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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 02:48:12 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Discours par Maximilien Robespierre -- 5 Fevrier 1791-11 Janvier 1792 + +Author: Maximilien Robespierre + +Release Date: August 23, 2009 [EBook #29775] +[Last updated: January 25, 2014] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DISCOURS PAR ROBESPIERRE, 1791-92 *** + + + + +Produced by Daniel Fromont + + + + +Discours par Maximilien Robespierre -- 5 Fevrier 1791-11 Janvier 1792 + +(1758-1794) + + + +Note: texte en français moderne établi par Charles Vellay + + + +_Principes de réorganisation des jurés et réfutation du système proposé +par M, Duport au nom des Comités de judicature et de constitution, par +Maximilien Robespierre, député du Pas-de-Calais à l'Assemblée +nationale_ (5 février 1791) + +_Discours sur la liberté de la presse, prononcé à la Société des Amis +de la Constitution, le 11 mai 1791, par Maximilien Robespierre, député +à l'Assemblée nationale, et membre de cette Société_ (11 mai 1791) + +_Discours de Maximilien Robespierre à l'Assemblée nationale, sur la +réélection des membres de l'Assemblée nationale_ (16 mai 1791) + +_Second discours prononcé à l'Assemblée nationale, le 18 mai 1791, par +Maximilien Robespierre, député du département du Pas-de-Calais, sur la +rééligibilité des membres du Corps législatif_ (18 mai 1791) + +_Discours sur la peine de mort prononcé à la tribune de l'Assemblée +nationale le 30 mai 1791_ (30 mai 1791) + +_Discours sur la fuite du Roi_ prononcé par Robespierre le 21 juin 1791 +aux Jacobins (21 juin 1791) + +_Discours sur l'inviolabilité royale_ prononcé par Robespierre à +l'Assemblée constituante le 14 juillet 1791 (14 juillet 1791) + +_Discours par Maximilien Robespierre à l'Assemblée nationale sur la +nécessité de révoquer les décrets qui attachent l'exercice des droits +du citoyen à la contribution du marc d'argent, ou d'un nombre déterminé +de journées d'ouvriers_ (11 août 1791) + +_Discours sur la guerre, prononcé à la Société des Amis de la +Constitution, le 2 Janvier 1792, an quatrième de la Révolution_ (2 +janvier 1792) + +_Suite du discours de Maximilien Robespierre sur la guerre prononcé a +la société des amis de la constitution le 11 janvier 1792, l'an +quatrième de la révolution_ (11 janvier 1792) + + + + * * * * * * * * * + + + +_Principes de réorganisation des jurés et réfutation du système proposé +par M, Duport au nom des Comités de judicature et de constitution, par +Maximilien Robespierre, député du Pas-de-Calais à l'Assemblée nationale_ +(5 février 1791) + + + +Messieurs, + + +Le mot de Jurés semble réveiller l'idée de l'une des institutions +sociales les plus précieuses à l'humanité: mais la chose qu'il exprime +est loin d'être universellement connue, et clairement définie; ou +plutôt, il est clair que, sous ce nom, on peut établir des choses +essentiellement différentes par leur nature et par leurs effets. La +plupart des Français n'y attachent guère aujourd'hui qu'une certaine +idée vague du système anglais, qui ne leur est point parfaitement +connu. Au reste, il nous importe bien moins de savoir ce qu'on fait +ailleurs, que de trouver ce qu'il nous convient d'établir chez nous. +Les Comités de constitution et de judicature pourraient même avoir +calqué exactement une partie du plan qu'ils vous proposent sur les +Jurés connus en Angleterre, et n'avoir encore rien fait pour le bien de +la nation; car les avantages et les vices d'une institution dépendent +presque toujours de leurs rapports avec les autres parties de la +législation, avec les usages, les moeurs d'un pays, et une foule +d'autres circonstances locales et particulières. On pourrait de plus +les avoir modifiés de telle manière, et attachés à de telles +circonstances, qu'au lieu des fruits heureux que les Anglais en +auraient recueillis, les Jurés ne produisissent chez nous que des +poisons mortels pour la liberté. Attachons-nous donc à la nature même +de la chose, au principe de toute bonne constitution judiciaire, et de +l'institution des Jurés. + +Son caractère essentiel, c'est que les citoyens soient jugés par leurs +pairs; son objet, est que les citoyens soient jugés avec plus de +justice et d'impartialité; que leurs droits soient à l'abri des coups +du despotisme judiciaire. Comparons d'abord avec ces principes le +système des Comités. C'est pour avoir de véritables jurés, que je vais +prouver qu'ils ne nous en présentent que le masque et le fantôme. + +Dans l'étendue d'un département, deux cents citoyens seront pris, +seulement, parmi ceux qui paient la contribution exigée pour être +éligibles aux places administratives. Ces deux cents éligibles seront +choisis par le procureur-général syndic de l'administration du +département. Sur ces deux cents, douze seront tirés au sort; ce sont +ces douze qui, sous le titre de jurés de jugement, décideront si le +crime a été commis, si l'accusé est coupable. Il faut observer +seulement que, sur les deux cents éligibles qui formaient la liste des +jurés, l'accusateur public et l'accusé ont également la faculté d'en +récuser chacun vingt. + +Maintenant, pour embrasser l'ensemble du système, pour en saisir +l'esprit, et en calculer les effets, il faut rapprocher de cette +organisation des jurés celle du tribunal qui doit intervenir dans les +procès criminels et prononcer la peine. + +Un tribunal criminel, unique par chaque département, composé de juges +pris à tour de rôle, et tous les trois mois, parmi les membres du +tribunal de district que renfermera le département. + +A la tête de ce tribunal, un magistrat permanent, un président, nommé +pour l'espace _de douze années_, qui, indépendamment des fonctions de +juge, est seul revêtu d'une autorité infiniment étendue, que nous +ferons connaître dans la suite. + +Contentons-nous maintenant de développer les vices cachés, pour ainsi +dire, dans la combinaison des dispositions que nous venons d'annoncer. + +Quels sont-ils, ces jurés, ces hommes appelés à décider de la +condamnation ou du salut des accusés? Deux cents citoyens choisis par +le procureur-syndic du département. Voilà donc un seul homme, un +officier d'administration maître de donner au peuple les juges qu'il +lui plaît. Voilà tout ce que le génie de la législation pouvait +inventer pour garantir les droits les plus effacés de l'homme et du +citoyen, qui aboutit à la sagesse, à la volonté, au caprice d'un +procureur-syndic. Je sais bien que, sur ces deux cents, douze seront +tirés au sort, et que l'accusé pourra en récuser vingt: mais le sort ne +pourra jamais s'exercer que sur deux cents hommes choisis par le +procureur-syndic; mais, après les récusations, il ne restera jamais que +des hommes dont le choix ne prouvera, tout au plus, que la confiance du +procureur-syndic; mais, en dernière analyse, il demeure certain que +vous abandonnez au procureur-syndic une influence aussi étrange que +redoutable sur l'honneur, sur la liberté, sur la vie, peut-être, des +citoyens. J'aurais pu observer aussi que l'effet de la faculté de +récuser, que vous donnez à l'accusé, est anéanti ou compensé par celle +que vous accordez à l'accusateur public, puisque, si d'un côté il peut +écarter les vingt jurés qui pourraient lui être les plus suspects, son +adversaire peut lui ravir, de l'autre, le même nombre de ceux en qui il +aurait le plus de confiance. + +Si un pareil pouvoir donné au procureur-syndic est, en soi, un abus +extrême, que sera-ce si nous considérons les circonstances +particulières à notre nation et à notre Révolution, les seules sans +doute qui doivent fixer nos regards! + +Dans un temps où la nation est divisée par tant d'intérêts, par tant de +factions, où elle est surtout partagée en deux grandes sections, la +majorité des citoyens, les citoyens les moins puissants, les moins +caressés par la fortune et par l'ancien gouvernement, ces citoyens que +l'on appelle peuple, que j'appelle ainsi, parce qu'il faut que je parle +la langue de mes adversaires, parce que ce nom me paraît à la fois +auguste et touchant; dans le temps, dis-je, où l'Etat est comme partagé +entre le peuple et la foule innombrable de ces hommes qui veulent, ou +rappeler les anciens abus, ou en créer de nouveaux au profit de leur +ambition et aux dépens de la liberté; dans le temps où les plus +dangereux de ses ennemis ne sont pas ceux qui se montrent à découvert, +mais ceux qui cachent leurs sinistres dispositions sous le masque du +civisme, et sous les formes de la Constitution nouvelle, n'est-il pas +possible, n'est-il pas même inévitable et conforme à l'expérience, que +l'intrigue et l'erreur portent souvent aux premières places de +l'administration des citoyens de ce caractère? Or, de tels +procureurs-syndics ne seraient-ils pas naturellement enclins à appeler +aux fonctions de jurés des hommes qui auraient adopté les mêmes +principes, et qui suivraient le même parti? Ne pourraient-ils pas même, +sans nuire à leurs vues, les entremêler, pour ainsi dire, d'un certain +nombre de ces hommes nuls et insignifiants qui appartiennent au plus +adroit et au plus puissant; et, s'ils le voulaient, ne le +pourraient-ils pas facilement? Seraient-ils réduits à chercher +longtemps deux cents de ces hommes-là dans toute l'étendue du +département? Et dès lors ne voilà-t-il pas le peuple, les patriotes les +plus zélés surtout, livrés à des juges partiaux et ennemis? Je n'en +conclurai pas qu'on se hâtera d'abord de déployer l'appareil des +jugements criminels contre ceux qui, sur un grand théâtre, auront +défendu avec éclat les droits de la nation et de l'humanité; mais je +vois les citoyens faibles et sans appui, suspects d'un trop grand +attachement à la cause populaire, persécutés au nom des lois et de +l'ordre public; je vois des réclamations vigoureuses, des actes de +résistance provoqués par de longs outrages, ou, si l'on veut, les actes +d'un patriotisme sincère, mais non encore éclairé par la connaissance +des lois nouvelles, punis comme des actes de rébellion et comme des +attentats à la sûreté publique. Je vois, dans toutes les accusations +qui auront le moindre trait aux calomnies que les ennemis de la liberté +n'ont cessé de répandre contre le peuple, les meilleurs citoyens +abandonnés à toutes les préventions, à toute la malignité hypocrite des +faux patriotes, à toutes les vengeances de l'aristocratie soupçonneuse +et irritée. + +Ce n'est pas tout: comme si ce n'était point assez de ces précautions +pour nous assurer ce malheur, les Comités ne nous proposent-ils pas +encore de restreindre la faculté d'être choisi par le procureur-syndic, +à la classe des éligibles aux administrations, c'est-à-dire des +citoyens les plus riches et les plus puissants? Est-ce donc là ce que +vous appelez être jugé par ses pairs? Ils le seront peut-être, ces +citoyens exclusivement appelés aux fonctions d'administrateurs et de +jurés; mais ils ne forment pas le quart de la nation: pour les autres, +ils le seront de fait par leurs supérieurs; leur sort sera soumis à une +classe séparée d'eux par la ligne de démarcation la plus profonde, par +toute la distance qui existe entre la puissance politique et judiciaire +et la nullité, entre la souveraineté et la sujétion, ou, si vous +voulez, la servitude. Et comment la nation retrouverait-elle là, je ne +dis pas l'égalité des droits, je ne dis pas les droits imprescriptibles +des hommes, mais ce principe fondamental de toute organisation des +jurés, ce caractère de justice et d'impartialité qui doit la +distinguer? Tous ceux qui seront hors de votre classe privilégiée ne +craindront-ils pas de trouver dans ces jurés plus de penchant à +l'indulgence, plus d'égards, plus de préventions pour les personnes de +leur état, et moins d'humanité, moins de respect pour ceux qu'ils sont +accoutumés à regarder comme d'une grande hauteur? + +Je suis bien éloigné de vouloir que les accusés soient jugés par les +tribunaux. Mais certes, je ne crains pas d'affirmer que ce système +serait beaucoup moins dangereux, beaucoup moins contraire aux principes +de la liberté que celui qu'on nous propose. Du moins, les citoyens +seraient jugés par des magistrats qu'ils auraient eux-mêmes choisis: +dans l'autre leur sort est soumis à des hommes nommés par un seul +fonctionnaire public, peut-être par leur ennemi. + +Dans le premier, l'égalité des droits est au moins respectée, puisque +tous sont jugés par ceux que tous ont choisis; mais le second distingue +la nation en deux classes, dont l'une est destinée à juger et l'autre à +être jugée; la partie la plus précieuse de la souveraineté nationale +est transportée à la minorité de la nation; la richesse devient la +seule mesure des droits du citoyen, et le peuple français est à la fois +avili et opprimé. Enfin, si le système judiciaire, que je mets en +parallèle avec celui du Comité, est défectueux, celui du Comité est +inique et monstrueux. + +Que dirai-je de cette autre disposition qui porte que les deux tiers +des jurés seront pris dans la ville où sera établi le tribunal +criminel? Que dirai-je de cette partialité injuste et injurieuse aux +citoyens des campagnes, dont il est impossible de calculer les suites +funestes? de cet oubli inconcevable des premiers principes de la raison +et de l'ordre social? + +Ces inconvénients sont si frappants que je n'ai pas même songé à +relever une atteinte directe qu'il porte aux premiers principes de +notre Constitution, en donnant le droit d'élire des fonctionnaires +publics (et quels fonctionnaires) à un autre fonctionnaire public, à un +officier que le peuple n'a pas chargé de cette mission, et dont le +pouvoir est renfermé dans les bornes des affaires de l'administration. +Défions-nous de cette tendance à investir les Directoires de toutes ces +prérogatives; elles sont autant d'attentats à l'autorité nationale et à +la liberté publique. + +Mais je n'ai encore exposé qu'une partie des dangers attachés à +l'organisation des jurés dont on nous menace: il faut les voir en +action; il faut considérer leur rapport avec ce tribunal criminel +auquel on les lie. Vous savez que ce tribunal est composé de deux juges +pris dans chaque district; mais ces juges changent tous les trois mois; +le président seul reste. Le président est nommé pour douze années; +c'est vous dire assez que ce magistrat aura une prodigieuse influence. +Mais considérez l'étendue de ses fonctions. Indépendamment de celles +qui lui sont communes avec les autres juges, de celle de tirer les +jurés au sort, de les convoquer, _il fera subir un interrogatoire à +l'accusé immédiatement après son arrivée; il assistera, il présidera à +toute l'instruction;_ l'instruction finie, _il sera chargé encore de +diriger les jurés eux-mêmes dans l'exercice de leurs fonctions, de leur +exposer, de leur résumer l'affaire, de leur faire remarquer les +principales preuves, même de leur rappeler leur devoir_. + +C'en serait assez pour vous convaincre que ce président exercera une +singulière influence sur la procédure et sur le jugement des jurés. +Peut-être aussi serez-vous étonnés de ce qu'en même temps que l'on +considère cette dernière espèce de juges comme les seuls capables de +protéger suffisamment les droits de l'innocence et la liberté civile, +on les mette ainsi sous la tutelle et sous la férule d'un magistrat +nommé pour douze ans. Si on les suppose ineptes, ils verront par les +yeux du Mentor que les Comités leur donnent; si on les suppose capables +de leurs fonctions, pourquoi ne pas leur laisser cette indépendance qui +doit caractériser des juges? + +Mais ce qui achève de dévoiler l'esprit de ce système, c'est le pouvoir +indéfini et arbitraire dont le même président est investi par un autre +article. "Le Président du Tribunal criminel, dit-on en propres termes, +_peut prendre sur lui de faire ce qu'il croira utile_ pour découvrir la +vérité; et la loi charge son honneur et sa conscience d'employer tous +ses efforts pour en favoriser la manifestation." + +La découverte de la vérité est un motif très beau, c'est l'objet de +toute procédure criminelle et le but de tout juge. Mais que la loi +donne vaguement au juge le pouvoir illimité de prendre sur lui tout ce +qu'il croira utile pour l'atteindre; qu'elle substitue l'honneur et la +conscience de l'homme à sa sainte autorité; qu'elle cesse de soupçonner +que son premier devoir est, au contraire, d'enchaîner les caprices et +l'ambition des hommes toujours enclins à abuser de leur pouvoir; et +qu'elle fournisse à notre président criminel un texte précis qui +favorise toutes les prétentions, qui pallie tous les écarts, qui +justifie tous les abus d'autorité, c'est un procédé absolument nouveau, +et dont les Comités nous donnent le premier exemple. + +Je ne veux point parcourir les autres vices dont leur projet est +entaché; je ne veux pas même parler des fonctions inutiles et +dangereuses du Commissaire du Roi qu'ils mêlent à toute l'instruction, +ni de l'autorité énorme qu'ils donnent à l'accusateur public, en lui +attribuant le droit de mander, de réprimander arbitrairement les juges +de paix, les officiers de police; en les mettant dans sa dépendance; en +lui conférant une puissance qui répond à celle de nos intendants et des +procureurs généraux de nos Parlements; mais comment taire ou qualifier +les dispositions par lesquelles ils remettent ensuite au Roi le pouvoir +de _lui donner des ordres pour la poursuite des crimes?_ + +C'est donc en vain que vous avez retiré des mains du Commissaire du Roi +le redoutable ministère de l'accusation publique, pour le confier à un +officier nommé par le peuple; voilà que vos Comités osent vous proposer +de le remettre indirectement au Roi lui-même, c'est-à-dire de remettre +à la Cour et au Ministère la plus dangereuse influence sur le sort des +citoyens et des plus zélés partisans de la liberté; de dénaturer, de +pervertir l'institution de l'accusateur public, pour en faire un vil +instrument des agents du Pouvoir exécutif, pour avilir le peuple +lui-même, le souverain, en soumettant à leur empire le magistrat qu'il +a choisi pour poursuivre, en son nom, les délits qui troublent la +société. Eh! qui ne serait point effrayé de ces voies obliques, par +lesquelles on s'efforce sans cesse de ramener tous les jours toute la +puissance nationale dans les mains du Roi, et de nous remettre +insensiblement sous le joug d'un despotisme constitutionnel, plus +redoutable que celui sous lequel nous gémissons! + +Quel est le résultat de tout ce que nous avons dit sur les principes du +système des Comités? + +Que la place du président sera ce qu'on appelle une _très belle place_ +pour celui qui aspirerait à s'asseoir sur ce trône de la Justice +criminelle; qu'en lui se concentrerait presque toute l'autorité du +tribunal; qu'il dominerait également et sur la procédure et sur les +jurés; que ces jurés eux-mêmes ne seraient que des instruments passifs +et suspects, passant, pour ainsi dire, des mains de l'officier qui les +aurait créés dans celles du président qui les dirigerait. Je vois +partout les principes de la justice et de l'égalité violés, les maximes +constitutionnelles foulées aux pieds, la liberté civile pressée, pour +ainsi dire, entre un accusateur public, un Commissaire du Roi, un +président et un procureur-syndic... J'oubliais les officiers de +maréchaussées érigés en magistrats de police; mais laissons, pour un +moment, ce système fatal qui complète le plan oppressif que nous avons +développé, qui livre brutalement la liberté des citoyens aux caprices +et aux outrages du despotisme militaire, qui semble proposé, non pour +un peuple généreux, conquérant de sa liberté, mais pour un troupeau +d'esclaves que l'on voudrait punir d'avoir un instant secoué leurs +chaînes... + +Dissipons, dans ce moment, les illusions dont les Comités semblent +couvrir leur système. Ils ne cessent de répéter qu'il existe en +Angleterre. + +Quand on veut adopter la méthode, si incertaine et si fausse, de +préférer des exemples étrangers à la raison, on devrait au moins être +exact sur les faits. Mais comment peut-on se dissimuler que le système +anglais et celui qu'on nous présente diffèrent par des circonstances +essentielles qui en changent absolument le résultat? Et d'abord, qui ne +sent pas que le système anglais présente à l'innocence une sauvegarde +qui suffirait seule pour prévenir bien des inconvénients, pour tempérer +bien des vices dans la composition des jurés? C'est la loi qui veut +l'unanimité absolue pour condamner l'accusé: or, cette loi salutaire +est précisément celle que les Comités commencent par effacer de leur +projet. + +Non contents d'avoir ainsi garanti l'innocence avant le jugement, les +lois anglaises lui ménagent une ressource puissante après la +condamnation, en donnant à un juge unique le pouvoir de venir à son +secours en soumettant l'affaire à un nouveau juré. + +Les Comités ne laissent la possibilité de réclamer la revision que dans +le cas presque chimérique où le tribunal tout entier et le Commissaire +du Roi sont unanimement d'un avis contraire à la déclaration du juré +qui a prononcé la condamnation, de manière que, suivant, dans les deux +cas, le principe diamétralement opposé à celui de la législation +anglaise, ils exigent l'unanimité lorsqu'il s'agit de secourir +l'accusé; ils en dispensent, lorsqu'il est question de le condamner. + +Mais quoi! les Anglais ont-ils lié au système de leurs jurés ce pouvoir +monstrueux de la maréchaussée? Ont-ils remis dans les mains de +l'aristocratie militaire le pouvoir de rendre et d'exécuter des +ordonnances de police; de traiter les citoyens comme suspects; de les +déclarer prévenus; de les livrer à l'accusateur public; de les envoyer +en prison; de dresser des procès-verbaux, et de faire contre eux une +procédure provisoire? Ont-ils confondu les limites de la Justice +criminelle et de la Police, pour donner à des gendarmes royaux, sous le +titre de gendarmes nationaux, le plus terrible de tous les pouvoirs? +Ah! ils ont tellement respecté les droits du citoyen, qu'ils ont +repoussé avec effroi toutes ces institutions dignes du génie du +despotisme. Tout le monde sait qu'ils ont poussé, à cet égard, les +précautions jusqu'au scrupule, et qu'ils ont mieux aimé paraître +affaiblir l'énergie et l'activité de la police, que d'exposer la +liberté civile aux vexations de ses agents. Or, croit-on que cette +différence doit être comptée pour rien? Croit-on que ce soit la même +chose de pouvoir être exposé arbitrairement à des poursuites +criminelles par une autorité essentiellement violente et despotique, ou +d'être protégé par la loi contre ces premiers dangers? + +Pouvez-vous nier encore que, malgré quelques rapports de ressemblance +presque matériels, de quelques-unes des dispositions que vous proposez +avec celles de la législation anglaise, il y a dans l'ensemble et dans +les détails de grandes nuances, qui doivent en déterminer les effets? +Mais pouvez-vous surtout vous dissimuler à quel point les vices énormes +de votre système sont liés aux circonstances politiques où nous nous +trouvons? + +Les jurés d'Angleterre ont-ils été établis, ont-ils fleuri au milieu +des troubles civils, au sein des intrigues des ennemis du peuple qui +nous environnent? Sont-ils organisés de manière à fournir à ses +oppresseurs les moyens de l'abattre, de le remettre sous le joug, avec +l'appareil des formes judiciaires? + +En Angleterre, le peuple a-t-il réclamé ses droits contre le +gouvernement et contre l'aristocratie? Existe-t-il des factions +dominantes qui le calomnient, qui peignent les plus zélés défenseurs de +la liberté, qui le représentent lui-même comme une troupe de brigands +et de séditieux? L'a-t-on livré, sous ce prétexte, à des prévois, à des +soldats? A-t-on lieu de croire que les jurés anglais nommés par un seul +homme, apporteront sur le tribunal ces sinistres préventions, ou le +dessein formé d'immoler des victimes de la tyrannie? Si des +représentants du peuple anglais, dans des circonstances semblables à +celles que je viens d'indiquer, proposaient de pareilles mesures; si, +avant que la révolution fût affermie, au moment où elle serait menacée +de toutes parts, ils affectaient toujours une défiance injuste et une +rigueur inexorable pour la majorité des citoyens intéressés à la +maintenir, et une aveugle confiance, une complaisance sans borne pour +ceux dont elle aurait ou irrité les préjugés ou offensé l'orgueil, quel +jugement faudrait-il porter, ou de leur prévoyance, ou de leur zèle +pour la liberté? + +Que conclure de tout ce que j'ai dit? Pour moi; j'en conclus d'abord +qu'il faut au moins faire disparaître de la constitution des jurés tous +les vices monstrueux que je viens de relever. + +Je conclus qu'à la place de leur système, il faut substituer un plan +d'organisation fondé sur les principes d'une Constitution libre, et qui +puisse réaliser les avantages que le nom des jurés semble promettre à +la société. + +Nous en viendrons facilement à bout, ce me semble, si nous voulons, +d'un côté, fixer un moment notre attention sur les maximes +fondamentales de noire Constitution, de l'autre, observer rapidement +les causes de la méprise où les Comités me semblent être tombés. Elle +consiste, suivant moi, en ce que, se livrant trop à l'esprit +d'imitation et à cette espèce d'enthousiasme que nous a inspiré +l'habitude d'entendre vanter les jurés anglais, ils n'ont pas fait +attention qu'à la hauteur où notre Révolution nous a placés, nous ne +pouvons pas être aussi faciles à contenter en ce genre que la nation +anglaise. + +Que les Anglais, chez qui le pouvoir de nommer les officiers de justice +était livré au Roi, aient regardé comme un avantage d'être jugés, en +matière criminelle, par des citoyens choisis par un officier appelé +shérif, et ensuite réduits par le sort, cela se conçoit aisément; que +les Anglais, dont la représentation politique, si absurde et si +informe, n'était que l'abus de l'aristocratie des riches, ne présentait +aux yeux des politiques philosophes qu'un fantôme de Corps législatif +asservi et acheté par un monarque; que les Anglais, dis-je, aient vu, +sans étonnement le choix des jurés renfermé dans la classe des citoyens +qui possédaient une quantité de propriétés déterminée, cela se conçoit +avec la même facilité. + +Que les Anglais, contemplant d'un côté les lois bienfaisantes qui +adoucissaient les inconvénients de cette formation vicieuse de leurs +jurés, comparant de l'autre leur système judiciaire avec le honteux +esclavage des peuples qui les entouraient, et, avec les vices mêmes des +autres parties de leur gouvernement, aient regardé ce système comme le +Palladium de leur liberté individuelle, et qu'ils nous aient communiqué +leur enthousiasme dans le temps où nous n'osions même élever nos +regards vers l'image de la liberté, tout cela était dans l'ordre +naturel des choses. + +Mais qu'en France, où les droits de l'homme et la souveraineté de la +nation ont été solennellement proclamés; où ce principe constitutionnel +que les juges doivent être choisis par le peuple a été reconnu; + +Qu'en France, où, en conséquence de ce principe, les moindres intérêts +civils et pécuniaires des citoyens ne sont décidés que par les citoyens +à qui ils ont confié ce pouvoir; leur honneur, leur destinée, soient +abandonnés à des hommes qui n'ont reçu d'eux aucune mission, à des +hommes nommés par un simple administrateur auquel le peuple n'a point +donné et n'a pu donner une telle puissance; + +Que ces hommes ne puissent être choisis que dans une classe +particulière, que parmi les plus riches; que les législateurs +descendent des principes simples et justes qu'ils ont eux-mêmes +consacrés, pour calquer laborieusement un système de justice criminelle +sur des institutions étrangères, dont ils ne conservent pas même les +dispositions les plus favorables à l'innocence, et qu'ils nous vantent +ensuite avec enthousiasme, et la sainteté des jurés, et la magnificence +du présent qu'ils veulent faire à l'humanité, voilà ce qui me paraît +incroyable, incompréhensible; voilà ce qui me démontre plus évidemment +que toute autre chose à quel point on s'égare, lorsqu'on veut s'écarter +de ces vérités éternelles de la morale publique qui doivent être la +base de toutes les sociétés humaines. + +Il suffit de revenir à ce principe pour découvrir le véritable plan +d'organisation des jurés que nous devons adopter. + +Voici celui que je propose, c'est-à-dire les dispositions que je +regarde comme fondamentales de l'organisation des jurés (car, pour les +lois de détail, et pour les formes de la procédure, je ne me pique pas +de les énoncer toutes, d'autant que j'adopte une grande partie de +celles que les comités nous proposent, d'après l'exemple de +l'Angleterre et l'opinion publique). + + +Formation du Jury d'accusation. + + +I. + +Tous les ans, les électeurs de chaque canton s'assembleront pour élire, +à la pluralité des suffrages, 6 citoyens, qui, durant le cours de +l'année, seront appelés à exercer les fonctions de jurés. + + +II. + +Il sera formé, au directoire de district, une liste des jurés nommés +par les cantons. + + +III. + +Le Tribunal de district indiquera celui des jours de la semaine qui +sera consacré à l'assemblée du jury d'accusation. + + +IV. + +Huitaine avant le jour, le directeur du jury fera tirer au sort, en +présence du public, huit citoyens, sur la liste de ceux qui auront été +choisis par tous les cantons, et ces huit formeront le jury +d'accusation. + + +V. + +Quand le jury sera assemblé, il prêtera devant le directeur du jury le +serment suivant: Nous jurons d'examiner, avec une attention +scrupuleuse, les témoignages et les pièces qui nous seront présentées, +et de nous expliquer sur l'accusation, selon notre conscience. + + +VI. + +Ensuite l'acte d'accusation leur sera remis; ils examineront les +pièces, entendront les témoins, et délibéreront entre eux. + + +VII. + +Ils feront ensuite leur déclaration, qui portera qu'il y a lieu, ou +qu'il y a pas lieu à l'accusation. + + +VIII. + +Le nombre de huit jurés sera absolument indispensable pour rendre cette +déclaration. + + +IX. + +Il faudra l'unanimité des voix pour déclarer qu'il y a lieu à +accusation. + + + +Formation du Jury de jugement. + + +I. + +Il sera fait une liste générale de tous les jurés qui auront été +choisis dans tous les districts du département. + + +II. + +Sur cette liste, le premier de chaque mois, le président du tribunal +criminel, dont il sera parlé ci-après, fera tirer au sort 16 jurés qui +formeront le jury de jugement. + + +III. + +Le 15 de chaque mois, s'il y a quelque affaire à juger, ces 16 jurés +s'assembleront, d'après la convocation qui en aura été faite. + + +IV. + +L'accusé pourra récuser 30 jurés sans donner aucun motif. + + +V. + +Il pourra récuser, en outre, tous ceux qui auraient assisté au jury +d'accusation. + + + + +Formation du Tribunal criminel. + + +I. + +Il sera établi un tribunal criminel par chaque département. + + +II. + +Ce tribunal sera composé de six juges pris à tour de rôle, tous les six +mois, parmi les jugés des tribunaux de district. + + +III. + +Il sera nommé tous les deux ans, par les électeurs du département, un +président du tribunal criminel, dont les fonctions vont être fixées. + + +IV. + +Outre les fonctions de juge, qui lui sont communes avec les autres +membres du tribunal, il sera chargé de faire tirer au sort les jurés, +de les convoquer, de leur exposer l'affaire qu'ils ont à juger, et de +présider à l'instruction. + + +V. + +Il pourra, sur la demande et pour l'intérêt de l'accusé, permettre ou +ordonner ce qui pourrait être utile à la manifestation de l'innocence, +quand bien même cela serait hors des formes ordinaire de la procédure +déterminée par la loi. + + +VI. + +L'accusateur public sera nommé tous les deux ans par les électeurs du +département. + + +VII. + +Ses fonctions se borneront à poursuivre les délits sur les actes +d'accusation admis par les premiers jurés. + + +VIII. + +Le Roi ne pourra lui adresser aucun ordre pour la poursuite des crimes, +attendu que cette prérogative serait incompatible avec les principes +constitutionnels sur la séparation des pouvoirs, et avec la liberté. + + +IX. + +Le Corps Législatif lui-même ne pourra lui adresser de pareils ordres, +la Constitution renfermant sa compétence dans la poursuite des crimes +de lèse-nation, devant le tribunal établi pour les punir. + + +X. + +L'accusateur public étant nommé par le peuple, pour poursuivre, en son +nom, les délits qui troublent la société, aucun commissaire du Roi ne +pourra partager avec lui aucune de ses fonctions, ni se mêler, en +aucune manière, de l'instruction des affaires criminelles. + + + +Manière de procéder devant le Jury de jugement. + + +(Je ne présenterai ici que les articles nécessaires pour remplacer +celles des dispositions du Comité qui doivent être changées ou +supprimées.) + + +I. + +Les dépositions des témoins seront rédigées par écrit, si l'accusé le +demande; mais, quel que soit leur contenu, les jurés pèseront toutes +les circonstances de l'affaire, et ne se détermineront que par une +intime conviction. + + +II. + +Néanmoins, si les dépositions écrites sont à la décharge de l'accusé, +ils ne pourront le condamner, quelle que soit d'ailleurs leur opinion +particulière. + + +III. + +L'unanimité sera absolument nécessaire pour déclarer l'accusé convaincu. + + +IV. + +Il n'y aura pas d'appel du jugement des jurés; mais, si deux membres du +tribunal criminel pensaient que l'accusé a été injustement condamné, il +pourra demander un nouveau jury pour examiner l'affaire une seconde +fois. + + +V. + +Les jurés seront, comme les juges, indemnisés par l'Etat du temps +qu'ils donneront au service public. + + + +(Je terminerai ce projet par quelques articles qui concernent +l'arrestation et les principes de la police.) + + +I. + +Tout homme pris en flagrant délit pourra être arrêté par tout agent de +police et même par tout citoyen. + + +II. + +Hors ce cas, nul citoyen ne pourra être arrêté qu'en vertu d'une +ordonnance de police ou de justice, selon que le fait, par sa nature, +pourra donner lieu à une procédure criminelle, ou qu'il sera simplement +du ressort de la police. + + +III. + +Lorsqu'il ne s'agira pas d'un délit emportant peine afflictive, tout +citoyen qui donnera caution de se représenter sera laissé à la garde de +ceux qui l'auront cautionné. + + + +Je sens bien que les Comités ne manqueront pas d'attaquer les deux +premières bases de ce système: le pouvoir d'élire que je veux donner au +peuple, et le principe d'égalité que je veux maintenir. Je terminerai +cette discussion en prévenant leurs objections. + +Pour nommer les jurés tous les ans, il faudra tous les ans une +assemblée nouvelle, me diront-ils; or, les assemblées sont incommodes +et fatigantes pour le peuple. Je sais bien que, dès le commencement de la +révolution, on cherche à propager ce principe; mais il ne peut être +accueilli que par ceux qui veulent sacrifier le peuple et la liberté à +des embarras et à des difficultés qu'ils se plaisent à créer. +Rassurez-vous, le peuple aimera mieux s'assembler quelquefois pour user +de ses droits, que de retomber sous le joug de ses tyrans. Ne +découragez pas son patriotisme, n'abattez pas son courage; ne le rendez +pas étranger à la patrie, par les distinctions funestes de citoyens +éligibles, de citoyens actifs, et vous verrez que des hommes libres ne +raisonnent pas comme les despotes. + +J'avoue que mon système a d'abord en apparence ce désavantage vis-à-vis +de celui du Comité, que les jurés seront connus un an d'avance, au lieu +que, dans celui du Comité, ils ne le seront que trois mois d'avance; +mais il faut d'abord observer que ceux qui, dans chaque affaire, +devront de fait en exercer les fonctions, ne le seront qu'à une époque +voisine du jugement; et l'on sent assez d'ailleurs que cet avantage de +cacher plus ou moins leurs noms n'est qu'accessoire et bien subordonné +à la nécessité du choix du peuple et aux premiers principes de la +liberté. + +Ces principes seraient anéantis; l'égalité des droits, qui assure à +tous les citoyens la faculté d'être élus par la confiance publique, +serait illusoire, si la différence des fortunes mettait le plus grand +nombre d'entre eux dans l'impossibilité physique de soutenir le poids +des fonctions nationales. C'est pour cela que je regarde comme tenant +essentiellement à la liberté l'article par lequel je propose +d'indemniser les jurés. J'avoue qu'en général ce n'est pas sans alarmes +que j'ai vu introduire encore le système de laisser sans salaire un +grand nombre de fonctionnaires publics. Ce n'est pas surtout sans +étonnement que j'ai entendu les membres du Comité prononcer cette +maxime nouvelle, que si les jurés étaient indemnisés, cette institution +serait déshonorée. Les juges, les administrateurs sont donc déshonorés, +parce que la justice, la dignité, l'intérêt de la société exigent +qu'ils soient salariés? Les législateurs sont déshonorés! Le Roi, +surtout, doit être bien humilié de sa liste civile! Je ne sais si cette +espèce de délicatesse-là paraît à quelqu'un bien sublime. Pour moi, je +la trouve ou bien puérile, ou bien perfide. Oui, le plus dangereux de +tous les pièges que l'on peut tendre au patriotisme, la plus funeste +manière de trahir le peuple, en le livrant à l'aristocratie des riches, +c'est sans contredit d'accréditer cette absurde doctrine, qu'il est +honteux de n'être pas assez riche pour vivre en servant la patrie sans +indemnité; c'est d'oser mettre en parallèle, avec quelques dépenses +nécessaires, l'intérêt sacré de la liberté et de la patrie. + + + + * * * * * * * * * + + + +_Discours sur la liberté de la presse, prononcé à la Société des Amis +de la Constitution, le 11 mai 1791, par Maximilien Robespierre, député +à l'Assemblée nationale, et membre de cette Société_ (11 mai 1791) + + + +Messieurs, + + +Après la faculté de penser, celle de communiquer ses pensées à ses +semblables est l'attribut le plus frappant qui distingue l'homme de la +brute. Elle est tout à la fois le signe de la vocation immortelle de +l'homme à l'état social, le lien, l'âme, l'instrument de la société, le +moyen unique de la perfectionner, d'atteindre le degré de puissance, de +lumières et de bonheur dont il est susceptible. + +Qu'il les communique par la parole, par l'écriture ou par l'usage de +cet art heureux qui a reculé si loin les bornes de son intelligence, et +qui assure à chaque homme les moyens de s'entretenir avec le genre +humain tout entier, le droit qu'il exerce est toujours le même, et la +liberté de la presse ne peut être distinguée de la liberté de la +parole; l'une et l'autre est sacrée comme la nature; elle est +nécessaire comme la société même. + +Par quelle fatalité les lois se sont-elles donc presque partout +appliquées à la violer? C'est que les lois étaient l'ouvrage des +despotes, et que la liberté de la presse est le plus redoutable fléau +du despotisme. Comment expliquer en effet le prodige de plusieurs +millions d'hommes opprimés par un seul, si ce n'est par la profonde +ignorance et par la stupide léthargie où ils sont plongés? Mais que +tout homme qui a conservé le sentiment de sa dignité puisse dévoiler +les vues perfides et la marche tortueuse de la tyrannie; qu'il puisse +opposer sans cesse les droits de l'humanité aux attentats qui les +violent, la souveraineté des peuples à leur avilissement et à leur +misère; que l'innocence opprimée puisse faire entendre impunément sa +voix redoutable et touchante, et la vérité rallier tous les esprits el +tous les coeurs, aux noms sacrés de liberté et de patrie; alors +l'ambition trouve partout des obstacles, et le despotisme est contraint +de reculer à chaque pas ou de venir se briser contre la force +invincible de l'opinion publique et de la volonté générale. Aussi voyez +avec quelle artificieuse politique les despotes se sont ligués contre +la liberté de parler et d'écrire; voyez le farouche inquisiteur la +poursuivre au nom du ciel, et les princes au nom des lois qu'ils ont +faites eux-mêmes pour protéger leurs crimes. Secouons le joug des +préjugés auxquels ils nous ont asservis, et apprenons d'eux à connaître +tout le prix de la liberté de la presse. + +Quelle doit en être la mesure? Un grand peuple, illustre par la +conquête récente de la liberté, répond à cette question par son exemple. + +Le droit de communiquer ses pensées, par la parole, par l'écriture ou +par l'impression, _ne peut être gêné ni limité en aucune manière_; +voilà les termes de la loi que les Etats-Unis d'Amérique ont faite sur +la liberté de la presse, et j'avoue que je suis bien aise de pouvoir +présenter mon opinion sous de pareils auspices à ceux qui auraient été +tentés de la trouver extraordinaire ou exagérée. + +La liberté de la presse doit être entière et indéfinie, ou elle +n'existe pas. Je ne vois que deux moyens de la modifier: l'un d'en +assujettir l'usage à de certaines restrictions et à de certaines +formalités, l'autre d'en réprimer l'abus par des lois pénales; l'un et +l'autre de ces deux objets exige la plus sérieuse attention. + +D'abord il est évident que le premier est inadmissible, car chacun sait +que les lois sont faites pour assurer à l'homme le libre développement +de ses facultés, et non pour les enchaîner; que leur pouvoir se borne à +défendre à chacun de nuire aux droits d'autrui, sans lui interdire +l'exercice des siens. Il n'est plus nécessaire aujourd'hui de répondre +à ceux qui voudraient donner des entraves à la presse sous le prétexte +de prévenir les abus qu'elle peut produire. Priver un homme des moyens +que la nature et l'art ont mis en son pouvoir de communiquer ses +sentiments et ses idées, pour empêcher qu'il n'en fasse un mauvais +usage, ou bien enchaîner sa langue de peur qu'il ne calomnie, ou lier +ses bras de peur qu'il ne les tourne contre ses semblables, tout le +monde voit que ce sont là des absurdités du même genre, que cette +méthode est tout simplement le secret du despotisme qui, pour rendre +les hommes sages et paisibles, ne connaît pas de meilleur moyen que +d'en faire des instruments passifs et de vils automates. Eh! quelles +seraient les formalités auxquelles vous soumettriez le droit de +manifester ses pensées? Défendrez-vous aux citoyens de posséder des +presses, pour faire, d'un bienfait commun à l'humanité entière, le +patrimoine de quelques mercenaires? Donnerez-vous ou vendrez-vous aux +uns le privilège exclusif de disserter périodiquement sur des objets de +littérature, aux autres celui de parler de politique et des événements +publics? Décrèterez-vous que les hommes ne pourront donner l'essor à +leurs opinions, si elles n'ont obtenu le passeport d'un officier do +police, ou qu'ils ne penseront qu'avec l'approbation d'un censeur, et +par permission du gouvernement? Tels sont en effet les chefs-d'oeuvre +qu'enfanta l'absurde manie de donner des lois à la presse: mais +l'opinion publique et la volonté générale de la nation ont proscrit, +depuis longtemps, ces infâmes usages. Je ne vois en ce genre qu'une +idée qui semble avoir surnagé, c'est celle de proscrire toute espèce +d'écrit qui ne porterait point le nom de l'auteur ou de l'imprimeur, et +de rendre ceux-ci responsables; mais comme cette question est liée à la +seconde partie de notre discussion, c'est-à-dire à la théorie des lois +pénales sur la presse, elle se trouvera résolue par les principes que +nous allons établir sur ce point. + +Peut-on établir des peines contre ce qu'on appelle l'abus de la presse? +Dans quels cas ces peines pourraient-elles avoir lieu? Voilà de grandes +questions qu'il faut résoudre, et peut-être la partie la plus +importante de notre code constitutionnel. + +La liberté d'écrire peut s'exercer sur deux objets, les choses et les +personnes. + +Le premier de ces objets renferme tout ce qui touche aux plus grands +intérêts de l'homme et de la société, tels que la morale, la +législation, la politique, la religion. Or, les lois ne peuvent jamais +punir aucun homme, pour avoir manifesté ses opinions sur toutes ces +choses. C'est par la libre et mutuelle communication de ses pensées que +l'homme perfectionne ses facultés, s'éclaire sur ses droits, et s'élève +au degré de vertu, de grandeur, de félicité, auquel la nature lui +permet d'atteindre. Mais cette communication, comment peut-elle se +faire, si ce n'est de la manière que la nature même l'a permise? Or, +c'est la nature même qui veut que les pensées de chaque homme soient le +résultat de son caractère et de son esprit, et c'est elle qui a créé +cette prodigieuse diversité des esprits et des caractères. La liberté +de publier son opinion ne peut donc être autre chose que la liberté de +publier toutes les opinions contraires. Il faut, ou que vous lui +donniez cette étendue, ou que vous trouviez le moyen de faire que la +vérité sorte d'abord toute pure et toute nue de chaque tête humaine. +Elle ne peut sortir que du combat de toutes les idées vraies ou +fausses, absurdes ou raisonnables. C'est dans ce mélange que la raison +commune, la faculté donnée à l'homme de discerner le bien et le mal, +s'exerce à choisir les unes, à rejeter les autres. Voulez-vous ôter à +vos semblables l'usage de cette faculté, pour y substituer votre +autorité particulière? Mais quelle main tracera la ligne de démarcation +qui sépare l'erreur de la vérité? Si ceux qui font les lois ou ceux qui +les appliquent étaient des êtres d'une intelligence supérieure à +l'intelligence humaine, ils pourraient exercer cet empire sur les +pensées; mais s'ils ne sont que des hommes, s'il est absurde que la +raison d'un homme soit, pour ainsi dire, souveraine de la raison de +tous les autres hommes, toute loi pénale contre la manifestation des +opinions n'est qu'une absurdité. + +Elle renverse les premiers principes de la liberté civile, et les plus +simples notions de l'ordre social. En effet, c'est un principe +incontestable que la loi ne peut infliger aucune peine là où il ne peut +y avoir un délit susceptible d'être caractérisé avec précision, et +reconnu avec certitude; sinon la destinée des citoyens est soumise aux +jugements arbitraires, et la liberté n'est plus. Les lois peuvent +atteindre les actions criminelles, parce qu'elles consistent en faits +sensibles, qui peuvent être clairement définis et constatés suivant des +règles sûres et constantes: mais les opinions! leur caractère bon ou +mauvais ne peut être déterminé que par des rapports plus ou moins +compliqués avec des principes de raison, de justice, souvent même avec +une foule de circonstances particulières. Me dénonce-t-on un vol, un +meurtre; j'ai l'idée d'un acte dont la définition est simple et fixée, +j'interroge des témoins. Mais on me parle d'un écrit incendiaire, +dangereux, séditieux; qu'est-ce qu'un écrit incendiaire, dangereux, +séditieux? Ces qualifications peuvent-elles s'appliquer à celui qu'on +me présente? Je vois naître ici une foule de questions qui seront +abandonnées à toute l'incertitude des opinions; je ne trouve plus ni +fait, ni témoins, ni loi, ni juge; je n'aperçois qu'une dénonciation +vague, des arguments, des décisions arbitraires. L'un trouvera le crime +dans la chose, l'autre dans l'intention, un troisième dans le style. +Celui-ci méconnaîtra la vérité; celui-là la condamnera en connaissance +de cause; un autre voudra punir la véhémence de son langage, le moment +même qu'elle aura choisi pour faire entendre sa voix. Le même écrit qui +paraîtra utile et sage à l'homme ardent et courageux, sera proscrit +comme incendiaire par l'homme froid et pusillanime; l'esclave ou le +despote ne verra qu'un extravagant ou un factieux où l'homme libre +reconnaît un citoyen vertueux. Le même écrivain trouvera, suivant la +différence des temps et des lieux, des éloges ou des persécutions, des +statues ou un échafaud. Les hommes illustres, dont le génie a préparé +cette glorieuse révolution, sont enfin placés, par nous, au rang des +bienfaiteurs de l'humanité: qu'étaient-ils durant leur vie aux yeux des +gouvernements? des novateurs dangereux, j'ai presque dit des rebelles. +Est-il bien loin de nous, le temps où les principes mêmes que nous +avons consacrés auraient été condamnés comme des maximes criminelles +par ces mêmes tribunaux que nous avons détruits? Que dis-je! +aujourd'hui même, chacun de nous ne paraît-il pas un homme différent +aux yeux des divers partis qui divisent l'Etat; et dans ces lieux +mêmes, au moment où je parle, l'opinion que je propose ne paraît-elle +pas aux uns un paradoxe, aux autres une vérité? ne trouve-t-elle pas +ici des applaudissements, et là presque des murmures? Or, que +deviendrait la liberté de la presse, si chacun ne pouvait l'exercer +qu'à peine de voir son repos et ses droits les plus sacrés livrés à +tous les caprices, à tous les préjugés, à toutes les passions, à tous +les intérêts? + +Mais ce qu'il importe surtout de bien observer, c'est que toute peine +décernée contre les écrits, sous le prétexte de réprimer l'abus de la +presse, tourne entièrement au désavantage de la vérité et de la vertu, +et au profit du vice, de l'erreur et du despotisme. + +L'homme de génie qui révèle de grandes vérités à ses semblables est +celui qui a devancé l'opinion de son siècle: la nouveauté hardie de ses +conceptions effarouche toujours leur faiblesse et leur ignorance; +toujours les préjugés se ligueront avec l'envie, pour le peindre sous +des traits odieux ou ridicules. C'est pour cela précisément que le +partage des grands hommes fut constamment l'ingratitude de leurs +contemporains, et les hommages tardifs de la postérité; c'est pour cela +que la superstition jeta Galilée dans les fers et bannit Descartes de +sa patrie. Quel sera donc le sort de ceux qui, inspirés par le génie de +la liberté, viendront parler des droits et de la dignité de l'homme à +des peuples qui les ignorent? Ils alarment presque également et les +tyrans qu'ils démasquent, et les esclaves qu'ils veulent éclairer. Avec +quelle facilité les premiers n'abuseraient-ils pas de cette disposition +des esprits, pour les persécuter au nom des lois! Rappelez-vous pour +quoi, pour qui s'ouvraient, parmi vous, les cachots, du despotisme; +contre qui était dirigé le glaive même des tribunaux. La persécution +épargna-t-elle l'éloquent et vertueux philosophe de Genève? Il est +mort; une grande révolution laissait, pour quelques moments du moins, +respirer la vérité, vous lui avez décerné une statue; vous avez honoré +et secouru sa veuve au nom de la patrie; je ne conclurai pas même de +ces hommages que, vivant et placé sur le théâtre où son génie devait +l'appeler, il n'essuyât pas au moins le reproche si banal d'homme +morose et exagéré. + +S'il est vrai que le courage des écrivains dévoués à la cause de la +justice et de l'humanité soit la terreur de l'intrigue et de l'ambition +des hommes en autorité, il faut bien que les lois contre la presse +deviennent entre les mains de ces derniers une arme terrible contre la +liberté. Mais tandis qu'ils poursuivront ses défenseurs, comme des +perturbateurs de l'ordre public, et comme des ennemis de l'autorité +légitime, vous les verrez caresser, encourager, soudoyer ces écrivains +dangereux, ces vils professeurs de mensonge et de servitude, dont la +funeste doctrine, empoisonnant dans sa source la félicité des siècles, +perpétue sur la terre les lâches préjugés des peuples et la puissance +monstrueuse des tyrans, les seuls dignes du titre de rebelles, +puisqu'ils osent lever l'étendard contre la souveraineté des nations, +et contre la puissance sacrée de la nature. Vous les verrez encore +favoriser, de tout leur pouvoir, toutes ces productions licencieuses +qui allèrent les principes de la morale, corrompent les moeurs, énervent +le courage et détournent les peuples du soin de la chose publique, par +l'appât des amusements frivoles, on par les charmes empoisonnés de la +volupté. C'est ainsi que toute entrave mise à la liberté de la presse +est entre leurs mains un moyen de diriger l'opinion publique au gré de +leur intérêt personnel, et de fonder leur empire sur l'ignorance et sur +la dépravation générale. La presse libre est la gardienne de la +liberté; la presse gênée en est le fléau. Ce sont les précautions mêmes +que vous prenez contre ses abus qui les produisent presque tous; ce +sont ces précautions qui vous en ôtent tous les heureux fruits, pour ne +vous en laisser que les poisons. Ce sont ces entraves qui produisent ou +une timidité servile, ou une audace extrême. Ce n'est que sous les +auspices de la liberté que la raison s'exprime avec le courage et le +calme qui la caractérisent. C'est à elles encore que sont dus les +succès des écrits licencieux, parce que l'opinion y met un prix +proportionné aux obstacles qu'ils ont franchis, et à la haine +qu'inspire le despotisme qui veut maîtriser jusqu'à la pensée. Otez-lui +ce mobile, elle les jugera avec une sévère impartialité, et les +écrivains dont elle est la souveraine ne brigueront ses faveurs que par +des travaux utiles: ou plutôt soyez libres; avec la liberté viendront +toutes les vertus, et les écrits que la presse mettra au jour seront +purs, graves et sains comme ses moeurs. + +Mais pourquoi prendre tant de soin pour troubler l'ordre que la nature +établissait d'elle-même? Ne voyez-vous pas que, par le cours nécessaire +des choses, le temps amène la proscription de l'erreur et le triomphe +de la vérité? Laissez aux opinions bonnes ou mauvaises un essor +également libre, puisque les premières seulement sont destinées à +rester. Avez-vous plus de confiance dans l'autorité, dans la vertu de +quelques hommes, intéressés à arrêter la marche de l'esprit humain, que +dans la nature même? Elle seule a pourvu aux inconvénients que vous +redoutez; ce sont les hommes qui les feront naître. + +L'opinion publique, voilà le seul juge compétent des opinions privées, +le seul censeur légitime des écrits. Si elle les approuve, de quel +droit, vous, hommes en place, pouvez-vous les condamner? Si elle les +condamne, quelle nécessité pour vous de les poursuivre? Si, après les +avoir d'abord improuvés, elle doit, éclairée par le temps et par la +réflexion, les adopter tôt au tard, pourquoi vous opposez-vous aux +progrès des lumières? Comment osez-vous arrêter ce commerce de la +pensée, que chaque homme a le droit d'entretenir avec tous les esprits, +avec le genre humain tout entier? L'empire de l'opinion publique sur +les opinions particulières est doux, salutaire, naturel, irrésistible; +celui de l'autorité et de la force est nécessairement tyrannique, +odieux, absurde, monstrueux. + +A ces principes éternels, quels sophismes objectent les ennemis de la +liberté? La soumission aux lois: il ne faut point permettre d'écrire +contre les lois. + +Obéir aux lois est le devoir de tout citoyen: publier librement ses +pensées sur les vices ou sur la bonté des lois est le droit de tout +homme et l'intérêt de la société entière; c'est le plus digne et le +plus salutaire usage que l'homme puisse faire de sa raison; c'est le +plus saint des devoirs que puisse remplir, envers les autres hommes, +celui qui est doué des talents nécessaires pour les éclairer. Les lois, +que sont-elles? L'expression libre de la volonté générale, plus ou +moins conforme aux droits et à l'intérêt des nations, selon le degré de +conformité qu'elles ont aux lois éternelles de la raison, de la justice +et de la nature. Chaque citoyen a sa part et son intérêt dans cette +volonté générale; il peut donc, il doit même déployer tout ce qu'il a +de lumières et d'énergie pour l'éclairer, pour la réformer, pour la +perfectionner. Comme, dans une société particulière, chaque associé a +le droit d'engager ses co-associés à changer les conventions qu'ils ont +faites, et les spéculations qu'ils ont adoptées pour la prospérité de +leurs entreprises; ainsi, dans la grande société politique, chaque +membre peut faire tout ce qui est en lui pour déterminer les autres +membres de la cité à adopter les dispositions qui lui paraissent les +plus conformes à l'avantage commun. + +S'il en est ainsi des lois qui émanent de la société elle-même, que +faudra-t-il penser de celles qu'elle n'a point faites, de celles qui ne +sont que la volonté de quelques hommes, et l'ouvrage du despotisme? +C'est lui qui inventa cette maxime qu'on ose répéter encore aujourd'hui +pour consacrer ses forfaits. Que dis-je? Avant la révolution même, nous +jouissions, jusqu'à un certain point, de la liberté de disserter et +d'écrire sur les lois. Sûr de son empire, et plein de confiance dans +ses forces, le despotisme n'osait point contester ce droit à la +philosophie aussi ouvertement que ces modernes Machiavels, qui +tremblent toujours de voir leur charlatanisme anticivique dévoilé par +la liberté entière des opinions. Du moins faudra-t-il qu'ils +conviennent que, si leurs principes avaient été suivis, les lois ne +seraient encore, pour nous, que des chaînes destinées à attacher les +nations au joug de quelques tyrans, et qu'au moment où je parle, nous +n'aurions pas même le droit d'agiter cette question. + +Mais, pour obtenir cette loi tant désirée contre la liberté, on +présente l'idée que je viens de repousser, sous les termes les plus +propres à réveiller les préjugés, et à inquiéter le zèle pusillanime et +peu éclairé: car, comme une pareille loi est nécessairement arbitraire +dans l'exécution, comme la liberté des opinions est anéantie dès +qu'elle n'existe point entière, il suffit aux ennemis de la liberté +d'en obtenir une, quelle qu'elle soit. On vous parlera donc d'écrits +qui excitent les peuples à la révolte, qui conseillent la désobéissance +aux lois; on vous demandera une loi pénale pour ces écrits-là. Ne +prenons point le change; et attachons-nous toujours à la chose, sans +nous laisser séduire par les mots. Croyez-vous, d'abord, qu'un écrit +plein de raison et d'énergie, qui démontrerait qu'une loi est funeste à +la liberté et au salut public, ne produirait pas une impression plus +profonde que celui qui, dénué de force et de raison, ne contiendrait +que des déclamations contre cette loi, ou le conseil de ne point la +respecter? Non sans doute. S'il est permis de décerner des peines +contre ces derniers écrits, une raison plus impérieuse encore les +provoquerait donc contre les autres, et le résultat de ce système +serait, en dernière analyse, l'anéantissement de la liberté de la +presse; car c'est le fond de la chose qui doit être le motif de la loi, +et non les formes. Mais voyons les objets tels qu'ils sont, avec les +yeux de la raison, et non avec ceux des préjugés que le despotisme a +accrédités. Ne croyons pas que, dans un Etat libre, ni même dans aucun +Etat, des écrits remuent si facilement les citoyens, et les portent à +renverser un ordre de choses cimenté par l'habitude, par tous les +rapports sociaux, et protégé par la force publique. En général, c'est +par une action lente et progressive qu'ils influent sur la conduite des +hommes. C'est le temps, c'est la raison qui détermine cette influence. +Ou bien ils sont contraires à l'opinion et à l'intérêt du plus grand +nombre, et alors ils sont impuissants; ils excitent même le blâme et le +mépris publics, et tout reste calme: ou bien ils expriment le voeu +général, et ne font qu'éveiller l'opinion publique, et alors qui +oserait les regarder comme des crimes? Analysez bien tous ces +prétextes, toutes ces déclamations contre ce que quelques-uns appellent +écrits incendiaires, et vous verrez qu'elles cachent le dessein de +calomnier le peuple, pour l'opprimer et pour anéantir la liberté dont +il est le seul appui; vous verrez qu'elles supposent d'une part une +profonde ignorance des hommes, de l'autre un profond mépris de la +partie de la nation la plus nombreuse et la moins corrompue. + +Cependant, comme il faut absolument un prétexte de soumettre la presse +aux poursuites de l'autorité, on nous dit: Mais, si un écrit a provoqué +des délits, une émeute, par exemple, ne punira-t-on pas cet écrit? +Donnez-nous au moins une loi pour ce cas-là. Il est facile, sans doute, +de présenter une hypothèse particulière, capable d'effrayer +l'imagination; mais il faut voir la chose sous des rapports plus +étendus. Considérez combien il serait facile de rapporter une émeute, +un délit quelconque, à un écrit qui n'en serait cependant point la +véritable cause; combien il est difficile de distinguer si les +événements qui arrivent dans un temps postérieur à la date d'un écrit +en sont véritablement l'effet; comment, sous ce prétexte, il serait +facile aux hommes en autorité de poursuivre tous ceux qui auraient +exercé avec énergie le droit de publier leur opinion sur la chose +publique ou sur les hommes qui gouvernent. Observez, surtout, que, dans +aucun cas, l'ordre social ne peut être compromis par l'impunité d'un +écrit qui aurait conseillé un délit. + +Pour que cet écrit fasse quelque mal, il faut qu'il se trouve un homme +qui commette le délit. Or, les peines que la loi prononce contre ce +délit sont un frein pour quiconque serait tenté de s'en rendre +coupable; et, dans ce cas-là comme dans les autres, la sûreté publique +est suffisamment garantie, sans qu'il soit nécessaire de chercher une +autre victime. Le but et la mesure des peines est l'intérêt de la +société. Par conséquent, s'il importe plus à la société de ne laisser +aucun prétexte d'attenter arbitrairement à la liberté de la presse, que +d'envelopper dans le châtiment du coupable un écrivain répréhensible, +il faut renoncer à cet acte de rigueur, il faut jeter un voile sur +toutes ces hypothèses extraordinaires qu'on se plaît à imaginer, pour +conserver, dans toute son intégrité, un principe qui est la première +base du bonheur social. + +Cependant, s'il était prouvé d'ailleurs que l'auteur d'un semblable +écrit fût complice, il faudrait le punir, comme tel, de la peine +infligée au crime dont il serait question, mais non le poursuivre comme +auteur d'un écrit, en vertu d'aucune loi sur la presse. + +J'ai prouvé jusqu'ici que la liberté d'écrire sur les choses doit être +illimitée: envisageons-la maintenant par rapport aux personnes. + +Je distingue à cet égard les personnes publiques et les personnes +privées; et je me propose cette question: les écrits qui inculpent les +personnes publiques peuvent-ils être punis par les lois? C'est +l'intérêt général qui doit la décider. Pesons donc les avantages et les +inconvénients des deux systèmes contraires. + +Une importante considération, et peut-être une raison décisive, se +présente d'abord. Quel est le principal avantage, quel est le but +essentiel de la liberté de la presse? C'est de contenir l'ambition et +le despotisme de ceux à qui le peuple a commis son autorité, en +éveillant sans cesse son attention sur les atteintes qu'ils peuvent +porter à ses droits. Or, si vous leur laissez le pouvoir de poursuivre, +sous le prétexte de calomnie, ceux qui oseront blâmer leur conduite, +n'est-il pas clair que ce frein devient absolument impuissant et nul? +Qui ne voit combien le combat est inégal entre un citoyen faible, +isolé, et un adversaire armé des ressources immenses que donne un grand +crédit et une grande autorité? Qui voudra déplaire aux hommes +puissants, pour servir le peuple, s'il faut qu'au sacrifice des +avantages que présente leur faveur, et au danger de leurs persécutions +secrètes, se joigne encore le malheur presque inévitable d'une +condamnation ruineuse et humiliante? + +Mais, d'ailleurs, qui jugera les juges eux-mêmes? Car, enfin, il faut +bien que leurs prévarications ou leurs erreurs ressortissent, comme +celles des autres magistrats, au tribunal de la censure publique. Qui +jugera le dernier jugement qui décidera ces contestations? Car il faut +qu'il y en ait un qui soit le dernier; il faut bien aussi qu'il soit +soumis à la liberté des opinions. Concluons qu'il faut toujours revenir +au principe, que les citoyens doivent avoir la faculté de s'expliquer +et d'écrire sur la conduite des hommes publics, sans être exposés à +aucune condamnation légale. + +Attendrai-je des preuves juridiques de la conjuration de Catilina, et +n'oserai-je la dénoncer au moment où il faudrait déjà l'avoir étouffée? +Comment oserai-je dévoiler les desseins perfides de tous ces chefs de +parti, qui s'apprêtent à déchirer le sein de la république, qui tous se +couvrent du voile du bien public et de l'intérêt du peuple, et qui ne +cherchent qu'à l'asservir et le vendre au despotisme? Comment vous +développerai-je la politique ténébreuse de Tibère? Comment les +avertirai-je que ces pompeux dehors de vertus, dont il s'est tout à +coup revêtu, ne cachent que le dessein de consommer plus sûrement cette +terrible conspiration qu'il trame depuis longtemps contre le salut de +Rome? Eh! devant quel tribunal voulez-vous que je lutte contre lui? +Sera-ce devant le Préteur? Mais s'il est enchaîné par la crainte, ou +séduit par l'intérêt? Sera-ce devant les Ediles? Mais s'ils sont soumis +à son autorité, s'ils sont à la fois ses esclaves et ses complices? +Sera-ce devant le Sénat? Mais si le Sénat lui-même est trompé ou +asservi? Enfin, si le salut de la patrie exige que j'ouvre les yeux à +mes concitoyens sur la conduite même du Sénat, du Préteur et des +Ediles, qui jugera entre eux et moi? + +Mais une autre raison sans réplique semble achever de mettre cette +vérité dans tout son jour. Rendre les citoyens responsables de ce +qu'ils peuvent écrire contre les personnes publiques, ce serait +nécessairement supposer qu'il ne leur serait pas permis de les blâmer, +sans pouvoir appuyer leurs inculpations par des preuves juridiques. Or, +qui ne voit pas combien une pareille supposition répugne à la nature +même de la chose, et aux premiers principes de l'intérêt social? Qui ne +sait combien il est difficile de se procurer de pareilles preuves; +combien il est facile au contraire à ceux qui gouvernent d'envelopper +leurs projets ambitieux des voiles du mystère, de les couvrir même du +prétexte spécieux du bien public? N'est-ce pas même là la politique +ordinaire des plus dangereux ennemis de la patrie? Ainsi ce seraient +ceux qu'il importerait le plus de surveiller, qui échapperaient à la +surveillance de leurs concitoyens. Tandis que l'on chercherait les +preuves exigées pour avertir de leurs funestes machinations, elles +seraient déjà exécutées, et l'Etat périrait avant que l'on eût osé dire +qu'il était en péril. Non, dans tout Etat libre, chaque citoyen est une +sentinelle de la liberté, qui doit crier, au moindre bruit, à la +moindre apparence du danger qui la menace. Tous les peuples qui l'ont +connue n'ont-ils pas craint pour elle jusqu'à l'ascendant même de la +vertu? + +Aristide, banni par l'ostracisme, n'accusait pas cette jalousie +ombrageuse qui l'envoyait à un glorieux exil. Il n'eût point voulu que +le peuple athénien fût privé du pouvoir de lui faire une injustice. Il +savait que la même loi qui eût mis le magistrat vertueux à couvert +d'une téméraire accusation aurait protégé l'adroite tyrannie de la +foule des magistrats corrompus. Ce ne sont pas ces hommes +incorruptibles, qui n'ont d'autre passion que celle de faire le bonheur +et la gloire de leur patrie, qui redoutent l'expression publique des +sentiments de leurs concitoyens. Ils sentent bien qu'il n'est pas si +facile de perdre leur estime, lorsqu'on peut opposer à la calomnie une +vie irréprochable et les preuves d'un zèle pur et désintéressé; s'ils +éprouvent quelquefois une persécution passagère, elle est pour eux le +sceau de leur gloire et le témoignage éclatant de leur vertu; ils se +reposent, avec une douce confiance, sur le suffrage d'une conscience +pure, et sur la force de la vérité qui leur ramène bientôt ceux de +leurs concitoyens. + +Qui sont ceux qui déclament sans cesse contre la licence de la presse, +et qui demandent des lois pour la captiver? Ce sont ces personnages +équivoques, dont la réputation éphémère, fondée sur les succès du +charlatanisme, est ébranlée par le moindre choc de la contradiction; ce +sont ceux qui, voulant à la fois plaire au peuple et servir ses tyrans, +combattus entre le désir de conserver la gloire acquise en défendant la +cause publique, et les honteux avantages que l'ambition peut obtenir en +l'abandonnant, qui, substituant la fausseté au courage, l'intrigue au +génie, tous les petits manèges des cours aux grands ressorts des +révolutions, tremblent sans cesse que la voix d'un homme libre vienne +révéler le secret de leur nullité ou de leur corruption, qui sentent +que pour tromper ou pour asservir leur patrie il faut, avant tout, +réduire au silence les écrivains courageux qui peuvent la réveiller de +sa funeste léthargie, à peu près comme on égorge les sentinelles +avancées pour surprendre le camp ennemi; ce sont tous ceux enfin qui +veulent être impunément faibles, ignorants, traîtres ou corrompus. Je +n'ai jamais ouï dire que Caton, traduit cent fois en justice, ait +poursuivi ses accusateurs; mais l'histoire m'apprend que les décemvirs +à Rome firent des lois terribles contre les libelles. + +C'est en effet uniquement aux hommes que je viens de peindre, qu'il +appartient d'envisager avec effroi la liberté de la presse; car ce +serait une grande erreur de penser que dans un ordre de choses +paisible, où elle est solidement établie, toutes les réputations soient +en proie au premier qui veut les détruire. + +Que sous la verge du despotisme, où l'on est accoutumé à entendre +traiter de libelles les justes réclamations de l'innocence outragée et +les plaintes les plus modérées de l'humanité opprimée, un libelle même +digne de ce nom soit adopté avec empressement et cru avec facilité, qui +pourrait en être surpris? Les crimes du despotisme et la corruption des +moeurs rendent toutes les inculpations si vraisemblables! Il est si +naturel d'accueillir comme une vérité un écrit qui ne parvient à vous +qu'en échappant aux inquisitions des tyrans! Mais sous le régime de la +liberté, croyez-vous que l'opinion publique, accoutumée à la voir +s'exercer en tout sens, décide en dernier ressort de l'honneur des +citoyens, sur un seul écrit, sans peser ni les circonstances, ni les +faits, ni le caractère de l'accusateur, ni celui de l'accusé? Elle juge +en général et jugera surtout alors avec équité: souvent même les +libelles seront des titres de gloire pour ceux qui en seront les +objets, tandis que certains éloges ne seront à ses yeux qu'un opprobre: +et, en dernier résultat, la liberté de la presse ne sera que le fléau +du vice et de l'imposture, et le triomphe de la vertu et de la vérité. + +Le dirai-je enfin? Ce sont nos préjugés, c'est notre corruption qui +nous exagère les inconvénients de ce système nécessaire. Chez un peuple +où l'égoïsme a toujours régné, où ceux qui gouvernent, où la plupart +des citoyens qui ont usurpé une espèce de considération ou de crédit, +sont forcés à s'avouer intérieurement à eux-mêmes qu'ils ont besoin non +seulement de l'indulgence, mais de la clémence publique, la liberté de +la presse doit nécessairement inspirer une certaine terreur, et tout +système qui tend à la gêner trouve une foule de partisans qui ne +manquent pas de le présenter sous les dehors spécieux du bon ordre et +de l'intérêt public. + +A qui appartient-il plus qu'à vous, législateurs, de triompher de ce +préjugé fatal qui ruinerait et déshonorerait à la fois votre ouvrage? +Que tous ces libelles répandus autour de vous par les factions ennemies +du peuple ne soient point pour vous une raison de sacrifier aux +circonstances du moment les principes éternels sur lesquels doit +reposer la liberté des nations. Songez qu'une loi sur la presse +n'arrêterait point, ne réparerait point le mal, et vous enlèverait le +remède. Laissez passer ce torrent fangeux, dont il ne restera bientôt +plus aucune trace, pourvu que vous conserviez cette source immense et +éternelle de lumières qui doit répandre sur le monde politique et moral +la chaleur, la force, le bonheur et la vie. N'avez-vous pas déjà +remarqué que la plupart des dénonciations qui vous ont été faites +étaient dirigées non contre ces écrits sacrilèges où les droits de +l'humanité sont attaqués, où la majesté du peuple est outragée, au nom +des despotes, par des esclaves lâchement audacieux, mais contre ceux +que l'on accuse de défendre la cause de la liberté avec un zèle exagéré +et irrespectueux envers les despotes? N'avez-vous pas remarqué qu'elles +vous ont été faites par des hommes qui réclament amèrement contre des +calomnies que la voix publique a mises au rang des vérités, et qui se +taisent sur les blasphèmes séditieux que leurs partisans ne cessent de +vomir contre la nation et contre ses représentants? Que tous mes +concitoyens m'accusent et me punissent comme un traître à la patrie, si +jamais je vous dénonce aucun libelle, sans en excepter ceux où, +couvrant mon nom des plus infâmes calomnies, les ennemis de la +révolution me désignent à la fureur des factieux comme l'une des +victimes qu'elle doit frapper! Eh! que nous importent ces méprisables +écrits! Ou bien la nation française approuvera