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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 02:48:12 -0700 |
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Tome Second. + +Author: Blaisse Pascal + François-Marie Arouet + Marie Jean, marquis de Condorcet + François de Neufchateau + +Release Date: August 23, 2009 [EBook #29772] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE BLAISE PASCAL *** + + + + +Produced by Michael Roe and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + + + + +Extrait des Å’uvres de Blaise Pascal. Tome second. Paris: Lefèvre, +1819. + + + + +NOTES DE VOLTAIRE ET DE CONDORCET SUR LES PENSÉES DE PASCAL. + + +Les notes marquées C sont celles que Condorcet a jointes à son +édition _in_-8º., et celles après lesquelles est un V sont de +Voltaire. De ces dernières, les unes ont été publiées pour la +première fois dans l'édition _in_-8º. que Voltaire fit faire à +Genève en 1778; les autres avoient été déjà employées par Condorcet +dans l'édition de 1776. + + + + +NOTES DE VOLTAIRE ET DE CONDORCET SUR LES PENSÉES DE PASCAL. + + +(1) Et je m'y sens tellement disproportionné, que je crois pour moi +la chose absolument impossible. + + Il l'a trouvée très-possible dans les Provinciales. V. + +(2) Cet art que j'appelle l'art de persuader...... consiste en trois +parties essentielles. + + Mais ce n'est pas là l'art de persuader, c'est l'art + d'argumenter. V. + +(3) Je voudrois que la chose fût véritable, et qu'elle fût si connue, +que je n'eusse pas eu la peine de rechercher avec tant de soin la +source de tous les défauts des raisonnements. + + Locke, le Pascal des Anglois, n'avoit pu lire Pascal. Il vint + après ce grand homme, et ces pensées paraissent, pour la première + fois, plus d'un demi-siècle après la mort de Locke. Cependant + Locke, aidé de son seul grand sens, dit toujours: _Définissez les + termes._ V. + +(4) Les meilleurs livres sont ceux que chaque lecteur croit qu'il +auroit pu faire. + + Cela n'est pas vrai dans les sciences: il n'y a personne qui + croie qu'il eût pu faire les principes mathématiques de Newton. + Cela n'est pas vrai en belles-lettres; quel est le fat qui ose + croire qu'il auroit pu faire l'Iliade et l'Énéide? V. + +(5) Je les voudrois nommer basses, communes, familières; ces noms-là +leur conviennent mieux; je hais les mots d'enflure. + + C'est la chose que vous haïssez; car pour le mot, il vous en faut + un qui exprime ce qui vous déplaît. V. + + Voici un moyen de découvrir la vérité, qui me paroît avoir + échappé à tous les philosophes. Il est tiré de la relation d'un + voyage fait aux Moluques, en 1760, par le capitaine Dryden. + + »On emploie dans ces îles une singulière méthode de découvrir la + vérité; voici en quoi elle consiste: quand on veut savoir si un + homme a commis ou n'a pas commis une certaine action, et que des + gens qui ont acheté, pour une somme assez modique, le droit de + s'en informer, n'ont pas eu l'esprit de découvrir la vérité, ils + font lier fortement les jambes de l'accusé entre des planches; + ensuite on serre entre ces planches un certain nombre de coins de + bois, à force de bras et de coups de maillet. Pendant ce temps-là + les rechercheurs interrogent tranquillement le patient, font + écrire ses réponses, ses cris, les demi-mots que les tourments + lui arrachent, et ils ne le laissent en repos qu'après être + parvenus à le faire évanouir deux ou trois fois par la force de + la douleur, et que le médecin, témoin de l'opération, a déclaré + que, si on continue, le patient mourra dans les tourments. + Quelquefois il arrive que les rechercheurs n'ont pas eu besoin de + recourir à ce moyen pour se croire sûrs de la vérité, mais qu'il + leur reste un léger scrupule; alors ils ordonnent, qu'avant de + punir l'accusé, on recourra à la méthode infaillible des maillets + et des coins. A la vérité, ils remplissent de tourments horribles + les derniers moments de cet infortuné; mais ces aveux, extorqués + par la torture, rassurent leur conscience, et au sortir de là , + ils en dînent bien plus tranquillement: quand ils voient que + l'accusé a pu avoir des complices, ils ont grand soin de recourir + à leur méthode favorite. Enfin, il y des crimes pour lesquels on + l'ordonne par pure routine, et où cette clause est de style. + + »Ces rechercheurs, aussi stupides que féroces, ne se sont pas + encore avisés d'avoir le moindre doute sur la bonté de leur + méthode. Ils forment une caste à part. On croit même, dans ces + îles, qu'ils sont d'une race d'hommes particulière, et que les + organes de la sensibilité manquent absolument à cette espèce. En + effet, il y a des hommes fort humains dans les mêmes îles. La + première caste même est formée de gens très-polis, très-doux et + très-braves. Ceux-là passent leur vie à danser; et portant de + grand chapeaux de plumes, ils se croiroient déshonorés, s'il + dansoient avec un homme de la caste des rechercheurs; mais ils + trouvent très-bon que ces rechercheurs gardent le privilége + exclusif d'écraser, entre des planches, les jambes de toutes les + castes. + + »On m'a assuré que, quelques personnes de la caste des lettrés + s'étant avisées de dire tout haut qu'il y avoit des moyens plus + humains et plus sûrs de découvrir la vérité, les rechercheurs à + maillets les ont fait taire, en les menaçant de les brûler à + petit feu, après leur avoir _préalablement_ brisé les jambes; car + le crime de n'être pas du même avis que les rechercheurs est un + de ceux pour lesquels ils ne manquent jamais d'employer leur + méthode. + + »Des politiques profonds prétendent que, depuis ce temps-là , les + rechercheurs sont eux-mêmes convaincus de l'absurdité de leur + méthode; que, s'ils l'emploient encore de temps en temps sur des + accusés obscurs, c'est afin de ne pas laisser rouiller cette + vieille arme, et de la tenir toujours prête pour effrayer leurs + ennemis, ou pour s'en venger. + + »J'ai lu qu'il y avoit eu autrefois en Europe des usages aussi + abominables; mais ils n'y subsistent plus depuis long-temps. Pour + les conserver au milieu d'un siècle éclairé, et des mÅ“urs douces + de l'Europe, il auroit fallu, dans les magistrats de ce pays, un + mélange d'imbécillité et de cruauté, portées toutes deux à un si + haut point, que ce seroit calomnier la nature humaine que de l'en + supposer capable.» C. + + (_Voyage aux Moluques_, tome II, page 232.) + +(6) _Tout le paragraphe I de l'article IV._ + + Cette éloquente tirade ne prouve autre chose, sinon que l'homme + n'est pas Dieu. Il est à sa place comme le reste de la nature, + imparfait, parce que Dieu seul peut être parfait; ou, pour mieux + dire, l'homme est borné, et Dieu ne l'est pas. V. + +(7) Que la terre lui paroisse comme un point, au prix du vaste tour +que décrit le soleil. + + La superstition avoit-elle dégradé Pascal au point de n'oser + penser que c'est la terre qui tourne, et d'en croire plutôt le + jugement des dominicains de Rome que les preuves de Copernic, de + Keppler et de Galilée[1]? C. + +(8) C'est une sphère infinie, dont le centre est partout, la +circonférence nulle part. + + Cette belle expression est de Timée de Locres: Pascal étoit digne + de l'inventer; mais il faut rendre à chacun son bien. V. + +(9) Quand l'univers l'écraseroit, l'homme seroit encore plus noble +que ce qui le tue. + + Que veut dire ce mot, _noble_? Il est bien vrai que ma pensée est + autre chose, par exemple, que le globe du soleil: mais est-il + bien prouvé qu'un animal, parce qu'il a quelques pensées, est + plus noble que le soleil, qui anime tout ce que nous connoissons + de la nature? Est-ce à l'homme à en décider? Il est juge et + partie. On dit qu'un ouvrage est supérieur à un autre, quand il a + coûté plus de peine à l'ouvrier, et qu'il est d'un usage plus + utile; mais en a-t-il moins coûté au Créateur de faire le soleil + que de pétrir un petit animal, haut d'environ cinq pieds, qui + raisonne bien ou mal? Qui des deux est le plus utile au monde, ou + de cet animal, ou de l'astre qui éclaire tant de globes? Et en + quoi quelques idées reçues dans un cerveau sont-elles préférables + à l'univers matériel? V. + +(10) Je blâme également, et ceux qui prennent le parti de louer +l'homme, et ceux qui le prennent de le blâmer, et ceux qui le +prennent de le divertir. + + Hélas! si vous aviez souffert le divertissement, vous auriez vécu + davantage. V. + +(11) Les autres disent: cherchez le bonheur en vous divertissant, et +cela n'est pas vrai. + + En vous divertissant vous aurez du plaisir; et cela est + très-vrai. Nous avons des maladies; Dieu a mis la petite-vérole + et les vapeurs au monde. Hélas encore! hélas Pascal! on voit bien + que vous êtes malade. V. + +(12) _Tout le paragraphe I._ + + On n'a point besoin de toute cette métaphysique pour expliquer + les effets que produit l'amour de la gloire. Il est impossible à + quelqu'un qui vit dans une société nombreuse et policée, de ne + pas voir combien, dans la dépendance où il est sans cesse des + autres hommes, il lui est avantageux d'être l'objet de leur + enthousiasme. «Mais on s'occupe plus de ce que la postérité dira + de nous, que de ce qu'en disent nos contemporains. Mais on + sacrifie sa vie entière à une gloire dont on ne jouira jamais, + mais on court à une mort certaine.» Tel est l'effet du désir si + naturel d'être estimés des autres hommes, lorsque ce désir est + porté jusqu'à l'enthousiasme. Il en est de même de l'amour + physique, qui n'est que le désir de jouir: laissez l'enthousiasme + en faire une passion; alors on poignarde sa maîtresse, on meurt + pour elle. Le hasard peut amener des circonstances où un amant + aimera mieux mourir d'une mort cruelle que de jouir de la femme + qu'il adore. + + Ne pourroit-on pas dire que l'enthousiasme consiste à se + présenter vivement, à la fois, toutes les jouissances que notre + passion peut répandre sur un long espace de temps? alors on jouit + comme si on les réunissoit toutes; on craint, comme si un instant + pouvoit nous faire éprouver, à la fois, toutes les douleurs d'une + longue vie: et lorsque ce sentiment a épuisé toute la force de + nos organes, qu'il ne nous en reste plus pour raisonner, nous ne + pouvons plus nous apercevoir si ces jouissances sont impossibles. + + Cet état d'espérances enivrantes est en lui-même un plaisir, et + un plaisir assez grand pour préférer ces jouissances imaginaires + à des plaisirs réels et présents. Car on se tromperoit dans tous + les raisonnements qu'on fait sur les passions, si on se bornoit à + ne compter que les plaisirs ou les peines des sens qu'elles font + éprouver. Les différents sentiments de désir, de crainte, de + ravissement, d'horreur, etc. qui naissent des passions, sont + accompagnés de sensations physiques, agréables ou pénibles, + délicieuses ou déchirantes. On rapporte ces sensations à la + région de la poitrine; et il paroît que le diaphragme[2] en est + l'organe. Le sentiment très-vif de plaisir et de douleur dont + cette partie du corps est susceptible, dans les hommes + passionnés, suffiroit peut-être pour expliquer ce que les + passions offrent, en apparence, de plus inexplicable. C. + +(13) La vanité est si ancrée, etc. _tout le paragraphe_. + + Oui, vous couriez après la gloire de passer un jour pour le fléau + des jésuites, le défenseur de Port-Royal, l'apôtre du jansénisme, + le réformateur des Chrétiens. V. + +(14) Le présent n'est jamais notre but. Le passé et le présent sont +nos moyens; le seul avenir est notre objet. + + Il est faux que nous ne pensions point au présent; nous y pensons + en étudiant la nature, et en faisant toutes les fonctions de la + vie: nous pensons aussi beaucoup au futur. Remercions l'auteur de + la nature de ce qu'il nous donne cet instinct qui nous emporte + sans cesse vers l'avenir. Le trésor le plus précieux de l'homme, + est cette espérance qui adoucit nos chagrins, et qui nous peint + des plaisirs futurs dans la possession des plaisirs présents. Si + les hommes étoient assez malheureux pour ne s'occuper jamais que + du présent, on ne semeroit point, on ne bâtiroit point, on ne + planteroit point, on ne pourvoiroit à rien, on manqueroit de tout + au milieu de cette fausse jouissance. Un esprit comme Pascal + pouvoit-il donner dans un lieu commun comme celui-là ? La nature a + établi que chaque homme jouiroit du présent, en se nourrissant, + en faisant des enfants, en écoutant des sons agréables, en + occupant sa faculté de penser et de sentir, et qu'en sortant de + ces états, souvent au milieu de ces états mêmes, il penseroit au + lendemain, sans quoi il périroit de misère aujourd'hui. Il n'y a + que les enfants et les imbécilles qui ne pensent qu'au présent; + faudra-t-il leur ressembler? V. + + On connoît ce vers de M. de V.: + + Nous ne vivons jamais, nous attendons la vie. + + Et celui-ci de Manilius: + + _Victuri semper agimus, nec vivimus unquà m._ + +(15) Plaisante justice qu'une rivière ou une montagne borne! vérités +en-deçà des Pyrénées, erreur au-delà . + + Il n'est point ridicule que les lois de la France et de l'Espagne + diffèrent; mais il est très-impertinent que ce qui est juste à + Romorantin soit injuste à Corbeil; qu'il y ait quatre cents + jurisprudences diverses dans le même royaume, et surtout que, + dans un même parlement, on perde dans une chambre le procès qu'on + gagne dans une autre chambre. V. + +(16) Se peut-il rien de plus plaisant qu'un homme ait droit de me +tuer parce qu'il demeure au-delà de l'eau, et que son prince a +querelle contre le mien, quoique je n'en aie aucune avec lui? + + Plaisant n'est pas le mot propre; il falloit _démence exécrable_. + V. + +(17) Le plus sage des législateurs disoit que, pour le bien des +hommes, il faut souvent les piper. + + On ne manquera pas d'accuser l'éditeur qui a rassemblé ces + Pensées éparses, d'être un athée, ennemi de toute morale; mais je + prie les auteurs de cette objection, de considérer que ces + Pensées sont de Pascal, et non pas de moi; qu'il les a écrites en + toutes lettres; que si elles sont d'un athée, c'est Pascal qui + étoit athée, et non pas moi; qu'enfin, puisque Pascal est mort, + ce seroit peine perdue que de le calomnier. + + Il est beau de voir dans cet article M. de V. prendre contre + Pascal la défense de l'existence de Dieu[3]; mais que diront ceux + à qui il en coûte tant pour convenir qu'un vivant puisse avoir + raison contre un mort? C. + +(18) Combien un avocat, bien payé par avance, trouve-t-il plus juste +la cause qu'il plaide! + + Je compterois plus sur le zèle d'un homme espérant une grande + récompense que sur celui d'un homme l'ayant reçue. V. + +(19) _Tout le paragraphe XIX._ + + Ces idées ont été adoptées par Locke. Il soutient qu'il n'y a nul + principe inné; cependant il paroît certain que les enfants ont un + instinct, celui de l'émulation, celui de la pitié, celui de + mettre, dès qu'ils le peuvent, les mains devant leur visage quand + il est en danger, celui de reculer pour mieux sauter dès qu'ils + sautent. V. + +(20) Je crois qu'il seroit presque aussi heureux qu'un roi, qui..... + + Tous ceux qui ont attaqué la certitude des connoissances humaines + ont commis la même faute. Ils ont fort bien établi que nous ne + pouvons parvenir, ni dans les sciences physiques, ni dans les + sciences morales, à cette certitude rigoureuse des propositions + de la géométrie, et cela n'étoit pas difficile; mais ils ont + voulu en conclure que l'homme n'avoit aucune règle sûre pour + asseoir son opinion sur ces objets, et ils se sont trompés en + cela. Car il y a des moyens sûrs de parvenir à une très-grande + probabilité dans plusieurs cas; et dans un grand nombre, + d'évaluer le degré de cette probabilité. C. + + Être heureux comme un roi, dit le peuple hébété. V. + +(21) Que deux hommes voient de la neige, ils expriment tous deux la +vue de ce même objet par les mêmes mots..... + + Il y a toujours des différences imperceptibles entre les choses + les plus semblables; il n'y a jamais eu peut-être deux Å“ufs de + poule absolument les mêmes, mais qu'importe? Leibnitz devoit-il + faire un principe philosophique de cette observation triviale? V. + +(22) C'est ce qui a donné lieu à ces titres, aussi fastueux en effet, +quoique non[4] en apparence, que cet auteur qui crève les yeux, _de +omni scibili_. + + Qui crève les yeux ne veut pas dire ici qui se montre évidemment: + il signifie tout le contraire. V. + +(23) Cela étant bien compris, je crois qu'on s'en tiendra au +repos..... + + Tout cet article, d'ailleurs obscur, semble fait pour dégoûter + des sciences spéculatives. En effet, un bon artiste en + haute-lisse, en horlogerie, en arpentage, est plus utile que + Platon. V. + +(24) La seule comparaison que nous faisons de nous au fini nous fait +peine. + + Il eût plutôt fallu dire à l'infini. Mais souvenons-nous que ces + pensées jetées au hasard étoient des matériaux informes qui ne + furent jamais mis en Å“uvre. V. + +(25) _Tout le paragraphe XXV._ + + Cette pensée paroît un sophisme, et la fausseté consiste dans ce + mot d'_ignorance_, qu'on prend en deux sens différents. Celui qui + ne sait ni lire, ni écrire, est un ignorant; mais un + mathématicien, pour ignorer les principes cachés de la nature, + n'est pas au point d'ignorance d'où il étoit parti quand il + commença à apprendre à lire. Newton ne savoit pas pourquoi + l'homme remue son bras quand il le veut; mais il n'en étoit pas + moins savant sur le reste. Celui qui ne sait point l'hébreu, et + qui sait le latin, est savant, par comparaison, avec celui qui ne + sait que le françois. V. + +(26) L'âme est jetée dans le corps pour y faire un séjour de peu de +durée. + + Pour dire l'_âme est jetée_, il faudroit être sûr qu'elle est + substance, et non qualité. C'est ce que presque personne n'a + recherché, et c'est par où il faudroit commencer, en + métaphysique, en morale, etc. V. + +(27) Mais quand j'y ai regardé de plus près, etc. _tout l'alinéa_. + + Ce mot, _ne voir que nous_, ne forme aucun sens. Qu'est-ce qu'un + homme qui n'agiroit point, et qui est supposé se contempler? + Non-seulement je dis que cet homme seroit un imbécille, inutile à + la société; mais je dis que cet homme ne peut exister. Car cet + homme que contempleroit-il? Son corps, ses pieds, ses mains, ses + cinq sens? ou il seroit un idiot, ou bien il feroit usage de tout + cela. Resteroit-il à contempler sa faculté de penser? Mais il ne + peut contempler cette faculté qu'en l'exerçant. Ou il ne pensera + à rien, on bien il pensera aux idées qui lui sont déjà venues, ou + il en composera de nouvelles; or il ne peut avoir d'idées que du + dehors. Le voilà donc nécessairement occupé, ou de ses sens, ou + de ses idées; le voilà donc hors de soi, ou imbécille. Encore une + fois, il est impossible à la nature humaine de rester dans cet + engourdissement imaginaire, il est absurde de le penser, il est + insensé d'y prétendre. L'homme est né pour l'action, comme le feu + tend en haut et la pierre en bas. N'être point occupé, et + n'exister pas, c'est la même chose pour l'homme; toute la + différence consiste dans les occupations douces ou tumultueuses, + dangereuses ou utiles. Job a bien dit: «L'homme est né pour le + travail, comme l'oiseau pour voler»; mais l'oiseau, en volant, + peut être pris au trébuchet. C. + +(28) Un roi qui se voit est un homme plein de misères, et qui les +ressent comme un autre. + + Toujours le même sophisme. Un roi qui se recueille pour penser + est alors très-occupé; mais s'il n'arrêtoit sa pensée que sur + soi, en disant à soi-même: _je règne_, et rien de plus, il seroit + un idiot. V. + +(29) Les hommes ont un instinct secret, etc. _et le reste de +l'alinéa_. + + Cet instinct secret étant le premier principe et le fondement + nécessaire de la société, il vient plutôt de la bonté de Dieu, et + il est plutôt l'instrument de notre bonheur que le ressentiment + de notre misère. Je ne sais pas ce que nos premiers pères + faisoient dans le paradis terrestre; mais si chacun d'eux n'avoit + pensé qu'à soi, l'existence du genre humain étoit bien hasardée. + N'est-il pas absurde de penser qu'ils avoient des sens parfaits, + c'est-à -dire, des instruments d'actions parfaits, uniquement pour + la contemplation? Et n'est-il pas plaisant que des têtes + pensantes puissent imaginer que la paresse est un titre de + grandeur, et l'action un rabaissement de notre nature? V. + +(30) Lorsque Cynéas disoit à Pyrrhus, etc. + + L'exemple de Cinéas est bon dans les satires de Despréaux, mais + non dans un livre philosophique. Un roi sage peut être heureux + chez lui; et de ce qu'on nous donne Pyrrhus pour fou, cela ne + conclut rien pour le reste des hommes. V. + +(31) L'homme est si malheureux, qu'il s'ennuieroit, même sans aucune +cause étrangère d'ennui, par le propre état de sa condition +naturelle. + + Ne seroit-il pas aussi vrai de dire que l'homme est si heureux en + ce point, et que nous avons tant d'obligation à l'auteur de la + nature, qu'il a attaché l'ennui à l'inaction, afin de nous forcer + par là à être utiles au prochain et à nous-mêmes? V. + +(32) _Le paragraphe V._ + + La nature ne nous rend pas toujours malheureux. Pascal parle + toujours en malade qui veut que le monde entier souffre. V. + +(33) _Le paragraphe VI._ + + Cette comparaison assurément n'est pas juste. Des malheureux + enchaînés, qu'on égorge l'un après l'autre, sont malheureux + non-seulement parce qu'ils souffrent, mais encore parce qu'ils + éprouvent ce que les autres hommes ne souffrent pas. Le sort + naturel d'un homme n'est, ni d'être enchaîné, ni d'être égorgé; + mais tous les hommes sont faits, comme les animaux, les plantes, + pour croître, pour vivre un certain temps, pour produire leur + semblable, et pour mourir. On peut, dans une satire, montrer + l'homme, tant qu'on voudra, du mauvais côté; mais, pour peu qu'on + se serve de sa raison on avouera que, de tous les animaux, + l'homme est le plus parfait, le plus heureux, et celui qui vit le + plus long-temps; car ce qu'on dit des cerfs et des corbeaux n'est + qu'une fable: au lieu donc de nous étonner et de nous plaindre du + malheur et de la brièveté de la vie, nous devons nous étonner et + nous féliciter de notre bonheur et de sa durée. A ne raisonner + qu'en philosophe, j'ose dire qu'il y a bien de l'orgueil et de la + témérité à prétendre que, par notre nature, nous devons être + mieux que nous ne sommes. V. + +(34) Nous allons montrer que toutes les opinions du peuple sont +très-saines. + + Pascal prouve dans cet article que les préjugés du peuple sont + fondés sur des raisons, mais non pas que le peuple ait raison de + les avoir adoptés. C. + +(35) Le plus grand des maux est les guerres civiles. Elles sont +sûres, si on veut récompenser le mérite; car tous diroient qu'ils +méritent. + + Cela mérite explication. Guerre civile, si le prince de Conti + dit: J'ai autant de mérite que le grand Condé; si Retz dit: Je + vaux mieux que Mazarin; si Beaufort dit: Je l'emporte sur + Turenne, et s'il n'y a personne pour les mettre à leur place. + Mais quand Louis XIV arrive, et dit: Je ne récompenserai que le + mérite; alors plus de guerre civile. V. + +(36) _Les paragraphes V et VI._ + + Ces articles ont besoin d'explication, et semblent n'en pas + mériter. V. + +(37) Il a quatre laquais, et je n'en ai qu'un; c'est à moi à céder. + + Non. Turenne avec un laquais sera respecté par un traitant qui en + aura quatre. V. + +(38) Nos magistrats ont bien connu ce mystère. Leurs robes rouges, +leurs hermines, dont ils s'emmaillottent en chats fourrés, etc. + + Les sénateurs romains avoient le laticlave. V. + +(39) Les seuls gens de guerre ne se sont pas déguisés de la sorte. + + Aujourd'hui c'est tout le contraire, on se moqueroit d'un médecin + qui viendroit tâter le pouls et contempler votre chaise percée en + soutane. Les officiers de guerre, au contraire, vont partout avec + leurs uniformes et leurs épaulettes. V. + +(40) Les Suisses s'offensent d'être dits gentilshommes, et prouvent +la roture de race pour être jugés dignes de grands emplois. + + Pascal étoit mal informé. Il y avoit de son temps, et il y a + encore dans le sénat de Berne des gentilshommes aussi anciens que + la maison d'Autriche. Ils sont respectés, ils sont dans les + charges. Il est vrai qu'ils n'y sont pas par droit de naissance, + comme les nobles y sont à Venise. Il faut même à Bâle renoncer à + sa noblesse pour entrer dans le sénat. V. + +(41) Cet habit, c'est une force; il n'en est pas de même d'un cheval +bien enharnaché à l'égard d'un autre. + + Bas et indigne de Pascal. V. + +(42) Le peuple a des opinions très-saines, par exemple, d'avoir +choisi le divertissement et la chasse plutôt que la poésie. + + Il semble qu'on ait proposé au peuple de jouer à la boule ou de + faire _des vers_. Non, mais ceux qui ont des organes grossiers + cherchent des plaisirs où l'âme n'entre pour rien; ceux qui ont + un sentiment plus délicat veulent des plaisirs plus fins: il faut + que tout le monde vive. V. + +(43) Le port règle ceux qui sont dans le vaisseau; mais où +trouverons-nous ce point dans la morale? + + Dans cette seule maxime, reçue de toutes les nations: Ne faites + pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît. V. + +(44) _Le paragraphe VI._ + + Un certain peuple a eu une loi par laquelle on faisoit pendre un + homme qui avoit bu à la santé d'un certain prince: il eût été + juste de ne point boire avec cet homme, mais il étoit un peu dur + de le pendre: cela étoit établi, mais cela étoit abominable. V. + +(45) Sans doute que l'égalité des biens est juste. + + L'égalité des biens n'est pas juste. Il n'est pas juste que, les + parts étant faites, des étrangers mercenaires, qui viennent + m'aider à faire mes moissons, en recueillent autant que moi. V. + +(46) Ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce +qui est fort fût juste. + + Pascal semble se rapprocher ici des idées de Hobbes, et le plus + dévot des philosophes de son siècle est, sur la nature du juste + et de l'injuste, du même avis que le plus irréligieux. C. + +(47) _Tout le paragraphe X._ + + Selon Platon, les bonnes lois sont celles que les citoyens aiment + plus que leur vie; l'art de faire aimer aux hommes les lois de + leur patrie étoit, selon lui, le grand art des législateurs. Il y + a loin d'un philosophe d'Athènes à un philosophe du faubourg + Saint-Jacques. C. + +(48) L'extrême esprit est accusé de folie, comme l'extrême défaut. + + Ce n'est pas l'extrême esprit, c'est l'extrême vivacité et + volubilité de l'esprit qu'on accuse de folie; l'extrême esprit + est l'extrême justesse, l'extrême finesse; l'extrême étendue + opposée diamétralement à la folie. L'extrême défaut d'esprit est + un manque de conception, un vide d'idées; ce n'est point la + folie, c'est la stupidité. La folie est un dérangement dans les + organes, qui fait voir plusieurs objets trop vite, ou qui arrête + l'imagination sur un seul avec trop d'application et de violence. + Ce n'est point non plus la médiocrité qui passe pour bonne, c'est + l'éloignement des deux vices opposés; c'est ce qu'on appelle + _juste milieu_, et non _médiocrité_. On ne fait cette remarque, + et quelques autres dans ce goût, que pour donner des idées + précises. C'est plutôt pour éclaircir que pour contredire. V. + +(49) Les belles actions cachées sont les plus estimables. Quand j'en +vois quelques-unes dans l'histoire, elles me plaisent fort. Mais +enfin elles n'ont pas été tout-à -fait cachées, puisqu'elles ont été +sues; ce peu par où elles ont paru en diminue le mérite, car c'est là +le plus beau de les avoir voulu cacher[5]. + + Voici une action dont la mémoire mérite d'être conservée, et à + qui il ne me paroît pas possible qu'on puisse appliquer la + réflexion de Pascal. + + Le vaisseau que montoit le chevalier de Lordat, étoit prêt à + couler à fond à la vue des côtes de France. Il ne savoit pas + nager; un soldat, excellent nageur, lui dit de se jeter avec lui + dans la mer, de le tenir par la jambe, et qu'il espère le sauver + par ce moyen. Après avoir long-temps nagé, les forces du soldat + s'épuisent; M. de Lordat s'en aperçoit, l'encourage; mais enfin + le soldat lui déclare qu'ils vont périr tous deux.--Et si tu + étois seul?--Peut-être pourrois-je encore me sauver. Le chevalier + de Lordat lui lâche la jambe, et tombe au fond de la mer. C. + + Et comment l'histoire en a-t-elle pu parler, si on ne les a pas + sues? V. + +(50) Pourquoi faire plutôt quatre espèces de vertus que dix? + + On a remarqué, dans un Abrégé de l'Inde et de la guerre misérable + que l'avarice de la Compagnie française soutint contre l'avarice + anglaise; on a remarqué, dis-je, que les brames peignent la vertu + belle et forte avec dix bras, pour résister à dix péchés + capitaux. Les missionnaires ont pris la vertu pour le diable. V. + +(51) _Tout le paragraphe XXXI._ + + Il est faux que les petits soient moins agités que les grands. Au + contraire, leurs désespoirs sont plus vifs, parce qu'ils ont + moins de ressources. De cent personnes qui se tuent à Londres et + ailleurs, il y en a quatre-vingt-dix-neuf du bas peuple, et à + peine une de condition relevée. La comparaison de la roue est + ingénieuse et fausse. V. + +(52) _Tout le paragraphe XXXIII._ + + Il auroit fallu dire d'_être aussi vicieux que lui_[6]; cet + article est trop trivial, et indigne de Pascal. Il est clair que, + si un homme est plus grand que les autres, ce n'est pas parce que + ses pieds sont aussi bas, mais parce que sa tête est plus élevée. + V. + +(53) _Paragraphe XLVII._ + + L'on s'imagine d'ordinaire qu'Alexandre et César sont sortis de + chez eux dans le dessein de conquérir la terre: ce n'est point + cela. Alexandre succéda à Philippe dans le généralat de la Grèce, + et fut chargé de la juste entreprise de venger les Grecs des + injures du roi de Perse; il battit l'ennemi commun, et continua + ses conquêtes jusqu'à l'Inde, parce que le royaume de Darius + s'étendoit jusqu'à l'Inde: de même que le duc de Marlborough + seroit venu jusqu'à Lyon sans le maréchal de Villars. A l'égard + de César, il étoit un des premiers de la république: il se + brouilla avec Pompée, comme les jansénistes avec les molinistes, + et alors ce fut à qui s'extermineroit: une seule bataille, où il + n'y eut pas dix mille hommes de tués, décida de tout. Au reste, + la pensée de Pascal est peut-être fausse en un sens. Il falloit + la maturité de César pour se démêler de tant d'intrigues; et il + est peut-être étonnant qu'Alexandre, à son âge, ait renoncé au + plaisir pour faire une guerre si pénible. V. + +(54) En écrivant ma pensée, elle m'échappe quelquefois, etc. + + Les idées de Platon sur la nature de l'homme sont bien plus + philosophiques que celles de Pascal. Platon regardoit l'homme + comme un être qui naît avec la faculté de recevoir des + sensations, d'avoir des idées, de sentir du plaisir et de la + douleur; les objets que le hasard lui présente, l'éducation, les + lois, le gouvernement, la religion, agissent sur lui, et forment + son intelligence, ses opinions, ses passions, ses vertus et ses + vices. Il ne seroit rien de ce que nous disons que la nature l'a + fait, si tout cela avoit été autrement. Soumettons-le à d'autres + agents, et il deviendra ce que nous voudrons qu'il soit, ce qu'il + faudroit qu'il fût pour son bonheur, et pour celui de ses + semblables; qui osera fixer des termes à ce que l'homme pourroit + faire de grand et de beau? Mais ne négligeons rien. C'est l'homme + tout entier qu'il faut former, et il ne faut abandonner au + hasard, ni aucun instant de sa vie, ni l'effet d'aucun des objets + qui peuvent agir sur lui[7]. V. + +(55) Platon et Aristote.... étoient d'honnêtes gens qui rioient comme +les autres avec leurs amis. + + Cette expression, _honnêtes gens_, a signifié, dans l'origine, + les hommes qui avoient de la probité. Du temps de Pascal, elle + signifioit les gens de bonne compagnie; et maintenant ceux qui + ont de la naissance ou de l'argent. C. + + Non, monsieur, les honnêtes gens sont ceux à la tête desquels + vous êtes. V. + +(56) Je mets en fait que, si tous les hommes savoient ce qu'ils +disent les uns des autres, il n'y auroit pas quatre amis dans le +monde. + + Dans l'excellente comédie du _Plain dealer_, l'homme au franc + procédé (excellente à la manière angloise), le Plain dealer dit à + un personnage: Tu te prétends mon ami; voyons, comment le + prouverois-tu?--Ma bourse est à toi,--Et à la première fille + venue. Bagatelle.--Je me battrois pour toi.--Et pour un démenti; + ce n'est pas là un grand sacrifice.--Je dirai du bien de toi à la + face de ceux qui te donneront des ridicules.