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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/29825-8.txt b/29825-8.txt new file mode 100644 index 0000000..30d95e1 --- /dev/null +++ b/29825-8.txt @@ -0,0 +1,5388 @@ +The Project Gutenberg EBook of L'étincelle, by Delly + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'étincelle + +Author: Delly + +Release Date: August 28, 2009 [EBook #29825] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ÉTINCELLE *** + + + + +Produced by Daniel Fromont + + + + + + + + + + +Notes: ce roman fut d'abord publié dans la revue Le Noël, puis dans +les Veillées des Chaumières et enfin en volume en 1905. Les éditions +ultérieures du roman, avec de nombreuses modifications, sont parues +sous le titre "La jeune fille emmurée" + + + + + + + + + +M. DELLY + + + + + +L'Etincelle + + + + + +ABBEVILLE + +F. PAILLART, IMPRIMEUR-EDITEUR + + + + + + + +A MA CHERE ET VENEREE GRAND'TANTE + +MADAME DUTFOY + +En témoignage de ma respectueuse affection. + + + + + + +L'ETINCELLE + + + +I + + + +Un jour terne et mélancolique pénétrait dans la pièce à travers les +vitres ruisselantes de la pluie fine, serrée, tenace qui tombait depuis +l'aube. Dans cette sorte de pénombre disparaissaient ou s'estompaient à +peine les dressoirs de bois sombre, le massif buffet garni de +précieuses porcelaines, les quelques tableaux, paysages dus à des +pinceaux célèbres, qui ornaient cette très vaste salle à manger. Seule, +la partie de la grande table qui se rapprochait des deux fenêtres +voyait arriver à elle une clarté à peu près suffisante... + +Du moins, la personne qui se trouvait là s'en contentait et travaillait +avec une extrême application. Sa tête demeurait penchée sur le linge +qu'elle reprisait et l'on n'apercevait d'elle que son buste mince et +élégant, un peu grêle, et une épaisse torsade de cheveux soyeux, d'une +remarquable finesse et d'une nuance blond argenté rare et charmante. +Les mains qui faisaient marcher l'aiguille étaient petites et bien +faites, mais brunies, même un peu durcies comme celles d'une ménagère. + +Le silence, dans cette rue parisienne un peu retirée, était troublé +seulement à de rares intervalles par le passage d'une voiture et de +piétons dont les pas claquaient sur le sol mouillé. Dans l'appartement +lui-même, rien ne venait le rompre... + +Mais un pas énergique résonna soudain derrière une porte, et celle-ci +s'ouvrit avec un petit grincement. Dans l'ouverture s'encadra une femme +de haute stature et d'apparence vigoureuse. Une épaisse chevelure +noire, à peine traversée de quelques fils d'argent, ombrageait son +front élevé et volontaire, en faisant ressortir la pâleur de ce visage +aux traits accentués. Dès le premier coup d'oeil jeté sur cette +physionomie énergique et hautaine, en rencontrant ces yeux bruns très +pénétrants, froids et tranchants comme une lame, mais animés d'une +singulière intelligence, on avait l'intuition de se trouver en face +d'une personnalité remarquable--quoique peu sympathique. + +--Isabelle! + +La voix qui prononçait ce nom résonna, brève et métallique, dans le +silence de la grande salle... La tête blonde se leva lentement et deux +grands yeux d'un bleu violet se tournèrent vers la porte. + +--Isabelle, nous partirons dans deux jours pour Maison-Vieille. +Tenez-vous prête. + +--Bien, grand'mère, dit une voix calme, presque morne. + +Et la tête blonde s'abaissa de nouveau. + +La grande dame brune s'éloigna en refermant la porte d'un mouvement +plein de décision... Mais une minute plus tard, cette porte se +rouvrait, livrant passage à une ombre mince et grise qui se glissa dans +la salle et arriva près de la travailleuse. + +--Quelle folie, Isabelle!... Est-il vraiment raisonnable de repriser +avec un jour pareil! dit une petite voix grêle. Cela n'a rien de +pressé, voyons? + +L'aiguille fut arrêtée dans son mouvement et un jeune visage se tourna +vers l'arrivante. Il était impossible de rêver un teint d'une plus +parfaite blancheur... non la froide blancheur du marbre, mais celle, +exquisement délicate, comme transparente, des pétales de certaines +roses... Mais cette figure de jeune fille, fine et charmante, était +amaigrie et empreinte d'une morne tristesse. + +--Je suis très pressée au contraire, tante Bernardine... maintenant +surtout. + +--Ah! tu fais allusion au départ pour Maison-Vieille, sans doute? +Madame Norand t'a dit?... + +La jeune fille inclina affirmativement la tête... Ses mains étaient +maintenant croisées sur son ouvrage et elle regardait distraitement les +minuscules ruisseaux serpentant le long des vitres, et incessamment +alimentés par la pluie persistante. + +Son interlocutrice s'assit près d'elle... Cette petite femme maigre et +légèrement contrefaite, dont le visage jauni s'encadrait de bandeaux +d'un blond terne, semblait n'avoir, au premier abord, aucune +ressemblance avec la jolie créature qui l'appelait sa tante. Cependant, +en les voyant quelque temps l'une près de l'autre, on réussissait à +trouver quelques traits identiques dans la physionomie effacée et +insignifiante de la vieille demoiselle et celle, infiniment délicate, +mais trop grave de la jeune fille. + +--Es-tu contente, Isabelle?... Tu aimes mieux Astinac que Paris, +n'est-ce pas? + +Isabelle demeura un instant sans répondre, le visage tourné vers la +fenêtre par laquelle le crépuscule tombant jetait une plus pénétrante +mélancolie... Enfin, elle dit lentement: + +--Oui, peut-être... J'aime la campagne... et puis... + +Elle s'interrompit, et une sorte de lueur traversa son regard triste + +--... Et puis il y a un peu plus de liberté, du soleil, de l'air, des +fleurs, tandis qu'ici... + +Elle montrait la rue, la perspective des toits sans fin, des maisons +froides et solennelles, et aussi le ciel maussade, l'atmosphère humide +et grise de cette soirée de mai. + +--Oui, les promenades seront plus agréables là-bas, et moi aussi je +suis contente d'y aller, car je n'aime décidément pas Paris, dit +Mademoiselle Bernardine d'un petit ton allègre. Allons, laisse ton +ouvrage, Isabelle. Six heures sont sonné, sais-tu? + +Isabelle se leva lentement, comme à regret... Elle avait une taille +élevée, extrêmement mince et svelte--trop mince même, car elle ployait, +comme une tige frêle, sous le poids d'une lassitude physique ou morale. +Ses mouvements paisibles, presque lents, semblaient témoigner de cette +même fatigue. + +Elle rangea son ouvrage et gagna un long couloir au bout duquel +s'ouvrait la cuisine. Une vieille femme très corpulente allait et +venait dans cette vaste pièce, gourmandant à tout instant la fillette +maigre et ébouriffée qui épluchait des légumes près d'une table. + +Sans prononcer une parole, Isabelle décrocha un large tablier bleu +qu'elle noua autour d'elle, et, dans le même silence, se mit à aider la +vieille cuisinière. Celle-ci semblait accepter ses services comme une +chose habituelle, et, de fait, en voyant la dextérité de cette jeune +fille dans la besogne qu'elle accomplissait, il était permis de penser +qu'elle avait dû bien souvent remplir cet office. + +Mais elle n'avait pas abandonné son attitude lasse, non plus que ses +mouvements presque inconscients parfois, semblait-il. Un seul instant, +elle éleva un peu la voix pour prendre la défense de la fillette qui +servait de laveuse de vaisselle et de petite aide. + +--Mademoiselle, c'est une étourdie, une effrontée! s'écria la +cuisinière en roulant des yeux féroces. Croiriez-vous qu'elle est +restée près d'une heure pour faire une petite course à côté!... Elle a +été jouer je ne sais où, ou bien baguenauder devant les magasins... + +--Mais, Rose, sa vie n'est pas si gaie! On peut l'excuser un peu, cette +enfant... Oui, elle a le temps de connaître l'ennui! dit Isabelle d'un +ton bas, plein d'amère mélancolie. + +Une ombre semblait s'être étendue sur son front, tandis qu'elle +continuait ses allées et venues à travers la cuisine. Elle retourna +bientôt dans la salle à manger où une femme de chambre, plus âgée +encore que Rose, et un vieux domestique très peu ingambe s'occupaient à +dresser le couvert avec une sage lenteur. Là encore, la main habile +d'Isabelle fit à peu près toute la besogne. + +Au moment où la jeune fille finissait d'allumer les bougies du grand +lustre hollandais, le timbre électrique de la porte d'entrée résonna... +A cette heure, ce ne pouvait être encore qu'un fournisseur, et, sans se +presser, le vieux valet de chambre alla ouvrir. + +--Monsieur Marnel! s'exclama-t-il d'un ton de surprise joyeuse. + +--Eh! oui, mon bon vieux Martin! répondit un organe sonore et franc. + +Isabelle, debout sur un escabeau, se trouvait en pleine lumière, +précisément en face de la porte de l'antichambre. Il lui était +impossible d'éviter d'être vue, et, d'ailleurs, elle ne semblait pas +désireuse de se cacher. Son calme et mélancolique regard se fixa, un +court moment et sans beaucoup de curiosité, sur l'arrivant--un homme de +haute et forte stature, aux cheveux blanchissants coupés ras, au visage +accentué, très coloré, extrêmement ouvert et sympathique... + +A peine la femme de chambre l'eût-elle aperçu qu'elle gagna le plus +vite possible l'antichambre. + +--Monsieur Marnel, vous voilà enfin revenu! dit une voix chevrotante. +Les Turcs et tous ces sauvages de là-bas ne vous ont pas tué, tout de +même! + +--Eh! vous le voyez, ma bonne Mélanie! dit-il gaiement tout en ôtant +son pardessus ruisselant. Mais je vous retrouve toujours travaillant... +Il me semble que vous avez bien gagné votre retraite. + +--Rose, Mélanie et moi sommes toujours les seuls serviteurs de Madame +Morand, dit fièrement le vieux Martin. Madame veut bien nous garder, et +nous ne demandons pas mieux, car ici, c'est à peu près comme chez nous. +Monsieur pourra juger que le service ne marche pas mal encore. + +--Vraiment!... Rien qu'à vous trois!... C'est extraordinaire! + +Il s'interrompit, tandis que son regard extrêmement surpris se +dirigeait vers la salle à manger. Là, sous la vive clarté répandue par +le lustre, se dressait Isabelle, vêtue de sa modeste robe grise et de +son tablier de servante... Mais ces détails vulgaires disparaissaient +devant le charme délicat de cette blanche figure, devant la grâce +naturelle de cette attitude. + +Revenant rapidement de sa surprise, l'étranger rejoignit Martin qui +avait été ouvrir la porte du salon. En passant devant la salle à +manger, il s'inclina courtoisement. Un bref petit mouvement de tête lui +répondit...Lorsqu'il fut passé, Isabelle sauta à terre et se dirigea +d'un pas posé vers l'office, emportant l'escabeau qu'elle semblait +avoir quelque peine à soulever. + +Dans le salon, la voix affaiblie de Martin avait jeté ce nom: + +--M. Marnel! + +Une légère exclamation lui répondit, et, de la pièce voisine, sortit la +grande et forte dame qu'Isabelle avait appelée grand'mère. Une extrême +surprise, mêlée d'une satisfaction sincère, se lisait sur ce visage +dominateur. + +--Marnel!... d'où arrivez-vous donc? dit-elle en lui tendant la main +avec un élan cordial qui devait être rare chez elle. + +--Mais tout droit de Smyrne, ma chère amie! Ce retour était préparé +depuis quelques mois, mais je voulais surprendre tous mes amis, selon +ma coutume d'autrefois... vous rappelez-vous, Sylvie? + +--Oui, c'était votre plaisir, et je vous en faisais toujours le +reproche, Marnel. Mais je n'ai jamais réussi à vous corriger... Enfin, +je vous pardonne cette fois en considération du contentement que me +cause votre retour. Voici cinq ans, presque jour pour jour, que vous +avez quitté Paris, Marnel... Venez par ici, nous serons plus +tranquilles pour causer un peu, car mes premiers invités ne vont pas +tarder à apparaître. + +--En effet, je me suis rappelé que c'était le jour de votre dîner et de +votre réception hebdomadaires, dit-il en la suivant dans la pièce +voisine, vaste cabinet de travail garni de meubles anciens et de +bronzes superbes. Une lampe très puissante était posée sur le bureau, +éclairant les papiers épars et les volumes entr'ouverts. + +--Vous travaillez toujours, Sylvie? continua-t-il en prenant place sur +le fauteuil que lui désignait Madame Norand. J'ai lu vos dernières +oeuvres et j'y ai retrouvé les qualités d'analyse, le style à la fois +fort et charmeur qui ont fait connaître au monde entier le nom de +Valentina... Mais, Sylvie, plus encore qu'autrefois, vos héros m'ont +semblé singulièrement désenchantés et leur morale lamentablement triste +et... désespérante. + +Elle eut un léger mouvement d'épaules. + +--Que voulez-vous, Marnel, c'est la vie! dit-elle froidement. Un peu... +très peu de bonheur, beaucoup de souffrances et de désillusions... et, +en fin de compte, aucun autre espoir que le repos de la tombe, +l'anéantissement final. + +--Que dites-vous là, Sylvie! s'écria-t-il sans pouvoir retenir un geste +de protestation. D'où vous viennent ces théories lamentablement +amères?... Vous n'étiez pas ainsi désabusée, jadis. + +--Parce que je croyais encore au bonheur, dit-elle d'un ton bas, plein +d'amertume. Mais parlons de vous, Marnel, reprit-elle de son accent +ordinaire. Ce voyage en Orient?... + +--Absolument superbe! Je rapporte une moisson de documents et de notes +précieuses pour les oeuvres qui sont là à l'état d'embryon, dit-il en +se frappant le front. Eh! voilà cinq ans que j'ai quitté la France et +que je voyage du Caucase aux Balkans, de Constantinople à Téhéran, sans +compter mes petites fugues dans la Mandchourie et un séjour de trois +mois au pays des rajahs. Bien des choses ont changé depuis... Mais, à +propos, j'ai été stupéfié de retrouver encore vos vieux domestiques. +Comment peuvent-ils s'en tirer, Sylvie? + +--Cela marche fort bien, je vous assure. Ces braves gens me sont très +attachés. + +--Alors vous leur donnez des aides? dit-il en riant. Car, vraiment, je +crois que vous seriez étrangement servie avec ces bons invalides seuls. +Mais d'ailleurs, à propos d'aide, je crois en avoir aperçu une... une +jeune personne qui m'a semblé--soit dit en passant--d'une apparence peu +appropriée à cet état... C'est probablement une demoiselle de +compagnie, une surveillante? + +Un pli profond barra soudain le front de Madame Norand, tandis qu'une +lueur de contrariété traversait son regard. + +--C'est ma petite-fille, Isabelle d'Effranges, répondit-elle sèchement. + +--La fille de votre jolie Lucienne. + +--Oui, la fille de Lucienne, vicomtesse d'Effranges, dit-elle du même +ton bref et saccadé. + +--Elle ne ressemble pas à sa mère. C'est le type des d'Effranges, +absolument... Elle m'a paru une ravissante personne, moins brillante, +moins coquette que Lucienne, n'est-ce pas?... Je doute que l'élégante +Lucienne Norand ait jamais consenti à revêtir cette modeste tenue de +ménagère. + +L'ombre se fit plus épaisse sur le front de son interlocutrice dont les +lèvres se pincèrent nerveusement. + +--Malheureusement, je ne l'y ai jamais forcée, dit-elle d'un ton où +vibrait une émotion puissante. Si j'avais agi envers elle comme je l'ai +fait pour Isabelle, elle vivrait encore, ma jolie Lucienne. Mais j'ai +été faible... Pendant plusieurs années après mon mariage, uniquement +occupée de mes travaux littéraires, de la renommée que j'ambitionnais, +du succès, de la célébrité même qui m'arrivait alors que j'étais si +jeune encore, je laissais mes enfants aux soins d'une gouvernante... Et +cependant, je les aimais, je le compris le jour où mon second fils +mourut d'une chute causée par l'imprudence d'une servante. Alors je +rapprochai de moi Marcel et Lucienne, je m'occupai d'eux... mais +surtout pour les gâter, car je ne pouvais résister au moindre caprice +de ces êtres ravissants... Oui, on a vanté bien souvent ma force de +caractère, mon invincible énergie, et, de fait, je n'ai jamais plié, +excepté devant mes enfants. Aussi qu'est-il advenu?... Après une vie +folle que lui payaient les sommes chaque année plus considérables +gagnées par sa mère, Marcel Norand est mort à vingt-deux ans, des +suites d'une blessure reçue en duel... et on a dit que c'était un +bonheur pour sa mère, et pour lui, car la folie le guettait, et, déjà, +avait commencé son oeuvre... + +Sa voix avait pris un son rauque et elle passa lentement la main sur +son front où se formaient de douloureuses rides. + +--Comme vous avez souffert, ma pauvre Sylvie! dit M. Marnel d'un ton +ému. + +--Si j'ai souffert!... Mais le pire m'attendait encore. J'idolâtrais +Lucienne, si radieusement jolie, si vive, tellement charmante qu'on ne +pouvait la voir sans l'admirer. Depuis son enfance, elle n'avait jamais +eu qu'un objectif: s'amuser... s'amuser toujours, briller, éblouir les +autres, et moi je n'avais qu'un désir: l'y aider de tout mon pouvoir. +Uniquement par orgueil, elle avait épousé à dix-huit ans le vicomte +d'Effranges, riche et frivole gentilhomme qui la laissa veuve deux ans +plus tard... A vingt-trois ans, Lucienne mourait, fatiguée, usée par +une vie mondaine sans trêve ni répit qui avait brisé son tempérament +délicat. Elle quittait la vie en m'accusant de sa mort... parce que je +ne lui avais jamais rien refusé... parce que je l'avais trop aimée... +Oui, elle a dit ce mot... + +Quelque chose d'étrangement douloureux vibrait dans cette voix brève et +cet énergique visage se contractait. + +--... Aussi me suis-je juré que ma petite-fille ne pourrait me faire ce +reproche. Elle ne sera pas une femme de lettres, une savante ou une +artiste, j'ai expérimenté par moi-même le peu de satisfaction que l'on +recueille de ces états. Bien moins encore elle ne connaîtra le monde, +ses futilités, ses plaisirs... le monde qui m'a enlevé Lucienne... Et +puisque j'ai tué ma fille en l'ayant trop aimée, je n'ai pas voulu +courir ce risque avec Isabelle. Elle a été élevée dans une institution +sévère où son instruction a reçu l'orientation indiquée par moi. +L'absolu nécessaire en fait de lettres et de sciences, et, en revanche, +beaucoup de travaux manuels, tel a été mon programme, scrupuleusement +suivi par la directrice de cet établissement. Quand Isabelle en est +sortie, je l'ai prise chez moi, mais ce programme s'y est maintenu. Ma +petite-fille ne voit que quelques amies choisies par moi, c'est-à-dire +sérieuses, bonnes ménagères et peu cultivées d'esprit; elle ne connaît +rien des plaisirs du monde et est elle-même ignorée de mes relations. +C'est elle qui s'occupe de tous les détails du ménage, qui aide mes +vieux serviteurs--et, en passant, Marnel, je peux vous apprendre que je +les conserve uniquement pour donner de l'occupation à Isabelle--et une +occupation telle que je l'entends. + +--Mais je ne comprends pas votre but! observa M. Marnel qui semblait +abasourdi... A quoi destinez-vous votre petite-fille? + +--A quoi?... Mais uniquement à devenir une bonne femme d'intérieur. Je +la marierai bientôt à quelque propriétaire campagnard qui trouvera en +elle une compagne sérieuse et entendue, entièrement occupée de son +mari, de ses enfants et de sa maison. Elle ne sera pas exaltée ou +sentimentale, j'y ai veillé... Mon amour--trop fort--pour ma fille ne +m'ayant causé qu'amertume et désillusion, je n'ai jamais cherché à +rapprocher de moi Isabelle, et j'ai tout fait pour lui persuader qu'une +affection quelconque entraîne inévitablement la douleur. Aussi est-elle +devenue indifférente à tous et à toutes choses--condition expresse de +bonheur. + +--Epouvantable égoïsme, voulez-vous dire! s'écria M. Marnel dans un +élan indigné. Oh! Sylvie, Sylvie, qu'avez-[vous] fait!... Et cette +jeune fille ne s'est pas révoltée contre la vie que vous lui imposiez? + +--Dans son enfance, bien souvent. Elle était vive, enthousiaste, +excessivement désireuse d'apprendre... Mais nous avons mis ordre à ces +tendances désastreuses,. Isabelle ne sait que ce que j'ai voulu lui +faire connaître, et elle a compris depuis longtemps que la révolte +était inutile, que rien ne me ferait fléchir, dit Madame Norand d'un +ton de fermeté implacable. Aujourd'hui, elle est uniquement attachée à +ses devoirs de ménagère, et les aspirations inutiles, les rêves sont +morts en elle. + +--Le croyez-vous?... Et vous était-il permis de pétrir cette jeune âme +à votre fantaisie, de détruire en elle, sous prétexte de rêves, tout +idéal, d'étouffer en quelque sorte sa destinée tracée par Dieu pour y +substituer une autre conçue par vous?... Cela me semble excessif, +Sylvie. + +--La destinée de nos enfants est celle que nous leur faisons, dit-elle +sèchement. J'en ai eu la preuve pour Lucienne. + +--En partie, Sylvie, et à condition de ne pas contrarier les +aspirations légitimes, l'instinct du beau et du bien que Dieu a mis +dans l'âme humaine, à des degrés différents, afin de donner un but +spécial à chaque vie. + +--Vous parlez en chrétien fervent, dit Madame Norand avec une légère +ironie. L'êtes-vous donc devenu dans vos voyages? + +--Malheureusement non, répondit-il avec gravité. Je voudrais avoir ce +bonheur... et, comme beaucoup, je me demande parfois ce qui me retient. +L'habitude, sans doute, la lâcheté, que sais-je?... Mais, pour en +revenir à votre petite-fille, je trouve que vous poussez trop loin +votre système en refoulant complètement tous les élans de cette +intelligence et de ce coeur. + +Madame Norand demeura un instant silencieuse, remuant machinalement les +feuillets épars devant elle. Enfin, elle leva d'un mouvement énergique +sa tête hautaine. + +--Tenez, Marnel, j'ai toujours pensé que l'imagination entrait pour une +bonne part dans les souffrances humaines. Si cette folle ne venait +agiter et troubler le coeur de l'homme, celui-ci connaîtrait plus de +jours heureux... Eh bien! qu'ai-je fait pour Isabelle? J'ai affaibli +son imagination, je l'ai à peu près supprimée en ne lui accordant pas +les aliments nécessaires... oui, vraiment, je crois qu'elle n'a plus +désormais que des désirs calmes et bornés. Chez elle, tout sera +pondéré, réfléchi, plein de modération... En un mot, j'ai dirigé ce +coeur de telle sorte qu'il ne reçoive la secousse d'aucune passion. +N'est-ce pas l'idéal, le secret du bonheur? + +--Beaucoup appelleraient un crime cet accaparement d'une âme, cette +destruction de l'étincelle divine... car, Sylvie, s'il est des passions +condamnables, d'autres sont nobles et belles et honorent l'humanité. +Indistinctement, vous avez tenté de détruire les unes et les autres, en +traçant à ce jeune coeur une voie sévère et monotone, remplie de +devoirs et privée de bonheur, puisque vous lui refusez la liberté +morale et les rêves les plus légitimes... Mais ne craignez-vous pas que +l'étincelle divine si bien refoulée ne jaillisse quelque jour, +fulgurante et victorieuse, de cette âme comprimée par vous? + +--Vous croyez à l'étincelle, à l'aveuglant éclair du coup de foudre? +dit ironiquement Madame Norand. Pas moi, lorsqu'on sait en prémunir de +bonne heure les jeunes imaginations. J'ai agi pour le bien d'Isabelle, +et, soyez-en certain, elle sera plus heureuse que les jeunes mondaines +ou les petites romanesques que je rencontre sans cesse sur ma route... +Mais nos amis sont arrivés, j'entends la voix aiguë de Rouvet et la +basse formidable de Cornelius Harbrecht. Venez, Marnel... A propos, je +vous prierai de ne pas parler de ma petite-fille. Très peu de mes +connaissances savent qu'elle vit près de moi, car je veux qu'elle +demeure, même de nom, en dehors du monde qu'elle ne doit pas connaître. +Si je vous en ai dit quelques mots, c'est en considération de notre +amitié d'enfance continuée sans interruption jusqu'à ce jour, et +équivalant ainsi à une parenté. + +Il s'inclina en signe d'assentiment et la suivit dans le salon où se +trouvaient réunies une vingtaine de personnes. Il y avait là les noms +les plus connus du Paris littéraire, romanciers, poètes, écrivains en +tous genres, et, au milieu d'eux, quelques femmes que leur talent +mettait au rang des célébrités du jour... Parmi celles-là Madame +Norand--Valentina dans le monde des lettres--occupait une place +prépondérante tout autant par son énergie dominatrice et sa vaste +intelligence qu'en raison du renom acquis par ses oeuvres. L'âge +n'avait en rien diminué ses facultés, et les lettrés attendaient +toujours avec impatience l'apparition de ces romans charpentés de main +de maître, semés de subtiles analyses du coeur humain et teintés--de +plus en plus fortement--d'une philosophie amère et douloureuse--oeuvres +qu'un lecteur non prévenu eût attribuées sans hésitation à une +intelligence masculine desséchée par le vent des désillusions et de +l'égoïsme, et se réfugiant, lâche et désespérée, dans la négation du +relèvement de l'âme après la chute ou la douleur, dans l'affreuse +doctrine du néant. + +Et cet écrivain était une femme, une mère et une aïeule. + +... Isabelle et sa tante achevaient de prendre leur repas dans la +chambre de Mademoiselle Bernardine, ainsi qu'il en était chaque fois +que Madame Norand avait des hôtes. Malgré l'invitation qui lui en avait +été faite une fois pour toutes, la vieille demoiselle, amie de la +tranquillité et peu portée sur les choses de l'esprit, ne s'était +jamais souciée de paraître à ces réceptions et préférait de beaucoup +son tête à tête avec sa nièce, qui écoutait patiemment ses +interminables histoires sur les faits et gestes des habitants d'Ubers, +le village berrichon où s'élevait le petit castel de Mademoiselle +Bernardine d'Effranges. Elle était la soeur cadette du défunt vicomte, +père d'Isabelle, et n'avait pas connu sa nièce jusqu'à l'année +précédente, où il lui était venu à l'esprit de faire un voyage à Paris. +Madame Norand l'avait poliment invitée à demeurer quelque temps près de +la jeune fille, car elle s'était vite aperçue que cette petite femme +nulle et insignifiante était incapable de déranger ses plans. Cette +nouvelle vie plaisait sans doute à Mademoiselle Bernardine, puisqu'elle +ne parlait pas de départ et s'apprêtait au contraire à suivre Madame +Norand à sa maison de campagne. + +Isabelle enleva le couvert, et alors commença la partie de piquet, +délassement quotidien de Mademoiselle d'Effranges. C'était un des rares +moments où cette physionomie terne s'animait légèrement... Quant à +Isabelle, rien de venait trahir sur son visage le plaisir ou l'ennui. +Etait-elle même capable de ressentir l'un ou l'autre?... La question +demeurait sans réponse devant le regard insondable de ces grands yeux +bleus. + +A neuf heures Isabelle, ayant souhaité le bonsoir à sa tante, se +dirigea vers l'office. Là les assiettes fines, les tasses de +transparente porcelaine, le cristal désespérément fragile attendaient +ses mains adroites... La malhabile petite Julienne, non plus que Rose, +dont les doigts étaient perclus de rhumatismes, ne touchaient jamais à +ces objets de prix, et c'était Isabelle qui en était chargée--comme de +bien d'autres besognes plus assujettissantes et plus dures destinées à +tenir son esprit sans cesse occupé de choses matérielles. + +De temps à autre, par les portes un instant entr'ouvertes, arrivaient +des éclats de voix joyeuses ou le son du piano supérieurement travaillé +par l'un des invités... Mais le blanc visage d'Isabelle restait +impassible, et lentement, doucement, elle continuait à passer la +serviette de fine toile sur les tasses précieuses, don d'une princesse +russe admiratrice passionnée de Valentina. L'aimable grande dame se fût +pâmée d'étonnement si elle avait pu apercevoir la besogne à laquelle se +livrait la fille du vicomte d'Effranges et de l'élégante Lucienne +Norand--la belle jeune fille qu'un impitoyable système d'éducation +reléguait à l'office, parmi les servantes. + + + +II + + + +L'aube blafarde jetait sur la terre endormie une vague lueur. Du ciel +bas et gris, chargé de pluie, tombait, avec une intense tristesse, ce +froid particulier des commencements de jour qui pénètre l'âme autant +que le corps. Un frissonnement semblait agiter les arbres, les +bruyères, les fleurettes sauvages penchées au bord du torrent dont la +masse d'eau grise striée d'écume glissait entre les falaises avec un +grondement sourd. + +Et ce frisson faisait également frémir les épaules d'Isabelle penchée à +la fenêtre de sa chambre. Malgré le châle dont elle s'enveloppait, elle +ressentait la morsure de cet air humide et glacé, mais elle n'en +demeurait pas moins immobile, regardant vaguement le bois de +châtaigniers qui couronnait la falaise opposée. + +Une impression de paix austère se dégageait de ces frondaisons sombres, +de ce sous-bois encore endormi et enténébré... Vers la gauche, à la +limite de cette châtaigneraie, et sur le bord même du torrent dont il +n'était séparé que par un étroit sentier et une palissade enlierrée, +s'étendait un jardin orné de pelouses et de corbeilles éclatantes. +Au-delà s'élevait une grande maison grisâtre, enguirlandée et fleurie, +toute close encore à cette heure... Une échancrure de la falaise, +surmontée d'un pont pittoresque, séparait cette propriété des premières +maisons du village, perchées sur un promontoire rocheux. Là, quelques +silhouettes se mouvaient et le chant du coq, vibrant et altier, le +profond beuglement des grands boeufs sortant de l'étable, l'aboiement +d'un chien rompaient le silence recueilli du jour levant. + +Le regard d'Isabelle s'était un instant dirigé de ce côté, mais il +revenait involontairement vers la maison grise, d'apparence très +pittoresque et très accueillante sous son revêtement de verdure et de +fleurs... La jeune fille s'arracha enfin à sa contemplation et, fermant +la fenêtre, descendit rapidement le vieil escalier de pierre construit +en spirale. Au bas s'étendait un vestibule haut et sombre, aux murs de +granit grisâtre à peine ornés de quelques trophées de chasse. Isabelle +tourna avec l'effort l'énorme clef de la porte d'entrée... Le lourd +battant clouté d'acier grinça douloureusement et s'ouvrit pour livrer +passage à la jeune fille. + +Elle se trouva dans l'étroit sentier sur lequel donnait la façade de la +maison qu'elle venait de quitter--Maison-Vieille, comme on l'appelait +dans le pays. Cette séculaire demeure avait été durant de longues +années le patrimoine des cadets de la famille d'Abricourt, dont le +château s'élevait à huit kilomètres au-delà. Leur écusson surmontait +toujours la porte en ogive et les fenêtres à meneaux en croix, mais le +dernier des d'Abricourt avait depuis longtemps disparu. De mains en +mains, Maison-Vieille était devenue la propriété de Madame Norand... La +célèbre femme de lettres y passait régulièrement ses étés et semblait +avoir une prédilection particulière pour ce coin de la sauvage Corrèze, +et pour cette demeure sévère placée au bord du torrent, dans la grave +solitude des landes. Astinac, le village situé sur l'autre rive, la +voyait rarement; elle y était ainsi peu connue et presque crainte des +paysans, très intimidés par son aspect altier. + +Isabelle s'enveloppa plus étroitement de son châle et s'engagea dans le +sentier. A sa gauche s'étendait la lande semée de bruyères et de blocs +de granit, dévalant en pente douce jusqu'aux châtaigneraies traversées +de ruisseaux gazouilleurs, jusqu'aux prairies d'un vert délicieusement +frais... Au-delà, des vallons s'ouvraient entre les escarpements +granitiques en partie boisés, et traversés de filets d'eau bondissant +en cascatelles à travers les roches pour venir former les ruisseaux de +la vallée et s'unir enfin au torrent. Ces escarpements formaient le +premier plan des monts dont la silhouette s'estompait dans la brume. + +Mais la lumière grise de cette aube maussade