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+The Project Gutenberg EBook of Oeuvres de Blaise Pascal, by
+Blaise Pascal and François-Marie Arouet and Marie Jean, marquis de Condorcet and François de Neufchateau
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Oeuvres de Blaise Pascal
+ Nouvelle Édition. Tome Second.
+
+Author: Blaisse Pascal
+ François-Marie Arouet
+ Marie Jean, marquis de Condorcet
+ François de Neufchateau
+
+Release Date: August 23, 2009 [EBook #29772]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE BLAISE PASCAL ***
+
+
+
+
+Produced by Michael Roe and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
+produced from scanned images of public domain material
+from the Google Print project.)
+
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+
+Extrait des Œuvres de Blaise Pascal. Tome second. Paris: Lefèvre,
+1819.
+
+
+
+
+NOTES DE VOLTAIRE ET DE CONDORCET SUR LES PENSÉES DE PASCAL.
+
+
+Les notes marquées C sont celles que Condorcet a jointes à son
+édition _in_-8º., et celles après lesquelles est un V sont de
+Voltaire. De ces dernières, les unes ont été publiées pour la
+première fois dans l'édition _in_-8º. que Voltaire fit faire à
+Genève en 1778; les autres avoient été déjà employées par Condorcet
+dans l'édition de 1776.
+
+
+
+
+NOTES DE VOLTAIRE ET DE CONDORCET SUR LES PENSÉES DE PASCAL.
+
+
+(1) Et je m'y sens tellement disproportionné, que je crois pour moi
+la chose absolument impossible.
+
+ Il l'a trouvée très-possible dans les Provinciales. V.
+
+(2) Cet art que j'appelle l'art de persuader...... consiste en trois
+parties essentielles.
+
+ Mais ce n'est pas là l'art de persuader, c'est l'art
+ d'argumenter. V.
+
+(3) Je voudrois que la chose fût véritable, et qu'elle fût si connue,
+que je n'eusse pas eu la peine de rechercher avec tant de soin la
+source de tous les défauts des raisonnements.
+
+ Locke, le Pascal des Anglois, n'avoit pu lire Pascal. Il vint
+ après ce grand homme, et ces pensées paraissent, pour la première
+ fois, plus d'un demi-siècle après la mort de Locke. Cependant
+ Locke, aidé de son seul grand sens, dit toujours: _Définissez les
+ termes._ V.
+
+(4) Les meilleurs livres sont ceux que chaque lecteur croit qu'il
+auroit pu faire.
+
+ Cela n'est pas vrai dans les sciences: il n'y a personne qui
+ croie qu'il eût pu faire les principes mathématiques de Newton.
+ Cela n'est pas vrai en belles-lettres; quel est le fat qui ose
+ croire qu'il auroit pu faire l'Iliade et l'Énéide? V.
+
+(5) Je les voudrois nommer basses, communes, familières; ces noms-là
+leur conviennent mieux; je hais les mots d'enflure.
+
+ C'est la chose que vous haïssez; car pour le mot, il vous en faut
+ un qui exprime ce qui vous déplaît. V.
+
+ Voici un moyen de découvrir la vérité, qui me paroît avoir
+ échappé à tous les philosophes. Il est tiré de la relation d'un
+ voyage fait aux Moluques, en 1760, par le capitaine Dryden.
+
+ »On emploie dans ces îles une singulière méthode de découvrir la
+ vérité; voici en quoi elle consiste: quand on veut savoir si un
+ homme a commis ou n'a pas commis une certaine action, et que des
+ gens qui ont acheté, pour une somme assez modique, le droit de
+ s'en informer, n'ont pas eu l'esprit de découvrir la vérité, ils
+ font lier fortement les jambes de l'accusé entre des planches;
+ ensuite on serre entre ces planches un certain nombre de coins de
+ bois, à force de bras et de coups de maillet. Pendant ce temps-là
+ les rechercheurs interrogent tranquillement le patient, font
+ écrire ses réponses, ses cris, les demi-mots que les tourments
+ lui arrachent, et ils ne le laissent en repos qu'après être
+ parvenus à le faire évanouir deux ou trois fois par la force de
+ la douleur, et que le médecin, témoin de l'opération, a déclaré
+ que, si on continue, le patient mourra dans les tourments.
+ Quelquefois il arrive que les rechercheurs n'ont pas eu besoin de
+ recourir à ce moyen pour se croire sûrs de la vérité, mais qu'il
+ leur reste un léger scrupule; alors ils ordonnent, qu'avant de
+ punir l'accusé, on recourra à la méthode infaillible des maillets
+ et des coins. A la vérité, ils remplissent de tourments horribles
+ les derniers moments de cet infortuné; mais ces aveux, extorqués
+ par la torture, rassurent leur conscience, et au sortir de là,
+ ils en dînent bien plus tranquillement: quand ils voient que
+ l'accusé a pu avoir des complices, ils ont grand soin de recourir
+ à leur méthode favorite. Enfin, il y des crimes pour lesquels on
+ l'ordonne par pure routine, et où cette clause est de style.
+
+ »Ces rechercheurs, aussi stupides que féroces, ne se sont pas
+ encore avisés d'avoir le moindre doute sur la bonté de leur
+ méthode. Ils forment une caste à part. On croit même, dans ces
+ îles, qu'ils sont d'une race d'hommes particulière, et que les
+ organes de la sensibilité manquent absolument à cette espèce. En
+ effet, il y a des hommes fort humains dans les mêmes îles. La
+ première caste même est formée de gens très-polis, très-doux et
+ très-braves. Ceux-là passent leur vie à danser; et portant de
+ grand chapeaux de plumes, ils se croiroient déshonorés, s'il
+ dansoient avec un homme de la caste des rechercheurs; mais ils
+ trouvent très-bon que ces rechercheurs gardent le privilége
+ exclusif d'écraser, entre des planches, les jambes de toutes les
+ castes.
+
+ »On m'a assuré que, quelques personnes de la caste des lettrés
+ s'étant avisées de dire tout haut qu'il y avoit des moyens plus
+ humains et plus sûrs de découvrir la vérité, les rechercheurs à
+ maillets les ont fait taire, en les menaçant de les brûler à
+ petit feu, après leur avoir _préalablement_ brisé les jambes; car
+ le crime de n'être pas du même avis que les rechercheurs est un
+ de ceux pour lesquels ils ne manquent jamais d'employer leur
+ méthode.
+
+ »Des politiques profonds prétendent que, depuis ce temps-là, les
+ rechercheurs sont eux-mêmes convaincus de l'absurdité de leur
+ méthode; que, s'ils l'emploient encore de temps en temps sur des
+ accusés obscurs, c'est afin de ne pas laisser rouiller cette
+ vieille arme, et de la tenir toujours prête pour effrayer leurs
+ ennemis, ou pour s'en venger.
+
+ »J'ai lu qu'il y avoit eu autrefois en Europe des usages aussi
+ abominables; mais ils n'y subsistent plus depuis long-temps. Pour
+ les conserver au milieu d'un siècle éclairé, et des mœurs douces
+ de l'Europe, il auroit fallu, dans les magistrats de ce pays, un
+ mélange d'imbécillité et de cruauté, portées toutes deux à un si
+ haut point, que ce seroit calomnier la nature humaine que de l'en
+ supposer capable.» C.
+
+ (_Voyage aux Moluques_, tome II, page 232.)
+
+(6) _Tout le paragraphe I de l'article IV._
+
+ Cette éloquente tirade ne prouve autre chose, sinon que l'homme
+ n'est pas Dieu. Il est à sa place comme le reste de la nature,
+ imparfait, parce que Dieu seul peut être parfait; ou, pour mieux
+ dire, l'homme est borné, et Dieu ne l'est pas. V.
+
+(7) Que la terre lui paroisse comme un point, au prix du vaste tour
+que décrit le soleil.
+
+ La superstition avoit-elle dégradé Pascal au point de n'oser
+ penser que c'est la terre qui tourne, et d'en croire plutôt le
+ jugement des dominicains de Rome que les preuves de Copernic, de
+ Keppler et de Galilée[1]? C.
+
+(8) C'est une sphère infinie, dont le centre est partout, la
+circonférence nulle part.
+
+ Cette belle expression est de Timée de Locres: Pascal étoit digne
+ de l'inventer; mais il faut rendre à chacun son bien. V.
+
+(9) Quand l'univers l'écraseroit, l'homme seroit encore plus noble
+que ce qui le tue.
+
+ Que veut dire ce mot, _noble_? Il est bien vrai que ma pensée est
+ autre chose, par exemple, que le globe du soleil: mais est-il
+ bien prouvé qu'un animal, parce qu'il a quelques pensées, est
+ plus noble que le soleil, qui anime tout ce que nous connoissons
+ de la nature? Est-ce à l'homme à en décider? Il est juge et
+ partie. On dit qu'un ouvrage est supérieur à un autre, quand il a
+ coûté plus de peine à l'ouvrier, et qu'il est d'un usage plus
+ utile; mais en a-t-il moins coûté au Créateur de faire le soleil
+ que de pétrir un petit animal, haut d'environ cinq pieds, qui
+ raisonne bien ou mal? Qui des deux est le plus utile au monde, ou
+ de cet animal, ou de l'astre qui éclaire tant de globes? Et en
+ quoi quelques idées reçues dans un cerveau sont-elles préférables
+ à l'univers matériel? V.
+
+(10) Je blâme également, et ceux qui prennent le parti de louer
+l'homme, et ceux qui le prennent de le blâmer, et ceux qui le
+prennent de le divertir.
+
+ Hélas! si vous aviez souffert le divertissement, vous auriez vécu
+ davantage. V.
+
+(11) Les autres disent: cherchez le bonheur en vous divertissant, et
+cela n'est pas vrai.
+
+ En vous divertissant vous aurez du plaisir; et cela est
+ très-vrai. Nous avons des maladies; Dieu a mis la petite-vérole
+ et les vapeurs au monde. Hélas encore! hélas Pascal! on voit bien
+ que vous êtes malade. V.
+
+(12) _Tout le paragraphe I._
+
+ On n'a point besoin de toute cette métaphysique pour expliquer
+ les effets que produit l'amour de la gloire. Il est impossible à
+ quelqu'un qui vit dans une société nombreuse et policée, de ne
+ pas voir combien, dans la dépendance où il est sans cesse des
+ autres hommes, il lui est avantageux d'être l'objet de leur
+ enthousiasme. «Mais on s'occupe plus de ce que la postérité dira
+ de nous, que de ce qu'en disent nos contemporains. Mais on
+ sacrifie sa vie entière à une gloire dont on ne jouira jamais,
+ mais on court à une mort certaine.» Tel est l'effet du désir si
+ naturel d'être estimés des autres hommes, lorsque ce désir est
+ porté jusqu'à l'enthousiasme. Il en est de même de l'amour
+ physique, qui n'est que le désir de jouir: laissez l'enthousiasme
+ en faire une passion; alors on poignarde sa maîtresse, on meurt
+ pour elle. Le hasard peut amener des circonstances où un amant
+ aimera mieux mourir d'une mort cruelle que de jouir de la femme
+ qu'il adore.
+
+ Ne pourroit-on pas dire que l'enthousiasme consiste à se
+ présenter vivement, à la fois, toutes les jouissances que notre
+ passion peut répandre sur un long espace de temps? alors on jouit
+ comme si on les réunissoit toutes; on craint, comme si un instant
+ pouvoit nous faire éprouver, à la fois, toutes les douleurs d'une
+ longue vie: et lorsque ce sentiment a épuisé toute la force de
+ nos organes, qu'il ne nous en reste plus pour raisonner, nous ne
+ pouvons plus nous apercevoir si ces jouissances sont impossibles.
+
+ Cet état d'espérances enivrantes est en lui-même un plaisir, et
+ un plaisir assez grand pour préférer ces jouissances imaginaires
+ à des plaisirs réels et présents. Car on se tromperoit dans tous
+ les raisonnements qu'on fait sur les passions, si on se bornoit à
+ ne compter que les plaisirs ou les peines des sens qu'elles font
+ éprouver. Les différents sentiments de désir, de crainte, de
+ ravissement, d'horreur, etc. qui naissent des passions, sont
+ accompagnés de sensations physiques, agréables ou pénibles,
+ délicieuses ou déchirantes. On rapporte ces sensations à la
+ région de la poitrine; et il paroît que le diaphragme[2] en est
+ l'organe. Le sentiment très-vif de plaisir et de douleur dont
+ cette partie du corps est susceptible, dans les hommes
+ passionnés, suffiroit peut-être pour expliquer ce que les
+ passions offrent, en apparence, de plus inexplicable. C.
+
+(13) La vanité est si ancrée, etc. _tout le paragraphe_.
+
+ Oui, vous couriez après la gloire de passer un jour pour le fléau
+ des jésuites, le défenseur de Port-Royal, l'apôtre du jansénisme,
+ le réformateur des Chrétiens. V.
+
+(14) Le présent n'est jamais notre but. Le passé et le présent sont
+nos moyens; le seul avenir est notre objet.
+
+ Il est faux que nous ne pensions point au présent; nous y pensons
+ en étudiant la nature, et en faisant toutes les fonctions de la
+ vie: nous pensons aussi beaucoup au futur. Remercions l'auteur de
+ la nature de ce qu'il nous donne cet instinct qui nous emporte
+ sans cesse vers l'avenir. Le trésor le plus précieux de l'homme,
+ est cette espérance qui adoucit nos chagrins, et qui nous peint
+ des plaisirs futurs dans la possession des plaisirs présents. Si
+ les hommes étoient assez malheureux pour ne s'occuper jamais que
+ du présent, on ne semeroit point, on ne bâtiroit point, on ne
+ planteroit point, on ne pourvoiroit à rien, on manqueroit de tout
+ au milieu de cette fausse jouissance. Un esprit comme Pascal
+ pouvoit-il donner dans un lieu commun comme celui-là? La nature a
+ établi que chaque homme jouiroit du présent, en se nourrissant,
+ en faisant des enfants, en écoutant des sons agréables, en
+ occupant sa faculté de penser et de sentir, et qu'en sortant de
+ ces états, souvent au milieu de ces états mêmes, il penseroit au
+ lendemain, sans quoi il périroit de misère aujourd'hui. Il n'y a
+ que les enfants et les imbécilles qui ne pensent qu'au présent;
+ faudra-t-il leur ressembler? V.
+
+ On connoît ce vers de M. de V.:
+
+ Nous ne vivons jamais, nous attendons la vie.
+
+ Et celui-ci de Manilius:
+
+ _Victuri semper agimus, nec vivimus unquàm._
+
+(15) Plaisante justice qu'une rivière ou une montagne borne! vérités
+en-deçà des Pyrénées, erreur au-delà.
+
+ Il n'est point ridicule que les lois de la France et de l'Espagne
+ diffèrent; mais il est très-impertinent que ce qui est juste à
+ Romorantin soit injuste à Corbeil; qu'il y ait quatre cents
+ jurisprudences diverses dans le même royaume, et surtout que,
+ dans un même parlement, on perde dans une chambre le procès qu'on
+ gagne dans une autre chambre. V.
+
+(16) Se peut-il rien de plus plaisant qu'un homme ait droit de me
+tuer parce qu'il demeure au-delà de l'eau, et que son prince a
+querelle contre le mien, quoique je n'en aie aucune avec lui?
+
+ Plaisant n'est pas le mot propre; il falloit _démence exécrable_.
+ V.
+
+(17) Le plus sage des législateurs disoit que, pour le bien des
+hommes, il faut souvent les piper.
+
+ On ne manquera pas d'accuser l'éditeur qui a rassemblé ces
+ Pensées éparses, d'être un athée, ennemi de toute morale; mais je
+ prie les auteurs de cette objection, de considérer que ces
+ Pensées sont de Pascal, et non pas de moi; qu'il les a écrites en
+ toutes lettres; que si elles sont d'un athée, c'est Pascal qui
+ étoit athée, et non pas moi; qu'enfin, puisque Pascal est mort,
+ ce seroit peine perdue que de le calomnier.
+
+ Il est beau de voir dans cet article M. de V. prendre contre
+ Pascal la défense de l'existence de Dieu[3]; mais que diront ceux
+ à qui il en coûte tant pour convenir qu'un vivant puisse avoir
+ raison contre un mort? C.
+
+(18) Combien un avocat, bien payé par avance, trouve-t-il plus juste
+la cause qu'il plaide!
+
+ Je compterois plus sur le zèle d'un homme espérant une grande
+ récompense que sur celui d'un homme l'ayant reçue. V.
+
+(19) _Tout le paragraphe XIX._
+
+ Ces idées ont été adoptées par Locke. Il soutient qu'il n'y a nul
+ principe inné; cependant il paroît certain que les enfants ont un
+ instinct, celui de l'émulation, celui de la pitié, celui de
+ mettre, dès qu'ils le peuvent, les mains devant leur visage quand
+ il est en danger, celui de reculer pour mieux sauter dès qu'ils
+ sautent. V.
+
+(20) Je crois qu'il seroit presque aussi heureux qu'un roi, qui.....
+
+ Tous ceux qui ont attaqué la certitude des connoissances humaines
+ ont commis la même faute. Ils ont fort bien établi que nous ne
+ pouvons parvenir, ni dans les sciences physiques, ni dans les
+ sciences morales, à cette certitude rigoureuse des propositions
+ de la géométrie, et cela n'étoit pas difficile; mais ils ont
+ voulu en conclure que l'homme n'avoit aucune règle sûre pour
+ asseoir son opinion sur ces objets, et ils se sont trompés en
+ cela. Car il y a des moyens sûrs de parvenir à une très-grande
+ probabilité dans plusieurs cas; et dans un grand nombre,
+ d'évaluer le degré de cette probabilité. C.
+
+ Être heureux comme un roi, dit le peuple hébété. V.
+
+(21) Que deux hommes voient de la neige, ils expriment tous deux la
+vue de ce même objet par les mêmes mots.....
+
+ Il y a toujours des différences imperceptibles entre les choses
+ les plus semblables; il n'y a jamais eu peut-être deux œufs de
+ poule absolument les mêmes, mais qu'importe? Leibnitz devoit-il
+ faire un principe philosophique de cette observation triviale? V.
+
+(22) C'est ce qui a donné lieu à ces titres, aussi fastueux en effet,
+quoique non[4] en apparence, que cet auteur qui crève les yeux, _de
+omni scibili_.
+
+ Qui crève les yeux ne veut pas dire ici qui se montre évidemment:
+ il signifie tout le contraire. V.
+
+(23) Cela étant bien compris, je crois qu'on s'en tiendra au
+repos.....
+
+ Tout cet article, d'ailleurs obscur, semble fait pour dégoûter
+ des sciences spéculatives. En effet, un bon artiste en
+ haute-lisse, en horlogerie, en arpentage, est plus utile que
+ Platon. V.
+
+(24) La seule comparaison que nous faisons de nous au fini nous fait
+peine.
+
+ Il eût plutôt fallu dire à l'infini. Mais souvenons-nous que ces
+ pensées jetées au hasard étoient des matériaux informes qui ne
+ furent jamais mis en œuvre. V.
+
+(25) _Tout le paragraphe XXV._
+
+ Cette pensée paroît un sophisme, et la fausseté consiste dans ce
+ mot d'_ignorance_, qu'on prend en deux sens différents. Celui qui
+ ne sait ni lire, ni écrire, est un ignorant; mais un
+ mathématicien, pour ignorer les principes cachés de la nature,
+ n'est pas au point d'ignorance d'où il étoit parti quand il
+ commença à apprendre à lire. Newton ne savoit pas pourquoi
+ l'homme remue son bras quand il le veut; mais il n'en étoit pas
+ moins savant sur le reste. Celui qui ne sait point l'hébreu, et
+ qui sait le latin, est savant, par comparaison, avec celui qui ne
+ sait que le françois. V.
+
+(26) L'âme est jetée dans le corps pour y faire un séjour de peu de
+durée.
+
+ Pour dire l'_âme est jetée_, il faudroit être sûr qu'elle est
+ substance, et non qualité. C'est ce que presque personne n'a
+ recherché, et c'est par où il faudroit commencer, en
+ métaphysique, en morale, etc. V.
+
+(27) Mais quand j'y ai regardé de plus près, etc. _tout l'alinéa_.
+
+ Ce mot, _ne voir que nous_, ne forme aucun sens. Qu'est-ce qu'un
+ homme qui n'agiroit point, et qui est supposé se contempler?
+ Non-seulement je dis que cet homme seroit un imbécille, inutile à
+ la société; mais je dis que cet homme ne peut exister. Car cet
+ homme que contempleroit-il? Son corps, ses pieds, ses mains, ses
+ cinq sens? ou il seroit un idiot, ou bien il feroit usage de tout
+ cela. Resteroit-il à contempler sa faculté de penser? Mais il ne
+ peut contempler cette faculté qu'en l'exerçant. Ou il ne pensera
+ à rien, on bien il pensera aux idées qui lui sont déjà venues, ou
+ il en composera de nouvelles; or il ne peut avoir d'idées que du
+ dehors. Le voilà donc nécessairement occupé, ou de ses sens, ou
+ de ses idées; le voilà donc hors de soi, ou imbécille. Encore une
+ fois, il est impossible à la nature humaine de rester dans cet
+ engourdissement imaginaire, il est absurde de le penser, il est
+ insensé d'y prétendre. L'homme est né pour l'action, comme le feu
+ tend en haut et la pierre en bas. N'être point occupé, et
+ n'exister pas, c'est la même chose pour l'homme; toute la
+ différence consiste dans les occupations douces ou tumultueuses,
+ dangereuses ou utiles. Job a bien dit: «L'homme est né pour le
+ travail, comme l'oiseau pour voler»; mais l'oiseau, en volant,
+ peut être pris au trébuchet. C.
+
+(28) Un roi qui se voit est un homme plein de misères, et qui les
+ressent comme un autre.
+
+ Toujours le même sophisme. Un roi qui se recueille pour penser
+ est alors très-occupé; mais s'il n'arrêtoit sa pensée que sur
+ soi, en disant à soi-même: _je règne_, et rien de plus, il seroit
+ un idiot. V.
+
+(29) Les hommes ont un instinct secret, etc. _et le reste de
+l'alinéa_.
+
+ Cet instinct secret étant le premier principe et le fondement
+ nécessaire de la société, il vient plutôt de la bonté de Dieu, et
+ il est plutôt l'instrument de notre bonheur que le ressentiment
+ de notre misère. Je ne sais pas ce que nos premiers pères
+ faisoient dans le paradis terrestre; mais si chacun d'eux n'avoit
+ pensé qu'à soi, l'existence du genre humain étoit bien hasardée.
+ N'est-il pas absurde de penser qu'ils avoient des sens parfaits,
+ c'est-à-dire, des instruments d'actions parfaits, uniquement pour
+ la contemplation? Et n'est-il pas plaisant que des têtes
+ pensantes puissent imaginer que la paresse est un titre de
+ grandeur, et l'action un rabaissement de notre nature? V.
+
+(30) Lorsque Cynéas disoit à Pyrrhus, etc.
+
+ L'exemple de Cinéas est bon dans les satires de Despréaux, mais
+ non dans un livre philosophique. Un roi sage peut être heureux
+ chez lui; et de ce qu'on nous donne Pyrrhus pour fou, cela ne
+ conclut rien pour le reste des hommes. V.
+
+(31) L'homme est si malheureux, qu'il s'ennuieroit, même sans aucune
+cause étrangère d'ennui, par le propre état de sa condition
+naturelle.
+
+ Ne seroit-il pas aussi vrai de dire que l'homme est si heureux en
+ ce point, et que nous avons tant d'obligation à l'auteur de la
+ nature, qu'il a attaché l'ennui à l'inaction, afin de nous forcer
+ par là à être utiles au prochain et à nous-mêmes? V.
+
+(32) _Le paragraphe V._
+
+ La nature ne nous rend pas toujours malheureux. Pascal parle
+ toujours en malade qui veut que le monde entier souffre. V.
+
+(33) _Le paragraphe VI._
+
+ Cette comparaison assurément n'est pas juste. Des malheureux
+ enchaînés, qu'on égorge l'un après l'autre, sont malheureux
+ non-seulement parce qu'ils souffrent, mais encore parce qu'ils
+ éprouvent ce que les autres hommes ne souffrent pas. Le sort
+ naturel d'un homme n'est, ni d'être enchaîné, ni d'être égorgé;
+ mais tous les hommes sont faits, comme les animaux, les plantes,
+ pour croître, pour vivre un certain temps, pour produire leur
+ semblable, et pour mourir. On peut, dans une satire, montrer
+ l'homme, tant qu'on voudra, du mauvais côté; mais, pour peu qu'on
+ se serve de sa raison on avouera que, de tous les animaux,
+ l'homme est le plus parfait, le plus heureux, et celui qui vit le
+ plus long-temps; car ce qu'on dit des cerfs et des corbeaux n'est
+ qu'une fable: au lieu donc de nous étonner et de nous plaindre du
+ malheur et de la brièveté de la vie, nous devons nous étonner et
+ nous féliciter de notre bonheur et de sa durée. A ne raisonner
+ qu'en philosophe, j'ose dire qu'il y a bien de l'orgueil et de la
+ témérité à prétendre que, par notre nature, nous devons être
+ mieux que nous ne sommes. V.
+
+(34) Nous allons montrer que toutes les opinions du peuple sont
+très-saines.
+
+ Pascal prouve dans cet article que les préjugés du peuple sont
+ fondés sur des raisons, mais non pas que le peuple ait raison de
+ les avoir adoptés. C.
+
+(35) Le plus grand des maux est les guerres civiles. Elles sont
+sûres, si on veut récompenser le mérite; car tous diroient qu'ils
+méritent.
+
+ Cela mérite explication. Guerre civile, si le prince de Conti
+ dit: J'ai autant de mérite que le grand Condé; si Retz dit: Je
+ vaux mieux que Mazarin; si Beaufort dit: Je l'emporte sur
+ Turenne, et s'il n'y a personne pour les mettre à leur place.
+ Mais quand Louis XIV arrive, et dit: Je ne récompenserai que le
+ mérite; alors plus de guerre civile. V.
+
+(36) _Les paragraphes V et VI._
+
+ Ces articles ont besoin d'explication, et semblent n'en pas
+ mériter. V.
+
+(37) Il a quatre laquais, et je n'en ai qu'un; c'est à moi à céder.
+
+ Non. Turenne avec un laquais sera respecté par un traitant qui en
+ aura quatre. V.
+
+(38) Nos magistrats ont bien connu ce mystère. Leurs robes rouges,
+leurs hermines, dont ils s'emmaillottent en chats fourrés, etc.
+
+ Les sénateurs romains avoient le laticlave. V.
+
+(39) Les seuls gens de guerre ne se sont pas déguisés de la sorte.
+
+ Aujourd'hui c'est tout le contraire, on se moqueroit d'un médecin
+ qui viendroit tâter le pouls et contempler votre chaise percée en
+ soutane. Les officiers de guerre, au contraire, vont partout avec
+ leurs uniformes et leurs épaulettes. V.
+
+(40) Les Suisses s'offensent d'être dits gentilshommes, et prouvent
+la roture de race pour être jugés dignes de grands emplois.
+
+ Pascal étoit mal informé. Il y avoit de son temps, et il y a
+ encore dans le sénat de Berne des gentilshommes aussi anciens que
+ la maison d'Autriche. Ils sont respectés, ils sont dans les
+ charges. Il est vrai qu'ils n'y sont pas par droit de naissance,
+ comme les nobles y sont à Venise. Il faut même à Bâle renoncer à
+ sa noblesse pour entrer dans le sénat. V.
+
+(41) Cet habit, c'est une force; il n'en est pas de même d'un cheval
+bien enharnaché à l'égard d'un autre.
+
+ Bas et indigne de Pascal. V.
+
+(42) Le peuple a des opinions très-saines, par exemple, d'avoir
+choisi le divertissement et la chasse plutôt que la poésie.
+
+ Il semble qu'on ait proposé au peuple de jouer à la boule ou de
+ faire _des vers_. Non, mais ceux qui ont des organes grossiers
+ cherchent des plaisirs où l'âme n'entre pour rien; ceux qui ont
+ un sentiment plus délicat veulent des plaisirs plus fins: il faut
+ que tout le monde vive. V.
+
+(43) Le port règle ceux qui sont dans le vaisseau; mais où
+trouverons-nous ce point dans la morale?
+
+ Dans cette seule maxime, reçue de toutes les nations: Ne faites
+ pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît. V.
+
+(44) _Le paragraphe VI._
+
+ Un certain peuple a eu une loi par laquelle on faisoit pendre un
+ homme qui avoit bu à la santé d'un certain prince: il eût été
+ juste de ne point boire avec cet homme, mais il étoit un peu dur
+ de le pendre: cela étoit établi, mais cela étoit abominable. V.
+
+(45) Sans doute que l'égalité des biens est juste.
+
+ L'égalité des biens n'est pas juste. Il n'est pas juste que, les
+ parts étant faites, des étrangers mercenaires, qui viennent
+ m'aider à faire mes moissons, en recueillent autant que moi. V.
+
+(46) Ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce
+qui est fort fût juste.
+
+ Pascal semble se rapprocher ici des idées de Hobbes, et le plus
+ dévot des philosophes de son siècle est, sur la nature du juste
+ et de l'injuste, du même avis que le plus irréligieux. C.
+
+(47) _Tout le paragraphe X._
+
+ Selon Platon, les bonnes lois sont celles que les citoyens aiment
+ plus que leur vie; l'art de faire aimer aux hommes les lois de
+ leur patrie étoit, selon lui, le grand art des législateurs. Il y
+ a loin d'un philosophe d'Athènes à un philosophe du faubourg
+ Saint-Jacques. C.
+
+(48) L'extrême esprit est accusé de folie, comme l'extrême défaut.
+
+ Ce n'est pas l'extrême esprit, c'est l'extrême vivacité et
+ volubilité de l'esprit qu'on accuse de folie; l'extrême esprit
+ est l'extrême justesse, l'extrême finesse; l'extrême étendue
+ opposée diamétralement à la folie. L'extrême défaut d'esprit est
+ un manque de conception, un vide d'idées; ce n'est point la
+ folie, c'est la stupidité. La folie est un dérangement dans les
+ organes, qui fait voir plusieurs objets trop vite, ou qui arrête
+ l'imagination sur un seul avec trop d'application et de violence.
+ Ce n'est point non plus la médiocrité qui passe pour bonne, c'est
+ l'éloignement des deux vices opposés; c'est ce qu'on appelle
+ _juste milieu_, et non _médiocrité_. On ne fait cette remarque,
+ et quelques autres dans ce goût, que pour donner des idées
+ précises. C'est plutôt pour éclaircir que pour contredire. V.
+
+(49) Les belles actions cachées sont les plus estimables. Quand j'en
+vois quelques-unes dans l'histoire, elles me plaisent fort. Mais
+enfin elles n'ont pas été tout-à-fait cachées, puisqu'elles ont été
+sues; ce peu par où elles ont paru en diminue le mérite, car c'est là
+le plus beau de les avoir voulu cacher[5].
+
+ Voici une action dont la mémoire mérite d'être conservée, et à
+ qui il ne me paroît pas possible qu'on puisse appliquer la
+ réflexion de Pascal.
+
+ Le vaisseau que montoit le chevalier de Lordat, étoit prêt à
+ couler à fond à la vue des côtes de France. Il ne savoit pas
+ nager; un soldat, excellent nageur, lui dit de se jeter avec lui
+ dans la mer, de le tenir par la jambe, et qu'il espère le sauver
+ par ce moyen. Après avoir long-temps nagé, les forces du soldat
+ s'épuisent; M. de Lordat s'en aperçoit, l'encourage; mais enfin
+ le soldat lui déclare qu'ils vont périr tous deux.--Et si tu
+ étois seul?--Peut-être pourrois-je encore me sauver. Le chevalier
+ de Lordat lui lâche la jambe, et tombe au fond de la mer. C.
+
+ Et comment l'histoire en a-t-elle pu parler, si on ne les a pas
+ sues? V.
+
+(50) Pourquoi faire plutôt quatre espèces de vertus que dix?
+
+ On a remarqué, dans un Abrégé de l'Inde et de la guerre misérable
+ que l'avarice de la Compagnie française soutint contre l'avarice
+ anglaise; on a remarqué, dis-je, que les brames peignent la vertu
+ belle et forte avec dix bras, pour résister à dix péchés
+ capitaux. Les missionnaires ont pris la vertu pour le diable. V.
+
+(51) _Tout le paragraphe XXXI._
+
+ Il est faux que les petits soient moins agités que les grands. Au
+ contraire, leurs désespoirs sont plus vifs, parce qu'ils ont
+ moins de ressources. De cent personnes qui se tuent à Londres et
+ ailleurs, il y en a quatre-vingt-dix-neuf du bas peuple, et à
+ peine une de condition relevée. La comparaison de la roue est
+ ingénieuse et fausse. V.
+
+(52) _Tout le paragraphe XXXIII._
+
+ Il auroit fallu dire d'_être aussi vicieux que lui_[6]; cet
+ article est trop trivial, et indigne de Pascal. Il est clair que,
+ si un homme est plus grand que les autres, ce n'est pas parce que
+ ses pieds sont aussi bas, mais parce que sa tête est plus élevée.
+ V.
+
+(53) _Paragraphe XLVII._
+
+ L'on s'imagine d'ordinaire qu'Alexandre et César sont sortis de
+ chez eux dans le dessein de conquérir la terre: ce n'est point
+ cela. Alexandre succéda à Philippe dans le généralat de la Grèce,
+ et fut chargé de la juste entreprise de venger les Grecs des
+ injures du roi de Perse; il battit l'ennemi commun, et continua
+ ses conquêtes jusqu'à l'Inde, parce que le royaume de Darius
+ s'étendoit jusqu'à l'Inde: de même que le duc de Marlborough
+ seroit venu jusqu'à Lyon sans le maréchal de Villars. A l'égard
+ de César, il étoit un des premiers de la république: il se
+ brouilla avec Pompée, comme les jansénistes avec les molinistes,
+ et alors ce fut à qui s'extermineroit: une seule bataille, où il
+ n'y eut pas dix mille hommes de tués, décida de tout. Au reste,
+ la pensée de Pascal est peut-être fausse en un sens. Il falloit
+ la maturité de César pour se démêler de tant d'intrigues; et il
+ est peut-être étonnant qu'Alexandre, à son âge, ait renoncé au
+ plaisir pour faire une guerre si pénible. V.
+
+(54) En écrivant ma pensée, elle m'échappe quelquefois, etc.
+
+ Les idées de Platon sur la nature de l'homme sont bien plus
+ philosophiques que celles de Pascal. Platon regardoit l'homme
+ comme un être qui naît avec la faculté de recevoir des
+ sensations, d'avoir des idées, de sentir du plaisir et de la
+ douleur; les objets que le hasard lui présente, l'éducation, les
+ lois, le gouvernement, la religion, agissent sur lui, et forment
+ son intelligence, ses opinions, ses passions, ses vertus et ses
+ vices. Il ne seroit rien de ce que nous disons que la nature l'a
+ fait, si tout cela avoit été autrement. Soumettons-le à d'autres
+ agents, et il deviendra ce que nous voudrons qu'il soit, ce qu'il
+ faudroit qu'il fût pour son bonheur, et pour celui de ses
+ semblables; qui osera fixer des termes à ce que l'homme pourroit
+ faire de grand et de beau? Mais ne négligeons rien. C'est l'homme
+ tout entier qu'il faut former, et il ne faut abandonner au
+ hasard, ni aucun instant de sa vie, ni l'effet d'aucun des objets
+ qui peuvent agir sur lui[7]. V.
+
+(55) Platon et Aristote.... étoient d'honnêtes gens qui rioient comme
+les autres avec leurs amis.
+
+ Cette expression, _honnêtes gens_, a signifié, dans l'origine,
+ les hommes qui avoient de la probité. Du temps de Pascal, elle
+ signifioit les gens de bonne compagnie; et maintenant ceux qui
+ ont de la naissance ou de l'argent. C.
+
+ Non, monsieur, les honnêtes gens sont ceux à la tête desquels
+ vous êtes. V.
+
+(56) Je mets en fait que, si tous les hommes savoient ce qu'ils
+disent les uns des autres, il n'y auroit pas quatre amis dans le
+monde.
+
+ Dans l'excellente comédie du _Plain dealer_, l'homme au franc
+ procédé (excellente à la manière angloise), le Plain dealer dit à
+ un personnage: Tu te prétends mon ami; voyons, comment le
+ prouverois-tu?--Ma bourse est à toi,--Et à la première fille
+ venue. Bagatelle.--Je me battrois pour toi.--Et pour un démenti;
+ ce n'est pas là un grand sacrifice.--Je dirai du bien de toi à la
+ face de ceux qui te donneront des ridicules.--Oh! si cela est, tu
+ m'aimes. V.
+
+(57) A mesure qu'on a plus d'esprit, on trouve qu'il y a plus
+d'hommes originaux. Les gens du commun ne trouvent pas de différence
+entre les hommes.
+
+ Il y a très-peu d'hommes vraiment originaux; presque tous se
+ gouvernent, pensent et sentent par l'influence de la coutume et
+ de l'éducation. Rien n'est si rare qu'un esprit qui marche dans
+ une route nouvelle; mais parmi cette foule d'hommes qui vont de
+ compagnie, chacun a de petites différences dans la démarche, que
+ les vues fines aperçoivent. V.
+
+(58) .... Ils ne savent pas que j'en juge par ma montre.
+
+ En ouvrage de goût, en musique, en poésie, en peinture, c'est le
+ goût qui tient lieu de montre; et celui qui n'en juge que par
+ règles, en juge mal. V.
+
+(59) Il y en a qui masquent toute la nature. Il n'y a point de roi
+parmi eux, mais un auguste monarque; point de Paris, mais une
+capitale du royaume.
+
+ Ceux qui écrivent en beau françois les gazettes pour le profit
+ des propriétaires de ces fermes dans les pays étrangers, ne
+ manquent jamais de dire: «Cette auguste famille entendit vêpres
+ dimanche, et le sermon du révérend père N. Sa majesté joua aux
+ dés en haute personne. On fit l'opération de la fistule à son
+ éminence.» V.
+
+(60) La dernière chose qu'on trouve en faisant un ouvrage, est de
+savoir celle qu'il faut mettre la première.
+
+ Quelquefois. Mais jamais on n'a commencé ni une histoire, ni une
+ tragédie par la fin, ni aucun travail. Si on ne sait souvent par
+ où commencer, c'est dans un éloge, dans une oraison funèbre, dans
+ un sermon, dans tous ces ouvrages de pur appareil, où il faut
+ parler sans rien dire. V.
+
+(61) Il est difficile de rien obtenir de l'homme que par le plaisir,
+qui est la monnoie pour laquelle nous donnons tout ce qu'on veut.
+
+ Le plaisir n'est pas la monnoie, mais la denrée pour laquelle on
+ donne tant de monnoie qu'on veut. V.
+
+(62) Il (Épictète) veut que l'homme soit humble.
+
+ Si Épictète a voulu que l'homme fût humble, vous ne deviez donc
+ pas dire que l'humilité n'a été recommandée que chez nous. V.
+
+(63) Montaigne, né dans un état chrétien, fait profession de la
+religion catholique.
+
+ On vient de faire un livre pour prouver que Montaigne étoit bon
+ chrétien. Selon nos zélés, tout grand homme des siècles passés
+ étoit croyant, tout grand homme vivant est incrédule. Leur
+ première loi est de chercher à nuire; l'intérêt de leur cause ne
+ marche qu'après. C.
+
+(64) Les principales raisons des pyrrhoniens sont que nous n'avons
+aucune certitude de la vérité des principes....
+
+ Les pyrrhoniens absolus ne méritoient pas que Pascal parlât
+ d'eux. V.
+
+(65) N'y ayant point de certitude hors la foi, si l'homme est créé
+par un Dieu bon, ou par un démon méchant....
