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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 02:48:12 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Discours par Maximilien Robespierre -- 5
+Fevrier 1791-11 Janvier 1792, by Maximilien Robespierre
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Discours par Maximilien Robespierre -- 5 Fevrier 1791-11 Janvier 1792
+
+Author: Maximilien Robespierre
+
+Release Date: August 23, 2009 [EBook #29775]
+[Last updated: January 25, 2014]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DISCOURS PAR ROBESPIERRE, 1791-92 ***
+
+
+
+
+Produced by Daniel Fromont
+
+
+
+
+Discours par Maximilien Robespierre -- 5 Fevrier 1791-11 Janvier 1792
+
+(1758-1794)
+
+
+
+Note: texte en français moderne établi par Charles Vellay
+
+
+
+_Principes de réorganisation des jurés et réfutation du système proposé
+par M, Duport au nom des Comités de judicature et de constitution, par
+Maximilien Robespierre, député du Pas-de-Calais à l'Assemblée
+nationale_ (5 février 1791)
+
+_Discours sur la liberté de la presse, prononcé à la Société des Amis
+de la Constitution, le 11 mai 1791, par Maximilien Robespierre, député
+à l'Assemblée nationale, et membre de cette Société_ (11 mai 1791)
+
+_Discours de Maximilien Robespierre à l'Assemblée nationale, sur la
+réélection des membres de l'Assemblée nationale_ (16 mai 1791)
+
+_Second discours prononcé à l'Assemblée nationale, le 18 mai 1791, par
+Maximilien Robespierre, député du département du Pas-de-Calais, sur la
+rééligibilité des membres du Corps législatif_ (18 mai 1791)
+
+_Discours sur la peine de mort prononcé à la tribune de l'Assemblée
+nationale le 30 mai 1791_ (30 mai 1791)
+
+_Discours sur la fuite du Roi_ prononcé par Robespierre le 21 juin 1791
+aux Jacobins (21 juin 1791)
+
+_Discours sur l'inviolabilité royale_ prononcé par Robespierre à
+l'Assemblée constituante le 14 juillet 1791 (14 juillet 1791)
+
+_Discours par Maximilien Robespierre à l'Assemblée nationale sur la
+nécessité de révoquer les décrets qui attachent l'exercice des droits
+du citoyen à la contribution du marc d'argent, ou d'un nombre déterminé
+de journées d'ouvriers_ (11 août 1791)
+
+_Discours sur la guerre, prononcé à la Société des Amis de la
+Constitution, le 2 Janvier 1792, an quatrième de la Révolution_ (2
+janvier 1792)
+
+_Suite du discours de Maximilien Robespierre sur la guerre prononcé a
+la société des amis de la constitution le 11 janvier 1792, l'an
+quatrième de la révolution_ (11 janvier 1792)
+
+
+
+ * * * * * * * * *
+
+
+
+_Principes de réorganisation des jurés et réfutation du système proposé
+par M, Duport au nom des Comités de judicature et de constitution, par
+Maximilien Robespierre, député du Pas-de-Calais à l'Assemblée nationale_
+(5 février 1791)
+
+
+
+Messieurs,
+
+
+Le mot de Jurés semble réveiller l'idée de l'une des institutions
+sociales les plus précieuses à l'humanité: mais la chose qu'il exprime
+est loin d'être universellement connue, et clairement définie; ou
+plutôt, il est clair que, sous ce nom, on peut établir des choses
+essentiellement différentes par leur nature et par leurs effets. La
+plupart des Français n'y attachent guère aujourd'hui qu'une certaine
+idée vague du système anglais, qui ne leur est point parfaitement
+connu. Au reste, il nous importe bien moins de savoir ce qu'on fait
+ailleurs, que de trouver ce qu'il nous convient d'établir chez nous.
+Les Comités de constitution et de judicature pourraient même avoir
+calqué exactement une partie du plan qu'ils vous proposent sur les
+Jurés connus en Angleterre, et n'avoir encore rien fait pour le bien de
+la nation; car les avantages et les vices d'une institution dépendent
+presque toujours de leurs rapports avec les autres parties de la
+législation, avec les usages, les moeurs d'un pays, et une foule
+d'autres circonstances locales et particulières. On pourrait de plus
+les avoir modifiés de telle manière, et attachés à de telles
+circonstances, qu'au lieu des fruits heureux que les Anglais en
+auraient recueillis, les Jurés ne produisissent chez nous que des
+poisons mortels pour la liberté. Attachons-nous donc à la nature même
+de la chose, au principe de toute bonne constitution judiciaire, et de
+l'institution des Jurés.
+
+Son caractère essentiel, c'est que les citoyens soient jugés par leurs
+pairs; son objet, est que les citoyens soient jugés avec plus de
+justice et d'impartialité; que leurs droits soient à l'abri des coups
+du despotisme judiciaire. Comparons d'abord avec ces principes le
+système des Comités. C'est pour avoir de véritables jurés, que je vais
+prouver qu'ils ne nous en présentent que le masque et le fantôme.
+
+Dans l'étendue d'un département, deux cents citoyens seront pris,
+seulement, parmi ceux qui paient la contribution exigée pour être
+éligibles aux places administratives. Ces deux cents éligibles seront
+choisis par le procureur-général syndic de l'administration du
+département. Sur ces deux cents, douze seront tirés au sort; ce sont
+ces douze qui, sous le titre de jurés de jugement, décideront si le
+crime a été commis, si l'accusé est coupable. Il faut observer
+seulement que, sur les deux cents éligibles qui formaient la liste des
+jurés, l'accusateur public et l'accusé ont également la faculté d'en
+récuser chacun vingt.
+
+Maintenant, pour embrasser l'ensemble du système, pour en saisir
+l'esprit, et en calculer les effets, il faut rapprocher de cette
+organisation des jurés celle du tribunal qui doit intervenir dans les
+procès criminels et prononcer la peine.
+
+Un tribunal criminel, unique par chaque département, composé de juges
+pris à tour de rôle, et tous les trois mois, parmi les membres du
+tribunal de district que renfermera le département.
+
+A la tête de ce tribunal, un magistrat permanent, un président, nommé
+pour l'espace _de douze années_, qui, indépendamment des fonctions de
+juge, est seul revêtu d'une autorité infiniment étendue, que nous
+ferons connaître dans la suite.
+
+Contentons-nous maintenant de développer les vices cachés, pour ainsi
+dire, dans la combinaison des dispositions que nous venons d'annoncer.
+
+Quels sont-ils, ces jurés, ces hommes appelés à décider de la
+condamnation ou du salut des accusés? Deux cents citoyens choisis par
+le procureur-syndic du département. Voilà donc un seul homme, un
+officier d'administration maître de donner au peuple les juges qu'il
+lui plaît. Voilà tout ce que le génie de la législation pouvait
+inventer pour garantir les droits les plus effacés de l'homme et du
+citoyen, qui aboutit à la sagesse, à la volonté, au caprice d'un
+procureur-syndic. Je sais bien que, sur ces deux cents, douze seront
+tirés au sort, et que l'accusé pourra en récuser vingt: mais le sort ne
+pourra jamais s'exercer que sur deux cents hommes choisis par le
+procureur-syndic; mais, après les récusations, il ne restera jamais que
+des hommes dont le choix ne prouvera, tout au plus, que la confiance du
+procureur-syndic; mais, en dernière analyse, il demeure certain que
+vous abandonnez au procureur-syndic une influence aussi étrange que
+redoutable sur l'honneur, sur la liberté, sur la vie, peut-être, des
+citoyens. J'aurais pu observer aussi que l'effet de la faculté de
+récuser, que vous donnez à l'accusé, est anéanti ou compensé par celle
+que vous accordez à l'accusateur public, puisque, si d'un côté il peut
+écarter les vingt jurés qui pourraient lui être les plus suspects, son
+adversaire peut lui ravir, de l'autre, le même nombre de ceux en qui il
+aurait le plus de confiance.
+
+Si un pareil pouvoir donné au procureur-syndic est, en soi, un abus
+extrême, que sera-ce si nous considérons les circonstances
+particulières à notre nation et à notre Révolution, les seules sans
+doute qui doivent fixer nos regards!
+
+Dans un temps où la nation est divisée par tant d'intérêts, par tant de
+factions, où elle est surtout partagée en deux grandes sections, la
+majorité des citoyens, les citoyens les moins puissants, les moins
+caressés par la fortune et par l'ancien gouvernement, ces citoyens que
+l'on appelle peuple, que j'appelle ainsi, parce qu'il faut que je parle
+la langue de mes adversaires, parce que ce nom me paraît à la fois
+auguste et touchant; dans le temps, dis-je, où l'Etat est comme partagé
+entre le peuple et la foule innombrable de ces hommes qui veulent, ou
+rappeler les anciens abus, ou en créer de nouveaux au profit de leur
+ambition et aux dépens de la liberté; dans le temps où les plus
+dangereux de ses ennemis ne sont pas ceux qui se montrent à découvert,
+mais ceux qui cachent leurs sinistres dispositions sous le masque du
+civisme, et sous les formes de la Constitution nouvelle, n'est-il pas
+possible, n'est-il pas même inévitable et conforme à l'expérience, que
+l'intrigue et l'erreur portent souvent aux premières places de
+l'administration des citoyens de ce caractère? Or, de tels
+procureurs-syndics ne seraient-ils pas naturellement enclins à appeler
+aux fonctions de jurés des hommes qui auraient adopté les mêmes
+principes, et qui suivraient le même parti? Ne pourraient-ils pas même,
+sans nuire à leurs vues, les entremêler, pour ainsi dire, d'un certain
+nombre de ces hommes nuls et insignifiants qui appartiennent au plus
+adroit et au plus puissant; et, s'ils le voulaient, ne le
+pourraient-ils pas facilement? Seraient-ils réduits à chercher
+longtemps deux cents de ces hommes-là dans toute l'étendue du
+département? Et dès lors ne voilà-t-il pas le peuple, les patriotes les
+plus zélés surtout, livrés à des juges partiaux et ennemis? Je n'en
+conclurai pas qu'on se hâtera d'abord de déployer l'appareil des
+jugements criminels contre ceux qui, sur un grand théâtre, auront
+défendu avec éclat les droits de la nation et de l'humanité; mais je
+vois les citoyens faibles et sans appui, suspects d'un trop grand
+attachement à la cause populaire, persécutés au nom des lois et de
+l'ordre public; je vois des réclamations vigoureuses, des actes de
+résistance provoqués par de longs outrages, ou, si l'on veut, les actes
+d'un patriotisme sincère, mais non encore éclairé par la connaissance
+des lois nouvelles, punis comme des actes de rébellion et comme des
+attentats à la sûreté publique. Je vois, dans toutes les accusations
+qui auront le moindre trait aux calomnies que les ennemis de la liberté
+n'ont cessé de répandre contre le peuple, les meilleurs citoyens
+abandonnés à toutes les préventions, à toute la malignité hypocrite des
+faux patriotes, à toutes les vengeances de l'aristocratie soupçonneuse
+et irritée.
+
+Ce n'est pas tout: comme si ce n'était point assez de ces précautions
+pour nous assurer ce malheur, les Comités ne nous proposent-ils pas
+encore de restreindre la faculté d'être choisi par le procureur-syndic,
+à la classe des éligibles aux administrations, c'est-à-dire des
+citoyens les plus riches et les plus puissants? Est-ce donc là ce que
+vous appelez être jugé par ses pairs? Ils le seront peut-être, ces
+citoyens exclusivement appelés aux fonctions d'administrateurs et de
+jurés; mais ils ne forment pas le quart de la nation: pour les autres,
+ils le seront de fait par leurs supérieurs; leur sort sera soumis à une
+classe séparée d'eux par la ligne de démarcation la plus profonde, par
+toute la distance qui existe entre la puissance politique et judiciaire
+et la nullité, entre la souveraineté et la sujétion, ou, si vous
+voulez, la servitude. Et comment la nation retrouverait-elle là, je ne
+dis pas l'égalité des droits, je ne dis pas les droits imprescriptibles
+des hommes, mais ce principe fondamental de toute organisation des
+jurés, ce caractère de justice et d'impartialité qui doit la
+distinguer? Tous ceux qui seront hors de votre classe privilégiée ne
+craindront-ils pas de trouver dans ces jurés plus de penchant à
+l'indulgence, plus d'égards, plus de préventions pour les personnes de
+leur état, et moins d'humanité, moins de respect pour ceux qu'ils sont
+accoutumés à regarder comme d'une grande hauteur?
+
+Je suis bien éloigné de vouloir que les accusés soient jugés par les
+tribunaux. Mais certes, je ne crains pas d'affirmer que ce système
+serait beaucoup moins dangereux, beaucoup moins contraire aux principes
+de la liberté que celui qu'on nous propose. Du moins, les citoyens
+seraient jugés par des magistrats qu'ils auraient eux-mêmes choisis:
+dans l'autre leur sort est soumis à des hommes nommés par un seul
+fonctionnaire public, peut-être par leur ennemi.
+
+Dans le premier, l'égalité des droits est au moins respectée, puisque
+tous sont jugés par ceux que tous ont choisis; mais le second distingue
+la nation en deux classes, dont l'une est destinée à juger et l'autre à
+être jugée; la partie la plus précieuse de la souveraineté nationale
+est transportée à la minorité de la nation; la richesse devient la
+seule mesure des droits du citoyen, et le peuple français est à la fois
+avili et opprimé. Enfin, si le système judiciaire, que je mets en
+parallèle avec celui du Comité, est défectueux, celui du Comité est
+inique et monstrueux.
+
+Que dirai-je de cette autre disposition qui porte que les deux tiers
+des jurés seront pris dans la ville où sera établi le tribunal
+criminel? Que dirai-je de cette partialité injuste et injurieuse aux
+citoyens des campagnes, dont il est impossible de calculer les suites
+funestes? de cet oubli inconcevable des premiers principes de la raison
+et de l'ordre social?
+
+Ces inconvénients sont si frappants que je n'ai pas même songé à
+relever une atteinte directe qu'il porte aux premiers principes de
+notre Constitution, en donnant le droit d'élire des fonctionnaires
+publics (et quels fonctionnaires) à un autre fonctionnaire public, à un
+officier que le peuple n'a pas chargé de cette mission, et dont le
+pouvoir est renfermé dans les bornes des affaires de l'administration.
+Défions-nous de cette tendance à investir les Directoires de toutes ces
+prérogatives; elles sont autant d'attentats à l'autorité nationale et à
+la liberté publique.
+
+Mais je n'ai encore exposé qu'une partie des dangers attachés à
+l'organisation des jurés dont on nous menace: il faut les voir en
+action; il faut considérer leur rapport avec ce tribunal criminel
+auquel on les lie. Vous savez que ce tribunal est composé de deux juges
+pris dans chaque district; mais ces juges changent tous les trois mois;
+le président seul reste. Le président est nommé pour douze années;
+c'est vous dire assez que ce magistrat aura une prodigieuse influence.
+Mais considérez l'étendue de ses fonctions. Indépendamment de celles
+qui lui sont communes avec les autres juges, de celle de tirer les
+jurés au sort, de les convoquer, _il fera subir un interrogatoire à
+l'accusé immédiatement après son arrivée; il assistera, il présidera à
+toute l'instruction;_ l'instruction finie, _il sera chargé encore de
+diriger les jurés eux-mêmes dans l'exercice de leurs fonctions, de leur
+exposer, de leur résumer l'affaire, de leur faire remarquer les
+principales preuves, même de leur rappeler leur devoir_.
+
+C'en serait assez pour vous convaincre que ce président exercera une
+singulière influence sur la procédure et sur le jugement des jurés.
+Peut-être aussi serez-vous étonnés de ce qu'en même temps que l'on
+considère cette dernière espèce de juges comme les seuls capables de
+protéger suffisamment les droits de l'innocence et la liberté civile,
+on les mette ainsi sous la tutelle et sous la férule d'un magistrat
+nommé pour douze ans. Si on les suppose ineptes, ils verront par les
+yeux du Mentor que les Comités leur donnent; si on les suppose capables
+de leurs fonctions, pourquoi ne pas leur laisser cette indépendance qui
+doit caractériser des juges?
+
+Mais ce qui achève de dévoiler l'esprit de ce système, c'est le pouvoir
+indéfini et arbitraire dont le même président est investi par un autre
+article. "Le Président du Tribunal criminel, dit-on en propres termes,
+_peut prendre sur lui de faire ce qu'il croira utile_ pour découvrir la
+vérité; et la loi charge son honneur et sa conscience d'employer tous
+ses efforts pour en favoriser la manifestation."
+
+La découverte de la vérité est un motif très beau, c'est l'objet de
+toute procédure criminelle et le but de tout juge. Mais que la loi
+donne vaguement au juge le pouvoir illimité de prendre sur lui tout ce
+qu'il croira utile pour l'atteindre; qu'elle substitue l'honneur et la
+conscience de l'homme à sa sainte autorité; qu'elle cesse de soupçonner
+que son premier devoir est, au contraire, d'enchaîner les caprices et
+l'ambition des hommes toujours enclins à abuser de leur pouvoir; et
+qu'elle fournisse à notre président criminel un texte précis qui
+favorise toutes les prétentions, qui pallie tous les écarts, qui
+justifie tous les abus d'autorité, c'est un procédé absolument nouveau,
+et dont les Comités nous donnent le premier exemple.
+
+Je ne veux point parcourir les autres vices dont leur projet est
+entaché; je ne veux pas même parler des fonctions inutiles et
+dangereuses du Commissaire du Roi qu'ils mêlent à toute l'instruction,
+ni de l'autorité énorme qu'ils donnent à l'accusateur public, en lui
+attribuant le droit de mander, de réprimander arbitrairement les juges
+de paix, les officiers de police; en les mettant dans sa dépendance; en
+lui conférant une puissance qui répond à celle de nos intendants et des
+procureurs généraux de nos Parlements; mais comment taire ou qualifier
+les dispositions par lesquelles ils remettent ensuite au Roi le pouvoir
+de _lui donner des ordres pour la poursuite des crimes?_
+
+C'est donc en vain que vous avez retiré des mains du Commissaire du Roi
+le redoutable ministère de l'accusation publique, pour le confier à un
+officier nommé par le peuple; voilà que vos Comités osent vous proposer
+de le remettre indirectement au Roi lui-même, c'est-à-dire de remettre
+à la Cour et au Ministère la plus dangereuse influence sur le sort des
+citoyens et des plus zélés partisans de la liberté; de dénaturer, de
+pervertir l'institution de l'accusateur public, pour en faire un vil
+instrument des agents du Pouvoir exécutif, pour avilir le peuple
+lui-même, le souverain, en soumettant à leur empire le magistrat qu'il
+a choisi pour poursuivre, en son nom, les délits qui troublent la
+société. Eh! qui ne serait point effrayé de ces voies obliques, par
+lesquelles on s'efforce sans cesse de ramener tous les jours toute la
+puissance nationale dans les mains du Roi, et de nous remettre
+insensiblement sous le joug d'un despotisme constitutionnel, plus
+redoutable que celui sous lequel nous gémissons!
+
+Quel est le résultat de tout ce que nous avons dit sur les principes du
+système des Comités?
+
+Que la place du président sera ce qu'on appelle une _très belle place_
+pour celui qui aspirerait à s'asseoir sur ce trône de la Justice
+criminelle; qu'en lui se concentrerait presque toute l'autorité du
+tribunal; qu'il dominerait également et sur la procédure et sur les
+jurés; que ces jurés eux-mêmes ne seraient que des instruments passifs
+et suspects, passant, pour ainsi dire, des mains de l'officier qui les
+aurait créés dans celles du président qui les dirigerait. Je vois
+partout les principes de la justice et de l'égalité violés, les maximes
+constitutionnelles foulées aux pieds, la liberté civile pressée, pour
+ainsi dire, entre un accusateur public, un Commissaire du Roi, un
+président et un procureur-syndic... J'oubliais les officiers de
+maréchaussées érigés en magistrats de police; mais laissons, pour un
+moment, ce système fatal qui complète le plan oppressif que nous avons
+développé, qui livre brutalement la liberté des citoyens aux caprices
+et aux outrages du despotisme militaire, qui semble proposé, non pour
+un peuple généreux, conquérant de sa liberté, mais pour un troupeau
+d'esclaves que l'on voudrait punir d'avoir un instant secoué leurs
+chaînes...
+
+Dissipons, dans ce moment, les illusions dont les Comités semblent
+couvrir leur système. Ils ne cessent de répéter qu'il existe en
+Angleterre.
+
+Quand on veut adopter la méthode, si incertaine et si fausse, de
+préférer des exemples étrangers à la raison, on devrait au moins être
+exact sur les faits. Mais comment peut-on se dissimuler que le système
+anglais et celui qu'on nous présente diffèrent par des circonstances
+essentielles qui en changent absolument le résultat? Et d'abord, qui ne
+sent pas que le système anglais présente à l'innocence une sauvegarde
+qui suffirait seule pour prévenir bien des inconvénients, pour tempérer
+bien des vices dans la composition des jurés? C'est la loi qui veut
+l'unanimité absolue pour condamner l'accusé: or, cette loi salutaire
+est précisément celle que les Comités commencent par effacer de leur
+projet.
+
+Non contents d'avoir ainsi garanti l'innocence avant le jugement, les
+lois anglaises lui ménagent une ressource puissante après la
+condamnation, en donnant à un juge unique le pouvoir de venir à son
+secours en soumettant l'affaire à un nouveau juré.
+
+Les Comités ne laissent la possibilité de réclamer la revision que dans
+le cas presque chimérique où le tribunal tout entier et le Commissaire
+du Roi sont unanimement d'un avis contraire à la déclaration du juré
+qui a prononcé la condamnation, de manière que, suivant, dans les deux
+cas, le principe diamétralement opposé à celui de la législation
+anglaise, ils exigent l'unanimité lorsqu'il s'agit de secourir
+l'accusé; ils en dispensent, lorsqu'il est question de le condamner.
+
+Mais quoi! les Anglais ont-ils lié au système de leurs jurés ce pouvoir
+monstrueux de la maréchaussée? Ont-ils remis dans les mains de
+l'aristocratie militaire le pouvoir de rendre et d'exécuter des
+ordonnances de police; de traiter les citoyens comme suspects; de les
+déclarer prévenus; de les livrer à l'accusateur public; de les envoyer
+en prison; de dresser des procès-verbaux, et de faire contre eux une
+procédure provisoire? Ont-ils confondu les limites de la Justice
+criminelle et de la Police, pour donner à des gendarmes royaux, sous le
+titre de gendarmes nationaux, le plus terrible de tous les pouvoirs?
+Ah! ils ont tellement respecté les droits du citoyen, qu'ils ont
+repoussé avec effroi toutes ces institutions dignes du génie du
+despotisme. Tout le monde sait qu'ils ont poussé, à cet égard, les
+précautions jusqu'au scrupule, et qu'ils ont mieux aimé paraître
+affaiblir l'énergie et l'activité de la police, que d'exposer la
+liberté civile aux vexations de ses agents. Or, croit-on que cette
+différence doit être comptée pour rien? Croit-on que ce soit la même
+chose de pouvoir être exposé arbitrairement à des poursuites
+criminelles par une autorité essentiellement violente et despotique, ou
+d'être protégé par la loi contre ces premiers dangers?
+
+Pouvez-vous nier encore que, malgré quelques rapports de ressemblance
+presque matériels, de quelques-unes des dispositions que vous proposez
+avec celles de la législation anglaise, il y a dans l'ensemble et dans
+les détails de grandes nuances, qui doivent en déterminer les effets?
+Mais pouvez-vous surtout vous dissimuler à quel point les vices énormes
+de votre système sont liés aux circonstances politiques où nous nous
+trouvons?
+
+Les jurés d'Angleterre ont-ils été établis, ont-ils fleuri au milieu
+des troubles civils, au sein des intrigues des ennemis du peuple qui
+nous environnent? Sont-ils organisés de manière à fournir à ses
+oppresseurs les moyens de l'abattre, de le remettre sous le joug, avec
+l'appareil des formes judiciaires?
+
+En Angleterre, le peuple a-t-il réclamé ses droits contre le
+gouvernement et contre l'aristocratie? Existe-t-il des factions
+dominantes qui le calomnient, qui peignent les plus zélés défenseurs de
+la liberté, qui le représentent lui-même comme une troupe de brigands
+et de séditieux? L'a-t-on livré, sous ce prétexte, à des prévois, à des
+soldats? A-t-on lieu de croire que les jurés anglais nommés par un seul
+homme, apporteront sur le tribunal ces sinistres préventions, ou le
+dessein formé d'immoler des victimes de la tyrannie? Si des
+représentants du peuple anglais, dans des circonstances semblables à
+celles que je viens d'indiquer, proposaient de pareilles mesures; si,
+avant que la révolution fût affermie, au moment où elle serait menacée
+de toutes parts, ils affectaient toujours une défiance injuste et une
+rigueur inexorable pour la majorité des citoyens intéressés à la
+maintenir, et une aveugle confiance, une complaisance sans borne pour
+ceux dont elle aurait ou irrité les préjugés ou offensé l'orgueil, quel
+jugement faudrait-il porter, ou de leur prévoyance, ou de leur zèle
+pour la liberté?
+
+Que conclure de tout ce que j'ai dit? Pour moi; j'en conclus d'abord
+qu'il faut au moins faire disparaître de la constitution des jurés tous
+les vices monstrueux que je viens de relever.
+
+Je conclus qu'à la place de leur système, il faut substituer un plan
+d'organisation fondé sur les principes d'une Constitution libre, et qui
+puisse réaliser les avantages que le nom des jurés semble promettre à
+la société.
+
+Nous en viendrons facilement à bout, ce me semble, si nous voulons,
+d'un côté, fixer un moment notre attention sur les maximes
+fondamentales de noire Constitution, de l'autre, observer rapidement
+les causes de la méprise où les Comités me semblent être tombés. Elle
+consiste, suivant moi, en ce que, se livrant trop à l'esprit
+d'imitation et à cette espèce d'enthousiasme que nous a inspiré
+l'habitude d'entendre vanter les jurés anglais, ils n'ont pas fait
+attention qu'à la hauteur où notre Révolution nous a placés, nous ne
+pouvons pas être aussi faciles à contenter en ce genre que la nation
+anglaise.
+
+Que les Anglais, chez qui le pouvoir de nommer les officiers de justice
+était livré au Roi, aient regardé comme un avantage d'être jugés, en
+matière criminelle, par des citoyens choisis par un officier appelé
+shérif, et ensuite réduits par le sort, cela se conçoit aisément; que
+les Anglais, dont la représentation politique, si absurde et si
+informe, n'était que l'abus de l'aristocratie des riches, ne présentait
+aux yeux des politiques philosophes qu'un fantôme de Corps législatif
+asservi et acheté par un monarque; que les Anglais, dis-je, aient vu,
+sans étonnement le choix des jurés renfermé dans la classe des citoyens
+qui possédaient une quantité de propriétés déterminée, cela se conçoit
+avec la même facilité.
+
+Que les Anglais, contemplant d'un côté les lois bienfaisantes qui
+adoucissaient les inconvénients de cette formation vicieuse de leurs
+jurés, comparant de l'autre leur système judiciaire avec le honteux
+esclavage des peuples qui les entouraient, et, avec les vices mêmes des
+autres parties de leur gouvernement, aient regardé ce système comme le
+Palladium de leur liberté individuelle, et qu'ils nous aient communiqué
+leur enthousiasme dans le temps où nous n'osions même élever nos
+regards vers l'image de la liberté, tout cela était dans l'ordre
+naturel des choses.
+
+Mais qu'en France, où les droits de l'homme et la souveraineté de la
+nation ont été solennellement proclamés; où ce principe constitutionnel
+que les juges doivent être choisis par le peuple a été reconnu;
+
+Qu'en France, où, en conséquence de ce principe, les moindres intérêts
+civils et pécuniaires des citoyens ne sont décidés que par les citoyens
+à qui ils ont confié ce pouvoir; leur honneur, leur destinée, soient
+abandonnés à des hommes qui n'ont reçu d'eux aucune mission, à des
+hommes nommés par un simple administrateur auquel le peuple n'a point
+donné et n'a pu donner une telle puissance;
+
+Que ces hommes ne puissent être choisis que dans une classe
+particulière, que parmi les plus riches; que les législateurs
+descendent des principes simples et justes qu'ils ont eux-mêmes
+consacrés, pour calquer laborieusement un système de justice criminelle
+sur des institutions étrangères, dont ils ne conservent pas même les
+dispositions les plus favorables à l'innocence, et qu'ils nous vantent
+ensuite avec enthousiasme, et la sainteté des jurés, et la magnificence
+du présent qu'ils veulent faire à l'humanité, voilà ce qui me paraît
+incroyable, incompréhensible; voilà ce qui me démontre plus évidemment
+que toute autre chose à quel point on s'égare, lorsqu'on veut s'écarter
+de ces vérités éternelles de la morale publique qui doivent être la
+base de toutes les sociétés humaines.
+
+Il suffit de revenir à ce principe pour découvrir le véritable plan
+d'organisation des jurés que nous devons adopter.
+
+Voici celui que je propose, c'est-à-dire les dispositions que je
+regarde comme fondamentales de l'organisation des jurés (car, pour les
+lois de détail, et pour les formes de la procédure, je ne me pique pas
+de les énoncer toutes, d'autant que j'adopte une grande partie de
+celles que les comités nous proposent, d'après l'exemple de
+l'Angleterre et l'opinion publique).
+
+
+Formation du Jury d'accusation.
+
+
+I.
+
+Tous les ans, les électeurs de chaque canton s'assembleront pour élire,
+à la pluralité des suffrages, 6 citoyens, qui, durant le cours de
+l'année, seront appelés à exercer les fonctions de jurés.
+
+
+II.
+
+Il sera formé, au directoire de district, une liste des jurés nommés
+par les cantons.
+
+
+III.
+
+Le Tribunal de district indiquera celui des jours de la semaine qui
+sera consacré à l'assemblée du jury d'accusation.
+
+
+IV.
+
+Huitaine avant le jour, le directeur du jury fera tirer au sort, en
+présence du public, huit citoyens, sur la liste de ceux qui auront été
+choisis par tous les cantons, et ces huit formeront le jury
+d'accusation.
+
+
+V.
+
+Quand le jury sera assemblé, il prêtera devant le directeur du jury le
+serment suivant: Nous jurons d'examiner, avec une attention
+scrupuleuse, les témoignages et les pièces qui nous seront présentées,
+et de nous expliquer sur l'accusation, selon notre conscience.
+
+
+VI.
+
+Ensuite l'acte d'accusation leur sera remis; ils examineront les
+pièces, entendront les témoins, et délibéreront entre eux.
+
+
+VII.
+
+Ils feront ensuite leur déclaration, qui portera qu'il y a lieu, ou
+qu'il y a pas lieu à l'accusation.
+
+
+VIII.
+
+Le nombre de huit jurés sera absolument indispensable pour rendre cette
+déclaration.
+
+
+IX.
+
+Il faudra l'unanimité des voix pour déclarer qu'il y a lieu à
+accusation.
+
+
+
+Formation du Jury de jugement.
+
+
+I.
+
+Il sera fait une liste générale de tous les jurés qui auront été
+choisis dans tous les districts du département.
+
+
+II.
+
+Sur cette liste, le premier de chaque mois, le président du tribunal
+criminel, dont il sera parlé ci-après, fera tirer au sort 16 jurés qui
+formeront le jury de jugement.
+
+
+III.
+
+Le 15 de chaque mois, s'il y a quelque affaire à juger, ces 16 jurés
+s'assembleront, d'après la convocation qui en aura été faite.
+
+
+IV.
+
+L'accusé pourra récuser 30 jurés sans donner aucun motif.
+
+
+V.
+
+Il pourra récuser, en outre, tous ceux qui auraient assisté au jury
+d'accusation.
+
+
+
+
+Formation du Tribunal criminel.
+
+
+I.
+
+Il sera établi un tribunal criminel par chaque département.
+
+
+II.
+
+Ce tribunal sera composé de six juges pris à tour de rôle, tous les six
+mois, parmi les jugés des tribunaux de district.
+
+
+III.
+
+Il sera nommé tous les deux ans, par les électeurs du département, un
+président du tribunal criminel, dont les fonctions vont être fixées.
+
+
+IV.
+
+Outre les fonctions de juge, qui lui sont communes avec les autres
+membres du tribunal, il sera chargé de faire tirer au sort les jurés,
+de les convoquer, de leur exposer l'affaire qu'ils ont à juger, et de
+présider à l'instruction.
+
+
+V.
+
+Il pourra, sur la demande et pour l'intérêt de l'accusé, permettre ou
+ordonner ce qui pourrait être utile à la manifestation de l'innocence,
+quand bien même cela serait hors des formes ordinaire de la procédure
+déterminée par la loi.
+
+
+VI.
+
+L'accusateur public sera nommé tous les deux ans par les électeurs du
+département.
+
+
+VII.
+
+Ses fonctions se borneront à poursuivre les délits sur les actes
+d'accusation admis par les premiers jurés.
+
+
+VIII.
+
+Le Roi ne pourra lui adresser aucun ordre pour la poursuite des crimes,
+attendu que cette prérogative serait incompatible avec les principes
+constitutionnels sur la séparation des pouvoirs, et avec la liberté.
+
+
+IX.
+
+Le Corps Législatif lui-même ne pourra lui adresser de pareils ordres,
+la Constitution renfermant sa compétence dans la poursuite des crimes
+de lèse-nation, devant le tribunal établi pour les punir.
+
+
+X.
+
+L'accusateur public étant nommé par le peuple, pour poursuivre, en son
+nom, les délits qui troublent la société, aucun commissaire du Roi ne
+pourra partager avec lui aucune de ses fonctions, ni se mêler, en
+aucune manière, de l'instruction des affaires criminelles.
+
+
+
+Manière de procéder devant le Jury de jugement.
+
+
+(Je ne présenterai ici que les articles nécessaires pour remplacer
+celles des dispositions du Comité qui doivent être changées ou
+supprimées.)
+
+
+I.
+
+Les dépositions des témoins seront rédigées par écrit, si l'accusé le
+demande; mais, quel que soit leur contenu, les jurés pèseront toutes
+les circonstances de l'affaire, et ne se détermineront que par une
+intime conviction.
+
+
+II.
+
+Néanmoins, si les dépositions écrites sont à la décharge de l'accusé,
+ils ne pourront le condamner, quelle que soit d'ailleurs leur opinion
+particulière.
+
+
+III.
+
+L'unanimité sera absolument nécessaire pour déclarer l'accusé convaincu.
+
+
+IV.
+
+Il n'y aura pas d'appel du jugement des jurés; mais, si deux membres du
+tribunal criminel pensaient que l'accusé a été injustement condamné, il
+pourra demander un nouveau jury pour examiner l'affaire une seconde
+fois.
+
+
+V.
+
+Les jurés seront, comme les juges, indemnisés par l'Etat du temps
+qu'ils donneront au service public.
+
+
+
+(Je terminerai ce projet par quelques articles qui concernent
+l'arrestation et les principes de la police.)
+
+
+I.
+
+Tout homme pris en flagrant délit pourra être arrêté par tout agent de
+police et même par tout citoyen.
+
+
+II.
+
+Hors ce cas, nul citoyen ne pourra être arrêté qu'en vertu d'une
+ordonnance de police ou de justice, selon que le fait, par sa nature,
+pourra donner lieu à une procédure criminelle, ou qu'il sera simplement
+du ressort de la police.
+
+
+III.
+
+Lorsqu'il ne s'agira pas d'un délit emportant peine afflictive, tout
+citoyen qui donnera caution de se représenter sera laissé à la garde de
+ceux qui l'auront cautionné.
+
+
+
+Je sens bien que les Comités ne manqueront pas d'attaquer les deux
+premières bases de ce système: le pouvoir d'élire que je veux donner au
+peuple, et le principe d'égalité que je veux maintenir. Je terminerai
+cette discussion en prévenant leurs objections.
+
+Pour nommer les jurés tous les ans, il faudra tous les ans une
+assemblée nouvelle, me diront-ils; or, les assemblées sont incommodes
+et fatigantes pour le peuple. Je sais bien que, dès le commencement de la
+révolution, on cherche à propager ce principe; mais il ne peut être
+accueilli que par ceux qui veulent sacrifier le peuple et la liberté à
+des embarras et à des difficultés qu'ils se plaisent à créer.
+Rassurez-vous, le peuple aimera mieux s'assembler quelquefois pour user
+de ses droits, que de retomber sous le joug de ses tyrans. Ne
+découragez pas son patriotisme, n'abattez pas son courage; ne le rendez
+pas étranger à la patrie, par les distinctions funestes de citoyens
+éligibles, de citoyens actifs, et vous verrez que des hommes libres ne
+raisonnent pas comme les despotes.
+
+J'avoue que mon système a d'abord en apparence ce désavantage vis-à-vis
+de celui du Comité, que les jurés seront connus un an d'avance, au lieu
+que, dans celui du Comité, ils ne le seront que trois mois d'avance;
+mais il faut d'abord observer que ceux qui, dans chaque affaire,
+devront de fait en exercer les fonctions, ne le seront qu'à une époque
+voisine du jugement; et l'on sent assez d'ailleurs que cet avantage de
+cacher plus ou moins leurs noms n'est qu'accessoire et bien subordonné
+à la nécessité du choix du peuple et aux premiers principes de la
+liberté.
+
+Ces principes seraient anéantis; l'égalité des droits, qui assure à
+tous les citoyens la faculté d'être élus par la confiance publique,
+serait illusoire, si la différence des fortunes mettait le plus grand
+nombre d'entre eux dans l'impossibilité physique de soutenir le poids
+des fonctions nationales. C'est pour cela que je regarde comme tenant
+essentiellement à la liberté l'article par lequel je propose
+d'indemniser les jurés. J'avoue qu'en général ce n'est pas sans alarmes
+que j'ai vu introduire encore le système de laisser sans salaire un
+grand nombre de fonctionnaires publics. Ce n'est pas surtout sans
+étonnement que j'ai entendu les membres du Comité prononcer cette
+maxime nouvelle, que si les jurés étaient indemnisés, cette institution
+serait déshonorée. Les juges, les administrateurs sont donc déshonorés,
+parce que la justice, la dignité, l'intérêt de la société exigent
+qu'ils soient salariés? Les législateurs sont déshonorés! Le Roi,
+surtout, doit être bien humilié de sa liste civile! Je ne sais si cette
+espèce de délicatesse-là paraît à quelqu'un bien sublime. Pour moi, je
+la trouve ou bien puérile, ou bien perfide. Oui, le plus dangereux de
+tous les pièges que l'on peut tendre au patriotisme, la plus funeste
+manière de trahir le peuple, en le livrant à l'aristocratie des riches,
+c'est sans contredit d'accréditer cette absurde doctrine, qu'il est
+honteux de n'être pas assez riche pour vivre en servant la patrie sans
+indemnité; c'est d'oser mettre en parallèle, avec quelques dépenses
+nécessaires, l'intérêt sacré de la liberté et de la patrie.
+
+
+
+ * * * * * * * * *
+
+
+
+_Discours sur la liberté de la presse, prononcé à la Société des Amis
+de la Constitution, le 11 mai 1791, par Maximilien Robespierre, député
+à l'Assemblée nationale, et membre de cette Société_ (11 mai 1791)
+
+
+
+Messieurs,
+
+
+Après la faculté de penser, celle de communiquer ses pensées à ses
+semblables est l'attribut le plus frappant qui distingue l'homme de la
+brute. Elle est tout à la fois le signe de la vocation immortelle de
+l'homme à l'état social, le lien, l'âme, l'instrument de la société, le
+moyen unique de la perfectionner, d'atteindre le degré de puissance, de
+lumières et de bonheur dont il est susceptible.
+
+Qu'il les communique par la parole, par l'écriture ou par l'usage de
+cet art heureux qui a reculé si loin les bornes de son intelligence, et
+qui assure à chaque homme les moyens de s'entretenir avec le genre
+humain tout entier, le droit qu'il exerce est toujours le même, et la
+liberté de la presse ne peut être distinguée de la liberté de la
+parole; l'une et l'autre est sacrée comme la nature; elle est
+nécessaire comme la société même.
+
+Par quelle fatalité les lois se sont-elles donc presque partout
+appliquées à la violer? C'est que les lois étaient l'ouvrage des
+despotes, et que la liberté de la presse est le plus redoutable fléau
+du despotisme. Comment expliquer en effet le prodige de plusieurs
+millions d'hommes opprimés par un seul, si ce n'est par la profonde
+ignorance et par la stupide léthargie où ils sont plongés? Mais que
+tout homme qui a conservé le sentiment de sa dignité puisse dévoiler
+les vues perfides et la marche tortueuse de la tyrannie; qu'il puisse
+opposer sans cesse les droits de l'humanité aux attentats qui les
+violent, la souveraineté des peuples à leur avilissement et à leur
+misère; que l'innocence opprimée puisse faire entendre impunément sa
+voix redoutable et touchante, et la vérité rallier tous les esprits el
+tous les coeurs, aux noms sacrés de liberté et de patrie; alors
+l'ambition trouve partout des obstacles, et le despotisme est contraint
+de reculer à chaque pas ou de venir se briser contre la force
+invincible de l'opinion publique et de la volonté générale. Aussi voyez
+avec quelle artificieuse politique les despotes se sont ligués contre
+la liberté de parler et d'écrire; voyez le farouche inquisiteur la
+poursuivre au nom du ciel, et les princes au nom des lois qu'ils ont
+faites eux-mêmes pour protéger leurs crimes. Secouons le joug des
+préjugés auxquels ils nous ont asservis, et apprenons d'eux à connaître
+tout le prix de la liberté de la presse.
+
+Quelle doit en être la mesure? Un grand peuple, illustre par la
+conquête récente de la liberté, répond à cette question par son exemple.
+
+Le droit de communiquer ses pensées, par la parole, par l'écriture ou
+par l'impression, _ne peut être gêné ni limité en aucune manière_;
+voilà les termes de la loi que les Etats-Unis d'Amérique ont faite sur
+la liberté de la presse, et j'avoue que je suis bien aise de pouvoir
+présenter mon opinion sous de pareils auspices à ceux qui auraient été
+tentés de la trouver extraordinaire ou exagérée.
+
+La liberté de la presse doit être entière et indéfinie, ou elle
+n'existe pas. Je ne vois que deux moyens de la modifier: l'un d'en
+assujettir l'usage à de certaines restrictions et à de certaines
+formalités, l'autre d'en réprimer l'abus par des lois pénales; l'un et
+l'autre de ces deux objets exige la plus sérieuse attention.
+
+D'abord il est évident que le premier est inadmissible, car chacun sait
+que les lois sont faites pour assurer à l'homme le libre développement
+de ses facultés, et non pour les enchaîner; que leur pouvoir se borne à
+défendre à chacun de nuire aux droits d'autrui, sans lui interdire
+l'exercice des siens. Il n'est plus nécessaire aujourd'hui de répondre
+à ceux qui voudraient donner des entraves à la presse sous le prétexte
+de prévenir les abus qu'elle peut produire. Priver un homme des moyens
+que la nature et l'art ont mis en son pouvoir de communiquer ses
+sentiments et ses idées, pour empêcher qu'il n'en fasse un mauvais
+usage, ou bien enchaîner sa langue de peur qu'il ne calomnie, ou lier
+ses bras de peur qu'il ne les tourne contre ses semblables, tout le
+monde voit que ce sont là des absurdités du même genre, que cette
+méthode est tout simplement le secret du despotisme qui, pour rendre
+les hommes sages et paisibles, ne connaît pas de meilleur moyen que
+d'en faire des instruments passifs et de vils automates. Eh! quelles
+seraient les formalités auxquelles vous soumettriez le droit de
+manifester ses pensées? Défendrez-vous aux citoyens de posséder des
+presses, pour faire, d'un bienfait commun à l'humanité entière, le
+patrimoine de quelques mercenaires? Donnerez-vous ou vendrez-vous aux
+uns le privilège exclusif de disserter périodiquement sur des objets de
+littérature, aux autres celui de parler de politique et des événements
+publics? Décrèterez-vous que les hommes ne pourront donner l'essor à
+leurs opinions, si elles n'ont obtenu le passeport d'un officier do
+police, ou qu'ils ne penseront qu'avec l'approbation d'un censeur, et
+par permission du gouvernement? Tels sont en effet les chefs-d'oeuvre
+qu'enfanta l'absurde manie de donner des lois à la presse: mais
+l'opinion publique et la volonté générale de la nation ont proscrit,
+depuis longtemps, ces infâmes usages. Je ne vois en ce genre qu'une
+idée qui semble avoir surnagé, c'est celle de proscrire toute espèce
+d'écrit qui ne porterait point le nom de l'auteur ou de l'imprimeur, et
+de rendre ceux-ci responsables; mais comme cette question est liée à la
+seconde partie de notre discussion, c'est-à-dire à la théorie des lois
+pénales sur la presse, elle se trouvera résolue par les principes que
+nous allons établir sur ce point.
+
+Peut-on établir des peines contre ce qu'on appelle l'abus de la presse?
+Dans quels cas ces peines pourraient-elles avoir lieu? Voilà de grandes
+questions qu'il faut résoudre, et peut-être la partie la plus
+importante de notre code constitutionnel.
+
+La liberté d'écrire peut s'exercer sur deux objets, les choses et les
+personnes.
+
+Le premier de ces objets renferme tout ce qui touche aux plus grands
+intérêts de l'homme et de la société, tels que la morale, la
+législation, la politique, la religion. Or, les lois ne peuvent jamais
+punir aucun homme, pour avoir manifesté ses opinions sur toutes ces
+choses. C'est par la libre et mutuelle communication de ses pensées que
+l'homme perfectionne ses facultés, s'éclaire sur ses droits, et s'élève
+au degré de vertu, de grandeur, de félicité, auquel la nature lui
+permet d'atteindre. Mais cette communication, comment peut-elle se
+faire, si ce n'est de la manière que la nature même l'a permise? Or,
+c'est la nature même qui veut que les pensées de chaque homme soient le
+résultat de son caractère et de son esprit, et c'est elle qui a créé
+cette prodigieuse diversité des esprits et des caractères. La liberté
+de publier son opinion ne peut donc être autre chose que la liberté de
+publier toutes les opinions contraires. Il faut, ou que vous lui
+donniez cette étendue, ou que vous trouviez le moyen de faire que la
+vérité sorte d'abord toute pure et toute nue de chaque tête humaine.
+Elle ne peut sortir que du combat de toutes les idées vraies ou
+fausses, absurdes ou raisonnables. C'est dans ce mélange que la raison
+commune, la faculté donnée à l'homme de discerner le bien et le mal,
+s'exerce à choisir les unes, à rejeter les autres. Voulez-vous ôter à
+vos semblables l'usage de cette faculté, pour y substituer votre
+autorité particulière? Mais quelle main tracera la ligne de démarcation
+qui sépare l'erreur de la vérité? Si ceux qui font les lois ou ceux qui
+les appliquent étaient des êtres d'une intelligence supérieure à
+l'intelligence humaine, ils pourraient exercer cet empire sur les
+pensées; mais s'ils ne sont que des hommes, s'il est absurde que la
+raison d'un homme soit, pour ainsi dire, souveraine de la raison de
+tous les autres hommes, toute loi pénale contre la manifestation des
+opinions n'est qu'une absurdité.
+
+Elle renverse les premiers principes de la liberté civile, et les plus
+simples notions de l'ordre social. En effet, c'est un principe
+incontestable que la loi ne peut infliger aucune peine là où il ne peut
+y avoir un délit susceptible d'être caractérisé avec précision, et
+reconnu avec certitude; sinon la destinée des citoyens est soumise aux
+jugements arbitraires, et la liberté n'est plus. Les lois peuvent
+atteindre les actions criminelles, parce qu'elles consistent en faits
+sensibles, qui peuvent être clairement définis et constatés suivant des
+règles sûres et constantes: mais les opinions! leur caractère bon ou
+mauvais ne peut être déterminé que par des rapports plus ou moins
+compliqués avec des principes de raison, de justice, souvent même avec
+une foule de circonstances particulières. Me dénonce-t-on un vol, un
+meurtre; j'ai l'idée d'un acte dont la définition est simple et fixée,
+j'interroge des témoins. Mais on me parle d'un écrit incendiaire,
+dangereux, séditieux; qu'est-ce qu'un écrit incendiaire, dangereux,
+séditieux? Ces qualifications peuvent-elles s'appliquer à celui qu'on
+me présente? Je vois naître ici une foule de questions qui seront
+abandonnées à toute l'incertitude des opinions; je ne trouve plus ni
+fait, ni témoins, ni loi, ni juge; je n'aperçois qu'une dénonciation
+vague, des arguments, des décisions arbitraires. L'un trouvera le crime
+dans la chose, l'autre dans l'intention, un troisième dans le style.
+Celui-ci méconnaîtra la vérité; celui-là la condamnera en connaissance
+de cause; un autre voudra punir la véhémence de son langage, le moment
+même qu'elle aura choisi pour faire entendre sa voix. Le même écrit qui
+paraîtra utile et sage à l'homme ardent et courageux, sera proscrit
+comme incendiaire par l'homme froid et pusillanime; l'esclave ou le
+despote ne verra qu'un extravagant ou un factieux où l'homme libre
+reconnaît un citoyen vertueux. Le même écrivain trouvera, suivant la
+différence des temps et des lieux, des éloges ou des persécutions, des
+statues ou un échafaud. Les hommes illustres, dont le génie a préparé
+cette glorieuse révolution, sont enfin placés, par nous, au rang des
+bienfaiteurs de l'humanité: qu'étaient-ils durant leur vie aux yeux des
+gouvernements? des novateurs dangereux, j'ai presque dit des rebelles.
+Est-il bien loin de nous, le temps où les principes mêmes que nous
+avons consacrés auraient été condamnés comme des maximes criminelles
+par ces mêmes tribunaux que nous avons détruits? Que dis-je!
+aujourd'hui même, chacun de nous ne paraît-il pas un homme différent
+aux yeux des divers partis qui divisent l'Etat; et dans ces lieux
+mêmes, au moment où je parle, l'opinion que je propose ne paraît-elle
+pas aux uns un paradoxe, aux autres une vérité? ne trouve-t-elle pas
+ici des applaudissements, et là presque des murmures? Or, que
+deviendrait la liberté de la presse, si chacun ne pouvait l'exercer
+qu'à peine de voir son repos et ses droits les plus sacrés livrés à
+tous les caprices, à tous les préjugés, à toutes les passions, à tous
+les intérêts?
+
+Mais ce qu'il importe surtout de bien observer, c'est que toute peine
+décernée contre les écrits, sous le prétexte de réprimer l'abus de la
+presse, tourne entièrement au désavantage de la vérité et de la vertu,
+et au profit du vice, de l'erreur et du despotisme.
+
+L'homme de génie qui révèle de grandes vérités à ses semblables est
+celui qui a devancé l'opinion de son siècle: la nouveauté hardie de ses
+conceptions effarouche toujours leur faiblesse et leur ignorance;
+toujours les préjugés se ligueront avec l'envie, pour le peindre sous
+des traits odieux ou ridicules. C'est pour cela précisément que le
+partage des grands hommes fut constamment l'ingratitude de leurs
+contemporains, et les hommages tardifs de la postérité; c'est pour cela
+que la superstition jeta Galilée dans les fers et bannit Descartes de
+sa patrie. Quel sera donc le sort de ceux qui, inspirés par le génie de
+la liberté, viendront parler des droits et de la dignité de l'homme à
+des peuples qui les ignorent? Ils alarment presque également et les
+tyrans qu'ils démasquent, et les esclaves qu'ils veulent éclairer. Avec
+quelle facilité les premiers n'abuseraient-ils pas de cette disposition
+des esprits, pour les persécuter au nom des lois! Rappelez-vous pour
+quoi, pour qui s'ouvraient, parmi vous, les cachots, du despotisme;
+contre qui était dirigé le glaive même des tribunaux. La persécution
+épargna-t-elle l'éloquent et vertueux philosophe de Genève? Il est
+mort; une grande révolution laissait, pour quelques moments du moins,
+respirer la vérité, vous lui avez décerné une statue; vous avez honoré
+et secouru sa veuve au nom de la patrie; je ne conclurai pas même de
+ces hommages que, vivant et placé sur le théâtre où son génie devait
+l'appeler, il n'essuyât pas au moins le reproche si banal d'homme
+morose et exagéré.
+
+S'il est vrai que le courage des écrivains dévoués à la cause de la
+justice et de l'humanité soit la terreur de l'intrigue et de l'ambition
+des hommes en autorité, il faut bien que les lois contre la presse
+deviennent entre les mains de ces derniers une arme terrible contre la
+liberté. Mais tandis qu'ils poursuivront ses défenseurs, comme des
+perturbateurs de l'ordre public, et comme des ennemis de l'autorité
+légitime, vous les verrez caresser, encourager, soudoyer ces écrivains
+dangereux, ces vils professeurs de mensonge et de servitude, dont la
+funeste doctrine, empoisonnant dans sa source la félicité des siècles,
+perpétue sur la terre les lâches préjugés des peuples et la puissance
+monstrueuse des tyrans, les seuls dignes du titre de rebelles,
+puisqu'ils osent lever l'étendard contre la souveraineté des nations,
+et contre la puissance sacrée de la nature. Vous les verrez encore
+favoriser, de tout leur pouvoir, toutes ces productions licencieuses
+qui allèrent les principes de la morale, corrompent les moeurs, énervent
+le courage et détournent les peuples du soin de la chose publique, par
+l'appât des amusements frivoles, on par les charmes empoisonnés de la
+volupté. C'est ainsi que toute entrave mise à la liberté de la presse
+est entre leurs mains un moyen de diriger l'opinion publique au gré de
+leur intérêt personnel, et de fonder leur empire sur l'ignorance et sur
+la dépravation générale. La presse libre est la gardienne de la
+liberté; la presse gênée en est le fléau. Ce sont les précautions mêmes
+que vous prenez contre ses abus qui les produisent presque tous; ce
+sont ces précautions qui vous en ôtent tous les heureux fruits, pour ne
+vous en laisser que les poisons. Ce sont ces entraves qui produisent ou
+une timidité servile, ou une audace extrême. Ce n'est que sous les
+auspices de la liberté que la raison s'exprime avec le courage et le
+calme qui la caractérisent. C'est à elles encore que sont dus les
+succès des écrits licencieux, parce que l'opinion y met un prix
+proportionné aux obstacles qu'ils ont franchis, et à la haine
+qu'inspire le despotisme qui veut maîtriser jusqu'à la pensée. Otez-lui
+ce mobile, elle les jugera avec une sévère impartialité, et les
+écrivains dont elle est la souveraine ne brigueront ses faveurs que par
+des travaux utiles: ou plutôt soyez libres; avec la liberté viendront
+toutes les vertus, et les écrits que la presse mettra au jour seront
+purs, graves et sains comme ses moeurs.
+
+Mais pourquoi prendre tant de soin pour troubler l'ordre que la nature
+établissait d'elle-même? Ne voyez-vous pas que, par le cours nécessaire
+des choses, le temps amène la proscription de l'erreur et le triomphe
+de la vérité? Laissez aux opinions bonnes ou mauvaises un essor
+également libre, puisque les premières seulement sont destinées à
+rester. Avez-vous plus de confiance dans l'autorité, dans la vertu de
+quelques hommes, intéressés à arrêter la marche de l'esprit humain, que
+dans la nature même? Elle seule a pourvu aux inconvénients que vous
+redoutez; ce sont les hommes qui les feront naître.
+
+L'opinion publique, voilà le seul juge compétent des opinions privées,
+le seul censeur légitime des écrits. Si elle les approuve, de quel
+droit, vous, hommes en place, pouvez-vous les condamner? Si elle les
+condamne, quelle nécessité pour vous de les poursuivre? Si, après les
+avoir d'abord improuvés, elle doit, éclairée par le temps et par la
+réflexion, les adopter tôt au tard, pourquoi vous opposez-vous aux
+progrès des lumières? Comment osez-vous arrêter ce commerce de la
+pensée, que chaque homme a le droit d'entretenir avec tous les esprits,
+avec le genre humain tout entier? L'empire de l'opinion publique sur
+les opinions particulières est doux, salutaire, naturel, irrésistible;
+celui de l'autorité et de la force est nécessairement tyrannique,
+odieux, absurde, monstrueux.
+
+A ces principes éternels, quels sophismes objectent les ennemis de la
+liberté? La soumission aux lois: il ne faut point permettre d'écrire
+contre les lois.
+
+Obéir aux lois est le devoir de tout citoyen: publier librement ses
+pensées sur les vices ou sur la bonté des lois est le droit de tout
+homme et l'intérêt de la société entière; c'est le plus digne et le
+plus salutaire usage que l'homme puisse faire de sa raison; c'est le
+plus saint des devoirs que puisse remplir, envers les autres hommes,
+celui qui est doué des talents nécessaires pour les éclairer. Les lois,
+que sont-elles? L'expression libre de la volonté générale, plus ou
+moins conforme aux droits et à l'intérêt des nations, selon le degré de
+conformité qu'elles ont aux lois éternelles de la raison, de la justice
+et de la nature. Chaque citoyen a sa part et son intérêt dans cette
+volonté générale; il peut donc, il doit même déployer tout ce qu'il a
+de lumières et d'énergie pour l'éclairer, pour la réformer, pour la
+perfectionner. Comme, dans une société particulière, chaque associé a
+le droit d'engager ses co-associés à changer les conventions qu'ils ont
+faites, et les spéculations qu'ils ont adoptées pour la prospérité de
+leurs entreprises; ainsi, dans la grande société politique, chaque
+membre peut faire tout ce qui est en lui pour déterminer les autres
+membres de la cité à adopter les dispositions qui lui paraissent les
+plus conformes à l'avantage commun.
+
+S'il en est ainsi des lois qui émanent de la société elle-même, que
+faudra-t-il penser de celles qu'elle n'a point faites, de celles qui ne
+sont que la volonté de quelques hommes, et l'ouvrage du despotisme?
+C'est lui qui inventa cette maxime qu'on ose répéter encore aujourd'hui
+pour consacrer ses forfaits. Que dis-je? Avant la révolution même, nous
+jouissions, jusqu'à un certain point, de la liberté de disserter et
+d'écrire sur les lois. Sûr de son empire, et plein de confiance dans
+ses forces, le despotisme n'osait point contester ce droit à la
+philosophie aussi ouvertement que ces modernes Machiavels, qui
+tremblent toujours de voir leur charlatanisme anticivique dévoilé par
+la liberté entière des opinions. Du moins faudra-t-il qu'ils
+conviennent que, si leurs principes avaient été suivis, les lois ne
+seraient encore, pour nous, que des chaînes destinées à attacher les
+nations au joug de quelques tyrans, et qu'au moment où je parle, nous
+n'aurions pas même le droit d'agiter cette question.
+
+Mais, pour obtenir cette loi tant désirée contre la liberté, on
+présente l'idée que je viens de repousser, sous les termes les plus
+propres à réveiller les préjugés, et à inquiéter le zèle pusillanime et
+peu éclairé: car, comme une pareille loi est nécessairement arbitraire
+dans l'exécution, comme la liberté des opinions est anéantie dès
+qu'elle n'existe point entière, il suffit aux ennemis de la liberté
+d'en obtenir une, quelle qu'elle soit. On vous parlera donc d'écrits
+qui excitent les peuples à la révolte, qui conseillent la désobéissance
+aux lois; on vous demandera une loi pénale pour ces écrits-là. Ne
+prenons point le change; et attachons-nous toujours à la chose, sans
+nous laisser séduire par les mots. Croyez-vous, d'abord, qu'un écrit
+plein de raison et d'énergie, qui démontrerait qu'une loi est funeste à
+la liberté et au salut public, ne produirait pas une impression plus
+profonde que celui qui, dénué de force et de raison, ne contiendrait
+que des déclamations contre cette loi, ou le conseil de ne point la
+respecter? Non sans doute. S'il est permis de décerner des peines
+contre ces derniers écrits, une raison plus impérieuse encore les
+provoquerait donc contre les autres, et le résultat de ce système
+serait, en dernière analyse, l'anéantissement de la liberté de la
+presse; car c'est le fond de la chose qui doit être le motif de la loi,
+et non les formes. Mais voyons les objets tels qu'ils sont, avec les
+yeux de la raison, et non avec ceux des préjugés que le despotisme a
+accrédités. Ne croyons pas que, dans un Etat libre, ni même dans aucun
+Etat, des écrits remuent si facilement les citoyens, et les portent à
+renverser un ordre de choses cimenté par l'habitude, par tous les
+rapports sociaux, et protégé par la force publique. En général, c'est
+par une action lente et progressive qu'ils influent sur la conduite des
+hommes. C'est le temps, c'est la raison qui détermine cette influence.
+Ou bien ils sont contraires à l'opinion et à l'intérêt du plus grand
+nombre, et alors ils sont impuissants; ils excitent même le blâme et le
+mépris publics, et tout reste calme: ou bien ils expriment le voeu
+général, et ne font qu'éveiller l'opinion publique, et alors qui
+oserait les regarder comme des crimes? Analysez bien tous ces
+prétextes, toutes ces déclamations contre ce que quelques-uns appellent
+écrits incendiaires, et vous verrez qu'elles cachent le dessein de
+calomnier le peuple, pour l'opprimer et pour anéantir la liberté dont
+il est le seul appui; vous verrez qu'elles supposent d'une part une
+profonde ignorance des hommes, de l'autre un profond mépris de la
+partie de la nation la plus nombreuse et la moins corrompue.
+
+Cependant, comme il faut absolument un prétexte de soumettre la presse
+aux poursuites de l'autorité, on nous dit: Mais, si un écrit a provoqué
+des délits, une émeute, par exemple, ne punira-t-on pas cet écrit?
+Donnez-nous au moins une loi pour ce cas-là. Il est facile, sans doute,
+de présenter une hypothèse particulière, capable d'effrayer
+l'imagination; mais il faut voir la chose sous des rapports plus
+étendus. Considérez combien il serait facile de rapporter une émeute,
+un délit quelconque, à un écrit qui n'en serait cependant point la
+véritable cause; combien il est difficile de distinguer si les
+événements qui arrivent dans un temps postérieur à la date d'un écrit
+en sont véritablement l'effet; comment, sous ce prétexte, il serait
+facile aux hommes en autorité de poursuivre tous ceux qui auraient
+exercé avec énergie le droit de publier leur opinion sur la chose
+publique ou sur les hommes qui gouvernent. Observez, surtout, que, dans
+aucun cas, l'ordre social ne peut être compromis par l'impunité d'un
+écrit qui aurait conseillé un délit.
+
+Pour que cet écrit fasse quelque mal, il faut qu'il se trouve un homme
+qui commette le délit. Or, les peines que la loi prononce contre ce
+délit sont un frein pour quiconque serait tenté de s'en rendre
+coupable; et, dans ce cas-là comme dans les autres, la sûreté publique
+est suffisamment garantie, sans qu'il soit nécessaire de chercher une
+autre victime. Le but et la mesure des peines est l'intérêt de la
+société. Par conséquent, s'il importe plus à la société de ne laisser
+aucun prétexte d'attenter arbitrairement à la liberté de la presse, que
+d'envelopper dans le châtiment du coupable un écrivain répréhensible,
+il faut renoncer à cet acte de rigueur, il faut jeter un voile sur
+toutes ces hypothèses extraordinaires qu'on se plaît à imaginer, pour
+conserver, dans toute son intégrité, un principe qui est la première
+base du bonheur social.
+
+Cependant, s'il était prouvé d'ailleurs que l'auteur d'un semblable
+écrit fût complice, il faudrait le punir, comme tel, de la peine
+infligée au crime dont il serait question, mais non le poursuivre comme
+auteur d'un écrit, en vertu d'aucune loi sur la presse.
+
+J'ai prouvé jusqu'ici que la liberté d'écrire sur les choses doit être
+illimitée: envisageons-la maintenant par rapport aux personnes.
+
+Je distingue à cet égard les personnes publiques et les personnes
+privées; et je me propose cette question: les écrits qui inculpent les
+personnes publiques peuvent-ils être punis par les lois? C'est
+l'intérêt général qui doit la décider. Pesons donc les avantages et les
+inconvénients des deux systèmes contraires.
+
+Une importante considération, et peut-être une raison décisive, se
+présente d'abord. Quel est le principal avantage, quel est le but
+essentiel de la liberté de la presse? C'est de contenir l'ambition et
+le despotisme de ceux à qui le peuple a commis son autorité, en
+éveillant sans cesse son attention sur les atteintes qu'ils peuvent
+porter à ses droits. Or, si vous leur laissez le pouvoir de poursuivre,
+sous le prétexte de calomnie, ceux qui oseront blâmer leur conduite,
+n'est-il pas clair que ce frein devient absolument impuissant et nul?
+Qui ne voit combien le combat est inégal entre un citoyen faible,
+isolé, et un adversaire armé des ressources immenses que donne un grand
+crédit et une grande autorité? Qui voudra déplaire aux hommes
+puissants, pour servir le peuple, s'il faut qu'au sacrifice des
+avantages que présente leur faveur, et au danger de leurs persécutions
+secrètes, se joigne encore le malheur presque inévitable d'une
+condamnation ruineuse et humiliante?
+
+Mais, d'ailleurs, qui jugera les juges eux-mêmes? Car, enfin, il faut
+bien que leurs prévarications ou leurs erreurs ressortissent, comme
+celles des autres magistrats, au tribunal de la censure publique. Qui
+jugera le dernier jugement qui décidera ces contestations? Car il faut
+qu'il y en ait un qui soit le dernier; il faut bien aussi qu'il soit
+soumis à la liberté des opinions. Concluons qu'il faut toujours revenir
+au principe, que les citoyens doivent avoir la faculté de s'expliquer
+et d'écrire sur la conduite des hommes publics, sans être exposés à
+aucune condamnation légale.
+
+Attendrai-je des preuves juridiques de la conjuration de Catilina, et
+n'oserai-je la dénoncer au moment où il faudrait déjà l'avoir étouffée?
+Comment oserai-je dévoiler les desseins perfides de tous ces chefs de
+parti, qui s'apprêtent à déchirer le sein de la république, qui tous se
+couvrent du voile du bien public et de l'intérêt du peuple, et qui ne
+cherchent qu'à l'asservir et le vendre au despotisme? Comment vous
+développerai-je la politique ténébreuse de Tibère? Comment les
+avertirai-je que ces pompeux dehors de vertus, dont il s'est tout à
+coup revêtu, ne cachent que le dessein de consommer plus sûrement cette
+terrible conspiration qu'il trame depuis longtemps contre le salut de
+Rome? Eh! devant quel tribunal voulez-vous que je lutte contre lui?
+Sera-ce devant le Préteur? Mais s'il est enchaîné par la crainte, ou
+séduit par l'intérêt? Sera-ce devant les Ediles? Mais s'ils sont soumis
+à son autorité, s'ils sont à la fois ses esclaves et ses complices?
+Sera-ce devant le Sénat? Mais si le Sénat lui-même est trompé ou
+asservi? Enfin, si le salut de la patrie exige que j'ouvre les yeux à
+mes concitoyens sur la conduite même du Sénat, du Préteur et des
+Ediles, qui jugera entre eux et moi?
+
+Mais une autre raison sans réplique semble achever de mettre cette
+vérité dans tout son jour. Rendre les citoyens responsables de ce
+qu'ils peuvent écrire contre les personnes publiques, ce serait
+nécessairement supposer qu'il ne leur serait pas permis de les blâmer,
+sans pouvoir appuyer leurs inculpations par des preuves juridiques. Or,
+qui ne voit pas combien une pareille supposition répugne à la nature
+même de la chose, et aux premiers principes de l'intérêt social? Qui ne
+sait combien il est difficile de se procurer de pareilles preuves;
+combien il est facile au contraire à ceux qui gouvernent d'envelopper
+leurs projets ambitieux des voiles du mystère, de les couvrir même du
+prétexte spécieux du bien public? N'est-ce pas même là la politique
+ordinaire des plus dangereux ennemis de la patrie? Ainsi ce seraient
+ceux qu'il importerait le plus de surveiller, qui échapperaient à la
+surveillance de leurs concitoyens. Tandis que l'on chercherait les
+preuves exigées pour avertir de leurs funestes machinations, elles
+seraient déjà exécutées, et l'Etat périrait avant que l'on eût osé dire
+qu'il était en péril. Non, dans tout Etat libre, chaque citoyen est une
+sentinelle de la liberté, qui doit crier, au moindre bruit, à la
+moindre apparence du danger qui la menace. Tous les peuples qui l'ont
+connue n'ont-ils pas craint pour elle jusqu'à l'ascendant même de la
+vertu?
+
+Aristide, banni par l'ostracisme, n'accusait pas cette jalousie
+ombrageuse qui l'envoyait à un glorieux exil. Il n'eût point voulu que
+le peuple athénien fût privé du pouvoir de lui faire une injustice. Il
+savait que la même loi qui eût mis le magistrat vertueux à couvert
+d'une téméraire accusation aurait protégé l'adroite tyrannie de la
+foule des magistrats corrompus. Ce ne sont pas ces hommes
+incorruptibles, qui n'ont d'autre passion que celle de faire le bonheur
+et la gloire de leur patrie, qui redoutent l'expression publique des
+sentiments de leurs concitoyens. Ils sentent bien qu'il n'est pas si
+facile de perdre leur estime, lorsqu'on peut opposer à la calomnie une
+vie irréprochable et les preuves d'un zèle pur et désintéressé; s'ils
+éprouvent quelquefois une persécution passagère, elle est pour eux le
+sceau de leur gloire et le témoignage éclatant de leur vertu; ils se
+reposent, avec une douce confiance, sur le suffrage d'une conscience
+pure, et sur la force de la vérité qui leur ramène bientôt ceux de
+leurs concitoyens.
+
+Qui sont ceux qui déclament sans cesse contre la licence de la presse,
+et qui demandent des lois pour la captiver? Ce sont ces personnages
+équivoques, dont la réputation éphémère, fondée sur les succès du
+charlatanisme, est ébranlée par le moindre choc de la contradiction; ce
+sont ceux qui, voulant à la fois plaire au peuple et servir ses tyrans,
+combattus entre le désir de conserver la gloire acquise en défendant la
+cause publique, et les honteux avantages que l'ambition peut obtenir en
+l'abandonnant, qui, substituant la fausseté au courage, l'intrigue au
+génie, tous les petits manèges des cours aux grands ressorts des
+révolutions, tremblent sans cesse que la voix d'un homme libre vienne
+révéler le secret de leur nullité ou de leur corruption, qui sentent
+que pour tromper ou pour asservir leur patrie il faut, avant tout,
+réduire au silence les écrivains courageux qui peuvent la réveiller de
+sa funeste léthargie, à peu près comme on égorge les sentinelles
+avancées pour surprendre le camp ennemi; ce sont tous ceux enfin qui
+veulent être impunément faibles, ignorants, traîtres ou corrompus. Je
+n'ai jamais ouï dire que Caton, traduit cent fois en justice, ait
+poursuivi ses accusateurs; mais l'histoire m'apprend que les décemvirs
+à Rome firent des lois terribles contre les libelles.
+
+C'est en effet uniquement aux hommes que je viens de peindre, qu'il
+appartient d'envisager avec effroi la liberté de la presse; car ce
+serait une grande erreur de penser que dans un ordre de choses
+paisible, où elle est solidement établie, toutes les réputations soient
+en proie au premier qui veut les détruire.
+
+Que sous la verge du despotisme, où l'on est accoutumé à entendre
+traiter de libelles les justes réclamations de l'innocence outragée et
+les plaintes les plus modérées de l'humanité opprimée, un libelle même
+digne de ce nom soit adopté avec empressement et cru avec facilité, qui
+pourrait en être surpris? Les crimes du despotisme et la corruption des
+moeurs rendent toutes les inculpations si vraisemblables! Il est si
+naturel d'accueillir comme une vérité un écrit qui ne parvient à vous
+qu'en échappant aux inquisitions des tyrans! Mais sous le régime de la
+liberté, croyez-vous que l'opinion publique, accoutumée à la voir
+s'exercer en tout sens, décide en dernier ressort de l'honneur des
+citoyens, sur un seul écrit, sans peser ni les circonstances, ni les
+faits, ni le caractère de l'accusateur, ni celui de l'accusé? Elle juge
+en général et jugera surtout alors avec équité: souvent même les
+libelles seront des titres de gloire pour ceux qui en seront les
+objets, tandis que certains éloges ne seront à ses yeux qu'un opprobre:
+et, en dernier résultat, la liberté de la presse ne sera que le fléau
+du vice et de l'imposture, et le triomphe de la vertu et de la vérité.
+
+Le dirai-je enfin? Ce sont nos préjugés, c'est notre corruption qui
+nous exagère les inconvénients de ce système nécessaire. Chez un peuple
+où l'égoïsme a toujours régné, où ceux qui gouvernent, où la plupart
+des citoyens qui ont usurpé une espèce de considération ou de crédit,
+sont forcés à s'avouer intérieurement à eux-mêmes qu'ils ont besoin non
+seulement de l'indulgence, mais de la clémence publique, la liberté de
+la presse doit nécessairement inspirer une certaine terreur, et tout
+système qui tend à la gêner trouve une foule de partisans qui ne
+manquent pas de le présenter sous les dehors spécieux du bon ordre et
+de l'intérêt public.
+
+A qui appartient-il plus qu'à vous, législateurs, de triompher de ce
+préjugé fatal qui ruinerait et déshonorerait à la fois votre ouvrage?
+Que tous ces libelles répandus autour de vous par les factions ennemies
+du peuple ne soient point pour vous une raison de sacrifier aux
+circonstances du moment les principes éternels sur lesquels doit
+reposer la liberté des nations. Songez qu'une loi sur la presse
+n'arrêterait point, ne réparerait point le mal, et vous enlèverait le
+remède. Laissez passer ce torrent fangeux, dont il ne restera bientôt
+plus aucune trace, pourvu que vous conserviez cette source immense et
+éternelle de lumières qui doit répandre sur le monde politique et moral
+la chaleur, la force, le bonheur et la vie. N'avez-vous pas déjà
+remarqué que la plupart des dénonciations qui vous ont été faites
+étaient dirigées non contre ces écrits sacrilèges où les droits de
+l'humanité sont attaqués, où la majesté du peuple est outragée, au nom
+des despotes, par des esclaves lâchement audacieux, mais contre ceux
+que l'on accuse de défendre la cause de la liberté avec un zèle exagéré
+et irrespectueux envers les despotes? N'avez-vous pas remarqué qu'elles
+vous ont été faites par des hommes qui réclament amèrement contre des
+calomnies que la voix publique a mises au rang des vérités, et qui se
+taisent sur les blasphèmes séditieux que leurs partisans ne cessent de
+vomir contre la nation et contre ses représentants? Que tous mes
+concitoyens m'accusent et me punissent comme un traître à la patrie, si
+jamais je vous dénonce aucun libelle, sans en excepter ceux où,
+couvrant mon nom des plus infâmes calomnies, les ennemis de la
+révolution me désignent à la fureur des factieux comme l'une des
+victimes qu'elle doit frapper! Eh! que nous importent ces méprisables
+écrits! Ou bien la nation française approuvera les efforts que nous
+avons faits pour assurer sa liberté, ou elle les condamnera. Dans le
+premier cas, les attaques de nos ennemis ne seront que ridicules; dans
+le second cas, nous aurons à expier le crime d'avoir pensé que les
+Français étaient dignes d'être libres, et pour mon compte je me résigne
+volontiers à cette destinée.