couvrait toutes choses +d'un sombre voile et Isabelle, saisie sans doute par la mélancolie +ambiante, hâta le pas le long du sentier. Le torrent coulant à sa +droite, à une certaine distance, l'accompagnait de son murmure sourd, +auquel se mêlaient maintenant les bruits confus du village qui +s'éveillait tout entier... Elle prit un sentier transversal tracé au +milieu des bruyères et gagna le bord de la falaise qui s'élevait +maintenant d'une manière fort sensible. Un hêtre rabougri ou un +châtaignier naissant sortaient çà et là du sol couvert d'une herbe +courte, mouillée de rosée. + +La jeune fille atteignit un promontoire rocheux où un arbre solide +avait trouvé moyen de prendre racine. Son feuillage superbe et sombre +abritait une chapelle, charmant édifice en ruines que le lierre +envahissait à son gré. Quelques débris d'admirables vitraux demeuraient +encore dans les étroites fenêtres, par lesquelles entraient librement +les oiseaux, seuls hôtes du petit sanctuaire. + +Isabelle s'assit contre le portail en ogive, le long duquel grimpaient +audacieusement les liserons rosés. Au pied du promontoire le torrent, +un instant resserré, bouillonnait et s'épandait, tout frissonnant, pour +former un peu après une cascade, blanc remous d'écume dont le +grondement emplissait l'air. + +Les embruns arrivaient jusqu'à Isabelle, mais elle ne semblait pas s'en +apercevoir. Dans une contemplation recueillie, elle ne quittait pas du +regard la masse liquide et écumante et la falaise escarpée aux flancs +couverts de lichens, de mousses finement nuancées et de délicats +myosotis sauvages... Parfois, ce regard se perdait dans le lointain, où +le torrent coulait entre des rives rocheuses et élevées sur lesquelles +se succédaient les landes arides, les châtaigneraies, les champs +verdoyants. + +Pendant les deux étés précédents--les premiers qu'Isabelle eût passés +à Astinac--la chapelle de Saint-Pierre du Torrent avait vu fréquemment +s'asseoir à l'ombre de ses murailles branlantes la pâle jeune fille de +Maison-Vieille. Ce petit coin charmant était toujours désert. Les +villageois prétendaient que le spectre d'un ermite, longtemps habitant +de ces lieux et ayant ensuite renié son Dieu, apparaissait fréquemment, +et nul ne se souciait d'en faire l'expérience... Mais Isabelle ne +craignait sans doute aucunement les apparitions d'outre-tombe, car le +sanctuaire gothique était demeuré le but préféré de ses solitaires +promenades. Elle y restait parfois une heure, telle qu'elle était en +cet instant, les mains croisées, le regard vague et mélancolique. A +quoi songeait-elle ainsi?... Et, au fait, y avait-il même quelque +pensée dans cette tête si délicatement modelée, derrière ces grands +yeux violets que voilaient souvent complètement de longs cils dorés?... +Il était permis d'en douter en constatant l'absence de la moindre +émotion sur cette physionomie de jeune fille. + +Un son de cloche vibra soudain dans l'air, premier tintement de +l'Angélus jeté du clocher de la vieille église d'Astinac. Isabelle se +leva et secoua sa jupe mouillée de rosée... Tandis qu'elle rajustait le +châle autour d'elle, son regard effleurait machinalement le sol, et, se +baissant tout à coup, elle ramassa un objet gisant dans l'herbe. +C'était un sac à ouvrage en soie ancienne brochée, coquettement garni +de rubans de moire rouge... La jeune fille le laissa retomber à terre. +Un pli s'était formé sur son front, sans doute à la pensée que des +étrangers avaient profané sa chère retraite. + +Elle reprit le sentier parcouru tout à l'heure, mais, arrivée en face +du village, elle traversa le pont qui reliait les deux rives. Quelques +bonjours de paysannes l'accueillirent, et, tout en y répondant +brièvement, elle continua à suivre le bord du torrent, étroit sentier +longeant d'abord le village, puis le jardin de la maison grise au +revêtement de verdure... + +Elle s'était animée maintenant, la grande vieille maison, et par les +fenêtres ouvertes arrivaient des cris d'enfant, des murmures de voix +joyeuses, le son d'un piano. A travers la palissade, Isabelle put +discerner une grande et forte jeune fille, simplement vêtue, qui +sarclait une corbeille abondamment garnie de pensées. Sur la terrasse +tenant toute la longueur de la maison, un homme d'un certain âge se +promenait en fumant, s'interrompant parfois pour adresser une +observation à des personnes invisibles à l'intérieur. + +La palissade dépassée, la jeune fille longea la châtaigneraie dont une +partie faisait face à Maison-Vieille. Devant elle, Isabelle voyait +venir deux étrangers--deux jeunes gens vêtus de légers costumes de +toile grise, sans prétention, mais conservant néanmoins sous cette très +simple tenue une distinction extrême. Le plus âgé, qui ne devait pas +avoir dépassé la trentaine, possédait une très haute taille, mince et +souple, et une tête énergique et vigoureuse, aux traits irréguliers. +Son compagnon, plus jeune et plus petit, aussi blond qu'il était brun, +avait un frais et joyeux visage orné d'une superbe moustache légèrement +fauve. + +Isabelle n'était plus qu'à quelques pas de ces inconnus lorsqu'elle +leva vers eux son regard distrait et indifférent. Deux grands yeux +bruns, profonds et étrangement pénétrants, se posèrent sur elle +l'espace d'une seconde... Les étrangers se rangèrent le long du sentier +en soulevant leur chapeau, et Isabelle passa avec une brève inclination +de tête. + +Elle traversa le petit pont pittoresquement enguirlandé qui donnait +directement dans le jardin de Maison-Vieille... un étrange jardin au +sol bossué, parsemé d'éminences, de blocs granitiques, de racines +d'arbres semblables à de longs serpents. D'étroits petits sentiers +zigzaguaient à travers les herbes folles, les plantes sauvages et les +fraisiers en fleurs, parmi les arbres capricieusement dispersés dans +cet enclos, et les rares planches de légumes éparses çà et là +affectaient elles-mêmes des formes bizarres et tourmentées. + +Sous le couvert des arbres touffus, le jour demeurait assombri, et une +fraîcheur extrême régnait dans le jardin sauvage et triste à peine +animé de quelques chants d'oiseaux... La cour au pavé moussu qui +s'étendait devant la maison, le puits sculpté dont la margelle +s'effondrait lamentablement, la façade noire et lézardée, tigrée de +lichens, les étroites fenêtres à petits carreaux verdâtres donnaient +l'impression de quelque chose de très lointain et d'étrangement +archaïque... impression que ne démentait pas l'apparition, sur le seuil +de la cuisine, d'une servante maigre et ridée dont la sévère visage +s'encadrait d'une cornette monacale. + +--Suis-je en retard, Rosalie? demanda Isabelle tout en passant devant +la vieille femme qui s'était reculée. + +--Je ne crois pas, Mademoiselle... + +--Mais si... mais si... cinq minutes de retard! dit la voix maussade de +Rose. + +La cuisinière déjeunait tranquillement, assise à une énorme table de +chêne bruni, bien assortie aux dimensions superbes de cette antique +cuisine. + +--Non, trois minutes seulement, déclara Martin qui lui faisait face. +Madame ne s'en sera même pas aperçue. + +--Ah! vous croyez ça!... Madame s'aperçoit de tout, ce n'est pas à moi +à vous l'apprendre, Martin. Aussi vous n'avez qu'à vous dépêcher, +Mademoiselle, si vous ne voulez pas attraper un bon sermon... Après +tout, c'est assez mérité quand on va se promener à pareille heure. + +Le ton était impoli et désagréable, selon la trop fréquente habitude de +Rose... Les beaux sourcils d'Isabelle se froncèrent brusquement, mais +elle ne prononça pas une parole et continua à préparer sur un plateau +le déjeuner matinal de Madame Norand. En se dirigeant vers la porte, +elle s'arrêta près de Rosalie qui rangeait des assiettes dans le +vaisselier. + +--La Verderaye est-elle donc habitée? demanda-t-elle de sa voix +paisible et indifférente. + +--Oui, Mademoiselle, depuis un mois. Elle a été achetée par un monsieur +de Paris... M. Brennier, je crois. Il était malade là-bas et les +médecins lui ont conseillé l'air de la campagne. Alors il est venu +ici... Il y a beaucoup d'enfants. + +Elle se tut et se remit à sa besogne. Tant de paroles à la suite +étaient rarement sorties de cette bouche taciturne et Rosalie jugeait +sa jeune maîtresse suffisamment renseignée. + +Isabelle traversa le sombre vestibule et entra dans une petite galerie +éclairée par trois fenêtres longues et étroites, aux vitraux sertis de +plomb. Dans l'embrasure profonde de l'une d'elles était posé le bureau +devant lequel Madame Norand se tenait assise... La robe de chambre en +flanelle violet évêque qui enveloppait son corps robuste, accentuait +encore son ordinaire apparence de majesté sévère. Dans cette galerie +décorée d'antiques tapisseries et de quelques meubles du plus pur style +gothique, éclairée par le jour assombri tombant des vitraux, elle +semblait une altière et intrépide châtelaine des temps passés. + +Sans cesser d'écrire, elle répondit brièvement au froid et correct +bonjour d'Isabelle... La jeune fille se mit à préparer le café sur une +petite table voisine, ainsi qu'elle le faisait chaque matin; mais, +tandis qu'elle demeurait immobile devant l'appareil en attendant +l'ébullition de l'eau, aucune parole ne s'échangea entre l'aïeule et sa +petite-fille. Isabelle fixait du regard un point de la tapisserie qui +lui faisait face. Il y avait là une jeune châtelaine et un seigneur de +fière mine agenouillés devant un vénérable évêque à la longue barbe. +Celui-ci les bénissait, tandis qu'au-dessus de leurs têtes pleuvaient +des fleurs lancées par un vol d'anges aux blanches ailes... Ces +personnages aux formes archaïques et aux nuances passées étaient bien +connus de la jeune fille qui s'était toujours placée à cet endroit pour +remplir chaque matin son office, mais elle n'en continuait pas moins à +les regarder avec une attention soutenue. Peut-être y trouvait-elle une +fugitive révélation de quelque chose d'inconnu, de très différent de ce +qui avait été sa vie jusqu'ici. La pâle et mélancolique Isabelle se +demandait sans doute quel sentiment animait la gracieuse châtelaine +dont le fin visage, extasié, se levait vers l'évêque, tandis que sa +main s'unissait à celle du jeune seigneur, son époux. + +Le brun et odorant liquide était prêt, tout fumant dans une tasse de +Saxe, près des rôties beurrées et d'une coupe remplie de petites +fraises au parfum délicieux... Isabelle, emportant l'appareil à café, +se dirigea vers la porte... mais une voix impérieuse l'arrêta +soudainement sur le seuil. + +--Vous étiez en retard... A quoi cela tient-il, Isabelle? demanda +Madame Norand en se retournant légèrement. + +--J'étais allée jusqu'à la chapelle... Je croyais être rentrée à temps, +dit brièvement la jeune fille, sans se départir de son calme. + +--Vous croyiez?... Cela ne suffit pas, et vous savez que je tiens +essentiellement à l'exactitude. Désormais, je vous défends de sortir à +cette heure, qui est celle du travail. + +Elle indiqua d'un geste à la jeune fille qu'elle pouvait s'éloigner, +puis, se ravisant, elle dit en posant sur elle son regard froid et +scrutateur: + +--Et qu'avez-vous fait à Saint-Pierre?... Vous êtes-vous souvenue de ma +défense de l'année dernière? + +--Non, grand'mère. + +Les yeux d'Isabelle, pleins d'un calme étrange, ne se baissaient pas +devant le regard sévère qui semblait vouloir plonger jusqu'au fond de +son être. + +--Non!... Vous avez recommencé à devenir inactive, rêveuse, ainsi que +je vous ai surprise une fois l'année précédente?... Si jamais ceci se +renouvelle, Isabelle, je mesurerai sévèrement vos promenades, car je ne +tolérerai à aucun prix que vous demeuriez un instant oisive. + +On n'aurait pu discerner la moindre émotion sur l'impassible visage +d'Isabelle, tandis qu'elle quittait la galerie et montait l'antique +escalier à balustrade ornée de sculptures naïves. Elle entra dans une +grande chambre sombre, meublée d'armoires à ferrures, de crédences +sculptées, boiteuses et rongées par les vers, et d'un immense lit à +baldaquin dans lequel disparaissait la maigre personne de Mademoiselle +Bernardine. + +--Ah! te voilà enfin! gémit la petite voix enfantine. Oh! Isabelle, que +cette chambre est triste, sombre et effrayante!... Comment Madame +Norand peut-elle aimer cette demeure? + +Isabelle se pencha pour recevoir le baiser de sa tante... Elle demeura +un instant près d'elle, répondant un peu distraitement à ses questions +sur les rats, chauves-souris et autres habitants de ce genre qui ne +pouvaient manquer d'avoir élu domicile dans la vieille maison. + +--Et ce torrent!... Quel bruit effrayant, Isabelle! Comment peut-on +dormir ainsi? + +--Vous vous y habituerez, ma tante, je vous assure... Allons, je vous +quitte, car mon ouvrage m'attend. Tenez, voilà Mélanie qui vient me +chercher pour faire la chambre de grand'mère. + +--Déjà!... Reste encore un peu, Isabelle, la chambre se fera plus tard +aujourd'hui, dit Mademoiselle d'Effranges d'un ton suppliant. J'ai mal +dormi, je me sens souffrante ce matin... + +--C'est impossible, ma tante... vous avez bien que cela ne m'est pas +permis, dit doucement Isabelle en lui serrant la main. Je reviendrai +tout à l'heure... pour faire votre chambre, et je vous apporterai à +déjeuner. Cela fait partie de mes attributions, conclut-elle d'un ton +paisible, où perçait cependant une légère amertume. + +Et Isabelle alla commencer sa journée de travail, prenant pour elle la +plus grande partie du ménage que n'aurait pas pu accomplir la vieille +Mélanie. En bas, Rose, agacée par ses rhumatismes tenaces, la réclamait +à grands cris pour la préparation du déjeuner, que Madame Norand +exigeait très soigné... L'après-midi et la soirée se passèrent au +milieu de piles de linge à raccommoder. Mille détails, négligés par les +vieux domestiques, incombaient en outre à Isabelle, de même que tous +les comptes de la maison... Avec de telles occupations, imposées par +une volonté tyrannique, et non consenties librement par un sentiment de +devoir ou d'affection, sans la moindre envolée hors de ce cercle +monotone, Isabelle devait avoir bientôt atteint le but rêvé par sa +grand'mère: le total dépouillement du moi intime pour devenir une +automate, une femme d'intérieur perfectionnée... sans coeur et sans âme. + + + +III + + + +Le soleil frappait la masse bouillonnante du torrent. Sous cette +éclatante lueur, l'eau se moirait de plaques étincelantes, reflétait +des scintillements irisés, les escarpements de granit sombre se +doraient, les pervenches et les myosotis levaient joyeusement leurs +corolles bleues, et les mousses, les humbles mousses plaquées sur le +roc aride et toutes mouillées de rosée, se couvraient d'une royale +parure. + +A travers les ramures du grand châtaignier, des filets de lumière +venaient rayer les murs gris de la chapelle gothique et se jouaient sur +la chevelure d'Isabelle, sur ses mains actives occupées à réunir les +diverses pièces d'un corsage. Elle y mettait une extrême application, +et, très évidemment, aucune pensée étrangère ne venait l'en distraire. +Madame Norand pouvait se rassurer... Oui, Isabelle ne songeait vraiment +qu'à ce corsage... + +Elle se leva soudainement, laissant tomber les morceaux d'étoffe qui +s'éparpillèrent sur le sol humide... Ses mains se froissèrent l'une +contre l'autre et ses grands yeux se levèrent, empreints d'une angoisse +déchirante. Une flamme de vie et de passion éclairait cet impassible +visage... flamme fugitive, car il reprit instantanément son calme +accoutumé. La jeune fille se rassit et réunit paisiblement les +matériaux de son travail épars autour d'elle. Ce souffle de douleur, +traversant subitement son âme, n'avait laissé aucune trace sur sa +physionomie. + +Mais elle s'arrêta encore, prêtant l'oreille à un bruit de voix +enfantines que dominait, par intervalles, un organe masculin +extrêmement vibrant... Et une troupe d'enfant déboucha soudain du +sentier, à la droite d'Isabelle. Il y en avait de tous les âges, depuis +un bébé porté par la grande jeune fille entrevue un jour à travers la +palissade de la Verderaye, jusqu'à une svelte et vive fillette de +quinze ans qui accourait en faisant flotter au vent ses longues nattes +blondes. Cette dernière s'arrêta en apercevant la jeune fille assise +près de la chapelle, ce qui permit aux autres de la rejoindre. Parmi +eux se trouvait le plus âgé des deux jeunes gens rencontrés par +Isabelle quelques jours auparavant. A chacune de ses mains était pendu +un enfant... un délicieux petit garçon de trois ans, aux longues +boucles blondes, et une petite fille un peu plus âgée. + +Tous s'arrêtèrent, évidemment surpris et embarrassés... Une ombre de +contradiction s'était étendue sur le visage d'Isabelle. Elle rassembla +les différentes pièces de son ouvrage, les glissa dans un sac et +s'éloigna tranquillement, sans affectation. + +Elle alla s'asseoir un peu plus bas, sur une pierre sculptée posée à +l'extrême bord de la falaise. Ces sculptures naïves étaient, disait-on, +l'oeuvre d'un humble pâtre... Un siècle plus tard, une dame +d'Abricourt, coupable de nombreux crimes et accusée de magie, se +précipitait de là dans le torrent pour échapper au bûcher qui +l'attendait immanquablement. Depuis lors une mauvaise renommée, encore +augmentée, par le voisinage de la chapelle hantée, en tenait +superstitieusement éloignés les paysans. + +Isabelle s'était remise au travail, sans songer peut-être qu'un brusque +mouvement pouvait la précipiter dans le gouffre écumant. Un large bloc +de granit la cachait aux regards des étrangers dont elle entendait +cependant les voix et les rires joyeux... Les sourcils de la jeune +fille demeuraient froncés et sa physionomie avait pris une expression +singulièrement amère. + +Elle eut un tressaillement de stupeur en apercevant tout à coup près +d'elle le petit garçon blond qui la regardait avec une curiosité +timide... Ce bébé avait la plus ravissante petite tête qui se pût +imaginer, et il souriait d'une façon si charmante qu'Isabelle demeura à +le contempler. Quelque chose d'attendri, de très doux, avait soudain +illuminé sa pâle et grave physionomie. + +L'enfant se détourna tout à coup et se rapprocha du bord de la +falaise... Un frémissement de crainte agita Isabelle, et, +involontairement, ces mots s'échappèrent de ses lèvres tremblantes: + +--N'allez pas là, mon mignon, vous pourriez tomber. + +Le petit tourna vers elle ses grands yeux bleus. + +--Je veux la fleur! dit-il d'un ton volontaire. + +Et, avant qu'Isabelle eût pu faire un mouvement, il se penchait pour +cueillir une jonquille dont la corolle jaune s'épanouissait au revers +de la falaise. Mais son petit bras était trop court... Isabelle se leva +vivement, bien que ses jambes fussent fléchissantes de terreur, et +s'élança vers lui. Sa main le saisit brusquement par sa petite robe, au +moment où il allait glisser dans l'abîme... + +Mais l'étoffe, un peu mûre sans doute, céda subitement. Dominant une +épouvantable angoisse, Isabelle réussit à saisir le bras de l'enfant, +au risque de choir avec lui dans le gouffre, mais son mouvement avait +été si brusque qu'elle alla tomber en arrière, tenant le bébé pressé +contre elle. Sa tête heurta un objet dur, elle ressentit une vive +douleur... puis elle perdit la notion de ce qui l'entourait. + +En revenant à elle, Isabelle vit toute la tribu enfantine, surprise et +effrayée, rangée en cercle autour d'elle... Un peu plus loin, les +grands yeux bruns qu'elle avait aperçus un jour la regardaient avec +émotion, et, tout près d'elle, la fillette aux longues nattes, +agenouillée, lui présentait un flacon de sels. + +--Elle ouvre les yeux, Danielle! dit-elle joyeusement. Respirez encore +un peu ceci, Mademoiselle, pour vous remettre tout à fait. + +Isabelle obéit docilement... En reprenant complètement ses sens, elle +s'aperçut que sa tête était soutenue par la grande jeune fille dont le +visage inquiet et très ému se penchait vers elle. Instinctivement, +Isabelle sourit pour la rassurer et essaya de se soulever... Mais une +douleur derrière la tête l'arrêta net. + +--Qu'ai-je donc? demanda-t-elle avec surprise. + +--Une petite blessure sans aucune gravité. Vous êtes tombée sur une +pierre très aiguë, expliqua la jeune fille. Nous avons bandé +sommairement cette plaie, mais, si vous le voulez bien, nous allons +rentrer pour vous confier aux soins de ma soeur aînée, qui fera les +choses dans toutes les règles, et vous donnera un cordial dont vous +avez besoin... Je suis Danielle Brennier, la seconde fille du nouveau +propriétaire de la Verderaye. Voici ma soeur cadette, Henriette... mon +cousin, M. Arlys, avocat au barreau de Paris... C'est à vous que nous +devons la vie de notre petit Michel et nous ne l'oublierons jamais, +ajouta-t-elle d'une voix tremblante d'émotion. Sans vous... ô ciel! + +Elle s'interrompit en frissonnant, et la même angoisse rétrospective +altéra subitement la noble et énergique physionomie de M. Arlys. + +--Vous êtes une vaillante personne, dit-il d'une voix chaude et +profonde. Bien peu auraient eu votre sang-froid et votre parfait oubli +de vous-même, Mademoiselle. + +Elle ferma à demi les yeux avec un geste de lassitude. Ainsi étendue, +son blanc visage sans expression entouré des flots de sa chevelure +argentée, dénouée par sa chute, elle semblait une jeune morte, d'une +beauté glacée. + +--Qu'est-ce que la vie?... Vaut-elle la peine que je fasse un pas pour +la conserver? murmura-t-elle à voix basse avec un accent de paisible +désespérance. + +Danielle et son cousin tressaillirent douloureusement, et leur regard +compatissant se posa sur le beau visage si étrangement calme. + +--Notre vie ne nous appartient pas, et nous avons le devoir de la +conserver autant que nous le pouvons, dit gravement le jeune avocat. +Mais, Michel, tu n'as pas remercié Mademoiselle. + +Il se tournait vers l'enfant qui demeurait assis sur l'herbe, ses beaux +yeux fixés sur Isabelle. Le petit était fort paisible, et, très +évidemment, ne s'était pas ému du danger couru par lui... Mais en +voyant M. Arlys se pencher vers lui en lui tendant la main, il se leva +et le suivit sans hésiter près de la jeune fille. Les belles prunelles +violettes d'Isabelle l'enveloppèrent d'un regard attendri. + +--Dis merci à Mademoiselle et demande-lui la permission de l'embrasser, +ordonna doucement Danielle. + +Deux petits bras se nouèrent aussitôt autour du cou d'Isabelle et le +charmant visage de Michel se trouva près des lèvres de la jeune fille, +qui s'y posèrent tendrement. Une claire petite voix criait en même +temps un "merci" retentissant--relativement à la taille de Michel. + +--Qu'il est gentil! murmura Isabelle dont la pâle physionomie s'était +soudainement éclairée. + +--Oui, quand il ne désobéit pas, comme tout à l'heure, dit M. Arlys en +enlevant Michel entre ses bras. Mais ne partons-nous pas, Danielle? + +L'émotion de sa chute, sa blessure, jointes à son habituel état de +langueur, rendaient Isabelle faible et brisée. Pour un instant, le +corps avait raison de l'énergie indomptable--et insoupçonnée--de cette +âme de jeune fille... car, en un autre temps, elle n'eût jamais accepté +de se rendre dans une maison étrangère sans l'autorisation de Madame +Norand... Et voici que maintenant, sans avoir eu la pensée de résister, +elle se trouvait appuyée au bras de M. Arlys qui la soutenait +fortement. A sa gauche marchait Danielle, portant le dernier bébé; +devant couraient Henriette et les enfants, envoyés pour prévenir à la +Verderaye. + +Isabelle entra dans cette demeure étrangère par la porte familiale--une +étroite petite porte pratiquée dans la palissade, sur le sentier du +torrent. Dans le jardin, le monsieur aux cheveux gris, entrevu un matin +sur la terrasse, s'avançait en compagnie d'une jeune personne grande et +forte comme Danielle... Et, en la voyant approcher, Isabelle constata +qu'elle lui ressemblait également de visage. Elle avait les mêmes +traits un peu forts, les mêmes beaux yeux noirs, rayonnants de bonté et +de franchise, et aussi une épaisse chevelure châtain foncé. Mais +Danielle possédait de fraîches couleurs, annonçant une santé +vigoureuse, elle semblait vive et gaie, et quelques noeuds mauves +éclaircissaient sa simple robe de laine grise... La jeune personne qui +s'avançait avait des noeuds noirs, un visage pâle, déjà marqué de +quelques rides, et une gravité mélancolique dans son beau regard +pénétrant. + +--Mon père... Antoinette, ma soeur aînée, dit la voix claire de +Danielle. + +Isabelle se vit entourée, remerciée avec effusion. Un peu étourdie, +elle souriait doucement, assez surprise, sans doute, de se voir comptée +pour quelque chose... Antoinette la conduisit dans un grand parloir +clair et très simple où elle se mit à panser la blessure avec dextérité. + +--Quelques soins, et il n'y paraîtra bientôt plus, déclara-t-elle. +Danielle, le cordial, s'il te plaît. + +Après avoir bu, Isabelle se leva, en disant qu'elle ne pouvait demeurer +plus longtemps. Sa grand'mère serait mécontente... Elle n'osa dire +inquiète. + +--Je vais vous accompagner, si vous le permettez, proposa Antoinette. +Vous êtes un peu ébranlée par cette secousse et le chemin est dangereux. + +Isabelle n'osa refuser, mais elle se demanda avec un peu d'angoisse +quel serait l'accueil de sa grand'mère... Elle suivit Antoinette dans +le vestibule, où un groupe entourait Michel, tandis que Danielle +faisait le récit de l'évènement à deux nouveaux arrivés: le jeune homme +blond qu'Isabelle avait rencontré avec M. Arlys, et une jeune fille +extrêmement jolie, dont les yeux bruns doux et singulièrement lumineux +enveloppèrent Isabelle d'un sympathique regard. + +--Encore une présentation à faire! s'écria gaiement Antoinette. Ma +soeur Régine, la cadette de Danielle, et mon frère Alfred, +sous-lieutenant d'infanterie. + +--Et tous deux vous remercient sincèrement, Mademoiselle, dit Régine en +lui tendant la main. + +Elle possédait une voix charmante, très musicale, dont la séduction +était encore augmentée en cet instant par une émotion très vive. + +--Oh! je vous en prie, pas de remerciements!... Je suis trop heureuse +d'avoir évité un sort si affreux à ce pauvre petit! dit Isabelle avec +une chaleur qui la surprit sans doute elle-même, car une très légère +rougeur envahit son teint blanc. + +Elle serra les mains qui lui étaient tendues et suivit Antoinette qui +avait décroché un chapeau de jardin et l'assujettissait sur sa tête... +Sur la terrasse, M. Arlys se promenait, les bras croisés. Il s'arrêta +en apercevant sa cousine et la jeune étrangère, dont la tête était +entourée d'un châle de dentelle appartenant à Danielle. + +--As-tu bien mis Mademoiselle d'Effranges au courant des soins à donner +à sa blessure? dit-il avec un demi-sourire, en s'adressant à +Antoinette. Il faut que vous sachiez, Mademoiselle, que ma cousine est +le médecin préféré de sa famille, et aussi des pauvres. + +--C'est cela, fais de moi une doctoresse, dit Antoinette. + +Un sourire éclairait son visage sérieux, lui donnant un attrait +particulier, une apparence plus jeune... car elle devait avoir atteint, +sinon dépassé la trentaine. + +--Nous accompagnes-tu, Gabriel? + +Il s'inclina en signe d'assentiment et prit son chapeau déposé sur une +table... Ils marchèrent d'abord en silence, le long du torrent +grondeur. Isabelle, un peu lasse, avançait lentement. + +--Etes-vous déjà venue plusieurs fois dans ce pays? demanda Antoinette +à sa jeune compagne. + +--Oui, deux fois déjà. Nous quittons Paris au mois de mai pour ne +rentrer qu'en novembre. + +--Ah! vous êtes de Paris! Nous aussi... Et ne regrettez-vous pas de le +quitter? + +--Non, pas du tout... J'aime mieux la campagne... quoique, après tout... + +Elle eut un geste de profonde indifférence, tandis qu'une indicible +mélancolie s'étendait sur son beau visage. + +--... L'un ou l'autre, au fond, cela revient au même pour moi, +reprit-elle d'une voix paisible. Seulement, ici, j'ai au moins le +spectacle de la nature si belle, si sauvage et si douce à la fois, +tandis qu'à Paris... rien, rien que l'ennui perpétuel, accablant! +murmura-t-elle d'un ton morne. + +--L'ennui!... Comment cela peut-il se faire? s'écria Antoinette avec +une intense surprise. Ne pouvez-vous rien pour vous distraire? + +--Non, cela ne m'est pas permis, répondit-elle brièvement. + +Elle rencontra tout à coup le regard profond de Gabriel Arlys, empreint +en cet instant d'une sympathique compassion, et le pli amer de sa +bouche se détendit un peu. + +--Je vous étonne, Monsieur? dit-elle tranquillement. Vous ne connaissez +peut-être pas l'ennui? + +--Si, parfois, Mademoiselle. Il y a des heures sombres, des événements +décourageants, ou d'étranges lubies de notre pauvre cervelle... Mais +cela passe, bien vite même, si nous savons demeurer unis à Dieu et +implorer son secours. + +--Dieu?... murmura pensivement Isabelle. J'en ai entendu parler, mais +je ne le connais pas. + +Un léger cri de stupéfaction douloureuse échappa à Antoinette, tandis +que dans les yeux bruns de Gabriel la pitié se faisait plus intense et +plus triste. + +--Oh! ma pauvre enfant!... Je ne m'étonne plus si vous succombez sous +le fardeau! dit la voix émue d'Antoinette. Ainsi, vous n'avez reçu +aucune éducation chrétienne?... vous n'avez pas été baptisée? + +--Je ne crois pas... je n'en sais rien... Mais cela empêcherait-il ma +vie d'être triste et si longue... si longue! + +--Certes!... Tout ce que nous faisons pour Dieu est doux et agréable, +quelque pénible que soit la chose en elle-même. + +--Et vous pouvez en croire Antoinette, Mademoiselle, dit gravement +Gabriel, car elle a souffert, et beaucoup souffert. Cependant, elle ne +se plaint pas... + +Ils avaient atteint le petit pont de Maison-Vieille, et Antoinette +refusa d'aller plus loin, prétextant sa toilette de maison. + +--Nous viendrons un autre jour, un peu plus en cérémonie, pour nouer +connaissance avec Madame Norand, si elle le permet... Au revoir donc, +et soignez bien votre blessure. + +Elle lui serra chaleureusement la main, Gabriel s'inclina profondément +et ils s'éloignèrent... Après avoir traversé le pont, Isabelle s'adossa +à un arbre et les regarda jusqu'à ce qu'ils eussent disparu dans le +jardin de la Verderaye... Un profond soupir souleva sa poitrine et, à +pas très lents, elle se dirigea, à travers le jardin inculte, vers la +sombre maison... Oh! oui, combien sombre et austère, surtout en venant +de la Verderaye, gaie, animée, hospitalière! + +Dans la cour, Madame Norand donnait des instructions à Rosalie. +Isabelle, d'un mouvement résolu, vint se placer en face de sa +grand'mère qui recula avec une légère exclamation. + +--Que vous est-il arrivé, Isabelle? dit-elle d'un ton où se pouvait +discerner un peu d'inquiétude. + +En quelques mots brefs, la jeune fille la mit au courant de ce qui +s'était passé... Un grand pli de mécontentement se forma sur le front +de Madame Norand, et son regard scrutateur se plongea dans les yeux +impénétrables de sa petite-fille. + +--Peut-être auriez-vous pu éviter cela, Isabelle, dit-elle d'un ton +glacial. Vous connaissez mes idées relativement aux relations que vous +devez avoir, et il me déplaît extrêmement que vous ayez ainsi fait +connaissance avec ces inconnus, trop voisins, beaucoup trop voisins... +Enfin, j'irai demain les remercier de leurs soins. Si ces jeunes +personnes sont simples et sérieuses, peut-être vous permettrai-je de +les voir de loin en loin... Sinon, tout se bornera là. Mettez-vous bien +cela en tête, Isabelle. + +Une expression inquiète et soucieuse se lisait dans les yeux d'Isabelle +tandis qu'elle montait à sa chambre. Elle connaissait assez le +rigorisme de sa grand'mère pour craindre un jugement défavorable sur +les demoiselles Brennier. Certes, elles semblaient extrêmement simples, +laborieuses, femmes d'intérieur parfaites... et pourtant, combien elles +étaient différentes des insignifiantes créatures que Madame Norand +avait voulu lui imposer comme amies!... Ses amies, ces pauvres têtes +creuses, poupées dressées au rôle de femmes de ménage, comme d'autres +le sont à celui de mondaines... ces jeunes filles niaises ou fausses, +sans coeur et sans esprit!... Jamais elle ne les avait acceptées comme +telles, et si elle les voyait parfois, c'était pour obéir à la volonté +tyrannique de sa grand'mère. Mais à la Verderaye... + +Et, tout en ourlant consciencieusement une pile de serviettes, Isabelle +revit défiler devant elle les figures entrevues tout à l'heure, les +jolis enfants si gais, le père au regard indulgent et doux, la +charmante Régine aux grands yeux purs, Danielle et Alfred, qui +semblaient la gaîté de la famille, la grave Antoinette, si bonne, M. +Arlys, dont il lui semblait encore sentir sur elle le regard ému et +triste... Ces gens-là ne souffraient-ils pas comme les autres... comme +elle? + +Mais si, un passé d'épreuves se lisait sur le visage flétri avant l'âge +d'Antoinette Brennier, sur le front de Gabriel, traversé de quelques +rides précoces. Alors, pourquoi n'étaient-ils pas, comme elle, las, +anéantis, désespérés?... Ils possédaient donc quelque chose qu'elle +n'avait pas, ils se trouvaient soutenus par une force inconnue d'elle? + +Et, les récentes paroles de M. Arlys lui revenant à l'esprit, elle +murmura: + +--Dieu?... Peut-être?... + + + +IV + + + +Mademoiselle Bernardine, assise dans un coin abrité de la cour, avait +abandonné son ouvrage pour savourer sa tasse de thé de cinq +heures--habitude invétérée chez elle et non question de snobisme, car +la bonne demoiselle, renfermée jusque-là dans son solitaire castel +berrichon, n'avait aucune idée du mondain five o'clock et de ses mille +raffinements. C'était néanmoins pour elle une satisfaction dont elle +aurait eu peine à se passer, et Isabelle ne manquait jamais d'y +pourvoir avec ponctualité. + +La jeune fille apparaissait en cet instant sur le seuil de la cuisine. +Sa chevelure un peu en désordre autour du bandeau entourant sa tête, +son corsage couvert de poussière, le grand tablier dont elle +s'enveloppait annonçaient qu'elle sortait d'un grand nettoyage... Elle +s'avança vers sa tante et posa sur la table une assiette de gâteaux. + +--Je n'arrive pas trop tard, ma tante?... Non, vous avez encore un peu +de thé... J'ai pensé tout d'un coup à ces gâteaux et je suis +redescendue. + +--Il ne fallait pas te déranger, ma petite, j'avais pris un peu de +pain... Mais tu es donc en grand travail, aujourd'hui? + +--Oui, j'aide Rosalie à nettoyer la galerie pendant que grand'mère est +sortie. Il y a une poussière incroyable sur tous ces livres et des amas +de toiles d'araignée derrière les meubles. Mais nous avons à peu près +terminé... heureusement, car grand'mère va revenir et c'est son heure +de travail. + +--Ah! c'est vrai, elle est sortie. Je ne me rappelais plus. Elle est à +la Verderaye? + +Isabelle inclina affirmativement la tête... Involontairement, son +regard se tourna vers la maison grise, cachée à ses yeux par les arbres +et les fourrés du jardin. + +--Pourvu que ces jeunes filles lui plaisent!... Ce serait une +distraction pour toi, Isabelle. + +--Vous savez bien que je ne dois pas avoir de distraction, ma tante... +ou, ce qui revient au même, la distraction aussi doit être un devoir +pour moi... Oui, des devoirs, rien que des devoirs, voilà la vie, +paraît-il, dit-elle d'un ton bref et amer. + +Elle se recula un peu et s'appuya contre la maison, aplatissant sans +pitié les fleurs délicates du jasmin qui garnissait la façade... +Mademoiselle Bernardine se mit à grignoter paisiblement un gâteau, en +s'interrompant pour boire son thé à petites gorgées. Cette vieille +fille placide et bornée ne se doutait aucunement que des souffrances +profondes pussent exister autour d'elle... Mais, au fait, la jeune +fille qui se tenait là, immobile et les yeux baissés, possédait sans +doute un coeur parfaitement calme et froid, à en juger d'après sa +physionomie. + +--J'entends marcher dans le jardin, dit tout à coup Isabelle en prêtant +l'oreille. + +Elle fit quelques pas et retint une exclamation de surprise. Du couvert +des arbres sortait Madame Norand, suivie d'Antoinette Brennier. +Celle-ci s'avança vivement et tendit la main à Isabelle avec un +gracieux sourire. + +--Je voulais juger par moi-même de l'état de notre vaillante blessée, +et Madame votre grand'mère, devinant ce désir, m'a demandé de +l'accompagner... Voyons cette mine... Un peu pâle encore. Et la +blessure? + +--Elle va aussi bien que possible, Mademoiselle, dit Isabelle dont le +visage s'était légèrement éclairé. Vous vous entendez à soigner les +blessés. + +--C'est là une science que je voudrais vous voir acquérir, Isabelle; +elle fait partie de la solide instruction qui devrait être donnée aux +femmes, dit la voix brève de Madame Norand. + +--Je puis faire profiter Mademoiselle d'Effranges de mon petit savoir +en cette matière, si vous le permettez, Madame, proposa Antoinette. + +La conversation continua un instant sur ce sujet. Mademoiselle +Bernnier, après avoir été présentée à Mademoiselle Bernardine, avait +accepté de s'asseoir un moment. Tout en causant, son regard sérieux et +scrutateur ne quittait guère le visage d'Isabelle. La jeune fille +parlait très peu et ne se départait pas de son attitude singulièrement +paisible et réservée. + +Antoinette prit congé de ses nouvelles connaissances en parlant de +projets de relations suivies avec Isabelle, contre lesquels ne se +récria pas Madame Norand... Isabelle accompagna Mademoiselle Brennier +jusqu'au pont. En lui pressant la main, Antoinette dit avec douceur: + +--Je serai à votre disposition lorsque vous voudrez apprendre quelques +notions de médecine... et aussi, ma chère enfant, pour mettre quelque +distraction dans votre existence nécessairement un peu sombre. Au +milieu de la jeunesse, vous reprendrez de l'entrain, de la gaîté, de +fraîches couleurs... + +--Mais non, cela ne se doit pas, dit la voix calme d'Isabelle. J'irai +chez vous pour obéir à ma grand'mère, pour apprendre à soigner les +malades... C'est chose utile, cela. Mais m'amuser... oh! non! Ce serait +sans doute la première fois de ma vie. Je dois travailler sans cesse et +m'ennuyer toujours... Qu'est-ce que je dis?... Je ne dois jamais +m'ennuyer, au contraire... Cela est aussi prescrit, fit-elle d'un ton +saccadé, un peu rauque. + +La main que tenait Antoinette tremblait légèrement, mais c'était là le +seul signe d'émotion que l'on pût discerner chez Isabelle. + +--Ma pauvre enfant! murmura Antoinette avec un[e] indicible pitié, une +intonation profondément douce et caressante. + +Elle serra fortement la petite main de la jeune fille et s'éloigna vers +la Verderaye. + +Isabelle s'appuya contre un arbre. Ses lèvres tremblaient un peu et son +habituelle impassibilité semblait avoir fléchi un instant devant cette +compassion affectueuse... Mais elle passa brusquement la main sur son +front et revint rapidement vers la maison. + +Madame Norand se trouvait encore dans la cour et lui fit signe +d'approcher. + +--Cette famille Brennier me paraît extrêmement sérieuse et pratique, +dit-elle avec sa froideur ordinaire. Je puis vous autoriser à la voir +quelquefois, à défaut de vos amies de Paris. Mais souvenez-vous, +Isabelle, que ces relations doivent avoir un but utile et qu'elles +seraient inexorablement suspendues si je remarquais en vous quelque +tendance à la mondanité ou à la rêverie. + +Il fallait que les habitants de la Verderaye fussent singulièrement +simples et laborieux pour contenter ainsi la sévérité de Madame +Norand... Et, de fait, son impression s'expliquait aisément. En entrant +inopinément et sans façon dans le jardin, elle avait trouvé Régine et +Henriette occupées à enlever l'herbe des allées. En pénétrant dans le +vestibule à la suite de Régine, elle s'était heurtée à Danielle qui +sortait de la cuisine, les mains pleines de la pâte qu'elle +pétrissait... Et enfin, introduite dans le parloir, elle avait été +accueillie par Antoinette en train de calmer Roberte, le dernier bébé, +pendant que M. Brennier surveillait les exercices d'écriture de Xavier, +un pâle garçonnet de sept ans... Tout s'était réuni pour offrir aux +yeux de Madame Norand l'image d'une famille idéale. + +Isabelle s'éloigna dans la direction de la cuisine. Sa démarche +semblait un peu plus vive qu'à l'ordinaire et ses mouvements avaient +moins de langueur tandis qu'elle s'occupait à préparer le dîner. La +vieille Rosalie, qui l'observait du coin de l'oeil, murmura entre ses +dents: + +--Qu'a donc notre Demoiselle? Elle semble un peu plus vivante, +aujourd'hui. + +Quelques jours plus tard, M. Brennier et ses quatre filles aînées +vinrent rendre leur visite à Maison-Vieille. Les personnages de la +tapisserie durent contempler avec stupeur cette irruption de jeunes et +souriants visages dans la galerie austère où, depuis longtemps, ils +n'avaient eu sous les yeux que la froide et hautaine physionomie de +Madame Norand ou la pâle Isabelle aux mouvements de somnambule... La +maîtresse du logis accueillit ses nouvelles connaissances avec une +certaine amabilité qu'elle ne prodiguait pas indistinctement. Le masque +d'énergie glaciale dont elle s'enveloppait semblait se fondre +légèrement. + +Les jeunes filles, réunies au bout de la galerie, causaient +amicalement, ou, pour parler plus exactement, les demoiselles Brennier +faisaient les principaux frais de la conversation. Isabelle, tellement +habituée à la solitude, sortait difficilement de sa réserve habituelle. +Cependant, la douce sympathie d'Antoinette, la gaîté de Danielle et +d'Henriette, le charme inexpliqué de Régine finirent par en triompher +légèrement. + +--Vous savez que Michel ne parle plus que de vous? dit Danielle en +riant. Votre vue a fait sur lui une profonde impression et il a fallu +lui promettre votre très prochaine visite pour qu'il se résignât à ne +pas nous accompagner... Pauvre Michel, il est tout désorienté ces +jours-ci. + +--Pourquoi donc? + +--Son cousin chéri, M. Arlys, a été appelé à Paris pour une affaire +pressante; et nous ne savons quand il pourra revenir. Gabriel adore les +enfants et ceux-ci ne peuvent se passer de lui. Aussi vous comprenez +leur désespoir... Et mon frère Alfred a également rejoint son régiment, +n'ayant obtenu qu'un très bref congé. Nous n'avons pu ainsi les +présenter l'autre jour à Madame votre grand'mère, ce qui a légèrement +contrarié notre bon père. Il est très fier de sa famille et tient +beaucoup à la voir au complet. + +--Vous êtes très nombreux, en effet. + +--Dix... Cinq du premier mariage de mon père, cinq du second... et tous +gais et bien portants. + +--Comment faites-vous? murmura une voix basse et triste. + +--Comment nous faisons! dit Danielle en regardant Isabelle avec +surprise. Mais je ne sais pas trop... je n'ai jamais réfléchi à cela. +Je suppose qu'en s'aimant les uns les autres, en s'attachant à remplir +ses devoirs le plus correctement possible, on doit atteindre ce but. + +--S'aimer?... Mais quand on ne veut pas?... dit Isabelle en dirigeant +son regard plein d'amertume vers sa grand'mère dont le visage énergique +se détachait, là-bas, sous la lueur assombrie tombant d'une fenêtre. + +La main d'Antoinette se posa doucement sur l'épaule de la jeune fille. + +--Personne ne peut nous empêcher d'aimer notre prochain, enfant, +dit-elle d'un ton bas et pénétrant. Toutes les puissances du monde, +celle même de l'autorité maternelle, tombent devant cette parole: Vous +aimerez Dieu par-dessus toutes choses, et votre prochain comme +vous-même pour l'amour de Dieu. + +--Qui a dit cela? murmura Isabelle. + +Les demoiselles Brennier échangèrent un regard navré... La main +d'Antoinette s'appuya plus affectueusement sur l'épaule de Mademoiselle +d'Effranges. + +--C'est Dieu... Dieu que vous ne connaissez pas, pauvre chère enfant. +Si vous l'aimiez, comme tout changerait pour vous! + +--Mais non... vous vous trompez, Mademoiselle, dit Isabelle en secouant +mélancoliquement la tête. L'amour, quel qu'il soit, ne produit que la +souffrance... Ma grand'mère me l'a dit un jour. + +--L'amour humain, souvent... l'amour divin, jamais. La souffrance est +là toujours, mais elle devient un bonheur pour l'âme qui aime son Dieu, +et, à cause de lui, son prochain. + +C'était Régine qui prononçait ces paroles d'un ton plein d'une ardeur +contenue. Ses beaux yeux bruns étincelaient d'une expression de joie +céleste... Elle se leva pour répondre à un appel de son père, et le +regard pensif d'Isabelle suivit la belle jeune fille à la taille souple +et remarquablement élégante, aux mouvements pleins d'une grâce exquise. +Il était impossible de rêver un ensemble plus délicatement harmonieux. + +--Oui, regardez-la bien, notre belle Régine, murmura la voix un peu +tremblante d'Antoinette. L'année prochaine, vous ne la verrez plus... +ou bien, ce sera sous le grossier costume d'une servante... Cela est +ainsi, reprit-elle en réponse au regard stupéfait d'Isabelle. Au mois +d'avril prochain, elle entrera au noviciat des Petites Soeurs des +pauvres. + +--Qu'est-ce que cela? demanda Isabelle. + +--Ah! c'est vrai, j'oubliais... Ce sont des religieuses qui recueillent +les vieillards pauvres et se vouent exclusivement à leur service. +Elles-mêmes ont fait voeu de pauvreté absolue et leur oeuvre ne +subsiste que par l'aumône. + +--Et... c'est pour toujours? + +--Oui, leurs voeux sont moralement irrévocables. Elles renoncent à tout +pour se soumettre à la plus entière obéissance et mener une vie +humiliée, mortifiée, semée de sacrifices. + +--Mais ce n'est pas passible!... On ne peut choisir volontairement +cette existence! + +--Certes, ce n'est pas le monde qui la choisirait!... On ne peut le +faire que pour Dieu, et c'est le motif qui guide Régine, elle qui a +reçu tous les dons de l'esprit et du corps et qui pourrait prétendre à +un avenir brillant. + +... Ce soir-là, en se livrant à un long et fastidieux travail qu'elle +abhorrait, Isabelle s'interrompit tout à coup en se murmurant à +elle-même: + +--Je n'aurais pourtant jamais choisi cela... ni d'être assujettie, +privée de tout et sans affection comme je le suis!... Et elle, qui doit +être si heureuse dans sa famille, va tout quitter!... Je ne comprends +pas... non, je ne peux pas le comprendre!... Je voudrais connaître ce +Dieu qui fait accomplir de tels sacrifices avec le sourire aux lèvres. + + + +V + + + +La voix charmeuse de Régine s'élevait dans le silence plein de +recueillement. La jeune fille, assise dans un angle de la terrasse, +lisant la _Vie de sainte Thérèse_... Devant elle, Antoinette, Danielle +et Isabelle travaillaient activement. La physionomie de Mademoiselle +d'Effranges conservait sa même expression très calme, mais son oreille +ne perdait pas une syllabe des mots prononcés par la lectrice. Etait-ce +seulement l'incontestable séduction de ce timbre musical qui la tenait +ainsi attentive?... ou bien son âme fermée éprouvait-elle quelque +curiosité à voir se révéler à elle cette âme de sainte, merveille de +grâce divine? + +Des pleurs d'enfant parvinrent tout à coup de la pièce voisine. +Antoinette jeta son ouvrage dans une corbeille et quitta la terrasse... +Régine interrompit sa lecture et posa le volume sur une table à sa +portée. + +--Nous continuerons demain, dit-elle en prenant un jupon de grosse +laine évidemment destiné à une pauvresse. + +Une expression de regret parut sur le visage d'Isabelle. + +--Cela est si beau!... Quel admirable caractère! dit-elle avec un +enthousiasme contenu. Je ne soupçonnais pas que de telles âmes pussent +exister. + +--Le christianisme en compte beaucoup, qui, si elles n'ont pas toutes +l'envergure de cette grande sainte, ont été néanmoins dévorées de +l'amour divin... Mais Roberte pleure toujours et cette pauvre +Antoinette va se fatiguer. Je vais la remplacer un peu. + + + +Elle se leva et disparut à son tour dans la salle. Isabelle demeura un +instant songeuse, le regard vaguement fixé sur une allée où +s'ébattaient Xavier et Michel. + +--Mademoiselle Antoinette est-elle souffrante?... Elle a l'air très +fatigué aujourd'hui, dit-elle tout à coup en se tournant vers Danielle. + +--Oui, elle a fort mal dormi cette nuit à cause de cette vilaine petite +Roberte qui n'a cessé de crier... Antoinette s'obstine à la garder dans +sa chambre au lieu de la confier à l'une de nous. Cela est d'autant +moins raisonnable que sa santé est assez faible après tant de tracas et +de douleurs... Oui, elle a bien souffert, ma pauvre soeur. A la mort de +ma mère, elle avait seize ans et ma soeur Henriette venait d'atteindre +ses dix-huit mois. Antoinette, malgré son immense chagrin--car, plus +encore que nous tous, elle adorait notre mère--prit aussitôt la +direction de la maison, s'occupant des enfants, du ménage et trouvant +encore quelques instants à consacrer à mon père. Vous ne vous doutez +pas des prodiges de vaillance réalisés par cette soeur chérie pour +remplacer près de nous la mère disparue... et bientôt ce fut pis +encore. Notre père--pauvre bon père!--se mit dans l'esprit de se +remarier pour donner à Antoinette une aide et un appui. Hélas! ce fut +un fardeau de plus!... Notre belle-mère, très bonne, était d'un +caractère faible et nonchalant, souffrante souvent, et non seulement +elle ne put jamais s'occuper de nous, mais même près de ses propres +enfants Antoinette demeura la véritable mère de famille... Ma +belle-mère est morte l'année dernière et mon père, très frappé, tomba +malade à son tour. La campagne lui ayant été ordonnée, c'est ainsi que +nous sommes arrivés ici dès le mois de mars... Oui, elle a souffert, +pauvre Antoinette, privée de tout plaisir, vouée volontairement à une +vie de sacrifices. Bien des fois sa main a été sollicitée, mais jamais +elle n'a voulu abandonner sa tâche. + +--Et elle est cependant sereine et presque gaie, dit Isabelle comme en +se parlant à elle-même. + +Elle demeura pensive, regardant la ligne sombre de la falaise opposée, +tachetée de lichens. Un frêle bouleau, poussé à l'aventure dans une +crevasse du roc, agitait ses branches garnies de feuilles pâles. Sur le +roc sombre, au milieu de cette nature austère et forte, il semblait +étrangement petit, anémié, abandonné, et le vent terrible de la lande +devait bien souvent courber ses rameaux maigres, jusqu'au jour où il +l'entraînerait dans le cours d'eau bouillonnant qui se ferait un jeu du +petit bouleau, le tordrait, le briserait aux aspérités du granit et en +précipiterait les débris dans le gouffre insondable où lui-même allait +se perdre... Etait-ce donc la pensée de ce sort terrible qui mettait +cette expression angoissée dans les yeux bleus d'Isabelle, fixés sur le +jeune arbre? + +Un aboiement joyeux résonna soudain de l'autre côté de la maison. +Isabelle sortit de sa rêverie et Danielle, quittant son ouvrage, prêta +l'oreille. + +--Ce sont évidemment des amis, l'aboiement de Sélim l'indique, mais je +me demande qui peut venir... + +Elle descendit les degrés de la terrasse et s'avança vers l'allée qui +menait à la cour de devant en contournant la maison... Tout à coup, +elle s'élança avec vivacité au-devant de deux personnages qui +apparaissaient. Dans l'un deux, Isabelle reconnut Gabriel Arlys. +L'autre, un peu plus âgé, de haute et forte stature, possédait un beau +visage souriant et sympathique, encadré d'une superbe barbe noire... +Danielle leur tendit la main avec des exclamations de surprise joyeuse. + +--Que c'est gentil de revenir si tôt, Gabriel... et avec M. des +Orelles, encore! + +--Oui, Mademoiselle, je me suis laissé persuader par cet ensorceleur, +dit en riant le jeune homme à la grande barbe. Cependant, je suis fort +inquiet, car, enfin, j'ai commis là une incorrection très grave... + +--Je prends tout sur moi! déclara gaiement Gabriel. Allons, Paul, viens +avouer ta faute à mon oncle et à Antoinette. + +Le premier mouvement d'Isabelle avait été de disparaître sans qu'on +s'en aperçût... Cependant lorsque Danielle, M. Arlys et l'étranger +arrivèrent sur la terrasse, ils la trouvèrent là, rangeant +tranquillement son ouvrage. Elle se tenait debout, appuyée contre la +muraille, les traînes d'une clématite entourant sa tête fine. Un charme +grave et mélancolique se dégageait de cette blanche physionomie à +laquelle les grandes fleurs d'un violet sombre formaient une parure +superbe et sévère. + +--Mademoiselle Isabelle, je vous présente un de nos anciens et +meilleurs amis, M. Paul des Orelles, dit Danielle d'un ton plein +d'allégresse. + +Elle semblait extrêmement satisfaite et ses fraîches couleurs +s'avivaient sous l'empire d'une émotion joyeuse. + +--... Monsieur Paul, voici Mademoiselle d'Effranges, notre voisine, +dont Gabriel vous a peut-être parlé. + +Elle se tournait vers son cousin d'un air interrogateur. Gabriel +s'était arrêté au bas de la terrasse, contemplant le tableau inattendu +qui charmait sans doute ses instincts d'artiste... Il tressaillit +légèrement et, montant les degrés, s'inclina devant Isabelle dont la +raideur habituelle sembla quelque peu fléchir en lui répondant. + +--J'ai en effet raconté à mon ami combien Mademoiselle d'Effranges +possédait de sang-froid et de courage, dit-il en souriant. Nous y +penserons toujours en voyant notre petit Michel, puisque, sans elle, +nous n'aurions plus ce mauvais petit diable... Ne vous êtes-vous pas +ressentie de cette secousse et de votre blessure, Mademoiselle? + +Elle leva vers lui son calme regard, où, comme un rayon à travers la +glace, perçait un lueur d'émotion douce. + +--Je dois vous dire que je m'en ressens au contraire chaque jour, +dit-elle gravement. Sans cette blessure, je ne serais pas ici, je ne +connaîtrais pas les premières heures douces de ma vie... Et à cause de +cela je puis bénir la minime souffrance ressentie ce jour-là, +murmura-t-elle d'une voix un peu tremblante, tandis que ses grands cils +s'abaissaient, voilant doucement son regard. + +--Moi aussi, je la bénis, ma chère petite amie! s'écria Danielle en lui +prenant affectueusement la main. Je suis si heureuse de vous avoir +connue!... Et si nous pouvions vous donner un peu de joie... + +--Gabriel!... dit la voix stupéfaite d'Antoinette. + +La petite Roberte entre les bras, elle apparaissait sur le seuil du +salon. + +--... Et M. des Orelles aussi! ajouta-t-elle d'un ton légèrement +tremblant. + +Quelques couleurs montèrent subitement à son teint pâle et une +expression inaccoutumée animait son regard pendant qu'elle tendait la +main aux arrivants en répondant avec gaîté à leurs excuses et à leurs +questions sur sa santé. + +Derrière elle arrivaient M. Brennier et Régine, et Isabelle en profita +pour s'éloigner discrètement. + +Tout en marchant le long du torrent, elle se répétait que les moments +si doux passés à la Verderaye depuis une quinzaine de jours se feraient +rares désormais. Les Brennier avaient de nouveaux hôtes, et elle, +l'étrangère, n'avait que faire parmi eux... Ces jeunes filles, bonnes +et charitables, l'accueillaient par compassion, mais elle savait +bien--oh! comme elle le sentait!--que nul agrément ne se dégageait de +sa froide et insignifiante personne. Elle ne connaissait rien des +choses de l'esprit, son intelligence s'était atrophiée par la privation +de culture intellectuelle et l'absorption dans les besognes +matérielles, et son coeur était froid... si froid!... Les demoiselles +Brennier n'oseraient imposer trop souvent l'ennui de sa présence à des +hôtes intelligents, car M. Arlys, si bon qu'il parût être, devait +regarder avec une compassion un peu méprisante une pauvre créature +dénuée de tout, telle qu'elle l'était. + +Elle avait cru rencontrer sur sa route aride une fraîche oasis où elle +aurait trouvé quelques instants de repos, un peu de lumière pour son +esprit obscurci et de chaleur pour son coeur glacé. Mais, évidemment, +elle s'était bercée d'un rêve... elle venait de comprendre que tout +était fini... ou à peu près. Ils étaient là-bas en famille, gais, +heureux, aimants, et n'auraient qu'un peu de pitié pour la triste +étrangère. Allons, décidément, sa destinée était bien telle que la lui +avait tracée Madame Norand, et elle avait eu tort de se laisser aller +au charme de ces relations... + +Elle se le répéta à satiété durant toute la soirée, pendant une partie +de la nuit, et, en entrant le lendemain dans la chambre de Mademoiselle +Bernardine, elle entendit cette exclamation: + +--Quelle mine, Isabelle!... Es-tu malade, ma petite? + +Elle inclina négativement la tête et s'empressa de remplir son office +près de sa tante pour aller rejoindre le grand panier de linge qui +l'attendait dans la salle à manger. Là, elle put en toute liberté se +plonger dans ses souvenirs--souvenirs de quinze jours, et cependant si +profonds que devant eux s'effaçaient presque les années tristes et +sombres. La remarquable mémoire d'Isabelle lui retraçait fidèlement les +lectures fortes et attachantes faites chaque jour par Régine, les +commentaires élevés et finement spirituels des trois soeurs... puis +encore les actions très simples de cette famille, rehaussées par une +extrême noblesse de sentiments, sa charité inépuisable, ses vertus +aimables... + +Et dans l'après-midi Isabelle y pensait encore, lorsqu'en levant la +tête elle aperçut dans la cour Danielle Brennier, toute fraîche et +souriante sous son grand chapeau de promenade. Avec une vivacité +inaccoutumée, Isabelle se leva et s'élança au-devant d'elle. + +--Venez-vous avec nous, Mademoiselle Isabelle?... Nous allons à la +fontaine d'Ivernon, sur laquelle Gabriel a composé ce matin des vers +qu'il doit nous dire... Ensuite, très prosaïquement, nous goûterons. + +Quelques instants plus tard, Isabelle suivait Danielle jusqu'au petit +pont où attendaient les autres jeunes gens et les enfants. Antoinette +seule manquait, retenue près de son père un peu souffrant... La petite +troupe traversa la châtaigneraie, les champs étalés au pied du village, +et s'engagea dans un vallon vert et humide, traversé d'un mince +ruisseau, filet d'argent entre deux tapis fleuris. Isabelle marchait un +peu en arrière, près de Régine. Toutes deux, silencieuses, semblaient +goûter chacune à leur manière le charme de cette fraîche nature. + +Gabriel quitta tout à coup Danielle et Paul des Orelles et vint vers +elle. + +--Vous devez me trouver bien impoli et mal élevé, Mesdemoiselles, +dit-il en souriant. Mais figurez-vous que nous nous disputions, mon ami +Paul et moi. Danielle, après avoir essayé de soutenir Paul, a fini par +se ranger de mon côté... Voulez-vous me donner votre avis, +Mesdemoiselles? + +--Volontiers, mais énonce le sujet de la discussion, dit Régine en +riant. + +--Le voici... Nous parlions d'un personnage de notre connaissance qui +exerce sur sa femme et ses enfants une insupportable tyrannie. Ces +malheureux en sont arrivés à ne plus oser penser librement, par crainte +de ce despote effroyable... A ce propos, Paul prétendait que plusieurs +années de ce système de compression morale tuent irrémédiablement dans +l'âme la plus élevée, la mieux douée, toutes les qualités de l'esprit +et du coeur, la rendant une automate, incapable de sentiments +personnels, n'ayant plus même la notion du bien et du mal... + +Isabelle détourna un peu la tête. Sa physionomie s'était légèrement +altérée et ses petites mains tremblaient nerveusement. + +--... Moi, je soutiens qu'il demeure toujours quelque chose... comme un +point rouge parmi les cendres. Qu'un souffle vienne, les étincelles +jailliront, la flamme disparue brûlera de nouveau dans cette âme... +Est-ce votre avis, Mademoiselle d'Effranges? + +--Je voudrais que vous ayez raison, dit-elle d'un ton bas et tremblant, +sans lever les yeux. Mais si vraiment il en était comme le dit M. des +Orelles... oh! ce serait affreux! murmura-t-elle en frissonnant un peu. + +--Mais non!... cela n'est pas! s'écria vivement Régine dont le regard +pénétrant ne quittait pas cette physionomie altérée. Quelle étrange +doctrine professe donc aujourd'hui M. des Orelles!... Il faut que je +lui demande quel cerveau mal équilibré lui a soufflé cela. + +Elle marcha plus rapidement pour rejoindre sa soeur et Paul, et +Isabelle continua sa route près de Gabriel. Celui-ci, subitement +pensif, considérait à la dérobée sa jeune compagne dont le beau visage +portait la trace d'une évidente préoccupation. + +--Vous verrez que Régine va subitement transformer les idées de Paul, +dit-il tout à coup. Elle possède un art merveilleux pour ramener les +esprits dans le droit chemin. Il est de fait qu'on ne peut +raisonnablement croire à cette impossibilité absolue du réveil d'une +âme, si opprimée, si annihilée qu'elle soit devenue. Du moment où elle +souffre, pense ou pleure--si peu que ce soit--elle vit. + +Les grands yeux violets se levèrent subitement vers lui. Cette fois, le +voile protecteur des cils d'or ne les cachait pas, et Gabriel y vit +pour la première fois une émotion intense, faite de crainte et +d'espérance... Pour la première fois, la belle statue vivante semblait +tressaillir sous l'empire d'une puissante vibration intérieure. + +--Le croyez-vous vraiment?... Il me semble alors que je ne suis pas +absolument morte. Je ne pleure plus, mais je pense encore un peu, et je +souffre... beaucoup, acheva-t-elle d'un accent indiciblement douloureux. + +Elle se tut tout à coup en baisant la tête. Involontairement, elle +venait de faire connaître à cet étranger la plaie sanglante de son +coeur. Devant cet homme loyal et bon, son âme si bien close s'était +inconsciemment ouverte. + +Ils continuèrent à marcher en silence. M. Arlys semblait soucieux et +absorbé, et les plaisanteries de Danielle et de Paul qu'ils +rejoignirent près de la fontaine parvinrent difficilement à le dérider. +M. des Orelles déclara sincèrement qu'il avait eu une idée bizarre et +peu chrétienne, ainsi que le lui avait clairement démontré Régine. + +--Un terrible philosophe, Mademoiselle Régine... et qui vous pousse +dans vos retranchements, il faut voir cela!... Nos modernes +libres-penseurs n'auraient pas beau jeu s'ils trouvaient pour leur +tenir tête beaucoup de personnes de votre espèce, Mademoiselle... et +aussi de celle de Gabriel. C'est un chrétien convaincu, militant, +redouté et admiré par ses adversaires eux-mêmes. + +--Et vous, Monsieur des Orelles?... Vous vous passez modestement sous +silence, mais nous savons que vous tenez un fort bon rang dans l'élite +catholique de Paris! s'écria Danielle en riant. + +--Oui... oui, à peu près, grâce à l'exemple de Gabriel. Enfin, surtout +depuis que j'ai abjuré mon erreur, je constate que nous sommes tous ici +des gens bien pensants. + +--A part moi, Monsieur, dit la voix lente d'Isabelle. Je suis une +païenne, bien peu à sa place parmi vous. + +Les jeunes filles avaient rougi aux paroles intempestives de Paul des +Orelles, et celui-ci, comprenant sa bévue, se mit à tortiller +nerveusement sa barbe. + +--Mais, Mademoiselle, bien au contraire... Les âmes privées des +bienfaits de la religion, tant qu'elles sont de bonne