les efforts que nous +avons faits pour assurer sa liberté, ou elle les condamnera. Dans le +premier cas, les attaques de nos ennemis ne seront que ridicules; dans +le second cas, nous aurons à expier le crime d'avoir pensé que les +Français étaient dignes d'être libres, et pour mon compte je me résigne +volontiers à cette destinée. + +Enfin faisons des lois, non pour un moment, mais pour les siècles; non +pour nous, mais pour l'univers; montrons-nous dignes de fonder la +liberté, en nous attachant invariablement à ce grand principe, qu'elle +ne peut exister là où elle ne peut s'exercer avec une étendue illimitée +sur la conduite de ceux que le peuple a armés de son autorité. Que +devant lui disparaissent tous ces inconvénients attachés aux plus +excellentes institutions, tous ces sophismes inventés par l'orgueil et +par la fourberie des tyrans. Il faut, vous disent-ils, mettre ceux qui +gouvernent à l'abri de la calomnie; il importe au salut du peuple de +maintenir le respect qui leur est dû. Ainsi auraient raisonné les +Guises contre ceux qui auraient dénoncé les préparatifs de la +Saint-Barthélémy; ainsi raisonneront tous leurs pareils, parce qu'ils +savent bien que tant qu'ils seront tout-puissants, les vérités qui leur +déplaisent seront toujours des calomnies, parce qu'ils savent bien que +ce respect superstitieux qu'ils réclament pour leurs fautes et pour +leurs forfaits mêmes leur assure le pouvoir de violer impunément celui +qu'ils doivent à leur souverain, au peuple qui mérite sans doute autant +d'égards que ses délégués et ses oppresseurs. Mais qui voudra à ce +prix, osent-ils dire encore, qui voudra être roi, magistrat, qui voudra +tenir les rênes du gouvernement? Qui? Les hommes vertueux, dignes +d'aimer leur patrie et la véritable gloire, qui savent bien que le +tribunal de l'opinion publique n'est redoutable qu'aux méchants. Qui +encore? Les ambitieux mêmes. Eh! plût à Dieu qu'il y eût sur la terre +un moyen de leur faire perdre l'envie ou l'espoir de tromper ou +d'asservir les peuples! + +En deux mots, il faut ou renoncer à la liberté, ou consentir à la +liberté indéfinie de la presse. A l'égard des personnes publiques, la +question est décidée. + +Il ne nous reste plus qu'à la considérer par rapport aux personnes +privées. On voit que cette question se confond avec celle du meilleur +système de législation sur la calomnie, soit verbale, soit écrite, et +qu'ainsi elle n'est plus uniquement relative à la presse. + +II est juste sans doute que les particuliers attaqués par la calomnie +puissent poursuivre la réparation du tort qu'elle leur a fait; mais il +est utile de faire quelques observations sur cet objet. + +Il faut d'abord considérer que nos anciennes lois sur ce point sont +exagérées, et que leur rigueur est le fruit évident de ce système +tyrannique que nous avons développé, et de cette terreur excessive que +l'opinion publique inspire au despotisme qui les a promulguées. Comme +nous les envisageons avec plus de sang-froid, nous consentirons +volontiers à modérer le code pénal qu'il nous a transmis; il me semble +du moins que la peine qui sera prononcée contre les auteurs d'une +inculpation calomnieuse doit se borner à la publicité du jugement qui +la déclare telle et à la réparation pécuniaire du dommage qu'elle aura +causé à celui qui en était l'objet. On sent bien que je ne comprends +pas dans cette classe le faux témoignage contre un accusé, parce que ce +n'est point ici une simple calomnie, une simple offense envers un +particulier; c'est un mensonge fait à la loi pour perdre l'innocence, +c'est un véritable crime public. + +En général, quant aux calomnies ordinaires, il y a deux espèces de +tribunaux pour les juger, celui des magistrats et celui de l'opinion +publique. Le plus naturel, le plus équitable, le plus compétent, le +plus puissant, c'est sans contredit le dernier; c'est celui qui sera +préféré par les hommes les plus vertueux et les plus dignes de braver +les attaques de la haine et de la méchanceté; car il est à remarquer +qu'en général l'impuissance de la calomnie est en raison de la probité +et de la vertu de celui qu'elle attaque; et que plus un homme a le +droit d'en appeler à l'opinion, moins il a besoin d'invoquer la +protection du juge: il ne se déterminera donc pas facilement à faire +retentir les tribunaux des injures qui lui auront été adressées, et il +ne les occupera de ses plaintes que dans les occasions importantes où +la calomnie sera liée à une trame coupable ourdie pour lui causer un +grand mal, et capable de ruiner la réputation même la plus solidement +affermie. Si l'on suit ce principe, il y aura moins de procès +ridicules, moins de déclamations sûr l'honneur, mais plus d'honneur, +surtout plus d'honnêteté et de vertu. + +Je borne ici mes réflexions sur cette troisième question, qui n'est pas +le principal objet de cette discussion, et je vous propose de cimenter +la première base de la liberté par le décret suivant. + + +L'Assemblée nationale déclare: + +1° Que tout homme a le droit de publier ses pensées, par quelques +moyens que ce soit; et que la liberté de la presse ne peut être gênée +ni limitée en aucune manière; + +2° Que quiconque portera atteinte à ce droit doit être regardé comme +ennemi de la liberté, et puni par la plus grande des peines qui seront +établies par l'Assemblée nationale; + +3° Pourront néanmoins les particuliers qui auront été calomniés se +pourvoir pour obtenir la réparation du dommage que la calomnie leur +aura causé, par les moyens que l'Assemblée nationale indiquera. + + + + * * * * * * * * * + + + +_Discours de Maximilien Robespierre à l'Assemblée nationale, sur la +réélection des membres de l'Assemblée nationale_ (16 mai 1791) + + + +Messieurs, + + +Les plus grands législateurs de l'antiquité, après avoir donné une +constitution à leur pays, se firent un devoir de rentrer dans la foule +des simples citoyens, et de se dérober même quelquefois à +l'empressement de la reconnaissance publique. Ils pensaient que le +respect des lois nouvelles dépendait beaucoup de celui qu'inspirait la +personne des législateurs, et que le respect qu'imprime le législateur +est attaché en grande partie à l'idée de son caractère et de son +désintéressement. Du moins faut-il convenir que ceux qui fixent la +destinée des nations et des races futures doivent être absolument +isolés de leur propre ouvrage; qu'ils doivent être comme la nation +entière, et comme la postérité. Il ne suffit pas même qu'ils soient +exempts de toute vue personnelle et de toute ambition; il faut encore +qu'ils ne puissent pas en être soupçonnés. Pour moi, je l'avoue, je +n'ai pas besoin de chercher dans des raisonnements bien subtils la +solution de la question qui vous occupe; je la trouve dans les premiers +principes de la droiture et dans ma conscience. Nous allons délibérer +sur la partie de la Constitution qui est la première base de la liberté +et du bonheur public, l'organisation du Corps législatif; sur les +règles constitutionnelles des élections, sur le renouvellement des +corps électoraux. Avant de prononcer sur ces questions, faisons +qu'elles nous soient parfaitement étrangères: pour moi, du moins, je +crois pouvoir m'appliquer ce principe. En effet, je suppose que je ne +fusse pas inaccessible à l'ambition d'être membre du Corps législatif, +et certes, je déclare avec franchise que c'est peut-être le seul objet +qui puisse exciter l'ambition d'un homme libre; je suppose que les +chances qui pourraient me porter à cet emploi fussent liées à la +manière dont les grandes questions nationales dont j'ai parlé seraient +résolues; serais-je dans cet état d'impartialité et de désintéressement +absolu qu'exige une tâche aussi importante? Et si un juge se récuse +lorsqu'il tient par quelque affection, par quelque intérêt, même +indirect, à une cause particulière, serais-je moins sévère envers +moi-même, lorsqu'il s'agit de la cause des peuples? Non. Et puisqu'il +n'existe pour tous les hommes qu'une même morale, qu'une même +conscience, je conclus que cette opinion est celle de l'Assemblée +nationale tout entière. C'est la nature même des choses qui a élevé une +barrière entre les auteurs de la Constitution et les assemblées qui +doivent venir après eux. En fait de politique, rien n'est utile que ce +qui est juste et honnête; et rien ne prouve mieux cette maxime que les +avantages attachés au parti que je propose. + +Concevez-vous quelle autorité imposante donnerait à votre Constitution +le sacrifice prononcé par vous-mêmes des plus grands honneurs auxquels +vos concitoyens puissent vous appeler? Combien les efforts de la +calomnie seront faibles, lorsqu'elle ne pourra pas reprocher à un seul +de ceux qui l'ont élevée d'avoir voulu mettre à profit le crédit que +leur mission même leur donne sur leurs commettants, pour prolonger son +pouvoir; lorsqu'elle ne pourra pas même dire que ceux qui passent pour +avoir exercé une très grande influence sur vos délibérations ont eu la +prétention de se faire de leur réputation et de leur popularité un +moyen d'étendre leur empire sur une Assemblée nouvelle; lorsqu'enfin on +ne pourra pas les soupçonner d'avoir plié au désir très louable en soi +de servir la patrie sur un grand théâtre, les principes des importantes +délibérations qui nous restent à prendre! + +Cependant, si, incapables de tout retour personnel sur eux-mêmes, ils +étaient attachés au système contraire, par des scrupules purement +relatifs à l'intérêt public, il me semble qu'il serait facile de les +dissiper. + +Plusieurs semblent croire à la nécessité de conserver dans la +législature prochaine une partie des membres de l'Assemblée actuelle; +d'abord, parce que, pleins d'une juste confiance en vous, ils +désespèrent que nous puissions être remplacés par des successeurs +également dignes de la confiance publique. + +En partageant le sentiment, honorable pour l'Assemblée actuelle, qui +est la base de cette opinion, je crois exprimer le vôtre, en disant que +nous n'avons ni le droit, ni la présomption de penser qu'une nation de +vingt-cinq millions d'hommes, libre et éclairée, est réduite à +l'impuissance de trouver facilement 720 défenseurs qui nous vaillent. +Et si, dans un temps où l'esprit public n'était point encore né, où la +nation ignorait ses droits et ne prévoyait point encore sa destinée, +elle a pu faire des choix dignes de cette révolution, pourquoi n'en +ferait-elle pas de meilleurs encore, lorsque l'opinion publique est +éclairée et fortifiée par une expérience de deux années si fécondes en +grands événements et en grandes leçons? + +Les partisans de la réélection disent encore qu'un certain nombre de +membres, et même que certains membres de cette Assemblée sont +nécessaires pour éclairer, pour guider la législature suivante par les +lumières de leur expérience, et par la connaissance plus parfaite des +lois qui sont leur ouvrage. + +Pour moi, sans m'arrêter à cette idée qui a peut-être quelque chose do +spécieux, je pense d'abord que ceux qui, hors de cette Assemblée, ont +lu, ont suivi nos opérations, qui ont adopté nos décrets, qui les ont +défendus, qui ont été chargés par la confiance publique de les faire +exécuter, que cette foule de citoyens dont les lumières et le civisme +fixent les regards de leurs compatriotes, connaissent aussi les lois et +la Constitution; je crois qu'il n'est pas plus difficile de les +connaître qu'il ne l'a été de les faire. Je pourrais même ajouter que +ce n'est pas au milieu de ce tourbillon immense d'affaires où nous nous +sommes trouvés, qu'on a été le plus à portée de reconnaître l'ensemble +et les détails de toutes nos opérations; je pense d'ailleurs que les +principes de notre Constitution sont gravés dans le coeur de tous les +hommes, et dans l'esprit de la majorité des Français; que ce n'est +point de la tête de tels ou tels orateurs qu'elle est sortie, mais du +sein même de l'opinion publique qui nous avait précédés et qui nous a +soutenus. C'est à elle, c'est à la volonté de la nation, qu'il faut +confier sa durée et sa perfection, et non à l'influence de quelques-uns +de ceux qui la représentent en ce moment. Si elle esl votre ouvrage, +n'est-elle pas le patrimoine des citoyens qui ont juré de la défendre +contre tous ses ennemis? N'est-elle pas l'ouvrage de la nation qui l'a +adoptée? Pourquoi les assemblées de représentants choisis par elle +n'auront-elles pas droit à la même confiance? Et quelle est celle qui +oserait renverser la Constitution contre sa volonté? Quant aux +prétendus guides qu'une assemblée pourrait transmettre à celles qui la +suivent, je ne crois point du tout à leur utilité. Ce n'est point dans +l'ascendant des orateurs qu'il faut placer l'espoir du bien public, +mais dans les lumières et dans le civisme de la masse des assemblées +représentatives: l'influence de l'opinion publique et de l'intérêt +général diminue en proportion de celle que prennent les orateurs; et +quand ceux-ci parviennent à maîtriser les délibérations, il n'y a plus +d'assemblée, il n'y a plus qu'un fantôme de représentation. Alors se +réalise le mot de Thémistocle, lorsque, montrant son fils enfant, il +disait: "Voilà celui qui gouverne la Grèce; ce marmot gouverne sa mère, +sa mère me gouverne, je gouverne les Athéniens, et les Athéniens +gouvernent la Grèce." Ainsi une nation de vingt-cinq millions d'hommes +serait gouvernée par l'Assemblée représentative, celle-ci par un petit +nombre d'orateurs adroits, et par qui ces orateurs seraient-ils +gouvernés quelquefois?... Je n'ose le dire, mais vous pourrez +facilement le deviner. Je n'aime point cette science nouvelle qu'on +appelle la tactique des grandes assemblées: elle ressemble trop à +l'intrigue: la vérité et la raison doivent seules régner dans les +assemblées législatives. Je n'aime pas que des hommes habiles puissent, +en dominant une assemblée par ces moyens, préparer, assurer leur +domination sur une autre, et perpétuer ainsi un système de coalition +qui est le fléau de la liberté. J'ai de la confiance en des +représentants qui, ne pouvant étendre au delà de deux ans les vues de +leur ambition, seront forcés de la borner à la gloire de servir leur +pays et l'humanité, de mériter l'estime et l'amour des citoyens dans le +sein desquels ils sont sûrs de retourner à la fin de leur mission. Deux +années de travaux aussi brillants qu'utiles sur un tel théâtre +suffisent à leur gloire. Si la gloire, si le bonheur de placer leurs +noms parmi ceux des bienfaiteurs de la patrie ne leur suffit pas, ils +sont corrompus, ils sont au moins dangereux; il faut bien se garder de +leur laisser les moyens d'assouvir un autre genre d'ambition. Je me +défierais de ceux qui, pendant quatre ans, resteraient en butte aux +caresses, aux séductions royales, à la séduction de leur propre +pouvoir, enfin à toutes les tentations de l'orgueil ou de la cupidité. +Ceux qui me représentent, ceux dont la volonté est censée la mienne, ne +sauraient être trop rapprochés de moi, trop identifiés avec moi; sinon +la loi, loin d'être la volonté générale, ne sera plus que l'expression +des caprices ou des intérêts particuliers de quelques ambitieux; les +représentants, ligués contre le peuple, avec le ministère et la cour, +deviendront des souverains, et bientôt des oppresseurs. Ne nous dites +donc plus que s'opposer à la réélection, c'est violer la liberté du +peuple. Quoi! est-ce violer la liberté que d'établir les formes, que de +fixer les règles nécessaires pour que les élections soient utiles à la +liberté? Tous les peuples n'ont-ils pas adopté cet usage? n'ont-ils pas +surtout proscrit la réélection dans les magistratures importantes, pour +empêcher que, sous ce prétexte, les ambitieux ne se perpétuassent par +l'intrigue et par la facilité des peuples? N'avez-vous pas vous-mêmes +déterminé des conditions d'éligibilité? Les partisans de la réélection +ont-ils alors réclamé contre ces décrets? Or, faut-il que l'on puisse +nous accuser de n'avoir cru à la liberté indéfinie en ce genre que +lorsqu'il s'agissait de nous-mêmes, et de n'avoir montré ce scrupule +excessif que lorsque l'intérêt public exigeait la plus salutaire de +toutes les règles qui peuvent en diriger l'exercice? Oui, sans doute, +toute restriction injuste, contraire aux droits des bommes, et qui ne +tourne point au profit de l'égalité, est une atteinte portée à la +liberté du peuple: mais toute précaution sage et nécessaire, que la +nature même des choses indique, pour protéger la liberté contre la +brigue et contre les abus du pouvoir des représentants, n'est-elle pas +commandée par l'amour même de la liberté? + +Et d'ailleurs, n'est-ce pas au nom du peuple que vous faites ces lois? +C'est mal raisonner que de présenter vos décrets comme des lois dictées +par des souverains à des sujets; c'est la Nation qui les porte +elle-même, par l'organe de ses représentants. Dès qu'ils sont justes et +conformes aux droits de tous, ils sont toujours légitimes. Or, qui peut +douter que la Nation ne puisse convenir des règles qu'elle suivra dans +ses élections pour se défendre elle-même contre l'erreur et contre la +surprise? + +Au reste, pour ne parler que de ce qui concerne l'Assemblée actuelle, +j'ai fait plus que prouver qu'il était utile de ne point permettre la +réélection; j'ai fait voir une véritable incompatibilité, fondée sur la +nature même de ses droits. S'il était convenable de paraître avoir +besoin d'insister sur une question de cette nature, j'ajouterais encore +d'autres raisons. + +Je dirais qu'il importe de ne point donner lieu de dire que ce n'était +point la peine de tant presser la fin de notre mission, pour la +continuer, en quelque sorte, sous une forme nouvelle. Je dirais surtout +une raison qui est aussi simple que décisive. S'il est une assemblée +dans le monde à qui il convienne de donner le grand exemple que je +propose, c'est, sans contredit, celle qui, durant deux années entières, +a supporté des travaux dont l'immensité et la continuité semblaient +être au-dessus des forces humaines. + +Il est un moment où la lassitude affaiblit nécessairement les ressorts +de l'âme et de la pensée; et lorsque ce moment est arrivé, il y aurait +au moins de l'imprudence, pour tout le monde, à se charger encore, pour +deux ans, du fardeau des destinées d'une nation. Quand la nature même +et la raison nous ordonnent le repos, pour l'intérêt public autant que +pour le nôtre, l'ambition ni même le zèle n'ont point le droit de les +contredire. Athlètes victorieux, mais fatigués, laissons la carrière à +des successeurs frais et vigoureux, qui s'empresseront de marcher sur +nos traces, sous les yeux de la nation attentive, et que nos regards +seuls empêcheront de trahir leur gloire et leur patrie. Pour nous, hors +de l'Assemblée législative, nous servirons mieux notre pays qu'en +restant dans son sein. Répandus sur toutes les parties de cet Empire, +nous éclairerons ceux de nos concitoyens qui ont besoin de lumières; +nous propagerons partout l'esprit public, l'amour de la paix, de +l'ordre, des lois et de la liberté. Oui, voilà, dans ce moment, la +manière la plus digne de nous, et la plus utile à nos concitoyens, de +signaler notre zèle pour leurs intérêts. Rien n'élève les âmes des +peuples, rien ne forme les moeurs publiques comme les vertus des +législateurs. Donnez à vos concitoyens ce grand exemple d'amour pour +l'égalité, d'attachement exclusif au bonheur de la patrie, donnez-le à +vos successeurs, à tous ceux qui sont destinés à influer sur le sort +des nations. Que les Français comparent le commencement de votre +carrière avec la manière dont vous l'aurez terminée, et qu'ils doutent +quelle est celle de ces deux époques où vous vous serez montrés plus +purs, plus grands, plus dignes de leur confiance. + +Je souhaite que ce parti soit agréable à ceux mêmes qui croiraient +avoir les prétentions les plus fondées aux honneurs de la législature. +S'ils ont toujours marché d'un pas ferme vers le bien public et vers la +liberté, il ne leur reste rien de plus à désirer: si quelqu'un aspirait +à d'autres avantages, ce serait une raison pour lui de fuir une +carrière où peut-être l'ambition pourrait à la fin rencontrer des +écueils. Au reste, je pense que toutes les ressources de l'éloquence et +de la dialectique seraient ici inutiles pour obscurcir des vérités que +le sentiment, autant que le bon sens, découvre à tous les hommes +honnêtes; et s'il est facile en général de tenir l'opinion suspendue +par des raisonnements plus ou moins spécieux, il est au moins +dangereux, dans certaines occasions, qu'un oeil attentif ne voie +l'intérêt personnel percer à travers les plus beaux lieux communs sur +les droits et sur la liberté du peuple. Je suis loin de prévoir ici de +pareils obstacles pour une proposition qui, par sa nature, semble +appeler un assentiment aussi prompt que général; mais, si elle en +éprouvait, je la crois tellement nécessaire à l'intérêt de la nation et +liée à la gloire de ses représentants, que je n'hésiterais pas à leur +demander une permission qu'ils n'ont jamais refusée à personne: celle +de dire quelques mois pour répondre aux objections que ma motion +pourrait essuyer. + +Je finis par une déclaration franche: ce qui a achevé de me convaincre +de la vérité de l'opinion que je soutiens, ce qui m'y a invariablement +attaché, c'est à la fois et la vivacité des efforts et la faiblesse des +raisons par lesquels on s'est efforcé de préparer de longue main les +esprits au système contraire. Cette curiosité inquiète avec laquelle on +interrogeait les opinions particulières; ces insinuations adroites, ces +propos répétés à l'oreille pour décréditer d'avance ceux à qui l'on +croyait une opinion contraire, en assurant qu'il n'y avait que des +ennemis de l'ordre ou de la liberté qui pussent la soutenir; cet art de +remplir les esprits de terreur par les mots d'anarchie, d'aristocratie; +ces inquiétudes, ces mouvements, ces coalitions: enfin j'ai vu que ce +système se réduisait tout entier à cette idée pusillanime, fausse et +injurieuse à la nation, de regarder le sort de la révolution comme +attaché à un certain nombre d'individus; et j'ai dit: la raison et la +vérité ne combattent point avec de pareilles armes, et ne déploient +point ce genre d'activité. J'ai cru sentir qu'il importait infiniment +de détruire la cause de toutes ces agitations; il m'a paru que, dans un +temps où nous devons tous réunir toutes nos forces pour terminer nos +travaux d'une manière également prompte et réfléchie, ce serait un +grand malheur que des hommes éclairés fussent en quelque sorte partagés +entre les soins qu'ils exigent et l'attention qu'ils pourraient donner +à ce qui se passerait au dehors, dans le temps des assemblées et des +élections dont le moment approche. Quel scandale si ceux qui doivent +faire des lois contre la brigue pouvaient en être eux-mêmes accusés! Et +combien n'importe-t-il pas de faire cesser certains bruits, mal fondés +sans doute, qui se sont déjà répandus et même accrédités! Enfin, et ce +seul mot suffisait peut-être: puisque nous allons fixer définitivement +les rapports, le pouvoir des législatures, la manière même d'y être +élu, procédons à ce grand travail, non comme des hommes destinés à en +être membres, mais comme des hommes qui doivent redevenir de simples +citoyens. Pour nous garantir à nous-mêmes, pour garantir à la nation +entière que nous serons tous animés d'un tel esprit, le moyen le plus +sûr est de nous placer, en effet, nous-mêmes dans cette condition. Il +faut donc, avant tout, décider la question qui concerne les membres de +'Assemblée actuelle. + +Je demande que l'on décrète que les membres de l'Assemblée actuelle ne +pourront être réélus à la suivante. + + + + * * * * * * * * * + + + +_Second discours prononcé à l'Assemblée nationale, le 18 mai 1791, +par Maximilien Robespierre, député du département du Pas-de-Calais, +sur la rééligibilité des membres du Corps législatif_ (18 mai 1791) + + + +Tout prouve l'importance de la question que vous agitez, tout, jusqu'à +la manière dont on a défendu le système de la réélection. Quelles +qu'aient été les circonstances qui ont précédé et accompagné cette +discussion, je ne veux voir, je ne veux examiner que les principes de +l'intérêt général, qui doit être la règle de votre décision. + +Quel est le principe, quel est le but des lois à faire sur les +élections? L'intérêt du peuple. Partout où le peuple n'exerce pas son +autorité, et ne manifeste pas sa volonté par lui-même, mais par des +représentants, si le corps représentatif n'est pas pur et presque +identifié avec le peuple, la liberté est anéantie. Le grand principe du +gouvernement représentatif, l'objet essentiel des lois, doit être +d'assurer la pureté des élections et l'incorruptibilité des +représentants. Si la rééligibilité va à ce but, elle est bonne; si elle +s'en éloigne, elle est mauvaise. Je ne sais si c'est sérieusement que +les partisans de la réélection ont prétendu que le système contraire +blessait la liberté du peuple. Toute entrave mise à la liberté des +choix, dès qu'elle est inutile, est injuste; à plus forte raison, si +elle est nuisible ou dangereuse: mais toute règle qui tend à défendre +le peuple contre la brigue, contre les malheurs des mauvais choix, +contre la corruption de ses représentants, est juste et nécessaire. +Voilà, ce me semble, les vrais principes de cette question. + +Vous avez cru me mettre en contradiction avec moi-même, en observant +que j'avais manifesté une opinion contraire à la condition prescrite +par le décret du marc d'argent; et cet exemple même est la preuve la +plus sensible de la vérité de la doctrine que j'expose ici. Si +plusieurs ont adopté une opinion contraire au décret du marc d'argent, +c'est parce qu'ils le regardaient comme une de ces règles fausses qui +offensent la liberté au lieu de la maintenir; c'est parce qu'ils +pensaient que la richesse ne pouvait pas être la mesure ni du mérite, +ni des droits des hommes; c'est qu'ils ne trouvaient aucun danger à +laisser tomber le choix des électeurs sur des hommes qui, ne pouvant +subjuguer les suffrages par les ressources de l'opulence, ne les +auraient obtenus qu'à force de vertus; c'est parce que loin de +favoriser la brigue, la concurrence des citoyens qui ne payaient point +cette contribution ne favorisait que le mérite. Mais de ce que je +croirais que le décret du marc d'argent n'est pas utile, s'ensuit-il +que je blâmerais ceux qui repoussent les hommes flétris, ceux qui +défendent la réélection des membres des corps administratifs? + +Mais si, lorsque réellement les principes de la liberté étaient +attaqués, vous aviez montré beaucoup moins de disposition à vous +alarmer; si ce même décret du marc d'argent avait obtenu votre +suffrage, n'est-ce pas moi qui pourrais dire que vous êtes en +contradiction avec vous-mêmes, et qui aurais le droit de m'étonner que +les excès de votre zèle datent précisément du moment où il était +question d'assurer à des représentants, et même sans aucune exception, +la perspective d'une réélection éternelle? + +Laissez donc cette extrême délicatesse de principes, et examinons sans +partialité le véritable point de la question, qui consiste à savoir si +la rééligibilité est propre ou non à assurer au peuple de bons +représentants. C'est d'après les vices des hommes qu'il faut en +calculer les effets; car ce n'est que contre ces vices que les lois +sont faites. Or, l'expérience a toujours prouvé qu'autant les peuples +sont indolents ou faciles à tromper, autant ceux qui les gouvernent +sont habiles et actifs pour étendre leur pouvoir et opprimer la liberté +publique: c'est cette double cause qui a fait que les magistratures +électives sont devenues perpétuelles et ensuite héréditaires. C'est +l'histoire de tous les siècles qui a prouvé qu'une loi prohibitive de +la réélection est le plus sûr moyen de conserver la liberté. +Parlez-vous d'un corps de représentants destinés à faire des lois, à +être les interprètes de la volonté générale? La nature même de leurs +fonctions les rappelle impérieusement dans la classe des simples +citoyens. Ne faut-il pas en effet qu'ils se trouvent dans la situation +qui confond le plus leur intérêt et leur voeu personnel avec celui du +peuple? Or, pour cela, il faut que souvent ils redeviennent peuple +eux-mêmes. Mettez-vous à la place des simples citoyens, et dites de qui +vous aimeriez mieux recevoir des lois, ou de celui qui est sûr de +n'être bientôt plus qu'un citoyen, ou de celui qui tient encore à son +pouvoir par l'espérance de le perpétuer. + +Vous dites que le Corps législatif sera trop faible pour résister à la +force du pouvoir exécutif, si tous les membres sont renouvelés tous les +deux ans: mais à quoi tient donc la véritable force du Corps +législatif? Est-ce à la puissance, au crédit, à l'importance de tels ou +tels individus? Non: c'est à la Constitution sur laquelle il est fondé; +c'est à la puissance, à la volonté de la nation qu'il représente et qui +le regarde lui-même comme le boulevard nécessaire de la liberté +publique. Croyez-vous que la nation consentira encore à reprendre ses +premières chaînes, et à voir le despotisme ministériel se relever seul +sur les débris des anciennes corporations, ou ces corporations +elles-mêmes renaître de leurs propres cendres? Si telle est sa volonté, +vos efforts sont superflus; mais s'il est évident aux yeux de tout +homme raisonnable que sa volonté est différente, n'est-il pas ridicule +de croire que le pouvoir de ses représentants disparaîtra devant le +pouvoir exécutif, si tel individu cède sa place à un autre représentant +qu'elle aura choisi? Le pouvoir du Corps législatif est immense par sa +nature même: il est assuré par sa permanence, par la faculté de +s'assembler sans convocation, par la loi qui refusera au roi le pouvoir +de le dissoudre. Le respect, l'amour qu'inspireront les collections +d'hommes qui le composeront successivement, dépendront des vertus, de +la justice de ces hommes. Or, croyez-vous qu'ils seront plus +incorruptibles sous la loi de la rééligibilité, que sous celle qui la +proscrira? + +Je crois qu'il est facile de prouver le contraire. C'est dans votre +système que le Corps législatif sera trop faible pour résister, non pas +à la force du pouvoir exécutif, mais à ses caresses et à ses +séductions. Car, dès le moment où il sera assis sur les bases de la +Constitution, ce n'est pas à le détruire que le pouvoir exécutif +s'appliquera, mais à le corrompre; et ce qui sera à craindre, ce n'est +pas qu'il soit trop faible contre la puissance exécutive, c'est qu'il +soit trop fort contre la liberté des citoyens. Or, comparez les moyens +de corruption dans le cas de la rééligibilité, avec ceux qu'il peut +épuiser, dans le système contraire. N'est-il pas clair que le +gouvernement aurait bien moins d'intérêt à corrompre des hommes dont la +retraite romprait la trame qu'il aurait ourdie de concert avec eux +contre la liberté de la nation; qu'il faudrait la renouer +périodiquement avec de nouveaux obstacles et de nouveaux frais, sans +être jamais sûr de recueillir dans une Assemblée nouvelle ce qu'il +aurait semé dans la précédente: au contraire, voyez-le aux prises, pour +ainsi dire, avec des représentants rééligibles; il s'attachera à ceux +qui, par leur éloquence et par leur adresse, exerceront plus +d'influence sur l'Assemblée législative; ils feront servir au succès de +ses prétentions la réputation même de popularité qu'ils auront eu soin +d'acquérir; et quand il les aura aidés de son pouvoir, pour les faire +réélire à la législature suivante, ils achèveront alors de lui rendre +les plus signalés services. Mais vous ne comprenez pas, dites-vous, +comment le pouvoir exécutif pourrait concevoir l'idée de séduire des +membres du Corps législatif, depuis qu'il ne peut plus les appeler au +ministère. Je rougirais de vous rappeler qu'il existe d'autres moyens +de corruption: mais je pourrais au moins demander si ces places que +l'on ne peut obtenir pour soi, on peut ne pas les détourner sur ses +amis, sur ses proches, sur son père, sur son fils; si le crédit d'un +ministre est entièrement inutile; s'il est impossible que des membres +du Corps législatif règnent en effet sous son nom, et qu'ils fassent, +avec lui, une espèce d'échange de leur crédit et de leur pouvoir: je +pourrais dire même que ce serait déjà un grand avantage que celui +d'être porté à la législature par le parti et par l'influence que le +pouvoir exécutif peut avoir dans les assemblées électorales. Il est +vrai que vous supposez toujours que ceux qui seront réélus seront +toujours les plus zélés et les plus sincères défenseurs de la patrie. +Vous oubliez donc que vous avez dit vous-mêmes qu'un mot dit à propos +lève tous les doutes sur le patriotisme d'un homme? Vous croyez à +l'impuissance de l'intrigue et du charlatanisme! Vous croyez au +discernement parfait, à l'impartialité absolue de ceux qui choisiront +pour le peuple! Vous ignorez qu'il existe un art de s'abandonner +toujours au cours de l'opinion du moment, en évitant soigneusement de +la heurter pour servir le peuple; et que, dans cette arène, l'intrigant +souple et ambitieux lutte souvent, avec avantage, contre le citoyen +modeste et incorruptible! Mais c'est ici que le parallèle du +représentant rééligible, et de celui qui ne l'est pas, tourne +entièrement contre votre système. Suivez-les l'un et l'autre dans le +cours de leur carrière. Le premier, séduit par l'espérance de prolonger +la durée de son pouvoir, partage sa sollicitude entre ce soin et celui +de la chose publique. A mesure surtout qu'il approche de la fin de sa +carrière, il s'occupe avec plus d'ardeur des moyens de la recommencer; +il songera plus à son canton qu'à sa patrie, à lui-même qu'à ses +commettants: parmi ceux-ci, il caressera, il défendra avec plus de zèle +ceux qui pourront seconder avec plus de succès son projet favori; il se +gardera bien de protéger un citoyen obscur et malheureux contre un +homme puissant et accrédité dans sa contrée, surtout si cet acte de +justice n'était pas de nature à produire un éclat favorable à son +ambition. Représentez-vous une Assemblée tout entière dans cette +situation: les représentants du peuple détournés du grand objet de leur +mission, changés en autant de rivaux, divisés par la jalousie, par +l'intrigue, occupés presque uniquement à se supplanter, à se décrier +les uns les autres, dans l'opinion de leurs concitoyens: +reconnaissez-vous là des législateurs, des dépositaires du bonheur du +peuple? Quelle sera l'influence de ces brigues honteuses? Elles +dépraveront les moeurs publiques en même temps qu'elles dégraderont la +majesté des lois. + +Quel respect le peuple aurait-il pour des législateurs qui lui +donneraient l'exemple des vices mêmes qu'ils doivent réprimer? +Supposez, au contraire, que les législateurs soient mis à l'abri de ces +tentations par la loi qui met obstacle à la rééligibilité, ils ne +doivent avoir naturellement d'autre pensée que celle du bien public. Le +pouvoir exécutif a moins d'intérêt de les séduire, parce qu'ils ne +peuvent pas lui vendre un système de perfidies gradué et prolongé dans +une autre législature: leur prévarication serait d'autant plus odieuse +qu'elle serait plus brusque et plus précipitée. Le véritable objet de +leur ambition, déterminé par la durée même de leur mission, est de la +mettre à profit pour leur gloire, pour mériter l'estime et la +reconnaissance de la nation dans le sein de laquelle ils sont sûrs de +retourner. Je m'étonne donc de l'extrême prévention que l'un des +préopinants surtout, M. Duport, a marquée pour une législature dont les +membres ne pourraient point être réélus, quand il a prononcé qu'ils +n'emploieraient leur temps qu'à deux choses: à médire des ministres, et +à plaider la cause de leurs départements contre l'intérêt général de la +nation. Quant aux intérêts du département, j'ai déjà prouvé que cet +inconvénient, et même un inconvénient plus grave, n'existait que dans +le système opposé: quant aux ministres, s'ils en médisaient, cela +prouverait au moins qu'ils ne leur seraient point asservis; et c'est +beaucoup. D'ailleurs, quoique nous soyons nous-mêmes entachés de ce +vice capital, par le décret de lundi* [*Il s'agit du décret de +l'avant-veille, 16 mai, par lequel l'Assemblée avait prescrit que ses +membres ne pourraient être réélus à la législature suivante.], je suis +persuadé que nous emploierons notre temps à quelque chose de mieux qu'à +médire des ministres sans nécessité, et à parler uniquement des +affaires de nos départements; et je suis convaincu, au surplus, que ce +décret, quoi qu'on puisse dire, n'a pas affaibli l'estime de la nation +pour ses représentants actuels. + +On a fait une autre objection qui ne me paraît pas plus raisonnable, +lorsqu'on a dit que, sans l'espoir delà rééligibilité, on ne trouverait +pas, dans les vingt-cinq millions d'hommes qui peuplent la France, des +hommes dignes de la législature. Ce qui me paraît évident, c'est que +s'opposer à la réélection est le véritable moyen de bien composer la +législature. Quel est le motif qui doit appeler, qui peut appeler un +citoyen vertueux à désirer ou à accepter cet honneur, le plus grand de +ceux que la nation française puisse accorder à ses citoyens? Sont-ce +les richesses, le désir de dominer, et l'amour du pouvoir? Non. Je n'en +connais que deux: le désir de servir sa patrie; le second, qui est +naturellement uni à celui-là, c'est l'amour de la véritable gloire, +celle qui consiste, non dans l'éclat des dignités, ni dans le faste +d'une grande fortune, mais dans le bonheur de mériter l'amour de ses +semblables par des talents et des vertus. Or, je dis que deux années de +travaux aussi brillants qu'utiles, sur le plus grand théâtre où les +talents et les vertus puissent se développer, suffisent pour satisfaire +ce genre d'ambition. Quand on les a bien su mettre à profit, on peut +retourner, avec quelque plaisir, dans le sein de sa famille, et +souffrir avec patience cet intervalle de deux ans, qui peut paraître +une situation violente à un ambitieux, mais qui est nécessaire à +l'homme, le plus éclairé, pour méditer sur les principes de la +législation avec plus de profondeur qu'on ne peut le faire au milieu du +tourbillon des affaires, et surtout pour reprendre ce goût de +l'égalité, que l'on perd aisément dans les grandes places. Ne me parlez +pas de pur civisme et de perfection idéale, et ne calomniez pas la +nature humaine, pour avoir un prétexte de repousser ces principes. Je +vous assure que ces sentiments sont plus naturels que vous ne croyez: +je connais plus d'un homme qui pense ainsi; j'en ai sous mes yeux; et +l'oeil du public en découvrirait davantage, si l'état ancien de notre +gouvernement avait permis qu'un plus grand nombre d'hommes acquît ou +l'habitude ou l'audace de la parole: mais laissez se répandre les +principes du droit public, et s'établir la nouvelle constitution; et +vous verrez naître une foule d'hommes qui développeront un caractère et +des talents. Croyez, croyez dès à présent qu'il existe dans chaque +contrée de l'empire des pères de famille qui viendront volontiers +remplir le ministère de législateurs, pour assurer à leurs enfants des +moeurs, une patrie, le bonheur et la liberté; des citoyens qui se +dévoueront volontiers, pendant deux ans, au bonheur de servir leurs +concitoyens, et de secourir les opprimés. Et si vous avez tant de peine +à croire à la vertu, croyez du moins à l'amour-propre, croyez que, chez +une nation qui n'est pas tout à fait stupide et abrutie, un grand +nombre d'hommes, un trop grand nombre peut-être, sera naturellement +jaloux d'obtenir le prix le plus glorieux de la confiance publique. +Voulez-vous me parler de ces hommes qu'une ambition vile et insensée +dévore, qui n'estiment rien que la richesse et l'orgueil du pouvoir; de +ces hommes que le génie de l'intrigue pousse dans une carrière que le +seul génie de l'humanité devrait ouvrir? Voulez-vous me dire qu'ils +fuiront la législature, si l'appât de la réélection ne les y attire? +Tant mieux! Ils ne troubleront pas le bonheur public par leurs +intrigues; et la vertu modeste recevra le prix qu'ils lui auraient +enlevé. Voulez-vous faire des fonctions du législateur un état +lucratif, un vil métier? Non. Dispensez-vous donc du détail de toutes +ces petites convenances personnelles, de tous ces méprisables calculs +qui contrastent avec la grandeur d'une si sainte mission. + +Faut-il dissiper encore une autre crainte? Vous craignez que, si l'on +ne conserve pas des membres de chaque législature, les autres n'aient +pas les lumières nécessaires pour remplir leurs fonctions. + +Je pourrais observer que cet argument banal, comme ceux que j'ai déjà +réfutés, s'appliquait à la disposition qui écarte les membres de +l'Assemblée nationale actuelle de la législature prochaine, et que +l'Assemblée l'a rejeté, quoi qu'on ait dit, avec une profonde sagesse. +Son moindre défaut est de présenter les fonctions du législateur comme +on présentait la finance lorsqu'elle était couverte d'un voile +mystérieux! Quoi! lorsque étrangers, pour la plupart, à ces +occupations, vous avez suffi à des travaux si immenses, si compliqués; +quand vous avez pensé que la législature qui, après vous, devait être +la plus surchargée d'affaires, pouvait se passer de votre secours, et +être entièrement composée de nouveaux individus, vous croiriez que les +législatures suivantes auront besoin de transmettre à celles qui +viendront après elles des guides, des Nestors politiques, dans le temps +où toutes les parties du gouvernement seront plus simplifiées et plus +solidement affermies? Non; la législation tient bien plus à des +principes qu'à la routine. Toutes les lois importantes sont toujours +devancées par l'opinion publique, provoquées par un besoin présent, ou +par la nécessité de réformer des abus dont on a longtemps gémi. On a +voulu fixer votre attention sur de certains détails de finance, +d'administration, comme si les législatures, par le cours naturel des +choses, ne devaient pas voir dans leur sein des hommes instruits dans +l'administration, dans la finance, et présenter une diversité infinie +de connaissances, de talents en tout genre. Je conclurai plutôt, de +tout ce qu'on a dit à cet égard, qu'il n'est pas bon qu'il reste des +membres de l'ancienne; car s'ils étaient présumés d'avance nécessaires +à certaines parties qui tiennent à l'administration, ils se +perpétueraient dans les mêmes emplois: les autres membres se +dispenseraient de s'en instruire; et l'esprit particulier, l'intérêt +individuel seraient substitués aux lumières, au voeu général de +l'Assemblée représentative. Ce qui m'étonne surtout, c'est que ceux qui +veulent nous inspirer ces terreurs aient oublié de faire une +observation bien simple, qui les en eût eux-mêmes préservés. Comment +croire en effet à cette effroyable pénurie d'hommes éclairés, puisque +après chaque législature on pourra choisir les membres de celles qui +l'auront précédée? Les partisans les plus zélés de la réélection +peuvent se rassurer; s'ils se croyaient absolument nécessaires au salut +public, dans deux ans ils pourront être les ornements et les oracles de +la législature qui suivra immédiatement la prochaine. + +Comment concevoir après cela ces cris éternels que nous entendons +retentir depuis plusieurs jours: c'en est fait de la Constitution; la +liberté est perdue? Il est vrai que ces déclamations portaient +principalement sur le décret qui concerne l'Assemblée actuelle; il est +vrai que tous ces discours étaient faits et préparés avant ce décret, +et qu'ils étaient destinés à prouver aussi que nous devions être +réélus; et je ne sais si l'on trouve un secret plaisir à le censurer en +discutant une question liée aux principes qui l'ont dicté: mais ce que +je sais bien, c'est qu'il est permis de s'étonner de ce que ces +personnes n'ont commencé à nous effrayer sur les dangers de la patrie, +que le jour où l'Assemblée nationale a donné ce grand exemple de +sagesse et de magnanimité. Pour moi, indépendamment de toutes les +raisons que j'ai déduites et que je pourrais ajouter, un fait +particulier me rassure: c'est que les mêmes personnes qui nous ont dit: +tout est perdu, si on ne réélit pas, disaient aussi, le jour du décret +qui nous interdit l'entrée du ministère: tout est perdu; la liberté du +peuple est violée; la Constitution est détruite. Je me rassure, dis-je, +parce que je crois que la France peut subsister, quoique quelques-uns +d'entre nous ne soient ni législateurs, ni ministres; je ne crois pas +que l'ordre social soit désorganisé, comme on l'a dit, précisément +parce que l'incorruptibilité des représentants du peuple sera garantie +par des lois sages. Ce n'est pas que je ne puisse concevoir aussi de +certaines alarmes d'un autre genre; j'oserais même dire que tel +discours véhément, dont l'impression fut ordonnée hier, est lui-même un +danger, ou du moins en présage quelqu'un. A Dieu ne plaise que ce qui +n'est point relatif à l'intérêt public soit ici l'objet d'une de mes +pensées! Aussi suis-je bien loin de juger sévèrement cette longue +mercuriale prononcée contre l'Assemblée nationale le lendemain du jour +où elle a rendu un décret qui l'honore, et tous ces anathèmes lancés du +haut de la tribune contre toute doctrine qui n'est pas celle du +professeur: mais si en même temps qu'on prévoit, qu'on annonce des +troubles prochains; en même temps que l'on en voit les causes dans +cette lutte continuelle des factions diverses et dans d'autres +circonstances que l'on connaît très bien, on s'étudiait à les attribuer +d'avance à l'Assemblée nationale, au décret qu'elle vient de rendre, on +cherchait d'avance à se mettre à part, ne me serait-il pas permis de +m'affliger d'une telle conduite, et d'être trop convaincu de ce que +l'on aurait voulu prouver: que la liberté serait en effet menacée? Mais +je ne veux pas moi-même suivre l'exemple que je désapprouve, en fixant +l'attention de l'Assemblée sur un épisode plus long que l'objet de la +discussion; j'en ai dit assez pour prouver que, si les dangers de la +patrie étaient mis une fois à l'ordre du jour, j'aurais aussi beaucoup +de choses à dire. Au reste, le remède contre ces dangers, de quelque +part qu'ils viennent, c'est votre prévoyance, votre sagesse, votre +fermeté. Dans tous les cas nous saurons consommer, s'il le faut, le +sacrifice que nous avons plus d'une fois offert à la patrie! Nous +passerons; les cabales des ennemis de la patrie passeront: les bonnes +lois, le peuple, la liberté resteront. Maintenant il s'agit de porter +une loi qui doit influer sur le bonheur des temps qui nous suivront; +j'ai prouvé qu'elle était nécessaire à la liberté: j'aurais pu me +contenter d'observer que les mêmes principes qui ont nécessité votre +décret relatif à l'Assemblée actuelle s'appliquent à toutes les +Assemblées législatives. Ce n'est qu'une raison de convenance très +impérieuse, très morale, qui m'a déterminé à provoquer préliminairement +le premier décret. Du moins je ne l'eusse jamais proposé, si j'avais +pensé qu'il fût contraire aux principes généraux de l'intérêt public: +il importe que ceux qui s'opposaient à ce même décret ne vous mettent +pas en contradiction avec vous-mêmes, et ne prennent pas le droit de +présenter comme un acte de désintéressement ou de générosité ce qui est +un acte de raison, de sagesse et de zèle pour le bien public. Au reste, +je dois ajouter une dernière observation: c'est que ce même décret et +les principes que j'ai développés militent contre toute réélection +immédiate d'une législature à l'autre. Ce qui me porte à faire cette +observation, c'est que je sais que l'on proposera de réélire au moins +pour une législature, parce que, pour peu que les opinions soient +partagées, ou se laisse facilement entraîner à ces termes moyens, qui +participent presque toujours des inconvénients des deux termes opposés. + +Je demande que les membres des Assemblées législatives ne puissent être +réélus qu'après l'intervalle d'une législature. + + + + * * * * * * * * * + + + +_Discours sur la peine de mort prononcé à la tribune de l'Assemblée +nationale le 30 mai 1791_ (30 mai 1791) + + + +La nouvelle ayant été portée à Athènes que des citoyens avaient été +condamnés à mort dans la ville d'Argos, on courut dans les temples et +on conjura les dieux de détourner des Athéniens des pensées si cruelles +et si funestes. Je viens prier non les dieux, mais les législateurs, +qui doivent être les organes et les interprètes des lois éternelles que +la Divinité a dictées aux hommes, d'effacer du code des Français les +lois de sang qui commandent des meurtres juridiques, et que repoussent +leurs moeurs et leur Constitution nouvelle. Je veux leur prouver: 1° +que la peine de mort est essentiellement injuste; 2° qu'elle n'est pas +la plus réprimante des peines, et qu'elle multiplie les crimes beaucoup +plus qu'elle ne les prévient. + +Hors de la société civile, qu'un ennemi acharné vienne attaquer mes +jours, ou que, repoussé vingt fois, il revienne encore ravager le champ +que mes mains ont cultivé; puisque je ne puis opposer que mes forces +individuelles aux siennes, il faut que je périsse ou que je le tue; et +la loi de la défense naturelle me justifie et m'approuve. Mais dans la +société, quand la force de tous est armée contre un seul, quel principe +de justice peut l'autoriser à lui donner la mort? Quelle nécessité peut +l'en absoudre? Un vainqueur qui fait mourir ses ennemis captifs est +appelé _barbare!_ Un homme qui fait égorger un enfant, qu'il peut +désarmer et punir, paraît un monstre! Un accusé que la société condamne +n'est tout au plus pour elle qu'un ennemi vaincu et impuissant; il est +devant elle plus faible qu'un enfant devant un homme fait. + +Ainsi, aux yeux de la vérité et de la justice, ces scènes de mort +qu'elle ordonne avec tant d'appareil ne sont autre chose que de lâches +assassinats, que des crimes solennels, commis, non par des individus, +mais par dos nations entières, avec des formes légales. Quoique +cruelles, quelque extravagantes que soient ces lois, ne vous en étonnez +plus. Elles sont l'ouvrage de quelques tyrans; elles sont les chaînes +dont ils accablent l'espèce humaine; elles sont les armes avec +lesquelles ils la subjuguent; elles furent écrites avec du sang. "Il +n'est point permis de mettre à mort un citoyen romain." Telle était la +loi que le peuple avait portée: mais Sylla vainquit, et dit: _Tous ceux +qui ont porté les armes contre moi sont dignes mort_. Octave et les +compagnons de ses forfaits confirmèrent cette loi. + +Sous Tibère, avoir loué Brutus fut un crime digne de mort. Caligula +condamna à mort ceux qui étaient assez sacrilèges pour se déshabiller +devant l'image de l'empereur. Quand la tyrannie eut inventé les crimes +de lèse-majesté, qui étaient ou des actions indifférentes, ou des +actions héroïques, qui eût osé penser qu'elles pouvaient mériter une +peine plus douce que la mort, à moins de se rendre coupable lui-même de +lèse-majesté? + +Quand le fanatisme, né de l'union monstrueuse de l'ignorance et du +despotisme, inventa à son tour les crimes de lèse-majesté divine, quand +il conçut dans son délire de venger Dieu lui-même, ne fallut-il pas +qu'il lui offrît aussi du sang, et qu'il le mît au moins au niveau des +monstres qui se disaient ses images? + +La peine de mort est nécessaire, disent les partisans de l'antique et +barbare routine; sans elle il n'est point de frein assez puissant pour +le crime. Qui vous l'a dit? Avez-vous calculé tous les ressorts par +lesquels les lois pénales peuvent agir sur la sensibilité humaine? +Hélas! avant la mort, combien de douleurs physiques et morales l'homme +ne peut-il pas endurer! + +Le désir de vivre cède à l'orgueil, la plus impérieuse de toutes les +passions qui maîtrisent le coeur de l'homme; la plus terrible de toutes +les peines pour l'homme social, c'est l'opprobre, c'est l'accablant +témoignage de l'exécration publique. Quand le législateur peut frapper +les citoyens par tant d'endroits et de tant de manières, comment +pourrait-il se croire réduit à employer la peine de mort? Les peines ne +sont pas faites pour tourmenter les coupables, mais pour prévenir le +crime par la crainte de les encourir. + +Le législateur qui préfère la mort et les peines atroces aux moyens les +plus doux qui sont en son pouvoir, outrage la délicatesse publique, +émousse le sentiment moral chez le peuple qu'il gouverne, semblable à +un précepteur malhabile qui, par le fréquent usage des châtiments +cruels, abrutit et dégrade l'âme de son élève; enfin, il use et +affaiblit les ressorts du gouvernement, en voulant les tendre avec plus +de force. + +Le législateur qui établit cette peine renonce à ce principe salutaire, +que le moyen le plus efficace de réprimer les crimes est d'adapter les +peines au caractère des différentes passions qui les produisent, et de +les punir, pour ainsi dire, par elles-mêmes. Il confond toutes les +idées, il trouble tous les rapports, et contrarie ouvertement le but +des lois pénales. + +La peine de mort est nécessaire, dites-vous? Si cela est, pourquoi +plusieurs peuples ont-ils su s'en passer? Par quelle fatalité ces +peuples ont-ils été les plus sages, les plus heureux et les plus +libres? Si la peine de mort est la plus propre à prévenir les grands +crimes, il faut donc qu'ils aient été plus rares chez les peuples qui +l'ont adoptée et prodiguée. Or, c'est précisément tout le contraire. +Voyez le Japon: nulle part la peine de mort et les supplices ne sont +autant prodigués; nulle part les crimes ne sont ni si fréquents ni si +atroces. On dirait que les Japonais veulent disputer de férocité avec +les lois barbares qui les outragent et qui les irritent. Les +républiques de la Grèce, où les peines étaient modérées, où la peine de +mort était ou infiniment rare ou absolument inconnue, offraient elles +plus de crimes et moins de vertus que les pays gouvernés par des lois +de sang? Croyez-vous que Rome fut souillée par plus de forfaits, +lorsque, dans les jours de sa gloire, la loi _Porcia_ eut anéanti les +peines sévères portées par les rois et par les décemvirs, qu'elle ne le +fut sous Sylla qui les fit revivre, et sous les empereurs qui en +portèrent la rigueur à un excès digne de leur infâme tyrannie? La +Russie a-t-elle été bouleversée depuis que le despote qui la gouverne a +entièrement supprimé la peine de mort, comme s'il eût voulu expier par +cet acte d'humanité et de philosophie le crime de retenir des millions +d'hommes sous le joug du pouvoir absolu? + +Ecoutez la voix de la justice et de la raison, elle nous crie que les +jugements humains ne sont jamais assez certaines pour que la société +puisse donner la mort à un homme condamné par d'autres hommes sujets à +l'erreur. Eussiez-vous imaginé l'ordre judiciaire le plus parfait, +eussiez-vous trouvé les juges les plus intègres et les plus éclairés, +il vous restera toujours quelque place à l'erreur ou à la prévention. +Pourquoi vous interdire le moyen de les réparer? Pourquoi vous +condamner à l'impuissance de tendre une main secourable à l'innocence +opprimée? Qu'importent ces stériles regrets, ces réparations illusoires +que vous accordez à une ombre vaine, à une cendre insensible? Elles +sont les tristes témoignages de la barbare témérité de vos lois +pénales. Ravir à l'homme la possibilité d'expier son forfait par son +repentir ou par des actes de vertu, lui fermer impitoyablement tout +retour à la vertu, à l'estime de soi-même, se hâter de le faire +descendre, pour ainsi dire, dans le tombeau encore tout couvert de la +tache récente de son crime, est à mes yeux le plus horrible raffinement +de la cruauté. + +Le premier devoir du législateur est de former et de conserver les +moeurs publiques, source de toute liberté, source de tout bonheur +social; lorsque, pour courir à un but particulier, il s'écarte de ce +but général et essentiel, il commet la plus grossière et la plus +funeste des erreurs. + +Il faut donc que la loi présente toujours aux peuples le modèle le plus +pur de la justice et de la raison. Si, à la place de cette sévérité +puissante, de ce calme modéré qui doit les caractériser, elles mettent +la colère et la vengeance; si elles font couler le sang humain qu'elles +peuvent épargner et qu'elles n'ont pas le droit de répandre; si elles +étalent aux yeux du peuple des scènes cruelles et des cadavres meurtris +par des tortures, alors elles altèrent dans le coeur des citoyens les +idées du juste et de l'injuste, elles font germer au sein de la société +des préjugés féroces qui en produisent d'autres à leur tour. L'homme +n'est plus pour l'homme un objet si sacré; on a une idée moins grande +de sa dignité quand l'autorité publique se joue de sa vie. L'idée du +meurtre inspire bien moins d'effroi, lorsque la loi même en donne +l'exemple et le spectacle; l'horreur du crime diminue dès qu'elle ne le +punit plus que par un autre crime. Gardez-vous bien de confondre +l'efficacité des peines avec l'excès de la sévérité: l'un est +absolument opposé à l'autre. Tout seconde les lois modérées; tout +conspire contre les lois cruelles. + +On a observé que dans les pays libres les crimes étaient plus rares, et +les lois pénales plus douces: toutes les idées se tiennent. Les pays +libres sont ceux où les droits de l'homme sont respectés, et où, par +conséquent, les lois sont justes. Partout où elles offensent l'humanité +par un excès de rigueur, c'est une preuve que la dignité de l'homme n'y +est pas connue, que celle du citoyen n'existe pas; c'est une preuve que +le législateur n'est qu'un maître qui commande à des esclaves, et qui +les châtie impitoyablement suivant sa fantaisie. + +Je conclus à ce que la peine de mort soit abrogée. + + + + * * * * * * * * * + + + +_Discours sur la fuite du Roi_ prononcé par Robespierre le 21 juin 1791 +aux Jacobins (21 juin 1791) + + +Note: reproduit d'après le numéro 32 des _Révolutions de France et de +Brabant_ + + + +Ce n'est pas à moi que la fuite du premier fonctionnaire public devait +paraître un événement désastreux. Ce jour pouvait être le plus beau de +la révolution; il peut le devenir encore, et le gain de quarante +millions d'entretien que coûtait l'individu royal serait le moindre des +bienfaits de cette journée. Mais, pour cela, il faudrait prendre +d'autres mesures que celles qui ont été adoptées par l'Assemblée +nationale, et je saisis un moment où la séance est levée pour vous +parler de ces mesures qu'il me semble qu'il eût fallu prendre, et qu'il +ne m'a pas été permis de proposer. Le roi a saisi, pour déserter son +poste, le moment où l'ouverture des assemblées primaires allait +réveiller toutes les ambitions, toutes les espérances, tous les partis, +et armer une moitié de la nation contre l'autre, par l'application du +décret du marc d'argent, et par les distinctions ridicules établies +entre les citoyens entiers, les demi-citoyens et les quarterons. Il a +choisi le moment où la première législature, à la fin de ses travaux, +dont une partie est improuvée par l'opinion, voit, de cet oeil dont on +regarde un héritier, s'approcher la législature qui va la chasser et +exercer le _veto_ national en cassant une partie de ses actes. Il a +choisi le moment où des prêtres traîtres ont, par des mandements et des +bulles, mûri le fanatisme et soulevé contre la Constitution tout ce que +la philosophie a laissé d'idiots dans les quatre-vingt-trois +départements. Il a attendu le moment où l'empereur et le roi de Suède +seraient arrivés à Bruxelles pour le recevoir, et où la France serait +couverte de moissons; de sorte qu'avec une bande très peu considérable +de brigands on pût, la torche à la main, affamer la nation. Mais ce ne +sont point ces circonstances qui m'effraient. Que toute l'Europe se +ligue contre nous, et l'Europe sera vaincue. Ce qui m'épouvante, moi, +Messieurs, c'est cela même qui me paraît rassurer tout le monde. Ici +j'ai besoin qu'on m'entende jusqu'au bout. Ce qui m'épouvante, encore +une fois, c'est précisément cela même qui paraît rassurer tous les +autres: c'est que, depuis ce matin, tous nos ennemis parlent le même +langage que nous. Tout le monde est réuni; tous ont le même visage, et +pourtant il est clair qu'un roi qui avait quarante millions de rente, +qui disposait encore de toutes les places, qui avait encore la plus +belle couronne de l'univers et la mieux affermie sur sa tête, n'a pu +renoncer à tant d'avantages sans être sûr de les recouvrer. Or, ce ne +peut pas être sur l'appui de Léopold et du roi de Suède, et sur l'armée +d'outre-Rhin, qu'il fonde ses espérances: que tous les brigands +d'Europe se liguent, et encore une fois ils seront vaincus. C'est donc +au milieu de nous, c'est dans cette capitale que le roi fugitif a +laissé les appuis sur lesquels il compte pour sa rentrée triomphante; +autrement sa fuite serait trop insensée. Vous savez que trois millions +d'hommes armés pour la liberté seraient invincibles: il a donc un parti +puissant et de grandes intelligences au milieu de nous, et cependant +regardez autour de vous, et partagez mon effroi en considérant que tous +ont le même masque de patriotisme. Ce ne sont point des conjectures que +je hasarde, ce sont des faits dont je suis certain: je vais tout vous +révéler, et je défie ceux qui parleront après moi de me répondre. + +Vous connaissez le mémoire que Louis XVI a laissé en partant; vous avez +pris garde comment il marque dans la Constitution les choses qui le +blessent, et celles qui ont le bonheur de lui plaire. Lisez cette +protestation du roi, et vous y saisirez tout le complot. Le roi va +reparaître sur les frontières, aidé de Léopold, du roi de Suède, de +d'Artois, de Condé, de tous les fugitifs et de tous les brigands dont +la cause commune des rois aura grossi son armée: on grossira encore à +ses yeux les forces de cette armée. Il paraîtra un manifeste +_paternel_, tel que celui de l'empereur quand il a reconquis le +Brabant. Le roi y dira encore, comme il a dit cent fois: Mon peuple +peut toujours compter sur mon amour. Non seulement on y vantera les +douceurs de la paix, mais celles même de la liberté. On proposera une +transaction avec les émigrants, paix éternelle, amnistie, fraternité. +En même temps les chefs, et dans la capitale, et dans les départements, +avec lesquels ce projet est concerté, peindront de leur côté les +horreurs de la guerre civile. Pourquoi s'entr'égorger entre frères qui +veulent être tous libres? Car Bender* [*Feld-maréchal qui commandait +alors les troupes autrichiennes dans les Pays-Bas.] et Condé se diront +plus patriotes que nous. Si, lorsque vous n'aviez point de moissons à +préserver de l'incendie, ni d'armée ennemie sur vos frontières, le +Comité de constitution vous a fait tolérer tant de décrets +nationicides, balancerez-vous à céder aux insinuations de vos chefs, +lorsqu'on ne vous demandera que des sacrifices d'abord très légers, +pour amener une réconciliation générale? Je connais bien le caractère +de la nation: des chefs qui ont pu vous faire voter des remerciements à +Bouillé pour la Saint-Barthélémy des patriotes de Nancy auront-ils de +la peine à amener à une transaction, à un moyen terme, un peuple lassé, +et qu'on a pris grand soin jusqu'ici de sevrer des douceurs de la +liberté, pendant qu'on affectait d'en appesantir sur lui toutes les +charges, et de lui faire sentir toutes les privations qu'impose le soin +de la conserver? Et voyez comme tout se combine pour exécuter ce plan, +et comme l'Assemblée nationale elle-même marche vers ce but avec un +concert merveilleux. + +Louis XVI écrit à l'Assemblée nationale de sa main; il signe qu'_il +prend la fuite_ et l'Assemblée, par un mensonge, bien lâche, +puisqu'elle pouvait appeler les choses par leur nom au milieu de trois +millions de baïonnettes; bien grossier, puisque le roi avait +l'impudence d'écrire lui-même: _on ne m'enlève pas_, je pars pour +revenir vous subjuguer; bien perfide, puisque ce mensonge tendait à +conserver au ci-devant roi sa qualité et le droit de venir nous dicter, +les armes à la main, les décrets qui lui plairont: l'Assemblée +nationale, dis-je, aujourd'hui dans vingt décrets, a affecté d'appeler +la fuite du roi un enlèvement. On devine dans quelle vue. + +Voulez-vous d'autres preuves que l'Assemblée nationale trahit les +intérêts de la nation? Quelles mesures a-t-elle prises ce matin? Voici +les principales: + +Le ministre de la Guerre continuera de vaquer aux affaires de son +département, sous la surveillance du Comité diplomatique. De même les +autres ministres. Or, quel est le ministre de la Guerre? C'est un homme +que je n'ai cessé de vous dénoncer, qui a constamment suivi les +errements de ses prédécesseurs, persécutant tous les soldats patriotes, +fauteur de tous les officiers aristocrates. Qu'est-ce que le Comité +militaire chargé de le surveiller? C'est un comité tout composé de +colonels aristocrates déguisés, et nos ennemis les plus dangereux. Je +n'ai besoin que de leurs oeuvres pour les démasquer. C'est du Comité +militaire que sont partis dans ces derniers temps les décrets les plus +funestes à la liberté. + + +(Ici Robespierre a commenté quelques-uns de ces décrets, et, pièces à +la main, il a prouvé que le Comité militaire regorgeait de traîtres, +qu'il n'avait toujours fait qu'un avec Duportail, que Duportail était +la créature du Comité, et que la surveillance du ministre par le +Comité, son compère, était une dérision.) + + +Et le ministre des Affaires étrangères (a-t-il ajouté) quel est-il? +C'est un Montmorin, qui, il y a un mois, il y a quinze jours, vous +répondait, se faisait caution que le roi _adorait_ la Constitution. +C'est à ce traître que vous abandonnez les relations extérieures! Sous +la surveillance de qui? Du Comité diplomatique, de ce Comité où règne +un André, et dont un de ses membres me disait qu'un _homme de bien_ +qu'un homme qui n'était pas un traître à sa patrie, ne pouvait pas y +mettre le pied. Je ne pousserai pas plus loin celle revue. Lessart n'a +pas plus ma confiance que Necker, qui lui a laissé son manteau. +Citoyens, viens-je de vous montrer assez la profondeur de l'abîme qui +va engloutir notre liberté? Voyez-vous assez clairement la coalition +des ministres du roi, dont je ne croirai jamais que quelques-uns, sinon +tous, n'aient pas su la fuite? Voyez-vous assez clairement la coalition +de vos chefs civils et militaires; elle est telle que je ne puis pas ne +pas croire qu'ils n'aient favorisé cette évasion dont ils avouent avoir +été si bien avertis? Voyez-vous cette coalition avec vos Comités, avec +l'Assemblée nationale? Et comme si cette coalition n'était pas assez +forte, je sais que tout à l'heure on va vous proposer à vous-mêmes une +réunion avec tous nos ennemis les plus connus: dans un moment, tout 89, +le maire, le général, les ministres, dit-on, vont arriver ici! Comment +pourrions-nous échapper? Antoine commande les légions qui vont venger +César! Et c'est Octave qui commande les légions de la république. On +nous parle de réunion, de nécessité de se serrer autour des mêmes +hommes. Mais quand Antoine fut venu camper à côté de Lépidus, et parla +aussi de se réunir, il n'y eut bientôt plus que le camp d'Antoine, et +il ne resta plus à Brutus et à Cassius qu'à se donner la mort. + +Ce que je viens de dire, je jure que c'est dans tous les points +l'exacte vérité. Vous pensez bien qu'on ne l'eût pas entendue dans +l'Assemblée nationale. Ici même, parmi vous, je sens que ces vérités ne +sauveront point la nation, sans un miracle de la Providence, qui daigne +veiller mieux que vos chefs sur les gages de la liberté. Mais j'ai +voulu du moins déposer dans votre procès-verbal un monument de tout ce +qui va arriver. Du moins, je vous aurai tout prédit; je vous aurai +tracé la marche de vos ennemis, et on n'aura rien à me reprocher. Je +sais que par une dénonciation, pour moi dangereuse à faire, mais non +dangereuse pour la chose publique; je sais qu'en accusant, dis-je, +ainsi la presque universalité de mes collègues, les membres de +l'Assemblée, d'être contre-révolutionnaires, les uns par ignorance, les +autres par terreur, d'autres par ressentiment, par un orgueil blessé, +d'autres par une confiance aveugle, beaucoup parce qu'ils sont +corrompus, je soulève contre moi tous les amours-propres, j'aiguise +mille poignards, et je me dévoue à toutes les haines; je sais le sort +qu'on me garde; mais si, dans les commencements de la révolution, et +lorsque j'étais à peine aperçu dans l'Assemblée nationale, si, lorsque +je n'étais vu que de ma conscience, j'ai fait le sacrifice de ma vie à +la vérité, à la liberté, à la patrie, aujourd'hui que les suffrages de +mes concitoyens, qu'une bienveillance universelle, que trop +d'indulgence, de reconnaissance, d'attachement m'ont bien payé de ce +sacrifice, je recevrai presque comme un bienfait une mort qui +m'empêchera d'être témoin des maux que je vois inévitables. Je viens de +faire le procès à l'Assemblée nationale, je lui défie de faire le mien. + + + + * * * * * * * * * + + + +_Discours sur l'inviolabilité royale_ prononcé par Robespierre à +l'Assemblée constituante le 14 juillet 1791 (14 juillet 1791) + + + +Messieurs, je ne veux pas répondre à certain reproche de républicanisme +qu'on voudrait attacher à la cause de la justice et de la vérité: je ne +veux pas non plus provoquer une décision sévère contre un individu; +mais je viens combattre des opinions dures et cruelles, pour y +substituer des mesures douces et salutaires à la cause publique: je +viens surtout défendre les principes sacrés de la liberté, non pas +contre de vaines calomnies qui sont des hommages, mais contre une +doctrine machiavélique dont les progrès semblent la menacer d'une +entière subversion. Je n'examinerai donc pas s'il est vrai que la fuite +de Louis XVI soit le crime de M. Bouille, de quelques aides de camp, de +quelques gardes du corps et de la gouvernante du fils du roi; je +n'examinerai pas si le roi a fui volontairement de lui-même, ou si de +l'extrémité des frontières un citoyen l'a enlevé par la force de ses +conseils; je n'examinerai pas si les peuples en sont encore aujourd'hui +au point de croire qu'on enlève les rois comme les femmes; je +n'examinerai pas non plus si, comme l'a pensé M. le rapporteur, le +départ du roi n'était qu'un voyage sans sujet, une absence +indifférente, ou s'il faut le lier à tous les événements qui ont +précédé; s'il était la suite ou le complément des conspirations +impunies, et par conséquent toujours renaissantes, contre la liberté +publique; je n'examinerai pas même si la déclaration signée de la main +du roi en explique le motif, ou si cet acte est la preuve de cet +attachement sincère à la révolution que Louis XVI avait professé +plusieurs fois d'une manière si énergique: je veux examiner la conduite +du roi, et parler de lui comme je parlerais d'un roi de la Chine. Je +veux examiner, avant tout, quelles sont les bornes du principe de +l'inviolabilité. + +Le crime légalement impuni est en soi une monstruosité révoltante dans +l'ordre social, ou plutôt il est le renversement absolu de l'ordre +social: si le crime est commis par le premier fonctionnaire public, par +le magistrat suprême, je ne vois là que deux raisons de plus de sévir: +la première, que le coupable était lié à la patrie par un devoir plus +saint; la seconde, que, comme il est armé d'un grand pouvoir, il est +bien plus dangereux de ne pas réprimer ses attentats. + +Le roi est inviolable, dites-vous; il ne peut pas être puni: telle est +la loi... Vous vous calomniez vous-mêmes! Non, jamais vous n'avez +décrété qu'il y eût un homme au-dessus des lois; un homme qui pourrait +impunément attenter à la liberté, à l'existence de la nation, et +insulter paisiblement, dans l'opulence et dans la gloire, au désespoir +d'un peuple malheureux et dégradé! Non, vous ne l'avez pas fait: si +vous aviez osé porter une pareille loi, le peuple français n'y aurait +pas cru, ou un cri d'indignation universelle vous eût appris que le +souverain reprenait ses droits! + +Vous avez décrété l'inviolabilité; mais aussi, messieurs, avez-vous +jamais eu quelque doute sur l'intention qui vous avait dicté ce décret? +Avez-vous jamais pu vous dissimuler à vous-mêmes que l'inviolabilité du +roi était intimement liée à la responsabilité des ministres; que vous +aviez décrété l'une et l'autre, parce que, dans le fait, vous aviez +transféré du roi aux ministres l'exercice réel de la puissance +exécutive, et que, les ministres étant les véritables coupables, +c'était sur eux que devaient porter les prévarications que le pouvoir +exécutif pourrait faire? De ce système, il résulte que le roi ne peut +commettre aucun mal en administration; puisque aucun acte du +gouvernement ne peut émaner de lui, et que ceux qu'il pourrait faire +sont nuls et sans effet; que, d'un autre côté, la loi conserve toute sa +puissance contre lui. Mais, messieurs, s'agit-il d'un acte personnel à +un individu revêtu du titre de roi? S'agit-il, par exemple, d'un +assassinat