+
+ La foi est une grâce surnaturelle. C'est combattre et vaincre la
+ raison que Dieu nous a donnée, c'est croire fermement et
+ aveuglément un homme qui ose parler au nom de Dieu, au lieu de
+ recourir soi-même à Dieu. C'est croire ce qu'on ne croit pas. Un
+ philosophe étranger, qui entendit parler de la foi, dit que
+ c'était se mentir à soi-même. Ce n'est pas là de la certitude;
+ c'est de l'anéantissement. C'est le triomphe de la théologie sur
+ la faiblesse humaine. V.
+
+(66) La raison démontre qu'il n'y a point deux nombres carrés dont
+l'un soit double de l'autre.
+
+ Ce n'est point le raisonnement, c'est l'expérience et le
+ tâtonnement qui démontrent cette singularité et tant d'autres. V.
+
+(67) Tous se plaignent, princes, sujets, etc.
+
+ Je sais qu'il est doux de se plaindre; que, de tout temps, on a
+ vanté le passé pour injurier le présent; que chaque peuple a
+ imaginé un âge d'or, d'innocence, de bonne santé, de repos et de
+ plaisir, qui ne subsiste plus. Cependant j'arrive de ma province
+ à Paris; on m'introduit dans une très-belle salle où douze cents
+ personnes écoutent une musique délicieuse: après quoi toute cette
+ assemblée se divise en petites sociétés qui vont faire un
+ très-bon souper, et après ce souper elles ne sont pas absolument
+ mécontentes de la nuit. Je vois tous les beaux-arts en honneur
+ dans cette ville, et les métiers les plus abjects bien
+ récompensés, les infirmités très-soulagées, les accidents
+ prévenus; tout le monde y jouit ou espère jouir, ou travaille
+ pour jouir un jour, et ce dernier partage n'est pas le plus
+ mauvais. Je dis alors à Pascal: Mon grand homme, êtes-vous fou?
+
+ Je ne nie pas que la terre n'ait été souvent inondée de malheurs
+ et de crimes, et nous en avons eu notre bonne part. Mais
+ certainement, lorsque Pascal écrivoit, nous n'étions pas si à
+ plaindre. Nous ne sommes pas non plus si misérables aujourd'hui.
+
+ Prenons toujours ceci, puisque Dieu nous l'envoie;
+ Nous n'aurons pas toujours tels passe-temps. V.
+
+(68) Qu'y a-t-il de plus ridicule et de plus vain que ce que
+proposent les stoïciens?
+
+ La morale des stoïciens étoit fondée sur la nature même,
+ quoiqu'elle semble toujours la combattre. Ces philosophes avoient
+ observé que les passions violentes, l'enthousiasme, la folie
+ même, non-seulement donnent à l'homme la force de supporter la
+ douleur, mais l'y rendoient souvent insensible; et comme il est
+ une foule de douleurs que notre prudence et nos lumières ne
+ peuvent ni prévenir, ni soulager; comme la crainte de la douleur
+ est l'instrument avec lequel les tyrans dégradent l'homme et le
+ rendent misérable, les stoïciens jugèrent, avec raison, que l'on
+ ne pourroit opposer aux maux où nous a soumis la nature un remède
+ à la fois plus utile et plus sûr que d'exciter dans notre âme un
+ enthousiasme durable, qui, s'augmentant en même temps que la
+ douleur, par nos efforts, pour nous roidir contre elle, nous y
+ rendît presque insensibles; cet enthousiasme avoit contre la
+ douleur la même force que le délire, et cependant laissoit à
+ l'âme le libre usage dt toutes ses facultés. Ainsi le stoïcien
+ dit: La douleur n'est point un mal, et il cessa presque de la
+ sentir. Le même remède s'applique encore, avec plus de succès,
+ aux maux de l'âme, plus cruels que ceux du corps. Celle du sage
+ s'élève si haut, que les opprobres, les injustices, ne peuvent y
+ atteindre. L'amour de l'ordre, porté jusqu'à l'enthousiasme, fut
+ sa seule passion, et la rendit inaccessible à toute autre. Le
+ bonheur du stoïcien consistoit dans le sentiment de la force et
+ de la grandeur de son âme; la foiblesse et le crime étoient donc
+ les seuls maux qui pussent le troubler, et, occupé de se
+ rapprocher des dieux, en faisant du bien aux hommes, il savoit
+ mourir quand il ne lui en restoit plus à faire.
+
+ Si donc on peut regarder comme des enthousiastes les sectateurs
+ de cette morale, on ne peut se dispenser de reconnoître dans son
+ inventeur un génie profond et une âme sublime. C.
+
+ Il est vrai que c'est le sublime des Petites-Maisons; mais il est
+ bien respectable. V.
+
+(69) Ce désir (de la vérité et du bonheur) nous est laissé, tant pour
+nous punir que pour nous faire sentir d'où nous sommes tombés.
+
+ Comment peut-on dire que le désir du bonheur, ce grand présent de
+ Dieu, ce premier ressort du monde moral, n'est qu'un juste
+ supplice? O éloquence fanatique! V.
+
+(70) Quelle chimère est-ce donc que l'homme?
+
+ Vrai discours de malade. V.
+
+(71) Que ceux qui combattent la religion[8] apprennent au moins
+quelle elle est avant que de la combattre. Si cette religion se
+vantoit d'avoir une vue claire de Dieu, et de le posséder à découvert
+et sans voile[9], ce seroit la combattre que de dire qu'on ne voit
+rien dans le monde qui le montre avec cette évidence. Mais
+puisqu'elle dit, au contraire, que les hommes sont dans les
+ténèbres[10] et dans l'éloignement de Dieu....
+
+(72) Toutes nos actions et toutes nos pensées doivent prendre des
+routes si différentes, selon qu'il y aura des biens éternels à
+espérer, ou non, qu'il est impossible de faire une démarche avec sens
+et jugement, qu'en la réglant par la vue de ce point, qui doit être
+notre premier objet.
+
+ Il ne s'agit pas encore ici de la sublimité et de la sainteté de
+ la religion chrétienne, mais de l'immortalité de l'âme, qui est
+ le fondement de toutes les religions connues, excepté de la
+ juive; je dis excepté de la juive, parce que ce dogme n'est
+ exprimé dans aucun endroit du Pentateuque, qui est le livre de la
+ loi juive; parce que nul auteur juif n'a pu y trouver aucun
+ passage qui désignât ce dogme; parce que, pour établir
+ l'existence reconnue de cette opinion si importante, si
+ fondamentale, il ne suffit pas de la supposer, de l'inférer de
+ quelques mots dont on force le sens naturel: mais il faut qu'elle
+ soit énoncée de la façon la plus positive et la plus claire;
+ parce que, si la petite nation juive avoit eu quelque
+ connoissance de ce grand dogme avant Antiochus Épiphane, il n'est
+ pas à croire que la secte des Sadducéens, rigides observateurs de
+ la loi, eût osé s'élever contre la croyance fondamentale de la
+ loi juive.
+
+ Mais qu'importe en quel temps la doctrine de l'immortalité et de
+ la spiritualité de l'âme a été introduite dans le malheureux pays
+ de la Palestine? Qu'importe que Zoroastre aux Perses, Numa aux
+ Romains, Platon aux Grecs, aient enseigné l'existence et la
+ permanence de l'âme? Pascal veut que tout homme, par sa propre
+ raison, résolve ce grand problème. Mais lui-même le peut-il?
+ Locke, le sage Locke, n'a-t-il pas confessé que l'homme ne peut
+ savoir si Dieu ne peut accorder le don de la pensée à tel être
+ qu'il daignera choisir? N'a-t-il pas avoué par là qu'il ne nous
+ est pas plus donné de connoître la nature de notre entendement
+ que de connoître la manière dont notre sang se forme dans nos
+ veines? Jescher a parlé; il suffit.
+
+ Quand il est question de l'âme, il faut combattre Épicure,
+ Lucrèce, Pomponace, et ne pas se laisser subjuguer par une
+ faction de théologiens du faubourg Saint-Jacques, jusqu'à couvrir
+ d'un capuce une tête d'Archimède. V.
+
+(73) La mort nous doit mettre dans un état éternel de bonheur ou de
+malheur, ou d'anéantissement.
+
+ Il n'y eut ni malheur éternel, ni anéantissement dans les
+ systèmes des Bracmanes, des Egyptiens, et chez plusieurs sectes
+ grecques. Enfin ce qui parut aux Romains de plus vraisemblable,
+ ce fut cet axiome tant répété dans le sénat et sur le théâtre:
+ «Que devient l'homme après la mort? Ce qu'il étoit avant de
+ naître.» Pascal raisonne ici contre un mauvais Chrétien, contre
+ un Chrétien indifférent qui ne pense point à sa religion, qui
+ s'étourdit sur elle. Mais il faut parler à tous les hommes, il
+ faut convaincre un Chinois et un Mexicain, un déiste et un athée.
+ J'entends des déistes et des athées qui raisonnent, et qui par
+ conséquent méritent qu'on raisonne avec eux; je n'entends pas des
+ petits-maîtres. V.
+
+(74) Comme je ne sais d'où je viens, aussi ne sais-je ou je vais; je
+sais seulement qu'en sortant de ce monde, je tombe pour jamais, ou
+dans le néant, ou dans les mains d'un Dieu irrité, sans savoir à
+laquelle des deux conditions je dois être éternellement en partage.
+
+ Si vous ne savez où vous allez, comment savez-vous que vous
+ tombez infailliblement ou dans le néant, ou dans les mains d'un
+ Dieu irrité? Qui vous a dit que l'Etre suprême peut être irrité?
+ N'est-il pas infiniment plus probable que vous serez entre les
+ mains d'un Dieu bon et miséricordieux? Et ne peut-on pas dire de
+ la nature divine ce que le poète philosophe des Romains en a dit.
+ V.
+
+ _Ipsa suis pollens opibus, nihil indiga nostrî,
+ Nec benè promeritis capitur, neque tangitur ira._
+
+ LUCR. lib. 2, v. 649.
+
+(75) Un homme dans un cachot, ne sachant si son arrêt est donné,
+n'ayant plus qu'une heure pour l'apprendre.... il est contre la
+nature qu'il emploie cette heure-là, non à s'informer si cet arrêt
+est donné, mais à jouer et à se divertir.
+
+ Il semble qu'il manque quelque chose à ce raisonnement de Pascal.
+ Sans doute il est absurde de ne pas employer son temps à la
+ recherche d'une chose qu'on peut connoître, et dont la
+ connoissance nous est d'une importance infinie. Mais un homme qui
+ seroit persuadé que cette connoissance est impossible à acquérir,
+ que l'esprit humain n'a aucun moyen d'y parvenir, peut, sans
+ folie, demeurer dans le doute; il peut y demeurer tranquille,
+ s'il croit qu'un Dieu juste n'a pu faire dépendre l'état futur
+ des hommes de connoissances auxquelles leur esprit ne sauroit
+ atteindre.
+
+ Un homme, enfermé dans un cachot, ne sachant pas si son arrêt est
+ donné, mais sûr de son innocence, et comptant sur l'équité de ses
+ juges, n'ayant aucun moyen d'apprendre encore ce que porte son
+ arrêt, pourroit l'attendre tranquillement, et ne seroit alors que
+ raisonnable et ferme. Il faut donc commencer par prouver qu'il
+ n'est pas impossible que l'homme parvienne à quelque connoissance
+ certaine sur la vie future. C.
+
+(76) Ce sont des personnes qui ont ouï dire que les belles manières
+du monde consistent à faire ainsi l'emporté.
+
+ Cette capucinade n'auroit jamais été répétée par un Pascal, si le
+ fanatisme janséniste n'avoit pas ensorcelé son imagination.
+ Comment n'a-t-il pas vu que les fanatiques de Rome en pouvoient
+ dire autant à ceux qui se moquoient de Numa et d'Égérie? les
+ énergumènes d'Égypte aux esprits sensés qui rioient d'Isis,
+ d'Osiris et d'Horus? le sacristain de tous les pays aux honnêtes
+ gens de tous les pays? V.
+
+(77) Si on leur fait rendre compte des raisons qu'ils ont de douter
+de la religion, ils diront des choses si foibles et si basses, qu'ils
+persuaderont plutôt du contraire.
+
+ Ce n'est donc pas contre ces insensés méprisables que vous devez
+ disputer; mais contre des philosophes trompés par des arguments
+ séduisants. V.
+
+(78) Qu'ils soient au moins honnêtes gens, s'ils ne peuvent encore
+être chrétiens.
+
+ Il s'agit ici de savoir si l'opinion de l'immortalité de l'âme
+ est vraie, et non pas si elle annonce plus d'_esprit_, _une âme
+ plus élevée_ que l'opinion contraire; si elle est plus _gaie_, ou
+ _de meilleur air_. Il faut croire cette grande vérité, parce
+ qu'elle est prouvée, et non parce que cette croyance excitera les
+ autres hommes à avoir en nous plus de confiance. Cette manière de
+ raisonner ne seroit propre qu'à faire des hypocrites. D'ailleurs
+ il me semble que c'est moins d'après les opinions d'un homme sur
+ la métaphysique, ou la morale, qu'il faut se confier en lui, ou
+ s'en défier, que d'après son caractère; et, s'il est permis de
+ s'exprimer ainsi, d'après sa constitution morale. L'expérience
+ paroît confirmer ce que j'avance ici. Ni Constantin, ni Théodose,
+ ni Mahomet, ni Innocent III, ni Marie d'Angleterre, ni Philippe
+ II, ni Aureng-zeb, ni Jacques Clément, ni Ravaillac, ni Balthazar
+ Gérard, ni les brigands qui dévastèrent l'Amérique, ni les
+ capucins qui conduisoient les troupes piémontoises au dernier
+ massacre des Vaudois, n'ont jamais élevé le moindre doute sur
+ l'immortalité de l'âme. En général même, ce sont les hommes
+ foibles, ignorants et passionnés, qui commettent des crimes: et
+ ces mêmes hommes sont naturellement portés à la superstition. C.
+
+(79) Par les lumières naturelles..... nous sommes incapables de
+connoître, ni ce qu'il est, ni s'il est.
+
+ Il est étrange que Pascal ait cru qu'on pouvoit deviner le péché
+ originel par la raison, et qu'il dise qu'on ne peut connoître par
+ la raison si Dieu est. C'est apparemment la lecture de cette
+ pensée qui engagea le père Hardouin à mettre Pascal dans sa liste
+ ridicule des athées. Pascal eût manifestement rejeté cette idée,
+ puisqu'il la combat en d'autres endroits. En effet, nous sommes
+ obligés d'admettre des choses que nous ne concevons pas.
+ «J'existe, donc quelque chose existe de toute éternité,» est une
+ proposition évidente: cependant, comprenons-nous l'éternité? C.
+
+(80) Je n'entreprendrai pas ici de prouver par des raisons
+naturelles, ou l'existence de Dieu, ou la Trinité..... parce que je
+ne me sentirois pas assez fort....
+
+ Encore une fois, est-il possible que ce soit Pascal qui ne se
+ sente pas assez fort pour prouver l'existence de Dieu! V.[11]
+
+(81) C'est une chose admirable que jamais auteur canonique n'a dit:
+Il n'y a point de vide, donc il y a un Dieu.
+
+ Voilà un plaisant argument: Jamais la Bible n'a dit comme
+ Descartes: Tout est plein, donc il y a un Dieu. V.
+
+(82) Ne parier point que Dieu est, c'est parier qu'il n'est pas.
+
+ Il est évidemment faut de dire: Ne point parier que Dieu est,
+ c'est parier qu'il n'est pas; car celui qui doute et demande à
+ s'éclaircir, ne parie assurément ni pour, ni contre. D'ailleurs
+ cet article paroît un peu indécent et puéril: cette idée de jeu,
+ de perte et de gain, ne convient point à la gravité du sujet. De
+ plus, l'intérêt que j'ai à croire une chose n'est pas une preuve
+ de l'existence de cette chose. Vous me promettez l'empire du
+ monde, si je crois que vous avez raison. Je souhaite alors de
+ tout mon cœur que vous ayez raison; mais, jusqu'à ce que vous me
+ l'ayez prouvé, je ne puis vous croire. Commencez, pourroit-on
+ dire à Pascal, par convaincre ma raison: j'ai intérêt, sans
+ doute, qu'il y ait un Dieu; mais si dans votre système, Dieu
+ n'est venu que pour si peu de personnes, si le petit nombre des
+ élus est si effrayant, si je ne puis rien du tout par moi-même,
+ dites-moi, je vous prie, quel intérêt j'ai à vous croire. N'ai-je
+ pas un intérêt visible à être persuadé du contraire? De quel
+ front osez-vous me montrer un bonheur infini, auquel, d'un
+ million d'hommes, un seul à peine a droit d'aspirer! Si vous
+ voulez me convaincre, prenez-vous-y d'une autre façon, et n'allez
+ pas tantôt me parler de jeux de hasard, de pari, de croix et de
+ pile, et tantôt m'effrayer par les épines que vous semez sur le
+ chemin que je veux et que je dois suivre. Votre raisonnement ne
+ serviroit qu'à faire des athées, si la voix de toute la nature ne
+ nous crioit qu'il y a un Dieu avec autant de force que ces
+ subtilités ont de foiblesse. V.
+
+(83) Combien y a-t-il peu de choses démontrées! Les preuves ne
+convainquent que l'esprit. La coutume fait nos preuves les plus
+fortes.
+
+ Coutume n'est pas ici le mot propre. Ce n'est pas par coutume
+ qu'on croit qu'il fera jour demain. C'est par une extrême
+ probabilité. Ce n'est point par les sens, par le corps, que nous
+ nous attendons à mourir; mais notre raison, sachant que tous les
+ hommes sont morts, nous convainc que nous mourrons aussi.
+ L'éducation, la coutume fait sans doute des musulmans et des
+ chrétiens, comme le dit Pascal. Mais la coutume ne fait pas
+ croire que nous mourrons, comme elle nous fait croire à Mahomet
+ ou à Paul, selon que nous avons été élevés à Constantinople ou à
+ Rome. Ce sont choses fort différentes. V.
+
+(84) Nulle autre religion n'a jamais demandé à Dieu de l'aimer et de
+le suivre.
+
+ Épictète esclave, et Marc-Aurèle empereur, parlent
+ continuellement d'aimer Dieu et de le suivre. V.
+
+(85) Dieu étant caché, toute religion qui ne dit pas que Dieu est
+caché, n'est pas la véritable.
+
+ Pourquoi vouloir toujours que Dieu soit caché? On aimeroit mieux
+ qu'il fût manifeste. V.
+
+(86) Il est impossible d'envisager toutes les preuves de la religion
+chrétienne, etc. _Tout cet alinéa et le suivant._
+
+ Heureusement il fut dans les décrets de la divine Providence que
+ Dioclétien protégeât notre sainte religion pendant dix-huit
+ années avant la persécution commencée par Galerius, et qu'ensuite
+ Constancius-le-Pâle, et enfin Constantin, la missent sur le
+ trône. V.
+
+(87) Ils (les philosophes païens) n'ont jamais reconnu pour vertu ce
+que les chrétiens appellent humilité.
+
+ Platon la recommande, Épictète encore davantage. V.
+
+(88) Que l'on considère cette suite merveilleuse de prophètes qui se
+sont succédés les uns aux autres pendant deux mille ans, etc.
+
+ Mais que l'on considère aussi cette suite ridicule de prétendus
+ prophètes, qui tous annoncent le contraire de Jésus-Christ, selon
+ ces Juifs, qui seuls entendent la langue de ces prophètes. V.
+
+(89) Enfin, que l'on considère la sainteté de cette religion, sa
+doctrine, qui rend raison de tout, jusqu'aux contrariétés qui se
+rencontrent dans l'homme....., et qu'on juge, après tout cela, s'il
+est possible de douter que la religion chrétienne soit la seule
+véritable, et si jamais aucune autre a rien eu qui en approchât.
+
+ Lecteurs sages, remarquez que ce coryphée des jansénistes n'a
+ dit, dans tout ce livre sur la religion chrétienne, que ce qu'ont
+ dit les jésuites. Il l'a dit seulement avec une éloquence plus
+ serrée et plus mâle. Port-royalistes et Ignatiens, tous ont
+ prêché les mêmes dogmes: tous ont crié, croyez aux livres juifs
+ dictés par Dieu même, et détestez le judaïsme. Chantez les
+ prières juives que vous n'entendez point, et croyez que le peuple
+ de Dieu a condamné votre Dieu à mourir à une potence. Croyez que
+ votre Dieu juif, la seconde personne de Dieu, co-éternel avec
+ Dieu le père, est né d'une vierge juive, a été engendré par une
+ troisième personne de Dieu, et qu'il a eu cependant des frères
+ juifs qui n'étoient que des hommes. Croyez, qu'étant mort par le
+ supplice le plus infâme, il a par ce supplice même ôté de dessus
+ la terre tout péché et tout mal, quoique depuis lui et en son nom
+ la terre ait été inondée de plus de crimes et de malheurs que
+ jamais.
+
+ Les fanatiques de Port-Royal et les fanatiques jésuites se sont
+ réunis pour prêcher ces dogmes étranges avec le même
+ enthousiasme; et en même temps ils se sont fait une guerre
+ mortelle; ils se sont mutuellement anathématisés avec fureur,
+ jusqu'à ce qu'une de ces deux factions de possédés ait enfin
+ détruit l'autre.
+
+ Souvenez-vous, sages lecteurs, des temps mille fois plus
+ horribles de ces énergumènes, nommés _papistes_ et _calvinistes_,
+ qui prêchoient le fond des mêmes dogmes, et qui se poursuivirent
+ par le fer, par la flamme et par le poison pendant deux cents
+ années, pour quelques mots différemment interprétés. Songez que
+ ce fut en allant à la messe que l'on commit les massacres
+ d'Irlande et de la Saint-Barthélemi; que ce fut après la messe,
+ et pour la messe, qu'on égorgea tant d'innocents, tant de mères,
+ tant d'enfants dans la croisade contre les Albigeois; que les
+ assassins de tant de rois ne les ont assassinés que pour la
+ messe. Ne vous y trompez pas; les convulsionnaires qui restent
+ encore en feroient tout autant, s'ils avoient pour apôtres les
+ mêmes têtes brûlantes qui mirent le feu à la cervelle de Damiens.
+
+ O Pascal! voilà ce qu'ont produit les querelles interminables sur
+ des dogmes, sur des mystères qui ne pouvoient produire que des
+ querelles. Il n'y a pas un article de foi qui n'ait enfanté une
+ guerre civile.
+
+ Pascal a été géomètre et éloquent; la réunion de ces deux grands
+ mérites étoit alors bien rare: mais il n'y joignoit pas la vraie
+ philosophie. L'auteur de l'éloge indique avec adresse ce que
+ j'avance hardiment. Il vient enfin un temps de dire la vérité. V.
+
+(90) Il faut encore que la véritable religion nous rende raison des
+étonnantes contrariétés qui s'y rencontrent.
+
+ Cette manière de raisonner paroît fausse et dangereuse; car la
+ fable de Prométhée et de Pandore, les Androgynes de Platon, les
+ dogmes des anciens Égyptiens, ceux de Zoroastre, rendroient aussi
+ bien raison de ces contrariétés apparentes. La religion
+ chrétienne n'en demeurera pas moins vraie, quand même on n'en
+ tireroit pas ces conclusions ingénieuses, qui ne peuvent servir
+ qu'à faire briller l'esprit. Il est nécessaire, pour qu'une
+ religion soit vraie, qu'elle soit révélée, et point du tout
+ qu'elle rende raison de ces contrariétés prétendues; elle n'est
+ pas plus faite pour vous enseigner la métaphysique que
+ l'astronomie. V.
+
+(91) Sera-ce celle qu'enseignoient les philosophes?
+
+ Les philosophes n'ont point enseigné de religion: ce n'est pas
+ leur philosophie qu'il s'agit de combattre. Jamais philosophe ne
+ s'est dit inspiré de Dieu; car dès lors il eût cessé d'être
+ philosophe, et il eût fait le prophète. Il ne s'agit pas de
+ savoir si Jésus-Christ doit l'emporter sur Aristote; il s'agit de
+ prouver que la religion de Jésus-Christ est la véritable, et que
+ celles de Mahomet, de Zoroastre, de Confucius, d'Hermès, et
+ toutes les autres, sont fausses. Il n'est pas vrai que les
+ philosophes nous aient proposé, pour tout bien, un bien qui est
+ en nous. Lisez Platon, Marc-Aurèle, Épictète; ils veulent qu'on
+ aspire à mériter d'être rejoint à la Divinité dont nous sommes
+ émanés. V.
+
+(92) J'ai créé l'homme saint, innocent, parfait...... mais il n'a pu
+soutenir tant de gloire sans tomber dans la présomption.
+
+ Ce furent les premiers bracmanes qui inventèrent le roman
+ théologique de la chute de l'homme, ou plutôt des anges: et cette
+ cosmogonie, aussi ingénieuse que fabuleuse, a été la source de
+ toutes les fables sacrées qui ont inondé la terre. Les sauvages
+ de l'occident, policés si tard, et après tant de révolutions et
+ après tant de barbaries, n'ont pu en être instruits que dans nos
+ derniers temps. Mais il faut remarquer que vingt nations de
+ l'orient ont copié les anciens bracmanes, avant qu'une de ces
+ mauvaises copies, j'ose dire la plus mauvaise de toutes, soit
+ parvenue jusqu'à nous. V.
+
+(93) Si l'homme n'avoit jamais été corrompu, il jouiroit de la vérité
+et de la félicité avec assurance. Et si l'homme n'avoit jamais été
+que corrompu, il n'auroit aucune idée ni de la vérité, ni de la
+béatitude.
+
+ Il est sûr, par la foi et par notre révélation, si au-dessus des
+ lumières des hommes, que nous sommes tombés; mais rien n'est
+ moins manifeste par la raison. Car je voudrais bien savoir si
+ Dieu ne pouvoit pas, sans déroger à sa justice, créer l'homme tel
+ qu'il est aujourd'hui; et ne l'a-t-il pas même créé pour devenir
+ ce qu'il est? L'état présent de l'homme n'est-il pas un bienfait
+ du Créateur? Qui vous a dit que Dieu vous en devoit davantage?
+ Qui vous a dit que votre être exigeoit plus de connoissances et
+ plus de bonheur? Qui vous a dit qu'il en comporte davantage? Vous
+ vous étonnez que Dieu ait fait l'homme si borné, si ignorant, si
+ peu heureux; que ne vous étonnez-vous qu'il ne l'ait pas fait
+ plus borné, plus ignorant, plus malheureux? Vous vous plaignez
+ d'une vie courte et si infortunée; remerciez Dieu de ce qu'elle
+ n'est pas plus courte et plus malheureuse. Quoi donc! selon vous,
+ pour raisonner conséquemment, il faudroit que tous les hommes
+ accusassent la Providence, hors les métaphysiciens qui raisonnent
+ sur le péché originel. V.
+
+(94) Cette duplicité de l'homme est si visible, qu'il y en a qui ont
+pensé que nous avions deux âmes.
+
+ Cette pensée est prise entièrement de Montaigne, ainsi que
+ beaucoup d'autres. Elle se trouve au chapitre de l'inconstance de
+ nos actions. Mais Montaigne s'explique en homme qui doute. Nos
+ diverses volontés ne sont point des contradictions de la nature,
+ et l'homme n'est point un sujet simple; il est composé d'un
+ nombre innombrable d'organes. Si un seul de ces organes est un
+ peu altéré, il est nécessaire qu'il change toutes les impressions
+ du cerveau, et que l'animal ait de nouvelles pensées et de
+ nouvelles volontés. Il est très-vrai que nous sommes, tantôt
+ abattus de tristesse, tantôt enflés de présomption; et cela doit
+ être, quand nous nous trouvons dans des situations opposées. Un
+ animal, que son maître caresse et nourrit, et un autre qu'on
+ égorge lentement et avec adresse, pour en faire une dissection,
+ éprouvent des sentiments bien contraires. Ainsi faisons-nous; et
+ les différences qui sont en nous sont si peu contradictoires,
+ qu'il seroit contradictoire qu'elles n'existassent pas. Les fous
+ qui ont dit que nous avions deux âmes pouvoient, par la même
+ raison, nous en donner trente et quarante. Car un homme, dans une
+ grande passion, a souvent trente ou quarante idées différentes de
+ la même chose, et doit nécessairement les avoir, selon que cet
+ objet lui paroît sous différentes faces. Cette prétendue
+ duplicité de l'homme est une idée aussi absurde que métaphysique;
+ j'aimerois autant dire que le chien qui mord et qui caresse est
+ double; que la poule, qui a tant soin de ses petits, et qui
+ ensuite les abandonne jusqu'à les méconnoître, est double; que la
+ glace, qui représente des objets différents, est double; que
+ l'arbre, qui est tantôt chargé, tantôt dépouillé de feuilles, est
+ double. J'avoue que l'homme est inconcevable en un sens; mais
+ tout le reste de la nature l'est aussi: et il n'y a pas plus de
+ contradictions apparentes dans l'homme que dans tout le reste. V.
+
+(95) Je vois des multitudes de religions..... mais elles n'ont ni
+morale qui me puisse plaire, ni preuves capables de m'arrêter.
+
+ La morale est partout la même, chez l'empereur Marc-Aurèle, chez
+ l'empereur Julien, chez l'esclave Épictète, que vous-même admirez
+ dans Saint-Louis et dans Bondebar son vainqueur, chez l'empereur
+ de la Chine Kien-Long, et chez le roi de Maroc. V.
+
+(96) Ils (les Juifs) soutiennent qu'il viendra un libérateur pour
+tous; qu'ils sont au monde pour l'annoncer.
+
+ Peut-on s'aveugler à ce point, et être assez fanatique pour ne
+ faire servir son esprit qu'à vouloir aveugler le reste des
+ hommes! Grand Dieu! un reste d'Arabes voleurs, sanguinaires,
+ superstitieux et usuriers, seroit le dépositaire de tes secrets!
+ Cette horde barbare seroit plus ancienne que les sages Chinois,
+ que les bracmanes qui ont enseigné la terre, que les Égyptiens
+ qui l'ont étonnée par leurs immortels monuments! Cette chétive
+ nation seroit digne de nos regards pour avoir conservé quelques
+ fables ridicules et atroces, quelques contes absurdes infiniment
+ au-dessous des fables indiennes et persanes! Et c'est cette horde
+ d'usuriers fanatiques qui vous en impose, ô Pascal! et vous
+ donnez la torture à votre esprit, vous falsifiez l'histoire, et
+ vous faites dire à ce misérable peuple tout le contraire de ce
+ que ses livres ont dit! vous lui imputez tout le contraire de ce
+ qu'il a fait! et cela pour plaire à quelques jansénistes qui ont
+ subjugué votre imagination ardente et perverti votre raison
+ supérieure. V.
+
+(97) Ce peuple (les Juifs), quoique si étrangement abondant, est
+sorti d'un seul homme.
+
+ Il n'est point étrangement abondant. On a calculé qu'il n'existe
+ pas aujourd'hui six cent mille individus juifs. V.
+
+(98) Ce peuple est le plus ancien qui soit dans la connoissance des
+hommes.
+
+ Certes, ils ne sont pas antérieurs aux Égyptiens, aux Chaldéens,
+ aux Perses, leurs maîtres; aux Indiens, inventeurs de la
+ théologie. On peut faire comme on veut sa généalogie. Ces vanités
+ impertinentes sont aussi méprisables que communes: mais un peuple
+ ose-t-il se dire plus ancien que des peuples qui ont eu des
+ villes et des temples plus de vingt siècles avant lui?
+
+(99) La loi (des Juifs) est tout ensemble la plus ancienne loi du
+monde, etc.
+
+ Il est très-faux que la loi des Juifs soit la plus ancienne,
+ puisque avant Moïse, leur législateur, ils demeuroient en Égypte,
+ le pays de la terre le plus renommé par ses sages lois, selon
+ lesquelles les rois étoient jugés après la mort. Il est très-faux
+ que le nom de _loi_ n'ait été connu qu'après Homère; il parle des
+ lois de Minos dans _l'Odyssée_. Le mot de loi est dans Hésiode;
+ et quand le nom de loi ne se trouveroit ni dans Hésiode, ni dans
+ Homère, cela ne prouveroit rien. Il y avoit d'anciens royaumes,
+ des rois et des juges: donc il y avoit des lois. Celles des
+ Chinois sont bien antérieures à Moïse.
+
+ Il est encore très-faux que les Grecs et les Romains aient pris
+ des lois des Juifs. Ce ne peut être dans les commencements de
+ leurs républiques; car alors ils ne pouvoient connoître les
+ Juifs. Ce ne peut être dans le temps de leur grandeur; car alors
+ ils avoient pour ces barbares un mépris connu de toute la terre.
+ Voyez comme Cicéron les traite, en parlant de la prise de
+ Jérusalem par Pompée. Philon avoue qu'avant la traduction imputée
+ aux Septante, aucune nation n'a connu leurs livres. V.
+
+(100) C'est une sincérité qui n'a point d'exemple dans le monde, ni
+sa racine dans la nature.
+
+ Cette sincérité a partout des exemples, et n'a sa racine que dans
+ la nature. L'orgueil de chaque Juif est intéressé à croire que ce
+ n'est point sa détestable politique, son ignorance des arts, sa
+ grossièreté, qui l'ont perdu; mais que c'est la colère de Dieu
+ qui le punit: il pense, avec satisfaction, qu'il a fallu des
+ miracles pour l'abattre, et que sa nation est toujours la
+ bien-aimée du Dieu qui la châtie. Qu'un prédicateur monte en
+ chaire, et dise aux François: «Vous êtes des misérables qui
+ n'avez ni cœur, ni conduite; vous avez été battus à Hochstet et à
+ Ramillies, parce que vous n'avez pas su vous défendre», il se
+ fera lapider. Mais s'il dit: «Vous êtes des catholiques chéris de
+ Dieu; vos péchés infâmes avoient irrité l'Éternel, qui vous livra
+ aux hérétiques à Hochstet et à Ramillies; et quand vous êtes
+ revenus au Seigneur, alors il a béni votre courage à Denain», ces
+ paroles le feront aimer de l'auditoire. V.
+
+(101) La création du monde commençant à s'éloigner, Dieu a pourvu
+d'un historien contemporain.
+
+ Contemporain: ah! V.
+
+(102) Si Moïse eût débité des fables, il n'y eût point eu de Juif qui
+n'en eût pu reconnoître l'imposture.
+
+ Oui, s'il avoit écrit en effet ces fables dans un désert, pour
+ deux ou trois millions d'hommes qui eussent eu des bibliothéques.
+ Mais si quelques lévites avoient écrit ces fables plusieurs
+ siècles après Moïse, comme cela est vraisemblable et vrai!....
+
+ De plus, y a-t-il une nation chez laquelle on n'ait pas débité
+ ces fables? V.
+
+(103) Au temps où il écrivoit ces choses, la mémoire en devoit encore
+être toute récente dans l'esprit de tous les Juifs.
+
+ Les Égyptiens, Syriens, Chaldéens, Indiens, n'ont-ils pas donné
+ des siècles de vie à leurs héros, avant que la petite horde
+ juive, leur imitatrice, existât sur la terre? V.
+
+(104) Ce n'est pas de cette sorte que l'Écriture, qui connoît mieux
+que nous les choses qui sont de Dieu, en parle.
+
+ Et qu'est-ce donc que le _Cœli enarrant gloriam Dei_? V.
+
+(105) Lorsque j'ai considéré d'où vient qu'on ajoute tant de foi à
+tant d'imposteurs, etc., _et tout le reste de ce long paragraphe_.
+
+ La solution de ce problème est bien aisée. On vit des effets
+ physiques extraordinaires; des fripons les firent passer pour des
+ miracles. On vit des maladies augmenter dans la pleine lune; et
+ des sots crurent que la fièvre étoit plus forte, parce que la
+ lune étoit pleine. Un malade, qui devoit guérir, se trouva mieux
+ le lendemain qu'il eut mangé des écrevisses; et on conclut que
+ les écrevisses purifioient le sang, parce qu'elles sont rouges
+ étant cuites.
+
+ Il me semble que la nature humaine n'a pas besoin du vrai pour
+ tomber dans le faux. On a imputé mille fausses influences à la
+ lune, avant qu'on imaginât le moindre rapport véritable avec le
+ flux de la mer. Le premier homme qui a été malade a cru sans
+ peine le premier charlatan; personne n'a vu de loups garoux ni de
+ sorciers, et beaucoup y ont cru; personne n'a vu de transmutation
+ de métaux, et plusieurs ont été ruinés par la créance de la
+ pierre philosophale; les Romains, les Grecs, les païens, ne
+ croyoient-ils donc aux miracles dont ils étoient inondés que
+ parce qu'ils en avoient vu de véritables? V.
+
+(106) Commencez par plaindre les incrédules; ils sont assez
+malheureux. Il ne les faudroit injurier qu'en cas que cela servît;
+mais cela leur nuit.
+
+ Et vous les avez injuriés sans cesse. Vous les avez traités comme
+ des jésuites! Et en leur disant tant d'injures, vous convenez que
+ les vrais chrétiens ne peuvent rendre raison de leur religion;
+ que, s'ils la prouvoient, ils ne tiendroient point parole; que
+ leur religion est une sottise; que, si elle est vraie, c'est
+ parce qu'elle est une sottise. O profondeur d'absurdités! V.
+
+(107) A ceux qui ont de la répugnance pour la religion, il faut
+commencer par leur montrer qu'elle n'est pas contraire à la raison.
+
+ Ne voyez-vous pas, ô Pascal! que vous êtes un homme de parti qui
+ cherchez à faire des recrues? V.
+
+(108) De se tromper en croyant vraie la religion chrétienne, il n'y a
+pas grand'chose à perdre: mais quel malheur de se tromper en la
+croyant fausse!
+
+ Le flamen de Jupiter, les prêtres de Cybèle, ceux d'Isis, en
+ disoient autant. Le muphti, le grand-lama, en disent autant. Il
+ faut donc examiner les pièces du procès. V.
+
+(109) Jamais on ne fait le mal si pleinement et si gaîment que quand
+on le fait par un faux principe de conscience.
+
+ Les crimes, regardés comme tels, font beaucoup moins de mal à
+ l'humanité que cette foule d'actions criminelles qu'on commet
+ sans remords, parce que l'habitude, ou une fausse conscience,
+ nous les fait regarder comme indifférentes, ou même comme
+ vertueuses.
+
+ 1^o. Combien, depuis Constantin, n'y a-t-il pas eu de princes qui
+ ont cru servir la Divinité en tourmentant, de supplices cruels,
+ ceux de leurs sujets qui l'adoroient sous une forme différente!
+
+ Combien n'ont-ils pas cru être obligés de proscrire ceux qui
+ osoient dire leur avis sur ces grands objets, qui intéressent
+ tous les hommes, et dont chaque homme semble avoir le droit de
+ décider pour lui-même!
+
+ Combien de législateurs ont privé des droits de citoyen quiconque
+ n'étoit pas d'accord avec eux sur quelques points de leur
+ croyance, et forcé des pères de choisir entre le parjure, et
+ l'inquiétude cruelle de ne laisser à leurs enfants qu'une
+ existence précaire! Et ces lois subsistent! Et les souverains
+ ignorent que chaque mal qu'elles font est un crime pour le prince
+ qui les ordonne, qui en permet l'exécution, ou qui tarde de les
+ détruire!
+
+ 2^o. En ordonnant la guerre, qui n'est pas nécessaire pour la
+ sûreté de son peuple, un prince se rend responsable de tous les
+ maux qu'elle entraîne, et il est coupable d'autant de meurtres
+ que la guerre fait de victimes. Combien cependant de guerres
+ inutiles sont regardées comme justes, et entreprises sans
+ remords, sur de frivoles motifs d'intérêt politique ou de dignité
+ nationale!
+
+ 3^o. C'est un usage reçu en Europe, qu'un gentilhomme vende, à
+ une querelle étrangère, le sang qui appartient à sa patrie; qu'il
+ s'engage à assassiner, en bataille rangée, qui il plaira au
+ prince qui le soudoie; et ce métier est regardé comme honorable.