foi, sont +toujours accueillies parmi nous, plus heureux... + +--Parce que vous espérez leur faire partager un jour vos croyances. +Mais si elles ne veulent pas... si elles ne peuvent pas?... + +--Nous les plaignons et prions pour elles, dit la voix émue de Régine. +Mais pendant que nous traitons ces graves sujets, les enfants +s'impatientent... Henriette, ouvre le panier du goûter. Nous nous +mettrons là-bas, sous ce noyer. + +Pendant qu'Henriette, aidée des enfants, sortait les provisions, les +jeunes gens demeurèrent près de la fontaine. Un mince filet d'eau +s'échappant d'une fissure du roc, s'égouttant en une gerbe diamantée +sur la mousse d'une vasque naturelle--telle était cette fontaine, +source du petit ruisseau qui glissait à travers le vallon. Des +fleurettes roses penchaient curieusement leurs petites têtes vers +l'onde admirablement pure où se miraient d'élégantes fougères. +Semblables à de minuscules flocons, les dernières fleurs d'aubépine +s'éparpillaient à la surface, bien vite entraînées par le courant +jusque dans le lit du ruisselet qui les roulait entre ses rives +veloutées... + +Et le charme simple et frais de la fontaine d'Ivernon était justement +célébré dans les vers dits par Gabriel à la prière de ses cousines... +quelques vers délicats et vibrants qui valurent un concert d'éloges à +leur auteur. + +Seule, Isabelle était demeurée à l'écart. Appuyée contre la roche +moussue d'où s'échappait la source, elle demeurait immobile, le regard +perdu dans une vague contemplation... En s'approchant d'elle quelques +instants après, Gabriel vit qu'une expression d'amère tristesse +s'étendait sur sa physionomie. + +--Ma pauvre petite poésie vous a-t-elle donc fait fuir, Mademoiselle? +dit-il en affectant la gaîté. Vous en avez sans doute entendu bien +d'autres de plus haute envolée... + +Elle tourna vers lui ses grands yeux assombris. + +--C'est la première fois que j'entends des vers... Je n'en avais même +jamais lus. Cela est beau... si beau! dit-elle avec un regard soudain +brillant. Et pourtant, j'ai ressenti comme une tristesse... Je crois, +Monsieur, que vous m'avez révélé la poésie, et qu'un nouveau regret, +une plus grande souffrance en sont nés pour moi, puisqu'elle m'est +absolument interdite. + +--Quoi, à ce point!... Mais l'homme n'est pas fait pour la prose +seulement! Voyez donc, la terre aride se couvre de fleurs, l'air +s'emplit de parfums, résonne de chants d'oiseaux, et, seule dans la +création, l'âme demeurerait sèche et nue!... Je ne puis le croire, et, +pour ma part, je sens en moi un besoin d'idéal qui m'élève souvent +au-dessus des misères de la terre. Dieu d'abord, puis les nobles et +charmantes choses que sa Providence a semées dans l'esprit humain, dans +la nature, en un mot dans tout ce que nous pensons et voyons... voilà +ce qui fait vibrer et tressaillir l'homme vraiment digne de ce nom. La +prose est une nécessité, la poésie une aide et un soutien, pourvu que +toutes deux aient pour but Dieu seul. + +Isabelle l'écoutait avec une ardente attention. A ces derniers mots, +elle secoua mélancoliquement sa belle tête. + +--Vous parlez toujours de Dieu... mais je ne Le connais pas, dit-elle +doucement. Pourrait-Il transformer ma vie, éclairer mon pauvre esprit +qui ne sait où trouver sa voie? + +--Dieu peut tout, répondit la voix émue de Gabriel. Il peut vous donner +le bonheur, ou, s'Il le juge plus utile, vous laisser la souffrance en +l'adoucissant de son amour... Il peut faire jaillir l'eau de la pierre +et mettre une étoile de consolation dans votre existence. + +--Si cela était possible!... murmura pensivement Isabelle. + +En son esprit passait l'image sévère de Madame Norand. Elle entendait +sa voix métallique disant: "Isabelle, pas de rêveries!... Nous sommes +nous-mêmes notre force, notre but, et au-dessus il n'y a rien." + +Mais voici que cet homme intelligent, au coeur loyal et ardent, +prétendait qu'il n'existait que par Dieu et recevait tout de cette +puissance suprême. Lequel croire?... Et, véritablement, que +pouvait-elle tenter pour connaître la vérité, puisqu'elle avait été +soigneusement désarmée et tenue captive par l'inexorable système de son +aïeule? + +Gabriel lisait peut-être ces pensées sur la physionomie de la jeune +fille, car une profonde compassion remplissait le regard qu'il +attachait sur elle... Ils se rapprochèrent du noyer sous lequel +s'asseyait déjà la jeune société. Bientôt, les éclats de rire se +mêlèrent aux voix joyeuses, éveillant les échos du vallon... Isabelle +elle-même eut un sourire--un vrai et joyeux sourire--en écoutant les +amusantes et spirituelles anecdotes contées par Paul des Orelles. Les +inquiétudes relatives à ses rapports avec les Brennier étaient dûment +enterrées. + + + +VI + + + +... Si bien enterrées que la paisible jeune fille de Maison-Vieille se +retrouvait le lendemain dans le jardin de la Verderaye, s'exerçant au +tennis sous la direction de Gabriel. + +Isabelle avait été accoutumée aux exercices physiques qui occupaient +une large part dans le programme d'éducation de Madame Norand, mais sa +vie renfermée et monotone depuis deux ans, surtout l'ennui toujours +grandissant en elle avaient alangui ses mouvements et affaibli sa santé +autrefois vigoureuse. Elle se sentit bien vite lasse et, cédant sa +place à Henriette, elle alla s'asseoir près d'Antoinette qui cousait +sur la terrasse en surveillant les ébats de Michel et de Roberte... +Isabelle prit son ouvrage et se mit à tirer distraitement l'aiguille en +s'arrêtant parfois pour regarder les joueurs, au milieu desquels +Gabriel se faisait remarquer par son extrême adresse. + +--J'ai dû bien ennuyer M. Arlys, fit observer la jeune fille en +s'adressant à Antoinette. Il est désagréable pour un joueur tel que lui +d'enseigner à une maladroite comme moi. + +--Détrompez-vous, ma chère enfant. Le plus grand plaisir de Gabriel est +d'obliger autrui, partout et toujours... C'est une admirable nature, +franche, énergique, et pourtant pleine de douceur. Bien qu'il soit déjà +renommé comme l'un des premiers avocats de Paris, il s'est toujours +montré simple et accueillant envers les plus humbles... Eh bien! tu as +fini de jouer, Henriette? + +--Oui, Danielle est un peu fatiguée. Veux-tu me faire réciter, +Antoinette? dit la fillette en présentant un livre à sa soeur. + +--Pas maintenant, ma petite, il faut que je termine au plus tôt cet +ouvrage. Mais, tiens, si Mademoiselle Isabelle voulait... + +--Oui, c'est cela, Mademoiselle! s'écria gaiement Henriette en mettant +le livre entre les mains de la jeune fille. C'est une scène de +Polyeucte que Gabriel aime beaucoup et qu'il m'a donnée à apprendre. + +Elle commença la scène III de l'admirable tragédie chrétienne, ce +dialogue émouvant et superbe entre les deux époux... Mais une vois +masculine vint bientôt lui donner la réplique. Gabriel était arrivé sur +la terrasse, et, debout presque en face d'Isabelle, il prenait le rôle +de Polyeucte. Son accent singulièrement vibrant, sa noble et énergique +stature, la conviction profonde qui était en lui en faisaient un +merveilleux interprète du martyr... Frissonnante d'émotion, retenant +son souffle, Isabelle écoutait de toute son âme... + + + + Seigneur, de vos bontés il faut que je l'obtienne; + Elle a trop de vertus pour n'être pas chrétienne: + Avec trop de mérites il vous plut la former + Pour ne vous pas connaître et ne vous pas aimer... + + + +Le regard d'Isabelle, machinalement levé en cet instant, rencontra les +grands yeux bruns sérieux et profonds qui s'abaissaient sur elle, +tandis que Gabriel prononçait ces paroles d'un ton d'ardente +supplication. Ce regard était empreint d'une indicible douceur, d'une +profonde compassion, et, sans qu'elle pût se l'expliquer, quelque chose +se dilata dans le coeur d'Isabelle... La voix de Gabriel se fit plus +forte, plus chaleureuse dans les répliques suivantes: + + + + . . . . . . . . . . . . . . . . . + Ce Dieu touche les coeurs lorsque moins on y pense. + Ce bienheureux moment n'est pas encore venu; + Il viendra, mais le temps ne m'en est pas connu. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Je vous aime + Beaucoup moins que mon Dieu, mais bien plus que moi-même. + + + +La scène était finie depuis un long moment qu'Isabelle n'avait pas fait +un mouvement. Elle demeurait sous l'empire de ces phrases vibrantes de +noblesse et de foi... Les demoiselles Brennier et Paul entouraient +Gabriel et le complimentaient sur son talent de diseur. Le jeune avocat +leur répondit d'un air un peu distrait et alla s'asseoir près de la +petite table sur laquelle Régine avait préparé le goûter. Attirant à +lui le petit Michel, il caressa doucement ses belles boucles blondes. + +--Polyeucte n'avait pas d'enfant... Qu'aurait-il fait s'il avait +possédé un lutin bien-aimé comme celui-ci? dit M. Brennier qui fumait +son cigare à la porte du parloir. + +--Il en aurait fait un petit ange, mon oncle... Oui, plutôt que de +renier son Dieu, je suis persuadé qu'il eût sacrifié son enfant +lui-même. + +--Oh! cela est-il possible! murmura Isabelle avec un geste d'horreur. +Ce Dieu, que vous dites si bon, demande-t-il de tels sacrifices? + +--Oui, souvent, mais l'âme croyante sait que l'éternité est là pour +compenser infiniment ses souffrances... Dieu est un père, bon +par-dessus tous les pères, croyez-le, Mademoiselle, dit gravement +Gabriel. Eh bien! où vas-tu, Michel? + +--Je veux aller avec Belle, dit le petit d'un ton résolu. + +Gabriel le lâcha, et Michel s'élança vers Isabelle qui le prit sur ses +genoux et l'embrassa avec tendresse. + +--Mademoiselle Isabelle, Michel est fou de vous! s'écria gaiement +Danielle. Il n'a fait, toute la matinée, que demander si Belle +viendrait... N'est-ce pas, Gabriel? + +Le jeune homme inclina affirmativement la tête... Il considérait avec +une émotion contenue le tableau charmant formé par la jeune fille et +l'enfant qui se pelotonnait joyeusement contre elle. + +--Michel est assez difficile d'ordinaire envers les visages peu connus. +Il faut qu'il ait deviné en vous un grand amour pour les enfants, dit +Antoinette. + +--Je ne savais pas les aimer, car je n'en connaissais pas. La vue de +votre joli petit Michel a été pour moi une révélation... Et cependant, +on m'a dit que je devrais aimer mes enfants par devoir, en me gardant +bien de suivre l'entraînement de la tendresse maternelle... que je ne +devrais pas m'y attacher... comme si cela était possible! dit-elle d'un +ton de révolte. + +--C'est une chimère! déclara résolument Antoinette. Personne ne peut +vous imposer cela, ma chère enfant. Votre coeur sera plus fort que tous +les raisonnements et tous les systèmes. + +--Heureusement! murmura Gabriel. + +... Isabelle prit un peu après le chemin du retour. Elle marchait +légèrement et un peu de vie se révélait dans son beau regard. Elle se +sentait jeune, son coeur comprimé se dilatait tandis qu'elle jetait un +regard charmé sur le paysage sévère et superbe... Quelques jours +auparavant, elle voyait cette même nature aussi imposante et elle +demeurait de marbre. Aujourd'hui, elle admirait et comprenait... Et le +morose jardin de Maison-Vieille lui parut plus accueillant, l'antique +demeure moins sombre, la vieille Rose presque supportable. + +--Dépêchez-vous donc, Mademoiselle! cria aigrement la cuisinière. Il y +a quelqu'un à dîner... M. Piron, je crois. + +En cherchant dans ses souvenirs, Isabelle se rappela le personnage en +question: un homme d'une quarantaine d'années, corpulent, rougeaud et +vulgaire. Possesseur d'importantes propriétés aux environs d'Astinac, +il en parlait sans cesse avec orgueil et ne tarissait pas sur le +chapitre des engrais et de l'élevage. Hors de là, on n'en pouvait +généralement rien tirer. + +Jamais repas si bien soigné n'était sorti des mains d'Isabelle. M. +Piron, interrompant un cours d'agriculture que les trois dames +écoutaient distraitement, la complimenta d'un air pénétré et Madame +Norand y ajouta un "C'est très bien Isabelle" qui étonna fortement la +jeune fille... Celle-ci faillit tomber de son haut en s'entendant +ordonner de rester au salon. L'assistance au dîner, si peu cérémonieux +qu'il fût, était déjà chose inusitée... Isabelle s'assit dans un angle +de la grande pièce sombre et se mit à travailler pendant que M. Piron +développait à son hôtesse les avantages d'une nouvelle race de +volatiles. Sa voix rude, à l'accent limousin très prononcé, résonnait +désagréablement dans le salon, mais au bout d'un instant Isabelle ne +l'entendait plus. + +C'était l'organe chaud et vibrant de Gabriel qui bruissait à ses +oreilles, c'étaient les paroles superbes de Polyeucte qui revenaient à +son esprit charmé. Elle était demeurée sous leur empire depuis son +retour de la Verderaye, et Madame Norand ne se doutait certes pas que +ce dîner si bien réussi avait été confectionné tandis qu'Isabelle, +pleine d'une vivacité et d'un entrain inaccoutumés, se répétait à voix +basse les vers du grand poète... et parfois aussi les affirmations +pénétrées de foi ardente qui sortaient si souvent des lèvres de M. +Arlys. Il lui semblait alors sentir couler en elle une force nouvelle, +une mystérieuse ardeur qui chassait pour un instant les lourds nuages +de sa vie et l'élevait au-dessus des vulgarités de l'existence... +C'était cette même impression qui la tenait aussi étrangère aux +discours monotones du rustique propriétaire que s'il eût été à cent +lieues de là. + +--M. Piron est véritablement un homme plein de sérieux et +d'intelligence, Isabelle, dit Madame Norand d'un ton péremptoire, +tandis que son hôte sortait de Maison-Vieille. + +--Certainement, grand'mère, répondit machinalement Isabelle qui +remettait de l'ordre dans le salon. + +Elle aurait tout aussi bien déclaré que M. Piron était un modèle de +distinction et d'esprit, car la constatation de sa grand'mère lui était +parvenue à travers un rêve. + +Madame Norand était demeurée debout près de la porte, suivant du regard +les allées et venues de sa petite-fille. Au moment où elle passait près +d'elle, sa main ferme, presque dure, se posa sur l'épaule d'Isabelle. + +--Avez-vous bien profité des excellents conseils donnés par notre +voisin pour l'élevage des volailles? demanda-t-elle en braquant son +regard perçant sur le blanc visage de la jeune fille. Il sera bon que +vous étudiiez à fond cette question, car certainement vous aurez +bientôt à utiliser ces connaissances. Votre éducation est toute à faire +au sujet des travaux de la campagne... Et, tenez, j'ai trouvé un +excellent moyen. Dès demain, je ferai installer ici une basse-cour dont +vous aurez la charge. Ce sera votre apprentissage de dame de +campagne... Pourquoi me regardez-vous de cet air stupéfait?... Je +suppose que vous ne vous croyez pas destinée à vivre à la ville, car +tel n'est pas mon dessein... Répondez-moi donc, Isabelle! dit-elle, +saisie d'une sorte d'impatience devant le visage impassible qui se +tournait vers elle. + +--Je ne sais à quoi je suis destinée, mais j'aime mieux la campagne que +la ville, répondit paisiblement Isabelle sans détourner son regard des +yeux dominateurs qui essayaient de lire en elle. + +Une expression satisfaite se répandit sur la physionomie de Madame +Norand. Sa main quitta l'épaule d'Isabelle et elle sortit du salon pour +gagner la galerie. Tout en s'asseyant à sa table de travail, elle +murmura d'un ton de triomphe: + +--Je l'ai véritablement bien conduite. Elle est ce que j'ai voulu la +faire... oui, je ne puis en douter. Froide, indifférente, prosaïque... +elle sera heureuse avec lui, car elle ne sait pas souffrir... Si je me +trompais pourtant, et si Marnel avait raison!... Mais non, je sais lire +dans ses yeux, et ils ne m'ont pas trompée. Elle n'a plus de coeur; +plus d'aspirations vers l'idéal... L'idéal! fit-elle avec un ironique +éclat de rire. Quelle chimère!... Les chrétiens l'appellent Dieu... +mais ils sont fous. Il n'y a de véritable que ce qui tombe sous nos +sens, et Isabelle le sait bien, grâce à moi. Elle sera heureuse... + +Son regard chargé de défi orgueilleux se leva vers la fenêtre ouverte +qui laissait voir un pan de ciel étoilé. + +--... Il n'y a rien... rien plus haut que nous. Nous sommes nous-mêmes +notre vie et pouvons tout par la force de notre volonté. + +... Accoudée à une fenêtre du premier étage, une jeune fille songeait +devant la voûte sombre où tremblaient les étoiles... Elle songeait, et +les vers du poète revenaient à ses lèvres: + + + + Elle a trop de vertus pour n'être pas chrétienne: + Avec trop de mérites il vous plut la former + Pour ne vous pas connaître et ne vous pas aimer. + + + +VII + + + +Par une lumineuse matinée de juillet, Isabelle quitta dès six heures +Maison-Vieille pour aller faire quelques emplettes au village. Elle +marchait vite, aspirant avec délices l'air chargé de senteurs agrestes. +Au-dessus de sa tête, le ciel immuablement pur déployait sa splendeur, +moins écrasante à cette heure matinale que durant les après-midi +étouffantes. Le torrent aux reflets d'acier roulait, un peu alangui, +semblait-il, entre ses rives sombres, et, à la droite d'Isabelle, les +feuilles des châtaigniers s'agitaient sous une brise légère. + +La jeune fille passa devant la Verderaye. Un rapide regard lui permit +de constater que le jardin était désert, et elle continua sa route avec +un léger soupir. Il lui avait été impossible depuis huit jours de +quitter Maison-Vieille pour voir celles qui étaient devenues ses amies, +pour entendre leurs réconfortantes paroles et les lectures sérieuses et +attachantes faites maintenant par Gabriel. L'installation de la +basse-cour, un peu retardée par une indisposition de Madame Norand, +avait enfin été exécutée, et cette nouvelle charge était venue +s'ajouter aux multiples besognes d'Isabelle. Il lui avait fallu +accompagner Rosalie dans les fermes avoisinantes pour choisir les +volatiles, puis s'initier aux soins à leur donner sous la direction de +la vieille gardienne de Maison-Vieille. En même temps, Madame Norand +avait ordonné à sa petite-fille une multitude de changements, de +nettoyages en prévision de l'arrivée peut-être prochaine d'un hôte +parisien... Enfin, tout s'était réuni pour accabler de fatigue et de +travail la pauvre Isabelle. Ses yeux cerclés de noir en témoignaient, +comme aussi le pli amer de ses lèvres et la morne tristesse de son +regard démontraient clairement une reprise de cet ennui profond si +atténué par l'influence de la famille Brennier. + +... Ayant terminé ses commissions, Isabelle traversa la petite place du +village. Comme elle allait dépasser l'église, la porte s'ouvrit +lentement et Antoinette Brennier parut sur le seuil. Du premier coup +d'oeil, Isabelle constata son extrême pâleur, l'altération de ses +traits et une larme encore brillante sous ses cils bruns... Mais en +reconnaissant sa jeune voisine, Antoinette sourit--un faible sourire +qui effaça néanmoins l'intense mélancolie de son regard. + +--Enfin, je vous revois, Isabelle! Qu'y a-t-il eu pour vous tenir +éloignée si longtemps? + +Lorsqu'Isabelle lui en eut expliqué la raison, Antoinette dit d'un ton +hésitant: + +--Nous aurions été volontiers vous voir à Maison-Vieille, mais... il me +semble que cela aurait déplu à Madame Norand. Me suis-je trompée, +Isabelle? + +--Non, vous avez eu raison, Antoinette, répondit franchement la jeune +fille. Ma grand'mère ne supporterait jamais de relations trop suivies, +une amitié trop vive... + +--Mais alors, mon enfant, vous lui désobéissez en nous voyant si +souvent!... Cela est mal, il me semble, Isabelle. + +Les petites mains nerveuses d'Isabelle saisirent brusquement celles de +Mademoiselle Brennier. + +--Non, non, ne dites pas cela!... Jusqu'à ces derniers mois, je n'avais +trouvé autour de moi que le vide affreux. Vous avez mis un peu de +lumière dans ma triste existence, j'ai compris en vous voyant tous que +la bonté et l'amour n'étaient pas de vains mots, quoi qu'elle en +dise... elle, qui est ma grand'mère!... Non, je n'ai pas à lui obéir en +cela!... Je ne le ferai pas, Antoinette... jamais! dit-elle d'un ton +contenu mais vibrant d'une indomptable énergie. + +Un léger soupir gonfla la poitrine d'Antoinette et sa main se posa, +caressante, sur le bras de la jeune fille. + +--Je ne vous y forcerai pas, ma chère petite amie. Peut-être avez-vous +raison... Etes-vous pressée de rentrer? + +--Non, j'ai servi ma grand'mère avant de sortir et j'ai fort avancé mon +ouvrage hier. + +--Eh bien! venez avec moi chez une vieille femme que je visite parfois, +si toutefois les pauvres ne vous font pas peur. Ensuite, nous +reviendrons ensemble et nous irons trouver Danielle qui a une +importante nouvelle à vous apprendre. + +Elle souriait doucement, mais il sembla à Isabelle qu'un pli douloureux +s'était formé sur ce beau front élevé. + +Madame Norand avait soigneusement enseigné à sa petite-fille l'inanité +et le danger de la compassion envers les pauvres. Leur donner un peu de +son argent, c'était là un devoir de société auquel on ne pouvait se +soustraire... mais y ajouter de son coeur, voilà qui était une vaine +sentimentalité témoignant d'un esprit exalté et ne pouvant amener que +désillusions et souffrances. + +Isabelle n'avait donc jamais abordé la misère, et l'entrée dans cette +chaumière délabrée fut pour elle une révélation, comme aussi la +patience, la souriante bonté d'Antoinette envers cette pauvresse malade +et aigrie par la souffrance. Elle comprit alors les exquises douceurs +de la charité chrétienne, elle mesura du regard l'épouvantable abîme +d'égoïsme et d'indifférence au bord duquel l'avaient attirée les +théories de son aïeule. Si les pieuses exhortations d'Antoinette +produisirent un apaisement dans le coeur ulcéré de la vieille femme, +elles pénétrèrent plus profondément dans l'âme de la jeune fille belle, +riche et sans croyances qui les écoutait avidement. + +--Que de misère dans le monde! soupira-t-elle en sortant de la pauvre +chaumière. Oh! Antoinette, vous m'apprendrez à aimer les pauvres, à les +soigner, à les servir. Maintenant, je ne pourrais vivre indifférente à +leur sort. + +... En entrant dans le jardin de la Verderaye, Antoinette et sa +compagne aperçurent Danielle occupée à soigner ses fleurs. Ses mains +longues et fortes, un peu brunies, enlevaient les tiges flétries et les +jetaient dans une corbeille posée à terre... Sa taille vigoureuse, +courbée vers le sol, se redressa vivement au bruit des pas qui se +rapprochaient, et son visage se montra aux arrivantes, éclatant de +santé et avenant comme à l'ordinaire, avec, au fond des prunelles, un +rayonnement qui frappa Isabelle. + +--Danielle, je t'ai amené notre amie pour que tu lui apprennes la +grande nouvelle, dit Antoinette. Au revoir, chère Isabelle, et tâchez +d'être moins occupée pour venir nous voir un peu. + +Elle s'éloigna vers la maison, et Danielle, souriante et rougissante, +prit la main d'Isabelle. + +--Chère Isabelle, ma nouvelle ne sera pas longue à dire... Je vais me +marier. M. des Orelles a demandé ma main à papa et j'ai accepté avec +bonheur, car il est si bon, si loyal!... et gai, aimable!... Oh! +Isabelle, que je suis heureuse! fit-elle dans un élan de joie radieuse. + +Le beau regard d'Isabelle se leva vers son amie, empreint d'une extrême +surprise et d'une très sincère satisfaction. + +--Vous allez vous marier!... Je ne m'y attendais pas... mais vous +méritez si bien d'être heureuse, chère Danielle, vous et tous les +vôtres!... Mais peut-être allez-vous les quitter désormais? + +--Non, Isabelle, et cela ajoute à mon bonheur. Paul de Orelles est un +dessinateur de talent et a à Paris une fort belle position. Nous +resterons donc les uns près des autres et l'été nous verra tous réunis +ici... Cela m'aurait causé tant de peine s'il avait fallu m'éloigner +d'Antoinette, ma soeur tant aimée, presque ma mère, malgré les cinq +années seulement qui nous séparent! + +Involontairement, Isabelle se représenta le visage altéré qui lui était +apparu tout à l'heure, près de l'église. Elle avait, un instant +auparavant, attribué cette visible souffrance d'Antoinette au chagrin +de voir sa soeur s'éloigner d'elle... et voici que tout se réunissait +pour entourer cette union de sécurité et de bonheur... Alors, pourquoi +avait-elle pleuré, la vaillante Antoinette si parfaitement maîtresse +d'elle-même? + +--Vous partez déjà, Isabelle?... Ne tardez pas à revenir, vous nous +manquez beaucoup. Gabriel disait justement hier... + +Elle s'interrompit pour répondre à un appel de M. des Orelles qui la +cherchait de l'autre côté de la maison. Après avoir serré la main de +son amie, elle s'éloigna rapidement tandis qu'Isabelle sortait de la +Verderaye. + +Tout en revenant vers Maison-Vieille, elle cherchait à se figurer ce +qu'avait dit à son sujet M. Arlys. Se pouvait-il que l'absence de sa +chétive personnalité eût été remarquée par cet homme supérieur?... Non, +cela était totalement inadmissible. Mais alors, qu'avait-il dit?... + +... Etait-ce dans l'espoir de résoudre cette question qu'Isabelle +s'acheminait le lendemain vers la Verderaye, malgré la chaleur +véritablement accablante?... La grande maison grise semblait +littéralement brûler sous les rayons ardents qui l'enveloppaient; les +géraniums, les suaves héliotropes, les roses éclatantes courbaient leur +tête lasse. La terrasse étant intenable à cette heure, toute la famille +s'était réunie sous l'allée de noyers qui longeait un des côtés du +jardin. Voyant qu'elle n'avait pas été vue, Isabelle s'arrêta un +instant pour considérer ce tableau familial auquel ne manquaient que +Michel et Roberte, sans doute en train de faire leur sieste accoutumée +dans la maison. + +Xavier, lui, s'acquittait de cette importante fonction sur le remblai +gazonné bordant le mur de clôture, et la petite Valentine, une brunette +de quatre ans, l'imitait dans un grand fauteuil d'osier où +disparaissait sa très mince personne. Albert, très fier de ses dix ans +fraîchement sonnés, se tenait fort droit sur sa chaise et s'appliquait +à étudier consciencieusement une leçon; mais l'accablement produit par +cette température torride l'emportait à tout instant, et la tête brune +du garçonnet tombait sur le livre. Un léger éclat de rire +d'Henriette--qui, elle, semblait très éveillée et travaillait +diligemment--saluait cette chute, et Albert, sursautant, reprenait +gravement son livre--pour peu de temps. + +Assis devant une table, M. Brennier et Régine feuilletaient des +recueils de musique, s'interrompant parfois pour demander un avis à +Antoinette qui cousait près d'eux. Un peu plus loin, Danielle et Paul +des Orelles causaient, la main dans la main... Jamais, autant qu'en cet +instant, Isabelle n'avait remarqué la différence d'aspect des deux +soeurs: Danielle, fraîche, gaie, débordante de vie et de santé... +Antoinette grave et calme, avec un teint presque terreux aujourd'hui, +des traits tirés, des rides précoces et une taille légèrement courbée. +Elle avait trente ans, Danielle vingt-cinq... mais on ne pouvait nier +qu'en apparence un nombre d'années bien plus grand ne séparât les deux +soeurs. + +Un peu à l'écart M. Arlys, assis près d'Alfred Brennier sans doute +arrivé le matin même, lisait une revue... Lire n'était peut-être pas le +mot exact, car un observateur placé près du jeune avocat eût remarqué +que ses yeux, consciencieusement fixés sur la feuille, avaient une +expression rêveuse et douce qui ne pouvait leur être communiquée par +les articles scientifiques contenus dans la revue... Il leva tout à +coup la tête et aperçut la jeune fille arrêtée sous l'ombre des grands +arbres. + +--Mademoiselle d'Effranges! dit-il d'un ton d'allégresse contenue. + +La revue glissa à terre et il se leva pour saluer Isabelle qui, se +voyant aperçue, avait rapidement fait les quelques pas la séparant du +cercle de famille. + +Et elle ne songea plus à se poser la question qui la tourmentait la +veille et tout à l'heure encore. Comme tous dans cette maison, M. Arlys +semblait avoir quelque plaisir à la voir, et elle n'en admirait que +davantage cette parfaire bonté qui lui faisait trouver une satisfaction +dans la société d'une petite créature ignorante de toutes choses. + +La réunion fut particulièrement gaie ce jour-là par suite de la +présence d'Alfred. Après une lecture tirée des oeuvres de Bossuet et +faite par la voix sympathique de Gabriel, les jeunes gens discutèrent +une série de projets pour les jours suivants: parties de pêche, +excursions, déjeuners sur l'herbe, même une petite sauterie entre soi +dans le cas d'un jour de pluie. + +C'étaient là choses inconnues d'Isabelle, et elle demeurait +silencieuse, tricotant avec célérité... En levant la tête, elle vit +Gabriel qui s'approchait d'elle. Il posa sur un siège le livre que sa +main tenait encore et demeura debout, appuyé au tronc d'un noyer. + +--En raison des vacances, n'aurez-vous pas la permission d'assister à +nos petits divertissements? demanda-t-il avec un évident intérêt. + +Isabelle secoua mélancoliquement sa tête blonde. + +--Il n'y a pas, il n'y a jamais eu de vacances pour moi, Monsieur. +Etant enfant, je demeurais toute l'année à la pension, sans aucune +sortie, et le seul changement apporté à mon existence pendant les +époques de vacances consistait en une longue et fastidieuse +promenade--à peu près quotidienne--en compagnie d'une sous-maîtresse +morose, ou, ce qui était pire encore, de la maîtresse elle-même. Il me +fallait alors subir d'interminables discours sur l'utilité des sciences +ménagères, sur la prépondérance absolue de la raison sur le coeur... Je +crois que devrais plutôt dire sur la substitution totale de la raison +au coeur... Le reste du temps, j'accomplissais mes travaux ordinaires, +rendus singulièrement durs et monotones par l'absence complète +d'affection, du moindre encouragement, sans un élan, sans une échappée +vers un horizon quelconque. Il faut vivre et non penser, telle était la +maxime sans cesse répétée par la maîtresse à qui j'étais confiée... Les +études littéraires et artistiques dont s'occupaient mes compagnes +m'étaient absolument interdites comme pouvant influer fâcheusement sur +mon imagination, et les faits historiques ne me furent présentés que +sous un aspect froid et désenchanté qui ne dit jamais rien à mon +esprit... Je me considère un peu comme une plante détournée +artificiellement de sa voie et pourvue de tant de rudes et solides +tuteurs qu'elle se trouve peu à peu étouffée, anéantie, dit-elle d'un +ton bas et douloureux en croisant les mains sur son tricot abandonné. + +--Pauvre enfant! + +Gabriel avait prononcé ces mots avec une émotion indicible qui fit +tressaillir Isabelle. Une douce sensation envahit la jeune fille... +sans doute la satisfaction de se sentir comprise enfin. Elle reprit +machinalement son tricot, tandis que M. Arlys continuait: + +--Il est au moins étonnant que cet étrange système d'éducation n'ait +pas produit sur vous de plus désastreux effets. Mais, grâce à Dieu, +tout est facilement réparable... Rien n'est mort en vous, ni l'esprit, +ni le coeur, ni l'âme. Vous pouvez les ranimer si vous le voulez. + +--Si je le veux! dit-elle passionnément en levant vers lui des yeux +brillants d'espoir. Oh! vous ne me demanderiez pas cela, si vous saviez +combien je souffre... oh! comme j'ai souffert! dit-elle d'un ton brisé +en courbant la tête comme sous un poids effrayant. + +--Allez donc à Dieu, Mademoiselle, dit la voix grave, un peu tremblante +de Gabriel. Apprenez à Le connaître, obtenez