donnes ton grand drame où vit le grand Paris,</p>
+<p class="i14">Cette cité de feu, de nuit, d'airain, de verre,</p>
+<p class="i14">Et tu fais saluer par Rome le Calvaire.</p>
+<p class="i14">Sois loué, doux penseur, toi qui prends dans ta main</p>
+<p class="i14">Le passé, l'avenir, tout le progrès humain,</p>
+<p class="i14">La lumière, l'histoire, et la ville, et la France,</p>
+<p class="i14">Tous les dictâmes saints qui calment la souffrance,</p>
+<p class="i14">Raison, justice, espoir, vertu, foi, vérité,</p>
+<p class="i14">Le parfum poésie et le vin liberté,</p>
+<p class="i14">Et qui sur le vaincu, coeur meurtri, noir fantôme,</p>
+<p class="i14">Te penches, et répands l'idéal comme un baume!</p>
+<p class="i14">Paul, il me semble, grâce à ce fier souvenir</p>
+<p class="i14">Dont tu viens nous bercer, nous sacrer, nous bénir,</p>
+<p class="i14">Que dans ma plaie, où dort la douleur, ô poëte!</p>
+<p class="i14">Je sens de la charpie avec un drapeau faite.</p>
+<br>
+<p class="i30">Marine-Terrace, août 1855.</p>
+</div></div>
+
+<a name="bXXII" id="bXXII"></a>
+<br>
+<h3>XXII</h3>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">Je payai le pêcheur qui passa son chemin,</p>
+<p class="i14">Et je pris cette bête horrible dans ma main;</p>
+<p class="i14">C'était un être obscur comme l'onde en apporte,</p>
+<p class="i14">Qui, plus grand, serait hydre, et, plus petit, cloporte;</p>
+<p class="i14">Sans forme comme l'ombre, et, comme Dieu, sans nom.</p>
+<p class="i14">Il ouvrait une bouche affreuse, un noir moignon</p>
+<p class="i14">Sortait de son écaille; il tâchait de me mordre;</p>
+<p class="i14">Dieu, dans l'immensité formidable de l'ordre,</p>
+<p class="i14">Donne une place sombre à ces spectres hideux;</p>
+<p class="i14">Il tâchait de me mordre, et nous luttions tous deux;</p>
+<p class="i14">Ses dents cherchaient mes doigts qu'effrayait leur approche;</p>
+<p class="i14">L'homme qui me l'avait vendu tourna la roche;</p>
+<p class="i14">Comme il disparaissait, le crabe me mordit;</p>
+<p class="i14">Je lui dis: «Vis! et sois béni, pauvre maudit!»</p>
+<p class="i14">Et je le rejetai dans la vague profonde,</p>
+<p class="i14">Afin qu'il allât dire à l'océan qui gronde,</p>
+<p class="i14">Et qui sert au soleil de vase baptismal,</p>
+<p class="i14">Que l'homme rend le bien au monstre pour le mal.</p>
+<br>
+<p class="i30">Jersey, grève d'Azette, juillet 1855.</p>
+</div></div>
+
+<a name="bXXIII" id="bXXIII"></a>
+<br>
+<h3>XXIII</h3>
+<h3>PASTEURS ET TROUPEAUX</h3>
+<h3>A MADAME LOUISE C.</h3>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">Le vallon où je vais tous les jours est charmant;</p>
+<p class="i14">Serein, abandonné, seul sous le firmament,</p>
+<p class="i14">Plein de ronces en fleurs; c'est un sourire triste.</p>
+<p class="i14">Il vous fait oublier que quelque chose existe,</p>
+<p class="i14">Et, sans le bruit des champs remplis de travailleurs.</p>
+<p class="i14">On ne saurait plus là si quelqu'un vit ailleurs.</p>
+<p class="i14">Là, l'ombre fait l'amour; l'idylle naturelle</p>
+<p class="i14">Rit; le bouvreuil avec le verdier s'y querelle,</p>
+<p class="i14">Et la fauvette y met de travers son bonnet;</p>
+<p class="i14">C'est tantôt l'aubépine et tantôt le genêt;</p>
+<p class="i14">De noirs granits bourrus, puis des mousses riantes;</p>
+<p class="i14">Car Dieu fait un poëme avec des variantes;</p>
+<p class="i14">Comme le vieil Homère, il rabâche parfois,</p>
+<p class="i14">Mais c'est avec les fleurs, les monts, l'onde et les bois!</p>
+<p class="i14">Une petite mare est là, ridant sa face,</p>
+<p class="i14">Prenant des airs de flot pour la fourmi qui passe,</p>
+<p class="i14">Ironie étalée au milieu du gazon,</p>
+<p class="i14">Qu'ignore l'océan grondant à l'horizon.</p>
+<p class="i14">J'y rencontre parfois sur la roche hideuse</p>
+<p class="i14">Un doux être; quinze ans, yeux bleus, pieds nus, gardeuse</p>
+<p class="i14">De chèvres, habitant, au fond d'un ravin noir,</p>
+<p class="i14">Un vieux chaume croulant qui s'étoile le soir;</p>
+<p class="i14">Ses soeurs sont au logis et filent leur quenouille;</p>
+<p class="i14">Elle essuie aux roseaux ses pieds que l'étang mouille;</p>
+<p class="i14">Chèvres, brebis, béliers, paissent; quand, sombre esprit,</p>
+<p class="i14">J'apparais, le pauvre ange a peur, et me sourit;</p>
+<p class="i14">Et moi, je la salue, elle étant l'innocence.</p>
+<p class="i14">Ses agneaux, dans le pré plein de fleurs qui l'encense,</p>
+<p class="i14">Bondissent, et chacun, au soleil s'empourprant,</p>
+<p class="i14">Laisse aux buissons, à qui la bise le reprend,</p>
+<p class="i14">Un peu de sa toison, comme un flocon d'écume.</p>
+<p class="i14">Je passe; enfant, troupeau, s'effacent dans la brume;</p>
+<p class="i14">Le crépuscule étend sur les longs sillons gris</p>
+<p class="i14">Ses ailes de fantôme et de chauve-souris;</p>
+<p class="i14">J'entends encore au loin dans la plaine ouvrière</p>
+<p class="i14">Chanter derrière moi la douce chevrière,</p>
+<p class="i14">Et, là-bas, devant moi, le vieux gardien pensif</p>
+<p class="i14">De l'écume, du flot, de l'algue, du récif,</p>
+<p class="i14">Et des vagues sans trêve et sans fin remuées,</p>
+<p class="i14">Le pâtre promontoire au chapeau de nuées,</p>
+<p class="i14">S'accoude et rêve au bruit de tous les infinis,</p>
+<p class="i14">Et dans l'ascension des nuages bénis,</p>
+<p class="i14">Regarde se lever la lune triomphale,</p>
+<p class="i14">Pendant que l'ombre tremble, et que l'âpre rafale</p>
+<p class="i14">Disperse à tous les vents avec son souffle amer</p>
+<p class="i14">La laine des moulons sinistres de la mer.</p>
+<br>
+<p class="i30">Jersey, Gronville, avril 1855.</p>
+</div></div>
+
+<a name="bXXIV" id="bXXIV"></a>
+<br>
+<h3>XXIV</h3>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">J'ai cueilli cette fleur pour toi sur la colline.</p>
+<p class="i14">Dans l'âpre escarpement qui sur le flot s'incline,</p>
+<p class="i14">Que l'aigle connaît seul et peut seul approcher,</p>
+<p class="i14">Paisible, elle croissait aux fentes du rocher.</p>
+<p class="i14">L'ombre baignait les flancs du morne promontoire</p>
+<p class="i14">Je voyais, comme on dresse au lieu d'une victoire</p>
+<p class="i14">Un grand arc de triomphe éclatant et vermeil,</p>
+<p class="i14">A l'endroit où s'était englouti le soleil,</p>
+<p class="i14">La sombre nuit bâtir un porche de nuées.</p>
+<p class="i14">Des voiles s'enfuyaient, au loin diminuées</p>
+<p class="i14">Quelques toits, s'éclairant au fond d'un entonnoir,</p>
+<p class="i14">Semblaient craindre de luire et de se laisser voir.</p>
+<p class="i14">J'ai cueilli cette fleur pour toi, ma bien-aimée.</p>
+<p class="i14">Elle est pâle et n'a pas de corolle embaumée.</p>
+<p class="i14">Sa racine n'a pris sur la crête des monts</p>
+<p class="i14">Que l'amère senteur des glauques goëmons;</p>
+<p class="i14">Moi, j'ai dit: «Pauvre fleur, du haut de cette cime,</p>
+<p class="i14">Tu devais t'en aller dans cet immense abîme</p>
+<p class="i14">Où l'algue et le nuage et les voiles s'en vont.</p>
+<p class="i14">Va mourir sur un coeur, abîme plus profond.</p>
+<p class="i14">Fane-toi sur ce sein en qui palpite un monde.</p>
+<p class="i14">Le ciel, qui te créa pour t'effeuiller dans l'onde,</p>
+<p class="i14">Te fit pour l'océan, je te donne à l'amour.»</p>
+<p class="i14">Le vent mêlait les flots; il ne restait du jour</p>
+<p class="i14">Qu'une vague lueur, lentement effacée.</p>
+<p class="i14">Oh! comme j'étais triste au fond de ma pensée</p>
+<p class="i14">Tandis que je songeais, et que le gouffre noir</p>
+<p class="i14">M'entrait dans l'âme avec tous les frissons du soir!</p>
+<br>
+<p class="i40">Ile de Serk, août 1855.</p>
+</div></div>
+
+<a name="bXXV" id="bXXV"></a>
+<br>
+<h3>XXV</h3>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">O strophe du poëte, autrefois, dans les fleurs,</p>
+<p class="i14">Jetant mille baisers à leurs mille couleurs,</p>
+<p class="i14">Tu jouais, et d'avril tu pillais la corbeille,</p>
+<p class="i14">Papillon pour la rose et pour la ruche abeille,</p>
+<p class="i14">Tu semais de l'amour et tu faisais du miel;</p>
+<p class="i14">Ton âme bleue était presque mêlée au ciel;</p>
+<p class="i14">Ta robe était d'azur et ton oeil de lumière;</p>
+<p class="i14">Tu criais aux chansons, tes soeurs: «Venez chaumière,</p>
+<p class="i14">Hameau, ruisseau, forêt, tout chante. L'aube a lui!»</p>
+<p class="i14">Et, douce, tu courais et tu riais. Mais lui,</p>
+<p class="i14">Le sévère habitant de la blême caverne</p>
+<p class="i14">Qu'en haut le jour blanchit, qu'en bas rougit l'Averne,</p>
+<p class="i14">Le poëte qu'ont fait avant l'heure vieillard</p>
+<p class="i14">La douleur dans la vie et le drame dans l'art,</p>
+<p class="i14">Lui, le chercheur du gouffre obscur, le chasseur d'ombres,</p>
+<p class="i14">Il a levé la tête un jour hors des décombres,</p>
+<p class="i14">Et t'a saisie au vol dans l'herbe et dans les blés,</p>
+<p class="i14">Et, malgré tes effrois et tes cris redoublés,</p>
+<p class="i14">Toute en pleurs, il t'a prise à l'idylle joyeuse;</p>
+<p class="i14">Il t'a ravie aux champs, à la source, à l'yeuse,</p>
+<p class="i14">Aux amours dans les bois près des nids palpitants;</p>
+<p class="i14">Et maintenant, captive et reine en même temps,</p>
+<p class="i14">Prisonnière au plus noir de son âme profonde,</p>
+<p class="i14">Parmi les visions qui flottent comme l'onde,</p>
+<p class="i14">Sous son crâne à la fois céleste et souterrain,</p>
+<p class="i14">Assise, et t'accoudant sur un trône d'airain,</p>
+<p class="i14">Voyant dans ta mémoire, ainsi qu'une ombre vaine,</p>
+<p class="i14">Fuir l'éblouissement du jour et de la plaine,</p>
+<p class="i14">Par le maître gardée, et calme et sans espoir,</p>
+<p class="i14">Tandis que, près de toi, les drames, groupe noir,</p>
+<p class="i14">Des sombres passions feuillettent le registre,</p>
+<p class="i14">Tu rêves dans sa nuit, Proserpine sinistre.</p>
+<br>
+<p class="i30">Jersey, novembre 1854.</p>
+</div></div>
+
+<a name="bXXVI" id="bXXVI"></a>
+<br>
+<h3>XXVI</h3>
+<h3>LES MALHEUREUX</h3>
+<h3>A MES ENFANTS</h3>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">Puisque déjà l'épreuve aux luttes vous convie,</p>
+<p class="i14">O mes enfants! parlons un peu de cette vie.</p>
+<p class="i14">Je me souviens qu'un jour, marchant dans un bois noir</p>
+<p class="i14">Où des ravins creusaient un farouche entonnoir,</p>
+<p class="i14">Dans un de ces endroits où sous l'herbe et la ronce</p>
+<p class="i14">Le chemin disparaît et le ruisseau s'enfonce,</p>
+<p class="i14">Je vis, parmi les grès, les houx, les sauvageons,</p>
+<p class="i14">Fumer un toit bâti de chaumes et de joncs.</p>
+<br>
+<p class="i14">La fumée avait peine à monter dans les branches;</p>
+<p class="i14">Les fenêtres étaient les crevasses des planches;</p>
+<p class="i14">On eût dit que les rocs cachaient avec ennui</p>
+<p class="i14">Ce logis tremblant, triste, humble; et que c'était lui</p>
+<p class="i14">Que les petits oiseaux, sous le hêtre et l'érable,</p>
+<p class="i14">Plaignaient, tant il était chétif et misérable!</p>
+<p class="i14">Pensif, dans les buissons j'en cherchais le sentier.</p>
+<p class="i14">Comme je regardais ce chaume, un muletier</p>
+<p class="i14">Passa, chantant, fouettant quelques bêtes de somme.</p>
+<p class="i14">«Qui donc demeure là?» demandai-je à cet homme.</p>
+<p class="i14">L'homme, tout en chantant, me dit: «Un malheureux.»</p>
+<br>
+<p class="i14">J'allai vers la masure au fond du ravin creux;</p>
+<p class="i14">Un arbre, de sa branche où brillait une goutte,</p>
+<p class="i14">Sembla se faire un doigt pour m'en montrer la route,</p>
+<p class="i14">Et le vent m'en ouvrit la porte; et j'y trouvai</p>
+<p class="i14">Un vieux, vêtu de bure, assis sur un pavé.</p>
+<p class="i14">Ce vieillard, près d'un âtre où séchaient quelques toiles,</p>
+<p class="i14">Dans ce bouge aux passants ouvert, comme aux étoiles,</p>
+<p class="i14">Vivait, seul jour et nuit, sans clôture, sans chien,</p>
+<p class="i14">Sans clef; la pauvreté garde ceux qui n'ont rien.</p>
+<br>
+<p class="i14">J'entrai; le vieux soupait d'un peu d'eau, d'une pomme;</p>
+<p class="i14">Sans pain; et je me mis à plaindre ce pauvre homme.</p>
+<p class="i14">--Comment pouvait-il vivre ainsi? Qu'il était dur</p>
+<p class="i14">De n'avoir même pas un volet à son mur;</p>
+<p class="i14">L'hiver doit être affreux dans ce lieu solitaire;</p>
+<p class="i14">Et pas même un grabat! il couchait donc à terre?</p>
+<p class="i14">Là, sur ce tas de paille, et dans ce coin étroit!</p>
+<p class="i14">Vous devez être mal, vous devez avoir froid,</p>
+<p class="i14">Bon père, et c'est un sort bien triste que le vôtre!</p>
+<br>
+<p class="i14">«--Fils,» dit-il doucement, «allez en plaindre un autre.</p>
+<p class="i14">Je suis dans ces grands bois et sous le ciel vermeil,</p>
+<p class="i14">Et je n'ai pas de lit, fils, mais j'ai le sommeil.</p>
+<p class="i14">Quand l'aube luit pour moi, quand je regarde vivre</p>
+<p class="i14">Toute cette forêt dont la senteur m'enivre,</p>
+<p class="i14">Ces sources et ces fleurs, je n'ai pas de raison</p>
+<p class="i14">De me plaindre, je suis le fils de la maison.</p>
+<p class="i14">Je n'ai point fait de mal. Calme, avec l'indigence</p>
+<p class="i14">Et les haillons, je vis en bonne intelligence,</p>
+<p class="i14">Et je fais bon ménage avec Dieu mon voisin.</p>
+<p class="i14">Je le sens près de moi dans le nid, dans l'essaim,</p>
+<p class="i14">Dans les arbres profonds où parle une voix douce,</p>
+<p class="i14">Dans l'azur où la vie à chaque instant nous pousse,</p>
+<p class="i14">Et dans cette ombre vaste et sainte où je suis né.</p>
+<p class="i14">Je ne demande à Dieu rien de trop, car je n'ai</p>
+<p class="i14">Pas grande ambition, et, pourvu que j'atteigne</p>
+<p class="i14">Jusqu'à la branche où pend la mûre ou la châtaigne,</p>
+<p class="i14">Il est content de moi, je suis content de lui.</p>
+<p class="i14">Je suis heureux.»</p>
+<p class="i30"> J'étais jadis, comme aujourd'hui,</p>
+<p class="i14">Le passant qui regarde en bas, l'homme des songes.</p>
+<p class="i14">Mes enfants, à travers les brumes, les mensonges,</p>
+<p class="i14">Les lueurs des tombeaux, les spectres des chevets,</p>
+<p class="i14">Les apparences d'ombre et de clarté, je vais</p>
+<p class="i14">Méditant, et toujours un instinct me ramène</p>
+<p class="i14">A connaître le fond de la souffrance humaine.</p>
+<p class="i14">L'abîme des douleurs m'attire. D'autres sont</p>
+<p class="i14">Les sondeurs frémissants de l'océan profond;</p>
+<p class="i14">Ils fouillent, vent des cieux, l'onde que tu balaies;</p>
+<p class="i14">Ils plongent dans les mers; je plonge dans les plaies.</p>
+<p class="i14">Leur gouffre est effrayant, mais pas plus que le mien.</p>
+<p class="i14">Je descends plus bas qu'eux, ne leur enviant rien,</p>
+<p class="i14">Sachant qu'à tout chercheur Dieu garde une largesse,</p>
+<p class="i14">Content s'ils ont la perle et si j'ai la sagesse.</p>
+<br>
+<p class="i14">Or, il semble, à qui voit tout ce gouffre en rêvant,</p>
+<p class="i14">Que les justes, parmi la nuée et le vent,</p>
+<p class="i14">Sont un vol frissonnant d'aigles et de colombes.</p>
+<h1> ·</h1>
+<p class="i14">J'ai souvent, à genoux que je suis sur les tombes,</p>
+<p class="i14">La grande vision du sort; et par moment</p>
+<p class="i14">Le destin m'apparaît, ainsi qu'un firmament</p>
+<p class="i14">Où l'on verrait, au lieu des étoiles, des âmes.</p>
+<p class="i14">Tout ce qu'on nomme angoisse, adversité, les flammes,</p>
+<p class="i14">Les brasiers, les billots, bien souvent tout cela</p>
+<p class="i14">Dans mon noir crépuscule, enfants, étincela.</p>
+<p class="i14">J'ai vu, dans cette obscure et morne transparence,</p>
+<p class="i14">Passer l'homme de Rome et l'homme de Florence,</p>
+<p class="i14">Caton au manteau blanc, et Dante au fier sourcil,</p>
+<p class="i14">L'un ayant le poignard au flanc, l'autre l'exil;</p>
+<p class="i14">Caton était joyeux et Dante était tranquille.</p>
+<p class="i14">J'ai vu Jeanne au poteau qu'on brûlait dans la ville,</p>
+<p class="i14">Et j'ai dit: Jeanne d'Arc, ton noir bûcher fumant</p>
+<p class="i14">A moins de flamboiement que de rayonnement.</p>
+<p class="i14">J'ai vu Campanella songer dans la torture,</p>
+<p class="i14">Et faire à sa pensée une âpre nourriture</p>
+<p class="i14">Des chevalets, des crocs, des pinces, des réchauds</p>
+<p class="i14">Et de l'horreur qui flotte au plafond des cachots.</p>
+<p class="i14">J'ai vu Thomas Morus, Lavoisier, Loiserolle,</p>
+<p class="i14">Jane Gray, bouche ouverte ainsi qu'une corolle,</p>
+<p class="i14">Toi, Charlotte Corday, vous, madame Roland,</p>
+<p class="i14">Camille Desmoulins, saignant et contemplant,</p>
+<p class="i14">Robespierre à l'oeil froid, Danton aux cris superbes;</p>
+<p class="i14">J'ai vu Jean qui parlait au désert, Malesherbes,</p>
+<p class="i14">Egmont, André Chénier, rêveur des purs sommets,</p>
+<p class="i14">Et mes yeux resteront éblouis à jamais</p>
+<p class="i14">Du sourire serein de ces têtes coupées.</p>
+<p class="i14">Coligny, sous l'éclair farouche des épées,</p>
+<p class="i14">Resplendissait devant mon regard éperdu.</p>
+<p class="i14">Livide et radieux, Socrate m'a tendu</p>
+<p class="i14">Sa coupe en me disant:--As-tu soif? bois la vie.</p>
+<p class="i14">Huss, me voyant pleurer, m'a dit:--Est-ce d'envie?</p>
+<p class="i14">Et Thraséas, s'ouvrant les veines dans son bain,</p>
+<p class="i14">Chantait:--Rome est le fruit du vieux rameau sabin;</p>
+<p class="i14">Le soleil est le fruit de ces branches funèbres</p>
+<p class="i14">Que la nuit sur nous croise et qu'on nomme ténèbres,</p>
+<p class="i14">Et la joie est le fruit du grand arbre douleur.--</p>
+<p class="i14">Colomb, l'envahisseur des vagues, l'oiseleur</p>
+<p class="i14">Du sombre aigle Amérique, et l'homme que Dieu mène,</p>
+<p class="i14">Celui qui donne un monde et reçoit une chaîne,</p>
+<p class="i14">Colomb aux fers criait:--Tout est bien. En avant!</p>
+<p class="i14">Saint-Just sanglant m'a dit:--Je suis libre et vivant.</p>
+<p class="i14">Phocion m'a jeté, mourant, cette parole:</p>
+<p class="i14">--Je crois, et je rends grâce aux Dieux!--Savonarole,</p>
+<p class="i14">Comme je m'approchais du brasier d'où sa main</p>
+<p class="i14">Sortait, brûlée et noire et montrant le chemin,</p>
+<p class="i14">M'a dit, en faisant signe aux flammes de se taire:</p>
+<p class="i14">--Ne crains pas de mourir. Qu'est-ce que cette terre?</p>
+<p class="i14">Est-ce ton corps qui fait ta joie et qui t'est cher?</p>
+<p class="i14">La véritable vie est où n'est plus la chair.</p>
+<p class="i14">Ne crains pas de mourir. Créature plaintive,</p>
+<p class="i14">Ne sens-tu pas en toi comme une aile captive?</p>
+<p class="i14">Sous ton crâne, caveau muré, ne sens-tu pas</p>
+<p class="i14">Comme un ange enfermé qui sanglote tout bas?</p>
+<p class="i14">Qui meurt, grandit. Le corps, époux impur de l'âme,</p>
+<p class="i14">Plein des vils appétits d'où naît le vice infâme,</p>
+<p class="i14">Pesant, fétide, abject, malade à tous moments,</p>
+<p class="i14">Branlant sur sa charpente affreuse d'ossements,</p>
+<p class="i14">Gonflé d'humeurs, couvert d'une peau qui se ride,</p>
+<p class="i14">Souffrant le froid, le chaud, la faim, la soif aride,</p>
+<p class="i14">Traîne un ventre hideux, s'assouvit, mange et dort.</p>
+<p class="i14">Mais il vieillit enfin, et, lorsque vient la mort,</p>
+<p class="i14">L'âme, vers la lumière éclatante et dorée,</p>
+<p class="i14">S'envole, de ce monstre horrible délivrée.--</p>
+<br>
+<p class="i14">Une nuit que j'avais, devant mes yeux obscurs,</p>
+<p class="i14">Un fantôme de ville et des spectres de murs,</p>
+<p class="i14">J'ai, comme au fond d'un rêve où rien n'a plus de forme,</p>
+<p class="i14">Entendu, près des tours d'un temple au dôme énorme,</p>
+<p class="i14">Une voix qui sortait de dessous un monceau</p>
+<p class="i14">De blocs noirs d'où le sang coulait en long ruisseau;</p>
+<p class="i14">Cette voix murmurait des chants et des prières.</p>
+<p class="i14">C'était le lapidé qui bénissait les pierres;</p>
+<p class="i14">Étienne le martyr, qui disait:--O mon front,</p>
+<p class="i14">Rayonne! Désormais les hommes s'aimeront;</p>
+<p class="i14">Jésus règne. O mon Dieu, récompensez les hommes!</p>
+<p class="i14">Ce sont eux qui nous font les élus que nous sommes.</p>
+<p class="i14">Joie! amour! pierre à pierre, ô Dieu, je vous le dis,</p>
+<p class="i14">Mes frères m'ont jeté le seuil du paradis!</p>
+
+<h1> ·</h1>
+
+<p class="i14">Elle était là debout, la mère douloureuse.</p>
+<p class="i14">L'obscurité farouche, aveugle, sourde, affreuse,</p>
+<p class="i14">Pleurait de toutes parts autour du Golgotha.</p>
+<p class="i14">Christ, le jour devint noir quand on vous en ôta,</p>
+<p class="i14">Et votre dernier souffle emporta la lumière.</p>
+<p class="i14">Elle était là debout près du gibet, la mère!</p>
+<p class="i14">Et je me dis: Voilà la douleur! et je vins.</p>
+<p class="i14">--Qu'avez-vous donc, lui dis-je, entre vos doigts divins?</p>
+<p class="i14">Alors, aux pieds du fils saignant du coup de lance,</p>
+<p class="i14">Elle leva sa droite et l'ouvrit en silence,</p>
+<p class="i14">Et je vis dans sa main l'étoile du matin.</p>
+<br>
+<p class="i14">Quoi! ce deuil-là, Seigneur, n'est pas même certain!</p>
+<p class="i14">Et la mère, qui râle au bas de la croix sombre,</p>
+<p class="i14">Est consolée, ayant les soleils dans son ombre,</p>
+<p class="i14">Et, tandis que ses yeux hagards pleurent du sang,</p>
+<p class="i14">Elle sent une joie immense en se disant:</p>
+<p class="i14">--Mon fils est Dieu! mon fils sauve la vie au monde!--</p>
+<p class="i14">Et pourtant où trouver plus d'épouvante immonde,</p>
+<p class="i14">Plus d'effroi, plus d'angoisse et plus de désespoir</p>
+<p class="i14">Que dans ce temps lugubre où le genre humain noir,</p>
+<p class="i14">Frissonnant du banquet autant que du martyre,</p>
+<p class="i14">Entend pleurer Marie et Trimalcion rire!</p>
+
+<h1> ·</h1>
+
+<p class="i14">Mais la foule s'écrie:--Oui, sans doute, c'est beau,</p>
+<p class="i14">Le martyre, la mort, quand c'est un grand tombeau!</p>
+<p class="i14">Quand on est un Socrate, un Jean Huss, un Messie!</p>
+<p class="i14">Quand on s'appelle vie, avenir, prophétie!</p>
+<p class="i14">Quand l'encensoir s'allume au feu qui vous brûla,</p>
+<p class="i14">Quand les siècles, les temps et les peuples sont là</p>
+<p class="i14">Qui vous dressent, parmi leurs brumes et leurs voiles,</p>
+<p class="i14">Un cénotaphe énorme au milieu des étoiles,</p>
+<p class="i14">Si bien que la nuit semble être le drap du deuil,</p>
+<p class="i14">Et que les astres sont les cierges du cercueil!</p>
+<p class="i14">Le billot tenterait même le plus timide</p>
+<p class="i14">Si sa bière dormait sous une pyramide.</p>
+<p class="i14">Quand on marche à la mort, recueillant en chemin</p>
+<p class="i14">La bénédiction de tout le genre humain,</p>
+<p class="i14">Quand des groupes en pleurs baisent vos traces fières,</p>
+<p class="i14">Quand on s'entend crier par les murs, par les pierres,</p>
+<p class="i14">Et jusque par les gonds du seuil de sa prison:</p>
+<p class="i14">«Tu vas de ta mémoire éclairer l'horizon;</p>
+<p class="i14">Fantôme éblouissant, tu vas dorer l'histoire,</p>
+<p class="i14">Et, vêtu de ta mort comme d'une victoire,</p>
+<p class="i14">T'asseoir au fronton bleu des hommes immortels!»</p>
+<p class="i14">Lorsque les échafauds ont des aspects d'autels,</p>
+<p class="i14">Qu'on se sent admiré du bourreau qui vous tue.</p>
+<p class="i14">Que le cadavre va se relever statue,</p>
+<p class="i14">Mourant plein de clarté, d'aube, de firmament,</p>
+<p class="i14">D'éclat, d'honneur, de gloire, on meurt facilement!</p>
+<p class="i14">L'homme est si vaniteux, qu'il rit à la torture</p>
+<p class="i14">Quand c'est une royale et tragique aventure,</p>
+<p class="i14">Quand c'est une tenaille immense qui le mord.</p>
+<p class="i14">Quand les durs instruments d'agonie et de mort</p>
+<p class="i14">Sortent de quelque forge inouïe et géante,</p>
+<p class="i14">Notre orgueil, oubliant la blessure béante,</p>
+<p class="i14">Se console des clous en voyant le marteau.</p>
+<p class="i14">Avoir une montagne auguste pour poteau,</p>
+<p class="i14">Être battu des flots ou battu des nuées,</p>
+<p class="i14">Entendre l'univers plein de vagues huées</p>
+<p class="i14">Murmurer:--Regardez ce colosse! les noeuds,</p>
+<p class="i14">Les fers et les carcans le font plus lumineux!</p>
+<p class="i14">C'est le vaincu Rayon, le damné Météore!</p>
+<p class="i14">Il a volé la foudre et dérobé l'aurore!--</p>
+<p class="i14">Être un supplicié du gouffre illimité,</p>
+<p class="i14">Être un titan cloué sur une énormité,</p>
+<p class="i14">Cela plaît. On veut bien des maux qui sont sublimes;</p>
+<p class="i14">Et l'on se dit: Souffrons, mais souffrons sur les cimes!</p>
+<br>
+<p class="i14">Eh bien, non!--Le sublime est en bas. Le grand choix,</p>
+<p class="i14">C'est de choisir l'affront. De même que parfois</p>
+<p class="i14">La pourpre est déshonneur, souvent la fange est lustre.</p>
+<p class="i14">La boue imméritée atteignant l'âme illustre,</p>
+<p class="i14">L'opprobre, ce cachot d'où l'auréole sort,</p>
+<p class="i14">Le cul de basse-fosse où nous jette le sort,</p>
+<p class="i14">Le fond noir de l'épreuve où le malheur nous traîne,</p>
+<p class="i14">Sont le comble éclatant de la grandeur sereine.</p>
+<p class="i14">Et, quand, dans le supplice où nous devons lutter,</p>
+<p class="i14">Le lâche destin va jusqu'à nous insulter,</p>
+<p class="i14">Quand sur nous il entasse outrage, rire, blâme,</p>
+<p class="i14">Et tant de contre-sens entre le sort et l'âme</p>
+<p class="i14">Que notre vie arrive à la difformité,</p>
+<p class="i14">La laideur de l'épreuve en devient la beauté.</p>
+<p class="i14">C'est Samson à Gaza, c'est Épictète à Rome;</p>
+<p class="i14">L'abjection du sort fait la gloire de l'homme.</p>
+<p class="i14">Plus de brume ne fait que couvrir plus d'azur.</p>
+<p class="i14">Ce que l'homme ici-bas peut avoir de plus pur,</p>
+<p class="i14">De plus beau, de plus noble en ce monde où l'on pleure,</p>
+<p class="i14">C'est chute, abaissement, misère extérieure,</p>
+<p class="i14">Acceptés pour garder la grandeur du dedans.</p>
+<p class="i14">Oui, tous les chiens de l'ombre, autour de vous grondants,</p>
+<p class="i14">Le blâme ingrat, la haine aux fureurs coutumière,</p>
+<p class="i14">Oui, tomber dans la nuit quand c'est pour la lumière,</p>
+<p class="i14">Faire horreur, n'être plus qu'un ulcère, indigner</p>
+<p class="i14">L'homme heureux, et qu'on raille en vous voyant saigner,</p>
+<p class="i14">Et qu'on marche sur vous, qu'on vous crache au visage,</p>
+<p class="i14">Quand c'est pour la vertu, pour le vrai, pour le sage,</p>
+<p class="i14">Pour le bien, pour l'honneur, il n'est rien de plus doux.</p>
+<p class="i14">Quelle splendeur qu'un juste abandonné de tous,</p>
+<p class="i14">N'ayant plus qu'un haillon dans le mal qui le mine,</p>
+<p class="i14">Et jetant aux dédains, au deuil, à la vermine,</p>
+<p class="i14">A sa plaie, aux douleurs, de tranquilles défis!</p>
+<p class="i14">Même quand Prométhée est là, Job, tu suffis</p>
+<p class="i14">Pour faire le fumier plus haut que le Caucase.</p>
+<br>
+<p class="i14">Le juste, méprisé comme un ver qu'on écrase,</p>
+<p class="i14">M'éblouit d'autant plus que nous le blasphémons.</p>
+<p class="i14">Ce que les froids bourreaux à faces de démons</p>
+<p class="i14">Mêlent avec leur main monstrueuse et servile</p>
+<p class="i14">A l'exécution pour la rendre plus vile,</p>
+<p class="i14">Grandit le patient au regard de l'esprit.</p>
+<p class="i14">O croix! les deux voleurs sont deux rayons du Christ!</p>
+
+<h1> ·</h1>
+
+<p class="i14">Ainsi, tous les souffrants m'ont apparu splendides,</p>
+<p class="i14">Satisfaits, radieux, doux, souverains, candides,</p>
+<p class="i14">Heureux, la plaie au sein, la joie au coeur; les uns</p>
+<p class="i14">Jetés dans la fournaise et devenant parfums,</p>
+<p class="i14">Ceux-là jetés aux nuits et devenant aurores;</p>
+<p class="i14">Les croyants, dévorés dans les cirques sonores,</p>
+<p class="i14">Râlaient un chant, aux pieds des bêtes étouffés;</p>
+<p class="i14">Les penseurs souriaient aux noirs autodafés,</p>
+<p class="i14">Aux glaives, aux carcans, aux chemises de soufre;</p>
+<p class="i14">Et je me suis alors écrié: Qui donc souffre?</p>
+<p class="i14">Pour qui donc, si le sort, ô Dieu, n'est pas moqueur,</p>
+<p class="i14">Toute cette pitié que tu m'as mise au coeur?</p>
+<p class="i14">Qu'en dois-je faire? à qui faut-il que je la garde?</p>
+<p class="i14">Où sont les malheureux?--et Dieu m'a dit:--Regarde.</p>
+
+<h1> ·</h1>
+
+<p class="i14">Et j'ai vu des palais, des fêtes, des festins,</p>
+<p class="i14">Des femmes qui mêlaient leurs blancheurs aux satins,</p>
+<p class="i14">Des murs hautains ayant des jaspes pour écorces,</p>
+<p class="i14">Des serpents d'or roulés dans des colonnes torses,</p>
+<p class="i14">Avec de vastes dais pendant aux grands plafonds;</p>
+<p class="i14">Et j'entendais chanter:--Jouissons! triomphons!--</p>
+<p class="i14">Et les lyres, les luths, les clairons dont le cuivre</p>
+<p class="i14">A l'air de se dissoudre en fanfare et de vivre,</p>
+<p class="i14">Et l'orgue, devant qui l'ombre écoute et se tait,</p>
+<p class="i14">Tout un orchestre énorme et monstrueux chantait;</p>
+<p class="i14">Et ce triomphe était rempli d'hommes superbes</p>
+<p class="i14">Qui riaient et portaient toute la terre en gerbes,</p>
+<p class="i14">Et dont les fronts dorés, brillants, audacieux,</p>
+<p class="i14">Fiers, semblaient s'achever en astres dans les cieux.</p>
+<p class="i14">Et, pendant qu'autour d'eux des voix criaient:--Victoire</p>
+<p class="i14">A jamais! à jamais force, puissance et gloire!</p>
+<p class="i14">Et fête dans la ville! et joie à la maison!--</p>
+<p class="i14">Je voyais, au-dessus du livide horizon,</p>
+<p class="i14">Trembler le glaive immense et sombre de l'archange.</p>
+<br>
+<p class="i14">Ils s'épanouissaient dans une aurore étrange,</p>
+<p class="i14">Ils vivaient dans l'orgueil comme dans leur cité,</p>
+<p class="i14">Et semblaient ne sentir que leur félicité.</p>
+<p class="i14">Et Dieu les a tous pris alors l'un après l'autre,</p>
+<p class="i14">Le puissant, le repu, l'assouvi qui se vautre,</p>
+<p class="i14">Le czar dans son Kremlin, l'iman au bord du Nil,</p>
+<p class="i14">Comme on prend les petits d'un chien dans un chenil,</p>
+<p class="i14">Et, comme il fait le jour sous les vagues marines,</p>
+<p class="i14">M'ouvrant avec ses mains ces profondes poitrines,</p>
+<p class="i14">Et, fouillant de son doigt de rayons pénétré</p>
+<p class="i14">Leurs entrailles, leur foie et leurs reins, m'a montré</p>
+<p class="i14">Des hydres qui rongeaient le dedans de ces âmes.</p>
+<br>
+<p class="i14">Et j'ai vu tressaillir ces hommes et ces femmes;</p>
+<p class="i14">Leur visage riant comme un masque est tombé,</p>
+<p class="i14">Et leur pensée, un monstre effroyable et courbé,</p>
+<p class="i14">Une naine hagarde, inquiète, bourrue,</p>
+<p class="i14">Assise sous leur crâne affreux, m'est apparue.</p>
+<p class="i14">Alors, tremblant, sentant chanceler mes genoux,</p>
+<p class="i14">Je leur ai demandé: «Mais qui donc êtes-vous?»</p>
+<p class="i14">Et ces êtres n'ayant presque plus face d'homme</p>
+<p class="i14">M'ont dit: «Nous sommes ceux qui font le mal; et comme</p>
+<p class="i14">C'est nous qui le faisons, c'est nous qui le souffrons!»</p>
+
+<h1> ·</h1>
+
+<p class="i14">Oh! le nuage vain des pleurs et des affronts</p>
+<p class="i14">S'envole, et la douleur passe en criant: Espère!</p>
+<p class="i14">Vous me l'avez fait voir et toucher, ô vous, Père,</p>
+<p class="i14">Juge, vous le grand juste et vous le grand clément!</p>
+<p class="i14">Le rire du succès et du triomphe ment;</p>
+<p class="i14">Un invisible doigt caressant se promène</p>
+<p class="i14">Sous chacun des chaînons de la misère humaine;</p>
+<p class="i14">L'adversité soutient ceux qu'elle fait lutter;</p>
+<p class="i14">L'indigence est un bien pour qui sait la goûter;</p>
+<p class="i14">L'harmonie éternelle autour du pauvre vibre</p>
+<p class="i14">Et le berce; l'esclave, étant une âme, est libre,</p>
+<p class="i14">Et le mendiant dit: Je suis riche, ayant Dieu.</p>
+<p class="i14">L'innocence aux tourments jette ce cri: C'est peu.</p>
+<p class="i14">La difformité rit dans Ésope, et la fièvre</p>
+<p class="i14">Dans Scarron; l'agonie ouvre aux hymnes sa lèvre;</p>
+<p class="i14">Quand je dis: «La douleur est-elle un mal?» Zénon</p>
+<p class="i14">Se dresse devant moi paisible, et me dit: «Non.»</p>
+<p class="i14">Oh! le martyre est joie et transport, le supplice</p>
+<p class="i14">Est volupté, les feux du bûcher sont délice,</p>
+<p class="i14">La souffrance est plaisir, la torture est bonheur;</p>
+<p class="i14">Il n'est qu'un malheureux: c'est le méchant, Seigneur.</p>
+
+<h1> ·</h1>
+
+<p class="i14">Aux premiers jours du monde, alors que la nuée,</p>
+<p class="i14">Surprise, contemplait chaque chose créée,</p>
+<p class="i14">Alors que sur le globe, où le mal avait crû,</p>
+<p class="i14">Flottait une lueur de l'Éden disparu,</p>
+<p class="i14">Quand tout encor semblait être rempli d'aurore,</p>
+<p class="i14">Quand sur l'arbre du temps les ans venaient d'éclore,</p>
+<p class="i14">Sur la terre, où la chair avec l'esprit se fond,</p>
+<p class="i14">Il se faisait le soir un silence profond,</p>
+<p class="i14">Et le désert, les bois, l'onde aux vastes rivages,</p>
+<p class="i14">Et les herbes des champs, et les bêtes sauvages,</p>
+<p class="i14">Émus, et les rochers, ces ténébreux cachots,</p>
+<p class="i14">Voyaient, d'un antre obscur couvert d'arbres si hauts</p>
+<p class="i14">Que nos chênes auprès sembleraient des arbustes,</p>
+<p class="i14">Sortir deux grands vieillards, nus, sinistres, augustes.</p>
+<p class="i14">C'étaient Ève aux cheveux blanchis, et son mari,</p>
+<p class="i14">Le pâle Adam, pensif, par le travail meurtri,</p>
+<p class="i14">Ayant la vision de Dieu sous sa paupière.</p>
+<p class="i14">Ils venaient tous les deux s'asseoir sur une pierre,</p>
+<p class="i14">En présence des monts fauves et soucieux,</p>
+<p class="i14">Et de l'éternité formidable des cieux.</p>
+<p class="i14">Leur oeil triste rendait la nature farouche,</p>
+<p class="i14">Et là, sans qu'il sortit un souffle de leur bouche,</p>
+<p class="i14">Les mains sur leurs genoux et se tournant le dos,</p>
+<p class="i14">Accablés comme ceux qui portent des fardeaux,</p>
+<p class="i14">Sans autre mouvement de vie extérieure</p>
+<p class="i14">Que de baisser plus bas la tête d'heure en heure,</p>