+
+Enfin faisons des lois, non pour un moment, mais pour les siècles; non
+pour nous, mais pour l'univers; montrons-nous dignes de fonder la
+liberté, en nous attachant invariablement à ce grand principe, qu'elle
+ne peut exister là où elle ne peut s'exercer avec une étendue illimitée
+sur la conduite de ceux que le peuple a armés de son autorité. Que
+devant lui disparaissent tous ces inconvénients attachés aux plus
+excellentes institutions, tous ces sophismes inventés par l'orgueil et
+par la fourberie des tyrans. Il faut, vous disent-ils, mettre ceux qui
+gouvernent à l'abri de la calomnie; il importe au salut du peuple de
+maintenir le respect qui leur est dû. Ainsi auraient raisonné les
+Guises contre ceux qui auraient dénoncé les préparatifs de la
+Saint-Barthélémy; ainsi raisonneront tous leurs pareils, parce qu'ils
+savent bien que tant qu'ils seront tout-puissants, les vérités qui leur
+déplaisent seront toujours des calomnies, parce qu'ils savent bien que
+ce respect superstitieux qu'ils réclament pour leurs fautes et pour
+leurs forfaits mêmes leur assure le pouvoir de violer impunément celui
+qu'ils doivent à leur souverain, au peuple qui mérite sans doute autant
+d'égards que ses délégués et ses oppresseurs. Mais qui voudra à ce
+prix, osent-ils dire encore, qui voudra être roi, magistrat, qui voudra
+tenir les rênes du gouvernement? Qui? Les hommes vertueux, dignes
+d'aimer leur patrie et la véritable gloire, qui savent bien que le
+tribunal de l'opinion publique n'est redoutable qu'aux méchants. Qui
+encore? Les ambitieux mêmes. Eh! plût à Dieu qu'il y eût sur la terre
+un moyen de leur faire perdre l'envie ou l'espoir de tromper ou
+d'asservir les peuples!
+
+En deux mots, il faut ou renoncer à la liberté, ou consentir à la
+liberté indéfinie de la presse. A l'égard des personnes publiques, la
+question est décidée.
+
+Il ne nous reste plus qu'à la considérer par rapport aux personnes
+privées. On voit que cette question se confond avec celle du meilleur
+système de législation sur la calomnie, soit verbale, soit écrite, et
+qu'ainsi elle n'est plus uniquement relative à la presse.
+
+II est juste sans doute que les particuliers attaqués par la calomnie
+puissent poursuivre la réparation du tort qu'elle leur a fait; mais il
+est utile de faire quelques observations sur cet objet.
+
+Il faut d'abord considérer que nos anciennes lois sur ce point sont
+exagérées, et que leur rigueur est le fruit évident de ce système
+tyrannique que nous avons développé, et de cette terreur excessive que
+l'opinion publique inspire au despotisme qui les a promulguées. Comme
+nous les envisageons avec plus de sang-froid, nous consentirons
+volontiers à modérer le code pénal qu'il nous a transmis; il me semble
+du moins que la peine qui sera prononcée contre les auteurs d'une
+inculpation calomnieuse doit se borner à la publicité du jugement qui
+la déclare telle et à la réparation pécuniaire du dommage qu'elle aura
+causé à celui qui en était l'objet. On sent bien que je ne comprends
+pas dans cette classe le faux témoignage contre un accusé, parce que ce
+n'est point ici une simple calomnie, une simple offense envers un
+particulier; c'est un mensonge fait à la loi pour perdre l'innocence,
+c'est un véritable crime public.
+
+En général, quant aux calomnies ordinaires, il y a deux espèces de
+tribunaux pour les juger, celui des magistrats et celui de l'opinion
+publique. Le plus naturel, le plus équitable, le plus compétent, le
+plus puissant, c'est sans contredit le dernier; c'est celui qui sera
+préféré par les hommes les plus vertueux et les plus dignes de braver
+les attaques de la haine et de la méchanceté; car il est à remarquer
+qu'en général l'impuissance de la calomnie est en raison de la probité
+et de la vertu de celui qu'elle attaque; et que plus un homme a le
+droit d'en appeler à l'opinion, moins il a besoin d'invoquer la
+protection du juge: il ne se déterminera donc pas facilement à faire
+retentir les tribunaux des injures qui lui auront été adressées, et il
+ne les occupera de ses plaintes que dans les occasions importantes où
+la calomnie sera liée à une trame coupable ourdie pour lui causer un
+grand mal, et capable de ruiner la réputation même la plus solidement
+affermie. Si l'on suit ce principe, il y aura moins de procès
+ridicules, moins de déclamations sûr l'honneur, mais plus d'honneur,
+surtout plus d'honnêteté et de vertu.
+
+Je borne ici mes réflexions sur cette troisième question, qui n'est pas
+le principal objet de cette discussion, et je vous propose de cimenter
+la première base de la liberté par le décret suivant.
+
+
+L'Assemblée nationale déclare:
+
+1° Que tout homme a le droit de publier ses pensées, par quelques
+moyens que ce soit; et que la liberté de la presse ne peut être gênée
+ni limitée en aucune manière;
+
+2° Que quiconque portera atteinte à ce droit doit être regardé comme
+ennemi de la liberté, et puni par la plus grande des peines qui seront
+établies par l'Assemblée nationale;
+
+3° Pourront néanmoins les particuliers qui auront été calomniés se
+pourvoir pour obtenir la réparation du dommage que la calomnie leur
+aura causé, par les moyens que l'Assemblée nationale indiquera.
+
+
+
+ * * * * * * * * *
+
+
+
+_Discours de Maximilien Robespierre à l'Assemblée nationale, sur la
+réélection des membres de l'Assemblée nationale_ (16 mai 1791)
+
+
+
+Messieurs,
+
+
+Les plus grands législateurs de l'antiquité, après avoir donné une
+constitution à leur pays, se firent un devoir de rentrer dans la foule
+des simples citoyens, et de se dérober même quelquefois à
+l'empressement de la reconnaissance publique. Ils pensaient que le
+respect des lois nouvelles dépendait beaucoup de celui qu'inspirait la
+personne des législateurs, et que le respect qu'imprime le législateur
+est attaché en grande partie à l'idée de son caractère et de son
+désintéressement. Du moins faut-il convenir que ceux qui fixent la
+destinée des nations et des races futures doivent être absolument
+isolés de leur propre ouvrage; qu'ils doivent être comme la nation
+entière, et comme la postérité. Il ne suffit pas même qu'ils soient
+exempts de toute vue personnelle et de toute ambition; il faut encore
+qu'ils ne puissent pas en être soupçonnés. Pour moi, je l'avoue, je
+n'ai pas besoin de chercher dans des raisonnements bien subtils la
+solution de la question qui vous occupe; je la trouve dans les premiers
+principes de la droiture et dans ma conscience. Nous allons délibérer
+sur la partie de la Constitution qui est la première base de la liberté
+et du bonheur public, l'organisation du Corps législatif; sur les
+règles constitutionnelles des élections, sur le renouvellement des
+corps électoraux. Avant de prononcer sur ces questions, faisons
+qu'elles nous soient parfaitement étrangères: pour moi, du moins, je
+crois pouvoir m'appliquer ce principe. En effet, je suppose que je ne
+fusse pas inaccessible à l'ambition d'être membre du Corps législatif,
+et certes, je déclare avec franchise que c'est peut-être le seul objet
+qui puisse exciter l'ambition d'un homme libre; je suppose que les
+chances qui pourraient me porter à cet emploi fussent liées à la
+manière dont les grandes questions nationales dont j'ai parlé seraient
+résolues; serais-je dans cet état d'impartialité et de désintéressement
+absolu qu'exige une tâche aussi importante? Et si un juge se récuse
+lorsqu'il tient par quelque affection, par quelque intérêt, même
+indirect, à une cause particulière, serais-je moins sévère envers
+moi-même, lorsqu'il s'agit de la cause des peuples? Non. Et puisqu'il
+n'existe pour tous les hommes qu'une même morale, qu'une même
+conscience, je conclus que cette opinion est celle de l'Assemblée
+nationale tout entière. C'est la nature même des choses qui a élevé une
+barrière entre les auteurs de la Constitution et les assemblées qui
+doivent venir après eux. En fait de politique, rien n'est utile que ce
+qui est juste et honnête; et rien ne prouve mieux cette maxime que les
+avantages attachés au parti que je propose.
+
+Concevez-vous quelle autorité imposante donnerait à votre Constitution
+le sacrifice prononcé par vous-mêmes des plus grands honneurs auxquels
+vos concitoyens puissent vous appeler? Combien les efforts de la
+calomnie seront faibles, lorsqu'elle ne pourra pas reprocher à un seul
+de ceux qui l'ont élevée d'avoir voulu mettre à profit le crédit que
+leur mission même leur donne sur leurs commettants, pour prolonger son
+pouvoir; lorsqu'elle ne pourra pas même dire que ceux qui passent pour
+avoir exercé une très grande influence sur vos délibérations ont eu la
+prétention de se faire de leur réputation et de leur popularité un
+moyen d'étendre leur empire sur une Assemblée nouvelle; lorsqu'enfin on
+ne pourra pas les soupçonner d'avoir plié au désir très louable en soi
+de servir la patrie sur un grand théâtre, les principes des importantes
+délibérations qui nous restent à prendre!
+
+Cependant, si, incapables de tout retour personnel sur eux-mêmes, ils
+étaient attachés au système contraire, par des scrupules purement
+relatifs à l'intérêt public, il me semble qu'il serait facile de les
+dissiper.
+
+Plusieurs semblent croire à la nécessité de conserver dans la
+législature prochaine une partie des membres de l'Assemblée actuelle;
+d'abord, parce que, pleins d'une juste confiance en vous, ils
+désespèrent que nous puissions être remplacés par des successeurs
+également dignes de la confiance publique.
+
+En partageant le sentiment, honorable pour l'Assemblée actuelle, qui
+est la base de cette opinion, je crois exprimer le vôtre, en disant que
+nous n'avons ni le droit, ni la présomption de penser qu'une nation de
+vingt-cinq millions d'hommes, libre et éclairée, est réduite à
+l'impuissance de trouver facilement 720 défenseurs qui nous vaillent.
+Et si, dans un temps où l'esprit public n'était point encore né, où la
+nation ignorait ses droits et ne prévoyait point encore sa destinée,
+elle a pu faire des choix dignes de cette révolution, pourquoi n'en
+ferait-elle pas de meilleurs encore, lorsque l'opinion publique est
+éclairée et fortifiée par une expérience de deux années si fécondes en
+grands événements et en grandes leçons?
+
+Les partisans de la réélection disent encore qu'un certain nombre de
+membres, et même que certains membres de cette Assemblée sont
+nécessaires pour éclairer, pour guider la législature suivante par les
+lumières de leur expérience, et par la connaissance plus parfaite des
+lois qui sont leur ouvrage.
+
+Pour moi, sans m'arrêter à cette idée qui a peut-être quelque chose do
+spécieux, je pense d'abord que ceux qui, hors de cette Assemblée, ont
+lu, ont suivi nos opérations, qui ont adopté nos décrets, qui les ont
+défendus, qui ont été chargés par la confiance publique de les faire
+exécuter, que cette foule de citoyens dont les lumières et le civisme
+fixent les regards de leurs compatriotes, connaissent aussi les lois et
+la Constitution; je crois qu'il n'est pas plus difficile de les
+connaître qu'il ne l'a été de les faire. Je pourrais même ajouter que
+ce n'est pas au milieu de ce tourbillon immense d'affaires où nous nous
+sommes trouvés, qu'on a été le plus à portée de reconnaître l'ensemble
+et les détails de toutes nos opérations; je pense d'ailleurs que les
+principes de notre Constitution sont gravés dans le coeur de tous les
+hommes, et dans l'esprit de la majorité des Français; que ce n'est
+point de la tête de tels ou tels orateurs qu'elle est sortie, mais du
+sein même de l'opinion publique qui nous avait précédés et qui nous a
+soutenus. C'est à elle, c'est à la volonté de la nation, qu'il faut
+confier sa durée et sa perfection, et non à l'influence de quelques-uns
+de ceux qui la représentent en ce moment. Si elle esl votre ouvrage,
+n'est-elle pas le patrimoine des citoyens qui ont juré de la défendre
+contre tous ses ennemis? N'est-elle pas l'ouvrage de la nation qui l'a
+adoptée? Pourquoi les assemblées de représentants choisis par elle
+n'auront-elles pas droit à la même confiance? Et quelle est celle qui
+oserait renverser la Constitution contre sa volonté? Quant aux
+prétendus guides qu'une assemblée pourrait transmettre à celles qui la
+suivent, je ne crois point du tout à leur utilité. Ce n'est point dans
+l'ascendant des orateurs qu'il faut placer l'espoir du bien public,
+mais dans les lumières et dans le civisme de la masse des assemblées
+représentatives: l'influence de l'opinion publique et de l'intérêt
+général diminue en proportion de celle que prennent les orateurs; et
+quand ceux-ci parviennent à maîtriser les délibérations, il n'y a plus
+d'assemblée, il n'y a plus qu'un fantôme de représentation. Alors se
+réalise le mot de Thémistocle, lorsque, montrant son fils enfant, il
+disait: "Voilà celui qui gouverne la Grèce; ce marmot gouverne sa mère,
+sa mère me gouverne, je gouverne les Athéniens, et les Athéniens
+gouvernent la Grèce." Ainsi une nation de vingt-cinq millions d'hommes
+serait gouvernée par l'Assemblée représentative, celle-ci par un petit
+nombre d'orateurs adroits, et par qui ces orateurs seraient-ils
+gouvernés quelquefois?... Je n'ose le dire, mais vous pourrez
+facilement le deviner. Je n'aime point cette science nouvelle qu'on
+appelle la tactique des grandes assemblées: elle ressemble trop à
+l'intrigue: la vérité et la raison doivent seules régner dans les
+assemblées législatives. Je n'aime pas que des hommes habiles puissent,
+en dominant une assemblée par ces moyens, préparer, assurer leur
+domination sur une autre, et perpétuer ainsi un système de coalition
+qui est le fléau de la liberté. J'ai de la confiance en des
+représentants qui, ne pouvant étendre au delà de deux ans les vues de
+leur ambition, seront forcés de la borner à la gloire de servir leur
+pays et l'humanité, de mériter l'estime et l'amour des citoyens dans le
+sein desquels ils sont sûrs de retourner à la fin de leur mission. Deux
+années de travaux aussi brillants qu'utiles sur un tel théâtre
+suffisent à leur gloire. Si la gloire, si le bonheur de placer leurs
+noms parmi ceux des bienfaiteurs de la patrie ne leur suffit pas, ils
+sont corrompus, ils sont au moins dangereux; il faut bien se garder de
+leur laisser les moyens d'assouvir un autre genre d'ambition. Je me
+défierais de ceux qui, pendant quatre ans, resteraient en butte aux
+caresses, aux séductions royales, à la séduction de leur propre
+pouvoir, enfin à toutes les tentations de l'orgueil ou de la cupidité.
+Ceux qui me représentent, ceux dont la volonté est censée la mienne, ne
+sauraient être trop rapprochés de moi, trop identifiés avec moi; sinon
+la loi, loin d'être la volonté générale, ne sera plus que l'expression
+des caprices ou des intérêts particuliers de quelques ambitieux; les
+représentants, ligués contre le peuple, avec le ministère et la cour,
+deviendront des souverains, et bientôt des oppresseurs. Ne nous dites
+donc plus que s'opposer à la réélection, c'est violer la liberté du
+peuple. Quoi! est-ce violer la liberté que d'établir les formes, que de
+fixer les règles nécessaires pour que les élections soient utiles à la
+liberté? Tous les peuples n'ont-ils pas adopté cet usage? n'ont-ils pas
+surtout proscrit la réélection dans les magistratures importantes, pour
+empêcher que, sous ce prétexte, les ambitieux ne se perpétuassent par
+l'intrigue et par la facilité des peuples? N'avez-vous pas vous-mêmes
+déterminé des conditions d'éligibilité? Les partisans de la réélection
+ont-ils alors réclamé contre ces décrets? Or, faut-il que l'on puisse
+nous accuser de n'avoir cru à la liberté indéfinie en ce genre que
+lorsqu'il s'agissait de nous-mêmes, et de n'avoir montré ce scrupule
+excessif que lorsque l'intérêt public exigeait la plus salutaire de
+toutes les règles qui peuvent en diriger l'exercice? Oui, sans doute,
+toute restriction injuste, contraire aux droits des bommes, et qui ne
+tourne point au profit de l'égalité, est une atteinte portée à la
+liberté du peuple: mais toute précaution sage et nécessaire, que la
+nature même des choses indique, pour protéger la liberté contre la
+brigue et contre les abus du pouvoir des représentants, n'est-elle pas
+commandée par l'amour même de la liberté?
+
+Et d'ailleurs, n'est-ce pas au nom du peuple que vous faites ces lois?
+C'est mal raisonner que de présenter vos décrets comme des lois dictées
+par des souverains à des sujets; c'est la Nation qui les porte
+elle-même, par l'organe de ses représentants. Dès qu'ils sont justes et
+conformes aux droits de tous, ils sont toujours légitimes. Or, qui peut
+douter que la Nation ne puisse convenir des règles qu'elle suivra dans
+ses élections pour se défendre elle-même contre l'erreur et contre la
+surprise?
+
+Au reste, pour ne parler que de ce qui concerne l'Assemblée actuelle,
+j'ai fait plus que prouver qu'il était utile de ne point permettre la
+réélection; j'ai fait voir une véritable incompatibilité, fondée sur la
+nature même de ses droits. S'il était convenable de paraître avoir
+besoin d'insister sur une question de cette nature, j'ajouterais encore
+d'autres raisons.
+
+Je dirais qu'il importe de ne point donner lieu de dire que ce n'était
+point la peine de tant presser la fin de notre mission, pour la
+continuer, en quelque sorte, sous une forme nouvelle. Je dirais surtout
+une raison qui est aussi simple que décisive. S'il est une assemblée
+dans le monde à qui il convienne de donner le grand exemple que je
+propose, c'est, sans contredit, celle qui, durant deux années entières,
+a supporté des travaux dont l'immensité et la continuité semblaient
+être au-dessus des forces humaines.
+
+Il est un moment où la lassitude affaiblit nécessairement les ressorts
+de l'âme et de la pensée; et lorsque ce moment est arrivé, il y aurait
+au moins de l'imprudence, pour tout le monde, à se charger encore, pour
+deux ans, du fardeau des destinées d'une nation. Quand la nature même
+et la raison nous ordonnent le repos, pour l'intérêt public autant que
+pour le nôtre, l'ambition ni même le zèle n'ont point le droit de les
+contredire. Athlètes victorieux, mais fatigués, laissons la carrière à
+des successeurs frais et vigoureux, qui s'empresseront de marcher sur
+nos traces, sous les yeux de la nation attentive, et que nos regards
+seuls empêcheront de trahir leur gloire et leur patrie. Pour nous, hors
+de l'Assemblée législative, nous servirons mieux notre pays qu'en
+restant dans son sein. Répandus sur toutes les parties de cet Empire,
+nous éclairerons ceux de nos concitoyens qui ont besoin de lumières;
+nous propagerons partout l'esprit public, l'amour de la paix, de
+l'ordre, des lois et de la liberté. Oui, voilà, dans ce moment, la
+manière la plus digne de nous, et la plus utile à nos concitoyens, de
+signaler notre zèle pour leurs intérêts. Rien n'élève les âmes des
+peuples, rien ne forme les moeurs publiques comme les vertus des
+législateurs. Donnez à vos concitoyens ce grand exemple d'amour pour
+l'égalité, d'attachement exclusif au bonheur de la patrie, donnez-le à
+vos successeurs, à tous ceux qui sont destinés à influer sur le sort
+des nations. Que les Français comparent le commencement de votre
+carrière avec la manière dont vous l'aurez terminée, et qu'ils doutent
+quelle est celle de ces deux époques où vous vous serez montrés plus
+purs, plus grands, plus dignes de leur confiance.
+
+Je souhaite que ce parti soit agréable à ceux mêmes qui croiraient
+avoir les prétentions les plus fondées aux honneurs de la législature.
+S'ils ont toujours marché d'un pas ferme vers le bien public et vers la
+liberté, il ne leur reste rien de plus à désirer: si quelqu'un aspirait
+à d'autres avantages, ce serait une raison pour lui de fuir une
+carrière où peut-être l'ambition pourrait à la fin rencontrer des
+écueils. Au reste, je pense que toutes les ressources de l'éloquence et
+de la dialectique seraient ici inutiles pour obscurcir des vérités que
+le sentiment, autant que le bon sens, découvre à tous les hommes
+honnêtes; et s'il est facile en général de tenir l'opinion suspendue
+par des raisonnements plus ou moins spécieux, il est au moins
+dangereux, dans certaines occasions, qu'un oeil attentif ne voie
+l'intérêt personnel percer à travers les plus beaux lieux communs sur
+les droits et sur la liberté du peuple. Je suis loin de prévoir ici de
+pareils obstacles pour une proposition qui, par sa nature, semble
+appeler un assentiment aussi prompt que général; mais, si elle en
+éprouvait, je la crois tellement nécessaire à l'intérêt de la nation et
+liée à la gloire de ses représentants, que je n'hésiterais pas à leur
+demander une permission qu'ils n'ont jamais refusée à personne: celle
+de dire quelques mois pour répondre aux objections que ma motion
+pourrait essuyer.
+
+Je finis par une déclaration franche: ce qui a achevé de me convaincre
+de la vérité de l'opinion que je soutiens, ce qui m'y a invariablement
+attaché, c'est à la fois et la vivacité des efforts et la faiblesse des
+raisons par lesquels on s'est efforcé de préparer de longue main les
+esprits au système contraire. Cette curiosité inquiète avec laquelle on
+interrogeait les opinions particulières; ces insinuations adroites, ces
+propos répétés à l'oreille pour décréditer d'avance ceux à qui l'on
+croyait une opinion contraire, en assurant qu'il n'y avait que des
+ennemis de l'ordre ou de la liberté qui pussent la soutenir; cet art de
+remplir les esprits de terreur par les mots d'anarchie, d'aristocratie;
+ces inquiétudes, ces mouvements, ces coalitions: enfin j'ai vu que ce
+système se réduisait tout entier à cette idée pusillanime, fausse et
+injurieuse à la nation, de regarder le sort de la révolution comme
+attaché à un certain nombre d'individus; et j'ai dit: la raison et la
+vérité ne combattent point avec de pareilles armes, et ne déploient
+point ce genre d'activité. J'ai cru sentir qu'il importait infiniment
+de détruire la cause de toutes ces agitations; il m'a paru que, dans un
+temps où nous devons tous réunir toutes nos forces pour terminer nos
+travaux d'une manière également prompte et réfléchie, ce serait un
+grand malheur que des hommes éclairés fussent en quelque sorte partagés
+entre les soins qu'ils exigent et l'attention qu'ils pourraient donner
+à ce qui se passerait au dehors, dans le temps des assemblées et des
+élections dont le moment approche. Quel scandale si ceux qui doivent
+faire des lois contre la brigue pouvaient en être eux-mêmes accusés! Et
+combien n'importe-t-il pas de faire cesser certains bruits, mal fondés
+sans doute, qui se sont déjà répandus et même accrédités! Enfin, et ce
+seul mot suffisait peut-être: puisque nous allons fixer définitivement
+les rapports, le pouvoir des législatures, la manière même d'y être
+élu, procédons à ce grand travail, non comme des hommes destinés à en
+être membres, mais comme des hommes qui doivent redevenir de simples
+citoyens. Pour nous garantir à nous-mêmes, pour garantir à la nation
+entière que nous serons tous animés d'un tel esprit, le moyen le plus
+sûr est de nous placer, en effet, nous-mêmes dans cette condition. Il
+faut donc, avant tout, décider la question qui concerne les membres de
+'Assemblée actuelle.
+
+Je demande que l'on décrète que les membres de l'Assemblée actuelle ne
+pourront être réélus à la suivante.
+
+
+
+ * * * * * * * * *
+
+
+
+_Second discours prononcé à l'Assemblée nationale, le 18 mai 1791,
+par Maximilien Robespierre, député du département du Pas-de-Calais,
+sur la rééligibilité des membres du Corps législatif_ (18 mai 1791)
+
+
+
+Tout prouve l'importance de la question que vous agitez, tout, jusqu'à
+la manière dont on a défendu le système de la réélection. Quelles
+qu'aient été les circonstances qui ont précédé et accompagné cette
+discussion, je ne veux voir, je ne veux examiner que les principes de
+l'intérêt général, qui doit être la règle de votre décision.
+
+Quel est le principe, quel est le but des lois à faire sur les
+élections? L'intérêt du peuple. Partout où le peuple n'exerce pas son
+autorité, et ne manifeste pas sa volonté par lui-même, mais par des
+représentants, si le corps représentatif n'est pas pur et presque
+identifié avec le peuple, la liberté est anéantie. Le grand principe du
+gouvernement représentatif, l'objet essentiel des lois, doit être
+d'assurer la pureté des élections et l'incorruptibilité des
+représentants. Si la rééligibilité va à ce but, elle est bonne; si elle
+s'en éloigne, elle est mauvaise. Je ne sais si c'est sérieusement que
+les partisans de la réélection ont prétendu que le système contraire
+blessait la liberté du peuple. Toute entrave mise à la liberté des
+choix, dès qu'elle est inutile, est injuste; à plus forte raison, si
+elle est nuisible ou dangereuse: mais toute règle qui tend à défendre
+le peuple contre la brigue, contre les malheurs des mauvais choix,
+contre la corruption de ses représentants, est juste et nécessaire.
+Voilà, ce me semble, les vrais principes de cette question.
+
+Vous avez cru me mettre en contradiction avec moi-même, en observant
+que j'avais manifesté une opinion contraire à la condition prescrite
+par le décret du marc d'argent; et cet exemple même est la preuve la
+plus sensible de la vérité de la doctrine que j'expose ici. Si
+plusieurs ont adopté une opinion contraire au décret du marc d'argent,
+c'est parce qu'ils le regardaient comme une de ces règles fausses qui
+offensent la liberté au lieu de la maintenir; c'est parce qu'ils
+pensaient que la richesse ne pouvait pas être la mesure ni du mérite,
+ni des droits des hommes; c'est qu'ils ne trouvaient aucun danger à
+laisser tomber le choix des électeurs sur des hommes qui, ne pouvant
+subjuguer les suffrages par les ressources de l'opulence, ne les
+auraient obtenus qu'à force de vertus; c'est parce que loin de
+favoriser la brigue, la concurrence des citoyens qui ne payaient point
+cette contribution ne favorisait que le mérite. Mais de ce que je
+croirais que le décret du marc d'argent n'est pas utile, s'ensuit-il
+que je blâmerais ceux qui repoussent les hommes flétris, ceux qui
+défendent la réélection des membres des corps administratifs?
+
+Mais si, lorsque réellement les principes de la liberté étaient
+attaqués, vous aviez montré beaucoup moins de disposition à vous
+alarmer; si ce même décret du marc d'argent avait obtenu votre
+suffrage, n'est-ce pas moi qui pourrais dire que vous êtes en
+contradiction avec vous-mêmes, et qui aurais le droit de m'étonner que
+les excès de votre zèle datent précisément du moment où il était
+question d'assurer à des représentants, et même sans aucune exception,
+la perspective d'une réélection éternelle?
+
+Laissez donc cette extrême délicatesse de principes, et examinons sans
+partialité le véritable point de la question, qui consiste à savoir si
+la rééligibilité est propre ou non à assurer au peuple de bons
+représentants. C'est d'après les vices des hommes qu'il faut en
+calculer les effets; car ce n'est que contre ces vices que les lois
+sont faites. Or, l'expérience a toujours prouvé qu'autant les peuples
+sont indolents ou faciles à tromper, autant ceux qui les gouvernent
+sont habiles et actifs pour étendre leur pouvoir et opprimer la liberté
+publique: c'est cette double cause qui a fait que les magistratures
+électives sont devenues perpétuelles et ensuite héréditaires. C'est
+l'histoire de tous les siècles qui a prouvé qu'une loi prohibitive de
+la réélection est le plus sûr moyen de conserver la liberté.
+Parlez-vous d'un corps de représentants destinés à faire des lois, à
+être les interprètes de la volonté générale? La nature même de leurs
+fonctions les rappelle impérieusement dans la classe des simples
+citoyens. Ne faut-il pas en effet qu'ils se trouvent dans la situation
+qui confond le plus leur intérêt et leur voeu personnel avec celui du
+peuple? Or, pour cela, il faut que souvent ils redeviennent peuple
+eux-mêmes. Mettez-vous à la place des simples citoyens, et dites de qui
+vous aimeriez mieux recevoir des lois, ou de celui qui est sûr de
+n'être bientôt plus qu'un citoyen, ou de celui qui tient encore à son
+pouvoir par l'espérance de le perpétuer.
+
+Vous dites que le Corps législatif sera trop faible pour résister à la
+force du pouvoir exécutif, si tous les membres sont renouvelés tous les
+deux ans: mais à quoi tient donc la véritable force du Corps
+législatif? Est-ce à la puissance, au crédit, à l'importance de tels ou
+tels individus? Non: c'est à la Constitution sur laquelle il est fondé;
+c'est à la puissance, à la volonté de la nation qu'il représente et qui
+le regarde lui-même comme le boulevard nécessaire de la liberté
+publique. Croyez-vous que la nation consentira encore à reprendre ses
+premières chaînes, et à voir le despotisme ministériel se relever seul
+sur les débris des anciennes corporations, ou ces corporations
+elles-mêmes renaître de leurs propres cendres? Si telle est sa volonté,
+vos efforts sont superflus; mais s'il est évident aux yeux de tout
+homme raisonnable que sa volonté est différente, n'est-il pas ridicule
+de croire que le pouvoir de ses représentants disparaîtra devant le
+pouvoir exécutif, si tel individu cède sa place à un autre représentant
+qu'elle aura choisi? Le pouvoir du Corps législatif est immense par sa
+nature même: il est assuré par sa permanence, par la faculté de
+s'assembler sans convocation, par la loi qui refusera au roi le pouvoir
+de le dissoudre. Le respect, l'amour qu'inspireront les collections
+d'hommes qui le composeront successivement, dépendront des vertus, de
+la justice de ces hommes. Or, croyez-vous qu'ils seront plus
+incorruptibles sous la loi de la rééligibilité, que sous celle qui la
+proscrira?
+
+Je crois qu'il est facile de prouver le contraire. C'est dans votre
+système que le Corps législatif sera trop faible pour résister, non pas
+à la force du pouvoir exécutif, mais à ses caresses et à ses
+séductions. Car, dès le moment où il sera assis sur les bases de la
+Constitution, ce n'est pas à le détruire que le pouvoir exécutif
+s'appliquera, mais à le corrompre; et ce qui sera à craindre, ce n'est
+pas qu'il soit trop faible contre la puissance exécutive, c'est qu'il
+soit trop fort contre la liberté des citoyens. Or, comparez les moyens
+de corruption dans le cas de la rééligibilité, avec ceux qu'il peut
+épuiser, dans le système contraire. N'est-il pas clair que le
+gouvernement aurait bien moins d'intérêt à corrompre des hommes dont la
+retraite romprait la trame qu'il aurait ourdie de concert avec eux
+contre la liberté de la nation; qu'il faudrait la renouer
+périodiquement avec de nouveaux obstacles et de nouveaux frais, sans
+être jamais sûr de recueillir dans une Assemblée nouvelle ce qu'il
+aurait semé dans la précédente: au contraire, voyez-le aux prises, pour
+ainsi dire, avec des représentants rééligibles; il s'attachera à ceux
+qui, par leur éloquence et par leur adresse, exerceront plus
+d'influence sur l'Assemblée législative; ils feront servir au succès de
+ses prétentions la réputation même de popularité qu'ils auront eu soin
+d'acquérir; et quand il les aura aidés de son pouvoir, pour les faire
+réélire à la législature suivante, ils achèveront alors de lui rendre
+les plus signalés services. Mais vous ne comprenez pas, dites-vous,
+comment le pouvoir exécutif pourrait concevoir l'idée de séduire des
+membres du Corps législatif, depuis qu'il ne peut plus les appeler au
+ministère. Je rougirais de vous rappeler qu'il existe d'autres moyens
+de corruption: mais je pourrais au moins demander si ces places que
+l'on ne peut obtenir pour soi, on peut ne pas les détourner sur ses
+amis, sur ses proches, sur son père, sur son fils; si le crédit d'un
+ministre est entièrement inutile; s'il est impossible que des membres
+du Corps législatif règnent en effet sous son nom, et qu'ils fassent,
+avec lui, une espèce d'échange de leur crédit et de leur pouvoir: je
+pourrais dire même que ce serait déjà un grand avantage que celui
+d'être porté à la législature par le parti et par l'influence que le
+pouvoir exécutif peut avoir dans les assemblées électorales. Il est
+vrai que vous supposez toujours que ceux qui seront réélus seront
+toujours les plus zélés et les plus sincères défenseurs de la patrie.
+Vous oubliez donc que vous avez dit vous-mêmes qu'un mot dit à propos
+lève tous les doutes sur le patriotisme d'un homme? Vous croyez à
+l'impuissance de l'intrigue et du charlatanisme! Vous croyez au
+discernement parfait, à l'impartialité absolue de ceux qui choisiront
+pour le peuple! Vous ignorez qu'il existe un art de s'abandonner
+toujours au cours de l'opinion du moment, en évitant soigneusement de
+la heurter pour servir le peuple; et que, dans cette arène, l'intrigant
+souple et ambitieux lutte souvent, avec avantage, contre le citoyen
+modeste et incorruptible! Mais c'est ici que le parallèle du
+représentant rééligible, et de celui qui ne l'est pas, tourne
+entièrement contre votre système. Suivez-les l'un et l'autre dans le
+cours de leur carrière. Le premier, séduit par l'espérance de prolonger
+la durée de son pouvoir, partage sa sollicitude entre ce soin et celui
+de la chose publique. A mesure surtout qu'il approche de la fin de sa
+carrière, il s'occupe avec plus d'ardeur des moyens de la recommencer;
+il songera plus à son canton qu'à sa patrie, à lui-même qu'à ses
+commettants: parmi ceux-ci, il caressera, il défendra avec plus de zèle
+ceux qui pourront seconder avec plus de succès son projet favori; il se
+gardera bien de protéger un citoyen obscur et malheureux contre un
+homme puissant et accrédité dans sa contrée, surtout si cet acte de
+justice n'était pas de nature à produire un éclat favorable à son
+ambition. Représentez-vous une Assemblée tout entière dans cette
+situation: les représentants du peuple détournés du grand objet de leur
+mission, changés en autant de rivaux, divisés par la jalousie, par
+l'intrigue, occupés presque uniquement à se supplanter, à se décrier
+les uns les autres, dans l'opinion de leurs concitoyens:
+reconnaissez-vous là des législateurs, des dépositaires du bonheur du
+peuple? Quelle sera l'influence de ces brigues honteuses? Elles
+dépraveront les moeurs publiques en même temps qu'elles dégraderont la
+majesté des lois.
+
+Quel respect le peuple aurait-il pour des législateurs qui lui
+donneraient l'exemple des vices mêmes qu'ils doivent réprimer?
+Supposez, au contraire, que les législateurs soient mis à l'abri de ces
+tentations par la loi qui met obstacle à la rééligibilité, ils ne
+doivent avoir naturellement d'autre pensée que celle du bien public. Le
+pouvoir exécutif a moins d'intérêt de les séduire, parce qu'ils ne
+peuvent pas lui vendre un système de perfidies gradué et prolongé dans
+une autre législature: leur prévarication serait d'autant plus odieuse
+qu'elle serait plus brusque et plus précipitée. Le véritable objet de
+leur ambition, déterminé par la durée même de leur mission, est de la
+mettre à profit pour leur gloire, pour mériter l'estime et la
+reconnaissance de la nation dans le sein de laquelle ils sont sûrs de
+retourner. Je m'étonne donc de l'extrême prévention que l'un des
+préopinants surtout, M. Duport, a marquée pour une législature dont les
+membres ne pourraient point être réélus, quand il a prononcé qu'ils
+n'emploieraient leur temps qu'à deux choses: à médire des ministres, et
+à plaider la cause de leurs départements contre l'intérêt général de la
+nation. Quant aux intérêts du département, j'ai déjà prouvé que cet
+inconvénient, et même un inconvénient plus grave, n'existait que dans
+le système opposé: quant aux ministres, s'ils en médisaient, cela
+prouverait au moins qu'ils ne leur seraient point asservis; et c'est
+beaucoup. D'ailleurs, quoique nous soyons nous-mêmes entachés de ce
+vice capital, par le décret de lundi* [*Il s'agit du décret de
+l'avant-veille, 16 mai, par lequel l'Assemblée avait prescrit que ses
+membres ne pourraient être réélus à la législature suivante.], je suis
+persuadé que nous emploierons notre temps à quelque chose de mieux qu'à
+médire des ministres sans nécessité, et à parler uniquement des
+affaires de nos départements; et je suis convaincu, au surplus, que ce
+décret, quoi qu'on puisse dire, n'a pas affaibli l'estime de la nation
+pour ses représentants actuels.
+
+On a fait une autre objection qui ne me paraît pas plus raisonnable,
+lorsqu'on a dit que, sans l'espoir delà rééligibilité, on ne trouverait
+pas, dans les vingt-cinq millions d'hommes qui peuplent la France, des
+hommes dignes de la législature. Ce qui me paraît évident, c'est que
+s'opposer à la réélection est le véritable moyen de bien composer la
+législature. Quel est le motif qui doit appeler, qui peut appeler un
+citoyen vertueux à désirer ou à accepter cet honneur, le plus grand de
+ceux que la nation française puisse accorder à ses citoyens? Sont-ce
+les richesses, le désir de dominer, et l'amour du pouvoir? Non. Je n'en
+connais que deux: le désir de servir sa patrie; le second, qui est
+naturellement uni à celui-là, c'est l'amour de la véritable gloire,
+celle qui consiste, non dans l'éclat des dignités, ni dans le faste
+d'une grande fortune, mais dans le bonheur de mériter l'amour de ses
+semblables par des talents et des vertus. Or, je dis que deux années de
+travaux aussi brillants qu'utiles, sur le plus grand théâtre où les
+talents et les vertus puissent se développer, suffisent pour satisfaire
+ce genre d'ambition. Quand on les a bien su mettre à profit, on peut
+retourner, avec quelque plaisir, dans le sein de sa famille, et
+souffrir avec patience cet intervalle de deux ans, qui peut paraître
+une situation violente à un ambitieux, mais qui est nécessaire à
+l'homme, le plus éclairé, pour méditer sur les principes de la
+législation avec plus de profondeur qu'on ne peut le faire au milieu du
+tourbillon des affaires, et surtout pour reprendre ce goût de
+l'égalité, que l'on perd aisément dans les grandes places. Ne me parlez
+pas de pur civisme et de perfection idéale, et ne calomniez pas la
+nature humaine, pour avoir un prétexte de repousser ces principes. Je
+vous assure que ces sentiments sont plus naturels que vous ne croyez:
+je connais plus d'un homme qui pense ainsi; j'en ai sous mes yeux; et
+l'oeil du public en découvrirait davantage, si l'état ancien de notre
+gouvernement avait permis qu'un plus grand nombre d'hommes acquît ou
+l'habitude ou l'audace de la parole: mais laissez se répandre les
+principes du droit public, et s'établir la nouvelle constitution; et
+vous verrez naître une foule d'hommes qui développeront un caractère et
+des talents. Croyez, croyez dès à présent qu'il existe dans chaque
+contrée de l'empire des pères de famille qui viendront volontiers
+remplir le ministère de législateurs, pour assurer à leurs enfants des
+moeurs, une patrie, le bonheur et la liberté; des citoyens qui se
+dévoueront volontiers, pendant deux ans, au bonheur de servir leurs
+concitoyens, et de secourir les opprimés. Et si vous avez tant de peine
+à croire à la vertu, croyez du moins à l'amour-propre, croyez que, chez
+une nation qui n'est pas tout à fait stupide et abrutie, un grand
+nombre d'hommes, un trop grand nombre peut-être, sera naturellement
+jaloux d'obtenir le prix le plus glorieux de la confiance publique.
+Voulez-vous me parler de ces hommes qu'une ambition vile et insensée
+dévore, qui n'estiment rien que la richesse et l'orgueil du pouvoir; de
+ces hommes que le génie de l'intrigue pousse dans une carrière que le
+seul génie de l'humanité devrait ouvrir? Voulez-vous me dire qu'ils
+fuiront la législature, si l'appât de la réélection ne les y attire?
+Tant mieux! Ils ne troubleront pas le bonheur public par leurs
+intrigues; et la vertu modeste recevra le prix qu'ils lui auraient
+enlevé. Voulez-vous faire des fonctions du législateur un état
+lucratif, un vil métier? Non. Dispensez-vous donc du détail de toutes
+ces petites convenances personnelles, de tous ces méprisables calculs
+qui contrastent avec la grandeur d'une si sainte mission.
+
+Faut-il dissiper encore une autre crainte? Vous craignez que, si l'on
+ne conserve pas des membres de chaque législature, les autres n'aient
+pas les lumières nécessaires pour remplir leurs fonctions.
+
+Je pourrais observer que cet argument banal, comme ceux que j'ai déjà
+réfutés, s'appliquait à la disposition qui écarte les membres de
+l'Assemblée nationale actuelle de la législature prochaine, et que
+l'Assemblée l'a rejeté, quoi qu'on ait dit, avec une profonde sagesse.
+Son moindre défaut est de présenter les fonctions du législateur comme
+on présentait la finance lorsqu'elle était couverte d'un voile
+mystérieux! Quoi! lorsque étrangers, pour la plupart, à ces
+occupations, vous avez suffi à des travaux si immenses, si compliqués;
+quand vous avez pensé que la législature qui, après vous, devait être
+la plus surchargée d'affaires, pouvait se passer de votre secours, et
+être entièrement composée de nouveaux individus, vous croiriez que les
+législatures suivantes auront besoin de transmettre à celles qui
+viendront après elles des guides, des Nestors politiques, dans le temps
+où toutes les parties du gouvernement seront plus simplifiées et plus
+solidement affermies? Non; la législation tient bien plus à des
+principes qu'à la routine. Toutes les lois importantes sont toujours
+devancées par l'opinion publique, provoquées par un besoin présent, ou
+par la nécessité de réformer des abus dont on a longtemps gémi. On a
+voulu fixer votre attention sur de certains détails de finance,
+d'administration, comme si les législatures, par le cours naturel des
+choses, ne devaient pas voir dans leur sein des hommes instruits dans
+l'administration, dans la finance, et présenter une diversité infinie
+de connaissances, de talents en tout genre. Je conclurai plutôt, de
+tout ce qu'on a dit à cet égard, qu'il n'est pas bon qu'il reste des
+membres de l'ancienne; car s'ils étaient présumés d'avance nécessaires
+à certaines parties qui tiennent à l'administration, ils se
+perpétueraient dans les mêmes emplois: les autres membres se
+dispenseraient de s'en instruire; et l'esprit particulier, l'intérêt
+individuel seraient substitués aux lumières, au voeu général de
+l'Assemblée représentative. Ce qui m'étonne surtout, c'est que ceux qui
+veulent nous inspirer ces terreurs aient oublié de faire une
+observation bien simple, qui les en eût eux-mêmes préservés. Comment
+croire en effet à cette effroyable pénurie d'hommes éclairés, puisque
+après chaque législature on pourra choisir les membres de celles qui
+l'auront précédée? Les partisans les plus zélés de la réélection
+peuvent se rassurer; s'ils se croyaient absolument nécessaires au salut
+public, dans deux ans ils pourront être les ornements et les oracles de
+la législature qui suivra immédiatement la prochaine.
+
+Comment concevoir après cela ces cris éternels que nous entendons
+retentir depuis plusieurs jours: c'en est fait de la Constitution; la
+liberté est perdue? Il est vrai que ces déclamations portaient
+principalement sur le décret qui concerne l'Assemblée actuelle; il est
+vrai que tous ces discours étaient faits et préparés avant ce décret,
+et qu'ils étaient destinés à prouver aussi que nous devions être
+réélus; et je ne sais si l'on trouve un secret plaisir à le censurer en
+discutant une question liée aux principes qui l'ont dicté: mais ce que
+je sais bien, c'est qu'il est permis de s'étonner de ce que ces
+personnes n'ont commencé à nous effrayer sur les dangers de la patrie,
+que le jour où l'Assemblée nationale a donné ce grand exemple de
+sagesse et de magnanimité. Pour moi, indépendamment de toutes les
+raisons que j'ai déduites et que je pourrais ajouter, un fait
+particulier me rassure: c'est que les mêmes personnes qui nous ont dit:
+tout est perdu, si on ne réélit pas, disaient aussi, le jour du décret
+qui nous interdit l'entrée du ministère: tout est perdu; la liberté du
+peuple est violée; la Constitution est détruite. Je me rassure, dis-je,
+parce que je crois que la France peut subsister, quoique quelques-uns
+d'entre nous ne soient ni législateurs, ni ministres; je ne crois pas
+que l'ordre social soit désorganisé, comme on l'a dit, précisément
+parce que l'incorruptibilité des représentants du peuple sera garantie
+par des lois sages. Ce n'est pas que je ne puisse concevoir aussi de
+certaines alarmes d'un autre genre; j'oserais même dire que tel
+discours véhément, dont l'impression fut ordonnée hier, est lui-même un
+danger, ou du moins en présage quelqu'un. A Dieu ne plaise que ce qui
+n'est point relatif à l'intérêt public soit ici l'objet d'une de mes
+pensées! Aussi suis-je bien loin de juger sévèrement cette longue
+mercuriale prononcée contre l'Assemblée nationale le lendemain du jour
+où elle a rendu un décret qui l'honore, et tous ces anathèmes lancés du
+haut de la tribune contre toute doctrine qui n'est pas celle du
+professeur: mais si en même temps qu'on prévoit, qu'on annonce des
+troubles prochains; en même temps que l'on en voit les causes dans
+cette lutte continuelle des factions diverses et dans d'autres
+circonstances que l'on connaît très bien, on s'étudiait à les attribuer
+d'avance à l'Assemblée nationale, au décret qu'elle vient de rendre, on
+cherchait d'avance à se mettre à part, ne me serait-il pas permis de
+m'affliger d'une telle conduite, et d'être trop convaincu de ce que
+l'on aurait voulu prouver: que la liberté serait en effet menacée? Mais
+je ne veux pas moi-même suivre l'exemple que je désapprouve, en fixant
+l'attention de l'Assemblée sur un épisode plus long que l'objet de la
+discussion; j'en ai dit assez pour prouver que, si les dangers de la
+patrie étaient mis une fois à l'ordre du jour, j'aurais aussi beaucoup
+de choses à dire. Au reste, le remède contre ces dangers, de quelque
+part qu'ils viennent, c'est votre prévoyance, votre sagesse, votre
+fermeté. Dans tous les cas nous saurons consommer, s'il le faut, le
+sacrifice que nous avons plus d'une fois offert à la patrie! Nous
+passerons; les cabales des ennemis de la patrie passeront: les bonnes
+lois, le peuple, la liberté resteront. Maintenant il s'agit de porter
+une loi qui doit influer sur le bonheur des temps qui nous suivront;
+j'ai prouvé qu'elle était nécessaire à la liberté: j'aurais pu me
+contenter d'observer que les mêmes principes qui ont nécessité votre
+décret relatif à l'Assemblée actuelle s'appliquent à toutes les
+Assemblées législatives. Ce n'est qu'une raison de convenance très
+impérieuse, très morale, qui m'a déterminé à provoquer préliminairement
+le premier décret. Du moins je ne l'eusse jamais proposé, si j'avais
+pensé qu'il fût contraire aux principes généraux de l'intérêt public:
+il importe que ceux qui s'opposaient à ce même décret ne vous mettent
+pas en contradiction avec vous-mêmes, et ne prennent pas le droit de
+présenter comme un acte de désintéressement ou de générosité ce qui est
+un acte de raison, de sagesse et de zèle pour le bien public. Au reste,
+je dois ajouter une dernière observation: c'est que ce même décret et
+les principes que j'ai développés militent contre toute réélection
+immédiate d'une législature à l'autre. Ce qui me porte à faire cette
+observation, c'est que je sais que l'on proposera de réélire au moins
+pour une législature, parce que, pour peu que les opinions soient
+partagées, ou se laisse facilement entraîner à ces termes moyens, qui
+participent presque toujours des inconvénients des deux termes opposés.
+
+Je demande que les membres des Assemblées législatives ne puissent être
+réélus qu'après l'intervalle d'une législature.
+
+
+
+ * * * * * * * * *
+
+
+
+_Discours sur la peine de mort prononcé à la tribune de l'Assemblée
+nationale le 30 mai 1791_ (30 mai 1791)
+
+
+
+La nouvelle ayant été portée à Athènes que des citoyens avaient été
+condamnés à mort dans la ville d'Argos, on courut dans les temples et
+on conjura les dieux de détourner des Athéniens des pensées si cruelles
+et si funestes. Je viens prier non les dieux, mais les législateurs,
+qui doivent être les organes et les interprètes des lois éternelles que
+la Divinité a dictées aux hommes, d'effacer du code des Français les
+lois de sang qui commandent des meurtres juridiques, et que repoussent
+leurs moeurs et leur Constitution nouvelle. Je veux leur prouver: 1°
+que la peine de mort est essentiellement injuste; 2° qu'elle n'est pas
+la plus réprimante des peines, et qu'elle multiplie les crimes beaucoup
+plus qu'elle ne les prévient.
+
+Hors de la société civile, qu'un ennemi acharné vienne attaquer mes
+jours, ou que, repoussé vingt fois, il revienne encore ravager le champ
+que mes mains ont cultivé; puisque je ne puis opposer que mes forces
+individuelles aux siennes, il faut que je périsse ou que je le tue; et
+la loi de la défense naturelle me justifie et m'approuve. Mais dans la
+société, quand la force de tous est armée contre un seul, quel principe
+de justice peut l'autoriser à lui donner la mort? Quelle nécessité peut
+l'en absoudre? Un vainqueur qui fait mourir ses ennemis captifs est
+appelé _barbare!_ Un homme qui fait égorger un enfant, qu'il peut
+désarmer et punir, paraît un monstre! Un accusé que la société condamne
+n'est tout au plus pour elle qu'un ennemi vaincu et impuissant; il est
+devant elle plus faible qu'un enfant devant un homme fait.
+
+Ainsi, aux yeux de la vérité et de la justice, ces scènes de mort
+qu'elle ordonne avec tant d'appareil ne sont autre chose que de lâches
+assassinats, que des crimes solennels, commis, non par des individus,
+mais par dos nations entières, avec des formes légales. Quoique
+cruelles, quelque extravagantes que soient ces lois, ne vous en étonnez
+plus. Elles sont l'ouvrage de quelques tyrans; elles sont les chaînes
+dont ils accablent l'espèce humaine; elles sont les armes avec
+lesquelles ils la subjuguent; elles furent écrites avec du sang. "Il
+n'est point permis de mettre à mort un citoyen romain." Telle était la
+loi que le peuple avait portée: mais Sylla vainquit, et dit: _Tous ceux
+qui ont porté les armes contre moi sont dignes mort_. Octave et les
+compagnons de ses forfaits confirmèrent cette loi.
+
+Sous Tibère, avoir loué Brutus fut un crime digne de mort. Caligula
+condamna à mort ceux qui étaient assez sacrilèges pour se déshabiller
+devant l'image de l'empereur. Quand la tyrannie eut inventé les crimes
+de lèse-majesté, qui étaient ou des actions indifférentes, ou des
+actions héroïques, qui eût osé penser qu'elles pouvaient mériter une
+peine plus douce que la mort, à moins de se rendre coupable lui-même de
+lèse-majesté?
+
+Quand le fanatisme, né de l'union monstrueuse de l'ignorance et du
+despotisme, inventa à son tour les crimes de lèse-majesté divine, quand
+il conçut dans son délire de venger Dieu lui-même, ne fallut-il pas
+qu'il lui offrît aussi du sang, et qu'il le mît au moins au niveau des
+monstres qui se disaient ses images?
+
+La peine de mort est nécessaire, disent les partisans de l'antique et
+barbare routine; sans elle il n'est point de frein assez puissant pour
+le crime. Qui vous l'a dit? Avez-vous calculé tous les ressorts par
+lesquels les lois pénales peuvent agir sur la sensibilité humaine?
+Hélas! avant la mort, combien de douleurs physiques et morales l'homme
+ne peut-il pas endurer!
+
+Le désir de vivre cède à l'orgueil, la plus impérieuse de toutes les
+passions qui maîtrisent le coeur de l'homme; la plus terrible de toutes
+les peines pour l'homme social, c'est l'opprobre, c'est l'accablant
+témoignage de l'exécration publique. Quand le législateur peut frapper
+les citoyens par tant d'endroits et de tant de manières, comment
+pourrait-il se croire réduit à employer la peine de mort? Les peines ne
+sont pas faites pour tourmenter les coupables, mais pour prévenir le
+crime par la crainte de les encourir.
+
+Le législateur qui préfère la mort et les peines atroces aux moyens les
+plus doux qui sont en son pouvoir, outrage la délicatesse publique,
+émousse le sentiment moral chez le peuple qu'il gouverne, semblable à
+un précepteur malhabile qui, par le fréquent usage des châtiments
+cruels, abrutit et dégrade l'âme de son élève; enfin, il use et
+affaiblit les ressorts du gouvernement, en voulant les tendre avec plus
+de force.
+
+Le législateur qui établit cette peine renonce à ce principe salutaire,
+que le moyen le plus efficace de réprimer les crimes est d'adapter les
+peines au caractère des différentes passions qui les produisent, et de
+les punir, pour ainsi dire, par elles-mêmes. Il confond toutes les
+idées, il trouble tous les rapports, et contrarie ouvertement le but
+des lois pénales.
+
+La peine de mort est nécessaire, dites-vous? Si cela est, pourquoi
+plusieurs peuples ont-ils su s'en passer? Par quelle fatalité ces
+peuples ont-ils été les plus sages, les plus heureux et les plus
+libres? Si la peine de mort est la plus propre à prévenir les grands
+crimes, il faut donc qu'ils aient été plus rares chez les peuples qui
+l'ont adoptée et prodiguée. Or, c'est précisément tout le contraire.
+Voyez le Japon: nulle part la peine de mort et les supplices ne sont
+autant prodigués; nulle part les crimes ne sont ni si fréquents ni si
+atroces. On dirait que les Japonais veulent disputer de férocité avec
+les lois barbares qui les outragent et qui les irritent. Les
+républiques de la Grèce, où les peines étaient modérées, où la peine de
+mort était ou infiniment rare ou absolument inconnue, offraient elles
+plus de crimes et moins de vertus que les pays gouvernés par des lois
+de sang? Croyez-vous que Rome fut souillée par plus de forfaits,
+lorsque, dans les jours de sa gloire, la loi _Porcia_ eut anéanti les
+peines sévères portées par les rois et par les décemvirs, qu'elle ne le
+fut sous Sylla qui les fit revivre, et sous les empereurs qui en
+portèrent la rigueur à un excès digne de leur infâme tyrannie? La
+Russie a-t-elle été bouleversée depuis que le despote qui la gouverne a
+entièrement supprimé la peine de mort, comme s'il eût voulu expier par
+cet acte d'humanité et de philosophie le crime de retenir des millions
+d'hommes sous le joug du pouvoir absolu?
+
+Ecoutez la voix de la justice et de la raison, elle nous crie que les
+jugements humains ne sont jamais assez certaines pour que la société
+puisse donner la mort à un homme condamné par d'autres hommes sujets à
+l'erreur. Eussiez-vous imaginé l'ordre judiciaire le plus parfait,
+eussiez-vous trouvé les juges les plus intègres et les plus éclairés,
+il vous restera toujours quelque place à l'erreur ou à la prévention.
+Pourquoi vous interdire le moyen de les réparer? Pourquoi vous
+condamner à l'impuissance de tendre une main secourable à l'innocence
+opprimée? Qu'importent ces stériles regrets, ces réparations illusoires
+que vous accordez à une ombre vaine, à une cendre insensible? Elles
+sont les tristes témoignages de la barbare témérité de vos lois
+pénales. Ravir à l'homme la possibilité d'expier son forfait par son
+repentir ou par des actes de vertu, lui fermer impitoyablement tout
+retour à la vertu, à l'estime de soi-même, se hâter de le faire
+descendre, pour ainsi dire, dans le tombeau encore tout couvert de la
+tache récente de son crime, est à mes yeux le plus horrible raffinement
+de la cruauté.
+
+Le premier devoir du législateur est de former et de conserver les
+moeurs publiques, source de toute liberté, source de tout bonheur
+social; lorsque, pour courir à un but particulier, il s'écarte de ce
+but général et essentiel, il commet la plus grossière et la plus
+funeste des erreurs.
+
+Il faut donc que la loi présente toujours aux peuples le modèle le plus
+pur de la justice et de la raison. Si, à la place de cette sévérité
+puissante, de ce calme modéré qui doit les caractériser, elles mettent
+la colère et la vengeance; si elles font couler le sang humain qu'elles
+peuvent épargner et qu'elles n'ont pas le droit de répandre; si elles
+étalent aux yeux du peuple des scènes cruelles et des cadavres meurtris
+par des tortures, alors elles altèrent dans le coeur des citoyens les
+idées du juste et de l'injuste, elles font germer au sein de la société
+des préjugés féroces qui en produisent d'autres à leur tour. L'homme
+n'est plus pour l'homme un objet si sacré; on a une idée moins grande
+de sa dignité quand l'autorité publique se joue de sa vie. L'idée du
+meurtre inspire bien moins d'effroi, lorsque la loi même en donne
+l'exemple et le spectacle; l'horreur du crime diminue dès qu'elle ne le
+punit plus que par un autre crime. Gardez-vous bien de confondre
+l'efficacité des peines avec l'excès de la sévérité: l'un est
+absolument opposé à l'autre. Tout seconde les lois modérées; tout
+conspire contre les lois cruelles.
+
+On a observé que dans les pays libres les crimes étaient plus rares, et
+les lois pénales plus douces: toutes les idées se tiennent. Les pays
+libres sont ceux où les droits de l'homme sont respectés, et où, par
+conséquent, les lois sont justes. Partout où elles offensent l'humanité
+par un excès de rigueur, c'est une preuve que la dignité de l'homme n'y
+est pas connue, que celle du citoyen n'existe pas; c'est une preuve que
+le législateur n'est qu'un maître qui commande à des esclaves, et qui
+les châtie impitoyablement suivant sa fantaisie.
+
+Je conclus à ce que la peine de mort soit abrogée.
+
+
+
+ * * * * * * * * *
+
+
+
+_Discours sur la fuite du Roi_ prononcé par Robespierre le 21 juin 1791
+aux Jacobins (21 juin 1791)
+
+
+Note: reproduit d'après le numéro 32 des _Révolutions de France et de
+Brabant_
+
+
+
+Ce n'est pas à moi que la fuite du premier fonctionnaire public devait
+paraître un événement désastreux. Ce jour pouvait être le plus beau de
+la révolution; il peut le devenir encore, et le gain de quarante
+millions d'entretien que coûtait l'individu royal serait le moindre des
+bienfaits de cette journée. Mais, pour cela, il faudrait prendre
+d'autres mesures que celles qui ont été adoptées par l'Assemblée
+nationale, et je saisis un moment où la séance est levée pour vous
+parler de ces mesures qu'il me semble qu'il eût fallu prendre, et qu'il
+ne m'a pas été permis de proposer. Le roi a saisi, pour déserter son
+poste, le moment où l'ouverture des assemblées primaires allait
+réveiller toutes les ambitions, toutes les espérances, tous les partis,
+et armer une moitié de la nation contre l'autre, par l'application du
+décret du marc d'argent, et par les distinctions ridicules établies
+entre les citoyens entiers, les demi-citoyens et les quarterons. Il a
+choisi le moment où la première législature, à la fin de ses travaux,
+dont une partie est improuvée par l'opinion, voit, de cet oeil dont on
+regarde un héritier, s'approcher la législature qui va la chasser et
+exercer le _veto_ national en cassant une partie de ses actes. Il a
+choisi le moment où des prêtres traîtres ont, par des mandements et des
+bulles, mûri le fanatisme et soulevé contre la Constitution tout ce que
+la philosophie a laissé d'idiots dans les quatre-vingt-trois
+départements. Il a attendu le moment où l'empereur et le roi de Suède
+seraient arrivés à Bruxelles pour le recevoir, et où la France serait
+couverte de moissons; de sorte qu'avec une bande très peu considérable
+de brigands on pût, la torche à la main, affamer la nation. Mais ce ne
+sont point ces circonstances qui m'effraient. Que toute l'Europe se
+ligue contre nous, et l'Europe sera vaincue. Ce qui m'épouvante, moi,
+Messieurs, c'est cela même qui me paraît rassurer tout le monde. Ici
+j'ai besoin qu'on m'entende jusqu'au bout. Ce qui m'épouvante, encore
+une fois, c'est précisément cela même qui paraît rassurer tous les
+autres: c'est que, depuis ce matin, tous nos ennemis parlent le même
+langage que nous. Tout le monde est réuni; tous ont le même visage, et
+pourtant il est clair qu'un roi qui avait quarante millions de rente,
+qui disposait encore de toutes les places, qui avait encore la plus
+belle couronne de l'univers et la mieux affermie sur sa tête, n'a pu
+renoncer à tant d'avantages sans être sûr de les recouvrer. Or, ce ne
+peut pas être sur l'appui de Léopold et du roi de Suède, et sur l'armée
+d'outre-Rhin, qu'il fonde ses espérances: que tous les brigands
+d'Europe se liguent, et encore une fois ils seront vaincus. C'est donc
+au milieu de nous, c'est dans cette capitale que le roi fugitif a
+laissé les appuis sur lesquels il compte pour sa rentrée triomphante;
+autrement sa fuite serait trop insensée. Vous savez que trois millions
+d'hommes armés pour la liberté seraient invincibles: il a donc un parti
+puissant et de grandes intelligences au milieu de nous, et cependant
+regardez autour de vous, et partagez mon effroi en considérant que tous
+ont le même masque de patriotisme. Ce ne sont point des conjectures que
+je hasarde, ce sont des faits dont je suis certain: je vais tout vous
+révéler, et je défie ceux qui parleront après moi de me répondre.
+
+Vous connaissez le mémoire que Louis XVI a laissé en partant; vous avez
+pris garde comment il marque dans la Constitution les choses qui le
+blessent, et celles qui ont le bonheur de lui plaire. Lisez cette
+protestation du roi, et vous y saisirez tout le complot. Le roi va
+reparaître sur les frontières, aidé de Léopold, du roi de Suède, de
+d'Artois, de Condé, de tous les fugitifs et de tous les brigands dont
+la cause commune des rois aura grossi son armée: on grossira encore à
+ses yeux les forces de cette armée. Il paraîtra un manifeste
+_paternel_, tel que celui de l'empereur quand il a reconquis le
+Brabant. Le roi y dira encore, comme il a dit cent fois: Mon peuple
+peut toujours compter sur mon amour. Non seulement on y vantera les
+douceurs de la paix, mais celles même de la liberté. On proposera une
+transaction avec les émigrants, paix éternelle, amnistie, fraternité.
+En même temps les chefs, et dans la capitale, et dans les départements,
+avec lesquels ce projet est concerté, peindront de leur côté les
+horreurs de la guerre civile. Pourquoi s'entr'égorger entre frères qui
+veulent être tous libres? Car Bender* [*Feld-maréchal qui commandait
+alors les troupes autrichiennes dans les Pays-Bas.] et Condé se diront
+plus patriotes que nous. Si, lorsque vous n'aviez point de moissons à
+préserver de l'incendie, ni d'armée ennemie sur vos frontières, le
+Comité de constitution vous a fait tolérer tant de décrets
+nationicides, balancerez-vous à céder aux insinuations de vos chefs,
+lorsqu'on ne vous demandera que des sacrifices d'abord très légers,
+pour amener une réconciliation générale? Je connais bien le caractère
+de la nation: des chefs qui ont pu vous faire voter des remerciements à
+Bouillé pour la Saint-Barthélémy des patriotes de Nancy auront-ils de
+la peine à amener à une transaction, à un moyen terme, un peuple lassé,
+et qu'on a pris grand soin jusqu'ici de sevrer des douceurs de la
+liberté, pendant qu'on affectait d'en appesantir sur lui toutes les
+charges, et de lui faire sentir toutes les privations qu'impose le soin
+de la conserver? Et voyez comme tout se combine pour exécuter ce plan,
+et comme l'Assemblée nationale elle-même marche vers ce but avec un
+concert merveilleux.
+
+Louis XVI écrit à l'Assemblée nationale de sa main; il signe qu'_il
+prend la fuite_ et l'Assemblée, par un mensonge, bien lâche,
+puisqu'elle pouvait appeler les choses par leur nom au milieu de trois
+millions de baïonnettes; bien grossier, puisque le roi avait
+l'impudence d'écrire lui-même: _on ne m'enlève pas_, je pars pour
+revenir vous subjuguer; bien perfide, puisque ce mensonge tendait à
+conserver au ci-devant roi sa qualité et le droit de venir nous dicter,
+les armes à la main, les décrets qui lui plairont: l'Assemblée
+nationale, dis-je, aujourd'hui dans vingt décrets, a affecté d'appeler
+la fuite du roi un enlèvement. On devine dans quelle vue.
+
+Voulez-vous d'autres preuves que l'Assemblée nationale trahit les
+intérêts de la nation? Quelles mesures a-t-elle prises ce matin? Voici
+les principales:
+
+Le ministre de la Guerre continuera de vaquer aux affaires de son
+département, sous la surveillance du Comité diplomatique. De même les
+autres ministres. Or, quel est le ministre de la Guerre? C'est un homme
+que je n'ai cessé de vous dénoncer, qui a constamment suivi les
+errements de ses prédécesseurs, persécutant tous les soldats patriotes,
+fauteur de tous les officiers aristocrates. Qu'est-ce que le Comité
+militaire chargé de le surveiller? C'est un comité tout composé de
+colonels aristocrates déguisés, et nos ennemis les plus dangereux. Je
+n'ai besoin que de leurs oeuvres pour les démasquer. C'est du Comité
+militaire que sont partis dans ces derniers temps les décrets les plus
+funestes à la liberté.
+
+
+(Ici Robespierre a commenté quelques-uns de ces décrets, et, pièces à
+la main, il a prouvé que le Comité militaire regorgeait de traîtres,
+qu'il n'avait toujours fait qu'un avec Duportail, que Duportail était
+la créature du Comité, et que la surveillance du ministre par le
+Comité, son compère, était une dérision.)
+
+
+Et le ministre des Affaires étrangères (a-t-il ajouté) quel est-il?
+C'est un Montmorin, qui, il y a un mois, il y a quinze jours, vous
+répondait, se faisait caution que le roi _adorait_ la Constitution.
+C'est à ce traître que vous abandonnez les relations extérieures! Sous
+la surveillance de qui? Du Comité diplomatique, de ce Comité où règne
+un André, et dont un de ses membres me disait qu'un _homme de bien_
+qu'un homme qui n'était pas un traître à sa patrie, ne pouvait pas y
+mettre le pied. Je ne pousserai pas plus loin celle revue. Lessart n'a
+pas plus ma confiance que Necker, qui lui a laissé son manteau.
+Citoyens, viens-je de vous montrer assez la profondeur de l'abîme qui
+va engloutir notre liberté? Voyez-vous assez clairement la coalition
+des ministres du roi, dont je ne croirai jamais que quelques-uns, sinon
+tous, n'aient pas su la fuite? Voyez-vous assez clairement la coalition
+de vos chefs civils et militaires; elle est telle que je ne puis pas ne
+pas croire qu'ils n'aient favorisé cette évasion dont ils avouent avoir
+été si bien avertis? Voyez-vous cette coalition avec vos Comités, avec
+l'Assemblée nationale? Et comme si cette coalition n'était pas assez
+forte, je sais que tout à l'heure on va vous proposer à vous-mêmes une
+réunion avec tous nos ennemis les plus connus: dans un moment, tout 89,
+le maire, le général, les ministres, dit-on, vont arriver ici! Comment
+pourrions-nous échapper? Antoine commande les légions qui vont venger
+César! Et c'est Octave qui commande les légions de la république. On
+nous parle de réunion, de nécessité de se serrer autour des mêmes
+hommes. Mais quand Antoine fut venu camper à côté de Lépidus, et parla
+aussi de se réunir, il n'y eut bientôt plus que le camp d'Antoine, et
+il ne resta plus à Brutus et à Cassius qu'à se donner la mort.
+
+Ce que je viens de dire, je jure que c'est dans tous les points
+l'exacte vérité. Vous pensez bien qu'on ne l'eût pas entendue dans
+l'Assemblée nationale. Ici même, parmi vous, je sens que ces vérités ne
+sauveront point la nation, sans un miracle de la Providence, qui daigne
+veiller mieux que vos chefs sur les gages de la liberté. Mais j'ai
+voulu du moins déposer dans votre procès-verbal un monument de tout ce
+qui va arriver. Du moins, je vous aurai tout prédit; je vous aurai
+tracé la marche de vos ennemis, et on n'aura rien à me reprocher. Je
+sais que par une dénonciation, pour moi dangereuse à faire, mais non
+dangereuse pour la chose publique; je sais qu'en accusant, dis-je,
+ainsi la presque universalité de mes collègues, les membres de
+l'Assemblée, d'être contre-révolutionnaires, les uns par ignorance, les
+autres par terreur, d'autres par ressentiment, par un orgueil blessé,
+d'autres par une confiance aveugle, beaucoup parce qu'ils sont
+corrompus, je soulève contre moi tous les amours-propres, j'aiguise
+mille poignards, et je me dévoue à toutes les haines; je sais le sort
+qu'on me garde; mais si, dans les commencements de la révolution, et
+lorsque j'étais à peine aperçu dans l'Assemblée nationale, si, lorsque
+je n'étais vu que de ma conscience, j'ai fait le sacrifice de ma vie à
+la vérité, à la liberté, à la patrie, aujourd'hui que les suffrages de
+mes concitoyens, qu'une bienveillance universelle, que trop
+d'indulgence, de reconnaissance, d'attachement m'ont bien payé de ce
+sacrifice, je recevrai presque comme un bienfait une mort qui
+m'empêchera d'être témoin des maux que je vois inévitables. Je viens de
+faire le procès à l'Assemblée nationale, je lui défie de faire le mien.
+
+
+
+ * * * * * * * * *
+
+
+
+_Discours sur l'inviolabilité royale_ prononcé par Robespierre à
+l'Assemblée constituante le 14 juillet 1791 (14 juillet 1791)
+
+
+
+Messieurs, je ne veux pas répondre à certain reproche de républicanisme
+qu'on voudrait attacher à la cause de la justice et de la vérité: je ne
+veux pas non plus provoquer une décision sévère contre un individu;
+mais je viens combattre des opinions dures et cruelles, pour y
+substituer des mesures douces et salutaires à la cause publique: je
+viens surtout défendre les principes sacrés de la liberté, non pas
+contre de vaines calomnies qui sont des hommages, mais contre une
+doctrine machiavélique dont les progrès semblent la menacer d'une
+entière subversion. Je n'examinerai donc pas s'il est vrai que la fuite
+de Louis XVI soit le crime de M. Bouille, de quelques aides de camp, de
+quelques gardes du corps et de la gouvernante du fils du roi; je
+n'examinerai pas si le roi a fui volontairement de lui-même, ou si de
+l'extrémité des frontières un citoyen l'a enlevé par la force de ses
+conseils; je n'examinerai pas si les peuples en sont encore aujourd'hui
+au point de croire qu'on enlève les rois comme les femmes; je
+n'examinerai pas non plus si, comme l'a pensé M. le rapporteur, le
+départ du roi n'était qu'un voyage sans sujet, une absence
+indifférente, ou s'il faut le lier à tous les événements qui ont
+précédé; s'il était la suite ou le complément des conspirations
+impunies, et par conséquent toujours renaissantes, contre la liberté
+publique; je n'examinerai pas même si la déclaration signée de la main
+du roi en explique le motif, ou si cet acte est la preuve de cet
+attachement sincère à la révolution que Louis XVI avait professé
+plusieurs fois d'une manière si énergique: je veux examiner la conduite
+du roi, et parler de lui comme je parlerais d'un roi de la Chine. Je
+veux examiner, avant tout, quelles sont les bornes du principe de
+l'inviolabilité.
+
+Le crime légalement impuni est en soi une monstruosité révoltante dans
+l'ordre social, ou plutôt il est le renversement absolu de l'ordre
+social: si le crime est commis par le premier fonctionnaire public, par
+le magistrat suprême, je ne vois là que deux raisons de plus de sévir:
+la première, que le coupable était lié à la patrie par un devoir plus
+saint; la seconde, que, comme il est armé d'un grand pouvoir, il est
+bien plus dangereux de ne pas réprimer ses attentats.
+
+Le roi est inviolable, dites-vous; il ne peut pas être puni: telle est
+la loi... Vous vous calomniez vous-mêmes! Non, jamais vous n'avez
+décrété qu'il y eût un homme au-dessus des lois; un homme qui pourrait
+impunément attenter à la liberté, à l'existence de la nation, et
+insulter paisiblement, dans l'opulence et dans la gloire, au désespoir
+d'un peuple malheureux et dégradé! Non, vous ne l'avez pas fait: si
+vous aviez osé porter une pareille loi, le peuple français n'y aurait
+pas cru, ou un cri d'indignation universelle vous eût appris que le
+souverain reprenait ses droits!
+
+Vous avez décrété l'inviolabilité; mais aussi, messieurs, avez-vous
+jamais eu quelque doute sur l'intention qui vous avait dicté ce décret?
+Avez-vous jamais pu vous dissimuler à vous-mêmes que l'inviolabilité du
+roi était intimement liée à la responsabilité des ministres; que vous
+aviez décrété l'une et l'autre, parce que, dans le fait, vous aviez
+transféré du roi aux ministres l'exercice réel de la puissance
+exécutive, et que, les ministres étant les véritables coupables,
+c'était sur eux que devaient porter les prévarications que le pouvoir
+exécutif pourrait faire? De ce système, il résulte que le roi ne peut
+commettre aucun mal en administration; puisque aucun acte du
+gouvernement ne peut émaner de lui, et que ceux qu'il pourrait faire
+sont nuls et sans effet; que, d'un autre côté, la loi conserve toute sa
+puissance contre lui. Mais, messieurs, s'agit-il d'un acte personnel à
+un individu revêtu du titre de roi? S'agit-il, par exemple, d'un
+assassinat commis par cet individu? Cet acte est-il nul et sans effet,
+ou bien y a-t-il là un ministre qui signe et qui réponde?
+
+Mais, nous a-t-on dit, si le roi commettait un crime, il faudrait que
+la loi cherchât la main qui a fait mouvoir son bras... Mais, si le roi,
+en sa qualité d'homme, et ayant reçu de la nature la faculté du
+mouvement spontané, avait remué son bras sans agent étranger, quelle
+serait donc la personne responsable?