la foi et vous vivrez... +vous serez vous, c'est-à-dire une créature noble, libre et bonne. + +La tête d'Isabelle se pencha encore davantage. Elle réfléchissait... +et, en relevant les yeux, elle rencontra un regard étrangement anxieux. + +--Je ne puis plus supporter l'existence qui a été la mienne +jusqu'ici... Je ferai ce que vous dites, Monsieur Arlys, car c'est +ainsi que vos cousines sont devenues bonnes, dévouées, pleines de +vertus... c'est ainsi que vous-même vous êtes si bon. Mais comment +ferai-je, isolée et ignorante comme je le suis? + +--Confiez-vous à Régine, elle sera votre guide dans les premiers pas, +dit Gabriel dont l'accent vibrait d'allégresse. + +Une joie intense s'était répandue sur sa physionomie, et Isabelle, +surprise et inconsciemment heureuse, l'attribua à son bonheur de voir +enfin une brebis égarée se rapprocher du bercail. + + + +VIII + + + +Régine avait depuis un instant quitté l'allée et s'était dirigée vers +la maison afin de préparer les rafraîchissements attendus par tous avec +impatience... Elle apparut tout à coup sur la terrasse et appela +Danielle. Mais celle-ci se promenait précisément avec son fiancé à +l'autre extrémité de l'allée et n'entendit pas la voix de sa soeur. +Isabelle, se levant avec vivacité, rejoignit Régine. + +--Ne puis-je remplacer Danielle?... Il serait dommage de troubler son +bonheur et moi je serais si heureuse de vous aider! + +--Venez donc, ma chère Isabelle. Danielle ne m'est aucunement +indispensable, et, comme vous le dites, il faut lui ôter le moins +possible de ces instants de fiançailles si tôt passés. + +Elles entrèrent dans la cuisine et Régine désigna à sa compagne le +plateau qu'il s'agissait de porter sous les arbres... Mais au lieu de +le prendre, Isabelle se tourna subitement vers Mademoiselle Brennier +qui commençait à couper de minces tartines de pain bis. + +--Régine, on m'a dit que vous consentiriez peut-être à m'apprendre +comment on devient bonne, aimable, résignée... c'est-à-dire comment on +devient chrétienne, dit-elle d'une voix entrecoupée, en couvrant Régine +de son regard ardemment suppliant. + +Le couteau échappa aux mains de Mademoiselle Brennier et elle retint à +temps le pain qui suivait le même chemin. Ses grands yeux lumineux, +rayonnants d'une joie surnaturelle, se posèrent sur la physionomie +transformée qui se tournait vers elle. + +--Enfin!... Oh! mon amie, nos prières ont été promptement exaucées! Il +est vrai que Dieu avait fait de vous un champ de prédilection où la +grâce devait germer avec une merveilleuse célérité... C'est le malheur, +Isabelle, c'est la tristesse de votre existence que vous maudissiez qui +vous a conduite à Dieu. Sans elle, peut-être n'auriez-vous pas +senti--du moins si tôt--le vide profond de votre coeur; le monde, les +plaisirs de l'esprit vous auraient leurrée de leurs illusions et de +leur orgueil. Isabelle, vous rappelez-vous ce que nous vous avons dit +du bonheur trouvé dans la souffrance même? + +--Oui, je me rappelle... et je comprends un peu, maintenant. Régine, +vous serez mon guide dans cette voie? + +--Avec joie, mon amie, ma soeur bien-aimée. Oh! bientôt vous +comprendrez quel bonheur inénarrable envahit l'âme chrétienne devant de +tels miracles de la grâce divine!... Quelle joie vont éprouver mes +soeurs!... et Gabriel qui déplorait toujours votre triste situation +morale, qui souhaitait si ardemment que la lumière céleste vous +éclairât enfin! + +Un sourire très doux illumina le visage d'Isabelle. + +--Régine, c'est M. Arlys qui a déterminé ma conversion, car tout à +l'heure encore j'étais indécise et chancelante. Il m'a assuré que ma +pauvre âme à demi morte pouvait revivre encore si je venais à Dieu... +C'est lui, Régine, qui m'a dit de me confier à vous. + +Le regard pénétrant de Mademoiselle Brennier enveloppa son amie et une +expression joyeuse y brilla un instant... Régine attira à elle la jeune +fille et l'entoura tendrement de ses bras. + +--Je suis à votre disposition, Isabelle, quand vous le voudrez. Mais si +je vous manquais, songez que Dieu est là toujours, qui verra vos +luttes, votre bonne volonté et vous accordera le secours nécessaire. +Songez qu'Il est votre Père. + +Isabelle, la froide et réservée Isabelle se serra contre elle dans un +subit élan de tendresse et de reconnaissance, et elles échangèrent un +doux baiser fraternel... Puis, silencieusement, Régine se remit à +couper ses tartines, et Isabelle, s'emparant du plateau, se dirigea +vers l'allée où des exclamations de soulagement l'accueillirent. + +--Nous mourons de soif, Mademoiselle! s'écria plaisamment Alfred. +Régine vous a sans doute communiqué la recette de ces merveilleux +sirops qui font sa gloire? + +--Non, pas précisément, répondit gaiement la jeune fille en posant le +plateau sur une table. Je la lui demanderai peut-être un jour... un +jour moins chaud où nous ne risquerons pas de vous trouver absolument +desséchés par la soif, ajouta-t-elle avec malice. + +Et elle était en cet instant si différente de l'habituelle Isabelle que +tous les regards se tournèrent vers elle, presque incrédules. Seuls, +deux yeux bruns, là-bas, ne renfermaient aucune surprise et semblaient +sourire à une intime vision. + +--Chère Isabelle, continuez jusqu'au bout votre charitable mission... +servez-nous, je vous prie, dit Danielle en riant. Nous nous figurerons +avoir une soeur de plus. + +--Et moi une septième fille, dit M. Brennier en posant affectueusement +sa main sur l'épaule d'Isabelle. C'est étonnant comme, vous connaissant +depuis si peu de temps, je m'habitue à vous voir parmi nous!... Il +nous manquait quelque chose ces jours où vous n'êtes pas venue. + +Cette atmosphère de sympathie éveillait en Isabelle une sensation de +bonheur inconnue jusque-là, et qui se trahissait par la vivacité +gracieuse de ses mouvements, par un sourire plus fréquent--ce sourire +si rare autrefois sur cette trop grave physionomie et qui donnait +cependant au délicat visage de la jeune fille un charme très +particulier... Et elle parlait maintenant, la taciturne Isabelle... +oui, elle causait presque avec entrain, en tout cas avec une extrême +intelligence. L'esprit et le coeur secouaient les cendres amassées sur +eux et sortaient de la tombe si bien close. + +Régine descendait la terrasse, portant les tartines et une coupe de +fruits. Gabriel s'élança vers elle pour l'en débarrasser et ils +échangèrent quelques mots rapides en regardant Isabelle, tout à son +office d'échanson. Une même joie, plus recueillie chez Régine, +rayonnante chez Gabriel, illuminait leurs physionomies... M. Arlys +abandonna la coupe de fruits aux mains d'Henriette qui accourait vers +lui et alla s'asseoir près de la table du goûter autour de laquelle +rôdait Valentine, entièrement éveillée maintenant. Ses petits doigts +agiles saisirent tout à coup la robe d'Isabelle qui passait, et elle +demanda d'un ton câlin: + +--Donne-moi un gâteau, Belle? + +La jeune fille se tourna d'un air interrogateur vers Antoinette, mais +celle-ci fit un signe négatif. + +--As-tu donc oublié, Valentine, que tu as été extrêmement désobéissante +ce matin et que je t'ai privée de gâteaux pour la journée?... Ne lui +donnez rien, Isabelle, je vous en prie. + +Valentine enfonça ses petits poings dans ses yeux et éclata en sanglots +convulsifs. Isabelle la regardait, visiblement émue de ce chagrin +d'enfant. + +--Vous n'intercédez pas pour cette petite coupable, Mademoiselle? dit +Gabriel qui la considérait discrètement. + +--Ce n'est certes pas l'envie qui m'en manque! répondit-elle d'un ton +de regret. Mais ne serait-ce pas mauvais pour l'enfant? Antoinette se +plaint souvent de la nature insoumise de Valentine et... il faut bien +la punir, quoi qu'il en coûte, n'est-ce pas? + +--Certainement, mais beaucoup de mères et de soeurs n'ont pas ce +courage et aiment trop--ou mal--ces petits êtres. + +Tandis qu'elle s'éloignait vers le groupe formé par M. Brennier et les +enfants, Gabriel la suivit du regard en murmurant: + +--Une vraie femme, forte et tendre à la fois... Je ne m'étais pas +trompé sur sa valeur. + +... En rentrant à Maison-Vieille, Isabelle rencontra dans la cour +Mademoiselle Bernardine qui revenait vers la maison, apportant du +jardin un panier de prunes qu'elle venait de cueillir. La jeune fille +s'en empara et alla le porter dans la salle à manger, puis elle +rejoignit sa tante qui avait gagné le vestibule et s'apprêtait à +remonter dans sa chambre. + +--Tante, j'ai quelque chose à vous demander... Ai-je été baptisée? + +Le placide visage de Mademoiselle Bernardine exprima un soudain +effarement. + +--A quel propos me fais-tu cette question?... Mais oui, tu as été +baptisée, malgré la désapprobation de Madame Norand. Ta mère n'y tenait +pas non plus, mais mon frère n'a pas cédé. Il ne se souciait guère de +religion pour lui-même, mais il savait quel serait le mécontentement de +sa mère... puis il y avait là une question de famille. Les d'Effranges +ont toujours été chrétiens. + +Là s'était trouvée en effet toute la raison de la religion aux yeux des +derniers d'Effranges. La longue suite des ancêtres catholiques imposait +aux descendants sceptiques et incroyants une sorte de décorum religieux +qui faisait pour eux partie intégrante de leur noblesse. Le frivole +Jacques d'Effranges n'avait pas songé à se soustraire à cette +obligation, et, s'il avait accepté d'épouser une femme sans croyances, +s'il avait lui-même vécu sans souci de ses devoirs religieux, il +n'aurait jamais manqué, étant à sa terre patrimoniale, d'assister à la +messe paroissiale, pas plus qu'il n'eût souffert que sa fille fût +soustraite au baptême. + +--Mais pourquoi t'inquiètes-tu de cela, Isabelle? répéta Mademoiselle +Bernardine en considérant sa nièce avec surprise. + +--Pourquoi, ma tante?... Mais je devrais plutôt demander pourquoi, +ayant reçu le baptême, étant chrétienne en un mot, j'ai été élevée sans +la moindre notion religieuse! Vous dites que mon père a tenu à ce que +je fusse baptisée... C'est donc qu'il tenait à ce que je fusse +catholique, et pourtant ses volontés ont été méconnues de telle sorte +que jamais... entendez-le, ma tante, jamais un mot de religion n'a été +prononcé devant moi... Est-ce là ce qu'il voulait, dites? + +--M ais je ne sais trop... peut-être n'y tenait-il pas beaucoup, +balbutia Mademoiselle Bernardine, plus abasourdie qu'on ne saurait dire +devant l'étrange véhémence de sa nièce, et considérant, sans en croire +ses yeux, cette physionomie vivante et animée. Ta grand'mère a agi pour +ton bien... C'est une femme très intelligente. + +Isabelle jeta sur sa tante un regard d'involontaire pitié. La religion +n'avait jeté que de superficielles racines dans cette âme bornée, +indifférente à tout ce qui ne regardait pas sa famille. La vicomtesse +d'Effranges, sa mère, l'avait soigneusement pénétrée d'un profond +respect pour leur nom antique, en même temps qu'elle lui inculquait les +principes d'une religion toute de surface, destinée à conserver intact +le prestige de la famille. L'étroite cervelle de Mademoiselle +Bernardine n'avait rien vu au-delà et elle continuait fidèlement ses +quelques pratiques religieuses, sans avoir songé un instant à déplorer +l'étrange éducation morale donnée à sa nièce... Et, à mesure que son +esprit s'ouvrait sous l'influence des habitants de la Verderaye, +Isabelle avait compris que les principes si soigneusement conservés par +cette femme paisible et effacée ne demeuraient inébranlables que par la +force d'une indéracinable habitude. + +--Ma tante, dit-elle avec douceur, je ne conteste en rien l'extrême +intelligence de ma grand'mère, mais, comme tous, elle est accessible à +l'erreur... et elle y est précisément tombée, parce qu'elle a méconnu +Celui qui est l'intelligence incréée. + +--Tu crois, Isabelle? + +Et, tout en montant l'escalier à la suite de sa nièce, elle répétait: +Tu crois?... tu crois? d'un accent absolument stupéfait. + +Au moment où Isabelle se dirigeait vers sa chambre, une porte s'ouvrit, +laissant apparaître Madame Norand dont la physionomie trahissait un +certain contentement. + +--Isabelle, l'hôte sur lequel je comptais arrive demain... Tout est-il +prêt? + +Tandis que la jeune fille répondait, le regard scrutateur de Madame +Norand se posait sur elle, la considérant longuement. Les grands yeux +violets ne se baissèrent pas; seulement, la frange dorée qui les +cachait naguère si souvent s'abaissait de nouveau, et, sur ce beau +visage, un voile impalpable semblait tomber, dérobant toute trace +d'émotion et de pensée, enveloppant de mystère cette physionomie de +jeune fille. Il n'y avait plus maintenant que la froide Isabelle à +l'apparence insensible... mais il était trop tard. La petite flamme +rallumée dans ce coeur avait laissé entrevoir sa lueur. + +En rentrant dans sa chambre, Madame Norand alla s'asseoir près de la +fenêtre et appuya sur sa main son front soucieux.--Elle est jolie... +plus que cela, belle, incontestablement belle et charmante. Pourquoi ne +l'avais-je jamais remarqué jusqu'à ce soir?... Il y avait quelque chose +dans ses yeux... quelque chose que je n'y avais jamais vu autrefois et +que je remarque depuis quelque temps. Il faudra que je surveille ses +relations avec les Brennier... C'est égal, avec cette finesse et cette +grâce aristocratique qu'elle tient de sa famille paternelle, elle fera +un étrange effet près de lui... + +Sa main tourmenta nerveusement le gland de son fauteuil, et elle songea +un instant, les sourcils froncés, la bouche amèrement plissée... Mais +elle haussa tout à coup les épaules avec impatience. + +--Qu'importe l'apparence! Au fond, elle ne lui est pas supérieure... +pas du tout, j'y ai veillé... Mais je voudrais savoir pourquoi elle +était si jolie ce soir. + + + +IX + + + +La présence de son hôte--lequel n'était autre que M. Marnel--avait dû +effacer momentanément dans l'esprit de Madame Norand ses idées de +surveillance, car Isabelle put faire des visites presque quotidiennes à +la Verderaye. Avec une prestesse inconnue d'elle autrefois, elle +accomplissait sa besogne, plus compliquée cependant en ce moment, et +courait ensuite vers l'hospitalière demeure où elle était accueillie en +soeur. Régine, selon sa promesse, faisait pénétrer les clartés de la +foi en cette âme pure et ardente; avec une surnaturelle ivresse, elle +montrait à Isabelle la route étroite et sûre où elle-même cheminait. +Les lectures judicieusement choisies et faites par Gabriel, les +commentaires dont il les accompagnait complétaient cet enseignement +tout à la fois religieux, moral et intellectuel. + +Et Isabelle en profitait d'une manière si extraordinaire qu'elle jetait +ses amis dans une profonde surprise. Cette intelligence comprimée +s'ouvrait largement, découvrant des trésors d'observation, de +profondeur et de finesse, une mémoire remarquable, des instincts +d'artiste et de poète... Mais, plus encore, Régine et Gabriel, ses +principaux initiateurs, assistaient émus et ravis à la lente révélation +de ce coeur si bien caché... ils le voyaient, ce jeune coeur, tel qu'il +avait dû être autrefois, très aimant, brûlant d'ardeur, de désir du +bien et du beau, épris de vérité et d'idéal. Avec une charmante +simplicité, Isabelle laissait lire en elle, ne songeant pas, devant ces +amis dévoués, à dérober ses sentiments et ses désirs. + +Mais, à Maison-Vieille, quelqu'un aussi l'étudiait attentivement. Dès +le premier repas, elle avait senti se poser sur elle le regard de M. +Marnel. Le sachant romancier et particulièrement renommé pour ses fines +études de caractères, elle avait pensé qu'il essayait de deviner le +sien sous son apparence impassible et taciturne. Elle devait en effet +intriguer comme une énigme cet esprit chercheur. + +Isabelle se sentait attirée par cette physionomie loyale et bonne, par +la franche gaîté qui mettait un peu de vie dans la maison gothique, de +telle sorte que Madame Norand elle-même semblait moins sombre et moins +rigide... Et, au bout de quelques jours, la jeune fille reconnut que +c'était positivement de la sympathie--une sympathie nuancée de +compassion--dont témoignait le regard de M. Marnel. Il lui adressait +rarement la parole et ne semblait s'apercevoir de sa présence qu'autant +que l'exigeait la politesse, mais sans doute, connaissant les idées de +Madame Norand, ne voulait-il pas les heurter en accordant à sa +petite-fille la plus minime attention. + +Une après-midi--il y avait environ quinze jours que M. Marnel était à +Maison-Vieille--Isabelle quitta le logis et traversa le jardin d'un pas +allègre. Sa grand'mère s'était rendue ce jour-là à Tulle, la ville la +plus voisine, et elle se trouvait libre--absolument libre pendant +plusieurs heures. Elle se le répétait avec une joie d'enfant et se +dirigeait vers le petit pont. + +Mais elle recula tout à coup en fronçant légèrement les sourcils. +Accoudé à la balustrade rustique enguirlandée de lierre et de +clématites, M. Marnel regardait bondir le torrent, et cette +contemplation l'absorbait tellement qu'il n'avait pas entendu venir la +jeune fille. Celle-ci demeura indécise une seconde, puis avec un +mouvement d'épaules très résolu, elle avança... M. Marnel se retourna +brusquement et la salua avec son franc sourire habituel. + +--Je ne vous ai pas vue à déjeuner, Mademoiselle. Vous n'êtes pas +souffrante, j'espère? + +--Pas du tout, Monsieur, mais ma grand'mère m'avait donné une besogne +très absorbante et j'ai déjeuné assez sommairement aujourd'hui... Vous +regardez notre torrent? + +--Oui... Il est superbe, et je resterais des heures à le voir bondir, +écumer, se rouler comme un monstre en furie. Les dernières pluies l'ont +beaucoup gonflé et je crois que ce n'est pas fini... + +Il désignait le ciel sombre sur lequel couraient de lourds nuages noirs +emportés avec rapidité par le vent. Les châtaigniers s'agitaient +désespérément, les jeunes frênes et les bouleaux se tordaient au-dessus +de l'abîme. Dans les airs passaient, avec des cris lugubres, de grands +oiseaux au plumage foncé. Un souffle de déchaînement et de fureur +traversait l'atmosphère frémissante... + +--Nous aurons une tempête, dit Isabelle en resserrant autour d'elle son +grand manteau brun. Vous verrez comme ce spectacle est beau ici, +Monsieur. + +--Oui, je ne doute pas que ce doit être magnifique... Vous allez sans +doute chez vos voisins, Mademoiselle? C'est là pour vous une précieuse +ressource. + +--Oh! plus encore que vous ne pouvez le croire! dit-elle avec une +ardeur contenue. Ils sont si bons, si nobles! + +--Et, sans doute, trouvez-vous là un peu de cette vie intellectuelle et +morale dont vous êtes privée ici? + +Elle pâlit un peu en regardant anxieusement son interlocuteur, mais +celui-ci sourit avec bonté. + +--Rassurez-vous, mon enfant, ce n'est pas moi qui en dirai le moindre +mot à votre grand'mère. Tout le premier, je déplore le triste système +d'éducation qu'elle a imaginé pour vous, et je me réjouis de l'heureux +hasard qui vous a fait rencontrer cette famille, car sans cela... + +--Oui, sans cela, tout était bientôt fini, dit-elle avec un +frémissement. Mais eux, mes chers mais, m'ont appris la bonté, le +dévouement, la résignation, ils ont éveillé mon pauvre esprit +engourdi... Tenez, Monsieur, nous avons lu hier une de vos oeuvres: +_Histoire d'Orient_. Combien cela est charmant!... Et M. Arlys lit +tellement bien que... + +--M. Arlys, dites-vous? interrompit l'écrivain. Arlys, l'avocat +parisien? + +--Lui-même, Monsieur. Le connaissez-vous donc? + +--Pour l'avoir vu une fois à une séance de Cour d'assises. Mais j'en ai +entendu beaucoup parler depuis mon retour en France. Outre son +incontestable talent oratoire, il est excellent écrivain, poète, +s'occupe de sociologie et dirige admirablement plusieurs oeuvres +catholiques... enfin, un homme vraiment remarquable, paraît-il, autant +que sous le rapport du coeur que sous celui de l'intelligence. On m'a +dit qu'une grande partie de ses revenus appartient aux pauvres. Son +dernier ouvrage, _La Misère_, a fait beaucoup de bruit et mis son nom +en vedette. J'avais l'intention de faire sa connaissance cet hiver... +Et que fait-il à la Verderaye? + +--Il est chez M. Brennier, son oncle, pour une grande partie des +vacances... Puisque vous désirez le connaître, Monsieur, le plus simple +serait de m'accompagner. La campagne supprime les cérémonies et nos +voisins seront charmés de vous voir. + +--Eh! je ne demande pas mieux. Vous voyez que j'agis en toute +simplicité, Mademoiselle Isabelle... Cet Arlys est un homme rare, il +n'en reste plus guère de cette espèce-là--si tant qu'il y en ait jamais +eu beaucoup--et, vu dans un cadre familial, il sera plus "lui" qu'au +milieu d'une réunion quelconque. + +Isabelle ne songea pas à regretter le mouvement irréfléchi qui lui +avait fait faire cette offre à M. Marnel. Elle avait compris que cet +inconnu juste et bon désapprouvait entièrement les théories de Madame +Norand, et, dès lors, elle sentait instinctivement qu'il était +préférable de le mettre à même de défendre, en connaissance de cause, +les chères et douces relations certainement destinées à être attaquées +quelque jour. + +Nul ne se serait douté, en arrivant une heure plus tard sur la terrasse +de la Verderaye, qu'un étranger se trouvait mêlé à la réunion de +famille. Assis entre M. Brennier et Antoinette, M. Marnel tenait sur +ses genoux la petite Valentine, et, tout contre lui, se pressait +Michel. Le célèbre écrivain causait joyeusement, avec une cordiale +simplicité qui avait dès l'abord conquis ses nouvelles connaissances. + +--Des enfants!... Quel bonheur, je les adore! s'était-il écrié en +apercevant les bambins réunis sur la terrasse. + +Et la réciprocité existait évidemment, car ils s'étaient tous groupés +autour de lui, et Valentine, plus audacieuse, s'était triomphalement +blottie entre les bras de l'étranger. Immobiles et ravis, laissant +échapper parfois des "oh!" d'admiration, ils écoutaient les +merveilleuses histoires dont M. Marnel ne manquait pas de faire suivre +les descriptions colorées et pleines de verve de ces pays d'Orient +récemment visités par lui... Il trouvait sur ce sujet un remarquable +interlocuteur en Gabriel Arlys, qui avait précisément parcouru ces +contrées quelques années auparavant. Puis, peu à peu, M. Marnel réussit +à faire tomber l'entretien sur le terrain social, et, tout +naturellement, sans se départir de son habituelle modestie, le jeune +avocat parla de ses travaux, de ses idées et de ses rêves. Il laissa +voir son grand coeur droit et tendre, son intelligence profonde, +immuablement tournée vers le bien, et M. Marnel en apprit ce jour-là +davantage sur ce caractère qu'en plusieurs années de fréquentation +mondaine, dans les réunions de convenance où ces âmes d'élite se +livrent peu ou point. + +--Nous avons une conversation bien austère pour ces demoiselles, fit +tout à coup observer l'écrivain en jetant un coup d'oeil un peu malin +vers Danielle qui n'avait cessé de causer à demi-voix avec Paul des +Orelles. + +La jeune fille rougit légèrement sans pouvoir retenir un sourire et +Paul s'écria avec gaîté: + +--Je vous en prie, n'allez pas taxer irrémédiablement ma fiancée de +frivolité et d'ignorance. En temps ordinaire, elle aurait pris à votre +entretien un intérêt aussi vif que ses soeurs ou mademoiselle Isabelle +qui écoutait de toutes ses oreilles... Mais il faut nous excuser, +Monsieur. En temps de fiançailles... + +--On vit un peu dans la lune, nous le savons, dit l'écrivain en riant. +Ainsi, Mademoiselle Isabelle, vous vous intéressez à nos sérieuses +conversations? + +--Beaucoup! dit-elle avec vivacité. Je m'étonne parfois de comprendre, +malgré mon ignorance, ces choses si longtemps demeurées lettre morte +pour moi. + +--Allons donc, l'intelligence n'était qu'endormie en vous, +Mademoiselle, et encore!... je crois qu'elle l'était bien peu!... +N'est-ce pas, Monsieur Arlys? + +--Oui, nous en avons la preuve, répondit le jeune homme avec un sourire +ému. Coeur, intelligence, dévouement, tout existait en Mademoiselle +d'Effranges à un très haut degré et les efforts de toute une vie +n'auraient peut-être pas été capables de les anéantir. + +--Oh! je n'aurais pas attendu pour le savoir... Je souffrais trop, je +ne pouvais plus vivre ainsi! murmura-t-elle très bas. + +Mais Gabriel, assis non loin d'elle, l'entendit ou du moins la comprit, +car elle sentit sur elle ce même regard compatissant et si doux qui +lui apportait toujours un réconfort. + +Elle se leva pour aider Régine à servir le thé... M. Marnel se pencha +vers Gabriel. + +--Vous avez tous coopéré à un sauvetage moral. Cette malheureuse enfant +était victime d'un épouvantable système, appliqué avec une bonne +intention... mais enfin absolument meurtrier. Grâce à vous, je la crois +sauvée. + +--Oui, mais comment secouera-t-elle le joug pesant sur elle?... D'après +ce que j'ai compris du caractère de sa grand'mère, cette femme +despotique n'abandonnera pas facilement sa domination sur la conscience +de cette enfant... Il faudra donc combattre. Mademoiselle d'Effranges +est extrêmement énergique au moral, et sur ce point elle est en état de +résister, mais sa santé a été lentement minée par ces luttes +continuelles contre tous les mouvements de son coeur, par cette +souffrance atroce de se voir refuser tout ce qui donne à la vie sa +raison d'être: l'affection, le don de soi-même, la connaissance de ce +qui est noble et beau, et surtout la foi. Savez-vous que l'on a eu la +cruauté de dire à cette jeune fille que tout... religion, dévouement, +amour, tout n'était qu'illusion et folie!... Ainsi dépouillée, murée +dans cet égoïsme systématique, elle se laissait aller au courant de la +vie et tout ressort moral s'affaiblissait en elle. Aujourd'hui, il est +à craindre qu'un choc un peu violent, ou bien une suite d'épreuves, +n'aient un contre-coup fatal sur cette organisation affaiblie. + +--Oui, vous avez raison. Tenez, le plus simple, à mon avis, serait de +la marier. Elle échapperait ainsi à la tyrannie de sa grand'mère... + +Gabriel saisit si brusquement la tasse présentée en cet instant par +Régine que des gouttes de thé brûlant tombèrent sur sa main. Il les +essuya rapidement et rassura sa cousine avec un sourire un peu forcé. + +--... Je ne sais trop, par exemple, quel mariage lui fera faire Madame +Norand, poursuivit M. Marnel en hochant la tête. D'après quelques mots +dits un jour par elle, je crois qu'elle ne consultera pas les goûts de +la jeune fille et cherchera là encore à faire triompher ses idées +bizarres. + +Les brûlures étaient décidément plus douloureuses que ne l'avait assuré +tout à l'heure Gabriel, car sa bouche se plissait nerveusement et il +agitait sa main avec impatience... Il se leva et alla s'accouder à la +balustrade de la terrasse. Le vent impétueux agitait les noyers de +l'allée, courbait les arbustes et les rosiers en fleurs, et mêlait son +souffle puissant au grondement du torrent. Du ciel assombri, du noir +granit des falaises, de la lande rocailleuse et solitaire se dégageait +une intense tristesse... et celle-ci semblait voiler également la +physionomie soucieuse de M. Arlys. + +Cependant, la gaîté des fiancés qui arpentaient une allée voisine ne +semblait aucunement troublée par la mélancolie ambiante. Insoucieux du +vent brutal qui environnait de mèches folles le visage de Danielle et +hérissait comiquement les longs cheveux de Paul, ils causaient et +riaient, heureux et sans souci du lendemain... Gabriel, dont le regard +s'assombrissait, fit un mouvement pour se retirer, mais il s'aperçut +qu'Isabelle était à quelques pas de lui, considérant également les deux +jeunes gens. Elle tourna vers lui ses yeux graves, un peu mélancoliques. + +--Ils sont gais et heureux, dit-elle en étouffant un soupir. Un seul +jour de ce bonheur doit en illuminer bien d'autres et adoucir un peu +les épreuves de la vie. + +--Oui, pour les âmes courageuses et vraiment aimantes. Vous en ferez +sans doute l'expérience, Mademoiselle, répliqua Gabriel d'un ton +légèrement tremblant. + +Elle se détourna un peu et s'accouda de nouveau à la balustrade. Ainsi +posée, M. Arlys ne la voyait que de profil, mais il pouvait remarquer +qu'une légère teinte rosée envahissait ce visage si uniformément +blanc... Il la considéra pensivement, se demandant peut-être quelle +émotion subite et puissante avait eu enfin le pouvoir d'obtenir ce +résultat. + +Mais soudain, Isabelle pâlit, et sa voix, basse et tremblante, murmura: + +--Voici ma grand'mère. + +Madame Norand apparaissait là-bas, contournant lentement un massif de +bégonias rouges près desquels ressortait, lugubre, sa robe noire. Son +regard ne quittait pas un point de la terrasse... là où se tenaient +Isabelle et M. Arlys. + +Un froid subit semblait descendu sur la réunion. Danielle elle-même +cessa de sourire, et ce fut sans beaucoup d'empressement qu'elle suivit +Antoinette au-devant de la visiteuse. + +--Vous nous faites une aimable surprise, Madame, dit gaiement l'aînée +des demoiselles Brennier. Isabelle ne nous avait pas fait prévoir votre +visite. + +--Isabelle n'en savait rien, répondit Madame Norand d'un ton bref. Mon +voyage a été plus court que je ne pensais, et, en ne la voyant pas à +Maison-Vieille, je... + +Elle s'interrompit en reconnaissant M. Marnel qui s'avançait vers elle. + +--Vous ici!... Connaissiez-vous donc nos voisins? demanda-t-elle en +essayant de dominer sa surprise. + +--Mais non, Sylvie, vous le savez bien... C'est votre petite-fille qui +a bien voulu me présenter à ses amis, après que je lui ai eu confié mon +désir de connaître M. Arlys. + +Il désignait le jeune homme toujours immobile près d'Isabelle. Madame +Norand tourna la tête de ce côté... Elle rencontra le regard +excessivement pénétrant de deux superbes yeux bruns, et, durant +quelques secondes, la grand'mère d'Isabelle et Gabriel Arlys semblèrent +se mesurer et se défier... + +--Non, merci, répondit-elle froidement à Antoinette qui lui proposait +une tasse de thé. Je ne prends jamais de cette boisson qui produit le +plus déplorable effet sur mes nerfs. Je suis simplement venue chercher +Isabelle... Que je ne vous dérange pas, Marnel... + +--Mais il est l'heure du retour pour moi aussi, Sylvie... Nous aurons +occasion de nous revoir, ajouta-t-il en se tournant vers M. Brennier. + +--Quand vous le voudrez, nous en serons tous charmés, dit cordialement +le père de famille. Mademoiselle Isabelle vous a montré le chemin, vous +n'aurez qu'à la suivre. + +--Venez, Isabelle, dit la voix métallique de Madame Norand. + +La jeune fille était demeurée appuyée à la balustrade, le regard +toujours fixé sur l'allée devant elle. Sortant de son immobilité, elle +se redressa et fit quelques pas... Elle dit d'une voix lente, et si +basse que Régine et Gabriel, seuls, l'entendirent: + + + +--Fini... tout est fini! + +Puis elle s'avança comme une automate vers le groupe dominé par la +taille imposante de sa grand'mère. Sans prononcer une parole, elle +serra les mains tendues vers elle, répondant par un geste machinal aux +affectueux "au revoir" de tous. Madame Norand, qui semblait décidément +pressée, s'éloignait déjà avec M. Marnel... Isabelle fit un mouvement +pour la suivre, mais elle vit près d'elle Gabriel Arlys qui +s'inclinait, grave et ému. Elle lui tendit une petite main tremblante +et balbutia: + +--Adieu... + +--Pourquoi?... mais pourquoi donc? dit-il d'un ton anxieux, en serrant +inconsciemment cette main frêle entre ses doigts