+
+ 4^o. Tout juge qui décerne une peine de mort, sans y être
+ condamné par une loi expresse, est un assassin. Ni une loi vague,
+ qui permettroit de prononcer même la mort, suivant l'échéance des
+ cas, ni ce qu'on appelle la jurisprudence des arrêts, ne peuvent
+ le justifier: car la permission de tuer un homme n'en donne pas
+ le droit: et c'est mal se justifier d'un meurtre, que de dire
+ qu'on est dans l'habitude d'en commettre.
+
+ Tout juge qui décerne une peine capitale pour une action qui ne
+ blesse aucune des lois de la nature; pour une action ou
+ indifférente, ou blâmable, mais qui n'est un crime qu'aux yeux
+ des préjugés; pour une action imaginaire enfin, se rend coupable
+ de meurtre. La loi l'oblige, dit-il, de prononcer ainsi: mais la
+ loi ne l'oblige pas d'être juge, et la nature lui défend d'être
+ absurde et barbare. Il vaut mieux renoncer à la charge de
+ président à mortier qu'à la qualité d'homme.
+
+ Nous oserons demander si les juges d'Anne du Bourg, de Dolet, de
+ Morin, de Petit d'Herbé, des bergers de Brie, de Moriceau, de La
+ Chaux, de Lalli, de La Barre, etc., ont été fidèles à ces règles,
+ dictées par la nature et la raison, qui sont plus anciennes et
+ plus sacrées que les registres _olim_.
+
+ 5^o. Arracher des hommes de leur pays par la trahison et par la
+ violence, pour les exposer en vente dans des marchés publics,
+ comme des bêtes de somme; s'accoutumer à ne mettre aucune
+ différence entre eux et les animaux; les contraindre au travail,
+ à force de coups; les nourrir non pour qu'ils vivent, mais pour
+ qu'ils rapportent; les abandonner dans la vieillesse ou dans la
+ maladie, lorsque l'on n'espère plus de regagner par leur travail
+ ce qu'il en coûteroit pour les soigner; ne leur permettre d'être
+ pères que pour donner le jour à des enfants destinés aux mêmes
+ misères, devenus comme eux la propriété de leur maître, qui peut
+ les leur arracher et les vendre; que pour voir leurs femmes et
+ leurs filles exposées à toutes les insultes de ces hommes sans
+ humanité comme sans pudeur! Voilà comme nous traitons d'autres
+ hommes; ce seroit une horrible barbarie si ces hommes étoient
+ blancs; mais ils sont noirs, et cela change toutes nos idées. Le
+ trafiquant en Amérique oublie que les nègres sont des hommes; il
+ n'a avec eux aucune relation morale; ils ne sont pour lui qu'un
+ objet de profit: s'il les plaint, s'il évite de leur faire
+ souffrir des maux inutiles, son insolente pitié est celle que
+ nous avons pour les animaux qui nous servent: et tel est l'excès
+ de son mépris stupide pour cette malheureuse espèce, que, revenu
+ en Europe, il s'indigne de les voir vêtus comme des hommes, et
+ placés à côté de lui. Mais je n'ai pas tout dit: en vain les
+ lois, en consacrant cet usage qu'aucune loi positive ne peut
+ rendre légitime, parce qu'il viole les droits de la nature; en
+ vain les lois ont-elles voulu mettre une borne à la cruauté des
+ maîtres; leur ingénieuse barbarie élude toutes les lois. Le
+ colon, renfermé dans sa plantation; seul avec quelques
+ satellites, au milieu de ses noirs, est sûr de n'avoir que des
+ témoins dont la loi rejette le témoignage. Là, juge à la fois et
+ partie, il prodigue en sûreté les tortures et les supplices; le
+ noir qu'il croit coupable est déchiré, tenaillé, jeté vivant dans
+ des fours ardents, aux yeux de ses tristes compagnons, qui,
+ tremblant d'être traités comme complices, n'osent même montrer
+ une stérile pitié.
+
+ La jeune Américaine assiste à ces supplices; elle y préside
+ quelquefois; on veut l'accoutumer de bonne heure à entendre sans
+ frémir les hurlements des malheureux; on semble craindre qu'un
+ jour sa pitié ne tente de désarmer le cœur de son époux.
+
+ Ces crimes sont publics, la loi les tolère, l'opinion ne les
+ flétrit pas. On ose même en faire l'apologie; sans cela, dit-on,
+ nous ne pourrions avoir de sucre. Eh bien, si on ne peut en avoir
+ qu'à force de crimes, il faut savoir se passer de sucre, il faut
+ renoncer à une denrée souillée du sang de nos frères. Mais qui a
+ dit qu'on ne pouvoit en avoir qu'à ce prix? Quelles tentatives
+ a-t-on faites pour s'en procurer autrement? Quoi! c'est sur la
+ foi d'un préjugé qu'on ne daigne pas même examiner, que la loi a
+ autorisé cette horrible violation des droits de la nature, et
+ qu'on exerce ou qu'on tolère tranquillement ces barbaries. A
+ peine quelques philosophes ont-ils osé élever, de loin en loin,
+ en faveur de l'humanité, des cris que les gens en place n'ont
+ point entendus, et qu'un monde frivole a bientôt oubliés.
+
+ Pourquoi ne pas faire cultiver nos colonies par des blancs? La
+ terre se plaît à être cultivée par des mains libres; et combien
+ de malheureux en Europe qui fatiguent en vain un sol stérile et
+ épuisé, iroient chercher en Amérique une terre féconde et
+ nouvelle! Alors, à ce petit nombre de colons corrompus et
+ barbares, qui ne vivent dans nos colonies que pour avoir de l'or,
+ parce qu'en Europe la considération s'achète avec de l'or, nous
+ verrions succéder un peuple nombreux de citoyens laborieux et
+ honnêtes, qui, regardant les colonies comme leur patrie,
+ sauroient combattre pour les défendre.
+
+ Pourquoi ne pas remplir nos îles de ces galériens inutiles, des
+ déserteurs, des voleurs domestiques, des faux-sauniers, qui ont
+ vendu au peuple, à bas prix, une denrée nécessaire, des filles
+ qui ont mieux aimé risquer leur vie que d'avouer leur honte; de
+ tant d'autres condamnés à la mort par des lois que l'excès de
+ leur sévérité rend inutiles? Ces hommes à qui on distribueroit
+ des terres, devenus cultivateurs et propriétaires, perdroient,
+ avec les motifs du crime, la tentation de le commettre. Est-ce
+ qu'en rendant aux nègres les droits de l'homme, ils ne pourroient
+ pas cultiver, comme ouvriers ou comme fermiers, les mêmes terres
+ qu'ils cultivent comme esclaves? Ils peupleroient alors, et l'on
+ ne seroit pas obligé, chaque année, d'aller chercher en Afrique
+ de nouvelles victimes.
+
+ Et qu'on ne dise pas qu'en supprimant l'esclavage, le
+ gouvernement violeroit la propriété des colons. Comment l'usage,
+ ou même une loi positive, pourroit-elle jamais donner à un homme
+ un véritable droit de propriété sur le travail, sur la liberté,
+ sur l'être entier d'un autre homme innocent, et qui n'y a point
+ consenti? En déclarant les nègres libres, on n'ôteroit pas au
+ colon sa propriété; on l'empêcheroit de faire un crime, et
+ l'argent qu'on a payé pour un crime n'a jamais donné le droit de
+ le commettre.
+
+ On dit que les nègres sont paresseux: veut-on qu'ils trouvent du
+ plaisir à travailler pour leurs tyrans? Ils sont bas, fourbes,
+ traîtres, sans mœurs: eh bien, ils ont tous les vices des
+ esclaves, et c'est la servitude qui les leur a donnés. Rendez-les
+ libres: et plus près que vous de la nature, ils vaudront beaucoup
+ mieux que vous.
+
+ Ne pourroit-on pas, si on n'osoit être juste tout-à-fait, changer
+ l'esclavage personnel des nègres en un esclavage de la glèbe, tel
+ que celui sous lequel gémissent encore les habitants d'une partie
+ de l'Europe? L'exécution de ce projet seroit plus aisée. Le sort
+ des nègres deviendroit plus supportable; et cet ordre politique
+ une fois bien établi, seroit aisément remplacé par une liberté
+ entière; il y auroit servi de degré, il adouciroit ce passage de
+ la servitude à la liberté, qui, sans cela, seroit peut-être trop
+ brusque.
+
+ Sait-on si la Sardaigne, et surtout la Sicile, ne sont pas
+ propres à la culture des cannes à sucre, et ne suffiroient point
+ pour l'approvisionnement de l'Europe?
+
+ Et si, au lieu d'apprendre aux nègres d'Afrique à vendre leurs
+ frères, nous leur avions appris à cultiver leur sol; si, au lieu
+ de leur apporter nos liqueurs fortes, nos maladies et nos vices,
+ nous leur avions porté nos lumières, nos arts et notre industrie,
+ croit-on que l'Afrique n'eût pas remplacé nos colonies!
+ Compteroit-on pour rien l'avantage d'arracher à la barbarie et à
+ la misère une des quatre parties du monde? Et quand même il n'y
+ auroit pas à gagner pour tous les peuples dans un tel changement,
+ les nations ne devroient-elles pas se lasser de suivre, dans leur
+ conduite, une morale dont le particulier le plus vil rougiroit
+ d'adopter les principes?
+
+ 6^o. Personne n'a jamais douté que ce ne soit un délit grave de
+ ravager un champ cultivé. Au dommage fait au propriétaire se
+ joint la perte réelle d'une denrée nécessaire à la subsistance
+ des hommes. Cependant il y a des pays où les seigneurs ont le
+ droit de faire manger par des bêtes fauves le blé que le paysan a
+ semé; où celui qui tueroit l'animal qui dévaste son champ seroit
+ envoyé aux galères, seroit puni de mort; car on a vu des princes
+ faire moins de cas de la vie d'un homme que du plaisir d'avoir un
+ cerf de plus à faire déchirer par leurs chiens. Dans ces mêmes
+ pays, il y a plus d'hommes employés à veiller à la sûreté du
+ gibier qu'à celle des hommes; souvent il arrive que, pour
+ défendre des lièvres, les gardes tirent sur les paysans; et comme
+ tous les juges sont seigneurs de fiefs, il n'y a point d'exemple
+ qu'aucun de ces meurtres ait été puni. Là, des provinces entières
+ y sont réservées aux plaisirs du souverain. Les propriétaires de
+ ces cantons y sont privés du droit de défendre leur champ par un
+ enclos, ou de l'employer d'une manière pour laquelle cette
+ clôture seroit nécessaire. Il faut que le cultivateur laisse
+ l'herbe qu'il a semée pourrir sur terre jusqu'à ce qu'un
+ garde-chasse ait déclaré que les œufs de perdrix n'ont plus rien
+ à craindre, et qu'il lui est permis de faucher son herbe. Il y a
+ long-temps que ces lois subsistent; il est évident qu'elles sont
+ un attentat contre la propriété, une insulte aux malheureux, qui
+ meurent de faim au milieu d'une campagne que les sangliers et les
+ cerfs ont ravagée. Cependant aucun confesseur du roi ne s'est
+ encore avisé de faire naître à son pénitent le moindre scrupule
+ sur cet objet.
+
+ 7^o. Les impôts sont une portion du revenu de chaque citoyen,
+ destinée à l'utilité publique. Dans toute administration bien
+ réglée, le nécessaire physique de chaque homme doit être exempt
+ de tout impôt; mais, au contraire le crédit des riches a fait
+ retomber ce fardeau sur les pauvres, dans presque tous les pays
+ où le peuple n'a point de représentant. Ainsi toute portion de
+ l'impôt qui n'est point employée pour le public doit être
+ regardée comme un véritable vol, et comme un vol fait aux
+ pauvres. Ainsi, pour qu'un homme puisse croire avoir droit à
+ cette portion, il faut qu'il puisse se rendre ce témoignage,
+ qu'il fait à l'état un bien au moins équivalent à la somme qu'il
+ reçoit pour salaire, ou plutôt au mal que cette partie de l'impôt
+ fait souffrir au peuple sur qui elle se lève. Cela même ne suffit
+ pas; car l'homme riche doit compte à la nation de l'emploi de son
+ temps et de ses forces; ce n'est même qu'à ce prix qu'il peut lui
+ être permis de jouir d'un superflu sans travail, tandis que
+ d'autres hommes manquent souvent du nécessaire malgré un travail
+ opiniâtre. Il faut donc, pour avoir droit à une part sur le
+ trésor public, que cette part soit employée, par celui qui la
+ reçoit, d'une manière utile à la nation. Si ce principe d'équité
+ naturelle n'avoit pas été étouffé par l'habitude, si l'opinion
+ flétrissoit celui qui s'en écarte, alors les impôts cesseroient
+ d'être un fardeau pénible, le peuple respireroit, le prix de son
+ travail lui appartiendroit tout entier; et l'on ne verroit plus
+ les premiers hommes de chaque pays se dévouer uniquement au
+ métier de corrompre les rois pour s'enrichir de la subsistance du
+ peuple.
+
+ 8^o. Le souverain n'a pas le droit de rien détourner du trésor
+ public, pour satisfaire ou ses fantaisies, ou son orgueil; ce
+ trésor n'est pas à lui, il est au peuple. Une partie du superflu
+ du riche peut sans doute être employée à consoler le chef d'une
+ nation des peines du gouvernement; mais cet emploi du tribut
+ devient criminel, du moment où une partie de l'impôt se lève sur
+ le peuple. Les courtisans parlent sans cesse des dépenses
+ nécessaires à la majesté du trône. J'ignore toutefois si la vue
+ d'un prince uniquement occupé du bonheur de ses peuples, menant
+ une vie simple et frugale, sans gardes, sans appareil, sans
+ courtisans, que quelques sages livrés aux mêmes soins que lui;
+ j'ignore si un tel prince n'offriroit point un spectacle plus
+ attendrissant, plus imposant même que celui de la cour la plus
+ brillante, et par conséquent la plus ruineuse pour la nation qui
+ la paye; mais du moins faut-il avouer qu'il est plus nécessaire à
+ un peuple d'avoir du pain que d'éblouir les étrangers par la
+ triste représentation d'une cour somptueuse. Cette morale devroit
+ être celle de tous les rois. Presque aucun cependant ne l'a
+ connue; et ceux qui ont paru s'en souvenir quelquefois dans leurs
+ discours, l'ont oubliée dans leur conduite.
+
+ 9^o. L'usage d'ouvrir les lettres des citoyens, de leur arracher
+ les secrets qu'ils n'ont pas confiés, ne peut être regardé que
+ comme une violation ouverte de la foi publique. Il est clair
+ encore que cette infamie n'a aucune autre utilité que de fournir
+ un aliment à la curiosité du prince, ou aux petites passions des
+ ministres, et de donner au chef des espions les moyens de nuire à
+ qui il veut auprès du gouvernement. Aucun secret important ne
+ peut se connoître par cette voie, parce que cet espionnage est
+ public, et que, si l'on confie encore quelquefois à la poste des
+ réflexions ou des épigrammes, on n'y livre ni ses projets, ni ses
+ complots. Les espions répandus dans les maisons particulières
+ sont un autre ressort de la police moderne, aussi infâme et aussi
+ inutile. On raconte qu'un ministre de Charles I^er d'Angleterre,
+ Falkland, dédaigna de recourir à aucun de ces vils moyens, que
+ jamais il n'intercepta une lettre, que jamais il n'employa un
+ espion: mais, malheureusement pour l'espèce humaine, cet exemple
+ est unique jusqu'ici, et l'usage contraire, proscrit par la
+ raison, par l'équité, par l'honneur, subsiste presque partout; on
+ l'exerce sans remords, et même sans honte. L'opinion flétrit, à
+ la vérité, les espions subalternes; mais elle s'arrête là, et
+ elle ne dévoue pas à l'opprobre ceux qui les emploient, et qui,
+ calomniant la nation auprès du prince, osent lui faire accroire
+ que ces infâmes abus du pouvoir sont des précautions nécessaires.
+
+ J'ai choisi pour exemples des actions qui peuvent influer sur la
+ prospérité publique: et je ne les ai choisies que dans nos mœurs.
+ J'aurais pu étendre cette liste; et si j'avois parcouru
+ l'histoire de toutes les nations, si j'avois voulu m'arrêter sur
+ les actions particulières, cette liste auroit été immense.
+
+ Cela prouve, selon moi, que, pour donner aux hommes une morale
+ bien sûre et bien utile, il faut leur inspirer une horreur pour
+ ainsi dire machinale de tout ce qui nuit à leurs semblables;
+ former leur âme de manière que le plaisir de faire du bien soit
+ le premier de tous leurs plaisirs; que le sentiment d'avoir fait
+ leur devoir soit un dédommagement suffisant de tout ce qu'il leur
+ en a pu coûter pour le remplir. Il faut allumer, dans ceux que
+ l'enthousiasme des passions peut égarer, un enthousiasme pour la
+ vertu, capable de les défendre. Alors qu'on laisse à leur raison
+ le soin de juger de ce qui est juste et de ce qui est injuste, et
+ que leur conscience ne se repose pas sur un certain nombre de
+ maximes de morale, adoptées dans le pays où ils naissent; ou sur
+ un code dont une classe d'hommes, jalouse de régner sur les
+ esprits, se soit réservé l'interprétation. C.
+
+ On voit bien, dans cette terrible note, que le _louant_ est plus
+ véritablement philosophe que le _loué_: cet éditeur écrit comme
+ le secrétaire de Marc-Aurèle, et Pascal comme le secrétaire de
+ Port-Royal. L'un semble aimer la rectitude et l'honnêteté pour
+ elles-mêmes, l'autre par esprit de parti. L'un est homme, et veut
+ rendre la nature humaine honorable; l'autre est chrétien, parce
+ qu'il est janséniste. Tous deux ont de l'enthousiasme et
+ embouchent la trompette; l'auteur des notes pour agrandir notre
+ espèce, et Pascal pour l'anéantir Pascal a peur, et il se sert de
+ toute la force de son esprit pour inspirer sa peur. L'autre
+ s'abandonne à son courage, et le communique. Que puis-je
+ conclure? Que Pascal se portoit mal, et que l'autre se porte
+ bien.
+
+ Bonne ou mauvaise santé
+ Fait notre philosophie. V.
+
+(110) Je crois volontiers les histoires dont les témoins se font
+égorger.
+
+ La difficulté n'est pas seulement de savoir si on croira des
+ témoins qui meurent pour soutenir leur déposition, comme ont fait
+ tant de fanatiques; mais encore si ces témoins sont effectivement
+ morts pour cela, si on a conservé leurs dépositions, s'ils ont
+ habité les pays où on dit qu'ils sont morts; pourquoi Josèphe, né
+ dans le temps de la mort du Christ, Josèphe, ennemi d'Hérode,
+ Josèphe, peu attaché au judaïsme, n'a-t-il pas dit un mot de tout
+ cela? Voilà ce que Pascal eût débrouillé avec succès. V.
+
+(111) Nous naissons injustes; car chacun tend à soi: cela est contre
+tout ordre.
+
+ Cela est selon tout ordre; il est aussi impossible qu'une société
+ puisse se former et subsister sans amour-propre, qu'il seroit
+ impossible de faire des enfants sans concupiscence, de songer à
+ se nourrir sans appétit. C'est l'amour de nous-mêmes qui assiste
+ l'amour des autres; c'est par nos besoins mutuels que nous sommes
+ utiles au genre humain: c'est le fondement de tout commerce;
+ c'est l'éternel lien des hommes; sans lui, il n'y auroit pas eu
+ un art inventé, ni une société de dix personnes formée. C'est cet
+ amour-propre que chaque animal a reçu de la nature, qui nous
+ avertit de respecter celui des autres. La loi dirige cet
+ amour-propre, et la religion le perfectionne. Il est bien vrai
+ que Dieu auroit pu faire des créatures uniquement attentives au
+ bien d'autrui. Dans ce cas, les marchands auroient été aux Indes
+ par charité, le maçon eût scié de la pierre pour faire plaisir à
+ son prochain, etc. Mais Dieu a établi les choses autrement:
+ n'accusons point l'instinct qu'il nous donne, et faisons-en
+ l'usage qu'il commande. V.
+
+(112) _Paragraphe LXXVII._
+
+ On voit ici l'homme de parti un peu emporté. Si quelque chose
+ peut justifier Louis XIV d'avoir persécuté les jansénistes, c'est
+ assurément ce paragraphe. V.
+
+(113) Si mes Lettres sont condamnées à Rome, ce que j'y condamne est
+condamné dans le ciel.
+
+ Hélas! le ciel, composé d'étoiles et de planètes, dont notre
+ globe est une partie imperceptible, ne s'est jamais mêlé des
+ querelles d'Arnauld avec la Sorbonne, et de Jansénius avec
+ Molina. V.
+
+(114) S'il ne falloit rien faire que pour le certain, etc.
+
+ Vous avez épuisé votre esprit en arguments pour nous prouver que
+ votre religion est certaine, et maintenant vous nous assurez
+ qu'elle n'est pas certaine; et après vous être si étrangement
+ contredit, vous revenez sur vos pas; vous dites qu'on ne peut
+ avancer «qu'il soit possible que la religion chrétienne soit
+ fausse.» Cependant c'est vous-même qui venez de nous dire qu'il
+ est possible qu'elle soit fausse, puisque vous avez déclaré
+ qu'elle est incertaine. V.
+
+(115) Les inventions des hommes, etc.
+
+ Je voudrois qu'on examinât quel siècle a été le plus fécond en
+ crimes, et par conséquent en malheurs. L'auteur de la félicité
+ publique a eu cet objet en vue, et a dit des choses bien vraies
+ et bien utiles. V.
+
+(116) Il faut avoir une pensée de derrière, etc.
+
+ Sur un autre papier, Pascal avoit écrit: J'aurai aussi mes
+ pensées de derrière la tête. C.
+
+ L'auteur de l'Éloge est bien discret, bien retenu, de garder le
+ silence sur ces pensées de derrière. Pascal et Arnauld
+ l'auroient-ils gardé, s'ils avoient trouvé cette maxime dans les
+ papiers d'un jésuite? V.
+
+1: Dans une note à ce sujet, j'ai déjà essayé d'interpréter
+l'intention de Pascal. J'ajouterai ici que peut-être il n'a voulu
+qu'imiter le langage des auteurs sacrés, qui, sans prétendre rien
+décider sur ce point, parlent suivant l'opinion commune des hommes,
+pour être également entendus de tous. (_Note de l'Éditeur._)
+
+2: Il est vrai que dans les mouvements subits des grandes passions,
+on sent vers la poitrine des convulsions, des défaillances, des
+agonies, qui ont quelquefois causé la mort; et c'est ce qui fait que
+presque toute l'antiquité imagina une âme dans la poitrine. Les
+médecins placèrent les passions dans le foie. Les romanciers ont mis
+l'amour dans le cœur. V.
+
+3: C'est apparemment dans le paragraphe où M. de V.... s'étonne, avec
+juste raison, qu'un homme tel que Pascal ait pu dire: «Nous sommes
+incapables de connoître si Dieu est». Ce ne peut être qu'une
+inadvertance dans ce grand homme[a].
+
+a: Ce n'est point une inadvertance. Pascal, comme nous l'avons dit,
+n'écrivoit ses pensées que pour lui. Si Voltaire et Condorcet avoient
+saisi l'idée du dialogue contenu dans cet article III de la seconde
+partie, ils n'auroient pas pris le change sur les propositions que
+l'auteur y met en avant. (_Note de l'Éditeur._)
+
+4: Dans un exemplaire de l'édition de Condorcet, je trouve, au lieu
+de ce _non_, le mot _modeste_ écrit de la main de d'Alembert.
+J'indique cette correction qui me semble heureuse. R.
+
+5: Le plus beau seroit de ne songer ni à les montrer, ni à les
+cacher. C.
+
+6: L'observation de Voltaire s'appliquoit, avec raison, au passage
+tel qu'on le lit dans l'édition de Condorcet, où il est tronqué; mais
+elle devient inutile pour la mienne, où ce paragraphe est rectifié,
+et conforme au manuscrit de Pascal. (_Note de l'Éditeur._)
+
+7: Platon n'a point eu ces idées, monsieur, c'est vous qui les avez.
+Platon fit de nous des androgynes à deux corps, donna des ailes à nos
+âmes, et les leur ôta. Platon rêva sublimement, comme je ne sais
+quels autres écrivains ont rêvé bassement. V.
+
+8: Il ne faut pas commencer d'un ton si impérieux. V.
+
+9: Elle seroit bien hardie. V.
+
+10: Voilà une plaisante façon d'enseigner. Suivez-moi, car je marche
+dans les ténèbres. V.
+
+11: En employant les expressions mêmes de ces deux savants, ne
+pourroit on pas dire: _Il est étrange_ que Voltaire et Condorcet se
+soient mépris à ce point sur l'intention de Pascal? _Est-il possible_
+que leur méprise n'ait pas été volontaire, puisqu'un peu d'attention
+leur eût fait lire l'article comme je l'ai présenté dans cette
+édition. _Voyez_, au surplus, l'article même et ma note.
+(_L'Éditeur._)
+
+
+NOTE DU TRANSCRIPTEUR
+
+Les erreurs typographiques suivantes ont été corrigées:
+
+ Helas a été remplacé par Hélas
+ Editeur par Éditeur
+ dès par des
+ nombe par nombre
+ Nai-je par N'ai-je
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres de Blaise Pascal, by
+Blaise Pascal and François-Marie Arouet and Marie Jean, marquis de Condorcet and François de Neufchateau
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE BLAISE PASCAL ***
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@@ -0,0 +1,2292 @@
+The Project Gutenberg EBook of Oeuvres de Blaise Pascal, by
+Blaise Pascal and François-Marie Arouet and Marie Jean, marquis de Condorcet and François de Neufchateau
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Oeuvres de Blaise Pascal
+ Nouvelle Édition. Tome Second.
+
+Author: Blaise Pascal
+ François-Marie Arouet
+ Marie Jean, marquis de Condorcet
+ François de Neufchateau
+
+Release Date: August 23, 2009 [EBook #29772]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE BLAISE PASCAL ***
+
+
+
+
+Produced by Michael Roe and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
+produced from scanned images of public domain material
+from the Google Print project.)
+
+
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+
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+
+
+
+
+Extrait des OEuvres de Blaise Pascal. Tome second. Paris: Lefèvre,
+1819.
+
+
+
+
+NOTES DE VOLTAIRE ET DE CONDORCET SUR LES PENSÉES DE PASCAL.
+
+
+Les notes marquées C sont celles que Condorcet a jointes à son
+édition _in_-8º., et celles après lesquelles est un V sont de
+Voltaire. De ces dernières, les unes ont été publiées pour la
+première fois dans l'édition _in_-8º. que Voltaire fit faire à
+Genève en 1778; les autres avoient été déjà employées par Condorcet
+dans l'édition de 1776.
+
+
+
+
+NOTES DE VOLTAIRE ET DE CONDORCET SUR LES PENSÉES DE PASCAL.
+
+
+(1) Et je m'y sens tellement disproportionné, que je crois pour moi
+la chose absolument impossible.
+
+ Il l'a trouvée très-possible dans les Provinciales. V.
+
+(2) Cet art que j'appelle l'art de persuader...... consiste en trois
+parties essentielles.
+
+ Mais ce n'est pas là l'art de persuader, c'est l'art
+ d'argumenter. V.
+
+(3) Je voudrois que la chose fût véritable, et qu'elle fût si connue,
+que je n'eusse pas eu la peine de rechercher avec tant de soin la
+source de tous les défauts des raisonnements.
+
+ Locke, le Pascal des Anglois, n'avoit pu lire Pascal. Il vint
+ après ce grand homme, et ces pensées paraissent, pour la première
+ fois, plus d'un demi-siècle après la mort de Locke. Cependant
+ Locke, aidé de son seul grand sens, dit toujours: _Définissez les
+ termes._ V.
+
+(4) Les meilleurs livres sont ceux que chaque lecteur croit qu'il
+auroit pu faire.
+
+ Cela n'est pas vrai dans les sciences: il n'y a personne qui
+ croie qu'il eût pu faire les principes mathématiques de Newton.
+ Cela n'est pas vrai en belles-lettres; quel est le fat qui ose
+ croire qu'il auroit pu faire l'Iliade et l'Énéide? V.
+
+(5) Je les voudrois nommer basses, communes, familières; ces noms-là
+leur conviennent mieux; je hais les mots d'enflure.
+
+ C'est la chose que vous haïssez; car pour le mot, il vous en faut
+ un qui exprime ce qui vous déplaît. V.
+
+ Voici un moyen de découvrir la vérité, qui me paroît avoir
+ échappé à tous les philosophes. Il est tiré de la relation d'un
+ voyage fait aux Moluques, en 1760, par le capitaine Dryden.
+
+ »On emploie dans ces îles une singulière méthode de découvrir la
+ vérité; voici en quoi elle consiste: quand on veut savoir si un
+ homme a commis ou n'a pas commis une certaine action, et que des
+ gens qui ont acheté, pour une somme assez modique, le droit de
+ s'en informer, n'ont pas eu l'esprit de découvrir la vérité, ils
+ font lier fortement les jambes de l'accusé entre des planches;
+ ensuite on serre entre ces planches un certain nombre de coins de
+ bois, à force de bras et de coups de maillet. Pendant ce temps-là
+ les rechercheurs interrogent tranquillement le patient, font
+ écrire ses réponses, ses cris, les demi-mots que les tourments
+ lui arrachent, et ils ne le laissent en repos qu'après être
+ parvenus à le faire évanouir deux ou trois fois par la force de
+ la douleur, et que le médecin, témoin de l'opération, a déclaré
+ que, si on continue, le patient mourra dans les tourments.
+ Quelquefois il arrive que les rechercheurs n'ont pas eu besoin de
+ recourir à ce moyen pour se croire sûrs de la vérité, mais qu'il
+ leur reste un léger scrupule; alors ils ordonnent, qu'avant de
+ punir l'accusé, on recourra à la méthode infaillible des maillets
+ et des coins. A la vérité, ils remplissent de tourments horribles
+ les derniers moments de cet infortuné; mais ces aveux, extorqués
+ par la torture, rassurent leur conscience, et au sortir de là,
+ ils en dînent bien plus tranquillement: quand ils voient que
+ l'accusé a pu avoir des complices, ils ont grand soin de recourir
+ à leur méthode favorite. Enfin, il y des crimes pour lesquels on
+ l'ordonne par pure routine, et où cette clause est de style.
+
+ »Ces rechercheurs, aussi stupides que féroces, ne se sont pas
+ encore avisés d'avoir le moindre doute sur la bonté de leur
+ méthode. Ils forment une caste à part. On croit même, dans ces
+ îles, qu'ils sont d'une race d'hommes particulière, et que les
+ organes de la sensibilité manquent absolument à cette espèce. En
+ effet, il y a des hommes fort humains dans les mêmes îles. La
+ première caste même est formée de gens très-polis, très-doux et
+ très-braves. Ceux-là passent leur vie à danser; et portant de
+ grand chapeaux de plumes, ils se croiroient déshonorés, s'il
+ dansoient avec un homme de la caste des rechercheurs; mais ils
+ trouvent très-bon que ces rechercheurs gardent le privilége
+ exclusif d'écraser, entre des planches, les jambes de toutes les
+ castes.
+
+ »On m'a assuré que, quelques personnes de la caste des lettrés
+ s'étant avisées de dire tout haut qu'il y avoit des moyens plus
+ humains et plus sûrs de découvrir la vérité, les rechercheurs à
+ maillets les ont fait taire, en les menaçant de les brûler à
+ petit feu, après leur avoir _préalablement_ brisé les jambes; car
+ le crime de n'être pas du même avis que les rechercheurs est un
+ de ceux pour lesquels ils ne manquent jamais d'employer leur
+ méthode.
+
+ »Des politiques profonds prétendent que, depuis ce temps-là, les
+ rechercheurs sont eux-mêmes convaincus de l'absurdité de leur
+ méthode; que, s'ils l'emploient encore de temps en temps sur des
+ accusés obscurs, c'est afin de ne pas laisser rouiller cette
+ vieille arme, et de la tenir toujours prête pour effrayer leurs
+ ennemis, ou pour s'en venger.
+
+ »J'ai lu qu'il y avoit eu autrefois en Europe des usages aussi
+ abominables; mais ils n'y subsistent plus depuis long-temps. Pour
+ les conserver au milieu d'un siècle éclairé, et des moeurs douces
+ de l'Europe, il auroit fallu, dans les magistrats de ce pays, un
+ mélange d'imbécillité et de cruauté, portées toutes deux à un si
+ haut point, que ce seroit calomnier la nature humaine que de l'en
+ supposer capable.» C.
+
+ (_Voyage aux Moluques_, tome II, page 232.)
+
+(6) _Tout le paragraphe I de l'article IV._
+
+ Cette éloquente tirade ne prouve autre chose, sinon que l'homme
+ n'est pas Dieu. Il est à sa place comme le reste de la nature,
+ imparfait, parce que Dieu seul peut être parfait; ou, pour mieux
+ dire, l'homme est borné, et Dieu ne l'est pas. V.
+
+(7) Que la terre lui paroisse comme un point, au prix du vaste tour
+que décrit le soleil.
+
+ La superstition avoit-elle dégradé Pascal au point de n'oser
+ penser que c'est la terre qui tourne, et d'en croire plutôt le
+ jugement des dominicains de Rome que les preuves de Copernic, de
+ Keppler et de Galilée[1]? C.
+
+(8) C'est une sphère infinie, dont le centre est partout, la
+circonférence nulle part.
+
+ Cette belle expression est de Timée de Locres: Pascal étoit digne
+ de l'inventer; mais il faut rendre à chacun son bien. V.
+
+(9) Quand l'univers l'écraseroit, l'homme seroit encore plus noble
+que ce qui le tue.
+
+ Que veut dire ce mot, _noble_? Il est bien vrai que ma pensée est
+ autre chose, par exemple, que le globe du soleil: mais est-il
+ bien prouvé qu'un animal, parce qu'il a quelques pensées, est
+ plus noble que le soleil, qui anime tout ce que nous connoissons
+ de la nature? Est-ce à l'homme à en décider? Il est juge et
+ partie. On dit qu'un ouvrage est supérieur à un autre, quand il a
+ coûté plus de peine à l'ouvrier, et qu'il est d'un usage plus
+ utile; mais en a-t-il moins coûté au Créateur de faire le soleil
+ que de pétrir un petit animal, haut d'environ cinq pieds, qui
+ raisonne bien ou mal? Qui des deux est le plus utile au monde, ou
+ de cet animal, ou de l'astre qui éclaire tant de globes? Et en
+ quoi quelques idées reçues dans un cerveau sont-elles préférables
+ à l'univers matériel? V.
+
+(10) Je blâme également, et ceux qui prennent le parti de louer
+l'homme, et ceux qui le prennent de le blâmer, et ceux qui le
+prennent de le divertir.
+
+ Hélas! si vous aviez souffert le divertissement, vous auriez vécu
+ davantage. V.
+
+(11) Les autres disent: cherchez le bonheur en vous divertissant, et
+cela n'est pas vrai.
+
+ En vous divertissant vous aurez du plaisir; et cela est
+ très-vrai. Nous avons des maladies; Dieu a mis la petite-vérole
+ et les vapeurs au monde. Hélas encore! hélas Pascal! on voit bien
+ que vous êtes malade. V.
+
+(12) _Tout le paragraphe I._
+
+ On n'a point besoin de toute cette métaphysique pour expliquer
+ les effets que produit l'amour de la gloire. Il est impossible à
+ quelqu'un qui vit dans une société nombreuse et policée, de ne
+ pas voir combien, dans la dépendance où il est sans cesse des
+ autres hommes, il lui est avantageux d'être l'objet de leur
+ enthousiasme. «Mais on s'occupe plus de ce que la postérité dira
+ de nous, que de ce qu'en disent nos contemporains. Mais on
+ sacrifie sa vie entière à une gloire dont on ne jouira jamais,
+ mais on court à une mort certaine.» Tel est l'effet du désir si
+ naturel d'être estimés des autres hommes, lorsque ce désir est
+ porté jusqu'à l'enthousiasme. Il en est de même de l'amour
+ physique, qui n'est que le désir de jouir: laissez l'enthousiasme
+ en faire une passion; alors on poignarde sa maîtresse, on meurt
+ pour elle. Le hasard peut amener des circonstances où un amant
+ aimera mieux mourir d'une mort cruelle que de jouir de la femme
+ qu'il adore.
+
+ Ne pourroit-on pas dire que l'enthousiasme consiste à se
+ présenter vivement, à la fois, toutes les jouissances que notre
+ passion peut répandre sur un long espace de temps? alors on jouit
+ comme si on les réunissoit toutes; on craint, comme si un instant
+ pouvoit nous faire éprouver, à la fois, toutes les douleurs d'une
+ longue vie: et lorsque ce sentiment a épuisé toute la force de
+ nos organes, qu'il ne nous en reste plus pour raisonner, nous ne
+ pouvons plus nous apercevoir si ces jouissances sont impossibles.
+
+ Cet état d'espérances enivrantes est en lui-même un plaisir, et
+ un plaisir assez grand pour préférer ces jouissances imaginaires
+ à des plaisirs réels et présents. Car on se tromperoit dans tous
+ les raisonnements qu'on fait sur les passions, si on se bornoit à
+ ne compter que les plaisirs ou les peines des sens qu'elles font
+ éprouver. Les différents sentiments de désir, de crainte, de
+ ravissement, d'horreur, etc. qui naissent des passions, sont
+ accompagnés de sensations physiques, agréables ou pénibles,
+ délicieuses ou déchirantes. On rapporte ces sensations à la
+ région de la poitrine; et il paroît que le diaphragme[2] en est
+ l'organe. Le sentiment très-vif de plaisir et de douleur dont
+ cette partie du corps est susceptible, dans les hommes
+ passionnés, suffiroit peut-être pour expliquer ce que les
+ passions offrent, en apparence, de plus inexplicable. C.
+
+(13) La vanité est si ancrée, etc. _tout le paragraphe_.
+
+ Oui, vous couriez après la gloire de passer un jour pour le fléau
+ des jésuites, le défenseur de Port-Royal, l'apôtre du jansénisme,
+ le réformateur des Chrétiens. V.
+
+(14) Le présent n'est jamais notre but. Le passé et le présent sont
+nos moyens; le seul avenir est notre objet.
+
+ Il est faux que nous ne pensions point au présent; nous y pensons
+ en étudiant la nature, et en faisant toutes les fonctions de la
+ vie: nous pensons aussi beaucoup au futur. Remercions l'auteur de
+ la nature de ce qu'il nous donne cet instinct qui nous emporte
+ sans cesse vers l'avenir. Le trésor le plus précieux de l'homme,
+ est cette espérance qui adoucit nos chagrins, et qui nous peint
+ des plaisirs futurs dans la possession des plaisirs présents. Si
+ les hommes étoient assez malheureux pour ne s'occuper jamais que
+ du présent, on ne semeroit point, on ne bâtiroit point, on ne
+ planteroit point, on ne pourvoiroit à rien, on manqueroit de tout
+ au milieu de cette fausse jouissance. Un esprit comme Pascal
+ pouvoit-il donner dans un lieu commun comme celui-là? La nature a
+ établi que chaque homme jouiroit du présent, en se nourrissant,
+ en faisant des enfants, en écoutant des sons agréables, en
+ occupant sa faculté de penser et de sentir, et qu'en sortant de
+ ces états, souvent au milieu de ces états mêmes, il penseroit au
+ lendemain, sans quoi il périroit de misère aujourd'hui. Il n'y a
+ que les enfants et les imbécilles qui ne pensent qu'au présent;
+ faudra-t-il leur ressembler? V.
+
+ On connoît ce vers de M. de V.:
+
+ Nous ne vivons jamais, nous attendons la vie.