commis par cet individu? Cet acte est-il nul et sans effet, +ou bien y a-t-il là un ministre qui signe et qui réponde? + +Mais, nous a-t-on dit, si le roi commettait un crime, il faudrait que +la loi cherchât la main qui a fait mouvoir son bras... Mais, si le roi, +en sa qualité d'homme, et ayant reçu de la nature la faculté du +mouvement spontané, avait remué son bras sans agent étranger, quelle +serait donc la personne responsable? + +Mais, a-t-on dit encore, si le roi poussait les choses à certains +excès, on lui nommerait un régent... Mais, si on lui nommait un régent, +il serait encore roi; il serait donc encore investi du privilège de +l'inviolabilité: que les Comités s'expliquent donc clairement, et +qu'ils nous disent si, dans ce cas, le roi serait encore inviolable? + +La meilleure preuve qu'un système est absurde, c'est lorsque ceux qui +le professent n'oseraient avouer les conséquences qui en résultent. Or, +c'est à vous que je le demande, vous qui soutenez ce système avec tant +d'énergie, si un roi dépouille par la force la veuve et l'orphelin, +s'il engloutit dans ses vastes domaines la vigne du pauvre et le champ +du père de famille, s'il achète les juges pour conduire le poignard des +lois dans le sein de l'innocent, la loi lui dira-t-elle: Sire, vous +l'avez fait sans crime; ou bien: Vous avez le droit de commettre +impunément tous les crimes qui paraîtront agréables à votre Majesté!... + +Législateurs, répondez vous-mêmes sur vous-mêmes. Si un roi égorgeait +votre fils sous vos yeux, s'il outrageait votre femme et votre fille, +lui diriez-vous: Sire, vous usez de votre droit; nous vous avons tout +permis!... Permettriez-vous au citoyen de se venger? Alors vous +substituez la violence particulière, la justice privée de chaque +individu, à la justice calme et salutaire de la loi; et vous appelez +cela établir l'ordre public, et vous osez dire que l'inviolabilité +absolue est le soutien, la base immuable de l'ordre social! + +Mais, messieurs, qu'est-ce que toutes ces hypothèses particulières, +qu'est-ce que tous ces forfaits, auprès de ceux qui menacent le salut +et le bonheur du peuple? Si un roi appelait sur sa patrie toutes les +horreurs de la guerre civile et étrangère; si, à la tête d'une armée de +rebelles et d'étrangers, il venait ravager son propre pays, et +ensevelir sous les ruines la liberté et le bonheur du monde entier, +serait-il inviolable? + +Le roi est inviolable! Mais vous l'êtes aussi, vous! Mais avez-vous +étendu cette inviolabilité jusqu'à la faculté de commettre le crime? Et +oserez-vous dire que les représentants du souverain ont des droits +moins étendus pour leur sûreté individuelle que celui dont ils sont +venus restreindre le pouvoir, celui à qui ils ont délégué, au nom de la +nation, le pouvoir dont il est revêtu? Le roi est inviolable! Mais les +peuples ne le sont-ils pas aussi? Le roi est inviolable par une +fiction; les peuples le sont par le droit sacré de la nature; et que +faites-vous en couvrant le roi de l'égide de l'inviolabilité, si vous +n'immolez l'inviolabilité des peuples à celle des rois? Il faut en +convenir, on ne raisonne de cette manière que dans la cause des rois... +Et que fait-on en leur faveur? Rien; mais on fait tout contre eux; car +d'abord, en élevant un homme au-dessus des lois, en lui assurant le +pouvoir d'être criminel impunément, on le pousse, par une pente +irrésistible, dans tous les vices et dans tous les excès; on le rend le +plus vil, et, par conséquent, le plus malheureux des hommes; on le +désigne comme un objet de vengeance personnelle à tous les innocents +qu'il a outragés, à tous les citoyens qu'il a persécutés; car la loi de +la nature, antérieure aux lois de la société, crie à tous les hommes +que, lorsque la loi ne les venge point, ils recouvrent le droit de se +venger eux-mêmes; et c'est ainsi que les prétendus apôtres de l'ordre +public renversent tout, jusqu'aux principes du bon sens et de l'ordre +social! On invoque les lois pour qu'un homme paisse impunément violer +les lois! Ou invoque les lois pour qu'il puisse les enfreindre! + +O vous, qui pouvez croire qu'une telle supposition est problématique, +avez-vous réfléchi sur la supposition bizarre et désastreuse d'une +nation qui serait régie par un roi criminel de lèse-nation? Combien ne +paraîtrait-elle pas vile et lâche aux nations étrangères, celle qui +leur donnerait le spectacle scandaleux d'un homme assis sur le trône +pour opprimer la liberté, pour opprimer la vertu! Que deviendraient +toutes ces fastueuses déclamations avec lesquelles on vient vanter sa +gloire et sa liberté? Mais au dedans, quelle source éternelle et +horrible de divisions, où le magistrat suprême est suspect aux +citoyens! Comment les rappellera-t-il à l'obéissance aux lois contre +lesquelles il s'est lui-même déclaré? Comment les juges pourront-ils +rendre la justice en son nom? Comment les magistrats ne seront-ils pas +tentés de se couvrir le visage par pudeur, lorsqu'ils condamneront la +fraude et la mauvaise foi au nom d'un homme qui n'aurait pas respecté +sa foi? Quel coupable sur l'échafaud ne pourra pas accuser cette +étrange et cruelle partialité des lois qui met une telle distance entre +le crime et le crime, entre un homme et un homme, entre un coupable et +un homme bien plus coupable encore! + +Messieurs, une réflexion bien simple, si l'on ne s'obstinait à +l'écarter, terminerait cette discussion. On ne peut envisager que deux +hypothèses en prenant une résolution semblable à celle que je combats; +ou bien le roi que je supposerais coupable envers une nation +conserverait encore toute l'énergie de l'autorité dont il était d'abord +revêtu, ou bien les ressorts du gouvernement se relâcheraient dans ses +mains. Dans le premier cas, le rétablir dans toute sa puissance, +n'est-ce pas évidemment exposer la liberté publique à un danger +perpétuel? Et à quoi voulez-vous qu'il emploie le pouvoir immense dont +vous le revêtez, si ce n'est à faire triompher ses passions +personnelles, si ce n'est à attaquer la liberté et les lois, à se +venger de ceux qui auront constamment défendu contre lui la cause +publique? Au contraire, les ressorts du gouvernement se relâchent-ils +dans ses mains, alors les rênes du gouvernement flottent nécessairement +entre les mains de quelques factieux qui le serviront, le trahiront, le +caresseront, l'intimideront tour à tour, pour régner sous son nom. +Messieurs, rien ne convient aux factieux et aux intrigants comme un +gouvernement faible: c'est seulement sous ce point de vue qu'il faut +envisager la question actuelle; qu'on me garantisse contre ce danger, +qu'on garantisse la nation de ce gouvernement où pourraient dominer les +factieux, et je souscris à tout ce que vos Comités pourront vous +proposer. + +Qu'on m'accuse, si l'on veut, de républicanisme; je déclare que +j'abhorre toute espèce de gouvernement où les factieux règnent. Il ne +suffit pas de secouer le joug d'un despote, si l'on doit retomber sous +le joug d'un autre despotisme: l'Angleterre ne s'affranchit du joug de +l'un de ses rois que pour retomber sous le joug plus avilissant encore +d'un petit nombre de ses concitoyens. Je ne vois point parmi nous, je +l'avoue, le génie puissant qui pourrait jouer le rôle de Cromwell: je +ne vois pas non plus personne disposé à le souffrir; mais je vois des +coalitions plus actives et plus puissantes qu'il ne convient à un +peuple libre; mais je vois des citoyens qui réunissent entre leurs +mains des moyens trop variés et trop puissants d'influencer l'opinion; +mais la perpétuité d'un tel pouvoir dans les mêmes mains pourrait +alarmer la liberté publique. Il faut rassurer la nation contre la trop +longue durée d'un gouvernement oligarchique. Cela est-il impossible, +messieurs, et les factions qui pourraient s'élever, se fortifier, se +coaliser, ne seraient-elles pas un peu ralenties, si l'on voyait dans +une perspective plus prochaine la fin du pouvoir immense dont nous +sommes revêtus, si elles n'étaient plus favorisées en quelque sorte par +la suspension indéfinie de la nomination des nouveaux représentants de +la nation, dans un temps où il faudrait profiter peut-être du calme qui +nous reste, dans un temps où l'esprit public, éveillé par les dangers +de la patrie, semble nous promettre les choix les plus heureux? La +nation ne verra-t-elle pas avec quelque inquiétude la prolongation +indéfinie de ces détails éternels qui peuvent favoriser la corruption +et l'intrigue? Je soupçonne qu'elle le voit ainsi, et du moins, pour +mon compte personnel, je crains les factions, je crains les dangers. + +Messieurs, aux mesures que vous ont proposées les Comités, il faut +substituer des mesures générales, évidemment puisées dans l'intérêt de +la paix et de la liberté. Ces mesures proposées, il faut vous en dire +un mot: elles ne peuvent que vous déshonorer, et, si j'étais réduit à +voir sacrifier aujourd'hui les premiers principes de la liberté, je +demanderais au moins la permission de me déclarer l'avocat de tous les +accusés; je voudrais être le défenseur des trois gardes du corps, de la +gouvernante du Dauphin, de M. Bouillé lui-même. Dans les principes de +vos Comités, le roi n'est pas coupable; il n'y a point de délit!... +Mais partout où il n'y a pas de délit, il n'y a pas de complices. +Messieurs, si épargner un coupable est une faiblesse, immoler un +coupable plus faible au coupable puissant, c'est une injustice. Vous ne +pensez pas que le peuple français soit assez vil pour se repaître du +spectacle du supplice de quelques victimes subalternes; ne pensez pas +qu'il voie sans douleurs ses représentants suivre encore la marche +ordinaire des esclaves, qui cherchent toujours à sacrifier le faible au +fort, et ne cherchent qu'à tromper et à abuser le peuple pour prolonger +impunément l'injustice et la tyrannie! Non, Messieurs, il faut ou +prononcer sur tous les coupables, ou prononcer l'absolution générale de +tous les coupables. Voici, en dernier mot, l'avis que je propose. + +Je propose que l'Assemblée décrète qu'elle consultera le voeu de la +nation pour statuer sur le sort du roi; en second lieu, que l'Assemblée +nationale lève le décret qui suspend la nomination des représentants +ses successeurs; 3° qu'elle admette la question préalable sur l'avis +des Comités. + +Et si les principes que j'ai réclamés pouvaient être méconnus, je +demande au moins que l'Assemblée nationale ne se souille pas par une +marque de partialité contre les complices prétendus d'un délit sur +lequel on veut jeter un voile. + + + + * * * * * * * * * + + + +_Discours par Maximilien Robespierre à l'Assemblée nationale sur la +nécessité de révoquer les décrets qui attachent l'exercice des droits +du citoyen à la contribution du marc d'argent, ou d'un nombre déterminé +de journées d'ouvriers_ (11 août 1791) + + + +Messieurs, + + +J'ai douté un moment si je devais vous proposer mes idées sur des +dispositions que vous paraissiez avoir adoptées. Mais j'ai vu qu'il +s'agissait de défendre la cause de la nation et de la liberté, ou de la +trahir par mon silence; et je n'ai plus balancé. J'ai même entrepris +cette tâche avec une confiance d'autant plus ferme que la passion +impérieuse de la justice et du bien public qui me l'imposait m'était +commune avec vous, et que ce sont vos propres principes et votre propre +autorité que j'invoque en leur faveur. + +Pourquoi sommes-nous rassemblés dans ce temple des lois? Sans doute +pour rendre à la nation française l'exercice des droits +imprescriptibles qui appartiennent à tous les hommes. Tel est l'objet +de toute constitution politique. Elle est juste, elle est libre, si +elle le remplit; elle n'est qu'un attentat contre l'humanité, si elle +le contrarie. + +Vous avez vous-mêmes reconnu cette vérité d'une manière frappante, +lorsque, avant de commencer votre grand ouvrage, vous avez décidé qu'il +fallait déclarer solennellement ces droits sacrés, qui sont comme les +bases éternelles sur lesquelles il doit reposer. + +"Tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. + +"La souveraineté réside essentiellement dans la nation. + +"La loi est l'expression de la volonté générale. Tous les citoyens ont +le droit de concourir à sa formation, soit par eux-mêmes, soit par +leurs représentants librement élus. + +"Tous les citoyens sont admissibles à tous les emplois publics, sans +aucune autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents." + +Voilà les principes que vous avez consacrés: il sera facile maintenant +d'apprécier les dispositions que je me propose de combattre; il suffira +de les rapprocher de ces règles invariables de la société humaine. + +Or, 1° La loi est-elle l'expression de la volonté générale, lorsque le +plus grand nombre de ceux pour qui elle est faite ne peuvent concourir +en aucune manière à sa formation? Non. Cependant, interdire à tous ceux +qui ne paient pas une contribution égale à trois journées d'ouvrier le +droit même de choisir les électeurs destinés à nommer les membres de +l'Assemblée législative, qu'est-ce autre chose que rendre la majeure +partie des Français absolument étrangère à la formation de la loi? +Cette disposition est donc essentiellement anticonstitutionnelle et +antisociale. + +2° Les hommes sont-ils égaux en droit, lorsque, les uns jouissant +exclusivement de la faculté de pouvoir être élus membres du Corps +législatif ou des autres établissements publics, les autres de celle de +les nommer seulement, les autres restent privés en même temps de tous +ces droits? Non. Telles sont cependant les monstrueuses différences +qu'établissent entre eux les décrets qui rendent un citoyen actif ou +passif, moitié actif, et moitié passif, suivant les divers degrés de +fortune qui lui permettent de payer trois journées, dix journées +d'imposition directe, ou un marc d'argent. Toutes ces dispositions sont +donc essentiellement anticonstitutionnelles et antisociales. + +3° Les hommes sont-ils admissibles à tous les emplois publics, sans +autre distinction que celle des vertus et des talents, lorsque +l'impuissance d'acquitter la contribution exigée les écarte de tous les +emplois publics, quels que soient leurs vertus et leurs talents? Non. +Toutes ces dispositions sont donc essentiellement +anticonstitutionnelles et antisociales. + +4° Enfin la nation est-elle souveraine, quand le plus grand nombre des +individus qui la composent est dépouillé des droits politiques qui +constituent la souveraineté? Non. Et cependant vous venez de voir que +ces mêmes décrets les ravissent à la plus grande partie des Français. +Que serait donc votre déclaration des droits, si ces décrets pouvaient +subsister? Une vaine formule. Que serait La nation? Esclave; car la +liberté consiste à obéir aux lois qu'on s'est données, et la servitude +à être contraint de se soumettre à une volonté étrangère. Que serait +votre Constitution? Une véritable aristocratie; car l'aristocratie est +l'état où une portion des citoyens est souveraine et le reste sujette. +Et quelle aristocratie! la plus insupportable de tontes, celle des +riches. + +Tous les hommes _nés et domiciliés_ en France sont membres de la +société politique qu'on appelle la nation française, c'est-à-dire +citoyens français. Ils le sont par la nature des choses et par les +premiers principes du droit des gens. Les droits attachés à ce titre ne +dépendent ni de la fortune que chacun d'eux possède, ni de la quotité +de l'imposition à laquelle il est soumis, parce que ce n'est point +l'impôt qui nous fait citoyens; la qualité de citoyen oblige seulement +à contribuer à la dépense commune de l'Etat, suivant ses facultés. Or, +vous pouvez donner des lois aux citoyens, mais vous ne pouvez pas les +anéantir. + +Les partisans du système que j'attaque ont eux-mêmes senti cette +vérité, puisque, n'osant contester la qualité de citoyen à ceux qu'ils +condamnaient à l'exhérédation politique, ils se sont bornés à éluder le +principe de l'égalité qu'elle suppose nécessairement, par la +distinction de citoyens actifs et de citoyens inactifs. Comptant sur la +facilité avec laquelle on gouverne les hommes par les mots, ils ont +essayé de nous donner le change en publiant, par cette expression +nouvelle, la violation la plus manifeste des droits de l'homme. + +Mais qui peut être assez stupide pour ne pas apercevoir que ce mot ne +peut ni changer les principes, ni résoudre la difficulté; puisque +déclarer que tels citoyens ne seront point actifs, ou dire qu'ils +n'exerceront plus les droits politiques attachés au titre de citoyen, +c'est exactement la même chose dans l'idiome de ces subtils politiques. +Or, je leur demanderai toujours de quel droit ils peuvent ainsi frapper +d'inactivité et de paralysie leurs concitoyens et leurs commettants; je +ne cesserai de réclamer contre cette locution insidieuse et barbare, +qui souillera à la fois et notre code et notre langue, si nous ne nous +hâtons de l'effacer de l'une et de l'autre, afin que le mot de liberté +ne soit pas lui-même insignifiant et dérisoire. + +Qu'ajouterai-je à des vérités si évidentes? Rien pour les représentants +de la nation dont l'opinion et le voeu ont déjà prévenu ma demande; il +ne me reste qu'à répondre aux déplorables sophismes sur lesquels les +préjugés et l'ambition d'une certaine classe d'hommes s'efforcent +d'étayer la doctrine désastreuse que je combats; c'est à ceux-là +seulement que je vais parler. + +Le peuple! des gens qui n'ont rien! les dangers de la corruption! +l'exemple de l'Angleterre, celui des peuples que l'on suppose libres. +Voilà les arguments que l'on oppose à la justice et à la raison. + +Je ne devrais répondre que ce seul mot: Le peuple, cette multitude +d'hommes dont je défends la cause, ont des droits qui ont la même +origine que les vôtres. Qui vous a donné le pouvoir de les leur ôter? + +L'utilité générale, dites-vous! Mais est-il rien d'utile que ce qui est +juste et honnête? Et cette maxime éternelle ne s'applique-t-elle pas +surtout à l'organisation sociale? Et si le but de la société est le +bonheur de tous, la conservation des droits de l'homme, que faut-il +penser de ceux qui veulent l'établir sur la puissance de quelques +individus, et sur l'avilissement et la nullité du reste du genre +humain? Quels sont donc ces sublimes politiques qui applaudissent +eux-mêmes à leur propre génie, lorsque, à force de laborieuses +subtilités, ils sont enfin parvenus à substituer leurs vaines +fantaisies aux principes immuables que l'éternel législateur a lui-même +gravés dans le coeur de tous les hommes? + +L'Angleterre! Eh! que vous importe l'Angleterre et sa vicieuse +Constitution, qui a pu vous paraître libre lorsque vous étiez descendus +au dernier degré de la servitude, mais qu'il faut cesser enfin de +vanter par ignorance ou par habitude? Les peuples libres! où sont-ils? +Que vous présente l'histoire de ceux que vous honorez de ce nom, si ce +n'est des agrégations d'hommes plus ou moins éloignées des routes de la +raison et de la nature, plus ou moins asservies, sous des gouvernements +que le hasard, l'ambition ou la force avaient établis? Est-ce donc pour +copier servilement les erreurs ou les injustices qui ont si longtemps +dégradé et opprimé l'espèce humaine, que l'éternelle providence vous a +appelés, seuls depuis l'origine du monde, à rétablir sur la terre +l'empire de la justice et de la liberté, au sein des plus vives +lumières qui aient jamais éclairé la raison publique, au milieu des +circonstances presque miraculeuses qu'elle s'est plu à rassembler pour +vous assurer le pouvoir de rendre à l'homme son bonheur, ses vertus et +sa dignité première? + +Sentent-ils bien tout le poids de cette sainte mission, ceux qui, pour +toute réponse à nos justes plaintes, se contentent de nous dire +froidement: "Avec tous ses vices, notre Constitution est encore la +meilleure qui ait existé"? Est-ce donc pour que vous laissiez +nonchalamment, dans cette Constitution, des vices essentiels, qui +détruisent les premières bases de l'ordre social, que 26 millions +d'hommes ont mis entre vos mains le redoutable dépôt de leurs +destinées? Ne dirait-on pas que la réforme d'un grand nombre d'abus et +plusieurs lois utiles soient autant de grâces accordées au peuple, qui +dispensent de faire davantage en sa faveur? Non, tout le bien que vous +avez fait était un devoir rigoureux. L'omission de celui que vous +pouvez faire serait une prévarication, le mal que vous pouvez, un crime +de lèse-nation et de lèse-humanité. Il y a plus: si vous ne faites tout +pour la liberté, vous n'avez rien fait. Il n'y a pas deux manières +d'être libre: il faut l'être entièrement, ou redevenir esclave. La +moindre ressource laissée au despotisme rétablira bientôt sa puissance. +Que dis-je? Déjà il vous environne de ses séductions et de son +influence; bientôt il vous accablerait de sa force. O vous qui, +contents d'avoir attaché vos noms à un grand changement, ne vous +inquiétez pas s'il suffit pour assurer le bonheur des hommes, ne vous y +trompez pas; le bruit des éloges que l'étonnement et la légèreté font +retentir autour de vous s'évanouira bientôt; la postérité, comparant la +grandeur de vos devoirs et l'immensité de vos ressources avec les vices +essentiels de votre ouvrage, dira de vous avec indignation: "Ils +pouvaient rendre les hommes heureux et libres, mais ils ne l'ont pas +voulu; ils n'en étaient pas dignes." + +Mais, dites-vous, le peuple! des gens qui n'ont rien à perdre! pourront +donc, comme nous, exercer tous les droits de citoyens? + +Des gens qui n'ont rien à perdre! Que ce langage de l'orgueil en délire +est injuste et faux aux yeux de la vérité! + +Ces gens dont vous parlez sont apparemment des hommes qui vivent, qui +subsistent, au sein de la société, sans aucun moyen de vivre et de +subsister. Car s'ils sont pourvus de ces moyens-là, ils ont, ce me +semble, quelque chose à perdre ou à conserver. Oui, les grossiers +habits qui me couvrent, l'humble réduit où j'achète le droit de me +retirer et de vivre en paix; le modique salaire avec lequel je nourris +ma femme, mes enfants; tout cela, je l'avoue, ce ne sont point des +terres, des châteaux, des équipages; tout cela s'appelle _rien_, +peut-être, pour le luxe et pour l'opulence; mais c'est quelque chose +pour l'humanité; c'est une propriété sacrée, aussi sacrée sans doute +que les brillants domaines de la richesse. + +Que dis-je! ma liberté, ma vie, le droit d'obtenir sûreté ou vengeance +pour moi et pour ceux qui me sont chers, le droit de repousser +l'oppression, celui d'exercer librement toutes les facultés de mon +esprit et de mon coeur; tous ces biens si doux, les premiers de ceux +que la nature a départis à l'homme, ne sont-ils pas confiés, comme les +vôtres, à la garde des lois? Et vous dites que je n'ai point d'intérêt +à ces lois; et vous voulez me dépouiller de la part que je dois avoir, +comme vous, dans l'administration de la chose publique, et cela par la +seule raison que vous êtes plus riches que moi! Ah! si la balance +cessait d'être égale, n'est-ce pas en faveur des citoyens les moins +aisés qu'elle devrait pencher? Les lois, l'autorité publique n'est-elle +pas établie pour protéger la faiblesse contre l'injustice et +l'oppression? C'est donc blesser tous les principes sociaux que de la +placer tout entière entre les mains des riches. + +Mais les riches, les hommes puissants ont raisonné autrement. Par un +étrange abus des mots, ils ont restreint à certains objets l'idée +générale de propriété; ils se sont appelés seuls propriétaires; ils ont +prétendu que les propriétaires seuls étaient dignes du nom de citoyen; +ils ont nommé leur intérêt particulier l'intérêt général, et, pour +assurer le succès de cette prétention, ils se sont emparés de toute la +puissance sociale. Et nous, ô faiblesse des hommes! nous qui prétendons +les ramener aux principes de l'égalité et de la justice, c'est encore +sur ces absurdes et cruels préjugés que nous cherchons, sans nous en +apercevoir, à élever notre Constitution! + +Mais quel est donc, après tout, ce rare mérite, de payer un marc +d'argent ou telle autre imposition à laquelle vous attachez de si +hautes prérogatives? Si vous portez au trésor public une contribution +plus considérable que la mienne, n'est-ce pas par la raison que la +société vous a procuré de plus grands avantages pécuniaires? Et, si +nous voulons presser cette idée, quelle est la source de cette extrême +inégalité des fortunes qui rassemble toutes les richesses en un petit +nombre de mains? Ne sont-ce pas les mauvaises lois, les mauvais +gouvernements, enfin tous les vices des sociétés corrompues? Or, +pourquoi faut-il que ceux qui sont les victimes de ces abus soient +encore punis de leur malheur par la perte de la dignité de citoyens? Je +ne vous envie point le partage avantageux que vous avez reçu, puisque +cette inégalité est un mal nécessaire ou incurable: mais ne m'enlevez +pas du moins les biens imprescriptibles qu'aucune loi humaine ne peut +me ravir. Permettez même que je puisse être fier quelquefois d'une +honorable pauvreté, et ne cherchez point à m'humilier par +l'orgueilleuse prétention de vous réserver la qualité de souverain, +pour ne me laisser que celle de sujet. + +Mais le peuple!... mais la corruption! + +Ah! cessez, cessez de profaner ce nom touchant et sacré du peuple, en +le liant à l'idée de la corruption. Quel est celui qui, parmi des +hommes égaux en droits, ose déclarer ses semblables indignes d'exercer +les leurs pour les en dépouiller à son profit? Et certes, si vous vous +permettez de fonder une pareille condamnation sur des présomptions de +corruptibilité, quel terrible pouvoir vous vous arrogez sur l'humanité! +Où sera le terme de vos proscriptions? + +Mais est-ce bien sur ceux qui ne paient point le marc d'argent qu'elles +doivent tomber, ou sur ceux qui paient beaucoup au delà? Oui, en dépit +de toute prévention en faveur des vertus que donne la richesse, j'ose +croire que vous en trouverez autant dans la classe des citoyens les +moins aisés que dans celle des plus opulents. Croyez-vous de bonne foi +qu'une vie dure et laborieuse enfante plus de vices que la mollesse, le +luxe et l'ambition, et avez-vous moins de confiance dans la probité de +nos artisans et de nos laboureurs, qui, suivant votre tarif, ne seront +presque jamais citoyens actifs, que dans celle des traitants, des +courtisans, de ceux que vous appeliez grands seigneurs, qui, d'après le +même tarif, le seraient six cents fois? Je veux venger une fois ceux +que vous nommez le _peuple_ de ces calomnies sacrilèges. + +Etes-vous donc faits pour l'apprécier, et pour connaître les hommes, +vous qui, depuis que votre raison s'est développée, ne les avez jugés +que d'après les idées absurdes du despotisme et de l'orgueil féodal; +vous qui, accoutumés au jargon bizarre qu'il a inventé, avez trouvé +simple de dégrader la plus grande partie du genre humain par les mots +de _canaille_, de _populace_; vous qui avez révélé au monde qu'il +existait des gens sans naissance, comme si tous les hommes qui vivent +n'étaient pas nés; _des gens de rien_ qui étaient des hommes de mérite, +et _d'honnêtes gens_, _des gens comme il faut_ qui étaient les plus +vils et les plus corrompus de tous les hommes? Ah! sans doute, on peut +vous permettre de ne pas rendre au peuple toute la justice qui lui est +due. Pour moi, j'atteste tous ceux que l'instinct d'une âme noble et +sensible a rapprochés de lui et rendus dignes de connaître et d'aimer +l'égalité, qu'en général il n'y a rien d'aussi juste ni d'aussi bon que +le peuple, toutes les fois qu'il n'est point irrité par l'excès de +l'oppression; qu'il est reconnaissant des plus faibles égards qu'on lui +témoigne, du moindre bien qu'on lui fait, du mal même qu'on ne lui fait +pas; que c'est chez lui qu'on trouve, sous des dehors que nous appelons +grossiers, des âmes franches et droites, un bon sens et une énergie que +l'on chercherait longtemps en vain dans la classe qui le dédaigne. Le +peuple ne demande que le nécessaire, il ne veut que justice et +tranquillité; les riches prétendent à tout, ils veulent tout envahir et +tout dominer. Les abus sont l'ouvrage et le domaine des riches, ils +sont les fléaux du peuple, l'intérêt du peuple est l'intérêt général, +celui des riches est l'intérêt particulier; et vous voulez rendre le +peuple nul et les riches tout-puissants. + +M'opposera-t-on encore ces inculpations éternelles dont on n'a cessé de +le charger depuis l'époque où il a secoué le joug des despotes jusqu'à +ce moment, comme si le peuple entier pouvait être accusé de quelques +actes de vengeance locaux et particuliers, exercés au commencement +d'une révolution inespérée, où, respirant enfin d'une si longue +oppression, il était dans un état de guerre avec tous ses tyrans? Que +dis-je? Quel temps a donc jamais fourni des preuves plus éclatantes de +sa bonté naturelle, que celui où, armé d'une force irrésistible, il +s'est tout à coup arrêté lui-même pour rentrer dans le calme à la voix +de ses représentants? O vous qui vous montrez si inexorables pour +l'humanité souffrante et si indulgents pour ses oppresseurs, ouvrez +l'histoire, et jetez les yeux autour de vous, comptez les crimes des +tyrans, et jugez entre eux et le peuple! + +Que dis-je? A ces efforts mêmes qu'ont faits les ennemis de la +révolution pour le calomnier auprès de ses représentants, pour vous +calomnier auprès de lui, pour vous suggérer des mesures propres à +étouffer sa voix, ou à abattre son énergie, ou à égarer son +patriotisme, pour prolonger l'ignorance de ses droits, en lui cachant +vos décrets; à la patience inaltérable avec laquelle il a supporté tous +ses maux et attendu un ordre de choses plus heureux, comprenons que le +peuple est le seul appui de la liberté. Eh! qui pourrait donc supporter +l'idée de le voir dépouillé de ces droits par la révolution même qui +est due à son courage; au tendre et généreux attachement avec lequel il +a défendu ses représentants? Est-ce aux riches, est-ce aux grands que +vous devez cette glorieuse insurrection qui a sauvé la France et vous? +Ces soldats, qui ont déposé leurs armes aux pieds de la patrie alarmée, +n'étaient-ils donc pas du peuple? Ceux qui les conduisaient contre +vous, à quelles classes appartenaient-ils?... Etait-ce donc pour vous +aider à défendre ses droits et sa dignité qu'il combattait alors, ou +pour vous assurer le pouvoir de les anéantir? Est-ce pour retomber sous +le joug de l'aristocratie des riches qu'il a brisé avec vous le joug de +l'aristocratie féodale? + +Jusqu'ici je me suis prêté au langage de ceux qui semblent vouloir +désigner par le mot peuple une classe d'hommes séparée, à laquelle ils +attachent une certaine idée d'infériorité et de mépris. Il est temps de +s'exprimer avec plus de précision, en rappelant que le système que nous +combattons proscrit les neuf dixièmes de la nation, qu'il efface même +de la liste de ceux qu'il appelle citoyens actifs une multitude +innombrable d'hommes que les préjugés mêmes de l'orgueil avaient +respectée, distingués par leur éducation, par leur industrie et par +leur fortune même. + +Telle est en effet la nature de cette institution, qu'elle porte sur +les plus absurdes contradictions, et que, prenant la richesse pour +mesure des droits du citoyen, elle s'écarte de cette règle même en les +attachant à ce qu'on appelle impositions directes, quoiqu'il soit +évident qu'un homme qui paie des impositions indirectes considérables +peut Jaotr d'une plus grande fortune que celui qui n'est soumis qu'à +une imposition directe modérée. Mais comment a-t-on pu imaginer de +faire dépendre les droits sacrés des hommes de la mobilité des systèmes +de finances, des variations, des bigarrures que le nôtre présente dans +les différentes parties du même Etat? Quel système que celui où un +homme, qui est citoyen sur tel point du territoire français, cesse de +l'être, ou en tout ou en partie, s'il passe sur tel autre point; où +celui qui l'est aujourd'hui ne le sera plus demain, si sa fortune +éprouve un revers! + +Quel système que celui où l'honnête homme, dépouillé par un injuste +oppresseur, retombe dans la classe des _ilotes_, tandis que l'autre +s'élève par son crime même au rang des citoyens; où un père voit +croître, avec le nombre de ses enfants, la certitude qu'il ne leur +laissera point ce titre avec la faible portion de son patrimoine +divisé; où tous les fils de famille, dans la moitié de l'empire, ne +peuvent trouver une patrie qu'au moment où ils n'ont plus de père!... +Enfin, à quoi tient cette superbe prérogative de membre du Souverain, +si le répartiteur des contributions publiques est maître de me la +ravir, en diminuant d'un sou ma cotisation; si elle est soumise à la +fois et aux caprices des hommes et à l'inconstance de la fortune? + +Mais fixez surtout votre attention sur les funestes inconvénients qu'il +doit nécessairement entraîner. Quelles armes puissantes ne va-t-il pas +donner à l'intrigue? Combien de prétextes au despotisme et à +l'aristocratie, pour écarter des assemblées publiques les hommes les +plus nécessaires à la défense de la liberté, et livrer la destinée de +l'Etat à la merci d'un certain nombre de riches et d'ambitieux! Déjà +une prompte expérience nous a révélé tous les dangers de cet abus. Quel +ami de la liberté et de l'humanité n'a pas gémi de voir, dans les +premières assemblées d'élection, formées sous les auspices de la +constitution nouvelle, la représentation nationale réduite, pour ainsi +dire, à une poignée d'individus? Quel spectacle déplorable, que celui +que nous ont donné ces villes, ces contrées où des citoyens disputaient +aux citoyens le pouvoir d'exercer des droits communs à tous; où des +officiers municipaux, où les représentants du peuple, par des taxes +arbitraires et exagérées des journées d'ouvrier, semblaient mettre au +plus haut prix possible la qualité de citoyen actif! Puissions-nous ne +pas bientôt ressentir les funestes effets de ces attentats contre les +droits du peuple! Mais c'est à vous seuls qu'il appartient de les +prévenir. Ces précautions mêmes que vous avez voulu prendre pour +adoucir la rigueur des décrets dont je parle, soit en réduisant à 20 +sols le plus haut prix des journées d'ouvrier, soit en admettant +plusieurs exceptions; tous ces palliatifs impuissants prouvent au moins +que vous avez vous-mêmes senti toute la grandeur du mal que votre +sagesse est destinée à extirper entièrement. Eh! qu'importe, en effet, +que 20 ou 30 sols soient les éléments des calculs qui décident de mon +existence politique! Ceux qui n'atteignent qu'à 19 n'ont-ils pas les +mêmes droits? Et les principes éternels de la justice et de la raison, +sur lesquels ces droits sont fondés, peuvent-ils se plier aux règles +d'un tarif variable et arbitraire? Mais voyez, je vous prie, à quelles +bizarres conséquences entraîne une grande erreur en ce genre. Forcés +par les premières notions de l'équité à chercher les moyens de la +pallier, vous avez accordé aux militaires, après un certain temps de +service, les droits de citoyens actifs comme une récompense. Vous les +avez accordés comme une distinction aux ministres du culte, lorsqu'ils +ne peuvent remplir les conditions pécuniaires exigées par vos décrets. +Vous les accorderez encore dans des cas analogues, par de semblables +motifs. Or, toutes ces dispositions, si équitables par leur objet, sont +autant d'inconséquences et d'infractions des premiers principes +constitutionnels. Comment, en effet, vous qui avez supprimé tous les +privilèges, comment avez-vous pu ériger en privilèges pour certaines +personnes, et pour certaines professions, l'exercice des droits du +citoyen? Comment avez-vous pu changer en récompense un bien qui +appartient essentiellement à tous? D'ailleurs, si les ecclésiastiques +et les militaires ne sont pas les seuls qui méritent bien de la patrie, +la même raison ne doit-elle pas vous forcer à étendre la même faveur +aux autres professions? Et si vous la réservez au mérite, comment en +avez-vous pu faire l'apanage de la fortune? + +Ce n'est pas tout: vous avez fait de la privation des droits de citoyen +actif la peine du crime, et du plus grand de tous les crimes, celui de +lèse-nation. Cette peine vous a paru si grande, que vous en avez limité +la durée; que vous avez laissé les coupables maîtres de la terminer +eux-mêmes, par le premier acte de citoyen qu'il leur plairait de +faire... El cette même privation, vous l'avez infligée à tous les +citoyens qui ne sont pas assez riches pour suffire à telle quotité et à +telle nature de contribution: de manière que, par la combinaison de ces +décrets, ceux qui ont conspiré contre le salut et contre la liberté de +la nation, et les meilleurs citoyens, les défenseurs de la liberté, que +la fortune n'aura point favorisés, ou qui auront repoussé la fortune +pour servir la patrie, sont confondus dans la même classe. Je me +trompe; c'est en faveur des premiers que votre prédilection se déclare; +car, dès le moment où ils voudront bien consentir à faire la paix avec +la nation, et à accepter le bienfait de la liberté, ils peuvent rentrer +dans la plénitude des droits du citoyen, au lieu que les autres en sont +privés indéfiniment, et ne peuvent les recouvrer que sous une condition +qui n'est point en leur pouvoir. Juste ciel! le génie et la vertu mis +plus bas que l'opulence et le crime par le législateur! + +"Que ne vit-il encore, avons-nous dit quelquefois en rapprochant l'idée +de cette grande révolution de celle d'un grand homme qui a contribué à +la préparer! que ne vit-il encore, ce philosophe sensible et éloquent, +dont les écrits ont développé parmi nous ces principes de morale +publique qui nous ont rendus dignes de concevoir le dessein de +régénérer notre patrie!" Eh bien! s'il vivait encore, que verrait-il? +Les droits sacrés de l'homme, qu'il a défendus, violés par la +constitution naissante, et son nom effacé de la liste des citoyens. Que +diraient aussi tous ces grands hommes qui gouvernèrent jadis les +peuples les plus libres et les plus vertueux de la terre, mais qui ne +laissèrent pas de quoi fournir aux frais de leurs funérailles, et dont +les familles étaient nourries aux dépens de l'Etat, que diraient-ils, +si, revivant parmi nous, ils pouvaient voir s'élever cette constitution +si vantée? O _Aristide_, la Grèce t'a surnommé le juste, t'a fait +l'arbitre de sa destinée: la France _régénérée_ ne verrait en toi qu'un +_homme de rien_, qui ne paie point un marc d'argent. En vain la +confiance du peuple t'appellerait à défendre ses droits, il n'est point +de municipalité qui ne te repoussât de son sein. Tu aurais vingt fois +sauvé la patrie, que tu ne serais pas encore citoyen actif, ou +éligible... à moins que ta grande âme ne consentît à vaincre les +rigueurs de la fortune aux dépens de la liberté, ou de quelqu'une de +tes vertus. + +Ces héros n'ignoraient pas, et nous répétons quelquefois nous-mêmes, +que la liberté ne peut être solidement fondée que sur les moeurs. Or, +quelles moeurs peut avoir un peuple chez qui les lois semblent +s'appliquer à donner à la soif des richesses la plus furieuse activité? +Et quel moyen plus sûr les lois peuvent-elles prendre pour irriter +cette passion, que de flétrir l'honorable pauvreté, et de réserver pour +la richesse tous les honneurs et toute la puissance? Adopter une +pareille institution, qu'est-ce autre chose que forcer l'ambition même +la plus noble, celle qui cherche la gloire en servant la patrie, à se +réfugier dans le sein de la cupidité et de l'intrigue, et faire de la +constitution même la corruptrice de la vertu? Que signifie donc ce +tableau civique que vous affichez avec tant de soin? Il étale à me +yeux, avec exactitude, tous les noms des vils personnages que le +despotisme a engraissés de la substance du peuple: mais j'y cherche en +vain celui d'un honnête homme indigent. Il donne aux citoyens cette +étonnante leçon: "Sois riche, à quelque prix que ce soit, ou tu ne +seras rien." + +Comment, après cela, pourriez-vous vous flatter de faire renaître parmi +nous cet esprit public auquel est attachée la régénération de la +France; lorsque, rendant la plus grande partie des citoyens étrangers +aux soins de la chose publique, vous la condamnez à concentrer toutes +ses pensées et toutes ses affections dans les objets de son intérêt +personnel et de ses plaisirs; c'est-à-dire quand vous élevez l'égoïsme +et la frivolité sur les ruines des talents utiles et des vertus +généreuses, qui sont les seules gardiennes de la liberté? Il n'y aura +jamais de constitution durable dans tout pays où elle sera, en quelque +sorte, le domaine d'une classe d'hommes, et n'offrira aux autres qu'un +objet indifférent, ou un sujet de jalousie et d'humiliation. Qu'elle +soit attaquée par des ennemis adroits et puissants, il faut qu'elle +succombe tôt ou tard. Déjà, messieurs, il est facile de prévoir toutes +les conséquences fatales qu'entraîneraient les dispositions dent je +parle, si elles pouvaient subsister. Bientôt vous verrez nos assemblées +primaires et électives désertes, non seulement parce que ces mêmes +décrets en interdisent l'accès au plus grand nombre des citoyens, mais +encore parce que la plupart de ceux qu'ils appellent, tels que les gens +à trois journées, réduits à la faculté d'élire sans pouvoir être +eux-mêmes nommés aux emplois que donne la confiance des citoyens, ne +s'empresseront pas d'abandonner leurs affaires et leurs familles pour +fréquenter des assemblées où ils ne peuvent porter ni les mêmes +espérances ni les mêmes droits que les citoyens plus aisés; à moins que +plusieurs d'entre eux ne s'y rendent pour vendre leurs suffrages. Elles +resteront abandonnées à un petit nombre d'intrigants qui se partageront +toutes les magistratures, et donneront à la France des juges, des +administrateurs, des législateurs. Des législateurs réduits à 750 pour +un si vaste empire! qui délibéreront environnés de l'influence d'une +cour armée des forces publiques, du pouvoir de disposer d'une multitude +de grâces et d'emplois, et d'une liste civile qui peut être évaluée au +moins à 35 millions. Voyez-la, cette cour, déployant ses immenses +ressources dans chaque assemblée, secondée par tous ces aristocrates +déguisés qui, sous le masque du civisme, cherchent à capter les +suffrages d'une nation encore idolâtre, trop frivole, trop peu +instruite de ses droits, pour connaître ses ennemis, ses intérêts et sa +dignité; voyez-la essayer ensuite son fatal ascendant sur ceux des +membres du Corps législatif qui ne seront point arrivés corrompus +d'avance et voués à ses intérêts; voyez-la se jouer des destins de la +France, avec une facilité qui n'étonnera pas ceux qui depuis quelque +temps suivent les progrès de son esprit dangereux et de ses funestes +intrigues; et préparez-vous à voir insensiblement le despotisme tout +avilir, tout dépraver, tout engloutir; ou bien hâtez-vous de rendre au +peuple tous ses droits, et à l'esprit public toute la liberté dont il a +besoin pour s'étendre et pour se fortifier. + +Je finis ici cette discussion: peut-être même aurais-je pu m'en +dispenser; peut-être aurais-je dû examiner, avant tout, si ces +dispositions que j'attaquais existent en effet, si elles sont de +véritables lois. Pourquoi craindrais-je de présenter la vérité aux +représentants du peuple? Pourquoi oublierais-je que défendre devant eux +la cause sacrée des hommes et la souveraineté inviolable des nations, +avec toute la franchise qu'elle exige, c'est à la fois flatter le plus +doux de leurs sentiments et rendre le plus noble hommage à leurs +vertus? D'ailleurs, l'univers ne sait-il pas que votre véritable voeu, +que votre véritable décret même est la prompte révocation des +dispositions dont je parle; et que c'est en effet l'opinion de la +majorité de l'Assemblée nationale que je défends, en les combattant? Je +le déclare donc: de semblables décrets n'ont pas même besoin d'être +révoqués expressément; ils sont essentiellement nuls, parce qu'aucune +puissance humaine, pas même la vôtre, n'était compétente pour les +porter. Le pouvoir des représentants, des mandataires d'un peuple est +nécessairement déterminé par la nature et par l'objet de leur mandat. +Or, quel est votre mandat? De faire des lois pour rétablir et pour +cimenter les droits de vos commettants; il ne vous est donc pas +possible de les dépouiller de ces mêmes droits. Faites-y bien +attention: ceux qui vous ont choisis, ceux par qui vous existez, +n'étaient pas des contribuables au marc d'argent, à trois, à dix +journées d'impositions directes; c'étaient tous les Français, +c'est-à-dire tous les hommes nés et domiciliés en France, ou +naturalisés, payant une imposition quelconque. + +Le despotisme lui-même n'avait pas osé imposer d'autres conditions aux +citoyens qu'il convoquait* [*Voyez le règlement de la convocation des +Etats généraux. (Note de Robespierre.). Comment donc pouviez-vous +dépouiller une partie de ces hommes-là, à plus forte raison la plus +grande partie d'entre eux, de ces mêmes droits politiques qu'ils ont +exercés en vous envoyant à cette assemblée, et dont ils vous ont confié +la garde? Vous ne le pouvez pas sans détruire vous-mêmes votre pouvoir, +puisque votre pouvoir n'est que celui de vos commettants. En portant de +pareils décrets, vous n'agiriez pas comme représentants de la nation; +vous agiriez directement contre ce titre: vous ne feriez point des +lois; vous frapperiez l'autorité législative dans son principe. Les +peuples mêmes ne pourraient jamais ni les autoriser ni les adopter, +parce qu'ils ne peuvent jamais renoncer ni à l'égalité, ni à la +liberté, ni à leur existence comme peuple, ni aux droits inaliénables +de l'homme. Aussi, messieurs, quand vous avez formé la résolution, déjà +bien connue, de les révoquer, c'est moins parce que vous en avez +reconnu la nécessité, que pour donner à tous les législateurs et à tous +les dépositaires de l'autorité publique un grand exemple du respect +qu'ils doivent aux peuples, pour couronner tant de lois salutaires, +tant de sacrifices généreux, par le magnanime désaveu d'une surprise +passagère, qui ne changea jamais rien ni à vos principes, ni à votre +volonté constante et courageuse pour le bonheur des hommes. + +Que signifie donc l'éternelle objection de ceux qui vous disent qu'il +ne vous est permis dans aucun cas de changer vos propres décrets? +Comment a-t-on pu faire céder à cette prétendue maxime cette règle +inviolable, que le salut du peuple et le bonheur des hommes est +toujours la loi suprême, et imposer aux fondateurs de la Constitution +française celle de détruire leur propre ouvrage, et d'arrêter les +glorieuses destinées de la nation et de l'humanité entière, plutôt que +de réparer une erreur dont ils connaissent tous les dangers? Il +n'appartient qu'à l'être essentiellement infaillible d'être immuable: +changer est non seulement un droit, mais un devoir pour toute volonté +humaine qui a failli. Les hommes qui décident du sort des autres hommes +sont moins que personne exempts de cette obligation commune. Mais tel +est le malheur d'un peuple qui passe rapidement de la servitude à la +liberté, qu'il transporte, sans s'en apercevoir, au nouvel ordre de +choses, les préjugés de l'ancien, dont il n'a pas encore eu le temps de +se défaire; et il est certain que ce système de l'irrévocabilité +absolue des décisions du Corps législatif n'est autre chose qu'une idée +empruntée du despotisme. L'autorité ne peut reculer sans se +compromettre, disait-il, quoique, en effet, il ait été forcé +quelquefois à reculer. Cette maxime était bonne en effet pour le +despotisme, dont la puissance oppressive ne pouvait se soutenir que par +l'illusion et par la terreur; mais l'autorité tutélaire des +représentants de la nation, fondée à la fois sur l'intérêt général et +sur la force de la nation même, peut réparer une erreur funeste, sans +courir d'autre risque que de réveiller les sentiments de la confiance +et de l'admiration qui l'environnent; elle ne peut se compromettre que +par une persévérance invincible dans des mesures contraires à la +liberté, et réprouvées par l'opinion publique. Il est cependant +quelques décrets que vous ne pouvez point abroger, ce sont ceux qui +renferment la Déclaration des Droits de l'homme, parce que ce n'est +point vous qui avez fait ces lois; vous les avez promulguées. Ce sont +ces décrets immuables du législateur éternel, déposés dans la raison et +dans le coeur de tous les hommes avant que vous les eussiez inscrits +dans votre code, que je réclame, contre des dispositions qui les +blessent et qui doivent disparaître devant eux. Vous avez ici à choisir +entre les uns et les autres, et votre choix ne peut être incertain +d'après vos propres principes. Je propose donc à l'Assemblée nationale +le projet de décret suivant: + +"L'Assemblée nationale, pénétrée d'un respect religieux pour les droits +des hommes, dont le maintien doit être l'objet de toutes les +institutions politiques; + +"Convaincue qu'une constitution faite pour assurer la liberté du peuple +français, et pour influer sur celle du monde, doit être surtout établie +sur ce principe; + +"Déclare que tous les Français, c'est-à-dire tous les hommes _nés et +domiciliés_ en France, ou naturalisés, doivent jouir de la plénitude et +de l'égalité des droits du citoyen, et sont admissibles à tous les +emplois publics, sans autre distinction que celle des vertus et des +talents." + + + + * * * * * * * * * + + + +_Discours sur la guerre, prononcé à la Société des Amis de la +Constitution, le 2 Janvier 1792, an quatrième de la Révolution_ +(2 janvier 1792) + + + +Les plus grandes questions qui agitent les hommes ont souvent pour base +un malentendu; il y en a, si je ne me trompe, même dans celle-ci; il +suffit de le faire cesser, et tous les bons citoyens se rallieront aux +principes et à la vérité. + +Des deux opinions qui ont été balancées dans cette Assemblée, l'une a +pour elle toutes les idées qui flattent l'imagination, toutes les +espérances brillantes qui animent l'enthousiasme, et même un sentiment +généreux soutenu de tous les moyens que le gouvernement le plus actif +et le plus puissant peut employer pour influer sur l'opinion; l'autre +n'est appuyée que sur la froide raison et sur la triste vérité. Pour +plaire, il faut défendre la première; pour être utile, il faut soutenir +la seconde, avec la certitude de déplaire à tous ceux qui ont le +pouvoir de nuire: c'est pour celle-ci que je me déclare. + +Ferons-nous la guerre, ou ferons-nous la paix? Attaquerons-nous nos +ennemis, ou les attendrons-nous dans nos foyers? Je crois que cet +énoncé ne présente pas la question sous tous ses rapports et dans toute +son étendue. Quel parti la nation et ses représentants doivent-ils +prendre, dans les circonstances où nous sommes, à l'égard de nos +ennemis intérieurs et extérieurs? Voilà le véritable point de vue sous +lequel on doit l'envisager, si on veut l'embrasser tout entière, et la +discuter avec toute l'exactitude qu'elle exige. Ce qui importe, +par-dessus tout, quel que puisse être le fruit de nos efforts, c'est +d'éclairer la nation sur ses véritables intérêts et sur ceux de ses +ennemis; c'est de ne pas ôter à la liberté sa dernière ressource, en +donnant le change à l'esprit public dans ces circonstances critiques. +Je tâcherai de remplir cet objet en répondant principalement à +l'opinion de M. Brissot. + +Si des traits ingénieux, si la peinture brillante et prophétique des +succès d'une guerre terminée par les embrassements fraternels de tous +les peuples de l'Europe, sont des raisons suffisantes pour décider une +question aussi sérieuse, je conviendrai que M. Brissot l'a parfaitement +résolue; mais son discours m'a paru présenter un vice, qui n'est rien +dans un discours académique, et qui est de quelque importance dans la +plus grande de toutes les discussions politiques; c'est qu'il a sans +cesse évité le point fondamental de la question, pour élever à côté +tout son système sur une base absolument ruineuse. + +Certes, j'aime tout autant que M. Brissot une guerre entreprise pour +étendre le règne de la liberté, et je pourrais me livrer aussi au +plaisir d'en raconter d'avance toutes les merveilles. Si j'étais maître +des destinées de la France, si je pouvais, à mon gré, diriger ses +forces et ses ressources, j'aurais envoyé, dès longtemps, une armée en +Brabant, j'aurais secouru les Liégeois et brisé les fers des Bataves; +ces expéditions sont fort de mon goût. Je n'aurais point, il est vrai, +déclaré la guerre à des sujets rebelles, je leur aurais ôté jusqu'à la +volonté de se rassembler; je n'aurais pas permis à des ennemis plus +formidables et plus près de nous de les protéger et de nous susciter au +dedans des dangers plus sérieux. + +Mais dans les circonstances où je trouve mon pays, je jette un regard +inquiet autour de moi, et je me demande si la guerre que l'on fera sera +celle que l'enthousiasme nous promet; je me demande qui la propose, +comment, dans quelles circonstances, et pourquoi? + +C'est là, c'est dans notre situation toute extraordinaire que réside +toute la question. Vous en avez sans cesse détourné vos regards; mais +j'ai prouvé, ce qui était clair pour tout le monde, que la proposition +de la guerre actuelle était le résultat d'un projet formé dès longtemps +par les ennemis intérieurs de notre liberté; je vous en ai montré le +but; je vous ai indiqué les moyens d'exécution; d'autres vous ont +prouvé qu'elle n'était qu'un piège visible: un orateur, membre de +l'Assemblée constituante, vous a dit, à cet égard, des vérités de fait +très importantes; il n'est personne qui n'ait aperçu ce piège, en +songeant que c'était après avoir constamment protégé les émigrations et +les émigrants rebelles, qu'on proposait de déclarer la guerre à leurs +protecteurs, en même temps qu'on défendait encore les ennemis du +dedans, confédérés avec eux. Vous êtes convenu vous-même que la guerre +plaisait aux émigrés, qu'elle plaisait au ministère, aux intrigants de +la cour, à celte faction nombreuse, dont les chefs, trop connus, +dirigent, depuis longtemps, toutes les démarches du pouvoir exécutif; +toutes les trompettes de l'aristocratie et du gouvernement en donnent à +la fois le signal: enfin, quiconque pourrait croire que la conduite de +la cour, depuis le commencement de cette révolution, n'a pas toujours +été en opposition avec les principes de l'égalité et le respect pour +les droits du peuple serait regardé comme un insensé, s'il était de +bonne foi; quiconque pourrait dire que la cour propose une mesure aussi +décisive que la guerre, sans la rapporter à son plan, ne donnerait pas +une idée plus avantageuse de son jugement: or, pouvez-vous dire qu'il +soit indifférent au bien de l'Etat, que l'entreprise de la guerre soit +dirigée par l'amour de la liberté ou par l'esprit du despotisme, par la +fidélité ou par la perfidie? Cependant qu'avez-vous répondu à tous ces +faits décisifs? Qu'avez-vous dit pour dissiper tant de justes soupçons? +Votre réponse à ce principe fondamental de toute cette discussion fait +juger tout votre système. + +La défiance, avez-vous dit dans votre premier discours, la défiance +est un étal affreux: elle empêche les deux pouvoirs d'agir de concert; +elle empêche le peuple de croire aux démonstrations du pouvoir +exécutif, attiédit son attachement, relâche sa soumission. + +La défiance est un état affreux! Est-ce là le langage d'un homme libre +qui croit que la liberté ne peut être achetée à trop haut prix? Elle +empêche les deux pouvoirs d'agir de concert! Est-ce encore vous qui +parlez ici? Quoi! c'est la défiance du peuple qui empêche le pouvoir +exécutif de marcher; et ce n'est pas sa volonté propre? Quoi! c'est le +peuple qui doit croire aveuglément aux _démonstrations_ du pouvoir +exécutif; et ce n'est plus le pouvoir exécutif qui doit mériter la +confiance du peuple, non par des _démonstrations, mais par des faits?_ +_La défiance attiédit son attachement!_ Et à qui donc le peuple doit-il +de l'attachement? est-ce à un homme? est-ce à l'ouvrage de ses mains, +ou bien à la patrie, à la liberté? _Elle relâche sa soumission!_ A la +loi, sans doute. En a-t-il manqué jusqu'ici? Qui a le plus de reproches +à se faire à cet égard, ou de lui, ou de ses oppresseurs? Si ce texte a +excité ma surprise, elle n'a pas diminué, je l'avoue, quand j'ai +entendu le commentaire par lequel vous l'avez développé dans votre +dernier discours. + +Vous nous avez appris qu'il fallait bannir la défiance, parce qu'il y +avait eu un changement dans le ministère. Quoi! c'est vous, qui avez de +la philosophie et de l'expérience; c'est vous, que j'ai entendu vingt +fois dire, sur la politique et sur l'esprit immortel des cours, tout ce +que pense là-dessus tout homme qui a la faculté de penser; c'est vous +qui prétendez que le ministère doit changer avec un ministre! C'est à +moi qu'il appartient de m'expliquer librement sur les ministres: 1° +parce que je ne crains pas d'être soupçonné de spéculer sur leur +changement, ni pour moi, ni pour mes amis; 2° parce que je ne désire +pas de les voir remplacer par d'autres, convaincu que ceux qui aspirent +à leurs places ne vaudraient pas mieux. Ce ne sont point les ministres +que j'attaque; ce sont leurs principes et leurs actes. Qu'ils se +convertissent, s'ils le peuvent, et je combattrai leurs détracteurs. +J'ai le droit, par conséquent, d'examiner les bases sur lesquelles +repose la garantie que vous leur prêtez. Vous blâmez le ministre +Montmorin qui a cédé sa place, pour attirer la confiance sur le +ministre Lessart qui s'est chargé de son rôle! A Dieu ne plaise que je +perde des moments précieux à instituer un parallèle entre ces deux +illustres défenseurs des droits du peuple! Vous avez expédié deux +certificats de patriotisme à deux autres ministres, par la raison +qu'ils avaient été tirés de la classe des plébéiens; et moi, je le dis +franchement, la présomption la plus raisonnable, à mon avis, est que, +dans les circonstances où nous sommes, des _plébéiens_ n'auraient point +été appelés au ministère, s'ils n'avaient été jugés dignes d'être +nobles. Je m'étonne que la confiance d'un représentant du peuple porte +sur un ministre que le peuple de la capitale a craint de voir arriver à +une place municipale; je m'étonne de vous voir recommander à la +bienveillance publique le ministre de la justice, qui a paralysé la +cour provisoire d'Orléans, en se dispensant de lui envoyer les +principales procédures; le ministre qui a calomnié grossièrement, à la +face de l'Assemblée nationale, les sociétés patriotiques de l'Etat, +pour provoquer leur destruction; le ministre qui, récemment encore, +vient de demander à l'Assemblée actuelle la suspension de +l'établissement des nouveaux tribunaux criminels, sous le prétexte que +la nation n'était pas mûre pour les jurés, sous le prétexte (qui le +croirait!) que l'hiver est une saison trop rude pour réaliser cette +institution, déclarée partie essentielle de notre Constitution par +l'acte constitutionnel, réclamée par les principes éternels de la +justice, et par la tyrannie insupportable du système barbare qui pèse +encore sur le patriotisme et sur l'humanité; ce ministre, oppresseur du +peuple avignonnais, entouré de tous les intrigants que vous avez +vous-même dénoncés dans vos écrits, et ennemi déclaré de tous les +patriotes invariablement attachés à la cause publique. Vous avez encore +pris sous votre sauvegarde le ministre actuel de la guerre. Ah! de +grâce, épargnez-nous la peine de discuter la conduite, les relations et +le personnel de tant d'individus, lorsqu'il ne doit être question que +des principes et de la patrie. Ce n'est pas assez d'entreprendre +l'apologie des ministres, vous voulez encore les isoler des vues et de +la société de ceux qui sont notoirement leurs conseils et leurs +coopérateurs. + +Personne ne doute aujourd'hui qu'il existe une ligue puissante et +dangereuse contre l'égalité et contre les principes de notre liberté: +on sait que la coalition qui porta des mains sacrilèges sur les bases +de la Constitution s'occupe avec activité des moyens d'achever son +ouvrage; qu'elle domine à la cour, qu'elle gouverne les ministres: vous +êtes convenu qu'elle avait le projet d'étendre encore la puissance +ministérielle, et d'aristocratiser la représentation nationale; vous +nous avez priés de croire que les ministres et la cour n'avaient rien +de commun avec elle; vous avez démenti, à cet égard, les assertions +positives de plusieurs orateurs et l'opinion générale; vous vous êtes +contentés d'alléguer que des intrigants ne pouvaient porter aucune +atteinte à la liberté. Ignorez-vous que ce sont les intrigants qui font +le malheur des peuples? Ignorez-vous que des intrigants, secondés par +la force et par les trésors du gouvernement, ne sont pas à négliger? +que vous-même vous vous êtes fait une loi jadis de poursuivre avec +chaleur une partie de ceux dont il est ici question? Ignorez-vous que +depuis le départ du roi, dont le mystère commence à s'éclaircir, ils +ont eu le pouvoir de faire rétrograder la révolution, et de commettre +impunément les plus coupables attentats contre la liberté? D'où vous +vient donc tout à coup tant d'indulgence ou de sécurité? + +Ne vous alarmez pas, nous a dit le même orateur, si cette faction veut +la guerre; ne vous alarmez pas si, comme elle, la cour et les ministres +veulent la guerre; si les papiers, _que le ministère soudoie_, prêchent +la guerre: les ministres, à la vérité, se joindront toujours aux +modérés contre les patriotes, mais ils se joindront aux patriotes et +aux modérés contre les émigrants. Quelle rassurante et lumineuse +théorie! Les ministres, vous en convenez, sont les ennemis des +patriotes; les modérés, pour lesquels ils se déclarent, veulent rendre +notre constitution aristocratique; et vous voulez que nous adoptions +leurs projets? Les ministres soudoient, et c'est vous qui le dites, des +papiers dont l'emploi est d'éteindre l'esprit public, d'effacer les +principes de la liberté, de vanter les plus dangereux de ses ennemis, +de calomnier tous les bons citoyens, et vous voulez que je me fie aux +vues et aux principes des ministres? + +Vous croyez que les agents du pouvoir exécutif sont plus disposés à +adopter les maximes de l'égalité, et à défendre les droits du peuple +dans toute leur pureté, qu'à transiger avec les membres de la dynastie, +avec les amis de la cour, aux dépens du peuple et des patriotes, qu'ils +appellent hautement des factieux? Mais les aristocrates de toutes les +nuances demandent la guerre; mais tous les échos de l'aristocratie +répètent aussi le cri de guerre: il ne faut pas non plus se défier, +sans doute, de leurs intentions. Pour moi, j'admire votre bonheur et ne +l'envie pas. Vous étiez destiné à défendre la liberté sans défiance, +sans déplaire à ses ennemis, sans vous trouver en opposition ni avec la +cour, ni avec les ministres, ni avec les modérés. Comme les routes du +patriotisme sont devenues pour vous faciles et riantes! + +Pour moi, j'ai trouvé que plus on avançait dans cette carrière, plus on +rencontrait d'obstacles et d'ennemis, plus on se trouvait abandonné de +ceux avec qui on y était entré; et j'avoue que si je m'y voyais +environné des courtisans, des aristocrates, des _modérés_, je serais au +moins tenté de me croire en assez mauvaise compagnie. + +Ou je me trompe, ou la faiblesse des motifs par lesquels vous avez +voulu nous rassurer sur les intentions de ceux qui nous poussent à la +guerre est la preuve la plus frappante qui puisse les démontrer. Loin +d'aborder le véritable état de la question, vous l'avez toujours fui. +Tout ce que vous avez dit est donc hors de la question. Votre opinion +n'est fondée que sur des hypothèses vagues et étrangères. + +Que nous importent, par exemple, vos longues et pompeuses dissertations +sur la guerre américaine? Qu'y a-t-il de commun entre la guerre ouverte +qu'un peuple fait à ses tyrans, et un système d'intrigue conduit par le +gouvernement même contre la liberté naissante? Si les Américains +avaient triomphé de la tyrannie anglaise en combattant sous les +drapeaux de l'Angleterre et sous les ordres de ses généraux contre ses +propres alliés, l'exemple des Américains serait bon à citer: on +pourrait même y joindre celui des Hollandais et des Suisses, s'ils +s'étaient reposés sur le duc d'Albe et sur les princes d'Autriche et de +Bourgogne du soin de venger leurs outrages et d'assurer leur liberté. +Que nous importent encore les victoires rapides que vous remportez à la +tribune sur le despotisme et sur l'aristocratie de l'univers? Comme si +la nature des choses se pliait si facilement à l'imagination d'un +orateur! Est-ce le peuple ou le génie de la liberté qui dirigera le +plan qu'on nous propose? C'est la cour, ce sont ses officiers, ce sont +ses ministres. Vous oubliez toujours que cette donnée change toutes les +combinaisons. + +Croyez-vous que le dessein de la cour soit d'ébranler le trône de +Léopold et ceux de tous les rois, qui, dans leurs réponses à ses +messages, lui témoignent un attachement exclusif, elle qui ne cesse de +vous prêcher _le respect pour les gouvernements étrangers_, elle qui a +troublé par ses menées la révolution de Brabant, elle qui vient de +désigner à la nation, comme le sauveur de la patrie, comme le héros de +la liberté, le général qui, dans l'Assemblée constituante, s'était +déclaré hautement contre la cause des Brabançons? Cette réflexion me +fait naître une autre idée; elle me rappelle un fait qui prouve +peut-être à quels pièges les représentants du peuple sont exposés. +Peut-être est-il étonnant que dans le temps où on parlait de guerre +contre des princes allemands, pour dissiper des émigrants français, on +se soit hâté de rassurer, par un décret, le chef du corps germanique, +contre la crainte de voir se rassembler sur nos frontières les +Brabançons, qui viennent chercher un asile parmi nous. Ce qu'il y a de +certain, c'est que les plus zélés patriotes de la contrée française où +ils se sont retirés ne paraissent pas en avoir une idée aussi +défavorable que celle qu'on en a voulu répandre, et qu'ils ne sont pas +sur cette affaire du même avis que le directoire du département du +Nord. Pour moi, je crains, je l'avoue, que le patriotisme des +représentants n'ait été trompé sur les faits. Je le dis sans crainte +que l'on me soupçonne de vouloir décréditer leur sagesse; je me serais +même épargné cette dernière réflexion, inutile pour mon propre compte, +si je ne désirais, depuis quelque temps, de trouver l'occasion de +dissiper les préventions que des malentendus ont pu faire naître, et +qui pourraient relâcher les liens qui doivent unir tous les amis de la +liberté. On dit que l'on cherche à se prévaloir de certaines +observations dictées sans doute par l'amour du bien public, et qui, +d'ailleurs, sont personnelles à leur auteur, pour éloigner de cette +société des députés patriotes, et mettre l'amour-propre des +représentants du peuple en opposition avec leur civisme. Je crois le +succès de cette entreprise impossible; je crois, de plus, que nul +membre de cette société n'a eu l'intention d'abaisser les législateurs +actuels par un parallèle injuste entre la première et la seconde +Assemblée. Pour moi, je déclare hautement que, loin d'attacher mon +intérêt personnel à celui de l'Assemblée constituante, je la regarde +comme une puissance qui n'est plus, et pour laquelle le jugement sévère +de la postérité doit déjà commencer. Je déclare que personne n'a plus +de respect que moi pour le caractère des représentants du peuple en +général; que personne n'a plus d'estime et d'attachement pour les +députés patriotes qui sont membres de cette société. Je suis même +convaincu que c'est aux fautes de la première Assemblée qu'il faut +imputer la plupart de celles que la législature actuelle pourrait +commettre. Le fait même que je viens de citer en est peut-être un +exemple. Je croirai aussi remplir un devoir de fraternité, autant que +de civisme, en expliquant librement mon opinion sur toutes les +questions qui intéressent la patrie et ses représentants; je pense même +qu'ils ne doivent pas rejeter l'hommage des réflexions que me dicte le +pur zèle du bien public, et dans lesquelles l'expérience de trois +années de révolution me donne peut-être le droit de mettre quelque +confiance. + +Il résulte de ce que j'ai dit plus haut, qu'il pourrait arriver que +l'intention de ceux qui demandent et qui conduiraient la guerre ne fût +pas de la rendre fatale aux ennemis de notre révolution et aux amis du +pouvoir absolu des rois: n'importe, vous vous chargez vous-mêmes de la +conquête de l'Allemagne, d'abord; vous promenez notre armée triomphante +chez tous les peuples voisins; vous établissez partout des +municipalités, des directoires, des assemblées nationales, et vous vous +écriez vous-mêmes que cette pensée est sublime, comme si le destin des +empires se réglait par des figures de rhétorique. Nos généraux, +conduits par vous, ne sont plus que les missionnaires de la +Constitution; notre camp, qu'une école de droit public; les satellites +des monarques étrangers, loin de mettre aucun obstacle à l'exécution de +ce projet, volent au-devant de nous, non pour nous repousser, mais pour +nous écouter. + +Il est fâcheux que la vérité et le bon sens démentent ces magnifiques +prédictions; il est dans la nature des choses que la marche de la +raison soit lentement progressive. Le gouvernement le plus vicieux +trouve un puissant appui dans les préjugés, dans les habitudes, dans +l'éducation des peuples. Le despotisme même déprave l'esprit des hommes +jusqu'à s'en faire adorer, et jusqu'à rendre la liberté suspecte et +effrayante au premier abord. La plus extravagante idée qui puisse +naître dans la tète d'un politique est de croire qu'il suffise à un +peuple d'entrer à main armée chez un peuple étranger, pour lui faire +adopter ses lois et sa constitution. Personne n'aime les missionnaires +armés; et le premier conseil que donnent la nature et la prudence, +c'est de les repousser comme des ennemis. J'ai dit qu'une telle +invasion pourrait réveiller l'idée de l'embrasement du Palatinat et des +dernières guerres, plus facilement qu'elle ne ferait germer des idées +constitutionnelles, parce que la masse du peuple, dans ces contrées, +connaît mieux ces faits que notre Constitution. Les récits des hommes +éclairés qui les connaissent démentent tout ce qu'on nous raconte de +l'ardeur avec laquelle elles soupirent après notre Constitution et nos +armées. Avant que les effets de notre révolution se fassent sentir chez +les nations étrangères, il faut qu'elle soit consolidée. Vouloir leur +donner la liberté avant de l'avoir nous-mêmes conquise, c'est assurer à +la fois notre servitude et celle du monde entier; c'est se former des +choses une idée exagérée et absurde, de penser que, dès le moment où un +peuple se donne une Constitution, tous les autres répondent au même +instant à ce signal. L'exemple de l'Amérique, que vous avez cité, +aurait-il suffi pour briser nos fers, si le temps et le concours des +plus heureuses circonstances n'avaient amené insensiblement cette +révolution? La déclaration des droits n'est point la lumière du soleil +qui éclaire au même instant tous les hommes; ce n'est point la foudre +qui frappe en même temps tous les trônes. Il est plus facile de +l'écrire sur le papier ou de la graver sur l'airain, que de rétablir +dans le coeur des hommes ses sacrés caractères effacés par l'ignorance, +par les passions et par le despotisme. Que dis-je? N'est-elle pas tous +les jours méconnue, foulée aux pieds, ignorée même parmi vous qui +l'avez promulguée? L'égalité des droits est-elle ailleurs que dans les +principes de notre charte constitutionnelle? Le despotisme, +l'aristocratie ressuscitée sous des formes nouvelles, ne relève-t-elle +pas sa tête hideuse? N'opprime-t-elle pas encore la faiblesse, la +vertu, l'innocence, au nom des lois et de la liberté même? La +Constitution, que l'on dit fille de la Déclaration des Droits, +ressemble-t-elle si fort à sa mère? Que dis-je? Cette vierge, jadis +rayonnante d'une beauté céleste, est-elle encore semblable à elle-même? +N'est-elle pas sortie meurtrie et souillée des mains impures de cette +coalition qui trouble et tyrannise aujourd'hui la France, et à qui il +ne manque, pour consommer ses funestes projets, que l'adoption des +mesures perfides que je combats en ce moment? Comment donc pouvez-vous +croire qu'elle opérera, dans le moment même que nos ennemis intérieurs +auront marqué pour la guerre, les prodiges qu'elle n'a pu encore opérer +parmi nous? + +Je suis loin de prétendre que notre révolution n'influera pas dans la +suite sur le sort du globe, plus tôt même que les apparences actuelles +ne semblent l'annoncer. A. Dieu ne plaise que je renonce à une si douce +espérance! Mais je dis que ce ne sera pas aujourd'hui; je dis que cela +n'est pas du moins prouvé, et que, dans le doute, il ne faut pas +hasarder notre liberté; je dis que, dans tous les temps, pour exécuter +une telle entreprise avec