vigoureux. + +--Vous n'avez pas compris?... C'est fini, je ne reviendrai plus ici... +Je l'ai vu dans ses yeux quand elle est arrivée. C'est fini... fini! + +Sa voix se brisait dans un sanglot et Gabriel, atterré, vit pour la +première fois quelques larmes sourdre de ses paupières. Elle répéta +encore: "Adieu", et gagna l'extrémité du jardin où, déjà, Madame Norand +se retournait d'un air impatienté. Régine l'avait accompagnée +jusque-là, et, sans souci de son opinion, embrassa tendrement le visage +pâli et altéré de son amie. + +--A bientôt, chère Isabelle... et n'oubliez pas ce que nous vous avons +appris, ajouta-t-elle à son oreille. + +Les beaux yeux bleus se posèrent sur elle, graves et solennels, les +lèvres d'Isabelle s'entr'ouvrirent pour prononcer une parole, promesse +ou protestation... mais un sanglot lui monta à la gorge et, se +détournant, elle suivit sa grand'mère. + +D'un pas énergique et sûr, Madame Norand s'engageait dans le sentier; +elle s'en allait, la tête droite, sans souci des rafales impétueuses +qui s'acharnaient sur elle. Autour de sa taille majestueuse, les plis +de son manteau flottaient et s'enlevaient, semblables aux sombres ailes +d'un oiseau de proie... Et, en reportant les yeux sur la mince et +blanche jeune fille qui cheminait lentement derrière cette imposante +forme noire, Régine se dit que c'était bien un délicat et charmant +oiseau que cet aigle orgueilleux entraînait à sa suite... vers quel +sombre destin, Dieu seul le savait. + + + +X + + + +Un demi-crépuscule, résultant du ciel assombri, envahissait la galerie +et voilait d'ombre les vieux livres de la bibliothèque, les personnages +de la tapisserie et la jeune fille debout près de la porte... +Enveloppée dans sa mante brune, cette jeune fille demeurait droite et +calme, statue impassible, en face de la maîtresse du logis. Celle-ci, +appuyée contre la table de travail, recevait sur sa tête hautaine la +mince parcelle de jour qui réussissait à traverser les vitraux, et +cette lueur indécise ne diminuait en rien l'apparence de justice +inexorable, d'intraitable volonté de cette grande femme au regard +impérieux. + +--Vous avez sans doute déjà compris ce que j'avais à vous dire, +commença-t-elle froidement. Votre raison n'est peut-être pas encore +assez complètement ébranlée pour que vous ne sentiez, au moins quelque +peu, de quel abus de confiance vous vous êtes rendue coupable. + +Isabelle demeurant muette, elle continua, en la couvrant de son regard +inquisiteur: + +--Je serais curieuse de savoir à quoi vous vous occupiez durant ces +après-midi passées à la Verderaye. Je soupçonne ces demoiselles de ne +pas s'occuper exclusivement de leurs devoirs domestiques et d'avoir +beaucoup trop d'attaches aux mille billevesées qui ont nom art, +littérature, religion... N'est-il pas vrai, Isabelle? + +--C'est vrai, grand'mère, dit-elle d'un accent très ferme. Mes amies +sont pieuses, intelligentes, artistes, et près d'elles j'ai senti mon +esprit s'ouvrir enfin. + +Une subite rougeur s'étendit sur les joues pâles de Madame Norand, et, +dans ses yeux bruns, étincela une flamme irritée. + +--Ah! vraiment!... Après tant d'années employées à vous former et à +préparer en vous une femme énergique et sensée, voici que la société de +quelques jeunes filles vient ébranler cet édifice!... Il y a autre +chose encore, Isabelle. Pourquoi ne m'avez-vous jamais parlé de la +présence à la Verderaye du fils aîné de M. Brennier, et aussi de ce M. +Arlys dont je ne soupçonnais pas l'existence? + +--Vous ne m'avez jamais rien demandé sur les habitants de la Verderaye +ni sur l'emploi de mon temps, répondit Isabelle sans s'émouvoir. + +Elle ne détournait pas son regard indéchiffrable des yeux perçants qui +la sondaient, mais les mains qui retenaient la mante tremblaient +légèrement. + +--... Je n'ai jamais pensé que la présence de M. Arlys et de M. Alfred +Brennier pût changer, à vos yeux, la nature de mes relations avec les +demoiselles Brennier, ajouta-t-elle avec simplicité. + +Madame Norand se mordit violemment les lèvres. Elle ne pouvait le nier, +jamais elle ne s'était informée du genre d'occupations d'Isabelle à la +Verderaye. Elle s'était absolument méprise sur ces jeunes filles, il +lui fallait le reconnaître aujourd'hui... Mais, véritablement, +aurait-elle pu s'en douter en voyant Isabelle toujours la même, +ponctuellement occupée de ses devoirs et conservant son calme +imperturbable?... Aurait-elle pu concevoir un soupçon jusqu'à ce soir +où elle avait, pour la première fois, surpris dans ces grands yeux +bleus un rayonnement inaccoutumé qui lui avait enfin donné l'éveil?... +Cette jeune fille silencieuse et impénétrable avait admirablement caché +son jeu. + +--Vous connaissez assez mes idées pour comprendre que je n'aurais +jamais toléré vos relations avec des jeunes personnes romanesques et +exaltées telles que me paraissent vos soi-disant amies, dit-elle en +essayant de dominer l'irritation qui montait visiblement en elle... +Vous avez donc agi avec une coupable dissimulation... vous ne pouvez +faire autrement que de le reconnaître, car vous avez soigneusement +évité d'attirer mon attention sur vos rapports beaucoup trop fréquents +avec ces personnes. Vous êtes une créature extrêmement fausse et +dissimulée... + +--C'est vrai, grand'mère... + +Malgré le remarquable empire qu'elle possédait sur elle-même, Madame +Norand eut un léger sursaut d'étonnement en entendant cet aveu, fait +avec une parfaite tranquillité. Elle se pencha un peu pour essayer de +distinguer le visage d'Isabelle... mais la jeune fille s'avança et la +lumière grise tombant des verrières éclaira soudain une physionomie +grave et fière. + +--... Oui, j'ai dissimulé, je vous ai trompée, toujours, continua +Isabelle d'une voix lente et posée. En apparence, j'étais ce que vous +aviez voulu faire de moi... au fond, vous n'avez rien détruit, +grand'mère. Je n'ai jamais plus rêvé qu'en ces jours où vous +m'interdisiez le rêve, où vous m'avez crue enfin complètement +matérialisée et insensible à toutes choses... Et je vous ai encore +trompée tandis que j'apprenais de mes amies les beautés de la religion, +de la vertu et du sacrifice... alors que mon intelligence murée par +vous s'ouvrait peu à peu à leur contact et que mon coeur se reprenait à +croire, à espérer... + +Elle s'était insensiblement animée, et maintenant elle se redressait, +les yeux étincelants d'ardeur et de défi. Madame Norand tressaillit, et +la coloration de son visage se fit plus intense. + +--Croire, espérer quoi, folle? dit-elle, les dents serrées, en +saisissant le poignet de la jeune fille. On vous a fait croire, +peut-être, à la bonté, à l'amour, au dévouement, en vous faisant +espérer là le bonheur... Moi je vous répète une fois de plus que rien +de tout cela n'existe, que ces illusions sont un danger et une +souffrance de tous les instants. Je croyais avoir fait pénétrer +profondément ces idées en vous, et je m'aperçois que tout est à +refaire... Mais n'ayez crainte, j'y parviendrai. + +--Vous ne pouvez rien désormais, dit gravement isabelle. Je suis plus +forte que vous, grand'mère. + +Un rire ironique résonna dans la galerie. + +--Vraiment, voilà une chose que j'ignorais!... Et sur quoi basez-vous +cette assertion, créature présomptueuse que je briserais comme un fétu +de paille. + +--Parce que j'ai la foi... Je crois en Dieu, grand'mère. + +Madame Norand lâcha la main d'Isabelle et recula jusqu'à la table. +L'irritation qui l'agitait tout à l'heure semblait avoir subitement +disparu... mais Isabelle ne s'y trompa pas. Elle savait ce +qu'annonçaient ce masque impassible et glacial, ce front profondément +barré, ces yeux aux lueurs dures. + +--Je vois que votre folie est plus grave que je ne le pensais... Il +n'ya qu'un moyen de mettre ordre à cela, et je vais vous le faire +connaître sans retard. Aussi bien devais-je le faire un de ces jours... + +Elle s'arrêta un instant, sans cesser de regarder Isabelle toujours +immobile et calme devant elle. + +--... Oui, j'ai résolu de vous marier, Isabelle. Selon les idées que je +vous ai données, vous ne verrez là qu'un devoir rigoureux, et non les +mille sentimentalités dont tant de jeunes filles entourent cet acte. +Elles sont vite détrompées par les désillusions, les malheurs qui +fondent sur elles... tandis que vous, armée contre ces surprises du +coeur et ces douleurs de la vie, vous ne connaîtrez que la paisible +félicité du devoir accompli et de l'ordre régnant autour de vous. Ne +désirant rien, ne regrettant rien, vous ne souffrirez pas, Isabelle... + +Elle s'interrompit encore, mais Isabelle ne prononça pas une parole, et +ses longs cils s'abaissèrent sur ses yeux, les voilant complètement. + +--... Oui, vous serez vraiment heureuse, car celui que j'ai choisi est +un homme d'énergie et de labeur, ennemi des billevesées qui tourmentent +tant d'imaginations, même masculines... En un mot, Isabelle, dit-elle +impérieusement, je vous annonce que j'ai accordé votre main à M. Piron. + +Isabelle chancela et se retint à un siège. Livide, ses yeux grands +ouverts pleins d'une stupeur sans nom et d'une indicible horreur, elle +balbutia: + +--M. Piron!... Lui!... lui! + +--Oui, notre voisin Aristide Piron, dont vous avez pu apprécier les +solides qualités, dit Madame Norand d'un ton incisif. Le mariage se +fera... + +--Jamais! dit une voix incroyablement ferme. + +Et Isabelle, surmontant sa défaillance par un énergique effort de +volonté, se redressait, une flamme de résolution et de fierté +étincelant dans son regard. Mais le tremblement de son corps frêle, +l'altération de son visage témoignaient de l'émotion violente qui +l'agitait. + +--Jamais? répéta Madame Norand d'une voix sifflante. Vous ne me +connaissez donc pas encore?... Vous ne savez pas que je supporte aucune +résistance et que je vous ferai plier?... Qu'avez-vous donc appris à la +Verderaye qui vous rende aujourd'hui tellement récalcitrante et vous +fasse mépriser la demande d'un homme honorable, sérieux, et pourvu de +la plus belle propriété du pays? Que vous faut-il et qu'avez-vous rêvé +dans votre démence? dit-elle brusquement en jetant un regard +investigateur sur sa petite-fille. + +La teinte rose, pour la seconde fois, apparut sur le blanc visage +d'Isabelle. Un rayonnement semblait descendre sur cette physionomie +charmante, dans ces belles prunelles bleues... Ce ne fut qu'un éclair, +et, en soutenant intrépidement le regard irrité de sa grand'mère, elle +répondit avec un calme extrême: + +--Autrefois, comme aujourd'hui, je n'aurais pas accepté ce mariage. Je +vous l'ai dit, grand'mère, vous vous êtes trompée sur mon compte; je +n'étais pas encore au point que vous croyiez... Il vous aurait fallu me +conduire au total anéantissement de ma liberté morale pour me faire +accepter cet homme grossier, vaniteux et dépourvu de sentiments élevés. +Même avant de fréquenter la Verderaye, j'étais encore capable +d'observation et je conservais quelque fierté... Je sais fort bien +qu'il n'y aurait rien de déshonorant à épouser un homme de condition et +d'éducation inférieures, fût-il paysan, mais il est impossible, +grand'mère, que vous ne compreniez vous-même la position fausse de l'un +et de l'autre en semblable circonstance et les souffrances qui en +résultent inévitablement... Et d'ailleurs, ajouta-t-elle avec une +soudaine animation, celui que vous m'offrez, fût-il le plus noble, le +plus riche, le meilleur, je ne l'épouserais jamais, à moins que... + +--A moins que?... répéta Madame Norand d'une voix dure. + +--A moins que je ne l'aime, acheva Isabelle avec douceur. + +Madame Norand se détourna presque violemment. Cette fois, la colère +avait raison de sa glaciale impassibilité. + +--Ecoutez, Isabelle, et comprenez-moi bien. Je vous défends de songer à +ces rêves ridicules qui ont pris possession de votre pauvre cervelle... +Demain, M. Piron viendra et vous lui serez officiellement fiancée. Le +mariage se fera à l'automne, deux jours après la Toussaint. + +--Grand'mère! + +Ce cri s'échappa, déchirant, des lèvres d'Isabelle. Ses mains se +joignirent dans un geste de supplication passionnée... Mais elle ne +rencontra qu'un visage glacé et inexorable. + +--Je vous l'ai dit, Isabelle, tout est inutile. Je veux ce mariage... +Allez maintenant à votre ouvrage, vous n'avez que trop perdu de temps +avec vos ridicules raisonnements. + +Elle se détourna et s'assit devant sa table... Isabelle s'éloigna d'un +pas chancelant. A la porte, elle se heurta à M. Marnel. L'écrivain +recula devant ce visage éclairé par la grande lanterne du vestibule que +venait d'allumer Rosalie. + +--Etes-vous malade, mon enfant?... Que vous arrive-t-il? + +Elle fit un geste vague et s'éloigna rapidement vers l'escalier. + +M. Marnel entra dans la galerie. Madame Norand, qui feuilletait un +volume, tourna la tête vers lui, et il put constater qu'aucune émotion +n'avait laissé sa trace sur cette physionomie accentuée. + +--Vous allez me conseiller, Marnel. Je suis embarrassée entre deux +citations... + +--Très volontiers, Sylvie... mais dites-moi auparavant ce qui arrivé à +votre petite-fille. Elle avait une triste figure, la pauvre enfant! + +--Rassurez-vous, dit sèchement Madame Norand en levant les épaules avec +dédain. Ce sont de folles idées de jeune fille auxquelles je viens de +mettre ordre... Et, puisque vous voilà, je puis aussi bien vous +annoncer maintenant les fiançailles d'Isabelle avec M. Piron, le voisin +que vous avez vu ici il y a quelques jours. + +--Avec... M. Piron! s'exclama-t-il d'un ton d'indicible stupeur. Voilà +donc la raison de ce visage désespéré!... Et c'est cette enfant +charmante et délicate, cette jeune créature au coeur aimant que vous +voulez donner à ce rustre égoïste?... Il est impossible que vous +méditiez un pareil crime, Sylvie! + +--Oh! pas de grands mots, Marnel!... Je vous assure qu'elle sera fort +heureuse quand elle aura reconnu l'inanité de ses rêves et la paisible +sécurité du sort que je lui prépare. J'ai tout fait pour rendre cette +enfant sérieuse et pratique, je n'y ai qu'à moitié réussi... le mariage +achèvera le reste. Il est temps, grand temps, je m'en suis enfin +aperçue. + +--Oui, cette pauvre enfant renaissait à la vie morale, elle voyait +enfin que tout n'est pas déception et égoïsme, comme vous aviez voulu +le lui persuader... Et en même temps s'éclairait son intelligence, +cette belle et vive intelligence que vous avez prétendu abaisser +perpétuellement aux travaux matériels, en lui ôtant toutes les joies et +toutes les espérances de la terre et du ciel. + +--Bien d'autres se contentent d'une semblable existence... + +--Peut-être, mais combien sont-elles à plaindre, celles-là!... et +certainement elles n'ont pas le caractère d'Isabelle. Ne voyez-vous pas +que cette jeune fille est admirablement douée sous le rapport de +l'intelligence, qu'elle possède un coeur ardent, délicat, d'une exquise +élévation?... qu'il lui est impossible, en un mot, de se contenter des +sentiments rétrécis et des aspirations bornées imposées par vous?... Ce +ne sont pas la pauvreté, la souffrance, le travail qui pourraient +effrayer une telle nature, mais seulement le vide du coeur. En aimant, +elle est capable de tout supporter... Et si vous aviez réussi à mener à +bien votre système, savez-vous ce qu'elle serait devenue?... Une +désespérée! Jamais Isabelle, telle que je l'ai pénétrée, n'aurait pu +vivre sans espérance et sans idéal. + +--Bah! vous verrez qu'elle vivra parfaitement, dit Madame Norand avec +une sécheresse ironique. Loin de ses amies Brennier, elle oubliera +toutes ses folies. Ces gens ont vraiment bien manoeuvré, mais j'ai été +plus forte qu'eux. + +--Quels gens? + +--Les Brennier, ces hypocrites, cachant sous leurs mines simples et +franches une singulière habileté. C'était là un jeu bien combiné, +évidemment... Une jeune fille ignorante, riche à millions, voilà une +proie excellente, et dès lors on dresse ses batteries, on met en scène +le frère et le cousin. La petite sotte tombe dans le piège, choisit le +plus habile, et voilà l'avocat besogneux en passe de devenir l'époux de +cette jeune millionnaire... Malheureusement, la grand'mère est là... + +--Que racontez-vous donc, Sylvie? Je crois, vraiment, que vous accusez +cette excellente famille Brennier et M. Arlys! s'écria M. Marnel avec +indignation. Ce jeune homme est cependant l'être le plus noble et le +plus désintéressé de la création... et d'ailleurs, je sais de source +certaine que sa fortune surpasse celle de Mademoiselle d'Effranges. Il +tient si peu à l'argent qu'une grande partie de ses revenus va aux +oeuvres de bienfaisance... Quant à se sentir attiré vers votre +petite-fille, il n'y a là rien d'extraordinaire, et, en les voyant l'un +près de l'autre cette après-midi, j'ai pensé qu'on ne pouvait rêver +mieux qu'une union entre ces deux belles âmes. Rien ne les sépare... +Soyez donc bonne, Sylvie, et, s'ils s'aiment, faites leur bonheur. + +Madame Norand demeura un instant silencieuse, la tête tournée vers la +fenêtre, ses mains nerveuses disposant des feuillets devant elle... +Elle dit enfin d'un ton froidement paisible, comme si elle continuait +une phrase commencée: + +--Le mariage se fera à l'automne, ici même. M. Piron se montre pressé, +ayant grand besoin d'une ménagère. Serez-vous témoin, Marnel? + +--Vous êtes un mauvais coeur! Je ne vous aurais jamais crue ainsi, +Sylvie! s'écria M. Marnel exaspéré. Tenez, je m'en vais, car je ne sais +ce que je vous dirais... Mais souvenez-vous de ce que je vous ai +prédit, un soir, à Paris... L'étincelle existait, elle devait jaillir +un jour sous l'impression d'un sentiment très vif... et ce sentiment, +vous ne pouvez l'étouffer, quoi que vous tentiez. Isabelle, j'ai tout +lieu de le croire, a compris que son coeur appartenait à cet autre +coeur généreux et bon: voilà l'explication de ce changement qui vous +irrite tant... Votre obstination pourra la faire mourir, mais, si peu +que je la connaisse, je me doute qu'elle n'est pas de celles qui +oublient. + + + +XI + + + +Le vent attaquait avec furie la massive porte d'entrée qui gémissait +lamentablement. A travers les larges interstices, il pénétrait dans le +vestibule et faisait vaciller sans repos la flamme de la lanterne... +Sous cette lueur indécise et troublée, une forme enveloppée d'un long +manteau passa légèrement. Deux petites mains nerveuses ouvrirent le +lourd vantail et l'apparition se trouva dehors, en face de la lande +déserte sur laquelle tombait la lueur grise du jour finissant. Elle +s'éloigna rapidement dans la direction de Saint-Pierre-du-Torrent. + +Un grand capuchon couvrait sa tête, dérobant ainsi complètement ses +traits, mais il était impossible de se méprendre à cette allure légère, +extrêmement souple et élégante. C'était bien là Isabelle d'Effranges. + +Haletante, brisée par une lutte opiniâtre contre la tempête qui tentait +de renverser cette frêle et téméraire créature, Isabelle atteignit +enfin le promontoire rocheux sur lequel s'élevait la chapelle. Là +semblaient s'être donné rendez-vous toutes les puissances infernales. +Le vent hurlait dans la lande, sifflait à travers les fenêtres de la +chapelle, veuves de leurs vitres, et grondait dans la gorge où il +s'engouffrait impétueusement. Le torrent, gonflé par les pluies des +jours précédents, se précipitait avec furie, entraînant dans ses remous +écumeux des arbustes et des plantes arrachés à la falaise; au pied du +promontoire, la cascade s'écroulait avec fracas. Ce concert +épouvantablement grandiose paraissait formé de voix démoniaques +déchaînées dans ces solitudes. + +Isabelle s'assit à sa place favorite, appuya sa tête sur ses mains +croisées et demeura immobile, regardant vaguement devant elle. + +Elle était venue rarement ici depuis qu'elle connaissait les Brennier. +Pour elle, tout besoin de songerie et de solitude avait fui... Chez ces +êtres affectueux et charmants, elle avait trouvé de quoi satisfaire ses +plus intimes désirs, et, à certains instants, les tristes jours +d'autrefois, les misères quotidiennes s'étaient trouvés oubliés. Un +charme s'était emparé d'elle pendant ces derniers mois et elle y avait +cédé sans résistance, heureuse comme elle ne l'avait jamais été. + +Oui, heureuse, elle, Isabelle! N'était-ce pas inconcevable?... Et ce +bonheur mystérieux qu'elle ne pouvait analyser avait atteint son apogée +cette après-midi même, quelques instants avant que Madame Norand +n'apparût à la Verderaye. En une inoubliable et radieuse minute, elle +avait compris que son coeur appartenait à Gabriel. + +A Gabriel!... Et elle devait être la femme d'Aristide Piron! Oh! plutôt +mourir! + +Elle se tordit les mains dans un mouvement de douleur. Mourir!... Elle +ne le pouvait plus, maintenant qu'elle croyait à un Dieu, à une vie +future, à tout ce que croyait Gabriel. Mais alors, comment lutter, +comment éviter ce sort odieux devant lequel son jeune être frémissant +reculait avec horreur?... Comment?... + +Elle se leva brusquement. Sous l'angoisse épouvantable qui +l'étreignait, elle eût voulu crier, jeter sa plainte aux échos de la +lande sombre. Mais les rafales l'étouffaient, paraissant se rendre +complices de l'aïeule implacable qui avait tenté de refouler toutes les +aspirations de ce jeune coeur... Eh bien! elle fuirait, elle irait... +Mais où donc? Qui aurait pitié d'elle? + +Elle s'avança dans le sentier étroit côtoyant le bord de la falaise, +sans souci du sol détrempé sur lequel elle glissait. Elle marchait en +se répétant qu'elle périrait de fatigue et de faim dans la lande plutôt +que d'épouser cet homme... mais elle s'arrêta près de la pierre +sculptée où elle s'était assise un jour... ce jour où elle avait vu +pour la seconde fois Gabriel Arlys. Pauvre insensée! elle avait fui +alors ceux-là dont la séparation produisait aujourd'hui en elle un +immense déchirement. + +Elle monta sur la pierre et regarda mélancoliquement le torrent écumer +à ses pieds. Que tout était sombre et triste aujourd'hui, depuis le +ciel noir jusqu'à l'eau grise et terrible qui emportait dans ses flots +furieux ses proies végétales pour les jeter au loin, dans quelque +gouffre mystérieux!... jusqu'à la chapelle isolée et croulante, +enveloppée de sa verdure foncée comme une veuve de ses voiles!... Ou +bien était-ce elle-même qui voyait toutes choses à travers le +brouillard de ses regrets, de son intime et profonde souffrance? + +Dans un geste douloureux, elle leva les mains au ciel en laissant +échapper un sanglot... Un cri d'angoisse retentit derrière elle. + +--Isabelle! + +Elle se retourna en tressaillant au son de cette voix bien connue. Au +débouché d'un sentier dévalant vers la lande apparaissait Gabriel... +mais Gabriel livide, les traits contractés, une expression d'horreur et +d'indicible reproche dans le regard. Son bras se tendait comme pour +empêcher un acte criminel... et une soudaine lumière se fit dans +l'esprit d'Isabelle. + +--Non, non!... Oh! ne croyez pas cela! cria-t-elle en étendant les +mains vers lui en un mouvement de protestation ardente. Autrefois... +oui, je l'aurais fait certainement, mais maintenant je sais que je +dois tout souffrir plutôt que de me donner la mort... + +Elle descendit de la pierre et fit quelques pas vers M. Arlys qui +demeurait immobile et singulièrement pâle. + +--... Non, je n'aurais pas fait cela... Vous avez peu de confiance en +moi, Monsieur Arlys, dit-elle d'un ton de reproche timide. + +Un tressaillement agita Gabriel. Il s'avança à son tour, et Isabelle +remarqua avec une stupeur pleine d'émotion que cet homme si +parfaitement maître de lui-même tremblait extrêmement. + +--Je suis en effet coupable, dit-il de sa belle voix profonde, un peu +frémissante. Mademoiselle, il est vrai que j'ai eu cette pensée, mais +vous me pardonnerez peut-être un jour en songeant quel spectacle +effrayant vous présentiez, seule au bord de l'abîme, dans cette +attitude de désespoir. Je n'ai pas été maître de ma première impression +et j'ai eu peur... Il y a peu de temps encore, vous ignoriez tout de +Dieu, de ses commandements, de ses défenses, vous paraissiez faire si +peu de cas de la vie!... Mademoiselle, je ne puis que vous demander +d'essayer de me pardonner plus tard cette crainte d'une seconde, +ajouta-t-il en s'inclinant devant elle. + +D'un mouvement spontané, elle lui tendit la main. + +--Non pas plus tard, mais en ce moment même. Comme vous le dites, il +était permis de se méprendre... et, au fait, il doit vous sembler +bizarre et peu d'accord avec une tête sensée de me trouver ici à cette +heure, et par ce temps. Mais vous ne savez pas... + + + +Elle s'arrêta, suffoquée par la pensée renaissante, effroyable comme un +cauchemar, du mariage qui lui était imposé. Mais elle lut dans les yeux +de Gabriel une interrogation anxieuse et continua d'un ton bas et brisé: + +--... Vous ne vous doutez pas que je fuis ma grand'mère parce que... +Mais, Monsieur Arlys, vous pourrez me renseigner sur cela. Suis-je +obligée de lui obéir quand elle m'impose une union odieuse?... alors +que je préférais être roulée là, sur ces rochers, par ces eaux +effrayantes! fit-elle dans un cri de poignante douleur. + +M. Arlys eut un brusque mouvement de recul et l'altération de ses +traits s'accentua. Il détourna les yeux et parut faire un excessif +effort sur lui-même pour répondre avec une apparence de calme à la +question posée moins encore par les lèvres d'Isabelle que par le beau +regard angoissé qui se tournait vers lui. + +--L'obéissance n'est pas exigée en ce cas, très certainement. Si +vraiment cette union vous inspire une telle répulsion, si elle ne vous +promet que tristesses et regrets, si, surtout, vous craignez d'y perdre +le don précieux de la foi qui vient de vous être accordé, il serait +affreux d'engager dans cette voie votre jeune vie, et vous avez le +droit de résister, respectueusement et fermement... Mais vous +souffrirez, Mademoiselle... + +--Qu'importe!... oh! qu'importe, pourvu que ce mariage ne s'accomplisse +pas! fit-elle dans un élan de joie douloureuse. Je vous ai dit que +j'aimerais mieux mourir tout de suite... eh bien! j'userai peut-être +mes forces en luttant contre la volonté de ma grand'mère, je mourrai +même, qui sait?... mais je ne céderai jamais, puisqu'elle ne peut m'y +obliger! + +Il la regarda, si frêle et si délicate, mais redressée en cet instant +dans un mouvement d'inéluctable décision, une flamme de fermeté virile +dans ses belles prunelles violettes qui savaient si bien refléter +toutes les émotions et les douceurs féminines... D'un ton pensif, comme +en se parlant à lui-même, il murmura: + +--Oui, vous saurez souffrir... mais enfin, n'aurez-vous pas aussi un +peu de bonheur! Les joies de l'enfance, la tendresse d'une mère, les +consolations de la religion vous ont manqué jusqu'ici; il semblerait +qu'un rayon de félicité, encouragement divin, doive un jour illuminer +votre vie... Mais, Mademoiselle, vous allez être absolument +transpercée! Entrons dans la chapelle! s'écria-t-il tout à coup. + +De larges gouttes de pluie, d'abord espacées, tombaient depuis un +instant sans qu'ils s'en aperçussent. Mais maintenant c'était l'averse +torrentielle, projetée avec violence par les rafales qui faisaient +rage... Isabelle et Gabriel s'élancèrent vers la chapelle dont le jeune +homme ouvrit avec quelque difficulté la porte aux ferrures rouillées. + +Un pas précipité se faisait entendre dans le sentier proche de la +chapelle, et, au moment où les jeunes gens s'engouffraient dans le +petit temple, quelqu'un les rejoignait avec une exclamation de surprise +joyeuse... Gabriel se détourna, et lui aussi laissa échapper un cri de +stupeur. + +--Monsieur Marnel! + +--Oui, moi-même! dit l'écrivain en se secouant vigoureusement. Moi-même +qui suis à la recherche de cette pauvre fugitive... Je l'ai entendue +partir, j'ai soupçonné son dessein, et, le temps de décrocher mon +manteau, me voilà parti à travers la lande. Je me suis trompé de +sentier, je me suis trouvé retardé... et cependant je tremblais... + +--Pourquoi donc? demanda Isabelle en posant sur lui ses grands yeux +tristes. + +Il ne parut pas avoir entendu et se mit en devoir d'enlever son +vêtement ruisselant. Mais Isabelle dit avec une calme mélancolie: + +--Vous aviez sans doute la même idée que M. Arlys lorsqu'il m'a vue +là-bas, au bord du torrent?... Vous craigniez de ma part un instant de +désespoir, Monsieur Marnel? + +--Eh bien! oui, je l'avoue, ma chère enfant! dit-il résolument. La +secousse a été rude pour vous, et vous êtes une convertie de fraîche +date. J'ai eu peur... Pardonnez-moi, men enfant. + +Elle lui tendit sa petite main glacée. + +--Je vous pardonne comme j'ai pardonné à M. Arlys, dit-elle doucement. +Mais je regrette de vous avoir occasionné cette course par ce temps +épouvantable. + +Il secoua les épaules avec insouciance. + +--Bah! peu m'importe!... Sylvie va m'en vouloir à mort, mais tant pis, +je lui ai dit son fait et je le lui répéterai encore... Comprenez-vous, +Arlys, qu'elle veuille faire de cette enfant la femme d'un Aristide +Piron!... + +--Quoi! ce serait cet homme! s'exclama sourdement Gabriel. + +Il revoyait nettement le personnage rencontré un jour dans une +propriété voisine, avec son apparence vulgaire, sa suffisance, son +étroit orgueil de paysan enrichi et son manque total de croyances... +Et, devant lui, se tenait la délicate et aristocratique jeune fille +destinée à ce rustaud pétri de vanité. + +Isabelle se laissa tomber sur une marche de l'autel--un bijou de pierre +sculptée qui s'effondrait lamentablement. Au-dessus se dressait une +grande croix de granit brut à laquelle un bras manquait; mais, dans +l'obscurité, elle n'en produisait pas moins un effet saisissant par son +aspect rude et écrasant et sa disproportion avec les dimensions exiguës +de l'autel et de la chapelle. + +Le capuchon de la jeune fille avait glissé, entraînant la torsade de sa +chevelure, et les belles ondes argentées s'épandaient sur le manteau de +laine grossière, entourant d'un pâle rayonnement ce visage si blanc et +si fin. Dans la vague lueur déversée par le jour finissant, au milieu +de ces débris gothiques, elle semblait une mystérieuse apparition d'un +autre âge, une des nobles châtelaines dont les pierres tombales +gisaient, brisées, dans un coin de la chapelle... Mais elle était bien +vivante, car elle frissonnait sous le courant d'air formé entre les +fenêtres béantes. + +--Il n'y a pas moyen de rester ici. Mieux vaudrait encore demeurer sous +la pluie, dit Gabriel en s'avançant. + +Il était demeuré près de la porte, en discrète contemplation devant le +délicieux tableau offert à son regard... En tournant derrière l'autel, +il découvrit une petite sacristie dont l'étroite fenêtre gardait +intacte sa vitre tapissée de toiles d'araignées. Il y apporta une +pierre pour servir de siège à Isabelle, et demeura debout, ainsi que M. +Marnel, tous deux appuyés contre ce qui avait été une armoire et ne +présentait plus qu'un enfoncement béant où gisaient quelques planches +vermoulues. + +Gabriel semblait écouter attentivement le bruit de la pluie qui se +déversait avec violence... mais, au bout d'un instant, il dit, comme +continuant tout haut sa pensée: + +--Et vous croyiez, pauvre enfant, agir sagement en fuyant ainsi! +Qu'auriez-vous fait?... Que seriez-vous devenue? Votre sagesse, votre +courage vous avaient donc complètement abandonnée? + +--Oui, je crois que j'étais un peu folle... mais je souffrais tant! +dit-elle en