+
+ Et celui-ci de Manilius:
+
+ _Victuri semper agimus, nec vivimus unquàm._
+
+(15) Plaisante justice qu'une rivière ou une montagne borne! vérités
+en-deçà des Pyrénées, erreur au-delà.
+
+ Il n'est point ridicule que les lois de la France et de l'Espagne
+ diffèrent; mais il est très-impertinent que ce qui est juste à
+ Romorantin soit injuste à Corbeil; qu'il y ait quatre cents
+ jurisprudences diverses dans le même royaume, et surtout que,
+ dans un même parlement, on perde dans une chambre le procès qu'on
+ gagne dans une autre chambre. V.
+
+(16) Se peut-il rien de plus plaisant qu'un homme ait droit de me
+tuer parce qu'il demeure au-delà de l'eau, et que son prince a
+querelle contre le mien, quoique je n'en aie aucune avec lui?
+
+ Plaisant n'est pas le mot propre; il falloit _démence exécrable_.
+ V.
+
+(17) Le plus sage des législateurs disoit que, pour le bien des
+hommes, il faut souvent les piper.
+
+ On ne manquera pas d'accuser l'éditeur qui a rassemblé ces
+ Pensées éparses, d'être un athée, ennemi de toute morale; mais je
+ prie les auteurs de cette objection, de considérer que ces
+ Pensées sont de Pascal, et non pas de moi; qu'il les a écrites en
+ toutes lettres; que si elles sont d'un athée, c'est Pascal qui
+ étoit athée, et non pas moi; qu'enfin, puisque Pascal est mort,
+ ce seroit peine perdue que de le calomnier.
+
+ Il est beau de voir dans cet article M. de V. prendre contre
+ Pascal la défense de l'existence de Dieu[3]; mais que diront ceux
+ à qui il en coûte tant pour convenir qu'un vivant puisse avoir
+ raison contre un mort? C.
+
+(18) Combien un avocat, bien payé par avance, trouve-t-il plus juste
+la cause qu'il plaide!
+
+ Je compterois plus sur le zèle d'un homme espérant une grande
+ récompense que sur celui d'un homme l'ayant reçue. V.
+
+(19) _Tout le paragraphe XIX._
+
+ Ces idées ont été adoptées par Locke. Il soutient qu'il n'y a nul
+ principe inné; cependant il paroît certain que les enfants ont un
+ instinct, celui de l'émulation, celui de la pitié, celui de
+ mettre, dès qu'ils le peuvent, les mains devant leur visage quand
+ il est en danger, celui de reculer pour mieux sauter dès qu'ils
+ sautent. V.
+
+(20) Je crois qu'il seroit presque aussi heureux qu'un roi, qui.....
+
+ Tous ceux qui ont attaqué la certitude des connoissances humaines
+ ont commis la même faute. Ils ont fort bien établi que nous ne
+ pouvons parvenir, ni dans les sciences physiques, ni dans les
+ sciences morales, à cette certitude rigoureuse des propositions
+ de la géométrie, et cela n'étoit pas difficile; mais ils ont
+ voulu en conclure que l'homme n'avoit aucune règle sûre pour
+ asseoir son opinion sur ces objets, et ils se sont trompés en
+ cela. Car il y a des moyens sûrs de parvenir à une très-grande
+ probabilité dans plusieurs cas; et dans un grand nombre,
+ d'évaluer le degré de cette probabilité. C.
+
+ Être heureux comme un roi, dit le peuple hébété. V.
+
+(21) Que deux hommes voient de la neige, ils expriment tous deux la
+vue de ce même objet par les mêmes mots.....
+
+ Il y a toujours des différences imperceptibles entre les choses
+ les plus semblables; il n'y a jamais eu peut-être deux oeufs de
+ poule absolument les mêmes, mais qu'importe? Leibnitz devoit-il
+ faire un principe philosophique de cette observation triviale? V.
+
+(22) C'est ce qui a donné lieu à ces titres, aussi fastueux en effet,
+quoique non[4] en apparence, que cet auteur qui crève les yeux, _de
+omni scibili_.
+
+ Qui crève les yeux ne veut pas dire ici qui se montre évidemment:
+ il signifie tout le contraire. V.
+
+(23) Cela étant bien compris, je crois qu'on s'en tiendra au
+repos.....
+
+ Tout cet article, d'ailleurs obscur, semble fait pour dégoûter
+ des sciences spéculatives. En effet, un bon artiste en
+ haute-lisse, en horlogerie, en arpentage, est plus utile que
+ Platon. V.
+
+(24) La seule comparaison que nous faisons de nous au fini nous fait
+peine.
+
+ Il eût plutôt fallu dire à l'infini. Mais souvenons-nous que ces
+ pensées jetées au hasard étoient des matériaux informes qui ne
+ furent jamais mis en oeuvre. V.
+
+(25) _Tout le paragraphe XXV._
+
+ Cette pensée paroît un sophisme, et la fausseté consiste dans ce
+ mot d'_ignorance_, qu'on prend en deux sens différents. Celui qui
+ ne sait ni lire, ni écrire, est un ignorant; mais un
+ mathématicien, pour ignorer les principes cachés de la nature,
+ n'est pas au point d'ignorance d'où il étoit parti quand il
+ commença à apprendre à lire. Newton ne savoit pas pourquoi
+ l'homme remue son bras quand il le veut; mais il n'en étoit pas
+ moins savant sur le reste. Celui qui ne sait point l'hébreu, et
+ qui sait le latin, est savant, par comparaison, avec celui qui ne
+ sait que le françois. V.
+
+(26) L'âme est jetée dans le corps pour y faire un séjour de peu de
+durée.
+
+ Pour dire l'_âme est jetée_, il faudroit être sûr qu'elle est
+ substance, et non qualité. C'est ce que presque personne n'a
+ recherché, et c'est par où il faudroit commencer, en
+ métaphysique, en morale, etc. V.
+
+(27) Mais quand j'y ai regardé de plus près, etc. _tout l'alinéa_.
+
+ Ce mot, _ne voir que nous_, ne forme aucun sens. Qu'est-ce qu'un
+ homme qui n'agiroit point, et qui est supposé se contempler?
+ Non-seulement je dis que cet homme seroit un imbécille, inutile à
+ la société; mais je dis que cet homme ne peut exister. Car cet
+ homme que contempleroit-il? Son corps, ses pieds, ses mains, ses
+ cinq sens? ou il seroit un idiot, ou bien il feroit usage de tout
+ cela. Resteroit-il à contempler sa faculté de penser? Mais il ne
+ peut contempler cette faculté qu'en l'exerçant. Ou il ne pensera
+ à rien, on bien il pensera aux idées qui lui sont déjà venues, ou
+ il en composera de nouvelles; or il ne peut avoir d'idées que du
+ dehors. Le voilà donc nécessairement occupé, ou de ses sens, ou
+ de ses idées; le voilà donc hors de soi, ou imbécille. Encore une
+ fois, il est impossible à la nature humaine de rester dans cet
+ engourdissement imaginaire, il est absurde de le penser, il est
+ insensé d'y prétendre. L'homme est né pour l'action, comme le feu
+ tend en haut et la pierre en bas. N'être point occupé, et
+ n'exister pas, c'est la même chose pour l'homme; toute la
+ différence consiste dans les occupations douces ou tumultueuses,
+ dangereuses ou utiles. Job a bien dit: «L'homme est né pour le
+ travail, comme l'oiseau pour voler»; mais l'oiseau, en volant,
+ peut être pris au trébuchet. C.
+
+(28) Un roi qui se voit est un homme plein de misères, et qui les
+ressent comme un autre.
+
+ Toujours le même sophisme. Un roi qui se recueille pour penser
+ est alors très-occupé; mais s'il n'arrêtoit sa pensée que sur
+ soi, en disant à soi-même: _je règne_, et rien de plus, il seroit
+ un idiot. V.
+
+(29) Les hommes ont un instinct secret, etc. _et le reste de
+l'alinéa_.
+
+ Cet instinct secret étant le premier principe et le fondement
+ nécessaire de la société, il vient plutôt de la bonté de Dieu, et
+ il est plutôt l'instrument de notre bonheur que le ressentiment
+ de notre misère. Je ne sais pas ce que nos premiers pères
+ faisoient dans le paradis terrestre; mais si chacun d'eux n'avoit
+ pensé qu'à soi, l'existence du genre humain étoit bien hasardée.
+ N'est-il pas absurde de penser qu'ils avoient des sens parfaits,
+ c'est-à-dire, des instruments d'actions parfaits, uniquement pour
+ la contemplation? Et n'est-il pas plaisant que des têtes
+ pensantes puissent imaginer que la paresse est un titre de
+ grandeur, et l'action un rabaissement de notre nature? V.
+
+(30) Lorsque Cynéas disoit à Pyrrhus, etc.
+
+ L'exemple de Cynéas est bon dans les satires de Despréaux, mais
+ non dans un livre philosophique. Un roi sage peut être heureux
+ chez lui; et de ce qu'on nous donne Pyrrhus pour fou, cela ne
+ conclut rien pour le reste des hommes. V.
+
+(31) L'homme est si malheureux, qu'il s'ennuieroit, même sans aucune
+cause étrangère d'ennui, par le propre état de sa condition
+naturelle.
+
+ Ne seroit-il pas aussi vrai de dire que l'homme est si heureux en
+ ce point, et que nous avons tant d'obligation à l'auteur de la
+ nature, qu'il a attaché l'ennui à l'inaction, afin de nous forcer
+ par là à être utiles au prochain et à nous-mêmes? V.
+
+(32) _Le paragraphe V._
+
+ La nature ne nous rend pas toujours malheureux. Pascal parle
+ toujours en malade qui veut que le monde entier souffre. V.
+
+(33) _Le paragraphe VI._
+
+ Cette comparaison assurément n'est pas juste. Des malheureux
+ enchaînés, qu'on égorge l'un après l'autre, sont malheureux
+ non-seulement parce qu'ils souffrent, mais encore parce qu'ils
+ éprouvent ce que les autres hommes ne souffrent pas. Le sort
+ naturel d'un homme n'est, ni d'être enchaîné, ni d'être égorgé;
+ mais tous les hommes sont faits, comme les animaux, les plantes,
+ pour croître, pour vivre un certain temps, pour produire leur
+ semblable, et pour mourir. On peut, dans une satire, montrer
+ l'homme, tant qu'on voudra, du mauvais côté; mais, pour peu qu'on
+ se serve de sa raison on avouera que, de tous les animaux,
+ l'homme est le plus parfait, le plus heureux, et celui qui vit le
+ plus long-temps; car ce qu'on dit des cerfs et des corbeaux n'est
+ qu'une fable: au lieu donc de nous étonner et de nous plaindre du
+ malheur et de la brièveté de la vie, nous devons nous étonner et
+ nous féliciter de notre bonheur et de sa durée. A ne raisonner
+ qu'en philosophe, j'ose dire qu'il y a bien de l'orgueil et de la
+ témérité à prétendre que, par notre nature, nous devons être
+ mieux que nous ne sommes. V.
+
+(34) Nous allons montrer que toutes les opinions du peuple sont
+très-saines.
+
+ Pascal prouve dans cet article que les préjugés du peuple sont
+ fondés sur des raisons, mais non pas que le peuple ait raison de
+ les avoir adoptés. C.
+
+(35) Le plus grand des maux est les guerres civiles. Elles sont
+sûres, si on veut récompenser le mérite; car tous diroient qu'ils
+méritent.
+
+ Cela mérite explication. Guerre civile, si le prince de Conti
+ dit: J'ai autant de mérite que le grand Condé; si Retz dit: Je
+ vaux mieux que Mazarin; si Beaufort dit: Je l'emporte sur
+ Turenne, et s'il n'y a personne pour les mettre à leur place.
+ Mais quand Louis XIV arrive, et dit: Je ne récompenserai que le
+ mérite; alors plus de guerre civile. V.
+
+(36) _Les paragraphes V et VI._
+
+ Ces articles ont besoin d'explication, et semblent n'en pas
+ mériter. V.
+
+(37) Il a quatre laquais, et je n'en ai qu'un; c'est à moi à céder.
+
+ Non. Turenne avec un laquais sera respecté par un traitant qui en
+ aura quatre. V.
+
+(38) Nos magistrats ont bien connu ce mystère. Leurs robes rouges,
+leurs hermines, dont ils s'emmaillottent en chats fourrés, etc.
+
+ Les sénateurs romains avoient le laticlave. V.
+
+(39) Les seuls gens de guerre ne se sont pas déguisés de la sorte.
+
+ Aujourd'hui c'est tout le contraire, on se moqueroit d'un médecin
+ qui viendroit tâter le pouls et contempler votre chaise percée en
+ soutane. Les officiers de guerre, au contraire, vont partout avec
+ leurs uniformes et leurs épaulettes. V.
+
+(40) Les Suisses s'offensent d'être dits gentilshommes, et prouvent
+la roture de race pour être jugés dignes de grands emplois.
+
+ Pascal étoit mal informé. Il y avoit de son temps, et il y a
+ encore dans le sénat de Berne des gentilshommes aussi anciens que
+ la maison d'Autriche. Ils sont respectés, ils sont dans les
+ charges. Il est vrai qu'ils n'y sont pas par droit de naissance,
+ comme les nobles y sont à Venise. Il faut même à Bâle renoncer à
+ sa noblesse pour entrer dans le sénat. V.
+
+(41) Cet habit, c'est une force; il n'en est pas de même d'un cheval
+bien enharnaché à l'égard d'un autre.
+
+ Bas et indigne de Pascal. V.
+
+(42) Le peuple a des opinions très-saines, par exemple, d'avoir
+choisi le divertissement et la chasse plutôt que la poésie.
+
+ Il semble qu'on ait proposé au peuple de jouer à la boule ou de
+ faire _des vers_. Non, mais ceux qui ont des organes grossiers
+ cherchent des plaisirs où l'âme n'entre pour rien; ceux qui ont
+ un sentiment plus délicat veulent des plaisirs plus fins: il faut
+ que tout le monde vive. V.
+
+(43) Le port règle ceux qui sont dans le vaisseau; mais où
+trouverons-nous ce point dans la morale?
+
+ Dans cette seule maxime, reçue de toutes les nations: Ne faites
+ pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît. V.
+
+(44) _Le paragraphe VI._
+
+ Un certain peuple a eu une loi par laquelle on faisoit pendre un
+ homme qui avoit bu à la santé d'un certain prince: il eût été
+ juste de ne point boire avec cet homme, mais il étoit un peu dur
+ de le pendre: cela étoit établi, mais cela étoit abominable. V.
+
+(45) Sans doute que l'égalité des biens est juste.
+
+ L'égalité des biens n'est pas juste. Il n'est pas juste que, les
+ parts étant faites, des étrangers mercenaires, qui viennent
+ m'aider à faire mes moissons, en recueillent autant que moi. V.
+
+(46) Ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce
+qui est fort fût juste.
+
+ Pascal semble se rapprocher ici des idées de Hobbes, et le plus
+ dévot des philosophes de son siècle est, sur la nature du juste
+ et de l'injuste, du même avis que le plus irréligieux. C.
+
+(47) _Tout le paragraphe X._
+
+ Selon Platon, les bonnes lois sont celles que les citoyens aiment
+ plus que leur vie; l'art de faire aimer aux hommes les lois de
+ leur patrie étoit, selon lui, le grand art des législateurs. Il y
+ a loin d'un philosophe d'Athènes à un philosophe du faubourg
+ Saint-Jacques. C.
+
+(48) L'extrême esprit est accusé de folie, comme l'extrême défaut.
+
+ Ce n'est pas l'extrême esprit, c'est l'extrême vivacité et
+ volubilité de l'esprit qu'on accuse de folie; l'extrême esprit
+ est l'extrême justesse, l'extrême finesse; l'extrême étendue
+ opposée diamétralement à la folie. L'extrême défaut d'esprit est
+ un manque de conception, un vide d'idées; ce n'est point la
+ folie, c'est la stupidité. La folie est un dérangement dans les
+ organes, qui fait voir plusieurs objets trop vite, ou qui arrête
+ l'imagination sur un seul avec trop d'application et de violence.
+ Ce n'est point non plus la médiocrité qui passe pour bonne, c'est
+ l'éloignement des deux vices opposés; c'est ce qu'on appelle
+ _juste milieu_, et non _médiocrité_. On ne fait cette remarque,
+ et quelques autres dans ce goût, que pour donner des idées
+ précises. C'est plutôt pour éclaircir que pour contredire. V.
+
+(49) Les belles actions cachées sont les plus estimables. Quand j'en
+vois quelques-unes dans l'histoire, elles me plaisent fort. Mais
+enfin elles n'ont pas été tout-à-fait cachées, puisqu'elles ont été
+sues; ce peu par où elles ont paru en diminue le mérite, car c'est là
+le plus beau de les avoir voulu cacher[5].
+
+ Voici une action dont la mémoire mérite d'être conservée, et à
+ qui il ne me paroît pas possible qu'on puisse appliquer la
+ réflexion de Pascal.
+
+ Le vaisseau que montoit le chevalier de Lordat, étoit prêt à
+ couler à fond à la vue des côtes de France. Il ne savoit pas
+ nager; un soldat, excellent nageur, lui dit de se jeter avec lui
+ dans la mer, de le tenir par la jambe, et qu'il espère le sauver
+ par ce moyen. Après avoir long-temps nagé, les forces du soldat
+ s'épuisent; M. de Lordat s'en aperçoit, l'encourage; mais enfin
+ le soldat lui déclare qu'ils vont périr tous deux.--Et si tu
+ étois seul?--Peut-être pourrois-je encore me sauver. Le chevalier
+ de Lordat lui lâche la jambe, et tombe au fond de la mer. C.
+
+ Et comment l'histoire en a-t-elle pu parler, si on ne les a pas
+ sues? V.
+
+(50) Pourquoi faire plutôt quatre espèces de vertus que dix?
+
+ On a remarqué, dans un Abrégé de l'Inde et de la guerre misérable
+ que l'avarice de la Compagnie française soutint contre l'avarice
+ anglaise; on a remarqué, dis-je, que les brames peignent la vertu
+ belle et forte avec dix bras, pour résister à dix péchés
+ capitaux. Les missionnaires ont pris la vertu pour le diable. V.
+
+(51) _Tout le paragraphe XXXI._
+
+ Il est faux que les petits soient moins agités que les grands. Au
+ contraire, leurs désespoirs sont plus vifs, parce qu'ils ont
+ moins de ressources. De cent personnes qui se tuent à Londres et
+ ailleurs, il y en a quatre-vingt-dix-neuf du bas peuple, et à
+ peine une de condition relevée. La comparaison de la roue est
+ ingénieuse et fausse. V.
+
+(52) _Tout le paragraphe XXXIII._
+
+ Il auroit fallu dire d'_être aussi vicieux que lui_[6]; cet
+ article est trop trivial, et indigne de Pascal. Il est clair que,
+ si un homme est plus grand que les autres, ce n'est pas parce que
+ ses pieds sont aussi bas, mais parce que sa tête est plus élevée.
+ V.
+
+(53) _Paragraphe XLVII._
+
+ L'on s'imagine d'ordinaire qu'Alexandre et César sont sortis de
+ chez eux dans le dessein de conquérir la terre: ce n'est point
+ cela. Alexandre succéda à Philippe dans le généralat de la Grèce,
+ et fut chargé de la juste entreprise de venger les Grecs des
+ injures du roi de Perse; il battit l'ennemi commun, et continua
+ ses conquêtes jusqu'à l'Inde, parce que le royaume de Darius
+ s'étendoit jusqu'à l'Inde: de même que le duc de Marlborough
+ seroit venu jusqu'à Lyon sans le maréchal de Villars. A l'égard
+ de César, il étoit un des premiers de la république: il se
+ brouilla avec Pompée, comme les jansénistes avec les molinistes,
+ et alors ce fut à qui s'extermineroit: une seule bataille, où il
+ n'y eut pas dix mille hommes de tués, décida de tout. Au reste,
+ la pensée de Pascal est peut-être fausse en un sens. Il falloit
+ la maturité de César pour se démêler de tant d'intrigues; et il
+ est peut-être étonnant qu'Alexandre, à son âge, ait renoncé au
+ plaisir pour faire une guerre si pénible. V.
+
+(54) En écrivant ma pensée, elle m'échappe quelquefois, etc.
+
+ Les idées de Platon sur la nature de l'homme sont bien plus
+ philosophiques que celles de Pascal. Platon regardoit l'homme
+ comme un être qui naît avec la faculté de recevoir des
+ sensations, d'avoir des idées, de sentir du plaisir et de la
+ douleur; les objets que le hasard lui présente, l'éducation, les
+ lois, le gouvernement, la religion, agissent sur lui, et forment
+ son intelligence, ses opinions, ses passions, ses vertus et ses
+ vices. Il ne seroit rien de ce que nous disons que la nature l'a
+ fait, si tout cela avoit été autrement. Soumettons-le à d'autres
+ agents, et il deviendra ce que nous voudrons qu'il soit, ce qu'il
+ faudroit qu'il fût pour son bonheur, et pour celui de ses
+ semblables; qui osera fixer des termes à ce que l'homme pourroit
+ faire de grand et de beau? Mais ne négligeons rien. C'est l'homme
+ tout entier qu'il faut former, et il ne faut abandonner au
+ hasard, ni aucun instant de sa vie, ni l'effet d'aucun des objets
+ qui peuvent agir sur lui[7]. V.
+
+(55) Platon et Aristote.... étoient d'honnêtes gens qui rioient comme
+les autres avec leurs amis.
+
+ Cette expression, _honnêtes gens_, a signifié, dans l'origine,
+ les hommes qui avoient de la probité. Du temps de Pascal, elle
+ signifioit les gens de bonne compagnie; et maintenant ceux qui
+ ont de la naissance ou de l'argent. C.
+
+ Non, monsieur, les honnêtes gens sont ceux à la tête desquels
+ vous êtes. V.
+
+(56) Je mets en fait que, si tous les hommes savoient ce qu'ils
+disent les uns des autres, il n'y auroit pas quatre amis dans le
+monde.
+
+ Dans l'excellente comédie du _Plain dealer_, l'homme au franc
+ procédé (excellente à la manière angloise), le Plain dealer dit à
+ un personnage: Tu te prétends mon ami; voyons, comment le
+ prouverois-tu?--Ma bourse est à toi,--Et à la première fille
+ venue. Bagatelle.--Je me battrois pour toi.--Et pour un démenti;
+ ce n'est pas là un grand sacrifice.--Je dirai du bien de toi à la
+ face de ceux qui te donneront des ridicules.--Oh! si cela est, tu
+ m'aimes. V.
+
+(57) A mesure qu'on a plus d'esprit, on trouve qu'il y a plus
+d'hommes originaux. Les gens du commun ne trouvent pas de différence
+entre les hommes.
+
+ Il y a très-peu d'hommes vraiment originaux; presque tous se
+ gouvernent, pensent et sentent par l'influence de la coutume et
+ de l'éducation. Rien n'est si rare qu'un esprit qui marche dans
+ une route nouvelle; mais parmi cette foule d'hommes qui vont de
+ compagnie, chacun a de petites différences dans la démarche, que
+ les vues fines aperçoivent. V.
+
+(58) .... Ils ne savent pas que j'en juge par ma montre.
+
+ En ouvrage de goût, en musique, en poésie, en peinture, c'est le
+ goût qui tient lieu de montre; et celui qui n'en juge que par
+ règles, en juge mal. V.
+
+(59) Il y en a qui masquent toute la nature. Il n'y a point de roi
+parmi eux, mais un auguste monarque; point de Paris, mais une
+capitale du royaume.
+
+ Ceux qui écrivent en beau françois les gazettes pour le profit
+ des propriétaires de ces fermes dans les pays étrangers, ne
+ manquent jamais de dire: «Cette auguste famille entendit vêpres
+ dimanche, et le sermon du révérend père N. Sa majesté joua aux
+ dés en haute personne. On fit l'opération de la fistule à son
+ éminence.» V.
+
+(60) La dernière chose qu'on trouve en faisant un ouvrage, est de
+savoir celle qu'il faut mettre la première.
+
+ Quelquefois. Mais jamais on n'a commencé ni une histoire, ni une
+ tragédie par la fin, ni aucun travail. Si on ne sait souvent par
+ où commencer, c'est dans un éloge, dans une oraison funèbre, dans
+ un sermon, dans tous ces ouvrages de pur appareil, où il faut
+ parler sans rien dire. V.
+
+(61) Il est difficile de rien obtenir de l'homme que par le plaisir,
+qui est la monnoie pour laquelle nous donnons tout ce qu'on veut.
+
+ Le plaisir n'est pas la monnoie, mais la denrée pour laquelle on
+ donne tant de monnoie qu'on veut. V.
+
+(62) Il (Épictète) veut que l'homme soit humble.
+
+ Si Épictète a voulu que l'homme fût humble, vous ne deviez donc
+ pas dire que l'humilité n'a été recommandée que chez nous. V.
+
+(63) Montaigne, né dans un état chrétien, fait profession de la
+religion catholique.
+
+ On vient de faire un livre pour prouver que Montaigne étoit bon
+ chrétien. Selon nos zélés, tout grand homme des siècles passés
+ étoit croyant, tout grand homme vivant est incrédule. Leur
+ première loi est de chercher à nuire; l'intérêt de leur cause ne
+ marche qu'après. C.
+
+(64) Les principales raisons des pyrrhoniens sont que nous n'avons
+aucune certitude de la vérité des principes....
+
+ Les pyrrhoniens absolus ne méritoient pas que Pascal parlât
+ d'eux. V.
+
+(65) N'y ayant point de certitude hors la foi, si l'homme est créé
+par un Dieu bon, ou par un démon méchant....
+
+ La foi est une grâce surnaturelle. C'est combattre et vaincre la
+ raison que Dieu nous a donnée, c'est croire fermement et
+ aveuglément un homme qui ose parler au nom de Dieu, au lieu de
+ recourir soi-même à Dieu. C'est croire ce qu'on ne croit pas. Un
+ philosophe étranger, qui entendit parler de la foi, dit que
+ c'était se mentir à soi-même. Ce n'est pas là de la certitude;
+ c'est de l'anéantissement. C'est le triomphe de la théologie sur
+ la faiblesse humaine. V.
+
+(66) La raison démontre qu'il n'y a point deux nombres carrés dont
+l'un soit double de l'autre.
+
+ Ce n'est point le raisonnement, c'est l'expérience et le
+ tâtonnement qui démontrent cette singularité et tant d'autres. V.
+
+(67) Tous se plaignent, princes, sujets, etc.
+
+ Je sais qu'il est doux de se plaindre; que, de tout temps, on a
+ vanté le passé pour injurier le présent; que chaque peuple a
+ imaginé un âge d'or, d'innocence, de bonne santé, de repos et de
+ plaisir, qui ne subsiste plus. Cependant j'arrive de ma province
+ à Paris; on m'introduit dans une très-belle salle où douze cents
+ personnes écoutent une musique délicieuse: après quoi toute cette
+ assemblée se divise en petites sociétés qui vont faire un
+ très-bon souper, et après ce souper elles ne sont pas absolument
+ mécontentes de la nuit. Je vois tous les beaux-arts en honneur
+ dans cette ville, et les métiers les plus abjects bien
+ récompensés, les infirmités très-soulagées, les accidents
+ prévenus; tout le monde y jouit ou espère jouir, ou travaille
+ pour jouir un jour, et ce dernier partage n'est pas le plus
+ mauvais. Je dis alors à Pascal: Mon grand homme, êtes-vous fou?
+
+ Je ne nie pas que la terre n'ait été souvent inondée de malheurs
+ et de crimes, et nous en avons eu notre bonne part. Mais
+ certainement, lorsque Pascal écrivoit, nous n'étions pas si à
+ plaindre. Nous ne sommes pas non plus si misérables aujourd'hui.
+
+ Prenons toujours ceci, puisque Dieu nous l'envoie;
+ Nous n'aurons pas toujours tels passe-temps. V.
+
+(68) Qu'y a-t-il de plus ridicule et de plus vain que ce que
+proposent les stoïciens?
+
+ La morale des stoïciens étoit fondée sur la nature même,
+ quoiqu'elle semble toujours la combattre. Ces philosophes avoient
+ observé que les passions violentes, l'enthousiasme, la folie
+ même, non-seulement donnent à l'homme la force de supporter la
+ douleur, mais l'y rendoient souvent insensible; et comme il est
+ une foule de douleurs que notre prudence et nos lumières ne
+ peuvent ni prévenir, ni soulager; comme la crainte de la douleur
+ est l'instrument avec lequel les tyrans dégradent l'homme et le
+ rendent misérable, les stoïciens jugèrent, avec raison, que l'on
+ ne pourroit opposer aux maux où nous a soumis la nature un remède
+ à la fois plus utile et plus sûr que d'exciter dans notre âme un
+ enthousiasme durable, qui, s'augmentant en même temps que la
+ douleur, par nos efforts, pour nous roidir contre elle, nous y
+ rendît presque insensibles; cet enthousiasme avoit contre la
+ douleur la même force que le délire, et cependant laissoit à
+ l'âme le libre usage dt toutes ses facultés. Ainsi le stoïcien
+ dit: La douleur n'est point un mal, et il cessa presque de la
+ sentir. Le même remède s'applique encore, avec plus de succès,
+ aux maux de l'âme, plus cruels que ceux du corps. Celle du sage
+ s'élève si haut, que les opprobres, les injustices, ne peuvent y
+ atteindre. L'amour de l'ordre, porté jusqu'à l'enthousiasme, fut
+ sa seule passion, et la rendit inaccessible à toute autre. Le
+ bonheur du stoïcien consistoit dans le sentiment de la force et
+ de la grandeur de son âme; la foiblesse et le crime étoient donc
+ les seuls maux qui pussent le troubler, et, occupé de se
+ rapprocher des dieux, en faisant du bien aux hommes, il savoit
+ mourir quand il ne lui en restoit plus à faire.
+
+ Si donc on peut regarder comme des enthousiastes les sectateurs
+ de cette morale, on ne peut se dispenser de reconnoître dans son
+ inventeur un génie profond et une âme sublime. C.
+
+ Il est vrai que c'est le sublime des Petites-Maisons; mais il est
+ bien respectable. V.
+
+(69) Ce désir (de la vérité et du bonheur) nous est laissé, tant pour
+nous punir que pour nous faire sentir d'où nous sommes tombés.
+
+ Comment peut-on dire que le désir du bonheur, ce grand présent de
+ Dieu, ce premier ressort du monde moral, n'est qu'un juste
+ supplice? O éloquence fanatique! V.
+
+(70) Quelle chimère est-ce donc que l'homme?
+
+ Vrai discours de malade. V.
+
+(71) Que ceux qui combattent la religion[8] apprennent au moins
+quelle elle est avant que de la combattre. Si cette religion se
+vantoit d'avoir une vue claire de Dieu, et de le posséder à découvert
+et sans voile[9], ce seroit la combattre que de dire qu'on ne voit
+rien dans le monde qui le montre avec cette évidence. Mais
+puisqu'elle dit, au contraire, que les hommes sont dans les
+ténèbres[10] et dans l'éloignement de Dieu....
+
+(72) Toutes nos actions et toutes nos pensées doivent prendre des
+routes si différentes, selon qu'il y aura des biens éternels à
+espérer, ou non, qu'il est impossible de faire une démarche avec sens
+et jugement, qu'en la réglant par la vue de ce point, qui doit être
+notre premier objet.
+
+ Il ne s'agit pas encore ici de la sublimité et de la sainteté de
+ la religion chrétienne, mais de l'immortalité de l'âme, qui est
+ le fondement de toutes les religions connues, excepté de la
+ juive; je dis excepté de la juive, parce que ce dogme n'est
+ exprimé dans aucun endroit du Pentateuque, qui est le livre de la
+ loi juive; parce que nul auteur juif n'a pu y trouver aucun
+ passage qui désignât ce dogme; parce que, pour établir
+ l'existence reconnue de cette opinion si importante, si
+ fondamentale, il ne suffit pas de la supposer, de l'inférer de
+ quelques mots dont on force le sens naturel: mais il faut qu'elle
+ soit énoncée de la façon la plus positive et la plus claire;
+ parce que, si la petite nation juive avoit eu quelque
+ connoissance de ce grand dogme avant Antiochus Épiphane, il n'est
+ pas à croire que la secte des Sadducéens, rigides observateurs de
+ la loi, eût osé s'élever contre la croyance fondamentale de la
+ loi juive.
+
+ Mais qu'importe en quel temps la doctrine de l'immortalité et de
+ la spiritualité de l'âme a été introduite dans le malheureux pays
+ de la Palestine? Qu'importe que Zoroastre aux Perses, Numa aux
+ Romains, Platon aux Grecs, aient enseigné l'existence et la
+ permanence de l'âme? Pascal veut que tout homme, par sa propre
+ raison, résolve ce grand problème. Mais lui-même le peut-il?
+ Locke, le sage Locke, n'a-t-il pas confessé que l'homme ne peut
+ savoir si Dieu ne peut accorder le don de la pensée à tel être
+ qu'il daignera choisir? N'a-t-il pas avoué par là qu'il ne nous
+ est pas plus donné de connoître la nature de notre entendement
+ que de connoître la manière dont notre sang se forme dans nos
+ veines? Jescher a parlé; il suffit.
+
+ Quand il est question de l'âme, il faut combattre Épicure,
+ Lucrèce, Pomponace, et ne pas se laisser subjuguer par une
+ faction de théologiens du faubourg Saint-Jacques, jusqu'à couvrir
+ d'un capuce une tête d'Archimède. V.
+
+(73) La mort nous doit mettre dans un état éternel de bonheur ou de
+malheur, ou d'anéantissement.
+
+ Il n'y eut ni malheur éternel, ni anéantissement dans les
+ systèmes des Bracmanes, des Egyptiens, et chez plusieurs sectes
+ grecques. Enfin ce qui parut aux Romains de plus vraisemblable,
+ ce fut cet axiome tant répété dans le sénat et sur le théâtre:
+ «Que devient l'homme après la mort? Ce qu'il étoit avant de
+ naître.» Pascal raisonne ici contre un mauvais Chrétien, contre
+ un Chrétien indifférent qui ne pense point à sa religion, qui
+ s'étourdit sur elle. Mais il faut parler à tous les hommes, il
+ faut convaincre un Chinois et un Mexicain, un déiste et un athée.
+ J'entends des déistes et des athées qui raisonnent, et qui par
+ conséquent méritent qu'on raisonne avec eux; je n'entends pas des
+ petits-maîtres. V.
+
+(74) Comme je ne sais d'où je viens, aussi ne sais-je ou je vais; je
+sais seulement qu'en sortant de ce monde, je tombe pour jamais, ou
+dans le néant, ou dans les mains d'un Dieu irrité, sans savoir à
+laquelle des deux conditions je dois être éternellement en partage.
+
+ Si vous ne savez où vous allez, comment savez-vous que vous
+ tombez infailliblement ou dans le néant, ou dans les mains d'un
+ Dieu irrité? Qui vous a dit que l'Etre suprême peut être irrité?
+ N'est-il pas infiniment plus probable que vous serez entre les
+ mains d'un Dieu bon et miséricordieux? Et ne peut-on pas dire de
+ la nature divine ce que le poète philosophe des Romains en a dit.
+ V.
+
+ _Ipsa suis pollens opibus, nihil indiga nostrî,
+ Nec benè promeritis capitur, neque tangitur ira._
+
+ LUCR. lib. 2, v. 649.
+
+(75) Un homme dans un cachot, ne sachant si son arrêt est donné,
+n'ayant plus qu'une heure pour l'apprendre.... il est contre la
+nature qu'il emploie cette heure-là, non à s'informer si cet arrêt
+est donné, mais à jouer et à se divertir.
+
+ Il semble qu'il manque quelque chose à ce raisonnement de Pascal.
+ Sans doute il est absurde de ne pas employer son temps à la
+ recherche d'une chose qu'on peut connoître, et dont la
+ connoissance nous est d'une importance infinie. Mais un homme qui
+ seroit persuadé que cette connoissance est impossible à acquérir,
+ que l'esprit humain n'a aucun moyen d'y parvenir, peut, sans
+ folie, demeurer dans le doute; il peut y demeurer tranquille,
+ s'il croit qu'un Dieu juste n'a pu faire dépendre l'état futur
+ des hommes de connoissances auxquelles leur esprit ne sauroit
+ atteindre.
+
+ Un homme, enfermé dans un cachot, ne sachant pas si son arrêt est
+ donné, mais sûr de son innocence, et comptant sur l'équité de ses
+ juges, n'ayant aucun moyen d'apprendre encore ce que porte son
+ arrêt, pourroit l'attendre tranquillement, et ne seroit alors que
+ raisonnable et ferme. Il faut donc commencer par prouver qu'il
+ n'est pas impossible que l'homme parvienne à quelque connoissance
+ certaine sur la vie future. C.
+
+(76) Ce sont des personnes qui ont ouï dire que les belles manières
+du monde consistent à faire ainsi l'emporté.
+
+ Cette capucinade n'auroit jamais été répétée par un Pascal, si le
+ fanatisme janséniste n'avoit pas ensorcelé son imagination.
+ Comment n'a-t-il pas vu que les fanatiques de Rome en pouvoient
+ dire autant à ceux qui se moquoient de Numa et d'Égérie? les
+ énergumènes d'Égypte aux esprits sensés qui rioient d'Isis,
+ d'Osiris et d'Horus? le sacristain de tous les pays aux honnêtes
+ gens de tous les pays? V.
+
+(77) Si on leur fait rendre compte des raisons qu'ils ont de douter
+de la religion, ils diront des choses si foibles et si basses, qu'ils
+persuaderont plutôt du contraire.
+
+ Ce n'est donc pas contre ces insensés méprisables que vous devez
+ disputer; mais contre des philosophes trompés par des arguments
+ séduisants. V.
+
+(78) Qu'ils soient au moins honnêtes gens, s'ils ne peuvent encore
+être chrétiens.
+
+ Il s'agit ici de savoir si l'opinion de l'immortalité de l'âme
+ est vraie, et non pas si elle annonce plus d'_esprit_, _une âme
+ plus élevée_ que l'opinion contraire; si elle est plus _gaie_, ou
+ _de meilleur air_. Il faut croire cette grande vérité, parce
+ qu'elle est prouvée, et non parce que cette croyance excitera les
+ autres hommes à avoir en nous plus de confiance. Cette manière de
+ raisonner ne seroit propre qu'à faire des hypocrites. D'ailleurs
+ il me semble que c'est moins d'après les opinions d'un homme sur
+ la métaphysique, ou la morale, qu'il faut se confier en lui, ou
+ s'en défier, que d'après son caractère; et, s'il est permis de
+ s'exprimer ainsi, d'après sa constitution morale. L'expérience
+ paroît confirmer ce que j'avance ici. Ni Constantin, ni Théodose,
+ ni Mahomet, ni Innocent III, ni Marie d'Angleterre, ni Philippe
+ II, ni Aureng-zeb, ni Jacques Clément, ni Ravaillac, ni Balthazar
+ Gérard, ni les brigands qui dévastèrent l'Amérique, ni les
+ capucins qui conduisoient les troupes piémontoises au dernier
+ massacre des Vaudois, n'ont jamais élevé le moindre doute sur
+ l'immortalité de l'âme. En général même, ce sont les hommes
+ foibles, ignorants et passionnés, qui commettent des crimes: et
+ ces mêmes hommes sont naturellement portés à la superstition. C.
+
+(79) Par les lumières naturelles..... nous sommes incapables de
+connoître, ni ce qu'il est, ni s'il est.
+
+ Il est étrange que Pascal ait cru qu'on pouvoit deviner le péché
+ originel par la raison, et qu'il dise qu'on ne peut connoître par
+ la raison si Dieu est. C'est apparemment la lecture de cette
+ pensée qui engagea le père Hardouin à mettre Pascal dans sa liste
+ ridicule des athées. Pascal eût manifestement rejeté cette idée,
+ puisqu'il la combat en d'autres endroits. En effet, nous sommes
+ obligés d'admettre des choses que nous ne concevons pas.