--Oh! si cela est, tu + m'aimes. V. + +(57) A mesure qu'on a plus d'esprit, on trouve qu'il y a plus +d'hommes originaux. Les gens du commun ne trouvent pas de différence +entre les hommes. + + Il y a très-peu d'hommes vraiment originaux; presque tous se + gouvernent, pensent et sentent par l'influence de la coutume et + de l'éducation. Rien n'est si rare qu'un esprit qui marche dans + une route nouvelle; mais parmi cette foule d'hommes qui vont de + compagnie, chacun a de petites différences dans la démarche, que + les vues fines aperçoivent. V. + +(58) .... Ils ne savent pas que j'en juge par ma montre. + + En ouvrage de goût, en musique, en poésie, en peinture, c'est le + goût qui tient lieu de montre; et celui qui n'en juge que par + règles, en juge mal. V. + +(59) Il y en a qui masquent toute la nature. Il n'y a point de roi +parmi eux, mais un auguste monarque; point de Paris, mais une +capitale du royaume. + + Ceux qui écrivent en beau françois les gazettes pour le profit + des propriétaires de ces fermes dans les pays étrangers, ne + manquent jamais de dire: «Cette auguste famille entendit vêpres + dimanche, et le sermon du révérend père N. Sa majesté joua aux + dés en haute personne. On fit l'opération de la fistule à son + éminence.» V. + +(60) La dernière chose qu'on trouve en faisant un ouvrage, est de +savoir celle qu'il faut mettre la première. + + Quelquefois. Mais jamais on n'a commencé ni une histoire, ni une + tragédie par la fin, ni aucun travail. Si on ne sait souvent par + où commencer, c'est dans un éloge, dans une oraison funèbre, dans + un sermon, dans tous ces ouvrages de pur appareil, où il faut + parler sans rien dire. V. + +(61) Il est difficile de rien obtenir de l'homme que par le plaisir, +qui est la monnoie pour laquelle nous donnons tout ce qu'on veut. + + Le plaisir n'est pas la monnoie, mais la denrée pour laquelle on + donne tant de monnoie qu'on veut. V. + +(62) Il (Épictète) veut que l'homme soit humble. + + Si Épictète a voulu que l'homme fût humble, vous ne deviez donc + pas dire que l'humilité n'a été recommandée que chez nous. V. + +(63) Montaigne, né dans un état chrétien, fait profession de la +religion catholique. + + On vient de faire un livre pour prouver que Montaigne étoit bon + chrétien. Selon nos zélés, tout grand homme des siècles passés + étoit croyant, tout grand homme vivant est incrédule. Leur + première loi est de chercher à nuire; l'intérêt de leur cause ne + marche qu'après. C. + +(64) Les principales raisons des pyrrhoniens sont que nous n'avons +aucune certitude de la vérité des principes.... + + Les pyrrhoniens absolus ne méritoient pas que Pascal parlât + d'eux. V. + +(65) N'y ayant point de certitude hors la foi, si l'homme est créé +par un Dieu bon, ou par un démon méchant.... + + La foi est une grâce surnaturelle. C'est combattre et vaincre la + raison que Dieu nous a donnée, c'est croire fermement et + aveuglément un homme qui ose parler au nom de Dieu, au lieu de + recourir soi-même à Dieu. C'est croire ce qu'on ne croit pas. Un + philosophe étranger, qui entendit parler de la foi, dit que + c'était se mentir à soi-même. Ce n'est pas là de la certitude; + c'est de l'anéantissement. C'est le triomphe de la théologie sur + la faiblesse humaine. V. + +(66) La raison démontre qu'il n'y a point deux nombres carrés dont +l'un soit double de l'autre. + + Ce n'est point le raisonnement, c'est l'expérience et le + tâtonnement qui démontrent cette singularité et tant d'autres. V. + +(67) Tous se plaignent, princes, sujets, etc. + + Je sais qu'il est doux de se plaindre; que, de tout temps, on a + vanté le passé pour injurier le présent; que chaque peuple a + imaginé un âge d'or, d'innocence, de bonne santé, de repos et de + plaisir, qui ne subsiste plus. Cependant j'arrive de ma province + à Paris; on m'introduit dans une très-belle salle où douze cents + personnes écoutent une musique délicieuse: après quoi toute cette + assemblée se divise en petites sociétés qui vont faire un + très-bon souper, et après ce souper elles ne sont pas absolument + mécontentes de la nuit. Je vois tous les beaux-arts en honneur + dans cette ville, et les métiers les plus abjects bien + récompensés, les infirmités très-soulagées, les accidents + prévenus; tout le monde y jouit ou espère jouir, ou travaille + pour jouir un jour, et ce dernier partage n'est pas le plus + mauvais. Je dis alors à Pascal: Mon grand homme, êtes-vous fou? + + Je ne nie pas que la terre n'ait été souvent inondée de malheurs + et de crimes, et nous en avons eu notre bonne part. Mais + certainement, lorsque Pascal écrivoit, nous n'étions pas si à + plaindre. Nous ne sommes pas non plus si misérables aujourd'hui. + + Prenons toujours ceci, puisque Dieu nous l'envoie; + Nous n'aurons pas toujours tels passe-temps. V. + +(68) Qu'y a-t-il de plus ridicule et de plus vain que ce que +proposent les stoïciens? + + La morale des stoïciens étoit fondée sur la nature même, + quoiqu'elle semble toujours la combattre. Ces philosophes avoient + observé que les passions violentes, l'enthousiasme, la folie + même, non-seulement donnent à l'homme la force de supporter la + douleur, mais l'y rendoient souvent insensible; et comme il est + une foule de douleurs que notre prudence et nos lumières ne + peuvent ni prévenir, ni soulager; comme la crainte de la douleur + est l'instrument avec lequel les tyrans dégradent l'homme et le + rendent misérable, les stoïciens jugèrent, avec raison, que l'on + ne pourroit opposer aux maux où nous a soumis la nature un remède + à la fois plus utile et plus sûr que d'exciter dans notre âme un + enthousiasme durable, qui, s'augmentant en même temps que la + douleur, par nos efforts, pour nous roidir contre elle, nous y + rendît presque insensibles; cet enthousiasme avoit contre la + douleur la même force que le délire, et cependant laissoit à + l'âme le libre usage dt toutes ses facultés. Ainsi le stoïcien + dit: La douleur n'est point un mal, et il cessa presque de la + sentir. Le même remède s'applique encore, avec plus de succès, + aux maux de l'âme, plus cruels que ceux du corps. Celle du sage + s'élève si haut, que les opprobres, les injustices, ne peuvent y + atteindre. L'amour de l'ordre, porté jusqu'à l'enthousiasme, fut + sa seule passion, et la rendit inaccessible à toute autre. Le + bonheur du stoïcien consistoit dans le sentiment de la force et + de la grandeur de son âme; la foiblesse et le crime étoient donc + les seuls maux qui pussent le troubler, et, occupé de se + rapprocher des dieux, en faisant du bien aux hommes, il savoit + mourir quand il ne lui en restoit plus à faire. + + Si donc on peut regarder comme des enthousiastes les sectateurs + de cette morale, on ne peut se dispenser de reconnoître dans son + inventeur un génie profond et une âme sublime. C. + + Il est vrai que c'est le sublime des Petites-Maisons; mais il est + bien respectable. V. + +(69) Ce désir (de la vérité et du bonheur) nous est laissé, tant pour +nous punir que pour nous faire sentir d'où nous sommes tombés. + + Comment peut-on dire que le désir du bonheur, ce grand présent de + Dieu, ce premier ressort du monde moral, n'est qu'un juste + supplice? O éloquence fanatique! V. + +(70) Quelle chimère est-ce donc que l'homme? + + Vrai discours de malade. V. + +(71) Que ceux qui combattent la religion[8] apprennent au moins +quelle elle est avant que de la combattre. Si cette religion se +vantoit d'avoir une vue claire de Dieu, et de le posséder à découvert +et sans voile[9], ce seroit la combattre que de dire qu'on ne voit +rien dans le monde qui le montre avec cette évidence. Mais +puisqu'elle dit, au contraire, que les hommes sont dans les +ténèbres[10] et dans l'éloignement de Dieu.... + +(72) Toutes nos actions et toutes nos pensées doivent prendre des +routes si différentes, selon qu'il y aura des biens éternels à +espérer, ou non, qu'il est impossible de faire une démarche avec sens +et jugement, qu'en la réglant par la vue de ce point, qui doit être +notre premier objet. + + Il ne s'agit pas encore ici de la sublimité et de la sainteté de + la religion chrétienne, mais de l'immortalité de l'âme, qui est + le fondement de toutes les religions connues, excepté de la + juive; je dis excepté de la juive, parce que ce dogme n'est + exprimé dans aucun endroit du Pentateuque, qui est le livre de la + loi juive; parce que nul auteur juif n'a pu y trouver aucun + passage qui désignât ce dogme; parce que, pour établir + l'existence reconnue de cette opinion si importante, si + fondamentale, il ne suffit pas de la supposer, de l'inférer de + quelques mots dont on force le sens naturel: mais il faut qu'elle + soit énoncée de la façon la plus positive et la plus claire; + parce que, si la petite nation juive avoit eu quelque + connoissance de ce grand dogme avant Antiochus Épiphane, il n'est + pas à croire que la secte des Sadducéens, rigides observateurs de + la loi, eût osé s'élever contre la croyance fondamentale de la + loi juive. + + Mais qu'importe en quel temps la doctrine de l'immortalité et de + la spiritualité de l'âme a été introduite dans le malheureux pays + de la Palestine? Qu'importe que Zoroastre aux Perses, Numa aux + Romains, Platon aux Grecs, aient enseigné l'existence et la + permanence de l'âme? Pascal veut que tout homme, par sa propre + raison, résolve ce grand problème. Mais lui-même le peut-il? + Locke, le sage Locke, n'a-t-il pas confessé que l'homme ne peut + savoir si Dieu ne peut accorder le don de la pensée à tel être + qu'il daignera choisir? N'a-t-il pas avoué par là qu'il ne nous + est pas plus donné de connoître la nature de notre entendement + que de connoître la manière dont notre sang se forme dans nos + veines? Jescher a parlé; il suffit. + + Quand il est question de l'âme, il faut combattre Épicure, + Lucrèce, Pomponace, et ne pas se laisser subjuguer par une + faction de théologiens du faubourg Saint-Jacques, jusqu'à couvrir + d'un capuce une tête d'Archimède. V. + +(73) La mort nous doit mettre dans un état éternel de bonheur ou de +malheur, ou d'anéantissement. + + Il n'y eut ni malheur éternel, ni anéantissement dans les + systèmes des Bracmanes, des Egyptiens, et chez plusieurs sectes + grecques. Enfin ce qui parut aux Romains de plus vraisemblable, + ce fut cet axiome tant répété dans le sénat et sur le théâtre: + «Que devient l'homme après la mort? Ce qu'il étoit avant de + naître.» Pascal raisonne ici contre un mauvais Chrétien, contre + un Chrétien indifférent qui ne pense point à sa religion, qui + s'étourdit sur elle. Mais il faut parler à tous les hommes, il + faut convaincre un Chinois et un Mexicain, un déiste et un athée. + J'entends des déistes et des athées qui raisonnent, et qui par + conséquent méritent qu'on raisonne avec eux; je n'entends pas des + petits-maîtres. V. + +(74) Comme je ne sais d'où je viens, aussi ne sais-je ou je vais; je +sais seulement qu'en sortant de ce monde, je tombe pour jamais, ou +dans le néant, ou dans les mains d'un Dieu irrité, sans savoir à +laquelle des deux conditions je dois être éternellement en partage. + + Si vous ne savez où vous allez, comment savez-vous que vous + tombez infailliblement ou dans le néant, ou dans les mains d'un + Dieu irrité? Qui vous a dit que l'Etre suprême peut être irrité? + N'est-il pas infiniment plus probable que vous serez entre les + mains d'un Dieu bon et miséricordieux? Et ne peut-on pas dire de + la nature divine ce que le poète philosophe des Romains en a dit. + V. + + _Ipsa suis pollens opibus, nihil indiga nostrî, + Nec benè promeritis capitur, neque tangitur ira._ + + LUCR. lib. 2, v. 649. + +(75) Un homme dans un cachot, ne sachant si son arrêt est donné, +n'ayant plus qu'une heure pour l'apprendre.... il est contre la +nature qu'il emploie cette heure-là , non à s'informer si cet arrêt +est donné, mais à jouer et à se divertir. + + Il semble qu'il manque quelque chose à ce raisonnement de Pascal. + Sans doute il est absurde de ne pas employer son temps à la + recherche d'une chose qu'on peut connoître, et dont la + connoissance nous est d'une importance infinie. Mais un homme qui + seroit persuadé que cette connoissance est impossible à acquérir, + que l'esprit humain n'a aucun moyen d'y parvenir, peut, sans + folie, demeurer dans le doute; il peut y demeurer tranquille, + s'il croit qu'un Dieu juste n'a pu faire dépendre l'état futur + des hommes de connoissances auxquelles leur esprit ne sauroit + atteindre. + + Un homme, enfermé dans un cachot, ne sachant pas si son arrêt est + donné, mais sûr de son innocence, et comptant sur l'équité de ses + juges, n'ayant aucun moyen d'apprendre encore ce que porte son + arrêt, pourroit l'attendre tranquillement, et ne seroit alors que + raisonnable et ferme. Il faut donc commencer par prouver qu'il + n'est pas impossible que l'homme parvienne à quelque connoissance + certaine sur la vie future. C. + +(76) Ce sont des personnes qui ont ouï dire que les belles manières +du monde consistent à faire ainsi l'emporté. + + Cette capucinade n'auroit jamais été répétée par un Pascal, si le + fanatisme janséniste n'avoit pas ensorcelé son imagination. + Comment n'a-t-il pas vu que les fanatiques de Rome en pouvoient + dire autant à ceux qui se moquoient de Numa et d'Égérie? les + énergumènes d'Égypte aux esprits sensés qui rioient d'Isis, + d'Osiris et d'Horus? le sacristain de tous les pays aux honnêtes + gens de tous les pays? V. + +(77) Si on leur fait rendre compte des raisons qu'ils ont de douter +de la religion, ils diront des choses si foibles et si basses, qu'ils +persuaderont plutôt du contraire. + + Ce n'est donc pas contre ces insensés méprisables que vous devez + disputer; mais contre des philosophes trompés par des arguments + séduisants. V. + +(78) Qu'ils soient au moins honnêtes gens, s'ils ne peuvent encore +être chrétiens. + + Il s'agit ici de savoir si l'opinion de l'immortalité de l'âme + est vraie, et non pas si elle annonce plus d'_esprit_, _une âme + plus élevée_ que l'opinion contraire; si elle est plus _gaie_, ou + _de meilleur air_. Il faut croire cette grande vérité, parce + qu'elle est prouvée, et non parce que cette croyance excitera les + autres hommes à avoir en nous plus de confiance. Cette manière de + raisonner ne seroit propre qu'à faire des hypocrites. D'ailleurs + il me semble que c'est moins d'après les opinions d'un homme sur + la métaphysique, ou la morale, qu'il faut se confier en lui, ou + s'en défier, que d'après son caractère; et, s'il est permis de + s'exprimer ainsi, d'après sa constitution morale. L'expérience + paroît confirmer ce que j'avance ici. Ni Constantin, ni Théodose, + ni Mahomet, ni Innocent III, ni Marie d'Angleterre, ni Philippe + II, ni Aureng-zeb, ni Jacques Clément, ni Ravaillac, ni Balthazar + Gérard, ni les brigands qui dévastèrent l'Amérique, ni les + capucins qui conduisoient les troupes piémontoises au dernier + massacre des Vaudois, n'ont jamais élevé le moindre doute sur + l'immortalité de l'âme. En général même, ce sont les hommes + foibles, ignorants et passionnés, qui commettent des crimes: et + ces mêmes hommes sont naturellement portés à la superstition. C. + +(79) Par les lumières naturelles..... nous sommes incapables de +connoître, ni ce qu'il est, ni s'il est. + + Il est étrange que Pascal ait cru qu'on pouvoit deviner le péché + originel par la raison, et qu'il dise qu'on ne peut connoître par + la raison si Dieu est. C'est apparemment la lecture de cette + pensée qui engagea le père Hardouin à mettre Pascal dans sa liste + ridicule des athées. Pascal eût manifestement rejeté cette idée, + puisqu'il la combat en d'autres endroits. En effet, nous sommes + obligés d'admettre des choses que nous ne concevons pas. + «J'existe, donc quelque chose existe de toute éternité,» est une + proposition évidente: cependant, comprenons-nous l'éternité? C. + +(80) Je n'entreprendrai pas ici de prouver par des raisons +naturelles, ou l'existence de Dieu, ou la Trinité..... parce que je +ne me sentirois pas assez fort.... + + Encore une fois, est-il possible que ce soit Pascal qui ne se + sente pas assez fort pour prouver l'existence de Dieu! V.[11] + +(81) C'est une chose admirable que jamais auteur canonique n'a dit: +Il n'y a point de vide, donc il y a un Dieu. + + Voilà un plaisant argument: Jamais la Bible n'a dit comme + Descartes: Tout est plein, donc il y a un Dieu. V. + +(82) Ne parier point que Dieu est, c'est parier qu'il n'est pas. + + Il est évidemment faut de dire: Ne point parier que Dieu est, + c'est parier qu'il n'est pas; car celui qui doute et demande à + s'éclaircir, ne parie assurément ni pour, ni contre. D'ailleurs + cet article paroît un peu indécent et puéril: cette idée de jeu, + de perte et de gain, ne convient point à la gravité du sujet. De + plus, l'intérêt que j'ai à croire une chose n'est pas une preuve + de l'existence de cette chose. Vous me promettez l'empire du + monde, si je crois que vous avez raison. Je souhaite alors de + tout mon cÅ“ur que vous ayez raison; mais, jusqu'à ce que vous me + l'ayez prouvé, je ne puis vous croire. Commencez, pourroit-on + dire à Pascal, par convaincre ma raison: j'ai intérêt, sans + doute, qu'il y ait un Dieu; mais si dans votre système, Dieu + n'est venu que pour si peu de personnes, si le petit nombre des + élus est si effrayant, si je ne puis rien du tout par moi-même, + dites-moi, je vous prie, quel intérêt j'ai à vous croire. N'ai-je + pas un intérêt visible à être persuadé du contraire? De quel + front osez-vous me montrer un bonheur infini, auquel, d'un + million d'hommes, un seul à peine a droit d'aspirer! Si vous + voulez me convaincre, prenez-vous-y d'une autre façon, et n'allez + pas tantôt me parler de jeux de hasard, de pari, de croix et de + pile, et tantôt m'effrayer par les épines que vous semez sur le + chemin que je veux et que je dois suivre. Votre raisonnement ne + serviroit qu'à faire des athées, si la voix de toute la nature ne + nous crioit qu'il y a un Dieu avec autant de force que ces + subtilités ont de foiblesse. V. + +(83) Combien y a-t-il peu de choses démontrées! Les preuves ne +convainquent que l'esprit. La coutume fait nos preuves les plus +fortes. + + Coutume n'est pas ici le mot propre. Ce n'est pas par coutume + qu'on croit qu'il fera jour demain. C'est par une extrême + probabilité. Ce n'est point par les sens, par le corps, que nous + nous attendons à mourir; mais notre raison, sachant que tous les + hommes sont morts, nous convainc que nous mourrons aussi. + L'éducation, la coutume fait sans doute des musulmans et des + chrétiens, comme le dit Pascal. Mais la coutume ne fait pas + croire que nous mourrons, comme elle nous fait croire à Mahomet + ou à Paul, selon que nous avons été élevés à Constantinople ou à + Rome. Ce sont choses fort différentes. V. + +(84) Nulle autre religion n'a jamais demandé à Dieu de l'aimer et de +le suivre. + + Épictète esclave, et Marc-Aurèle empereur, parlent + continuellement d'aimer Dieu et de le suivre. V. + +(85) Dieu étant caché, toute religion qui ne dit pas que Dieu est +caché, n'est pas la véritable. + + Pourquoi vouloir toujours que Dieu soit caché? On aimeroit mieux + qu'il fût manifeste. V. + +(86) Il est impossible d'envisager toutes les preuves de la religion +chrétienne, etc. _Tout cet alinéa et le suivant._ + + Heureusement il fut dans les décrets de la divine Providence que + Dioclétien protégeât notre sainte religion pendant dix-huit + années avant la persécution commencée par Galerius, et qu'ensuite + Constancius-le-Pâle, et enfin Constantin, la missent sur le + trône. V. + +(87) Ils (les philosophes païens) n'ont jamais reconnu pour vertu ce +que les chrétiens appellent humilité. + + Platon la recommande, Épictète encore davantage. V. + +(88) Que l'on considère cette suite merveilleuse de prophètes qui se +sont succédés les uns aux autres pendant deux mille ans, etc. + + Mais que l'on considère aussi cette suite ridicule de prétendus + prophètes, qui tous annoncent le contraire de Jésus-Christ, selon + ces Juifs, qui seuls entendent la langue de ces prophètes. V. + +(89) Enfin, que l'on considère la sainteté de cette religion, sa +doctrine, qui rend raison de tout, jusqu'aux contrariétés qui se +rencontrent dans l'homme....., et qu'on juge, après tout cela, s'il +est possible de douter que la religion chrétienne soit la seule +véritable, et si jamais aucune autre a rien eu qui en approchât. + + Lecteurs sages, remarquez que ce coryphée des jansénistes n'a + dit, dans tout ce livre sur la religion chrétienne, que ce qu'ont + dit les jésuites. Il l'a dit seulement avec une éloquence plus + serrée et plus mâle. Port-royalistes et Ignatiens, tous ont + prêché les mêmes dogmes: tous ont crié, croyez aux livres juifs + dictés par Dieu même, et détestez le judaïsme. Chantez les + prières juives que vous n'entendez point, et croyez que le peuple + de Dieu a condamné votre Dieu à mourir à une potence. Croyez que + votre Dieu juif, la seconde personne de Dieu, co-éternel avec + Dieu le père, est né d'une vierge juive, a été engendré par une + troisième personne de Dieu, et qu'il a eu cependant des frères + juifs qui n'étoient que des hommes. Croyez, qu'étant mort par le + supplice le plus infâme, il a par ce supplice même ôté de dessus + la terre tout péché et tout mal, quoique depuis lui et en son nom + la terre ait été inondée de plus de crimes et de malheurs que + jamais. + + Les fanatiques de Port-Royal et les fanatiques jésuites se sont + réunis pour prêcher ces dogmes étranges avec le même + enthousiasme; et en même temps ils se sont fait une guerre + mortelle; ils se sont mutuellement anathématisés avec fureur, + jusqu'à ce qu'une de ces deux factions de possédés ait enfin + détruit l'autre. + + Souvenez-vous, sages lecteurs, des temps mille fois plus + horribles de ces énergumènes, nommés _papistes_ et _calvinistes_, + qui prêchoient le fond des mêmes dogmes, et qui se poursuivirent + par le fer, par la flamme et par le poison pendant deux cents + années, pour quelques mots différemment interprétés. Songez que + ce fut en allant à la messe que l'on commit les massacres + d'Irlande et de la Saint-Barthélemi; que ce fut après la messe, + et pour la messe, qu'on égorgea tant d'innocents, tant de mères, + tant d'enfants dans la croisade contre les Albigeois; que les + assassins de tant de rois ne les ont assassinés que pour la + messe. Ne vous y trompez pas; les convulsionnaires qui restent + encore en feroient tout autant, s'ils avoient pour apôtres les + mêmes têtes brûlantes qui mirent le feu à la cervelle de Damiens. + + O Pascal! voilà ce qu'ont produit les querelles interminables sur + des dogmes, sur des mystères qui ne pouvoient produire que des + querelles. Il n'y a pas un article de foi qui n'ait enfanté une + guerre civile. + + Pascal a été géomètre et éloquent; la réunion de ces deux grands + mérites étoit alors bien rare: mais il n'y joignoit pas la vraie + philosophie. L'auteur de l'éloge indique avec adresse ce que + j'avance hardiment. Il vient enfin un temps de dire la vérité. V. + +(90) Il faut encore que la véritable religion nous rende raison des +étonnantes contrariétés qui s'y rencontrent. + + Cette manière de raisonner paroît fausse et dangereuse; car la + fable de Prométhée et de Pandore, les Androgynes de Platon, les + dogmes des anciens Égyptiens, ceux de Zoroastre, rendroient aussi + bien raison de ces contrariétés apparentes. La religion + chrétienne n'en demeurera pas moins vraie, quand même on n'en + tireroit pas ces conclusions ingénieuses, qui ne peuvent servir + qu'à faire briller l'esprit. Il est nécessaire, pour qu'une + religion soit vraie, qu'elle soit révélée, et point du tout + qu'elle rende raison de ces contrariétés prétendues; elle n'est + pas plus faite pour vous enseigner la métaphysique que + l'astronomie. V. + +(91) Sera-ce celle qu'enseignoient les philosophes? + + Les philosophes n'ont point enseigné de religion: ce n'est pas + leur philosophie qu'il s'agit de combattre. Jamais philosophe ne + s'est dit inspiré de Dieu; car dès lors il eût cessé d'être + philosophe, et il eût fait le prophète. Il ne s'agit pas de + savoir si Jésus-Christ doit l'emporter sur Aristote; il s'agit de + prouver que la religion de Jésus-Christ est la véritable, et que + celles de Mahomet, de Zoroastre, de Confucius, d'Hermès, et + toutes les autres, sont fausses. Il n'est pas vrai que les + philosophes nous aient proposé, pour tout bien, un bien qui est + en nous. Lisez Platon, Marc-Aurèle, Épictète; ils veulent qu'on + aspire à mériter d'être rejoint à la Divinité dont nous sommes + émanés. V. + +(92) J'ai créé l'homme saint, innocent, parfait...... mais il n'a pu +soutenir tant de gloire sans tomber dans la présomption. + + Ce furent les premiers bracmanes qui inventèrent le roman + théologique de la chute de l'homme, ou plutôt des anges: et cette + cosmogonie, aussi ingénieuse que fabuleuse, a été la source de + toutes les fables sacrées qui ont inondé la terre. Les sauvages + de l'occident, policés si tard, et après tant de révolutions et + après tant de barbaries, n'ont pu en être instruits que dans nos + derniers temps. Mais il faut remarquer que vingt nations de + l'orient ont copié les anciens bracmanes, avant qu'une de ces + mauvaises copies, j'ose dire la plus mauvaise de toutes, soit + parvenue jusqu'à nous. V. + +(93) Si l'homme n'avoit jamais été corrompu, il jouiroit de la vérité +et de la félicité avec assurance. Et si l'homme n'avoit jamais été +que corrompu, il n'auroit aucune idée ni de la vérité, ni de la +béatitude. + + Il est sûr, par la foi et par notre révélation, si au-dessus des + lumières des hommes, que nous sommes tombés; mais rien n'est + moins manifeste par la raison. Car je voudrais bien savoir si + Dieu ne pouvoit pas, sans déroger à sa justice, créer l'homme tel + qu'il est aujourd'hui; et ne l'a-t-il pas même créé pour devenir + ce qu'il est? L'état présent de l'homme n'est-il pas un bienfait + du Créateur? Qui vous a dit que Dieu vous en devoit davantage? + Qui vous a dit que votre être exigeoit plus de connoissances et + plus de bonheur? Qui vous a dit qu'il en comporte davantage? Vous + vous étonnez que Dieu ait fait l'homme si borné, si ignorant, si + peu heureux; que ne vous étonnez-vous qu'il ne l'ait pas fait + plus borné, plus ignorant, plus malheureux? Vous vous plaignez + d'une vie courte et si infortunée; remerciez Dieu de ce qu'elle + n'est pas plus courte et plus malheureuse. Quoi donc! selon vous, + pour raisonner conséquemment, il faudroit que tous les hommes + accusassent la Providence, hors les métaphysiciens qui raisonnent + sur le péché originel. V. + +(94) Cette duplicité de l'homme est si visible, qu'il y en a qui ont +pensé que nous avions deux âmes. + + Cette pensée est prise entièrement de Montaigne, ainsi que + beaucoup d'autres. Elle se trouve au chapitre de l'inconstance de + nos actions. Mais Montaigne s'explique en homme qui doute. Nos + diverses volontés ne sont point des contradictions de la nature, + et l'homme n'est point un sujet simple; il est composé d'un + nombre innombrable d'organes. Si un seul de ces organes est un + peu altéré, il est nécessaire qu'il change toutes les impressions + du cerveau, et que l'animal ait de nouvelles pensées et de + nouvelles volontés. Il est très-vrai que nous sommes, tantôt + abattus de tristesse, tantôt enflés de présomption; et cela doit + être, quand nous nous trouvons dans des situations opposées. Un + animal, que son maître caresse et nourrit, et un autre qu'on + égorge lentement et avec adresse, pour en faire une dissection, + éprouvent des sentiments bien contraires. Ainsi faisons-nous; et + les différences qui sont en nous sont si peu contradictoires, + qu'il seroit contradictoire qu'elles n'existassent pas. Les fous + qui ont dit que nous avions deux âmes pouvoient, par la même + raison, nous en donner trente et quarante. Car un homme, dans une + grande passion, a souvent trente ou quarante idées différentes de + la même chose, et doit nécessairement les avoir, selon que cet + objet lui paroît sous différentes faces. Cette prétendue + duplicité de l'homme est une idée aussi absurde que métaphysique; + j'aimerois autant dire que le chien qui mord et qui caresse est + double; que la poule, qui a tant soin de ses petits, et qui + ensuite les abandonne jusqu'à les méconnoître, est double; que la + glace, qui représente des objets différents, est double; que + l'arbre, qui est tantôt chargé, tantôt dépouillé de feuilles, est + double. J'avoue que l'homme est inconcevable en un sens; mais + tout le reste de la nature l'est aussi: et il n'y a pas plus de + contradictions apparentes dans l'homme que dans tout le reste. V. + +(95) Je vois des multitudes de religions..... mais elles n'ont ni +morale qui me puisse plaire, ni preuves capables de m'arrêter. + + La morale est partout la même, chez l'empereur Marc-Aurèle, chez + l'empereur Julien, chez l'esclave Épictète, que vous-même admirez + dans Saint-Louis et dans Bondebar son vainqueur, chez l'empereur + de la Chine Kien-Long, et chez le roi de Maroc. V. + +(96) Ils (les Juifs) soutiennent qu'il viendra un libérateur pour +tous; qu'ils sont au monde pour l'annoncer. + + Peut-on s'aveugler à ce point, et être assez fanatique pour ne + faire servir son esprit qu'à vouloir aveugler le reste des + hommes! Grand Dieu! un reste d'Arabes voleurs, sanguinaires, + superstitieux et usuriers, seroit le dépositaire de tes secrets! + Cette horde barbare seroit plus ancienne que les sages Chinois, + que les bracmanes qui ont enseigné la terre, que les Égyptiens + qui l'ont étonnée par leurs immortels monuments! Cette chétive + nation seroit digne de nos regards pour avoir conservé quelques + fables ridicules et atroces, quelques contes absurdes infiniment + au-dessous des fables indiennes et persanes! Et c'est cette horde + d'usuriers fanatiques qui vous en impose, ô Pascal! et vous + donnez la torture à votre esprit, vous falsifiez l'histoire, et + vous faites dire à ce misérable peuple tout le contraire de ce + que ses livres ont dit! vous lui imputez tout le contraire de ce + qu'il a fait! et cela pour plaire à quelques jansénistes qui ont + subjugué votre imagination ardente et perverti votre raison + supérieure. V. + +(97) Ce peuple (les Juifs), quoique si étrangement abondant, est +sorti d'un seul homme. + + Il n'est point étrangement abondant. On a calculé qu'il n'existe + pas aujourd'hui six cent mille individus juifs. V. + +(98) Ce peuple est le plus ancien qui soit dans la connoissance des +hommes. + + Certes, ils ne sont pas antérieurs aux Égyptiens, aux Chaldéens, + aux Perses, leurs maîtres; aux Indiens, inventeurs de la + théologie. On peut faire comme on veut sa généalogie. Ces vanités + impertinentes sont aussi méprisables que communes: mais un peuple + ose-t-il se dire plus ancien que des peuples qui ont eu des + villes et des temples plus de vingt siècles avant lui? + +(99) La loi (des Juifs) est tout ensemble la plus ancienne loi du +monde, etc. + + Il est très-faux que la loi des Juifs soit la plus ancienne, + puisque avant Moïse, leur législateur, ils demeuroient en Égypte, + le pays de la terre le plus renommé par ses sages lois, selon + lesquelles les rois étoient jugés après la mort. Il est très-faux + que le nom de _loi_ n'ait été connu qu'après Homère; il parle des + lois de Minos dans _l'Odyssée_. Le mot de loi est dans Hésiode; + et quand le nom de loi ne se trouveroit ni dans Hésiode, ni dans + Homère, cela ne prouveroit rien. Il y avoit d'anciens royaumes, + des rois et des juges: donc il y avoit des lois. Celles des + Chinois sont bien antérieures à Moïse. + + Il est encore très-faux que les Grecs et les Romains aient pris + des lois des Juifs. Ce ne peut être dans les commencements de + leurs républiques; car alors ils ne pouvoient connoître les + Juifs. Ce ne peut être dans le temps de leur grandeur; car alors + ils avoient pour ces barbares un mépris connu de toute la terre. + Voyez comme Cicéron les traite, en parlant de la prise de + Jérusalem par Pompée. Philon avoue qu'avant la traduction imputée + aux Septante, aucune nation n'a connu leurs livres. V. + +(100) C'est une sincérité qui n'a point d'exemple dans le monde, ni +sa racine dans la nature. + + Cette sincérité a partout des exemples, et n'a sa racine que dans + la nature. L'orgueil de chaque Juif est intéressé à croire que ce + n'est point sa détestable politique, son ignorance des arts, sa + grossièreté, qui l'ont perdu; mais que c'est la colère de Dieu + qui le punit: il pense, avec satisfaction, qu'il a fallu des + miracles pour l'abattre, et que sa nation est toujours la + bien-aimée du Dieu qui la châtie. Qu'un prédicateur monte en + chaire, et dise aux François: «Vous êtes des misérables qui + n'avez ni cÅ“ur, ni conduite; vous avez été battus à Hochstet et à + Ramillies, parce que vous n'avez pas su vous défendre», il se + fera lapider. Mais s'il dit: «Vous êtes des catholiques chéris de + Dieu; vos péchés infâmes avoient irrité l'Éternel, qui vous livra + aux hérétiques à Hochstet et à Ramillies; et quand vous êtes + revenus au Seigneur, alors il a béni votre courage à Denain», ces + paroles le feront aimer de l'auditoire. V. + +(101) La création du monde commençant à s'éloigner, Dieu a pourvu +d'un historien contemporain. + + Contemporain: ah! V. + +(102) Si Moïse eût débité des fables, il n'y eût point eu de Juif qui +n'en eût pu reconnoître l'imposture. + + Oui, s'il avoit écrit en effet ces fables dans un désert, pour + deux ou trois millions d'hommes qui eussent eu des bibliothéques. + Mais si quelques lévites avoient écrit ces fables plusieurs + siècles après Moïse, comme cela est vraisemblable et vrai!.... + + De plus, y a-t-il une nation chez laquelle on n'ait pas débité + ces fables? V. + +(103) Au temps où il écrivoit ces choses, la mémoire en devoit encore +être toute récente dans l'esprit de tous les Juifs. + + Les Égyptiens, Syriens, Chaldéens, Indiens, n'ont-ils pas donné + des siècles de vie à leurs héros, avant que la petite horde + juive, leur imitatrice, existât sur la terre? V. + +(104) Ce n'est pas de cette sorte que l'Écriture, qui connoît mieux +que nous les choses qui sont de Dieu, en parle. + + Et qu'est-ce donc que le _CÅ“li enarrant gloriam Dei_? V. + +(105) Lorsque j'ai considéré d'où vient qu'on ajoute tant de foi à +tant d'imposteurs, etc., _et tout le reste de ce long paragraphe_. + + La solution de ce problème est bien aisée. On vit des effets + physiques extraordinaires; des fripons les firent passer pour des + miracles. On vit des maladies augmenter dans la pleine lune; et + des sots crurent que la fièvre étoit plus forte, parce que la + lune étoit pleine. Un malade, qui devoit guérir, se trouva mieux + le lendemain qu'il eut mangé des écrevisses; et on conclut que + les écrevisses purifioient le sang, parce qu'elles sont rouges + étant cuites. + + Il me semble que la nature humaine n'a pas besoin du vrai pour + tomber dans le faux. On a imputé mille fausses influences à la + lune, avant qu'on imaginât le moindre rapport véritable avec le + flux de la mer. Le premier homme qui a été malade a cru sans + peine le premier charlatan; personne n'a vu de loups garoux ni de + sorciers, et beaucoup y ont cru; personne n'a vu de transmutation + de métaux, et plusieurs ont été ruinés par la créance de la + pierre philosophale; les Romains, les Grecs, les païens, ne + croyoient-ils donc aux miracles dont ils étoient inondés que + parce qu'ils en avoient vu de véritables? V. + +(106) Commencez par plaindre les incrédules; ils sont assez +malheureux. Il ne les faudroit injurier qu'en cas que cela servît; +mais cela leur nuit. + + Et vous les avez injuriés sans cesse. Vous les avez traités comme + des jésuites! Et en leur disant tant d'injures, vous convenez que + les vrais chrétiens ne peuvent rendre raison de leur religion; + que, s'ils la prouvoient, ils ne tiendroient point parole; que + leur religion est une sottise; que, si elle est vraie, c'est + parce qu'elle est une sottise. O profondeur d'absurdités! V. + +(107) A ceux qui ont de la répugnance pour la religion, il faut +commencer par leur montrer qu'elle n'est pas contraire à la raison. + + Ne voyez-vous pas, ô Pascal! que vous êtes un homme de parti qui + cherchez à faire des recrues? V. + +(108) De se tromper en croyant vraie la religion chrétienne, il n'y a +pas grand'chose à perdre: mais quel malheur de se tromper en la +croyant fausse! + + Le flamen de Jupiter, les prêtres de Cybèle, ceux d'Isis, en + disoient autant. Le muphti, le grand-lama, en disent autant. Il + faut donc examiner les pièces du procès. V. + +(109) Jamais on ne fait le mal si pleinement et si gaîment que quand +on le fait par un faux principe de conscience. + + Les crimes, regardés comme tels, font beaucoup moins de mal à + l'humanité que cette foule d'actions criminelles qu'on commet + sans remords, parce que l'habitude, ou une fausse conscience, + nous les fait regarder comme indifférentes, ou même comme + vertueuses. + + 1^o. Combien, depuis Constantin, n'y a-t-il pas eu de princes qui + ont cru servir la Divinité en tourmentant, de supplices cruels, + ceux de leurs sujets qui l'adoroient sous une forme différente! + + Combien n'ont-ils pas cru être obligés de proscrire ceux qui + osoient dire leur avis sur ces grands objets, qui intéressent + tous les hommes, et dont chaque homme semble avoir le droit de + décider pour lui-même! + + Combien de législateurs ont privé des droits de citoyen quiconque + n'étoit pas d'accord avec eux sur quelques points de leur + croyance, et forcé des pères de choisir entre le parjure, et + l'inquiétude cruelle de ne laisser à leurs enfants qu'une + existence précaire! Et ces lois subsistent! Et les souverains + ignorent que chaque mal qu'elles font est un crime pour le prince + qui les ordonne, qui en permet l'exécution, ou qui tarde de les + détruire! + + 2^o. En ordonnant la guerre, qui n'est pas nécessaire pour la + sûreté de son peuple, un prince se rend responsable de tous les + maux qu'elle entraîne, et il est coupable d'autant de meurtres + que la guerre fait de victimes. Combien cependant de guerres + inutiles sont regardées comme justes, et entreprises sans + remords, sur de frivoles motifs d'intérêt politique ou de dignité + nationale! + + 3^o. C'est un usage reçu en Europe, qu'un gentilhomme vende, à + une querelle étrangère, le sang qui appartient à sa patrie; qu'il + s'engage à assassiner, en bataille rangée, qui il plaira au + prince qui le soudoie; et ce métier est regardé comme honorable. + + 4^o. Tout juge qui décerne une peine de mort, sans y être + condamné par une loi expresse, est un assassin. Ni une loi vague, + qui permettroit de prononcer même la mort, suivant l'échéance des + cas, ni ce qu'on appelle la jurisprudence des arrêts, ne peuvent + le justifier: car la permission de tuer un homme n'en donne pas + le droit: et c'est mal se justifier d'un meurtre, que de dire + qu'on est dans l'habitude d'en commettre. + + Tout juge qui décerne une peine capitale pour une action qui ne + blesse aucune des lois de la nature; pour une action ou + indifférente, ou blâmable, mais qui n'est un crime qu'aux yeux + des préjugés; pour une action imaginaire enfin, se rend coupable + de meurtre. La loi l'oblige, dit-il, de prononcer ainsi: mais la + loi ne l'oblige pas d'être juge, et la nature lui défend d'être + absurde et barbare. Il vaut mieux renoncer à la charge de + président à mortier qu'à la qualité d'homme. + + Nous oserons demander si les juges d'Anne du Bourg, de Dolet, de + Morin, de Petit d'Herbé, des bergers de Brie, de Moriceau, de La + Chaux, de Lalli, de La Barre, etc., ont été fidèles à ces règles, + dictées par la nature et la raison, qui sont plus anciennes et + plus sacrées que les registres _olim_. + + 5^o. Arracher des hommes de leur pays par la trahison et par la + violence, pour les exposer en vente dans des marchés publics, + comme des bêtes de somme; s'accoutumer à ne mettre aucune + différence entre eux et les animaux; les contraindre au travail, + à force de coups; les nourrir non pour qu'ils vivent, mais pour + qu'ils rapportent; les abandonner dans la vieillesse ou dans la + maladie, lorsque l'on n'espère plus de regagner par leur travail + ce qu'il en coûteroit pour les soigner; ne leur permettre d'être + pères que pour donner le jour à des enfants destinés aux mêmes + misères, devenus comme eux la propriété de leur maître, qui peut + les leur arracher et les vendre; que pour voir leurs femmes et + leurs filles exposées à toutes les insultes de ces hommes sans + humanité comme sans pudeur! Voilà comme nous traitons d'autres + hommes; ce seroit une horrible barbarie si ces hommes étoient + blancs; mais ils sont noirs, et cela change toutes nos idées. Le + trafiquant en Amérique oublie que les nègres sont des hommes; il + n'a avec eux aucune relation morale; ils ne sont pour lui qu'un + objet de profit: s'il les plaint, s'il évite de leur faire + souffrir des maux inutiles, son insolente pitié est celle que + nous avons pour les animaux qui nous servent: et tel est l'excès + de son mépris stupide pour cette malheureuse