+<p class="i14">Dans une stupeur morne et fatale absorbés,</p>
+<p class="i14">Froids, livides, hagards, ils regardaient, courbés</p>
+<p class="i14">Sous l'être illimité sans figure et sans nombre,</p>
+<p class="i14">L'un, décroître le jour, et l'autre, grandir l'ombre;</p>
+<p class="i14">Et, tandis que montaient les constellations,</p>
+<p class="i14">Et que la première onde aux premiers alcyons</p>
+<p class="i14">Donnait sous l'infini le long baiser nocturne,</p>
+<p class="i14">Et qu'ainsi que des fleurs tombant à flots d'une urne</p>
+<p class="i14">Les astres fourmillants emplissaient le ciel noir,</p>
+<p class="i14">Ils songeaient, et, rêveurs, sans entendre, sans voir,</p>
+<p class="i14">Sourds aux rumeurs des mers d'où l'ouragan s'élance,</p>
+<p class="i14">Toute la nuit, dans l'ombre, ils pleuraient en silence;</p>
+<p class="i14">Ils pleuraient tous les deux, aïeux du genre humain,</p>
+<p class="i14">Le père sur Abel, la mère sur Caïn.</p>
+<br>
+<p class="i30">Marine-Terrace, septembre 1855.</p>
+</div></div>
+
+
+<br><br>
+<h2>LIVRE SIXIÈME</h2>
+<h2>AU BORD DE L'INFINI</h2>
+
+<a name="cI" id="cI"></a>
+<br><br>
+
+
+<h3>I</h3>
+<h3>LE PONT</h3>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">J'avais devant les yeux les ténèbres. L'abîme</p>
+<p class="i14">Qui n'a pas de rivage et qui n'a pas de cime,</p>
+<p class="i14">Était là, morne, immense; et rien n'y remuait.</p>
+<p class="i14">Je me sentais perdu dans l'infini muet.</p>
+<p class="i14">Au fond, à travers l'ombre, impénétrable voile,</p>
+<p class="i14">On apercevait Dieu comme une sombre étoile.</p>
+<p class="i14">Je m'écriai:--Mon âme, ô mon âme! il faudrait,</p>
+<p class="i14">Pour traverser ce gouffre où nul bord n'apparaît,</p>
+<p class="i14">Et pour qu'en cette nuit jusqu'à ton Dieu tu marches,</p>
+<p class="i14">Bâtir un pont géant sur des millions d'arches.</p>
+<p class="i14">Qui le pourra jamais! Personne! ô deuil! effroi!</p>
+<p class="i14">Pleure!--Un fantôme blanc se dressa devant moi</p>
+<p class="i14">Pendant que je jetais sur l'ombre un oeil d'alarme,</p>
+<p class="i14">Et ce fantôme avait la forme d'une larme;</p>
+<p class="i14">C'était un front de vierge avec des mains d'enfant;</p>
+<p class="i14">Il ressemblait au lys que la blancheur défend;</p>
+<p class="i14">Ses mains en se joignant faisaient de la lumière.</p>
+<p class="i14">Il me montra l'abîme où va toute poussière,</p>
+<p class="i14">Si profond, que jamais un écho n'y répond;</p>
+<p class="i14">Et me dit:--Si tu veux je bâtirai le pont.</p>
+<p class="i14">Vers ce pâle inconnu je levai ma paupière.</p>
+<p class="i14">--Quel est ton nom? lui dis-je. Il me dit:--La prière.</p>
+<br>
+<p class="i30">Jersey, décembre 1852.</p>
+
+<a name="cII" id="cII"></a>
+<br>
+<h3>II</h3>
+<h3>IBO</h3>
+
+
+
+<p class="i20">Dites, pourquoi, dans l'insondable</p>
+<p class="i24"> Au mur d'airain,</p>
+<p class="i20">Dans l'obscurité formidable</p>
+<p class="i24"> Du ciel serein,</p>
+<br>
+<p class="i20">Pourquoi, dans ce grand sanctuaire</p>
+<p class="i24"> Sourd et béni,</p>
+<p class="i20">Pourquoi, sous l'immense suaire</p>
+<p class="i24"> De l'infini,</p>
+<br>
+<p class="i20">Enfouir vos lois éternelles</p>
+<p class="i24"> Et vos clartés?</p>
+<p class="i20">Vous savez bien que j'ai des ailes,</p>
+<p class="i24"> O vérités!</p>
+<br>
+<p class="i20">Pourquoi vous cachez-vous dans l'ombre</p>
+<p class="i24"> Qui nous confond?</p>
+<p class="i20">Pourquoi fuyez-vous l'homme sombre</p>
+<p class="i24"> Au vol profond?</p>
+<br>
+<p class="i20">Que le mal détruise ou bâtisse,</p>
+<p class="i24"> Rampe ou soit roi,</p>
+<p class="i20">Tu sais bien que j'irai, Justice,</p>
+<p class="i24"> J'irai vers toi!</p>
+<br>
+<p class="i20">Beauté sainte, Idéal qui germes</p>
+<p class="i24"> Chez les souffrants,</p>
+<p class="i20">Toi par qui les esprits sont fermes</p>
+<p class="i24"> Et les coeurs grands,</p>
+<br>
+<p class="i20">Vous le savez, vous que j'adore,</p>
+<p class="i24"> Amour, Raison,</p>
+<p class="i20">Qui vous levez comme l'aurore</p>
+<p class="i24"> Sur l'horizon,</p>
+<br>
+<p class="i20">Foi, ceinte d'un cercle d'étoiles,</p>
+<p class="i24"> Droit, bien de tous,</p>
+<p class="i20">J'irai, Liberté qui te voiles,</p>
+<p class="i24"> J'irai vers vous!</p>
+<br>
+<p class="i20">Vous avez beau, sans fin, sans borne</p>
+<p class="i24"> Lueurs de Dieu,</p>
+<p class="i20">Habiter la profondeur morne</p>
+<p class="i24"> Du gouffre bleu,</p>
+<br>
+<p class="i20">Ame à l'abîme habituée</p>
+<p class="i24"> Dès le berceau,</p>
+<p class="i20">Je n'ai pas peur de la nuée;</p>
+<p class="i24"> Je suis oiseau.</p>
+<br>
+<p class="i20">Je suis oiseau comme cet être</p>
+<p class="i24"> Qu'Amos rêvait,</p>
+<p class="i20">Que saint Marc voyait apparaître</p>
+<p class="i24"> A son chevet,</p>
+<br>
+<p class="i20">Qui mêlait sur sa tête fière,</p>
+<p class="i24"> Dans les rayons,</p>
+<p class="i20">L'aile de l'aigle à la crinière</p>
+<p class="i24"> Des grands lions.</p>
+<br>
+<p class="i20">J'ai des ailes. J'aspire au faîte;</p>
+<p class="i24"> Mon vol est sûr;</p>
+<p class="i20">J'ai des ailes pour la tempête</p>
+<p class="i24"> Et pour l'azur.</p>
+<br>
+<p class="i20">Je gravis les marches sans nombre.</p>
+<p class="i24"> Je veux savoir;</p>
+<p class="i20">Quand la science serait sombre</p>
+<p class="i24"> Comme le soir!</p>
+<br>
+<p class="i20">Vous savez bien que l'âme affronte</p>
+<p class="i24"> Ce noir degré,</p>
+<p class="i20">Et que, si haut qu'il faut qu'on monte,</p>
+<p class="i24"> J'y monterai!</p>
+<br>
+<p class="i20">Vous savez bien que l'âme est forte</p>
+<p class="i24"> Et ne craint rien</p>
+<p class="i20">Quand le souffle de Dieu l'emporte!</p>
+<p class="i24"> Vous savez bien</p>
+<br>
+<p class="i20">Que j'irai jusqu'aux bleus pilastres,</p>
+<p class="i24"> Et que mon pas,</p>
+<p class="i20">Sur l'échelle qui monte aux astres,</p>
+<p class="i24"> Ne tremble pas!</p>
+<br>
+<p class="i20">L'homme en cette époque agitée,</p>
+<p class="i24"> Sombre océan,</p>
+<p class="i20">Doit faire comme Prométhée</p>
+<p class="i24"> Et comme Adam.</p>
+<br>
+<p class="i20">Il doit ravir au ciel austère</p>
+<p class="i24"> L'éternel feu;</p>
+<p class="i20">Conquérir son propre mystère,</p>
+<p class="i24"> Et voler Dieu.</p>
+<br>
+<p class="i20">L'homme a besoin, dans sa chaumière,</p>
+<p class="i24"> Des vents battu,</p>
+<p class="i20">D'une loi qui soit sa lumière</p>
+<p class="i24"> Et sa vertu.</p>
+<br>
+<p class="i20">Toujours ignorance et misère!</p>
+<p class="i24"> L'homme en vain fuit,</p>
+<p class="i20">Le sort le tient; toujours la serre!</p>
+<p class="i24"> Toujours la nuit!</p>
+<br>
+<p class="i20">Il faut que le peuple s'arrache</p>
+<p class="i24"> Au dur décret,</p>
+<p class="i20">Et qu'enfin ce grand martyr sache</p>
+<p class="i24"> Le grand secret!</p>
+<br>
+<p class="i20">Déjà l'amour, dans l'ère obscure</p>
+<p class="i24"> Qui va finir,</p>
+<p class="i20">Dessine la vague figure</p>
+<p class="i24"> De l'avenir.</p>
+<br>
+<p class="i20">Les lois de nos destins sur terre,</p>
+<p class="i24"> Dieu les écrit;</p>
+<p class="i20">Et, si ces lois sont le mystère,</p>
+<p class="i24"> Je suis l'esprit.</p>
+<br>
+<p class="i20">Je suis celui que rien n'arrête</p>
+<p class="i24"> Celui qui va,</p>
+<p class="i20">Celui dont l'âme est toujours prête</p>
+<p class="i24"> A Jéhovah;</p>
+<br>
+<p class="i20">Je suis le poëte farouche,</p>
+<p class="i24"> L'homme devoir,</p>
+<p class="i20">Le souffle des douleurs, la bouche</p>
+<p class="i24"> Du clairon noir;</p>
+<br>
+<p class="i20">Le rêveur qui sur ses registres</p>
+<p class="i24"> Met les vivants,</p>
+<p class="i20">Qui mêle des strophes sinistres</p>
+<p class="i24"> Aux quatre vents;</p>
+<br>
+<p class="i20">Le songeur ailé, l'âpre athlète</p>
+<p class="i24"> Au bras nerveux,</p>
+<p class="i20">Et je traînerais la comète</p>
+<p class="i24"> Par les cheveux.</p>
+<br>
+<p class="i20">Donc, les lois de notre problème,</p>
+<p class="i24"> Je les aurai;</p>
+<p class="i20">J'irai vers elles, penseur blême,</p>
+<p class="i24"> Mage effaré!</p>
+<br>
+<p class="i20">Pourquoi cacher ces lois profondes?</p>
+<p class="i24"> Rien n'est muré.</p>
+<p class="i20">Dans vos flammes et dans vos ondes</p>
+<p class="i24"> Je passerai;</p>
+<br>
+<p class="i20">J'irai lire la grande bible;</p>
+<p class="i24"> J'entrerai nu</p>
+<p class="i20">Jusqu'au tabernacle terrible</p>
+<p class="i24"> De l'inconnu,</p>
+<br>
+<p class="i20">Jusqu'au seuil de l'ombre et du vide,</p>
+<p class="i24"> Gouffres ouverts</p>
+<p class="i20">Que garde la meute livide</p>
+<p class="i24"> Des noirs éclairs,</p>
+<br>
+<p class="i20">Jusqu'aux portes visionnaires</p>
+<p class="i24"> Du ciel sacré;</p>
+<p class="i20">Et, si vous aboyez, tonnerres,</p>
+<p class="i24"> Je rugirai.</p>
+<br>
+<p class="i30">Au dolmen de Rozel, janvier 1853.</p>
+</div></div>
+
+<a name="cIII" id="cIII"></a>
+<br>
+<h3>III</h3>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">Un spectre m'attendait dans un grand angle d'ombre,</p>
+<p class="i14">Et m'a dit:</p>
+<p class="i22"> --Le muet habite dans le sombre.</p>
+<p class="i14">L'infini rêve, avec un visage irrité.</p>
+<p class="i14">L'homme parle et dispute avec l'obscurité,</p>
+<p class="i14">Et la larme de l'oeil rit du bruit de la bouche.</p>
+<p class="i14">Tout ce qui vous emporte est rapide et farouche.</p>
+<p class="i14">Sais-tu pourquoi tu vis? sais-tu pourquoi tu meurs?</p>
+<p class="i14">Les vivants orageux passent dans les rumeurs,</p>
+<p class="i14">Chiffres tumultueux, flots de l'océan Nombre,</p>
+<p class="i14">Vous n'avez rien à vous qu'un souffle dans de l'ombre;</p>
+<p class="i14">L'homme est à peine né, qu'il est déjà passé,</p>
+<p class="i14">Et c'est avoir fini que d'avoir commencé.</p>
+<p class="i14">Derrière le mur blanc, parmi les herbes vertes,</p>
+<p class="i14">La fosse obscure attend l'homme, lèvres ouvertes.</p>
+<p class="i14">La mort est le baiser de la bouche tombeau.</p>
+<p class="i14">Tâche de faire un peu de bien, coupe un lambeau</p>
+<p class="i14">D'une bonne action dans cette nuit qui gronde;</p>
+<p class="i14">Ce sera ton linceul dans la terre profonde.</p>
+<p class="i14">Beaucoup s'en sont allés qui ne reviendront plus</p>
+<p class="i14">Qu'à l'heure de l'immense et lugubre reflux;</p>
+<p class="i14">Alors, on entendra des cris. Tâche de vivre;</p>
+<p class="i14">Crois. Tant que l'homme vit, Dieu pensif lit son livre.</p>
+<p class="i14">L'homme meurt quand Dieu fait au coin du livre un pli.</p>
+<p class="i14">L'espace sait, regarde, écoute. Il est rempli</p>
+<p class="i14">D'oreilles sous la tombe, et d'yeux dans les ténèbres.</p>
+<p class="i14">Les morts ne marchant plus, dressent leurs pieds funèbres;</p>
+<p class="i14">Les feuilles sèches vont et roulent sous les cieux.</p>
+<p class="i14">Ne sens-tu pas souffler le vent mystérieux?</p>
+<br>
+<p class="i30">Au dolmen de Rozel, avril 1853.</p>
+</div></div>
+
+<a name="cIV" id="cIV"></a>
+<br>
+<h3>IV</h3>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">Écoutez. Je suis Jean. J'ai vu des choses sombres.</p>
+<p class="i14">J'ai vu l'ombre infinie où se perdent les nombres,</p>
+<p class="i14">J'ai vu les visions que les réprouvés font,</p>
+<p class="i14">Les engloutissements de l'abîme sans fond;</p>
+<p class="i14">J'ai vu le ciel, l'éther, le chaos et l'espace.</p>
+<p class="i14">Vivants! puisque j'en viens, je sais ce qui s'y passe;</p>
+<p class="i14">Je vous affirme à tous, écoutez bien ma voix,</p>
+<p class="i14">J'affirme même à ceux qui vivent dans les bois,</p>
+<p class="i14">Que le Seigneur, le Dieu des esprits, des prophètes,</p>
+<p class="i14">Voit ce que vous pensez et sait ce que vous faites.</p>
+<p class="i14">C'est bien. Continuez, grands, petits, jeunes, vieux!</p>
+<p class="i14">Que l'avare soit tout à l'or, que l'envieux</p>
+<p class="i14">Rampe et morde en rampant, que le glouton dévore,</p>
+<p class="i14">Que celui qui faisait le mal, le fasse encore,</p>
+<p class="i14">Que celui qui fut lâche et vil, le soit toujours!</p>
+<p class="i14">Voyant vos passions, vos fureurs, vos amours,</p>
+<p class="i14">J'ai dit à Dieu: «Seigneur, jugez où nous en sommes.</p>
+<p class="i14">Considérez la terre et regardez les hommes.</p>
+<p class="i14">Ils brisent tous les noeuds qui devaient les unir.»</p>
+<p class="i14">Et Dieu m'a répondu: «Certes, je vais venir!»</p>
+<br>
+<p class="i40">Serk, juillet 1853.</p>
+</div></div>
+
+<a name="cV" id="cV"></a>
+<br>
+<h3>V</h3>
+<h3>CROIRE; MAIS PAS EN NOUS</h3>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">Parce qu'on a porté du pain, du linge blanc,</p>
+<p class="i14">A quelque humble logis sous les combles tremblant</p>
+<p class="i14">Comme le nid parmi les feuilles inquiètes;</p>
+<p class="i14">Parce qu'on a jeté ses restes et ses miettes</p>
+<p class="i14">Au petit enfant maigre, au vieillard pâlissant,</p>
+<p class="i14">Au pauvre qui contient l'éternel tout-puissant;</p>
+<p class="i14">Parce qu'on a laissé Dieu manger sous sa table,</p>
+<p class="i14">On se croit vertueux, on se croit charitable!</p>
+<p class="i14">On dit: «Je suis parfait! louez-moi; me voilà!»</p>
+<p class="i14">Et, tout en blâmant Dieu de ceci, de cela,</p>
+<p class="i14">De ce qu'il pleut, du mal dont on le dit la cause,</p>
+<p class="i14">Du chaud, du froid, on fait sa propre apothéose.</p>
+<p class="i14">Le riche qui, gorgé, repu, fier, paresseux,</p>
+<p class="i14">Laisse un peu d'or rouler de son palais sur ceux</p>
+<p class="i14">Que le noir janvier glace et que la faim harcèle,</p>
+<p class="i14">Ce riche-là, qui brille et donne une parcelle</p>
+<p class="i14">De ce qu'il a de trop à qui n'a pas assez,</p>
+<p class="i14">Et qui, pour quelques sous du pauvre ramassés,</p>
+<p class="i14">S'admire et ferme l'oeil sur sa propre misère,</p>
+<p class="i14">S'il a le superflu, n'a pas le nécessaire:</p>
+<p class="i14">La justice; et le loup rit dans l'ombre en marchant</p>
+<p class="i14">De voir qu'il se croit bon pour n'être pas méchant.</p>
+<p class="i14">Nous bons! nous fraternels! ô fange et pourriture!</p>
+<p class="i14">Mais tournez donc vos yeux vers la mère nature!</p>
+<p class="i14">Que sommes-nous, coeurs froids où l'égoïsme bout,</p>
+<p class="i14">Auprès de la bonté suprême éparse en tout?</p>
+<p class="i14">Toutes nos actions ne valent pas la rose.</p>
+<p class="i14">Dès que nous avons fait par hasard quelque chose,</p>
+<p class="i14">Nous nous vantons, hélas! vains souffles qui fuyons!</p>
+<p class="i14">Dieu donne l'aube au ciel sans compter les rayons,</p>
+<p class="i14">Et la rosée aux fleurs sans mesurer les gouttes;</p>
+<p class="i14">Nous sommes le néant; nos vertus tiendraient toutes</p>
+<p class="i14">Dans le creux de la pierre où vient boire l'oiseau.</p>
+<p class="i14">L'homme est l'orgueil du cèdre emplissant le roseau.</p>
+<p class="i14">Le meilleur n'est pas bon, vraiment, tant l'homme est frêle;</p>
+<p class="i14">Et tant notre fumée à nos vertus se mêle!</p>
+<p class="i14">Le bienfait par nos mains pompeusement jeté</p>
+<p class="i14">S'évapore aussitôt dans notre vanité;</p>
+<p class="i14">Même en le prodiguant aux pauvres d'un air tendre,</p>
+<p class="i14">Nous avons tant d'orgueil que notre or devient cendre;</p>
+<p class="i14">Le bien que nous faisons est spectre comme nous.</p>
+<p class="i14">L'Incréé, seul vivant, seul terrible et seul doux,</p>
+<p class="i14">Qui juge, aime, pardonne, engendre, construit, fonde,</p>
+<p class="i14">Voit nos hauteurs avec une pitié profonde.</p>
+<p class="i14">Ah! rapides passants! ne comptons pas sur nous,</p>
+<p class="i14">Comptons sur lui. Pensons et vivons à genoux;</p>
+<p class="i14">Tâchons d'être sagesse, humilité, lumière;</p>
+<p class="i14">Ne faisons point un pas qui n'aille à la prière;</p>
+<p class="i14">Car nos perfections rayonneront bien peu</p>
+<p class="i14">Après la mort, devant l'étoile et le ciel bleu.</p>
+<p class="i14">Dieu seul peut nous sauver. C'est un rêve de croire</p>
+<p class="i14">Que nos lueurs d'en bas sont là-haut de la gloire;</p>
+<p class="i14">Si lumineux qu'il ait paru dans notre horreur,</p>
+<p class="i14">Si doux qu'il ait été pour nos coeurs pleins d'erreur,</p>
+<p class="i14">Quoi qu'il ait fait, celui que sur la terre on nomme</p>
+<p class="i14">Juste, excellent, pur, sage et grand, là-haut est l'homme,</p>
+<p class="i14">C'est-à-dire la nuit en présence du jour;</p>
+<p class="i14">Son amour semble haine auprès du grand amour;</p>
+<p class="i14">Et toutes ses splendeurs, poussant des cris funèbres,</p>
+<p class="i14">Disent en voyant Dieu: Nous sommes les ténèbres!</p>
+<p class="i14">Dieu, c'est le seul azur dont le monde ait besoin.</p>
+<p class="i14">L'abîme en en parlant prend l'atome à témoin.</p>
+<p class="i14">Dieu seul est grand! c'est là le psaume du brin d'herbe;</p>
+<p class="i14">Dieu seul est vrai! c'est là l'hymne du flot superbe;</p>
+<p class="i14">Dieu seul est bon! c'est là le murmure des vents;</p>
+<p class="i14">Ah! ne vous faites pas d'illusions, vivants!</p>
+<p class="i14">Et d'où sortez-vous donc, pour croire que vous êtes</p>
+<p class="i14">Meilleurs que Dieu, qui met les astres sur vos têtes,</p>
+<p class="i14">Et qui vous éblouit, à l'heure du réveil,</p>
+<p class="i14">De ce prodigieux sourire, le soleil!</p>
+<br>
+<p class="i30">Marine-Terrace, décembre 1854.</p>
+</div></div>
+
+<a name="cVI" id="cVI"></a>
+<br>
+<h3>VI</h3>
+<h3>PLEURS DANS LA NUIT</h3>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="mid">I</p>
+<br>
+<p class="i14">Je suis l'être incliné qui jette ce qu'il pense;</p>
+<p class="i14">Qui demande à la nuit le secret du silence;</p>
+<p class="i20"> Dont la brume emplit l'oeil;</p>
+<p class="i14">Dans une ombre sans fond mes paroles descendent,</p>
+<p class="i14">Et les choses sur qui tombent mes strophes rendent</p>
+<p class="i20"> Le son creux du cercueil.</p>
+<br>
+<p class="i14">Mon esprit, qui du doute a senti la piqûre,</p>
+<p class="i14">Habite, âpre songeur, la rêverie obscure</p>
+<p class="i20"> Aux flots plombés et bleus,</p>
+<p class="i14">Lac hideux où l'horreur tord ses bras, pâle nymphe,</p>
+<p class="i14">Et qui fait boire une eau morte comme la lymphe</p>
+<p class="i20"> Aux rochers scrofuleux.</p>
+<br>
+<p class="i14">Le Doute, fils bâtard de l'aïeule Sagesse,</p>
+<p class="i14">Crie:--A quoi bon?--devant l'éternelle largesse,</p>
+<p class="i20"> Nous fait tout oublier,</p>
+<p class="i14">S'offre à nous, morne abri, dans nos marches sans nombre,</p>
+<p class="i14">Nous dit:--Es-tu las? Viens!--et l'homme dort à l'ombre</p>
+<p class="i20"> De ce mancenilier.</p>
+<br>
+<p class="i14">L'effet pleure et sans cesse interroge la cause.</p>
+<p class="i14">La création semble attendre quelque chose.</p>
+<p class="i20"> L'homme à l'homme est obscur.</p>
+<p class="i14">Où donc commence l'âme? où donc finit la vie?</p>
+<p class="i14">Nous voudrions, c'est là notre incurable envie,</p>
+<p class="i20"> Voir par-dessus le mur.</p>
+<br>
+<p class="i14">Nous rampons, oiseaux pris sous le filet de l'être;</p>
+<p class="i14">Libres et prisonniers, l'immuable pénètre</p>
+<p class="i20"> Toutes nos volontés;</p>
+<p class="i14">Captifs sous le réseau des choses nécessaires,</p>
+<p class="i14">Nous sentons se lier des fils à nos misères</p>
+<p class="i20"> Dans les immensités.</p>
+<br>
+<p class="mid">II</p>
+<br>
+<p class="i14">Nous sommes au cachot; la porte est inflexible;</p>
+<p class="i14">Mais, dans une main sombre, inconnue, invisible,</p>
+<p class="i20"> Qui passe par moment,</p>
+<p class="i14">A travers l'ombre, espoir des âmes sérieuses,</p>
+<p class="i14">On entend le trousseau des clefs mystérieuses</p>
+<p class="i20"> Sonner confusément.</p>
+<br>
+<p class="i14">La vision de l'être emplit les yeux de l'homme.</p>
+<p class="i14">Un mariage obscur sans cesse se consomme</p>
+<p class="i20"> De l'ombre avec le jour;</p>
+<p class="i14">Ce monde, est-ce un éden tombé dans la géhenne?</p>
+<p class="i14">Nous avons dans le coeur des ténèbres de haine</p>
+<p class="i20"> Et des clartés d'amour.</p>
+<br>
+<p class="i14">La création n'a qu'une prunelle trouble.</p>
+<p class="i14">L'être éternellement montre sa face double,</p>
+<p class="i20"> Mal et bien, glace et feu;</p>
+<p class="i14">L'homme sent à la fois, âme pure et chair sombre,</p>
+<p class="i14">La morsure du ver de terre au fond de l'ombre</p>
+<p class="i20"> Et le baiser de Dieu.</p>
+<br>
+<p class="i14">Mais à de certains jours, l'âme est comme une veuve.</p>
+<p class="i14">Nous entendons gémir les vivants dans l'épreuve.</p>
+<p class="i20"> Nous doutons, nous tremblons,</p>
+<p class="i14">Pendant que l'aube épand ses lumières sacrées</p>
+<p class="i14">Et que mai sur nos seuils mêle les fleurs dorées</p>
+<p class="i20"> Avec les enfants blonds.</p>
+<br>
+<p class="i14">Qu'importe la lumière, et l'aurore, et les astres,</p>
+<p class="i14">Fleurs des chapiteaux bleus, diamants des pilastres</p>
+<p class="i20"> Du profond firmament,</p>
+<p class="i14">Et mai qui nous caresse, et l'enfant qui nous charme,</p>
+<p class="i14">Si tout n'est qu'un soupir, si tout n'est qu'une larme,</p>
+<p class="i20"> Si tout n'est qu'un moment!</p>
+<br>
+<p class="mid">III</p>
+<br>
+<p class="i14">Le sort nous use au jour, triste meule qui tourne.</p>
+<p class="i14">L'homme inquiet et vain croit marcher, il séjourne;</p>
+<p class="i20"> Il expire en créant.</p>
+<p class="i14">Nous avons la seconde et nous rêvons l'année;</p>
+<p class="i14">Et la dimension de notre destinée,</p>
+<p class="i20"> C'est poussière et néant.</p>
+<br>
+<p class="i14">L'abîme, où les soleils sont les égaux des mouches,</p>
+<p class="i14">Nous tient; nous n'entendons que des sanglots farouches</p>
+<p class="i20"> Ou des rires moqueurs;</p>
+<p class="i14">Vers la cible d'en haut qui dans l'azur s'élève,</p>
+<p class="i14">Nous lançons nos projets, nos voeux, l'espoir, le rêve,</p>
+<p class="i20"> Ces flèches de nos coeurs.</p>
+<br>
+<p class="i14">Nous voulons durer, vivre, être éternels. O cendre!</p>
+<p class="i14">Où donc est la fourmi qu'on appelle Alexandre?</p>
+<p class="i20"> Où donc le ver César?</p>
+<p class="i14">En tombant sur nos fronts, la minute nous tue.</p>
+<p class="i14">Nous passons, noir essaim, foule de deuil vêtue,</p>
+<p class="i20"> Comme le bruit d'un char.</p>
+<br>
+<p class="i14">Nous montons à l'assaut du temps comme une armée.</p>
+<p class="i14">Sur nos groupes confus que voile la fumée</p>
+<p class="i20"> Des jours évanouis,</p>
+<p class="i14">L'énorme éternité luit, splendide et stagnante;</p>
+<p class="i14">Le cadran, bouclier de l'heure rayonnante.</p>
+<p class="i20"> Nous terrasse éblouis!</p>
+<br>
+<p class="mid">IV</p>
+<br>
+<p class="i14">A l'instant où l'on dit: Vivons! tout se déchire.</p>
+<p class="i14">Les pleurs subitement descendent sur le rire.</p>
+<p class="i20"> Tête nue! à genoux!</p>
+<p class="i14">Tes fils sont morts, mon père est mort, leur mère est morte.</p>
+<p class="i14">O deuil! qui passe là? C'est un cercueil qu'on porte.</p>
+<p class="i20"> A qui le portez-vous?</p>
+<br>
+<p class="i14">Ils le portent à l'ombre, au silence, à la terre;</p>
+<p class="i14">Ils le portent au calme obscur, à l'aube austère,</p>
+<p class="i20"> A la brume sans bords,</p>
+<p class="i14">Au mystère qui tord ses anneaux sous des voiles,</p>
+<p class="i14">Au serpent inconnu qui lèche les étoiles</p>
+<p class="i20"> Et qui baise les morts!</p>
+<br>
+<p class="mid">V</p>
+<br>
+<p class="i14">Ils le portent aux vers, au néant, à Peut-Être!</p>
+<p class="i14">Car la plupart d'entre eux n'ont point vu le jour naître;</p>
+<p class="i20"> Sceptiques et bornés,</p>
+<p class="i14">La négation morne et la matière hostile,</p>
+<p class="i14">Flambeaux d'aveuglement, troublent l'âme inutile</p>
+<p class="i20"> De ces infortunés.</p>
+<br>
+<p class="i14">Pour eux le ciel ment, l'homme est un songe et croit vivre;</p>
+<p class="i14">Ils ont beau feuilleter page à page le livre,</p>
+<p class="i20"> Ils ne comprennent pas;</p>
+<p class="i14">Ils vivent en hochant la tête, et, dans le vide,</p>
+<p class="i14">L'écheveau ténébreux que le doute dévide</p>
+<p class="i20"> Se mêle sous leurs pas.</p>
+<br>
+<p class="i14">Pour eux l'âme naufrage avec le corps qui sombre.</p>
+<p class="i14">Leur rêve a les yeux creux et regarde de l'ombre;</p>
+<p class="i20"> Rien est le mot du sort;</p>
+<p class="i14">Et chacun d'eux, riant de la voûte étoilée,</p>
+<p class="i14">Porte en son coeur, au lieu de l'espérance ailée,</p>
+<p class="i20"> Une tête de mort.</p>
+<br>
+<p class="i14">Sourds à l'hymne des bois, au sombre cri de l'orgue,</p>
+<p class="i14">Chacun d'eux est un champ plein de cendre, une morgue</p>
+<p class="i20"> Où pendent des lambeaux,</p>
+<p class="i14">Un cimetière où l'oeil des frémissants poëtes</p>
+<p class="i14">Voit planer l'ironie et toutes ses chouettes,</p>
+<p class="i20"> L'ombre et tous ses corbeaux.</p>
+<br>
+<p class="i14">Quand l'astre et le roseau leur disent: Il faut croire;</p>
+<p class="i14">Ils disent au jonc vert, à l'astre en sa nuit noire:</p>
+<p class="i20"> Vous êtes insensés!</p>
+<p class="i14">Quand l'arbre leur murmure à l'oreille: Il existe;</p>
+<p class="i14">Ces fous répondent: Non! et, si le chêne insiste,</p>
+<p class="i20"> Ils lui disent: Assez!</p>
+<br>
+<p class="i14">Quelle nuit! le semeur nié par la semence!</p>
+<p class="i14">L'univers n'est pour eux qu'une vaste démence,</p>
+<p class="i20"> Sans but et sans milieu;</p>
+<p class="i14">Leur âme, en agitant l'immensité profonde,</p>
+<p class="i14">N'y sent même pas l'être, et dans le grelot monde</p>
+<p class="i20"> N'entend pas sonner Dieu!</p>
+<br>
+<p class="mid">VI</p>
+<br>
+<p class="i14">Le corbillard franchit le seuil du cimetière.</p>
+<p class="i14">Le gai matin, qui rit à la nature entière,</p>
+<p class="i20"> Resplendit sur ce deuil;</p>
+<p class="i14">Tout être a son mystère où l'on sent l'âme éclore,</p>
+<p class="i14">Et l'offre à l'infini; l'astre apporte l'aurore,</p>
+<p class="i20"> Et l'homme le cercueil.</p>
+<br>
+<p class="i14">Le dedans de la fosse apparaît, triste crèche.</p>
+<p class="i14">Des pierres par endroits percent la terre fraîche;</p>
+<p class="i20"> Et l'on entend le glas;</p>
+<p class="i14">Elles semblent s'ouvrir ainsi que des paupières,</p>
+<p class="i14">Et le papillon blanc dit: «Qu'ont donc fait ces pierres?»</p>
+<p class="i20"> Et la fleur dit: «Hélas!»</p>
+<br>
+<p class="mid">VII</p>
+<br>
+<p class="i14">Est-ce que par hasard ces pierres sont punies,</p>
+<p class="i14">Dieu vivant, pour subir de telles agonies?</p>
+<p class="i20"> Ah! ce que nous souffrons</p>
+<p class="i14">N'est rien...--Plus bas que l'arbre en proie aux froides bises,</p>
+<p class="i14">Sous cette forme horrible, est-ce que les Cambyses,</p>
+<p class="i20"> Est-ce que les Nérons,</p>
+<br>
+<p class="i14">Après avoir tenu les peuples dans leur serre,</p>
+<p class="i14">Et crucifié l'homme au noir gibet misère,</p>
+<p class="i20"> Mis le monde en lambeaux,</p>
+<p class="i14">Souillé l'âme, et changé, sous le vent des désastres,</p>
+<p class="i14">L'univers en charnier, et fait monter aux astres</p>
+<p class="i20"> La vapeur des tombeaux,</p>
+<br>
+<p class="i14">Après avoir passé joyeux dans la victoire,</p>
+<p class="i14">Dans l'orgueil, et partout imprimé sur l'histoire</p>
+<p class="i20"> Leurs ongles furieux,</p>
+<p class="i14">Et, monstres qu'entrevoit l'homme en ses léthargies.</p>
+<p class="i14">Après avoir sur terre été des effigies</p>
+<p class="i20"> Du mal mystérieux,</p>
+<br>
+<p class="i14">Après avoir peuplé les prisons élargies,</p>
+<p class="i14">Et versé tant de meurtre aux vastes mers rougies,</p>
+<p class="i20"> Tant de morts, glaive au flanc,</p>
+<p class="i14">Tant d'ombre, et de carnage, et d'horreurs inconnues,</p>
+<p class="i14">Que le soleil, le soir, hésitait dans les nues</p>
+<p class="i20"> Devant ce bain sanglant!</p>
+<br>
+<p class="i14">Après avoir mordu le troupeau que Dieu mène,</p>
+<p class="i14">Et tourné tour à tour de la torture humaine</p>
+<p class="i20"> L'atroce cabestan,</p>
+<p class="i14">Et régné sous la pourpre et sous le laticlave,</p>
+<p class="i14">Et plié six mille ans Adam, le vieil esclave,</p>
+<p class="i20"> Sous le vieux roi Satan,</p>
+<br>
+<p class="i14">Est-ce que le chasseur Nemrod, Sforce le pâtre,</p>
+<p class="i14">Est-ce que Messaline, est-ce que Cléopâtre,</p>
+<p class="i20"> Caligula, Macrin,</p>
+<p class="i14">Et les Achabs, par qui renaissaient les Sodomes,</p>
+<p class="i14">Et Phalaris, qui fit du hurlement des hommes</p>
+<p class="i20"> La clameur de l'airain,</p>
+<br>
+<p class="i14">Est-ce que Charles Neuf, Constantin, Louis Onze,</p>
+<p class="i14">Vitellius, la fange, et Busiris, le bronze,</p>
+<p class="i20"> Les Cyrus dévorants,</p>
+<p class="i14">Les Égystes montrés du doigt par les Électres,</p>
+<p class="i14">Seraient dans cette nuit, d'hommes devenus spectres,</p>
+<p class="i20"> Et pierres de tyrans?</p>
+<br>
+<p class="i14">Est-ce que ces cailloux, tout pénétrés de crimes,</p>
+<p class="i14">Dans l'horreur étouffés, scellés dans les abîmes,</p>
+<p class="i20"> Enviant l'ossement,</p>
+<p class="i14">Sans air, sans mouvement, sans jour, sans yeux, sans bouche,</p>
+<p class="i14">Entre l'herbe sinistre et le cercueil farouche,</p>
+<p class="i20"> Vivraient affreusement?</p>
+<br>
+<p class="i14">Est-ce que ce seraient des âmes condamnées,</p>
+<p class="i14">Des maudits qui, pendant des millions d'années,</p>
+<p class="i20"> Seuls avec le remords,</p>
+<p class="i14">Au lieu de voir, des yeux de l'astre solitaire,</p>
+<p class="i14">Sortir les rayons d'or, verraient les vers de terre</p>
+<p class="i20"> Sortir des yeux des morts?</p>
+<br>
+<p class="i14">Homme et roche, exister, noir dans l'ombre vivante!</p>
+<p class="i14">Songer, pétrifié dans sa propre épouvante!</p>
+<p class="i20"> Rêver l'éternité!</p>
+<p class="i14">Dévorer ses fureurs, confusément rugies!</p>
+<p class="i14">Être pris, ouragan de crimes et d'orgies,</p>
+<p class="i20"> Dans l'immobilité!</p>
+<br>
+<p class="i14">Punition! problème obscur! questions sombres!</p>
+<p class="i14">Quoi! ce caillou dirait:--J'ai mis Thèbe en décombres!</p>
+<p class="i20"> J'ai vu Suze à genoux!</p>
+<p class="i14">J'étais Bélus à Tyr! j'étais Sylla dans Rome!--</p>
+<p class="i14">Noire captivité des vieux démons de l'homme!</p>
+<p class="i20"> O pierres, qu'êtes-vous?</p>
+<br>
+<p class="i14">Qu'a fait ce bloc, béant dans la fosse insalubre?</p>
+<p class="i14">Glacé du froid profond de la terre lugubre,</p>
+<p class="i20"> Informe et châtié,</p>
+<p class="i14">Aveugle, même aux feux que la nuit réverbère,</p>
+<p class="i14">Il pense et se souvient...--Quoi! ce n'est que Tibère!</p>
+<p class="i20"> Seigneur, ayez pitié!</p>
+<br>
+<p class="i14">Ce dur silex noyé dans la terre, âpre, fruste,</p>
+<p class="i14">Couvert d'ombre, pendant que le ciel s'ouvre au juste</p>
+<p class="i20"> Qui s'y réfugia,</p>
+<p class="i14">Jaloux du chien qui jappe et de l'âne qui passe,</p>
+<p class="i14">Songe et dit: Je suis là!--Dieu vivant, faites grâce!</p>
+<p class="i20"> Ce n'est que Borgia!</p>
+<br>
+<p class="i14">O Dieu bon, penchez-vous sur tous ces misérables!</p>
+<p class="i14">Sauvez ces submergés, aimez ces exécrables!</p>
+<p class="i20"> Ouvrez les soupiraux.</p>
+<p class="i14">Au nom des innocents, Dieu, pardonnez aux crimes.</p>
+<p class="i14">Père, fermez l'enfer. Juge, au nom des victimes,</p>
+<p class="i20"> Grâce pour les bourreaux!</p>
+<br>
+<p class="i14">De toutes parts s'élève un cri: Miséricorde!</p>
+<p class="i14">Les peuples nus, liés, fouettés à coups de corde,</p>
+<p class="i20"> Lugubres travailleurs,</p>
+<p class="i14">Voyant leur maître en proie aux châtiments sublimes,</p>
+<p class="i14">Ont pitié du despote, et, saignant de ses crimes,</p>
+<p class="i20"> Pleurent de ses douleurs;</p>
+<br>
+<p class="i14">Les pâles nations regardent dans le gouffre,</p>
+<p class="i14">Et ces grands suppliants, pour le tyran qui souffre,</p>
+<p class="i20"> T'implorent, Dieu jaloux;</p>
+<p class="i14">L'esclave mis en croix, l'opprimé sur la claie,</p>
+<p class="i14">Plaint le satrape au fond de l'abîme, et la plaie</p>
+<p class="i20"> Dit: Grâce pour les clous!</p>
+<br>
+<p class="i14">Dieu serein, regardez d'un regard salutaire</p>
+<p class="i14">Ces reclus ténébreux qu'emprisonne la terre</p>
+<p class="i20"> Pleine d'obscurs verrous,</p>
+<p class="i14">Ces forçats dont le bagne est le dedans des pierres,</p>
+<p class="i14">Et levez, à la voix des justes en prières,</p>
+<p class="i20"> Ces effrayants écrous.</p>
+<br>
+<p class="i14">Père, prenez pitié du monstre et de la roche.</p>
+<p class="i14">De tous les condamnés que le pardon s'approche!</p>
+<p class="i20"> Jadis, roi des combats,</p>
+<p class="i14">Ces bandits sur la terre ont fait une tempête;</p>
+<p class="i14">Étant montés plus haut dans l'horreur que la bête,</p>
+<p class="i20"> Ils sont tombés plus bas.</p>
+<br>
+<p class="i14">Grâce pour eux! démence, espoir, pardon, refuge,</p>
+<p class="i14">Au jonc qui fut un prince, au ver qui fut un juge!</p>
+<p class="i20"> Le méchant, c'est le fou.</p>
+<p class="i14">Dieu, rouvrez au maudit! Dieu, relevez l'infâme!</p>
+<p class="i14">Rendez à tous l'azur. Donnez au tigre une âme,</p>
+<p class="i20"> Des ailes au caillou!</p>
+<br>
+<p class="i14">Mystère! obsession de tout esprit qui pense!</p>
+<p class="i14">Échelle de la peine et de la récompense!</p>
+<p class="i20"> Nuit qui monte en clarté!</p>
+<p class="i14">Sourire épanoui sur la torture amère!</p>
+<p class="i14">Vision du sépulcre! êtes-vous la chimère,</p>
+<p class="i20"> Ou la réalité?</p>
+<br>
+<p class="mid">VIII</p>
+<br>
+<p class="i14">La fosse, plaie au flanc de la terre, est ouverte,</p>
+<p class="i14">Et, béante, elle fait frissonner l'herbe verte</p>
+<p class="i20"> Et le buisson jauni;</p>
+<p class="i14">Elle est là, froide, calme, étroite, inanimée,</p>
+<p class="i14">Et l'âme en voit sortir, ainsi qu'une fumée,</p>
+<p class="i20"> L'ombre de l'infini.</p>
+<br>
+<p class="i14">Et les oiseaux de l'air, qui, planant sur les cimes,</p>
+<p class="i14">Volant sous tous les cieux, comparent les abîmes</p>
+<p class="i20"> Dans les courses qu'ils font,</p>
+<p class="i14">Songent au noir Vésuve, à l'Océan superbe,</p>
+<p class="i14">Et disent, en voyant cette fosse dans l'herbe:</p>
+<p class="i20"> Voici le plus profond!</p>
+<br>
+<p class="mid">IX</p>
+<br>
+<p class="i14">L'âme est partie, on rend le corps à la nature.</p>
+<p class="i14">La vie a disparu sous cette créature;</p>
+<p class="i20"> Mort, où sont tes appuis?</p>
+<p class="i14">Le voilà hors du temps, de l'espace et du nombre.</p>