+ «J'existe, donc quelque chose existe de toute éternité,» est une
+ proposition évidente: cependant, comprenons-nous l'éternité? C.
+
+(80) Je n'entreprendrai pas ici de prouver par des raisons
+naturelles, ou l'existence de Dieu, ou la Trinité..... parce que je
+ne me sentirois pas assez fort....
+
+ Encore une fois, est-il possible que ce soit Pascal qui ne se
+ sente pas assez fort pour prouver l'existence de Dieu! V.[11]
+
+(81) C'est une chose admirable que jamais auteur canonique n'a dit:
+Il n'y a point de vide, donc il y a un Dieu.
+
+ Voilà un plaisant argument: Jamais la Bible n'a dit comme
+ Descartes: Tout est plein, donc il y a un Dieu. V.
+
+(82) Ne parier point que Dieu est, c'est parier qu'il n'est pas.
+
+ Il est évidemment faut de dire: Ne point parier que Dieu est,
+ c'est parier qu'il n'est pas; car celui qui doute et demande à
+ s'éclaircir, ne parie assurément ni pour, ni contre. D'ailleurs
+ cet article paroît un peu indécent et puéril: cette idée de jeu,
+ de perte et de gain, ne convient point à la gravité du sujet. De
+ plus, l'intérêt que j'ai à croire une chose n'est pas une preuve
+ de l'existence de cette chose. Vous me promettez l'empire du
+ monde, si je crois que vous avez raison. Je souhaite alors de
+ tout mon coeur que vous ayez raison; mais, jusqu'à ce que vous me
+ l'ayez prouvé, je ne puis vous croire. Commencez, pourroit-on
+ dire à Pascal, par convaincre ma raison: j'ai intérêt, sans
+ doute, qu'il y ait un Dieu; mais si dans votre système, Dieu
+ n'est venu que pour si peu de personnes, si le petit nombre des
+ élus est si effrayant, si je ne puis rien du tout par moi-même,
+ dites-moi, je vous prie, quel intérêt j'ai à vous croire. N'ai-je
+ pas un intérêt visible à être persuadé du contraire? De quel
+ front osez-vous me montrer un bonheur infini, auquel, d'un
+ million d'hommes, un seul à peine a droit d'aspirer! Si vous
+ voulez me convaincre, prenez-vous-y d'une autre façon, et n'allez
+ pas tantôt me parler de jeux de hasard, de pari, de croix et de
+ pile, et tantôt m'effrayer par les épines que vous semez sur le
+ chemin que je veux et que je dois suivre. Votre raisonnement ne
+ serviroit qu'à faire des athées, si la voix de toute la nature ne
+ nous crioit qu'il y a un Dieu avec autant de force que ces
+ subtilités ont de foiblesse. V.
+
+(83) Combien y a-t-il peu de choses démontrées! Les preuves ne
+convainquent que l'esprit. La coutume fait nos preuves les plus
+fortes.
+
+ Coutume n'est pas ici le mot propre. Ce n'est pas par coutume
+ qu'on croit qu'il fera jour demain. C'est par une extrême
+ probabilité. Ce n'est point par les sens, par le corps, que nous
+ nous attendons à mourir; mais notre raison, sachant que tous les
+ hommes sont morts, nous convainc que nous mourrons aussi.
+ L'éducation, la coutume fait sans doute des musulmans et des
+ chrétiens, comme le dit Pascal. Mais la coutume ne fait pas
+ croire que nous mourrons, comme elle nous fait croire à Mahomet
+ ou à Paul, selon que nous avons été élevés à Constantinople ou à
+ Rome. Ce sont choses fort différentes. V.
+
+(84) Nulle autre religion n'a jamais demandé à Dieu de l'aimer et de
+le suivre.
+
+ Épictète esclave, et Marc-Aurèle empereur, parlent
+ continuellement d'aimer Dieu et de le suivre. V.
+
+(85) Dieu étant caché, toute religion qui ne dit pas que Dieu est
+caché, n'est pas la véritable.
+
+ Pourquoi vouloir toujours que Dieu soit caché? On aimeroit mieux
+ qu'il fût manifeste. V.
+
+(86) Il est impossible d'envisager toutes les preuves de la religion
+chrétienne, etc. _Tout cet alinéa et le suivant._
+
+ Heureusement il fut dans les décrets de la divine Providence que
+ Dioclétien protégeât notre sainte religion pendant dix-huit
+ années avant la persécution commencée par Galerius, et qu'ensuite
+ Constancius-le-Pâle, et enfin Constantin, la missent sur le
+ trône. V.
+
+(87) Ils (les philosophes païens) n'ont jamais reconnu pour vertu ce
+que les chrétiens appellent humilité.
+
+ Platon la recommande, Épictète encore davantage. V.
+
+(88) Que l'on considère cette suite merveilleuse de prophètes qui se
+sont succédés les uns aux autres pendant deux mille ans, etc.
+
+ Mais que l'on considère aussi cette suite ridicule de prétendus
+ prophètes, qui tous annoncent le contraire de Jésus-Christ, selon
+ ces Juifs, qui seuls entendent la langue de ces prophètes. V.
+
+(89) Enfin, que l'on considère la sainteté de cette religion, sa
+doctrine, qui rend raison de tout, jusqu'aux contrariétés qui se
+rencontrent dans l'homme....., et qu'on juge, après tout cela, s'il
+est possible de douter que la religion chrétienne soit la seule
+véritable, et si jamais aucune autre a rien eu qui en approchât.
+
+ Lecteurs sages, remarquez que ce coryphée des jansénistes n'a
+ dit, dans tout ce livre sur la religion chrétienne, que ce qu'ont
+ dit les jésuites. Il l'a dit seulement avec une éloquence plus
+ serrée et plus mâle. Port-royalistes et Ignatiens, tous ont
+ prêché les mêmes dogmes: tous ont crié, croyez aux livres juifs
+ dictés par Dieu même, et détestez le judaïsme. Chantez les
+ prières juives que vous n'entendez point, et croyez que le peuple
+ de Dieu a condamné votre Dieu à mourir à une potence. Croyez que
+ votre Dieu juif, la seconde personne de Dieu, co-éternel avec
+ Dieu le père, est né d'une vierge juive, a été engendré par une
+ troisième personne de Dieu, et qu'il a eu cependant des frères
+ juifs qui n'étoient que des hommes. Croyez, qu'étant mort par le
+ supplice le plus infâme, il a par ce supplice même ôté de dessus
+ la terre tout péché et tout mal, quoique depuis lui et en son nom
+ la terre ait été inondée de plus de crimes et de malheurs que
+ jamais.
+
+ Les fanatiques de Port-Royal et les fanatiques jésuites se sont
+ réunis pour prêcher ces dogmes étranges avec le même
+ enthousiasme; et en même temps ils se sont fait une guerre
+ mortelle; ils se sont mutuellement anathématisés avec fureur,
+ jusqu'à ce qu'une de ces deux factions de possédés ait enfin
+ détruit l'autre.
+
+ Souvenez-vous, sages lecteurs, des temps mille fois plus
+ horribles de ces énergumènes, nommés _papistes_ et _calvinistes_,
+ qui prêchoient le fond des mêmes dogmes, et qui se poursuivirent
+ par le fer, par la flamme et par le poison pendant deux cents
+ années, pour quelques mots différemment interprétés. Songez que
+ ce fut en allant à la messe que l'on commit les massacres
+ d'Irlande et de la Saint-Barthélemi; que ce fut après la messe,
+ et pour la messe, qu'on égorgea tant d'innocents, tant de mères,
+ tant d'enfants dans la croisade contre les Albigeois; que les
+ assassins de tant de rois ne les ont assassinés que pour la
+ messe. Ne vous y trompez pas; les convulsionnaires qui restent
+ encore en feroient tout autant, s'ils avoient pour apôtres les
+ mêmes têtes brûlantes qui mirent le feu à la cervelle de Damiens.
+
+ O Pascal! voilà ce qu'ont produit les querelles interminables sur
+ des dogmes, sur des mystères qui ne pouvoient produire que des
+ querelles. Il n'y a pas un article de foi qui n'ait enfanté une
+ guerre civile.
+
+ Pascal a été géomètre et éloquent; la réunion de ces deux grands
+ mérites étoit alors bien rare: mais il n'y joignoit pas la vraie
+ philosophie. L'auteur de l'éloge indique avec adresse ce que
+ j'avance hardiment. Il vient enfin un temps de dire la vérité. V.
+
+(90) Il faut encore que la véritable religion nous rende raison des
+étonnantes contrariétés qui s'y rencontrent.
+
+ Cette manière de raisonner paroît fausse et dangereuse; car la
+ fable de Prométhée et de Pandore, les Androgynes de Platon, les
+ dogmes des anciens Égyptiens, ceux de Zoroastre, rendroient aussi
+ bien raison de ces contrariétés apparentes. La religion
+ chrétienne n'en demeurera pas moins vraie, quand même on n'en
+ tireroit pas ces conclusions ingénieuses, qui ne peuvent servir
+ qu'à faire briller l'esprit. Il est nécessaire, pour qu'une
+ religion soit vraie, qu'elle soit révélée, et point du tout
+ qu'elle rende raison de ces contrariétés prétendues; elle n'est
+ pas plus faite pour vous enseigner la métaphysique que
+ l'astronomie. V.
+
+(91) Sera-ce celle qu'enseignoient les philosophes?
+
+ Les philosophes n'ont point enseigné de religion: ce n'est pas
+ leur philosophie qu'il s'agit de combattre. Jamais philosophe ne
+ s'est dit inspiré de Dieu; car dès lors il eût cessé d'être
+ philosophe, et il eût fait le prophète. Il ne s'agit pas de
+ savoir si Jésus-Christ doit l'emporter sur Aristote; il s'agit de
+ prouver que la religion de Jésus-Christ est la véritable, et que
+ celles de Mahomet, de Zoroastre, de Confucius, d'Hermès, et
+ toutes les autres, sont fausses. Il n'est pas vrai que les
+ philosophes nous aient proposé, pour tout bien, un bien qui est
+ en nous. Lisez Platon, Marc-Aurèle, Épictète; ils veulent qu'on
+ aspire à mériter d'être rejoint à la Divinité dont nous sommes
+ émanés. V.
+
+(92) J'ai créé l'homme saint, innocent, parfait...... mais il n'a pu
+soutenir tant de gloire sans tomber dans la présomption.
+
+ Ce furent les premiers bracmanes qui inventèrent le roman
+ théologique de la chute de l'homme, ou plutôt des anges: et cette
+ cosmogonie, aussi ingénieuse que fabuleuse, a été la source de
+ toutes les fables sacrées qui ont inondé la terre. Les sauvages
+ de l'occident, policés si tard, et après tant de révolutions et
+ après tant de barbaries, n'ont pu en être instruits que dans nos
+ derniers temps. Mais il faut remarquer que vingt nations de
+ l'orient ont copié les anciens bracmanes, avant qu'une de ces
+ mauvaises copies, j'ose dire la plus mauvaise de toutes, soit
+ parvenue jusqu'à nous. V.
+
+(93) Si l'homme n'avoit jamais été corrompu, il jouiroit de la vérité
+et de la félicité avec assurance. Et si l'homme n'avoit jamais été
+que corrompu, il n'auroit aucune idée ni de la vérité, ni de la
+béatitude.
+
+ Il est sûr, par la foi et par notre révélation, si au-dessus des
+ lumières des hommes, que nous sommes tombés; mais rien n'est
+ moins manifeste par la raison. Car je voudrais bien savoir si
+ Dieu ne pouvoit pas, sans déroger à sa justice, créer l'homme tel
+ qu'il est aujourd'hui; et ne l'a-t-il pas même créé pour devenir
+ ce qu'il est? L'état présent de l'homme n'est-il pas un bienfait
+ du Créateur? Qui vous a dit que Dieu vous en devoit davantage?
+ Qui vous a dit que votre être exigeoit plus de connoissances et
+ plus de bonheur? Qui vous a dit qu'il en comporte davantage? Vous
+ vous étonnez que Dieu ait fait l'homme si borné, si ignorant, si
+ peu heureux; que ne vous étonnez-vous qu'il ne l'ait pas fait
+ plus borné, plus ignorant, plus malheureux? Vous vous plaignez
+ d'une vie courte et si infortunée; remerciez Dieu de ce qu'elle
+ n'est pas plus courte et plus malheureuse. Quoi donc! selon vous,
+ pour raisonner conséquemment, il faudroit que tous les hommes
+ accusassent la Providence, hors les métaphysiciens qui raisonnent
+ sur le péché originel. V.
+
+(94) Cette duplicité de l'homme est si visible, qu'il y en a qui ont
+pensé que nous avions deux âmes.
+
+ Cette pensée est prise entièrement de Montaigne, ainsi que
+ beaucoup d'autres. Elle se trouve au chapitre de l'inconstance de
+ nos actions. Mais Montaigne s'explique en homme qui doute. Nos
+ diverses volontés ne sont point des contradictions de la nature,
+ et l'homme n'est point un sujet simple; il est composé d'un
+ nombre innombrable d'organes. Si un seul de ces organes est un
+ peu altéré, il est nécessaire qu'il change toutes les impressions
+ du cerveau, et que l'animal ait de nouvelles pensées et de
+ nouvelles volontés. Il est très-vrai que nous sommes, tantôt
+ abattus de tristesse, tantôt enflés de présomption; et cela doit
+ être, quand nous nous trouvons dans des situations opposées. Un
+ animal, que son maître caresse et nourrit, et un autre qu'on
+ égorge lentement et avec adresse, pour en faire une dissection,
+ éprouvent des sentiments bien contraires. Ainsi faisons-nous; et
+ les différences qui sont en nous sont si peu contradictoires,
+ qu'il seroit contradictoire qu'elles n'existassent pas. Les fous
+ qui ont dit que nous avions deux âmes pouvoient, par la même
+ raison, nous en donner trente et quarante. Car un homme, dans une
+ grande passion, a souvent trente ou quarante idées différentes de
+ la même chose, et doit nécessairement les avoir, selon que cet
+ objet lui paroît sous différentes faces. Cette prétendue
+ duplicité de l'homme est une idée aussi absurde que métaphysique;
+ j'aimerois autant dire que le chien qui mord et qui caresse est
+ double; que la poule, qui a tant soin de ses petits, et qui
+ ensuite les abandonne jusqu'à les méconnoître, est double; que la
+ glace, qui représente des objets différents, est double; que
+ l'arbre, qui est tantôt chargé, tantôt dépouillé de feuilles, est
+ double. J'avoue que l'homme est inconcevable en un sens; mais
+ tout le reste de la nature l'est aussi: et il n'y a pas plus de
+ contradictions apparentes dans l'homme que dans tout le reste. V.
+
+(95) Je vois des multitudes de religions..... mais elles n'ont ni
+morale qui me puisse plaire, ni preuves capables de m'arrêter.
+
+ La morale est partout la même, chez l'empereur Marc-Aurèle, chez
+ l'empereur Julien, chez l'esclave Épictète, que vous-même admirez
+ dans Saint-Louis et dans Bondebar son vainqueur, chez l'empereur
+ de la Chine Kien-Long, et chez le roi de Maroc. V.
+
+(96) Ils (les Juifs) soutiennent qu'il viendra un libérateur pour
+tous; qu'ils sont au monde pour l'annoncer.
+
+ Peut-on s'aveugler à ce point, et être assez fanatique pour ne
+ faire servir son esprit qu'à vouloir aveugler le reste des
+ hommes! Grand Dieu! un reste d'Arabes voleurs, sanguinaires,
+ superstitieux et usuriers, seroit le dépositaire de tes secrets!
+ Cette horde barbare seroit plus ancienne que les sages Chinois,
+ que les bracmanes qui ont enseigné la terre, que les Égyptiens
+ qui l'ont étonnée par leurs immortels monuments! Cette chétive
+ nation seroit digne de nos regards pour avoir conservé quelques
+ fables ridicules et atroces, quelques contes absurdes infiniment
+ au-dessous des fables indiennes et persanes! Et c'est cette horde
+ d'usuriers fanatiques qui vous en impose, ô Pascal! et vous
+ donnez la torture à votre esprit, vous falsifiez l'histoire, et
+ vous faites dire à ce misérable peuple tout le contraire de ce
+ que ses livres ont dit! vous lui imputez tout le contraire de ce
+ qu'il a fait! et cela pour plaire à quelques jansénistes qui ont
+ subjugué votre imagination ardente et perverti votre raison
+ supérieure. V.
+
+(97) Ce peuple (les Juifs), quoique si étrangement abondant, est
+sorti d'un seul homme.
+
+ Il n'est point étrangement abondant. On a calculé qu'il n'existe
+ pas aujourd'hui six cent mille individus juifs. V.
+
+(98) Ce peuple est le plus ancien qui soit dans la connoissance des
+hommes.
+
+ Certes, ils ne sont pas antérieurs aux Égyptiens, aux Chaldéens,
+ aux Perses, leurs maîtres; aux Indiens, inventeurs de la
+ théologie. On peut faire comme on veut sa généalogie. Ces vanités
+ impertinentes sont aussi méprisables que communes: mais un peuple
+ ose-t-il se dire plus ancien que des peuples qui ont eu des
+ villes et des temples plus de vingt siècles avant lui?
+
+(99) La loi (des Juifs) est tout ensemble la plus ancienne loi du
+monde, etc.
+
+ Il est très-faux que la loi des Juifs soit la plus ancienne,
+ puisque avant Moïse, leur législateur, ils demeuroient en Égypte,
+ le pays de la terre le plus renommé par ses sages lois, selon
+ lesquelles les rois étoient jugés après la mort. Il est très-faux
+ que le nom de _loi_ n'ait été connu qu'après Homère; il parle des
+ lois de Minos dans _l'Odyssée_. Le mot de loi est dans Hésiode;
+ et quand le nom de loi ne se trouveroit ni dans Hésiode, ni dans
+ Homère, cela ne prouveroit rien. Il y avoit d'anciens royaumes,
+ des rois et des juges: donc il y avoit des lois. Celles des
+ Chinois sont bien antérieures à Moïse.
+
+ Il est encore très-faux que les Grecs et les Romains aient pris
+ des lois des Juifs. Ce ne peut être dans les commencements de
+ leurs républiques; car alors ils ne pouvoient connoître les
+ Juifs. Ce ne peut être dans le temps de leur grandeur; car alors
+ ils avoient pour ces barbares un mépris connu de toute la terre.
+ Voyez comme Cicéron les traite, en parlant de la prise de
+ Jérusalem par Pompée. Philon avoue qu'avant la traduction imputée
+ aux Septante, aucune nation n'a connu leurs livres. V.
+
+(100) C'est une sincérité qui n'a point d'exemple dans le monde, ni
+sa racine dans la nature.
+
+ Cette sincérité a partout des exemples, et n'a sa racine que dans
+ la nature. L'orgueil de chaque Juif est intéressé à croire que ce
+ n'est point sa détestable politique, son ignorance des arts, sa
+ grossièreté, qui l'ont perdu; mais que c'est la colère de Dieu
+ qui le punit: il pense, avec satisfaction, qu'il a fallu des
+ miracles pour l'abattre, et que sa nation est toujours la
+ bien-aimée du Dieu qui la châtie. Qu'un prédicateur monte en
+ chaire, et dise aux François: «Vous êtes des misérables qui
+ n'avez ni coeur, ni conduite; vous avez été battus à Hochstet et
+ à Ramillies, parce que vous n'avez pas su vous défendre», il se
+ fera lapider. Mais s'il dit: «Vous êtes des catholiques chéris de
+ Dieu; vos péchés infâmes avoient irrité l'Éternel, qui vous livra
+ aux hérétiques à Hochstet et à Ramillies; et quand vous êtes
+ revenus au Seigneur, alors il a béni votre courage à Denain», ces
+ paroles le feront aimer de l'auditoire. V.
+
+(101) La création du monde commençant à s'éloigner, Dieu a pourvu
+d'un historien contemporain.
+
+ Contemporain: ah! V.
+
+(102) Si Moïse eût débité des fables, il n'y eût point eu de Juif qui
+n'en eût pu reconnoître l'imposture.
+
+ Oui, s'il avoit écrit en effet ces fables dans un désert, pour
+ deux ou trois millions d'hommes qui eussent eu des bibliothèques.
+ Mais si quelques lévites avoient écrit ces fables plusieurs
+ siècles après Moïse, comme cela est vraisemblable et vrai!....
+
+ De plus, y a-t-il une nation chez laquelle on n'ait pas débité
+ ces fables? V.
+
+(103) Au temps où il écrivoit ces choses, la mémoire en devoit encore
+être toute récente dans l'esprit de tous les Juifs.
+
+ Les Égyptiens, Syriens, Chaldéens, Indiens, n'ont-ils pas donné
+ des siècles de vie à leurs héros, avant que la petite horde
+ juive, leur imitatrice, existât sur la terre? V.
+
+(104) Ce n'est pas de cette sorte que l'Écriture, qui connoît mieux
+que nous les choses qui sont de Dieu, en parle.
+
+ Et qu'est-ce donc que le _Coeli enarrant gloriam Dei_? V.
+
+(105) Lorsque j'ai considéré d'où vient qu'on ajoute tant de foi à
+tant d'imposteurs, etc., _et tout le reste de ce long paragraphe_.
+
+ La solution de ce problème est bien aisée. On vit des effets
+ physiques extraordinaires; des fripons les firent passer pour des
+ miracles. On vit des maladies augmenter dans la pleine lune; et
+ des sots crurent que la fièvre étoit plus forte, parce que la
+ lune étoit pleine. Un malade, qui devoit guérir, se trouva mieux
+ le lendemain qu'il eut mangé des écrevisses; et on conclut que
+ les écrevisses purifioient le sang, parce qu'elles sont rouges
+ étant cuites.
+
+ Il me semble que la nature humaine n'a pas besoin du vrai pour
+ tomber dans le faux. On a imputé mille fausses influences à la
+ lune, avant qu'on imaginât le moindre rapport véritable avec le
+ flux de la mer. Le premier homme qui a été malade a cru sans
+ peine le premier charlatan; personne n'a vu de loups garoux ni de
+ sorciers, et beaucoup y ont cru; personne n'a vu de transmutation
+ de métaux, et plusieurs ont été ruinés par la créance de la
+ pierre philosophale; les Romains, les Grecs, les païens, ne
+ croyoient-ils donc aux miracles dont ils étoient inondés que
+ parce qu'ils en avoient vu de véritables? V.
+
+(106) Commencez par plaindre les incrédules; ils sont assez
+malheureux. Il ne les faudroit injurier qu'en cas que cela servît;
+mais cela leur nuit.
+
+ Et vous les avez injuriés sans cesse. Vous les avez traités comme
+ des jésuites! Et en leur disant tant d'injures, vous convenez que
+ les vrais chrétiens ne peuvent rendre raison de leur religion;
+ que, s'ils la prouvoient, ils ne tiendroient point parole; que
+ leur religion est une sottise; que, si elle est vraie, c'est
+ parce qu'elle est une sottise. O profondeur d'absurdités! V.
+
+(107) A ceux qui ont de la répugnance pour la religion, il faut
+commencer par leur montrer qu'elle n'est pas contraire à la raison.
+
+ Ne voyez-vous pas, ô Pascal! que vous êtes un homme de parti qui
+ cherchez à faire des recrues? V.
+
+(108) De se tromper en croyant vraie la religion chrétienne, il n'y a
+pas grand'chose à perdre: mais quel malheur de se tromper en la
+croyant fausse!
+
+ Le flamen de Jupiter, les prêtres de Cybèle, ceux d'Isis, en
+ disoient autant. Le muphti, le grand-lama, en disent autant. Il
+ faut donc examiner les pièces du procès. V.
+
+(109) Jamais on ne fait le mal si pleinement et si gaîment que quand
+on le fait par un faux principe de conscience.
+
+ Les crimes, regardés comme tels, font beaucoup moins de mal à
+ l'humanité que cette foule d'actions criminelles qu'on commet
+ sans remords, parce que l'habitude, ou une fausse conscience,
+ nous les fait regarder comme indifférentes, ou même comme
+ vertueuses.
+
+ 1º. Combien, depuis Constantin, n'y a-t-il pas eu de princes qui
+ ont cru servir la Divinité en tourmentant, de supplices cruels,
+ ceux de leurs sujets qui l'adoroient sous une forme différente!
+
+ Combien n'ont-ils pas cru être obligés de proscrire ceux qui
+ osoient dire leur avis sur ces grands objets, qui intéressent
+ tous les hommes, et dont chaque homme semble avoir le droit de
+ décider pour lui-même!
+
+ Combien de législateurs ont privé des droits de citoyen quiconque
+ n'étoit pas d'accord avec eux sur quelques points de leur
+ croyance, et forcé des pères de choisir entre le parjure, et
+ l'inquiétude cruelle de ne laisser à leurs enfants qu'une
+ existence précaire! Et ces lois subsistent! Et les souverains
+ ignorent que chaque mal qu'elles font est un crime pour le prince
+ qui les ordonne, qui en permet l'exécution, ou qui tarde de les
+ détruire!
+
+ 2º. En ordonnant la guerre, qui n'est pas nécessaire pour la
+ sûreté de son peuple, un prince se rend responsable de tous les
+ maux qu'elle entraîne, et il est coupable d'autant de meurtres
+ que la guerre fait de victimes. Combien cependant de guerres
+ inutiles sont regardées comme justes, et entreprises sans
+ remords, sur de frivoles motifs d'intérêt politique ou de dignité
+ nationale!
+
+ 3º. C'est un usage reçu en Europe, qu'un gentilhomme vende, à
+ une querelle étrangère, le sang qui appartient à sa patrie; qu'il
+ s'engage à assassiner, en bataille rangée, qui il plaira au
+ prince qui le soudoie; et ce métier est regardé comme honorable.
+
+ 4º. Tout juge qui décerne une peine de mort, sans y être
+ condamné par une loi expresse, est un assassin. Ni une loi vague,
+ qui permettroit de prononcer même la mort, suivant l'échéance des
+ cas, ni ce qu'on appelle la jurisprudence des arrêts, ne peuvent
+ le justifier: car la permission de tuer un homme n'en donne pas
+ le droit: et c'est mal se justifier d'un meurtre, que de dire
+ qu'on est dans l'habitude d'en commettre.
+
+ Tout juge qui décerne une peine capitale pour une action qui ne
+ blesse aucune des lois de la nature; pour une action ou
+ indifférente, ou blâmable, mais qui n'est un crime qu'aux yeux
+ des préjugés; pour une action imaginaire enfin, se rend coupable
+ de meurtre. La loi l'oblige, dit-il, de prononcer ainsi: mais la
+ loi ne l'oblige pas d'être juge, et la nature lui défend d'être
+ absurde et barbare. Il vaut mieux renoncer à la charge de
+ président à mortier qu'à la qualité d'homme.
+
+ Nous oserons demander si les juges d'Anne du Bourg, de Dolet, de
+ Morin, de Petit d'Herbé, des bergers de Brie, de Moriceau, de La
+ Chaux, de Lalli, de La Barre, etc., ont été fidèles à ces règles,
+ dictées par la nature et la raison, qui sont plus anciennes et
+ plus sacrées que les registres _olim_.
+
+ 5º. Arracher des hommes de leur pays par la trahison et par la
+ violence, pour les exposer en vente dans des marchés publics,
+ comme des bêtes de somme; s'accoutumer à ne mettre aucune
+ différence entre eux et les animaux; les contraindre au travail,
+ à force de coups; les nourrir non pour qu'ils vivent, mais pour
+ qu'ils rapportent; les abandonner dans la vieillesse ou dans la
+ maladie, lorsque l'on n'espère plus de regagner par leur travail
+ ce qu'il en coûteroit pour les soigner; ne leur permettre d'être
+ pères que pour donner le jour à des enfants destinés aux mêmes
+ misères, devenus comme eux la propriété de leur maître, qui peut
+ les leur arracher et les vendre; que pour voir leurs femmes et
+ leurs filles exposées à toutes les insultes de ces hommes sans
+ humanité comme sans pudeur! Voilà comme nous traitons d'autres
+ hommes; ce seroit une horrible barbarie si ces hommes étoient
+ blancs; mais ils sont noirs, et cela change toutes nos idées. Le
+ trafiquant en Amérique oublie que les nègres sont des hommes; il
+ n'a avec eux aucune relation morale; ils ne sont pour lui qu'un
+ objet de profit: s'il les plaint, s'il évite de leur faire
+ souffrir des maux inutiles, son insolente pitié est celle que
+ nous avons pour les animaux qui nous servent: et tel est l'excès
+ de son mépris stupide pour cette malheureuse espèce, que, revenu
+ en Europe, il s'indigne de les voir vêtus comme des hommes, et
+ placés à côté de lui. Mais je n'ai pas tout dit: en vain les
+ lois, en consacrant cet usage qu'aucune loi positive ne peut
+ rendre légitime, parce qu'il viole les droits de la nature; en
+ vain les lois ont-elles voulu mettre une borne à la cruauté des
+ maîtres; leur ingénieuse barbarie élude toutes les lois. Le
+ colon, renfermé dans sa plantation; seul avec quelques
+ satellites, au milieu de ses noirs, est sûr de n'avoir que des
+ témoins dont la loi rejette le témoignage. Là, juge à la fois et
+ partie, il prodigue en sûreté les tortures et les supplices; le
+ noir qu'il croit coupable est déchiré, tenaillé, jeté vivant dans
+ des fours ardents, aux yeux de ses tristes compagnons, qui,
+ tremblant d'être traités comme complices, n'osent même montrer
+ une stérile pitié.
+
+ La jeune Américaine assiste à ces supplices; elle y préside
+ quelquefois; on veut l'accoutumer de bonne heure à entendre sans
+ frémir les hurlements des malheureux; on semble craindre qu'un
+ jour sa pitié ne tente de désarmer le coeur de son époux.
+
+ Ces crimes sont publics, la loi les tolère, l'opinion ne les
+ flétrit pas. On ose même en faire l'apologie; sans cela, dit-on,
+ nous ne pourrions avoir de sucre. Eh bien, si on ne peut en avoir
+ qu'à force de crimes, il faut savoir se passer de sucre, il faut
+ renoncer à une denrée souillée du sang de nos frères. Mais qui a
+ dit qu'on ne pouvoit en avoir qu'à ce prix? Quelles tentatives
+ a-t-on faites pour s'en procurer autrement? Quoi! c'est sur la
+ foi d'un préjugé qu'on ne daigne pas même examiner, que la loi a
+ autorisé cette horrible violation des droits de la nature, et
+ qu'on exerce ou qu'on tolère tranquillement ces barbaries. A
+ peine quelques philosophes ont-ils osé élever, de loin en loin,
+ en faveur de l'humanité, des cris que les gens en place n'ont
+ point entendus, et qu'un monde frivole a bientôt oubliés.
+
+ Pourquoi ne pas faire cultiver nos colonies par des blancs? La
+ terre se plaît à être cultivée par des mains libres; et combien
+ de malheureux en Europe qui fatiguent en vain un sol stérile et
+ épuisé, iroient chercher en Amérique une terre féconde et
+ nouvelle! Alors, à ce petit nombre de colons corrompus et
+ barbares, qui ne vivent dans nos colonies que pour avoir de l'or,
+ parce qu'en Europe la considération s'achète avec de l'or, nous
+ verrions succéder un peuple nombreux de citoyens laborieux et
+ honnêtes, qui, regardant les colonies comme leur patrie,
+ sauroient combattre pour les défendre.
+
+ Pourquoi ne pas remplir nos îles de ces galériens inutiles, des
+ déserteurs, des voleurs domestiques, des faux-sauniers, qui ont
+ vendu au peuple, à bas prix, une denrée nécessaire, des filles
+ qui ont mieux aimé risquer leur vie que d'avouer leur honte; de
+ tant d'autres condamnés à la mort par des lois que l'excès de
+ leur sévérité rend inutiles? Ces hommes à qui on distribueroit
+ des terres, devenus cultivateurs et propriétaires, perdroient,
+ avec les motifs du crime, la tentation de le commettre. Est-ce
+ qu'en rendant aux nègres les droits de l'homme, ils ne pourroient
+ pas cultiver, comme ouvriers ou comme fermiers, les mêmes terres
+ qu'ils cultivent comme esclaves? Ils peupleroient alors, et l'on
+ ne seroit pas obligé, chaque année, d'aller chercher en Afrique
+ de nouvelles victimes.
+
+ Et qu'on ne dise pas qu'en supprimant l'esclavage, le
+ gouvernement violeroit la propriété des colons. Comment l'usage,
+ ou même une loi positive, pourroit-elle jamais donner à un homme
+ un véritable droit de propriété sur le travail, sur la liberté,
+ sur l'être entier d'un autre homme innocent, et qui n'y a point
+ consenti? En déclarant les nègres libres, on n'ôteroit pas au
+ colon sa propriété; on l'empêcheroit de faire un crime, et
+ l'argent qu'on a payé pour un crime n'a jamais donné le droit de
+ le commettre.
+
+ On dit que les nègres sont paresseux: veut-on qu'ils trouvent du
+ plaisir à travailler pour leurs tyrans? Ils sont bas, fourbes,
+ traîtres, sans moeurs: eh bien, ils ont tous les vices des
+ esclaves, et c'est la servitude qui les leur a donnés. Rendez-les
+ libres: et plus près que vous de la nature, ils vaudront beaucoup
+ mieux que vous.
+
+ Ne pourroit-on pas, si on n'osoit être juste tout-à-fait, changer
+ l'esclavage personnel des nègres en un esclavage de la glèbe, tel
+ que celui sous lequel gémissent encore les habitants d'une partie
+ de l'Europe? L'exécution de ce projet seroit plus aisée. Le sort
+ des nègres deviendroit plus supportable; et cet ordre politique
+ une fois bien établi, seroit aisément remplacé par une liberté
+ entière; il y auroit servi de degré, il adouciroit ce passage de
+ la servitude à la liberté, qui, sans cela, seroit peut-être trop
+ brusque.
+
+ Sait-on si la Sardaigne, et surtout la Sicile, ne sont pas
+ propres à la culture des cannes à sucre, et ne suffiroient point
+ pour l'approvisionnement de l'Europe?
+
+ Et si, au lieu d'apprendre aux nègres d'Afrique à vendre leurs
+ frères, nous leur avions appris à cultiver leur sol; si, au lieu
+ de leur apporter nos liqueurs fortes, nos maladies et nos vices,
+ nous leur avions porté nos lumières, nos arts et notre industrie,
+ croit-on que l'Afrique n'eût pas remplacé nos colonies!
+ Compteroit-on pour rien l'avantage d'arracher à la barbarie et à
+ la misère une des quatre parties du monde? Et quand même il n'y
+ auroit pas à gagner pour tous les peuples dans un tel changement,
+ les nations ne devroient-elles pas se lasser de suivre, dans leur
+ conduite, une morale dont le particulier le plus vil rougiroit
+ d'adopter les principes?
+
+ 6º. Personne n'a jamais douté que ce ne soit un délit grave de
+ ravager un champ cultivé. Au dommage fait au propriétaire se
+ joint la perte réelle d'une denrée nécessaire à la subsistance
+ des hommes. Cependant il y a des pays où les seigneurs ont le
+ droit de faire manger par des bêtes fauves le blé que le paysan a
+ semé; où celui qui tueroit l'animal qui dévaste son champ seroit
+ envoyé aux galères, seroit puni de mort; car on a vu des princes
+ faire moins de cas de la vie d'un homme que du plaisir d'avoir un
+ cerf de plus à faire déchirer par leurs chiens. Dans ces mêmes
+ pays, il y a plus d'hommes employés à veiller à la sûreté du
+ gibier qu'à celle des hommes; souvent il arrive que, pour
+ défendre des lièvres, les gardes tirent sur les paysans; et comme
+ tous les juges sont seigneurs de fiefs, il n'y a point d'exemple
+ qu'aucun de ces meurtres ait été puni. Là, des provinces entières
+ y sont réservées aux plaisirs du souverain. Les propriétaires de
+ ces cantons y sont privés du droit de défendre leur champ par un
+ enclos, ou de l'employer d'une manière pour laquelle cette
+ clôture seroit nécessaire. Il faut que le cultivateur laisse
+ l'herbe qu'il a semée pourrir sur terre jusqu'à ce qu'un
+ garde-chasse ait déclaré que les oeufs de perdrix n'ont plus rien
+ à craindre, et qu'il lui est permis de faucher son herbe. Il y a
+ long-temps que ces lois subsistent; il est évident qu'elles sont
+ un attentat contre la propriété, une insulte aux malheureux, qui
+ meurent de faim au milieu d'une campagne que les sangliers et les
+ cerfs ont ravagée. Cependant aucun confesseur du roi ne s'est
+ encore avisé de faire naître à son pénitent le moindre scrupule
+ sur cet objet.
+
+ 7º. Les impôts sont une portion du revenu de chaque citoyen,
+ destinée à l'utilité publique. Dans toute administration bien
+ réglée, le nécessaire physique de chaque homme doit être exempt
+ de tout impôt; mais, au contraire le crédit des riches a fait
+ retomber ce fardeau sur les pauvres, dans presque tous les pays
+ où le peuple n'a point de représentant. Ainsi toute portion de
+ l'impôt qui n'est point employée pour le public doit être
+ regardée comme un véritable vol, et comme un vol fait aux
+ pauvres. Ainsi, pour qu'un homme puisse croire avoir droit à
+ cette portion, il faut qu'il puisse se rendre ce témoignage,
+ qu'il fait à l'état un bien au moins équivalent à la somme qu'il
+ reçoit pour salaire, ou plutôt au mal que cette partie de l'impôt
+ fait souffrir au peuple sur qui elle se lève. Cela même ne suffit
+ pas; car l'homme riche doit compte à la nation de l'emploi de son
+ temps et de ses forces; ce n'est même qu'à ce prix qu'il peut lui
+ être permis de jouir d'un superflu sans travail, tandis que
+ d'autres hommes manquent souvent du nécessaire malgré un travail
+ opiniâtre. Il faut donc, pour avoir droit à une part sur le
+ trésor public, que cette part soit employée, par celui qui la
+ reçoit, d'une manière utile à la nation. Si ce principe d'équité
+ naturelle n'avoit pas été étouffé par l'habitude, si l'opinion
+ flétrissoit celui qui s'en écarte, alors les impôts cesseroient
+ d'être un fardeau pénible, le peuple respireroit, le prix de son
+ travail lui appartiendroit tout entier; et l'on ne verroit plus
+ les premiers hommes de chaque pays se dévouer uniquement au
+ métier de corrompre les rois pour s'enrichir de la subsistance du
+ peuple.
+
+ 8º. Le souverain n'a pas le droit de rien détourner du trésor
+ public, pour satisfaire ou ses fantaisies, ou son orgueil; ce
+ trésor n'est pas à lui, il est au peuple. Une partie du superflu
+ du riche peut sans doute être employée à consoler le chef d'une
+ nation des peines du gouvernement; mais cet emploi du tribut
+ devient criminel, du moment où une partie de l'impôt se lève sur
+ le peuple. Les courtisans parlent sans cesse des dépenses
+ nécessaires à la majesté du trône. J'ignore toutefois si la vue
+ d'un prince uniquement occupé du bonheur de ses peuples, menant
+ une vie simple et frugale, sans gardes, sans appareil, sans
+ courtisans, que quelques sages livrés aux mêmes soins que lui;
+ j'ignore si un tel prince n'offriroit point un spectacle plus
+ attendrissant, plus imposant même que celui de la cour la plus
+ brillante, et par conséquent la plus ruineuse pour la nation qui
+ la paye; mais du moins faut-il avouer qu'il est plus nécessaire à
+ un peuple d'avoir du pain que d'éblouir les étrangers par la
+ triste représentation d'une cour somptueuse. Cette morale devroit
+ être celle de tous les rois. Presque aucun cependant ne l'a
+ connue; et ceux qui ont paru s'en souvenir quelquefois dans leurs
+ discours, l'ont oubliée dans leur conduite.