+
+Mais, a-t-on dit encore, si le roi poussait les choses à certains
+excès, on lui nommerait un régent... Mais, si on lui nommait un régent,
+il serait encore roi; il serait donc encore investi du privilège de
+l'inviolabilité: que les Comités s'expliquent donc clairement, et
+qu'ils nous disent si, dans ce cas, le roi serait encore inviolable?
+
+La meilleure preuve qu'un système est absurde, c'est lorsque ceux qui
+le professent n'oseraient avouer les conséquences qui en résultent. Or,
+c'est à vous que je le demande, vous qui soutenez ce système avec tant
+d'énergie, si un roi dépouille par la force la veuve et l'orphelin,
+s'il engloutit dans ses vastes domaines la vigne du pauvre et le champ
+du père de famille, s'il achète les juges pour conduire le poignard des
+lois dans le sein de l'innocent, la loi lui dira-t-elle: Sire, vous
+l'avez fait sans crime; ou bien: Vous avez le droit de commettre
+impunément tous les crimes qui paraîtront agréables à votre Majesté!...
+
+Législateurs, répondez vous-mêmes sur vous-mêmes. Si un roi égorgeait
+votre fils sous vos yeux, s'il outrageait votre femme et votre fille,
+lui diriez-vous: Sire, vous usez de votre droit; nous vous avons tout
+permis!... Permettriez-vous au citoyen de se venger? Alors vous
+substituez la violence particulière, la justice privée de chaque
+individu, à la justice calme et salutaire de la loi; et vous appelez
+cela établir l'ordre public, et vous osez dire que l'inviolabilité
+absolue est le soutien, la base immuable de l'ordre social!
+
+Mais, messieurs, qu'est-ce que toutes ces hypothèses particulières,
+qu'est-ce que tous ces forfaits, auprès de ceux qui menacent le salut
+et le bonheur du peuple? Si un roi appelait sur sa patrie toutes les
+horreurs de la guerre civile et étrangère; si, à la tête d'une armée de
+rebelles et d'étrangers, il venait ravager son propre pays, et
+ensevelir sous les ruines la liberté et le bonheur du monde entier,
+serait-il inviolable?
+
+Le roi est inviolable! Mais vous l'êtes aussi, vous! Mais avez-vous
+étendu cette inviolabilité jusqu'à la faculté de commettre le crime? Et
+oserez-vous dire que les représentants du souverain ont des droits
+moins étendus pour leur sûreté individuelle que celui dont ils sont
+venus restreindre le pouvoir, celui à qui ils ont délégué, au nom de la
+nation, le pouvoir dont il est revêtu? Le roi est inviolable! Mais les
+peuples ne le sont-ils pas aussi? Le roi est inviolable par une
+fiction; les peuples le sont par le droit sacré de la nature; et que
+faites-vous en couvrant le roi de l'égide de l'inviolabilité, si vous
+n'immolez l'inviolabilité des peuples à celle des rois? Il faut en
+convenir, on ne raisonne de cette manière que dans la cause des rois...
+Et que fait-on en leur faveur? Rien; mais on fait tout contre eux; car
+d'abord, en élevant un homme au-dessus des lois, en lui assurant le
+pouvoir d'être criminel impunément, on le pousse, par une pente
+irrésistible, dans tous les vices et dans tous les excès; on le rend le
+plus vil, et, par conséquent, le plus malheureux des hommes; on le
+désigne comme un objet de vengeance personnelle à tous les innocents
+qu'il a outragés, à tous les citoyens qu'il a persécutés; car la loi de
+la nature, antérieure aux lois de la société, crie à tous les hommes
+que, lorsque la loi ne les venge point, ils recouvrent le droit de se
+venger eux-mêmes; et c'est ainsi que les prétendus apôtres de l'ordre
+public renversent tout, jusqu'aux principes du bon sens et de l'ordre
+social! On invoque les lois pour qu'un homme paisse impunément violer
+les lois! Ou invoque les lois pour qu'il puisse les enfreindre!
+
+O vous, qui pouvez croire qu'une telle supposition est problématique,
+avez-vous réfléchi sur la supposition bizarre et désastreuse d'une
+nation qui serait régie par un roi criminel de lèse-nation? Combien ne
+paraîtrait-elle pas vile et lâche aux nations étrangères, celle qui
+leur donnerait le spectacle scandaleux d'un homme assis sur le trône
+pour opprimer la liberté, pour opprimer la vertu! Que deviendraient
+toutes ces fastueuses déclamations avec lesquelles on vient vanter sa
+gloire et sa liberté? Mais au dedans, quelle source éternelle et
+horrible de divisions, où le magistrat suprême est suspect aux
+citoyens! Comment les rappellera-t-il à l'obéissance aux lois contre
+lesquelles il s'est lui-même déclaré? Comment les juges pourront-ils
+rendre la justice en son nom? Comment les magistrats ne seront-ils pas
+tentés de se couvrir le visage par pudeur, lorsqu'ils condamneront la
+fraude et la mauvaise foi au nom d'un homme qui n'aurait pas respecté
+sa foi? Quel coupable sur l'échafaud ne pourra pas accuser cette
+étrange et cruelle partialité des lois qui met une telle distance entre
+le crime et le crime, entre un homme et un homme, entre un coupable et
+un homme bien plus coupable encore!
+
+Messieurs, une réflexion bien simple, si l'on ne s'obstinait à
+l'écarter, terminerait cette discussion. On ne peut envisager que deux
+hypothèses en prenant une résolution semblable à celle que je combats;
+ou bien le roi que je supposerais coupable envers une nation
+conserverait encore toute l'énergie de l'autorité dont il était d'abord
+revêtu, ou bien les ressorts du gouvernement se relâcheraient dans ses
+mains. Dans le premier cas, le rétablir dans toute sa puissance,
+n'est-ce pas évidemment exposer la liberté publique à un danger
+perpétuel? Et à quoi voulez-vous qu'il emploie le pouvoir immense dont
+vous le revêtez, si ce n'est à faire triompher ses passions
+personnelles, si ce n'est à attaquer la liberté et les lois, à se
+venger de ceux qui auront constamment défendu contre lui la cause
+publique? Au contraire, les ressorts du gouvernement se relâchent-ils
+dans ses mains, alors les rênes du gouvernement flottent nécessairement
+entre les mains de quelques factieux qui le serviront, le trahiront, le
+caresseront, l'intimideront tour à tour, pour régner sous son nom.
+Messieurs, rien ne convient aux factieux et aux intrigants comme un
+gouvernement faible: c'est seulement sous ce point de vue qu'il faut
+envisager la question actuelle; qu'on me garantisse contre ce danger,
+qu'on garantisse la nation de ce gouvernement où pourraient dominer les
+factieux, et je souscris à tout ce que vos Comités pourront vous
+proposer.
+
+Qu'on m'accuse, si l'on veut, de républicanisme; je déclare que
+j'abhorre toute espèce de gouvernement où les factieux règnent. Il ne
+suffit pas de secouer le joug d'un despote, si l'on doit retomber sous
+le joug d'un autre despotisme: l'Angleterre ne s'affranchit du joug de
+l'un de ses rois que pour retomber sous le joug plus avilissant encore
+d'un petit nombre de ses concitoyens. Je ne vois point parmi nous, je
+l'avoue, le génie puissant qui pourrait jouer le rôle de Cromwell: je
+ne vois pas non plus personne disposé à le souffrir; mais je vois des
+coalitions plus actives et plus puissantes qu'il ne convient à un
+peuple libre; mais je vois des citoyens qui réunissent entre leurs
+mains des moyens trop variés et trop puissants d'influencer l'opinion;
+mais la perpétuité d'un tel pouvoir dans les mêmes mains pourrait
+alarmer la liberté publique. Il faut rassurer la nation contre la trop
+longue durée d'un gouvernement oligarchique. Cela est-il impossible,
+messieurs, et les factions qui pourraient s'élever, se fortifier, se
+coaliser, ne seraient-elles pas un peu ralenties, si l'on voyait dans
+une perspective plus prochaine la fin du pouvoir immense dont nous
+sommes revêtus, si elles n'étaient plus favorisées en quelque sorte par
+la suspension indéfinie de la nomination des nouveaux représentants de
+la nation, dans un temps où il faudrait profiter peut-être du calme qui
+nous reste, dans un temps où l'esprit public, éveillé par les dangers
+de la patrie, semble nous promettre les choix les plus heureux? La
+nation ne verra-t-elle pas avec quelque inquiétude la prolongation
+indéfinie de ces détails éternels qui peuvent favoriser la corruption
+et l'intrigue? Je soupçonne qu'elle le voit ainsi, et du moins, pour
+mon compte personnel, je crains les factions, je crains les dangers.
+
+Messieurs, aux mesures que vous ont proposées les Comités, il faut
+substituer des mesures générales, évidemment puisées dans l'intérêt de
+la paix et de la liberté. Ces mesures proposées, il faut vous en dire
+un mot: elles ne peuvent que vous déshonorer, et, si j'étais réduit à
+voir sacrifier aujourd'hui les premiers principes de la liberté, je
+demanderais au moins la permission de me déclarer l'avocat de tous les
+accusés; je voudrais être le défenseur des trois gardes du corps, de la
+gouvernante du Dauphin, de M. Bouillé lui-même. Dans les principes de
+vos Comités, le roi n'est pas coupable; il n'y a point de délit!...
+Mais partout où il n'y a pas de délit, il n'y a pas de complices.
+Messieurs, si épargner un coupable est une faiblesse, immoler un
+coupable plus faible au coupable puissant, c'est une injustice. Vous ne
+pensez pas que le peuple français soit assez vil pour se repaître du
+spectacle du supplice de quelques victimes subalternes; ne pensez pas
+qu'il voie sans douleurs ses représentants suivre encore la marche
+ordinaire des esclaves, qui cherchent toujours à sacrifier le faible au
+fort, et ne cherchent qu'à tromper et à abuser le peuple pour prolonger
+impunément l'injustice et la tyrannie! Non, Messieurs, il faut ou
+prononcer sur tous les coupables, ou prononcer l'absolution générale de
+tous les coupables. Voici, en dernier mot, l'avis que je propose.
+
+Je propose que l'Assemblée décrète qu'elle consultera le voeu de la
+nation pour statuer sur le sort du roi; en second lieu, que l'Assemblée
+nationale lève le décret qui suspend la nomination des représentants
+ses successeurs; 3° qu'elle admette la question préalable sur l'avis
+des Comités.
+
+Et si les principes que j'ai réclamés pouvaient être méconnus, je
+demande au moins que l'Assemblée nationale ne se souille pas par une
+marque de partialité contre les complices prétendus d'un délit sur
+lequel on veut jeter un voile.
+
+
+
+ * * * * * * * * *
+
+
+
+_Discours par Maximilien Robespierre à l'Assemblée nationale sur la
+nécessité de révoquer les décrets qui attachent l'exercice des droits
+du citoyen à la contribution du marc d'argent, ou d'un nombre déterminé
+de journées d'ouvriers_ (11 août 1791)
+
+
+
+Messieurs,
+
+
+J'ai douté un moment si je devais vous proposer mes idées sur des
+dispositions que vous paraissiez avoir adoptées. Mais j'ai vu qu'il
+s'agissait de défendre la cause de la nation et de la liberté, ou de la
+trahir par mon silence; et je n'ai plus balancé. J'ai même entrepris
+cette tâche avec une confiance d'autant plus ferme que la passion
+impérieuse de la justice et du bien public qui me l'imposait m'était
+commune avec vous, et que ce sont vos propres principes et votre propre
+autorité que j'invoque en leur faveur.
+
+Pourquoi sommes-nous rassemblés dans ce temple des lois? Sans doute
+pour rendre à la nation française l'exercice des droits
+imprescriptibles qui appartiennent à tous les hommes. Tel est l'objet
+de toute constitution politique. Elle est juste, elle est libre, si
+elle le remplit; elle n'est qu'un attentat contre l'humanité, si elle
+le contrarie.
+
+Vous avez vous-mêmes reconnu cette vérité d'une manière frappante,
+lorsque, avant de commencer votre grand ouvrage, vous avez décidé qu'il
+fallait déclarer solennellement ces droits sacrés, qui sont comme les
+bases éternelles sur lesquelles il doit reposer.
+
+"Tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits.
+
+"La souveraineté réside essentiellement dans la nation.
+
+"La loi est l'expression de la volonté générale. Tous les citoyens ont
+le droit de concourir à sa formation, soit par eux-mêmes, soit par
+leurs représentants librement élus.
+
+"Tous les citoyens sont admissibles à tous les emplois publics, sans
+aucune autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents."
+
+Voilà les principes que vous avez consacrés: il sera facile maintenant
+d'apprécier les dispositions que je me propose de combattre; il suffira
+de les rapprocher de ces règles invariables de la société humaine.
+
+Or, 1° La loi est-elle l'expression de la volonté générale, lorsque le
+plus grand nombre de ceux pour qui elle est faite ne peuvent concourir
+en aucune manière à sa formation? Non. Cependant, interdire à tous ceux
+qui ne paient pas une contribution égale à trois journées d'ouvrier le
+droit même de choisir les électeurs destinés à nommer les membres de
+l'Assemblée législative, qu'est-ce autre chose que rendre la majeure
+partie des Français absolument étrangère à la formation de la loi?
+Cette disposition est donc essentiellement anticonstitutionnelle et
+antisociale.
+
+2° Les hommes sont-ils égaux en droit, lorsque, les uns jouissant
+exclusivement de la faculté de pouvoir être élus membres du Corps
+législatif ou des autres établissements publics, les autres de celle de
+les nommer seulement, les autres restent privés en même temps de tous
+ces droits? Non. Telles sont cependant les monstrueuses différences
+qu'établissent entre eux les décrets qui rendent un citoyen actif ou
+passif, moitié actif, et moitié passif, suivant les divers degrés de
+fortune qui lui permettent de payer trois journées, dix journées
+d'imposition directe, ou un marc d'argent. Toutes ces dispositions sont
+donc essentiellement anticonstitutionnelles et antisociales.
+
+3° Les hommes sont-ils admissibles à tous les emplois publics, sans
+autre distinction que celle des vertus et des talents, lorsque
+l'impuissance d'acquitter la contribution exigée les écarte de tous les
+emplois publics, quels que soient leurs vertus et leurs talents? Non.
+Toutes ces dispositions sont donc essentiellement
+anticonstitutionnelles et antisociales.
+
+4° Enfin la nation est-elle souveraine, quand le plus grand nombre des
+individus qui la composent est dépouillé des droits politiques qui
+constituent la souveraineté? Non. Et cependant vous venez de voir que
+ces mêmes décrets les ravissent à la plus grande partie des Français.
+Que serait donc votre déclaration des droits, si ces décrets pouvaient
+subsister? Une vaine formule. Que serait La nation? Esclave; car la
+liberté consiste à obéir aux lois qu'on s'est données, et la servitude
+à être contraint de se soumettre à une volonté étrangère. Que serait
+votre Constitution? Une véritable aristocratie; car l'aristocratie est
+l'état où une portion des citoyens est souveraine et le reste sujette.
+Et quelle aristocratie! la plus insupportable de tontes, celle des
+riches.
+
+Tous les hommes _nés et domiciliés_ en France sont membres de la
+société politique qu'on appelle la nation française, c'est-à-dire
+citoyens français. Ils le sont par la nature des choses et par les
+premiers principes du droit des gens. Les droits attachés à ce titre ne
+dépendent ni de la fortune que chacun d'eux possède, ni de la quotité
+de l'imposition à laquelle il est soumis, parce que ce n'est point
+l'impôt qui nous fait citoyens; la qualité de citoyen oblige seulement
+à contribuer à la dépense commune de l'Etat, suivant ses facultés. Or,
+vous pouvez donner des lois aux citoyens, mais vous ne pouvez pas les
+anéantir.
+
+Les partisans du système que j'attaque ont eux-mêmes senti cette
+vérité, puisque, n'osant contester la qualité de citoyen à ceux qu'ils
+condamnaient à l'exhérédation politique, ils se sont bornés à éluder le
+principe de l'égalité qu'elle suppose nécessairement, par la
+distinction de citoyens actifs et de citoyens inactifs. Comptant sur la
+facilité avec laquelle on gouverne les hommes par les mots, ils ont
+essayé de nous donner le change en publiant, par cette expression
+nouvelle, la violation la plus manifeste des droits de l'homme.
+
+Mais qui peut être assez stupide pour ne pas apercevoir que ce mot ne
+peut ni changer les principes, ni résoudre la difficulté; puisque
+déclarer que tels citoyens ne seront point actifs, ou dire qu'ils
+n'exerceront plus les droits politiques attachés au titre de citoyen,
+c'est exactement la même chose dans l'idiome de ces subtils politiques.
+Or, je leur demanderai toujours de quel droit ils peuvent ainsi frapper
+d'inactivité et de paralysie leurs concitoyens et leurs commettants; je
+ne cesserai de réclamer contre cette locution insidieuse et barbare,
+qui souillera à la fois et notre code et notre langue, si nous ne nous
+hâtons de l'effacer de l'une et de l'autre, afin que le mot de liberté
+ne soit pas lui-même insignifiant et dérisoire.
+
+Qu'ajouterai-je à des vérités si évidentes? Rien pour les représentants
+de la nation dont l'opinion et le voeu ont déjà prévenu ma demande; il
+ne me reste qu'à répondre aux déplorables sophismes sur lesquels les
+préjugés et l'ambition d'une certaine classe d'hommes s'efforcent
+d'étayer la doctrine désastreuse que je combats; c'est à ceux-là
+seulement que je vais parler.
+
+Le peuple! des gens qui n'ont rien! les dangers de la corruption!
+l'exemple de l'Angleterre, celui des peuples que l'on suppose libres.
+Voilà les arguments que l'on oppose à la justice et à la raison.
+
+Je ne devrais répondre que ce seul mot: Le peuple, cette multitude
+d'hommes dont je défends la cause, ont des droits qui ont la même
+origine que les vôtres. Qui vous a donné le pouvoir de les leur ôter?
+
+L'utilité générale, dites-vous! Mais est-il rien d'utile que ce qui est
+juste et honnête? Et cette maxime éternelle ne s'applique-t-elle pas
+surtout à l'organisation sociale? Et si le but de la société est le
+bonheur de tous, la conservation des droits de l'homme, que faut-il
+penser de ceux qui veulent l'établir sur la puissance de quelques
+individus, et sur l'avilissement et la nullité du reste du genre
+humain? Quels sont donc ces sublimes politiques qui applaudissent
+eux-mêmes à leur propre génie, lorsque, à force de laborieuses
+subtilités, ils sont enfin parvenus à substituer leurs vaines
+fantaisies aux principes immuables que l'éternel législateur a lui-même
+gravés dans le coeur de tous les hommes?
+
+L'Angleterre! Eh! que vous importe l'Angleterre et sa vicieuse
+Constitution, qui a pu vous paraître libre lorsque vous étiez descendus
+au dernier degré de la servitude, mais qu'il faut cesser enfin de
+vanter par ignorance ou par habitude? Les peuples libres! où sont-ils?
+Que vous présente l'histoire de ceux que vous honorez de ce nom, si ce
+n'est des agrégations d'hommes plus ou moins éloignées des routes de la
+raison et de la nature, plus ou moins asservies, sous des gouvernements
+que le hasard, l'ambition ou la force avaient établis? Est-ce donc pour
+copier servilement les erreurs ou les injustices qui ont si longtemps
+dégradé et opprimé l'espèce humaine, que l'éternelle providence vous a
+appelés, seuls depuis l'origine du monde, à rétablir sur la terre
+l'empire de la justice et de la liberté, au sein des plus vives
+lumières qui aient jamais éclairé la raison publique, au milieu des
+circonstances presque miraculeuses qu'elle s'est plu à rassembler pour
+vous assurer le pouvoir de rendre à l'homme son bonheur, ses vertus et
+sa dignité première?
+
+Sentent-ils bien tout le poids de cette sainte mission, ceux qui, pour
+toute réponse à nos justes plaintes, se contentent de nous dire
+froidement: "Avec tous ses vices, notre Constitution est encore la
+meilleure qui ait existé"? Est-ce donc pour que vous laissiez
+nonchalamment, dans cette Constitution, des vices essentiels, qui
+détruisent les premières bases de l'ordre social, que 26 millions
+d'hommes ont mis entre vos mains le redoutable dépôt de leurs
+destinées? Ne dirait-on pas que la réforme d'un grand nombre d'abus et
+plusieurs lois utiles soient autant de grâces accordées au peuple, qui
+dispensent de faire davantage en sa faveur? Non, tout le bien que vous
+avez fait était un devoir rigoureux. L'omission de celui que vous
+pouvez faire serait une prévarication, le mal que vous pouvez, un crime
+de lèse-nation et de lèse-humanité. Il y a plus: si vous ne faites tout
+pour la liberté, vous n'avez rien fait. Il n'y a pas deux manières
+d'être libre: il faut l'être entièrement, ou redevenir esclave. La
+moindre ressource laissée au despotisme rétablira bientôt sa puissance.
+Que dis-je? Déjà il vous environne de ses séductions et de son
+influence; bientôt il vous accablerait de sa force. O vous qui,
+contents d'avoir attaché vos noms à un grand changement, ne vous
+inquiétez pas s'il suffit pour assurer le bonheur des hommes, ne vous y
+trompez pas; le bruit des éloges que l'étonnement et la légèreté font
+retentir autour de vous s'évanouira bientôt; la postérité, comparant la
+grandeur de vos devoirs et l'immensité de vos ressources avec les vices
+essentiels de votre ouvrage, dira de vous avec indignation: "Ils
+pouvaient rendre les hommes heureux et libres, mais ils ne l'ont pas
+voulu; ils n'en étaient pas dignes."
+
+Mais, dites-vous, le peuple! des gens qui n'ont rien à perdre! pourront
+donc, comme nous, exercer tous les droits de citoyens?
+
+Des gens qui n'ont rien à perdre! Que ce langage de l'orgueil en délire
+est injuste et faux aux yeux de la vérité!
+
+Ces gens dont vous parlez sont apparemment des hommes qui vivent, qui
+subsistent, au sein de la société, sans aucun moyen de vivre et de
+subsister. Car s'ils sont pourvus de ces moyens-là, ils ont, ce me
+semble, quelque chose à perdre ou à conserver. Oui, les grossiers
+habits qui me couvrent, l'humble réduit où j'achète le droit de me
+retirer et de vivre en paix; le modique salaire avec lequel je nourris
+ma femme, mes enfants; tout cela, je l'avoue, ce ne sont point des
+terres, des châteaux, des équipages; tout cela s'appelle _rien_,
+peut-être, pour le luxe et pour l'opulence; mais c'est quelque chose
+pour l'humanité; c'est une propriété sacrée, aussi sacrée sans doute
+que les brillants domaines de la richesse.
+
+Que dis-je! ma liberté, ma vie, le droit d'obtenir sûreté ou vengeance
+pour moi et pour ceux qui me sont chers, le droit de repousser
+l'oppression, celui d'exercer librement toutes les facultés de mon
+esprit et de mon coeur; tous ces biens si doux, les premiers de ceux
+que la nature a départis à l'homme, ne sont-ils pas confiés, comme les
+vôtres, à la garde des lois? Et vous dites que je n'ai point d'intérêt
+à ces lois; et vous voulez me dépouiller de la part que je dois avoir,
+comme vous, dans l'administration de la chose publique, et cela par la
+seule raison que vous êtes plus riches que moi! Ah! si la balance
+cessait d'être égale, n'est-ce pas en faveur des citoyens les moins
+aisés qu'elle devrait pencher? Les lois, l'autorité publique n'est-elle
+pas établie pour protéger la faiblesse contre l'injustice et
+l'oppression? C'est donc blesser tous les principes sociaux que de la
+placer tout entière entre les mains des riches.
+
+Mais les riches, les hommes puissants ont raisonné autrement. Par un
+étrange abus des mots, ils ont restreint à certains objets l'idée
+générale de propriété; ils se sont appelés seuls propriétaires; ils ont
+prétendu que les propriétaires seuls étaient dignes du nom de citoyen;
+ils ont nommé leur intérêt particulier l'intérêt général, et, pour
+assurer le succès de cette prétention, ils se sont emparés de toute la
+puissance sociale. Et nous, ô faiblesse des hommes! nous qui prétendons
+les ramener aux principes de l'égalité et de la justice, c'est encore
+sur ces absurdes et cruels préjugés que nous cherchons, sans nous en
+apercevoir, à élever notre Constitution!
+
+Mais quel est donc, après tout, ce rare mérite, de payer un marc
+d'argent ou telle autre imposition à laquelle vous attachez de si
+hautes prérogatives? Si vous portez au trésor public une contribution
+plus considérable que la mienne, n'est-ce pas par la raison que la
+société vous a procuré de plus grands avantages pécuniaires? Et, si
+nous voulons presser cette idée, quelle est la source de cette extrême
+inégalité des fortunes qui rassemble toutes les richesses en un petit
+nombre de mains? Ne sont-ce pas les mauvaises lois, les mauvais
+gouvernements, enfin tous les vices des sociétés corrompues? Or,
+pourquoi faut-il que ceux qui sont les victimes de ces abus soient
+encore punis de leur malheur par la perte de la dignité de citoyens? Je
+ne vous envie point le partage avantageux que vous avez reçu, puisque
+cette inégalité est un mal nécessaire ou incurable: mais ne m'enlevez
+pas du moins les biens imprescriptibles qu'aucune loi humaine ne peut
+me ravir. Permettez même que je puisse être fier quelquefois d'une
+honorable pauvreté, et ne cherchez point à m'humilier par
+l'orgueilleuse prétention de vous réserver la qualité de souverain,
+pour ne me laisser que celle de sujet.
+
+Mais le peuple!... mais la corruption!
+
+Ah! cessez, cessez de profaner ce nom touchant et sacré du peuple, en
+le liant à l'idée de la corruption. Quel est celui qui, parmi des
+hommes égaux en droits, ose déclarer ses semblables indignes d'exercer
+les leurs pour les en dépouiller à son profit? Et certes, si vous vous
+permettez de fonder une pareille condamnation sur des présomptions de
+corruptibilité, quel terrible pouvoir vous vous arrogez sur l'humanité!
+Où sera le terme de vos proscriptions?
+
+Mais est-ce bien sur ceux qui ne paient point le marc d'argent qu'elles
+doivent tomber, ou sur ceux qui paient beaucoup au delà? Oui, en dépit
+de toute prévention en faveur des vertus que donne la richesse, j'ose
+croire que vous en trouverez autant dans la classe des citoyens les
+moins aisés que dans celle des plus opulents. Croyez-vous de bonne foi
+qu'une vie dure et laborieuse enfante plus de vices que la mollesse, le
+luxe et l'ambition, et avez-vous moins de confiance dans la probité de
+nos artisans et de nos laboureurs, qui, suivant votre tarif, ne seront
+presque jamais citoyens actifs, que dans celle des traitants, des
+courtisans, de ceux que vous appeliez grands seigneurs, qui, d'après le
+même tarif, le seraient six cents fois? Je veux venger une fois ceux
+que vous nommez le _peuple_ de ces calomnies sacrilèges.
+
+Etes-vous donc faits pour l'apprécier, et pour connaître les hommes,
+vous qui, depuis que votre raison s'est développée, ne les avez jugés
+que d'après les idées absurdes du despotisme et de l'orgueil féodal;
+vous qui, accoutumés au jargon bizarre qu'il a inventé, avez trouvé
+simple de dégrader la plus grande partie du genre humain par les mots
+de _canaille_, de _populace_; vous qui avez révélé au monde qu'il
+existait des gens sans naissance, comme si tous les hommes qui vivent
+n'étaient pas nés; _des gens de rien_ qui étaient des hommes de mérite,
+et _d'honnêtes gens_, _des gens comme il faut_ qui étaient les plus
+vils et les plus corrompus de tous les hommes? Ah! sans doute, on peut
+vous permettre de ne pas rendre au peuple toute la justice qui lui est
+due. Pour moi, j'atteste tous ceux que l'instinct d'une âme noble et
+sensible a rapprochés de lui et rendus dignes de connaître et d'aimer
+l'égalité, qu'en général il n'y a rien d'aussi juste ni d'aussi bon que
+le peuple, toutes les fois qu'il n'est point irrité par l'excès de
+l'oppression; qu'il est reconnaissant des plus faibles égards qu'on lui
+témoigne, du moindre bien qu'on lui fait, du mal même qu'on ne lui fait
+pas; que c'est chez lui qu'on trouve, sous des dehors que nous appelons
+grossiers, des âmes franches et droites, un bon sens et une énergie que
+l'on chercherait longtemps en vain dans la classe qui le dédaigne. Le
+peuple ne demande que le nécessaire, il ne veut que justice et
+tranquillité; les riches prétendent à tout, ils veulent tout envahir et
+tout dominer. Les abus sont l'ouvrage et le domaine des riches, ils
+sont les fléaux du peuple, l'intérêt du peuple est l'intérêt général,
+celui des riches est l'intérêt particulier; et vous voulez rendre le
+peuple nul et les riches tout-puissants.
+
+M'opposera-t-on encore ces inculpations éternelles dont on n'a cessé de
+le charger depuis l'époque où il a secoué le joug des despotes jusqu'à
+ce moment, comme si le peuple entier pouvait être accusé de quelques
+actes de vengeance locaux et particuliers, exercés au commencement
+d'une révolution inespérée, où, respirant enfin d'une si longue
+oppression, il était dans un état de guerre avec tous ses tyrans? Que
+dis-je? Quel temps a donc jamais fourni des preuves plus éclatantes de
+sa bonté naturelle, que celui où, armé d'une force irrésistible, il
+s'est tout à coup arrêté lui-même pour rentrer dans le calme à la voix
+de ses représentants? O vous qui vous montrez si inexorables pour
+l'humanité souffrante et si indulgents pour ses oppresseurs, ouvrez
+l'histoire, et jetez les yeux autour de vous, comptez les crimes des
+tyrans, et jugez entre eux et le peuple!
+
+Que dis-je? A ces efforts mêmes qu'ont faits les ennemis de la
+révolution pour le calomnier auprès de ses représentants, pour vous
+calomnier auprès de lui, pour vous suggérer des mesures propres à
+étouffer sa voix, ou à abattre son énergie, ou à égarer son
+patriotisme, pour prolonger l'ignorance de ses droits, en lui cachant
+vos décrets; à la patience inaltérable avec laquelle il a supporté tous
+ses maux et attendu un ordre de choses plus heureux, comprenons que le
+peuple est le seul appui de la liberté. Eh! qui pourrait donc supporter
+l'idée de le voir dépouillé de ces droits par la révolution même qui
+est due à son courage; au tendre et généreux attachement avec lequel il
+a défendu ses représentants? Est-ce aux riches, est-ce aux grands que
+vous devez cette glorieuse insurrection qui a sauvé la France et vous?
+Ces soldats, qui ont déposé leurs armes aux pieds de la patrie alarmée,
+n'étaient-ils donc pas du peuple? Ceux qui les conduisaient contre
+vous, à quelles classes appartenaient-ils?... Etait-ce donc pour vous
+aider à défendre ses droits et sa dignité qu'il combattait alors, ou
+pour vous assurer le pouvoir de les anéantir? Est-ce pour retomber sous
+le joug de l'aristocratie des riches qu'il a brisé avec vous le joug de
+l'aristocratie féodale?
+
+Jusqu'ici je me suis prêté au langage de ceux qui semblent vouloir
+désigner par le mot peuple une classe d'hommes séparée, à laquelle ils
+attachent une certaine idée d'infériorité et de mépris. Il est temps de
+s'exprimer avec plus de précision, en rappelant que le système que nous
+combattons proscrit les neuf dixièmes de la nation, qu'il efface même
+de la liste de ceux qu'il appelle citoyens actifs une multitude
+innombrable d'hommes que les préjugés mêmes de l'orgueil avaient
+respectée, distingués par leur éducation, par leur industrie et par
+leur fortune même.
+
+Telle est en effet la nature de cette institution, qu'elle porte sur
+les plus absurdes contradictions, et que, prenant la richesse pour
+mesure des droits du citoyen, elle s'écarte de cette règle même en les
+attachant à ce qu'on appelle impositions directes, quoiqu'il soit
+évident qu'un homme qui paie des impositions indirectes considérables
+peut Jaotr d'une plus grande fortune que celui qui n'est soumis qu'à
+une imposition directe modérée. Mais comment a-t-on pu imaginer de
+faire dépendre les droits sacrés des hommes de la mobilité des systèmes
+de finances, des variations, des bigarrures que le nôtre présente dans
+les différentes parties du même Etat? Quel système que celui où un
+homme, qui est citoyen sur tel point du territoire français, cesse de
+l'être, ou en tout ou en partie, s'il passe sur tel autre point; où
+celui qui l'est aujourd'hui ne le sera plus demain, si sa fortune
+éprouve un revers!
+
+Quel système que celui où l'honnête homme, dépouillé par un injuste
+oppresseur, retombe dans la classe des _ilotes_, tandis que l'autre
+s'élève par son crime même au rang des citoyens; où un père voit
+croître, avec le nombre de ses enfants, la certitude qu'il ne leur
+laissera point ce titre avec la faible portion de son patrimoine
+divisé; où tous les fils de famille, dans la moitié de l'empire, ne
+peuvent trouver une patrie qu'au moment où ils n'ont plus de père!...
+Enfin, à quoi tient cette superbe prérogative de membre du Souverain,
+si le répartiteur des contributions publiques est maître de me la
+ravir, en diminuant d'un sou ma cotisation; si elle est soumise à la
+fois et aux caprices des hommes et à l'inconstance de la fortune?
+
+Mais fixez surtout votre attention sur les funestes inconvénients qu'il
+doit nécessairement entraîner. Quelles armes puissantes ne va-t-il pas
+donner à l'intrigue? Combien de prétextes au despotisme et à
+l'aristocratie, pour écarter des assemblées publiques les hommes les
+plus nécessaires à la défense de la liberté, et livrer la destinée de
+l'Etat à la merci d'un certain nombre de riches et d'ambitieux! Déjà
+une prompte expérience nous a révélé tous les dangers de cet abus. Quel
+ami de la liberté et de l'humanité n'a pas gémi de voir, dans les
+premières assemblées d'élection, formées sous les auspices de la
+constitution nouvelle, la représentation nationale réduite, pour ainsi
+dire, à une poignée d'individus? Quel spectacle déplorable, que celui
+que nous ont donné ces villes, ces contrées où des citoyens disputaient
+aux citoyens le pouvoir d'exercer des droits communs à tous; où des
+officiers municipaux, où les représentants du peuple, par des taxes
+arbitraires et exagérées des journées d'ouvrier, semblaient mettre au
+plus haut prix possible la qualité de citoyen actif! Puissions-nous ne
+pas bientôt ressentir les funestes effets de ces attentats contre les
+droits du peuple! Mais c'est à vous seuls qu'il appartient de les
+prévenir. Ces précautions mêmes que vous avez voulu prendre pour
+adoucir la rigueur des décrets dont je parle, soit en réduisant à 20
+sols le plus haut prix des journées d'ouvrier, soit en admettant
+plusieurs exceptions; tous ces palliatifs impuissants prouvent au moins
+que vous avez vous-mêmes senti toute la grandeur du mal que votre
+sagesse est destinée à extirper entièrement. Eh! qu'importe, en effet,
+que 20 ou 30 sols soient les éléments des calculs qui décident de mon
+existence politique! Ceux qui n'atteignent qu'à 19 n'ont-ils pas les
+mêmes droits? Et les principes éternels de la justice et de la raison,
+sur lesquels ces droits sont fondés, peuvent-ils se plier aux règles
+d'un tarif variable et arbitraire? Mais voyez, je vous prie, à quelles
+bizarres conséquences entraîne une grande erreur en ce genre. Forcés
+par les premières notions de l'équité à chercher les moyens de la
+pallier, vous avez accordé aux militaires, après un certain temps de
+service, les droits de citoyens actifs comme une récompense. Vous les
+avez accordés comme une distinction aux ministres du culte, lorsqu'ils
+ne peuvent remplir les conditions pécuniaires exigées par vos décrets.
+Vous les accorderez encore dans des cas analogues, par de semblables
+motifs. Or, toutes ces dispositions, si équitables par leur objet, sont
+autant d'inconséquences et d'infractions des premiers principes
+constitutionnels. Comment, en effet, vous qui avez supprimé tous les
+privilèges, comment avez-vous pu ériger en privilèges pour certaines
+personnes, et pour certaines professions, l'exercice des droits du
+citoyen? Comment avez-vous pu changer en récompense un bien qui
+appartient essentiellement à tous? D'ailleurs, si les ecclésiastiques
+et les militaires ne sont pas les seuls qui méritent bien de la patrie,
+la même raison ne doit-elle pas vous forcer à étendre la même faveur
+aux autres professions? Et si vous la réservez au mérite, comment en
+avez-vous pu faire l'apanage de la fortune?
+
+Ce n'est pas tout: vous avez fait de la privation des droits de citoyen
+actif la peine du crime, et du plus grand de tous les crimes, celui de
+lèse-nation. Cette peine vous a paru si grande, que vous en avez limité
+la durée; que vous avez laissé les coupables maîtres de la terminer
+eux-mêmes, par le premier acte de citoyen qu'il leur plairait de
+faire... El cette même privation, vous l'avez infligée à tous les
+citoyens qui ne sont pas assez riches pour suffire à telle quotité et à
+telle nature de contribution: de manière que, par la combinaison de ces
+décrets, ceux qui ont conspiré contre le salut et contre la liberté de
+la nation, et les meilleurs citoyens, les défenseurs de la liberté, que
+la fortune n'aura point favorisés, ou qui auront repoussé la fortune
+pour servir la patrie, sont confondus dans la même classe. Je me
+trompe; c'est en faveur des premiers que votre prédilection se déclare;
+car, dès le moment où ils voudront bien consentir à faire la paix avec
+la nation, et à accepter le bienfait de la liberté, ils peuvent rentrer
+dans la plénitude des droits du citoyen, au lieu que les autres en sont
+privés indéfiniment, et ne peuvent les recouvrer que sous une condition
+qui n'est point en leur pouvoir. Juste ciel! le génie et la vertu mis
+plus bas que l'opulence et le crime par le législateur!
+
+"Que ne vit-il encore, avons-nous dit quelquefois en rapprochant l'idée
+de cette grande révolution de celle d'un grand homme qui a contribué à
+la préparer! que ne vit-il encore, ce philosophe sensible et éloquent,
+dont les écrits ont développé parmi nous ces principes de morale
+publique qui nous ont rendus dignes de concevoir le dessein de
+régénérer notre patrie!" Eh bien! s'il vivait encore, que verrait-il?
+Les droits sacrés de l'homme, qu'il a défendus, violés par la
+constitution naissante, et son nom effacé de la liste des citoyens. Que
+diraient aussi tous ces grands hommes qui gouvernèrent jadis les
+peuples les plus libres et les plus vertueux de la terre, mais qui ne
+laissèrent pas de quoi fournir aux frais de leurs funérailles, et dont
+les familles étaient nourries aux dépens de l'Etat, que diraient-ils,
+si, revivant parmi nous, ils pouvaient voir s'élever cette constitution
+si vantée? O _Aristide_, la Grèce t'a surnommé le juste, t'a fait
+l'arbitre de sa destinée: la France _régénérée_ ne verrait en toi qu'un
+_homme de rien_, qui ne paie point un marc d'argent. En vain la
+confiance du peuple t'appellerait à défendre ses droits, il n'est point
+de municipalité qui ne te repoussât de son sein. Tu aurais vingt fois
+sauvé la patrie, que tu ne serais pas encore citoyen actif, ou
+éligible... à moins que ta grande âme ne consentît à vaincre les
+rigueurs de la fortune aux dépens de la liberté, ou de quelqu'une de
+tes vertus.
+
+Ces héros n'ignoraient pas, et nous répétons quelquefois nous-mêmes,
+que la liberté ne peut être solidement fondée que sur les moeurs. Or,
+quelles moeurs peut avoir un peuple chez qui les lois semblent
+s'appliquer à donner à la soif des richesses la plus furieuse activité?
+Et quel moyen plus sûr les lois peuvent-elles prendre pour irriter
+cette passion, que de flétrir l'honorable pauvreté, et de réserver pour
+la richesse tous les honneurs et toute la puissance? Adopter une
+pareille institution, qu'est-ce autre chose que forcer l'ambition même
+la plus noble, celle qui cherche la gloire en servant la patrie, à se
+réfugier dans le sein de la cupidité et de l'intrigue, et faire de la
+constitution même la corruptrice de la vertu? Que signifie donc ce
+tableau civique que vous affichez avec tant de soin? Il étale à me
+yeux, avec exactitude, tous les noms des vils personnages que le
+despotisme a engraissés de la substance du peuple: mais j'y cherche en
+vain celui d'un honnête homme indigent. Il donne aux citoyens cette
+étonnante leçon: "Sois riche, à quelque prix que ce soit, ou tu ne
+seras rien."
+
+Comment, après cela, pourriez-vous vous flatter de faire renaître parmi
+nous cet esprit public auquel est attachée la régénération de la
+France; lorsque, rendant la plus grande partie des citoyens étrangers
+aux soins de la chose publique, vous la condamnez à concentrer toutes
+ses pensées et toutes ses affections dans les objets de son intérêt
+personnel et de ses plaisirs; c'est-à-dire quand vous élevez l'égoïsme
+et la frivolité sur les ruines des talents utiles et des vertus
+généreuses, qui sont les seules gardiennes de la liberté? Il n'y aura
+jamais de constitution durable dans tout pays où elle sera, en quelque
+sorte, le domaine d'une classe d'hommes, et n'offrira aux autres qu'un
+objet indifférent, ou un sujet de jalousie et d'humiliation. Qu'elle
+soit attaquée par des ennemis adroits et puissants, il faut qu'elle
+succombe tôt ou tard. Déjà, messieurs, il est facile de prévoir toutes
+les conséquences fatales qu'entraîneraient les dispositions dent je
+parle, si elles pouvaient subsister. Bientôt vous verrez nos assemblées
+primaires et électives désertes, non seulement parce que ces mêmes
+décrets en interdisent l'accès au plus grand nombre des citoyens, mais
+encore parce que la plupart de ceux qu'ils appellent, tels que les gens
+à trois journées, réduits à la faculté d'élire sans pouvoir être
+eux-mêmes nommés aux emplois que donne la confiance des citoyens, ne
+s'empresseront pas d'abandonner leurs affaires et leurs familles pour
+fréquenter des assemblées où ils ne peuvent porter ni les mêmes
+espérances ni les mêmes droits que les citoyens plus aisés; à moins que
+plusieurs d'entre eux ne s'y rendent pour vendre leurs suffrages. Elles
+resteront abandonnées à un petit nombre d'intrigants qui se partageront
+toutes les magistratures, et donneront à la France des juges, des
+administrateurs, des législateurs. Des législateurs réduits à 750 pour
+un si vaste empire! qui délibéreront environnés de l'influence d'une
+cour armée des forces publiques, du pouvoir de disposer d'une multitude
+de grâces et d'emplois, et d'une liste civile qui peut être évaluée au
+moins à 35 millions. Voyez-la, cette cour, déployant ses immenses
+ressources dans chaque assemblée, secondée par tous ces aristocrates
+déguisés qui, sous le masque du civisme, cherchent à capter les
+suffrages d'une nation encore idolâtre, trop frivole, trop peu
+instruite de ses droits, pour connaître ses ennemis, ses intérêts et sa
+dignité; voyez-la essayer ensuite son fatal ascendant sur ceux des
+membres du Corps législatif qui ne seront point arrivés corrompus
+d'avance et voués à ses intérêts; voyez-la se jouer des destins de la
+France, avec une facilité qui n'étonnera pas ceux qui depuis quelque
+temps suivent les progrès de son esprit dangereux et de ses funestes
+intrigues; et préparez-vous à voir insensiblement le despotisme tout
+avilir, tout dépraver, tout engloutir; ou bien hâtez-vous de rendre au
+peuple tous ses droits, et à l'esprit public toute la liberté dont il a
+besoin pour s'étendre et pour se fortifier.
+
+Je finis ici cette discussion: peut-être même aurais-je pu m'en
+dispenser; peut-être aurais-je dû examiner, avant tout, si ces
+dispositions que j'attaquais existent en effet, si elles sont de
+véritables lois. Pourquoi craindrais-je de présenter la vérité aux
+représentants du peuple? Pourquoi oublierais-je que défendre devant eux
+la cause sacrée des hommes et la souveraineté inviolable des nations,
+avec toute la franchise qu'elle exige, c'est à la fois flatter le plus
+doux de leurs sentiments et rendre le plus noble hommage à leurs
+vertus? D'ailleurs, l'univers ne sait-il pas que votre véritable voeu,
+que votre véritable décret même est la prompte révocation des
+dispositions dont je parle; et que c'est en effet l'opinion de la
+majorité de l'Assemblée nationale que je défends, en les combattant? Je
+le déclare donc: de semblables décrets n'ont pas même besoin d'être
+révoqués expressément; ils sont essentiellement nuls, parce qu'aucune
+puissance humaine, pas même la vôtre, n'était compétente pour les
+porter. Le pouvoir des représentants, des mandataires d'un peuple est
+nécessairement déterminé par la nature et par l'objet de leur mandat.
+Or, quel est votre mandat? De faire des lois pour rétablir et pour
+cimenter les droits de vos commettants; il ne vous est donc pas
+possible de les dépouiller de ces mêmes droits. Faites-y bien
+attention: ceux qui vous ont choisis, ceux par qui vous existez,
+n'étaient pas des contribuables au marc d'argent, à trois, à dix
+journées d'impositions directes; c'étaient tous les Français,
+c'est-à-dire tous les hommes nés et domiciliés en France, ou
+naturalisés, payant une imposition quelconque.
+
+Le despotisme lui-même n'avait pas osé imposer d'autres conditions aux
+citoyens qu'il convoquait* [*Voyez le règlement de la convocation des
+Etats généraux. (Note de Robespierre.). Comment donc pouviez-vous
+dépouiller une partie de ces hommes-là, à plus forte raison la plus
+grande partie d'entre eux, de ces mêmes droits politiques qu'ils ont
+exercés en vous envoyant à cette assemblée, et dont ils vous ont confié
+la garde? Vous ne le pouvez pas sans détruire vous-mêmes votre pouvoir,
+puisque votre pouvoir n'est que celui de vos commettants. En portant de
+pareils décrets, vous n'agiriez pas comme représentants de la nation;
+vous agiriez directement contre ce titre: vous ne feriez point des
+lois; vous frapperiez l'autorité législative dans son principe. Les
+peuples mêmes ne pourraient jamais ni les autoriser ni les adopter,
+parce qu'ils ne peuvent jamais renoncer ni à l'égalité, ni à la
+liberté, ni à leur existence comme peuple, ni aux droits inaliénables
+de l'homme. Aussi, messieurs, quand vous avez formé la résolution, déjà
+bien connue, de les révoquer, c'est moins parce que vous en avez
+reconnu la nécessité, que pour donner à tous les législateurs et à tous
+les dépositaires de l'autorité publique un grand exemple du respect
+qu'ils doivent aux peuples, pour couronner tant de lois salutaires,
+tant de sacrifices généreux, par le magnanime désaveu d'une surprise
+passagère, qui ne changea jamais rien ni à vos principes, ni à votre
+volonté constante et courageuse pour le bonheur des hommes.
+
+Que signifie donc l'éternelle objection de ceux qui vous disent qu'il
+ne vous est permis dans aucun cas de changer vos propres décrets?
+Comment a-t-on pu faire céder à cette prétendue maxime cette règle
+inviolable, que le salut du peuple et le bonheur des hommes est
+toujours la loi suprême, et imposer aux fondateurs de la Constitution
+française celle de détruire leur propre ouvrage, et d'arrêter les
+glorieuses destinées de la nation et de l'humanité entière, plutôt que
+de réparer une erreur dont ils connaissent tous les dangers? Il
+n'appartient qu'à l'être essentiellement infaillible d'être immuable:
+changer est non seulement un droit, mais un devoir pour toute volonté
+humaine qui a failli. Les hommes qui décident du sort des autres hommes
+sont moins que personne exempts de cette obligation commune. Mais tel
+est le malheur d'un peuple qui passe rapidement de la servitude à la
+liberté, qu'il transporte, sans s'en apercevoir, au nouvel ordre de
+choses, les préjugés de l'ancien, dont il n'a pas encore eu le temps de
+se défaire; et il est certain que ce système de l'irrévocabilité
+absolue des décisions du Corps législatif n'est autre chose qu'une idée
+empruntée du despotisme. L'autorité ne peut reculer sans se
+compromettre, disait-il, quoique, en effet, il ait été forcé
+quelquefois à reculer. Cette maxime était bonne en effet pour le
+despotisme, dont la puissance oppressive ne pouvait se soutenir que par
+l'illusion et par la terreur; mais l'autorité tutélaire des
+représentants de la nation, fondée à la fois sur l'intérêt général et
+sur la force de la nation même, peut réparer une erreur funeste, sans
+courir d'autre risque que de réveiller les sentiments de la confiance
+et de l'admiration qui l'environnent; elle ne peut se compromettre que
+par une persévérance invincible dans des mesures contraires à la
+liberté, et réprouvées par l'opinion publique. Il est cependant
+quelques décrets que vous ne pouvez point abroger, ce sont ceux qui
+renferment la Déclaration des Droits de l'homme, parce que ce n'est
+point vous qui avez fait ces lois; vous les avez promulguées. Ce sont
+ces décrets immuables du législateur éternel, déposés dans la raison et
+dans le coeur de tous les hommes avant que vous les eussiez inscrits
+dans votre code, que je réclame, contre des dispositions qui les
+blessent et qui doivent disparaître devant eux. Vous avez ici à choisir
+entre les uns et les autres, et votre choix ne peut être incertain
+d'après vos propres principes. Je propose donc à l'Assemblée nationale
+le projet de décret suivant:
+
+"L'Assemblée nationale, pénétrée d'un respect religieux pour les droits
+des hommes, dont le maintien doit être l'objet de toutes les
+institutions politiques;
+
+"Convaincue qu'une constitution faite pour assurer la liberté du peuple
+français, et pour influer sur celle du monde, doit être surtout établie
+sur ce principe;
+
+"Déclare que tous les Français, c'est-à-dire tous les hommes _nés et
+domiciliés_ en France, ou naturalisés, doivent jouir de la plénitude et
+de l'égalité des droits du citoyen, et sont admissibles à tous les
+emplois publics, sans autre distinction que celle des vertus et des
+talents."
+
+
+
+ * * * * * * * * *
+
+
+
+_Discours sur la guerre, prononcé à la Société des Amis de la
+Constitution, le 2 Janvier 1792, an quatrième de la Révolution_
+(2 janvier 1792)
+
+
+
+Les plus grandes questions qui agitent les hommes ont souvent pour base
+un malentendu; il y en a, si je ne me trompe, même dans celle-ci; il
+suffit de le faire cesser, et tous les bons citoyens se rallieront aux
+principes et à la vérité.
+
+Des deux opinions qui ont été balancées dans cette Assemblée, l'une a
+pour elle toutes les idées qui flattent l'imagination, toutes les
+espérances brillantes qui animent l'enthousiasme, et même un sentiment
+généreux soutenu de tous les moyens que le gouvernement le plus actif
+et le plus puissant peut employer pour influer sur l'opinion; l'autre
+n'est appuyée que sur la froide raison et sur la triste vérité. Pour
+plaire, il faut défendre la première; pour être utile, il faut soutenir
+la seconde, avec la certitude de déplaire à tous ceux qui ont le
+pouvoir de nuire: c'est pour celle-ci que je me déclare.
+
+Ferons-nous la guerre, ou ferons-nous la paix? Attaquerons-nous nos
+ennemis, ou les attendrons-nous dans nos foyers? Je crois que cet
+énoncé ne présente pas la question sous tous ses rapports et dans toute
+son étendue. Quel parti la nation et ses représentants doivent-ils
+prendre, dans les circonstances où nous sommes, à l'égard de nos
+ennemis intérieurs et extérieurs? Voilà le véritable point de vue sous
+lequel on doit l'envisager, si on veut l'embrasser tout entière, et la
+discuter avec toute l'exactitude qu'elle exige. Ce qui importe,
+par-dessus tout, quel que puisse être le fruit de nos efforts, c'est
+d'éclairer la nation sur ses véritables intérêts et sur ceux de ses
+ennemis; c'est de ne pas ôter à la liberté sa dernière ressource, en
+donnant le change à l'esprit public dans ces circonstances critiques.
+Je tâcherai de remplir cet objet en répondant principalement à
+l'opinion de M. Brissot.
+
+Si des traits ingénieux, si la peinture brillante et prophétique des
+succès d'une guerre terminée par les embrassements fraternels de tous
+les peuples de l'Europe, sont des raisons suffisantes pour décider une
+question aussi sérieuse, je conviendrai que M. Brissot l'a parfaitement
+résolue; mais son discours m'a paru présenter un vice, qui n'est rien
+dans un discours académique, et qui est de quelque importance dans la
+plus grande de toutes les discussions politiques; c'est qu'il a sans
+cesse évité le point fondamental de la question, pour élever à côté
+tout son système sur une base absolument ruineuse.
+
+Certes, j'aime tout autant que M. Brissot une guerre entreprise pour
+étendre le règne de la liberté, et je pourrais me livrer aussi au
+plaisir d'en raconter d'avance toutes les merveilles. Si j'étais maître
+des destinées de la France, si je pouvais, à mon gré, diriger ses
+forces et ses ressources, j'aurais envoyé, dès longtemps, une armée en
+Brabant, j'aurais secouru les Liégeois et brisé les fers des Bataves;
+ces expéditions sont fort de mon goût. Je n'aurais point, il est vrai,
+déclaré la guerre à des sujets rebelles, je leur aurais ôté jusqu'à la
+volonté de se rassembler; je n'aurais pas permis à des ennemis plus
+formidables et plus près de nous de les protéger et de nous susciter au
+dedans des dangers plus sérieux.
+
+Mais dans les circonstances où je trouve mon pays, je jette un regard
+inquiet autour de moi, et je me demande si la guerre que l'on fera sera
+celle que l'enthousiasme nous promet; je me demande qui la propose,
+comment, dans quelles circonstances, et pourquoi?
+
+C'est là, c'est dans notre situation toute extraordinaire que réside
+toute la question. Vous en avez sans cesse détourné vos regards; mais
+j'ai prouvé, ce qui était clair pour tout le monde, que la proposition
+de la guerre actuelle était le résultat d'un projet formé dès longtemps
+par les ennemis intérieurs de notre liberté; je vous en ai montré le
+but; je vous ai indiqué les moyens d'exécution; d'autres vous ont
+prouvé qu'elle n'était qu'un piège visible: un orateur, membre de
+l'Assemblée constituante, vous a dit, à cet égard, des vérités de fait
+très importantes; il n'est personne qui n'ait aperçu ce piège, en
+songeant que c'était après avoir constamment protégé les émigrations et
+les émigrants rebelles, qu'on proposait de déclarer la guerre à leurs
+protecteurs, en même temps qu'on défendait encore les ennemis du
+dedans, confédérés avec eux. Vous êtes convenu vous-même que la guerre
+plaisait aux émigrés, qu'elle plaisait au ministère, aux intrigants de
+la cour, à celte faction nombreuse, dont les chefs, trop connus,
+dirigent, depuis longtemps, toutes les démarches du pouvoir exécutif;
+toutes les trompettes de l'aristocratie et du gouvernement en donnent à
+la fois le signal: enfin, quiconque pourrait croire que la conduite de
+la cour, depuis le commencement de cette révolution, n'a pas toujours
+été en opposition avec les principes de l'égalité et le respect pour
+les droits du peuple serait regardé comme un insensé, s'il était de
+bonne foi; quiconque pourrait dire que la cour propose une mesure aussi
+décisive que la guerre, sans la rapporter à son plan, ne donnerait pas
+une idée plus avantageuse de son jugement: or, pouvez-vous dire qu'il
+soit indifférent au bien de l'Etat, que l'entreprise de la guerre soit
+dirigée par l'amour de la liberté ou par l'esprit du despotisme, par la
+fidélité ou par la perfidie? Cependant qu'avez-vous répondu à tous ces
+faits décisifs? Qu'avez-vous dit pour dissiper tant de justes soupçons?
+Votre réponse à ce principe fondamental de toute cette discussion fait
+juger tout votre système.
+
+La défiance, avez-vous dit dans votre premier discours, la défiance
+est un étal affreux: elle empêche les deux pouvoirs d'agir de concert;
+elle empêche le peuple de croire aux démonstrations du pouvoir
+exécutif, attiédit son attachement, relâche sa soumission.
+
+La défiance est un état affreux! Est-ce là le langage d'un homme libre
+qui croit que la liberté ne peut être achetée à trop haut prix? Elle
+empêche les deux pouvoirs d'agir de concert! Est-ce encore vous qui
+parlez ici? Quoi! c'est la défiance du peuple qui empêche le pouvoir
+exécutif de marcher; et ce n'est pas sa volonté propre? Quoi! c'est le
+peuple qui doit croire aveuglément aux _démonstrations_ du pouvoir
+exécutif; et ce n'est plus le pouvoir exécutif qui doit mériter la
+confiance du peuple, non par des _démonstrations, mais par des faits?_
+_La défiance attiédit son attachement!_ Et à qui donc le peuple doit-il
+de l'attachement? est-ce à un homme? est-ce à l'ouvrage de ses mains,
+ou bien à la patrie, à la liberté? _Elle relâche sa soumission!_ A la
+loi, sans doute. En a-t-il manqué jusqu'ici? Qui a le plus de reproches
+à se faire à cet égard, ou de lui, ou de ses oppresseurs? Si ce texte a
+excité ma surprise, elle n'a pas diminué, je l'avoue, quand j'ai
+entendu le commentaire par lequel vous l'avez développé dans votre
+dernier discours.
+
+Vous nous avez appris qu'il fallait bannir la défiance, parce qu'il y
+avait eu un changement dans le ministère. Quoi! c'est vous, qui avez de
+la philosophie et de l'expérience; c'est vous, que j'ai entendu vingt
+fois dire, sur la politique et sur l'esprit immortel des cours, tout ce
+que pense là-dessus tout homme qui a la faculté de penser; c'est vous
+qui prétendez que le ministère doit changer avec un ministre! C'est à
+moi qu'il appartient de m'expliquer librement sur les ministres: 1°
+parce que je ne crains pas d'être soupçonné de spéculer sur leur
+changement, ni pour moi, ni pour mes amis; 2° parce que je ne désire
+pas de les voir remplacer par d'autres, convaincu que ceux qui aspirent
+à leurs places ne vaudraient pas mieux. Ce ne sont point les ministres
+que j'attaque; ce sont leurs principes et leurs actes. Qu'ils se
+convertissent, s'ils le peuvent, et je combattrai leurs détracteurs.
+J'ai le droit, par conséquent, d'examiner les bases sur lesquelles
+repose la garantie que vous leur prêtez. Vous blâmez le ministre
+Montmorin qui a cédé sa place, pour attirer la confiance sur le
+ministre Lessart qui s'est chargé de son rôle! A Dieu ne plaise que je
+perde des moments précieux à instituer un parallèle entre ces deux
+illustres défenseurs des droits du peuple! Vous avez expédié deux
+certificats de patriotisme à deux autres ministres, par la raison
+qu'ils avaient été tirés de la classe des plébéiens; et moi, je le dis
+franchement, la présomption la plus raisonnable, à mon avis, est que,
+dans les circonstances où nous sommes, des _plébéiens_ n'auraient point
+été appelés au ministère, s'ils n'avaient été jugés dignes d'être
+nobles. Je m'étonne que la confiance d'un représentant du peuple porte
+sur un ministre que le peuple de la capitale a craint de voir arriver à
+une place municipale; je m'étonne de vous voir recommander à la
+bienveillance publique le ministre de la justice, qui a paralysé la
+cour provisoire d'Orléans, en se dispensant de lui envoyer les
+principales procédures; le ministre qui a calomnié grossièrement, à la
+face de l'Assemblée nationale, les sociétés patriotiques de l'Etat,
+pour provoquer leur destruction; le ministre qui, récemment encore,
+vient de demander à l'Assemblée actuelle la suspension de
+l'établissement des nouveaux tribunaux criminels, sous le prétexte que
+la nation n'était pas mûre pour les jurés, sous le prétexte (qui le
+croirait!) que l'hiver est une saison trop rude pour réaliser cette
+institution, déclarée partie essentielle de notre Constitution par
+l'acte constitutionnel, réclamée par les principes éternels de la
+justice, et par la tyrannie insupportable du système barbare qui pèse
+encore sur le patriotisme et sur l'humanité; ce ministre, oppresseur du
+peuple avignonnais, entouré de tous les intrigants que vous avez
+vous-même dénoncés dans vos écrits, et ennemi déclaré de tous les
+patriotes invariablement attachés à la cause publique. Vous avez encore
+pris sous votre sauvegarde le ministre actuel de la guerre. Ah! de
+grâce, épargnez-nous la peine de discuter la conduite, les relations et
+le personnel de tant d'individus, lorsqu'il ne doit être question que
+des principes et de la patrie. Ce n'est pas assez d'entreprendre
+l'apologie des ministres, vous voulez encore les isoler des vues et de
+la société de ceux qui sont notoirement leurs conseils et leurs
+coopérateurs.
+
+Personne ne doute aujourd'hui qu'il existe une ligue puissante et
+dangereuse contre l'égalité et contre les principes de notre liberté:
+on sait que la coalition qui porta des mains sacrilèges sur les bases
+de la Constitution s'occupe avec activité des moyens d'achever son
+ouvrage; qu'elle domine à la cour, qu'elle gouverne les ministres: vous
+êtes convenu qu'elle avait le projet d'étendre encore la puissance
+ministérielle, et d'aristocratiser la représentation nationale; vous
+nous avez priés de croire que les ministres et la cour n'avaient rien
+de commun avec elle; vous avez démenti, à cet égard, les assertions
+positives de plusieurs orateurs et l'opinion générale; vous vous êtes
+contentés d'alléguer que des intrigants ne pouvaient porter aucune
+atteinte à la liberté. Ignorez-vous que ce sont les intrigants qui font
+le malheur des peuples? Ignorez-vous que des intrigants, secondés par
+la force et par les trésors du gouvernement, ne sont pas à négliger?
+que vous-même vous vous êtes fait une loi jadis de poursuivre avec
+chaleur une partie de ceux dont il est ici question? Ignorez-vous que
+depuis le départ du roi, dont le mystère commence à s'éclaircir, ils
+ont eu le pouvoir de faire rétrograder la révolution, et de commettre
+impunément les plus coupables attentats contre la liberté? D'où vous
+vient donc tout à coup tant d'indulgence ou de sécurité?
+
+Ne vous alarmez pas, nous a dit le même orateur, si cette faction veut
+la guerre; ne vous alarmez pas si, comme elle, la cour et les ministres
+veulent la guerre; si les papiers, _que le ministère soudoie_, prêchent
+la guerre: les ministres, à la vérité, se joindront toujours aux
+modérés contre les patriotes, mais ils se joindront aux patriotes et
+aux modérés contre les émigrants. Quelle rassurante et lumineuse
+théorie! Les ministres, vous en convenez, sont les ennemis des
+patriotes; les modérés, pour lesquels ils se déclarent, veulent rendre
+notre constitution aristocratique; et vous voulez que nous adoptions
+leurs projets? Les ministres soudoient, et c'est vous qui le dites, des
+papiers dont l'emploi est d'éteindre l'esprit public, d'effacer les
+principes de la liberté, de vanter les plus dangereux de ses ennemis,
+de calomnier tous les bons citoyens, et vous voulez que je me fie aux
+vues et aux principes des ministres?
+
+Vous croyez que les agents du pouvoir exécutif sont plus disposés à
+adopter les maximes de l'égalité, et à défendre les droits du peuple
+dans toute leur pureté, qu'à transiger avec les membres de la dynastie,
+avec les amis de la cour, aux dépens du peuple et des patriotes, qu'ils
+appellent hautement des factieux? Mais les aristocrates de toutes les
+nuances demandent la guerre; mais tous les échos de l'aristocratie
+répètent aussi le cri de guerre: il ne faut pas non plus se défier,
+sans doute, de leurs intentions. Pour moi, j'admire votre bonheur et ne
+l'envie pas. Vous étiez destiné à défendre la liberté sans défiance,
+sans déplaire à ses ennemis, sans vous trouver en opposition ni avec la
+cour, ni avec les ministres, ni avec les modérés. Comme les routes du
+patriotisme sont devenues pour vous faciles et riantes!
+
+Pour moi, j'ai trouvé que plus on avançait dans cette carrière, plus on
+rencontrait d'obstacles et d'ennemis, plus on se trouvait abandonné de
+ceux avec qui on y était entré; et j'avoue que si je m'y voyais
+environné des courtisans, des aristocrates, des _modérés_, je serais au
+moins tenté de me croire en assez mauvaise compagnie.
+
+Ou je me trompe, ou la faiblesse des motifs par lesquels vous avez
+voulu nous rassurer sur les intentions de ceux qui nous poussent à la
+guerre est la preuve la plus frappante qui puisse les démontrer. Loin
+d'aborder le véritable état de la question, vous l'avez toujours fui.
+Tout ce que vous avez dit est donc hors de la question. Votre opinion
+n'est fondée que sur des hypothèses vagues et étrangères.
+
+Que nous importent, par exemple, vos longues et pompeuses dissertations
+sur la guerre américaine? Qu'y a-t-il de commun entre la guerre ouverte
+qu'un peuple fait à ses tyrans, et un système d'intrigue conduit par le
+gouvernement même contre la liberté naissante? Si les Américains
+avaient triomphé de la tyrannie anglaise en combattant sous les
+drapeaux de l'Angleterre et sous les ordres de ses généraux contre ses
+propres alliés, l'exemple des Américains serait bon à citer: on
+pourrait même y joindre celui des Hollandais et des Suisses, s'ils
+s'étaient reposés sur le duc d'Albe et sur les princes d'Autriche et de
+Bourgogne du soin de venger leurs outrages et d'assurer leur liberté.
+Que nous importent encore les victoires rapides que vous remportez à la
+tribune sur le despotisme et sur l'aristocratie de l'univers? Comme si
+la nature des choses se pliait si facilement à l'imagination d'un
+orateur! Est-ce le peuple ou le génie de la liberté qui dirigera le
+plan qu'on nous propose? C'est la cour, ce sont ses officiers, ce sont
+ses ministres. Vous oubliez toujours que cette donnée change toutes les
+combinaisons.
+
+Croyez-vous que le dessein de la cour soit d'ébranler le trône de
+Léopold et ceux de tous les rois, qui, dans leurs réponses à ses
+messages, lui témoignent un attachement exclusif, elle qui ne cesse de
+vous prêcher _le respect pour les gouvernements étrangers_, elle qui a
+troublé par ses menées la révolution de Brabant, elle qui vient de
+désigner à la nation, comme le sauveur de la patrie, comme le héros de
+la liberté, le général qui, dans l'Assemblée constituante, s'était
+déclaré hautement contre la cause des Brabançons? Cette réflexion me
+fait naître une autre idée; elle me rappelle un fait qui prouve
+peut-être à quels pièges les représentants du peuple sont exposés.
+Peut-être est-il étonnant que dans le temps où on parlait de guerre
+contre des princes allemands, pour dissiper des émigrants français, on
+se soit hâté de rassurer, par un décret, le chef du corps germanique,
+contre la crainte de voir se rassembler sur nos frontières les
+Brabançons, qui viennent chercher un asile parmi nous. Ce qu'il y a de
+certain, c'est que les plus zélés patriotes de la contrée française où
+ils se sont retirés ne paraissent pas en avoir une idée aussi
+défavorable que celle qu'on en a voulu répandre, et qu'ils ne sont pas
+sur cette affaire du même avis que le directoire du département du
+Nord. Pour moi, je crains, je l'avoue, que le patriotisme des
+représentants n'ait été trompé sur les faits. Je le dis sans crainte
+que l'on me soupçonne de vouloir décréditer leur sagesse; je me serais
+même épargné cette dernière réflexion, inutile pour mon propre compte,
+si je ne désirais, depuis quelque temps, de trouver l'occasion de
+dissiper les préventions que des malentendus ont pu faire naître, et
+qui pourraient relâcher les liens qui doivent unir tous les amis de la
+liberté. On dit que l'on cherche à se prévaloir de certaines
+observations dictées sans doute par l'amour du bien public, et qui,
+d'ailleurs, sont personnelles à leur auteur, pour éloigner de cette
+société des députés patriotes, et mettre l'amour-propre des
+représentants du peuple en opposition avec leur civisme. Je crois le
+succès de cette entreprise impossible; je crois, de plus, que nul
+membre de cette société n'a eu l'intention d'abaisser les législateurs
+actuels par un parallèle injuste entre la première et la seconde
+Assemblée. Pour moi, je déclare hautement que, loin d'attacher mon
+intérêt personnel à celui de l'Assemblée constituante, je la regarde
+comme une puissance qui n'est plus, et pour laquelle le jugement sévère
+de la postérité doit déjà commencer. Je déclare que personne n'a plus
+de respect que moi pour le caractère des représentants du peuple en
+général; que personne n'a plus d'estime et d'attachement pour les
+députés patriotes qui sont membres de cette société. Je suis même
+convaincu que c'est aux fautes de la première Assemblée qu'il faut
+imputer la plupart de celles que la législature actuelle pourrait
+commettre. Le fait même que je viens de citer en est peut-être un
+exemple. Je croirai aussi remplir un devoir de fraternité, autant que
+de civisme, en expliquant librement mon opinion sur toutes les
+questions qui intéressent la patrie et ses représentants; je pense même
+qu'ils ne doivent pas rejeter l'hommage des réflexions que me dicte le
+pur zèle du bien public, et dans lesquelles l'expérience de trois
+années de révolution me donne peut-être le droit de mettre quelque
+confiance.
+
+Il résulte de ce que j'ai dit plus haut, qu'il pourrait arriver que
+l'intention de ceux qui demandent et qui conduiraient la guerre ne fût
+pas de la rendre fatale aux ennemis de notre révolution et aux amis du
+pouvoir absolu des rois: n'importe, vous vous chargez vous-mêmes de la
+conquête de l'Allemagne, d'abord; vous promenez notre armée triomphante
+chez tous les peuples voisins; vous établissez partout des
+municipalités, des directoires, des assemblées nationales, et vous vous
+écriez vous-mêmes que cette pensée est sublime, comme si le destin des
+empires se réglait par des figures de rhétorique. Nos généraux,
+conduits par vous, ne sont plus que les missionnaires de la
+Constitution; notre camp, qu'une école de droit public; les satellites
+des monarques étrangers, loin de mettre aucun obstacle à l'exécution de
+ce projet, volent au-devant de nous, non pour nous repousser, mais pour
+nous écouter.
+
+Il est fâcheux que la vérité et le bon sens démentent ces magnifiques
+prédictions; il est dans la nature des choses que la marche de la
+raison soit lentement progressive. Le gouvernement le plus vicieux
+trouve un puissant appui dans les préjugés, dans les habitudes, dans
+l'éducation des peuples. Le despotisme même déprave l'esprit des hommes
+jusqu'à s'en faire adorer, et jusqu'à rendre la liberté suspecte et
+effrayante au premier abord. La plus extravagante idée qui puisse
+naître dans la tète d'un politique est de croire qu'il suffise à un
+peuple d'entrer à main armée chez un peuple étranger, pour lui faire
+adopter ses lois et sa constitution. Personne n'aime les missionnaires
+armés; et le premier conseil que donnent la nature et la prudence,
+c'est de les repousser comme des ennemis. J'ai dit qu'une telle
+invasion pourrait réveiller l'idée de l'embrasement du Palatinat et des
+dernières guerres, plus facilement qu'elle ne ferait germer des idées
+constitutionnelles, parce que la masse du peuple, dans ces contrées,
+connaît mieux ces faits que notre Constitution. Les récits des hommes
+éclairés qui les connaissent démentent tout ce qu'on nous raconte de
+l'ardeur avec laquelle elles soupirent après notre Constitution et nos
+armées. Avant que les effets de notre révolution se fassent sentir chez
+les nations étrangères, il faut qu'elle soit consolidée. Vouloir leur
+donner la liberté avant de l'avoir nous-mêmes conquise, c'est assurer à
+la fois notre servitude et celle du monde entier; c'est se former des
+choses une idée exagérée et absurde, de penser que, dès le moment où un
+peuple se donne une Constitution, tous les autres répondent au même
+instant à ce signal. L'exemple de l'Amérique, que vous avez cité,
+aurait-il suffi pour briser nos fers, si le temps et le concours des
+plus heureuses circonstances n'avaient amené insensiblement cette
+révolution? La déclaration des droits n'est point la lumière du soleil
+qui éclaire au même instant tous les hommes; ce n'est point la foudre
+qui frappe en même temps tous les trônes. Il est plus facile de
+l'écrire sur le papier ou de la graver sur l'airain, que de rétablir
+dans le coeur des hommes ses sacrés caractères effacés par l'ignorance,
+par les passions et par le despotisme. Que dis-je? N'est-elle pas tous
+les jours méconnue, foulée aux pieds, ignorée même parmi vous qui
+l'avez promulguée? L'égalité des droits est-elle ailleurs que dans les
+principes de notre charte constitutionnelle? Le despotisme,
+l'aristocratie ressuscitée sous des formes nouvelles, ne relève-t-elle
+pas sa tête hideuse? N'opprime-t-elle pas encore la faiblesse, la
+vertu, l'innocence, au nom des lois et de la liberté même? La
+Constitution, que l'on dit fille de la Déclaration des Droits,
+ressemble-t-elle si fort à sa mère? Que dis-je? Cette vierge, jadis
+rayonnante d'une beauté céleste, est-elle encore semblable à elle-même?
+N'est-elle pas sortie meurtrie et souillée des mains impures de cette
+coalition qui trouble et tyrannise aujourd'hui la France, et à qui il
+ne manque, pour consommer ses funestes projets, que l'adoption des
+mesures perfides que je combats en ce moment? Comment donc pouvez-vous
+croire qu'elle opérera, dans le moment même que nos ennemis intérieurs
+auront marqué pour la guerre, les prodiges qu'elle n'a pu encore opérer
+parmi nous?
+
+Je suis loin de prétendre que notre révolution n'influera pas dans la
+suite sur le sort du globe, plus tôt même que les apparences actuelles
+ne semblent l'annoncer. A. Dieu ne plaise que je renonce à une si douce
+espérance! Mais je dis que ce ne sera pas aujourd'hui; je dis que cela
+n'est pas du moins prouvé, et que, dans le doute, il ne faut pas
+hasarder notre liberté; je dis que, dans tous les temps, pour exécuter
+une telle entreprise avec succès, il faudrait le vouloir, et que le
+gouvernement qui en serait chargé, que ses principaux agents ne le
+veulent pas, et qu'ils l'ont hautement déclaré.