espèce, que, revenu + en Europe, il s'indigne de les voir vêtus comme des hommes, et + placés à côté de lui. Mais je n'ai pas tout dit: en vain les + lois, en consacrant cet usage qu'aucune loi positive ne peut + rendre légitime, parce qu'il viole les droits de la nature; en + vain les lois ont-elles voulu mettre une borne à la cruauté des + maîtres; leur ingénieuse barbarie élude toutes les lois. Le + colon, renfermé dans sa plantation; seul avec quelques + satellites, au milieu de ses noirs, est sûr de n'avoir que des + témoins dont la loi rejette le témoignage. Là , juge à la fois et + partie, il prodigue en sûreté les tortures et les supplices; le + noir qu'il croit coupable est déchiré, tenaillé, jeté vivant dans + des fours ardents, aux yeux de ses tristes compagnons, qui, + tremblant d'être traités comme complices, n'osent même montrer + une stérile pitié. + + La jeune Américaine assiste à ces supplices; elle y préside + quelquefois; on veut l'accoutumer de bonne heure à entendre sans + frémir les hurlements des malheureux; on semble craindre qu'un + jour sa pitié ne tente de désarmer le cÅ“ur de son époux. + + Ces crimes sont publics, la loi les tolère, l'opinion ne les + flétrit pas. On ose même en faire l'apologie; sans cela, dit-on, + nous ne pourrions avoir de sucre. Eh bien, si on ne peut en avoir + qu'à force de crimes, il faut savoir se passer de sucre, il faut + renoncer à une denrée souillée du sang de nos frères. Mais qui a + dit qu'on ne pouvoit en avoir qu'à ce prix? Quelles tentatives + a-t-on faites pour s'en procurer autrement? Quoi! c'est sur la + foi d'un préjugé qu'on ne daigne pas même examiner, que la loi a + autorisé cette horrible violation des droits de la nature, et + qu'on exerce ou qu'on tolère tranquillement ces barbaries. A + peine quelques philosophes ont-ils osé élever, de loin en loin, + en faveur de l'humanité, des cris que les gens en place n'ont + point entendus, et qu'un monde frivole a bientôt oubliés. + + Pourquoi ne pas faire cultiver nos colonies par des blancs? La + terre se plaît à être cultivée par des mains libres; et combien + de malheureux en Europe qui fatiguent en vain un sol stérile et + épuisé, iroient chercher en Amérique une terre féconde et + nouvelle! Alors, à ce petit nombre de colons corrompus et + barbares, qui ne vivent dans nos colonies que pour avoir de l'or, + parce qu'en Europe la considération s'achète avec de l'or, nous + verrions succéder un peuple nombreux de citoyens laborieux et + honnêtes, qui, regardant les colonies comme leur patrie, + sauroient combattre pour les défendre. + + Pourquoi ne pas remplir nos îles de ces galériens inutiles, des + déserteurs, des voleurs domestiques, des faux-sauniers, qui ont + vendu au peuple, à bas prix, une denrée nécessaire, des filles + qui ont mieux aimé risquer leur vie que d'avouer leur honte; de + tant d'autres condamnés à la mort par des lois que l'excès de + leur sévérité rend inutiles? Ces hommes à qui on distribueroit + des terres, devenus cultivateurs et propriétaires, perdroient, + avec les motifs du crime, la tentation de le commettre. Est-ce + qu'en rendant aux nègres les droits de l'homme, ils ne pourroient + pas cultiver, comme ouvriers ou comme fermiers, les mêmes terres + qu'ils cultivent comme esclaves? Ils peupleroient alors, et l'on + ne seroit pas obligé, chaque année, d'aller chercher en Afrique + de nouvelles victimes. + + Et qu'on ne dise pas qu'en supprimant l'esclavage, le + gouvernement violeroit la propriété des colons. Comment l'usage, + ou même une loi positive, pourroit-elle jamais donner à un homme + un véritable droit de propriété sur le travail, sur la liberté, + sur l'être entier d'un autre homme innocent, et qui n'y a point + consenti? En déclarant les nègres libres, on n'ôteroit pas au + colon sa propriété; on l'empêcheroit de faire un crime, et + l'argent qu'on a payé pour un crime n'a jamais donné le droit de + le commettre. + + On dit que les nègres sont paresseux: veut-on qu'ils trouvent du + plaisir à travailler pour leurs tyrans? Ils sont bas, fourbes, + traîtres, sans mÅ“urs: eh bien, ils ont tous les vices des + esclaves, et c'est la servitude qui les leur a donnés. Rendez-les + libres: et plus près que vous de la nature, ils vaudront beaucoup + mieux que vous. + + Ne pourroit-on pas, si on n'osoit être juste tout-à -fait, changer + l'esclavage personnel des nègres en un esclavage de la glèbe, tel + que celui sous lequel gémissent encore les habitants d'une partie + de l'Europe? L'exécution de ce projet seroit plus aisée. Le sort + des nègres deviendroit plus supportable; et cet ordre politique + une fois bien établi, seroit aisément remplacé par une liberté + entière; il y auroit servi de degré, il adouciroit ce passage de + la servitude à la liberté, qui, sans cela, seroit peut-être trop + brusque. + + Sait-on si la Sardaigne, et surtout la Sicile, ne sont pas + propres à la culture des cannes à sucre, et ne suffiroient point + pour l'approvisionnement de l'Europe? + + Et si, au lieu d'apprendre aux nègres d'Afrique à vendre leurs + frères, nous leur avions appris à cultiver leur sol; si, au lieu + de leur apporter nos liqueurs fortes, nos maladies et nos vices, + nous leur avions porté nos lumières, nos arts et notre industrie, + croit-on que l'Afrique n'eût pas remplacé nos colonies! + Compteroit-on pour rien l'avantage d'arracher à la barbarie et à + la misère une des quatre parties du monde? Et quand même il n'y + auroit pas à gagner pour tous les peuples dans un tel changement, + les nations ne devroient-elles pas se lasser de suivre, dans leur + conduite, une morale dont le particulier le plus vil rougiroit + d'adopter les principes? + + 6^o. Personne n'a jamais douté que ce ne soit un délit grave de + ravager un champ cultivé. Au dommage fait au propriétaire se + joint la perte réelle d'une denrée nécessaire à la subsistance + des hommes. Cependant il y a des pays où les seigneurs ont le + droit de faire manger par des bêtes fauves le blé que le paysan a + semé; où celui qui tueroit l'animal qui dévaste son champ seroit + envoyé aux galères, seroit puni de mort; car on a vu des princes + faire moins de cas de la vie d'un homme que du plaisir d'avoir un + cerf de plus à faire déchirer par leurs chiens. Dans ces mêmes + pays, il y a plus d'hommes employés à veiller à la sûreté du + gibier qu'à celle des hommes; souvent il arrive que, pour + défendre des lièvres, les gardes tirent sur les paysans; et comme + tous les juges sont seigneurs de fiefs, il n'y a point d'exemple + qu'aucun de ces meurtres ait été puni. Là , des provinces entières + y sont réservées aux plaisirs du souverain. Les propriétaires de + ces cantons y sont privés du droit de défendre leur champ par un + enclos, ou de l'employer d'une manière pour laquelle cette + clôture seroit nécessaire. Il faut que le cultivateur laisse + l'herbe qu'il a semée pourrir sur terre jusqu'à ce qu'un + garde-chasse ait déclaré que les Å“ufs de perdrix n'ont plus rien + à craindre, et qu'il lui est permis de faucher son herbe. Il y a + long-temps que ces lois subsistent; il est évident qu'elles sont + un attentat contre la propriété, une insulte aux malheureux, qui + meurent de faim au milieu d'une campagne que les sangliers et les + cerfs ont ravagée. Cependant aucun confesseur du roi ne s'est + encore avisé de faire naître à son pénitent le moindre scrupule + sur cet objet. + + 7^o. Les impôts sont une portion du revenu de chaque citoyen, + destinée à l'utilité publique. Dans toute administration bien + réglée, le nécessaire physique de chaque homme doit être exempt + de tout impôt; mais, au contraire le crédit des riches a fait + retomber ce fardeau sur les pauvres, dans presque tous les pays + où le peuple n'a point de représentant. Ainsi toute portion de + l'impôt qui n'est point employée pour le public doit être + regardée comme un véritable vol, et comme un vol fait aux + pauvres. Ainsi, pour qu'un homme puisse croire avoir droit à + cette portion, il faut qu'il puisse se rendre ce témoignage, + qu'il fait à l'état un bien au moins équivalent à la somme qu'il + reçoit pour salaire, ou plutôt au mal que cette partie de l'impôt + fait souffrir au peuple sur qui elle se lève. Cela même ne suffit + pas; car l'homme riche doit compte à la nation de l'emploi de son + temps et de ses forces; ce n'est même qu'à ce prix qu'il peut lui + être permis de jouir d'un superflu sans travail, tandis que + d'autres hommes manquent souvent du nécessaire malgré un travail + opiniâtre. Il faut donc, pour avoir droit à une part sur le + trésor public, que cette part soit employée, par celui qui la + reçoit, d'une manière utile à la nation. Si ce principe d'équité + naturelle n'avoit pas été étouffé par l'habitude, si l'opinion + flétrissoit celui qui s'en écarte, alors les impôts cesseroient + d'être un fardeau pénible, le peuple respireroit, le prix de son + travail lui appartiendroit tout entier; et l'on ne verroit plus + les premiers hommes de chaque pays se dévouer uniquement au + métier de corrompre les rois pour s'enrichir de la subsistance du + peuple. + + 8^o. Le souverain n'a pas le droit de rien détourner du trésor + public, pour satisfaire ou ses fantaisies, ou son orgueil; ce + trésor n'est pas à lui, il est au peuple. Une partie du superflu + du riche peut sans doute être employée à consoler le chef d'une + nation des peines du gouvernement; mais cet emploi du tribut + devient criminel, du moment où une partie de l'impôt se lève sur + le peuple. Les courtisans parlent sans cesse des dépenses + nécessaires à la majesté du trône. J'ignore toutefois si la vue + d'un prince uniquement occupé du bonheur de ses peuples, menant + une vie simple et frugale, sans gardes, sans appareil, sans + courtisans, que quelques sages livrés aux mêmes soins que lui; + j'ignore si un tel prince n'offriroit point un spectacle plus + attendrissant, plus imposant même que celui de la cour la plus + brillante, et par conséquent la plus ruineuse pour la nation qui + la paye; mais du moins faut-il avouer qu'il est plus nécessaire à + un peuple d'avoir du pain que d'éblouir les étrangers par la + triste représentation d'une cour somptueuse. Cette morale devroit + être celle de tous les rois. Presque aucun cependant ne l'a + connue; et ceux qui ont paru s'en souvenir quelquefois dans leurs + discours, l'ont oubliée dans leur conduite. + + 9^o. L'usage d'ouvrir les lettres des citoyens, de leur arracher + les secrets qu'ils n'ont pas confiés, ne peut être regardé que + comme une violation ouverte de la foi publique. Il est clair + encore que cette infamie n'a aucune autre utilité que de fournir + un aliment à la curiosité du prince, ou aux petites passions des + ministres, et de donner au chef des espions les moyens de nuire à + qui il veut auprès du gouvernement. Aucun secret important ne + peut se connoître par cette voie, parce que cet espionnage est + public, et que, si l'on confie encore quelquefois à la poste des + réflexions ou des épigrammes, on n'y livre ni ses projets, ni ses + complots. Les espions répandus dans les maisons particulières + sont un autre ressort de la police moderne, aussi infâme et aussi + inutile. On raconte qu'un ministre de Charles I^er d'Angleterre, + Falkland, dédaigna de recourir à aucun de ces vils moyens, que + jamais il n'intercepta une lettre, que jamais il n'employa un + espion: mais, malheureusement pour l'espèce humaine, cet exemple + est unique jusqu'ici, et l'usage contraire, proscrit par la + raison, par l'équité, par l'honneur, subsiste presque partout; on + l'exerce sans remords, et même sans honte. L'opinion flétrit, à + la vérité, les espions subalternes; mais elle s'arrête là , et + elle ne dévoue pas à l'opprobre ceux qui les emploient, et qui, + calomniant la nation auprès du prince, osent lui faire accroire + que ces infâmes abus du pouvoir sont des précautions nécessaires. + + J'ai choisi pour exemples des actions qui peuvent influer sur la + prospérité publique: et je ne les ai choisies que dans nos mÅ“urs. + J'aurais pu étendre cette liste; et si j'avois parcouru + l'histoire de toutes les nations, si j'avois voulu m'arrêter sur + les actions particulières, cette liste auroit été immense. + + Cela prouve, selon moi, que, pour donner aux hommes une morale + bien sûre et bien utile, il faut leur inspirer une horreur pour + ainsi dire machinale de tout ce qui nuit à leurs semblables; + former leur âme de manière que le plaisir de faire du bien soit + le premier de tous leurs plaisirs; que le sentiment d'avoir fait + leur devoir soit un dédommagement suffisant de tout ce qu'il leur + en a pu coûter pour le remplir. Il faut allumer, dans ceux que + l'enthousiasme des passions peut égarer, un enthousiasme pour la + vertu, capable de les défendre. Alors qu'on laisse à leur raison + le soin de juger de ce qui est juste et de ce qui est injuste, et + que leur conscience ne se repose pas sur un certain nombre de + maximes de morale, adoptées dans le pays où ils naissent; ou sur + un code dont une classe d'hommes, jalouse de régner sur les + esprits, se soit réservé l'interprétation. C. + + On voit bien, dans cette terrible note, que le _louant_ est plus + véritablement philosophe que le _loué_: cet éditeur écrit comme + le secrétaire de Marc-Aurèle, et Pascal comme le secrétaire de + Port-Royal. L'un semble aimer la rectitude et l'honnêteté pour + elles-mêmes, l'autre par esprit de parti. L'un est homme, et veut + rendre la nature humaine honorable; l'autre est chrétien, parce + qu'il est janséniste. Tous deux ont de l'enthousiasme et + embouchent la trompette; l'auteur des notes pour agrandir notre + espèce, et Pascal pour l'anéantir Pascal a peur, et il se sert de + toute la force de son esprit pour inspirer sa peur. L'autre + s'abandonne à son courage, et le communique. Que puis-je + conclure? Que Pascal se portoit mal, et que l'autre se porte + bien. + + Bonne ou mauvaise santé + Fait notre philosophie. V. + +(110) Je crois volontiers les histoires dont les témoins se font +égorger. + + La difficulté n'est pas seulement de savoir si on croira des + témoins qui meurent pour soutenir leur déposition, comme ont fait + tant de fanatiques; mais encore si ces témoins sont effectivement + morts pour cela, si on a conservé leurs dépositions, s'ils ont + habité les pays où on dit qu'ils sont morts; pourquoi Josèphe, né + dans le temps de la mort du Christ, Josèphe, ennemi d'Hérode, + Josèphe, peu attaché au judaïsme, n'a-t-il pas dit un mot de tout + cela? Voilà ce que Pascal eût débrouillé avec succès. V. + +(111) Nous naissons injustes; car chacun tend à soi: cela est contre +tout ordre. + + Cela est selon tout ordre; il est aussi impossible qu'une société + puisse se former et subsister sans amour-propre, qu'il seroit + impossible de faire des enfants sans concupiscence, de songer à + se nourrir sans appétit. C'est l'amour de nous-mêmes qui assiste + l'amour des autres; c'est par nos besoins mutuels que nous sommes + utiles au genre humain: c'est le fondement de tout commerce; + c'est l'éternel lien des hommes; sans lui, il n'y auroit pas eu + un art inventé, ni une société de dix personnes formée. C'est cet + amour-propre que chaque animal a reçu de la nature, qui nous + avertit de respecter celui des autres. La loi dirige cet + amour-propre, et la religion le perfectionne. Il est bien vrai + que Dieu auroit pu faire des créatures uniquement attentives au + bien d'autrui. Dans ce cas, les marchands auroient été aux Indes + par charité, le maçon eût scié de la pierre pour faire plaisir à + son prochain, etc. Mais Dieu a établi les choses autrement: + n'accusons point l'instinct qu'il nous donne, et faisons-en + l'usage qu'il commande. V. + +(112) _Paragraphe LXXVII._ + + On voit ici l'homme de parti un peu emporté. Si quelque chose + peut justifier Louis XIV d'avoir persécuté les jansénistes, c'est + assurément ce paragraphe. V. + +(113) Si mes Lettres sont condamnées à Rome, ce que j'y condamne est +condamné dans le ciel. + + Hélas! le ciel, composé d'étoiles et de planètes, dont notre + globe est une partie imperceptible, ne s'est jamais mêlé des + querelles d'Arnauld avec la Sorbonne, et de Jansénius avec + Molina. V. + +(114) S'il ne falloit rien faire que pour le certain, etc. + + Vous avez épuisé votre esprit en arguments pour nous prouver que + votre religion est certaine, et maintenant vous nous assurez + qu'elle n'est pas certaine; et après vous être si étrangement + contredit, vous revenez sur vos pas; vous dites qu'on ne peut + avancer «qu'il soit possible que la religion chrétienne soit + fausse.» Cependant c'est vous-même qui venez de nous dire qu'il + est possible qu'elle soit fausse, puisque vous avez déclaré + qu'elle est incertaine. V. + +(115) Les inventions des hommes, etc. + + Je voudrois qu'on examinât quel siècle a été le plus fécond en + crimes, et par conséquent en malheurs. L'auteur de la félicité + publique a eu cet objet en vue, et a dit des choses bien vraies + et bien utiles. V. + +(116) Il faut avoir une pensée de derrière, etc. + + Sur un autre papier, Pascal avoit écrit: J'aurai aussi mes + pensées de derrière la tête. C. + + L'auteur de l'Éloge est bien discret, bien retenu, de garder le + silence sur ces pensées de derrière. Pascal et Arnauld + l'auroient-ils gardé, s'ils avoient trouvé cette maxime dans les + papiers d'un jésuite? V. + +1: Dans une note à ce sujet, j'ai déjà essayé d'interpréter +l'intention de Pascal. J'ajouterai ici que peut-être il n'a voulu +qu'imiter le langage des auteurs sacrés, qui, sans prétendre rien +décider sur ce point, parlent suivant l'opinion commune des hommes, +pour être également entendus de tous. (_Note de l'Éditeur._) + +2: Il est vrai que dans les mouvements subits des grandes passions, +on sent vers la poitrine des convulsions, des défaillances, des +agonies, qui ont quelquefois causé la mort; et c'est ce qui fait que +presque toute l'antiquité imagina une âme dans la poitrine. Les +médecins placèrent les passions dans le foie. Les romanciers ont mis +l'amour dans le cÅ“ur. V. + +3: C'est apparemment dans le paragraphe où M. de V.... s'étonne, avec +juste raison, qu'un homme tel que Pascal ait pu dire: «Nous sommes +incapables de connoître si Dieu est». Ce ne peut être qu'une +inadvertance dans ce grand homme[a]. + +a: Ce n'est point une inadvertance. Pascal, comme nous l'avons dit, +n'écrivoit ses pensées que pour lui. Si Voltaire et Condorcet avoient +saisi l'idée du dialogue contenu dans cet article III de la seconde +partie, ils n'auroient pas pris le change sur les propositions que +l'auteur y met en avant. (_Note de l'Éditeur._) + +4: Dans un exemplaire de l'édition de Condorcet, je trouve, au lieu +de ce _non_, le mot _modeste_ écrit de la main de d'Alembert. +J'indique cette correction qui me semble heureuse. R. + +5: Le plus beau seroit de ne songer ni à les montrer, ni à les +cacher. C. + +6: L'observation de Voltaire s'appliquoit, avec raison, au passage +tel qu'on le lit dans l'édition de Condorcet, où il est tronqué; mais +elle devient inutile pour la mienne, où ce paragraphe est rectifié, +et conforme au manuscrit de Pascal. (_Note de l'Éditeur._) + +7: Platon n'a point eu ces idées, monsieur, c'est vous qui les avez. +Platon fit de nous des androgynes à deux corps, donna des ailes à nos +âmes, et les leur ôta. Platon rêva sublimement, comme je ne sais +quels autres écrivains ont rêvé bassement. V. + +8: Il ne faut pas commencer d'un ton si impérieux. V. + +9: Elle seroit bien hardie. V. + +10: Voilà une plaisante façon d'enseigner. Suivez-moi, car je marche +dans les ténèbres. V. + +11: En employant les expressions mêmes de ces deux savants, ne +pourroit on pas dire: _Il est étrange_ que Voltaire et Condorcet se +soient mépris à ce point sur l'intention de Pascal? _Est-il possible_ +que leur méprise n'ait pas été volontaire, puisqu'un peu d'attention +leur eût fait lire l'article comme je l'ai présenté dans cette +édition. _Voyez_, au surplus, l'article même et ma note. +(_L'Éditeur._) + + +NOTE DU TRANSCRIPTEUR + +Les erreurs typographiques suivantes ont été corrigées: + + Helas a été remplacé par Hélas + Editeur par Éditeur + dès par des + nombe par nombre + Nai-je par N'ai-je + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres de Blaise Pascal, by +Blaise Pascal and François-Marie Arouet and Marie Jean, marquis de Condorcet and François de Neufchateau + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE BLAISE PASCAL *** + +***** This file should be named 29772-0.txt or 29772-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/9/7/7/29772/ + +Produced by Michael Roe and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/29772-0.zip b/29772-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6d613ff --- /dev/null +++ b/29772-0.zip diff --git a/29772-8.txt b/29772-8.txt new file mode 100644 index 0000000..ea70a8e --- /dev/null +++ b/29772-8.txt @@ -0,0 +1,2292 @@ +The Project Gutenberg EBook of Oeuvres de Blaise Pascal, by +Blaise Pascal and François-Marie Arouet and Marie Jean, marquis de Condorcet and François de Neufchateau + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Oeuvres de Blaise Pascal + Nouvelle Édition. Tome Second. + +Author: Blaise Pascal + François-Marie Arouet + Marie Jean, marquis de Condorcet + François de Neufchateau + +Release Date: August 23, 2009 [EBook #29772] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE BLAISE PASCAL *** + + + + +Produced by Michael Roe and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + + + + + + + + +Extrait des OEuvres de Blaise Pascal. Tome second. Paris: Lefèvre, +1819. + + + + +NOTES DE VOLTAIRE ET DE CONDORCET SUR LES PENSÉES DE PASCAL. + + +Les notes marquées C sont celles que Condorcet a jointes à son +édition _in_-8º., et celles après lesquelles est un V sont de +Voltaire. De ces dernières, les unes ont été publiées pour la +première fois dans l'édition _in_-8º. que Voltaire fit faire à +Genève en 1778; les autres avoient été déjà employées par Condorcet +dans l'édition de 1776. + + + + +NOTES DE VOLTAIRE ET DE CONDORCET SUR LES PENSÉES DE PASCAL. + + +(1) Et je m'y sens tellement disproportionné, que je crois pour moi +la chose absolument impossible. + + Il l'a trouvée très-possible dans les Provinciales. V. + +(2) Cet art que j'appelle l'art de persuader...... consiste en trois +parties essentielles. + + Mais ce n'est pas là l'art de persuader, c'est l'art + d'argumenter. V. + +(3) Je voudrois que la chose fût véritable, et qu'elle fût si connue, +que je n'eusse pas eu la peine de rechercher avec tant de soin la +source de tous les défauts des raisonnements. + + Locke, le Pascal des Anglois, n'avoit pu lire Pascal. Il vint + après ce grand homme, et ces pensées paraissent, pour la première + fois, plus d'un demi-siècle après la mort de Locke. Cependant + Locke, aidé de son seul grand sens, dit toujours: _Définissez les + termes._ V. + +(4) Les meilleurs livres sont ceux que chaque lecteur croit qu'il +auroit pu faire. + + Cela n'est pas vrai dans les sciences: il n'y a personne qui + croie qu'il eût pu faire les principes mathématiques de Newton. + Cela n'est pas vrai en belles-lettres; quel est le fat qui ose + croire qu'il auroit pu faire l'Iliade et l'Énéide? V. + +(5) Je les voudrois nommer basses, communes, familières; ces noms-là +leur conviennent mieux; je hais les mots d'enflure. + + C'est la chose que vous haïssez; car pour le mot, il vous en faut + un qui exprime ce qui vous déplaît. V. + + Voici un moyen de découvrir la vérité, qui me paroît avoir + échappé à tous les philosophes. Il est tiré de la relation d'un + voyage fait aux Moluques, en 1760, par le capitaine Dryden. + + »On emploie dans ces îles une singulière méthode de découvrir la + vérité; voici en quoi elle consiste: quand on veut savoir si un + homme a commis ou n'a pas commis une certaine action, et que des + gens qui ont acheté, pour une somme assez modique, le droit de + s'en informer, n'ont pas eu l'esprit de découvrir la vérité, ils + font lier fortement les jambes de l'accusé entre des planches; + ensuite on serre entre ces planches un certain nombre de coins de + bois, à force de bras et de coups de maillet. Pendant ce temps-là + les rechercheurs interrogent tranquillement le patient, font + écrire ses réponses, ses cris, les demi-mots que les tourments + lui arrachent, et ils ne le laissent en repos qu'après être + parvenus à le faire évanouir deux ou trois fois par la force de + la douleur, et que le médecin, témoin de l'opération, a déclaré + que, si on continue, le patient mourra dans les tourments. + Quelquefois il arrive que les rechercheurs n'ont pas eu besoin de + recourir à ce moyen pour se croire sûrs de la vérité, mais qu'il + leur reste un léger scrupule; alors ils ordonnent, qu'avant de + punir l'accusé, on recourra à la méthode infaillible des maillets + et des coins. A la vérité, ils remplissent de tourments horribles + les derniers moments de cet infortuné; mais ces aveux, extorqués + par la torture, rassurent leur conscience, et au sortir de là, + ils en dînent bien plus tranquillement: quand ils voient que + l'accusé a pu avoir des complices, ils ont grand soin de recourir + à leur méthode favorite. Enfin, il y des crimes pour lesquels on + l'ordonne par pure routine, et où cette clause est de style. + + »Ces rechercheurs, aussi stupides que féroces, ne se sont pas + encore avisés d'avoir le moindre doute sur la bonté de leur + méthode. Ils forment une caste à part. On croit même, dans ces + îles, qu'ils sont d'une race d'hommes particulière, et que les + organes de la sensibilité manquent absolument à cette espèce. En + effet, il y a des hommes fort humains dans les mêmes îles. La + première caste même est formée de gens très-polis, très-doux et + très-braves. Ceux-là passent leur vie à danser; et portant de + grand chapeaux de plumes, ils se croiroient déshonorés, s'il + dansoient avec un homme de la caste des rechercheurs; mais ils + trouvent très-bon que ces rechercheurs gardent le privilége + exclusif d'écraser, entre des planches, les jambes de toutes les + castes. + + »On m'a assuré que, quelques personnes de la caste des lettrés + s'étant avisées de dire tout haut qu'il y avoit des moyens plus + humains et plus sûrs de découvrir la vérité, les rechercheurs à + maillets les ont fait taire, en les menaçant de les brûler à + petit feu, après leur avoir _préalablement_ brisé les jambes; car + le crime de n'être pas du même avis que les rechercheurs est un + de ceux pour lesquels ils ne manquent jamais d'employer leur + méthode. + + »Des politiques profonds prétendent que, depuis ce temps-là, les + rechercheurs sont eux-mêmes convaincus de l'absurdité de leur + méthode; que, s'ils l'emploient encore de temps en temps sur des + accusés obscurs, c'est afin de ne pas laisser rouiller cette + vieille arme, et de la tenir toujours prête pour effrayer leurs + ennemis, ou pour s'en venger. + + »J'ai lu qu'il y avoit eu autrefois en Europe des usages aussi + abominables; mais ils n'y subsistent plus depuis long-temps. Pour + les conserver au milieu d'un siècle éclairé, et des moeurs douces + de l'Europe, il auroit fallu, dans les magistrats de ce pays, un + mélange d'imbécillité et de cruauté, portées toutes deux à un si + haut point, que ce seroit calomnier la nature humaine que de l'en + supposer capable.» C. + + (_Voyage aux Moluques_, tome II, page 232.) + +(6) _Tout le paragraphe I de l'article IV._ + + Cette éloquente tirade ne prouve autre chose, sinon que l'homme + n'est pas Dieu. Il est à sa place comme le reste de la nature, + imparfait, parce que Dieu seul peut être parfait; ou, pour mieux + dire, l'homme est borné, et Dieu ne l'est pas. V. + +(7) Que la terre lui paroisse comme un point, au prix du vaste tour +que décrit le soleil. + + La superstition avoit-elle dégradé Pascal au point de n'oser + penser que c'est la terre qui tourne, et d'en croire plutôt le + jugement des dominicains de Rome que les preuves de Copernic, de + Keppler et de Galilée[1]? C. + +(8) C'est une sphère infinie, dont le centre est partout, la +circonférence nulle part. + + Cette belle expression est de Timée de Locres: Pascal étoit digne + de l'inventer; mais il faut rendre à chacun son bien. V. + +(9) Quand l'univers l'écraseroit, l'homme seroit encore plus noble +que ce qui le tue. + + Que veut dire ce mot, _noble_? Il est bien vrai que ma pensée est + autre chose, par exemple, que le globe du soleil: mais est-il + bien prouvé qu'un animal, parce qu'il a quelques pensées, est + plus noble que le soleil, qui anime tout ce que nous connoissons + de la nature? Est-ce à l'homme à en décider? Il est juge et + partie. On dit qu'un ouvrage est supérieur à un autre, quand il a + coûté plus de peine à l'ouvrier, et qu'il est d'un usage plus + utile; mais en a-t-il moins coûté au Créateur de faire le soleil + que de pétrir un petit animal, haut d'environ cinq pieds, qui + raisonne bien ou mal? Qui des deux est le plus utile au monde, ou + de cet animal, ou de l'astre qui éclaire tant de globes? Et en + quoi quelques idées reçues dans un cerveau sont-elles préférables + à l'univers matériel? V. + +(10) Je blâme également, et ceux qui prennent le parti de louer +l'homme, et ceux qui le prennent de le blâmer, et ceux qui le +prennent de le divertir. + + Hélas! si vous aviez souffert le divertissement, vous auriez vécu + davantage. V. + +(11) Les autres disent: cherchez le bonheur en vous divertissant, et +cela n'est pas vrai. + + En vous divertissant vous aurez du plaisir; et cela est + très-vrai. Nous avons des maladies; Dieu a mis la petite-vérole + et les vapeurs au monde. Hélas encore! hélas Pascal! on voit bien + que vous êtes malade. V. + +(12) _Tout le paragraphe I._ + + On n'a point besoin de toute cette métaphysique pour expliquer + les effets que produit l'amour de la gloire. Il est impossible à + quelqu'un qui vit dans une société nombreuse et policée, de ne + pas voir combien, dans la dépendance où il est sans cesse des + autres hommes, il lui est avantageux d'être l'objet de leur + enthousiasme. «Mais on s'occupe plus de ce que la postérité dira + de nous, que de ce qu'en disent nos contemporains. Mais on + sacrifie sa vie entière à une gloire dont on ne jouira jamais, + mais on court à une mort certaine.» Tel est l'effet du désir si + naturel d'être estimés des autres hommes, lorsque ce désir est + porté jusqu'à l'enthousiasme. Il en est de même de l'amour + physique, qui n'est que le désir de jouir: laissez l'enthousiasme + en faire une passion; alors on poignarde sa maîtresse, on meurt + pour elle. Le hasard peut amener des circonstances où un amant + aimera mieux mourir d'une mort cruelle que de jouir de la femme + qu'il adore. + + Ne pourroit-on pas dire que l'enthousiasme consiste à se + présenter vivement, à la fois, toutes les jouissances que notre + passion peut répandre sur un long espace de temps? alors on jouit + comme si on les réunissoit toutes; on craint, comme si un instant + pouvoit nous faire éprouver, à la fois, toutes les douleurs d'une + longue vie: et lorsque ce sentiment a épuisé toute la force de + nos organes, qu'il ne nous en reste plus pour raisonner, nous ne + pouvons plus nous apercevoir si ces jouissances sont impossibles. + + Cet état d'espérances enivrantes est en lui-même un plaisir, et + un plaisir assez grand pour préférer ces jouissances imaginaires + à des plaisirs réels et présents. Car on se tromperoit dans tous + les raisonnements qu'on fait sur les passions, si on se bornoit à + ne compter que les plaisirs ou les peines des sens qu'elles font + éprouver. Les différents sentiments de désir, de crainte, de + ravissement, d'horreur, etc. qui naissent des passions, sont + accompagnés de sensations physiques, agréables ou pénibles, + délicieuses ou déchirantes. On rapporte ces sensations à la + région de la poitrine; et il paroît que le diaphragme[2] en est + l'organe. Le sentiment très-vif de plaisir et de douleur dont + cette partie du corps est susceptible, dans les hommes + passionnés, suffiroit peut-être pour expliquer ce que les + passions offrent, en apparence, de plus inexplicable. C. + +(13) La vanité est si ancrée, etc. _tout le paragraphe_. + + Oui, vous couriez après la gloire de passer un jour pour le fléau + des jésuites, le défenseur de Port-Royal, l'apôtre du jansénisme, + le réformateur des Chrétiens. V. + +(14) Le présent n'est jamais notre but. Le passé et le présent sont +nos moyens; le seul avenir est notre objet. + + Il est faux que nous ne pensions point au présent; nous y pensons + en étudiant la nature, et en faisant toutes les fonctions de la + vie: nous pensons aussi beaucoup au futur. Remercions l'auteur de + la nature de ce qu'il nous donne cet instinct qui nous emporte + sans cesse vers l'avenir. Le trésor le plus précieux de l'homme, + est cette espérance qui adoucit nos chagrins, et qui nous peint + des plaisirs futurs dans la possession des plaisirs présents. Si + les hommes étoient assez malheureux pour ne s'occuper jamais que + du présent, on ne semeroit point, on ne bâtiroit point, on ne + planteroit point, on ne pourvoiroit à rien, on manqueroit de tout + au milieu de cette fausse jouissance. Un esprit comme Pascal + pouvoit-il donner dans un lieu commun comme celui-là? La nature a + établi que chaque homme jouiroit du présent, en se nourrissant, + en faisant des enfants, en écoutant des sons agréables, en + occupant sa faculté de penser et de sentir, et qu'en sortant de + ces états, souvent au milieu de ces états mêmes, il penseroit au + lendemain, sans quoi il périroit de misère aujourd'hui. Il n'y a + que les enfants et les imbécilles qui ne pensent qu'au présent; + faudra-t-il leur ressembler? V. + + On connoît ce vers de M. de V.: + + Nous ne vivons jamais, nous attendons la vie. + + Et celui-ci de Manilius: + + _Victuri semper agimus, nec vivimus unquàm._ + +(15) Plaisante justice qu'une rivière ou une montagne borne! vérités +en-deçà des Pyrénées, erreur au-delà. + + Il n'est point ridicule que les lois de la France et de l'Espagne + diffèrent; mais il est très-impertinent que ce qui est juste à + Romorantin soit injuste à Corbeil; qu'il y ait quatre cents + jurisprudences diverses dans le même royaume, et surtout que, + dans un même parlement, on perde dans une chambre le procès qu'on + gagne dans une autre chambre. V. + +(16) Se peut-il rien de plus plaisant qu'un homme ait droit de me +tuer parce qu'il demeure au-delà de l'eau, et que son prince a +querelle contre le mien, quoique je n'en aie aucune avec lui? + + Plaisant n'est pas le mot propre; il falloit _démence exécrable_. + V. + +(17) Le plus sage des législateurs disoit que, pour le bien des +hommes, il faut souvent les piper. + + On ne manquera pas d'accuser l'éditeur qui a rassemblé ces + Pensées éparses, d'être un athée, ennemi de toute morale; mais je + prie les auteurs de cette objection, de considérer que ces + Pensées sont de Pascal, et non pas de moi; qu'il les a écrites en + toutes lettres; que si elles sont d'un athée, c'est Pascal qui + étoit athée, et non pas moi; qu'enfin, puisque Pascal est mort, + ce seroit peine perdue que de le calomnier. + + Il est beau de voir dans cet article M. de V. prendre contre + Pascal la défense de l'existence de Dieu[3]; mais que diront ceux + à qui il en coûte tant pour convenir qu'un vivant puisse avoir + raison contre un mort? C. + +(18) Combien un avocat, bien payé par avance, trouve-t-il plus juste +la cause qu'il plaide! + + Je compterois plus sur le zèle d'un homme espérant une grande + récompense que sur celui d'un homme l'ayant reçue. V. + +(19) _Tout le paragraphe XIX._ + + Ces idées ont été adoptées par Locke. Il soutient qu'il n'y a nul + principe inné; cependant il paroît certain que les enfants ont un + instinct, celui de l'émulation, celui de la pitié, celui de + mettre, dès qu'ils le peuvent, les mains devant leur visage quand + il est en danger, celui de reculer pour mieux sauter dès qu'ils + sautent. V. + +(20) Je crois qu'il seroit presque aussi heureux qu'un roi, qui..... + + Tous ceux qui ont attaqué la certitude des connoissances humaines + ont commis la même faute. Ils ont fort bien établi que nous ne + pouvons parvenir, ni dans les sciences physiques, ni dans les + sciences morales, à cette certitude rigoureuse des propositions + de la géométrie, et cela n'étoit pas difficile; mais ils ont + voulu en conclure que l'homme n'avoit aucune règle sûre pour + asseoir son opinion sur ces objets, et ils se sont trompés en + cela. Car il y a des moyens sûrs de parvenir à une très-grande + probabilité dans plusieurs cas; et dans un grand nombre, + d'évaluer le degré de cette probabilité. C. + + Être heureux comme un roi, dit le peuple hébété. V. + +(21) Que deux hommes voient de la neige, ils expriment tous deux la +vue de ce même objet par les mêmes mots..... + + Il y a toujours des