+
+ 9º. L'usage d'ouvrir les lettres des citoyens, de leur arracher
+ les secrets qu'ils n'ont pas confiés, ne peut être regardé que
+ comme une violation ouverte de la foi publique. Il est clair
+ encore que cette infamie n'a aucune autre utilité que de fournir
+ un aliment à la curiosité du prince, ou aux petites passions des
+ ministres, et de donner au chef des espions les moyens de nuire à
+ qui il veut auprès du gouvernement. Aucun secret important ne
+ peut se connoître par cette voie, parce que cet espionnage est
+ public, et que, si l'on confie encore quelquefois à la poste des
+ réflexions ou des épigrammes, on n'y livre ni ses projets, ni ses
+ complots. Les espions répandus dans les maisons particulières
+ sont un autre ressort de la police moderne, aussi infâme et aussi
+ inutile. On raconte qu'un ministre de Charles Ier d'Angleterre,
+ Falkland, dédaigna de recourir à aucun de ces vils moyens, que
+ jamais il n'intercepta une lettre, que jamais il n'employa un
+ espion: mais, malheureusement pour l'espèce humaine, cet exemple
+ est unique jusqu'ici, et l'usage contraire, proscrit par la
+ raison, par l'équité, par l'honneur, subsiste presque partout; on
+ l'exerce sans remords, et même sans honte. L'opinion flétrit, à
+ la vérité, les espions subalternes; mais elle s'arrête là, et
+ elle ne dévoue pas à l'opprobre ceux qui les emploient, et qui,
+ calomniant la nation auprès du prince, osent lui faire accroire
+ que ces infâmes abus du pouvoir sont des précautions nécessaires.
+
+ J'ai choisi pour exemples des actions qui peuvent influer sur la
+ prospérité publique: et je ne les ai choisies que dans nos
+ moeurs. J'aurais pu étendre cette liste; et si j'avois parcouru
+ l'histoire de toutes les nations, si j'avois voulu m'arrêter sur
+ les actions particulières, cette liste auroit été immense.
+
+ Cela prouve, selon moi, que, pour donner aux hommes une morale
+ bien sûre et bien utile, il faut leur inspirer une horreur pour
+ ainsi dire machinale de tout ce qui nuit à leurs semblables;
+ former leur âme de manière que le plaisir de faire du bien soit
+ le premier de tous leurs plaisirs; que le sentiment d'avoir fait
+ leur devoir soit un dédommagement suffisant de tout ce qu'il leur
+ en a pu coûter pour le remplir. Il faut allumer, dans ceux que
+ l'enthousiasme des passions peut égarer, un enthousiasme pour la
+ vertu, capable de les défendre. Alors qu'on laisse à leur raison
+ le soin de juger de ce qui est juste et de ce qui est injuste, et
+ que leur conscience ne se repose pas sur un certain nombre de
+ maximes de morale, adoptées dans le pays où ils naissent; ou sur
+ un code dont une classe d'hommes, jalouse de régner sur les
+ esprits, se soit réservé l'interprétation. C.
+
+ On voit bien, dans cette terrible note, que le _louant_ est plus
+ véritablement philosophe que le _loué_: cet éditeur écrit comme
+ le secrétaire de Marc-Aurèle, et Pascal comme le secrétaire de
+ Port-Royal. L'un semble aimer la rectitude et l'honnêteté pour
+ elles-mêmes, l'autre par esprit de parti. L'un est homme, et veut
+ rendre la nature humaine honorable; l'autre est chrétien, parce
+ qu'il est janséniste. Tous deux ont de l'enthousiasme et
+ embouchent la trompette; l'auteur des notes pour agrandir notre
+ espèce, et Pascal pour l'anéantir Pascal a peur, et il se sert de
+ toute la force de son esprit pour inspirer sa peur. L'autre
+ s'abandonne à son courage, et le communique. Que puis-je
+ conclure? Que Pascal se portoit mal, et que l'autre se porte
+ bien.
+
+ Bonne ou mauvaise santé
+ Fait notre philosophie. V.
+
+(110) Je crois volontiers les histoires dont les témoins se font
+égorger.
+
+ La difficulté n'est pas seulement de savoir si on croira des
+ témoins qui meurent pour soutenir leur déposition, comme ont fait
+ tant de fanatiques; mais encore si ces témoins sont effectivement
+ morts pour cela, si on a conservé leurs dépositions, s'ils ont
+ habité les pays où on dit qu'ils sont morts; pourquoi Josèphe, né
+ dans le temps de la mort du Christ, Josèphe, ennemi d'Hérode,
+ Josèphe, peu attaché au judaïsme, n'a-t-il pas dit un mot de tout
+ cela? Voilà ce que Pascal eût débrouillé avec succès. V.
+
+(111) Nous naissons injustes; car chacun tend à soi: cela est contre
+tout ordre.
+
+ Cela est selon tout ordre; il est aussi impossible qu'une société
+ puisse se former et subsister sans amour-propre, qu'il seroit
+ impossible de faire des enfants sans concupiscence, de songer à
+ se nourrir sans appétit. C'est l'amour de nous-mêmes qui assiste
+ l'amour des autres; c'est par nos besoins mutuels que nous sommes
+ utiles au genre humain: c'est le fondement de tout commerce;
+ c'est l'éternel lien des hommes; sans lui, il n'y auroit pas eu
+ un art inventé, ni une société de dix personnes formée. C'est cet
+ amour-propre que chaque animal a reçu de la nature, qui nous
+ avertit de respecter celui des autres. La loi dirige cet
+ amour-propre, et la religion le perfectionne. Il est bien vrai
+ que Dieu auroit pu faire des créatures uniquement attentives au
+ bien d'autrui. Dans ce cas, les marchands auroient été aux Indes
+ par charité, le maçon eût scié de la pierre pour faire plaisir à
+ son prochain, etc. Mais Dieu a établi les choses autrement:
+ n'accusons point l'instinct qu'il nous donne, et faisons-en
+ l'usage qu'il commande. V.
+
+(112) _Paragraphe LXXVII._
+
+ On voit ici l'homme de parti un peu emporté. Si quelque chose
+ peut justifier Louis XIV d'avoir persécuté les jansénistes, c'est
+ assurément ce paragraphe. V.
+
+(113) Si mes Lettres sont condamnées à Rome, ce que j'y condamne est
+condamné dans le ciel.
+
+ Hélas! le ciel, composé d'étoiles et de planètes, dont notre
+ globe est une partie imperceptible, ne s'est jamais mêlé des
+ querelles d'Arnauld avec la Sorbonne, et de Jansénius avec
+ Molina. V.
+
+(114) S'il ne falloit rien faire que pour le certain, etc.
+
+ Vous avez épuisé votre esprit en arguments pour nous prouver que
+ votre religion est certaine, et maintenant vous nous assurez
+ qu'elle n'est pas certaine; et après vous être si étrangement
+ contredit, vous revenez sur vos pas; vous dites qu'on ne peut
+ avancer «qu'il soit possible que la religion chrétienne soit
+ fausse.» Cependant c'est vous-même qui venez de nous dire qu'il
+ est possible qu'elle soit fausse, puisque vous avez déclaré
+ qu'elle est incertaine. V.
+
+(115) Les inventions des hommes, etc.
+
+ Je voudrois qu'on examinât quel siècle a été le plus fécond en
+ crimes, et par conséquent en malheurs. L'auteur de la félicité
+ publique a eu cet objet en vue, et a dit des choses bien vraies
+ et bien utiles. V.
+
+(116) Il faut avoir une pensée de derrière, etc.
+
+ Sur un autre papier, Pascal avoit écrit: J'aurai aussi mes
+ pensées de derrière la tête. C.
+
+ L'auteur de l'Éloge est bien discret, bien retenu, de garder le
+ silence sur ces pensées de derrière. Pascal et Arnauld
+ l'auroient-ils gardé, s'ils avoient trouvé cette maxime dans les
+ papiers d'un jésuite? V.
+
+1: Dans une note à ce sujet, j'ai déjà essayé d'interpréter
+l'intention de Pascal. J'ajouterai ici que peut-être il n'a voulu
+qu'imiter le langage des auteurs sacrés, qui, sans prétendre rien
+décider sur ce point, parlent suivant l'opinion commune des hommes,
+pour être également entendus de tous. (_Note de l'Éditeur._)
+
+2: Il est vrai que dans les mouvements subits des grandes passions,
+on sent vers la poitrine des convulsions, des défaillances, des
+agonies, qui ont quelquefois causé la mort; et c'est ce qui fait que
+presque toute l'antiquité imagina une âme dans la poitrine. Les
+médecins placèrent les passions dans le foie. Les romanciers ont mis
+l'amour dans le coeur. V.
+
+3: C'est apparemment dans le paragraphe où M. de V.... s'étonne, avec
+juste raison, qu'un homme tel que Pascal ait pu dire: «Nous sommes
+incapables de connoître si Dieu est». Ce ne peut être qu'une
+inadvertance dans ce grand homme[a].
+
+a: Ce n'est point une inadvertance. Pascal, comme nous l'avons dit,
+n'écrivoit ses pensées que pour lui. Si Voltaire et Condorcet avoient
+saisi l'idée du dialogue contenu dans cet article III de la seconde
+partie, ils n'auroient pas pris le change sur les propositions que
+l'auteur y met en avant. (_Note de l'Éditeur._)
+
+4: Dans un exemplaire de l'édition de Condorcet, je trouve, au lieu
+de ce _non_, le mot _modeste_ écrit de la main de d'Alembert.
+J'indique cette correction qui me semble heureuse. R.
+
+5: Le plus beau seroit de ne songer ni à les montrer, ni à les
+cacher. C.
+
+6: L'observation de Voltaire s'appliquoit, avec raison, au passage
+tel qu'on le lit dans l'édition de Condorcet, où il est tronqué; mais
+elle devient inutile pour la mienne, où ce paragraphe est rectifié,
+et conforme au manuscrit de Pascal. (_Note de l'Éditeur._)
+
+7: Platon n'a point eu ces idées, monsieur, c'est vous qui les avez.
+Platon fit de nous des androgynes à deux corps, donna des ailes à nos
+âmes, et les leur ôta. Platon rêva sublimement, comme je ne sais
+quels autres écrivains ont rêvé bassement. V.
+
+8: Il ne faut pas commencer d'un ton si impérieux. V.
+
+9: Elle seroit bien hardie. V.
+
+10: Voilà une plaisante façon d'enseigner. Suivez-moi, car je marche
+dans les ténèbres. V.
+
+11: En employant les expressions mêmes de ces deux savants, ne
+pourroit on pas dire: _Il est étrange_ que Voltaire et Condorcet se
+soient mépris à ce point sur l'intention de Pascal? _Est-il possible_
+que leur méprise n'ait pas été volontaire, puisqu'un peu d'attention
+leur eût fait lire l'article comme je l'ai présenté dans cette
+édition. _Voyez_, au surplus, l'article même et ma note.
+(_L'Éditeur._)
+
+
+NOTE DU TRANSCRIPTEUR
+
+Les erreurs typographiques suivantes ont été corrigées:
+
+ Helas a été remplacé par Hélas
+ Editeur par Éditeur
+ dès par des
+ nombe par nombre
+ Nai-je par N'ai-je
+
+
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+
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+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
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+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
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+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+ of receipt of the work.
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+<title>The Project Gutenberg eBook of Notes de Voltaire et de Condorcet sur les Pensées de Pascal, by Voltaire</title>
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+</head>
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+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Oeuvres de Blaise Pascal, by
+Blaise Pascal and François-Marie Arouet and Marie Jean, marquis de Condorcet and François de Neufchateau
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Oeuvres de Blaise Pascal
+ Nouvelle Édition. Tome Second.
+
+Author: Blaise Pascal
+ François-Marie Arouet
+ Marie Jean, marquis de Condorcet
+ François de Neufchateau
+
+Release Date: August 23, 2009 [EBook #29772]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE BLAISE PASCAL ***
+
+
+
+
+Produced by Michael Roe and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
+produced from scanned images of public domain material
+from the Google Print project.)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+<p class="trnote">
+Extrait des
+&OElig;uvres de Blaise Pascal. Tome second. Paris: Lefèvre, 1819.
+</p>
+<h2>
+<a name="page461"></a><span class="pagenum">[Pg&nbsp;461]</span>
+<a name="chapter1"></a>
+NOTES
+DE
+VOLTAIRE ET DE CONDORCET
+SUR
+LES PENSÉES DE PASCAL.
+<a name="page462"></a><span class="pagenum">[Pg&nbsp;462]</span>
+</h2>
+<p>
+Les notes marquées C sont celles que Condorcet a jointes
+à son édition <i>in</i>-8<sup>o</sup>., et celles après lesquelles est un V sont
+de Voltaire. De ces dernières, les unes ont été publiées pour
+la première fois dans l'édition <i>in</i>-8<sup>o</sup>. que Voltaire fit faire à
+Genève en 1778; les autres avoient été déjà employées par
+Condorcet dans l'édition de 1776.
+<a name="page463"></a><span class="pagenum">[Pg&nbsp;463]</span>
+</p>
+<h2>
+<a name="chapter2"></a>
+NOTES
+DE VOLTAIRE ET DE CONDORCET SUR LES PENSÉES
+DE PASCAL.
+</h2>
+<p>
+(1) Et je m'y sens tellement disproportionné, que je crois
+pour moi la chose absolument impossible.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Il l'a trouvée très-possible dans les Provinciales. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(2) Cet art que j'appelle l'art de persuader...... consiste
+en trois parties essentielles.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Mais ce n'est pas là l'art de persuader, c'est l'art d'argumenter. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(3) Je voudrois que la chose fût véritable, et qu'elle fût
+si connue, que je n'eusse pas eu la peine de rechercher
+avec tant de soin la source de tous les défauts des raisonnements.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Locke, le Pascal des Anglois, n'avoit pu lire Pascal. Il vint après
+ce grand homme, et ces pensées paraissent, pour la première fois,
+plus d'un demi-siècle après la mort de Locke. Cependant Locke, aidé
+de son seul grand sens, dit toujours: <i>Définissez les termes.</i> V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(4) Les meilleurs livres sont ceux que chaque lecteur
+croit qu'il auroit pu faire.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Cela n'est pas vrai dans les sciences: il n'y a personne qui croie qu'il
+eût pu faire les principes mathématiques de Newton. Cela n'est pas
+vrai en belles-lettres; quel est le fat qui ose croire qu'il auroit pu faire
+l'Iliade et l'Énéide? V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(5) Je les voudrois nommer basses, communes, familières;
+ces noms-là leur conviennent mieux; je hais les
+mots d'enflure.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+C'est la chose que vous haïssez; car pour le mot, il vous en faut un
+qui exprime ce qui vous déplaît. V.
+</p>
+<p>
+Voici un moyen de découvrir la vérité, qui me paroît avoir échappé
+à tous les philosophes. Il est tiré de la relation d'un voyage fait aux
+Moluques, en 1760, par le capitaine Dryden.
+</p>
+<p>
+»On emploie dans ces îles une singulière méthode de découvrir la
+vérité; voici en quoi elle consiste: quand on veut savoir si un homme
+<a name="page464"></a><span class="pagenum">[Pg&nbsp;464]</span>
+a commis ou n'a pas commis une certaine action, et que des gens
+qui ont acheté, pour une somme assez modique, le droit de s'en
+informer, n'ont pas eu l'esprit de découvrir la vérité, ils font lier
+fortement les jambes de l'accusé entre des planches; ensuite on serre
+entre ces planches un certain nombre de coins de bois, à force de bras
+et de coups de maillet. Pendant ce temps-là les rechercheurs interrogent
+tranquillement le patient, font écrire ses réponses, ses cris,
+les demi-mots que les tourments lui arrachent, et ils ne le laissent
+en repos qu'après être parvenus à le faire évanouir deux ou trois fois
+par la force de la douleur, et que le médecin, témoin de l'opération,
+a déclaré que, si on continue, le patient mourra dans les tourments.
+Quelquefois il arrive que les rechercheurs n'ont pas eu besoin de
+recourir à ce moyen pour se croire sûrs de la vérité, mais qu'il leur
+reste un léger scrupule; alors ils ordonnent, qu'avant de punir
+l'accusé, on recourra à la méthode infaillible des maillets et des
+coins. A la vérité, ils remplissent de tourments horribles les derniers
+moments de cet infortuné; mais ces aveux, extorqués par la torture,
+rassurent leur conscience, et au sortir de là, ils en dînent bien plus
+tranquillement: quand ils voient que l'accusé a pu avoir des complices,
+ils ont grand soin de recourir à leur méthode favorite. Enfin,
+il y des crimes pour lesquels on l'ordonne par pure routine, et où
+cette clause est de style.
+</p>
+<p>
+»Ces rechercheurs, aussi stupides que féroces, ne se sont pas encore
+avisés d'avoir le moindre doute sur la bonté de leur méthode. Ils
+forment une caste à part. On croit même, dans ces îles, qu'ils sont
+d'une race d'hommes particulière, et que les organes de la sensibilité
+manquent absolument à cette espèce. En effet, il y a des hommes fort
+humains dans les mêmes îles. La première caste même est formée
+de gens très-polis, très-doux et très-braves. Ceux-là passent leur vie
+à danser; et portant de grand chapeaux de plumes, ils se croiroient
+déshonorés, s'il dansoient avec un homme de la caste des rechercheurs;
+mais ils trouvent très-bon que ces rechercheurs gardent le
+privilége exclusif d'écraser, entre des planches, les jambes de toutes
+les castes.
+</p>
+<p>
+»On m'a assuré que, quelques personnes de la caste des lettrés
+s'étant avisées de dire tout haut qu'il y avoit des moyens plus
+humains et plus sûrs de découvrir la vérité, les rechercheurs à
+maillets les ont fait taire, en les menaçant de les brûler à petit feu,
+après leur avoir <i>préalablement</i> brisé les jambes; car le crime de
+n'être pas du même avis que les rechercheurs est un de ceux pour
+lesquels ils ne manquent jamais d'employer leur méthode.
+</p>
+<p>
+»Des politiques profonds prétendent que, depuis ce temps-là, les
+rechercheurs sont eux-mêmes convaincus de l'absurdité de leur
+méthode; que, s'ils l'emploient encore de temps en temps sur des
+<a name="page465"></a><span class="pagenum">[Pg&nbsp;465]</span>
+accusés obscurs, c'est afin de ne pas laisser rouiller cette vieille
+arme, et de la tenir toujours prête pour effrayer leurs ennemis, ou
+pour s'en venger.
+</p>
+<p>
+»J'ai lu qu'il y avoit eu autrefois en Europe des usages aussi abominables;
+mais ils n'y subsistent plus depuis long-temps. Pour les
+conserver au milieu d'un siècle éclairé, et des m&oelig;urs douces de
+l'Europe, il auroit fallu, dans les magistrats de ce pays, un mélange
+d'imbécillité et de cruauté, portées toutes deux à un si haut point,
+que ce seroit calomnier la nature humaine que de l'en supposer
+capable.» C.
+</p>
+<p>
+(<i>Voyage aux Moluques</i>, tome II, page 232.)
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(6) <i>Tout le paragraphe I de l'article IV.</i>
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Cette éloquente tirade ne prouve autre chose, sinon que l'homme
+n'est pas Dieu. Il est à sa place comme le reste de la nature, imparfait,
+parce que Dieu seul peut être parfait; ou, pour mieux dire, l'homme
+est borné, et Dieu ne l'est pas. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(7) Que la terre lui paroisse comme un point, au prix
+du vaste tour que décrit le soleil.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+La superstition avoit-elle dégradé Pascal au point de n'oser penser
+que c'est la terre qui tourne, et d'en croire plutôt le jugement des
+dominicains de Rome que les preuves de Copernic, de Keppler et de
+Galilée<a name="ref_1_1"></a><a href="#footnote_1_1" class="fnref">[1]</a>? C.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(8) C'est une sphère infinie, dont le centre est partout,
+la circonférence nulle part.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Cette belle expression est de Timée de Locres: Pascal étoit digne
+de l'inventer; mais il faut rendre à chacun son bien. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(9) Quand l'univers l'écraseroit, l'homme seroit encore
+plus noble que ce qui le tue.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Que veut dire ce mot, <i>noble</i>? Il est bien vrai que ma pensée est
+autre chose, par exemple, que le globe du soleil: mais est-il bien
+prouvé qu'un animal, parce qu'il a quelques pensées, est plus noble
+que le soleil, qui anime tout ce que nous connoissons de la nature?
+Est-ce à l'homme à en décider? Il est juge et partie. On dit qu'un
+<a name="page466"></a><span class="pagenum">[Pg&nbsp;466]</span>
+ouvrage est supérieur à un autre, quand il a coûté plus de peine à
+l'ouvrier, et qu'il est d'un usage plus utile; mais en a-t-il moins coûté
+au Créateur de faire le soleil que de pétrir un petit animal, haut
+d'environ cinq pieds, qui raisonne bien ou mal? Qui des deux est le
+plus utile au monde, ou de cet animal, ou de l'astre qui éclaire tant
+de globes? Et en quoi quelques idées reçues dans un cerveau sont-elles
+préférables à l'univers matériel? V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(10) Je blâme également, et ceux qui prennent le parti
+de louer l'homme, et ceux qui le prennent de le blâmer,
+et ceux qui le prennent de le divertir.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Hélas! si vous aviez souffert le divertissement, vous auriez vécu
+davantage. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(11) Les autres disent: cherchez le bonheur en vous
+divertissant, et cela n'est pas vrai.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+En vous divertissant vous aurez du plaisir; et cela est très-vrai.
+Nous avons des maladies; Dieu a mis la petite-vérole et les vapeurs
+au monde. Hélas encore! hélas Pascal! on voit bien que vous êtes
+malade. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(12) <i>Tout le paragraphe I.</i>
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+On n'a point besoin de toute cette métaphysique pour expliquer les
+effets que produit l'amour de la gloire. Il est impossible à quelqu'un
+qui vit dans une société nombreuse et policée, de ne pas voir combien,
+dans la dépendance où il est sans cesse des autres hommes, il lui est
+avantageux d'être l'objet de leur enthousiasme. «Mais on s'occupe
+plus de ce que la postérité dira de nous, que de ce qu'en disent nos
+contemporains. Mais on sacrifie sa vie entière à une gloire dont on
+ne jouira jamais, mais on court à une mort certaine.» Tel est l'effet
+du désir si naturel d'être estimés des autres hommes, lorsque ce désir
+est porté jusqu'à l'enthousiasme. Il en est de même de l'amour physique,
+qui n'est que le désir de jouir: laissez l'enthousiasme en faire
+une passion; alors on poignarde sa maîtresse, on meurt pour elle. Le
+hasard peut amener des circonstances où un amant aimera mieux
+mourir d'une mort cruelle que de jouir de la femme qu'il adore.
+</p>
+<p>
+Ne pourroit-on pas dire que l'enthousiasme consiste à se présenter
+vivement, à la fois, toutes les jouissances que notre passion peut
+répandre sur un long espace de temps? alors on jouit comme si on les
+réunissoit toutes; on craint, comme si un instant pouvoit nous faire
+éprouver, à la fois, toutes les douleurs d'une longue vie: et lorsque ce
+sentiment a épuisé toute la force de nos organes, qu'il ne nous en reste
+plus pour raisonner, nous ne pouvons plus nous apercevoir si ces
+jouissances sont impossibles.
+<a name="page467"></a><span class="pagenum">[Pg&nbsp;467]</span>
+</p>
+</blockquote>
+<blockquote>
+<p>
+Cet état d'espérances enivrantes est en lui-même un plaisir, et un
+plaisir assez grand pour préférer ces jouissances imaginaires à des
+plaisirs réels et présents. Car on se tromperoit dans tous les raisonnements
+qu'on fait sur les passions, si on se bornoit à ne compter que
+les plaisirs ou les peines des sens qu'elles font éprouver. Les différents
+sentiments de désir, de crainte, de ravissement, d'horreur, etc. qui
+naissent des passions, sont accompagnés de sensations physiques,
+agréables ou pénibles, délicieuses ou déchirantes. On rapporte ces
+sensations à la région de la poitrine; et il paroît que le diaphragme<a name="ref_1_2"></a><a href="#footnote_1_2" class="fnref">[2]</a>
+en est l'organe. Le sentiment très-vif de plaisir et de douleur dont
+cette partie du corps est susceptible, dans les hommes passionnés,
+suffiroit peut-être pour expliquer ce que les passions offrent, en apparence,
+de plus inexplicable. C.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(13) La vanité est si ancrée, etc. <i>tout le paragraphe</i>.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Oui, vous couriez après la gloire de passer un jour pour le fléau des
+jésuites, le défenseur de Port-Royal, l'apôtre du jansénisme, le réformateur
+des Chrétiens. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(14) Le présent n'est jamais notre but. Le passé et le
+présent sont nos moyens; le seul avenir est notre objet.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Il est faux que nous ne pensions point au présent; nous y pensons
+en étudiant la nature, et en faisant toutes les fonctions de la vie:
+nous pensons aussi beaucoup au futur. Remercions l'auteur de la
+nature de ce qu'il nous donne cet instinct qui nous emporte sans cesse
+vers l'avenir. Le trésor le plus précieux de l'homme, est cette espérance
+qui adoucit nos chagrins, et qui nous peint des plaisirs futurs
+dans la possession des plaisirs présents. Si les hommes étoient assez
+malheureux pour ne s'occuper jamais que du présent, on ne semeroit
+point, on ne bâtiroit point, on ne planteroit point, on ne pourvoiroit
+à rien, on manqueroit de tout au milieu de cette fausse jouissance. Un
+esprit comme Pascal pouvoit-il donner dans un lieu commun comme
+celui-là? La nature a établi que chaque homme jouiroit du présent,
+en se nourrissant, en faisant des enfants, en écoutant des sons agréables,
+en occupant sa faculté de penser et de sentir, et qu'en sortant de
+ces états, souvent au milieu de ces états mêmes, il penseroit au lendemain,
+sans quoi il périroit de misère aujourd'hui. Il n'y a que les
+<a name="page468"></a><span class="pagenum">[Pg&nbsp;468]</span>
+enfants et les imbécilles qui ne pensent qu'au présent; faudra-t-il leur
+ressembler? V.
+</p>
+<p>
+On connoît ce vers de M. de V.:
+</p>
+<p class="nowrap">
+Nous ne vivons jamais, nous attendons la vie.<br />
+</p>
+<p>
+Et celui-ci de Manilius:
+</p>
+<p class="nowrap">
+<i>Victuri semper agimus, nec vivimus unquàm.</i><br />
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(15) Plaisante justice qu'une rivière ou une montagne
+borne! vérités en-deçà des Pyrénées, erreur au-delà.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Il n'est point ridicule que les lois de la France et de l'Espagne
+diffèrent; mais il est très-impertinent que ce qui est juste à Romorantin
+soit injuste à Corbeil; qu'il y ait quatre cents jurisprudences diverses
+dans le même royaume, et surtout que, dans un même parlement,
+on perde dans une chambre le procès qu'on gagne dans une autre
+chambre. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(16) Se peut-il rien de plus plaisant qu'un homme ait
+droit de me tuer parce qu'il demeure au-delà de l'eau, et
+que son prince a querelle contre le mien, quoique je n'en
+aie aucune avec lui?
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Plaisant n'est pas le mot propre; il falloit <i>démence exécrable</i>. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(17) Le plus sage des législateurs disoit que, pour le bien
+des hommes, il faut souvent les piper.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+On ne manquera pas d'accuser l'éditeur qui a rassemblé ces Pensées
+éparses, d'être un athée, ennemi de toute morale; mais je prie les
+auteurs de cette objection, de considérer que ces Pensées sont de
+Pascal, et non pas de moi; qu'il les a écrites en toutes lettres; que si
+elles sont d'un athée, c'est Pascal qui étoit athée, et non pas moi;
+qu'enfin, puisque Pascal est mort, ce seroit peine perdue que de le
+calomnier.
+</p>
+<p>
+Il est beau de voir dans cet article M. de V. prendre contre Pascal
+la défense de l'existence de Dieu<a name="ref_1_3"></a><a href="#footnote_1_3" class="fnref">[3]</a>; mais que diront ceux à qui il
+<a name="page469"></a><span class="pagenum">[Pg&nbsp;469]</span>
+en coûte tant pour convenir qu'un vivant puisse avoir raison contre un
+mort? C.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(18) Combien un avocat, bien payé par avance, trouve-t-il
+plus juste la cause qu'il plaide!
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Je compterois plus sur le zèle d'un homme espérant une grande
+récompense que sur celui d'un homme l'ayant reçue. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(19) <i>Tout le paragraphe XIX.</i>
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Ces idées ont été adoptées par Locke. Il soutient qu'il n'y a nul
+principe inné; cependant il paroît certain que les enfants ont un
+instinct, celui de l'émulation, celui de la pitié, celui de mettre, dès
+qu'ils le peuvent, les mains devant leur visage quand il est en danger,
+celui de reculer pour mieux sauter dès qu'ils sautent. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(20) Je crois qu'il seroit presque aussi heureux qu'un
+roi, qui.....
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Tous ceux qui ont attaqué la certitude des connoissances humaines
+ont commis la même faute. Ils ont fort bien établi que nous ne pouvons
+parvenir, ni dans les sciences physiques, ni dans les sciences morales,
+à cette certitude rigoureuse des propositions de la géométrie, et cela
+n'étoit pas difficile; mais ils ont voulu en conclure que l'homme n'avoit
+aucune règle sûre pour asseoir son opinion sur ces objets, et ils se sont
+trompés en cela. Car il y a des moyens sûrs de parvenir à une très-grande
+probabilité dans plusieurs cas; et dans un grand nombre,
+d'évaluer le degré de cette probabilité. C.
+</p>
+<p class="nowrap">
+Être heureux comme un roi, dit le peuple hébété. V.<br />
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(21) Que deux hommes voient de la neige, ils expriment
+tous deux la vue de ce même objet par les mêmes mots.....
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Il y a toujours des différences imperceptibles entre les choses les
+plus semblables; il n'y a jamais eu peut-être deux &oelig;ufs de poule
+absolument les mêmes, mais qu'importe? Leibnitz devoit-il faire un
+principe philosophique de cette observation triviale? V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(22) C'est ce qui a donné lieu à ces titres, aussi fastueux
+en effet, quoique non<a name="ref_1_4"></a><a href="#footnote_1_4" class="fnref">[4]</a> en apparence, que cet auteur qui
+crève les yeux, <i>de omni scibili</i>.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Qui crève les yeux ne veut pas dire ici qui se montre évidemment:
+il signifie tout le contraire. V.
+<a name="page470"></a><span class="pagenum">[Pg&nbsp;470]</span>
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(23) Cela étant bien compris, je crois qu'on s'en tiendra
+au repos.....
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Tout cet article, d'ailleurs obscur, semble fait pour dégoûter des
+sciences spéculatives. En effet, un bon artiste en haute-lisse, en horlogerie,
+en arpentage, est plus utile que Platon. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(24) La seule comparaison que nous faisons de nous au
+fini nous fait peine.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Il eût plutôt fallu dire à l'infini. Mais souvenons-nous que ces pensées
+jetées au hasard étoient des matériaux informes qui ne furent jamais
+mis en &oelig;uvre. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(25) <i>Tout le paragraphe XXV.</i>
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Cette pensée paroît un sophisme, et la fausseté consiste dans ce mot
+d'<i>ignorance</i>, qu'on prend en deux sens différents. Celui qui ne sait ni
+lire, ni écrire, est un ignorant; mais un mathématicien, pour ignorer
+les principes cachés de la nature, n'est pas au point d'ignorance d'où
+il étoit parti quand il commença à apprendre à lire. Newton ne savoit
+pas pourquoi l'homme remue son bras quand il le veut; mais il n'en
+étoit pas moins savant sur le reste. Celui qui ne sait point l'hébreu, et
+qui sait le latin, est savant, par comparaison, avec celui qui ne sait
+que le françois. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(26) L'âme est jetée dans le corps pour y faire un séjour
+de peu de durée.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Pour dire l'<i>âme est jetée</i>, il faudroit être sûr qu'elle est substance, et
+non qualité. C'est ce que presque personne n'a recherché, et c'est
+par où il faudroit commencer, en métaphysique, en morale, etc. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(27) Mais quand j'y ai regardé de plus près, etc. <i>tout
+l'alinéa</i>.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Ce mot, <i>ne voir que nous</i>, ne forme aucun sens. Qu'est-ce qu'un
+homme qui n'agiroit point, et qui est supposé se contempler? Non-seulement
+je dis que cet homme seroit un imbécille, inutile à la société;
+mais je dis que cet homme ne peut exister. Car cet homme que contempleroit-il?
+Son corps, ses pieds, ses mains, ses cinq sens? ou
+il seroit un idiot, ou bien il feroit usage de tout cela. Resteroit-il à
+contempler sa faculté de penser? Mais il ne peut contempler cette
+faculté qu'en l'exerçant. Ou il ne pensera à rien, on bien il pensera
+<a name="page471"></a><span class="pagenum">[Pg&nbsp;471]</span>
+aux idées qui lui sont déjà venues, ou il en composera de nouvelles;
+or il ne peut avoir d'idées que du dehors. Le voilà donc nécessairement
+occupé, ou de ses sens, ou de ses idées; le voilà donc hors
+de soi, ou imbécille. Encore une fois, il est impossible à la nature
+humaine de rester dans cet engourdissement imaginaire, il est absurde
+de le penser, il est insensé d'y prétendre. L'homme est né pour
+l'action, comme le feu tend en haut et la pierre en bas. N'être point
+occupé, et n'exister pas, c'est la même chose pour l'homme; toute la
+différence consiste dans les occupations douces ou tumultueuses,
+dangereuses ou utiles. Job a bien dit: «L'homme est né pour le travail,
+comme l'oiseau pour voler»; mais l'oiseau, en volant, peut être
+pris au trébuchet. C.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(28) Un roi qui se voit est un homme plein de misères,
+et qui les ressent comme un autre.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Toujours le même sophisme. Un roi qui se recueille pour penser est
+alors très-occupé; mais s'il n'arrêtoit sa pensée que sur soi, en
+disant à soi-même: <i>je règne</i>, et rien de plus, il seroit un idiot. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(29) Les hommes ont un instinct secret, etc. <i>et le reste
+de l'alinéa</i>.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Cet instinct secret étant le premier principe et le fondement nécessaire
+de la société, il vient plutôt de la bonté de Dieu, et il est plutôt
+l'instrument de notre bonheur que le ressentiment de notre misère. Je
+ne sais pas ce que nos premiers pères faisoient dans le paradis terrestre;
+mais si chacun d'eux n'avoit pensé qu'à soi, l'existence du genre
+humain étoit bien hasardée. N'est-il pas absurde de penser qu'ils
+avoient des sens parfaits, c'est-à-dire, des instruments d'actions parfaits,
+uniquement pour la contemplation? Et n'est-il pas plaisant que
+des têtes pensantes puissent imaginer que la paresse est un titre de
+grandeur, et l'action un rabaissement de notre nature? V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(30) Lorsque Cynéas disoit à Pyrrhus, etc.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+L'exemple de Cynéas est bon dans les satires de Despréaux, mais
+non dans un livre philosophique. Un roi sage peut être heureux chez
+lui; et de ce qu'on nous donne Pyrrhus pour fou, cela ne conclut rien
+pour le reste des hommes. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(31) L'homme est si malheureux, qu'il s'ennuieroit,
+même sans aucune cause étrangère d'ennui, par le propre
+état de sa condition naturelle.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Ne seroit-il pas aussi vrai de dire que l'homme est si heureux en ce
+point, et que nous avons tant d'obligation à l'auteur de la nature, qu'il
+<a name="page472"></a><span class="pagenum">[Pg&nbsp;472]</span>
+a attaché l'ennui à l'inaction, afin de nous forcer par là à être utiles
+au prochain et à nous-mêmes? V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(32) <i>Le paragraphe V.</i>
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+La nature ne nous rend pas toujours malheureux. Pascal parle toujours
+en malade qui veut que le monde entier souffre. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(33) <i>Le paragraphe VI.</i>
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Cette comparaison assurément n'est pas juste. Des malheureux
+enchaînés, qu'on égorge l'un après l'autre, sont malheureux non-seulement
+parce qu'ils souffrent, mais encore parce qu'ils éprouvent ce
+que les autres hommes ne souffrent pas. Le sort naturel d'un homme
+n'est, ni d'être enchaîné, ni d'être égorgé; mais tous les hommes sont
+faits, comme les animaux, les plantes, pour croître, pour vivre un
+certain temps, pour produire leur semblable, et pour mourir. On
+peut, dans une satire, montrer l'homme, tant qu'on voudra, du
+mauvais côté; mais, pour peu qu'on se serve de sa raison on avouera
+que, de tous les animaux, l'homme est le plus parfait, le plus heureux,
+et celui qui vit le plus long-temps; car ce qu'on dit des cerfs
+et des corbeaux n'est qu'une fable: au lieu donc de nous étonner et
+de nous plaindre du malheur et de la brièveté de la vie, nous devons
+nous étonner et nous féliciter de notre bonheur et de sa durée. A ne
+raisonner qu'en philosophe, j'ose dire qu'il y a bien de l'orgueil et de
+la témérité à prétendre que, par notre nature, nous devons être
+mieux que nous ne sommes. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(34) Nous allons montrer que toutes les opinions du peuple
+sont très-saines.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Pascal prouve dans cet article que les préjugés du peuple sont fondés
+sur des raisons, mais non pas que le peuple ait raison de les avoir
+adoptés. C.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(35) Le plus grand des maux est les guerres civiles. Elles
+sont sûres, si on veut récompenser le mérite; car tous
+diroient qu'ils méritent.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Cela mérite explication. Guerre civile, si le prince de Conti dit:
+J'ai autant de mérite que le grand Condé; si Retz dit: Je vaux mieux
+que Mazarin; si Beaufort dit: Je l'emporte sur Turenne, et s'il n'y a
+personne pour les mettre à leur place. Mais quand Louis XIV arrive,
+et dit: Je ne récompenserai que le mérite; alors plus de guerre
+civile. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(36) <i>Les paragraphes V et VI.</i>
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Ces articles ont besoin d'explication, et semblent n'en pas mériter. V.
+<a name="page473"></a><span class="pagenum">[Pg&nbsp;473]</span>
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(37) Il a quatre laquais, et je n'en ai qu'un; c'est à moi
+à céder.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Non. Turenne avec un laquais sera respecté par un traitant qui en
+aura quatre. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(38) Nos magistrats ont bien connu ce mystère. Leurs
+robes rouges, leurs hermines, dont ils s'emmaillottent en
+chats fourrés, etc.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Les sénateurs romains avoient le laticlave. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(39) Les seuls gens de guerre ne se sont pas déguisés de
+la sorte.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Aujourd'hui c'est tout le contraire, on se moqueroit d'un médecin
+qui viendroit tâter le pouls et contempler votre chaise percée en soutane.
+Les officiers de guerre, au contraire, vont partout avec leurs
+uniformes et leurs épaulettes. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(40) Les Suisses s'offensent d'être dits gentilshommes, et
+prouvent la roture de race pour être jugés dignes de grands
+emplois.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Pascal étoit mal informé. Il y avoit de son temps, et il y a encore
+dans le sénat de Berne des gentilshommes aussi anciens que la maison
+d'Autriche. Ils sont respectés, ils sont dans les charges. Il est vrai
+qu'ils n'y sont pas par droit de naissance, comme les nobles y sont à
+Venise. Il faut même à Bâle renoncer à sa noblesse pour entrer dans le
+sénat. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(41) Cet habit, c'est une force; il n'en est pas de même
+d'un cheval bien enharnaché à l'égard d'un autre.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Bas et indigne de Pascal. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(42) Le peuple a des opinions très-saines, par exemple,
+d'avoir choisi le divertissement et la chasse plutôt que la
+poésie.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Il semble qu'on ait proposé au peuple de jouer à la boule ou de faire
+<i>des vers</i>. Non, mais ceux qui ont des organes grossiers cherchent des
+plaisirs où l'âme n'entre pour rien; ceux qui ont un sentiment plus
+délicat veulent des plaisirs plus fins: il faut que tout le monde vive. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(43) Le port règle ceux qui sont dans le vaisseau; mais
+où trouverons-nous ce point dans la morale?