froissant ses mains l'une contre l'autre dans un mouvement +de douleur. Je ne sais pas encore bien prier, et je me suis sentie +soudain faible, pauvre, abandonnée, n'ayant plus qu'une pensée, un +désir: fuir cette maison, où je ne trouvais que la souffrance. Sans +vous, je serais peut-être à cette heure dans la lande, dit-elle en +frissonnant. + +--Heureusement, je n'ai pas manqué aujourd'hui, malgré la tempête, ma +promenade quotidienne. Le but en est presque toujours cette chapelle +que j'ai en grande affection, et j'y venais ce soir dans l'espoir de +jouir d'un beau spectacle sur cette petite hauteur. + +--Et Mademoiselle Isabelle vous en a empêché? dit M. Marnel. + +Gabriel sourit en désignant d'un geste la fenêtre contre laquelle la +pluie faisait rage. + +--Avouez que la contemplation serait héroïque! J'apprécie beaucoup plus +en ce moment cet abri, si peu confortable soit-il... Une chose m'ennuie +cependant: l'inquiétude de mon oncle et de mes cousines en me croyant +sous ce déluge. + +--Oui, ils vont certainement se tourmenter. Mais comment faire? + +--Il n'y a qu'à attendre, Mademoiselle. Ces averses sont ordinairement +très fortes, mais assez courtes. Dans peu de temps nous pourrons, je +crois, revenir vers nos demeures. + +--Ah! oui, retourner à Maison-Vieille! dit-elle avec un tressaillement. +Vous m'avez dit quelquefois que j'étais courageuse et cependant, voyez, +j'ai peur de la lutte... Dans cette maison, je vais retrouver la +sérénité glaciale de ma grand'mère, l'affection banale de ma tante, un +peu d'attachement égoïste de la part des domestiques dont je suis +l'aide et parfois la servante... mais personne qui s'inquiète de ma +souffrance, personne pour me dire: Isabelle, quelle est ta peine?... Ne +puis-je te consoler?... Ah! dit-elle avec un sanglot, cela a été en +tout temps ma peine la plus dure. Enfant, j'ai été confiée à des +étrangers sévères par les recommandations de ma grand'mère. Jeune +fille, je n'ai connu près d'elle qu'une froideur écrasante, une +autorité impérieuse... J'avais autrefois une nature extrêmement +enthousiaste, avide de tendresse, passionnée pour le beau. Les +difformités physiques m'épouvantaient, et je n'ai véritablement vaincu +cette impression que depuis quelque temps... depuis que Régine m'a +appris qu'il n'y a d'affreux que le péché. Mais ces penchants de ma +nature ont été vigoureusement attaqués... Alors, ne pouvant et ne +voulant pas les faire disparaître, je les ai cachés sous un masque de +calme, d'impassibilité jamais démentie. Ce que j'ai souffert ne se peut +exprimer... Je me comparais à un être plein de vie enfermé dans un +sépulcre de glace. Je m'étais ainsi formé, instinctivement, une +personnalité extérieure qui a trompé ma grand'mère. Elle m'a crue à +point pour son projet... Elle n'avait pas compris que la petite flamme +d'idéal allumée en moi par Dieu était demeurée, bien faible, mais +indestructible, par une miséricordieuse permission de ce Dieu qu'elle +ne connaît pas, et qu'il m'était impossible de devenir l'épouse d'un +Piron. + +--Il faut en effet que votre aïeule vous connaisse bien peu. Je ne +comprends pas cet aveuglement de la part d'une femme intelligente! +s'écria M. Marnel. + +--Lui imposer ce rustre, alors que tant de nobles et brillants partis +pourraient lui être offerts! murmura Gabriel. + +Elle tourna vers lui un regard empreint d'une sincère surprise. + +--A quoi pensez-vous, Monsieur Arlys?... Un brillant mariage, à moi! +Outre que je m'en soucie peu, il est fort improbable que l'on songe +jamais à la pauvre créature que je suis, ignorante et sans esprit, +inapte à tout ce qui plaît au monde... + +--Ignorante et sans esprit! répéta Gabriel sans pouvoir retenir un +sourire. Qu'en dites-vous, Monsieur Marnel? + +L'écrivain eut un joyeux éclat de rire. + +--Oui, Arlys, Mademoiselle d'Effranges est ignorante... mais seulement +d'elle-même. Sachez, Mademoiselle, que la moitié des jeunes filles que +nous rencontrons dans le monde ne possèdent que des parcelles de savoir +dans leur pauvre cervelle et ne sont capables que de jacasser sans +trêve sur leurs frivoles occupations... Tandis que vous!... + +--Vous êtes tous deux trop indulgents, mais tous ne sont pas ainsi, +dit-elle d'une voix un peu tremblante. Il est certain qu'un homme +sérieux, savant, épris d'idéal, se souciera peu d'unir sa vie à une +femme qu'il devra instruire et former sur tout, à une faible créature +ne lui apportant qu'un coeur bien pauvre, un caractère trop accoutumé à +la tristesse et par là même bien peu attrayant... + +--Mademoiselle Isabelle, ne parlez pas ainsi!... s'écria Gabriel. + +Il s'interrompit brusquement. Si l'ombre n'avait pas envahi la +chapelle, Isabelle l'eût vu frémir et serrer les lèvres pour retenir +les mots qui allaient en jaillir... Mais M. Marnel s'avança et posa sa +large main sur l'épaule du jeune avocat. + +--Oui, vous avez raison de protester, Arlys, dit-il gravement. +Mademoiselle Isabelle ne se connaît pas... et elle ne vous connaît pas, +car sans cela, Mademoiselle, vous auriez compris, clair comme le jour, +et comme je l'ai compris moi-même cette après-midi en vous voyant l'un +près de l'autre... que vous étiez l'épouse rêvée par Gabriel Arlys. + +Une exclamation étouffée s'échappa des lèvres d'Isabelle... Gabriel +murmura d'une voix sourde: + +--Monsieur Marnel, pourquoi lui avez-vous dit cela?... Je ne voulais +pas profiter de son découragement, des circonstances un peu singulières +dans lesquelles nous nous trouvons, pour lui apprendre que mon rêve +était de devenir son soutien, son époux dévoué jusqu'à la mort... + +--Eh! je l'ai bien compris, parbleu!... C'est pourquoi j'ai pris les +devants, car sachez-le, Arlys, ce que je viens de révéler à +Mademoiselle Isabelle sera une aide puissante dans la lutte qu'elle va +soutenir contre sa grand'mère. Tôt ou tard, elle vaincra. Sylvie n'est +pas mauvaise, au fond... et qui sait même si elle n'aime pas un peu sa +petite-fille? + +--Etrange manière d'aimer, en tout cas! s'écria Gabriel d'une voix +vibrante. Mais peut-être avez-vous raison, Monsieur... Mademoiselle +Isabelle, vous avez entendu M. Marnel. En quelques mots, il vous a +exprimé mon plus cher désir... M'autorisez-vous à demander votre main à +Madame votre grand'mère? + +Il avait parlé d'une voix lente et basse, les bras croisés sur sa +poitrine, son beau regard grave et doux fixé sur Isabelle qu'il +distinguait à peine dans la pénombre... Elle se dressa debout, +tremblante d'une indescriptible émotion, et balbutia: + +--Moi!... moi! Mais c'est impossible! Que feriez-vous de moi? + +--Une femme chrétienne, dans le sens le plus admirable de ce mot, dit +doucement Gabriel. Dès le jour où je vous ai vue à la Verderaye, j'ai +pressenti les magnifiques qualités mises en germe par Dieu en votre +âme, je les ai vues ensuite éclore rapidement au contact de mes pieuses +et bonnes cousines... Je crois que vous serez une épouse intelligente +et ardemment dévouée, une mère admirable, ferme et tendre... que vous +serez pour les pauvres une protectrice, pour votre mari un conseil dans +ses travaux austères, pour tous une joie et une consolation. Voilà ce +que je ferai de vous, avec l'aide toute-puissante de Dieu... Peut-être +suis-je égoïste et présomptueux en osant demander un pareil trésor... +mais je n'ai jamais trouvé sur ma route celle qui répondait à mon +idéal... jamais, jusqu'au jour où je vous ai rencontrée ici... Mais si +vous me trouvez téméraire, Mademoiselle, dites-le-moi, et vous me +connaissez assez pour savoir qu'il ne sera plus question de ce sujet. + +Elle était demeurée immobile, les yeux un peu baissés, ses petites +mains croisées sur son manteau brun. Aux derniers mots de Gabriel, elle +leva vers lui son visage rayonnant de bonheur. + +--Si ma grand'mère l'autorise, je serai votre femme... Sinon, je serai +votre fiancée, toujours. + +Il s'inclina et baisa la main qui lui était tendue. Aucun discours ne +pouvait égaler pour lui l'accent de cette jeune voix, toute vibrante +d'une émotion puissante, le regard limpide de ces grands yeux que les +lueurs mourantes du jour lui avaient laissé entrevoir. + +--A la bonne heure, voilà un premier pas de fait! murmura M. Marnel en +se frottant les mains. Maintenant, à l'assaut de Sylvie!... Hum! ce +sera dur... mais cette petite Isabelle, depuis qu'elle se réveille, est +réellement charmante, et sa grand'mère finira bien par se laisser +gagner. Elle n'est pas de roc, après tout! + +Isabelle était retournée s'asseoir. Gabriel demeura près de la fenêtre. +Aucune parole ne fut plus échangée entre eux. Ils n'en avaient pas +besoin pour se comprendre, et ces deux coeurs battaient à l'unisson, +s'irradiaient du même pur bonheur en ces courts instants qui les +séparaient des tristesses prévues, des luttes pénibles et peut-être +longues. + + + +XII + + + +La pluie cessait enfin, Gabriel le constata avec un intime regret. Il +fallait retourner à Maison-Vieille... Isabelle rajusta son capuchon et +sortit de la chapelle à la suite de M. Marnel et de M. Arlys. Dehors, +Gabriel lui offrit le bras et, avec cet appui solide, elle put avancer +dans le sentier détrempé. + +Mais la tempête faisait rage, paraissant éprouver un malin plaisir à +lancer ses rafales au visage des jeunes fiancés. Le vent, extrêmement +rafraîchi par la pluie, faisait frissonner Isabelle, et, en la voyant +pâle et transie, se traînant presque maintenant, Gabriel songea avec +une sourde inquiétude qu'elle était faible et délicate, bien peu +capable de supporter un tel assaut. + +Enfin Maison-Vieille apparaissait. Des lumières brillaient au +rez-de-chaussée, du côté de la lande. Là était la galerie où +travaillait sans doute Madame Norand, tandis que Mademoiselle +Bernardine tricotait ou somnolait... Isabelle s'arrêta à quelques pas +de la maison. + +--Quand nous reverrons-nous? murmura-t-elle mélancoliquement. Je suis +tellement certaine que ma grand'mère refusera!... + +--Peut-être au premier moment, mais ensuite!... Ayez confiance, mes +pauvres enfants, dit M. Marnel d'un ton encourageant. + +--Oui, ayons confiance en Celui que nous connaissons et aimons +maintenant tous deux... Je voudrais tant avoir bientôt le droit de vous +dire: "Isabelle, quelle est votre peine? Ne puis-je vous en consoler?" +murmura Gabriel avec une infinie douceur. + +--Pensez du moins que maintenant je serai forte et résignée, parce que +je suis heureuse... Oh! si heureuse, malgré les épreuves qui +m'attendent! J'ai l'espérance... + +Leurs mains se serrèrent et Gabriel s'éloigna à grands pas. + +M. Marnel laisse retomber le lourd marteau de la porte d'entrée. +Mélanie vint ouvrir et recula avec un petit cri de surprise. + +--Comme vous êtes pâle, Mademoiselle!... + +Ecartant la vieille femme, M. Marnel et Isabelle entrèrent. Sur le +seuil de la galerie apparaissait Madame Norand, droite et implacable +comme une statue de la Justice. D'un geste bref, elle fit signe à sa +petite-fille d'approcher. + +Isabelle, envahie par un froid intense, se sentait chanceler, la tête +lui tournait et ses dents claquaient avec violence. Il lui sembla +qu'elle mettait un temps considérable pour franchir la courte distance +qui la séparait de sa grand'mère... Silencieusement, celle-ci entra +dans la galerie et Isabelle l'y suivit, ainsi que M. Marnel. + +--Sylvie, cette enfant est glacée... commença ce dernier. + +Un geste de Madame Norand l'interrompit. Elle saisit le bras d'Isabelle +et l'attira sous la lueur d'une lampe. + +--Venez-vous de la Verderaye, créature folle et rebelle? dit-elle +durement. + +--Non! murmura Isabelle qui se sentait envahie par une étrange +oppression. + +--Non?... Mais alors, qu'avez-vous fait?... Répondez donc! dit-elle en +la secouant impatiemment. + +--Mais vous ne voyez donc pas que cette pauvre petite se trouve mal! +s'écria M. Marnel en se précipitant. + +Le bras encore vigoureux de Madame Norand retint Isabelle qui glissait +à terre, et, aidée de l'écrivain, elle la transporta dans un fauteuil +où la jeune fille perdit complètement connaissance. + +--Elle est absolument glacée... Il serait préférable de la coucher tout +de suite, dit M. Marnel en considérant avec compassion le mince visage +si pâle sous le capuchon brun. + +Un peu plus tard, Isabelle était étendue dans son petit lit étroit et +dur comme un lit de camp. Elle avait repris ses sens, mais la fièvre la +gagnait, brûlant ses membres tout à l'heure d'une froideur de marbre. +Elle s'agitait et murmurait des mots sans suite en regardant sans la +reconnaître sa grand'mère debout près du lit. + +--Sa fiancée... toujours!... Pas M. Piron! J'aime mieux mourir!... +Grand'mère ne voudra jamais... elle me déteste, elle veut que je sois +malheureuse... Mais je suis heureuse... je serai bientôt sa femme... sa +femme!... Oh! j'ai peur de grand'mère! + +Très pâle, les traits contractés, Madame Norand écoutait ces paroles +murmurées par la faible voix d'Isabelle... Aux derniers mots, elle se +détourna brusquement, comme si la vue de ce joli visage effrayé et +soufrant lui était insoutenable. + + + + . . . . . . + . . . . . . + . . + + + +... Tamisée par un store épais, le soleil entrait dans une grande +chambre un peu sombre et mettait des reflets joyeux sur les vieux +meubles de poirier sculpté et sur une jeune tête blonde appuyée au +dossier d'un fauteuil. Il éclairait le pâle visage d'Isabelle +d'Effranges, et l'un de ses plus brillants rayons entourait d'une +auréole d'or la chevelure de Régine Brennier, assise près de son amie. + +Isabelle avait vu de près la mort. Une pleurésie s'était déclarée, +laquelle s'était trouvée compliquée par l'état de faiblesse de la jeune +fille. Avec une infatigable ténacité, et sans jamais laisser paraître +la moindre inquiétude, Madame Norand avait lutté contre la maladie, +toujours à son poste au chevet d'Isabelle. Bien vite, Mademoiselle +Bernardine avait senti ses forces fléchir, mais l'aïeule avait trouvé +des aides dévouées dans les jeunes filles de la Verderaye... Son +premier mouvement, en les voyant arriver aussitôt qu'elles eurent +connaissance de la maladie d'Isabelle, avait été de rompre brusquement +ces relations. Mais elle se souvint d'une parole dite par le médecin en +quittant la chambre de la jeune fille: "Il lui faut trouver, à ses +moments lucides, des visages aimés, gais et encourageants penchés sur +elle, et surtout, il importe d'éviter toute contrariété à cette +organisation ébranlée." + +En conséquence, Madame Norand avait accepté l'aide de ses jeunes +voisines, mais avec une condition expresse... Le lendemain de ce jour +où Isabelle avait fui Maison-Vieille, M. Brennier, ignorant encore la +maladie de la jeune fille, était venu pour solliciter sa main en faveur +de son neveu. Il s'était heurté à un inébranlable refus, et ce que +Madame Norand avait exigé de ses filles, c'était la promesse formelle +de ne jamais prononcer le nom de Gabriel. Elles y acquiescèrent, +sachant qu'il n'était pas besoin de raviver ce souvenir au coeur +d'Isabelle... Celle-ci n'y fit allusion qu'une fois, au début de sa +convalescence. Elle demanda un soir à Régine: + +--M. Arlys a-t-il fait sa demande à grand'mère? + +--Oui, ma chérie, il y a déjà quelque temps, avait répondu Régine avec +une tendre compassion. + +Isabelle ne s'informa pas de la réponse. Elle laissa retomber sa tête +sur les oreillers et demeura longtemps immobile, les mains jointes, son +beau regard mélancolique et résigné tourné vers la fenêtre +qu'enflammait le soleil couchant... Dès lors, elle n'avait plus reparlé +de Gabriel. + +En cette rayonnante et très chaude après-midi de fin d'août, les deux +jeunes filles causaient du mariage de Danielle, fixé au commencement de +l'automne. Paul des Orelles avait déjà retenu un appartement dans la +même maison que son beau-père. + +--Antoinette doit être heureuse de ne pas se séparer de sa soeur, fit +observer Isabelle. Ce mariage met sans doute le comble à ses voeux? + +--Oui, en un sens... Pauvre Antoinette! murmura Régine dont la +physionomie sereine s'attrista. + +--Pourquoi dites-vous cela, Régine? s'écria Isabelle avec surprise. + +Mademoiselle Brennier lui prit la main, et enveloppa la jeune fille de +son doux et profond regard. + +--Ma chère Belle, je vais vous l'apprendre, car ma noble et courageuse +soeur sera pour vous un exemple... Antoinette a été fréquemment +demandée en mariage, et entre autres par Paul des Orelles. Elle avait +vingt ans, lui vingt-quatre. Comme les autres, elle l'a refusé, car +elle ne voulait à aucun prix abandonner la tâche léguée par notre mère, +mais pour celui-là, Isabelle, elle a pleuré. Je l'ai vue, ma pauvre +soeur... Il n'y a que moi qui connaisse son secret. Tous, à commencer +par Danielle, ont cru qu'il lui était indifférent... Nous l'avions peu +revu pendant plusieurs années, puis, l'été dernier, nous trouvant à la +même plage, les relations ont été renouées... Peut-être Antoinette +a-t-elle un instant espéré que l'ancien projet reprendrait cours. Elle +aurait sans doute accepté maintenant, car Danielle et moi étions +capables de la remplacer... Mais il est encore jeune, très gai, et +Danielle était plus appropriée à son âge et à son humeur qu'Antoinette +vieillie avant l'âge. Elle l'a compris, ma soeur chérie, et n'a laissé +voir sa souffrance à personne. Elle a souri, elle a pris sa part des +projets d'installation du futur ménage, mais personne n'a connu le +brisement de son coeur. + +--C'est pour cela qu'elle avait pleuré! murmura Isabelle en songeant à +ce matin où elle avait rencontré Antoinette sur le seuil de l'église. +Vous avez raison, Régine, votre soeur, si patiente, sereine et +courageuse, sera un exemple pour moi, si faible et si peu résignée... +Mais, Régine, il y a quelqu'un qui n'aurait pas agi comme M. des +Orelles... Il n'aurait pas oublié, lui! s'écria-t-elle dans un élan +d'ardente confiance. + +--Les êtres comme Gabriel sont rares, ma petite Belle. Il en aurait +fallu un pour comprendre le trésor de dévouement, d'affection et +d'intelligence contenu dans le coeur d'Antoinette... On ne peut exiger +des sentiments aussi élevés du commun des hommes, même des meilleurs, +comme Paul qui possède incontestablement de belles et sérieuses +qualités. + +Elle demeura un moment silencieuse, le menton appuyé sur sa main, et +reprit doucement: + +--Vous rappelez-vous, Isabelle, cette scène de Polyeucte que nous dit +un jour Gabriel?... Polyeucte dit à Pauline: "Je vous aime... beaucoup +moins que mon Dieu mais bien plus que moi-même." Voilà une phrase que +pourrait loyalement prononcer Gabriel..., mais bien peu auraient le +droit de l'imiter. Là se trouve le secret de sa supériorité. + +Elle s'interrompit, un peu confuse en songeant qu'elle venait +involontairement de manquer à la parole donnée à Madame Norand. Mais +Isabelle ne continua pas la conversation et prit un ouvrage de crochet +dans lequel elle parut s'absorber. + +M. Marnel arriva peu après, apportant quelques livres. Depuis la +convalescence d'Isabelle, Madame Norand s'était relâchée de ses +principes rigides, et les volumes d'histoire, de poésie, de +littérature, judicieusement choisis, avaient été extraits de la +bibliothèque par M. Marnel pour venir instruire et distraire la jeune +malade. L'excellent homme, par sa gaîté fine, sa bonté inépuisable et +ses spirituelles conversations, avait été d'un puissant secours pour +aider Isabelle à surmonter sa faiblesse et sa lassitude morale. Il lui +témoignait une affection paternelle qui encourageait la jeune fille et +formait un saisissant contraste avec la froide réserve de Madame Norand. + +--Mademoiselle Régine, voici votre affaire... plusieurs volumes des +Pères de l'Eglise. Vous pourrez faire un cours de théologie à Isabelle, +dit-il en entrant. + +Il professait une respectueuse admiration pour Mademoiselle Brennier, +"la jeune sainte", comme il la désignait parfois à Isabelle, mais il +avait souvent avec elle des discussions religieuses--très calmes et +très courtoises--dont lui, l'intelligent et célèbre écrivain, ne +sortait jamais victorieux. + +Il se mit à causer gaiement. Régine lui donnait la réplique, mais +Isabelle demeura silencieuse, toujours absorbée dans son travail, +semblait-il... Cependant, si quelqu'un le lui avait pris des mains, on +eût constaté dans les points d'étranges erreurs. + +... La première sortie d'Isabelle fut pour la Verderaye, d'où Gabriel +et Alfred étaient partis depuis quelque temps déjà. Elle revit les +lieux où elle avait appris à connaître la belle et attirante nature de +celui qui était maintenant son fiancé. Son souvenir était partout: dans +le parloir, dans la jardin où si souvent ils s'étaient promenés, elle +religieusement attentive, lui traitant de hauts sujets sociaux et +religieux avec cette clarté et ce charme d'élocution qui étaient en lui +à un degré remarquable... sur la terrasse, surtout, où elle avait eu +pour la première fois l'intuition de l'intérêt profond qu'elle +inspirait à cet homme d'élite, en ce jour où, empruntant les paroles du +héros de Corneille, il avait dit avec tant de chaleur: + + + + Seigneur, de vos bontés il faut que je l'obtienne. + + + +Oui, partout elle le revoyait... mais nulle part encore comme à la +chapelle de Saint-Pierre où elle se rendit quelques jours après en +compagnie d'Antoinette. Grave et pensive, elle s'assit sur la +pierre--cette pierre maudite d'où s'était précipitée la criminelle +châtelaine d'Abricourt. Le soleil mettait des points lumineux et de +frissonnantes lueurs sur les eaux grises; dans les embruns, il jetait +l'auréole radieuse d'un arc-en-ciel, et, de la rosée répandue sur les +mousses, les orchidées sauvages et les fougères, il faisait une royale +parure d'incomparables brillants... Des chants d'oiseaux s'échappaient +du revêtement de lierre de la chapelle, et, à la base des vieilles +murailles, une multitude d'oeillets sauvages croissaient, agitant leurs +têtes rouges au-dessus de l'herbe drue et rase. + +--Isabelle, tout ne vous dit-il pas aujourd'hui: "Espérance!" dit +doucement Antoinette en voyant un nuage s'étendre sur le front de son +amie. Ici, où vous avez vu la tempête, voici le calme, le rayonnement... + +--Oui, j'espère... je veux être courageuse comme vous, chère, chère +Antoinette. + +--Comme moi!... Mais je le suis bien peu, ma pauvre enfant! dit-elle +avec un mélancolique sourire. + +Elles revinrent vers Maison-Vieille à travers la lande rouge de +bruyères. Le soleil enflammait ce tapis empourpré et désert... Au loin +apparaissait la silhouette d'un pâtre couvert de sa cape, suivant son +troupeau, point gris et mouvant dans l'immensité de la solitude. Des +sons de clochettes traversaient l'espace. Dans le lointain horizon, les +monts aux teintes pâles s'éclairaient de lueurs adoucies et bleuâtres. + +Le long du sentier s'avançait une forme droite et hautaine. Malgré +l'ombrelle qui cachait la tête de l'arrivante, Isabelle ne s'était pas +un instant méprise. Elle savait aussi ce qui allait sortir de ces +lèvres impérieuses. + +--Isabelle, vous venez de la chapelle?... Désormais, abstenez-vous d'y +retourner. Les promenades sont ici assez variées sans choisir ce lieu +trop propice aux rêveries inutiles. + +Elle rebroussa chemin et revint avec les jeunes filles. Isabelle, la +tête un peu penchée, marchait au bord de la falaise. Elle saisit tout à +coup le bras d'Antoinette en disant d'un ton presque joyeux: + +--Voyez, ce frêle petit bouleau a résisté à tous les assauts de la +tempête. N'est-ce pas extraordinaire?... Il était si mince, si penché, +si seul près de cet effrayent abîme!... et le voici redressé, plein de +vie. Les jours heureux sont venus pour lui... Ils ne seront peut-être +pas refusés à la pauvre et faible Isabelle. + + + +XIII + + + +Le séjour de Madame Norand à Maison-Vieille, habituellement prolongé +jusqu'au début de l'hiver, fut très écourté cette année-là. Dès le +commencement d'octobre, elle était de retour à Paris... Sans doute +pensait-elle ainsi couper court plus facilement au souvenir qu'elle +devinait toujours vivace chez Isabelle et qu'entretenait naturellement +le vue quotidienne de ces lieux où elle avait connu Gabriel Arlys. La +jeune fille se trouvait du même coup séparée de ses amies, au moins +pour un peu de temps, car les Brennier demeuraient à la Verderaye +jusqu'à la fin de l'automne, époque du mariage de Danielle. + +Isabelle s'éloigna donc de ce petit coin de Corrèze où s'était +transformée sa vie. Elle le quitta, triste et résignée... mais une +espérance flottait en elle, et elle emportait dans son esprit l'image +de cet horizon de bruyères, du torrent grondeur, de la chère maison +grise, de la chapelle gothique, témoin de ses fiançailles. + +L'existence d'Isabelle subit d'importantes modifications. Les vieux +serviteurs furent remplacés par d'autres plus ingambes, et la jeune +fille, dont la santé demeurait délicate, n'eut plus qu'une surveillance +à exercer. Elle employa ses nombreux loisirs à compléter son +instruction, aidée des conseils de M. Marnel. Madame Norand semblait +avoir complètement renoncé à son système d'éducation et la laissait +libre d'agir à sa guise. Elle persistait néanmoins à la tenir +complètement éloignée du monde... de ce monde fascinant et impitoyable +qui avait tué Lucienne. + +Tout en s'initiant aux sciences profanes, Isabelle ne négligeait en +rien son instruction religieuse. Mais sur ce terrain elle devait +marcher prudemment pour ne pas éveiller l'hostilité de sa grand'mère. +Régine, de retour à Paris, la guidait, la conseillait discrètement, +éclairait les points un peu obscurs... Cependant, pour ne pas +mécontenter Madame Norand qui tolérait avec peine leurs relations, les +amies se voyaient peu, et Isabelle demeurait fréquemment isolée dans le +grand appartement silencieux. Mademoiselle Bernardine était retournée +dans son castel du Berry, et sa personnalité, très effacée, mais +sympathique néanmoins, manquait à la jeune fille. Madame Norand se +livrait au travail avec une ardeur autrefois inconnue de sa nature +froide et pondérée. Si une telle supposition avait été admissible se +rapportant à cette personne orgueilleuse, on aurait pu penser qu'elle +éprouvait le besoin de chasser une souffrance, une préoccupation ou un +remords. + +... Et un matin, cette femme vigoureuse et agissante fut trouvée sans +mouvement. La paralysie avait arrêté ces jambes infatigables... elles +ne reprirent leur exercice qu'après de longs jours et demeurèrent +faibles et vite lasses. + +Mais une main habile et douce se trouva là pour soigner la malade, un +gracieux visage compatissant, essayant un timide sourire, se pencha +fréquemment vers elle, et un bras très ferme malgré sa maigreur la +soutint le jour où elle tenta quelques pas... La voix pure d'Isabelle +prêtait un charme particulier aux lectures qu'elle faisait; la jeune +fille savait merveilleusement tourner un court billet de remerciement +en réponse aux nombreuses demandes de nouvelles qui parvenaient chez +Madame Norand; elle possédait le don très rare de causer +judicieusement, au moment où elle s'apercevait que la malade en +éprouverait quelque plaisir, et ses moindres paroles étaient toujours +élevées, ses réflexions étonnamment profondes. + +Toutes ces constatations furent faites intérieurement par Madame +Norand, et, un soir, elle en fit part à M. Marnel qui venait la voir au +retour d'un voyage en Russie. + +--En même temps, elle est ménagère accomplie et dirige supérieurement +les domestiques. Je ne puis supporter les plats compliqués de la +cuisinière, et Isabelle a reçu de ses amies Brennier une foule de +petites recettes pour les estomacs capricieux; elle les réussit +merveilleusement... Vous voyez, Marnel, que mon système avait du bon! +dit-elle avec un petit accent de triomphe. + +--Mais certainement, sur certains points... Faites de votre +petite-fille une ménagère, une bonne maîtresse de maison, rien de +mieux... mais ne refoulez pas indistinctement tout élan, bon ou +mauvais, de son jeune coeur, toute curiosité, tout désir de son esprit +si élevé. Vous pouvez constater aujourd'hui l'harmonie parfaite +produite par ces divers éléments: coeur tendre et dévoué, parfaite +éducation ménagère, intelligence ouverte et développée. + +--Oui, je ne puis le nier, je me suis trompée... + +Ces mots sortirent avec difficulté de cette bouche hautaine. L'orgueil +avait pu égarer et aveugler l'aïeule durant de longues années, mais +quelques-unes de ses erreurs se dévoilaient si clairement que sa +loyauté ne pouvait en refuser l'aveu. + +--... Je me suis trompée, et j'ai fait souffrir cette enfant. Je me +suis privée moi-même d'une grande douceur: l'affection de cette +créature charmante... J'avais tout fait pour l'éviter et j'y avais +réussi jusqu'à sa maladie. En m'occupant journellement d'elle, en la +voyant si douce, si patiente et si faible, j'en suis arrivée à l'aimer, +chaque jour davantage... Et aujourd'hui, Marnel, après l'avoir trouvée +toujours dévouée et attentive à mon chevet, sans un murmure ou un geste +d'impatience, je sens que je ne pourrais vivre sans elle... que, malgré +mes désillusions d'autrefois, je l'aime comme j'ai aimé ma Lucienne. + +--A la bonne heure, Sylvie! s'écria joyeusement l'écrivain en serrant +avec force les mains de Madame Norand. Cette chère petite Isabelle est +enfin appréciée comme elle le mérite. Elle pourra désormais être +heureuse... car vous ne tarderez pas à l'unir à M. Arlys, Sylvie? + +--Jamais! dit une voix sèche. + +Sur la physionomie de Madame Norand, la fugitive émotion de tout à +l'heure avait fait place à une inexorable dureté, et une lueur de +colère brillait dans ces yeux un peu attendris un instant auparavant. + +--Jamais?... Vous voulez donc son malheur, Sylvie? + +--Rêves de jeune fille!... Elle s'en consolera vite, et peut-être même +n'y pense-t-elle plus. Je ne veux pas la marier encore, je veux un peu +jouir d'elle... et, en tout cas, je ne la donnerai pas à ce personnage +qui a su très habilement profiter de son découragement pour la +circonvenir, et dont les idées sociales et religieuses, ridiculement +exaltées, me déplaisent absolument. De ces idées, il a déjà, avec +l'aide de ses cousines, fait pénétrer un bon nombre dans le cerveau +d'Isabelle, et j'en ai connu hier les conséquences. Ayant appris par +hasard qu'une grande partie de la petite pension que je lui fais depuis +quelque temps passait entre les mains de deux famille pauvres du +voisinage, je lui ai adressé des reproches sur cette charité exagérée. +J'ai dû alors entendre cette enfant développer de transcendantes +théories de charité, de sacrifice... bref, elle en est arrivée à +m'avouer qu'elle étudiait la religion catholique, "dans laquelle elle +est née," et me priait de l'autoriser à en suivre toutes les pratiques. + +--Et vous avez dit oui? + +--J'ai refusé... Je ne puis donner mon consentement à cette bizarre +idée qui transformerait Isabelle, jusqu'ici pratique et sensée, en une +créature exaltée et mystique. Je la connais, elle en arriverait là... + +--Mais, ma pauvre Sylvie, votre parti pris contre la religion vous +égare absolument! C'est par elle--seulement par elle, retenez-le bien, +Sylvie--que votre petite-fille trouve le courage de supporter la +souffrance imposée par votre obstination, c'est-à-dire la séparation +d'avec son fiancé... C'est par cette religion encore qu'elle a su +oublier vos torts et se montrer la plus dévouée des filles. + +... Un matin de février, Isabelle fit sa première communion à la +chapelle