différences imperceptibles entre les choses + les plus semblables; il n'y a jamais eu peut-être deux oeufs de + poule absolument les mêmes, mais qu'importe? Leibnitz devoit-il + faire un principe philosophique de cette observation triviale? V. + +(22) C'est ce qui a donné lieu à ces titres, aussi fastueux en effet, +quoique non[4] en apparence, que cet auteur qui crève les yeux, _de +omni scibili_. + + Qui crève les yeux ne veut pas dire ici qui se montre évidemment: + il signifie tout le contraire. V. + +(23) Cela étant bien compris, je crois qu'on s'en tiendra au +repos..... + + Tout cet article, d'ailleurs obscur, semble fait pour dégoûter + des sciences spéculatives. En effet, un bon artiste en + haute-lisse, en horlogerie, en arpentage, est plus utile que + Platon. V. + +(24) La seule comparaison que nous faisons de nous au fini nous fait +peine. + + Il eût plutôt fallu dire à l'infini. Mais souvenons-nous que ces + pensées jetées au hasard étoient des matériaux informes qui ne + furent jamais mis en oeuvre. V. + +(25) _Tout le paragraphe XXV._ + + Cette pensée paroît un sophisme, et la fausseté consiste dans ce + mot d'_ignorance_, qu'on prend en deux sens différents. Celui qui + ne sait ni lire, ni écrire, est un ignorant; mais un + mathématicien, pour ignorer les principes cachés de la nature, + n'est pas au point d'ignorance d'où il étoit parti quand il + commença à apprendre à lire. Newton ne savoit pas pourquoi + l'homme remue son bras quand il le veut; mais il n'en étoit pas + moins savant sur le reste. Celui qui ne sait point l'hébreu, et + qui sait le latin, est savant, par comparaison, avec celui qui ne + sait que le françois. V. + +(26) L'âme est jetée dans le corps pour y faire un séjour de peu de +durée. + + Pour dire l'_âme est jetée_, il faudroit être sûr qu'elle est + substance, et non qualité. C'est ce que presque personne n'a + recherché, et c'est par où il faudroit commencer, en + métaphysique, en morale, etc. V. + +(27) Mais quand j'y ai regardé de plus près, etc. _tout l'alinéa_. + + Ce mot, _ne voir que nous_, ne forme aucun sens. Qu'est-ce qu'un + homme qui n'agiroit point, et qui est supposé se contempler? + Non-seulement je dis que cet homme seroit un imbécille, inutile à + la société; mais je dis que cet homme ne peut exister. Car cet + homme que contempleroit-il? Son corps, ses pieds, ses mains, ses + cinq sens? ou il seroit un idiot, ou bien il feroit usage de tout + cela. Resteroit-il à contempler sa faculté de penser? Mais il ne + peut contempler cette faculté qu'en l'exerçant. Ou il ne pensera + à rien, on bien il pensera aux idées qui lui sont déjà venues, ou + il en composera de nouvelles; or il ne peut avoir d'idées que du + dehors. Le voilà donc nécessairement occupé, ou de ses sens, ou + de ses idées; le voilà donc hors de soi, ou imbécille. Encore une + fois, il est impossible à la nature humaine de rester dans cet + engourdissement imaginaire, il est absurde de le penser, il est + insensé d'y prétendre. L'homme est né pour l'action, comme le feu + tend en haut et la pierre en bas. N'être point occupé, et + n'exister pas, c'est la même chose pour l'homme; toute la + différence consiste dans les occupations douces ou tumultueuses, + dangereuses ou utiles. Job a bien dit: «L'homme est né pour le + travail, comme l'oiseau pour voler»; mais l'oiseau, en volant, + peut être pris au trébuchet. C. + +(28) Un roi qui se voit est un homme plein de misères, et qui les +ressent comme un autre. + + Toujours le même sophisme. Un roi qui se recueille pour penser + est alors très-occupé; mais s'il n'arrêtoit sa pensée que sur + soi, en disant à soi-même: _je règne_, et rien de plus, il seroit + un idiot. V. + +(29) Les hommes ont un instinct secret, etc. _et le reste de +l'alinéa_. + + Cet instinct secret étant le premier principe et le fondement + nécessaire de la société, il vient plutôt de la bonté de Dieu, et + il est plutôt l'instrument de notre bonheur que le ressentiment + de notre misère. Je ne sais pas ce que nos premiers pères + faisoient dans le paradis terrestre; mais si chacun d'eux n'avoit + pensé qu'à soi, l'existence du genre humain étoit bien hasardée. + N'est-il pas absurde de penser qu'ils avoient des sens parfaits, + c'est-à-dire, des instruments d'actions parfaits, uniquement pour + la contemplation? Et n'est-il pas plaisant que des têtes + pensantes puissent imaginer que la paresse est un titre de + grandeur, et l'action un rabaissement de notre nature? V. + +(30) Lorsque Cynéas disoit à Pyrrhus, etc. + + L'exemple de Cynéas est bon dans les satires de Despréaux, mais + non dans un livre philosophique. Un roi sage peut être heureux + chez lui; et de ce qu'on nous donne Pyrrhus pour fou, cela ne + conclut rien pour le reste des hommes. V. + +(31) L'homme est si malheureux, qu'il s'ennuieroit, même sans aucune +cause étrangère d'ennui, par le propre état de sa condition +naturelle. + + Ne seroit-il pas aussi vrai de dire que l'homme est si heureux en + ce point, et que nous avons tant d'obligation à l'auteur de la + nature, qu'il a attaché l'ennui à l'inaction, afin de nous forcer + par là à être utiles au prochain et à nous-mêmes? V. + +(32) _Le paragraphe V._ + + La nature ne nous rend pas toujours malheureux. Pascal parle + toujours en malade qui veut que le monde entier souffre. V. + +(33) _Le paragraphe VI._ + + Cette comparaison assurément n'est pas juste. Des malheureux + enchaînés, qu'on égorge l'un après l'autre, sont malheureux + non-seulement parce qu'ils souffrent, mais encore parce qu'ils + éprouvent ce que les autres hommes ne souffrent pas. Le sort + naturel d'un homme n'est, ni d'être enchaîné, ni d'être égorgé; + mais tous les hommes sont faits, comme les animaux, les plantes, + pour croître, pour vivre un certain temps, pour produire leur + semblable, et pour mourir. On peut, dans une satire, montrer + l'homme, tant qu'on voudra, du mauvais côté; mais, pour peu qu'on + se serve de sa raison on avouera que, de tous les animaux, + l'homme est le plus parfait, le plus heureux, et celui qui vit le + plus long-temps; car ce qu'on dit des cerfs et des corbeaux n'est + qu'une fable: au lieu donc de nous étonner et de nous plaindre du + malheur et de la brièveté de la vie, nous devons nous étonner et + nous féliciter de notre bonheur et de sa durée. A ne raisonner + qu'en philosophe, j'ose dire qu'il y a bien de l'orgueil et de la + témérité à prétendre que, par notre nature, nous devons être + mieux que nous ne sommes. V. + +(34) Nous allons montrer que toutes les opinions du peuple sont +très-saines. + + Pascal prouve dans cet article que les préjugés du peuple sont + fondés sur des raisons, mais non pas que le peuple ait raison de + les avoir adoptés. C. + +(35) Le plus grand des maux est les guerres civiles. Elles sont +sûres, si on veut récompenser le mérite; car tous diroient qu'ils +méritent. + + Cela mérite explication. Guerre civile, si le prince de Conti + dit: J'ai autant de mérite que le grand Condé; si Retz dit: Je + vaux mieux que Mazarin; si Beaufort dit: Je l'emporte sur + Turenne, et s'il n'y a personne pour les mettre à leur place. + Mais quand Louis XIV arrive, et dit: Je ne récompenserai que le + mérite; alors plus de guerre civile. V. + +(36) _Les paragraphes V et VI._ + + Ces articles ont besoin d'explication, et semblent n'en pas + mériter. V. + +(37) Il a quatre laquais, et je n'en ai qu'un; c'est à moi à céder. + + Non. Turenne avec un laquais sera respecté par un traitant qui en + aura quatre. V. + +(38) Nos magistrats ont bien connu ce mystère. Leurs robes rouges, +leurs hermines, dont ils s'emmaillottent en chats fourrés, etc. + + Les sénateurs romains avoient le laticlave. V. + +(39) Les seuls gens de guerre ne se sont pas déguisés de la sorte. + + Aujourd'hui c'est tout le contraire, on se moqueroit d'un médecin + qui viendroit tâter le pouls et contempler votre chaise percée en + soutane. Les officiers de guerre, au contraire, vont partout avec + leurs uniformes et leurs épaulettes. V. + +(40) Les Suisses s'offensent d'être dits gentilshommes, et prouvent +la roture de race pour être jugés dignes de grands emplois. + + Pascal étoit mal informé. Il y avoit de son temps, et il y a + encore dans le sénat de Berne des gentilshommes aussi anciens que + la maison d'Autriche. Ils sont respectés, ils sont dans les + charges. Il est vrai qu'ils n'y sont pas par droit de naissance, + comme les nobles y sont à Venise. Il faut même à Bâle renoncer à + sa noblesse pour entrer dans le sénat. V. + +(41) Cet habit, c'est une force; il n'en est pas de même d'un cheval +bien enharnaché à l'égard d'un autre. + + Bas et indigne de Pascal. V. + +(42) Le peuple a des opinions très-saines, par exemple, d'avoir +choisi le divertissement et la chasse plutôt que la poésie. + + Il semble qu'on ait proposé au peuple de jouer à la boule ou de + faire _des vers_. Non, mais ceux qui ont des organes grossiers + cherchent des plaisirs où l'âme n'entre pour rien; ceux qui ont + un sentiment plus délicat veulent des plaisirs plus fins: il faut + que tout le monde vive. V. + +(43) Le port règle ceux qui sont dans le vaisseau; mais où +trouverons-nous ce point dans la morale? + + Dans cette seule maxime, reçue de toutes les nations: Ne faites + pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît. V. + +(44) _Le paragraphe VI._ + + Un certain peuple a eu une loi par laquelle on faisoit pendre un + homme qui avoit bu à la santé d'un certain prince: il eût été + juste de ne point boire avec cet homme, mais il étoit un peu dur + de le pendre: cela étoit établi, mais cela étoit abominable. V. + +(45) Sans doute que l'égalité des biens est juste. + + L'égalité des biens n'est pas juste. Il n'est pas juste que, les + parts étant faites, des étrangers mercenaires, qui viennent + m'aider à faire mes moissons, en recueillent autant que moi. V. + +(46) Ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce +qui est fort fût juste. + + Pascal semble se rapprocher ici des idées de Hobbes, et le plus + dévot des philosophes de son siècle est, sur la nature du juste + et de l'injuste, du même avis que le plus irréligieux. C. + +(47) _Tout le paragraphe X._ + + Selon Platon, les bonnes lois sont celles que les citoyens aiment + plus que leur vie; l'art de faire aimer aux hommes les lois de + leur patrie étoit, selon lui, le grand art des législateurs. Il y + a loin d'un philosophe d'Athènes à un philosophe du faubourg + Saint-Jacques. C. + +(48) L'extrême esprit est accusé de folie, comme l'extrême défaut. + + Ce n'est pas l'extrême esprit, c'est l'extrême vivacité et + volubilité de l'esprit qu'on accuse de folie; l'extrême esprit + est l'extrême justesse, l'extrême finesse; l'extrême étendue + opposée diamétralement à la folie. L'extrême défaut d'esprit est + un manque de conception, un vide d'idées; ce n'est point la + folie, c'est la stupidité. La folie est un dérangement dans les + organes, qui fait voir plusieurs objets trop vite, ou qui arrête + l'imagination sur un seul avec trop d'application et de violence. + Ce n'est point non plus la médiocrité qui passe pour bonne, c'est + l'éloignement des deux vices opposés; c'est ce qu'on appelle + _juste milieu_, et non _médiocrité_. On ne fait cette remarque, + et quelques autres dans ce goût, que pour donner des idées + précises. C'est plutôt pour éclaircir que pour contredire. V. + +(49) Les belles actions cachées sont les plus estimables. Quand j'en +vois quelques-unes dans l'histoire, elles me plaisent fort. Mais +enfin elles n'ont pas été tout-à-fait cachées, puisqu'elles ont été +sues; ce peu par où elles ont paru en diminue le mérite, car c'est là +le plus beau de les avoir voulu cacher[5]. + + Voici une action dont la mémoire mérite d'être conservée, et à + qui il ne me paroît pas possible qu'on puisse appliquer la + réflexion de Pascal. + + Le vaisseau que montoit le chevalier de Lordat, étoit prêt à + couler à fond à la vue des côtes de France. Il ne savoit pas + nager; un soldat, excellent nageur, lui dit de se jeter avec lui + dans la mer, de le tenir par la jambe, et qu'il espère le sauver + par ce moyen. Après avoir long-temps nagé, les forces du soldat + s'épuisent; M. de Lordat s'en aperçoit, l'encourage; mais enfin + le soldat lui déclare qu'ils vont périr tous deux.--Et si tu + étois seul?--Peut-être pourrois-je encore me sauver. Le chevalier + de Lordat lui lâche la jambe, et tombe au fond de la mer. C. + + Et comment l'histoire en a-t-elle pu parler, si on ne les a pas + sues? V. + +(50) Pourquoi faire plutôt quatre espèces de vertus que dix? + + On a remarqué, dans un Abrégé de l'Inde et de la guerre misérable + que l'avarice de la Compagnie française soutint contre l'avarice + anglaise; on a remarqué, dis-je, que les brames peignent la vertu + belle et forte avec dix bras, pour résister à dix péchés + capitaux. Les missionnaires ont pris la vertu pour le diable. V. + +(51) _Tout le paragraphe XXXI._ + + Il est faux que les petits soient moins agités que les grands. Au + contraire, leurs désespoirs sont plus vifs, parce qu'ils ont + moins de ressources. De cent personnes qui se tuent à Londres et + ailleurs, il y en a quatre-vingt-dix-neuf du bas peuple, et à + peine une de condition relevée. La comparaison de la roue est + ingénieuse et fausse. V. + +(52) _Tout le paragraphe XXXIII._ + + Il auroit fallu dire d'_être aussi vicieux que lui_[6]; cet + article est trop trivial, et indigne de Pascal. Il est clair que, + si un homme est plus grand que les autres, ce n'est pas parce que + ses pieds sont aussi bas, mais parce que sa tête est plus élevée. + V. + +(53) _Paragraphe XLVII._ + + L'on s'imagine d'ordinaire qu'Alexandre et César sont sortis de + chez eux dans le dessein de conquérir la terre: ce n'est point + cela. Alexandre succéda à Philippe dans le généralat de la Grèce, + et fut chargé de la juste entreprise de venger les Grecs des + injures du roi de Perse; il battit l'ennemi commun, et continua + ses conquêtes jusqu'à l'Inde, parce que le royaume de Darius + s'étendoit jusqu'à l'Inde: de même que le duc de Marlborough + seroit venu jusqu'à Lyon sans le maréchal de Villars. A l'égard + de César, il étoit un des premiers de la république: il se + brouilla avec Pompée, comme les jansénistes avec les molinistes, + et alors ce fut à qui s'extermineroit: une seule bataille, où il + n'y eut pas dix mille hommes de tués, décida de tout. Au reste, + la pensée de Pascal est peut-être fausse en un sens. Il falloit + la maturité de César pour se démêler de tant d'intrigues; et il + est peut-être étonnant qu'Alexandre, à son âge, ait renoncé au + plaisir pour faire une guerre si pénible. V. + +(54) En écrivant ma pensée, elle m'échappe quelquefois, etc. + + Les idées de Platon sur la nature de l'homme sont bien plus + philosophiques que celles de Pascal. Platon regardoit l'homme + comme un être qui naît avec la faculté de recevoir des + sensations, d'avoir des idées, de sentir du plaisir et de la + douleur; les objets que le hasard lui présente, l'éducation, les + lois, le gouvernement, la religion, agissent sur lui, et forment + son intelligence, ses opinions, ses passions, ses vertus et ses + vices. Il ne seroit rien de ce que nous disons que la nature l'a + fait, si tout cela avoit été autrement. Soumettons-le à d'autres + agents, et il deviendra ce que nous voudrons qu'il soit, ce qu'il + faudroit qu'il fût pour son bonheur, et pour celui de ses + semblables; qui osera fixer des termes à ce que l'homme pourroit + faire de grand et de beau? Mais ne négligeons rien. C'est l'homme + tout entier qu'il faut former, et il ne faut abandonner au + hasard, ni aucun instant de sa vie, ni l'effet d'aucun des objets + qui peuvent agir sur lui[7]. V. + +(55) Platon et Aristote.... étoient d'honnêtes gens qui rioient comme +les autres avec leurs amis. + + Cette expression, _honnêtes gens_, a signifié, dans l'origine, + les hommes qui avoient de la probité. Du temps de Pascal, elle + signifioit les gens de bonne compagnie; et maintenant ceux qui + ont de la naissance ou de l'argent. C. + + Non, monsieur, les honnêtes gens sont ceux à la tête desquels + vous êtes. V. + +(56) Je mets en fait que, si tous les hommes savoient ce qu'ils +disent les uns des autres, il n'y auroit pas quatre amis dans le +monde. + + Dans l'excellente comédie du _Plain dealer_, l'homme au franc + procédé (excellente à la manière angloise), le Plain dealer dit à + un personnage: Tu te prétends mon ami; voyons, comment le + prouverois-tu?--Ma bourse est à toi,--Et à la première fille + venue. Bagatelle.--Je me battrois pour toi.--Et pour un démenti; + ce n'est pas là un grand sacrifice.--Je dirai du bien de toi à la + face de ceux qui te donneront des ridicules.--Oh! si cela est, tu + m'aimes. V. + +(57) A mesure qu'on a plus d'esprit, on trouve qu'il y a plus +d'hommes originaux. Les gens du commun ne trouvent pas de différence +entre les hommes. + + Il y a très-peu d'hommes vraiment originaux; presque tous se + gouvernent, pensent et sentent par l'influence de la coutume et + de l'éducation. Rien n'est si rare qu'un esprit qui marche dans + une route nouvelle; mais parmi cette foule d'hommes qui vont de + compagnie, chacun a de petites différences dans la démarche, que + les vues fines aperçoivent. V. + +(58) .... Ils ne savent pas que j'en juge par ma montre. + + En ouvrage de goût, en musique, en poésie, en peinture, c'est le + goût qui tient lieu de montre; et celui qui n'en juge que par + règles, en juge mal. V. + +(59) Il y en a qui masquent toute la nature. Il n'y a point de roi +parmi eux, mais un auguste monarque; point de Paris, mais une +capitale du royaume. + + Ceux qui écrivent en beau françois les gazettes pour le profit + des propriétaires de ces fermes dans les pays étrangers, ne + manquent jamais de dire: «Cette auguste famille entendit vêpres + dimanche, et le sermon du révérend père N. Sa majesté joua aux + dés en haute personne. On fit l'opération de la fistule à son + éminence.» V. + +(60) La dernière chose qu'on trouve en faisant un ouvrage, est de +savoir celle qu'il faut mettre la première. + + Quelquefois. Mais jamais on n'a commencé ni une histoire, ni une + tragédie par la fin, ni aucun travail. Si on ne sait souvent par + où commencer, c'est dans un éloge, dans une oraison funèbre, dans + un sermon, dans tous ces ouvrages de pur appareil, où il faut + parler sans rien dire. V. + +(61) Il est difficile de rien obtenir de l'homme que par le plaisir, +qui est la monnoie pour laquelle nous donnons tout ce qu'on veut. + + Le plaisir n'est pas la monnoie, mais la denrée pour laquelle on + donne tant de monnoie qu'on veut. V. + +(62) Il (Épictète) veut que l'homme soit humble. + + Si Épictète a voulu que l'homme fût humble, vous ne deviez donc + pas dire que l'humilité n'a été recommandée que chez nous. V. + +(63) Montaigne, né dans un état chrétien, fait profession de la +religion catholique. + + On vient de faire un livre pour prouver que Montaigne étoit bon + chrétien. Selon nos zélés, tout grand homme des siècles passés + étoit croyant, tout grand homme vivant est incrédule. Leur + première loi est de chercher à nuire; l'intérêt de leur cause ne + marche qu'après. C. + +(64) Les principales raisons des pyrrhoniens sont que nous n'avons +aucune certitude de la vérité des principes.... + + Les pyrrhoniens absolus ne méritoient pas que Pascal parlât + d'eux. V. + +(65) N'y ayant point de certitude hors la foi, si l'homme est créé +par un Dieu bon, ou par un démon méchant.... + + La foi est une grâce surnaturelle. C'est combattre et vaincre la + raison que Dieu nous a donnée, c'est croire fermement et + aveuglément un homme qui ose parler au nom de Dieu, au lieu de + recourir soi-même à Dieu. C'est croire ce qu'on ne croit pas. Un + philosophe étranger, qui entendit parler de la foi, dit que + c'était se mentir à soi-même. Ce n'est pas là de la certitude; + c'est de l'anéantissement. C'est le triomphe de la théologie sur + la faiblesse humaine. V. + +(66) La raison démontre qu'il n'y a point deux nombres carrés dont +l'un soit double de l'autre. + + Ce n'est point le raisonnement, c'est l'expérience et le + tâtonnement qui démontrent cette singularité et tant d'autres. V. + +(67) Tous se plaignent, princes, sujets, etc. + + Je sais qu'il est doux de se plaindre; que, de tout temps, on a + vanté le passé pour injurier le présent; que chaque peuple a + imaginé un âge d'or, d'innocence, de bonne santé, de repos et de + plaisir, qui ne subsiste plus. Cependant j'arrive de ma province + à Paris; on m'introduit dans une très-belle salle où douze cents + personnes écoutent une musique délicieuse: après quoi toute cette + assemblée se divise en petites sociétés qui vont faire un + très-bon souper, et après ce souper elles ne sont pas absolument + mécontentes de la nuit. Je vois tous les beaux-arts en honneur + dans cette ville, et les métiers les plus abjects bien + récompensés, les infirmités très-soulagées, les accidents + prévenus; tout le monde y jouit ou espère jouir, ou travaille + pour jouir un jour, et ce dernier partage n'est pas le plus + mauvais. Je dis alors à Pascal: Mon grand homme, êtes-vous fou? + + Je ne nie pas que la terre n'ait été souvent inondée de malheurs + et de crimes, et nous en avons eu notre bonne part. Mais + certainement, lorsque Pascal écrivoit, nous n'étions pas si à + plaindre. Nous ne sommes pas non plus si misérables aujourd'hui. + + Prenons toujours ceci, puisque Dieu nous l'envoie; + Nous n'aurons pas toujours tels passe-temps. V. + +(68) Qu'y a-t-il de plus ridicule et de plus vain que ce que +proposent les stoïciens? + + La morale des stoïciens étoit fondée sur la nature même, + quoiqu'elle semble toujours la combattre. Ces philosophes avoient + observé que les passions violentes, l'enthousiasme, la folie + même, non-seulement donnent à l'homme la force de supporter la + douleur, mais l'y rendoient souvent insensible; et comme il est + une foule de douleurs que notre prudence et nos lumières ne + peuvent ni prévenir, ni soulager; comme la crainte de la douleur + est l'instrument avec lequel les tyrans dégradent l'homme et le + rendent misérable, les stoïciens jugèrent, avec raison, que l'on + ne pourroit opposer aux maux où nous a soumis la nature un remède + à la fois plus utile et plus sûr que d'exciter dans notre âme un + enthousiasme durable, qui, s'augmentant en même temps que la + douleur, par nos efforts, pour nous roidir contre elle, nous y + rendît presque insensibles; cet enthousiasme avoit contre la + douleur la même force que le délire, et cependant laissoit à + l'âme le libre usage dt toutes ses facultés. Ainsi le stoïcien + dit: La douleur n'est point un mal, et il cessa presque de la + sentir. Le même remède s'applique encore, avec plus de succès, + aux maux de l'âme, plus cruels que ceux du corps. Celle du sage + s'élève si haut, que les opprobres, les injustices, ne peuvent y + atteindre. L'amour de l'ordre, porté jusqu'à l'enthousiasme, fut + sa seule passion, et la rendit inaccessible à toute autre. Le + bonheur du stoïcien consistoit dans le sentiment de la force et + de la grandeur de son âme; la foiblesse et le crime étoient donc + les seuls maux qui pussent le troubler, et, occupé de se + rapprocher des dieux, en faisant du bien aux hommes, il savoit + mourir quand il ne lui en restoit plus à faire. + + Si donc on peut regarder comme des enthousiastes les sectateurs + de cette morale, on ne peut se dispenser de reconnoître dans son + inventeur un génie profond et une âme sublime. C. + + Il est vrai que c'est le sublime des Petites-Maisons; mais il est + bien respectable. V. + +(69) Ce désir (de la vérité et du bonheur) nous est laissé, tant pour +nous punir que pour nous faire sentir d'où nous sommes tombés. + + Comment peut-on dire que le désir du bonheur, ce grand présent de + Dieu, ce premier ressort du monde moral, n'est qu'un juste + supplice? O éloquence fanatique! V. + +(70) Quelle chimère est-ce donc que l'homme? + + Vrai discours de malade. V. + +(71) Que ceux qui combattent la religion[8] apprennent au moins +quelle elle est avant que de la combattre. Si cette religion se +vantoit d'avoir une vue claire de Dieu, et de le posséder à découvert +et sans voile[9], ce seroit la combattre que de dire qu'on ne voit +rien dans le monde qui le montre avec cette évidence. Mais +puisqu'elle dit, au contraire, que les hommes sont dans les +ténèbres[10] et dans l'éloignement de Dieu.... + +(72) Toutes nos actions et toutes nos pensées doivent prendre des +routes si différentes, selon qu'il y aura des biens éternels à +espérer, ou non, qu'il est impossible de faire une démarche avec sens +et jugement, qu'en la réglant par la vue de ce point, qui doit être +notre premier objet. + + Il ne s'agit pas encore ici de la sublimité et de la sainteté de + la religion chrétienne, mais de l'immortalité de l'âme, qui est + le fondement de toutes les religions connues, excepté de la + juive; je dis excepté de la juive, parce que ce dogme n'est + exprimé dans aucun endroit du Pentateuque, qui est le livre de la + loi juive; parce que nul auteur juif n'a pu y trouver aucun + passage qui désignât ce dogme; parce que, pour établir + l'existence reconnue de cette opinion si importante, si + fondamentale, il ne suffit pas de la supposer, de l'inférer de + quelques mots dont on force le sens naturel: mais il faut qu'elle + soit énoncée de la façon la plus positive et la plus claire; + parce que, si la petite nation juive avoit eu quelque + connoissance de ce grand dogme avant Antiochus Épiphane, il n'est + pas à croire que la secte des Sadducéens, rigides observateurs de + la loi, eût osé s'élever contre la croyance fondamentale de la + loi juive. + + Mais qu'importe en quel temps la doctrine de l'immortalité et de + la spiritualité de l'âme a été introduite dans le malheureux pays + de la Palestine? Qu'importe que Zoroastre aux Perses, Numa aux + Romains, Platon aux Grecs, aient enseigné l'existence et la + permanence de l'âme? Pascal veut que tout homme, par sa propre + raison, résolve ce grand problème. Mais lui-même le peut-il? + Locke, le sage Locke, n'a-t-il pas confessé que l'homme ne peut + savoir si Dieu ne peut accorder le don de la pensée à tel être + qu'il daignera choisir? N'a-t-il pas avoué par là qu'il ne nous + est pas plus donné de connoître la nature de notre entendement + que de connoître la manière dont notre sang se forme dans nos + veines? Jescher a parlé; il suffit. + + Quand il est question de l'âme, il faut combattre Épicure, + Lucrèce, Pomponace, et ne pas se laisser subjuguer par une + faction de théologiens du faubourg Saint-Jacques, jusqu'à couvrir + d'un capuce une tête d'Archimède. V. + +(73) La mort nous doit mettre dans un état éternel de bonheur ou de +malheur, ou d'anéantissement. + + Il n'y eut ni malheur éternel, ni anéantissement dans les + systèmes des Bracmanes, des Egyptiens, et chez plusieurs sectes + grecques. Enfin ce qui parut aux Romains de plus vraisemblable, + ce fut cet axiome tant répété dans le sénat et sur le théâtre: + «Que devient l'homme après la mort? Ce qu'il étoit avant de + naître.» Pascal raisonne ici contre un mauvais Chrétien, contre + un Chrétien indifférent qui ne pense point à sa religion, qui + s'étourdit sur elle. Mais il faut parler à tous les hommes, il + faut convaincre un Chinois et un Mexicain, un déiste et un athée. + J'entends des déistes et des athées qui raisonnent, et qui par + conséquent méritent qu'on raisonne avec eux; je n'entends pas des + petits-maîtres. V. + +(74) Comme je ne sais d'où je viens, aussi ne sais-je ou je vais; je +sais seulement qu'en sortant de ce monde, je tombe pour jamais, ou +dans le néant, ou dans les mains d'un Dieu irrité, sans savoir à +laquelle des deux conditions je dois être éternellement en partage. + + Si vous ne savez où vous allez, comment savez-vous que vous + tombez infailliblement ou dans le néant, ou dans les mains d'un + Dieu irrité? Qui vous a dit que l'Etre suprême peut être irrité? + N'est-il pas infiniment plus probable que vous serez entre les + mains d'un Dieu bon et miséricordieux? Et ne peut-on pas dire de + la nature divine ce que le poète philosophe des Romains en a dit. + V. + + _Ipsa suis pollens opibus, nihil indiga nostrî, + Nec benè promeritis capitur, neque tangitur ira._ + + LUCR. lib. 2, v. 649. + +(75) Un homme dans un cachot, ne sachant si son arrêt est donné, +n'ayant plus qu'une heure pour l'apprendre.... il est contre la +nature qu'il emploie cette heure-là, non à s'informer si cet arrêt +est donné, mais à jouer et à se divertir. + + Il semble qu'il manque quelque chose à ce raisonnement de Pascal. + Sans doute il est absurde de ne pas employer son temps à la + recherche d'une chose qu'on peut connoître, et dont la + connoissance nous est d'une importance infinie. Mais un homme qui + seroit persuadé que cette connoissance est impossible à acquérir, + que l'esprit humain n'a aucun moyen d'y parvenir, peut, sans + folie, demeurer dans le doute; il peut y demeurer tranquille, + s'il croit qu'un Dieu juste n'a pu faire dépendre l'état futur + des hommes de connoissances auxquelles leur esprit ne sauroit + atteindre. + + Un homme, enfermé dans un cachot, ne sachant pas si son arrêt est + donné, mais sûr de son innocence, et comptant sur l'équité de ses + juges, n'ayant aucun moyen d'apprendre encore ce que porte son + arrêt, pourroit l'attendre tranquillement, et ne seroit alors que + raisonnable et ferme. Il faut donc commencer par prouver qu'il + n'est pas impossible que l'homme parvienne à quelque connoissance + certaine sur la vie future. C. + +(76) Ce sont des personnes qui ont ouï dire que les belles manières +du monde consistent à faire ainsi l'emporté. + + Cette capucinade n'auroit jamais été répétée par un Pascal, si le + fanatisme janséniste n'avoit pas ensorcelé son imagination. + Comment n'a-t-il pas vu que les fanatiques de Rome en pouvoient + dire autant à ceux qui se moquoient de Numa et d'Égérie? les + énergumènes d'Égypte aux esprits sensés qui rioient d'Isis, + d'Osiris et d'Horus? le sacristain de tous les pays aux honnêtes + gens de tous les pays? V. + +(77) Si on leur fait rendre compte des raisons qu'ils ont de douter +de la religion, ils diront des choses si foibles et si basses, qu'ils +persuaderont plutôt du contraire. + + Ce n'est donc pas contre ces insensés méprisables que vous devez + disputer; mais contre des philosophes trompés par des arguments + séduisants. V. + +(78) Qu'ils soient au moins honnêtes gens, s'ils ne peuvent encore +être chrétiens. + + Il s'agit ici de savoir si l'opinion de l'immortalité de l'âme + est vraie, et non pas si elle annonce plus d'_esprit_, _une âme + plus élevée_ que l'opinion contraire; si elle est plus _gaie_, ou + _de meilleur air_. Il faut croire cette grande vérité, parce + qu'elle est prouvée, et non parce que cette croyance excitera les + autres hommes à avoir en nous plus de confiance. Cette manière de + raisonner ne seroit propre qu'à faire des hypocrites. D'ailleurs + il me semble que c'est moins d'après les opinions d'un homme sur + la métaphysique, ou la morale, qu'il faut se confier en lui, ou + s'en défier, que d'après son caractère; et, s'il est permis de + s'exprimer ainsi, d'après sa constitution morale. L'expérience + paroît confirmer ce que j'avance ici. Ni Constantin, ni Théodose, + ni Mahomet, ni Innocent III, ni Marie d'Angleterre, ni Philippe + II, ni Aureng-zeb, ni Jacques Clément, ni Ravaillac, ni Balthazar + Gérard, ni les brigands qui dévastèrent l'Amérique, ni les + capucins qui conduisoient les troupes piémontoises au dernier + massacre des Vaudois, n'ont jamais élevé le moindre doute sur + l'immortalité de l'âme. En général même, ce sont les hommes + foibles, ignorants et passionnés, qui commettent des crimes: et + ces mêmes hommes sont naturellement portés à la superstition. C. + +(79) Par les lumières naturelles..... nous sommes incapables de +connoître, ni ce qu'il est, ni s'il est. + + Il est étrange que Pascal ait cru qu'on pouvoit deviner le péché + originel par la raison, et qu'il dise qu'on ne peut connoître par + la raison si Dieu est. C'est apparemment la lecture de cette + pensée qui engagea le père Hardouin à mettre Pascal dans sa liste + ridicule des athées. Pascal eût manifestement rejeté cette idée, + puisqu'il la combat en d'autres endroits. En effet, nous sommes + obligés d'admettre des choses que nous ne concevons pas. + «J'existe, donc quelque chose existe de toute éternité,» est une + proposition évidente: cependant, comprenons-nous l'éternité? C. + +(80) Je n'entreprendrai pas ici de prouver par des raisons +naturelles, ou l'existence de Dieu, ou la Trinité..... parce que je +ne me sentirois pas assez fort.... + + Encore une fois, est-il possible que ce soit Pascal qui ne se + sente pas assez fort pour prouver l'existence de Dieu! V.