+<p class="i14">On le descend avec une corde dans l'ombre</p>
+<p class="i20"> Comme un seau dans un puits.</p>
+<br>
+<p class="i14">Que voulez-vous puiser dans ce puits formidable?</p>
+<p class="i14">Et pourquoi jetez-vous la sonde à l'insondable?</p>
+<p class="i20"> Qu'y voulez-vous puiser?</p>
+<p class="i14">Est-ce l'adieu lointain et doux de ceux qu'on aime?</p>
+<p class="i14">Est-ce un regard? hélas! est-ce un soupir suprême?</p>
+<p class="i20"> Est-ce un dernier baiser?</p>
+<br>
+<p class="i14">Qu'y voulez-vous puiser, vivants, essaim frivole?</p>
+<p class="i14">Est-ce un frémissement du vide où tout s'envole,</p>
+<p class="i20"> Un bruit, une clarté,</p>
+<p class="i14">Une lettre du mot que Dieu seul peut écrire?</p>
+<p class="i14">Est-ce, pour le mêler à vos éclats de rire,</p>
+<p class="i20"> Un peu d'éternité?</p>
+<br>
+<p class="i14">Dans ce gouffre où la larve entr'ouvre son oeil terne,</p>
+<p class="i14">Dans cette épouvantable et livide citerne,</p>
+<p class="i20"> Abîme de douleurs,</p>
+<p class="i14">Dans ce cratère obscur des muettes demeures,</p>
+<p class="i14">Que voulez-vous puiser, ô passants de peu d'heures,</p>
+<p class="i20"> Hommes de peu de pleurs?</p>
+<br>
+<p class="i14">Est-ce le secret sombre? est-ce la froide goutte</p>
+<p class="i14">Qui, larme du néant, suinte de l'âpre voûte</p>
+<p class="i20"> Sans aube et sans flambeau?</p>
+<p class="i14">Est-ce quelque lueur effarée et hagarde?</p>
+<p class="i14">Est-ce le cri jeté par tout ce qui regarde</p>
+<p class="i20"> Derrière le tombeau?</p>
+<br>
+<p class="i14">Vous ne puiserez rien. Les morts tombent. La fosse</p>
+<p class="i14">Les voit descendre, avec leur âme juste ou fausse,</p>
+<p class="i20"> Leur nom, leurs pas, leur bruit.</p>
+<p class="i14">Un jour, quand souffleront les célestes haleines,</p>
+<p class="i14">Dieu seul remontera toutes ces urnes pleines</p>
+<p class="i20"> De l'éternelle nuit.</p>
+<br>
+<p class="mid">X</p>
+<br>
+<p class="i14">Et la terre, agitant la ronce à sa surface,</p>
+<p class="i14">Dit:--L'homme est mort; c'est bien; que veut-on que j'en fasse?</p>
+<p class="i20"> Pourquoi me le rend-on?</p>
+<p class="i14">Terre! fais-en des fleurs! des lys que l'aube arrose!</p>
+<p class="i14">De cette bouche aux dents béantes, fais la rose</p>
+<p class="i20"> Entr'ouvrant son bouton!</p>
+<br>
+<p class="i14">Fais ruisseler ce sang dans tes sources d'eaux vives,</p>
+<p class="i14">Et fais-le boire aux boeufs mugissants, tes convives;</p>
+<p class="i20"> Prends ces chairs en haillons;</p>
+<p class="i14">Fais de ces seins bleuis sortir des violettes,</p>
+<p class="i14">Et couvre de ces yeux que t'offrent les squelettes</p>
+<p class="i20"> L'aile des papillons.</p>
+<br>
+<p class="i14">Fais avec tous ces morts une joyeuse vie.</p>
+<p class="i14">Fais-en le fier torrent qui gronde et qui dévie,</p>
+<p class="i20"> La mousse aux frais tapis!</p>
+<p class="i14">Fais-en des rocs, des joncs, des fruits, des vignes mûres,</p>
+<p class="i14">Des brises, des parfums, des bois pleins de murmures,</p>
+<p class="i20"> Des sillons pleins d'épis!</p>
+<br>
+<p class="i14">Fais-en des buissons verts, fais-en de grandes herbes!</p>
+<p class="i14">Et qu'en ton sein profond d'où se lèvent les gerbes,</p>
+<p class="i20"> A travers leur sommeil,</p>
+<p class="i14">Les effroyables morts sans souffle et sans paroles</p>
+<p class="i14">Se sentent frissonner dans toutes ces corolles</p>
+<p class="i20"> Qui tremblent au soleil!</p>
+<br>
+<p class="mid">XI</p>
+<br>
+<p class="i14">La terre, sur la bière où le mort pâle écoute,</p>
+<p class="i14">Tombe, et le nid gazouille, et, là-bas, sur la route</p>
+<p class="i20"> Siffle le paysan;</p>
+<p class="i14">Et ces fils, ces amis que le regret amène,</p>
+<p class="i14">N'attendent même pas que la fosse soit pleine</p>
+<p class="i20"> Pour dire: Allons-nous-en!</p>
+<br>
+<p class="i14">Le fossoyeur, payé par ces douleurs hâtées,</p>
+<p class="i14">Jette sur le cercueil la terre à pelletées.</p>
+<p class="i20"> Toi qui, dans ton linceul,</p>
+<p class="i14">Rêvais le deuil sans fin, cette blanche colombe,</p>
+<p class="i14">Avec cet homme allant et venant sur ta tombe,</p>
+<p class="i20"> O mort, te voilà seul!</p>
+<br>
+<p class="i14">Commencement de l'âpre et morne solitude!</p>
+<p class="i14">Tu ne changeras plus de lit ni d'attitude;</p>
+<p class="i20"> L'heure aux pas solennels</p>
+<p class="i14">Ne sonne plus pour toi; l'ombre te fait terrible;</p>
+<p class="i14">L'immobile suaire a sur ta forme horrible</p>
+<p class="i20"> Mis ses plis éternels.</p>
+<br>
+<p class="i14">Et puis le fossoyeur s'en va boire la fosse.</p>
+<p class="i14">Il vient de voir des dents que la terre déchausse,</p>
+<p class="i20"> Il rit, il mange, il mord;</p>
+<p class="i14">Et prend, en murmurant des chansons hébétées,</p>
+<p class="i14">Un verre dans ses mains à chaque instant heurtées</p>
+<p class="i20"> Aux choses de la mort.</p>
+<br>
+<p class="i14">Le soir vient; l'horizon s'emplit d'inquiétude;</p>
+<p class="i14">L'herbe tremble et bruit comme une multitude;</p>
+<p class="i20"> Le fleuve blanc reluit;</p>
+<p class="i14">Le paysage obscur prend les veines des marbres;</p>
+<p class="i14">Ces hydres que, le jour, on appelle des arbres,</p>
+<p class="i20"> Se tordent dans la nuit.</p>
+<br>
+<p class="i14">Le mort est seul. Il sent la nuit qui le dévore.</p>
+<p class="i14">Quand naît le doux matin, tout l'azur de l'aurore,</p>
+<p class="i20"> Tous ses rayons si beaux,</p>
+<p class="i14">Tout l'amour des oiseaux et leurs chansons sans nombre,</p>
+<p class="i14">Vont aux berceaux dorés; et, la nuit, toute l'ombre</p>
+<p class="i20"> Aboutit aux tombeaux.</p>
+<br>
+<p class="i14">Il entend des soupirs dans les fosses voisines,</p>
+<p class="i14">Il sent la chevelure affreuse des racines</p>
+<p class="i20"> Entrer dans son cercueil;</p>
+<p class="i14">Il est l'être vaincu dont s'empare la chose;</p>
+<p class="i14">Il sent un doigt obscur, sous sa paupière close,</p>
+<p class="i20"> Lui retirer son oeil.</p>
+<br>
+<p class="i14">Il a froid; car le soir, qui mêle à son haleine</p>
+<p class="i14">Les ténèbres, l'horreur, le spectre et le phalène,</p>
+<p class="i20"> Glace ces durs grabats;</p>
+<p class="i14">Le cadavre, lié de bandelettes blanches,</p>
+<p class="i14">Grelotte, et dans sa bière entend les quatre planches</p>
+<p class="i20"> Qui lui parlent tout bas.</p>
+<br>
+<p class="i14">L'une dit:--Je fermais ton coffre-fort.--Et l'autre</p>
+<p class="i14">Dit:--J'ai servi de porte au toit qui fut le nôtre.--</p>
+<p class="i20"> L'autre dit:--Aux beaux jours,</p>
+<p class="i14">La table où rit l'ivresse et que le vin encombre,</p>
+<p class="i14">C'était moi.--L'autre dit:--J'étais le chevet sombre</p>
+<p class="i20"> Du lit de tes amours.</p>
+<br>
+<p class="i14">Allez, vivants! riez, chantez; le jour flamboie.</p>
+<p class="i14">Laissez derrière vous, derrière votre joie</p>
+<p class="i20"> Sans nuage et sans pli,</p>
+<p class="i14">Derrière la fanfare et le bal qui s'élance,</p>
+<p class="i14">Tous ces morts qu'enfouit dans la fosse silence</p>
+<p class="i20"> Le fossoyeur oubli!</p>
+<br>
+<p class="mid">XII</p>
+<br>
+<p class="i20">Tous y viendront.</p>
+<br>
+<p class="mid">XIII</p>
+<br>
+<p class="i20"> Assez! et levez-vous de table.</p>
+<p class="i14">Chacun prend à son tour la route redoutable;</p>
+<p class="i20"> Chacun sort en tremblant;</p>
+<p class="i14">Chantez, riez; soyez heureux, soyez célèbres;</p>
+<p class="i14">Chacun de vous sera bientôt dans les ténèbres</p>
+<p class="i20"> Le spectre au regard blanc.</p>
+<br>
+<p class="i14">La foule vous admire et l'azur vous éclaire;</p>
+<p class="i14">Vous êtes riche, grand, glorieux, populaire,</p>
+<p class="i20"> Puissant, fier, encensé;</p>
+<p class="i14">Vos licteurs devant vous, graves, portent la hache;</p>
+<p class="i14">Et vous vous en irez sans que personne sache</p>
+<p class="i20"> Où vous avez passé.</p>
+<br>
+<p class="i14">Jeunes filles, hélas! qui donc croit à l'aurore?</p>
+<p class="i14">Votre lèvre pâlit pendant qu'on danse encore</p>
+<p class="i20"> Dans le bal enchanté;</p>
+<p class="i14">Dans les lustres blêmis on voit grandir le cierge;</p>
+<p class="i14">La mort met sur vos fronts ce grand voile de vierge</p>
+<p class="i20"> Qu'on nomme éternité.</p>
+<br>
+<p class="i14">Le conquérant, debout dans une aube enflammée,</p>
+<p class="i14">Penche, et voit s'en aller son épée en fumée;</p>
+<p class="i20"> L'amante avec l'amant</p>
+<p class="i14">Passe; le berceau prend une voix sépulcrale;</p>
+<p class="i14">L'enfant rose devient larve horrible, et le râle</p>
+<p class="i20"> Sort du vagissement.</p>
+<br>
+<p class="i14">Ce qu'ils disaient hier, le savent-ils eux-mêmes?</p>
+<p class="i14">Des chimères, des voeux, des cris, de vains problèmes!</p>
+<p class="i20"> O néant inouï!</p>
+<p class="i14">Rien ne reste; ils ont tout oublié dans la fuite</p>
+<p class="i14">Des choses que Dieu pousse et qui courent si vite</p>
+<p class="i20"> Que l'homme est ébloui!</p>
+<br>
+<p class="i14">O promesses! espoirs! cherchez-les dans l'espace.</p>
+<p class="i14">La bouche qui promet est un oiseau qui passe.</p>
+<p class="i20"> Fou qui s'y confierait!</p>
+<p class="i14">Les promesses s'en vont où va le vent des plaines,</p>
+<p class="i14">Où vont les flots, où vont les obscures haleines</p>
+<p class="i20"> Du soir dans la forêt!</p>
+<br>
+<p class="i14">Songe à la profondeur du néant où nous sommes.</p>
+<p class="i14">Quand tu seras couché sous la terre où les hommes</p>
+<p class="i20"> S'enfoncent pas à pas,</p>
+<p class="i14">Tes enfants, épuisant les jours que Dieu leur compte,</p>
+<p class="i14">Seront dans la lumière ou seront dans la honte;</p>
+<p class="i20"> Tu ne le sauras pas!</p>
+<br>
+<p class="i14">Ce que vous rêvez tombe avec ce que vous faites.</p>
+<p class="i14">Voyez ces grands palais; voyez ces chars de fêtes</p>
+<p class="i20"> Aux tournoyants essieux;</p>
+<p class="i14">Voyez ces longs fusils qui suivent le rivage;</p>
+<p class="i14">Voyez ces chevaux, noirs comme un héron sauvage</p>
+<p class="i20"> Qui vole sous les cieux,</p>
+<br>
+<p class="i14">Tout cela passera comme une voix chantante.</p>
+<p class="i14">Pyramide, à tes pieds tu regardes la tente,</p>
+<p class="i20"> Sous l'éclatant zénith;</p>
+<p class="i14">Tu l'entends frissonner au vent comme une voile,</p>
+<p class="i14">Chéops, et tu te sens, en la voyant de toile,</p>
+<p class="i20"> Fière d'être en granit;</p>
+<br>
+<p class="i14">Et toi, tente, tu dis: Gloire à la pyramide!</p>
+<p class="i14">Mais, un jour, hennissant comme un cheval numide,</p>
+<p class="i20"> L'ouragan libyen</p>
+<p class="i14">Soufflera sur ce sable où sont les tentes frêles,</p>
+<p class="i14">Et Chéops roulera pêle-mêle avec elles</p>
+<p class="i20"> En s'écriant: Eh bien!</p>
+<br>
+<p class="i14">Tu périras, malgré ton enceinte murée,</p>
+<p class="i14">Et tu ne seras plus, ville, ô ville sacrée,</p>
+<p class="i20"> Qu'un triste amas fumant,</p>
+<p class="i14">Et ceux qui t'ont servie et ceux qui t'ont aimée</p>
+<p class="i14">Frapperont leur poitrine en voyant la fumée</p>
+<p class="i20"> De ton embrasement.</p>
+<br>
+<p class="i14">Ils diront:--O douleur! ô deuil! guerre civile!</p>
+<p class="i14">Quelle ville a jamais égalé cette ville?</p>
+<p class="i20"> Ses tours montaient dans l'air;</p>
+<p class="i14">Elle riait aux chants de ses prostituées;</p>
+<p class="i14">Elle faisait courir ainsi que des nuées</p>
+<p class="i20"> Ses vaisseaux sur la mer.</p>
+<br>
+<p class="i14">Ville! où sont tes docteurs qui t'enseignaient à lire?</p>
+<p class="i14">Tes dompteurs de lions qui jouaient de la lyre,</p>
+<p class="i20"> Tes lutteurs jamais las?</p>
+<p class="i14">Ville! est-ce qu'un voleur, la nuit, t'a dérobée?</p>
+<p class="i14">Où donc est Babylone? Hélas! elle est tombée!</p>
+<p class="i20"> Elle est tombée, hélas!</p>
+<br>
+<p class="i14">On n'entend plus chez toi le bruit que fait la meule.</p>
+<p class="i14">Pas un marteau n'y frappe un clou. Te voilà seule.</p>
+<p class="i20"> Ville, où sont tes bouffons?</p>
+<p class="i14">Nul passant désormais ne montera tes rampes;</p>
+<p class="i14">Et l'on ne verra plus la lumière des lampes</p>
+<p class="i20"> Luire sous tes plafonds.</p>
+<br>
+<p class="i14">Brillez pour disparaître et montez pour descendre.</p>
+<p class="i14">Le grain de sable dit dans l'ombre au grain de cendre:</p>
+<p class="i20"> Il faut tout engloutir.</p>
+<p class="i14">Où donc est Thèbes? dit Babylone pensive.</p>
+<p class="i14">Thèbes demande: Où donc est Ninive? et Ninive</p>
+<p class="i20"> S'écrie: Où donc est Tyr?</p>
+<br>
+<p class="i14">En laissant fuir les mots de sa langue prolixe,</p>
+<p class="i14">L'homme s'agite et va, suivi par un oeil fixe;</p>
+<p class="i20"> Dieu n'ignore aucun toit;</p>
+<p class="i14">Tous les jours d'ici-bas ont des aubes funèbres;</p>
+<p class="i14">Malheur à ceux qui font le mal dans les ténèbres;</p>
+<p class="i20"> En disant: Qui nous voit?</p>
+<br>
+<p class="i14">Tous tombent; l'un au bout d'une course insensée,</p>
+<p class="i14">L'autre à son premier pas; l'homme sur sa pensée,</p>
+<p class="i20"> La mère sur son nid;</p>
+<p class="i14">Et le porteur de sceptre et le joueur de flûte</p>
+<p class="i14">S'en vont; et rien ne dure; et le père qui lutte</p>
+<p class="i20"> Suit l'aïeul qui bénit.</p>
+<br>
+<p class="i14">Les races vont au but qu'ici-bas tout révèle.</p>
+<p class="i14">Quand l'ancienne commence à pâlir, la nouvelle</p>
+<p class="i20"> A déjà le même air;</p>
+<p class="i14">Dans l'éternité, gouffre où se vide la tombe,</p>
+<p class="i14">L'homme coule sans fin, sombre fleuve qui tombe</p>
+<p class="i20"> Dans une sombre mer.</p>
+<br>
+<p class="i14">Tout escalier, que l'ombre ou la splendeur le couvre,</p>
+<p class="i14">Descend au tombeau calme, et toute porte s'ouvre</p>
+<p class="i20"> Sur le dernier moment;</p>
+<p class="i14">Votre sépulcre emplit la maison où vous êtes;</p>
+<p class="i14">Et tout plafond, croisant ses poutres sur nos têtes,</p>
+<p class="i20"> Est fait d'écroulement.</p>
+<br>
+<p class="i14">Veillez! veillez! Songez à ceux que vous perdîtes;</p>
+<p class="i14">Parlez moins haut, prenez garde à ce que vous dites,</p>
+<p class="i20"> Contemplez à genoux;</p>
+<p class="i14">L'aigle trépas du bout de l'aile nous effleure;</p>
+<p class="i14">Et toute notre vie, en fuite heure par heure,</p>
+<p class="i20"> S'en va derrière nous.</p>
+<br>
+<p class="i14">O coups soudains! départs vertigineux! mystère!</p>
+<p class="i14">Combien qui ne croyaient parler que pour la terre,</p>
+<p class="i20"> Front haut, coeur fier, bras fort,</p>
+<p class="i14">Tout à coup, comme un mur subitement s'écroule,</p>
+<p class="i14">Au milieu d'une phrase adressée à la foule,</p>
+<p class="i20"> Sont entrés dans la mort,</p>
+<br>
+<p class="i14">Et, sous l'immensité qui n'est qu'un oeil sublime,</p>
+<p class="i14">Ont pâli, stupéfaits de voir, dans cet abîme</p>
+<p class="i20"> D'astres et de ciel bleu,</p>
+<p class="i14">Où le masqué se montre, où l'inconnu se nomme,</p>
+<p class="i14">Que le mot qu'ils avaient commencé devant l'homme</p>
+<p class="i20"> S'achevait devant Dieu!</p>
+<br>
+<p class="i14">Un spectre au seuil de tout tient le doigt sur sa bouche.</p>
+<p class="i14">Les morts partent. La nuit de sa verge les touche.</p>
+<p class="i20"> Ils vont, l'antre est profond,</p>
+<p class="i14">Nus, et se dissipant, et l'on ne voit rien luire.</p>
+<p class="i14">Où donc sont-ils allés? On n'a rien à vous dire.</p>
+<p class="i20"> Ceux qui s'en vont, s'en vont.</p>
+<br>
+<p class="i14">Sur quoi donc marchent-ils? sur l'énigme, sur l'ombre,</p>
+<p class="i14">Sur l'être. Ils font un pas: comme la nef qui sombre,</p>
+<p class="i20"> Leur blancheur disparaît;</p>
+<p class="i14">Et l'on n'entend plus rien dans l'ombre inaccessible,</p>
+<p class="i14">Que le bruit sourd que fait dans le gouffre invisible</p>
+<p class="i20"> L'invisible forêt.</p>
+<br>
+<p class="i14">L'infini, route noire et de brume remplie,</p>
+<p class="i14">Et qui joint l'âme à Dieu, monte, fuit, multiplie</p>
+<p class="i20"> Ses cintres tortueux,</p>
+<p class="i14">Et s'efface...--et l'horreur effare nos pupilles</p>
+<p class="i14">Quand nous entrevoyons les arches et les piles</p>
+<p class="i20"> De ce pont monstrueux.</p>
+<br>
+<p class="i14">O sort! obscurité! nuée! on rêve, on souffre,</p>
+<p class="i14">Les êtres, dispersés à tous les vents du gouffre,</p>
+<p class="i20"> Ne savent ce qu'ils font.</p>
+<p class="i14">Les vivants sont hagards. Les morts sont dans leurs couches.</p>
+<p class="i14">Pendant que nous songeons, des pleurs, gouttes farouches,</p>
+<p class="i20"> Tombent du noir plafond.</p>
+<br>
+<p class="mid">XIV</p>
+<br>
+<p class="i14">On brave l'immuable; et l'un se réfugie</p>
+<p class="i14">Dans l'assoupissement, et l'autre dans l'orgie.</p>
+<p class="i20"> Cet autre va criant:</p>
+<p class="i14">--A bas vertu, devoir et foi! l'homme est un ventre!--</p>
+<p class="i14">Dans ce lugubre esprit, comme un tigre en son antre,</p>
+<p class="i20"> Habite le néant.</p>
+<br>
+<p class="i14">Écoutez-le:--Jouir est tout. L'heure est rapide.</p>
+<p class="i14">Le sacrifice est fou, le martyre est stupide;</p>
+<p class="i20"> Vivre est l'essentiel.</p>
+<p class="i14">L'immensité ricane et la tombe grimace.</p>
+<p class="i14">La vie est un caillou que le sage ramasse</p>
+<p class="i20"> Pour lapider le ciel.--</p>
+<br>
+<p class="i14">Il souffle, forçat noir, sa vermine sur l'ange.</p>
+<p class="i14">Il est content, il est hideux; il boit, il mange;</p>
+<p class="i20"> Il rit, la lèvre en feu,</p>
+<p class="i14">Tous les rires que peut inventer la démence;</p>
+<p class="i14">Il dit tout ce que peut dire en sa haine immense</p>
+<p class="i20"> Le ver de terre à Dieu.</p>
+<br>
+<p class="i14">Il dit: Non! à celui sous qui tremble le pôle.</p>
+<p class="i14">Soudain l'ange muet met la main sur l'épaule</p>
+<p class="i20"> Du railleur effronté;</p>
+<p class="i14">La mort derrière lui surgit pendant qu'il chante;</p>
+<p class="i14">Dieu remplit tout à coup cette bouche crachante</p>
+<p class="i20"> Avec l'éternité.</p>
+<br>
+<p class="mid">XV</p>
+<br>
+<p class="i14">Qu'est-ce que tu feras de tant d'herbes fauchées,</p>
+<p class="i14">O vent? que feras-tu des pailles desséchées</p>
+<p class="i20"> Et de l'arbre abattu?</p>
+<p class="i14">Que feras-tu de ceux qui s'en vont avant l'heure,</p>
+<p class="i14">Et de celui qui rit et de celui qui pleure,</p>
+<p class="i20"> O vent, qu'en feras-tu?</p>
+<br>
+<p class="i14">Que feras-tu des coeurs! que feras-tu des âmes?</p>
+<p class="i14">Nous aimâmes, hélas! nous crûmes, nous pensâmes:</p>
+<p class="i20"> Un moment nous brillons;</p>
+<p class="i14">Puis, sur les panthéons ou sur les ossuaires,</p>
+<p class="i14">Nous frissonnons, ceux-ci drapeaux, ceux-là suaires,</p>
+<p class="i20"> Tous, lambeaux et haillons!</p>
+<br>
+<p class="i14">Et ton souffle nous tient, nous arrache et nous ronge!</p>
+<p class="i14">Et nous étions la vie, et nous sommes le songe!</p>
+<p class="i20"> Et voilà que tout fuit!</p>
+<p class="i14">Et nous ne savons plus qui nous pousse et nous mène,</p>
+<p class="i14">Et nous questionnons en vain notre âme pleine</p>
+<p class="i20"> De tonnerre et de nuit!</p>
+<br>
+<p class="i14">O vent, que feras-tu de ces tourbillons d'êtres,</p>
+<p class="i14">Hommes, femmes, vieillards, enfants, esclaves, maîtres,</p>
+<p class="i20"> Souffrant, priant, aimant,</p>
+<p class="i14">Doutant, peut-être cendre et peut-être semence,</p>
+<p class="i14">Qui roulent, frémissants et pâles, vers l'immense</p>
+<p class="i20"> Évanouissement!</p>
+<br>
+<p class="mid">XVI</p>
+<br>
+<p class="i14">L'arbre Éternité vit sans faîte et sans racines.</p>
+<p class="i14">Ses branches sont partout, proches du ver, voisines</p>
+<p class="i20"> Du grand astre doré;</p>
+<p class="i14">L'espace voit sans fin croître la branche Nombre,</p>
+<p class="i14">Et la branche Destin, végétation sombre,</p>
+<p class="i20"> Emplit l'homme effaré.</p>
+<br>
+<p class="i14">Nous la sentons ramper et grandir sous nos crânes,</p>
+<p class="i14">Lier Deutz à Judas, Nemrod à Schinderhannes</p>
+<p class="i20"> Tordre ses mille noeuds,</p>
+<p class="i14">Et, passants pénétrés de fibres éternelles,</p>
+<p class="i14">Tremblants, nous la voyons croiser dans nos prunelles</p>
+<p class="i20"> Ses fils vertigineux.</p>
+<br>
+<p class="i14">Et nous apercevons, dans le plus noir de l'arbre,</p>
+<p class="i14">Les Hobbes contemplant avec des yeux de marbre,</p>
+<p class="i20"> Les Kant aux larges fronts;</p>
+<p class="i14">Leur cognée à la main, le pied sur les problèmes,</p>
+<p class="i14">Immobiles; la mort a fait des spectres blêmes</p>
+<p class="i20"> De tous ces bûcherons.</p>
+<br>
+<p class="i14">Ils sont là, stupéfaits et chacun sur sa branche.</p>
+<p class="i14">L'un se redresse, et l'autre, épouvanté, se penche.</p>
+<p class="i20"> L'un voulut, l'autre osa,</p>
+<p class="i14">Tous se sont arrêtés en voyant le mystère.</p>
+<p class="i14">Zénon rêve tourné vers Pyrrhon, et Voltaire</p>
+<p class="i20"> Regarde Spinosa.</p>
+<br>
+<p class="i14">Qu'avez-vous donc trouvé, dites, chercheurs sublimes?</p>
+<p class="i14">Quels nids avez-vous vus, noirs comme des abîmes,</p>
+<p class="i20"> Sur ces rameaux noueux?</p>
+<p class="i14">Cachaient-ils des essaims d'ailes sombres ou blanches?</p>
+<p class="i14">Dites, avez-vous fait envoler de ces branches</p>
+<p class="i20"> Quelque aigle monstrueux?</p>
+<br>
+<p class="i14">De quelqu'un qui se tait nous sommes les ministres;</p>
+<p class="i14">Le noir réseau du sort trouble nos yeux sinistres;</p>
+<p class="i20"> Le vent nous courbe tous;</p>
+<p class="i14">L'ombre des mêmes nuits mêle toutes les têtes.</p>
+<p class="i14">Qui donc sait le secret? le savez-vous, tempêtes?</p>
+<p class="i20"> Gouffres, en parlez-vous?</p>
+<br>
+<p class="i14">Le problème muet gonfle la mer sonore,</p>
+<p class="i14">Et, sans cesse oscillant, va du soir à l'aurore</p>
+<p class="i20"> Et de la taupe au lynx;</p>
+<p class="i14">L'énigme aux yeux profonds nous regarde obstinée;</p>
+<p class="i14">Dans l'ombre nous voyons sur notre destinée</p>
+<p class="i20"> Les deux griffes du sphynx.</p>
+<br>
+<p class="i14">Le mot, c'est Dieu. Ce mot luit dans les âmes veuves,</p>
+<p class="i14">Il tremble dans la flamme; onde, il coule en tes fleuves,</p>
+<p class="i20"> Homme, il coule en ton sang;</p>
+<p class="i14">Les constellations le disent au silence;</p>
+<p class="i14">Et le volcan, mortier de l'infini, le lance</p>
+<p class="i20"> Aux astres en passant.</p>
+<br>
+<p class="i14">Ne doutons pas. Croyons. Emplissons l'étendue</p>
+<p class="i14">De notre confiance, humble, ailée, éperdue.</p>
+<p class="i20"> Soyons l'immense Oui.</p>
+<p class="i14">Que notre cécité ne soit pas un obstacle;</p>
+<p class="i14">A la création donnons ce grand spectacle</p>
+<p class="i20"> D'un aveugle ébloui.</p>
+<br>
+<p class="i14">Car, je vous le redis, votre oreille étant dure,</p>
+<p class="i14">Non est un précipice. O vivants! rien ne dure;</p>
+<p class="i20"> La chair est aux corbeaux;</p>
+<p class="i14">La vie autour de vous croule comme un vieux cloître;</p>
+<p class="i14">Et l'herbe est formidable, et l'on y voit moins croître</p>
+<p class="i20"> De fleurs que de tombeaux.</p>
+<br>
+<p class="i14">Tout, dès que nous doutons, devient triste et farouche.</p>
+<p class="i14">Quand il veut, spectre gai, le sarcasme à la bouche</p>
+<p class="i20"> Et l'ombre dans les yeux,</p>
+<p class="i14">Rire avec l'infini, pauvre âme aventurière,</p>
+<p class="i14">L'homme frissonnant voit les arbres en prière</p>
+<p class="i20"> Et les monts sérieux;</p>
+<br>
+<p class="i14">Le chêne ému fait signe au cèdre qui contemple;</p>
+<p class="i14">Le rocher rêveur semble un prêtre dans le temple</p>
+<p class="i20"> Pleurant un déshonneur;</p>
+<p class="i14">L'araignée, immobile au centre de ses toiles,</p>
+<p class="i14">Médite; et le lion, songeant sous les étoiles,</p>
+<p class="i20"> Rugit: Pardon, Seigneur!</p>
+<br>
+<p class="i16">Jersey, cimetière de Saint-Jean, avril 1854.</p>
+</div></div>
+
+<a name="cVII" id="cVII"></a>
+<br>
+<h3>VII</h3>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">Un jour, le morne esprit, le prophète sublime</p>
+<p class="i20"> Qui rêvait à Patmos,</p>
+<p class="i14">Et lisait, frémissant, sur le mur de l'abîme</p>
+<p class="i20"> De si lugubres mots,</p>
+<br>
+<p class="i14">Dit à son aigle: «O monstre! il faut que tu m'emportes.</p>
+<p class="i20"> Je veux voir Jéhovah.»</p>
+<p class="i14">L'aigle obéit. Des cieux ils franchirent les portes;</p>
+<p class="i20"> Enfin, Jean arriva;</p>
+<br>
+<p class="i14">Il vit l'endroit sans nom dont nul archange n'ose</p>
+<p class="i20"> Traverser le milieu,</p>
+<p class="i14">Et ce lieu redoutable était plein d'ombre, à cause</p>
+<p class="i20"> De la grandeur de Dieu.</p>
+<br>
+<p class="i30">Jersey, septembre 1855.</p>
+</div></div>
+
+<a name="cVIII" id="cVIII"></a>
+<br>
+<h3>VIII</h3>
+<h3>CLAIRE</h3>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">Quoi donc! la vôtre aussi! la vôtre suit la mienne!</p>
+<p class="i14">O mère au coeur profond, mère, vous avez beau</p>
+<p class="i14">Laisser la porte ouverte afin qu'elle revienne,</p>
+<p class="i14">Cette pierre là-bas dans l'herbe est un tombeau!</p>
+<br>
+<p class="i14">La mienne disparut dans les flots qui se mêlent;</p>
+<p class="i14">Alors, ce fut ton tour, Claire, et tu t'envolas.</p>
+<p class="i14">Est-ce donc que là-haut dans l'ombre elles s'appellent,</p>
+<p class="i14">Qu'elles s'en vont ainsi l'une après l'autre, hélas?</p>
+<br>
+<p class="i14">Enfant qui rayonnais, qui chassais la tristesse,</p>
+<p class="i14">Que ta mère jadis berçait de sa chanson,</p>
+<p class="i14">Qui d'abord la charmas avec ta petitesse</p>
+<p class="i14">Et plus tard lui remplis de clarté l'horizon,</p>
+<br>
+<p class="i14">Voilà donc que tu dors sous cette pierre grise!</p>
+<p class="i14">Voilà que tu n'es plus, ayant à peine été!</p>
+<p class="i14">L'astre attire le lys, et te voilà reprise,</p>
+<p class="i14">O vierge, par l'azur, cette virginité!</p>
+<br>
+<p class="i14">Te voilà remontée au firmament sublime,</p>
+<p class="i14">Échappée aux grands cieux comme la grive aux bois,</p>
+<p class="i14">Et, flamme, aile, hymne, odeur, replongée à l'abîme</p>
+<p class="i14">Des rayons, des amours, des parfums et des voix!</p>
+<br>
+<p class="i14">Nous ne t'entendrons plus rire en notre nuit noire.</p>
+<p class="i14">Nous voyons seulement, comme pour nous bénir,</p>
+<p class="i14">Errer dans notre ciel et dans notre mémoire</p>
+<p class="i14">Ta figure, nuage, et ton nom, souvenir!</p>
+<br>
+<p class="i14">Pressentais-tu déjà ton sombre épithalame?</p>
+<p class="i14">Marchant sur notre monde à pas silencieux,</p>
+<p class="i14">De tous les idéals tu composais ton âme,</p>
+<p class="i14">Comme si tu faisais un bouquet pour les cieux!</p>
+<br>
+<p class="i14">En te voyant si calme et toute lumineuse,</p>
+<p class="i14">Les coeurs les plus saignants ne haïssaient plus rien.</p>
+<p class="i14">Tu passais parmi nous comme Ruth la glaneuse,</p>
+<p class="i14">Et, comme Ruth l'épi, tu ramassais le bien.</p>
+<br>
+<p class="i14">La nature, ô front pur, versait sur toi sa grâce,</p>
+<p class="i14">L'aurore sa candeur, et les champs leur bonté;</p>
+<p class="i14">Et nous retrouvions, nous sur qui la douleur passe,</p>
+<p class="i14">Toute cette douceur dans toute ta beauté!</p>
+<br>
+<p class="i14">Chaste, elle paraissait ne pas être autre chose</p>
+<p class="i14">Que la forme qui sort des deux éblouissants,</p>
+<p class="i14">Et de tous les rosiers elle semblait la rose,</p>
+<p class="i14">Et de tous les amours elle semblait l'encens.</p>
+<br>
+<p class="i14">Ceux qui n'ont pas connu cette charmante fille</p>
+<p class="i14">Ne peuvent pas savoir ce qu'était ce regard</p>
+<p class="i14">Transparent comme l'eau qui s'égaye et qui brille</p>
+<p class="i14">Quand l'étoile surgit sur l'océan hagard.</p>
+<br>
+<p class="i14">Elle était simple, franche, humble, naïve et bonne;</p>
+<p class="i14">Chantant à demi-voix son chant d'illusion,</p>
+<p class="i14">Ayant je ne sais quoi dans toute sa personne</p>
+<p class="i14">De vague et de lointain comme la vision.</p>
+<br>
+<p class="i14">On sentait qu'elle avait peu de temps sur la terre,</p>
+<p class="i14">Qu'elle n'apparaissait que pour s'évanouir,</p>
+<p class="i14">Et qu'elle acceptait peu sa vie involontaire;</p>
+<p class="i14">Et la tombe semblait par moments l'éblouir.</p>
+<br>
+<p class="i14">Elle a passé dans l'ombre où l'homme se résigne;</p>
+<p class="i14">Le vent sombre soufflait; elle a passé sans bruit,</p>
+<p class="i14">Belle, candide, ainsi qu'une plume de cygne</p>
+<p class="i14">Qui reste blanche, même en traversant la nuit!</p>
+<br>
+<p class="i14">Elle s'en est allée à l'aube qui se lève,</p>
+<p class="i14">Lueur dans le matin, vertu dans le ciel bleu,</p>
+<p class="i14">Bouche qui n'a connu que le baiser du rêve,</p>
+<p class="i14">Âme qui n'a dormi que dans le lit de Dieu!</p>
+<br>
+<p class="i14">Nous voici maintenant en proie aux deuils sans bornes,</p>
+<p class="i14">Mère, à genoux tous deux sur des cercueils sacrés,</p>
+<p class="i14">Regardant à jamais dans les ténèbres mornes</p>
+<p class="i14">La disparition des êtres adorés!</p>
+<br>
+<p class="i14">Croire qu'ils resteraient! quel songe! Dieu les presse.</p>
+<p class="i14">Même quand leurs bras blancs sont autour de nos cous,</p>
+<p class="i14">Un vent du ciel profond fait frissonner sans cesse</p>
+<p class="i14">Ces fantômes charmants que nous croyons à nous.</p>
+<br>
+<p class="i14">Ils sont là, près de nous, jouant sur notre route;</p>
+<p class="i14">Ils ne dédaignent pas notre soleil obscur,</p>
+<p class="i14">Et derrière eux, et sans que leur candeur s'en doute,</p>
+<p class="i14">Leurs ailes font parfois de l'ombre sur le mur.</p>
+<br>
+<p class="i14">Ils viennent sous nos toits; avec nous ils demeurent;</p>
+<p class="i14">Nous leur disons: Ma fille! ou: Mon fils! ils sont doux,</p>
+<p class="i14">Riants, joyeux, nous font une caresse, et meurent.--</p>
+<p class="i14">O mère, ce sont là les anges, voyez-vous!</p>
+<br>
+<p class="i14">C'est une volonté du sort, pour nous sévère</p>
+<p class="i14">Qu'ils rentrent vite au ciel resté pour eux ouvert;</p>
+<p class="i14">Et qu'avant d'avoir mis leur lèvre à notre verre,</p>
+<p class="i14">Avant d'avoir rien fait et d'avoir rien souffert,</p>
+<br>
+<p class="i14">Ils partent radieux; et qu'ignorant l'envie,</p>
+<p class="i14">L'erreur, l'orgueil, le mal, la haine, la douleur,</p>
+<p class="i14">Tous ces êtres bénis s'envolent de la vie</p>
+<p class="i14">A l'âge où la prunelle innocente est en fleur!</p>
+<br>
+<p class="i14">Nous qui sommes démons ou qui sommes apôtres,</p>
+<p class="i14">Nous devons travailler, attendre, préparer;</p>
+<p class="i14">Pensifs, nous expions pour nous-même ou pour d'autres;</p>
+<p class="i14">Notre chair doit saigner, nos yeux doivent pleurer.</p>
+<br>
+<p class="i14">Eux, ils sont l'air qui fuit, l'oiseau qui ne se pose</p>
+<p class="i14">Qu'un instant, le soupir qui vole, avril vermeil</p>
+<p class="i14">Qui brille et passe; ils sont le parfum de la rose</p>
+<p class="i14">Qui va rejoindre, aux cieux le rayon du soleil!</p>
+<br>
+<p class="i14">Ils ont ce grand dégoût mystérieux de l'âme</p>
+<p class="i14">Pour notre chair coupable et pour notre destin;</p>
+<p class="i14">Ils ont, êtres rêveurs qu'un autre azur réclame,</p>
+<p class="i14">Je ne sais quelle soif de mourir le matin!</p>
+<br>
+<p class="i14">Ils sont l'étoile d'or se couchant dans l'aurore,</p>
+<p class="i14">Mourant pour nous, naissant pour l'autre firmament;</p>
+<p class="i14">Car la mort, quand un astre en son sein vient éclore,</p>
+<p class="i14">Continue, au delà, l'épanouissement!</p>
+<br>
+<p class="i14">Oui, mère, ce sont là les élus du mystère,</p>
+<p class="i14">Les envoyés divins, les ailés, les vainqueurs,</p>
+<p class="i14">A qui Dieu n'a permis que d'effleurer la terre</p>
+<p class="i14">Pour faire un peu de joie à quelques pauvres coeurs.</p>
+<br>
+<p class="i14">Comme l'ange à Jacob, comme Jésus à Pierre,</p>
+<p class="i14">Ils viennent jusqu'à nous qui loin d'eux étouffons,</p>
+<p class="i14">Beaux, purs, et chacun d'eux portant sous sa paupière</p>
+<p class="i14">La sereine clarté des paradis profonds.</p>
+<br>
+<p class="i14">Puis, quand ils ont, pieux, baisé toutes les plaies,</p>
+<p class="i14">Pansé notre douleur, azuré nos raisons,</p>
+<p class="i14">Et fait luire un moment l'aube à travers nos claies,</p>
+<p class="i14">Et chanté la chanson du ciel dans nos maisons,</p>
+<br>
+<p class="i14">Ils retournent là-haut parler à Dieu des hommes,</p>
+<p class="i14">Et, pour lui faire voir quel est notre chemin,</p>
+<p class="i14">Tout ce que nous souffrons et tout ce que nous sommes,</p>
+<p class="i14">S'en vont avec un peu de terre dans la main.</p>
+<br>
+<p class="i14">Ils s'en vont; c'est tantôt l'éclair qui les emporte,</p>
+<p class="i14">Tantôt un mal plus fort que nos soins superflus.</p>
+<p class="i14">Alors, nous, pâles, froids, l'oeil fixé sur la porte,</p>
+<p class="i14">Nous ne savons plus rien, sinon qu'ils ne sont plus.</p>
+<br>
+<p class="i14">Nous disons:--A quoi bon l'âtre sans étincelles?</p>
+<p class="i14">A quoi bon la maison où ne sont plus leurs pas?</p>
+<p class="i14">A quoi bon la ramée où ne sont plus les ailes:</p>
+<p class="i14">Qui donc attendons-nous s'ils ne reviendront pas?--</p>
+<br>
+<p class="i14">Ils sont partis, pareils au bruit qui sort des lyres.</p>
+<p class="i14">Et nous restons là, seuls, près du gouffre où tout fuit,</p>
+<p class="i14">Tristes; et la lueur de leurs charmants sourires</p>
+<p class="i14">Parfois nous apparaît vaguement dans la nuit.</p>
+<br>
+<p class="i14">Car ils sont revenus, et c'est là le mystère;</p>
+<p class="i14">Nous entendons quelqu'un flotter, un souffle errer,</p>
+<p class="i14">Des robes effleurer notre seuil solitaire,</p>
+<p class="i14">Et cela fait alors que nous pouvons pleurer.</p>
+<br>
+<p class="i14">Nous sentons frissonner leurs cheveux dans notre ombre;</p>
+<p class="i14">Nous sentons, lorsqu'ayant la lassitude en nous,</p>
+<p class="i14">Nous nous levons après quelque prière sombre,</p>
+<p class="i14">Leurs blanches mains toucher doucement nos genoux.</p>
+<br>
+<p class="i14">Ils nous disent tout bas de leur voix la plus tendre:</p>
+<p class="i14">«Mon père! encore un peu! ma mère! encore un jour!</p>
+<p class="i14">M'entends-tu? Je suis là, je reste pour t'attendre</p>
+<p class="i14">Sur l'échelon d'en bas de l'échelle d'amour.</p>
+<br>
