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+The Project Gutenberg EBook of L'étincelle, by Delly
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'étincelle
+
+Author: Delly
+
+Release Date: August 28, 2009 [EBook #29825]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ÉTINCELLE ***
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+Produced by Daniel Fromont
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+Notes: ce roman fut d'abord publié dans la revue Le Noël, puis dans
+les Veillées des Chaumières et enfin en volume en 1905. Les éditions
+ultérieures du roman, avec de nombreuses modifications, sont parues
+sous le titre "La jeune fille emmurée"
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+M. DELLY
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+L'Etincelle
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+
+ABBEVILLE
+
+F. PAILLART, IMPRIMEUR-EDITEUR
+
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+
+
+
+
+A MA CHERE ET VENEREE GRAND'TANTE
+
+MADAME DUTFOY
+
+En témoignage de ma respectueuse affection.
+
+
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+
+
+
+L'ETINCELLE
+
+
+
+I
+
+
+
+Un jour terne et mélancolique pénétrait dans la pièce à travers les
+vitres ruisselantes de la pluie fine, serrée, tenace qui tombait depuis
+l'aube. Dans cette sorte de pénombre disparaissaient ou s'estompaient à
+peine les dressoirs de bois sombre, le massif buffet garni de
+précieuses porcelaines, les quelques tableaux, paysages dus à des
+pinceaux célèbres, qui ornaient cette très vaste salle à manger. Seule,
+la partie de la grande table qui se rapprochait des deux fenêtres
+voyait arriver à elle une clarté à peu près suffisante...
+
+Du moins, la personne qui se trouvait là s'en contentait et travaillait
+avec une extrême application. Sa tête demeurait penchée sur le linge
+qu'elle reprisait et l'on n'apercevait d'elle que son buste mince et
+élégant, un peu grêle, et une épaisse torsade de cheveux soyeux, d'une
+remarquable finesse et d'une nuance blond argenté rare et charmante.
+Les mains qui faisaient marcher l'aiguille étaient petites et bien
+faites, mais brunies, même un peu durcies comme celles d'une ménagère.
+
+Le silence, dans cette rue parisienne un peu retirée, était troublé
+seulement à de rares intervalles par le passage d'une voiture et de
+piétons dont les pas claquaient sur le sol mouillé. Dans l'appartement
+lui-même, rien ne venait le rompre...
+
+Mais un pas énergique résonna soudain derrière une porte, et celle-ci
+s'ouvrit avec un petit grincement. Dans l'ouverture s'encadra une femme
+de haute stature et d'apparence vigoureuse. Une épaisse chevelure
+noire, à peine traversée de quelques fils d'argent, ombrageait son
+front élevé et volontaire, en faisant ressortir la pâleur de ce visage
+aux traits accentués. Dès le premier coup d'oeil jeté sur cette
+physionomie énergique et hautaine, en rencontrant ces yeux bruns très
+pénétrants, froids et tranchants comme une lame, mais animés d'une
+singulière intelligence, on avait l'intuition de se trouver en face
+d'une personnalité remarquable--quoique peu sympathique.
+
+--Isabelle!
+
+La voix qui prononçait ce nom résonna, brève et métallique, dans le
+silence de la grande salle... La tête blonde se leva lentement et deux
+grands yeux d'un bleu violet se tournèrent vers la porte.
+
+--Isabelle, nous partirons dans deux jours pour Maison-Vieille.
+Tenez-vous prête.
+
+--Bien, grand'mère, dit une voix calme, presque morne.
+
+Et la tête blonde s'abaissa de nouveau.
+
+La grande dame brune s'éloigna en refermant la porte d'un mouvement
+plein de décision... Mais une minute plus tard, cette porte se
+rouvrait, livrant passage à une ombre mince et grise qui se glissa dans
+la salle et arriva près de la travailleuse.
+
+--Quelle folie, Isabelle!... Est-il vraiment raisonnable de repriser
+avec un jour pareil! dit une petite voix grêle. Cela n'a rien de
+pressé, voyons?
+
+L'aiguille fut arrêtée dans son mouvement et un jeune visage se tourna
+vers l'arrivante. Il était impossible de rêver un teint d'une plus
+parfaite blancheur... non la froide blancheur du marbre, mais celle,
+exquisement délicate, comme transparente, des pétales de certaines
+roses... Mais cette figure de jeune fille, fine et charmante, était
+amaigrie et empreinte d'une morne tristesse.
+
+--Je suis très pressée au contraire, tante Bernardine... maintenant
+surtout.
+
+--Ah! tu fais allusion au départ pour Maison-Vieille, sans doute?
+Madame Norand t'a dit?...
+
+La jeune fille inclina affirmativement la tête... Ses mains étaient
+maintenant croisées sur son ouvrage et elle regardait distraitement les
+minuscules ruisseaux serpentant le long des vitres, et incessamment
+alimentés par la pluie persistante.
+
+Son interlocutrice s'assit près d'elle... Cette petite femme maigre et
+légèrement contrefaite, dont le visage jauni s'encadrait de bandeaux
+d'un blond terne, semblait n'avoir, au premier abord, aucune
+ressemblance avec la jolie créature qui l'appelait sa tante. Cependant,
+en les voyant quelque temps l'une près de l'autre, on réussissait à
+trouver quelques traits identiques dans la physionomie effacée et
+insignifiante de la vieille demoiselle et celle, infiniment délicate,
+mais trop grave de la jeune fille.
+
+--Es-tu contente, Isabelle?... Tu aimes mieux Astinac que Paris,
+n'est-ce pas?
+
+Isabelle demeura un instant sans répondre, le visage tourné vers la
+fenêtre par laquelle le crépuscule tombant jetait une plus pénétrante
+mélancolie... Enfin, elle dit lentement:
+
+--Oui, peut-être... J'aime la campagne... et puis...
+
+Elle s'interrompit, et une sorte de lueur traversa son regard triste
+
+--... Et puis il y a un peu plus de liberté, du soleil, de l'air, des
+fleurs, tandis qu'ici...
+
+Elle montrait la rue, la perspective des toits sans fin, des maisons
+froides et solennelles, et aussi le ciel maussade, l'atmosphère humide
+et grise de cette soirée de mai.
+
+--Oui, les promenades seront plus agréables là-bas, et moi aussi je
+suis contente d'y aller, car je n'aime décidément pas Paris, dit
+Mademoiselle Bernardine d'un petit ton allègre. Allons, laisse ton
+ouvrage, Isabelle. Six heures sont sonné, sais-tu?
+
+Isabelle se leva lentement, comme à regret... Elle avait une taille
+élevée, extrêmement mince et svelte--trop mince même, car elle ployait,
+comme une tige frêle, sous le poids d'une lassitude physique ou morale.
+Ses mouvements paisibles, presque lents, semblaient témoigner de cette
+même fatigue.
+
+Elle rangea son ouvrage et gagna un long couloir au bout duquel
+s'ouvrait la cuisine. Une vieille femme très corpulente allait et
+venait dans cette vaste pièce, gourmandant à tout instant la fillette
+maigre et ébouriffée qui épluchait des légumes près d'une table.
+
+Sans prononcer une parole, Isabelle décrocha un large tablier bleu
+qu'elle noua autour d'elle, et, dans le même silence, se mit à aider la
+vieille cuisinière. Celle-ci semblait accepter ses services comme une
+chose habituelle, et, de fait, en voyant la dextérité de cette jeune
+fille dans la besogne qu'elle accomplissait, il était permis de penser
+qu'elle avait dû bien souvent remplir cet office.
+
+Mais elle n'avait pas abandonné son attitude lasse, non plus que ses
+mouvements presque inconscients parfois, semblait-il. Un seul instant,
+elle éleva un peu la voix pour prendre la défense de la fillette qui
+servait de laveuse de vaisselle et de petite aide.
+
+--Mademoiselle, c'est une étourdie, une effrontée! s'écria la
+cuisinière en roulant des yeux féroces. Croiriez-vous qu'elle est
+restée près d'une heure pour faire une petite course à côté!... Elle a
+été jouer je ne sais où, ou bien baguenauder devant les magasins...
+
+--Mais, Rose, sa vie n'est pas si gaie! On peut l'excuser un peu, cette
+enfant... Oui, elle a le temps de connaître l'ennui! dit Isabelle d'un
+ton bas, plein d'amère mélancolie.
+
+Une ombre semblait s'être étendue sur son front, tandis qu'elle
+continuait ses allées et venues à travers la cuisine. Elle retourna
+bientôt dans la salle à manger où une femme de chambre, plus âgée
+encore que Rose, et un vieux domestique très peu ingambe s'occupaient à
+dresser le couvert avec une sage lenteur. Là encore, la main habile
+d'Isabelle fit à peu près toute la besogne.
+
+Au moment où la jeune fille finissait d'allumer les bougies du grand
+lustre hollandais, le timbre électrique de la porte d'entrée résonna...
+A cette heure, ce ne pouvait être encore qu'un fournisseur, et, sans se
+presser, le vieux valet de chambre alla ouvrir.
+
+--Monsieur Marnel! s'exclama-t-il d'un ton de surprise joyeuse.
+
+--Eh! oui, mon bon vieux Martin! répondit un organe sonore et franc.
+
+Isabelle, debout sur un escabeau, se trouvait en pleine lumière,
+précisément en face de la porte de l'antichambre. Il lui était
+impossible d'éviter d'être vue, et, d'ailleurs, elle ne semblait pas
+désireuse de se cacher. Son calme et mélancolique regard se fixa, un
+court moment et sans beaucoup de curiosité, sur l'arrivant--un homme de
+haute et forte stature, aux cheveux blanchissants coupés ras, au visage
+accentué, très coloré, extrêmement ouvert et sympathique...
+
+A peine la femme de chambre l'eût-elle aperçu qu'elle gagna le plus
+vite possible l'antichambre.
+
+--Monsieur Marnel, vous voilà enfin revenu! dit une voix chevrotante.
+Les Turcs et tous ces sauvages de là-bas ne vous ont pas tué, tout de
+même!
+
+--Eh! vous le voyez, ma bonne Mélanie! dit-il gaiement tout en ôtant
+son pardessus ruisselant. Mais je vous retrouve toujours travaillant...
+Il me semble que vous avez bien gagné votre retraite.
+
+--Rose, Mélanie et moi sommes toujours les seuls serviteurs de Madame
+Morand, dit fièrement le vieux Martin. Madame veut bien nous garder, et
+nous ne demandons pas mieux, car ici, c'est à peu près comme chez nous.
+Monsieur pourra juger que le service ne marche pas mal encore.
+
+--Vraiment!... Rien qu'à vous trois!... C'est extraordinaire!
+
+Il s'interrompit, tandis que son regard extrêmement surpris se
+dirigeait vers la salle à manger. Là, sous la vive clarté répandue par
+le lustre, se dressait Isabelle, vêtue de sa modeste robe grise et de
+son tablier de servante... Mais ces détails vulgaires disparaissaient
+devant le charme délicat de cette blanche figure, devant la grâce
+naturelle de cette attitude.
+
+Revenant rapidement de sa surprise, l'étranger rejoignit Martin qui
+avait été ouvrir la porte du salon. En passant devant la salle à
+manger, il s'inclina courtoisement. Un bref petit mouvement de tête lui
+répondit...Lorsqu'il fut passé, Isabelle sauta à terre et se dirigea
+d'un pas posé vers l'office, emportant l'escabeau qu'elle semblait
+avoir quelque peine à soulever.
+
+Dans le salon, la voix affaiblie de Martin avait jeté ce nom:
+
+--M. Marnel!
+
+Une légère exclamation lui répondit, et, de la pièce voisine, sortit la
+grande et forte dame qu'Isabelle avait appelée grand'mère. Une extrême
+surprise, mêlée d'une satisfaction sincère, se lisait sur ce visage
+dominateur.
+
+--Marnel!... d'où arrivez-vous donc? dit-elle en lui tendant la main
+avec un élan cordial qui devait être rare chez elle.
+
+--Mais tout droit de Smyrne, ma chère amie! Ce retour était préparé
+depuis quelques mois, mais je voulais surprendre tous mes amis, selon
+ma coutume d'autrefois... vous rappelez-vous, Sylvie?
+
+--Oui, c'était votre plaisir, et je vous en faisais toujours le
+reproche, Marnel. Mais je n'ai jamais réussi à vous corriger... Enfin,
+je vous pardonne cette fois en considération du contentement que me
+cause votre retour. Voici cinq ans, presque jour pour jour, que vous
+avez quitté Paris, Marnel... Venez par ici, nous serons plus
+tranquilles pour causer un peu, car mes premiers invités ne vont pas
+tarder à apparaître.
+
+--En effet, je me suis rappelé que c'était le jour de votre dîner et de
+votre réception hebdomadaires, dit-il en la suivant dans la pièce
+voisine, vaste cabinet de travail garni de meubles anciens et de
+bronzes superbes. Une lampe très puissante était posée sur le bureau,
+éclairant les papiers épars et les volumes entr'ouverts.
+
+--Vous travaillez toujours, Sylvie? continua-t-il en prenant place sur
+le fauteuil que lui désignait Madame Norand. J'ai lu vos dernières
+oeuvres et j'y ai retrouvé les qualités d'analyse, le style à la fois
+fort et charmeur qui ont fait connaître au monde entier le nom de
+Valentina... Mais, Sylvie, plus encore qu'autrefois, vos héros m'ont
+semblé singulièrement désenchantés et leur morale lamentablement triste
+et... désespérante.
+
+Elle eut un léger mouvement d'épaules.
+
+--Que voulez-vous, Marnel, c'est la vie! dit-elle froidement. Un peu...
+très peu de bonheur, beaucoup de souffrances et de désillusions... et,
+en fin de compte, aucun autre espoir que le repos de la tombe,
+l'anéantissement final.
+
+--Que dites-vous là, Sylvie! s'écria-t-il sans pouvoir retenir un geste
+de protestation. D'où vous viennent ces théories lamentablement
+amères?... Vous n'étiez pas ainsi désabusée, jadis.
+
+--Parce que je croyais encore au bonheur, dit-elle d'un ton bas, plein
+d'amertume. Mais parlons de vous, Marnel, reprit-elle de son accent
+ordinaire. Ce voyage en Orient?...
+
+--Absolument superbe! Je rapporte une moisson de documents et de notes
+précieuses pour les oeuvres qui sont là à l'état d'embryon, dit-il en
+se frappant le front. Eh! voilà cinq ans que j'ai quitté la France et
+que je voyage du Caucase aux Balkans, de Constantinople à Téhéran, sans
+compter mes petites fugues dans la Mandchourie et un séjour de trois
+mois au pays des rajahs. Bien des choses ont changé depuis... Mais, à
+propos, j'ai été stupéfié de retrouver encore vos vieux domestiques.
+Comment peuvent-ils s'en tirer, Sylvie?
+
+--Cela marche fort bien, je vous assure. Ces braves gens me sont très
+attachés.
+
+--Alors vous leur donnez des aides? dit-il en riant. Car, vraiment, je
+crois que vous seriez étrangement servie avec ces bons invalides seuls.
+Mais d'ailleurs, à propos d'aide, je crois en avoir aperçu une... une
+jeune personne qui m'a semblé--soit dit en passant--d'une apparence peu
+appropriée à cet état... C'est probablement une demoiselle de
+compagnie, une surveillante?
+
+Un pli profond barra soudain le front de Madame Norand, tandis qu'une
+lueur de contrariété traversait son regard.
+
+--C'est ma petite-fille, Isabelle d'Effranges, répondit-elle sèchement.
+
+--La fille de votre jolie Lucienne.
+
+--Oui, la fille de Lucienne, vicomtesse d'Effranges, dit-elle du même
+ton bref et saccadé.
+
+--Elle ne ressemble pas à sa mère. C'est le type des d'Effranges,
+absolument... Elle m'a paru une ravissante personne, moins brillante,
+moins coquette que Lucienne, n'est-ce pas?... Je doute que l'élégante
+Lucienne Norand ait jamais consenti à revêtir cette modeste tenue de
+ménagère.
+
+L'ombre se fit plus épaisse sur le front de son interlocutrice dont les
+lèvres se pincèrent nerveusement.
+
+--Malheureusement, je ne l'y ai jamais forcée, dit-elle d'un ton où
+vibrait une émotion puissante. Si j'avais agi envers elle comme je l'ai
+fait pour Isabelle, elle vivrait encore, ma jolie Lucienne. Mais j'ai
+été faible... Pendant plusieurs années après mon mariage, uniquement
+occupée de mes travaux littéraires, de la renommée que j'ambitionnais,
+du succès, de la célébrité même qui m'arrivait alors que j'étais si
+jeune encore, je laissais mes enfants aux soins d'une gouvernante... Et
+cependant, je les aimais, je le compris le jour où mon second fils
+mourut d'une chute causée par l'imprudence d'une servante. Alors je
+rapprochai de moi Marcel et Lucienne, je m'occupai d'eux... mais
+surtout pour les gâter, car je ne pouvais résister au moindre caprice
+de ces êtres ravissants... Oui, on a vanté bien souvent ma force de
+caractère, mon invincible énergie, et, de fait, je n'ai jamais plié,
+excepté devant mes enfants. Aussi qu'est-il advenu?... Après une vie
+folle que lui payaient les sommes chaque année plus considérables
+gagnées par sa mère, Marcel Norand est mort à vingt-deux ans, des
+suites d'une blessure reçue en duel... et on a dit que c'était un
+bonheur pour sa mère, et pour lui, car la folie le guettait, et, déjà,
+avait commencé son oeuvre...
+
+Sa voix avait pris un son rauque et elle passa lentement la main sur
+son front où se formaient de douloureuses rides.
+
+--Comme vous avez souffert, ma pauvre Sylvie! dit M. Marnel d'un ton
+ému.
+
+--Si j'ai souffert!... Mais le pire m'attendait encore. J'idolâtrais
+Lucienne, si radieusement jolie, si vive, tellement charmante qu'on ne
+pouvait la voir sans l'admirer. Depuis son enfance, elle n'avait jamais
+eu qu'un objectif: s'amuser... s'amuser toujours, briller, éblouir les
+autres, et moi je n'avais qu'un désir: l'y aider de tout mon pouvoir.
+Uniquement par orgueil, elle avait épousé à dix-huit ans le vicomte
+d'Effranges, riche et frivole gentilhomme qui la laissa veuve deux ans
+plus tard... A vingt-trois ans, Lucienne mourait, fatiguée, usée par
+une vie mondaine sans trêve ni répit qui avait brisé son tempérament
+délicat. Elle quittait la vie en m'accusant de sa mort... parce que je
+ne lui avais jamais rien refusé... parce que je l'avais trop aimée...
+Oui, elle a dit ce mot...
+
+Quelque chose d'étrangement douloureux vibrait dans cette voix brève et
+cet énergique visage se contractait.
+
+--... Aussi me suis-je juré que ma petite-fille ne pourrait me faire ce
+reproche. Elle ne sera pas une femme de lettres, une savante ou une
+artiste, j'ai expérimenté par moi-même le peu de satisfaction que l'on
+recueille de ces états. Bien moins encore elle ne connaîtra le monde,
+ses futilités, ses plaisirs... le monde qui m'a enlevé Lucienne... Et
+puisque j'ai tué ma fille en l'ayant trop aimée, je n'ai pas voulu
+courir ce risque avec Isabelle. Elle a été élevée dans une institution
+sévère où son instruction a reçu l'orientation indiquée par moi.
+L'absolu nécessaire en fait de lettres et de sciences, et, en revanche,
+beaucoup de travaux manuels, tel a été mon programme, scrupuleusement
+suivi par la directrice de cet établissement. Quand Isabelle en est
+sortie, je l'ai prise chez moi, mais ce programme s'y est maintenu. Ma
+petite-fille ne voit que quelques amies choisies par moi, c'est-à-dire
+sérieuses, bonnes ménagères et peu cultivées d'esprit; elle ne connaît
+rien des plaisirs du monde et est elle-même ignorée de mes relations.
+C'est elle qui s'occupe de tous les détails du ménage, qui aide mes
+vieux serviteurs--et, en passant, Marnel, je peux vous apprendre que je
+les conserve uniquement pour donner de l'occupation à Isabelle--et une
+occupation telle que je l'entends.
+
+--Mais je ne comprends pas votre but! observa M. Marnel qui semblait
+abasourdi... A quoi destinez-vous votre petite-fille?
+
+--A quoi?... Mais uniquement à devenir une bonne femme d'intérieur. Je
+la marierai bientôt à quelque propriétaire campagnard qui trouvera en
+elle une compagne sérieuse et entendue, entièrement occupée de son
+mari, de ses enfants et de sa maison. Elle ne sera pas exaltée ou
+sentimentale, j'y ai veillé... Mon amour--trop fort--pour ma fille ne
+m'ayant causé qu'amertume et désillusion, je n'ai jamais cherché à
+rapprocher de moi Isabelle, et j'ai tout fait pour lui persuader qu'une
+affection quelconque entraîne inévitablement la douleur. Aussi est-elle
+devenue indifférente à tous et à toutes choses--condition expresse de
+bonheur.
+
+--Epouvantable égoïsme, voulez-vous dire! s'écria M. Marnel dans un
+élan indigné. Oh! Sylvie, Sylvie, qu'avez-[vous] fait!... Et cette
+jeune fille ne s'est pas révoltée contre la vie que vous lui imposiez?
+
+--Dans son enfance, bien souvent. Elle était vive, enthousiaste,
+excessivement désireuse d'apprendre... Mais nous avons mis ordre à ces
+tendances désastreuses,. Isabelle ne sait que ce que j'ai voulu lui
+faire connaître, et elle a compris depuis longtemps que la révolte
+était inutile, que rien ne me ferait fléchir, dit Madame Norand d'un
+ton de fermeté implacable. Aujourd'hui, elle est uniquement attachée à
+ses devoirs de ménagère, et les aspirations inutiles, les rêves sont
+morts en elle.
+
+--Le croyez-vous?... Et vous était-il permis de pétrir cette jeune âme
+à votre fantaisie, de détruire en elle, sous prétexte de rêves, tout
+idéal, d'étouffer en quelque sorte sa destinée tracée par Dieu pour y
+substituer une autre conçue par vous?... Cela me semble excessif,
+Sylvie.
+
+--La destinée de nos enfants est celle que nous leur faisons, dit-elle
+sèchement. J'en ai eu la preuve pour Lucienne.
+
+--En partie, Sylvie, et à condition de ne pas contrarier les
+aspirations légitimes, l'instinct du beau et du bien que Dieu a mis
+dans l'âme humaine, à des degrés différents, afin de donner un but
+spécial à chaque vie.
+
+--Vous parlez en chrétien fervent, dit Madame Norand avec une légère
+ironie. L'êtes-vous donc devenu dans vos voyages?
+
+--Malheureusement non, répondit-il avec gravité. Je voudrais avoir ce
+bonheur... et, comme beaucoup, je me demande parfois ce qui me retient.
+L'habitude, sans doute, la lâcheté, que sais-je?... Mais, pour en
+revenir à votre petite-fille, je trouve que vous poussez trop loin
+votre système en refoulant complètement tous les élans de cette
+intelligence et de ce coeur.
+
+Madame Norand demeura un instant silencieuse, remuant machinalement les
+feuillets épars devant elle. Enfin, elle leva d'un mouvement énergique
+sa tête hautaine.
+
+--Tenez, Marnel, j'ai toujours pensé que l'imagination entrait pour une
+bonne part dans les souffrances humaines. Si cette folle ne venait
+agiter et troubler le coeur de l'homme, celui-ci connaîtrait plus de
+jours heureux... Eh bien! qu'ai-je fait pour Isabelle? J'ai affaibli
+son imagination, je l'ai à peu près supprimée en ne lui accordant pas
+les aliments nécessaires... oui, vraiment, je crois qu'elle n'a plus
+désormais que des désirs calmes et bornés. Chez elle, tout sera
+pondéré, réfléchi, plein de modération... En un mot, j'ai dirigé ce
+coeur de telle sorte qu'il ne reçoive la secousse d'aucune passion.
+N'est-ce pas l'idéal, le secret du bonheur?
+
+--Beaucoup appelleraient un crime cet accaparement d'une âme, cette
+destruction de l'étincelle divine... car, Sylvie, s'il est des passions
+condamnables, d'autres sont nobles et belles et honorent l'humanité.
+Indistinctement, vous avez tenté de détruire les unes et les autres, en
+traçant à ce jeune coeur une voie sévère et monotone, remplie de
+devoirs et privée de bonheur, puisque vous lui refusez la liberté
+morale et les rêves les plus légitimes... Mais ne craignez-vous pas que
+l'étincelle divine si bien refoulée ne jaillisse quelque jour,
+fulgurante et victorieuse, de cette âme comprimée par vous?
+
+--Vous croyez à l'étincelle, à l'aveuglant éclair du coup de foudre?
+dit ironiquement Madame Norand. Pas moi, lorsqu'on sait en prémunir de
+bonne heure les jeunes imaginations. J'ai agi pour le bien d'Isabelle,
+et, soyez-en certain, elle sera plus heureuse que les jeunes mondaines
+ou les petites romanesques que je rencontre sans cesse sur ma route...
+Mais nos amis sont arrivés, j'entends la voix aiguë de Rouvet et la
+basse formidable de Cornelius Harbrecht. Venez, Marnel... A propos, je
+vous prierai de ne pas parler de ma petite-fille. Très peu de mes
+connaissances savent qu'elle vit près de moi, car je veux qu'elle
+demeure, même de nom, en dehors du monde qu'elle ne doit pas connaître.
+Si je vous en ai dit quelques mots, c'est en considération de notre
+amitié d'enfance continuée sans interruption jusqu'à ce jour, et
+équivalant ainsi à une parenté.
+
+Il s'inclina en signe d'assentiment et la suivit dans le salon où se
+trouvaient réunies une vingtaine de personnes. Il y avait là les noms
+les plus connus du Paris littéraire, romanciers, poètes, écrivains en
+tous genres, et, au milieu d'eux, quelques femmes que leur talent
+mettait au rang des célébrités du jour... Parmi celles-là Madame
+Norand--Valentina dans le monde des lettres--occupait une place
+prépondérante tout autant par son énergie dominatrice et sa vaste
+intelligence qu'en raison du renom acquis par ses oeuvres. L'âge
+n'avait en rien diminué ses facultés, et les lettrés attendaient
+toujours avec impatience l'apparition de ces romans charpentés de main
+de maître, semés de subtiles analyses du coeur humain et teintés--de
+plus en plus fortement--d'une philosophie amère et douloureuse--oeuvres
+qu'un lecteur non prévenu eût attribuées sans hésitation à une
+intelligence masculine desséchée par le vent des désillusions et de
+l'égoïsme, et se réfugiant, lâche et désespérée, dans la négation du
+relèvement de l'âme après la chute ou la douleur, dans l'affreuse
+doctrine du néant.
+
+Et cet écrivain était une femme, une mère et une aïeule.
+
+... Isabelle et sa tante achevaient de prendre leur repas dans la
+chambre de Mademoiselle Bernardine, ainsi qu'il en était chaque fois
+que Madame Norand avait des hôtes. Malgré l'invitation qui lui en avait
+été faite une fois pour toutes, la vieille demoiselle, amie de la
+tranquillité et peu portée sur les choses de l'esprit, ne s'était
+jamais souciée de paraître à ces réceptions et préférait de beaucoup
+son tête à tête avec sa nièce, qui écoutait patiemment ses
+interminables histoires sur les faits et gestes des habitants d'Ubers,
+le village berrichon où s'élevait le petit castel de Mademoiselle
+Bernardine d'Effranges. Elle était la soeur cadette du défunt vicomte,
+père d'Isabelle, et n'avait pas connu sa nièce jusqu'à l'année
+précédente, où il lui était venu à l'esprit de faire un voyage à Paris.
+Madame Norand l'avait poliment invitée à demeurer quelque temps près de
+la jeune fille, car elle s'était vite aperçue que cette petite femme
+nulle et insignifiante était incapable de déranger ses plans. Cette
+nouvelle vie plaisait sans doute à Mademoiselle Bernardine, puisqu'elle
+ne parlait pas de départ et s'apprêtait au contraire à suivre Madame
+Norand à sa maison de campagne.
+
+Isabelle enleva le couvert, et alors commença la partie de piquet,
+délassement quotidien de Mademoiselle d'Effranges. C'était un des rares
+moments où cette physionomie terne s'animait légèrement... Quant à
+Isabelle, rien de venait trahir sur son visage le plaisir ou l'ennui.
+Etait-elle même capable de ressentir l'un ou l'autre?... La question
+demeurait sans réponse devant le regard insondable de ces grands yeux
+bleus.
+
+A neuf heures Isabelle, ayant souhaité le bonsoir à sa tante, se
+dirigea vers l'office. Là les assiettes fines, les tasses de
+transparente porcelaine, le cristal désespérément fragile attendaient
+ses mains adroites... La malhabile petite Julienne, non plus que Rose,
+dont les doigts étaient perclus de rhumatismes, ne touchaient jamais à
+ces objets de prix, et c'était Isabelle qui en était chargée--comme de
+bien d'autres besognes plus assujettissantes et plus dures destinées à
+tenir son esprit sans cesse occupé de choses matérielles.
+
+De temps à autre, par les portes un instant entr'ouvertes, arrivaient
+des éclats de voix joyeuses ou le son du piano supérieurement travaillé
+par l'un des invités... Mais le blanc visage d'Isabelle restait
+impassible, et lentement, doucement, elle continuait à passer la
+serviette de fine toile sur les tasses précieuses, don d'une princesse
+russe admiratrice passionnée de Valentina. L'aimable grande dame se fût
+pâmée d'étonnement si elle avait pu apercevoir la besogne à laquelle se
+livrait la fille du vicomte d'Effranges et de l'élégante Lucienne
+Norand--la belle jeune fille qu'un impitoyable système d'éducation
+reléguait à l'office, parmi les servantes.
+
+
+
+II
+
+
+
+L'aube blafarde jetait sur la terre endormie une vague lueur. Du ciel
+bas et gris, chargé de pluie, tombait, avec une intense tristesse, ce
+froid particulier des commencements de jour qui pénètre l'âme autant
+que le corps. Un frissonnement semblait agiter les arbres, les
+bruyères, les fleurettes sauvages penchées au bord du torrent dont la
+masse d'eau grise striée d'écume glissait entre les falaises avec un
+grondement sourd.
+
+Et ce frisson faisait également frémir les épaules d'Isabelle penchée à
+la fenêtre de sa chambre. Malgré le châle dont elle s'enveloppait, elle
+ressentait la morsure de cet air humide et glacé, mais elle n'en
+demeurait pas moins immobile, regardant vaguement le bois de
+châtaigniers qui couronnait la falaise opposée.
+
+Une impression de paix austère se dégageait de ces frondaisons sombres,
+de ce sous-bois encore endormi et enténébré... Vers la gauche, à la
+limite de cette châtaigneraie, et sur le bord même du torrent dont il
+n'était séparé que par un étroit sentier et une palissade enlierrée,
+s'étendait un jardin orné de pelouses et de corbeilles éclatantes.
+Au-delà s'élevait une grande maison grisâtre, enguirlandée et fleurie,
+toute close encore à cette heure... Une échancrure de la falaise,
+surmontée d'un pont pittoresque, séparait cette propriété des premières
+maisons du village, perchées sur un promontoire rocheux. Là, quelques
+silhouettes se mouvaient et le chant du coq, vibrant et altier, le
+profond beuglement des grands boeufs sortant de l'étable, l'aboiement
+d'un chien rompaient le silence recueilli du jour levant.
+
+Le regard d'Isabelle s'était un instant dirigé de ce côté, mais il
+revenait involontairement vers la maison grise, d'apparence très
+pittoresque et très accueillante sous son revêtement de verdure et de
+fleurs... La jeune fille s'arracha enfin à sa contemplation et, fermant
+la fenêtre, descendit rapidement le vieil escalier de pierre construit
+en spirale. Au bas s'étendait un vestibule haut et sombre, aux murs de
+granit grisâtre à peine ornés de quelques trophées de chasse. Isabelle
+tourna avec l'effort l'énorme clef de la porte d'entrée... Le lourd
+battant clouté d'acier grinça douloureusement et s'ouvrit pour livrer
+passage à la jeune fille.
+
+Elle se trouva dans l'étroit sentier sur lequel donnait la façade de la
+maison qu'elle venait de quitter--Maison-Vieille, comme on l'appelait
+dans le pays. Cette séculaire demeure avait été durant de longues
+années le patrimoine des cadets de la famille d'Abricourt, dont le
+château s'élevait à huit kilomètres au-delà. Leur écusson surmontait
+toujours la porte en ogive et les fenêtres à meneaux en croix, mais le
+dernier des d'Abricourt avait depuis longtemps disparu. De mains en
+mains, Maison-Vieille était devenue la propriété de Madame Norand... La
+célèbre femme de lettres y passait régulièrement ses étés et semblait
+avoir une prédilection particulière pour ce coin de la sauvage Corrèze,
+et pour cette demeure sévère placée au bord du torrent, dans la grave
+solitude des landes. Astinac, le village situé sur l'autre rive, la
+voyait rarement; elle y était ainsi peu connue et presque crainte des
+paysans, très intimidés par son aspect altier.
+
+Isabelle s'enveloppa plus étroitement de son châle et s'engagea dans le
+sentier. A sa gauche s'étendait la lande semée de bruyères et de blocs
+de granit, dévalant en pente douce jusqu'aux châtaigneraies traversées
+de ruisseaux gazouilleurs, jusqu'aux prairies d'un vert délicieusement
+frais... Au-delà, des vallons s'ouvraient entre les escarpements
+granitiques en partie boisés, et traversés de filets d'eau bondissant
+en cascatelles à travers les roches pour venir former les ruisseaux de
+la vallée et s'unir enfin au torrent. Ces escarpements formaient le
+premier plan des monts dont la silhouette s'estompait dans la brume.
+
+Mais la lumière grise de cette aube maussade couvrait toutes choses
+d'un sombre voile et Isabelle, saisie sans doute par la mélancolie
+ambiante, hâta le pas le long du sentier. Le torrent coulant à sa
+droite, à une certaine distance, l'accompagnait de son murmure sourd,
+auquel se mêlaient maintenant les bruits confus du village qui
+s'éveillait tout entier... Elle prit un sentier transversal tracé au
+milieu des bruyères et gagna le bord de la falaise qui s'élevait
+maintenant d'une manière fort sensible. Un hêtre rabougri ou un
+châtaignier naissant sortaient çà et là du sol couvert d'une herbe
+courte, mouillée de rosée.