succès, il faudrait le vouloir, et que le +gouvernement qui en serait chargé, que ses principaux agents ne le +veulent pas, et qu'ils l'ont hautement déclaré. + +Enfin, voulez-vous un contre-poison sûr à toutes les illusions que l'on +vous présente? Réfléchissez seulement sur la marche naturelle des +révolutions. Dans des Etats constitués, comme presque tous les pays de +l'Europe, il y a trois puissances: le monarque, les aristocrates et le +peuple, ou plutôt le peuple est nul. S'il arrive une révolution dans ce +pays, elle ne peut être que graduelle; elle commence par les nobles, +par le clergé, par les riches, et le peuple les soutient lorsque son +intérêt s'accorde avec le leur pour résister à la puissance dominante, +qui est celle du monarque. C'est ainsi que parmi vous ce sont les +parlements, les nobles, le clergé, les riches, qui ont donné le branle +à la révolution; ensuite le peuple a paru. Ils s'en sont repentis, ou +du moins ils ont voulu arrêter la révolution, lorsqu'ils ont vu que le +peuple pouvait recouvrer sa souveraineté; mais ce sont eux qui l'ont +commencée; et, sans leur résistance et leurs faux calculs, la nation +serait encore sous le joug du despotisme. D'après cette vérité +historique et morale, vous pouvez juger à quel point vous devez compter +sur les nations de l'Europe en général; car, chez elles, loin de donner +le signal de l'insurrection, les aristocrates, avertis par notre +exemple même, tout aussi ennemis du peuple et de l'égalité que les +nôtres, se sont ligués comme eux avec le gouvernement, pour retenir le +peuple dans l'ignorance et dans les fers, et pour échapper à la +déclaration des droits. Ne nous objectez pas les mouvements qui +s'annoncent dans quelques parties des Etats de Léopold, et +particulièrement dans le Brabant; car ces mouvements sont absolument +indépendants de notre révolution et de nos principes actuels. La +révolution du Brabant avait commencé avant la nôtre; elle fut arrêtée +par les intrigues de la cour de Vienne, secondées par les agents de +celle de France; elle est près de reprendre son cours aujourd'hui, mais +par l'influence, par le pouvoir, par les richesses des aristocrates, et +surtout du clergé qui l'avait commencée, il y a un siècle, entre les +Pays-Bas autrichiens et nous, comme il y a un siècle entre le peuple +des frontières de vos provinces du Nord et celui de la capitale. Votre +organisation civile du clergé et l'ensemble de votre Constitution +proposés brusquement aux Brabançons suffiraient pour raffermir la +puissance de Léopold; ce peuple est condamné par l'empire de la +superstition et de l'habitude à passer par l'aristocratie pour arriver +à la liberté. + +Comment peut-on, sur des calculs aussi incertains que ceux-là, +compromettre les destinées de la France et de tous les peuples? + +Je ne connais rien d'aussi léger que l'opinion de M. Brissot à cet +égard, si ce n'est l'effervescence philanthropique _de M. Anacharsis +Cloots_. Je réfuterai en passant, et par un seul mot, le discours +étincelant de M. Anacharsis Cloots; je me contenterai de lui citer un +trait de ce sage de la Grèce, de ce philosophe voyageur dont il a +emprunté le nom. C'est, je crois, cet Anacharsis grec qui se moquait +d'un astronome qui, en considérant le ciel avec trop d'attention, était +tombé dans une fosse qu'il n'avait point aperçue sur la terre. Eh bien! +l'Anacharsis moderne, en voyant dans le soleil _des taches pareilles à +celles de notre Constitution_* [*Discours prononcé par M. Cloots à la +Société des Amis de la Constitution. (_Note de Robespierre_.).], en +voyant descendre du ciel l'ange de la liberté pour se mettre à la tète +de nos légions, et exterminer, par leurs bras, tous les tyrans de +l'univers, n'a pas vu sous ses pieds un précipice où l'on veut +entraîner le peuple français. Puisque _l'orateur du genre humain_ pense +que la destinée de l'univers est liée à celle de la France, qu'il +défende avec plus de réflexion les intérêts de ses clients, ou qu'il +craigne que le genre humain ne lui retire sa procuration. + +Laissez donc, laissez toutes ces trompeuses déclamations, ne nous +présentez pas l'image touchante du bonheur, pour nous entraîner dans +des maux réels; donnez-nous moins de descriptions agréables, et de plus +sages conseils. + +Vous pouvez même vous dispenser d'entrer dans de si longs détails, sur +les ressources, sur les intérêts, sur les passions des princes et des +gouvernements actuels de l'Europe. Vous m'avez reproché de ne les avoir +pas assez longuement discutés. Non. Je n'en ferai rien encore, 1° parce +que ce n'est point sur de pareilles conjectures, toujours incertaines +de leur nature, que je veux asseoir le salut de la patrie; 2° parce que +celui qui va jusqu'à dire que toutes les puissances de l'Europe ne +pourraient pas, de concert avec nos ennemis intérieurs, entretenir une +armée pour favoriser le système d'intrigue dont j'ai parlé, avance une +proposition qui ne mérite pas d'être réfutée; 3° enfin, parce que ce +n'est point là le noeud de la question. Car je soutiens et je prouverai +que, soit que la cour et la coalition qui la dirige fassent une guerre +sérieuse, soit qu'elles s'en tiennent aux préparatifs et aux menaces, +elles auront toujours avancé le succès de leurs véritables projets. + +Epargnez-vous donc au moins toutes les contradictions que votre système +présente à chaque instant: ne nous dites pas tantôt qu'il ne s'agit que +d'aller donner la chasse à 20 ou 30 lieues _aux chevaliers de +Coblentz_, et de revenir triomphants, tantôt qu'il ne s'agit de rien +moins que de briser les fers des nations. Ne nous dites pas tantôt que +tous les princes de l'Europe demeureront spectateurs indifférents do +nos démêlés avec les émigrés et de nos incursions sur le territoire +germanique, tantôt que nous renverserons le gouvernement de tous ces +princes. + +Mais j'adopte votre hypothèse favorite, et j'en tire un raisonnement +auquel je défie tous les partisans de votre système de répondre d'une +manière satisfaisante. Je leur propose ce dilemme: ou bien nous pouvons +craindre l'intervention des puissances étrangères, et alors tous vos +calculs sont en défaut, ou bien les puissances étrangères ne se +mêleront en aucune manière de votre expédition; dans ce dernier cas, la +France n'a donc d'autre ennemi à craindre que cette poignée +d'aristocrates émigrés auxquels elle faisait à peine attention il y a +quelque temps: or, prétendez-vous que cette puissance doive nous +alarmer? et, si elle était redoutable, ne serait-ce pas évidemment par +l'appui gue lui prêteraient nos ennemis intérieurs pour lesquels vous +n'avez nulle défiance? Tout vous prouve donc que cette guerre ridicule +est une intrigue de la cour et des factions qui nous déchirent; leur +déclarer la guerre sur la foi de la cour, violer le territoire +étranger, qu'est-ce autre chose que seconder leurs vues? Traiter comme +une puissance rivale des criminels qu'il suffit de flétrir, de juger, +de punir par contumace; nommer pour les combattre des maréchaux de +France extraordinaires contre les lois, affecter d'étaler aux yeux de +l'univers Lafayette tout entier, qu'est-ce autre chose que leur donner +une illustration, une importance qu'ils désirent, et qui convient aux +ennemis du dedans qui les favorisent? La cour et les factieux ont sans +doute des raisons d'adopter ce plan: quelles peuvent être les noires? +_L'honneur du nom Français_, dites-vous. Juste ciel! La nation +française déshonorée par cette tourbe de fugitifs aussi ridicules +qu'impuissants, qu'elle peut dépouiller de leurs biens, et marquer, aux +yeux de l'univers du sceau du crime et de la trahison! Ah! la honte +consiste à être trompé par les artifices grossiers des ennemis de notre +liberté. La magnanimité, la sagesse, la liberté, le bonheur, la vertu, +voilà notre honneur. Celui que vous voulez ressusciter est l'ami, le +soutien du despotisme; c'est l'honneur des héros de l'aristocratie, de +tous les tyrans, c'est l'honneur du crime, c'est un être bizarre que je +croirais né de je ne sais quelle union monstrueuse du vice et de la +vertu, mais qui s'est rangé du parti du premier pour égorger sa mère; +il est proscrit de la terre de la liberté; laissez cet honneur, ou +reléguez-le au delà du Rhin; qu'il aille chercher un asile dans le +coeur ou dans la tête des princes et des chevaliers de Coblentz. + +Est-ce donc avec cette légèreté qu'il faut traiter des plus grands +intérêts de l'Etat? + +Avant de vous égarer dans la politique et dans les Etats des princes de +l'Europe, commencez par ramener vos regards sur votre position +intérieure; remettez l'ordre chez vous avant de porter la liberté +ailleurs. Mais vous prétendez que ce soin ne doit pas même vous +occuper, comme si les règles ordinaires du bon sens n'étaient pas +faites pour les grands politiques. Remettre l'ordre dans les finances, +en arrêter la déprédation, armer le peuple et les gardes nationaux, +faire tout ce que le gouvernement a voulu empêcher jusqu'ici, pour ne +redouter ni les attaques de nos ennemis, ni les intrigues +ministérielles, ranimer par des lois bienfaisantes, par un caractère +soutenu d'énergie, de dignité, de sagesse, l'esprit public et l'horreur +de la tyrannie, qui seule peut nous rendre invincibles contre tous nos +ennemis, tout cela ne sont que des idées ridicules; la guerre, la +guerre, dès que la cour la demande; ce parti dispense de tout autre +soin, on est quitte envers le peuple dès qu'on lui donne la guerre; la +guerre contre les justiciables de la cour nationale, ou contre des +princes allemands; confiance, idolâtrie pour les ennemis du dedans. +Mais que dis-je? En avons-nous, des ennemis du dedans? Non, vous n'en +connaissez pas, vous ne connaissez que Coblentz. N'avez-vous pas dit +que le siège du mal est à Coblentz? Il n'est donc pas à Paris? Il n'y a +donc aucune relation entre Coblentz et un autre lieu qui n'est pas loin +de nous? Quoi! vous osez dire que ce qui a fait rétrograder la +révolution, c'est la peur qu'inspirent à la nation les aristocrates +fugitifs qu'elle a toujours méprisés; et vous attendez de cette nation +des prodiges de tous les genres! Apprenez donc qu'au jugement de tous +les Français éclairés, le véritable Coblentz est en France, que celui +de l'évêque de Trêves n'est que l'un des ressorts d'une conspiration +profonde tramée contre la liberté, dont le foyer, dont le centre, dont +les chefs sont au milieu de nous. Si vous ignorez tout cela, vous êtes +étranger à tout ce qui se passe dans ce pays-ci. Si vous le savez, +pourquoi le niez-vous? pourquoi détourner l'attention publique de nos +ennemis les plus redoutables, pour la fixer sur d'autres objets, pour +nous conduire dans le piège où ils nous attendent? + +D'autres personnes, sentant vivement la profondeur de nos maux, et +connaissant leur véritable cause, se trompent évidemment sur le remède. +Dans une espèce de désespoir, ils veulent se précipiter sur la guerre +étrangère, comme s'ils espéraient que le mouvement seul de la guerre +nous rendra la vie, ou que de la confusion générale sortiront enfin +l'ordre et la liberté. Ils commettent la plus funeste des erreurs, +parce qu'ils ne discernent pas les circonstances et confondent des +idées absolument distinctes. II est dans les révolutions des mouvements +contraires et des mouvements favorables à la liberté, comme il est dans +les maladies des crises salutaires et des crises mortelles. + +Les mouvements favorables sont ceux qui sont dirigés directement contre +les tyrans, comme l'insurrection des Américains, ou comme celle du 14 +juillet; mais la guerre au dehors, provoquée, dirigée par le +gouvernement dans les circonstances où nous sommes, est un mouvement à +contre-sens, c'est une crise qui peut conduire à la mort du corps +politique. Une telle guerre ne peut que donner le change à l'opinion +publique, faire diversion aux justes inquiétudes de la nation, et +prévenir la crise favorable que les attentats des ennemis de la liberté +auraient pu amener. C'est sous ce rapport que j'ai d'abord développé +les inconvénients de la guerre. Pendant la guerre étrangère, le peuple, +comme je l'ai déjà dit, distrait par les événements militaires des +délibérations politiques qui intéressent les bases essentielles de sa +liberté, prête une attention moins sérieuse aux sourdes manoeuvres des +intrigants qui les minent, du pouvoir exécutif qui les ébranle, à la +faiblesse ou à la corruption des représentants qui ne les défendent +pas. Cette politique fut connue de tout temps, et, quoi qu'en ait dit +M. Brissot, il est applicable et frappant l'exemple des aristocrates de +Rome que j'ai cité; quand le peuple réclamait ses droits contre les +usurpations du sénat et des patriciens, le sénat déclarait la guerre, +et le peuple, oubliant ses droits et ses outrages, ne s'occupait que de +la guerre, laissait au sénat son empire, et préparait de nouveaux +triomphes aux patriciens. La guerre est bonne pour les officiers +militaires, pour les ambitieux, pour les agioteurs qui spéculent sur +ces sortes d'événements; elle est bonne pour les ministres, dont elle +couvre les opérations d'un voile plus épais et presque sacré; elle est +bonne pour la cour, elle est bonne pour le pouvoir exécutif dont elle +augmente l'autorité, la popularité, l'ascendant; elle est bonne pour la +coalition des nobles, des intrigants, des modérés, qui gouvernent la +France. Cette faction peut placer ses héros et ses membres à la tête de +l'armée; la cour peut confier les forces de l'Etat aux hommes qui +peuvent la servir dans l'occasion avec d'autant plus de succès qu'on +leur aura travaillé une espèce de réputation de patriotisme; ils +gagneront les coeurs et la confiance des soldats pour les attacher plus +fortement à la cause du royalisme et du modérantisme; voilà la seule +espèce de séduction que je craigne pour les soldats: ce n'est pas sur +une désertion ouverte et volontaire de la cause publique qu'il faut me +rassurer. Tel homme qui aurait horreur de trahir la patrie peut être +conduit par des chefs adroits à porter le fer dans te sein des +meilleurs citoyens; le mot perfide de républicain et de factieux, +inventé par la secte des ennemis hypocrites de la Constitution, peut +armer l'ignorance trompée contre la cause du peuple. Or, la destruction +du parti patriotique est le grand objet de tous leurs complots; dès +qu'une fois ils l'ont anéanti, que reste-t-il, si ce n'est la +servitude? Ce n'est pas une contre-révolution que je crains; ce sont +les progrès des faux principes, de l'idolâtrie, et la perte de l'esprit +public. Or, croyez-vous que ce soit un médiocre avantage pour la cour +et pour le parti dont je parle, de cantonner les soldats, de les +camper, de les diviser en corps d'armée, de les isoler des citoyens, +pour substituer insensiblement, sous les noms imposants de discipline +militaire et d'honneur, l'esprit d'obéissance aveugle et absolue, +l'ancien esprit militaire enfin, à l'amour de la liberté, aux +sentiments populaires qui étaient entretenus par leur communication +avec le peuple? Quoique l'esprit de l'armée soit encore bon en général, +devez-vous vous dissimuler que l'intrigue et la suggestion ont obtenu +des succès dans plusieurs corps, et qu'il n'est plus entièrement ce +qu'il était dans les premiers jours de la révolution? Ne craignez-vous +pas le système constamment suivi depuis si longtemps, de ramener +l'armée au pur amour des rois, et de la purger de l'esprit patriotique, +qu'on a toujours paru regarder comme une peste qui la désolait? +Voyez-vous sans quelque inquiétude le voyage du ministre et la +nomination de tel général fameux par les désastres des régiments les +plus patriotes? Comptez-vous pour rien le droit de vie et de mort +arbitraire dont la loi va investir nos patriciens militaires, dès le +moment où la nation sera constituée en guerre? Comptez-vous pour rien +l'autorité de la police qu'elle remet aux chefs militaires dans toutes +nos villes frontières? A-t-on répondu à tous ces faits par la +dissertation sur la dictature des Romains, et par le parallèle de César +avec nos généraux? On a dit que la guerre en imposerait aux +aristocrates du dedans, et tarirait la source de leurs manoeuvres; +point du tout, ils devinent trop bien les intentions de leurs amis +secrets pour en redouter l'issue; ils n'en seront que plus actifs à +poursuivre la guerre sourde qu'ils peuvent nous faire impunément, en +semant la division, le fanatisme, et en dépravant l'opinion. C'est +surtout alors que le parti modéré, revêtu des livrées du patriotisme, +dont les chefs sont les artisans de cette trame, déploiera toute sa +sinistre influence; c'est alors qu'au nom du salut public, ils +imposeront silence à quiconque oserait élever quelques soupçons sur la +conduite ou sur les intentions des agents du pouvoir exécutif, sur +lequel il reposera, des généraux qui seront devenus, comme lui, +l'espoir et l'idole de la nation; si l'un de ces généraux est destiné à +remporter quelque succès apparent, qui, je crois, ne sera pas fort +meurtrier pour les émigrants, ni fatal à leurs protecteurs, quel +ascendant ne donnera-l-il pas à son parti? quels services ne +pourra-t-il pas rendre à la cour? C'est alors qu'on fera une guerre +plus sérieuse aux véritables amis de la liberté, et que le système +perfide de l'égoïsme et de l'intrigue triomphera. L'esprit public une +fois corrompu, alors jusqu'où le pouvoir exécutif et les factieux qui +le serviront ne pourront-ils pas pousser leurs usurpations? Il n'aura +pas besoin de compromettre le succès de ses projets par une +précipitation imprudente; il ne se pressera pas peut-être de proposer +le plan de transaction dont on a déjà parlé: soit qu'il tienne à +celui-là, soit qu'il en adopte un autre, que ne peut-il attendre du +temps, de la langueur, de l'ignorance, des divisions intestines, des +manoeuvres de la nombreuse cohorte de ses affidés dans le Corps +législatif, de tous les ressorts enfin qu'il prépare depuis si +longtemps? + +Nos généraux, dites-vous, ne nous trahiront pas; et si nous étions +trahis, tant mieux! Je ne vous dirai pas que je trouve singulier ce +goût pour la trahison; car je suis en cela parfaitement de votre avis. +Oui, nos ennemis sont trop habiles pour nous trahir ouvertement, comme +vous l'entendez; l'espèce de trahison que nous avons à redouter, je +viens de vous la développer, celle-là n'avertit point la vigilance +publique; elle prolonge le sommeil du peuple jusqu'au moment où on +l'enchaîne; celle-là ne laisse aucune ressource; celle-là,... tous ceux +qui endorment le peuple en favorisent le succès; et remarquez bien que, +pour y parvenir, il n'est pas même nécessaire de faire sérieusement la +guerre; il suffit de nous constituer sur le pied de guerre; il suffit +de nous entretenir de l'idée d'une guerre étrangère: n'en recueillît-on +d'autre avantage que les millions qu'on se fait compter d'avance, on +n'aurait pas tout à fait perdu sa peine. Ces 20 millions, surtout dans +le moment où nous sommes, ont au moins autant de valeur que les +adresses patriotiques où l'on prêche au peuple la confiance et la +guerre. + +Je décourage la nation, dites-vous; non, je l'éclaire; éclairer des +hommes libres, c'est réveiller leur courage, c'est empêcher que leur +courage même ne devienne l'écueil de leur liberté; et n'eussé-je fait +autre chose que de dévoiler tant de pièges, que de réfuter tant de +fausses idées et de mauvais principes, que d'arrêter les élans d'un +enthousiasme dangereux, j'aurais avancé l'esprit public et servi la +patrie. + +Vous avez dit encore que j'avais outragé les Français en doutant de +leur courage et de leur amour pour la liberté. Non, ce n'est point le +courage des Français dont je me méfie, c'est la perfidie de leurs +ennemis que je crains; que la tyrannie les attaque ouvertement, ils +seront invincibles; mais le courage est inutile contre l'intrigue. + +Vous avez été étonné, avez-vous dit, d'entendre un défenseur du peuple +calomnier et avilir le peuple. Certes, je ne m'attendais pas à un +pareil reproche. D'abord, apprenez que je ne suis point le défenseur du +peuple; jamais je n'ai prétendu à ce titre fastueux; je suis du peuple, +je n'ai jamais été que cela, je ne veux être que cela; je méprise +quiconque a la prétention d'être quelque chose de plus. S'il faut dire +plus, j'avouerai que je n'ai jamais compris pourquoi on donnait des +noms pompeux à la fidélité constante de ceux qui n'ont point trahi sa +cause; serait-ce un moyen de ménager une excuse à ceux qui +l'abandonnent, en présentant la conduite contraire comme un effort +d'héroïsme et de vertu? Non, ce n'est rien de tout cela; ce n'est que +le résultat naturel du caractère de tout homme qui n'est point dégradé. +L'amour de la justice, de l'humanité, de la liberté, est une passion +comme une autre; quand elle est dominante, on lui sacrifie tout; quand +on a ouvert son âme à des passions d'une autre espèce, comme à la soif +de l'or ou des honneurs, on leur immole tout, et la gloire, et la +justice, et l'humanité, et le peuple, et la patrie. Voilà tout le +secret du coeur humain; voilà toute la différence qui existe entre le +crime et la probité, entre les tyrans et les bienfaiteurs de leur pays. + +Que dois-je donc répondre au reproche d'avoir avili et calomnié le +peuple? Non, on n'avilit point ce qu'on aime, on ne se calomnie pas +soi-même. + +J'ai avili le peuple! Il est vrai que je ne sais point le flatter pour +le perdre; que j'ignore l'art de le conduire au précipice par des +routes semées de fleurs: mais en revanche, c'est moi qui sus déplaire à +tous ceux qui ne sont pas peuple, en défendant, presque seul, les +droits des citoyens les plus pauvres et les plus malheureux contre la +majorité des législateurs; c'est moi qui opposai constamment la +déclaration des droits à toutes ces distinctions calculées sur la +quotité des impositions, qui laissaient une distance entre des citoyens +et des citoyens; c'est moi qui défendis, non seulement les droits du +peuple, mais son caractère et ses vertus; qui soutins contre l'orgueil +et les préjugés que les vices ennemis de l'humanité et de l'ordre +social allaient toujours en décroissant, avec les besoins factices et +l'égoïsme, depuis le trône jusqu'à la chaumière; c'est moi qui +consentis à paraître exagéré, opiniâtre, orgueilleux même, pour être +juste. + +Le vrai moyen de témoigner son respect pour le peuple n'est point de +l'endormir en lui vantant sa force et sa liberté, c'est de le défendre, +c'est de le prémunir contre ses propres défauts; car le peuple même en +a. _Le peuple est là_, est dans ce sens un mot très dangereux. Personne +ne nous a donné une plus juste idée du peuple que Rousseau, parce que +personne ne l'a plus aimé. "Le peuple veut toujours le bien, mais il ne +le voit pas toujours." Pour compléter la théorie des principes des +gouvernements, il suffirait d'ajouter: les mandataires du peuple voient +souvent le bien, mais ils ne le veulent pas toujours. Le peuple veut le +bien, parce que le bien public est son intérêt, parce que les bonnes +lois sont sa sauvegarde; ses mandataires ne le veulent pas toujours, +parce qu'ils se forment un intérêt séparé du sien, et qu'ils veulent +tourner l'autorité qu'il leur confie au profit de leur orgueil. Lisez +ce que Rousseau a écrit du gouvernement représentatif, et vous jugerez +si le peuple peut dormir impunément. Le peuple cependant sent plus +vivement et voit mieux tout ce qui tient aux premiers principes de la +justice et de l'humanité que la plupart de ceux qui se séparent de lui; +et son bon sens à cet égard est souvent supérieur à l'esprit des +habiles gens; mais il n'a pas la même aptitude à démêler les détours de +la politique artificieuse qu'ils emploient pour le tromper et pour +l'asservir, et sa bonté naturelle le dispose à être la dupe des +charlatans politiques. Ceux-ci le savent bien, et ils en profitent. + +Lorsqu'il s'éveille et déploie sa force et sa majesté, ce qui arrive +une fois dans des siècles, tout plie devant lui; le despotisme se +prosterne contre terre, et contrefait le mort, comme un animal lâche et +féroce à l'aspect du lion; mais bientôt il se relève; il se rapproche +du peuple d'un air caressant; il substitue la ruse à la force; on le +croit converti; on a entendu sortir de sa bouche le mot de liberté: le +peuple s'abandonne à la joie, à l'enthousiasme; on accumule entre ses +mains des trésors immenses, on lui livre la fortune publique; on lui +donne une puissance colossale; il peut offrir des appâts irrésistibles +à l'ambition et à la cupidité de ses partisans, quand le peuple ne peut +payer ses serviteurs que de son estime. Bientôt quiconque a des talents +avec des vices lui appartient; il suit constamment un plan d'intrigue +et de séduction; il s'attache surtout à corrompre l'opinion publique; +il réveille les anciens préjugés, les anciennes habitudes qui ne sont +point encore effacées; il entretient la dépravation des moeurs qui ne +sont point encore régénérées; il étouffe le germe des vertus nouvelles; +la horde innombrable de ses esclaves ambitieux répand partout de +fausses maximes; on ne prêche plus aux citoyens que le repos et la +confiance; le mot de liberté passe presque pour un cri de sédition; on +persécute, on calomnie ses plus zélés défenseurs; on cherche à égarer, +à séduire, ou à maîtriser les délégués du peuple; des hommes usurpent +sa confiance pour vendre ses droits, et jouissent en paix des fruits de +leurs forfaits. Ils auront des imitateurs qui, en les combattant, +n'aspireront qu'à les remplacer. Les intrigants et les partis se +pressent comme les flots de la mer. Le peuple ne reconnaît les traîtres +que lorsqu'ils lui ont déjà fait assez de mal pour le braver +impunément. A chaque atteinte portée à sa liberté, on l'éblouit par des +prétextes spécieux, on le séduit par des actes de patriotisme +illusoires, on trompe son zèle et on égare son opinion par le jeu de +tous les ressorts de l'intrigue et du gouvernement, on le rassure en +lui rappelant sa force et sa puissance. Le moment arrive où la division +règne partout, où tous les pièges des tyrans sont tendus, où la ligue +de tous les ennemis de l'égalité est entièrement formée, où les +dépositaires de l'autorité publique en sont les chefs, où la portion +des citoyens qui a le plus d'influence par ses lumières et par sa +fortune est prête à se ranger de leur parti. + +Voilà la nation placée entre la servitude et la guerre civile. On avait +montré au peuple l'insurrection comme un remède; mais ce remède extrême +est-il même possible? Il est impossible que toutes les parties d'un +empire, ainsi divisé, se soulèvent à la fois; et toute insurrection +partielle est regardée comme un acte de révolte; la loi la punit, et la +loi serait entre les mains des conspirateurs. Si le peuple est +souverain, il ne peut exercer sa souveraineté, il ne peut se réunir +tout entier, et la loi déclare qu'aucune section du peuple ne peut pas +même délibérer. Que dis-je? Alors l'opinion, la pensée ne serait pas +même libre. Les écrivains seraient vendus au gouvernement; les +défenseurs de la liberté qui oseraient encore élever la voix ne +seraient regardés que comme des séditieux; car la sédition est tout +signe d'existence qui déplaît au plus fort; ils boiraient la ciguë, +comme Socrate, ou ils expireraient sous le glaive de la tyrannie, comme +Sydney, ou ils se déchireraient les entrailles, comme Caton. Ce tableau +effrayant peut-il s'appliquer exactement à notre situation? Non; nous +ne sommes pas encore arrivés à ce dernier terme de l'opprobre et du +malheur où conduisent la crédulité des peuples et la perfidie des +tyrans. On veut nous y mener; nous avons déjà fait peut-être d'assez +grands pas vers ce but; mais nous en sommes encore à une assez grande +distance; la liberté triomphera, je l'espère, je n'en doute pas même; +mais c'est à condition que nous adopterons tôt ou tard, et le plus tôt +possible, les principes et le caractère des hommes libres, que nous +fermerons l'oreille à la voix des sirènes qui nous attire vers les +écueils du despotisme, que nous ne continuerons pas de courir, comme un +troupeau stupide, dans la route par laquelle on cherche à nous conduire +à l'esclavage ou à la mort. + +J'ai dévoilé une partie des projets de nos ennemis; car je ne doute pas +qu'ils ne recèlent encore des profondeurs que nous ne pouvons sonder; +j'ai indiqué nos véritables dangers et la véritable cause de nos maux: +c'est dans la nature de cette cause qu'il faut puiser le remède, c'est +elle qui doit déterminer la conduite des représentants du peuple. + +Il resterait bien des choses à dire sur celte matière, qui renferme +tout ce qui peut intéresser la cause de la liberté; mais j'ai déjà +occupé trop longtemps les moments de la société: si elle me l'ordonne, +je remplirai cette tâche dans une autre séance. + + +(La Société a ordonné l'impression de ce discours et invité M. +Robespierre à lui communiquer le reste de ses vues.) + + + + * * * * * * * * * + + + +_Suite du discours de Maximilien Robespierre sur la guerre prononcé +a la société des amis de la constitution le 11 janvier 1792, l'an +quatrième de la révolution_ (11 janvier 1792) + + + +Est-il vrai qu'une nouvelle jonglerie ministérielle ait donné le change +aux amis de la liberté sur le véritable objet des projets de ses +ennemis? Est-il vrai qu'une proclamation illusoire émanée du Comité des +Tuileries ait suffi pour renverser en un moment nos principes, et nous +faire perdre de vue toutes les vérités dont l'évidence nous avait +frappés? Est-il vrai que les tyrans de la France aient eu quelque +raison de croire que les citoyens, dont ils feignent de redouter +l'énergie, ne sont que des êtres faibles et versatiles, qui +applaudissent tour à tour au mensonge et à la vérité; qui, changeant du +jour au lendemain de sentiments et de systèmes, leur laissent tous les +moyens d'exécuter impunément le plan de conspiration qu'ils suivent +avec autant de constance que d'activité? Non; je vais vous prouver, du +moins, que les nouvelles ruses de nos ennemis intérieurs confirment +notre système: on s'épargnerait à cet égard beaucoup de discussions, si +l'on voulait ne jamais sortir du véritable état de la question. + +Toute celle où je vais entrer n'aura d'autre but que d'y ramener encore +une fois mes adversaires. + +Est-il question de savoir si la guerre doit être offensive ou +défensive; si la guerre offensive a plus ou moins d'inconvénients; si +la guerre doit être faite dans quinze jours ou dans six mois? Point du +tout; il s'agit, comme nous l'avons prouvé, de connaître la trame +ourdie par les ennemis intérieurs de notre liberté qui nous suscitent +la guerre, et de choisir les moyens les plus propres à les déjouer. +Pourquoi jeter un voile sur cet objet essentiel? Pourquoi n'oser +effleurer tant d'ennemis puissants, qu'il faut démasquer et combattre? +Pourquoi prêcher la confiance lorsqu'elle est impossible? Je demande +aussi la guerre; mais je dirai à qui et comment il faut la faire. + +Tout le monde paraît convenir qu'il existe en France une faction +puissante qui dirige les démarches du pouvoir exécutif, pour relever la +puissance ministérielle sur les ruines de la souveraineté nationale: on +a nommé les chefs de cette cabale; on a développé leur projet; la +France entière a connu, par une fatale expérience, leur caractère et +leurs principes. J'ai aussi examiné leur système; j'ai vu, dans la +conduite de la cour, un plan constamment suivi d'anéantir les droits du +peuple, et de renverser, autant qu'il était en elle, l'ouvrage de la +révolution: elle a proposé la guerre, j'ai rapporté cette mesure à son +système; je n'ai pas cru qu'elle voulût perdre les émigrés, détrôner +leurs protecteurs, les princes étrangers, qui faisaient cause commune +avec elle, et professaient pour elle un attachement exclusif, au moment +où elle était en guerre avec le peuple français; leur langage, leur +conduite étaient trop grossièrement concertés avec elle; les rebelles +étaient trop évidemment ses satellites et ses amis; elle avait trop +constamment favorisé leurs efforts et leur insolence; elle venait au +moment de leur accorder des preuves éclatantes de protection, en les +dérobant au décret porté contre eux par l'Assemblée nationale; elle +avait accordé en même temps la même faveur à des ennemis intérieurs +encore plus dangereux; tout annonçait aux yeux les moins clairvoyants +le projet formé par elle de troubler la France au dedans en la faisant +menacer au dehors, pour reprendre au sein du désordre et de la terreur +une puissance fatale à la liberté naissante. + +Les intentions de la cour étant évidemment suspectes, quel parti +fallait-il prendre sur la proposition de la guerre? Applaudir, adorer, +prêcher la confiance, et donner des millions? Non; il fallait +l'examiner scrupuleusement, en pénétrer les motifs, en prévoir les +conséquences, faire un retour sur soi-même, et prendre les mesures les +plus propres à déconcerter les desseins des ennemis de la liberté, en +assurant le salut de l'Etat. + +Tel est l'esprit que j'ai porté dans cette discussion: j'ai mieux aimé +la traiter sous ce point de vue, que de présenter le tableau brillant +des avantages et des merveilles d'une guerre terminée par une +révolution universelle; la conduite de celte guerre était entre les +mains de la cour; la cour ne pouvait la regarder que comme un moyen de +parvenir à son but; j'ai prouvé que, pour atteindre ce but, elle +n'avait pas même besoin de faire actuellement la guerre, et d'entrer en +campagne; qu'il lui suffisait de la faire désirer, de la faire regarder +comme nécessaire, et de se faire autoriser à en ordonner actuellement +tous les préparatifs. + +Rassembler une grande force sous ses drapeaux; cantonner et camper les +soldats, pour les ramener plus facilement à l'idolâtrie pour le chef +suprême de l'armée, et à l'obéissance passive, en les séparant du +peuple, et en les occupant uniquement d'idées militaires; donner une +grande importance et une grande autorité aux généraux jugés les plus +propres à exciter l'enthousiasme des citoyens armés et à servir la +cour; augmenter l'ascendant du pouvoir exécutif, qui se déploie +particulièrement lorsqu'il paraît chargé de veiller à la défense de +l'Etat; détourner le peuple du soin de ses affaires domestiques, pour +l'occuper de sa sûreté extérieure; faire triompher la cause du +royalisme, du modérantisme, du machiavélisme, dont les chefs sont des +patriciens militaires; préparer ainsi au ministère et à sa faction les +moyens d'étendre de jour en jour ses usurpations sur l'autorité +nationale et sur la liberté, voilà l'intérêt suprême de la cour et du +ministère. Or, cet intérêt était satisfait, leur but était rempli, dès +le moment où l'on adoptait leurs propositions de guerre. + +C'est dans cette situation que l'on vient nous présenter je ne sais +quelle proclamation affichée partout, où l'on défend toute incursion +jusqu'au 15 janvier; des actes de certains princes allemands, qui +assurent qu'ils ont pris les mesures nécessaires pour dissiper les +rassemblements qui pouvaient nous alarmer. Le roi, dit-on, va sans +doute vous annoncer que les puissances ont fait cesser tous les +prétextes de guerre; donc la cour ne veut pas la guerre... Eh quoi! +sommes-nous donc encore assez novices pour être toujours dupes de tous +les subterfuges par lesquels une politique perfide cherche à nous +tromper? Et quel que soit le motif qui l'ait déterminée à ces actes +extérieurs, ne voyez-vous pas qu'ils prouvent la nécessité de se tenir +en garde contre les pièges qu'elle vous a tendus? Quel est l'intérêt de +la cour, si ce n'est de vous rassurer sur ses intentions perverses? Et +ne suffit-il pas que l'empressement avec lequel elle avait ouvertement +demandé la guerre, et fait prêcher la guerre par tous ses organes, ait +excité la défiance des citoyens, pour qu'elle prenne aujourd'hui le +parti de faire croire qu'elle ne veut pas la guerre? Que diriez-vous, +vous qui faites dépendre vos opinions de toutes ces apparences +trompeuses et contradictoires, qu'on ne cesse de nous présenter pour +tenir l'opinion en suspens; que diriez-vous, si elle n'avait d'autre +but que de se faire envoyer par l'Assemblée nationale un second message +qui la presserait de faire, le plus tôt possible, cette guerre qu'elle +désire, de manière qu'en la déclarant elle ne parût que céder au voeu +des représentants de la nation? + +Il est vrai que cette conjecture vraisemblable peut être effacée par +une autre qui ne l'est pas moins, mais qui ne serait pas plus favorable +au système que je combats: c'est celle que mes adversaires adoptent +eux-mêmes quand ils supposent que la cour ne veut pas actuellement +commencer la guerre, et qu'elle a intérêt de la différer quelque temps. +Cette intention est possible encore; elle peut même se concilier +naturellement avec celle que je viens de développer: mais cela même est +un des inconvénients attachés au parti que vous prenez de vous livrer à +des projets de guerre avec un gouvernement tel que le vôtre. Cela +prouve que vous deviez déconcerter ses vues pernicieuses par des +mesures d'une nature différente, comme je le ferai voir dans la suite; +c'est une nouvelle preuve que tous vos raisonnements portent à faux, +quand vous parlez toujours de la guerre, comme si elle devait être +faite et conduite par le peuple français en personne, et comme si nos +ennemis intérieurs n'étaient pour rien dans tout cela. + +Au lieu de débiter avec emphase tant de lieux communs sur les effets +miraculeux de la déclaration des droits, et sur la conquête de la +liberté du monde; au lieu de nous réciter les exploits des peuples qui +ont conquis la leur en combattant contre leurs propres tyrans, il +fallait calculer les circonstances où nous sommes, et les effets de +notre Constitution. N'est-ce pas au pouvoir exécutif seul qu'elle donne +le droit de proposer la guerre, d'en faire les préparatifs, de la +diriger, de la suspendre, de la ralentir, de l'accélérer, de choisir le +moment et de régler les moyens de la faire? Comment briserez-vous +toutes ces entraves? Renverserez-vous cette même Constitution, lors +même que jusqu'ici vous n'avez pu déployer assez d'énergie pour la +faire exécuter? D'ailleurs, qu'opposeriez-vous à tant de motifs +spécieux que le pouvoir exécutif vous présentera? Que lui +répondrez-vous, quand il vous dira, quand les princes étrangers vous +prouveront, par des actes authentiques, qu'ils auront dissipé les +rassemblements, qu'ils auront pris toutes les mesures nécessaires pour +les mettre hors d'état de tenter contre vous aucun projet hostile? Quel +prétexte légitime vous restera-t-il, lorsqu'ils vous auront donné la +satisfaction que le pouvoir exécutif exigeait au nom de la nation? Il +est vrai que bientôt on pourra recommencer sourdement les mêmes +manoeuvres; il est vrai que l'on pourra ménager un moment favorable +pour renouveler vos alarmes, et pour entreprendre une guerre sérieuse +ou simulée, dirigée par notre gouvernement même; mais, avant que cette +nouvelle intrigue éclate, comment la prouverez-vous? quels moyens +aurez-vous d'agir? L'un veut attaquer les émigrés et les princes +allemands; les autres veulent déclarer la guerre à Léopold; d'autres +veulent qu'elle commence demain; d'autres consentent à attendre que les +préparatifs soient faits, ou que l'hiver soit passé; d'autres enfin +s'en rapportent au patriotisme du ministre, et à la sagesse du pouvoir +exécutif, pour lesquels ils prétendent que nous devons avoir une pleine +confiance. Mais au milieu de toutes ces opinions diverses, ce sera +toujours le pouvoir exécutif seul qui décidera; c'est la nature de la +chose qui le veut; c'était à vous à ne pas vous engager dans un système +qui entraîne nécessairement tous ces inconvénients, et qui nous met à +la merci de la cour et du ministère. Mais quoi! ne voyez-vous pas que +le pouvoir exécutif recueille déjà les fruits de l'adresse avec +laquelle il vous a attiré dans ses pièges? Vous demandez s'il veut la +guerre, quand il fera la guerre; que lui importe? que vous importe à +vous-même? Il jouit déjà des avantages de la guerre; et il est vrai de +dire, en ce sens, que la guerre est déjà commencée par vous. N'a-t-il +pas déjà rassemblé des armées dont il dispose? N'a-t-il pas déjà reçu +des preuves solennelles de confiance et d'idolâtrie de la part de nos +représentants? N'a-t-il pas obtenu des millions, dans le moment où la +corruption est la plus dangereuse ennemie de la liberté? N'a-t-il pas +fait violer nos lois et remporté une victoire sur nos principes, en +faisant donner à deux de ses généraux des honneurs extraordinaires et +anticipés, qui ne retracent que l'esprit et les préjugés de l'ancien +régime? Un autre n'a-t-il pas obtenu le commandement de nos armées, +dont les fonctions sacrées et délicates qu'il venait de quitter, dont +la Constitution l'écartait? N'a-t-on pas vu le président du Corps +législatif prodiguant à cet individu des hommages que l'on pourrait à +peine accorder impunément aux libérateurs de leur pays, donner à la +nation le dangereux exemple du plus ridicule engouement? N'a-t-on pas +vu un homme destiné dès longtemps à l'exécution des desseins de la +cour, célèbre par la pertinacité avec laquelle il a suivi le projet +ambitieux d'attacher à sa personne la multitude des citoyens armés, +provoquer et recevoir sur son passage des honneurs qui étaient autant +d'insultes aux mânes des patriotes immolés au champ de la fédération, à +ceux des soldats égorgés à Nancy, autant d'outrages à la liberté et à +la patrie, autant de sinistres témoignages des erreurs de l'opinion et +de la faiblesse de l'esprit public, autant d'effrayants pronostics des +maux que nous pouvons craindre de l'influence d'une coalition qui a +déjà porté tant de coups mortels à notre Constitution? La violation des +principes sur lesquels la liberté repose, la décadence de l'esprit +public, sont des calamités plus terribles que la perte d'une bataille, +et elles sont le premier fruit du plan ministériel que j'ai combattu. +Que peut-on attendre pour l'esprit public d'une guerre commencée sous +de tels auspices? Les victoires mêmes de nos généraux seraient plus +funestes que nos défaites mêmes. Oui, quelle que soit l'issue de ce +plan, elle ne peut qu'être fatale. Les émigrés prennent-ils le parti de +se dissiper sans retour? ce qui serait l'hypothèse la plus favorable et +la moins vraisemblable. Toute la gloire en appartient à la cour et à +ses partisans; et dès lors ils écrasent le Corps législatif de leur +ascendant; environnés des forces immenses qu'ils ont rassemblées, +objets de l'enthousiasme et de la confiance universelle, ils peuvent +poursuivre avec une incroyable facilité le projet de relever +insensiblement leur puissance sur les débris de la liberté faible et +mal affermie. Les apparences de paix, qu'ils semblent nous présenter, +ne sont-elles qu'un jeu perfide concerté avec nos ennemis extérieurs, +soit pour calmer les inquiétudes des patriotes, en cachant leur ardeur +pour la guerre, soit pour la différer à une époque plus favorable? + +Leur faut-il encore quelque délai pour mieux préparer le succès de la +grande conspiration qu'ils méditent? Enfin, ne veulent-ils que sonder +les esprits et épier l'occasion, pour s'arrêter à celui de tous les +plans contraires à la liberté que les circonstances leur permettront +d'adopter avec plus de succès? Quel que puisse être le résultat de +toutes ces combinaisons, il est un point incontestable: c'est qu'il +tient au parti imprudent qu'on a pris, qu'on semble vouloir soutenir, +au refus de vouloir reconnaître de bonne foi les desseins de nos +ennemis, et de les déconcerter par les moyens convenables. Ces moyens, +quels sont-ils? + +Avant de les indiquer, je veux m'armer de l'autorité de l'Assemblée +nationale, qui avait elle-même reconnu d'abord la nécessité de prendre +des mesures d'une nature différente de celles qu'on a proposées depuis, +parce que cette circonstance est propre à répandre une nouvelle lumière +sur la question, et à mettre dans un jour plus grand la politique du +parti contraire à la cause du peuple. + +Celles qu'elle avait adoptées tendaient, non à faire la guerre, que les +intrigues de la cour nous préparaient depuis longtemps, mais à la +prévenir; je parle du premier décret sur les émigrés, dont la sagesse +et l'utilité ont été attestées par le _veto_. Le plan de la cour +exigeait le _veto_, parce que la cour voulait la guerre: la même raison +imposait à l'Assemblée nationale la nécessité d'une résolution +contraire, aussi sage et plus vigoureuse que le premier décret. Je +dirai tout à l'heure quelle était cette résolution. L'Assemblée +nationale ne l'a point prise; elle s'est laissé engager dans les +défilés où le pouvoir exécutif voulait l'amener; un de ces hommes qui +cachaient, sous le voile du patriotisme, les intentions les plus +favorables pour la cause du pouvoir exécutif, l'a entraînée, par tous +ces moyens plausibles et artificieux qui subjuguent la crédulité de +beaucoup de patriotes, à proposer elle-même des mesures hostiles contre +les petits princes d'Allemagne. + +La cour a saisi, comme de raison, cette ouverture avec avidité; +l'ancien ministre de la guerre, trop décrié, s'est retiré; on en a +montré un nouveau, qui a débuté par des démonstrations incroyables de +patriotisme. Ensuite, on est venu annoncer des mesures de guerre; le +_veto_ a été oublié, et même approuvé; le seul parti sage que l'on +pouvait prendre a été perdu de vue; on est tombé aux genoux du ministre +et du roi; l'abandon, l'enthousiasme, l'engouement est devenu le +sentiment dominant; tous les actes subséquents ont eu pour but de le +faire passer dans l'âme de tous les Français; la guerre, la confiance +dans les agents de la cour a été le mot de ralliement, répété par tous +les échos de la cour et du ministère; le ministre même avait osé se +permettre des insinuations calomnieuses contre ceux qui démentiraient +ce langage; et si nous avions eu la faiblesse de céder ici aux conseils +timides qui nous imposaient le silence sur une si grande question, ce +penchant funeste n'eût pas même été balancé par le plus léger +contrepoids, et on eût été dispensé de prendre les nouveaux détours +qu'on emploie, qu'on emploiera encore pour nous tromper. + +Cependant, voyez quels avantages celte conduite donnait à la cour; ce +n'était point assez de paralyser le Corps législatif, de contredire le +voeu du peuple impunément, et, de l'aveu du peuple même, de prendre sur +l'Assemblée nationale un fatal ascendant, et de paraître, aux yeux de +la nation, l'arbitre des destinées de l'Etat; elle parvenait à son but +favori, de s'entourer d'une grande force publique à ses ordres, et de +nous constituer en état de guerre, sans exciter la défiance, sans +trahir ses désirs et son secret, en paraissant se rendre au voeu de +l'Assemblée nationale. La protection constante que le ministère avait +accordée aux émigrations et aux émigrants; son attention à favoriser la +sortie des armes et de notre numéraire; son silence imperturbable sur +tout ce qui se passait depuis deux ans chez les princes étrangers; le +concert ardent qui régnait entre lui et les cours de l'Europe; le refus +constant de se rendre aux plaintes de tous les départements qui +demandaient des armes pour les gardes nationales; tous les faits qui +annonçaient le projet de nous placer entre la crainte d'une guerre +extérieure et le sentiment de notre faiblesse intérieure, entre la +guerre civile et une attaque étrangère, pour nous amener à une honteuse +capitulation sur la liberté; enfin, le _veto_ contre le décret qui +rompait toutes ces mesures; et ensuite, la proposition dés mesures de +guerre contre ceux que l'on protégeait; c'est en vain que le concours +de toutes ces circonstances révélait aux hommes les moins clairvoyants +le secret de la cour, annonçait qu'elle était enfin parvenue, par des +routes détournées, au grand but de toutes ses manoeuvres, qui était la +guerre simulée ou sérieuse. On oubliait que c'était elle qui nous +l'avait suscitée; pour la remercier de son zèle à la proposer, on la +félicitait du succès de ses propres perfidies, et on semblait craindre +que le peuple ne fût ni assez confiant, ni assez aveugle. Tels sont les +dangers auxquels la bonne foi des députés du peuple est exposée, que, +guidée par le même sentiment de patriotisme, et dans la même affaire, +la majorité de nos représentants, après avoir rendu un décret pour +prévenir la guerre préparée par nos ennemis du dedans, inclinait +elle-même à la guerre, lorsque ceux-ci venaient la provoquer, et +prenait des mains du pouvoir exécutif le poison pour nous le présenter, +parce que le pouvoir exécutif ne lui avait pas permis d'appliquer le +remède. + +Que fallait-il donc faire, et que peut-on faire encore? Il fallait +persister dans la première mesure, puisque le salut de l'Etat +l'exigeait, et que le voeu de la nation la réclamait, puisque la +conduite contraire compromettait la liberté et l'autorité des +représentants. Il fallait maintenir la Constitution, qui refuse +formellement au pouvoir exécutif le droit d'anéantir d'une manière +absolue les décrets du Corps législatif, et surtout de lui ôter le +pouvoir de sauver l'Etat. A qui appartient-il de défendre les principes +de la Constitution attaqués? Quel en est l'interprète légitime, si ce +ne sont les représentants du peuple, à moins qu'on n'aime mieux dire +que c'est le peuple lui-même? Or, je pense que les intrigants de la +cour et tous les ennemis du peuple n'aimeraient pas mieux son tribunal +que celui de ses délégués. Le Corps législatif pouvait donc, il devait +déclarer le _veto_ contraire au salut du peuple et à la Constitution. +Ce coup de vigueur eût étourdi la cour; il eût déconcerté la ligue de +nos ennemis, et épouvanté tous les tyrans. Vous auriez vu ceux qui +veulent entraîner dans le même précipice et le peuple et le monarque, +perdre aussi toute leur audace et toutes leurs ressources, qui ne sont +fondées que sur l'influence de leur parti dans l'Assemblée nationale; +ils n'auraient osé tenter contre elle une lutte inutile et terrible; +ou, s'ils l'avaient osé, le voeu public hautement prononcé, l'intérêt +public, l'indignation qu'inspirait l'audace des rebelles, et la +protection qui leur était donnée, le génie de la nation enfin éveillé +dans cette occasion heureuse, par la vertu des représentants autant que +par l'intérêt suprême du salut public, aurait assuré la victoire à +l'Assemblée nationale, et cette victoire eût été celle de la raison et +de la liberté: c'était là une de ces occasions uniques dans l'histoire +des révolutions que la Providence présente aux hommes, et qu'ils ne +peuvent négliger impunément; puisque enfin il faut que tôt ou tard le +combat s'engage entre la cour et l'Assemblée nationale, ou plutôt +puisque dès longtemps il s'est engagé entre l'une et l'autre un combat +à mort, il fallait saisir ce moment; alors nous n'aurions pas eu à +craindre de voir le pouvoir exécutif avilir et maîtriser nos +représentants, les condamner à une honteuse inaction, ou ne leur délier +les mains que pour augmenter sa puissance, et favoriser ses vues +secrètes; dès lors nous n'aurions pas été menacés du malheur de voir +tous les efforts du patriotisme échouer contre la puissance active de +l'intrigue, et contre la force d'inertie, de l'ignorance, de la +faiblesse et de la lâcheté. + +Ce qu'on a pu faire alors, peut-on le faire encore? Peut-être avec +moins d'avantage et de facilité: ce n'est pas que les représentants du +peuple n'aient toujours le droit de le sauver; ce n'est pas qu'ils +puissent jamais renoncer à ce droit; ce n'est pas que je ne pense +encore qu'ils ont assez de crédit auprès de lui pour lui faire +connaître son véritable intérêt, quand c'est de bonne foi qu'ils le +défendent, et même que le bon sens du peuple éclairé par cet intérêt +sacré n'aille quelquefois plus loin à cet égard que la sagacité même de +ses représentants; je pense même que l'opinion publique sur les causes +et sur le but de la guerre proposée s'est déjà assez clairement +manifestée pour faire pressentir que le peuple désire de voir +l'Assemblée nationale revenir à une résolution plus utile à ses +intérêts, et moins favorable aux projets criminels de ses ennemis. +Cependant je ne me dissimule pas que ce parti pourrait rencontrer des +difficultés d'un autre genre; que les hommes reviennent difficilement +sur leurs premières démarches; que quelquefois même, à force d'avoir +raison, on devient insupportable et presque suspect; et qu'en demeurant +toujours invariablement attaché à la vérité et aux seuls principes qui +puissent sauver la patrie, on s'expose aux attaques de tous les sages, +de tous les modérés, de tous ces mortels privilégiés qui savent +concilier la vérité avec le mensonge, la liberté avec la tyrannie, le +vice avec la vertu. + +Je me garderai donc bien de proposer ce parti sévère, de déployer cette +raideur inflexible; je transige, je demande à capituler. + +Je ne m'occuperai donc pas de ce _veto_ lancé, au nom du roi, par des +hommes qui se soucient fort peu du roi, mais qui détestent le peuple, +et voudraient se baigner dans le sang des patriotes, pour régner... +Mais je dis que dans la position où ce _veto_ et les faits qui l'ont +suivi ont mis l'Assemblée nationale et la nation, il ne reste plus +qu'un moyen de salut paisible et constitutionnel; c'est que l'Assemblée +législative reprenne un caractère d'autant plus imposant qu'elle a +jusqu'ici laissé plus d'avantages aux ministres et à leurs valets; +c'est qu'elle comprenne que ses ennemis, comme ceux du peuple, sont les +ennemis de l'égalité; que le seul ami, le seul soutien de la liberté, +c'est le peuple; c'est qu'elle soit fière et inexorable pour les +ministres et pour la cour, sensible et respectueuse pour le peuple; +c'est qu'elle se hâte de porter les lois que sollicite l'intérêt des +citoyens les plus malheureux, et que repoussent l'orgueil et la +cupidité de ceux que l'on appelait grands; c'est qu'elle se hâte de +faire droit sur les plaintes du peuple, que l'Assemblée constituante a +trop négligées; c'est qu'elle oppose au pouvoir de l'intrigue, de l'or, +de la force, de la corruption, la puissance de la justice, de +l'humanité, de la vertu; c'est qu'elle use des moyens immenses qui sont +entre ses mains de remonter l'esprit public et la chaleur du +patriotisme au degré des premiers jours où la liberté fut conquise pour +un moment, l'esprit public sans lequel la liberté n'est qu'un mot, avec +lequel toutes les puissances étrangères et intérieures viendront se +briser contre les bases de la Constitution française. Je ne citerai +qu'un exemple: on travaille votre armée; si vous êtes là-dessus dans +une profonde sécurité, si tout ce qui se passe depuis quelque temps, si +les voyages mêmes et les cajoleries de votre nouveau ministre ne vous +sont pas suspectes, vous vous trompez cruellement; on lui donne des +chefs propres à la ramener aux vils sentiments du royalisme et de +l'idolâtrie, sous les spécieux prétextes de l'ordre, de l'honneur et de +la monarchie. Eh bien! déployez votre autorité législative, pour rendre +aux soldats des avantages que les principes de la Constitution, +d'accord avec la discipline militaire, leur assuraient, et que +l'intérêt des patriciens militaires de l'Assemblée constituante leur a +ravis; consultez le code militaire et vos principes, et l'armée est au +peuple et à vous... Je n'en dirai pas davantage... On sait assez, sans +que je le dise, par quels moyens les représentants du peuple peuvent le +servir, l'honorer, l'élever à la hauteur de la liberté, et forcer +l'orgueil et tous les vices à baisser devant lui un front respectueux. +Chacun sent que si l'Assemblée nationale déploie ce caractère, nous +n'aurons plus d'ennemis. Ce serait donc en vain que mes adversaires +voudraient rejeter ces moyens-là, sous le prétexte qu'ils seraient trop +simples, trop généreux: on ne se dispense pas de remplir un devoir +sacré, en cherchant à donner à la place un supplément illusoire et +pernicieux. Lorsqu'un malade capricieux refuse un remède salutaire, et +puis un autre, et qu'il dit: "je veux guérir avec du poison", s'il +meurt, ce n'est point au remède qu'il faut s'en prendre, c'est au +malade. Que, réveillé, encouragé par l'énergie de ses représentants, le +peuple reprenne cette attitude qui fit un moment trembler tous ses +oppresseurs; domptons nos ennemis du dedans; guerre aux conspirateurs +et au despotisme, et ensuite marchons à Léopold; marchons à tous les +tyrans de la terre: c'est à cette condition qu'un nouvel orateur, qui, +à la dernière séance, a soutenu mes principes, en prétendant qu'il les +combattait, a demandé la guerre; c'est à cette condition, et non au cri +de guerre et aux lieux communs sur la guerre, dès longtemps appréciés +par cette Assemblée, qu'il a dû les applaudissements dont il a été +honoré. + +C'est à cette condition que moi-même je demande à grands cris la +guerre. Que dis-je? Je vais bien plus loin que mes adversaires +eux-mêmes; car si cette condition n'est pas remplie, je demande encore +la guerre; je la demande, non comme un acte de sagesse, non comme une +résolution raisonnable, mais comme la ressource du désespoir; je la +demande à une autre condition, qui, sans doute, est convenue entre +nous; car je ne pense pas que les avocats de la guerre aient voulu nous +tromper; je la demande telle qu'ils nous la dépeignent; je la demande +telle que le génie de la liberté la déclarerait, telle que le peuple +français la ferait lui-même, et non telle que de vils intrigants +pourraient la désirer et telle que des ministres et des généraux, même +patriotes, pourraient nous la faire. + +Français! hommes du 14 juillet, qui sûtes conquérir la liberté sans +guide et sans maître, venez, formons cette armée qui doit affranchir +l'univers. Où est-il le général, qui, imperturbable défenseur des +droits du peuple, éternel ennemi des tyrans, ne respira jamais l'air +empoisonné des cours, dont la vertu austère est attestée par la haine +et par la disgrâce de la cour, ce général, dont les mains, pures du +sang innocent et des dons honteux du despotisme, sont dignes de porter +devant nous l'étendard sacré de la liberté? Où est-il, ce nouveau +Caton, ce troisième Brutus, ce héros encore inconnu? Qu'il se +reconnaisse à ces traits; qu'il vienne; mettons-le à notre tête... Où +est-il? Où sont-ils ces héros, qui, au 14 juillet, trompant l'espoir +des tyrans, déposèrent leurs armes aux pieds de la patrie alarmée? +Soldats de Château-Vieux, approchez, venez guider nos efforts +victorieux... Où êtes-vous?... Hélas! on arracherait plutôt sa proie à +la mort, qu'au despotisme ses victimes! Citoyens, qui, les premiers, +signalâtes votre courage devant les murs de la Bastille, venez, la +patrie, la liberté vous appelle aux premiers rangs. Hélas! on ne vous +trouve nulle part; la misère, la persécution, la haine de nos despotes +nouveaux vous a dispersés. Venez, du moins, soldats de tous ces corps +immortels qui ont déployé le plus ardent amour pour la cause du peuple. +Quoi! le despotisme que vous aviez vaincu vous a punis de votre civisme +et de votre victoire; quoi! frappés de cent mille ordres arbitraires et +impies, cent mille soldats, l'espoir de la liberté, sans vengeance, +sans état et sans pain, expient le tort d'avoir trahi le crime pour +servir la vertu! Vous ne combattez pas non plus avec nous, citoyens, +victimes d'une loi sanguinaire, qui parut trop douce encore à tous ces +tyrans qui se dispensèrent de l'observer pour vous égorger plus +promptement. Ah! qu'avaient fait ces femmes, ces enfants massacrés? Les +criminels tout-puissants ont-ils peur aussi des femmes et des enfants? +Citoyens du Comtat, de cette cité malheureuse, qui crut qu'on pouvait +impunément réclamer le droit d'être Français et libres; vous qui +pérîtes sous les coups des assassins, outragés par nos tyrans; vous qui +languissez dans les fers où ils vous ont plongés, vous ne viendrez +point avec nous: vous ne viendrez pas non plus, citoyens infortunés et +vertueux, qui dans tant de provinces avez succombé sous les coups du +fanatisme, de l'aristocratie et de la perfidie! Ah! Dieu! que de +victimes, et toujours dans le peuple, toujours parmi les plus généreux +patriotes, quand les conspirateurs puissants respirent et triomphent! + +Venez au moins, gardes nationales qui vous êtes spécialement dévouées à +la défense de nos frontières dans cette guerre dont une cour perfide +nous menace, venez. Quoi! vous n'êtes point encore armés? Quoi! depuis +deux ans vous demandez des armes, et vous n'en avez pas? Que dis-je? On +vous a refusé des habits, on vous condamne à errer sans but, de +contrées en contrées, objet des mépris du ministère et de la risée des +patriciens insolents qui vous passent en revue, pour jouir de votre +détresse. N'importe, venez; nous confondrons nos fortunes pour vous +acheter des armes; nous combattrons tout nus, comme les Américains... +venez. Mais attendrons-nous, pour renverser les trônes des despotes de +l'Europe, attendrons-nous les ordres du bureau de la guerre? +Consulterons-nous, pour cette noble entreprise, le génie de la liberté +ou l'esprit de la cour? Serons-nous guidés par ces mêmes patriciens, +ses éternels favoris, dans la guerre déclarée au milieu de nous, entre +la noblesse et le peuple? Non. Marchons nous-mêmes à Léopold; ne +prenons conseil que de nous-mêmes. Mais, quoi! voilà tous les orateurs +de la guerre qui m'arrêtent; voilà M. Brissot qui me dit qu'il faut que +M. _le comte de Narbonne_ conduise toute cette affaire; qu'il faut +marcher sous les ordres de M. _le marquis de la Fayette_... que c'est +au pouvoir exécutif qu'il appartient de mener la nation à la victoire +et à la liberté. Ah! Français! ce seul mot a rompu tout le charme; il +anéantit tous mes projets. Adieu la liberté des peuples! Si tous les +sceptres des princes d'Allemagne sont brisés, ce ne sera point par de +telles mains. L'Espagne sera quelque temps encore l'esclave de la +superstition, du royalisme et des préjugés; le Stathouder et sa femme +ne sont point encore détrônés; Léopold continuera d'être le tyran de +l'Autriche, du Milanais, de la Toscane, et nous ne verrons point de +sitôt Caton et Cicéron remplacer au conclave le pape et les cardinaux. +Je le dis avec franchise: si la guerre, telle que je l'ai présentée, +est impraticable, si c'est la guerre de la cour, des ministres, des +patriciens, des intrigants, qu'il nous faut accepter, loin de croire à +la liberté universelle, je ne crois pas même à la vôtre; et tout ce que +nous pouvons faire de plus sage, c'est de la défendre contre la +perfidie des ennemis intérieurs, qui vous bercent de ces douces +illusions. + +Je me résume donc froidement et tristement. J'ai prouvé que la guerre +n'était entre les mains du pouvoir exécutif qu'un moyen de renverser la +Constitution, que le dénouement d'une trame profonde, ourdie pour +perdre la liberté. Favoriser ce projet de la guerre, sous quelque +prétexte que ce soit, c'est donc mal servir la cause de la liberté. +Tout le patriotisme du monde, tous les lieux communs de politique et de +morale, ne changeront point la nature des choses, ni le résultat +nécessaire de la démarche qu'on propose. Prêcher la confiance dans les +intentions du pouvoir exécutif, justifier ses agents, appeler la faveur +publique sur ses généraux, représenter la défiance _comme un état +affreux_, ou comme un moyen de _troubler le concert de deux pouvoirs et +l'ordre public_, c'était donc ôter à la liberté sa dernière ressource, +la vigilance et l'énergie de la nation. J'ai dû combattre ce système; +je l'ai fait; je n'ai voulu nuire à personne; j'ai voulu servir ma +patrie en réfutant une opinion dangereuse; je l'aurais combattue de +même, si elle eût été proposée par l'être qui m'est le plus cher. + +Dans l'horrible situation où nous ont conduits le despotisme, la +faiblesse, la légèreté et l'intrigue, je ne prends conseil que de mon +coeur et de ma conscience; je ne veux avoir d'égards que pour la +vérité, de condescendance que pour l'infortune, de respect que pour le +peuple. Je sais que des patriotes ont blâmé la franchise avec laquelle +j'ai présenté le tableau décourageant, à ce qu'ils prétendent, de notre +situation. Je ne me dissimule pas la nature de ma faute. La vérité +n'a-t-elle pas déjà trop de torts d'être la vérité? Comment lui +pardonner, lorsqu'elle vient, sous des formes austères, en nous +enlevant d'agréables erreurs, nous reprocher tacitement l'incrédulité +fatale avec laquelle on l'a trop longtemps repoussée? Est-ce pour +s'inquiéter et pour s'affliger qu'on embrasse la cause du patriotisme +et de la liberté? Pourvu que le sommeil soit doux et non interrompu, +qu'importe qu'on se réveille au bruit des chaînes de sa patrie, ou dans +le calme plus affreux de la servitude? Ne troublons donc pas le +quiétisme politique de ces heureux patriotes; mais qu'ils apprennent +que, sans perdre la tête, nous pouvons mesurer toute la profondeur de +l'abîme. Arborons la devise du palatin de Posnanie; elle est sacrée, +elle nous convient: _Je préfère les orages de la liberté au repos de +l'esclavage_. Prouvons aux tyrans de la terre que la grandeur des +dangers ne fait que redoubler notre énergie, et qu'à quelque degré que +montent leur audace et leurs forfaits, le courage des hommes libres +s'élève encore plus haut. Qu'il se forme contre la vérité des ligues +nouvelles, elles disparaîtront; la vérité aura seulement une plus +grande multitude d'insectes à écraser sous sa massue. Si le moment de +la liberté n'était pas encore arrivé, nous aurions le courage patient +de l'attendre; si celte génération n'était destinée qu'à s'agiter dans +la fange des vices où le despotisme l'a plongée; si le théâtre de notre +révolution ne devait montrer aux yeux de l'univers que les préjugés aux +prises avec les préjugés, les passions avec les passions, l'orgueil +avec l'orgueil, l'égoïsme avec l'égoïsme, la perfidie avec la perfidie, +la génération naissante, plus pure, plus fidèle aux lois sacrées de la +nature, commencera à purifier cette terre souillée par le crime; elle +apportera, non la paix du despotisme, ni les honteuses agitations de +l'intrigue, mais le feu sacré de la liberté, et le glaive exterminateur +des tyrans; c'est elle qui relèvera le trône du peuple, dressera des +autels à la vertu, brisera le piédestal du charlatanisme, et renversera +tous les monuments du vice et de la servitude. Doux et tendre espoir de +l'humanité, postérité naissante, tu ne nous es point étrangère; c'est +pour toi que nous affrontons tous les coups de la tyrannie; c'est ton +bonheur qui est le prix de nos pénibles combats: découragés souvent par +les objets qui nous environnent, nous sentons le besoin de nous élancer +dans ton sein; c'est à toi que nous confions le soin d'achever notre +ouvrage, et la destinée de toutes les générations d'hommes qui doivent +sortir du néant! Que le mensonge et le vice s'écartent à ton aspect; +que les premières leçons de l'amour maternel te préparent aux vertus +des hommes libres; qu'au lieu des chants empoisonnés de la volupté, +retentissent à tes oreilles les cris touchants et terribles des +victimes du despotisme; que les noms des martyrs de la liberté occupent +dans ta mémoire la place qu'avaient usurpée dans la nôtre ceux des +héros de l'imposture et de l'aristocratie; que tes premiers spectacles +soient le champ de la fédération inondé du sang des plus vertueux +citoyens; que ton imagination ardente et sensible erre au milieu des +cadavres des soldats de Château-Vieux, sur ces galères horribles où le +despotisme s'obstine à retenir les malheureux que réclament le peuple +et la liberté; que ta première passion soit le mépris des traîtres et +la haine des tyrans; que ta devise soit: Protection, amour, +bienveillance pour les malheureux, guerre éternelle aux oppresseurs! +Postérité naissante, hâte-toi de croître et d'amener les jours de +l'égalité, de la justice et du bonheur! + + + + * * * * * * * * * + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Discours par Maximilien Robespierre -- +5 Fevrier 1791-11 Janvier 1792, by Maximilien Robespierre + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DISCOURS PAR ROBESPIERRE, 1791-92 *** + +***** This file should be named 29775-8.txt or 29775-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/9/7/7/29775/ + +Produced by Daniel Fromont + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/29775-8.zip b/29775-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..3160a73 --- /dev/null +++ b/29775-8.zip diff --git a/29775-h.zip b/29775-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..2b1f47d --- /dev/null +++ b/29775-h.zip diff --git a/29775-h/29775-h.htm b/29775-h/29775-h.htm new file mode 100644 index 0000000..c50599a --- /dev/null +++ b/29775-h/29775-h.htm @@ -0,0 +1,6065 @@ +<!DOCTYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<HTML> +<HEAD> + +<META HTTP-EQUIV="Content-Type" CONTENT="text/html; charset=iso-8859-1"> + +<TITLE> +The Project Gutenberg E-text of Discours par Maximilien Robespierre — 5 Fevrier 1791-11 Janvier 1792, +by Maximilien Robespierre +</TITLE> + +<STYLE TYPE="text/css"> +BODY { color: Black; + background: White; + margin-right: 10%; + margin-left: 10%; + font-family: "Times New Roman", serif; + text-align: justify } + +P {text-indent: 4% } + +P.noindent {text-indent: 0% } + +P.poem {text-indent: 0%; + margin-left: 10%; + font-size: small } + +P.letter {text-indent: 0%; + font-size: small ; + margin-left: 10% ; + margin-right: 10% } + +P.footnote {font-size: small ; + text-indent: 0% ; + margin-left: 0% ; + margin-right: 0% } + +P.transnote {font-size: small ; + text-indent: 0% ; + margin-left: 0% ; + margin-right: 0% } + +P.intro {font-size: 80%; + text-indent: 0% ; + margin-left: 10% ; + margin-right: 10% } + +P.finis { font-size: larger ; + text-align: center ; + text-indent: 0% ; + margin-left: 0% ; + margin-right: 0% } + +</STYLE> + +</HEAD> + +<BODY> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Discours par Maximilien Robespierre -- 5 +Fevrier 1791-11 Janvier 1792, by Maximilien Robespierre + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Discours par Maximilien Robespierre -- 5 Fevrier 1791-11 Janvier 1792 + +Author: Maximilien Robespierre + +Release Date: August 23, 2009 [EBook #29775] +[Last updated: January 25, 2014] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DISCOURS PAR ROBESPIERRE, 1791-92 *** + + + + +Produced by Daniel Fromont + + + + + +</pre> + + +<BR><BR> + +<H1 ALIGN="center"> +Discours par Maximilien Robespierre —<BR> 5 Fevrier 1791-11 Janvier 1792 +</H1> + +<H4 ALIGN="center"> +(1758-1794) +</H4> + +<BR><BR> + +<H4 ALIGN="center"> +Note: texte en français moderne établi par Charles Vellay +</H4> + +<BR><BR><BR> + +<P CLASS="noindent"> +<I>Principes de réorganisation des jurés et réfutation du système proposé +par M, Duport au nom des Comités de judicature et de constitution, par +Maximilien Robespierre, député du Pas-de-Calais à l'Assemblée +nationale</I> (<A HREF="#17910205">5 février 1791</A>) +</P> + +<P CLASS="noindent"> +<I>Discours sur la liberté de la presse, prononcé à la Société des Amis +de la Constitution, le 11 mai 1791, par Maximilien Robespierre, député +à l'Assemblée nationale, et membre de cette Société</I> (<A HREF="#17910511">11 mai 1791</A>) +</P> + +<P CLASS="noindent"> +<I>Discours de Maximilien Robespierre à l'Assemblée nationale, sur la +réélection des membres de l'Assemblée nationale</I> (<A HREF="#17910516">16 mai 1791</A>) +</P> + +<P CLASS="noindent"> +<I>Second discours prononcé à l'Assemblée nationale, le 18 mai 1791, par +Maximilien Robespierre, député du département du Pas-de-Calais, sur la +rééligibilité des membres du Corps législatif</I> (<A HREF="#17910518">18 mai 1791</A>) +</P> + +<P CLASS="noindent"> +<I>Discours sur la peine de mort prononcé à la tribune de l'Assemblée +nationale le 30 mai 1791</I> (<A HREF="#17910530">30 mai 1791</A>) +</P> + +<P CLASS="noindent"> +<I>Discours sur la fuite du Roi</I> prononcé par Robespierre le 21 juin 1791 +aux Jacobins (<A HREF="#17910621">21 juin 1791</A>) +</P> + +<P CLASS="noindent"> +<I>Discours sur l'inviolabilité royale</I> prononcé par Robespierre à +l'Assemblée constituante le 14 juillet 1791 (<A HREF="#17910714">14 juillet 1791</A>) +</P> + +<P CLASS="noindent"> +<I>Discours par Maximilien Robespierre à l'Assemblée nationale sur la +nécessité de révoquer les décrets qui attachent l'exercice des droits +du citoyen à la contribution du marc d'argent, ou d'un nombre déterminé +de journées d'ouvriers</I> (<A HREF="#17910811">11 août 1791</A>) +</P> + +<P CLASS="noindent"> +<I>Discours sur la guerre, prononcé à la Société des Amis de la +Constitution, le 2 Janvier 1792, an quatrième de la Révolution</I> (<A HREF="#17920102">2 +janvier 1792</A>) +</P> + +<P CLASS="noindent"> +<I>Suite du discours de Maximilien Robespierre sur la guerre prononcé a +la société des amis