+<p class="i14">«Je t'attends pour pouvoir nous en aller ensemble.</p>
+<p class="i14">Cette vie est amère, et tu vas en sortir.</p>
+<p class="i14">Pauvre coeur, ne crains rien, Dieu vit! la mort rassemble.</p>
+<p class="i14">Tu redeviendras ange ayant été martyr.»</p>
+<br>
+<p class="i14">Oh! quand donc viendrez-vous? vous retrouver, c'est naître.</p>
+<p class="i14">Quand verrons-nous, ainsi qu'un idéal flambeau,</p>
+<p class="i14">La douce étoile mort, rayonnante, apparaître</p>
+<p class="i14">A ce noir horizon qu'on nomme le tombeau?</p>
+<br>
+<p class="i14">Quand nous en irons-nous où vous êtes, colombes!</p>
+<p class="i14">Où sont les enfants morts et les printemps enfuis,</p>
+<p class="i14">Et tous les chers amours dont nous sommes les tombes,</p>
+<p class="i14">Et toutes les clartés dont nous sommes les nuits?</p>
+<br>
+<p class="i14">Vers ce grand ciel clément où sont tous les dictames,</p>
+<p class="i14">Les aimés, les absents, les êtres purs et doux,</p>
+<p class="i14">Les baisers des esprits et les regards des âmes,</p>
+<p class="i14">Quand nous en irons-nous? quand nous en irons-nous?</p>
+<br>
+<p class="i14">Quand nous en irons-nous où sont l'aube et la foudre?</p>
+<p class="i14">Quand verrons-nous, déjà libres, hommes encor,</p>
+<p class="i14">Notre chair ténébreuse en rayons se dissoudre,</p>
+<p class="i14">Et nos pieds faits de nuit éclore en ailes d'or?</p>
+<br>
+<p class="i14">Quand nous enfuirons-nous dans la joie infinie</p>
+<p class="i14">Où les hymnes vivants sont des anges voilés,</p>
+<p class="i14">Où l'on voit, à travers l'azur de l'harmonie,</p>
+<p class="i14">La strophe bleue errer sur les luths étoilés?</p>
+<br>
+<p class="i14">Quand viendrez-vous chercher notre humble coeur qui sombre,</p>
+<p class="i14">Quand nous reprendrez-vous à ce monde charnel,</p>
+<p class="i14">Pour nous bercer ensemble aux profondeurs de l'ombre,</p>
+<p class="i14">Sous l'éblouissement du regard éternel?</p>
+<br>
+<p class="i40">Décembre 1846.</p>
+</div></div>
+
+<a name="cIX" id="cIX"></a>
+<br>
+<h3>IX</h3>
+<h3>À LA FENÊTRE PENDANT LA NUIT</h3>
+<br>
+<p class="mid">I</p>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">Les étoiles, points d'or, percent les branches noires;</p>
+<p class="i14">Le flot huileux et lourd décompose ses moires</p>
+<p class="i20"> Sur l'océan blêmi;</p>
+<p class="i14">Les nuages ont l'air d'oiseaux prenant la fuite;</p>
+<p class="i14">Par moments le vent parle, et dit des mots sans suite,</p>
+<p class="i20"> Comme un homme endormi.</p>
+<br>
+<p class="i14">Tout s'en va. La nature est l'urne mal fermée.</p>
+<p class="i14">La tempête est écume et la flamme est fumée.</p>
+<p class="i20"> Rien n'est hors du moment,</p>
+<p class="i14">L'homme n'a rien qu'il prenne, et qu'il tienne, et qu'il garde.</p>
+<p class="i14">Il tombe heure par heure, et, ruine, il regarde</p>
+<p class="i20"> Le monde, écroulement.</p>
+<br>
+<p class="i14">L'astre est-il le point fixe en ce mouvant problème?</p>
+<p class="i14">Ce ciel que nous voyons fut-il toujours le même?</p>
+<p class="i20"> Le sera-t-il toujours?</p>
+<p class="i14">L'homme a-t-il sur son front des clartés éternelles?</p>
+<p class="i14">Et verra-t-il toujours les mêmes sentinelles</p>
+<p class="i20"> Monter aux mêmes tours?</p>
+<br>
+<p class="mid">II</p>
+<br>
+<p class="i14">Nuits, serez-vous pour nous toujours ce que vous êtes?</p>
+<p class="i14">Pour toute vision, aurons-nous sur nos têtes</p>
+<p class="i20"> Toujours les mêmes cieux?</p>
+<p class="i14">Dis, larve Aldebaran, réponds, spectre Saturne,</p>
+<p class="i14">Ne verrons-nous jamais sur le masque nocturne</p>
+<p class="i20"> S'ouvrir de nouveaux yeux?</p>
+<br>
+<p class="i14">Ne verrons-nous jamais briller de nouveaux astres?</p>
+<p class="i14">Et des cintres nouveaux, et de nouveaux pilastres</p>
+<p class="i20"> Luire à notre oeil mortel,</p>
+<p class="i14">Dans cette cathédrale aux formidables porches</p>
+<p class="i14">Dont le septentrion éclaire avec sept torches,</p>
+<p class="i20"> L'effrayant maître-autel?</p>
+<br>
+<p class="i14">A-t-il cessé, le vent qui fit naître ces roses,</p>
+<p class="i14">Sirius, Orion, toi, Vénus, qui reposes</p>
+<p class="i20"> Notre oeil dans le péril?</p>
+<p class="i14">Ne verrons-nous jamais sous ces grandes haleines</p>
+<p class="i14">D'autres fleurs de lumière éclore dans les plaines</p>
+<p class="i20"> De l'éternel avril?</p>
+<br>
+<p class="i14">Savons-nous où le monde en est de son mystère?</p>
+<p class="i14">Qui nous dit, à nous, joncs du marais, vers de terre</p>
+<p class="i20"> Dont la bave reluit,</p>
+<p class="i14">A nous qui n'avons pas nous-mêmes notre preuve,</p>
+<p class="i14">Que Dieu ne va pas mettre une tiare neuve</p>
+<p class="i20"> Sur le front de la nuit?</p>
+<br>
+<p class="mid">III</p>
+<br>
+<p class="i14">Dieu n'a-t-il plus de flamme à ses lèvres profondes?</p>
+<p class="i14">N'en fait-il plus jaillir des tourbillons de mondes?</p>
+<p class="i20"> Parlez, Nord et Midi!</p>
+<p class="i14">N'emplit-il plus de lui sa création sainte?</p>
+<p class="i14">Et ne souffle-t-il plus que d'une bouche éteinte</p>
+<p class="i20"> Sur l'être refroidi?</p>
+<br>
+<p class="i14">Quand les comètes vont et viennent, formidables,</p>
+<p class="i14">Apportant la lueur des gouffres insondables,</p>
+<p class="i20"> A nos fronts soucieux,</p>
+<p class="i14">Brûlant, volant, peut-être âmes, peut-être mondes,</p>
+<p class="i14">Savons-nous ce que font toutes ces vagabondes</p>
+<p class="i20"> Qui courent dans nos cieux?</p>
+<br>
+<p class="i14">Qui donc a vu la source et connaît l'origine?</p>
+<p class="i14">Qui donc, ayant sondé l'abîme, s'imagine</p>
+<p class="i20"> En être mage et roi?</p>
+<p class="i14">Ah! fantômes humains, courbés sous les désastres!</p>
+<p class="i14">Qui donc a dit:--C'est bien, Éternel. Assez d'astres.</p>
+<p class="i20"> N'en fais plus. Calme-toi!--</p>
+<br>
+<p class="i14">L'effet séditieux limiterait la cause?</p>
+<p class="i14">Quelle bouche ici-bas peut dire à quelque chose:</p>
+<p class="i20"> Tu n'iras pas plus loin?</p>
+<p class="i14">Sous l'élargissement sans fin, la borne plie;</p>
+<p class="i14">La création vit, croît et se multiplie;</p>
+<p class="i20"> L'homme n'est qu'un témoin.</p>
+<br>
+<p class="i14">L'homme n'est qu'un témoin frémissant d'épouvante.</p>
+<p class="i14">Les firmaments sont pleins de la sève vivante</p>
+<p class="i20"> Comme les animaux.</p>
+<p class="i14">L'arbre prodigieux croise, agrandit, transforme,</p>
+<p class="i14">Et mêle aux cieux profonds, comme une gerbe énorme,</p>
+<p class="i20"> Ses ténébreux rameaux.</p>
+<br>
+<p class="i14">Car la création est devant, Dieu derrière.</p>
+<p class="i14">L'homme, du côté noir de l'obscure barrière,</p>
+<p class="i20"> Vit, rôdeur curieux;</p>
+<p class="i14">Il suffit que son front se lève pour qu'il voie</p>
+<p class="i14">A travers la sinistre et morne claire-voie</p>
+<p class="i20"> Cet oeil mystérieux.</p>
+<br>
+<p class="mid">IV</p>
+<br>
+<p class="i14">Donc ne nous disons pas:--Nous avons nos étoiles.--</p>
+<p class="i14">Des flottes de soleils peut-être à pleines voiles</p>
+<p class="i20"> Viennent en ce moment;</p>
+<p class="i14">Peut-être que demain le Créateur terrible,</p>
+<p class="i14">Refaisant notre nuit, va contre un autre crible</p>
+<p class="i20"> Changer le firmament.</p>
+<br>
+<p class="i14">Qui sait? que savons-nous? sur notre horizon sombre,</p>
+<p class="i14">Que la création impénétrable encombre</p>
+<p class="i20"> De ses taillis sacrés,</p>
+<p class="i14">Muraille obscure où vient battre le flot de l'être,</p>
+<p class="i14">Peut-être allons-nous voir brusquement apparaître</p>
+<p class="i20"> Des astres effarés;</p>
+<br>
+<p class="i14">Des astres éperdus arrivant des abîmes,</p>
+<p class="i14">Venant des profondeurs ou descendant des cimes,</p>
+<p class="i20"> Et, sous nos noirs arceaux,</p>
+<p class="i14">Entrant en foule, épars, ardents, pareils au rêve,</p>
+<p class="i14">Comme dans un grand vent s'abat sur une grève</p>
+<p class="i20"> Une troupe d'oiseaux;</p>
+<br>
+<p class="i14">Surgissant, clairs flambeaux, feux purs, rouges fournaises,</p>
+<p class="i14">Aigrettes de rubis ou tourbillons de braises,</p>
+<p class="i20"> Sur nos bords, sur nos monts,</p>
+<p class="i14">Et nous pétrifiant de leurs aspects étranges,</p>
+<p class="i14">Car dans le gouffre énorme il est des mondes anges</p>
+<p class="i20"> Et des soleils démons!</p>
+<br>
+<p class="i14">Peut-être en ce moment, du fond des nuits funèbres,</p>
+<p class="i14">Montant vers nous, gonflant ses vagues de ténèbres</p>
+<p class="i20"> Et ses flots de rayons,</p>
+<p class="i14">Le muet Infini, sombre mer ignorée,</p>
+<p class="i14">Roule vers notre ciel une grande marée</p>
+<p class="i20"> De constellations!</p>
+<br>
+<p class="i30">Marine-Terrace, avril 1854.</p>
+</div></div>
+
+<a name="cX" id="cX"></a>
+<br>
+<h3>X</h3>
+<h3>ÉCLAIRCIE</h3>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">L'Océan resplendit sous sa vaste nuée.</p>
+<p class="i14">L'onde, de son combat sans fin exténuée,</p>
+<p class="i14">S'assoupit, et, laissant l'écueil se reposer,</p>
+<p class="i14">Fait de toute la rive un immense baiser.</p>
+<p class="i14">On dirait qu'en tous lieux, en même temps, la vie</p>
+<p class="i14">Dissout le mal, le deuil, l'hiver, la nuit, l'envie,</p>
+<p class="i14">Et que le mort couché dit au vivant debout:</p>
+<p class="i14">Aime! et qu'une âme obscure, épanouie en tout,</p>
+<p class="i14">Avance doucement sa bouche vers nos lèvres.</p>
+<p class="i14">L'être, éteignant dans l'ombre et l'extase ses fièvres,</p>
+<p class="i14">Ouvrant ses flancs, ses seins, ses yeux, ses coeurs épars,</p>
+<p class="i14">Dans ses pores profonds reçoit de toutes parts</p>
+<p class="i14">La pénétration de la sève sacrée.</p>
+<p class="i14">La grande paix d'en haut vient comme une marée.</p>
+<p class="i14">Le brin d'herbe palpite aux fentes du pavé;</p>
+<p class="i14">Et l'âme a chaud. On sent que le nid est couvé.</p>
+<p class="i14">L'infini semble plein d'un frisson de feuillée.</p>
+<p class="i14">On croit être à cette heure où la terre éveillée</p>
+<p class="i14">Entend le bruit que fait l'ouverture du jour,</p>
+<p class="i14">Le premier pas du vent, du travail, de l'amour,</p>
+<p class="i14">De l'homme, et le verrou de la porte sonore,</p>
+<p class="i14">Et le hennissement du blanc cheval aurore.</p>
+<p class="i14">Le moineau d'un coup d'aile, ainsi qu'un fol esprit,</p>
+<p class="i14">Vient taquiner le flot monstrueux qui sourit;</p>
+<p class="i14">L'air joue avec la mouche et l'écume avec l'aigle;</p>
+<p class="i14">Le grave laboureur fait ses sillons et règle</p>
+<p class="i14">La page où s'écrira le poëme des blés;</p>
+<p class="i14">Des pêcheurs sont là-bas sous un pampre attablés;</p>
+<p class="i14">L'horizon semble un rêve éblouissant où nage</p>
+<p class="i14">L'écaille de la mer, la plume du nuage,</p>
+<p class="i14">Car l'Océan est hydre et le nuage oiseau.</p>
+<p class="i14">Une lueur, rayon vague, part du berceau</p>
+<p class="i14">Qu'une femme balance au seuil d'une chaumière,</p>
+<p class="i14">Dore les champs, les fleurs, l'onde et devient lumière</p>
+<p class="i14">En touchant un tombeau qui dort près du clocher.</p>
+<p class="i14">Le jour plonge au plus noir du gouffre, et va chercher</p>
+<p class="i14">L'ombre, et la baise au front sous l'eau sombre et hagarde.</p>
+<p class="i14">Tout est doux, calme, heureux, apaisé; Dieu regarde.</p>
+<br>
+<p class="i30">Marine-Terrace, juillet 1855.</p>
+</div></div>
+
+<a name="cXI" id="cXI"></a>
+<br>
+<h3>XI</h3>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">Oh! par nos vils plaisirs, nos appétits, nos fanges,</p>
+<p class="i14">Que de fois nous devons vous attrister, archanges!</p>
+<p class="i14">C'est vraiment une chose amère de songer</p>
+<p class="i14">Qu'en ce monde où l'esprit n'est qu'un morne étranger</p>
+<p class="i14">Où la volupté rit, jeune, et si décrépite!</p>
+<p class="i14">Où dans les lits profonds l'aile d'en bas palpite,</p>
+<p class="i14">Quand, pâmé, dans un nimbe ou bien dans un éclair,</p>
+<p class="i14">On tend sa bouche ardente aux coupes de la chair,</p>
+<p class="i14">A l'heure ou l'on s'enivre aux lèvres d'une femme,</p>
+<p class="i14">De ce qu'on croit l'amour, de ce qu'on prend pour l'âme,</p>
+<p class="i14">Sang du coeur, vin des sens âcre et délicieux,</p>
+<p class="i14">On fait rougir là-haut quelque passant des cieux!</p>
+<br>
+<p class="i40">Juin 1855.</p>
+</div></div>
+
+<a name="cXII" id="cXII"></a>
+<br>
+<h3>XII</h3>
+<h3>AUX ANGES QUI NOUS VOIENT</h3>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i20">--Passant, qu'es-tu? je te connais.</p>
+<p class="i20">Mais, étant spectre, ombre et nuage,</p>
+<p class="i20">Tu n'as plus de sexe ni d'âge.</p>
+<p class="i20">--Je suis ta mère, et je venais!</p>
+<br>
+<p class="i20">--Et toi dont l'aile hésite et brille,</p>
+<p class="i20">Dont l'oeil est noyé de douceur,</p>
+<p class="i20">Qu'es-tu, passant?--Je suis ta soeur</p>
+<p class="i20">--Et toi, qu'es-tu?--Je suis ta fille.</p>
+<br>
+<p class="i20">--Et toi, qu'es-tu, passant?--Je suis</p>
+<p class="i20">Celle à qui tu disais: «Je t'aime!»</p>
+<p class="i20">--Et toi?--Je suis ton âme même.--</p>
+<p class="i20">Oh! cachez-moi, profondes nuits!</p>
+<br>
+<p class="i40">Juin 1855.</p>
+</div></div>
+
+<a name="cXIII" id="cXIII"></a>
+<br>
+<h3>XIII</h3>
+<h3>CADAVER</h3>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">O mort! heure splendide! ô rayons mortuaires!</p>
+<p class="i14">Avez-vous quelquefois soulevé des suaires?</p>
+<p class="i14">Et, pendant qu'on pleurait, et qu'au chevet du lit,</p>
+<p class="i14">Frères, amis, enfants, la mère qui pâlit,</p>
+<p class="i14">Éperdus, sanglotaient dans le deuil qui les navre,</p>
+<p class="i14">Avez-vous regardé sourire le cadavre?</p>
+<p class="i14">Tout à l'heure il râlait, se tordait, étouffait;</p>
+<p class="i14">Maintenant il rayonne. Abîme! qui donc fait</p>
+<p class="i14">Cette lueur qu'a l'homme en entrant dans les ombres?</p>
+<p class="i14">Qu'est-ce que le sépulcre? et d'où vient, penseurs sombres,</p>
+<p class="i14">Cette sérénité formidable des morts?</p>
+<p class="i14">C'est que le secret s'ouvre et que l'être est dehors;</p>
+<p class="i14">C'est que l'âme--qui voit, puis brille, puis flamboie,--</p>
+<p class="i14">Rit, et que le corps même a sa terrible joie.</p>
+<p class="i14">La chair se dit:--Je vais être terre, et germer,</p>
+<p class="i14">Et fleurir comme sève, et, comme fleur, aimer!</p>
+<p class="i14">Je vais me rajeunir dans la jeunesse énorme</p>
+<p class="i14">Du buisson, de l'eau vive, et du chêne, et de l'orme,</p>
+<p class="i14">Et me répandre aux lacs, aux flots, aux monts, aux prés,</p>
+<p class="i14">Aux rochers, aux splendeurs des grands couchants pour prés,</p>
+<p class="i14">Aux ravins, aux halliers, aux brises de la nue,</p>
+<p class="i14">Aux murmures profonds de la vie inconnue!</p>
+<p class="i14">Je vais être oiseau, vent, cri des eaux, bruit des cieux,</p>
+<p class="i14">Et palpitation du tout prodigieux!--</p>
+<p class="i14">Tous ces atomes las, dont l'homme était le maître,</p>
+<p class="i14">Sont joyeux d'être mis en liberté dans l'être,</p>
+<p class="i14">De vivre, et de rentrer au gouffre qui leur plaît.</p>
+<p class="i14">L'haleine, que la fièvre aigrissait et brûlait,</p>
+<p class="i14">Va devenir parfum, et la voix harmonie;</p>
+<p class="i14">Le sang va retourner à la veine infinie,</p>
+<p class="i14">Et couler, ruisseau clair, aux champs où le boeuf roux</p>
+<p class="i14">Mugit le soir avec l'herbe jusqu'aux genoux;</p>
+<p class="i14">Les os ont déjà pris la majesté des marbres;</p>
+<p class="i14">La chevelure sent le grand frisson des arbres,</p>
+<p class="i14">Et songe aux cerfs errants, au lierre, aux nids chantants</p>
+<p class="i14">Qui vont l'emplir du souffle adoré du printemps.</p>
+<p class="i14">Et voyez le regard, qu'une ombre étrange voile,</p>
+<p class="i14">Et qui, mystérieux, semble un lever d'étoile!</p>
+<br>
+<p class="i14">Oui, Dieu le veut, la mort, c'est l'ineffable chant</p>
+<p class="i14">De l'âme et de la bête à la fin se lâchant;</p>
+<p class="i14">C'est une double issue ouverte à l'être double.</p>
+<p class="i14">Dieu disperse, à cette heure inexprimable et trouble,</p>
+<p class="i14">Le corps dans l'univers et l'âme dans l'amour.</p>
+<p class="i14">Une espèce d'azur que dore un vague jour,</p>
+<p class="i14">L'air de l'éternité, puissant, calme, salubre,</p>
+<p class="i14">Frémit et resplendit sous le linceul lugubre;</p>
+<p class="i14">Et des plis du drap noir tombent tous nos ennuis.</p>
+<p class="i14">La mort est bleue. O mort! ô paix! l'ombre des nuits,</p>
+<p class="i14">Le roseau des étangs, le roc du monticule,</p>
+<p class="i14">L'épanouissement sombre du crépuscule,</p>
+<p class="i14">Le vent, souffle farouche ou providentiel,</p>
+<p class="i14">L'air, la terre, le feu, l'eau, tout, même le ciel,</p>
+<p class="i14">Se mêle à cette chair qui devient solennelle.</p>
+<p class="i14">Un commencement d'astre éclôt dans la prunelle.</p>
+<br>
+<p class="i30">Au cimetière, août 1855.</p>
+</div></div>
+
+<a name="cXIV" id="cXIV"></a>
+<br>
+<h3>XIV</h3>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">Ô gouffre! l'âme plonge et rapporte le doute.</p>
+<p class="i14">Nous entendons sur nous les heures, goutte à goutte,</p>
+<p class="i20"> Tomber comme l'eau sur les plombs;</p>
+<p class="i14">L'homme est brumeux, le monde est noir, le ciel est sombre;</p>
+<p class="i14">Les formes de la nuit vont et viennent dans l'ombre;</p>
+<p class="i20"> Et nous, pâles, nous contemplons.</p>
+<br>
+<p class="i14">Nous contemplons l'obscur, l'inconnu, l'invisible.</p>
+<p class="i14">Nous sondons le réel, l'idéal, le possible,</p>
+<p class="i20"> L'être, spectre toujours présent.</p>
+<p class="i14">Nous regardons trembler l'ombre indéterminée.</p>
+<p class="i14">Nous sommes accoudés sur notre destinée,</p>
+<p class="i20"> L'oeil fixe et l'esprit frémissant.</p>
+<br>
+<p class="i14">Nous épions des bruits dans ces vides funèbres;</p>
+<p class="i14">Nous écoutons le souffle, errant dans les ténèbres,</p>
+<p class="i20"> Dont frissonne l'obscurité;</p>
+<p class="i14">Et, par moment, perdus dans les nuits insondables,</p>
+<p class="i14">Nous voyons s'éclairer de lueurs formidables</p>
+<p class="i20"> La vitre de l'éternité.</p>
+<br>
+<p class="i30">Marine-Terrace, septembre 1853.</p>
+</div></div>
+
+<a name="cXV" id="cXV"></a>
+<br>
+<h3>XV</h3>
+<h3>A CELLE QUI EST VOILÉE</h3>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i20">Tu me parles du fond d'un rêve</p>
+<p class="i20">Comme une âme parle aux vivants.</p>
+<p class="i20">Comme l'écume de la grève,</p>
+<p class="i20">Ta robe flotte dans les vents.</p>
+<br>
+<p class="i20">Je suis l'algue des flots sans nombre,</p>
+<p class="i20">Le captif du destin vainqueur;</p>
+<p class="i20">Je suis celui que toute l'ombre</p>
+<p class="i20">Couvre sans éteindre son coeur.</p>
+<br>
+<p class="i20">Mon esprit ressemble à cette île,</p>
+<p class="i20">Et mon sort à cet océan;</p>
+<p class="i20">Et je suis l'habitant tranquille</p>
+<p class="i20">De la foudre et de l'ouragan.</p>
+<br>
+<p class="i20">Je suis le proscrit qui se voile,</p>
+<p class="i20">Qui songe, et chante loin du bruit,</p>
+<p class="i20">Avec la chouette et l'étoile,</p>
+<p class="i20">La sombre chanson de la nuit.</p>
+<br>
+<p class="i20">Toi, n'es-tu pas, comme moi-même,</p>
+<p class="i20">Flambeau dans ce monde âpre et vif,</p>
+<p class="i20">Ame, c'est-à-dire problème,</p>
+<p class="i20">Et femme, c'est-à-dire exil?</p>
+<br>
+<p class="i20">Sors du nuage, ombre charmante.</p>
+<p class="i20">O fantôme, laisse-toi voir!</p>
+<p class="i20">Sois un phare dans ma tourmente,</p>
+<p class="i20">Sois un regard dans mon ciel noir!</p>
+<br>
+<p class="i20">Cherche-moi parmi les mouettes!</p>
+<p class="i20">Dresse un rayon sur mon récif,</p>
+<p class="i20">Et, dans mes profondeurs muettes,</p>
+<p class="i20">La blancheur de l'ange pensif!</p>
+<br>
+<p class="i20">Sois l'aile qui passe et se mêle</p>
+<p class="i20">Aux grandes vagues en courroux.</p>
+<p class="i20">Oh! viens! tu dois être bien belle,</p>
+<p class="i20">Car ton chant lointain est bien doux;</p>
+<br>
+<p class="i20">Car la nuit engendre l'aurore;</p>
+<p class="i20">C'est peut-être une loi des cieux</p>
+<p class="i20">Que mon noir destin fasse éclore</p>
+<p class="i20">Ton sourire mystérieux!</p>
+<br>
+<p class="i20">Dans ce ténébreux monde où j'erre,</p>
+<p class="i20">Nous devons nous apercevoir,</p>
+<p class="i20">Toi, toute faite de lumière,</p>
+<p class="i20">Moi, tout composé de devoir!</p>
+<br>
+<p class="i20">Tu me dis de loin que tu m'aimes,</p>
+<p class="i20">Et que, la nuit, à l'horizon,</p>
+<p class="i20">Tu viens voir sur les grèves blêmes</p>
+<p class="i20">Le spectre blanc de ma maison.</p>
+<br>
+<p class="i20">Là, méditant sous le grand dôme,</p>
+<p class="i20">Près du flot sans trêve agité,</p>
+<p class="i20">Surprise de trouver l'atome</p>
+<p class="i20">Ressemblant à l'immensité,</p>
+<br>
+<p class="i20">Tu compares, sans me connaître,</p>
+<p class="i20">L'onde à l'homme, l'ombre au banni,</p>
+<p class="i20">Ma lampe étoilant ma fenêtre</p>
+<p class="i20">A l'astre étoilant l'infini!</p>
+<br>
+<p class="i20">Parfois, comme au fond d'une tombe,</p>
+<p class="i20">Je te sens sur mon front fatal,</p>
+<p class="i20">Bouche de l'inconnu d'où tombe</p>
+<p class="i20">Le pur baiser de l'Idéal.</p>
+<br>
+<p class="i20">A ton souffle, vers Dieu poussées,</p>
+<p class="i20">Je sens en moi, douce frayeur,</p>
+<p class="i20">Frissonner toutes mes pensées,</p>
+<p class="i20">Feuilles de l'arbre intérieur.</p>
+<br>
+<p class="i20">Mais tu ne veux pas qu'on te voie;</p>
+<p class="i20">Tu viens et tu fuis tour à tour;</p>
+<p class="i20">Tu ne veux pas te nommer joie,</p>
+<p class="i20">Ayant dit: Je m'appelle amour.</p>
+<br>
+<p class="i20">Oh, fais un pas de plus! viens, entre,</p>
+<p class="i20">Si nul devoir ne le défend;</p>
+<p class="i20">Viens voir mon âme dans son antre,</p>
+<p class="i20">L'esprit lion, le coeur enfant;</p>
+<br>
+<p class="i20">Viens voir le désert où j'habite,</p>
+<p class="i20">Seul sous mon plafond effrayant;</p>
+<p class="i20">Sois l'ange chez le cénobite,</p>
+<p class="i20">Sois la clarté chez le voyant.</p>
+<br>
+<p class="i20">Change en perles dans mes décombres</p>
+<p class="i20">Toutes mes gouttes de sueur!</p>
+<p class="i20">Viens poser sur mes oeuvres sombres</p>
+<p class="i20">Ton doigt d'où sort une lueur!</p>
+<br>
+<p class="i20">Du bord des sinistres ravines</p>
+<p class="i20">Du rêve et de la vision,</p>
+<p class="i20">J'entrevois les choses divines...--</p>
+<p class="i20">Complète l'apparition!</p>
+<br>
+<p class="i20">Viens voir le songeur qui s'enflamme</p>
+<p class="i20">A mesure qu'il se détruit,</p>
+<p class="i20">Et de jour en jour dans son âme</p>
+<p class="i20">A plus de mort et moins de nuit!</p>
+<br>
+<p class="i20">Viens! viens dans ma brume hagarde,</p>
+<p class="i20">Où naît la foi, d'où l'esprit sort,</p>
+<p class="i20">Où confusément je regarde</p>
+<p class="i20">Les formes obscures du sort.</p>
+<br>
+<p class="i20">Tout s'éclaire aux lueurs funèbres;</p>
+<p class="i20">Dieu, pour le penseur attristé,</p>
+<p class="i20">Ouvre toujours dans les ténèbres</p>
+<p class="i20">De brusques gouffres de clarté.</p>
+<br>
+<p class="i20">Avant d'être sur cette terre,</p>
+<p class="i20">Je sens que jadis j'ai plané;</p>
+<p class="i20">J'étais l'archange solitaire,</p>
+<p class="i20">Et mon malheur, c'est d'être né.</p>
+<br>
+<p class="i20">Sur mon âme, qui fut colombe,</p>
+<p class="i20">Viens, toi qui des cieux as le sceau.</p>
+<p class="i20">Quelquefois une plume tombe</p>
+<p class="i20">Sur le cadavre d'un oiseau.</p>
+<br>
+<p class="i20">Oui, mon malheur irréparable,</p>
+<p class="i20">C'est de pendre aux deux éléments,</p>
+<p class="i20">C'est d'avoir en moi, misérable,</p>
+<p class="i20">De la fange et des firmaments!</p>
+<br>
+<p class="i20">Hélas! hélas! c'est d'être un homme;</p>
+<p class="i20">C'est de songer que j'étais beau,</p>
+<p class="i20">D'ignorer comment je me nomme,</p>
+<p class="i20">D'être un ciel et d'être un tombeau!</p>
+<br>
+<p class="i20">C'est d'être un forçat qui promène</p>
+<p class="i20">Son vil labeur sous le ciel bleu;</p>
+<p class="i20">C'est de porter la hotte humaine</p>
+<p class="i20">Où j'avais vos ailes, mon Dieu!</p>
+<br>
+<p class="i20">C'est de traîner de la matière;</p>
+<p class="i20">C'est d'être plein, moi, fils du jour,</p>
+<p class="i20">De la terre du cimetière,</p>
+<p class="i20">Même quand je m'écrie: Amour!</p>
+<br>
+<p class="i30">Marine-Terrace, janvier 1854.</p>
+</div></div>
+
+<a name="cXVI" id="cXVI"></a>
+<br>
+<h3>XVI</h3>
+<h3>HORROR</h3>
+<br>
+<p class="mid">I</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">Esprit mystérieux qui, le doigt sur ta bouche,</p>
+<p class="i14">Passes... ne t'en va pas! parle à l'homme farouche</p>
+<p class="i20"> Ivre d'ombre et d'immensité,</p>
+<p class="i14">Parle-moi, toi, front blanc, qui dans ma nuit te penches;</p>
+<p class="i14">Réponds-moi, toi qui luis et marches sous les branches,</p>
+<p class="i20"> Comme un souffle de la clarté!</p>
+<br>
+<p class="i14">Est-ce toi que chez moi minuit parfois apporte?</p>
+<p class="i14">Est-ce toi qui heurtais l'autre nuit à ma porte,</p>
+<p class="i20"> Pendant que je ne dormais pas?</p>
+<p class="i14">C'est donc vers moi que vient lentement ta lumière?</p>
+<p class="i14">La pierre de mon seuil peut-être est la première</p>
+<p class="i20"> Des sombres marches du trépas.</p>
+<br>
+<p class="i14">Peut-être qu'à ma porte ouvrant sur l'ombre immense,</p>
+<p class="i14">L'invisible escalier des ténèbres commence;</p>
+<p class="i20"> Peut-être, ô pâles échappés,</p>
+<p class="i14">Quand vous montez du fond de l'horreur sépulcrale,</p>
+<p class="i14">O morts, quand vous sortez de la froide spirale,</p>
+<p class="i20"> Est-ce chez moi que vous frappez!</p>
+<br>
+<p class="i14">Car la maison d'exil, mêlée aux catacombes,</p>
+<p class="i14">Est adossée au mur de la ville des tombes.</p>
+<p class="i20"> Le proscrit est celui qui sort;</p>
+<p class="i14">Il flotte submergé comme la nef qui sombre;</p>
+<p class="i14">Le jour le voit à peine et dit: Quelle est cette ombre?</p>
+<p class="i20"> Et la nuit dit: Quel est ce mort?</p>
+<br>
+<p class="i14">Sois la bienvenue, ombre! ô ma soeur! ô figure</p>
+<p class="i14">Qui me fais signe alors que sur l'énigme obscure</p>
+<p class="i20"> Je me penche, sinistre et seul;</p>
+<p class="i14">Et qui viens, m'effrayant de ta lueur sublime,</p>
+<p class="i14">Essuyer sur mon front la sueur de l'abîme</p>
+<p class="i20"> Avec un pan de ton linceul!</p>
+<br>
+<p class="mid">II</p>
+<br>
+<p class="i14">Oh! que le gouffre est noir et que l'oeil est débile!</p>
+<p class="i14">Nous avons devant nous le silence immobile.</p>
+<p class="i20"> Qui sommes-nous? où sommes-nous?</p>
+<p class="i14">Faut-il jouir? faut-il pleurer? Ceux qu'on rencontre</p>
+<p class="i14">Passent. Quelle est la loi? La prière nous montre</p>
+<p class="i20"> L'écorchure de ses genoux.</p>
+<br>
+<p class="i14">D'où viens-tu?--Je ne sais.--Où vas-tu?--Je l'ignore.</p>
+<p class="i14">L'homme ainsi parle à l'homme et l'onde au flot sonore.</p>
+<p class="i20"> Tout va, tout vient, tout ment, tout fuit.</p>
+<p class="i14">Parfois nous devenons pâles, hommes et femmes,</p>
+<p class="i14">Comme si nous sentions se fermer sur nos âmes</p>
+<p class="i20"> La main de la géante nuit.</p>
+<br>
+<p class="i14">Nous voyons fuir la flèche et l'ombre est sur la cible.</p>
+<p class="i14">L'homme est lancé. Par qui? vers qui? Dans l'invisible.</p>
+<p class="i20"> L'arc ténébreux siffle dans l'air.</p>
+<p class="i14">En voyant ceux qu'on aime en nos bras se dissoudre,</p>
+<p class="i14">Nous demandons si c'est pour la mort, coup de foudre,</p>
+<p class="i20"> Qu'est faite, hélas! la vie éclair!</p>
+<br>
+<p class="i14">Nous demandons, vivants douteux qu'un linceul couvre,</p>
+<p class="i14">Si le profond tombeau qui devant nous s'entr'ouvre,</p>
+<p class="i20"> Abîme, espoir, asile, écueil,</p>
+<p class="i14">N'est pas le firmament plein d'étoiles sans nombre,</p>
+<p class="i14">Et si tous les clous d'or qu'on voit au ciel dans l'ombre</p>
+<p class="i20"> Ne sont pas les clous du cercueil?</p>
+<br>
+<p class="i14">Nous sommes là; nos dents tressaillent, nos vertèbres</p>
+<p class="i14">Frémissent; on dirait parfois que les ténèbres,</p>
+<p class="i20"> O terreur! sont pleines de pas.</p>
+<p class="i14">Qu'est-ce que l'ouragan, nuit?--C'est quelqu'un qui passe.</p>
+<p class="i14">Nous entendons souffler les chevaux de l'espace</p>
+<p class="i20"> Traînant le char qu'on ne voit pas.</p>
+<br>
+<p class="i14">L'ombre semble absorbée en une idée unique.</p>
+<p class="i14">L'eau sanglote; à l'esprit la forêt communique</p>
+<p class="i20"> Un tremblement contagieux;</p>
+<p class="i14">Et tout semble éclairé, dans la brume où tout penche,</p>
+<p class="i14">Du reflet que ferait la grande pierre blanche</p>
+<p class="i20"> D'un sépulcre prodigieux.</p>
+<br>
+<p class="mid">III</p>
+<br>
+<p class="i14">La chose est pour la chose ici-bas un problème.</p>
+<p class="i14">L'être pour l'être est sphinx. L'aube au jour paraît blême</p>
+<p class="i20"> L'éclair est noir pour le rayon.</p>
+<p class="i14">Dans la création vague et crépusculaire,</p>
+<p class="i14">Les objets effarés qu'un jour sinistre éclaire</p>
+<p class="i20"> Sont l'un pour l'autre vision.</p>
+<br>
+<p class="i14">La cendre ne sait pas ce que pense le marbre;</p>
+<p class="i14">L'écueil écoute en vain le flot; la branche d'arbre</p>
+<p class="i20"> Ne sait pas ce que dit le vent.</p>
+<p class="i14">Qui punit-on ici? Passez sans vous connaître!</p>
+<p class="i14">Est-ce toi le coupable, enfant qui viens de naître?</p>
+<p class="i20"> O mort, est-ce toi le vivant?</p>
+<br>
+<p class="i14">Nous avons dans l'esprit des sommets, nos idées,</p>
+<p class="i14">Nos rêves, nos vertus, d'escarpements bordées,</p>
+<p class="i20"> Et nos espoirs construits si tôt;</p>
+<p class="i14">Nous tâchons d'appliquer à ces cimes étranges</p>
+<p class="i14">L'âpre échelle de feu par où montent les anges;</p>
+<p class="i20"> Job est en bas, Christ est en haut.</p>
+<br>
+<p class="i14">Nous aimons. A quoi bon? Nous souffrons. Pour quoi faire?</p>
+<p class="i14">Je préfère mourir et m'en aller. Préfère.</p>
+<p class="i20"> Allez, choisissez vos chemins.</p>
+<p class="i14">L'être effrayant se tait au fond du ciel nocturne,</p>
+<p class="i14">Et regarde tomber de la bouche de l'urne</p>
+<p class="i20"> Le flot livide des humains.</p>
+<br>
+<p class="i14">Nous pensons. Après? Rampe, esprit! garde tes chaînes.</p>
+<p class="i14">Quand vous vous promenez le soir parmi les chênes</p>
+<p class="i20"> Et les rochers aux vagues yeux,</p>
+<p class="i14">Ne sentez-vous pas l'ombre où vos regards se plongent</p>
+<p class="i14">Reculer? Savez-vous seulement à quoi songent</p>
+<p class="i20"> Tous ces muets mystérieux?</p>
+<br>
+<p class="i14">Nous jugeons. Nous dressons l'échafaud. L'homme tue</p>
+<p class="i14">Et meurt. Le genre humain, foule d'erreur vêtue,</p>
+<p class="i20"> Condamne, extermine, détruit,</p>
+<p class="i14">Puis s'en va. Le poteau du gibet, ô démence!</p>
+<p class="i14">O deuil! est le bâton de cet aveugle immense</p>
+<p class="i20"> Marchant dans cette immense nuit.</p>
+<br>
+<p class="i14">Crime! enfer! quel zénith effrayant que le nôtre,</p>
+<p class="i14">Où les douze Césars toujours l'un après l'autre</p>
+<p class="i20"> Reviennent, noirs soleils errants!</p>
+<p class="i14">L'homme, au-dessus de lui, du fond des maux sans borne,</p>
+<p class="i14">Voit éternellement tourner dans son ciel morne</p>
+<p class="i20"> Ce zodiaque de tyrans.</p>
+<br>
+<p class="mid">IV</p>
+<br>
+<p class="i14">Depuis quatre mille ans que, courbé sous la haine,</p>
+<p class="i14">Perçant sa tombe avec les débris de sa chaîne,</p>
+<p class="i20"> Fouillant le bas, creusant le haut,</p>
+<p class="i14">Il cherche à s'évader à travers la nature,</p>
+<p class="i14">L'esprit forçat n'a pas encor fait d'ouverture</p>
+<p class="i20"> A la voûte du ciel cachot.</p>
+<br>
+<p class="i14">Oui, le penseur en vain, dans ses essors funèbres,</p>
+<p class="i14">Heurte son âme d'ombre au plafond de ténèbres;</p>
+<p class="i20"> Il tombe, il meurt; son temps est court;</p>
+<p class="i14">Et nous n'entendons rien, dans la nuit qu'il nous lègue</p>
+<p class="i14">Que ce que dit tout bas la création bègue</p>
+<p class="i20"> A l'oreille du tombeau sourd.</p>
+<br>
+<p class="i14">Nous sommes les passants, les foules et les races.</p>
+<p class="i14">Nous sentons, frissonnants, des souffles sur nos faces.</p>
+<p class="i20"> Nous sommes le gouffre agité;</p>
+<p class="i14">Nous sommes ce que l'air chasse au vent de son aile;</p>
+<p class="i14">Nous sommes les flocons de la neige éternelle</p>
+<p class="i20"> Dans l'éternelle obscurité.</p>
+<br>
+<p class="i14">Pour qui luis-tu, Vénus? Où roules-tu, Saturne?</p>
+<p class="i14">Ils vont: rien ne répond dans l'éther taciturne.</p>
+<p class="i20"> L'homme grelotte, seul et nu.</p>
+<p class="i14">L'étendue aux flots noirs déborde, d'horreur pleine;</p>
+<p class="i14">L'énigme a peur du mot; l'infini semble à peine</p>
+<p class="i20"> Pouvoir contenir l'inconnu.</p>
+<br>
+<p class="i14">Toujours la nuit! jamais l'azur! jamais l'aurore!</p>
+<p class="i14">Nous marchons. Nous n'avons point fait un pas encore!</p>
+<p class="i20"> Nous rêvons ce qu'Adam rêva;</p>
+<p class="i14">La création flotte et fuit, des vents battue;</p>
+<p class="i14">Nous distinguons dans l'ombre une immense statue</p>
+<p class="i20"> Et nous lui disons: Jéhovah!</p>
+<br>
+<p class="i30">Marine-Terrace, nuit du 30 mars 1854.</p>
+</div></div>
+
+<a name="cXVII" id="cXVII"></a>
+<br>
+<h3>XVII</h3>
+<h3>DOLOR</h3>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">Création! figure en deuil! Isis austère!</p>
+<p class="i14">Peut-être l'homme est-il son trouble et son mystère?</p>
+<p class="i20"> Peut-être qu'elle nous craint tous,</p>
+<p class="i14">Et qu'à l'heure où, ployés sous notre loi mortelle,</p>
+<p class="i14">Hagards et stupéfaits, nous tremblons devant elle,</p>
+<p class="i20"> Elle frissonne devant nous!</p>
+<br>
+<p class="i14">Ne riez point. Souffrez gravement. Soyons dignes,</p>
+<p class="i14">Corbeaux, hiboux, vautours, de redevenir cygnes!</p>
+<p class="i20"> Courbons-nous sous l'obscure loi.</p>
+<p class="i14">Ne jetons pas le doute aux flots comme une sonde.</p>
+<p class="i14">Marchons sans savoir où, parlons sans qu'on réponde,</p>