+
+La jeune fille atteignit un promontoire rocheux où un arbre solide
+avait trouvé moyen de prendre racine. Son feuillage superbe et sombre
+abritait une chapelle, charmant édifice en ruines que le lierre
+envahissait à son gré. Quelques débris d'admirables vitraux demeuraient
+encore dans les étroites fenêtres, par lesquelles entraient librement
+les oiseaux, seuls hôtes du petit sanctuaire.
+
+Isabelle s'assit contre le portail en ogive, le long duquel grimpaient
+audacieusement les liserons rosés. Au pied du promontoire le torrent,
+un instant resserré, bouillonnait et s'épandait, tout frissonnant, pour
+former un peu après une cascade, blanc remous d'écume dont le
+grondement emplissait l'air.
+
+Les embruns arrivaient jusqu'à Isabelle, mais elle ne semblait pas s'en
+apercevoir. Dans une contemplation recueillie, elle ne quittait pas du
+regard la masse liquide et écumante et la falaise escarpée aux flancs
+couverts de lichens, de mousses finement nuancées et de délicats
+myosotis sauvages... Parfois, ce regard se perdait dans le lointain, où
+le torrent coulait entre des rives rocheuses et élevées sur lesquelles
+se succédaient les landes arides, les châtaigneraies, les champs
+verdoyants.
+
+Pendant les deux étés précédents--les premiers qu'Isabelle eût passés
+à Astinac--la chapelle de Saint-Pierre du Torrent avait vu fréquemment
+s'asseoir à l'ombre de ses murailles branlantes la pâle jeune fille de
+Maison-Vieille. Ce petit coin charmant était toujours désert. Les
+villageois prétendaient que le spectre d'un ermite, longtemps habitant
+de ces lieux et ayant ensuite renié son Dieu, apparaissait fréquemment,
+et nul ne se souciait d'en faire l'expérience... Mais Isabelle ne
+craignait sans doute aucunement les apparitions d'outre-tombe, car le
+sanctuaire gothique était demeuré le but préféré de ses solitaires
+promenades. Elle y restait parfois une heure, telle qu'elle était en
+cet instant, les mains croisées, le regard vague et mélancolique. A
+quoi songeait-elle ainsi?... Et, au fait, y avait-il même quelque
+pensée dans cette tête si délicatement modelée, derrière ces grands
+yeux violets que voilaient souvent complètement de longs cils dorés?...
+Il était permis d'en douter en constatant l'absence de la moindre
+émotion sur cette physionomie de jeune fille.
+
+Un son de cloche vibra soudain dans l'air, premier tintement de
+l'Angélus jeté du clocher de la vieille église d'Astinac. Isabelle se
+leva et secoua sa jupe mouillée de rosée... Tandis qu'elle rajustait le
+châle autour d'elle, son regard effleurait machinalement le sol, et, se
+baissant tout à coup, elle ramassa un objet gisant dans l'herbe.
+C'était un sac à ouvrage en soie ancienne brochée, coquettement garni
+de rubans de moire rouge... La jeune fille le laissa retomber à terre.
+Un pli s'était formé sur son front, sans doute à la pensée que des
+étrangers avaient profané sa chère retraite.
+
+Elle reprit le sentier parcouru tout à l'heure, mais, arrivée en face
+du village, elle traversa le pont qui reliait les deux rives. Quelques
+bonjours de paysannes l'accueillirent, et, tout en y répondant
+brièvement, elle continua à suivre le bord du torrent, étroit sentier
+longeant d'abord le village, puis le jardin de la maison grise au
+revêtement de verdure...
+
+Elle s'était animée maintenant, la grande vieille maison, et par les
+fenêtres ouvertes arrivaient des cris d'enfant, des murmures de voix
+joyeuses, le son d'un piano. A travers la palissade, Isabelle put
+discerner une grande et forte jeune fille, simplement vêtue, qui
+sarclait une corbeille abondamment garnie de pensées. Sur la terrasse
+tenant toute la longueur de la maison, un homme d'un certain âge se
+promenait en fumant, s'interrompant parfois pour adresser une
+observation à des personnes invisibles à l'intérieur.
+
+La palissade dépassée, la jeune fille longea la châtaigneraie dont une
+partie faisait face à Maison-Vieille. Devant elle, Isabelle voyait
+venir deux étrangers--deux jeunes gens vêtus de légers costumes de
+toile grise, sans prétention, mais conservant néanmoins sous cette très
+simple tenue une distinction extrême. Le plus âgé, qui ne devait pas
+avoir dépassé la trentaine, possédait une très haute taille, mince et
+souple, et une tête énergique et vigoureuse, aux traits irréguliers.
+Son compagnon, plus jeune et plus petit, aussi blond qu'il était brun,
+avait un frais et joyeux visage orné d'une superbe moustache légèrement
+fauve.
+
+Isabelle n'était plus qu'à quelques pas de ces inconnus lorsqu'elle
+leva vers eux son regard distrait et indifférent. Deux grands yeux
+bruns, profonds et étrangement pénétrants, se posèrent sur elle
+l'espace d'une seconde... Les étrangers se rangèrent le long du sentier
+en soulevant leur chapeau, et Isabelle passa avec une brève inclination
+de tête.
+
+Elle traversa le petit pont pittoresquement enguirlandé qui donnait
+directement dans le jardin de Maison-Vieille... un étrange jardin au
+sol bossué, parsemé d'éminences, de blocs granitiques, de racines
+d'arbres semblables à de longs serpents. D'étroits petits sentiers
+zigzaguaient à travers les herbes folles, les plantes sauvages et les
+fraisiers en fleurs, parmi les arbres capricieusement dispersés dans
+cet enclos, et les rares planches de légumes éparses çà et là
+affectaient elles-mêmes des formes bizarres et tourmentées.
+
+Sous le couvert des arbres touffus, le jour demeurait assombri, et une
+fraîcheur extrême régnait dans le jardin sauvage et triste à peine
+animé de quelques chants d'oiseaux... La cour au pavé moussu qui
+s'étendait devant la maison, le puits sculpté dont la margelle
+s'effondrait lamentablement, la façade noire et lézardée, tigrée de
+lichens, les étroites fenêtres à petits carreaux verdâtres donnaient
+l'impression de quelque chose de très lointain et d'étrangement
+archaïque... impression que ne démentait pas l'apparition, sur le seuil
+de la cuisine, d'une servante maigre et ridée dont la sévère visage
+s'encadrait d'une cornette monacale.
+
+--Suis-je en retard, Rosalie? demanda Isabelle tout en passant devant
+la vieille femme qui s'était reculée.
+
+--Je ne crois pas, Mademoiselle...
+
+--Mais si... mais si... cinq minutes de retard! dit la voix maussade de
+Rose.
+
+La cuisinière déjeunait tranquillement, assise à une énorme table de
+chêne bruni, bien assortie aux dimensions superbes de cette antique
+cuisine.
+
+--Non, trois minutes seulement, déclara Martin qui lui faisait face.
+Madame ne s'en sera même pas aperçue.
+
+--Ah! vous croyez ça!... Madame s'aperçoit de tout, ce n'est pas à moi
+à vous l'apprendre, Martin. Aussi vous n'avez qu'à vous dépêcher,
+Mademoiselle, si vous ne voulez pas attraper un bon sermon... Après
+tout, c'est assez mérité quand on va se promener à pareille heure.
+
+Le ton était impoli et désagréable, selon la trop fréquente habitude de
+Rose... Les beaux sourcils d'Isabelle se froncèrent brusquement, mais
+elle ne prononça pas une parole et continua à préparer sur un plateau
+le déjeuner matinal de Madame Norand. En se dirigeant vers la porte,
+elle s'arrêta près de Rosalie qui rangeait des assiettes dans le
+vaisselier.
+
+--La Verderaye est-elle donc habitée? demanda-t-elle de sa voix
+paisible et indifférente.
+
+--Oui, Mademoiselle, depuis un mois. Elle a été achetée par un monsieur
+de Paris... M. Brennier, je crois. Il était malade là-bas et les
+médecins lui ont conseillé l'air de la campagne. Alors il est venu
+ici... Il y a beaucoup d'enfants.
+
+Elle se tut et se remit à sa besogne. Tant de paroles à la suite
+étaient rarement sorties de cette bouche taciturne et Rosalie jugeait
+sa jeune maîtresse suffisamment renseignée.
+
+Isabelle traversa le sombre vestibule et entra dans une petite galerie
+éclairée par trois fenêtres longues et étroites, aux vitraux sertis de
+plomb. Dans l'embrasure profonde de l'une d'elles était posé le bureau
+devant lequel Madame Norand se tenait assise... La robe de chambre en
+flanelle violet évêque qui enveloppait son corps robuste, accentuait
+encore son ordinaire apparence de majesté sévère. Dans cette galerie
+décorée d'antiques tapisseries et de quelques meubles du plus pur style
+gothique, éclairée par le jour assombri tombant des vitraux, elle
+semblait une altière et intrépide châtelaine des temps passés.
+
+Sans cesser d'écrire, elle répondit brièvement au froid et correct
+bonjour d'Isabelle... La jeune fille se mit à préparer le café sur une
+petite table voisine, ainsi qu'elle le faisait chaque matin; mais,
+tandis qu'elle demeurait immobile devant l'appareil en attendant
+l'ébullition de l'eau, aucune parole ne s'échangea entre l'aïeule et sa
+petite-fille. Isabelle fixait du regard un point de la tapisserie qui
+lui faisait face. Il y avait là une jeune châtelaine et un seigneur de
+fière mine agenouillés devant un vénérable évêque à la longue barbe.
+Celui-ci les bénissait, tandis qu'au-dessus de leurs têtes pleuvaient
+des fleurs lancées par un vol d'anges aux blanches ailes... Ces
+personnages aux formes archaïques et aux nuances passées étaient bien
+connus de la jeune fille qui s'était toujours placée à cet endroit pour
+remplir chaque matin son office, mais elle n'en continuait pas moins à
+les regarder avec une attention soutenue. Peut-être y trouvait-elle une
+fugitive révélation de quelque chose d'inconnu, de très différent de ce
+qui avait été sa vie jusqu'ici. La pâle et mélancolique Isabelle se
+demandait sans doute quel sentiment animait la gracieuse châtelaine
+dont le fin visage, extasié, se levait vers l'évêque, tandis que sa
+main s'unissait à celle du jeune seigneur, son époux.
+
+Le brun et odorant liquide était prêt, tout fumant dans une tasse de
+Saxe, près des rôties beurrées et d'une coupe remplie de petites
+fraises au parfum délicieux... Isabelle, emportant l'appareil à café,
+se dirigea vers la porte... mais une voix impérieuse l'arrêta
+soudainement sur le seuil.
+
+--Vous étiez en retard... A quoi cela tient-il, Isabelle? demanda
+Madame Norand en se retournant légèrement.
+
+--J'étais allée jusqu'à la chapelle... Je croyais être rentrée à temps,
+dit brièvement la jeune fille, sans se départir de son calme.
+
+--Vous croyiez?... Cela ne suffit pas, et vous savez que je tiens
+essentiellement à l'exactitude. Désormais, je vous défends de sortir à
+cette heure, qui est celle du travail.
+
+Elle indiqua d'un geste à la jeune fille qu'elle pouvait s'éloigner,
+puis, se ravisant, elle dit en posant sur elle son regard froid et
+scrutateur:
+
+--Et qu'avez-vous fait à Saint-Pierre?... Vous êtes-vous souvenue de ma
+défense de l'année dernière?
+
+--Non, grand'mère.
+
+Les yeux d'Isabelle, pleins d'un calme étrange, ne se baissaient pas
+devant le regard sévère qui semblait vouloir plonger jusqu'au fond de
+son être.
+
+--Non!... Vous avez recommencé à devenir inactive, rêveuse, ainsi que
+je vous ai surprise une fois l'année précédente?... Si jamais ceci se
+renouvelle, Isabelle, je mesurerai sévèrement vos promenades, car je ne
+tolérerai à aucun prix que vous demeuriez un instant oisive.
+
+On n'aurait pu discerner la moindre émotion sur l'impassible visage
+d'Isabelle, tandis qu'elle quittait la galerie et montait l'antique
+escalier à balustrade ornée de sculptures naïves. Elle entra dans une
+grande chambre sombre, meublée d'armoires à ferrures, de crédences
+sculptées, boiteuses et rongées par les vers, et d'un immense lit à
+baldaquin dans lequel disparaissait la maigre personne de Mademoiselle
+Bernardine.
+
+--Ah! te voilà enfin! gémit la petite voix enfantine. Oh! Isabelle, que
+cette chambre est triste, sombre et effrayante!... Comment Madame
+Norand peut-elle aimer cette demeure?
+
+Isabelle se pencha pour recevoir le baiser de sa tante... Elle demeura
+un instant près d'elle, répondant un peu distraitement à ses questions
+sur les rats, chauves-souris et autres habitants de ce genre qui ne
+pouvaient manquer d'avoir élu domicile dans la vieille maison.
+
+--Et ce torrent!... Quel bruit effrayant, Isabelle! Comment peut-on
+dormir ainsi?
+
+--Vous vous y habituerez, ma tante, je vous assure... Allons, je vous
+quitte, car mon ouvrage m'attend. Tenez, voilà Mélanie qui vient me
+chercher pour faire la chambre de grand'mère.
+
+--Déjà!... Reste encore un peu, Isabelle, la chambre se fera plus tard
+aujourd'hui, dit Mademoiselle d'Effranges d'un ton suppliant. J'ai mal
+dormi, je me sens souffrante ce matin...
+
+--C'est impossible, ma tante... vous avez bien que cela ne m'est pas
+permis, dit doucement Isabelle en lui serrant la main. Je reviendrai
+tout à l'heure... pour faire votre chambre, et je vous apporterai à
+déjeuner. Cela fait partie de mes attributions, conclut-elle d'un ton
+paisible, où perçait cependant une légère amertume.
+
+Et Isabelle alla commencer sa journée de travail, prenant pour elle la
+plus grande partie du ménage que n'aurait pas pu accomplir la vieille
+Mélanie. En bas, Rose, agacée par ses rhumatismes tenaces, la réclamait
+à grands cris pour la préparation du déjeuner, que Madame Norand
+exigeait très soigné... L'après-midi et la soirée se passèrent au
+milieu de piles de linge à raccommoder. Mille détails, négligés par les
+vieux domestiques, incombaient en outre à Isabelle, de même que tous
+les comptes de la maison... Avec de telles occupations, imposées par
+une volonté tyrannique, et non consenties librement par un sentiment de
+devoir ou d'affection, sans la moindre envolée hors de ce cercle
+monotone, Isabelle devait avoir bientôt atteint le but rêvé par sa
+grand'mère: le total dépouillement du moi intime pour devenir une
+automate, une femme d'intérieur perfectionnée... sans coeur et sans âme.
+
+
+
+III
+
+
+
+Le soleil frappait la masse bouillonnante du torrent. Sous cette
+éclatante lueur, l'eau se moirait de plaques étincelantes, reflétait
+des scintillements irisés, les escarpements de granit sombre se
+doraient, les pervenches et les myosotis levaient joyeusement leurs
+corolles bleues, et les mousses, les humbles mousses plaquées sur le
+roc aride et toutes mouillées de rosée, se couvraient d'une royale
+parure.
+
+A travers les ramures du grand châtaignier, des filets de lumière
+venaient rayer les murs gris de la chapelle gothique et se jouaient sur
+la chevelure d'Isabelle, sur ses mains actives occupées à réunir les
+diverses pièces d'un corsage. Elle y mettait une extrême application,
+et, très évidemment, aucune pensée étrangère ne venait l'en distraire.
+Madame Norand pouvait se rassurer... Oui, Isabelle ne songeait vraiment
+qu'à ce corsage...
+
+Elle se leva soudainement, laissant tomber les morceaux d'étoffe qui
+s'éparpillèrent sur le sol humide... Ses mains se froissèrent l'une
+contre l'autre et ses grands yeux se levèrent, empreints d'une angoisse
+déchirante. Une flamme de vie et de passion éclairait cet impassible
+visage... flamme fugitive, car il reprit instantanément son calme
+accoutumé. La jeune fille se rassit et réunit paisiblement les
+matériaux de son travail épars autour d'elle. Ce souffle de douleur,
+traversant subitement son âme, n'avait laissé aucune trace sur sa
+physionomie.
+
+Mais elle s'arrêta encore, prêtant l'oreille à un bruit de voix
+enfantines que dominait, par intervalles, un organe masculin
+extrêmement vibrant... Et une troupe d'enfant déboucha soudain du
+sentier, à la droite d'Isabelle. Il y en avait de tous les âges, depuis
+un bébé porté par la grande jeune fille entrevue un jour à travers la
+palissade de la Verderaye, jusqu'à une svelte et vive fillette de
+quinze ans qui accourait en faisant flotter au vent ses longues nattes
+blondes. Cette dernière s'arrêta en apercevant la jeune fille assise
+près de la chapelle, ce qui permit aux autres de la rejoindre. Parmi
+eux se trouvait le plus âgé des deux jeunes gens rencontrés par
+Isabelle quelques jours auparavant. A chacune de ses mains était pendu
+un enfant... un délicieux petit garçon de trois ans, aux longues
+boucles blondes, et une petite fille un peu plus âgée.
+
+Tous s'arrêtèrent, évidemment surpris et embarrassés... Une ombre de
+contradiction s'était étendue sur le visage d'Isabelle. Elle rassembla
+les différentes pièces de son ouvrage, les glissa dans un sac et
+s'éloigna tranquillement, sans affectation.
+
+Elle alla s'asseoir un peu plus bas, sur une pierre sculptée posée à
+l'extrême bord de la falaise. Ces sculptures naïves étaient, disait-on,
+l'oeuvre d'un humble pâtre... Un siècle plus tard, une dame
+d'Abricourt, coupable de nombreux crimes et accusée de magie, se
+précipitait de là dans le torrent pour échapper au bûcher qui
+l'attendait immanquablement. Depuis lors une mauvaise renommée, encore
+augmentée, par le voisinage de la chapelle hantée, en tenait
+superstitieusement éloignés les paysans.
+
+Isabelle s'était remise au travail, sans songer peut-être qu'un brusque
+mouvement pouvait la précipiter dans le gouffre écumant. Un large bloc
+de granit la cachait aux regards des étrangers dont elle entendait
+cependant les voix et les rires joyeux... Les sourcils de la jeune
+fille demeuraient froncés et sa physionomie avait pris une expression
+singulièrement amère.
+
+Elle eut un tressaillement de stupeur en apercevant tout à coup près
+d'elle le petit garçon blond qui la regardait avec une curiosité
+timide... Ce bébé avait la plus ravissante petite tête qui se pût
+imaginer, et il souriait d'une façon si charmante qu'Isabelle demeura à
+le contempler. Quelque chose d'attendri, de très doux, avait soudain
+illuminé sa pâle et grave physionomie.
+
+L'enfant se détourna tout à coup et se rapprocha du bord de la
+falaise... Un frémissement de crainte agita Isabelle, et,
+involontairement, ces mots s'échappèrent de ses lèvres tremblantes:
+
+--N'allez pas là, mon mignon, vous pourriez tomber.
+
+Le petit tourna vers elle ses grands yeux bleus.
+
+--Je veux la fleur! dit-il d'un ton volontaire.
+
+Et, avant qu'Isabelle eût pu faire un mouvement, il se penchait pour
+cueillir une jonquille dont la corolle jaune s'épanouissait au revers
+de la falaise. Mais son petit bras était trop court... Isabelle se leva
+vivement, bien que ses jambes fussent fléchissantes de terreur, et
+s'élança vers lui. Sa main le saisit brusquement par sa petite robe, au
+moment où il allait glisser dans l'abîme...
+
+Mais l'étoffe, un peu mûre sans doute, céda subitement. Dominant une
+épouvantable angoisse, Isabelle réussit à saisir le bras de l'enfant,
+au risque de choir avec lui dans le gouffre, mais son mouvement avait
+été si brusque qu'elle alla tomber en arrière, tenant le bébé pressé
+contre elle. Sa tête heurta un objet dur, elle ressentit une vive
+douleur... puis elle perdit la notion de ce qui l'entourait.
+
+En revenant à elle, Isabelle vit toute la tribu enfantine, surprise et
+effrayée, rangée en cercle autour d'elle... Un peu plus loin, les
+grands yeux bruns qu'elle avait aperçus un jour la regardaient avec
+émotion, et, tout près d'elle, la fillette aux longues nattes,
+agenouillée, lui présentait un flacon de sels.
+
+--Elle ouvre les yeux, Danielle! dit-elle joyeusement. Respirez encore
+un peu ceci, Mademoiselle, pour vous remettre tout à fait.
+
+Isabelle obéit docilement... En reprenant complètement ses sens, elle
+s'aperçut que sa tête était soutenue par la grande jeune fille dont le
+visage inquiet et très ému se penchait vers elle. Instinctivement,
+Isabelle sourit pour la rassurer et essaya de se soulever... Mais une
+douleur derrière la tête l'arrêta net.
+
+--Qu'ai-je donc? demanda-t-elle avec surprise.
+
+--Une petite blessure sans aucune gravité. Vous êtes tombée sur une
+pierre très aiguë, expliqua la jeune fille. Nous avons bandé
+sommairement cette plaie, mais, si vous le voulez bien, nous allons
+rentrer pour vous confier aux soins de ma soeur aînée, qui fera les
+choses dans toutes les règles, et vous donnera un cordial dont vous
+avez besoin... Je suis Danielle Brennier, la seconde fille du nouveau
+propriétaire de la Verderaye. Voici ma soeur cadette, Henriette... mon
+cousin, M. Arlys, avocat au barreau de Paris... C'est à vous que nous
+devons la vie de notre petit Michel et nous ne l'oublierons jamais,
+ajouta-t-elle d'une voix tremblante d'émotion. Sans vous... ô ciel!
+
+Elle s'interrompit en frissonnant, et la même angoisse rétrospective
+altéra subitement la noble et énergique physionomie de M. Arlys.
+
+--Vous êtes une vaillante personne, dit-il d'une voix chaude et
+profonde. Bien peu auraient eu votre sang-froid et votre parfait oubli
+de vous-même, Mademoiselle.
+
+Elle ferma à demi les yeux avec un geste de lassitude. Ainsi étendue,
+son blanc visage sans expression entouré des flots de sa chevelure
+argentée, dénouée par sa chute, elle semblait une jeune morte, d'une
+beauté glacée.
+
+--Qu'est-ce que la vie?... Vaut-elle la peine que je fasse un pas pour
+la conserver? murmura-t-elle à voix basse avec un accent de paisible
+désespérance.
+
+Danielle et son cousin tressaillirent douloureusement, et leur regard
+compatissant se posa sur le beau visage si étrangement calme.
+
+--Notre vie ne nous appartient pas, et nous avons le devoir de la
+conserver autant que nous le pouvons, dit gravement le jeune avocat.
+Mais, Michel, tu n'as pas remercié Mademoiselle.
+
+Il se tournait vers l'enfant qui demeurait assis sur l'herbe, ses beaux
+yeux fixés sur Isabelle. Le petit était fort paisible, et, très
+évidemment, ne s'était pas ému du danger couru par lui... Mais en
+voyant M. Arlys se pencher vers lui en lui tendant la main, il se leva
+et le suivit sans hésiter près de la jeune fille. Les belles prunelles
+violettes d'Isabelle l'enveloppèrent d'un regard attendri.
+
+--Dis merci à Mademoiselle et demande-lui la permission de l'embrasser,
+ordonna doucement Danielle.
+
+Deux petits bras se nouèrent aussitôt autour du cou d'Isabelle et le
+charmant visage de Michel se trouva près des lèvres de la jeune fille,
+qui s'y posèrent tendrement. Une claire petite voix criait en même
+temps un "merci" retentissant--relativement à la taille de Michel.
+
+--Qu'il est gentil! murmura Isabelle dont la pâle physionomie s'était
+soudainement éclairée.
+
+--Oui, quand il ne désobéit pas, comme tout à l'heure, dit M. Arlys en
+enlevant Michel entre ses bras. Mais ne partons-nous pas, Danielle?
+
+L'émotion de sa chute, sa blessure, jointes à son habituel état de
+langueur, rendaient Isabelle faible et brisée. Pour un instant, le
+corps avait raison de l'énergie indomptable--et insoupçonnée--de cette
+âme de jeune fille... car, en un autre temps, elle n'eût jamais accepté
+de se rendre dans une maison étrangère sans l'autorisation de Madame
+Norand... Et voici que maintenant, sans avoir eu la pensée de résister,
+elle se trouvait appuyée au bras de M. Arlys qui la soutenait
+fortement. A sa gauche marchait Danielle, portant le dernier bébé;
+devant couraient Henriette et les enfants, envoyés pour prévenir à la
+Verderaye.
+
+Isabelle entra dans cette demeure étrangère par la porte familiale--une
+étroite petite porte pratiquée dans la palissade, sur le sentier du
+torrent. Dans le jardin, le monsieur aux cheveux gris, entrevu un matin
+sur la terrasse, s'avançait en compagnie d'une jeune personne grande et
+forte comme Danielle... Et, en la voyant approcher, Isabelle constata
+qu'elle lui ressemblait également de visage. Elle avait les mêmes
+traits un peu forts, les mêmes beaux yeux noirs, rayonnants de bonté et
+de franchise, et aussi une épaisse chevelure châtain foncé. Mais
+Danielle possédait de fraîches couleurs, annonçant une santé
+vigoureuse, elle semblait vive et gaie, et quelques noeuds mauves
+éclaircissaient sa simple robe de laine grise... La jeune personne qui
+s'avançait avait des noeuds noirs, un visage pâle, déjà marqué de
+quelques rides, et une gravité mélancolique dans son beau regard
+pénétrant.
+
+--Mon père... Antoinette, ma soeur aînée, dit la voix claire de
+Danielle.
+
+Isabelle se vit entourée, remerciée avec effusion. Un peu étourdie,
+elle souriait doucement, assez surprise, sans doute, de se voir comptée
+pour quelque chose... Antoinette la conduisit dans un grand parloir
+clair et très simple où elle se mit à panser la blessure avec dextérité.
+
+--Quelques soins, et il n'y paraîtra bientôt plus, déclara-t-elle.
+Danielle, le cordial, s'il te plaît.
+
+Après avoir bu, Isabelle se leva, en disant qu'elle ne pouvait demeurer
+plus longtemps. Sa grand'mère serait mécontente... Elle n'osa dire
+inquiète.
+
+--Je vais vous accompagner, si vous le permettez, proposa Antoinette.
+Vous êtes un peu ébranlée par cette secousse et le chemin est dangereux.
+
+Isabelle n'osa refuser, mais elle se demanda avec un peu d'angoisse
+quel serait l'accueil de sa grand'mère... Elle suivit Antoinette dans
+le vestibule, où un groupe entourait Michel, tandis que Danielle
+faisait le récit de l'évènement à deux nouveaux arrivés: le jeune homme
+blond qu'Isabelle avait rencontré avec M. Arlys, et une jeune fille
+extrêmement jolie, dont les yeux bruns doux et singulièrement lumineux
+enveloppèrent Isabelle d'un sympathique regard.
+
+--Encore une présentation à faire! s'écria gaiement Antoinette. Ma
+soeur Régine, la cadette de Danielle, et mon frère Alfred,
+sous-lieutenant d'infanterie.
+
+--Et tous deux vous remercient sincèrement, Mademoiselle, dit Régine en
+lui tendant la main.
+
+Elle possédait une voix charmante, très musicale, dont la séduction
+était encore augmentée en cet instant par une émotion très vive.
+
+--Oh! je vous en prie, pas de remerciements!... Je suis trop heureuse
+d'avoir évité un sort si affreux à ce pauvre petit! dit Isabelle avec
+une chaleur qui la surprit sans doute elle-même, car une très légère
+rougeur envahit son teint blanc.
+
+Elle serra les mains qui lui étaient tendues et suivit Antoinette qui
+avait décroché un chapeau de jardin et l'assujettissait sur sa tête...
+Sur la terrasse, M. Arlys se promenait, les bras croisés. Il s'arrêta
+en apercevant sa cousine et la jeune étrangère, dont la tête était
+entourée d'un châle de dentelle appartenant à Danielle.
+
+--As-tu bien mis Mademoiselle d'Effranges au courant des soins à donner
+à sa blessure? dit-il avec un demi-sourire, en s'adressant à
+Antoinette. Il faut que vous sachiez, Mademoiselle, que ma cousine est
+le médecin préféré de sa famille, et aussi des pauvres.
+
+--C'est cela, fais de moi une doctoresse, dit Antoinette.
+
+Un sourire éclairait son visage sérieux, lui donnant un attrait
+particulier, une apparence plus jeune... car elle devait avoir atteint,
+sinon dépassé la trentaine.
+
+--Nous accompagnes-tu, Gabriel?
+
+Il s'inclina en signe d'assentiment et prit son chapeau déposé sur une
+table... Ils marchèrent d'abord en silence, le long du torrent
+grondeur. Isabelle, un peu lasse, avançait lentement.
+
+--Etes-vous déjà venue plusieurs fois dans ce pays? demanda Antoinette
+à sa jeune compagne.
+
+--Oui, deux fois déjà. Nous quittons Paris au mois de mai pour ne
+rentrer qu'en novembre.
+
+--Ah! vous êtes de Paris! Nous aussi... Et ne regrettez-vous pas de le
+quitter?
+
+--Non, pas du tout... J'aime mieux la campagne... quoique, après tout...
+
+Elle eut un geste de profonde indifférence, tandis qu'une indicible
+mélancolie s'étendait sur son beau visage.
+
+--... L'un ou l'autre, au fond, cela revient au même pour moi,
+reprit-elle d'une voix paisible. Seulement, ici, j'ai au moins le
+spectacle de la nature si belle, si sauvage et si douce à la fois,
+tandis qu'à Paris... rien, rien que l'ennui perpétuel, accablant!
+murmura-t-elle d'un ton morne.
+
+--L'ennui!... Comment cela peut-il se faire? s'écria Antoinette avec
+une intense surprise. Ne pouvez-vous rien pour vous distraire?
+
+--Non, cela ne m'est pas permis, répondit-elle brièvement.
+
+Elle rencontra tout à coup le regard profond de Gabriel Arlys, empreint
+en cet instant d'une sympathique compassion, et le pli amer de sa
+bouche se détendit un peu.
+
+--Je vous étonne, Monsieur? dit-elle tranquillement. Vous ne connaissez
+peut-être pas l'ennui?
+
+--Si, parfois, Mademoiselle. Il y a des heures sombres, des événements
+décourageants, ou d'étranges lubies de notre pauvre cervelle... Mais
+cela passe, bien vite même, si nous savons demeurer unis à Dieu et
+implorer son secours.
+
+--Dieu?... murmura pensivement Isabelle. J'en ai entendu parler, mais
+je ne le connais pas.
+
+Un léger cri de stupéfaction douloureuse échappa à Antoinette, tandis
+que dans les yeux bruns de Gabriel la pitié se faisait plus intense et
+plus triste.
+
+--Oh! ma pauvre enfant!... Je ne m'étonne plus si vous succombez sous
+le fardeau! dit la voix émue d'Antoinette. Ainsi, vous n'avez reçu
+aucune éducation chrétienne?... vous n'avez pas été baptisée?
+
+--Je ne crois pas... je n'en sais rien... Mais cela empêcherait-il ma
+vie d'être triste et si longue... si longue!
+
+--Certes!... Tout ce que nous faisons pour Dieu est doux et agréable,
+quelque pénible que soit la chose en elle-même.
+
+--Et vous pouvez en croire Antoinette, Mademoiselle, dit gravement
+Gabriel, car elle a souffert, et beaucoup souffert. Cependant, elle ne
+se plaint pas...
+
+Ils avaient atteint le petit pont de Maison-Vieille, et Antoinette
+refusa d'aller plus loin, prétextant sa toilette de maison.
+
+--Nous viendrons un autre jour, un peu plus en cérémonie, pour nouer
+connaissance avec Madame Norand, si elle le permet... Au revoir donc,
+et soignez bien votre blessure.
+
+Elle lui serra chaleureusement la main, Gabriel s'inclina profondément
+et ils s'éloignèrent... Après avoir traversé le pont, Isabelle s'adossa
+à un arbre et les regarda jusqu'à ce qu'ils eussent disparu dans le
+jardin de la Verderaye... Un profond soupir souleva sa poitrine et, à
+pas très lents, elle se dirigea, à travers le jardin inculte, vers la
+sombre maison... Oh! oui, combien sombre et austère, surtout en venant
+de la Verderaye, gaie, animée, hospitalière!
+
+Dans la cour, Madame Norand donnait des instructions à Rosalie.
+Isabelle, d'un mouvement résolu, vint se placer en face de sa
+grand'mère qui recula avec une légère exclamation.
+
+--Que vous est-il arrivé, Isabelle? dit-elle d'un ton où se pouvait
+discerner un peu d'inquiétude.
+
+En quelques mots brefs, la jeune fille la mit au courant de ce qui
+s'était passé... Un grand pli de mécontentement se forma sur le front
+de Madame Norand, et son regard scrutateur se plongea dans les yeux
+impénétrables de sa petite-fille.
+
+--Peut-être auriez-vous pu éviter cela, Isabelle, dit-elle d'un ton
+glacial. Vous connaissez mes idées relativement aux relations que vous
+devez avoir, et il me déplaît extrêmement que vous ayez ainsi fait
+connaissance avec ces inconnus, trop voisins, beaucoup trop voisins...
+Enfin, j'irai demain les remercier de leurs soins. Si ces jeunes
+personnes sont simples et sérieuses, peut-être vous permettrai-je de
+les voir de loin en loin... Sinon, tout se bornera là. Mettez-vous bien
+cela en tête, Isabelle.