de la constitution le 11 janvier 1792, l'an +quatrième de la révolution</I> (<A HREF="#17920111">11 janvier 1792</A>) +</P> + +<BR><BR> + +<HR ALIGN="center" WIDTH="80%"> + +<BR><BR> + +<A NAME="17910205"></A> +<P CLASS="intro"> +<I>Principes de réorganisation des jurés et réfutation du système proposé +par M, Duport au nom des Comités de judicature et de constitution, par +Maximilien Robespierre, député du Pas-de-Calais à l'Assemblée nationale</I> +(5 février 1791) +</P> + +<BR><BR> + +<P CLASS="noindent"> +Messieurs, +</P> + +<BR> + +<P> +Le mot de Jurés semble réveiller l'idée de l'une des institutions +sociales les plus précieuses à l'humanité: mais la chose qu'il exprime +est loin d'être universellement connue, et clairement définie; ou +plutôt, il est clair que, sous ce nom, on peut établir des choses +essentiellement différentes par leur nature et par leurs effets. La +plupart des Français n'y attachent guère aujourd'hui qu'une certaine +idée vague du système anglais, qui ne leur est point parfaitement +connu. Au reste, il nous importe bien moins de savoir ce qu'on fait +ailleurs, que de trouver ce qu'il nous convient d'établir chez nous. +Les Comités de constitution et de judicature pourraient même avoir +calqué exactement une partie du plan qu'ils vous proposent sur les +Jurés connus en Angleterre, et n'avoir encore rien fait pour le bien de +la nation; car les avantages et les vices d'une institution dépendent +presque toujours de leurs rapports avec les autres parties de la +législation, avec les usages, les moeurs d'un pays, et une foule +d'autres circonstances locales et particulières. On pourrait de plus +les avoir modifiés de telle manière, et attachés à de telles +circonstances, qu'au lieu des fruits heureux que les Anglais en +auraient recueillis, les Jurés ne produisissent chez nous que des +poisons mortels pour la liberté. Attachons-nous donc à la nature même +de la chose, au principe de toute bonne constitution judiciaire, et de +l'institution des Jurés. +</P> + +<P> +Son caractère essentiel, c'est que les citoyens soient jugés par leurs +pairs; son objet, est que les citoyens soient jugés avec plus de +justice et d'impartialité; que leurs droits soient à l'abri des coups +du despotisme judiciaire. Comparons d'abord avec ces principes le +système des Comités. C'est pour avoir de véritables jurés, que je vais +prouver qu'ils ne nous en présentent que le masque et le fantôme. +</P> + +<P> +Dans l'étendue d'un département, deux cents citoyens seront pris, +seulement, parmi ceux qui paient la contribution exigée pour être +éligibles aux places administratives. Ces deux cents éligibles seront +choisis par le procureur-général syndic de l'administration du +département. Sur ces deux cents, douze seront tirés au sort; ce sont +ces douze qui, sous le titre de jurés de jugement, décideront si le +crime a été commis, si l'accusé est coupable. Il faut observer +seulement que, sur les deux cents éligibles qui formaient la liste des +jurés, l'accusateur public et l'accusé ont également la faculté d'en +récuser chacun vingt. +</P> + +<P> +Maintenant, pour embrasser l'ensemble du système, pour en saisir +l'esprit, et en calculer les effets, il faut rapprocher de cette +organisation des jurés celle du tribunal qui doit intervenir dans les +procès criminels et prononcer la peine. +</P> + +<P> +Un tribunal criminel, unique par chaque département, composé de juges +pris à tour de rôle, et tous les trois mois, parmi les membres du +tribunal de district que renfermera le département. +</P> + +<P> +A la tête de ce tribunal, un magistrat permanent, un président, nommé +pour l'espace <I>de douze années</I>, qui, indépendamment des fonctions de +juge, est seul revêtu d'une autorité infiniment étendue, que nous +ferons connaître dans la suite. +</P> + +<P> +Contentons-nous maintenant de développer les vices cachés, pour ainsi +dire, dans la combinaison des dispositions que nous venons d'annoncer. +</P> + +<P> +Quels sont-ils, ces jurés, ces hommes appelés à décider de la +condamnation ou du salut des accusés? Deux cents citoyens choisis par +le procureur-syndic du département. Voilà donc un seul homme, un +officier d'administration maître de donner au peuple les juges qu'il +lui plaît. Voilà tout ce que le génie de la législation pouvait +inventer pour garantir les droits les plus effacés de l'homme et du +citoyen, qui aboutit à la sagesse, à la volonté, au caprice d'un +procureur-syndic. Je sais bien que, sur ces deux cents, douze seront +tirés au sort, et que l'accusé pourra en récuser vingt: mais le sort ne +pourra jamais s'exercer que sur deux cents hommes choisis par le +procureur-syndic; mais, après les récusations, il ne restera jamais que +des hommes dont le choix ne prouvera, tout au plus, que la confiance du +procureur-syndic; mais, en dernière analyse, il demeure certain que +vous abandonnez au procureur-syndic une influence aussi étrange que +redoutable sur l'honneur, sur la liberté, sur la vie, peut-être, des +citoyens. J'aurais pu observer aussi que l'effet de la faculté de +récuser, que vous donnez à l'accusé, est anéanti ou compensé par celle +que vous accordez à l'accusateur public, puisque, si d'un côté il peut +écarter les vingt jurés qui pourraient lui être les plus suspects, son +adversaire peut lui ravir, de l'autre, le même nombre de ceux en qui il +aurait le plus de confiance. +</P> + +<P> +Si un pareil pouvoir donné au procureur-syndic est, en soi, un abus +extrême, que sera-ce si nous considérons les circonstances +particulières à notre nation et à notre Révolution, les seules sans +doute qui doivent fixer nos regards! +</P> + +<P> +Dans un temps où la nation est divisée par tant d'intérêts, par tant de +factions, où elle est surtout partagée en deux grandes sections, la +majorité des citoyens, les citoyens les moins puissants, les moins +caressés par la fortune et par l'ancien gouvernement, ces citoyens que +l'on appelle peuple, que j'appelle ainsi, parce qu'il faut que je parle +la langue de mes adversaires, parce que ce nom me paraît à la fois +auguste et touchant; dans le temps, dis-je, où l'Etat est comme partagé +entre le peuple et la foule innombrable de ces hommes qui veulent, ou +rappeler les anciens abus, ou en créer de nouveaux au profit de leur +ambition et aux dépens de la liberté; dans le temps où les plus +dangereux de ses ennemis ne sont pas ceux qui se montrent à découvert, +mais ceux qui cachent leurs sinistres dispositions sous le masque du +civisme, et sous les formes de la Constitution nouvelle, n'est-il pas +possible, n'est-il pas même inévitable et conforme à l'expérience, que +l'intrigue et l'erreur portent souvent aux premières places de +l'administration des citoyens de ce caractère? Or, de tels +procureurs-syndics ne seraient-ils pas naturellement enclins à appeler +aux fonctions de jurés des hommes qui auraient adopté les mêmes +principes, et qui suivraient le même parti? Ne pourraient-ils pas même, +sans nuire à leurs vues, les entremêler, pour ainsi dire, d'un certain +nombre de ces hommes nuls et insignifiants qui appartiennent au plus +adroit et au plus puissant; et, s'ils le voulaient, ne le +pourraient-ils pas facilement? Seraient-ils réduits à chercher +longtemps deux cents de ces hommes-là dans toute l'étendue du +département? Et dès lors ne voilà-t-il pas le peuple, les patriotes les +plus zélés surtout, livrés à des juges partiaux et ennemis? Je n'en +conclurai pas qu'on se hâtera d'abord de déployer l'appareil des +jugements criminels contre ceux qui, sur un grand théâtre, auront +défendu avec éclat les droits de la nation et de l'humanité; mais je +vois les citoyens faibles et sans appui, suspects d'un trop grand +attachement à la cause populaire, persécutés au nom des lois et de +l'ordre public; je vois des réclamations vigoureuses, des actes de +résistance provoqués par de longs outrages, ou, si l'on veut, les actes +d'un patriotisme sincère, mais non encore éclairé par la connaissance +des lois nouvelles, punis comme des actes de rébellion et comme des +attentats à la sûreté publique. Je vois, dans toutes les accusations +qui auront le moindre trait aux calomnies que les ennemis de la liberté +n'ont cessé de répandre contre le peuple, les meilleurs citoyens +abandonnés à toutes les préventions, à toute la malignité hypocrite des +faux patriotes, à toutes les vengeances de l'aristocratie soupçonneuse +et irritée. +</P> + +<P> +Ce n'est pas tout: comme si ce n'était point assez de ces précautions +pour nous assurer ce malheur, les Comités ne nous proposent-ils pas +encore de restreindre la faculté d'être choisi par le procureur-syndic, +à la classe des éligibles aux administrations, c'est-à-dire des +citoyens les plus riches et les plus puissants? Est-ce donc là ce que +vous appelez être jugé par ses pairs? Ils le seront peut-être, ces +citoyens exclusivement appelés aux fonctions d'administrateurs et de +jurés; mais ils ne forment pas le quart de la nation: pour les autres, +ils le seront de fait par leurs supérieurs; leur sort sera soumis à une +classe séparée d'eux par la ligne de démarcation la plus profonde, par +toute la distance qui existe entre la puissance politique et judiciaire +et la nullité, entre la souveraineté et la sujétion, ou, si vous +voulez, la servitude. Et comment la nation retrouverait-elle là, je ne +dis pas l'égalité des droits, je ne dis pas les droits imprescriptibles +des hommes, mais ce principe fondamental de toute organisation des +jurés, ce caractère de justice et d'impartialité qui doit la +distinguer? Tous ceux qui seront hors de votre classe privilégiée ne +craindront-ils pas de trouver dans ces jurés plus de penchant à +l'indulgence, plus d'égards, plus de préventions pour les personnes de +leur état, et moins d'humanité, moins de respect pour ceux qu'ils sont +accoutumés à regarder comme d'une grande hauteur? +</P> + +<P> +Je suis bien éloigné de vouloir que les accusés soient jugés par les +tribunaux. Mais certes, je ne crains pas d'affirmer que ce système +serait beaucoup moins dangereux, beaucoup moins contraire aux principes +de la liberté que celui qu'on nous propose. Du moins, les citoyens +seraient jugés par des magistrats qu'ils auraient eux-mêmes choisis: +dans l'autre leur sort est soumis à des hommes nommés par un seul +fonctionnaire public, peut-être par leur ennemi. +</P> + +<P> +Dans le premier, l'égalité des droits est au moins respectée, puisque +tous sont jugés par ceux que tous ont choisis; mais le second distingue +la nation en deux classes, dont l'une est destinée à juger et l'autre à +être jugée; la partie la plus précieuse de la souveraineté nationale +est transportée à la minorité de la nation; la richesse devient la +seule mesure des droits du citoyen, et le peuple français est à la fois +avili et opprimé. Enfin, si le système judiciaire, que je mets en +parallèle avec celui du Comité, est défectueux, celui du Comité est +inique et monstrueux. +</P> + +<P> +Que dirai-je de cette autre disposition qui porte que les deux tiers +des jurés seront pris dans la ville où sera établi le tribunal +criminel? Que dirai-je de cette partialité injuste et injurieuse aux +citoyens des campagnes, dont il est impossible de calculer les suites +funestes? de cet oubli inconcevable des premiers principes de la raison +et de l'ordre social? +</P> + +<P> +Ces inconvénients sont si frappants que je n'ai pas même songé à +relever une atteinte directe qu'il porte aux premiers principes de +notre Constitution, en donnant le droit d'élire des fonctionnaires +publics (et quels fonctionnaires) à un autre fonctionnaire public, à un +officier que le peuple n'a pas chargé de cette mission, et dont le +pouvoir est renfermé dans les bornes des affaires de l'administration. +Défions-nous de cette tendance à investir les Directoires de toutes ces +prérogatives; elles sont autant d'attentats à l'autorité nationale et à +la liberté publique. +</P> + +<P> +Mais je n'ai encore exposé qu'une partie des dangers attachés à +l'organisation des jurés dont on nous menace: il faut les voir en +action; il faut considérer leur rapport avec ce tribunal criminel +auquel on les lie. Vous savez que ce tribunal est composé de deux juges +pris dans chaque district; mais ces juges changent tous les trois mois; +le président seul reste. Le président est nommé pour douze années; +c'est vous dire assez que ce magistrat aura une prodigieuse influence. +Mais considérez l'étendue de ses fonctions. Indépendamment de celles +qui lui sont communes avec les autres juges, de celle de tirer les +jurés au sort, de les convoquer, <I>il fera subir un interrogatoire à +l'accusé immédiatement après son arrivée; il assistera, il présidera à +toute l'instruction;</I> l'instruction finie, <I>il sera chargé encore de +diriger les jurés eux-mêmes dans l'exercice de leurs fonctions, de leur +exposer, de leur résumer l'affaire, de leur faire remarquer les +principales preuves, même de leur rappeler leur devoir</I>. +</P> + +<P> +C'en serait assez pour vous convaincre que ce président exercera une +singulière influence sur la procédure et sur le jugement des jurés. +Peut-être aussi serez-vous étonnés de ce qu'en même temps que l'on +considère cette dernière espèce de juges comme les seuls capables de +protéger suffisamment les droits de l'innocence et la liberté civile, +on les mette ainsi sous la tutelle et sous la férule d'un magistrat +nommé pour douze ans. Si on les suppose ineptes, ils verront par les +yeux du Mentor que les Comités leur donnent; si on les suppose capables +de leurs fonctions, pourquoi ne pas leur laisser cette indépendance qui +doit caractériser des juges? +</P> + +<P> +Mais ce qui achève de dévoiler l'esprit de ce système, c'est le pouvoir +indéfini et arbitraire dont le même président est investi par un autre +article. "Le Président du Tribunal criminel, dit-on en propres termes, +<I>peut prendre sur lui de faire ce qu'il croira utile</I> pour découvrir la +vérité; et la loi charge son honneur et sa conscience d'employer tous +ses efforts pour en favoriser la manifestation." +</P> + +<P> +La découverte de la vérité est un motif très beau, c'est l'objet de +toute procédure criminelle et le but de tout juge. Mais que la loi +donne vaguement au juge le pouvoir illimité de prendre sur lui tout ce +qu'il croira utile pour l'atteindre; qu'elle substitue l'honneur et la +conscience de l'homme à sa sainte autorité; qu'elle cesse de soupçonner +que son premier devoir est, au contraire, d'enchaîner les caprices et +l'ambition des hommes toujours enclins à abuser de leur pouvoir; et +qu'elle fournisse à notre président criminel un texte précis qui +favorise toutes les prétentions, qui pallie tous les écarts, qui +justifie tous les abus d'autorité, c'est un procédé absolument nouveau, +et dont les Comités nous donnent le premier exemple. +</P> + +<P> +Je ne veux point parcourir les autres vices dont leur projet est +entaché; je ne veux pas même parler des fonctions inutiles et +dangereuses du Commissaire du Roi qu'ils mêlent à toute l'instruction, +ni de l'autorité énorme qu'ils donnent à l'accusateur public, en lui +attribuant le droit de mander, de réprimander arbitrairement les juges +de paix, les officiers de police; en les mettant dans sa dépendance; en +lui conférant une puissance qui répond à celle de nos intendants et des +procureurs généraux de nos Parlements; mais comment taire ou qualifier +les dispositions par lesquelles ils remettent ensuite au Roi le pouvoir +de <I>lui donner des ordres pour la poursuite des crimes?</I> +</P> + +<P> +C'est donc en vain que vous avez retiré des mains du Commissaire du Roi +le redoutable ministère de l'accusation publique, pour le confier à un +officier nommé par le peuple; voilà que vos Comités osent vous proposer +de le remettre indirectement au Roi lui-même, c'est-à-dire de remettre +à la Cour et au Ministère la plus dangereuse influence sur le sort des +citoyens et des plus zélés partisans de la liberté; de dénaturer, de +pervertir l'institution de l'accusateur public, pour en faire un vil +instrument des agents du Pouvoir exécutif, pour avilir le peuple +lui-même, le souverain, en soumettant à leur empire le magistrat qu'il +a choisi pour poursuivre, en son nom, les délits qui troublent la +société. Eh! qui ne serait point effrayé de ces voies obliques, par +lesquelles on s'efforce sans cesse de ramener tous les jours toute la +puissance nationale dans les mains du Roi, et de nous remettre +insensiblement sous le joug d'un despotisme constitutionnel, plus +redoutable que celui sous lequel nous gémissons! +</P> + +<P> +Quel est le résultat de tout ce que nous avons dit sur les principes du +système des Comités? +</P> + +<P> +Que la place du président sera ce qu'on appelle une <I>très belle place</I> +pour celui qui aspirerait à s'asseoir sur ce trône de la Justice +criminelle; qu'en lui se concentrerait presque toute l'autorité du +tribunal; qu'il dominerait également et sur la procédure et sur les +jurés; que ces jurés eux-mêmes ne seraient que des instruments passifs +et suspects, passant, pour ainsi dire, des mains de l'officier qui les +aurait créés dans celles du président qui les dirigerait. Je vois +partout les principes de la justice et de l'égalité violés, les maximes +constitutionnelles foulées aux pieds, la liberté civile pressée, pour +ainsi dire, entre un accusateur public, un Commissaire du Roi, un +président et un procureur-syndic... J'oubliais les officiers de +maréchaussées érigés en magistrats de police; mais laissons, pour un +moment, ce système fatal qui complète le plan oppressif que nous avons +développé, qui livre brutalement la liberté des citoyens aux caprices +et aux outrages du despotisme militaire, qui semble proposé, non pour +un peuple généreux, conquérant de sa liberté, mais pour un troupeau +d'esclaves que l'on voudrait punir d'avoir un instant secoué leurs +chaînes... +</P> + +<P> +Dissipons, dans ce moment, les illusions dont les Comités semblent +couvrir leur système. Ils ne cessent de répéter qu'il existe en +Angleterre. +</P> + +<P> +Quand on veut adopter la méthode, si incertaine et si fausse, de +préférer des exemples étrangers à la raison, on devrait au moins être +exact sur les faits. Mais comment peut-on se dissimuler que le système +anglais et celui qu'on nous présente diffèrent par des circonstances +essentielles qui en changent absolument le résultat? Et d'abord, qui ne +sent pas que le système anglais présente à l'innocence une sauvegarde +qui suffirait seule pour prévenir bien des inconvénients, pour tempérer +bien des vices dans la composition des jurés? C'est la loi qui veut +l'unanimité absolue pour condamner l'accusé: or, cette loi salutaire +est précisément celle que les Comités commencent par effacer de leur +projet. +</P> + +<P> +Non contents d'avoir ainsi garanti l'innocence avant le jugement, les +lois anglaises lui ménagent une ressource puissante après la +condamnation, en donnant à un juge unique le pouvoir de venir à son +secours en soumettant l'affaire à un nouveau juré. +</P> + +<P> +Les Comités ne laissent la possibilité de réclamer la revision que dans +le cas presque chimérique où le tribunal tout entier et le Commissaire +du Roi sont unanimement d'un avis contraire à la déclaration du juré +qui a prononcé la condamnation, de manière que, suivant, dans les deux +cas, le principe diamétralement opposé à celui de la législation +anglaise, ils exigent l'unanimité lorsqu'il s'agit de secourir +l'accusé; ils en dispensent, lorsqu'il est question de le condamner. +</P> + +<P> +Mais quoi! les Anglais ont-ils lié au système de leurs jurés ce pouvoir +monstrueux de la maréchaussée? Ont-ils remis dans les mains de +l'aristocratie militaire le pouvoir de rendre et d'exécuter des +ordonnances de police; de traiter les citoyens comme suspects; de les +déclarer prévenus; de les livrer à l'accusateur public; de les envoyer +en prison; de dresser des procès-verbaux, et de faire contre eux une +procédure provisoire? Ont-ils confondu les limites de la Justice +criminelle et de la Police, pour donner à des gendarmes royaux, sous le +titre de gendarmes nationaux, le plus terrible de tous les pouvoirs? +Ah! ils ont tellement respecté les droits du citoyen, qu'ils ont +repoussé avec effroi toutes ces institutions dignes du génie du +despotisme. Tout le monde sait qu'ils ont poussé, à cet égard, les +précautions jusqu'au scrupule, et qu'ils ont mieux aimé paraître +affaiblir l'énergie et l'activité de la police, que d'exposer la +liberté civile aux vexations de ses agents. Or, croit-on que cette +différence doit être comptée pour rien? Croit-on que ce soit la même +chose de pouvoir être exposé arbitrairement à des poursuites +criminelles par une autorité essentiellement violente et despotique, ou +d'être protégé par la loi contre ces premiers dangers? +</P> + +<P> +Pouvez-vous nier encore que, malgré quelques rapports de ressemblance +presque matériels, de quelques-unes des dispositions que vous proposez +avec celles de la législation anglaise, il y a dans l'ensemble et dans +les détails de grandes nuances, qui doivent en déterminer les effets? +Mais pouvez-vous surtout vous dissimuler à quel point les vices énormes +de votre système sont liés aux circonstances politiques où nous nous +trouvons? +</P> + +<P> +Les jurés d'Angleterre ont-ils été établis, ont-ils fleuri au milieu +des troubles civils, au sein des intrigues des ennemis du peuple qui +nous environnent? Sont-ils organisés de manière à fournir à ses +oppresseurs les moyens de l'abattre, de le remettre sous le joug, avec +l'appareil des formes judiciaires? +</P> + +<P> +En Angleterre, le peuple a-t-il réclamé ses droits contre le +gouvernement et contre l'aristocratie? Existe-t-il des factions +dominantes qui le calomnient, qui peignent les plus zélés défenseurs de +la liberté, qui le représentent lui-même comme une troupe de brigands +et de séditieux? L'a-t-on livré, sous ce prétexte, à des prévois, à des +soldats? A-t-on lieu de croire que les jurés anglais nommés par un seul +homme, apporteront sur le tribunal ces sinistres préventions, ou le +dessein formé d'immoler des victimes de la tyrannie? Si des +représentants du peuple anglais, dans des circonstances semblables à +celles que je viens d'indiquer, proposaient de pareilles mesures; si, +avant que la révolution fût affermie, au moment où elle serait menacée +de toutes parts, ils affectaient toujours une défiance injuste et une +rigueur inexorable pour la majorité des citoyens intéressés à la +maintenir, et une aveugle confiance, une complaisance sans borne pour +ceux dont elle aurait ou irrité les préjugés ou offensé l'orgueil, quel +jugement faudrait-il porter, ou de leur prévoyance, ou de leur zèle +pour la liberté? +</P> + +<P> +Que conclure de tout ce que j'ai dit? Pour moi; j'en conclus d'abord +qu'il faut au moins faire disparaître de la constitution des jurés tous +les vices monstrueux que je viens de relever. +</P> + +<P> +Je conclus qu'à la place de leur système, il faut substituer un plan +d'organisation fondé sur les principes d'une Constitution libre, et qui +puisse réaliser les avantages que le nom des jurés semble promettre à +la société. +</P> + +<P> +Nous en viendrons facilement à bout, ce me semble, si nous voulons, +d'un côté, fixer un moment notre attention sur les maximes +fondamentales de noire Constitution, de l'autre, observer rapidement +les causes de la méprise où les Comités me semblent être tombés. Elle +consiste, suivant moi, en ce que, se livrant trop à l'esprit +d'imitation et à cette espèce d'enthousiasme que nous a inspiré +l'habitude d'entendre vanter les jurés anglais, ils n'ont pas fait +attention qu'à la hauteur où notre Révolution nous a placés, nous ne +pouvons pas être aussi faciles à contenter en ce genre que la nation +anglaise. +</P> + +<P> +Que les Anglais, chez qui le pouvoir de nommer les officiers de justice +était livré au Roi, aient regardé comme un avantage d'être jugés, en +matière criminelle, par des citoyens choisis par un officier appelé +shérif, et ensuite réduits par le sort, cela se conçoit aisément; que +les Anglais, dont la représentation politique, si absurde et si +informe, n'était que l'abus de l'aristocratie des riches, ne présentait +aux yeux des politiques philosophes qu'un fantôme de Corps législatif +asservi et acheté par un monarque; que les Anglais, dis-je, aient vu, +sans étonnement le choix des jurés renfermé dans la classe des citoyens +qui possédaient une quantité de propriétés déterminée, cela se conçoit +avec la même facilité. +</P> + +<P> +Que les Anglais, contemplant d'un côté les lois bienfaisantes qui +adoucissaient les inconvénients de cette formation vicieuse de leurs +jurés, comparant de l'autre leur système judiciaire avec le honteux +esclavage des peuples qui les entouraient, et, avec les vices mêmes des +autres parties de leur gouvernement, aient regardé ce système comme le +Palladium de leur liberté individuelle, et qu'ils nous aient communiqué +leur enthousiasme dans le temps où nous n'osions même élever nos +regards vers l'image de la liberté, tout cela était dans l'ordre +naturel des choses. +</P> + +<P> +Mais qu'en France, où les droits de l'homme et la souveraineté de la +nation ont été solennellement proclamés; où ce principe constitutionnel +que les juges doivent être choisis par le peuple a été reconnu; +</P> + +<P> +Qu'en France, où, en conséquence de ce principe, les moindres intérêts +civils et pécuniaires des citoyens ne sont décidés que par les citoyens +à qui ils ont confié ce pouvoir; leur honneur, leur destinée, soient +abandonnés à des hommes qui n'ont reçu d'eux aucune mission, à des +hommes nommés par un simple administrateur auquel le peuple n'a point +donné et n'a pu donner une telle puissance; +</P> + +<P> +Que ces hommes ne puissent être choisis que dans une classe +particulière, que parmi les plus riches; que les législateurs +descendent des principes simples et justes qu'ils ont eux-mêmes +consacrés, pour calquer laborieusement un système de justice criminelle +sur des institutions étrangères, dont ils ne conservent pas même les +dispositions les plus favorables à l'innocence, et qu'ils nous vantent +ensuite avec enthousiasme, et la sainteté des jurés, et la magnificence +du présent qu'ils veulent faire à l'humanité, voilà ce qui me paraît +incroyable, incompréhensible; voilà ce qui me démontre plus évidemment +que toute autre chose à quel point on s'égare, lorsqu'on veut s'écarter +de ces vérités éternelles de la morale publique qui doivent être la +base de toutes les sociétés humaines. +</P> + +<P> +Il suffit de revenir à ce principe pour découvrir le véritable plan +d'organisation des jurés que nous devons adopter. +</P> + +<P> +Voici celui que je propose, c'est-à-dire les dispositions que je +regarde comme fondamentales de l'organisation des jurés (car, pour les +lois de détail, et pour les formes de la procédure, je ne me pique pas +de les énoncer toutes, d'autant que j'adopte une grande partie de +celles que les comités nous proposent, d'après l'exemple de +l'Angleterre et l'opinion publique). +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +Formation du Jury d'accusation. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +I. +</P> + +<P> +Tous les ans, les électeurs de chaque canton s'assembleront pour élire, +à la pluralité des suffrages, 6 citoyens, qui, durant le cours de +l'année, seront appelés à exercer les fonctions de jurés. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +II. +</P> + +<P> +Il sera formé, au directoire de district, une liste des jurés nommés +par les cantons. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +III. +</P> + +<P> +Le Tribunal de district indiquera celui des jours de la semaine qui +sera consacré à l'assemblée du jury d'accusation. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +IV. +</P> + +<P> +Huitaine avant le jour, le directeur du jury fera tirer au sort, en +présence du public, huit citoyens, sur la liste de ceux qui auront été +choisis par tous les cantons, et ces huit formeront le jury +d'accusation. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +V. +</P> + +<P> +Quand le jury sera assemblé, il prêtera devant le directeur du jury le +serment suivant: Nous jurons d'examiner, avec une attention +scrupuleuse, les témoignages et les pièces qui nous seront présentées, +et de nous expliquer sur l'accusation, selon notre conscience. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +VI. +</P> + +<P> +Ensuite l'acte d'accusation leur sera remis; ils examineront les +pièces, entendront les témoins, et délibéreront entre eux. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +VII. +</P> + +<P> +Ils feront ensuite leur déclaration, qui portera qu'il y a lieu, ou +qu'il y a pas lieu à l'accusation. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +VIII. +</P> + +<P> +Le nombre de huit jurés sera absolument indispensable pour rendre cette +déclaration. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +IX. +</P> + +<P> +Il faudra l'unanimité des voix pour déclarer qu'il y a lieu à +accusation. +</P> + +<BR><BR> + +<P CLASS="noindent"> +Formation du Jury de jugement. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +I. +</P> + +<P> +Il sera fait une liste générale de tous les jurés qui auront été +choisis dans tous les districts du département. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +II. +</P> + +<P> +Sur cette liste, le premier de chaque mois, le président du tribunal +criminel, dont il sera parlé ci-après, fera tirer au sort 16 jurés qui +formeront le jury de jugement. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +III. +</P> + +<P> +Le 15 de chaque mois, s'il y a quelque affaire à juger, ces 16 jurés +s'assembleront, d'après la convocation qui en aura été faite. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +IV. +</P> + +<P> +L'accusé pourra récuser 30 jurés sans donner aucun motif. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +V. +</P> + +<P> +Il pourra récuser, en outre, tous ceux qui auraient assisté au jury +d'accusation. +</P> + +<BR><BR> + +<P CLASS="noindent"> +Formation du Tribunal criminel. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +I. +</P> + +<P> +Il sera établi un tribunal criminel par chaque département. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +II. +</P> + +<P> +Ce tribunal sera composé de six juges pris à tour de rôle, tous les six +mois, parmi les jugés des tribunaux de district. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +III. +</P> + +<P> +Il sera nommé tous les deux ans, par les électeurs du département, un +président du tribunal criminel, dont les fonctions vont être fixées. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +IV. +</P> + +<P> +Outre les fonctions de juge, qui lui sont communes avec les autres +membres du tribunal, il sera chargé de faire tirer au sort les jurés, +de les convoquer, de leur exposer l'affaire qu'ils ont à juger, et de +présider à l'instruction. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +V. +</P> + +<P> +Il pourra, sur la demande et pour l'intérêt de l'accusé, permettre ou +ordonner ce qui pourrait être utile à la manifestation de l'innocence, +quand bien même cela serait hors des formes ordinaire de la procédure +déterminée par la loi. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +VI. +</P> + +<P> +L'accusateur public sera nommé tous les deux ans par les électeurs du +département. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +VII. +</P> + +<P> +Ses fonctions se borneront à poursuivre les délits sur les actes +d'accusation admis par les premiers jurés. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +VIII. +</P> + +<P> +Le Roi ne pourra lui adresser aucun ordre pour la poursuite des crimes, +attendu que cette prérogative serait incompatible avec les principes +constitutionnels sur la séparation des pouvoirs, et avec la liberté. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +IX. +</P> + +<P> +Le Corps Législatif lui-même ne pourra lui adresser de pareils ordres, +la Constitution renfermant sa compétence dans la poursuite des crimes +de lèse-nation, devant le tribunal établi pour les punir. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +X. +</P> + +<P> +L'accusateur public étant nommé par le peuple, pour poursuivre, en son +nom, les délits qui troublent la société, aucun commissaire du Roi ne +pourra partager avec lui aucune de ses fonctions, ni se mêler, en +aucune manière, de l'instruction des affaires criminelles. +</P> + +<BR><BR> + +<P CLASS="noindent"> +Manière de procéder devant le Jury de jugement. +</P> + +<BR> + +<P> +(Je ne présenterai ici que les articles nécessaires pour remplacer +celles des dispositions du Comité qui doivent être changées ou +supprimées.) +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +I. +</P> + +<P> +Les dépositions des témoins seront rédigées par écrit, si l'accusé le +demande; mais, quel que soit leur contenu, les jurés pèseront toutes +les circonstances de l'affaire, et ne se détermineront que par une +intime conviction. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +II. +</P> + +<P> +Néanmoins, si les dépositions écrites sont à la décharge de l'accusé, +ils ne pourront le condamner, quelle que soit d'ailleurs leur opinion +particulière. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +III. +</P> + +<P> +L'unanimité sera absolument nécessaire pour déclarer l'accusé convaincu. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +IV. +</P> + +<P> +Il n'y aura pas d'appel du jugement des jurés; mais, si deux membres du +tribunal criminel pensaient que l'accusé a été injustement condamné, il +pourra demander un nouveau jury pour examiner l'affaire une seconde +fois. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +V. +</P> + +<P> +Les jurés seront, comme les juges, indemnisés par l'Etat du temps +qu'ils donneront au service public. +</P> + +<BR><BR> + +<P> +(Je terminerai ce projet par quelques articles qui concernent +l'arrestation et les principes de la police.) +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +I. +</P> + +<P> +Tout homme pris en flagrant délit pourra être arrêté par tout agent de +police et même par tout citoyen. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +II. +</P> + +<P> +Hors ce cas, nul citoyen ne pourra être arrêté qu'en vertu d'une +ordonnance de police ou de justice, selon que le fait, par sa nature, +pourra donner lieu à une procédure criminelle, ou qu'il sera simplement +du ressort de la police. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +III. +</P> + +<P> +Lorsqu'il ne s'agira pas d'un délit emportant peine afflictive, tout +citoyen qui donnera caution de se représenter sera laissé à la garde de +ceux qui l'auront cautionné. +</P> + +<BR><BR> + +<P> +Je sens bien que les Comités ne manqueront pas d'attaquer les deux +premières bases de ce système: le pouvoir d'élire que je veux donner au +peuple, et le principe d'égalité que je veux maintenir. Je terminerai +cette discussion en prévenant leurs objections. +</P> + +<P> +Pour nommer les jurés tous les ans, il faudra tous les ans une +assemblée nouvelle, me diront-ils; or, les assemblées sont incommodes +et fatigantes pour le peuple. Je sais bien que, dès le commencement de la +révolution, on cherche à propager ce principe; mais il ne peut être +accueilli que par ceux qui veulent sacrifier le peuple et la liberté à +des embarras et à des difficultés qu'ils se plaisent à créer. +Rassurez-vous, le peuple aimera mieux s'assembler quelquefois pour user +de ses droits, que de retomber sous le joug de ses tyrans. Ne +découragez pas son patriotisme, n'abattez pas son courage; ne le rendez +pas étranger à la patrie, par les distinctions funestes de citoyens +éligibles, de citoyens actifs, et vous verrez que des hommes libres ne +raisonnent pas comme les despotes. +</P> + +<P> +J'avoue que mon système a d'abord en apparence ce désavantage vis-à-vis +de celui du Comité, que les jurés seront connus un an d'avance, au lieu +que, dans celui du Comité, ils ne le seront que trois mois d'avance; +mais il faut d'abord observer que ceux qui, dans chaque affaire, +devront de fait en exercer les fonctions, ne le seront qu'à une époque +voisine du jugement; et l'on sent assez d'ailleurs que cet avantage de +cacher plus ou moins leurs noms n'est qu'accessoire et bien subordonné +à la nécessité du choix du peuple et aux premiers principes de la +liberté. +</P> + +<P> +Ces principes seraient anéantis; l'égalité des droits, qui assure à +tous les citoyens la faculté d'être élus par la confiance publique, +serait illusoire, si la différence des fortunes mettait le plus grand +nombre d'entre eux dans l'impossibilité physique de soutenir le poids +des fonctions nationales. C'est pour cela que je regarde comme tenant +essentiellement à la liberté l'article par lequel je propose +d'indemniser les jurés. J'avoue qu'en général ce n'est pas sans alarmes +que j'ai vu introduire encore le système de laisser sans salaire un +grand nombre de fonctionnaires publics. Ce n'est pas surtout sans +étonnement que j'ai entendu les membres du Comité prononcer cette +maxime nouvelle, que si les jurés étaient indemnisés, cette institution +serait déshonorée. Les juges, les administrateurs sont donc déshonorés, +parce que la justice, la dignité, l'intérêt de la société exigent +qu'ils soient salariés? Les législateurs sont déshonorés! Le Roi, +surtout, doit être bien humilié de sa liste civile! Je ne sais si cette +espèce de délicatesse-là paraît à quelqu'un bien sublime. Pour moi, je +la trouve ou bien puérile, ou bien perfide. Oui, le plus dangereux de +tous les pièges que l'on peut tendre au patriotisme, la plus funeste +manière de trahir le peuple, en le livrant à l'aristocratie des riches, +c'est sans contredit d'accréditer cette absurde doctrine, qu'il est +honteux de n'être pas assez riche pour vivre en servant la patrie sans +indemnité; c'est d'oser mettre en parallèle, avec quelques dépenses +nécessaires, l'intérêt sacré de la liberté et de la patrie. +</P> + +<BR><BR> + +<HR ALIGN="center" WIDTH="80%"> + +<BR><BR> + +<A NAME="17910511"></A> +<P CLASS="intro"> +<I>Discours sur la liberté de la presse, prononcé à la Société des Amis +de la Constitution, le 11 mai 1791, par Maximilien Robespierre, député +à l'Assemblée nationale, et membre de cette Société</I> (11 mai 1791) +</P> + +<BR><BR> + +<P CLASS="noindent"> +Messieurs, +</P> + +<BR> + +<P> +Après la faculté de penser, celle de communiquer ses pensées à ses +semblables est l'attribut le plus frappant qui distingue l'homme de la +brute. Elle est tout à la fois le signe de la vocation immortelle de +l'homme à l'état social, le lien, l'âme, l'instrument de la société, le +moyen unique de la perfectionner, d'atteindre le degré de puissance, de +lumières et de bonheur dont il est susceptible. +</P> + +<P> +Qu'il les communique par la parole, par l'écriture ou par l'usage de +cet art heureux qui a reculé si loin les bornes de son intelligence, et +qui assure à chaque homme les moyens de s'entretenir avec le genre +humain tout entier, le droit qu'il exerce est toujours le même, et la +liberté de la presse ne peut être distinguée de la liberté de la +parole; l'une et l'autre est sacrée comme la nature; elle est +nécessaire comme la société même. +</P> + +<P> +Par quelle fatalité les lois se sont-elles donc presque partout +appliquées à la violer? C'est que les lois étaient l'ouvrage des +despotes, et que la liberté de la presse est le plus redoutable fléau +du despotisme. Comment expliquer en effet le prodige de plusieurs +millions d'hommes opprimés par un seul, si ce n'est par la profonde +ignorance et par la stupide léthargie où ils sont plongés? Mais que +tout homme qui a conservé le sentiment de sa dignité puisse dévoiler +les vues perfides et la marche tortueuse de la tyrannie; qu'il puisse +opposer sans cesse les droits de l'humanité aux attentats qui les +violent, la souveraineté des peuples à leur avilissement et à leur +misère; que l'innocence opprimée puisse faire entendre impunément sa +voix redoutable et touchante, et la vérité rallier tous les esprits el +tous les coeurs, aux noms sacrés de liberté et de patrie; alors +l'ambition trouve partout des obstacles, et le despotisme est contraint +de reculer à chaque pas ou de venir se briser contre la force +invincible de l'opinion publique et de la volonté générale. Aussi voyez +avec quelle artificieuse politique les despotes se sont ligués contre +la liberté de parler et d'écrire; voyez le farouche inquisiteur la +poursuivre au nom du ciel, et les princes au nom des lois qu'ils ont +faites eux-mêmes pour protéger leurs crimes. Secouons le joug des +préjugés auxquels ils nous ont asservis, et apprenons d'eux à connaître +tout le prix de la liberté de la presse. +</P> + +<P> +Quelle doit en être la mesure? Un grand peuple, illustre par la +conquête récente de la liberté, répond à cette question par son exemple. +</P> + +<P> +Le droit de communiquer ses pensées, par la parole, par l'écriture ou +par l'impression, <I>ne peut être gêné ni limité en aucune manière</I>; +voilà les termes de la loi que les Etats-Unis d'Amérique ont faite sur +la liberté de la presse, et j'avoue que je suis bien aise de pouvoir +présenter mon opinion sous de pareils auspices à ceux qui auraient été +tentés de la trouver extraordinaire ou exagérée. +</P> + +<P> +La liberté de la presse doit être entière et indéfinie, ou elle +n'existe pas. Je ne vois que deux moyens de la modifier: l'un d'en +assujettir l'usage à de certaines restrictions et à de certaines +formalités, l'autre d'en réprimer l'abus par des lois pénales; l'un et +l'autre de ces deux objets exige la plus sérieuse attention. +</P> + +<P> +D'abord il est évident que le premier est inadmissible, car chacun sait +que les lois sont faites pour assurer à l'homme le libre développement +de ses facultés, et non pour les enchaîner; que leur pouvoir se borne à +défendre à chacun de nuire aux droits d'autrui, sans lui interdire +l'exercice des siens. Il n'est plus nécessaire aujourd'hui de répondre +à ceux qui voudraient donner des entraves à la presse sous le prétexte +de prévenir les abus qu'elle peut produire. Priver un homme des moyens +que la nature et l'art ont mis en son pouvoir de communiquer ses +sentiments et ses idées, pour empêcher qu'il n'en fasse un mauvais +usage, ou bien enchaîner sa langue de peur qu'il ne calomnie, ou lier +ses bras de peur qu'il ne les tourne contre ses semblables, tout le +monde voit que ce sont là des absurdités du même genre, que cette +méthode est tout simplement le secret du despotisme qui, pour rendre +les hommes sages et paisibles, ne connaît pas de meilleur moyen que +d'en faire des instruments passifs et de vils automates. Eh! quelles +seraient les formalités auxquelles vous soumettriez le droit de +manifester ses pensées? Défendrez-vous aux citoyens de posséder des +presses, pour faire, d'un bienfait commun à l'humanité entière, le +patrimoine de quelques mercenaires? Donnerez-vous ou vendrez-vous aux +uns le privilège exclusif de disserter périodiquement sur des objets de +littérature, aux autres celui de parler de politique et des événements +publics? Décrèterez-vous que les hommes ne pourront donner l'essor à +leurs opinions, si elles n'ont obtenu le passeport d'un officier do +police, ou qu'ils ne penseront qu'avec l'approbation d'un censeur, et +par permission du gouvernement? Tels sont en effet les chefs-d'oeuvre +qu'enfanta l'absurde manie de donner des lois à la presse: mais +l'opinion publique et la volonté générale de la nation ont proscrit, +depuis longtemps, ces infâmes usages. Je ne vois en ce genre qu'une +idée qui semble avoir surnagé, c'est celle de proscrire toute espèce +d'écrit qui ne porterait point le nom de l'auteur ou de l'imprimeur, et +de rendre ceux-ci responsables; mais comme cette question est liée à la +seconde partie de notre discussion, c'est-à-dire à la théorie des lois +pénales sur la presse, elle se trouvera résolue par les principes que +nous allons établir sur ce point. +</P> + +<P> +Peut-on établir des peines contre ce qu'on appelle l'abus de la presse? +Dans quels cas ces peines pourraient-elles avoir lieu? Voilà de grandes +questions qu'il faut résoudre, et peut-être la partie la plus +importante de notre code constitutionnel. +</P> + +<P> +La liberté d'écrire peut s'exercer sur deux objets, les choses et les +personnes. +</P> + +<P> +Le premier de ces objets renferme tout ce qui touche aux plus grands +intérêts de l'homme et de la société, tels que la morale, la +législation, la politique, la religion. Or, les lois ne peuvent jamais +punir aucun homme, pour avoir manifesté ses opinions sur toutes ces +choses. C'est par la libre et mutuelle communication de ses pensées que +l'homme perfectionne ses facultés, s'éclaire sur ses droits, et s'élève +au degré de vertu, de grandeur, de félicité, auquel la nature lui +permet d'atteindre. Mais cette communication, comment peut-elle se +faire, si ce n'est de la manière que la nature même l'a permise? Or, +c'est la nature même qui veut que les pensées de chaque homme soient le +résultat de son caractère et de son esprit, et c'est elle qui a créé +cette prodigieuse diversité des esprits et des caractères. La liberté +de publier son opinion ne peut donc être autre chose que la liberté de +publier toutes les opinions contraires. Il faut, ou que vous lui +donniez cette étendue, ou que vous trouviez le moyen de faire que la +vérité sorte d'abord toute pure et toute nue de chaque tête humaine. +Elle ne peut sortir que du combat de toutes les idées vraies ou +fausses, absurdes ou raisonnables. C'est dans ce mélange que la raison +commune, la faculté donnée à l'homme de discerner le bien et le mal, +s'exerce à choisir les unes, à rejeter les autres. Voulez-vous ôter à +vos semblables l'usage de cette faculté, pour y substituer votre +autorité particulière? Mais quelle main tracera la ligne de démarcation +qui sépare l'erreur de la vérité? Si ceux qui font les lois ou ceux qui +les appliquent étaient des êtres d'une intelligence supérieure à +l'intelligence humaine, ils pourraient exercer cet empire sur les +pensées; mais s'ils ne sont que des hommes, s'il est absurde que la +raison d'un homme soit, pour ainsi dire, souveraine de la raison de +tous les autres hommes, toute loi pénale contre la manifestation des +opinions n'est qu'une absurdité. +</P> + +<P> +Elle renverse les premiers principes de la liberté civile, et les plus +simples notions de l'ordre social. En effet, c'est un principe +incontestable que la loi ne peut infliger aucune peine là où il ne peut +y avoir un délit susceptible d'être caractérisé avec précision, et +reconnu avec certitude; sinon la destinée des citoyens est soumise aux +jugements arbitraires, et la liberté n'est plus. Les lois peuvent +atteindre les actions criminelles, parce qu'elles consistent en faits +sensibles, qui peuvent être clairement définis et constatés suivant des +règles sûres et constantes: mais les opinions! leur caractère bon ou +mauvais ne peut être déterminé que par des rapports plus ou moins +compliqués avec des principes de raison, de justice, souvent même avec +une foule de circonstances particulières. Me dénonce-t-on un vol, un +meurtre; j'ai l'idée d'un acte dont la définition est simple et fixée, +j'interroge des témoins. Mais on me parle d'un écrit incendiaire, +dangereux, séditieux; qu'est-ce qu'un écrit incendiaire, dangereux, +séditieux? Ces qualifications peuvent-elles s'appliquer à celui qu'on +me présente? Je vois naître ici une foule de questions qui seront +abandonnées à toute l'incertitude des opinions; je ne trouve plus ni +fait, ni témoins, ni loi, ni juge; je n'aperçois qu'une dénonciation +vague, des arguments, des décisions arbitraires. L'un trouvera le crime +dans la chose, l'autre dans l'intention, un troisième dans le style. +Celui-ci méconnaîtra la vérité; celui-là la condamnera en connaissance +de cause; un autre voudra punir la véhémence de son langage, le moment +même qu'elle aura choisi pour faire entendre sa voix. Le même écrit qui +paraîtra utile et sage à l'homme ardent et courageux, sera proscrit +comme incendiaire par l'homme froid et pusillanime; l'esclave ou le +despote ne verra qu'un extravagant ou un factieux où l'homme libre +reconnaît un citoyen vertueux. Le même écrivain trouvera, suivant la +différence des temps et des lieux, des éloges ou des persécutions, des +statues ou un échafaud. Les hommes illustres, dont le génie a préparé +cette glorieuse révolution, sont enfin placés, par nous, au rang des +bienfaiteurs de l'humanité: qu'étaient-ils durant leur vie aux yeux des +gouvernements? des novateurs dangereux, j'ai presque dit des rebelles. +Est-il bien loin de nous, le temps où les principes mêmes que nous +avons consacrés auraient été condamnés comme des maximes criminelles +par ces mêmes tribunaux que nous avons détruits? Que dis-je! +aujourd'hui même, chacun de nous ne paraît-il pas un homme différent +aux yeux des divers partis qui divisent l'Etat; et dans ces lieux +mêmes, au moment où je parle, l'opinion que je propose ne paraît-elle +pas aux uns un paradoxe, aux autres une vérité? ne trouve-t-elle pas +ici des applaudissements, et là presque des murmures? Or, que +deviendrait la liberté de la presse, si chacun ne pouvait l'exercer +qu'à peine de voir son repos et ses droits les plus sacrés livrés à +tous les caprices, à tous les préjugés, à toutes les passions, à tous +les intérêts? +</P> + +<P> +Mais ce qu'il importe surtout de bien observer, c'est que toute peine +décernée contre les écrits, sous le prétexte de réprimer l'abus de la +presse, tourne entièrement au désavantage de la vérité et de la vertu, +et au profit du vice, de l'erreur et du despotisme. +</P> + +<P> +L'homme de génie qui révèle de grandes vérités à ses semblables est +celui qui a devancé l'opinion de son siècle: la nouveauté hardie de ses +conceptions effarouche toujours leur faiblesse et leur ignorance; +toujours les préjugés se ligueront avec l'envie, pour le peindre sous +des traits odieux ou ridicules. C'est pour cela précisément que le +partage des grands hommes fut constamment l'ingratitude de leurs +contemporains, et les hommages tardifs de la postérité; c'est pour cela +que la superstition jeta Galilée dans les fers et bannit Descartes de +sa patrie. Quel sera donc le sort de ceux qui, inspirés par le génie de +la liberté, viendront parler des droits et de la dignité de l'homme à +des peuples qui les ignorent? Ils alarment presque également et les +tyrans qu'ils démasquent, et les esclaves qu'ils veulent éclairer. Avec +quelle facilité les premiers n'abuseraient-ils pas de cette disposition +des esprits, pour les persécuter au nom des lois! Rappelez-vous pour +quoi, pour qui s'ouvraient, parmi vous, les cachots, du despotisme; +contre qui était dirigé le glaive même des tribunaux. La persécution +épargna-t-elle l'éloquent et vertueux philosophe de Genève? Il est +mort; une grande révolution laissait, pour quelques moments du moins, +respirer la vérité, vous lui avez décerné une statue; vous avez honoré +et secouru sa veuve au nom de la patrie; je ne conclurai pas même de +ces hommages que, vivant et placé sur le théâtre où son génie devait +l'appeler, il n'essuyât pas au moins le reproche si banal d'homme +morose et exagéré. +</P> + +<P> +S'il est vrai que le courage des écrivains dévoués à la cause de la +justice et de l'humanité soit la terreur de l'intrigue et de l'ambition +des hommes en autorité, il faut bien que les lois contre la presse +deviennent entre les mains de ces derniers une arme terrible contre la +liberté. Mais tandis qu'ils poursuivront ses défenseurs, comme des +perturbateurs de l'ordre public, et comme des ennemis de l'autorité +légitime, vous les verrez caresser, encourager, soudoyer ces écrivains +dangereux, ces vils professeurs de mensonge et de servitude, dont la +funeste doctrine, empoisonnant dans sa source la félicité des siècles, +perpétue sur la terre les lâches préjugés des peuples et la puissance +monstrueuse des tyrans, les seuls dignes du titre de rebelles, +puisqu'ils osent lever l'étendard contre la souveraineté des nations, +et contre la puissance sacrée de la nature. Vous les verrez encore +favoriser, de tout leur pouvoir, toutes ces productions licencieuses +qui allèrent les principes de la morale, corrompent les moeurs, énervent +le courage et détournent les peuples du soin de la chose publique, par +l'appât des amusements frivoles, on par les charmes empoisonnés de la +volupté. C'est ainsi que toute entrave mise à la liberté de la presse +est entre leurs mains un moyen de diriger l'opinion publique au gré de +leur intérêt personnel, et de fonder leur empire sur l'ignorance et sur +la dépravation générale. La presse libre est la gardienne de la +liberté; la presse gênée en est le fléau. Ce sont les précautions mêmes +que vous prenez contre ses abus qui les produisent presque tous; ce +sont ces précautions qui vous en ôtent tous les heureux fruits, pour ne +vous en laisser que les poisons. Ce sont ces entraves qui produisent ou +une timidité servile, ou une audace extrême. Ce n'est que sous les +auspices de la liberté que la raison s'exprime avec le courage et le +calme qui la caractérisent. C'est à elles encore que sont dus les +succès des écrits licencieux, parce que l'opinion y met un prix +proportionné aux obstacles qu'ils ont franchis, et à la haine +qu'inspire le despotisme qui veut maîtriser jusqu'à la pensée. Otez-lui +ce mobile, elle les jugera avec une sévère impartialité, et les +écrivains dont elle est la souveraine ne brigueront ses faveurs que par +des travaux utiles: ou plutôt soyez libres; avec la liberté viendront +toutes les vertus, et les écrits que la presse mettra au jour seront +purs, graves et sains comme ses moeurs. +</P> + +<P> +Mais pourquoi prendre tant de soin pour troubler l'ordre que la nature +établissait d'elle-même? Ne voyez-vous pas que, par le cours nécessaire +des choses, le temps amène la proscription de l'erreur et le triomphe +de la vérité? Laissez aux opinions bonnes ou mauvaises un essor +également libre, puisque les premières seulement sont destinées à +rester. Avez-vous plus de confiance dans l'autorité, dans la vertu de +quelques hommes, intéressés à arrêter la marche de l'esprit humain, que +dans la nature même? Elle seule a pourvu aux inconvénients que vous +redoutez; ce sont les hommes qui les feront naître. +</P> + +<P> +L'opinion publique, voilà le seul juge compétent des opinions privées, +le seul censeur légitime des écrits. Si elle les approuve, de quel +droit, vous, hommes en place, pouvez-vous les condamner? Si elle les +condamne, quelle nécessité pour vous de les poursuivre? Si, après les +avoir d'abord improuvés, elle doit, éclairée par le temps et par la +réflexion, les adopter tôt au tard, pourquoi vous opposez-vous aux +progrès des lumières? Comment osez-vous arrêter ce commerce de la +pensée, que chaque homme a le droit d'entretenir avec tous les esprits, +avec le genre humain tout entier? L'empire de l'opinion publique sur +les opinions particulières est doux, salutaire, naturel, irrésistible; +celui de l'autorité et de la force est nécessairement tyrannique, +odieux, absurde, monstrueux. +</P> + +<P> +A ces principes éternels, quels sophismes objectent les ennemis de la +liberté? La soumission aux lois: il ne faut point permettre d'écrire +contre les lois. +</P> + +<P> +Obéir aux lois est le devoir de tout citoyen: publier librement ses +pensées sur les vices ou sur la bonté des lois est le droit de tout +homme et l'intérêt de la société entière; c'est le plus digne et le +plus salutaire usage que l'homme puisse faire de sa raison; c'est le +plus saint des devoirs que puisse remplir, envers les autres hommes, +celui qui est doué des talents nécessaires pour les éclairer. Les lois, +que sont-elles? L'expression libre de la volonté générale, plus ou +moins conforme aux droits et à l'intérêt des nations, selon le degré de +conformité qu'elles ont aux lois éternelles de la raison, de la justice +et de la nature. Chaque citoyen a sa part et son intérêt dans cette +volonté générale; il peut donc, il doit même déployer tout ce qu'il a +de lumières et d'énergie pour l'éclairer, pour la réformer, pour la +perfectionner. Comme, dans une société particulière, chaque associé a +le droit d'engager ses co-associés à changer les conventions qu'ils ont +faites, et les spéculations qu'ils ont adoptées pour la prospérité de +leurs entreprises; ainsi, dans la grande société politique, chaque +membre peut faire tout ce qui est en lui pour déterminer les autres +membres de la cité à adopter les dispositions qui lui paraissent les +plus conformes à l'avantage commun. +</P> + +<P> +S'il en est ainsi des lois qui émanent de la société elle-même, que +faudra-t-il penser de celles qu'elle n'a point faites, de celles qui ne +sont que la volonté de quelques hommes, et l'ouvrage du despotisme? +C'est lui qui inventa cette maxime qu'on ose répéter encore aujourd'hui +pour consacrer ses forfaits. Que dis-je? Avant la révolution même, nous +jouissions, jusqu'à un certain point, de la liberté de disserter et +d'écrire sur les lois. Sûr de son empire, et plein de confiance dans +ses forces, le despotisme n'osait point contester ce droit à la +philosophie aussi ouvertement que ces modernes Machiavels, qui +tremblent toujours de voir leur charlatanisme anticivique dévoilé par +la liberté entière des opinions. Du moins faudra-t-il qu'ils +conviennent que, si leurs principes avaient été suivis, les lois ne +seraient encore, pour nous, que des chaînes destinées à attacher les +nations au joug de quelques tyrans, et qu'au moment où je parle, nous +n'aurions pas même le droit d'agiter cette question. +</P> + +<P> +Mais, pour obtenir cette loi tant désirée contre la liberté, on +présente l'idée que je viens de repousser, sous les termes les plus +propres à réveiller les préjugés, et à inquiéter le zèle pusillanime et +peu éclairé: car, comme une pareille loi est nécessairement arbitraire +dans l'exécution, comme la liberté des opinions est anéantie dès +qu'elle n'existe point entière, il suffit aux ennemis de la liberté +d'en obtenir une, quelle qu'elle soit. On vous parlera donc d'écrits +qui excitent les peuples à la révolte, qui conseillent la désobéissance +aux lois; on vous demandera une loi pénale pour ces écrits-là. Ne +prenons point le change; et attachons-nous toujours à la chose, sans +nous laisser séduire par les mots. Croyez-vous, d'abord, qu'un écrit +plein de raison et d'énergie, qui démontrerait qu'une loi est funeste à +la liberté et au salut public, ne produirait pas une impression plus +profonde que celui qui, dénué de force et de raison, ne contiendrait +que des déclamations contre cette loi, ou le conseil de ne point la +respecter? Non sans doute. S'il est permis de décerner des peines +contre ces derniers écrits, une raison plus impérieuse encore les +provoquerait donc contre les autres, et le résultat de ce système +serait, en dernière analyse, l'anéantissement de la liberté de la +presse; car c'est le fond de la chose qui doit être le motif de la loi, +et non les formes. Mais voyons les objets tels qu'ils sont, avec les +yeux de la raison, et non avec ceux des préjugés que le despotisme a +accrédités. Ne croyons pas que, dans un Etat libre, ni même dans aucun +Etat, des écrits remuent si facilement les citoyens, et les portent à +renverser un ordre de choses cimenté par l'habitude, par tous les +rapports sociaux, et protégé par la force publique. En général, c'est +par une action lente et progressive qu'ils influent sur la conduite des +hommes. C'est le temps, c'est la raison qui détermine cette influence. +Ou bien ils sont contraires à l'opinion et à l'intérêt du plus grand +nombre, et alors ils sont impuissants; ils excitent même le blâme et le +mépris publics, et tout reste calme: ou bien ils expriment le voeu +général, et ne font qu'éveiller l'opinion publique, et alors qui +oserait les regarder comme des crimes? Analysez bien tous ces +prétextes, toutes ces déclamations contre ce que quelques-uns appellent +écrits incendiaires, et vous verrez qu'elles cachent le dessein de +calomnier le peuple, pour l'opprimer et pour anéantir la liberté dont +il est le seul appui; vous verrez qu'elles supposent d'une part une +profonde ignorance des hommes, de l'autre un profond mépris de la +partie de la nation la plus nombreuse et la moins corrompue. +</P> + +<P> +Cependant, comme il faut absolument un prétexte de soumettre la presse +aux poursuites de l'autorité, on nous dit: Mais, si un écrit a provoqué +des délits, une émeute, par exemple, ne punira-t-on pas cet écrit? +Donnez-nous au moins une loi pour ce cas-là. Il est facile, sans doute, +de présenter une hypothèse particulière, capable d'effrayer +l'imagination; mais il faut voir la chose sous des rapports plus +étendus. Considérez combien il serait facile de rapporter une émeute, +un délit quelconque, à un écrit qui n'en serait cependant point la +véritable cause; combien il est difficile de distinguer si les +événements qui arrivent dans un temps postérieur à la date d'un écrit +en sont véritablement l'effet; comment, sous ce prétexte, il serait +facile aux hommes en autorité de poursuivre tous ceux qui auraient +exercé avec énergie le droit de publier leur opinion sur la chose +publique ou sur les hommes qui gouvernent. Observez, surtout, que, dans +aucun cas, l'ordre social ne peut être compromis par l'impunité d'un +écrit qui aurait conseillé un délit. +</P> + +<P> +Pour que cet écrit fasse quelque mal, il faut qu'il se trouve un homme +qui commette le délit. Or, les peines que la loi prononce contre ce +délit sont un frein pour quiconque serait tenté de s'en rendre +coupable; et, dans ce cas-là comme dans les autres, la sûreté publique +est suffisamment garantie, sans qu'il soit nécessaire de chercher une +autre victime. Le but et la mesure des peines est l'intérêt de la +société. Par conséquent, s'il importe plus à la société de ne laisser +aucun prétexte d'attenter arbitrairement à la liberté de la presse, que +d'envelopper dans le châtiment du coupable un écrivain répréhensible, +il faut renoncer à cet acte de rigueur, il faut jeter un voile sur +toutes ces hypothèses extraordinaires qu'on se plaît à imaginer, pour +conserver, dans toute son intégrité, un principe qui est la première +base du bonheur social. +</P> + +<P> +Cependant, s'il était prouvé d'ailleurs que l'auteur d'un semblable +écrit fût complice, il faudrait le punir, comme tel, de la peine +infligée au crime dont il serait question, mais non le poursuivre comme +auteur d'un écrit, en vertu d'aucune loi sur la presse. +</P> + +<P> +J'ai prouvé jusqu'ici que la liberté d'écrire sur les choses doit être +illimitée: envisageons-la maintenant par rapport aux personnes. +</P> + +<P> +Je distingue à cet égard les personnes publiques et les personnes +privées; et je me propose cette question: les écrits qui inculpent les +personnes publiques peuvent-ils être punis par les lois? C'est +l'intérêt général qui doit la décider. Pesons donc les avantages et les +inconvénients des deux systèmes contraires. +</P> + +<P> +Une importante considération, et peut-être une raison décisive, se +présente d'abord. Quel est le principal avantage, quel est le but +essentiel de la liberté de la presse? C'est de contenir l'ambition et +le despotisme de ceux à qui le peuple a commis son autorité, en +éveillant sans cesse son attention sur les atteintes qu'ils peuvent +porter à ses droits. Or, si vous leur laissez le pouvoir de poursuivre, +sous le prétexte de calomnie, ceux qui oseront blâmer leur conduite, +n'est-il pas clair que ce frein devient absolument impuissant et nul? +Qui ne voit combien le combat est inégal entre un citoyen faible, +isolé, et un adversaire armé des ressources immenses que donne un grand +crédit et une grande autorité? Qui voudra déplaire aux hommes +puissants, pour servir le peuple, s'il faut qu'au sacrifice des +avantages que présente leur faveur, et au danger de leurs persécutions +secrètes, se joigne encore le malheur presque inévitable d'une +condamnation ruineuse et humiliante? +</P> + +<P> +Mais, d'ailleurs, qui jugera les juges eux-mêmes? Car, enfin, il faut +bien que leurs prévarications ou leurs erreurs ressortissent, comme +celles des autres magistrats, au tribunal de la censure publique. Qui +jugera le dernier jugement qui décidera ces contestations? Car il faut +qu'il y en ait un qui soit le dernier; il faut bien aussi qu'il soit +soumis à la liberté des opinions. Concluons qu'il faut toujours revenir +au principe, que les citoyens doivent avoir la faculté de s'expliquer +et d'écrire sur la conduite des hommes publics, sans être exposés à +aucune condamnation légale. +</P> + +<P> +Attendrai-je des preuves juridiques de la conjuration de Catilina, et +n'oserai-je la dénoncer au moment où il faudrait déjà l'avoir étouffée? +Comment oserai-je dévoiler les desseins perfides de tous ces chefs de +parti, qui s'apprêtent à déchirer le sein de la république, qui tous se +couvrent du voile du bien public et de l'intérêt du peuple, et qui ne +cherchent qu'à l'asservir et le vendre au despotisme? Comment vous +développerai-je la politique ténébreuse de Tibère? Comment les +avertirai-je que ces pompeux dehors de vertus, dont il s'est tout à +coup revêtu, ne cachent que le dessein de consommer plus sûrement cette +terrible conspiration qu'il trame depuis longtemps contre le salut de +Rome? Eh! devant quel tribunal voulez-vous que je lutte contre lui? +Sera-ce devant le Préteur? Mais s'il est enchaîné par la crainte, ou +séduit par l'intérêt? Sera-ce devant les Ediles? Mais s'ils sont soumis +à son autorité, s'ils sont à la fois ses esclaves et ses complices? +Sera-ce devant le Sénat? Mais si le Sénat lui-même est trompé ou +asservi? Enfin, si le salut de la patrie exige que j'ouvre les yeux à +mes concitoyens sur la conduite même du Sénat, du Préteur et des +Ediles, qui jugera entre eux et moi? +</P> + +<P> +Mais une autre raison sans réplique semble achever de mettre cette +vérité dans tout son jour. Rendre les citoyens responsables de ce +qu'ils peuvent écrire contre les personnes publiques, ce serait +nécessairement supposer qu'il ne leur serait pas permis de les blâmer, +sans pouvoir appuyer leurs inculpations par des preuves juridiques. Or, +qui ne voit pas combien une pareille supposition répugne à la nature +même de la chose, et aux premiers principes de l'intérêt social? Qui ne +sait combien il est difficile de se procurer de pareilles preuves; +combien il est facile au contraire à ceux qui gouvernent d'envelopper +leurs projets ambitieux des voiles du mystère, de les couvrir même du +prétexte spécieux du bien public? N'est-ce pas même là la politique +ordinaire des plus dangereux ennemis de la patrie? Ainsi ce seraient +ceux qu'il importerait le plus de surveiller, qui échapperaient à la +surveillance de leurs concitoyens. Tandis que l'on chercherait les +preuves exigées pour avertir de leurs funestes machinations, elles +seraient déjà exécutées, et l'Etat périrait avant que l'on eût osé dire +qu'il était en péril. Non, dans tout Etat libre, chaque citoyen est une +sentinelle de la liberté, qui doit crier, au moindre bruit, à la +moindre apparence du danger qui la menace. Tous les peuples qui l'ont +connue n'ont-ils pas craint pour elle jusqu'à l'ascendant même de la +vertu? +</P> + +<P> +Aristide, banni par l'ostracisme, n'accusait pas cette jalousie +ombrageuse qui l'envoyait à un glorieux exil. Il n'eût point voulu que +le peuple athénien fût privé du pouvoir de lui faire une injustice. Il +savait que la même loi qui eût mis le magistrat vertueux à couvert +d'une téméraire accusation aurait protégé l'adroite tyrannie de la +foule des magistrats corrompus. Ce ne sont pas ces hommes +incorruptibles, qui n'ont d'autre passion que celle de faire le bonheur +et la gloire de leur patrie, qui redoutent l'expression publique des +sentiments de leurs concitoyens. Ils sentent bien qu'il n'est pas si +facile de perdre leur estime, lorsqu'on peut opposer à la calomnie une +vie irréprochable et les preuves d'un zèle pur et désintéressé; s'ils +éprouvent quelquefois une persécution passagère, elle est pour eux le +sceau de leur gloire et le témoignage éclatant de leur vertu; ils se +reposent, avec une douce confiance, sur le suffrage d'une conscience +pure, et sur la force de la vérité qui leur ramène bientôt ceux de +leurs concitoyens. +</P> + +<P> +Qui sont ceux qui déclament sans cesse contre la licence de la presse, +et qui demandent des lois pour la captiver? Ce sont ces personnages +équivoques, dont la réputation éphémère, fondée sur les succès du +charlatanisme, est ébranlée par le moindre choc de la contradiction; ce +sont ceux qui, voulant à la fois plaire au peuple et servir ses tyrans, +combattus entre le désir de conserver la gloire acquise en défendant la +cause publique, et les honteux avantages que l'ambition peut obtenir en +l'abandonnant, qui, substituant la fausseté au courage, l'intrigue au +génie, tous les petits manèges des cours aux grands ressorts des +révolutions, tremblent sans cesse que la voix d'un homme libre vienne +révéler le secret de leur nullité ou de leur corruption, qui sentent +que pour tromper ou pour asservir leur patrie il faut, avant tout, +réduire au silence les écrivains courageux qui peuvent la réveiller de +sa funeste léthargie, à peu près comme on égorge les sentinelles +avancées pour surprendre le camp ennemi; ce sont tous ceux enfin qui +veulent être impunément faibles, ignorants, traîtres ou corrompus. Je +n'ai jamais ouï dire que Caton, traduit cent fois en justice, ait +poursuivi ses accusateurs; mais l'histoire m'apprend que les décemvirs +à Rome firent des lois terribles contre les libelles. +</P> + +<P> +C'est en effet uniquement aux hommes que je viens de peindre, qu'il +appartient d'envisager avec effroi la liberté de la presse; car ce +serait une grande erreur de penser que dans un ordre de choses +paisible, où elle est solidement établie, toutes les réputations soient +en proie au premier qui veut les détruire. +</P> + +<P> +Que sous la verge du despotisme, où l'on est accoutumé à entendre +traiter de libelles les justes réclamations de l'innocence outragée et +les plaintes les plus modérées de l'humanité opprimée, un libelle même +digne de ce nom soit adopté avec empressement et cru avec facilité, qui +pourrait en être surpris? Les crimes du despotisme et la corruption des +moeurs rendent toutes les inculpations si vraisemblables! Il est si +naturel d'accueillir comme une vérité un écrit qui ne parvient à vous +qu'en échappant aux inquisitions des tyrans! Mais sous le régime de la +liberté, croyez-vous que l'opinion publique, accoutumée à la voir +s'exercer en tout sens, décide en dernier ressort de l'honneur des +citoyens, sur un seul écrit, sans peser ni les circonstances, ni les +faits, ni le caractère de l'accusateur, ni celui de l'accusé? Elle juge +en général et jugera surtout alors avec équité: souvent même les +libelles seront des titres de gloire pour ceux qui en seront les +objets, tandis que certains éloges ne seront à ses yeux qu'un opprobre: +et, en dernier résultat, la liberté de la presse ne sera que le fléau +du vice et de l'imposture, et le triomphe de la vertu et de la vérité. +</P> + +<P> +Le dirai-je enfin? Ce sont nos préjugés, c'est notre corruption qui +nous exagère les inconvénients de ce système nécessaire. Chez un peuple +où l'égoïsme a toujours régné, où ceux qui gouvernent, où la plupart +des citoyens qui ont usurpé une espèce de considération ou de crédit, +sont forcés à s'avouer intérieurement à eux-mêmes qu'ils ont besoin non +seulement de l'indulgence, mais de la clémence publique, la liberté de +la presse doit nécessairement inspirer une certaine terreur, et tout +système qui tend à la gêner trouve une foule de partisans qui ne +manquent pas de le présenter sous les dehors spécieux du bon ordre et +de l'intérêt public. +</P> + +<P> +A qui appartient-il plus qu'à vous, législateurs, de triompher de ce +préjugé fatal qui ruinerait et déshonorerait à la fois votre ouvrage? +Que tous ces libelles répandus autour de vous par les factions ennemies +du peuple ne soient point pour vous une raison de sacrifier aux +circonstances du moment les principes éternels sur lesquels doit +reposer la liberté des nations. Songez qu'une loi sur la presse +n'arrêterait point, ne réparerait point le mal, et vous enlèverait le +remède. Laissez passer ce torrent fangeux, dont il ne restera bientôt +plus aucune trace, pourvu que vous conserviez cette source immense et +éternelle de lumières qui doit répandre sur le monde politique et moral +la chaleur, la force, le bonheur et la vie. N'avez-vous pas déjà +remarqué que la plupart des dénonciations qui vous ont été faites +étaient dirigées non contre ces écrits sacrilèges où les droits de +l'humanité sont attaqués, où la majesté du peuple est outragée, au nom +des despotes, par des esclaves lâchement audacieux, mais contre ceux +que l'on accuse de défendre la cause de la liberté avec un zèle exagéré +et irrespectueux envers les despotes? N'avez-vous pas remarqué qu'elles +vous ont été faites par des hommes qui réclament amèrement contre des +calomnies que la voix publique a mises au rang des vérités, et qui se +taisent sur les blasphèmes séditieux que leurs partisans ne cessent de +vomir contre la nation et contre ses représentants? Que tous mes +concitoyens m'accusent et me punissent comme un traître à la patrie, si +jamais je vous dénonce aucun libelle, sans en excepter ceux où, +couvrant mon nom des plus infâmes calomnies, les ennemis de la +révolution me désignent à la fureur des factieux comme l'une des +victimes qu'elle doit frapper! Eh! que nous importent ces méprisables +écrits! Ou bien la nation française approuvera les efforts que nous +avons faits pour assurer sa liberté, ou elle les condamnera. Dans le +premier cas, les attaques de nos ennemis ne seront que ridicules; dans +le second cas, nous aurons à expier le crime d'avoir pensé que les +Français étaient dignes d'être libres, et pour mon compte je me résigne +volontiers à cette destinée. +</P> + +<P> +Enfin faisons des lois, non pour un moment, mais pour les siècles; non +pour nous, mais pour l'univers; montrons-nous dignes de fonder la +liberté, en nous attachant invariablement à ce grand principe, qu'elle +ne peut exister là où elle ne peut s'exercer avec une étendue illimitée +sur la conduite de ceux que le peuple a armés de son autorité. Que +devant lui disparaissent tous ces inconvénients attachés aux plus +excellentes institutions, tous ces sophismes inventés par l'orgueil et +par la fourberie des tyrans. Il faut, vous disent-ils, mettre ceux qui +gouvernent à l'abri de la calomnie; il importe au salut du peuple de +maintenir le respect qui leur est dû. Ainsi auraient raisonné les +Guises contre ceux qui auraient dénoncé les préparatifs de la +Saint-Barthélémy; ainsi raisonneront tous leurs pareils, parce qu'ils +savent bien que tant qu'ils seront tout-puissants, les vérités qui leur +déplaisent seront toujours des calomnies, parce qu'ils savent bien que +ce respect superstitieux qu'ils réclament pour leurs fautes et pour +leurs forfaits mêmes leur assure le pouvoir de violer impunément celui +qu'ils doivent à leur souverain, au peuple qui mérite sans doute autant +d'égards que ses délégués et ses oppresseurs. Mais qui voudra à ce +prix, osent-ils dire encore, qui voudra être roi, magistrat, qui voudra +tenir les rênes du gouvernement? Qui? Les hommes vertueux, dignes +d'aimer leur patrie et la véritable gloire, qui savent bien que le +tribunal de l'opinion publique n'est redoutable qu'aux méchants. Qui +encore? Les ambitieux mêmes. Eh! plût à Dieu qu'il y eût sur la terre +un moyen de leur faire perdre l'envie ou l'espoir de tromper ou +d'asservir les peuples! +</P> + +<P> +En deux mots, il faut ou renoncer à la liberté, ou consentir à la +liberté indéfinie de la presse. A l'égard des personnes publiques, la +question est décidée. +</P> + +<P> +Il ne nous reste plus qu'à la considérer par rapport aux personnes +privées. On voit que cette question se confond avec celle du meilleur +système de législation sur la calomnie, soit verbale, soit écrite, et +qu'ainsi elle n'est plus uniquement relative à la presse. +</P> + +<P> +II est juste sans doute que les particuliers attaqués par la calomnie +puissent poursuivre la réparation du tort qu'elle leur a fait; mais il +est utile de faire quelques observations sur cet objet. +</P> + +<P> +Il faut d'abord considérer que nos anciennes lois sur ce point sont +exagérées, et que leur rigueur est le fruit évident de ce système +tyrannique que nous avons développé, et de cette terreur excessive que +l'opinion publique inspire au despotisme qui les a promulguées. Comme +nous les envisageons avec plus de sang-froid, nous consentirons +volontiers à modérer le code pénal qu'il nous a transmis; il me semble +du moins que la peine qui sera prononcée contre les auteurs d'une +inculpation calomnieuse doit se borner à la publicité du jugement qui +la déclare telle et à la réparation pécuniaire du dommage qu'elle aura +causé à celui qui en était l'objet. On sent bien que je ne comprends +pas dans cette classe le faux témoignage contre un accusé, parce que ce +n'est point ici une simple calomnie, une simple offense envers un +particulier; c'est un mensonge fait à la loi pour perdre l'innocence, +c'est un véritable crime public. +</P> + +<P> +En général, quant aux calomnies ordinaires, il y a deux espèces de +tribunaux pour les juger, celui des magistrats et celui de l'opinion +publique. Le plus naturel, le plus équitable, le plus compétent, le +plus puissant, c'est sans contredit le dernier; c'est celui qui sera +préféré par les hommes les plus vertueux et les plus dignes de braver +les attaques de la haine et de la méchanceté; car il est à remarquer +qu'en général l'impuissance de la calomnie est en raison de la probité +et de la vertu de celui qu'elle attaque; et que plus un homme a le +droit d'en appeler à l'opinion, moins il a besoin d'invoquer la +protection du juge: il ne se déterminera donc pas facilement à faire +retentir les tribunaux des injures qui lui auront été adressées, et il +ne les occupera de ses plaintes que dans les occasions importantes où +la calomnie sera liée à une trame coupable ourdie pour lui causer un +grand mal, et capable de ruiner la réputation même la plus solidement +affermie. Si l'on suit ce principe, il y aura moins de procès +ridicules, moins de déclamations sûr l'honneur, mais plus d'honneur, +surtout plus d'honnêteté et de vertu. +</P> + +<P> +Je borne ici mes réflexions sur cette troisième question, qui n'est pas +le principal objet de cette discussion, et je vous propose de cimenter +la première base de la liberté par le décret suivant. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +L'Assemblée nationale déclare: +</P> + +<P> +1° Que tout homme a le droit de publier ses pensées, par quelques +moyens que ce soit; et que la liberté de la presse ne peut être gênée +ni limitée en aucune manière; +</P> + +<P> +2° Que quiconque portera atteinte à ce droit doit être regardé comme +ennemi de la liberté, et puni par la plus grande des peines qui seront +établies par l'Assemblée nationale; +</P> + +<P> +3° Pourront néanmoins les particuliers qui auront été calomniés se +pourvoir pour obtenir la réparation du dommage que la calomnie leur +aura causé, par les moyens que l'Assemblée nationale indiquera. +</P> + +<BR><BR> + +<HR ALIGN="center" WIDTH="80%"> + +<BR><BR> + +<A NAME="17910516"></A> +<P CLASS="intro"> +<I>Discours de Maximilien Robespierre à l'Assemblée nationale, sur la +réélection des membres de l'Assemblée nationale</I> (16 mai 1791) +</P> + +<BR><BR> + +<P CLASS="noindent"> +Messieurs, +</P> + +<BR> + +<P> +Les plus grands législateurs de l'antiquité, après avoir donné une +constitution à leur pays, se firent un devoir de rentrer dans la foule +des simples citoyens, et de se dérober même quelquefois à +l'empressement de la reconnaissance publique. Ils pensaient que le +respect des lois nouvelles dépendait beaucoup de celui qu'inspirait la +personne des législateurs, et que le respect qu'imprime le législateur +est attaché en grande partie à l'idée de son caractère et de son +désintéressement. Du moins faut-il convenir que ceux qui fixent la +destinée des nations et des races futures doivent être absolument +isolés de leur propre ouvrage; qu'ils doivent être comme la nation +entière, et comme la postérité. Il ne suffit pas même qu'ils soient +exempts de toute vue personnelle et de toute ambition; il faut encore +qu'ils ne puissent pas en être soupçonnés. Pour moi, je l'avoue, je +n'ai pas besoin de chercher dans des raisonnements bien subtils la +solution de la question qui vous occupe; je la trouve dans les premiers +principes de la droiture et dans ma conscience. Nous allons délibérer +sur la partie de la Constitution qui est la première base de la liberté +et du bonheur public, l'organisation du Corps législatif; sur les +règles constitutionnelles des élections, sur le renouvellement des +corps électoraux. Avant de prononcer sur ces questions, faisons +qu'elles nous soient parfaitement étrangères: pour moi, du moins, je +crois pouvoir m'appliquer ce principe. En effet, je suppose que je ne +fusse pas inaccessible à l'ambition d'être membre du Corps législatif, +et certes, je déclare avec franchise que c'est peut-être le seul objet +qui puisse exciter l'ambition d'un homme libre; je suppose que les +chances qui pourraient me porter à cet emploi fussent liées à la +manière dont les grandes questions nationales dont j'ai parlé seraient +résolues; serais-je dans cet état d'impartialité et de désintéressement +absolu qu'exige une tâche aussi importante? Et si un juge se récuse +lorsqu'il tient par quelque affection, par quelque intérêt, même +indirect, à une cause particulière, serais-je moins sévère envers +moi-même, lorsqu'il s'agit de la cause des peuples? Non. Et puisqu'il +n'existe pour tous les hommes qu'une même morale, qu'une même +conscience, je conclus que cette opinion est celle de l'Assemblée +nationale tout entière. C'est la nature même des choses qui a élevé une +barrière entre les auteurs de la Constitution et les assemblées qui +doivent venir après eux. En fait de politique, rien n'est utile que ce +qui est juste et honnête; et rien ne prouve mieux cette maxime que les +avantages attachés au parti que je propose. +</P> + +<P> +Concevez-vous quelle autorité imposante donnerait à votre Constitution +le sacrifice prononcé par vous-mêmes des plus grands honneurs auxquels +vos concitoyens puissent vous appeler? Combien les efforts de la +calomnie seront faibles, lorsqu'elle ne pourra pas reprocher à un seul +de ceux qui l'ont élevée d'avoir voulu mettre à profit le crédit que +leur mission même leur donne sur leurs commettants, pour prolonger son +pouvoir; lorsqu'elle ne pourra pas même dire que ceux qui passent pour +avoir exercé une très grande influence sur vos délibérations ont eu la +prétention de se faire de leur réputation et de leur popularité un +moyen d'étendre leur empire sur une Assemblée nouvelle; lorsqu'enfin on +ne pourra pas les soupçonner d'avoir plié au désir très louable en soi +de servir la patrie sur un grand théâtre, les principes des importantes +délibérations qui nous restent à prendre! +</P> + +<P> +Cependant, si, incapables de tout retour personnel sur eux-mêmes, ils +étaient attachés au système contraire, par des scrupules purement +relatifs à l'intérêt public, il me semble qu'il serait facile de les +dissiper. +</P> + +<P> +Plusieurs semblent croire à la nécessité de conserver dans la +législature prochaine une partie des membres de l'Assemblée actuelle; +d'abord, parce que, pleins d'une juste confiance en vous, ils +désespèrent que nous puissions être remplacés par des successeurs +également dignes de la confiance publique. +</P> + +<P> +En partageant le sentiment, honorable pour l'Assemblée actuelle, qui +est la base de cette opinion, je crois exprimer le vôtre, en disant que +nous n'avons ni le droit, ni la présomption de penser qu'une nation de +vingt-cinq millions d'hommes, libre et éclairée, est réduite à +l'impuissance de trouver facilement 720 défenseurs qui nous vaillent. +Et si, dans un temps où l'esprit public n'était point encore né, où la +nation ignorait ses droits et ne prévoyait point encore sa destinée, +elle a pu faire des choix dignes de cette révolution, pourquoi n'en +ferait-elle pas de meilleurs encore, lorsque l'opinion publique est +éclairée et fortifiée par une expérience de deux années si fécondes en +grands événements et en grandes leçons? +</P> + +<P> +Les partisans de la réélection disent encore qu'un certain nombre de +membres, et même que certains membres de cette Assemblée sont +nécessaires pour éclairer, pour guider la législature suivante par les +lumières de leur expérience, et par la connaissance plus parfaite des +lois qui sont leur ouvrage. +</P> + +<P> +Pour moi, sans m'arrêter à cette idée qui a peut-être quelque chose do +spécieux, je pense d'abord que ceux qui, hors de cette Assemblée, ont +lu, ont suivi nos opérations, qui ont adopté nos décrets, qui les ont +défendus, qui ont été chargés par la confiance publique de les faire +exécuter, que cette foule de citoyens dont les lumières et le civisme +fixent les regards de leurs compatriotes, connaissent aussi les lois et +la Constitution; je crois qu'il n'est pas plus difficile de les +connaître qu'il ne l'a été de les faire. Je pourrais même ajouter que +ce n'est pas au milieu de ce tourbillon immense d'affaires où nous nous +sommes trouvés, qu'on a été le plus à portée de reconnaître l'ensemble +et les détails de toutes nos opérations; je pense d'ailleurs que les +principes de notre Constitution sont gravés dans le coeur de tous les +hommes, et dans l'esprit de la majorité des Français; que ce n'est +point de la tête de tels ou tels orateurs qu'elle est sortie, mais du +sein même de l'opinion publique qui nous avait précédés et qui nous a +soutenus. C'est à elle, c'est à la volonté de la nation, qu'il faut +confier sa durée et sa perfection, et non à l'influence de quelques-uns +de ceux qui la représentent en ce moment. Si elle esl votre ouvrage, +n'est-elle pas le patrimoine des citoyens qui ont juré de la défendre +contre tous ses ennemis? N'est-elle pas l'ouvrage de la nation qui l'a +adoptée? Pourquoi les assemblées de représentants choisis par elle +n'auront-elles pas droit à la même confiance? Et quelle est celle qui +oserait renverser la Constitution contre sa volonté? Quant aux +prétendus guides qu'une assemblée pourrait transmettre à celles qui la +suivent, je ne crois point du tout à leur utilité. Ce n'est point dans +l'ascendant des orateurs qu'il faut placer l'espoir du bien public, +mais dans les lumières et dans le civisme de la masse des assemblées +représentatives: l'influence de l'opinion publique et de l'intérêt +général diminue en proportion de celle que prennent les orateurs; et +quand ceux-ci parviennent à maîtriser les délibérations, il n'y a plus +d'assemblée, il n'y a plus qu'un fantôme de représentation. Alors se +réalise le mot de Thémistocle, lorsque, montrant son fils enfant, il +disait: "Voilà celui qui gouverne la Grèce; ce marmot gouverne sa mère, +sa mère me gouverne, je gouverne les Athéniens, et les Athéniens +gouvernent la Grèce." Ainsi une nation de vingt-cinq millions d'hommes +serait gouvernée par l'Assemblée représentative, celle-ci par un petit +nombre d'orateurs adroits, et par qui ces orateurs seraient-ils +gouvernés quelquefois?... Je n'ose le dire, mais vous pourrez +facilement le deviner. Je n'aime point cette science nouvelle qu'on +appelle la tactique des grandes assemblées: elle ressemble trop à +l'intrigue: la vérité et la raison doivent seules régner dans les +assemblées législatives. Je n'aime pas que des hommes habiles puissent, +en dominant une assemblée par ces moyens, préparer, assurer leur +domination sur une autre, et perpétuer ainsi un système de coalition +qui est le fléau de la liberté. J'ai de la confiance en des +représentants qui, ne pouvant étendre au delà de deux ans les vues de +leur ambition, seront forcés de la borner à la gloire de servir leur +pays et l'humanité, de mériter l'estime et l'amour des citoyens dans le +sein desquels ils sont sûrs de retourner à la fin de leur mission. Deux +années de travaux aussi brillants qu'utiles sur un tel théâtre +suffisent à leur gloire. Si la gloire, si le bonheur de placer leurs +noms parmi ceux des bienfaiteurs de la patrie ne leur suffit pas, ils +sont corrompus, ils sont au moins dangereux; il faut bien se garder de +leur laisser les moyens d'assouvir un autre genre d'ambition. Je me +défierais de ceux qui, pendant quatre ans, resteraient en butte aux +caresses, aux séductions royales, à la séduction de leur propre +pouvoir, enfin à toutes les tentations de l'orgueil ou de la cupidité. +Ceux qui me représentent, ceux dont la volonté est censée la mienne, ne +sauraient être trop rapprochés de moi, trop identifiés avec moi; sinon +la loi, loin d'être la volonté générale, ne sera plus que l'expression +des caprices ou des intérêts particuliers de quelques ambitieux; les +représentants, ligués contre le peuple, avec le ministère et la cour, +deviendront des souverains, et bientôt des oppresseurs. Ne nous dites +donc plus que s'opposer à la réélection, c'est violer la liberté du +peuple. Quoi! est-ce violer la liberté que d'établir les formes, que de +fixer les règles nécessaires pour que les élections soient utiles à la +liberté? Tous les peuples n'ont-ils pas adopté cet usage? n'ont-ils pas +surtout proscrit la réélection dans les magistratures importantes, pour +empêcher que, sous ce prétexte, les ambitieux ne se perpétuassent par +l'intrigue et par la facilité des peuples? N'avez-vous pas vous-mêmes +déterminé des conditions d'éligibilité? Les partisans de la réélection +ont-ils alors réclamé contre ces décrets? Or, faut-il que l'on puisse +nous accuser de n'avoir cru à la liberté indéfinie en ce genre que +lorsqu'il s'agissait de nous-mêmes, et de n'avoir montré ce scrupule +excessif que lorsque l'intérêt public exigeait la plus salutaire de +toutes les règles qui peuvent en diriger l'exercice? Oui, sans doute, +toute restriction injuste, contraire aux droits des bommes, et qui ne +tourne point au profit de l'égalité, est une atteinte portée à la +liberté du peuple: mais toute précaution sage et nécessaire, que la +nature même des choses indique, pour protéger la liberté contre la +brigue et contre les abus du pouvoir des représentants, n'est-elle pas +commandée par l'amour même de la liberté? +</P> + +<P> +Et d'ailleurs, n'est-ce pas au nom du peuple que vous faites ces lois? +C'est mal raisonner que de présenter vos décrets comme des lois dictées +par des souverains à des sujets; c'est la Nation qui les porte +elle-même, par l'organe de ses représentants. Dès qu'ils sont justes et +conformes aux droits de tous, ils sont toujours légitimes. Or, qui peut +douter que la Nation ne puisse convenir des règles qu'elle suivra dans +ses élections pour se défendre elle-même contre l'erreur et contre la +surprise? +</P> + +<P> +Au reste, pour ne parler que de ce qui concerne l'Assemblée actuelle, +j'ai fait plus que prouver qu'il était utile de ne point permettre la +réélection; j'ai fait voir une véritable incompatibilité, fondée sur la +nature même de ses droits. S'il était convenable de paraître avoir +besoin d'insister sur une question de cette nature, j'ajouterais encore +d'autres raisons. +</P> + +<P> +Je dirais qu'il importe de ne point donner lieu de dire que ce n'était +point la peine de tant presser la fin de notre mission, pour la +continuer, en quelque sorte, sous une forme nouvelle. Je dirais surtout +une raison qui est aussi simple que décisive. S'il est une assemblée +dans le monde à qui il convienne de donner le grand exemple que je +propose, c'est, sans contredit, celle qui, durant deux années entières, +a supporté des travaux dont l'immensité et la continuité semblaient +être au-dessus des forces humaines. +</P> + +<P> +Il est un moment où la lassitude affaiblit nécessairement les ressorts +de l'âme et de la pensée; et lorsque ce moment est arrivé, il y aurait +au moins de l'imprudence, pour tout le monde, à se charger encore, pour +deux ans, du fardeau des destinées d'une nation. Quand la nature même +et la raison nous ordonnent le repos, pour l'intérêt public autant que +pour le nôtre, l'ambition ni même le zèle n'ont point le droit de les +contredire. Athlètes victorieux, mais fatigués, laissons la carrière à +des successeurs frais et vigoureux, qui s'empresseront de marcher sur +nos traces, sous les yeux de la nation attentive, et que nos regards +seuls empêcheront de trahir leur gloire et leur patrie. Pour nous, hors +de l'Assemblée législative, nous servirons mieux notre pays qu'en +restant dans son sein. Répandus sur toutes les parties de cet Empire, +nous éclairerons ceux de nos concitoyens qui ont besoin de lumières; +nous propagerons partout l'esprit public, l'amour de la paix, de +l'ordre, des lois et de la liberté. Oui, voilà, dans ce moment, la +manière la plus digne de nous, et la plus utile à nos concitoyens, de +signaler notre zèle pour leurs intérêts. Rien n'élève les âmes des +peuples, rien ne forme les moeurs publiques comme les vertus des +législateurs. Donnez à vos concitoyens ce grand exemple d'amour pour +l'égalité, d'attachement exclusif au bonheur de la patrie, donnez-le à +vos successeurs, à tous ceux qui sont destinés à influer sur le sort +des nations. Que les Français comparent le commencement de votre +carrière avec la manière dont vous l'aurez terminée, et qu'ils doutent +quelle est celle de ces deux époques où vous vous serez montrés plus +purs, plus grands, plus dignes de leur confiance. +</P> + +<P> +Je souhaite que ce parti soit agréable à ceux mêmes qui croiraient +avoir les prétentions les plus fondées aux honneurs de la législature. +S'ils ont toujours marché d'un pas ferme vers le bien public et vers la +liberté, il ne leur reste rien de plus à désirer: si quelqu'un aspirait +à d'autres avantages, ce serait une raison pour lui de fuir une +carrière où peut-être l'ambition pourrait à la fin rencontrer des +écueils. Au reste, je pense que toutes les ressources de l'éloquence et +de la dialectique seraient ici inutiles pour obscurcir des vérités que +le sentiment, autant que le bon sens, découvre à tous les hommes +honnêtes; et s'il est facile en général de tenir l'opinion suspendue +par des raisonnements plus ou moins spécieux, il est au moins +dangereux, dans certaines occasions, qu'un oeil attentif ne voie +l'intérêt personnel percer à travers les plus beaux lieux communs sur +les droits et sur la liberté du peuple. Je suis loin de prévoir ici de +pareils obstacles pour une proposition qui, par sa nature, semble +appeler un assentiment aussi prompt que général; mais, si elle en +éprouvait, je la crois tellement nécessaire à l'intérêt de la nation et +liée à la gloire de ses représentants, que je n'hésiterais pas à leur +demander une permission qu'ils n'ont jamais refusée à personne: celle +de dire quelques mois pour répondre aux objections que ma motion +pourrait essuyer. +</P> + +<P> +Je finis par une déclaration franche: ce qui a achevé de me convaincre +de la vérité de l'opinion que je soutiens, ce qui m'y a invariablement +attaché, c'est à la fois et la vivacité des efforts et la faiblesse des +raisons par lesquels on s'est efforcé de préparer de longue main les +esprits au système contraire. Cette curiosité inquiète avec laquelle on +interrogeait les opinions particulières; ces insinuations adroites, ces +propos répétés à l'oreille pour décréditer d'avance ceux à qui l'on +croyait une opinion contraire, en assurant qu'il n'y avait que des +ennemis de l'ordre ou de la liberté qui pussent la soutenir; cet art de +remplir les esprits de terreur par les mots d'anarchie, d'aristocratie; +ces inquiétudes, ces mouvements, ces coalitions: enfin j'ai vu que ce +système se réduisait tout entier à cette idée pusillanime, fausse et +injurieuse à la nation, de regarder le sort de la révolution comme +attaché à un certain nombre d'individus; et j'ai dit: la raison et la +vérité ne combattent point avec de pareilles armes, et ne déploient +point ce genre d'activité. J'ai cru sentir qu'il importait infiniment +de détruire la cause de toutes ces agitations; il m'a paru que, dans un +temps où nous devons tous réunir toutes nos forces pour terminer nos +travaux d'une manière également prompte et réfléchie, ce serait un +grand malheur que des hommes éclairés fussent en quelque sorte partagés +entre les soins qu'ils exigent et l'attention qu'ils pourraient donner +à ce qui se passerait au dehors, dans le temps des assemblées et des +élections dont le moment approche. Quel scandale si ceux qui doivent +faire des lois contre la brigue pouvaient en être eux-mêmes accusés! Et +combien n'importe-t-il pas de faire cesser certains bruits, mal fondés +sans doute, qui se sont déjà répandus et même accrédités! Enfin, et ce +seul mot suffisait peut-être: puisque nous allons fixer définitivement +les rapports, le pouvoir des législatures, la manière même d'y être +élu, procédons à ce grand travail, non comme des hommes destinés à en +être membres, mais comme des hommes qui doivent redevenir de simples +citoyens. Pour nous garantir à nous-mêmes, pour garantir à la nation +entière que nous serons tous animés d'un tel esprit, le moyen le plus +sûr est de nous placer, en effet, nous-mêmes dans cette condition. Il +faut donc, avant tout, décider la question qui concerne les membres de +'Assemblée actuelle. +</P> + +<P> +Je demande que l'on décrète que les membres de l'Assemblée actuelle ne +pourront être réélus à la suivante. +</P> + +<BR><BR> + +<HR ALIGN="center" WIDTH="80%"> + +<BR><BR> + +<A NAME="17910518"></A> +<P CLASS="intro"> +<I>Second discours prononcé à l'Assemblée nationale, le 18 mai 1791, +par Maximilien Robespierre, député du département du Pas-de-Calais, +sur la rééligibilité des membres du Corps législatif</I> (18 mai 1791) +</P> + +<BR><BR> + +<P> +Tout prouve l'importance de la question que vous agitez, tout, jusqu'à +la manière dont on a défendu le système de la réélection. Quelles +qu'aient été les circonstances qui ont précédé et accompagné cette +discussion, je ne veux voir, je ne veux examiner que les principes de +l'intérêt général, qui doit être la règle de votre décision. +</P> + +<P> +Quel est le principe, quel est le but des lois à faire sur les +élections? L'intérêt du peuple. Partout où le peuple n'exerce pas son +autorité, et ne manifeste pas sa volonté par lui-même, mais par des +représentants, si le corps représentatif n'est pas pur et presque +identifié avec le peuple, la liberté est anéantie. Le grand principe du +gouvernement représentatif, l'objet essentiel des lois, doit être +d'assurer la pureté des élections et l'incorruptibilité des +représentants. Si la rééligibilité va à ce but, elle est bonne; si elle +s'en éloigne, elle est mauvaise. Je ne sais si c'est sérieusement que +les partisans de la réélection ont prétendu que le système contraire +blessait la liberté du peuple. Toute entrave mise à la liberté des +choix, dès qu'elle est inutile, est injuste; à plus forte raison, si +elle est nuisible ou dangereuse: mais toute règle qui tend à défendre +le peuple contre la brigue, contre les malheurs des mauvais choix, +contre la corruption de ses représentants, est juste et nécessaire. +Voilà, ce me semble, les vrais principes de cette question. +</P> + +<P> +Vous avez cru me mettre en contradiction avec moi-même, en observant +que j'avais manifesté une opinion contraire à la condition prescrite +par le décret du marc d'argent; et cet exemple même est la preuve la +plus sensible de la vérité de la doctrine que j'expose ici. Si +plusieurs ont adopté une opinion contraire au décret du marc d'argent, +c'est parce qu'ils le regardaient comme une de ces règles fausses qui +offensent la liberté au lieu de la maintenir; c'est parce qu'ils +pensaient que la richesse ne pouvait pas être la mesure ni du mérite, +ni des droits des hommes; c'est qu'ils ne trouvaient aucun danger à +laisser tomber le choix des électeurs sur des hommes qui, ne pouvant +subjuguer les suffrages par les ressources de l'opulence, ne les +auraient obtenus qu'à force de vertus; c'est parce que loin de +favoriser la brigue, la concurrence des citoyens qui ne payaient point +cette contribution ne favorisait que le mérite. Mais de ce que je +croirais que le décret du marc d'argent n'est pas utile, s'ensuit-il +que je blâmerais ceux qui repoussent les hommes flétris, ceux qui +défendent la réélection des membres des corps administratifs? +</P> + +<P> +Mais si, lorsque réellement les principes de la liberté étaient +attaqués, vous aviez montré beaucoup moins de disposition à vous +alarmer; si ce même décret du marc d'argent avait obtenu votre +suffrage, n'est-ce pas moi qui pourrais dire que vous êtes en +contradiction avec vous-mêmes, et qui aurais le droit de m'étonner que +les excès de votre zèle datent précisément du moment où il était +question d'assurer à des représentants, et même sans aucune exception, +la perspective d'une réélection éternelle? +</P> + +<P> +Laissez donc cette extrême délicatesse de principes, et examinons sans +partialité le véritable point de la question, qui consiste à savoir si +la rééligibilité est propre ou non à assurer au peuple de bons +représentants. C'est d'après les vices des hommes qu'il faut en +calculer les effets; car ce n'est que contre ces vices que les lois +sont faites. Or, l'expérience a toujours prouvé qu'autant les peuples +sont indolents ou faciles à tromper, autant ceux qui les gouvernent +sont habiles et actifs pour étendre leur pouvoir et opprimer la liberté +publique: c'est cette double cause qui a fait que les magistratures +électives sont devenues perpétuelles et ensuite héréditaires. C'est +l'histoire de tous les siècles qui a prouvé qu'une loi prohibitive de +la réélection est le plus sûr moyen de conserver la liberté. +Parlez-vous d'un corps de représentants destinés à faire des lois, à +être les interprètes de la volonté générale? La nature même de leurs +fonctions les rappelle impérieusement dans la classe des simples +citoyens. Ne faut-il pas en effet qu'ils se trouvent dans la situation +qui confond le plus leur intérêt et leur voeu personnel avec celui du +peuple? Or, pour cela, il faut que souvent ils redeviennent peuple +eux-mêmes. Mettez-vous à la place des simples citoyens, et dites de qui +vous aimeriez mieux recevoir des lois, ou de celui qui est sûr de +n'être bientôt plus qu'un citoyen, ou de celui qui tient encore à son +pouvoir par l'espérance de le perpétuer. +</P> + +<P> +Vous dites que le Corps législatif sera trop faible pour résister à la +force du pouvoir exécutif, si tous les membres sont renouvelés tous les +deux ans: mais à quoi tient donc la véritable force du Corps +législatif? Est-ce à la puissance, au crédit, à l'importance de tels ou +tels individus? Non: c'est à la Constitution sur laquelle il est fondé; +c'est à la puissance, à la volonté de la nation qu'il représente et qui +le regarde lui-même comme le boulevard nécessaire de la liberté +publique. Croyez-vous que la nation consentira encore à reprendre ses +premières chaînes, et à voir le despotisme ministériel se relever seul +sur les débris des anciennes corporations, ou ces corporations +elles-mêmes renaître de leurs propres cendres? Si telle est sa volonté, +vos efforts sont superflus; mais s'il est évident aux yeux de tout +homme raisonnable que sa volonté est différente, n'est-il pas ridicule +de croire que le pouvoir de ses représentants disparaîtra devant le +pouvoir exécutif, si tel individu cède sa place à un autre représentant +qu'elle aura choisi? Le pouvoir du Corps législatif est immense par sa +nature même: il est assuré par sa permanence, par la faculté de +s'assembler sans convocation, par la loi qui refusera au roi le pouvoir +de le dissoudre. Le respect, l'amour qu'inspireront les collections +d'hommes qui le composeront successivement, dépendront des vertus, de +la justice de ces hommes. Or, croyez-vous qu'ils seront plus +incorruptibles sous la loi de la rééligibilité, que sous celle qui la +proscrira? +</P> + +<P> +Je crois qu'il est facile de prouver le contraire. C'est dans votre +système que le Corps législatif sera trop faible pour résister, non pas +à la force du pouvoir exécutif, mais à ses caresses et à ses +séductions. Car, dès le moment où il sera assis sur les bases de la +Constitution, ce n'est pas à le détruire que le pouvoir exécutif +s'appliquera, mais à le corrompre; et ce qui sera à craindre, ce n'est +pas qu'il soit trop faible contre la puissance exécutive, c'est qu'il +soit trop fort contre la liberté des citoyens. Or, comparez les moyens +de corruption dans le cas de la rééligibilité, avec ceux qu'il peut +épuiser, dans le système contraire. N'est-il pas clair que le +gouvernement aurait bien moins d'intérêt à corrompre des hommes dont la +retraite romprait la trame qu'il aurait ourdie de concert avec eux +contre la liberté de la nation; qu'il faudrait la renouer +périodiquement avec de nouveaux obstacles et de nouveaux frais, sans +être jamais sûr de recueillir dans une Assemblée nouvelle ce qu'il +aurait semé dans la précédente: au contraire, voyez-le aux prises, pour +ainsi dire, avec des représentants rééligibles; il s'attachera à ceux +qui, par leur éloquence et par leur adresse, exerceront plus +d'influence sur l'Assemblée législative; ils feront servir au succès de +ses prétentions la réputation même de popularité qu'ils auront eu soin +d'acquérir; et quand il les aura aidés de son pouvoir, pour les faire +réélire à la législature suivante, ils achèveront alors de lui rendre +les plus signalés services. Mais vous ne comprenez pas, dites-vous, +comment le pouvoir exécutif pourrait concevoir l'idée de séduire des +membres du Corps législatif, depuis qu'il ne peut plus les appeler au +ministère. Je rougirais de vous rappeler qu'il existe d'autres moyens +de corruption: mais je pourrais au moins demander si ces places que +l'on ne peut obtenir pour soi, on peut ne pas les détourner sur ses +amis, sur ses proches, sur son père, sur son fils; si le crédit d'un +ministre est entièrement inutile; s'il est impossible que des membres +du Corps législatif règnent en effet sous son nom, et qu'ils fassent, +avec lui, une espèce d'échange de leur crédit et de leur pouvoir: je +pourrais dire même que ce serait déjà un grand avantage que celui +d'être porté à la législature par le parti et par l'influence que le +pouvoir exécutif peut avoir dans les assemblées électorales. Il est +vrai que vous supposez toujours que ceux qui seront réélus seront +toujours les plus zélés et les plus sincères défenseurs de la patrie. +Vous oubliez donc que vous avez dit vous-mêmes qu'un mot dit à propos +lève tous les doutes sur le patriotisme d'un homme? Vous croyez à +l'impuissance de l'intrigue et du charlatanisme! Vous croyez au +discernement parfait, à l'impartialité absolue de ceux qui choisiront +pour le peuple! Vous ignorez qu'il existe un art de s'abandonner +toujours au cours de l'opinion du moment, en évitant soigneusement de +la heurter pour servir le peuple; et que, dans cette arène, l'intrigant +souple et ambitieux lutte souvent, avec avantage, contre le citoyen +modeste et incorruptible! Mais c'est ici que le parallèle du +représentant rééligible, et de celui qui ne l'est pas, tourne +entièrement contre votre système. Suivez-les l'un et l'autre dans le +cours de leur carrière. Le premier, séduit par l'espérance de prolonger +la durée de son pouvoir, partage sa sollicitude entre ce soin et celui +de la chose publique. A mesure surtout qu'il approche de la fin de sa +carrière, il s'occupe avec plus d'ardeur des moyens de la recommencer; +il songera plus à son canton qu'à sa patrie, à lui-même qu'à ses +commettants: parmi ceux-ci, il caressera, il défendra avec plus de zèle +ceux qui pourront seconder avec plus de succès son projet favori; il se +gardera bien de protéger un citoyen obscur et malheureux contre un +homme puissant et accrédité dans sa contrée, surtout si cet acte de +justice n'était pas de nature à produire un éclat favorable à son +ambition. Représentez-vous une Assemblée tout entière dans cette +situation: les représentants du peuple détournés du grand objet de leur +mission, changés en autant de rivaux, divisés par la jalousie, par +l'intrigue, occupés presque uniquement à se supplanter, à se décrier +les uns les autres, dans l'opinion de leurs concitoyens: +reconnaissez-vous là des législateurs, des dépositaires du bonheur du +peuple? Quelle sera l'influence de ces brigues honteuses? Elles +dépraveront les moeurs publiques en même temps qu'elles dégraderont la +majesté des lois. +</P> + +<P> +Quel respect le peuple aurait-il pour des législateurs qui lui +donneraient l'exemple des vices mêmes qu'ils doivent réprimer? +Supposez, au contraire, que les législateurs soient mis à l'abri de ces +tentations par la loi qui met obstacle à la rééligibilité, ils ne +doivent avoir naturellement d'autre pensée que celle du bien public. Le +pouvoir exécutif a moins d'intérêt de les séduire, parce qu'ils ne +peuvent pas lui vendre un système de perfidies gradué et prolongé dans +une autre législature: leur prévarication serait d'autant plus odieuse +qu'elle serait plus brusque et plus précipitée. Le véritable objet de +leur ambition, déterminé par la durée même de leur mission, est de la +mettre à profit pour leur gloire, pour mériter l'estime et la +reconnaissance de la nation dans le sein de laquelle ils sont sûrs de +retourner. Je m'étonne donc de l'extrême prévention que l'un des +préopinants surtout, M. Duport, a marquée pour une législature dont les +membres ne pourraient point être réélus, quand il a prononcé qu'ils +n'emploieraient leur temps qu'à deux choses: à médire des ministres, et +à plaider la cause de leurs départements contre l'intérêt général de la +nation. Quant aux intérêts du département, j'ai déjà prouvé que cet +inconvénient, et même un inconvénient plus grave, n'existait que dans +le système opposé: quant aux ministres, s'ils en médisaient, cela +prouverait au moins qu'ils ne leur seraient point asservis; et c'est +beaucoup. D'ailleurs, quoique nous soyons nous-mêmes entachés de ce +vice capital, par le décret de lundi* [*Il s'agit du décret de +l'avant-veille, 16 mai, par lequel l'Assemblée avait prescrit que ses +membres ne pourraient être réélus à la législature suivante.], je suis +persuadé que nous emploierons notre temps à quelque chose de mieux qu'à +médire des ministres sans nécessité, et à parler uniquement des +affaires de nos départements; et je suis convaincu, au surplus, que ce +décret, quoi qu'on puisse dire, n'a pas affaibli l'estime de la nation +pour ses représentants actuels. +</P> + +<P> +On a fait une autre objection qui ne me paraît pas plus raisonnable, +lorsqu'on a dit que, sans l'espoir delà rééligibilité, on ne trouverait +pas, dans les vingt-cinq millions d'hommes qui peuplent la France, des +hommes dignes de la législature. Ce qui me paraît évident, c'est que +s'opposer à la réélection est le véritable moyen de bien composer la +législature. Quel est le motif qui doit appeler, qui peut appeler un +citoyen vertueux à désirer ou à accepter cet honneur, le plus grand de +ceux que la nation française puisse accorder à ses citoyens? Sont-ce +les richesses, le désir de dominer, et l'amour du pouvoir? Non. Je n'en +connais que deux: le désir de servir sa patrie; le second, qui est +naturellement uni à celui-là, c'est l'amour de la véritable gloire, +celle qui consiste, non dans l'éclat des dignités, ni dans le faste +d'une grande fortune, mais dans le bonheur de mériter l'amour de ses +semblables par des talents et des vertus. Or, je dis que deux années de +travaux aussi brillants qu'utiles, sur le plus grand théâtre où les +talents et les vertus puissent se développer, suffisent pour satisfaire +ce genre d'ambition. Quand on les a bien su mettre à profit, on peut +retourner, avec quelque plaisir, dans le sein de sa famille, et +souffrir avec patience cet intervalle de deux ans, qui peut paraître +une situation violente à un ambitieux, mais qui est nécessaire à +l'homme, le plus éclairé, pour méditer sur les principes de la +législation avec plus de profondeur qu'on ne peut le faire au milieu du +tourbillon des affaires, et surtout pour reprendre ce goût de +l'égalité, que l'on perd aisément dans les grandes places. Ne me parlez +pas de pur civisme et de perfection idéale, et ne calomniez pas la +nature humaine, pour avoir un prétexte de repousser ces principes. Je +vous assure que ces sentiments sont plus naturels que vous ne croyez: +je connais plus d'un homme qui pense ainsi; j'en ai sous mes yeux; et +l'oeil du public en découvrirait davantage, si l'état ancien de notre +gouvernement avait permis qu'un plus grand nombre d'hommes acquît ou +l'habitude ou l'audace de la parole: mais laissez se répandre les +principes du droit public, et s'établir la nouvelle constitution; et +vous verrez naître une foule d'hommes qui développeront un caractère et +des talents. Croyez, croyez dès à présent qu'il existe dans chaque +contrée de l'empire des pères de famille qui viendront volontiers +remplir le ministère de législateurs, pour assurer à leurs enfants des +moeurs, une patrie, le bonheur et la liberté; des citoyens qui se +dévoueront volontiers, pendant deux ans, au bonheur de servir leurs +concitoyens, et de secourir les opprimés. Et si vous avez tant de peine +à croire à la vertu, croyez du moins à l'amour-propre, croyez que, chez +une nation qui n'est pas tout à fait stupide et abrutie, un grand +nombre d'hommes, un trop grand nombre peut-être, sera naturellement +jaloux d'obtenir le prix le plus glorieux de la confiance publique. +Voulez-vous me parler de ces hommes qu'une ambition vile et insensée +dévore, qui n'estiment rien que la richesse et l'orgueil du pouvoir; de +ces hommes que le génie de l'intrigue pousse dans une carrière que le +seul génie de l'humanité devrait ouvrir? Voulez-vous me dire qu'ils +fuiront la législature, si l'appât de la réélection ne les y attire? +Tant mieux! Ils ne troubleront pas le bonheur public par leurs +intrigues; et la vertu modeste recevra le prix qu'ils lui auraient +enlevé. Voulez-vous faire des fonctions du législateur un état +lucratif, un vil métier? Non. Dispensez-vous donc du détail de toutes +ces petites convenances personnelles, de tous ces méprisables calculs +qui contrastent avec la grandeur d'une si sainte mission. +</P> + +<P> +Faut-il dissiper encore une autre crainte? Vous craignez que, si l'on +ne conserve pas des membres de chaque législature, les autres n'aient +pas les lumières nécessaires pour remplir leurs fonctions. +</P> + +<P> +Je pourrais observer que cet argument banal, comme ceux que j'ai déjà +réfutés, s'appliquait à la disposition qui écarte les membres de +l'Assemblée nationale actuelle de la législature prochaine, et que +l'Assemblée l'a rejeté, quoi qu'on ait dit, avec une profonde sagesse. +Son moindre défaut est de présenter les fonctions du législateur comme +on présentait la finance lorsqu'elle était couverte d'un voile +mystérieux! Quoi! lorsque étrangers, pour la plupart, à ces +occupations, vous avez suffi à des travaux si immenses, si compliqués; +quand vous avez pensé que la législature qui, après vous, devait être +la plus surchargée d'affaires, pouvait se passer de votre secours, et +être entièrement composée de nouveaux individus, vous croiriez que les +législatures suivantes auront besoin de transmettre à celles qui +viendront après elles des guides, des Nestors politiques, dans le temps +où toutes les parties du gouvernement seront plus simplifiées et plus +solidement affermies? Non; la législation tient bien plus à des +principes qu'à la routine. Toutes les lois importantes sont toujours +devancées par l'opinion publique, provoquées par un besoin présent, ou +par la nécessité de réformer des abus dont on a longtemps gémi. On a +voulu fixer votre attention sur de certains détails de finance, +d'administration, comme si les législatures, par le cours naturel des +choses, ne devaient pas voir dans leur sein des hommes instruits dans +l'administration, dans la finance, et présenter une diversité infinie +de connaissances, de talents en tout genre. Je conclurai plutôt, de +tout ce qu'on a dit à cet égard, qu'il n'est pas bon qu'il reste des +membres de l'ancienne; car s'ils étaient présumés d'avance nécessaires +à certaines parties qui tiennent à l'administration, ils se +perpétueraient dans les mêmes emplois: les autres membres se +dispenseraient de s'en instruire; et l'esprit particulier, l'intérêt +individuel seraient substitués aux lumières, au voeu général de +l'Assemblée représentative. Ce qui m'étonne surtout, c'est que ceux qui +veulent nous inspirer ces terreurs aient oublié de faire une +observation bien simple, qui les en eût eux-mêmes préservés. Comment +croire en effet à cette effroyable pénurie d'hommes éclairés, puisque +après chaque législature on pourra choisir les membres de celles qui +l'auront précédée? Les partisans les plus zélés de la réélection +peuvent se rassurer; s'ils se croyaient absolument nécessaires au salut +public, dans deux ans ils pourront être les ornements et les oracles de +la législature qui suivra immédiatement la prochaine. +</P> + +<P> +Comment concevoir après cela ces cris éternels que nous entendons +retentir depuis plusieurs jours: c'en est fait de la Constitution; la +liberté est perdue? Il est vrai que ces déclamations portaient +principalement sur le décret qui concerne l'Assemblée actuelle; il est +vrai que tous ces discours étaient faits et préparés avant ce décret, +et qu'ils étaient destinés à prouver aussi que nous devions être +réélus; et je ne sais si l'on trouve un secret plaisir à le censurer en +discutant une question liée aux principes qui l'ont dicté: mais ce que +je sais bien, c'est qu'il est permis de s'étonner de ce que ces +personnes n'ont commencé à nous effrayer sur les dangers de la patrie, +que le jour où l'Assemblée nationale a donné ce grand exemple de +sagesse et de magnanimité. Pour moi, indépendamment de toutes les +raisons que j'ai déduites et que je pourrais ajouter, un fait +particulier me rassure: c'est que les mêmes personnes qui nous ont dit: +tout est perdu, si on ne réélit pas, disaient aussi, le jour du décret +qui nous interdit l'entrée du ministère: tout est perdu; la liberté du +peuple est violée; la Constitution est détruite. Je me rassure, dis-je, +parce que je crois que la France peut subsister, quoique quelques-uns +d'entre nous ne soient ni législateurs, ni ministres; je ne crois pas +que l'ordre social soit désorganisé, comme on l'a dit, précisément +parce que l'incorruptibilité des représentants du peuple sera garantie +par des lois sages. Ce n'est pas que je ne puisse concevoir aussi de +certaines alarmes d'un autre genre; j'oserais même dire que tel +discours véhément, dont l'impression fut ordonnée hier, est lui-même un +danger, ou du moins en présage quelqu'un. A Dieu ne plaise que ce qui +n'est point relatif à l'intérêt public soit ici l'objet d'une de mes +pensées! Aussi suis-je bien loin de juger sévèrement cette longue +mercuriale prononcée contre l'Assemblée nationale le lendemain du jour +où elle a rendu un décret qui l'honore, et tous ces anathèmes lancés du +haut de la tribune contre toute doctrine qui n'est pas celle du +professeur: mais si en même temps qu'on prévoit, qu'on annonce des +troubles prochains; en même temps que l'on en voit les causes dans +cette lutte continuelle des factions diverses et dans d'autres +circonstances que l'on connaît très bien, on s'étudiait à les attribuer +d'avance à l'Assemblée nationale, au décret qu'elle vient de rendre, on +cherchait d'avance à se mettre à part, ne me serait-il pas permis de +m'affliger d'une telle conduite, et d'être trop convaincu de ce que +l'on aurait voulu prouver: que la liberté serait en effet menacée? Mais +je ne veux pas moi-même suivre l'exemple que je désapprouve, en fixant +l'attention de l'Assemblée sur un épisode plus long que l'objet de la +discussion; j'en ai dit assez pour prouver que, si les dangers de la +patrie étaient mis une fois à l'ordre du jour, j'aurais aussi beaucoup +de choses à dire. Au reste, le remède contre ces dangers, de quelque +part qu'ils viennent, c'est votre prévoyance, votre sagesse, votre +fermeté. Dans tous les cas nous saurons consommer, s'il le faut, le +sacrifice que nous avons plus d'une fois offert à la patrie! Nous +passerons; les cabales des ennemis de la patrie passeront: les bonnes +lois, le peuple, la liberté resteront. Maintenant il s'agit de porter +une loi qui doit influer sur le bonheur des temps qui nous suivront; +j'ai prouvé qu'elle était nécessaire à la liberté: j'aurais pu me +contenter d'observer que les mêmes principes qui ont nécessité votre +décret relatif à l'Assemblée actuelle s'appliquent à toutes les +Assemblées législatives. Ce n'est qu'une raison de convenance très +impérieuse, très morale, qui m'a déterminé à provoquer préliminairement +le premier décret. Du moins je ne l'eusse jamais proposé, si j'avais +pensé qu'il fût contraire aux principes généraux de l'intérêt public: +il importe que ceux qui s'opposaient à ce même décret ne vous mettent +pas en contradiction avec vous-mêmes, et ne prennent pas le droit de +présenter comme un acte de désintéressement ou de générosité ce qui est +un acte de raison, de sagesse et de zèle pour le bien public. Au reste, +je dois ajouter une dernière observation: c'est que ce même décret et +les principes que j'ai développés militent contre toute réélection +immédiate d'une législature à l'autre. Ce qui me porte à faire cette +observation, c'est que je sais que l'on proposera de réélire au moins +pour une législature, parce que, pour peu que les opinions soient +partagées, ou se laisse facilement entraîner à ces termes moyens, qui +participent presque toujours des inconvénients des deux termes opposés. +</P> + +<P> +Je demande que les membres des Assemblées législatives ne puissent être +réélus qu'après l'intervalle d'une législature. +</P> + +<BR><BR> + +<HR ALIGN="center" WIDTH="80%"> + +<BR><BR> + +<A NAME="17910530"></A> +<P CLASS="intro"> +<I>Discours sur la peine de mort prononcé à la tribune de l'Assemblée +nationale le 30 mai 1791</I> (30 mai 1791) +</P> + +<BR><BR> + +<P> +La nouvelle ayant été portée à Athènes que des citoyens avaient été +condamnés à mort dans la ville d'Argos, on courut dans les temples et +on conjura les dieux de détourner des Athéniens des pensées si cruelles +et si funestes. Je viens prier non les dieux, mais les législateurs, +qui doivent être les organes et les interprètes des lois éternelles que +la Divinité a dictées aux hommes, d'effacer du code des Français les +lois de sang qui commandent des meurtres juridiques, et que repoussent +leurs moeurs et leur Constitution nouvelle. Je veux leur prouver: 1° +que la peine de mort est essentiellement injuste; 2° qu'elle n'est pas +la plus réprimante des peines, et qu'elle multiplie les crimes beaucoup +plus qu'elle ne les prévient. +</P> + +<P> +Hors de la société civile, qu'un ennemi acharné vienne attaquer mes +jours, ou que, repoussé vingt fois, il revienne encore ravager le champ +que mes mains ont cultivé; puisque je ne puis opposer que mes forces +individuelles aux siennes, il faut que je périsse ou que je le tue; et +la loi de la défense naturelle me justifie et m'approuve. Mais dans la +société, quand la force de tous est armée contre un seul, quel principe +de justice peut l'autoriser à lui donner la mort? Quelle nécessité peut +l'en absoudre? Un vainqueur qui fait mourir ses ennemis captifs est +appelé <I>barbare!</I> Un homme qui fait égorger un enfant, qu'il peut +désarmer et punir, paraît un monstre! Un accusé que la société condamne +n'est tout au plus pour elle qu'un ennemi vaincu et impuissant; il est +devant elle plus faible qu'un enfant devant un homme fait. +</P> + +<P> +Ainsi, aux yeux de la vérité et de la justice, ces scènes de mort +qu'elle ordonne avec tant d'appareil ne sont autre chose que de lâches +assassinats, que des crimes solennels, commis, non par des individus, +mais par dos nations entières, avec des formes légales. Quoique +cruelles, quelque extravagantes que soient ces lois, ne vous en étonnez +plus. Elles sont l'ouvrage de quelques tyrans; elles sont les chaînes +dont ils accablent l'espèce humaine; elles sont les armes avec +lesquelles ils la subjuguent; elles furent écrites avec du sang. "Il +n'est point permis de mettre à mort un citoyen romain." Telle était la +loi que le peuple avait portée: mais Sylla vainquit, et dit: <I>Tous ceux +qui ont porté les armes contre moi sont dignes mort</I>. Octave et les +compagnons de ses forfaits confirmèrent cette loi. +</P> + +<P> +Sous Tibère, avoir loué Brutus fut un crime digne de mort. Caligula +condamna à mort ceux qui étaient assez sacrilèges pour se déshabiller +devant l'image de l'empereur. Quand la tyrannie eut inventé les crimes +de lèse-majesté, qui étaient ou des actions indifférentes, ou des +actions héroïques, qui eût osé penser qu'elles pouvaient mériter une +peine plus douce que la mort, à moins de se rendre coupable lui-même de +lèse-majesté? +</P> + +<P> +Quand le fanatisme, né de l'union monstrueuse de l'ignorance et du +despotisme, inventa à son tour les crimes de lèse-majesté divine, quand +il conçut dans son délire de venger Dieu lui-même, ne fallut-il pas +qu'il lui offrît aussi du sang, et qu'il le mît au moins au niveau des +monstres qui se disaient ses images? +</P> + +<P> +La peine de mort est nécessaire, disent les partisans de l'antique et +barbare routine; sans elle il n'est point de frein assez puissant pour +le crime. Qui vous l'a dit? Avez-vous calculé tous les ressorts par +lesquels les lois pénales peuvent agir sur la sensibilité humaine? +Hélas! avant la mort, combien de douleurs physiques et morales l'homme +ne peut-il pas endurer! +</P> + +<P> +Le désir de vivre cède à l'orgueil, la plus impérieuse de toutes les +passions qui maîtrisent le coeur de l'homme; la plus terrible de toutes +les peines pour l'homme social, c'est l'opprobre, c'est l'accablant +témoignage de l'exécration publique. Quand le législateur peut frapper +les citoyens par tant d'endroits et de tant de manières, comment +pourrait-il se croire réduit à employer la peine de mort? Les peines ne +sont pas faites pour tourmenter les coupables, mais pour prévenir le +crime par la crainte de les encourir. +</P> + +<P> +Le législateur qui préfère la mort et les peines atroces aux moyens les +plus doux qui sont en son pouvoir, outrage la délicatesse publique, +émousse le sentiment moral chez le peuple qu'il gouverne, semblable à +un précepteur malhabile qui, par le fréquent usage des châtiments +cruels, abrutit et dégrade l'âme de son élève; enfin, il use et +affaiblit les ressorts du gouvernement, en voulant les tendre avec plus +de force. +</P> + +<P> +Le législateur qui établit cette peine renonce à ce principe salutaire, +que le moyen le plus efficace de réprimer les crimes est d'adapter les +peines au caractère des différentes passions qui les produisent, et de +les punir, pour ainsi dire, par elles-mêmes. Il confond toutes les +idées, il trouble tous les rapports, et contrarie ouvertement le but +des lois pénales. +</P> + +<P> +La peine de mort est nécessaire, dites-vous? Si cela est, pourquoi +plusieurs peuples ont-ils su s'en passer? Par quelle fatalité ces +peuples ont-ils été les plus sages, les plus heureux et les plus +libres? Si la peine de mort est la plus propre à prévenir les grands +crimes, il faut donc qu'ils aient été plus rares chez les peuples qui +l'ont adoptée et prodiguée. Or, c'est précisément tout le contraire. +Voyez le Japon: nulle part la peine de mort et les supplices ne sont +autant prodigués; nulle part les crimes ne sont ni si fréquents ni si +atroces. On dirait que les Japonais veulent disputer de férocité avec +les lois barbares qui les outragent et qui les irritent. Les +républiques de la Grèce, où les peines étaient modérées, où la peine de +mort était ou infiniment rare ou absolument inconnue, offraient elles +plus de crimes et moins de vertus que les pays gouvernés par des lois +de sang? Croyez-vous que Rome fut souillée par plus de forfaits, +lorsque, dans les jours de sa gloire, la loi <I>Porcia</I> eut anéanti les +peines sévères portées par les rois et par les décemvirs, qu'elle ne le +fut sous Sylla qui les fit revivre, et sous les empereurs qui en +portèrent la rigueur à un excès digne de leur infâme tyrannie? La +Russie a-t-elle été bouleversée depuis que le despote qui la gouverne a +entièrement supprimé la peine de mort, comme s'il eût voulu expier par +cet acte d'humanité et de philosophie le crime de retenir des millions +d'hommes sous le joug du pouvoir absolu? +</P> + +<P> +Ecoutez la voix de la justice et de la raison, elle nous crie que les +jugements humains ne sont jamais assez certaines pour que la société +puisse donner la mort à un homme condamné par d'autres hommes sujets à +l'erreur. Eussiez-vous imaginé l'ordre judiciaire le plus parfait, +eussiez-vous trouvé les juges les plus intègres et les plus éclairés, +il vous restera toujours quelque place à l'erreur ou à la prévention. +Pourquoi vous interdire le moyen de les réparer? Pourquoi vous +condamner à l'impuissance de tendre une main secourable à l'innocence +opprimée? Qu'importent ces stériles regrets, ces réparations illusoires +que vous accordez à une ombre vaine, à une cendre insensible? Elles +sont les tristes témoignages de la barbare témérité de vos lois +pénales. Ravir à l'homme la possibilité d'expier son forfait par son +repentir ou par des actes de vertu, lui fermer impitoyablement tout +retour à la vertu, à l'estime de soi-même, se hâter de le faire +descendre, pour ainsi dire, dans le tombeau encore tout couvert de la +tache récente de son crime, est à mes yeux le plus horrible raffinement +de la cruauté. +</P> + +<P> +Le premier devoir du législateur est de former et de conserver les +moeurs publiques, source de toute liberté, source de tout bonheur +social; lorsque, pour courir à un but particulier, il s'écarte de ce +but général et essentiel, il commet la plus grossière et la plus +funeste des erreurs. +</P> + +<P> +Il faut donc que la loi présente toujours aux peuples le modèle le plus +pur de la justice et de la raison. Si, à la place de cette sévérité +puissante, de ce calme modéré qui doit les caractériser, elles mettent +la colère et la vengeance; si elles font couler le sang humain qu'elles +peuvent épargner et qu'elles n'ont pas le droit de répandre; si elles +étalent aux yeux du peuple des scènes cruelles et des cadavres meurtris +par des tortures, alors elles altèrent dans le coeur des citoyens les +idées du juste et de l'injuste, elles font germer au sein de la société +des préjugés féroces qui en produisent d'autres à leur tour. L'homme +n'est plus pour l'homme un objet si sacré; on a une idée moins grande +de sa dignité quand l'autorité publique se joue de sa vie. L'idée du +meurtre inspire bien moins d'effroi, lorsque la loi même en donne +l'exemple et le spectacle; l'horreur du crime diminue dès qu'elle ne le +punit plus que par un autre crime. Gardez-vous bien de confondre +l'efficacité des peines avec l'excès de la sévérité: l'un est +absolument opposé à l'autre. Tout seconde les lois modérées; tout +conspire contre les lois cruelles. +</P> + +<P> +On a observé que dans les pays libres les crimes étaient plus rares, et +les lois pénales plus douces: toutes les idées se tiennent. Les pays +libres sont ceux où les droits de l'homme sont respectés, et où, par +conséquent, les lois sont justes. Partout où elles offensent l'humanité +par un excès de rigueur, c'est une preuve que la dignité de l'homme n'y +est pas connue, que celle du citoyen n'existe pas; c'est une preuve que +le législateur n'est qu'un maître qui commande à des esclaves, et qui +les châtie impitoyablement suivant sa fantaisie. +</P> + +<P> +Je conclus à ce que la peine de mort soit abrogée. +</P> + +<BR><BR> + +<HR ALIGN="center" WIDTH="80%"> + +<BR><BR> + +<A NAME="17910621"></A> +<P CLASS="intro"> +<I>Discours sur la fuite du Roi</I> prononcé par Robespierre le 21 juin 1791 +aux Jacobins (21 juin 1791) +</P> + +<BR> + +<P CLASS="intro"> +Note: reproduit d'après le numéro 32 des <I>Révolutions de France et de +Brabant</I> +</P> + +<BR><BR> + +<P> +Ce n'est pas à moi que la fuite du premier fonctionnaire public devait +paraître un événement désastreux. Ce jour pouvait être le plus beau de +la révolution; il peut le devenir encore, et le gain de quarante +millions d'entretien que coûtait l'individu royal serait le moindre des +bienfaits de cette journée. Mais, pour cela, il faudrait prendre +d'autres mesures que celles qui ont été adoptées par l'Assemblée +nationale, et je saisis un moment où la séance est levée pour vous +parler de ces mesures qu'il me semble qu'il eût fallu prendre, et qu'il +ne m'a pas été permis de proposer. Le roi a saisi, pour déserter son +poste, le moment où l'ouverture des assemblées primaires allait +réveiller toutes les ambitions, toutes les espérances, tous les partis, +et armer une moitié de la nation contre l'autre, par l'application du +décret du marc d'argent, et par les distinctions ridicules établies +entre les citoyens entiers, les demi-citoyens et les quarterons. Il a +choisi le moment où la première législature, à la fin de ses travaux, +dont une partie est improuvée par l'opinion, voit, de cet oeil dont on +regarde un héritier, s'approcher la législature qui va la chasser et +exercer le <I>veto</I> national en cassant une partie de ses actes. Il a +choisi le moment où des prêtres traîtres ont, par des mandements et des +bulles, mûri le fanatisme et soulevé contre la Constitution tout ce que +la philosophie a laissé d'idiots dans les quatre-vingt-trois +départements. Il a attendu le moment où l'empereur et le roi de Suède +seraient arrivés à Bruxelles pour le recevoir, et où la France serait +couverte de moissons; de sorte qu'avec une bande très peu considérable +de brigands on pût, la torche à la main, affamer la nation. Mais ce ne +sont point ces circonstances qui m'effraient. Que toute l'Europe se +ligue contre nous, et l'Europe sera vaincue. Ce qui m'épouvante, moi, +Messieurs, c'est cela même qui me paraît rassurer tout le monde. Ici +j'ai besoin qu'on m'entende jusqu'au bout. Ce qui m'épouvante, encore +une fois, c'est précisément cela même qui paraît rassurer tous les +autres: c'est que, depuis ce matin, tous nos ennemis parlent le même +langage que nous. Tout le monde est réuni; tous ont le même visage, et +pourtant il est clair qu'un roi qui avait quarante millions de rente, +qui disposait encore de toutes les places, qui avait encore la plus +belle couronne de l'univers et la mieux affermie sur sa tête, n'a pu +renoncer à tant d'avantages sans être sûr de les recouvrer. Or, ce ne +peut pas être sur l'appui de Léopold et du roi de Suède, et sur l'armée +d'outre-Rhin, qu'il fonde ses espérances: que tous les brigands +d'Europe se liguent, et encore une fois ils seront vaincus. C'est donc +au milieu de nous, c'est dans cette capitale que le roi fugitif a +laissé les appuis sur lesquels il compte pour sa rentrée triomphante; +autrement sa fuite serait trop insensée. Vous savez que trois millions +d'hommes armés pour la liberté seraient invincibles: il a donc un parti +puissant et de grandes intelligences au milieu de nous, et cependant +regardez autour de vous, et partagez mon effroi en considérant que tous +ont le même masque de patriotisme. Ce ne sont point des conjectures que +je hasarde, ce sont des faits dont je suis certain: je vais tout vous +révéler, et je défie ceux qui parleront après moi de me répondre. +</P> + +<P> +Vous connaissez le mémoire que Louis XVI a laissé en partant; vous avez +pris garde comment il marque dans la Constitution les choses qui le +blessent, et celles qui ont le bonheur de lui plaire. Lisez cette +protestation du roi, et vous y saisirez tout le complot. Le roi va +reparaître sur les frontières, aidé de Léopold, du roi de Suède, de +d'Artois, de Condé, de tous les fugitifs et de tous les brigands dont +la cause commune des rois aura grossi son armée: on grossira encore à +ses yeux les forces de cette armée. Il paraîtra un manifeste +<I>paternel</I>, tel que celui de l'empereur quand il a reconquis le +Brabant. Le roi y dira encore, comme il a dit cent fois: Mon peuple +peut toujours compter sur mon amour. Non seulement on y vantera les +douceurs de la paix, mais celles même de la liberté. On proposera une +transaction avec les émigrants, paix éternelle, amnistie, fraternité. +En même temps les chefs, et dans la capitale, et dans les départements, +avec lesquels ce projet est concerté, peindront de leur côté les +horreurs de la guerre civile. Pourquoi s'entr'égorger entre frères qui +veulent être tous libres? Car Bender* [*Feld-maréchal qui commandait +alors les troupes autrichiennes dans les Pays-Bas.] et Condé se diront +plus patriotes que nous. Si, lorsque vous n'aviez point de moissons à +préserver de l'incendie, ni d'armée ennemie sur vos frontières, le +Comité de constitution vous a fait tolérer tant de décrets +nationicides, balancerez-vous à céder aux insinuations de vos chefs, +lorsqu'on ne vous demandera que des sacrifices d'abord très légers, +pour amener une réconciliation générale? Je connais bien le caractère +de la nation: des chefs qui ont pu vous faire voter des remerciements à +Bouillé pour la Saint-Barthélémy des patriotes de Nancy auront-ils de +la peine à amener à une transaction, à un moyen terme, un peuple lassé, +et qu'on a pris grand soin jusqu'ici de sevrer des douceurs de la +liberté, pendant qu'on affectait d'en appesantir sur lui toutes les +charges, et de lui faire sentir toutes les privations qu'impose le soin +de la conserver? Et voyez comme tout se combine pour exécuter ce plan, +et comme l'Assemblée nationale elle-même marche vers ce but avec un +concert merveilleux. +</P> + +<P> +Louis XVI écrit à l'Assemblée nationale de sa main; il signe <I>qu'il +prend la fuite</I> et l'Assemblée, par un mensonge, bien lâche, +puisqu'elle pouvait appeler les choses par leur nom au milieu de trois +millions de baïonnettes; bien grossier, puisque le roi avait +l'impudence d'écrire lui-même: <I>on ne m'enlève pas</I>, je pars pour +revenir vous subjuguer; bien perfide, puisque ce mensonge tendait à +conserver au ci-devant roi sa qualité et le droit de venir nous dicter, +les armes à la main, les décrets qui lui plairont: l'Assemblée +nationale, dis-je, aujourd'hui dans vingt décrets, a affecté d'appeler +la fuite du roi un enlèvement. On devine dans quelle vue. +</P> + +<P> +Voulez-vous d'autres preuves que l'Assemblée nationale trahit les +intérêts de la nation? Quelles mesures a-t-elle prises ce matin? Voici +les principales: +</P> + +<P> +Le ministre de la Guerre continuera de vaquer aux affaires de son +département, sous la surveillance du Comité diplomatique. De même les +autres ministres. Or, quel est le ministre de la Guerre? C'est un homme +que je n'ai cessé de vous dénoncer, qui a constamment suivi les +errements de ses prédécesseurs, persécutant tous les soldats patriotes, +fauteur de tous les officiers aristocrates. Qu'est-ce que le Comité +militaire chargé de le surveiller? C'est un comité tout composé de +colonels aristocrates déguisés, et nos ennemis les plus dangereux. Je +n'ai besoin que de leurs oeuvres pour les démasquer. C'est du Comité +militaire que sont partis dans ces derniers temps les décrets les plus +funestes à la liberté. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +(Ici Robespierre a commenté quelques-uns de ces décrets, et, pièces à +la main, il a prouvé que le Comité militaire regorgeait de traîtres, +qu'il n'avait toujours fait qu'un avec Duportail, que Duportail était +la créature du Comité, et que la surveillance du ministre par le +Comité, son compère, était une dérision.) +</P> + +<BR> + +<P> +Et le ministre des Affaires étrangères (a-t-il ajouté) quel est-il? +C'est un Montmorin, qui, il y a un mois, il y a quinze jours, vous +répondait, se faisait caution que le roi <I>adorait</I> la Constitution. +C'est à ce traître que vous abandonnez les relations extérieures! Sous +la surveillance de qui? Du Comité diplomatique, de ce Comité où règne +un André, et dont un de ses membres me disait qu'un <I>homme de bien</I> +qu'un homme qui n'était pas un traître à sa patrie, ne pouvait pas y +mettre le pied. Je ne pousserai pas plus loin celle revue. Lessart n'a +pas plus ma confiance que Necker, qui lui a laissé son manteau. +Citoyens, viens-je de vous montrer assez la profondeur de l'abîme qui +va engloutir notre liberté? Voyez-vous assez clairement la coalition +des ministres du roi, dont je ne croirai jamais que quelques-uns, sinon +tous, n'aient pas su la fuite? Voyez-vous assez clairement la coalition +de vos chefs civils et militaires; elle est telle que je ne puis pas ne +pas croire qu'ils n'aient favorisé cette évasion dont ils avouent avoir +été si bien avertis? Voyez-vous cette coalition avec vos Comités, avec +l'Assemblée nationale? Et comme si cette coalition n'était pas assez +forte, je sais que tout à l'heure on va vous proposer à vous-mêmes une +réunion avec tous nos ennemis les plus connus: dans un moment, tout 89, +le maire, le général, les ministres, dit-on, vont arriver ici! Comment +pourrions-nous échapper? Antoine commande les légions qui vont venger +César! Et c'est Octave qui commande les légions de la république. On +nous parle de réunion, de nécessité de se serrer autour des mêmes +hommes. Mais quand Antoine fut venu camper à côté de Lépidus, et parla +aussi de se réunir, il n'y eut bientôt plus que le camp d'Antoine, et +il ne resta plus à Brutus et à Cassius qu'à se donner la mort. +</P> + +<P> +Ce que je viens de dire, je jure que c'est dans tous les points +l'exacte vérité. Vous pensez bien qu'on ne l'eût pas entendue dans +l'Assemblée nationale. Ici même, parmi vous, je sens que ces vérités ne +sauveront point la nation, sans un miracle de la Providence, qui daigne +veiller mieux que vos chefs sur les gages de la liberté. Mais j'ai +voulu du moins déposer dans votre procès-verbal un monument de tout ce +qui va arriver. Du moins, je vous aurai tout prédit; je vous aurai +tracé la marche de vos ennemis, et on n'aura rien à me reprocher. Je +sais que par une dénonciation, pour moi dangereuse à faire, mais non +dangereuse pour la chose publique; je sais qu'en accusant, dis-je, +ainsi la presque universalité de mes collègues, les membres de +l'Assemblée, d'être contre-révolutionnaires, les uns par ignorance, les +autres par terreur, d'autres par ressentiment, par un orgueil blessé, +d'autres par une confiance aveugle, beaucoup parce qu'ils sont +corrompus, je soulève contre moi tous les amours-propres, j'aiguise +mille poignards, et je me dévoue à toutes les haines; je sais le sort +qu'on me garde; mais si, dans les commencements de la révolution, et +lorsque j'étais à peine aperçu dans l'Assemblée nationale, si, lorsque +je n'étais vu que de ma conscience, j'ai fait le sacrifice de ma vie à +la vérité, à la liberté, à la patrie, aujourd'hui que les suffrages de +mes concitoyens, qu'une bienveillance universelle, que trop +d'indulgence, de reconnaissance, d'attachement m'ont bien payé de ce +sacrifice, je recevrai presque comme un bienfait une mort qui +m'empêchera d'être témoin des maux que je vois inévitables. Je viens de +faire le procès à l'Assemblée nationale, je lui défie de faire le mien. +</P> + +<BR><BR> + +<HR ALIGN="center" WIDTH="80%"> + +<BR><BR> + +<A NAME="17910714"></A> +<P CLASS="intro"> +<I>Discours sur l'inviolabilité royale</I> prononcé par Robespierre à +l'Assemblée constituante le 14 juillet 1791 (14 juillet 1791) +</P> + +<BR><BR> + +<P> +Messieurs, je ne veux pas répondre à certain reproche de républicanisme +qu'on voudrait attacher à la cause de la justice et de la vérité: je ne +veux pas non plus provoquer une décision sévère contre un individu; +mais je viens combattre des opinions dures et cruelles, pour y +substituer des mesures douces et salutaires à la cause publique: je +viens surtout défendre les principes sacrés de la liberté, non pas +contre de vaines calomnies qui sont des hommages, mais contre une +doctrine machiavélique dont les progrès semblent la menacer d'une +entière subversion. Je n'examinerai donc pas s'il est vrai que la fuite +de Louis XVI soit le crime de M. Bouille, de quelques aides de camp, de +quelques gardes du corps et de la gouvernante du fils du roi; je +n'examinerai pas si le roi a fui volontairement de lui-même, ou si de +l'extrémité des frontières un citoyen l'a enlevé par la force de ses +conseils; je n'examinerai pas si les peuples en sont encore aujourd'hui +au point de croire qu'on enlève les rois comme les femmes; je +n'examinerai pas non plus si, comme l'a pensé M. le rapporteur, le +départ du roi n'était qu'un voyage sans sujet, une absence +indifférente, ou s'il faut le lier à tous les événements qui ont +précédé; s'il était la suite ou le complément des conspirations +impunies, et par conséquent toujours renaissantes, contre la liberté +publique; je n'examinerai pas même si la déclaration signée de la main +du roi en explique le motif, ou si cet acte est la preuve de cet +attachement sincère à la révolution que Louis XVI avait professé +plusieurs fois d'une manière si énergique: je veux examiner la conduite +du roi, et parler de lui comme je parlerais d'un roi de la Chine. Je +veux examiner, avant tout, quelles sont les bornes du principe de +l'inviolabilité. +</P> + +<P> +Le crime légalement impuni est en soi une monstruosité révoltante dans +l'ordre social, ou plutôt il est le renversement absolu de l'ordre +social: si le crime est commis par le premier fonctionnaire public, par +le magistrat suprême, je ne vois là que deux raisons de plus de sévir: +la première, que le coupable était lié à la patrie par un devoir plus +saint; la seconde, que, comme il est armé d'un grand pouvoir, il est +bien plus dangereux de ne pas réprimer ses attentats. +</P> + +<P> +Le roi est inviolable, dites-vous; il ne peut pas être puni: telle est +la loi... Vous vous calomniez vous-mêmes! Non, jamais vous n'avez +décrété qu'il y eût un homme au-dessus des lois; un homme qui pourrait +impunément attenter à la liberté, à l'existence de la nation, et +insulter paisiblement, dans l'opulence et dans la gloire, au désespoir +d'un peuple malheureux et dégradé! Non, vous ne l'avez pas fait: si +vous aviez osé porter une pareille loi, le peuple français n'y aurait +pas cru, ou un cri d'indignation universelle vous eût appris que le +souverain reprenait ses droits! +</P> + +<P> +Vous avez décrété l'inviolabilité; mais aussi, messieurs, avez-vous +jamais eu quelque doute sur l'intention qui vous avait dicté ce décret? +Avez-vous jamais pu vous dissimuler à vous-mêmes que l'inviolabilité du +roi était intimement liée à la responsabilité des ministres; que vous +aviez décrété l'une et l'autre, parce que, dans le fait, vous aviez +transféré du roi aux ministres l'exercice réel de la puissance +exécutive, et que, les ministres étant les véritables coupables, +c'était sur eux que devaient porter les prévarications que le pouvoir +exécutif pourrait faire? De ce système, il résulte que le roi ne peut +commettre aucun mal en administration; puisque aucun acte du +gouvernement ne peut émaner de lui, et que ceux qu'il pourrait faire +sont nuls et sans effet; que, d'un autre côté, la loi conserve toute sa +puissance contre lui. Mais, messieurs, s'agit-il d'un acte personnel à +un individu revêtu du titre de roi? S'agit-il, par exemple, d'un +assassinat commis par cet individu? Cet acte est-il nul et sans effet, +ou bien y a-t-il là un ministre qui signe et qui réponde? +</P> + +<P> +Mais, nous a-t-on dit, si le roi commettait un crime, il faudrait que +la loi cherchât la main qui a fait mouvoir son bras... Mais, si le roi, +en sa qualité d'homme, et ayant reçu de la nature la faculté du +mouvement spontané, avait remué son bras sans agent étranger, quelle +serait donc la personne responsable? +</P> + +<P> +Mais, a-t-on dit encore, si le roi poussait les choses à certains +excès, on lui nommerait un régent... Mais, si on lui nommait un régent, +il serait encore roi; il serait donc encore investi du privilège de +l'inviolabilité: que les Comités s'expliquent donc clairement, et +qu'ils nous disent si, dans ce cas, le roi serait encore inviolable? +</P> + +<P> +La meilleure preuve qu'un système est absurde, c'est lorsque ceux qui +le professent n'oseraient avouer les conséquences qui en résultent. Or, +c'est à vous que je le demande, vous qui soutenez ce système avec tant +d'énergie, si un roi dépouille par la force la veuve et l'orphelin, +s'il engloutit dans ses vastes domaines la vigne du pauvre et le champ +du père de famille, s'il achète les juges pour conduire le poignard des +lois dans le sein de l'innocent, la loi lui dira-t-elle: Sire, vous +l'avez fait sans crime; ou bien: Vous avez le droit de commettre +impunément tous les crimes qui paraîtront agréables à votre Majesté!... +</P> + +<P> +Législateurs, répondez vous-mêmes sur vous-mêmes. Si un roi égorgeait +votre fils sous vos yeux, s'il outrageait votre femme et votre fille, +lui diriez-vous: Sire, vous usez de votre droit; nous vous avons tout +permis!... Permettriez-vous au citoyen de se venger? Alors vous +substituez la violence particulière, la justice privée de chaque +individu, à la justice calme et salutaire de la loi; et vous appelez +cela établir l'ordre public, et vous osez dire que l'inviolabilité +absolue est le soutien, la base immuable de l'ordre social! +</P> + +<P> +Mais, messieurs, qu'est-ce que toutes ces hypothèses particulières, +qu'est-ce que tous ces forfaits, auprès de ceux qui menacent le salut +et le bonheur du peuple? Si un roi appelait sur sa patrie toutes les +horreurs de la guerre civile et étrangère; si, à la tête d'une armée de +rebelles et d'étrangers, il venait ravager son propre pays, et +ensevelir sous les ruines la liberté et le bonheur du monde entier, +serait-il inviolable? +</P> + +<P> +Le roi est inviolable! Mais vous l'êtes aussi, vous! Mais avez-vous +étendu cette inviolabilité jusqu'à la faculté de commettre le crime? Et +oserez-vous dire que les représentants du souverain ont des droits +moins étendus pour leur sûreté individuelle que celui dont ils sont +venus restreindre le pouvoir, celui à qui ils ont délégué, au nom de la +nation, le pouvoir dont il est revêtu? Le roi est inviolable! Mais les +peuples ne le sont-ils pas aussi? Le roi est inviolable par une +fiction; les peuples le sont par le droit sacré de la nature; et que +faites-vous en couvrant le roi de l'égide de l'inviolabilité, si vous +n'immolez l'inviolabilité des peuples à celle des rois? Il faut en +convenir, on ne raisonne de cette manière que dans la cause des rois... +Et que fait-on en leur faveur? Rien; mais on fait tout contre eux; car +d'abord, en élevant un homme au-dessus des lois, en lui assurant le +pouvoir d'être criminel impunément, on le pousse, par une pente +irrésistible, dans tous les vices et dans tous les excès; on le rend le +plus vil, et, par conséquent, le plus malheureux des hommes; on le +désigne comme un objet de vengeance personnelle à tous les innocents +qu'il a outragés, à tous les citoyens qu'il a persécutés; car la loi de +la nature, antérieure aux lois de la société, crie à tous les hommes +que, lorsque la loi ne les venge point, ils recouvrent le droit de se +venger eux-mêmes; et c'est ainsi que les prétendus apôtres de l'ordre +public renversent tout, jusqu'aux principes du bon sens et de l'ordre +social! On invoque les lois pour qu'un homme paisse impunément violer +les lois! Ou invoque les lois pour qu'il puisse les enfreindre! +</P> + +<P> +O vous, qui pouvez croire qu'une telle supposition est problématique, +avez-vous réfléchi sur la supposition bizarre et désastreuse d'une +nation qui serait régie par un roi criminel de lèse-nation? Combien ne +paraîtrait-elle pas vile et lâche aux nations étrangères, celle qui +leur donnerait le spectacle scandaleux d'un homme assis sur le trône +pour opprimer la liberté, pour opprimer la vertu! Que deviendraient +toutes ces fastueuses déclamations avec lesquelles on vient vanter sa +gloire et sa liberté? Mais au dedans, quelle source éternelle et +horrible de divisions, où le magistrat suprême est suspect aux +citoyens! Comment les rappellera-t-il à l'obéissance aux lois contre +lesquelles il s'est lui-même déclaré? Comment les juges pourront-ils +rendre la justice en son nom? Comment les magistrats ne seront-ils pas +tentés de se couvrir le visage par pudeur, lorsqu'ils condamneront la +fraude et la mauvaise foi au nom d'un homme qui n'aurait pas respecté +sa foi? Quel coupable sur l'échafaud ne pourra pas accuser cette +étrange et cruelle partialité des lois qui met une telle distance entre +le crime et le crime, entre un homme et un homme, entre un coupable et +un homme bien plus coupable encore! +</P> + +<P> +Messieurs, une réflexion bien simple, si l'on ne s'obstinait à +l'écarter, terminerait cette discussion. On ne peut envisager que deux +hypothèses en prenant une résolution semblable à celle que je combats; +ou bien le roi que je supposerais coupable envers une nation +conserverait encore toute l'énergie de l'autorité dont il était d'abord +revêtu, ou bien les ressorts du gouvernement se relâcheraient dans ses +mains. Dans le premier cas, le rétablir dans toute sa puissance, +n'est-ce pas évidemment exposer la liberté publique à un danger +perpétuel? Et à quoi voulez-vous qu'il emploie le pouvoir immense dont +vous le revêtez, si ce n'est à faire triompher ses passions +personnelles, si ce n'est à attaquer la liberté et les lois, à se +venger de ceux qui auront constamment défendu contre lui la cause +publique? Au contraire, les ressorts du gouvernement se relâchent-ils +dans ses mains, alors les rênes du gouvernement flottent nécessairement +entre les mains de quelques factieux qui le serviront, le trahiront, le +caresseront, l'intimideront tour à tour, pour régner sous son nom. +Messieurs, rien ne convient aux factieux et aux intrigants comme un +gouvernement faible: c'est seulement sous ce point de vue qu'il faut +envisager la question actuelle; qu'on me garantisse contre ce danger, +qu'on garantisse la nation de ce gouvernement où pourraient dominer les +factieux, et je souscris à tout ce que vos Comités pourront vous +proposer. +</P> + +<P> +Qu'on m'accuse, si l'on veut, de républicanisme; je déclare que +j'abhorre toute espèce de gouvernement où les factieux règnent. Il ne +suffit pas de secouer le joug d'un despote, si l'on doit retomber sous +le joug d'un autre despotisme: l'Angleterre ne s'affranchit du joug de +l'un de ses rois que pour retomber sous le joug plus avilissant encore +d'un petit nombre de ses concitoyens. Je ne vois point parmi nous, je +l'avoue, le génie puissant qui pourrait jouer le rôle de Cromwell: je +ne vois pas non plus personne disposé à le souffrir; mais je vois des +coalitions plus actives et plus puissantes qu'il ne convient à un +peuple libre; mais je vois des citoyens qui réunissent entre leurs +mains des moyens trop variés et trop puissants d'influencer l'opinion; +mais la perpétuité d'un tel pouvoir dans les mêmes mains pourrait +alarmer la liberté publique. Il faut rassurer la nation contre la trop +longue durée d'un gouvernement oligarchique. Cela est-il impossible, +messieurs, et les factions qui pourraient s'élever, se fortifier, se +coaliser, ne seraient-elles pas un peu ralenties, si l'on voyait dans +une perspective plus prochaine la fin du pouvoir immense dont nous +sommes revêtus, si elles n'étaient plus favorisées en quelque sorte par +la suspension indéfinie de la nomination des nouveaux représentants de +la nation, dans un temps où il faudrait profiter peut-être du calme qui +nous reste, dans un temps où l'esprit public, éveillé par les dangers +de la patrie, semble nous promettre les choix les plus heureux? La +nation ne verra-t-elle pas avec quelque inquiétude la prolongation +indéfinie de ces détails éternels qui peuvent favoriser la corruption +et l'intrigue? Je soupçonne qu'elle le voit ainsi, et du moins, pour +mon compte personnel, je crains les factions, je crains les dangers. +</P> + +<P> +Messieurs, aux mesures que vous ont proposées les Comités, il faut +substituer des mesures générales, évidemment puisées dans l'intérêt de +la paix et de la liberté. Ces mesures proposées, il faut vous en dire +un mot: elles ne peuvent que vous déshonorer, et, si j'étais réduit à +voir sacrifier aujourd'hui les premiers principes de la liberté, je +demanderais au moins la permission de me déclarer l'avocat de tous les +accusés; je voudrais être le défenseur des trois gardes du corps, de la +gouvernante du Dauphin, de M. Bouillé lui-même. Dans les principes de +vos Comités, le roi n'est pas coupable; il n'y a point de délit!... +Mais partout où il n'y a pas de délit, il n'y a pas de complices. +Messieurs, si épargner un coupable est une faiblesse, immoler un +coupable plus faible au coupable puissant, c'est une injustice. Vous ne +pensez pas que le peuple français soit assez vil pour se repaître du +spectacle du supplice de quelques victimes subalternes; ne pensez pas +qu'il voie sans douleurs ses représentants suivre encore la marche +ordinaire des esclaves, qui cherchent toujours à sacrifier le faible au +fort, et ne cherchent qu'à tromper et à abuser le peuple pour prolonger +impunément l'injustice et la tyrannie! Non, Messieurs, il faut ou +prononcer sur tous les coupables, ou prononcer l'absolution générale de +tous les coupables. Voici, en dernier mot, l'avis que je propose. +</P> + +<P> +Je propose que l'Assemblée décrète qu'elle consultera le voeu de la +nation pour statuer sur le sort du roi; en second lieu, que l'Assemblée +nationale lève le décret qui suspend la nomination des représentants +ses successeurs; 3° qu'elle admette la question préalable sur l'avis +des Comités. +</P> + +<P> +Et si les principes que j'ai réclamés pouvaient être méconnus, je +demande au moins que l'Assemblée nationale ne se souille pas par une +marque de partialité contre les complices prétendus d'un délit sur +lequel on veut jeter un voile. +</P> + +<BR><BR> + +<HR ALIGN="center" WIDTH="80%"> + +<BR><BR> + +<A NAME="17910811"></A> +<P CLASS="intro"> +<I>Discours par Maximilien Robespierre à l'Assemblée nationale sur la +nécessité de révoquer les décrets qui attachent l'exercice des droits +du citoyen à la contribution du marc d'argent, ou d'un nombre déterminé +de journées d'ouvriers</I> (11 août 1791) +</P> + +<BR><BR> + +<P CLASS="noindent"> +Messieurs, +</P> + +<BR> + +<P> +J'ai douté un moment si je devais vous proposer mes idées sur des +dispositions que vous paraissiez avoir adoptées. Mais j'ai vu qu'il +s'agissait de défendre la cause de la nation et de la liberté, ou de la +trahir par mon silence; et je n'ai plus balancé. J'ai même entrepris +cette tâche avec une confiance d'autant plus ferme que la passion +impérieuse de la justice et du bien public qui me l'imposait m'était +commune avec vous, et que ce sont vos propres principes et votre propre +autorité que j'invoque en leur faveur. +</P> + +<P> +Pourquoi sommes-nous rassemblés dans ce temple des lois? Sans doute +pour rendre à la nation française l'exercice des droits +imprescriptibles qui appartiennent à tous les hommes. Tel est l'objet +de toute constitution politique. Elle est juste, elle est libre, si +elle le remplit; elle n'est qu'un attentat contre l'humanité, si elle +le contrarie. +</P> + +<P> +Vous avez vous-mêmes reconnu cette vérité d'une manière frappante, +lorsque, avant de commencer votre grand ouvrage, vous avez décidé qu'il +fallait déclarer solennellement ces droits sacrés, qui sont comme les +bases éternelles sur lesquelles il doit reposer. +</P> + +<P> +"Tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. +</P> + +<P> +"La souveraineté réside essentiellement dans la nation. +</P> + +<P> +"La loi est l'expression de la volonté générale. Tous les citoyens ont +le droit de concourir à sa formation, soit par eux-mêmes, soit par +leurs représentants librement élus. +</P> + +<P> +"Tous les citoyens sont admissibles à tous les emplois publics, sans +aucune autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents." +</P> + +<P> +Voilà les principes que vous avez consacrés: il sera facile maintenant +d'apprécier les dispositions que je me propose de combattre; il suffira +de les rapprocher de ces règles invariables de la société humaine. +</P> + +<P> +Or, 1° La loi est-elle l'expression de la volonté générale, lorsque le +plus grand nombre de ceux pour qui elle est faite ne peuvent concourir +en aucune manière à sa formation? Non. Cependant, interdire à tous ceux +qui ne paient pas une contribution égale à trois journées d'ouvrier le +droit même de choisir les électeurs destinés à nommer les membres de +l'Assemblée législative, qu'est-ce autre chose que rendre la majeure +partie des Français absolument étrangère à la formation de la loi? +Cette disposition est donc essentiellement anticonstitutionnelle et +antisociale. +</P> + +<P> +2° Les hommes sont-ils égaux en droit, lorsque, les uns jouissant +exclusivement de la faculté de pouvoir être élus membres du Corps +législatif ou des autres établissements publics, les autres de celle de +les nommer seulement, les autres restent privés en même temps de tous +ces droits? Non. Telles sont cependant les monstrueuses différences +qu'établissent entre eux les décrets qui rendent un citoyen actif ou +passif, moitié actif, et moitié passif, suivant les divers degrés de +fortune qui lui permettent de payer trois journées, dix journées +d'imposition directe, ou un marc d'argent. Toutes ces dispositions sont +donc essentiellement anticonstitutionnelles et antisociales. +</P> + +<P> +3° Les hommes sont-ils admissibles à tous les emplois publics, sans +autre distinction que celle des vertus et des talents, lorsque +l'impuissance d'acquitter la contribution exigée les écarte de tous les +emplois publics, quels que soient leurs vertus et leurs talents? Non. +Toutes ces dispositions sont donc essentiellement +anticonstitutionnelles et antisociales. +</P> + +<P> +4° Enfin la nation est-elle souveraine, quand le plus grand nombre des +individus qui la composent est dépouillé des droits politiques qui +constituent la souveraineté? Non. Et cependant vous venez de voir que +ces mêmes décrets les ravissent à la plus grande partie des Français. +Que serait donc votre déclaration des droits, si ces décrets pouvaient +subsister? Une vaine formule. Que serait La nation? Esclave; car la +liberté consiste à obéir aux lois qu'on s'est données, et la servitude +à être contraint de se soumettre à une volonté étrangère. Que serait +votre Constitution? Une véritable aristocratie; car l'aristocratie est +l'état où une portion des citoyens est souveraine et le reste sujette. +Et quelle aristocratie! la plus insupportable de tontes, celle des +riches. +</P> + +<P> +Tous les hommes <I>nés et domiciliés</I> en France sont membres de la +société politique qu'on appelle la nation française, c'est-à-dire +citoyens français. Ils le sont par la nature des choses et par les +premiers principes du droit des gens. Les droits attachés à ce titre ne +dépendent ni de la fortune que chacun d'eux possède, ni de la quotité +de l'imposition à laquelle il est soumis, parce que ce n'est point +l'impôt qui nous fait citoyens; la qualité de citoyen oblige seulement +à contribuer à la dépense commune de l'Etat, suivant ses facultés. Or, +vous pouvez donner des lois aux citoyens, mais vous ne pouvez pas les +anéantir. +</P> + +<P> +Les partisans du système que j'attaque ont eux-mêmes senti cette +vérité, puisque, n'osant contester la qualité de citoyen à ceux qu'ils +condamnaient à l'exhérédation politique, ils se sont bornés à éluder le +principe de l'égalité qu'elle suppose nécessairement, par la +distinction de citoyens actifs et de citoyens inactifs. Comptant sur la +facilité avec laquelle on gouverne les hommes par les mots, ils ont +essayé de nous donner le change en publiant, par cette expression +nouvelle, la violation la plus manifeste des droits de l'homme. +</P> + +<P> +Mais qui peut être assez stupide pour ne pas apercevoir que ce mot ne +peut ni changer les principes, ni résoudre la difficulté; puisque +déclarer que tels citoyens ne seront point actifs, ou dire qu'ils +n'exerceront plus les droits politiques attachés au titre de citoyen, +c'est exactement la même chose dans l'idiome de ces subtils politiques. +Or, je leur demanderai toujours de quel droit ils peuvent ainsi frapper +d'inactivité et de paralysie leurs concitoyens et leurs commettants; je +ne cesserai de réclamer contre cette locution insidieuse et barbare, +qui souillera à la fois et notre code et notre langue, si nous ne nous +hâtons de l'effacer de l'une et de l'autre, afin que le mot de liberté +ne soit pas lui-même insignifiant et dérisoire. +</P> + +<P> +Qu'ajouterai-je à des vérités si évidentes? Rien pour les représentants +de la nation dont l'opinion et le voeu ont déjà prévenu ma demande; il +ne me reste qu'à répondre aux déplorables sophismes sur lesquels les +préjugés et l'ambition d'une certaine classe d'hommes s'efforcent +d'étayer la doctrine désastreuse que je combats; c'est à ceux-là +seulement que je vais parler. +</P> + +<P> +Le peuple! des gens qui n'ont rien! les dangers de la corruption! +l'exemple de l'Angleterre, celui des peuples que l'on suppose libres. +Voilà les arguments que l'on oppose à la justice et à la raison. +</P> + +<P> +Je ne devrais répondre que ce seul mot: Le peuple, cette multitude +d'hommes dont je défends la cause, ont des droits qui ont la même +origine que les vôtres. Qui vous a donné le pouvoir de les leur ôter? +</P> + +<P> +L'utilité générale, dites-vous! Mais est-il rien d'utile que ce qui est +juste et honnête? Et cette maxime éternelle ne s'applique-t-elle pas +surtout à l'organisation sociale? Et si le but de la société est le +bonheur de tous, la conservation des droits de l'homme, que faut-il +penser de ceux qui veulent l'établir sur la puissance de quelques +individus, et sur l'avilissement et la nullité du reste du genre +humain? Quels sont donc ces sublimes politiques qui applaudissent +eux-mêmes à leur propre génie, lorsque, à force de laborieuses +subtilités, ils sont enfin parvenus à substituer leurs vaines +fantaisies aux principes immuables que l'éternel législateur a lui-même +gravés dans le coeur de tous les hommes? +</P> + +<P> +L'Angleterre! Eh! que vous importe l'Angleterre et sa vicieuse +Constitution, qui a pu vous paraître libre lorsque vous étiez descendus +au dernier degré de la servitude, mais qu'il faut cesser enfin de +vanter par ignorance ou par habitude? Les peuples libres! où sont-ils? +Que vous présente l'histoire de ceux que vous honorez de ce nom, si ce +n'est des agrégations d'hommes plus ou moins éloignées des routes de la +raison et de la nature, plus ou moins asservies, sous des gouvernements +que le hasard, l'ambition ou la force avaient établis? Est-ce donc pour +copier servilement les erreurs ou les injustices qui ont si longtemps +dégradé et opprimé l'espèce humaine, que l'éternelle providence vous a +appelés, seuls depuis l'origine du monde, à rétablir sur la terre +l'empire de la justice et de la liberté, au sein des plus vives +lumières qui aient jamais éclairé la raison publique, au milieu des +circonstances presque miraculeuses qu'elle s'est plu à rassembler pour +vous assurer le pouvoir de rendre à l'homme son bonheur, ses vertus et +sa dignité première? +</P> + +<P> +Sentent-ils bien tout le poids de cette sainte mission, ceux qui, pour +toute réponse à nos justes plaintes, se contentent de nous dire +froidement: "Avec tous ses vices, notre Constitution est encore la +meilleure qui ait existé"? Est-ce donc pour que vous laissiez +nonchalamment, dans cette Constitution, des vices essentiels, qui +détruisent les premières bases de l'ordre social, que 26 millions +d'hommes ont mis entre vos mains le redoutable dépôt de leurs +destinées? Ne dirait-on pas que la réforme d'un grand nombre d'abus et +plusieurs lois utiles soient autant de grâces accordées au peuple, qui +dispensent de faire davantage en sa faveur? Non, tout le bien que vous +avez fait était un devoir rigoureux. L'omission de celui que vous +pouvez faire serait une prévarication, le mal que vous pouvez, un crime +de lèse-nation et de lèse-humanité. Il y a plus: si vous ne faites tout +pour la liberté, vous n'avez rien fait. Il n'y a pas deux manières +d'être libre: il faut l'être entièrement, ou redevenir esclave. La +moindre ressource laissée au despotisme rétablira bientôt sa puissance. +Que dis-je? Déjà il vous environne de ses séductions et de son +influence; bientôt il vous accablerait de sa force. O vous qui, +contents d'avoir attaché vos noms à un grand changement, ne vous +inquiétez pas s'il suffit pour assurer le bonheur des hommes, ne vous y +trompez pas; le bruit des éloges que l'étonnement et la légèreté font +retentir autour de vous s'évanouira bientôt; la postérité, comparant la +grandeur de vos devoirs et l'immensité de vos ressources avec les vices +essentiels de votre ouvrage, dira de vous avec indignation: "Ils +pouvaient rendre les hommes heureux et libres, mais ils ne l'ont pas +voulu; ils n'en étaient pas dignes." +</P> + +<P> +Mais, dites-vous, le peuple! des gens qui n'ont rien à perdre! pourront +donc, comme nous, exercer tous les droits de citoyens? +</P> + +<P> +Des gens qui n'ont rien à perdre! Que ce langage de l'orgueil en délire +est injuste et faux aux yeux de la vérité! +</P> + +<P> +Ces gens dont vous parlez sont apparemment des hommes qui vivent, qui +subsistent, au sein de la société, sans aucun moyen de vivre et de +subsister. Car s'ils sont pourvus de ces moyens-là, ils ont, ce me +semble, quelque chose à perdre ou à conserver. Oui, les grossiers +habits qui me couvrent, l'humble réduit où j'achète le droit de me +retirer et de vivre en paix; le modique salaire avec lequel je nourris +ma femme, mes enfants; tout cela, je l'avoue, ce ne sont point des +terres, des châteaux, des équipages; tout cela s'appelle <I>rien</I>, +peut-être, pour le luxe et pour l'opulence; mais c'est quelque chose +pour l'humanité; c'est une propriété sacrée, aussi sacrée sans doute +que les brillants domaines de la richesse. +</P> + +<P> +Que dis-je! ma liberté, ma vie, le droit d'obtenir sûreté ou vengeance +pour moi et pour ceux qui me sont chers, le droit de repousser +l'oppression, celui d'exercer librement toutes les facultés de mon +esprit et de mon coeur; tous ces biens si doux, les premiers de ceux +que la nature a départis à l'homme, ne sont-ils pas confiés, comme les +vôtres, à la garde des lois? Et vous dites que je n'ai point d'intérêt +à ces lois; et vous voulez me dépouiller de la part que je dois avoir, +comme vous, dans l'administration de la chose publique, et cela par la +seule raison que vous êtes plus riches que moi! Ah! si la balance +cessait d'être égale, n'est-ce pas en faveur des citoyens les moins +aisés qu'elle devrait pencher? Les lois, l'autorité publique n'est-elle +pas établie pour protéger la faiblesse contre l'injustice et +l'oppression? C'est donc blesser tous les principes sociaux que de la +placer tout entière entre les mains des riches. +</P> + +<P> +Mais les riches, les hommes puissants ont raisonné autrement. Par un +étrange abus des mots, ils ont restreint à certains objets l'idée +générale de propriété; ils se sont appelés seuls propriétaires; ils ont +prétendu que les propriétaires seuls étaient dignes du nom de citoyen; +ils ont nommé leur intérêt particulier l'intérêt général, et, pour +assurer le succès de cette prétention, ils se sont emparés de toute la +puissance sociale. Et nous, ô faiblesse des hommes! nous qui prétendons +les ramener aux principes de l'égalité et de la justice, c'est encore +sur ces absurdes et cruels préjugés que nous cherchons, sans nous en +apercevoir, à élever notre Constitution! +</P> + +<P> +Mais quel est donc, après tout, ce rare mérite, de payer un marc +d'argent ou telle autre imposition à laquelle vous attachez de si +hautes prérogatives? Si vous portez au trésor public une contribution +plus considérable que la mienne, n'est-ce pas par la raison que la +société vous a procuré de plus grands avantages pécuniaires? Et, si +nous voulons presser cette idée, quelle est la source de cette extrême +inégalité des fortunes qui rassemble toutes les richesses en un petit +nombre de mains? Ne sont-ce pas les mauvaises lois, les mauvais +gouvernements, enfin tous les vices des sociétés corrompues? Or, +pourquoi faut-il que ceux qui sont les victimes de ces abus soient +encore punis de leur malheur par la perte de la dignité de citoyens? Je +ne vous envie point le partage avantageux que vous avez reçu, puisque +cette inégalité est un mal nécessaire ou incurable: mais ne m'enlevez +pas du moins les biens imprescriptibles qu'aucune loi humaine ne peut +me ravir. Permettez même que je puisse être fier quelquefois d'une +honorable pauvreté, et ne cherchez point à m'humilier par +l'orgueilleuse prétention de vous réserver la qualité de souverain, +pour ne me laisser que celle de sujet. +</P> + +<P> +Mais le peuple!... mais la corruption! +</P> + +<P> +Ah! cessez, cessez de profaner ce nom touchant et sacré du peuple, en +le liant à l'idée de la corruption. Quel est celui qui, parmi des +hommes égaux en droits, ose déclarer ses semblables indignes d'exercer +les leurs pour les en dépouiller à son profit? Et certes, si vous vous +permettez de fonder une pareille condamnation sur des présomptions de +corruptibilité, quel terrible pouvoir vous vous arrogez sur l'humanité! +Où sera le terme de vos proscriptions? +</P> + +<P> +Mais est-ce bien sur ceux qui ne paient point le marc d'argent qu'elles +doivent tomber, ou sur ceux qui paient beaucoup au delà? Oui, en dépit +de toute prévention en faveur des vertus que donne la richesse, j'ose +croire que vous en trouverez autant dans la classe des citoyens les +moins aisés que dans celle des plus opulents. Croyez-vous de bonne foi +qu'une vie dure et laborieuse enfante plus de vices que la mollesse, le +luxe et l'ambition, et avez-vous moins de confiance dans la probité de +nos artisans et de nos laboureurs, qui, suivant votre tarif, ne seront +presque jamais citoyens actifs, que dans celle des traitants, des +courtisans, de ceux que vous appeliez grands seigneurs, qui, d'après le +même tarif, le seraient six cents fois? Je veux venger une fois ceux +que vous nommez le <I>peuple</I> de ces calomnies sacrilèges. +</P> + +<P> +Etes-vous donc faits pour l'apprécier, et pour connaître les hommes, +vous qui, depuis que votre raison s'est développée, ne les avez jugés +que d'après les idées absurdes du despotisme et de l'orgueil féodal; +vous qui, accoutumés au jargon bizarre qu'il a inventé, avez trouvé +simple de dégrader la plus grande partie du genre humain par les mots +de <I>canaille</I>, de <I>populace</I>; vous qui avez révélé au monde qu'il +existait des gens sans naissance, comme si tous les hommes qui vivent +n'étaient pas nés; <I>des gens de rien</I> qui étaient des hommes de mérite, +et <I>d'honnêtes gens</I>, <I>des gens comme il faut</I> qui étaient les plus +vils et les plus corrompus de tous les hommes? Ah! sans doute, on peut +vous permettre de ne pas rendre au peuple toute la justice qui lui est +due. Pour moi, j'atteste tous ceux que l'instinct d'une âme noble et +sensible a rapprochés de lui et rendus dignes de connaître et d'aimer +l'égalité, qu'en général il n'y a rien d'aussi juste ni d'aussi bon que +le peuple, toutes les fois qu'il n'est point irrité par l'excès de +l'oppression; qu'il est reconnaissant des plus faibles égards qu'on lui +témoigne, du moindre bien qu'on lui fait, du mal même qu'on ne lui fait +pas; que c'est chez lui qu'on trouve, sous des dehors que nous appelons +grossiers, des âmes franches et droites, un bon sens et une énergie que +l'on chercherait longtemps en vain dans la classe qui le dédaigne. Le +peuple ne demande que le nécessaire, il ne veut que justice et +tranquillité; les riches prétendent à tout, ils veulent tout envahir et +tout dominer. Les abus sont l'ouvrage et le domaine des riches, ils +sont les fléaux du peuple, l'intérêt du peuple est l'intérêt général, +celui des riches est l'intérêt particulier; et vous voulez rendre le +peuple nul et les riches tout-puissants. +</P> + +<P> +M'opposera-t-on encore ces inculpations éternelles dont on n'a cessé de +le charger depuis l'époque où il a secoué le joug des despotes jusqu'à +ce moment, comme si le peuple entier pouvait être accusé de quelques +actes de vengeance locaux et particuliers, exercés au commencement +d'une révolution inespérée, où, respirant enfin d'une si longue +oppression, il était dans un état de guerre avec tous ses tyrans? Que +dis-je? Quel temps a donc jamais fourni des preuves plus éclatantes de +sa bonté naturelle, que celui où, armé d'une force irrésistible, il +s'est tout à coup arrêté lui-même pour rentrer dans le calme à la voix +de ses représentants? O vous qui vous montrez si inexorables pour +l'humanité souffrante et si indulgents pour ses oppresseurs, ouvrez +l'histoire, et jetez les yeux autour de vous, comptez les crimes des +tyrans, et jugez entre eux et le peuple! +</P> + +<P> +Que dis-je? A ces efforts mêmes qu'ont faits les ennemis de la +révolution pour le calomnier auprès de ses représentants, pour vous +calomnier auprès de lui, pour vous suggérer des mesures propres à +étouffer sa voix, ou à abattre son énergie, ou à égarer son +patriotisme, pour prolonger l'ignorance de ses droits, en lui cachant +vos décrets; à la patience inaltérable avec laquelle il a supporté tous +ses maux et attendu un ordre de choses plus heureux, comprenons que le +peuple est le seul appui de la liberté. Eh! qui pourrait donc supporter +l'idée de le voir dépouillé de ces droits par la révolution même qui +est due à son courage; au tendre et généreux attachement avec lequel il +a défendu ses représentants? Est-ce aux riches, est-ce aux grands que +vous devez cette glorieuse insurrection qui a sauvé la France et vous? +Ces soldats, qui ont déposé leurs armes aux pieds de la patrie alarmée, +n'étaient-ils donc pas du peuple? Ceux qui les conduisaient contre +vous, à quelles classes appartenaient-ils?... Etait-ce donc pour vous +aider à défendre ses droits et sa dignité qu'il combattait alors, ou +pour vous assurer le pouvoir de les anéantir? Est-ce pour retomber sous +le joug de l'aristocratie des riches qu'il a brisé avec vous le joug de +l'aristocratie féodale? +</P> + +<P> +Jusqu'ici je me suis prêté au langage de ceux qui semblent vouloir +désigner par le mot peuple une classe d'hommes séparée, à laquelle ils +attachent une certaine idée d'infériorité et de mépris. Il est temps de +s'exprimer avec plus de précision, en rappelant que le système que nous +combattons proscrit les neuf dixièmes de la nation, qu'il efface même +de la liste de ceux qu'il appelle citoyens actifs une multitude +innombrable d'hommes que les préjugés mêmes de l'orgueil avaient +respectée, distingués par leur éducation, par leur industrie et par +leur fortune même. +</P> + +<P> +Telle est en effet la nature de cette institution, qu'elle porte sur +les plus absurdes contradictions, et que, prenant la richesse pour +mesure des droits du citoyen, elle s'écarte de cette règle même en les +attachant à ce qu'on appelle impositions directes, quoiqu'il soit +évident qu'un homme qui paie des impositions indirectes considérables +peut Jaotr d'une plus grande fortune que celui qui n'est soumis qu'à +une imposition directe modérée. Mais comment a-t-on pu imaginer de +faire dépendre les droits sacrés des hommes de la mobilité des systèmes +de finances, des variations, des bigarrures que le nôtre présente dans +les différentes parties du même Etat? Quel système que celui où un +homme, qui est citoyen sur tel point du territoire français, cesse de +l'être, ou en tout ou en partie, s'il passe sur tel autre point; où +celui qui l'est aujourd'hui ne le sera plus demain, si sa fortune +éprouve un revers! +</P> + +<P> +Quel système que celui où l'honnête homme, dépouillé par un injuste +oppresseur, retombe dans la classe des <I>ilotes</I>, tandis que l'autre +s'élève par son crime même au rang des citoyens; où un père voit +croître, avec le nombre de ses enfants, la certitude qu'il ne leur +laissera point ce titre avec la faible portion de son patrimoine +divisé; où tous les fils de famille, dans la moitié de l'empire, ne +peuvent trouver une patrie qu'au moment où ils n'ont plus de père!... +Enfin, à quoi tient cette superbe prérogative de membre du Souverain, +si le répartiteur des contributions publiques est maître de me la +ravir, en diminuant d'un sou ma cotisation; si elle est soumise à la +fois et aux caprices des hommes et à l'inconstance de la fortune? +</P> + +<P> +Mais fixez surtout votre attention sur les funestes inconvénients qu'il +doit nécessairement entraîner. Quelles armes puissantes ne va-t-il pas +donner à l'intrigue? Combien de prétextes au despotisme et à +l'aristocratie, pour écarter des assemblées publiques les hommes les +plus nécessaires à la défense de la liberté, et livrer la destinée de +l'Etat à la merci d'un certain nombre de riches et d'ambitieux! Déjà +une prompte expérience nous a révélé tous les dangers de cet abus. Quel +ami de la liberté et de l'humanité n'a pas gémi de voir, dans les +premières assemblées d'élection, formées sous les auspices de la +constitution nouvelle, la représentation nationale réduite, pour ainsi +dire, à une poignée d'individus? Quel spectacle déplorable, que celui +que nous ont donné ces villes, ces contrées où des citoyens disputaient +aux citoyens le pouvoir d'exercer des droits communs à tous; où des +officiers municipaux, où les représentants du peuple, par des taxes +arbitraires et exagérées des journées d'ouvrier, semblaient mettre au +plus haut prix possible la qualité de citoyen actif! Puissions-nous ne +pas bientôt ressentir les funestes effets de ces attentats contre les +droits du peuple! Mais c'est à vous seuls qu'il appartient de les +prévenir. Ces précautions mêmes que vous avez voulu prendre pour +adoucir la rigueur des décrets dont je parle, soit en réduisant à 20 +sols le plus haut prix des journées d'ouvrier, soit en admettant +plusieurs exceptions; tous ces palliatifs impuissants prouvent au moins +que vous avez vous-mêmes senti toute la grandeur du mal que votre +sagesse est destinée à extirper entièrement. Eh! qu'importe, en effet, +que 20 ou 30 sols soient les éléments des calculs qui décident de mon +existence politique! Ceux qui n'atteignent qu'à 19 n'ont-ils pas les +mêmes droits? Et les principes éternels de la justice et de la raison, +sur lesquels ces droits sont fondés, peuvent-ils se plier aux règles +d'un tarif variable et arbitraire? Mais voyez, je vous prie, à quelles +bizarres conséquences entraîne une grande erreur en ce genre. Forcés +par les premières notions de l'équité à chercher les moyens de la +pallier, vous avez accordé aux militaires, après un certain temps de +service, les droits de citoyens actifs comme une récompense. Vous les +avez accordés comme une distinction aux ministres du culte, lorsqu'ils +ne peuvent remplir les conditions pécuniaires exigées par vos décrets. +Vous les accorderez encore dans des cas analogues, par de semblables +motifs. Or, toutes ces dispositions, si équitables par leur objet, sont +autant d'inconséquences et d'infractions des premiers principes +constitutionnels. Comment, en effet, vous qui avez supprimé tous les +privilèges, comment avez-vous pu ériger en privilèges pour certaines +personnes, et pour certaines professions, l'exercice des droits du +citoyen? Comment avez-vous pu changer en récompense un bien qui +appartient essentiellement à tous? D'ailleurs, si les ecclésiastiques +et les militaires ne sont pas les seuls qui méritent bien de la patrie, +la même raison ne doit-elle pas vous forcer à étendre la même faveur +aux autres professions? Et si vous la réservez au mérite, comment en +avez-vous pu faire l'apanage de la fortune? +</P> + +<P> +Ce n'est pas tout: vous avez fait de la privation des droits de citoyen +actif la peine du crime, et du plus grand de tous les crimes, celui de +lèse-nation. Cette peine vous a paru si grande, que vous en avez limité +la durée; que vous avez laissé les coupables maîtres de la terminer +eux-mêmes, par le premier acte de citoyen qu'il leur plairait de +faire... El cette même privation, vous l'avez infligée à tous les +citoyens qui ne sont pas assez riches pour suffire à telle quotité et à +telle nature de contribution: de manière que, par la combinaison de ces +décrets, ceux qui ont conspiré contre le salut et contre la liberté de +la nation, et les meilleurs citoyens, les défenseurs de la liberté, que +la fortune n'aura point favorisés, ou qui auront repoussé la fortune +pour servir la patrie, sont confondus dans la même classe. Je me +trompe; c'est en faveur des premiers que votre prédilection se déclare; +car, dès le moment où ils voudront bien consentir à faire la paix avec +la nation, et à accepter le bienfait de la liberté, ils peuvent rentrer +dans la plénitude des droits du citoyen, au lieu que les autres en sont +privés indéfiniment, et ne peuvent les recouvrer que sous une condition +qui n'est point en leur pouvoir. Juste ciel! le génie et la vertu mis +plus bas que l'opulence et le crime par le législateur! +</P> + +<P> +"Que ne vit-il encore, avons-nous dit quelquefois en rapprochant l'idée +de cette grande révolution de celle d'un grand homme qui a contribué à +la préparer! que ne vit-il encore, ce philosophe sensible et éloquent, +dont les écrits ont développé parmi nous ces principes de morale +publique qui nous ont rendus dignes de concevoir le dessein de +régénérer notre patrie!" Eh bien! s'il vivait encore, que verrait-il? +Les droits sacrés de l'homme, qu'il a défendus, violés par la +constitution naissante, et son nom effacé de la liste des citoyens. Que +diraient aussi tous ces grands hommes qui gouvernèrent jadis les +peuples les plus libres et les plus vertueux de la terre, mais qui ne +laissèrent pas de quoi fournir aux frais de leurs funérailles, et dont +les familles étaient nourries aux dépens de l'Etat, que diraient-ils, +si, revivant parmi nous, ils pouvaient voir s'élever cette constitution +si vantée? O <I>Aristide</I>, la Grèce t'a surnommé le juste, t'a fait +l'arbitre de sa destinée: la France <I>régénérée</I> ne verrait en toi qu'un +<I>homme de rien</I>, qui ne paie point un marc d'argent. En vain la +confiance du peuple t'appellerait à défendre ses droits, il n'est point +de municipalité qui ne te repoussât de son sein. Tu aurais vingt fois +sauvé la patrie, que tu ne serais pas encore citoyen actif, ou +éligible... à moins que ta grande âme ne consentît à vaincre les +rigueurs de la fortune aux dépens de la liberté, ou de quelqu'une de +tes vertus. +</P> + +<P> +Ces héros n'ignoraient pas, et nous répétons quelquefois nous-mêmes, +que la liberté ne peut être solidement fondée que sur les moeurs. Or, +quelles moeurs peut avoir un peuple chez qui les lois semblent +s'appliquer à donner à la soif des richesses la plus furieuse activité? +Et quel moyen plus sûr les lois peuvent-elles prendre pour irriter +cette passion, que de flétrir l'honorable pauvreté, et de réserver pour +la richesse tous les honneurs et toute la puissance? Adopter une +pareille institution, qu'est-ce autre chose que forcer l'ambition même +la plus noble, celle qui cherche la gloire en servant la patrie, à se +réfugier dans le sein de la cupidité et de l'intrigue, et faire de la +constitution même la corruptrice de la vertu? Que signifie donc ce +tableau civique que vous affichez avec tant de soin? Il étale à me +yeux, avec exactitude, tous les noms des vils personnages que le +despotisme a engraissés de la substance du peuple: mais j'y cherche en +vain celui d'un honnête homme indigent. Il donne aux citoyens cette +étonnante leçon: "Sois riche, à quelque prix que ce soit, ou tu ne +seras rien." +</P> + +<P> +Comment, après cela, pourriez-vous vous flatter de faire renaître parmi +nous cet esprit public auquel est attachée la régénération de la +France; lorsque, rendant la plus grande partie des citoyens étrangers +aux soins de la chose publique, vous la condamnez à concentrer toutes +ses pensées et toutes ses affections dans les objets de son intérêt +personnel et de ses plaisirs; c'est-à-dire quand vous élevez l'égoïsme +et la frivolité sur les ruines des talents utiles et des vertus +généreuses, qui sont les seules gardiennes de la liberté? Il n'y aura +jamais de constitution durable dans tout pays où elle sera, en quelque +sorte, le domaine d'une classe d'hommes, et n'offrira aux autres qu'un +objet indifférent, ou un sujet de jalousie et d'humiliation. Qu'elle +soit attaquée par des ennemis adroits et puissants, il faut qu'elle +succombe tôt ou tard. Déjà, messieurs, il est facile de prévoir toutes +les conséquences fatales qu'entraîneraient les dispositions dent je +parle, si elles pouvaient subsister. Bientôt vous verrez nos assemblées +primaires et électives désertes, non seulement parce que ces mêmes +décrets en interdisent l'accès au plus grand nombre des citoyens, mais +encore parce que la plupart de ceux qu'ils appellent, tels que les gens +à trois journées, réduits à la faculté d'élire sans pouvoir être +eux-mêmes nommés aux emplois que donne la confiance des citoyens, ne +s'empresseront pas d'abandonner leurs affaires et leurs familles pour +fréquenter des assemblées où ils ne peuvent porter ni les mêmes +espérances ni les mêmes droits que les citoyens plus aisés; à moins que +plusieurs d'entre eux ne s'y rendent pour vendre leurs suffrages. Elles +resteront abandonnées à un petit nombre d'intrigants qui se partageront +toutes les magistratures, et donneront à la France des juges, des +administrateurs, des législateurs. Des législateurs réduits à 750 pour +un si vaste empire! qui délibéreront environnés de l'influence d'une +cour armée des forces publiques, du pouvoir de disposer d'une multitude +de grâces et d'emplois, et d'une liste civile qui peut être évaluée au +moins à 35 millions. Voyez-la, cette cour, déployant ses immenses +ressources dans chaque assemblée, secondée par tous ces aristocrates +déguisés qui, sous le masque du civisme, cherchent à capter les +suffrages d'une nation encore idolâtre, trop frivole, trop peu +instruite de ses droits, pour connaître ses ennemis, ses intérêts et sa +dignité; voyez-la essayer ensuite son fatal ascendant sur ceux des +membres du Corps législatif qui ne seront point arrivés corrompus +d'avance et voués à ses intérêts; voyez-la se jouer des destins de la +France, avec une facilité qui n'étonnera pas ceux qui depuis quelque +temps suivent les progrès de son esprit dangereux et de ses funestes +intrigues; et préparez-vous à voir insensiblement le despotisme tout +avilir, tout dépraver, tout engloutir; ou bien hâtez-vous de rendre au +peuple tous ses droits, et à l'esprit public toute la liberté dont il a +besoin pour s'étendre et pour se fortifier. +</P> + +<P> +Je finis ici cette discussion: peut-être même aurais-je pu m'en +dispenser; peut-être aurais-je dû examiner, avant tout, si ces +dispositions que j'attaquais existent en effet, si elles sont de +véritables lois. Pourquoi craindrais-je de présenter la vérité aux +représentants du peuple? Pourquoi oublierais-je que défendre devant eux +la cause sacrée des hommes et la souveraineté inviolable des nations, +avec toute la franchise qu'elle exige, c'est à la fois flatter le plus +doux de leurs sentiments et rendre le plus noble hommage à leurs +vertus? D'ailleurs, l'univers ne sait-il pas que votre véritable voeu, +que votre véritable décret même est la prompte révocation des +dispositions dont je parle; et que c'est en effet l'opinion de la +majorité de l'Assemblée nationale que je défends, en les combattant? Je +le déclare donc: de semblables décrets n'ont pas même besoin d'être +révoqués expressément; ils sont essentiellement nuls, parce qu'aucune +puissance humaine, pas même la vôtre, n'était compétente pour les +porter. Le pouvoir des représentants, des mandataires d'un peuple est +nécessairement déterminé par la nature et par l'objet de leur mandat. +Or, quel est votre mandat? De faire des lois pour rétablir et pour +cimenter les droits de vos commettants; il ne vous est donc pas +possible de les dépouiller de ces mêmes droits. Faites-y bien +attention: ceux qui vous ont choisis, ceux par qui vous existez, +n'étaient pas des contribuables au marc d'argent, à trois, à dix +journées d'impositions directes; c'étaient tous les Français, +c'est-à-dire tous les hommes nés et domiciliés en France, ou +naturalisés, payant une imposition quelconque. +</P> + +<P> +Le despotisme lui-même n'avait pas osé imposer d'autres conditions aux +citoyens qu'il convoquait* [*Voyez le règlement de la convocation des +Etats généraux. (Note de Robespierre.). Comment donc pouviez-vous +dépouiller une partie de ces hommes-là, à plus forte raison la plus +grande partie d'entre eux, de ces mêmes droits politiques qu'ils ont +exercés en vous envoyant à cette assemblée, et dont ils vous ont confié +la garde? Vous ne le pouvez pas sans détruire vous-mêmes votre pouvoir, +puisque votre pouvoir n'est que celui de vos commettants. En portant de +pareils décrets, vous n'agiriez pas comme représentants de la nation; +vous agiriez directement contre ce titre: vous ne feriez point des +lois; vous frapperiez l'autorité législative dans son principe. Les +peuples mêmes ne pourraient jamais ni les autoriser ni les adopter, +parce qu'ils ne peuvent jamais renoncer ni à l'égalité, ni à la +liberté, ni à leur existence comme peuple, ni aux droits inaliénables +de l'homme. Aussi, messieurs, quand vous avez formé la résolution, déjà +bien connue, de les révoquer, c'est moins parce que vous en avez +reconnu la nécessité, que pour donner à tous les législateurs et à tous +les dépositaires de l'autorité publique un grand exemple du respect +qu'ils doivent aux peuples, pour couronner tant de lois salutaires, +tant de sacrifices généreux, par le magnanime désaveu d'une surprise +passagère, qui ne changea jamais rien ni à vos principes, ni à votre +volonté constante et courageuse pour le bonheur des hommes. +</P> + +<P> +Que signifie donc l'éternelle objection de ceux qui vous disent qu'il +ne vous est permis dans aucun cas de changer vos propres décrets? +Comment a-t-on pu faire céder à cette prétendue maxime cette règle +inviolable, que le salut du peuple et le bonheur des hommes est +toujours la loi suprême, et imposer aux fondateurs de la Constitution +française celle de détruire leur propre ouvrage, et d'arrêter les +glorieuses destinées de la nation et de l'humanité entière, plutôt que +de réparer une erreur dont ils connaissent tous les dangers? Il +n'appartient qu'à l'être essentiellement infaillible d'être immuable: +changer est non seulement un droit, mais un devoir pour toute volonté +humaine qui a failli. Les hommes qui décident du sort des autres hommes +sont moins que personne exempts de cette obligation commune. Mais tel +est le malheur d'un peuple qui passe rapidement de la servitude à la +liberté, qu'il transporte, sans s'en apercevoir, au nouvel ordre de +choses, les préjugés de l'ancien, dont il n'a pas encore eu le temps de +se défaire; et il est certain que ce système de l'irrévocabilité +absolue des décisions du Corps législatif n'est autre chose qu'une idée +empruntée du despotisme. L'autorité ne peut reculer sans se +compromettre, disait-il, quoique, en effet, il ait été forcé +quelquefois à reculer. Cette maxime était bonne en effet pour le +despotisme, dont la puissance oppressive ne pouvait se soutenir que par +l'illusion et par la terreur; mais l'autorité tutélaire des +représentants de la nation, fondée à la fois sur l'intérêt général et +sur la force de la nation même, peut réparer une erreur funeste, sans +courir d'autre risque que de réveiller les sentiments de la confiance +et de l'admiration qui l'environnent; elle ne peut se compromettre que +par une persévérance invincible dans des mesures contraires à la +liberté, et réprouvées par l'opinion publique. Il est cependant +quelques décrets que vous ne pouvez point abroger, ce sont ceux qui +renferment la Déclaration des Droits de l'homme, parce que ce n'est +point vous qui avez fait ces lois; vous les avez promulguées. Ce sont +ces décrets immuables du législateur éternel, déposés dans la raison et +dans le coeur de tous les hommes avant que vous les eussiez inscrits +dans votre code, que je réclame, contre des dispositions qui les +blessent et qui doivent disparaître devant eux. Vous avez ici à choisir +entre les uns et les autres, et votre choix ne peut être incertain +d'après vos propres principes. Je propose donc à l'Assemblée nationale +le projet de décret suivant: +</P> + +<P> +"L'Assemblée nationale, pénétrée d'un respect religieux pour les droits +des hommes, dont le maintien doit être l'objet de toutes les +institutions politiques; +</P> + +<P> +"Convaincue qu'une constitution faite pour assurer la liberté du peuple +français, et pour influer sur celle du monde, doit être surtout établie +sur ce principe; +</P> + +<P> +"Déclare que tous les Français, c'est-à-dire tous les hommes <I>nés et +domiciliés</I> en France, ou naturalisés, doivent jouir de la plénitude et +de l'égalité des droits du citoyen, et sont admissibles à tous les +emplois publics, sans autre distinction que celle des vertus et des +talents." +</P> + +<BR><BR> + +<HR ALIGN="center" WIDTH="80%"> + +<BR><BR> + +<A NAME="17920102"></A> +<P CLASS="intro"> +<I>Discours sur la guerre, prononcé à la Société des Amis de la +Constitution, le 2 Janvier 1792, an quatrième de la Révolution</I> +(2 janvier 1792) +</P> + +<BR> + +<P> +Les plus grandes questions qui agitent les hommes ont souvent pour base +un malentendu; il y en a, si je ne me trompe, même dans celle-ci; il +suffit de le faire cesser, et tous les bons citoyens se rallieront aux +principes et à la vérité. +</P> + +<P> +Des deux opinions qui ont été balancées dans cette Assemblée, l'une a +pour elle toutes les idées qui flattent l'imagination, toutes les +espérances brillantes qui animent l'enthousiasme, et même un sentiment +généreux soutenu de tous les moyens que le gouvernement le plus actif +et le plus puissant peut employer pour influer sur l'opinion; l'autre +n'est appuyée que sur la froide raison et sur la triste vérité. Pour +plaire, il faut défendre la première; pour être utile, il faut soutenir +la seconde, avec la certitude de déplaire à tous ceux qui ont le +pouvoir de nuire: c'est pour celle-ci que je me déclare. +</P> + +<P> +Ferons-nous la guerre, ou ferons-nous la paix? Attaquerons-nous nos +ennemis, ou les attendrons-nous dans nos foyers? Je crois que cet +énoncé ne présente pas la question sous tous ses rapports et dans toute +son étendue. Quel parti la nation et ses représentants doivent-ils +prendre, dans les circonstances où nous sommes, à l'égard de nos +ennemis intérieurs et extérieurs? Voilà le véritable point de vue sous +lequel on doit l'envisager, si on veut l'embrasser tout entière, et la +discuter avec toute l'exactitude qu'elle exige. Ce qui importe, +par-dessus tout, quel que puisse être le fruit de nos efforts, c'est +d'éclairer la nation sur ses véritables intérêts et sur ceux de ses +ennemis; c'est de ne pas ôter à la liberté sa dernière ressource, en +donnant le change à l'esprit public dans ces circonstances critiques. +Je tâcherai de remplir cet objet en répondant principalement à +l'opinion de M. Brissot. +</P> + +<P> +Si des traits ingénieux, si la peinture brillante et prophétique des +succès d'une guerre terminée par les embrassements fraternels de tous +les peuples de l'Europe, sont des raisons suffisantes pour décider une +question aussi sérieuse, je conviendrai que M. Brissot l'a parfaitement +résolue; mais son discours m'a paru présenter un vice, qui n'est rien +dans un discours académique, et qui est de quelque importance dans la +plus grande de toutes les discussions politiques; c'est qu'il a sans +cesse évité le point fondamental de la question, pour élever à côté +tout son système sur une base absolument ruineuse. +</P> + +<P> +Certes, j'aime tout autant que M. Brissot une guerre entreprise pour +étendre le règne de la liberté, et je pourrais me livrer aussi au +plaisir d'en raconter d'avance toutes les merveilles. Si j'étais maître +des destinées de la France, si je pouvais, à mon gré, diriger ses +forces et ses ressources, j'aurais envoyé, dès longtemps, une armée en +Brabant, j'aurais secouru les Liégeois et brisé les fers des Bataves; +ces expéditions sont fort de mon goût. Je n'aurais point, il est vrai, +déclaré la guerre à des sujets rebelles, je leur aurais ôté jusqu'à la +volonté de se rassembler; je n'aurais pas permis à des ennemis plus +formidables et plus près de nous de les protéger et de nous susciter au +dedans des dangers plus sérieux. +</P> + +<P> +Mais dans les circonstances où je trouve mon pays, je jette un regard +inquiet autour de moi, et je me demande si la guerre que l'on fera sera +celle que l'enthousiasme nous promet; je me demande qui la propose, +comment, dans quelles circonstances, et pourquoi? +</P> + +<P> +C'est là, c'est dans notre situation toute extraordinaire que réside +toute la question. Vous en avez sans cesse détourné vos regards; mais +j'ai prouvé, ce qui était clair pour tout le monde, que la proposition +de la guerre actuelle était le résultat d'un projet formé dès longtemps +par les ennemis intérieurs de notre liberté; je vous en ai montré le +but; je vous ai indiqué les moyens d'exécution; d'autres vous ont +prouvé qu'elle n'était qu'un piège visible: un orateur, membre de +l'Assemblée constituante, vous a dit, à cet égard, des vérités de fait +très importantes; il n'est personne qui n'ait aperçu ce piège, en +songeant que c'était après avoir constamment protégé les émigrations et +les émigrants rebelles, qu'on proposait de déclarer la guerre à leurs +protecteurs, en même temps qu'on défendait encore les ennemis du +dedans, confédérés avec eux. Vous êtes convenu vous-même que la guerre +plaisait aux émigrés, qu'elle plaisait au ministère, aux intrigants de +la cour, à celte faction nombreuse, dont les chefs, trop connus, +dirigent, depuis longtemps, toutes les démarches du pouvoir exécutif; +toutes les trompettes de l'aristocratie et du gouvernement en donnent à +la fois le signal: enfin, quiconque pourrait croire que la conduite de +la cour, depuis le commencement de cette révolution, n'a pas toujours +été en opposition avec les principes de l'égalité et le respect pour +les droits du peuple serait regardé comme un insensé, s'il était de +bonne foi; quiconque pourrait dire que la cour propose une mesure aussi +décisive que la guerre, sans la rapporter à son plan, ne donnerait pas +une idée plus avantageuse de son jugement: or, pouvez-vous dire qu'il +soit indifférent au bien de l'Etat, que l'entreprise de la guerre soit +dirigée par l'amour de la liberté ou par l'esprit du despotisme, par la +fidélité ou par la perfidie? Cependant qu'avez-vous répondu à tous ces +faits décisifs? Qu'avez-vous dit pour dissiper tant de justes soupçons? +Votre réponse à ce principe fondamental de toute cette discussion fait +juger tout votre système. +</P> + +<P> +La défiance, avez-vous dit dans votre premier discours, la défiance +est un étal affreux: elle empêche les deux pouvoirs d'agir de concert; +elle empêche le peuple de croire aux démonstrations du pouvoir +exécutif, attiédit son attachement, relâche sa soumission. +</P> + +<P> +La défiance est un état affreux! Est-ce là le langage d'un homme libre +qui croit que la liberté ne peut être achetée à trop haut prix? Elle +empêche les deux pouvoirs d'agir de concert! Est-ce encore vous qui +parlez ici? Quoi! c'est la défiance du peuple qui empêche le pouvoir +exécutif de marcher; et ce n'est pas sa volonté propre? Quoi! c'est le +peuple qui doit croire aveuglément aux <I>démonstrations</I> du pouvoir +exécutif; et ce n'est plus le pouvoir exécutif qui doit mériter la +confiance du peuple, non par des <I>démonstrations, mais par des faits?</I> +<I>La défiance attiédit son attachement!</I> Et à qui donc le peuple doit-il +de l'attachement? est-ce à un homme? est-ce à l'ouvrage de ses mains, +ou bien à la patrie, à la liberté? <I>Elle relâche sa soumission!</I> A la +loi, sans doute. En a-t-il manqué jusqu'ici? Qui a le plus de reproches +à se faire à cet égard, ou de lui, ou de ses oppresseurs? Si ce texte a +excité ma surprise, elle n'a pas diminué, je l'avoue, quand j'ai +entendu le commentaire par lequel vous l'avez développé dans votre +dernier discours. +</P> + +<P> +Vous nous avez appris qu'il fallait bannir la défiance, parce qu'il y +avait eu un changement dans le ministère. Quoi! c'est vous, qui avez de +la philosophie et de l'expérience; c'est vous, que j'ai entendu vingt +fois dire, sur la politique et sur l'esprit immortel des cours, tout ce +que pense là-dessus tout homme qui a la faculté de penser; c'est vous +qui prétendez que le ministère doit changer avec un ministre! C'est à +moi qu'il appartient de m'expliquer librement sur les ministres: 1° +parce que je ne crains pas d'être soupçonné de spéculer sur leur +changement, ni pour moi, ni pour mes amis; 2° parce que je ne désire +pas de les voir remplacer par d'autres, convaincu que ceux qui aspirent +à leurs places ne vaudraient pas mieux. Ce ne sont point les ministres +que j'attaque; ce sont leurs principes et leurs actes. Qu'ils se +convertissent, s'ils le peuvent, et je combattrai leurs détracteurs. +J'ai le droit, par conséquent, d'examiner les bases sur lesquelles +repose la garantie que vous leur prêtez. Vous blâmez le ministre +Montmorin qui a cédé sa place, pour attirer la confiance sur le +ministre Lessart qui s'est chargé de son rôle! A Dieu ne plaise que je +perde des moments précieux à instituer un parallèle entre ces deux +illustres défenseurs des droits du peuple! Vous avez expédié deux +certificats de patriotisme à deux autres ministres, par la raison +qu'ils avaient été tirés de la classe des plébéiens; et moi, je le dis +franchement, la présomption la plus raisonnable, à mon avis, est que, +dans les circonstances où nous sommes, des <I>plébéiens</I> n'auraient point +été appelés au ministère, s'ils n'avaient été jugés dignes d'être +nobles. Je m'étonne que la confiance d'un représentant du peuple porte +sur un ministre que le peuple de la capitale a craint de voir arriver à +une place municipale; je m'étonne de vous voir recommander à la +bienveillance publique le ministre de la justice, qui a paralysé la +cour provisoire d'Orléans, en se dispensant de lui envoyer les +principales procédures; le ministre qui a calomnié grossièrement, à la +face de l'Assemblée nationale, les sociétés patriotiques de l'Etat, +pour provoquer leur destruction; le ministre qui, récemment encore, +vient de demander à l'Assemblée actuelle la suspension de +l'établissement des nouveaux tribunaux criminels, sous le prétexte que +la nation n'était pas mûre pour les jurés, sous le prétexte (qui le +croirait!) que l'hiver est une saison trop rude pour réaliser cette +institution, déclarée partie essentielle de notre Constitution par +l'acte constitutionnel, réclamée par les principes éternels de la +justice, et par la tyrannie insupportable du système barbare qui pèse +encore sur le patriotisme et sur l'humanité; ce ministre, oppresseur du +peuple avignonnais, entouré de tous les intrigants que vous avez +vous-même dénoncés dans vos écrits, et ennemi déclaré de tous les +patriotes invariablement attachés à la cause publique. Vous avez encore +pris sous votre sauvegarde le ministre actuel de la guerre. Ah! de +grâce, épargnez-nous la peine de discuter la conduite, les relations et +le personnel de tant d'individus, lorsqu'il ne doit être question que +des principes et de la patrie. Ce n'est pas assez d'entreprendre +l'apologie des ministres, vous voulez encore les isoler des vues et de +la société de ceux qui sont notoirement leurs conseils et leurs +coopérateurs. +</P> + +<P> +Personne ne doute aujourd'hui qu'il existe une ligue puissante et +dangereuse contre l'égalité et contre les principes de notre liberté: +on sait que la coalition qui porta des mains sacrilèges sur les bases +de la Constitution s'occupe avec activité des moyens d'achever son +ouvrage; qu'elle domine à la cour, qu'elle gouverne les ministres: vous +êtes convenu qu'elle avait le projet d'étendre encore la puissance +ministérielle, et d'aristocratiser la représentation nationale; vous +nous avez priés de croire que les ministres et la cour n'avaient rien +de commun avec elle; vous avez démenti, à cet égard, les assertions +positives de plusieurs orateurs et l'opinion générale; vous vous êtes +contentés d'alléguer que des intrigants ne pouvaient porter aucune +atteinte à la liberté. Ignorez-vous que ce sont les intrigants qui font +le malheur des peuples? Ignorez-vous que des intrigants, secondés par +la force et par les trésors du gouvernement, ne sont pas à négliger? +que vous-même vous vous êtes fait une loi jadis de poursuivre avec +chaleur une partie de ceux dont il est ici question? Ignorez-vous que +depuis le départ du roi, dont le mystère commence à s'éclaircir, ils +ont eu le pouvoir de faire rétrograder la révolution, et de commettre +impunément les plus coupables attentats contre la liberté? D'où vous +vient donc tout à coup tant d'indulgence ou de sécurité? +</P> + +<P> +Ne vous alarmez pas, nous a dit le même orateur, si cette faction veut +la guerre; ne vous alarmez pas si, comme elle, la cour et les ministres +veulent la guerre; si les papiers, <I>que le ministère soudoie</I>, prêchent +la guerre: les ministres, à la vérité, se joindront toujours aux +modérés contre les patriotes, mais ils se joindront aux patriotes et +aux modérés contre les émigrants. Quelle rassurante et lumineuse +théorie! Les ministres, vous en convenez, sont les ennemis des +patriotes; les modérés, pour lesquels ils se déclarent, veulent rendre +notre constitution aristocratique; et vous voulez que nous adoptions +leurs projets? Les ministres soudoient, et c'est vous qui le dites, des +papiers dont l'emploi est d'éteindre l'esprit public, d'effacer les +principes de la liberté, de vanter les plus dangereux de ses ennemis, +de calomnier tous les bons citoyens, et vous voulez que je me fie aux +vues et aux principes des ministres? +</P> + +<P> +Vous croyez que les agents du pouvoir exécutif sont plus disposés à +adopter les maximes de l'égalité, et à défendre les droits du peuple +dans toute leur pureté, qu'à transiger avec les membres de la dynastie, +avec les amis de la cour, aux dépens du peuple et des patriotes, qu'ils +appellent hautement des factieux? Mais les aristocrates de toutes les +nuances demandent la guerre; mais tous les échos de l'aristocratie +répètent aussi le cri de guerre: il ne faut pas non plus se défier, +sans doute, de leurs intentions. Pour moi, j'admire votre bonheur et ne +l'envie pas. Vous étiez destiné à défendre la liberté sans défiance, +sans déplaire à ses ennemis, sans vous trouver en opposition ni avec la +cour, ni avec les ministres, ni avec les modérés. Comme les routes du +patriotisme sont devenues pour vous faciles et riantes! +</P> + +<P> +Pour moi, j'ai trouvé que plus on avançait dans cette carrière, plus on +rencontrait d'obstacles et d'ennemis, plus on se trouvait abandonné de +ceux avec qui on y était entré; et j'avoue que si je m'y voyais +environné des courtisans, des aristocrates, des <I>modérés</I>, je serais au +moins tenté de me croire en assez mauvaise compagnie. +</P> + +<P> +Ou je me trompe, ou la faiblesse des motifs par lesquels vous avez +voulu nous rassurer sur les intentions de ceux qui nous poussent à la +guerre est la preuve la plus frappante qui puisse les démontrer. Loin +d'aborder le véritable état de la question, vous l'avez toujours fui. +Tout ce que vous avez dit est donc hors de la question. Votre opinion +n'est fondée que sur des hypothèses vagues et étrangères. +</P> + +<P> +Que nous importent, par exemple, vos longues et pompeuses dissertations +sur la guerre américaine? Qu'y a-t-il de commun entre la guerre ouverte +qu'un peuple fait à ses tyrans, et un système d'intrigue conduit par le +gouvernement même contre la liberté naissante? Si les Américains +avaient triomphé de la tyrannie anglaise en combattant sous les +drapeaux de l'Angleterre et sous les ordres de ses généraux contre ses +propres alliés, l'exemple des Américains serait bon à citer: on +pourrait même y joindre celui des Hollandais et des Suisses, s'ils +s'étaient reposés sur le duc d'Albe et sur les princes d'Autriche et de +Bourgogne du soin de venger leurs outrages et d'assurer leur liberté. +Que nous importent encore les victoires rapides que vous remportez à la +tribune sur le despotisme et sur l'aristocratie de l'univers? Comme si +la nature des choses se pliait si facilement à l'imagination d'un +orateur! Est-ce le peuple ou le génie de la liberté qui dirigera le +plan qu'on nous propose? C'est la cour, ce sont ses officiers, ce sont +ses ministres. Vous oubliez toujours que cette donnée change toutes les +combinaisons. +</P> + +<P> +Croyez-vous que le dessein de la cour soit d'ébranler le trône de +Léopold et ceux de tous les rois, qui, dans leurs réponses à ses +messages, lui témoignent un attachement exclusif, elle qui ne cesse de +vous prêcher <I>le respect pour les gouvernements étrangers</I>, elle qui a +troublé par ses menées la révolution de Brabant, elle qui vient de +désigner à la nation, comme le sauveur de la patrie, comme le héros de +la liberté, le général qui, dans l'Assemblée constituante, s'était +déclaré hautement contre la cause des Brabançons? Cette réflexion me +fait naître une autre idée; elle me rappelle un fait qui prouve +peut-être à quels pièges les représentants du peuple sont exposés. +Peut-être est-il étonnant que dans le temps où on parlait de guerre +contre des princes allemands, pour dissiper des émigrants français, on +se soit hâté de rassurer, par un décret, le chef du corps germanique, +contre la crainte de voir se rassembler sur nos frontières les +Brabançons, qui viennent chercher un asile parmi nous. Ce qu'il y a de +certain, c'est que les plus zélés patriotes de la contrée française où +ils se sont retirés ne paraissent pas en avoir une idée aussi +défavorable que celle qu'on en a voulu répandre, et qu'ils ne sont pas +sur cette affaire du même avis que le directoire du département du +Nord. Pour moi, je crains, je l'avoue, que le patriotisme des +représentants n'ait été trompé sur les faits. Je le dis sans crainte +que l'on me soupçonne de vouloir décréditer leur sagesse; je me serais +même épargné cette dernière réflexion, inutile pour mon propre compte, +si je ne désirais, depuis quelque temps, de trouver l'occasion de +dissiper les préventions que des malentendus ont pu faire naître, et +qui pourraient relâcher les liens qui doivent unir tous les amis de la +liberté. On dit que l'on cherche à se prévaloir de certaines +observations dictées sans doute par l'amour du bien public, et qui, +d'ailleurs, sont personnelles à leur auteur, pour éloigner de cette +société des députés patriotes, et mettre l'amour-propre des +représentants du peuple en opposition avec leur civisme. Je crois le +succès de cette entreprise impossible; je crois, de plus, que nul +membre de cette société n'a eu l'intention d'abaisser les législateurs +actuels par un parallèle injuste entre la première et la seconde +Assemblée. Pour moi, je déclare hautement que, loin d'attacher mon +intérêt personnel à celui de l'Assemblée constituante, je la regarde +comme une puissance qui n'est plus, et pour laquelle le jugement sévère +de la postérité doit déjà commencer. Je déclare que personne n'a plus +de respect que moi pour le caractère des représentants du peuple en +général; que personne n'a plus d'estime et d'attachement pour les +députés patriotes qui sont membres de cette société. Je suis même +convaincu que c'est aux fautes de la première Assemblée qu'il faut +imputer la plupart de celles que la législature actuelle pourrait +commettre. Le fait même que je viens de citer en est peut-être un +exemple. Je croirai aussi remplir un devoir de fraternité, autant que +de civisme, en expliquant librement mon opinion sur toutes les +questions qui intéressent la patrie et ses représentants; je pense même +qu'ils ne doivent pas rejeter l'hommage des réflexions que me dicte le +pur zèle du bien public, et dans lesquelles l'expérience de trois +années de révolution me donne peut-être le droit de mettre quelque +confiance. +</P> + +<P> +Il résulte de ce que j'ai dit plus haut, qu'il pourrait arriver que +l'intention de ceux qui demandent et qui conduiraient la guerre ne fût +pas de la rendre fatale aux ennemis de notre révolution et aux amis du +pouvoir absolu des rois: n'importe, vous vous chargez vous-mêmes de la +conquête de l'Allemagne, d'abord; vous promenez notre armée triomphante +chez tous les peuples voisins; vous établissez partout des +municipalités, des directoires, des assemblées nationales, et vous vous +écriez vous-mêmes que cette pensée est sublime, comme si le destin des +empires se réglait par des figures de rhétorique. Nos généraux, +conduits par vous, ne sont plus que les missionnaires de la +Constitution; notre camp, qu'une école de droit public; les satellites +des monarques étrangers, loin de mettre aucun obstacle à l'exécution de +ce projet, volent au-devant de nous, non pour nous repousser, mais pour +nous écouter. +</P> + +<P> +Il est fâcheux que la vérité et le bon sens démentent ces magnifiques +prédictions; il est dans la nature des choses que la marche de la +raison soit lentement progressive. Le gouvernement le plus vicieux +trouve un puissant appui dans les préjugés, dans les habitudes, dans +l'éducation des peuples. Le despotisme même déprave l'esprit des hommes +jusqu'à s'en faire adorer, et jusqu'à rendre la liberté suspecte et +effrayante au premier abord. La plus extravagante idée qui puisse +naître dans la tète d'un politique est de croire qu'il suffise à un +peuple d'entrer à main armée chez un peuple étranger, pour lui faire +adopter ses lois et sa constitution. Personne n'aime les missionnaires +armés; et le premier conseil que donnent la nature et la prudence, +c'est de les repousser comme des ennemis. J'ai dit qu'une telle +invasion pourrait réveiller l'idée de l'embrasement du Palatinat et des +dernières guerres, plus facilement qu'elle ne ferait germer des idées +constitutionnelles, parce que la masse du peuple, dans ces contrées, +connaît mieux ces faits que notre Constitution. Les récits des hommes +éclairés qui les connaissent démentent tout ce qu'on nous raconte de +l'ardeur avec laquelle elles soupirent après notre Constitution et nos +armées. Avant que les effets de notre révolution se fassent sentir chez +les nations étrangères, il faut qu'elle soit consolidée. Vouloir leur +donner la liberté avant de l'avoir nous-mêmes conquise, c'est assurer à +la fois notre servitude et celle du monde entier; c'est se former des +choses une idée exagérée et absurde, de penser que, dès le moment où un +peuple se donne une Constitution, tous les autres répondent au même +instant à ce signal. L'exemple de l'Amérique, que vous avez cité, +aurait-il suffi pour briser nos fers, si le temps et le concours des +plus heureuses circonstances n'avaient amené insensiblement cette +révolution? La déclaration des droits n'est point la lumière du soleil +qui éclaire au même instant tous les hommes; ce n'est point la foudre +qui frappe en même temps tous les trônes. Il est plus facile de +l'écrire sur le papier ou de la graver sur l'airain, que de rétablir +dans le coeur des hommes ses sacrés caractères effacés par l'ignorance, +par les passions et par le despotisme. Que dis-je? N'est-elle pas tous +les jours méconnue, foulée aux pieds, ignorée même parmi vous qui +l'avez promulguée? L'égalité des droits est-elle ailleurs que dans les +principes de notre charte constitutionnelle? Le despotisme, +l'aristocratie ressuscitée sous des formes nouvelles, ne relève-t-elle +pas sa tête hideuse? N'opprime-t-elle pas encore la faiblesse, la +vertu, l'innocence, au nom des lois et de la liberté même? La +Constitution, que l'on dit fille de la Déclaration des Droits, +ressemble-t-elle si fort à sa mère? Que dis-je? Cette vierge, jadis +rayonnante d'une beauté céleste, est-elle encore semblable à elle-même? +N'est-elle pas sortie meurtrie et souillée des mains impures de cette +coalition qui trouble et tyrannise aujourd'hui la France, et à qui il +ne manque, pour consommer ses funestes projets, que l'adoption des +mesures perfides que je combats en ce moment? Comment donc pouvez-vous +croire qu'elle opérera, dans le moment même que nos ennemis intérieurs +auront marqué pour la guerre, les prodiges qu'elle n'a pu encore opérer +parmi nous? +</P> + +<P> +Je suis loin de prétendre que notre révolution n'influera pas dans la +suite sur le sort du globe, plus tôt même que les apparences actuelles +ne semblent l'annoncer. A. Dieu ne plaise que je renonce à une si douce +espérance! Mais je dis que ce ne sera pas aujourd'hui; je dis que cela +n'est pas du moins prouvé, et que, dans le doute, il ne faut pas +hasarder notre liberté; je dis que, dans tous les temps, pour exécuter +une telle entreprise avec succès, il faudrait le vouloir, et que le +gouvernement qui en serait chargé, que ses principaux agents ne le +veulent pas, et qu'ils l'ont hautement déclaré. +</P> + +<P> +Enfin, voulez-vous un contre-poison sûr à toutes les illusions que l'on +vous présente? Réfléchissez seulement sur la marche naturelle des +révolutions. Dans des Etats constitués, comme presque tous les pays de +l'Europe, il y a trois puissances: le monarque, les aristocrates et le +peuple, ou plutôt le peuple est nul. S'il arrive une révolution dans ce +pays, elle ne peut être que graduelle; elle commence par les nobles, +par le clergé, par les riches, et le peuple les soutient lorsque son +intérêt s'accorde avec le leur pour résister à la puissance dominante, +qui est celle du monarque. C'est ainsi que parmi vous ce sont les +parlements, les nobles, le clergé, les riches, qui ont donné le branle +à la révolution; ensuite le peuple a paru. Ils s'en sont repentis, ou +du moins ils ont voulu arrêter la révolution, lorsqu'ils ont vu que le +peuple pouvait recouvrer sa souveraineté; mais ce sont eux qui l'ont +commencée; et, sans leur résistance et leurs faux calculs, la nation +serait encore sous le joug du despotisme. D'après cette vérité +historique et morale, vous pouvez juger à quel point vous devez compter +sur les nations de l'Europe en général; car, chez elles, loin de donner +le signal de l'insurrection, les aristocrates, avertis par notre +exemple même, tout aussi ennemis du peuple et de l'égalité que les +nôtres, se sont ligués comme eux avec le gouvernement, pour retenir le +peuple dans l'ignorance et dans les fers, et pour échapper à la +déclaration des droits. Ne nous objectez pas les mouvements qui +s'annoncent dans quelques parties des Etats de Léopold, et +particulièrement dans le Brabant; car ces mouvements sont absolument +indépendants de notre révolution et de nos principes actuels. La +révolution du Brabant avait commencé avant la nôtre; elle fut arrêtée +par les intrigues de la cour de Vienne, secondées par les agents de +celle de France; elle est près de reprendre son cours aujourd'hui, mais +par l'influence, par le pouvoir, par les richesses des aristocrates, et +surtout du clergé qui l'avait commencée, il y a un siècle, entre les +Pays-Bas autrichiens et nous, comme il y a un siècle entre le peuple +des frontières de vos provinces du Nord et celui de la capitale. Votre +organisation civile du clergé et l'ensemble de votre Constitution +proposés brusquement aux Brabançons suffiraient pour raffermir la +puissance de Léopold; ce peuple est condamné par l'empire de la +superstition et de l'habitude à passer par l'aristocratie pour arriver +à la liberté. +</P> + +<P> +Comment peut-on, sur des calculs aussi incertains que ceux-là, +compromettre les destinées de la France et de tous les peuples? +</P> + +<P> +Je ne connais rien d'aussi léger que l'opinion de M. Brissot à cet +égard, si ce n'est l'effervescence philanthropique <I>de M. Anacharsis +Cloots</I>. Je réfuterai en passant, et par un seul mot, le discours +étincelant de M. Anacharsis Cloots; je me contenterai de lui citer un +trait de ce sage de la Grèce, de ce philosophe voyageur dont il a +emprunté le nom. C'est, je crois, cet Anacharsis grec qui se moquait +d'un astronome qui, en considérant le ciel avec trop d'attention, était +tombé dans une fosse qu'il n'avait point aperçue sur la terre. Eh bien! +l'Anacharsis moderne, en voyant dans le soleil <I>des taches pareilles à +celles de notre Constitution</I>* [*Discours prononcé par M. Cloots à la +Société des Amis de la Constitution. (<I>Note de Robespierre</I>.).], en +voyant descendre du ciel l'ange de la liberté pour se mettre à la tète +de nos légions, et exterminer, par leurs bras, tous les tyrans de +l'univers, n'a pas vu sous ses pieds un précipice où l'on veut +entraîner le peuple français. Puisque <I>l'orateur du genre humain</I> pense +que la destinée de l'univers est liée à celle de la France, qu'il +défende avec plus de réflexion les intérêts de ses clients, ou qu'il +craigne que le genre humain ne lui retire sa procuration. +</P> + +<P> +Laissez donc, laissez toutes ces trompeuses déclamations, ne nous +présentez pas l'image touchante du bonheur, pour nous entraîner dans +des maux réels; donnez-nous moins de descriptions agréables, et de plus +sages conseils. +</P> + +<P> +Vous pouvez même vous dispenser d'entrer dans de si longs détails, sur +les ressources, sur les intérêts, sur les passions des princes et des +gouvernements actuels de l'Europe. Vous m'avez reproché de ne les avoir +pas assez longuement discutés. Non. Je n'en ferai rien encore, 1° parce +que ce n'est point sur de pareilles conjectures, toujours incertaines +de leur nature, que je veux asseoir le salut de la patrie; 2° parce que +celui qui va jusqu'à dire que toutes les puissances de l'Europe ne +pourraient pas, de concert avec nos ennemis intérieurs, entretenir une +armée pour favoriser le système d'intrigue dont j'ai parlé, avance une +proposition qui ne mérite pas d'être réfutée; 3° enfin, parce que ce +n'est point là le noeud de la question. Car je soutiens et je prouverai +que, soit que la cour et la coalition qui la dirige fassent une guerre +sérieuse, soit qu'elles s'en tiennent aux préparatifs et aux menaces, +elles auront toujours avancé le succès de leurs véritables projets. +</P> + +<P> +Epargnez-vous donc au moins toutes les contradictions que votre système +présente à chaque instant: ne nous dites pas tantôt qu'il ne s'agit que +d'aller donner la chasse à 20 ou 30 lieues <I>aux chevaliers de +Coblentz</I>, et de revenir triomphants, tantôt qu'il ne s'agit de rien +moins que de briser les fers des nations. Ne nous dites pas tantôt que +tous les princes de l'Europe demeureront spectateurs indifférents do +nos démêlés avec les émigrés et de nos incursions sur le territoire +germanique, tantôt que nous renverserons le gouvernement de tous ces +princes. +</P> + +<P> +Mais j'adopte votre hypothèse favorite, et j'en tire un raisonnement +auquel je défie tous les partisans de votre système de répondre d'une +manière satisfaisante. Je leur propose ce dilemme: ou bien nous pouvons +craindre l'intervention des puissances étrangères, et alors tous vos +calculs sont en défaut, ou bien les puissances étrangères ne se +mêleront en aucune manière de votre expédition; dans ce dernier cas, la +France n'a donc d'autre ennemi à craindre que cette poignée +d'aristocrates émigrés auxquels elle faisait à peine attention il y a +quelque temps: or, prétendez-vous que cette puissance doive nous +alarmer? et, si elle était redoutable, ne serait-ce pas évidemment par +l'appui gue lui prêteraient nos ennemis intérieurs pour lesquels vous +n'avez nulle défiance? Tout vous prouve donc que cette guerre ridicule +est une intrigue de la cour et des factions qui nous déchirent; leur +déclarer la guerre sur la foi de la cour, violer le territoire +étranger, qu'est-ce autre chose que seconder leurs vues? Traiter comme +une puissance rivale des criminels qu'il suffit de flétrir, de juger, +de punir par contumace; nommer pour les combattre des maréchaux de +France extraordinaires contre les lois, affecter d'étaler aux yeux de +l'univers Lafayette tout entier, qu'est-ce autre chose que leur donner +une illustration, une importance qu'ils désirent, et qui convient aux +ennemis du dedans qui les favorisent? La cour et les factieux ont sans +doute des raisons d'adopter ce plan: quelles peuvent être les noires? +<I>L'honneur du nom Français</I>, dites-vous. Juste ciel! La nation +française déshonorée par cette tourbe de fugitifs aussi ridicules +qu'impuissants, qu'elle peut dépouiller de leurs biens, et marquer, aux +yeux de l'univers du sceau du crime et de la trahison! Ah! la honte +consiste à être trompé par les artifices grossiers des ennemis de notre +liberté. La magnanimité, la sagesse, la liberté, le bonheur, la vertu, +voilà notre honneur. Celui que vous voulez ressusciter est l'ami, le +soutien du despotisme; c'est l'honneur des héros de l'aristocratie, de +tous les tyrans, c'est l'honneur du crime, c'est un être bizarre que je +croirais né de je ne sais quelle union monstrueuse du vice et de la +vertu, mais qui s'est rangé du parti du premier pour égorger sa mère; +il est proscrit de la terre de la liberté; laissez cet honneur, ou +reléguez-le au delà du Rhin; qu'il aille chercher un asile dans le +coeur ou dans la tête des princes et des chevaliers de Coblentz. +</P> + +<P> +Est-ce donc avec cette légèreté qu'il faut traiter des plus grands +intérêts de l'Etat? +</P> + +<P> +Avant de vous égarer dans la politique et dans les Etats des princes de +l'Europe, commencez par ramener vos regards sur votre position +intérieure; remettez l'ordre chez vous avant de porter la liberté +ailleurs. Mais vous prétendez que ce soin ne doit pas même vous +occuper, comme si les règles ordinaires du bon sens n'étaient pas +faites pour les grands politiques. Remettre l'ordre dans les finances, +en arrêter la déprédation, armer le peuple et les gardes nationaux, +faire tout ce que le gouvernement a voulu empêcher jusqu'ici, pour ne +redouter ni les attaques de nos ennemis, ni les intrigues +ministérielles, ranimer par des lois bienfaisantes, par un caractère +soutenu d'énergie, de dignité, de sagesse, l'esprit public et l'horreur +de la tyrannie, qui seule peut nous rendre invincibles contre tous nos +ennemis, tout cela ne sont que des idées ridicules; la guerre, la +guerre, dès que la cour la demande; ce parti dispense de tout autre +soin, on est quitte envers le peuple dès qu'on lui donne la guerre; la +guerre contre les justiciables de la cour nationale, ou contre des +princes allemands; confiance, idolâtrie pour les ennemis du dedans. +Mais que dis-je? En avons-nous, des ennemis du dedans? Non, vous n'en +connaissez pas, vous ne connaissez que Coblentz. N'avez-vous pas dit +que le siège du mal est à Coblentz? Il n'est donc pas à Paris? Il n'y a +donc aucune relation entre Coblentz et un autre lieu qui n'est pas loin +de nous? Quoi! vous osez dire que ce qui a fait rétrograder la +révolution, c'est la peur qu'inspirent à la nation les aristocrates +fugitifs qu'elle a toujours méprisés; et vous attendez de cette nation +des prodiges de tous les genres! Apprenez donc qu'au jugement de tous +les Français éclairés, le véritable Coblentz est en France, que celui +de l'évêque de Trêves n'est que l'un des ressorts d'une conspiration +profonde tramée contre la liberté, dont le foyer, dont le centre, dont +les chefs sont au milieu de nous. Si vous ignorez tout cela, vous êtes +étranger à tout ce qui se passe dans ce pays-ci. Si vous le savez, +pourquoi le niez-vous? pourquoi détourner l'attention publique de nos +ennemis les plus redoutables, pour la fixer sur d'autres objets, pour +nous conduire dans le piège où ils nous attendent? +</P> + +<P> +D'autres personnes, sentant vivement la profondeur de nos maux, et +connaissant leur véritable cause, se trompent évidemment sur le remède. +Dans une espèce de désespoir, ils veulent se précipiter sur la guerre +étrangère, comme s'ils espéraient que le mouvement seul de la guerre +nous rendra la vie, ou que de la confusion générale sortiront enfin +l'ordre et la liberté. Ils commettent la plus funeste des erreurs, +parce qu'ils ne discernent pas les circonstances et confondent des +idées absolument distinctes. II est dans les révolutions des mouvements +contraires et des mouvements favorables à la liberté, comme il est dans +les maladies des crises salutaires et des crises mortelles. +</P> + +<P> +Les mouvements favorables sont ceux qui sont dirigés directement contre +les tyrans, comme l'insurrection des Américains, ou comme celle du 14 +juillet; mais la guerre au dehors, provoquée, dirigée par le +gouvernement dans les circonstances où nous sommes, est un mouvement à +contre-sens, c'est une crise qui peut conduire à la mort du corps +politique. Une telle guerre ne peut que donner le change à l'opinion +publique, faire diversion aux justes inquiétudes de la nation, et +prévenir la crise favorable que les attentats des ennemis de la liberté +auraient pu amener. C'est sous ce rapport que j'ai d'abord développé +les inconvénients de la guerre. Pendant la guerre étrangère, le peuple, +comme je l'ai déjà dit, distrait par les événements militaires des +délibérations politiques qui intéressent les bases essentielles de sa +liberté, prête une attention moins sérieuse aux sourdes manoeuvres des +intrigants qui les minent, du pouvoir exécutif qui les ébranle, à la +faiblesse ou à la corruption des représentants qui ne les défendent +pas. Cette politique fut connue de tout temps, et, quoi qu'en ait dit +M. Brissot, il est applicable et frappant l'exemple des aristocrates de +Rome que j'ai cité; quand le peuple réclamait ses droits contre les +usurpations du sénat et des patriciens, le sénat déclarait la guerre, +et le peuple, oubliant ses droits et ses outrages, ne s'occupait que de +la guerre, laissait au sénat son empire, et préparait de nouveaux +triomphes aux patriciens. La guerre est bonne pour les officiers +militaires, pour les ambitieux, pour les agioteurs qui spéculent sur +ces sortes d'événements; elle est bonne pour les ministres, dont elle +couvre les opérations d'un voile plus épais et presque sacré; elle est +bonne pour la cour, elle est bonne pour le pouvoir exécutif dont elle +augmente l'autorité, la popularité, l'ascendant; elle est bonne pour la +coalition des nobles, des intrigants, des modérés, qui gouvernent la +France. Cette faction peut placer ses héros et ses membres à la tête de +l'armée; la cour peut confier les forces de l'Etat aux hommes qui +peuvent la servir dans l'occasion avec d'autant plus de succès qu'on +leur aura travaillé une espèce de réputation de patriotisme; ils +gagneront les coeurs et la confiance des soldats pour les attacher plus +fortement à la cause du royalisme et du modérantisme; voilà la seule +espèce de séduction que je craigne pour les soldats: ce n'est pas sur +une désertion ouverte et volontaire de la cause publique qu'il faut me +rassurer. Tel homme qui aurait horreur de trahir la patrie peut être +conduit par des chefs adroits à porter le fer dans te sein des +meilleurs citoyens; le mot perfide de républicain et de factieux, +inventé par la secte des ennemis hypocrites de la Constitution, peut +armer l'ignorance trompée contre la cause du peuple. Or, la destruction +du parti patriotique est le grand objet de tous leurs complots; dès +qu'une fois ils l'ont anéanti, que reste-t-il, si ce n'est la +servitude? Ce n'est pas une contre-révolution que je crains; ce sont +les progrès des faux principes, de l'idolâtrie, et la perte de l'esprit +public. Or, croyez-vous que ce soit un médiocre avantage pour la cour +et pour le parti dont je parle, de cantonner les soldats, de les +camper, de les diviser en corps d'armée, de les isoler des citoyens, +pour substituer insensiblement, sous les noms imposants de discipline +militaire et d'honneur, l'esprit d'obéissance aveugle et absolue, +l'ancien esprit militaire enfin, à l'amour de la liberté, aux +sentiments populaires qui étaient entretenus par leur communication +avec le peuple? Quoique l'esprit de l'armée soit encore bon en général, +devez-vous vous dissimuler que l'intrigue et la suggestion ont obtenu +des succès dans plusieurs corps, et qu'il n'est plus entièrement ce +qu'il était dans les premiers jours de la révolution? Ne craignez-vous +pas le système constamment suivi depuis si longtemps, de ramener +l'armée au pur amour des rois, et de la purger de l'esprit patriotique, +qu'on a toujours paru regarder comme une peste qui la désolait? +Voyez-vous sans quelque inquiétude le voyage du ministre et la +nomination de tel général fameux par les désastres des régiments les +plus patriotes? Comptez-vous pour rien le droit de vie et de mort +arbitraire dont la loi va investir nos patriciens militaires, dès le +moment où la nation sera constituée en guerre? Comptez-vous pour rien +l'autorité de la police qu'elle remet aux chefs militaires dans toutes +nos villes frontières? A-t-on répondu à tous ces faits par la +dissertation sur la dictature des Romains, et par le parallèle de César +avec nos généraux? On a dit que la guerre en imposerait aux +aristocrates du dedans, et tarirait la source de leurs manoeuvres; +point du tout, ils devinent trop bien les intentions de leurs amis +secrets pour en redouter l'issue; ils n'en seront que plus actifs à +poursuivre la guerre sourde qu'ils peuvent nous faire impunément, en +semant la division, le fanatisme, et en dépravant l'opinion. C'est +surtout alors que le parti modéré, revêtu des livrées du patriotisme, +dont les chefs sont les artisans de cette trame, déploiera toute sa +sinistre influence; c'est alors qu'au nom du salut public, ils +imposeront silence à quiconque oserait élever quelques soupçons sur la +conduite ou sur les intentions des agents du pouvoir exécutif, sur +lequel il reposera, des généraux qui seront devenus, comme lui, +l'espoir et l'idole de la nation; si l'un de ces généraux est destiné à +remporter quelque succès apparent, qui, je crois, ne sera pas fort +meurtrier pour les émigrants, ni fatal à leurs protecteurs, quel +ascendant ne donnera-l-il pas à son parti? quels services ne +pourra-t-il pas rendre à la cour? C'est alors qu'on fera une guerre +plus sérieuse aux véritables amis de la liberté, et que le système +perfide de l'égoïsme et de l'intrigue triomphera. L'esprit public une +fois corrompu, alors jusqu'où le pouvoir exécutif et les factieux qui +le serviront ne pourront-ils pas pousser leurs usurpations? Il n'aura +pas besoin de compromettre le succès de ses projets par une +précipitation imprudente; il ne se pressera pas peut-être de proposer +le plan de transaction dont on a déjà parlé: soit qu'il tienne à +celui-là, soit qu'il en adopte un autre, que ne peut-il attendre du +temps, de la langueur, de l'ignorance, des divisions intestines, des +manoeuvres de la nombreuse cohorte de ses affidés dans le Corps +législatif, de tous les ressorts enfin qu'il prépare depuis si +longtemps? +</P> + +<P> +Nos généraux, dites-vous, ne nous trahiront pas; et si nous étions +trahis, tant mieux! Je ne vous dirai pas que je trouve singulier ce +goût pour la trahison; car je suis en cela parfaitement de votre avis. +Oui, nos ennemis sont trop habiles pour nous trahir ouvertement, comme +vous l'entendez; l'espèce de trahison que nous avons à redouter, je +viens de vous la développer, celle-là n'avertit point la vigilance +publique; elle prolonge le sommeil du peuple jusqu'au moment où on +l'enchaîne; celle-là ne laisse aucune ressource; celle-là,... tous ceux +qui endorment le peuple en favorisent le succès; et remarquez bien que, +pour y parvenir, il n'est pas même nécessaire de faire sérieusement la +guerre; il suffit de nous constituer sur le pied de guerre; il suffit +de nous entretenir de l'idée d'une guerre étrangère: n'en recueillît-on +d'autre avantage que les millions qu'on se fait compter d'avance, on +n'aurait pas tout à fait perdu sa peine. Ces 20 millions, surtout dans +le moment où nous sommes, ont au moins autant de valeur que les +adresses patriotiques où l'on prêche au peuple la confiance et la +guerre. +</P> + +<P> +Je décourage la nation, dites-vous; non, je l'éclaire; éclairer des +hommes libres, c'est réveiller leur courage, c'est empêcher que leur +courage même ne devienne l'écueil de leur liberté; et n'eussé-je fait +autre chose que de dévoiler tant de pièges, que de réfuter tant de +fausses idées et de mauvais principes, que d'arrêter les élans d'un +enthousiasme dangereux, j'aurais avancé l'esprit public et servi la +patrie. +</P> + +<P> +Vous avez dit encore que j'avais outragé les Français en doutant de +leur courage et de leur amour pour la liberté. Non, ce n'est point le +courage des Français dont je me méfie, c'est la perfidie de leurs +ennemis que je crains; que la tyrannie les attaque ouvertement, ils +seront invincibles; mais le courage est inutile contre l'intrigue. +</P> + +<P> +Vous avez été étonné, avez-vous dit, d'entendre un défenseur du peuple +calomnier et avilir le peuple. Certes, je ne m'attendais pas à un +pareil reproche. D'abord, apprenez que je ne suis point le défenseur du +peuple; jamais je n'ai prétendu à ce titre fastueux; je suis du peuple, +je n'ai jamais été que cela, je ne veux être que cela; je méprise +quiconque a la prétention d'être quelque chose de plus. S'il faut dire +plus, j'avouerai que je n'ai jamais compris pourquoi on donnait des +noms pompeux à la fidélité constante de ceux qui n'ont point trahi sa +cause; serait-ce un moyen de ménager une excuse à ceux qui +l'abandonnent, en présentant la conduite contraire comme un effort +d'héroïsme et de vertu? Non, ce n'est rien de tout cela; ce n'est que +le résultat naturel du caractère de tout homme qui n'est point dégradé. +L'amour de la justice, de l'humanité, de la liberté, est une passion +comme une autre; quand elle est dominante, on lui sacrifie tout; quand +on a ouvert son âme à des passions d'une autre espèce, comme à la soif +de l'or ou des honneurs, on leur immole tout, et la gloire, et la +justice, et l'humanité, et le peuple, et la patrie. Voilà tout le +secret du coeur humain; voilà toute la différence qui existe entre le +crime et la probité, entre les tyrans et les bienfaiteurs de leur pays. +</P> + +<P> +Que dois-je donc répondre au reproche d'avoir avili et calomnié le +peuple? Non, on n'avilit point ce qu'on aime, on ne se calomnie pas +soi-même. +</P> + +<P> +J'ai avili le peuple! Il est vrai que je ne sais point le flatter pour +le perdre; que j'ignore l'art de le conduire au précipice par des +routes semées de fleurs: mais en revanche, c'est moi qui sus déplaire à +tous ceux qui ne sont pas peuple, en défendant, presque seul, les +droits des citoyens les plus pauvres et les plus malheureux contre la +majorité des législateurs; c'est moi qui opposai constamment la +déclaration des droits à toutes ces distinctions calculées sur la +quotité des impositions, qui laissaient une distance entre des citoyens +et des citoyens; c'est moi qui défendis, non seulement les droits du +peuple, mais son caractère et ses vertus; qui soutins contre l'orgueil +et les préjugés que les vices ennemis de l'humanité et de l'ordre +social allaient toujours en décroissant, avec les besoins factices et +l'égoïsme, depuis le trône jusqu'à la chaumière; c'est moi qui +consentis à paraître exagéré, opiniâtre, orgueilleux même, pour être +juste. +</P> + +<P> +Le vrai moyen de témoigner son respect pour le peuple n'est point de +l'endormir en lui vantant sa force et sa liberté, c'est de le défendre, +c'est de le prémunir contre ses propres défauts; car le peuple même en +a. <I>Le peuple est là</I>, est dans ce sens un mot très dangereux. Personne +ne nous a donné une plus juste idée du peuple que Rousseau, parce que +personne ne l'a plus aimé. "Le peuple veut toujours le bien, mais il ne +le voit pas toujours." Pour compléter la théorie des principes des +gouvernements, il suffirait d'ajouter: les mandataires du peuple voient +souvent le bien, mais ils ne le veulent pas toujours. Le peuple veut le +bien, parce que le bien public est son intérêt, parce que les bonnes +lois sont sa sauvegarde; ses mandataires ne le veulent pas toujours, +parce qu'ils se forment un intérêt séparé du sien, et qu'ils veulent +tourner l'autorité qu'il leur confie au profit de leur orgueil. Lisez +ce que Rousseau a écrit du gouvernement représentatif, et vous jugerez +si le peuple peut dormir impunément. Le peuple cependant sent plus +vivement et voit mieux tout ce qui tient aux premiers principes de la +justice et de l'humanité que la plupart de ceux qui se séparent de lui; +et son bon sens à cet égard est souvent supérieur à l'esprit des +habiles gens; mais il n'a pas la même aptitude à démêler les détours de +la politique artificieuse qu'ils emploient pour le tromper et pour +l'asservir, et sa bonté naturelle le dispose à être la dupe des +charlatans politiques. Ceux-ci le savent bien, et ils en profitent. +</P> + +<P> +Lorsqu'il s'éveille et déploie sa force et sa majesté, ce qui arrive +une fois dans des siècles, tout plie devant lui; le despotisme se +prosterne contre terre, et contrefait le mort, comme un animal lâche et +féroce à l'aspect du lion; mais bientôt il se relève; il se rapproche +du peuple d'un air caressant; il substitue la ruse à la force; on le +croit converti; on a entendu sortir de sa bouche le mot de liberté: le +peuple s'abandonne à la joie, à l'enthousiasme; on accumule entre ses +mains des trésors immenses, on lui livre la fortune publique; on lui +donne une puissance colossale; il peut offrir des appâts irrésistibles +à l'ambition et à la cupidité de ses partisans, quand le peuple ne peut +payer ses serviteurs que de son estime. Bientôt quiconque a des talents +avec des vices lui appartient; il suit constamment un plan d'intrigue +et de séduction; il s'attache surtout à corrompre l'opinion publique; +il réveille les anciens préjugés, les anciennes habitudes qui ne sont +point encore effacées; il entretient la dépravation des moeurs qui ne +sont point encore régénérées; il étouffe le germe des vertus nouvelles; +la horde innombrable de ses esclaves ambitieux répand partout de +fausses maximes; on ne prêche plus aux citoyens que le repos et la +confiance; le mot de liberté passe presque pour un cri de sédition; on +persécute, on calomnie ses plus zélés défenseurs; on cherche à égarer, +à séduire, ou à maîtriser les délégués du peuple; des hommes usurpent +sa confiance pour vendre ses droits, et jouissent en paix des fruits de +leurs forfaits. Ils auront des imitateurs qui, en les combattant, +n'aspireront qu'à les remplacer. Les intrigants et les partis se +pressent comme les flots de la mer. Le peuple ne reconnaît les traîtres +que lorsqu'ils lui ont déjà fait assez de mal pour le braver +impunément. A chaque atteinte portée à sa liberté, on l'éblouit par des +prétextes spécieux, on le séduit par des actes de patriotisme +illusoires, on trompe son zèle et on égare son opinion par le jeu de +tous les ressorts de l'intrigue et du gouvernement, on le rassure en +lui rappelant sa force et sa puissance. Le moment arrive où la division +règne partout, où tous les pièges des tyrans sont tendus, où la ligue +de tous les ennemis de l'égalité est entièrement formée, où les +dépositaires de l'autorité publique en sont les chefs, où la portion +des citoyens qui a le plus d'influence par ses lumières et par sa +fortune est prête à se ranger de leur parti. +</P> + +<P> +Voilà la nation placée entre la servitude et la guerre civile. On avait +montré au peuple l'insurrection comme un remède; mais ce remède extrême +est-il même possible? Il est impossible que toutes les parties d'un +empire, ainsi divisé, se soulèvent à la fois; et toute insurrection +partielle est regardée comme un acte de révolte; la loi la punit, et la +loi serait entre les mains des conspirateurs. Si le peuple est +souverain, il ne peut exercer sa souveraineté, il ne peut se réunir +tout entier, et la loi déclare qu'aucune section du peuple ne peut pas +même délibérer. Que dis-je? Alors l'opinion, la pensée ne serait pas +même libre. Les écrivains seraient vendus au gouvernement; les +défenseurs de la liberté qui oseraient encore élever la voix ne +seraient regardés que comme des séditieux; car la sédition est tout +signe d'existence qui déplaît au plus fort; ils boiraient la ciguë, +comme Socrate, ou ils expireraient sous le glaive de la tyrannie, comme +Sydney, ou ils se déchireraient les entrailles, comme Caton. Ce tableau +effrayant peut-il s'appliquer exactement à notre situation? Non; nous +ne sommes pas encore arrivés à ce dernier terme de l'opprobre et du +malheur où conduisent la crédulité des peuples et la perfidie des +tyrans. On veut nous y mener; nous avons déjà fait peut-être d'assez +grands pas vers ce but; mais nous en sommes encore à une assez grande +distance; la liberté triomphera, je l'espère, je n'en doute pas même; +mais c'est à condition que nous adopterons tôt ou tard, et le plus tôt +possible, les principes et le caractère des hommes libres, que nous +fermerons l'oreille à la voix des sirènes qui nous attire vers les +écueils du despotisme, que nous ne continuerons pas de courir, comme un +troupeau stupide, dans la route par laquelle on cherche à nous conduire +à l'esclavage ou à la mort. +</P> + +<P> +J'ai dévoilé une partie des projets de nos ennemis; car je ne doute pas +qu'ils ne recèlent encore des profondeurs que nous ne pouvons sonder; +j'ai indiqué nos véritables dangers et la véritable cause de nos maux: +c'est dans la nature de cette cause qu'il faut puiser le remède, c'est +elle qui doit déterminer la conduite des représentants du peuple. +</P> + +<P> +Il resterait bien des choses à dire sur celte matière, qui renferme +tout ce qui peut intéresser la cause de la liberté; mais j'ai déjà +occupé trop longtemps les moments de la société: si elle me l'ordonne, +je remplirai cette tâche dans une autre séance. +</P> + +<BR> + +<P CLASS="noindent"> +(La Société a ordonné l'impression de ce discours et invité M. +Robespierre à lui communiquer le reste de ses vues.) +</P> + +<BR><BR> + +<HR ALIGN="center" WIDTH="80%"> + +<BR><BR> + +<A NAME="17920111"></A> +<P CLASS="intro"> +<I>Suite du discours de Maximilien Robespierre sur la guerre prononcé +a la société des amis de la constitution le 11 janvier 1792, l'an +quatrième de la révolution</I> (11 janvier 1792) +</P> + +<BR><BR> + +<P> +Est-il vrai qu'une nouvelle jonglerie ministérielle ait donné le change +aux amis de la liberté sur le véritable objet des projets de ses +ennemis? Est-il vrai qu'une proclamation illusoire émanée du Comité des +Tuileries ait suffi pour renverser en un moment nos principes, et nous +faire perdre de vue toutes les vérités dont l'évidence nous avait +frappés? Est-il vrai que les tyrans de la France aient eu quelque +raison de croire que les citoyens, dont ils feignent de redouter +l'énergie, ne sont que des êtres faibles et versatiles, qui +applaudissent tour à tour au mensonge et à la vérité; qui, changeant du +jour au lendemain de sentiments et de systèmes, leur laissent tous les +moyens d'exécuter impunément le plan de conspiration qu'ils suivent +avec autant de constance que d'activité? Non; je vais vous prouver, du +moins, que les nouvelles ruses de nos ennemis intérieurs confirment +notre système: on s'épargnerait à cet égard beaucoup de discussions, si +l'on voulait ne jamais sortir du véritable état de la question. +</P> + +<P> +Toute celle où je vais entrer n'aura d'autre but que d'y ramener encore +une fois mes adversaires. +</P> + +<P> +Est-il question de savoir si la guerre doit être offensive ou +défensive; si la guerre offensive a plus ou moins d'inconvénients; si +la guerre doit être faite dans quinze jours ou dans six mois? Point du +tout; il s'agit, comme nous l'avons prouvé, de connaître la trame +ourdie par les ennemis intérieurs de notre liberté qui nous suscitent +la guerre, et de choisir les moyens les plus propres à les déjouer. +Pourquoi jeter un voile sur cet objet essentiel? Pourquoi n'oser +effleurer tant d'ennemis puissants, qu'il faut démasquer et combattre? +Pourquoi prêcher la confiance lorsqu'elle est impossible? Je demande +aussi la guerre; mais je dirai à qui et comment il faut la faire. +</P> + +<P> +Tout le monde paraît convenir qu'il existe en France une faction +puissante qui dirige les démarches du pouvoir exécutif, pour relever la +puissance ministérielle sur les ruines de la souveraineté nationale: on +a nommé les chefs de cette cabale; on a développé leur projet; la +France entière a connu, par une fatale expérience, leur caractère et +leurs principes. J'ai aussi examiné leur système; j'ai vu, dans la +conduite de la cour, un plan constamment suivi d'anéantir les droits du +peuple, et de renverser, autant qu'il était en elle, l'ouvrage de la +révolution: elle a proposé la guerre, j'ai rapporté cette mesure à son +système; je n'ai pas cru qu'elle voulût perdre les émigrés, détrôner +leurs protecteurs, les princes étrangers, qui faisaient cause commune +avec elle, et professaient pour elle un attachement exclusif, au moment +où elle était en guerre avec le peuple français; leur langage, leur +conduite étaient trop grossièrement concertés avec elle; les rebelles +étaient trop évidemment ses satellites et ses amis; elle avait trop +constamment favorisé leurs efforts et leur insolence; elle venait au +moment de leur accorder des preuves éclatantes de protection, en les +dérobant au décret porté contre eux par l'Assemblée nationale; elle +avait accordé en même temps la même faveur à des ennemis intérieurs +encore plus dangereux; tout annonçait aux yeux les moins clairvoyants +le projet formé par elle de troubler la France au dedans en la faisant +menacer au dehors, pour reprendre au sein du désordre et de la terreur +une puissance fatale à la liberté naissante. +</P> + +<P> +Les intentions de la cour étant évidemment suspectes, quel parti +fallait-il prendre sur la proposition de la guerre? Applaudir, adorer, +prêcher la confiance, et donner des millions? Non; il fallait +l'examiner scrupuleusement, en pénétrer les motifs, en prévoir les +conséquences, faire un retour sur soi-même, et prendre les mesures les +plus propres à déconcerter les desseins des ennemis de la liberté, en +assurant le salut de l'Etat. +</P> + +<P> +Tel est l'esprit que j'ai porté dans cette discussion: j'ai mieux aimé +la traiter sous ce point de vue, que de présenter le tableau brillant +des avantages et des merveilles d'une guerre terminée par une +révolution universelle; la conduite de celte guerre était entre les +mains de la cour; la cour ne pouvait la regarder que comme un moyen de +parvenir à son but; j'ai prouvé que, pour atteindre ce but, elle +n'avait pas même besoin de faire actuellement la guerre, et d'entrer en +campagne; qu'il lui suffisait de la faire désirer, de la faire regarder +comme nécessaire, et de se faire autoriser à en ordonner actuellement +tous les préparatifs. +</P> + +<P> +Rassembler une grande force sous ses drapeaux; cantonner et camper les +soldats, pour les ramener plus facilement à l'idolâtrie pour le chef +suprême de l'armée, et à l'obéissance passive, en les séparant du +peuple, et en les occupant uniquement d'idées militaires; donner une +grande importance et une grande autorité aux généraux jugés les plus +propres à exciter l'enthousiasme des citoyens armés et à servir la +cour; augmenter l'ascendant du pouvoir exécutif, qui se déploie +particulièrement lorsqu'il paraît chargé de veiller à la défense de +l'Etat; détourner le peuple du soin de ses affaires domestiques, pour +l'occuper de sa sûreté extérieure; faire triompher la cause du +royalisme, du modérantisme, du machiavélisme, dont les chefs sont des +patriciens militaires; préparer ainsi au ministère et à sa faction les +moyens d'étendre de jour en jour ses usurpations sur l'autorité +nationale et sur la liberté, voilà l'intérêt suprême de la cour et du +ministère. Or, cet intérêt était satisfait, leur but était rempli, dès +le moment où l'on adoptait leurs propositions de guerre. +</P> + +<P> +C'est dans cette situation que l'on vient nous présenter je ne sais +quelle proclamation affichée partout, où l'on défend toute incursion +jusqu'au 15 janvier; des actes de certains princes allemands, qui +assurent qu'ils ont pris les mesures nécessaires pour dissiper les +rassemblements qui pouvaient nous alarmer. Le roi, dit-on, va sans +doute vous annoncer que les puissances ont fait cesser tous les +prétextes de guerre; donc la cour ne veut pas la guerre... Eh quoi! +sommes-nous donc encore assez novices pour être toujours dupes de tous +les subterfuges par lesquels une politique perfide cherche à nous +tromper? Et quel que soit le motif qui l'ait déterminée à ces actes +extérieurs, ne voyez-vous pas qu'ils prouvent la nécessité de se tenir +en garde contre les pièges qu'elle vous a tendus? Quel est l'intérêt de +la cour, si ce n'est de vous rassurer sur ses intentions perverses? Et +ne suffit-il pas que l'empressement avec lequel elle avait ouvertement +demandé la guerre, et fait prêcher la guerre par tous ses organes, ait +excité la défiance des citoyens, pour qu'elle prenne aujourd'hui le +parti de faire croire qu'elle ne veut pas la guerre? Que diriez-vous, +vous qui faites dépendre vos opinions de toutes ces apparences +trompeuses et contradictoires, qu'on ne cesse de nous présenter pour +tenir l'opinion en suspens; que diriez-vous, si elle n'avait d'autre +but que de se faire envoyer par l'Assemblée nationale un second message +qui la presserait de faire, le plus tôt possible, cette guerre qu'elle +désire, de manière qu'en la déclarant elle ne parût que céder au voeu +des représentants de la nation? +</P> + +<P> +Il est vrai que cette conjecture vraisemblable peut être effacée par +une autre qui ne l'est pas moins, mais qui ne serait pas plus favorable +au système que je combats: c'est celle que mes adversaires adoptent +eux-mêmes quand ils supposent que la cour ne veut pas actuellement +commencer la guerre, et qu'elle a intérêt de la différer quelque temps. +Cette intention est possible encore; elle peut même se concilier +naturellement avec celle que je viens de développer: mais cela même est +un des inconvénients attachés au parti que vous prenez de vous livrer à +des projets de guerre avec un gouvernement tel que le vôtre. Cela +prouve que vous deviez déconcerter ses vues pernicieuses par des +mesures d'une nature différente, comme je le ferai voir dans la suite; +c'est une nouvelle preuve que tous vos raisonnements portent à faux, +quand vous parlez toujours de la guerre, comme si elle devait être +faite et conduite par le peuple français en personne, et comme si nos +ennemis intérieurs n'étaient pour rien dans tout cela. +</P> + +<P> +Au lieu de débiter avec emphase tant de lieux communs sur les effets +miraculeux de la déclaration des droits, et sur la conquête de la +liberté du monde; au lieu de nous réciter les exploits des peuples qui +ont conquis la leur en combattant contre leurs propres tyrans, il +fallait calculer les circonstances où nous sommes, et les effets de +notre Constitution. N'est-ce pas au pouvoir exécutif seul qu'elle donne +le droit de proposer la guerre, d'en faire les préparatifs, de la +diriger, de la suspendre, de la ralentir, de l'accélérer, de choisir le +moment et de régler les moyens de la faire? Comment briserez-vous +toutes ces entraves? Renverserez-vous cette même Constitution, lors +même que jusqu'ici vous n'avez pu déployer assez d'énergie pour la +faire exécuter? D'ailleurs, qu'opposeriez-vous à tant de motifs +spécieux que le pouvoir exécutif vous présentera? Que lui +répondrez-vous, quand il vous dira, quand les princes étrangers vous +prouveront, par des actes authentiques, qu'ils auront dissipé les +rassemblements, qu'ils auront pris toutes les mesures nécessaires pour +les mettre hors d'état de tenter contre vous aucun projet hostile? Quel +prétexte légitime vous restera-t-il, lorsqu'ils vous auront donné la +satisfaction que le pouvoir exécutif exigeait au nom de la nation? Il +est vrai que bientôt on pourra recommencer sourdement les mêmes +manoeuvres; il est vrai que l'on pourra ménager un moment favorable +pour renouveler vos alarmes, et pour entreprendre une guerre sérieuse +ou simulée, dirigée par notre gouvernement même; mais, avant que cette +nouvelle intrigue éclate, comment la prouverez-vous? quels moyens +aurez-vous d'agir? L'un veut attaquer les émigrés et les princes +allemands; les autres veulent déclarer la guerre à Léopold; d'autres +veulent qu'elle commence demain; d'autres consentent à attendre que les +préparatifs soient faits, ou que l'hiver soit passé; d'autres enfin +s'en rapportent au patriotisme du ministre, et à la sagesse du pouvoir +exécutif, pour lesquels ils prétendent que nous devons avoir une pleine +confiance. Mais au milieu de toutes ces opinions diverses, ce sera +toujours le pouvoir exécutif seul qui décidera; c'est la nature de la +chose qui le veut; c'était à vous à ne pas vous engager dans un système +qui entraîne nécessairement tous ces inconvénients, et qui nous met à +la merci de la cour et du ministère. Mais quoi! ne voyez-vous pas que +le pouvoir exécutif recueille déjà les fruits de l'adresse avec +laquelle il vous a attiré dans ses pièges? Vous demandez s'il veut la +guerre, quand il fera la guerre; que lui importe? que vous importe à +vous-même? Il jouit déjà des avantages de la guerre; et il est vrai de +dire, en ce sens, que la guerre est déjà commencée par vous. N'a-t-il +pas déjà rassemblé des armées dont il dispose? N'a-t-il pas déjà reçu +des preuves solennelles de confiance et d'idolâtrie de la part de nos +représentants? N'a-t-il pas obtenu des millions, dans le moment où la +corruption est la plus dangereuse ennemie de la liberté? N'a-t-il pas +fait violer nos lois et remporté une victoire sur nos principes, en +faisant donner à deux de ses généraux des honneurs extraordinaires et +anticipés, qui ne retracent que l'esprit et les préjugés de l'ancien +régime? Un autre n'a-t-il pas obtenu le commandement de nos armées, +dont les fonctions sacrées et délicates qu'il venait de quitter, dont +la Constitution l'écartait? N'a-t-on pas vu le président du Corps +législatif prodiguant à cet individu des hommages que l'on pourrait à +peine accorder impunément aux libérateurs de leur pays, donner à la +nation le dangereux exemple du plus ridicule engouement? N'a-t-on pas +vu un homme destiné dès longtemps à l'exécution des desseins de la +cour, célèbre par la pertinacité avec laquelle il a suivi le projet +ambitieux d'attacher à sa personne la multitude des citoyens armés, +provoquer et recevoir sur son passage des honneurs qui étaient autant +d'insultes aux mânes des patriotes immolés au champ de la fédération, à +ceux des soldats égorgés à Nancy, autant d'outrages à la liberté et à +la patrie, autant de sinistres témoignages des erreurs de l'opinion et +de la faiblesse de l'esprit public, autant d'effrayants pronostics des +maux que nous pouvons craindre de l'influence d'une coalition qui a +déjà porté tant de coups mortels à notre Constitution? La violation des +principes sur lesquels la liberté repose, la décadence de l'esprit +public, sont des calamités plus terribles que la perte d'une bataille, +et elles sont le premier fruit du plan ministériel que j'ai combattu. +Que peut-on attendre pour l'esprit public d'une guerre commencée sous +de tels auspices? Les victoires mêmes de nos généraux seraient plus +funestes que nos défaites mêmes. Oui, quelle que soit l'issue de ce +plan, elle ne peut qu'être fatale. Les émigrés prennent-ils le parti de +se dissiper sans retour? ce qui serait l'hypothèse la plus favorable et +la moins vraisemblable. Toute la gloire en appartient à la cour et à +ses partisans; et dès lors ils écrasent le Corps législatif de leur +ascendant; environnés des forces immenses qu'ils ont rassemblées, +objets de l'enthousiasme et de la confiance universelle, ils peuvent +poursuivre avec une incroyable facilité le projet de relever +insensiblement leur puissance sur les débris de la liberté faible et +mal affermie. Les apparences de paix, qu'ils semblent nous présenter, +ne sont-elles qu'un jeu perfide concerté avec nos ennemis extérieurs, +soit pour calmer les inquiétudes des patriotes, en cachant leur ardeur +pour la guerre, soit pour la différer à une époque plus favorable? +</P> + +<P> +Leur faut-il encore quelque délai pour mieux préparer le succès de la +grande conspiration qu'ils méditent? Enfin, ne veulent-ils que sonder +les esprits et épier l'occasion, pour s'arrêter à celui de tous les +plans contraires à la liberté que les circonstances leur permettront +d'adopter avec plus de succès? Quel que puisse être le résultat de +toutes ces combinaisons, il est un point incontestable: c'est qu'il +tient au parti imprudent qu'on a pris, qu'on semble vouloir soutenir, +au refus de vouloir reconnaître de bonne foi les desseins de nos +ennemis, et de les déconcerter par les moyens convenables. Ces moyens, +quels sont-ils? +</P> + +<P> +Avant de les indiquer, je veux m'armer de l'autorité de l'Assemblée +nationale, qui avait elle-même reconnu d'abord la nécessité de prendre +des mesures d'une nature différente de celles qu'on a proposées depuis, +parce que cette circonstance est propre à répandre une nouvelle lumière +sur la question, et à mettre dans un jour plus grand la politique du +parti contraire à la cause du peuple. +</P> + +<P> +Celles qu'elle avait adoptées tendaient, non à faire la guerre, que les +intrigues de la cour nous préparaient depuis longtemps, mais à la +prévenir; je parle du premier décret sur les émigrés, dont la sagesse +et l'utilité ont été attestées par le <I>veto</I>. Le plan de la cour +exigeait le <I>veto</I>, parce que la cour voulait la guerre: la même raison +imposait à l'Assemblée nationale la nécessité d'une résolution +contraire, aussi sage et plus vigoureuse que le premier décret. Je +dirai tout à l'heure quelle était cette résolution. L'Assemblée +nationale ne l'a point prise; elle s'est laissé engager dans les +défilés où le pouvoir exécutif voulait l'amener; un de ces hommes qui +cachaient, sous le voile du patriotisme, les intentions les plus +favorables pour la cause du pouvoir exécutif, l'a entraînée, par tous +ces moyens plausibles et artificieux qui subjuguent la crédulité de +beaucoup de patriotes, à proposer elle-même des mesures hostiles contre +les petits princes d'Allemagne. +</P> + +<P> +La cour a saisi, comme de raison, cette ouverture avec avidité; +l'ancien ministre de la guerre, trop décrié, s'est retiré; on en a +montré un nouveau, qui a débuté par des démonstrations incroyables de +patriotisme. Ensuite, on est venu annoncer des mesures de guerre; le +<I>veto</I> a été oublié, et même approuvé; le seul parti sage que l'on +pouvait prendre a été perdu de vue; on est tombé aux genoux du ministre +et du roi; l'abandon, l'enthousiasme, l'engouement est devenu le +sentiment dominant; tous les actes subséquents ont eu pour but de le +faire passer dans l'âme de tous les Français; la guerre, la confiance +dans les agents de la cour a été le mot de ralliement, répété par tous +les échos de la cour et du ministère; le ministre même avait osé se +permettre des insinuations calomnieuses contre ceux qui démentiraient +ce langage; et si nous avions eu la faiblesse de céder ici aux conseils +timides qui nous imposaient le silence sur une si grande question, ce +penchant funeste n'eût pas même été balancé par le plus léger +contrepoids, et on eût été dispensé de prendre les nouveaux détours +qu'on emploie, qu'on emploiera encore pour nous tromper. +</P> + +<P> +Cependant, voyez quels avantages celte conduite donnait à la cour; ce +n'était point assez de paralyser le Corps législatif, de contredire le +voeu du peuple impunément, et, de l'aveu du peuple même, de prendre sur +l'Assemblée nationale un fatal ascendant, et de paraître, aux yeux de +la nation, l'arbitre des destinées de l'Etat; elle parvenait à son but +favori, de s'entourer d'une grande force publique à ses ordres, et de +nous constituer en état de guerre, sans exciter la défiance, sans +trahir ses désirs et son secret, en paraissant se rendre au voeu de +l'Assemblée nationale. La protection constante que le ministère avait +accordée aux émigrations et aux émigrants; son attention à favoriser la +sortie des armes et de notre numéraire; son silence imperturbable sur +tout ce qui se passait depuis deux ans chez les princes étrangers; le +concert ardent qui régnait entre lui et les cours de l'Europe; le refus +constant de se rendre aux plaintes de tous les départements qui +demandaient des armes pour les gardes nationales; tous les faits qui +annonçaient le projet de nous placer entre la crainte d'une guerre +extérieure et le sentiment de notre faiblesse intérieure, entre la +guerre civile et une attaque étrangère, pour nous amener à une honteuse +capitulation sur la liberté; enfin, le <I>veto</I> contre le décret qui +rompait toutes ces mesures; et ensuite, la proposition dés mesures de +guerre contre ceux que l'on protégeait; c'est en vain que le concours +de toutes ces circonstances révélait aux hommes les moins clairvoyants +le secret de la cour, annonçait qu'elle était enfin parvenue, par des +routes détournées, au grand but de toutes ses manoeuvres, qui était la +guerre simulée ou sérieuse. On oubliait que c'était elle qui nous +l'avait suscitée; pour la remercier de son zèle à la proposer, on la +félicitait du succès de ses propres perfidies, et on semblait craindre +que le peuple ne fût ni assez confiant, ni assez aveugle. Tels sont les +dangers auxquels la bonne foi des députés du peuple est exposée, que, +guidée par le même sentiment de patriotisme, et dans la même affaire, +la majorité de nos représentants, après avoir rendu un décret pour +prévenir la guerre préparée par nos ennemis du dedans, inclinait +elle-même à la guerre, lorsque ceux-ci venaient la provoquer, et +prenait des mains du pouvoir exécutif le poison pour nous le présenter, +parce que le pouvoir exécutif ne lui avait pas permis d'appliquer le +remède. +</P> + +<P> +Que fallait-il donc faire, et que peut-on faire encore? Il fallait +persister dans la première mesure, puisque le salut de l'Etat +l'exigeait, et que le voeu de la nation la réclamait, puisque la +conduite contraire compromettait la liberté et l'autorité des +représentants. Il fallait maintenir la Constitution, qui refuse +formellement au pouvoir exécutif le droit d'anéantir d'une manière +absolue les décrets du Corps législatif, et surtout de lui ôter le +pouvoir de sauver l'Etat. A qui appartient-il de défendre les principes +de la Constitution attaqués? Quel en est l'interprète légitime, si ce +ne sont les représentants du peuple, à moins qu'on n'aime mieux dire +que c'est le peuple lui-même? Or, je pense que les intrigants de la +cour et tous les ennemis du peuple n'aimeraient pas mieux son tribunal +que celui de ses délégués. Le Corps législatif pouvait donc, il devait +déclarer le <I>veto</I> contraire au salut du peuple et à la Constitution. +Ce coup de vigueur eût étourdi la cour; il eût déconcerté la ligue de +nos ennemis, et épouvanté tous les tyrans. Vous auriez vu ceux qui +veulent entraîner dans le même précipice et le peuple et le monarque, +perdre aussi toute leur audace et toutes leurs ressources, qui ne sont +fondées que sur l'influence de leur parti dans l'Assemblée nationale; +ils n'auraient osé tenter contre elle une lutte inutile et terrible; +ou, s'ils l'avaient osé, le voeu public hautement prononcé, l'intérêt +public, l'indignation qu'inspirait l'audace des rebelles, et la +protection qui leur était donnée, le génie de la nation enfin éveillé +dans cette occasion heureuse, par la vertu des représentants autant que +par l'intérêt suprême du salut public, aurait assuré la victoire à +l'Assemblée nationale, et cette victoire eût été celle de la raison et +de la liberté: c'était là une de ces occasions uniques dans l'histoire +des révolutions que la Providence présente aux hommes, et qu'ils ne +peuvent négliger impunément; puisque enfin il faut que tôt ou tard le +combat s'engage entre la cour et l'Assemblée nationale, ou plutôt +puisque dès longtemps il s'est engagé entre l'une et l'autre un combat +à mort, il fallait saisir ce moment; alors nous n'aurions pas eu à +craindre de voir le pouvoir exécutif avilir et maîtriser nos +représentants, les condamner à une honteuse inaction, ou ne leur délier +les mains que pour augmenter sa puissance, et favoriser ses vues +secrètes; dès lors nous n'aurions pas été menacés du malheur de voir +tous les efforts du patriotisme échouer contre la puissance active de +l'intrigue, et contre la force d'inertie, de l'ignorance, de la +faiblesse et de la lâcheté. +</P> + +<P> +Ce qu'on a pu faire alors, peut-on le faire encore? Peut-être avec +moins d'avantage et de facilité: ce n'est pas que les représentants du +peuple n'aient toujours le droit de le sauver; ce n'est pas qu'ils +puissent jamais renoncer à ce droit; ce n'est pas que je ne pense +encore qu'ils ont assez de crédit auprès de lui pour lui faire +connaître son véritable intérêt, quand c'est de bonne foi qu'ils le +défendent, et même que le bon sens du peuple éclairé par cet intérêt +sacré n'aille quelquefois plus loin à cet égard que la sagacité même de +ses représentants; je pense même que l'opinion publique sur les causes +et sur le but de la guerre proposée s'est déjà assez clairement +manifestée pour faire pressentir que le peuple désire de voir +l'Assemblée nationale revenir à une résolution plus utile à ses +intérêts, et moins favorable aux projets criminels de ses ennemis. +Cependant je ne me dissimule pas que ce parti pourrait rencontrer des +difficultés d'un autre genre; que les hommes reviennent difficilement +sur leurs premières démarches; que quelquefois même, à force d'avoir +raison, on devient insupportable et presque suspect; et qu'en demeurant +toujours invariablement attaché à la vérité et aux seuls principes qui +puissent sauver la patrie, on s'expose aux attaques de tous les sages, +de tous les modérés, de tous ces mortels privilégiés qui savent +concilier la vérité avec le mensonge, la liberté avec la tyrannie, le +vice avec la vertu. +</P> + +<P> +Je me garderai donc bien de proposer ce parti sévère, de déployer cette +raideur inflexible; je transige, je demande à capituler. +</P> + +<P> +Je ne m'occuperai donc pas de ce <I>veto</I> lancé, au nom du roi, par des +hommes qui se soucient fort peu du roi, mais qui détestent le peuple, +et voudraient se baigner dans le sang des patriotes, pour régner... +Mais je dis que dans la position où ce <I>veto</I> et les faits qui l'ont +suivi ont mis l'Assemblée nationale et la nation, il ne reste plus +qu'un moyen de salut paisible et constitutionnel; c'est que l'Assemblée +législative reprenne un caractère d'autant plus imposant qu'elle a +jusqu'ici laissé plus d'avantages aux ministres et à leurs valets; +c'est qu'elle comprenne que ses ennemis, comme ceux du peuple, sont les +ennemis de l'égalité; que le seul ami, le seul soutien de la liberté, +c'est le peuple; c'est qu'elle soit fière et inexorable pour les +ministres et pour la cour, sensible et respectueuse pour le peuple; +c'est qu'elle se hâte de porter les lois que sollicite l'intérêt des +citoyens les plus malheureux, et que repoussent l'orgueil et la +cupidité de ceux que l'on appelait grands; c'est qu'elle se hâte de +faire droit sur les plaintes du peuple, que l'Assemblée constituante a +trop négligées; c'est qu'elle oppose au pouvoir de l'intrigue, de l'or, +de la force, de la corruption, la puissance de la justice, de +l'humanité, de la vertu; c'est qu'elle use des moyens immenses qui sont +entre ses mains de remonter l'esprit public et la chaleur du +patriotisme au degré des premiers jours où la liberté fut conquise pour +un moment, l'esprit public sans lequel la liberté n'est qu'un mot, avec +lequel toutes les puissances étrangères et intérieures viendront se +briser contre les bases de la Constitution française. Je ne citerai +qu'un exemple: on travaille votre armée; si vous êtes là-dessus dans +une profonde sécurité, si tout ce qui se passe depuis quelque temps, si +les voyages mêmes et les cajoleries de votre nouveau ministre ne vous +sont pas suspectes, vous vous trompez cruellement; on lui donne des +chefs propres à la ramener aux vils sentiments du royalisme et de +l'idolâtrie, sous les spécieux prétextes de l'ordre, de l'honneur et de +la monarchie. Eh bien! déployez votre autorité législative, pour rendre +aux soldats des avantages que les principes de la Constitution, +d'accord avec la discipline militaire, leur assuraient, et que +l'intérêt des patriciens militaires de l'Assemblée constituante leur a +ravis; consultez le code militaire et vos principes, et l'armée est au +peuple et à vous... Je n'en dirai pas davantage... On sait assez, sans +que je le dise, par quels moyens les représentants du peuple peuvent le +servir, l'honorer, l'élever à la hauteur de la liberté, et forcer +l'orgueil et tous les vices à baisser devant lui un front respectueux. +Chacun sent que si l'Assemblée nationale déploie ce caractère, nous +n'aurons plus d'ennemis. Ce serait donc en vain que mes adversaires +voudraient rejeter ces moyens-là, sous le prétexte qu'ils seraient trop +simples, trop généreux: on ne se dispense pas de remplir un devoir +sacré, en cherchant à donner à la place un supplément illusoire et +pernicieux. Lorsqu'un malade capricieux refuse un remède salutaire, et +puis un autre, et qu'il dit: "je veux guérir avec du poison", s'il +meurt, ce n'est point au remède qu'il faut s'en prendre, c'est au +malade. Que, réveillé, encouragé par l'énergie de ses représentants, le +peuple reprenne cette attitude qui fit un moment trembler tous ses +oppresseurs; domptons nos ennemis du dedans; guerre aux conspirateurs +et au despotisme, et ensuite marchons à Léopold; marchons à tous les +tyrans de la terre: c'est à cette condition qu'un nouvel orateur, qui, +à la dernière séance, a soutenu mes principes, en prétendant qu'il les +combattait, a demandé la guerre; c'est à cette condition, et non au cri +de guerre et aux lieux communs sur la guerre, dès longtemps appréciés +par cette Assemblée, qu'il a dû les applaudissements dont il a été +honoré. +</P> + +<P> +C'est à cette condition que moi-même je demande à grands cris la +guerre. Que dis-je? Je vais bien plus loin que mes adversaires +eux-mêmes; car si cette condition n'est pas remplie, je demande encore +la guerre; je la demande, non comme un acte de sagesse, non comme une +résolution raisonnable, mais comme la ressource du désespoir; je la +demande à une autre condition, qui, sans doute, est convenue entre +nous; car je ne pense pas que les avocats de la guerre aient voulu nous +tromper; je la demande telle qu'ils nous la dépeignent; je la demande +telle que le génie de la liberté la déclarerait, telle que le peuple +français la ferait lui-même, et non telle que de vils intrigants +pourraient la désirer et telle que des ministres et des généraux, même +patriotes, pourraient nous la faire. +</P> + +<P> +Français! hommes du 14 juillet, qui sûtes conquérir la liberté sans +guide et sans maître, venez, formons cette armée qui doit affranchir +l'univers. Où est-il le général, qui, imperturbable défenseur des +droits du peuple, éternel ennemi des tyrans, ne respira jamais l'air +empoisonné des cours, dont la vertu austère est attestée par la haine +et par la disgrâce de la cour, ce général, dont les mains, pures du +sang innocent et des dons honteux du despotisme, sont dignes de porter +devant nous l'étendard sacré de la liberté? Où est-il, ce nouveau +Caton, ce troisième Brutus, ce héros encore inconnu? Qu'il se +reconnaisse à ces traits; qu'il vienne; mettons-le à notre tête... Où +est-il? Où sont-ils ces héros, qui, au 14 juillet, trompant l'espoir +des tyrans, déposèrent leurs armes aux pieds de la patrie alarmée? +Soldats de Château-Vieux, approchez, venez guider nos efforts +victorieux... Où êtes-vous?... Hélas! on arracherait plutôt sa proie à +la mort, qu'au despotisme ses victimes! Citoyens, qui, les premiers, +signalâtes votre courage devant les murs de la Bastille, venez, la +patrie, la liberté vous appelle aux premiers rangs. Hélas! on ne vous +trouve nulle part; la misère, la persécution, la haine de nos despotes +nouveaux vous a dispersés. Venez, du moins, soldats de tous ces corps +immortels qui ont déployé le plus ardent amour pour la cause du peuple. +Quoi! le despotisme que vous aviez vaincu vous a punis de votre civisme +et de votre victoire; quoi! frappés de cent mille ordres arbitraires et +impies, cent mille soldats, l'espoir de la liberté, sans vengeance, +sans état et sans pain, expient le tort d'avoir trahi le crime pour +servir la vertu! Vous ne combattez pas non plus avec nous, citoyens, +victimes d'une loi sanguinaire, qui parut trop douce encore à tous ces +tyrans qui se dispensèrent de l'observer pour vous égorger plus +promptement. Ah! qu'avaient fait ces femmes, ces enfants massacrés? Les +criminels tout-puissants ont-ils peur aussi des femmes et des enfants? +Citoyens du Comtat, de cette cité malheureuse, qui crut qu'on pouvait +impunément réclamer le droit d'être Français et libres; vous qui +pérîtes sous les coups des assassins, outragés par nos tyrans; vous qui +languissez dans les fers où ils vous ont plongés, vous ne viendrez +point avec nous: vous ne viendrez pas non plus, citoyens infortunés et +vertueux, qui dans tant de provinces avez succombé sous les coups du +fanatisme, de l'aristocratie et de la perfidie! Ah! Dieu! que de +victimes, et toujours dans le peuple, toujours parmi les plus généreux +patriotes, quand les conspirateurs puissants respirent et triomphent! +</P> + +<P> +Venez au moins, gardes nationales qui vous êtes spécialement dévouées à +la défense de nos frontières dans cette guerre dont une cour perfide +nous menace, venez. Quoi! vous n'êtes point encore armés? Quoi! depuis +deux ans vous demandez des armes, et vous n'en avez pas? Que dis-je? On +vous a refusé des habits, on vous condamne à errer sans but, de +contrées en contrées, objet des mépris du ministère et de la risée des +patriciens insolents qui vous passent en revue, pour jouir de votre +détresse. N'importe, venez; nous confondrons nos fortunes pour vous +acheter des armes; nous combattrons tout nus, comme les Américains... +venez. Mais attendrons-nous, pour renverser les trônes des despotes de +l'Europe, attendrons-nous les ordres du bureau de la guerre? +Consulterons-nous, pour cette noble entreprise, le génie de la liberté +ou l'esprit de la cour? Serons-nous guidés par ces mêmes patriciens, +ses éternels favoris, dans la guerre déclarée au milieu de nous, entre +la noblesse et le peuple? Non. Marchons nous-mêmes à Léopold; ne +prenons conseil que de nous-mêmes. Mais, quoi! voilà tous les orateurs +de la guerre qui m'arrêtent; voilà M. Brissot qui me dit qu'il faut que +M. <I>le comte de Narbonne</I> conduise toute cette affaire; qu'il faut +marcher sous les ordres de M. <I>le marquis de la Fayette</I>... que c'est +au pouvoir exécutif qu'il appartient de mener la nation à la victoire +et à la liberté. Ah! Français! ce seul mot a rompu tout le charme; il +anéantit tous mes projets. Adieu la liberté des peuples! Si tous les +sceptres des princes d'Allemagne sont brisés, ce ne sera point par de +telles mains. L'Espagne sera quelque temps encore l'esclave de la +superstition, du royalisme et des préjugés; le Stathouder et sa femme +ne sont point encore détrônés; Léopold continuera d'être le tyran de +l'Autriche, du Milanais, de la Toscane, et nous ne verrons point de +sitôt Caton et Cicéron remplacer au conclave le pape et les cardinaux. +Je le dis avec franchise: si la guerre, telle que je l'ai présentée, +est impraticable, si c'est la guerre de la cour, des ministres, des +patriciens, des intrigants, qu'il nous faut accepter, loin de croire à +la liberté universelle, je ne crois pas même à la vôtre; et tout ce que +nous pouvons faire de plus sage, c'est de la défendre contre la +perfidie des ennemis intérieurs, qui vous bercent de ces douces +illusions. +</P> + +<P> +Je me résume donc froidement et tristement. J'ai prouvé que la guerre +n'était entre les mains du pouvoir exécutif qu'un moyen de renverser la +Constitution, que le dénouement d'une trame profonde, ourdie pour +perdre la liberté. Favoriser ce projet de la guerre, sous quelque +prétexte que ce soit, c'est donc mal servir la cause de la liberté. +Tout le patriotisme du monde, tous les lieux communs de politique et de +morale, ne changeront point la nature des choses, ni le résultat +nécessaire de la démarche qu'on propose. Prêcher la confiance dans les +intentions du pouvoir exécutif, justifier ses agents, appeler la faveur +publique sur ses généraux, représenter la défiance <I>comme un état +affreux</I>, ou comme un moyen de <I>troubler le concert de deux pouvoirs et +l'ordre public</I>, c'était donc ôter à la liberté sa dernière ressource, +la vigilance et l'énergie de la nation. J'ai dû combattre ce système; +je l'ai fait; je n'ai voulu nuire à personne; j'ai voulu servir ma +patrie en réfutant une opinion dangereuse; je l'aurais combattue de +même, si elle eût été proposée par l'être qui m'est le plus cher. +</P> + +<P> +Dans l'horrible situation où nous ont conduits le despotisme, la +faiblesse, la légèreté et l'intrigue, je ne prends conseil que de mon +coeur et de ma conscience; je ne veux avoir d'égards que pour la +vérité, de condescendance que pour l'infortune, de respect que pour le +peuple. Je sais que des patriotes ont blâmé la franchise avec laquelle +j'ai présenté le tableau décourageant, à ce qu'ils prétendent, de notre +situation. Je ne me dissimule pas la nature de ma faute. La vérité +n'a-t-elle pas déjà trop de torts d'être la vérité? Comment lui +pardonner, lorsqu'elle vient, sous des formes austères, en nous +enlevant d'agréables erreurs, nous reprocher tacitement l'incrédulité +fatale avec laquelle on l'a trop longtemps repoussée? Est-ce pour +s'inquiéter et pour s'affliger qu'on embrasse la cause du patriotisme +et de la liberté? Pourvu que le sommeil soit doux et non interrompu, +qu'importe qu'on se réveille au bruit des chaînes de sa patrie, ou dans +le calme plus affreux de la servitude? Ne troublons donc pas le +quiétisme politique de ces heureux patriotes; mais qu'ils apprennent +que, sans perdre la tête, nous pouvons mesurer toute la profondeur de +l'abîme. Arborons la devise du palatin de Posnanie; elle est sacrée, +elle nous convient: <I>Je préfère les orages de la liberté au repos de +l'esclavage</I>. Prouvons aux tyrans de la terre que la grandeur des +dangers ne fait que redoubler notre énergie, et qu'à quelque degré que +montent leur audace et leurs forfaits, le courage des hommes libres +s'élève encore plus haut. Qu'il se forme contre la vérité des ligues +nouvelles, elles disparaîtront; la vérité aura seulement une plus +grande multitude d'insectes à écraser sous sa massue. Si le moment de +la liberté n'était pas encore arrivé, nous aurions le courage patient +de l'attendre; si celte génération n'était destinée qu'à s'agiter dans +la fange des vices où le despotisme l'a plongée; si le théâtre de notre +révolution ne devait montrer aux yeux de l'univers que les préjugés aux +prises avec les préjugés, les passions avec les passions, l'orgueil +avec l'orgueil, l'égoïsme avec l'égoïsme, la perfidie avec la perfidie, +la génération naissante, plus pure, plus fidèle aux lois sacrées de la +nature, commencera à purifier cette terre souillée par le crime; elle +apportera, non la paix du despotisme, ni les honteuses agitations de +l'intrigue, mais le feu sacré de la liberté, et le glaive exterminateur +des tyrans; c'est elle qui relèvera le trône du peuple, dressera des +autels à la vertu, brisera le piédestal du charlatanisme, et renversera +tous les monuments du vice et de la servitude. Doux et tendre espoir de +l'humanité, postérité naissante, tu ne nous es point étrangère; c'est +pour toi que nous affrontons tous les coups de la tyrannie; c'est ton +bonheur qui est le prix de nos pénibles combats: découragés souvent par +les objets qui nous environnent, nous sentons le besoin de nous élancer +dans ton sein; c'est à toi que nous confions le soin d'achever notre +ouvrage, et la destinée de toutes les générations d'hommes qui doivent +sortir du néant! Que le mensonge et le vice s'écartent à ton aspect; +que les premières leçons de l'amour maternel te préparent aux vertus +des hommes libres; qu'au lieu des chants empoisonnés de la volupté, +retentissent à tes oreilles les cris touchants et terribles des +victimes du despotisme; que les noms des martyrs de la liberté occupent +dans ta mémoire la place qu'avaient usurpée dans la nôtre ceux des +héros de l'imposture et de l'aristocratie; que tes premiers spectacles +soient le champ de la fédération inondé du sang des plus vertueux +citoyens; que ton imagination ardente et sensible erre au milieu des +cadavres des soldats de Château-Vieux, sur ces galères horribles où le +despotisme s'obstine à retenir les malheureux que réclament le peuple +et la liberté; que ta première passion soit le mépris des traîtres et +la haine des tyrans; que ta devise soit: Protection, amour, +bienveillance pour les malheureux, guerre éternelle aux oppresseurs! +Postérité naissante, hâte-toi de croître et d'amener les jours de +l'égalité, de la justice et du bonheur! +</P> + +<BR><BR> + +<HR ALIGN="center" WIDTH="80%"> + +<BR><BR><BR><BR> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Discours par Maximilien Robespierre -- +5 Fevrier 1791-11 Janvier 1792, by Maximilien Robespierre + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DISCOURS PAR ROBESPIERRE, 1791-92 *** + +***** This file should be named 29775-h.htm or 29775-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/9/7/7/29775/ + +Produced by Daniel Fromont + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</BODY> + +</HTML> + + diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..0e40880 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #29775 (https://www.gutenberg.org/ebooks/29775) |