+
+Enfin, voulez-vous un contre-poison sûr à toutes les illusions que l'on
+vous présente? Réfléchissez seulement sur la marche naturelle des
+révolutions. Dans des Etats constitués, comme presque tous les pays de
+l'Europe, il y a trois puissances: le monarque, les aristocrates et le
+peuple, ou plutôt le peuple est nul. S'il arrive une révolution dans ce
+pays, elle ne peut être que graduelle; elle commence par les nobles,
+par le clergé, par les riches, et le peuple les soutient lorsque son
+intérêt s'accorde avec le leur pour résister à la puissance dominante,
+qui est celle du monarque. C'est ainsi que parmi vous ce sont les
+parlements, les nobles, le clergé, les riches, qui ont donné le branle
+à la révolution; ensuite le peuple a paru. Ils s'en sont repentis, ou
+du moins ils ont voulu arrêter la révolution, lorsqu'ils ont vu que le
+peuple pouvait recouvrer sa souveraineté; mais ce sont eux qui l'ont
+commencée; et, sans leur résistance et leurs faux calculs, la nation
+serait encore sous le joug du despotisme. D'après cette vérité
+historique et morale, vous pouvez juger à quel point vous devez compter
+sur les nations de l'Europe en général; car, chez elles, loin de donner
+le signal de l'insurrection, les aristocrates, avertis par notre
+exemple même, tout aussi ennemis du peuple et de l'égalité que les
+nôtres, se sont ligués comme eux avec le gouvernement, pour retenir le
+peuple dans l'ignorance et dans les fers, et pour échapper à la
+déclaration des droits. Ne nous objectez pas les mouvements qui
+s'annoncent dans quelques parties des Etats de Léopold, et
+particulièrement dans le Brabant; car ces mouvements sont absolument
+indépendants de notre révolution et de nos principes actuels. La
+révolution du Brabant avait commencé avant la nôtre; elle fut arrêtée
+par les intrigues de la cour de Vienne, secondées par les agents de
+celle de France; elle est près de reprendre son cours aujourd'hui, mais
+par l'influence, par le pouvoir, par les richesses des aristocrates, et
+surtout du clergé qui l'avait commencée, il y a un siècle, entre les
+Pays-Bas autrichiens et nous, comme il y a un siècle entre le peuple
+des frontières de vos provinces du Nord et celui de la capitale. Votre
+organisation civile du clergé et l'ensemble de votre Constitution
+proposés brusquement aux Brabançons suffiraient pour raffermir la
+puissance de Léopold; ce peuple est condamné par l'empire de la
+superstition et de l'habitude à passer par l'aristocratie pour arriver
+à la liberté.
+
+Comment peut-on, sur des calculs aussi incertains que ceux-là,
+compromettre les destinées de la France et de tous les peuples?
+
+Je ne connais rien d'aussi léger que l'opinion de M. Brissot à cet
+égard, si ce n'est l'effervescence philanthropique _de M. Anacharsis
+Cloots_. Je réfuterai en passant, et par un seul mot, le discours
+étincelant de M. Anacharsis Cloots; je me contenterai de lui citer un
+trait de ce sage de la Grèce, de ce philosophe voyageur dont il a
+emprunté le nom. C'est, je crois, cet Anacharsis grec qui se moquait
+d'un astronome qui, en considérant le ciel avec trop d'attention, était
+tombé dans une fosse qu'il n'avait point aperçue sur la terre. Eh bien!
+l'Anacharsis moderne, en voyant dans le soleil _des taches pareilles à
+celles de notre Constitution_* [*Discours prononcé par M. Cloots à la
+Société des Amis de la Constitution. (_Note de Robespierre_.).], en
+voyant descendre du ciel l'ange de la liberté pour se mettre à la tète
+de nos légions, et exterminer, par leurs bras, tous les tyrans de
+l'univers, n'a pas vu sous ses pieds un précipice où l'on veut
+entraîner le peuple français. Puisque _l'orateur du genre humain_ pense
+que la destinée de l'univers est liée à celle de la France, qu'il
+défende avec plus de réflexion les intérêts de ses clients, ou qu'il
+craigne que le genre humain ne lui retire sa procuration.
+
+Laissez donc, laissez toutes ces trompeuses déclamations, ne nous
+présentez pas l'image touchante du bonheur, pour nous entraîner dans
+des maux réels; donnez-nous moins de descriptions agréables, et de plus
+sages conseils.
+
+Vous pouvez même vous dispenser d'entrer dans de si longs détails, sur
+les ressources, sur les intérêts, sur les passions des princes et des
+gouvernements actuels de l'Europe. Vous m'avez reproché de ne les avoir
+pas assez longuement discutés. Non. Je n'en ferai rien encore, 1° parce
+que ce n'est point sur de pareilles conjectures, toujours incertaines
+de leur nature, que je veux asseoir le salut de la patrie; 2° parce que
+celui qui va jusqu'à dire que toutes les puissances de l'Europe ne
+pourraient pas, de concert avec nos ennemis intérieurs, entretenir une
+armée pour favoriser le système d'intrigue dont j'ai parlé, avance une
+proposition qui ne mérite pas d'être réfutée; 3° enfin, parce que ce
+n'est point là le noeud de la question. Car je soutiens et je prouverai
+que, soit que la cour et la coalition qui la dirige fassent une guerre
+sérieuse, soit qu'elles s'en tiennent aux préparatifs et aux menaces,
+elles auront toujours avancé le succès de leurs véritables projets.
+
+Epargnez-vous donc au moins toutes les contradictions que votre système
+présente à chaque instant: ne nous dites pas tantôt qu'il ne s'agit que
+d'aller donner la chasse à 20 ou 30 lieues _aux chevaliers de
+Coblentz_, et de revenir triomphants, tantôt qu'il ne s'agit de rien
+moins que de briser les fers des nations. Ne nous dites pas tantôt que
+tous les princes de l'Europe demeureront spectateurs indifférents do
+nos démêlés avec les émigrés et de nos incursions sur le territoire
+germanique, tantôt que nous renverserons le gouvernement de tous ces
+princes.
+
+Mais j'adopte votre hypothèse favorite, et j'en tire un raisonnement
+auquel je défie tous les partisans de votre système de répondre d'une
+manière satisfaisante. Je leur propose ce dilemme: ou bien nous pouvons
+craindre l'intervention des puissances étrangères, et alors tous vos
+calculs sont en défaut, ou bien les puissances étrangères ne se
+mêleront en aucune manière de votre expédition; dans ce dernier cas, la
+France n'a donc d'autre ennemi à craindre que cette poignée
+d'aristocrates émigrés auxquels elle faisait à peine attention il y a
+quelque temps: or, prétendez-vous que cette puissance doive nous
+alarmer? et, si elle était redoutable, ne serait-ce pas évidemment par
+l'appui gue lui prêteraient nos ennemis intérieurs pour lesquels vous
+n'avez nulle défiance? Tout vous prouve donc que cette guerre ridicule
+est une intrigue de la cour et des factions qui nous déchirent; leur
+déclarer la guerre sur la foi de la cour, violer le territoire
+étranger, qu'est-ce autre chose que seconder leurs vues? Traiter comme
+une puissance rivale des criminels qu'il suffit de flétrir, de juger,
+de punir par contumace; nommer pour les combattre des maréchaux de
+France extraordinaires contre les lois, affecter d'étaler aux yeux de
+l'univers Lafayette tout entier, qu'est-ce autre chose que leur donner
+une illustration, une importance qu'ils désirent, et qui convient aux
+ennemis du dedans qui les favorisent? La cour et les factieux ont sans
+doute des raisons d'adopter ce plan: quelles peuvent être les noires?
+_L'honneur du nom Français_, dites-vous. Juste ciel! La nation
+française déshonorée par cette tourbe de fugitifs aussi ridicules
+qu'impuissants, qu'elle peut dépouiller de leurs biens, et marquer, aux
+yeux de l'univers du sceau du crime et de la trahison! Ah! la honte
+consiste à être trompé par les artifices grossiers des ennemis de notre
+liberté. La magnanimité, la sagesse, la liberté, le bonheur, la vertu,
+voilà notre honneur. Celui que vous voulez ressusciter est l'ami, le
+soutien du despotisme; c'est l'honneur des héros de l'aristocratie, de
+tous les tyrans, c'est l'honneur du crime, c'est un être bizarre que je
+croirais né de je ne sais quelle union monstrueuse du vice et de la
+vertu, mais qui s'est rangé du parti du premier pour égorger sa mère;
+il est proscrit de la terre de la liberté; laissez cet honneur, ou
+reléguez-le au delà du Rhin; qu'il aille chercher un asile dans le
+coeur ou dans la tête des princes et des chevaliers de Coblentz.
+
+Est-ce donc avec cette légèreté qu'il faut traiter des plus grands
+intérêts de l'Etat?
+
+Avant de vous égarer dans la politique et dans les Etats des princes de
+l'Europe, commencez par ramener vos regards sur votre position
+intérieure; remettez l'ordre chez vous avant de porter la liberté
+ailleurs. Mais vous prétendez que ce soin ne doit pas même vous
+occuper, comme si les règles ordinaires du bon sens n'étaient pas
+faites pour les grands politiques. Remettre l'ordre dans les finances,
+en arrêter la déprédation, armer le peuple et les gardes nationaux,
+faire tout ce que le gouvernement a voulu empêcher jusqu'ici, pour ne
+redouter ni les attaques de nos ennemis, ni les intrigues
+ministérielles, ranimer par des lois bienfaisantes, par un caractère
+soutenu d'énergie, de dignité, de sagesse, l'esprit public et l'horreur
+de la tyrannie, qui seule peut nous rendre invincibles contre tous nos
+ennemis, tout cela ne sont que des idées ridicules; la guerre, la
+guerre, dès que la cour la demande; ce parti dispense de tout autre
+soin, on est quitte envers le peuple dès qu'on lui donne la guerre; la
+guerre contre les justiciables de la cour nationale, ou contre des
+princes allemands; confiance, idolâtrie pour les ennemis du dedans.
+Mais que dis-je? En avons-nous, des ennemis du dedans? Non, vous n'en
+connaissez pas, vous ne connaissez que Coblentz. N'avez-vous pas dit
+que le siège du mal est à Coblentz? Il n'est donc pas à Paris? Il n'y a
+donc aucune relation entre Coblentz et un autre lieu qui n'est pas loin
+de nous? Quoi! vous osez dire que ce qui a fait rétrograder la
+révolution, c'est la peur qu'inspirent à la nation les aristocrates
+fugitifs qu'elle a toujours méprisés; et vous attendez de cette nation
+des prodiges de tous les genres! Apprenez donc qu'au jugement de tous
+les Français éclairés, le véritable Coblentz est en France, que celui
+de l'évêque de Trêves n'est que l'un des ressorts d'une conspiration
+profonde tramée contre la liberté, dont le foyer, dont le centre, dont
+les chefs sont au milieu de nous. Si vous ignorez tout cela, vous êtes
+étranger à tout ce qui se passe dans ce pays-ci. Si vous le savez,
+pourquoi le niez-vous? pourquoi détourner l'attention publique de nos
+ennemis les plus redoutables, pour la fixer sur d'autres objets, pour
+nous conduire dans le piège où ils nous attendent?
+
+D'autres personnes, sentant vivement la profondeur de nos maux, et
+connaissant leur véritable cause, se trompent évidemment sur le remède.
+Dans une espèce de désespoir, ils veulent se précipiter sur la guerre
+étrangère, comme s'ils espéraient que le mouvement seul de la guerre
+nous rendra la vie, ou que de la confusion générale sortiront enfin
+l'ordre et la liberté. Ils commettent la plus funeste des erreurs,
+parce qu'ils ne discernent pas les circonstances et confondent des
+idées absolument distinctes. II est dans les révolutions des mouvements
+contraires et des mouvements favorables à la liberté, comme il est dans
+les maladies des crises salutaires et des crises mortelles.
+
+Les mouvements favorables sont ceux qui sont dirigés directement contre
+les tyrans, comme l'insurrection des Américains, ou comme celle du 14
+juillet; mais la guerre au dehors, provoquée, dirigée par le
+gouvernement dans les circonstances où nous sommes, est un mouvement à
+contre-sens, c'est une crise qui peut conduire à la mort du corps
+politique. Une telle guerre ne peut que donner le change à l'opinion
+publique, faire diversion aux justes inquiétudes de la nation, et
+prévenir la crise favorable que les attentats des ennemis de la liberté
+auraient pu amener. C'est sous ce rapport que j'ai d'abord développé
+les inconvénients de la guerre. Pendant la guerre étrangère, le peuple,
+comme je l'ai déjà dit, distrait par les événements militaires des
+délibérations politiques qui intéressent les bases essentielles de sa
+liberté, prête une attention moins sérieuse aux sourdes manoeuvres des
+intrigants qui les minent, du pouvoir exécutif qui les ébranle, à la
+faiblesse ou à la corruption des représentants qui ne les défendent
+pas. Cette politique fut connue de tout temps, et, quoi qu'en ait dit
+M. Brissot, il est applicable et frappant l'exemple des aristocrates de
+Rome que j'ai cité; quand le peuple réclamait ses droits contre les
+usurpations du sénat et des patriciens, le sénat déclarait la guerre,
+et le peuple, oubliant ses droits et ses outrages, ne s'occupait que de
+la guerre, laissait au sénat son empire, et préparait de nouveaux
+triomphes aux patriciens. La guerre est bonne pour les officiers
+militaires, pour les ambitieux, pour les agioteurs qui spéculent sur
+ces sortes d'événements; elle est bonne pour les ministres, dont elle
+couvre les opérations d'un voile plus épais et presque sacré; elle est
+bonne pour la cour, elle est bonne pour le pouvoir exécutif dont elle
+augmente l'autorité, la popularité, l'ascendant; elle est bonne pour la
+coalition des nobles, des intrigants, des modérés, qui gouvernent la
+France. Cette faction peut placer ses héros et ses membres à la tête de
+l'armée; la cour peut confier les forces de l'Etat aux hommes qui
+peuvent la servir dans l'occasion avec d'autant plus de succès qu'on
+leur aura travaillé une espèce de réputation de patriotisme; ils
+gagneront les coeurs et la confiance des soldats pour les attacher plus
+fortement à la cause du royalisme et du modérantisme; voilà la seule
+espèce de séduction que je craigne pour les soldats: ce n'est pas sur
+une désertion ouverte et volontaire de la cause publique qu'il faut me
+rassurer. Tel homme qui aurait horreur de trahir la patrie peut être
+conduit par des chefs adroits à porter le fer dans te sein des
+meilleurs citoyens; le mot perfide de républicain et de factieux,
+inventé par la secte des ennemis hypocrites de la Constitution, peut
+armer l'ignorance trompée contre la cause du peuple. Or, la destruction
+du parti patriotique est le grand objet de tous leurs complots; dès
+qu'une fois ils l'ont anéanti, que reste-t-il, si ce n'est la
+servitude? Ce n'est pas une contre-révolution que je crains; ce sont
+les progrès des faux principes, de l'idolâtrie, et la perte de l'esprit
+public. Or, croyez-vous que ce soit un médiocre avantage pour la cour
+et pour le parti dont je parle, de cantonner les soldats, de les
+camper, de les diviser en corps d'armée, de les isoler des citoyens,
+pour substituer insensiblement, sous les noms imposants de discipline
+militaire et d'honneur, l'esprit d'obéissance aveugle et absolue,
+l'ancien esprit militaire enfin, à l'amour de la liberté, aux
+sentiments populaires qui étaient entretenus par leur communication
+avec le peuple? Quoique l'esprit de l'armée soit encore bon en général,
+devez-vous vous dissimuler que l'intrigue et la suggestion ont obtenu
+des succès dans plusieurs corps, et qu'il n'est plus entièrement ce
+qu'il était dans les premiers jours de la révolution? Ne craignez-vous
+pas le système constamment suivi depuis si longtemps, de ramener
+l'armée au pur amour des rois, et de la purger de l'esprit patriotique,
+qu'on a toujours paru regarder comme une peste qui la désolait?
+Voyez-vous sans quelque inquiétude le voyage du ministre et la
+nomination de tel général fameux par les désastres des régiments les
+plus patriotes? Comptez-vous pour rien le droit de vie et de mort
+arbitraire dont la loi va investir nos patriciens militaires, dès le
+moment où la nation sera constituée en guerre? Comptez-vous pour rien
+l'autorité de la police qu'elle remet aux chefs militaires dans toutes
+nos villes frontières? A-t-on répondu à tous ces faits par la
+dissertation sur la dictature des Romains, et par le parallèle de César
+avec nos généraux? On a dit que la guerre en imposerait aux
+aristocrates du dedans, et tarirait la source de leurs manoeuvres;
+point du tout, ils devinent trop bien les intentions de leurs amis
+secrets pour en redouter l'issue; ils n'en seront que plus actifs à
+poursuivre la guerre sourde qu'ils peuvent nous faire impunément, en
+semant la division, le fanatisme, et en dépravant l'opinion. C'est
+surtout alors que le parti modéré, revêtu des livrées du patriotisme,
+dont les chefs sont les artisans de cette trame, déploiera toute sa
+sinistre influence; c'est alors qu'au nom du salut public, ils
+imposeront silence à quiconque oserait élever quelques soupçons sur la
+conduite ou sur les intentions des agents du pouvoir exécutif, sur
+lequel il reposera, des généraux qui seront devenus, comme lui,
+l'espoir et l'idole de la nation; si l'un de ces généraux est destiné à
+remporter quelque succès apparent, qui, je crois, ne sera pas fort
+meurtrier pour les émigrants, ni fatal à leurs protecteurs, quel
+ascendant ne donnera-l-il pas à son parti? quels services ne
+pourra-t-il pas rendre à la cour? C'est alors qu'on fera une guerre
+plus sérieuse aux véritables amis de la liberté, et que le système
+perfide de l'égoïsme et de l'intrigue triomphera. L'esprit public une
+fois corrompu, alors jusqu'où le pouvoir exécutif et les factieux qui
+le serviront ne pourront-ils pas pousser leurs usurpations? Il n'aura
+pas besoin de compromettre le succès de ses projets par une
+précipitation imprudente; il ne se pressera pas peut-être de proposer
+le plan de transaction dont on a déjà parlé: soit qu'il tienne à
+celui-là, soit qu'il en adopte un autre, que ne peut-il attendre du
+temps, de la langueur, de l'ignorance, des divisions intestines, des
+manoeuvres de la nombreuse cohorte de ses affidés dans le Corps
+législatif, de tous les ressorts enfin qu'il prépare depuis si
+longtemps?
+
+Nos généraux, dites-vous, ne nous trahiront pas; et si nous étions
+trahis, tant mieux! Je ne vous dirai pas que je trouve singulier ce
+goût pour la trahison; car je suis en cela parfaitement de votre avis.
+Oui, nos ennemis sont trop habiles pour nous trahir ouvertement, comme
+vous l'entendez; l'espèce de trahison que nous avons à redouter, je
+viens de vous la développer, celle-là n'avertit point la vigilance
+publique; elle prolonge le sommeil du peuple jusqu'au moment où on
+l'enchaîne; celle-là ne laisse aucune ressource; celle-là,... tous ceux
+qui endorment le peuple en favorisent le succès; et remarquez bien que,
+pour y parvenir, il n'est pas même nécessaire de faire sérieusement la
+guerre; il suffit de nous constituer sur le pied de guerre; il suffit
+de nous entretenir de l'idée d'une guerre étrangère: n'en recueillît-on
+d'autre avantage que les millions qu'on se fait compter d'avance, on
+n'aurait pas tout à fait perdu sa peine. Ces 20 millions, surtout dans
+le moment où nous sommes, ont au moins autant de valeur que les
+adresses patriotiques où l'on prêche au peuple la confiance et la
+guerre.
+
+Je décourage la nation, dites-vous; non, je l'éclaire; éclairer des
+hommes libres, c'est réveiller leur courage, c'est empêcher que leur
+courage même ne devienne l'écueil de leur liberté; et n'eussé-je fait
+autre chose que de dévoiler tant de pièges, que de réfuter tant de
+fausses idées et de mauvais principes, que d'arrêter les élans d'un
+enthousiasme dangereux, j'aurais avancé l'esprit public et servi la
+patrie.
+
+Vous avez dit encore que j'avais outragé les Français en doutant de
+leur courage et de leur amour pour la liberté. Non, ce n'est point le
+courage des Français dont je me méfie, c'est la perfidie de leurs
+ennemis que je crains; que la tyrannie les attaque ouvertement, ils
+seront invincibles; mais le courage est inutile contre l'intrigue.
+
+Vous avez été étonné, avez-vous dit, d'entendre un défenseur du peuple
+calomnier et avilir le peuple. Certes, je ne m'attendais pas à un
+pareil reproche. D'abord, apprenez que je ne suis point le défenseur du
+peuple; jamais je n'ai prétendu à ce titre fastueux; je suis du peuple,
+je n'ai jamais été que cela, je ne veux être que cela; je méprise
+quiconque a la prétention d'être quelque chose de plus. S'il faut dire
+plus, j'avouerai que je n'ai jamais compris pourquoi on donnait des
+noms pompeux à la fidélité constante de ceux qui n'ont point trahi sa
+cause; serait-ce un moyen de ménager une excuse à ceux qui
+l'abandonnent, en présentant la conduite contraire comme un effort
+d'héroïsme et de vertu? Non, ce n'est rien de tout cela; ce n'est que
+le résultat naturel du caractère de tout homme qui n'est point dégradé.
+L'amour de la justice, de l'humanité, de la liberté, est une passion
+comme une autre; quand elle est dominante, on lui sacrifie tout; quand
+on a ouvert son âme à des passions d'une autre espèce, comme à la soif
+de l'or ou des honneurs, on leur immole tout, et la gloire, et la
+justice, et l'humanité, et le peuple, et la patrie. Voilà tout le
+secret du coeur humain; voilà toute la différence qui existe entre le
+crime et la probité, entre les tyrans et les bienfaiteurs de leur pays.
+
+Que dois-je donc répondre au reproche d'avoir avili et calomnié le
+peuple? Non, on n'avilit point ce qu'on aime, on ne se calomnie pas
+soi-même.
+
+J'ai avili le peuple! Il est vrai que je ne sais point le flatter pour
+le perdre; que j'ignore l'art de le conduire au précipice par des
+routes semées de fleurs: mais en revanche, c'est moi qui sus déplaire à
+tous ceux qui ne sont pas peuple, en défendant, presque seul, les
+droits des citoyens les plus pauvres et les plus malheureux contre la
+majorité des législateurs; c'est moi qui opposai constamment la
+déclaration des droits à toutes ces distinctions calculées sur la
+quotité des impositions, qui laissaient une distance entre des citoyens
+et des citoyens; c'est moi qui défendis, non seulement les droits du
+peuple, mais son caractère et ses vertus; qui soutins contre l'orgueil
+et les préjugés que les vices ennemis de l'humanité et de l'ordre
+social allaient toujours en décroissant, avec les besoins factices et
+l'égoïsme, depuis le trône jusqu'à la chaumière; c'est moi qui
+consentis à paraître exagéré, opiniâtre, orgueilleux même, pour être
+juste.
+
+Le vrai moyen de témoigner son respect pour le peuple n'est point de
+l'endormir en lui vantant sa force et sa liberté, c'est de le défendre,
+c'est de le prémunir contre ses propres défauts; car le peuple même en
+a. _Le peuple est là_, est dans ce sens un mot très dangereux. Personne
+ne nous a donné une plus juste idée du peuple que Rousseau, parce que
+personne ne l'a plus aimé. "Le peuple veut toujours le bien, mais il ne
+le voit pas toujours." Pour compléter la théorie des principes des
+gouvernements, il suffirait d'ajouter: les mandataires du peuple voient
+souvent le bien, mais ils ne le veulent pas toujours. Le peuple veut le
+bien, parce que le bien public est son intérêt, parce que les bonnes
+lois sont sa sauvegarde; ses mandataires ne le veulent pas toujours,
+parce qu'ils se forment un intérêt séparé du sien, et qu'ils veulent
+tourner l'autorité qu'il leur confie au profit de leur orgueil. Lisez
+ce que Rousseau a écrit du gouvernement représentatif, et vous jugerez
+si le peuple peut dormir impunément. Le peuple cependant sent plus
+vivement et voit mieux tout ce qui tient aux premiers principes de la
+justice et de l'humanité que la plupart de ceux qui se séparent de lui;
+et son bon sens à cet égard est souvent supérieur à l'esprit des
+habiles gens; mais il n'a pas la même aptitude à démêler les détours de
+la politique artificieuse qu'ils emploient pour le tromper et pour
+l'asservir, et sa bonté naturelle le dispose à être la dupe des
+charlatans politiques. Ceux-ci le savent bien, et ils en profitent.
+
+Lorsqu'il s'éveille et déploie sa force et sa majesté, ce qui arrive
+une fois dans des siècles, tout plie devant lui; le despotisme se
+prosterne contre terre, et contrefait le mort, comme un animal lâche et
+féroce à l'aspect du lion; mais bientôt il se relève; il se rapproche
+du peuple d'un air caressant; il substitue la ruse à la force; on le
+croit converti; on a entendu sortir de sa bouche le mot de liberté: le
+peuple s'abandonne à la joie, à l'enthousiasme; on accumule entre ses
+mains des trésors immenses, on lui livre la fortune publique; on lui
+donne une puissance colossale; il peut offrir des appâts irrésistibles
+à l'ambition et à la cupidité de ses partisans, quand le peuple ne peut
+payer ses serviteurs que de son estime. Bientôt quiconque a des talents
+avec des vices lui appartient; il suit constamment un plan d'intrigue
+et de séduction; il s'attache surtout à corrompre l'opinion publique;
+il réveille les anciens préjugés, les anciennes habitudes qui ne sont
+point encore effacées; il entretient la dépravation des moeurs qui ne
+sont point encore régénérées; il étouffe le germe des vertus nouvelles;
+la horde innombrable de ses esclaves ambitieux répand partout de
+fausses maximes; on ne prêche plus aux citoyens que le repos et la
+confiance; le mot de liberté passe presque pour un cri de sédition; on
+persécute, on calomnie ses plus zélés défenseurs; on cherche à égarer,
+à séduire, ou à maîtriser les délégués du peuple; des hommes usurpent
+sa confiance pour vendre ses droits, et jouissent en paix des fruits de
+leurs forfaits. Ils auront des imitateurs qui, en les combattant,
+n'aspireront qu'à les remplacer. Les intrigants et les partis se
+pressent comme les flots de la mer. Le peuple ne reconnaît les traîtres
+que lorsqu'ils lui ont déjà fait assez de mal pour le braver
+impunément. A chaque atteinte portée à sa liberté, on l'éblouit par des
+prétextes spécieux, on le séduit par des actes de patriotisme
+illusoires, on trompe son zèle et on égare son opinion par le jeu de
+tous les ressorts de l'intrigue et du gouvernement, on le rassure en
+lui rappelant sa force et sa puissance. Le moment arrive où la division
+règne partout, où tous les pièges des tyrans sont tendus, où la ligue
+de tous les ennemis de l'égalité est entièrement formée, où les
+dépositaires de l'autorité publique en sont les chefs, où la portion
+des citoyens qui a le plus d'influence par ses lumières et par sa
+fortune est prête à se ranger de leur parti.
+
+Voilà la nation placée entre la servitude et la guerre civile. On avait
+montré au peuple l'insurrection comme un remède; mais ce remède extrême
+est-il même possible? Il est impossible que toutes les parties d'un
+empire, ainsi divisé, se soulèvent à la fois; et toute insurrection
+partielle est regardée comme un acte de révolte; la loi la punit, et la
+loi serait entre les mains des conspirateurs. Si le peuple est
+souverain, il ne peut exercer sa souveraineté, il ne peut se réunir
+tout entier, et la loi déclare qu'aucune section du peuple ne peut pas
+même délibérer. Que dis-je? Alors l'opinion, la pensée ne serait pas
+même libre. Les écrivains seraient vendus au gouvernement; les
+défenseurs de la liberté qui oseraient encore élever la voix ne
+seraient regardés que comme des séditieux; car la sédition est tout
+signe d'existence qui déplaît au plus fort; ils boiraient la ciguë,
+comme Socrate, ou ils expireraient sous le glaive de la tyrannie, comme
+Sydney, ou ils se déchireraient les entrailles, comme Caton. Ce tableau
+effrayant peut-il s'appliquer exactement à notre situation? Non; nous
+ne sommes pas encore arrivés à ce dernier terme de l'opprobre et du
+malheur où conduisent la crédulité des peuples et la perfidie des
+tyrans. On veut nous y mener; nous avons déjà fait peut-être d'assez
+grands pas vers ce but; mais nous en sommes encore à une assez grande
+distance; la liberté triomphera, je l'espère, je n'en doute pas même;
+mais c'est à condition que nous adopterons tôt ou tard, et le plus tôt
+possible, les principes et le caractère des hommes libres, que nous
+fermerons l'oreille à la voix des sirènes qui nous attire vers les
+écueils du despotisme, que nous ne continuerons pas de courir, comme un
+troupeau stupide, dans la route par laquelle on cherche à nous conduire
+à l'esclavage ou à la mort.
+
+J'ai dévoilé une partie des projets de nos ennemis; car je ne doute pas
+qu'ils ne recèlent encore des profondeurs que nous ne pouvons sonder;
+j'ai indiqué nos véritables dangers et la véritable cause de nos maux:
+c'est dans la nature de cette cause qu'il faut puiser le remède, c'est
+elle qui doit déterminer la conduite des représentants du peuple.
+
+Il resterait bien des choses à dire sur celte matière, qui renferme
+tout ce qui peut intéresser la cause de la liberté; mais j'ai déjà
+occupé trop longtemps les moments de la société: si elle me l'ordonne,
+je remplirai cette tâche dans une autre séance.
+
+
+(La Société a ordonné l'impression de ce discours et invité M.
+Robespierre à lui communiquer le reste de ses vues.)
+
+
+
+ * * * * * * * * *
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+_Suite du discours de Maximilien Robespierre sur la guerre prononcé
+a la société des amis de la constitution le 11 janvier 1792, l'an
+quatrième de la révolution_ (11 janvier 1792)
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+Est-il vrai qu'une nouvelle jonglerie ministérielle ait donné le change
+aux amis de la liberté sur le véritable objet des projets de ses
+ennemis? Est-il vrai qu'une proclamation illusoire émanée du Comité des
+Tuileries ait suffi pour renverser en un moment nos principes, et nous
+faire perdre de vue toutes les vérités dont l'évidence nous avait
+frappés? Est-il vrai que les tyrans de la France aient eu quelque
+raison de croire que les citoyens, dont ils feignent de redouter
+l'énergie, ne sont que des êtres faibles et versatiles, qui
+applaudissent tour à tour au mensonge et à la vérité; qui, changeant du
+jour au lendemain de sentiments et de systèmes, leur laissent tous les
+moyens d'exécuter impunément le plan de conspiration qu'ils suivent
+avec autant de constance que d'activité? Non; je vais vous prouver, du
+moins, que les nouvelles ruses de nos ennemis intérieurs confirment
+notre système: on s'épargnerait à cet égard beaucoup de discussions, si
+l'on voulait ne jamais sortir du véritable état de la question.
+
+Toute celle où je vais entrer n'aura d'autre but que d'y ramener encore
+une fois mes adversaires.
+
+Est-il question de savoir si la guerre doit être offensive ou
+défensive; si la guerre offensive a plus ou moins d'inconvénients; si
+la guerre doit être faite dans quinze jours ou dans six mois? Point du
+tout; il s'agit, comme nous l'avons prouvé, de connaître la trame
+ourdie par les ennemis intérieurs de notre liberté qui nous suscitent
+la guerre, et de choisir les moyens les plus propres à les déjouer.
+Pourquoi jeter un voile sur cet objet essentiel? Pourquoi n'oser
+effleurer tant d'ennemis puissants, qu'il faut démasquer et combattre?
+Pourquoi prêcher la confiance lorsqu'elle est impossible? Je demande
+aussi la guerre; mais je dirai à qui et comment il faut la faire.
+
+Tout le monde paraît convenir qu'il existe en France une faction
+puissante qui dirige les démarches du pouvoir exécutif, pour relever la
+puissance ministérielle sur les ruines de la souveraineté nationale: on
+a nommé les chefs de cette cabale; on a développé leur projet; la
+France entière a connu, par une fatale expérience, leur caractère et
+leurs principes. J'ai aussi examiné leur système; j'ai vu, dans la
+conduite de la cour, un plan constamment suivi d'anéantir les droits du
+peuple, et de renverser, autant qu'il était en elle, l'ouvrage de la
+révolution: elle a proposé la guerre, j'ai rapporté cette mesure à son
+système; je n'ai pas cru qu'elle voulût perdre les émigrés, détrôner
+leurs protecteurs, les princes étrangers, qui faisaient cause commune
+avec elle, et professaient pour elle un attachement exclusif, au moment
+où elle était en guerre avec le peuple français; leur langage, leur
+conduite étaient trop grossièrement concertés avec elle; les rebelles
+étaient trop évidemment ses satellites et ses amis; elle avait trop
+constamment favorisé leurs efforts et leur insolence; elle venait au
+moment de leur accorder des preuves éclatantes de protection, en les
+dérobant au décret porté contre eux par l'Assemblée nationale; elle
+avait accordé en même temps la même faveur à des ennemis intérieurs
+encore plus dangereux; tout annonçait aux yeux les moins clairvoyants
+le projet formé par elle de troubler la France au dedans en la faisant
+menacer au dehors, pour reprendre au sein du désordre et de la terreur
+une puissance fatale à la liberté naissante.
+
+Les intentions de la cour étant évidemment suspectes, quel parti
+fallait-il prendre sur la proposition de la guerre? Applaudir, adorer,
+prêcher la confiance, et donner des millions? Non; il fallait
+l'examiner scrupuleusement, en pénétrer les motifs, en prévoir les
+conséquences, faire un retour sur soi-même, et prendre les mesures les
+plus propres à déconcerter les desseins des ennemis de la liberté, en
+assurant le salut de l'Etat.
+
+Tel est l'esprit que j'ai porté dans cette discussion: j'ai mieux aimé
+la traiter sous ce point de vue, que de présenter le tableau brillant
+des avantages et des merveilles d'une guerre terminée par une
+révolution universelle; la conduite de celte guerre était entre les
+mains de la cour; la cour ne pouvait la regarder que comme un moyen de
+parvenir à son but; j'ai prouvé que, pour atteindre ce but, elle
+n'avait pas même besoin de faire actuellement la guerre, et d'entrer en
+campagne; qu'il lui suffisait de la faire désirer, de la faire regarder
+comme nécessaire, et de se faire autoriser à en ordonner actuellement
+tous les préparatifs.
+
+Rassembler une grande force sous ses drapeaux; cantonner et camper les
+soldats, pour les ramener plus facilement à l'idolâtrie pour le chef
+suprême de l'armée, et à l'obéissance passive, en les séparant du
+peuple, et en les occupant uniquement d'idées militaires; donner une
+grande importance et une grande autorité aux généraux jugés les plus
+propres à exciter l'enthousiasme des citoyens armés et à servir la
+cour; augmenter l'ascendant du pouvoir exécutif, qui se déploie
+particulièrement lorsqu'il paraît chargé de veiller à la défense de
+l'Etat; détourner le peuple du soin de ses affaires domestiques, pour
+l'occuper de sa sûreté extérieure; faire triompher la cause du
+royalisme, du modérantisme, du machiavélisme, dont les chefs sont des
+patriciens militaires; préparer ainsi au ministère et à sa faction les
+moyens d'étendre de jour en jour ses usurpations sur l'autorité
+nationale et sur la liberté, voilà l'intérêt suprême de la cour et du
+ministère. Or, cet intérêt était satisfait, leur but était rempli, dès
+le moment où l'on adoptait leurs propositions de guerre.
+
+C'est dans cette situation que l'on vient nous présenter je ne sais
+quelle proclamation affichée partout, où l'on défend toute incursion
+jusqu'au 15 janvier; des actes de certains princes allemands, qui
+assurent qu'ils ont pris les mesures nécessaires pour dissiper les
+rassemblements qui pouvaient nous alarmer. Le roi, dit-on, va sans
+doute vous annoncer que les puissances ont fait cesser tous les
+prétextes de guerre; donc la cour ne veut pas la guerre... Eh quoi!
+sommes-nous donc encore assez novices pour être toujours dupes de tous
+les subterfuges par lesquels une politique perfide cherche à nous
+tromper? Et quel que soit le motif qui l'ait déterminée à ces actes
+extérieurs, ne voyez-vous pas qu'ils prouvent la nécessité de se tenir
+en garde contre les pièges qu'elle vous a tendus? Quel est l'intérêt de
+la cour, si ce n'est de vous rassurer sur ses intentions perverses? Et
+ne suffit-il pas que l'empressement avec lequel elle avait ouvertement
+demandé la guerre, et fait prêcher la guerre par tous ses organes, ait
+excité la défiance des citoyens, pour qu'elle prenne aujourd'hui le
+parti de faire croire qu'elle ne veut pas la guerre? Que diriez-vous,
+vous qui faites dépendre vos opinions de toutes ces apparences
+trompeuses et contradictoires, qu'on ne cesse de nous présenter pour
+tenir l'opinion en suspens; que diriez-vous, si elle n'avait d'autre
+but que de se faire envoyer par l'Assemblée nationale un second message
+qui la presserait de faire, le plus tôt possible, cette guerre qu'elle
+désire, de manière qu'en la déclarant elle ne parût que céder au voeu
+des représentants de la nation?
+
+Il est vrai que cette conjecture vraisemblable peut être effacée par
+une autre qui ne l'est pas moins, mais qui ne serait pas plus favorable
+au système que je combats: c'est celle que mes adversaires adoptent
+eux-mêmes quand ils supposent que la cour ne veut pas actuellement
+commencer la guerre, et qu'elle a intérêt de la différer quelque temps.
+Cette intention est possible encore; elle peut même se concilier
+naturellement avec celle que je viens de développer: mais cela même est
+un des inconvénients attachés au parti que vous prenez de vous livrer à
+des projets de guerre avec un gouvernement tel que le vôtre. Cela
+prouve que vous deviez déconcerter ses vues pernicieuses par des
+mesures d'une nature différente, comme je le ferai voir dans la suite;
+c'est une nouvelle preuve que tous vos raisonnements portent à faux,
+quand vous parlez toujours de la guerre, comme si elle devait être
+faite et conduite par le peuple français en personne, et comme si nos
+ennemis intérieurs n'étaient pour rien dans tout cela.
+
+Au lieu de débiter avec emphase tant de lieux communs sur les effets
+miraculeux de la déclaration des droits, et sur la conquête de la
+liberté du monde; au lieu de nous réciter les exploits des peuples qui
+ont conquis la leur en combattant contre leurs propres tyrans, il
+fallait calculer les circonstances où nous sommes, et les effets de
+notre Constitution. N'est-ce pas au pouvoir exécutif seul qu'elle donne
+le droit de proposer la guerre, d'en faire les préparatifs, de la
+diriger, de la suspendre, de la ralentir, de l'accélérer, de choisir le
+moment et de régler les moyens de la faire? Comment briserez-vous
+toutes ces entraves? Renverserez-vous cette même Constitution, lors
+même que jusqu'ici vous n'avez pu déployer assez d'énergie pour la
+faire exécuter? D'ailleurs, qu'opposeriez-vous à tant de motifs
+spécieux que le pouvoir exécutif vous présentera? Que lui
+répondrez-vous, quand il vous dira, quand les princes étrangers vous
+prouveront, par des actes authentiques, qu'ils auront dissipé les
+rassemblements, qu'ils auront pris toutes les mesures nécessaires pour
+les mettre hors d'état de tenter contre vous aucun projet hostile? Quel
+prétexte légitime vous restera-t-il, lorsqu'ils vous auront donné la
+satisfaction que le pouvoir exécutif exigeait au nom de la nation? Il
+est vrai que bientôt on pourra recommencer sourdement les mêmes
+manoeuvres; il est vrai que l'on pourra ménager un moment favorable
+pour renouveler vos alarmes, et pour entreprendre une guerre sérieuse
+ou simulée, dirigée par notre gouvernement même; mais, avant que cette
+nouvelle intrigue éclate, comment la prouverez-vous? quels moyens
+aurez-vous d'agir? L'un veut attaquer les émigrés et les princes
+allemands; les autres veulent déclarer la guerre à Léopold; d'autres
+veulent qu'elle commence demain; d'autres consentent à attendre que les
+préparatifs soient faits, ou que l'hiver soit passé; d'autres enfin
+s'en rapportent au patriotisme du ministre, et à la sagesse du pouvoir
+exécutif, pour lesquels ils prétendent que nous devons avoir une pleine
+confiance. Mais au milieu de toutes ces opinions diverses, ce sera
+toujours le pouvoir exécutif seul qui décidera; c'est la nature de la
+chose qui le veut; c'était à vous à ne pas vous engager dans un système
+qui entraîne nécessairement tous ces inconvénients, et qui nous met à
+la merci de la cour et du ministère. Mais quoi! ne voyez-vous pas que
+le pouvoir exécutif recueille déjà les fruits de l'adresse avec
+laquelle il vous a attiré dans ses pièges? Vous demandez s'il veut la
+guerre, quand il fera la guerre; que lui importe? que vous importe à
+vous-même? Il jouit déjà des avantages de la guerre; et il est vrai de
+dire, en ce sens, que la guerre est déjà commencée par vous. N'a-t-il
+pas déjà rassemblé des armées dont il dispose? N'a-t-il pas déjà reçu
+des preuves solennelles de confiance et d'idolâtrie de la part de nos
+représentants? N'a-t-il pas obtenu des millions, dans le moment où la
+corruption est la plus dangereuse ennemie de la liberté? N'a-t-il pas
+fait violer nos lois et remporté une victoire sur nos principes, en
+faisant donner à deux de ses généraux des honneurs extraordinaires et
+anticipés, qui ne retracent que l'esprit et les préjugés de l'ancien
+régime? Un autre n'a-t-il pas obtenu le commandement de nos armées,
+dont les fonctions sacrées et délicates qu'il venait de quitter, dont
+la Constitution l'écartait? N'a-t-on pas vu le président du Corps
+législatif prodiguant à cet individu des hommages que l'on pourrait à
+peine accorder impunément aux libérateurs de leur pays, donner à la
+nation le dangereux exemple du plus ridicule engouement? N'a-t-on pas
+vu un homme destiné dès longtemps à l'exécution des desseins de la
+cour, célèbre par la pertinacité avec laquelle il a suivi le projet
+ambitieux d'attacher à sa personne la multitude des citoyens armés,
+provoquer et recevoir sur son passage des honneurs qui étaient autant
+d'insultes aux mânes des patriotes immolés au champ de la fédération, à
+ceux des soldats égorgés à Nancy, autant d'outrages à la liberté et à
+la patrie, autant de sinistres témoignages des erreurs de l'opinion et
+de la faiblesse de l'esprit public, autant d'effrayants pronostics des
+maux que nous pouvons craindre de l'influence d'une coalition qui a
+déjà porté tant de coups mortels à notre Constitution? La violation des
+principes sur lesquels la liberté repose, la décadence de l'esprit
+public, sont des calamités plus terribles que la perte d'une bataille,
+et elles sont le premier fruit du plan ministériel que j'ai combattu.
+Que peut-on attendre pour l'esprit public d'une guerre commencée sous
+de tels auspices? Les victoires mêmes de nos généraux seraient plus
+funestes que nos défaites mêmes. Oui, quelle que soit l'issue de ce
+plan, elle ne peut qu'être fatale. Les émigrés prennent-ils le parti de
+se dissiper sans retour? ce qui serait l'hypothèse la plus favorable et
+la moins vraisemblable. Toute la gloire en appartient à la cour et à
+ses partisans; et dès lors ils écrasent le Corps législatif de leur
+ascendant; environnés des forces immenses qu'ils ont rassemblées,
+objets de l'enthousiasme et de la confiance universelle, ils peuvent
+poursuivre avec une incroyable facilité le projet de relever
+insensiblement leur puissance sur les débris de la liberté faible et
+mal affermie. Les apparences de paix, qu'ils semblent nous présenter,
+ne sont-elles qu'un jeu perfide concerté avec nos ennemis extérieurs,
+soit pour calmer les inquiétudes des patriotes, en cachant leur ardeur
+pour la guerre, soit pour la différer à une époque plus favorable?
+
+Leur faut-il encore quelque délai pour mieux préparer le succès de la
+grande conspiration qu'ils méditent? Enfin, ne veulent-ils que sonder
+les esprits et épier l'occasion, pour s'arrêter à celui de tous les
+plans contraires à la liberté que les circonstances leur permettront
+d'adopter avec plus de succès? Quel que puisse être le résultat de
+toutes ces combinaisons, il est un point incontestable: c'est qu'il
+tient au parti imprudent qu'on a pris, qu'on semble vouloir soutenir,
+au refus de vouloir reconnaître de bonne foi les desseins de nos
+ennemis, et de les déconcerter par les moyens convenables. Ces moyens,
+quels sont-ils?
+
+Avant de les indiquer, je veux m'armer de l'autorité de l'Assemblée
+nationale, qui avait elle-même reconnu d'abord la nécessité de prendre
+des mesures d'une nature différente de celles qu'on a proposées depuis,
+parce que cette circonstance est propre à répandre une nouvelle lumière
+sur la question, et à mettre dans un jour plus grand la politique du
+parti contraire à la cause du peuple.
+
+Celles qu'elle avait adoptées tendaient, non à faire la guerre, que les
+intrigues de la cour nous préparaient depuis longtemps, mais à la
+prévenir; je parle du premier décret sur les émigrés, dont la sagesse
+et l'utilité ont été attestées par le _veto_. Le plan de la cour
+exigeait le _veto_, parce que la cour voulait la guerre: la même raison
+imposait à l'Assemblée nationale la nécessité d'une résolution
+contraire, aussi sage et plus vigoureuse que le premier décret. Je
+dirai tout à l'heure quelle était cette résolution. L'Assemblée
+nationale ne l'a point prise; elle s'est laissé engager dans les
+défilés où le pouvoir exécutif voulait l'amener; un de ces hommes qui
+cachaient, sous le voile du patriotisme, les intentions les plus
+favorables pour la cause du pouvoir exécutif, l'a entraînée, par tous
+ces moyens plausibles et artificieux qui subjuguent la crédulité de
+beaucoup de patriotes, à proposer elle-même des mesures hostiles contre
+les petits princes d'Allemagne.
+
+La cour a saisi, comme de raison, cette ouverture avec avidité;
+l'ancien ministre de la guerre, trop décrié, s'est retiré; on en a
+montré un nouveau, qui a débuté par des démonstrations incroyables de
+patriotisme. Ensuite, on est venu annoncer des mesures de guerre; le
+_veto_ a été oublié, et même approuvé; le seul parti sage que l'on
+pouvait prendre a été perdu de vue; on est tombé aux genoux du ministre
+et du roi; l'abandon, l'enthousiasme, l'engouement est devenu le
+sentiment dominant; tous les actes subséquents ont eu pour but de le
+faire passer dans l'âme de tous les Français; la guerre, la confiance
+dans les agents de la cour a été le mot de ralliement, répété par tous
+les échos de la cour et du ministère; le ministre même avait osé se
+permettre des insinuations calomnieuses contre ceux qui démentiraient
+ce langage; et si nous avions eu la faiblesse de céder ici aux conseils
+timides qui nous imposaient le silence sur une si grande question, ce
+penchant funeste n'eût pas même été balancé par le plus léger
+contrepoids, et on eût été dispensé de prendre les nouveaux détours
+qu'on emploie, qu'on emploiera encore pour nous tromper.
+
+Cependant, voyez quels avantages celte conduite donnait à la cour; ce
+n'était point assez de paralyser le Corps législatif, de contredire le
+voeu du peuple impunément, et, de l'aveu du peuple même, de prendre sur
+l'Assemblée nationale un fatal ascendant, et de paraître, aux yeux de
+la nation, l'arbitre des destinées de l'Etat; elle parvenait à son but
+favori, de s'entourer d'une grande force publique à ses ordres, et de
+nous constituer en état de guerre, sans exciter la défiance, sans
+trahir ses désirs et son secret, en paraissant se rendre au voeu de
+l'Assemblée nationale. La protection constante que le ministère avait
+accordée aux émigrations et aux émigrants; son attention à favoriser la
+sortie des armes et de notre numéraire; son silence imperturbable sur
+tout ce qui se passait depuis deux ans chez les princes étrangers; le
+concert ardent qui régnait entre lui et les cours de l'Europe; le refus
+constant de se rendre aux plaintes de tous les départements qui
+demandaient des armes pour les gardes nationales; tous les faits qui
+annonçaient le projet de nous placer entre la crainte d'une guerre
+extérieure et le sentiment de notre faiblesse intérieure, entre la
+guerre civile et une attaque étrangère, pour nous amener à une honteuse
+capitulation sur la liberté; enfin, le _veto_ contre le décret qui
+rompait toutes ces mesures; et ensuite, la proposition dés mesures de
+guerre contre ceux que l'on protégeait; c'est en vain que le concours
+de toutes ces circonstances révélait aux hommes les moins clairvoyants
+le secret de la cour, annonçait qu'elle était enfin parvenue, par des
+routes détournées, au grand but de toutes ses manoeuvres, qui était la
+guerre simulée ou sérieuse. On oubliait que c'était elle qui nous
+l'avait suscitée; pour la remercier de son zèle à la proposer, on la
+félicitait du succès de ses propres perfidies, et on semblait craindre
+que le peuple ne fût ni assez confiant, ni assez aveugle. Tels sont les
+dangers auxquels la bonne foi des députés du peuple est exposée, que,
+guidée par le même sentiment de patriotisme, et dans la même affaire,
+la majorité de nos représentants, après avoir rendu un décret pour
+prévenir la guerre préparée par nos ennemis du dedans, inclinait
+elle-même à la guerre, lorsque ceux-ci venaient la provoquer, et
+prenait des mains du pouvoir exécutif le poison pour nous le présenter,
+parce que le pouvoir exécutif ne lui avait pas permis d'appliquer le
+remède.
+
+Que fallait-il donc faire, et que peut-on faire encore? Il fallait
+persister dans la première mesure, puisque le salut de l'Etat
+l'exigeait, et que le voeu de la nation la réclamait, puisque la
+conduite contraire compromettait la liberté et l'autorité des
+représentants. Il fallait maintenir la Constitution, qui refuse
+formellement au pouvoir exécutif le droit d'anéantir d'une manière
+absolue les décrets du Corps législatif, et surtout de lui ôter le
+pouvoir de sauver l'Etat. A qui appartient-il de défendre les principes
+de la Constitution attaqués? Quel en est l'interprète légitime, si ce
+ne sont les représentants du peuple, à moins qu'on n'aime mieux dire
+que c'est le peuple lui-même? Or, je pense que les intrigants de la
+cour et tous les ennemis du peuple n'aimeraient pas mieux son tribunal
+que celui de ses délégués. Le Corps législatif pouvait donc, il devait
+déclarer le _veto_ contraire au salut du peuple et à la Constitution.
+Ce coup de vigueur eût étourdi la cour; il eût déconcerté la ligue de
+nos ennemis, et épouvanté tous les tyrans. Vous auriez vu ceux qui
+veulent entraîner dans le même précipice et le peuple et le monarque,
+perdre aussi toute leur audace et toutes leurs ressources, qui ne sont
+fondées que sur l'influence de leur parti dans l'Assemblée nationale;
+ils n'auraient osé tenter contre elle une lutte inutile et terrible;
+ou, s'ils l'avaient osé, le voeu public hautement prononcé, l'intérêt
+public, l'indignation qu'inspirait l'audace des rebelles, et la
+protection qui leur était donnée, le génie de la nation enfin éveillé
+dans cette occasion heureuse, par la vertu des représentants autant que
+par l'intérêt suprême du salut public, aurait assuré la victoire à
+l'Assemblée nationale, et cette victoire eût été celle de la raison et
+de la liberté: c'était là une de ces occasions uniques dans l'histoire
+des révolutions que la Providence présente aux hommes, et qu'ils ne
+peuvent négliger impunément; puisque enfin il faut que tôt ou tard le
+combat s'engage entre la cour et l'Assemblée nationale, ou plutôt
+puisque dès longtemps il s'est engagé entre l'une et l'autre un combat
+à mort, il fallait saisir ce moment; alors nous n'aurions pas eu à
+craindre de voir le pouvoir exécutif avilir et maîtriser nos
+représentants, les condamner à une honteuse inaction, ou ne leur délier
+les mains que pour augmenter sa puissance, et favoriser ses vues
+secrètes; dès lors nous n'aurions pas été menacés du malheur de voir
+tous les efforts du patriotisme échouer contre la puissance active de
+l'intrigue, et contre la force d'inertie, de l'ignorance, de la
+faiblesse et de la lâcheté.
+
+Ce qu'on a pu faire alors, peut-on le faire encore? Peut-être avec
+moins d'avantage et de facilité: ce n'est pas que les représentants du
+peuple n'aient toujours le droit de le sauver; ce n'est pas qu'ils
+puissent jamais renoncer à ce droit; ce n'est pas que je ne pense
+encore qu'ils ont assez de crédit auprès de lui pour lui faire
+connaître son véritable intérêt, quand c'est de bonne foi qu'ils le
+défendent, et même que le bon sens du peuple éclairé par cet intérêt
+sacré n'aille quelquefois plus loin à cet égard que la sagacité même de
+ses représentants; je pense même que l'opinion publique sur les causes
+et sur le but de la guerre proposée s'est déjà assez clairement
+manifestée pour faire pressentir que le peuple désire de voir
+l'Assemblée nationale revenir à une résolution plus utile à ses
+intérêts, et moins favorable aux projets criminels de ses ennemis.
+Cependant je ne me dissimule pas que ce parti pourrait rencontrer des
+difficultés d'un autre genre; que les hommes reviennent difficilement
+sur leurs premières démarches; que quelquefois même, à force d'avoir
+raison, on devient insupportable et presque suspect; et qu'en demeurant
+toujours invariablement attaché à la vérité et aux seuls principes qui
+puissent sauver la patrie, on s'expose aux attaques de tous les sages,
+de tous les modérés, de tous ces mortels privilégiés qui savent
+concilier la vérité avec le mensonge, la liberté avec la tyrannie, le
+vice avec la vertu.
+
+Je me garderai donc bien de proposer ce parti sévère, de déployer cette
+raideur inflexible; je transige, je demande à capituler.
+
+Je ne m'occuperai donc pas de ce _veto_ lancé, au nom du roi, par des
+hommes qui se soucient fort peu du roi, mais qui détestent le peuple,
+et voudraient se baigner dans le sang des patriotes, pour régner...
+Mais je dis que dans la position où ce _veto_ et les faits qui l'ont
+suivi ont mis l'Assemblée nationale et la nation, il ne reste plus
+qu'un moyen de salut paisible et constitutionnel; c'est que l'Assemblée
+législative reprenne un caractère d'autant plus imposant qu'elle a
+jusqu'ici laissé plus d'avantages aux ministres et à leurs valets;
+c'est qu'elle comprenne que ses ennemis, comme ceux du peuple, sont les
+ennemis de l'égalité; que le seul ami, le seul soutien de la liberté,
+c'est le peuple; c'est qu'elle soit fière et inexorable pour les
+ministres et pour la cour, sensible et respectueuse pour le peuple;
+c'est qu'elle se hâte de porter les lois que sollicite l'intérêt des
+citoyens les plus malheureux, et que repoussent l'orgueil et la
+cupidité de ceux que l'on appelait grands; c'est qu'elle se hâte de
+faire droit sur les plaintes du peuple, que l'Assemblée constituante a
+trop négligées; c'est qu'elle oppose au pouvoir de l'intrigue, de l'or,
+de la force, de la corruption, la puissance de la justice, de
+l'humanité, de la vertu; c'est qu'elle use des moyens immenses qui sont
+entre ses mains de remonter l'esprit public et la chaleur du
+patriotisme au degré des premiers jours où la liberté fut conquise pour
+un moment, l'esprit public sans lequel la liberté n'est qu'un mot, avec
+lequel toutes les puissances étrangères et intérieures viendront se
+briser contre les bases de la Constitution française. Je ne citerai
+qu'un exemple: on travaille votre armée; si vous êtes là-dessus dans
+une profonde sécurité, si tout ce qui se passe depuis quelque temps, si
+les voyages mêmes et les cajoleries de votre nouveau ministre ne vous
+sont pas suspectes, vous vous trompez cruellement; on lui donne des
+chefs propres à la ramener aux vils sentiments du royalisme et de
+l'idolâtrie, sous les spécieux prétextes de l'ordre, de l'honneur et de
+la monarchie. Eh bien! déployez votre autorité législative, pour rendre
+aux soldats des avantages que les principes de la Constitution,
+d'accord avec la discipline militaire, leur assuraient, et que
+l'intérêt des patriciens militaires de l'Assemblée constituante leur a
+ravis; consultez le code militaire et vos principes, et l'armée est au
+peuple et à vous... Je n'en dirai pas davantage... On sait assez, sans
+que je le dise, par quels moyens les représentants du peuple peuvent le
+servir, l'honorer, l'élever à la hauteur de la liberté, et forcer
+l'orgueil et tous les vices à baisser devant lui un front respectueux.
+Chacun sent que si l'Assemblée nationale déploie ce caractère, nous
+n'aurons plus d'ennemis. Ce serait donc en vain que mes adversaires
+voudraient rejeter ces moyens-là, sous le prétexte qu'ils seraient trop
+simples, trop généreux: on ne se dispense pas de remplir un devoir
+sacré, en cherchant à donner à la place un supplément illusoire et
+pernicieux. Lorsqu'un malade capricieux refuse un remède salutaire, et
+puis un autre, et qu'il dit: "je veux guérir avec du poison", s'il
+meurt, ce n'est point au remède qu'il faut s'en prendre, c'est au
+malade. Que, réveillé, encouragé par l'énergie de ses représentants, le
+peuple reprenne cette attitude qui fit un moment trembler tous ses
+oppresseurs; domptons nos ennemis du dedans; guerre aux conspirateurs
+et au despotisme, et ensuite marchons à Léopold; marchons à tous les
+tyrans de la terre: c'est à cette condition qu'un nouvel orateur, qui,
+à la dernière séance, a soutenu mes principes, en prétendant qu'il les
+combattait, a demandé la guerre; c'est à cette condition, et non au cri
+de guerre et aux lieux communs sur la guerre, dès longtemps appréciés
+par cette Assemblée, qu'il a dû les applaudissements dont il a été
+honoré.
+
+C'est à cette condition que moi-même je demande à grands cris la
+guerre. Que dis-je? Je vais bien plus loin que mes adversaires
+eux-mêmes; car si cette condition n'est pas remplie, je demande encore
+la guerre; je la demande, non comme un acte de sagesse, non comme une
+résolution raisonnable, mais comme la ressource du désespoir; je la
+demande à une autre condition, qui, sans doute, est convenue entre
+nous; car je ne pense pas que les avocats de la guerre aient voulu nous
+tromper; je la demande telle qu'ils nous la dépeignent; je la demande
+telle que le génie de la liberté la déclarerait, telle que le peuple
+français la ferait lui-même, et non telle que de vils intrigants
+pourraient la désirer et telle que des ministres et des généraux, même
+patriotes, pourraient nous la faire.
+
+Français! hommes du 14 juillet, qui sûtes conquérir la liberté sans
+guide et sans maître, venez, formons cette armée qui doit affranchir
+l'univers. Où est-il le général, qui, imperturbable défenseur des
+droits du peuple, éternel ennemi des tyrans, ne respira jamais l'air
+empoisonné des cours, dont la vertu austère est attestée par la haine
+et par la disgrâce de la cour, ce général, dont les mains, pures du
+sang innocent et des dons honteux du despotisme, sont dignes de porter
+devant nous l'étendard sacré de la liberté? Où est-il, ce nouveau
+Caton, ce troisième Brutus, ce héros encore inconnu? Qu'il se
+reconnaisse à ces traits; qu'il vienne; mettons-le à notre tête... Où
+est-il? Où sont-ils ces héros, qui, au 14 juillet, trompant l'espoir
+des tyrans, déposèrent leurs armes aux pieds de la patrie alarmée?
+Soldats de Château-Vieux, approchez, venez guider nos efforts
+victorieux... Où êtes-vous?... Hélas! on arracherait plutôt sa proie à
+la mort, qu'au despotisme ses victimes! Citoyens, qui, les premiers,
+signalâtes votre courage devant les murs de la Bastille, venez, la
+patrie, la liberté vous appelle aux premiers rangs. Hélas! on ne vous
+trouve nulle part; la misère, la persécution, la haine de nos despotes
+nouveaux vous a dispersés. Venez, du moins, soldats de tous ces corps
+immortels qui ont déployé le plus ardent amour pour la cause du peuple.
+Quoi! le despotisme que vous aviez vaincu vous a punis de votre civisme
+et de votre victoire; quoi! frappés de cent mille ordres arbitraires et
+impies, cent mille soldats, l'espoir de la liberté, sans vengeance,
+sans état et sans pain, expient le tort d'avoir trahi le crime pour
+servir la vertu! Vous ne combattez pas non plus avec nous, citoyens,
+victimes d'une loi sanguinaire, qui parut trop douce encore à tous ces
+tyrans qui se dispensèrent de l'observer pour vous égorger plus
+promptement. Ah! qu'avaient fait ces femmes, ces enfants massacrés? Les
+criminels tout-puissants ont-ils peur aussi des femmes et des enfants?
+Citoyens du Comtat, de cette cité malheureuse, qui crut qu'on pouvait
+impunément réclamer le droit d'être Français et libres; vous qui
+pérîtes sous les coups des assassins, outragés par nos tyrans; vous qui
+languissez dans les fers où ils vous ont plongés, vous ne viendrez
+point avec nous: vous ne viendrez pas non plus, citoyens infortunés et
+vertueux, qui dans tant de provinces avez succombé sous les coups du
+fanatisme, de l'aristocratie et de la perfidie! Ah! Dieu! que de
+victimes, et toujours dans le peuple, toujours parmi les plus généreux
+patriotes, quand les conspirateurs puissants respirent et triomphent!
+
+Venez au moins, gardes nationales qui vous êtes spécialement dévouées à
+la défense de nos frontières dans cette guerre dont une cour perfide
+nous menace, venez. Quoi! vous n'êtes point encore armés? Quoi! depuis
+deux ans vous demandez des armes, et vous n'en avez pas? Que dis-je? On
+vous a refusé des habits, on vous condamne à errer sans but, de
+contrées en contrées, objet des mépris du ministère et de la risée des
+patriciens insolents qui vous passent en revue, pour jouir de votre
+détresse. N'importe, venez; nous confondrons nos fortunes pour vous
+acheter des armes; nous combattrons tout nus, comme les Américains...
+venez. Mais attendrons-nous, pour renverser les trônes des despotes de
+l'Europe, attendrons-nous les ordres du bureau de la guerre?
+Consulterons-nous, pour cette noble entreprise, le génie de la liberté
+ou l'esprit de la cour? Serons-nous guidés par ces mêmes patriciens,
+ses éternels favoris, dans la guerre déclarée au milieu de nous, entre
+la noblesse et le peuple? Non. Marchons nous-mêmes à Léopold; ne
+prenons conseil que de nous-mêmes. Mais, quoi! voilà tous les orateurs
+de la guerre qui m'arrêtent; voilà M. Brissot qui me dit qu'il faut que
+M. _le comte de Narbonne_ conduise toute cette affaire; qu'il faut
+marcher sous les ordres de M. _le marquis de la Fayette_... que c'est
+au pouvoir exécutif qu'il appartient de mener la nation à la victoire
+et à la liberté. Ah! Français! ce seul mot a rompu tout le charme; il
+anéantit tous mes projets. Adieu la liberté des peuples! Si tous les
+sceptres des princes d'Allemagne sont brisés, ce ne sera point par de
+telles mains. L'Espagne sera quelque temps encore l'esclave de la
+superstition, du royalisme et des préjugés; le Stathouder et sa femme
+ne sont point encore détrônés; Léopold continuera d'être le tyran de
+l'Autriche, du Milanais, de la Toscane, et nous ne verrons point de
+sitôt Caton et Cicéron remplacer au conclave le pape et les cardinaux.
+Je le dis avec franchise: si la guerre, telle que je l'ai présentée,
+est impraticable, si c'est la guerre de la cour, des ministres, des
+patriciens, des intrigants, qu'il nous faut accepter, loin de croire à
+la liberté universelle, je ne crois pas même à la vôtre; et tout ce que
+nous pouvons faire de plus sage, c'est de la défendre contre la
+perfidie des ennemis intérieurs, qui vous bercent de ces douces
+illusions.
+
+Je me résume donc froidement et tristement. J'ai prouvé que la guerre
+n'était entre les mains du pouvoir exécutif qu'un moyen de renverser la
+Constitution, que le dénouement d'une trame profonde, ourdie pour
+perdre la liberté. Favoriser ce projet de la guerre, sous quelque
+prétexte que ce soit, c'est donc mal servir la cause de la liberté.
+Tout le patriotisme du monde, tous les lieux communs de politique et de
+morale, ne changeront point la nature des choses, ni le résultat
+nécessaire de la démarche qu'on propose. Prêcher la confiance dans les
+intentions du pouvoir exécutif, justifier ses agents, appeler la faveur
+publique sur ses généraux, représenter la défiance _comme un état
+affreux_, ou comme un moyen de _troubler le concert de deux pouvoirs et
+l'ordre public_, c'était donc ôter à la liberté sa dernière ressource,
+la vigilance et l'énergie de la nation. J'ai dû combattre ce système;
+je l'ai fait; je n'ai voulu nuire à personne; j'ai voulu servir ma
+patrie en réfutant une opinion dangereuse; je l'aurais combattue de
+même, si elle eût été proposée par l'être qui m'est le plus cher.
+
+Dans l'horrible situation où nous ont conduits le despotisme, la
+faiblesse, la légèreté et l'intrigue, je ne prends conseil que de mon
+coeur et de ma conscience; je ne veux avoir d'égards que pour la
+vérité, de condescendance que pour l'infortune, de respect que pour le
+peuple. Je sais que des patriotes ont blâmé la franchise avec laquelle
+j'ai présenté le tableau décourageant, à ce qu'ils prétendent, de notre
+situation. Je ne me dissimule pas la nature de ma faute. La vérité
+n'a-t-elle pas déjà trop de torts d'être la vérité? Comment lui
+pardonner, lorsqu'elle vient, sous des formes austères, en nous
+enlevant d'agréables erreurs, nous reprocher tacitement l'incrédulité
+fatale avec laquelle on l'a trop longtemps repoussée? Est-ce pour
+s'inquiéter et pour s'affliger qu'on embrasse la cause du patriotisme
+et de la liberté? Pourvu que le sommeil soit doux et non interrompu,
+qu'importe qu'on se réveille au bruit des chaînes de sa patrie, ou dans
+le calme plus affreux de la servitude? Ne troublons donc pas le
+quiétisme politique de ces heureux patriotes; mais qu'ils apprennent
+que, sans perdre la tête, nous pouvons mesurer toute la profondeur de
+l'abîme. Arborons la devise du palatin de Posnanie; elle est sacrée,
+elle nous convient: _Je préfère les orages de la liberté au repos de
+l'esclavage_. Prouvons aux tyrans de la terre que la grandeur des
+dangers ne fait que redoubler notre énergie, et qu'à quelque degré que
+montent leur audace et leurs forfaits, le courage des hommes libres
+s'élève encore plus haut. Qu'il se forme contre la vérité des ligues
+nouvelles, elles disparaîtront; la vérité aura seulement une plus
+grande multitude d'insectes à écraser sous sa massue. Si le moment de
+la liberté n'était pas encore arrivé, nous aurions le courage patient
+de l'attendre; si celte génération n'était destinée qu'à s'agiter dans
+la fange des vices où le despotisme l'a plongée; si le théâtre de notre
+révolution ne devait montrer aux yeux de l'univers que les préjugés aux
+prises avec les préjugés, les passions avec les passions, l'orgueil
+avec l'orgueil, l'égoïsme avec l'égoïsme, la perfidie avec la perfidie,
+la génération naissante, plus pure, plus fidèle aux lois sacrées de la
+nature, commencera à purifier cette terre souillée par le crime; elle
+apportera, non la paix du despotisme, ni les honteuses agitations de
+l'intrigue, mais le feu sacré de la liberté, et le glaive exterminateur
+des tyrans; c'est elle qui relèvera le trône du peuple, dressera des
+autels à la vertu, brisera le piédestal du charlatanisme, et renversera
+tous les monuments du vice et de la servitude. Doux et tendre espoir de
+l'humanité, postérité naissante, tu ne nous es point étrangère; c'est
+pour toi que nous affrontons tous les coups de la tyrannie; c'est ton
+bonheur qui est le prix de nos pénibles combats: découragés souvent par
+les objets qui nous environnent, nous sentons le besoin de nous élancer
+dans ton sein; c'est à toi que nous confions le soin d'achever notre
+ouvrage, et la destinée de toutes les générations d'hommes qui doivent
+sortir du néant! Que le mensonge et le vice s'écartent à ton aspect;
+que les premières leçons de l'amour maternel te préparent aux vertus
+des hommes libres; qu'au lieu des chants empoisonnés de la volupté,
+retentissent à tes oreilles les cris touchants et terribles des
+victimes du despotisme; que les noms des martyrs de la liberté occupent
+dans ta mémoire la place qu'avaient usurpée dans la nôtre ceux des
+héros de l'imposture et de l'aristocratie; que tes premiers spectacles
+soient le champ de la fédération inondé du sang des plus vertueux
+citoyens; que ton imagination ardente et sensible erre au milieu des
+cadavres des soldats de Château-Vieux, sur ces galères horribles où le
+despotisme s'obstine à retenir les malheureux que réclament le peuple
+et la liberté; que ta première passion soit le mépris des traîtres et
+la haine des tyrans; que ta devise soit: Protection, amour,
+bienveillance pour les malheureux, guerre éternelle aux oppresseurs!
+Postérité naissante, hâte-toi de croître et d'amener les jours de
+l'égalité, de la justice et du bonheur!
+
+
+
+ * * * * * * * * *
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Discours par Maximilien Robespierre --
+5 Fevrier 1791-11 Janvier 1792, by Maximilien Robespierre
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DISCOURS PAR ROBESPIERRE, 1791-92 ***
+
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
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+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
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+ways including including checks, online payments and credit card
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+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+The Project Gutenberg E-text of Discours par Maximilien Robespierre &mdash; 5 Fevrier 1791-11 Janvier 1792,
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+The Project Gutenberg EBook of Discours par Maximilien Robespierre -- 5
+Fevrier 1791-11 Janvier 1792, by Maximilien Robespierre
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Discours par Maximilien Robespierre -- 5 Fevrier 1791-11 Janvier 1792
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+Author: Maximilien Robespierre
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+Release Date: August 23, 2009 [EBook #29775]
+[Last updated: January 25, 2014]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DISCOURS PAR ROBESPIERRE, 1791-92 ***
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+Produced by Daniel Fromont
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+Discours par Maximilien Robespierre &mdash;<BR> 5 Fevrier 1791-11 Janvier 1792
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+(1758-1794)
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+Note: texte en français moderne établi par Charles Vellay
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+<P CLASS="noindent">
+<I>Principes de réorganisation des jurés et réfutation du système proposé
+par M, Duport au nom des Comités de judicature et de constitution, par
+Maximilien Robespierre, député du Pas-de-Calais à l'Assemblée
+nationale</I> (<A HREF="#17910205">5 février 1791</A>)
+</P>
+
+<P CLASS="noindent">
+<I>Discours sur la liberté de la presse, prononcé à la Société des Amis
+de la Constitution, le 11 mai 1791, par Maximilien Robespierre, député
+à l'Assemblée nationale, et membre de cette Société</I> (<A HREF="#17910511">11 mai 1791</A>)
+</P>
+
+<P CLASS="noindent">
+<I>Discours de Maximilien Robespierre à l'Assemblée nationale, sur la
+réélection des membres de l'Assemblée nationale</I> (<A HREF="#17910516">16 mai 1791</A>)
+</P>
+
+<P CLASS="noindent">
+<I>Second discours prononcé à l'Assemblée nationale, le 18 mai 1791, par
+Maximilien Robespierre, député du département du Pas-de-Calais, sur la
+rééligibilité des membres du Corps législatif</I> (<A HREF="#17910518">18 mai 1791</A>)
+</P>
+
+<P CLASS="noindent">
+<I>Discours sur la peine de mort prononcé à la tribune de l'Assemblée
+nationale le 30 mai 1791</I> (<A HREF="#17910530">30 mai 1791</A>)
+</P>
+
+<P CLASS="noindent">
+<I>Discours sur la fuite du Roi</I> prononcé par Robespierre le 21 juin 1791
+aux Jacobins (<A HREF="#17910621">21 juin 1791</A>)
+</P>
+
+<P CLASS="noindent">
+<I>Discours sur l'inviolabilité royale</I> prononcé par Robespierre à
+l'Assemblée constituante le 14 juillet 1791 (<A HREF="#17910714">14 juillet 1791</A>)
+</P>
+
+<P CLASS="noindent">
+<I>Discours par Maximilien Robespierre à l'Assemblée nationale sur la
+nécessité de révoquer les décrets qui attachent l'exercice des droits
+du citoyen à la contribution du marc d'argent, ou d'un nombre déterminé
+de journées d'ouvriers</I> (<A HREF="#17910811">11 août 1791</A>)
+</P>
+
+<P CLASS="noindent">
+<I>Discours sur la guerre, prononcé à la Société des Amis de la
+Constitution, le 2 Janvier 1792, an quatrième de la Révolution</I> (<A HREF="#17920102">2
+janvier 1792</A>)
+</P>
+
+<P CLASS="noindent">
+<I>Suite du discours de Maximilien Robespierre sur la guerre prononcé a
+la société des amis de la constitution le 11 janvier 1792, l'an
+quatrième de la révolution</I> (<A HREF="#17920111">11 janvier 1792</A>)
+</P>
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+<BR><BR>
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+<HR ALIGN="center" WIDTH="80%">
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+<A NAME="17910205"></A>
+<P CLASS="intro">
+<I>Principes de réorganisation des jurés et réfutation du système proposé
+par M, Duport au nom des Comités de judicature et de constitution, par
+Maximilien Robespierre, député du Pas-de-Calais à l'Assemblée nationale</I>
+(5 février 1791)
+</P>
+
+<BR><BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+Messieurs,
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Le mot de Jurés semble réveiller l'idée de l'une des institutions
+sociales les plus précieuses à l'humanité: mais la chose qu'il exprime
+est loin d'être universellement connue, et clairement définie; ou
+plutôt, il est clair que, sous ce nom, on peut établir des choses
+essentiellement différentes par leur nature et par leurs effets. La
+plupart des Français n'y attachent guère aujourd'hui qu'une certaine
+idée vague du système anglais, qui ne leur est point parfaitement
+connu. Au reste, il nous importe bien moins de savoir ce qu'on fait
+ailleurs, que de trouver ce qu'il nous convient d'établir chez nous.