+
+Une expression inquiète et soucieuse se lisait dans les yeux d'Isabelle
+tandis qu'elle montait à sa chambre. Elle connaissait assez le
+rigorisme de sa grand'mère pour craindre un jugement défavorable sur
+les demoiselles Brennier. Certes, elles semblaient extrêmement simples,
+laborieuses, femmes d'intérieur parfaites... et pourtant, combien elles
+étaient différentes des insignifiantes créatures que Madame Norand
+avait voulu lui imposer comme amies!... Ses amies, ces pauvres têtes
+creuses, poupées dressées au rôle de femmes de ménage, comme d'autres
+le sont à celui de mondaines... ces jeunes filles niaises ou fausses,
+sans coeur et sans esprit!... Jamais elle ne les avait acceptées comme
+telles, et si elle les voyait parfois, c'était pour obéir à la volonté
+tyrannique de sa grand'mère. Mais à la Verderaye...
+
+Et, tout en ourlant consciencieusement une pile de serviettes, Isabelle
+revit défiler devant elle les figures entrevues tout à l'heure, les
+jolis enfants si gais, le père au regard indulgent et doux, la
+charmante Régine aux grands yeux purs, Danielle et Alfred, qui
+semblaient la gaîté de la famille, la grave Antoinette, si bonne, M.
+Arlys, dont il lui semblait encore sentir sur elle le regard ému et
+triste... Ces gens-là ne souffraient-ils pas comme les autres... comme
+elle?
+
+Mais si, un passé d'épreuves se lisait sur le visage flétri avant l'âge
+d'Antoinette Brennier, sur le front de Gabriel, traversé de quelques
+rides précoces. Alors, pourquoi n'étaient-ils pas, comme elle, las,
+anéantis, désespérés?... Ils possédaient donc quelque chose qu'elle
+n'avait pas, ils se trouvaient soutenus par une force inconnue d'elle?
+
+Et, les récentes paroles de M. Arlys lui revenant à l'esprit, elle
+murmura:
+
+--Dieu?... Peut-être?...
+
+
+
+IV
+
+
+
+Mademoiselle Bernardine, assise dans un coin abrité de la cour, avait
+abandonné son ouvrage pour savourer sa tasse de thé de cinq
+heures--habitude invétérée chez elle et non question de snobisme, car
+la bonne demoiselle, renfermée jusque-là dans son solitaire castel
+berrichon, n'avait aucune idée du mondain five o'clock et de ses mille
+raffinements. C'était néanmoins pour elle une satisfaction dont elle
+aurait eu peine à se passer, et Isabelle ne manquait jamais d'y
+pourvoir avec ponctualité.
+
+La jeune fille apparaissait en cet instant sur le seuil de la cuisine.
+Sa chevelure un peu en désordre autour du bandeau entourant sa tête,
+son corsage couvert de poussière, le grand tablier dont elle
+s'enveloppait annonçaient qu'elle sortait d'un grand nettoyage... Elle
+s'avança vers sa tante et posa sur la table une assiette de gâteaux.
+
+--Je n'arrive pas trop tard, ma tante?... Non, vous avez encore un peu
+de thé... J'ai pensé tout d'un coup à ces gâteaux et je suis
+redescendue.
+
+--Il ne fallait pas te déranger, ma petite, j'avais pris un peu de
+pain... Mais tu es donc en grand travail, aujourd'hui?
+
+--Oui, j'aide Rosalie à nettoyer la galerie pendant que grand'mère est
+sortie. Il y a une poussière incroyable sur tous ces livres et des amas
+de toiles d'araignée derrière les meubles. Mais nous avons à peu près
+terminé... heureusement, car grand'mère va revenir et c'est son heure
+de travail.
+
+--Ah! c'est vrai, elle est sortie. Je ne me rappelais plus. Elle est à
+la Verderaye?
+
+Isabelle inclina affirmativement la tête... Involontairement, son
+regard se tourna vers la maison grise, cachée à ses yeux par les arbres
+et les fourrés du jardin.
+
+--Pourvu que ces jeunes filles lui plaisent!... Ce serait une
+distraction pour toi, Isabelle.
+
+--Vous savez bien que je ne dois pas avoir de distraction, ma tante...
+ou, ce qui revient au même, la distraction aussi doit être un devoir
+pour moi... Oui, des devoirs, rien que des devoirs, voilà la vie,
+paraît-il, dit-elle d'un ton bref et amer.
+
+Elle se recula un peu et s'appuya contre la maison, aplatissant sans
+pitié les fleurs délicates du jasmin qui garnissait la façade...
+Mademoiselle Bernardine se mit à grignoter paisiblement un gâteau, en
+s'interrompant pour boire son thé à petites gorgées. Cette vieille
+fille placide et bornée ne se doutait aucunement que des souffrances
+profondes pussent exister autour d'elle... Mais, au fait, la jeune
+fille qui se tenait là, immobile et les yeux baissés, possédait sans
+doute un coeur parfaitement calme et froid, à en juger d'après sa
+physionomie.
+
+--J'entends marcher dans le jardin, dit tout à coup Isabelle en prêtant
+l'oreille.
+
+Elle fit quelques pas et retint une exclamation de surprise. Du couvert
+des arbres sortait Madame Norand, suivie d'Antoinette Brennier.
+Celle-ci s'avança vivement et tendit la main à Isabelle avec un
+gracieux sourire.
+
+--Je voulais juger par moi-même de l'état de notre vaillante blessée,
+et Madame votre grand'mère, devinant ce désir, m'a demandé de
+l'accompagner... Voyons cette mine... Un peu pâle encore. Et la
+blessure?
+
+--Elle va aussi bien que possible, Mademoiselle, dit Isabelle dont le
+visage s'était légèrement éclairé. Vous vous entendez à soigner les
+blessés.
+
+--C'est là une science que je voudrais vous voir acquérir, Isabelle;
+elle fait partie de la solide instruction qui devrait être donnée aux
+femmes, dit la voix brève de Madame Norand.
+
+--Je puis faire profiter Mademoiselle d'Effranges de mon petit savoir
+en cette matière, si vous le permettez, Madame, proposa Antoinette.
+
+La conversation continua un instant sur ce sujet. Mademoiselle
+Bernnier, après avoir été présentée à Mademoiselle Bernardine, avait
+accepté de s'asseoir un moment. Tout en causant, son regard sérieux et
+scrutateur ne quittait guère le visage d'Isabelle. La jeune fille
+parlait très peu et ne se départait pas de son attitude singulièrement
+paisible et réservée.
+
+Antoinette prit congé de ses nouvelles connaissances en parlant de
+projets de relations suivies avec Isabelle, contre lesquels ne se
+récria pas Madame Norand... Isabelle accompagna Mademoiselle Brennier
+jusqu'au pont. En lui pressant la main, Antoinette dit avec douceur:
+
+--Je serai à votre disposition lorsque vous voudrez apprendre quelques
+notions de médecine... et aussi, ma chère enfant, pour mettre quelque
+distraction dans votre existence nécessairement un peu sombre. Au
+milieu de la jeunesse, vous reprendrez de l'entrain, de la gaîté, de
+fraîches couleurs...
+
+--Mais non, cela ne se doit pas, dit la voix calme d'Isabelle. J'irai
+chez vous pour obéir à ma grand'mère, pour apprendre à soigner les
+malades... C'est chose utile, cela. Mais m'amuser... oh! non! Ce serait
+sans doute la première fois de ma vie. Je dois travailler sans cesse et
+m'ennuyer toujours... Qu'est-ce que je dis?... Je ne dois jamais
+m'ennuyer, au contraire... Cela est aussi prescrit, fit-elle d'un ton
+saccadé, un peu rauque.
+
+La main que tenait Antoinette tremblait légèrement, mais c'était là le
+seul signe d'émotion que l'on pût discerner chez Isabelle.
+
+--Ma pauvre enfant! murmura Antoinette avec un[e] indicible pitié, une
+intonation profondément douce et caressante.
+
+Elle serra fortement la petite main de la jeune fille et s'éloigna vers
+la Verderaye.
+
+Isabelle s'appuya contre un arbre. Ses lèvres tremblaient un peu et son
+habituelle impassibilité semblait avoir fléchi un instant devant cette
+compassion affectueuse... Mais elle passa brusquement la main sur son
+front et revint rapidement vers la maison.
+
+Madame Norand se trouvait encore dans la cour et lui fit signe
+d'approcher.
+
+--Cette famille Brennier me paraît extrêmement sérieuse et pratique,
+dit-elle avec sa froideur ordinaire. Je puis vous autoriser à la voir
+quelquefois, à défaut de vos amies de Paris. Mais souvenez-vous,
+Isabelle, que ces relations doivent avoir un but utile et qu'elles
+seraient inexorablement suspendues si je remarquais en vous quelque
+tendance à la mondanité ou à la rêverie.
+
+Il fallait que les habitants de la Verderaye fussent singulièrement
+simples et laborieux pour contenter ainsi la sévérité de Madame
+Norand... Et, de fait, son impression s'expliquait aisément. En entrant
+inopinément et sans façon dans le jardin, elle avait trouvé Régine et
+Henriette occupées à enlever l'herbe des allées. En pénétrant dans le
+vestibule à la suite de Régine, elle s'était heurtée à Danielle qui
+sortait de la cuisine, les mains pleines de la pâte qu'elle
+pétrissait... Et enfin, introduite dans le parloir, elle avait été
+accueillie par Antoinette en train de calmer Roberte, le dernier bébé,
+pendant que M. Brennier surveillait les exercices d'écriture de Xavier,
+un pâle garçonnet de sept ans... Tout s'était réuni pour offrir aux
+yeux de Madame Norand l'image d'une famille idéale.
+
+Isabelle s'éloigna dans la direction de la cuisine. Sa démarche
+semblait un peu plus vive qu'à l'ordinaire et ses mouvements avaient
+moins de langueur tandis qu'elle s'occupait à préparer le dîner. La
+vieille Rosalie, qui l'observait du coin de l'oeil, murmura entre ses
+dents:
+
+--Qu'a donc notre Demoiselle? Elle semble un peu plus vivante,
+aujourd'hui.
+
+Quelques jours plus tard, M. Brennier et ses quatre filles aînées
+vinrent rendre leur visite à Maison-Vieille. Les personnages de la
+tapisserie durent contempler avec stupeur cette irruption de jeunes et
+souriants visages dans la galerie austère où, depuis longtemps, ils
+n'avaient eu sous les yeux que la froide et hautaine physionomie de
+Madame Norand ou la pâle Isabelle aux mouvements de somnambule... La
+maîtresse du logis accueillit ses nouvelles connaissances avec une
+certaine amabilité qu'elle ne prodiguait pas indistinctement. Le masque
+d'énergie glaciale dont elle s'enveloppait semblait se fondre
+légèrement.
+
+Les jeunes filles, réunies au bout de la galerie, causaient
+amicalement, ou, pour parler plus exactement, les demoiselles Brennier
+faisaient les principaux frais de la conversation. Isabelle, tellement
+habituée à la solitude, sortait difficilement de sa réserve habituelle.
+Cependant, la douce sympathie d'Antoinette, la gaîté de Danielle et
+d'Henriette, le charme inexpliqué de Régine finirent par en triompher
+légèrement.
+
+--Vous savez que Michel ne parle plus que de vous? dit Danielle en
+riant. Votre vue a fait sur lui une profonde impression et il a fallu
+lui promettre votre très prochaine visite pour qu'il se résignât à ne
+pas nous accompagner... Pauvre Michel, il est tout désorienté ces
+jours-ci.
+
+--Pourquoi donc?
+
+--Son cousin chéri, M. Arlys, a été appelé à Paris pour une affaire
+pressante; et nous ne savons quand il pourra revenir. Gabriel adore les
+enfants et ceux-ci ne peuvent se passer de lui. Aussi vous comprenez
+leur désespoir... Et mon frère Alfred a également rejoint son régiment,
+n'ayant obtenu qu'un très bref congé. Nous n'avons pu ainsi les
+présenter l'autre jour à Madame votre grand'mère, ce qui a légèrement
+contrarié notre bon père. Il est très fier de sa famille et tient
+beaucoup à la voir au complet.
+
+--Vous êtes très nombreux, en effet.
+
+--Dix... Cinq du premier mariage de mon père, cinq du second... et tous
+gais et bien portants.
+
+--Comment faites-vous? murmura une voix basse et triste.
+
+--Comment nous faisons! dit Danielle en regardant Isabelle avec
+surprise. Mais je ne sais pas trop... je n'ai jamais réfléchi à cela.
+Je suppose qu'en s'aimant les uns les autres, en s'attachant à remplir
+ses devoirs le plus correctement possible, on doit atteindre ce but.
+
+--S'aimer?... Mais quand on ne veut pas?... dit Isabelle en dirigeant
+son regard plein d'amertume vers sa grand'mère dont le visage énergique
+se détachait, là-bas, sous la lueur assombrie tombant d'une fenêtre.
+
+La main d'Antoinette se posa doucement sur l'épaule de la jeune fille.
+
+--Personne ne peut nous empêcher d'aimer notre prochain, enfant,
+dit-elle d'un ton bas et pénétrant. Toutes les puissances du monde,
+celle même de l'autorité maternelle, tombent devant cette parole: Vous
+aimerez Dieu par-dessus toutes choses, et votre prochain comme
+vous-même pour l'amour de Dieu.
+
+--Qui a dit cela? murmura Isabelle.
+
+Les demoiselles Brennier échangèrent un regard navré... La main
+d'Antoinette s'appuya plus affectueusement sur l'épaule de Mademoiselle
+d'Effranges.
+
+--C'est Dieu... Dieu que vous ne connaissez pas, pauvre chère enfant.
+Si vous l'aimiez, comme tout changerait pour vous!
+
+--Mais non... vous vous trompez, Mademoiselle, dit Isabelle en secouant
+mélancoliquement la tête. L'amour, quel qu'il soit, ne produit que la
+souffrance... Ma grand'mère me l'a dit un jour.
+
+--L'amour humain, souvent... l'amour divin, jamais. La souffrance est
+là toujours, mais elle devient un bonheur pour l'âme qui aime son Dieu,
+et, à cause de lui, son prochain.
+
+C'était Régine qui prononçait ces paroles d'un ton plein d'une ardeur
+contenue. Ses beaux yeux bruns étincelaient d'une expression de joie
+céleste... Elle se leva pour répondre à un appel de son père, et le
+regard pensif d'Isabelle suivit la belle jeune fille à la taille souple
+et remarquablement élégante, aux mouvements pleins d'une grâce exquise.
+Il était impossible de rêver un ensemble plus délicatement harmonieux.
+
+--Oui, regardez-la bien, notre belle Régine, murmura la voix un peu
+tremblante d'Antoinette. L'année prochaine, vous ne la verrez plus...
+ou bien, ce sera sous le grossier costume d'une servante... Cela est
+ainsi, reprit-elle en réponse au regard stupéfait d'Isabelle. Au mois
+d'avril prochain, elle entrera au noviciat des Petites Soeurs des
+pauvres.
+
+--Qu'est-ce que cela? demanda Isabelle.
+
+--Ah! c'est vrai, j'oubliais... Ce sont des religieuses qui recueillent
+les vieillards pauvres et se vouent exclusivement à leur service.
+Elles-mêmes ont fait voeu de pauvreté absolue et leur oeuvre ne
+subsiste que par l'aumône.
+
+--Et... c'est pour toujours?
+
+--Oui, leurs voeux sont moralement irrévocables. Elles renoncent à tout
+pour se soumettre à la plus entière obéissance et mener une vie
+humiliée, mortifiée, semée de sacrifices.
+
+--Mais ce n'est pas passible!... On ne peut choisir volontairement
+cette existence!
+
+--Certes, ce n'est pas le monde qui la choisirait!... On ne peut le
+faire que pour Dieu, et c'est le motif qui guide Régine, elle qui a
+reçu tous les dons de l'esprit et du corps et qui pourrait prétendre à
+un avenir brillant.
+
+... Ce soir-là, en se livrant à un long et fastidieux travail qu'elle
+abhorrait, Isabelle s'interrompit tout à coup en se murmurant à
+elle-même:
+
+--Je n'aurais pourtant jamais choisi cela... ni d'être assujettie,
+privée de tout et sans affection comme je le suis!... Et elle, qui doit
+être si heureuse dans sa famille, va tout quitter!... Je ne comprends
+pas... non, je ne peux pas le comprendre!... Je voudrais connaître ce
+Dieu qui fait accomplir de tels sacrifices avec le sourire aux lèvres.
+
+
+
+V
+
+
+
+La voix charmeuse de Régine s'élevait dans le silence plein de
+recueillement. La jeune fille, assise dans un angle de la terrasse,
+lisant la _Vie de sainte Thérèse_... Devant elle, Antoinette, Danielle
+et Isabelle travaillaient activement. La physionomie de Mademoiselle
+d'Effranges conservait sa même expression très calme, mais son oreille
+ne perdait pas une syllabe des mots prononcés par la lectrice. Etait-ce
+seulement l'incontestable séduction de ce timbre musical qui la tenait
+ainsi attentive?... ou bien son âme fermée éprouvait-elle quelque
+curiosité à voir se révéler à elle cette âme de sainte, merveille de
+grâce divine?
+
+Des pleurs d'enfant parvinrent tout à coup de la pièce voisine.
+Antoinette jeta son ouvrage dans une corbeille et quitta la terrasse...
+Régine interrompit sa lecture et posa le volume sur une table à sa
+portée.
+
+--Nous continuerons demain, dit-elle en prenant un jupon de grosse
+laine évidemment destiné à une pauvresse.
+
+Une expression de regret parut sur le visage d'Isabelle.
+
+--Cela est si beau!... Quel admirable caractère! dit-elle avec un
+enthousiasme contenu. Je ne soupçonnais pas que de telles âmes pussent
+exister.
+
+--Le christianisme en compte beaucoup, qui, si elles n'ont pas toutes
+l'envergure de cette grande sainte, ont été néanmoins dévorées de
+l'amour divin... Mais Roberte pleure toujours et cette pauvre
+Antoinette va se fatiguer. Je vais la remplacer un peu.
+
+
+
+Elle se leva et disparut à son tour dans la salle. Isabelle demeura un
+instant songeuse, le regard vaguement fixé sur une allée où
+s'ébattaient Xavier et Michel.
+
+--Mademoiselle Antoinette est-elle souffrante?... Elle a l'air très
+fatigué aujourd'hui, dit-elle tout à coup en se tournant vers Danielle.
+
+--Oui, elle a fort mal dormi cette nuit à cause de cette vilaine petite
+Roberte qui n'a cessé de crier... Antoinette s'obstine à la garder dans
+sa chambre au lieu de la confier à l'une de nous. Cela est d'autant
+moins raisonnable que sa santé est assez faible après tant de tracas et
+de douleurs... Oui, elle a bien souffert, ma pauvre soeur. A la mort de
+ma mère, elle avait seize ans et ma soeur Henriette venait d'atteindre
+ses dix-huit mois. Antoinette, malgré son immense chagrin--car, plus
+encore que nous tous, elle adorait notre mère--prit aussitôt la
+direction de la maison, s'occupant des enfants, du ménage et trouvant
+encore quelques instants à consacrer à mon père. Vous ne vous doutez
+pas des prodiges de vaillance réalisés par cette soeur chérie pour
+remplacer près de nous la mère disparue... et bientôt ce fut pis
+encore. Notre père--pauvre bon père!--se mit dans l'esprit de se
+remarier pour donner à Antoinette une aide et un appui. Hélas! ce fut
+un fardeau de plus!... Notre belle-mère, très bonne, était d'un
+caractère faible et nonchalant, souffrante souvent, et non seulement
+elle ne put jamais s'occuper de nous, mais même près de ses propres
+enfants Antoinette demeura la véritable mère de famille... Ma
+belle-mère est morte l'année dernière et mon père, très frappé, tomba
+malade à son tour. La campagne lui ayant été ordonnée, c'est ainsi que
+nous sommes arrivés ici dès le mois de mars... Oui, elle a souffert,
+pauvre Antoinette, privée de tout plaisir, vouée volontairement à une
+vie de sacrifices. Bien des fois sa main a été sollicitée, mais jamais
+elle n'a voulu abandonner sa tâche.
+
+--Et elle est cependant sereine et presque gaie, dit Isabelle comme en
+se parlant à elle-même.
+
+Elle demeura pensive, regardant la ligne sombre de la falaise opposée,
+tachetée de lichens. Un frêle bouleau, poussé à l'aventure dans une
+crevasse du roc, agitait ses branches garnies de feuilles pâles. Sur le
+roc sombre, au milieu de cette nature austère et forte, il semblait
+étrangement petit, anémié, abandonné, et le vent terrible de la lande
+devait bien souvent courber ses rameaux maigres, jusqu'au jour où il
+l'entraînerait dans le cours d'eau bouillonnant qui se ferait un jeu du
+petit bouleau, le tordrait, le briserait aux aspérités du granit et en
+précipiterait les débris dans le gouffre insondable où lui-même allait
+se perdre... Etait-ce donc la pensée de ce sort terrible qui mettait
+cette expression angoissée dans les yeux bleus d'Isabelle, fixés sur le
+jeune arbre?
+
+Un aboiement joyeux résonna soudain de l'autre côté de la maison.
+Isabelle sortit de sa rêverie et Danielle, quittant son ouvrage, prêta
+l'oreille.
+
+--Ce sont évidemment des amis, l'aboiement de Sélim l'indique, mais je
+me demande qui peut venir...
+
+Elle descendit les degrés de la terrasse et s'avança vers l'allée qui
+menait à la cour de devant en contournant la maison... Tout à coup,
+elle s'élança avec vivacité au-devant de deux personnages qui
+apparaissaient. Dans l'un deux, Isabelle reconnut Gabriel Arlys.
+L'autre, un peu plus âgé, de haute et forte stature, possédait un beau
+visage souriant et sympathique, encadré d'une superbe barbe noire...
+Danielle leur tendit la main avec des exclamations de surprise joyeuse.
+
+--Que c'est gentil de revenir si tôt, Gabriel... et avec M. des
+Orelles, encore!
+
+--Oui, Mademoiselle, je me suis laissé persuader par cet ensorceleur,
+dit en riant le jeune homme à la grande barbe. Cependant, je suis fort
+inquiet, car, enfin, j'ai commis là une incorrection très grave...
+
+--Je prends tout sur moi! déclara gaiement Gabriel. Allons, Paul, viens
+avouer ta faute à mon oncle et à Antoinette.
+
+Le premier mouvement d'Isabelle avait été de disparaître sans qu'on
+s'en aperçût... Cependant lorsque Danielle, M. Arlys et l'étranger
+arrivèrent sur la terrasse, ils la trouvèrent là, rangeant
+tranquillement son ouvrage. Elle se tenait debout, appuyée contre la
+muraille, les traînes d'une clématite entourant sa tête fine. Un charme
+grave et mélancolique se dégageait de cette blanche physionomie à
+laquelle les grandes fleurs d'un violet sombre formaient une parure
+superbe et sévère.
+
+--Mademoiselle Isabelle, je vous présente un de nos anciens et
+meilleurs amis, M. Paul des Orelles, dit Danielle d'un ton plein
+d'allégresse.
+
+Elle semblait extrêmement satisfaite et ses fraîches couleurs
+s'avivaient sous l'empire d'une émotion joyeuse.
+
+--... Monsieur Paul, voici Mademoiselle d'Effranges, notre voisine,
+dont Gabriel vous a peut-être parlé.
+
+Elle se tournait vers son cousin d'un air interrogateur. Gabriel
+s'était arrêté au bas de la terrasse, contemplant le tableau inattendu
+qui charmait sans doute ses instincts d'artiste... Il tressaillit
+légèrement et, montant les degrés, s'inclina devant Isabelle dont la
+raideur habituelle sembla quelque peu fléchir en lui répondant.
+
+--J'ai en effet raconté à mon ami combien Mademoiselle d'Effranges
+possédait de sang-froid et de courage, dit-il en souriant. Nous y
+penserons toujours en voyant notre petit Michel, puisque, sans elle,
+nous n'aurions plus ce mauvais petit diable... Ne vous êtes-vous pas
+ressentie de cette secousse et de votre blessure, Mademoiselle?
+
+Elle leva vers lui son calme regard, où, comme un rayon à travers la
+glace, perçait un lueur d'émotion douce.
+
+--Je dois vous dire que je m'en ressens au contraire chaque jour,
+dit-elle gravement. Sans cette blessure, je ne serais pas ici, je ne
+connaîtrais pas les premières heures douces de ma vie... Et à cause de
+cela je puis bénir la minime souffrance ressentie ce jour-là,
+murmura-t-elle d'une voix un peu tremblante, tandis que ses grands cils
+s'abaissaient, voilant doucement son regard.
+
+--Moi aussi, je la bénis, ma chère petite amie! s'écria Danielle en lui
+prenant affectueusement la main. Je suis si heureuse de vous avoir
+connue!... Et si nous pouvions vous donner un peu de joie...
+
+--Gabriel!... dit la voix stupéfaite d'Antoinette.
+
+La petite Roberte entre les bras, elle apparaissait sur le seuil du
+salon.
+
+--... Et M. des Orelles aussi! ajouta-t-elle d'un ton légèrement
+tremblant.
+
+Quelques couleurs montèrent subitement à son teint pâle et une
+expression inaccoutumée animait son regard pendant qu'elle tendait la
+main aux arrivants en répondant avec gaîté à leurs excuses et à leurs
+questions sur sa santé.
+
+Derrière elle arrivaient M. Brennier et Régine, et Isabelle en profita
+pour s'éloigner discrètement.
+
+Tout en marchant le long du torrent, elle se répétait que les moments
+si doux passés à la Verderaye depuis une quinzaine de jours se feraient
+rares désormais. Les Brennier avaient de nouveaux hôtes, et elle,
+l'étrangère, n'avait que faire parmi eux... Ces jeunes filles, bonnes
+et charitables, l'accueillaient par compassion, mais elle savait
+bien--oh! comme elle le sentait!--que nul agrément ne se dégageait de
+sa froide et insignifiante personne. Elle ne connaissait rien des
+choses de l'esprit, son intelligence s'était atrophiée par la privation
+de culture intellectuelle et l'absorption dans les besognes
+matérielles, et son coeur était froid... si froid!... Les demoiselles
+Brennier n'oseraient imposer trop souvent l'ennui de sa présence à des
+hôtes intelligents, car M. Arlys, si bon qu'il parût être, devait
+regarder avec une compassion un peu méprisante une pauvre créature
+dénuée de tout, telle qu'elle l'était.
+
+Elle avait cru rencontrer sur sa route aride une fraîche oasis où elle
+aurait trouvé quelques instants de repos, un peu de lumière pour son
+esprit obscurci et de chaleur pour son coeur glacé. Mais, évidemment,
+elle s'était bercée d'un rêve... elle venait de comprendre que tout
+était fini... ou à peu près. Ils étaient là-bas en famille, gais,
+heureux, aimants, et n'auraient qu'un peu de pitié pour la triste
+étrangère. Allons, décidément, sa destinée était bien telle que la lui
+avait tracée Madame Norand, et elle avait eu tort de se laisser aller
+au charme de ces relations...
+
+Elle se le répéta à satiété durant toute la soirée, pendant une partie
+de la nuit, et, en entrant le lendemain dans la chambre de Mademoiselle
+Bernardine, elle entendit cette exclamation:
+
+--Quelle mine, Isabelle!... Es-tu malade, ma petite?
+
+Elle inclina négativement la tête et s'empressa de remplir son office
+près de sa tante pour aller rejoindre le grand panier de linge qui
+l'attendait dans la salle à manger. Là, elle put en toute liberté se
+plonger dans ses souvenirs--souvenirs de quinze jours, et cependant si
+profonds que devant eux s'effaçaient presque les années tristes et
+sombres. La remarquable mémoire d'Isabelle lui retraçait fidèlement les
+lectures fortes et attachantes faites chaque jour par Régine, les
+commentaires élevés et finement spirituels des trois soeurs... puis
+encore les actions très simples de cette famille, rehaussées par une
+extrême noblesse de sentiments, sa charité inépuisable, ses vertus
+aimables...
+
+Et dans l'après-midi Isabelle y pensait encore, lorsqu'en levant la
+tête elle aperçut dans la cour Danielle Brennier, toute fraîche et
+souriante sous son grand chapeau de promenade. Avec une vivacité
+inaccoutumée, Isabelle se leva et s'élança au-devant d'elle.
+
+--Venez-vous avec nous, Mademoiselle Isabelle?... Nous allons à la
+fontaine d'Ivernon, sur laquelle Gabriel a composé ce matin des vers
+qu'il doit nous dire... Ensuite, très prosaïquement, nous goûterons.
+
+Quelques instants plus tard, Isabelle suivait Danielle jusqu'au petit
+pont où attendaient les autres jeunes gens et les enfants. Antoinette
+seule manquait, retenue près de son père un peu souffrant... La petite
+troupe traversa la châtaigneraie, les champs étalés au pied du village,
+et s'engagea dans un vallon vert et humide, traversé d'un mince
+ruisseau, filet d'argent entre deux tapis fleuris. Isabelle marchait un
+peu en arrière, près de Régine. Toutes deux, silencieuses, semblaient
+goûter chacune à leur manière le charme de cette fraîche nature.
+
+Gabriel quitta tout à coup Danielle et Paul des Orelles et vint vers
+elle.
+
+--Vous devez me trouver bien impoli et mal élevé, Mesdemoiselles,
+dit-il en souriant. Mais figurez-vous que nous nous disputions, mon ami
+Paul et moi. Danielle, après avoir essayé de soutenir Paul, a fini par
+se ranger de mon côté... Voulez-vous me donner votre avis,
+Mesdemoiselles?
+
+--Volontiers, mais énonce le sujet de la discussion, dit Régine en
+riant.
+
+--Le voici... Nous parlions d'un personnage de notre connaissance qui
+exerce sur sa femme et ses enfants une insupportable tyrannie. Ces
+malheureux en sont arrivés à ne plus oser penser librement, par crainte
+de ce despote effroyable... A ce propos, Paul prétendait que plusieurs
+années de ce système de compression morale tuent irrémédiablement dans
+l'âme la plus élevée, la mieux douée, toutes les qualités de l'esprit
+et du coeur, la rendant une automate, incapable de sentiments
+personnels, n'ayant plus même la notion du bien et du mal...
+
+Isabelle détourna un peu la tête. Sa physionomie s'était légèrement
+altérée et ses petites mains tremblaient nerveusement.
+
+--... Moi, je soutiens qu'il demeure toujours quelque chose... comme un
+point rouge parmi les cendres. Qu'un souffle vienne, les étincelles
+jailliront, la flamme disparue brûlera de nouveau dans cette âme...
+Est-ce votre avis, Mademoiselle d'Effranges?
+
+--Je voudrais que vous ayez raison, dit-elle d'un ton bas et tremblant,
+sans lever les yeux. Mais si vraiment il en était comme le dit M. des
+Orelles... oh! ce serait affreux! murmura-t-elle en frissonnant un peu.
+
+--Mais non!... cela n'est pas! s'écria vivement Régine dont le regard
+pénétrant ne quittait pas cette physionomie altérée. Quelle étrange
+doctrine professe donc aujourd'hui M. des Orelles!... Il faut que je
+lui demande quel cerveau mal équilibré lui a soufflé cela.
+
+Elle marcha plus rapidement pour rejoindre sa soeur et Paul, et
+Isabelle continua sa route près de Gabriel. Celui-ci, subitement
+pensif, considérait à la dérobée sa jeune compagne dont le beau visage
+portait la trace d'une évidente préoccupation.
+
+--Vous verrez que Régine va subitement transformer les idées de Paul,
+dit-il tout à coup. Elle possède un art merveilleux pour ramener les
+esprits dans le droit chemin. Il est de fait qu'on ne peut
+raisonnablement croire à cette impossibilité absolue du réveil d'une
+âme, si opprimée, si annihilée qu'elle soit devenue. Du moment où elle
+souffre, pense ou pleure--si peu que ce soit--elle vit.
+
+Les grands yeux violets se levèrent subitement vers lui. Cette fois, le
+voile protecteur des cils d'or ne les cachait pas, et Gabriel y vit
+pour la première fois une émotion intense, faite de crainte et
+d'espérance... Pour la première fois, la belle statue vivante semblait
+tressaillir sous l'empire d'une puissante vibration intérieure.
+
+--Le croyez-vous vraiment?... Il me semble alors que je ne suis pas
+absolument morte. Je ne pleure plus, mais je pense encore un peu, et je
+souffre... beaucoup, acheva-t-elle d'un accent indiciblement douloureux.
+
+Elle se tut tout à coup en baisant la tête. Involontairement, elle
+venait de faire connaître à cet étranger la plaie sanglante de son
+coeur. Devant cet homme loyal et bon, son âme si bien close s'était
+inconsciemment ouverte.
+
+Ils continuèrent à marcher en silence. M. Arlys semblait soucieux et
+absorbé, et les plaisanteries de Danielle et de Paul qu'ils
+rejoignirent près de la fontaine parvinrent difficilement à le dérider.
+M. des Orelles déclara sincèrement qu'il avait eu une idée bizarre et
+peu chrétienne, ainsi que le lui avait clairement démontré Régine.
+
+--Un terrible philosophe, Mademoiselle Régine... et qui vous pousse
+dans vos retranchements, il faut voir cela!... Nos modernes
+libres-penseurs n'auraient pas beau jeu s'ils trouvaient pour leur
+tenir tête beaucoup de personnes de votre espèce, Mademoiselle... et
+aussi de celle de Gabriel. C'est un chrétien convaincu, militant,
+redouté et admiré par ses adversaires eux-mêmes.
+
+--Et vous, Monsieur des Orelles?... Vous vous passez modestement sous
+silence, mais nous savons que vous tenez un fort bon rang dans l'élite
+catholique de Paris! s'écria Danielle en riant.
+
+--Oui... oui, à peu près, grâce à l'exemple de Gabriel. Enfin, surtout
+depuis que j'ai abjuré mon erreur, je constate que nous sommes tous ici
+des gens bien pensants.
+
+--A part moi, Monsieur, dit la voix lente d'Isabelle. Je suis une
+païenne, bien peu à sa place parmi vous.
+
+Les jeunes filles avaient rougi aux paroles intempestives de Paul des
+Orelles, et celui-ci, comprenant sa bévue, se mit à tortiller
+nerveusement sa barbe.
+
+--Mais, Mademoiselle, bien au contraire... Les âmes privées des
+bienfaits de la religion, tant qu'elles sont de bonne foi, sont
+toujours accueillies parmi nous, plus heureux...
+
+--Parce que vous espérez leur faire partager un jour vos croyances.
+Mais si elles ne veulent pas... si elles ne peuvent pas?...
+
+--Nous les plaignons et prions pour elles, dit la voix émue de Régine.