[11] + +(81) C'est une chose admirable que jamais auteur canonique n'a dit: +Il n'y a point de vide, donc il y a un Dieu. + + Voilà un plaisant argument: Jamais la Bible n'a dit comme + Descartes: Tout est plein, donc il y a un Dieu. V. + +(82) Ne parier point que Dieu est, c'est parier qu'il n'est pas. + + Il est évidemment faut de dire: Ne point parier que Dieu est, + c'est parier qu'il n'est pas; car celui qui doute et demande à + s'éclaircir, ne parie assurément ni pour, ni contre. D'ailleurs + cet article paroît un peu indécent et puéril: cette idée de jeu, + de perte et de gain, ne convient point à la gravité du sujet. De + plus, l'intérêt que j'ai à croire une chose n'est pas une preuve + de l'existence de cette chose. Vous me promettez l'empire du + monde, si je crois que vous avez raison. Je souhaite alors de + tout mon coeur que vous ayez raison; mais, jusqu'à ce que vous me + l'ayez prouvé, je ne puis vous croire. Commencez, pourroit-on + dire à Pascal, par convaincre ma raison: j'ai intérêt, sans + doute, qu'il y ait un Dieu; mais si dans votre système, Dieu + n'est venu que pour si peu de personnes, si le petit nombre des + élus est si effrayant, si je ne puis rien du tout par moi-même, + dites-moi, je vous prie, quel intérêt j'ai à vous croire. N'ai-je + pas un intérêt visible à être persuadé du contraire? De quel + front osez-vous me montrer un bonheur infini, auquel, d'un + million d'hommes, un seul à peine a droit d'aspirer! Si vous + voulez me convaincre, prenez-vous-y d'une autre façon, et n'allez + pas tantôt me parler de jeux de hasard, de pari, de croix et de + pile, et tantôt m'effrayer par les épines que vous semez sur le + chemin que je veux et que je dois suivre. Votre raisonnement ne + serviroit qu'à faire des athées, si la voix de toute la nature ne + nous crioit qu'il y a un Dieu avec autant de force que ces + subtilités ont de foiblesse. V. + +(83) Combien y a-t-il peu de choses démontrées! Les preuves ne +convainquent que l'esprit. La coutume fait nos preuves les plus +fortes. + + Coutume n'est pas ici le mot propre. Ce n'est pas par coutume + qu'on croit qu'il fera jour demain. C'est par une extrême + probabilité. Ce n'est point par les sens, par le corps, que nous + nous attendons à mourir; mais notre raison, sachant que tous les + hommes sont morts, nous convainc que nous mourrons aussi. + L'éducation, la coutume fait sans doute des musulmans et des + chrétiens, comme le dit Pascal. Mais la coutume ne fait pas + croire que nous mourrons, comme elle nous fait croire à Mahomet + ou à Paul, selon que nous avons été élevés à Constantinople ou à + Rome. Ce sont choses fort différentes. V. + +(84) Nulle autre religion n'a jamais demandé à Dieu de l'aimer et de +le suivre. + + Épictète esclave, et Marc-Aurèle empereur, parlent + continuellement d'aimer Dieu et de le suivre. V. + +(85) Dieu étant caché, toute religion qui ne dit pas que Dieu est +caché, n'est pas la véritable. + + Pourquoi vouloir toujours que Dieu soit caché? On aimeroit mieux + qu'il fût manifeste. V. + +(86) Il est impossible d'envisager toutes les preuves de la religion +chrétienne, etc. _Tout cet alinéa et le suivant._ + + Heureusement il fut dans les décrets de la divine Providence que + Dioclétien protégeât notre sainte religion pendant dix-huit + années avant la persécution commencée par Galerius, et qu'ensuite + Constancius-le-Pâle, et enfin Constantin, la missent sur le + trône. V. + +(87) Ils (les philosophes païens) n'ont jamais reconnu pour vertu ce +que les chrétiens appellent humilité. + + Platon la recommande, Épictète encore davantage. V. + +(88) Que l'on considère cette suite merveilleuse de prophètes qui se +sont succédés les uns aux autres pendant deux mille ans, etc. + + Mais que l'on considère aussi cette suite ridicule de prétendus + prophètes, qui tous annoncent le contraire de Jésus-Christ, selon + ces Juifs, qui seuls entendent la langue de ces prophètes. V. + +(89) Enfin, que l'on considère la sainteté de cette religion, sa +doctrine, qui rend raison de tout, jusqu'aux contrariétés qui se +rencontrent dans l'homme....., et qu'on juge, après tout cela, s'il +est possible de douter que la religion chrétienne soit la seule +véritable, et si jamais aucune autre a rien eu qui en approchât. + + Lecteurs sages, remarquez que ce coryphée des jansénistes n'a + dit, dans tout ce livre sur la religion chrétienne, que ce qu'ont + dit les jésuites. Il l'a dit seulement avec une éloquence plus + serrée et plus mâle. Port-royalistes et Ignatiens, tous ont + prêché les mêmes dogmes: tous ont crié, croyez aux livres juifs + dictés par Dieu même, et détestez le judaïsme. Chantez les + prières juives que vous n'entendez point, et croyez que le peuple + de Dieu a condamné votre Dieu à mourir à une potence. Croyez que + votre Dieu juif, la seconde personne de Dieu, co-éternel avec + Dieu le père, est né d'une vierge juive, a été engendré par une + troisième personne de Dieu, et qu'il a eu cependant des frères + juifs qui n'étoient que des hommes. Croyez, qu'étant mort par le + supplice le plus infâme, il a par ce supplice même ôté de dessus + la terre tout péché et tout mal, quoique depuis lui et en son nom + la terre ait été inondée de plus de crimes et de malheurs que + jamais. + + Les fanatiques de Port-Royal et les fanatiques jésuites se sont + réunis pour prêcher ces dogmes étranges avec le même + enthousiasme; et en même temps ils se sont fait une guerre + mortelle; ils se sont mutuellement anathématisés avec fureur, + jusqu'à ce qu'une de ces deux factions de possédés ait enfin + détruit l'autre. + + Souvenez-vous, sages lecteurs, des temps mille fois plus + horribles de ces énergumènes, nommés _papistes_ et _calvinistes_, + qui prêchoient le fond des mêmes dogmes, et qui se poursuivirent + par le fer, par la flamme et par le poison pendant deux cents + années, pour quelques mots différemment interprétés. Songez que + ce fut en allant à la messe que l'on commit les massacres + d'Irlande et de la Saint-Barthélemi; que ce fut après la messe, + et pour la messe, qu'on égorgea tant d'innocents, tant de mères, + tant d'enfants dans la croisade contre les Albigeois; que les + assassins de tant de rois ne les ont assassinés que pour la + messe. Ne vous y trompez pas; les convulsionnaires qui restent + encore en feroient tout autant, s'ils avoient pour apôtres les + mêmes têtes brûlantes qui mirent le feu à la cervelle de Damiens. + + O Pascal! voilà ce qu'ont produit les querelles interminables sur + des dogmes, sur des mystères qui ne pouvoient produire que des + querelles. Il n'y a pas un article de foi qui n'ait enfanté une + guerre civile. + + Pascal a été géomètre et éloquent; la réunion de ces deux grands + mérites étoit alors bien rare: mais il n'y joignoit pas la vraie + philosophie. L'auteur de l'éloge indique avec adresse ce que + j'avance hardiment. Il vient enfin un temps de dire la vérité. V. + +(90) Il faut encore que la véritable religion nous rende raison des +étonnantes contrariétés qui s'y rencontrent. + + Cette manière de raisonner paroît fausse et dangereuse; car la + fable de Prométhée et de Pandore, les Androgynes de Platon, les + dogmes des anciens Égyptiens, ceux de Zoroastre, rendroient aussi + bien raison de ces contrariétés apparentes. La religion + chrétienne n'en demeurera pas moins vraie, quand même on n'en + tireroit pas ces conclusions ingénieuses, qui ne peuvent servir + qu'à faire briller l'esprit. Il est nécessaire, pour qu'une + religion soit vraie, qu'elle soit révélée, et point du tout + qu'elle rende raison de ces contrariétés prétendues; elle n'est + pas plus faite pour vous enseigner la métaphysique que + l'astronomie. V. + +(91) Sera-ce celle qu'enseignoient les philosophes? + + Les philosophes n'ont point enseigné de religion: ce n'est pas + leur philosophie qu'il s'agit de combattre. Jamais philosophe ne + s'est dit inspiré de Dieu; car dès lors il eût cessé d'être + philosophe, et il eût fait le prophète. Il ne s'agit pas de + savoir si Jésus-Christ doit l'emporter sur Aristote; il s'agit de + prouver que la religion de Jésus-Christ est la véritable, et que + celles de Mahomet, de Zoroastre, de Confucius, d'Hermès, et + toutes les autres, sont fausses. Il n'est pas vrai que les + philosophes nous aient proposé, pour tout bien, un bien qui est + en nous. Lisez Platon, Marc-Aurèle, Épictète; ils veulent qu'on + aspire à mériter d'être rejoint à la Divinité dont nous sommes + émanés. V. + +(92) J'ai créé l'homme saint, innocent, parfait...... mais il n'a pu +soutenir tant de gloire sans tomber dans la présomption. + + Ce furent les premiers bracmanes qui inventèrent le roman + théologique de la chute de l'homme, ou plutôt des anges: et cette + cosmogonie, aussi ingénieuse que fabuleuse, a été la source de + toutes les fables sacrées qui ont inondé la terre. Les sauvages + de l'occident, policés si tard, et après tant de révolutions et + après tant de barbaries, n'ont pu en être instruits que dans nos + derniers temps. Mais il faut remarquer que vingt nations de + l'orient ont copié les anciens bracmanes, avant qu'une de ces + mauvaises copies, j'ose dire la plus mauvaise de toutes, soit + parvenue jusqu'à nous. V. + +(93) Si l'homme n'avoit jamais été corrompu, il jouiroit de la vérité +et de la félicité avec assurance. Et si l'homme n'avoit jamais été +que corrompu, il n'auroit aucune idée ni de la vérité, ni de la +béatitude. + + Il est sûr, par la foi et par notre révélation, si au-dessus des + lumières des hommes, que nous sommes tombés; mais rien n'est + moins manifeste par la raison. Car je voudrais bien savoir si + Dieu ne pouvoit pas, sans déroger à sa justice, créer l'homme tel + qu'il est aujourd'hui; et ne l'a-t-il pas même créé pour devenir + ce qu'il est? L'état présent de l'homme n'est-il pas un bienfait + du Créateur? Qui vous a dit que Dieu vous en devoit davantage? + Qui vous a dit que votre être exigeoit plus de connoissances et + plus de bonheur? Qui vous a dit qu'il en comporte davantage? Vous + vous étonnez que Dieu ait fait l'homme si borné, si ignorant, si + peu heureux; que ne vous étonnez-vous qu'il ne l'ait pas fait + plus borné, plus ignorant, plus malheureux? Vous vous plaignez + d'une vie courte et si infortunée; remerciez Dieu de ce qu'elle + n'est pas plus courte et plus malheureuse. Quoi donc! selon vous, + pour raisonner conséquemment, il faudroit que tous les hommes + accusassent la Providence, hors les métaphysiciens qui raisonnent + sur le péché originel. V. + +(94) Cette duplicité de l'homme est si visible, qu'il y en a qui ont +pensé que nous avions deux âmes. + + Cette pensée est prise entièrement de Montaigne, ainsi que + beaucoup d'autres. Elle se trouve au chapitre de l'inconstance de + nos actions. Mais Montaigne s'explique en homme qui doute. Nos + diverses volontés ne sont point des contradictions de la nature, + et l'homme n'est point un sujet simple; il est composé d'un + nombre innombrable d'organes. Si un seul de ces organes est un + peu altéré, il est nécessaire qu'il change toutes les impressions + du cerveau, et que l'animal ait de nouvelles pensées et de + nouvelles volontés. Il est très-vrai que nous sommes, tantôt + abattus de tristesse, tantôt enflés de présomption; et cela doit + être, quand nous nous trouvons dans des situations opposées. Un + animal, que son maître caresse et nourrit, et un autre qu'on + égorge lentement et avec adresse, pour en faire une dissection, + éprouvent des sentiments bien contraires. Ainsi faisons-nous; et + les différences qui sont en nous sont si peu contradictoires, + qu'il seroit contradictoire qu'elles n'existassent pas. Les fous + qui ont dit que nous avions deux âmes pouvoient, par la même + raison, nous en donner trente et quarante. Car un homme, dans une + grande passion, a souvent trente ou quarante idées différentes de + la même chose, et doit nécessairement les avoir, selon que cet + objet lui paroît sous différentes faces. Cette prétendue + duplicité de l'homme est une idée aussi absurde que métaphysique; + j'aimerois autant dire que le chien qui mord et qui caresse est + double; que la poule, qui a tant soin de ses petits, et qui + ensuite les abandonne jusqu'à les méconnoître, est double; que la + glace, qui représente des objets différents, est double; que + l'arbre, qui est tantôt chargé, tantôt dépouillé de feuilles, est + double. J'avoue que l'homme est inconcevable en un sens; mais + tout le reste de la nature l'est aussi: et il n'y a pas plus de + contradictions apparentes dans l'homme que dans tout le reste. V. + +(95) Je vois des multitudes de religions..... mais elles n'ont ni +morale qui me puisse plaire, ni preuves capables de m'arrêter. + + La morale est partout la même, chez l'empereur Marc-Aurèle, chez + l'empereur Julien, chez l'esclave Épictète, que vous-même admirez + dans Saint-Louis et dans Bondebar son vainqueur, chez l'empereur + de la Chine Kien-Long, et chez le roi de Maroc. V. + +(96) Ils (les Juifs) soutiennent qu'il viendra un libérateur pour +tous; qu'ils sont au monde pour l'annoncer. + + Peut-on s'aveugler à ce point, et être assez fanatique pour ne + faire servir son esprit qu'à vouloir aveugler le reste des + hommes! Grand Dieu! un reste d'Arabes voleurs, sanguinaires, + superstitieux et usuriers, seroit le dépositaire de tes secrets! + Cette horde barbare seroit plus ancienne que les sages Chinois, + que les bracmanes qui ont enseigné la terre, que les Égyptiens + qui l'ont étonnée par leurs immortels monuments! Cette chétive + nation seroit digne de nos regards pour avoir conservé quelques + fables ridicules et atroces, quelques contes absurdes infiniment + au-dessous des fables indiennes et persanes! Et c'est cette horde + d'usuriers fanatiques qui vous en impose, ô Pascal! et vous + donnez la torture à votre esprit, vous falsifiez l'histoire, et + vous faites dire à ce misérable peuple tout le contraire de ce + que ses livres ont dit! vous lui imputez tout le contraire de ce + qu'il a fait! et cela pour plaire à quelques jansénistes qui ont + subjugué votre imagination ardente et perverti votre raison + supérieure. V. + +(97) Ce peuple (les Juifs), quoique si étrangement abondant, est +sorti d'un seul homme. + + Il n'est point étrangement abondant. On a calculé qu'il n'existe + pas aujourd'hui six cent mille individus juifs. V. + +(98) Ce peuple est le plus ancien qui soit dans la connoissance des +hommes. + + Certes, ils ne sont pas antérieurs aux Égyptiens, aux Chaldéens, + aux Perses, leurs maîtres; aux Indiens, inventeurs de la + théologie. On peut faire comme on veut sa généalogie. Ces vanités + impertinentes sont aussi méprisables que communes: mais un peuple + ose-t-il se dire plus ancien que des peuples qui ont eu des + villes et des temples plus de vingt siècles avant lui? + +(99) La loi (des Juifs) est tout ensemble la plus ancienne loi du +monde, etc. + + Il est très-faux que la loi des Juifs soit la plus ancienne, + puisque avant Moïse, leur législateur, ils demeuroient en Égypte, + le pays de la terre le plus renommé par ses sages lois, selon + lesquelles les rois étoient jugés après la mort. Il est très-faux + que le nom de _loi_ n'ait été connu qu'après Homère; il parle des + lois de Minos dans _l'Odyssée_. Le mot de loi est dans Hésiode; + et quand le nom de loi ne se trouveroit ni dans Hésiode, ni dans + Homère, cela ne prouveroit rien. Il y avoit d'anciens royaumes, + des rois et des juges: donc il y avoit des lois. Celles des + Chinois sont bien antérieures à Moïse. + + Il est encore très-faux que les Grecs et les Romains aient pris + des lois des Juifs. Ce ne peut être dans les commencements de + leurs républiques; car alors ils ne pouvoient connoître les + Juifs. Ce ne peut être dans le temps de leur grandeur; car alors + ils avoient pour ces barbares un mépris connu de toute la terre. + Voyez comme Cicéron les traite, en parlant de la prise de + Jérusalem par Pompée. Philon avoue qu'avant la traduction imputée + aux Septante, aucune nation n'a connu leurs livres. V. + +(100) C'est une sincérité qui n'a point d'exemple dans le monde, ni +sa racine dans la nature. + + Cette sincérité a partout des exemples, et n'a sa racine que dans + la nature. L'orgueil de chaque Juif est intéressé à croire que ce + n'est point sa détestable politique, son ignorance des arts, sa + grossièreté, qui l'ont perdu; mais que c'est la colère de Dieu + qui le punit: il pense, avec satisfaction, qu'il a fallu des + miracles pour l'abattre, et que sa nation est toujours la + bien-aimée du Dieu qui la châtie. Qu'un prédicateur monte en + chaire, et dise aux François: «Vous êtes des misérables qui + n'avez ni coeur, ni conduite; vous avez été battus à Hochstet et + à Ramillies, parce que vous n'avez pas su vous défendre», il se + fera lapider. Mais s'il dit: «Vous êtes des catholiques chéris de + Dieu; vos péchés infâmes avoient irrité l'Éternel, qui vous livra + aux hérétiques à Hochstet et à Ramillies; et quand vous êtes + revenus au Seigneur, alors il a béni votre courage à Denain», ces + paroles le feront aimer de l'auditoire. V. + +(101) La création du monde commençant à s'éloigner, Dieu a pourvu +d'un historien contemporain. + + Contemporain: ah! V. + +(102) Si Moïse eût débité des fables, il n'y eût point eu de Juif qui +n'en eût pu reconnoître l'imposture. + + Oui, s'il avoit écrit en effet ces fables dans un désert, pour + deux ou trois millions d'hommes qui eussent eu des bibliothèques. + Mais si quelques lévites avoient écrit ces fables plusieurs + siècles après Moïse, comme cela est vraisemblable et vrai!.... + + De plus, y a-t-il une nation chez laquelle on n'ait pas débité + ces fables? V. + +(103) Au temps où il écrivoit ces choses, la mémoire en devoit encore +être toute récente dans l'esprit de tous les Juifs. + + Les Égyptiens, Syriens, Chaldéens, Indiens, n'ont-ils pas donné + des siècles de vie à leurs héros, avant que la petite horde + juive, leur imitatrice, existât sur la terre? V. + +(104) Ce n'est pas de cette sorte que l'Écriture, qui connoît mieux +que nous les choses qui sont de Dieu, en parle. + + Et qu'est-ce donc que le _Coeli enarrant gloriam Dei_? V. + +(105) Lorsque j'ai considéré d'où vient qu'on ajoute tant de foi à +tant d'imposteurs, etc., _et tout le reste de ce long paragraphe_. + + La solution de ce problème est bien aisée. On vit des effets + physiques extraordinaires; des fripons les firent passer pour des + miracles. On vit des maladies augmenter dans la pleine lune; et + des sots crurent que la fièvre étoit plus forte, parce que la + lune étoit pleine. Un malade, qui devoit guérir, se trouva mieux + le lendemain qu'il eut mangé des écrevisses; et on conclut que + les écrevisses purifioient le sang, parce qu'elles sont rouges + étant cuites. + + Il me semble que la nature humaine n'a pas besoin du vrai pour + tomber dans le faux. On a imputé mille fausses influences à la + lune, avant qu'on imaginât le moindre rapport véritable avec le + flux de la mer. Le premier homme qui a été malade a cru sans + peine le premier charlatan; personne n'a vu de loups garoux ni de + sorciers, et beaucoup y ont cru; personne n'a vu de transmutation + de métaux, et plusieurs ont été ruinés par la créance de la + pierre philosophale; les Romains, les Grecs, les païens, ne + croyoient-ils donc aux miracles dont ils étoient inondés que + parce qu'ils en avoient vu de véritables? V. + +(106) Commencez par plaindre les incrédules; ils sont assez +malheureux. Il ne les faudroit injurier qu'en cas que cela servît; +mais cela leur nuit. + + Et vous les avez injuriés sans cesse. Vous les avez traités comme + des jésuites! Et en leur disant tant d'injures, vous convenez que + les vrais chrétiens ne peuvent rendre raison de leur religion; + que, s'ils la prouvoient, ils ne tiendroient point parole; que + leur religion est une sottise; que, si elle est vraie, c'est + parce qu'elle est une sottise. O profondeur d'absurdités! V. + +(107) A ceux qui ont de la répugnance pour la religion, il faut +commencer par leur montrer qu'elle n'est pas contraire à la raison. + + Ne voyez-vous pas, ô Pascal! que vous êtes un homme de parti qui + cherchez à faire des recrues? V. + +(108) De se tromper en croyant vraie la religion chrétienne, il n'y a +pas grand'chose à perdre: mais quel malheur de se tromper en la +croyant fausse! + + Le flamen de Jupiter, les prêtres de Cybèle, ceux d'Isis, en + disoient autant. Le muphti, le grand-lama, en disent autant. Il + faut donc examiner les pièces du procès. V. + +(109) Jamais on ne fait le mal si pleinement et si gaîment que quand +on le fait par un faux principe de conscience. + + Les crimes, regardés comme tels, font beaucoup moins de mal à + l'humanité que cette foule d'actions criminelles qu'on commet + sans remords, parce que l'habitude, ou une fausse conscience, + nous les fait regarder comme indifférentes, ou même comme + vertueuses. + + 1º. Combien, depuis Constantin, n'y a-t-il pas eu de princes qui + ont cru servir la Divinité en tourmentant, de supplices cruels, + ceux de leurs sujets qui l'adoroient sous une forme différente! + + Combien n'ont-ils pas cru être obligés de proscrire ceux qui + osoient dire leur avis sur ces grands objets, qui intéressent + tous les hommes, et dont chaque homme semble avoir le droit de + décider pour lui-même! + + Combien de législateurs ont privé des droits de citoyen quiconque + n'étoit pas d'accord avec eux sur quelques points de leur + croyance, et forcé des pères de choisir entre le parjure, et + l'inquiétude cruelle de ne laisser à leurs enfants qu'une + existence précaire! Et ces lois subsistent! Et les souverains + ignorent que chaque mal qu'elles font est un crime pour le prince + qui les ordonne, qui en permet l'exécution, ou qui tarde de les + détruire! + + 2º. En ordonnant la guerre, qui n'est pas nécessaire pour la + sûreté de son peuple, un prince se rend responsable de tous les + maux qu'elle entraîne, et il est coupable d'autant de meurtres + que la guerre fait de victimes. Combien cependant de guerres + inutiles sont regardées comme justes, et entreprises sans + remords, sur de frivoles motifs d'intérêt politique ou de dignité + nationale! + + 3º. C'est un usage reçu en Europe, qu'un gentilhomme vende, à + une querelle étrangère, le sang qui appartient à sa patrie; qu'il + s'engage à assassiner, en bataille rangée, qui il plaira au + prince qui le soudoie; et ce métier est regardé comme honorable. + + 4º. Tout juge qui décerne une peine de mort, sans y être + condamné par une loi expresse, est un assassin. Ni une loi vague, + qui permettroit de prononcer même la mort, suivant l'échéance des + cas, ni ce qu'on appelle la jurisprudence des arrêts, ne peuvent + le justifier: car la permission de tuer un homme n'en donne pas + le droit: et c'est mal se justifier d'un meurtre, que de dire + qu'on est dans l'habitude d'en commettre. + + Tout juge qui décerne une peine capitale pour une action qui ne + blesse aucune des lois de la nature; pour une action ou + indifférente, ou blâmable, mais qui n'est un crime qu'aux yeux + des préjugés; pour une action imaginaire enfin, se rend coupable + de meurtre. La loi l'oblige, dit-il, de prononcer ainsi: mais la + loi ne l'oblige pas d'être juge, et la nature lui défend d'être + absurde et barbare. Il vaut mieux renoncer à la charge de + président à mortier qu'à la qualité d'homme. + + Nous oserons demander si les juges d'Anne du Bourg, de Dolet, de + Morin, de Petit d'Herbé, des bergers de Brie, de Moriceau, de La + Chaux, de Lalli, de La Barre, etc., ont été fidèles à ces règles, + dictées par la nature et la raison, qui sont plus anciennes et + plus sacrées que les registres _olim_. + + 5º. Arracher des hommes de leur pays par la trahison et par la + violence, pour les exposer en vente dans des marchés publics, + comme des bêtes de somme; s'accoutumer à ne mettre aucune + différence entre eux et les animaux; les contraindre au travail, + à force de coups; les nourrir non pour qu'ils vivent, mais pour + qu'ils rapportent; les abandonner dans la vieillesse ou dans la + maladie, lorsque l'on n'espère plus de regagner par leur travail + ce qu'il en coûteroit pour les soigner; ne leur permettre d'être + pères que pour donner le jour à des enfants destinés aux mêmes + misères, devenus comme eux la propriété de leur maître, qui peut + les leur arracher et les vendre; que pour voir leurs femmes et + leurs filles exposées à toutes les insultes de ces hommes sans + humanité comme sans pudeur! Voilà comme nous traitons d'autres + hommes; ce seroit une horrible barbarie si ces hommes étoient + blancs; mais ils sont noirs, et cela change toutes nos idées. Le + trafiquant en Amérique oublie que les nègres sont des hommes; il + n'a avec eux aucune relation morale; ils ne sont pour lui qu'un + objet de profit: s'il les plaint, s'il évite de leur faire + souffrir des maux inutiles, son insolente pitié est celle que + nous avons pour les animaux qui nous servent: et tel est l'excès + de son mépris stupide pour cette malheureuse espèce, que, revenu + en Europe, il s'indigne de les voir vêtus comme des hommes, et + placés à côté de lui. Mais je n'ai pas tout dit: en vain les + lois, en consacrant cet usage qu'aucune loi positive ne peut + rendre légitime, parce qu'il viole les droits de la nature; en + vain les lois ont-elles voulu mettre une borne à la cruauté des + maîtres; leur ingénieuse barbarie élude toutes les lois. Le + colon, renfermé dans sa plantation; seul avec quelques + satellites, au milieu de ses noirs, est sûr de n'avoir que des + témoins dont la loi rejette le témoignage. Là, juge à la fois et + partie, il prodigue en sûreté les tortures et les supplices; le + noir qu'il croit coupable est déchiré, tenaillé, jeté vivant dans + des fours ardents, aux yeux de ses tristes compagnons, qui, + tremblant d'être traités comme complices, n'osent même montrer + une stérile pitié. + + La jeune Américaine assiste à ces supplices; elle y préside + quelquefois; on veut l'accoutumer de bonne heure à entendre sans + frémir les hurlements des malheureux; on semble craindre qu'un + jour sa pitié ne tente de désarmer le coeur de son époux. + + Ces crimes sont publics, la loi les tolère, l'opinion ne les + flétrit pas. On ose même en faire l'apologie; sans cela, dit-on, + nous ne pourrions avoir de sucre. Eh bien, si on ne peut en avoir + qu'à force de crimes, il faut savoir se passer de sucre, il faut + renoncer à une denrée souillée du sang de nos frères. Mais qui a + dit qu'on ne pouvoit en avoir qu'à ce prix? Quelles tentatives + a-t-on faites pour s'en procurer autrement? Quoi! c'est sur la + foi d'un préjugé qu'on ne daigne pas même examiner, que la loi a + autorisé cette horrible violation des droits de la nature, et + qu'on exerce ou qu'on tolère tranquillement ces barbaries. A + peine quelques philosophes ont-ils osé élever, de loin en loin, + en faveur de l'humanité, des cris que les gens en place n'ont + point entendus, et qu'un monde frivole a bientôt oubliés. + + Pourquoi ne pas faire cultiver nos colonies par des blancs? La + terre se plaît à être cultivée par des mains libres; et combien + de malheureux en Europe qui fatiguent en vain un sol stérile et + épuisé, iroient chercher en Amérique une terre féconde et + nouvelle! Alors, à ce petit nombre de colons corrompus et + barbares, qui ne vivent dans nos colonies que pour avoir de l'or, + parce qu'en Europe la considération s'achète avec de l'or, nous + verrions succéder un peuple nombreux de citoyens laborieux et + honnêtes, qui, regardant les colonies comme leur patrie, + sauroient combattre pour les défendre. + + Pourquoi ne pas remplir nos îles de ces galériens inutiles, des + déserteurs, des voleurs domestiques, des faux-sauniers, qui ont + vendu au peuple, à bas prix, une denrée nécessaire, des filles + qui ont mieux aimé risquer leur vie que d'avouer leur honte; de + tant d'autres condamnés à la mort par des lois que l'excès de + leur sévérité rend inutiles? Ces hommes à qui on distribueroit + des terres, devenus cultivateurs et propriétaires, perdroient, + avec les motifs du crime, la tentation de le commettre. Est-ce + qu'en rendant aux nègres les droits de l'homme, ils ne pourroient + pas cultiver, comme ouvriers ou comme fermiers, les mêmes terres + qu'ils cultivent comme esclaves? Ils peupleroient alors, et l'on + ne seroit pas obligé, chaque année, d'aller chercher en Afrique + de nouvelles victimes. + + Et qu'on ne dise pas qu'en supprimant l'esclavage, le + gouvernement violeroit la propriété des colons. Comment l'usage, + ou même une loi positive, pourroit-elle jamais donner à un homme + un véritable droit de propriété sur le travail, sur la liberté, + sur l'être entier d'un autre homme innocent, et qui n'y a point + consenti? En déclarant les nègres libres, on n'ôteroit pas au + colon sa propriété; on l'empêcheroit de faire un crime, et + l'argent qu'on a payé pour un crime n'a jamais donné le droit de + le commettre. + + On dit que les nègres sont paresseux: veut-on qu'ils trouvent du + plaisir à travailler pour leurs tyrans? Ils sont bas, fourbes, + traîtres, sans moeurs: eh bien, ils ont tous les vices des + esclaves, et c'est la servitude qui les leur a donnés. Rendez-les + libres: et plus près que vous de la nature, ils vaudront beaucoup + mieux que vous. + + Ne pourroit-on pas, si on n'osoit être juste tout-à-fait, changer + l'esclavage personnel des nègres en un esclavage de la glèbe, tel + que celui sous lequel gémissent encore les habitants d'une partie + de l'Europe? L'exécution de ce projet seroit plus aisée. Le sort + des nègres deviendroit plus supportable; et cet ordre politique + une fois bien établi, seroit aisément remplacé par une liberté + entière; il y auroit servi de degré, il adouciroit ce passage de + la servitude à la liberté, qui, sans cela, seroit peut-être trop + brusque. + + Sait-on si la Sardaigne, et surtout la Sicile, ne sont pas + propres à la culture des cannes à sucre, et ne suffiroient point + pour l'approvisionnement de l'Europe? + + Et si, au lieu d'apprendre aux nègres d'Afrique à vendre leurs + frères, nous leur avions appris à cultiver leur sol; si, au lieu + de leur apporter nos liqueurs fortes, nos maladies et nos vices, + nous leur avions porté nos lumières, nos arts et notre industrie, + croit-on que l'Afrique n'eût pas remplacé nos colonies! + Compteroit-on pour rien l'avantage d'arracher à la barbarie et à + la misère une des quatre parties du monde? Et quand même il n'y + auroit pas à gagner pour tous les peuples dans un tel changement, + les nations ne devroient-elles pas se lasser de suivre, dans leur + conduite, une morale dont le particulier le plus vil rougiroit + d'adopter les principes? + + 6º. Personne n'a jamais douté que ce ne soit un délit grave de + ravager un champ cultivé. Au dommage fait au propriétaire se + joint la perte réelle d'une denrée nécessaire à la subsistance + des hommes. Cependant il y a des pays où les seigneurs ont le + droit de faire manger par des bêtes fauves le blé que le paysan a + semé; où celui qui tueroit l'animal qui dévaste son champ seroit + envoyé aux galères, seroit puni de mort; car on a vu des princes + faire moins de cas de la vie d'un homme que du plaisir d'avoir un + cerf de plus à faire déchirer par leurs chiens. Dans ces mêmes + pays, il y a plus d'hommes employés à veiller à la sûreté du + gibier qu'à celle des hommes; souvent il arrive que, pour + défendre des lièvres, les gardes tirent sur les paysans; et comme + tous les juges sont seigneurs de fiefs, il n'y a point d'exemple + qu'aucun de ces meurtres ait été puni. Là, des provinces entières + y sont réservées aux plaisirs du souverain. Les propriétaires de + ces cantons y sont privés du droit de défendre leur champ par un + enclos, ou de l'employer d'une manière pour laquelle cette + clôture seroit nécessaire. Il faut que le cultivateur laisse + l'herbe qu'il a semée pourrir sur terre jusqu'à ce qu'un + garde-chasse ait déclaré que les oeufs de perdrix n'ont plus rien + à craindre, et qu'il lui est permis de faucher son herbe. Il y a + long-temps que ces lois subsistent; il est évident qu'elles sont + un attentat contre la propriété, une insulte aux malheureux, qui + meurent de faim au milieu d'une campagne que les sangliers et les + cerfs ont ravagée. Cependant aucun confesseur du roi ne s'est + encore avisé de faire naître à son pénitent le moindre scrupule + sur cet objet. + + 7º. Les impôts sont une portion du revenu de chaque citoyen, + destinée à l'utilité publique. Dans toute administration bien + réglée, le nécessaire physique de chaque homme doit être exempt + de tout impôt; mais, au contraire le crédit des riches a fait + retomber ce fardeau sur les pauvres, dans presque tous les pays + où le peuple n'a point de représentant. Ainsi toute portion de + l'impôt qui n'est point employée pour le public doit être + regardée comme un véritable vol, et comme un vol fait aux + pauvres. Ainsi, pour qu'un homme puisse croire avoir droit à + cette portion, il faut qu'il puisse se rendre ce témoignage, + qu'il fait à l'état un bien au moins équivalent à la somme qu'il + reçoit pour salaire, ou plutôt au mal que cette partie de l'impôt + fait souffrir au peuple sur qui elle se lève. Cela même ne suffit + pas; car l'homme riche doit compte à la nation de l'emploi de son + temps et de ses forces; ce n'est même qu'à ce prix qu'il peut lui + être permis de jouir d'un superflu sans travail, tandis que + d'autres hommes manquent souvent du nécessaire malgré un travail + opiniâtre. Il faut donc, pour avoir droit à une part sur le + trésor public, que cette part soit employée, par celui qui la + reçoit, d'une manière utile à la nation. Si ce principe d'équité + naturelle n'avoit pas été étouffé par l'habitude, si l'opinion + flétrissoit celui qui s'en écarte, alors les impôts cesseroient + d'être un fardeau pénible, le peuple respireroit, le prix de son + travail lui appartiendroit tout entier; et l'on ne verroit plus + les premiers hommes de chaque pays se dévouer uniquement au + métier de corrompre les rois pour s'enrichir de la subsistance du + peuple. + + 8º. Le souverain n'a pas le droit de rien détourner du trésor + public, pour satisfaire ou ses fantaisies, ou son orgueil; ce + trésor n'est pas à lui, il est au peuple. Une partie du superflu + du riche peut sans doute être employée à consoler le chef d'une + nation des peines du gouvernement; mais cet emploi du tribut + devient criminel, du moment où une partie de l'impôt se lève sur + le peuple. Les courtisans parlent sans cesse des dépenses + nécessaires à la majesté du trône. J'ignore toutefois si la vue + d'un prince uniquement occupé du bonheur de ses peuples, menant + une vie simple et frugale, sans gardes, sans appareil, sans + courtisans, que quelques sages livrés aux mêmes soins que lui; + j'ignore si un tel prince n'offriroit point un spectacle plus + attendrissant, plus imposant même que celui de la cour la plus + brillante, et par conséquent la plus ruineuse pour la nation qui + la paye; mais du moins faut-il avouer qu'il est plus nécessaire à + un peuple d'avoir du pain que d'éblouir les étrangers par la + triste représentation d'une cour somptueuse. Cette morale devroit + être celle de tous les rois. Presque aucun cependant ne l'a + connue; et ceux qui ont paru s'en souvenir quelquefois dans leurs + discours, l'ont oubliée dans leur conduite. + + 9º. L'usage d'ouvrir les lettres des citoyens, de leur arracher + les secrets qu'ils n'ont pas confiés, ne peut être regardé que + comme une violation ouverte de la foi publique. Il est clair + encore que cette infamie n'a aucune autre utilité que de fournir + un aliment à la curiosité du prince, ou aux petites passions des + ministres, et de donner au chef des espions les moyens de nuire à + qui il veut auprès du gouvernement. Aucun secret important ne + peut se connoître par cette voie, parce que cet espionnage est + public, et que, si l'on confie encore quelquefois à la poste des + réflexions ou des épigrammes, on n'y livre ni ses projets, ni ses + complots. Les espions répandus dans les maisons particulières + sont un autre ressort de la police moderne, aussi infâme et aussi + inutile. On raconte qu'un ministre de Charles Ier d'Angleterre, + Falkland, dédaigna de recourir à aucun de ces vils moyens, que + jamais il n'intercepta une lettre, que jamais il n'employa un + espion: mais, malheureusement pour l'espèce humaine, cet exemple + est unique jusqu'ici, et l'usage contraire, proscrit par la + raison, par l'équité, par l'honneur, subsiste presque partout; on + l'exerce sans remords, et même sans honte. L'opinion flétrit, à + la vérité, les espions subalternes; mais elle s'arrête là, et + elle ne dévoue pas à l'opprobre ceux qui les emploient, et qui, + calomniant la nation auprès du prince, osent lui faire accroire + que ces infâmes abus du pouvoir sont des précautions nécessaires. + + J'ai choisi pour exemples des actions qui peuvent influer sur la + prospérité publique: et je ne les ai choisies que dans nos + moeurs. J'aurais pu étendre cette liste; et si j'avois parcouru + l'histoire de toutes les nations, si j'avois voulu m'arrêter sur + les actions particulières, cette liste auroit été immense. + + Cela prouve, selon moi, que, pour donner aux hommes une morale + bien sûre et bien utile, il faut leur inspirer une horreur pour + ainsi dire machinale de tout ce qui nuit à leurs semblables; + former leur âme de manière que le plaisir de faire du bien soit + le premier de tous leurs plaisirs; que le sentiment d'avoir fait + leur devoir soit un dédommagement suffisant de tout ce qu'il leur + en a pu coûter pour le remplir. Il faut allumer, dans ceux que + l'enthousiasme des passions peut égarer, un enthousiasme pour la + vertu, capable de les défendre. Alors qu'on laisse à leur raison + le soin de juger de ce qui est juste et de ce qui est injuste, et + que leur conscience ne se repose pas sur un certain nombre de + maximes de morale, adoptées dans le pays où ils naissent; ou sur + un code dont une classe d'hommes, jalouse de régner sur les + esprits, se soit réservé l'interprétation. C. + + On voit bien, dans cette terrible note, que le _louant_ est plus + véritablement philosophe que le _loué_: cet éditeur écrit comme + le secrétaire de Marc-Aurèle, et Pascal comme le secrétaire de + Port-Royal. L'un semble aimer la rectitude et l'honnêteté pour + elles-mêmes, l'autre par esprit de parti. L'un est homme, et veut + rendre la nature humaine honorable; l'autre est chrétien, parce + qu'il est janséniste. Tous deux ont de l'enthousiasme et + embouchent la trompette; l'auteur des notes pour agrandir notre + espèce, et Pascal pour l'anéantir Pascal a peur, et il se sert de + toute la force de son esprit pour inspirer sa peur. L'autre + s'abandonne à son courage, et le communique. Que puis-je + conclure? Que Pascal se portoit mal, et que l'autre se porte + bien. + + Bonne ou mauvaise santé + Fait notre philosophie. V. + +(110) Je crois volontiers les histoires dont les témoins se font +égorger. + + La difficulté n'est pas seulement de savoir si on croira des + témoins qui meurent pour soutenir leur déposition, comme ont fait + tant de fanatiques; mais encore si ces témoins sont effectivement + morts pour cela, si on a conservé leurs dépositions, s'ils ont + habité les pays où on dit qu'ils sont morts; pourquoi Josèphe, né + dans le temps de la mort du Christ, Josèphe, ennemi d'Hérode, + Josèphe, peu attaché au judaïsme, n'a-t-il pas dit un mot de tout + cela? Voilà ce que Pascal eût débrouillé avec succès. V. + +(111) Nous naissons injustes; car chacun tend à soi: cela est contre +tout ordre. + + Cela est selon tout ordre; il est aussi impossible qu'une société + puisse se former et subsister sans amour-propre, qu'il seroit + impossible de faire des enfants sans concupiscence, de songer à + se nourrir sans appétit. C'est l'amour de nous-mêmes qui assiste + l'amour des autres; c'est par nos besoins mutuels que nous sommes + utiles au genre humain: c'est le fondement de tout commerce; + c'est l'éternel lien des hommes; sans lui, il n'y auroit pas eu + un art inventé, ni une société de dix personnes formée. C'est cet + amour-propre que chaque animal a reçu de la nature, qui nous + avertit de respecter celui des autres. La loi dirige cet + amour-propre, et la religion le perfectionne. Il est bien vrai + que Dieu auroit pu faire des créatures uniquement attentives au + bien d'autrui. Dans ce cas, les marchands auroient été aux Indes + par charité, le maçon eût scié de la pierre pour faire plaisir à + son prochain, etc. Mais Dieu a établi les choses autrement: + n'accusons point l'instinct qu'il nous donne, et faisons-en + l'usage qu'il commande. V. + +(112) _Paragraphe LXXVII._ + + On voit ici l'homme de parti un peu emporté. Si quelque chose + peut justifier Louis XIV d'avoir persécuté les jansénistes, c'est + assurément ce paragraphe. V. + +(113) Si mes Lettres sont condamnées à Rome, ce que j'y condamne est +condamné dans le ciel. + + Hélas! le ciel, composé d'étoiles et de planètes, dont notre + globe est une partie imperceptible, ne s'est jamais mêlé des + querelles d'Arnauld avec la Sorbonne, et de Jansénius avec + Molina. V. + +(114) S'il ne falloit rien faire que pour le certain, etc. + + Vous avez épuisé votre esprit en arguments pour nous prouver que + votre religion est certaine, et maintenant vous nous assurez + qu'elle n'est pas certaine; et après vous être si étrangement + contredit, vous revenez sur vos pas; vous dites qu'on ne peut + avancer «qu'il soit possible que la religion chrétienne soit + fausse.» Cependant c'est vous-même qui venez de nous dire qu'il + est possible qu'elle soit fausse, puisque vous avez déclaré + qu'elle est incertaine. V. + +(115) Les inventions des hommes, etc. + + Je voudrois qu'on examinât quel siècle a été le plus fécond en + crimes, et par conséquent en malheurs. L'auteur de la félicité + publique a eu cet objet en vue, et a dit des choses bien vraies + et bien utiles. V. + +(116) Il faut avoir une pensée de derrière, etc. + + Sur un autre papier, Pascal avoit écrit: J'aurai aussi mes + pensées de derrière la tête. C. + + L'auteur de l'Éloge est bien discret, bien retenu, de garder le + silence sur ces pensées de derrière. Pascal et Arnauld + l'auroient-ils gardé, s'ils avoient trouvé cette maxime dans les + papiers d'un jésuite? V. + +1: Dans une note à ce sujet, j'ai déjà essayé d'interpréter +l'intention de Pascal. J'ajouterai ici que peut-être il n'a voulu +qu'imiter le langage des auteurs sacrés, qui, sans prétendre rien +décider sur ce point, parlent suivant l'opinion commune des hommes, +pour être également entendus de tous. (_Note de l'Éditeur._) + +2: Il est vrai que dans les mouvements subits des grandes passions, +on sent vers la poitrine des convulsions, des défaillances, des +agonies, qui ont quelquefois causé la mort; et c'est ce qui fait que +presque toute l'antiquité imagina une âme dans la poitrine. Les +médecins placèrent les passions dans le foie. Les romanciers ont mis +l'amour dans le coeur. V. + +3: C'est apparemment dans le paragraphe où M. de V.... s'étonne, avec +juste raison, qu'un homme tel que Pascal ait pu dire: «Nous sommes +incapables de connoître si Dieu est». Ce ne peut être qu'une +inadvertance dans ce grand homme[a]. + +a: Ce n'est point une inadvertance. Pascal, comme nous l'avons dit, +n'écrivoit ses pensées que pour lui. Si Voltaire et Condorcet avoient +saisi l'idée du dialogue contenu dans cet article III de la seconde +partie, ils n'auroient pas pris le change sur les propositions que +l'auteur y met en avant. (_Note de l'Éditeur._) + +4: Dans un exemplaire de l'édition de Condorcet, je trouve, au lieu +de ce _non_, le mot _modeste_ écrit de la main de d'Alembert. +J'indique cette correction qui me semble heureuse. R. + +5: Le plus beau seroit de ne songer ni à les montrer, ni à les +cacher. C. + +6: L'observation de Voltaire s'appliquoit, avec raison, au passage +tel qu'on le lit dans l'édition de Condorcet, où il est tronqué; mais +elle devient inutile pour la mienne, où ce paragraphe est rectifié, +et conforme au manuscrit de Pascal. (_Note de l'Éditeur._) + +7: Platon n'a point eu ces idées, monsieur, c'est vous qui les avez. +Platon fit de nous des androgynes à deux corps, donna des ailes à nos +âmes, et les leur ôta. Platon rêva sublimement, comme je ne sais +quels autres écrivains ont rêvé bassement. V. + +8: Il ne faut pas commencer d'un ton si impérieux. V. + +9: Elle seroit bien hardie. V. + +10: Voilà une plaisante façon d'enseigner. Suivez-moi, car je marche +dans les ténèbres. V. + +11: En employant les expressions mêmes de ces deux savants, ne +pourroit on pas dire: _Il est étrange_ que Voltaire et Condorcet se +soient mépris à ce point sur l'intention de Pascal? _Est-il possible_ +que leur méprise n'ait pas été volontaire, puisqu'un peu d'attention +leur eût fait lire l'article comme je l'ai présenté dans cette +édition. _Voyez_, au surplus, l'article même et ma note. +(_L'Éditeur._) + + +NOTE DU TRANSCRIPTEUR + +Les erreurs typographiques suivantes ont été corrigées: + + Helas a été remplacé par Hélas + Editeur par Éditeur + dès par des + nombe par nombre + Nai-je par N'ai-je + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres de Blaise Pascal, by +Blaise Pascal and François-Marie Arouet and Marie Jean, marquis de Condorcet and François de Neufchateau + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE BLAISE PASCAL *** + +***** This file should be named 29772-8.txt or 29772-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/9/7/7/29772/ + +Produced by Michael Roe and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Oeuvres de Blaise Pascal + Nouvelle Édition. Tome Second. + +Author: Blaise Pascal + François-Marie Arouet + Marie Jean, marquis de Condorcet + François de Neufchateau + +Release Date: August 23, 2009 [EBook #29772] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE BLAISE PASCAL *** + + + + +Produced by Michael Roe and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + + + + + +</pre> + +<p class="trnote"> +Extrait des +Œuvres de Blaise Pascal. Tome second. Paris: Lefèvre, 1819. +</p> +<h2> +<a name="page461"></a><span class="pagenum">[Pg 461]</span> +<a name="chapter1"></a> +NOTES +DE +VOLTAIRE ET DE CONDORCET +SUR +LES PENSÉES DE PASCAL. +<a name="page462"></a><span class="pagenum">[Pg 462]</span> +</h2> +<p> +Les notes marquées C sont celles que Condorcet a jointes +à son édition <i>in</i>-8<sup>o</sup>., et celles après lesquelles est un V sont +de Voltaire. De ces dernières, les unes ont été publiées pour +la première fois dans l'édition <i>in</i>-8<sup>o</sup>. que Voltaire fit faire à +Genève en 1778; les autres avoient été déjà employées par +Condorcet dans l'édition de 1776. +<a name="page463"></a><span class="pagenum">[Pg 463]</span> +</p> +<h2> +<a name="chapter2"></a> +NOTES +DE VOLTAIRE ET DE CONDORCET SUR LES PENSÉES +DE PASCAL. +</h2> +<p> +(1) Et je m'y sens tellement disproportionné, que je crois +pour moi la chose absolument impossible. +</p> +<blockquote> +<p> +Il l'a trouvée très-possible dans les Provinciales. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(2) Cet art que j'appelle l'art de persuader...... consiste +en trois parties essentielles. +</p> +<blockquote> +<p> +Mais ce n'est pas là l'art de persuader, c'est l'art d'argumenter. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(3) Je voudrois que la chose fût véritable, et qu'elle fût +si connue, que je n'eusse pas eu la peine de rechercher +avec tant de soin la source de tous les défauts des raisonnements. +</p> +<blockquote> +<p> +Locke, le Pascal des Anglois, n'avoit pu lire Pascal. Il vint après +ce grand homme, et ces pensées paraissent, pour la première fois, +plus d'un demi-siècle après la mort de Locke. Cependant Locke, aidé +de son seul grand sens, dit toujours: <i>Définissez les termes.</i> V. +</p> +</blockquote> +<p> +(4) Les meilleurs livres sont ceux que chaque lecteur +croit qu'il auroit pu faire. +</p> +<blockquote> +<p> +Cela n'est pas vrai dans les sciences: il n'y a personne qui croie qu'il +eût pu faire les principes mathématiques de Newton. Cela n'est pas +vrai en belles-lettres; quel est le fat qui ose croire qu'il auroit pu faire +l'Iliade et l'Énéide? V. +</p> +</blockquote> +<p> +(5) Je les voudrois nommer basses, communes, familières; +ces noms-là leur conviennent mieux; je hais les +mots d'enflure. +</p> +<blockquote> +<p> +C'est la chose que vous haïssez; car pour le mot, il vous en faut un +qui exprime ce qui vous déplaît. V. +</p> +<p> +Voici un moyen de découvrir la vérité, qui me paroît avoir échappé +à tous les philosophes. Il est tiré de la relation d'un voyage fait aux +Moluques, en 1760, par le capitaine Dryden. +</p> +<p> +»On emploie dans ces îles une singulière méthode de découvrir la +vérité; voici en quoi elle consiste: quand on veut savoir si un homme +<a name="page464"></a><span class="pagenum">[Pg 464]</span> +a commis ou n'a pas commis une certaine action, et que des gens +qui ont acheté, pour une somme assez modique, le droit de s'en +informer, n'ont pas eu l'esprit de découvrir la vérité, ils font lier +fortement les jambes de l'accusé entre des planches; ensuite on serre +entre ces planches un certain nombre de coins de bois, à force de bras +et de coups de maillet. Pendant ce temps-là les rechercheurs interrogent +tranquillement le patient, font écrire ses réponses, ses cris, +les demi-mots que les tourments lui arrachent, et ils ne le laissent +en repos qu'après être parvenus à le faire évanouir deux ou trois fois +par la force de la douleur, et que le médecin, témoin de l'opération, +a déclaré que, si on continue, le patient mourra dans les tourments. +Quelquefois il arrive que les rechercheurs n'ont pas eu besoin de +recourir à ce moyen pour se croire sûrs de la vérité, mais qu'il leur +reste un léger scrupule; alors ils ordonnent, qu'avant de punir +l'accusé, on recourra à la méthode infaillible des maillets et des +coins. A la vérité, ils remplissent de tourments horribles les derniers +moments de cet infortuné; mais ces aveux, extorqués par la torture, +rassurent leur conscience, et au sortir de là, ils en dînent bien plus +tranquillement: quand ils voient que l'accusé a pu avoir des complices, +ils ont grand soin de recourir à leur méthode favorite. Enfin, +il y des crimes pour lesquels on l'ordonne par pure routine, et où +cette clause est de style. +</p> +<p> +»Ces rechercheurs, aussi stupides que féroces, ne se sont pas encore +avisés d'avoir le moindre doute sur la bonté de leur méthode. Ils +forment une caste à part. On croit même, dans ces îles, qu'ils sont +d'une race d'hommes particulière, et que les organes de la sensibilité +manquent absolument à cette espèce. En effet, il y a des hommes fort +humains dans les mêmes îles. La première caste même est formée +de gens très-polis, très-doux et très-braves. Ceux-là passent leur vie +à danser; et portant de grand chapeaux de plumes, ils se croiroient +déshonorés, s'il dansoient avec un homme de la caste des rechercheurs; +mais ils trouvent très-bon que ces rechercheurs gardent le +privilége exclusif d'écraser, entre des planches, les jambes de toutes +les castes. +</p> +<p> +»On m'a assuré que, quelques personnes de la caste des lettrés +s'étant avisées de dire tout haut qu'il y avoit des moyens plus +humains et plus sûrs de découvrir la vérité, les rechercheurs à +maillets les ont fait taire, en les menaçant de les brûler à petit feu, +après leur avoir <i>préalablement</i> brisé les jambes; car le crime de +n'être pas du même avis que les rechercheurs est un de ceux pour +lesquels ils ne manquent jamais d'employer leur méthode. +</p> +<p> +»Des politiques profonds prétendent que, depuis ce temps-là, les +rechercheurs sont eux-mêmes convaincus de l'absurdité de leur +méthode; que, s'ils l'emploient encore de temps en temps sur des +<a name="page465"></a><span class="pagenum">[Pg 465]</span> +accusés obscurs, c'est afin de ne pas laisser rouiller cette vieille +arme, et de la tenir toujours prête pour effrayer leurs ennemis, ou +pour s'en venger. +</p> +<p> +»J'ai lu qu'il y avoit eu autrefois en Europe des usages aussi abominables; +mais ils n'y subsistent plus depuis long-temps. Pour les +conserver au milieu d'un siècle éclairé, et des mœurs douces de +l'Europe, il auroit fallu, dans les magistrats de ce pays, un mélange +d'imbécillité et de cruauté, portées toutes deux à un si haut point, +que ce seroit calomnier la nature humaine que de l'en supposer +capable.» C. +</p> +<p> +(<i>Voyage aux Moluques</i>, tome II, page 232.) +</p> +</blockquote> +<p> +(6) <i>Tout le paragraphe I de l'article IV.</i> +</p> +<blockquote> +<p> +Cette éloquente tirade ne prouve autre chose, sinon que l'homme +n'est pas Dieu. Il est à sa place comme le reste de la nature, imparfait, +parce que Dieu seul peut être parfait; ou, pour mieux dire, l'homme +est borné, et Dieu ne l'est pas. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(7) Que la terre lui paroisse comme un point, au prix +du vaste tour que décrit le soleil. +</p> +<blockquote> +<p> +La superstition avoit-elle dégradé Pascal au point de n'oser penser +que c'est la terre qui tourne, et d'en croire plutôt le jugement des +dominicains de Rome que les preuves de Copernic, de Keppler et de +Galilée<a name="ref_1_1"></a><a href="#footnote_1_1" class="fnref">[1]</a>? C. +</p> +</blockquote> +<p> +(8) C'est une sphère infinie, dont le centre est partout, +la circonférence nulle part. +</p> +<blockquote> +<p> +Cette belle expression est de Timée de Locres: Pascal étoit digne +de l'inventer; mais il faut rendre à chacun son bien. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(9) Quand l'univers l'écraseroit, l'homme seroit encore +plus noble que ce qui le tue. +</p> +<blockquote> +<p> +Que veut dire ce mot, <i>noble</i>? Il est bien vrai que ma pensée est +autre chose, par exemple, que le globe du soleil: mais est-il bien +prouvé qu'un animal, parce qu'il a quelques pensées, est plus noble +que le soleil, qui anime tout ce que nous connoissons de la nature? +Est-ce à l'homme à en décider? Il est juge et partie. On dit qu'un +<a name="page466"></a><span class="pagenum">[Pg 466]</span> +ouvrage est supérieur à un autre, quand il a coûté plus de peine à +l'ouvrier, et qu'il est d'un usage plus utile; mais en a-t-il moins coûté +au Créateur de faire le soleil que de pétrir un petit animal, haut +d'environ cinq pieds, qui raisonne bien ou mal? Qui des deux est le +plus utile au monde, ou de cet animal, ou de l'astre qui éclaire tant +de globes? Et en quoi quelques idées reçues dans un cerveau sont-elles +préférables à l'univers matériel? V. +</p> +</blockquote> +<p> +(10) Je blâme également, et ceux qui prennent le parti +de louer l'homme, et ceux qui le prennent de le blâmer, +et ceux qui le prennent de le divertir. +</p> +<blockquote> +<p> +Hélas! si vous aviez souffert le divertissement, vous auriez vécu +davantage. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(11) Les autres disent: cherchez le bonheur en vous +divertissant, et cela n'est pas vrai. +</p> +<blockquote> +<p> +En vous divertissant vous aurez du plaisir; et cela est très-vrai. +Nous avons des maladies; Dieu a mis la petite-vérole et les vapeurs +au monde. Hélas encore! hélas Pascal! on voit bien que vous êtes +malade. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(12) <i>Tout le paragraphe I.</i> +</p> +<blockquote> +<p> +On n'a point besoin de toute cette métaphysique pour expliquer les +effets que produit l'amour de la gloire. Il est impossible à quelqu'un +qui vit dans une société nombreuse et policée, de ne pas voir combien, +dans la dépendance où il est sans cesse des autres hommes, il lui est +avantageux d'être l'objet de leur enthousiasme. «Mais on s'occupe +plus de ce que la postérité dira de nous, que de ce qu'en disent nos +contemporains. Mais on sacrifie sa vie entière à une gloire dont on +ne jouira jamais, mais on court à une mort certaine.» Tel est l'effet +du désir si naturel d'être estimés des autres hommes, lorsque ce désir +est porté jusqu'à l'enthousiasme. Il en est de même de l'amour physique, +qui n'est que le désir de jouir: laissez l'enthousiasme en faire +une passion; alors on poignarde sa maîtresse, on meurt pour elle. Le +hasard peut amener des circonstances où un amant aimera mieux +mourir d'une mort cruelle que de jouir de la femme qu'il adore. +</p> +<p> +Ne pourroit-on pas dire que l'enthousiasme consiste à se présenter +vivement, à la fois, toutes les jouissances que notre passion peut +répandre sur un long espace de temps? alors on jouit comme si on les +réunissoit toutes; on craint, comme si un instant pouvoit nous faire +éprouver, à la fois, toutes les douleurs d'une longue vie: et lorsque ce +sentiment a épuisé toute la force de nos organes, qu'il ne nous en reste +plus pour raisonner, nous ne pouvons plus nous apercevoir si ces +jouissances sont impossibles. +<a name="page467"></a><span class="pagenum">[Pg 467]</span> +</p> +</blockquote> +<blockquote> +<p> +Cet état d'espérances enivrantes est en lui-même un plaisir, et un +plaisir assez grand pour préférer ces jouissances imaginaires à des +plaisirs réels et présents. Car on se tromperoit dans tous les raisonnements +qu'on fait sur les passions, si on se bornoit à ne compter que +les plaisirs ou les peines des sens qu'elles font éprouver. Les différents +sentiments de désir, de crainte, de ravissement, d'horreur, etc. qui +naissent des passions, sont accompagnés de sensations physiques, +agréables ou pénibles, délicieuses ou déchirantes. On rapporte ces +sensations à la région de la poitrine; et il paroît que le diaphragme<a name="ref_1_2"></a><a href="#footnote_1_2" class="fnref">[2]</a> +en est l'organe. Le sentiment très-vif de plaisir et de douleur dont +cette partie du corps est susceptible, dans les hommes passionnés, +suffiroit peut-être pour expliquer ce que les passions offrent, en apparence, +de plus inexplicable. C. +</p> +</blockquote> +<p> +(13) La vanité est si ancrée, etc. <i>tout le paragraphe</i>. +</p> +<blockquote> +<p> +Oui, vous couriez après la gloire de passer un jour pour le fléau des +jésuites, le défenseur de Port-Royal, l'apôtre du jansénisme, le réformateur +des Chrétiens. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(14) Le présent n'est jamais notre but. Le passé et le +présent sont nos moyens; le seul avenir est notre objet. +</p> +<blockquote> +<p> +Il est faux que nous ne pensions point au présent; nous y pensons +en étudiant la nature, et en faisant toutes les fonctions de la vie: +nous pensons aussi beaucoup au futur. Remercions l'auteur de la +nature de ce qu'il nous donne cet instinct qui nous emporte sans cesse +vers l'avenir. Le trésor le plus précieux de l'homme, est cette espérance +qui adoucit nos chagrins, et qui nous peint des plaisirs futurs +dans la possession des plaisirs présents. Si les hommes étoient assez +malheureux pour ne s'occuper jamais que du présent, on ne semeroit +point, on ne bâtiroit point, on ne planteroit point, on ne pourvoiroit +à rien, on manqueroit de tout au milieu de cette fausse jouissance. Un +esprit comme Pascal pouvoit-il donner dans un lieu commun comme +celui-là? La nature a établi que chaque homme jouiroit du présent, +en se nourrissant, en faisant des enfants, en écoutant des sons agréables, +en occupant sa faculté de penser et de sentir, et qu'en sortant de +ces états, souvent au milieu de ces états mêmes, il penseroit au lendemain, +sans quoi il périroit de misère aujourd'hui. Il n'y a que les +<a name="page468"></a><span class="pagenum">[Pg 468]</span> +enfants et les imbécilles qui ne pensent qu'au présent; faudra-t-il leur +ressembler? V. +</p> +<p> +On connoît ce vers de M. de V.: +</p> +<p class="nowrap"> +Nous ne vivons jamais, nous attendons la vie.<br /> +</p> +<p> +Et celui-ci de Manilius: +</p> +<p class="nowrap"> +<i>Victuri semper agimus, nec vivimus unquàm.</i><br /> +</p> +</blockquote> +<p> +(15) Plaisante justice qu'une rivière ou une montagne +borne! vérités en-deçà des Pyrénées, erreur au-delà. +</p> +<blockquote> +<p> +Il n'est point ridicule que les lois de la France et de l'Espagne +diffèrent; mais il est très-impertinent que ce qui est juste à Romorantin +soit injuste à Corbeil; qu'il y ait quatre cents jurisprudences diverses +dans le même royaume, et surtout que, dans un même parlement, +on perde dans une chambre le procès qu'on gagne dans une autre +chambre. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(16) Se peut-il rien de plus plaisant qu'un homme ait +droit de me tuer parce qu'il demeure au-delà de l'eau, et +que son prince a querelle contre le mien, quoique je n'en +aie aucune avec lui? +</p> +<blockquote> +<p> +Plaisant n'est pas le mot propre; il falloit <i>démence exécrable</i>. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(17) Le plus sage des législateurs disoit que, pour le bien +des hommes, il faut souvent les piper. +</p> +<blockquote> +<p> +On ne manquera pas d'accuser l'éditeur qui a rassemblé ces Pensées +éparses, d'être un athée, ennemi de toute morale; mais je prie les +auteurs de cette objection, de considérer que ces Pensées sont de +Pascal, et non pas de moi; qu'il les a écrites en toutes lettres; que si +elles sont d'un athée, c'est Pascal qui étoit athée, et non pas moi; +qu'enfin, puisque Pascal est mort, ce seroit peine perdue que de le +calomnier. +</p> +<p> +Il est beau de voir dans cet article M. de V. prendre contre Pascal +la défense de l'existence de Dieu<a name="ref_1_3"></a><a href="#footnote_1_3" class="fnref">[3]</a>; mais que diront ceux à qui il +<a name="page469"></a><span class="pagenum">[Pg 469]</span> +en coûte tant pour convenir qu'un vivant puisse avoir raison contre un +mort? C. +</p> +</blockquote> +<p> +(18) Combien un avocat, bien payé par avance, trouve-t-il +plus juste la cause qu'il plaide! +</p> +<blockquote> +<p> +Je compterois plus sur le zèle d'un homme espérant une grande +récompense que sur celui d'un homme l'ayant reçue. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(19) <i>Tout le paragraphe XIX.</i> +</p> +<blockquote> +<p> +Ces idées ont été adoptées par Locke. Il soutient qu'il n'y a nul +principe inné; cependant il paroît certain que les enfants ont un +instinct, celui de l'émulation, celui de la pitié, celui de mettre, dès +qu'ils le peuvent, les mains devant leur visage quand il est en danger, +celui de reculer pour mieux sauter dès qu'ils sautent. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(20) Je crois qu'il seroit presque aussi heureux qu'un +roi, qui..... +</p> +<blockquote> +<p> +Tous ceux qui ont attaqué la certitude des connoissances humaines +ont commis la même faute. Ils ont fort bien établi que nous ne pouvons +parvenir, ni dans les sciences physiques, ni dans les sciences morales, +à cette certitude rigoureuse des propositions de la géométrie, et cela +n'étoit pas difficile; mais ils ont voulu en conclure que l'homme n'avoit +aucune règle sûre pour asseoir son opinion sur ces objets, et ils se sont +trompés en cela. Car il y a des moyens sûrs de parvenir à une très-grande +probabilité dans plusieurs cas; et dans un grand nombre, +d'évaluer le degré de cette probabilité. C. +</p> +<p class="nowrap"> +Être heureux comme un roi, dit le peuple hébété. V.<br /> +</p> +</blockquote> +<p> +(21) Que deux hommes voient de la neige, ils expriment +tous deux la vue de ce même objet par les mêmes mots..... +</p> +<blockquote> +<p> +Il y a toujours des différences imperceptibles entre les choses les +plus semblables; il n'y a jamais eu peut-être deux œufs de poule +absolument les mêmes, mais qu'importe? Leibnitz devoit-il faire un +principe philosophique de cette observation triviale? V. +</p> +</blockquote> +<p> +(22) C'est ce qui a donné lieu à ces titres, aussi fastueux +en effet, quoique non<a name="ref_1_4"></a><a href="#footnote_1_4" class="fnref">[4]</a> en apparence, que cet auteur qui +crève les yeux, <i>de omni scibili</i>. +</p> +<blockquote> +<p> +Qui crève les yeux ne veut pas dire ici qui se montre évidemment: +il signifie tout le contraire. V. +<a name="page470"></a><span class="pagenum">[Pg 470]</span> +</p> +</blockquote> +<p> +(23) Cela étant bien compris, je crois qu'on s'en tiendra +au repos..... +</p> +<blockquote> +<p> +Tout cet article, d'ailleurs obscur, semble fait pour dégoûter des +sciences spéculatives. En effet, un bon artiste en haute-lisse, en horlogerie, +en arpentage, est plus utile que Platon. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(24) La seule comparaison que nous faisons de nous au +fini nous fait peine. +</p> +<blockquote> +<p> +Il eût plutôt fallu dire à l'infini. Mais souvenons-nous que ces pensées +jetées au hasard étoient des matériaux informes qui ne furent jamais +mis en œuvre. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(25) <i>Tout le paragraphe XXV.</i> +</p> +<blockquote> +<p> +Cette pensée paroît un sophisme, et la fausseté consiste dans ce mot +d'<i>ignorance</i>, qu'on prend en deux sens différents. Celui qui ne sait ni +lire, ni écrire, est un ignorant; mais un mathématicien, pour ignorer +les principes cachés de la nature, n'est pas au point d'ignorance d'où +il étoit parti quand il commença à apprendre à lire. Newton ne savoit +pas pourquoi l'homme remue son bras quand il le veut; mais il n'en +étoit pas moins savant sur le reste. Celui qui ne sait point l'hébreu, et +qui sait le latin, est savant, par comparaison, avec celui qui ne sait +que le françois. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(26) L'âme est jetée dans le corps pour y faire un séjour +de peu de durée. +</p> +<blockquote> +<p> +Pour dire l'<i>âme est jetée</i>, il faudroit être sûr qu'elle est substance, et +non qualité. C'est ce que presque personne n'a recherché, et c'est +par où il faudroit commencer, en métaphysique, en morale, etc. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(27) Mais quand j'y ai regardé de plus près, etc. <i>tout +l'alinéa</i>. +</p> +<blockquote> +<p> +Ce mot, <i>ne voir que nous</i>, ne forme aucun sens. Qu'est-ce qu'un +homme qui n'agiroit point, et qui est supposé se contempler? Non-seulement +je dis que cet homme seroit un imbécille, inutile à la société; +mais je dis que cet homme ne peut exister. Car cet homme que contempleroit-il? +Son corps, ses pieds, ses mains, ses cinq sens? ou +il seroit un idiot, ou bien il feroit usage de tout cela. Resteroit-il à +contempler sa faculté de penser? Mais il ne peut contempler cette +faculté qu'en l'exerçant. Ou il ne pensera à rien, on bien il pensera +<a name="page471"></a><span class="pagenum">[Pg 471]</span> +aux idées qui lui sont déjà venues, ou il en composera de nouvelles; +or il ne peut avoir d'idées que du dehors. Le voilà donc nécessairement +occupé, ou de ses sens, ou de ses idées; le voilà donc hors +de soi, ou imbécille. Encore une fois, il est impossible à la nature +humaine de rester dans cet engourdissement imaginaire, il est absurde +de le penser, il est insensé d'y prétendre. L'homme est né pour +l'action, comme le feu tend en haut et la pierre en bas. N'être point +occupé, et n'exister pas, c'est la même chose pour l'homme; toute la +différence consiste dans les occupations douces ou tumultueuses, +dangereuses ou utiles. Job a bien dit: «L'homme est né pour le travail, +comme l'oiseau pour voler»; mais l'oiseau, en volant, peut être +pris au trébuchet. C. +</p> +</blockquote> +<p> +(28) Un roi qui se voit est un homme plein de misères, +et qui les ressent comme un autre. +</p> +<blockquote> +<p> +Toujours le même sophisme. Un roi qui se recueille pour penser est +alors très-occupé; mais s'il n'arrêtoit sa pensée que sur soi, en +disant à soi-même: <i>je règne</i>, et rien de plus, il seroit un idiot. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(29) Les hommes ont un instinct secret, etc. <i>et le reste +de l'alinéa</i>. +</p> +<blockquote> +<p> +Cet instinct secret étant le premier principe et le fondement nécessaire +de la société, il vient plutôt de la bonté de Dieu, et il est plutôt +l'instrument de notre bonheur que le ressentiment de notre misère. Je +ne sais pas ce que nos premiers pères faisoient dans le paradis terrestre; +mais si chacun d'eux n'avoit pensé qu'à soi, l'existence du genre +humain étoit bien hasardée. N'est-il pas absurde de penser qu'ils +avoient des sens parfaits, c'est-à-dire, des instruments d'actions parfaits, +uniquement pour la contemplation? Et n'est-il pas plaisant que +des têtes pensantes puissent imaginer que la paresse est un titre de +grandeur, et l'action un rabaissement de notre nature? V. +</p> +</blockquote> +<p> +(30) Lorsque Cynéas disoit à Pyrrhus, etc. +</p> +<blockquote> +<p> +L'exemple de Cynéas est bon dans les satires de Despréaux, mais +non dans un livre philosophique. Un roi sage peut être heureux chez +lui; et de ce qu'on nous donne Pyrrhus pour fou, cela ne conclut rien +pour le reste des hommes. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(31) L'homme est si malheureux, qu'il s'ennuieroit, +même sans aucune cause étrangère d'ennui, par le propre +état de sa condition naturelle. +</p> +<blockquote> +<p> +Ne seroit-il pas aussi vrai de dire que l'homme est si heureux en ce +point, et que nous avons tant d'obligation à l'auteur de la nature, qu'il +<a name="page472"></a><span class="pagenum">[Pg 472]</span> +a attaché l'ennui à l'inaction, afin de nous forcer par là à être utiles +au prochain et à nous-mêmes? V. +</p> +</blockquote> +<p> +(32) <i>Le paragraphe V.</i> +</p> +<blockquote> +<p> +La nature ne nous rend pas toujours malheureux. Pascal parle toujours +en malade qui veut que le monde entier souffre. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(33) <i>Le paragraphe VI.</i> +</p> +<blockquote> +<p> +Cette comparaison assurément n'est pas juste. Des malheureux +enchaînés, qu'on égorge l'un après l'autre, sont malheureux non-seulement +parce qu'ils souffrent, mais encore parce qu'ils éprouvent ce +que les autres hommes ne souffrent pas. Le sort naturel d'un homme +n'est, ni d'être enchaîné, ni d'être égorgé; mais tous les hommes sont +faits, comme les animaux, les plantes, pour croître, pour vivre un +certain temps, pour produire leur semblable, et pour mourir. On +peut, dans une satire, montrer l'homme, tant qu'on voudra, du +mauvais côté; mais, pour peu qu'on se serve de sa raison on avouera +que, de tous les animaux, l'homme est le plus parfait, le plus heureux, +et celui qui vit le plus long-temps; car ce qu'on dit des cerfs +et des corbeaux n'est qu'une fable: au lieu donc de nous étonner et +de nous plaindre du malheur et de la brièveté de la vie, nous devons +nous étonner et nous féliciter de notre bonheur et de sa durée. A ne +raisonner qu'en philosophe, j'ose dire qu'il y a bien de l'orgueil et de +la témérité à prétendre que, par notre nature, nous devons être +mieux que nous ne sommes. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(34) Nous allons montrer que toutes les opinions du peuple +sont très-saines. +</p> +<blockquote> +<p> +Pascal prouve dans cet article que les préjugés du peuple sont fondés +sur des raisons, mais non pas que le peuple ait raison de les avoir +adoptés. C. +</p> +</blockquote> +<p> +(35) Le plus grand des maux est les guerres civiles. Elles +sont sûres, si on veut récompenser le mérite; car tous +diroient qu'ils méritent. +</p> +<blockquote> +<p> +Cela mérite explication. Guerre civile, si le prince de Conti dit: +J'ai autant de mérite que le grand Condé; si Retz dit: Je vaux mieux +que Mazarin; si Beaufort dit: Je l'emporte sur Turenne, et s'il n'y a +personne pour les mettre à leur place. Mais quand Louis XIV arrive, +et dit: Je ne récompenserai que le mérite; alors plus de guerre +civile. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(36) <i>Les paragraphes V et VI.</i> +</p> +<blockquote> +<p> +Ces articles ont besoin d'explication, et semblent n'en pas mériter. V. +<a name="page473"></a><span class="pagenum">[Pg 473]</span> +</p> +</blockquote> +<p> +(37) Il a quatre laquais, et je n'en ai qu'un; c'est à moi +à céder. +</p> +<blockquote> +<p> +Non. Turenne avec un laquais sera respecté par un traitant qui en +aura quatre. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(38) Nos magistrats ont bien connu ce mystère. Leurs +robes rouges, leurs hermines, dont ils s'emmaillottent en +chats fourrés, etc. +</p> +<blockquote> +<p> +Les sénateurs romains avoient le laticlave. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(39) Les seuls gens de guerre ne se sont pas déguisés de +la sorte. +</p> +<blockquote> +<p> +Aujourd'hui c'est tout le contraire, on se moqueroit d'un médecin +qui viendroit tâter le pouls et contempler votre chaise percée en soutane. +Les officiers de guerre, au contraire, vont partout avec leurs +uniformes et leurs épaulettes. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(40) Les Suisses s'offensent d'être dits gentilshommes, et +prouvent la roture de race pour être jugés dignes de grands +emplois. +</p> +<blockquote> +<p> +Pascal étoit mal informé. Il y avoit de son temps, et il y a encore +dans le sénat de Berne des gentilshommes aussi anciens que la maison +d'Autriche. Ils sont respectés, ils sont dans les charges. Il est vrai +qu'ils n'y sont pas par droit de naissance, comme les nobles y sont à +Venise. Il faut même à Bâle renoncer à sa noblesse pour entrer dans le +sénat. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(41) Cet habit, c'est une force; il n'en est pas de même +d'un cheval bien enharnaché à l'égard d'un autre. +</p> +<blockquote> +<p> +Bas et indigne de Pascal. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(42) Le peuple a des opinions très-saines, par exemple, +d'avoir choisi le divertissement et la chasse plutôt que la +poésie. +</p> +<blockquote> +<p> +Il semble qu'on ait proposé au peuple de jouer à la boule ou de faire +<i>des vers</i>. Non, mais ceux qui ont des organes grossiers cherchent des +plaisirs où l'âme n'entre pour rien; ceux qui ont un sentiment plus +délicat veulent des plaisirs plus fins: il faut que tout le monde vive. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(43) Le port règle ceux qui sont dans le vaisseau; mais +où trouverons-nous ce point dans la morale? +</p> +<blockquote> +<p> +Dans cette seule maxime, reçue de toutes les nations: Ne faites pas +à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît. V. +<a name="page474"></a><span class="pagenum">[Pg 474]</span> +</p> +</blockquote> +<p> +(44) <i>Le paragraphe VI.</i> +</p> +<blockquote> +<p> +Un certain peuple a eu une loi par laquelle on faisoit pendre un +homme qui avoit bu à la santé d'un certain prince: il eût été juste +de ne point boire avec cet homme, mais il étoit un peu dur de le +pendre: cela étoit établi, mais cela étoit abominable. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(45) Sans doute que l'égalité des biens est juste. +</p> +<blockquote> +<p> +L'égalité des biens n'est pas juste. Il n'est pas juste que, les parts +étant faites, des étrangers mercenaires, qui viennent m'aider à faire +mes moissons, en recueillent autant que moi. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(46) Ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a +fait que ce qui est fort fût juste. +</p> +<blockquote> +<p> +Pascal semble se rapprocher ici des idées de Hobbes, et le plus +dévot des philosophes de son siècle est, sur la nature du juste et de +l'injuste, du même avis que le plus irréligieux. C. +</p> +</blockquote> +<p> +(47) <i>Tout le paragraphe X.</i> +</p> +<blockquote> +<p> +Selon Platon, les bonnes lois sont celles que les citoyens aiment +plus que leur vie; l'art de faire aimer aux hommes les lois de leur +patrie étoit, selon lui, le grand art des législateurs. Il y a loin d'un +philosophe d'Athènes à un philosophe du faubourg Saint-Jacques. C. +</p> +</blockquote> +<p> +(48) L'extrême esprit est accusé de folie, comme l'extrême +défaut. +</p> +<blockquote> +<p> +Ce n'est pas l'extrême esprit, c'est l'extrême vivacité et volubilité +de l'esprit qu'on accuse de folie; l'extrême esprit est l'extrême justesse, +l'extrême finesse; l'extrême étendue opposée diamétralement à +la folie. L'extrême défaut d'esprit est un manque de conception, un +vide d'idées; ce n'est point la folie, c'est la stupidité. La folie est un +dérangement dans les organes, qui fait voir plusieurs objets trop vite, +ou qui arrête l'imagination sur un seul avec trop d'application et de +violence. Ce n'est point non plus la médiocrité qui passe pour bonne, +c'est l'éloignement des deux vices opposés; c'est ce qu'on appelle <i>juste +milieu</i>, et non <i>médiocrité</i>. On ne fait cette remarque, et quelques +autres dans ce goût, que pour donner des idées précises. C'est plutôt +pour éclaircir que pour contredire. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(49) Les belles actions cachées sont les plus estimables. +Quand j'en vois quelques-unes dans l'histoire, elles me +plaisent fort. Mais enfin elles n'ont pas été tout-à-fait cachées, +puisqu'elles ont été sues; ce peu par où elles ont +<a name="page475"></a><span class="pagenum">[Pg 475]</span> +paru en diminue le mérite, car c'est là le plus beau de les +avoir voulu cacher<a name="ref_1_5"></a><a href="#footnote_1_5" class="fnref">[5]</a>. +</p> +<blockquote> +<p> +Voici une action dont la mémoire mérite d'être conservée, et à +qui il ne me paroît pas possible qu'on puisse appliquer la réflexion de +Pascal. +</p> +<p> +Le vaisseau que montoit le chevalier de Lordat, étoit prêt à +couler à fond à la vue des côtes de France. Il ne savoit pas nager; un +soldat, excellent nageur, lui dit de se jeter avec lui dans la mer, de +le tenir par la jambe, et qu'il espère le sauver par ce moyen. Après +avoir long-temps nagé, les forces du soldat s'épuisent; M. de Lordat +s'en aperçoit, l'encourage; mais enfin le soldat lui déclare qu'ils vont +périr tous deux.