des Petites Soeurs des Pauvres dont une cousine de M. Brennier +était supérieure. La cérémonie fut brève, mais particulièrement +touchante. Comme spectateurs, tous les vieux, curieux et pleins +d'admiration devant cette fête inusitée, les Petites Soeurs, modestes +et recueillies... puis les Brennier, qui accompagnèrent tous la jeune +fille à la Table sainte. Le frère de la défunte Madame Brennier, +religieux barnabite, prononça une courte et émouvante allocution. + +Dans un angle de la chapelle, un homme se dissimulait... un homme au +visage transfiguré par un surnaturel bonheur et dont les yeux ne +quittaient la jeune chrétienne prosternée devant l'autel que pour se +diriger vers le tabernacle avec une expression d'indicible +reconnaissance. Mais il ne bougea pas de son refuge et s'y enfonça même +plus profondément lorsque Isabelle, recueillie et pâle d'une sainte +émotion, sortit de la chapelle... Gabriel Arlys, le fervent chrétien, +jugeait qu'en cet instant aucune joie terrestre, si permise fût-elle, +ne devait venir se mêler aux célestes félicités de cette âme qui +possédait son Dieu pour la première fois. + +L'inoubliable et mystérieux bonheur de cette matinée devait avoir +laissé un rayonnement sur le beau visage d'Isabelle, car Madame Norand, +en la voyant entrer une heure plus tard dans son cabinet de travail, la +considéra avec une surprise un peu inquiète. Toute la journée, la jeune +fille sentit peser sur elle ce regard soupçonneux... Mais aujourd'hui, +rien ne pouvait troubler sa sérénité, personne ne lui enlèverait Celui +qu'elle possédait. + +La maladie de Madame Norand devait avoir pour Isabelle une conséquence +inattendue... Quelques-unes des connaissances les plus intimes de la +célèbre femme de lettres étant venues la voir parfois, s'étaient +nécessairement rencontrées avec Isabelle. Frappées de sa beauté et de +sa distinction, ces dames témoignèrent de leur surprise de la voir +ainsi cachée à tous les yeux. Madame Norand fit d'abord la sourde +oreille à leurs discrètes insinuations... mais un jour, elle se dit +qu'elles avaient peut-être raison. La beauté d'Isabelle, et, plus +encore, sa remarquable intelligence, lui assureraient une place +prépondérante dans le monde... non le monde frivole où se plaisait +uniquement Lucienne, mais celui des lettrés et de érudits. Le sérieux, +la parfaite réserve de la jeune fille devaient d'ailleurs la préserver +de tout entraînement trop vif vers les plaisirs mondains tels que les +entendent la plupart des femmes, et elle n'y trouverait qu'une +passagère distraction, suffisante pour chasser de son esprit les +velléités religieuses qui le troublaient. + +En conséquence de ces réflexions, les invités aux dîners hebdomadaires +de Madame Norand trouvèrent un soir près d'elle une jeune fille +délicieusement jolie, un peu grave peut-être, mais fort gracieuse, en +qui ils reconnurent de suite Isabelle d'Effranges, d'après le portrait +que leur en avaient fait les amies de leur hôtesse. Désormais, ils la +virent chaque jeudi... Ces savants, ces tristes lettrés, ces écrivains +célèbres comprirent vite la valeur de cette jeune personne réservée et +silencieuse et prirent plaisir à la faire causer pour entendre ses +appréciations justes et concises, ses jugements empreints d'une douce +charité, ses raisonnements si profonds qu'ils en demeuraient parfois +stupéfaits. + +Parmi ces hommes et ces femmes de talent, bien peu étaient chrétiens, +sinon de nom, au moins de fait, et ceux-là même qui le demeuraient +avaient laissé beaucoup d'ivraie envahir le bon grain dans leur coeur. +Il y avait là des êtres qui professaient une philosophie toute païenne, +d'autres qui, ayant depuis longtemps fait litière de leurs croyances, +attaquaient audacieusement celles d'autrui et s'efforçaient de flétrir +la religion dans leurs oeuvres écrites en un style magique qui +excusait, aux yeux de beaucoup, le fond profondément pervertisseur. + +C'était en ce milieu dangereux pour sa foi qu'Isabelle était +introduite... Mais, comme autrefois les bêtes féroces se couchaient aux +pieds des jeunes martyres dans les arènes romaines, ainsi on put voir +ces païens du XIXe siècle, discutant religion avec une jeune fille, +convertie de la veille, se trouver maintes fois sans parole devant ses +argumentations nettes et irréfutables, présentées avec une charmante +modestie sous laquelle se devinait l'inébranlable fermeté de l'âme +croyante. Devant ces yeux bleus lumineux et si purs, ces célébrités +littéraires durent se demander parfois si leur fortune et leur renom +valaient la perte de la foi et de la tranquillité de leur âme. + +Bientôt Isabelle fut connue dans tout le Paris littéraire. Madame +Norand, très flattée du succès de sa petite-fille près de ses amis, la +conduisit dans divers salons où se réunissaient les personnalités les +plus en vue du monde des arts et des lettres. Isabelle la suivait +docilement, jouissant des satisfactions d'esprit qu'elle trouvait dans +ces réunions, mais se refermant instinctivement, comme certaines fleurs +à l'approche de la nuit, devant ce qui blessait sa délicatesse et ses +croyances... D'ailleurs sa souffrance cachée, mais toujours vive, la +rendait peu soucieuse de plaisirs, et elle n'éprouvait jamais de plus +vives consolations que durant les courts instants passés au pied de +l'autel, à une messe matinale, quand elle pouvait le faire sans attirer +les soupçons de Madame Norand qui ignorait encore que sa conversation +fût un fait accompli. Elle se sentait alors en complète union avec +Gabriel et pouvait librement parler de lui au Dieu pleine de bonté qui +avait seul le pouvoir de les réunir. + +Les relations avec sa grand'mère s'étaient sensiblement modifiées. Elle +sentait qu'une véritable affection existait maintenant pour elle dans +ce coeur altier, malgré l'apparence de froideur dont ne se départait +pas Madame Norand. Elle-même avait plus d'abandon et de simplicité +envers cette aïeule par qui elle avait tant souffert... Néanmoins, elle +n'osa jamais lui parler de Gabriel. Un instinct lui disait qu'une +aversion irraisonnée, mais jusqu'ici invincible, existait chez Madame +Norand à l'égard du jeune avocat chrétien... et aussi--chose ignorée de +la jeune fille--une véritable jalousie contre celui qu'Isabelle aimait +plus... bien plus qu'elle n'aimerait jamais sa grand'mère. + + + +XIV + + + +--Etes-vous déjà prête, Isabelle? Vous êtes décidément très vive pour +votre toilette... + +Tout en parlant, Madame Norand entrait dans la chambre de sa +petite-fille. Celle-ci, en toilette de soirée, achevait de boutonner +ses longs gants. Elles se rendaient ce soir-là à une réunion +demi-littéraire, demi-mondaine, organisée par la veuve d'un sculpteur +célèbre, elle-même artiste et poète. Cette dame s'était prise d'une +ardente sympathie pour Isabelle et tenait à l'avoir à toutes ses fêtes. +La jeune fille y allait plus volontiers que partout ailleurs, car elle +était sûre d'y trouver toujours Danielle dont le mari était cousin de +Madame Lorel. + +Madame Norand s'était arrêtée au milieu de la chambre et considérait +Isabelle avec un demi-sourire de satisfaction. La jeune fille était +véritablement ravissante ce soir. Sa robe de soie rose pâle, à fines +rayures Pompadour, tombait en plis souples qui accentuaient l'élégance +de sa taille, et cette nuance délicate, qui semblait projeter un léger +reflet sur le teint d'une transparente blancheur, s'harmonisait à +merveille avec cette beauté tout de finesse et d'aristocratique +simplicité... Sans hâte, la jeune fille remettait en ordre les menus +objets qu'elle avait dû déranger pour s'habiller, car elle n'avait +jamais recours aux services de la femme de chambre. Ses mouvements doux +et gracieux étaient un charme pour les yeux, et Madame Norand le +constatait sans doute, car elle s'assit comme pour suivre à loisir les +allées et venues de sa petite-fille. + +--Venez ici, Isabelle, j'ai à vous parler, dit-elle tout à coup. + +La jeune fille posa sur une table l'écrin qu'elle avait pris entre ses +mains et vint s'asseoir sur un tabouret bas près de la grand'mère. +Appuyant son coude sur le bras du fauteuil, elle leva ses yeux +interrogateurs vers Madame Norand... La main de celle-ci se posa +presque avec tendresse sur l'épaule d'Isabelle. + +--Isabelle, j'avais formé le projet de vous garder quelque temps à moi +seule, car, mon enfant, j'avais à réparer le temps perdu autrefois à +lutter contre votre affection... Mais j'ai récemment compris que la vie +près d'une vieille femme manque d'attrait pour une jeune fille, même +sérieuse comme vous l'êtes... et surtout, j'ai songé à cet +avertissement, cette attaque qui peut se renouveler et me faire +succomber brusquement. Vous seriez alors isolée, sans appui. Il faut +donc que je vous confie à un époux, choisi entre cent, car vous avez le +droit d'être difficile, Isabelle... Vous avez vu souvent à nos +réceptions du jeudi Marcelin de Nobrac, ce jeune critique dont l'avenir +s'annonce très remarquable. Il est essentiellement bon et sérieux, +enthousiaste, dévoué aux nobles causes; sa fortune est belle, son nom +ancien, son physique très sympathique. Avec joie, je vous donnerais à +lui, Isabelle, car il saurait vous rendre heureuse. + +Isabelle l'avait écoutée en silence. Ses yeux, toujours attachés sur +son aïeule, avaient pris une expression de pénétrant reproche... Elle +se leva et dit d'une voix ferme: + +--Vous oubliez, grand'mère, que je suis la fiancée de M. Arlys. Lui +seul peut me rendre heureuse. + +--Encore! s'écria Madame Norand avec violence. Je vous croyais à peu +près guérie de cette folie... Faut-il vous répéter que jamais vous +n'aurez mon consentement?... Comment pouvez-vous vous croire engagée +par ces fiançailles bizarres et complètement en dehors des usages? +Vraiment, la sagesse tant vantée de ce Monsieur a subi un étrange +accroc en cette circonstance, car il a très habilement profité d'un +moment de détresse morale pour obtenir votre assentiment... + +La jeune fille se redressa en étendant la main dans un geste de +protestation. Une fierté indignée transformait son beau visage calme. + +--Ne le calomniez pas, grand'mère! Vous pourriez chercher longtemps +dans votre entourage avant de rencontrer un être aussi parfaitement +désintéressé et chevaleresque... Vous avez dû savoir, par M. Marnel, ce +qui s'était passé à la chapelle et comment votre ami lui-même avait +provoqué la demande que M. Arlys, par délicatesse, n'osait formuler, +craignant précisément de profiter de cette détresse morale dont vous +parlez... Et n'oubliez pas, grand'mère, que vous m'aviez, par votre +dureté, donné le droit de manquer de confiance envers vous... Oui, je +me crois engagée par ces fiançailles, consenties librement de part et +d'autre... et, même si ce lien ne nous unissait pas, jamais... jamais, +grand'mère, il ne m'aurait été possible de l'oublier. + +Elle avait prononcé ces mots avec une ardeur contenue... Mais tout à +coup, par un subit mouvement plein d'une grâce suppliante, elle se +laissa glisser à genoux près du fauteuil de Madame Norand. + +--Permettez qu'il devienne votre fils... Je serais si heureuse!... Oh! +grand'mère!... + +Sa voix se brisait et son doux regard voilé de larmes, plein d'une +supplication passionnée, essayait de rencontrer les yeux qui se +détournaient obstinément. + +--Dites-moi, grand'mère... + +--Il est inutile de me supplier, Isabelle, répliqua Madame Norand d'un +ton bref. Ma décision a été longuement mûrie, et je crois Marcelin de +Nobrac absolument fait pour vous. Je l'inviterai plus fréquemment afin +que vous ayez la faculté de mieux vous connaître. + +--A mon tour je vous dis: jamais, grand'mère! s'écria Isabelle toute +frémissante. En aucun cas, je ne trahirais la parole donnée, et il +faudrait qu'à lui... à lui!... j'inflige cette insulte, je cause cette +douleur! Ah! grand'mère, vous ne savez donc pas comme je l'aime pour me +proposer pareille chose! s'écria-t-elle dans un élan de douloureux +reproche. + +Madame Norand se leva brusquement et sonna la femme de chambre d'une +main agitée. On pouvait constater sur son visage altier une extrême +émotion, mélange de colère et de souffrance... Elle s'enveloppa dans un +long manteau, tandis que la jeune fille jetait sur ses épaules une +soyeuse sortie de bal. Toutes deux gagnèrent en silence la voiture qui +attendait et le trajet s'effectua sans qu'elles eussent échangé une +parole. + +Madame Norand se rasséréna quelque peu chez Madame Lorel en constatant +l'unanime admiration provoquée par la beauté d'Isabelle. Mais la jeune +fille, toute préoccupée encore de sa récente discussion, était à peu +près inconsciente de ce succès. Elle alla s'asseoir près de Danielle +qui semblait particulièrement joyeuse ce soir-là et échangeait de +malins coups d'oeil avec son mari, debout à quelques pas au milieu d'un +groupe masculin. + +--Il paraît que le conférencier fait défaut, annonça-t-elle à Isabelle. +C'était Gilles Balvand, le poète. Il s'est fait remplacer par l'un de +ses amis, et l'on m'a assuré que le plaisir n'en serait pas moindre. + +Elle s'éventa lentement, tout en regardant en dessous la jeune fille +qui l'écoutait, distraite et un peu triste. + +--Vous ne désirez pas savoir le nom de ce conférencier, Belle? +demanda-t-elle avec un sourire malicieux. + +Isabelle ouvrait la bouche pour répondre... mais une transformation +soudaine s'opéra. De délicates couleurs envahirent son teint blanc, et +cette fois elles n'étaient pas dues au reflet de la robe rose. Ses +yeux, rayonnants de bonheur, se tournaient vers un point de la salle où +venait d'apparaître un jeune homme de haute taille, vers lequel les +mains se tendaient avec empressement... Mais le regard de l'arrivant, +saisi sans doute par une irrésistible attraction, se dirigeait vers la +belle jeune fille vêtue de rose, comme si, en cette salle immense, il +n'eût vu et cherché qu'elle. Pour la première fois depuis leurs +fiançailles, ils se rencontraient. + +Gabriel s'en alla vers la maîtresse de maison, et Danielle se pencha +vers son amie, immobilisée dans sa joie soudaine. + +--Maintenant, faut-il vous apprendre le nom du conférencier?... ou bien +le direz-vous vous-même, Isabelle? + +... Les différentes attractions de la soirée étaient uniquement dues au +concours d'amateurs, mais tous gens de talent, et c'était à un public +de choix, particulièrement difficile, que s'adressait la conférence. +Avec une aisance remarquable, Gabriel présenta à cet auditoire d'élite +plusieurs poètes contemporains. Son érudition, sa parole enveloppante +et chaude, la parfaire sincérité qui était en lui charmèrent ceux qui +l'écoutaient, et un véritable enthousiasme salua sa péroraison toute +vibrante d'énergie et d'ardeur chevaleresque. + +Dans un coin du salon, près de Danielle et de Paul, Isabelle savourait +son bonheur... bien court, hélas! Gabriel s'était approché d'elle tout +à l'heure, l'avait saluée comme une étrangère; ils avaient échangé +quelques mots, pleins de banalités en apparence, mais renfermant pour +eux une douce et fugitive joie. Puis, refusant le siège que Danielle +lui montrait près d'elle, il s'était éloigné. Son tact parfait lui +interdisait de mécontenter Madame Norand dont il avait aperçu en +entrant la physionomie hostile. + +Au cours de la conférence, Isabelle avait plusieurs fois senti se poser +sur elle son regard pénétrant et si doux... Mais il ne se rapprocha pas +d'elle de toute la soirée. Pendant la petite sauterie qui s'organisa +ensuite, il ne dansa pas et demeura debout dans l'embrasure d'une +porte, suivant du regard la mince forme rose qui voltigeait à travers +les salons. Peut-être faisait-il une comparaison entre l'élégante +Isabelle d'aujourd'hui et la pauvre petite créature au grossier manteau +brun qui fuyait un soir de tempête à travers la lande. Mais l'apparence +seule était changée... Au fond, elle était bien demeurée la même, il +l'avait lu dans ses yeux qui ne savaient pas mentir, dans son radieux +et tremblant sourire. + +Isabelle le revit un court instant pendant qu'elle revêtait sa sortie +de bal. Il passa devant elle et la salua en même temps que Madame +Norand. Ses yeux bruns enveloppèrent d'un rapide et profond regard sa +jeune fiancée, plus blanche que les dentelles flottant autour de son +cou... D'un mouvement instinctif, elle tendit vers lui sa petite main. +Il la tint une seconde entre les siennes, puis s'éloigna rapidement à +travers la foule élégante qui encombrait le vestiaire. + +Isabelle le regardait machinalement disparaître. Elle tressaillit un +peu en sentant une main se poser sur son bras. + +--Venez donc! dit Madame Norand avec impatience. Vous avez l'air d'être +changée en statue et... vous êtes une insoumise et ridicule enfant, +acheva-t-elle d'un accent de colère contenue. + +--Non, Madame, elle est de celles qui savent souffrir et n'oublient +jamais, dit près d'elle la voix grave de Danielle. + +... Les émotions de la soirée avaient laissé leurs traces sur la +physionomie d'Isabelle, ainsi que le constata Régine en venant le +lendemain voir son amie... Tandis que Michel et Valentine, qu'elle +avait amenés, jouaient dans un coin de la salle à manger, les deux +jeunes filles se mirent à causer près de la fenêtre, tout en occupant +leurs doigts à un ouvrage d'aiguille. Régine parla de son prochain +départ pour le noviciat des Petites Soeurs des pauvres. + +--Comme vous allez manquer à Antoinette! dit Isabelle en considérant +avec émotion cette admirable physionomie où transparaissait l'âme, pure +et ardente. + +--Ma pauvre chère Antoinette! Nous nous entendions si bien! murmura +Régine d'une voix frémissante. + +Elle croisa les mains sur ses genoux et demeura un instant silencieuse, +la tête baissée sur sa poitrine. Une ombre semblait s'étendre sur son +beau visage... mais elle s'enfuit bien vite devant le rayonnement qui +s'échappa soudain du regard de Régine. + +--Cela, c'est le sacrifice. Les quitter tous, mon père, mes soeurs!... +Dieu le demande, et je suis prête... Antoinette aura Danielle tout près +d'elle, et voici Henriette qui devient jeune fille. On dit qu'elle me +ressemble et elle pourra déjà me remplacer... Mais avant de partir +j'aurais tant voulu vous voir heureuse, chère Isabelle! + +Un soupir gonfla la poitrine d'Isabelle. Ses doigts cessèrent de +travailler et elle demeura rêveuse, regardant fuir les grands nuages +gris sombre sur le ciel clair, teinté d'azur. + +Une petite main se posa tout à coup sur la sienne, et, en baissant les +yeux, elle vit le joli petit visage de Michel. L'enfant la regardait +gravement, d'un air songeur... La jeune fille le prit sur ses genoux +et, lui relevant le menton, plongea ses yeux dans ceux du petit garçon. + +--A quoi penses-tu, Michel. Pourquoi me regardes-tu ainsi? + +--Mais... mais, Belle, tu avais l'air de pleurer... et je voulais te +consoler, moi! cria-t-il d'un ton résolu. + +Régine regarda son amie et constata que les yeux perspicaces de Michel +avaient vu juste. C'étaient bien des larmes qui brillaient sous les +grands cils blonds. + +--Mon petit chéri, que n'as-tu ce pouvoir! dit Isabelle en caressant +tendrement les belles boucles blondes du petit garçon. Tu m'aimes +vraiment, toi, puisque tu ne peux me voir souffrir! + +Les jeunes filles ne s'étaient pas aperçues qu'un pas, assourdi par +l'épais tapis, s'était rapproché, et qu'une main se posait depuis un +instant sur le bouton de la porte. Mais personne n'entra et le pas +s'éloigna, un peu lent et pesant. + +Dans son riche cabinet de travail, devant son bureau couvert de volumes +et de feuillets manuscrits, Madame Norand s'était laissée tomber dans +un fauteuil, et sa main soutenait sa tête hautaine qui se penchait avec +accablement. Une véritable lutte, une immense souffrance se devinaient +sur ce visage contracté. + +--Celle qui la fait souffrir ne l'aime pas... Elle l'a dit, elle croit +cela, cette enfant! murmura-t-elle lentement, d'un ton amer. Après +tout, elle a peut-être raison. Mais céder!... céder!... Non, c'est +impossible! + +D'un mouvement résolu, elle rapprocha son fauteuil de la table et se +mit à écrire. Mais les lettres prenaient de bizarres formes tremblées, +et Madame Norand finit par reposer brusquement la plume sur l'encrier +de bronze en disant avec une impatience irritée: + +--Je ne suis plus bonne à rien! Cette Isabelle me bouleverse et il est +vraiment temps que je la marie. Dimanche, j'inviterai Marcelin à +dîner... Pleurs de jeune fille sont vite séchés! + + + +XV + + + +Malgré l'élévation des toits entourant les quatre côtés de la cour, un +mince rayon de soleil avait réussi à se glisser dans la lingerie, une +petite pièce assez sombre où, cette après-midi-là, Isabelle repassait. +Cette besogne ne lui incombait maintenant qu'en de très rares +circonstances, comme aujourd'hui où, la femme de chambre étant malade, +elle s'était offerte pour donner ce coup de fer à un garniture de +corsage désirée par Madame Norand... Il y avait d'ailleurs une notable +différence d'aspect entre la jeune fille d'autrefois, vêtue comme une +servante, et celle qui travaillait là en cet instant, si gracieuse dans +sa robe de fin lainage bleu protégée par un tablier de batiste claire. + +--Qui a sonné tout à l'heure, Rémi? demanda-t-elle au valet de chambre +qui passait devant la porte ouverte de la lingerie. + +--C'est Jeanne qui a ouvert, Mademoiselle, car je faisais une course en +ce moment-là. Elle m'a bien dit le nom, mais avec sa prononciation +allemande on n'y comprend rien. Ca avait l'air de finir en is... Elle a +dit aussi que ce monsieur ne doit pas encore être venu ici, parce qu'il +ne connaissait pas du tout le chemin du salon. + +Rémi s'éloigna et Isabelle continua sa besogne, sans plus songer à +cette visite qui se prolongeait... Non, vraiment, elle n'y songeait +plus, et sa pensée s'envolait bien loin du grand appartement triste, +vers la lande aux bruyères de pourpre, vers la grande maison grise que +la jeune verdure des clématites et des rosiers devait maintenant +escalader en conquérante. Là où elle avait vu si souvent Gabriel, elle +le revoyait toujours, bien plus facilement qu'en cette salle de bal où +il lui était apparu un temps si court, où il n'avait pu nécessairement +se montrer "lui" comme il savait si bien le faire hors du monde. + +Et quelques larmes s'amassaient sous les paupières d'Isabelle en +songeant qu'elle était destinée à attendre, pendant longtemps +peut-être, l'inestimable joie de lui être unie. L'heureuse issue de +cette situation lui paraissait en effet peu probable. Depuis la soirée +de Madame Lorel, sa grand'mère lui témoignait une extrême froideur, +entrecoupée de paroles sèches ou acerbes que la jeune fille avait peine +à supporter courageusement... Cependant, une détente semblait s'opérer +depuis quelques jours, et la veille, Isabelle avait plusieurs fois +surpris, fixé sur elle, le regard un peu triste mais affectueux de +Madame Norand. Ce matin même, deux ou trois fois, un léger sourire +était venu détendre cette bouche sévère qui l'avait désappris si +longtemps. + +Ce changement coïncidait avec une longue visite de M. Marnel, après +laquelle l'écrivain était sorti, très ému, et s'était éloigné non sans +avoir fortement serré la main d'Isabelle. En se retrouvant un peu après +avec sa petite-fille, Madame Norand, qui semblait secrètement troublée, +avait dit en affectant l'ironie: + +--Ce Marnel devient aussi fou que vous, Isabelle. Le voilà qui donne +pour tout de bon dans la religion. J'ai dû entendre tout à l'heure un +véritable sermon, à tel point que j'y ai gagné un effrayante migraine. + +Et elle s'était retirée dans sa chambre, tandis qu'Isabelle bénissait +le ciel de la conversion de l'homme excellent qui ne perdait pas une +occasion, elle le savait, de plaider discrètement sa cause près de +Madame Norand. + +--Madame prie Mademoiselle de se rendre au salon. + +Isabelle, enlevée à sa rêverie, sursauta un peu et se tourna avec +quelques étonnement vers Rémi qui apparaissait sur le seuil. + +--Ce monsieur y est-il encore? + +--Oui, Mademoiselle... Madame a dit que Mademoiselle pouvait venir +habillée comme elle l'était, parce que c'est quelqu'un que Mademoiselle +connaît beaucoup. + +--Quelqu'un que je connais?... Je me demande qui cela peut être, pensa +Isabelle tout en lissant devant une glace ses cheveux un peu dérangés +par son travail. Ce monsieur aurait bien dû me laisser le temps de +finir cela, au moins! + +Elle jeta un petit coup d'oeil de regret sur la table à repasser où +s'étalait la garniture brodée, doucement caressée par le rayon de +soleil, et se dirigea sans beaucoup d'empressement vers le salon. + +Au moment où la porte s'entr'ouvrait sous sa main, la voix nette et +sonore de Madame Norand lui parvint distinctement. + +--Je sais qu'entre vos mains le bonheur d'Isabelle sera bien gardé et +je... + +Elle n'en entendit pas davantage. Reculant dans l'antichambre, elle se +laissa tomber sur une banquette en se cachant la tête entre les mains +dans un geste de découragement... C'était sans aucun doute le +prétendant imposé par sa grand'mère, Marcelin de Nobrac. Comment ne +l'avait-elle pas deviné!... Madame Norand voulait les mettre en +présence, permettre au jeune critique de plaider sa cause et s'unir à +lui pour arracher à sa petite-fille un assentiment. Oui, ce devait être +cela... + +Isabelle se releva d'un mouvement résolu. Il était préférable d'en +finir aussitôt en faisant tomber leurs dernières illusions... Elle +ouvrit vivement la porte et entra. + +Il y avait en effet un jeune homme assis près d'une fenêtre, en face de +Madame Norand. Il tournait le dos à la porte, mais Isabelle constata +néanmoins en un clin d'oeil qu'il n'avait pas la blonde chevelure et +l'apparence un peu grêle de M. de Nobrac... Il se leva et se retourna +avec vivacité. Elle murmura: + +--Gabriel!... Je rêve!... + +En quelques pas, il était près d'elle et lui disait: + +--Non, vous ne rêvez pas, Isabelle. Votre grand'mère vous donne à +moi... enfin, enfin! + +En un regard, ils mirent toute leur ivresse radieuse, tout leur pur +bonheur, et leurs mains se réunirent sous l'oeil bienveillant de Madame +Norand. + +--Grand'mère, que vous êtes bonne! s'écriait un instant plus tard +Isabelle en lui entourant le cou de ses bras. + +--Bonne!... Ma pauvre petite, que ne l'ai-je été! Je n'aurais pas tant +à me reprocher! dit-elle avec un peu d'amertume. Mais, Isabelle, si +quelque chose peut vous faire pardonner à votre aïeule, c'est la pensée +de ce qu'elle a souffert.... Je ne voulais pas que vous ayez le sort de +Marcel et de Lucienne, mes enfants tant aimés... trop, hélas! +murmura-t-elle avec une poignante tristesse. + +Isabelle se serra plus étroitement contre elle en la regardant avec une +affection émue, et Gabriel, lui prenant respectueusement la main, dit +de sa belle voix chaleureuse: + +--Isabelle a tout oublié, je m'en porte garant, Madame. Nous essayerons +de remplacer près de vous ces enfants tant regrettés et de vous faire +oublier les souffrances d'autrefois, comme aussi les jours d'erreur que +vous réparez si admirablement aujourd'hui. + + + + . . . . . . + . . . . . . + . . + + + +... Les eaux grises chatoyaient sous l'ardent soleil qui irisait les +embruns et dorait le granit sombre. Au-dessus de l'abîme mouvant, la +brise inclinait les jeunes frênes et les bouleaux, et agitait d'un doux +frémissement le lierre de la chapelle comme pour saluer et accueillir +les deux êtres jeunes et heureux qui s'arrêtaient au seuil du petit +temple. + +Heureux, ils l'étaient enfin, non de l'éphémère joie du monde, mais de +celle des âmes nobles et croyantes. Ils étaient mariés depuis la veille +et leur voyage de noces commençait par Astinac. + +Devant la nature forte et sévère qui les entourait, ils se remémoraient +les jours d'incertitude et de tristesse... Mais, toujours, leur +revenait le cher souvenir de cette heure passée dans la chapelle un +soir de tempête, de ces instants où s'était décidé leur sort... Et, +appuyés l'un sur l'autre, ils poussèrent la porte branlante, ils +foulèrent les dalles disjointes et verdies, ils s'agenouillèrent sur +une marche de l'autel effondré, devant la croix fruste et sombre qui +étendait son bras unique comme un signe de victorieux pardon. + +--Unis dans la même foi, dans le même amour... C'était là mon rêve, +Isabelle, et la bonté divine l'a pleinement réalisé. Dieu a permis que +notre amour fût l'étincelle qui a réveillé en vous le coeur et l'esprit +en y faisant jaillir la foi, ma douce et chère Belle... Cette foi, nous +la conserverons intacte et nous la répandrons autour de nous, n'est-ce +pas? + +--Oh! oui!... Et en premier lieu, nous la demanderons pour ma chère +grand'mère, Gabriel! Hélas! elle a causé bien du mal par ses oeuvres, +mais le remords la gagne, la grâce est là, toute prête à pénétrer dans +cette âme... Régine m'a promis de beaucoup prier pour elle, et nous +aussi, nous le ferons, Gabriel, devant cette croix à l'ombre de +laquelle se sont échangées nos promesses. + +Ils levèrent simultanément les yeux dans un même élan de prière +ardente. Le soleil, perçant les traînes de feuillage, qui voilaient les +fenêtres, enveloppait d'une lueur d'or la grande croix rugueuse, et +l'un de ses rayons illuminait les visages émus et graves des deux +époux, comme une promesse divine jaillie du ciel et de la Croix. + +En revenant par la lande où s'égrenaient les premières bruyères en +fleur, ils rencontrèrent la vieille Rosalie, toujours droite et ferme. +Elle s'arrêta près d'eux et dit de sa voix brève: + +--Salut, Madame et Monsieur. J'ai prié pour vous ce matin, afin que les +jours mauvais ne reviennent pas. + +--Merci, Rosalie, dit Isabelle en lui tendant la main. + +La vieille servante la prit et la serra doucement. Une lueur attendrie +avait glissé sur ce visage sévère où les années et la souffrance +avaient tracé d'innombrables rides... Elle s'éloigna lentement à +travers la lande, laissant flotter au vent la cape qui entourait son +long corps maigre. Avec sa coiffe de nonne et ses vêtements sombres, +elle semblait une moniale d'autrefois sortie de sa tombe et errant dans +la lande déserte à la recherche du monastère prospère qui s'élevait là +plusieurs siècles auparavant. + +Les jeunes gens arrivèrent à Maison-Vieille, la sombre demeure où +Isabelle avait rêvé à ses premières joies. Par toutes les fenêtres +ouvertes, le soleil entrait en souverain, éclairant victorieusement les +recoins maussades et mettant une gaîté inaccoutumée dans la galerie +sévère. La jolie châtelaine de la tapisserie paraissait toute +rayonnante sous ce flot de lumière... mais la jeune femme qui se +trouvait ici n'avait désormais rien à lui envier. Elle ne se demandait +plus quel bonheur inconnu illuminait le visage de la noble épousée, car +ce bonheur, elle le possédait maintenant. + + + +M. DELLY. + + + + + +Abbeville.--Imprimerie F. Paillart. + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'étincelle, by Delly + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ÉTINCELLE *** + +***** This file should be named 29825-8.txt or 29825-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/9/8/2/29825/ + +Produced by Daniel Fromont + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/29825-8.zip b/29825-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..bf23cfa --- /dev/null +++ b/29825-8.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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