+Mais pendant que nous traitons ces graves sujets, les enfants
+s'impatientent... Henriette, ouvre le panier du goûter. Nous nous
+mettrons là-bas, sous ce noyer.
+
+Pendant qu'Henriette, aidée des enfants, sortait les provisions, les
+jeunes gens demeurèrent près de la fontaine. Un mince filet d'eau
+s'échappant d'une fissure du roc, s'égouttant en une gerbe diamantée
+sur la mousse d'une vasque naturelle--telle était cette fontaine,
+source du petit ruisseau qui glissait à travers le vallon. Des
+fleurettes roses penchaient curieusement leurs petites têtes vers
+l'onde admirablement pure où se miraient d'élégantes fougères.
+Semblables à de minuscules flocons, les dernières fleurs d'aubépine
+s'éparpillaient à la surface, bien vite entraînées par le courant
+jusque dans le lit du ruisselet qui les roulait entre ses rives
+veloutées...
+
+Et le charme simple et frais de la fontaine d'Ivernon était justement
+célébré dans les vers dits par Gabriel à la prière de ses cousines...
+quelques vers délicats et vibrants qui valurent un concert d'éloges à
+leur auteur.
+
+Seule, Isabelle était demeurée à l'écart. Appuyée contre la roche
+moussue d'où s'échappait la source, elle demeurait immobile, le regard
+perdu dans une vague contemplation... En s'approchant d'elle quelques
+instants après, Gabriel vit qu'une expression d'amère tristesse
+s'étendait sur sa physionomie.
+
+--Ma pauvre petite poésie vous a-t-elle donc fait fuir, Mademoiselle?
+dit-il en affectant la gaîté. Vous en avez sans doute entendu bien
+d'autres de plus haute envolée...
+
+Elle tourna vers lui ses grands yeux assombris.
+
+--C'est la première fois que j'entends des vers... Je n'en avais même
+jamais lus. Cela est beau... si beau! dit-elle avec un regard soudain
+brillant. Et pourtant, j'ai ressenti comme une tristesse... Je crois,
+Monsieur, que vous m'avez révélé la poésie, et qu'un nouveau regret,
+une plus grande souffrance en sont nés pour moi, puisqu'elle m'est
+absolument interdite.
+
+--Quoi, à ce point!... Mais l'homme n'est pas fait pour la prose
+seulement! Voyez donc, la terre aride se couvre de fleurs, l'air
+s'emplit de parfums, résonne de chants d'oiseaux, et, seule dans la
+création, l'âme demeurerait sèche et nue!... Je ne puis le croire, et,
+pour ma part, je sens en moi un besoin d'idéal qui m'élève souvent
+au-dessus des misères de la terre. Dieu d'abord, puis les nobles et
+charmantes choses que sa Providence a semées dans l'esprit humain, dans
+la nature, en un mot dans tout ce que nous pensons et voyons... voilà
+ce qui fait vibrer et tressaillir l'homme vraiment digne de ce nom. La
+prose est une nécessité, la poésie une aide et un soutien, pourvu que
+toutes deux aient pour but Dieu seul.
+
+Isabelle l'écoutait avec une ardente attention. A ces derniers mots,
+elle secoua mélancoliquement sa belle tête.
+
+--Vous parlez toujours de Dieu... mais je ne Le connais pas, dit-elle
+doucement. Pourrait-Il transformer ma vie, éclairer mon pauvre esprit
+qui ne sait où trouver sa voie?
+
+--Dieu peut tout, répondit la voix émue de Gabriel. Il peut vous donner
+le bonheur, ou, s'Il le juge plus utile, vous laisser la souffrance en
+l'adoucissant de son amour... Il peut faire jaillir l'eau de la pierre
+et mettre une étoile de consolation dans votre existence.
+
+--Si cela était possible!... murmura pensivement Isabelle.
+
+En son esprit passait l'image sévère de Madame Norand. Elle entendait
+sa voix métallique disant: "Isabelle, pas de rêveries!... Nous sommes
+nous-mêmes notre force, notre but, et au-dessus il n'y a rien."
+
+Mais voici que cet homme intelligent, au coeur loyal et ardent,
+prétendait qu'il n'existait que par Dieu et recevait tout de cette
+puissance suprême. Lequel croire?... Et, véritablement, que
+pouvait-elle tenter pour connaître la vérité, puisqu'elle avait été
+soigneusement désarmée et tenue captive par l'inexorable système de son
+aïeule?
+
+Gabriel lisait peut-être ces pensées sur la physionomie de la jeune
+fille, car une profonde compassion remplissait le regard qu'il
+attachait sur elle... Ils se rapprochèrent du noyer sous lequel
+s'asseyait déjà la jeune société. Bientôt, les éclats de rire se
+mêlèrent aux voix joyeuses, éveillant les échos du vallon... Isabelle
+elle-même eut un sourire--un vrai et joyeux sourire--en écoutant les
+amusantes et spirituelles anecdotes contées par Paul des Orelles. Les
+inquiétudes relatives à ses rapports avec les Brennier étaient dûment
+enterrées.
+
+
+
+VI
+
+
+
+... Si bien enterrées que la paisible jeune fille de Maison-Vieille se
+retrouvait le lendemain dans le jardin de la Verderaye, s'exerçant au
+tennis sous la direction de Gabriel.
+
+Isabelle avait été accoutumée aux exercices physiques qui occupaient
+une large part dans le programme d'éducation de Madame Norand, mais sa
+vie renfermée et monotone depuis deux ans, surtout l'ennui toujours
+grandissant en elle avaient alangui ses mouvements et affaibli sa santé
+autrefois vigoureuse. Elle se sentit bien vite lasse et, cédant sa
+place à Henriette, elle alla s'asseoir près d'Antoinette qui cousait
+sur la terrasse en surveillant les ébats de Michel et de Roberte...
+Isabelle prit son ouvrage et se mit à tirer distraitement l'aiguille en
+s'arrêtant parfois pour regarder les joueurs, au milieu desquels
+Gabriel se faisait remarquer par son extrême adresse.
+
+--J'ai dû bien ennuyer M. Arlys, fit observer la jeune fille en
+s'adressant à Antoinette. Il est désagréable pour un joueur tel que lui
+d'enseigner à une maladroite comme moi.
+
+--Détrompez-vous, ma chère enfant. Le plus grand plaisir de Gabriel est
+d'obliger autrui, partout et toujours... C'est une admirable nature,
+franche, énergique, et pourtant pleine de douceur. Bien qu'il soit déjà
+renommé comme l'un des premiers avocats de Paris, il s'est toujours
+montré simple et accueillant envers les plus humbles... Eh bien! tu as
+fini de jouer, Henriette?
+
+--Oui, Danielle est un peu fatiguée. Veux-tu me faire réciter,
+Antoinette? dit la fillette en présentant un livre à sa soeur.
+
+--Pas maintenant, ma petite, il faut que je termine au plus tôt cet
+ouvrage. Mais, tiens, si Mademoiselle Isabelle voulait...
+
+--Oui, c'est cela, Mademoiselle! s'écria gaiement Henriette en mettant
+le livre entre les mains de la jeune fille. C'est une scène de
+Polyeucte que Gabriel aime beaucoup et qu'il m'a donnée à apprendre.
+
+Elle commença la scène III de l'admirable tragédie chrétienne, ce
+dialogue émouvant et superbe entre les deux époux... Mais une vois
+masculine vint bientôt lui donner la réplique. Gabriel était arrivé sur
+la terrasse, et, debout presque en face d'Isabelle, il prenait le rôle
+de Polyeucte. Son accent singulièrement vibrant, sa noble et énergique
+stature, la conviction profonde qui était en lui en faisaient un
+merveilleux interprète du martyr... Frissonnante d'émotion, retenant
+son souffle, Isabelle écoutait de toute son âme...
+
+
+
+ Seigneur, de vos bontés il faut que je l'obtienne;
+ Elle a trop de vertus pour n'être pas chrétienne:
+ Avec trop de mérites il vous plut la former
+ Pour ne vous pas connaître et ne vous pas aimer...
+
+
+
+Le regard d'Isabelle, machinalement levé en cet instant, rencontra les
+grands yeux bruns sérieux et profonds qui s'abaissaient sur elle,
+tandis que Gabriel prononçait ces paroles d'un ton d'ardente
+supplication. Ce regard était empreint d'une indicible douceur, d'une
+profonde compassion, et, sans qu'elle pût se l'expliquer, quelque chose
+se dilata dans le coeur d'Isabelle... La voix de Gabriel se fit plus
+forte, plus chaleureuse dans les répliques suivantes:
+
+
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Ce Dieu touche les coeurs lorsque moins on y pense.
+ Ce bienheureux moment n'est pas encore venu;
+ Il viendra, mais le temps ne m'en est pas connu.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Je vous aime
+ Beaucoup moins que mon Dieu, mais bien plus que moi-même.
+
+
+
+La scène était finie depuis un long moment qu'Isabelle n'avait pas fait
+un mouvement. Elle demeurait sous l'empire de ces phrases vibrantes de
+noblesse et de foi... Les demoiselles Brennier et Paul entouraient
+Gabriel et le complimentaient sur son talent de diseur. Le jeune avocat
+leur répondit d'un air un peu distrait et alla s'asseoir près de la
+petite table sur laquelle Régine avait préparé le goûter. Attirant à
+lui le petit Michel, il caressa doucement ses belles boucles blondes.
+
+--Polyeucte n'avait pas d'enfant... Qu'aurait-il fait s'il avait
+possédé un lutin bien-aimé comme celui-ci? dit M. Brennier qui fumait
+son cigare à la porte du parloir.
+
+--Il en aurait fait un petit ange, mon oncle... Oui, plutôt que de
+renier son Dieu, je suis persuadé qu'il eût sacrifié son enfant
+lui-même.
+
+--Oh! cela est-il possible! murmura Isabelle avec un geste d'horreur.
+Ce Dieu, que vous dites si bon, demande-t-il de tels sacrifices?
+
+--Oui, souvent, mais l'âme croyante sait que l'éternité est là pour
+compenser infiniment ses souffrances... Dieu est un père, bon
+par-dessus tous les pères, croyez-le, Mademoiselle, dit gravement
+Gabriel. Eh bien! où vas-tu, Michel?
+
+--Je veux aller avec Belle, dit le petit d'un ton résolu.
+
+Gabriel le lâcha, et Michel s'élança vers Isabelle qui le prit sur ses
+genoux et l'embrassa avec tendresse.
+
+--Mademoiselle Isabelle, Michel est fou de vous! s'écria gaiement
+Danielle. Il n'a fait, toute la matinée, que demander si Belle
+viendrait... N'est-ce pas, Gabriel?
+
+Le jeune homme inclina affirmativement la tête... Il considérait avec
+une émotion contenue le tableau charmant formé par la jeune fille et
+l'enfant qui se pelotonnait joyeusement contre elle.
+
+--Michel est assez difficile d'ordinaire envers les visages peu connus.
+Il faut qu'il ait deviné en vous un grand amour pour les enfants, dit
+Antoinette.
+
+--Je ne savais pas les aimer, car je n'en connaissais pas. La vue de
+votre joli petit Michel a été pour moi une révélation... Et cependant,
+on m'a dit que je devrais aimer mes enfants par devoir, en me gardant
+bien de suivre l'entraînement de la tendresse maternelle... que je ne
+devrais pas m'y attacher... comme si cela était possible! dit-elle d'un
+ton de révolte.
+
+--C'est une chimère! déclara résolument Antoinette. Personne ne peut
+vous imposer cela, ma chère enfant. Votre coeur sera plus fort que tous
+les raisonnements et tous les systèmes.
+
+--Heureusement! murmura Gabriel.
+
+... Isabelle prit un peu après le chemin du retour. Elle marchait
+légèrement et un peu de vie se révélait dans son beau regard. Elle se
+sentait jeune, son coeur comprimé se dilatait tandis qu'elle jetait un
+regard charmé sur le paysage sévère et superbe... Quelques jours
+auparavant, elle voyait cette même nature aussi imposante et elle
+demeurait de marbre. Aujourd'hui, elle admirait et comprenait... Et le
+morose jardin de Maison-Vieille lui parut plus accueillant, l'antique
+demeure moins sombre, la vieille Rose presque supportable.
+
+--Dépêchez-vous donc, Mademoiselle! cria aigrement la cuisinière. Il y
+a quelqu'un à dîner... M. Piron, je crois.
+
+En cherchant dans ses souvenirs, Isabelle se rappela le personnage en
+question: un homme d'une quarantaine d'années, corpulent, rougeaud et
+vulgaire. Possesseur d'importantes propriétés aux environs d'Astinac,
+il en parlait sans cesse avec orgueil et ne tarissait pas sur le
+chapitre des engrais et de l'élevage. Hors de là, on n'en pouvait
+généralement rien tirer.
+
+Jamais repas si bien soigné n'était sorti des mains d'Isabelle. M.
+Piron, interrompant un cours d'agriculture que les trois dames
+écoutaient distraitement, la complimenta d'un air pénétré et Madame
+Norand y ajouta un "C'est très bien Isabelle" qui étonna fortement la
+jeune fille... Celle-ci faillit tomber de son haut en s'entendant
+ordonner de rester au salon. L'assistance au dîner, si peu cérémonieux
+qu'il fût, était déjà chose inusitée... Isabelle s'assit dans un angle
+de la grande pièce sombre et se mit à travailler pendant que M. Piron
+développait à son hôtesse les avantages d'une nouvelle race de
+volatiles. Sa voix rude, à l'accent limousin très prononcé, résonnait
+désagréablement dans le salon, mais au bout d'un instant Isabelle ne
+l'entendait plus.
+
+C'était l'organe chaud et vibrant de Gabriel qui bruissait à ses
+oreilles, c'étaient les paroles superbes de Polyeucte qui revenaient à
+son esprit charmé. Elle était demeurée sous leur empire depuis son
+retour de la Verderaye, et Madame Norand ne se doutait certes pas que
+ce dîner si bien réussi avait été confectionné tandis qu'Isabelle,
+pleine d'une vivacité et d'un entrain inaccoutumés, se répétait à voix
+basse les vers du grand poète... et parfois aussi les affirmations
+pénétrées de foi ardente qui sortaient si souvent des lèvres de M.
+Arlys. Il lui semblait alors sentir couler en elle une force nouvelle,
+une mystérieuse ardeur qui chassait pour un instant les lourds nuages
+de sa vie et l'élevait au-dessus des vulgarités de l'existence...
+C'était cette même impression qui la tenait aussi étrangère aux
+discours monotones du rustique propriétaire que s'il eût été à cent
+lieues de là.
+
+--M. Piron est véritablement un homme plein de sérieux et
+d'intelligence, Isabelle, dit Madame Norand d'un ton péremptoire,
+tandis que son hôte sortait de Maison-Vieille.
+
+--Certainement, grand'mère, répondit machinalement Isabelle qui
+remettait de l'ordre dans le salon.
+
+Elle aurait tout aussi bien déclaré que M. Piron était un modèle de
+distinction et d'esprit, car la constatation de sa grand'mère lui était
+parvenue à travers un rêve.
+
+Madame Norand était demeurée debout près de la porte, suivant du regard
+les allées et venues de sa petite-fille. Au moment où elle passait près
+d'elle, sa main ferme, presque dure, se posa sur l'épaule d'Isabelle.
+
+--Avez-vous bien profité des excellents conseils donnés par notre
+voisin pour l'élevage des volailles? demanda-t-elle en braquant son
+regard perçant sur le blanc visage de la jeune fille. Il sera bon que
+vous étudiiez à fond cette question, car certainement vous aurez
+bientôt à utiliser ces connaissances. Votre éducation est toute à faire
+au sujet des travaux de la campagne... Et, tenez, j'ai trouvé un
+excellent moyen. Dès demain, je ferai installer ici une basse-cour dont
+vous aurez la charge. Ce sera votre apprentissage de dame de
+campagne... Pourquoi me regardez-vous de cet air stupéfait?... Je
+suppose que vous ne vous croyez pas destinée à vivre à la ville, car
+tel n'est pas mon dessein... Répondez-moi donc, Isabelle! dit-elle,
+saisie d'une sorte d'impatience devant le visage impassible qui se
+tournait vers elle.
+
+--Je ne sais à quoi je suis destinée, mais j'aime mieux la campagne que
+la ville, répondit paisiblement Isabelle sans détourner son regard des
+yeux dominateurs qui essayaient de lire en elle.
+
+Une expression satisfaite se répandit sur la physionomie de Madame
+Norand. Sa main quitta l'épaule d'Isabelle et elle sortit du salon pour
+gagner la galerie. Tout en s'asseyant à sa table de travail, elle
+murmura d'un ton de triomphe:
+
+--Je l'ai véritablement bien conduite. Elle est ce que j'ai voulu la
+faire... oui, je ne puis en douter. Froide, indifférente, prosaïque...
+elle sera heureuse avec lui, car elle ne sait pas souffrir... Si je me
+trompais pourtant, et si Marnel avait raison!... Mais non, je sais lire
+dans ses yeux, et ils ne m'ont pas trompée. Elle n'a plus de coeur;
+plus d'aspirations vers l'idéal... L'idéal! fit-elle avec un ironique
+éclat de rire. Quelle chimère!... Les chrétiens l'appellent Dieu...
+mais ils sont fous. Il n'y a de véritable que ce qui tombe sous nos
+sens, et Isabelle le sait bien, grâce à moi. Elle sera heureuse...
+
+Son regard chargé de défi orgueilleux se leva vers la fenêtre ouverte
+qui laissait voir un pan de ciel étoilé.
+
+--... Il n'y a rien... rien plus haut que nous. Nous sommes nous-mêmes
+notre vie et pouvons tout par la force de notre volonté.
+
+... Accoudée à une fenêtre du premier étage, une jeune fille songeait
+devant la voûte sombre où tremblaient les étoiles... Elle songeait, et
+les vers du poète revenaient à ses lèvres:
+
+
+
+ Elle a trop de vertus pour n'être pas chrétienne:
+ Avec trop de mérites il vous plut la former
+ Pour ne vous pas connaître et ne vous pas aimer.
+
+
+
+VII
+
+
+
+Par une lumineuse matinée de juillet, Isabelle quitta dès six heures
+Maison-Vieille pour aller faire quelques emplettes au village. Elle
+marchait vite, aspirant avec délices l'air chargé de senteurs agrestes.
+Au-dessus de sa tête, le ciel immuablement pur déployait sa splendeur,
+moins écrasante à cette heure matinale que durant les après-midi
+étouffantes. Le torrent aux reflets d'acier roulait, un peu alangui,
+semblait-il, entre ses rives sombres, et, à la droite d'Isabelle, les
+feuilles des châtaigniers s'agitaient sous une brise légère.
+
+La jeune fille passa devant la Verderaye. Un rapide regard lui permit
+de constater que le jardin était désert, et elle continua sa route avec
+un léger soupir. Il lui avait été impossible depuis huit jours de
+quitter Maison-Vieille pour voir celles qui étaient devenues ses amies,
+pour entendre leurs réconfortantes paroles et les lectures sérieuses et
+attachantes faites maintenant par Gabriel. L'installation de la
+basse-cour, un peu retardée par une indisposition de Madame Norand,
+avait enfin été exécutée, et cette nouvelle charge était venue
+s'ajouter aux multiples besognes d'Isabelle. Il lui avait fallu
+accompagner Rosalie dans les fermes avoisinantes pour choisir les
+volatiles, puis s'initier aux soins à leur donner sous la direction de
+la vieille gardienne de Maison-Vieille. En même temps, Madame Norand
+avait ordonné à sa petite-fille une multitude de changements, de
+nettoyages en prévision de l'arrivée peut-être prochaine d'un hôte
+parisien... Enfin, tout s'était réuni pour accabler de fatigue et de
+travail la pauvre Isabelle. Ses yeux cerclés de noir en témoignaient,
+comme aussi le pli amer de ses lèvres et la morne tristesse de son
+regard démontraient clairement une reprise de cet ennui profond si
+atténué par l'influence de la famille Brennier.
+
+... Ayant terminé ses commissions, Isabelle traversa la petite place du
+village. Comme elle allait dépasser l'église, la porte s'ouvrit
+lentement et Antoinette Brennier parut sur le seuil. Du premier coup
+d'oeil, Isabelle constata son extrême pâleur, l'altération de ses
+traits et une larme encore brillante sous ses cils bruns... Mais en
+reconnaissant sa jeune voisine, Antoinette sourit--un faible sourire
+qui effaça néanmoins l'intense mélancolie de son regard.
+
+--Enfin, je vous revois, Isabelle! Qu'y a-t-il eu pour vous tenir
+éloignée si longtemps?
+
+Lorsqu'Isabelle lui en eut expliqué la raison, Antoinette dit d'un ton
+hésitant:
+
+--Nous aurions été volontiers vous voir à Maison-Vieille, mais... il me
+semble que cela aurait déplu à Madame Norand. Me suis-je trompée,
+Isabelle?
+
+--Non, vous avez eu raison, Antoinette, répondit franchement la jeune
+fille. Ma grand'mère ne supporterait jamais de relations trop suivies,
+une amitié trop vive...
+
+--Mais alors, mon enfant, vous lui désobéissez en nous voyant si
+souvent!... Cela est mal, il me semble, Isabelle.
+
+Les petites mains nerveuses d'Isabelle saisirent brusquement celles de
+Mademoiselle Brennier.
+
+--Non, non, ne dites pas cela!... Jusqu'à ces derniers mois, je n'avais
+trouvé autour de moi que le vide affreux. Vous avez mis un peu de
+lumière dans ma triste existence, j'ai compris en vous voyant tous que
+la bonté et l'amour n'étaient pas de vains mots, quoi qu'elle en
+dise... elle, qui est ma grand'mère!... Non, je n'ai pas à lui obéir en
+cela!... Je ne le ferai pas, Antoinette... jamais! dit-elle d'un ton
+contenu mais vibrant d'une indomptable énergie.
+
+Un léger soupir gonfla la poitrine d'Antoinette et sa main se posa,
+caressante, sur le bras de la jeune fille.
+
+--Je ne vous y forcerai pas, ma chère petite amie. Peut-être avez-vous
+raison... Etes-vous pressée de rentrer?
+
+--Non, j'ai servi ma grand'mère avant de sortir et j'ai fort avancé mon
+ouvrage hier.
+
+--Eh bien! venez avec moi chez une vieille femme que je visite parfois,
+si toutefois les pauvres ne vous font pas peur. Ensuite, nous
+reviendrons ensemble et nous irons trouver Danielle qui a une
+importante nouvelle à vous apprendre.
+
+Elle souriait doucement, mais il sembla à Isabelle qu'un pli douloureux
+s'était formé sur ce beau front élevé.
+
+Madame Norand avait soigneusement enseigné à sa petite-fille l'inanité
+et le danger de la compassion envers les pauvres. Leur donner un peu de
+son argent, c'était là un devoir de société auquel on ne pouvait se
+soustraire... mais y ajouter de son coeur, voilà qui était une vaine
+sentimentalité témoignant d'un esprit exalté et ne pouvant amener que
+désillusions et souffrances.
+
+Isabelle n'avait donc jamais abordé la misère, et l'entrée dans cette
+chaumière délabrée fut pour elle une révélation, comme aussi la
+patience, la souriante bonté d'Antoinette envers cette pauvresse malade
+et aigrie par la souffrance. Elle comprit alors les exquises douceurs
+de la charité chrétienne, elle mesura du regard l'épouvantable abîme
+d'égoïsme et d'indifférence au bord duquel l'avaient attirée les
+théories de son aïeule. Si les pieuses exhortations d'Antoinette
+produisirent un apaisement dans le coeur ulcéré de la vieille femme,
+elles pénétrèrent plus profondément dans l'âme de la jeune fille belle,
+riche et sans croyances qui les écoutait avidement.
+
+--Que de misère dans le monde! soupira-t-elle en sortant de la pauvre
+chaumière. Oh! Antoinette, vous m'apprendrez à aimer les pauvres, à les
+soigner, à les servir. Maintenant, je ne pourrais vivre indifférente à
+leur sort.
+
+... En entrant dans le jardin de la Verderaye, Antoinette et sa
+compagne aperçurent Danielle occupée à soigner ses fleurs. Ses mains
+longues et fortes, un peu brunies, enlevaient les tiges flétries et les
+jetaient dans une corbeille posée à terre... Sa taille vigoureuse,
+courbée vers le sol, se redressa vivement au bruit des pas qui se
+rapprochaient, et son visage se montra aux arrivantes, éclatant de
+santé et avenant comme à l'ordinaire, avec, au fond des prunelles, un
+rayonnement qui frappa Isabelle.
+
+--Danielle, je t'ai amené notre amie pour que tu lui apprennes la
+grande nouvelle, dit Antoinette. Au revoir, chère Isabelle, et tâchez
+d'être moins occupée pour venir nous voir un peu.
+
+Elle s'éloigna vers la maison, et Danielle, souriante et rougissante,
+prit la main d'Isabelle.
+
+--Chère Isabelle, ma nouvelle ne sera pas longue à dire... Je vais me
+marier. M. des Orelles a demandé ma main à papa et j'ai accepté avec
+bonheur, car il est si bon, si loyal!... et gai, aimable!... Oh!
+Isabelle, que je suis heureuse! fit-elle dans un élan de joie radieuse.
+
+Le beau regard d'Isabelle se leva vers son amie, empreint d'une extrême
+surprise et d'une très sincère satisfaction.
+
+--Vous allez vous marier!... Je ne m'y attendais pas... mais vous
+méritez si bien d'être heureuse, chère Danielle, vous et tous les
+vôtres!... Mais peut-être allez-vous les quitter désormais?
+
+--Non, Isabelle, et cela ajoute à mon bonheur. Paul de Orelles est un
+dessinateur de talent et a à Paris une fort belle position. Nous
+resterons donc les uns près des autres et l'été nous verra tous réunis
+ici... Cela m'aurait causé tant de peine s'il avait fallu m'éloigner
+d'Antoinette, ma soeur tant aimée, presque ma mère, malgré les cinq
+années seulement qui nous séparent!
+
+Involontairement, Isabelle se représenta le visage altéré qui lui était
+apparu tout à l'heure, près de l'église. Elle avait, un instant
+auparavant, attribué cette visible souffrance d'Antoinette au chagrin
+de voir sa soeur s'éloigner d'elle... et voici que tout se réunissait
+pour entourer cette union de sécurité et de bonheur... Alors, pourquoi
+avait-elle pleuré, la vaillante Antoinette si parfaitement maîtresse
+d'elle-même?
+
+--Vous partez déjà, Isabelle?... Ne tardez pas à revenir, vous nous
+manquez beaucoup. Gabriel disait justement hier...
+
+Elle s'interrompit pour répondre à un appel de M. des Orelles qui la
+cherchait de l'autre côté de la maison. Après avoir serré la main de
+son amie, elle s'éloigna rapidement tandis qu'Isabelle sortait de la
+Verderaye.
+
+Tout en revenant vers Maison-Vieille, elle cherchait à se figurer ce
+qu'avait dit à son sujet M. Arlys. Se pouvait-il que l'absence de sa
+chétive personnalité eût été remarquée par cet homme supérieur?... Non,
+cela était totalement inadmissible. Mais alors, qu'avait-il dit?...
+
+... Etait-ce dans l'espoir de résoudre cette question qu'Isabelle
+s'acheminait le lendemain vers la Verderaye, malgré la chaleur
+véritablement accablante?... La grande maison grise semblait
+littéralement brûler sous les rayons ardents qui l'enveloppaient; les
+géraniums, les suaves héliotropes, les roses éclatantes courbaient leur
+tête lasse. La terrasse étant intenable à cette heure, toute la famille
+s'était réunie sous l'allée de noyers qui longeait un des côtés du
+jardin. Voyant qu'elle n'avait pas été vue, Isabelle s'arrêta un
+instant pour considérer ce tableau familial auquel ne manquaient que
+Michel et Roberte, sans doute en train de faire leur sieste accoutumée
+dans la maison.
+
+Xavier, lui, s'acquittait de cette importante fonction sur le remblai
+gazonné bordant le mur de clôture, et la petite Valentine, une brunette
+de quatre ans, l'imitait dans un grand fauteuil d'osier où
+disparaissait sa très mince personne. Albert, très fier de ses dix ans
+fraîchement sonnés, se tenait fort droit sur sa chaise et s'appliquait
+à étudier consciencieusement une leçon; mais l'accablement produit par
+cette température torride l'emportait à tout instant, et la tête brune
+du garçonnet tombait sur le livre. Un léger éclat de rire
+d'Henriette--qui, elle, semblait très éveillée et travaillait
+diligemment--saluait cette chute, et Albert, sursautant, reprenait
+gravement son livre--pour peu de temps.
+
+Assis devant une table, M. Brennier et Régine feuilletaient des
+recueils de musique, s'interrompant parfois pour demander un avis à
+Antoinette qui cousait près d'eux. Un peu plus loin, Danielle et Paul
+des Orelles causaient, la main dans la main... Jamais, autant qu'en cet
+instant, Isabelle n'avait remarqué la différence d'aspect des deux
+soeurs: Danielle, fraîche, gaie, débordante de vie et de santé...
+Antoinette grave et calme, avec un teint presque terreux aujourd'hui,
+des traits tirés, des rides précoces et une taille légèrement courbée.
+Elle avait trente ans, Danielle vingt-cinq... mais on ne pouvait nier
+qu'en apparence un nombre d'années bien plus grand ne séparât les deux
+soeurs.
+
+Un peu à l'écart M. Arlys, assis près d'Alfred Brennier sans doute
+arrivé le matin même, lisait une revue... Lire n'était peut-être pas le
+mot exact, car un observateur placé près du jeune avocat eût remarqué
+que ses yeux, consciencieusement fixés sur la feuille, avaient une
+expression rêveuse et douce qui ne pouvait leur être communiquée par
+les articles scientifiques contenus dans la revue... Il leva tout à
+coup la tête et aperçut la jeune fille arrêtée sous l'ombre des grands
+arbres.
+
+--Mademoiselle d'Effranges! dit-il d'un ton d'allégresse contenue.
+
+La revue glissa à terre et il se leva pour saluer Isabelle qui, se
+voyant aperçue, avait rapidement fait les quelques pas la séparant du
+cercle de famille.
+
+Et elle ne songea plus à se poser la question qui la tourmentait la
+veille et tout à l'heure encore. Comme tous dans cette maison, M. Arlys
+semblait avoir quelque plaisir à la voir, et elle n'en admirait que
+davantage cette parfaire bonté qui lui faisait trouver une satisfaction
+dans la société d'une petite créature ignorante de toutes choses.
+
+La réunion fut particulièrement gaie ce jour-là par suite de la
+présence d'Alfred. Après une lecture tirée des oeuvres de Bossuet et
+faite par la voix sympathique de Gabriel, les jeunes gens discutèrent
+une série de projets pour les jours suivants: parties de pêche,
+excursions, déjeuners sur l'herbe, même une petite sauterie entre soi
+dans le cas d'un jour de pluie.
+
+C'étaient là choses inconnues d'Isabelle, et elle demeurait
+silencieuse, tricotant avec célérité... En levant la tête, elle vit
+Gabriel qui s'approchait d'elle. Il posa sur un siège le livre que sa
+main tenait encore et demeura debout, appuyé au tronc d'un noyer.
+
+--En raison des vacances, n'aurez-vous pas la permission d'assister à
+nos petits divertissements? demanda-t-il avec un évident intérêt.
+
+Isabelle secoua mélancoliquement sa tête blonde.
+
+--Il n'y a pas, il n'y a jamais eu de vacances pour moi, Monsieur.
+Etant enfant, je demeurais toute l'année à la pension, sans aucune
+sortie, et le seul changement apporté à mon existence pendant les
+époques de vacances consistait en une longue et fastidieuse
+promenade--à peu près quotidienne--en compagnie d'une sous-maîtresse
+morose, ou, ce qui était pire encore, de la maîtresse elle-même. Il me
+fallait alors subir d'interminables discours sur l'utilité des sciences
+ménagères, sur la prépondérance absolue de la raison sur le coeur... Je
+crois que devrais plutôt dire sur la substitution totale de la raison
+au coeur... Le reste du temps, j'accomplissais mes travaux ordinaires,
+rendus singulièrement durs et monotones par l'absence complète
+d'affection, du moindre encouragement, sans un élan, sans une échappée
+vers un horizon quelconque. Il faut vivre et non penser, telle était la
+maxime sans cesse répétée par la maîtresse à qui j'étais confiée... Les
+études littéraires et artistiques dont s'occupaient mes compagnes
+m'étaient absolument interdites comme pouvant influer fâcheusement sur
+mon imagination, et les faits historiques ne me furent présentés que
+sous un aspect froid et désenchanté qui ne dit jamais rien à mon
+esprit... Je me considère un peu comme une plante détournée
+artificiellement de sa voie et pourvue de tant de rudes et solides
+tuteurs qu'elle se trouve peu à peu étouffée, anéantie, dit-elle d'un
+ton bas et douloureux en croisant les mains sur son tricot abandonné.
+
+--Pauvre enfant!
+
+Gabriel avait prononcé ces mots avec une émotion indicible qui fit
+tressaillir Isabelle. Une douce sensation envahit la jeune fille...
+sans doute la satisfaction de se sentir comprise enfin. Elle reprit
+machinalement son tricot, tandis que M. Arlys continuait:
+
+--Il est au moins étonnant que cet étrange système d'éducation n'ait
+pas produit sur vous de plus désastreux effets. Mais, grâce à Dieu,
+tout est facilement réparable... Rien n'est mort en vous, ni l'esprit,
+ni le coeur, ni l'âme. Vous pouvez les ranimer si vous le voulez.
+
+--Si je le veux! dit-elle passionnément en levant vers lui des yeux
+brillants d'espoir. Oh! vous ne me demanderiez pas cela, si vous saviez
+combien je souffre... oh! comme j'ai souffert! dit-elle d'un ton brisé
+en courbant la tête comme sous un poids effrayant.
+
+--Allez donc à Dieu, Mademoiselle, dit la voix grave, un peu tremblante
+de Gabriel. Apprenez à Le connaître, obtenez la foi et vous vivrez...
+vous serez vous, c'est-à-dire une créature noble, libre et bonne.
+
+La tête d'Isabelle se pencha encore davantage. Elle réfléchissait...