+Les Comités de constitution et de judicature pourraient même avoir
+calqué exactement une partie du plan qu'ils vous proposent sur les
+Jurés connus en Angleterre, et n'avoir encore rien fait pour le bien de
+la nation; car les avantages et les vices d'une institution dépendent
+presque toujours de leurs rapports avec les autres parties de la
+législation, avec les usages, les moeurs d'un pays, et une foule
+d'autres circonstances locales et particulières. On pourrait de plus
+les avoir modifiés de telle manière, et attachés à de telles
+circonstances, qu'au lieu des fruits heureux que les Anglais en
+auraient recueillis, les Jurés ne produisissent chez nous que des
+poisons mortels pour la liberté. Attachons-nous donc à la nature même
+de la chose, au principe de toute bonne constitution judiciaire, et de
+l'institution des Jurés.
+</P>
+
+<P>
+Son caractère essentiel, c'est que les citoyens soient jugés par leurs
+pairs; son objet, est que les citoyens soient jugés avec plus de
+justice et d'impartialité; que leurs droits soient à l'abri des coups
+du despotisme judiciaire. Comparons d'abord avec ces principes le
+système des Comités. C'est pour avoir de véritables jurés, que je vais
+prouver qu'ils ne nous en présentent que le masque et le fantôme.
+</P>
+
+<P>
+Dans l'étendue d'un département, deux cents citoyens seront pris,
+seulement, parmi ceux qui paient la contribution exigée pour être
+éligibles aux places administratives. Ces deux cents éligibles seront
+choisis par le procureur-général syndic de l'administration du
+département. Sur ces deux cents, douze seront tirés au sort; ce sont
+ces douze qui, sous le titre de jurés de jugement, décideront si le
+crime a été commis, si l'accusé est coupable. Il faut observer
+seulement que, sur les deux cents éligibles qui formaient la liste des
+jurés, l'accusateur public et l'accusé ont également la faculté d'en
+récuser chacun vingt.
+</P>
+
+<P>
+Maintenant, pour embrasser l'ensemble du système, pour en saisir
+l'esprit, et en calculer les effets, il faut rapprocher de cette
+organisation des jurés celle du tribunal qui doit intervenir dans les
+procès criminels et prononcer la peine.
+</P>
+
+<P>
+Un tribunal criminel, unique par chaque département, composé de juges
+pris à tour de rôle, et tous les trois mois, parmi les membres du
+tribunal de district que renfermera le département.
+</P>
+
+<P>
+A la tête de ce tribunal, un magistrat permanent, un président, nommé
+pour l'espace <I>de douze années</I>, qui, indépendamment des fonctions de
+juge, est seul revêtu d'une autorité infiniment étendue, que nous
+ferons connaître dans la suite.
+</P>
+
+<P>
+Contentons-nous maintenant de développer les vices cachés, pour ainsi
+dire, dans la combinaison des dispositions que nous venons d'annoncer.
+</P>
+
+<P>
+Quels sont-ils, ces jurés, ces hommes appelés à décider de la
+condamnation ou du salut des accusés? Deux cents citoyens choisis par
+le procureur-syndic du département. Voilà donc un seul homme, un
+officier d'administration maître de donner au peuple les juges qu'il
+lui plaît. Voilà tout ce que le génie de la législation pouvait
+inventer pour garantir les droits les plus effacés de l'homme et du
+citoyen, qui aboutit à la sagesse, à la volonté, au caprice d'un
+procureur-syndic. Je sais bien que, sur ces deux cents, douze seront
+tirés au sort, et que l'accusé pourra en récuser vingt: mais le sort ne
+pourra jamais s'exercer que sur deux cents hommes choisis par le
+procureur-syndic; mais, après les récusations, il ne restera jamais que
+des hommes dont le choix ne prouvera, tout au plus, que la confiance du
+procureur-syndic; mais, en dernière analyse, il demeure certain que
+vous abandonnez au procureur-syndic une influence aussi étrange que
+redoutable sur l'honneur, sur la liberté, sur la vie, peut-être, des
+citoyens. J'aurais pu observer aussi que l'effet de la faculté de
+récuser, que vous donnez à l'accusé, est anéanti ou compensé par celle
+que vous accordez à l'accusateur public, puisque, si d'un côté il peut
+écarter les vingt jurés qui pourraient lui être les plus suspects, son
+adversaire peut lui ravir, de l'autre, le même nombre de ceux en qui il
+aurait le plus de confiance.
+</P>
+
+<P>
+Si un pareil pouvoir donné au procureur-syndic est, en soi, un abus
+extrême, que sera-ce si nous considérons les circonstances
+particulières à notre nation et à notre Révolution, les seules sans
+doute qui doivent fixer nos regards!
+</P>
+
+<P>
+Dans un temps où la nation est divisée par tant d'intérêts, par tant de
+factions, où elle est surtout partagée en deux grandes sections, la
+majorité des citoyens, les citoyens les moins puissants, les moins
+caressés par la fortune et par l'ancien gouvernement, ces citoyens que
+l'on appelle peuple, que j'appelle ainsi, parce qu'il faut que je parle
+la langue de mes adversaires, parce que ce nom me paraît à la fois
+auguste et touchant; dans le temps, dis-je, où l'Etat est comme partagé
+entre le peuple et la foule innombrable de ces hommes qui veulent, ou
+rappeler les anciens abus, ou en créer de nouveaux au profit de leur
+ambition et aux dépens de la liberté; dans le temps où les plus
+dangereux de ses ennemis ne sont pas ceux qui se montrent à découvert,
+mais ceux qui cachent leurs sinistres dispositions sous le masque du
+civisme, et sous les formes de la Constitution nouvelle, n'est-il pas
+possible, n'est-il pas même inévitable et conforme à l'expérience, que
+l'intrigue et l'erreur portent souvent aux premières places de
+l'administration des citoyens de ce caractère? Or, de tels
+procureurs-syndics ne seraient-ils pas naturellement enclins à appeler
+aux fonctions de jurés des hommes qui auraient adopté les mêmes
+principes, et qui suivraient le même parti? Ne pourraient-ils pas même,
+sans nuire à leurs vues, les entremêler, pour ainsi dire, d'un certain
+nombre de ces hommes nuls et insignifiants qui appartiennent au plus
+adroit et au plus puissant; et, s'ils le voulaient, ne le
+pourraient-ils pas facilement? Seraient-ils réduits à chercher
+longtemps deux cents de ces hommes-là dans toute l'étendue du
+département? Et dès lors ne voilà-t-il pas le peuple, les patriotes les
+plus zélés surtout, livrés à des juges partiaux et ennemis? Je n'en
+conclurai pas qu'on se hâtera d'abord de déployer l'appareil des
+jugements criminels contre ceux qui, sur un grand théâtre, auront
+défendu avec éclat les droits de la nation et de l'humanité; mais je
+vois les citoyens faibles et sans appui, suspects d'un trop grand
+attachement à la cause populaire, persécutés au nom des lois et de
+l'ordre public; je vois des réclamations vigoureuses, des actes de
+résistance provoqués par de longs outrages, ou, si l'on veut, les actes
+d'un patriotisme sincère, mais non encore éclairé par la connaissance
+des lois nouvelles, punis comme des actes de rébellion et comme des
+attentats à la sûreté publique. Je vois, dans toutes les accusations
+qui auront le moindre trait aux calomnies que les ennemis de la liberté
+n'ont cessé de répandre contre le peuple, les meilleurs citoyens
+abandonnés à toutes les préventions, à toute la malignité hypocrite des
+faux patriotes, à toutes les vengeances de l'aristocratie soupçonneuse
+et irritée.
+</P>
+
+<P>
+Ce n'est pas tout: comme si ce n'était point assez de ces précautions
+pour nous assurer ce malheur, les Comités ne nous proposent-ils pas
+encore de restreindre la faculté d'être choisi par le procureur-syndic,
+à la classe des éligibles aux administrations, c'est-à-dire des
+citoyens les plus riches et les plus puissants? Est-ce donc là ce que
+vous appelez être jugé par ses pairs? Ils le seront peut-être, ces
+citoyens exclusivement appelés aux fonctions d'administrateurs et de
+jurés; mais ils ne forment pas le quart de la nation: pour les autres,
+ils le seront de fait par leurs supérieurs; leur sort sera soumis à une
+classe séparée d'eux par la ligne de démarcation la plus profonde, par
+toute la distance qui existe entre la puissance politique et judiciaire
+et la nullité, entre la souveraineté et la sujétion, ou, si vous
+voulez, la servitude. Et comment la nation retrouverait-elle là, je ne
+dis pas l'égalité des droits, je ne dis pas les droits imprescriptibles
+des hommes, mais ce principe fondamental de toute organisation des
+jurés, ce caractère de justice et d'impartialité qui doit la
+distinguer? Tous ceux qui seront hors de votre classe privilégiée ne
+craindront-ils pas de trouver dans ces jurés plus de penchant à
+l'indulgence, plus d'égards, plus de préventions pour les personnes de
+leur état, et moins d'humanité, moins de respect pour ceux qu'ils sont
+accoutumés à regarder comme d'une grande hauteur?
+</P>
+
+<P>
+Je suis bien éloigné de vouloir que les accusés soient jugés par les
+tribunaux. Mais certes, je ne crains pas d'affirmer que ce système
+serait beaucoup moins dangereux, beaucoup moins contraire aux principes
+de la liberté que celui qu'on nous propose. Du moins, les citoyens
+seraient jugés par des magistrats qu'ils auraient eux-mêmes choisis:
+dans l'autre leur sort est soumis à des hommes nommés par un seul
+fonctionnaire public, peut-être par leur ennemi.
+</P>
+
+<P>
+Dans le premier, l'égalité des droits est au moins respectée, puisque
+tous sont jugés par ceux que tous ont choisis; mais le second distingue
+la nation en deux classes, dont l'une est destinée à juger et l'autre à
+être jugée; la partie la plus précieuse de la souveraineté nationale
+est transportée à la minorité de la nation; la richesse devient la
+seule mesure des droits du citoyen, et le peuple français est à la fois
+avili et opprimé. Enfin, si le système judiciaire, que je mets en
+parallèle avec celui du Comité, est défectueux, celui du Comité est
+inique et monstrueux.
+</P>
+
+<P>
+Que dirai-je de cette autre disposition qui porte que les deux tiers
+des jurés seront pris dans la ville où sera établi le tribunal
+criminel? Que dirai-je de cette partialité injuste et injurieuse aux
+citoyens des campagnes, dont il est impossible de calculer les suites
+funestes? de cet oubli inconcevable des premiers principes de la raison
+et de l'ordre social?
+</P>
+
+<P>
+Ces inconvénients sont si frappants que je n'ai pas même songé à
+relever une atteinte directe qu'il porte aux premiers principes de
+notre Constitution, en donnant le droit d'élire des fonctionnaires
+publics (et quels fonctionnaires) à un autre fonctionnaire public, à un
+officier que le peuple n'a pas chargé de cette mission, et dont le
+pouvoir est renfermé dans les bornes des affaires de l'administration.
+Défions-nous de cette tendance à investir les Directoires de toutes ces
+prérogatives; elles sont autant d'attentats à l'autorité nationale et à
+la liberté publique.
+</P>
+
+<P>
+Mais je n'ai encore exposé qu'une partie des dangers attachés à
+l'organisation des jurés dont on nous menace: il faut les voir en
+action; il faut considérer leur rapport avec ce tribunal criminel
+auquel on les lie. Vous savez que ce tribunal est composé de deux juges
+pris dans chaque district; mais ces juges changent tous les trois mois;
+le président seul reste. Le président est nommé pour douze années;
+c'est vous dire assez que ce magistrat aura une prodigieuse influence.
+Mais considérez l'étendue de ses fonctions. Indépendamment de celles
+qui lui sont communes avec les autres juges, de celle de tirer les
+jurés au sort, de les convoquer, <I>il fera subir un interrogatoire à
+l'accusé immédiatement après son arrivée; il assistera, il présidera à
+toute l'instruction;</I> l'instruction finie, <I>il sera chargé encore de
+diriger les jurés eux-mêmes dans l'exercice de leurs fonctions, de leur
+exposer, de leur résumer l'affaire, de leur faire remarquer les
+principales preuves, même de leur rappeler leur devoir</I>.
+</P>
+
+<P>
+C'en serait assez pour vous convaincre que ce président exercera une
+singulière influence sur la procédure et sur le jugement des jurés.
+Peut-être aussi serez-vous étonnés de ce qu'en même temps que l'on
+considère cette dernière espèce de juges comme les seuls capables de
+protéger suffisamment les droits de l'innocence et la liberté civile,
+on les mette ainsi sous la tutelle et sous la férule d'un magistrat
+nommé pour douze ans. Si on les suppose ineptes, ils verront par les
+yeux du Mentor que les Comités leur donnent; si on les suppose capables
+de leurs fonctions, pourquoi ne pas leur laisser cette indépendance qui
+doit caractériser des juges?
+</P>
+
+<P>
+Mais ce qui achève de dévoiler l'esprit de ce système, c'est le pouvoir
+indéfini et arbitraire dont le même président est investi par un autre
+article. "Le Président du Tribunal criminel, dit-on en propres termes,
+<I>peut prendre sur lui de faire ce qu'il croira utile</I> pour découvrir la
+vérité; et la loi charge son honneur et sa conscience d'employer tous
+ses efforts pour en favoriser la manifestation."
+</P>
+
+<P>
+La découverte de la vérité est un motif très beau, c'est l'objet de
+toute procédure criminelle et le but de tout juge. Mais que la loi
+donne vaguement au juge le pouvoir illimité de prendre sur lui tout ce
+qu'il croira utile pour l'atteindre; qu'elle substitue l'honneur et la
+conscience de l'homme à sa sainte autorité; qu'elle cesse de soupçonner
+que son premier devoir est, au contraire, d'enchaîner les caprices et
+l'ambition des hommes toujours enclins à abuser de leur pouvoir; et
+qu'elle fournisse à notre président criminel un texte précis qui
+favorise toutes les prétentions, qui pallie tous les écarts, qui
+justifie tous les abus d'autorité, c'est un procédé absolument nouveau,
+et dont les Comités nous donnent le premier exemple.
+</P>
+
+<P>
+Je ne veux point parcourir les autres vices dont leur projet est
+entaché; je ne veux pas même parler des fonctions inutiles et
+dangereuses du Commissaire du Roi qu'ils mêlent à toute l'instruction,
+ni de l'autorité énorme qu'ils donnent à l'accusateur public, en lui
+attribuant le droit de mander, de réprimander arbitrairement les juges
+de paix, les officiers de police; en les mettant dans sa dépendance; en
+lui conférant une puissance qui répond à celle de nos intendants et des
+procureurs généraux de nos Parlements; mais comment taire ou qualifier
+les dispositions par lesquelles ils remettent ensuite au Roi le pouvoir
+de <I>lui donner des ordres pour la poursuite des crimes?</I>
+</P>
+
+<P>
+C'est donc en vain que vous avez retiré des mains du Commissaire du Roi
+le redoutable ministère de l'accusation publique, pour le confier à un
+officier nommé par le peuple; voilà que vos Comités osent vous proposer
+de le remettre indirectement au Roi lui-même, c'est-à-dire de remettre
+à la Cour et au Ministère la plus dangereuse influence sur le sort des
+citoyens et des plus zélés partisans de la liberté; de dénaturer, de
+pervertir l'institution de l'accusateur public, pour en faire un vil
+instrument des agents du Pouvoir exécutif, pour avilir le peuple
+lui-même, le souverain, en soumettant à leur empire le magistrat qu'il
+a choisi pour poursuivre, en son nom, les délits qui troublent la
+société. Eh! qui ne serait point effrayé de ces voies obliques, par
+lesquelles on s'efforce sans cesse de ramener tous les jours toute la
+puissance nationale dans les mains du Roi, et de nous remettre
+insensiblement sous le joug d'un despotisme constitutionnel, plus
+redoutable que celui sous lequel nous gémissons!
+</P>
+
+<P>
+Quel est le résultat de tout ce que nous avons dit sur les principes du
+système des Comités?
+</P>
+
+<P>
+Que la place du président sera ce qu'on appelle une <I>très belle place</I>
+pour celui qui aspirerait à s'asseoir sur ce trône de la Justice
+criminelle; qu'en lui se concentrerait presque toute l'autorité du
+tribunal; qu'il dominerait également et sur la procédure et sur les
+jurés; que ces jurés eux-mêmes ne seraient que des instruments passifs
+et suspects, passant, pour ainsi dire, des mains de l'officier qui les
+aurait créés dans celles du président qui les dirigerait. Je vois
+partout les principes de la justice et de l'égalité violés, les maximes
+constitutionnelles foulées aux pieds, la liberté civile pressée, pour
+ainsi dire, entre un accusateur public, un Commissaire du Roi, un
+président et un procureur-syndic... J'oubliais les officiers de
+maréchaussées érigés en magistrats de police; mais laissons, pour un
+moment, ce système fatal qui complète le plan oppressif que nous avons
+développé, qui livre brutalement la liberté des citoyens aux caprices
+et aux outrages du despotisme militaire, qui semble proposé, non pour
+un peuple généreux, conquérant de sa liberté, mais pour un troupeau
+d'esclaves que l'on voudrait punir d'avoir un instant secoué leurs
+chaînes...
+</P>
+
+<P>
+Dissipons, dans ce moment, les illusions dont les Comités semblent
+couvrir leur système. Ils ne cessent de répéter qu'il existe en
+Angleterre.
+</P>
+
+<P>
+Quand on veut adopter la méthode, si incertaine et si fausse, de
+préférer des exemples étrangers à la raison, on devrait au moins être
+exact sur les faits. Mais comment peut-on se dissimuler que le système
+anglais et celui qu'on nous présente diffèrent par des circonstances
+essentielles qui en changent absolument le résultat? Et d'abord, qui ne
+sent pas que le système anglais présente à l'innocence une sauvegarde
+qui suffirait seule pour prévenir bien des inconvénients, pour tempérer
+bien des vices dans la composition des jurés? C'est la loi qui veut
+l'unanimité absolue pour condamner l'accusé: or, cette loi salutaire
+est précisément celle que les Comités commencent par effacer de leur
+projet.
+</P>
+
+<P>
+Non contents d'avoir ainsi garanti l'innocence avant le jugement, les
+lois anglaises lui ménagent une ressource puissante après la
+condamnation, en donnant à un juge unique le pouvoir de venir à son
+secours en soumettant l'affaire à un nouveau juré.
+</P>
+
+<P>
+Les Comités ne laissent la possibilité de réclamer la revision que dans
+le cas presque chimérique où le tribunal tout entier et le Commissaire
+du Roi sont unanimement d'un avis contraire à la déclaration du juré
+qui a prononcé la condamnation, de manière que, suivant, dans les deux
+cas, le principe diamétralement opposé à celui de la législation
+anglaise, ils exigent l'unanimité lorsqu'il s'agit de secourir
+l'accusé; ils en dispensent, lorsqu'il est question de le condamner.
+</P>
+
+<P>
+Mais quoi! les Anglais ont-ils lié au système de leurs jurés ce pouvoir
+monstrueux de la maréchaussée? Ont-ils remis dans les mains de
+l'aristocratie militaire le pouvoir de rendre et d'exécuter des
+ordonnances de police; de traiter les citoyens comme suspects; de les
+déclarer prévenus; de les livrer à l'accusateur public; de les envoyer
+en prison; de dresser des procès-verbaux, et de faire contre eux une
+procédure provisoire? Ont-ils confondu les limites de la Justice
+criminelle et de la Police, pour donner à des gendarmes royaux, sous le
+titre de gendarmes nationaux, le plus terrible de tous les pouvoirs?
+Ah! ils ont tellement respecté les droits du citoyen, qu'ils ont
+repoussé avec effroi toutes ces institutions dignes du génie du
+despotisme. Tout le monde sait qu'ils ont poussé, à cet égard, les
+précautions jusqu'au scrupule, et qu'ils ont mieux aimé paraître
+affaiblir l'énergie et l'activité de la police, que d'exposer la
+liberté civile aux vexations de ses agents. Or, croit-on que cette
+différence doit être comptée pour rien? Croit-on que ce soit la même
+chose de pouvoir être exposé arbitrairement à des poursuites
+criminelles par une autorité essentiellement violente et despotique, ou
+d'être protégé par la loi contre ces premiers dangers?
+</P>
+
+<P>
+Pouvez-vous nier encore que, malgré quelques rapports de ressemblance
+presque matériels, de quelques-unes des dispositions que vous proposez
+avec celles de la législation anglaise, il y a dans l'ensemble et dans
+les détails de grandes nuances, qui doivent en déterminer les effets?
+Mais pouvez-vous surtout vous dissimuler à quel point les vices énormes
+de votre système sont liés aux circonstances politiques où nous nous
+trouvons?
+</P>
+
+<P>
+Les jurés d'Angleterre ont-ils été établis, ont-ils fleuri au milieu
+des troubles civils, au sein des intrigues des ennemis du peuple qui
+nous environnent? Sont-ils organisés de manière à fournir à ses
+oppresseurs les moyens de l'abattre, de le remettre sous le joug, avec
+l'appareil des formes judiciaires?
+</P>
+
+<P>
+En Angleterre, le peuple a-t-il réclamé ses droits contre le
+gouvernement et contre l'aristocratie? Existe-t-il des factions
+dominantes qui le calomnient, qui peignent les plus zélés défenseurs de
+la liberté, qui le représentent lui-même comme une troupe de brigands
+et de séditieux? L'a-t-on livré, sous ce prétexte, à des prévois, à des
+soldats? A-t-on lieu de croire que les jurés anglais nommés par un seul
+homme, apporteront sur le tribunal ces sinistres préventions, ou le
+dessein formé d'immoler des victimes de la tyrannie? Si des
+représentants du peuple anglais, dans des circonstances semblables à
+celles que je viens d'indiquer, proposaient de pareilles mesures; si,
+avant que la révolution fût affermie, au moment où elle serait menacée
+de toutes parts, ils affectaient toujours une défiance injuste et une
+rigueur inexorable pour la majorité des citoyens intéressés à la
+maintenir, et une aveugle confiance, une complaisance sans borne pour
+ceux dont elle aurait ou irrité les préjugés ou offensé l'orgueil, quel
+jugement faudrait-il porter, ou de leur prévoyance, ou de leur zèle
+pour la liberté?
+</P>
+
+<P>
+Que conclure de tout ce que j'ai dit? Pour moi; j'en conclus d'abord
+qu'il faut au moins faire disparaître de la constitution des jurés tous
+les vices monstrueux que je viens de relever.
+</P>
+
+<P>
+Je conclus qu'à la place de leur système, il faut substituer un plan
+d'organisation fondé sur les principes d'une Constitution libre, et qui
+puisse réaliser les avantages que le nom des jurés semble promettre à
+la société.
+</P>
+
+<P>
+Nous en viendrons facilement à bout, ce me semble, si nous voulons,
+d'un côté, fixer un moment notre attention sur les maximes
+fondamentales de noire Constitution, de l'autre, observer rapidement
+les causes de la méprise où les Comités me semblent être tombés. Elle
+consiste, suivant moi, en ce que, se livrant trop à l'esprit
+d'imitation et à cette espèce d'enthousiasme que nous a inspiré
+l'habitude d'entendre vanter les jurés anglais, ils n'ont pas fait
+attention qu'à la hauteur où notre Révolution nous a placés, nous ne
+pouvons pas être aussi faciles à contenter en ce genre que la nation
+anglaise.
+</P>
+
+<P>
+Que les Anglais, chez qui le pouvoir de nommer les officiers de justice
+était livré au Roi, aient regardé comme un avantage d'être jugés, en
+matière criminelle, par des citoyens choisis par un officier appelé
+shérif, et ensuite réduits par le sort, cela se conçoit aisément; que
+les Anglais, dont la représentation politique, si absurde et si
+informe, n'était que l'abus de l'aristocratie des riches, ne présentait
+aux yeux des politiques philosophes qu'un fantôme de Corps législatif
+asservi et acheté par un monarque; que les Anglais, dis-je, aient vu,
+sans étonnement le choix des jurés renfermé dans la classe des citoyens
+qui possédaient une quantité de propriétés déterminée, cela se conçoit
+avec la même facilité.
+</P>
+
+<P>
+Que les Anglais, contemplant d'un côté les lois bienfaisantes qui
+adoucissaient les inconvénients de cette formation vicieuse de leurs
+jurés, comparant de l'autre leur système judiciaire avec le honteux
+esclavage des peuples qui les entouraient, et, avec les vices mêmes des
+autres parties de leur gouvernement, aient regardé ce système comme le
+Palladium de leur liberté individuelle, et qu'ils nous aient communiqué
+leur enthousiasme dans le temps où nous n'osions même élever nos
+regards vers l'image de la liberté, tout cela était dans l'ordre
+naturel des choses.
+</P>
+
+<P>
+Mais qu'en France, où les droits de l'homme et la souveraineté de la
+nation ont été solennellement proclamés; où ce principe constitutionnel
+que les juges doivent être choisis par le peuple a été reconnu;
+</P>
+
+<P>
+Qu'en France, où, en conséquence de ce principe, les moindres intérêts
+civils et pécuniaires des citoyens ne sont décidés que par les citoyens
+à qui ils ont confié ce pouvoir; leur honneur, leur destinée, soient
+abandonnés à des hommes qui n'ont reçu d'eux aucune mission, à des
+hommes nommés par un simple administrateur auquel le peuple n'a point
+donné et n'a pu donner une telle puissance;
+</P>
+
+<P>
+Que ces hommes ne puissent être choisis que dans une classe
+particulière, que parmi les plus riches; que les législateurs
+descendent des principes simples et justes qu'ils ont eux-mêmes
+consacrés, pour calquer laborieusement un système de justice criminelle
+sur des institutions étrangères, dont ils ne conservent pas même les
+dispositions les plus favorables à l'innocence, et qu'ils nous vantent
+ensuite avec enthousiasme, et la sainteté des jurés, et la magnificence
+du présent qu'ils veulent faire à l'humanité, voilà ce qui me paraît
+incroyable, incompréhensible; voilà ce qui me démontre plus évidemment
+que toute autre chose à quel point on s'égare, lorsqu'on veut s'écarter
+de ces vérités éternelles de la morale publique qui doivent être la
+base de toutes les sociétés humaines.
+</P>
+
+<P>
+Il suffit de revenir à ce principe pour découvrir le véritable plan
+d'organisation des jurés que nous devons adopter.
+</P>
+
+<P>
+Voici celui que je propose, c'est-à-dire les dispositions que je
+regarde comme fondamentales de l'organisation des jurés (car, pour les
+lois de détail, et pour les formes de la procédure, je ne me pique pas
+de les énoncer toutes, d'autant que j'adopte une grande partie de
+celles que les comités nous proposent, d'après l'exemple de
+l'Angleterre et l'opinion publique).
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+Formation du Jury d'accusation.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+I.
+</P>
+
+<P>
+Tous les ans, les électeurs de chaque canton s'assembleront pour élire,
+à la pluralité des suffrages, 6 citoyens, qui, durant le cours de
+l'année, seront appelés à exercer les fonctions de jurés.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+II.
+</P>
+
+<P>
+Il sera formé, au directoire de district, une liste des jurés nommés
+par les cantons.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+III.
+</P>
+
+<P>
+Le Tribunal de district indiquera celui des jours de la semaine qui
+sera consacré à l'assemblée du jury d'accusation.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+IV.
+</P>
+
+<P>
+Huitaine avant le jour, le directeur du jury fera tirer au sort, en
+présence du public, huit citoyens, sur la liste de ceux qui auront été
+choisis par tous les cantons, et ces huit formeront le jury
+d'accusation.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+V.
+</P>
+
+<P>
+Quand le jury sera assemblé, il prêtera devant le directeur du jury le
+serment suivant: Nous jurons d'examiner, avec une attention
+scrupuleuse, les témoignages et les pièces qui nous seront présentées,
+et de nous expliquer sur l'accusation, selon notre conscience.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+VI.
+</P>
+
+<P>
+Ensuite l'acte d'accusation leur sera remis; ils examineront les
+pièces, entendront les témoins, et délibéreront entre eux.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+VII.
+</P>
+
+<P>
+Ils feront ensuite leur déclaration, qui portera qu'il y a lieu, ou
+qu'il y a pas lieu à l'accusation.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+VIII.
+</P>
+
+<P>
+Le nombre de huit jurés sera absolument indispensable pour rendre cette
+déclaration.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+IX.
+</P>
+
+<P>
+Il faudra l'unanimité des voix pour déclarer qu'il y a lieu à
+accusation.
+</P>
+
+<BR><BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+Formation du Jury de jugement.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+I.
+</P>
+
+<P>
+Il sera fait une liste générale de tous les jurés qui auront été
+choisis dans tous les districts du département.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+II.
+</P>
+
+<P>
+Sur cette liste, le premier de chaque mois, le président du tribunal
+criminel, dont il sera parlé ci-après, fera tirer au sort 16 jurés qui
+formeront le jury de jugement.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+III.
+</P>
+
+<P>
+Le 15 de chaque mois, s'il y a quelque affaire à juger, ces 16 jurés
+s'assembleront, d'après la convocation qui en aura été faite.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+IV.
+</P>
+
+<P>
+L'accusé pourra récuser 30 jurés sans donner aucun motif.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+V.
+</P>
+
+<P>
+Il pourra récuser, en outre, tous ceux qui auraient assisté au jury
+d'accusation.
+</P>
+
+<BR><BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+Formation du Tribunal criminel.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+I.
+</P>
+
+<P>
+Il sera établi un tribunal criminel par chaque département.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+II.
+</P>
+
+<P>
+Ce tribunal sera composé de six juges pris à tour de rôle, tous les six
+mois, parmi les jugés des tribunaux de district.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+III.
+</P>
+
+<P>
+Il sera nommé tous les deux ans, par les électeurs du département, un
+président du tribunal criminel, dont les fonctions vont être fixées.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+IV.
+</P>
+
+<P>
+Outre les fonctions de juge, qui lui sont communes avec les autres
+membres du tribunal, il sera chargé de faire tirer au sort les jurés,
+de les convoquer, de leur exposer l'affaire qu'ils ont à juger, et de
+présider à l'instruction.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+V.
+</P>
+
+<P>
+Il pourra, sur la demande et pour l'intérêt de l'accusé, permettre ou
+ordonner ce qui pourrait être utile à la manifestation de l'innocence,
+quand bien même cela serait hors des formes ordinaire de la procédure
+déterminée par la loi.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+VI.
+</P>
+
+<P>
+L'accusateur public sera nommé tous les deux ans par les électeurs du
+département.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+VII.
+</P>
+
+<P>
+Ses fonctions se borneront à poursuivre les délits sur les actes
+d'accusation admis par les premiers jurés.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+VIII.
+</P>
+
+<P>
+Le Roi ne pourra lui adresser aucun ordre pour la poursuite des crimes,
+attendu que cette prérogative serait incompatible avec les principes
+constitutionnels sur la séparation des pouvoirs, et avec la liberté.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+IX.
+</P>
+
+<P>
+Le Corps Législatif lui-même ne pourra lui adresser de pareils ordres,
+la Constitution renfermant sa compétence dans la poursuite des crimes
+de lèse-nation, devant le tribunal établi pour les punir.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+X.
+</P>
+
+<P>
+L'accusateur public étant nommé par le peuple, pour poursuivre, en son
+nom, les délits qui troublent la société, aucun commissaire du Roi ne
+pourra partager avec lui aucune de ses fonctions, ni se mêler, en
+aucune manière, de l'instruction des affaires criminelles.
+</P>
+
+<BR><BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+Manière de procéder devant le Jury de jugement.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+(Je ne présenterai ici que les articles nécessaires pour remplacer
+celles des dispositions du Comité qui doivent être changées ou
+supprimées.)
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+I.
+</P>
+
+<P>
+Les dépositions des témoins seront rédigées par écrit, si l'accusé le
+demande; mais, quel que soit leur contenu, les jurés pèseront toutes
+les circonstances de l'affaire, et ne se détermineront que par une
+intime conviction.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+II.
+</P>
+
+<P>
+Néanmoins, si les dépositions écrites sont à la décharge de l'accusé,
+ils ne pourront le condamner, quelle que soit d'ailleurs leur opinion
+particulière.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+III.
+</P>
+
+<P>
+L'unanimité sera absolument nécessaire pour déclarer l'accusé convaincu.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+IV.
+</P>
+
+<P>
+Il n'y aura pas d'appel du jugement des jurés; mais, si deux membres du
+tribunal criminel pensaient que l'accusé a été injustement condamné, il
+pourra demander un nouveau jury pour examiner l'affaire une seconde
+fois.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+V.
+</P>
+
+<P>
+Les jurés seront, comme les juges, indemnisés par l'Etat du temps
+qu'ils donneront au service public.
+</P>
+
+<BR><BR>
+
+<P>
+(Je terminerai ce projet par quelques articles qui concernent
+l'arrestation et les principes de la police.)
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+I.
+</P>
+
+<P>
+Tout homme pris en flagrant délit pourra être arrêté par tout agent de
+police et même par tout citoyen.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+II.
+</P>
+
+<P>
+Hors ce cas, nul citoyen ne pourra être arrêté qu'en vertu d'une
+ordonnance de police ou de justice, selon que le fait, par sa nature,
+pourra donner lieu à une procédure criminelle, ou qu'il sera simplement
+du ressort de la police.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+III.
+</P>
+
+<P>
+Lorsqu'il ne s'agira pas d'un délit emportant peine afflictive, tout
+citoyen qui donnera caution de se représenter sera laissé à la garde de
+ceux qui l'auront cautionné.
+</P>
+
+<BR><BR>
+
+<P>
+Je sens bien que les Comités ne manqueront pas d'attaquer les deux
+premières bases de ce système: le pouvoir d'élire que je veux donner au
+peuple, et le principe d'égalité que je veux maintenir. Je terminerai
+cette discussion en prévenant leurs objections.
+</P>
+
+<P>
+Pour nommer les jurés tous les ans, il faudra tous les ans une
+assemblée nouvelle, me diront-ils; or, les assemblées sont incommodes
+et fatigantes pour le peuple. Je sais bien que, dès le commencement de la
+révolution, on cherche à propager ce principe; mais il ne peut être
+accueilli que par ceux qui veulent sacrifier le peuple et la liberté à
+des embarras et à des difficultés qu'ils se plaisent à créer.
+Rassurez-vous, le peuple aimera mieux s'assembler quelquefois pour user
+de ses droits, que de retomber sous le joug de ses tyrans. Ne
+découragez pas son patriotisme, n'abattez pas son courage; ne le rendez
+pas étranger à la patrie, par les distinctions funestes de citoyens
+éligibles, de citoyens actifs, et vous verrez que des hommes libres ne
+raisonnent pas comme les despotes.
+</P>
+
+<P>
+J'avoue que mon système a d'abord en apparence ce désavantage vis-à-vis
+de celui du Comité, que les jurés seront connus un an d'avance, au lieu
+que, dans celui du Comité, ils ne le seront que trois mois d'avance;
+mais il faut d'abord observer que ceux qui, dans chaque affaire,
+devront de fait en exercer les fonctions, ne le seront qu'à une époque
+voisine du jugement; et l'on sent assez d'ailleurs que cet avantage de
+cacher plus ou moins leurs noms n'est qu'accessoire et bien subordonné
+à la nécessité du choix du peuple et aux premiers principes de la
+liberté.
+</P>
+
+<P>
+Ces principes seraient anéantis; l'égalité des droits, qui assure à
+tous les citoyens la faculté d'être élus par la confiance publique,
+serait illusoire, si la différence des fortunes mettait le plus grand
+nombre d'entre eux dans l'impossibilité physique de soutenir le poids
+des fonctions nationales. C'est pour cela que je regarde comme tenant
+essentiellement à la liberté l'article par lequel je propose
+d'indemniser les jurés. J'avoue qu'en général ce n'est pas sans alarmes
+que j'ai vu introduire encore le système de laisser sans salaire un
+grand nombre de fonctionnaires publics. Ce n'est pas surtout sans
+étonnement que j'ai entendu les membres du Comité prononcer cette
+maxime nouvelle, que si les jurés étaient indemnisés, cette institution
+serait déshonorée. Les juges, les administrateurs sont donc déshonorés,
+parce que la justice, la dignité, l'intérêt de la société exigent
+qu'ils soient salariés? Les législateurs sont déshonorés! Le Roi,
+surtout, doit être bien humilié de sa liste civile! Je ne sais si cette
+espèce de délicatesse-là paraît à quelqu'un bien sublime. Pour moi, je
+la trouve ou bien puérile, ou bien perfide. Oui, le plus dangereux de
+tous les pièges que l'on peut tendre au patriotisme, la plus funeste
+manière de trahir le peuple, en le livrant à l'aristocratie des riches,
+c'est sans contredit d'accréditer cette absurde doctrine, qu'il est
+honteux de n'être pas assez riche pour vivre en servant la patrie sans
+indemnité; c'est d'oser mettre en parallèle, avec quelques dépenses
+nécessaires, l'intérêt sacré de la liberté et de la patrie.
+</P>
+
+<BR><BR>
+
+<HR ALIGN="center" WIDTH="80%">
+
+<BR><BR>
+
+<A NAME="17910511"></A>
+<P CLASS="intro">
+<I>Discours sur la liberté de la presse, prononcé à la Société des Amis
+de la Constitution, le 11 mai 1791, par Maximilien Robespierre, député
+à l'Assemblée nationale, et membre de cette Société</I> (11 mai 1791)
+</P>
+
+<BR><BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+Messieurs,
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Après la faculté de penser, celle de communiquer ses pensées à ses
+semblables est l'attribut le plus frappant qui distingue l'homme de la
+brute. Elle est tout à la fois le signe de la vocation immortelle de
+l'homme à l'état social, le lien, l'âme, l'instrument de la société, le
+moyen unique de la perfectionner, d'atteindre le degré de puissance, de
+lumières et de bonheur dont il est susceptible.
+</P>
+
+<P>
+Qu'il les communique par la parole, par l'écriture ou par l'usage de
+cet art heureux qui a reculé si loin les bornes de son intelligence, et
+qui assure à chaque homme les moyens de s'entretenir avec le genre
+humain tout entier, le droit qu'il exerce est toujours le même, et la
+liberté de la presse ne peut être distinguée de la liberté de la
+parole; l'une et l'autre est sacrée comme la nature; elle est
+nécessaire comme la société même.
+</P>
+
+<P>
+Par quelle fatalité les lois se sont-elles donc presque partout
+appliquées à la violer? C'est que les lois étaient l'ouvrage des
+despotes, et que la liberté de la presse est le plus redoutable fléau
+du despotisme. Comment expliquer en effet le prodige de plusieurs
+millions d'hommes opprimés par un seul, si ce n'est par la profonde
+ignorance et par la stupide léthargie où ils sont plongés? Mais que
+tout homme qui a conservé le sentiment de sa dignité puisse dévoiler
+les vues perfides et la marche tortueuse de la tyrannie; qu'il puisse
+opposer sans cesse les droits de l'humanité aux attentats qui les
+violent, la souveraineté des peuples à leur avilissement et à leur
+misère; que l'innocence opprimée puisse faire entendre impunément sa
+voix redoutable et touchante, et la vérité rallier tous les esprits el
+tous les coeurs, aux noms sacrés de liberté et de patrie; alors
+l'ambition trouve partout des obstacles, et le despotisme est contraint
+de reculer à chaque pas ou de venir se briser contre la force
+invincible de l'opinion publique et de la volonté générale. Aussi voyez
+avec quelle artificieuse politique les despotes se sont ligués contre
+la liberté de parler et d'écrire; voyez le farouche inquisiteur la
+poursuivre au nom du ciel, et les princes au nom des lois qu'ils ont
+faites eux-mêmes pour protéger leurs crimes. Secouons le joug des
+préjugés auxquels ils nous ont asservis, et apprenons d'eux à connaître
+tout le prix de la liberté de la presse.
+</P>
+
+<P>
+Quelle doit en être la mesure? Un grand peuple, illustre par la
+conquête récente de la liberté, répond à cette question par son exemple.
+</P>
+
+<P>
+Le droit de communiquer ses pensées, par la parole, par l'écriture ou
+par l'impression, <I>ne peut être gêné ni limité en aucune manière</I>;
+voilà les termes de la loi que les Etats-Unis d'Amérique ont faite sur
+la liberté de la presse, et j'avoue que je suis bien aise de pouvoir
+présenter mon opinion sous de pareils auspices à ceux qui auraient été
+tentés de la trouver extraordinaire ou exagérée.
+</P>
+
+<P>
+La liberté de la presse doit être entière et indéfinie, ou elle
+n'existe pas. Je ne vois que deux moyens de la modifier: l'un d'en
+assujettir l'usage à de certaines restrictions et à de certaines
+formalités, l'autre d'en réprimer l'abus par des lois pénales; l'un et
+l'autre de ces deux objets exige la plus sérieuse attention.
+</P>
+
+<P>
+D'abord il est évident que le premier est inadmissible, car chacun sait
+que les lois sont faites pour assurer à l'homme le libre développement
+de ses facultés, et non pour les enchaîner; que leur pouvoir se borne à
+défendre à chacun de nuire aux droits d'autrui, sans lui interdire
+l'exercice des siens. Il n'est plus nécessaire aujourd'hui de répondre
+à ceux qui voudraient donner des entraves à la presse sous le prétexte
+de prévenir les abus qu'elle peut produire. Priver un homme des moyens
+que la nature et l'art ont mis en son pouvoir de communiquer ses
+sentiments et ses idées, pour empêcher qu'il n'en fasse un mauvais
+usage, ou bien enchaîner sa langue de peur qu'il ne calomnie, ou lier
+ses bras de peur qu'il ne les tourne contre ses semblables, tout le
+monde voit que ce sont là des absurdités du même genre, que cette
+méthode est tout simplement le secret du despotisme qui, pour rendre
+les hommes sages et paisibles, ne connaît pas de meilleur moyen que
+d'en faire des instruments passifs et de vils automates. Eh! quelles
+seraient les formalités auxquelles vous soumettriez le droit de
+manifester ses pensées? Défendrez-vous aux citoyens de posséder des
+presses, pour faire, d'un bienfait commun à l'humanité entière, le
+patrimoine de quelques mercenaires? Donnerez-vous ou vendrez-vous aux
+uns le privilège exclusif de disserter périodiquement sur des objets de
+littérature, aux autres celui de parler de politique et des événements
+publics? Décrèterez-vous que les hommes ne pourront donner l'essor à
+leurs opinions, si elles n'ont obtenu le passeport d'un officier do
+police, ou qu'ils ne penseront qu'avec l'approbation d'un censeur, et
+par permission du gouvernement? Tels sont en effet les chefs-d'oeuvre
+qu'enfanta l'absurde manie de donner des lois à la presse: mais
+l'opinion publique et la volonté générale de la nation ont proscrit,
+depuis longtemps, ces infâmes usages. Je ne vois en ce genre qu'une
+idée qui semble avoir surnagé, c'est celle de proscrire toute espèce
+d'écrit qui ne porterait point le nom de l'auteur ou de l'imprimeur, et
+de rendre ceux-ci responsables; mais comme cette question est liée à la
+seconde partie de notre discussion, c'est-à-dire à la théorie des lois
+pénales sur la presse, elle se trouvera résolue par les principes que
+nous allons établir sur ce point.
+</P>
+
+<P>
+Peut-on établir des peines contre ce qu'on appelle l'abus de la presse?
+Dans quels cas ces peines pourraient-elles avoir lieu? Voilà de grandes
+questions qu'il faut résoudre, et peut-être la partie la plus
+importante de notre code constitutionnel.
+</P>
+
+<P>
+La liberté d'écrire peut s'exercer sur deux objets, les choses et les
+personnes.
+</P>
+
+<P>
+Le premier de ces objets renferme tout ce qui touche aux plus grands
+intérêts de l'homme et de la société, tels que la morale, la
+législation, la politique, la religion. Or, les lois ne peuvent jamais
+punir aucun homme, pour avoir manifesté ses opinions sur toutes ces
+choses. C'est par la libre et mutuelle communication de ses pensées que
+l'homme perfectionne ses facultés, s'éclaire sur ses droits, et s'élève
+au degré de vertu, de grandeur, de félicité, auquel la nature lui
+permet d'atteindre. Mais cette communication, comment peut-elle se
+faire, si ce n'est de la manière que la nature même l'a permise? Or,
+c'est la nature même qui veut que les pensées de chaque homme soient le
+résultat de son caractère et de son esprit, et c'est elle qui a créé
+cette prodigieuse diversité des esprits et des caractères. La liberté
+de publier son opinion ne peut donc être autre chose que la liberté de
+publier toutes les opinions contraires. Il faut, ou que vous lui
+donniez cette étendue, ou que vous trouviez le moyen de faire que la
+vérité sorte d'abord toute pure et toute nue de chaque tête humaine.
+Elle ne peut sortir que du combat de toutes les idées vraies ou
+fausses, absurdes ou raisonnables. C'est dans ce mélange que la raison
+commune, la faculté donnée à l'homme de discerner le bien et le mal,
+s'exerce à choisir les unes, à rejeter les autres. Voulez-vous ôter à
+vos semblables l'usage de cette faculté, pour y substituer votre
+autorité particulière? Mais quelle main tracera la ligne de démarcation
+qui sépare l'erreur de la vérité? Si ceux qui font les lois ou ceux qui
+les appliquent étaient des êtres d'une intelligence supérieure à
+l'intelligence humaine, ils pourraient exercer cet empire sur les
+pensées; mais s'ils ne sont que des hommes, s'il est absurde que la
+raison d'un homme soit, pour ainsi dire, souveraine de la raison de
+tous les autres hommes, toute loi pénale contre la manifestation des
+opinions n'est qu'une absurdité.
+</P>
+
+<P>
+Elle renverse les premiers principes de la liberté civile, et les plus
+simples notions de l'ordre social. En effet, c'est un principe
+incontestable que la loi ne peut infliger aucune peine là où il ne peut
+y avoir un délit susceptible d'être caractérisé avec précision, et
+reconnu avec certitude; sinon la destinée des citoyens est soumise aux
+jugements arbitraires, et la liberté n'est plus. Les lois peuvent
+atteindre les actions criminelles, parce qu'elles consistent en faits
+sensibles, qui peuvent être clairement définis et constatés suivant des
+règles sûres et constantes: mais les opinions! leur caractère bon ou
+mauvais ne peut être déterminé que par des rapports plus ou moins
+compliqués avec des principes de raison, de justice, souvent même avec
+une foule de circonstances particulières. Me dénonce-t-on un vol, un
+meurtre; j'ai l'idée d'un acte dont la définition est simple et fixée,
+j'interroge des témoins. Mais on me parle d'un écrit incendiaire,
+dangereux, séditieux; qu'est-ce qu'un écrit incendiaire, dangereux,
+séditieux? Ces qualifications peuvent-elles s'appliquer à celui qu'on
+me présente? Je vois naître ici une foule de questions qui seront
+abandonnées à toute l'incertitude des opinions; je ne trouve plus ni
+fait, ni témoins, ni loi, ni juge; je n'aperçois qu'une dénonciation
+vague, des arguments, des décisions arbitraires. L'un trouvera le crime
+dans la chose, l'autre dans l'intention, un troisième dans le style.
+Celui-ci méconnaîtra la vérité; celui-là la condamnera en connaissance
+de cause; un autre voudra punir la véhémence de son langage, le moment
+même qu'elle aura choisi pour faire entendre sa voix. Le même écrit qui
+paraîtra utile et sage à l'homme ardent et courageux, sera proscrit
+comme incendiaire par l'homme froid et pusillanime; l'esclave ou le
+despote ne verra qu'un extravagant ou un factieux où l'homme libre
+reconnaît un citoyen vertueux. Le même écrivain trouvera, suivant la
+différence des temps et des lieux, des éloges ou des persécutions, des
+statues ou un échafaud. Les hommes illustres, dont le génie a préparé
+cette glorieuse révolution, sont enfin placés, par nous, au rang des
+bienfaiteurs de l'humanité: qu'étaient-ils durant leur vie aux yeux des
+gouvernements? des novateurs dangereux, j'ai presque dit des rebelles.
+Est-il bien loin de nous, le temps où les principes mêmes que nous
+avons consacrés auraient été condamnés comme des maximes criminelles
+par ces mêmes tribunaux que nous avons détruits? Que dis-je!
+aujourd'hui même, chacun de nous ne paraît-il pas un homme différent
+aux yeux des divers partis qui divisent l'Etat; et dans ces lieux
+mêmes, au moment où je parle, l'opinion que je propose ne paraît-elle
+pas aux uns un paradoxe, aux autres une vérité? ne trouve-t-elle pas
+ici des applaudissements, et là presque des murmures? Or, que
+deviendrait la liberté de la presse, si chacun ne pouvait l'exercer
+qu'à peine de voir son repos et ses droits les plus sacrés livrés à
+tous les caprices, à tous les préjugés, à toutes les passions, à tous
+les intérêts?
+</P>
+
+<P>
+Mais ce qu'il importe surtout de bien observer, c'est que toute peine
+décernée contre les écrits, sous le prétexte de réprimer l'abus de la
+presse, tourne entièrement au désavantage de la vérité et de la vertu,
+et au profit du vice, de l'erreur et du despotisme.
+</P>
+
+<P>
+L'homme de génie qui révèle de grandes vérités à ses semblables est
+celui qui a devancé l'opinion de son siècle: la nouveauté hardie de ses
+conceptions effarouche toujours leur faiblesse et leur ignorance;
+toujours les préjugés se ligueront avec l'envie, pour le peindre sous
+des traits odieux ou ridicules. C'est pour cela précisément que le
+partage des grands hommes fut constamment l'ingratitude de leurs
+contemporains, et les hommages tardifs de la postérité; c'est pour cela
+que la superstition jeta Galilée dans les fers et bannit Descartes de
+sa patrie. Quel sera donc le sort de ceux qui, inspirés par le génie de
+la liberté, viendront parler des droits et de la dignité de l'homme à
+des peuples qui les ignorent? Ils alarment presque également et les
+tyrans qu'ils démasquent, et les esclaves qu'ils veulent éclairer. Avec
+quelle facilité les premiers n'abuseraient-ils pas de cette disposition
+des esprits, pour les persécuter au nom des lois! Rappelez-vous pour
+quoi, pour qui s'ouvraient, parmi vous, les cachots, du despotisme;
+contre qui était dirigé le glaive même des tribunaux. La persécution
+épargna-t-elle l'éloquent et vertueux philosophe de Genève? Il est
+mort; une grande révolution laissait, pour quelques moments du moins,
+respirer la vérité, vous lui avez décerné une statue; vous avez honoré
+et secouru sa veuve au nom de la patrie; je ne conclurai pas même de
+ces hommages que, vivant et placé sur le théâtre où son génie devait
+l'appeler, il n'essuyât pas au moins le reproche si banal d'homme
+morose et exagéré.
+</P>
+
+<P>
+S'il est vrai que le courage des écrivains dévoués à la cause de la
+justice et de l'humanité soit la terreur de l'intrigue et de l'ambition
+des hommes en autorité, il faut bien que les lois contre la presse
+deviennent entre les mains de ces derniers une arme terrible contre la
+liberté. Mais tandis qu'ils poursuivront ses défenseurs, comme des
+perturbateurs de l'ordre public, et comme des ennemis de l'autorité
+légitime, vous les verrez caresser, encourager, soudoyer ces écrivains
+dangereux, ces vils professeurs de mensonge et de servitude, dont la
+funeste doctrine, empoisonnant dans sa source la félicité des siècles,
+perpétue sur la terre les lâches préjugés des peuples et la puissance
+monstrueuse des tyrans, les seuls dignes du titre de rebelles,
+puisqu'ils osent lever l'étendard contre la souveraineté des nations,
+et contre la puissance sacrée de la nature. Vous les verrez encore
+favoriser, de tout leur pouvoir, toutes ces productions licencieuses
+qui allèrent les principes de la morale, corrompent les moeurs, énervent
+le courage et détournent les peuples du soin de la chose publique, par
+l'appât des amusements frivoles, on par les charmes empoisonnés de la
+volupté. C'est ainsi que toute entrave mise à la liberté de la presse
+est entre leurs mains un moyen de diriger l'opinion publique au gré de
+leur intérêt personnel, et de fonder leur empire sur l'ignorance et sur
+la dépravation générale. La presse libre est la gardienne de la
+liberté; la presse gênée en est le fléau. Ce sont les précautions mêmes
+que vous prenez contre ses abus qui les produisent presque tous; ce
+sont ces précautions qui vous en ôtent tous les heureux fruits, pour ne
+vous en laisser que les poisons. Ce sont ces entraves qui produisent ou
+une timidité servile, ou une audace extrême. Ce n'est que sous les
+auspices de la liberté que la raison s'exprime avec le courage et le
+calme qui la caractérisent. C'est à elles encore que sont dus les
+succès des écrits licencieux, parce que l'opinion y met un prix
+proportionné aux obstacles qu'ils ont franchis, et à la haine
+qu'inspire le despotisme qui veut maîtriser jusqu'à la pensée. Otez-lui
+ce mobile, elle les jugera avec une sévère impartialité, et les
+écrivains dont elle est la souveraine ne brigueront ses faveurs que par
+des travaux utiles: ou plutôt soyez libres; avec la liberté viendront
+toutes les vertus, et les écrits que la presse mettra au jour seront
+purs, graves et sains comme ses moeurs.
+</P>
+
+<P>
+Mais pourquoi prendre tant de soin pour troubler l'ordre que la nature
+établissait d'elle-même? Ne voyez-vous pas que, par le cours nécessaire
+des choses, le temps amène la proscription de l'erreur et le triomphe
+de la vérité? Laissez aux opinions bonnes ou mauvaises un essor
+également libre, puisque les premières seulement sont destinées à
+rester. Avez-vous plus de confiance dans l'autorité, dans la vertu de
+quelques hommes, intéressés à arrêter la marche de l'esprit humain, que
+dans la nature même? Elle seule a pourvu aux inconvénients que vous
+redoutez; ce sont les hommes qui les feront naître.
+</P>
+
+<P>
+L'opinion publique, voilà le seul juge compétent des opinions privées,
+le seul censeur légitime des écrits. Si elle les approuve, de quel
+droit, vous, hommes en place, pouvez-vous les condamner? Si elle les
+condamne, quelle nécessité pour vous de les poursuivre? Si, après les
+avoir d'abord improuvés, elle doit, éclairée par le temps et par la
+réflexion, les adopter tôt au tard, pourquoi vous opposez-vous aux
+progrès des lumières? Comment osez-vous arrêter ce commerce de la
+pensée, que chaque homme a le droit d'entretenir avec tous les esprits,
+avec le genre humain tout entier? L'empire de l'opinion publique sur
+les opinions particulières est doux, salutaire, naturel, irrésistible;
+celui de l'autorité et de la force est nécessairement tyrannique,
+odieux, absurde, monstrueux.
+</P>
+
+<P>
+A ces principes éternels, quels sophismes objectent les ennemis de la
+liberté? La soumission aux lois: il ne faut point permettre d'écrire
+contre les lois.
+</P>
+
+<P>
+Obéir aux lois est le devoir de tout citoyen: publier librement ses
+pensées sur les vices ou sur la bonté des lois est le droit de tout
+homme et l'intérêt de la société entière; c'est le plus digne et le
+plus salutaire usage que l'homme puisse faire de sa raison; c'est le
+plus saint des devoirs que puisse remplir, envers les autres hommes,
+celui qui est doué des talents nécessaires pour les éclairer. Les lois,
+que sont-elles? L'expression libre de la volonté générale, plus ou
+moins conforme aux droits et à l'intérêt des nations, selon le degré de
+conformité qu'elles ont aux lois éternelles de la raison, de la justice
+et de la nature. Chaque citoyen a sa part et son intérêt dans cette
+volonté générale; il peut donc, il doit même déployer tout ce qu'il a
+de lumières et d'énergie pour l'éclairer, pour la réformer, pour la
+perfectionner. Comme, dans une société particulière, chaque associé a
+le droit d'engager ses co-associés à changer les conventions qu'ils ont
+faites, et les spéculations qu'ils ont adoptées pour la prospérité de
+leurs entreprises; ainsi, dans la grande société politique, chaque
+membre peut faire tout ce qui est en lui pour déterminer les autres
+membres de la cité à adopter les dispositions qui lui paraissent les
+plus conformes à l'avantage commun.
+</P>
+
+<P>
+S'il en est ainsi des lois qui émanent de la société elle-même, que
+faudra-t-il penser de celles qu'elle n'a point faites, de celles qui ne
+sont que la volonté de quelques hommes, et l'ouvrage du despotisme?
+C'est lui qui inventa cette maxime qu'on ose répéter encore aujourd'hui
+pour consacrer ses forfaits. Que dis-je? Avant la révolution même, nous
+jouissions, jusqu'à un certain point, de la liberté de disserter et
+d'écrire sur les lois. Sûr de son empire, et plein de confiance dans
+ses forces, le despotisme n'osait point contester ce droit à la
+philosophie aussi ouvertement que ces modernes Machiavels, qui
+tremblent toujours de voir leur charlatanisme anticivique dévoilé par
+la liberté entière des opinions. Du moins faudra-t-il qu'ils
+conviennent que, si leurs principes avaient été suivis, les lois ne
+seraient encore, pour nous, que des chaînes destinées à attacher les
+nations au joug de quelques tyrans, et qu'au moment où je parle, nous
+n'aurions pas même le droit d'agiter cette question.
+</P>
+
+<P>
+Mais, pour obtenir cette loi tant désirée contre la liberté, on
+présente l'idée que je viens de repousser, sous les termes les plus
+propres à réveiller les préjugés, et à inquiéter le zèle pusillanime et
+peu éclairé: car, comme une pareille loi est nécessairement arbitraire
+dans l'exécution, comme la liberté des opinions est anéantie dès
+qu'elle n'existe point entière, il suffit aux ennemis de la liberté
+d'en obtenir une, quelle qu'elle soit. On vous parlera donc d'écrits
+qui excitent les peuples à la révolte, qui conseillent la désobéissance
+aux lois; on vous demandera une loi pénale pour ces écrits-là. Ne
+prenons point le change; et attachons-nous toujours à la chose, sans
+nous laisser séduire par les mots. Croyez-vous, d'abord, qu'un écrit
+plein de raison et d'énergie, qui démontrerait qu'une loi est funeste à
+la liberté et au salut public, ne produirait pas une impression plus
+profonde que celui qui, dénué de force et de raison, ne contiendrait
+que des déclamations contre cette loi, ou le conseil de ne point la
+respecter? Non sans doute. S'il est permis de décerner des peines
+contre ces derniers écrits, une raison plus impérieuse encore les
+provoquerait donc contre les autres, et le résultat de ce système
+serait, en dernière analyse, l'anéantissement de la liberté de la
+presse; car c'est le fond de la chose qui doit être le motif de la loi,
+et non les formes. Mais voyons les objets tels qu'ils sont, avec les
+yeux de la raison, et non avec ceux des préjugés que le despotisme a
+accrédités. Ne croyons pas que, dans un Etat libre, ni même dans aucun
+Etat, des écrits remuent si facilement les citoyens, et les portent à
+renverser un ordre de choses cimenté par l'habitude, par tous les
+rapports sociaux, et protégé par la force publique. En général, c'est
+par une action lente et progressive qu'ils influent sur la conduite des
+hommes. C'est le temps, c'est la raison qui détermine cette influence.
+Ou bien ils sont contraires à l'opinion et à l'intérêt du plus grand
+nombre, et alors ils sont impuissants; ils excitent même le blâme et le
+mépris publics, et tout reste calme: ou bien ils expriment le voeu
+général, et ne font qu'éveiller l'opinion publique, et alors qui
+oserait les regarder comme des crimes? Analysez bien tous ces
+prétextes, toutes ces déclamations contre ce que quelques-uns appellent
+écrits incendiaires, et vous verrez qu'elles cachent le dessein de
+calomnier le peuple, pour l'opprimer et pour anéantir la liberté dont
+il est le seul appui; vous verrez qu'elles supposent d'une part une
+profonde ignorance des hommes, de l'autre un profond mépris de la
+partie de la nation la plus nombreuse et la moins corrompue.
+</P>
+
+<P>
+Cependant, comme il faut absolument un prétexte de soumettre la presse
+aux poursuites de l'autorité, on nous dit: Mais, si un écrit a provoqué
+des délits, une émeute, par exemple, ne punira-t-on pas cet écrit?
+Donnez-nous au moins une loi pour ce cas-là. Il est facile, sans doute,
+de présenter une hypothèse particulière, capable d'effrayer
+l'imagination; mais il faut voir la chose sous des rapports plus
+étendus. Considérez combien il serait facile de rapporter une émeute,
+un délit quelconque, à un écrit qui n'en serait cependant point la
+véritable cause; combien il est difficile de distinguer si les
+événements qui arrivent dans un temps postérieur à la date d'un écrit
+en sont véritablement l'effet; comment, sous ce prétexte, il serait
+facile aux hommes en autorité de poursuivre tous ceux qui auraient
+exercé avec énergie le droit de publier leur opinion sur la chose
+publique ou sur les hommes qui gouvernent. Observez, surtout, que, dans
+aucun cas, l'ordre social ne peut être compromis par l'impunité d'un
+écrit qui aurait conseillé un délit.
+</P>
+
+<P>
+Pour que cet écrit fasse quelque mal, il faut qu'il se trouve un homme
+qui commette le délit. Or, les peines que la loi prononce contre ce
+délit sont un frein pour quiconque serait tenté de s'en rendre
+coupable; et, dans ce cas-là comme dans les autres, la sûreté publique
+est suffisamment garantie, sans qu'il soit nécessaire de chercher une
+autre victime. Le but et la mesure des peines est l'intérêt de la
+société. Par conséquent, s'il importe plus à la société de ne laisser
+aucun prétexte d'attenter arbitrairement à la liberté de la presse, que
+d'envelopper dans le châtiment du coupable un écrivain répréhensible,
+il faut renoncer à cet acte de rigueur, il faut jeter un voile sur
+toutes ces hypothèses extraordinaires qu'on se plaît à imaginer, pour
+conserver, dans toute son intégrité, un principe qui est la première
+base du bonheur social.
+</P>
+
+<P>
+Cependant, s'il était prouvé d'ailleurs que l'auteur d'un semblable
+écrit fût complice, il faudrait le punir, comme tel, de la peine
+infligée au crime dont il serait question, mais non le poursuivre comme
+auteur d'un écrit, en vertu d'aucune loi sur la presse.
+</P>
+
+<P>
+J'ai prouvé jusqu'ici que la liberté d'écrire sur les choses doit être
+illimitée: envisageons-la maintenant par rapport aux personnes.
+</P>
+
+<P>
+Je distingue à cet égard les personnes publiques et les personnes
+privées; et je me propose cette question: les écrits qui inculpent les
+personnes publiques peuvent-ils être punis par les lois? C'est
+l'intérêt général qui doit la décider. Pesons donc les avantages et les
+inconvénients des deux systèmes contraires.
+</P>
+
+<P>
+Une importante considération, et peut-être une raison décisive, se
+présente d'abord. Quel est le principal avantage, quel est le but
+essentiel de la liberté de la presse? C'est de contenir l'ambition et
+le despotisme de ceux à qui le peuple a commis son autorité, en
+éveillant sans cesse son attention sur les atteintes qu'ils peuvent
+porter à ses droits. Or, si vous leur laissez le pouvoir de poursuivre,
+sous le prétexte de calomnie, ceux qui oseront blâmer leur conduite,
+n'est-il pas clair que ce frein devient absolument impuissant et nul?
+Qui ne voit combien le combat est inégal entre un citoyen faible,
+isolé, et un adversaire armé des ressources immenses que donne un grand
+crédit et une grande autorité? Qui voudra déplaire aux hommes
+puissants, pour servir le peuple, s'il faut qu'au sacrifice des
+avantages que présente leur faveur, et au danger de leurs persécutions
+secrètes, se joigne encore le malheur presque inévitable d'une
+condamnation ruineuse et humiliante?
+</P>
+
+<P>
+Mais, d'ailleurs, qui jugera les juges eux-mêmes? Car, enfin, il faut
+bien que leurs prévarications ou leurs erreurs ressortissent, comme
+celles des autres magistrats, au tribunal de la censure publique. Qui
+jugera le dernier jugement qui décidera ces contestations? Car il faut
+qu'il y en ait un qui soit le dernier; il faut bien aussi qu'il soit
+soumis à la liberté des opinions. Concluons qu'il faut toujours revenir
+au principe, que les citoyens doivent avoir la faculté de s'expliquer
+et d'écrire sur la conduite des hommes publics, sans être exposés à
+aucune condamnation légale.
+</P>
+
+<P>
+Attendrai-je des preuves juridiques de la conjuration de Catilina, et
+n'oserai-je la dénoncer au moment où il faudrait déjà l'avoir étouffée?
+Comment oserai-je dévoiler les desseins perfides de tous ces chefs de
+parti, qui s'apprêtent à déchirer le sein de la république, qui tous se
+couvrent du voile du bien public et de l'intérêt du peuple, et qui ne
+cherchent qu'à l'asservir et le vendre au despotisme? Comment vous
+développerai-je la politique ténébreuse de Tibère? Comment les
+avertirai-je que ces pompeux dehors de vertus, dont il s'est tout à
+coup revêtu, ne cachent que le dessein de consommer plus sûrement cette
+terrible conspiration qu'il trame depuis longtemps contre le salut de
+Rome? Eh! devant quel tribunal voulez-vous que je lutte contre lui?
+Sera-ce devant le Préteur? Mais s'il est enchaîné par la crainte, ou
+séduit par l'intérêt? Sera-ce devant les Ediles? Mais s'ils sont soumis
+à son autorité, s'ils sont à la fois ses esclaves et ses complices?
+Sera-ce devant le Sénat? Mais si le Sénat lui-même est trompé ou
+asservi? Enfin, si le salut de la patrie exige que j'ouvre les yeux à
+mes concitoyens sur la conduite même du Sénat, du Préteur et des
+Ediles, qui jugera entre eux et moi?
+</P>
+
+<P>
+Mais une autre raison sans réplique semble achever de mettre cette
+vérité dans tout son jour. Rendre les citoyens responsables de ce
+qu'ils peuvent écrire contre les personnes publiques, ce serait
+nécessairement supposer qu'il ne leur serait pas permis de les blâmer,
+sans pouvoir appuyer leurs inculpations par des preuves juridiques. Or,
+qui ne voit pas combien une pareille supposition répugne à la nature
+même de la chose, et aux premiers principes de l'intérêt social? Qui ne
+sait combien il est difficile de se procurer de pareilles preuves;
+combien il est facile au contraire à ceux qui gouvernent d'envelopper
+leurs projets ambitieux des voiles du mystère, de les couvrir même du
+prétexte spécieux du bien public? N'est-ce pas même là la politique
+ordinaire des plus dangereux ennemis de la patrie? Ainsi ce seraient
+ceux qu'il importerait le plus de surveiller, qui échapperaient à la
+surveillance de leurs concitoyens. Tandis que l'on chercherait les
+preuves exigées pour avertir de leurs funestes machinations, elles
+seraient déjà exécutées, et l'Etat périrait avant que l'on eût osé dire
+qu'il était en péril. Non, dans tout Etat libre, chaque citoyen est une
+sentinelle de la liberté, qui doit crier, au moindre bruit, à la
+moindre apparence du danger qui la menace. Tous les peuples qui l'ont
+connue n'ont-ils pas craint pour elle jusqu'à l'ascendant même de la
+vertu?
+</P>
+
+<P>
+Aristide, banni par l'ostracisme, n'accusait pas cette jalousie
+ombrageuse qui l'envoyait à un glorieux exil. Il n'eût point voulu que
+le peuple athénien fût privé du pouvoir de lui faire une injustice. Il
+savait que la même loi qui eût mis le magistrat vertueux à couvert
+d'une téméraire accusation aurait protégé l'adroite tyrannie de la
+foule des magistrats corrompus. Ce ne sont pas ces hommes
+incorruptibles, qui n'ont d'autre passion que celle de faire le bonheur
+et la gloire de leur patrie, qui redoutent l'expression publique des
+sentiments de leurs concitoyens. Ils sentent bien qu'il n'est pas si
+facile de perdre leur estime, lorsqu'on peut opposer à la calomnie une
+vie irréprochable et les preuves d'un zèle pur et désintéressé; s'ils
+éprouvent quelquefois une persécution passagère, elle est pour eux le
+sceau de leur gloire et le témoignage éclatant de leur vertu; ils se
+reposent, avec une douce confiance, sur le suffrage d'une conscience
+pure, et sur la force de la vérité qui leur ramène bientôt ceux de
+leurs concitoyens.
+</P>
+
+<P>
+Qui sont ceux qui déclament sans cesse contre la licence de la presse,
+et qui demandent des lois pour la captiver? Ce sont ces personnages
+équivoques, dont la réputation éphémère, fondée sur les succès du
+charlatanisme, est ébranlée par le moindre choc de la contradiction; ce
+sont ceux qui, voulant à la fois plaire au peuple et servir ses tyrans,
+combattus entre le désir de conserver la gloire acquise en défendant la
+cause publique, et les honteux avantages que l'ambition peut obtenir en
+l'abandonnant, qui, substituant la fausseté au courage, l'intrigue au
+génie, tous les petits manèges des cours aux grands ressorts des
+révolutions, tremblent sans cesse que la voix d'un homme libre vienne
+révéler le secret de leur nullité ou de leur corruption, qui sentent
+que pour tromper ou pour asservir leur patrie il faut, avant tout,
+réduire au silence les écrivains courageux qui peuvent la réveiller de
+sa funeste léthargie, à peu près comme on égorge les sentinelles
+avancées pour surprendre le camp ennemi; ce sont tous ceux enfin qui
+veulent être impunément faibles, ignorants, traîtres ou corrompus. Je
+n'ai jamais ouï dire que Caton, traduit cent fois en justice, ait
+poursuivi ses accusateurs; mais l'histoire m'apprend que les décemvirs
+à Rome firent des lois terribles contre les libelles.
+</P>
+
+<P>
+C'est en effet uniquement aux hommes que je viens de peindre, qu'il
+appartient d'envisager avec effroi la liberté de la presse; car ce
+serait une grande erreur de penser que dans un ordre de choses
+paisible, où elle est solidement établie, toutes les réputations soient
+en proie au premier qui veut les détruire.
+</P>
+
+<P>
+Que sous la verge du despotisme, où l'on est accoutumé à entendre
+traiter de libelles les justes réclamations de l'innocence outragée et
+les plaintes les plus modérées de l'humanité opprimée, un libelle même
+digne de ce nom soit adopté avec empressement et cru avec facilité, qui
+pourrait en être surpris? Les crimes du despotisme et la corruption des
+moeurs rendent toutes les inculpations si vraisemblables! Il est si
+naturel d'accueillir comme une vérité un écrit qui ne parvient à vous
+qu'en échappant aux inquisitions des tyrans! Mais sous le régime de la
+liberté, croyez-vous que l'opinion publique, accoutumée à la voir
+s'exercer en tout sens, décide en dernier ressort de l'honneur des
+citoyens, sur un seul écrit, sans peser ni les circonstances, ni les
+faits, ni le caractère de l'accusateur, ni celui de l'accusé? Elle juge
+en général et jugera surtout alors avec équité: souvent même les
+libelles seront des titres de gloire pour ceux qui en seront les
+objets, tandis que certains éloges ne seront à ses yeux qu'un opprobre:
+et, en dernier résultat, la liberté de la presse ne sera que le fléau
+du vice et de l'imposture, et le triomphe de la vertu et de la vérité.
+</P>
+
+<P>
+Le dirai-je enfin? Ce sont nos préjugés, c'est notre corruption qui
+nous exagère les inconvénients de ce système nécessaire. Chez un peuple
+où l'égoïsme a toujours régné, où ceux qui gouvernent, où la plupart
+des citoyens qui ont usurpé une espèce de considération ou de crédit,
+sont forcés à s'avouer intérieurement à eux-mêmes qu'ils ont besoin non
+seulement de l'indulgence, mais de la clémence publique, la liberté de
+la presse doit nécessairement inspirer une certaine terreur, et tout
+système qui tend à la gêner trouve une foule de partisans qui ne
+manquent pas de le présenter sous les dehors spécieux du bon ordre et
+de l'intérêt public.
+</P>
+
+<P>
+A qui appartient-il plus qu'à vous, législateurs, de triompher de ce
+préjugé fatal qui ruinerait et déshonorerait à la fois votre ouvrage?
+Que tous ces libelles répandus autour de vous par les factions ennemies
+du peuple ne soient point pour vous une raison de sacrifier aux
+circonstances du moment les principes éternels sur lesquels doit
+reposer la liberté des nations. Songez qu'une loi sur la presse
+n'arrêterait point, ne réparerait point le mal, et vous enlèverait le
+remède. Laissez passer ce torrent fangeux, dont il ne restera bientôt
+plus aucune trace, pourvu que vous conserviez cette source immense et
+éternelle de lumières qui doit répandre sur le monde politique et moral
+la chaleur, la force, le bonheur et la vie. N'avez-vous pas déjà
+remarqué que la plupart des dénonciations qui vous ont été faites
+étaient dirigées non contre ces écrits sacrilèges où les droits de
+l'humanité sont attaqués, où la majesté du peuple est outragée, au nom
+des despotes, par des esclaves lâchement audacieux, mais contre ceux
+que l'on accuse de défendre la cause de la liberté avec un zèle exagéré
+et irrespectueux envers les despotes? N'avez-vous pas remarqué qu'elles
+vous ont été faites par des hommes qui réclament amèrement contre des
+calomnies que la voix publique a mises au rang des vérités, et qui se
+taisent sur les blasphèmes séditieux que leurs partisans ne cessent de
+vomir contre la nation et contre ses représentants? Que tous mes
+concitoyens m'accusent et me punissent comme un traître à la patrie, si
+jamais je vous dénonce aucun libelle, sans en excepter ceux où,
+couvrant mon nom des plus infâmes calomnies, les ennemis de la
+révolution me désignent à la fureur des factieux comme l'une des
+victimes qu'elle doit frapper! Eh! que nous importent ces méprisables
+écrits! Ou bien la nation française approuvera les efforts que nous
+avons faits pour assurer sa liberté, ou elle les condamnera. Dans le
+premier cas, les attaques de nos ennemis ne seront que ridicules; dans
+le second cas, nous aurons à expier le crime d'avoir pensé que les
+Français étaient dignes d'être libres, et pour mon compte je me résigne
+volontiers à cette destinée.
+</P>
+
+<P>
+Enfin faisons des lois, non pour un moment, mais pour les siècles; non
+pour nous, mais pour l'univers; montrons-nous dignes de fonder la
+liberté, en nous attachant invariablement à ce grand principe, qu'elle
+ne peut exister là où elle ne peut s'exercer avec une étendue illimitée
+sur la conduite de ceux que le peuple a armés de son autorité. Que
+devant lui disparaissent tous ces inconvénients attachés aux plus
+excellentes institutions, tous ces sophismes inventés par l'orgueil et
+par la fourberie des tyrans. Il faut, vous disent-ils, mettre ceux qui
+gouvernent à l'abri de la calomnie; il importe au salut du peuple de
+maintenir le respect qui leur est dû. Ainsi auraient raisonné les
+Guises contre ceux qui auraient dénoncé les préparatifs de la
+Saint-Barthélémy; ainsi raisonneront tous leurs pareils, parce qu'ils
+savent bien que tant qu'ils seront tout-puissants, les vérités qui leur
+déplaisent seront toujours des calomnies, parce qu'ils savent bien que
+ce respect superstitieux qu'ils réclament pour leurs fautes et pour
+leurs forfaits mêmes leur assure le pouvoir de violer impunément celui
+qu'ils doivent à leur souverain, au peuple qui mérite sans doute autant
+d'égards que ses délégués et ses oppresseurs. Mais qui voudra à ce
+prix, osent-ils dire encore, qui voudra être roi, magistrat, qui voudra
+tenir les rênes du gouvernement? Qui? Les hommes vertueux, dignes
+d'aimer leur patrie et la véritable gloire, qui savent bien que le
+tribunal de l'opinion publique n'est redoutable qu'aux méchants. Qui
+encore? Les ambitieux mêmes. Eh! plût à Dieu qu'il y eût sur la terre
+un moyen de leur faire perdre l'envie ou l'espoir de tromper ou
+d'asservir les peuples!