—Et si tu étois seul?—Peut-être pourrois-je encore +me sauver. Le chevalier de Lordat lui lâche la jambe, et tombe au +fond de la mer. C. +</p> +<p> +Et comment l'histoire en a-t-elle pu parler, si on ne les a pas +sues? V. +</p> +</blockquote> +<p> +(50) Pourquoi faire plutôt quatre espèces de vertus que +dix? +</p> +<blockquote> +<p> +On a remarqué, dans un Abrégé de l'Inde et de la guerre misérable +que l'avarice de la Compagnie française soutint contre l'avarice anglaise; +on a remarqué, dis-je, que les brames peignent la vertu belle +et forte avec dix bras, pour résister à dix péchés capitaux. Les missionnaires +ont pris la vertu pour le diable. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(51) <i>Tout le paragraphe XXXI.</i> +</p> +<blockquote> +<p> +Il est faux que les petits soient moins agités que les grands. Au +contraire, leurs désespoirs sont plus vifs, parce qu'ils ont moins de +ressources. De cent personnes qui se tuent à Londres et ailleurs, il y +en a quatre-vingt-dix-neuf du bas peuple, et à peine une de condition +relevée. La comparaison de la roue est ingénieuse et fausse. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(52) <i>Tout le paragraphe XXXIII.</i> +</p> +<blockquote> +<p> +Il auroit fallu dire d'<i>être aussi vicieux que lui</i><a name="ref_1_6"></a><a href="#footnote_1_6" class="fnref">[6]</a>; cet article est +trop trivial, et indigne de Pascal. Il est clair que, si un homme est +<a name="page476"></a><span class="pagenum">[Pg 476]</span> +plus grand que les autres, ce n'est pas parce que ses pieds sont aussi +bas, mais parce que sa tête est plus élevée. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(53) <i>Paragraphe XLVII.</i> +</p> +<blockquote> +<p> +L'on s'imagine d'ordinaire qu'Alexandre et César sont sortis de chez +eux dans le dessein de conquérir la terre: ce n'est point cela. Alexandre +succéda à Philippe dans le généralat de la Grèce, et fut chargé +de la juste entreprise de venger les Grecs des injures du roi de Perse; +il battit l'ennemi commun, et continua ses conquêtes jusqu'à l'Inde, +parce que le royaume de Darius s'étendoit jusqu'à l'Inde: de même +que le duc de Marlborough seroit venu jusqu'à Lyon sans le maréchal +de Villars. A l'égard de César, il étoit un des premiers de la république: +il se brouilla avec Pompée, comme les jansénistes avec les molinistes, +et alors ce fut à qui s'extermineroit: une seule bataille, où il n'y eut +pas dix mille hommes de tués, décida de tout. Au reste, la pensée +de Pascal est peut-être fausse en un sens. Il falloit la maturité de +César pour se démêler de tant d'intrigues; et il est peut-être étonnant +qu'Alexandre, à son âge, ait renoncé au plaisir pour faire une guerre +si pénible. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(54) En écrivant ma pensée, elle m'échappe quelquefois, +etc. +</p> +<blockquote> +<p> +Les idées de Platon sur la nature de l'homme sont bien plus philosophiques +que celles de Pascal. Platon regardoit l'homme comme un +être qui naît avec la faculté de recevoir des sensations, d'avoir des +idées, de sentir du plaisir et de la douleur; les objets que le hasard +lui présente, l'éducation, les lois, le gouvernement, la religion, +agissent sur lui, et forment son intelligence, ses opinions, ses passions, +ses vertus et ses vices. Il ne seroit rien de ce que nous disons +que la nature l'a fait, si tout cela avoit été autrement. Soumettons-le +à d'autres agents, et il deviendra ce que nous voudrons qu'il soit, ce +qu'il faudroit qu'il fût pour son bonheur, et pour celui de ses semblables; +qui osera fixer des termes à ce que l'homme pourroit faire +de grand et de beau? Mais ne négligeons rien. C'est l'homme tout +entier qu'il faut former, et il ne faut abandonner au hasard, ni +aucun instant de sa vie, ni l'effet d'aucun des objets qui peuvent agir +sur lui<a name="ref_1_7"></a><a href="#footnote_1_7" class="fnref">[7]</a>. V. +<a name="page477"></a><span class="pagenum">[Pg 477]</span> +</p> +</blockquote> +<p> +(55) Platon et Aristote.... étoient d'honnêtes gens qui +rioient comme les autres avec leurs amis. +</p> +<blockquote> +<p> +Cette expression, <i>honnêtes gens</i>, a signifié, dans l'origine, les +hommes qui avoient de la probité. Du temps de Pascal, elle signifioit +les gens de bonne compagnie; et maintenant ceux qui ont de la naissance +ou de l'argent. C. +</p> +<p> +Non, monsieur, les honnêtes gens sont ceux à la tête desquels vous +êtes. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(56) Je mets en fait que, si tous les hommes savoient ce +qu'ils disent les uns des autres, il n'y auroit pas quatre amis +dans le monde. +</p> +<blockquote> +<p> +Dans l'excellente comédie du <i>Plain dealer</i>, l'homme au franc procédé +(excellente à la manière angloise), le Plain dealer dit à un personnage: +Tu te prétends mon ami; voyons, comment le prouverois-tu?—Ma +bourse est à toi,—Et à la première fille venue. Bagatelle.—Je +me battrois pour toi.—Et pour un démenti; ce n'est pas là un +grand sacrifice.—Je dirai du bien de toi à la face de ceux qui te +donneront des ridicules.—Oh! si cela est, tu m'aimes. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(57) A mesure qu'on a plus d'esprit, on trouve qu'il y a +plus d'hommes originaux. Les gens du commun ne trouvent +pas de différence entre les hommes. +</p> +<blockquote> +<p> +Il y a très-peu d'hommes vraiment originaux; presque tous se +gouvernent, pensent et sentent par l'influence de la coutume et de +l'éducation. Rien n'est si rare qu'un esprit qui marche dans une route +nouvelle; mais parmi cette foule d'hommes qui vont de compagnie, +chacun a de petites différences dans la démarche, que les vues fines +aperçoivent. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(58) .... Ils ne savent pas que j'en juge par ma montre. +</p> +<blockquote> +<p> +En ouvrage de goût, en musique, en poésie, en peinture, c'est le +goût qui tient lieu de montre; et celui qui n'en juge que par règles, +en juge mal. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(59) Il y en a qui masquent toute la nature. Il n'y a point +de roi parmi eux, mais un auguste monarque; point de +Paris, mais une capitale du royaume. +</p> +<blockquote> +<p> +Ceux qui écrivent en beau françois les gazettes pour le profit des +propriétaires de ces fermes dans les pays étrangers, ne manquent +jamais de dire: «Cette auguste famille entendit vêpres dimanche, et +le sermon du révérend père N. Sa majesté joua aux dés en haute +personne. On fit l'opération de la fistule à son éminence.» V. +<a name="page478"></a><span class="pagenum">[Pg 478]</span> +</p> +</blockquote> +<p> +(60) La dernière chose qu'on trouve en faisant un ouvrage, +est de savoir celle qu'il faut mettre la première. +</p> +<blockquote> +<p> +Quelquefois. Mais jamais on n'a commencé ni une histoire, ni une +tragédie par la fin, ni aucun travail. Si on ne sait souvent par où +commencer, c'est dans un éloge, dans une oraison funèbre, dans un +sermon, dans tous ces ouvrages de pur appareil, où il faut parler +sans rien dire. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(61) Il est difficile de rien obtenir de l'homme que par le +plaisir, qui est la monnoie pour laquelle nous donnons tout +ce qu'on veut. +</p> +<blockquote> +<p> +Le plaisir n'est pas la monnoie, mais la denrée pour laquelle on +donne tant de monnoie qu'on veut. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(62) Il (Épictète) veut que l'homme soit humble. +</p> +<blockquote> +<p> +Si Épictète a voulu que l'homme fût humble, vous ne deviez donc +pas dire que l'humilité n'a été recommandée que chez nous. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(63) Montaigne, né dans un état chrétien, fait profession +de la religion catholique. +</p> +<blockquote> +<p> +On vient de faire un livre pour prouver que Montaigne étoit bon +chrétien. Selon nos zélés, tout grand homme des siècles passés étoit +croyant, tout grand homme vivant est incrédule. Leur première +loi est de chercher à nuire; l'intérêt de leur cause ne marche +qu'après. C. +</p> +</blockquote> +<p> +(64) Les principales raisons des pyrrhoniens sont que nous +n'avons aucune certitude de la vérité des principes.... +</p> +<blockquote> +<p> +Les pyrrhoniens absolus ne méritoient pas que Pascal parlât +d'eux. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(65) N'y ayant point de certitude hors la foi, si l'homme +est créé par un Dieu bon, ou par un démon méchant.... +</p> +<blockquote> +<p> +La foi est une grâce surnaturelle. C'est combattre et vaincre la +raison que Dieu nous a donnée, c'est croire fermement et aveuglément +un homme qui ose parler au nom de Dieu, au lieu de recourir +soi-même à Dieu. C'est croire ce qu'on ne croit pas. Un philosophe +étranger, qui entendit parler de la foi, dit que c'était se mentir à +soi-même. Ce n'est pas là de la certitude; c'est de l'anéantissement. +C'est le triomphe de la théologie sur la faiblesse humaine. V. +<a name="page479"></a><span class="pagenum">[Pg 479]</span> +</p> +</blockquote> +<p> +(66) La raison démontre qu'il n'y a point deux nombres +carrés dont l'un soit double de l'autre. +</p> +<blockquote> +<p> +Ce n'est point le raisonnement, c'est l'expérience et le tâtonnement +qui démontrent cette singularité et tant d'autres. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(67) Tous se plaignent, princes, sujets, etc. +</p> +<blockquote> +<p> +Je sais qu'il est doux de se plaindre; que, de tout temps, on a +vanté le passé pour injurier le présent; que chaque peuple a imaginé +un âge d'or, d'innocence, de bonne santé, de repos et de plaisir, +qui ne subsiste plus. Cependant j'arrive de ma province à Paris; on +m'introduit dans une très-belle salle où douze cents personnes écoutent +une musique délicieuse: après quoi toute cette assemblée se +divise en petites sociétés qui vont faire un très-bon souper, et après +ce souper elles ne sont pas absolument mécontentes de la nuit. Je +vois tous les beaux-arts en honneur dans cette ville, et les métiers +les plus abjects bien récompensés, les infirmités très-soulagées, les +accidents prévenus; tout le monde y jouit ou espère jouir, ou travaille +pour jouir un jour, et ce dernier partage n'est pas le plus mauvais. +Je dis alors à Pascal: Mon grand homme, êtes-vous fou? +</p> +<p> +Je ne nie pas que la terre n'ait été souvent inondée de malheurs et +de crimes, et nous en avons eu notre bonne part. Mais certainement, +lorsque Pascal écrivoit, nous n'étions pas si à plaindre. Nous ne +sommes pas non plus si misérables aujourd'hui. +</p> +<p class="nowrap"> +Prenons toujours ceci, puisque Dieu nous l'envoie;<br /> + Nous n'aurons pas toujours tels passe-temps. V.<br /> +</p> +</blockquote> +<p> +(68) Qu'y a-t-il de plus ridicule et de plus vain que ce +que proposent les stoïciens? +</p> +<blockquote> +<p> +La morale des stoïciens étoit fondée sur la nature même, quoiqu'elle +semble toujours la combattre. Ces philosophes avoient observé que +les passions violentes, l'enthousiasme, la folie même, non-seulement +donnent à l'homme la force de supporter la douleur, mais l'y rendoient +souvent insensible; et comme il est une foule de douleurs que +notre prudence et nos lumières ne peuvent ni prévenir, ni soulager; +comme la crainte de la douleur est l'instrument avec lequel les tyrans +dégradent l'homme et le rendent misérable, les stoïciens jugèrent, +avec raison, que l'on ne pourroit opposer aux maux où nous a soumis +la nature un remède à la fois plus utile et plus sûr que d'exciter dans +notre âme un enthousiasme durable, qui, s'augmentant en même +temps que la douleur, par nos efforts, pour nous roidir contre elle, +nous y rendît presque insensibles; cet enthousiasme avoit contre la +douleur la même force que le délire, et cependant laissoit à l'âme le +libre usage dt toutes ses facultés. Ainsi le stoïcien dit: La douleur +<a name="page480"></a><span class="pagenum">[Pg 480]</span> +n'est point un mal, et il cessa presque de la sentir. Le même remède +s'applique encore, avec plus de succès, aux maux de l'âme, plus +cruels que ceux du corps. Celle du sage s'élève si haut, que les +opprobres, les injustices, ne peuvent y atteindre. L'amour de l'ordre, +porté jusqu'à l'enthousiasme, fut sa seule passion, et la rendit inaccessible +à toute autre. Le bonheur du stoïcien consistoit dans le +sentiment de la force et de la grandeur de son âme; la foiblesse et le +crime étoient donc les seuls maux qui pussent le troubler, et, occupé +de se rapprocher des dieux, en faisant du bien aux hommes, il savoit +mourir quand il ne lui en restoit plus à faire. +</p> +<p> +Si donc on peut regarder comme des enthousiastes les sectateurs +de cette morale, on ne peut se dispenser de reconnoître dans son +inventeur un génie profond et une âme sublime. C. +</p> +<p> +Il est vrai que c'est le sublime des Petites-Maisons; mais il est bien +respectable. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(69) Ce désir (de la vérité et du bonheur) nous est laissé, +tant pour nous punir que pour nous faire sentir d'où nous +sommes tombés. +</p> +<blockquote> +<p> +Comment peut-on dire que le désir du bonheur, ce grand présent +de Dieu, ce premier ressort du monde moral, n'est qu'un juste supplice? +O éloquence fanatique! V. +</p> +</blockquote> +<p> +(70) Quelle chimère est-ce donc que l'homme? +</p> +<blockquote> +<p> +Vrai discours de malade. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(71) Que ceux qui combattent la religion<a name="ref_1_8"></a><a href="#footnote_1_8" class="fnref">[8]</a> apprennent +au moins quelle elle est avant que de la combattre. Si cette +religion se vantoit d'avoir une vue claire de Dieu, et de le +posséder à découvert et sans voile<a name="ref_1_9"></a><a href="#footnote_1_9" class="fnref">[9]</a>, ce seroit la combattre +que de dire qu'on ne voit rien dans le monde qui le montre +avec cette évidence. Mais puisqu'elle dit, au contraire, que +les hommes sont dans les ténèbres<a name="ref_1_10"></a><a href="#footnote_1_10" class="fnref">[10]</a> et dans l'éloignement +de Dieu.... +</p> +<p> +(72) Toutes nos actions et toutes nos pensées doivent +<a name="page481"></a><span class="pagenum">[Pg 481]</span> +prendre des routes si différentes, selon qu'il y aura des biens +éternels à espérer, ou non, qu'il est impossible de faire une +démarche avec sens et jugement, qu'en la réglant par la +vue de ce point, qui doit être notre premier objet. +</p> +<blockquote> +<p> +Il ne s'agit pas encore ici de la sublimité et de la sainteté de la +religion chrétienne, mais de l'immortalité de l'âme, qui est le fondement +de toutes les religions connues, excepté de la juive; je dis +excepté de la juive, parce que ce dogme n'est exprimé dans aucun +endroit du Pentateuque, qui est le livre de la loi juive; parce que nul +auteur juif n'a pu y trouver aucun passage qui désignât ce dogme; +parce que, pour établir l'existence reconnue de cette opinion si importante, +si fondamentale, il ne suffit pas de la supposer, de l'inférer +de quelques mots dont on force le sens naturel: mais il faut qu'elle +soit énoncée de la façon la plus positive et la plus claire; parce que, +si la petite nation juive avoit eu quelque connoissance de ce grand +dogme avant Antiochus Épiphane, il n'est pas à croire que la secte +des Sadducéens, rigides observateurs de la loi, eût osé s'élever contre +la croyance fondamentale de la loi juive. +</p> +<p> +Mais qu'importe en quel temps la doctrine de l'immortalité et de la +spiritualité de l'âme a été introduite dans le malheureux pays de la +Palestine? Qu'importe que Zoroastre aux Perses, Numa aux Romains, +Platon aux Grecs, aient enseigné l'existence et la permanence de +l'âme? Pascal veut que tout homme, par sa propre raison, résolve ce +grand problème. Mais lui-même le peut-il? Locke, le sage Locke, +n'a-t-il pas confessé que l'homme ne peut savoir si Dieu ne peut +accorder le don de la pensée à tel être qu'il daignera choisir? N'a-t-il +pas avoué par là qu'il ne nous est pas plus donné de connoître la nature +de notre entendement que de connoître la manière dont notre sang se +forme dans nos veines? Jescher a parlé; il suffit. +</p> +<p> +Quand il est question de l'âme, il faut combattre Épicure, Lucrèce, +Pomponace, et ne pas se laisser subjuguer par une faction de théologiens +du faubourg Saint-Jacques, jusqu'à couvrir d'un capuce une tête +d'Archimède. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(73) La mort nous doit mettre dans un état éternel de +bonheur ou de malheur, ou d'anéantissement. +</p> +<blockquote> +<p> +Il n'y eut ni malheur éternel, ni anéantissement dans les systèmes +des Bracmanes, des Egyptiens, et chez plusieurs sectes grecques. +Enfin ce qui parut aux Romains de plus vraisemblable, ce fut cet +axiome tant répété dans le sénat et sur le théâtre: «Que devient +l'homme après la mort? Ce qu'il étoit avant de naître.» Pascal +raisonne ici contre un mauvais Chrétien, contre un Chrétien indifférent +qui ne pense point à sa religion, qui s'étourdit sur elle. Mais il +<a name="page482"></a><span class="pagenum">[Pg 482]</span> +faut parler à tous les hommes, il faut convaincre un Chinois et un +Mexicain, un déiste et un athée. J'entends des déistes et des athées +qui raisonnent, et qui par conséquent méritent qu'on raisonne avec +eux; je n'entends pas des petits-maîtres. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(74) Comme je ne sais d'où je viens, aussi ne sais-je ou +je vais; je sais seulement qu'en sortant de ce monde, je +tombe pour jamais, ou dans le néant, ou dans les mains +d'un Dieu irrité, sans savoir à laquelle des deux conditions +je dois être éternellement en partage. +</p> +<blockquote> +<p> +Si vous ne savez où vous allez, comment savez-vous que vous tombez +infailliblement ou dans le néant, ou dans les mains d'un Dieu irrité? +Qui vous a dit que l'Etre suprême peut être irrité? N'est-il pas infiniment +plus probable que vous serez entre les mains d'un Dieu bon et +miséricordieux? Et ne peut-on pas dire de la nature divine ce que +le poète philosophe des Romains en a dit. V. +</p> +<p class="nowrap"> +<i>Ipsa suis pollens opibus, nihil indiga nostrî,<br /> +Nec benè promeritis capitur, neque tangitur ira.</i><br /> +</p> +<p class="indented4"> +<span class="smcap">Lucr.</span> lib. 2, v. 649.<br /> +</p> +</blockquote> +<p> +(75) Un homme dans un cachot, ne sachant si son arrêt +est donné, n'ayant plus qu'une heure pour l'apprendre.... +il est contre la nature qu'il emploie cette heure-là, non +à s'informer si cet arrêt est donné, mais à jouer et à se +divertir. +</p> +<blockquote> +<p> +Il semble qu'il manque quelque chose à ce raisonnement de Pascal. +Sans doute il est absurde de ne pas employer son temps à la recherche +d'une chose qu'on peut connoître, et dont la connoissance nous est +d'une importance infinie. Mais un homme qui seroit persuadé que +cette connoissance est impossible à acquérir, que l'esprit humain n'a +aucun moyen d'y parvenir, peut, sans folie, demeurer dans le doute; +il peut y demeurer tranquille, s'il croit qu'un Dieu juste n'a pu faire +dépendre l'état futur des hommes de connoissances auxquelles leur +esprit ne sauroit atteindre. +</p> +<p> +Un homme, enfermé dans un cachot, ne sachant pas si son arrêt +est donné, mais sûr de son innocence, et comptant sur l'équité de ses +juges, n'ayant aucun moyen d'apprendre encore ce que porte son +arrêt, pourroit l'attendre tranquillement, et ne seroit alors que raisonnable +et ferme. Il faut donc commencer par prouver qu'il n'est pas +impossible que l'homme parvienne à quelque connoissance certaine +sur la vie future. C. +<a name="page483"></a><span class="pagenum">[Pg 483]</span> +</p> +</blockquote> +<p> +(76) Ce sont des personnes qui ont ouï dire que les belles +manières du monde consistent à faire ainsi l'emporté. +</p> +<blockquote> +<p> +Cette capucinade n'auroit jamais été répétée par un Pascal, si le +fanatisme janséniste n'avoit pas ensorcelé son imagination. Comment +n'a-t-il pas vu que les fanatiques de Rome en pouvoient dire autant à +ceux qui se moquoient de Numa et d'Égérie? les énergumènes +d'Égypte aux esprits sensés qui rioient d'Isis, d'Osiris et d'Horus? +le sacristain de tous les pays aux honnêtes gens de tous les pays? V. +</p> +</blockquote> +<p> +(77) Si on leur fait rendre compte des raisons qu'ils ont +de douter de la religion, ils diront des choses si foibles et +si basses, qu'ils persuaderont plutôt du contraire. +</p> +<blockquote> +<p> +Ce n'est donc pas contre ces insensés méprisables que vous devez +disputer; mais contre des philosophes trompés par des arguments +séduisants. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(78) Qu'ils soient au moins honnêtes gens, s'ils ne peuvent +encore être chrétiens. +</p> +<blockquote> +<p> +Il s'agit ici de savoir si l'opinion de l'immortalité de l'âme est vraie, +et non pas si elle annonce plus d'<i>esprit</i>, <i>une âme plus élevée</i> que +l'opinion contraire; si elle est plus <i>gaie</i>, ou <i>de meilleur air</i>. Il faut +croire cette grande vérité, parce qu'elle est prouvée, et non parce +que cette croyance excitera les autres hommes à avoir en nous plus de +confiance. Cette manière de raisonner ne seroit propre qu'à faire des +hypocrites. D'ailleurs il me semble que c'est moins d'après les opinions +d'un homme sur la métaphysique, ou la morale, qu'il faut se confier +en lui, ou s'en défier, que d'après son caractère; et, s'il est permis +de s'exprimer ainsi, d'après sa constitution morale. L'expérience +paroît confirmer ce que j'avance ici. Ni Constantin, ni Théodose, ni +Mahomet, ni Innocent III, ni Marie d'Angleterre, ni Philippe II, ni +Aureng-zeb, ni Jacques Clément, ni Ravaillac, ni Balthazar Gérard, +ni les brigands qui dévastèrent l'Amérique, ni les capucins qui conduisoient +les troupes piémontoises au dernier massacre des Vaudois, +n'ont jamais élevé le moindre doute sur l'immortalité de l'âme. En +général même, ce sont les hommes foibles, ignorants et passionnés, +qui commettent des crimes: et ces mêmes hommes sont naturellement +portés à la superstition. C. +</p> +</blockquote> +<p> +(79) Par les lumières naturelles..... nous sommes incapables +de connoître, ni ce qu'il est, ni s'il est. +</p> +<blockquote> +<p> +Il est étrange que Pascal ait cru qu'on pouvoit deviner le péché +originel par la raison, et qu'il dise qu'on ne peut connoître par la +<a name="page484"></a><span class="pagenum">[Pg 484]</span> +raison si Dieu est. C'est apparemment la lecture de cette pensée qui +engagea le père Hardouin à mettre Pascal dans sa liste ridicule des +athées. Pascal eût manifestement rejeté cette idée, puisqu'il la combat +en d'autres endroits. En effet, nous sommes obligés d'admettre des +choses que nous ne concevons pas. «J'existe, donc quelque chose +existe de toute éternité,» est une proposition évidente: cependant, +comprenons-nous l'éternité? C. +</p> +</blockquote> +<p> +(80) Je n'entreprendrai pas ici de prouver par des raisons +naturelles, ou l'existence de Dieu, ou la Trinité..... +parce que je ne me sentirois pas assez fort.... +</p> +<blockquote> +<p> +Encore une fois, est-il possible que ce soit Pascal qui ne se sente pas +assez fort pour prouver l'existence de Dieu! V.<a name="ref_1_11"></a><a href="#footnote_1_11" class="fnref">[11]</a> +</p> +</blockquote> +<p> +(81) C'est une chose admirable que jamais auteur canonique +n'a dit: Il n'y a point de vide, donc il y a un Dieu. +</p> +<blockquote> +<p> +Voilà un plaisant argument: Jamais la Bible n'a dit comme Descartes: +Tout est plein, donc il y a un Dieu. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(82) Ne parier point que Dieu est, c'est parier qu'il n'est +pas. +</p> +<blockquote> +<p> +Il est évidemment faut de dire: Ne point parier que Dieu est, c'est +parier qu'il n'est pas; car celui qui doute et demande à s'éclaircir, ne +parie assurément ni pour, ni contre. D'ailleurs cet article paroît un +peu indécent et puéril: cette idée de jeu, de perte et de gain, ne convient +point à la gravité du sujet. De plus, l'intérêt que j'ai à croire une +chose n'est pas une preuve de l'existence de cette chose. Vous me +promettez l'empire du monde, si je crois que vous avez raison. Je +souhaite alors de tout mon cœur que vous ayez raison; mais, jusqu'à +ce que vous me l'ayez prouvé, je ne puis vous croire. Commencez, +pourroit-on dire à Pascal, par convaincre ma raison: j'ai intérêt, sans +doute, qu'il y ait un Dieu; mais si dans votre système, Dieu n'est +venu que pour si peu de personnes, si le petit nombre des élus est si +effrayant, si je ne puis rien du tout par moi-même, dites-moi, je vous +prie, quel intérêt j'ai à vous croire. N'ai-je pas un intérêt visible à être +<a name="page485"></a><span class="pagenum">[Pg 485]</span> +persuadé du contraire? De quel front osez-vous me montrer un +bonheur infini, auquel, d'un million d'hommes, un seul à peine a +droit d'aspirer! Si vous voulez me convaincre, prenez-vous-y d'une +autre façon, et n'allez pas tantôt me parler de jeux de hasard, de +pari, de croix et de pile, et tantôt m'effrayer par les épines que vous +semez sur le chemin que je veux et que je dois suivre. Votre raisonnement +ne serviroit qu'à faire des athées, si la voix de toute la nature +ne nous crioit qu'il y a un Dieu avec autant de force que ces subtilités +ont de foiblesse. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(83) Combien y a-t-il peu de choses démontrées! Les +preuves ne convainquent que l'esprit. La coutume fait nos +preuves les plus fortes. +</p> +<blockquote> +<p> +Coutume n'est pas ici le mot propre. Ce n'est pas par coutume +qu'on croit qu'il fera jour demain. C'est par une extrême probabilité. +Ce n'est point par les sens, par le corps, que nous nous attendons à +mourir; mais notre raison, sachant que tous les hommes sont morts, +nous convainc que nous mourrons aussi. L'éducation, la coutume fait +sans doute des musulmans et des chrétiens, comme le dit Pascal. +Mais la coutume ne fait pas croire que nous mourrons, comme elle +nous fait croire à Mahomet ou à Paul, selon que nous avons été élevés +à Constantinople ou à Rome. Ce sont choses fort différentes. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(84) Nulle autre religion n'a jamais demandé à Dieu de +l'aimer et de le suivre. +</p> +<blockquote> +<p> +Épictète esclave, et Marc-Aurèle empereur, parlent continuellement +d'aimer Dieu et de le suivre. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(85) Dieu étant caché, toute religion qui ne dit pas que +Dieu est caché, n'est pas la véritable. +</p> +<blockquote> +<p> +Pourquoi vouloir toujours que Dieu soit caché? On aimeroit mieux +qu'il fût manifeste. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(86) Il est impossible d'envisager toutes les preuves de la +religion chrétienne, etc. <i>Tout cet alinéa et le suivant.</i> +</p> +<blockquote> +<p> +Heureusement il fut dans les décrets de la divine Providence que +Dioclétien protégeât notre sainte religion pendant dix-huit années +avant la persécution commencée par Galerius, et qu'ensuite Constancius-le-Pâle, +et enfin Constantin, la missent sur le trône. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(87) Ils (les philosophes païens) n'ont jamais reconnu +pour vertu ce que les chrétiens appellent humilité. +</p> +<blockquote> +<p> +Platon la recommande, Épictète encore davantage. V. +<a name="page486"></a><span class="pagenum">[Pg 486]</span> +</p> +</blockquote> +<p> +(88) Que l'on considère cette suite merveilleuse de prophètes +qui se sont succédés les uns aux autres pendant deux +mille ans, etc. +</p> +<blockquote> +<p> +Mais que l'on considère aussi cette suite ridicule de prétendus prophètes, +qui tous annoncent le contraire de Jésus-Christ, selon ces +Juifs, qui seuls entendent la langue de ces prophètes. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(89) Enfin, que l'on considère la sainteté de cette religion, +sa doctrine, qui rend raison de tout, jusqu'aux contrariétés +qui se rencontrent dans l'homme....., et qu'on +juge, après tout cela, s'il est possible de douter que la +religion chrétienne soit la seule véritable, et si jamais +aucune autre a rien eu qui en approchât. +</p> +<blockquote> +<p> +Lecteurs sages, remarquez que ce coryphée des jansénistes n'a dit, +dans tout ce livre sur la religion chrétienne, que ce qu'ont dit les +jésuites. Il l'a dit seulement avec une éloquence plus serrée et plus +mâle. Port-royalistes et Ignatiens, tous ont prêché les mêmes dogmes: +tous ont crié, croyez aux livres juifs dictés par Dieu même, et détestez +le judaïsme. Chantez les prières juives que vous n'entendez +point, et croyez que le peuple de Dieu a condamné votre Dieu à +mourir à une potence. Croyez que votre Dieu juif, la seconde personne +de Dieu, co-éternel avec Dieu le père, est né d'une vierge +juive, a été engendré par une troisième personne de Dieu, et qu'il a +eu cependant des frères juifs qui n'étoient que des hommes. Croyez, +qu'étant mort par le supplice le plus infâme, il a par ce supplice +même ôté de dessus la terre tout péché et tout mal, quoique depuis +lui et en son nom la terre ait été inondée de plus de crimes et de +malheurs que jamais. +</p> +<p> +Les fanatiques de Port-Royal et les fanatiques jésuites se sont réunis +pour prêcher ces dogmes étranges avec le même enthousiasme; et en +même temps ils se sont fait une guerre mortelle; ils se sont mutuellement +anathématisés avec fureur, jusqu'à ce qu'une de ces deux +factions de possédés ait enfin détruit l'autre. +</p> +<p> +Souvenez-vous, sages lecteurs, des temps mille fois plus horribles +de ces énergumènes, nommés <i>papistes</i> et <i>calvinistes</i>, qui prêchoient +le fond des mêmes dogmes, et qui se poursuivirent par le fer, par la +flamme et par le poison pendant deux cents années, pour quelques +mots différemment interprétés. Songez que ce fut en allant à la messe +que l'on commit les massacres d'Irlande et de la Saint-Barthélemi; que +ce fut après la messe, et pour la messe, qu'on égorgea tant d'innocents, +tant de mères, tant d'enfants dans la croisade contre les Albigeois; que +les assassins de tant de rois ne les ont assassinés que pour la messe. Ne +<a name="page487"></a><span class="pagenum">[Pg 487]</span> +vous y trompez pas; les convulsionnaires qui restent encore en feroient +tout autant, s'ils avoient pour apôtres les mêmes têtes brûlantes qui +mirent le feu à la cervelle de Damiens. +</p> +<p> +O Pascal! voilà ce qu'ont produit les querelles interminables sur +des dogmes, sur des mystères qui ne pouvoient produire que des +querelles. Il n'y a pas un article de foi qui n'ait enfanté une guerre +civile. +</p> +<p> +Pascal a été géomètre et éloquent; la réunion de ces deux grands +mérites étoit alors bien rare: mais il n'y joignoit pas la vraie philosophie. +L'auteur de l'éloge indique avec adresse ce que j'avance hardiment. +Il vient enfin un temps de dire la vérité. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(90) Il faut encore que la véritable religion nous rende +raison des étonnantes contrariétés qui s'y rencontrent. +</p> +<blockquote> +<p> +Cette manière de raisonner paroît fausse et dangereuse; car la +fable de Prométhée et de Pandore, les Androgynes de Platon, les +dogmes des anciens Égyptiens, ceux de Zoroastre, rendroient aussi +bien raison de ces contrariétés apparentes. La religion chrétienne +n'en demeurera pas moins vraie, quand même on n'en tireroit pas +ces conclusions ingénieuses, qui ne peuvent servir qu'à faire briller +l'esprit. Il est nécessaire, pour qu'une religion soit vraie, qu'elle soit +révélée, et point du tout qu'elle rende raison de ces contrariétés +prétendues; elle n'est pas plus faite pour vous enseigner la métaphysique +que l'astronomie. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(91) Sera-ce celle qu'enseignoient les philosophes? +</p> +<blockquote> +<p> +Les philosophes n'ont point enseigné de religion: ce n'est pas leur +philosophie qu'il s'agit de combattre. Jamais philosophe ne s'est dit +inspiré de Dieu; car dès lors il eût cessé d'être philosophe, et il eût +fait le prophète. Il ne s'agit pas de savoir si Jésus-Christ doit l'emporter +sur Aristote; il s'agit de prouver que la religion de Jésus-Christ +est la véritable, et que celles de Mahomet, de Zoroastre, de +Confucius, d'Hermès, et toutes les autres, sont fausses. Il n'est pas +vrai que les philosophes nous aient proposé, pour tout bien, un bien +qui est en nous. Lisez Platon, Marc-Aurèle, Épictète; ils veulent +qu'on aspire à mériter d'être rejoint à la Divinité dont nous sommes +émanés. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(92) J'ai créé l'homme saint, innocent, parfait...... +mais il n'a pu soutenir tant de gloire sans tomber dans la +présomption. +</p> +<blockquote> +<p> +Ce furent les premiers bracmanes qui inventèrent le roman théologique +de la chute de l'homme, ou plutôt des anges: et cette cosmogonie, +<a name="page488"></a><span class="pagenum">[Pg 488]</span> +aussi ingénieuse que fabuleuse, a été la source de toutes les +fables sacrées qui ont inondé la terre. Les sauvages de l'occident, +policés si tard, et après tant de révolutions et après tant de barbaries, +n'ont pu en être instruits que dans nos derniers temps. Mais il faut +remarquer que vingt nations de l'orient ont copié les anciens bracmanes, +avant qu'une de ces mauvaises copies, j'ose dire la plus mauvaise +de toutes, soit parvenue jusqu'à nous. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(93) Si l'homme n'avoit jamais été corrompu, il jouiroit +de la vérité et de la félicité avec assurance. Et si l'homme +n'avoit jamais été que corrompu, il n'auroit aucune idée +ni de la vérité, ni de la béatitude. +</p> +<blockquote> +<p> +Il est sûr, par la foi et par notre révélation, si au-dessus des lumières +des hommes, que nous sommes tombés; mais rien n'est moins +manifeste par la raison. Car je voudrais bien savoir si Dieu ne pouvoit +pas, sans déroger à sa justice, créer l'homme tel qu'il est aujourd'hui; +et ne l'a-t-il pas même créé pour devenir ce qu'il est? L'état présent +de l'homme n'est-il pas un bienfait du Créateur? Qui vous a dit que +Dieu vous en devoit davantage? Qui vous a dit que votre être exigeoit +plus de connoissances et plus de bonheur? Qui vous a dit qu'il en +comporte davantage? Vous vous étonnez que Dieu ait fait l'homme si +borné, si ignorant, si peu heureux; que ne vous étonnez-vous qu'il +ne l'ait pas fait plus borné, plus ignorant, plus malheureux? Vous +vous plaignez d'une vie courte et si infortunée; remerciez Dieu de ce +qu'elle n'est pas plus courte et plus malheureuse. Quoi donc! selon +vous, pour raisonner conséquemment, il faudroit que tous les hommes +accusassent la Providence, hors les métaphysiciens qui raisonnent sur +le péché originel. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(94) Cette duplicité de l'homme est si visible, qu'il y en +a qui ont pensé que nous avions deux âmes. +</p> +<blockquote> +<p> +Cette pensée est prise entièrement de Montaigne, ainsi que beaucoup +d'autres. Elle se trouve au chapitre de l'inconstance de nos +actions. Mais Montaigne s'explique en homme qui doute. Nos diverses +volontés ne sont point des contradictions de la nature, et l'homme +n'est point un sujet simple; il est composé d'un nombre innombrable +d'organes. Si un seul de ces organes est un peu altéré, il est nécessaire +qu'il change toutes les impressions du cerveau, et que l'animal ait de +nouvelles pensées et de nouvelles volontés. Il est très-vrai que nous +sommes, tantôt abattus de tristesse, tantôt enflés de présomption; +et cela doit être, quand nous nous trouvons dans des situations opposées. +Un animal, que son maître caresse et nourrit, et un autre qu'on +égorge lentement et avec adresse, pour en faire une dissection, éprouvent +<a name="page489"></a><span class="pagenum">[Pg 489]</span> +des sentiments bien contraires. Ainsi faisons-nous; et les différences +qui sont en nous sont si peu contradictoires, qu'il seroit contradictoire +qu'elles n'existassent pas. Les fous qui ont dit que nous +avions deux âmes pouvoient, par la même raison, nous en donner +trente et quarante. Car un homme, dans une grande passion, a +souvent trente ou quarante idées différentes de la même chose, et +doit nécessairement les avoir, selon que cet objet lui paroît sous +différentes faces. Cette prétendue duplicité de l'homme est une idée +aussi absurde que métaphysique; j'aimerois autant dire que le chien +qui mord et qui caresse est double; que la poule, qui a tant soin de +ses petits, et qui ensuite les abandonne jusqu'à les méconnoître, +est double; que la glace, qui représente des objets différents, est +double; que l'arbre, qui est tantôt chargé, tantôt dépouillé de +feuilles, est double. J'avoue que l'homme est inconcevable en un +sens; mais tout le reste de la nature l'est aussi: et il n'y a pas plus +de contradictions apparentes dans l'homme que dans tout le reste. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(95) Je vois des multitudes de religions..... mais elles +n'ont ni morale qui me puisse plaire, ni preuves capables +de m'arrêter. +</p> +<blockquote> +<p> +La morale est partout la même, chez l'empereur Marc-Aurèle, +chez l'empereur Julien, chez l'esclave Épictète, que vous-même +admirez dans Saint-Louis et dans Bondebar son vainqueur, chez +l'empereur de la Chine Kien-Long, et chez le roi de Maroc. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(96) Ils (les Juifs) soutiennent qu'il viendra un libérateur +pour tous; qu'ils sont au monde pour l'annoncer. +</p> +<blockquote> +<p> +Peut-on s'aveugler à ce point, et être assez fanatique pour ne faire +servir son esprit qu'à vouloir aveugler le reste des hommes! Grand +Dieu! un reste d'Arabes voleurs, sanguinaires, superstitieux et +usuriers, seroit le dépositaire de tes secrets! Cette horde barbare +seroit plus ancienne que les sages Chinois, que les bracmanes qui +ont enseigné la terre, que les Égyptiens qui l'ont étonnée par leurs +immortels monuments! Cette chétive nation seroit digne de nos +regards pour avoir conservé quelques fables ridicules et atroces, +quelques contes absurdes infiniment au-dessous des fables indiennes +et persanes! Et c'est cette horde d'usuriers fanatiques qui vous en +impose, ô Pascal! et vous donnez la torture à votre esprit, vous +falsifiez l'histoire, et vous faites dire à ce misérable peuple tout le +contraire de ce que ses livres ont dit! vous lui imputez tout le +contraire de ce qu'il a fait! et cela pour plaire à quelques jansénistes +qui ont subjugué votre imagination ardente et perverti votre raison +supérieure. V. +<a name="page490"></a><span class="pagenum">[Pg 490]</span> +</p> +</blockquote> +<p> +(97) Ce peuple (les Juifs), quoique si étrangement abondant, +est sorti d'un seul homme. +</p> +<blockquote> +<p> +Il n'est point étrangement abondant. On a calculé qu'il n'existe pas +aujourd'hui six cent mille individus juifs. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(98) Ce peuple est le plus ancien qui soit dans la connoissance +des hommes. +</p> +<blockquote> +<p> +Certes, ils ne sont pas antérieurs aux Égyptiens, aux Chaldéens, +aux Perses, leurs maîtres; aux Indiens, inventeurs de la théologie. +On peut faire comme on veut sa généalogie. Ces vanités impertinentes +sont aussi méprisables que communes: mais un peuple ose-t-il se dire +plus ancien que des peuples qui ont eu des villes et des temples plus +de vingt siècles avant lui? +</p> +</blockquote> +<p> +(99) La loi (des Juifs) est tout ensemble la plus ancienne +loi du monde, etc. +</p> +<blockquote> +<p> +Il est très-faux que la loi des Juifs soit la plus ancienne, puisque +avant Moïse, leur législateur, ils demeuroient en Égypte, le pays +de la terre le plus renommé par ses sages lois, selon lesquelles les +rois étoient jugés après la mort. Il est très-faux que le nom de <i>loi</i> +n'ait été connu qu'après Homère; il parle des lois de Minos dans +<i>l'Odyssée</i>. Le mot de loi est dans Hésiode; et quand le nom de loi +ne se trouveroit ni dans Hésiode, ni dans Homère, cela ne prouveroit +rien. Il y avoit d'anciens royaumes, des rois et des juges: +donc il y avoit des lois. Celles des Chinois sont bien antérieures à +Moïse. +</p> +<p> +Il est encore très-faux que les Grecs et les Romains aient pris des +lois des Juifs. Ce ne peut être dans les commencements de leurs +républiques; car alors ils ne pouvoient connoître les Juifs. Ce ne +peut être dans le temps de leur grandeur; car alors ils avoient pour +ces barbares un mépris connu de toute la terre. Voyez comme +Cicéron les traite, en parlant de la prise de Jérusalem par Pompée. +Philon avoue qu'avant la traduction imputée aux Septante, aucune +nation n'a connu leurs livres. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(100) C'est une sincérité qui n'a point d'exemple dans le +monde, ni sa racine dans la nature. +</p> +<blockquote> +<p> +Cette sincérité a partout des exemples, et n'a sa racine que dans la +nature. L'orgueil de chaque Juif est intéressé à croire que ce n'est +point sa détestable politique, son ignorance des arts, sa grossièreté, +qui l'ont perdu; mais que c'est la colère de Dieu qui le punit: il +pense, avec satisfaction, qu'il a fallu des miracles pour l'abattre, et +<a name="page491"></a><span class="pagenum">[Pg 491]</span> +que sa nation est toujours la bien-aimée du Dieu qui la châtie. Qu'un +prédicateur monte en chaire, et dise aux François: «Vous êtes des +misérables qui n'avez ni cœur, ni conduite; vous avez été battus à +Hochstet et à Ramillies, parce que vous n'avez pas su vous défendre», +il se fera lapider. Mais s'il dit: «Vous êtes des catholiques +chéris de Dieu; vos péchés infâmes avoient irrité l'Éternel, +qui vous livra aux hérétiques à Hochstet et à Ramillies; et quand +vous êtes revenus au Seigneur, alors il a béni votre courage à +Denain», ces paroles le feront aimer de l'auditoire. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(101) La création du monde commençant à s'éloigner, +Dieu a pourvu d'un historien contemporain. +</p> +<blockquote> +<p> +Contemporain: ah! V. +</p> +</blockquote> +<p> +(102) Si Moïse eût débité des fables, il n'y eût point eu +de Juif qui n'en eût pu reconnoître l'imposture. +</p> +<blockquote> +<p> +Oui, s'il avoit écrit en effet ces fables dans un désert, pour deux +ou trois millions d'hommes qui eussent eu des bibliothéques. Mais si +quelques lévites avoient écrit ces fables plusieurs siècles après Moïse, +comme cela est vraisemblable et vrai!.... +</p> +<p> +De plus, y a-t-il une nation chez laquelle on n'ait pas débité ces +fables? V. +</p> +</blockquote> +<p> +(103) Au temps où il écrivoit ces choses, la mémoire en +devoit encore être toute récente dans l'esprit de tous les +Juifs. +</p> +<blockquote> +<p> +Les Égyptiens, Syriens, Chaldéens, Indiens, n'ont-ils pas donné +des siècles de vie à leurs héros, avant que la petite horde juive, leur +imitatrice, existât sur la terre? V. +</p> +</blockquote> +<p> +(104) Ce n'est pas de cette sorte que l'Écriture, qui connoît +mieux que nous les choses qui sont de Dieu, en parle. +</p> +<blockquote> +<p> +Et qu'est-ce donc que le <i>Cœli enarrant gloriam Dei</i>? V. +</p> +</blockquote> +<p> +(105) Lorsque j'ai considéré d'où vient qu'on ajoute tant +de foi à tant d'imposteurs, etc., <i>et tout le reste de ce long +paragraphe</i>. +</p> +<blockquote> +<p> +La solution de ce problème est bien aisée. On vit des effets physiques +extraordinaires; des fripons les firent passer pour des miracles. +On vit des maladies augmenter dans la pleine lune; et des sots crurent +que la fièvre étoit plus forte, parce que la lune étoit pleine. Un malade, +qui devoit guérir, se trouva mieux le lendemain qu'il eut mangé des +<a name="page492"></a><span class="pagenum">[Pg 492]</span> +écrevisses; et on conclut que les écrevisses purifioient le sang, parce +qu'elles sont rouges étant cuites. +</p> +<p> +Il me semble que la nature humaine n'a pas besoin du vrai pour +tomber dans le faux. On a imputé mille fausses influences à la lune, +avant qu'on imaginât le moindre rapport véritable avec le flux de la +mer. Le premier homme qui a été malade a cru sans peine le premier +charlatan; personne n'a vu de loups garoux ni de sorciers, et beaucoup +y ont cru; personne n'a vu de transmutation de métaux, et +plusieurs ont été ruinés par la créance de la pierre philosophale; les +Romains, les Grecs, les païens, ne croyoient-ils donc aux miracles +dont ils étoient inondés que parce qu'ils en avoient vu de véritables? +V. +</p> +</blockquote> +<p> +(106) Commencez par plaindre les incrédules; ils sont +assez malheureux. Il ne les faudroit injurier qu'en cas que +cela servît; mais cela leur nuit. +</p> +<blockquote> +<p> +Et vous les avez injuriés sans cesse. Vous les avez traités comme des +jésuites! Et en leur disant tant d'injures, vous convenez que les vrais +chrétiens ne peuvent rendre raison de leur religion; que, s'ils la +prouvoient, ils ne tiendroient point parole; que leur religion est +une sottise; que, si elle est vraie, c'est parce qu'elle est une sottise. +O profondeur d'absurdités! V. +</p> +</blockquote> +<p> +(107) A ceux qui ont de la répugnance pour la religion, +il faut commencer par leur montrer qu'elle n'est pas contraire +à la raison. +</p> +<blockquote> +<p> +Ne voyez-vous pas, ô Pascal! que vous êtes un homme de parti qui +cherchez à faire des recrues? V. +</p> +</blockquote> +<p> +(108) De se tromper en croyant vraie la religion chrétienne, +il n'y a pas grand'chose à perdre: mais quel malheur +de se tromper en la croyant fausse! +</p> +<blockquote> +<p> +Le flamen de Jupiter, les prêtres de Cybèle, ceux d'Isis, en disoient +autant. Le muphti, le grand-lama, en disent autant. Il faut +donc examiner les pièces du procès. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(109) Jamais on ne fait le mal si pleinement et si gaîment +que quand on le fait par un faux principe de conscience. +</p> +<blockquote> +<p> +Les crimes, regardés comme tels, font beaucoup moins de mal à +l'humanité que cette foule d'actions criminelles qu'on commet sans +<a name="page493"></a><span class="pagenum">[Pg 493]</span> +remords, parce que l'habitude, ou une fausse conscience, nous les +fait regarder comme indifférentes, ou même comme vertueuses. +</p> +<p> +1<sup>o</sup>. Combien, depuis Constantin, n'y a-t-il pas eu de princes qui +ont cru servir la Divinité en tourmentant, de supplices cruels, ceux +de leurs sujets qui l'adoroient sous une forme différente! +</p> +<p> +Combien n'ont-ils pas cru être obligés de proscrire ceux qui osoient +dire leur avis sur ces grands objets, qui intéressent tous les hommes, +et dont chaque homme semble avoir le droit de décider pour lui-même! +</p> +<p> +Combien de législateurs ont privé des droits de citoyen quiconque +n'étoit pas d'accord avec eux sur quelques points de leur croyance, et +forcé des pères de choisir entre le parjure, et l'inquiétude cruelle de +ne laisser à leurs enfants qu'une existence précaire! Et ces lois subsistent! +Et les souverains ignorent que chaque mal qu'elles font est un +crime pour le prince qui les ordonne, qui en permet l'exécution, ou +qui tarde de les détruire! +</p> +<p> +2<sup>o</sup>. En ordonnant la guerre, qui n'est pas nécessaire pour la sûreté +de son peuple, un prince se rend responsable de tous les maux qu'elle +entraîne, et il est coupable d'autant de meurtres que la guerre fait de +victimes. Combien cependant de guerres inutiles sont regardées +comme justes, et entreprises sans remords, sur de frivoles motifs +d'intérêt politique ou de dignité nationale! +</p> +<p> +3<sup>o</sup>. C'est un usage reçu en Europe, qu'un gentilhomme vende, à +une querelle étrangère, le sang qui appartient à sa patrie; qu'il s'engage +à assassiner, en bataille rangée, qui il plaira au prince qui le +soudoie; et ce métier est regardé comme honorable. +</p> +<p> +4<sup>o</sup>. Tout juge qui décerne une peine de mort, sans y être condamné +par une loi expresse, est un assassin. Ni une loi vague, qui +permettroit de prononcer même la mort, suivant l'échéance des cas, +ni ce qu'on appelle la jurisprudence des arrêts, ne peuvent le justifier: +car la permission de tuer un homme n'en donne pas le droit: et c'est +mal se justifier d'un meurtre, que de dire qu'on est dans l'habitude +d'en commettre. +</p> +<p> +Tout juge qui décerne une peine capitale pour une action qui ne +blesse aucune des lois de la nature; pour une action ou indifférente, +ou blâmable, mais qui n'est un crime qu'aux yeux des préjugés; pour +une action imaginaire enfin, se rend coupable de meurtre. La loi +l'oblige, dit-il, de prononcer ainsi: mais la loi ne l'oblige pas d'être +juge, et la nature lui défend d'être absurde et barbare. Il vaut mieux +renoncer à la charge de président à mortier qu'à la qualité d'homme. +</p> +<p> +Nous oserons demander si les juges d'Anne du Bourg, de Dolet, de +Morin, de Petit d'Herbé, des bergers de Brie, de Moriceau, de La +Chaux, de Lalli, de La Barre, etc., ont été fidèles à ces règles, +<a name="page494"></a><span class="pagenum">[Pg 494]</span> +dictées par la nature et la raison, qui sont plus anciennes et plus +sacrées que les registres <i>olim</i>. +</p> +<p> +5<sup>o</sup>. Arracher des hommes de leur pays par la trahison et par la violence, +pour les exposer en vente dans des marchés publics, comme des +bêtes de somme; s'accoutumer à ne mettre aucune différence entre +eux et les animaux; les contraindre au travail, à force de coups; les +nourrir non pour qu'ils vivent, mais pour qu'ils rapportent; les abandonner +dans la vieillesse ou dans la maladie, lorsque l'on n'espère plus +de regagner par leur travail ce qu'il en coûteroit pour les soigner; ne +leur permettre d'être pères que pour donner le jour à des enfants +destinés aux mêmes misères, devenus comme eux la propriété de leur +maître, qui peut les leur arracher et les vendre; que pour voir leurs +femmes et leurs filles exposées à toutes les insultes de ces hommes sans +humanité comme sans pudeur! Voilà comme nous traitons d'autres +hommes; ce seroit une horrible barbarie si ces hommes étoient blancs; +mais ils sont noirs, et cela change toutes nos idées. Le trafiquant en +Amérique oublie que les nègres sont des hommes; il n'a avec eux +aucune relation morale; ils ne sont pour lui qu'un objet de profit: s'il +les plaint, s'il évite de leur faire souffrir des maux inutiles, son insolente +pitié est celle que nous avons pour les animaux qui nous servent: +et tel est l'excès de son mépris stupide pour cette malheureuse espèce, +que, revenu en Europe, il s'indigne de les voir vêtus comme des +hommes, et placés à côté de lui. Mais je n'ai pas tout dit: en vain les +lois, en consacrant cet usage qu'aucune loi positive ne peut rendre +légitime, parce qu'il viole les droits de la nature; en vain les lois +ont-elles voulu mettre une borne à la cruauté des maîtres; leur ingénieuse +barbarie élude toutes les lois. Le colon, renfermé dans sa plantation; +seul avec quelques satellites, au milieu de ses noirs, est sûr de +n'avoir que des témoins dont la loi rejette le témoignage. Là, juge à la +fois et partie, il prodigue en sûreté les tortures et les supplices; le +noir qu'il croit coupable est déchiré, tenaillé, jeté vivant dans des +fours ardents, aux yeux de ses tristes compagnons, qui, tremblant +d'être traités comme complices, n'osent même montrer une stérile +pitié. +</p> +<p> +La jeune Américaine assiste à ces supplices; elle y préside quelquefois; +on veut l'accoutumer de bonne heure à entendre sans frémir +les hurlements des malheureux; on semble craindre qu'un jour sa +pitié ne tente de désarmer le cœur de son époux. +</p> +<p> +Ces crimes sont publics, la loi les tolère, l'opinion ne les flétrit pas. +On ose même en faire l'apologie; sans cela, dit-on, nous ne pourrions +avoir de sucre. Eh bien, si on ne peut en avoir qu'à force de crimes, +il faut savoir se passer de sucre, il faut renoncer à une denrée souillée +du sang de nos frères. Mais qui a dit qu'on ne pouvoit en avoir qu'à ce +prix? Quelles tentatives a-t-on faites pour s'en procurer autrement? +<a name="page495"></a><span class="pagenum">[Pg 495]</span> +Quoi! c'est sur la foi d'un préjugé qu'on ne daigne pas même examiner, +que la loi a autorisé cette horrible violation des droits de la nature, +et qu'on exerce ou qu'on tolère tranquillement ces barbaries. A peine +quelques philosophes ont-ils osé élever, de loin en loin, en faveur de +l'humanité, des cris que les gens en place n'ont point entendus, et +qu'un monde frivole a bientôt oubliés. +</p> +<p> +Pourquoi ne pas faire cultiver nos colonies par des blancs? La terre +se plaît à être cultivée par des mains libres; et combien de malheureux +en Europe qui fatiguent en vain un sol stérile et épuisé, iroient chercher +en Amérique une terre féconde et nouvelle! Alors, à ce petit +nombre de colons corrompus et barbares, qui ne vivent dans nos +colonies que pour avoir de l'or, parce qu'en Europe la considération +s'achète avec de l'or, nous verrions succéder un peuple nombreux de +citoyens laborieux et honnêtes, qui, regardant les colonies comme +leur patrie, sauroient combattre pour les défendre. +</p> +<p> +Pourquoi ne pas remplir nos îles de ces galériens inutiles, des déserteurs, +des voleurs domestiques, des faux-sauniers, qui ont vendu +au peuple, à bas prix, une denrée nécessaire, des filles qui ont mieux +aimé risquer leur vie que d'avouer leur honte; de tant d'autres condamnés +à la mort par des lois que l'excès de leur sévérité rend inutiles? +Ces hommes à qui on distribueroit des terres, devenus cultivateurs et +propriétaires, perdroient, avec les motifs du crime, la tentation de +le commettre. Est-ce qu'en rendant aux nègres les droits de l'homme, +ils ne pourroient pas cultiver, comme ouvriers ou comme fermiers, +les mêmes terres qu'ils cultivent comme esclaves? Ils peupleroient +alors, et l'on ne seroit pas obligé, chaque année, d'aller chercher en +Afrique de nouvelles victimes. +</p> +<p> +Et qu'on ne dise pas qu'en supprimant l'esclavage, le gouvernement +violeroit la propriété des colons. Comment l'usage, ou même une loi +positive, pourroit-elle jamais donner à un homme un véritable droit +de propriété sur le travail, sur la liberté, sur l'être entier d'un autre +homme innocent, et qui n'y a point consenti? En déclarant les nègres +libres, on n'ôteroit pas au colon sa propriété; on l'empêcheroit de faire +un crime, et l'argent qu'on a payé pour un crime n'a jamais donné le +droit de le commettre. +</p> +<p> +On dit que les nègres sont paresseux: veut-on qu'ils trouvent du +plaisir à travailler pour leurs tyrans? Ils sont bas, fourbes, traîtres, +sans mœurs: eh bien, ils ont tous les vices des esclaves, et c'est la +servitude qui les leur a donnés. Rendez-les libres: et plus près que +vous de la nature, ils vaudront beaucoup mieux que vous. +</p> +<p> +Ne pourroit-on pas, si on n'osoit être juste tout-à-fait, changer +l'esclavage personnel des nègres en un esclavage de la glèbe, tel que +celui sous lequel gémissent encore les habitants d'une partie de l'Europe? +L'exécution de ce projet seroit plus aisée. Le sort des nègres +<a name="page496"></a><span class="pagenum">[Pg 496]</span> +deviendroit plus supportable; et cet ordre politique une fois bien +établi, seroit aisément remplacé par une liberté entière; il y auroit +servi de degré, il adouciroit ce passage de la servitude à la liberté, +qui, sans cela, seroit peut-être trop brusque. +</p> +<p> +Sait-on si la Sardaigne, et surtout la Sicile, ne sont pas propres à +la culture des cannes à sucre, et ne suffiroient point pour l'approvisionnement +de l'Europe? +</p> +<p> +Et si, au lieu d'apprendre aux nègres d'Afrique à vendre leurs +frères, nous leur avions appris à cultiver leur sol; si, au lieu de leur +apporter nos liqueurs fortes, nos maladies et nos vices, nous leur +avions porté nos lumières, nos arts et notre industrie, croit-on que +l'Afrique n'eût pas remplacé nos colonies! Compteroit-on pour rien +l'avantage d'arracher à la barbarie et à la misère une des quatre +parties du monde? Et quand même il n'y auroit pas à gagner pour tous +les peuples dans un tel changement, les nations ne devroient-elles pas +se lasser de suivre, dans leur conduite, une morale dont le particulier +le plus vil rougiroit d'adopter les principes? +</p> +<p> +6<sup>o</sup>. Personne n'a jamais douté que ce ne soit un délit grave de ravager +un champ cultivé. Au dommage fait au propriétaire se joint la perte +réelle d'une denrée nécessaire à la subsistance des hommes. Cependant +il y a des pays où les seigneurs ont le droit de faire manger par des +bêtes fauves le blé que le paysan a semé; où celui qui tueroit l'animal +qui dévaste son champ seroit envoyé aux galères, seroit puni de +mort; car on a vu des princes faire moins de cas de la vie d'un homme +que du plaisir d'avoir un cerf de plus à faire déchirer par leurs chiens. +Dans ces mêmes pays, il y a plus d'hommes employés à veiller à la +sûreté du gibier qu'à celle des hommes; souvent il arrive que, pour +défendre des lièvres, les gardes tirent sur les paysans; et comme tous +les juges sont seigneurs de fiefs, il n'y a point d'exemple qu'aucun de +ces meurtres ait été puni. Là, des provinces entières y sont réservées +aux plaisirs du souverain. Les propriétaires de ces cantons y sont +privés du droit de défendre leur champ par un enclos, ou de l'employer +d'une manière pour laquelle cette clôture seroit nécessaire. Il faut que +le cultivateur laisse l'herbe qu'il a semée pourrir sur terre jusqu'à ce +qu'un garde-chasse ait déclaré que les œufs de perdrix n'ont plus rien +à craindre, et qu'il lui est permis de faucher son herbe. Il y a longtemps +que ces lois subsistent; il est évident qu'elles sont un attentat +contre la propriété, une insulte aux malheureux, qui meurent de +faim au milieu d'une campagne que les sangliers et les cerfs ont ravagée. +Cependant aucun confesseur du roi ne s'est encore avisé de faire naître +à son pénitent le moindre scrupule sur cet objet. +</p> +<p> +7<sup>o</sup>. Les impôts sont une portion du revenu de chaque citoyen, +destinée à l'utilité publique. Dans toute administration bien réglée, +le nécessaire physique de chaque homme doit être exempt de tout +<a name="page497"></a><span class="pagenum">[Pg 497]</span> +impôt; mais, au contraire le crédit des riches a fait retomber ce +fardeau sur les pauvres, dans presque tous les pays où le peuple n'a +point de représentant. Ainsi toute portion de l'impôt qui n'est point +employée pour le public doit être regardée comme un véritable vol, et +comme un vol fait aux pauvres. Ainsi, pour qu'un homme puisse +croire avoir droit à cette portion, il faut qu'il puisse se rendre ce +témoignage, qu'il fait à l'état un bien au moins équivalent à la somme +qu'il reçoit pour salaire, ou plutôt au mal que cette partie de l'impôt +fait souffrir au peuple sur qui elle se lève. Cela même ne suffit pas; +car l'homme riche doit compte à la nation de l'emploi de son temps et +de ses forces; ce n'est même qu'à ce prix qu'il peut lui être permis de +jouir d'un superflu sans travail, tandis que d'autres hommes manquent +souvent du nécessaire malgré un travail opiniâtre. Il faut donc, pour +avoir droit à une part sur le trésor public, que cette part soit employée, +par celui qui la reçoit, d'une manière utile à la nation. Si ce +principe d'équité naturelle n'avoit pas été étouffé par l'habitude, si +l'opinion flétrissoit celui qui s'en écarte, alors les impôts cesseroient +d'être un fardeau pénible, le peuple respireroit, le prix de son travail +lui appartiendroit tout entier; et l'on ne verroit plus les premiers +hommes de chaque pays se dévouer uniquement au métier de corrompre +les rois pour s'enrichir de la subsistance du peuple. +</p> +<p> +8<sup>o</sup>. Le souverain n'a pas le droit de rien détourner du trésor public, +pour satisfaire ou ses fantaisies, ou son orgueil; ce trésor n'est pas à +lui, il est au peuple. Une partie du superflu du riche peut sans doute +être employée à consoler le chef d'une nation des peines du gouvernement; +mais cet emploi du tribut devient criminel, du moment où +une partie de l'impôt se lève sur le peuple. Les courtisans parlent +sans cesse des dépenses nécessaires à la majesté du trône. J'ignore +toutefois si la vue d'un prince uniquement occupé du bonheur de ses +peuples, menant une vie simple et frugale, sans gardes, sans appareil, +sans courtisans, que quelques sages livrés aux mêmes soins que +lui; j'ignore si un tel prince n'offriroit point un spectacle plus attendrissant, +plus imposant même que celui de la cour la plus brillante, +et par conséquent la plus ruineuse pour la nation qui la paye; mais +du moins faut-il avouer qu'il est plus nécessaire à un peuple d'avoir +du pain que d'éblouir les étrangers par la triste représentation d'une +cour somptueuse. Cette morale devroit être celle de tous les rois. +Presque aucun cependant ne l'a connue; et ceux qui ont paru s'en +souvenir quelquefois dans leurs discours, l'ont oubliée dans leur +conduite. +</p> +<p> +9<sup>o</sup>. L'usage d'ouvrir les lettres des citoyens, de leur arracher les +secrets qu'ils n'ont pas confiés, ne peut être regardé que comme une +violation ouverte de la foi publique. Il est clair encore que cette +infamie n'a aucune autre utilité que de fournir un aliment à la +<a name="page498"></a><span class="pagenum">[Pg 498]</span> +curiosité du prince, ou aux petites passions des ministres, et de donner +au chef des espions les moyens de nuire à qui il veut auprès du gouvernement. +Aucun secret important ne peut se connoître par cette +voie, parce que cet espionnage est public, et que, si l'on confie +encore quelquefois à la poste des réflexions ou des épigrammes, on +n'y livre ni ses projets, ni ses complots. Les espions répandus dans +les maisons particulières sont un autre ressort de la police moderne, +aussi infâme et aussi inutile. On raconte qu'un ministre de Charles I<sup>er</sup> +d'Angleterre, Falkland, dédaigna de recourir à aucun de ces vils +moyens, que jamais il n'intercepta une lettre, que jamais il n'employa +un espion: mais, malheureusement pour l'espèce humaine, cet +exemple est unique jusqu'ici, et l'usage contraire, proscrit par la +raison, par l'équité, par l'honneur, subsiste presque partout; on +l'exerce sans remords, et même sans honte. L'opinion flétrit, à la +vérité, les espions subalternes; mais elle s'arrête là, et elle ne dévoue +pas à l'opprobre ceux qui les emploient, et qui, calomniant la nation +auprès du prince, osent lui faire accroire que ces infâmes abus du +pouvoir sont des précautions nécessaires. +</p> +<p> +J'ai choisi pour exemples des actions qui peuvent influer sur la +prospérité publique: et je ne les ai choisies que dans nos mœurs. +J'aurais pu étendre cette liste; et si j'avois parcouru l'histoire de +toutes les nations, si j'avois voulu m'arrêter sur les actions particulières, +cette liste auroit été immense. +</p> +<p> +Cela prouve, selon moi, que, pour donner aux hommes une morale +bien sûre et bien utile, il faut leur inspirer une horreur pour ainsi +dire machinale de tout ce qui nuit à leurs semblables; former leur +âme de manière que le plaisir de faire du bien soit le premier de tous +leurs plaisirs; que le sentiment d'avoir fait leur devoir soit un dédommagement +suffisant de tout ce qu'il leur en a pu coûter pour le remplir. +Il faut allumer, dans ceux que l'enthousiasme des passions peut +égarer, un enthousiasme pour la vertu, capable de les défendre. +Alors qu'on laisse à leur raison le soin de juger de ce qui est juste et +de ce qui est injuste, et que leur conscience ne se repose pas sur un +certain nombre de maximes de morale, adoptées dans le pays où ils +naissent; ou sur un code dont une classe d'hommes, jalouse de régner +sur les esprits, se soit réservé l'interprétation. C. +</p> +<p> +On voit bien, dans cette terrible note, que le <i>louant</i> est plus véritablement +philosophe que le <i>loué</i>: cet éditeur écrit comme le secrétaire +de Marc-Aurèle, et Pascal comme le secrétaire de Port-Royal. +L'un semble aimer la rectitude et l'honnêteté pour elles-mêmes, +l'autre par esprit de parti. L'un est homme, et veut rendre la nature +humaine honorable; l'autre est chrétien, parce qu'il est janséniste. +Tous deux ont de l'enthousiasme et embouchent la trompette; l'auteur +des notes pour agrandir notre espèce, et Pascal pour l'anéantir +<a name="page499"></a><span class="pagenum">[Pg 499]</span> +Pascal a peur, et il se sert de toute la force de son esprit pour inspirer +sa peur. L'autre s'abandonne à son courage, et le communique. Que +puis-je conclure? Que Pascal se portoit mal, et que l'autre se porte +bien. +</p> +<p class="nowrap"> +Bonne ou mauvaise santé<br /> +Fait notre philosophie. V.<br /> +</p> +</blockquote> +<p> +(110) Je crois volontiers les histoires dont les témoins se +font égorger. +</p> +<blockquote> +<p> +La difficulté n'est pas seulement de savoir si on croira des témoins +qui meurent pour soutenir leur déposition, comme ont fait tant de +fanatiques; mais encore si ces témoins sont effectivement morts pour +cela, si on a conservé leurs dépositions, s'ils ont habité les pays où +on dit qu'ils sont morts; pourquoi Josèphe, né dans le temps de la +mort du Christ, Josèphe, ennemi d'Hérode, Josèphe, peu attaché +au judaïsme, n'a-t-il pas dit un mot de tout cela? Voilà ce que Pascal +eût débrouillé avec succès. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(111) Nous naissons injustes; car chacun tend à soi: +cela est contre tout ordre. +</p> +<blockquote> +<p> +Cela est selon tout ordre; il est aussi impossible qu'une société +puisse se former et subsister sans amour-propre, qu'il seroit impossible +de faire des enfants sans concupiscence, de songer à se nourrir +sans appétit. C'est l'amour de nous-mêmes qui assiste l'amour des +autres; c'est par nos besoins mutuels que nous sommes utiles au +genre humain: c'est le fondement de tout commerce; c'est l'éternel +lien des hommes; sans lui, il n'y auroit pas eu un art inventé, ni une +société de dix personnes formée. C'est cet amour-propre que chaque +animal a reçu de la nature, qui nous avertit de respecter celui des +autres. La loi dirige cet amour-propre, et la religion le perfectionne. +Il est bien vrai que Dieu auroit pu faire des créatures uniquement +attentives au bien d'autrui. Dans ce cas, les marchands auroient été +aux Indes par charité, le maçon eût scié de la pierre pour faire plaisir +à son prochain, etc. Mais Dieu a établi les choses autrement: n'accusons +point l'instinct qu'il nous donne, et faisons-en l'usage qu'il commande. +V. +</p> +</blockquote> +<p> +(112) <i>Paragraphe LXXVII.</i> +</p> +<blockquote> +<p> +On voit ici l'homme de parti un peu emporté. Si quelque chose peut +justifier Louis XIV d'avoir persécuté les jansénistes, c'est assurément +ce paragraphe. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(113) Si mes Lettres sont condamnées à Rome, ce que +j'y condamne est condamné dans le ciel. +</p> +<blockquote> +<p> +Hélas! le ciel, composé d'étoiles et de planètes, dont notre globe +<a name="page500"></a><span class="pagenum">[Pg 500]</span> +est une partie imperceptible, ne s'est jamais mêlé des querelles d'Arnauld +avec la Sorbonne, et de Jansénius avec Molina. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(114) S'il ne falloit rien faire que pour le certain, etc. +</p> +<blockquote> +<p> +Vous avez épuisé votre esprit en arguments pour nous prouver que +votre religion est certaine, et maintenant vous nous assurez qu'elle +n'est pas certaine; et après vous être si étrangement contredit, vous +revenez sur vos pas; vous dites qu'on ne peut avancer «qu'il soit +possible que la religion chrétienne soit fausse.» Cependant c'est +vous-même qui venez de nous dire qu'il est possible qu'elle soit +fausse, puisque vous avez déclaré qu'elle est incertaine. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(115) Les inventions des hommes, etc. +</p> +<blockquote> +<p> +Je voudrois qu'on examinât quel siècle a été le plus fécond en +crimes, et par conséquent en malheurs. L'auteur de la félicité publique +a eu cet objet en vue, et a dit des choses bien vraies et bien +utiles. V. +</p> +</blockquote> +<p> +(116) Il faut avoir une pensée de derrière, etc. +</p> +<blockquote> +<p> +Sur un autre papier, Pascal avoit écrit: J'aurai aussi mes pensées +de derrière la tête. C. +</p> +<p> +L'auteur de l'Éloge est bien discret, bien retenu, de garder le +silence sur ces pensées de derrière. Pascal et Arnauld l'auroient-ils +gardé, s'ils avoient trouvé cette maxime dans les papiers d'un jésuite? +V. +</p> +</blockquote> +<div class="footnote"> +<p> +<a name="footnote_1_1"></a><a href="#ref_1_1">1</a>: Dans une note à ce sujet, j'ai déjà essayé d'interpréter l'intention de +Pascal. J'ajouterai ici que peut-être il n'a voulu qu'imiter le langage des +auteurs sacrés, qui, sans prétendre rien décider sur ce point, parlent suivant +l'opinion commune des hommes, pour être également entendus de +tous. (<i>Note de l'Éditeur.</i>) +</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p> +<a name="footnote_1_2"></a><a href="#ref_1_2">2</a>: Il est vrai que dans les mouvements subits des grandes passions, on +sent vers la poitrine des convulsions, des défaillances, des agonies, qui ont +quelquefois causé la mort; et c'est ce qui fait que presque toute l'antiquité +imagina une âme dans la poitrine. Les médecins placèrent les passions dans +le foie. Les romanciers ont mis l'amour dans le cœur. V. +</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p> +<a name="footnote_1_3"></a><a href="#ref_1_3">3</a>: C'est apparemment dans le paragraphe où M. de V.... s'étonne, avec +juste raison, qu'un homme tel que Pascal ait pu dire: «Nous sommes incapables +de connoître si Dieu est». Ce ne peut être qu'une inadvertance +dans ce grand homme<a name="ref_1_3a"></a><a href="#footnote_1_3a" class="fnref">[a]</a>. +</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p> +<a name="footnote_1_3a"></a><a href="#ref_1_3a">a</a>: Ce n'est point une inadvertance. Pascal, comme nous l'avons dit, n'écrivoit ses +pensées que pour lui. Si Voltaire et Condorcet avoient saisi l'idée du dialogue contenu dans +cet article III de la seconde partie, ils n'auroient pas pris le change sur les propositions que +l'auteur y met en avant. (<i>Note de l'Éditeur.</i>) +</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p> +<a name="footnote_1_4"></a><a href="#ref_1_4">4</a>: Dans un exemplaire de l'édition de Condorcet, je trouve, au lieu de +ce <i>non</i>, le mot <i>modeste</i> écrit de la main de d'Alembert. J'indique cette +correction qui me semble heureuse. R. +</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p> +<a name="footnote_1_5"></a><a href="#ref_1_5">5</a>: Le plus beau seroit de ne songer ni à les montrer, ni à les cacher. C. +</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p> +<a name="footnote_1_6"></a><a href="#ref_1_6">6</a>: L'observation de Voltaire s'appliquoit, avec raison, au passage tel +qu'on le lit dans l'édition de Condorcet, où il est tronqué; mais elle devient +inutile pour la mienne, où ce paragraphe est rectifié, et conforme au manuscrit +de Pascal. (<i>Note de l'Éditeur.</i>) +</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p> +<a name="footnote_1_7"></a><a href="#ref_1_7">7</a>: Platon n'a point eu ces idées, monsieur, c'est vous qui les avez. Platon +fit de nous des androgynes à deux corps, donna des ailes à nos âmes, et les +leur ôta. Platon rêva sublimement, comme je ne sais quels autres écrivains +ont rêvé bassement. V. +</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p> +<a name="footnote_1_8"></a><a href="#ref_1_8">8</a>: Il ne faut pas commencer d'un ton si impérieux. V. +</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p> +<a name="footnote_1_9"></a><a href="#ref_1_9">9</a>: Elle seroit bien hardie. V. +</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p> +<a name="footnote_1_10"></a><a href="#ref_1_10">10</a>: Voilà une plaisante façon d'enseigner. Suivez-moi, car je marche +dans les ténèbres. V. +</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p> +<a name="footnote_1_11"></a><a href="#ref_1_11">11</a>: En employant les expressions mêmes de ces deux savants, ne pourroit +on pas dire: <i>Il est étrange</i> que Voltaire et Condorcet se soient mépris +à ce point sur l'intention de Pascal? <i>Est-il possible</i> que leur méprise n'ait +pas été volontaire, puisqu'un peu d'attention leur eût fait lire l'article +comme je l'ai présenté dans cette édition. <i>Voyez</i>, au surplus, l'article même +et ma note. (<i>L'Éditeur.</i>) +</p> +</div> +<div class="trnote"> +<h3> +<a name="section2_2"></a> +NOTE DU TRANSCRIPTEUR +</h3> +<p> +Les erreurs typographiques suivantes ont été corrigées: +</p> +<p class="nowrap"> +Helas a été remplacé par Hélas<br /> +Editeur par Éditeur<br /> +dès par des<br /> +nombe par nombre<br /> +Nai-je par N'ai-je<br /> +</p> +</div> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres de Blaise Pascal, by +Blaise Pascal and François-Marie Arouet and Marie Jean, marquis de Condorcet and François de Neufchateau + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE BLAISE PASCAL *** + +***** This file should be named 29772-h.htm or 29772-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/9/7/7/29772/ + +Produced by Michael Roe and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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