+et, en relevant les yeux, elle rencontra un regard étrangement anxieux.
+
+--Je ne puis plus supporter l'existence qui a été la mienne
+jusqu'ici... Je ferai ce que vous dites, Monsieur Arlys, car c'est
+ainsi que vos cousines sont devenues bonnes, dévouées, pleines de
+vertus... c'est ainsi que vous-même vous êtes si bon. Mais comment
+ferai-je, isolée et ignorante comme je le suis?
+
+--Confiez-vous à Régine, elle sera votre guide dans les premiers pas,
+dit Gabriel dont l'accent vibrait d'allégresse.
+
+Une joie intense s'était répandue sur sa physionomie, et Isabelle,
+surprise et inconsciemment heureuse, l'attribua à son bonheur de voir
+enfin une brebis égarée se rapprocher du bercail.
+
+
+
+VIII
+
+
+
+Régine avait depuis un instant quitté l'allée et s'était dirigée vers
+la maison afin de préparer les rafraîchissements attendus par tous avec
+impatience... Elle apparut tout à coup sur la terrasse et appela
+Danielle. Mais celle-ci se promenait précisément avec son fiancé à
+l'autre extrémité de l'allée et n'entendit pas la voix de sa soeur.
+Isabelle, se levant avec vivacité, rejoignit Régine.
+
+--Ne puis-je remplacer Danielle?... Il serait dommage de troubler son
+bonheur et moi je serais si heureuse de vous aider!
+
+--Venez donc, ma chère Isabelle. Danielle ne m'est aucunement
+indispensable, et, comme vous le dites, il faut lui ôter le moins
+possible de ces instants de fiançailles si tôt passés.
+
+Elles entrèrent dans la cuisine et Régine désigna à sa compagne le
+plateau qu'il s'agissait de porter sous les arbres... Mais au lieu de
+le prendre, Isabelle se tourna subitement vers Mademoiselle Brennier
+qui commençait à couper de minces tartines de pain bis.
+
+--Régine, on m'a dit que vous consentiriez peut-être à m'apprendre
+comment on devient bonne, aimable, résignée... c'est-à-dire comment on
+devient chrétienne, dit-elle d'une voix entrecoupée, en couvrant Régine
+de son regard ardemment suppliant.
+
+Le couteau échappa aux mains de Mademoiselle Brennier et elle retint à
+temps le pain qui suivait le même chemin. Ses grands yeux lumineux,
+rayonnants d'une joie surnaturelle, se posèrent sur la physionomie
+transformée qui se tournait vers elle.
+
+--Enfin!... Oh! mon amie, nos prières ont été promptement exaucées! Il
+est vrai que Dieu avait fait de vous un champ de prédilection où la
+grâce devait germer avec une merveilleuse célérité... C'est le malheur,
+Isabelle, c'est la tristesse de votre existence que vous maudissiez qui
+vous a conduite à Dieu. Sans elle, peut-être n'auriez-vous pas
+senti--du moins si tôt--le vide profond de votre coeur; le monde, les
+plaisirs de l'esprit vous auraient leurrée de leurs illusions et de
+leur orgueil. Isabelle, vous rappelez-vous ce que nous vous avons dit
+du bonheur trouvé dans la souffrance même?
+
+--Oui, je me rappelle... et je comprends un peu, maintenant. Régine,
+vous serez mon guide dans cette voie?
+
+--Avec joie, mon amie, ma soeur bien-aimée. Oh! bientôt vous
+comprendrez quel bonheur inénarrable envahit l'âme chrétienne devant de
+tels miracles de la grâce divine!... Quelle joie vont éprouver mes
+soeurs!... et Gabriel qui déplorait toujours votre triste situation
+morale, qui souhaitait si ardemment que la lumière céleste vous
+éclairât enfin!
+
+Un sourire très doux illumina le visage d'Isabelle.
+
+--Régine, c'est M. Arlys qui a déterminé ma conversion, car tout à
+l'heure encore j'étais indécise et chancelante. Il m'a assuré que ma
+pauvre âme à demi morte pouvait revivre encore si je venais à Dieu...
+C'est lui, Régine, qui m'a dit de me confier à vous.
+
+Le regard pénétrant de Mademoiselle Brennier enveloppa son amie et une
+expression joyeuse y brilla un instant... Régine attira à elle la jeune
+fille et l'entoura tendrement de ses bras.
+
+--Je suis à votre disposition, Isabelle, quand vous le voudrez. Mais si
+je vous manquais, songez que Dieu est là toujours, qui verra vos
+luttes, votre bonne volonté et vous accordera le secours nécessaire.
+Songez qu'Il est votre Père.
+
+Isabelle, la froide et réservée Isabelle se serra contre elle dans un
+subit élan de tendresse et de reconnaissance, et elles échangèrent un
+doux baiser fraternel... Puis, silencieusement, Régine se remit à
+couper ses tartines, et Isabelle, s'emparant du plateau, se dirigea
+vers l'allée où des exclamations de soulagement l'accueillirent.
+
+--Nous mourons de soif, Mademoiselle! s'écria plaisamment Alfred.
+Régine vous a sans doute communiqué la recette de ces merveilleux
+sirops qui font sa gloire?
+
+--Non, pas précisément, répondit gaiement la jeune fille en posant le
+plateau sur une table. Je la lui demanderai peut-être un jour... un
+jour moins chaud où nous ne risquerons pas de vous trouver absolument
+desséchés par la soif, ajouta-t-elle avec malice.
+
+Et elle était en cet instant si différente de l'habituelle Isabelle que
+tous les regards se tournèrent vers elle, presque incrédules. Seuls,
+deux yeux bruns, là-bas, ne renfermaient aucune surprise et semblaient
+sourire à une intime vision.
+
+--Chère Isabelle, continuez jusqu'au bout votre charitable mission...
+servez-nous, je vous prie, dit Danielle en riant. Nous nous figurerons
+avoir une soeur de plus.
+
+--Et moi une septième fille, dit M. Brennier en posant affectueusement
+sa main sur l'épaule d'Isabelle. C'est étonnant comme, vous connaissant
+depuis si peu de temps, je m'habitue à vous voir parmi nous!... Il
+nous manquait quelque chose ces jours où vous n'êtes pas venue.
+
+Cette atmosphère de sympathie éveillait en Isabelle une sensation de
+bonheur inconnue jusque-là, et qui se trahissait par la vivacité
+gracieuse de ses mouvements, par un sourire plus fréquent--ce sourire
+si rare autrefois sur cette trop grave physionomie et qui donnait
+cependant au délicat visage de la jeune fille un charme très
+particulier... Et elle parlait maintenant, la taciturne Isabelle...
+oui, elle causait presque avec entrain, en tout cas avec une extrême
+intelligence. L'esprit et le coeur secouaient les cendres amassées sur
+eux et sortaient de la tombe si bien close.
+
+Régine descendait la terrasse, portant les tartines et une coupe de
+fruits. Gabriel s'élança vers elle pour l'en débarrasser et ils
+échangèrent quelques mots rapides en regardant Isabelle, tout à son
+office d'échanson. Une même joie, plus recueillie chez Régine,
+rayonnante chez Gabriel, illuminait leurs physionomies... M. Arlys
+abandonna la coupe de fruits aux mains d'Henriette qui accourait vers
+lui et alla s'asseoir près de la table du goûter autour de laquelle
+rôdait Valentine, entièrement éveillée maintenant. Ses petits doigts
+agiles saisirent tout à coup la robe d'Isabelle qui passait, et elle
+demanda d'un ton câlin:
+
+--Donne-moi un gâteau, Belle?
+
+La jeune fille se tourna d'un air interrogateur vers Antoinette, mais
+celle-ci fit un signe négatif.
+
+--As-tu donc oublié, Valentine, que tu as été extrêmement désobéissante
+ce matin et que je t'ai privée de gâteaux pour la journée?... Ne lui
+donnez rien, Isabelle, je vous en prie.
+
+Valentine enfonça ses petits poings dans ses yeux et éclata en sanglots
+convulsifs. Isabelle la regardait, visiblement émue de ce chagrin
+d'enfant.
+
+--Vous n'intercédez pas pour cette petite coupable, Mademoiselle? dit
+Gabriel qui la considérait discrètement.
+
+--Ce n'est certes pas l'envie qui m'en manque! répondit-elle d'un ton
+de regret. Mais ne serait-ce pas mauvais pour l'enfant? Antoinette se
+plaint souvent de la nature insoumise de Valentine et... il faut bien
+la punir, quoi qu'il en coûte, n'est-ce pas?
+
+--Certainement, mais beaucoup de mères et de soeurs n'ont pas ce
+courage et aiment trop--ou mal--ces petits êtres.
+
+Tandis qu'elle s'éloignait vers le groupe formé par M. Brennier et les
+enfants, Gabriel la suivit du regard en murmurant:
+
+--Une vraie femme, forte et tendre à la fois... Je ne m'étais pas
+trompé sur sa valeur.
+
+... En rentrant à Maison-Vieille, Isabelle rencontra dans la cour
+Mademoiselle Bernardine qui revenait vers la maison, apportant du
+jardin un panier de prunes qu'elle venait de cueillir. La jeune fille
+s'en empara et alla le porter dans la salle à manger, puis elle
+rejoignit sa tante qui avait gagné le vestibule et s'apprêtait à
+remonter dans sa chambre.
+
+--Tante, j'ai quelque chose à vous demander... Ai-je été baptisée?
+
+Le placide visage de Mademoiselle Bernardine exprima un soudain
+effarement.
+
+--A quel propos me fais-tu cette question?... Mais oui, tu as été
+baptisée, malgré la désapprobation de Madame Norand. Ta mère n'y tenait
+pas non plus, mais mon frère n'a pas cédé. Il ne se souciait guère de
+religion pour lui-même, mais il savait quel serait le mécontentement de
+sa mère... puis il y avait là une question de famille. Les d'Effranges
+ont toujours été chrétiens.
+
+Là s'était trouvée en effet toute la raison de la religion aux yeux des
+derniers d'Effranges. La longue suite des ancêtres catholiques imposait
+aux descendants sceptiques et incroyants une sorte de décorum religieux
+qui faisait pour eux partie intégrante de leur noblesse. Le frivole
+Jacques d'Effranges n'avait pas songé à se soustraire à cette
+obligation, et, s'il avait accepté d'épouser une femme sans croyances,
+s'il avait lui-même vécu sans souci de ses devoirs religieux, il
+n'aurait jamais manqué, étant à sa terre patrimoniale, d'assister à la
+messe paroissiale, pas plus qu'il n'eût souffert que sa fille fût
+soustraite au baptême.
+
+--Mais pourquoi t'inquiètes-tu de cela, Isabelle? répéta Mademoiselle
+Bernardine en considérant sa nièce avec surprise.
+
+--Pourquoi, ma tante?... Mais je devrais plutôt demander pourquoi,
+ayant reçu le baptême, étant chrétienne en un mot, j'ai été élevée sans
+la moindre notion religieuse! Vous dites que mon père a tenu à ce que
+je fusse baptisée... C'est donc qu'il tenait à ce que je fusse
+catholique, et pourtant ses volontés ont été méconnues de telle sorte
+que jamais... entendez-le, ma tante, jamais un mot de religion n'a été
+prononcé devant moi... Est-ce là ce qu'il voulait, dites?
+
+--M ais je ne sais trop... peut-être n'y tenait-il pas beaucoup,
+balbutia Mademoiselle Bernardine, plus abasourdie qu'on ne saurait dire
+devant l'étrange véhémence de sa nièce, et considérant, sans en croire
+ses yeux, cette physionomie vivante et animée. Ta grand'mère a agi pour
+ton bien... C'est une femme très intelligente.
+
+Isabelle jeta sur sa tante un regard d'involontaire pitié. La religion
+n'avait jeté que de superficielles racines dans cette âme bornée,
+indifférente à tout ce qui ne regardait pas sa famille. La vicomtesse
+d'Effranges, sa mère, l'avait soigneusement pénétrée d'un profond
+respect pour leur nom antique, en même temps qu'elle lui inculquait les
+principes d'une religion toute de surface, destinée à conserver intact
+le prestige de la famille. L'étroite cervelle de Mademoiselle
+Bernardine n'avait rien vu au-delà et elle continuait fidèlement ses
+quelques pratiques religieuses, sans avoir songé un instant à déplorer
+l'étrange éducation morale donnée à sa nièce... Et, à mesure que son
+esprit s'ouvrait sous l'influence des habitants de la Verderaye,
+Isabelle avait compris que les principes si soigneusement conservés par
+cette femme paisible et effacée ne demeuraient inébranlables que par la
+force d'une indéracinable habitude.
+
+--Ma tante, dit-elle avec douceur, je ne conteste en rien l'extrême
+intelligence de ma grand'mère, mais, comme tous, elle est accessible à
+l'erreur... et elle y est précisément tombée, parce qu'elle a méconnu
+Celui qui est l'intelligence incréée.
+
+--Tu crois, Isabelle?
+
+Et, tout en montant l'escalier à la suite de sa nièce, elle répétait:
+Tu crois?... tu crois? d'un accent absolument stupéfait.
+
+Au moment où Isabelle se dirigeait vers sa chambre, une porte s'ouvrit,
+laissant apparaître Madame Norand dont la physionomie trahissait un
+certain contentement.
+
+--Isabelle, l'hôte sur lequel je comptais arrive demain... Tout est-il
+prêt?
+
+Tandis que la jeune fille répondait, le regard scrutateur de Madame
+Norand se posait sur elle, la considérant longuement. Les grands yeux
+violets ne se baissèrent pas; seulement, la frange dorée qui les
+cachait naguère si souvent s'abaissait de nouveau, et, sur ce beau
+visage, un voile impalpable semblait tomber, dérobant toute trace
+d'émotion et de pensée, enveloppant de mystère cette physionomie de
+jeune fille. Il n'y avait plus maintenant que la froide Isabelle à
+l'apparence insensible... mais il était trop tard. La petite flamme
+rallumée dans ce coeur avait laissé entrevoir sa lueur.
+
+En rentrant dans sa chambre, Madame Norand alla s'asseoir près de la
+fenêtre et appuya sur sa main son front soucieux.--Elle est jolie...
+plus que cela, belle, incontestablement belle et charmante. Pourquoi ne
+l'avais-je jamais remarqué jusqu'à ce soir?... Il y avait quelque chose
+dans ses yeux... quelque chose que je n'y avais jamais vu autrefois et
+que je remarque depuis quelque temps. Il faudra que je surveille ses
+relations avec les Brennier... C'est égal, avec cette finesse et cette
+grâce aristocratique qu'elle tient de sa famille paternelle, elle fera
+un étrange effet près de lui...
+
+Sa main tourmenta nerveusement le gland de son fauteuil, et elle songea
+un instant, les sourcils froncés, la bouche amèrement plissée... Mais
+elle haussa tout à coup les épaules avec impatience.
+
+--Qu'importe l'apparence! Au fond, elle ne lui est pas supérieure...
+pas du tout, j'y ai veillé... Mais je voudrais savoir pourquoi elle
+était si jolie ce soir.
+
+
+
+IX
+
+
+
+La présence de son hôte--lequel n'était autre que M. Marnel--avait dû
+effacer momentanément dans l'esprit de Madame Norand ses idées de
+surveillance, car Isabelle put faire des visites presque quotidiennes à
+la Verderaye. Avec une prestesse inconnue d'elle autrefois, elle
+accomplissait sa besogne, plus compliquée cependant en ce moment, et
+courait ensuite vers l'hospitalière demeure où elle était accueillie en
+soeur. Régine, selon sa promesse, faisait pénétrer les clartés de la
+foi en cette âme pure et ardente; avec une surnaturelle ivresse, elle
+montrait à Isabelle la route étroite et sûre où elle-même cheminait.
+Les lectures judicieusement choisies et faites par Gabriel, les
+commentaires dont il les accompagnait complétaient cet enseignement
+tout à la fois religieux, moral et intellectuel.
+
+Et Isabelle en profitait d'une manière si extraordinaire qu'elle jetait
+ses amis dans une profonde surprise. Cette intelligence comprimée
+s'ouvrait largement, découvrant des trésors d'observation, de
+profondeur et de finesse, une mémoire remarquable, des instincts
+d'artiste et de poète... Mais, plus encore, Régine et Gabriel, ses
+principaux initiateurs, assistaient émus et ravis à la lente révélation
+de ce coeur si bien caché... ils le voyaient, ce jeune coeur, tel qu'il
+avait dû être autrefois, très aimant, brûlant d'ardeur, de désir du
+bien et du beau, épris de vérité et d'idéal. Avec une charmante
+simplicité, Isabelle laissait lire en elle, ne songeant pas, devant ces
+amis dévoués, à dérober ses sentiments et ses désirs.
+
+Mais, à Maison-Vieille, quelqu'un aussi l'étudiait attentivement. Dès
+le premier repas, elle avait senti se poser sur elle le regard de M.
+Marnel. Le sachant romancier et particulièrement renommé pour ses fines
+études de caractères, elle avait pensé qu'il essayait de deviner le
+sien sous son apparence impassible et taciturne. Elle devait en effet
+intriguer comme une énigme cet esprit chercheur.
+
+Isabelle se sentait attirée par cette physionomie loyale et bonne, par
+la franche gaîté qui mettait un peu de vie dans la maison gothique, de
+telle sorte que Madame Norand elle-même semblait moins sombre et moins
+rigide... Et, au bout de quelques jours, la jeune fille reconnut que
+c'était positivement de la sympathie--une sympathie nuancée de
+compassion--dont témoignait le regard de M. Marnel. Il lui adressait
+rarement la parole et ne semblait s'apercevoir de sa présence qu'autant
+que l'exigeait la politesse, mais sans doute, connaissant les idées de
+Madame Norand, ne voulait-il pas les heurter en accordant à sa
+petite-fille la plus minime attention.
+
+Une après-midi--il y avait environ quinze jours que M. Marnel était à
+Maison-Vieille--Isabelle quitta le logis et traversa le jardin d'un pas
+allègre. Sa grand'mère s'était rendue ce jour-là à Tulle, la ville la
+plus voisine, et elle se trouvait libre--absolument libre pendant
+plusieurs heures. Elle se le répétait avec une joie d'enfant et se
+dirigeait vers le petit pont.
+
+Mais elle recula tout à coup en fronçant légèrement les sourcils.
+Accoudé à la balustrade rustique enguirlandée de lierre et de
+clématites, M. Marnel regardait bondir le torrent, et cette
+contemplation l'absorbait tellement qu'il n'avait pas entendu venir la
+jeune fille. Celle-ci demeura indécise une seconde, puis avec un
+mouvement d'épaules très résolu, elle avança... M. Marnel se retourna
+brusquement et la salua avec son franc sourire habituel.
+
+--Je ne vous ai pas vue à déjeuner, Mademoiselle. Vous n'êtes pas
+souffrante, j'espère?
+
+--Pas du tout, Monsieur, mais ma grand'mère m'avait donné une besogne
+très absorbante et j'ai déjeuné assez sommairement aujourd'hui... Vous
+regardez notre torrent?
+
+--Oui... Il est superbe, et je resterais des heures à le voir bondir,
+écumer, se rouler comme un monstre en furie. Les dernières pluies l'ont
+beaucoup gonflé et je crois que ce n'est pas fini...
+
+Il désignait le ciel sombre sur lequel couraient de lourds nuages noirs
+emportés avec rapidité par le vent. Les châtaigniers s'agitaient
+désespérément, les jeunes frênes et les bouleaux se tordaient au-dessus
+de l'abîme. Dans les airs passaient, avec des cris lugubres, de grands
+oiseaux au plumage foncé. Un souffle de déchaînement et de fureur
+traversait l'atmosphère frémissante...
+
+--Nous aurons une tempête, dit Isabelle en resserrant autour d'elle son
+grand manteau brun. Vous verrez comme ce spectacle est beau ici,
+Monsieur.
+
+--Oui, je ne doute pas que ce doit être magnifique... Vous allez sans
+doute chez vos voisins, Mademoiselle? C'est là pour vous une précieuse
+ressource.
+
+--Oh! plus encore que vous ne pouvez le croire! dit-elle avec une
+ardeur contenue. Ils sont si bons, si nobles!
+
+--Et, sans doute, trouvez-vous là un peu de cette vie intellectuelle et
+morale dont vous êtes privée ici?
+
+Elle pâlit un peu en regardant anxieusement son interlocuteur, mais
+celui-ci sourit avec bonté.
+
+--Rassurez-vous, mon enfant, ce n'est pas moi qui en dirai le moindre
+mot à votre grand'mère. Tout le premier, je déplore le triste système
+d'éducation qu'elle a imaginé pour vous, et je me réjouis de l'heureux
+hasard qui vous a fait rencontrer cette famille, car sans cela...
+
+--Oui, sans cela, tout était bientôt fini, dit-elle avec un
+frémissement. Mais eux, mes chers mais, m'ont appris la bonté, le
+dévouement, la résignation, ils ont éveillé mon pauvre esprit
+engourdi... Tenez, Monsieur, nous avons lu hier une de vos oeuvres:
+_Histoire d'Orient_. Combien cela est charmant!... Et M. Arlys lit
+tellement bien que...
+
+--M. Arlys, dites-vous? interrompit l'écrivain. Arlys, l'avocat
+parisien?
+
+--Lui-même, Monsieur. Le connaissez-vous donc?
+
+--Pour l'avoir vu une fois à une séance de Cour d'assises. Mais j'en ai
+entendu beaucoup parler depuis mon retour en France. Outre son
+incontestable talent oratoire, il est excellent écrivain, poète,
+s'occupe de sociologie et dirige admirablement plusieurs oeuvres
+catholiques... enfin, un homme vraiment remarquable, paraît-il, autant
+que sous le rapport du coeur que sous celui de l'intelligence. On m'a
+dit qu'une grande partie de ses revenus appartient aux pauvres. Son
+dernier ouvrage, _La Misère_, a fait beaucoup de bruit et mis son nom
+en vedette. J'avais l'intention de faire sa connaissance cet hiver...
+Et que fait-il à la Verderaye?
+
+--Il est chez M. Brennier, son oncle, pour une grande partie des
+vacances... Puisque vous désirez le connaître, Monsieur, le plus simple
+serait de m'accompagner. La campagne supprime les cérémonies et nos
+voisins seront charmés de vous voir.
+
+--Eh! je ne demande pas mieux. Vous voyez que j'agis en toute
+simplicité, Mademoiselle Isabelle... Cet Arlys est un homme rare, il
+n'en reste plus guère de cette espèce-là--si tant qu'il y en ait jamais
+eu beaucoup--et, vu dans un cadre familial, il sera plus "lui" qu'au
+milieu d'une réunion quelconque.
+
+Isabelle ne songea pas à regretter le mouvement irréfléchi qui lui
+avait fait faire cette offre à M. Marnel. Elle avait compris que cet
+inconnu juste et bon désapprouvait entièrement les théories de Madame
+Norand, et, dès lors, elle sentait instinctivement qu'il était
+préférable de le mettre à même de défendre, en connaissance de cause,
+les chères et douces relations certainement destinées à être attaquées
+quelque jour.
+
+Nul ne se serait douté, en arrivant une heure plus tard sur la terrasse
+de la Verderaye, qu'un étranger se trouvait mêlé à la réunion de
+famille. Assis entre M. Brennier et Antoinette, M. Marnel tenait sur
+ses genoux la petite Valentine, et, tout contre lui, se pressait
+Michel. Le célèbre écrivain causait joyeusement, avec une cordiale
+simplicité qui avait dès l'abord conquis ses nouvelles connaissances.
+
+--Des enfants!... Quel bonheur, je les adore! s'était-il écrié en
+apercevant les bambins réunis sur la terrasse.
+
+Et la réciprocité existait évidemment, car ils s'étaient tous groupés
+autour de lui, et Valentine, plus audacieuse, s'était triomphalement
+blottie entre les bras de l'étranger. Immobiles et ravis, laissant
+échapper parfois des "oh!" d'admiration, ils écoutaient les
+merveilleuses histoires dont M. Marnel ne manquait pas de faire suivre
+les descriptions colorées et pleines de verve de ces pays d'Orient
+récemment visités par lui... Il trouvait sur ce sujet un remarquable
+interlocuteur en Gabriel Arlys, qui avait précisément parcouru ces
+contrées quelques années auparavant. Puis, peu à peu, M. Marnel réussit
+à faire tomber l'entretien sur le terrain social, et, tout
+naturellement, sans se départir de son habituelle modestie, le jeune
+avocat parla de ses travaux, de ses idées et de ses rêves. Il laissa
+voir son grand coeur droit et tendre, son intelligence profonde,
+immuablement tournée vers le bien, et M. Marnel en apprit ce jour-là
+davantage sur ce caractère qu'en plusieurs années de fréquentation
+mondaine, dans les réunions de convenance où ces âmes d'élite se
+livrent peu ou point.
+
+--Nous avons une conversation bien austère pour ces demoiselles, fit
+tout à coup observer l'écrivain en jetant un coup d'oeil un peu malin
+vers Danielle qui n'avait cessé de causer à demi-voix avec Paul des
+Orelles.
+
+La jeune fille rougit légèrement sans pouvoir retenir un sourire et
+Paul s'écria avec gaîté:
+
+--Je vous en prie, n'allez pas taxer irrémédiablement ma fiancée de
+frivolité et d'ignorance. En temps ordinaire, elle aurait pris à votre
+entretien un intérêt aussi vif que ses soeurs ou mademoiselle Isabelle
+qui écoutait de toutes ses oreilles... Mais il faut nous excuser,
+Monsieur. En temps de fiançailles...
+
+--On vit un peu dans la lune, nous le savons, dit l'écrivain en riant.
+Ainsi, Mademoiselle Isabelle, vous vous intéressez à nos sérieuses
+conversations?
+
+--Beaucoup! dit-elle avec vivacité. Je m'étonne parfois de comprendre,
+malgré mon ignorance, ces choses si longtemps demeurées lettre morte
+pour moi.
+
+--Allons donc, l'intelligence n'était qu'endormie en vous,
+Mademoiselle, et encore!... je crois qu'elle l'était bien peu!...
+N'est-ce pas, Monsieur Arlys?
+
+--Oui, nous en avons la preuve, répondit le jeune homme avec un sourire
+ému. Coeur, intelligence, dévouement, tout existait en Mademoiselle
+d'Effranges à un très haut degré et les efforts de toute une vie
+n'auraient peut-être pas été capables de les anéantir.
+
+--Oh! je n'aurais pas attendu pour le savoir... Je souffrais trop, je
+ne pouvais plus vivre ainsi! murmura-t-elle très bas.
+
+Mais Gabriel, assis non loin d'elle, l'entendit ou du moins la comprit,
+car elle sentit sur elle ce même regard compatissant et si doux qui
+lui apportait toujours un réconfort.
+
+Elle se leva pour aider Régine à servir le thé... M. Marnel se pencha
+vers Gabriel.
+
+--Vous avez tous coopéré à un sauvetage moral. Cette malheureuse enfant
+était victime d'un épouvantable système, appliqué avec une bonne
+intention... mais enfin absolument meurtrier. Grâce à vous, je la crois
+sauvée.
+
+--Oui, mais comment secouera-t-elle le joug pesant sur elle?... D'après
+ce que j'ai compris du caractère de sa grand'mère, cette femme
+despotique n'abandonnera pas facilement sa domination sur la conscience
+de cette enfant... Il faudra donc combattre. Mademoiselle d'Effranges
+est extrêmement énergique au moral, et sur ce point elle est en état de
+résister, mais sa santé a été lentement minée par ces luttes
+continuelles contre tous les mouvements de son coeur, par cette
+souffrance atroce de se voir refuser tout ce qui donne à la vie sa
+raison d'être: l'affection, le don de soi-même, la connaissance de ce
+qui est noble et beau, et surtout la foi. Savez-vous que l'on a eu la
+cruauté de dire à cette jeune fille que tout... religion, dévouement,
+amour, tout n'était qu'illusion et folie!... Ainsi dépouillée, murée
+dans cet égoïsme systématique, elle se laissait aller au courant de la
+vie et tout ressort moral s'affaiblissait en elle. Aujourd'hui, il est
+à craindre qu'un choc un peu violent, ou bien une suite d'épreuves,
+n'aient un contre-coup fatal sur cette organisation affaiblie.
+
+--Oui, vous avez raison. Tenez, le plus simple, à mon avis, serait de
+la marier. Elle échapperait ainsi à la tyrannie de sa grand'mère...
+
+Gabriel saisit si brusquement la tasse présentée en cet instant par
+Régine que des gouttes de thé brûlant tombèrent sur sa main. Il les
+essuya rapidement et rassura sa cousine avec un sourire un peu forcé.
+
+--... Je ne sais trop, par exemple, quel mariage lui fera faire Madame
+Norand, poursuivit M. Marnel en hochant la tête. D'après quelques mots
+dits un jour par elle, je crois qu'elle ne consultera pas les goûts de
+la jeune fille et cherchera là encore à faire triompher ses idées
+bizarres.
+
+Les brûlures étaient décidément plus douloureuses que ne l'avait assuré
+tout à l'heure Gabriel, car sa bouche se plissait nerveusement et il
+agitait sa main avec impatience... Il se leva et alla s'accouder à la
+balustrade de la terrasse. Le vent impétueux agitait les noyers de
+l'allée, courbait les arbustes et les rosiers en fleurs, et mêlait son
+souffle puissant au grondement du torrent. Du ciel assombri, du noir
+granit des falaises, de la lande rocailleuse et solitaire se dégageait
+une intense tristesse... et celle-ci semblait voiler également la
+physionomie soucieuse de M. Arlys.
+
+Cependant, la gaîté des fiancés qui arpentaient une allée voisine ne
+semblait aucunement troublée par la mélancolie ambiante. Insoucieux du
+vent brutal qui environnait de mèches folles le visage de Danielle et
+hérissait comiquement les longs cheveux de Paul, ils causaient et
+riaient, heureux et sans souci du lendemain... Gabriel, dont le regard
+s'assombrissait, fit un mouvement pour se retirer, mais il s'aperçut
+qu'Isabelle était à quelques pas de lui, considérant également les deux
+jeunes gens. Elle tourna vers lui ses yeux graves, un peu mélancoliques.
+
+--Ils sont gais et heureux, dit-elle en étouffant un soupir. Un seul
+jour de ce bonheur doit en illuminer bien d'autres et adoucir un peu
+les épreuves de la vie.
+
+--Oui, pour les âmes courageuses et vraiment aimantes. Vous en ferez
+sans doute l'expérience, Mademoiselle, répliqua Gabriel d'un ton
+légèrement tremblant.
+
+Elle se détourna un peu et s'accouda de nouveau à la balustrade. Ainsi
+posée, M. Arlys ne la voyait que de profil, mais il pouvait remarquer
+qu'une légère teinte rosée envahissait ce visage si uniformément
+blanc... Il la considéra pensivement, se demandant peut-être quelle
+émotion subite et puissante avait eu enfin le pouvoir d'obtenir ce
+résultat.
+
+Mais soudain, Isabelle pâlit, et sa voix, basse et tremblante, murmura:
+
+--Voici ma grand'mère.
+
+Madame Norand apparaissait là-bas, contournant lentement un massif de
+bégonias rouges près desquels ressortait, lugubre, sa robe noire. Son
+regard ne quittait pas un point de la terrasse... là où se tenaient
+Isabelle et M. Arlys.
+
+Un froid subit semblait descendu sur la réunion. Danielle elle-même
+cessa de sourire, et ce fut sans beaucoup d'empressement qu'elle suivit
+Antoinette au-devant de la visiteuse.
+
+--Vous nous faites une aimable surprise, Madame, dit gaiement l'aînée
+des demoiselles Brennier. Isabelle ne nous avait pas fait prévoir votre
+visite.
+
+--Isabelle n'en savait rien, répondit Madame Norand d'un ton bref. Mon
+voyage a été plus court que je ne pensais, et, en ne la voyant pas à
+Maison-Vieille, je...
+
+Elle s'interrompit en reconnaissant M. Marnel qui s'avançait vers elle.
+
+--Vous ici!... Connaissiez-vous donc nos voisins? demanda-t-elle en
+essayant de dominer sa surprise.
+
+--Mais non, Sylvie, vous le savez bien... C'est votre petite-fille qui
+a bien voulu me présenter à ses amis, après que je lui ai eu confié mon
+désir de connaître M. Arlys.
+
+Il désignait le jeune homme toujours immobile près d'Isabelle. Madame
+Norand tourna la tête de ce côté... Elle rencontra le regard
+excessivement pénétrant de deux superbes yeux bruns, et, durant
+quelques secondes, la grand'mère d'Isabelle et Gabriel Arlys semblèrent
+se mesurer et se défier...
+
+--Non, merci, répondit-elle froidement à Antoinette qui lui proposait
+une tasse de thé. Je ne prends jamais de cette boisson qui produit le
+plus déplorable effet sur mes nerfs. Je suis simplement venue chercher
+Isabelle... Que je ne vous dérange pas, Marnel...
+
+--Mais il est l'heure du retour pour moi aussi, Sylvie... Nous aurons
+occasion de nous revoir, ajouta-t-il en se tournant vers M. Brennier.
+
+--Quand vous le voudrez, nous en serons tous charmés, dit cordialement
+le père de famille. Mademoiselle Isabelle vous a montré le chemin, vous
+n'aurez qu'à la suivre.
+
+--Venez, Isabelle, dit la voix métallique de Madame Norand.
+
+La jeune fille était demeurée appuyée à la balustrade, le regard
+toujours fixé sur l'allée devant elle. Sortant de son immobilité, elle
+se redressa et fit quelques pas... Elle dit d'une voix lente, et si
+basse que Régine et Gabriel, seuls, l'entendirent:
+
+
+
+--Fini... tout est fini!
+
+Puis elle s'avança comme une automate vers le groupe dominé par la
+taille imposante de sa grand'mère. Sans prononcer une parole, elle
+serra les mains tendues vers elle, répondant par un geste machinal aux
+affectueux "au revoir" de tous. Madame Norand, qui semblait décidément
+pressée, s'éloignait déjà avec M. Marnel... Isabelle fit un mouvement
+pour la suivre, mais elle vit près d'elle Gabriel Arlys qui
+s'inclinait, grave et ému. Elle lui tendit une petite main tremblante
+et balbutia:
+
+--Adieu...
+
+--Pourquoi?... mais pourquoi donc? dit-il d'un ton anxieux, en serrant
+inconsciemment cette main frêle entre ses doigts vigoureux.