+</P>
+
+<P>
+En deux mots, il faut ou renoncer à la liberté, ou consentir à la
+liberté indéfinie de la presse. A l'égard des personnes publiques, la
+question est décidée.
+</P>
+
+<P>
+Il ne nous reste plus qu'à la considérer par rapport aux personnes
+privées. On voit que cette question se confond avec celle du meilleur
+système de législation sur la calomnie, soit verbale, soit écrite, et
+qu'ainsi elle n'est plus uniquement relative à la presse.
+</P>
+
+<P>
+II est juste sans doute que les particuliers attaqués par la calomnie
+puissent poursuivre la réparation du tort qu'elle leur a fait; mais il
+est utile de faire quelques observations sur cet objet.
+</P>
+
+<P>
+Il faut d'abord considérer que nos anciennes lois sur ce point sont
+exagérées, et que leur rigueur est le fruit évident de ce système
+tyrannique que nous avons développé, et de cette terreur excessive que
+l'opinion publique inspire au despotisme qui les a promulguées. Comme
+nous les envisageons avec plus de sang-froid, nous consentirons
+volontiers à modérer le code pénal qu'il nous a transmis; il me semble
+du moins que la peine qui sera prononcée contre les auteurs d'une
+inculpation calomnieuse doit se borner à la publicité du jugement qui
+la déclare telle et à la réparation pécuniaire du dommage qu'elle aura
+causé à celui qui en était l'objet. On sent bien que je ne comprends
+pas dans cette classe le faux témoignage contre un accusé, parce que ce
+n'est point ici une simple calomnie, une simple offense envers un
+particulier; c'est un mensonge fait à la loi pour perdre l'innocence,
+c'est un véritable crime public.
+</P>
+
+<P>
+En général, quant aux calomnies ordinaires, il y a deux espèces de
+tribunaux pour les juger, celui des magistrats et celui de l'opinion
+publique. Le plus naturel, le plus équitable, le plus compétent, le
+plus puissant, c'est sans contredit le dernier; c'est celui qui sera
+préféré par les hommes les plus vertueux et les plus dignes de braver
+les attaques de la haine et de la méchanceté; car il est à remarquer
+qu'en général l'impuissance de la calomnie est en raison de la probité
+et de la vertu de celui qu'elle attaque; et que plus un homme a le
+droit d'en appeler à l'opinion, moins il a besoin d'invoquer la
+protection du juge: il ne se déterminera donc pas facilement à faire
+retentir les tribunaux des injures qui lui auront été adressées, et il
+ne les occupera de ses plaintes que dans les occasions importantes où
+la calomnie sera liée à une trame coupable ourdie pour lui causer un
+grand mal, et capable de ruiner la réputation même la plus solidement
+affermie. Si l'on suit ce principe, il y aura moins de procès
+ridicules, moins de déclamations sûr l'honneur, mais plus d'honneur,
+surtout plus d'honnêteté et de vertu.
+</P>
+
+<P>
+Je borne ici mes réflexions sur cette troisième question, qui n'est pas
+le principal objet de cette discussion, et je vous propose de cimenter
+la première base de la liberté par le décret suivant.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+L'Assemblée nationale déclare:
+</P>
+
+<P>
+1° Que tout homme a le droit de publier ses pensées, par quelques
+moyens que ce soit; et que la liberté de la presse ne peut être gênée
+ni limitée en aucune manière;
+</P>
+
+<P>
+2° Que quiconque portera atteinte à ce droit doit être regardé comme
+ennemi de la liberté, et puni par la plus grande des peines qui seront
+établies par l'Assemblée nationale;
+</P>
+
+<P>
+3° Pourront néanmoins les particuliers qui auront été calomniés se
+pourvoir pour obtenir la réparation du dommage que la calomnie leur
+aura causé, par les moyens que l'Assemblée nationale indiquera.
+</P>
+
+<BR><BR>
+
+<HR ALIGN="center" WIDTH="80%">
+
+<BR><BR>
+
+<A NAME="17910516"></A>
+<P CLASS="intro">
+<I>Discours de Maximilien Robespierre à l'Assemblée nationale, sur la
+réélection des membres de l'Assemblée nationale</I> (16 mai 1791)
+</P>
+
+<BR><BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+Messieurs,
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Les plus grands législateurs de l'antiquité, après avoir donné une
+constitution à leur pays, se firent un devoir de rentrer dans la foule
+des simples citoyens, et de se dérober même quelquefois à
+l'empressement de la reconnaissance publique. Ils pensaient que le
+respect des lois nouvelles dépendait beaucoup de celui qu'inspirait la
+personne des législateurs, et que le respect qu'imprime le législateur
+est attaché en grande partie à l'idée de son caractère et de son
+désintéressement. Du moins faut-il convenir que ceux qui fixent la
+destinée des nations et des races futures doivent être absolument
+isolés de leur propre ouvrage; qu'ils doivent être comme la nation
+entière, et comme la postérité. Il ne suffit pas même qu'ils soient
+exempts de toute vue personnelle et de toute ambition; il faut encore
+qu'ils ne puissent pas en être soupçonnés. Pour moi, je l'avoue, je
+n'ai pas besoin de chercher dans des raisonnements bien subtils la
+solution de la question qui vous occupe; je la trouve dans les premiers
+principes de la droiture et dans ma conscience. Nous allons délibérer
+sur la partie de la Constitution qui est la première base de la liberté
+et du bonheur public, l'organisation du Corps législatif; sur les
+règles constitutionnelles des élections, sur le renouvellement des
+corps électoraux. Avant de prononcer sur ces questions, faisons
+qu'elles nous soient parfaitement étrangères: pour moi, du moins, je
+crois pouvoir m'appliquer ce principe. En effet, je suppose que je ne
+fusse pas inaccessible à l'ambition d'être membre du Corps législatif,
+et certes, je déclare avec franchise que c'est peut-être le seul objet
+qui puisse exciter l'ambition d'un homme libre; je suppose que les
+chances qui pourraient me porter à cet emploi fussent liées à la
+manière dont les grandes questions nationales dont j'ai parlé seraient
+résolues; serais-je dans cet état d'impartialité et de désintéressement
+absolu qu'exige une tâche aussi importante? Et si un juge se récuse
+lorsqu'il tient par quelque affection, par quelque intérêt, même
+indirect, à une cause particulière, serais-je moins sévère envers
+moi-même, lorsqu'il s'agit de la cause des peuples? Non. Et puisqu'il
+n'existe pour tous les hommes qu'une même morale, qu'une même
+conscience, je conclus que cette opinion est celle de l'Assemblée
+nationale tout entière. C'est la nature même des choses qui a élevé une
+barrière entre les auteurs de la Constitution et les assemblées qui
+doivent venir après eux. En fait de politique, rien n'est utile que ce
+qui est juste et honnête; et rien ne prouve mieux cette maxime que les
+avantages attachés au parti que je propose.
+</P>
+
+<P>
+Concevez-vous quelle autorité imposante donnerait à votre Constitution
+le sacrifice prononcé par vous-mêmes des plus grands honneurs auxquels
+vos concitoyens puissent vous appeler? Combien les efforts de la
+calomnie seront faibles, lorsqu'elle ne pourra pas reprocher à un seul
+de ceux qui l'ont élevée d'avoir voulu mettre à profit le crédit que
+leur mission même leur donne sur leurs commettants, pour prolonger son
+pouvoir; lorsqu'elle ne pourra pas même dire que ceux qui passent pour
+avoir exercé une très grande influence sur vos délibérations ont eu la
+prétention de se faire de leur réputation et de leur popularité un
+moyen d'étendre leur empire sur une Assemblée nouvelle; lorsqu'enfin on
+ne pourra pas les soupçonner d'avoir plié au désir très louable en soi
+de servir la patrie sur un grand théâtre, les principes des importantes
+délibérations qui nous restent à prendre!
+</P>
+
+<P>
+Cependant, si, incapables de tout retour personnel sur eux-mêmes, ils
+étaient attachés au système contraire, par des scrupules purement
+relatifs à l'intérêt public, il me semble qu'il serait facile de les
+dissiper.
+</P>
+
+<P>
+Plusieurs semblent croire à la nécessité de conserver dans la
+législature prochaine une partie des membres de l'Assemblée actuelle;
+d'abord, parce que, pleins d'une juste confiance en vous, ils
+désespèrent que nous puissions être remplacés par des successeurs
+également dignes de la confiance publique.
+</P>
+
+<P>
+En partageant le sentiment, honorable pour l'Assemblée actuelle, qui
+est la base de cette opinion, je crois exprimer le vôtre, en disant que
+nous n'avons ni le droit, ni la présomption de penser qu'une nation de
+vingt-cinq millions d'hommes, libre et éclairée, est réduite à
+l'impuissance de trouver facilement 720 défenseurs qui nous vaillent.
+Et si, dans un temps où l'esprit public n'était point encore né, où la
+nation ignorait ses droits et ne prévoyait point encore sa destinée,
+elle a pu faire des choix dignes de cette révolution, pourquoi n'en
+ferait-elle pas de meilleurs encore, lorsque l'opinion publique est
+éclairée et fortifiée par une expérience de deux années si fécondes en
+grands événements et en grandes leçons?
+</P>
+
+<P>
+Les partisans de la réélection disent encore qu'un certain nombre de
+membres, et même que certains membres de cette Assemblée sont
+nécessaires pour éclairer, pour guider la législature suivante par les
+lumières de leur expérience, et par la connaissance plus parfaite des
+lois qui sont leur ouvrage.
+</P>
+
+<P>
+Pour moi, sans m'arrêter à cette idée qui a peut-être quelque chose do
+spécieux, je pense d'abord que ceux qui, hors de cette Assemblée, ont
+lu, ont suivi nos opérations, qui ont adopté nos décrets, qui les ont
+défendus, qui ont été chargés par la confiance publique de les faire
+exécuter, que cette foule de citoyens dont les lumières et le civisme
+fixent les regards de leurs compatriotes, connaissent aussi les lois et
+la Constitution; je crois qu'il n'est pas plus difficile de les
+connaître qu'il ne l'a été de les faire. Je pourrais même ajouter que
+ce n'est pas au milieu de ce tourbillon immense d'affaires où nous nous
+sommes trouvés, qu'on a été le plus à portée de reconnaître l'ensemble
+et les détails de toutes nos opérations; je pense d'ailleurs que les
+principes de notre Constitution sont gravés dans le coeur de tous les
+hommes, et dans l'esprit de la majorité des Français; que ce n'est
+point de la tête de tels ou tels orateurs qu'elle est sortie, mais du
+sein même de l'opinion publique qui nous avait précédés et qui nous a
+soutenus. C'est à elle, c'est à la volonté de la nation, qu'il faut
+confier sa durée et sa perfection, et non à l'influence de quelques-uns
+de ceux qui la représentent en ce moment. Si elle esl votre ouvrage,
+n'est-elle pas le patrimoine des citoyens qui ont juré de la défendre
+contre tous ses ennemis? N'est-elle pas l'ouvrage de la nation qui l'a
+adoptée? Pourquoi les assemblées de représentants choisis par elle
+n'auront-elles pas droit à la même confiance? Et quelle est celle qui
+oserait renverser la Constitution contre sa volonté? Quant aux
+prétendus guides qu'une assemblée pourrait transmettre à celles qui la
+suivent, je ne crois point du tout à leur utilité. Ce n'est point dans
+l'ascendant des orateurs qu'il faut placer l'espoir du bien public,
+mais dans les lumières et dans le civisme de la masse des assemblées
+représentatives: l'influence de l'opinion publique et de l'intérêt
+général diminue en proportion de celle que prennent les orateurs; et
+quand ceux-ci parviennent à maîtriser les délibérations, il n'y a plus
+d'assemblée, il n'y a plus qu'un fantôme de représentation. Alors se
+réalise le mot de Thémistocle, lorsque, montrant son fils enfant, il
+disait: "Voilà celui qui gouverne la Grèce; ce marmot gouverne sa mère,
+sa mère me gouverne, je gouverne les Athéniens, et les Athéniens
+gouvernent la Grèce." Ainsi une nation de vingt-cinq millions d'hommes
+serait gouvernée par l'Assemblée représentative, celle-ci par un petit
+nombre d'orateurs adroits, et par qui ces orateurs seraient-ils
+gouvernés quelquefois?... Je n'ose le dire, mais vous pourrez
+facilement le deviner. Je n'aime point cette science nouvelle qu'on
+appelle la tactique des grandes assemblées: elle ressemble trop à
+l'intrigue: la vérité et la raison doivent seules régner dans les
+assemblées législatives. Je n'aime pas que des hommes habiles puissent,
+en dominant une assemblée par ces moyens, préparer, assurer leur
+domination sur une autre, et perpétuer ainsi un système de coalition
+qui est le fléau de la liberté. J'ai de la confiance en des
+représentants qui, ne pouvant étendre au delà de deux ans les vues de
+leur ambition, seront forcés de la borner à la gloire de servir leur
+pays et l'humanité, de mériter l'estime et l'amour des citoyens dans le
+sein desquels ils sont sûrs de retourner à la fin de leur mission. Deux
+années de travaux aussi brillants qu'utiles sur un tel théâtre
+suffisent à leur gloire. Si la gloire, si le bonheur de placer leurs
+noms parmi ceux des bienfaiteurs de la patrie ne leur suffit pas, ils
+sont corrompus, ils sont au moins dangereux; il faut bien se garder de
+leur laisser les moyens d'assouvir un autre genre d'ambition. Je me
+défierais de ceux qui, pendant quatre ans, resteraient en butte aux
+caresses, aux séductions royales, à la séduction de leur propre
+pouvoir, enfin à toutes les tentations de l'orgueil ou de la cupidité.
+Ceux qui me représentent, ceux dont la volonté est censée la mienne, ne
+sauraient être trop rapprochés de moi, trop identifiés avec moi; sinon
+la loi, loin d'être la volonté générale, ne sera plus que l'expression
+des caprices ou des intérêts particuliers de quelques ambitieux; les
+représentants, ligués contre le peuple, avec le ministère et la cour,
+deviendront des souverains, et bientôt des oppresseurs. Ne nous dites
+donc plus que s'opposer à la réélection, c'est violer la liberté du
+peuple. Quoi! est-ce violer la liberté que d'établir les formes, que de
+fixer les règles nécessaires pour que les élections soient utiles à la
+liberté? Tous les peuples n'ont-ils pas adopté cet usage? n'ont-ils pas
+surtout proscrit la réélection dans les magistratures importantes, pour
+empêcher que, sous ce prétexte, les ambitieux ne se perpétuassent par
+l'intrigue et par la facilité des peuples? N'avez-vous pas vous-mêmes
+déterminé des conditions d'éligibilité? Les partisans de la réélection
+ont-ils alors réclamé contre ces décrets? Or, faut-il que l'on puisse
+nous accuser de n'avoir cru à la liberté indéfinie en ce genre que
+lorsqu'il s'agissait de nous-mêmes, et de n'avoir montré ce scrupule
+excessif que lorsque l'intérêt public exigeait la plus salutaire de
+toutes les règles qui peuvent en diriger l'exercice? Oui, sans doute,
+toute restriction injuste, contraire aux droits des bommes, et qui ne
+tourne point au profit de l'égalité, est une atteinte portée à la
+liberté du peuple: mais toute précaution sage et nécessaire, que la
+nature même des choses indique, pour protéger la liberté contre la
+brigue et contre les abus du pouvoir des représentants, n'est-elle pas
+commandée par l'amour même de la liberté?
+</P>
+
+<P>
+Et d'ailleurs, n'est-ce pas au nom du peuple que vous faites ces lois?
+C'est mal raisonner que de présenter vos décrets comme des lois dictées
+par des souverains à des sujets; c'est la Nation qui les porte
+elle-même, par l'organe de ses représentants. Dès qu'ils sont justes et
+conformes aux droits de tous, ils sont toujours légitimes. Or, qui peut
+douter que la Nation ne puisse convenir des règles qu'elle suivra dans
+ses élections pour se défendre elle-même contre l'erreur et contre la
+surprise?
+</P>
+
+<P>
+Au reste, pour ne parler que de ce qui concerne l'Assemblée actuelle,
+j'ai fait plus que prouver qu'il était utile de ne point permettre la
+réélection; j'ai fait voir une véritable incompatibilité, fondée sur la
+nature même de ses droits. S'il était convenable de paraître avoir
+besoin d'insister sur une question de cette nature, j'ajouterais encore
+d'autres raisons.
+</P>
+
+<P>
+Je dirais qu'il importe de ne point donner lieu de dire que ce n'était
+point la peine de tant presser la fin de notre mission, pour la
+continuer, en quelque sorte, sous une forme nouvelle. Je dirais surtout
+une raison qui est aussi simple que décisive. S'il est une assemblée
+dans le monde à qui il convienne de donner le grand exemple que je
+propose, c'est, sans contredit, celle qui, durant deux années entières,
+a supporté des travaux dont l'immensité et la continuité semblaient
+être au-dessus des forces humaines.
+</P>
+
+<P>
+Il est un moment où la lassitude affaiblit nécessairement les ressorts
+de l'âme et de la pensée; et lorsque ce moment est arrivé, il y aurait
+au moins de l'imprudence, pour tout le monde, à se charger encore, pour
+deux ans, du fardeau des destinées d'une nation. Quand la nature même
+et la raison nous ordonnent le repos, pour l'intérêt public autant que
+pour le nôtre, l'ambition ni même le zèle n'ont point le droit de les
+contredire. Athlètes victorieux, mais fatigués, laissons la carrière à
+des successeurs frais et vigoureux, qui s'empresseront de marcher sur
+nos traces, sous les yeux de la nation attentive, et que nos regards
+seuls empêcheront de trahir leur gloire et leur patrie. Pour nous, hors
+de l'Assemblée législative, nous servirons mieux notre pays qu'en
+restant dans son sein. Répandus sur toutes les parties de cet Empire,
+nous éclairerons ceux de nos concitoyens qui ont besoin de lumières;
+nous propagerons partout l'esprit public, l'amour de la paix, de
+l'ordre, des lois et de la liberté. Oui, voilà, dans ce moment, la
+manière la plus digne de nous, et la plus utile à nos concitoyens, de
+signaler notre zèle pour leurs intérêts. Rien n'élève les âmes des
+peuples, rien ne forme les moeurs publiques comme les vertus des
+législateurs. Donnez à vos concitoyens ce grand exemple d'amour pour
+l'égalité, d'attachement exclusif au bonheur de la patrie, donnez-le à
+vos successeurs, à tous ceux qui sont destinés à influer sur le sort
+des nations. Que les Français comparent le commencement de votre
+carrière avec la manière dont vous l'aurez terminée, et qu'ils doutent
+quelle est celle de ces deux époques où vous vous serez montrés plus
+purs, plus grands, plus dignes de leur confiance.
+</P>
+
+<P>
+Je souhaite que ce parti soit agréable à ceux mêmes qui croiraient
+avoir les prétentions les plus fondées aux honneurs de la législature.
+S'ils ont toujours marché d'un pas ferme vers le bien public et vers la
+liberté, il ne leur reste rien de plus à désirer: si quelqu'un aspirait
+à d'autres avantages, ce serait une raison pour lui de fuir une
+carrière où peut-être l'ambition pourrait à la fin rencontrer des
+écueils. Au reste, je pense que toutes les ressources de l'éloquence et
+de la dialectique seraient ici inutiles pour obscurcir des vérités que
+le sentiment, autant que le bon sens, découvre à tous les hommes
+honnêtes; et s'il est facile en général de tenir l'opinion suspendue
+par des raisonnements plus ou moins spécieux, il est au moins
+dangereux, dans certaines occasions, qu'un oeil attentif ne voie
+l'intérêt personnel percer à travers les plus beaux lieux communs sur
+les droits et sur la liberté du peuple. Je suis loin de prévoir ici de
+pareils obstacles pour une proposition qui, par sa nature, semble
+appeler un assentiment aussi prompt que général; mais, si elle en
+éprouvait, je la crois tellement nécessaire à l'intérêt de la nation et
+liée à la gloire de ses représentants, que je n'hésiterais pas à leur
+demander une permission qu'ils n'ont jamais refusée à personne: celle
+de dire quelques mois pour répondre aux objections que ma motion
+pourrait essuyer.
+</P>
+
+<P>
+Je finis par une déclaration franche: ce qui a achevé de me convaincre
+de la vérité de l'opinion que je soutiens, ce qui m'y a invariablement
+attaché, c'est à la fois et la vivacité des efforts et la faiblesse des
+raisons par lesquels on s'est efforcé de préparer de longue main les
+esprits au système contraire. Cette curiosité inquiète avec laquelle on
+interrogeait les opinions particulières; ces insinuations adroites, ces
+propos répétés à l'oreille pour décréditer d'avance ceux à qui l'on
+croyait une opinion contraire, en assurant qu'il n'y avait que des
+ennemis de l'ordre ou de la liberté qui pussent la soutenir; cet art de
+remplir les esprits de terreur par les mots d'anarchie, d'aristocratie;
+ces inquiétudes, ces mouvements, ces coalitions: enfin j'ai vu que ce
+système se réduisait tout entier à cette idée pusillanime, fausse et
+injurieuse à la nation, de regarder le sort de la révolution comme
+attaché à un certain nombre d'individus; et j'ai dit: la raison et la
+vérité ne combattent point avec de pareilles armes, et ne déploient
+point ce genre d'activité. J'ai cru sentir qu'il importait infiniment
+de détruire la cause de toutes ces agitations; il m'a paru que, dans un
+temps où nous devons tous réunir toutes nos forces pour terminer nos
+travaux d'une manière également prompte et réfléchie, ce serait un
+grand malheur que des hommes éclairés fussent en quelque sorte partagés
+entre les soins qu'ils exigent et l'attention qu'ils pourraient donner
+à ce qui se passerait au dehors, dans le temps des assemblées et des
+élections dont le moment approche. Quel scandale si ceux qui doivent
+faire des lois contre la brigue pouvaient en être eux-mêmes accusés! Et
+combien n'importe-t-il pas de faire cesser certains bruits, mal fondés
+sans doute, qui se sont déjà répandus et même accrédités! Enfin, et ce
+seul mot suffisait peut-être: puisque nous allons fixer définitivement
+les rapports, le pouvoir des législatures, la manière même d'y être
+élu, procédons à ce grand travail, non comme des hommes destinés à en
+être membres, mais comme des hommes qui doivent redevenir de simples
+citoyens. Pour nous garantir à nous-mêmes, pour garantir à la nation
+entière que nous serons tous animés d'un tel esprit, le moyen le plus
+sûr est de nous placer, en effet, nous-mêmes dans cette condition. Il
+faut donc, avant tout, décider la question qui concerne les membres de
+'Assemblée actuelle.
+</P>
+
+<P>
+Je demande que l'on décrète que les membres de l'Assemblée actuelle ne
+pourront être réélus à la suivante.
+</P>
+
+<BR><BR>
+
+<HR ALIGN="center" WIDTH="80%">
+
+<BR><BR>
+
+<A NAME="17910518"></A>
+<P CLASS="intro">
+<I>Second discours prononcé à l'Assemblée nationale, le 18 mai 1791,
+par Maximilien Robespierre, député du département du Pas-de-Calais,
+sur la rééligibilité des membres du Corps législatif</I> (18 mai 1791)
+</P>
+
+<BR><BR>
+
+<P>
+Tout prouve l'importance de la question que vous agitez, tout, jusqu'à
+la manière dont on a défendu le système de la réélection. Quelles
+qu'aient été les circonstances qui ont précédé et accompagné cette
+discussion, je ne veux voir, je ne veux examiner que les principes de
+l'intérêt général, qui doit être la règle de votre décision.
+</P>
+
+<P>
+Quel est le principe, quel est le but des lois à faire sur les
+élections? L'intérêt du peuple. Partout où le peuple n'exerce pas son
+autorité, et ne manifeste pas sa volonté par lui-même, mais par des
+représentants, si le corps représentatif n'est pas pur et presque
+identifié avec le peuple, la liberté est anéantie. Le grand principe du
+gouvernement représentatif, l'objet essentiel des lois, doit être
+d'assurer la pureté des élections et l'incorruptibilité des
+représentants. Si la rééligibilité va à ce but, elle est bonne; si elle
+s'en éloigne, elle est mauvaise. Je ne sais si c'est sérieusement que
+les partisans de la réélection ont prétendu que le système contraire
+blessait la liberté du peuple. Toute entrave mise à la liberté des
+choix, dès qu'elle est inutile, est injuste; à plus forte raison, si
+elle est nuisible ou dangereuse: mais toute règle qui tend à défendre
+le peuple contre la brigue, contre les malheurs des mauvais choix,
+contre la corruption de ses représentants, est juste et nécessaire.
+Voilà, ce me semble, les vrais principes de cette question.
+</P>
+
+<P>
+Vous avez cru me mettre en contradiction avec moi-même, en observant
+que j'avais manifesté une opinion contraire à la condition prescrite
+par le décret du marc d'argent; et cet exemple même est la preuve la
+plus sensible de la vérité de la doctrine que j'expose ici. Si
+plusieurs ont adopté une opinion contraire au décret du marc d'argent,
+c'est parce qu'ils le regardaient comme une de ces règles fausses qui
+offensent la liberté au lieu de la maintenir; c'est parce qu'ils
+pensaient que la richesse ne pouvait pas être la mesure ni du mérite,
+ni des droits des hommes; c'est qu'ils ne trouvaient aucun danger à
+laisser tomber le choix des électeurs sur des hommes qui, ne pouvant
+subjuguer les suffrages par les ressources de l'opulence, ne les
+auraient obtenus qu'à force de vertus; c'est parce que loin de
+favoriser la brigue, la concurrence des citoyens qui ne payaient point
+cette contribution ne favorisait que le mérite. Mais de ce que je
+croirais que le décret du marc d'argent n'est pas utile, s'ensuit-il
+que je blâmerais ceux qui repoussent les hommes flétris, ceux qui
+défendent la réélection des membres des corps administratifs?
+</P>
+
+<P>
+Mais si, lorsque réellement les principes de la liberté étaient
+attaqués, vous aviez montré beaucoup moins de disposition à vous
+alarmer; si ce même décret du marc d'argent avait obtenu votre
+suffrage, n'est-ce pas moi qui pourrais dire que vous êtes en
+contradiction avec vous-mêmes, et qui aurais le droit de m'étonner que
+les excès de votre zèle datent précisément du moment où il était
+question d'assurer à des représentants, et même sans aucune exception,
+la perspective d'une réélection éternelle?
+</P>
+
+<P>
+Laissez donc cette extrême délicatesse de principes, et examinons sans
+partialité le véritable point de la question, qui consiste à savoir si
+la rééligibilité est propre ou non à assurer au peuple de bons
+représentants. C'est d'après les vices des hommes qu'il faut en
+calculer les effets; car ce n'est que contre ces vices que les lois
+sont faites. Or, l'expérience a toujours prouvé qu'autant les peuples
+sont indolents ou faciles à tromper, autant ceux qui les gouvernent
+sont habiles et actifs pour étendre leur pouvoir et opprimer la liberté
+publique: c'est cette double cause qui a fait que les magistratures
+électives sont devenues perpétuelles et ensuite héréditaires. C'est
+l'histoire de tous les siècles qui a prouvé qu'une loi prohibitive de
+la réélection est le plus sûr moyen de conserver la liberté.
+Parlez-vous d'un corps de représentants destinés à faire des lois, à
+être les interprètes de la volonté générale? La nature même de leurs
+fonctions les rappelle impérieusement dans la classe des simples
+citoyens. Ne faut-il pas en effet qu'ils se trouvent dans la situation
+qui confond le plus leur intérêt et leur voeu personnel avec celui du
+peuple? Or, pour cela, il faut que souvent ils redeviennent peuple
+eux-mêmes. Mettez-vous à la place des simples citoyens, et dites de qui
+vous aimeriez mieux recevoir des lois, ou de celui qui est sûr de
+n'être bientôt plus qu'un citoyen, ou de celui qui tient encore à son
+pouvoir par l'espérance de le perpétuer.
+</P>
+
+<P>
+Vous dites que le Corps législatif sera trop faible pour résister à la
+force du pouvoir exécutif, si tous les membres sont renouvelés tous les
+deux ans: mais à quoi tient donc la véritable force du Corps
+législatif? Est-ce à la puissance, au crédit, à l'importance de tels ou
+tels individus? Non: c'est à la Constitution sur laquelle il est fondé;
+c'est à la puissance, à la volonté de la nation qu'il représente et qui
+le regarde lui-même comme le boulevard nécessaire de la liberté
+publique. Croyez-vous que la nation consentira encore à reprendre ses
+premières chaînes, et à voir le despotisme ministériel se relever seul
+sur les débris des anciennes corporations, ou ces corporations
+elles-mêmes renaître de leurs propres cendres? Si telle est sa volonté,
+vos efforts sont superflus; mais s'il est évident aux yeux de tout
+homme raisonnable que sa volonté est différente, n'est-il pas ridicule
+de croire que le pouvoir de ses représentants disparaîtra devant le
+pouvoir exécutif, si tel individu cède sa place à un autre représentant
+qu'elle aura choisi? Le pouvoir du Corps législatif est immense par sa
+nature même: il est assuré par sa permanence, par la faculté de
+s'assembler sans convocation, par la loi qui refusera au roi le pouvoir
+de le dissoudre. Le respect, l'amour qu'inspireront les collections
+d'hommes qui le composeront successivement, dépendront des vertus, de
+la justice de ces hommes. Or, croyez-vous qu'ils seront plus
+incorruptibles sous la loi de la rééligibilité, que sous celle qui la
+proscrira?
+</P>
+
+<P>
+Je crois qu'il est facile de prouver le contraire. C'est dans votre
+système que le Corps législatif sera trop faible pour résister, non pas
+à la force du pouvoir exécutif, mais à ses caresses et à ses
+séductions. Car, dès le moment où il sera assis sur les bases de la
+Constitution, ce n'est pas à le détruire que le pouvoir exécutif
+s'appliquera, mais à le corrompre; et ce qui sera à craindre, ce n'est
+pas qu'il soit trop faible contre la puissance exécutive, c'est qu'il
+soit trop fort contre la liberté des citoyens. Or, comparez les moyens
+de corruption dans le cas de la rééligibilité, avec ceux qu'il peut
+épuiser, dans le système contraire. N'est-il pas clair que le
+gouvernement aurait bien moins d'intérêt à corrompre des hommes dont la
+retraite romprait la trame qu'il aurait ourdie de concert avec eux
+contre la liberté de la nation; qu'il faudrait la renouer
+périodiquement avec de nouveaux obstacles et de nouveaux frais, sans
+être jamais sûr de recueillir dans une Assemblée nouvelle ce qu'il
+aurait semé dans la précédente: au contraire, voyez-le aux prises, pour
+ainsi dire, avec des représentants rééligibles; il s'attachera à ceux
+qui, par leur éloquence et par leur adresse, exerceront plus
+d'influence sur l'Assemblée législative; ils feront servir au succès de
+ses prétentions la réputation même de popularité qu'ils auront eu soin
+d'acquérir; et quand il les aura aidés de son pouvoir, pour les faire
+réélire à la législature suivante, ils achèveront alors de lui rendre
+les plus signalés services. Mais vous ne comprenez pas, dites-vous,
+comment le pouvoir exécutif pourrait concevoir l'idée de séduire des
+membres du Corps législatif, depuis qu'il ne peut plus les appeler au
+ministère. Je rougirais de vous rappeler qu'il existe d'autres moyens
+de corruption: mais je pourrais au moins demander si ces places que
+l'on ne peut obtenir pour soi, on peut ne pas les détourner sur ses
+amis, sur ses proches, sur son père, sur son fils; si le crédit d'un
+ministre est entièrement inutile; s'il est impossible que des membres
+du Corps législatif règnent en effet sous son nom, et qu'ils fassent,
+avec lui, une espèce d'échange de leur crédit et de leur pouvoir: je
+pourrais dire même que ce serait déjà un grand avantage que celui
+d'être porté à la législature par le parti et par l'influence que le
+pouvoir exécutif peut avoir dans les assemblées électorales. Il est
+vrai que vous supposez toujours que ceux qui seront réélus seront
+toujours les plus zélés et les plus sincères défenseurs de la patrie.
+Vous oubliez donc que vous avez dit vous-mêmes qu'un mot dit à propos
+lève tous les doutes sur le patriotisme d'un homme? Vous croyez à
+l'impuissance de l'intrigue et du charlatanisme! Vous croyez au
+discernement parfait, à l'impartialité absolue de ceux qui choisiront
+pour le peuple! Vous ignorez qu'il existe un art de s'abandonner
+toujours au cours de l'opinion du moment, en évitant soigneusement de
+la heurter pour servir le peuple; et que, dans cette arène, l'intrigant
+souple et ambitieux lutte souvent, avec avantage, contre le citoyen
+modeste et incorruptible! Mais c'est ici que le parallèle du
+représentant rééligible, et de celui qui ne l'est pas, tourne
+entièrement contre votre système. Suivez-les l'un et l'autre dans le
+cours de leur carrière. Le premier, séduit par l'espérance de prolonger
+la durée de son pouvoir, partage sa sollicitude entre ce soin et celui
+de la chose publique. A mesure surtout qu'il approche de la fin de sa
+carrière, il s'occupe avec plus d'ardeur des moyens de la recommencer;
+il songera plus à son canton qu'à sa patrie, à lui-même qu'à ses
+commettants: parmi ceux-ci, il caressera, il défendra avec plus de zèle
+ceux qui pourront seconder avec plus de succès son projet favori; il se
+gardera bien de protéger un citoyen obscur et malheureux contre un
+homme puissant et accrédité dans sa contrée, surtout si cet acte de
+justice n'était pas de nature à produire un éclat favorable à son
+ambition. Représentez-vous une Assemblée tout entière dans cette
+situation: les représentants du peuple détournés du grand objet de leur
+mission, changés en autant de rivaux, divisés par la jalousie, par
+l'intrigue, occupés presque uniquement à se supplanter, à se décrier
+les uns les autres, dans l'opinion de leurs concitoyens:
+reconnaissez-vous là des législateurs, des dépositaires du bonheur du
+peuple? Quelle sera l'influence de ces brigues honteuses? Elles
+dépraveront les moeurs publiques en même temps qu'elles dégraderont la
+majesté des lois.
+</P>
+
+<P>
+Quel respect le peuple aurait-il pour des législateurs qui lui
+donneraient l'exemple des vices mêmes qu'ils doivent réprimer?
+Supposez, au contraire, que les législateurs soient mis à l'abri de ces
+tentations par la loi qui met obstacle à la rééligibilité, ils ne
+doivent avoir naturellement d'autre pensée que celle du bien public. Le
+pouvoir exécutif a moins d'intérêt de les séduire, parce qu'ils ne
+peuvent pas lui vendre un système de perfidies gradué et prolongé dans
+une autre législature: leur prévarication serait d'autant plus odieuse
+qu'elle serait plus brusque et plus précipitée. Le véritable objet de
+leur ambition, déterminé par la durée même de leur mission, est de la
+mettre à profit pour leur gloire, pour mériter l'estime et la
+reconnaissance de la nation dans le sein de laquelle ils sont sûrs de
+retourner. Je m'étonne donc de l'extrême prévention que l'un des
+préopinants surtout, M. Duport, a marquée pour une législature dont les
+membres ne pourraient point être réélus, quand il a prononcé qu'ils
+n'emploieraient leur temps qu'à deux choses: à médire des ministres, et
+à plaider la cause de leurs départements contre l'intérêt général de la
+nation. Quant aux intérêts du département, j'ai déjà prouvé que cet
+inconvénient, et même un inconvénient plus grave, n'existait que dans
+le système opposé: quant aux ministres, s'ils en médisaient, cela
+prouverait au moins qu'ils ne leur seraient point asservis; et c'est
+beaucoup. D'ailleurs, quoique nous soyons nous-mêmes entachés de ce
+vice capital, par le décret de lundi* [*Il s'agit du décret de
+l'avant-veille, 16 mai, par lequel l'Assemblée avait prescrit que ses
+membres ne pourraient être réélus à la législature suivante.], je suis
+persuadé que nous emploierons notre temps à quelque chose de mieux qu'à
+médire des ministres sans nécessité, et à parler uniquement des
+affaires de nos départements; et je suis convaincu, au surplus, que ce
+décret, quoi qu'on puisse dire, n'a pas affaibli l'estime de la nation
+pour ses représentants actuels.
+</P>
+
+<P>
+On a fait une autre objection qui ne me paraît pas plus raisonnable,
+lorsqu'on a dit que, sans l'espoir delà rééligibilité, on ne trouverait
+pas, dans les vingt-cinq millions d'hommes qui peuplent la France, des
+hommes dignes de la législature. Ce qui me paraît évident, c'est que
+s'opposer à la réélection est le véritable moyen de bien composer la
+législature. Quel est le motif qui doit appeler, qui peut appeler un
+citoyen vertueux à désirer ou à accepter cet honneur, le plus grand de
+ceux que la nation française puisse accorder à ses citoyens? Sont-ce
+les richesses, le désir de dominer, et l'amour du pouvoir? Non. Je n'en
+connais que deux: le désir de servir sa patrie; le second, qui est
+naturellement uni à celui-là, c'est l'amour de la véritable gloire,
+celle qui consiste, non dans l'éclat des dignités, ni dans le faste
+d'une grande fortune, mais dans le bonheur de mériter l'amour de ses
+semblables par des talents et des vertus. Or, je dis que deux années de
+travaux aussi brillants qu'utiles, sur le plus grand théâtre où les
+talents et les vertus puissent se développer, suffisent pour satisfaire
+ce genre d'ambition. Quand on les a bien su mettre à profit, on peut
+retourner, avec quelque plaisir, dans le sein de sa famille, et
+souffrir avec patience cet intervalle de deux ans, qui peut paraître
+une situation violente à un ambitieux, mais qui est nécessaire à
+l'homme, le plus éclairé, pour méditer sur les principes de la
+législation avec plus de profondeur qu'on ne peut le faire au milieu du
+tourbillon des affaires, et surtout pour reprendre ce goût de
+l'égalité, que l'on perd aisément dans les grandes places. Ne me parlez
+pas de pur civisme et de perfection idéale, et ne calomniez pas la
+nature humaine, pour avoir un prétexte de repousser ces principes. Je
+vous assure que ces sentiments sont plus naturels que vous ne croyez:
+je connais plus d'un homme qui pense ainsi; j'en ai sous mes yeux; et
+l'oeil du public en découvrirait davantage, si l'état ancien de notre
+gouvernement avait permis qu'un plus grand nombre d'hommes acquît ou
+l'habitude ou l'audace de la parole: mais laissez se répandre les
+principes du droit public, et s'établir la nouvelle constitution; et
+vous verrez naître une foule d'hommes qui développeront un caractère et
+des talents. Croyez, croyez dès à présent qu'il existe dans chaque
+contrée de l'empire des pères de famille qui viendront volontiers
+remplir le ministère de législateurs, pour assurer à leurs enfants des
+moeurs, une patrie, le bonheur et la liberté; des citoyens qui se
+dévoueront volontiers, pendant deux ans, au bonheur de servir leurs
+concitoyens, et de secourir les opprimés. Et si vous avez tant de peine
+à croire à la vertu, croyez du moins à l'amour-propre, croyez que, chez
+une nation qui n'est pas tout à fait stupide et abrutie, un grand
+nombre d'hommes, un trop grand nombre peut-être, sera naturellement
+jaloux d'obtenir le prix le plus glorieux de la confiance publique.
+Voulez-vous me parler de ces hommes qu'une ambition vile et insensée
+dévore, qui n'estiment rien que la richesse et l'orgueil du pouvoir; de
+ces hommes que le génie de l'intrigue pousse dans une carrière que le
+seul génie de l'humanité devrait ouvrir? Voulez-vous me dire qu'ils
+fuiront la législature, si l'appât de la réélection ne les y attire?
+Tant mieux! Ils ne troubleront pas le bonheur public par leurs
+intrigues; et la vertu modeste recevra le prix qu'ils lui auraient
+enlevé. Voulez-vous faire des fonctions du législateur un état
+lucratif, un vil métier? Non. Dispensez-vous donc du détail de toutes
+ces petites convenances personnelles, de tous ces méprisables calculs
+qui contrastent avec la grandeur d'une si sainte mission.
+</P>
+
+<P>
+Faut-il dissiper encore une autre crainte? Vous craignez que, si l'on
+ne conserve pas des membres de chaque législature, les autres n'aient
+pas les lumières nécessaires pour remplir leurs fonctions.
+</P>
+
+<P>
+Je pourrais observer que cet argument banal, comme ceux que j'ai déjà
+réfutés, s'appliquait à la disposition qui écarte les membres de
+l'Assemblée nationale actuelle de la législature prochaine, et que
+l'Assemblée l'a rejeté, quoi qu'on ait dit, avec une profonde sagesse.
+Son moindre défaut est de présenter les fonctions du législateur comme
+on présentait la finance lorsqu'elle était couverte d'un voile
+mystérieux! Quoi! lorsque étrangers, pour la plupart, à ces
+occupations, vous avez suffi à des travaux si immenses, si compliqués;
+quand vous avez pensé que la législature qui, après vous, devait être
+la plus surchargée d'affaires, pouvait se passer de votre secours, et
+être entièrement composée de nouveaux individus, vous croiriez que les
+législatures suivantes auront besoin de transmettre à celles qui
+viendront après elles des guides, des Nestors politiques, dans le temps
+où toutes les parties du gouvernement seront plus simplifiées et plus
+solidement affermies? Non; la législation tient bien plus à des
+principes qu'à la routine. Toutes les lois importantes sont toujours
+devancées par l'opinion publique, provoquées par un besoin présent, ou
+par la nécessité de réformer des abus dont on a longtemps gémi. On a
+voulu fixer votre attention sur de certains détails de finance,
+d'administration, comme si les législatures, par le cours naturel des
+choses, ne devaient pas voir dans leur sein des hommes instruits dans
+l'administration, dans la finance, et présenter une diversité infinie
+de connaissances, de talents en tout genre. Je conclurai plutôt, de
+tout ce qu'on a dit à cet égard, qu'il n'est pas bon qu'il reste des
+membres de l'ancienne; car s'ils étaient présumés d'avance nécessaires
+à certaines parties qui tiennent à l'administration, ils se
+perpétueraient dans les mêmes emplois: les autres membres se
+dispenseraient de s'en instruire; et l'esprit particulier, l'intérêt
+individuel seraient substitués aux lumières, au voeu général de
+l'Assemblée représentative. Ce qui m'étonne surtout, c'est que ceux qui
+veulent nous inspirer ces terreurs aient oublié de faire une
+observation bien simple, qui les en eût eux-mêmes préservés. Comment
+croire en effet à cette effroyable pénurie d'hommes éclairés, puisque
+après chaque législature on pourra choisir les membres de celles qui
+l'auront précédée? Les partisans les plus zélés de la réélection
+peuvent se rassurer; s'ils se croyaient absolument nécessaires au salut
+public, dans deux ans ils pourront être les ornements et les oracles de
+la législature qui suivra immédiatement la prochaine.
+</P>
+
+<P>
+Comment concevoir après cela ces cris éternels que nous entendons
+retentir depuis plusieurs jours: c'en est fait de la Constitution; la
+liberté est perdue? Il est vrai que ces déclamations portaient
+principalement sur le décret qui concerne l'Assemblée actuelle; il est
+vrai que tous ces discours étaient faits et préparés avant ce décret,
+et qu'ils étaient destinés à prouver aussi que nous devions être
+réélus; et je ne sais si l'on trouve un secret plaisir à le censurer en
+discutant une question liée aux principes qui l'ont dicté: mais ce que
+je sais bien, c'est qu'il est permis de s'étonner de ce que ces
+personnes n'ont commencé à nous effrayer sur les dangers de la patrie,
+que le jour où l'Assemblée nationale a donné ce grand exemple de
+sagesse et de magnanimité. Pour moi, indépendamment de toutes les
+raisons que j'ai déduites et que je pourrais ajouter, un fait
+particulier me rassure: c'est que les mêmes personnes qui nous ont dit:
+tout est perdu, si on ne réélit pas, disaient aussi, le jour du décret
+qui nous interdit l'entrée du ministère: tout est perdu; la liberté du
+peuple est violée; la Constitution est détruite. Je me rassure, dis-je,
+parce que je crois que la France peut subsister, quoique quelques-uns
+d'entre nous ne soient ni législateurs, ni ministres; je ne crois pas
+que l'ordre social soit désorganisé, comme on l'a dit, précisément
+parce que l'incorruptibilité des représentants du peuple sera garantie
+par des lois sages. Ce n'est pas que je ne puisse concevoir aussi de
+certaines alarmes d'un autre genre; j'oserais même dire que tel
+discours véhément, dont l'impression fut ordonnée hier, est lui-même un
+danger, ou du moins en présage quelqu'un. A Dieu ne plaise que ce qui
+n'est point relatif à l'intérêt public soit ici l'objet d'une de mes
+pensées! Aussi suis-je bien loin de juger sévèrement cette longue
+mercuriale prononcée contre l'Assemblée nationale le lendemain du jour
+où elle a rendu un décret qui l'honore, et tous ces anathèmes lancés du
+haut de la tribune contre toute doctrine qui n'est pas celle du
+professeur: mais si en même temps qu'on prévoit, qu'on annonce des
+troubles prochains; en même temps que l'on en voit les causes dans
+cette lutte continuelle des factions diverses et dans d'autres
+circonstances que l'on connaît très bien, on s'étudiait à les attribuer
+d'avance à l'Assemblée nationale, au décret qu'elle vient de rendre, on
+cherchait d'avance à se mettre à part, ne me serait-il pas permis de
+m'affliger d'une telle conduite, et d'être trop convaincu de ce que
+l'on aurait voulu prouver: que la liberté serait en effet menacée? Mais
+je ne veux pas moi-même suivre l'exemple que je désapprouve, en fixant
+l'attention de l'Assemblée sur un épisode plus long que l'objet de la
+discussion; j'en ai dit assez pour prouver que, si les dangers de la
+patrie étaient mis une fois à l'ordre du jour, j'aurais aussi beaucoup
+de choses à dire. Au reste, le remède contre ces dangers, de quelque
+part qu'ils viennent, c'est votre prévoyance, votre sagesse, votre
+fermeté. Dans tous les cas nous saurons consommer, s'il le faut, le
+sacrifice que nous avons plus d'une fois offert à la patrie! Nous
+passerons; les cabales des ennemis de la patrie passeront: les bonnes
+lois, le peuple, la liberté resteront. Maintenant il s'agit de porter
+une loi qui doit influer sur le bonheur des temps qui nous suivront;
+j'ai prouvé qu'elle était nécessaire à la liberté: j'aurais pu me
+contenter d'observer que les mêmes principes qui ont nécessité votre
+décret relatif à l'Assemblée actuelle s'appliquent à toutes les
+Assemblées législatives. Ce n'est qu'une raison de convenance très
+impérieuse, très morale, qui m'a déterminé à provoquer préliminairement
+le premier décret. Du moins je ne l'eusse jamais proposé, si j'avais
+pensé qu'il fût contraire aux principes généraux de l'intérêt public:
+il importe que ceux qui s'opposaient à ce même décret ne vous mettent
+pas en contradiction avec vous-mêmes, et ne prennent pas le droit de
+présenter comme un acte de désintéressement ou de générosité ce qui est
+un acte de raison, de sagesse et de zèle pour le bien public. Au reste,
+je dois ajouter une dernière observation: c'est que ce même décret et
+les principes que j'ai développés militent contre toute réélection
+immédiate d'une législature à l'autre. Ce qui me porte à faire cette
+observation, c'est que je sais que l'on proposera de réélire au moins
+pour une législature, parce que, pour peu que les opinions soient
+partagées, ou se laisse facilement entraîner à ces termes moyens, qui
+participent presque toujours des inconvénients des deux termes opposés.
+</P>
+
+<P>
+Je demande que les membres des Assemblées législatives ne puissent être
+réélus qu'après l'intervalle d'une législature.
+</P>
+
+<BR><BR>
+
+<HR ALIGN="center" WIDTH="80%">
+
+<BR><BR>
+
+<A NAME="17910530"></A>
+<P CLASS="intro">
+<I>Discours sur la peine de mort prononcé à la tribune de l'Assemblée
+nationale le 30 mai 1791</I> (30 mai 1791)
+</P>
+
+<BR><BR>
+
+<P>
+La nouvelle ayant été portée à Athènes que des citoyens avaient été
+condamnés à mort dans la ville d'Argos, on courut dans les temples et
+on conjura les dieux de détourner des Athéniens des pensées si cruelles
+et si funestes. Je viens prier non les dieux, mais les législateurs,
+qui doivent être les organes et les interprètes des lois éternelles que
+la Divinité a dictées aux hommes, d'effacer du code des Français les
+lois de sang qui commandent des meurtres juridiques, et que repoussent
+leurs moeurs et leur Constitution nouvelle. Je veux leur prouver: 1°
+que la peine de mort est essentiellement injuste; 2° qu'elle n'est pas
+la plus réprimante des peines, et qu'elle multiplie les crimes beaucoup
+plus qu'elle ne les prévient.
+</P>
+
+<P>
+Hors de la société civile, qu'un ennemi acharné vienne attaquer mes
+jours, ou que, repoussé vingt fois, il revienne encore ravager le champ
+que mes mains ont cultivé; puisque je ne puis opposer que mes forces
+individuelles aux siennes, il faut que je périsse ou que je le tue; et
+la loi de la défense naturelle me justifie et m'approuve. Mais dans la
+société, quand la force de tous est armée contre un seul, quel principe
+de justice peut l'autoriser à lui donner la mort? Quelle nécessité peut
+l'en absoudre? Un vainqueur qui fait mourir ses ennemis captifs est
+appelé <I>barbare!</I> Un homme qui fait égorger un enfant, qu'il peut
+désarmer et punir, paraît un monstre! Un accusé que la société condamne
+n'est tout au plus pour elle qu'un ennemi vaincu et impuissant; il est
+devant elle plus faible qu'un enfant devant un homme fait.
+</P>
+
+<P>
+Ainsi, aux yeux de la vérité et de la justice, ces scènes de mort
+qu'elle ordonne avec tant d'appareil ne sont autre chose que de lâches
+assassinats, que des crimes solennels, commis, non par des individus,
+mais par dos nations entières, avec des formes légales. Quoique
+cruelles, quelque extravagantes que soient ces lois, ne vous en étonnez
+plus. Elles sont l'ouvrage de quelques tyrans; elles sont les chaînes
+dont ils accablent l'espèce humaine; elles sont les armes avec
+lesquelles ils la subjuguent; elles furent écrites avec du sang. "Il
+n'est point permis de mettre à mort un citoyen romain." Telle était la
+loi que le peuple avait portée: mais Sylla vainquit, et dit: <I>Tous ceux
+qui ont porté les armes contre moi sont dignes mort</I>. Octave et les
+compagnons de ses forfaits confirmèrent cette loi.
+</P>
+
+<P>
+Sous Tibère, avoir loué Brutus fut un crime digne de mort. Caligula
+condamna à mort ceux qui étaient assez sacrilèges pour se déshabiller
+devant l'image de l'empereur. Quand la tyrannie eut inventé les crimes
+de lèse-majesté, qui étaient ou des actions indifférentes, ou des
+actions héroïques, qui eût osé penser qu'elles pouvaient mériter une
+peine plus douce que la mort, à moins de se rendre coupable lui-même de
+lèse-majesté?
+</P>
+
+<P>
+Quand le fanatisme, né de l'union monstrueuse de l'ignorance et du
+despotisme, inventa à son tour les crimes de lèse-majesté divine, quand
+il conçut dans son délire de venger Dieu lui-même, ne fallut-il pas
+qu'il lui offrît aussi du sang, et qu'il le mît au moins au niveau des
+monstres qui se disaient ses images?
+</P>
+
+<P>
+La peine de mort est nécessaire, disent les partisans de l'antique et
+barbare routine; sans elle il n'est point de frein assez puissant pour
+le crime. Qui vous l'a dit? Avez-vous calculé tous les ressorts par
+lesquels les lois pénales peuvent agir sur la sensibilité humaine?
+Hélas! avant la mort, combien de douleurs physiques et morales l'homme
+ne peut-il pas endurer!
+</P>
+
+<P>
+Le désir de vivre cède à l'orgueil, la plus impérieuse de toutes les
+passions qui maîtrisent le coeur de l'homme; la plus terrible de toutes
+les peines pour l'homme social, c'est l'opprobre, c'est l'accablant
+témoignage de l'exécration publique. Quand le législateur peut frapper
+les citoyens par tant d'endroits et de tant de manières, comment
+pourrait-il se croire réduit à employer la peine de mort? Les peines ne
+sont pas faites pour tourmenter les coupables, mais pour prévenir le
+crime par la crainte de les encourir.
+</P>
+
+<P>
+Le législateur qui préfère la mort et les peines atroces aux moyens les
+plus doux qui sont en son pouvoir, outrage la délicatesse publique,
+émousse le sentiment moral chez le peuple qu'il gouverne, semblable à
+un précepteur malhabile qui, par le fréquent usage des châtiments
+cruels, abrutit et dégrade l'âme de son élève; enfin, il use et
+affaiblit les ressorts du gouvernement, en voulant les tendre avec plus
+de force.
+</P>
+
+<P>
+Le législateur qui établit cette peine renonce à ce principe salutaire,
+que le moyen le plus efficace de réprimer les crimes est d'adapter les
+peines au caractère des différentes passions qui les produisent, et de
+les punir, pour ainsi dire, par elles-mêmes. Il confond toutes les
+idées, il trouble tous les rapports, et contrarie ouvertement le but
+des lois pénales.
+</P>
+
+<P>
+La peine de mort est nécessaire, dites-vous? Si cela est, pourquoi
+plusieurs peuples ont-ils su s'en passer? Par quelle fatalité ces
+peuples ont-ils été les plus sages, les plus heureux et les plus
+libres? Si la peine de mort est la plus propre à prévenir les grands
+crimes, il faut donc qu'ils aient été plus rares chez les peuples qui
+l'ont adoptée et prodiguée. Or, c'est précisément tout le contraire.
+Voyez le Japon: nulle part la peine de mort et les supplices ne sont
+autant prodigués; nulle part les crimes ne sont ni si fréquents ni si
+atroces. On dirait que les Japonais veulent disputer de férocité avec
+les lois barbares qui les outragent et qui les irritent. Les
+républiques de la Grèce, où les peines étaient modérées, où la peine de
+mort était ou infiniment rare ou absolument inconnue, offraient elles
+plus de crimes et moins de vertus que les pays gouvernés par des lois
+de sang? Croyez-vous que Rome fut souillée par plus de forfaits,
+lorsque, dans les jours de sa gloire, la loi <I>Porcia</I> eut anéanti les
+peines sévères portées par les rois et par les décemvirs, qu'elle ne le
+fut sous Sylla qui les fit revivre, et sous les empereurs qui en
+portèrent la rigueur à un excès digne de leur infâme tyrannie? La
+Russie a-t-elle été bouleversée depuis que le despote qui la gouverne a
+entièrement supprimé la peine de mort, comme s'il eût voulu expier par
+cet acte d'humanité et de philosophie le crime de retenir des millions
+d'hommes sous le joug du pouvoir absolu?
+</P>
+
+<P>
+Ecoutez la voix de la justice et de la raison, elle nous crie que les
+jugements humains ne sont jamais assez certaines pour que la société
+puisse donner la mort à un homme condamné par d'autres hommes sujets à
+l'erreur. Eussiez-vous imaginé l'ordre judiciaire le plus parfait,
+eussiez-vous trouvé les juges les plus intègres et les plus éclairés,
+il vous restera toujours quelque place à l'erreur ou à la prévention.
+Pourquoi vous interdire le moyen de les réparer? Pourquoi vous
+condamner à l'impuissance de tendre une main secourable à l'innocence
+opprimée? Qu'importent ces stériles regrets, ces réparations illusoires
+que vous accordez à une ombre vaine, à une cendre insensible? Elles
+sont les tristes témoignages de la barbare témérité de vos lois
+pénales. Ravir à l'homme la possibilité d'expier son forfait par son
+repentir ou par des actes de vertu, lui fermer impitoyablement tout
+retour à la vertu, à l'estime de soi-même, se hâter de le faire
+descendre, pour ainsi dire, dans le tombeau encore tout couvert de la
+tache récente de son crime, est à mes yeux le plus horrible raffinement
+de la cruauté.
+</P>
+
+<P>
+Le premier devoir du législateur est de former et de conserver les
+moeurs publiques, source de toute liberté, source de tout bonheur
+social; lorsque, pour courir à un but particulier, il s'écarte de ce
+but général et essentiel, il commet la plus grossière et la plus
+funeste des erreurs.
+</P>
+
+<P>
+Il faut donc que la loi présente toujours aux peuples le modèle le plus
+pur de la justice et de la raison. Si, à la place de cette sévérité
+puissante, de ce calme modéré qui doit les caractériser, elles mettent
+la colère et la vengeance; si elles font couler le sang humain qu'elles
+peuvent épargner et qu'elles n'ont pas le droit de répandre; si elles
+étalent aux yeux du peuple des scènes cruelles et des cadavres meurtris
+par des tortures, alors elles altèrent dans le coeur des citoyens les
+idées du juste et de l'injuste, elles font germer au sein de la société
+des préjugés féroces qui en produisent d'autres à leur tour. L'homme
+n'est plus pour l'homme un objet si sacré; on a une idée moins grande
+de sa dignité quand l'autorité publique se joue de sa vie. L'idée du
+meurtre inspire bien moins d'effroi, lorsque la loi même en donne
+l'exemple et le spectacle; l'horreur du crime diminue dès qu'elle ne le
+punit plus que par un autre crime. Gardez-vous bien de confondre
+l'efficacité des peines avec l'excès de la sévérité: l'un est
+absolument opposé à l'autre. Tout seconde les lois modérées; tout
+conspire contre les lois cruelles.
+</P>
+
+<P>
+On a observé que dans les pays libres les crimes étaient plus rares, et
+les lois pénales plus douces: toutes les idées se tiennent. Les pays
+libres sont ceux où les droits de l'homme sont respectés, et où, par
+conséquent, les lois sont justes. Partout où elles offensent l'humanité
+par un excès de rigueur, c'est une preuve que la dignité de l'homme n'y
+est pas connue, que celle du citoyen n'existe pas; c'est une preuve que
+le législateur n'est qu'un maître qui commande à des esclaves, et qui
+les châtie impitoyablement suivant sa fantaisie.
+</P>
+
+<P>
+Je conclus à ce que la peine de mort soit abrogée.
+</P>
+
+<BR><BR>
+
+<HR ALIGN="center" WIDTH="80%">
+
+<BR><BR>
+
+<A NAME="17910621"></A>
+<P CLASS="intro">
+<I>Discours sur la fuite du Roi</I> prononcé par Robespierre le 21 juin 1791
+aux Jacobins (21 juin 1791)
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="intro">
+Note: reproduit d'après le numéro 32 des <I>Révolutions de France et de
+Brabant</I>
+</P>
+
+<BR><BR>
+
+<P>
+Ce n'est pas à moi que la fuite du premier fonctionnaire public devait
+paraître un événement désastreux. Ce jour pouvait être le plus beau de
+la révolution; il peut le devenir encore, et le gain de quarante
+millions d'entretien que coûtait l'individu royal serait le moindre des
+bienfaits de cette journée. Mais, pour cela, il faudrait prendre
+d'autres mesures que celles qui ont été adoptées par l'Assemblée
+nationale, et je saisis un moment où la séance est levée pour vous
+parler de ces mesures qu'il me semble qu'il eût fallu prendre, et qu'il
+ne m'a pas été permis de proposer. Le roi a saisi, pour déserter son
+poste, le moment où l'ouverture des assemblées primaires allait
+réveiller toutes les ambitions, toutes les espérances, tous les partis,
+et armer une moitié de la nation contre l'autre, par l'application du
+décret du marc d'argent, et par les distinctions ridicules établies
+entre les citoyens entiers, les demi-citoyens et les quarterons. Il a
+choisi le moment où la première législature, à la fin de ses travaux,
+dont une partie est improuvée par l'opinion, voit, de cet oeil dont on
+regarde un héritier, s'approcher la législature qui va la chasser et
+exercer le <I>veto</I> national en cassant une partie de ses actes. Il a
+choisi le moment où des prêtres traîtres ont, par des mandements et des
+bulles, mûri le fanatisme et soulevé contre la Constitution tout ce que
+la philosophie a laissé d'idiots dans les quatre-vingt-trois
+départements. Il a attendu le moment où l'empereur et le roi de Suède
+seraient arrivés à Bruxelles pour le recevoir, et où la France serait
+couverte de moissons; de sorte qu'avec une bande très peu considérable
+de brigands on pût, la torche à la main, affamer la nation. Mais ce ne
+sont point ces circonstances qui m'effraient. Que toute l'Europe se
+ligue contre nous, et l'Europe sera vaincue. Ce qui m'épouvante, moi,
+Messieurs, c'est cela même qui me paraît rassurer tout le monde. Ici
+j'ai besoin qu'on m'entende jusqu'au bout. Ce qui m'épouvante, encore
+une fois, c'est précisément cela même qui paraît rassurer tous les
+autres: c'est que, depuis ce matin, tous nos ennemis parlent le même
+langage que nous. Tout le monde est réuni; tous ont le même visage, et
+pourtant il est clair qu'un roi qui avait quarante millions de rente,
+qui disposait encore de toutes les places, qui avait encore la plus
+belle couronne de l'univers et la mieux affermie sur sa tête, n'a pu
+renoncer à tant d'avantages sans être sûr de les recouvrer. Or, ce ne
+peut pas être sur l'appui de Léopold et du roi de Suède, et sur l'armée
+d'outre-Rhin, qu'il fonde ses espérances: que tous les brigands
+d'Europe se liguent, et encore une fois ils seront vaincus. C'est donc
+au milieu de nous, c'est dans cette capitale que le roi fugitif a
+laissé les appuis sur lesquels il compte pour sa rentrée triomphante;
+autrement sa fuite serait trop insensée. Vous savez que trois millions
+d'hommes armés pour la liberté seraient invincibles: il a donc un parti
+puissant et de grandes intelligences au milieu de nous, et cependant
+regardez autour de vous, et partagez mon effroi en considérant que tous
+ont le même masque de patriotisme. Ce ne sont point des conjectures que
+je hasarde, ce sont des faits dont je suis certain: je vais tout vous
+révéler, et je défie ceux qui parleront après moi de me répondre.
+</P>
+
+<P>
+Vous connaissez le mémoire que Louis XVI a laissé en partant; vous avez
+pris garde comment il marque dans la Constitution les choses qui le
+blessent, et celles qui ont le bonheur de lui plaire. Lisez cette
+protestation du roi, et vous y saisirez tout le complot. Le roi va
+reparaître sur les frontières, aidé de Léopold, du roi de Suède, de
+d'Artois, de Condé, de tous les fugitifs et de tous les brigands dont
+la cause commune des rois aura grossi son armée: on grossira encore à
+ses yeux les forces de cette armée. Il paraîtra un manifeste
+<I>paternel</I>, tel que celui de l'empereur quand il a reconquis le
+Brabant. Le roi y dira encore, comme il a dit cent fois: Mon peuple
+peut toujours compter sur mon amour. Non seulement on y vantera les
+douceurs de la paix, mais celles même de la liberté. On proposera une
+transaction avec les émigrants, paix éternelle, amnistie, fraternité.
+En même temps les chefs, et dans la capitale, et dans les départements,
+avec lesquels ce projet est concerté, peindront de leur côté les
+horreurs de la guerre civile. Pourquoi s'entr'égorger entre frères qui
+veulent être tous libres? Car Bender* [*Feld-maréchal qui commandait
+alors les troupes autrichiennes dans les Pays-Bas.] et Condé se diront
+plus patriotes que nous. Si, lorsque vous n'aviez point de moissons à
+préserver de l'incendie, ni d'armée ennemie sur vos frontières, le
+Comité de constitution vous a fait tolérer tant de décrets
+nationicides, balancerez-vous à céder aux insinuations de vos chefs,
+lorsqu'on ne vous demandera que des sacrifices d'abord très légers,
+pour amener une réconciliation générale? Je connais bien le caractère
+de la nation: des chefs qui ont pu vous faire voter des remerciements à
+Bouillé pour la Saint-Barthélémy des patriotes de Nancy auront-ils de
+la peine à amener à une transaction, à un moyen terme, un peuple lassé,
+et qu'on a pris grand soin jusqu'ici de sevrer des douceurs de la
+liberté, pendant qu'on affectait d'en appesantir sur lui toutes les
+charges, et de lui faire sentir toutes les privations qu'impose le soin
+de la conserver? Et voyez comme tout se combine pour exécuter ce plan,
+et comme l'Assemblée nationale elle-même marche vers ce but avec un
+concert merveilleux.
+</P>
+
+<P>
+Louis XVI écrit à l'Assemblée nationale de sa main; il signe <I>qu'il
+prend la fuite</I> et l'Assemblée, par un mensonge, bien lâche,
+puisqu'elle pouvait appeler les choses par leur nom au milieu de trois
+millions de baïonnettes; bien grossier, puisque le roi avait
+l'impudence d'écrire lui-même: <I>on ne m'enlève pas</I>, je pars pour
+revenir vous subjuguer; bien perfide, puisque ce mensonge tendait à
+conserver au ci-devant roi sa qualité et le droit de venir nous dicter,
+les armes à la main, les décrets qui lui plairont: l'Assemblée
+nationale, dis-je, aujourd'hui dans vingt décrets, a affecté d'appeler
+la fuite du roi un enlèvement. On devine dans quelle vue.
+</P>
+
+<P>
+Voulez-vous d'autres preuves que l'Assemblée nationale trahit les
+intérêts de la nation? Quelles mesures a-t-elle prises ce matin? Voici
+les principales:
+</P>
+
+<P>
+Le ministre de la Guerre continuera de vaquer aux affaires de son
+département, sous la surveillance du Comité diplomatique. De même les
+autres ministres. Or, quel est le ministre de la Guerre? C'est un homme
+que je n'ai cessé de vous dénoncer, qui a constamment suivi les
+errements de ses prédécesseurs, persécutant tous les soldats patriotes,
+fauteur de tous les officiers aristocrates. Qu'est-ce que le Comité
+militaire chargé de le surveiller? C'est un comité tout composé de
+colonels aristocrates déguisés, et nos ennemis les plus dangereux. Je
+n'ai besoin que de leurs oeuvres pour les démasquer. C'est du Comité
+militaire que sont partis dans ces derniers temps les décrets les plus
+funestes à la liberté.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+(Ici Robespierre a commenté quelques-uns de ces décrets, et, pièces à
+la main, il a prouvé que le Comité militaire regorgeait de traîtres,
+qu'il n'avait toujours fait qu'un avec Duportail, que Duportail était
+la créature du Comité, et que la surveillance du ministre par le
+Comité, son compère, était une dérision.)
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Et le ministre des Affaires étrangères (a-t-il ajouté) quel est-il?
+C'est un Montmorin, qui, il y a un mois, il y a quinze jours, vous
+répondait, se faisait caution que le roi <I>adorait</I> la Constitution.
+C'est à ce traître que vous abandonnez les relations extérieures! Sous
+la surveillance de qui? Du Comité diplomatique, de ce Comité où règne
+un André, et dont un de ses membres me disait qu'un <I>homme de bien</I>
+qu'un homme qui n'était pas un traître à sa patrie, ne pouvait pas y
+mettre le pied. Je ne pousserai pas plus loin celle revue. Lessart n'a
+pas plus ma confiance que Necker, qui lui a laissé son manteau.
+Citoyens, viens-je de vous montrer assez la profondeur de l'abîme qui
+va engloutir notre liberté? Voyez-vous assez clairement la coalition
+des ministres du roi, dont je ne croirai jamais que quelques-uns, sinon
+tous, n'aient pas su la fuite? Voyez-vous assez clairement la coalition
+de vos chefs civils et militaires; elle est telle que je ne puis pas ne
+pas croire qu'ils n'aient favorisé cette évasion dont ils avouent avoir
+été si bien avertis? Voyez-vous cette coalition avec vos Comités, avec
+l'Assemblée nationale? Et comme si cette coalition n'était pas assez
+forte, je sais que tout à l'heure on va vous proposer à vous-mêmes une
+réunion avec tous nos ennemis les plus connus: dans un moment, tout 89,
+le maire, le général, les ministres, dit-on, vont arriver ici! Comment
+pourrions-nous échapper? Antoine commande les légions qui vont venger
+César! Et c'est Octave qui commande les légions de la république. On
+nous parle de réunion, de nécessité de se serrer autour des mêmes
+hommes. Mais quand Antoine fut venu camper à côté de Lépidus, et parla
+aussi de se réunir, il n'y eut bientôt plus que le camp d'Antoine, et
+il ne resta plus à Brutus et à Cassius qu'à se donner la mort.
+</P>
+
+<P>
+Ce que je viens de dire, je jure que c'est dans tous les points
+l'exacte vérité. Vous pensez bien qu'on ne l'eût pas entendue dans
+l'Assemblée nationale. Ici même, parmi vous, je sens que ces vérités ne
+sauveront point la nation, sans un miracle de la Providence, qui daigne
+veiller mieux que vos chefs sur les gages de la liberté. Mais j'ai
+voulu du moins déposer dans votre procès-verbal un monument de tout ce
+qui va arriver. Du moins, je vous aurai tout prédit; je vous aurai
+tracé la marche de vos ennemis, et on n'aura rien à me reprocher. Je
+sais que par une dénonciation, pour moi dangereuse à faire, mais non
+dangereuse pour la chose publique; je sais qu'en accusant, dis-je,
+ainsi la presque universalité de mes collègues, les membres de
+l'Assemblée, d'être contre-révolutionnaires, les uns par ignorance, les
+autres par terreur, d'autres par ressentiment, par un orgueil blessé,
+d'autres par une confiance aveugle, beaucoup parce qu'ils sont
+corrompus, je soulève contre moi tous les amours-propres, j'aiguise
+mille poignards, et je me dévoue à toutes les haines; je sais le sort
+qu'on me garde; mais si, dans les commencements de la révolution, et
+lorsque j'étais à peine aperçu dans l'Assemblée nationale, si, lorsque
+je n'étais vu que de ma conscience, j'ai fait le sacrifice de ma vie à
+la vérité, à la liberté, à la patrie, aujourd'hui que les suffrages de
+mes concitoyens, qu'une bienveillance universelle, que trop
+d'indulgence, de reconnaissance, d'attachement m'ont bien payé de ce
+sacrifice, je recevrai presque comme un bienfait une mort qui
+m'empêchera d'être témoin des maux que je vois inévitables. Je viens de
+faire le procès à l'Assemblée nationale, je lui défie de faire le mien.
+</P>
+
+<BR><BR>
+
+<HR ALIGN="center" WIDTH="80%">
+
+<BR><BR>
+
+<A NAME="17910714"></A>
+<P CLASS="intro">
+<I>Discours sur l'inviolabilité royale</I> prononcé par Robespierre à
+l'Assemblée constituante le 14 juillet 1791 (14 juillet 1791)
+</P>
+
+<BR><BR>
+
+<P>
+Messieurs, je ne veux pas répondre à certain reproche de républicanisme
+qu'on voudrait attacher à la cause de la justice et de la vérité: je ne
+veux pas non plus provoquer une décision sévère contre un individu;
+mais je viens combattre des opinions dures et cruelles, pour y
+substituer des mesures douces et salutaires à la cause publique: je
+viens surtout défendre les principes sacrés de la liberté, non pas
+contre de vaines calomnies qui sont des hommages, mais contre une
+doctrine machiavélique dont les progrès semblent la menacer d'une
+entière subversion. Je n'examinerai donc pas s'il est vrai que la fuite
+de Louis XVI soit le crime de M. Bouille, de quelques aides de camp, de
+quelques gardes du corps et de la gouvernante du fils du roi; je
+n'examinerai pas si le roi a fui volontairement de lui-même, ou si de
+l'extrémité des frontières un citoyen l'a enlevé par la force de ses
+conseils; je n'examinerai pas si les peuples en sont encore aujourd'hui
+au point de croire qu'on enlève les rois comme les femmes; je
+n'examinerai pas non plus si, comme l'a pensé M. le rapporteur, le
+départ du roi n'était qu'un voyage sans sujet, une absence
+indifférente, ou s'il faut le lier à tous les événements qui ont
+précédé; s'il était la suite ou le complément des conspirations
+impunies, et par conséquent toujours renaissantes, contre la liberté
+publique; je n'examinerai pas même si la déclaration signée de la main
+du roi en explique le motif, ou si cet acte est la preuve de cet
+attachement sincère à la révolution que Louis XVI avait professé
+plusieurs fois d'une manière si énergique: je veux examiner la conduite
+du roi, et parler de lui comme je parlerais d'un roi de la Chine. Je
+veux examiner, avant tout, quelles sont les bornes du principe de
+l'inviolabilité.
+</P>
+
+<P>
+Le crime légalement impuni est en soi une monstruosité révoltante dans
+l'ordre social, ou plutôt il est le renversement absolu de l'ordre
+social: si le crime est commis par le premier fonctionnaire public, par
+le magistrat suprême, je ne vois là que deux raisons de plus de sévir:
+la première, que le coupable était lié à la patrie par un devoir plus
+saint; la seconde, que, comme il est armé d'un grand pouvoir, il est
+bien plus dangereux de ne pas réprimer ses attentats.
+</P>
+
+<P>
+Le roi est inviolable, dites-vous; il ne peut pas être puni: telle est
+la loi... Vous vous calomniez vous-mêmes! Non, jamais vous n'avez
+décrété qu'il y eût un homme au-dessus des lois; un homme qui pourrait
+impunément attenter à la liberté, à l'existence de la nation, et
+insulter paisiblement, dans l'opulence et dans la gloire, au désespoir
+d'un peuple malheureux et dégradé! Non, vous ne l'avez pas fait: si
+vous aviez osé porter une pareille loi, le peuple français n'y aurait
+pas cru, ou un cri d'indignation universelle vous eût appris que le
+souverain reprenait ses droits!
+</P>
+
+<P>
+Vous avez décrété l'inviolabilité; mais aussi, messieurs, avez-vous
+jamais eu quelque doute sur l'intention qui vous avait dicté ce décret?