+<p class="i20"> Et pleurons sans savoir pourquoi.</p>
+<br>
+<p class="i14">Homme, n'exige pas qu'on rompe le silence;</p>
+<p class="i14">Dis-toi: Je suis puni. Baisse la tête et pense.</p>
+<p class="i20"> C'est assez de ce que tu vois.</p>
+<p class="i14">Une parole peut sortir du puits farouche;</p>
+<p class="i14">Ne la demande pas. Si l'abîme est la bouche,</p>
+<p class="i20"> Ô Dieu, qu'est-ce donc que la voix?</p>
+<br>
+<p class="i14">Ne nous irritons pas. Il n'est pas bon de faire,</p>
+<p class="i14">Vers la clarté qui luit au centre de la sphère,</p>
+<p class="i20"> A travers les cieux transparents,</p>
+<p class="i14">Voler l'affront, les cris, le rire et la satire,</p>
+<p class="i14">Et que le chandelier à sept branches attire</p>
+<p class="i20"> Tous ces noirs phalènes errants.</p>
+<br>
+<p class="i14">Nais, grandis, rêve, souffre, aime, vis, vieillis, tombe.</p>
+<p class="i14">L'explication sainte et calme est dans la tombe.</p>
+<p class="i20"> O vivants, ne blasphémons point.</p>
+<p class="i14">Qu'importe à l'Incréé, qui, soulevant ses voiles,</p>
+<p class="i14">Nous offre le grand ciel, les mondes, les étoiles,</p>
+<p class="i20"> Qu'une ombre lui montre le poing?</p>
+<br>
+<p class="i14">Nous figurons-nous donc qu'à l'heure où tout le prie,</p>
+<p class="i14">Pendant qu'il crée et vit, pendant qu'il approprie</p>
+<p class="i20"> A chaque astre une humanité,</p>
+<p class="i14">Nous pouvons de nos cris troubler sa plénitude,</p>
+<p class="i14">Cracher notre néant jusqu'en sa solitude,</p>
+<p class="i20"> Et lui gâter l'éternité?</p>
+<br>
+<p class="i14">Être! quand dans l'éther tu dessinas les formes,</p>
+<p class="i14">Partout où tu traças les orbites énormes</p>
+<p class="i20"> Des univers qui n'étaient pas,</p>
+<p class="i14">Des soleils ont jailli, fleurs de flamme, et sans nombre,</p>
+<p class="i14">Des trous qu'au firmament, en s'y posant dans l'ombre,</p>
+<p class="i20"> Fit la pointe de ton compas!</p>
+<br>
+<p class="i14">Qui sommes-nous? La nuit, la mort, l'oubli, personne.</p>
+<p class="i14">Il est. Cette splendeur suffit pour qu'on frissonne.</p>
+<p class="i20"> C'est lui l'amour, c'est lui le feu.</p>
+<p class="i14">Quand les fleurs en avril éclatent pêle-mêle,</p>
+<p class="i14">C'est lui. C'est lui qui gonfle, ainsi qu'une mamelle,</p>
+<p class="i20"> La rondeur de l'océan bleu.</p>
+<br>
+<p class="i14">Le penseur cherche l'homme et trouve de la cendre.</p>
+<p class="i14">Il trouve l'orgueil froid, le mal, l'amour à vendre,</p>
+<p class="i20"> L'erreur, le sac d'or effronté,</p>
+<p class="i14">La haine et son couteau, l'envie et son suaire,</p>
+<p class="i14">En mettant au hasard la main dans l'ossuaire</p>
+<p class="i20"> Que nous nommons humanité.</p>
+<br>
+<p class="i14">Parce que nous souffrons, noirs et sans rien connaître,</p>
+<p class="i14">Stupide, l'homme dit:--Je ne veux pas de l'Être!</p>
+<p class="i20"> Je souffre; donc, l'Être n'est pas!--</p>
+<p class="i14">Tu n'admires que toi, vil passant, dans ce monde!</p>
+<p class="i14">Tu prends pour de l'argent, ô ver, ta bave immonde</p>
+<p class="i20"> Marquant la place où tu rampas!</p>
+<br>
+<p class="i14">Notre nuit veut rayer ce jour qui nous éclaire;</p>
+<p class="i14">Nous crispons sur ce nom nos doigts pleins de colère;</p>
+<p class="i20"> Rage d'enfant qui coûte cher!</p>
+<p class="i14">Et nous nous figurons, race imbécile et dure,</p>
+<p class="i14">Que nous avons un peu de Dieu dans notre ordure</p>
+<p class="i20"> Entre notre ongle et notre chair!</p>
+<br>
+<p class="i14">Nier l'Être! à quoi bon? L'ironie âpre et noire</p>
+<p class="i14">Peut-elle se pencher sur le gouffre et le boire,</p>
+<p class="i20"> Comme elle boit son propre fiel?</p>
+<p class="i14">Quand notre orgueil le tait, notre douleur le nomme.</p>
+<p class="i14">Le sarcasme peut-il, en crevant l'oeil à l'homme,</p>
+<p class="i20"> Crever les étoiles au ciel?</p>
+<br>
+<p class="i14">Ah! quand nous le frappons, c'est pour nous qu'est la plaie.</p>
+<p class="i14">Pensons, croyons. Voit-on l'océan qui bégaie,</p>
+<p class="i20"> Mordre avec rage son bâillon?</p>
+<p class="i14">Adorons-le dans l'astre, et la fleur, et la femme.</p>
+<p class="i14">O vivants, la pensée est la pourpre de l'âme;</p>
+<p class="i20"> Le blasphème en est le haillon.</p>
+<br>
+<p class="i14">Ne raillons pas. Nos coeurs sont les pavés du temple.</p>
+<p class="i14">Il nous regarde, lui que l'infini contemple.</p>
+<p class="i20"> Insensé qui nie et qui mord!</p>
+<p class="i14">Dans un rire imprudent, ne faisons pas, fils d'Ève,</p>
+<p class="i14">Apparaître nos dents devant son oeil qui rêve,</p>
+<p class="i20"> Comme elles seront dans la mort.</p>
+<br>
+<p class="i14">La femme nue, ayant les hanches découvertes,</p>
+<p class="i14">Chair qui tente l'esprit, rit sous les feuilles vertes;</p>
+<p class="i20"> N'allons pas rire à son côté.</p>
+<p class="i14">Ne chantons pas:--Jouir est tout. Le ciel est vide.--</p>
+<p class="i14">La nuit a peur, vous dis-je! elle devient livide</p>
+<p class="i20"> En contemplant l'immensité.</p>
+<br>
+<p class="i14">O douleur! clef des deux, l'ironie est fumée.</p>
+<p class="i14">L'expiation rouvre une porte fermée;</p>
+<p class="i20"> Les souffrances sont des faveurs.</p>
+<p class="i14">Regardons, au-dessus des multitudes folles,</p>
+<p class="i14">Monter vers les gibets et vers les auréoles</p>
+<p class="i20"> Les grands sacrifiés rêveurs.</p>
+<br>
+<p class="i14">Monter, c'est s'immoler. Toute cime est sévère.</p>
+<p class="i14">L'Olympe lentement se transforme en Calvaire;</p>
+<p class="i20"> Partout le martyre est écrit;</p>
+<p class="i14">Une immense croix gît dans notre nuit profonde;</p>
+<p class="i14">Et nous voyons saigner aux quatre coins du monde</p>
+<p class="i20"> Les quatre clous de Jésus-Christ.</p>
+<br>
+<p class="i14">Ah! vivants, vous doutez! ah! vous riez, squelettes!</p>
+<p class="i14">Lorsque l'aube apparaît, ceinte de bandelettes</p>
+<p class="i20"> D'or, d'émeraude et de carmin,</p>
+<p class="i14">Vous huez, vous prenez, larves que le jour dore,</p>
+<p class="i14">Pour la jeter au front céleste de l'aurore,</p>
+<p class="i20"> De la cendre dans votre main.</p>
+<br>
+<p class="i14">Vous criez:--Tout est mal. L'aigle vaut le reptile;</p>
+<p class="i14">Tout ce que nous voyons n'est qu'une ombre inutile.</p>
+<p class="i20"> La vie au néant nous vomit.</p>
+<p class="i14">Rien avant, rien après. Le sage doute et raille.--</p>
+<p class="i14">Et, pendant ce temps-là, le brin d'herbe tressaille,</p>
+<p class="i20"> L'aube pleure, et le vent gémit.</p>
+<br>
+<p class="i14">Chaque fois qu'ici-bas l'homme, en proie aux désastres,</p>
+<p class="i14">Rit, blasphème, et secoue, en regardant les astres,</p>
+<p class="i20"> Le sarcasme, ce vil lambeau,</p>
+<p class="i14">Les morts se dressent froids au fond du caveau sombre,</p>
+<p class="i14">Et de leur doigt de spectre écrivent--DIEU--dans l'ombre,</p>
+<p class="i20"> Sous la pierre de leur tombeau.</p>
+<br>
+<p class="i30">Marine-Terrace, 31 mars 1854.</p>
+</div></div>
+
+<a name="cXVIII" id="cXVIII"></a>
+<br>
+<h3>XVIII</h3>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">Hélas! tout est sépulcre. On en sort, on y tombe:</p>
+<p class="i14">La nuit est la muraille immense de la tombe.</p>
+<p class="i20"> Les astres, dont luit la clarté,</p>
+<p class="i14">Orion, Sirius, Mars, Jupiter, Mercure,</p>
+<p class="i14">Sont les cailloux qu'on voit dans ta tranchée obscure,</p>
+<p class="i20"> O sombre fosse Éternité!</p>
+<br>
+<p class="i14">Une nuit, un esprit me parla dans un rêve,</p>
+<p class="i14">Et me dit:--Je suis aigle en un ciel où se lève</p>
+<p class="i20"> Un soleil qui t'est inconnu.</p>
+<p class="i14">J'ai voulu soulever un coin du vaste voile;</p>
+<p class="i14">J'ai voulu voir de près ton ciel et ton étoile;</p>
+<p class="i20"> Et c'est pourquoi je suis venu;</p>
+<br>
+<p class="i14">Et, quand j'ai traversé les cieux grands et terribles,</p>
+<p class="i14">Quand j'ai vu le monceau des ténèbres horribles</p>
+<p class="i20"> Et l'abîme énorme où l'oeil fuit,</p>
+<p class="i14">Je me suis demandé si cette ombre où l'on souffre</p>
+<p class="i14">Pourrait jamais combler ce puits, et si ce gouffre</p>
+<p class="i20"> Pourrait contenir cette nuit!</p>
+<br>
+<p class="i14">Et, moi, l'aigle lointain, épouvanté, j'arrive.</p>
+<p class="i14">Et je crie, et je viens m'abattre sur ta rive,</p>
+<p class="i20"> Près de toi, songeur sans flambeau.</p>
+<p class="i14">Connais-tu ces frissons, cette horreur, ce vertige,</p>
+<p class="i14">Toi, l'autre aigle de l'autre azur?--Je suis, lui dis-je,</p>
+<p class="i20"> L'autre ver de l'autre tombeau.</p>
+<br>
+<p class="i30">Au dolmen de la Corbière, juin 1855.</p>
+</div></div>
+
+<a name="cXIX" id="cXIX"></a>
+<br>
+<h3>XIX</h3>
+<h3>VOYAGE DE NUIT</h3>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">On conteste, on dispute, on proclame, on ignore.</p>
+<p class="i14">Chaque religion est une tour sonore;</p>
+<p class="i14">Ce qu'un prêtre édifie, un prêtre le détruit;</p>
+<p class="i14">Chaque temple, tirant sa corde dans la nuit,</p>
+<p class="i14">Fait, dans l'obscurité sinistre et solennelle,</p>
+<p class="i14">Rendre un son différent à la cloche éternelle.</p>
+<p class="i14">Nul ne connaît le fond, nul ne voit le sommet.</p>
+<p class="i14">Tout l'équipage humain semble en démence; on met</p>
+<p class="i14">Un aveugle en vigie, un manchot à la barre;</p>
+<p class="i14">A peine a-t-on passé du sauvage au barbare,</p>
+<p class="i14">A peine a-t-on franchi le plus noir de l'horreur,</p>
+<p class="i14">A peine a-t-on, parmi le vertige et l'erreur,</p>
+<p class="i14">Dans ce brouillard où l'homme attend, songe et soupire,</p>
+<p class="i14">Sans sortir du mauvais, fait un pas hors du pire,</p>
+<p class="i14">Que le vieux temps revient et nous mord les talons,</p>
+<p class="i14">Et nous crie: Arrêtez! Socrate dit: Allons!</p>
+<p class="i14">Jésus-Christ dit: Plus loin! et le sage et l'apôtre</p>
+<p class="i14">S'en vont se demander dans le ciel l'un à l'autre</p>
+<p class="i14">Quel goût a la ciguë et quel goût a le fiel.</p>
+<p class="i14">Par moments, voyant l'homme ingrat, fourbe et cruel,</p>
+<p class="i14">Satan lui prend la main sous le linceul de l'ombre.</p>
+<p class="i14">Nous appelons science un tâtonnement sombre.</p>
+<p class="i14">L'abîme, autour de nous, lugubre tremblement,</p>
+<p class="i14">S'ouvre et se ferme; et l'oeil s'effraie également</p>
+<p class="i14">De ce qui s'engloutit et de ce qui surnage.</p>
+<p class="i14">Sans cesse le progrès, roue au double engrenage,</p>
+<p class="i14">Fait marcher quelque chose en écrasant quelqu'un.</p>
+<p class="i14">Le mal peut être joie, et le poison parfum.</p>
+<p class="i14">Le crime avec la loi, morne et mélancolique,</p>
+<p class="i14">Lutte; le poignard parle, et l'échafaud réplique.</p>
+<p class="i14">Nous entendons, sans voir la source ni la fin,</p>
+<p class="i14">Derrière notre nuit, derrière notre faim,</p>
+<p class="i14">Rire l'ombre Ignorance et la larve Misère.</p>
+<p class="i14">Le lys a-t-il raison? et l'astre est-il sincère?</p>
+<p class="i14">Je dis oui, tu dis non. Ténèbres et rayons</p>
+<p class="i14">Affirment à la fois. Doute, Adam! nous voyons</p>
+<p class="i14">De la nuit dans l'enfant, de la nuit dans la femme;</p>
+<p class="i14">Et sur notre avenir nous querellons notre âme;</p>
+<p class="i14">Et, brûlé, puis glacé, chaos, semoun, frimas,</p>
+<p class="i14">L'homme de l'infini traverse les climats.</p>
+<p class="i14">Tout est brume; le vent souffle avec des huées,</p>
+<p class="i14">Et de nos passions arrache des nuées;</p>
+<p class="i14">Rousseau dit: L'homme monte; et de Maistre: Il descend!</p>
+<p class="i14">Mais, ô Dieu! le navire énorme et frémissant,</p>
+<p class="i14">Le monstrueux vaisseau sans agrès et sans voiles,</p>
+<p class="i14">Qui flotte, globe noir, dans la mer des étoiles,</p>
+<p class="i14">Et qui porte nos maux, fourmillement humain,</p>
+<p class="i14">Va, marche, vogue et roule, et connaît son chemin;</p>
+<p class="i14">Le ciel sombre, où parfois la blancheur semble éclore,</p>
+<p class="i14">A l'effrayant roulis mêle un frisson d'aurore,</p>
+<p class="i14">De moment en moment le sort est moins obscur,</p>
+<p class="i14">Et l'on sent bien qu'on est emporté vers l'azur.</p>
+<br>
+<p class="i30">Marine-Terrace, octobre 1855.</p>
+</div></div>
+
+<a name="cXX" id="cXX"></a>
+<br>
+<h3>XX</h3>
+<h3>RELLIGIO</h3>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">L'ombre venait; le soir tombait, calme et terrible.</p>
+<p class="i14">Hermann me dit:--Quelle est ta foi, quelle est ta bible?</p>
+<p class="i20"> Parle. Es-tu ton propre géant?</p>
+<p class="i14">Si tes vers ne sont pas de vains flocons d'écume,</p>
+<p class="i14">Si ta strophe n'est pas un tison noir qui fume</p>
+<p class="i20"> Sur le tas de cendre Néant,</p>
+<br>
+<p class="i14">Si tu n'es pas une âme en l'abîme engloutie,</p>
+<p class="i14">Quel est donc ton ciboire et ton eucharistie?</p>
+<p class="i20"> Quelle est donc la source où tu bois?</p>
+<p class="i14">Je me taisais; il dit:--Songeur qui civilises,</p>
+<p class="i14">Pourquoi ne vas-tu pas prier dans les églises?--</p>
+<p class="i20"> Nous marchions tous deux dans les bois.</p>
+<br>
+<p class="i14">Et je lui dis:--Je prie.--Hermann dit:--Dans quel temple?</p>
+<p class="i14">Quel est le célébrant que ton âme contemple,</p>
+<p class="i20"> Et l'autel qu'elle réfléchit?</p>
+<p class="i14">Devant quel confesseur la fais-tu comparaître?</p>
+<p class="i14">--L'église, c'est l'azur, lui dis-je; et quant au prêtre...--</p>
+<p class="i20"> En ce moment le ciel blanchit.</p>
+<br>
+<p class="i14">La lune à l'horizon montait, hostie énorme;</p>
+<p class="i14">Tout avait le frisson, le pin, le cèdre et l'orme,</p>
+<p class="i20"> Le loup, et l'aigle, et l'alcyon;</p>
+<p class="i14">Lui montrant l'astre d'or sur la terre obscurcie,</p>
+<p class="i14">Je lui dis:--Courbe-toi. Dieu lui-même officie,</p>
+<p class="i20"> Et voici l'élévation.</p>
+<br>
+<p class="i30">Marine-Terrace, octobre 1855.</p>
+</div></div>
+
+<a name="cXXI" id="cXXI"></a>
+<br>
+<h3>XXI</h3>
+<h3>SPES</h3>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">De partout, de l'abîme où n'est pas Jéhovah,</p>
+<p class="i14">Jusqu'au zénith, plafond où l'espérance va</p>
+<p class="i14">Se casser l'aile et d'où redescend la prière,</p>
+<p class="i14">En bas, en haut, au fond, en avant, en arrière,</p>
+<p class="i14">L'énorme obscurité qu'agitent tous les vents,</p>
+<p class="i14">Enveloppe, linceul, les morts et les vivants,</p>
+<p class="i14">Et sur le monstrueux, sur l'impur, sur l'horrible,</p>
+<p class="i14">Laisse tomber les pans de son rideau terrible;</p>
+<p class="i14">Si l'on parle à la brume effrayante qui fuit,</p>
+<p class="i14">L'immensité dit: Mort! L'éternité dit: Nuit!</p>
+<br>
+<p class="i14">L'âme, sans lire un mot, feuillette un noir registre;</p>
+<p class="i14">L'univers tout entier est un géant sinistre;</p>
+<p class="i14">L'aveugle est d'autant plus affreux qu'il est plus grand;</p>
+<p class="i14">Tout semble le chevet d'un immense mourant;</p>
+<p class="i14">Tout est l'ombre; pareille au reflet d'une lampe,</p>
+<p class="i14">Au fond, une lueur imperceptible rampe;</p>
+<p class="i14">C'est à peine un coin blanc, pas même une rougeur.</p>
+<p class="i14">Un seul homme debout, qu'ils nomment le songeur,</p>
+<p class="i14">Regarde la clarté du haut de la colline;</p>
+<p class="i14">Et tout, hormis le coq à la voix sibylline,</p>
+<p class="i14">Raille et nie; et, passant confus, marcheurs nombreux,</p>
+<p class="i14">Toute la foule éclate en rires ténébreux</p>
+<p class="i14">Quand ce vivant, qui n'a d'autre signe lui-même</p>
+<p class="i14">Parmi tous ces fronts noirs que d'être le front blême,</p>
+<p class="i14">Dit en montrant ce point vague et lointain qui luit:</p>
+<p class="i14">Cette blancheur est plus que toute cette nuit!</p>
+<br>
+<p class="i40">Janvier 1856.</p>
+</div></div>
+
+<a name="cXXII" id="cXXII"></a>
+<br>
+<h3>XXII</h3>
+<h3>CE QUE C'EST QUE LA MORT</h3>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">Ne dites pas: mourir; dites: naître. Croyez.</p>
+<p class="i14">On voit ce que je vois et ce que vous voyez;</p>
+<p class="i14">On est l'homme mauvais que je suis, que vous êtes;</p>
+<p class="i14">On se rue aux plaisirs, aux tourbillons, aux fêtes;</p>
+<p class="i14">On tâche d'oublier le bas, la fin, l'écueil,</p>
+<p class="i14">La sombre égalité du mal et du cercueil;</p>
+<p class="i14">Quoique le plus petit vaille le plus prospère;</p>
+<p class="i14">Car tous les hommes sont les fils du même père;</p>
+<p class="i14">Ils sont la même larme et sortent du même oeil.</p>
+<p class="i14">On vit, usant ses jours à se remplir d'orgueil;</p>
+<p class="i14">On marche, on court, on rêve, on souffre, on penche, on tombe,</p>
+<p class="i14">On monte. Quelle est donc cette aube? C'est la tombe.</p>
+<p class="i14">Où suis-je? Dans la mort. Viens! Un vent inconnu</p>
+<p class="i14">Vous jette au seuil des cieux. On tremble; on se voit nu,</p>
+<p class="i14">Impur, hideux, noué des mille noeuds funèbres</p>
+<p class="i14">De ses torts, de ses maux honteux, de ses ténèbres;</p>
+<p class="i14">Et soudain on entend quelqu'un dans l'infini</p>
+<p class="i14">Qui chante, et par quelqu'un on sent qu'on est béni,</p>
+<p class="i14">Sans voir la main d'où tombe à notre âme méchante</p>
+<p class="i14">L'amour, et sans savoir quelle est la voix qui chante.</p>
+<p class="i14">On arrive homme, deuil, glaçon, neige; on se sent</p>
+<p class="i14">Fondre et vivre; et, d'extase et d'azur s'emplissant,</p>
+<p class="i14">Tout notre être frémit de la défaite étrange</p>
+<p class="i14">Du monstre qui devient dans la lumière un ange.</p>
+<br>
+<p class="i10">Au dolmen de la tour Blanche, jour des Morts, novembre 1854.</p>
+</div></div>
+
+<a name="cXXIII" id="cXXIII"></a>
+<br>
+<h3>XXIII</h3>
+<h3>LES MAGES</h3>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="mid">I</p>
+<br>
+<p class="i18">Pourquoi donc faites-vous des prêtres</p>
+<p class="i18">Quand vous en avez parmi vous?</p>
+<p class="i18">Les esprits conducteurs des êtres</p>
+<p class="i18">Portent un signe sombre et doux.</p>
+<p class="i18">Nous naissons tous ce que nous sommes.</p>
+<p class="i18">Nous naissons tous ce que nous sommes.</p>
+<p class="i18">Dieu de ses mains sacre des hommes</p>
+<p class="i18">Dans les ténèbres des berceaux;</p>
+<p class="i18">Son effrayant doigt invisible</p>
+<p class="i18">Écrit sous leur crâne la bible</p>
+<p class="i18">Des arbres, des monts et des eaux.</p>
+<br>
+<p class="i18">Ces hommes, ce sont les poëtes;</p>
+<p class="i18">Ceux dont l'aile monte et descend;</p>
+<p class="i18">Toutes les bouches inquiètes</p>
+<p class="i18">Qu'ouvre le verbe frémissant;</p>
+<p class="i18">Les Virgiles, les Isaïes;</p>
+<p class="i18">Toutes les âmes envahies</p>
+<p class="i18">Par les grandes brumes du sort;</p>
+<p class="i18">Tous ceux en qui Dieu se concentre;</p>
+<p class="i18">Tous les yeux où la lumière entre,</p>
+<p class="i18">Tous les fronts d'où le rayon sort.</p>
+<br>
+<p class="i18">Ce sont ceux qu'attend Dieu propice</p>
+<p class="i18">Sur les Horebs et les Thabors;</p>
+<p class="i18">Ceux que l'horrible précipice</p>
+<p class="i18">Retient blêmissants à ses bords;</p>
+<p class="i18">Ceux qui sentent la pierre vivre;</p>
+<p class="i18">Ceux que Pan formidable enivre;</p>
+<p class="i18">Ceux qui sont tout pensifs devant</p>
+<p class="i18">Les nuages, ces solitudes</p>
+<p class="i18">Où passent en mille attitudes</p>
+<p class="i18">Les groupes sonores du vent.</p>
+<br>
+<p class="i18">Ce sont les sévères artistes</p>
+<p class="i18">Que l'aube attire à ses blancheurs,</p>
+<p class="i18">Les savants, les inventeurs tristes,</p>
+<p class="i18">Les puiseurs d'ombre, les chercheurs,</p>
+<p class="i18">Qui ramassent dans les ténèbres</p>
+<p class="i18">Les faits, les chiffres, les algèbres,</p>
+<p class="i18">Le nombre où tout est contenu,</p>
+<p class="i18">Le doute où nos calculs succombent,</p>
+<p class="i18">Et tous les morceaux noirs qui tombent</p>
+<p class="i18">Du grand fronton de l'inconnu!</p>
+<br>
+<p class="i18">Ce sont les têtes fécondées</p>
+<p class="i18">Vers qui monte et croît pas à pas</p>
+<p class="i18">L'océan confus des idées,</p>
+<p class="i18">Flux que la foule ne voit pas,</p>
+<p class="i18">Mer de tous les infinis pleine,</p>
+<p class="i18">Que Dieu suit, que la nuit amène.</p>
+<p class="i18">Qui remplit l'homme de clarté,</p>
+<p class="i18">Jette aux rochers l'écume amère,</p>
+<p class="i18">Et lave les pieds nus d'Homère</p>
+<p class="i18">Avec un flot d'éternité!</p>
+<br>
+<p class="i18">Le poëte s'adosse à l'arche.</p>
+<p class="i18">David chante et voit Dieu de près;</p>
+<p class="i18">Hésiode médite et marche,</p>
+<p class="i18">Grand prêtre fauve des forêts,</p>
+<p class="i18">Moïse, immense créature,</p>
+<p class="i18">Étend ses mains sur la nature;</p>
+<p class="i18">Manès parle au gouffre puni,</p>
+<p class="i18">Écouté des astres sans nombre...--</p>
+<p class="i18">Génie! ô tiare de l'ombre!</p>
+<p class="i18">Pontificat de l'infini!</p>
+<br>
+<p class="i18">L'un à Patmos, l'autre à Tyane;</p>
+<p class="i18">D'autres criant: Demain! demain!</p>
+<p class="i18">D'autres qui sonnent la diane</p>
+<p class="i18">Dans les sommeils du genre humain;</p>
+<p class="i18">L'un fatal, l'autre qui pardonne;</p>
+<p class="i18">Eschyle en qui frémit Dodone,</p>
+<p class="i18">Milton, songeur de Whitehall,</p>
+<p class="i18">Toi, vieux Shakspeare, âme éternelle;</p>
+<p class="i18">Ô figures dont la prunelle</p>
+<p class="i18">Est la vitre de l'idéal!</p>
+<br>
+<p class="i18">Avec sa spirale sublime,</p>
+<p class="i18">Archimède sur son sommet</p>
+<p class="i18">Rouvrirait le puits de l'abîme</p>
+<p class="i18">Si jamais Dieu le refermait;</p>
+<p class="i18">Euclide a les lois sous sa garde;</p>
+<p class="i18">Kopernic éperdu regarde,</p>
+<p class="i18">Dans les grands cieux aux mers pareils,</p>
+<p class="i18">Gouffre où voguent des nefs sans proues,</p>
+<p class="i18">Tourner toutes ces sombres roues</p>
+<p class="i18">Dont les moyeux sont des soleils.</p>
+<br>
+<p class="i18">Les Thalès puis les Pythagores;</p>
+<p class="i18">Et l'homme, parmi ses erreurs,</p>
+<p class="i18">Comme dans l'herbe les fulgores,</p>
+<p class="i18">Voit passer ces grands éclaireurs.</p>
+<p class="i18">Aristophane rit des sages;</p>
+<p class="i18">Lucrèce, pour franchir les âges,</p>
+<p class="i18">Crée un poëme dont l'oeil luit,</p>
+<p class="i18">Et donne à ce monstre sonore</p>
+<p class="i18">Toutes les ailes de l'aurore,</p>
+<p class="i18">Toutes les griffes de la nuit.</p>
+<br>
+<p class="i18">Rites profonds de la nature!</p>
+<p class="i18">Quelques-uns de ces inspirés</p>
+<p class="i18">Acceptent l'étrange aventure</p>
+<p class="i18">Des monts noirs et des bois sacrés;</p>
+<p class="i18">Ils vont aux Thébaïdes sombres,</p>
+<p class="i18">Et, là, blêmes dans les décombres,</p>
+<p class="i18">Ils courbent le tigre fuyant,</p>
+<p class="i18">L'hyène rampant sur le ventre,</p>
+<p class="i18">L'océan, la montagne et l'antre,</p>
+<p class="i18">Sous leur sacerdoce effrayant!</p>
+<br>
+<p class="i18">Tes cheveux sont gris sur l'abîme,</p>
+<p class="i18">Jérôme, ô vieillard du désert!</p>
+<p class="i18">Élie, un pâle esprit t'anime,</p>
+<p class="i18">Un ange épouvanté te sert.</p>
+<p class="i18">Amos, aux lieux inaccessibles,</p>
+<p class="i18">Des sombres clairons invisibles</p>
+<p class="i18">Ton oreille entend les accords;</p>
+<p class="i18">Ton âme, sur qui Dieu surplombe,</p>
+<p class="i18">Est déjà toute dans la tombe,</p>
+<p class="i18">Et tu vis absent de ton corps.</p>
+<br>
+<p class="i18">Tu gourmandes l'âme échappée,</p>
+<p class="i18">Saint Paul, ô lutteur redouté,</p>
+<p class="i18">Immense apôtre de l'épée,</p>
+<p class="i18">Grand vaincu de l'éternité!</p>
+<p class="i18">Tu luis, tu frappes, tu réprouves;</p>
+<p class="i18">Et tu chasses du doigt ces louves,</p>
+<p class="i18">Cythérée, Isis, Astarté;</p>
+<p class="i18">Tu veux punir et non absoudre,</p>
+<p class="i18">Géant, et tu vois dans la foudre</p>
+<p class="i18">Plus de glaive que de clarté.</p>
+<br>
+<p class="i18">Orphée est courbé sur le monde;</p>
+<p class="i18">L'éblouissant est ébloui;</p>
+<p class="i18">La création est profonde</p>
+<p class="i18">Et monstrueuse autour de lui;</p>
+<p class="i18">Les rochers, ces rudes hercules,</p>
+<p class="i18">Combattent dans les crépuscules</p>
+<p class="i18">L'ouragan, sinistre inconnu;</p>
+<p class="i18">La mer en pleurs dans la mêlée</p>
+<p class="i18">Tremble, et la vague échevelée</p>
+<p class="i18">Se cramponne à leur torse nu.</p>
+<br>
+<p class="i18">Baruch au juste dans la peine</p>
+<p class="i18">Dit:--Frère! vos os sont meurtris;</p>
+<p class="i18">Votre vertu dans nos murs traîne</p>
+<p class="i18">La chaîne affreuse du mépris;</p>
+<p class="i18">Mais comptez sur la délivrance,</p>
+<p class="i18">Mettez en Dieu votre espérance,</p>
+<p class="i18">Et de cette nuit du destin,</p>
+<p class="i18">Demain, si vous avez su croire,</p>
+<p class="i18">Vous vous lèverez plein de gloire,</p>
+<p class="i18">Comme l'étoile du matin!--</p>
+<br>
+<p class="i18">L'âme des Pindares se hausse</p>
+<p class="i18">A la hauteur des Pélions;</p>
+<p class="i18">Daniel chante dans la fosse</p>
+<p class="i18">Et fait sortir Dieu des lions.</p>
+<p class="i18">Tacite sculpte l'infamie;</p>
+<p class="i18">Perse, Archiloque et Jérémie</p>
+<p class="i18">Ont le même éclair dans les yeux;</p>
+<p class="i18">Car le crime à sa suite attire</p>
+<p class="i18">Les âpres chiens de la satire</p>
+<p class="i18">Et le grand tonnerre des cieux.</p>
+<br>
+<p class="i18">Et voilà les prêtres du rire,</p>
+<p class="i18">Scarron, noué dans les douleurs,</p>
+<p class="i18">Ésope, que le fouet déchire,</p>
+<p class="i18">Cervante aux fers, Molière en pleurs!</p>
+<p class="i18">Le désespoir et l'espérance!</p>
+<p class="i18">Entre Démocrite et Térence,</p>
+<p class="i18">Rabelais, que nul ne comprit;</p>
+<p class="i18">Il berce Adam pour qu'il s'endorme,</p>
+<p class="i18">Et son éclat de rire énorme</p>
+<p class="i18">Est un des gouffres de l'esprit!</p>
+<br>
+<p class="i18">Et Plaute, à qui parlent les chèvres,</p>
+<p class="i18">Arioste chantant Médor,</p>
+<p class="i18">Catulle, Horace, dont les lèvres</p>
+<p class="i18">Font venir les abeilles d'or;</p>
+<p class="i18">Comme le double Dioscure,</p>
+<p class="i18">Anacréon près d'Épicure,</p>
+<p class="i18">Bion, tout pénétré de jour,</p>
+<p class="i18">Moschus, sur qui l'Etna flamboie,</p>
+<p class="i18">Voilà les prêtres de la joie!</p>
+<p class="i18">Voilà les prêtres de l'amour!</p>
+<br>
+<p class="i18">Gluck et Beethoven sont à l'aise</p>
+<p class="i18">Sous l'ange où Jacob se débat;</p>
+<p class="i18">Mozart sourit, et Pergolèse</p>
+<p class="i18">Murmure ce grand mot: Stabat!</p>
+<p class="i18">Le noir cerveau de Piranèse</p>
+<p class="i18">Est une béante fournaise</p>
+<p class="i18">Où se mêlent l'arche et le ciel,</p>
+<p class="i18">L'escalier, la tour, la colonne;</p>
+<p class="i18">Où croît, monte, s'enfle et bouillonne</p>
+<p class="i18">L'incommensurable Babel!</p>
+<br>
+<p class="i18">L'envie à leur ombre ricane.</p>
+<p class="i18">Ces demi-dieux signent leur nom,</p>
+<p class="i18">Bramante sur la Vaticane,</p>
+<p class="i18">Phidias sur le Parthénon;</p>
+<p class="i18">Sur Jésus dans sa crèche blanche,</p>
+<p class="i18">L'altier Buonarotti se penche</p>
+<p class="i18">Comme un mage et comme un aïeul,</p>
+<p class="i18">Et dans tes mains, ô Michel-Ange,</p>
+<p class="i18">L'enfant devient spectre, et le lange</p>
+<p class="i18">Est plus sombre que le linceul!</p>
+<br>
+<p class="i18">Chacun d'eux écrit un chapitre</p>
+<p class="i18">Du rituel universel;</p>
+<p class="i18">Les uns sculptent le saint pupitre,</p>
+<p class="i18">Les autres dorent le missel;</p>
+<p class="i18">Chacun fait son verset du psaume;</p>
+<p class="i18">Lysippe, debout sur l'Ithome,</p>
+<p class="i18">Fait sa strophe en marbre serein,</p>
+<p class="i18">Rembrandt à l'ardente paupière,</p>
+<p class="i18">En toile, Primatice en pierre,</p>
+<p class="i18">Job en fumier, Dante en airain.</p>
+<br>
+<p class="i18">Et toutes ces strophes ensemble</p>
+<p class="i18">Chantent l'être et montent à Dieu;</p>
+<p class="i18">L'une adore et luit, l'autre tremble;</p>
+<p class="i18">Toutes sont les griffons de feu;</p>
+<p class="i18">Toutes sont le cri des abîmes,</p>
+<p class="i18">L'appel d'en bas, la voix des cimes,</p>
+<p class="i18">Le frisson de notre lambeau,</p>
+<p class="i18">L'hymne instinctif ou volontaire,</p>
+<p class="i18">L'explication du mystère</p>
+<p class="i18">Et l'ouverture du tombeau!</p>
+<br>
+<p class="i18">A nous qui ne vivons qu'une heure,</p>
+<p class="i18">Elles font voir les profondeurs,</p>
+<p class="i18">Et la misère intérieure,</p>
+<p class="i18">Ciel, à côté de vos grandeurs!</p>
+<p class="i18">L'homme, esprit captif, les écoute,</p>
+<p class="i18">Pendant qu'en son cerveau le doute,</p>
+<p class="i18">Bête aveugle aux lueurs d'en haut,</p>
+<p class="i18">Pour y prendre l'âme indignée,</p>
+<p class="i18">Suspend sa toile d'araignée</p>
+<p class="i18">Au crâne, plafond du cachot.</p>
+<br>
+<p class="i18">Elles consolent, aiment, pleurent,</p>
+<p class="i18">Et, mariant l'idée aux sens,</p>
+<p class="i18">Ceux qui restent à ceux qui meurent,</p>
+<p class="i18">Les grains de cendre aux grains d'encens,</p>
+<p class="i18">Mêlant le sable aux pyramides,</p>
+<p class="i18">Rendent en même temps humides,</p>
+<p class="i18">Rappelant à l'un que tout fuit,</p>
+<p class="i18">A l'autre sa splendeur première,</p>
+<p class="i18">L'oeil de l'astre dans la lumière,</p>
+<p class="i18">Et l'oeil du monstre dans la nuit!</p>
+<br>
+<p class="mid">II</p>
+<br>
+<p class="i18">Oui, c'est un prêtre que Socrate!</p>
+<p class="i18">Oui, c'est un prêtre que Caton!</p>
+<p class="i18">Quand Juvénal fuit Rome ingrate,</p>
+<p class="i18">Nul sceptre ne vaut son bâton;</p>
+<p class="i18">Ce sont des prêtres, les Tyrtées,</p>
+<p class="i18">Les Solons aux lois respectées,</p>
+<p class="i18">Les Platons et les Raphaëls!</p>
+<p class="i18">Fronts d'inspirés, d'esprits, d'arbitres!</p>
+<p class="i18">Plus resplendissants que les mitres</p>
+<p class="i18">Dans l'auréole des Noëls!</p>
+<br>
+<p class="i18">Vous voyez, fils de la nature,</p>
+<p class="i18">Apparaître à votre flambeau</p>
+<p class="i18">Des faces de lumière pure,</p>
+<p class="i18">Larves du vrai, spectres du beau;</p>
+<p class="i18">Le mystère, en Grèce, en Chaldée,</p>
+<p class="i18">Penseurs, grave à vos fronts l'idée</p>
+<p class="i18">Et l'hiéroglyphe à vos murs;</p>
+<p class="i18">Et les Indes et les Égyptes</p>
+<p class="i18">Dans les ténèbres de vos cryptes</p>
+<p class="i18">S'enfoncent en porches obscurs!</p>
+<br>
+<p class="i18">Quand les cigognes du Caystre</p>
+<p class="i18">S'envolent aux souffles des soirs;</p>
+<p class="i18">Quand la lune apparaît sinistre</p>
+<p class="i18">Derrière les grands dômes noirs;</p>
+<p class="i18">Quand la trombe aux vagues s'appuie;</p>
+<p class="i18">Quand l'orage, l'horreur, la pluie,</p>
+<p class="i18">Que tordent les bises d'hiver,</p>
+<p class="i18">Répandent avec des huées</p>
+<p class="i18">Toutes les larmes des nuées</p>
+<p class="i18">Sur tous les sanglots de la mer;</p>
+<br>
+<p class="i18">Quand dans les tombeaux les vents jouent</p>
+<p class="i18">Avec les os des rois défunts;</p>
+<p class="i18">Quand les hautes herbes secouent</p>
+<p class="i18">Leur chevelure de parfums;</p>
+<p class="i18">Quand sur nos deuils et sur nos fêtes</p>
+<p class="i18">Toutes les cloches des tempêtes</p>
+<p class="i18">Sonnent au suprême beffroi;</p>
+<p class="i18">Quand l'aube étale ses opales,</p>
+<p class="i18">C'est pour ces contemplateurs pâles</p>
+<p class="i18">Penchés dans l'éternel effroi!</p>
+<br>
+<p class="i18">Ils savent ce que le soir calme</p>
+<p class="i18">Pense des morts qui vont partir;</p>
+<p class="i18">Et ce que préfère la palme,</p>
+<p class="i18">Du conquérant ou du martyr;</p>
+<p class="i18">Ils entendent ce que murmure</p>
+<p class="i18">La voile, la gerbe, l'armure,</p>
+<p class="i18">Ce que dit, dans le mois joyeux</p>
+<p class="i18">Des longs jours et des fleurs écloses,</p>
+<p class="i18">La petite bouche des roses</p>
+<p class="i18">A l'oreille immense des cieux.</p>
+<br>
+<p class="i18">Les vents, les flots, les cris sauvages,</p>
+<p class="i18">L'azur, l'horreur du bois jauni,</p>
+<p class="i18">Sont les formidables breuvages</p>
+<p class="i18">De ces altérés d'infini;</p>
+<p class="i18">Ils ajoutent, rêveurs austères,</p>
+<p class="i18">A leur âme tous les mystères,</p>
+<p class="i18">Toute la matière à leurs sens;</p>
+<p class="i18">Ils s'enivrent de l'étendue;</p>
+<p class="i18">L'ombre est une coupe tendue</p>
+<p class="i18">Où boivent ces sombres passants.</p>
+<br>
+<p class="i18">Comme ils regardent, ces messies!</p>
+<p class="i18">Oh! comme ils songent effarés!</p>
+<p class="i18">Dans les ténèbres épaissies</p>
+<p class="i18">Quels spectateurs démesurés!</p>
+<p class="i18">Oh! que de têtes stupéfaites!</p>
+<p class="i18">Poëtes, apôtres, prophètes,</p>
+<p class="i18">Méditant, parlant, écrivant,</p>
+<p class="i18">Sous des suaires, sous des voiles,</p>
+<p class="i18">Les plis des robes pleins d'étoiles,</p>
+<p class="i18">Les barbes au gouffre du vent!</p>
+<br>
+<p class="mid">III</p>
+<br>
+<p class="i18">Savent-ils ce qu'ils font eux-même,</p>
+<p class="i18">Ces acteurs du drame profond?</p>
+<p class="i18">Savent-ils leur propre problème?</p>
+<p class="i18">Ils sont. Savent-ils ce qu'ils sont?</p>
+<p class="i18">Ils sortent du grand vestiaire</p>
+<p class="i18">Où, pour s'habiller de matière,</p>
+<p class="i18">Parfois l'ange même est venu.</p>
+<p class="i18">Graves, tristes, joyeux, fantasques,</p>
+<p class="i18">Ne sont-ils pas les sombres masques</p>
+<p class="i18">De quelque prodige inconnu?</p>
+<br>
+<p class="i18">La joie ou la douleur les farde;</p>
+<p class="i18">Ils projettent confusément,</p>
+<p class="i18">Plus loin que la terre blafarde,</p>
+<p class="i18">Leurs ombres sur le firmament;</p>
+<p class="i18">Leurs gestes étonnent l'abîme;</p>
+<p class="i18">Pendant qu'aux hommes, tourbe infime,</p>
+<p class="i18">Ils parlent le langage humain,</p>
+<p class="i18">Dans des profondeurs qu'on ignore,</p>
+<p class="i18">Ils font surgir l'ombre ou l'aurore,</p>
+<p class="i18">Chaque fois qu'ils lèvent la main.</p>
+<br>
+<p class="i18">Ils ont leur rôle; ils ont leur forme;</p>
+<p class="i18">Ils vont, vêtus d'humanité,</p>