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Dans cette seule maxime, reçue de toutes les nations: Ne faites pas
+à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît. V.
+<a name="page474"></a><span class="pagenum">[Pg&nbsp;474]</span>
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(44) <i>Le paragraphe VI.</i>
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Un certain peuple a eu une loi par laquelle on faisoit pendre un
+homme qui avoit bu à la santé d'un certain prince: il eût été juste
+de ne point boire avec cet homme, mais il étoit un peu dur de le
+pendre: cela étoit établi, mais cela étoit abominable. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(45) Sans doute que l'égalité des biens est juste.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+L'égalité des biens n'est pas juste. Il n'est pas juste que, les parts
+étant faites, des étrangers mercenaires, qui viennent m'aider à faire
+mes moissons, en recueillent autant que moi. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(46) Ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a
+fait que ce qui est fort fût juste.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Pascal semble se rapprocher ici des idées de Hobbes, et le plus
+dévot des philosophes de son siècle est, sur la nature du juste et de
+l'injuste, du même avis que le plus irréligieux. C.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(47) <i>Tout le paragraphe X.</i>
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Selon Platon, les bonnes lois sont celles que les citoyens aiment
+plus que leur vie; l'art de faire aimer aux hommes les lois de leur
+patrie étoit, selon lui, le grand art des législateurs. Il y a loin d'un
+philosophe d'Athènes à un philosophe du faubourg Saint-Jacques. C.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(48) L'extrême esprit est accusé de folie, comme l'extrême
+défaut.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Ce n'est pas l'extrême esprit, c'est l'extrême vivacité et volubilité
+de l'esprit qu'on accuse de folie; l'extrême esprit est l'extrême justesse,
+l'extrême finesse; l'extrême étendue opposée diamétralement à
+la folie. L'extrême défaut d'esprit est un manque de conception, un
+vide d'idées; ce n'est point la folie, c'est la stupidité. La folie est un
+dérangement dans les organes, qui fait voir plusieurs objets trop vite,
+ou qui arrête l'imagination sur un seul avec trop d'application et de
+violence. Ce n'est point non plus la médiocrité qui passe pour bonne,
+c'est l'éloignement des deux vices opposés; c'est ce qu'on appelle <i>juste
+milieu</i>, et non <i>médiocrité</i>. On ne fait cette remarque, et quelques
+autres dans ce goût, que pour donner des idées précises. C'est plutôt
+pour éclaircir que pour contredire. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(49) Les belles actions cachées sont les plus estimables.
+Quand j'en vois quelques-unes dans l'histoire, elles me
+plaisent fort. Mais enfin elles n'ont pas été tout-à-fait cachées,
+puisqu'elles ont été sues; ce peu par où elles ont
+<a name="page475"></a><span class="pagenum">[Pg&nbsp;475]</span>
+paru en diminue le mérite, car c'est là le plus beau de les
+avoir voulu cacher<a name="ref_1_5"></a><a href="#footnote_1_5" class="fnref">[5]</a>.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Voici une action dont la mémoire mérite d'être conservée, et à
+qui il ne me paroît pas possible qu'on puisse appliquer la réflexion de
+Pascal.
+</p>
+<p>
+Le vaisseau que montoit le chevalier de Lordat, étoit prêt à
+couler à fond à la vue des côtes de France. Il ne savoit pas nager; un
+soldat, excellent nageur, lui dit de se jeter avec lui dans la mer, de
+le tenir par la jambe, et qu'il espère le sauver par ce moyen. Après
+avoir long-temps nagé, les forces du soldat s'épuisent; M. de Lordat
+s'en aperçoit, l'encourage; mais enfin le soldat lui déclare qu'ils vont
+périr tous deux.&mdash;Et si tu étois seul?&mdash;Peut-être pourrois-je encore
+me sauver. Le chevalier de Lordat lui lâche la jambe, et tombe au
+fond de la mer. C.
+</p>
+<p>
+Et comment l'histoire en a-t-elle pu parler, si on ne les a pas
+sues? V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(50) Pourquoi faire plutôt quatre espèces de vertus que
+dix?
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+On a remarqué, dans un Abrégé de l'Inde et de la guerre misérable
+que l'avarice de la Compagnie française soutint contre l'avarice anglaise;
+on a remarqué, dis-je, que les brames peignent la vertu belle
+et forte avec dix bras, pour résister à dix péchés capitaux. Les missionnaires
+ont pris la vertu pour le diable. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(51) <i>Tout le paragraphe XXXI.</i>
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Il est faux que les petits soient moins agités que les grands. Au
+contraire, leurs désespoirs sont plus vifs, parce qu'ils ont moins de
+ressources. De cent personnes qui se tuent à Londres et ailleurs, il y
+en a quatre-vingt-dix-neuf du bas peuple, et à peine une de condition
+relevée. La comparaison de la roue est ingénieuse et fausse. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(52) <i>Tout le paragraphe XXXIII.</i>
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Il auroit fallu dire d'<i>être aussi vicieux que lui</i><a name="ref_1_6"></a><a href="#footnote_1_6" class="fnref">[6]</a>; cet article est
+trop trivial, et indigne de Pascal. Il est clair que, si un homme est
+<a name="page476"></a><span class="pagenum">[Pg&nbsp;476]</span>
+plus grand que les autres, ce n'est pas parce que ses pieds sont aussi
+bas, mais parce que sa tête est plus élevée. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(53) <i>Paragraphe XLVII.</i>
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+L'on s'imagine d'ordinaire qu'Alexandre et César sont sortis de chez
+eux dans le dessein de conquérir la terre: ce n'est point cela. Alexandre
+succéda à Philippe dans le généralat de la Grèce, et fut chargé
+de la juste entreprise de venger les Grecs des injures du roi de Perse;
+il battit l'ennemi commun, et continua ses conquêtes jusqu'à l'Inde,
+parce que le royaume de Darius s'étendoit jusqu'à l'Inde: de même
+que le duc de Marlborough seroit venu jusqu'à Lyon sans le maréchal
+de Villars. A l'égard de César, il étoit un des premiers de la république:
+il se brouilla avec Pompée, comme les jansénistes avec les molinistes,
+et alors ce fut à qui s'extermineroit: une seule bataille, où il n'y eut
+pas dix mille hommes de tués, décida de tout. Au reste, la pensée
+de Pascal est peut-être fausse en un sens. Il falloit la maturité de
+César pour se démêler de tant d'intrigues; et il est peut-être étonnant
+qu'Alexandre, à son âge, ait renoncé au plaisir pour faire une guerre
+si pénible. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(54) En écrivant ma pensée, elle m'échappe quelquefois,
+etc.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Les idées de Platon sur la nature de l'homme sont bien plus philosophiques
+que celles de Pascal. Platon regardoit l'homme comme un
+être qui naît avec la faculté de recevoir des sensations, d'avoir des
+idées, de sentir du plaisir et de la douleur; les objets que le hasard
+lui présente, l'éducation, les lois, le gouvernement, la religion,
+agissent sur lui, et forment son intelligence, ses opinions, ses passions,
+ses vertus et ses vices. Il ne seroit rien de ce que nous disons
+que la nature l'a fait, si tout cela avoit été autrement. Soumettons-le
+à d'autres agents, et il deviendra ce que nous voudrons qu'il soit, ce
+qu'il faudroit qu'il fût pour son bonheur, et pour celui de ses semblables;
+qui osera fixer des termes à ce que l'homme pourroit faire
+de grand et de beau? Mais ne négligeons rien. C'est l'homme tout
+entier qu'il faut former, et il ne faut abandonner au hasard, ni
+aucun instant de sa vie, ni l'effet d'aucun des objets qui peuvent agir
+sur lui<a name="ref_1_7"></a><a href="#footnote_1_7" class="fnref">[7]</a>. V.
+<a name="page477"></a><span class="pagenum">[Pg&nbsp;477]</span>
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(55) Platon et Aristote.... étoient d'honnêtes gens qui
+rioient comme les autres avec leurs amis.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Cette expression, <i>honnêtes gens</i>, a signifié, dans l'origine, les
+hommes qui avoient de la probité. Du temps de Pascal, elle signifioit
+les gens de bonne compagnie; et maintenant ceux qui ont de la naissance
+ou de l'argent. C.
+</p>
+<p>
+Non, monsieur, les honnêtes gens sont ceux à la tête desquels vous
+êtes. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(56) Je mets en fait que, si tous les hommes savoient ce
+qu'ils disent les uns des autres, il n'y auroit pas quatre amis
+dans le monde.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Dans l'excellente comédie du <i>Plain dealer</i>, l'homme au franc procédé
+(excellente à la manière angloise), le Plain dealer dit à un personnage:
+Tu te prétends mon ami; voyons, comment le prouverois-tu?&mdash;Ma
+bourse est à toi,&mdash;Et à la première fille venue. Bagatelle.&mdash;Je
+me battrois pour toi.&mdash;Et pour un démenti; ce n'est pas là un
+grand sacrifice.&mdash;Je dirai du bien de toi à la face de ceux qui te
+donneront des ridicules.&mdash;Oh! si cela est, tu m'aimes. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(57) A mesure qu'on a plus d'esprit, on trouve qu'il y a
+plus d'hommes originaux. Les gens du commun ne trouvent
+pas de différence entre les hommes.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Il y a très-peu d'hommes vraiment originaux; presque tous se
+gouvernent, pensent et sentent par l'influence de la coutume et de
+l'éducation. Rien n'est si rare qu'un esprit qui marche dans une route
+nouvelle; mais parmi cette foule d'hommes qui vont de compagnie,
+chacun a de petites différences dans la démarche, que les vues fines
+aperçoivent. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(58) .... Ils ne savent pas que j'en juge par ma montre.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+En ouvrage de goût, en musique, en poésie, en peinture, c'est le
+goût qui tient lieu de montre; et celui qui n'en juge que par règles,
+en juge mal. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(59) Il y en a qui masquent toute la nature. Il n'y a point
+de roi parmi eux, mais un auguste monarque; point de
+Paris, mais une capitale du royaume.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Ceux qui écrivent en beau françois les gazettes pour le profit des
+propriétaires de ces fermes dans les pays étrangers, ne manquent
+jamais de dire: «Cette auguste famille entendit vêpres dimanche, et
+le sermon du révérend père N. Sa majesté joua aux dés en haute
+personne. On fit l'opération de la fistule à son éminence.» V.
+<a name="page478"></a><span class="pagenum">[Pg&nbsp;478]</span>
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(60) La dernière chose qu'on trouve en faisant un ouvrage,
+est de savoir celle qu'il faut mettre la première.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Quelquefois. Mais jamais on n'a commencé ni une histoire, ni une
+tragédie par la fin, ni aucun travail. Si on ne sait souvent par où
+commencer, c'est dans un éloge, dans une oraison funèbre, dans un
+sermon, dans tous ces ouvrages de pur appareil, où il faut parler
+sans rien dire. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(61) Il est difficile de rien obtenir de l'homme que par le
+plaisir, qui est la monnoie pour laquelle nous donnons tout
+ce qu'on veut.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Le plaisir n'est pas la monnoie, mais la denrée pour laquelle on
+donne tant de monnoie qu'on veut. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(62) Il (Épictète) veut que l'homme soit humble.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Si Épictète a voulu que l'homme fût humble, vous ne deviez donc
+pas dire que l'humilité n'a été recommandée que chez nous. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(63) Montaigne, né dans un état chrétien, fait profession
+de la religion catholique.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+On vient de faire un livre pour prouver que Montaigne étoit bon
+chrétien. Selon nos zélés, tout grand homme des siècles passés étoit
+croyant, tout grand homme vivant est incrédule. Leur première
+loi est de chercher à nuire; l'intérêt de leur cause ne marche
+qu'après. C.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(64) Les principales raisons des pyrrhoniens sont que nous
+n'avons aucune certitude de la vérité des principes....
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Les pyrrhoniens absolus ne méritoient pas que Pascal parlât
+d'eux. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(65) N'y ayant point de certitude hors la foi, si l'homme
+est créé par un Dieu bon, ou par un démon méchant....
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+La foi est une grâce surnaturelle. C'est combattre et vaincre la
+raison que Dieu nous a donnée, c'est croire fermement et aveuglément
+un homme qui ose parler au nom de Dieu, au lieu de recourir
+soi-même à Dieu. C'est croire ce qu'on ne croit pas. Un philosophe
+étranger, qui entendit parler de la foi, dit que c'était se mentir à
+soi-même. Ce n'est pas là de la certitude; c'est de l'anéantissement.
+C'est le triomphe de la théologie sur la faiblesse humaine. V.
+<a name="page479"></a><span class="pagenum">[Pg&nbsp;479]</span>
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(66) La raison démontre qu'il n'y a point deux nombres
+carrés dont l'un soit double de l'autre.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Ce n'est point le raisonnement, c'est l'expérience et le tâtonnement
+qui démontrent cette singularité et tant d'autres. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(67) Tous se plaignent, princes, sujets, etc.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Je sais qu'il est doux de se plaindre; que, de tout temps, on a
+vanté le passé pour injurier le présent; que chaque peuple a imaginé
+un âge d'or, d'innocence, de bonne santé, de repos et de plaisir,
+qui ne subsiste plus. Cependant j'arrive de ma province à Paris; on
+m'introduit dans une très-belle salle où douze cents personnes écoutent
+une musique délicieuse: après quoi toute cette assemblée se
+divise en petites sociétés qui vont faire un très-bon souper, et après
+ce souper elles ne sont pas absolument mécontentes de la nuit. Je
+vois tous les beaux-arts en honneur dans cette ville, et les métiers
+les plus abjects bien récompensés, les infirmités très-soulagées, les
+accidents prévenus; tout le monde y jouit ou espère jouir, ou travaille
+pour jouir un jour, et ce dernier partage n'est pas le plus mauvais.
+Je dis alors à Pascal: Mon grand homme, êtes-vous fou?
+</p>
+<p>
+Je ne nie pas que la terre n'ait été souvent inondée de malheurs et
+de crimes, et nous en avons eu notre bonne part. Mais certainement,
+lorsque Pascal écrivoit, nous n'étions pas si à plaindre. Nous ne
+sommes pas non plus si misérables aujourd'hui.
+</p>
+<p class="nowrap">
+Prenons toujours ceci, puisque Dieu nous l'envoie;<br />
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Nous n'aurons pas toujours tels passe-temps. V.<br />
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(68) Qu'y a-t-il de plus ridicule et de plus vain que ce
+que proposent les stoïciens?
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+La morale des stoïciens étoit fondée sur la nature même, quoiqu'elle
+semble toujours la combattre. Ces philosophes avoient observé que
+les passions violentes, l'enthousiasme, la folie même, non-seulement
+donnent à l'homme la force de supporter la douleur, mais l'y rendoient
+souvent insensible; et comme il est une foule de douleurs que
+notre prudence et nos lumières ne peuvent ni prévenir, ni soulager;
+comme la crainte de la douleur est l'instrument avec lequel les tyrans
+dégradent l'homme et le rendent misérable, les stoïciens jugèrent,
+avec raison, que l'on ne pourroit opposer aux maux où nous a soumis
+la nature un remède à la fois plus utile et plus sûr que d'exciter dans
+notre âme un enthousiasme durable, qui, s'augmentant en même
+temps que la douleur, par nos efforts, pour nous roidir contre elle,
+nous y rendît presque insensibles; cet enthousiasme avoit contre la
+douleur la même force que le délire, et cependant laissoit à l'âme le
+libre usage dt toutes ses facultés. Ainsi le stoïcien dit: La douleur
+<a name="page480"></a><span class="pagenum">[Pg&nbsp;480]</span>
+n'est point un mal, et il cessa presque de la sentir. Le même remède
+s'applique encore, avec plus de succès, aux maux de l'âme, plus
+cruels que ceux du corps. Celle du sage s'élève si haut, que les
+opprobres, les injustices, ne peuvent y atteindre. L'amour de l'ordre,
+porté jusqu'à l'enthousiasme, fut sa seule passion, et la rendit inaccessible
+à toute autre. Le bonheur du stoïcien consistoit dans le
+sentiment de la force et de la grandeur de son âme; la foiblesse et le
+crime étoient donc les seuls maux qui pussent le troubler, et, occupé
+de se rapprocher des dieux, en faisant du bien aux hommes, il savoit
+mourir quand il ne lui en restoit plus à faire.
+</p>
+<p>
+Si donc on peut regarder comme des enthousiastes les sectateurs
+de cette morale, on ne peut se dispenser de reconnoître dans son
+inventeur un génie profond et une âme sublime. C.
+</p>
+<p>
+Il est vrai que c'est le sublime des Petites-Maisons; mais il est bien
+respectable. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(69) Ce désir (de la vérité et du bonheur) nous est laissé,
+tant pour nous punir que pour nous faire sentir d'où nous
+sommes tombés.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Comment peut-on dire que le désir du bonheur, ce grand présent
+de Dieu, ce premier ressort du monde moral, n'est qu'un juste supplice?
+O éloquence fanatique! V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(70) Quelle chimère est-ce donc que l'homme?
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Vrai discours de malade. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(71) Que ceux qui combattent la religion<a name="ref_1_8"></a><a href="#footnote_1_8" class="fnref">[8]</a> apprennent
+au moins quelle elle est avant que de la combattre. Si cette
+religion se vantoit d'avoir une vue claire de Dieu, et de le
+posséder à découvert et sans voile<a name="ref_1_9"></a><a href="#footnote_1_9" class="fnref">[9]</a>, ce seroit la combattre
+que de dire qu'on ne voit rien dans le monde qui le montre
+avec cette évidence. Mais puisqu'elle dit, au contraire, que
+les hommes sont dans les ténèbres<a name="ref_1_10"></a><a href="#footnote_1_10" class="fnref">[10]</a> et dans l'éloignement
+de Dieu....
+</p>
+<p>
+(72) Toutes nos actions et toutes nos pensées doivent
+<a name="page481"></a><span class="pagenum">[Pg&nbsp;481]</span>
+prendre des routes si différentes, selon qu'il y aura des biens
+éternels à espérer, ou non, qu'il est impossible de faire une
+démarche avec sens et jugement, qu'en la réglant par la
+vue de ce point, qui doit être notre premier objet.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Il ne s'agit pas encore ici de la sublimité et de la sainteté de la
+religion chrétienne, mais de l'immortalité de l'âme, qui est le fondement
+de toutes les religions connues, excepté de la juive; je dis
+excepté de la juive, parce que ce dogme n'est exprimé dans aucun
+endroit du Pentateuque, qui est le livre de la loi juive; parce que nul
+auteur juif n'a pu y trouver aucun passage qui désignât ce dogme;
+parce que, pour établir l'existence reconnue de cette opinion si importante,
+si fondamentale, il ne suffit pas de la supposer, de l'inférer
+de quelques mots dont on force le sens naturel: mais il faut qu'elle
+soit énoncée de la façon la plus positive et la plus claire; parce que,
+si la petite nation juive avoit eu quelque connoissance de ce grand
+dogme avant Antiochus Épiphane, il n'est pas à croire que la secte
+des Sadducéens, rigides observateurs de la loi, eût osé s'élever contre
+la croyance fondamentale de la loi juive.
+</p>
+<p>
+Mais qu'importe en quel temps la doctrine de l'immortalité et de la
+spiritualité de l'âme a été introduite dans le malheureux pays de la
+Palestine? Qu'importe que Zoroastre aux Perses, Numa aux Romains,
+Platon aux Grecs, aient enseigné l'existence et la permanence de
+l'âme? Pascal veut que tout homme, par sa propre raison, résolve ce
+grand problème. Mais lui-même le peut-il? Locke, le sage Locke,
+n'a-t-il pas confessé que l'homme ne peut savoir si Dieu ne peut
+accorder le don de la pensée à tel être qu'il daignera choisir? N'a-t-il
+pas avoué par là qu'il ne nous est pas plus donné de connoître la nature
+de notre entendement que de connoître la manière dont notre sang se
+forme dans nos veines? Jescher a parlé; il suffit.
+</p>
+<p>
+Quand il est question de l'âme, il faut combattre Épicure, Lucrèce,
+Pomponace, et ne pas se laisser subjuguer par une faction de théologiens
+du faubourg Saint-Jacques, jusqu'à couvrir d'un capuce une tête
+d'Archimède. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(73) La mort nous doit mettre dans un état éternel de
+bonheur ou de malheur, ou d'anéantissement.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Il n'y eut ni malheur éternel, ni anéantissement dans les systèmes
+des Bracmanes, des Egyptiens, et chez plusieurs sectes grecques.
+Enfin ce qui parut aux Romains de plus vraisemblable, ce fut cet
+axiome tant répété dans le sénat et sur le théâtre: «Que devient
+l'homme après la mort? Ce qu'il étoit avant de naître.» Pascal
+raisonne ici contre un mauvais Chrétien, contre un Chrétien indifférent
+qui ne pense point à sa religion, qui s'étourdit sur elle. Mais il
+<a name="page482"></a><span class="pagenum">[Pg&nbsp;482]</span>
+faut parler à tous les hommes, il faut convaincre un Chinois et un
+Mexicain, un déiste et un athée. J'entends des déistes et des athées
+qui raisonnent, et qui par conséquent méritent qu'on raisonne avec
+eux; je n'entends pas des petits-maîtres. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(74) Comme je ne sais d'où je viens, aussi ne sais-je ou
+je vais; je sais seulement qu'en sortant de ce monde, je
+tombe pour jamais, ou dans le néant, ou dans les mains
+d'un Dieu irrité, sans savoir à laquelle des deux conditions
+je dois être éternellement en partage.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Si vous ne savez où vous allez, comment savez-vous que vous tombez
+infailliblement ou dans le néant, ou dans les mains d'un Dieu irrité?
+Qui vous a dit que l'Etre suprême peut être irrité? N'est-il pas infiniment
+plus probable que vous serez entre les mains d'un Dieu bon et
+miséricordieux? Et ne peut-on pas dire de la nature divine ce que
+le poète philosophe des Romains en a dit. V.
+</p>
+<p class="nowrap">
+<i>Ipsa suis pollens opibus, nihil indiga nostrî,<br />
+Nec benè promeritis capitur, neque tangitur ira.</i><br />
+</p>
+<p class="indented4">
+<span class="smcap">Lucr.</span> lib. 2, v. 649.<br />
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(75) Un homme dans un cachot, ne sachant si son arrêt
+est donné, n'ayant plus qu'une heure pour l'apprendre....
+il est contre la nature qu'il emploie cette heure-là, non
+à s'informer si cet arrêt est donné, mais à jouer et à se
+divertir.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Il semble qu'il manque quelque chose à ce raisonnement de Pascal.
+Sans doute il est absurde de ne pas employer son temps à la recherche
+d'une chose qu'on peut connoître, et dont la connoissance nous est
+d'une importance infinie. Mais un homme qui seroit persuadé que
+cette connoissance est impossible à acquérir, que l'esprit humain n'a
+aucun moyen d'y parvenir, peut, sans folie, demeurer dans le doute;
+il peut y demeurer tranquille, s'il croit qu'un Dieu juste n'a pu faire
+dépendre l'état futur des hommes de connoissances auxquelles leur
+esprit ne sauroit atteindre.
+</p>
+<p>
+Un homme, enfermé dans un cachot, ne sachant pas si son arrêt
+est donné, mais sûr de son innocence, et comptant sur l'équité de ses
+juges, n'ayant aucun moyen d'apprendre encore ce que porte son
+arrêt, pourroit l'attendre tranquillement, et ne seroit alors que raisonnable
+et ferme. Il faut donc commencer par prouver qu'il n'est pas
+impossible que l'homme parvienne à quelque connoissance certaine
+sur la vie future. C.
+<a name="page483"></a><span class="pagenum">[Pg&nbsp;483]</span>
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(76) Ce sont des personnes qui ont ouï dire que les belles
+manières du monde consistent à faire ainsi l'emporté.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Cette capucinade n'auroit jamais été répétée par un Pascal, si le
+fanatisme janséniste n'avoit pas ensorcelé son imagination. Comment
+n'a-t-il pas vu que les fanatiques de Rome en pouvoient dire autant à
+ceux qui se moquoient de Numa et d'Égérie? les énergumènes
+d'Égypte aux esprits sensés qui rioient d'Isis, d'Osiris et d'Horus?
+le sacristain de tous les pays aux honnêtes gens de tous les pays? V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(77) Si on leur fait rendre compte des raisons qu'ils ont
+de douter de la religion, ils diront des choses si foibles et
+si basses, qu'ils persuaderont plutôt du contraire.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Ce n'est donc pas contre ces insensés méprisables que vous devez
+disputer; mais contre des philosophes trompés par des arguments
+séduisants. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(78) Qu'ils soient au moins honnêtes gens, s'ils ne peuvent
+encore être chrétiens.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Il s'agit ici de savoir si l'opinion de l'immortalité de l'âme est vraie,
+et non pas si elle annonce plus d'<i>esprit</i>, <i>une âme plus élevée</i> que
+l'opinion contraire; si elle est plus <i>gaie</i>, ou <i>de meilleur air</i>. Il faut
+croire cette grande vérité, parce qu'elle est prouvée, et non parce
+que cette croyance excitera les autres hommes à avoir en nous plus de
+confiance. Cette manière de raisonner ne seroit propre qu'à faire des
+hypocrites. D'ailleurs il me semble que c'est moins d'après les opinions
+d'un homme sur la métaphysique, ou la morale, qu'il faut se confier
+en lui, ou s'en défier, que d'après son caractère; et, s'il est permis
+de s'exprimer ainsi, d'après sa constitution morale. L'expérience
+paroît confirmer ce que j'avance ici. Ni Constantin, ni Théodose, ni
+Mahomet, ni Innocent III, ni Marie d'Angleterre, ni Philippe II, ni
+Aureng-zeb, ni Jacques Clément, ni Ravaillac, ni Balthazar Gérard,
+ni les brigands qui dévastèrent l'Amérique, ni les capucins qui conduisoient
+les troupes piémontoises au dernier massacre des Vaudois,
+n'ont jamais élevé le moindre doute sur l'immortalité de l'âme. En
+général même, ce sont les hommes foibles, ignorants et passionnés,
+qui commettent des crimes: et ces mêmes hommes sont naturellement
+portés à la superstition. C.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(79) Par les lumières naturelles..... nous sommes incapables
+de connoître, ni ce qu'il est, ni s'il est.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Il est étrange que Pascal ait cru qu'on pouvoit deviner le péché
+originel par la raison, et qu'il dise qu'on ne peut connoître par la
+<a name="page484"></a><span class="pagenum">[Pg&nbsp;484]</span>
+raison si Dieu est. C'est apparemment la lecture de cette pensée qui
+engagea le père Hardouin à mettre Pascal dans sa liste ridicule des
+athées. Pascal eût manifestement rejeté cette idée, puisqu'il la combat
+en d'autres endroits. En effet, nous sommes obligés d'admettre des
+choses que nous ne concevons pas. «J'existe, donc quelque chose
+existe de toute éternité,» est une proposition évidente: cependant,
+comprenons-nous l'éternité? C.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(80) Je n'entreprendrai pas ici de prouver par des raisons
+naturelles, ou l'existence de Dieu, ou la Trinité.....
+parce que je ne me sentirois pas assez fort....
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Encore une fois, est-il possible que ce soit Pascal qui ne se sente pas
+assez fort pour prouver l'existence de Dieu! V.<a name="ref_1_11"></a><a href="#footnote_1_11" class="fnref">[11]</a>
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(81) C'est une chose admirable que jamais auteur canonique
+n'a dit: Il n'y a point de vide, donc il y a un Dieu.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Voilà un plaisant argument: Jamais la Bible n'a dit comme Descartes:
+Tout est plein, donc il y a un Dieu. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(82) Ne parier point que Dieu est, c'est parier qu'il n'est
+pas.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Il est évidemment faut de dire: Ne point parier que Dieu est, c'est
+parier qu'il n'est pas; car celui qui doute et demande à s'éclaircir, ne
+parie assurément ni pour, ni contre. D'ailleurs cet article paroît un
+peu indécent et puéril: cette idée de jeu, de perte et de gain, ne convient
+point à la gravité du sujet. De plus, l'intérêt que j'ai à croire une
+chose n'est pas une preuve de l'existence de cette chose. Vous me
+promettez l'empire du monde, si je crois que vous avez raison. Je
+souhaite alors de tout mon c&oelig;ur que vous ayez raison; mais, jusqu'à
+ce que vous me l'ayez prouvé, je ne puis vous croire. Commencez,
+pourroit-on dire à Pascal, par convaincre ma raison: j'ai intérêt, sans
+doute, qu'il y ait un Dieu; mais si dans votre système, Dieu n'est
+venu que pour si peu de personnes, si le petit nombre des élus est si
+effrayant, si je ne puis rien du tout par moi-même, dites-moi, je vous
+prie, quel intérêt j'ai à vous croire. N'ai-je pas un intérêt visible à être
+<a name="page485"></a><span class="pagenum">[Pg&nbsp;485]</span>
+persuadé du contraire? De quel front osez-vous me montrer un
+bonheur infini, auquel, d'un million d'hommes, un seul à peine a
+droit d'aspirer! Si vous voulez me convaincre, prenez-vous-y d'une
+autre façon, et n'allez pas tantôt me parler de jeux de hasard, de
+pari, de croix et de pile, et tantôt m'effrayer par les épines que vous
+semez sur le chemin que je veux et que je dois suivre. Votre raisonnement
+ne serviroit qu'à faire des athées, si la voix de toute la nature
+ne nous crioit qu'il y a un Dieu avec autant de force que ces subtilités
+ont de foiblesse. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(83) Combien y a-t-il peu de choses démontrées! Les
+preuves ne convainquent que l'esprit. La coutume fait nos
+preuves les plus fortes.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Coutume n'est pas ici le mot propre. Ce n'est pas par coutume
+qu'on croit qu'il fera jour demain. C'est par une extrême probabilité.
+Ce n'est point par les sens, par le corps, que nous nous attendons à
+mourir; mais notre raison, sachant que tous les hommes sont morts,
+nous convainc que nous mourrons aussi. L'éducation, la coutume fait
+sans doute des musulmans et des chrétiens, comme le dit Pascal.
+Mais la coutume ne fait pas croire que nous mourrons, comme elle
+nous fait croire à Mahomet ou à Paul, selon que nous avons été élevés
+à Constantinople ou à Rome. Ce sont choses fort différentes. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(84) Nulle autre religion n'a jamais demandé à Dieu de
+l'aimer et de le suivre.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Épictète esclave, et Marc-Aurèle empereur, parlent continuellement
+d'aimer Dieu et de le suivre. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(85) Dieu étant caché, toute religion qui ne dit pas que
+Dieu est caché, n'est pas la véritable.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Pourquoi vouloir toujours que Dieu soit caché? On aimeroit mieux
+qu'il fût manifeste. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(86) Il est impossible d'envisager toutes les preuves de la
+religion chrétienne, etc. <i>Tout cet alinéa et le suivant.</i>
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Heureusement il fut dans les décrets de la divine Providence que
+Dioclétien protégeât notre sainte religion pendant dix-huit années
+avant la persécution commencée par Galerius, et qu'ensuite Constancius-le-Pâle,
+et enfin Constantin, la missent sur le trône. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(87) Ils (les philosophes païens) n'ont jamais reconnu
+pour vertu ce que les chrétiens appellent humilité.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Platon la recommande, Épictète encore davantage. V.
+<a name="page486"></a><span class="pagenum">[Pg&nbsp;486]</span>
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(88) Que l'on considère cette suite merveilleuse de prophètes
+qui se sont succédés les uns aux autres pendant deux
+mille ans, etc.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Mais que l'on considère aussi cette suite ridicule de prétendus prophètes,
+qui tous annoncent le contraire de Jésus-Christ, selon ces
+Juifs, qui seuls entendent la langue de ces prophètes. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(89) Enfin, que l'on considère la sainteté de cette religion,
+sa doctrine, qui rend raison de tout, jusqu'aux contrariétés
+qui se rencontrent dans l'homme....., et qu'on
+juge, après tout cela, s'il est possible de douter que la
+religion chrétienne soit la seule véritable, et si jamais
+aucune autre a rien eu qui en approchât.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Lecteurs sages, remarquez que ce coryphée des jansénistes n'a dit,
+dans tout ce livre sur la religion chrétienne, que ce qu'ont dit les
+jésuites. Il l'a dit seulement avec une éloquence plus serrée et plus
+mâle. Port-royalistes et Ignatiens, tous ont prêché les mêmes dogmes:
+tous ont crié, croyez aux livres juifs dictés par Dieu même, et détestez
+le judaïsme. Chantez les prières juives que vous n'entendez
+point, et croyez que le peuple de Dieu a condamné votre Dieu à
+mourir à une potence. Croyez que votre Dieu juif, la seconde personne
+de Dieu, co-éternel avec Dieu le père, est né d'une vierge
+juive, a été engendré par une troisième personne de Dieu, et qu'il a
+eu cependant des frères juifs qui n'étoient que des hommes. Croyez,
+qu'étant mort par le supplice le plus infâme, il a par ce supplice
+même ôté de dessus la terre tout péché et tout mal, quoique depuis
+lui et en son nom la terre ait été inondée de plus de crimes et de
+malheurs que jamais.
+</p>
+<p>
+Les fanatiques de Port-Royal et les fanatiques jésuites se sont réunis
+pour prêcher ces dogmes étranges avec le même enthousiasme; et en
+même temps ils se sont fait une guerre mortelle; ils se sont mutuellement
+anathématisés avec fureur, jusqu'à ce qu'une de ces deux
+factions de possédés ait enfin détruit l'autre.
+</p>
+<p>
+Souvenez-vous, sages lecteurs, des temps mille fois plus horribles
+de ces énergumènes, nommés <i>papistes</i> et <i>calvinistes</i>, qui prêchoient
+le fond des mêmes dogmes, et qui se poursuivirent par le fer, par la
+flamme et par le poison pendant deux cents années, pour quelques
+mots différemment interprétés. Songez que ce fut en allant à la messe
+que l'on commit les massacres d'Irlande et de la Saint-Barthélemi; que
+ce fut après la messe, et pour la messe, qu'on égorgea tant d'innocents,
+tant de mères, tant d'enfants dans la croisade contre les Albigeois; que
+les assassins de tant de rois ne les ont assassinés que pour la messe. Ne
+<a name="page487"></a><span class="pagenum">[Pg&nbsp;487]</span>
+vous y trompez pas; les convulsionnaires qui restent encore en feroient
+tout autant, s'ils avoient pour apôtres les mêmes têtes brûlantes qui
+mirent le feu à la cervelle de Damiens.
+</p>
+<p>
+O Pascal! voilà ce qu'ont produit les querelles interminables sur
+des dogmes, sur des mystères qui ne pouvoient produire que des
+querelles. Il n'y a pas un article de foi qui n'ait enfanté une guerre
+civile.
+</p>
+<p>
+Pascal a été géomètre et éloquent; la réunion de ces deux grands
+mérites étoit alors bien rare: mais il n'y joignoit pas la vraie philosophie.
+L'auteur de l'éloge indique avec adresse ce que j'avance hardiment.
+Il vient enfin un temps de dire la vérité. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(90) Il faut encore que la véritable religion nous rende
+raison des étonnantes contrariétés qui s'y rencontrent.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Cette manière de raisonner paroît fausse et dangereuse; car la
+fable de Prométhée et de Pandore, les Androgynes de Platon, les
+dogmes des anciens Égyptiens, ceux de Zoroastre, rendroient aussi
+bien raison de ces contrariétés apparentes. La religion chrétienne
+n'en demeurera pas moins vraie, quand même on n'en tireroit pas
+ces conclusions ingénieuses, qui ne peuvent servir qu'à faire briller
+l'esprit. Il est nécessaire, pour qu'une religion soit vraie, qu'elle soit
+révélée, et point du tout qu'elle rende raison de ces contrariétés
+prétendues; elle n'est pas plus faite pour vous enseigner la métaphysique
+que l'astronomie. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(91) Sera-ce celle qu'enseignoient les philosophes?
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Les philosophes n'ont point enseigné de religion: ce n'est pas leur
+philosophie qu'il s'agit de combattre. Jamais philosophe ne s'est dit
+inspiré de Dieu; car dès lors il eût cessé d'être philosophe, et il eût
+fait le prophète. Il ne s'agit pas de savoir si Jésus-Christ doit l'emporter
+sur Aristote; il s'agit de prouver que la religion de Jésus-Christ
+est la véritable, et que celles de Mahomet, de Zoroastre, de
+Confucius, d'Hermès, et toutes les autres, sont fausses. Il n'est pas
+vrai que les philosophes nous aient proposé, pour tout bien, un bien
+qui est en nous. Lisez Platon, Marc-Aurèle, Épictète; ils veulent
+qu'on aspire à mériter d'être rejoint à la Divinité dont nous sommes
+émanés. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(92) J'ai créé l'homme saint, innocent, parfait......
+mais il n'a pu soutenir tant de gloire sans tomber dans la
+présomption.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Ce furent les premiers bracmanes qui inventèrent le roman théologique
+de la chute de l'homme, ou plutôt des anges: et cette cosmogonie,
+<a name="page488"></a><span class="pagenum">[Pg&nbsp;488]</span>
+aussi ingénieuse que fabuleuse, a été la source de toutes les
+fables sacrées qui ont inondé la terre. Les sauvages de l'occident,
+policés si tard, et après tant de révolutions et après tant de barbaries,
+n'ont pu en être instruits que dans nos derniers temps. Mais il faut
+remarquer que vingt nations de l'orient ont copié les anciens bracmanes,
+avant qu'une de ces mauvaises copies, j'ose dire la plus mauvaise
+de toutes, soit parvenue jusqu'à nous. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(93) Si l'homme n'avoit jamais été corrompu, il jouiroit
+de la vérité et de la félicité avec assurance. Et si l'homme
+n'avoit jamais été que corrompu, il n'auroit aucune idée
+ni de la vérité, ni de la béatitude.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Il est sûr, par la foi et par notre révélation, si au-dessus des lumières
+des hommes, que nous sommes tombés; mais rien n'est moins
+manifeste par la raison. Car je voudrais bien savoir si Dieu ne pouvoit
+pas, sans déroger à sa justice, créer l'homme tel qu'il est aujourd'hui;
+et ne l'a-t-il pas même créé pour devenir ce qu'il est? L'état présent
+de l'homme n'est-il pas un bienfait du Créateur? Qui vous a dit que
+Dieu vous en devoit davantage? Qui vous a dit que votre être exigeoit
+plus de connoissances et plus de bonheur? Qui vous a dit qu'il en
+comporte davantage? Vous vous étonnez que Dieu ait fait l'homme si
+borné, si ignorant, si peu heureux; que ne vous étonnez-vous qu'il
+ne l'ait pas fait plus borné, plus ignorant, plus malheureux? Vous
+vous plaignez d'une vie courte et si infortunée; remerciez Dieu de ce
+qu'elle n'est pas plus courte et plus malheureuse. Quoi donc! selon
+vous, pour raisonner conséquemment, il faudroit que tous les hommes
+accusassent la Providence, hors les métaphysiciens qui raisonnent sur
+le péché originel. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(94) Cette duplicité de l'homme est si visible, qu'il y en
+a qui ont pensé que nous avions deux âmes.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Cette pensée est prise entièrement de Montaigne, ainsi que beaucoup
+d'autres. Elle se trouve au chapitre de l'inconstance de nos
+actions. Mais Montaigne s'explique en homme qui doute. Nos diverses
+volontés ne sont point des contradictions de la nature, et l'homme
+n'est point un sujet simple; il est composé d'un nombre innombrable
+d'organes. Si un seul de ces organes est un peu altéré, il est nécessaire
+qu'il change toutes les impressions du cerveau, et que l'animal ait de
+nouvelles pensées et de nouvelles volontés. Il est très-vrai que nous
+sommes, tantôt abattus de tristesse, tantôt enflés de présomption;
+et cela doit être, quand nous nous trouvons dans des situations opposées.