+
+--Vous n'avez pas compris?... C'est fini, je ne reviendrai plus ici...
+Je l'ai vu dans ses yeux quand elle est arrivée. C'est fini... fini!
+
+Sa voix se brisait dans un sanglot et Gabriel, atterré, vit pour la
+première fois quelques larmes sourdre de ses paupières. Elle répéta
+encore: "Adieu", et gagna l'extrémité du jardin où, déjà, Madame Norand
+se retournait d'un air impatienté. Régine l'avait accompagnée
+jusque-là, et, sans souci de son opinion, embrassa tendrement le visage
+pâli et altéré de son amie.
+
+--A bientôt, chère Isabelle... et n'oubliez pas ce que nous vous avons
+appris, ajouta-t-elle à son oreille.
+
+Les beaux yeux bleus se posèrent sur elle, graves et solennels, les
+lèvres d'Isabelle s'entr'ouvrirent pour prononcer une parole, promesse
+ou protestation... mais un sanglot lui monta à la gorge et, se
+détournant, elle suivit sa grand'mère.
+
+D'un pas énergique et sûr, Madame Norand s'engageait dans le sentier;
+elle s'en allait, la tête droite, sans souci des rafales impétueuses
+qui s'acharnaient sur elle. Autour de sa taille majestueuse, les plis
+de son manteau flottaient et s'enlevaient, semblables aux sombres ailes
+d'un oiseau de proie... Et, en reportant les yeux sur la mince et
+blanche jeune fille qui cheminait lentement derrière cette imposante
+forme noire, Régine se dit que c'était bien un délicat et charmant
+oiseau que cet aigle orgueilleux entraînait à sa suite... vers quel
+sombre destin, Dieu seul le savait.
+
+
+
+X
+
+
+
+Un demi-crépuscule, résultant du ciel assombri, envahissait la galerie
+et voilait d'ombre les vieux livres de la bibliothèque, les personnages
+de la tapisserie et la jeune fille debout près de la porte...
+Enveloppée dans sa mante brune, cette jeune fille demeurait droite et
+calme, statue impassible, en face de la maîtresse du logis. Celle-ci,
+appuyée contre la table de travail, recevait sur sa tête hautaine la
+mince parcelle de jour qui réussissait à traverser les vitraux, et
+cette lueur indécise ne diminuait en rien l'apparence de justice
+inexorable, d'intraitable volonté de cette grande femme au regard
+impérieux.
+
+--Vous avez sans doute déjà compris ce que j'avais à vous dire,
+commença-t-elle froidement. Votre raison n'est peut-être pas encore
+assez complètement ébranlée pour que vous ne sentiez, au moins quelque
+peu, de quel abus de confiance vous vous êtes rendue coupable.
+
+Isabelle demeurant muette, elle continua, en la couvrant de son regard
+inquisiteur:
+
+--Je serais curieuse de savoir à quoi vous vous occupiez durant ces
+après-midi passées à la Verderaye. Je soupçonne ces demoiselles de ne
+pas s'occuper exclusivement de leurs devoirs domestiques et d'avoir
+beaucoup trop d'attaches aux mille billevesées qui ont nom art,
+littérature, religion... N'est-il pas vrai, Isabelle?
+
+--C'est vrai, grand'mère, dit-elle d'un accent très ferme. Mes amies
+sont pieuses, intelligentes, artistes, et près d'elles j'ai senti mon
+esprit s'ouvrir enfin.
+
+Une subite rougeur s'étendit sur les joues pâles de Madame Norand, et,
+dans ses yeux bruns, étincela une flamme irritée.
+
+--Ah! vraiment!... Après tant d'années employées à vous former et à
+préparer en vous une femme énergique et sensée, voici que la société de
+quelques jeunes filles vient ébranler cet édifice!... Il y a autre
+chose encore, Isabelle. Pourquoi ne m'avez-vous jamais parlé de la
+présence à la Verderaye du fils aîné de M. Brennier, et aussi de ce M.
+Arlys dont je ne soupçonnais pas l'existence?
+
+--Vous ne m'avez jamais rien demandé sur les habitants de la Verderaye
+ni sur l'emploi de mon temps, répondit Isabelle sans s'émouvoir.
+
+Elle ne détournait pas son regard indéchiffrable des yeux perçants qui
+la sondaient, mais les mains qui retenaient la mante tremblaient
+légèrement.
+
+--... Je n'ai jamais pensé que la présence de M. Arlys et de M. Alfred
+Brennier pût changer, à vos yeux, la nature de mes relations avec les
+demoiselles Brennier, ajouta-t-elle avec simplicité.
+
+Madame Norand se mordit violemment les lèvres. Elle ne pouvait le nier,
+jamais elle ne s'était informée du genre d'occupations d'Isabelle à la
+Verderaye. Elle s'était absolument méprise sur ces jeunes filles, il
+lui fallait le reconnaître aujourd'hui... Mais, véritablement,
+aurait-elle pu s'en douter en voyant Isabelle toujours la même,
+ponctuellement occupée de ses devoirs et conservant son calme
+imperturbable?... Aurait-elle pu concevoir un soupçon jusqu'à ce soir
+où elle avait, pour la première fois, surpris dans ces grands yeux
+bleus un rayonnement inaccoutumé qui lui avait enfin donné l'éveil?...
+Cette jeune fille silencieuse et impénétrable avait admirablement caché
+son jeu.
+
+--Vous connaissez assez mes idées pour comprendre que je n'aurais
+jamais toléré vos relations avec des jeunes personnes romanesques et
+exaltées telles que me paraissent vos soi-disant amies, dit-elle en
+essayant de dominer l'irritation qui montait visiblement en elle...
+Vous avez donc agi avec une coupable dissimulation... vous ne pouvez
+faire autrement que de le reconnaître, car vous avez soigneusement
+évité d'attirer mon attention sur vos rapports beaucoup trop fréquents
+avec ces personnes. Vous êtes une créature extrêmement fausse et
+dissimulée...
+
+--C'est vrai, grand'mère...
+
+Malgré le remarquable empire qu'elle possédait sur elle-même, Madame
+Norand eut un léger sursaut d'étonnement en entendant cet aveu, fait
+avec une parfaite tranquillité. Elle se pencha un peu pour essayer de
+distinguer le visage d'Isabelle... mais la jeune fille s'avança et la
+lumière grise tombant des verrières éclaira soudain une physionomie
+grave et fière.
+
+--... Oui, j'ai dissimulé, je vous ai trompée, toujours, continua
+Isabelle d'une voix lente et posée. En apparence, j'étais ce que vous
+aviez voulu faire de moi... au fond, vous n'avez rien détruit,
+grand'mère. Je n'ai jamais plus rêvé qu'en ces jours où vous
+m'interdisiez le rêve, où vous m'avez crue enfin complètement
+matérialisée et insensible à toutes choses... Et je vous ai encore
+trompée tandis que j'apprenais de mes amies les beautés de la religion,
+de la vertu et du sacrifice... alors que mon intelligence murée par
+vous s'ouvrait peu à peu à leur contact et que mon coeur se reprenait à
+croire, à espérer...
+
+Elle s'était insensiblement animée, et maintenant elle se redressait,
+les yeux étincelants d'ardeur et de défi. Madame Norand tressaillit, et
+la coloration de son visage se fit plus intense.
+
+--Croire, espérer quoi, folle? dit-elle, les dents serrées, en
+saisissant le poignet de la jeune fille. On vous a fait croire,
+peut-être, à la bonté, à l'amour, au dévouement, en vous faisant
+espérer là le bonheur... Moi je vous répète une fois de plus que rien
+de tout cela n'existe, que ces illusions sont un danger et une
+souffrance de tous les instants. Je croyais avoir fait pénétrer
+profondément ces idées en vous, et je m'aperçois que tout est à
+refaire... Mais n'ayez crainte, j'y parviendrai.
+
+--Vous ne pouvez rien désormais, dit gravement isabelle. Je suis plus
+forte que vous, grand'mère.
+
+Un rire ironique résonna dans la galerie.
+
+--Vraiment, voilà une chose que j'ignorais!... Et sur quoi basez-vous
+cette assertion, créature présomptueuse que je briserais comme un fétu
+de paille.
+
+--Parce que j'ai la foi... Je crois en Dieu, grand'mère.
+
+Madame Norand lâcha la main d'Isabelle et recula jusqu'à la table.
+L'irritation qui l'agitait tout à l'heure semblait avoir subitement
+disparu... mais Isabelle ne s'y trompa pas. Elle savait ce
+qu'annonçaient ce masque impassible et glacial, ce front profondément
+barré, ces yeux aux lueurs dures.
+
+--Je vois que votre folie est plus grave que je ne le pensais... Il
+n'ya qu'un moyen de mettre ordre à cela, et je vais vous le faire
+connaître sans retard. Aussi bien devais-je le faire un de ces jours...
+
+Elle s'arrêta un instant, sans cesser de regarder Isabelle toujours
+immobile et calme devant elle.
+
+--... Oui, j'ai résolu de vous marier, Isabelle. Selon les idées que je
+vous ai données, vous ne verrez là qu'un devoir rigoureux, et non les
+mille sentimentalités dont tant de jeunes filles entourent cet acte.
+Elles sont vite détrompées par les désillusions, les malheurs qui
+fondent sur elles... tandis que vous, armée contre ces surprises du
+coeur et ces douleurs de la vie, vous ne connaîtrez que la paisible
+félicité du devoir accompli et de l'ordre régnant autour de vous. Ne
+désirant rien, ne regrettant rien, vous ne souffrirez pas, Isabelle...
+
+Elle s'interrompit encore, mais Isabelle ne prononça pas une parole, et
+ses longs cils s'abaissèrent sur ses yeux, les voilant complètement.
+
+--... Oui, vous serez vraiment heureuse, car celui que j'ai choisi est
+un homme d'énergie et de labeur, ennemi des billevesées qui tourmentent
+tant d'imaginations, même masculines... En un mot, Isabelle, dit-elle
+impérieusement, je vous annonce que j'ai accordé votre main à M. Piron.
+
+Isabelle chancela et se retint à un siège. Livide, ses yeux grands
+ouverts pleins d'une stupeur sans nom et d'une indicible horreur, elle
+balbutia:
+
+--M. Piron!... Lui!... lui!
+
+--Oui, notre voisin Aristide Piron, dont vous avez pu apprécier les
+solides qualités, dit Madame Norand d'un ton incisif. Le mariage se
+fera...
+
+--Jamais! dit une voix incroyablement ferme.
+
+Et Isabelle, surmontant sa défaillance par un énergique effort de
+volonté, se redressait, une flamme de résolution et de fierté
+étincelant dans son regard. Mais le tremblement de son corps frêle,
+l'altération de son visage témoignaient de l'émotion violente qui
+l'agitait.
+
+--Jamais? répéta Madame Norand d'une voix sifflante. Vous ne me
+connaissez donc pas encore?... Vous ne savez pas que je supporte aucune
+résistance et que je vous ferai plier?... Qu'avez-vous donc appris à la
+Verderaye qui vous rende aujourd'hui tellement récalcitrante et vous
+fasse mépriser la demande d'un homme honorable, sérieux, et pourvu de
+la plus belle propriété du pays? Que vous faut-il et qu'avez-vous rêvé
+dans votre démence? dit-elle brusquement en jetant un regard
+investigateur sur sa petite-fille.
+
+La teinte rose, pour la seconde fois, apparut sur le blanc visage
+d'Isabelle. Un rayonnement semblait descendre sur cette physionomie
+charmante, dans ces belles prunelles bleues... Ce ne fut qu'un éclair,
+et, en soutenant intrépidement le regard irrité de sa grand'mère, elle
+répondit avec un calme extrême:
+
+--Autrefois, comme aujourd'hui, je n'aurais pas accepté ce mariage. Je
+vous l'ai dit, grand'mère, vous vous êtes trompée sur mon compte; je
+n'étais pas encore au point que vous croyiez... Il vous aurait fallu me
+conduire au total anéantissement de ma liberté morale pour me faire
+accepter cet homme grossier, vaniteux et dépourvu de sentiments élevés.
+Même avant de fréquenter la Verderaye, j'étais encore capable
+d'observation et je conservais quelque fierté... Je sais fort bien
+qu'il n'y aurait rien de déshonorant à épouser un homme de condition et
+d'éducation inférieures, fût-il paysan, mais il est impossible,
+grand'mère, que vous ne compreniez vous-même la position fausse de l'un
+et de l'autre en semblable circonstance et les souffrances qui en
+résultent inévitablement... Et d'ailleurs, ajouta-t-elle avec une
+soudaine animation, celui que vous m'offrez, fût-il le plus noble, le
+plus riche, le meilleur, je ne l'épouserais jamais, à moins que...
+
+--A moins que?... répéta Madame Norand d'une voix dure.
+
+--A moins que je ne l'aime, acheva Isabelle avec douceur.
+
+Madame Norand se détourna presque violemment. Cette fois, la colère
+avait raison de sa glaciale impassibilité.
+
+--Ecoutez, Isabelle, et comprenez-moi bien. Je vous défends de songer à
+ces rêves ridicules qui ont pris possession de votre pauvre cervelle...
+Demain, M. Piron viendra et vous lui serez officiellement fiancée. Le
+mariage se fera à l'automne, deux jours après la Toussaint.
+
+--Grand'mère!
+
+Ce cri s'échappa, déchirant, des lèvres d'Isabelle. Ses mains se
+joignirent dans un geste de supplication passionnée... Mais elle ne
+rencontra qu'un visage glacé et inexorable.
+
+--Je vous l'ai dit, Isabelle, tout est inutile. Je veux ce mariage...
+Allez maintenant à votre ouvrage, vous n'avez que trop perdu de temps
+avec vos ridicules raisonnements.
+
+Elle se détourna et s'assit devant sa table... Isabelle s'éloigna d'un
+pas chancelant. A la porte, elle se heurta à M. Marnel. L'écrivain
+recula devant ce visage éclairé par la grande lanterne du vestibule que
+venait d'allumer Rosalie.
+
+--Etes-vous malade, mon enfant?... Que vous arrive-t-il?
+
+Elle fit un geste vague et s'éloigna rapidement vers l'escalier.
+
+M. Marnel entra dans la galerie. Madame Norand, qui feuilletait un
+volume, tourna la tête vers lui, et il put constater qu'aucune émotion
+n'avait laissé sa trace sur cette physionomie accentuée.
+
+--Vous allez me conseiller, Marnel. Je suis embarrassée entre deux
+citations...
+
+--Très volontiers, Sylvie... mais dites-moi auparavant ce qui arrivé à
+votre petite-fille. Elle avait une triste figure, la pauvre enfant!
+
+--Rassurez-vous, dit sèchement Madame Norand en levant les épaules avec
+dédain. Ce sont de folles idées de jeune fille auxquelles je viens de
+mettre ordre... Et, puisque vous voilà, je puis aussi bien vous
+annoncer maintenant les fiançailles d'Isabelle avec M. Piron, le voisin
+que vous avez vu ici il y a quelques jours.
+
+--Avec... M. Piron! s'exclama-t-il d'un ton d'indicible stupeur. Voilà
+donc la raison de ce visage désespéré!... Et c'est cette enfant
+charmante et délicate, cette jeune créature au coeur aimant que vous
+voulez donner à ce rustre égoïste?... Il est impossible que vous
+méditiez un pareil crime, Sylvie!
+
+--Oh! pas de grands mots, Marnel!... Je vous assure qu'elle sera fort
+heureuse quand elle aura reconnu l'inanité de ses rêves et la paisible
+sécurité du sort que je lui prépare. J'ai tout fait pour rendre cette
+enfant sérieuse et pratique, je n'y ai qu'à moitié réussi... le mariage
+achèvera le reste. Il est temps, grand temps, je m'en suis enfin
+aperçue.
+
+--Oui, cette pauvre enfant renaissait à la vie morale, elle voyait
+enfin que tout n'est pas déception et égoïsme, comme vous aviez voulu
+le lui persuader... Et en même temps s'éclairait son intelligence,
+cette belle et vive intelligence que vous avez prétendu abaisser
+perpétuellement aux travaux matériels, en lui ôtant toutes les joies et
+toutes les espérances de la terre et du ciel.
+
+--Bien d'autres se contentent d'une semblable existence...
+
+--Peut-être, mais combien sont-elles à plaindre, celles-là!... et
+certainement elles n'ont pas le caractère d'Isabelle. Ne voyez-vous pas
+que cette jeune fille est admirablement douée sous le rapport de
+l'intelligence, qu'elle possède un coeur ardent, délicat, d'une exquise
+élévation?... qu'il lui est impossible, en un mot, de se contenter des
+sentiments rétrécis et des aspirations bornées imposées par vous?... Ce
+ne sont pas la pauvreté, la souffrance, le travail qui pourraient
+effrayer une telle nature, mais seulement le vide du coeur. En aimant,
+elle est capable de tout supporter... Et si vous aviez réussi à mener à
+bien votre système, savez-vous ce qu'elle serait devenue?... Une
+désespérée! Jamais Isabelle, telle que je l'ai pénétrée, n'aurait pu
+vivre sans espérance et sans idéal.
+
+--Bah! vous verrez qu'elle vivra parfaitement, dit Madame Norand avec
+une sécheresse ironique. Loin de ses amies Brennier, elle oubliera
+toutes ses folies. Ces gens ont vraiment bien manoeuvré, mais j'ai été
+plus forte qu'eux.
+
+--Quels gens?
+
+--Les Brennier, ces hypocrites, cachant sous leurs mines simples et
+franches une singulière habileté. C'était là un jeu bien combiné,
+évidemment... Une jeune fille ignorante, riche à millions, voilà une
+proie excellente, et dès lors on dresse ses batteries, on met en scène
+le frère et le cousin. La petite sotte tombe dans le piège, choisit le
+plus habile, et voilà l'avocat besogneux en passe de devenir l'époux de
+cette jeune millionnaire... Malheureusement, la grand'mère est là...
+
+--Que racontez-vous donc, Sylvie? Je crois, vraiment, que vous accusez
+cette excellente famille Brennier et M. Arlys! s'écria M. Marnel avec
+indignation. Ce jeune homme est cependant l'être le plus noble et le
+plus désintéressé de la création... et d'ailleurs, je sais de source
+certaine que sa fortune surpasse celle de Mademoiselle d'Effranges. Il
+tient si peu à l'argent qu'une grande partie de ses revenus va aux
+oeuvres de bienfaisance... Quant à se sentir attiré vers votre
+petite-fille, il n'y a là rien d'extraordinaire, et, en les voyant l'un
+près de l'autre cette après-midi, j'ai pensé qu'on ne pouvait rêver
+mieux qu'une union entre ces deux belles âmes. Rien ne les sépare...
+Soyez donc bonne, Sylvie, et, s'ils s'aiment, faites leur bonheur.
+
+Madame Norand demeura un instant silencieuse, la tête tournée vers la
+fenêtre, ses mains nerveuses disposant des feuillets devant elle...
+Elle dit enfin d'un ton froidement paisible, comme si elle continuait
+une phrase commencée:
+
+--Le mariage se fera à l'automne, ici même. M. Piron se montre pressé,
+ayant grand besoin d'une ménagère. Serez-vous témoin, Marnel?
+
+--Vous êtes un mauvais coeur! Je ne vous aurais jamais crue ainsi,
+Sylvie! s'écria M. Marnel exaspéré. Tenez, je m'en vais, car je ne sais
+ce que je vous dirais... Mais souvenez-vous de ce que je vous ai
+prédit, un soir, à Paris... L'étincelle existait, elle devait jaillir
+un jour sous l'impression d'un sentiment très vif... et ce sentiment,
+vous ne pouvez l'étouffer, quoi que vous tentiez. Isabelle, j'ai tout
+lieu de le croire, a compris que son coeur appartenait à cet autre
+coeur généreux et bon: voilà l'explication de ce changement qui vous
+irrite tant... Votre obstination pourra la faire mourir, mais, si peu
+que je la connaisse, je me doute qu'elle n'est pas de celles qui
+oublient.
+
+
+
+XI
+
+
+
+Le vent attaquait avec furie la massive porte d'entrée qui gémissait
+lamentablement. A travers les larges interstices, il pénétrait dans le
+vestibule et faisait vaciller sans repos la flamme de la lanterne...
+Sous cette lueur indécise et troublée, une forme enveloppée d'un long
+manteau passa légèrement. Deux petites mains nerveuses ouvrirent le
+lourd vantail et l'apparition se trouva dehors, en face de la lande
+déserte sur laquelle tombait la lueur grise du jour finissant. Elle
+s'éloigna rapidement dans la direction de Saint-Pierre-du-Torrent.
+
+Un grand capuchon couvrait sa tête, dérobant ainsi complètement ses
+traits, mais il était impossible de se méprendre à cette allure légère,
+extrêmement souple et élégante. C'était bien là Isabelle d'Effranges.
+
+Haletante, brisée par une lutte opiniâtre contre la tempête qui tentait
+de renverser cette frêle et téméraire créature, Isabelle atteignit
+enfin le promontoire rocheux sur lequel s'élevait la chapelle. Là
+semblaient s'être donné rendez-vous toutes les puissances infernales.
+Le vent hurlait dans la lande, sifflait à travers les fenêtres de la
+chapelle, veuves de leurs vitres, et grondait dans la gorge où il
+s'engouffrait impétueusement. Le torrent, gonflé par les pluies des
+jours précédents, se précipitait avec furie, entraînant dans ses remous
+écumeux des arbustes et des plantes arrachés à la falaise; au pied du
+promontoire, la cascade s'écroulait avec fracas. Ce concert
+épouvantablement grandiose paraissait formé de voix démoniaques
+déchaînées dans ces solitudes.
+
+Isabelle s'assit à sa place favorite, appuya sa tête sur ses mains
+croisées et demeura immobile, regardant vaguement devant elle.
+
+Elle était venue rarement ici depuis qu'elle connaissait les Brennier.
+Pour elle, tout besoin de songerie et de solitude avait fui... Chez ces
+êtres affectueux et charmants, elle avait trouvé de quoi satisfaire ses
+plus intimes désirs, et, à certains instants, les tristes jours
+d'autrefois, les misères quotidiennes s'étaient trouvés oubliés. Un
+charme s'était emparé d'elle pendant ces derniers mois et elle y avait
+cédé sans résistance, heureuse comme elle ne l'avait jamais été.
+
+Oui, heureuse, elle, Isabelle! N'était-ce pas inconcevable?... Et ce
+bonheur mystérieux qu'elle ne pouvait analyser avait atteint son apogée
+cette après-midi même, quelques instants avant que Madame Norand
+n'apparût à la Verderaye. En une inoubliable et radieuse minute, elle
+avait compris que son coeur appartenait à Gabriel.
+
+A Gabriel!... Et elle devait être la femme d'Aristide Piron! Oh! plutôt
+mourir!
+
+Elle se tordit les mains dans un mouvement de douleur. Mourir!... Elle
+ne le pouvait plus, maintenant qu'elle croyait à un Dieu, à une vie
+future, à tout ce que croyait Gabriel. Mais alors, comment lutter,
+comment éviter ce sort odieux devant lequel son jeune être frémissant
+reculait avec horreur?... Comment?...
+
+Elle se leva brusquement. Sous l'angoisse épouvantable qui
+l'étreignait, elle eût voulu crier, jeter sa plainte aux échos de la
+lande sombre. Mais les rafales l'étouffaient, paraissant se rendre
+complices de l'aïeule implacable qui avait tenté de refouler toutes les
+aspirations de ce jeune coeur... Eh bien! elle fuirait, elle irait...
+Mais où donc? Qui aurait pitié d'elle?
+
+Elle s'avança dans le sentier étroit côtoyant le bord de la falaise,
+sans souci du sol détrempé sur lequel elle glissait. Elle marchait en
+se répétant qu'elle périrait de fatigue et de faim dans la lande plutôt
+que d'épouser cet homme... mais elle s'arrêta près de la pierre
+sculptée où elle s'était assise un jour... ce jour où elle avait vu
+pour la seconde fois Gabriel Arlys. Pauvre insensée! elle avait fui
+alors ceux-là dont la séparation produisait aujourd'hui en elle un
+immense déchirement.
+
+Elle monta sur la pierre et regarda mélancoliquement le torrent écumer
+à ses pieds. Que tout était sombre et triste aujourd'hui, depuis le
+ciel noir jusqu'à l'eau grise et terrible qui emportait dans ses flots
+furieux ses proies végétales pour les jeter au loin, dans quelque
+gouffre mystérieux!... jusqu'à la chapelle isolée et croulante,
+enveloppée de sa verdure foncée comme une veuve de ses voiles!... Ou
+bien était-ce elle-même qui voyait toutes choses à travers le
+brouillard de ses regrets, de son intime et profonde souffrance?
+
+Dans un geste douloureux, elle leva les mains au ciel en laissant
+échapper un sanglot... Un cri d'angoisse retentit derrière elle.
+
+--Isabelle!
+
+Elle se retourna en tressaillant au son de cette voix bien connue. Au
+débouché d'un sentier dévalant vers la lande apparaissait Gabriel...
+mais Gabriel livide, les traits contractés, une expression d'horreur et
+d'indicible reproche dans le regard. Son bras se tendait comme pour
+empêcher un acte criminel... et une soudaine lumière se fit dans
+l'esprit d'Isabelle.
+
+--Non, non!... Oh! ne croyez pas cela! cria-t-elle en étendant les
+mains vers lui en un mouvement de protestation ardente. Autrefois...
+oui, je l'aurais fait certainement, mais maintenant je sais que je
+dois tout souffrir plutôt que de me donner la mort...
+
+Elle descendit de la pierre et fit quelques pas vers M. Arlys qui
+demeurait immobile et singulièrement pâle.
+
+--... Non, je n'aurais pas fait cela... Vous avez peu de confiance en
+moi, Monsieur Arlys, dit-elle d'un ton de reproche timide.
+
+Un tressaillement agita Gabriel. Il s'avança à son tour, et Isabelle
+remarqua avec une stupeur pleine d'émotion que cet homme si
+parfaitement maître de lui-même tremblait extrêmement.
+
+--Je suis en effet coupable, dit-il de sa belle voix profonde, un peu
+frémissante. Mademoiselle, il est vrai que j'ai eu cette pensée, mais
+vous me pardonnerez peut-être un jour en songeant quel spectacle
+effrayant vous présentiez, seule au bord de l'abîme, dans cette
+attitude de désespoir. Je n'ai pas été maître de ma première impression
+et j'ai eu peur... Il y a peu de temps encore, vous ignoriez tout de
+Dieu, de ses commandements, de ses défenses, vous paraissiez faire si
+peu de cas de la vie!... Mademoiselle, je ne puis que vous demander
+d'essayer de me pardonner plus tard cette crainte d'une seconde,
+ajouta-t-il en s'inclinant devant elle.
+
+D'un mouvement spontané, elle lui tendit la main.
+
+--Non pas plus tard, mais en ce moment même. Comme vous le dites, il
+était permis de se méprendre... et, au fait, il doit vous sembler
+bizarre et peu d'accord avec une tête sensée de me trouver ici à cette
+heure, et par ce temps. Mais vous ne savez pas...
+
+
+
+Elle s'arrêta, suffoquée par la pensée renaissante, effroyable comme un
+cauchemar, du mariage qui lui était imposé. Mais elle lut dans les yeux
+de Gabriel une interrogation anxieuse et continua d'un ton bas et brisé:
+
+--... Vous ne vous doutez pas que je fuis ma grand'mère parce que...
+Mais, Monsieur Arlys, vous pourrez me renseigner sur cela. Suis-je
+obligée de lui obéir quand elle m'impose une union odieuse?... alors
+que je préférais être roulée là, sur ces rochers, par ces eaux
+effrayantes! fit-elle dans un cri de poignante douleur.
+
+M. Arlys eut un brusque mouvement de recul et l'altération de ses
+traits s'accentua. Il détourna les yeux et parut faire un excessif
+effort sur lui-même pour répondre avec une apparence de calme à la
+question posée moins encore par les lèvres d'Isabelle que par le beau
+regard angoissé qui se tournait vers lui.
+
+--L'obéissance n'est pas exigée en ce cas, très certainement. Si
+vraiment cette union vous inspire une telle répulsion, si elle ne vous
+promet que tristesses et regrets, si, surtout, vous craignez d'y perdre
+le don précieux de la foi qui vient de vous être accordé, il serait
+affreux d'engager dans cette voie votre jeune vie, et vous avez le
+droit de résister, respectueusement et fermement... Mais vous
+souffrirez, Mademoiselle...
+
+--Qu'importe!... oh! qu'importe, pourvu que ce mariage ne s'accomplisse
+pas! fit-elle dans un élan de joie douloureuse. Je vous ai dit que
+j'aimerais mieux mourir tout de suite... eh bien! j'userai peut-être
+mes forces en luttant contre la volonté de ma grand'mère, je mourrai
+même, qui sait?... mais je ne céderai jamais, puisqu'elle ne peut m'y
+obliger!
+
+Il la regarda, si frêle et si délicate, mais redressée en cet instant
+dans un mouvement d'inéluctable décision, une flamme de fermeté virile
+dans ses belles prunelles violettes qui savaient si bien refléter
+toutes les émotions et les douceurs féminines... D'un ton pensif, comme
+en se parlant à lui-même, il murmura:
+
+--Oui, vous saurez souffrir... mais enfin, n'aurez-vous pas aussi un
+peu de bonheur! Les joies de l'enfance, la tendresse d'une mère, les
+consolations de la religion vous ont manqué jusqu'ici; il semblerait
+qu'un rayon de félicité, encouragement divin, doive un jour illuminer
+votre vie... Mais, Mademoiselle, vous allez être absolument
+transpercée! Entrons dans la chapelle! s'écria-t-il tout à coup.
+
+De larges gouttes de pluie, d'abord espacées, tombaient depuis un
+instant sans qu'ils s'en aperçussent. Mais maintenant c'était l'averse
+torrentielle, projetée avec violence par les rafales qui faisaient
+rage... Isabelle et Gabriel s'élancèrent vers la chapelle dont le jeune
+homme ouvrit avec quelque difficulté la porte aux ferrures rouillées.
+
+Un pas précipité se faisait entendre dans le sentier proche de la
+chapelle, et, au moment où les jeunes gens s'engouffraient dans le
+petit temple, quelqu'un les rejoignait avec une exclamation de surprise
+joyeuse... Gabriel se détourna, et lui aussi laissa échapper un cri de
+stupeur.
+
+--Monsieur Marnel!
+
+--Oui, moi-même! dit l'écrivain en se secouant vigoureusement. Moi-même
+qui suis à la recherche de cette pauvre fugitive... Je l'ai entendue
+partir, j'ai soupçonné son dessein, et, le temps de décrocher mon
+manteau, me voilà parti à travers la lande. Je me suis trompé de
+sentier, je me suis trouvé retardé... et cependant je tremblais...
+
+--Pourquoi donc? demanda Isabelle en posant sur lui ses grands yeux
+tristes.
+
+Il ne parut pas avoir entendu et se mit en devoir d'enlever son
+vêtement ruisselant. Mais Isabelle dit avec une calme mélancolie:
+
+--Vous aviez sans doute la même idée que M. Arlys lorsqu'il m'a vue
+là-bas, au bord du torrent?... Vous craigniez de ma part un instant de
+désespoir, Monsieur Marnel?
+
+--Eh bien! oui, je l'avoue, ma chère enfant! dit-il résolument. La
+secousse a été rude pour vous, et vous êtes une convertie de fraîche
+date. J'ai eu peur... Pardonnez-moi, men enfant.
+
+Elle lui tendit sa petite main glacée.
+
+--Je vous pardonne comme j'ai pardonné à M. Arlys, dit-elle doucement.
+Mais je regrette de vous avoir occasionné cette course par ce temps
+épouvantable.
+
+Il secoua les épaules avec insouciance.
+
+--Bah! peu m'importe!... Sylvie va m'en vouloir à mort, mais tant pis,
+je lui ai dit son fait et je le lui répéterai encore... Comprenez-vous,
+Arlys, qu'elle veuille faire de cette enfant la femme d'un Aristide
+Piron!...
+
+--Quoi! ce serait cet homme! s'exclama sourdement Gabriel.
+
+Il revoyait nettement le personnage rencontré un jour dans une
+propriété voisine, avec son apparence vulgaire, sa suffisance, son
+étroit orgueil de paysan enrichi et son manque total de croyances...
+Et, devant lui, se tenait la délicate et aristocratique jeune fille
+destinée à ce rustaud pétri de vanité.
+
+Isabelle se laissa tomber sur une marche de l'autel--un bijou de pierre
+sculptée qui s'effondrait lamentablement. Au-dessus se dressait une
+grande croix de granit brut à laquelle un bras manquait; mais, dans
+l'obscurité, elle n'en produisait pas moins un effet saisissant par son
+aspect rude et écrasant et sa disproportion avec les dimensions exiguës
+de l'autel et de la chapelle.
+
+Le capuchon de la jeune fille avait glissé, entraînant la torsade de sa
+chevelure, et les belles ondes argentées s'épandaient sur le manteau de
+laine grossière, entourant d'un pâle rayonnement ce visage si blanc et
+si fin. Dans la vague lueur déversée par le jour finissant, au milieu
+de ces débris gothiques, elle semblait une mystérieuse apparition d'un
+autre âge, une des nobles châtelaines dont les pierres tombales
+gisaient, brisées, dans un coin de la chapelle... Mais elle était bien
+vivante, car elle frissonnait sous le courant d'air formé entre les
+fenêtres béantes.
+
+--Il n'y a pas moyen de rester ici. Mieux vaudrait encore demeurer sous
+la pluie, dit Gabriel en s'avançant.
+
+Il était demeuré près de la porte, en discrète contemplation devant le
+délicieux tableau offert à son regard... En tournant derrière l'autel,
+il découvrit une petite sacristie dont l'étroite fenêtre gardait
+intacte sa vitre tapissée de toiles d'araignées. Il y apporta une
+pierre pour servir de siège à Isabelle, et demeura debout, ainsi que M.
+Marnel, tous deux appuyés contre ce qui avait été une armoire et ne
+présentait plus qu'un enfoncement béant où gisaient quelques planches
+vermoulues.