+<p class="i18">Jouant la comédie énorme</p>
+<p class="i18">De l'homme et de l'éternité;</p>
+<p class="i18">Ils tiennent la torche ou la coupe;</p>
+<p class="i18">Nous tremblerions si dans leur groupe,</p>
+<p class="i18">Nous, troupeau, nous pénétrions!</p>
+<p class="i18">Les astres d'or et la nuit sombre</p>
+<p class="i18">Se font des questions dans l'ombre</p>
+<p class="i18">Sur ces splendides histrions.</p>
+<br>
+<p class="mid">IV</p>
+<br>
+<p class="i18">Ah! ce qu'ils font est l'oeuvre auguste.</p>
+<p class="i18">Ces histrions sont les héros!</p>
+<p class="i18">Ils sont le vrai, le saint, le juste,</p>
+<p class="i18">Apparaissant à nos barreaux.</p>
+<p class="i18">Nous sentons, dans la nuit mortelle,</p>
+<p class="i18">La cage en même temps que l'aile;</p>
+<p class="i18">Ils nous font espérer un peu;</p>
+<p class="i18">Ils sont lumière et nourriture;</p>
+<p class="i18">Ils donnent aux coeurs la pâture,</p>
+<p class="i18">Ils émiettent aux âmes Dieu!</p>
+<br>
+<p class="i18">Devant notre race asservie</p>
+<p class="i18">Le ciel se tait, et rien n'en sort.</p>
+<p class="i18">Est-ce le rideau de la vie?</p>
+<p class="i18">Est-ce le voile de la mort?</p>
+<p class="i18">Ténèbres! l'âme en vain s'élance,</p>
+<p class="i18">L'Inconnu garde le silence,</p>
+<p class="i18">Et l'homme, qui se sent banni,</p>
+<p class="i18">Ne sait s'il redoute ou s'il aime</p>
+<p class="i18">Cette lividité suprême</p>
+<p class="i18">De l'énigme et de l'infini.</p>
+<br>
+<p class="i18">Eux, ils parlent à ce mystère!</p>
+<p class="i18">Ils interrogent l'éternel,</p>
+<p class="i18">Ils appellent le solitaire,</p>
+<p class="i18">Ils montent, ils frappent au ciel,</p>
+<p class="i18">Disent: Es-tu là? dans la tombe,</p>
+<p class="i18">Volent, pareils à la colombe</p>
+<p class="i18">Offrant le rameau qu'elle tient,</p>
+<p class="i18">Et leur voix est grave, humble ou tendre,</p>
+<p class="i18">Et par moments on croit entendre</p>
+<p class="i18">Le pas sourd de quelqu'un qui vient.</p>
+<br>
+<p class="mid">V</p>
+<br>
+<p class="i18">Nous vivons, debout à l'entrée</p>
+<p class="i18">De la mort, gouffre illimité,</p>
+<p class="i18">Nus, tremblants, la chair pénétrée</p>
+<p class="i18">Du frisson de l'énormité;</p>
+<p class="i18">Nos morts sont dans cette marée;</p>
+<p class="i18">Nous entendons, foule égarée</p>
+<p class="i18">Dont le vent souffle le flambeau,</p>
+<p class="i18">Sans voir de voiles ni de rames,</p>
+<p class="i18">Le bruit que font ces vagues d'âmes</p>
+<p class="i18">Sous la falaise du tombeau.</p>
+<br>
+<p class="i18">Nous regardons la noire écume,</p>
+<p class="i18">L'aspect hideux, le fond bruni;</p>
+<p class="i18">Nous regardons la nuit, la brume,</p>
+<p class="i18">L'onde du sépulcre infini;</p>
+<p class="i18">Comme un oiseau de mer effleure</p>
+<p class="i18">La haute rive où gronde et pleure</p>
+<p class="i18">L'océan plein de Jéhovah,</p>
+<p class="i18">De temps en temps, blanc et sublime</p>
+<p class="i18">Par-dessus le mur de l'abîme</p>
+<p class="i18">Un ange paraît et s'en va.</p>
+<br>
+<p class="i18">Quelquefois une plume tombe</p>
+<p class="i18">De l'aile où l'ange se berçait;</p>
+<p class="i18">Retourne-t-elle dans la tombe?</p>
+<p class="i18">Que devient-elle? On ne le sait.</p>
+<p class="i18">Se mêle-t-elle à notre fange?</p>
+<p class="i18">Et qu'a donc crié cet archange?</p>
+<p class="i18">A-t-il dit non? a-t-il dit oui?</p>
+<p class="i18">Et la foule cherche, accourue,</p>
+<p class="i18">En bas la plume disparue,</p>
+<p class="i18">En haut l'archange évanoui!</p>
+<br>
+<p class="i18">Puis, après qu'ont fui comme un rêve</p>
+<p class="i18">Bien des coeurs morts, bien des yeux clos,</p>
+<p class="i18">Après qu'on a vu sur la grève</p>
+<p class="i18">Passer des flots, des flots, des flots,</p>
+<p class="i18">Dans quelque grotte fatidique,</p>
+<p class="i18">Sous un doigt de feu qui l'indique,</p>
+<p class="i18">On trouve un homme surhumain</p>
+<p class="i18">Traçant des lettres enflammées</p>
+<p class="i18">Sur un livre plein de fumées,</p>
+<p class="i18">La plume de l'ange à la main!</p>
+<br>
+<p class="i18">Il songe, il calcule, il soupire,</p>
+<p class="i18">Son poing puissant sous son menton;</p>
+<p class="i18">Et l'homme dit: Je suis Shakspeare.</p>
+<p class="i18">Et l'homme dit: Je suis Newton.</p>
+<p class="i18">L'homme dit: Je suis Ptolémée;</p>
+<p class="i18">Et dans sa grande main fermée</p>
+<p class="i18">Il tient le globe de la nuit.</p>
+<p class="i18">L'homme dit: Je suis Zoroastre;</p>
+<p class="i18">Et son sourcil abrite un astre,</p>
+<p class="i18">Et sous son crâne un ciel bleuit!</p>
+<br>
+<p class="mid">VI</p>
+<br>
+<p class="i18">Oui, grâce aux penseurs, à ces sages,</p>
+<p class="i18">A ces fous qui disent: Je vois!</p>
+<p class="i18">Les ténèbres sont des visages,</p>
+<p class="i18">Le silence s'emplit de voix!</p>
+<p class="i18">L'homme, comme âme, en Dieu palpite,</p>
+<p class="i18">Et, comme être, se précipite</p>
+<p class="i18">Dans le progrès audacieux;</p>
+<p class="i18">Le muet renonce à se taire;</p>
+<p class="i18">Tout luit; la noirceur de la terre</p>
+<p class="i18">S'éclaire à la blancheur des cieux.</p>
+<br>
+<p class="i18">Ils tirent de la créature</p>
+<p class="i18">Dieu par l'esprit et le scalpel;</p>
+<p class="i18">Le grand caché de la nature</p>
+<p class="i18">Vient hors de l'antre à leur appel;</p>
+<p class="i18">A leur voix, l'ombre symbolique</p>
+<p class="i18">Parle, le mystère s'explique,</p>
+<p class="i18">La nuit est pleine d'yeux de lynx;</p>
+<p class="i18">Sortant, de force, le problème</p>
+<p class="i18">Ouvre les ténèbres lui-même,</p>
+<p class="i18">Et l'énigme éventre le sphinx.</p>
+<br>
+<p class="i18">Oui, grâce à ces hommes suprêmes,</p>
+<p class="i18">Grâce à ces poëtes vainqueurs,</p>
+<p class="i18">Construisant des autels poëmes</p>
+<p class="i18">Et prenant pour pierres les coeurs,</p>
+<p class="i18">Comme un fleuve d'âme commune,</p>
+<p class="i18">Du blanc pilône à l'âpre rune,</p>
+<p class="i18">Du brahme au flamine romain,</p>
+<p class="i18">De l'hiérophante au druide,</p>
+<p class="i18">Une sorte de Dieu fluide</p>
+<p class="i18">Coule aux veines du genre humain.</p>
+<br>
+<p class="mid">VII</p>
+<br>
+<p class="i18">Le noir cromlech, épars dans l'herbe,</p>
+<p class="i18">Est sur le mont silencieux;</p>
+<p class="i18">L'archipel est sur l'eau superbe;</p>
+<p class="i18">Les pléiades sont dans les cieux;</p>
+<p class="i18">O mont! ô mer! voûte sereine!</p>
+<p class="i18">L'herbe, la mouette, l'âme humaine,</p>
+<p class="i18">Que l'hiver désole ou poursuit,</p>
+<p class="i18">Interrogent, sombres proscrites,</p>
+<p class="i18">Ces trois phrases dans l'ombre écrites</p>
+<p class="i18">Sur les trois pages de la nuit.</p>
+<br>
+<p class="i18">--O vieux cromlech de la Bretagne,</p>
+<p class="i18">Qu'on évite comme un récif,</p>
+<p class="i18">Qu'écris-tu donc sur la montagne?</p>
+<p class="i18">--Nuit! répond le cromlech pensif.</p>
+<p class="i18">--Archipel où la vague fume,</p>
+<p class="i18">Quel mot jettes-tu dans la brume?</p>
+<p class="i18">--Mort! dit la roche à l'alcyon.</p>
+<p class="i18">--Pléiades qui percez nos voiles,</p>
+<p class="i18">Qu'est-ce que disent vos étoiles?</p>
+<p class="i18">--Dieu! dit la constellation.</p>
+<br>
+<p class="i18">C'est, ô noirs témoins de l'espace,</p>
+<p class="i18">Dans trois langues le même mot!</p>
+<p class="i18">Tout ce qui s'obscurcit, vit, passe,</p>
+<p class="i18">S'effeuille et meurt, tombe là-haut.</p>
+<p class="i18">Nous faisons tous la même course.</p>
+<p class="i18">Être abîme, c'est être source.</p>
+<p class="i18">Le crêpe de la nuit en deuil,</p>
+<p class="i18">La pierre de la tombe obscure,</p>
+<p class="i18">Le rayon de l'étoile pure</p>
+<p class="i18">Sont les paupières du même oeil!</p>
+<br>
+<p class="i18">L'unité reste, l'aspect change;</p>
+<p class="i18">Pour becqueter le fruit vermeil,</p>
+<p class="i18">Les oiseaux volent à l'orange</p>
+<p class="i18">Et les comètes au soleil;</p>
+<p class="i18">Tout est l'atome et tout est l'astre;</p>
+<p class="i18">La paille porte, humble pilastre,</p>
+<p class="i18">L'épi d'où naissent les cités;</p>
+<p class="i18">La fauvette à la tête blonde</p>
+<p class="i18">Dans la goutte d'eau boit un monde...--</p>
+<p class="i18">Immensités! immensités!</p>
+<br>
+<p class="i18">Seul, la nuit, sur sa plate-forme,</p>
+<p class="i18">Herschell poursuit l'être central</p>
+<p class="i18">A travers la lentille énorme,</p>
+<p class="i18">Cristallin de l'oeil sidéral;</p>
+<p class="i18">Il voit en haut Dieu dans les mondes</p>
+<p class="i18">Tandis que, des hydres profondes</p>
+<p class="i18">Scrutant les monstrueux combats,</p>
+<p class="i18">Le microscope formidable,</p>
+<p class="i18">Plein de l'horreur de l'insondable,</p>
+<p class="i18">Regarde l'infini d'en bas!</p>
+<br>
+<p class="mid">VIII</p>
+<br>
+<p class="i18">Dieu, triple feu, triple harmonie,</p>
+<p class="i18">Amour, puissance, volonté,</p>
+<p class="i18">Prunelle énorme d'insomnie,</p>
+<p class="i18">De flamboiement et de bonté,</p>
+<p class="i18">Vu dans toute l'épaisseur noire,</p>
+<p class="i18">Montrant ses trois faces de gloire</p>
+<p class="i18">A l'âme, à l'être, au firmament,</p>
+<p class="i18">Effarant les yeux et les bouches,</p>
+<p class="i18">Emplit les profondeurs farouches</p>
+<p class="i18">D'un immense éblouissement.</p>
+<br>
+<p class="i18">Tous ces mages, l'un qui réclame,</p>
+<p class="i18">L'autre qui voulut ou couva,</p>
+<p class="i18">Ont un rayon qui de leur âme</p>
+<p class="i18">Va jusqu'à l'oeil de Jéhovah;</p>
+<p class="i18">Sur leur trône leur esprit songe;</p>
+<p class="i18">Une lueur qui d'en haut plonge,</p>
+<p class="i18">Qui descend du ciel sur les monts</p>
+<p class="i18">Et de Dieu sur l'homme qui souffre,</p>
+<p class="i18">Rattache au triangle du gouffre</p>
+<p class="i18">L'escarboucle des Salomons.</p>
+<br>
+<p class="mid">IX</p>
+<br>
+<p class="i18">Ils parlent à la solitude,</p>
+<p class="i18">Et la solitude comprend;</p>
+<p class="i18">Ils parlent à la multitude,</p>
+<p class="i18">Et font écumer ce torrent;</p>
+<p class="i18">Ils font vibrer les édifices;</p>
+<p class="i18">Ils inspirent les sacrifices</p>
+<p class="i18">Et les inébranlables fois;</p>
+<p class="i18">Sombres, ils ont en eux, pour muse,</p>
+<p class="i18">La palpitation confuse</p>
+<p class="i18">De tous les êtres à la fois.</p>
+<br>
+<p class="i18">Comment naît un peuple? Mystère!</p>
+<p class="i18">A de certains moments, tout bruit</p>
+<p class="i18">A disparu; toute la terre</p>
+<p class="i18">Semble une plaine de la nuit;</p>
+<p class="i18">Toute lueur s'est éclipsée;</p>
+<p class="i18">Pas de verbe, pas de pensée,</p>
+<p class="i18">Rien dans l'ombre et rien dans le ciel,</p>
+<p class="i18">Pas un oeil n'ouvre ses paupières...--</p>
+<p class="i18">Le désert blême est plein de pierres,</p>
+<p class="i18">Ézéchiel! Ézéchiel!</p>
+<br>
+<p class="i18">Mais un vent sort des cieux sans bornes,</p>
+<p class="i18">Grondant comme les grandes eaux,</p>
+<p class="i18">Et souffle sur ces pierres mornes,</p>
+<p class="i18">Et de ces pierres fait des os;</p>
+<p class="i18">Ces os frémissent, tas sonore;</p>
+<p class="i18">Et le vent souffle, et souffle encore</p>
+<p class="i18">Sur ce triste amas agité,</p>
+<p class="i18">Et de ces os il fait des hommes,</p>
+<p class="i18">Et nous nous levons et nous sommes,</p>
+<p class="i18">Et ce vent, c'est la liberté!</p>
+<br>
+<p class="i18">Ainsi s'accomplit la genèse</p>
+<p class="i18">Du grand rien d'où naît le grand tout.</p>
+<p class="i18">Dieu pensif dit: Je suis bien aise</p>
+<p class="i18">Que ce qui gisait soit debout.</p>
+<p class="i18">Le néant dit: J'étais souffrance;</p>
+<p class="i18">La douleur dit: Je suis la France!</p>
+<p class="i18">O formidable vision!</p>
+<p class="i18">Ainsi tombe le noir suaire;</p>
+<p class="i18">Le désert devient ossuaire,</p>
+<p class="i18">Et l'ossuaire nation.</p>
+<br>
+<p class="mid">X</p>
+<br>
+<p class="i18">Tout est la mort, l'horreur, la guerre;</p>
+<p class="i18">L'homme par l'ombre est éclipsé;</p>
+<p class="i18">L'Ouragan par toute la terre</p>
+<p class="i18">Court comme un enfant insensé.</p>
+<p class="i18">Il brise à l'hiver les feuillages,</p>
+<p class="i18">L'éclair aux cimes, l'onde aux plages,</p>
+<p class="i18">A la tempête le rayon;</p>
+<p class="i18">Car c'est l'ouragan qui gouverne</p>
+<p class="i18">Toute cette étrange caverne</p>
+<p class="i18">Que nous nommons Création.</p>
+<br>
+<p class="i18">L'ouragan, qui broie et torture,</p>
+<p class="i18">S'alimente, monstre croissant,</p>
+<p class="i18">De tout ce que l'âpre nature</p>
+<p class="i18">A d'horrible et de menaçant;</p>
+<p class="i18">La lave en feu le désaltère;</p>
+<p class="i18">Il va de Quito, blanc cratère</p>
+<p class="i18">Qu'entoure un éternel glaçon,</p>
+<p class="i18">Jusqu'à l'Hékla, mont, gouffre et geôle,</p>
+<p class="i18">Bout de la mamelle du pôle</p>
+<p class="i18">Que tette ce noir nourrisson!</p>
+<br>
+<p class="i18">L'ouragan est la force aveugle,</p>
+<p class="i18">L'agitateur du grand linceul;</p>
+<p class="i18">Il rugit, hurle, siffle, beugle,</p>
+<p class="i18">Étant toute l'hydre à lui seul;</p>
+<p class="i18">Il flétrit ce qui veut éclore;</p>
+<p class="i18">Il dit au printemps, à l'aurore,</p>
+<p class="i18">A la paix, à l'amour: Va-t'en!</p>
+<p class="i18">Il est rage et foudre; il se nomme</p>
+<p class="i18">Barbarie et crime pour l'homme,</p>
+<p class="i18">Nuit pour les cieux, pour Dieu Satan.</p>
+<br>
+<p class="i18">C'est le souffle de la matière,</p>
+<p class="i18">De toute la nature craint;</p>
+<p class="i18">L'Esprit, ouragan de lumière,</p>
+<p class="i18">Le poursuit, le saisit, l'étreint;</p>
+<p class="i18">L'Esprit terrasse, abat, dissipe</p>
+<p class="i18">Le principe par le principe;</p>
+<p class="i18">Il combat, en criant: Allons!</p>
+<p class="i18">Les chaos par les harmonies,</p>
+<p class="i18">Les éléments par les génies,</p>
+<p class="i18">Par les aigles les aquilons!</p>
+<br>
+<p class="i18">Ils sont là, hauts de cent coudées,</p>
+<p class="i18">Christ en tête, Homère au milieu,</p>
+<p class="i18">Tous les combattants des idées,</p>
+<p class="i18">Tous les gladiateurs de Dieu;</p>
+<p class="i18">Chaque fois qu'agitant le glaive,</p>
+<p class="i18">Une forme du mal se lève</p>
+<p class="i18">Comme un forçat dans son préau,</p>
+<p class="i18">Dieu, dans leur phalange complète,</p>
+<p class="i18">Désigne quelque grand athlète</p>
+<p class="i18">De la stature du fléau.</p>
+<br>
+<p class="i18">Surgis, Volta! dompte en ton aire</p>
+<p class="i18">Les Fluides, noir phlégéton!</p>
+<p class="i18">Viens, Franklin! voici le Tonnerre.</p>
+<p class="i18">Le Flot gronde; parais, Fulton!</p>
+<p class="i18">Rousseau! prends corps à corps la Haine.</p>
+<p class="i18">L'Esclavage agite sa chaîne;</p>
+<p class="i18">O Voltaire! aide au paria!</p>
+<p class="i18">La Grève rit, Tyburn flamboie,</p>
+<p class="i18">L'affreux chien Montfaucon aboie,</p>
+<p class="i18">On meurt...--Debout, Beccaria!</p>
+<br>
+<p class="i18">Il n'est rien que l'homme ne tente.</p>
+<p class="i18">La foudre craint cet oiseleur.</p>
+<p class="i18">Dans la blessure palpitante</p>
+<p class="i18">Il dit: Silence! à la douleur.</p>
+<p class="i18">Sa vergue peut-être est une aile;</p>
+<p class="i18">Partout où parvient sa prunelle,</p>
+<p class="i18">L'âme emporte ses pieds de plomb;</p>
+<p class="i18">L'étoile, dans sa solitude,</p>
+<p class="i18">Regarde avec inquiétude</p>
+<p class="i18">Blanchir la voile de Colomb.</p>
+<br>
+<p class="i18">Près de la science l'art flotte,</p>
+<p class="i18">Les yeux sur le double horizon;</p>
+<p class="i18">La poésie est un pilote;</p>
+<p class="i18">Orphée accompagne Jason.</p>
+<p class="i18">Un jour, une barque perdue</p>
+<p class="i18">Vit à la fois dans l'étendue</p>
+<p class="i18">Un oiseau dans l'air spacieux,</p>
+<p class="i18">Un rameau dans l'eau solitaire;</p>
+<p class="i18">Alors, Gama cria: La terre!</p>
+<p class="i18">Et Camoëns cria: Les cieux!</p>
+<br>
+<p class="i18">Ainsi s'entassent les conquêtes.</p>
+<p class="i18">Les songeurs sont les inventeurs.</p>
+<p class="i18">Parlez, dites ce que vous êtes,</p>
+<p class="i18">Forces, ondes, aimants, moteurs!</p>
+<p class="i18">Tout est stupéfait dans l'abîme,</p>
+<p class="i18">L'ombre, de nous voir sur la cime,</p>
+<p class="i18">Les monstres, qu'on les ait bravés</p>
+<p class="i18">Dans les cavernes étonnées,</p>
+<p class="i18">Les perles, d'être devinées,</p>
+<p class="i18">Et les mondes d'être trouvés!</p>
+<br>
+<p class="i18">Dans l'ombre immense du Caucase,</p>
+<p class="i18">Depuis des siècles, en rêvant,</p>
+<p class="i18">Conduit par les hommes d'extase,</p>
+<p class="i18">Le genre humain marche en avant;</p>
+<p class="i18">Il marche sur la terre; il passe,</p>
+<p class="i18">Il va, dans la nuit, dans l'espace,</p>
+<p class="i18">Dans l'infini, dans le borné,</p>
+<p class="i18">Dans l'azur, dans l'onde irritée,</p>
+<p class="i18">A la lueur de Prométhée,</p>
+<p class="i18">Le libérateur enchaîné!</p>
+<br>
+<p class="mid">XI</p>
+<br>
+<p class="i18">Oh! vous êtes les seuls pontifes,</p>
+<p class="i18">Penseurs, lutteurs des grands espoirs,</p>
+<p class="i18">Dompteurs des fauves hippogriffes,</p>
+<p class="i18">Cavaliers des pégases noirs!</p>
+<p class="i18">Ames devant Dieu toutes nues,</p>
+<p class="i18">Voyant des choses inconnues,</p>
+<p class="i18">Vous savez la religion!</p>
+<p class="i18">Quand votre esprit veut fuir dans l'ombre,</p>
+<p class="i18">La nuée aux croupes sans nombre</p>
+<p class="i18">Lui dit: Me voici, Légion!</p>
+<br>
+<p class="i18">Et, quand vous sortez du problème,</p>
+<p class="i18">Célébrateurs, révélateurs!</p>
+<p class="i18">Quand, rentrant dans la foule blême,</p>
+<p class="i18">Vous redescendez des hauteurs,</p>
+<p class="i18">Hommes que le jour divin gagne,</p>
+<p class="i18">Ayant mêlé sur la montagne</p>
+<p class="i18">Où montent vos chants et nos voeux,</p>
+<p class="i18">Votre front au front de l'aurore,</p>
+<p class="i18">O géants! vous avez encore</p>
+<p class="i18">De ses rayons dans les cheveux!</p>
+<br>
+<p class="i18">Allez tous à la découverte!</p>
+<p class="i18">Entrez au nuage grondant!</p>
+<p class="i18">Et rapportez à l'herbe verte,</p>
+<p class="i18">Et rapportez au sable ardent,</p>
+<p class="i18">Rapportez, quel que soit l'abîme,</p>
+<p class="i18">A l'Enfer, que Satan opprime,</p>
+<p class="i18">Au Tartare, où saigne Ixion,</p>
+<p class="i18">Aux coeurs bons, à l'âme méchante</p>
+<p class="i18">À tout ce qui rit, mord ou chante,</p>
+<p class="i18">La grande bénédiction!</p>
+<br>
+<p class="i18">Oh! tous à la fois, aigles, âmes,</p>
+<p class="i18">Esprits, oiseaux, essors, raisons,</p>
+<p class="i18">Pour prendre en vos serres les flammes,</p>
+<p class="i18">Pour connaître les horizons,</p>
+<p class="i18">A travers l'ombre et les tempêtes,</p>
+<p class="i18">Ayant au-dessus de vos têtes</p>
+<p class="i18">Mondes et soleils, au-dessous</p>
+<p class="i18">Inde, Égypte, Grèce et Judée,</p>
+<p class="i18">De la montagne et de l'idée,</p>
+<p class="i18">Envolez-vous! envolez-vous!</p>
+<br>
+<p class="i18">N'est-ce pas que c'est ineffable</p>
+<p class="i18">De se sentir immensité,</p>
+<p class="i18">D'éclairer ce qu'on croyait fable</p>
+<p class="i18">A ce qu'on trouve vérité,</p>
+<p class="i18">De voir le fond du grand cratère,</p>
+<p class="i18">De sentir en soi du mystère</p>
+<p class="i18">Entrer tout le frisson obscur,</p>
+<p class="i18">D'aller aux astres, étincelle,</p>
+<p class="i18">Et de se dire: Je suis l'aile!</p>
+<p class="i18">Et de se dire: J'ai l'azur!</p>
+<br>
+<p class="i18">Allez, prêtres! allez, génies!</p>
+<p class="i18">Cherchez la note humaine, allez,</p>
+<p class="i18">Dans les suprêmes symphonies</p>
+<p class="i18">Des grands abîmes étoilés!</p>
+<p class="i18">En attendant l'heure dorée,</p>
+<p class="i18">L'extase de la mort sacrée,</p>
+<p class="i18">Loin de nous, troupeaux soucieux,</p>
+<p class="i18">Loin des lois que nous établîmes,</p>
+<p class="i18">Allez goûter, vivants sublimes,</p>
+<p class="i18">L'évanouissement des cieux!</p>
+<br>
+<p class="i40">Janvier 1856.</p>
+</div></div>
+
+<a name="cXXIV" id="cXXIV"></a>
+<br>
+<h3>XXIV</h3>
+<h3>EN FRAPPANT A UNE PORTE</h3>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i20">J'ai perdu mon père et ma mère,</p>
+<p class="i20">Mon premier né, bien jeune, hélas!</p>
+<p class="i20">Et pour moi la nature entière</p>
+<p class="i24"> Sonne le glas.</p>
+<br>
+<p class="i20">Je dormais entre mes deux frères;</p>
+<p class="i20">Enfants, nous étions trois oiseaux;</p>
+<p class="i20">Hélas! le sort change en deux bières</p>
+<p class="i24"> Leurs deux berceaux.</p>
+<br>
+<p class="i20">Je t'ai perdue, ô fille chère,</p>
+<p class="i20">Toi qui remplis, ô mon orgueil,</p>
+<p class="i20">Tout mon destin de la lumière</p>
+<p class="i24"> De ton cercueil!</p>
+<br>
+<p class="i20">J'ai su monter, j'ai su descendre.</p>
+<p class="i20">J'ai vu l'aube et l'ombre en mes cieux.</p>
+<p class="i20">J'ai connu la pourpre, et la cendre</p>
+<p class="i24"> Qui me va mieux.</p>
+<br>
+<p class="i20">J'ai connu les ardeurs profondes,</p>
+<p class="i20">J'ai connu les sombres amours;</p>
+<p class="i20">J'ai vu fuir les ailes; les ondes,</p>
+<p class="i24"> Les vents, les jours.</p>
+<br>
+<p class="i20">J'ai sur ma tête des orfraies;</p>
+<p class="i20">J'ai sur tous mes travaux l'affront,</p>
+<p class="i20">Aux pieds la poudre, au coeur des plaies,</p>
+<p class="i24"> L'épine au front.</p>
+<br>
+<p class="i20">J'ai des pleurs à mon oeil qui pense,</p>
+<p class="i20">Des trous à ma robe en lambeau;</p>
+<p class="i20">Je n'ai rien à la conscience;</p>
+<p class="i24"> Ouvre, tombeau.</p>
+<br>
+<p class="i30">Marine-Terrace, 4 septembre 1855.</p>
+</div></div>
+
+<a name="cXXV" id="cXXV"></a>
+<br>
+<h3>XXV</h3>
+<h3>NOMEN, NUMEN, LUMEN</h3>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">Quand il eut terminé, quand les soleils épars,</p>
+<p class="i14">Éblouis, du chaos montant de toutes parts,</p>
+<p class="i14">Se furent tous rangés à leur place profonde,</p>
+<p class="i14">Il sentit le besoin de se nommer au monde;</p>
+<p class="i14">Et l'être formidable et serein se leva;</p>
+<p class="i14">Il se dressa sur l'ombre et cria: JÉHOVAH!</p>
+<p class="i14">Et dans l'immensité ces sept lettres tombèrent;</p>
+<p class="i14">Et ce sont, dans les cieux que nos yeux réverbèrent,</p>
+<p class="i14">Au-dessus de nos fronts tremblants sous leur rayon,</p>
+<p class="i14">Les sept astres géants du noir septentrion.</p>
+<br>
+<p class="i16">Minuit, au dolmen du Faldouet, mars 1855.</p>
+</div></div>
+
+<a name="cXXVI" id="cXXVI"></a>
+<br>
+<h3>XXVI</h3>
+<h3>CE QUE DIT LA BOUCHE D'OMBRE</h3>
+
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">L'homme en songeant descend au gouffre universel.</p>
+<p class="i14">J'errais près du dolmen qui domine Rozel,</p>
+<p class="i14">A l'endroit où le cap se prolonge en presqu'île.</p>
+<p class="i14">Le spectre m'attendait; l'être sombre et tranquille</p>
+<p class="i14">Me prit par les cheveux dans sa main qui grandit,</p>
+<p class="i14">M'emporta sur le haut du rocher, et me dit:</p>
+
+<h1> ·</h1>
+
+<p class="i14">Sache que tout connaît sa loi, son but, sa route;</p>
+<p class="i14">Que, de l'astre au ciron, l'immensité s'écoute;</p>
+<p class="i14">Que tout a conscience en la création;</p>
+<p class="i14">Et l'oreille pourrait avoir sa vision,</p>
+<p class="i14">Car les choses et l'être ont un grand dialogue.</p>
+<p class="i14">Tout parle; l'air qui passe et l'alcyon qui vogue,</p>
+<p class="i14">Le brin d'herbe, la fleur, le germe, l'élément.</p>
+<p class="i14">T'imaginais-tu donc l'univers autrement?</p>
+<p class="i14">Crois-tu que Dieu, par qui la forme sort du nombre,</p>
+<p class="i14">Aurait fait à jamais sonner la forêt sombre,</p>
+<p class="i14">L'orage, le torrent roulant de noirs limons,</p>
+<p class="i14">Le rocher dans les flots, la bête dans les monts,</p>
+<p class="i14">La mouche, le buisson, la ronce où croît la mûre,</p>
+<p class="i14">Et qu'il n'aurait rien mis dans l'éternel murmure?</p>
+<p class="i14">Crois-tu que l'eau du fleuve et les arbres des bois,</p>
+<p class="i14">S'ils n'avaient rien à dire, élèveraient la voix?</p>
+<p class="i14">Prends-tu le vent des mers pour un joueur de flûte?</p>
+<p class="i14">Crois-tu que l'océan, qui se gonfle et qui lutte,</p>
+<p class="i14">Serait content d'ouvrir sa gueule jour et nuit</p>
+<p class="i14">Pour souffler dans le vide une vapeur de bruit,</p>
+<p class="i14">Et qu'il voudrait rugir, sous l'ouragan qui vole,</p>
+<p class="i14">Si son rugissement n'était une parole?</p>
+<p class="i14">Crois-tu que le tombeau, d'herbe et de nuit vêtu,</p>
+<p class="i14">Ne soit rien qu'un silence? et te figures-tu</p>
+<p class="i14">Que la création profonde, qui compose</p>
+<p class="i14">Sa rumeur des frissons du lys et de la rose,</p>
+<p class="i14">De la foudre, des flots, des souffles du ciel bleu,</p>
+<p class="i14">Ne sait ce qu'elle dit quand elle parle à Dieu?</p>
+<p class="i14">Crois-tu qu'elle ne soit qu'une langue épaissie?</p>
+<p class="i14">Crois-tu que la nature énorme balbutie,</p>
+<p class="i14">Et que Dieu se serait, dans son immensité,</p>
+<p class="i14">Donné pour tout plaisir, pendant l'éternité,</p>
+<p class="i14">D'entendre bégayer une sourde-muette?</p>
+<p class="i14">Non, l'abîme est un prêtre et l'ombre est un poëte;</p>
+<p class="i14">Non, tout est une voix et tout est un parfum;</p>
+<p class="i14">Tout dit dans l'infini quelque chose à quelqu'un;</p>
+<p class="i14">Une pensée emplit le tumulte superbe.</p>
+<p class="i14">Dieu n'a pas fait un bruit sans y mêler le Verbe.</p>
+<p class="i14">Tout, comme toi, gémit ou chante comme moi;</p>
+<p class="i14">Tout parle. Et maintenant, homme, sais-tu pourquoi</p>
+<p class="i14">Tout parle? Écoute bien. C'est que vents, ondes, flamme</p>
+<p class="i14">Arbres, roseaux, rochers, tout vit!</p>
+<p class="i40"> Tout est plein d'âmes.</p>
+<br>
+<p class="i14">Mais comment! Oh! voilà le mystère inouï.</p>
+<p class="i14">Puisque tu ne t'es pas en route évanoui,</p>
+<p class="i14">Causons.</p>
+<br>
+<p class="i20"> Dieu n'a créé que l'être impondérable.</p>
+<p class="i14">Il le fit radieux, beau, candide, adorable,</p>
+<p class="i14">Mais imparfait; sans quoi, sur la même hauteur,</p>
+<p class="i14">La créature étant égale au créateur,</p>
+<p class="i14">Cette perfection, dans l'infini perdue,</p>
+<p class="i14">Se serait avec Dieu mêlée et confondue,</p>
+<p class="i14">Et la création, à force de clarté,</p>
+<p class="i14">En lui serait rentrée et n'aurait pas été.</p>
+<p class="i14">La création sainte où rêve le prophète,</p>
+<p class="i14">Pour être, ô profondeur! devait être imparfaite.</p>
+<br>
+<p class="i14">Donc, Dieu fit l'univers, l'univers fit le mal.</p>
+<br>
+<p class="i14">L'être créé, paré du rayon baptismal,</p>
+<p class="i14">En des temps dont nous seuls conservons la mémoire,</p>
+<p class="i14">Planait dans la splendeur sur des ailes de gloire;</p>
+<p class="i14">Tout était chant, encens, flamme, éblouissement;</p>
+<p class="i14">L'être errait, aile d'or, dans un rayon charmant,</p>
+<p class="i14">Et de tous les parfums tour à tour était l'hôte;</p>
+<p class="i14">Tout nageait, tout volait.</p>
+<br>
+<p class="i30"> Or, la première faute</p>
+<p class="i14">Fut le premier poids.</p>
+<br>
+<p class="i30"> Dieu sentit une douleur.</p>
+<p class="i14">Le poids prit une forme, et, comme l'oiseleur</p>
+<p class="i14">Fuit emportant l'oiseau qui frissonne et qui lutte,</p>
+<p class="i14">Il tomba, traînant l'ange éperdu dans sa chute.</p>
+<p class="i14">Le mal était fait. Puis tout alla s'aggravant;</p>
+<p class="i14">Et l'éther devint l'air, et l'air devint le vent;</p>
+<p class="i14">L'ange devint l'esprit, et l'esprit devint l'homme.</p>
+<p class="i14">L'âme tomba, des maux multipliant la somme,</p>
+<p class="i14">Dans la brute, dans l'arbre, et même, au-dessous d'eux,</p>
+<p class="i14">Dans le caillou pensif, cet aveugle hideux.</p>
+<p class="i14">Êtres vils qu'à regret les anges énumèrent!</p>
+<p class="i14">Et de tous ces amas des globes se formèrent,</p>
+<p class="i14">Et derrière ces blocs naquit la sombre nuit.</p>
+<p class="i14">Le mal, c'est la matière. Arbre noir, fatal fruit.</p>
+
+<h1> ·</h1>
+
+<p class="i14">Ne réfléchis-tu pas lorsque tu vois ton ombre?</p>
+<p class="i14">Cette forme de toi, rampante, horrible, sombre,</p>
+<p class="i14">Qui liée à tes pas comme un spectre vivant,</p>
+<p class="i14">Va tantôt en arrière et tantôt en avant,</p>
+<p class="i14">Qui se mêle à la nuit, sa grande soeur funeste,</p>
+<p class="i14">Et qui contre le jour, noire et dure, proteste,</p>
+<p class="i14">D'où vient-elle? De toi, de ta chair, du limon</p>
+<p class="i14">Dont l'esprit se revêt en devenant démon;</p>
+<p class="i14">De ce corps qui, créé par ta faute première,</p>
+<p class="i14">Ayant rejeté Dieu, résiste à la lumière;</p>
+<p class="i14">De ta matière, hélas! de ton iniquité.</p>
+<p class="i14">Cette ombre dit:--Je suis l'être d'infirmité;</p>
+<p class="i14">Je suis tombé déjà; je puis tomber encore.--</p>
+<p class="i14">L'ange laisse passer à travers lui l'aurore;</p>
+<p class="i14">Nul simulacre obscur ne suit l'être aromal;</p>
+<p class="i14">Homme, tout ce qui fait de l'ombre a fait le mal.</p>
+
+<h1> ·</h1>
+
+<p class="i14">Maintenant, c'est ici le rocher fatidique,</p>
+<p class="i14">Et je vais t'expliquer tout ce que je t'indique;</p>
+<p class="i14">Je vais t'emplir les yeux de nuit et de lueurs.</p>
+<p class="i14">Prépare-toi, front triste, aux funèbres sueurs.</p>
+<p class="i14">Le vent d'en haut sur moi passe, et, ce qu'il m'arrache,</p>
+<p class="i14">Je te le jette; prends, et vois.</p>
+<p class="i40"> Et, d'abord, sache</p>
+<p class="i14">Que le monde où tu vis est un monde effrayant</p>
+<p class="i14">Devant qui le songeur, sous l'infini ployant,</p>
+<p class="i14">Lève les bras au ciel et recule terrible.</p>
+<p class="i14">Ton soleil est lugubre et ta terre est horrible.</p>
+<p class="i14">Vous habitez le seuil du monde châtiment.</p>
+<p class="i14">Mais vous n'êtes pas hors de Dieu complétement;</p>
+<p class="i14">Dieu, soleil dans l'azur, dans la cendre étincelle,</p>
+<p class="i14">N'est hors de rien, étant la fin universelle;</p>
+<p class="i14">L'éclair est son regard, autant que le rayon;</p>
+<p class="i14">Et tout, même le mal, est la création,</p>
+<p class="i14">Car le dedans du masque est encor la figure.</p>
+<br>
+<p class="i14">--O sombre aile invisible à l'immense envergure</p>
+<p class="i14">Esprit! esprit! esprit! m'écriai-je éperdu.</p>
+<p class="i14">Le spectre poursuivit sans m'avoir entendu:</p>
+
+<h1> ·</h1>
+
+<p class="i14">Faisons un pas de plus dans ces choses profondes.</p>
+<br>
+<p class="i14">Homme, tu veux, tu fais, tu construis et tu fondes,</p>
+<p class="i14">Et tu dis:--Je suis seul, car je suis le penseur.</p>
+<p class="i14">L'univers n'a que moi dans sa morne épaisseur.</p>
+<p class="i14">En deçà, c'est la nuit; au-delà, c'est le rêve.</p>
+<p class="i14">L'idéal est un oeil que la science crève.</p>
+<p class="i14">C'est moi qui suis la fin et qui suis le sommet.--</p>
+<p class="i14">Voyons; observes-tu le boeuf qui se soumet?</p>
+<p class="i14">Écoutes-tu le bruit de ton pas sur les marbres?</p>
+<p class="i14">Interroges-tu l'onde? et, quand tu vois des arbres,</p>
+<p class="i14">Parles-tu quelquefois à ces religieux?</p>
+<p class="i14">Comme sur le versant d'un mont prodigieux,</p>
+<p class="i14">Vaste mêlée aux bruits confus, du fond de l'ombre,</p>
+<p class="i14">Tu vois monter à toi la création sombre.</p>
+<p class="i14">Le rocher est plus loin, l'animal est plus près.</p>
+<p class="i14">Comme le faîte altier et vivant, tu parais!</p>
+<p class="i14">Mais, dis, crois-tu que l'être illogique nous trompe?</p>
+<p class="i14">L'échelle que tu vois, crois-tu qu'elle se rompe?</p>
+<p class="i14">Crois-tu, toi dont les sens d'en haut sont éclairés,</p>
+<p class="i14">Que la création qui, lente et par degrés,</p>
+<p class="i14">S'élève à la lumière, et, dans sa marche entière,</p>
+<p class="i14">Fait de plus de clarté luire moins de matière</p>
+<p class="i14">Et mêle plus d'instincts au monstre décroissant,</p>
+<p class="i14">Crois-tu que cette vie énorme, remplissant</p>
+<p class="i14">De souffles le feuillage et de lueurs la tête,</p>
+<p class="i14">Qui va du roc à l'arbre et de l'arbre à la bête,</p>
+<p class="i14">Et de la pierre à toi monte insensiblement,</p>
+<p class="i14">S'arrête sur l'abîme à l'homme, escarpement?</p>
+<p class="i14">Non, elle continue, invincible, admirable,</p>
+<p class="i14">Entre dans l'invisible et dans l'impondérable,</p>
+<p class="i14">Y disparaît pour toi, chair vile, emplit l'azur</p>
+<p class="i14">D'un monde éblouissant, miroir du monde obscur,</p>
+<p class="i14">D'êtres voisins de l'homme et d'autres qui s'éloignent,</p>
+<p class="i14">D'esprits purs, de voyants dont les splendeurs témoignent</p>
+<p class="i14">D'anges faits de rayons comme l'homme d'instincts;</p>
+<p class="i14">Elle plonge à travers les deux jamais atteints,</p>
+<p class="i14">Sublime ascension d'échelles étoilées,</p>
+<p class="i14">Des démons enchaînés monte aux âmes ailées,</p>
+<p class="i14">Fait toucher le front sombre au radieux orteil,</p>
+<p class="i14">Rattache l'astre esprit à l'archange soleil,</p>
+<p class="i14">Relie, en traversant des millions de lieues,</p>
+<p class="i14">Les groupes constellés et les légions bleues,</p>
+<p class="i14">Peuple le haut, le bas, les bords et le milieu,</p>
+<p class="i14">Et dans les profondeurs s'évanouit en Dieu!</p>
+<br>
+<p class="i14">Cette échelle apparaît vaguement dans la vie</p>
+<p class="i14">Et dans la mort. Toujours les justes l'ont gravie:</p>
+<p class="i14">Jacob en la voyant, et Caton sans la voir.</p>
+<p class="i14">Ses échelons sont deuil, sagesse, exil, devoir.</p>
+<br>
+<p class="i14">Et cette échelle vient de plus loin que la terre.</p>
+<p class="i14">Sache qu'elle commence aux mondes du mystère,</p>
+<p class="i14">Aux mondes des terreurs et des perditions;</p>
+<p class="i14">Et qu'elle vient, parmi les pâles visions,</p>
+<p class="i14">Du précipice où sont les larves et les crimes,</p>
+<p class="i14">Où la création, effrayant les abîmes,</p>
+<p class="i14">Se prolonge dans l'ombre en spectre indéfini.</p>
+<p class="i14">Car, au-dessous du globe où vit l'homme banni,</p>
+<p class="i14">Hommes, plus bas que vous, dans le nadir livide,</p>
+<p class="i14">Dans cette plénitude horrible qu'on croit vide,</p>