+Un animal, que son maître caresse et nourrit, et un autre qu'on
+égorge lentement et avec adresse, pour en faire une dissection, éprouvent
+<a name="page489"></a><span class="pagenum">[Pg&nbsp;489]</span>
+des sentiments bien contraires. Ainsi faisons-nous; et les différences
+qui sont en nous sont si peu contradictoires, qu'il seroit contradictoire
+qu'elles n'existassent pas. Les fous qui ont dit que nous
+avions deux âmes pouvoient, par la même raison, nous en donner
+trente et quarante. Car un homme, dans une grande passion, a
+souvent trente ou quarante idées différentes de la même chose, et
+doit nécessairement les avoir, selon que cet objet lui paroît sous
+différentes faces. Cette prétendue duplicité de l'homme est une idée
+aussi absurde que métaphysique; j'aimerois autant dire que le chien
+qui mord et qui caresse est double; que la poule, qui a tant soin de
+ses petits, et qui ensuite les abandonne jusqu'à les méconnoître,
+est double; que la glace, qui représente des objets différents, est
+double; que l'arbre, qui est tantôt chargé, tantôt dépouillé de
+feuilles, est double. J'avoue que l'homme est inconcevable en un
+sens; mais tout le reste de la nature l'est aussi: et il n'y a pas plus
+de contradictions apparentes dans l'homme que dans tout le reste. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(95) Je vois des multitudes de religions..... mais elles
+n'ont ni morale qui me puisse plaire, ni preuves capables
+de m'arrêter.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+La morale est partout la même, chez l'empereur Marc-Aurèle,
+chez l'empereur Julien, chez l'esclave Épictète, que vous-même
+admirez dans Saint-Louis et dans Bondebar son vainqueur, chez
+l'empereur de la Chine Kien-Long, et chez le roi de Maroc. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(96) Ils (les Juifs) soutiennent qu'il viendra un libérateur
+pour tous; qu'ils sont au monde pour l'annoncer.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Peut-on s'aveugler à ce point, et être assez fanatique pour ne faire
+servir son esprit qu'à vouloir aveugler le reste des hommes! Grand
+Dieu! un reste d'Arabes voleurs, sanguinaires, superstitieux et
+usuriers, seroit le dépositaire de tes secrets! Cette horde barbare
+seroit plus ancienne que les sages Chinois, que les bracmanes qui
+ont enseigné la terre, que les Égyptiens qui l'ont étonnée par leurs
+immortels monuments! Cette chétive nation seroit digne de nos
+regards pour avoir conservé quelques fables ridicules et atroces,
+quelques contes absurdes infiniment au-dessous des fables indiennes
+et persanes! Et c'est cette horde d'usuriers fanatiques qui vous en
+impose, ô Pascal! et vous donnez la torture à votre esprit, vous
+falsifiez l'histoire, et vous faites dire à ce misérable peuple tout le
+contraire de ce que ses livres ont dit! vous lui imputez tout le
+contraire de ce qu'il a fait! et cela pour plaire à quelques jansénistes
+qui ont subjugué votre imagination ardente et perverti votre raison
+supérieure. V.
+<a name="page490"></a><span class="pagenum">[Pg&nbsp;490]</span>
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(97) Ce peuple (les Juifs), quoique si étrangement abondant,
+est sorti d'un seul homme.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Il n'est point étrangement abondant. On a calculé qu'il n'existe pas
+aujourd'hui six cent mille individus juifs. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(98) Ce peuple est le plus ancien qui soit dans la connoissance
+des hommes.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Certes, ils ne sont pas antérieurs aux Égyptiens, aux Chaldéens,
+aux Perses, leurs maîtres; aux Indiens, inventeurs de la théologie.
+On peut faire comme on veut sa généalogie. Ces vanités impertinentes
+sont aussi méprisables que communes: mais un peuple ose-t-il se dire
+plus ancien que des peuples qui ont eu des villes et des temples plus
+de vingt siècles avant lui?
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(99) La loi (des Juifs) est tout ensemble la plus ancienne
+loi du monde, etc.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Il est très-faux que la loi des Juifs soit la plus ancienne, puisque
+avant Moïse, leur législateur, ils demeuroient en Égypte, le pays
+de la terre le plus renommé par ses sages lois, selon lesquelles les
+rois étoient jugés après la mort. Il est très-faux que le nom de <i>loi</i>
+n'ait été connu qu'après Homère; il parle des lois de Minos dans
+<i>l'Odyssée</i>. Le mot de loi est dans Hésiode; et quand le nom de loi
+ne se trouveroit ni dans Hésiode, ni dans Homère, cela ne prouveroit
+rien. Il y avoit d'anciens royaumes, des rois et des juges:
+donc il y avoit des lois. Celles des Chinois sont bien antérieures à
+Moïse.
+</p>
+<p>
+Il est encore très-faux que les Grecs et les Romains aient pris des
+lois des Juifs. Ce ne peut être dans les commencements de leurs
+républiques; car alors ils ne pouvoient connoître les Juifs. Ce ne
+peut être dans le temps de leur grandeur; car alors ils avoient pour
+ces barbares un mépris connu de toute la terre. Voyez comme
+Cicéron les traite, en parlant de la prise de Jérusalem par Pompée.
+Philon avoue qu'avant la traduction imputée aux Septante, aucune
+nation n'a connu leurs livres. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(100) C'est une sincérité qui n'a point d'exemple dans le
+monde, ni sa racine dans la nature.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Cette sincérité a partout des exemples, et n'a sa racine que dans la
+nature. L'orgueil de chaque Juif est intéressé à croire que ce n'est
+point sa détestable politique, son ignorance des arts, sa grossièreté,
+qui l'ont perdu; mais que c'est la colère de Dieu qui le punit: il
+pense, avec satisfaction, qu'il a fallu des miracles pour l'abattre, et
+<a name="page491"></a><span class="pagenum">[Pg&nbsp;491]</span>
+que sa nation est toujours la bien-aimée du Dieu qui la châtie. Qu'un
+prédicateur monte en chaire, et dise aux François: «Vous êtes des
+misérables qui n'avez ni c&oelig;ur, ni conduite; vous avez été battus à
+Hochstet et à Ramillies, parce que vous n'avez pas su vous défendre»,
+il se fera lapider. Mais s'il dit: «Vous êtes des catholiques
+chéris de Dieu; vos péchés infâmes avoient irrité l'Éternel,
+qui vous livra aux hérétiques à Hochstet et à Ramillies; et quand
+vous êtes revenus au Seigneur, alors il a béni votre courage à
+Denain», ces paroles le feront aimer de l'auditoire. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(101) La création du monde commençant à s'éloigner,
+Dieu a pourvu d'un historien contemporain.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Contemporain: ah! V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(102) Si Moïse eût débité des fables, il n'y eût point eu
+de Juif qui n'en eût pu reconnoître l'imposture.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Oui, s'il avoit écrit en effet ces fables dans un désert, pour deux
+ou trois millions d'hommes qui eussent eu des bibliothéques. Mais si
+quelques lévites avoient écrit ces fables plusieurs siècles après Moïse,
+comme cela est vraisemblable et vrai!....
+</p>
+<p>
+De plus, y a-t-il une nation chez laquelle on n'ait pas débité ces
+fables? V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(103) Au temps où il écrivoit ces choses, la mémoire en
+devoit encore être toute récente dans l'esprit de tous les
+Juifs.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Les Égyptiens, Syriens, Chaldéens, Indiens, n'ont-ils pas donné
+des siècles de vie à leurs héros, avant que la petite horde juive, leur
+imitatrice, existât sur la terre? V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(104) Ce n'est pas de cette sorte que l'Écriture, qui connoît
+mieux que nous les choses qui sont de Dieu, en parle.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Et qu'est-ce donc que le <i>C&oelig;li enarrant gloriam Dei</i>? V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(105) Lorsque j'ai considéré d'où vient qu'on ajoute tant
+de foi à tant d'imposteurs, etc., <i>et tout le reste de ce long
+paragraphe</i>.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+La solution de ce problème est bien aisée. On vit des effets physiques
+extraordinaires; des fripons les firent passer pour des miracles.
+On vit des maladies augmenter dans la pleine lune; et des sots crurent
+que la fièvre étoit plus forte, parce que la lune étoit pleine. Un malade,
+qui devoit guérir, se trouva mieux le lendemain qu'il eut mangé des
+<a name="page492"></a><span class="pagenum">[Pg&nbsp;492]</span>
+écrevisses; et on conclut que les écrevisses purifioient le sang, parce
+qu'elles sont rouges étant cuites.
+</p>
+<p>
+Il me semble que la nature humaine n'a pas besoin du vrai pour
+tomber dans le faux. On a imputé mille fausses influences à la lune,
+avant qu'on imaginât le moindre rapport véritable avec le flux de la
+mer. Le premier homme qui a été malade a cru sans peine le premier
+charlatan; personne n'a vu de loups garoux ni de sorciers, et beaucoup
+y ont cru; personne n'a vu de transmutation de métaux, et
+plusieurs ont été ruinés par la créance de la pierre philosophale; les
+Romains, les Grecs, les païens, ne croyoient-ils donc aux miracles
+dont ils étoient inondés que parce qu'ils en avoient vu de véritables?
+V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(106) Commencez par plaindre les incrédules; ils sont
+assez malheureux. Il ne les faudroit injurier qu'en cas que
+cela servît; mais cela leur nuit.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Et vous les avez injuriés sans cesse. Vous les avez traités comme des
+jésuites! Et en leur disant tant d'injures, vous convenez que les vrais
+chrétiens ne peuvent rendre raison de leur religion; que, s'ils la
+prouvoient, ils ne tiendroient point parole; que leur religion est
+une sottise; que, si elle est vraie, c'est parce qu'elle est une sottise.
+O profondeur d'absurdités! V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(107) A ceux qui ont de la répugnance pour la religion,
+il faut commencer par leur montrer qu'elle n'est pas contraire
+à la raison.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Ne voyez-vous pas, ô Pascal! que vous êtes un homme de parti qui
+cherchez à faire des recrues? V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(108) De se tromper en croyant vraie la religion chrétienne,
+il n'y a pas grand'chose à perdre: mais quel malheur
+de se tromper en la croyant fausse!
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Le flamen de Jupiter, les prêtres de Cybèle, ceux d'Isis, en disoient
+autant. Le muphti, le grand-lama, en disent autant. Il faut
+donc examiner les pièces du procès. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(109) Jamais on ne fait le mal si pleinement et si gaîment
+que quand on le fait par un faux principe de conscience.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Les crimes, regardés comme tels, font beaucoup moins de mal à
+l'humanité que cette foule d'actions criminelles qu'on commet sans
+<a name="page493"></a><span class="pagenum">[Pg&nbsp;493]</span>
+remords, parce que l'habitude, ou une fausse conscience, nous les
+fait regarder comme indifférentes, ou même comme vertueuses.
+</p>
+<p>
+1<sup>o</sup>. Combien, depuis Constantin, n'y a-t-il pas eu de princes qui
+ont cru servir la Divinité en tourmentant, de supplices cruels, ceux
+de leurs sujets qui l'adoroient sous une forme différente!
+</p>
+<p>
+Combien n'ont-ils pas cru être obligés de proscrire ceux qui osoient
+dire leur avis sur ces grands objets, qui intéressent tous les hommes,
+et dont chaque homme semble avoir le droit de décider pour lui-même!
+</p>
+<p>
+Combien de législateurs ont privé des droits de citoyen quiconque
+n'étoit pas d'accord avec eux sur quelques points de leur croyance, et
+forcé des pères de choisir entre le parjure, et l'inquiétude cruelle de
+ne laisser à leurs enfants qu'une existence précaire! Et ces lois subsistent!
+Et les souverains ignorent que chaque mal qu'elles font est un
+crime pour le prince qui les ordonne, qui en permet l'exécution, ou
+qui tarde de les détruire!
+</p>
+<p>
+2<sup>o</sup>. En ordonnant la guerre, qui n'est pas nécessaire pour la sûreté
+de son peuple, un prince se rend responsable de tous les maux qu'elle
+entraîne, et il est coupable d'autant de meurtres que la guerre fait de
+victimes. Combien cependant de guerres inutiles sont regardées
+comme justes, et entreprises sans remords, sur de frivoles motifs
+d'intérêt politique ou de dignité nationale!
+</p>
+<p>
+3<sup>o</sup>. C'est un usage reçu en Europe, qu'un gentilhomme vende, à
+une querelle étrangère, le sang qui appartient à sa patrie; qu'il s'engage
+à assassiner, en bataille rangée, qui il plaira au prince qui le
+soudoie; et ce métier est regardé comme honorable.
+</p>
+<p>
+4<sup>o</sup>. Tout juge qui décerne une peine de mort, sans y être condamné
+par une loi expresse, est un assassin. Ni une loi vague, qui
+permettroit de prononcer même la mort, suivant l'échéance des cas,
+ni ce qu'on appelle la jurisprudence des arrêts, ne peuvent le justifier:
+car la permission de tuer un homme n'en donne pas le droit: et c'est
+mal se justifier d'un meurtre, que de dire qu'on est dans l'habitude
+d'en commettre.
+</p>
+<p>
+Tout juge qui décerne une peine capitale pour une action qui ne
+blesse aucune des lois de la nature; pour une action ou indifférente,
+ou blâmable, mais qui n'est un crime qu'aux yeux des préjugés; pour
+une action imaginaire enfin, se rend coupable de meurtre. La loi
+l'oblige, dit-il, de prononcer ainsi: mais la loi ne l'oblige pas d'être
+juge, et la nature lui défend d'être absurde et barbare. Il vaut mieux
+renoncer à la charge de président à mortier qu'à la qualité d'homme.
+</p>
+<p>
+Nous oserons demander si les juges d'Anne du Bourg, de Dolet, de
+Morin, de Petit d'Herbé, des bergers de Brie, de Moriceau, de La
+Chaux, de Lalli, de La Barre, etc., ont été fidèles à ces règles,
+<a name="page494"></a><span class="pagenum">[Pg&nbsp;494]</span>
+dictées par la nature et la raison, qui sont plus anciennes et plus
+sacrées que les registres <i>olim</i>.
+</p>
+<p>
+5<sup>o</sup>. Arracher des hommes de leur pays par la trahison et par la violence,
+pour les exposer en vente dans des marchés publics, comme des
+bêtes de somme; s'accoutumer à ne mettre aucune différence entre
+eux et les animaux; les contraindre au travail, à force de coups; les
+nourrir non pour qu'ils vivent, mais pour qu'ils rapportent; les abandonner
+dans la vieillesse ou dans la maladie, lorsque l'on n'espère plus
+de regagner par leur travail ce qu'il en coûteroit pour les soigner; ne
+leur permettre d'être pères que pour donner le jour à des enfants
+destinés aux mêmes misères, devenus comme eux la propriété de leur
+maître, qui peut les leur arracher et les vendre; que pour voir leurs
+femmes et leurs filles exposées à toutes les insultes de ces hommes sans
+humanité comme sans pudeur! Voilà comme nous traitons d'autres
+hommes; ce seroit une horrible barbarie si ces hommes étoient blancs;
+mais ils sont noirs, et cela change toutes nos idées. Le trafiquant en
+Amérique oublie que les nègres sont des hommes; il n'a avec eux
+aucune relation morale; ils ne sont pour lui qu'un objet de profit: s'il
+les plaint, s'il évite de leur faire souffrir des maux inutiles, son insolente
+pitié est celle que nous avons pour les animaux qui nous servent:
+et tel est l'excès de son mépris stupide pour cette malheureuse espèce,
+que, revenu en Europe, il s'indigne de les voir vêtus comme des
+hommes, et placés à côté de lui. Mais je n'ai pas tout dit: en vain les
+lois, en consacrant cet usage qu'aucune loi positive ne peut rendre
+légitime, parce qu'il viole les droits de la nature; en vain les lois
+ont-elles voulu mettre une borne à la cruauté des maîtres; leur ingénieuse
+barbarie élude toutes les lois. Le colon, renfermé dans sa plantation;
+seul avec quelques satellites, au milieu de ses noirs, est sûr de
+n'avoir que des témoins dont la loi rejette le témoignage. Là, juge à la
+fois et partie, il prodigue en sûreté les tortures et les supplices; le
+noir qu'il croit coupable est déchiré, tenaillé, jeté vivant dans des
+fours ardents, aux yeux de ses tristes compagnons, qui, tremblant
+d'être traités comme complices, n'osent même montrer une stérile
+pitié.
+</p>
+<p>
+La jeune Américaine assiste à ces supplices; elle y préside quelquefois;
+on veut l'accoutumer de bonne heure à entendre sans frémir
+les hurlements des malheureux; on semble craindre qu'un jour sa
+pitié ne tente de désarmer le c&oelig;ur de son époux.
+</p>
+<p>
+Ces crimes sont publics, la loi les tolère, l'opinion ne les flétrit pas.
+On ose même en faire l'apologie; sans cela, dit-on, nous ne pourrions
+avoir de sucre. Eh bien, si on ne peut en avoir qu'à force de crimes,
+il faut savoir se passer de sucre, il faut renoncer à une denrée souillée
+du sang de nos frères. Mais qui a dit qu'on ne pouvoit en avoir qu'à ce
+prix? Quelles tentatives a-t-on faites pour s'en procurer autrement?
+<a name="page495"></a><span class="pagenum">[Pg&nbsp;495]</span>
+Quoi! c'est sur la foi d'un préjugé qu'on ne daigne pas même examiner,
+que la loi a autorisé cette horrible violation des droits de la nature,
+et qu'on exerce ou qu'on tolère tranquillement ces barbaries. A peine
+quelques philosophes ont-ils osé élever, de loin en loin, en faveur de
+l'humanité, des cris que les gens en place n'ont point entendus, et
+qu'un monde frivole a bientôt oubliés.
+</p>
+<p>
+Pourquoi ne pas faire cultiver nos colonies par des blancs? La terre
+se plaît à être cultivée par des mains libres; et combien de malheureux
+en Europe qui fatiguent en vain un sol stérile et épuisé, iroient chercher
+en Amérique une terre féconde et nouvelle! Alors, à ce petit
+nombre de colons corrompus et barbares, qui ne vivent dans nos
+colonies que pour avoir de l'or, parce qu'en Europe la considération
+s'achète avec de l'or, nous verrions succéder un peuple nombreux de
+citoyens laborieux et honnêtes, qui, regardant les colonies comme
+leur patrie, sauroient combattre pour les défendre.
+</p>
+<p>
+Pourquoi ne pas remplir nos îles de ces galériens inutiles, des déserteurs,
+des voleurs domestiques, des faux-sauniers, qui ont vendu
+au peuple, à bas prix, une denrée nécessaire, des filles qui ont mieux
+aimé risquer leur vie que d'avouer leur honte; de tant d'autres condamnés
+à la mort par des lois que l'excès de leur sévérité rend inutiles?
+Ces hommes à qui on distribueroit des terres, devenus cultivateurs et
+propriétaires, perdroient, avec les motifs du crime, la tentation de
+le commettre. Est-ce qu'en rendant aux nègres les droits de l'homme,
+ils ne pourroient pas cultiver, comme ouvriers ou comme fermiers,
+les mêmes terres qu'ils cultivent comme esclaves? Ils peupleroient
+alors, et l'on ne seroit pas obligé, chaque année, d'aller chercher en
+Afrique de nouvelles victimes.
+</p>
+<p>
+Et qu'on ne dise pas qu'en supprimant l'esclavage, le gouvernement
+violeroit la propriété des colons. Comment l'usage, ou même une loi
+positive, pourroit-elle jamais donner à un homme un véritable droit
+de propriété sur le travail, sur la liberté, sur l'être entier d'un autre
+homme innocent, et qui n'y a point consenti? En déclarant les nègres
+libres, on n'ôteroit pas au colon sa propriété; on l'empêcheroit de faire
+un crime, et l'argent qu'on a payé pour un crime n'a jamais donné le
+droit de le commettre.
+</p>
+<p>
+On dit que les nègres sont paresseux: veut-on qu'ils trouvent du
+plaisir à travailler pour leurs tyrans? Ils sont bas, fourbes, traîtres,
+sans m&oelig;urs: eh bien, ils ont tous les vices des esclaves, et c'est la
+servitude qui les leur a donnés. Rendez-les libres: et plus près que
+vous de la nature, ils vaudront beaucoup mieux que vous.
+</p>
+<p>
+Ne pourroit-on pas, si on n'osoit être juste tout-à-fait, changer
+l'esclavage personnel des nègres en un esclavage de la glèbe, tel que
+celui sous lequel gémissent encore les habitants d'une partie de l'Europe?
+L'exécution de ce projet seroit plus aisée. Le sort des nègres
+<a name="page496"></a><span class="pagenum">[Pg&nbsp;496]</span>
+deviendroit plus supportable; et cet ordre politique une fois bien
+établi, seroit aisément remplacé par une liberté entière; il y auroit
+servi de degré, il adouciroit ce passage de la servitude à la liberté,
+qui, sans cela, seroit peut-être trop brusque.
+</p>
+<p>
+Sait-on si la Sardaigne, et surtout la Sicile, ne sont pas propres à
+la culture des cannes à sucre, et ne suffiroient point pour l'approvisionnement
+de l'Europe?
+</p>
+<p>
+Et si, au lieu d'apprendre aux nègres d'Afrique à vendre leurs
+frères, nous leur avions appris à cultiver leur sol; si, au lieu de leur
+apporter nos liqueurs fortes, nos maladies et nos vices, nous leur
+avions porté nos lumières, nos arts et notre industrie, croit-on que
+l'Afrique n'eût pas remplacé nos colonies! Compteroit-on pour rien
+l'avantage d'arracher à la barbarie et à la misère une des quatre
+parties du monde? Et quand même il n'y auroit pas à gagner pour tous
+les peuples dans un tel changement, les nations ne devroient-elles pas
+se lasser de suivre, dans leur conduite, une morale dont le particulier
+le plus vil rougiroit d'adopter les principes?
+</p>
+<p>
+6<sup>o</sup>. Personne n'a jamais douté que ce ne soit un délit grave de ravager
+un champ cultivé. Au dommage fait au propriétaire se joint la perte
+réelle d'une denrée nécessaire à la subsistance des hommes. Cependant
+il y a des pays où les seigneurs ont le droit de faire manger par des
+bêtes fauves le blé que le paysan a semé; où celui qui tueroit l'animal
+qui dévaste son champ seroit envoyé aux galères, seroit puni de
+mort; car on a vu des princes faire moins de cas de la vie d'un homme
+que du plaisir d'avoir un cerf de plus à faire déchirer par leurs chiens.
+Dans ces mêmes pays, il y a plus d'hommes employés à veiller à la
+sûreté du gibier qu'à celle des hommes; souvent il arrive que, pour
+défendre des lièvres, les gardes tirent sur les paysans; et comme tous
+les juges sont seigneurs de fiefs, il n'y a point d'exemple qu'aucun de
+ces meurtres ait été puni. Là, des provinces entières y sont réservées
+aux plaisirs du souverain. Les propriétaires de ces cantons y sont
+privés du droit de défendre leur champ par un enclos, ou de l'employer
+d'une manière pour laquelle cette clôture seroit nécessaire. Il faut que
+le cultivateur laisse l'herbe qu'il a semée pourrir sur terre jusqu'à ce
+qu'un garde-chasse ait déclaré que les &oelig;ufs de perdrix n'ont plus rien
+à craindre, et qu'il lui est permis de faucher son herbe. Il y a longtemps
+que ces lois subsistent; il est évident qu'elles sont un attentat
+contre la propriété, une insulte aux malheureux, qui meurent de
+faim au milieu d'une campagne que les sangliers et les cerfs ont ravagée.
+Cependant aucun confesseur du roi ne s'est encore avisé de faire naître
+à son pénitent le moindre scrupule sur cet objet.
+</p>
+<p>
+7<sup>o</sup>. Les impôts sont une portion du revenu de chaque citoyen,
+destinée à l'utilité publique. Dans toute administration bien réglée,
+le nécessaire physique de chaque homme doit être exempt de tout
+<a name="page497"></a><span class="pagenum">[Pg&nbsp;497]</span>
+impôt; mais, au contraire le crédit des riches a fait retomber ce
+fardeau sur les pauvres, dans presque tous les pays où le peuple n'a
+point de représentant. Ainsi toute portion de l'impôt qui n'est point
+employée pour le public doit être regardée comme un véritable vol, et
+comme un vol fait aux pauvres. Ainsi, pour qu'un homme puisse
+croire avoir droit à cette portion, il faut qu'il puisse se rendre ce
+témoignage, qu'il fait à l'état un bien au moins équivalent à la somme
+qu'il reçoit pour salaire, ou plutôt au mal que cette partie de l'impôt
+fait souffrir au peuple sur qui elle se lève. Cela même ne suffit pas;
+car l'homme riche doit compte à la nation de l'emploi de son temps et
+de ses forces; ce n'est même qu'à ce prix qu'il peut lui être permis de
+jouir d'un superflu sans travail, tandis que d'autres hommes manquent
+souvent du nécessaire malgré un travail opiniâtre. Il faut donc, pour
+avoir droit à une part sur le trésor public, que cette part soit employée,
+par celui qui la reçoit, d'une manière utile à la nation. Si ce
+principe d'équité naturelle n'avoit pas été étouffé par l'habitude, si
+l'opinion flétrissoit celui qui s'en écarte, alors les impôts cesseroient
+d'être un fardeau pénible, le peuple respireroit, le prix de son travail
+lui appartiendroit tout entier; et l'on ne verroit plus les premiers
+hommes de chaque pays se dévouer uniquement au métier de corrompre
+les rois pour s'enrichir de la subsistance du peuple.
+</p>
+<p>
+8<sup>o</sup>. Le souverain n'a pas le droit de rien détourner du trésor public,
+pour satisfaire ou ses fantaisies, ou son orgueil; ce trésor n'est pas à
+lui, il est au peuple. Une partie du superflu du riche peut sans doute
+être employée à consoler le chef d'une nation des peines du gouvernement;
+mais cet emploi du tribut devient criminel, du moment où
+une partie de l'impôt se lève sur le peuple. Les courtisans parlent
+sans cesse des dépenses nécessaires à la majesté du trône. J'ignore
+toutefois si la vue d'un prince uniquement occupé du bonheur de ses
+peuples, menant une vie simple et frugale, sans gardes, sans appareil,
+sans courtisans, que quelques sages livrés aux mêmes soins que
+lui; j'ignore si un tel prince n'offriroit point un spectacle plus attendrissant,
+plus imposant même que celui de la cour la plus brillante,
+et par conséquent la plus ruineuse pour la nation qui la paye; mais
+du moins faut-il avouer qu'il est plus nécessaire à un peuple d'avoir
+du pain que d'éblouir les étrangers par la triste représentation d'une
+cour somptueuse. Cette morale devroit être celle de tous les rois.
+Presque aucun cependant ne l'a connue; et ceux qui ont paru s'en
+souvenir quelquefois dans leurs discours, l'ont oubliée dans leur
+conduite.
+</p>
+<p>
+9<sup>o</sup>. L'usage d'ouvrir les lettres des citoyens, de leur arracher les
+secrets qu'ils n'ont pas confiés, ne peut être regardé que comme une
+violation ouverte de la foi publique. Il est clair encore que cette
+infamie n'a aucune autre utilité que de fournir un aliment à la
+<a name="page498"></a><span class="pagenum">[Pg&nbsp;498]</span>
+curiosité du prince, ou aux petites passions des ministres, et de donner
+au chef des espions les moyens de nuire à qui il veut auprès du gouvernement.
+Aucun secret important ne peut se connoître par cette
+voie, parce que cet espionnage est public, et que, si l'on confie
+encore quelquefois à la poste des réflexions ou des épigrammes, on
+n'y livre ni ses projets, ni ses complots. Les espions répandus dans
+les maisons particulières sont un autre ressort de la police moderne,
+aussi infâme et aussi inutile. On raconte qu'un ministre de Charles I<sup>er</sup>
+d'Angleterre, Falkland, dédaigna de recourir à aucun de ces vils
+moyens, que jamais il n'intercepta une lettre, que jamais il n'employa
+un espion: mais, malheureusement pour l'espèce humaine, cet
+exemple est unique jusqu'ici, et l'usage contraire, proscrit par la
+raison, par l'équité, par l'honneur, subsiste presque partout; on
+l'exerce sans remords, et même sans honte. L'opinion flétrit, à la
+vérité, les espions subalternes; mais elle s'arrête là, et elle ne dévoue
+pas à l'opprobre ceux qui les emploient, et qui, calomniant la nation
+auprès du prince, osent lui faire accroire que ces infâmes abus du
+pouvoir sont des précautions nécessaires.
+</p>
+<p>
+J'ai choisi pour exemples des actions qui peuvent influer sur la
+prospérité publique: et je ne les ai choisies que dans nos m&oelig;urs.
+J'aurais pu étendre cette liste; et si j'avois parcouru l'histoire de
+toutes les nations, si j'avois voulu m'arrêter sur les actions particulières,
+cette liste auroit été immense.
+</p>
+<p>
+Cela prouve, selon moi, que, pour donner aux hommes une morale
+bien sûre et bien utile, il faut leur inspirer une horreur pour ainsi
+dire machinale de tout ce qui nuit à leurs semblables; former leur
+âme de manière que le plaisir de faire du bien soit le premier de tous
+leurs plaisirs; que le sentiment d'avoir fait leur devoir soit un dédommagement
+suffisant de tout ce qu'il leur en a pu coûter pour le remplir.
+Il faut allumer, dans ceux que l'enthousiasme des passions peut
+égarer, un enthousiasme pour la vertu, capable de les défendre.
+Alors qu'on laisse à leur raison le soin de juger de ce qui est juste et
+de ce qui est injuste, et que leur conscience ne se repose pas sur un
+certain nombre de maximes de morale, adoptées dans le pays où ils
+naissent; ou sur un code dont une classe d'hommes, jalouse de régner
+sur les esprits, se soit réservé l'interprétation. C.
+</p>
+<p>
+On voit bien, dans cette terrible note, que le <i>louant</i> est plus véritablement
+philosophe que le <i>loué</i>: cet éditeur écrit comme le secrétaire
+de Marc-Aurèle, et Pascal comme le secrétaire de Port-Royal.
+L'un semble aimer la rectitude et l'honnêteté pour elles-mêmes,
+l'autre par esprit de parti. L'un est homme, et veut rendre la nature
+humaine honorable; l'autre est chrétien, parce qu'il est janséniste.
+Tous deux ont de l'enthousiasme et embouchent la trompette; l'auteur
+des notes pour agrandir notre espèce, et Pascal pour l'anéantir
+<a name="page499"></a><span class="pagenum">[Pg&nbsp;499]</span>
+Pascal a peur, et il se sert de toute la force de son esprit pour inspirer
+sa peur. L'autre s'abandonne à son courage, et le communique. Que
+puis-je conclure? Que Pascal se portoit mal, et que l'autre se porte
+bien.
+</p>
+<p class="nowrap">
+Bonne ou mauvaise santé<br />
+Fait notre philosophie. V.<br />
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(110) Je crois volontiers les histoires dont les témoins se
+font égorger.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+La difficulté n'est pas seulement de savoir si on croira des témoins
+qui meurent pour soutenir leur déposition, comme ont fait tant de
+fanatiques; mais encore si ces témoins sont effectivement morts pour
+cela, si on a conservé leurs dépositions, s'ils ont habité les pays où
+on dit qu'ils sont morts; pourquoi Josèphe, né dans le temps de la
+mort du Christ, Josèphe, ennemi d'Hérode, Josèphe, peu attaché
+au judaïsme, n'a-t-il pas dit un mot de tout cela? Voilà ce que Pascal
+eût débrouillé avec succès. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(111) Nous naissons injustes; car chacun tend à soi:
+cela est contre tout ordre.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Cela est selon tout ordre; il est aussi impossible qu'une société
+puisse se former et subsister sans amour-propre, qu'il seroit impossible
+de faire des enfants sans concupiscence, de songer à se nourrir
+sans appétit. C'est l'amour de nous-mêmes qui assiste l'amour des
+autres; c'est par nos besoins mutuels que nous sommes utiles au
+genre humain: c'est le fondement de tout commerce; c'est l'éternel
+lien des hommes; sans lui, il n'y auroit pas eu un art inventé, ni une
+société de dix personnes formée. C'est cet amour-propre que chaque
+animal a reçu de la nature, qui nous avertit de respecter celui des
+autres. La loi dirige cet amour-propre, et la religion le perfectionne.
+Il est bien vrai que Dieu auroit pu faire des créatures uniquement
+attentives au bien d'autrui. Dans ce cas, les marchands auroient été
+aux Indes par charité, le maçon eût scié de la pierre pour faire plaisir
+à son prochain, etc. Mais Dieu a établi les choses autrement: n'accusons
+point l'instinct qu'il nous donne, et faisons-en l'usage qu'il commande.
+V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(112) <i>Paragraphe LXXVII.</i>
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+On voit ici l'homme de parti un peu emporté. Si quelque chose peut
+justifier Louis XIV d'avoir persécuté les jansénistes, c'est assurément
+ce paragraphe. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(113) Si mes Lettres sont condamnées à Rome, ce que
+j'y condamne est condamné dans le ciel.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Hélas! le ciel, composé d'étoiles et de planètes, dont notre globe
+<a name="page500"></a><span class="pagenum">[Pg&nbsp;500]</span>
+est une partie imperceptible, ne s'est jamais mêlé des querelles d'Arnauld
+avec la Sorbonne, et de Jansénius avec Molina. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(114) S'il ne falloit rien faire que pour le certain, etc.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Vous avez épuisé votre esprit en arguments pour nous prouver que
+votre religion est certaine, et maintenant vous nous assurez qu'elle
+n'est pas certaine; et après vous être si étrangement contredit, vous
+revenez sur vos pas; vous dites qu'on ne peut avancer «qu'il soit
+possible que la religion chrétienne soit fausse.» Cependant c'est
+vous-même qui venez de nous dire qu'il est possible qu'elle soit
+fausse, puisque vous avez déclaré qu'elle est incertaine. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(115) Les inventions des hommes, etc.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Je voudrois qu'on examinât quel siècle a été le plus fécond en
+crimes, et par conséquent en malheurs. L'auteur de la félicité publique
+a eu cet objet en vue, et a dit des choses bien vraies et bien
+utiles. V.
+</p>
+</blockquote>
+<p>
+(116) Il faut avoir une pensée de derrière, etc.
+</p>
+<blockquote>
+<p>
+Sur un autre papier, Pascal avoit écrit: J'aurai aussi mes pensées
+de derrière la tête. C.
+</p>
+<p>
+L'auteur de l'Éloge est bien discret, bien retenu, de garder le
+silence sur ces pensées de derrière. Pascal et Arnauld l'auroient-ils
+gardé, s'ils avoient trouvé cette maxime dans les papiers d'un jésuite?
+V.
+</p>
+</blockquote>
+<div class="footnote">
+<p>
+<a name="footnote_1_1"></a><a href="#ref_1_1">1</a>: Dans une note à ce sujet, j'ai déjà essayé d'interpréter l'intention de
+Pascal. J'ajouterai ici que peut-être il n'a voulu qu'imiter le langage des
+auteurs sacrés, qui, sans prétendre rien décider sur ce point, parlent suivant
+l'opinion commune des hommes, pour être également entendus de
+tous. (<i>Note de l'Éditeur.</i>)
+</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p>
+<a name="footnote_1_2"></a><a href="#ref_1_2">2</a>: Il est vrai que dans les mouvements subits des grandes passions, on
+sent vers la poitrine des convulsions, des défaillances, des agonies, qui ont
+quelquefois causé la mort; et c'est ce qui fait que presque toute l'antiquité
+imagina une âme dans la poitrine. Les médecins placèrent les passions dans
+le foie. Les romanciers ont mis l'amour dans le c&oelig;ur. V.
+</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p>
+<a name="footnote_1_3"></a><a href="#ref_1_3">3</a>: C'est apparemment dans le paragraphe où M. de V.... s'étonne, avec
+juste raison, qu'un homme tel que Pascal ait pu dire: «Nous sommes incapables
+de connoître si Dieu est». Ce ne peut être qu'une inadvertance
+dans ce grand homme<a name="ref_1_3a"></a><a href="#footnote_1_3a" class="fnref">[a]</a>.
+</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p>
+<a name="footnote_1_3a"></a><a href="#ref_1_3a">a</a>: Ce n'est point une inadvertance. Pascal, comme nous l'avons dit, n'écrivoit ses
+pensées que pour lui. Si Voltaire et Condorcet avoient saisi l'idée du dialogue contenu dans
+cet article III de la seconde partie, ils n'auroient pas pris le change sur les propositions que
+l'auteur y met en avant. (<i>Note de l'Éditeur.</i>)
+</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p>
+<a name="footnote_1_4"></a><a href="#ref_1_4">4</a>: Dans un exemplaire de l'édition de Condorcet, je trouve, au lieu de
+ce <i>non</i>, le mot <i>modeste</i> écrit de la main de d'Alembert. J'indique cette
+correction qui me semble heureuse. R.
+</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p>
+<a name="footnote_1_5"></a><a href="#ref_1_5">5</a>: Le plus beau seroit de ne songer ni à les montrer, ni à les cacher. C.
+</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p>
+<a name="footnote_1_6"></a><a href="#ref_1_6">6</a>: L'observation de Voltaire s'appliquoit, avec raison, au passage tel
+qu'on le lit dans l'édition de Condorcet, où il est tronqué; mais elle devient
+inutile pour la mienne, où ce paragraphe est rectifié, et conforme au manuscrit
+de Pascal. (<i>Note de l'Éditeur.</i>)
+</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p>
+<a name="footnote_1_7"></a><a href="#ref_1_7">7</a>: Platon n'a point eu ces idées, monsieur, c'est vous qui les avez. Platon
+fit de nous des androgynes à deux corps, donna des ailes à nos âmes, et les
+leur ôta. Platon rêva sublimement, comme je ne sais quels autres écrivains
+ont rêvé bassement. V.
+</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p>
+<a name="footnote_1_8"></a><a href="#ref_1_8">8</a>: Il ne faut pas commencer d'un ton si impérieux. V.
+</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p>
+<a name="footnote_1_9"></a><a href="#ref_1_9">9</a>: Elle seroit bien hardie. V.
+</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p>
+<a name="footnote_1_10"></a><a href="#ref_1_10">10</a>: Voilà une plaisante façon d'enseigner. Suivez-moi, car je marche
+dans les ténèbres. V.
+</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p>
+<a name="footnote_1_11"></a><a href="#ref_1_11">11</a>: En employant les expressions mêmes de ces deux savants, ne pourroit
+on pas dire: <i>Il est étrange</i> que Voltaire et Condorcet se soient mépris
+à ce point sur l'intention de Pascal? <i>Est-il possible</i> que leur méprise n'ait
+pas été volontaire, puisqu'un peu d'attention leur eût fait lire l'article
+comme je l'ai présenté dans cette édition. <i>Voyez</i>, au surplus, l'article même
+et ma note. (<i>L'Éditeur.</i>)
+</p>
+</div>
+<div class="trnote">
+<h3>
+<a name="section2_2"></a>
+NOTE DU TRANSCRIPTEUR
+</h3>
+<p>
+Les erreurs typographiques suivantes ont été corrigées:
+</p>
+<p class="nowrap">
+Helas a été remplacé par Hélas<br />
+Editeur par Éditeur<br />
+dès par des<br />
+nombe par nombre<br />
+Nai-je par N'ai-je<br />
+</p>
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres de Blaise Pascal, by
+Blaise Pascal and François-Marie Arouet and Marie Jean, marquis de Condorcet and François de Neufchateau
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE BLAISE PASCAL ***
+
+***** This file should be named 29772-h.htm or 29772-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/2/9/7/7/29772/
+
+Produced by Michael Roe and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
+produced from scanned images of public domain material
+from the Google Print project.)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
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+electronic works
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+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
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+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
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+
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+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
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+
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+
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+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+
+</pre>
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+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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