+Avez-vous jamais pu vous dissimuler à vous-mêmes que l'inviolabilité du
+roi était intimement liée à la responsabilité des ministres; que vous
+aviez décrété l'une et l'autre, parce que, dans le fait, vous aviez
+transféré du roi aux ministres l'exercice réel de la puissance
+exécutive, et que, les ministres étant les véritables coupables,
+c'était sur eux que devaient porter les prévarications que le pouvoir
+exécutif pourrait faire? De ce système, il résulte que le roi ne peut
+commettre aucun mal en administration; puisque aucun acte du
+gouvernement ne peut émaner de lui, et que ceux qu'il pourrait faire
+sont nuls et sans effet; que, d'un autre côté, la loi conserve toute sa
+puissance contre lui. Mais, messieurs, s'agit-il d'un acte personnel à
+un individu revêtu du titre de roi? S'agit-il, par exemple, d'un
+assassinat commis par cet individu? Cet acte est-il nul et sans effet,
+ou bien y a-t-il là un ministre qui signe et qui réponde?
+</P>
+
+<P>
+Mais, nous a-t-on dit, si le roi commettait un crime, il faudrait que
+la loi cherchât la main qui a fait mouvoir son bras... Mais, si le roi,
+en sa qualité d'homme, et ayant reçu de la nature la faculté du
+mouvement spontané, avait remué son bras sans agent étranger, quelle
+serait donc la personne responsable?
+</P>
+
+<P>
+Mais, a-t-on dit encore, si le roi poussait les choses à certains
+excès, on lui nommerait un régent... Mais, si on lui nommait un régent,
+il serait encore roi; il serait donc encore investi du privilège de
+l'inviolabilité: que les Comités s'expliquent donc clairement, et
+qu'ils nous disent si, dans ce cas, le roi serait encore inviolable?
+</P>
+
+<P>
+La meilleure preuve qu'un système est absurde, c'est lorsque ceux qui
+le professent n'oseraient avouer les conséquences qui en résultent. Or,
+c'est à vous que je le demande, vous qui soutenez ce système avec tant
+d'énergie, si un roi dépouille par la force la veuve et l'orphelin,
+s'il engloutit dans ses vastes domaines la vigne du pauvre et le champ
+du père de famille, s'il achète les juges pour conduire le poignard des
+lois dans le sein de l'innocent, la loi lui dira-t-elle: Sire, vous
+l'avez fait sans crime; ou bien: Vous avez le droit de commettre
+impunément tous les crimes qui paraîtront agréables à votre Majesté!...
+</P>
+
+<P>
+Législateurs, répondez vous-mêmes sur vous-mêmes. Si un roi égorgeait
+votre fils sous vos yeux, s'il outrageait votre femme et votre fille,
+lui diriez-vous: Sire, vous usez de votre droit; nous vous avons tout
+permis!... Permettriez-vous au citoyen de se venger? Alors vous
+substituez la violence particulière, la justice privée de chaque
+individu, à la justice calme et salutaire de la loi; et vous appelez
+cela établir l'ordre public, et vous osez dire que l'inviolabilité
+absolue est le soutien, la base immuable de l'ordre social!
+</P>
+
+<P>
+Mais, messieurs, qu'est-ce que toutes ces hypothèses particulières,
+qu'est-ce que tous ces forfaits, auprès de ceux qui menacent le salut
+et le bonheur du peuple? Si un roi appelait sur sa patrie toutes les
+horreurs de la guerre civile et étrangère; si, à la tête d'une armée de
+rebelles et d'étrangers, il venait ravager son propre pays, et
+ensevelir sous les ruines la liberté et le bonheur du monde entier,
+serait-il inviolable?
+</P>
+
+<P>
+Le roi est inviolable! Mais vous l'êtes aussi, vous! Mais avez-vous
+étendu cette inviolabilité jusqu'à la faculté de commettre le crime? Et
+oserez-vous dire que les représentants du souverain ont des droits
+moins étendus pour leur sûreté individuelle que celui dont ils sont
+venus restreindre le pouvoir, celui à qui ils ont délégué, au nom de la
+nation, le pouvoir dont il est revêtu? Le roi est inviolable! Mais les
+peuples ne le sont-ils pas aussi? Le roi est inviolable par une
+fiction; les peuples le sont par le droit sacré de la nature; et que
+faites-vous en couvrant le roi de l'égide de l'inviolabilité, si vous
+n'immolez l'inviolabilité des peuples à celle des rois? Il faut en
+convenir, on ne raisonne de cette manière que dans la cause des rois...
+Et que fait-on en leur faveur? Rien; mais on fait tout contre eux; car
+d'abord, en élevant un homme au-dessus des lois, en lui assurant le
+pouvoir d'être criminel impunément, on le pousse, par une pente
+irrésistible, dans tous les vices et dans tous les excès; on le rend le
+plus vil, et, par conséquent, le plus malheureux des hommes; on le
+désigne comme un objet de vengeance personnelle à tous les innocents
+qu'il a outragés, à tous les citoyens qu'il a persécutés; car la loi de
+la nature, antérieure aux lois de la société, crie à tous les hommes
+que, lorsque la loi ne les venge point, ils recouvrent le droit de se
+venger eux-mêmes; et c'est ainsi que les prétendus apôtres de l'ordre
+public renversent tout, jusqu'aux principes du bon sens et de l'ordre
+social! On invoque les lois pour qu'un homme paisse impunément violer
+les lois! Ou invoque les lois pour qu'il puisse les enfreindre!
+</P>
+
+<P>
+O vous, qui pouvez croire qu'une telle supposition est problématique,
+avez-vous réfléchi sur la supposition bizarre et désastreuse d'une
+nation qui serait régie par un roi criminel de lèse-nation? Combien ne
+paraîtrait-elle pas vile et lâche aux nations étrangères, celle qui
+leur donnerait le spectacle scandaleux d'un homme assis sur le trône
+pour opprimer la liberté, pour opprimer la vertu! Que deviendraient
+toutes ces fastueuses déclamations avec lesquelles on vient vanter sa
+gloire et sa liberté? Mais au dedans, quelle source éternelle et
+horrible de divisions, où le magistrat suprême est suspect aux
+citoyens! Comment les rappellera-t-il à l'obéissance aux lois contre
+lesquelles il s'est lui-même déclaré? Comment les juges pourront-ils
+rendre la justice en son nom? Comment les magistrats ne seront-ils pas
+tentés de se couvrir le visage par pudeur, lorsqu'ils condamneront la
+fraude et la mauvaise foi au nom d'un homme qui n'aurait pas respecté
+sa foi? Quel coupable sur l'échafaud ne pourra pas accuser cette
+étrange et cruelle partialité des lois qui met une telle distance entre
+le crime et le crime, entre un homme et un homme, entre un coupable et
+un homme bien plus coupable encore!
+</P>
+
+<P>
+Messieurs, une réflexion bien simple, si l'on ne s'obstinait à
+l'écarter, terminerait cette discussion. On ne peut envisager que deux
+hypothèses en prenant une résolution semblable à celle que je combats;
+ou bien le roi que je supposerais coupable envers une nation
+conserverait encore toute l'énergie de l'autorité dont il était d'abord
+revêtu, ou bien les ressorts du gouvernement se relâcheraient dans ses
+mains. Dans le premier cas, le rétablir dans toute sa puissance,
+n'est-ce pas évidemment exposer la liberté publique à un danger
+perpétuel? Et à quoi voulez-vous qu'il emploie le pouvoir immense dont
+vous le revêtez, si ce n'est à faire triompher ses passions
+personnelles, si ce n'est à attaquer la liberté et les lois, à se
+venger de ceux qui auront constamment défendu contre lui la cause
+publique? Au contraire, les ressorts du gouvernement se relâchent-ils
+dans ses mains, alors les rênes du gouvernement flottent nécessairement
+entre les mains de quelques factieux qui le serviront, le trahiront, le
+caresseront, l'intimideront tour à tour, pour régner sous son nom.
+Messieurs, rien ne convient aux factieux et aux intrigants comme un
+gouvernement faible: c'est seulement sous ce point de vue qu'il faut
+envisager la question actuelle; qu'on me garantisse contre ce danger,
+qu'on garantisse la nation de ce gouvernement où pourraient dominer les
+factieux, et je souscris à tout ce que vos Comités pourront vous
+proposer.
+</P>
+
+<P>
+Qu'on m'accuse, si l'on veut, de républicanisme; je déclare que
+j'abhorre toute espèce de gouvernement où les factieux règnent. Il ne
+suffit pas de secouer le joug d'un despote, si l'on doit retomber sous
+le joug d'un autre despotisme: l'Angleterre ne s'affranchit du joug de
+l'un de ses rois que pour retomber sous le joug plus avilissant encore
+d'un petit nombre de ses concitoyens. Je ne vois point parmi nous, je
+l'avoue, le génie puissant qui pourrait jouer le rôle de Cromwell: je
+ne vois pas non plus personne disposé à le souffrir; mais je vois des
+coalitions plus actives et plus puissantes qu'il ne convient à un
+peuple libre; mais je vois des citoyens qui réunissent entre leurs
+mains des moyens trop variés et trop puissants d'influencer l'opinion;
+mais la perpétuité d'un tel pouvoir dans les mêmes mains pourrait
+alarmer la liberté publique. Il faut rassurer la nation contre la trop
+longue durée d'un gouvernement oligarchique. Cela est-il impossible,
+messieurs, et les factions qui pourraient s'élever, se fortifier, se
+coaliser, ne seraient-elles pas un peu ralenties, si l'on voyait dans
+une perspective plus prochaine la fin du pouvoir immense dont nous
+sommes revêtus, si elles n'étaient plus favorisées en quelque sorte par
+la suspension indéfinie de la nomination des nouveaux représentants de
+la nation, dans un temps où il faudrait profiter peut-être du calme qui
+nous reste, dans un temps où l'esprit public, éveillé par les dangers
+de la patrie, semble nous promettre les choix les plus heureux? La
+nation ne verra-t-elle pas avec quelque inquiétude la prolongation
+indéfinie de ces détails éternels qui peuvent favoriser la corruption
+et l'intrigue? Je soupçonne qu'elle le voit ainsi, et du moins, pour
+mon compte personnel, je crains les factions, je crains les dangers.
+</P>
+
+<P>
+Messieurs, aux mesures que vous ont proposées les Comités, il faut
+substituer des mesures générales, évidemment puisées dans l'intérêt de
+la paix et de la liberté. Ces mesures proposées, il faut vous en dire
+un mot: elles ne peuvent que vous déshonorer, et, si j'étais réduit à
+voir sacrifier aujourd'hui les premiers principes de la liberté, je
+demanderais au moins la permission de me déclarer l'avocat de tous les
+accusés; je voudrais être le défenseur des trois gardes du corps, de la
+gouvernante du Dauphin, de M. Bouillé lui-même. Dans les principes de
+vos Comités, le roi n'est pas coupable; il n'y a point de délit!...
+Mais partout où il n'y a pas de délit, il n'y a pas de complices.
+Messieurs, si épargner un coupable est une faiblesse, immoler un
+coupable plus faible au coupable puissant, c'est une injustice. Vous ne
+pensez pas que le peuple français soit assez vil pour se repaître du
+spectacle du supplice de quelques victimes subalternes; ne pensez pas
+qu'il voie sans douleurs ses représentants suivre encore la marche
+ordinaire des esclaves, qui cherchent toujours à sacrifier le faible au
+fort, et ne cherchent qu'à tromper et à abuser le peuple pour prolonger
+impunément l'injustice et la tyrannie! Non, Messieurs, il faut ou
+prononcer sur tous les coupables, ou prononcer l'absolution générale de
+tous les coupables. Voici, en dernier mot, l'avis que je propose.
+</P>
+
+<P>
+Je propose que l'Assemblée décrète qu'elle consultera le voeu de la
+nation pour statuer sur le sort du roi; en second lieu, que l'Assemblée
+nationale lève le décret qui suspend la nomination des représentants
+ses successeurs; 3° qu'elle admette la question préalable sur l'avis
+des Comités.
+</P>
+
+<P>
+Et si les principes que j'ai réclamés pouvaient être méconnus, je
+demande au moins que l'Assemblée nationale ne se souille pas par une
+marque de partialité contre les complices prétendus d'un délit sur
+lequel on veut jeter un voile.
+</P>
+
+<BR><BR>
+
+<HR ALIGN="center" WIDTH="80%">
+
+<BR><BR>
+
+<A NAME="17910811"></A>
+<P CLASS="intro">
+<I>Discours par Maximilien Robespierre à l'Assemblée nationale sur la
+nécessité de révoquer les décrets qui attachent l'exercice des droits
+du citoyen à la contribution du marc d'argent, ou d'un nombre déterminé
+de journées d'ouvriers</I> (11 août 1791)
+</P>
+
+<BR><BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+Messieurs,
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+J'ai douté un moment si je devais vous proposer mes idées sur des
+dispositions que vous paraissiez avoir adoptées. Mais j'ai vu qu'il
+s'agissait de défendre la cause de la nation et de la liberté, ou de la
+trahir par mon silence; et je n'ai plus balancé. J'ai même entrepris
+cette tâche avec une confiance d'autant plus ferme que la passion
+impérieuse de la justice et du bien public qui me l'imposait m'était
+commune avec vous, et que ce sont vos propres principes et votre propre
+autorité que j'invoque en leur faveur.
+</P>
+
+<P>
+Pourquoi sommes-nous rassemblés dans ce temple des lois? Sans doute
+pour rendre à la nation française l'exercice des droits
+imprescriptibles qui appartiennent à tous les hommes. Tel est l'objet
+de toute constitution politique. Elle est juste, elle est libre, si
+elle le remplit; elle n'est qu'un attentat contre l'humanité, si elle
+le contrarie.
+</P>
+
+<P>
+Vous avez vous-mêmes reconnu cette vérité d'une manière frappante,
+lorsque, avant de commencer votre grand ouvrage, vous avez décidé qu'il
+fallait déclarer solennellement ces droits sacrés, qui sont comme les
+bases éternelles sur lesquelles il doit reposer.
+</P>
+
+<P>
+"Tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits.
+</P>
+
+<P>
+"La souveraineté réside essentiellement dans la nation.
+</P>
+
+<P>
+"La loi est l'expression de la volonté générale. Tous les citoyens ont
+le droit de concourir à sa formation, soit par eux-mêmes, soit par
+leurs représentants librement élus.
+</P>
+
+<P>
+"Tous les citoyens sont admissibles à tous les emplois publics, sans
+aucune autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents."
+</P>
+
+<P>
+Voilà les principes que vous avez consacrés: il sera facile maintenant
+d'apprécier les dispositions que je me propose de combattre; il suffira
+de les rapprocher de ces règles invariables de la société humaine.
+</P>
+
+<P>
+Or, 1° La loi est-elle l'expression de la volonté générale, lorsque le
+plus grand nombre de ceux pour qui elle est faite ne peuvent concourir
+en aucune manière à sa formation? Non. Cependant, interdire à tous ceux
+qui ne paient pas une contribution égale à trois journées d'ouvrier le
+droit même de choisir les électeurs destinés à nommer les membres de
+l'Assemblée législative, qu'est-ce autre chose que rendre la majeure
+partie des Français absolument étrangère à la formation de la loi?
+Cette disposition est donc essentiellement anticonstitutionnelle et
+antisociale.
+</P>
+
+<P>
+2° Les hommes sont-ils égaux en droit, lorsque, les uns jouissant
+exclusivement de la faculté de pouvoir être élus membres du Corps
+législatif ou des autres établissements publics, les autres de celle de
+les nommer seulement, les autres restent privés en même temps de tous
+ces droits? Non. Telles sont cependant les monstrueuses différences
+qu'établissent entre eux les décrets qui rendent un citoyen actif ou
+passif, moitié actif, et moitié passif, suivant les divers degrés de
+fortune qui lui permettent de payer trois journées, dix journées
+d'imposition directe, ou un marc d'argent. Toutes ces dispositions sont
+donc essentiellement anticonstitutionnelles et antisociales.
+</P>
+
+<P>
+3° Les hommes sont-ils admissibles à tous les emplois publics, sans
+autre distinction que celle des vertus et des talents, lorsque
+l'impuissance d'acquitter la contribution exigée les écarte de tous les
+emplois publics, quels que soient leurs vertus et leurs talents? Non.
+Toutes ces dispositions sont donc essentiellement
+anticonstitutionnelles et antisociales.
+</P>
+
+<P>
+4° Enfin la nation est-elle souveraine, quand le plus grand nombre des
+individus qui la composent est dépouillé des droits politiques qui
+constituent la souveraineté? Non. Et cependant vous venez de voir que
+ces mêmes décrets les ravissent à la plus grande partie des Français.
+Que serait donc votre déclaration des droits, si ces décrets pouvaient
+subsister? Une vaine formule. Que serait La nation? Esclave; car la
+liberté consiste à obéir aux lois qu'on s'est données, et la servitude
+à être contraint de se soumettre à une volonté étrangère. Que serait
+votre Constitution? Une véritable aristocratie; car l'aristocratie est
+l'état où une portion des citoyens est souveraine et le reste sujette.
+Et quelle aristocratie! la plus insupportable de tontes, celle des
+riches.
+</P>
+
+<P>
+Tous les hommes <I>nés et domiciliés</I> en France sont membres de la
+société politique qu'on appelle la nation française, c'est-à-dire
+citoyens français. Ils le sont par la nature des choses et par les
+premiers principes du droit des gens. Les droits attachés à ce titre ne
+dépendent ni de la fortune que chacun d'eux possède, ni de la quotité
+de l'imposition à laquelle il est soumis, parce que ce n'est point
+l'impôt qui nous fait citoyens; la qualité de citoyen oblige seulement
+à contribuer à la dépense commune de l'Etat, suivant ses facultés. Or,
+vous pouvez donner des lois aux citoyens, mais vous ne pouvez pas les
+anéantir.
+</P>
+
+<P>
+Les partisans du système que j'attaque ont eux-mêmes senti cette
+vérité, puisque, n'osant contester la qualité de citoyen à ceux qu'ils
+condamnaient à l'exhérédation politique, ils se sont bornés à éluder le
+principe de l'égalité qu'elle suppose nécessairement, par la
+distinction de citoyens actifs et de citoyens inactifs. Comptant sur la
+facilité avec laquelle on gouverne les hommes par les mots, ils ont
+essayé de nous donner le change en publiant, par cette expression
+nouvelle, la violation la plus manifeste des droits de l'homme.
+</P>
+
+<P>
+Mais qui peut être assez stupide pour ne pas apercevoir que ce mot ne
+peut ni changer les principes, ni résoudre la difficulté; puisque
+déclarer que tels citoyens ne seront point actifs, ou dire qu'ils
+n'exerceront plus les droits politiques attachés au titre de citoyen,
+c'est exactement la même chose dans l'idiome de ces subtils politiques.
+Or, je leur demanderai toujours de quel droit ils peuvent ainsi frapper
+d'inactivité et de paralysie leurs concitoyens et leurs commettants; je
+ne cesserai de réclamer contre cette locution insidieuse et barbare,
+qui souillera à la fois et notre code et notre langue, si nous ne nous
+hâtons de l'effacer de l'une et de l'autre, afin que le mot de liberté
+ne soit pas lui-même insignifiant et dérisoire.
+</P>
+
+<P>
+Qu'ajouterai-je à des vérités si évidentes? Rien pour les représentants
+de la nation dont l'opinion et le voeu ont déjà prévenu ma demande; il
+ne me reste qu'à répondre aux déplorables sophismes sur lesquels les
+préjugés et l'ambition d'une certaine classe d'hommes s'efforcent
+d'étayer la doctrine désastreuse que je combats; c'est à ceux-là
+seulement que je vais parler.
+</P>
+
+<P>
+Le peuple! des gens qui n'ont rien! les dangers de la corruption!
+l'exemple de l'Angleterre, celui des peuples que l'on suppose libres.
+Voilà les arguments que l'on oppose à la justice et à la raison.
+</P>
+
+<P>
+Je ne devrais répondre que ce seul mot: Le peuple, cette multitude
+d'hommes dont je défends la cause, ont des droits qui ont la même
+origine que les vôtres. Qui vous a donné le pouvoir de les leur ôter?
+</P>
+
+<P>
+L'utilité générale, dites-vous! Mais est-il rien d'utile que ce qui est
+juste et honnête? Et cette maxime éternelle ne s'applique-t-elle pas
+surtout à l'organisation sociale? Et si le but de la société est le
+bonheur de tous, la conservation des droits de l'homme, que faut-il
+penser de ceux qui veulent l'établir sur la puissance de quelques
+individus, et sur l'avilissement et la nullité du reste du genre
+humain? Quels sont donc ces sublimes politiques qui applaudissent
+eux-mêmes à leur propre génie, lorsque, à force de laborieuses
+subtilités, ils sont enfin parvenus à substituer leurs vaines
+fantaisies aux principes immuables que l'éternel législateur a lui-même
+gravés dans le coeur de tous les hommes?
+</P>
+
+<P>
+L'Angleterre! Eh! que vous importe l'Angleterre et sa vicieuse
+Constitution, qui a pu vous paraître libre lorsque vous étiez descendus
+au dernier degré de la servitude, mais qu'il faut cesser enfin de
+vanter par ignorance ou par habitude? Les peuples libres! où sont-ils?
+Que vous présente l'histoire de ceux que vous honorez de ce nom, si ce
+n'est des agrégations d'hommes plus ou moins éloignées des routes de la
+raison et de la nature, plus ou moins asservies, sous des gouvernements
+que le hasard, l'ambition ou la force avaient établis? Est-ce donc pour
+copier servilement les erreurs ou les injustices qui ont si longtemps
+dégradé et opprimé l'espèce humaine, que l'éternelle providence vous a
+appelés, seuls depuis l'origine du monde, à rétablir sur la terre
+l'empire de la justice et de la liberté, au sein des plus vives
+lumières qui aient jamais éclairé la raison publique, au milieu des
+circonstances presque miraculeuses qu'elle s'est plu à rassembler pour
+vous assurer le pouvoir de rendre à l'homme son bonheur, ses vertus et
+sa dignité première?
+</P>
+
+<P>
+Sentent-ils bien tout le poids de cette sainte mission, ceux qui, pour
+toute réponse à nos justes plaintes, se contentent de nous dire
+froidement: "Avec tous ses vices, notre Constitution est encore la
+meilleure qui ait existé"? Est-ce donc pour que vous laissiez
+nonchalamment, dans cette Constitution, des vices essentiels, qui
+détruisent les premières bases de l'ordre social, que 26 millions
+d'hommes ont mis entre vos mains le redoutable dépôt de leurs
+destinées? Ne dirait-on pas que la réforme d'un grand nombre d'abus et
+plusieurs lois utiles soient autant de grâces accordées au peuple, qui
+dispensent de faire davantage en sa faveur? Non, tout le bien que vous
+avez fait était un devoir rigoureux. L'omission de celui que vous
+pouvez faire serait une prévarication, le mal que vous pouvez, un crime
+de lèse-nation et de lèse-humanité. Il y a plus: si vous ne faites tout
+pour la liberté, vous n'avez rien fait. Il n'y a pas deux manières
+d'être libre: il faut l'être entièrement, ou redevenir esclave. La
+moindre ressource laissée au despotisme rétablira bientôt sa puissance.
+Que dis-je? Déjà il vous environne de ses séductions et de son
+influence; bientôt il vous accablerait de sa force. O vous qui,
+contents d'avoir attaché vos noms à un grand changement, ne vous
+inquiétez pas s'il suffit pour assurer le bonheur des hommes, ne vous y
+trompez pas; le bruit des éloges que l'étonnement et la légèreté font
+retentir autour de vous s'évanouira bientôt; la postérité, comparant la
+grandeur de vos devoirs et l'immensité de vos ressources avec les vices
+essentiels de votre ouvrage, dira de vous avec indignation: "Ils
+pouvaient rendre les hommes heureux et libres, mais ils ne l'ont pas
+voulu; ils n'en étaient pas dignes."
+</P>
+
+<P>
+Mais, dites-vous, le peuple! des gens qui n'ont rien à perdre! pourront
+donc, comme nous, exercer tous les droits de citoyens?
+</P>
+
+<P>
+Des gens qui n'ont rien à perdre! Que ce langage de l'orgueil en délire
+est injuste et faux aux yeux de la vérité!
+</P>
+
+<P>
+Ces gens dont vous parlez sont apparemment des hommes qui vivent, qui
+subsistent, au sein de la société, sans aucun moyen de vivre et de
+subsister. Car s'ils sont pourvus de ces moyens-là, ils ont, ce me
+semble, quelque chose à perdre ou à conserver. Oui, les grossiers
+habits qui me couvrent, l'humble réduit où j'achète le droit de me
+retirer et de vivre en paix; le modique salaire avec lequel je nourris
+ma femme, mes enfants; tout cela, je l'avoue, ce ne sont point des
+terres, des châteaux, des équipages; tout cela s'appelle <I>rien</I>,
+peut-être, pour le luxe et pour l'opulence; mais c'est quelque chose
+pour l'humanité; c'est une propriété sacrée, aussi sacrée sans doute
+que les brillants domaines de la richesse.
+</P>
+
+<P>
+Que dis-je! ma liberté, ma vie, le droit d'obtenir sûreté ou vengeance
+pour moi et pour ceux qui me sont chers, le droit de repousser
+l'oppression, celui d'exercer librement toutes les facultés de mon
+esprit et de mon coeur; tous ces biens si doux, les premiers de ceux
+que la nature a départis à l'homme, ne sont-ils pas confiés, comme les
+vôtres, à la garde des lois? Et vous dites que je n'ai point d'intérêt
+à ces lois; et vous voulez me dépouiller de la part que je dois avoir,
+comme vous, dans l'administration de la chose publique, et cela par la
+seule raison que vous êtes plus riches que moi! Ah! si la balance
+cessait d'être égale, n'est-ce pas en faveur des citoyens les moins
+aisés qu'elle devrait pencher? Les lois, l'autorité publique n'est-elle
+pas établie pour protéger la faiblesse contre l'injustice et
+l'oppression? C'est donc blesser tous les principes sociaux que de la
+placer tout entière entre les mains des riches.
+</P>
+
+<P>
+Mais les riches, les hommes puissants ont raisonné autrement. Par un
+étrange abus des mots, ils ont restreint à certains objets l'idée
+générale de propriété; ils se sont appelés seuls propriétaires; ils ont
+prétendu que les propriétaires seuls étaient dignes du nom de citoyen;
+ils ont nommé leur intérêt particulier l'intérêt général, et, pour
+assurer le succès de cette prétention, ils se sont emparés de toute la
+puissance sociale. Et nous, ô faiblesse des hommes! nous qui prétendons
+les ramener aux principes de l'égalité et de la justice, c'est encore
+sur ces absurdes et cruels préjugés que nous cherchons, sans nous en
+apercevoir, à élever notre Constitution!
+</P>
+
+<P>
+Mais quel est donc, après tout, ce rare mérite, de payer un marc
+d'argent ou telle autre imposition à laquelle vous attachez de si
+hautes prérogatives? Si vous portez au trésor public une contribution
+plus considérable que la mienne, n'est-ce pas par la raison que la
+société vous a procuré de plus grands avantages pécuniaires? Et, si
+nous voulons presser cette idée, quelle est la source de cette extrême
+inégalité des fortunes qui rassemble toutes les richesses en un petit
+nombre de mains? Ne sont-ce pas les mauvaises lois, les mauvais
+gouvernements, enfin tous les vices des sociétés corrompues? Or,
+pourquoi faut-il que ceux qui sont les victimes de ces abus soient
+encore punis de leur malheur par la perte de la dignité de citoyens? Je
+ne vous envie point le partage avantageux que vous avez reçu, puisque
+cette inégalité est un mal nécessaire ou incurable: mais ne m'enlevez
+pas du moins les biens imprescriptibles qu'aucune loi humaine ne peut
+me ravir. Permettez même que je puisse être fier quelquefois d'une
+honorable pauvreté, et ne cherchez point à m'humilier par
+l'orgueilleuse prétention de vous réserver la qualité de souverain,
+pour ne me laisser que celle de sujet.
+</P>
+
+<P>
+Mais le peuple!... mais la corruption!
+</P>
+
+<P>
+Ah! cessez, cessez de profaner ce nom touchant et sacré du peuple, en
+le liant à l'idée de la corruption. Quel est celui qui, parmi des
+hommes égaux en droits, ose déclarer ses semblables indignes d'exercer
+les leurs pour les en dépouiller à son profit? Et certes, si vous vous
+permettez de fonder une pareille condamnation sur des présomptions de
+corruptibilité, quel terrible pouvoir vous vous arrogez sur l'humanité!
+Où sera le terme de vos proscriptions?
+</P>
+
+<P>
+Mais est-ce bien sur ceux qui ne paient point le marc d'argent qu'elles
+doivent tomber, ou sur ceux qui paient beaucoup au delà? Oui, en dépit
+de toute prévention en faveur des vertus que donne la richesse, j'ose
+croire que vous en trouverez autant dans la classe des citoyens les
+moins aisés que dans celle des plus opulents. Croyez-vous de bonne foi
+qu'une vie dure et laborieuse enfante plus de vices que la mollesse, le
+luxe et l'ambition, et avez-vous moins de confiance dans la probité de
+nos artisans et de nos laboureurs, qui, suivant votre tarif, ne seront
+presque jamais citoyens actifs, que dans celle des traitants, des
+courtisans, de ceux que vous appeliez grands seigneurs, qui, d'après le
+même tarif, le seraient six cents fois? Je veux venger une fois ceux
+que vous nommez le <I>peuple</I> de ces calomnies sacrilèges.
+</P>
+
+<P>
+Etes-vous donc faits pour l'apprécier, et pour connaître les hommes,
+vous qui, depuis que votre raison s'est développée, ne les avez jugés
+que d'après les idées absurdes du despotisme et de l'orgueil féodal;
+vous qui, accoutumés au jargon bizarre qu'il a inventé, avez trouvé
+simple de dégrader la plus grande partie du genre humain par les mots
+de <I>canaille</I>, de <I>populace</I>; vous qui avez révélé au monde qu'il
+existait des gens sans naissance, comme si tous les hommes qui vivent
+n'étaient pas nés; <I>des gens de rien</I> qui étaient des hommes de mérite,
+et <I>d'honnêtes gens</I>, <I>des gens comme il faut</I> qui étaient les plus
+vils et les plus corrompus de tous les hommes? Ah! sans doute, on peut
+vous permettre de ne pas rendre au peuple toute la justice qui lui est
+due. Pour moi, j'atteste tous ceux que l'instinct d'une âme noble et
+sensible a rapprochés de lui et rendus dignes de connaître et d'aimer
+l'égalité, qu'en général il n'y a rien d'aussi juste ni d'aussi bon que
+le peuple, toutes les fois qu'il n'est point irrité par l'excès de
+l'oppression; qu'il est reconnaissant des plus faibles égards qu'on lui
+témoigne, du moindre bien qu'on lui fait, du mal même qu'on ne lui fait
+pas; que c'est chez lui qu'on trouve, sous des dehors que nous appelons
+grossiers, des âmes franches et droites, un bon sens et une énergie que
+l'on chercherait longtemps en vain dans la classe qui le dédaigne. Le
+peuple ne demande que le nécessaire, il ne veut que justice et
+tranquillité; les riches prétendent à tout, ils veulent tout envahir et
+tout dominer. Les abus sont l'ouvrage et le domaine des riches, ils
+sont les fléaux du peuple, l'intérêt du peuple est l'intérêt général,
+celui des riches est l'intérêt particulier; et vous voulez rendre le
+peuple nul et les riches tout-puissants.
+</P>
+
+<P>
+M'opposera-t-on encore ces inculpations éternelles dont on n'a cessé de
+le charger depuis l'époque où il a secoué le joug des despotes jusqu'à
+ce moment, comme si le peuple entier pouvait être accusé de quelques
+actes de vengeance locaux et particuliers, exercés au commencement
+d'une révolution inespérée, où, respirant enfin d'une si longue
+oppression, il était dans un état de guerre avec tous ses tyrans? Que
+dis-je? Quel temps a donc jamais fourni des preuves plus éclatantes de
+sa bonté naturelle, que celui où, armé d'une force irrésistible, il
+s'est tout à coup arrêté lui-même pour rentrer dans le calme à la voix
+de ses représentants? O vous qui vous montrez si inexorables pour
+l'humanité souffrante et si indulgents pour ses oppresseurs, ouvrez
+l'histoire, et jetez les yeux autour de vous, comptez les crimes des
+tyrans, et jugez entre eux et le peuple!
+</P>
+
+<P>
+Que dis-je? A ces efforts mêmes qu'ont faits les ennemis de la
+révolution pour le calomnier auprès de ses représentants, pour vous
+calomnier auprès de lui, pour vous suggérer des mesures propres à
+étouffer sa voix, ou à abattre son énergie, ou à égarer son
+patriotisme, pour prolonger l'ignorance de ses droits, en lui cachant
+vos décrets; à la patience inaltérable avec laquelle il a supporté tous
+ses maux et attendu un ordre de choses plus heureux, comprenons que le
+peuple est le seul appui de la liberté. Eh! qui pourrait donc supporter
+l'idée de le voir dépouillé de ces droits par la révolution même qui
+est due à son courage; au tendre et généreux attachement avec lequel il
+a défendu ses représentants? Est-ce aux riches, est-ce aux grands que
+vous devez cette glorieuse insurrection qui a sauvé la France et vous?
+Ces soldats, qui ont déposé leurs armes aux pieds de la patrie alarmée,
+n'étaient-ils donc pas du peuple? Ceux qui les conduisaient contre
+vous, à quelles classes appartenaient-ils?... Etait-ce donc pour vous
+aider à défendre ses droits et sa dignité qu'il combattait alors, ou
+pour vous assurer le pouvoir de les anéantir? Est-ce pour retomber sous
+le joug de l'aristocratie des riches qu'il a brisé avec vous le joug de
+l'aristocratie féodale?
+</P>
+
+<P>
+Jusqu'ici je me suis prêté au langage de ceux qui semblent vouloir
+désigner par le mot peuple une classe d'hommes séparée, à laquelle ils
+attachent une certaine idée d'infériorité et de mépris. Il est temps de
+s'exprimer avec plus de précision, en rappelant que le système que nous
+combattons proscrit les neuf dixièmes de la nation, qu'il efface même
+de la liste de ceux qu'il appelle citoyens actifs une multitude
+innombrable d'hommes que les préjugés mêmes de l'orgueil avaient
+respectée, distingués par leur éducation, par leur industrie et par
+leur fortune même.
+</P>
+
+<P>
+Telle est en effet la nature de cette institution, qu'elle porte sur
+les plus absurdes contradictions, et que, prenant la richesse pour
+mesure des droits du citoyen, elle s'écarte de cette règle même en les
+attachant à ce qu'on appelle impositions directes, quoiqu'il soit
+évident qu'un homme qui paie des impositions indirectes considérables
+peut Jaotr d'une plus grande fortune que celui qui n'est soumis qu'à
+une imposition directe modérée. Mais comment a-t-on pu imaginer de
+faire dépendre les droits sacrés des hommes de la mobilité des systèmes
+de finances, des variations, des bigarrures que le nôtre présente dans
+les différentes parties du même Etat? Quel système que celui où un
+homme, qui est citoyen sur tel point du territoire français, cesse de
+l'être, ou en tout ou en partie, s'il passe sur tel autre point; où
+celui qui l'est aujourd'hui ne le sera plus demain, si sa fortune
+éprouve un revers!
+</P>
+
+<P>
+Quel système que celui où l'honnête homme, dépouillé par un injuste
+oppresseur, retombe dans la classe des <I>ilotes</I>, tandis que l'autre
+s'élève par son crime même au rang des citoyens; où un père voit
+croître, avec le nombre de ses enfants, la certitude qu'il ne leur
+laissera point ce titre avec la faible portion de son patrimoine
+divisé; où tous les fils de famille, dans la moitié de l'empire, ne
+peuvent trouver une patrie qu'au moment où ils n'ont plus de père!...
+Enfin, à quoi tient cette superbe prérogative de membre du Souverain,
+si le répartiteur des contributions publiques est maître de me la
+ravir, en diminuant d'un sou ma cotisation; si elle est soumise à la
+fois et aux caprices des hommes et à l'inconstance de la fortune?
+</P>
+
+<P>
+Mais fixez surtout votre attention sur les funestes inconvénients qu'il
+doit nécessairement entraîner. Quelles armes puissantes ne va-t-il pas
+donner à l'intrigue? Combien de prétextes au despotisme et à
+l'aristocratie, pour écarter des assemblées publiques les hommes les
+plus nécessaires à la défense de la liberté, et livrer la destinée de
+l'Etat à la merci d'un certain nombre de riches et d'ambitieux! Déjà
+une prompte expérience nous a révélé tous les dangers de cet abus. Quel
+ami de la liberté et de l'humanité n'a pas gémi de voir, dans les
+premières assemblées d'élection, formées sous les auspices de la
+constitution nouvelle, la représentation nationale réduite, pour ainsi
+dire, à une poignée d'individus? Quel spectacle déplorable, que celui
+que nous ont donné ces villes, ces contrées où des citoyens disputaient
+aux citoyens le pouvoir d'exercer des droits communs à tous; où des
+officiers municipaux, où les représentants du peuple, par des taxes
+arbitraires et exagérées des journées d'ouvrier, semblaient mettre au
+plus haut prix possible la qualité de citoyen actif! Puissions-nous ne
+pas bientôt ressentir les funestes effets de ces attentats contre les
+droits du peuple! Mais c'est à vous seuls qu'il appartient de les
+prévenir. Ces précautions mêmes que vous avez voulu prendre pour
+adoucir la rigueur des décrets dont je parle, soit en réduisant à 20
+sols le plus haut prix des journées d'ouvrier, soit en admettant
+plusieurs exceptions; tous ces palliatifs impuissants prouvent au moins
+que vous avez vous-mêmes senti toute la grandeur du mal que votre
+sagesse est destinée à extirper entièrement. Eh! qu'importe, en effet,
+que 20 ou 30 sols soient les éléments des calculs qui décident de mon
+existence politique! Ceux qui n'atteignent qu'à 19 n'ont-ils pas les
+mêmes droits? Et les principes éternels de la justice et de la raison,
+sur lesquels ces droits sont fondés, peuvent-ils se plier aux règles
+d'un tarif variable et arbitraire? Mais voyez, je vous prie, à quelles
+bizarres conséquences entraîne une grande erreur en ce genre. Forcés
+par les premières notions de l'équité à chercher les moyens de la
+pallier, vous avez accordé aux militaires, après un certain temps de
+service, les droits de citoyens actifs comme une récompense. Vous les
+avez accordés comme une distinction aux ministres du culte, lorsqu'ils
+ne peuvent remplir les conditions pécuniaires exigées par vos décrets.
+Vous les accorderez encore dans des cas analogues, par de semblables
+motifs. Or, toutes ces dispositions, si équitables par leur objet, sont
+autant d'inconséquences et d'infractions des premiers principes
+constitutionnels. Comment, en effet, vous qui avez supprimé tous les
+privilèges, comment avez-vous pu ériger en privilèges pour certaines
+personnes, et pour certaines professions, l'exercice des droits du
+citoyen? Comment avez-vous pu changer en récompense un bien qui
+appartient essentiellement à tous? D'ailleurs, si les ecclésiastiques
+et les militaires ne sont pas les seuls qui méritent bien de la patrie,
+la même raison ne doit-elle pas vous forcer à étendre la même faveur
+aux autres professions? Et si vous la réservez au mérite, comment en
+avez-vous pu faire l'apanage de la fortune?
+</P>
+
+<P>
+Ce n'est pas tout: vous avez fait de la privation des droits de citoyen
+actif la peine du crime, et du plus grand de tous les crimes, celui de
+lèse-nation. Cette peine vous a paru si grande, que vous en avez limité
+la durée; que vous avez laissé les coupables maîtres de la terminer
+eux-mêmes, par le premier acte de citoyen qu'il leur plairait de
+faire... El cette même privation, vous l'avez infligée à tous les
+citoyens qui ne sont pas assez riches pour suffire à telle quotité et à
+telle nature de contribution: de manière que, par la combinaison de ces
+décrets, ceux qui ont conspiré contre le salut et contre la liberté de
+la nation, et les meilleurs citoyens, les défenseurs de la liberté, que
+la fortune n'aura point favorisés, ou qui auront repoussé la fortune
+pour servir la patrie, sont confondus dans la même classe. Je me
+trompe; c'est en faveur des premiers que votre prédilection se déclare;
+car, dès le moment où ils voudront bien consentir à faire la paix avec
+la nation, et à accepter le bienfait de la liberté, ils peuvent rentrer
+dans la plénitude des droits du citoyen, au lieu que les autres en sont
+privés indéfiniment, et ne peuvent les recouvrer que sous une condition
+qui n'est point en leur pouvoir. Juste ciel! le génie et la vertu mis
+plus bas que l'opulence et le crime par le législateur!
+</P>
+
+<P>
+"Que ne vit-il encore, avons-nous dit quelquefois en rapprochant l'idée
+de cette grande révolution de celle d'un grand homme qui a contribué à
+la préparer! que ne vit-il encore, ce philosophe sensible et éloquent,
+dont les écrits ont développé parmi nous ces principes de morale
+publique qui nous ont rendus dignes de concevoir le dessein de
+régénérer notre patrie!" Eh bien! s'il vivait encore, que verrait-il?
+Les droits sacrés de l'homme, qu'il a défendus, violés par la
+constitution naissante, et son nom effacé de la liste des citoyens. Que
+diraient aussi tous ces grands hommes qui gouvernèrent jadis les
+peuples les plus libres et les plus vertueux de la terre, mais qui ne
+laissèrent pas de quoi fournir aux frais de leurs funérailles, et dont
+les familles étaient nourries aux dépens de l'Etat, que diraient-ils,
+si, revivant parmi nous, ils pouvaient voir s'élever cette constitution
+si vantée? O <I>Aristide</I>, la Grèce t'a surnommé le juste, t'a fait
+l'arbitre de sa destinée: la France <I>régénérée</I> ne verrait en toi qu'un
+<I>homme de rien</I>, qui ne paie point un marc d'argent. En vain la
+confiance du peuple t'appellerait à défendre ses droits, il n'est point
+de municipalité qui ne te repoussât de son sein. Tu aurais vingt fois
+sauvé la patrie, que tu ne serais pas encore citoyen actif, ou
+éligible... à moins que ta grande âme ne consentît à vaincre les
+rigueurs de la fortune aux dépens de la liberté, ou de quelqu'une de
+tes vertus.
+</P>
+
+<P>
+Ces héros n'ignoraient pas, et nous répétons quelquefois nous-mêmes,
+que la liberté ne peut être solidement fondée que sur les moeurs. Or,
+quelles moeurs peut avoir un peuple chez qui les lois semblent
+s'appliquer à donner à la soif des richesses la plus furieuse activité?
+Et quel moyen plus sûr les lois peuvent-elles prendre pour irriter
+cette passion, que de flétrir l'honorable pauvreté, et de réserver pour
+la richesse tous les honneurs et toute la puissance? Adopter une
+pareille institution, qu'est-ce autre chose que forcer l'ambition même
+la plus noble, celle qui cherche la gloire en servant la patrie, à se
+réfugier dans le sein de la cupidité et de l'intrigue, et faire de la
+constitution même la corruptrice de la vertu? Que signifie donc ce
+tableau civique que vous affichez avec tant de soin? Il étale à me
+yeux, avec exactitude, tous les noms des vils personnages que le
+despotisme a engraissés de la substance du peuple: mais j'y cherche en
+vain celui d'un honnête homme indigent. Il donne aux citoyens cette
+étonnante leçon: "Sois riche, à quelque prix que ce soit, ou tu ne
+seras rien."
+</P>
+
+<P>
+Comment, après cela, pourriez-vous vous flatter de faire renaître parmi
+nous cet esprit public auquel est attachée la régénération de la
+France; lorsque, rendant la plus grande partie des citoyens étrangers
+aux soins de la chose publique, vous la condamnez à concentrer toutes
+ses pensées et toutes ses affections dans les objets de son intérêt
+personnel et de ses plaisirs; c'est-à-dire quand vous élevez l'égoïsme
+et la frivolité sur les ruines des talents utiles et des vertus
+généreuses, qui sont les seules gardiennes de la liberté? Il n'y aura
+jamais de constitution durable dans tout pays où elle sera, en quelque
+sorte, le domaine d'une classe d'hommes, et n'offrira aux autres qu'un
+objet indifférent, ou un sujet de jalousie et d'humiliation. Qu'elle
+soit attaquée par des ennemis adroits et puissants, il faut qu'elle
+succombe tôt ou tard. Déjà, messieurs, il est facile de prévoir toutes
+les conséquences fatales qu'entraîneraient les dispositions dent je
+parle, si elles pouvaient subsister. Bientôt vous verrez nos assemblées
+primaires et électives désertes, non seulement parce que ces mêmes
+décrets en interdisent l'accès au plus grand nombre des citoyens, mais
+encore parce que la plupart de ceux qu'ils appellent, tels que les gens
+à trois journées, réduits à la faculté d'élire sans pouvoir être
+eux-mêmes nommés aux emplois que donne la confiance des citoyens, ne
+s'empresseront pas d'abandonner leurs affaires et leurs familles pour
+fréquenter des assemblées où ils ne peuvent porter ni les mêmes
+espérances ni les mêmes droits que les citoyens plus aisés; à moins que
+plusieurs d'entre eux ne s'y rendent pour vendre leurs suffrages. Elles
+resteront abandonnées à un petit nombre d'intrigants qui se partageront
+toutes les magistratures, et donneront à la France des juges, des
+administrateurs, des législateurs. Des législateurs réduits à 750 pour
+un si vaste empire! qui délibéreront environnés de l'influence d'une
+cour armée des forces publiques, du pouvoir de disposer d'une multitude
+de grâces et d'emplois, et d'une liste civile qui peut être évaluée au
+moins à 35 millions. Voyez-la, cette cour, déployant ses immenses
+ressources dans chaque assemblée, secondée par tous ces aristocrates
+déguisés qui, sous le masque du civisme, cherchent à capter les
+suffrages d'une nation encore idolâtre, trop frivole, trop peu
+instruite de ses droits, pour connaître ses ennemis, ses intérêts et sa
+dignité; voyez-la essayer ensuite son fatal ascendant sur ceux des
+membres du Corps législatif qui ne seront point arrivés corrompus
+d'avance et voués à ses intérêts; voyez-la se jouer des destins de la
+France, avec une facilité qui n'étonnera pas ceux qui depuis quelque
+temps suivent les progrès de son esprit dangereux et de ses funestes
+intrigues; et préparez-vous à voir insensiblement le despotisme tout
+avilir, tout dépraver, tout engloutir; ou bien hâtez-vous de rendre au
+peuple tous ses droits, et à l'esprit public toute la liberté dont il a
+besoin pour s'étendre et pour se fortifier.
+</P>
+
+<P>
+Je finis ici cette discussion: peut-être même aurais-je pu m'en
+dispenser; peut-être aurais-je dû examiner, avant tout, si ces
+dispositions que j'attaquais existent en effet, si elles sont de
+véritables lois. Pourquoi craindrais-je de présenter la vérité aux
+représentants du peuple? Pourquoi oublierais-je que défendre devant eux
+la cause sacrée des hommes et la souveraineté inviolable des nations,
+avec toute la franchise qu'elle exige, c'est à la fois flatter le plus
+doux de leurs sentiments et rendre le plus noble hommage à leurs
+vertus? D'ailleurs, l'univers ne sait-il pas que votre véritable voeu,
+que votre véritable décret même est la prompte révocation des
+dispositions dont je parle; et que c'est en effet l'opinion de la
+majorité de l'Assemblée nationale que je défends, en les combattant? Je
+le déclare donc: de semblables décrets n'ont pas même besoin d'être
+révoqués expressément; ils sont essentiellement nuls, parce qu'aucune
+puissance humaine, pas même la vôtre, n'était compétente pour les
+porter. Le pouvoir des représentants, des mandataires d'un peuple est
+nécessairement déterminé par la nature et par l'objet de leur mandat.
+Or, quel est votre mandat? De faire des lois pour rétablir et pour
+cimenter les droits de vos commettants; il ne vous est donc pas
+possible de les dépouiller de ces mêmes droits. Faites-y bien
+attention: ceux qui vous ont choisis, ceux par qui vous existez,
+n'étaient pas des contribuables au marc d'argent, à trois, à dix
+journées d'impositions directes; c'étaient tous les Français,
+c'est-à-dire tous les hommes nés et domiciliés en France, ou
+naturalisés, payant une imposition quelconque.
+</P>
+
+<P>
+Le despotisme lui-même n'avait pas osé imposer d'autres conditions aux
+citoyens qu'il convoquait* [*Voyez le règlement de la convocation des
+Etats généraux. (Note de Robespierre.). Comment donc pouviez-vous
+dépouiller une partie de ces hommes-là, à plus forte raison la plus
+grande partie d'entre eux, de ces mêmes droits politiques qu'ils ont
+exercés en vous envoyant à cette assemblée, et dont ils vous ont confié
+la garde? Vous ne le pouvez pas sans détruire vous-mêmes votre pouvoir,
+puisque votre pouvoir n'est que celui de vos commettants. En portant de
+pareils décrets, vous n'agiriez pas comme représentants de la nation;
+vous agiriez directement contre ce titre: vous ne feriez point des
+lois; vous frapperiez l'autorité législative dans son principe. Les
+peuples mêmes ne pourraient jamais ni les autoriser ni les adopter,
+parce qu'ils ne peuvent jamais renoncer ni à l'égalité, ni à la
+liberté, ni à leur existence comme peuple, ni aux droits inaliénables
+de l'homme. Aussi, messieurs, quand vous avez formé la résolution, déjà
+bien connue, de les révoquer, c'est moins parce que vous en avez
+reconnu la nécessité, que pour donner à tous les législateurs et à tous
+les dépositaires de l'autorité publique un grand exemple du respect
+qu'ils doivent aux peuples, pour couronner tant de lois salutaires,
+tant de sacrifices généreux, par le magnanime désaveu d'une surprise
+passagère, qui ne changea jamais rien ni à vos principes, ni à votre
+volonté constante et courageuse pour le bonheur des hommes.
+</P>
+
+<P>
+Que signifie donc l'éternelle objection de ceux qui vous disent qu'il
+ne vous est permis dans aucun cas de changer vos propres décrets?
+Comment a-t-on pu faire céder à cette prétendue maxime cette règle
+inviolable, que le salut du peuple et le bonheur des hommes est
+toujours la loi suprême, et imposer aux fondateurs de la Constitution
+française celle de détruire leur propre ouvrage, et d'arrêter les
+glorieuses destinées de la nation et de l'humanité entière, plutôt que
+de réparer une erreur dont ils connaissent tous les dangers? Il
+n'appartient qu'à l'être essentiellement infaillible d'être immuable:
+changer est non seulement un droit, mais un devoir pour toute volonté
+humaine qui a failli. Les hommes qui décident du sort des autres hommes
+sont moins que personne exempts de cette obligation commune. Mais tel
+est le malheur d'un peuple qui passe rapidement de la servitude à la
+liberté, qu'il transporte, sans s'en apercevoir, au nouvel ordre de
+choses, les préjugés de l'ancien, dont il n'a pas encore eu le temps de
+se défaire; et il est certain que ce système de l'irrévocabilité
+absolue des décisions du Corps législatif n'est autre chose qu'une idée
+empruntée du despotisme. L'autorité ne peut reculer sans se
+compromettre, disait-il, quoique, en effet, il ait été forcé
+quelquefois à reculer. Cette maxime était bonne en effet pour le
+despotisme, dont la puissance oppressive ne pouvait se soutenir que par
+l'illusion et par la terreur; mais l'autorité tutélaire des
+représentants de la nation, fondée à la fois sur l'intérêt général et
+sur la force de la nation même, peut réparer une erreur funeste, sans
+courir d'autre risque que de réveiller les sentiments de la confiance
+et de l'admiration qui l'environnent; elle ne peut se compromettre que
+par une persévérance invincible dans des mesures contraires à la
+liberté, et réprouvées par l'opinion publique. Il est cependant
+quelques décrets que vous ne pouvez point abroger, ce sont ceux qui
+renferment la Déclaration des Droits de l'homme, parce que ce n'est
+point vous qui avez fait ces lois; vous les avez promulguées. Ce sont
+ces décrets immuables du législateur éternel, déposés dans la raison et
+dans le coeur de tous les hommes avant que vous les eussiez inscrits
+dans votre code, que je réclame, contre des dispositions qui les
+blessent et qui doivent disparaître devant eux. Vous avez ici à choisir
+entre les uns et les autres, et votre choix ne peut être incertain
+d'après vos propres principes. Je propose donc à l'Assemblée nationale
+le projet de décret suivant:
+</P>
+
+<P>
+"L'Assemblée nationale, pénétrée d'un respect religieux pour les droits
+des hommes, dont le maintien doit être l'objet de toutes les
+institutions politiques;
+</P>
+
+<P>
+"Convaincue qu'une constitution faite pour assurer la liberté du peuple
+français, et pour influer sur celle du monde, doit être surtout établie
+sur ce principe;
+</P>
+
+<P>
+"Déclare que tous les Français, c'est-à-dire tous les hommes <I>nés et
+domiciliés</I> en France, ou naturalisés, doivent jouir de la plénitude et
+de l'égalité des droits du citoyen, et sont admissibles à tous les
+emplois publics, sans autre distinction que celle des vertus et des
+talents."
+</P>
+
+<BR><BR>
+
+<HR ALIGN="center" WIDTH="80%">
+
+<BR><BR>
+
+<A NAME="17920102"></A>
+<P CLASS="intro">
+<I>Discours sur la guerre, prononcé à la Société des Amis de la
+Constitution, le 2 Janvier 1792, an quatrième de la Révolution</I>
+(2 janvier 1792)
+</P>
+
+<BR>
+
+<P>
+Les plus grandes questions qui agitent les hommes ont souvent pour base
+un malentendu; il y en a, si je ne me trompe, même dans celle-ci; il
+suffit de le faire cesser, et tous les bons citoyens se rallieront aux
+principes et à la vérité.
+</P>
+
+<P>
+Des deux opinions qui ont été balancées dans cette Assemblée, l'une a
+pour elle toutes les idées qui flattent l'imagination, toutes les
+espérances brillantes qui animent l'enthousiasme, et même un sentiment
+généreux soutenu de tous les moyens que le gouvernement le plus actif
+et le plus puissant peut employer pour influer sur l'opinion; l'autre
+n'est appuyée que sur la froide raison et sur la triste vérité. Pour
+plaire, il faut défendre la première; pour être utile, il faut soutenir
+la seconde, avec la certitude de déplaire à tous ceux qui ont le
+pouvoir de nuire: c'est pour celle-ci que je me déclare.
+</P>
+
+<P>
+Ferons-nous la guerre, ou ferons-nous la paix? Attaquerons-nous nos
+ennemis, ou les attendrons-nous dans nos foyers? Je crois que cet
+énoncé ne présente pas la question sous tous ses rapports et dans toute
+son étendue. Quel parti la nation et ses représentants doivent-ils
+prendre, dans les circonstances où nous sommes, à l'égard de nos
+ennemis intérieurs et extérieurs? Voilà le véritable point de vue sous
+lequel on doit l'envisager, si on veut l'embrasser tout entière, et la
+discuter avec toute l'exactitude qu'elle exige. Ce qui importe,
+par-dessus tout, quel que puisse être le fruit de nos efforts, c'est
+d'éclairer la nation sur ses véritables intérêts et sur ceux de ses
+ennemis; c'est de ne pas ôter à la liberté sa dernière ressource, en
+donnant le change à l'esprit public dans ces circonstances critiques.
+Je tâcherai de remplir cet objet en répondant principalement à
+l'opinion de M. Brissot.
+</P>
+
+<P>
+Si des traits ingénieux, si la peinture brillante et prophétique des
+succès d'une guerre terminée par les embrassements fraternels de tous
+les peuples de l'Europe, sont des raisons suffisantes pour décider une
+question aussi sérieuse, je conviendrai que M. Brissot l'a parfaitement
+résolue; mais son discours m'a paru présenter un vice, qui n'est rien
+dans un discours académique, et qui est de quelque importance dans la
+plus grande de toutes les discussions politiques; c'est qu'il a sans
+cesse évité le point fondamental de la question, pour élever à côté
+tout son système sur une base absolument ruineuse.
+</P>
+
+<P>
+Certes, j'aime tout autant que M. Brissot une guerre entreprise pour
+étendre le règne de la liberté, et je pourrais me livrer aussi au
+plaisir d'en raconter d'avance toutes les merveilles. Si j'étais maître
+des destinées de la France, si je pouvais, à mon gré, diriger ses
+forces et ses ressources, j'aurais envoyé, dès longtemps, une armée en
+Brabant, j'aurais secouru les Liégeois et brisé les fers des Bataves;
+ces expéditions sont fort de mon goût. Je n'aurais point, il est vrai,
+déclaré la guerre à des sujets rebelles, je leur aurais ôté jusqu'à la
+volonté de se rassembler; je n'aurais pas permis à des ennemis plus
+formidables et plus près de nous de les protéger et de nous susciter au
+dedans des dangers plus sérieux.
+</P>
+
+<P>
+Mais dans les circonstances où je trouve mon pays, je jette un regard
+inquiet autour de moi, et je me demande si la guerre que l'on fera sera
+celle que l'enthousiasme nous promet; je me demande qui la propose,
+comment, dans quelles circonstances, et pourquoi?
+</P>
+
+<P>
+C'est là, c'est dans notre situation toute extraordinaire que réside
+toute la question. Vous en avez sans cesse détourné vos regards; mais
+j'ai prouvé, ce qui était clair pour tout le monde, que la proposition
+de la guerre actuelle était le résultat d'un projet formé dès longtemps
+par les ennemis intérieurs de notre liberté; je vous en ai montré le
+but; je vous ai indiqué les moyens d'exécution; d'autres vous ont
+prouvé qu'elle n'était qu'un piège visible: un orateur, membre de
+l'Assemblée constituante, vous a dit, à cet égard, des vérités de fait
+très importantes; il n'est personne qui n'ait aperçu ce piège, en
+songeant que c'était après avoir constamment protégé les émigrations et
+les émigrants rebelles, qu'on proposait de déclarer la guerre à leurs
+protecteurs, en même temps qu'on défendait encore les ennemis du
+dedans, confédérés avec eux. Vous êtes convenu vous-même que la guerre
+plaisait aux émigrés, qu'elle plaisait au ministère, aux intrigants de
+la cour, à celte faction nombreuse, dont les chefs, trop connus,
+dirigent, depuis longtemps, toutes les démarches du pouvoir exécutif;
+toutes les trompettes de l'aristocratie et du gouvernement en donnent à
+la fois le signal: enfin, quiconque pourrait croire que la conduite de
+la cour, depuis le commencement de cette révolution, n'a pas toujours
+été en opposition avec les principes de l'égalité et le respect pour
+les droits du peuple serait regardé comme un insensé, s'il était de
+bonne foi; quiconque pourrait dire que la cour propose une mesure aussi
+décisive que la guerre, sans la rapporter à son plan, ne donnerait pas
+une idée plus avantageuse de son jugement: or, pouvez-vous dire qu'il
+soit indifférent au bien de l'Etat, que l'entreprise de la guerre soit
+dirigée par l'amour de la liberté ou par l'esprit du despotisme, par la
+fidélité ou par la perfidie? Cependant qu'avez-vous répondu à tous ces
+faits décisifs? Qu'avez-vous dit pour dissiper tant de justes soupçons?
+Votre réponse à ce principe fondamental de toute cette discussion fait
+juger tout votre système.
+</P>
+
+<P>
+La défiance, avez-vous dit dans votre premier discours, la défiance
+est un étal affreux: elle empêche les deux pouvoirs d'agir de concert;
+elle empêche le peuple de croire aux démonstrations du pouvoir
+exécutif, attiédit son attachement, relâche sa soumission.
+</P>
+
+<P>
+La défiance est un état affreux! Est-ce là le langage d'un homme libre
+qui croit que la liberté ne peut être achetée à trop haut prix? Elle
+empêche les deux pouvoirs d'agir de concert! Est-ce encore vous qui
+parlez ici? Quoi! c'est la défiance du peuple qui empêche le pouvoir
+exécutif de marcher; et ce n'est pas sa volonté propre? Quoi! c'est le
+peuple qui doit croire aveuglément aux <I>démonstrations</I> du pouvoir
+exécutif; et ce n'est plus le pouvoir exécutif qui doit mériter la
+confiance du peuple, non par des <I>démonstrations, mais par des faits?</I>
+<I>La défiance attiédit son attachement!</I> Et à qui donc le peuple doit-il
+de l'attachement? est-ce à un homme? est-ce à l'ouvrage de ses mains,
+ou bien à la patrie, à la liberté? <I>Elle relâche sa soumission!</I> A la
+loi, sans doute. En a-t-il manqué jusqu'ici? Qui a le plus de reproches
+à se faire à cet égard, ou de lui, ou de ses oppresseurs? Si ce texte a
+excité ma surprise, elle n'a pas diminué, je l'avoue, quand j'ai
+entendu le commentaire par lequel vous l'avez développé dans votre
+dernier discours.
+</P>
+
+<P>
+Vous nous avez appris qu'il fallait bannir la défiance, parce qu'il y
+avait eu un changement dans le ministère. Quoi! c'est vous, qui avez de
+la philosophie et de l'expérience; c'est vous, que j'ai entendu vingt
+fois dire, sur la politique et sur l'esprit immortel des cours, tout ce
+que pense là-dessus tout homme qui a la faculté de penser; c'est vous
+qui prétendez que le ministère doit changer avec un ministre! C'est à
+moi qu'il appartient de m'expliquer librement sur les ministres: 1°
+parce que je ne crains pas d'être soupçonné de spéculer sur leur
+changement, ni pour moi, ni pour mes amis; 2° parce que je ne désire
+pas de les voir remplacer par d'autres, convaincu que ceux qui aspirent
+à leurs places ne vaudraient pas mieux. Ce ne sont point les ministres
+que j'attaque; ce sont leurs principes et leurs actes. Qu'ils se
+convertissent, s'ils le peuvent, et je combattrai leurs détracteurs.
+J'ai le droit, par conséquent, d'examiner les bases sur lesquelles
+repose la garantie que vous leur prêtez. Vous blâmez le ministre
+Montmorin qui a cédé sa place, pour attirer la confiance sur le
+ministre Lessart qui s'est chargé de son rôle! A Dieu ne plaise que je
+perde des moments précieux à instituer un parallèle entre ces deux
+illustres défenseurs des droits du peuple! Vous avez expédié deux
+certificats de patriotisme à deux autres ministres, par la raison
+qu'ils avaient été tirés de la classe des plébéiens; et moi, je le dis
+franchement, la présomption la plus raisonnable, à mon avis, est que,
+dans les circonstances où nous sommes, des <I>plébéiens</I> n'auraient point
+été appelés au ministère, s'ils n'avaient été jugés dignes d'être
+nobles. Je m'étonne que la confiance d'un représentant du peuple porte
+sur un ministre que le peuple de la capitale a craint de voir arriver à
+une place municipale; je m'étonne de vous voir recommander à la
+bienveillance publique le ministre de la justice, qui a paralysé la
+cour provisoire d'Orléans, en se dispensant de lui envoyer les
+principales procédures; le ministre qui a calomnié grossièrement, à la
+face de l'Assemblée nationale, les sociétés patriotiques de l'Etat,
+pour provoquer leur destruction; le ministre qui, récemment encore,
+vient de demander à l'Assemblée actuelle la suspension de
+l'établissement des nouveaux tribunaux criminels, sous le prétexte que
+la nation n'était pas mûre pour les jurés, sous le prétexte (qui le
+croirait!) que l'hiver est une saison trop rude pour réaliser cette
+institution, déclarée partie essentielle de notre Constitution par
+l'acte constitutionnel, réclamée par les principes éternels de la
+justice, et par la tyrannie insupportable du système barbare qui pèse
+encore sur le patriotisme et sur l'humanité; ce ministre, oppresseur du
+peuple avignonnais, entouré de tous les intrigants que vous avez
+vous-même dénoncés dans vos écrits, et ennemi déclaré de tous les
+patriotes invariablement attachés à la cause publique. Vous avez encore
+pris sous votre sauvegarde le ministre actuel de la guerre. Ah! de
+grâce, épargnez-nous la peine de discuter la conduite, les relations et
+le personnel de tant d'individus, lorsqu'il ne doit être question que
+des principes et de la patrie. Ce n'est pas assez d'entreprendre
+l'apologie des ministres, vous voulez encore les isoler des vues et de
+la société de ceux qui sont notoirement leurs conseils et leurs
+coopérateurs.
+</P>
+
+<P>
+Personne ne doute aujourd'hui qu'il existe une ligue puissante et
+dangereuse contre l'égalité et contre les principes de notre liberté:
+on sait que la coalition qui porta des mains sacrilèges sur les bases
+de la Constitution s'occupe avec activité des moyens d'achever son
+ouvrage; qu'elle domine à la cour, qu'elle gouverne les ministres: vous
+êtes convenu qu'elle avait le projet d'étendre encore la puissance
+ministérielle, et d'aristocratiser la représentation nationale; vous
+nous avez priés de croire que les ministres et la cour n'avaient rien
+de commun avec elle; vous avez démenti, à cet égard, les assertions
+positives de plusieurs orateurs et l'opinion générale; vous vous êtes
+contentés d'alléguer que des intrigants ne pouvaient porter aucune
+atteinte à la liberté. Ignorez-vous que ce sont les intrigants qui font
+le malheur des peuples? Ignorez-vous que des intrigants, secondés par
+la force et par les trésors du gouvernement, ne sont pas à négliger?
+que vous-même vous vous êtes fait une loi jadis de poursuivre avec
+chaleur une partie de ceux dont il est ici question? Ignorez-vous que
+depuis le départ du roi, dont le mystère commence à s'éclaircir, ils
+ont eu le pouvoir de faire rétrograder la révolution, et de commettre
+impunément les plus coupables attentats contre la liberté? D'où vous
+vient donc tout à coup tant d'indulgence ou de sécurité?
+</P>
+
+<P>
+Ne vous alarmez pas, nous a dit le même orateur, si cette faction veut
+la guerre; ne vous alarmez pas si, comme elle, la cour et les ministres
+veulent la guerre; si les papiers, <I>que le ministère soudoie</I>, prêchent
+la guerre: les ministres, à la vérité, se joindront toujours aux
+modérés contre les patriotes, mais ils se joindront aux patriotes et
+aux modérés contre les émigrants. Quelle rassurante et lumineuse
+théorie! Les ministres, vous en convenez, sont les ennemis des
+patriotes; les modérés, pour lesquels ils se déclarent, veulent rendre
+notre constitution aristocratique; et vous voulez que nous adoptions
+leurs projets? Les ministres soudoient, et c'est vous qui le dites, des
+papiers dont l'emploi est d'éteindre l'esprit public, d'effacer les
+principes de la liberté, de vanter les plus dangereux de ses ennemis,
+de calomnier tous les bons citoyens, et vous voulez que je me fie aux
+vues et aux principes des ministres?
+</P>
+
+<P>
+Vous croyez que les agents du pouvoir exécutif sont plus disposés à
+adopter les maximes de l'égalité, et à défendre les droits du peuple
+dans toute leur pureté, qu'à transiger avec les membres de la dynastie,
+avec les amis de la cour, aux dépens du peuple et des patriotes, qu'ils
+appellent hautement des factieux? Mais les aristocrates de toutes les
+nuances demandent la guerre; mais tous les échos de l'aristocratie
+répètent aussi le cri de guerre: il ne faut pas non plus se défier,
+sans doute, de leurs intentions. Pour moi, j'admire votre bonheur et ne
+l'envie pas. Vous étiez destiné à défendre la liberté sans défiance,
+sans déplaire à ses ennemis, sans vous trouver en opposition ni avec la
+cour, ni avec les ministres, ni avec les modérés. Comme les routes du
+patriotisme sont devenues pour vous faciles et riantes!
+</P>
+
+<P>
+Pour moi, j'ai trouvé que plus on avançait dans cette carrière, plus on
+rencontrait d'obstacles et d'ennemis, plus on se trouvait abandonné de
+ceux avec qui on y était entré; et j'avoue que si je m'y voyais
+environné des courtisans, des aristocrates, des <I>modérés</I>, je serais au
+moins tenté de me croire en assez mauvaise compagnie.
+</P>
+
+<P>
+Ou je me trompe, ou la faiblesse des motifs par lesquels vous avez
+voulu nous rassurer sur les intentions de ceux qui nous poussent à la
+guerre est la preuve la plus frappante qui puisse les démontrer. Loin
+d'aborder le véritable état de la question, vous l'avez toujours fui.
+Tout ce que vous avez dit est donc hors de la question. Votre opinion
+n'est fondée que sur des hypothèses vagues et étrangères.
+</P>
+
+<P>
+Que nous importent, par exemple, vos longues et pompeuses dissertations
+sur la guerre américaine? Qu'y a-t-il de commun entre la guerre ouverte
+qu'un peuple fait à ses tyrans, et un système d'intrigue conduit par le
+gouvernement même contre la liberté naissante? Si les Américains
+avaient triomphé de la tyrannie anglaise en combattant sous les
+drapeaux de l'Angleterre et sous les ordres de ses généraux contre ses
+propres alliés, l'exemple des Américains serait bon à citer: on
+pourrait même y joindre celui des Hollandais et des Suisses, s'ils
+s'étaient reposés sur le duc d'Albe et sur les princes d'Autriche et de
+Bourgogne du soin de venger leurs outrages et d'assurer leur liberté.
+Que nous importent encore les victoires rapides que vous remportez à la
+tribune sur le despotisme et sur l'aristocratie de l'univers? Comme si
+la nature des choses se pliait si facilement à l'imagination d'un
+orateur! Est-ce le peuple ou le génie de la liberté qui dirigera le
+plan qu'on nous propose? C'est la cour, ce sont ses officiers, ce sont
+ses ministres. Vous oubliez toujours que cette donnée change toutes les
+combinaisons.
+</P>
+
+<P>
+Croyez-vous que le dessein de la cour soit d'ébranler le trône de
+Léopold et ceux de tous les rois, qui, dans leurs réponses à ses
+messages, lui témoignent un attachement exclusif, elle qui ne cesse de
+vous prêcher <I>le respect pour les gouvernements étrangers</I>, elle qui a
+troublé par ses menées la révolution de Brabant, elle qui vient de
+désigner à la nation, comme le sauveur de la patrie, comme le héros de
+la liberté, le général qui, dans l'Assemblée constituante, s'était
+déclaré hautement contre la cause des Brabançons? Cette réflexion me
+fait naître une autre idée; elle me rappelle un fait qui prouve
+peut-être à quels pièges les représentants du peuple sont exposés.
+Peut-être est-il étonnant que dans le temps où on parlait de guerre
+contre des princes allemands, pour dissiper des émigrants français, on
+se soit hâté de rassurer, par un décret, le chef du corps germanique,
+contre la crainte de voir se rassembler sur nos frontières les
+Brabançons, qui viennent chercher un asile parmi nous. Ce qu'il y a de
+certain, c'est que les plus zélés patriotes de la contrée française où
+ils se sont retirés ne paraissent pas en avoir une idée aussi
+défavorable que celle qu'on en a voulu répandre, et qu'ils ne sont pas
+sur cette affaire du même avis que le directoire du département du
+Nord. Pour moi, je crains, je l'avoue, que le patriotisme des
+représentants n'ait été trompé sur les faits. Je le dis sans crainte
+que l'on me soupçonne de vouloir décréditer leur sagesse; je me serais
+même épargné cette dernière réflexion, inutile pour mon propre compte,
+si je ne désirais, depuis quelque temps, de trouver l'occasion de
+dissiper les préventions que des malentendus ont pu faire naître, et
+qui pourraient relâcher les liens qui doivent unir tous les amis de la
+liberté. On dit que l'on cherche à se prévaloir de certaines
+observations dictées sans doute par l'amour du bien public, et qui,
+d'ailleurs, sont personnelles à leur auteur, pour éloigner de cette
+société des députés patriotes, et mettre l'amour-propre des
+représentants du peuple en opposition avec leur civisme. Je crois le
+succès de cette entreprise impossible; je crois, de plus, que nul
+membre de cette société n'a eu l'intention d'abaisser les législateurs
+actuels par un parallèle injuste entre la première et la seconde
+Assemblée. Pour moi, je déclare hautement que, loin d'attacher mon
+intérêt personnel à celui de l'Assemblée constituante, je la regarde
+comme une puissance qui n'est plus, et pour laquelle le jugement sévère
+de la postérité doit déjà commencer. Je déclare que personne n'a plus
+de respect que moi pour le caractère des représentants du peuple en
+général; que personne n'a plus d'estime et d'attachement pour les
+députés patriotes qui sont membres de cette société. Je suis même
+convaincu que c'est aux fautes de la première Assemblée qu'il faut
+imputer la plupart de celles que la législature actuelle pourrait
+commettre. Le fait même que je viens de citer en est peut-être un
+exemple. Je croirai aussi remplir un devoir de fraternité, autant que
+de civisme, en expliquant librement mon opinion sur toutes les
+questions qui intéressent la patrie et ses représentants; je pense même
+qu'ils ne doivent pas rejeter l'hommage des réflexions que me dicte le
+pur zèle du bien public, et dans lesquelles l'expérience de trois
+années de révolution me donne peut-être le droit de mettre quelque
+confiance.
+</P>
+
+<P>
+Il résulte de ce que j'ai dit plus haut, qu'il pourrait arriver que
+l'intention de ceux qui demandent et qui conduiraient la guerre ne fût
+pas de la rendre fatale aux ennemis de notre révolution et aux amis du
+pouvoir absolu des rois: n'importe, vous vous chargez vous-mêmes de la
+conquête de l'Allemagne, d'abord; vous promenez notre armée triomphante
+chez tous les peuples voisins; vous établissez partout des
+municipalités, des directoires, des assemblées nationales, et vous vous
+écriez vous-mêmes que cette pensée est sublime, comme si le destin des
+empires se réglait par des figures de rhétorique. Nos généraux,
+conduits par vous, ne sont plus que les missionnaires de la
+Constitution; notre camp, qu'une école de droit public; les satellites
+des monarques étrangers, loin de mettre aucun obstacle à l'exécution de
+ce projet, volent au-devant de nous, non pour nous repousser, mais pour
+nous écouter.