+
+Gabriel semblait écouter attentivement le bruit de la pluie qui se
+déversait avec violence... mais, au bout d'un instant, il dit, comme
+continuant tout haut sa pensée:
+
+--Et vous croyiez, pauvre enfant, agir sagement en fuyant ainsi!
+Qu'auriez-vous fait?... Que seriez-vous devenue? Votre sagesse, votre
+courage vous avaient donc complètement abandonnée?
+
+--Oui, je crois que j'étais un peu folle... mais je souffrais tant!
+dit-elle en froissant ses mains l'une contre l'autre dans un mouvement
+de douleur. Je ne sais pas encore bien prier, et je me suis sentie
+soudain faible, pauvre, abandonnée, n'ayant plus qu'une pensée, un
+désir: fuir cette maison, où je ne trouvais que la souffrance. Sans
+vous, je serais peut-être à cette heure dans la lande, dit-elle en
+frissonnant.
+
+--Heureusement, je n'ai pas manqué aujourd'hui, malgré la tempête, ma
+promenade quotidienne. Le but en est presque toujours cette chapelle
+que j'ai en grande affection, et j'y venais ce soir dans l'espoir de
+jouir d'un beau spectacle sur cette petite hauteur.
+
+--Et Mademoiselle Isabelle vous en a empêché? dit M. Marnel.
+
+Gabriel sourit en désignant d'un geste la fenêtre contre laquelle la
+pluie faisait rage.
+
+--Avouez que la contemplation serait héroïque! J'apprécie beaucoup plus
+en ce moment cet abri, si peu confortable soit-il... Une chose m'ennuie
+cependant: l'inquiétude de mon oncle et de mes cousines en me croyant
+sous ce déluge.
+
+--Oui, ils vont certainement se tourmenter. Mais comment faire?
+
+--Il n'y a qu'à attendre, Mademoiselle. Ces averses sont ordinairement
+très fortes, mais assez courtes. Dans peu de temps nous pourrons, je
+crois, revenir vers nos demeures.
+
+--Ah! oui, retourner à Maison-Vieille! dit-elle avec un tressaillement.
+Vous m'avez dit quelquefois que j'étais courageuse et cependant, voyez,
+j'ai peur de la lutte... Dans cette maison, je vais retrouver la
+sérénité glaciale de ma grand'mère, l'affection banale de ma tante, un
+peu d'attachement égoïste de la part des domestiques dont je suis
+l'aide et parfois la servante... mais personne qui s'inquiète de ma
+souffrance, personne pour me dire: Isabelle, quelle est ta peine?... Ne
+puis-je te consoler?... Ah! dit-elle avec un sanglot, cela a été en
+tout temps ma peine la plus dure. Enfant, j'ai été confiée à des
+étrangers sévères par les recommandations de ma grand'mère. Jeune
+fille, je n'ai connu près d'elle qu'une froideur écrasante, une
+autorité impérieuse... J'avais autrefois une nature extrêmement
+enthousiaste, avide de tendresse, passionnée pour le beau. Les
+difformités physiques m'épouvantaient, et je n'ai véritablement vaincu
+cette impression que depuis quelque temps... depuis que Régine m'a
+appris qu'il n'y a d'affreux que le péché. Mais ces penchants de ma
+nature ont été vigoureusement attaqués... Alors, ne pouvant et ne
+voulant pas les faire disparaître, je les ai cachés sous un masque de
+calme, d'impassibilité jamais démentie. Ce que j'ai souffert ne se peut
+exprimer... Je me comparais à un être plein de vie enfermé dans un
+sépulcre de glace. Je m'étais ainsi formé, instinctivement, une
+personnalité extérieure qui a trompé ma grand'mère. Elle m'a crue à
+point pour son projet... Elle n'avait pas compris que la petite flamme
+d'idéal allumée en moi par Dieu était demeurée, bien faible, mais
+indestructible, par une miséricordieuse permission de ce Dieu qu'elle
+ne connaît pas, et qu'il m'était impossible de devenir l'épouse d'un
+Piron.
+
+--Il faut en effet que votre aïeule vous connaisse bien peu. Je ne
+comprends pas cet aveuglement de la part d'une femme intelligente!
+s'écria M. Marnel.
+
+--Lui imposer ce rustre, alors que tant de nobles et brillants partis
+pourraient lui être offerts! murmura Gabriel.
+
+Elle tourna vers lui un regard empreint d'une sincère surprise.
+
+--A quoi pensez-vous, Monsieur Arlys?... Un brillant mariage, à moi!
+Outre que je m'en soucie peu, il est fort improbable que l'on songe
+jamais à la pauvre créature que je suis, ignorante et sans esprit,
+inapte à tout ce qui plaît au monde...
+
+--Ignorante et sans esprit! répéta Gabriel sans pouvoir retenir un
+sourire. Qu'en dites-vous, Monsieur Marnel?
+
+L'écrivain eut un joyeux éclat de rire.
+
+--Oui, Arlys, Mademoiselle d'Effranges est ignorante... mais seulement
+d'elle-même. Sachez, Mademoiselle, que la moitié des jeunes filles que
+nous rencontrons dans le monde ne possèdent que des parcelles de savoir
+dans leur pauvre cervelle et ne sont capables que de jacasser sans
+trêve sur leurs frivoles occupations... Tandis que vous!...
+
+--Vous êtes tous deux trop indulgents, mais tous ne sont pas ainsi,
+dit-elle d'une voix un peu tremblante. Il est certain qu'un homme
+sérieux, savant, épris d'idéal, se souciera peu d'unir sa vie à une
+femme qu'il devra instruire et former sur tout, à une faible créature
+ne lui apportant qu'un coeur bien pauvre, un caractère trop accoutumé à
+la tristesse et par là même bien peu attrayant...
+
+--Mademoiselle Isabelle, ne parlez pas ainsi!... s'écria Gabriel.
+
+Il s'interrompit brusquement. Si l'ombre n'avait pas envahi la
+chapelle, Isabelle l'eût vu frémir et serrer les lèvres pour retenir
+les mots qui allaient en jaillir... Mais M. Marnel s'avança et posa sa
+large main sur l'épaule du jeune avocat.
+
+--Oui, vous avez raison de protester, Arlys, dit-il gravement.
+Mademoiselle Isabelle ne se connaît pas... et elle ne vous connaît pas,
+car sans cela, Mademoiselle, vous auriez compris, clair comme le jour,
+et comme je l'ai compris moi-même cette après-midi en vous voyant l'un
+près de l'autre... que vous étiez l'épouse rêvée par Gabriel Arlys.
+
+Une exclamation étouffée s'échappa des lèvres d'Isabelle... Gabriel
+murmura d'une voix sourde:
+
+--Monsieur Marnel, pourquoi lui avez-vous dit cela?... Je ne voulais
+pas profiter de son découragement, des circonstances un peu singulières
+dans lesquelles nous nous trouvons, pour lui apprendre que mon rêve
+était de devenir son soutien, son époux dévoué jusqu'à la mort...
+
+--Eh! je l'ai bien compris, parbleu!... C'est pourquoi j'ai pris les
+devants, car sachez-le, Arlys, ce que je viens de révéler à
+Mademoiselle Isabelle sera une aide puissante dans la lutte qu'elle va
+soutenir contre sa grand'mère. Tôt ou tard, elle vaincra. Sylvie n'est
+pas mauvaise, au fond... et qui sait même si elle n'aime pas un peu sa
+petite-fille?
+
+--Etrange manière d'aimer, en tout cas! s'écria Gabriel d'une voix
+vibrante. Mais peut-être avez-vous raison, Monsieur... Mademoiselle
+Isabelle, vous avez entendu M. Marnel. En quelques mots, il vous a
+exprimé mon plus cher désir... M'autorisez-vous à demander votre main à
+Madame votre grand'mère?
+
+Il avait parlé d'une voix lente et basse, les bras croisés sur sa
+poitrine, son beau regard grave et doux fixé sur Isabelle qu'il
+distinguait à peine dans la pénombre... Elle se dressa debout,
+tremblante d'une indescriptible émotion, et balbutia:
+
+--Moi!... moi! Mais c'est impossible! Que feriez-vous de moi?
+
+--Une femme chrétienne, dans le sens le plus admirable de ce mot, dit
+doucement Gabriel. Dès le jour où je vous ai vue à la Verderaye, j'ai
+pressenti les magnifiques qualités mises en germe par Dieu en votre
+âme, je les ai vues ensuite éclore rapidement au contact de mes pieuses
+et bonnes cousines... Je crois que vous serez une épouse intelligente
+et ardemment dévouée, une mère admirable, ferme et tendre... que vous
+serez pour les pauvres une protectrice, pour votre mari un conseil dans
+ses travaux austères, pour tous une joie et une consolation. Voilà ce
+que je ferai de vous, avec l'aide toute-puissante de Dieu... Peut-être
+suis-je égoïste et présomptueux en osant demander un pareil trésor...
+mais je n'ai jamais trouvé sur ma route celle qui répondait à mon
+idéal... jamais, jusqu'au jour où je vous ai rencontrée ici... Mais si
+vous me trouvez téméraire, Mademoiselle, dites-le-moi, et vous me
+connaissez assez pour savoir qu'il ne sera plus question de ce sujet.
+
+Elle était demeurée immobile, les yeux un peu baissés, ses petites
+mains croisées sur son manteau brun. Aux derniers mots de Gabriel, elle
+leva vers lui son visage rayonnant de bonheur.
+
+--Si ma grand'mère l'autorise, je serai votre femme... Sinon, je serai
+votre fiancée, toujours.
+
+Il s'inclina et baisa la main qui lui était tendue. Aucun discours ne
+pouvait égaler pour lui l'accent de cette jeune voix, toute vibrante
+d'une émotion puissante, le regard limpide de ces grands yeux que les
+lueurs mourantes du jour lui avaient laissé entrevoir.
+
+--A la bonne heure, voilà un premier pas de fait! murmura M. Marnel en
+se frottant les mains. Maintenant, à l'assaut de Sylvie!... Hum! ce
+sera dur... mais cette petite Isabelle, depuis qu'elle se réveille, est
+réellement charmante, et sa grand'mère finira bien par se laisser
+gagner. Elle n'est pas de roc, après tout!
+
+Isabelle était retournée s'asseoir. Gabriel demeura près de la fenêtre.
+Aucune parole ne fut plus échangée entre eux. Ils n'en avaient pas
+besoin pour se comprendre, et ces deux coeurs battaient à l'unisson,
+s'irradiaient du même pur bonheur en ces courts instants qui les
+séparaient des tristesses prévues, des luttes pénibles et peut-être
+longues.
+
+
+
+XII
+
+
+
+La pluie cessait enfin, Gabriel le constata avec un intime regret. Il
+fallait retourner à Maison-Vieille... Isabelle rajusta son capuchon et
+sortit de la chapelle à la suite de M. Marnel et de M. Arlys. Dehors,
+Gabriel lui offrit le bras et, avec cet appui solide, elle put avancer
+dans le sentier détrempé.
+
+Mais la tempête faisait rage, paraissant éprouver un malin plaisir à
+lancer ses rafales au visage des jeunes fiancés. Le vent, extrêmement
+rafraîchi par la pluie, faisait frissonner Isabelle, et, en la voyant
+pâle et transie, se traînant presque maintenant, Gabriel songea avec
+une sourde inquiétude qu'elle était faible et délicate, bien peu
+capable de supporter un tel assaut.
+
+Enfin Maison-Vieille apparaissait. Des lumières brillaient au
+rez-de-chaussée, du côté de la lande. Là était la galerie où
+travaillait sans doute Madame Norand, tandis que Mademoiselle
+Bernardine tricotait ou somnolait... Isabelle s'arrêta à quelques pas
+de la maison.
+
+--Quand nous reverrons-nous? murmura-t-elle mélancoliquement. Je suis
+tellement certaine que ma grand'mère refusera!...
+
+--Peut-être au premier moment, mais ensuite!... Ayez confiance, mes
+pauvres enfants, dit M. Marnel d'un ton encourageant.
+
+--Oui, ayons confiance en Celui que nous connaissons et aimons
+maintenant tous deux... Je voudrais tant avoir bientôt le droit de vous
+dire: "Isabelle, quelle est votre peine? Ne puis-je vous en consoler?"
+murmura Gabriel avec une infinie douceur.
+
+--Pensez du moins que maintenant je serai forte et résignée, parce que
+je suis heureuse... Oh! si heureuse, malgré les épreuves qui
+m'attendent! J'ai l'espérance...
+
+Leurs mains se serrèrent et Gabriel s'éloigna à grands pas.
+
+M. Marnel laisse retomber le lourd marteau de la porte d'entrée.
+Mélanie vint ouvrir et recula avec un petit cri de surprise.
+
+--Comme vous êtes pâle, Mademoiselle!...
+
+Ecartant la vieille femme, M. Marnel et Isabelle entrèrent. Sur le
+seuil de la galerie apparaissait Madame Norand, droite et implacable
+comme une statue de la Justice. D'un geste bref, elle fit signe à sa
+petite-fille d'approcher.
+
+Isabelle, envahie par un froid intense, se sentait chanceler, la tête
+lui tournait et ses dents claquaient avec violence. Il lui sembla
+qu'elle mettait un temps considérable pour franchir la courte distance
+qui la séparait de sa grand'mère... Silencieusement, celle-ci entra
+dans la galerie et Isabelle l'y suivit, ainsi que M. Marnel.
+
+--Sylvie, cette enfant est glacée... commença ce dernier.
+
+Un geste de Madame Norand l'interrompit. Elle saisit le bras d'Isabelle
+et l'attira sous la lueur d'une lampe.
+
+--Venez-vous de la Verderaye, créature folle et rebelle? dit-elle
+durement.
+
+--Non! murmura Isabelle qui se sentait envahie par une étrange
+oppression.
+
+--Non?... Mais alors, qu'avez-vous fait?... Répondez donc! dit-elle en
+la secouant impatiemment.
+
+--Mais vous ne voyez donc pas que cette pauvre petite se trouve mal!
+s'écria M. Marnel en se précipitant.
+
+Le bras encore vigoureux de Madame Norand retint Isabelle qui glissait
+à terre, et, aidée de l'écrivain, elle la transporta dans un fauteuil
+où la jeune fille perdit complètement connaissance.
+
+--Elle est absolument glacée... Il serait préférable de la coucher tout
+de suite, dit M. Marnel en considérant avec compassion le mince visage
+si pâle sous le capuchon brun.
+
+Un peu plus tard, Isabelle était étendue dans son petit lit étroit et
+dur comme un lit de camp. Elle avait repris ses sens, mais la fièvre la
+gagnait, brûlant ses membres tout à l'heure d'une froideur de marbre.
+Elle s'agitait et murmurait des mots sans suite en regardant sans la
+reconnaître sa grand'mère debout près du lit.
+
+--Sa fiancée... toujours!... Pas M. Piron! J'aime mieux mourir!...
+Grand'mère ne voudra jamais... elle me déteste, elle veut que je sois
+malheureuse... Mais je suis heureuse... je serai bientôt sa femme... sa
+femme!... Oh! j'ai peur de grand'mère!
+
+Très pâle, les traits contractés, Madame Norand écoutait ces paroles
+murmurées par la faible voix d'Isabelle... Aux derniers mots, elle se
+détourna brusquement, comme si la vue de ce joli visage effrayé et
+soufrant lui était insoutenable.
+
+
+
+ . . . . . .
+ . . . . . .
+ . .
+
+
+
+... Tamisée par un store épais, le soleil entrait dans une grande
+chambre un peu sombre et mettait des reflets joyeux sur les vieux
+meubles de poirier sculpté et sur une jeune tête blonde appuyée au
+dossier d'un fauteuil. Il éclairait le pâle visage d'Isabelle
+d'Effranges, et l'un de ses plus brillants rayons entourait d'une
+auréole d'or la chevelure de Régine Brennier, assise près de son amie.
+
+Isabelle avait vu de près la mort. Une pleurésie s'était déclarée,
+laquelle s'était trouvée compliquée par l'état de faiblesse de la jeune
+fille. Avec une infatigable ténacité, et sans jamais laisser paraître
+la moindre inquiétude, Madame Norand avait lutté contre la maladie,
+toujours à son poste au chevet d'Isabelle. Bien vite, Mademoiselle
+Bernardine avait senti ses forces fléchir, mais l'aïeule avait trouvé
+des aides dévouées dans les jeunes filles de la Verderaye... Son
+premier mouvement, en les voyant arriver aussitôt qu'elles eurent
+connaissance de la maladie d'Isabelle, avait été de rompre brusquement
+ces relations. Mais elle se souvint d'une parole dite par le médecin en
+quittant la chambre de la jeune fille: "Il lui faut trouver, à ses
+moments lucides, des visages aimés, gais et encourageants penchés sur
+elle, et surtout, il importe d'éviter toute contrariété à cette
+organisation ébranlée."
+
+En conséquence, Madame Norand avait accepté l'aide de ses jeunes
+voisines, mais avec une condition expresse... Le lendemain de ce jour
+où Isabelle avait fui Maison-Vieille, M. Brennier, ignorant encore la
+maladie de la jeune fille, était venu pour solliciter sa main en faveur
+de son neveu. Il s'était heurté à un inébranlable refus, et ce que
+Madame Norand avait exigé de ses filles, c'était la promesse formelle
+de ne jamais prononcer le nom de Gabriel. Elles y acquiescèrent,
+sachant qu'il n'était pas besoin de raviver ce souvenir au coeur
+d'Isabelle... Celle-ci n'y fit allusion qu'une fois, au début de sa
+convalescence. Elle demanda un soir à Régine:
+
+--M. Arlys a-t-il fait sa demande à grand'mère?
+
+--Oui, ma chérie, il y a déjà quelque temps, avait répondu Régine avec
+une tendre compassion.
+
+Isabelle ne s'informa pas de la réponse. Elle laissa retomber sa tête
+sur les oreillers et demeura longtemps immobile, les mains jointes, son
+beau regard mélancolique et résigné tourné vers la fenêtre
+qu'enflammait le soleil couchant... Dès lors, elle n'avait plus reparlé
+de Gabriel.
+
+En cette rayonnante et très chaude après-midi de fin d'août, les deux
+jeunes filles causaient du mariage de Danielle, fixé au commencement de
+l'automne. Paul des Orelles avait déjà retenu un appartement dans la
+même maison que son beau-père.
+
+--Antoinette doit être heureuse de ne pas se séparer de sa soeur, fit
+observer Isabelle. Ce mariage met sans doute le comble à ses voeux?
+
+--Oui, en un sens... Pauvre Antoinette! murmura Régine dont la
+physionomie sereine s'attrista.
+
+--Pourquoi dites-vous cela, Régine? s'écria Isabelle avec surprise.
+
+Mademoiselle Brennier lui prit la main, et enveloppa la jeune fille de
+son doux et profond regard.
+
+--Ma chère Belle, je vais vous l'apprendre, car ma noble et courageuse
+soeur sera pour vous un exemple... Antoinette a été fréquemment
+demandée en mariage, et entre autres par Paul des Orelles. Elle avait
+vingt ans, lui vingt-quatre. Comme les autres, elle l'a refusé, car
+elle ne voulait à aucun prix abandonner la tâche léguée par notre mère,
+mais pour celui-là, Isabelle, elle a pleuré. Je l'ai vue, ma pauvre
+soeur... Il n'y a que moi qui connaisse son secret. Tous, à commencer
+par Danielle, ont cru qu'il lui était indifférent... Nous l'avions peu
+revu pendant plusieurs années, puis, l'été dernier, nous trouvant à la
+même plage, les relations ont été renouées... Peut-être Antoinette
+a-t-elle un instant espéré que l'ancien projet reprendrait cours. Elle
+aurait sans doute accepté maintenant, car Danielle et moi étions
+capables de la remplacer... Mais il est encore jeune, très gai, et
+Danielle était plus appropriée à son âge et à son humeur qu'Antoinette
+vieillie avant l'âge. Elle l'a compris, ma soeur chérie, et n'a laissé
+voir sa souffrance à personne. Elle a souri, elle a pris sa part des
+projets d'installation du futur ménage, mais personne n'a connu le
+brisement de son coeur.
+
+--C'est pour cela qu'elle avait pleuré! murmura Isabelle en songeant à
+ce matin où elle avait rencontré Antoinette sur le seuil de l'église.
+Vous avez raison, Régine, votre soeur, si patiente, sereine et
+courageuse, sera un exemple pour moi, si faible et si peu résignée...
+Mais, Régine, il y a quelqu'un qui n'aurait pas agi comme M. des
+Orelles... Il n'aurait pas oublié, lui! s'écria-t-elle dans un élan
+d'ardente confiance.
+
+--Les êtres comme Gabriel sont rares, ma petite Belle. Il en aurait
+fallu un pour comprendre le trésor de dévouement, d'affection et
+d'intelligence contenu dans le coeur d'Antoinette... On ne peut exiger
+des sentiments aussi élevés du commun des hommes, même des meilleurs,
+comme Paul qui possède incontestablement de belles et sérieuses
+qualités.
+
+Elle demeura un moment silencieuse, le menton appuyé sur sa main, et
+reprit doucement:
+
+--Vous rappelez-vous, Isabelle, cette scène de Polyeucte que nous dit
+un jour Gabriel?... Polyeucte dit à Pauline: "Je vous aime... beaucoup
+moins que mon Dieu mais bien plus que moi-même." Voilà une phrase que
+pourrait loyalement prononcer Gabriel..., mais bien peu auraient le
+droit de l'imiter. Là se trouve le secret de sa supériorité.
+
+Elle s'interrompit, un peu confuse en songeant qu'elle venait
+involontairement de manquer à la parole donnée à Madame Norand. Mais
+Isabelle ne continua pas la conversation et prit un ouvrage de crochet
+dans lequel elle parut s'absorber.
+
+M. Marnel arriva peu après, apportant quelques livres. Depuis la
+convalescence d'Isabelle, Madame Norand s'était relâchée de ses
+principes rigides, et les volumes d'histoire, de poésie, de
+littérature, judicieusement choisis, avaient été extraits de la
+bibliothèque par M. Marnel pour venir instruire et distraire la jeune
+malade. L'excellent homme, par sa gaîté fine, sa bonté inépuisable et
+ses spirituelles conversations, avait été d'un puissant secours pour
+aider Isabelle à surmonter sa faiblesse et sa lassitude morale. Il lui
+témoignait une affection paternelle qui encourageait la jeune fille et
+formait un saisissant contraste avec la froide réserve de Madame Norand.
+
+--Mademoiselle Régine, voici votre affaire... plusieurs volumes des
+Pères de l'Eglise. Vous pourrez faire un cours de théologie à Isabelle,
+dit-il en entrant.
+
+Il professait une respectueuse admiration pour Mademoiselle Brennier,
+"la jeune sainte", comme il la désignait parfois à Isabelle, mais il
+avait souvent avec elle des discussions religieuses--très calmes et
+très courtoises--dont lui, l'intelligent et célèbre écrivain, ne
+sortait jamais victorieux.
+
+Il se mit à causer gaiement. Régine lui donnait la réplique, mais
+Isabelle demeura silencieuse, toujours absorbée dans son travail,
+semblait-il... Cependant, si quelqu'un le lui avait pris des mains, on
+eût constaté dans les points d'étranges erreurs.
+
+... La première sortie d'Isabelle fut pour la Verderaye, d'où Gabriel
+et Alfred étaient partis depuis quelque temps déjà. Elle revit les
+lieux où elle avait appris à connaître la belle et attirante nature de
+celui qui était maintenant son fiancé. Son souvenir était partout: dans
+le parloir, dans la jardin où si souvent ils s'étaient promenés, elle
+religieusement attentive, lui traitant de hauts sujets sociaux et
+religieux avec cette clarté et ce charme d'élocution qui étaient en lui
+à un degré remarquable... sur la terrasse, surtout, où elle avait eu
+pour la première fois l'intuition de l'intérêt profond qu'elle
+inspirait à cet homme d'élite, en ce jour où, empruntant les paroles du
+héros de Corneille, il avait dit avec tant de chaleur:
+
+
+
+ Seigneur, de vos bontés il faut que je l'obtienne.
+
+
+
+Oui, partout elle le revoyait... mais nulle part encore comme à la
+chapelle de Saint-Pierre où elle se rendit quelques jours après en
+compagnie d'Antoinette. Grave et pensive, elle s'assit sur la
+pierre--cette pierre maudite d'où s'était précipitée la criminelle
+châtelaine d'Abricourt. Le soleil mettait des points lumineux et de
+frissonnantes lueurs sur les eaux grises; dans les embruns, il jetait
+l'auréole radieuse d'un arc-en-ciel, et, de la rosée répandue sur les
+mousses, les orchidées sauvages et les fougères, il faisait une royale
+parure d'incomparables brillants... Des chants d'oiseaux s'échappaient
+du revêtement de lierre de la chapelle, et, à la base des vieilles
+murailles, une multitude d'oeillets sauvages croissaient, agitant leurs
+têtes rouges au-dessus de l'herbe drue et rase.
+
+--Isabelle, tout ne vous dit-il pas aujourd'hui: "Espérance!" dit
+doucement Antoinette en voyant un nuage s'étendre sur le front de son
+amie. Ici, où vous avez vu la tempête, voici le calme, le rayonnement...
+
+--Oui, j'espère... je veux être courageuse comme vous, chère, chère
+Antoinette.
+
+--Comme moi!... Mais je le suis bien peu, ma pauvre enfant! dit-elle
+avec un mélancolique sourire.
+
+Elles revinrent vers Maison-Vieille à travers la lande rouge de
+bruyères. Le soleil enflammait ce tapis empourpré et désert... Au loin
+apparaissait la silhouette d'un pâtre couvert de sa cape, suivant son
+troupeau, point gris et mouvant dans l'immensité de la solitude. Des
+sons de clochettes traversaient l'espace. Dans le lointain horizon, les
+monts aux teintes pâles s'éclairaient de lueurs adoucies et bleuâtres.
+
+Le long du sentier s'avançait une forme droite et hautaine. Malgré
+l'ombrelle qui cachait la tête de l'arrivante, Isabelle ne s'était pas
+un instant méprise. Elle savait aussi ce qui allait sortir de ces
+lèvres impérieuses.
+
+--Isabelle, vous venez de la chapelle?... Désormais, abstenez-vous d'y
+retourner. Les promenades sont ici assez variées sans choisir ce lieu
+trop propice aux rêveries inutiles.
+
+Elle rebroussa chemin et revint avec les jeunes filles. Isabelle, la
+tête un peu penchée, marchait au bord de la falaise. Elle saisit tout à
+coup le bras d'Antoinette en disant d'un ton presque joyeux:
+
+--Voyez, ce frêle petit bouleau a résisté à tous les assauts de la
+tempête. N'est-ce pas extraordinaire?... Il était si mince, si penché,
+si seul près de cet effrayent abîme!... et le voici redressé, plein de
+vie. Les jours heureux sont venus pour lui... Ils ne seront peut-être
+pas refusés à la pauvre et faible Isabelle.
+
+
+
+XIII
+
+
+
+Le séjour de Madame Norand à Maison-Vieille, habituellement prolongé
+jusqu'au début de l'hiver, fut très écourté cette année-là. Dès le
+commencement d'octobre, elle était de retour à Paris... Sans doute
+pensait-elle ainsi couper court plus facilement au souvenir qu'elle
+devinait toujours vivace chez Isabelle et qu'entretenait naturellement
+le vue quotidienne de ces lieux où elle avait connu Gabriel Arlys. La
+jeune fille se trouvait du même coup séparée de ses amies, au moins
+pour un peu de temps, car les Brennier demeuraient à la Verderaye
+jusqu'à la fin de l'automne, époque du mariage de Danielle.
+
+Isabelle s'éloigna donc de ce petit coin de Corrèze où s'était
+transformée sa vie. Elle le quitta, triste et résignée... mais une
+espérance flottait en elle, et elle emportait dans son esprit l'image
+de cet horizon de bruyères, du torrent grondeur, de la chère maison
+grise, de la chapelle gothique, témoin de ses fiançailles.
+
+L'existence d'Isabelle subit d'importantes modifications. Les vieux
+serviteurs furent remplacés par d'autres plus ingambes, et la jeune
+fille, dont la santé demeurait délicate, n'eut plus qu'une surveillance
+à exercer. Elle employa ses nombreux loisirs à compléter son
+instruction, aidée des conseils de M. Marnel. Madame Norand semblait
+avoir complètement renoncé à son système d'éducation et la laissait
+libre d'agir à sa guise. Elle persistait néanmoins à la tenir
+complètement éloignée du monde... de ce monde fascinant et impitoyable
+qui avait tué Lucienne.
+
+Tout en s'initiant aux sciences profanes, Isabelle ne négligeait en
+rien son instruction religieuse. Mais sur ce terrain elle devait
+marcher prudemment pour ne pas éveiller l'hostilité de sa grand'mère.
+Régine, de retour à Paris, la guidait, la conseillait discrètement,
+éclairait les points un peu obscurs... Cependant, pour ne pas
+mécontenter Madame Norand qui tolérait avec peine leurs relations, les
+amies se voyaient peu, et Isabelle demeurait fréquemment isolée dans le
+grand appartement silencieux. Mademoiselle Bernardine était retournée
+dans son castel du Berry, et sa personnalité, très effacée, mais
+sympathique néanmoins, manquait à la jeune fille. Madame Norand se
+livrait au travail avec une ardeur autrefois inconnue de sa nature
+froide et pondérée. Si une telle supposition avait été admissible se
+rapportant à cette personne orgueilleuse, on aurait pu penser qu'elle
+éprouvait le besoin de chasser une souffrance, une préoccupation ou un
+remords.
+
+... Et un matin, cette femme vigoureuse et agissante fut trouvée sans
+mouvement. La paralysie avait arrêté ces jambes infatigables... elles
+ne reprirent leur exercice qu'après de longs jours et demeurèrent
+faibles et vite lasses.
+
+Mais une main habile et douce se trouva là pour soigner la malade, un
+gracieux visage compatissant, essayant un timide sourire, se pencha
+fréquemment vers elle, et un bras très ferme malgré sa maigreur la
+soutint le jour où elle tenta quelques pas... La voix pure d'Isabelle
+prêtait un charme particulier aux lectures qu'elle faisait; la jeune
+fille savait merveilleusement tourner un court billet de remerciement
+en réponse aux nombreuses demandes de nouvelles qui parvenaient chez
+Madame Norand; elle possédait le don très rare de causer
+judicieusement, au moment où elle s'apercevait que la malade en
+éprouverait quelque plaisir, et ses moindres paroles étaient toujours
+élevées, ses réflexions étonnamment profondes.
+
+Toutes ces constatations furent faites intérieurement par Madame
+Norand, et, un soir, elle en fit part à M. Marnel qui venait la voir au
+retour d'un voyage en Russie.
+
+--En même temps, elle est ménagère accomplie et dirige supérieurement
+les domestiques. Je ne puis supporter les plats compliqués de la
+cuisinière, et Isabelle a reçu de ses amies Brennier une foule de
+petites recettes pour les estomacs capricieux; elle les réussit
+merveilleusement... Vous voyez, Marnel, que mon système avait du bon!
+dit-elle avec un petit accent de triomphe.
+
+--Mais certainement, sur certains points... Faites de votre
+petite-fille une ménagère, une bonne maîtresse de maison, rien de
+mieux... mais ne refoulez pas indistinctement tout élan, bon ou
+mauvais, de son jeune coeur, toute curiosité, tout désir de son esprit
+si élevé. Vous pouvez constater aujourd'hui l'harmonie parfaite
+produite par ces divers éléments: coeur tendre et dévoué, parfaite
+éducation ménagère, intelligence ouverte et développée.
+
+--Oui, je ne puis le nier, je me suis trompée...
+
+Ces mots sortirent avec difficulté de cette bouche hautaine. L'orgueil
+avait pu égarer et aveugler l'aïeule durant de longues années, mais
+quelques-unes de ses erreurs se dévoilaient si clairement que sa
+loyauté ne pouvait en refuser l'aveu.
+
+--... Je me suis trompée, et j'ai fait souffrir cette enfant. Je me
+suis privée moi-même d'une grande douceur: l'affection de cette
+créature charmante... J'avais tout fait pour l'éviter et j'y avais
+réussi jusqu'à sa maladie. En m'occupant journellement d'elle, en la
+voyant si douce, si patiente et si faible, j'en suis arrivée à l'aimer,
+chaque jour davantage... Et aujourd'hui, Marnel, après l'avoir trouvée
+toujours dévouée et attentive à mon chevet, sans un murmure ou un geste
+d'impatience, je sens que je ne pourrais vivre sans elle... que, malgré
+mes désillusions d'autrefois, je l'aime comme j'ai aimé ma Lucienne.
+
+--A la bonne heure, Sylvie! s'écria joyeusement l'écrivain en serrant
+avec force les mains de Madame Norand. Cette chère petite Isabelle est
+enfin appréciée comme elle le mérite. Elle pourra désormais être
+heureuse... car vous ne tarderez pas à l'unir à M. Arlys, Sylvie?
+
+--Jamais! dit une voix sèche.
+
+Sur la physionomie de Madame Norand, la fugitive émotion de tout à
+l'heure avait fait place à une inexorable dureté, et une lueur de
+colère brillait dans ces yeux un peu attendris un instant auparavant.
+
+--Jamais?... Vous voulez donc son malheur, Sylvie?
+
+--Rêves de jeune fille!... Elle s'en consolera vite, et peut-être même
+n'y pense-t-elle plus. Je ne veux pas la marier encore, je veux un peu
+jouir d'elle... et, en tout cas, je ne la donnerai pas à ce personnage
+qui a su très habilement profiter de son découragement pour la
+circonvenir, et dont les idées sociales et religieuses, ridiculement
+exaltées, me déplaisent absolument. De ces idées, il a déjà, avec
+l'aide de ses cousines, fait pénétrer un bon nombre dans le cerveau
+d'Isabelle, et j'en ai connu hier les conséquences. Ayant appris par
+hasard qu'une grande partie de la petite pension que je lui fais depuis
+quelque temps passait entre les mains de deux famille pauvres du
+voisinage, je lui ai adressé des reproches sur cette charité exagérée.
+J'ai dû alors entendre cette enfant développer de transcendantes
+théories de charité, de sacrifice... bref, elle en est arrivée à
+m'avouer qu'elle étudiait la religion catholique, "dans laquelle elle
+est née," et me priait de l'autoriser à en suivre toutes les pratiques.
+
+--Et vous avez dit oui?