+<p class="i14">Le mal, qui par la chair, hélas! vous asservit,</p>
+<p class="i14">Dégorge une vapeur monstrueuse qui vit!</p>
+<p class="i14">Là, sombre et s'engloutit, dans des flots de désastres,</p>
+<p class="i14">L'hydre Univers tordant son corps écaillé d'astres;</p>
+<p class="i14">Là, tout flotte et s'en va dans un naufrage obscur;</p>
+<p class="i14">Dans ce gouffre sans bord, sans soupirail, sans mur,</p>
+<p class="i14">De tout ce qui vécut pleut sans cesse la cendre;</p>
+<p class="i14">Et l'on voit tout au fond, quand l'oeil ose y descendre,</p>
+<p class="i14">Au delà de la vie, et du souffle et du bruit,</p>
+<p class="i14">Un affreux soleil noir d'où rayonne la nuit!</p>
+
+<h1> ·</h1>
+
+<p class="i14">Donc, la matière pend à l'idéal, et tire</p>
+<p class="i14">L'esprit vers l'animal, l'ange vers le satyre,</p>
+<p class="i14">Le sommet vers le bas, l'amour vers l'appétit.</p>
+<p class="i14">Avec le grand qui croule elle fait le petit.</p>
+<br>
+<p class="i14">Comment de tant d'azur tant de terreur s'engendre,</p>
+<p class="i14">Comment le jour fait l'ombre et le feu pur la cendre,</p>
+<p class="i14">Comment la cécité peut naître du voyant,</p>
+<p class="i14">Comment le ténébreux descend du flamboyant,</p>
+<p class="i14">Comment du monstre esprit naît le monstre matière,</p>
+<p class="i14">Un jour, dans le tombeau, sinistre vestiaire,</p>
+<p class="i14">Tu le sauras; la tombe est faite pour savoir;</p>
+<p class="i14">Tu verras; aujourd'hui, tu ne peux qu'entrevoir;</p>
+<p class="i14">Mais, puisque Dieu permet que ma voix t'avertisse,</p>
+<p class="i14">Je te parle.</p>
+<p class="i22"> Et, d'abord, qu'est-ce que la justice?</p>
+<p class="i14">Qui la rend? qui la fait? où? quand? à quel moment?</p>
+<p class="i14">Qui donc pèse la faute? et qui le châtiment?</p>
+
+<h1> ·</h1>
+
+<p class="i14">L'être créé se meut dans la lumière immense.</p>
+<br>
+<p class="i14">Libre, il sait où le bien cesse, où le mal commence;</p>
+<p class="i14">Il a ses actions pour juges.</p>
+<p class="i40"> Il suffit</p>
+<p class="i14">Qu'il soit méchant ou bon; tout est dit. Ce qu'on fit,</p>
+<p class="i14">Crime, est notre geôlier, ou, vertu, nous délivre.</p>
+<p class="i14">L'être ouvre à son insu de lui-même le livre;</p>
+<p class="i14">Sa conscience calme y marque avec le doigt</p>
+<p class="i14">Ce que l'ombre lui garde ou ce que Dieu lui doit.</p>
+<p class="i14">On agit, et l'on gagne ou l'on perd à mesure;</p>
+<p class="i14">On peut être étincelle ou bien éclaboussure;</p>
+<p class="i14">Lumière ou fange, archange au vol d'aigle ou bandit;</p>
+<p class="i14">L'échelle vaste est là. Comme je te l'ai dit,</p>
+<p class="i14">Par des zones sans fin la vie universelle</p>
+<p class="i14">Monte, et par des degrés innombrables ruisselle,</p>
+<p class="i14">Depuis l'infâme nuit jusqu'au charmant azur.</p>
+<p class="i14">L'être en la traversant devient mauvais ou pur.</p>
+<p class="i14">En haut plane la joie; en bas l'horreur se traîne.</p>
+<p class="i14">Selon que l'âme, aimante, humble, bonne, sereine,</p>
+<p class="i14">Aspire à la lumière et tend vers l'idéal,</p>
+<p class="i14">Ou s'alourdit, immonde, au poids croissant du mal,</p>
+<p class="i14">Dans la vie infinie on monte et l'on s'élance,</p>
+<p class="i14">Ou l'on tombe; et tout être est sa propre balance.</p>
+<br>
+<p class="i14">Dieu ne nous juge point. Vivant tous à la fois,</p>
+<p class="i14">Nous pesons, et chacun descend selon son poids.</p>
+
+<h1> ·</h1>
+
+<p class="i14">Hommes! nous n'approchons que les paupières closes,</p>
+<p class="i14">De ces immensités d'en bas.</p>
+<p class="i40"> Viens, si tu l'oses!</p>
+<p class="i14">Regarde dans ce puits morne et vertigineux,</p>
+<p class="i14">De la création compte les sombres noeuds,</p>
+<p class="i14">Viens, vois, sonde:</p>
+<p class="i28"> Au-dessous de l'homme qui contemple,</p>
+<p class="i14">Qui peut être un cloaque ou qui peut être un temple,</p>
+<p class="i14">Être en qui l'instinct vit dans la raison dissous,</p>
+<p class="i14">Est l'animal courbé vers la terre; au-dessous</p>
+<p class="i14">De la brute est la plante inerte, sans paupière</p>
+<p class="i14">Et sans cris; au-dessous de la plante est la pierre;</p>
+<br>
+<p class="i14">Au-dessous de la pierre est le chaos sans nom.</p>
+<br>
+<p class="i14">Avançons dans cette ombre et sois mon compagnon.</p>
+
+<h1> ·</h1>
+
+<p class="i14">Toute faute qu'on fait est un cachot qu'on s'ouvre</p>
+<p class="i14">Les mauvais, ignorant quel mystère les couvre,</p>
+<p class="i14">Les êtres de fureur, de sang, de trahison,</p>
+<p class="i14">Avec leurs actions bâtissent leur prison;</p>
+<p class="i14">Tout bandit, quand la mort vient lui toucher l'épaule</p>
+<p class="i14">Et l'éveille, hagard, se retrouve en la geôle</p>
+<p class="i14">Que lui fit son forfait derrière lui rampant;</p>
+<p class="i14">Tibère en un rocher, Séjan dans un serpent.</p>
+<br>
+<p class="i14">L'homme marche sans voir ce qu'il fait dans l'abîme.</p>
+<p class="i14">L'assassin pâlirait s'il voyait sa victime;</p>
+<p class="i14">C'est lui. L'oppresseur vil, le tyran sombre et fou,</p>
+<p class="i14">En frappant sans pitié sur tous, forge le clou</p>
+<p class="i14">Qui le clouera dans l'ombre au fond de la matière.</p>
+<br>
+<p class="i14">Les tombeaux sont les trous du crible cimetière,</p>
+<p class="i14">D'où tombe, graine obscure en un ténébreux champ,</p>
+<br>
+<p class="i14">L'effrayant tourbillon des âmes.</p>
+
+<h1> ·</h1>
+
+<p class="i40"> Tout méchant</p>
+<p class="i14">Fait naître en expirant le monstre de sa vie,</p>
+<p class="i14">Qui le saisit. L'horreur par l'horreur est suivie.</p>
+<p class="i14">Nemrod gronde enfermé dans la montagne à pic;</p>
+<p class="i14">Quand Dalila descend dans la tombe, un aspic</p>
+<p class="i14">Sort des plis du linceul, emportant l'âme fausse;</p>
+<p class="i14">Phryné meurt, un crapaud saute hors de la fosse;</p>
+<p class="i14">Ce scorpion au fond d'une pierre dormant,</p>
+<p class="i14">C'est Clytemnestre aux bras d'Égysthe son amant;</p>
+<p class="i14">Du tombeau d'Anitus il sort une ciguë;</p>
+<p class="i14">Le houx sombre et l'ortie à la piqûre aiguë</p>
+<p class="i14">Pleurent quand l'aquilon les fouette, et l'aquilon</p>
+<p class="i14">Leur dit: Tais-toi, Zoïle! et souffre, Ganelon!</p>
+<p class="i14">Dieu livre, choc affreux dont la plaine au loin gronde,</p>
+<p class="i14">Au cheval Brunehaut le pavé Frédégonde;</p>
+<p class="i14">La pince qui rougit dans le brasier hideux</p>
+<p class="i14">Est faite du duc d'Albe et de Philippe Deux;</p>
+<p class="i14">Farinace est le croc des noires boucheries;</p>
+<p class="i14">L'orfraie au fond de l'ombre a les yeux de Jeffryes;</p>
+<p class="i14">Tristan est au secret dans le bois d'un gibet.</p>
+<p class="i14">Quand tombent dans la mort tous ces brigands, Macbeth,</p>
+<p class="i14">Ezzelin, Richard Trois, Carrier, Ludovic Sforce,</p>
+<p class="i14">La matière leur met la chemise de force.</p>
+<p class="i14">Oh! comme en son bonheur, qui masque un sombre arrêt,</p>
+<p class="i14">Messaline ou l'horrible Isabeau frémirait</p>
+<p class="i14">Si, dans ses actions du sépulcre voisines,</p>
+<p class="i14">Cette femme sentait qu'il lui vient des racines,</p>
+<p class="i14">Et qu'ayant été monstre, elle deviendra fleur!</p>
+<p class="i14">A chacun son forfait! à chacun sa douleur!</p>
+<p class="i14">Claude est l'algue que l'eau traîne de havre en havre;</p>
+<p class="i14">Xercès est excrément, Charles Neuf est cadavre;</p>
+<p class="i14">Hérode, c'est l'osier des berceaux vagissants;</p>
+<p class="i14">L'âme du noir Judas, depuis dix-huit cents ans,</p>
+<p class="i14">Se disperse et renaît dans les crachats des hommes;</p>
+<p class="i14">Et le vent qui jadis soufflait sur les Sodomes</p>
+<p class="i14">Mêle, dans l'âtre abject et sous le vil chaudron,</p>
+<p class="i14">La fumée Érostrate à la flamme Néron.</p>
+
+<h1> ·</h1>
+
+<p class="i14">Et tout, bête, arbre et roche, étant vivant sur terre,</p>
+<p class="i14">Tout est monstre, excepté l'homme, esprit solitaire.</p>
+<br>
+<p class="i14">L'âme que sa noirceur chasse du firmament</p>
+<p class="i14">Descend dans les degrés divers du châtiment</p>
+<p class="i14">Selon que plus ou moins d'obscurité la gagne.</p>
+<p class="i14">L'homme en est la prison, la bête en est le bagne,</p>
+<p class="i14">L'arbre en est le cachot, la pierre en est l'enfer.</p>
+<p class="i14">Le ciel d'en haut, le seul qui soit splendide et clair,</p>
+<p class="i14">La suit des yeux dans l'ombre, et, lui jetant l'aurore,</p>
+<p class="i14">Tâche, en la regardant, de l'attirer encore.</p>
+<p class="i14">O chute! dans la bête, à travers les barreaux</p>
+<p class="i14">De l'instinct, obstruant de pâles soupiraux,</p>
+<p class="i14">Ayant encor la voix, l'essor et la prunelle,</p>
+<p class="i14">L'âme entrevoit de loin la lueur éternelle;</p>
+<p class="i14">Dans l'arbre elle frissonne, et, sans jour et sans yeux,</p>
+<p class="i14">Sent encor dans le vent quelque chose des cieux;</p>
+<p class="i14">Dans la pierre elle rampe, immobile, muette,</p>
+<p class="i14">Ne voyant même plus l'obscure silhouette</p>
+<p class="i14">Du monde qui s'éclipse et qui s'évanouit,</p>
+<p class="i14">Et face à face avec son crime dans la nuit,</p>
+<p class="i14">L'âme en ces trois cachots traîne sa faute noire.</p>
+<p class="i14">Comme elle en a la forme, elle en a la mémoire;</p>
+<p class="i14">Elle sait ce qu'elle est; et, tombant sans appuis,</p>
+<p class="i14">Voit la clarté décroître à la paroi du puits;</p>
+<p class="i14">Elle assiste à sa chute; et, dur caillou qui roule,</p>
+<p class="i14">Pense: Je suis Octave; et, vil chardon qu'on foule,</p>
+<p class="i14">Crie au talon: Je suis Attila le géant;</p>
+<p class="i14">Et, ver de terre au fond du charnier, et rongeant</p>
+<p class="i14">Un crâne infect et noir, dit: Je suis Cléopâtre.</p>
+<p class="i14">Et, hibou, malgré l'aube, ours, en bravant le pâtre,</p>
+<p class="i14">Elle accomplit la loi qui l'enchaîne d'en haut;</p>
+<p class="i14">Pierre, elle écrase; épine, elle pique; il le faut.</p>
+<p class="i14">Le monstre est enfermé dans son horreur vivante.</p>
+<p class="i14">Il aurait beau vouloir dépouiller l'épouvante;</p>
+<p class="i14">Il faut qu'il reste horrible et reste châtié;</p>
+<p class="i14">O mystère! le tigre a peut-être pitié!</p>
+<p class="i14">Le tigre sur son dos, qui peut-être eut une aile,</p>
+<p class="i14">A l'ombre des barreaux de la cage éternelle;</p>
+<p class="i14">Un invisible fil lie aux noirs échafauds</p>
+<p class="i14">Le noir corbeau dont l'aile est en forme de faulx;</p>
+<p class="i14">L'âme louve ne peut s'empêcher d'être louve,</p>
+<p class="i14">Car le monstre est tenu, sous le ciel qui l'éprouve,</p>
+<p class="i14">Dans l'expiation par la fatalité.</p>
+<p class="i14">Jadis, sans la comprendre et d'un oeil hébété,</p>
+<p class="i14">L'Inde a presque entrevu cette métempsychose.</p>
+<p class="i14">La ronce devient griffe, et la feuille de rose</p>
+<p class="i14">Devient langue de chat, et, dans l'ombre et les cris,</p>
+<p class="i14">Horrible, lèche et boit le sang de la souris;</p>
+<p class="i14">Qui donc connaît le monstre appelé mandragore?</p>
+<p class="i14">Qui sait ce que, le soir, éclaire le fulgore,</p>
+<p class="i14">Être en qui la laideur devient une clarté?</p>
+<p class="i14">Ce qui se passe en l'ombre où croît la fleur d'été</p>
+<p class="i14">Efface la terreur des antiques avernes.</p>
+<p class="i14">Étages effrayants! cavernes sur cavernes.</p>
+<p class="i14">Ruche obscure du mal, du crime et du remord!</p>
+<br>
+<p class="i14">Donc, une bête va, vient, rugit, hurle, mord;</p>
+<p class="i14">Un arbre est là, dressant ses branches hérissées,</p>
+<p class="i14">Une dalle s'effondre au milieu des chaussées</p>
+<p class="i14">Que la charrette écrase et que l'hiver détruit,</p>
+<p class="i14">Et, sous ces épaisseurs de matière et de nuit,</p>
+<p class="i14">Arbre, bête, pavé, poids que rien ne soulève,</p>
+<p class="i14">Dans cette profondeur terrible, une âme rêve!</p>
+<p class="i14">Que fait-elle? Elle songe à Dieu!</p>
+
+<h1> ·</h1>
+
+<p class="i40"> Fatalité!</p>
+<p class="i14">Echéance! retour! revers! autre côté!</p>
+<p class="i14">O loi! pendant qu'assis à table, joyeux groupes,</p>
+<p class="i14">Les pervers, les puissants, vidant toutes les coupes,</p>
+<p class="i14">Oubliant qu'aujourd'hui par demain est guetté,</p>
+<p class="i14">Étalent leur mâchoire en leur folle gaîté,</p>
+<p class="i14">Voilà ce qu'en sa nuit muette et colossale,</p>
+<p class="i14">Montrant comme eux ses dents tout au fond de la salle,</p>
+<p class="i14">Leur réserve la mort, ce sinistre rieur!</p>
+<br>
+<p class="i14">Nous avons, nous, voyants du ciel supérieur,</p>
+<p class="i14">Le spectacle inouï de vos régions basses.</p>
+<p class="i14">O songeur, fallait-il qu'en ces nuits tu tombasses!</p>
+<p class="i14">Nous écoutons le cri de l'immense malheur.</p>
+<p class="i14">Au-dessus d'un rocher, d'un loup ou d'une fleur,</p>
+<p class="i14">Parfois nous apparaît l'âme à mi-corps sortie,</p>
+<p class="i14">Pauvre ombre en pleurs qui lutte, hélas! presque engloutie;</p>
+<p class="i14">Le loup la tient, le roc étreint ses pieds qu'il tord,</p>
+<p class="i14">Et la fleur implacable et féroce la mord.</p>
+<p class="i14">Nous entendons le bruit du rayon que Dieu lance,</p>
+<p class="i14">La voix de ce que l'homme appelle le silence,</p>
+<p class="i14">Et vos soupirs profonds, cailloux désespérés!</p>
+<p class="i14">Nous voyons la pâleur de tous les fronts murés.</p>
+<p class="i14">A travers la matière, affreux caveau sans portes,</p>
+<p class="i14">L'ange est pour nous visible avec ses ailes mortes.</p>
+<p class="i14">Nous assistons aux deuils, au blasphème, aux regrets,</p>
+<p class="i14">Aux fureurs; et, la nuit, nous voyons les forêts,</p>
+<p class="i14">D'où cherchent à s'enfuir les larves enfermées,</p>
+<p class="i14">S'écheveler dans l'ombre en lugubres fumées.</p>
+<p class="i14">Partout, partout, partout! dans les flots, dans les bois,</p>
+<p class="i14">Dans l'herbe en fleurs, dans l'or qui sert de sceptre aux rois,</p>
+<p class="i14">Dans le jonc dont Hermès se fait une baguette,</p>
+<p class="i14">Partout le châtiment contemple, observe ou guette,</p>
+<p class="i14">Sourd aux questions, triste, affreux, pensif, hagard;</p>
+<p class="i14">Et tout est l'oeil d'où sort ce terrible regard.</p>
+<br>
+<p class="i14">O châtiment! dédale aux spirales funèbres!</p>
+<p class="i14">Construction d'en bas qui cherche les ténèbres,</p>
+<p class="i14">Plonge au-dessous du monde et descend dans la nuit,</p>
+<p class="i14">Et, Babel renversée, au fond de l'ombre fuit!</p>
+<br>
+<p class="i14">L'homme qui plane et rampe, être crépusculaire,</p>
+<p class="i14">En est le milieu.</p>
+
+<h1> ·</h1>
+
+<p class="i26"> L'homme est clémence et colère;</p>
+<p class="i14">Fond vil du puits, plateau radieux de la tour;</p>
+<p class="i14">Degré d'en haut pour l'ombre, et d'en bas pour le jour.</p>
+<p class="i14">L'ange y descend, la bête après la mort y monte;</p>
+<p class="i14">Pour la bête, il est gloire, et, pour l'ange, il est honte;</p>
+<p class="i14">Dieu mêle en votre race, hommes infortunés,</p>
+<p class="i14">Les demi-dieux punis aux monstres pardonnés.</p>
+<br>
+<p class="i14">De là vient que, parfois,--mystère que Dieu mène!--</p>
+<p class="i14">On entend d'une bouche en apparence humaine</p>
+<p class="i14">Sortir des mots pareils à des rugissements,</p>
+<p class="i14">Et que, dans d'autres lieux et dans d'autres moments,</p>
+<p class="i14">On croit voir sur un front s'ouvrir des ailes d'anges.</p>
+<br>
+<p class="i14">Roi forçat, l'homme, esprit, pense, et, matière, mange.</p>
+<p class="i14">L'âme en lui ne se peut dresser sur son séant.</p>
+<p class="i14">L'homme, comme la brute abreuvé de néant,</p>
+<p class="i14">Vide toutes les nuits le verre noir du somme.</p>
+<p class="i14">La chaîne de l'enfer, liée au pied de l'homme,</p>
+<p class="i14">Ramène chaque jour vers le cloaque impur</p>
+<p class="i14">La beauté, le génie, envolés dans l'azur,</p>
+<p class="i14">Mêle la peste au souffle idéal des poitrines,</p>
+<p class="i14">Et traîne, avec Socrate, Aspasie aux latrines.</p>
+
+<h1> ·</h1>
+
+<p class="i14">Par un côté pourtant l'homme est illimité.</p>
+<p class="i14">Le monstre a le carcan, l'homme a la liberté.</p>
+<p class="i14">Songeur, retiens ceci: l'homme est un équilibre.</p>
+<p class="i14">L'homme est une prison où l'âme reste libre.</p>
+<p class="i14">L'âme, dans l'homme, agit, fait le bien, fait le mal,</p>
+<p class="i14">Remonte vers l'esprit, retombe à l'animal;</p>
+<p class="i14">Et, pour que, dans son vol vers les cieux, rien ne lie</p>
+<p class="i14">Sa conscience ailée et de Dieu seul remplie,</p>
+<p class="i14">Dieu, quand une âme éclôt dans l'homme au bien poussé,</p>
+<p class="i14">Casse en son souvenir le fil de son passé;</p>
+<p class="i14">De là vient que la nuit en sait plus que l'aurore.</p>
+<p class="i14">Le monstre se connaît lorsque l'homme s'ignore.</p>
+<p class="i14">Le monstre est la souffrance, et l'homme est l'action.</p>
+<p class="i14">L'homme est l'unique point de la création</p>
+<p class="i14">Où, pour demeurer libre en se faisant meilleure,</p>
+<p class="i14">L'âme doive oublier sa vie antérieure.</p>
+<p class="i14">Mystère! au seuil de tout l'esprit rêve ébloui.</p>
+
+<h1> ·</h1>
+
+<p class="i14">L'homme ne voit pas Dieu, mais peut aller à lui,</p>
+<p class="i14">En suivant la clarté du bien, toujours présente;</p>
+<p class="i14">Le monstre, arbre, rocher ou bête rugissante,</p>
+<p class="i14">Voit Dieu, c'est là sa peine, et reste enchaîné loin.</p>
+<br>
+<p class="i14">L'homme a l'amour pour aile, et pour joug le besoin.</p>
+<p class="i14">L'ombre est sur ce qu'il voit par lui-même semée;</p>
+<p class="i14">La nuit sort de son oeil ainsi qu'une fumée;</p>
+<p class="i14">Homme, tu ne sais rien; tu marches, pâlissant!</p>
+<p class="i14">Parfois le voile obscur qui te couvre, ô passant!</p>
+<p class="i14">S'envole et flotte au vent soufflant d'une autre sphère,</p>
+<p class="i14">Gonfle un moment ses plis jusque dans la lumière,</p>
+<p class="i14">Puis retombe sur toi, spectre, et redevient noir.</p>
+<p class="i14">Tes sages, tes penseurs ont essayé de voir;</p>
+<p class="i14">Qu'ont-ils vu? qu'ont-ils fait? qu'ont-ils dit, ces fils d'Ève?</p>
+<p class="i14">Rien.</p>
+<p class="i18"> Homme! autour de toi la création rêve.</p>
+<p class="i14">Mille êtres inconnus t'entourent dans ton mur.</p>
+<p class="i14">Tu vas, tu viens, tu dors sous leur regard obscur,</p>
+<p class="i14">Et tu ne les sens pas vivre autour de ta vie:</p>
+<p class="i14">Toute une légion d'âmes t'est asservie;</p>
+<p class="i14">Pendant qu'elle te plaint, tu la foules aux pieds.</p>
+<p class="i14">Tous tes pas vers le jour sont par l'ombre épiés.</p>
+<p class="i14">Ce que tu nommes chose, objet, nature morte,</p>
+<p class="i14">Sait, pense, écoute, entend. Le verrou de ta porte</p>
+<p class="i14">Voit arriver ta faute et voudrait se fermer.</p>
+<p class="i14">Ta vitre connaît l'aube, et dit: Voir! croire! aimer!</p>
+<p class="i14">Les rideaux de ton lit frissonnent de tes songes.</p>
+<p class="i14">Dans les mauvais desseins quand, rêveur, tu te plonges,</p>
+<p class="i14">La cendre dit au fond de l'âtre sépulcral:</p>
+<p class="i14">Regarde-moi; je suis ce qui reste du mal.</p>
+<p class="i14">Hélas! l'homme imprudent trahit, torture, opprime.</p>
+<p class="i14">La bête en son enfer voit les deux bouts du crime;</p>
+<p class="i14">Un loup pourrait donner des conseils à Néron.</p>
+<p class="i14">Homme! homme! aigle aveuglé, moindre qu'un moucheron!</p>
+<p class="i14">Pendant que dans ton Louvre ou bien dans ta chaumière,</p>
+<p class="i14">Tu vis, sans même avoir épelé la première</p>
+<p class="i14">Des constellations, sombre alphabet qui luit</p>
+<p class="i14">Et tremble sur la page immense de la nuit,</p>
+<p class="i14">Pendant que tu maudis et pendant que tu nies,</p>
+<p class="i14">Pendant que tu dis: Non! aux astres; aux génies:</p>
+<p class="i14">Non! à l'idéal: Non! à la vertu: Pourquoi?</p>
+<p class="i14">Pendant que tu te tiens en dehors de la loi,</p>
+<p class="i14">Copiant les dédains inquiets ou robustes</p>
+<p class="i14">De ces sages qu'on voit rêver dans les vieux bustes,</p>
+<p class="i14">Et que tu dis: Que sais-je? amer, froid, mécréant,</p>
+<p class="i14">Prostituant ta bouche au rire du néant,</p>
+<p class="i14">A travers le taillis de la nature énorme,</p>
+<p class="i14">Flairant l'éternité de son museau difforme,</p>
+<p class="i14">Là, dans l'ombre, à tes pieds, homme, ton chien voit Dieu.</p>
+<br>
+<p class="i14">Ah! je t'entends. Tu dis:--Quel deuil! la bête est peu,</p>
+<p class="i14">L'homme n'est rien. O loi misérable! ombre! abîme!--</p>
+
+<h1> ·</h1>
+
+<p class="i14">O songeur! cette loi misérable et sublime.</p>
+<p class="i14">Il faut donc tout redire à ton esprit chétif!</p>
+<p class="i14">A la fatalité, loi du monstre captif,</p>
+<p class="i14">Succède le devoir, fatalité de l'homme.</p>
+<p class="i14">Ainsi de toutes parts l'épreuve se consomme,</p>
+<p class="i14">Dans le monstre passif, dans l'homme intelligent,</p>
+<p class="i14">La nécessité morne en devoir se changeant,</p>
+<p class="i14">Et l'âme, remontant à sa beauté première,</p>
+<p class="i14">Va de l'ombre fatale à la libre lumière.</p>
+<p class="i14">Or, je te le redis, pour se transfigurer,</p>
+<p class="i14">Et pour se racheter, l'homme doit ignorer.</p>
+<p class="i14">Il doit être aveuglé par toutes les poussières.</p>
+<p class="i14">Sans quoi, comme l'enfant guidé par des lisières,</p>
+<p class="i14">L'homme vivrait, marchant droit à la vision.</p>
+<p class="i14">Douter est sa puissance et sa punition.</p>
+<p class="i14">Il voit la rose, et nie; il voit l'aurore, et doute;</p>
+<p class="i14">Où serait le mérite à retrouver sa route,</p>
+<p class="i14">Si l'homme, voyant clair, roi de sa volonté,</p>
+<p class="i14">Avait la certitude, ayant la liberté?</p>
+<p class="i14">Non. Il faut qu'il hésite en la vaste nature,</p>
+<p class="i14">Qu'il traverse du choix l'effrayante aventure,</p>
+<p class="i14">Et qu'il compare au vice agitant son miroir,</p>
+<p class="i14">Au crime, aux voluptés, l'oeil en pleurs du devoir;</p>
+<p class="i14">Il faut qu'il doute! Hier croyant, demain impie;</p>
+<p class="i14">Il court du mal au bien; il scrute, sonde, épie,</p>
+<p class="i14">Va, revient, et, tremblant, agenouillé, debout,</p>
+<p class="i14">Les bras étendus, triste, il cherche Dieu partout;</p>
+<p class="i14">Il tâte l'infini jusqu'à ce qu'il l'y sente;</p>
+<p class="i14">Alors, son âme ailée éclate frémissante;</p>
+<p class="i14">L'ange éblouissant luit dans l'homme transparent.</p>
+<p class="i14">Le doute le fait libre, et la liberté, grand.</p>
+<p class="i14">La captivité sait; la liberté suppose,</p>
+<p class="i14">Creuse, saisit l'effet, le compare à la cause,</p>
+<p class="i14">Croit vouloir le bien-être et veut le firmament;</p>
+<p class="i14">Et, cherchant le caillou, trouve le diamant.</p>
+<p class="i14">C'est ainsi que du ciel l'âme à pas lents s'empare.</p>
+<br>
+<p class="i14">Dans le monstre, elle expie; en l'homme, elle répare.</p>
+
+<h1> ·</h1>
+
+<p class="i14">Oui, ton fauve univers est le forçat de Dieu.</p>
+<p class="i14">Les constellations, sombres lettres de feu,</p>
+<p class="i14">Sont les marques du bagne à l'épaule du monde.</p>
+<p class="i14">Dans votre région tant d'épouvante abonde,</p>
+<p class="i14">Que, pour l'homme, marqué lui-même du fer chaud,</p>
+<p class="i14">Quand il lève les yeux vers les astres, là-haut,</p>
+<p class="i14">Le cancer resplendit, le scorpion flamboie,</p>
+<p class="i14">Et dans l'immensité le chien sinistre aboie!</p>
+<p class="i14">Ces soleils inconnus se groupent sur son front</p>
+<p class="i14">Comme l'effroi, le deuil, la menace et l'affront;</p>
+<p class="i14">De toutes parts s'étend l'ombre incommensurable;</p>
+<p class="i14">En bas l'obscur, l'impur, le mauvais, l'exécrable,</p>
+<p class="i14">Le pire, tas hideux, fourmillent; tout au fond,</p>
+<p class="i14">Ils échangent entre eux dans l'ombre ce qu'ils font;</p>
+<p class="i14">Typhon donne l'horreur, Satan donne le crime;</p>
+<p class="i14">Lugubre intimité du mal et de l'abîme!</p>
+<p class="i14">Amours de l'âme monstre et du monstre univers!</p>
+<p class="i14">Baiser triste! et l'informe engendré du pervers,</p>
+<p class="i14">La matière, le bloc, la fange, la géhenne,</p>
+<p class="i14">L'écume, le chaos, l'hiver, nés de la haine,</p>
+<p class="i14">Les faces de beauté qu'habitent des démons,</p>
+<p class="i14">Tous les êtres maudits, mêlés aux vils limons,</p>
+<p class="i14">Pris par la plante fauve et la bête féroce,</p>
+<p class="i14">Le grincement de dents, la peur, le rire atroce,</p>
+<p class="i14">L'orgueil, que l'infini courbe sous son niveau,</p>
+<p class="i14">Rampent, noirs prisonniers, dans la nuit, noir caveau.</p>
+<p class="i14">La porte, affreuse et faite avec de l'ombre, est lourde;</p>
+<p class="i14">Par moments, on entend, dans la profondeur sourde,</p>
+<p class="i14">Les efforts que les monts, les flots, les ouragans,</p>
+<p class="i14">Les volcans, les forêts, les animaux brigands,</p>
+<p class="i14">Et tous les monstres font pour soulever le pêne;</p>
+<p class="i14">Et sur cet amas d'ombre, et de crime, et de peine,</p>
+<p class="i14">Ce grand ciel formidable est le scellé de Dieu.</p>
+<br>
+<p class="i14">Voilà pourquoi, songeur dont la mort est le voeu,</p>
+<p class="i14">Tant d'angoisse est empreinte au front des cénobites!</p>
+<br>
+<p class="i14">Je viens de te montrer le gouffre. Tu l'habites.</p>
+
+<h1> ·</h1>
+
+<p class="i14">Les mondes, dans la nuit que vous nommez l'azur,</p>
+<p class="i14">Par les brèches que fait la mort blême à leur mur,</p>
+<p class="i14">Se jettent en fuyant l'un à l'autre des âmes.</p>
+<br>
+<p class="i14">Dans votre globe où sont tant de geôles infâmes,</p>
+<p class="i14">Vous avez des méchants de tous les univers,</p>
+<p class="i14">Condamnés qui, venus des cieux les plus divers,</p>
+<p class="i14">Rêvent dans vos rochers, ou dans vos arbres ploient;</p>
+<p class="i14">Tellement stupéfaits de ce monde qu'ils voient,</p>
+<p class="i14">Qu'eussent-ils la parole, ils ne pourraient parler.</p>
+<p class="i14">On en sent quelques-uns frissonner et trembler.</p>
+<p class="i14">De là les songes vains du bronze et de l'augure.</p>
+<br>
+<p class="i14">Donc, représente-toi cette sombre figure:</p>
+<p class="i14">Ce gouffre, c'est l'égout du mal universel.</p>
+<p class="i14">Ici vient aboutir de tous les points du ciel</p>
+<p class="i14">La chute des punis, ténébreuse traînée.</p>
+<p class="i14">Dans cette profondeur, morne, âpre, infortunée,</p>
+<p class="i14">De chaque globe il tombe un flot vertigineux</p>
+<p class="i14">D'âmes, d'esprits malsains et d'êtres vénéneux,</p>
+<p class="i14">Flot que l'éternité voit sans fin se répandre.</p>
+<p class="i14">Chaque étoile au front d'or qui brille, laisse pendre</p>
+<p class="i14">Sa chevelure d'ombre en ce puits effrayant.</p>
+<p class="i14">Ame immortelle, vois, et frémis en voyant:</p>
+<p class="i14">Voilà le précipice exécrable où tu sombres.</p>
+
+<h1> ·</h1>
+
+<p class="i14">Oh! qui que vous soyez, qui passez dans ces ombres,</p>
+<p class="i14">Versez votre pitié sur ces douleurs sans fond!</p>
+<p class="i14">Dans ce gouffre, où l'abîme en l'abîme se fond,</p>
+<p class="i14">Se tordent les forfaits, transformés en supplices,</p>
+<p class="i14">L'effroi, le deuil, le mal, les ténèbres complices,</p>
+<p class="i14">Les pleurs sous la toison, le soupir expiré</p>
+<p class="i14">Dans la fleur, et le cri dans la pierre muré!</p>
+<p class="i14">Oh! qui que vous soyez, pleurez sur ces misères!</p>
+<p class="i14">Pour Dieu seul, qui sait tout, elles sont nécessaires;</p>
+<p class="i14">Mais vous pouvez pleurer sur l'énorme cachot</p>
+<p class="i14">Sans déranger le sombre équilibre d'en haut!</p>
+<p class="i14">Hélas! hélas! hélas! tout est vivant! tout pense!</p>
+<p class="i14">La mémoire est la peine, étant la récompense.</p>
+<p class="i14">Oh! comme ici l'on souffre et comme on se souvient!</p>
+<p class="i14">Torture de l'esprit que la matière tient!</p>
+<p class="i14">La brute et le granit, quel chevalet pour l'âme!</p>
+<p class="i14">Ce mulet fut sultan, ce cloporte était femme.</p>
+<p class="i14">L'arbre est un exilé, la roche est un proscrit.</p>
+<p class="i14">Est-ce que, quelque part, par hasard, quelqu'un rit</p>
+<p class="i14">Quand ces réalités sont là, remplissant l'ombre?</p>
+<p class="i14">La ruine, la mort, l'ossement, le décombre,</p>
+<p class="i14">Sont vivants. Un remords songe dans un débris.</p>
+<p class="i14">Pour l'oeil profond qui voit, les antres sont des cris.</p>
+<p class="i14">Hélas! le cygne est noir, le lys songe à ses crimes;</p>
+<p class="i14">La perle est nuit; la neige est la fange des cimes;</p>
+<p class="i14">Le même gouffre, horrible et fauve, et sans abri,</p>
+<p class="i14">S'ouvre dans la chouette et dans le colibri;</p>
+<p class="i14">La mouche, âme, s'envole et se brûle à la flamme;</p>
+<p class="i14">Et la flamme, esprit, brûle avec angoisse une âme;</p>
+<p class="i14">L'horreur fait frissonner les plumes de l'oiseau;</p>
+<p class="i14">Tout est douleur.</p>
+<p class="i26"> Les fleurs souffrent sous le ciseau</p>
+<p class="i14">Et se ferment ainsi que des paupières closes:</p>
+<p class="i14">Toutes les femmes sont teintes du sang des roses;</p>
+<p class="i14">La vierge au bal, qui danse, ange aux fraîches couleurs,</p>
+<p class="i14">Et qui porte en sa main une touffe de fleurs,</p>
+<p class="i14">Respire en souriant un bouquet d'agonies.</p>
+<p class="i14">Pleurez sur les laideurs et les ignominies,</p>
+<p class="i14">Pleurez sur l'araignée immonde, sur le ver,</p>
+<p class="i14">Sur la limace au dos mouillé comme l'hiver,</p>
+<p class="i14">Sur le vil puceron qu'on voit aux feuilles pendre,</p>
+<p class="i14">Sur le crabe hideux, sur l'affreux scolopendre,</p>
+<p class="i14">Sur l'effrayant crapaud, pauvre monstre aux doux yeux,</p>
+<p class="i14">Qui regarde toujours le ciel mystérieux!</p>
+<p class="i14">Plaignez l'oiseau de crime et la bête de proie.</p>
+<p class="i14">Ce que Domitien, César, fit avec joie,</p>
+<p class="i14">Tigre, il le continue avec horreur. Verrès,</p>
+<p class="i14">Qui fut loup sous la pourpre, est loup dans les forêts;</p>
+<p class="i14">Il descend, réveillé, l'autre côté du rêve:</p>
+<p class="i14">Son rire, au fond des bois, en hurlement s'achève;</p>
+<p class="i14">Pleurez sur ce qui hurle et pleurez sur Verrès.</p>
+<p class="i14">Sur ces tombeaux vivants, marqués d'obscurs arrêts,</p>
+<p class="i14">Penchez-vous attendri! versez votre prière!</p>
+<p class="i14">La pitié fait sortir des rayons de la pierre.</p>
+<p class="i14">Plaignez le louveteau, plaignez le lionceau.</p>
+<p class="i14">La matière, affreux bloc, n'est que le lourd monceau</p>
+<p class="i14">Des effets monstrueux, sortis des sombres causes.</p>
+<p class="i14">Ayez pitié! voyez des âmes dans les choses.</p>
+<p class="i14">Hélas! le cabanon subit aussi l'écrou;</p>
+<p class="i14">Plaignez le prisonnier, mais plaignez le verrou;</p>
+<p class="i14">Plaignez la chaîne au fond des bagnes insalubres;</p>
+<p class="i14">La hache et le billot sont deux êtres lugubres;</p>
+<p class="i14">La hache souffre autant que le corps, le billot</p>
+<p class="i14">Souffre autant que la tête; ô mystères d'en haut!</p>
+<p class="i14">Ils se livrent une âpre et hideuse bataille;</p>
+<p class="i14">Il ébrèche la hache et la hache l'entaille;</p>
+<p class="i14">Ils se disent tout bas l'un à l'autre: Assassin!</p>
+<p class="i14">Et la hache maudit les hommes, sombre essaim,</p>
+<p class="i14">Quand, le soir, sur le dos du bourreau, son ministre,</p>
+<p class="i14">Elle revient dans l'ombre, et luit, miroir sinistre,</p>
+<p class="i14">Ruisselante de sang et reflétant les cieux;</p>
+<p class="i14">Et, la nuit, dans l'état morne et silencieux,</p>
+<p class="i14">Le cadavre au cou rouge, effrayant, glacé, blême,</p>
+<p class="i14">Seul, sait ce que lui dit le billot, tronc lui-même.</p>
+<p class="i14">Oh! que la terre est froide et que les rocs sont durs!</p>
+<p class="i14">Quelle muette horreur dans les halliers obscurs!</p>
+<p class="i14">Les pleurs noirs de la nuit sur la colombe blanche</p>
+<p class="i14">Tombent; le vent met nue et torture la branche;</p>
+<p class="i14">Quel monologue affreux dans l'arbre aux rameaux verts!</p>
+<p class="i14">Quel frisson dans l'herbe! Oh! quels yeux fixes ouverts</p>
+<p class="i14">Dans les cailloux profonds, oubliettes des âmes!</p>
+<p class="i14">C'est une âme que l'eau scie en ses froides lames;</p>
+<p class="i14">C'est une âme que fait ruisseler le pressoir.</p>
+<p class="i14">Ténèbres! l'univers est hagard. Chaque soir,</p>
+<p class="i14">Le noir horizon monte et la nuit noire tombe;</p>
+<p class="i14">Tous deux, à l'occident, d'un mouvement de tombe;</p>
+<p class="i14">Ils vont se rapprochant, et, dans le firmament,</p>
+<p class="i14">O terreur! sur le jour, écrasé lentement,</p>
+<p class="i14">La tenaille de l'ombre effroyable se ferme.</p>
+<p class="i14">Oh! les berceaux font peur. Un bagne est dans un germe.</p>
+<p class="i14">Ayez pitié, vous tous et qui que vous soyez!</p>
+<p class="i14">Les hideux châtiments, l'un sur l'autre broyés,</p>
+<p class="i14">Roulent, submergeant tout, excepté les mémoires.</p>
+<br>
+<p class="i14">Parfois on voit passer dans ces profondeurs noires</p>
+<p class="i14">Comme un rayon lointain de l'éternel amour;</p>
+<p class="i14">Alors, l'hyène Atrée et le chacal Timour,</p>
+<p class="i14">Et l'épine Caïphe et le roseau Pilate,</p>
+<p class="i14">Le volcan Alaric à la gueule écarlate,</p>
+<p class="i14">L'ours Henri Huit, pour qui Morus en vain pria,</p>
+<p class="i14">Le sanglier Selim et le porc Borgia,</p>
+<p class="i14">Poussent des cris vers l'Être adorable; et les bêtes</p>
+<p class="i14">Qui portèrent jadis des mitres sur leurs têtes,</p>
+<p class="i14">Les grains de sable rois, les brins d'herbe empereurs,</p>
+<p class="i14">Tous les hideux orgueils et toutes les fureurs,</p>
+<p class="i14">Se brisent; la douceur saisit le plus farouche;</p>
+<p class="i14">Le chat lèche l'oiseau, l'oiseau baise la mouche;</p>
+<p class="i14">Le vautour dit dans l'ombre au passereau: Pardon!</p>
+<p class="i14">Une caresse sort du houx et du chardon;</p>
+<p class="i14">Tous les rugissements se fondent en prières;</p>
+<p class="i14">On entend s'accuser de leurs forfaits les pierres;</p>
+<p class="i14">Tous ces sombres cachots qu'on appelle les fleurs</p>
+<p class="i14">Tressaillent; le rocher se met à fondre en pleurs.</p>