+</P>
+
+<P>
+Il est fâcheux que la vérité et le bon sens démentent ces magnifiques
+prédictions; il est dans la nature des choses que la marche de la
+raison soit lentement progressive. Le gouvernement le plus vicieux
+trouve un puissant appui dans les préjugés, dans les habitudes, dans
+l'éducation des peuples. Le despotisme même déprave l'esprit des hommes
+jusqu'à s'en faire adorer, et jusqu'à rendre la liberté suspecte et
+effrayante au premier abord. La plus extravagante idée qui puisse
+naître dans la tète d'un politique est de croire qu'il suffise à un
+peuple d'entrer à main armée chez un peuple étranger, pour lui faire
+adopter ses lois et sa constitution. Personne n'aime les missionnaires
+armés; et le premier conseil que donnent la nature et la prudence,
+c'est de les repousser comme des ennemis. J'ai dit qu'une telle
+invasion pourrait réveiller l'idée de l'embrasement du Palatinat et des
+dernières guerres, plus facilement qu'elle ne ferait germer des idées
+constitutionnelles, parce que la masse du peuple, dans ces contrées,
+connaît mieux ces faits que notre Constitution. Les récits des hommes
+éclairés qui les connaissent démentent tout ce qu'on nous raconte de
+l'ardeur avec laquelle elles soupirent après notre Constitution et nos
+armées. Avant que les effets de notre révolution se fassent sentir chez
+les nations étrangères, il faut qu'elle soit consolidée. Vouloir leur
+donner la liberté avant de l'avoir nous-mêmes conquise, c'est assurer à
+la fois notre servitude et celle du monde entier; c'est se former des
+choses une idée exagérée et absurde, de penser que, dès le moment où un
+peuple se donne une Constitution, tous les autres répondent au même
+instant à ce signal. L'exemple de l'Amérique, que vous avez cité,
+aurait-il suffi pour briser nos fers, si le temps et le concours des
+plus heureuses circonstances n'avaient amené insensiblement cette
+révolution? La déclaration des droits n'est point la lumière du soleil
+qui éclaire au même instant tous les hommes; ce n'est point la foudre
+qui frappe en même temps tous les trônes. Il est plus facile de
+l'écrire sur le papier ou de la graver sur l'airain, que de rétablir
+dans le coeur des hommes ses sacrés caractères effacés par l'ignorance,
+par les passions et par le despotisme. Que dis-je? N'est-elle pas tous
+les jours méconnue, foulée aux pieds, ignorée même parmi vous qui
+l'avez promulguée? L'égalité des droits est-elle ailleurs que dans les
+principes de notre charte constitutionnelle? Le despotisme,
+l'aristocratie ressuscitée sous des formes nouvelles, ne relève-t-elle
+pas sa tête hideuse? N'opprime-t-elle pas encore la faiblesse, la
+vertu, l'innocence, au nom des lois et de la liberté même? La
+Constitution, que l'on dit fille de la Déclaration des Droits,
+ressemble-t-elle si fort à sa mère? Que dis-je? Cette vierge, jadis
+rayonnante d'une beauté céleste, est-elle encore semblable à elle-même?
+N'est-elle pas sortie meurtrie et souillée des mains impures de cette
+coalition qui trouble et tyrannise aujourd'hui la France, et à qui il
+ne manque, pour consommer ses funestes projets, que l'adoption des
+mesures perfides que je combats en ce moment? Comment donc pouvez-vous
+croire qu'elle opérera, dans le moment même que nos ennemis intérieurs
+auront marqué pour la guerre, les prodiges qu'elle n'a pu encore opérer
+parmi nous?
+</P>
+
+<P>
+Je suis loin de prétendre que notre révolution n'influera pas dans la
+suite sur le sort du globe, plus tôt même que les apparences actuelles
+ne semblent l'annoncer. A. Dieu ne plaise que je renonce à une si douce
+espérance! Mais je dis que ce ne sera pas aujourd'hui; je dis que cela
+n'est pas du moins prouvé, et que, dans le doute, il ne faut pas
+hasarder notre liberté; je dis que, dans tous les temps, pour exécuter
+une telle entreprise avec succès, il faudrait le vouloir, et que le
+gouvernement qui en serait chargé, que ses principaux agents ne le
+veulent pas, et qu'ils l'ont hautement déclaré.
+</P>
+
+<P>
+Enfin, voulez-vous un contre-poison sûr à toutes les illusions que l'on
+vous présente? Réfléchissez seulement sur la marche naturelle des
+révolutions. Dans des Etats constitués, comme presque tous les pays de
+l'Europe, il y a trois puissances: le monarque, les aristocrates et le
+peuple, ou plutôt le peuple est nul. S'il arrive une révolution dans ce
+pays, elle ne peut être que graduelle; elle commence par les nobles,
+par le clergé, par les riches, et le peuple les soutient lorsque son
+intérêt s'accorde avec le leur pour résister à la puissance dominante,
+qui est celle du monarque. C'est ainsi que parmi vous ce sont les
+parlements, les nobles, le clergé, les riches, qui ont donné le branle
+à la révolution; ensuite le peuple a paru. Ils s'en sont repentis, ou
+du moins ils ont voulu arrêter la révolution, lorsqu'ils ont vu que le
+peuple pouvait recouvrer sa souveraineté; mais ce sont eux qui l'ont
+commencée; et, sans leur résistance et leurs faux calculs, la nation
+serait encore sous le joug du despotisme. D'après cette vérité
+historique et morale, vous pouvez juger à quel point vous devez compter
+sur les nations de l'Europe en général; car, chez elles, loin de donner
+le signal de l'insurrection, les aristocrates, avertis par notre
+exemple même, tout aussi ennemis du peuple et de l'égalité que les
+nôtres, se sont ligués comme eux avec le gouvernement, pour retenir le
+peuple dans l'ignorance et dans les fers, et pour échapper à la
+déclaration des droits. Ne nous objectez pas les mouvements qui
+s'annoncent dans quelques parties des Etats de Léopold, et
+particulièrement dans le Brabant; car ces mouvements sont absolument
+indépendants de notre révolution et de nos principes actuels. La
+révolution du Brabant avait commencé avant la nôtre; elle fut arrêtée
+par les intrigues de la cour de Vienne, secondées par les agents de
+celle de France; elle est près de reprendre son cours aujourd'hui, mais
+par l'influence, par le pouvoir, par les richesses des aristocrates, et
+surtout du clergé qui l'avait commencée, il y a un siècle, entre les
+Pays-Bas autrichiens et nous, comme il y a un siècle entre le peuple
+des frontières de vos provinces du Nord et celui de la capitale. Votre
+organisation civile du clergé et l'ensemble de votre Constitution
+proposés brusquement aux Brabançons suffiraient pour raffermir la
+puissance de Léopold; ce peuple est condamné par l'empire de la
+superstition et de l'habitude à passer par l'aristocratie pour arriver
+à la liberté.
+</P>
+
+<P>
+Comment peut-on, sur des calculs aussi incertains que ceux-là,
+compromettre les destinées de la France et de tous les peuples?
+</P>
+
+<P>
+Je ne connais rien d'aussi léger que l'opinion de M. Brissot à cet
+égard, si ce n'est l'effervescence philanthropique <I>de M. Anacharsis
+Cloots</I>. Je réfuterai en passant, et par un seul mot, le discours
+étincelant de M. Anacharsis Cloots; je me contenterai de lui citer un
+trait de ce sage de la Grèce, de ce philosophe voyageur dont il a
+emprunté le nom. C'est, je crois, cet Anacharsis grec qui se moquait
+d'un astronome qui, en considérant le ciel avec trop d'attention, était
+tombé dans une fosse qu'il n'avait point aperçue sur la terre. Eh bien!
+l'Anacharsis moderne, en voyant dans le soleil <I>des taches pareilles à
+celles de notre Constitution</I>* [*Discours prononcé par M. Cloots à la
+Société des Amis de la Constitution. (<I>Note de Robespierre</I>.).], en
+voyant descendre du ciel l'ange de la liberté pour se mettre à la tète
+de nos légions, et exterminer, par leurs bras, tous les tyrans de
+l'univers, n'a pas vu sous ses pieds un précipice où l'on veut
+entraîner le peuple français. Puisque <I>l'orateur du genre humain</I> pense
+que la destinée de l'univers est liée à celle de la France, qu'il
+défende avec plus de réflexion les intérêts de ses clients, ou qu'il
+craigne que le genre humain ne lui retire sa procuration.
+</P>
+
+<P>
+Laissez donc, laissez toutes ces trompeuses déclamations, ne nous
+présentez pas l'image touchante du bonheur, pour nous entraîner dans
+des maux réels; donnez-nous moins de descriptions agréables, et de plus
+sages conseils.
+</P>
+
+<P>
+Vous pouvez même vous dispenser d'entrer dans de si longs détails, sur
+les ressources, sur les intérêts, sur les passions des princes et des
+gouvernements actuels de l'Europe. Vous m'avez reproché de ne les avoir
+pas assez longuement discutés. Non. Je n'en ferai rien encore, 1° parce
+que ce n'est point sur de pareilles conjectures, toujours incertaines
+de leur nature, que je veux asseoir le salut de la patrie; 2° parce que
+celui qui va jusqu'à dire que toutes les puissances de l'Europe ne
+pourraient pas, de concert avec nos ennemis intérieurs, entretenir une
+armée pour favoriser le système d'intrigue dont j'ai parlé, avance une
+proposition qui ne mérite pas d'être réfutée; 3° enfin, parce que ce
+n'est point là le noeud de la question. Car je soutiens et je prouverai
+que, soit que la cour et la coalition qui la dirige fassent une guerre
+sérieuse, soit qu'elles s'en tiennent aux préparatifs et aux menaces,
+elles auront toujours avancé le succès de leurs véritables projets.
+</P>
+
+<P>
+Epargnez-vous donc au moins toutes les contradictions que votre système
+présente à chaque instant: ne nous dites pas tantôt qu'il ne s'agit que
+d'aller donner la chasse à 20 ou 30 lieues <I>aux chevaliers de
+Coblentz</I>, et de revenir triomphants, tantôt qu'il ne s'agit de rien
+moins que de briser les fers des nations. Ne nous dites pas tantôt que
+tous les princes de l'Europe demeureront spectateurs indifférents do
+nos démêlés avec les émigrés et de nos incursions sur le territoire
+germanique, tantôt que nous renverserons le gouvernement de tous ces
+princes.
+</P>
+
+<P>
+Mais j'adopte votre hypothèse favorite, et j'en tire un raisonnement
+auquel je défie tous les partisans de votre système de répondre d'une
+manière satisfaisante. Je leur propose ce dilemme: ou bien nous pouvons
+craindre l'intervention des puissances étrangères, et alors tous vos
+calculs sont en défaut, ou bien les puissances étrangères ne se
+mêleront en aucune manière de votre expédition; dans ce dernier cas, la
+France n'a donc d'autre ennemi à craindre que cette poignée
+d'aristocrates émigrés auxquels elle faisait à peine attention il y a
+quelque temps: or, prétendez-vous que cette puissance doive nous
+alarmer? et, si elle était redoutable, ne serait-ce pas évidemment par
+l'appui gue lui prêteraient nos ennemis intérieurs pour lesquels vous
+n'avez nulle défiance? Tout vous prouve donc que cette guerre ridicule
+est une intrigue de la cour et des factions qui nous déchirent; leur
+déclarer la guerre sur la foi de la cour, violer le territoire
+étranger, qu'est-ce autre chose que seconder leurs vues? Traiter comme
+une puissance rivale des criminels qu'il suffit de flétrir, de juger,
+de punir par contumace; nommer pour les combattre des maréchaux de
+France extraordinaires contre les lois, affecter d'étaler aux yeux de
+l'univers Lafayette tout entier, qu'est-ce autre chose que leur donner
+une illustration, une importance qu'ils désirent, et qui convient aux
+ennemis du dedans qui les favorisent? La cour et les factieux ont sans
+doute des raisons d'adopter ce plan: quelles peuvent être les noires?
+<I>L'honneur du nom Français</I>, dites-vous. Juste ciel! La nation
+française déshonorée par cette tourbe de fugitifs aussi ridicules
+qu'impuissants, qu'elle peut dépouiller de leurs biens, et marquer, aux
+yeux de l'univers du sceau du crime et de la trahison! Ah! la honte
+consiste à être trompé par les artifices grossiers des ennemis de notre
+liberté. La magnanimité, la sagesse, la liberté, le bonheur, la vertu,
+voilà notre honneur. Celui que vous voulez ressusciter est l'ami, le
+soutien du despotisme; c'est l'honneur des héros de l'aristocratie, de
+tous les tyrans, c'est l'honneur du crime, c'est un être bizarre que je
+croirais né de je ne sais quelle union monstrueuse du vice et de la
+vertu, mais qui s'est rangé du parti du premier pour égorger sa mère;
+il est proscrit de la terre de la liberté; laissez cet honneur, ou
+reléguez-le au delà du Rhin; qu'il aille chercher un asile dans le
+coeur ou dans la tête des princes et des chevaliers de Coblentz.
+</P>
+
+<P>
+Est-ce donc avec cette légèreté qu'il faut traiter des plus grands
+intérêts de l'Etat?
+</P>
+
+<P>
+Avant de vous égarer dans la politique et dans les Etats des princes de
+l'Europe, commencez par ramener vos regards sur votre position
+intérieure; remettez l'ordre chez vous avant de porter la liberté
+ailleurs. Mais vous prétendez que ce soin ne doit pas même vous
+occuper, comme si les règles ordinaires du bon sens n'étaient pas
+faites pour les grands politiques. Remettre l'ordre dans les finances,
+en arrêter la déprédation, armer le peuple et les gardes nationaux,
+faire tout ce que le gouvernement a voulu empêcher jusqu'ici, pour ne
+redouter ni les attaques de nos ennemis, ni les intrigues
+ministérielles, ranimer par des lois bienfaisantes, par un caractère
+soutenu d'énergie, de dignité, de sagesse, l'esprit public et l'horreur
+de la tyrannie, qui seule peut nous rendre invincibles contre tous nos
+ennemis, tout cela ne sont que des idées ridicules; la guerre, la
+guerre, dès que la cour la demande; ce parti dispense de tout autre
+soin, on est quitte envers le peuple dès qu'on lui donne la guerre; la
+guerre contre les justiciables de la cour nationale, ou contre des
+princes allemands; confiance, idolâtrie pour les ennemis du dedans.
+Mais que dis-je? En avons-nous, des ennemis du dedans? Non, vous n'en
+connaissez pas, vous ne connaissez que Coblentz. N'avez-vous pas dit
+que le siège du mal est à Coblentz? Il n'est donc pas à Paris? Il n'y a
+donc aucune relation entre Coblentz et un autre lieu qui n'est pas loin
+de nous? Quoi! vous osez dire que ce qui a fait rétrograder la
+révolution, c'est la peur qu'inspirent à la nation les aristocrates
+fugitifs qu'elle a toujours méprisés; et vous attendez de cette nation
+des prodiges de tous les genres! Apprenez donc qu'au jugement de tous
+les Français éclairés, le véritable Coblentz est en France, que celui
+de l'évêque de Trêves n'est que l'un des ressorts d'une conspiration
+profonde tramée contre la liberté, dont le foyer, dont le centre, dont
+les chefs sont au milieu de nous. Si vous ignorez tout cela, vous êtes
+étranger à tout ce qui se passe dans ce pays-ci. Si vous le savez,
+pourquoi le niez-vous? pourquoi détourner l'attention publique de nos
+ennemis les plus redoutables, pour la fixer sur d'autres objets, pour
+nous conduire dans le piège où ils nous attendent?
+</P>
+
+<P>
+D'autres personnes, sentant vivement la profondeur de nos maux, et
+connaissant leur véritable cause, se trompent évidemment sur le remède.
+Dans une espèce de désespoir, ils veulent se précipiter sur la guerre
+étrangère, comme s'ils espéraient que le mouvement seul de la guerre
+nous rendra la vie, ou que de la confusion générale sortiront enfin
+l'ordre et la liberté. Ils commettent la plus funeste des erreurs,
+parce qu'ils ne discernent pas les circonstances et confondent des
+idées absolument distinctes. II est dans les révolutions des mouvements
+contraires et des mouvements favorables à la liberté, comme il est dans
+les maladies des crises salutaires et des crises mortelles.
+</P>
+
+<P>
+Les mouvements favorables sont ceux qui sont dirigés directement contre
+les tyrans, comme l'insurrection des Américains, ou comme celle du 14
+juillet; mais la guerre au dehors, provoquée, dirigée par le
+gouvernement dans les circonstances où nous sommes, est un mouvement à
+contre-sens, c'est une crise qui peut conduire à la mort du corps
+politique. Une telle guerre ne peut que donner le change à l'opinion
+publique, faire diversion aux justes inquiétudes de la nation, et
+prévenir la crise favorable que les attentats des ennemis de la liberté
+auraient pu amener. C'est sous ce rapport que j'ai d'abord développé
+les inconvénients de la guerre. Pendant la guerre étrangère, le peuple,
+comme je l'ai déjà dit, distrait par les événements militaires des
+délibérations politiques qui intéressent les bases essentielles de sa
+liberté, prête une attention moins sérieuse aux sourdes manoeuvres des
+intrigants qui les minent, du pouvoir exécutif qui les ébranle, à la
+faiblesse ou à la corruption des représentants qui ne les défendent
+pas. Cette politique fut connue de tout temps, et, quoi qu'en ait dit
+M. Brissot, il est applicable et frappant l'exemple des aristocrates de
+Rome que j'ai cité; quand le peuple réclamait ses droits contre les
+usurpations du sénat et des patriciens, le sénat déclarait la guerre,
+et le peuple, oubliant ses droits et ses outrages, ne s'occupait que de
+la guerre, laissait au sénat son empire, et préparait de nouveaux
+triomphes aux patriciens. La guerre est bonne pour les officiers
+militaires, pour les ambitieux, pour les agioteurs qui spéculent sur
+ces sortes d'événements; elle est bonne pour les ministres, dont elle
+couvre les opérations d'un voile plus épais et presque sacré; elle est
+bonne pour la cour, elle est bonne pour le pouvoir exécutif dont elle
+augmente l'autorité, la popularité, l'ascendant; elle est bonne pour la
+coalition des nobles, des intrigants, des modérés, qui gouvernent la
+France. Cette faction peut placer ses héros et ses membres à la tête de
+l'armée; la cour peut confier les forces de l'Etat aux hommes qui
+peuvent la servir dans l'occasion avec d'autant plus de succès qu'on
+leur aura travaillé une espèce de réputation de patriotisme; ils
+gagneront les coeurs et la confiance des soldats pour les attacher plus
+fortement à la cause du royalisme et du modérantisme; voilà la seule
+espèce de séduction que je craigne pour les soldats: ce n'est pas sur
+une désertion ouverte et volontaire de la cause publique qu'il faut me
+rassurer. Tel homme qui aurait horreur de trahir la patrie peut être
+conduit par des chefs adroits à porter le fer dans te sein des
+meilleurs citoyens; le mot perfide de républicain et de factieux,
+inventé par la secte des ennemis hypocrites de la Constitution, peut
+armer l'ignorance trompée contre la cause du peuple. Or, la destruction
+du parti patriotique est le grand objet de tous leurs complots; dès
+qu'une fois ils l'ont anéanti, que reste-t-il, si ce n'est la
+servitude? Ce n'est pas une contre-révolution que je crains; ce sont
+les progrès des faux principes, de l'idolâtrie, et la perte de l'esprit
+public. Or, croyez-vous que ce soit un médiocre avantage pour la cour
+et pour le parti dont je parle, de cantonner les soldats, de les
+camper, de les diviser en corps d'armée, de les isoler des citoyens,
+pour substituer insensiblement, sous les noms imposants de discipline
+militaire et d'honneur, l'esprit d'obéissance aveugle et absolue,
+l'ancien esprit militaire enfin, à l'amour de la liberté, aux
+sentiments populaires qui étaient entretenus par leur communication
+avec le peuple? Quoique l'esprit de l'armée soit encore bon en général,
+devez-vous vous dissimuler que l'intrigue et la suggestion ont obtenu
+des succès dans plusieurs corps, et qu'il n'est plus entièrement ce
+qu'il était dans les premiers jours de la révolution? Ne craignez-vous
+pas le système constamment suivi depuis si longtemps, de ramener
+l'armée au pur amour des rois, et de la purger de l'esprit patriotique,
+qu'on a toujours paru regarder comme une peste qui la désolait?
+Voyez-vous sans quelque inquiétude le voyage du ministre et la
+nomination de tel général fameux par les désastres des régiments les
+plus patriotes? Comptez-vous pour rien le droit de vie et de mort
+arbitraire dont la loi va investir nos patriciens militaires, dès le
+moment où la nation sera constituée en guerre? Comptez-vous pour rien
+l'autorité de la police qu'elle remet aux chefs militaires dans toutes
+nos villes frontières? A-t-on répondu à tous ces faits par la
+dissertation sur la dictature des Romains, et par le parallèle de César
+avec nos généraux? On a dit que la guerre en imposerait aux
+aristocrates du dedans, et tarirait la source de leurs manoeuvres;
+point du tout, ils devinent trop bien les intentions de leurs amis
+secrets pour en redouter l'issue; ils n'en seront que plus actifs à
+poursuivre la guerre sourde qu'ils peuvent nous faire impunément, en
+semant la division, le fanatisme, et en dépravant l'opinion. C'est
+surtout alors que le parti modéré, revêtu des livrées du patriotisme,
+dont les chefs sont les artisans de cette trame, déploiera toute sa
+sinistre influence; c'est alors qu'au nom du salut public, ils
+imposeront silence à quiconque oserait élever quelques soupçons sur la
+conduite ou sur les intentions des agents du pouvoir exécutif, sur
+lequel il reposera, des généraux qui seront devenus, comme lui,
+l'espoir et l'idole de la nation; si l'un de ces généraux est destiné à
+remporter quelque succès apparent, qui, je crois, ne sera pas fort
+meurtrier pour les émigrants, ni fatal à leurs protecteurs, quel
+ascendant ne donnera-l-il pas à son parti? quels services ne
+pourra-t-il pas rendre à la cour? C'est alors qu'on fera une guerre
+plus sérieuse aux véritables amis de la liberté, et que le système
+perfide de l'égoïsme et de l'intrigue triomphera. L'esprit public une
+fois corrompu, alors jusqu'où le pouvoir exécutif et les factieux qui
+le serviront ne pourront-ils pas pousser leurs usurpations? Il n'aura
+pas besoin de compromettre le succès de ses projets par une
+précipitation imprudente; il ne se pressera pas peut-être de proposer
+le plan de transaction dont on a déjà parlé: soit qu'il tienne à
+celui-là, soit qu'il en adopte un autre, que ne peut-il attendre du
+temps, de la langueur, de l'ignorance, des divisions intestines, des
+manoeuvres de la nombreuse cohorte de ses affidés dans le Corps
+législatif, de tous les ressorts enfin qu'il prépare depuis si
+longtemps?
+</P>
+
+<P>
+Nos généraux, dites-vous, ne nous trahiront pas; et si nous étions
+trahis, tant mieux! Je ne vous dirai pas que je trouve singulier ce
+goût pour la trahison; car je suis en cela parfaitement de votre avis.
+Oui, nos ennemis sont trop habiles pour nous trahir ouvertement, comme
+vous l'entendez; l'espèce de trahison que nous avons à redouter, je
+viens de vous la développer, celle-là n'avertit point la vigilance
+publique; elle prolonge le sommeil du peuple jusqu'au moment où on
+l'enchaîne; celle-là ne laisse aucune ressource; celle-là,... tous ceux
+qui endorment le peuple en favorisent le succès; et remarquez bien que,
+pour y parvenir, il n'est pas même nécessaire de faire sérieusement la
+guerre; il suffit de nous constituer sur le pied de guerre; il suffit
+de nous entretenir de l'idée d'une guerre étrangère: n'en recueillît-on
+d'autre avantage que les millions qu'on se fait compter d'avance, on
+n'aurait pas tout à fait perdu sa peine. Ces 20 millions, surtout dans
+le moment où nous sommes, ont au moins autant de valeur que les
+adresses patriotiques où l'on prêche au peuple la confiance et la
+guerre.
+</P>
+
+<P>
+Je décourage la nation, dites-vous; non, je l'éclaire; éclairer des
+hommes libres, c'est réveiller leur courage, c'est empêcher que leur
+courage même ne devienne l'écueil de leur liberté; et n'eussé-je fait
+autre chose que de dévoiler tant de pièges, que de réfuter tant de
+fausses idées et de mauvais principes, que d'arrêter les élans d'un
+enthousiasme dangereux, j'aurais avancé l'esprit public et servi la
+patrie.
+</P>
+
+<P>
+Vous avez dit encore que j'avais outragé les Français en doutant de
+leur courage et de leur amour pour la liberté. Non, ce n'est point le
+courage des Français dont je me méfie, c'est la perfidie de leurs
+ennemis que je crains; que la tyrannie les attaque ouvertement, ils
+seront invincibles; mais le courage est inutile contre l'intrigue.
+</P>
+
+<P>
+Vous avez été étonné, avez-vous dit, d'entendre un défenseur du peuple
+calomnier et avilir le peuple. Certes, je ne m'attendais pas à un
+pareil reproche. D'abord, apprenez que je ne suis point le défenseur du
+peuple; jamais je n'ai prétendu à ce titre fastueux; je suis du peuple,
+je n'ai jamais été que cela, je ne veux être que cela; je méprise
+quiconque a la prétention d'être quelque chose de plus. S'il faut dire
+plus, j'avouerai que je n'ai jamais compris pourquoi on donnait des
+noms pompeux à la fidélité constante de ceux qui n'ont point trahi sa
+cause; serait-ce un moyen de ménager une excuse à ceux qui
+l'abandonnent, en présentant la conduite contraire comme un effort
+d'héroïsme et de vertu? Non, ce n'est rien de tout cela; ce n'est que
+le résultat naturel du caractère de tout homme qui n'est point dégradé.
+L'amour de la justice, de l'humanité, de la liberté, est une passion
+comme une autre; quand elle est dominante, on lui sacrifie tout; quand
+on a ouvert son âme à des passions d'une autre espèce, comme à la soif
+de l'or ou des honneurs, on leur immole tout, et la gloire, et la
+justice, et l'humanité, et le peuple, et la patrie. Voilà tout le
+secret du coeur humain; voilà toute la différence qui existe entre le
+crime et la probité, entre les tyrans et les bienfaiteurs de leur pays.
+</P>
+
+<P>
+Que dois-je donc répondre au reproche d'avoir avili et calomnié le
+peuple? Non, on n'avilit point ce qu'on aime, on ne se calomnie pas
+soi-même.
+</P>
+
+<P>
+J'ai avili le peuple! Il est vrai que je ne sais point le flatter pour
+le perdre; que j'ignore l'art de le conduire au précipice par des
+routes semées de fleurs: mais en revanche, c'est moi qui sus déplaire à
+tous ceux qui ne sont pas peuple, en défendant, presque seul, les
+droits des citoyens les plus pauvres et les plus malheureux contre la
+majorité des législateurs; c'est moi qui opposai constamment la
+déclaration des droits à toutes ces distinctions calculées sur la
+quotité des impositions, qui laissaient une distance entre des citoyens
+et des citoyens; c'est moi qui défendis, non seulement les droits du
+peuple, mais son caractère et ses vertus; qui soutins contre l'orgueil
+et les préjugés que les vices ennemis de l'humanité et de l'ordre
+social allaient toujours en décroissant, avec les besoins factices et
+l'égoïsme, depuis le trône jusqu'à la chaumière; c'est moi qui
+consentis à paraître exagéré, opiniâtre, orgueilleux même, pour être
+juste.
+</P>
+
+<P>
+Le vrai moyen de témoigner son respect pour le peuple n'est point de
+l'endormir en lui vantant sa force et sa liberté, c'est de le défendre,
+c'est de le prémunir contre ses propres défauts; car le peuple même en
+a. <I>Le peuple est là</I>, est dans ce sens un mot très dangereux. Personne
+ne nous a donné une plus juste idée du peuple que Rousseau, parce que
+personne ne l'a plus aimé. "Le peuple veut toujours le bien, mais il ne
+le voit pas toujours." Pour compléter la théorie des principes des
+gouvernements, il suffirait d'ajouter: les mandataires du peuple voient
+souvent le bien, mais ils ne le veulent pas toujours. Le peuple veut le
+bien, parce que le bien public est son intérêt, parce que les bonnes
+lois sont sa sauvegarde; ses mandataires ne le veulent pas toujours,
+parce qu'ils se forment un intérêt séparé du sien, et qu'ils veulent
+tourner l'autorité qu'il leur confie au profit de leur orgueil. Lisez
+ce que Rousseau a écrit du gouvernement représentatif, et vous jugerez
+si le peuple peut dormir impunément. Le peuple cependant sent plus
+vivement et voit mieux tout ce qui tient aux premiers principes de la
+justice et de l'humanité que la plupart de ceux qui se séparent de lui;
+et son bon sens à cet égard est souvent supérieur à l'esprit des
+habiles gens; mais il n'a pas la même aptitude à démêler les détours de
+la politique artificieuse qu'ils emploient pour le tromper et pour
+l'asservir, et sa bonté naturelle le dispose à être la dupe des
+charlatans politiques. Ceux-ci le savent bien, et ils en profitent.
+</P>
+
+<P>
+Lorsqu'il s'éveille et déploie sa force et sa majesté, ce qui arrive
+une fois dans des siècles, tout plie devant lui; le despotisme se
+prosterne contre terre, et contrefait le mort, comme un animal lâche et
+féroce à l'aspect du lion; mais bientôt il se relève; il se rapproche
+du peuple d'un air caressant; il substitue la ruse à la force; on le
+croit converti; on a entendu sortir de sa bouche le mot de liberté: le
+peuple s'abandonne à la joie, à l'enthousiasme; on accumule entre ses
+mains des trésors immenses, on lui livre la fortune publique; on lui
+donne une puissance colossale; il peut offrir des appâts irrésistibles
+à l'ambition et à la cupidité de ses partisans, quand le peuple ne peut
+payer ses serviteurs que de son estime. Bientôt quiconque a des talents
+avec des vices lui appartient; il suit constamment un plan d'intrigue
+et de séduction; il s'attache surtout à corrompre l'opinion publique;
+il réveille les anciens préjugés, les anciennes habitudes qui ne sont
+point encore effacées; il entretient la dépravation des moeurs qui ne
+sont point encore régénérées; il étouffe le germe des vertus nouvelles;
+la horde innombrable de ses esclaves ambitieux répand partout de
+fausses maximes; on ne prêche plus aux citoyens que le repos et la
+confiance; le mot de liberté passe presque pour un cri de sédition; on
+persécute, on calomnie ses plus zélés défenseurs; on cherche à égarer,
+à séduire, ou à maîtriser les délégués du peuple; des hommes usurpent
+sa confiance pour vendre ses droits, et jouissent en paix des fruits de
+leurs forfaits. Ils auront des imitateurs qui, en les combattant,
+n'aspireront qu'à les remplacer. Les intrigants et les partis se
+pressent comme les flots de la mer. Le peuple ne reconnaît les traîtres
+que lorsqu'ils lui ont déjà fait assez de mal pour le braver
+impunément. A chaque atteinte portée à sa liberté, on l'éblouit par des
+prétextes spécieux, on le séduit par des actes de patriotisme
+illusoires, on trompe son zèle et on égare son opinion par le jeu de
+tous les ressorts de l'intrigue et du gouvernement, on le rassure en
+lui rappelant sa force et sa puissance. Le moment arrive où la division
+règne partout, où tous les pièges des tyrans sont tendus, où la ligue
+de tous les ennemis de l'égalité est entièrement formée, où les
+dépositaires de l'autorité publique en sont les chefs, où la portion
+des citoyens qui a le plus d'influence par ses lumières et par sa
+fortune est prête à se ranger de leur parti.
+</P>
+
+<P>
+Voilà la nation placée entre la servitude et la guerre civile. On avait
+montré au peuple l'insurrection comme un remède; mais ce remède extrême
+est-il même possible? Il est impossible que toutes les parties d'un
+empire, ainsi divisé, se soulèvent à la fois; et toute insurrection
+partielle est regardée comme un acte de révolte; la loi la punit, et la
+loi serait entre les mains des conspirateurs. Si le peuple est
+souverain, il ne peut exercer sa souveraineté, il ne peut se réunir
+tout entier, et la loi déclare qu'aucune section du peuple ne peut pas
+même délibérer. Que dis-je? Alors l'opinion, la pensée ne serait pas
+même libre. Les écrivains seraient vendus au gouvernement; les
+défenseurs de la liberté qui oseraient encore élever la voix ne
+seraient regardés que comme des séditieux; car la sédition est tout
+signe d'existence qui déplaît au plus fort; ils boiraient la ciguë,
+comme Socrate, ou ils expireraient sous le glaive de la tyrannie, comme
+Sydney, ou ils se déchireraient les entrailles, comme Caton. Ce tableau
+effrayant peut-il s'appliquer exactement à notre situation? Non; nous
+ne sommes pas encore arrivés à ce dernier terme de l'opprobre et du
+malheur où conduisent la crédulité des peuples et la perfidie des
+tyrans. On veut nous y mener; nous avons déjà fait peut-être d'assez
+grands pas vers ce but; mais nous en sommes encore à une assez grande
+distance; la liberté triomphera, je l'espère, je n'en doute pas même;
+mais c'est à condition que nous adopterons tôt ou tard, et le plus tôt
+possible, les principes et le caractère des hommes libres, que nous
+fermerons l'oreille à la voix des sirènes qui nous attire vers les
+écueils du despotisme, que nous ne continuerons pas de courir, comme un
+troupeau stupide, dans la route par laquelle on cherche à nous conduire
+à l'esclavage ou à la mort.
+</P>
+
+<P>
+J'ai dévoilé une partie des projets de nos ennemis; car je ne doute pas
+qu'ils ne recèlent encore des profondeurs que nous ne pouvons sonder;
+j'ai indiqué nos véritables dangers et la véritable cause de nos maux:
+c'est dans la nature de cette cause qu'il faut puiser le remède, c'est
+elle qui doit déterminer la conduite des représentants du peuple.
+</P>
+
+<P>
+Il resterait bien des choses à dire sur celte matière, qui renferme
+tout ce qui peut intéresser la cause de la liberté; mais j'ai déjà
+occupé trop longtemps les moments de la société: si elle me l'ordonne,
+je remplirai cette tâche dans une autre séance.
+</P>
+
+<BR>
+
+<P CLASS="noindent">
+(La Société a ordonné l'impression de ce discours et invité M.
+Robespierre à lui communiquer le reste de ses vues.)
+</P>
+
+<BR><BR>
+
+<HR ALIGN="center" WIDTH="80%">
+
+<BR><BR>
+
+<A NAME="17920111"></A>
+<P CLASS="intro">
+<I>Suite du discours de Maximilien Robespierre sur la guerre prononcé
+a la société des amis de la constitution le 11 janvier 1792, l'an
+quatrième de la révolution</I> (11 janvier 1792)
+</P>
+
+<BR><BR>
+
+<P>
+Est-il vrai qu'une nouvelle jonglerie ministérielle ait donné le change
+aux amis de la liberté sur le véritable objet des projets de ses
+ennemis? Est-il vrai qu'une proclamation illusoire émanée du Comité des
+Tuileries ait suffi pour renverser en un moment nos principes, et nous
+faire perdre de vue toutes les vérités dont l'évidence nous avait
+frappés? Est-il vrai que les tyrans de la France aient eu quelque
+raison de croire que les citoyens, dont ils feignent de redouter
+l'énergie, ne sont que des êtres faibles et versatiles, qui
+applaudissent tour à tour au mensonge et à la vérité; qui, changeant du
+jour au lendemain de sentiments et de systèmes, leur laissent tous les
+moyens d'exécuter impunément le plan de conspiration qu'ils suivent
+avec autant de constance que d'activité? Non; je vais vous prouver, du
+moins, que les nouvelles ruses de nos ennemis intérieurs confirment
+notre système: on s'épargnerait à cet égard beaucoup de discussions, si
+l'on voulait ne jamais sortir du véritable état de la question.
+</P>
+
+<P>
+Toute celle où je vais entrer n'aura d'autre but que d'y ramener encore
+une fois mes adversaires.
+</P>
+
+<P>
+Est-il question de savoir si la guerre doit être offensive ou
+défensive; si la guerre offensive a plus ou moins d'inconvénients; si
+la guerre doit être faite dans quinze jours ou dans six mois? Point du
+tout; il s'agit, comme nous l'avons prouvé, de connaître la trame
+ourdie par les ennemis intérieurs de notre liberté qui nous suscitent
+la guerre, et de choisir les moyens les plus propres à les déjouer.
+Pourquoi jeter un voile sur cet objet essentiel? Pourquoi n'oser
+effleurer tant d'ennemis puissants, qu'il faut démasquer et combattre?
+Pourquoi prêcher la confiance lorsqu'elle est impossible? Je demande
+aussi la guerre; mais je dirai à qui et comment il faut la faire.
+</P>
+
+<P>
+Tout le monde paraît convenir qu'il existe en France une faction
+puissante qui dirige les démarches du pouvoir exécutif, pour relever la
+puissance ministérielle sur les ruines de la souveraineté nationale: on
+a nommé les chefs de cette cabale; on a développé leur projet; la
+France entière a connu, par une fatale expérience, leur caractère et
+leurs principes. J'ai aussi examiné leur système; j'ai vu, dans la
+conduite de la cour, un plan constamment suivi d'anéantir les droits du
+peuple, et de renverser, autant qu'il était en elle, l'ouvrage de la
+révolution: elle a proposé la guerre, j'ai rapporté cette mesure à son
+système; je n'ai pas cru qu'elle voulût perdre les émigrés, détrôner
+leurs protecteurs, les princes étrangers, qui faisaient cause commune
+avec elle, et professaient pour elle un attachement exclusif, au moment
+où elle était en guerre avec le peuple français; leur langage, leur
+conduite étaient trop grossièrement concertés avec elle; les rebelles
+étaient trop évidemment ses satellites et ses amis; elle avait trop
+constamment favorisé leurs efforts et leur insolence; elle venait au
+moment de leur accorder des preuves éclatantes de protection, en les
+dérobant au décret porté contre eux par l'Assemblée nationale; elle
+avait accordé en même temps la même faveur à des ennemis intérieurs
+encore plus dangereux; tout annonçait aux yeux les moins clairvoyants
+le projet formé par elle de troubler la France au dedans en la faisant
+menacer au dehors, pour reprendre au sein du désordre et de la terreur
+une puissance fatale à la liberté naissante.
+</P>
+
+<P>
+Les intentions de la cour étant évidemment suspectes, quel parti
+fallait-il prendre sur la proposition de la guerre? Applaudir, adorer,
+prêcher la confiance, et donner des millions? Non; il fallait
+l'examiner scrupuleusement, en pénétrer les motifs, en prévoir les
+conséquences, faire un retour sur soi-même, et prendre les mesures les
+plus propres à déconcerter les desseins des ennemis de la liberté, en
+assurant le salut de l'Etat.
+</P>
+
+<P>
+Tel est l'esprit que j'ai porté dans cette discussion: j'ai mieux aimé
+la traiter sous ce point de vue, que de présenter le tableau brillant
+des avantages et des merveilles d'une guerre terminée par une
+révolution universelle; la conduite de celte guerre était entre les
+mains de la cour; la cour ne pouvait la regarder que comme un moyen de
+parvenir à son but; j'ai prouvé que, pour atteindre ce but, elle
+n'avait pas même besoin de faire actuellement la guerre, et d'entrer en
+campagne; qu'il lui suffisait de la faire désirer, de la faire regarder
+comme nécessaire, et de se faire autoriser à en ordonner actuellement
+tous les préparatifs.
+</P>
+
+<P>
+Rassembler une grande force sous ses drapeaux; cantonner et camper les
+soldats, pour les ramener plus facilement à l'idolâtrie pour le chef
+suprême de l'armée, et à l'obéissance passive, en les séparant du
+peuple, et en les occupant uniquement d'idées militaires; donner une
+grande importance et une grande autorité aux généraux jugés les plus
+propres à exciter l'enthousiasme des citoyens armés et à servir la
+cour; augmenter l'ascendant du pouvoir exécutif, qui se déploie
+particulièrement lorsqu'il paraît chargé de veiller à la défense de
+l'Etat; détourner le peuple du soin de ses affaires domestiques, pour
+l'occuper de sa sûreté extérieure; faire triompher la cause du
+royalisme, du modérantisme, du machiavélisme, dont les chefs sont des
+patriciens militaires; préparer ainsi au ministère et à sa faction les
+moyens d'étendre de jour en jour ses usurpations sur l'autorité
+nationale et sur la liberté, voilà l'intérêt suprême de la cour et du
+ministère. Or, cet intérêt était satisfait, leur but était rempli, dès
+le moment où l'on adoptait leurs propositions de guerre.
+</P>
+
+<P>
+C'est dans cette situation que l'on vient nous présenter je ne sais
+quelle proclamation affichée partout, où l'on défend toute incursion
+jusqu'au 15 janvier; des actes de certains princes allemands, qui
+assurent qu'ils ont pris les mesures nécessaires pour dissiper les
+rassemblements qui pouvaient nous alarmer. Le roi, dit-on, va sans
+doute vous annoncer que les puissances ont fait cesser tous les
+prétextes de guerre; donc la cour ne veut pas la guerre... Eh quoi!
+sommes-nous donc encore assez novices pour être toujours dupes de tous
+les subterfuges par lesquels une politique perfide cherche à nous
+tromper? Et quel que soit le motif qui l'ait déterminée à ces actes
+extérieurs, ne voyez-vous pas qu'ils prouvent la nécessité de se tenir
+en garde contre les pièges qu'elle vous a tendus? Quel est l'intérêt de
+la cour, si ce n'est de vous rassurer sur ses intentions perverses? Et
+ne suffit-il pas que l'empressement avec lequel elle avait ouvertement
+demandé la guerre, et fait prêcher la guerre par tous ses organes, ait
+excité la défiance des citoyens, pour qu'elle prenne aujourd'hui le
+parti de faire croire qu'elle ne veut pas la guerre? Que diriez-vous,
+vous qui faites dépendre vos opinions de toutes ces apparences
+trompeuses et contradictoires, qu'on ne cesse de nous présenter pour
+tenir l'opinion en suspens; que diriez-vous, si elle n'avait d'autre
+but que de se faire envoyer par l'Assemblée nationale un second message
+qui la presserait de faire, le plus tôt possible, cette guerre qu'elle
+désire, de manière qu'en la déclarant elle ne parût que céder au voeu
+des représentants de la nation?
+</P>
+
+<P>
+Il est vrai que cette conjecture vraisemblable peut être effacée par
+une autre qui ne l'est pas moins, mais qui ne serait pas plus favorable
+au système que je combats: c'est celle que mes adversaires adoptent
+eux-mêmes quand ils supposent que la cour ne veut pas actuellement
+commencer la guerre, et qu'elle a intérêt de la différer quelque temps.
+Cette intention est possible encore; elle peut même se concilier
+naturellement avec celle que je viens de développer: mais cela même est
+un des inconvénients attachés au parti que vous prenez de vous livrer à
+des projets de guerre avec un gouvernement tel que le vôtre. Cela
+prouve que vous deviez déconcerter ses vues pernicieuses par des
+mesures d'une nature différente, comme je le ferai voir dans la suite;
+c'est une nouvelle preuve que tous vos raisonnements portent à faux,
+quand vous parlez toujours de la guerre, comme si elle devait être
+faite et conduite par le peuple français en personne, et comme si nos
+ennemis intérieurs n'étaient pour rien dans tout cela.
+</P>
+
+<P>
+Au lieu de débiter avec emphase tant de lieux communs sur les effets
+miraculeux de la déclaration des droits, et sur la conquête de la
+liberté du monde; au lieu de nous réciter les exploits des peuples qui
+ont conquis la leur en combattant contre leurs propres tyrans, il
+fallait calculer les circonstances où nous sommes, et les effets de
+notre Constitution. N'est-ce pas au pouvoir exécutif seul qu'elle donne
+le droit de proposer la guerre, d'en faire les préparatifs, de la
+diriger, de la suspendre, de la ralentir, de l'accélérer, de choisir le
+moment et de régler les moyens de la faire? Comment briserez-vous
+toutes ces entraves? Renverserez-vous cette même Constitution, lors
+même que jusqu'ici vous n'avez pu déployer assez d'énergie pour la
+faire exécuter? D'ailleurs, qu'opposeriez-vous à tant de motifs
+spécieux que le pouvoir exécutif vous présentera? Que lui
+répondrez-vous, quand il vous dira, quand les princes étrangers vous
+prouveront, par des actes authentiques, qu'ils auront dissipé les
+rassemblements, qu'ils auront pris toutes les mesures nécessaires pour
+les mettre hors d'état de tenter contre vous aucun projet hostile? Quel
+prétexte légitime vous restera-t-il, lorsqu'ils vous auront donné la
+satisfaction que le pouvoir exécutif exigeait au nom de la nation? Il
+est vrai que bientôt on pourra recommencer sourdement les mêmes
+manoeuvres; il est vrai que l'on pourra ménager un moment favorable
+pour renouveler vos alarmes, et pour entreprendre une guerre sérieuse
+ou simulée, dirigée par notre gouvernement même; mais, avant que cette
+nouvelle intrigue éclate, comment la prouverez-vous? quels moyens
+aurez-vous d'agir? L'un veut attaquer les émigrés et les princes
+allemands; les autres veulent déclarer la guerre à Léopold; d'autres
+veulent qu'elle commence demain; d'autres consentent à attendre que les
+préparatifs soient faits, ou que l'hiver soit passé; d'autres enfin
+s'en rapportent au patriotisme du ministre, et à la sagesse du pouvoir
+exécutif, pour lesquels ils prétendent que nous devons avoir une pleine
+confiance. Mais au milieu de toutes ces opinions diverses, ce sera
+toujours le pouvoir exécutif seul qui décidera; c'est la nature de la
+chose qui le veut; c'était à vous à ne pas vous engager dans un système
+qui entraîne nécessairement tous ces inconvénients, et qui nous met à
+la merci de la cour et du ministère. Mais quoi! ne voyez-vous pas que
+le pouvoir exécutif recueille déjà les fruits de l'adresse avec
+laquelle il vous a attiré dans ses pièges? Vous demandez s'il veut la
+guerre, quand il fera la guerre; que lui importe? que vous importe à
+vous-même? Il jouit déjà des avantages de la guerre; et il est vrai de
+dire, en ce sens, que la guerre est déjà commencée par vous. N'a-t-il
+pas déjà rassemblé des armées dont il dispose? N'a-t-il pas déjà reçu
+des preuves solennelles de confiance et d'idolâtrie de la part de nos
+représentants? N'a-t-il pas obtenu des millions, dans le moment où la
+corruption est la plus dangereuse ennemie de la liberté? N'a-t-il pas
+fait violer nos lois et remporté une victoire sur nos principes, en
+faisant donner à deux de ses généraux des honneurs extraordinaires et
+anticipés, qui ne retracent que l'esprit et les préjugés de l'ancien
+régime? Un autre n'a-t-il pas obtenu le commandement de nos armées,
+dont les fonctions sacrées et délicates qu'il venait de quitter, dont
+la Constitution l'écartait? N'a-t-on pas vu le président du Corps
+législatif prodiguant à cet individu des hommages que l'on pourrait à
+peine accorder impunément aux libérateurs de leur pays, donner à la
+nation le dangereux exemple du plus ridicule engouement? N'a-t-on pas
+vu un homme destiné dès longtemps à l'exécution des desseins de la
+cour, célèbre par la pertinacité avec laquelle il a suivi le projet
+ambitieux d'attacher à sa personne la multitude des citoyens armés,
+provoquer et recevoir sur son passage des honneurs qui étaient autant
+d'insultes aux mânes des patriotes immolés au champ de la fédération, à
+ceux des soldats égorgés à Nancy, autant d'outrages à la liberté et à
+la patrie, autant de sinistres témoignages des erreurs de l'opinion et
+de la faiblesse de l'esprit public, autant d'effrayants pronostics des
+maux que nous pouvons craindre de l'influence d'une coalition qui a
+déjà porté tant de coups mortels à notre Constitution? La violation des
+principes sur lesquels la liberté repose, la décadence de l'esprit
+public, sont des calamités plus terribles que la perte d'une bataille,
+et elles sont le premier fruit du plan ministériel que j'ai combattu.
+Que peut-on attendre pour l'esprit public d'une guerre commencée sous
+de tels auspices? Les victoires mêmes de nos généraux seraient plus
+funestes que nos défaites mêmes. Oui, quelle que soit l'issue de ce
+plan, elle ne peut qu'être fatale. Les émigrés prennent-ils le parti de
+se dissiper sans retour? ce qui serait l'hypothèse la plus favorable et
+la moins vraisemblable. Toute la gloire en appartient à la cour et à
+ses partisans; et dès lors ils écrasent le Corps législatif de leur
+ascendant; environnés des forces immenses qu'ils ont rassemblées,
+objets de l'enthousiasme et de la confiance universelle, ils peuvent
+poursuivre avec une incroyable facilité le projet de relever
+insensiblement leur puissance sur les débris de la liberté faible et
+mal affermie. Les apparences de paix, qu'ils semblent nous présenter,
+ne sont-elles qu'un jeu perfide concerté avec nos ennemis extérieurs,
+soit pour calmer les inquiétudes des patriotes, en cachant leur ardeur
+pour la guerre, soit pour la différer à une époque plus favorable?
+</P>
+
+<P>
+Leur faut-il encore quelque délai pour mieux préparer le succès de la
+grande conspiration qu'ils méditent? Enfin, ne veulent-ils que sonder
+les esprits et épier l'occasion, pour s'arrêter à celui de tous les
+plans contraires à la liberté que les circonstances leur permettront
+d'adopter avec plus de succès? Quel que puisse être le résultat de
+toutes ces combinaisons, il est un point incontestable: c'est qu'il
+tient au parti imprudent qu'on a pris, qu'on semble vouloir soutenir,
+au refus de vouloir reconnaître de bonne foi les desseins de nos
+ennemis, et de les déconcerter par les moyens convenables. Ces moyens,
+quels sont-ils?
+</P>
+
+<P>
+Avant de les indiquer, je veux m'armer de l'autorité de l'Assemblée
+nationale, qui avait elle-même reconnu d'abord la nécessité de prendre
+des mesures d'une nature différente de celles qu'on a proposées depuis,
+parce que cette circonstance est propre à répandre une nouvelle lumière
+sur la question, et à mettre dans un jour plus grand la politique du
+parti contraire à la cause du peuple.
+</P>
+
+<P>
+Celles qu'elle avait adoptées tendaient, non à faire la guerre, que les
+intrigues de la cour nous préparaient depuis longtemps, mais à la
+prévenir; je parle du premier décret sur les émigrés, dont la sagesse
+et l'utilité ont été attestées par le <I>veto</I>. Le plan de la cour
+exigeait le <I>veto</I>, parce que la cour voulait la guerre: la même raison
+imposait à l'Assemblée nationale la nécessité d'une résolution
+contraire, aussi sage et plus vigoureuse que le premier décret. Je
+dirai tout à l'heure quelle était cette résolution. L'Assemblée
+nationale ne l'a point prise; elle s'est laissé engager dans les
+défilés où le pouvoir exécutif voulait l'amener; un de ces hommes qui
+cachaient, sous le voile du patriotisme, les intentions les plus
+favorables pour la cause du pouvoir exécutif, l'a entraînée, par tous
+ces moyens plausibles et artificieux qui subjuguent la crédulité de
+beaucoup de patriotes, à proposer elle-même des mesures hostiles contre
+les petits princes d'Allemagne.
+</P>
+
+<P>
+La cour a saisi, comme de raison, cette ouverture avec avidité;
+l'ancien ministre de la guerre, trop décrié, s'est retiré; on en a
+montré un nouveau, qui a débuté par des démonstrations incroyables de
+patriotisme. Ensuite, on est venu annoncer des mesures de guerre; le
+<I>veto</I> a été oublié, et même approuvé; le seul parti sage que l'on
+pouvait prendre a été perdu de vue; on est tombé aux genoux du ministre
+et du roi; l'abandon, l'enthousiasme, l'engouement est devenu le
+sentiment dominant; tous les actes subséquents ont eu pour but de le
+faire passer dans l'âme de tous les Français; la guerre, la confiance
+dans les agents de la cour a été le mot de ralliement, répété par tous
+les échos de la cour et du ministère; le ministre même avait osé se
+permettre des insinuations calomnieuses contre ceux qui démentiraient
+ce langage; et si nous avions eu la faiblesse de céder ici aux conseils
+timides qui nous imposaient le silence sur une si grande question, ce
+penchant funeste n'eût pas même été balancé par le plus léger
+contrepoids, et on eût été dispensé de prendre les nouveaux détours
+qu'on emploie, qu'on emploiera encore pour nous tromper.
+</P>
+
+<P>
+Cependant, voyez quels avantages celte conduite donnait à la cour; ce
+n'était point assez de paralyser le Corps législatif, de contredire le
+voeu du peuple impunément, et, de l'aveu du peuple même, de prendre sur
+l'Assemblée nationale un fatal ascendant, et de paraître, aux yeux de
+la nation, l'arbitre des destinées de l'Etat; elle parvenait à son but
+favori, de s'entourer d'une grande force publique à ses ordres, et de
+nous constituer en état de guerre, sans exciter la défiance, sans
+trahir ses désirs et son secret, en paraissant se rendre au voeu de
+l'Assemblée nationale. La protection constante que le ministère avait
+accordée aux émigrations et aux émigrants; son attention à favoriser la
+sortie des armes et de notre numéraire; son silence imperturbable sur
+tout ce qui se passait depuis deux ans chez les princes étrangers; le
+concert ardent qui régnait entre lui et les cours de l'Europe; le refus
+constant de se rendre aux plaintes de tous les départements qui
+demandaient des armes pour les gardes nationales; tous les faits qui
+annonçaient le projet de nous placer entre la crainte d'une guerre
+extérieure et le sentiment de notre faiblesse intérieure, entre la
+guerre civile et une attaque étrangère, pour nous amener à une honteuse
+capitulation sur la liberté; enfin, le <I>veto</I> contre le décret qui
+rompait toutes ces mesures; et ensuite, la proposition dés mesures de
+guerre contre ceux que l'on protégeait; c'est en vain que le concours
+de toutes ces circonstances révélait aux hommes les moins clairvoyants
+le secret de la cour, annonçait qu'elle était enfin parvenue, par des
+routes détournées, au grand but de toutes ses manoeuvres, qui était la
+guerre simulée ou sérieuse. On oubliait que c'était elle qui nous
+l'avait suscitée; pour la remercier de son zèle à la proposer, on la
+félicitait du succès de ses propres perfidies, et on semblait craindre
+que le peuple ne fût ni assez confiant, ni assez aveugle. Tels sont les
+dangers auxquels la bonne foi des députés du peuple est exposée, que,
+guidée par le même sentiment de patriotisme, et dans la même affaire,
+la majorité de nos représentants, après avoir rendu un décret pour
+prévenir la guerre préparée par nos ennemis du dedans, inclinait
+elle-même à la guerre, lorsque ceux-ci venaient la provoquer, et
+prenait des mains du pouvoir exécutif le poison pour nous le présenter,
+parce que le pouvoir exécutif ne lui avait pas permis d'appliquer le
+remède.
+</P>
+
+<P>
+Que fallait-il donc faire, et que peut-on faire encore? Il fallait
+persister dans la première mesure, puisque le salut de l'Etat
+l'exigeait, et que le voeu de la nation la réclamait, puisque la
+conduite contraire compromettait la liberté et l'autorité des
+représentants. Il fallait maintenir la Constitution, qui refuse
+formellement au pouvoir exécutif le droit d'anéantir d'une manière
+absolue les décrets du Corps législatif, et surtout de lui ôter le
+pouvoir de sauver l'Etat. A qui appartient-il de défendre les principes
+de la Constitution attaqués? Quel en est l'interprète légitime, si ce
+ne sont les représentants du peuple, à moins qu'on n'aime mieux dire
+que c'est le peuple lui-même? Or, je pense que les intrigants de la
+cour et tous les ennemis du peuple n'aimeraient pas mieux son tribunal
+que celui de ses délégués. Le Corps législatif pouvait donc, il devait
+déclarer le <I>veto</I> contraire au salut du peuple et à la Constitution.
+Ce coup de vigueur eût étourdi la cour; il eût déconcerté la ligue de
+nos ennemis, et épouvanté tous les tyrans. Vous auriez vu ceux qui
+veulent entraîner dans le même précipice et le peuple et le monarque,
+perdre aussi toute leur audace et toutes leurs ressources, qui ne sont
+fondées que sur l'influence de leur parti dans l'Assemblée nationale;
+ils n'auraient osé tenter contre elle une lutte inutile et terrible;
+ou, s'ils l'avaient osé, le voeu public hautement prononcé, l'intérêt
+public, l'indignation qu'inspirait l'audace des rebelles, et la
+protection qui leur était donnée, le génie de la nation enfin éveillé
+dans cette occasion heureuse, par la vertu des représentants autant que
+par l'intérêt suprême du salut public, aurait assuré la victoire à
+l'Assemblée nationale, et cette victoire eût été celle de la raison et
+de la liberté: c'était là une de ces occasions uniques dans l'histoire
+des révolutions que la Providence présente aux hommes, et qu'ils ne
+peuvent négliger impunément; puisque enfin il faut que tôt ou tard le
+combat s'engage entre la cour et l'Assemblée nationale, ou plutôt
+puisque dès longtemps il s'est engagé entre l'une et l'autre un combat
+à mort, il fallait saisir ce moment; alors nous n'aurions pas eu à
+craindre de voir le pouvoir exécutif avilir et maîtriser nos
+représentants, les condamner à une honteuse inaction, ou ne leur délier
+les mains que pour augmenter sa puissance, et favoriser ses vues
+secrètes; dès lors nous n'aurions pas été menacés du malheur de voir
+tous les efforts du patriotisme échouer contre la puissance active de
+l'intrigue, et contre la force d'inertie, de l'ignorance, de la
+faiblesse et de la lâcheté.
+</P>
+
+<P>
+Ce qu'on a pu faire alors, peut-on le faire encore? Peut-être avec
+moins d'avantage et de facilité: ce n'est pas que les représentants du
+peuple n'aient toujours le droit de le sauver; ce n'est pas qu'ils
+puissent jamais renoncer à ce droit; ce n'est pas que je ne pense
+encore qu'ils ont assez de crédit auprès de lui pour lui faire
+connaître son véritable intérêt, quand c'est de bonne foi qu'ils le
+défendent, et même que le bon sens du peuple éclairé par cet intérêt
+sacré n'aille quelquefois plus loin à cet égard que la sagacité même de
+ses représentants; je pense même que l'opinion publique sur les causes
+et sur le but de la guerre proposée s'est déjà assez clairement
+manifestée pour faire pressentir que le peuple désire de voir
+l'Assemblée nationale revenir à une résolution plus utile à ses
+intérêts, et moins favorable aux projets criminels de ses ennemis.
+Cependant je ne me dissimule pas que ce parti pourrait rencontrer des
+difficultés d'un autre genre; que les hommes reviennent difficilement
+sur leurs premières démarches; que quelquefois même, à force d'avoir
+raison, on devient insupportable et presque suspect; et qu'en demeurant
+toujours invariablement attaché à la vérité et aux seuls principes qui
+puissent sauver la patrie, on s'expose aux attaques de tous les sages,
+de tous les modérés, de tous ces mortels privilégiés qui savent
+concilier la vérité avec le mensonge, la liberté avec la tyrannie, le
+vice avec la vertu.
+</P>
+
+<P>
+Je me garderai donc bien de proposer ce parti sévère, de déployer cette
+raideur inflexible; je transige, je demande à capituler.
+</P>
+
+<P>
+Je ne m'occuperai donc pas de ce <I>veto</I> lancé, au nom du roi, par des
+hommes qui se soucient fort peu du roi, mais qui détestent le peuple,
+et voudraient se baigner dans le sang des patriotes, pour régner...
+Mais je dis que dans la position où ce <I>veto</I> et les faits qui l'ont
+suivi ont mis l'Assemblée nationale et la nation, il ne reste plus
+qu'un moyen de salut paisible et constitutionnel; c'est que l'Assemblée
+législative reprenne un caractère d'autant plus imposant qu'elle a
+jusqu'ici laissé plus d'avantages aux ministres et à leurs valets;
+c'est qu'elle comprenne que ses ennemis, comme ceux du peuple, sont les
+ennemis de l'égalité; que le seul ami, le seul soutien de la liberté,
+c'est le peuple; c'est qu'elle soit fière et inexorable pour les
+ministres et pour la cour, sensible et respectueuse pour le peuple;
+c'est qu'elle se hâte de porter les lois que sollicite l'intérêt des
+citoyens les plus malheureux, et que repoussent l'orgueil et la
+cupidité de ceux que l'on appelait grands; c'est qu'elle se hâte de
+faire droit sur les plaintes du peuple, que l'Assemblée constituante a
+trop négligées; c'est qu'elle oppose au pouvoir de l'intrigue, de l'or,
+de la force, de la corruption, la puissance de la justice, de
+l'humanité, de la vertu; c'est qu'elle use des moyens immenses qui sont
+entre ses mains de remonter l'esprit public et la chaleur du
+patriotisme au degré des premiers jours où la liberté fut conquise pour
+un moment, l'esprit public sans lequel la liberté n'est qu'un mot, avec
+lequel toutes les puissances étrangères et intérieures viendront se
+briser contre les bases de la Constitution française. Je ne citerai
+qu'un exemple: on travaille votre armée; si vous êtes là-dessus dans
+une profonde sécurité, si tout ce qui se passe depuis quelque temps, si
+les voyages mêmes et les cajoleries de votre nouveau ministre ne vous
+sont pas suspectes, vous vous trompez cruellement; on lui donne des
+chefs propres à la ramener aux vils sentiments du royalisme et de
+l'idolâtrie, sous les spécieux prétextes de l'ordre, de l'honneur et de
+la monarchie. Eh bien! déployez votre autorité législative, pour rendre
+aux soldats des avantages que les principes de la Constitution,
+d'accord avec la discipline militaire, leur assuraient, et que
+l'intérêt des patriciens militaires de l'Assemblée constituante leur a
+ravis; consultez le code militaire et vos principes, et l'armée est au
+peuple et à vous... Je n'en dirai pas davantage... On sait assez, sans
+que je le dise, par quels moyens les représentants du peuple peuvent le
+servir, l'honorer, l'élever à la hauteur de la liberté, et forcer
+l'orgueil et tous les vices à baisser devant lui un front respectueux.
+Chacun sent que si l'Assemblée nationale déploie ce caractère, nous
+n'aurons plus d'ennemis. Ce serait donc en vain que mes adversaires
+voudraient rejeter ces moyens-là, sous le prétexte qu'ils seraient trop
+simples, trop généreux: on ne se dispense pas de remplir un devoir
+sacré, en cherchant à donner à la place un supplément illusoire et
+pernicieux. Lorsqu'un malade capricieux refuse un remède salutaire, et
+puis un autre, et qu'il dit: "je veux guérir avec du poison", s'il
+meurt, ce n'est point au remède qu'il faut s'en prendre, c'est au
+malade. Que, réveillé, encouragé par l'énergie de ses représentants, le
+peuple reprenne cette attitude qui fit un moment trembler tous ses
+oppresseurs; domptons nos ennemis du dedans; guerre aux conspirateurs
+et au despotisme, et ensuite marchons à Léopold; marchons à tous les
+tyrans de la terre: c'est à cette condition qu'un nouvel orateur, qui,
+à la dernière séance, a soutenu mes principes, en prétendant qu'il les
+combattait, a demandé la guerre; c'est à cette condition, et non au cri
+de guerre et aux lieux communs sur la guerre, dès longtemps appréciés
+par cette Assemblée, qu'il a dû les applaudissements dont il a été
+honoré.
+</P>
+
+<P>
+C'est à cette condition que moi-même je demande à grands cris la
+guerre. Que dis-je? Je vais bien plus loin que mes adversaires
+eux-mêmes; car si cette condition n'est pas remplie, je demande encore
+la guerre; je la demande, non comme un acte de sagesse, non comme une
+résolution raisonnable, mais comme la ressource du désespoir; je la
+demande à une autre condition, qui, sans doute, est convenue entre
+nous; car je ne pense pas que les avocats de la guerre aient voulu nous
+tromper; je la demande telle qu'ils nous la dépeignent; je la demande
+telle que le génie de la liberté la déclarerait, telle que le peuple
+français la ferait lui-même, et non telle que de vils intrigants
+pourraient la désirer et telle que des ministres et des généraux, même
+patriotes, pourraient nous la faire.
+</P>
+
+<P>
+Français! hommes du 14 juillet, qui sûtes conquérir la liberté sans
+guide et sans maître, venez, formons cette armée qui doit affranchir
+l'univers. Où est-il le général, qui, imperturbable défenseur des
+droits du peuple, éternel ennemi des tyrans, ne respira jamais l'air
+empoisonné des cours, dont la vertu austère est attestée par la haine
+et par la disgrâce de la cour, ce général, dont les mains, pures du
+sang innocent et des dons honteux du despotisme, sont dignes de porter
+devant nous l'étendard sacré de la liberté? Où est-il, ce nouveau
+Caton, ce troisième Brutus, ce héros encore inconnu? Qu'il se
+reconnaisse à ces traits; qu'il vienne; mettons-le à notre tête... Où
+est-il? Où sont-ils ces héros, qui, au 14 juillet, trompant l'espoir
+des tyrans, déposèrent leurs armes aux pieds de la patrie alarmée?
+Soldats de Château-Vieux, approchez, venez guider nos efforts
+victorieux... Où êtes-vous?... Hélas! on arracherait plutôt sa proie à
+la mort, qu'au despotisme ses victimes! Citoyens, qui, les premiers,
+signalâtes votre courage devant les murs de la Bastille, venez, la
+patrie, la liberté vous appelle aux premiers rangs. Hélas! on ne vous
+trouve nulle part; la misère, la persécution, la haine de nos despotes
+nouveaux vous a dispersés. Venez, du moins, soldats de tous ces corps
+immortels qui ont déployé le plus ardent amour pour la cause du peuple.
+Quoi! le despotisme que vous aviez vaincu vous a punis de votre civisme
+et de votre victoire; quoi! frappés de cent mille ordres arbitraires et
+impies, cent mille soldats, l'espoir de la liberté, sans vengeance,
+sans état et sans pain, expient le tort d'avoir trahi le crime pour
+servir la vertu! Vous ne combattez pas non plus avec nous, citoyens,
+victimes d'une loi sanguinaire, qui parut trop douce encore à tous ces
+tyrans qui se dispensèrent de l'observer pour vous égorger plus
+promptement. Ah! qu'avaient fait ces femmes, ces enfants massacrés? Les
+criminels tout-puissants ont-ils peur aussi des femmes et des enfants?
+Citoyens du Comtat, de cette cité malheureuse, qui crut qu'on pouvait
+impunément réclamer le droit d'être Français et libres; vous qui
+pérîtes sous les coups des assassins, outragés par nos tyrans; vous qui
+languissez dans les fers où ils vous ont plongés, vous ne viendrez
+point avec nous: vous ne viendrez pas non plus, citoyens infortunés et
+vertueux, qui dans tant de provinces avez succombé sous les coups du
+fanatisme, de l'aristocratie et de la perfidie! Ah! Dieu! que de
+victimes, et toujours dans le peuple, toujours parmi les plus généreux
+patriotes, quand les conspirateurs puissants respirent et triomphent!
+</P>
+
+<P>
+Venez au moins, gardes nationales qui vous êtes spécialement dévouées à
+la défense de nos frontières dans cette guerre dont une cour perfide
+nous menace, venez. Quoi! vous n'êtes point encore armés? Quoi! depuis
+deux ans vous demandez des armes, et vous n'en avez pas? Que dis-je? On
+vous a refusé des habits, on vous condamne à errer sans but, de
+contrées en contrées, objet des mépris du ministère et de la risée des
+patriciens insolents qui vous passent en revue, pour jouir de votre
+détresse. N'importe, venez; nous confondrons nos fortunes pour vous
+acheter des armes; nous combattrons tout nus, comme les Américains...
+venez. Mais attendrons-nous, pour renverser les trônes des despotes de
+l'Europe, attendrons-nous les ordres du bureau de la guerre?
+Consulterons-nous, pour cette noble entreprise, le génie de la liberté
+ou l'esprit de la cour? Serons-nous guidés par ces mêmes patriciens,
+ses éternels favoris, dans la guerre déclarée au milieu de nous, entre
+la noblesse et le peuple? Non. Marchons nous-mêmes à Léopold; ne
+prenons conseil que de nous-mêmes. Mais, quoi! voilà tous les orateurs
+de la guerre qui m'arrêtent; voilà M. Brissot qui me dit qu'il faut que
+M. <I>le comte de Narbonne</I> conduise toute cette affaire; qu'il faut
+marcher sous les ordres de M. <I>le marquis de la Fayette</I>... que c'est
+au pouvoir exécutif qu'il appartient de mener la nation à la victoire
+et à la liberté. Ah! Français! ce seul mot a rompu tout le charme; il
+anéantit tous mes projets. Adieu la liberté des peuples! Si tous les
+sceptres des princes d'Allemagne sont brisés, ce ne sera point par de
+telles mains. L'Espagne sera quelque temps encore l'esclave de la
+superstition, du royalisme et des préjugés; le Stathouder et sa femme
+ne sont point encore détrônés; Léopold continuera d'être le tyran de
+l'Autriche, du Milanais, de la Toscane, et nous ne verrons point de
+sitôt Caton et Cicéron remplacer au conclave le pape et les cardinaux.
+Je le dis avec franchise: si la guerre, telle que je l'ai présentée,
+est impraticable, si c'est la guerre de la cour, des ministres, des
+patriciens, des intrigants, qu'il nous faut accepter, loin de croire à
+la liberté universelle, je ne crois pas même à la vôtre; et tout ce que
+nous pouvons faire de plus sage, c'est de la défendre contre la
+perfidie des ennemis intérieurs, qui vous bercent de ces douces
+illusions.
+</P>
+
+<P>
+Je me résume donc froidement et tristement. J'ai prouvé que la guerre
+n'était entre les mains du pouvoir exécutif qu'un moyen de renverser la
+Constitution, que le dénouement d'une trame profonde, ourdie pour
+perdre la liberté. Favoriser ce projet de la guerre, sous quelque
+prétexte que ce soit, c'est donc mal servir la cause de la liberté.
+Tout le patriotisme du monde, tous les lieux communs de politique et de
+morale, ne changeront point la nature des choses, ni le résultat
+nécessaire de la démarche qu'on propose. Prêcher la confiance dans les
+intentions du pouvoir exécutif, justifier ses agents, appeler la faveur
+publique sur ses généraux, représenter la défiance <I>comme un état
+affreux</I>, ou comme un moyen de <I>troubler le concert de deux pouvoirs et
+l'ordre public</I>, c'était donc ôter à la liberté sa dernière ressource,
+la vigilance et l'énergie de la nation. J'ai dû combattre ce système;
+je l'ai fait; je n'ai voulu nuire à personne; j'ai voulu servir ma
+patrie en réfutant une opinion dangereuse; je l'aurais combattue de
+même, si elle eût été proposée par l'être qui m'est le plus cher.
+</P>
+
+<P>
+Dans l'horrible situation où nous ont conduits le despotisme, la
+faiblesse, la légèreté et l'intrigue, je ne prends conseil que de mon
+coeur et de ma conscience; je ne veux avoir d'égards que pour la
+vérité, de condescendance que pour l'infortune, de respect que pour le
+peuple. Je sais que des patriotes ont blâmé la franchise avec laquelle
+j'ai présenté le tableau décourageant, à ce qu'ils prétendent, de notre
+situation. Je ne me dissimule pas la nature de ma faute. La vérité
+n'a-t-elle pas déjà trop de torts d'être la vérité? Comment lui
+pardonner, lorsqu'elle vient, sous des formes austères, en nous
+enlevant d'agréables erreurs, nous reprocher tacitement l'incrédulité
+fatale avec laquelle on l'a trop longtemps repoussée? Est-ce pour
+s'inquiéter et pour s'affliger qu'on embrasse la cause du patriotisme
+et de la liberté? Pourvu que le sommeil soit doux et non interrompu,
+qu'importe qu'on se réveille au bruit des chaînes de sa patrie, ou dans
+le calme plus affreux de la servitude? Ne troublons donc pas le
+quiétisme politique de ces heureux patriotes; mais qu'ils apprennent
+que, sans perdre la tête, nous pouvons mesurer toute la profondeur de
+l'abîme. Arborons la devise du palatin de Posnanie; elle est sacrée,
+elle nous convient: <I>Je préfère les orages de la liberté au repos de
+l'esclavage</I>. Prouvons aux tyrans de la terre que la grandeur des
+dangers ne fait que redoubler notre énergie, et qu'à quelque degré que
+montent leur audace et leurs forfaits, le courage des hommes libres
+s'élève encore plus haut. Qu'il se forme contre la vérité des ligues
+nouvelles, elles disparaîtront; la vérité aura seulement une plus
+grande multitude d'insectes à écraser sous sa massue. Si le moment de
+la liberté n'était pas encore arrivé, nous aurions le courage patient
+de l'attendre; si celte génération n'était destinée qu'à s'agiter dans
+la fange des vices où le despotisme l'a plongée; si le théâtre de notre
+révolution ne devait montrer aux yeux de l'univers que les préjugés aux
+prises avec les préjugés, les passions avec les passions, l'orgueil
+avec l'orgueil, l'égoïsme avec l'égoïsme, la perfidie avec la perfidie,
+la génération naissante, plus pure, plus fidèle aux lois sacrées de la
+nature, commencera à purifier cette terre souillée par le crime; elle
+apportera, non la paix du despotisme, ni les honteuses agitations de
+l'intrigue, mais le feu sacré de la liberté, et le glaive exterminateur
+des tyrans; c'est elle qui relèvera le trône du peuple, dressera des
+autels à la vertu, brisera le piédestal du charlatanisme, et renversera
+tous les monuments du vice et de la servitude. Doux et tendre espoir de
+l'humanité, postérité naissante, tu ne nous es point étrangère; c'est
+pour toi que nous affrontons tous les coups de la tyrannie; c'est ton
+bonheur qui est le prix de nos pénibles combats: découragés souvent par
+les objets qui nous environnent, nous sentons le besoin de nous élancer
+dans ton sein; c'est à toi que nous confions le soin d'achever notre
+ouvrage, et la destinée de toutes les générations d'hommes qui doivent
+sortir du néant! Que le mensonge et le vice s'écartent à ton aspect;
+que les premières leçons de l'amour maternel te préparent aux vertus
+des hommes libres; qu'au lieu des chants empoisonnés de la volupté,
+retentissent à tes oreilles les cris touchants et terribles des
+victimes du despotisme; que les noms des martyrs de la liberté occupent
+dans ta mémoire la place qu'avaient usurpée dans la nôtre ceux des
+héros de l'imposture et de l'aristocratie; que tes premiers spectacles
+soient le champ de la fédération inondé du sang des plus vertueux
+citoyens; que ton imagination ardente et sensible erre au milieu des
+cadavres des soldats de Château-Vieux, sur ces galères horribles où le
+despotisme s'obstine à retenir les malheureux que réclament le peuple
+et la liberté; que ta première passion soit le mépris des traîtres et
+la haine des tyrans; que ta devise soit: Protection, amour,
+bienveillance pour les malheureux, guerre éternelle aux oppresseurs!
+Postérité naissante, hâte-toi de croître et d'amener les jours de
+l'égalité, de la justice et du bonheur!
+</P>
+
+<BR><BR>
+
+<HR ALIGN="center" WIDTH="80%">
+
+<BR><BR><BR><BR>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Discours par Maximilien Robespierre --
+5 Fevrier 1791-11 Janvier 1792, by Maximilien Robespierre
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DISCOURS PAR ROBESPIERRE, 1791-92 ***
+
+***** This file should be named 29775-h.htm or 29775-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/2/9/7/7/29775/
+
+Produced by Daniel Fromont
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+
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+
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
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+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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+
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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