+
+--J'ai refusé... Je ne puis donner mon consentement à cette bizarre
+idée qui transformerait Isabelle, jusqu'ici pratique et sensée, en une
+créature exaltée et mystique. Je la connais, elle en arriverait là...
+
+--Mais, ma pauvre Sylvie, votre parti pris contre la religion vous
+égare absolument! C'est par elle--seulement par elle, retenez-le bien,
+Sylvie--que votre petite-fille trouve le courage de supporter la
+souffrance imposée par votre obstination, c'est-à-dire la séparation
+d'avec son fiancé... C'est par cette religion encore qu'elle a su
+oublier vos torts et se montrer la plus dévouée des filles.
+
+... Un matin de février, Isabelle fit sa première communion à la
+chapelle des Petites Soeurs des Pauvres dont une cousine de M. Brennier
+était supérieure. La cérémonie fut brève, mais particulièrement
+touchante. Comme spectateurs, tous les vieux, curieux et pleins
+d'admiration devant cette fête inusitée, les Petites Soeurs, modestes
+et recueillies... puis les Brennier, qui accompagnèrent tous la jeune
+fille à la Table sainte. Le frère de la défunte Madame Brennier,
+religieux barnabite, prononça une courte et émouvante allocution.
+
+Dans un angle de la chapelle, un homme se dissimulait... un homme au
+visage transfiguré par un surnaturel bonheur et dont les yeux ne
+quittaient la jeune chrétienne prosternée devant l'autel que pour se
+diriger vers le tabernacle avec une expression d'indicible
+reconnaissance. Mais il ne bougea pas de son refuge et s'y enfonça même
+plus profondément lorsque Isabelle, recueillie et pâle d'une sainte
+émotion, sortit de la chapelle... Gabriel Arlys, le fervent chrétien,
+jugeait qu'en cet instant aucune joie terrestre, si permise fût-elle,
+ne devait venir se mêler aux célestes félicités de cette âme qui
+possédait son Dieu pour la première fois.
+
+L'inoubliable et mystérieux bonheur de cette matinée devait avoir
+laissé un rayonnement sur le beau visage d'Isabelle, car Madame Norand,
+en la voyant entrer une heure plus tard dans son cabinet de travail, la
+considéra avec une surprise un peu inquiète. Toute la journée, la jeune
+fille sentit peser sur elle ce regard soupçonneux... Mais aujourd'hui,
+rien ne pouvait troubler sa sérénité, personne ne lui enlèverait Celui
+qu'elle possédait.
+
+La maladie de Madame Norand devait avoir pour Isabelle une conséquence
+inattendue... Quelques-unes des connaissances les plus intimes de la
+célèbre femme de lettres étant venues la voir parfois, s'étaient
+nécessairement rencontrées avec Isabelle. Frappées de sa beauté et de
+sa distinction, ces dames témoignèrent de leur surprise de la voir
+ainsi cachée à tous les yeux. Madame Norand fit d'abord la sourde
+oreille à leurs discrètes insinuations... mais un jour, elle se dit
+qu'elles avaient peut-être raison. La beauté d'Isabelle, et, plus
+encore, sa remarquable intelligence, lui assureraient une place
+prépondérante dans le monde... non le monde frivole où se plaisait
+uniquement Lucienne, mais celui des lettrés et de érudits. Le sérieux,
+la parfaite réserve de la jeune fille devaient d'ailleurs la préserver
+de tout entraînement trop vif vers les plaisirs mondains tels que les
+entendent la plupart des femmes, et elle n'y trouverait qu'une
+passagère distraction, suffisante pour chasser de son esprit les
+velléités religieuses qui le troublaient.
+
+En conséquence de ces réflexions, les invités aux dîners hebdomadaires
+de Madame Norand trouvèrent un soir près d'elle une jeune fille
+délicieusement jolie, un peu grave peut-être, mais fort gracieuse, en
+qui ils reconnurent de suite Isabelle d'Effranges, d'après le portrait
+que leur en avaient fait les amies de leur hôtesse. Désormais, ils la
+virent chaque jeudi... Ces savants, ces tristes lettrés, ces écrivains
+célèbres comprirent vite la valeur de cette jeune personne réservée et
+silencieuse et prirent plaisir à la faire causer pour entendre ses
+appréciations justes et concises, ses jugements empreints d'une douce
+charité, ses raisonnements si profonds qu'ils en demeuraient parfois
+stupéfaits.
+
+Parmi ces hommes et ces femmes de talent, bien peu étaient chrétiens,
+sinon de nom, au moins de fait, et ceux-là même qui le demeuraient
+avaient laissé beaucoup d'ivraie envahir le bon grain dans leur coeur.
+Il y avait là des êtres qui professaient une philosophie toute païenne,
+d'autres qui, ayant depuis longtemps fait litière de leurs croyances,
+attaquaient audacieusement celles d'autrui et s'efforçaient de flétrir
+la religion dans leurs oeuvres écrites en un style magique qui
+excusait, aux yeux de beaucoup, le fond profondément pervertisseur.
+
+C'était en ce milieu dangereux pour sa foi qu'Isabelle était
+introduite... Mais, comme autrefois les bêtes féroces se couchaient aux
+pieds des jeunes martyres dans les arènes romaines, ainsi on put voir
+ces païens du XIXe siècle, discutant religion avec une jeune fille,
+convertie de la veille, se trouver maintes fois sans parole devant ses
+argumentations nettes et irréfutables, présentées avec une charmante
+modestie sous laquelle se devinait l'inébranlable fermeté de l'âme
+croyante. Devant ces yeux bleus lumineux et si purs, ces célébrités
+littéraires durent se demander parfois si leur fortune et leur renom
+valaient la perte de la foi et de la tranquillité de leur âme.
+
+Bientôt Isabelle fut connue dans tout le Paris littéraire. Madame
+Norand, très flattée du succès de sa petite-fille près de ses amis, la
+conduisit dans divers salons où se réunissaient les personnalités les
+plus en vue du monde des arts et des lettres. Isabelle la suivait
+docilement, jouissant des satisfactions d'esprit qu'elle trouvait dans
+ces réunions, mais se refermant instinctivement, comme certaines fleurs
+à l'approche de la nuit, devant ce qui blessait sa délicatesse et ses
+croyances... D'ailleurs sa souffrance cachée, mais toujours vive, la
+rendait peu soucieuse de plaisirs, et elle n'éprouvait jamais de plus
+vives consolations que durant les courts instants passés au pied de
+l'autel, à une messe matinale, quand elle pouvait le faire sans attirer
+les soupçons de Madame Norand qui ignorait encore que sa conversation
+fût un fait accompli. Elle se sentait alors en complète union avec
+Gabriel et pouvait librement parler de lui au Dieu pleine de bonté qui
+avait seul le pouvoir de les réunir.
+
+Les relations avec sa grand'mère s'étaient sensiblement modifiées. Elle
+sentait qu'une véritable affection existait maintenant pour elle dans
+ce coeur altier, malgré l'apparence de froideur dont ne se départait
+pas Madame Norand. Elle-même avait plus d'abandon et de simplicité
+envers cette aïeule par qui elle avait tant souffert... Néanmoins, elle
+n'osa jamais lui parler de Gabriel. Un instinct lui disait qu'une
+aversion irraisonnée, mais jusqu'ici invincible, existait chez Madame
+Norand à l'égard du jeune avocat chrétien... et aussi--chose ignorée de
+la jeune fille--une véritable jalousie contre celui qu'Isabelle aimait
+plus... bien plus qu'elle n'aimerait jamais sa grand'mère.
+
+
+
+XIV
+
+
+
+--Etes-vous déjà prête, Isabelle? Vous êtes décidément très vive pour
+votre toilette...
+
+Tout en parlant, Madame Norand entrait dans la chambre de sa
+petite-fille. Celle-ci, en toilette de soirée, achevait de boutonner
+ses longs gants. Elles se rendaient ce soir-là à une réunion
+demi-littéraire, demi-mondaine, organisée par la veuve d'un sculpteur
+célèbre, elle-même artiste et poète. Cette dame s'était prise d'une
+ardente sympathie pour Isabelle et tenait à l'avoir à toutes ses fêtes.
+La jeune fille y allait plus volontiers que partout ailleurs, car elle
+était sûre d'y trouver toujours Danielle dont le mari était cousin de
+Madame Lorel.
+
+Madame Norand s'était arrêtée au milieu de la chambre et considérait
+Isabelle avec un demi-sourire de satisfaction. La jeune fille était
+véritablement ravissante ce soir. Sa robe de soie rose pâle, à fines
+rayures Pompadour, tombait en plis souples qui accentuaient l'élégance
+de sa taille, et cette nuance délicate, qui semblait projeter un léger
+reflet sur le teint d'une transparente blancheur, s'harmonisait à
+merveille avec cette beauté tout de finesse et d'aristocratique
+simplicité... Sans hâte, la jeune fille remettait en ordre les menus
+objets qu'elle avait dû déranger pour s'habiller, car elle n'avait
+jamais recours aux services de la femme de chambre. Ses mouvements doux
+et gracieux étaient un charme pour les yeux, et Madame Norand le
+constatait sans doute, car elle s'assit comme pour suivre à loisir les
+allées et venues de sa petite-fille.
+
+--Venez ici, Isabelle, j'ai à vous parler, dit-elle tout à coup.
+
+La jeune fille posa sur une table l'écrin qu'elle avait pris entre ses
+mains et vint s'asseoir sur un tabouret bas près de la grand'mère.
+Appuyant son coude sur le bras du fauteuil, elle leva ses yeux
+interrogateurs vers Madame Norand... La main de celle-ci se posa
+presque avec tendresse sur l'épaule d'Isabelle.
+
+--Isabelle, j'avais formé le projet de vous garder quelque temps à moi
+seule, car, mon enfant, j'avais à réparer le temps perdu autrefois à
+lutter contre votre affection... Mais j'ai récemment compris que la vie
+près d'une vieille femme manque d'attrait pour une jeune fille, même
+sérieuse comme vous l'êtes... et surtout, j'ai songé à cet
+avertissement, cette attaque qui peut se renouveler et me faire
+succomber brusquement. Vous seriez alors isolée, sans appui. Il faut
+donc que je vous confie à un époux, choisi entre cent, car vous avez le
+droit d'être difficile, Isabelle... Vous avez vu souvent à nos
+réceptions du jeudi Marcelin de Nobrac, ce jeune critique dont l'avenir
+s'annonce très remarquable. Il est essentiellement bon et sérieux,
+enthousiaste, dévoué aux nobles causes; sa fortune est belle, son nom
+ancien, son physique très sympathique. Avec joie, je vous donnerais à
+lui, Isabelle, car il saurait vous rendre heureuse.
+
+Isabelle l'avait écoutée en silence. Ses yeux, toujours attachés sur
+son aïeule, avaient pris une expression de pénétrant reproche... Elle
+se leva et dit d'une voix ferme:
+
+--Vous oubliez, grand'mère, que je suis la fiancée de M. Arlys. Lui
+seul peut me rendre heureuse.
+
+--Encore! s'écria Madame Norand avec violence. Je vous croyais à peu
+près guérie de cette folie... Faut-il vous répéter que jamais vous
+n'aurez mon consentement?... Comment pouvez-vous vous croire engagée
+par ces fiançailles bizarres et complètement en dehors des usages?
+Vraiment, la sagesse tant vantée de ce Monsieur a subi un étrange
+accroc en cette circonstance, car il a très habilement profité d'un
+moment de détresse morale pour obtenir votre assentiment...
+
+La jeune fille se redressa en étendant la main dans un geste de
+protestation. Une fierté indignée transformait son beau visage calme.
+
+--Ne le calomniez pas, grand'mère! Vous pourriez chercher longtemps
+dans votre entourage avant de rencontrer un être aussi parfaitement
+désintéressé et chevaleresque... Vous avez dû savoir, par M. Marnel, ce
+qui s'était passé à la chapelle et comment votre ami lui-même avait
+provoqué la demande que M. Arlys, par délicatesse, n'osait formuler,
+craignant précisément de profiter de cette détresse morale dont vous
+parlez... Et n'oubliez pas, grand'mère, que vous m'aviez, par votre
+dureté, donné le droit de manquer de confiance envers vous... Oui, je
+me crois engagée par ces fiançailles, consenties librement de part et
+d'autre... et, même si ce lien ne nous unissait pas, jamais... jamais,
+grand'mère, il ne m'aurait été possible de l'oublier.
+
+Elle avait prononcé ces mots avec une ardeur contenue... Mais tout à
+coup, par un subit mouvement plein d'une grâce suppliante, elle se
+laissa glisser à genoux près du fauteuil de Madame Norand.
+
+--Permettez qu'il devienne votre fils... Je serais si heureuse!... Oh!
+grand'mère!...
+
+Sa voix se brisait et son doux regard voilé de larmes, plein d'une
+supplication passionnée, essayait de rencontrer les yeux qui se
+détournaient obstinément.
+
+--Dites-moi, grand'mère...
+
+--Il est inutile de me supplier, Isabelle, répliqua Madame Norand d'un
+ton bref. Ma décision a été longuement mûrie, et je crois Marcelin de
+Nobrac absolument fait pour vous. Je l'inviterai plus fréquemment afin
+que vous ayez la faculté de mieux vous connaître.
+
+--A mon tour je vous dis: jamais, grand'mère! s'écria Isabelle toute
+frémissante. En aucun cas, je ne trahirais la parole donnée, et il
+faudrait qu'à lui... à lui!... j'inflige cette insulte, je cause cette
+douleur! Ah! grand'mère, vous ne savez donc pas comme je l'aime pour me
+proposer pareille chose! s'écria-t-elle dans un élan de douloureux
+reproche.
+
+Madame Norand se leva brusquement et sonna la femme de chambre d'une
+main agitée. On pouvait constater sur son visage altier une extrême
+émotion, mélange de colère et de souffrance... Elle s'enveloppa dans un
+long manteau, tandis que la jeune fille jetait sur ses épaules une
+soyeuse sortie de bal. Toutes deux gagnèrent en silence la voiture qui
+attendait et le trajet s'effectua sans qu'elles eussent échangé une
+parole.
+
+Madame Norand se rasséréna quelque peu chez Madame Lorel en constatant
+l'unanime admiration provoquée par la beauté d'Isabelle. Mais la jeune
+fille, toute préoccupée encore de sa récente discussion, était à peu
+près inconsciente de ce succès. Elle alla s'asseoir près de Danielle
+qui semblait particulièrement joyeuse ce soir-là et échangeait de
+malins coups d'oeil avec son mari, debout à quelques pas au milieu d'un
+groupe masculin.
+
+--Il paraît que le conférencier fait défaut, annonça-t-elle à Isabelle.
+C'était Gilles Balvand, le poète. Il s'est fait remplacer par l'un de
+ses amis, et l'on m'a assuré que le plaisir n'en serait pas moindre.
+
+Elle s'éventa lentement, tout en regardant en dessous la jeune fille
+qui l'écoutait, distraite et un peu triste.
+
+--Vous ne désirez pas savoir le nom de ce conférencier, Belle?
+demanda-t-elle avec un sourire malicieux.
+
+Isabelle ouvrait la bouche pour répondre... mais une transformation
+soudaine s'opéra. De délicates couleurs envahirent son teint blanc, et
+cette fois elles n'étaient pas dues au reflet de la robe rose. Ses
+yeux, rayonnants de bonheur, se tournaient vers un point de la salle où
+venait d'apparaître un jeune homme de haute taille, vers lequel les
+mains se tendaient avec empressement... Mais le regard de l'arrivant,
+saisi sans doute par une irrésistible attraction, se dirigeait vers la
+belle jeune fille vêtue de rose, comme si, en cette salle immense, il
+n'eût vu et cherché qu'elle. Pour la première fois depuis leurs
+fiançailles, ils se rencontraient.
+
+Gabriel s'en alla vers la maîtresse de maison, et Danielle se pencha
+vers son amie, immobilisée dans sa joie soudaine.
+
+--Maintenant, faut-il vous apprendre le nom du conférencier?... ou bien
+le direz-vous vous-même, Isabelle?
+
+... Les différentes attractions de la soirée étaient uniquement dues au
+concours d'amateurs, mais tous gens de talent, et c'était à un public
+de choix, particulièrement difficile, que s'adressait la conférence.
+Avec une aisance remarquable, Gabriel présenta à cet auditoire d'élite
+plusieurs poètes contemporains. Son érudition, sa parole enveloppante
+et chaude, la parfaire sincérité qui était en lui charmèrent ceux qui
+l'écoutaient, et un véritable enthousiasme salua sa péroraison toute
+vibrante d'énergie et d'ardeur chevaleresque.
+
+Dans un coin du salon, près de Danielle et de Paul, Isabelle savourait
+son bonheur... bien court, hélas! Gabriel s'était approché d'elle tout
+à l'heure, l'avait saluée comme une étrangère; ils avaient échangé
+quelques mots, pleins de banalités en apparence, mais renfermant pour
+eux une douce et fugitive joie. Puis, refusant le siège que Danielle
+lui montrait près d'elle, il s'était éloigné. Son tact parfait lui
+interdisait de mécontenter Madame Norand dont il avait aperçu en
+entrant la physionomie hostile.
+
+Au cours de la conférence, Isabelle avait plusieurs fois senti se poser
+sur elle son regard pénétrant et si doux... Mais il ne se rapprocha pas
+d'elle de toute la soirée. Pendant la petite sauterie qui s'organisa
+ensuite, il ne dansa pas et demeura debout dans l'embrasure d'une
+porte, suivant du regard la mince forme rose qui voltigeait à travers
+les salons. Peut-être faisait-il une comparaison entre l'élégante
+Isabelle d'aujourd'hui et la pauvre petite créature au grossier manteau
+brun qui fuyait un soir de tempête à travers la lande. Mais l'apparence
+seule était changée... Au fond, elle était bien demeurée la même, il
+l'avait lu dans ses yeux qui ne savaient pas mentir, dans son radieux
+et tremblant sourire.
+
+Isabelle le revit un court instant pendant qu'elle revêtait sa sortie
+de bal. Il passa devant elle et la salua en même temps que Madame
+Norand. Ses yeux bruns enveloppèrent d'un rapide et profond regard sa
+jeune fiancée, plus blanche que les dentelles flottant autour de son
+cou... D'un mouvement instinctif, elle tendit vers lui sa petite main.
+Il la tint une seconde entre les siennes, puis s'éloigna rapidement à
+travers la foule élégante qui encombrait le vestiaire.
+
+Isabelle le regardait machinalement disparaître. Elle tressaillit un
+peu en sentant une main se poser sur son bras.
+
+--Venez donc! dit Madame Norand avec impatience. Vous avez l'air d'être
+changée en statue et... vous êtes une insoumise et ridicule enfant,
+acheva-t-elle d'un accent de colère contenue.
+
+--Non, Madame, elle est de celles qui savent souffrir et n'oublient
+jamais, dit près d'elle la voix grave de Danielle.
+
+... Les émotions de la soirée avaient laissé leurs traces sur la
+physionomie d'Isabelle, ainsi que le constata Régine en venant le
+lendemain voir son amie... Tandis que Michel et Valentine, qu'elle
+avait amenés, jouaient dans un coin de la salle à manger, les deux
+jeunes filles se mirent à causer près de la fenêtre, tout en occupant
+leurs doigts à un ouvrage d'aiguille. Régine parla de son prochain
+départ pour le noviciat des Petites Soeurs des pauvres.
+
+--Comme vous allez manquer à Antoinette! dit Isabelle en considérant
+avec émotion cette admirable physionomie où transparaissait l'âme, pure
+et ardente.
+
+--Ma pauvre chère Antoinette! Nous nous entendions si bien! murmura
+Régine d'une voix frémissante.
+
+Elle croisa les mains sur ses genoux et demeura un instant silencieuse,
+la tête baissée sur sa poitrine. Une ombre semblait s'étendre sur son
+beau visage... mais elle s'enfuit bien vite devant le rayonnement qui
+s'échappa soudain du regard de Régine.
+
+--Cela, c'est le sacrifice. Les quitter tous, mon père, mes soeurs!...
+Dieu le demande, et je suis prête... Antoinette aura Danielle tout près
+d'elle, et voici Henriette qui devient jeune fille. On dit qu'elle me
+ressemble et elle pourra déjà me remplacer... Mais avant de partir
+j'aurais tant voulu vous voir heureuse, chère Isabelle!
+
+Un soupir gonfla la poitrine d'Isabelle. Ses doigts cessèrent de
+travailler et elle demeura rêveuse, regardant fuir les grands nuages
+gris sombre sur le ciel clair, teinté d'azur.
+
+Une petite main se posa tout à coup sur la sienne, et, en baissant les
+yeux, elle vit le joli petit visage de Michel. L'enfant la regardait
+gravement, d'un air songeur... La jeune fille le prit sur ses genoux
+et, lui relevant le menton, plongea ses yeux dans ceux du petit garçon.
+
+--A quoi penses-tu, Michel. Pourquoi me regardes-tu ainsi?
+
+--Mais... mais, Belle, tu avais l'air de pleurer... et je voulais te
+consoler, moi! cria-t-il d'un ton résolu.
+
+Régine regarda son amie et constata que les yeux perspicaces de Michel
+avaient vu juste. C'étaient bien des larmes qui brillaient sous les
+grands cils blonds.
+
+--Mon petit chéri, que n'as-tu ce pouvoir! dit Isabelle en caressant
+tendrement les belles boucles blondes du petit garçon. Tu m'aimes
+vraiment, toi, puisque tu ne peux me voir souffrir!
+
+Les jeunes filles ne s'étaient pas aperçues qu'un pas, assourdi par
+l'épais tapis, s'était rapproché, et qu'une main se posait depuis un
+instant sur le bouton de la porte. Mais personne n'entra et le pas
+s'éloigna, un peu lent et pesant.
+
+Dans son riche cabinet de travail, devant son bureau couvert de volumes
+et de feuillets manuscrits, Madame Norand s'était laissée tomber dans
+un fauteuil, et sa main soutenait sa tête hautaine qui se penchait avec
+accablement. Une véritable lutte, une immense souffrance se devinaient
+sur ce visage contracté.
+
+--Celle qui la fait souffrir ne l'aime pas... Elle l'a dit, elle croit
+cela, cette enfant! murmura-t-elle lentement, d'un ton amer. Après
+tout, elle a peut-être raison. Mais céder!... céder!... Non, c'est
+impossible!
+
+D'un mouvement résolu, elle rapprocha son fauteuil de la table et se
+mit à écrire. Mais les lettres prenaient de bizarres formes tremblées,
+et Madame Norand finit par reposer brusquement la plume sur l'encrier
+de bronze en disant avec une impatience irritée:
+
+--Je ne suis plus bonne à rien! Cette Isabelle me bouleverse et il est
+vraiment temps que je la marie. Dimanche, j'inviterai Marcelin à
+dîner... Pleurs de jeune fille sont vite séchés!
+
+
+
+XV
+
+
+
+Malgré l'élévation des toits entourant les quatre côtés de la cour, un
+mince rayon de soleil avait réussi à se glisser dans la lingerie, une
+petite pièce assez sombre où, cette après-midi-là, Isabelle repassait.
+Cette besogne ne lui incombait maintenant qu'en de très rares
+circonstances, comme aujourd'hui où, la femme de chambre étant malade,
+elle s'était offerte pour donner ce coup de fer à un garniture de
+corsage désirée par Madame Norand... Il y avait d'ailleurs une notable
+différence d'aspect entre la jeune fille d'autrefois, vêtue comme une
+servante, et celle qui travaillait là en cet instant, si gracieuse dans
+sa robe de fin lainage bleu protégée par un tablier de batiste claire.
+
+--Qui a sonné tout à l'heure, Rémi? demanda-t-elle au valet de chambre
+qui passait devant la porte ouverte de la lingerie.
+
+--C'est Jeanne qui a ouvert, Mademoiselle, car je faisais une course en
+ce moment-là. Elle m'a bien dit le nom, mais avec sa prononciation
+allemande on n'y comprend rien. Ca avait l'air de finir en is... Elle a
+dit aussi que ce monsieur ne doit pas encore être venu ici, parce qu'il
+ne connaissait pas du tout le chemin du salon.
+
+Rémi s'éloigna et Isabelle continua sa besogne, sans plus songer à
+cette visite qui se prolongeait... Non, vraiment, elle n'y songeait
+plus, et sa pensée s'envolait bien loin du grand appartement triste,
+vers la lande aux bruyères de pourpre, vers la grande maison grise que
+la jeune verdure des clématites et des rosiers devait maintenant
+escalader en conquérante. Là où elle avait vu si souvent Gabriel, elle
+le revoyait toujours, bien plus facilement qu'en cette salle de bal où
+il lui était apparu un temps si court, où il n'avait pu nécessairement
+se montrer "lui" comme il savait si bien le faire hors du monde.
+
+Et quelques larmes s'amassaient sous les paupières d'Isabelle en
+songeant qu'elle était destinée à attendre, pendant longtemps
+peut-être, l'inestimable joie de lui être unie. L'heureuse issue de
+cette situation lui paraissait en effet peu probable. Depuis la soirée
+de Madame Lorel, sa grand'mère lui témoignait une extrême froideur,
+entrecoupée de paroles sèches ou acerbes que la jeune fille avait peine
+à supporter courageusement... Cependant, une détente semblait s'opérer
+depuis quelques jours, et la veille, Isabelle avait plusieurs fois
+surpris, fixé sur elle, le regard un peu triste mais affectueux de
+Madame Norand. Ce matin même, deux ou trois fois, un léger sourire
+était venu détendre cette bouche sévère qui l'avait désappris si
+longtemps.
+
+Ce changement coïncidait avec une longue visite de M. Marnel, après
+laquelle l'écrivain était sorti, très ému, et s'était éloigné non sans
+avoir fortement serré la main d'Isabelle. En se retrouvant un peu après
+avec sa petite-fille, Madame Norand, qui semblait secrètement troublée,
+avait dit en affectant l'ironie:
+
+--Ce Marnel devient aussi fou que vous, Isabelle. Le voilà qui donne
+pour tout de bon dans la religion. J'ai dû entendre tout à l'heure un
+véritable sermon, à tel point que j'y ai gagné un effrayante migraine.
+
+Et elle s'était retirée dans sa chambre, tandis qu'Isabelle bénissait
+le ciel de la conversion de l'homme excellent qui ne perdait pas une
+occasion, elle le savait, de plaider discrètement sa cause près de
+Madame Norand.
+
+--Madame prie Mademoiselle de se rendre au salon.
+
+Isabelle, enlevée à sa rêverie, sursauta un peu et se tourna avec
+quelques étonnement vers Rémi qui apparaissait sur le seuil.
+
+--Ce monsieur y est-il encore?
+
+--Oui, Mademoiselle... Madame a dit que Mademoiselle pouvait venir
+habillée comme elle l'était, parce que c'est quelqu'un que Mademoiselle
+connaît beaucoup.
+
+--Quelqu'un que je connais?... Je me demande qui cela peut être, pensa
+Isabelle tout en lissant devant une glace ses cheveux un peu dérangés
+par son travail. Ce monsieur aurait bien dû me laisser le temps de
+finir cela, au moins!
+
+Elle jeta un petit coup d'oeil de regret sur la table à repasser où
+s'étalait la garniture brodée, doucement caressée par le rayon de
+soleil, et se dirigea sans beaucoup d'empressement vers le salon.
+
+Au moment où la porte s'entr'ouvrait sous sa main, la voix nette et
+sonore de Madame Norand lui parvint distinctement.
+
+--Je sais qu'entre vos mains le bonheur d'Isabelle sera bien gardé et
+je...
+
+Elle n'en entendit pas davantage. Reculant dans l'antichambre, elle se
+laissa tomber sur une banquette en se cachant la tête entre les mains
+dans un geste de découragement... C'était sans aucun doute le
+prétendant imposé par sa grand'mère, Marcelin de Nobrac. Comment ne
+l'avait-elle pas deviné!... Madame Norand voulait les mettre en
+présence, permettre au jeune critique de plaider sa cause et s'unir à
+lui pour arracher à sa petite-fille un assentiment. Oui, ce devait être
+cela...
+
+Isabelle se releva d'un mouvement résolu. Il était préférable d'en
+finir aussitôt en faisant tomber leurs dernières illusions... Elle
+ouvrit vivement la porte et entra.
+
+Il y avait en effet un jeune homme assis près d'une fenêtre, en face de
+Madame Norand. Il tournait le dos à la porte, mais Isabelle constata
+néanmoins en un clin d'oeil qu'il n'avait pas la blonde chevelure et
+l'apparence un peu grêle de M. de Nobrac... Il se leva et se retourna
+avec vivacité. Elle murmura:
+
+--Gabriel!... Je rêve!...
+
+En quelques pas, il était près d'elle et lui disait:
+
+--Non, vous ne rêvez pas, Isabelle. Votre grand'mère vous donne à
+moi... enfin, enfin!
+
+En un regard, ils mirent toute leur ivresse radieuse, tout leur pur
+bonheur, et leurs mains se réunirent sous l'oeil bienveillant de Madame
+Norand.
+
+--Grand'mère, que vous êtes bonne! s'écriait un instant plus tard
+Isabelle en lui entourant le cou de ses bras.
+
+--Bonne!... Ma pauvre petite, que ne l'ai-je été! Je n'aurais pas tant
+à me reprocher! dit-elle avec un peu d'amertume. Mais, Isabelle, si
+quelque chose peut vous faire pardonner à votre aïeule, c'est la pensée
+de ce qu'elle a souffert.... Je ne voulais pas que vous ayez le sort de
+Marcel et de Lucienne, mes enfants tant aimés... trop, hélas!
+murmura-t-elle avec une poignante tristesse.
+
+Isabelle se serra plus étroitement contre elle en la regardant avec une
+affection émue, et Gabriel, lui prenant respectueusement la main, dit
+de sa belle voix chaleureuse:
+
+--Isabelle a tout oublié, je m'en porte garant, Madame. Nous essayerons
+de remplacer près de vous ces enfants tant regrettés et de vous faire
+oublier les souffrances d'autrefois, comme aussi les jours d'erreur que
+vous réparez si admirablement aujourd'hui.
+
+
+
+ . . . . . .
+ . . . . . .
+ . .
+
+
+
+... Les eaux grises chatoyaient sous l'ardent soleil qui irisait les
+embruns et dorait le granit sombre. Au-dessus de l'abîme mouvant, la
+brise inclinait les jeunes frênes et les bouleaux, et agitait d'un doux
+frémissement le lierre de la chapelle comme pour saluer et accueillir
+les deux êtres jeunes et heureux qui s'arrêtaient au seuil du petit
+temple.
+
+Heureux, ils l'étaient enfin, non de l'éphémère joie du monde, mais de
+celle des âmes nobles et croyantes. Ils étaient mariés depuis la veille
+et leur voyage de noces commençait par Astinac.
+
+Devant la nature forte et sévère qui les entourait, ils se remémoraient
+les jours d'incertitude et de tristesse... Mais, toujours, leur
+revenait le cher souvenir de cette heure passée dans la chapelle un
+soir de tempête, de ces instants où s'était décidé leur sort... Et,
+appuyés l'un sur l'autre, ils poussèrent la porte branlante, ils
+foulèrent les dalles disjointes et verdies, ils s'agenouillèrent sur
+une marche de l'autel effondré, devant la croix fruste et sombre qui
+étendait son bras unique comme un signe de victorieux pardon.
+
+--Unis dans la même foi, dans le même amour... C'était là mon rêve,
+Isabelle, et la bonté divine l'a pleinement réalisé. Dieu a permis que
+notre amour fût l'étincelle qui a réveillé en vous le coeur et l'esprit
+en y faisant jaillir la foi, ma douce et chère Belle... Cette foi, nous
+la conserverons intacte et nous la répandrons autour de nous, n'est-ce
+pas?
+
+--Oh! oui!... Et en premier lieu, nous la demanderons pour ma chère
+grand'mère, Gabriel! Hélas! elle a causé bien du mal par ses oeuvres,
+mais le remords la gagne, la grâce est là, toute prête à pénétrer dans
+cette âme... Régine m'a promis de beaucoup prier pour elle, et nous
+aussi, nous le ferons, Gabriel, devant cette croix à l'ombre de
+laquelle se sont échangées nos promesses.
+
+Ils levèrent simultanément les yeux dans un même élan de prière
+ardente. Le soleil, perçant les traînes de feuillage, qui voilaient les
+fenêtres, enveloppait d'une lueur d'or la grande croix rugueuse, et
+l'un de ses rayons illuminait les visages émus et graves des deux
+époux, comme une promesse divine jaillie du ciel et de la Croix.
+
+En revenant par la lande où s'égrenaient les premières bruyères en
+fleur, ils rencontrèrent la vieille Rosalie, toujours droite et ferme.
+Elle s'arrêta près d'eux et dit de sa voix brève:
+
+--Salut, Madame et Monsieur. J'ai prié pour vous ce matin, afin que les
+jours mauvais ne reviennent pas.
+
+--Merci, Rosalie, dit Isabelle en lui tendant la main.
+
+La vieille servante la prit et la serra doucement. Une lueur attendrie
+avait glissé sur ce visage sévère où les années et la souffrance
+avaient tracé d'innombrables rides... Elle s'éloigna lentement à
+travers la lande, laissant flotter au vent la cape qui entourait son
+long corps maigre. Avec sa coiffe de nonne et ses vêtements sombres,
+elle semblait une moniale d'autrefois sortie de sa tombe et errant dans
+la lande déserte à la recherche du monastère prospère qui s'élevait là
+plusieurs siècles auparavant.
+
+Les jeunes gens arrivèrent à Maison-Vieille, la sombre demeure où
+Isabelle avait rêvé à ses premières joies. Par toutes les fenêtres
+ouvertes, le soleil entrait en souverain, éclairant victorieusement les
+recoins maussades et mettant une gaîté inaccoutumée dans la galerie
+sévère. La jolie châtelaine de la tapisserie paraissait toute
+rayonnante sous ce flot de lumière... mais la jeune femme qui se
+trouvait ici n'avait désormais rien à lui envier. Elle ne se demandait
+plus quel bonheur inconnu illuminait le visage de la noble épousée, car
+ce bonheur, elle le possédait maintenant.
+
+
+
+M. DELLY.
+
+
+
+
+
+Abbeville.--Imprimerie F. Paillart.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'étincelle, by Delly
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ÉTINCELLE ***
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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