+<p class="i14">Des bras se lèvent hors de la tombe dormante;</p>
+<p class="i14">Le vent gémit, la nuit se plaint, l'eau se lamente,</p>
+<p class="i14">Et sous l'oeil attendri qui regarde d'en haut,</p>
+<p class="i14">Tout l'abîme n'est plus qu'un immense sanglot.</p>
+
+<h1> ·</h1>
+
+<p class="i14">Espérez! espérez! espérez, misérables!</p>
+<p class="i14">Pas de deuil infini, pas de maux incurables,</p>
+<p class="i20"> Pas d'enfer éternel!</p>
+<p class="i14">Les douleurs vont à Dieu, comme la flèche aux cibles;</p>
+<p class="i14">Les bonnes actions sont les gonds invisibles</p>
+<p class="i20"> De la porte du ciel.</p>
+<br>
+<p class="i14">Le deuil est la vertu, le remords est le pôle</p>
+<p class="i14">Des monstres garrottés dont le gouffre est la geôle;</p>
+<p class="i20"> Quand, devant Jéhovah,</p>
+<p class="i14">Un vivant reste pur dans les ombres charnelles,</p>
+<p class="i14">La mort, ange attendri, rapporte ses deux ailes</p>
+<p class="i20"> A l'homme qui s'en va</p>
+<br>
+<p class="i14">Les enfers se refont édens; c'est là leur tâche.</p>
+<p class="i14">Tout globe est un oiseau que le mal tient et lâche.</p>
+<p class="i20"> Vivants, je vous le dis,</p>
+<p class="i14">Les vertus, parmi vous, font ce labeur auguste</p>
+<p class="i14">D'augmenter sur vos fronts le ciel; quiconque est juste</p>
+<p class="i20"> Travaille au paradis.</p>
+<br>
+<p class="i14">L'heure approche. Espérez. Rallumez l'âme éteinte!</p>
+<p class="i14">Aimez-vous! aimez-vous, car c'est la chaleur sainte,</p>
+<p class="i20"> C'est le feu du vrai jour.</p>
+<p class="i14">Le sombre univers, froid, glacé, pesant, réclame</p>
+<p class="i14">La sublimation de l'être par la flamme,</p>
+<p class="i20"> De l'homme par l'amour!</p>
+<br>
+<p class="i14">Déjà, dans l'océan d'ombre que Dieu domine,</p>
+<p class="i14">L'archipel ténébreux des bagnes s'illumine;</p>
+<p class="i20"> Dieu, c'est le grand aimant;</p>
+<p class="i14">Et les globes, ouvrant leur sinistre prunelle,</p>
+<p class="i14">Vers les immensités de l'aurore éternelle</p>
+<p class="i20"> Se tournent lentement!</p>
+<br>
+<p class="i14">Oh! comme vont chanter toutes les harmonies,</p>
+<p class="i14">Comme rayonneront dans les sphères bénies</p>
+<p class="i20"> Les faces de clarté,</p>
+<p class="i14">Comme les firmaments se fondront en délires,</p>
+<p class="i14">Comme tressailleront toutes les grandes lyres</p>
+<p class="i20"> De la sérénité,</p>
+<br>
+<p class="i14">Quand, du monstre matière ouvrant toutes les serres,</p>
+<p class="i14">Faisant évanouir en splendeurs les misères,</p>
+<p class="i20"> Changeant l'absinthe en miel,</p>
+<p class="i14">Inondant de beauté la nuit diminuée,</p>
+<p class="i14">Ainsi que le soleil tire à lui la nuée</p>
+<p class="i20"> Et l'emplit d'arcs-en-ciel,</p>
+<br>
+<p class="i14">Dieu, de son regard fixe attirant les ténèbres,</p>
+<p class="i14">Voyant vers lui, du fond des cloaques funèbres</p>
+<p class="i20"> Où le mal le pria,</p>
+<p class="i14">Monter l'énormité, bégayant des louanges,</p>
+<p class="i14">Fera rentrer, parmi les univers archanges,</p>
+<p class="i20"> L'univers paria!</p>
+<br>
+<p class="i14">On verra palpiter les fanges éclairées;</p>
+<p class="i14">Et briller les laideurs les plus désespérées</p>
+<p class="i20"> Au faîte le plus haut,</p>
+<p class="i14">L'araignée éclatante au seuil des bleus pilastres,</p>
+<p class="i14">Luire, et se redresser, portant des épis d'astres,</p>
+<p class="i20"> La paille du cachot!</p>
+<br>
+<p class="i14">La clarté montera dans tout comme une sève;</p>
+<p class="i14">On verra rayonner au front du boeuf qui rêve</p>
+<p class="i20"> Le céleste croissant;</p>
+<p class="i14">Le charnier chantera dans l'horreur qui l'encombre,</p>
+<p class="i14">Et sur tous les fumiers apparaîtra dans l'ombre</p>
+<p class="i20"> Un Job resplendissant!</p>
+<br>
+<p class="i14">O disparition de l'antique anathème!</p>
+<p class="i14">La profondeur disant à la hauteur: Je t'aime!</p>
+<p class="i20"> O retour du banni!</p>
+<p class="i14">Quel éblouissement au fond des cieux sublimes!</p>
+<p class="i14">Quel surcroît de clarté que l'ombre des abîmes</p>
+<p class="i20"> S'écriant: Sois béni!</p>
+<br>
+<p class="i14">On verra le troupeau des hydres formidables</p>
+<p class="i14">Sortir, monter du fond des brumes insondables</p>
+<p class="i20"> Et se transfigurer;</p>
+<p class="i14">Des étoiles éclore aux trous noirs de leurs crânes,</p>
+<p class="i14">Dieu juste! et, par degrés devenant diaphanes,</p>
+<p class="i20"> Les monstres s'azurer!</p>
+<br>
+<p class="i14">Ils viendront, sans pouvoir ni parler ni répondre,</p>
+<p class="i14">Éperdus! on verra des auréoles fondre</p>
+<p class="i20"> Les cornes de leur front;</p>
+<p class="i14">Ils tiendront dans leur griffe, au milieu des cieux calmes,</p>
+<p class="i14">Des rayons frissonnants semblables à des palmes;</p>
+<p class="i20"> Les gueules baiseront!</p>
+<br>
+<p class="i14">Ils viendront! ils viendront, tremblants, brisés d'extase,</p>
+<p class="i14">Chacun d'eux débordant de sanglots comme un vase</p>
+<p class="i20"> Mais pourtant sans effroi;</p>
+<p class="i14">On leur tendra les bras de la haute demeure,</p>
+<p class="i14">Et Jésus, se penchant sur Bélial qui pleure,</p>
+<p class="i20"> Lui dira: C'est donc toi!</p>
+<br>
+<p class="i14">Et vers Dieu par la main il conduira ce frère!</p>
+<p class="i14">Et, quand ils seront près des degrés de lumière</p>
+<p class="i20"> Par nous seuls aperçus,</p>
+<p class="i14">Tous deux seront si beaux, que Dieu dont l'oeil flamboie</p>
+<p class="i14">Ne pourra distinguer, père ébloui de joie,</p>
+<p class="i20"> Bélial de Jésus!</p>
+<br>
+<p class="i14">Tout sera dit. Le mal expirera, les larmes</p>
+<p class="i14">Tariront; plus de fers, plus de deuils, plus d'alarmes;</p>
+<p class="i20"> L'affreux gouffre inclément</p>
+<p class="i14">Cessera d'être sourd, et bégaiera: Qu'entends-je?</p>
+<p class="i14">Les douleurs finiront dans toute l'ombre: un ange</p>
+<p class="i20"> Criera: Commencement!</p>
+<br>
+<p class="i40">Jersey, 1855.</p>
+</div></div>
+<br>
+<p class="mid">FIN</p>
+
+<a name="cXXVII" id="cXXVII"></a>
+<br><br>
+
+<h3>A CELLE QUI EST RESTÉE EN FRANCE</h3>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<br>
+<p class="i14">Mets-toi sur ton séant, lève tes yeux, dérange</p>
+<p class="i14">Ce drap glacé qui fait des plis sur ton front d'ange,</p>
+<p class="i14">Ouvre tes mains, et prends ce livre: il est à toi.</p>
+<br>
+<p class="i14">Ce livre où vit mon âme, espoir, deuil, rêve, effroi</p>
+<p class="i14">Ce livre qui contient le spectre de ma vie,</p>
+<p class="i14">Mes angoisses, mon aube, hélas! de pleurs suivie</p>
+<p class="i14">L'ombre et son ouragan, la rose et son pistil,</p>
+<p class="i14">Ce livre azuré, triste, orageux, d'où sort-il?</p>
+<p class="i14">D'où sort le blême éclair qui déchire la brume?</p>
+<p class="i14">Depuis quatre ans, j'habite un tourbillon d'écume;</p>
+<p class="i14">Ce livre en a jailli. Dieu dictait, j'écrivais;</p>
+<p class="i14">Car je suis paille au vent: Va! dit l'esprit. Je vais.</p>
+<p class="i14">Et, quand j'eus terminé ces pages, quand ce livre</p>
+<p class="i14">Se mit à palpiter, à respirer, à vivre,</p>
+<p class="i14">Une église des champs que le lierre verdit,</p>
+<p class="i14">Dont la tour sonne l'heure à mon néant, m'a dit:</p>
+<p class="i14">Ton cantique est fini; donne-le-moi, poëte.</p>
+<p class="i14">Je le réclame, a dit la forêt inquiète;</p>
+<p class="i14">Et le doux pré fleuri m'a dit: Donne-le-moi.</p>
+<p class="i14">La mer, en le voyant frémir, m'a dit: Pourquoi</p>
+<p class="i14">Ne pas me le jeter, puisque c'est une voile!</p>
+<p class="i14">C'est à moi qu'appartient cet hymne, a dit l'étoile.</p>
+<p class="i14">Donne-le-nous, songeur, ont crié les grands vents.</p>
+<p class="i14">Et les oiseaux m'ont dit: Vas-tu pas aux vivants</p>
+<p class="i14">Offrir ce livre, éclos si loin de leurs querelles?</p>
+<p class="i14">Laisse-nous l'emporter dans nos nids sur nos ailes!</p>
+<p class="i14">Mais le vent n'aura point mon livre, ô cieux profonds!</p>
+<p class="i14">Ni la sauvage mer, livrée aux noirs typhons,</p>
+<p class="i14">Ouvrant et refermant ses flots, âpres embûches;</p>
+<p class="i14">Ni la verte forêt qu'emplit un bruit de ruches,</p>
+<p class="i14">Ni l'église où le temps fait tourner son compas;</p>
+<p class="i14">Le pré ne l'aura pas, l'astre ne l'aura pas,</p>
+<p class="i14">L'oiseau ne l'aura pas, qu'il soit aigle ou colombe,</p>
+<p class="i14">Les nids ne l'auront pas; je le donne à la tombe.</p>
+<br>
+<p class="mid">II</p>
+<br>
+<p class="i14">Autrefois, quand septembre en larmes revenait,</p>
+<p class="i14">Je partais, je quittais tout ce qui me connaît,</p>
+<p class="i14">Je m'évadais; Paris s'effaçait; rien, personne!</p>
+<p class="i14">J'allais, je n'étais plus qu'une ombre qui frissonne,</p>
+<p class="i14">Je fuyais, seul, sans voir, sans penser, sans parler,</p>
+<p class="i14">Sachant bien que j'irais où je devais aller;</p>
+<p class="i14">Hélas! je n'aurais pu même dire: Je souffre!</p>
+<p class="i14">Et, comme subissant l'attraction d'un gouffre,</p>
+<p class="i14">Que le chemin fût beau, pluvieux, froid, mauvais,</p>
+<p class="i14">J'ignorais, je marchais devant moi, j'arrivais.</p>
+<p class="i14">O souvenirs! ô forme horrible des collines!</p>
+<p class="i14">Et, pendant que la mère et la soeur, orphelines,</p>
+<p class="i14">Pleuraient dans la maison, je cherchais le lieu noir</p>
+<p class="i14">Avec l'avidité morne du désespoir;</p>
+<p class="i14">Puis j'allais au champ triste à côté de l'église;</p>
+<p class="i14">Tète nue, à pas lents, les cheveux dans la bise,</p>
+<p class="i14">L'oeil aux cieux, j'approchais; l'accablement soutient</p>
+<p class="i14">Les arbres murmuraient: C'est le père qui vient!</p>
+<p class="i14">Les ronces écartaient leurs branches desséchées;</p>
+<p class="i14">Je marchais à travers les humbles croix penchées,</p>
+<p class="i14">Disant je ne sais quels doux et funèbres mots;</p>
+<p class="i14">Et je m'agenouillais au milieu des rameaux</p>
+<p class="i14">Sur la pierre qu'on voit blanche dans la verdure.</p>
+<p class="i14">Pourquoi donc dormais-tu d'une façon si dure,</p>
+<p class="i14">Que tu n'entendais pas lorsque je t'appelais?</p>
+<br>
+<p class="i14">Et les pêcheurs passaient en traînant leurs filets,</p>
+<p class="i14">Et disaient: Qu'est-ce donc que cet homme qui songe?</p>
+<p class="i14">Et le jour, et le soir, et l'ombre qui s'allonge,</p>
+<p class="i14">Et Vénus, qui pour moi jadis étincela,</p>
+<p class="i14">Tout avait disparu que j'étais encor là.</p>
+<p class="i14">J'étais là, suppliant celui qui nous exauce;</p>
+<p class="i14">J'adorais, je laissais tomber sur cette fosse,</p>
+<p class="i14">Hélas! où j'avais vu s'évanouir mes cieux,</p>
+<p class="i14">Tout mon coeur goutte à goutte en pleurs silencieux;</p>
+<p class="i14">J'effeuillais de la sauge et de la clématite;</p>
+<p class="i14">Je me la rappelais quand elle était petite,</p>
+<p class="i14">Quand elle m'apportait des lys et des jasmins,</p>
+<p class="i14">Ou quand elle prenait ma plume dans ses mains,</p>
+<p class="i14">Gaie, et riant d'avoir de l'encre à ses doigts roses;</p>
+<p class="i14">Je respirais les fleurs sur cette cendre écloses,</p>
+<p class="i14">Je fixais mon regard sur ces froids gazons verts,</p>
+<p class="i14">Et par moments, ô Dieu, je voyais, à travers</p>
+<p class="i14">La pierre du tombeau, comme une lueur d'âme!</p>
+<br>
+<p class="i14">Oui, jadis, quand cette heure en deuil qui me réclame</p>
+<p class="i14">Tintait dans le ciel triste et dans mon coeur saignant,</p>
+<p class="i14">Rien ne me retenait, et j'allais; maintenant,</p>
+<p class="i14">Hélas!...--O fleuve! ô bois! vallons dont je fus l'hôte,</p>
+<p class="i14">Elle sait, n'est-ce pas? que ce n'est pas ma faute</p>
+<p class="i14">Si, depuis ces quatre ans, pauvre coeur sans flambeau,</p>
+<p class="i14">Je ne suis pas allé prier sur son tombeau!</p>
+<br>
+<p class="mid">III</p>
+<br>
+<p class="i14">Ainsi, ce noir chemin que je faisais, ce marbre</p>
+<p class="i14">Que je contemplais, pâle, adossé contre un arbre,</p>
+<p class="i14">Ce tombeau sur lequel mes pieds pouvaient marcher,</p>
+<p class="i14">La nuit, que je voyais lentement approcher,</p>
+<p class="i14">Ces ifs, ce crépuscule avec ce cimetière,</p>
+<p class="i14">Ces sanglots, qui du moins tombaient sur cette pierre,</p>
+<p class="i14">O mon Dieu, tout cela, c'était donc du bonheur!</p>
+<br>
+<p class="i14">Dis, qu'as-tu fait pendant tout ce temps-là?--Seigneur,</p>
+<p class="i14">Qu'a-t-elle fait?--Vois-tu la vie en vos demeures?</p>
+<p class="i14">A quelle horloge d'ombre as-tu compté les heures?</p>
+<p class="i14">As-tu sans bruit parfois poussé l'autre endormi?</p>
+<p class="i14">Et t'es-tu, m'attendant, réveillée à demi?</p>
+<p class="i14">T'es-tu, pâle, accoudée à l'obscure fenêtre</p>
+<p class="i14">De l'infini, cherchant dans l'ombre à reconnaître</p>
+<p class="i14">Un passant, à travers le noir cercueil mal joint,</p>
+<p class="i14">Attentive, écoutant si tu n'entendais point</p>
+<p class="i14">Quelqu'un marcher vers toi dans l'éternité sombre?</p>
+<p class="i14">Et t'es-tu recouchée ainsi qu'un mât qui sombre,</p>
+<p class="i14">En disant: Qu'est-ce donc? mon père ne vient pas!</p>
+<p class="i14">Avez-vous tous les deux parlé de moi tout bas?</p>
+<br>
+<p class="i14">Que de fois j'ai choisi, tout mouillés de rosée,</p>
+<p class="i14">Des lys dans mon jardin, des lys dans ma pensée!</p>
+<p class="i14">Que de fois j'ai cueilli de l'aubépine en fleur!</p>
+<p class="i14">Que de fois j'ai, là-bas, cherché la tour d'Harfleur,</p>
+<p class="i14">Murmurant: C'est demain que je pars! et, stupide,</p>
+<p class="i14">Je calculais le vent et la voile rapide,</p>
+<p class="i14">Puis ma main s'ouvrait triste, et je disais: Tout fuit!</p>
+<p class="i14">Et le bouquet tombait, sinistre, dans la nuit!</p>
+<p class="i14">Oh! que de fois, sentant qu'elle devait m'attendre,</p>
+<p class="i14">J'ai pris ce que j'avais dans le coeur de plus tendre</p>
+<p class="i14">Pour en charger quelqu'un qui passerait par là!</p>
+<br>
+<p class="i14">Lazare ouvrit les yeux quand Jésus l'appela;</p>
+<p class="i14">Quand je lui parle, hélas! pourquoi les ferme-t-elle?</p>
+<p class="i14">Où serait donc le mal quand de l'ombre mortelle</p>
+<p class="i14">L'amour violerait deux fois le noir secret,</p>
+<p class="i14">Et quand, ce qu'un dieu fit, un père le ferait?</p>
+<br>
+<p class="mid">IV</p>
+<br>
+<p class="i14">Que ce livre, du moins, obscur message, arrive,</p>
+<p class="i14">Murmure, à ce silence, et, flot, à cette rive!</p>
+<p class="i14">Qu'il y tombe, sanglot, soupir, larme d'amour!</p>
+<p class="i14">Qu'il entre en ce sépulcre où sont entrés un jour</p>
+<p class="i14">Le baiser, la jeunesse, et l'aube, et la rosée,</p>
+<p class="i14">Et le rire adoré de la fraîche épousée,</p>
+<p class="i14">Et la joie, et mon coeur, qui n'est pas ressorti!</p>
+<p class="i14">Qu'il soit le cri d'espoir qui n'a jamais menti,</p>
+<p class="i14">Le chant du deuil, la voix du pâle adieu qui pleure,</p>
+<p class="i14">Le rêve dont on sent l'aile qui nous effleure!</p>
+<p class="i14">Qu'elle dise: Quelqu'un est là; j'entends du bruit!</p>
+<p class="i14">Qu'il soit comme le pas de mon âme en sa nuit!</p>
+<br>
+<p class="i14">Ce livre, légion tournoyante et sans nombre</p>
+<p class="i14">D'oiseaux blancs dans l'aurore et d'oiseaux noirs dans l'ombre,</p>
+<p class="i14">Ce vol de souvenirs fuyant à l'horizon,</p>
+<p class="i14">Cet essaim que je lâche au seuil de ma prison,</p>
+<p class="i14">Je vous le confie, air, souffles, nuée, espace!</p>
+<p class="i14">Que ce fauve océan qui me parle à voix basse,</p>
+<p class="i14">Lui soit clément, l'épargne et le laisse passer!</p>
+<p class="i14">Et que le vent ait soin de n'en rien disperser,</p>
+<p class="i14">Et jusqu'au froid caveau fidèlement apporte</p>
+<p class="i14">Ce don mystérieux de l'absent à la morte!</p>
+<br>
+<p class="i14">O Dieu! puisqu'en effet, dans ces sombres feuillets,</p>
+<p class="i14">Dans ces strophes qu'au fond de vos cieux je cueillais,</p>
+<p class="i14">Dans ces chants murmurés comme un épithalame</p>
+<p class="i14">Pendant que vous tourniez les pages de mon âme,</p>
+<p class="i14">Puisque j'ai, dans ce livre, enregistré mes jours,</p>
+<p class="i14">Mes maux, mes deuils, mes cris dans les problèmes sourds,</p>
+<p class="i14">Mes amours, mes travaux, ma vie heure par heure;</p>
+<p class="i14">Puisque vous ne voulez pas encor que je meure,</p>
+<p class="i14">Et qu'il faut bien pourtant que j'aille lui parler;</p>
+<p class="i14">Puisque je sens le vent de l'infini souffler</p>
+<p class="i14">Sur ce livre qu'emplit l'orage et le mystère;</p>
+<p class="i14">Puisque j'ai versé là toutes vos ombres, terres,</p>
+<p class="i14">Humanité, douleur, dont je suis le passant;</p>
+<p class="i14">Puisque de mon esprit, de mon coeur, de mon sang,</p>
+<p class="i14">J'ai fait l'âcre parfum de ces versets funèbres,</p>
+<p class="i14">Va-t'en, livre, à l'azur, à travers les ténèbres!</p>
+<p class="i14">Fuis vers la brume où tout à pas lents est conduit!</p>
+<p class="i14">Oui, qu'il vole à la fosse, à la tombe, à la nuit,</p>
+<p class="i14">Comme une feuille d'arbre ou comme une âme d'homme!</p>
+<p class="i14">Qu'il roule au gouffre où va tout ce que la voix nomme!</p>
+<p class="i14">Qu'il tombe au plus profond du sépulcre hagard,</p>
+<p class="i14">A côté d'elle, ô mort! et que, là, le regard,</p>
+<p class="i14">Près de l'ange qui dort, lumineux et sublime,</p>
+<p class="i14">Le voie épanoui, sombre fleur de l'abîme!</p>
+<br>
+<p class="mid">V</p>
+<br>
+<p class="i14">O doux commencements d'azur qui me trompiez!</p>
+<p class="i14">O bonheurs! je vous ai durement expiés;</p>
+<p class="i14">J'ai le droit aujourd'hui d'être, quand la nuit tombe,</p>
+<p class="i14">Un de ceux qui se font écouter de la tombe,</p>
+<p class="i14">Et qui font, en parlant aux morts blêmes et seuls,</p>
+<p class="i14">Remuer lentement les plis noirs des linceuls,</p>
+<p class="i14">Et dont la parole, âpre ou tendre, émeut les pierres,</p>
+<p class="i14">Les grains dans les sillons, les ombres dans les bières,</p>
+<p class="i14">La vague et la nuée, et devient une voix</p>
+<p class="i14">De la nature, ainsi que la rumeur des bois.</p>
+<p class="i14">Car voilà, n'est-ce pas, tombeaux? bien des années,</p>
+<p class="i14">Que je marche au milieu des croix infortunées,</p>
+<p class="i14">Échevelé parmi les ifs et les cyprès,</p>
+<p class="i14">L'âme au bord de la nuit, et m'approchant tout près;</p>
+<p class="i14">Et que je vais, courbé sur le cercueil austère,</p>
+<p class="i14">Questionnant le plomb, les clous, le ver de terre</p>
+<p class="i14">Qui pour moi sort des yeux de la tête de mort,</p>
+<p class="i14">Le squelette qui rit, le squelette qui mord,</p>
+<p class="i14">Les mains aux doigts noueux, les crânes, les poussières,</p>
+<p class="i14">Et les os des genoux qui savent des prières!</p>
+<br>
+<p class="i14">Hélas! j'ai fouillé tout. J'ai voulu voir le fond,</p>
+<p class="i14">Pourquoi le mal en nous avec le bien se fond,</p>
+<p class="i14">J'ai voulu le savoir. J'ai dit: Que faut-il croire?</p>
+<p class="i14">J'ai creusé la lumière, et l'aurore, et la gloire,</p>
+<p class="i14">L'enfant joyeux, la vierge et sa chaste frayeur,</p>
+<p class="i14">Et l'amour, et la vie, et l'âme,--fossoyeur.</p>
+<br>
+<p class="i14">Qu'ai-je appris? J'ai, pensif, tout saisi sans rien prendre;</p>
+<p class="i14">J'ai vu beaucoup de nuit et fait beaucoup de cendre.</p>
+<p class="i14">Qui sommes nous? que veut dire ce mot: Toujours?</p>
+<p class="i14">J'ai tout enseveli, songes, espoirs, amours,</p>
+<p class="i14">Dans la fosse que j'ai creusée en ma poitrine.</p>
+<p class="i14">Qui donc a la science? où donc est la doctrine?</p>
+<p class="i14">Oh! que ne suis-je encor le rêveur d'autrefois,</p>
+<p class="i14">Qui s'égarait dans l'herbe, et les prés, et les bois,</p>
+<p class="i14">Qui marchait souriant, le soir, quand le ciel brille,</p>
+<p class="i14">Tenant la main petite et blanche de sa fille,</p>
+<p class="i14">Et qui, joyeux, laissant luire le firmament,</p>
+<p class="i14">Laissant l'enfant parler, se sentait lentement</p>
+<p class="i14">Emplir de cet azur et de cette innocence!</p>
+<br>
+<p class="i14">Entre Dieu qui flamboie et l'ange qui l'encense,</p>
+<p class="i14">J'ai vécu, j'ai lutté, sans crainte, sans remord.</p>
+<p class="i14">Puis ma porte soudain s'ouvrit devant la mort,</p>
+<p class="i14">Cette visite brusque et terrible de l'ombre.</p>
+<p class="i14">Tu passes en laissant le vide et le décombre,</p>
+<p class="i14">O spectre! tu saisis mon ange et tu frappas.</p>
+<p class="i14">Un tombeau fut dès lors le but de tous mes pas.</p>
+<br>
+<p class="mid">VI</p>
+<br>
+<p class="i14">Je ne puis plus reprendre aujourd'hui dans la plaine</p>
+<p class="i14">Mon sentier d'autrefois qui descend vers la Seine;</p>
+<p class="i14">Je ne puis plus aller où j'allais; je ne puis,</p>
+<p class="i14">Pareil à la laveuse assise au bord du puits,</p>
+<p class="i14">Que m'accouder au mur de l'éternel abîme;</p>
+<p class="i14">Paris m'est éclipsé par l'énorme Solime;</p>
+<p class="i14">La haute Notre-Dame à présent, qui me luit,</p>
+<p class="i14">C'est l'ombre ayant deux tours, le silence et la nuit,</p>
+<p class="i14">Et laissant des clartés trouer ses fatals voiles;</p>
+<p class="i14">Et je vois sur mon front un panthéon d'étoiles;</p>
+<p class="i14">Si j'appelle Rouen, Villequier, Caudebec,</p>
+<p class="i14">Toute l'ombre me crie: Horeb, Cédron, Balbeck!</p>
+<p class="i14">Et, si je pars, m'arrête à la première lieue,</p>
+<p class="i14">Et me dit: Tourne-toi vers l'immensité bleue!</p>
+<p class="i14">Et me dit: Les chemins où tu marchais sont clos.</p>
+<p class="i14">Penche-toi sur les nuits, sur les vents, sur les flots!</p>
+<p class="i14">A quoi penses-tu donc? que fais-tu, solitaire?</p>
+<p class="i14">Crois-tu donc sous tes pieds avoir encor la terre?</p>
+<p class="i14">Où vas-tu de la sorte et machinalement?</p>
+<p class="i14">O songeur! penche-toi sur l'être et l'élément!</p>
+<p class="i14">Écoute la rumeur des âmes dans les ondes!</p>
+<p class="i14">Contemple, s'il te faut de la cendre, les mondes;</p>
+<p class="i14">Cherche au moins la poussière immense, si tu veux</p>
+<p class="i14">Mêler de la poussière à tes sombres cheveux,</p>
+<p class="i14">Et regarde, en dehors de ton propre martyre,</p>
+<p class="i14">Le grand néant, si c'est le néant qui t'attire!</p>
+<p class="i14">Sois tout à ces soleils où tu remonteras!</p>
+<p class="i14">Laisse là ton vil coin de terre. Tends les bras,</p>
+<p class="i14">O proscrit de l'azur, vers les astres patries!</p>
+<p class="i14">Revois-y refleurir tes aurores flétries;</p>
+<p class="i14">Deviens le grand oeil fixe ouvert sur le grand tout.</p>
+<p class="i14">Penche-toi sur l'énigme où l'être se dissout,</p>
+<p class="i14">Sur tout ce qui naît, vit, marche, s'éteint, succombe,</p>
+<p class="i14">Sur tout le genre humain et sur toute la tombe!</p>
+<br>
+<p class="i14">Mais mon coeur toujours saigne et du même côté.</p>
+<p class="i14">C'est en vain que les cieux, les nuits, l'éternité,</p>
+<p class="i14">Veulent distraire une âme et calmer un atome.</p>
+<p class="i14">Tout l'éblouissement des lumières du dôme</p>
+<p class="i14">M'ôte-t-il une larme? Ah! l'étendue a beau</p>
+<p class="i14">Me parler, me montrer l'universel tombeau,</p>
+<p class="i14">Les soirs sereins, les bois rêveurs, la lune amie;</p>
+<p class="i14">J'écoute, et je reviens à la douce endormie.</p>
+<br>
+<p class="mid">VII</p>
+<br>
+<p class="i14">Des fleurs! oh! si j'avais des fleurs! si je pouvais</p>
+<p class="i14">Aller semer des lys sur ces deux froids chevets!</p>
+<p class="i14">Si je pouvais couvrir de fleurs mon ange pâle!</p>
+<p class="i14">Les fleurs sont l'or, l'azur, l'émeraude, l'opale!</p>
+<p class="i14">Le cercueil au milieu des fleurs veut se coucher;</p>
+<p class="i14">Les fleurs aiment la mort, et Dieu les fait toucher</p>
+<p class="i14">Par leur racine aux os, par leur parfum aux âmes!</p>
+<p class="i14">Puisque je ne le puis, aux lieux que nous aimâmes,</p>
+<p class="i14">Puisque Dieu ne veut pas nous laisser revenir,</p>
+<p class="i14">Puisqu'il nous fait lâcher ce qu'on croyait tenir,</p>
+<p class="i14">Puisque le froid destin, dans ma geôle profonde,</p>
+<p class="i14">Sur la première porte en scelle une seconde,</p>
+<p class="i14">Et, sur le père triste et sur l'enfant qui dort,</p>
+<p class="i14">Ferme l'exil après avoir fermé la mort,</p>
+<p class="i14">Puisqu'il est impossible à présent que je jette</p>
+<p class="i14">Même un brin de bruyère à sa fosse muette,</p>
+<p class="i14">C'est bien le moins qu'elle ait mon âme, n'est-ce pas?</p>
+<p class="i14">O vent noir dont j'entends sur mon plafond le pas!</p>
+<p class="i14">Tempête, hiver, qui bats ma vitre de ta grêle!</p>
+<p class="i14">Mers, nuits! et je l'ai mise en ce livre pour elle!</p>
+<br>
+<p class="i14">Prends ce livre; et dis-toi: Ceci vient du vivant</p>
+<p class="i14">Que nous avons laissé derrière nous, rêvant.</p>
+<p class="i14">Prends. Et quoique de loin, reconnais ma voix, âme!</p>
+<p class="i14">Oh! ta cendre est le lit de mon reste de flamme;</p>
+<p class="i14">Ta tombe est mon espoir, ma charité, ma foi;</p>
+<p class="i14">Ton linceul toujours flotte entre la vie et moi.</p>
+<p class="i14">Prends ce livre, et fais-en sortir un divin psaume!</p>
+<p class="i14">Qu'entre tes vagues mains il devienne fantôme!</p>
+<p class="i14">Qu'il blanchisse, pareil à l'aube qui pâlit,</p>
+<p class="i14">A mesure que l'oeil de mon ange le lit,</p>
+<p class="i14">Et qu'il s'évanouisse, et flotte, et disparaisse,</p>
+<p class="i14">Ainsi qu'un âtre obscur qu'un souffle errant caresse,</p>
+<p class="i14">Ainsi qu'une lueur qu'on voit passer le soir,</p>
+<p class="i14">Ainsi qu'un tourbillon de feu de l'encensoir,</p>
+<p class="i14">Et que, sous ton regard éblouissant et sombre,</p>
+<p class="i14">Chaque page s'en aille en étoiles dans l'ombre!</p>
+<br>
+<p class="mid">VIII</p>
+<br>
+<p class="i14">Oh! quoi que nous fassions et quoi que nous disions,</p>
+<p class="i14">Soit que notre âme plane au vent des visions,</p>
+<p class="i14">Soit qu'elle se cramponne à l'argile natale,</p>
+<p class="i14">Toujours nous arrivons à ta grotte fatale,</p>
+<p class="i14">Gethsémani, qu'éclaire une vague lueur!</p>
+<p class="i14">O rocher de l'étrange et funèbre sueur!</p>
+<p class="i14">Cave où l'esprit combat le destin! ouverture</p>
+<p class="i14">Sur les profonds effrois de la sombre nature!</p>
+<p class="i14">Antre d'où le lion sort rêveur, en voyant</p>
+<p class="i14">Quelqu'un de plus sinistre et de plus effrayant,</p>
+<p class="i14">La douleur, entrer, pâle, amère, échevelée!</p>
+<p class="i14">O chute! asile! ô seuil de la trouble vallée</p>
+<p class="i14">D'où nous apercevons nos ans fuyants et courts,</p>
+<p class="i14">Nos propres pas marqués dans la fange des jours,</p>
+<p class="i14">L'échelle où le mal pèse et monte, spectre louche,</p>
+<p class="i14">L'âpre frémissement de la palme farouche,</p>
+<p class="i14">Les degrés noirs tirant en bas les blancs degrés,</p>
+<p class="i14">Et les frissons aux fronts des anges effarés!</p>
+<br>
+<p class="i14">Toujours nous arrivons à cette solitude,</p>
+<p class="i14">Et, là, nous nous taisons, sentant la plénitude!</p>
+<br>
+<p class="i14">Paix à l'Ombre! Dormez! dormez! dormez! dormez!</p>
+<p class="i14">Êtres, groupes confus lentement transformés!</p>
+<p class="i14">Dormez, les champs! dormez, les fleurs! dormez les tombes!</p>
+<p class="i14">Toits, murs, seuils des maisons, pierres des catacombes,</p>
+<p class="i14">Feuilles au fond des bois, plumes au fond des nids,</p>
+<p class="i14">Dormez! dormez, brins d'herbe, et dormez, infinis!</p>
+<p class="i14">Calmez-vous, forêt, chêne, érable, frêne, yeuse!</p>
+<p class="i14">Silence sur la grande horreur religieuse,</p>
+<p class="i14">Sur l'Océan qui lutte et qui ronge son mors,</p>
+<p class="i14">Et sur l'apaisement insondable des morts!</p>
+<p class="i14">Paix à l'obscurité muette et redoutée!</p>
+<p class="i14">Paix au doute effrayant, à l'immense ombre athée,</p>
+<p class="i14">A toi, nature, cercle et centre, âme et milieu,</p>
+<p class="i14">Fourmillement de tout, solitude de Dieu!</p>
+<p class="i14">O générations aux brumeuses haleines,</p>
+<p class="i14">Reposez-vous! pas noirs qui marchez dans les plaines!</p>
+<p class="i14">Dormez, vous qui saignez; dormez, vous qui pleurez!</p>
+<p class="i14">Douleurs, douleurs, douleurs, fermez vos yeux sacrés!</p>
+<p class="i14">Tout est religion et rien n'est imposture.</p>
+<p class="i14">Que sur toute existence et toute créature,</p>
+<p class="i14">Vivant du souffle humain ou du souffle animal,</p>
+<p class="i14">Debout au seuil du bien, croulante au bord du mal,</p>
+<p class="i14">Tendre ou farouche, immonde ou splendide, humble ou grande,</p>
+<p class="i14">La vaste paix des cieux de toutes parts descende!</p>
+<p class="i14">Que les enfers dormants rêvent les paradis!</p>
+<p class="i14">Assoupissez-vous, flots, mers, vents, âmes, tandis</p>
+<p class="i14">Qu'assis sur la montagne en présence de l'Être,</p>
+<p class="i14">Précipice où l'on voit pêle-mêle apparaître</p>
+<p class="i14">Les créations, l'astre et l'homme, les essieux</p>
+<p class="i14">De ces chars de soleils que nous nommons les cieux,</p>
+<p class="i14">Les globes, fruits vermeils des divines ramées,</p>
+<p class="i14">Les comètes d'argent dans un champ noir semées,</p>
+<p class="i14">Larmes blanches du drap mortuaire des nuits,</p>
+<p class="i14">Les chaos, les hivers, ces lugubres ennuis,</p>
+<p class="i14">Pâle, ivre d'ignorance, ébloui de ténèbres,</p>
+<p class="i14">Voyant dans l'infini s'écrire des algèbres,</p>
+<p class="i14">Le contemplateur, triste et meurtri, mais serein,</p>
+<p class="i14">Mesure le problème aux murailles d'airain,</p>
+<p class="i14">Cherche à distinguer l'aube à travers les prodiges,</p>
+<p class="i14">Se penche, frémissant, au puits des grands vertiges,</p>
+<p class="i14">Suit de l'oeil des blancheurs qui passent, alcyons,</p>
+<p class="i14">Et regarde, pensif, s'étoiler de rayons,</p>
+<p class="i14">De clartés, de lueurs, vaguement enflammées,</p>
+<p class="i14">Le gouffre monstrueux plein d'énormes fumées.</p>
+<br>
+<p class="i18">Guernesey, 2 novembre 1855, jour des morts.</p>
+</div></div>
+
+<br><br>
+<h3>TABLE<br>
+DU TOME SECOND<br>
+1843-1856.</h3>
+<br><br>
+
+
+<pre>
+LIVRE QUATRIÈME.
+PAUCA MEÆ.
+
+ <a href="#aI">I</a> Pure innocence! vertu sainte! 3
+ <a href="#aII">II</a> 15 FÉVRIER 1843 7
+ <a href="#aIII">III</a> TROIS ANS APRÈS 11
+ <a href="#aIV">IV</a> Oh! je fus comme fou dans le premier moment 19
+ <a href="#aV">V</a> Elle avait pris ce pli dans son âge enfantin 21
+ <a href="#aVI">VI</a> Quand nous habitions tous ensemble 23
+ <a href="#aVII">VII</a> Elle était pâle, et pourtant rose 27
+ <a href="#aVIII">VIII</a> A qui donc sommes-nous? 31
+ <a href="#aIX">IX</a> O souvenirs! printemps! aurore! 33
+ <a href="#aX">X</a> Pendant que le marin, qui calcule et qui doute 37
+ <a href="#aXI">XI</a> On vit, on parle 39
+ <a href="#aXII">XII</a> A QUOI SONGEAIENT LES DEUX CAVALIERS DANS LA FORÊT 41
+ <a href="#aXIII">XIII</a> VENI, VIDI, VIXI 45
+ <a href="#aXIV">XIV</a> Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne 49
+ <a href="#aXV">XV</a> A VILLEQUIER 51
+ <a href="#aXVI">XVI</a> MORS 61
+ <a href="#aXVII">XVII</a> CHARLES VACQUERIE 63
+
+LIVRE CINQUIÈME.
+EN MARCHE.
+
+ <a href="#bI">I</a> A AUG. V 73
+ <a href="#bII">II</a> AU FILS D'UN POETE 75
+ <a href="#bIII">III</a> ÉCRIT EN 1846.--ÉCRIT EN 1855 79
+ <a href="#bIV">IV</a> La source tombait du rocher 101
+ <a href="#bV">V</a> A MADEMOISELLE LOUISE B. 103
+ <a href="#bVI">VI</a> A VOUS QUI ÊTES LÀ 109
+ <a href="#bVII">VII</a> Pour l'erreur, éclairer, c'est apostasier 113
+ <a href="#bVIII">VIII</a> A JULES J. 115
+ <a href="#bIX">IX</a> LE MENDIANT 119
+ <a href="#bX">X</a> AUX FEUILLANTINES 121
+ <a href="#bXI">XI</a> PONTO 125
+ <a href="#bXII">XII</a> DOLOROSÆ 127
+ <a href="#bXIII">XIII</a> PAROLES SUR LA DUNE 129
+ <a href="#bXIV">XIV</a> CLAIRE P. 133
+ <a href="#bXV">XV</a> A ALEXANDRE D. 137
+ <a href="#bXVI">XVI</a> LUEUR AU COUCHANT 139
+ <a href="#bXVII">XVII</a> MUGITUSQUE BOUM 143
+<a href="#bXVIII">XVIII</a> APPARITION 147
+ <a href="#bXIX">XIX</a> AU POETE QUI M'ENVOIE UNE PLUME D'AIGLE 149
+ <a href="#bXX">XX</a> CERIGO 151
+ <a href="#bXXI">XXI</a> A PAUL M. 155
+ <a href="#bXXII">XXII</a> Je payai le pêcheur, qui passa son chemin 157
+<a href="#bXXIII">XXIII</a> Le vallon où je vais tous les jours est charmant 159
+ <a href="#bXXIV">XXIV</a> J'ai cueilli cette fleur pour toi 163
+ <a href="#bXXV">XXV</a> O strophe du poëte 165
+ <a href="#bXXVI">XXVI</a> LES MALHEUREUX 167
+
+LIVRE SIXIÈME.
+AU BORD DE L'INFINI.
+
+ <a href="#cI">I</a> LE PONT 187
+ <a href="#cII">II</a> IBO 189
+ <a href="#cIII">III</a> Un spectre m'attendait 197
+ <a href="#cIV">IV</a> Écoutez. Je suis Jean 199
+ <a href="#cV">V</a> CROIRE, MAIS PAS EN NOUS 201
+ <a href="#cVI">VI</a> PLEURS DANS LA NUIT 205
+ <a href="#cVII">VII</a> Un jour, le morne esprit, le prophète sublime 239
+ <a href="#cVIII">VIII</a> CLAIRE 241
+ <a href="#cIX">IX</a> A LA FENÊTRE PENDANT LA NUIT 251
+ <a href="#cX">X</a> ÉCLAIRCIE 259
+ <a href="#cXI">XI</a> Oh! par nos vils plaisirs, nos appétits, nos fanges 263
+ <a href="#cXII">XII</a> AUX ANGES QUI NOUS VOIENT 265
+ <a href="#cXIII">XIII</a> CADAVER 267
+ <a href="#cXIV">XIV</a> O gouffre! l'âme plonge et rapporte le doute 271
+ <a href="#cXV">XV</a> A CELLE QUI EST VOILÉE 273
+ <a href="#cXVI">XVI</a> HORROR 281
+ <a href="#cXVII">XVII</a> DOLOR 289
+<a href="#cXVIII">XVIII</a> Hélas! tout est sépulcre 295
+ <a href="#cXIX">XIX</a> VOYAGE DE NUIT 297
+ <a href="#cXX">XX</a> RELLIGIO 301
+ <a href="#cXXI">XXI</a> SPES 303
+ <a href="#cXXII">XXII</a> CE QUE C'EST QUE LA MORT 305
+<a href="#cXXIII">XXIII</a> LES MAGES 307
+ <a href="#cXXIV">XXIV</a> EN FRAPPANT À UNE PORTE 341
+ <a href="#cXXV">XXV</a> NOMEN, NUMEN, LUMEN 345
+ <a href="#cXXVI">XXVI</a> CE QUE DIT LA BOUCHE D'OMBRE 347
+
+ <a href="#cXXVII">A CELLE QUI EST RESTÉE EN FRANCE</a> 385
+</pre>
+
+
+<br>
+<br>
+<br>
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+<pre>
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+
+End of Project Gutenberg's Les contemplations, v 2-2, by Victor Hugo
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTEMPLATIONS, V 2-2 ***
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
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+
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
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